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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:39:31 -0700 |
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Ce jour-là , les deux tiers de +la convention, conservés au corps législatif, devaient se réunir au +tiers nouvellement élu par les assemblées électorales, se diviser en +deux conseils, se constituer, et procéder ensuite à la nomination des +cinq directeurs chargés du pouvoir exécutif. Pendant ces premiers +instans consacrés à organiser le corps législatif et le directoire, +les anciens comités de gouvernement devaient demeurer en activité, et +conserver le dépôt de tous les pouvoirs. Les membres de la convention, +envoyés soit aux armées, soit dans les départemens, devaient continuer +leur mission jusqu'à ce que l'installation du directoire leur fût +notifiée. + +Une grande agitation régnait dans les esprits. Les patriotes modérés et +les patriotes exaltés montraient une même irritation contre le parti qui +avait attaqué la convention au 13 vendémiaire; ils étaient remplis de +craintes; ils s'encourageaient à s'unir, à se serrer pour résister au +royalisme; ils disaient hautement qu'il ne fallait appeler au directoire +et à toutes les places que des hommes engagés irrévocablement à la cause +de la révolution; ils se défiaient beaucoup des députés du nouveau +tiers, et recherchaient avec inquiétude leurs noms, leur vie passée, et +leurs opinions connues ou présumées. + +Les sectionnaires, mitraillés le 13 vendémiaire, mais traités avec la +plus grande clémence après la victoire, étaient redevenus insolens. +Fiers d'avoir un instant supporté le feu, ils semblaient croire que +la convention, en les épargnant, avait ménagé leurs forces et reconnu +tacitement la justice de leur cause. Ils se montraient partout, +vantaient leurs hauts faits, débitaient dans les salons les mêmes +impertinences contre la grande assemblée qui venait d'abandonner le +pouvoir, et affectaient de compter beaucoup sur les députés du nouveau +tiers. + +Ces députés, qui devaient venir s'asseoir au milieu des vétérans de la +révolution, et y représenter la nouvelle opinion qui s'était formée en +France à la suite de longs orages, étaient loin de justifier toutes +les défiances des républicains et toutes les espérances des +contre-révolutionnaires. On comptait parmi eux quelques membres des +anciennes assemblées, tels que Vaublanc, Pastoret, Dumas, Dupont (de +Nemours), et l'honnête et savant Tronchet, qui avait rendu de si grands +services à notre législation. On y voyait ensuite beaucoup d'hommes +nouveaux, non pas de ces hommes extraordinaires qui brillent au début +des révolutions, mais quelques-uns de ces mérites solides qui, dans la +carrière de la politique, comme dans celle des arts, succèdent au +génie; et par exemple des jurisconsultes, des administrateurs, tels que +Portalis, Siméon, Barbé-Marbois, Tronçon-Ducoudray. En général, ces +nouveaux élus, à part quelques contre-révolutionnaires signalés, +appartenaient à cette classe d'hommes modérés qui, n'ayant pris aucune +part aux événemens, et n'ayant pu par conséquent ni mal faire ni se +tromper, prétendaient aimer la révolution, mais en la séparant de ce +qu'ils appelaient ses crimes. Naturellement ils devaient être assez +disposés à censurer le passé; mais ils étaient déjà un peu réconciliés +avec la convention et la république par leur élection; car on pardonne +volontiers à un ordre de choses dans lequel on a trouvé place. Du reste, +étrangers à Paris et à la politique, timides encore sur ce théâtre +nouveau, ils recherchaient, ils visitaient les membres les plus +considérés de la convention nationale. + +Telle était la disposition des esprits le 5 brumaire an IV. Les membres +de la convention réélus se rapprochaient, et cherchaient à concerter +les nominations qui restaient à faire, afin de rester maîtres du +gouvernement. En vertu des célèbres décrets des 5 et 13 fructidor, le +nombre des députés dans le nouveau corps législatif devait être de +cinq cents. Si ce nombre n'était pas complété par les réélections, les +membres présens le 5 brumaire devaient se former en corps électoral pour +le compléter. On arrêta un projet de liste au comité de salut public, +dans laquelle on fit entrer beaucoup de montagnards prononcés. La liste +ne fut pas approuvée en entier. Cependant on n'y plaça que des patriotes +connus. Le 5, tous les députés présens, réunis en une seule assemblée, +se constituèrent en corps électoral. D'abord ils complétèrent les deux +tiers de conventionnels qui devaient siéger dans le corps législatif; +ensuite ils formèrent une liste de tous les députés mariés et âgés de +plus de quarante ans, et en prirent au sort deux cent cinquante, pour +composer le conseil des anciens. + +Le lendemain, le conseil des cinq-cents réuni au Manège, dans l'ancienne +salle de l'assemblée constituante, choisit Daunou pour président, et +Rewbell, Chénier, Cambacérès et Thibaudeau, pour secrétaires. Le conseil +des anciens se réunit dans l'ancienne salle de la convention, appela +Larévellière-Lépaux au fauteuil, et Baudin, Lanjuinais, Bréard, Charles +Lacroix au bureau. Ces choix étaient convenables et prouvaient que, dans +les deux conseils, la majorité était acquise à la cause républicaine. +Les conseils déclarèrent qu'ils étaient constitués, s'en donnèrent +avis réciproquement par des messages, confirmèrent provisoirement +les pouvoirs des députés, et en renvoyèrent la vérification après +l'organisation du gouvernement. + +La plus importante de toutes les élections restait à faire, c'était +celle des cinq magistrats chargés du pouvoir exécutif. De ce choix +dépendaient à la fois le sort de la république et la fortune des +individus. Les cinq directeurs, en effet, ayant la nomination de tous +les fonctionnaires publics, de tous les officiers des armées, pouvaient +composer le gouvernement à leur gré, et le remplir d'hommes attachés ou +contraires à la république. Ils étaient maîtres en outre de la destinée +des individus; ils pouvaient leur ouvrir ou leur fermer la carrière des +emplois publics, récompenser ou décourager les talens fidèles à la +cause de la révolution. L'influence qu'ils devaient exercer était donc +immense. Aussi les esprits étaient-ils singulièrement préoccupés du +choix qu'on allait faire. + +Les conventionnels se réunirent pour se concerter sur ce choix. Leur +avis à tous fut de choisir des régicides, afin de se donner plus de +garanties. Les opinions, après avoir flotté quelque temps, se réunirent +en faveur de Barras, Rewbell, Sieyès, Larévellière-Lépaux et Letourneur. +Barras avait rendu de grands services en thermidor, prairial et +vendémiaire; il avait été en quelque sorte le législateur général opposé +à toutes les factions; la dernière bataille du 13 vendémiaire lui avait +surtout donné une grande importance, quoique le mérite des dispositions +militaires de cette journée appartînt au jeune Bonaparte. Rewbell, +enfermé à Mayence pendant le siége, et souvent appelé dans les comités +depuis le 9 thermidor, avait adopté l'opinion des thermidoriens, montré +de l'aptitude et de l'application aux affaires, et une certaine vigueur +de caractère. Sieyès était regardé comme le premier génie spéculatif +de l'époque. Larévellière-Lépaux s'était volontairement associé aux +girondins le jour de leur proscription, était revenu le 9 thermidor au +milieu de ses collègues, et y avait combattu de tous ses moyens les deux +factions qui avaient alternativement attaqué la convention. Patriote +doux et humain, il était le seul girondin que la Montagne ne suspectât +pas, et le seul patriote dont les contre-révolutionnaires n'osassent +pas nier les vertus. Il n'avait qu'un inconvénient au dire de certaines +gens: c'était la difformité de son corps; on prétendait qu'il porterait +mal le manteau directorial. Letourneur enfin, connu pour patriote, +estimé pour son caractère, était un ancien officier du génie qui avait, +dans les derniers temps, remplacé Carnot au comité de salut public, mais +qui était loin d'en avoir les talens. Quelques conventionnels auraient +voulu qu'on plaçât parmi les cinq directeurs l'un des généraux qui +s'étaient le plus distingués à la tête des armées, comme Kléber, Moreau, +Pichegru ou Hoche; mais on craignait de donner trop d'influence aux +militaires, et on ne voulut en appeler aucun au pouvoir suprême. Pour +rendre les choix certains, les conventionnels convinrent entre eux +d'employer un moyen qui, sans être illégal, ressemblait fort à une +supercherie. D'après la constitution, le conseil des cinq-cents devait, +pour tous les choix, présenter une liste décuple de candidats au conseil +des anciens. Ce dernier, sur dix candidats, en choisissait un. Pour les +cinq directeurs, il fallait donc présenter cinquante candidats. Les +conventionnels, qui avaient la majorité dans les cinq-cents, convinrent +de placer Barras, Rewbell, Sieyès, Larévellière-Lépaux et Letourneur en +tête de la liste, et d'y ajouter ensuite quarante-cinq noms inconnus, +sur lesquels il serait impossible de fixer un choix. De cette +manière, la préférence était forcée pour les cinq candidats que les +conventionnels voulaient appeler au directoire. + +Ce plan fut fidèlement suivi; seulement un nom venant à manquer sur les +quarante-cinq, on ajouta Cambacérès, qui plaisait fort au nouveau tiers +et à tous les modérés. Quand la liste fut présentée aux anciens, ils +parurent assez mécontens de cette manière de forcer leur choix. Dupont +(de Nemours), qui avait déjà figuré dans les précédentes assemblées, et +qui était un adversaire déclaré, sinon de la république, au moins de la +convention, Dupont (de Nemours) demanda un ajournement. «Sans doute, +dit-il, les quarante-cinq individus qui complètent cette liste, ne sont +pas indignes de votre choix, car, dans le cas contraire, on conviendrait +qu'on a voulu vous faire violence en faveur de cinq personnages. Sans +doute ces noms, qui arrivent pour la première fois jusqu'à vous, +appartiennent à des hommes d'une vertu modeste, et qui sont dignes +aussi de représenter une grande république; mais il faut du temps pour +parvenir à les connaître. Leur modestie même, qui les a laissés cachés, +nous oblige à des recherches pour apprécier leur mérite, et nous +autorise à demander un ajournement.» Les anciens, quoique mécontens de +ce procédé, partageaient les sentimens de la majorité des cinq-cents, +et confirmèrent les cinq choix qu'on avait voulu leur imposer. +Larévellière-Lépaux, sur deux cent dix-huit votans, obtint deux cent +seize voix, tant il y avait unanimité d'estime pour cet homme de +bien; Letourneur en obtint cent quatre-vingt-neuf, Rewbell cent +soixante-seize, Sieyès cent cinquante-six; Barras cent vingt-neuf. Ce +dernier, qui était plus homme de parti que les autres, devait exciter +plus de dissentimens, et réunir moins de voix. + +Ces cinq nominations causèrent une grande satisfaction aux +révolutionnaires, qui se voyaient assurés du gouvernement. Il s'agissait +de savoir si les cinq directeurs accepteraient. Il n'y avait pas de +doute pour trois d'entre eux, mais il y en avait deux auxquels on +connaissait peu de goût pour la puissance. Larévellière-Lépaux, homme +simple, modeste, peu propre au maniement des affaires et des hommes, ne +trouvait et ne cherchait de plaisir qu'au Jardin des Plantes, avec +les frères Thouin; il était douteux qu'on le décidât à accepter les +fonctions de directeur. Sieyès, avec un esprit puissant qui pouvait tout +concevoir, une affaire comme un principe, était cependant incapable par +caractère des soins du gouvernement. Peut-être aussi, plein d'humeur +contre une république qui n'était pas constituée à son gré, +il paraissait peu disposé à en accepter la direction. Quant à +Larévellière-Lépaux, on fit valoir une considération toute-puissante sur +son coeur honnête: on lui dit que son association aux magistrats qui +allaient gouverner la république, était utile et nécessaire. Il céda. +En effet, parmi ces cinq individus, hommes d'affaires ou d'action, il +fallait une vertu pure et renommée; elle s'y trouva par l'acceptation de +Larévellière-Lépaux. Quant à Sieyès, on ne put vaincre sa répugnance; il +refusa, en assurant qu'il se croyait impropre au gouvernement. + +Il fallut pourvoir à son remplacement. Il y avait un homme qui jouissait +en Europe d'une considération immense, c'était Carnot. On exagérait ses +services militaires, qui cependant étaient réels; on lui attribuait +toutes nos victoires; et bien qu'il eût été membre du grand comité de +salut public, collègue de Robespierre, de Saint-Just et de Couthon, on +savait qu'il les avait combattus avec une grande énergie. On voyait +en lui l'union d'un grand génie militaire à un caractère stoïque. +La renommée de Sieyès et la sienne étaient les deux plus grandes +de l'époque. On ne pouvait mieux faire, pour la considération du +directoire, que de remplacer l'une de ces deux réputations par l'autre. +Carnot fut en effet porté sur la nouvelle liste, à côté d'hommes qui +rendaient sa nomination forcée. Cambacérès fut encore ajouté à la liste, +qui ne renferma que huit inconnus. Les anciens cependant n'hésitèrent +pas à préférer Carnot; il obtint cent dix-sept voix sur deux cent +treize, et devint l'un des cinq directeurs. + +Ainsi Barras, Rewbell, Larévellière-Lépaux, Letourneur et Carnot, furent +les cinq magistrats chargés du gouvernement de la république. Parmi ces +cinq individus, il ne se trouva aucun homme de génie, ni même aucun +homme d'une renommée imposante, excepté Carnot. Mais comment faire à la +fin d'une révolution sanglante, qui, en quelques années, avait dévoré +plusieurs générations d'hommes de génie en tout genre? Il n'y avait plus +dans les assemblées aucun orateur extraordinaire; dans la diplomatie, +il n'y avait encore aucun négociateur célèbre. Barthélemy seul, par +les traités avec la Prusse et l'Espagne, s'était attiré une espèce de +considération, mais il n'inspirait aucune confiance aux patriotes. Dans +les armées, il se formait déjà de grands généraux, et il s'en préparait +de plus grands encore; mais il n'y avait maintenant aucune supériorité +décidée, et on se défiait d'ailleurs des militaires. Il n'existait donc, +comme nous venons de le dire, que deux grandes renommées, Sieyès et +Carnot. Dans l'impossibilité d'avoir l'une, on avait acquis l'autre. +Barras avait de l'action; Rewbell, Letourneur, étaient des travailleurs; +Larévellière-Lépaux était un homme sage et probe. Il eût été difficile, +dans le moment, de composer autrement la magistrature suprême. + +La situation dans laquelle ces cinq magistrats arrivaient au pouvoir +était déplorable; et il fallait aux uns beaucoup de courage et de vertu, +aux autres beaucoup d'ambition, pour accepter une semblable tâche. On +était au lendemain d'un combat dans lequel il avait fallu appeler une +faction pour en combattre une autre. Les patriotes qui venaient de +verser leur sang se montraient exigeans; les sectionnaires n'avaient +point cessé d'être hardis. La journée du 13 vendémiaire, en un mot, +n'avait pas été une de ces victoires suivies de terreur, qui, tout +en soumettant le gouvernement au joug de la faction victorieuse, le +délivrent au moins de la faction vaincue. Les patriotes s'étaient +relevés, les sectionnaires ne s'étaient pas soumis. Paris était rempli +des intrigans de tous les partis, agité par toutes les ambitions, et +livré à une affreuse misère. + +Aujourd'hui, comme en prairial, les subsistances manquaient dans toutes +les grandes communes; le papier-monnaie apportait le désordre dans les +transactions, et laissait le gouvernement sans ressources. La convention +n'ayant pas voulu céder les biens nationaux pour trois fois leur valeur +de 1790, en papier, les ventes avaient été suspendues; le papier, qui ne +pouvait rentrer que par les ventes, était resté en circulation, et sa +dépréciation avait fait d'effrayans progrès. Vainement avait-on imaginé +l'échelle de proportion pour diminuer la perte de ceux qui recevaient +les assignats: cette échelle ne les réduisait qu'au cinquième, tandis +qu'ils ne conservaient pas même le cent cinquantième de leur valeur +primitive. L'état, ne percevant que du papier par l'impôt, était ruiné +comme les particuliers. Il percevait, il est vrai, une moitié de la +contribution foncière en nature, ce qui lui procurait quelques denrées +pour nourrir les armées; mais souvent les moyens de transport lui +manquaient, et ces denrées pourrissaient dans les magasins. Pour +surcroît de dépenses, il était obligé, comme on sait, de nourrir Paris. +Il livrait la ration pour un prix en assignat, qui couvrait à peine le +centième des frais. Ce moyen, du reste, était le seul possible, pour +fournir au moins du pain aux rentiers et aux fonctionnaires publics +payés en assignats; mais cette nécessité avait porté les dépenses à un +taux énorme. N'ayant que du papier pour y suffire, l'état avait émis des +assignats sans mesure, et avait porté en quelques mois l'émission de 12 +milliards à 29. Par les anciennes rentrées et les encaisses, la somme en +circulation réelle s'élevait à 19 milliards, ce qui dépassait tous +les chiffres connus en finances. Pour ne pas multiplier davantage les +émissions, la commission des cinq, instituée dans les derniers jours de +la convention, pour proposer des moyens extraordinaires de police et +de finances, avait fait décréter en principe une contribution +extraordinaire de guerre de vingt fois la contribution foncière et dix +fois l'impôt des patentes, ce qui pouvait produire de 6 à 7 milliards +en papier. Mais cette contribution n'était décrétée qu'en principe; en +attendant on donnait aux fournisseurs des inscriptions de rentes, qu'ils +recevaient à un taux ruineux. Cinq francs de rente étaient reçus pour +dix francs de capital. On essayait en outre d'un emprunt volontaire à +trois pour cent, qui était ruineux aussi et mal rempli. + +Dans cette détresse épouvantable, les fonctionnaires publics, ne pouvant +pas vivre de leurs appointemens, donnaient leur démission; les soldats +quittaient les armées, qui avaient perdu un tiers de leur effectif, +et revenaient dans les villes, où la faiblesse du gouvernement leur +permettait de rester impunément. Ainsi, cinq armées et une capitale +immense à nourrir, avec la simple faculté d'émettre des assignats sans +valeur; ces armées à recruter, le gouvernement entier à reconstituer +au milieu de deux factions ennemies, telle était la tâche des cinq +magistrats qui venaient d'être appelés à l'administration suprême de la +république. + +Le besoin d'ordre est si grand dans les sociétés humaines, qu'elles se +prêtent elles-mêmes à son rétablissement, et secondent merveilleusement +ceux qui se chargent du soin de les réorganiser; il serait impossible +de les réorganiser si elles ne s'y prêtaient pas, mais il n'en faut pas +moins reconnaître le courage et les efforts de ceux qui osent se +charger de pareilles entreprises. Les cinq directeurs, en se rendant au +Luxembourg, n'y trouvèrent pas un seul meuble. Le concierge leur prêta +une table boiteuse, une feuille de papier à lettre, une écritoire, +pour écrire le premier message, qui annonçait aux deux conseils que le +directoire était constitué. Il n'y avait pas un sou en numéraire à +la trésorerie. Chaque nuit on imprimait les assignats nécessaires au +service du lendemain, et ils sortaient tout humides des presses de +la république. La plus grande incertitude régnait sur les +approvisionnemens, et pendant plusieurs jours on n'avait pu distribuer +que quelques onces de pain ou de riz au peuple. + +La première demande fut une demande de fonds. D'après la constitution +nouvelle, il fallait que toute dépense fût précédée d'une demande de +fonds, avec allocation à chaque ministère. Les deux conseils accordaient +la demande, et alors la trésorerie, qui avait été rendue indépendante du +directoire, comptait les fonds accordés par le décret des deux conseils. +Le directoire demanda d'abord trois milliards en assignats, qu'on lui +accorda, et qu'il fallut échanger sur-le-champ contre du numéraire. +Était-ce la trésorerie ou le directoire qui devait faire la négociation +en numéraire? c'était là une première difficulté. La trésorerie, en +faisant elle-même des marchés, sortait de ses attributions de simple +surveillance. On résolut cependant la difficulté en lui attribuant la +négociation du papier. Les trois milliards pouvaient produire au plus +vingt ou vingt-cinq millions écus. Ainsi ils pouvaient suffire tout au +plus aux premiers besoins courans. Sur-le-champ on se mit à travailler à +un plan de finances, et le directoire annonça aux deux conseils qu'il +le leur soumettrait sous quelques jours. En attendant il fallait faire +vivre Paris, qui manquait de tout. Il n'y avait plus de système organisé +de réquisition; le directoire demanda la faculté d'exiger, par voie +de sommation, dans les départemens voisins de celui de la Seine, la +quantité de deux cent cinquante mille quintaux de blé, à compte sur +l'impôt foncier payable en nature. Le directoire songea ensuite à +demander une foule de lois pour la répression des désordres de toute +espèce, et particulièrement de la désertion, qui diminuait chaque jour +la force des armées. En même temps il se mit à choisir les individus +qui devaient composer l'administration. Merlin (de Douai) fut appelé +au ministère de la justice; on fit venir Aubert-Dubayet de l'armée des +côtes de Cherbourg pour lui donner le portefeuille de la guerre; Charles +Lacroix fut placé aux affaires étrangères; Faypoult aux finances; +Benezech, administrateur éclairé, à l'intérieur. Le directoire s'étudia +ensuite à trouver, dans la multitude de solliciteurs qui l'assiégeaient, +les hommes les plus capables de remplir les fonctions publiques. Il +n'était pas possible que dans cette précipitation il ne fît de très +mauvais choix. Il employa surtout beaucoup de patriotes, trop signalés +pour être impartiaux et sages. Le 13 vendémiaire les avait rendus +nécessaires, et avait fait oublier la crainte qu'ils inspiraient. Le +gouvernement entier, directeurs, ministres, agens de toute espèce, fut +donc formé en haine du 13 vendémiaire, et du parti qui avait provoqué +cette journée. Les députés conventionnels eux-mêmes ne furent pas encore +rappelés de leurs missions; et pour cela le directoire n'eut qu'à ne pas +leur notifier son installation; il voulait ainsi leur donner le temps +d'achever leur ouvrage. Fréron, envoyé dans le Midi pour y réprimer +les fureurs contre-révolutionnaires, put continuer sa tournée dans ces +contrées malheureuses. Les cinq directeurs travaillaient sans relâche, +et déployaient dans ces premiers momens le même zèle qu'on avait vu +déployer aux membres du grand comité de salut public, dans les jours à +jamais mémorables de septembre et octobre 1793. + +Malheureusement, les difficultés de cette tâche étaient aggravées par +des défaites. La retraite à laquelle l'armée de Sambre-et-Meuse avait +été obligée donnait lieu aux bruits les plus alarmans. Par le plus +vicieux de tous les plans, et la trahison de Pichegru, l'invasion +projetée en Allemagne n'avait pas du tout réussi, comme on l'a vu. On +avait voulu passer le Rhin sur deux points, et occuper la rive droite +par deux armées. Jourdan, parti de Dusseldorf, après avoir passé le +fleuve avec beaucoup de bonheur, s'était trouvé sur la Lahn, serré entre +la ligne prussienne et le Rhin, et manquant de tout dans un pays neutre, +où il ne pouvait pas vivre à discrétion. Cependant cette détresse +n'aurait duré que quelques jours s'il avait pu s'avancer dans le pays +ennemi, et se joindre à Pichegru, qui avait trouvé, par l'occupation de +Manheim, un moyen si facile et si peu attendu de passer le Rhin. Jourdan +aurait réparé, par cette jonction, le vice du plan de campagne qui lui +était imposé; mais Pichegru, qui débattait encore les conditions de sa +défection avec les agens du prince de Condé, n'avait jeté au-delà du +Rhin qu'un corps insuffisant. Il s'obstinait à ne pas passer le fleuve +avec le gros de son armée, et laissait Jourdan seul en flèche au milieu +de l'Allemagne. Cette position ne pouvait pas durer. Tous ceux qui +avaient la moindre notion de la guerre tremblaient pour Jourdan. Hoche, +qui, tout en commandant en Bretagne, jetait un regard d'intérêt sur les +opérations des autres armées, en écrivait à tout le monde. Jourdan fut +donc obligé de se retirer et de repasser le Rhin; et il agit en cela +avec une grande sagesse, et mérita l'estime par la manière dont il +conduisit sa retraite. + +Les ennemis de la république triomphaient de ce mouvement rétrograde, +et répandaient les bruits les plus alarmans. Leurs malveillantes +prédictions se réalisèrent au moment même de l'installation du +directoire. Le vice du plan adopté par le comité de salut public +consistait à diviser nos forces, à laisser ainsi à l'ennemi, qui +occupait Mayence, l'avantage d'une position centrale, et à lui inspirer +par là l'idée de réunir ses troupes, et d'en porter la masse entière sur +l'une ou l'autre de nos deux armées. Le général Clerfayt dut à cette +situation une inspiration heureuse, et qui attestait plus de génie +qu'il n'en avait montré jusqu'ici, et qu'il n'en montra aussi dans +l'exécution. Un corps d'environ trente mille Français bloquait Mayence. +Maître de cette place, Clerfayt pouvait en déboucher, et accabler +ce corps de blocus, avant que Jourdan et Pichegru eussent le temps +d'accourir. Il saisit, en effet, l'instant convenable avec beaucoup +d'à -propos. A peine Jourdan s'était-il retiré sur le Bas-Rhin, par +Dusseldorf et Neuwied, que Clerfayt, laissant un détachement pour +l'observer, se rendit à Mayence, et y concentra ses forces, pour +déboucher subitement sur le corps de blocus. Ce corps, sous les ordres +du général Schaal, s'étendait en demi-cercle autour de Mayence, et +formait une ligne de près de quatre lieues. Quoiqu'on eût mis beaucoup +de soin à la fortifier, son étendue ne permettait pas de la fermer +exactement. Clerfayt, qui l'avait bien observée, avait découvert +plus d'un point facilement accessible. L'extrémité de cette ligne +demi-circulaire, qui devait s'appuyer sur le cours supérieur du Rhin, +laissait entre les derniers retranchemens et le fleuve une vaste +prairie. C'est sur ce point que Clerfayt résolut de porter son principal +effort. Le 7 brumaire (29 octobre), il déboucha par Mayence avec des +forces imposantes, mais point assez considérables cependant pour rendre +l'opération décisive. Les militaires lui ont reproché, en effet, d'avoir +laissé sur la rive droite un corps qui, employé à agir sur la rive +gauche, aurait inévitablement amené la ruine d'une partie de l'armée +française. Clerfayt dirigea, le long de la prairie qui remplissait +l'intervalle entre le Rhin et la ligne de blocus, une colonne qui +s'avança l'arme au bras. En même temps, une flottille de chaloupes +canonnières remontait le fleuve pour seconder le mouvement de cette +colonne. Il fit marcher le reste de son armée sur le front des lignes, +et ordonna une attaque prompte et vigoureuse. La division française +placée à l'extrémité du demi-cercle, se voyant à la fois attaquée de +front, tournée par un corps qui filait le long du fleuve, et canonnée +par une flottille dont les boulets arrivaient sur ses derrières, prit +l'épouvante et s'enfuit en désordre. La division de Saint-Cyr, qui était +placée immédiatement après celle-ci, se trouva découverte alors, et +menacée d'être débordée. Heureusement l'aplomb et le coup d'oeil de son +général la tirèrent de péril. Il fit un changement de front en arrière, +et exécuta sa retraite en bon ordre, en avertissant les autres divisions +d'en faire autant. Dès cet instant, tout le demi-cercle fut abandonné; +la division Saint-Cyr fit son mouvement de retraite sur l'armée du +Haut-Rhin; les divisions Mengaud et Renaud, qui occupaient l'autre +partie de la ligne, se trouvant séparées, se replièrent sur l'armée de +Sambre-et-Meuse, dont, par bonheur, une colonne, commandée par Marceau, +s'avançait dans le Hunde-Ruck. La retraite de ces deux dernières +divisions fut extrêmement difficile, et aurait pu devenir impossible, si +Clerfayt, comprenant bien toute l'importance de sa belle manoeuvre, eût +agi avec des masses plus fortes et avec une rapidité suffisante. Il +pouvait, de l'avis des militaires, après avoir rompu la ligne française, +tourner rapidement les divisions qui descendaient vers le Bas-Rhin, les +envelopper, et les renfermer dans le coude que le Rhin forme de Mayence +à Bingen. + +La manoeuvre de Clerfayt n'en fut pas moins très-belle, et regardée +comme la première de ce genre exécutée par les coalisés. Tandis qu'il +enlevait ainsi les lignes de Mayence, Wurmser, faisant une attaque +simultanée sur Pichegru, lui avait enlevé le pont du Necker, et l'avait +ensuite repoussé dans les murs de Manheim. Ainsi, les deux armées +françaises ramenées au-delà du Rhin, conservant à la vérité Manheim, +Neuwied et Dusseldorf, mais séparées l'une de l'autre par Clerfayt, qui +avait chassé tout ce qui bloquait Mayence, pouvaient courir de grands +dangers devant un général entreprenant et audacieux. Le dernier +événement les avait fort ébranlées; des fuyards avaient couru jusque +dans l'intérieur, et un dénûment absolu ajoutait au découragement de +la défaite. Clerfayt, heureusement, se hâtait peu d'agir, et employait +beaucoup plus de temps qu'il n'en aurait fallu pour concentrer toutes +ses forces. + +Ces tristes nouvelles, arrivées du 11 au 12 brumaire à Paris, au moment +même de l'installation du directoire, contribuèrent beaucoup à augmenter +les difficultés de la nouvelle organisation républicaine. D'autres +événemens moins dangereux en réalité, mais tout aussi graves en +apparence, se passaient dans l'Ouest. Un nouveau débarquement d'émigrés +menaçait la république. Après la funeste descente de Quiberon, qui ne +fut tentée, comme on l'a vu, qu'avec une partie des forces préparées +par le gouvernement anglais, les débris de l'expédition avaient été +transportés sur la flotte anglaise, et déposés ensuite dans la petite +île d'Ouat. On avait débarqué là les malheureuses familles du Morbihan +qui étaient accourues au-devant de l'expédition, et le reste des +régimens émigrés. Une épidémie et d'affreuses discordes régnaient sur ce +petit écueil. Au bout de quelque temps, Puisaye, rappelé par tous les +chouans qui avaient rompu la pacification, et qui n'attribuaient qu'aux +Anglais, et non à leur ancien chef, le malheur de Quiberon, Puisaye +était retourné en Bretagne, où il avait tout préparé pour un +redoublement d'hostilités. Pendant l'expédition de Quiberon, les chefs +de la Vendée étaient demeurés immobiles, parce que l'expédition ne se +dirigeait pas chez eux, parce qu'ils avaient défense des agens de Paris +de seconder Puisaye, et enfin parce qu'ils attendaient un succès avant +d'oser encore se compromettre. Charette seul était entré en contestation +avec les autorités républicaines, au sujet de différens désordres commis +dans son arrondissement, et de quelques préparatifs militaires qu'on lui +reprochait de faire, et il avait presque ouvertement rompu. Il venait de +recevoir, par l'intermédiaire de Paris, de nouvelles faveurs de Vérone, +et d'obtenir le commandement en chef des pays catholiques; ce qui était +le but de tous ses voeux. Cette nouvelle dignité, en refroidissant le +zèle de ses rivaux, avait singulièrement excité le sien. Il espérait une +nouvelle expédition dirigée sur ses côtes; et le commodore Waren lui +ayant offert les munitions restant de l'expédition de Quiberon, il +n'avait plus hésité; il avait fait sur le rivage une attaque générale, +replié les postes républicains, et recueilli quelques poudres et +quelques fusils. Les Anglais débarquèrent en même temps sur la côte du +Morbihan les malheureuses familles qu'ils avaient traînées à leur suite, +et qui mouraient de faim et de misère dans l'île d'Ouat. Ainsi, la +pacification était rompue et la guerre recommencée. + +Depuis long-temps les trois généraux républicains, Aubert-Dubayet, Hoche +et Canclaux, qui commandaient les trois armées dites de Cherbourg, +de Brest et de l'Ouest, regardaient la pacification comme rompue, +non-seulement dans la Bretagne, mais aussi dans la Basse-Vendée. Ils +s'étaient réunis tous trois à Nantes, et n'avaient rien su résoudre. +Ils se mettaient néanmoins en mesure d'accourir individuellement sur le +premier point menacé. On parlait d'un nouveau débarquement; on disait, +ce qui était vrai, que la division de Quiberon n'était que la première, +et qu'il en arrivait encore une autre. Averti des nouveaux dangers +qui menaçaient les côtes, le gouvernement français nomma Hoche au +commandement de l'armée de l'Ouest. Le vainqueur de Wissembourg et de +Quiberon était l'homme en effet auquel, dans ce danger pressant, était +due toute la confiance nationale. Il se rendit aussitôt à Nantes pour +remplacer Canclaux. Les trois armées destinées à contenir les provinces +insurgées avaient été successivement renforcées par quelques détachemens +venus du Nord, et par plusieurs des divisions que la paix avec l'Espagne +rendait disponibles. Hoche se fit autoriser à tirer de nouveaux +détachemens des deux armées de Brest et de Cherbourg, pour en augmenter +celle de la Vendée, qu'il porta ainsi à quarante-quatre mille hommes. Il +établit des postes fortement retranchés sur la Sèvre Nantaise qui coule +entre les deux Vendées, et qui séparait le pays de Stofflet de celui de +Charette. Il avait pour but d'isoler ainsi ces deux chefs, et de les +empêcher d'agir de concert. Charette avait entièrement levé le masque, +et proclamé de nouveau la guerre. Stofflet, Sapinaud, Scépeaux, +jaloux de voir Charette nommé généralissime, intimidés aussi par les +préparatifs de Hoche, et incertains de l'arrivée des Anglais, ne +bougeaient point encore. L'escadre anglaise parut enfin, d'abord dans +la baie de Quiberon, et puis dans celle de l'Ile-Dieu, en face de la +Basse-Vendée. Elle portait deux mille hommes d'infanterie anglaise, cinq +cents cavaliers tout équipés, des cadres de régimens émigrés, grand +nombre d'officiers, des armes, des munitions, des vivres, des vêtemens +pour une armée considérable, des fonds en espèces métalliques, et enfin +le prince tant attendu. Des forces plus considérables devaient suivre si +l'expédition avait un commencement de succès, et si le prince prouvait +son désir sincère de se mettre à la tête du parti royaliste. A peine +l'expédition fut signalée sur les côtes, que tous les chefs royalistes +avaient envoyé des émissaires auprès du prince, pour l'assurer de leur +dévouement, pour réclamer l'honneur de le posséder, et concerter leurs +efforts. Charette, maître du littoral, était le mieux placé pour +concourir au débarquement, et sa réputation, ainsi que le voeu de toute +l'émigration, attirait l'expédition vers lui. Il envoya aussi des agens +pour arrêter un plan d'opérations. + +Hoche, pendant ce temps, faisait ses préparatifs avec son activité et sa +résolution accoutumées. Il forma le projet de diriger trois colonnes, +de Challans, Clisson et Sainte-Hermine, trois points placés à la +circonférence du pays, et de les porter sur Belleville, qui était le +quartier-général de Charette. Ces trois colonnes, fortes de vingt à +vingt-deux mille hommes, devaient, par leur masse, imposer à la contrée, +ruiner le principal établissement de Charette, et le jeter, par une +attaque brusque et vigoureuse, dans un désordre tel qu'il ne pût +protéger le débarquement du prince émigré. Hoche, en effet, fit +partir ces trois colonnes, et les réunit à Belleville sans y trouver +d'obstacles. Charette, dont il espérait rencontrer et battre le +principal rassemblement, n'était point à Belleville; il avait réuni neuf +à dix mille hommes, et s'était dirigé du côté de Luçon pour porter +le théâtre de la guerre vers le midi du pays, et éloigner des côtes +l'attention des républicains. Son plan était bien conçu, mais il manqua +par l'énergie qui lui fut opposée. Tandis que Hoche entrait à Belleville +avec ses trois colonnes, Charette était devant le poste de Saint-Cyr, +qui couvre la route de Luçon aux Sables. Il attaqua ce poste avec toutes +ses forces; deux cents républicains retranchés dans une église y firent +une résistance héroïque, et donnèrent à la division de Luçon, qui +entendait la canonnade, le temps d'accourir à leur secours. Charette, +pris en flanc, fut entièrement battu, et obligé de se disperser avec son +rassemblement pour rentrer dans l'intérieur du Marais. + +Hoche, ne trouvant pas l'ennemi devant lui, et découvrant la véritable +intention de son mouvement, ramena ses colonnes aux points d'où elles +étaient parties, et s'occupa d'établir un camp retranché à Soullans, +vers la côte, pour fondre sur le premier corps qui essaierait de +débarquer. Dans cet intervalle, le prince émigré, entouré d'un nombreux +conseil et des envoyés de tous les chefs bretons et vendéens, continuait +de délibérer sur les plans de débarquement, et laissait à Hoche le temps +de préparer ses moyens de résistance. Les voiles anglaises, demeurant en +vue des côtes, ne cessaient de provoquer les craintes des républicains +et les espérances des royalistes. + +Ainsi, dès les premiers jours de l'installation du directoire, une +défaite devant Mayence, et un débarquement imminent dans la Vendée, +étaient des sujets d'alarme dont les ennemis du gouvernement se +servaient avec une grande perfidie pour rendre son établissement plus +difficile. Il fit expliquer ou démentir une partie des bruits +qu'on répandait sur la situation des deux frontières, et donna des +éclaircissemens sur les événemens qui venaient de se passer. On ne +pouvait guère dissimuler la défaite essuyée devant les lignes de +Mayence; mais le gouvernement fit répondre aux discours des alarmistes +que Dusseldorf et Neuwied nous restaient encore; que Manheim était +toujours en notre pouvoir; que par conséquent l'armée de Sambre-et-Meuse +avait deux têtes de pont, et l'armée du Rhin une, pour déboucher quand +il leur conviendrait au-delà du Rhin; que notre situation était donc +la même que celle des Autrichiens, puisque, s'ils étaient maîtres +par Mayence d'agir sur les deux rives, nous l'étions nous aussi par +Dusseldorf, Neuwied et Manheim. Le raisonnement était juste; mais il +s'agissait de savoir si les Autrichiens, poursuivant leurs succès, ne +nous enlèveraient pas bientôt Neuwied et Manheim, et ne s'établiraient +pas sur la rive gauche, entre les Vosges et la Moselle. Quant à la +Vendée, le gouvernement fit part des dispositions vigoureuses de +Hoche, qui étaient rassurantes pour les esprits de bonne foi, mais qui +n'empêchaient pas les patriotes exaltés de concevoir des craintes, et +les contre-révolutionnaires d'en répandre. + +Au milieu de ces dangers, le directoire redoublait d'efforts pour +réorganiser le gouvernement, l'administration, et surtout les finances. +Trois milliards d'assignats lui avaient été accordés, comme on a vu, +et avaient produit tout au plus vingt et quelques millions en écus. +L'emprunt volontaire ouvert à trois pour cent, dans les derniers jours +de la convention, venait d'être suspendu; car pour un capital en papier, +l'état promettait une rente réelle, et faisait un marché ruineux. La +taxe extraordinaire de guerre proposée par la commission des cinq +n'avait pas encore été mise à exécution, et excitait des plaintes +comme un dernier acte révolutionnaire de la convention à l'égard des +contribuables. Tous les services allaient manquer. Les particuliers, +remboursés d'après l'échelle de proportion, élevaient des réclamations +si amères, qu'on avait été obligé de suspendre les remboursemens. Les +maîtres de poste, payés en assignats, annonçaient qu'ils allaient se +retirer; car les secours insuffisans du gouvernement ne couvraient +plus leurs pertes. Le service des postes allait manquer sous peu, +c'est-à -dire que toutes les communications, même écrites, allaient +cesser dans toutes les parties du territoire. Le plan des finances +annoncé sous quelques jours devait donc être donné sur-le-champ. C'était +là le premier besoin de l'état et le premier devoir du directoire. Il +fut enfin communiqué à la commission des finances. + +La masse des assignats circulans pouvait être évaluée à environ 20 +milliards. Même en supposant les assignats encore au centième de leur +valeur, et non pas au cent cinquantième, ils ne formaient pas une valeur +réelle de plus de 200 millions: il est certain qu'ils ne figuraient pas +pour davantage dans la circulation, et que ceux qui les possédaient ne +pouvaient les faire accepter pour une valeur supérieure. On aurait pu +tout à coup revenir à la réalité, ne prendre les assignats que pour ce +qu'ils valaient véritablement, ne les admettre qu'au cours, soit dans +les transactions entre particuliers, soit dans l'acquittement des +impôts, soit dans le paiement des biens nationaux. Sur-le-champ alors, +cette grande et effrayante masse de papier, cette dette énorme aurait +disparu. Il restait à peu près sept milliards écus de biens nationaux, +en y comprenant ceux de la Belgique et les forêts nationales; on avait +donc d'immenses ressources pour retirer ces 20 milliards, réduits à 200 +millions, et pour faire face à de nouvelles dépenses. Mais cette grande +et hardie détermination était difficile à prendre; elle était repoussée +à la fois par les esprits scrupuleux, qui la considéraient comme une +banqueroute, et par les patriotes, qui disaient qu'on voulait ruiner les +assignats. + +Les uns et les autres se montraient peu éclairés. Cette banqueroute, +si c'en était une, était inévitable, et s'accomplit plus tard. Il +s'agissait seulement d'abréger le mal, c'est-à -dire la confusion, et de +rétablir l'ordre dans les valeurs, seule justice que doive l'état à tout +le monde. Sans doute, au premier aspect, c'était une banqueroute que de +prendre aujourd'hui pour 1 franc, un assignat qui, en 1790, avait été +émis pour 100 francs, et qui contenait alors la promesse de 100 francs +en terre. D'après ce principe, il aurait donc fallu prendre les 20 +milliards de papier pour 20 milliards écus, et les payer intégralement; +mais les biens nationaux auraient à peine payé le tiers de cette somme. +Dans le cas même où l'on aurait pu payer la somme intégralement, il faut +se demander combien l'état avait reçu en émettant ces 20 milliards? 4 ou +5 milliards peut-être. On ne les avait pas pris pour davantage en les +recevant de ses mains, et il avait déjà remboursé par les ventes une +valeur égale en biens nationaux. Il y aurait donc eu la plus cruelle +injustice à l'égard de l'état, c'est-à -dire de tous les contribuables, à +considérer les assignats d'après leur valeur primitive. Il fallait donc +consentir à ne les prendre que pour une valeur réduite: on avait même +commencé à le faire, en adoptant l'échelle de proportion. + +Sans doute, s'il y avait encore des individus portant les premiers +assignats émis, et les ayant gardés sans les échanger une seule fois, +ceux-là étaient exposés à une perte énorme; car les ayant reçus presque +au pair, ils allaient essuyer aujourd'hui toute la réduction. Mais +c'était là une fiction tout à fait fausse. Personne n'avait gardé les +assignats en dépôt, car on ne thésaurise pas le papier: tout le monde +s'était hâté de les transmettre, et chacun avait essuyé une portion de +la perte. Tout le monde avait souffert déjà sa part de cette prétendue +banqueroute, et dès lors ce n'en était plus une. La banqueroute d'un +état consiste à faire supporter à quelques individus, c'est-à -dire +aux créanciers, la dette qu'on ne veut pas faire supporter à tous les +contribuables; or, si tout le monde avait du plus au moins souffert sa +part de la dépréciation des assignats, il n'y avait banqueroute pour +personne. On pouvait enfin donner une raison plus forte que toutes les +autres. L'assignat n'eût-il baissé que dans quelques mains, et perdu de +son prix que pour quelques individus, il avait passé maintenant dans les +mains des spéculateurs sur le papier, et c'eût été cette classe beaucoup +plus que celle des véritables lésés, qui aurait recueilli l'avantage +d'une restauration insensée de valeur. Aussi Calonne avait-il écrit +à Londres une brochure, où il disait avec beaucoup de sens, qu'on se +trompait en croyant la France accablée par le fardeau des assignats, +que ce papier-monnaie était un moyen de faire la banqueroute sans la +déclarer. Il aurait dû dire, pour s'exprimer avec plus de justice, que +c'était un moyen de la faire porter sur tout le monde, c'est-à -dire de +la rendre nulle. + +Il était donc raisonnable et juste de revenir à la réalité, et de ne +prendre l'assignat que pour ce qu'il valait. Les patriotes disaient que +c'était ruiner l'assignat, qui avait sauvé la révolution, et regardaient +cette idée comme une conception sortie du cerveau des royalistes. Ceux +qui prétendaient raisonner avec plus de lumières et de connaissance +de la question, soutenaient qu'on allait faire tomber tout à coup le +papier, et que la circulation ne pourrait plus se faire, faute du papier +qui aurait péri, et faute des métaux qui étaient enfouis, ou qui +avaient passé à l'étranger. L'avenir démentit ceux qui faisaient ce +raisonnement; mais un simple calcul aurait dû tout de suite les mettre +sur la voie d'une opinion plus juste. En réalité, les 20 milliards +d'assignats représentaient moins de 200 millions; or, d'après tous les +calculs, la circulation ne pouvait pas se faire autrefois sans moins de +2 milliards, or ou argent. Si donc aujourd'hui les assignats n'entraient +que pour 200 millions dans la circulation, avec quoi se faisait le reste +des transactions? Il est bien évident que les métaux devaient circuler +en très-grande quantité, et ils circulaient en effet, mais dans les +provinces et les campagnes, loin des yeux du gouvernement. D'ailleurs +les métaux, comme toutes les marchandises, viennent toujours là où le +besoin les appelle, et, en chassant le papier, ils seraient revenus, +comme ils revinrent en effet quand le papier périt de lui-même. + +C'était donc une double erreur, et très-enracinée dans les esprits, que +de regarder la réduction de l'assignat à sa valeur réelle, comme une +banqueroute et comme une destruction subite des moyens de circulation. +Elle n'avait qu'un inconvénient, mais ce n'était pas celui qu'on lui +reprochait, comme on va le voir bientôt. La commission des finances, +gênée par les idées qui régnaient, ne put adopter qu'en partie les vrais +principes de la matière. Après s'être concertée avec le directoire, elle +arrêta le projet suivant. + +En attendant que, par le nouveau plan, la vente des biens et la +perception des impôts fissent rentrer des valeurs non pas fictives, mais +réelles, il fallait se servir encore des assignats. On proposa de porter +l'émission à 30 milliards, mais en s'obligeant à ne pas la porter +au-delà . Au 30 nivôse, la planche devait être solennellement brisée. +Ainsi on rassurait le public sur la quantité des nouvelles émissions. On +consacrait aux 30 milliards émis un milliard écus de biens nationaux. +Par conséquent, l'assignat qui, dans la circulation, ne valait +réellement que le cent cinquantième et beaucoup moins, était liquidé +au trentième; ce qui était un assez grand avantage fait au porteur du +papier. On consacrait encore un milliard écus de terres à récompenser +les soldats de la république, milliard qui leur était promis depuis +long-temps. Il en restait donc cinq, sur les sept dont on pouvait +disposer. Dans ces cinq se trouvaient les forêts nationales, le mobilier +des émigrés et de la couronne, les maisons royales, les biens du clergé +belge. On avait donc encore cinq milliards écus disponibles. Mais la +difficulté consistait à disposer de cette valeur. L'assignat, en effet, +avait été le moyen de la mettre en circulation d'avance, avant que les +biens fussent vendus. Mais l'assignat étant supprimé, puisqu'on ne +pouvait ajouter que 10 milliards aux 20 existans, somme qui, tout au +plus, représentait 100 millions écus, comment réaliser d'avance la +valeur des biens, et s'en servir pour les dépenses de la guerre? C'était +là la seule objection à faire à la liquidation du papier et à sa +suppression. On imagina les cédules hypothécaires, dont il avait été +parlé l'année précédente. D'après cet ancien plan, on devait emprunter, +et donner aux prêteurs des cédules portant hypothèque spéciale sur les +bien désignés. Afin de trouver à emprunter, on devait recourir à des +compagnies de finances qui se chargeraient de ces cédules. En un mot, au +lieu d'un papier dont la circulation était forcée, qui n'avait qu'une +hypothèque générale sur la masse des biens nationaux, et qui changeait +tous les jours de valeur, on créait par les cédules un papier +volontaire, qui était hypothéqué nommément sur une terre ou sur une +maison, et qui ne pouvait subir d'autre changement de valeur que celui +de l'objet même qu'il représentait. Ce n'était pas proprement un +papier-monnaie. Il n'était pas exposé à tomber, parce qu'il n'était pas +forcément introduit dans la circulation; mais on pouvait aussi ne pas +trouver à le placer. En un mot, la difficulté consistant toujours, +aujourd'hui comme au début de la révolution, à mettre en circulation la +valeur des biens, la question était de savoir s'il valait mieux forcer +la circulation de cette valeur, ou la laisser volontaire. Le premier +moyen étant tout à fait épuisé, il était naturel qu'on songeât à essayer +l'autre. + +On convint donc qu'après avoir porté le papier à 30 milliards, qu'après +avoir désigné un milliard écus de biens pour l'absorber, et réservé un +milliard écus de biens aux soldats de la patrie, on ferait des cédules +pour une somme proportionnée aux besoins publics, et qu'on traiterait de +ces cédules avec des compagnies de finances. Les forêts nationales ne +devaient pas être cédulées; on voulait les conserver à l'état. +Elles formaient à peu près 2 milliards, sur les 5 milliards restant +disponibles. On devait traiter avec des compagnies pour aliéner +seulement leur produit pendant un certain nombre d'années. + +La conséquence de ce projet, fondé sur la réduction des assignats à leur +valeur réelle, était de ne plus les admettre qu'au cours dans toutes les +transactions. En attendant que par la vente du milliard qui leur était +affecté, ils pussent être retirés, ils ne devaient plus être reçus par +les particuliers et par l'état qu'à leur valeur du jour. Ainsi, le +désordre des transactions allait cesser, et tout paiement frauduleux +devenait impossible. L'état allait recevoir par l'impôt des valeurs +réelles, qui couvraient au moins les dépenses ordinaires, et il n'aurait +plus à payer avec les biens que les frais extraordinaires de la guerre. +L'assignat ne devait être reçu au pair que dans le paiement de l'arriéré +des impositions, arriéré qui était considérable, et s'élevait à 13 +milliards. On fournissait ainsi aux contribuables en retard un moyen +aisé de se libérer, à condition qu'ils le feraient tout de suite; et la +somme de 30 milliards, remboursable en biens nationaux au trentième, +était diminuée d'autant. Ce plan, adopté par les cinq-cents, après une +longue discussion en comité secret, fut aussitôt porté aux anciens. +Pendant que les anciens allaient le discuter, de nouvelles questions +étaient soumises aux cinq-cents, sur la manière de rappeler sous les +drapeaux les soldats qui avaient déserté à l'intérieur; sur le mode de +nomination des juges, officiers municipaux, et fonctionnaires de toute +espèce, que les assemblées électorales, agitées par les passions de +vendémiaire, n'avaient pas eu le temps ou la volonté de nommer. Le +directoire travaillait ainsi sans relâche, et fournissait de nouveaux +sujets de travail aux deux conseils. + +Le plan de finances déféré aux anciens reposait sur de bons principes; +il présentait des ressources, car la France en avait encore d'immenses; +malheureusement il ne surmontait pas la véritable difficulté, car il ne +rendait pas ces ressources assez actuelles. Il est bien évident que la +France, avec des impôts qui pouvaient suffire à sa dépense annuelle dès +que le papier ne rendrait plus la recette illusoire, avec 7 milliards +écus de biens nationaux pour rembourser les assignats et pourvoir aux +dépenses extraordinaires de la guerre, il est bien évident que la France +avait des ressources. La difficulté consistait, en fondant un plan sur +de bons principes, et en l'adaptant à l'avenir, de pourvoir surtout au +présent. + +Or, les anciens ne crurent pas qu'il fallût sitôt renoncer aux +assignats. La faculté d'en créer encore 10 milliards présentait tout au +plus une ressource de 100 millions écus, et c'était peu pour attendre +les recettes que devait procurer le nouveau plan. D'ailleurs +trouverait-on des compagnies pour traiter de l'exploitation des forêts +pendant vingt ou trente ans? En trouverait-on pour accepter des cédules, +c'est-à -dire des assignats libres? Dans l'incertitude où l'on était +de pouvoir se servir des biens nationaux par les nouveaux moyens, +fallait-il renoncer à l'ancienne manière de les dépenser, c'est-à -dire +aux assignats forcés? Le conseil des anciens, qui apportait une grande +sévérité dans l'examen des résolutions des cinq-cents, et qui en avait +déjà rejeté plus d'une, apposa son _veto_ sur le projet financier, et +refusa de l'admettre. + +Ce rejet laissa les esprits dans une grande anxiété, et on retomba dans +les plus grandes incertitudes. Les contre-révolutionnaires, joyeux de +ce conflit d'idées, prétendaient que les difficultés de la situation +étaient insolubles, et que la république allait périr par les finances. +Les hommes les plus éclairés, qui ne sont pas toujours les plus résolus, +le craignaient. Les patriotes, arrivés au plus haut degré d'irritation, +en voyant qu'on avait eu l'idée d'abolir les assignats, criaient qu'on +voulait détruire cette dernière création révolutionnaire qui avait sauvé +la France; ils demandaient que, sans tâtonner si long-temps, on rétablît +le crédit des assignats par les moyens de 93, le _maximum_, les +_réquisitions_ et la _mort_. C'était une violence et un emportement qui +rappelaient les années les plus agitées. Pour comble de malheur, les +événemens sur le Rhin s'étaient aggravés: Clerfayt, sans profiter en +grand capitaine de la victoire, en avait cependant retiré de nouveaux +avantages. Ayant appelé à lui le corps de La Tour, il avait marché sur +Pichegru, l'avait attaqué sur la Pfrim et sur le canal de Frankendal, +et l'avait successivement repoussé jusque sous Landau. Jourdan s'était +avancé sur la Nahe à travers un pays difficile, et mettait le plus noble +dévouement à faire la guerre dans des montagnes épouvantables, pour +dégager l'armée du Rhin; mais ses efforts ne pouvaient que diminuer +l'ardeur de l'ennemi, sans réparer nos pertes. + +Si donc la ligne du Rhin nous restait dans les Pays-Bas, elle était +perdue à la hauteur des Vosges, et l'ennemi nous avait enlevé autour de +Mayence un vaste demi-cercle. + +Dans cet état de détresse, le directoire envoya une dépêche des plus +pressantes au conseil des cinq-cents, et proposa une de ces résolutions +extraordinaires qui avaient été prises dans les occasions décisives de +la révolution. C'était un emprunt forcé de six cents millions en valeur +réelle, soit numéraire, soit assignats au cours, réparti sur les classes +les plus riches. C'était donner ouverture à une nouvelle suite d'actes +arbitraires, comme l'emprunt forcé de Cambon sur les riches; mais, comme +ce nouvel emprunt était exigible sur-le-champ, qu'il pouvait faire +rentrer tous les assignats circulans, et fournir encore un surplus de +trois ou quatre cents millions en numéraire, et qu'il fallait enfin +trouver des ressources promptes et énergiques, on l'adopta. + +Il fut décidé que les assignats seraient reçus à cent capitaux pour un: +200 millions de l'emprunt suffisaient donc pour absorber 20 milliards de +papier. Tout ce qui rentrerait devait être brûlé. On espérait ainsi que +le papier retiré presque entièrement se relèverait, et qu'à la rigueur +on pourrait en émettre encore et se servir de cette ressource. Il devait +rester à percevoir, sur les 600 millions, 4oo millions en numéraire, qui +suffiraient aux besoins des deux premiers mois, car on évaluait à 1,500 +millions les dépenses de cette année (an IV--1795, 1796). + +Certains adversaires du directoire, qui, sans s'inquiéter beaucoup de +l'état du pays, voulaient seulement contrarier le nouveau gouvernement +à tout prix, firent les objections les plus effrayantes, Cet emprunt, +disaient-ils, allait enlever tout le numéraire de la France; elle n'en +aurait pas même assez pour le payer! comme si l'état, en prenant 400 +millions en métal, n'allait pas les reverser dans la circulation en +achetant des blés, des draps, des cuirs, des fers, etc. L'état n'allait +brûler que le papier. La question était de savoir si la France pouvait +donner sur-le-champ 400 millions en denrées et marchandises, et brûler +200 millions en papier, qu'on appelait fastueusement 20 milliards. Elle +le pouvait certainement. Le seul inconvénient était dans le mode de +perception qui serait vexatoire, et qui par là deviendrait moins +productif, mais on ne savait comment faire. Arrêter les assignats à 30 +milliards, c'est-à -dire ne se donner que 100 millions réels devant +soi, détruire ensuite la planche, et s'en fier du sort de l'état +à l'aliénation du revenu des forêts et au placement des cédules, +c'est-à -dire à l'émission d'un papier volontaire, avait paru trop hardi. +Dans l'incertitude de ce que feraient les volontés libres, les conseils +aimèrent mieux forcer les Français à contribuer extraordinairement. + +Par l'emprunt forcé, se disait-on, une partie au moins du papier +rentrera; il rentrera avec une certaine quantité de numéraire; puis +enfin on aura toujours la planche, qui aura acquis plus de valeur par +l'absorption de la plus grande partie des assignats. On ne renonça pas +pour cela aux autres ressources; on décida qu'une partie des biens +serait cédulée, opération longue, car il fallait mentionner le détail de +chaque bien dans les cédules, et que l'on ferait ensuite marché avec des +compagnies de finances. On décréta la mise en vente des maisons sises +dans les villes, celle des terres au-dessous de trois cents arpens, et +enfin celle des biens du clergé belge. On résolut aussi l'aliénation de +toutes les maisons ci-devant royales, excepté Fontainebleau, Versailles +et Compiègne. Le mobilier des émigrés dut être aussi vendu sur-le-champ. +Toutes ces ventes devaient se faire aux enchères. + +On n'osa pas décréter encore la réduction des assignats au cours, ce qui +aurait fait cesser le plus grand mal, celui de ruiner tous ceux qui les +recevaient, les particuliers comme l'état. On craignait de les détruire +tout à coup par cette mesure si simple. On décida que, dans l'emprunt +forcé, ils seraient reçus à cent capitaux pour un; que dans l'arriéré +des contributions ils seraient reçus pour toute leur valeur, afin +d'encourager l'acquittement de cet arriéré, qui devait faire rentrer +13 milliards; que les remboursemens des capitaux seraient toujours +suspendus; mais que les rentes et les intérêts de toute espèce seraient +payés à dix capitaux pour un, ce qui était encore fort onéreux pour ceux +qui recevaient leur revenu à ce prix. Le paiement de l'impôt foncier +et des fermages fut maintenu sur le même pied, c'est-à -dire moitié en +nature, moitié en assignats. Les douanes durent être payées moitié en +assignats, moitié en numéraire. On fit cette exception pour les douanes, +parce qu'il y avait déjà beaucoup de numéraire aux frontières. Il y eut +aussi une exception à l'égard de la Belgique. Les assignats n'y avaient +pas pénétré; on décida que l'emprunt forcé, et les impôts, y seraient +perçus en numéraire. + +On revenait donc timidement au numéraire, et on n'osait pas trancher +hardiment la difficulté, comme il arrive toujours dans ces cas-là . +Ainsi, l'emprunt forcé, les biens mis en vente, l'arriéré, en amenant de +considérables rentrées de papier, permettaient d'en émettre encore. On +pouvait compter en outre sur quelques recettes en numéraire. + +Les deux déterminations les plus importantes à prendre après les lois de +finances, étaient relatives à la désertion, et au mode de nomination des +fonctionnaires non élus. L'une devait servir à recomposer les armées, +l'autre à achever l'organisation des communes et des tribunaux. + +La désertion à l'extérieur, crime fort rare, fut punie de mort. On +discuta vivement sur la peine à infliger à l'embauchage. Il fut, malgré +l'opposition, puni comme la désertion à l'extérieur. Tout congé donné +aux jeunes gens de la réquisition dut expirer dans dix jours. La +poursuite des jeunes gens qui avaient abandonné les drapeaux, confiée +aux municipalités, était molle et sans effet; elle fut donnée à la +gendarmerie. La désertion à l'intérieur était punie de détention pour la +première fois, et des fers pour la seconde. La grande réquisition d'août +1793, qui était la seule mesure de recrutement qu'on eût adoptée, +atteignait assez d'hommes pour remplir les armées; elle avait suffi, +depuis trois ans, pour les maintenir sur un pied respectable, et elle +pouvait suffire encore, au moyen d'une loi nouvelle qui en assurât +l'exécution. Les nouvelles dispositions furent combattues par +l'opposition, qui tendait naturellement à diminuer l'action du +gouvernement; mais elles furent adoptées par la majorité des deux +conseils. + +Beaucoup d'assemblées électorales, agitées par les décrets des 5 et +13 fructidor, avaient perdu leur temps, et n'avaient point achevé la +nomination des individus qui devaient composer les administrations +locales et les tribunaux. Celles qui étaient situées dans les provinces +de l'Ouest, ne l'avaient pas pu à cause de la guerre civile. D'autres y +avaient mis de la négligence. La majorité conventionnelle, pour assurer +l'homogénéité du gouvernement, et une homogénéité toute révolutionnaire, +voulait que le directoire eût les nominations. Il est naturel que le +gouvernement hérite de tous les droits auxquels les citoyens renoncent, +c'est-à -dire que l'action du gouvernement supplée à celle des +individus. Ainsi, là où les assemblées avaient outre-passé les délais +constitutionnels, là où elles n'avaient pas voulu user de leurs droits, +il était naturel que le directoire fût appelé à nommer. Convoquer +de nouvelles assemblées, c'était manquer à la constitution, qui le +défendait, c'était récompenser la révolte contre les lois, c'était enfin +donner ouverture à de nouveaux troubles. Il y avait d'ailleurs des +analogies dans la constitution qui devaient conduire à résoudre la +question en faveur du directoire. Ainsi, il était chargé de faire les +nominations dans les colonies, et de remplacer les fonctionnaires +morts ou démissionnaires dans l'intervalle d'une élection à l'autre. +L'opposition ne manqua pas de s'élever contre cet avis. Dumolard, +dans le conseil des cinq-cents, Portalis, Dupont (de Nemours), +Tronçon-Ducoudray, dans le conseil des anciens, soutinrent que c'était +donner une prérogative royale au directoire. Cette minorité, qui +secrètement penchait plutôt pour la monarchie que pour la république, +changea ici de rôle avec la majorité républicaine, et soutint avec la +dernière exagération les idées démocratiques. Du reste, la discussion +vive et solennelle ne fut troublée par aucun emportement. Le directoire +eut les nominations, à la seule condition de faire ses choix parmi +les hommes qui avaient déjà été honorés des suffrages du peuple. Les +principes conduisaient à cette solution; mais la politique devait la +conseiller encore davantage. On évitait pour le moment de nouvelles +élections, et on donnait à l'administration tout entière, aux tribunaux +et au gouvernement, une plus grande homogénéité. + +Le directoire avait donc les moyens de se procurer des fonds, de +recruter l'armée, d'achever l'organisation de l'administration et de la +justice. Il avait la majorité dans les deux conseils. Une opposition +mesurée s'élevait, il est vrai, dans les cinq-cents et aux anciens; +quelques voix du nouveau tiers lui disputaient ses attributions, mais +cette opposition était décente et calme. Il semblait qu'elle respectât +sa situation extraordinaire, et ses travaux courageux. Sans doute elle +respectait aussi, dans ce gouvernement élu par les conventionnels et +appuyé par eux, la révolution toute puissante encore et profondément +courroucée. Les cinq directeurs s'étaient partagé la tâche générale. +Barras avait le personnel, et Carnot le mouvement des armées; +Rewbell, les relations étrangères; Letourneur et Larévellière-Lépaux, +l'administration intérieure. Ils n'en délibéraient pas moins en commun +sur toutes les mesures importantes. Ils avaient eu long-temps le +mobilier le plus misérable; mais enfin ils avaient tiré du Garde-Meuble +les objets nécessaires à l'ornement du Luxembourg, et ils commençaient +à représenter dignement la république française. Leurs antichambres +étaient remplies de solliciteurs, entre lesquels il n'était pas toujours +aisé de choisir. Le directoire, fidèle à son origine et à sa nature, +choisissait toujours les hommes les plus prononcés. Éclairé par la +révolte du 13 vendémiaire, il s'était pourvu d'une force considérable et +imposante pour garantir Paris et le siége du gouvernement d'un nouveau +coup de main. Le jeune Bonaparte, qui avait figuré au 13 vendémiaire, +fut chargé du commandement de cette armée, dite armée de l'intérieur. Il +l'avait réorganisée en entier et placée au camp de Grenelle. Il avait +réuni en un seul corps, sous le nom de légion de police, une partie +des patriotes qui avaient offert leurs services au 13 vendémiaire. +Ces patriotes appartenaient pour la plupart à l'ancienne gendarmerie +dissoute après le 9 thermidor, laquelle n'était remplie elle-même que +des anciens soldats aux gardes-françaises. Bonaparte organisa ensuite la +garde constitutionnelle du directoire et celle des conseils. Cette +force imposante et bien dirigée était capable de tenir tout le monde en +respect, et de maintenir les partis dans l'ordre. + +Ferme dans sa ligne, le directoire se prononça encore davantage par +une foule de mesures de détail. Il persista à ne point notifier son +installation aux députés conventionnels qui étaient en mission dans les +départemens. Il enjoignit à tous les directeurs de spectacle de ne plus +laisser chanter qu'un seul air, celui de la _Marseillaise_. Le _Réveil +du peuple_ fut proscrit. On trouva cette mesure puérile; il est certain +qu'il y aurait eu plus de dignité à interdire toute espèce de chants; +mais on voulait réveiller l'enthousiasme républicain, malheureusement un +peu attiédi. Le directoire fit poursuivre quelques journaux royalistes +qui avaient continué à écrire avec la même violence qu'en vendémiaire. +Quoique la liberté de la presse fût illimitée, la loi de la convention +contre les écrivains qui provoquaient au retour de la royauté, +fournissait un moyen de répression dans les cas extrêmes. Richer-Serizy +fut poursuivi; le procès fut fait à Lemaître et à Brottier, dont les +correspondances avec Vérone, Londres et la Vendée, prouvaient leur +qualité d'agens royalistes, et leur influence dans les troubles de +vendémiaire. Lemaître fut condamné à mort comme agent principal; +Brottier fut acquitté. Il fut constaté que deux secrétaires du comité +de salut public leur avaient livré des papiers importans. Les trois +députés, Saladin, Lhomond et Rovère, mis en arrestation à cause du 13 +vendémiaire, mais après que leur réélection avait été prononcée par +l'assemblée électorale de Paris, furent réintégrés par les deux +conseils, sur le motif qu'ils étaient déjà députés quand on avait +procédé contre eux, et que les formes prescrites par la constitution +à l'égard des députés, n'avaient pas été observées. Cormatin et les +chouans saisis avec lui comme infracteurs de la pacification, furent +aussi mis en jugement. Cormatin fut déporté comme ayant continué +secrètement de travailler à la guerre civile; les autres furent +acquittés, au grand déplaisir des patriotes, qui se plaignirent +amèrement de l'indulgence des tribunaux. + +La conduite du directoire à l'égard du ministre de la cour de Florence, +prouva plus fortement encore la rigueur républicaine de ses sentimens. +On était enfin convenu avec l'Autriche de lui rendre la fille de Louis +XVI, seul reste de la famille qui avait été enfermée au Temple, à +condition que les députés livrés par Dumouriez seraient remis aux +avant-postes français. La princesse partit du Temple le 28 frimaire (19 +décembre). Le ministre de l'intérieur alla la chercher lui-même, et la +conduisit avec les plus grands égards à son hôtel, d'où elle partit, +accompagnée des personnes dont elle avait fait choix. On pourvut +largement à son voyage, et elle fut ainsi acheminée vers la frontière. +Les royalistes ne manquèrent pas de faire des vers et des allusions sur +l'infortunée prisonnière, rendue enfin à la liberté. Le comte Carletti, +ce ministre de Florence qui avait été envoyé à Paris, à cause de son +attachement connu pour la France et la révolution, demanda au directoire +l'autorisation de voir la princesse, en sa qualité de ministre d'une +cour alliée. Ce ministre était devenu suspect, sans doute à tort, à +cause de l'exagération même de son républicanisme. On ne concevait pas +qu'un ministre d'un prince absolu, et surtout d'un prince autrichien, +pût être aussi exagéré. Le directoire, pour toute réponse, lui signifia +sur-le-champ l'ordre de quitter Paris, mais déclara en même temps que +cette mesure était toute personnelle à l'envoyé, et non à la cour de +Florence, avec laquelle la république française demeurait en relations +d'amitié. + +Il y avait un mois et demi tout au plus que le directoire était +institué, et déjà il commençait à s'asseoir; les partis s'habituaient +à l'idée d'un gouvernement établi, et, songeant moins à le renverser, +s'arrangeaient pour le combattre dans les limites tracées par la +constitution. Les patriotes, ne renonçant pas à leur idée favorite de +club, s'étaient réunis au Panthéon; ils siégeaient déjà au nombre de +plus de quatre mille, et formaient une assemblée qui ressemblait fort +à celle des anciens jacobins. Fidèles cependant à la lettre de la +constitution, ils avaient évité ce qu'elle défendait dans les réunions +de citoyens, c'est-à -dire l'organisation en assemblée politique. Ainsi, +ils n'avaient pas un bureau; ils ne s'étaient pas donné des brevets; les +assistans n'étaient pas distingués en spectateurs et sociétaires; il +n'existait ni correspondance ni affiliation avec d'autres sociétés du +même genre. A part cela, le club avait tous les caractères de l'ancienne +société-mère, et ses passions, plus vieilles, n'en étaient que plus +opiniâtres. + +Les sectionnaires s'étaient composé des sociétés plus analogues à leurs +goûts et à leurs moeurs. Aujourd'hui, comme sous la convention, ils +comptaient quelques royalistes secrets dans leurs rangs, mais en petit +nombre; la plupart d'entre eux, par crainte ou par bon ton, étaient +ennemis des terroristes et des conventionnels, qu'ils affectaient de +confondre, et qu'ils étaient fâchés de retrouver presque tous dans le +nouveau gouvernement. Il s'était formé des sociétés où on lisait les +journaux, où on s'entretenait de sujets politiques avec la politesse et +le ton des salons, et où la danse et la musique succédaient à la lecture +et aux conversations. L'hiver commençait, et ces messieurs se +livraient au plaisir, comme à un acte d'opposition contre le système +révolutionnaire, système que personne ne voulait renouveler, car les +Saint-Just, les Robespierre, les Couthon, n'étaient plus là pour nous +ramener par la terreur à des moeurs impossibles. + +Les deux partis avaient leurs journaux. Les patriotes avaient _le Tribun +du Peuple, l'Ami du Peuple, l'Éclaireur du Peuple, l'Orateur plébéien, +le Journal des Hommes Libres_; ces journaux étaient tout à fait +jacobins. _La Quotidienne, l'Éclair, le Véridique, le Postillon, le +Messager, la Feuille du Jour_, passaient pour des journaux royalistes. +Les patriotes, dans leur club et leurs journaux, quoique le gouvernement +fût certes bien attaché à la révolution, se montraient fort irrités. +C'était, il est vrai, moins contre lui que contre les événemens, qu'ils +étaient en courroux. Les revers sur le Rhin, les nouveaux mouvemens de +la Vendée, l'affreuse crise financière, étaient pour eux un motif de +revenir à leurs idées favorites. Si on était battu, si les assignats +perdaient, c'est qu'on était indulgent, c'est qu'on ne savait pas +recourir aux grands moyens révolutionnaires. Le nouveau système +financier surtout, qui décelait le désir d'abolir les assignats, et +qui laissait entrevoir leur prochaine suppression, les avait beaucoup +indisposés. + +Il ne fallait pas à leurs adversaires d'autre sujet de plaintes que +cette irritation même. La terreur, suivant ceux-ci, était prête à +renaître. Ses partisans étaient incorrigibles; le directoire avait +beau faire tout ce qu'ils désiraient, ils n'étaient pas contens, ils +s'agitaient de nouveau, ils avaient rouvert l'ancienne caverne des +jacobins, et ils y préparaient encore tous les crimes. + +Tels étaient les travaux du gouvernement, la marche des esprits, et la +situation des partis en frimaire an IV (novembre et décembre 1795). + +Les opérations militaires, continuées malgré la saison, commençaient +à promettre de meilleurs résultats, et à procurer à la nouvelle +administration quelques dédommagemens pour ses pénibles efforts. Le zèle +avec lequel Jourdan s'était porté dans le Hunds-Ruck à travers un pays +épouvantable, et sans aucune des ressources matérielles qui auraient pu +adoucir les souffrances de son armée, avait rétabli un peu nos affaires +sur le Rhin. Les généraux autrichiens, dont les troupes étaient aussi +fatiguées que les nôtres, se voyant exposés à une suite de combats +opiniâtres, au milieu de l'hiver, proposaient un armistice, pendant +lequel les armées impériale et française conserveraient leurs positions +actuelles. L'armistice fut accepté, à la condition de le dénoncer dix +jours avant la reprise des hostilités. La ligne qui séparait les deux +armées, suivant le Rhin, depuis Dusseldorf jusqu'au-dessus du Neuwied, +abandonnait le fleuve à cette hauteur, formait un demi-cercle de Bingen +à Manheim, en passant par le pied des Vosges, rejoignait le Rhin +au-dessus de Manheim, et ne le quittait plus jusqu'à Bâle. Ainsi nous +avions perdu tout ce demi-cercle sur la rive gauche. C'était du reste +une perte qu'une simple manoeuvre bien conçue pouvait réparer. Le plus +grand mal était d'avoir perdu pour le moment l'ascendant de la victoire. +Les armées, accablées de fatigues, entrèrent en cantonnemens, et on +se mit à faire tous les préparatifs nécessaires pour les mettre, au +printemps prochain, en état d'ouvrir une campagne décisive. + +Sur la frontière d'Italie, la saison n'interdisait pas encore tout à +fait les opérations de la guerre. L'armée des Pyrénées orientales avait +été transportée sur les Alpes. Il avait fallu beaucoup de temps pour +faire le trajet de Perpignan à Nice, et le défaut de vivres et de +souliers avait rendu la marche encore plus lente. Enfin, vers le mois de +novembre, Augereau vint avec une superbe division, qui s'était illustrée +déjà dans les plaines de la Catalogne. Kellermann, comme on l'a vu, +avait été obligé de replier son aile droite et de renoncer à la +communication immédiate avec Gênes. Il avait sa gauche sur les grandes +Alpes, et son centre au col de Tende. Sa droite était placée derrière la +ligne dite de Borghetto, l'une des trois que Bonaparte avait reconnues +et tracées l'année précédente pour le cas d'une retraite. Dewins, tout +fier de son faible succès, se reposait dans la rivière de Gênes, et +faisait grand étalage de ses projets, sans en exécuter aucun. Le brave +Kellermann attendait avec impatience les renforts d'Espagne, pour +reprendre l'offensive et recouvrer sa communication avec Gênes. Il +voulait terminer la campagne par une action éclatante, qui rendît +la rivière aux Français, leur ouvrît les portes de l'Apennin et +de l'Italie, et détachât le roi de Piémont de la coalition. Notre +ambassadeur en Suisse, Barthélemy, ne cessait de répéter qu'une victoire +vers les Alpes maritimes nous vaudrait sur-le-champ la paix avec +le Piémont, et la concession définitive de la ligne des Alpes. Le +gouvernement français, d'accord avec Kellermann sur la nécessité +d'attaquer, ne le fut pas sur le plan à suivre, et lui donna pour +successeur Schérer, que ses succès à la bataille de l'Ourthe et en +Catalogne avaient déjà fait connaître avantageusement. Schérer arriva +dans le milieu de brumaire, et résolut de tenter une action décisive. + +On sait que la chaîne des Alpes, devenue l'Apennin, serre la +Méditerranée de très-près, d'Albenga à Gênes, et ne laisse entre la mer +et la crête des montagnes que des pentes étroites et rapides, qui ont à +peine trois lieues d'étendue. Du côté opposé, au contraire, c'est-à -dire +vers les plaines du Pô, les pentes s'abaissent doucement, sur un espace +de vingt lieues. L'armée française, placée sur les pentes maritimes, +était campée entre les montagnes et la mer. L'armée piémontaise, sous +Colli, établie au camp retranché de Ceva, sur le revers des Alpes, +gardait les portes du Piémont contre la gauche de l'armée française. +L'armée autrichienne, partie sur la crête de l'Apennin, à +Rocca-Barbenne, partie sur le versant maritime dans le bassin de Loano, +communiquait ainsi avec Colli par sa droite, occupait par son centre +le sommet des montagnes, et interceptait le littoral par sa gauche, de +manière à couper nos communications avec Gênes. Une pensée s'offrait à +la vue d'un pareil état de choses. Il fallait se porter en forces sur +la droite et le centre de l'armée autrichienne, la chasser du sommet de +l'Apennin, et lui enlever les crêtes supérieures. On la séparait ainsi +de Colli, et, marchant rapidement le long de ces crêtes, on enfermait sa +gauche dans le bassin de Loano, entre les montagnes et la mer. Masséna, +l'un des généraux divisionnaires, avait entrevu ce plan, et l'avait +proposé à Kellermann. Schérer l'entrevit aussi, et résolut de +l'exécuter. + +Dewins, après avoir fait quelques tentatives pendant les mois d'août et +de septembre sur notre ligne de Borghetto, avait renoncé à toute attaque +pour cette année. Il était malade, et s'était fait remplacer par Wallis. +Les officiers ne songeaient qu'à se livrer aux plaisirs de l'hiver, à +Gênes et dans les environs. Schérer, après avoir procuré à son armée +quelques vivres et vingt-quatre mille paires de souliers, dont elle +manquait absolument, fixa son mouvement pour le 2 frimaire (23 +novembre). Il allait avec trente-six mille hommes en attaquer +quarante-cinq; mais le bon choix du point d'attaque compensait +l'inégalité des forces. Il chargea Augereau de pousser la gauche des +ennemis dans le bassin de Loano; il ordonna à Masséna de fondre sur leur +centre à Rocca-Barbenne, et de s'emparer du sommet de l'Apennin; enfin, +il prescrivit à Serrurier de contenir Colli, qui formait la droite, sur +le revers opposé. Augereau, tout en poussant la gauche autrichienne dans +le bassin de Loano, ne devait agir que lentement; Masséna, au contraire, +devait filer rapidement le long des crêtes, et tourner le bassin de +Loano, pour y enfermer la gauche autrichienne; Serrurier devait tromper +Colli par de fausses attaques. + +Le 2 frimaire au matin (23 novembre 1795), le canon français réveilla +les Autrichiens, qui s'attendaient peu à une bataille. Les officiers +accoururent de Loano et de Finale se mettre à la tête de leurs troupes +étonnées. Augereau attaqua avec vigueur, mais sans précipitation. Il +fut arrêté par le brave Roccavina. Ce général, placé sur un mamelon, au +milieu du bassin de Loano, le défendit avec opiniâtreté, et se laissa +entourer par la division Augereau, refusant toujours de se rendre. + +Quand il fut enveloppé, il se précipita tête baissée sur la ligne qui +l'enfermait, et rejoignit l'armée autrichienne, en passant sur le corps +d'une brigade française. + +Schérer, contenant l'ardeur d'Augereau, l'obligea à tirailler devant +Loano, pour ne pas pousser les Autrichiens trop vite sur leur ligne de +retraite. Pendant ce temps, Masséna, chargé de la partie brillante du +plan, franchit, avec la vigueur et l'audace qui le signalaient dans +toutes les occasions, les crêtes de l'Apennin, surprit d'Argenteau qui +commandait la droite des Autrichiens, le jeta dans un désordre extrême, +le chassa de toutes ses positions, et vint camper le soir sur les +hauteurs de Melogno, qui formaient le pourtour du bassin de Loano, et +en fermaient les derrières. Serrurier, par des attaques fermes et bien +calculées, avait tenu en échec Colli et toute la droite ennemie. + +Le 2 au soir, on campa, par un temps affreux, sur les positions qu'on +avait occupées. Le 3 au matin, Schérer continua son opération; Serrurier +renforcé se mit à battre Colli plus sérieusement, afin de l'isoler tout +à fait de ses alliés; Masséna continua à occuper toutes les crêtes +et les issues de l'Apennin; Augereau, cessant de se contenir, poussa +vigoureusement les Autrichiens dont on avait intercepté les derrières. +Dès cet instant, ils commencèrent leur retraite par un temps +épouvantable et à travers des routes affreuses. Leur droite et leur +centre fuyaient en désordre sur le revers de l'Apennin: leur gauche, +enfermée entre les montagnes et la mer, se retirait péniblement le long +du littoral, par la route de la Corniche. Un orage de vent et de neige +empêcha de rendre la poursuite aussi active qu'elle aurait pu l'être; +cependant cinq mille prisonniers, plusieurs mille morts, quarante pièces +de canon, et des magasins immenses, furent le fruit de cette bataille, +qui fut une des plus désastreuses pour les coalisés, depuis le +commencement de la guerre, et l'une des mieux conduites par les +Français, au jugement des militaires. + +Le Piémont fut dans l'épouvante à cette nouvelle; l'Italie se crut +envahie, et ne fut rassurée que par la saison, trop avancée alors pour +que les Français donnassent suite à leurs opérations. Des magasins +considérables servirent à adoucir les privations et les souffrances +de l'armée. Il fallait une victoire aussi importante pour relever les +esprits et affermir un gouvernement naissant. Elle fut publiée et +accueillie avec une grande joie par tous les vrais patriotes. + +Au même instant, les événemens prenaient une tournure non moins +favorable dans les provinces de l'Ouest. Hoche, ayant porté l'armée qui +gardait les deux Vendées à quarante-quatre mille hommes, ayant placé des +postes retranchés sur la Sèvre Nantaise, de manière à isoler Stofflet de +Charette, ayant dispersé le premier rassemblement formé par ce dernier +chef, et gardant au moyen d'un camp à Soullans toute la côte du Marais, +était en mesure de s'opposer à un débarquement. L'escadre anglaise, +qui mouillait à l'ÃŽle-Dieu, était au contraire dans une position fort +triste. L'île sur laquelle l'expédition avait si maladroitement pris +terre, ne présentait qu'une surface sans abri, sans ressource, et +moindre de trois quarts de lieue. Les bords de l'île n'offraient aucun +mouillage sûr. Les vaisseaux y étaient exposés à toutes les fureurs des +vents, sur un fond de rocs qui coupait les câbles, et les mettait chaque +nuit dans le plus grand péril. La côte vis-à -vis, sur laquelle on +se proposait de débarquer, ne présentait qu'une vaste plage, sans +profondeur, où les vagues brisaient sans cesse, et où les canots, pris +en travers par les lames, ne pouvaient aborder sans courir le danger +d'échouer. Chaque jour augmentait les périls de l'escadre anglaise et +les moyens de Hoche. Il y avait déjà plus d'un mois et demi que le +prince français était à l'Ile-Dieu. Tous les envoyés des chouans et des +Vendéens l'entouraient, et, mêlés à son état-major, présentaient à la +fois leurs idées, et tâchaient de les faire prévaloir. Tous voulaient +posséder le prince, mais tous étaient d'accord qu'il fallait débarquer +au plus tôt, n'importe le point qui obtiendrait la préférence. + +Il faut convenir que, grâce à ce séjour d'un mois et demi à l'Ile-Dieu, +en face des côtes, le débarquement était devenu difficile. Un +débarquement, pas plus que le passage d'un fleuve, ne doit être précédé +de longues hésitations, qui mettent l'ennemi en éveil et lui font +connaître le point menacé. Il aurait fallu que, le parti d'aborder à la +côte une fois pris, et tous les chefs prévenus, la descente s'opérât à +l'improviste, sur un point qui permît de rester en communication avec +les escadres anglaises, et sur lequel les Vendéens et les chouans +pussent porter des forces considérables. Certainement, si on était +descendu à la côte sans la menacer si long-temps, quarante mille +royalistes de la Bretagne et de la Vendée auraient pu être réunis avant +que Hoche eût le temps de remuer ses régimens. Quand on se souvient de +ce qui se passa à Quiberon, de la facilité avec laquelle s'opéra +le débarquement, et du temps qu'il fallut pour réunir les troupes +républicaines, on comprend combien la nouvelle descente eût été facile +si elle n'avait pas été précédée d'une longue croisière devant les +côtes. Tandis que, dans la précédente expédition, le nom de Puisaye +paralysa tous les chefs, celui du prince les aurait, dans celle-ci, +ralliés tous, et aurait soulevé vingt départemens. Il est vrai que les +débarqués auraient eu ensuite de rudes combats à livrer; qu'il leur +aurait fallu courir les chances que Stofflet, Charette, couraient depuis +près de trois ans, se disperser peut-être devant l'ennemi, fuir comme +des partisans, se cacher dans les bois, reparaître, se cacher encore, +s'exposer enfin à être pris et fusillés. Les trônes sont à ce prix. Il +n'y avait rien d'indigne à _chouanner_ dans les bois de la Bretagne ou +dans les marais et les bruyères de la Vendée. Un prince, sorti de ces +retraites pour remonter sur le trône de ses pères, n'eût pas été moins +glorieux que Gustave Wasa, sorti des mines de la Dalécarlie. Du reste, +il est probable que la présence du prince eût réveillé assez de zèle +dans les pays royalistes, pour qu'une armée nombreuse, toujours présente +à ses côtés, lui permît de tenter la grande guerre. Il est probable +aussi que personne autour de lui n'aurait eu assez de génie pour battre +le jeune plébéien qui commandait l'armée républicaine; mais du moins on +se serait fait vaincre. Il y a souvent bien des consolations dans une +défaite; François Ier en trouvait de grandes dans celle de Pavie. + +Si donc le débarquement était possible à l'instant où l'escadre arriva, +il ne l'était pas après avoir passé un mois et demi à l'Ile-Dieu. Les +marins anglais déclaraient que la mer n'était bientôt plus tenable, et +qu'il fallait prendre un parti; toute la côte du pays de Charette était +couverte de troupes; il n'y avait quelque possibilité de débarquement +qu'au-delà de la Loire, vers l'embouchure de la Vilaine, ou dans le pays +de Scépeaux, ou bien encore en Bretagne, chez Puisaye. Mais les émigrés +et le prince ne voulaient descendre que chez Charette, et n'avaient +confiance qu'en lui. Or, la chose était impossible sur la côte de +Charette. Le prince, suivant l'assertion de M. de Vauban, demanda au +ministère anglais de le rappeler. Le ministère s'y refusait d'abord, ne +voulant pas que les frais de son expédition fussent inutiles. Cependant +il laissa au prince la liberté de prendre le parti qu'il voudrait. + +Dès cet instant, tous les préparatifs du départ furent faits. On rédigea +de longues et inutiles instructions pour les chefs royalistes. On leur +disait que des ordres supérieurs empêchaient pour le moment l'exécution +d'une descente; qu'il fallait que MM. Charette, Stofflet, Sapinaud, +Scépeaux, s'entendissent pour réunir une force de vingt-cinq ou trente +mille hommes au-delà de la Loire, laquelle, réunie aux Bretons, pourrait +former un corps d'élite de quarante ou cinquante mille hommes, suffisant +pour protéger le débarquement du prince; que le point de débarquement +serait désigné dès que ces mesures préliminaires auraient été prises, et +que toutes les ressources de la monarchie anglaise seraient employées à +seconder les efforts des pays royalistes. À ces instructions on joignit +quelques mille livres sterling pour chaque chef, quelques fusils et +un peu de poudre. Ces objets furent débarqués la nuit à la côte de +Bretagne. Les approvisionnemens que les Anglais avaient amassés sur +leurs escadres ayant été avariés, furent jetés à la mer. Il fallut y +jeter aussi les 500 chevaux appartenant à la cavalerie et à l'artillerie +anglaise. Ils étaient presque tous malades d'une longue navigation. + +L'escadre anglaise mit à la voile le 15 novembre (26 brumaire), et +laissa, en partant, les royalistes dans la consternation. On leur dit +que c'étaient les Anglais qui avaient obligé le prince à repartir; ils +furent indignés, et se livrèrent de nouveau à toute leur haine contre +la perfidie de l'Angleterre. Le plus irrité fut Charette, et il avait +quelque raison de l'être, car il était le plus compromis. Charette avait +repris les armes dans l'espoir d'une grande expédition, dans l'espoir de +moyens immenses qui rétablissent l'égalité des forces entre lui et les +républicains; cette attente trompée, il devait ne plus entrevoir qu'une +destruction infaillible et très prochaine. La menace d'une descente +avait attiré sur lui toutes les forces des républicains; et, cette fois, +il devait renoncer à tout espoir d'une transaction; il ne lui restait +plus qu'à être impitoyablement fusillé, sans pouvoir même se plaindre +d'un ennemi qui lui avait déjà si généreusement pardonné. + +Il résolut de vendre chèrement sa vie, et d'employer ses derniers momens +à lutter avec désespoir. Il livra plusieurs combats pour passer sur les +derrières de Hoche, percer la ligne de la Sèvre Nantaise, se jeter dans +le pays de Stofflet, et forcer ce collègue à reprendre les armes. Il ne +put y réussir, et fut ramené dans le Marais par les colonnes de Hoche. +Sapinaud, qu'il avait engagé à reprendre les armes, surprit la ville de +Montaigu, et voulut percer jusqu'à Châtillon; mais il fut arrêté devant +cette ville, battu, et obligé de disperser son corps. La ligne de +la Sèvre ne put pas être emportée. Stofflet, derrière cette ligne +fortifiée, fut obligé de demeurer en repos, et du reste il n'était +pas tenté de reprendre les armes. Il voyait avec un secret plaisir la +destruction d'un rival qu'on avait chargé de titres, et qui avait voulu +le livrer aux républicains. Scépeaux, entre la Loire et la Vilaine, +n'osait encore remuer. La Bretagne était désorganisée par la discorde. +La division du Morbihan, commandée par George Cadoudal, s'était révoltée +contre Puisaye, à l'instigation des émigrés qui entouraient le prince +français, et qui avaient conservé contre lui les mêmes ressentimens. Ils +auraient voulu lui enlever le commandement de la Bretagne; cependant +il n'y avait que la division du Morbihan qui méconnût l'autorité du +généralissime. + +C'est dans cet état de choses que Hoche commença le grand ouvrage de la +pacification. Ce jeune général, militaire et politique habile, vit bien +que ce n'était plus par les armes qu'il fallait chercher à vaincre un +ennemi insaisissable, et qu'on ne pouvait atteindre nulle part. Il avait +déjà lancé plusieurs colonnes mobiles à la suite de Charette; mais des +soldats pesamment armés, obligés de porter tout avec eux, et qui ne +connaissaient pas le pays, ne pouvaient égaler la rapidité des paysans +qui ne portaient rien que leur fusil; qui étaient assurés de trouver des +vivres partout, et qui connaissaient les moindres ravins et la dernière +bruyère. En conséquence, il ordonna sur-le-champ de cesser les +poursuites, et il forma un plan qui, suivi avec constance et fermeté, +devait ramener la paix dans ces contrées désolées. + +L'habitant de la Vendée était paysan et soldat tout à la fois. Au milieu +des horreurs de la guerre civile, il n'avait pas cessé de cultiver ses +champs et de soigner ses bestiaux. Son fusil était à ses côtés, caché +sous la terre ou sous la paille. Au premier signal de ses chefs, il +accourait, attaquait les républicains, puis disparaissait à travers les +bois, retournait à ses champs, cachait de nouveau son fusil; et les +républicains ne trouvaient qu'un paysan sans armes, dans lequel ils ne +pouvaient nullement reconnaître un soldat ennemi. De cette manière, +les Vendéens se battaient, se nourrissaient, et restaient presque +insaisissables. Tandis qu'ils avaient toujours les moyens de nuire et de +se recruter, les armées républicaines, qu'une administration ruinée ne +pouvait plus nourrir, manquaient de tout et se trouvaient dans le plus +horrible dénûment. + +On ne pouvait faire sentir la guerre aux Vendéens que par des +dévastations; moyen qu'on avait essayé pendant la terreur, mais qui +n'avait excité que des haines furieuses sans faire cesser la guerre +civile. + +Hoche, sans détruire le pays, imagina un moyen ingénieux de le réduire, +en lui enlevant ses armes, et en prenant une partie de ses subsistances +pour l'usage de l'armée républicaine. D'abord il persista dans +l'établissement de quelques camps retranchés, dont les uns, situés +sur la Sèvre, séparaient Charette de Stofflet, tandis que les autres +couvraient Nantes, la côte et les Sables. Il forma ensuite une ligne +circulaire qui s'appuyait à la Sèvre et à la Loire, et qui tendait à +envelopper progressivement tout le pays. Cette ligne était composée de +postes assez forts, liés entre eux par des patrouilles, de manière qu'il +ne restait pas un intervalle libre, à travers lequel pût passer un +ennemi un peu nombreux. Ces postes étaient chargés d'occuper chaque +bourg et chaque village, et de désarmer les habitans. Pour y parvenir, +ils devaient s'emparer des bestiaux, qui ordinairement paissaient en +commun, et des grains entassés dans les granges; ils devaient aussi +arrêter les habitans les plus notables, et ne restituer les bestiaux, +les grains, ni élargir les habitans pris en otage, que lorsque les +paysans auraient volontairement déposé leurs armes. Or, comme les +Vendéens tenaient à leurs bestiaux et à leurs grains beaucoup plus +qu'aux Bourbons et à Charette, il était certain qu'ils rendraient leurs +armes. Pour ne pas être induits en erreur par les paysans, qui pouvaient +bien donner quelques mauvais fusils et garder les autres, les officiers +chargés du désarmement devaient se faire livrer les registres +d'enrôlement tenus dans chaque paroisse, et exiger autant de fusils que +d'enrôlés. A défaut de ces registres, il leur était recommandé de faire +le calcul de la population, et d'exiger un nombre de fusils égal au +quart de la population mâle. Après avoir reçu les armes, on devait +rendre fidèlement les bestiaux et les grains, sauf une partie prélevée à +titre d'impôt, et déposée dans des magasins formés sur les derrières +de cette ligne. Hoche avait ordonné de traiter les habitans avec une +extrême douceur, de mettre une scrupuleuse exactitude à leur rendre +et leurs bestiaux et leurs grains, et surtout leurs otages. Il avait +particulièrement recommandé aux officiers de s'entretenir avec eux, +de les bien traiter, de les envoyer même quelquefois à son +quartier-général, de leur faire quelques présens en grains ou en +différens objets. Il avait prescrit aussi les plus grands égards pour +les curés. Les Vendéens, disait-il, n'ont qu'un sentiment véritable, +c'est l'attachement pour leurs prêtres. Ces derniers ne veulent que +protection et repos; qu'on leur assure ces deux choses, qu'on y ajoute +même quelques bienfaits, et les affections du pays nous seront rendues. + +Cette ligne, qu'il appelait de désarmement, devait envelopper la +Basse-Vendée circulairement, s'avancer peu à peu, et finir par +l'embrasser tout entière. En s'avançant, elle laissait derrière elle le +pays désarmé, ramené, réconcilié même avec la république. De plus, elle +le protégeait contre un retour des chefs insurgés, qui, ordinairement, +punissaient par des dévastations la soumission à la république et la +remise des armes. Deux colonnes mobiles la précédaient pour combattre +ces chefs, et les saisir s'il était possible; et bientôt, en les +resserrant toujours davantage, elle devait les enfermer et les prendre +inévitablement. La plus grande surveillance était recommandée à tous +les commandans de poste, pour se lier toujours par des patrouilles, et +empêcher que les bandes armées ne pussent percer la ligne et revenir +porter la guerre sur ses derrières. Quelque grande que fût la +surveillance, il pouvait arriver cependant que Charette et quelques-uns +des siens trompassent la vigilance des postes et franchissent la ligne +de désarmement; mais, dans ce cas même, qui était possible, ils ne +pouvaient passer qu'avec quelques individus, et ils allaient se +retrouver dans des campagnes désarmées, rendues au repos et à la +sécurité, calmées par de bons traitemens, et intimidées d'ailleurs par +ce vaste réseau de troupes qui embrassait le pays. Le cas d'une révolte +sur les derrières était prévu. Hoche avait ordonné qu'une des colonnes +mobiles se reporterait aussitôt dans la commune insurgée, et que, pour +la punir de n'avoir pas rendu toutes ses armes et d'en avoir encore fait +usage, on lui enlèverait ses bestiaux et ses grains, et qu'on saisirait +les principaux de ses habitans. L'effet de ces châtimens était assuré; +et dispensés avec justice, ils devaient inspirer, non pas la haine, mais +une salutaire crainte. + +Le projet de Hoche fut aussitôt mis à exécution dans les mois de +brumaire et frimaire (novembre, décembre). La ligne de désarmement, +passant par Saint-Gilles, Légé, Montaigu, Chantonay, formait un +demi-cercle dont l'extrémité droite s'appuyait à la mer, l'extrémité +gauche à la rivière du Lay, et devait progressivement enfermer Charette +dans des marais impraticables. C'était surtout par la sagesse de +l'exécution qu'un plan de cette nature pouvait réussir. Hoche dirigeait +ses officiers par des instructions pleines de sens et de clarté, et se +multipliait pour suffire à tous les détails. Ce n'était plus seulement +une guerre, c'était une grande opération politique, qui exigeait autant +de prudence que de vigueur. Bientôt les habitans commencèrent à rendre +leurs armes, et à se réconcilier avec les troupes républicaines. Hoche +puisait dans les magasins de l'armée pour accorder quelques secours aux +indigens; il voyait lui-même les habitans retenus comme otages, les +faisait garder quelques jours, et les renvoyait satisfaits. Aux uns il +donnait des cocardes, à d'autres des bonnets de police, quelquefois même +des grains à ceux qui en manquaient pour ensemencer leurs champs. Il +était en correspondance avec les curés, qui avaient une grande confiance +en lui, et qui l'avertissaient de tous les secrets du pays. Il +commençait ainsi à s'acquérir une grande influence morale, véritable +puissance avec laquelle il fallait terminer une guerre pareille. +Pendant ce temps, les magasins formés sur les derrières de la ligne de +désarmement se remplissaient de grains; de grands troupeaux de bestiaux +se formaient, et l'armée commençait à vivre dans l'abondance, par le +moyen si simple de l'impôt et des amendes en nature. Charette s'était +caché dans les bois avec cent ou cent cinquante hommes aussi désespérés +que lui. Sapinaud, qui à son instigation avait repris les armes, +demandait à les déposer une seconde fois à la simple condition d'obtenir +la vie sauve. Stofflet, enfermé dans l'Anjou avec son ministre Bernier, +y recueillait tous les officiers qui abandonnaient Charette et Sapinaud, +et tâchait de s'enrichir de leurs dépouilles. Il avait à son quartier du +Lavoir une espèce de cour composée d'émigrés et d'officiers. Il enrôlait +des hommes et levait des contributions, sous prétexte d'organiser les +gardes territoriales. Hoche l'observait avec une grande attention, le +resserrait toujours davantage par des camps retranchés, et le menaçait +d'un désarmement prochain, au premier sujet de mécontentement. Une +expédition que Hoche ordonna dans le Loroux, pays qui avait une sorte +d'existence indépendante, sans obéir ni à la république ni à aucun chef, +frappa Stofflet d'épouvante. Hoche fit faire cette expédition pour se +procurer les vins, les blés dont le Loroux abondait, et dont la ville de +Nantes était entièrement dépourvue. Stofflet s'effraya, et demanda +une entrevue à Hoche. Il voulait protester de sa fidélité au traité, +intercéder pour Sapinaud et pour les chouans, se faire en quelque sorte +l'intermédiaire d'une nouvelle pacification, et s'assurer par ce moyen +une continuation d'influence. Il voulait aussi deviner les intentions de +Hoche à son égard. Hoche lui exprima les griefs de la république; il +lui signifia que, s'il donnait asile à tous les brigands, que s'il +continuait à lever de l'argent et des hommes, que s'il voulait être +autre chose que le chef temporaire de la police de l'Anjou, et jouer le +rôle de prince, il allait l'enlever sur-le-champ, et désarmer ensuite sa +province. Stofflet promit la plus grande soumission, et se retira fort +effrayé sur son avenir. + +Hoche avait, dans le moment, des difficultés bien plus grandes à +surmonter. Il avait attiré à son armée une partie des deux armées de +Brest et de Cherbourg. Le danger imminent d'un débarquement lui avait +valu ces renforts, qui avaient porté à quarante-quatre mille hommes les +troupes réunies dans la Vendée. Les généraux commandant les armées de +Brest et de Cherbourg réclamaient maintenant les troupes qu'ils avaient +prêtées, et le directoire paraissait approuver leurs réclamations. +Hoche écrivait que l'opération qu'il venait de commencer était des plus +importantes; que si on lui enlevait les troupes qu'il avait disposées +en réseau autour du Marais, la soumission du pays de Charette et la +destruction de ce chef qui étaient fort prochaines, allaient être +ajournées indéfiniment; qu'il valait bien mieux finir ce qui était si +avancé, avant de passer ailleurs, qu'il s'empresserait ensuite de rendre +les troupes qu'il avait empruntées, et fournirait même les siennes au +général commandant en Bretagne, pour y appliquer les procédés dont on +sentait déjà l'heureux effet dans la Vendée. Le gouvernement, qui était +frappé des raisons de Hoche, et qui avait une grande confiance en lui, +l'appela à Paris, avec l'intention d'approuver tous ses plans, de lui +donner le commandement des trois armées de la Vendée, de Brest et de +Cherbourg. Il y fut appelé à la fin de frimaire pour venir concerter +avec le directoire les opérations qui devaient mettre fin à la plus +calamiteuse de toutes les guerres. + +Ainsi s'acheva la campagne de 1795. La prise de Luxembourg, le passage +du Rhin, les victoires aux Pyrénées, suivies de la paix avec l'Espagne, +la destruction de l'armée émigrée à Quiberon, en signalèrent le +commencement et le milieu. La fin fut moins heureuse. Le retour des +armées sur le Rhin, la perte des lignes de Mayence et d'une partie de +territoire au pied des Vosges, vinrent obscurcir un moment l'éclat de +nos triomphes. Mais la victoire de Loano, en nous ouvrant les portes de +l'Italie, rétablit la supériorité de nos armes; et les travaux de Hoche +dans l'Ouest commencèrent la véritable pacification de la Vendée, si +souvent et si vainement annoncée. + +La coalition, réduite à l'Angleterre et à l'Autriche, à quelques princes +d'Allemagne et d'Italie, était au terme de ses efforts, et aurait +demandé la paix sans les dernières victoires sur le Rhin. On fit à +Clerfayt une réputation immense, et on sembla croire que la prochaine +campagne s'ouvrirait au sein de nos provinces du Rhin. + +Pitt, qui avait besoin de subsides, convoqua un second parlement en +automne pour exiger de nouveaux sacrifices. Le peuple de Londres +invoquait toujours la paix avec la même obstination. La société dite +de correspondance s'était assemblée en plein air, et avait voté les +adresses les plus hardies et les plus menaçantes contre le système de +la guerre, et pour la réforme parlementaire. Quand le roi se rendit au +parlement, sa voiture fut assaillie de coups de pierres, les glaces en +furent brisées, on crut même qu'un coup de fusil à vent avait été tiré. +Pitt, traversant Londres à cheval, fut reconnu par le peuple, poursuivi +jusqu'à son hôtel, et couvert de boue. Fox, Sheridan, plus éloquens +qu'ils n'avaient jamais été, avaient des comptes rigoureux à demander. +La Hollande conquise, les Pays-Bas incorporés à la république française, +leur conquête rendue définitive en quelque sorte par la prise de +Luxembourg, des sommes énormes dépensées dans la Vendée, et de +malheureux Français exposés inutilement à être fusillés, étaient +de graves sujets d'accusation contre l'habileté et la politique du +ministère. L'expédition de Quiberon surtout excita une indignation +générale. Pitt voulut s'excuser en disant que le sang anglais n'avait +pas coulé: «Oui, repartit Sheridan avec une énergie qu'il est difficile +de traduire; oui, le sang anglais n'a pas coulé, mais l'honneur anglais +a coulé par tous les pores.» Pitt, aussi impassible qu'à l'ordinaire, +appela tous les événemens de l'année des malheurs auxquels on doit être +préparé quand on court la chance des armes; mais il fit valoir beaucoup +les dernières victoires de l'Autriche sur le Rhin; il exagéra beaucoup +leur importance, et les facilités qu'elles venaient de procurer pour +traiter avec la France. Comme d'usage, il soutint que notre république +touchait au terme de sa puissance; qu'une banqueroute inévitable allait +la jeter dans une confusion et une impuissance complètes; qu'on avait +gagné, en soutenant la guerre pendant une année de plus, de réduire +l'ennemi commun à l'extrémité. Il promit solennellement que, si le +gouvernement français paraissait s'établir et prendre une forme +régulière, on saisirait la première ouverture pour négocier. Il demanda +ensuite un nouvel emprunt de trois millions sterling, et des lois +répressives contre la presse et contre les sociétés politiques, +auxquelles il attribuait les outrages faits au roi et à lui-même. +L'opposition lui répondit que les prétendues victoires sur le Rhin +étaient de quelques jours; que des défaites en Italie venaient de +détruire l'effet des avantages obtenus en Allemagne; que cette +république, toujours réduite aux abois, renaissait plus forte à +l'ouverture de chaque campagne; que les assignats étaient depuis +long-temps perdus, qu'ils avaient achevé leur service, que les +ressources de la France étaient ailleurs, et que si du reste elle +s'épuisait, la Grande Bretagne s'épuisait bien plus vite qu'elle; que la +dette, tous les jours accrue, était accablante, et menaçait d'écraser +bientôt les trois royaumes. Quant aux lois sur la presse et sur les +sociétés politiques, Fox, dans un transport d'indignation, déclara que, +si elles étaient adoptées, il ne restait plus d'autre ressource au +peuple anglais que la résistance, et qu'il regardait la résistance, non +plus comme une question de droit, mais de prudence. Cette proclamation +du droit d'insurrection excita un grand tumulte, qui se termina par +l'adoption des demandes de Pitt; il obtint le nouvel emprunt, les +mesures répressives, et promit d'ouvrir au plus tôt une négociation. La +session du parlement fut prorogée au 2 février 1796 (13 pluviôse an IV). + +Pitt ne songeait point du tout à la paix. Il ne voulait faire que des +démonstrations, pour satisfaire l'opinion et hâter le succès de son +emprunt. La possession des Pays-Bas par la France lui rendait toute idée +de paix insupportable. Il se promit, en effet, de saisir un moment pour +ouvrir une négociation simulée, et offrit des conditions inadmissibles. + +L'Autriche, pour satisfaire l'Empire, qui réclamait la paix, avait fait +faire des ouvertures par le Danemarck. Cette puissance avait demandé, +de la part de l'Autriche, au gouvernement français, la formation d'un +congrès européen; à quoi le gouvernement français avait répondu avec +raison, qu'un congrès rendrait toute négociation impossible, parce qu'il +faudrait concilier trop d'intérêts; que si l'Autriche voulait la paix, +elle n'avait qu'à en faire la proposition directe: que la France voulait +traiter individuellement avec tous ses ennemis, et s'entendre avec +eux sans intermédiaire. Cette réponse était juste; car un congrès +compliquait la paix avec l'Autriche de la paix avec l'Angleterre et +l'Empire, et la rendait impossible. Du reste, l'Autriche ne désirait +pas d'autre réponse; car elle ne voulait pas négocier. Elle avait trop +perdu, et ses derniers succès lui faisaient trop espérer, pour qu'elle +consentît à déposer les armes. Elle tâcha de rendre le courage au roi +de Piémont, épouvanté de la victoire de Loano, et lui promit, pour la +campagne suivante, une armée nombreuse et un autre général. Les honneurs +du triomphe furent décernés à Clerfayt à son entrée à Vienne; sa voiture +fut traînée par le peuple, et les faveurs de la cour vinrent se joindre +aux démonstrations de l'enthousiasme populaire. + +Ainsi s'acheva, pour toute l'Europe, la quatrième campagne de cette +guerre mémorable. + + + +CHAPITRE II. + +CONTINUATION DES TRAVAUX ADMINISTRATIFS DU DIRECTOIRE.--LES PARTIS SE +PRONONCENT DANS LE SEIN DU CORPS LÉGISLATIF.--INSTITUTION D'UNE FÊTE +ANNIVERSAIRE DU 21 JANVIER.--RETOUR DE L'EX-MINISTRE DE LA GUERRE +BEURNONVILLE, ET DES REPRÉSENTANS QUINETTE, CAMUS, BANCAL, LAMARQUE ET +DROUET, LIVRÉS A L'ENNEMI PAR DUMOURIEZ.--MÉCONTENTEMENT DES JACOBINS. +JOURNAL DE BABOEUF.--INSTITUTION DU MINISTÈRE DE LA POLICE.--NOUVELLES +MOEURS.--EMBARRAS FINANCIERS; CRÉATION DES MANDATS.--CONSPIRATION DE +BABOEUF.--SITUATION MILITAIRE. PLANS DU DIRECTOIRE.--PACIFICATION DE LA +VENDÉE; MORT DE STOFFLET ET DE CHARETTE. + +Le gouvernement républicain était rassuré et affermi par les événemens +qui venaient de terminer la campagne. La convention, en réunissant +la Belgique à la France, et en la comprenant dans le territoire +constitutionnel, avait imposé à ses successeurs l'obligation de ne +pactiser avec l'ennemi qu'à la condition de la ligne du Rhin. Il fallait +de nouveaux efforts, il fallait une nouvelle campagne, plus décisive que +les précédentes, pour contraindre la maison d'Autriche et d'Angleterre à +consentir à notre agrandissement. Pour parvenir à ce but, le directoire +travaillait avec énergie à compléter les armées, à rétablir les +finances, et à réprimer les factions. + +Il mettait le plus grand soin à l'exécution des lois relatives aux +jeunes réquisitionnaires; et les obligeait à rejoindre les armées, avec +la dernière rigueur. Il avait fait annuler tous les genres d'exceptions, +et avait formé dans chaque canton des commissions de médecins, pour +juger les cas d'infirmité. Une foule de jeunes gens s'étaient fourrés +dans les administrations, où ils pillaient la république, et montraient +le plus mauvais esprit. Les ordres les plus sévères furent donnés pour +ne souffrir dans les bureaux que des hommes qui n'appartinssent pas à la +réquisition. Les finances attiraient surtout l'attention du directoire: +il faisait percevoir l'emprunt forcé de 600 millions avec une extrême +activité. Mais il fallait attendre les rentrées de cet emprunt, +l'aliénation du produit des forêts nationales, la vente des biens de +trois cents arpens, la perception des contributions arriérées, et, en +attendant, il fallait pourtant suffire aux dépenses, qui malheureusement +se présentaient toutes à la fois, parce que l'installation du +gouvernement nouveau était l'époque à laquelle on avait ajourné toutes +les liquidations, et parce que l'hiver était le moment destiné aux +préparatifs de campagne. Pour devancer l'époque de toutes ces rentrées, +le directoire avait été obligé d'user de la ressource qu'on avait tenu à +lui laisser, celle des assignats. Mais il en avait déjà émis en un +mois près de 12 ou 15 milliards, pour se procurer quelques millions en +numéraire; et il était déjà arrivé au point de ne pouvoir les faire +accepter nulle part. Il imagina d'émettre un papier courant et à +prochaine échéance, qui représentât les rentrées de l'année, comme on +fait en Angleterre avec les bons de l'échiquier, et comme nous faisons +aujourd'hui avec les bons royaux. Il émit en conséquence, sous le titre +de rescriptions, des bons au porteur, payables à la trésorerie avec le +numéraire qui allait rentrer incessamment, soit par l'emprunt forcé, +qui, dans la Belgique, était exigible en numéraire, soit par les +douanes, soit par suite des premiers traités conclus avec les compagnies +qui se chargeraient de l'exploitation des forêts. Il émit d'abord pour +30 millions de ces rescriptions, et les porta bientôt à 60, en se +servant du secours des banquiers. + +Les compagnies financières n'étaient plus prohibées. Il songea à les +employer pour la création d'une banque qui manquait au crédit, surtout +dans un moment où l'on se figurait que le numéraire était sorti tout +entier de France. Il forma une compagnie, et proposa de lui abandonner +une certaine quantité de biens nationaux qui servirait de capital à une +banque. Cette banque devait émettre des billets, qui auraient des terres +pour gage, et qui seraient payables à vue, comme tous les billets de +banque. Elle devait en prêter à l'état pour une somme proportionnée à la +quantité des biens donnés en gage. C'était, comme on le voit, une autre +manière de tirer sur la valeur des biens nationaux; au lieu d'employer +le moyen des assignats, on employait celui des billets de banque. + +Le succès était peu probable; mais dans sa situation malheureuse, le +gouvernement usait de tout, et avait raison de le faire. Son opération +la plus méritoire fut de supprimer les rations, et de rendre les +subsistances au commerce libre. On a vu quels efforts il en coûtait au +gouvernement pour se charger lui-même de faire arriver les grains à +Paris, et quelle dépense il en résultait pour le trésor, qui payait les +grains en valeur réelle, et qui les donnait au peuple de la capitale +pour des valeurs nominales. Il rentrait à peine la deux-centième partie +de la dépense, et ainsi, à très-peu de chose près, la république +nourrissait la population de Paris. + +Le nouveau ministre de l'intérieur, Benezech, qui avait senti +l'inconvénient de ce système, et qui croyait que les circonstances +permettaient d'y renoncer, conseilla au directoire d'en avoir le +courage. Le commerce commençait à se rétablir; les grains reparaissaient +dans la circulation; le peuple se faisait payer ses salaires en +numéraire; et il pouvait dès lors atteindre au prix du pain, qui, en +numéraire, était modique. En conséquence, le ministre Benezech proposa +au directoire de supprimer les distributions de rations, qui ne se +payaient qu'en assignats, de ne les conserver qu'aux indigens, ou +aux rentiers et aux fonctionnaires publics dont le revenu annuel ne +s'élevait pas au-dessus de mille écus. Excepté ces trois classes, toutes +les autres devaient se pourvoir chez les boulangers par la voie du +commerce libre. + +Cette mesure était hardie, et exigeait un véritable courage. Le +directoire la mit sur-le-champ à exécution, sans craindre les fureurs +qu'elle pouvait exciter chez le peuple, et les moyens de trouble qu'elle +pouvait fournir aux deux factions conjurées contre le repos de la +république. + +Outre ces mesures, il en imagina d'autres qui ne devaient pas moins +blesser les intérêts, mais qui étaient aussi nécessaires. Ce qui +manquait surtout aux armées, ce qui leur manque toujours après de +longues guerres, ce sont les chevaux. Le directoire demanda aux deux +conseils l'autorisation de lever tous les chevaux de luxe, et de +prendre, en le payant, le trentième cheval de labour et de roulage. +Le récépissé du cheval devait être pris en paiement des impôts. Cette +mesure, quoique dure, était indispensable, et fut adoptée. + +Les deux conseils secondaient le directoire, et montraient le même +esprit, sauf l'opposition toujours mesurée de la minorité. Quelques +discussions s'y étaient élevées sur la vérification des pouvoirs, sur la +loi du 3 brumaire, sur les successions des émigrés, sur les prêtres, sur +les événemens du Midi, et les partis avaient commencé à se prononcer. + +La vérification des pouvoirs ayant été renvoyée à une commission qui +avait de nombreux renseignemens à prendre, relativement aux membres dont +l'éligibilité pouvait être contestée, son rapport ne put être fait que +fort tard, et après plus de deux mois de législature. Il donna lieu à +beaucoup de contestations sur l'application de la loi du 3 brumaire. +Cette loi, comme on sait, amnistiait tous les délits commis pendant la +révolution, excepté les délits relatifs au 13 vendémiaire; elle excluait +des fonctions publiques les parens d'émigrés, et les individus qui, +dans les assemblées électorales, s'étaient mis en rébellion contre les +décrets des 5 et 13 fructidor. Elle avait été le dernier acte d'énergie +du parti conventionnel, et elle blessait singulièrement les esprits +modérés, et les contre-révolutionnaires qui se cachaient derrière eux. +Il fallait l'appliquer à plusieurs députés, et notamment à un nommé Job +Aymé, député de la Drôme, qui avait soulevé l'assemblée électorale de +son département, et qu'on accusait d'appartenir aux compagnies de Jésus. +Un membre des cinq-cents osa demander l'abrogation de la loi même. Cette +proposition fit sortir tous les partis de la réserve qu'ils avaient +observée jusque-là . Une dispute, semblable à celles qui divisèrent si +souvent la convention, s'éleva dans les cinq-cents. Louvet, toujours +fidèle à la cause révolutionnaire, s'élança à la tribune pour défendre +la loi. Tallien, qui jouait un rôle si grand depuis le 9 thermidor, et +que le défaut de considération personnelle avait empêché d'arriver +au directoire, Tallien se montra ici le constant défenseur de la +révolution, et prononça un discours qui fit une grande sensation. On +avait rappelé les circonstances dans lesquelles la loi de brumaire fut +rendue; on avait paru insinuer qu'elle était un abus de la victoire de +vendémiaire à l'égard des vaincus; on avait beaucoup parlé des jacobins +et de leur nouvelle audace. «Qu'on cesse de nous effrayer, s'écria +Tallien, en parlant de terreur, en rappelant des époques toutes +différentes de celles d'aujourd'hui, en nous faisant craindre leur +retour. Certes, les temps sont bien changés: aux époques dont on affecte +de nous entretenir, les royalistes ne levaient pas une tête audacieuse; +les prêtres fanatiques, les émigrés rentrés n'étaient pas protégés; les +chefs de chouans n'étaient point acquittés. Pourquoi donc comparer des +circonstances qui n'ont rien de commun? Il est trop évident qu'on veut +faire le procès au 13 vendémiaire, aux mesures qui ont suivi cette +journée mémorable, aux hommes qui, dans ces grands périls, ont sauvé la +république. Eh bien! que nos ennemis montent à cette tribune; les +amis de la république nous y défendront. Ceux mêmes qui, dans ces +désastreuses circonstances, ont poussé devant les canons une multitude +égarée, voudraient nous reprocher les efforts qu'il nous a fallu faire +pour la repousser; ils voudraient faire révoquer les mesures que le +danger le plus pressant vous a forcés de prendre; mais non, ils ne +réussiront pas! La loi du 3 brumaire, la plus importante de ces mesures, +sera maintenue par vous, car elle est nécessaire à la constitution, et +certainement vous voulez maintenir la constitution.» Oui, oui, nous +le voulons! s'écrièrent une foule de voix. Tallien proposa ensuite +l'exclusion de Job Aymé. Plusieurs membres du nouveau tiers voulurent +combattre cette exclusion. La discussion devint des plus vives; la loi +du 3 brumaire fut de nouveau sanctionnée; Job Aymé fut exclu, et on +continua de rechercher ceux des membres du nouveau tiers auxquels les +mêmes dispositions étaient applicables. + +Il fut ensuite question des émigrés, et de leurs droits à des +successions non encore ouvertes. Une loi de la convention, pour empêcher +que les émigrés ne reçussent des secours, saisissait leurs patrimoines, +et déclarait les successions auxquelles ils avaient droit, ouvertes par +avance, et acquises à la république. En conséquence le séquestre avait +été mis sur les biens des parens des émigrés. Une résolution fut +proposée aux cinq-cents pour autoriser le partage, et le prélèvement de +la part acquise aux émigrés, afin de lever le séquestre. Une opposition +assez vive s'éleva dans le nouveau tiers. On voulut combattre cette +mesure, qui était toute révolutionnaire, par des raisons tirées du +droit ordinaire; on prétendit qu'il y avait violation de la propriété. +Cependant cette résolution fut adoptée. Aux anciens, il n'en fut pas de +même. Ce conseil, par l'âge de ses membres, par son rôle d'examinateur +suprême, avait plus de mesure que celui des cinq-cents. Il en partageait +moins les passions opposées; il était moins révolutionnaire que +la majorité, et beaucoup plus que la minorité. Comme tout corps +intermédiaire, il avait un esprit moyen, et il rejeta la mesure, parce +qu'elle entraînait l'exécution d'une loi qu'il regardait comme injuste. +Les conseils décrétèrent ensuite que le directoire serait juge suprême +des demandes en radiation de la liste des émigrés. Ils renouvelèrent +toutes les lois contre les prêtres qui n'avaient pas prêté le serment, +ou qui l'avaient rétracté, et contre ceux que les administrations des +départemens avaient condamnés à la déportation. Ils décrétèrent que ces +prêtres seraient traités comme émigrés rentrés s'ils reparaissaient sur +le territoire. Ils consentirent seulement à mettre en réclusion ceux qui +étaient infirmes et qui ne pouvaient s'expatrier. + +Un sujet agita beaucoup les conseils, et y provoqua une explosion. +Fréron continuait sa mission dans le Midi, et y composait les +administrations et les tribunaux de révolutionnaires ardens. Les membres +des compagnies de Jésus, les contre-révolutionnaires de toute espèce qui +avaient assassiné depuis le 9 thermidor, se voyaient à leur tour exposés +à de nouvelles représailles, et jetaient les hauts cris. Le député +Siméon avait déjà élevé des réclamations mesurées. Le député Jourdan +d'Aubagne, homme ardent, l'ex-girondin Isnard, élevèrent, aux +cinq-cents, des réclamations violentes, et remplirent plusieurs séances +de leurs déclamations. Les deux partis en vinrent aux mains. Jourdan +et Talot se prirent de querelle dans la séance même, et se permirent +presque des voies de fait. Leurs collègues intervinrent et les +séparèrent. On nomma une commission pour faire un rapport sur l'état du +Midi. + +Ces différentes scènes portèrent les partis à se prononcer davantage. La +majorité était grande dans les conseils, et tout acquise au directoire. +La minorité, quoique annulée, devenait chaque jour plus hardie, et +montrait ouvertement son esprit de réaction. C'était la continuation du +même esprit qui s'était manifesté depuis le 9 thermidor, et qui d'abord +avait attaqué justement les excès de la terreur, mais qui, de jour en +jour plus sévère et plus passionné, finissait par faire le procès à la +révolution tout entière. Quelques membres des deux tiers conventionnels +votaient avec la minorité, et quelques membres du nouveau tiers avec la +majorité. + +Les conventionnels saisirent l'occasion qu'allait leur fournir +l'anniversaire du 21 janvier, pour mettre leurs collègues suspects +de royalisme à une pénible épreuve. Ils proposèrent une fête, pour +célébrer, tous les 21 janvier, la mort du dernier roi, et ils firent +décider que, ce jour, chaque membre des deux conseils et du directoire +prêterait serment de haine à la royauté. Cette formalité du serment, si +souvent employée par les partis, n'a jamais pu être regardée comme une +garantie; elle n'a jamais été qu'une vexation des vainqueurs, qui ont +voulu se donner le plaisir de forcer les vaincus au parjure. Le projet +fut adopté par les deux conseils. Les conventionnels attendaient avec +impatience la séance du 1er pluviôse an IV (21 janvier), pour voir +défiler à la tribune leurs collègues du nouveau tiers. Chaque conseil +siégea ce jour-là avec un grand appareil. Une fête était préparée dans +Paris; le directoire et toutes les autorités devaient y assister. Quand +il fallut prononcer le serment, quelques-uns des nouveaux élus parurent +embarrassés. L'ex-constituant Dupont (de Nemours), qui était membre des +anciens, qui conservait dans un âge avancé une grande vivacité d'humeur, +et montrait l'opposition la plus hardie au gouvernement actuel, Dupont +(de Nemours) laissa voir quelque dépit, et, en prononçant les mots, +_je jure haine à la royauté_, ajouta ceux-ci, _et à toute espèce de +tyrannie_. C'était une manière de se venger, et de jurer haine au +directoire sous des mots détournés. Une grande rumeur s'éleva, et on +obligea Dupont (de Nemours) à s'en tenir à la formule officielle. Aux +cinq cents, un nommé André voulut recourir aux mêmes expressions que +Dupont (de Nemours); mais on le rappela de même à la formule. Le +président du directoire prononça un discours énergique, et le +gouvernement entier fit ainsi la profession de foi la plus +révolutionnaire. + +A cette époque arrivèrent les députés qui avaient été échangés contre la +fille de Louis XVI. C'étaient Quinette, Bancal, Camus, Lamarque, Drouet +et l'ex-ministre de la guerre Beurnonville. Ils firent le rapport de +leur captivité; on l'écouta avec une vive indignation, on leur donna de +justes marques d'intérêt, et ils prirent, au milieu de la satisfaction +générale, la place que la convention leur avait assurée dans les +conseils. Il avait été décrété, en effet, qu'ils seraient de droit +membres du corps législatif. + +Ainsi marchaient le gouvernement et les partis, pendant l'hiver de l'an +IV (1795 à 1796). + +La France, qui souhaitait un gouvernement et le rétablissement des lois, +commençait à goûter le nouvel état de choses, et l'aurait même approuvé +tout à fait, sans les efforts qu'on exigeait d'elle pour le salut de +la république. L'exécution rigoureuse des lois sur la réquisition, +l'emprunt forcé, la levée du trentième cheval, l'état misérable des +rentiers payés en assignats, étaient de graves sujets de plaintes; sans +tous ces motifs, elle aurait trouvé le nouveau gouvernement excellent. +Il n'y a que l'élite d'une nation qui soit sensible à la gloire, à la +liberté, aux idées nobles et généreuses, et qui consente à leur faire +des sacrifices. La masse veut du repos, et demande à faire le moins +de sacrifices possible. Il est des momens où cette masse entière se +réveille, mue de passions grandes et profondes: on le vit, en 1789, +quand il avait fallu conquérir la liberté, et, en 1793, quand il avait +fallu la défendre. Mais, épuisée par ces efforts, la grande majorité de +la France n'en voulait plus faire. Il fallait un gouvernement habile et +vigoureux pour obtenir d'elle les ressources nécessaires au salut de +la république. Heureusement la jeunesse, toujours prête à une vie +aventurière, présentait de grandes ressources pour recruter les armées. +Elle montrait d'abord beaucoup de répugnance à quitter ses foyers; mais +elle cédait après quelque résistance. Transportée dans les camps, elle +prenait un goût décidé pour la guerre, et y faisait des prodiges de +valeur. Les contribuables, dont on exigeait des sacrifices d'argent, +étaient bien plus difficiles à soumettre et à concilier au gouvernement. + +Les ennemis de la révolution prenaient texte des sacrifices nouveaux +imposés à la France, et déclamaient dans leurs journaux contre la +réquisition, l'emprunt forcé, la levée forcée des chevaux, l'état des +finances, le malheur des rentiers, et la sévère exécution des lois à +l'égard des émigrés et des prêtres. Ils affectaient de considérer le +gouvernement comme étant encore un gouvernement révolutionnaire, et en +ayant l'arbitraire et la violence. Suivant eux, on ne pouvait pas +se fier encore à lui, et se livrer avec sécurité à l'avenir. Ils +s'élevaient surtout contre le projet d'une nouvelle campagne; ils +prétendaient qu'on sacrifiait le repos, la fortune, la vie des citoyens, +à la folie des conquêtes; et semblaient fâchés que la révolution eût +l'honneur de donner la Belgique à la France. Du reste, il n'était point +étonnant, disaient-ils, que le gouvernement eût un pareil esprit et de +tels projets, puisque le directoire et les conseils étaient remplis des +membres d'une assemblée qui s'était souillée de tous les crimes. + +Les patriotes, qui, en fait de reproches et de récriminations, n'étaient +jamais en demeure, trouvaient au contraire le gouvernement trop faible, +et se montraient déjà tout prêts à l'accuser de condescendance pour les +contre-révolutionnaires. Suivant eux, on laissait rentrer les émigrés et +les prêtres; on acquittait chaque jour les conspirateurs de vendémiaire; +les jeunes gens de la réquisition n'étaient pas assez sévèrement +ramenés aux armées; l'emprunt forcé était perçu avec mollesse. Ils +désapprouvaient surtout le système financier qu'on semblait disposé à +adopter. Déjà on a vu que l'idée de supprimer les assignats les +avait irrités, et qu'ils avaient demandé sur-le-champ les moyens +révolutionnaires qui, en 1793, ramenèrent le papier au pair. Le projet +de recourir aux compagnies financières et d'établir une banque réveilla +tous leurs préjugés. Le gouvernement allait, disaient-ils, se remettre +dans les mains des agioteurs; il allait, en établissant une banque, +ruiner les assignats, et détruire le papier-monnaie de la république, +pour y substituer un papier privé, de la création des agioteurs. La +suppression des rations les indigna. Rendre les subsistances au commerce +libre, ne plus nourrir la ville de Paris, était une attaque à la +révolution: c'était vouloir affamer le peuple et le pousser au +désespoir. Sur ce point, les journaux du royalisme semblèrent d'accord +avec ceux du jacobinisme, et le ministre Benezech fut accablé +d'invectives par tous les partis. + +Une mesure mit le comble à la colère des patriotes contre le +gouvernement. La loi du 3 brumaire, en amnistiant tous les faits +relatifs à la révolution, exceptait cependant les crimes particuliers, +comme vols et assassinats, lesquels étaient toujours passibles de +l'application des lois. Ainsi les poursuites commencées pendant les +derniers temps de la convention contre les auteurs des massacres +de septembre, furent continuées comme poursuites ordinaires contre +l'assassinat. On jugeait en même temps les conspirateurs de vendémiaire, +et ils étaient presque tous acquittés. L'instruction contre les auteurs +de septembre était au contraire extrêmement rigoureuse. Les patriotes +furent révoltés. Le nommé Baboeuf, jacobin forcené, déjà enfermé en +prairial, et qui se trouvait libre maintenant par l'effet de la loi +d'amnistie, avait commencé un journal, à l'imitation de Marat, sous le +titre du _Tribun du Peuple_. On comprend ce que pouvait être l'imitation +d'un modèle pareil. Plus violent que celui de Marat, le journal de +Baboeuf n'était pas cynique, mais plat. Ce que des circonstances +extraordinaires avaient provoqué, était réduit ici en système, et +soutenu avec une sottise et une frénésie encore inconnues. Quand des +idées qui ont préoccupé les esprits touchent à leur fin, elles restent +dans quelques têtes, et s'y changent en manie et en imbécillité. Baboeuf +était le chef d'une secte de malades qui soutenaient que le massacre +de septembre avait été incomplet, qu'il faudrait le renouveler en le +rendant général, pour qu'il fût définitif. Ils prêchaient publiquement +la loi agraire, ce que les hébertistes eux-mêmes n'avaient pas osé, et +se servaient d'un nouveau mot, le _bonheur commun_, pour exprimer le +but de leur système. L'expression seule caractérisait en eux le dernier +terme de l'absolutisme démagogique. On frémit en lisant les pages de +Baboeuf. Les esprits de bonne foi en eurent pitié; les alarmistes +feignirent de croire à l'approche d'une nouvelle terreur, et il est +vrai de dire que les séances de la société du Panthéon fournissaient +un prétexte spécieux à leurs craintes. C'est dans le vaste local de +Sainte-Geneviève que les jacobins avaient recommencé leur club, comme +nous avons dit. Plus nombreux que jamais, ils étaient près de quatre +mille, vociférant à la fois, bien avant dans la nuit. Insensiblement ils +avaient outrepassé la constitution, et s'étaient donné tout ce qu'elle +défendait, c'est-à -dire un bureau, un président et des brevets; en un +mot, ils avaient repris le caractère d'une assemblée politique. Là , +ils déclamaient contre les émigrés et les prêtres, les agioteurs, les +sangsues du peuple, les projets de banque, la suppression des rations, +l'abolition des assignats, et les procédures instruites contre les +patriotes. + +Le directoire, qui de jour en jour se sentait mieux établi, et redoutait +moins la contre révolution, commençait à rechercher l'approbation +des esprits modérés et raisonnables. Il crut devoir sévir contre ce +déchaînement de la faction jacobine. Il en avait les moyens dans la +constitution et dans les lois existantes; il résolut de les employer. +D'abord, il fit saisir plusieurs numéros du journal de Baboeuf, comme +provoquant au renversement de la constitution; ensuite il fit fermer la +société du Panthéon, et plusieurs autres formées par la jeunesse dorée, +dans lesquelles on dansait et où on lisait les journaux; ces dernières +étaient situées au Palais-Royal et au boulevart des Italiens, sous le +titre de _Société des Échecs, Salon des Princes, Salon des Arts_. Elles +étaient peu redoutables, et ne furent comprises dans la mesure que pour +montrer de l'impartialité. L'arrêté fut publié et exécuté le 8 ventôse +(27 février 1796). Une résolution demandée aux cinq-cents ajouta une +condition à toutes celles que la constitution imposait déjà aux sociétés +populaires: elles ne purent être composées de plus de soixante membres. + +Le ministre Benezech, accusé par les deux partis, voulut demander sa +démission. Le directoire refusa de l'accepter, et lui écrivit une lettre +pour le féliciter de ses services. La lettre fut publiée. Le nouveau +système des subsistances fut maintenu; les indigens, les rentiers et les +fonctionnaires publics qui n'avaient pas mille écus de revenu, obtinrent +seuls des rations. On songea aussi aux malheureux rentiers qui étaient +toujours payés en papier. Les deux conseils décrétèrent qu'ils +recevraient dix capitaux pour un en assignats; augmentation bien +insuffisante, car les assignats n'avaient plus que la deux-centième +partie de leur valeur. + +Le directoire ajouta aux mesures qu'il venait de prendre, celle de +rappeler enfin les députés conventionnels en mission. Il les remplaça +par des commissaires du gouvernement. Ces commissaires auprès des armées +et des administrations, représentaient le directoire, et surveillaient +l'exécution des lois. Ils n'avaient plus comme autrefois des pouvoirs +illimités auprès des armées; mais, dans un cas pressant, où le pouvoir +du général était insuffisant, comme une réquisition de vivres ou de +troupes, ils pouvaient prendre une décision d'urgence, qui était +provisoirement exécutée, et soumise ensuite à l'approbation du +directoire. Des plaintes s'étant élevées contre beaucoup de +fonctionnaires choisis par le directoire dans le premier moment de son +installation, il enjoignit à ses commissaires civils de les surveiller, +de recueillir les plaintes qui s'élèveraient contre eux, et de lui +désigner ceux dont le remplacement serait convenable. + +Pour surveiller les factions, qui, obligées maintenant de se cacher, +allaient agir dans l'ombre, le directoire imagina la création d'un +ministère spécial de la police. + +La police est un objet important dans les temps de troubles. Les trois +assemblées précédentes lui avaient consacré un comité nombreux; le +directoire ne crut pas devoir la laisser parmi les attributions +accessoires du ministère de l'intérieur, et proposa aux deux conseils +d'ériger un ministère spécial. L'opposition prétendit que c'était une +institution inquisitoriale, ce qui était vrai, et ce qui malheureusement +était inhérent à un temps de factions, et surtout de factions obstinées +et obligées de comploter secrètement. Le projet fut approuvé. On appela +le député Cochon aux fonctions de ce nouveau ministère. Le directoire +aurait voulu encore des lois sur la liberté de la presse. La +constitution la déclarait illimitée, sauf les dispositions qui +pourraient devenir nécessaires pour en réprimer les écarts. Les deux +conseils, après une discussion solennelle, rejetèrent tout projet de loi +répressive. Les rôles furent encore intervertis dans cette discussion. +Les partisans de la révolution, qui devaient être partisans de +la liberté illimitée, demandaient des moyens de répression; et +l'opposition, dont la pensée secrète inclinait plutôt à la monarchie +qu'à la république, vota pour la liberté illimitée; tant les partis sont +gouvernés par leur intérêt! Du reste, la décision était sage. La presse +peut être illimitée sans danger: il n'y a que la vérité de redoutable; +le faux est impuissant; plus il s'exagère, plus il s'use. Il n'y a pas +de gouvernement qui ait péri par le mensonge. Qu'importe qu'un Baboeuf +célébrât la loi agraire, qu'une _Quotidienne_ rabaissât la grandeur de +la révolution, calomniât ses héros et cherchât à relever les princes +bannis! Le gouvernement n'avait qu'à laisser déclamer: huit jours +d'exagération et de mensonge usent toutes les plumes des pamphlétaires +et des libellistes. Mais il faut bien du temps et de la philosophie à un +gouvernement pour qu'il admette ces vérités. Il n'était peut-être pas +temps pour la convention de les entendre. Le directoire, qui était plus +tranquille et plus assis, aurait dû commencer à les comprendre et à les +pratiquer. + +Les dernières mesures du directoire, telles que la clôture de la société +du Panthéon, le refus d'accepter la démission du ministre Benezech, +le rappel des conventionnels en mission, le changement de certains +fonctionnaires, produisirent le meilleur effet; elles rassurèrent ceux +qui craignaient véritablement la terreur, condamnèrent au silence ceux +qui affectaient de la craindre, et satisfirent les esprits sages qui +voulaient que le gouvernement se plaçât au-dessus de tous les partis. La +suite, l'activité des travaux du directoire, ne contribuèrent pas moins +que tout le reste à lui concilier l'estime. On commençait à espérer le +repos et à supposer de la durée au régime actuel. Les cinq directeurs +s'étaient entourés d'un certain appareil. Barras, homme de plaisir, +faisait les honneurs du Luxembourg. C'est lui, en quelque sorte, qui +représentait pour ses collègues. La société avait à peu près le même +aspect que l'année précédente; elle présentait un mélange singulier +de conditions, une grande liberté de moeurs, un goût effréné pour les +plaisirs, un luxe extraordinaire. Les salons du directeur étaient pleins +de généraux dont l'éducation et la fortune s'étaient faites en deux ans, +de fournisseurs et de gens d'affaires qui s'étaient enrichis par les +spéculations et les rapines, d'exilés qui rentraient et cherchaient à se +rattacher au gouvernement, d'hommes à grands talens, qui, commençant à +croire à la république, désiraient y prendre place, d'intrigans enfin +qui couraient après la faveur. Des femmes de toute origine venaient +déployer leurs charmes dans ces salons, et user de leur influence, dans +un moment où tout était à demander et à obtenir. Si quelquefois les +manières manquaient de cette décence et de cette dignité dont on fait +tant de cas en France, et qui sont le fruit d'une société polie, +tranquille et exclusive, il y régnait une extrême liberté d'esprit, et +cette grande abondance d'idées positives que suggèrent la vue et la +pratique des grandes choses. Les hommes qui composaient cette société +étaient affranchis de toute espèce de routine; ils ne répétaient pas +d'insignifiantes traditions; ce qu'ils savaient ils l'avaient appris +par leur propre expérience. Ils avaient vu les plus grands événemens de +l'histoire, ils y avaient pris, ils y prenaient part encore; et il est +aisé de se figurer ce qu'un tel spectacle devait réveiller d'idées chez +des esprits jeunes, ambitieux et pleins d'espérance. Là brillait +au premier rang le jeune Hoche, qui, de simple soldat aux +gardes-françaises, était devenu en une campagne général en chef, et +s'était donné en deux ans l'éducation la plus soignée. Beau, plein de +politesse, renommé comme un des premiers capitaines de son temps, et +âgé à peine de vingt-sept ans, il était l'espoir des républicains, et +l'idole de ces femmes éprises de la beauté, du talent et de la gloire. +A côté de lui, on remarquait déjà le jeune Bonaparte, qui n'avait point +encore de renommée, mais dont les services à Toulon et au 13 vendémiaire +étaient connus, dont le caractère et la personne étonnaient par leur +singularité, et dont l'esprit était frappant d'originalité et de +vigueur. Dans cette société, où madame Tallien étalait sa beauté, madame +Beauharnais sa grâce, madame de Staël déployait tout l'éclat de son +esprit, agrandi par les circonstances et la liberté. + +Ces jeunes hommes appelés à dominer dans l'état choisissaient leurs +épouses, quelquefois parmi des femmes d'ancienne condition, qui se +trouvaient honorées de leur choix, quelquefois dans les familles des +enrichis du temps, qui voulaient ennoblir la fortune par la réputation. +Bonaparte venait d'épouser la veuve de l'infortuné général Beauharnais. +Chacun songeait à faire sa destinée, et la prévoyait grande. Une foule +de carrières étaient ouvertes. La guerre sur le continent, la guerre sur +la mer, la tribune, les magistratures, une grande république en un mot à +défendre et à gouverner, c'étaient là de grands buts, dignes d'enflammer +les esprits! Le gouvernement avait fait récemment une acquisition +précieuse, celle d'un écrivain ingénieux et profond, qui consacrait +son jeune talent à concilier les esprits à la nouvelle république. M. +Benjamin Constant venait de publier une brochure intitulée: _De la +Force du gouvernement_, qui avait produit une grande sensation. Il y +démontrait la nécessité de se rattacher à un gouvernement qui était le +seul espoir de la France et de tous les partis. + +C'était toujours le soin des finances qui occupait le plus le +gouvernement. Les dernières mesures n'étaient qu'un ajournement de la +difficulté. On avait donné au gouvernement une certaine quantité de +biens à vendre, la faculté d'engager les grandes forêts, l'emprunt +forcé, et on lui avait laissé la planche aux assignats comme ressource +extrême. Pour devancer le produit de ces différentes ressources, il +avait, comme on a vu, créé 60 millions de rescriptions, espèces de +bons de l'échiquier, ou de bons royaux, acquittables avec le premier +numéraire qui rentrerait dans les caisses. Mais ces rescriptions +n'avaient obtenu cours que très difficilement. Les banquiers réunis +pour concerter un projet de banque territoriale, fondée sur les biens +nationaux, s'étaient retirés en entendant les cris poussés par les +patriotes contre les agioteurs et les traitans. L'emprunt forcé se +percevait beaucoup plus lentement qu'on ne l'avait cru. La répartition +portait sur des bases extrêmement arbitraires, puisque l'emprunt devait +être frappé sur les classes les plus aisées; chacun réclamait, et +chaque part de l'emprunt à percevoir occasionnait une contestation +aux percepteurs. A peine un tiers était rentré en deux mois. Quelques +millions en numéraire et quelques milliards en papier avaient été +perçus. Dans l'insuffisance de cette ressource, on avait eu encore +recours au moyen extrême, laissé au gouvernement pour suppléer à tous +les autres, la planche aux assignats. Les émissions avaient été portées +depuis les deux derniers mois, à la somme inouïe de 45 milliards: 20 +milliards avaient à peine fourni 100 millions, car les assignats ne +valaient plus que le deux-centième de leur titre. Décidément le public +n'en voulait plus du tout, car ils n'étaient plus bons à rien. Ils ne +pouvaient servir au remboursement des créances, qui était suspendu; +ils ne pouvaient solder que la moitié des fermages et de l'impôt, car +l'autre moitié se payait en nature; ils étaient refusés dans les marchés +ou reçus d'après leur valeur réduite; enfin, on ne les prenait dans +la vente des biens qu'au taux même des marchés, les enchères faisant +toujours monter l'offre à proportion de l'avilissement du papier. On +n'en pouvait donc faire aucun emploi capable de leur donner quelque +valeur. Une émission dont on ne connaissait pas le terme, faisait +prévoir encore des chiffres extraordinaires qui rendraient les sommes +les plus modiques. Les milliards signifiaient tout au plus des millions. +Cette chute, dont nous avons parlé[1] lorsqu'on refusa d'interdire les +enchères dans la vente des biens, était réalisée. + +[Footnote 1: Voyez tom. VIII, page 191 et suiv.] + +Les esprits dans lesquels la révolution avait laissé ses préjugés, car +tous les systèmes et toutes les puissances en laissent, voulaient qu'on +relevât les assignats, en affectant une grande quantité de biens à +leur hypothèque, et en employant des mesures violentes pour les faire +circuler. Mais il n'y a rien au monde de plus impossible à rétablir que +la réputation d'une monnaie: il fallait donc renoncer aux assignats. + +On se demande pourquoi on n'abolissait pas tout de suite le +papier-monnaie, en le réduisant à sa valeur réelle, qui était de 20 +millions au plus, et en exigeant le paiement des impôts et des biens +nationaux, soit en numéraire, soit en assignats au cours? Le numéraire +en effet reparaissait, et avec quelque abondance, surtout dans les +provinces; ainsi c'était une véritable erreur que de craindre sa rareté; +car le papier comptait pour 200 millions dans la circulation: mais une +autre raison empêcha de renoncer au papier-monnaie. La seule richesse, +il faut le dire toujours, consistait dans les biens nationaux. Leur +vente ne paraissait ni assurée ni prochaine. Ne pouvant donc attendre +que leur valeur vînt spontanément au trésor par les ventes, il fallait +la représenter d'avance en papier, et l'émettre pour la retirer ensuite; +en un mot, il fallait dépenser le prix avant de l'avoir reçu. Cette +nécessité de dépenser avant d'avoir vendu fit songer à la création d'un +nouveau papier. + +Les cédules, qui étaient une hypothèque spéciale sur chaque bien, +entraînaient de longs délais, car il fallait qu'elles portassent +l'enonciation de chaque domaine; d'ailleurs elles dépendaient de la +volonté du preneur, et ne levaient pas la véritable difficulté. On +imagina un papier qui, sous le nom de mandats, représentait une valeur +fixe de bien. Tout domaine devait être délivré sans enchère et sur +simple procès-verbal, pour prix en mandats, égal à celui de 1790 +(vingt-deux fois le revenu). On devait créer 2 milliards 400 millions de +ces mandats, et leur affecter sur-le-champ 2 milliards 400 millions de +biens, estimation de 1790. Ainsi, ces mandats ne pouvaient subir d'autre +variation que celle des biens eux-mêmes, puisqu'ils en représentaient +une quantité fixe. Ils ne pouvaient pas à la vérité se trouver au pair +de l'argent, car les biens ne valaient pas ce qu'ils valaient en 1790; +mais ils devaient avoir la valeur même des biens. + +On résolut d'employer une partie de ces mandats à retirer les assignats. +La planche des assignats fut brisée le 30 pluviôse an IV (19 février). +45 milliards 500 millions avaient été émis. Par les différentes +rentrées, soit de l'emprunt, soit de l'arriéré, la quantité circulante +avait été réduite à 36 milliards, et devait l'être bientôt à 24. Ces 24 +milliards, en les réduisant au trentième, représentaient 800 millions: +on décréta qu'ils seraient échangés contre 800 millions de mandats, +ce qui était une liquidation de l'assignat au trentième de sa valeur +nominale; 400 millions de mandats devaient être émis en outre pour le +service public, et les 1,200 millions restans enfermés dans la caisse à +trois clés, pour en sortir par décret, au fur et à mesure des besoins. + +Cette création des mandats était une réimpression des assignats, avec un +chiffre moindre, une autre dénomination, et une valeur déterminée par +rapport aux biens. C'était comme si on eût créé, outre les 24 milliards +devant rester en circulation, 48 autres milliards, ce qui aurait fait +72; c'était comme si on eût décidé que ces 72 milliards seraient reçus +en paiement des biens, pour trente fois la valeur de 1790, ce qui +supposait 2 milliards 400 millions de biens affectés en hypothèque. +Ainsi, le chiffre était réduit, le rapport aux biens fixé, et le nom +changé. + +Les mandats furent créés le 26 ventôse (16 mars). Les biens durent être +mis sur-le-champ en vente, et délivrés aux porteurs de mandats sur +simple procès-verbal. La moitié du prix devait être payée dans la +première décade, le reste dans trois mois. Les forêts nationales étaient +mises à part; et les 2 milliards 400 millions de biens étaient pris +sur les biens de moins de trois cents arpens. Sur-le-champ on prit les +mesures que nécessite l'adoption d'un papier-monnaie. Le mandat était la +monnaie de la république, tout devait être payé en mandats. Les créances +stipulées en numéraire, les baux, les fermages, les intérêts des +capitaux, les impôts, excepté l'impôt arriéré, les rentes sur l'état, +les pensions, les appointemens des fonctionnaires publics, durent être +payés en mandats. Il y eut de grandes discussions sur la contribution +foncière. Ceux qui prévoyaient que les mandats pourraient tomber comme +l'assignat, voulaient que, pour assurer à l'état une rentrée certaine, +on continuât de payer la contribution foncière en nature. On leur +objecta les difficultés de la perception, et on décida qu'elle +aurait lieu en mandats, ainsi que celle des douanes, des droits +d'enregistrement, de timbre, des postes, etc. On ne s'en tint pas là ; +on crut devoir accompagner la création du nouveau papier des sévérités +ordinaires qui accompagnent l'emploi des valeurs forcées; on déclara +que l'or et l'argent ne seraient plus considérés comme marchandises, et +qu'on ne pourrait plus vendre le papier contre l'or, ni l'or contre le +papier. Après les expériences qu'on avait faites, cette mesure était +misérable. On venait d'en prendre en même temps une autre qui ne l'était +pas moins, et qui nuisit dans l'opinion au directoire: ce fut la clôture +de la Bourse. Il aurait dû savoir que la clôture d'un marché public +n'empêchait pas qu'il s'en établît des milliers ailleurs. + +En faisant des mandats la monnaie nouvelle, et en les mettant partout à +la place du numéraire, le gouvernement commettait une erreur grave. Même +en se soutenant, le mandat ne pouvait jamais égaler le taux de l'argent. +Le mandat valait, si l'on veut, autant que la terre, mais il ne pouvait +valoir davantage. Or, la terre ne valait pas la moitié du prix de 1790; +un bien, même patrimonial, de 100,000 francs, ne se serait pas payé +50,000 en argent. Comment 100,000 francs en mandats en auraient-ils +valu 100,000 en numéraire? Il aurait donc fallu admettre au moins cette +différence. Le gouvernement devait donc, indépendamment de toutes les +autres causes de dépréciation, trouver un premier mécompte provenant de +la dépréciation des biens. + +On était si pressé, qu'on fit circuler des promesses de mandats, +en attendant que les mandats eux-mêmes fussent prêts à être émis. +Sur-le-champ ces promesses circulèrent à une valeur très-inférieure à +leur valeur nominale. On fut extrêmement alarmé, et on se dit que +le nouveau papier, duquel on espérait tant, allait tomber comme les +assignats, et laisser la république sans aucune ressource. Cependant il +y avait une cause de cette chute anticipée, et on pouvait bientôt la +lever. Il fallait rédiger des instructions à l'usage des administrations +locales, pour régler les cas extrêmement compliqués que ferait naître +la vente des biens sur simple procès-verbal; et ce travail exigeait +beaucoup de temps et retardait l'ouverture des ventes. Pendant cet +intervalle, le mandat tombait, et on disait que sa valeur baisserait si +rapidement, que l'état ne voudrait pas ouvrir les ventes et abandonner +les biens pour une valeur nulle; qu'il allait arriver aux mandats ce qui +était arrivé aux assignats; qu'ils se réduiraient successivement à rien, +et qu'alors on les recevrait en paiement des biens, non à leur valeur +d'émission, mais à leur valeur réduite. Les malveillans faisaient +entendre ainsi que le nouveau papier était un leurre, que jamais les +biens ne seraient aliénés, et que la république voulait se les réserver +comme un gage apparent et éternel de toutes les espèces de papier +qu'il lui plairait d'émettre. Cependant les ventes s'ouvrirent. Les +souscriptions furent nombreuses. Le mandat de 100 fr. était tombé à +15 fr. Il remonta successivement à 30, 40, et en quelques lieux à 88 +francs. On espéra donc un instant le succès de la nouvelle opération. + +C'était au milieu des factions secrètement conjurées contre lui que +le directoire se livrait à ces travaux. Les agens de la royauté +continuaient leurs secrètes menées. La mort de Lemaître ne les avait pas +dispersés. Brottier, acquitté, était devenu le chef de l'agence. Duverne +de Presle, Laville-Heurnois, Despomelles, s'étaient réunis à lui, +et formaient secrètement le comité royal. Ces misérables brouillons +n'avaient pas plus d'influence que par le passé; ils intriguaient, +demandaient de l'argent à grands cris, écrivaient de nombreuses +correspondances, et promettaient merveilles. Ils étaient toujours les +intermédiaires entre le prétendant et la Vendée, où ils avaient +de nombreux agens. Ils persistaient dans leurs idées, et voyant +l'insurrection comprimée par Hoche, et prête à expirer sous ses coups, +ils se confirmaient toujours davantage dans le système de tout faire à +Paris, même par un mouvement de l'intérieur. Ils se vantaient, comme +du temps de la convention, d'être en rapport avec plusieurs députés du +nouveau tiers, et ils prétendaient qu'il fallait temporiser, travailler +l'opinion par des journaux, déconsidérer le gouvernement, et tout +préparer pour que les élections de l'année suivante amenassent un +nouveau tiers de députés entièrement contre-révolutionnaires. Ils se +flattaient ainsi de détruire la constitution républicaine par les moyens +de la constitution même. Ce plan était certainement le moins chimérique, +et c'est celui qui donne l'idée la plus favorable de leur intelligence. + +Les patriotes de leur côté préparaient des complots, mais autrement +dangereux par les moyens qu'ils avaient à leur disposition. Chassés du +Panthéon, condamnés tout à fait par le gouvernement, qui s'était séparé +d'eux, et qui leur retirait leurs emplois, ils s'étaient déclarés +contre lui, et étaient devenus ses ennemis irréconciliables. Se voyant +poursuivis et observés avec un grand soin, ils n'avaient plus trouvé +d'autre ressource que de conspirer très-secrètement, et de manière à ce +que les chefs de la conspiration restassent tout à fait inconnus. Ils +s'étaient choisis quatre pour former un directoire secret de salut +public; Baboeuf et Drouet étaient du nombre. Le directoire secret devait +communiquer avec douze agens principaux qui ne se connaissaient pas les +uns les autres, et chargés d'organiser des sociétés de patriotes dans +tous les quartiers de Paris. Ces douze agens, agissant ainsi chacun de +leur côté, avaient défense de nommer les quatre membres du directoire +secret; ils devaient parler et se faire obéir au nom d'une autorité +mystérieuse et suprême, qui était instituée pour diriger les efforts +des patriotes vers ce qu'ils appelaient le _bonheur commun_. De cette +manière les fils de la conspiration étaient presque insaisissables; car, +en supposant qu'on en saisît un, les autres restaient toujours inconnus. +Cette organisation s'établit, en effet, comme l'avait projeté Baboeuf; +des sociétés de patriotes existaient dans tout Paris, et, par +l'intermédiaire des douze agens principaux, recevaient l'impulsion d'une +autorité inconnue. + +Baboeuf et ses collègues cherchaient quel serait le mode employé pour +opérer ce qu'ils appelaient _la délivrance_, et à qui on remettrait +l'autorité, quand on aurait égorgé le directoire, dispersé les conseils, +et mis le peuple en possession de sa souveraineté. Ils se défiaient déjà +beaucoup trop des provinces et de l'opinion pour courir la chance +d'une élection, et appeler une assemblée nouvelle. Ils voulaient tout +simplement en nommer une composée de jacobins d'élite, pris dans chaque +département. Ils devaient faire ce choix eux-mêmes, et compléter cette +assemblée en y ajoutant tous les montagnards de l'ancienne convention +qui n'avaient pas été réélus. Encore ces montagnards ne leur semblaient +pas donner de suffisantes garanties, car beaucoup avaient adhéré, dans +les derniers temps de la convention, à ce qu'ils appelaient les mesures +liberticides, et avaient même accepté des fonctions du directoire. +Cependant ils avaient fini par tomber d'accord sur l'admission dans la +nouvelle assemblée de soixante-huit d'entre eux, qui passaient pour +les plus purs. Cette assemblée devait s'emparer de tous les pouvoirs, +jusqu'à ce que le _bonheur commun_ fût assuré. + +Il fallait s'entendre avec les conventionnels non réélus, dont la +plupart étaient à Paris. Baboeuf et Drouet entrèrent en communication +avec eux. Il y eut de grandes discussions sur le choix des moyens. Les +conventionnels trouvaient trop extraordinaires ceux que proposait le +directoire insurrecteur. Ils voulaient le rétablissement de l'ancienne +convention, avec l'organisation prescrite par la constitution de 1793. +Enfin on s'entendit, et l'insurrection fut préparée pour le mois de +floréal (avril-mai). Les moyens dont le directoire secret se proposait +d'user, étaient vraiment effrayans. D'abord il s'était mis en +correspondance avec les principales villes de France, pour que la +révolution fût simultanée et semblable partout. Les patriotes devaient +partir de leurs quartiers en portant des guidons sur lesquels seraient +écrits ces mots: _Liberté, Égalité, Constitution de 1793, Bonheur +commun_. Quiconque résisterait au peuple souverain serait mis à mort. On +devait égorger les cinq directeurs, certains membres des cinq-cents, le +général de l'armée de l'intérieur; on devait s'emparer du Luxembourg, de +la Trésorerie, du télégraphe, des arsenaux et du dépôt d'artillerie de +Meudon. Pour engager le peuple à se soulever et ne plus _le payer de +vaines promesses_, on devait obliger tous les habitans aisés de loger, +héberger et nourrir chaque homme qui aurait pris part à l'insurrection. +Les boulangers, les marchands de vin seraient tenus de fournir du pain +et des boissons au peuple, moyennant une indemnité que leur paierait la +république, et sous peine d'être pendus à la lanterne en cas de +refus. Tout soldat qui passerait du côté de l'insurrection aurait son +équipement en propriété, recevrait une somme d'argent, et aurait la +faculté de retourner dans ses foyers. On espérait gagner ainsi tous ceux +qui servaient à regret. Quant aux soldats de métier qui avaient pris +goût à la guerre, on leur donnait à piller les maisons des royalistes. +Pour tenir les armées au complet, et remplacer ceux qui rentreraient +dans leurs foyers, on se proposait d'accorder aux soldats des avantages +tels, qu'on ferait lever spontanément une multitude de nouveaux +volontaires. + +On voit quelles combinaisons terribles et insensées avaient conçues +ces esprits désespérés. Ils désignèrent Rossignol, l'ex-général de la +Vendée, pour commander l'armée parisienne d'insurrection. Ils avaient +pratiqué des intelligences dans cette légion de police qui faisait +partie de l'armée de l'intérieur, et toute composée de patriotes, de +gendarmes des tribunaux, d'anciens gardes-françaises. Elle se mutina en +effet, mais trop tôt, et fut dissoute par le directoire. Le ministre de +la police Cochon, qui suivait les progrès de la conspiration, qui lui +fut dénoncée par un officier de l'armée de l'intérieur qu'on avait voulu +enrôler, la laissa se continuer pour en saisir tous les fils. Le 20 +floréal (9 mai), Baboeuf, Drouet, et les autres chefs et agens devaient +se réunir rue Bleue, chez un menuisier. Des officiers de police, apostés +dans les environs, saisirent les conspirateurs, et les conduisirent +sur-le-champ en prison. On arrêta en outre les ex-conventionnels +Laignelot, Vadier, Amar, Ricard, Choudieu, le Piémontais Buonarotti, +l'ex-membre de l'assemblée législative Antonelle, Pelletier (de +Saint-Fargeau), frère de celui qui avait été assassiné. On demanda +aussitôt aux deux conseils la mise en accusation de Drouet, qui était +membre des cinq-cents, et on les envoya tous devant la haute cour +nationale, qui n'était pas encore organisée, et qu'on se mit à organiser +sur-le-champ. Baboeuf, dont la morgue égalait le fanatisme, écrivit +au directoire une lettre singulière, et qui peignait le délire de son +esprit. «Je suis une puissance, écrivait-il aux cinq directeurs; ne +craignez donc pas de traiter avec moi d'égal à égal. Je suis le chef +d'une secte formidable que vous ne détruirez pas en m'envoyant à la +mort, et qui, après mon supplice, n'en sera que plus irritée et plus +dangereuse. Vous n'avez qu'un seul fil de la conspiration; ce n'est rien +d'avoir arrêté quelques individus; les chefs renaîtront sans cesse. +Épargnez-vous de verser du sang inutile; vous n'avez pas encore fait +beaucoup d'éclat, n'en faites pas davantage, traitez avec les patriotes; +ils se souviennent que vous fûtes autrefois des républicains sincères; +ils vous pardonneront, si vous voulez concourir avec eux au salut de la +république.» + +Le directoire ne fit aucun cas de cette lettre extravagante, et ordonna +l'instruction du procès. Cette instruction devait être longue, car on +voulait procéder dans toutes les formes. Ce dernier acte de vigueur +acheva de consolider le directoire dans l'opinion générale. La fin de +l'hiver approchait; les factions étaient surveillées et contenues; +l'administration était dirigée avec zèle et avec soin; le papier-monnaie +renouvelé donnait seul des inquiétudes; il avait fourni cependant +des ressources momentanées pour faire les premiers préparatifs de +la campagne qui allait s'ouvrir. En effet, la saison des opérations +militaires était arrivée. Le ministère anglais, toujours astucieux dans +sa politique, avait tenté auprès du gouvernement français la démarche +dont l'opinion publique lui faisait un devoir. Il avait chargé son agent +en Suisse, Wickam, d'adresser des questions insignifiantes au ministre +de France, Barthélémy. Cette ouverture, faite le 17 ventôse (7 mars +1796), avait pour but de demander si la France était disposée à la paix, +si elle consentirait à un congrès pour en discuter les conditions, +si elle voulait faire connaître à l'avance les bases principales sur +lesquelles elle était résolue à traiter. Une pareille démarche n'était +qu'une vaine satisfaction donnée par Pitt à sa nation, afin d'être +autorisé par un refus de la France à demander de nouveaux sacrifices. +Si en effet Pitt avait été sincère, il n'aurait pas chargé de cette +ouverture un agent sans pouvoirs; il n'aurait pas demandé un congrès +européen, qui, par la complication des questions, ne pouvait rien +terminer, et que la France d'ailleurs avait déjà refusé à l'Autriche par +l'intermédiaire du Danemarck; enfin il n'aurait pas demandé sur quelles +bases la négociation devait s'ouvrir, puisqu'il savait que, d'après +la constitution, les Pays-Bas étaient devenus partie du territoire +français, et que le gouvernement actuel ne pouvait consentir à les en +détacher. Le directoire, qui ne voulait pas être pris pour dupe, fit +répondre à Wickam que ni la forme ni l'objet de cette démarche n'étaient +de nature à faire croire à sa sincérité; que, du reste, pour démontrer +ses intentions pacifiques, il consentait à faire une réponse à des +questions qui n'en méritaient pas, et qu'il déclarait vouloir traiter +sur les bases seules fixées par la constitution. C'était annoncer d'une +manière définitive que la France ne renoncerait jamais à la Belgique. La +lettre du directoire, écrite avec convenance et fermeté, fut aussitôt +publiée avec celle de Wickam. C'était le premier exemple d'une +diplomatie franche et ferme sans jactance. + +Chacun approuva le directoire, et de part et d'autre on se prépara en +Europe à recommencer les hostilités. Pitt demanda au parlement un nouvel +emprunt de 7 millions sterling, et il s'efforça d'en négocier un autre +de 3 millions pour l'empereur. Il avait beaucoup travaillé auprès du roi +de Prusse pour le tirer de sa neutralité et le faire rentrer dans la +lutte; il lui offrit des fonds, et lui représenta qu'arrivant à la fin +de la guerre, lorsque tous les partis étaient épuisés, il aurait une +supériorité assurée. Le roi de Prusse, ne voulant pas retomber dans +ses premières fautes, ne se laissa pas abuser et persista dans sa +neutralité. Une partie de son armée, stationnée en Pologne, veillait +à l'incorporation des nouvelles conquêtes; l'autre, rangée le long du +Rhin, était prête à défendre la ligne de neutralité contre celle des +puissances qui la violerait, et à prendre sous sa protection ceux des +états de l'Empire qui réclameraient la médiation prussienne. La Russie, +toujours féconde en promesses, n'envoyait pas encore de troupes, et +s'occupait à organiser la part de territoire qui lui était échue en +Pologne. + +L'Autriche, enflée de ses succès à la fin de la campagne précédente, se +préparait à la guerre avec ardeur, et se livrait aux espérances les +plus présomptueuses. Le général auquel elle devait ce léger retour de +fortune, avait cependant été destitué, malgré tout l'éclat de sa +gloire. Clerfayt, ayant déplu au conseil aulique, fut remplacé dans le +commandement de l'armée du Bas-Rhin par le jeune archiduc Charles, dont +on espérait beaucoup sans cependant prévoir encore ses talens. Il avait +montré dans les campagnes précédentes les qualités d'un bon officier. +Wurmser commandait toujours l'armée du Haut-Rhin. Pour décider le roi de +Sardaigne à continuer la guerre, on avait envoyé un renfort considérable +à l'armée impériale qui se battait en Piémont; et on lui avait donné le +général Beaulieu, qui s'était acquis beaucoup de réputation dans les +Pays-Bas. L'Espagne, commençant à jouir de la paix, était attentive à la +nouvelle lutte qui allait s'ouvrir, et, maintenant mieux éclairée sur +ses véritables intérêts, faisait des voeux pour la France. + +Le directoire, zélé comme un gouvernement nouveau, et jaloux d'illustrer +son administration, méditait de grands projets. Il avait mis ses armées +dans un état de force respectable; mais il n'avait pu que leur envoyer +des hommes, sans leur fournir les approvisionnemens nécessaires. Toute +la Belgique avait été mise à contribution pour nourrir l'armée de +Sambre-et-Meuse; des efforts extraordinaires avaient été faits pour +faire vivre celle du Rhin au milieu des Vosges. Cependant on n'avait pu +ni leur procurer des moyens de transport, ni remonter leur cavalerie. +L'armée des Alpes avait vécu des magasins pris aux Autrichiens après la +bataille de Loano; mais elle n'était ni vêtue, ni chaussée, et le prêt +était arriéré. La victoire de Loano était ainsi demeurée sans résultat. +Les armées des provinces de l'Ouest se trouvaient, grâce aux soins de +Hoche, dans un meilleur état que toutes les autres, sans être cependant +pourvues de tout ce dont elles avaient besoin. Mais, malgré cette +pénurie, nos armées, habituées à souffrir, à vivre d'expédiens, et +d'ailleurs aguerries par leurs belles campagnes, étaient disposées à de +grandes choses. + +Le directoire méditait, disons-nous, de vastes projets. Il voulait finir +dès le printemps la guerre de la Vendée, et prendre ensuite l'offensive +sur tous les points. Son but était de porter les armées du Rhin en +Allemagne pour bloquer et assiéger Mayence, achever la soumission des +princes de l'Empire, isoler l'Autriche, transporter le théâtre de la +guerre au sein des états héréditaires, et faire vivre ses troupes aux +dépens de l'ennemi dans les riches vallées du Mein et du Necker. Quant à +l'Italie, il nourrissait de plus vastes pensées encore, suggérées par le +général Bonaparte. Comme on n'avait pas profité de la victoire de Loano, +il fallait, suivant ce jeune officier, en remporter une seconde, décider +le roi de Piémont à la paix, ou lui enlever ses états, franchir ensuite +le Pô, et venir enlever à l'Autriche le plus beau fleuron de sa +couronne, la Lombardie. Là était le théâtre des opérations décisives; là +on allait porter les coups les plus sensibles à l'Autriche, conquérir +des équivalens pour payer les Pays-Bas, décider la paix, et peut-être +affranchir la belle Italie. D'ailleurs on allait nourrir et restaurer la +plus pauvre de nos armées, au milieu de la contrée la plus fertile de la +terre. + +Le directoire, s'arrêtant à ces idées, fit quelques changemens dans le +commandement de ses armées. Jourdan conserva le commandement qu'il avait +si bien mérité à la tête de l'armée de Sambre-et-Meuse. Pichegru, qui +avait trahi sa patrie, et dont le crime était déjà soupçonné, fut +remplacé par Moreau, qui commandait en Hollande. On offrit à Pichegru +l'ambassade en Suède, qu'il refusa. Beurnonville, venu récemment de +captivité, remplaça Moreau dans le commandement de l'armée française en +Hollande. Schérer, dont on était mécontent pour n'avoir pas su profiter +de la victoire de Loano, fut remplacé. On voulait un jeune homme +entreprenant pour essayer une campagne hardie. Bonaparte, qui s'était +déjà distingué à l'armée d'Italie, qui d'ailleurs paraissait si pénétré +des avantages d'une marche au-delà des Alpes, parut l'homme le plus +propre à remplacer Schérer. Il fut promu du commandement de l'armée de +l'intérieur à celui de l'armée d'Italie. Il partit sur-le-champ pour se +rendre à Nice. Plein d'ardeur et de joie, il dit en partant, que dans un +mois il serait à Milan ou à Paris. Cette ardeur paraissait téméraire; +mais chez un jeune homme, et dans une entreprise hasardeuse, elle était +de bon augure. + +Des changemens pareils furent opérés dans les trois armées qui gardaient +les provinces insurgées. Hoche, mandé à Paris pour concerter avec le +directoire un plan qui mît fin à la guerre civile, y avait obtenu la +plus juste faveur, et reçu les plus grands témoignages d'estime. Le +directoire, reconnaissant la sagesse de ses plans, les avait tous +approuvés; et pour que personne n'en pût contrarier l'exécution, il +avait réuni les trois armées des côtes de Cherbourg, dés côtes de Brest +et de l'Ouest, en une seule, sous le titre d'armée des côtes de l'Océan, +et lui en avait donné le commandement supérieur. C'était la plus +grande armée de la république, car elle s'élevait à cent mille hommes, +s'étendait sur plusieurs provinces, et exigeait dans le chef une réunion +de pouvoirs civils et militaires tout à fait extraordinaires. Un +commandement aussi vaste était la plus grande preuve de confiance qu'on +pût donner à un général. Hoche la méritait certainement. Possédant +à vingt-sept ans une réunion de qualités militaires et civiles, qui +deviennent souvent dangereuses à la liberté, nourrissant même une grande +ambition, il n'avait pas cette coupable audace d'esprit qui peut porter +un capitaine illustre à ambitionner plus que la qualité de citoyen; +il était républicain sincère, et égalait Jourdan en patriotisme et en +probité. La liberté pouvait applaudir sans crainte à ses succès, et lui +souhaiter des victoires. + +Hoche n'avait guère passé qu'un mois à Paris. Il était retourné +sur-le-champ dans l'Ouest, afin d'avoir achevé la pacification de la +Vendée à la fin de l'hiver ou au commencement du printemps. Son plan de +désarmement et de pacification fut rédigé en articles, et converti en +arrêté par le directoire. Il était convenu, d'après ce plan, qu'un +cordon de désarmement envelopperait toutes les provinces insurgées, et +les parcourrait successivement. En attendant leur complète pacification, +elles étaient soumises au régime militaire. Toutes les villes étaient +déclarées en état de siége. Il était reconnu en principe que l'armée +devait vivre aux dépens du pays insurgé; par conséquent Hoche était +autorisé à percevoir l'impôt et l'emprunt forcé soit en nature, soit +en espèces, comme il lui conviendrait, et à former des magasins et +des caisses pour l'entretien de l'armée. Les villes aux quelles les +campagnes faisaient la guerre des subsistances, en cherchant à les +affamer, devaient être approvisionnées militairement par des colonnes +attachées aux principales d'entre elles. Le pardon était accordé à tous +les rebelles qui déposeraient leurs armes. Quant aux chefs, ceux qui +seraient pris les armes à la main devaient être fusillés; ceux qui se +soumettraient seraient ou détenus ou en surveillance dans des villes +désignées, ou conduits hors de France. Le directoire, approuvant le +projet de Hoche, qui consistait à pacifier d'abord la Vendée avant de +songer à la Bretagne, l'autorisait à terminer ses opérations sur la rive +gauche de la Loire, avant de ramener ses troupes sur la rive droite. +Dès que la Vendée serait entièrement soumise, une ligne de désarmement +devait embrasser toute la Bretagne, depuis Granville jusqu'à la Loire, +et s'avancer ainsi, en parcourant la péninsule bretonne, jusqu'à +l'extrémité du Finistère. C'était à Hoche à fixer le moment où ces +provinces, lui paraissant soumises, seraient affranchies du régime +militaire et rendues au système constitutionnel. + +Hoche, arrivé à Angers vers la fin de nivôse (mi-janvier), trouva ses +opérations fort dérangées par son absence. Le succès de son plan, +dépendant surtout de la manière dont il serait exécuté, exigeait +indispensablement sa présence. Le général Willot l'avait mal suppléé. La +ligne de désarmement faisait peu de progrès. Charette l'avait +franchie, et avait repassé sur les derrières. Le système régulier +d'approvisionnement étant mal suivi, et l'armée ayant souvent manqué du +nécessaire, elle s'était livrée de nouveau à l'indiscipline, et avait +commis des actes capables d'aliéner les habitans. Sapinaud, après avoir +fait, comme on l'a vu, une tentative hostile sur Montaigu, avait obtenu +du général Willot une paix ridicule, à laquelle Hoche ne pouvait pas +consentir. Enfin Stofflet, jouant toujours le prince, et Bernier le +premier ministre, se renforçaient des déserteurs qui abandonnaient +Charette, et faisaient des préparatifs secrets. Les villes de Nantes +et d'Angers manquaient de vivres. Les patriotes réfugiés des pays +environnans s'y étaient amassés, et se livraient, dans des clubs, à des +déclamations furibondes et dignes des jacobins. Enfin on répandait que +Hoche n'avait été rappelé à Paris que pour perdre son commandement. Les +uns le disaient destitué comme royaliste, les autres comme jacobin. + +Son retour dissipa tous les bruits, et répara les maux causés par son +absence. Il fit recommencer le désarmement, remplir les magasins, +approvisionner les villes; il les déclara toutes en état de siége; et, +autorisé dès lors à y exercer la dictature militaire, il ferma les clubs +jacobins formés par les réfugiés, et surtout une société connue à Nantes +sous le titre de _Chambre ardente_. Il refusa de ratifier la paix +accordée à Sapinaud; il fit occuper son pays, et lui laissa à lui la +faculté de sortir de France, ou de courir les bois, sous peine d'être +fusillé s'il était pris. Il fit resserrer Stofflet plus étroitement +que jamais, et recommencer les poursuites contre Charette. il confia à +l'adjudant-général Travot, qui joignait à une grande intrépidité toute +l'activité d'un partisan, le soin de poursuivre Charette avec plusieurs +colonnes d'infanterie légère et de cavalerie, de manière à ne lui +laisser ni repos, ni espoir. + +Charette, en effet, poursuivi jour et nuit, n'avait plus aucun moyen +d'échapper. Les habitans du Marais, désarmés, surveillés, ne pouvaient +plus lui être d'aucun secours. Ils avaient livré déjà plus de sept mille +fusils, quelques pièces de canon, quarante barils de poudre, et ils +étaient dans l'impossibilité de reprendre les armes. L'auraient-ils +pu d'ailleurs, ils ne l'auraient pas voulu, parce qu'ils se sentaient +heureux du repos dont ils jouissaient, et qu'ils craignaient de +s'exposer à de nouvelles dévastations. Les paysans venaient dénoncer aux +officiers républicains les chemins où Charette passait, les retraites où +il allait reposer un instant sa tête; et quand ils pouvaient s'emparer +de quelques-uns de ceux qui l'accompagnaient, ils les livraient à +l'armée. Charette, à peine escorté d'une centaine de serviteurs dévoués, +et suivi de quelques femmes qui servaient à ses plaisirs, ne songeait +pas cependant à se rendre. Plein de défiance, il faisait quelquefois +massacrer ses hôtes, quand il craignait d'en être trahi. Il fit, +dit-on, mettre à mort un curé qu'il soupçonnait de l'avoir dénoncé +aux républicains. Travot le rencontra plusieurs fois, lui tua une +soixantaine d'hommes, plusieurs de ses officiers, et entre autres son +frère. Il ne lui resta plus que quarante ou cinquante hommes. + +Pendant que Hoche le faisait harceler sans relâche, et poursuivait son +projet de désarmement, Stofflet se voyait avec effroi entouré de toutes +parts, et sentait bien que Charette, Sapinaud, détruits, et tous les +chouans soumis, on ne souffrirait pas long-temps l'espèce de principauté +qu'il s'était arrogée dans le Haut-Anjou. Il pensa qu'il ne fallait +pas attendre, pour agir, que tous les royalistes fussent exterminés; +alléguant pour prétexte un règlement de Hoche, il leva de nouveau +l'étendard de la révolte, et reprit les armes. Hoche était en ce moment +sur les bords de la Loire, et il fallait se rendre dans le Calvados pour +juger de ses yeux l'état de la Normandie et de la Bretagne. Il ajourna +aussitôt son départ, et fit ses préparatifs pour enlever Stofflet avant +que sa révolte pût acquérir quelque importance. Hoche, du reste, était +charmé que Stofflet lui fournît lui-même l'occasion de rompre la +pacification. Cette guerre l'embarrassait peu, et lui permettait de +traiter l'Anjou comme le Marais et la Bretagne. Il fit partir ses +colonnes de plusieurs points à la fois, de la Loire, du Layon et de la +Sèvre Nantaise. Stofflet, assailli de tous les côtés, ne put tenir nulle +part. Les paysans de l'Anjou étaient encore plus sensibles aux douceurs +de la paix que ceux du Marais; ils n'avaient point répondu à l'appel +de leur ancien chef, et l'avaient laissé commencer la guerre avec les +mauvais sujets du pays et les émigrés dont son camp était rempli. Deux +rassemblemens qu'il avait formés furent dispersés, et lui-même se vit +obligé de courir, comme Charette, à travers les bois. Mais il n'avait ni +l'opiniâtreté, ni la dextérité de ce chef, et son pays n'était pas aussi +heureusement disposé pour cacher une troupe de maraudeurs. Il fut livré +par ses propres affidés. Attiré dans une ferme, sous prétexte d'une +conférence, il fut saisi, garrotté et abandonné aux républicains. On +assure que son fidèle ministre, l'abbé Bernier, prit part à cette +trahison. La prise de ce chef était d'une grande importance par l'effet +moral qu'elle devait produire sur ces contrées. Il fut conduit à Angers, +et après avoir subi un interrogatoire, il fut fusillé le 7 ventôse (26 +février), en présence d'un peuple immense. + +Cette nouvelle causa une joie des plus vives, et fit présager que +bientôt la guerre civile finirait dans ces malheureuses contrées. Hoche, +au milieu des soins si pénibles de ce genre de guerre, était abreuvé de +dégoûts de toute espèce. Les royalistes l'appelaient naturellement un +scélérat, un buveur de sang, quoiqu'il s'appliquât à les détruire +par les voies les plus loyales; mais les patriotes eux-mêmes le +tourmentaient de leurs calomnies. Les réfugiés de la Vendée et de la +Bretagne, dont il réprimait les fureurs, et dont il contrariait la +paresse, en cessant de les nourrir dès qu'il y avait sûreté pour eux +sur leurs terres, le dénonçaient au directoire. Les administrations +des villes qu'il mettait en état de siége, réclamaient contre +l'établissement du système militaire, et le dénonçaient aussi. Des +communes soumises à des amendes, ou à la perception militaire de +l'impôt, se plaignaient à leur tour. C'était un concert continuel de +plaintes et de réclamations. Hoche, dont le caractère était irritable, +fut plusieurs fois poussé au désespoir, et demanda formellement sa +démission. Mais le directoire la refusa, elle consola par de nouveaux +témoignages d'estime et de confiance. Il lui fit un don national de deux +beaux chevaux, don qui n'était pas seulement une récompense, mais un +secours indispensable. Ce jeune général, qui aimait les plaisirs, qui +était à la tête d'une armée de cent mille hommes, et qui disposait +du revenu de plusieurs provinces, manquait cependant quelquefois du +nécessaire. Ses appointemens payés en papier, se réduisaient à rien. +Il manquait de chevaux, de selles, de brides, et il demandait +l'autorisation de prendre, en les payant, six selles, six brides, des +fers de cheval, quelques bouteilles de rhum, et quelques pains de sucre, +dans les magasins laissés par les Anglais à Quiberon: exemple admirable +de délicatesse, que nos généraux républicains donnèrent souvent, et qui +allait devenir tous les jours plus rare, à mesure que nos invasions +allaient s'étendre, et que nos moeurs guerrières allaient se corrompre +par l'effet des conquêtes et des moeurs de cour! + +Encouragé par le gouvernement, Hoche continua ses efforts pour finir son +ouvrage dans la Vendée. La pacification complète ne dépendait plus que +de la prise de Charette. Ce chef, réduit aux abois, fit demander à +Hoche la permission de passer en Angleterre. Hoche y consentit, d'après +l'autorisation qu'il en trouvait dans l'arrêté du directoire, relatif +aux chefs qui feraient leur soumission. Mais Charette n'avait fait +cette demande que pour obtenir un peu de répit, et il n'en voulait +pas profiter. De son côté, le directoire ne voulait pas faire grâce à +Charette, parce qu'il pensait a que ce chef fameux serait toujours un +épouvantail pour la contrée. Il écrivit à Hoche de ne lui accorder +aucune transaction. Mais lorsque Hoche reçut ces nouveaux ordres, +Charette avait déjà déclaré que sa demande n'était qu'une feinte pour +obtenir quelques momens de repos, et qu'il ne voulait pas du pardon des +républicains. Il s'était mis de nouveau à courir les bois. + +Charette ne pouvait pas échapper plus longtemps aux républicains. +Poursuivi à la fois par des colonnes d'infanterie et de cavalerie, +observé par des troupes de soldats déguisés, dénoncé par les habitans, +qui voulaient sauver leur pays de la dévastation, traqué dans les +bois comme une bête fauve, il tomba le 2 germinal (22 mars) dans une +embuscade qui lui fut tendue par Travot. Armé jusqu'aux dents, et +entouré de quelques braves qui s'efforçaient de le couvrir de leurs +corps, il se défendit comme un lion, et tomba enfin frappé de plusieurs +coups de sabre. Il ne voulut remettre son épée qu'au brave Travot, qui +le traita avec tous les égards dus à un si grand courage. Il fut conduit +au quartier républicain, et admis à table auprès du chef de l'état-major +Hédouville. Il s'entretint avec une grande sérénité, et ne montra nulle +affliction du sort qui l'attendait. Traduit d'abord à Angers, il fut +ensuite transporté à Nantes, pour y terminer sa vie aux mêmes lieux qui +avaient été témoins de son triomphe. Il subit un interrogatoire auquel +il répondit avec beaucoup de calme et de convenance. On le questionna +sur les prétendus articles secrets du traité de La Jaunaye, et il avoua +qu'il n'en existait point. Il ne chercha ni à pallier sa conduite, ni +à excuser ses motifs; il avoua qu'il était serviteur de la royauté, et +qu'il avait travaillé de toutes ses forces à renverser la république. Il +montra de la dignité et une grande impassibilité. Conduit au supplice au +milieu d'un peuple immense, qui n'était point assez généreux pour lui +pardonner les maux de la guerre civile, il conserva toute son assurance. +Il était tout sanglant; il avait perdu trois doigts dans son dernier +combat, et portait le bras en écharpe. Sa tête était enveloppée d'un +mouchoir. Il ne voulut ni se laisser bander les yeux, ni se mettre à +genoux. Resté debout, il détacha son bras de son écharpe, et donna le +signal. Il tomba mort sur-le-champ. C'était le 9 germinal (29 mars.) +Ainsi finit cet homme célèbre, dont l'indomptable courage causa tant de +maux à son pays, et méritait de s'illustrer dans une autre carrière. +Compromis par la dernière tentative de débarquement qui avait été faite +sur ses côtes, il ne voulut plus reculer, et finit en désespéré. Il +exhala, dit-on, un vif ressentiment contre les princes qu'il avait +servis, et dont il se regardait comme abandonné. + +La mort de Charette causa autant de joie que la plus belle victoire sur +les Autrichiens. Sa mort décidait la fin de la guerre civile. Hoche, +croyant n'avoir plus rien à faire dans la Vendée, en retira le gros +de ses troupes, pour les porter au-delà de la Loire, et désarmer la +Bretagne. Il y laissa néanmoins des forces suffisantes pour réprimer les +brigandages isolés, qui suivent d'ordinaire les guerres civiles, et pour +achever le désarmement du pays. Avant de passer en Bretagne, il eut +à comprimer un mouvement de révolte qui éclata dans le voisinage de +l'Anjou, vers le Berry. Ce fut l'occupation de quelques jours; il se +porta ensuite avec vingt mille hommes en Bretagne, et, fidèle à son +plan, l'embrassa d'un vaste cordon de la Loire à Granville. Les +malheureux chouans ne pouvaient pas tenir contre un effort aussi grand +et aussi bien concerté; Scépeaux, entre la Vilaine et la Loire, demanda +le premier à se soumettre. Il remit un nombre considérable d'armes. A +mesure qu'ils étaient refoulés vers l'Océan, les chouans devenaient plus +opiniâtres. Privés de munitions, ils se battaient corps à corps, à coups +de poignard et de baïonnette. Enfin on les accula tout à fait à la mer. +Le Morbihan, qui depuis long-temps s'était séparé de Puisaye, rendit ses +armes. Les autres divisions suivirent cet exemple les unes après les +autres. Bientôt toute la Bretagne fut soumise à son tour, et Hoche +n'eut plus qu'à distribuer ses cent mille hommes en une multitude de +cantonnemens pour surveiller le pays, et les faire vivre plus aisément. +Le travail qui lui restait à faire ne consistait plus qu'en des soins +d'administration et de police; il lui fallait quelques mois encore d'un +gouvernement doux et habile pour calmer les haines, et rétablir la paix. +Malgré les cris furieux de tous les partis, Hoche était craint, chéri, +respecté dans la contrée, et les royalistes commençaient à pardonner +à une république si dignement représentée. Le clergé surtout, dont il +avait su capter la confiance, lui était entièrement dévoué, et le +tenait exactement instruit de ce qu'il avait intérêt à connaître. Tout +présageait la paix et la fin d'horribles calamités. L'Angleterre ne +pouvait plus compter sur les provinces de l'Ouest pour attaquer la +république dans son propre sein. Elle voyait, au contraire, dans ces +pays cent mille hommes, dont cinquante mille devenaient disponibles, et +pouvaient être employés à quelque entreprise fatale pour elle. Hoche, en +effet, nourrissait un grand projet, qu'il réservait pour le milieu de +la belle saison. Le gouvernement, charmé des services qu'il venait de +rendre, et voulant le dédommager de la tâche dégoûtante qu'il avait su +remplir, fit déclarer pour lui, comme pour les armées qui remportaient +de grandes victoires, que l'armée de l'Océan et son chef avaient bien +mérité de la patrie. Ainsi la Vendée était pacifiée dès le mois de +germinal, avant qu'aucune des armées fût entrée en campagne. Le +directoire pouvait se livrer sans inquiétude à ses grandes opérations, +et tirer même des côtes de l'Océan d'utiles renforts. + + + +CHAPITRE III. + +CAMPAGNE DE 1796.---CONQUÊTE DU PIÉMONT ET DE LA LOMBARDIE PAR LE +GÉNÉRAL BONAPARTE. BATAILLE DE MONTENOTTE, MILLÉSIMO. PASSAGE DU PONT DE +LODI. ÉTABLISSEMENT ET POLITIQUE DES FRANÇAIS EN ITALIE.---OPÉRATIONS +MILITAIRES DANS LE NORD.---PASSAGE DU RHIN PAR LES GÉNÉRAUX JOURDAN ET +MOREAU. BATAILLE DE RADSTADT ET D'ETTLINGEN.--L'ARMÉE D'ITALIE PREND SES +POSITIONS SUR L'ADIGE ET SUR LE DANUBE. + +La cinquième campagne de la liberté allait commencer; elle devait +s'ouvrir sur les plus beaux théâtres militaires de l'Europe, sur +les plus variés en obstacles, en accidens, en ligues de défense ou +d'attaque. C'étaient, d'une part, la grande vallée du Rhin et les deux +vallées transversales du Mein et du Necker; de l'autre, les Alpes, le +Pô, la Lombardie. Les armées qui allaient entrer en ligne étaient les +plus aguerries que jamais on eût vues sous les armes; elles étaient +assez nombreuses pour remplir le terrain sur lequel elles devaient agir, +mais pas assez pour rendre les combinaisons inutiles et réduire la +guerre à une simple invasion. Elles étaient commandées par de jeunes +généraux, libres de toute routine, affranchis de toute tradition, +mais instruits cependant, et exaltés par de grands événemens. Tout se +réunissait donc pour rendre la lutte opiniâtre, variée, féconde en +combinaisons, et digne de l'attention des hommes. + +Le projet du gouvernement français, comme on l'a vu, était d'envahir +l'Allemagne pour faire vivre ses armées en pays ennemi, pour détacher +les princes de l'Empire, investir Mayence, et menacer les États +héréditaires. Il voulait en même temps essayer une tentative hardie +en Italie pour y nourrir ses armées et arracher cette riche contrée à +l'Autriche. + +Deux belles armées, de soixante-dix à quatre-vingt mille hommes chacune, +étaient données sur le Rhin à deux généraux célèbres. Une trentaine de +mille soldats affamés étaient confiés à un jeune homme inconnu, mais +audacieux, pour tenter la fortune au-delà des Alpes. + +Bonaparte arriva au quartier-général à Nice le 6 germinal an IV (26 +mars). Tout s'y trouvait dans un état déplorable. Les troupes y étaient +réduites à la dernière misère. Sans habits, sans souliers, sans paie, +quelquefois sans vivres, elles supportaient cependant leurs privations +avec un rare courage. Grâce à cet esprit industrieux qui caractérise +le soldat français, elles avaient organisé la maraude, et descendaient +alternativement et par bandes dans les campagnes de Piémont pour s'y +procurer des vivres. Les chevaux manquaient absolument à l'artillerie. +Pour nourrir la cavalerie, on l'avait transportée en arrière sur les +bords du Rhône. Le trentième cheval et l'emprunt forcé n'étaient pas +encore levés dans le Midi, à cause des troubles. Bonaparte avait reçu +pour toute ressource deux mille louis en argent, et un million en +traites, dont une partie fut protestée. Pour suppléer à tout ce qui +manquait, on négociait avec le gouvernement génois, afin d'en obtenir +quelques ressources. On n'avait pas encore reçu de satisfaction pour +l'attentat commis sur la frégate _la Modeste_, et en réparation de cette +violation de neutralité, on demandait au sénat de Gênes de consentir un +emprunt et de livrer aux Français la forteresse de Gavi, qui commande +la route de Gênes à Milan. On exigeait aussi le rappel des familles +génoises, expulsées pour leur attachement à la France. Telle était la +situation de l'armée lorsque Bonaparte y arriva. + +Elle présentait un tout autre aspect, sous le rapport des hommes. +C'étaient pour la plupart des soldats accourus aux armées à l'époque +de la levée en masse, instruits, jeunes, habitués aux privations, et +aguerris par des combats de géans, au milieu des Pyrénées et des Alpes. +Les généraux avaient les qualités des soldats. Les principaux étaient +Masséna, jeune Nissard, d'un esprit inculte, mais précis et lumineux +au milieu des dangers, et d'une ténacité indomptable; Augereau, ancien +maître d'armes, qu'une grande bravoure et l'art d'entraîner les soldats +avaient porté aux premiers grades; Laharpe, Suisse expatrié, réunissant +l'instruction au courage; Serrurier, ancien major, méthodique et brave; +enfin Berthier, que son activité, son exactitude à soigner les détails, +son savoir géographique, sa facilité à mesurer de l'oeil l'étendue d'un +terrain ou la force numérique d'une colonne, rendaient éminemment propre +à être un chef d'état-major utile et commode. + +Cette armée avait ses dépôts en Provence; elle était rangée le long de +la chaîne des Alpes; se liant par sa gauche avec celle de Kellermann, +gardant le col de Tende, et se prolongeant vers l'Apennin. L'armée +active s'élevait au plus à trente-six mille hommes. La division +Serrurier était à Garessio, au-delà de l'Apennin, pour surveiller les +Piémontais dans leur camp retranché de Ceva. Les divisions Augereau, +Masséna, Laharpe, formant une masse d'environ trente mille hommes, +étaient en-deçà de l'Apennin. + +Les Piémontais, au nombre de vingt ou vingt-deux mille hommes, sous +les ordres de Colli, campaient à Geva, sur les revers des monts. Les +Autrichiens, au nombre de trente-six ou trente-huit mille, s'avançaient +par les routes de la Lombardie vers Gênes. Beaulieu, qui les commandait, +s'était fait remarquer dans les Pays-Bas. C'était un vieillard que +distinguait une ardeur de jeune homme. L'ennemi pouvait donc opposer +environ soixante mille soldats aux trente mille que Bonaparte avait à +mettre en ligne; mais les Autrichiens et les Piémontais étaient peu +d'accord. Suivant l'ancien plan, Colli voulait couvrir le Piémont; +Beaulieu voulait se maintenir en communication avec Gênes et les +Anglais. + +Telle était la force respective des deux partis. Quoique Bonaparte se +fût déjà fait connaître à l'armée d'Italie, on le trouvait bien jeune +pour la commander. Petit, maigre, sans autre apparence que des traits +romains, et un regard fixe et vif, il n'avait dans sa personne et sa +vie passée rien qui pût imposer aux esprits. On le reçut sans beaucoup +d'empressement. Masséna lui en voulait déjà pour s'être emparé de +l'esprit de Dumerbion en 1794. Bonaparte tint à l'armée un langage +énergique. «Soldats, dit-il, vous êtes mal nourris et presque nus. Le +gouvernement vous doit beaucoup, mais ne peut rien pour vous. Votre +patience, votre courage vous honorent, mais ne vous procurent ni +avantage ni gloire. Je vais vous conduire dans les plus fertiles plaines +du monde; vous y trouverez de grandes villes, de riches provinces; +vous y trouverez honneur, gloire et richesses. Soldats d'Italie, +manqueriez-vous de courage?» L'armée accueillit ce langage avec +plaisir: de jeunes généraux qui avaient tous leur fortune à faire, des +soldats aventureux et pauvres, ne demandaient pas mieux que de voir les +belles contrées qu'on leur annonçait. Bonaparte fit un arrangement avec +un fournisseur, et procura à ses soldats une partie du prêt qui était +arriéré. Il distribua à chacun de ses généraux quatre louis en or, ce +qui montre quel était alors l'état des fortunes. Il transporta +ensuite son quartier-général à Albenga, et fit marcher toutes les +administrations le long du littoral, sous le feu des canonnières +anglaises. + +Le plan à suivre était le même qui s'était offert l'année précédente +à la bataille de Loano. Pénétrer par le col le plus bas de l'Apennin, +séparer les Piémontais des Autrichiens en appuyant fortement sur leur +centre, telle fut l'idée fort simple que Bonaparte conçut à la vue des +lieux. Il commençait les opérations de si bonne heure, qu'il avait +l'espoir de surprendre les ennemis et de les jeter dans le désordre. +Cependant il ne put les prévenir. Avant qu'il arrivât, on avait poussé +le général Cervoni sur Voltri, tout près de Gênes, pour intimider +le sénat de cette ville et l'obliger à consentir aux demandes du +directoire. Beaulieu, craignant le résultat de cette démarche, se hâta +d'entrer en action, et porta son armée sur Gênes, partie sur un versant +de l'Apennin, partie sur l'autre. Le plan de Bonaparte restait donc +exécutable, à l'intention près de surprendre les Autrichiens. Plusieurs +routes conduisaient du revers de l'Apennin sur son versant maritime: +d'abord celle qui aboutit par la Bocchetta à Gênes, puis celle d'Acqui, +et Dego, qui traverse l'Apennin au col de Montenotte, et débouche dans +le bassin de Savone. Beaulieu laissa son aile droite à Dego, porta son +centre sous d'Argenteau, au col de Montenotte, et se dirigea lui-même +avec sa gauche, par la Bocchetta et Gênes, sur Voltri, le long de la +mer. Ainsi sa position était celle de Dewins à Loano. Une partie de +l'armée autrichienne était entre l'Apennin et la mer; le centre, sous +d'Argenteau, était sur le sommet même de l'Apennin au col de Montenotte, +et se liait avec les Piémontais campés à Ceva, de l'autre côté des +monts. + +Les deux armées s'ébranlant en même temps, se rencontrèrent en route +le 22 germinal (11 avril). Le long de la mer, Beaulieu donna contre +l'avant-garde de la division Laharpe, qui avait été portée sur Voltri, +pour inquiéter Gênes, et la repoussa. D'Argenteau, avec le centre, +traversa le col de Montenotte, pour venir tomber à Savone sur le centre +de l'armée française, pendant sa marche supposée vers Gênes. Il ne +trouva à Montenotte que le colonel Rampon, à la tête de douze +cents hommes, et l'obligea à se replier dans l'ancienne redoute de +Montelegino, qui fermait la route de Montenotte. Le brave colonel, +sentant l'importance de cette position, s'enferma dans la redoute, et +résista avec opiniâtreté à tous les efforts des Autrichiens. Trois +fois il fut attaqué par toute l'infanterie ennemie, trois fois il la +repoussa. Au milieu du feu le plus meurtrier, il fit jurer à ses soldats +de mourir dans la redoute, plutôt que de l'abandonner. Les soldats le +jurèrent, et demeurèrent toute la nuit sous les armes. Cet acte de +courage sauva les plans du général Bonaparte, et peut-être l'avenir de +la campagne. + +Bonaparte, en ce moment, était à Savone. Il n'avait pas fait retrancher +le col de Montenotte, parce qu'on ne se retranche pas quand on est +décidé à prendre l'offensive. Il apprit ce qui s'était passé dans la +journée à Montelegino et à Voltri. Sur-le-champ il sentit que le +moment était venu de mettre son plan à exécution, et il manoeuvra en +conséquence. Dans la nuit même il replia sa droite, formée par la +division Laharpe, en cet instant aux prises le long de la mer avec +Beaulieu, et la porta par la route de Montenotte, au-devant de +d'Argenteau. Il dirigea sur le même point la division Augereau, pour +soutenir la division Laharpe. Enfin, il fit marcher la division Masséna +par un chemin détourné, au-delà de l'Apennin, de manière à la placer sur +les derrières même du corps de d'Argenteau. Le 23 (12 avril) au matin, +toutes ses colonnes étaient en mouvement; placé lui-même sur un tertre +élevé, il voyait Laharpe et Augereau marchant sur d'Argenteau, et +Masséna qui, par un circuit, cheminait sur ses derrières. L'infanterie +autrichienne résista avec bravoure; mais, enveloppée de tout côté par +des forces supérieures, elle fut mise en déroute, et laissa deux mille +prisonniers et plusieurs centaines de morts. Elle s'enfuit en désordre +sur Dego, où était le reste de l'armée. + +Ainsi Bonaparte, auquel Beaulieu supposait l'intention de filer le long +de la mer sur Gênes, s'était dérobé tout à coup, et, se portant sur la +route qui traverse l'Apennin, avait enfoncé le centre ennemi, et avait +débouché victorieusement au-delà des monts. + +Ce n'était rien à ses yeux que d'avoir accablé le centre, si les +Autrichiens n'étaient à jamais séparés des Piémontais. Il se porta le +jour même (23) à Carcare, pour rendre sa position plus centrale entre +les deux armées coalisées. Il était dans la vallée de la Bormida, qui +coule en Italie. Plus bas, devant lui, et au fond de la vallée, se +trouvaient les Autrichiens, qui s'étaient ralliés à Dego, gardant +la route d'Acqui en Lombardie. A sa gauche, il avait les gorges de +Millesimo, qui joignent la vallée de la Bormida, et dans lesquelles se +trouvaient les Piémontais, gardant la route de Ceva et du Piémont. Il +fallait donc tout à la fois, qu'à sa gauche il forçât les gorges de +Millesimo, pour être maître de la route du Piémont, et qu'en face il +enlevât Dego, pour s'ouvrir la route d'Acqui et de la Lombardie. Alors +maître des deux routes, il séparait pour jamais les coalisés, et pouvait +à volonté se jeter sur les uns ou sur les autres. Le lendemain 24 (13 +avril), au matin, il porte son armée en avant; Augereau, vers la gauche, +attaque Millesimo, et les divisions Masséna et Laharpe s'avancent dans +la vallée sur Dego. L'impétueux Augereau aborde si vivement les gorges +de Millesimo, qu'il y pénètre, s'y engage, et en atteint le fond, avant +que le général Provera, qui était placé sur une hauteur, ait le temps +de se replier. Celui-ci était posté dans les ruines du vieux château de +Cossaria. Se voyant enveloppé, il veut s'y défendre; Augereau l'entoure +et le somme de se rendre prisonnier. Provera parlemente, et veut +transiger. Il était important de n'être pas arrêté par cet obstacle, et +sur-le-champ on monte à l'assaut de la position. Les Piémontais font +pleuvoir un déluge de pierres, roulent d'énormes rochers, et écrasent +des lignes entières. Néanmoins, le brave Joubert soutient ses soldats, +et gravit la hauteur à leur tête. Arrivé à une certaine distance, il +tombe percé d'une balle. A cette vue les soldats se replient. On est +forcé de camper le soir au pied de la hauteur; on se protège par +quelques abatis, et on veille pendant toute la nuit, pour empêcher +Provera de s'enfuir. De leur côté, les divisions chargées d'agir dans le +fond de la vallée de la Bormida ont marché sur Dego, et en ont enlevé +les approches. Le lendemain doit être la journée décisive. + +En effet, le 25 (14 avril), l'attaque redevient générale sur tous les +points. A la gauche, Augereau, dans la gorge de Millesimo, repousse +tous les efforts que fait Colli pour dégager Provera, le bat toute la +journée, et réduit Provera au désespoir. Celui-ci finit par déposer les +armes à la tête de quinze cents hommes. Laharpe et Masséna, de leur +côté, fondent sur Dego, où l'armée autrichienne s'était renforcée, le +22 et le 23, des corps ramenés de Gênes. L'attaque est terrible; après +plusieurs assauts, Dego est enlevé; les Autrichiens perdent une +partie de leur artillerie, et laissent quatre mille prisonniers, dont +vingt-quatre officiers. + +Pendant cette action, Bonaparte avait remarqué un jeune officier nommé +Lannes, qui chargeait avec une grande bravoure; il le fit colonel sur le +champ de bataille. + +On se battait depuis quatre jours, et on avait besoin de repos; les +soldats se reposaient à peine des fatigues de la bataille, que le bruit +des armes se fait de nouveau entendre. Six mille grenadiers ennemis +entrent dans Dego, et nous enlèvent cette position qui avait coûté tant +d'efforts. C'était un des corps autrichiens qui étaient restés engagés +sur le versant maritime de l'Apennin, et qui repassaient les monts. Le +désordre était si grand que ce corps avait donné sans s'en douter au +milieu de l'armée française. Le brave Wukassovich, qui commandait ces +six mille grenadiers, croyant devoir se sauver par un coup d'audace, +avait enlevé Dego. Il faut donc recommencer la bataille, et renouveler +les efforts de la veille. Bonaparte s'y porte au galop, rallie ses +colonnes et les lance sur Dego. Elles sont arrêtées par les grenadiers +autrichiens; mais elles reviennent à la charge, et, entraînées enfin par +l'adjudant-général Lanusse, qui met son chapeau au bout de son épée, +elles rentrent dans Dego, et recouvrent leur conquête en faisant +quelques centaines de prisonniers. + +Ainsi Bonaparte était maître de la vallée de la Bormida: les Autrichiens +fuyaient vers Acqui sur la route de Milan; les Piémontais, après avoir +perdu les gorges de Millesimo, se retiraient sur Ceva et Mondovi. Il +était maître de toutes les routes; il avait neuf mille prisonniers, +et jetait l'épouvante devant lui. Maniant habilement la masse de ses +forces, et la portant tantôt a Montenotte, tantôt à Millesimo et à Dego, +il avait écrasé partout l'ennemi, en se rendant supérieur à lui sur +chaque point. C'était le moment de prendre une grande détermination. Le +plan de Carnot lui enjoignait de négliger les Piémontais, pour courir +sur les Autrichiens. Bonaparte faisait cas de l'armée piémontaise, et ne +voulait pas la laisser sur ses derrières; il sentait d'ailleurs qu'il +suffisait d'un nouveau coup de son épée pour la détruire; et il trouva +plus prudent d'achever la ruine des Piémontais. Il ne s'engagea pas +dans la vallée de la Bormida pour descendre vers le Pô, à la suite des +Autrichiens; il prit à gauche, s'enfonça dans les gorges de Millesimo, +et suivit la route du Piémont. La division Laharpe resta seule au camp +de San-Benedetto, dominant le cours du Belbo et de la Bormida, et +observant les Autrichiens. Les soldats étaient accablés de fatigue; ils +s'étaient battus le 22 et le 23 à Montenotte, le 24 et le 25 à Millesimo +et Dego, avaient perdu et repris Dego le 26, s'étaient reposés seulement +le 27, et marchaient encore le 28 sur Mondovi. Au milieu de ces marches +rapides, on n'avait pas le temps de leur faire des distributions +régulières; ils manquaient de tout, et ils se livrèrent à quelques +pillages. Bonaparte indigné sévit contre les pillards avec une grande +rigueur, et montra autant d'énergie à rétablir l'ordre qu'à poursuivre +l'ennemi. Bonaparte avait acquis en quelques jours toute la confiance +des soldats. Les généraux divisionnaires étaient subjugués. On écoutait +avec attention, déjà avec admiration, le langage précis et figuré du +jeune capitaine. Sur les hauteurs de Monte-Zemoto, qu'il faut franchir +pour arriver à Ceva, l'armée aperçut les belles plaines du Piémont et +de l'Italie. Elle voyait couler le Tanaro, la Stura, le Pô, et tous ces +fleuves qui vont se rendre dans l'Adriatique; elle voyait dans le fond +les grandes Alpes couvertes de neige; elle fut saisie en contemplant ces +belles plaines de la _terre promise_[2]. Bonaparte était à la tête de +ses soldats; il fut ému. «Annibal, s'écria-t-il, avait franchi les +Alpes; nous, nous les avons tournées.» Ce mot expliquait la campagne +pour toutes les intelligences. Quelles destinées s'ouvraient alors +devant nous! + +[Footnote 2: Expression de Bonaparte.] + +Colli ne défendit le camp retranché de Ceva que le temps nécessaire pour +ralentir un peu notre marche. Cet excellent officier avait su raffermir +ses soldats, et soutenir leur courage. Il n'avait plus l'espoir de +battre son redoutable ennemi; mais il voulait faire sa retraite pied à +pied, et donner aux Autrichiens le temps de venir à son secours par +une marche détournée, comme on lui en faisait la promesse. Il s'arrêta +derrière la Cursaglia, en avant de Mondovi. Serrurier, qui, au début de +la campagne, avait été laissé à Garessio pour observer Colli, venait de +rejoindre l'armée. Ainsi elle avait une division de plus. Colli était +couvert par la Cursaglia, rivière rapide et profonde, qui se jette dans +le Tanaro. Sur la droite, Joubert essaya de la passer; mais il faillit +se noyer sans y réussir. Sur le front, Serrurier voulut franchir le pont +Saint-Michel. Il y réussit; mais Colli le laissant engager, fondit sur +lui à l'improviste avec ses meilleures troupes, le refoula sur le pont, +et l'obligea à repasser la rivière en désordre. La position de +l'armée était difficile. On avait sur les derrières Beaulieu, qui +se réorganisait; il importait de venir à bout de Colli au plus tôt. +Pourtant la position ne semblait pas pouvoir être enlevée, si elle était +bien défendue. Bonaparte ordonna une nouvelle attaque pour le lendemain. +Le 2 floréal (21 avril) on marchait sur la Cursaglia, lorsque l'on +trouva les ponts abandonnés. Colli n'avait fait la résistance de la +veille que pour ralentir la retraite. On le surprit en ligne à Mondovi. +Serrurier décida la victoire par la prise de la redoute principale, +celle de la Bicoque. Colli laissa trois mille morts ou prisonniers, et +continua à se retirer. Bonaparte arriva à Cherasco, place mal défendue, +mais importante par sa position au confluent de la Stura et du Tanaro, +et facile à armer avec l'artillerie prise à l'ennemi. Dans cette +position, Bonaparte était à vingt lieues de Savone, son point de départ, +à dix lieues de Turin, à quinze d'Alexandrie. + +La confusion régnait dans la cour de Turin. Le roi, qui était fort +opiniâtre, ne voulait pas céder. Les ministres d'Angleterre et +d'Autriche l'obsédaient de leurs remontrances, l'engageaient à +s'enfermer dans Turin, à envoyer son armée au-delà du Pô, et à imiter +ainsi les grands exemples de ses aïeux. Ils l'effrayaient de l'influence +révolutionnaire que les Français allaient exercer dans le Piémont; ils +demandaient pour Beaulieu les trois places de Tortone, Alexandrie et +Valence, afin qu'il pût s'enfermer et se défendre dans le triangle +qu'elles forment au bord du Pô. C'était là ce qui répugnait le plus au +roi de Piémont. Donner ses trois premières places à son ambitieux voisin +de la Lombardie lui était insupportable. Le cardinal Costa le décida à +se jeter dans les bras des Français. Il lui fit sentir l'impossibilité +de résister à un vainqueur si rapide, le danger de l'irriter par une +longue résistance, et de le pousser ainsi à révolutionner le Piémont; +tout cela pour servir une ambition étrangère et même ennemie, celle +de l'Autriche. Le roi céda, et fit faire des ouvertures par Colli +à Bonaparte. Elles arrivèrent à Cherasco le 4 floréal (23 avril). +Bonaparte n'avait pas de pouvoir pour signer la paix; mais il était le +maître de signer un armistice, et il s'y décida. Il avait négligé le +plan du directoire, pour achever de réduire les Piémontais; il n'avait +pas eu cependant pour but de conquérir le Piémont, mais seulement +d'assurer ses derrières. Pour conquérir le Piémont, il fallait +prendre Turin, et il n'avait ni le matériel nécessaire, ni des forces +suffisantes pour fournir un corps de blocus et se réserver une armée +active. D'ailleurs la campagne se bornait dès lors à un siége. En +s'entendant avec le Piémont, avec des garanties nécessaires, il pouvait +fondre en sûreté sur les Autrichiens et les chasser de l'Italie. On +disait autour de lui qu'il fallait ne pas accorder de condition, qu'il +fallait détrôner un roi, le parent des Bourbons, et répandre dans le +Piémont la révolution française. C'était dans l'armée l'opinion de +beaucoup de soldats, d'officiers et de généraux, et surtout d'Augereau, +qui était né au faubourg Saint-Antoine, et qui en avait les opinions. Le +jeune Bonaparte n'était point de cet avis; il sentait la difficulté de +révolutionner une monarchie, qui était la seule militaire en Italie, et +où les anciennes moeurs s'étaient parfaitement conservées; il ne devait +pas se créer des embarras sur sa route; il voulait marcher rapidement à +la conquête de l'Italie, qui dépendait de la destruction des Autrichiens +et de leur expulsion au-delà des Alpes. Il ne voulait donc rien faire +qui pût compliquer sa situation et ralentir sa marche. + +En conséquence il consentit à un armistice; mais il ajouta en +l'accordant, que, dans l'état respectif des armées, un armistice lui +serait funeste si on ne lui donnait des garanties certaines pour ses +derrières; en conséquence, il demanda qu'on lui livrât les trois +places de Coni, Tortone et Alexandrie, avec tous les magasins qu'elles +renfermaient, lesquels serviraient à l'armée, sauf à compter ensuite +avec la république; que les routes du Piémont fussent ouvertes aux +Français, ce qui abrégeait considérablement le chemin de la France aux +bords du Pô; qu'un service d'étape fût préparé sur ces routes pour les +troupes qui les traverseraient; et que enfin l'armée sarde fût dispersée +dans les places, de manière que l'armée française n'eût rien à en +craindre. Ces conditions furent acceptées, et l'armistice fut signé à +Cherasco, le 9 floréal (28 avril), avec le colonel Lacoste et le comte +Latour. + +Il fut convenu que des plénipotentiaires partiraient sur-le-champ pour +Paris, afin de traiter de la paix définitive. Les trois places demandées +furent livrées, avec des magasins immenses. Dès ce moment l'armée avait +sa ligne d'opération couverte par les trois plus fortes places du +Piémont; elle avait des routes sûres, commodes, beaucoup plus courtes +que celles qui passaient par la rivière de Gênes, et des vivres en +abondance; elle se renforçait d'une quantité de soldats qui, au bruit +de la victoire, quittaient les hôpitaux; elle possédait une artillerie +nombreuse prise à Cherasco et dans les différentes places, et grand +nombre de chevaux; elle était enfin pourvue de tout, et les promesses +du général étaient accomplies. Dans les premiers jours de son entrée +en Piémont, elle avait pillé, parce qu'elle n'avait, dans ces marches +rapides, reçu aucune distribution. La faim apaisée, l'ordre fut rétabli. +Le comte de Saint-Marsan, ministre de Piémont, visita Bonaparte et sut +lui plaire; le fils même du roi voulut voir le jeune vainqueur, et lui +prodigua des témoignages d'estime qui le touchèrent. Bonaparte leur +rendit adroitement les flatteries qu'il avait reçues; il les rassura sur +les intentions du directoire, et sur le danger des révolutions. Il était +sincère dans ses protestations, car il nourrissait déjà une pensée qu'il +laissa percer adroitement dans ses différens entretiens. Le Piémont +avait manqué à tous ses intérêts en s'alliant à l'Autriche: c'est à +la France qu'il devait s'allier; c'est la France qui était son amie +naturelle, car la France, séparée du Piémont par les Alpes, ne pouvait +songer à s'en emparer; elle pouvait au contraire le défendre contre +l'ambition de l'Autriche, et peut-être même lui procurer des +agrandissemens. Bonaparte ne pouvait pas supposer que le directoires +consentît à donner aucune partie de la Lombardie au Piémont; car elle +n'était pas conquise encore, et on voulait d'ailleurs la conquérir +que pour en faire un équivalent des Pays-Bas; mais un vague espoir +d'agrandissement pouvait disposer le Piémont à s'allier à la France, +ce qui nous aurait valu un renfort de vingt mille hommes de troupes +excellentes. Il ne promit rien, mais il sut exciter par quelques mots la +convoitise et les espérances du cabinet de Turin. + +Bonaparte, qui joignait à un esprit positif une imagination forte et +grande, et qui aimait à émouvoir, voulut annoncer ses succès d'une +manière imposante et nouvelle: il envoya son aide-de-camp Murat pour +présenter solennellement au directoire vingt-et-un drapeaux pris sur +l'ennemi. Ensuite il adressa à ses soldats la proclamation suivante: + +«Soldats, vous avez remporté en quinze jours six victoires, pris +vingt-et-un drapeaux, cinquante-cinq pièces de canon, plusieurs places +fortes, et conquis la partie la plus riche du Piémont; vous avez fait +quinze mille prisonniers[3], tué ou blessé plus de dix mille hommes: +vous vous étiez jusqu'ici battus pour des rochers stériles, illustrés +par votre courage, mais inutiles à la patrie; vous égalez aujourd'hui, +par vos services, l'armée de Hollande et du Rhin. Dénués de tout, vous +avez suppléé à tout. Vous avez gagné des batailles sans canons, passé +des rivières sans ponts, fait des marches forcées sans souliers, +bivouaqué sans eau-de-vie et souvent sans pain. Les phalanges +républicaines, les soldats de la liberté, étaient seuls capables de +souffrir ce que vous avez souffert: grâces vous en soient rendues, +soldats! La patrie reconnaissante vous devra sa prospérité; et si, +vainqueurs de Toulon, vous présageâtes l'immortelle campagne de 1793, +vos victoires actuelles en présagent une plus belle encore. Les deux +armées qui naguère vous attaquaient avec audace, fuient épouvantées +devant vous; les hommes pervers qui riaient de votre misère, et se +réjouissaient dans leur pensée des triomphes de vos ennemis, sont +confondus et tremblans. Mais, soldats, vous n'avez rien fait puisqu'il +vous reste à faire. Ni Turin, ni Milan ne sont à vous: les cendres +des vainqueurs de Tarquin sont encore foulées par les assassins de +Basseville! On dit qu'il en est parmi vous dont le courage mollit, qui +préféreraient retourner sur les sommets de l'Apennin et des Alpes? Non, +je ne puis le croire. Les vainqueurs de Montenotte, de Millesimo, +de Dego, de Mondovi, brûlent de porter au loin la gloire du peuple +français.» + +[Footnote 3: Ce n'est guère que dix à onze mille.] + +Quand ces nouvelles, ces drapeaux, ces proclamations, arrivèrent coup +sur coup à Paris, la joie fut extrême. Le premier jour, c'était une +victoire qui ouvrait l'Apennin et donnait deux mille prisonniers; +le second jour, c'était une victoire plus décisive qui séparait les +Piémontais des Autrichiens, et donnait six mille prisonniers. Les jours +suivans apportaient de nouveaux succès: la destruction de l'armée +piémontaise à Mondovi, la soumission du Piémont à Cherasco, et la +certitude d'une paix prochaine qui en présageait d'autres. La rapidité +des succès, le nombre des prisonniers, dépassaient tout ce qu'on avait +encore vu. Le langage de ces proclamations rappelait l'antiquité, et +étonnait les esprits. On se demandait de toutes parts quel était ce +jeune général dont le nom, connu de quelques appréciateurs, et inconnu +de la France, éclatait pour la première fois. On ne le prononçait pas +bien encore, et on se disait avec joie que la république voyait s'élever +tous les jours de nouveaux talens pour l'illustrer et la défendre. Les +conseils décidèrent par trois fois que l'armée d'Italie avait bien +mérité de la patrie, et décrétèrent une fête à la Victoire pour célébrer +l'heureux début de la campagne. L'aide-de-camp envoyé par Bonaparte +présenta les drapeaux au directoire. La cérémonie fut imposante. On +reçut ce jour-là plusieurs ambassadeurs étrangers, et le gouvernement +parut entouré d'une considération toute nouvelle. + +Le Piémont soumis, le général Bonaparte n'avait plus qu'à marcher à la +poursuite des Autrichiens et à courir à la conquête de l'Italie. La +nouvelle des victoires des Français avait profondément agité tous les +peuples de cette contrée. Il fallait que celui qui allait y entrer fût +aussi profond politique que grand capitaine, pour s'y conduire avec +prudence. On sait comment l'Italie se présente à qui débouche de +l'Apennin. Les Alpes, les plus grandes montagnes de notre Europe, +après avoir décrit un vaste demi-cercle au couchant, dans lequel elles +renferment la Haute-Italie, retournent sur elles-mêmes, et s'enfoncent +tout à coup en ligne oblique vers le midi, formant ainsi une longue +péninsule baignée par l'Adriatique et la Méditerranée. Bonaparte, +arrivant du couchant, et ayant franchi la chaîne au point où elle +s'abaisse, et va, sous le nom d'Apennin, former la péninsule, avait +en face le beau demi-cercle de la Haute-Italie, et à sa droite, cette +péninsule étroite et profonde qui forme l'Italie inférieure. Une foule +de petits états divisaient cette contrée qui soupira toujours après +l'unité, sans laquelle il n'y a pas de grande existence nationale. + +Bonaparte venait de traverser l'état de Gênes, qui est placé de ce +côté-ci de l'Apennin, et le Piémont qui est au-delà . Gênes, antique +république, constituée par Doria, avait seule conservé une véritable +énergie entre tous les gouvernemens italiens. Placée entre les deux +armées belligérantes depuis quatre ans, elle avait su maintenir sa +neutralité, et s'était ménagé ainsi tous les profits du commerce. +Entre sa capitale et le littoral, elle comptait à peu près cent mille +habitans; elle entretenait ordinairement trois à quatre mille hommes de +troupes; elle pouvait au besoin armer tous les paysans de l'Apennin, +et en former une milice excellente; elle était riche en revenus. +Deux partis la divisaient: le parti contraire à la France avait eu +l'avantage, et avait expulsé plusieurs familles. Le directoire dut +demander le rappel de ces familles, et une indemnité pour l'attentat +commis sur la frégate _la Modeste_. + +En quittant Gênes, et en s'enfonçant à droite dans la péninsule, le long +du revers méridional de l'Apennin, se présentait d'abord l'heureuse +Toscane, placée sur les deux bords de l'Arno, sous le soleil le plus +doux, et dans l'une des parties les mieux abritées de l'Italie. Une +portion de cette contrée formait la petite république de Lucques, +peuplée de cent quarante mille habitans; le reste formait le grand-duché +de Toscane, gouverné récemment par l'archiduc Léopold, et maintenant par +l'archiduc Ferdinand. Dans ce pays, le plus éclairé et le plus poli de +l'Italie, la philosophie du dix-huitième siècle avait doucement germé. +Léopold y avait accompli ses belles réformes législatives, et avait +tenté avec succès les expériences les plus honorables pour l'humanité. +L'évêque de Pistoie y avait même commencé une espèce de réforme +religieuse, en y propageant les doctrines jansénistes. Quoique la +révolution eût effrayé les esprits doux et timides de la Toscane, +cependant c'était là que la France avait le plus d'appréciateurs et +d'amis. L'archiduc, quoique Autrichien, avait été l'un des premiers +princes de l'Europe à reconnaître notre république. Il avait un million +de sujets, six mille hommes de troupes, et un revenu de quinze millions. +Malheureusement la Toscane était de toutes les principautés italiennes +la plus incapable de se défendre. + +Après la Toscane venait l'État de l'Église. Les provinces soumises +au pape, s'étendant sur les deux versans de l'Apennin, du côté de +l'Adriatique et de la Méditerranée, étaient les plus mal administrées de +l'Europe. Elles n'avaient que leur belle agriculture, ancienne tradition +des âges reculés, qui est commune à toute l'Italie, et qui supplée aux +richesses de l'industrie bannie depuis long-temps de son sein. Excepté +dans les légations de Bologne et de Ferrare, où régnait un mépris +profond pour le gouvernement des prêtres, et à Rome, antique dépôt du +savoir et des arts, où quelques seigneurs avaient partagé la philosophie +de tous les grands de l'Europe, les esprits étaient restés dans la +plus honteuse barbarie. Un peuple superstitieux et sauvage, des moines +paresseux et ignorans, formaient cette population de deux millions et +demi de sujets. L'armée était de quatre à cinq mille soldats, on sait +de quelle qualité. Le pape, prince vaniteux, magnifique, jaloux de son +autorité et de celle du Saint-Siége, avait une haine profonde pour la +philosophie du dix-huitième siècle; il croyait rendre à la chaire de +saint Pierre une partie de son influence en déployant une grande pompe, +et il faisait exécuter des travaux utiles aux arts. Comptant sur la +majesté de sa personne, et le charme de ses paroles qui était grand, il +avait essayé jadis un voyage auprès de Joseph II, pour le ramener aux +doctrines de l'Église, et pour conjurer la philosophie qui semblait +s'emparer de l'esprit de ce prince. Ce voyage n'avait point été heureux. +Le pontife, plein d'horreur pour la révolution française, avait lancé +l'anathème contre elle, et prêché une croisade; il avait même souffert +à Rome l'assassinat de l'agent français Basseville. Excités par les +moines, ses sujets partageaient sa haine pour la France, et furent +saisis de fureurs fanatiques en apprenant le succès de nos armes. + +L'extrémité de la péninsule et la Sicile composent le royaume de Naples, +le plus puissant de l'Italie, le plus analogue par l'ignorance et +la barbarie à l'état de Rome, et plus mal gouverné encore, s'il est +possible. Là régnait un Bourbon, prince doux et imbécile, voué à une +seule espèce de soin, la pêche. Elle absorbait tous ses momens, et +pendant qu'il s'y livrait, le gouvernement de son royaume était +abandonné à sa femme, princesse autrichienne, soeur de la reine de +France Marie-Antoinette. Cette princesse d'un esprit capricieux, de +passions désordonnées, ayant un favori vendu aux Anglais, le ministre +Acton, conduisait les affaires d'une manière insensée. Les Anglais, dont +la politique fut toujours de prendre pied sur le continent, en dominant +les petits états qui en bordent le littoral, avaient essayé de +s'impatroniser à Naples comme en Portugal et en Hollande. Ils excitaient +la haine de la reine contre la France, et lui soufflaient avec cette +haine l'ambition de dominer l'Italie. La population du royaume de Naples +était de six millions d'habitans; l'armée de soixante mille hommes; mais +bien différens de ces soldats dociles et braves du Piémont, les soldats +napolitains, vrais lazzaroni, sans tenue, sans discipline, avaient +la lâcheté ordinaire des armées privées d'organisation. Naples avait +toujours promis de réunir trente mille hommes à l'armée de Dewins, et +n'avait envoyé que deux mille quatre cents hommes de cavalerie, bien +montée et assez bonne. + +Tels étaient les principaux états situés dans la péninsule, à la droite +de Bonaparte. En face de lui, dans le demi-cercle de la Haute-Italie, +il trouvait d'abord, sur le penchant de l'Apennin, le duché de Parme, +Plaisance et Guastalla, comprenant cinq cent mille habitans, entretenant +trois mille hommes de troupes, fournissant quatre millions de revenu, et +gouverné par un prince espagnol qui était ancien élève de Condillac, et +qui, malgré une saine éducation, était tombé sous le joug de moines et +des prêtres. Un peu plus à droite encore, toujours sur le penchant de +l'Apennin, se trouvaient le duché de Modène, Reggio, la Mirandole, +peuplé de quatre cent mille habitans, ayant six mille hommes sous les +armes, et placé sous l'autorité du dernier descendant de l'illustre +maison d'Est. Ce prince défiant avait conçu une telle crainte de +l'esprit du siècle, qu'il était devenu prophète à force de peur, et +avait prévu la révolution. On citait ses prédictions. Dans ses terreurs, +il avait songé à se prémunir contre les coups du sort, et avait amassé +d'immenses richesses en pressurant ses états. Avare et timide, il était +méprisé de ses sujets, qui sont les plus éveillés, les plus malicieux +de l'Italie, et les plus disposés à embrasser les idées nouvelles. Plus +loin, au-delà du Pô, venait la Lombardie, gouvernée pour l'Autriche par +un archiduc. Cette belle et fertile plaine, placée entre les eaux des +Alpes qui la fécondent, et celles de l'Adriatique qui lui apportent +les richesses de l'Orient, couverte de blés, de riz, de pâturages, +de troupeaux, et riche entre toutes les provinces du monde, était +mécontente de ses maîtres étrangers. Elle était guelfe encore, malgré +son long esclavage. Elle contenait douze cent mille habitans. Milan, la +capitale, fut toujours l'une des villes les plus éclairées de l'Italie: +moins favorisée sous le rapport des arts que Florence ou Rome, elle +était plus voisine cependant des lumières du Nord, et elle renfermait +grand nombre d'hommes qui souhaitaient la régénération civile et +politique des peuples. + +Enfin le dernier état de la Haute-Italie était l'antique république de +Venise. Cette république, avec sa vieille aristocratie inscrite au Livre +d'or, son inquisition d'état, son silence, sa politique défiante et +cauteleuse, n'était plus pour ses sujets ni ses voisins une puissance +redoutable. Avec ses provinces de terre-ferme situées au pied du Tyrol, +et celles d'Illyrie, elle comptait à peu près trois millions de sujets. +Elle pouvait lever jusqu'à cinquante mille Esclavons, bons soldats, +parce qu'ils étaient bien disciplinés, bien entretenus et bien payés. +Elle était riche d'une antique richesse; mais on sait que depuis deux +siècles son commerce avait passé dans l'Océan et porté ses trésors +chez les insulaires de l'Atlantique. Elle conservait à peine quelques +vaisseaux; et les passages des lagunes étaient presque comblés. +Cependant elle était puissante encore en revenus. Sa politique +consistait à amuser ses peuples, à les assoupir par le plaisir et le +repos, et à observer la plus grande neutralité à l'égard des puissances. +Cependant les nobles de terre-ferme étaient jaloux du Livre d'or, et +supportaient impatiemment le joug de la noblesse retranchée dans les +lagunes. A Venise même, une bourgeoisie assez riche commençait à +réfléchir. En 1793, la coalition avait forcé le sénat à se prononcer +contre la France; il avait cédé, mais il revint à sa politique neutre, +dès qu'on commença à traiter avec la république française. Comme on l'a +vu précédemment, il s'était pressé autant que la Prusse et la Toscane +pour envoyer un ambassadeur à Paris. Maintenant encore, cédant aux +instances du directoire, il venait de signifier au chef de la maison de +Bourbon, alors Louis XVIII, de quitter Vérone. Ce prince partit, mais +en déclarant qu'il exigeait la restitution d'une armure donnée par son +aïeul Henri IV au sénat, et la suppression du nom de sa famille des +pages du Livre d'or. + +Telle était alors l'Italie. L'esprit général du siècle y avait pénétré, +et enflammé beaucoup de têtes. Les habitans n'y souhaitaient pas tous +une révolution, surtout ceux qui se souvenaient des épouvantables scènes +qui avaient ensanglanté la nôtre; mais tous, quoique à des degrés +différens, désiraient une réforme; et il n'y avait pas un coeur qui ne +battît à l'idée de l'indépendance et de l'unité de la patrie italienne. +Ce peuple d'agriculteurs, de bourgeois, d'artistes, de nobles, les +prêtres exceptés qui ne connaissaient que l'Église pour patrie, +s'enflammait à l'espoir de voir toutes les parties du pays réunies en +une seule, sous un même gouvernement, républicain ou monarchique, mais +italien. Certes, une population de vingt millions d'âmes, des côtes et +un sol admirables, de grands ports, de magnifiques villes, pouvaient +composer un état glorieux et puissant! Il ne manquait qu'une armée. Le +Piémont seul, toujours engagé dans les guerres du continent, avait des +troupes braves et disciplinées. Sans doute la nature était loin d'avoir +refusé le courage naturel aux autres parties de l'Italie; mais le +courage naturel n'est rien sans une forte organisation militaire. +L'Italie n'avait pas un régiment qui pût supporter la vue des +baïonnettes françaises ou autrichiennes. + +A l'approche des Français, les ennemis de la réforme politique furent +frappés d'épouvanté; ses partisans transportés de joie. La masse entière +était dans l'anxiété; elle avait des pressentimens vagues, incertains; +elle ne savait s'il fallait craindre ou espérer. + +Bonaparte, en entrant en Italie, avait le projet et l'ordre d'en chasser +les Autrichiens. Son gouvernement voulant, comme on l'a dit, se procurer +la paix, ne songeait à conquérir la Lombardie que pour la rendre à +l'Autriche, et forcer celle-ci à céder les Pays-Bas. Bonaparte ne +pouvait donc guère songer à affranchir l'Italie; d'ailleurs avec trente +et quelques mille hommes pouvait-il afficher un but politique? Cependant +les Autrichiens une fois rejetés au-delà des Alpes, et sa puissance +bien assurée, il pouvait exercer une grande influence, et, suivant les +événemens, tenter de grandes choses. Si, par exemple, les Autrichiens +battus partout, sur le Pô, sur le Rhin et le Danube, étaient obligés +de céder même la Lombardie; si les peuples vraiment enflammés pour la +liberté se prononçaient pour elle à l'approche des armées françaises, +alors de grandes destinées s'ouvraient pour l'Italie! Mais en attendant, +Bonaparte devait n'afficher aucun but pour ne pas irriter tous les +princes qu'il laissait sur ses derrières. Son intention était donc de ne +montrer aucun projet révolutionnaire, mais de ne point contrarier non +plus l'essor des imaginations, et d'attendre les effets de la présence +des Français sur le peuple italien. + +C'est ainsi qu'il avait évité d'encourager les mécontens du Piémont, +parce qu'il y voyait un pays difficile à révolutionner, un gouvernement +fort, et une armée dont l'alliance pouvait être utile. + +L'armistice de Cherasco était à peine signé qu'il se mit en route. +Beaucoup de gens dans l'armée désapprouvaient une marche en avant. Quoi! +disaient-ils, nous ne sommes que trente et quelques mille, nous n'avons +révolutionné ni le Piémont ni Gênes, nous laissons derrière nous ces +gouvernemens, nos ennemis secrets, et nous allons essayer le passage +d'un grand fleuve comme le Pô! nous lancer à travers la Lombardie, et +décider, peut-être, par notre présence, la république de Venise à +jeter cinquante mille hommes dans la balance! Bonaparte avait l'ordre +d'avancer, et il n'était pas homme à rester en arrière d'un ordre +audacieux; mais il l'exécutait parce qu'il l'approuvait, et il +l'approuvait par des raisons profondes. Le Piémont et Gênes nous +embarrasseraient bien plus, disait-il, s'ils étaient en révolution: +grâce à l'armistice, nous avons une route assurée par trois places +fortes; tous les gouvernemens de l'Italie seront soumis, si nous savons +rejeter les Autrichiens au-delà des Alpes; Venise tremblera si nous +sommes victorieux à ses côtés, le bruit de notre canon la décidera même +à s'allier à nous; il faut donc s'avancer non pas seulement au-delà du +Pô, mais de l'Adda, du Mincio, jusqu'à la belle ligne de l'Adige; là +nous assiégerons Mantoue, et nous ferons trembler toute l'Italie sur nos +derrières. La tête du jeune général, enflammée par sa marche, concevait +même des projets plus gigantesques encore que ceux qu'il avouait à son +armée. Il voulait, après avoir anéanti Beaulieu, s'enfoncer dans le +Tyrol, repasser les Alpes une seconde fois, et se jeter dans la vallée +du Danube, pour s'y réunir aux armées parties des bords du Rhin. Ce +projet colossal et imprudent était un tribut qu'un esprit vaste et +précis ne pouvait manquer de payer à la double présomption de la +jeunesse et du succès. Il écrivit à son gouvernement pour être autorisé +à l'exécuter. + +Il était entré en campagne le 20 germinal (9 avril); la soumission +du Piémont était terminée le 9 floréal (28 avril) par l'armistice de +Cherasco; il y avait employé dix-huit jours. Il partit sur-le-champ +afin de poursuivre Beaulieu. Il avait stipulé avec le Piémont qu'on lui +livrerait Valence pour y passer le Pô; mais cette condition était une +feinte, car ce n'est pas à Valence qu'il voulait passer ce fleuve. +Beaulieu, en apprenant l'armistice, avait songé à s'emparer, par +surprise, des trois places de Tortone, Valence et Alexandrie. Il ne +réussit à surprendre que Valence, dans laquelle il jeta les Napolitains; +voyant ensuite Bonaparte s'avancer rapidement, il se hâta de repasser le +Pô, pour mettre ce fleuve entre lui et l'armée française. Il alla camper +à Valeggio, au confluent du Pô et du Tésin, vers le sommet de l'angle +formé par ces deux fleuves. Il y éleva quelques retranchemens pour +consolider sa position, et s'opposer au passage de l'armée française. + +Bonaparte, en quittant les états du roi de Piémont, et en entrant dans +les états du duc de Parme, reçut des envoyés de ce prince, qui venaient +intercéder la clémence du vainqueur. Le duc de Parme était parent de +l'Espagne; il fallait donc avoir à son égard des ménagemens qui, du +reste, entraient dans les projets du général. Mais on pouvait exercer +sur lui quelques-uns des droits de la guerre. Bonaparte reçut ses +envoyés au passage de la Trebbia; il affecta quelque courroux de ce que +le duc de Parme n'avait pas saisi, pour faire sa paix, le moment où +l'Espagne, sa parente, traitait avec la république française. Ensuite il +accorda un armistice, en exigeant un tribut de deux millions en argent, +dont la caisse de l'armée avait un grand besoin; seize cents chevaux +nécessaires à l'artillerie et aux bagages, une grande quantité de blé +et d'avoine; la faculté de traverser le duché, et l'établissement +d'hôpitaux pour ses malades, aux frais du prince. Le général ne se borna +pas là : il aimait et sentait les arts comme un Italien; il savait tout +ce qu'ils ajoutent à la splendeur d'un empire, et l'effet moral qu'ils +produisent sur l'imagination des hommes: il exigea vingt tableaux au +choix des commissaires français, pour être transportés à Paris. Les +envoyés du duc, trop heureux de désarmer, à ce prix, le courroux du +général, consentirent à tout, et se hâtèrent d'exécuter les conditions +de l'armistice. Cependant ils offraient un million pour sauver le +tableau de saint Jérôme. Bonaparte dit à l'armée: «Ce million, nous +l'aurions bientôt dépensé, et nous en trouverons bien d'autres à +conquérir. Un chef-d'oeuvre est éternel, il parera notre patrie.» Le +million fut refusé. + +Bonaparte, après s'être donné les avantages de la conquête sans ses +embarras, continua sa marche. La condition contenue dans l'armistice +de Cherasco, relativement au passage du Pô à Valence, la direction des +principales colonnes françaises vers cette ville, tout faisait croire +que Bonaparte allait tenter le passage du fleuve dans ses environs. +Tandis que le gros de son armée était déjà réuni sur le point où +Beaulieu s'attendait au passage, le 17 floréal (6 mai), il prend, +avec un corps de trois mille cinq cents grenadiers, sa cavalerie et +vingt-quatre pièces de canon, descend le long du Pô, et arrive le 18 au +matin à Plaisance, après une marche de seize lieues et de trente-six +heures. La cavalerie avait saisi en route tous les bateaux qui se +trouvaient sur les bords du fleuve, et les avait amenés à Plaisance. +Elle avait pris beaucoup de fourrages, et la pharmacie de l'armée +autrichienne. Un bac transporte l'avant-garde commandée par le colonel +Lannes. Cet officier, à peine arrivé à l'autre bord, fond avec ses +grenadiers sur quelques détachemens autrichiens, qui couraient sur la +rive gauche du Pô, et les disperse. Le reste des grenadiers franchit +successivement le fleuve, et on commence à construire un pont pour le +passage de l'armée, qui avait reçu l'ordre de descendre à son tour sur +Plaisance. Ainsi, par une feinte et une marche hardie, Bonaparte se +trouvait au-delà du Pô, et avec l'avantage d'avoir tourné le Tésin. Si, +en effet, il eût passé plus haut, outre la difficulté de le faire en +présence de Beaulieu, il aurait donné contre le Tésin, et aurait eu +encore un passage à effectuer. Mais, à Plaisance, cet inconvénient +n'existait plus, car le Tésin est déjà réuni au Pô. + +Le 18 mai, la division Liptai, avertie la première, s'était portée à +Fombio, à une petite distance du Pô, sur la route de Pizzighitone. +Bonaparte, ne voulant pas la laisser s'établir dans une position où +toute l'armée autrichienne allait se rallier, et où il pouvait être +ensuite obligé de recevoir la bataille avec le Pô à dos, se hâte de +combattre avec ce qu'il avait de forces sous la main. Il fond sur cette +division qui s'était retranchée, la déloge après une action sanglante, +et lui fait deux mille prisonniers. Le reste de la division, gagnant la +route de Pizzighitone, va s'enfermer dans cette place. + +Le soir du même jour, Beaulieu, averti du passage du Pô à Plaisance, +arrivait au secours de la division Liptai. Il ignorait le désastre de +cette division; il donna dans les avant-postes français, fut accueilli +chaudement et obligé de se replier en toute hâte. Malheureusement le +brave général Laharpe, si utile à l'armée par son intelligence et sa +bravoure, fut tué par ses propres soldats, au milieu de l'obscurité de +la nuit. Toute l'armée regretta ce brave Suisse, que la tyrannie de +Berne avait conduit en France. + +Le Pô franchi, le Tésin tourné, Beaulieu battu et hors d'état de tenir +la campagne, la route de Milan était ouverte. Il était naturel à un +vainqueur de vingt-six ans d'être impatient d'y entrer. Mais avant +tout, Bonaparte désirait achever de détruire Beaulieu. Pour cela, il ne +voulait pas se contenter de le battre, il voulait encore le tourner, lui +couper sa retraite, et l'obliger, s'il était possible, à mettre bas les +armes. Il fallait, pour arriver à ce but, le prévenir au passage des +fleuves. Une multitude de fleuves descendent des Alpes, et traversent la +Lombardie pour se rendre dans le Pô ou dans l'Adriatique. Après le Pô +et le Tésin, viennent l'Adda, l'Oglio, le Mincio, l'Adige et quantité +d'autres encore. Bonaparte avait maintenant devant lui l'Adda, qu'il +n'avait pas pu tourner comme le Tésin, parce qu'il aurait fallu ne +traverser le Pô qu'à Crémone. On passe l'Adda à Pizzighitone; mais les +débris de la division Liptai venaient de se jeter dans cette place. +Bonaparte se hâta de remonter l'Adda, pour arriver au pont de Lodi. +Beaulieu y était bien avant lui. On ne pouvait donc pas le prévenir +au passage de ce fleuve. Mais Beaulieu n'avait à Lodi que douze mille +hommes et quatre mille cavaliers. Deux autres divisions, sous Colli et +Wukassovich, avaient fait un détour sur Milan, pour jeter garnison dans +le château, et devaient revenir ensuite sur l'Adda pour le passer à +Cassano, fort au-dessus de Lodi. En essayant donc de franchir l'Adda à +Lodi, malgré la présence de Beaulieu, on pouvait arriver sur l'autre +rive avant que les deux divisions, qui devaient passer à Cassano, +eussent achevé leur mouvement. Alors, il y avait espoir de les couper. + +Bonaparte se trouve devant Lodi le 20 floréal (9 mai). Cette ville +est placée sur la rive même par laquelle arrivait l'armée française. +Bonaparte la fait attaquer à l'improviste, et y pénètre malgré les +Autrichiens. Ceux-ci, quittant alors la ville, se retirent par le pont, +et vont se réunir sur l'autre rive au gros de leur armée. C'est sur ce +pont qu'il fallait passer, en sortant de Lodi, pour franchir l'Adda. +Douze mille hommes d'infanterie et quatre mille cavaliers étaient rangés +sur le bord opposé; vingt pièces d'artillerie enfilaient le pont; une +nuée de tirailleurs étaient placés sur les rives. Il n'était pas d'usage +à la guerre de braver de pareilles difficultés: un pont défendu par +seize mille hommes et vingt pièces d'artillerie était un obstacle qu'on +ne cherchait pas à surmonter. Toute l'armée française s'était mise à +l'abri du feu derrière les murs de Lodi, attendant ce qu'ordonnerait le +général. Bonaparte sort de la ville, parcourt tous les bords du fleuve +au milieu d'une grêle de balles et de mitraille, et, après avoir arrêté +son plan, rentre dans Lodi pour le faire exécuter. Il ordonne à sa +cavalerie de remonter l'Adda pour aller essayer de le passer à gué +au-dessus du pont; puis il fait former une colonne de six mille +grenadiers; il parcourt leurs rangs, les encourage, et leur communique, +par sa présence et par ses paroles, un courage extraordinaire. Alors il +ordonne de déboucher par la porte qui donnait sur le pont, et de marcher +au pas de course. Il avait calculé que, par la rapidité du mouvement, +la colonne n'aurait pas le temps de souffrir beaucoup. Cette colonne +redoutable serre ses rangs, et débouche en courant sur le pont. Un feu +épouvantable est vomi sur elle; la tête entière est renversée. Néanmoins +elle avance: arrivée au milieu du pont, elle hésite, mais les généraux +la soutiennent de la voix et de leur exemple. Elle se raffermit, marche +en avant, arrive sur les pièces et tue les canonniers qui veulent les +défendre. Dans cet instant, l'infanterie autrichienne s'approche à son +tour pour soutenir son artillerie; mais après ce qu'elle venait de +faire, la terrible colonne ne craignait plus les baïonnettes; elle fond +sur les Autrichiens au moment où notre cavalerie, qui avait trouvé un +gué, menaçait leurs flancs; elle les renverse, les disperse, et leur +fait deux mille prisonniers. + +Ce coup d'audace extraordinaire avait frappé les Autrichiens +d'étonnement; mais malheureusement il devenait inutile. Colli et +Wukassovich étaient parvenus à gagner la chaussée de Brescia, et ne +pouvaient plus être coupés. Si le résultat était manqué, du moins la +ligne de l'Adda se trouvait emportée, le courage des soldats était au +plus haut point d'exaltation, leur dévouement pour leur général, au +comble. + +Dans leur gaieté ils imaginèrent un usage singulier qui peint le +caractère national. Les plus vieux soldats s'assemblèrent un jour, et, +trouvant leur général bien jeune, imaginèrent de le faire passer par +tous les grades: à Lodi, ils le nommèrent caporal, et le saluèrent, +quand il parut au camp, du titre, si fameux depuis, de _petit caporal_. +On les verra plus tard lui en conférer d'autres, à mesure qu'il les +avait mérités. + +L'armée autrichienne était assurée de sa retraite sur le Tyrol; il n'y +avait plus aucune utilité à la suivre. Bonaparte songea alors à +se rabattre sur la Lombardie, pour en prendre possession, et pour +l'organiser. Les débris de la division Liptai s'étaient retranchés à +Pizzighitone, et pouvaient en faire une place forte. Il s'y porta pour +les en chasser. Il se fit ensuite précéder par Masséna à Milan; Augereau +rétrograda pour occuper Pavie. Il voulait imposer à cette grande ville, +célèbre par son université, et lui faire voir l'une des plus belles +divisions de l'armée. Les divisions Serrurier et Laharpe furent laissées +à Pizzighitone, Lodi, Crémone et Cassano, pour garder l'Adda. + +Bonaparte songea enfin à se rendre à Milan. A l'approche de l'armée +française, les partisans de l'Autriche, et tous ceux qu'épouvantait la +renommée de nos soldats, qu'on disait aussi barbares que courageux, +avaient fui, et couvraient les routes de Brescia et du Tyrol. L'archiduc +était parti, et on l'avait vu verser des larmes en quittant sa belle +capitale. La plus grande partie des Milanais se livraient à l'espérance +et attendaient notre armée dans les plus favorables dispositions. Quand +ils eurent reçu la première division commandée par Masséna, et qu'ils +virent ces soldats dont la renommée était si effrayante, respecter +les propriétés, ménager les personnes, et manifester la bienveillance +naturelle à leur caractère, ils furent pleins d'enthousiasme, et les +comblèrent des meilleurs traitemens. Les patriotes accourus de toutes +les parties d'Italie, attendaient ce jeune vainqueur dont les exploits +étaient si rapides, et dont le nom italien leur était si doux à +prononcer. Sur-le-champ on envoya le comte de Melzi au devant de +Bonaparte pour lui promettre obéissance. On forma une garde nationale, +et on l'habilla aux trois couleurs, vert, rouge et blanc; le duc de +Serbelloni fut chargé de la commander. On éleva un arc de triomphe pour +y recevoir le général français. Le 26 floréal (15 mai), un mois après +l'ouverture de la campagne, Bonaparte fit son entrée à Milan. Le +peuple entier de cette capitale était accouru à sa rencontre. La garde +nationale était sous les armes. La municipalité vint lui remettre les +clés de la ville. Les acclamations le suivirent pendant toute sa marche, +jusqu'au palais Serbelloni, où était préparé son logement. Maintenant +l'imagination des Italiens lui était acquise comme celle des soldats, et +il pouvait agir par la force morale, autant que par la force physique. + +Son but n'était pas de s'arrêter à Milan plus qu'il n'avait fait à +Cherasco, après la soumission du Piémont. Il voulait y séjourner assez +pour organiser provisoirement la province, pour en tirer les ressources +nécessaires à son armée, et pour régler toutes choses sur ses derrières. +Son projet ensuite était toujours de courir à l'Adige et à Mantoue, et +s'il était possible, jusque dans le Tyrol et au-delà des Alpes. + +Les Autrichiens avaient laissé deux mille hommes dans le château de +Milan. Bonaparte le fit investir sur-le-champ. On convint avec le +commandant du château qu'il ne tirerait pas sur la ville, car elle était +une propriété autrichienne qu'il n'avait pas intérêt à détruire. Les +travaux du siége furent commencés sur-le-champ. + +Bonaparte, sans se trop engager avec les Milanais, et sans leur +promettre une indépendance qu'il ne pouvait pas leur assurer, leur donna +cependant assez d'espérances pour exciter leur patriotisme. Il leur tint +un langage énergique, et leur dit, que pour avoir la liberté, il fallait +la mériter, en l'aidant à soustraire pour jamais l'Italie à l'Autriche. +Il institua provisoirement une administration municipale. Il fit +former des gardes nationales partout, afin de donner un commencement +d'organisation militaire à la Lombardie. Il s'occupa ensuite des besoins +de son armée, et fut obligé de frapper une contribution de 20 millions +sur le Milanais. Cette mesure lui semblait fâcheuse, parce qu'elle +devait retarder la marche de l'esprit public; mais elle ne fut cependant +pas trop mal accueillie; d'ailleurs elle était indispensable. Grâce aux +magasins trouvés dans le Piémont, aux blés fournis par le duc de +Parme, l'armée était dans une grande abondance de vivres. Les soldats +engraissaient, ils mangeaient du bon pain, de la bonne viande, et +buvaient de l'excellent vin. Ils étaient contens, et commençaient à +observer une exacte discipline. Il ne restait plus qu'à les habiller. +Couverts de leurs vieux habits des Alpes, ils étaient déguenillés, et +n'étaient imposans que par leur renommée, leur tenue martiale, et leur +belle discipline. Bonaparte trouva bientôt de nouvelles ressources. Le +duc de Modène, dont les états longeaient le Pô, au-dessous de ceux du +duc de Parme, lui dépêcha des envoyés pour obtenir les mêmes conditions +que le duc de Parme. Ce vieux prince avare, voyant toutes ses +prédictions réalisées, s'était sauvé à Venise, avec ses trésors, +abandonnant le gouvernement de ses états à une régence. Ne voulant pas +cependant les perdre, il demandait à traiter. Bonaparte ne pouvait +accorder la paix, mais il pouvait accorder des armistices, qui +équivalaient à une paix, et qui le rendaient maître de toutes les +existences en Italie. Il exigea 10 millions, des subsistances de toute +espèce, des chevaux, et des tableaux. + +Avec ces ressources obtenues dans le pays, il établit, sur les bords du +Pô, de grands magasins, des hôpitaux fournis d'effets pour quinze mille +malades, et remplit toutes les caisses de l'armée. Se jugeant même assez +riche, il achemina sur Gênes quelques millions pour le directoire. Comme +il savait en outre que l'armée du Rhin manquait de fonds, et que cette +pénurie arrêtait son entrée en campagne, il fit envoyer par la Suisse +un million à Moreau. C'était un acte de bon camarade, qui lui était +honorable et utile; car il importait que Moreau entrât en campagne pour +empêcher les Autrichiens de porter leurs principales forces en Italie. + +A la vue de toutes ces choses, Bonaparte se confirmait davantage dans +ses projets. Il n'était pas nécessaire, selon lui, de marcher contre les +princes d'Italie; il ne fallait agir que contre les Autrichiens; tant +qu'on résisterait à ceux-ci, et qu'on pourrait leur interdire le retour +en Lombardie, tous les états italiens, tremblant sous l'ascendant de +l'armée française, se soumettraient l'un après l'autre. Les ducs de +Parme et de Modène s'étaient soumis. Rome, Naples, en feraient autant, +si l'on restait maître des portes de l'Italie. Il fallait de même +garder l'expectative à l'égard des peuples; et, sans renverser les +gouvernemens, attendre que les sujets se soulevassent eux-mêmes. + +Mais, au milieu de ces pensées si justes, de ces travaux si vastes, +une contrariété des plus fâcheuses vint l'arrêter. Le directoire était +enchanté de ses services; mais Carnot, en lisant ses dépêches, écrites +avec énergie et précision, et aussi avec une imagination extrême, fut +épouvanté de ses plans gigantesques. Il trouvait avec raison, que +vouloir traverser le Tyrol, et franchir les Alpes une seconde fois, +était un projet trop extraordinaire, et même impossible; mais à son +tour, pour corriger le projet du jeune capitaine, il en concevait un +autre bien plus dangereux. La Lombardie conquise, il fallait se replier, +suivant Carnet, dans la péninsule, aller punir le pape et les Bourbons +de Naples, et chasser les Anglais de Livourne, où le duc de Toscane les +laissait dominer. Pour cela Carnot ordonnait, au nom du directoire, de +partager l'armée d'Italie en deux, d'en laisser une partie en Lombardie, +sous les ordres de Kellermann, et de faire marcher l'autre sur Rome +et sur Naples, sous les ordres de Bonaparte. Ce projet désastreux +renouvelait la faute que les Français ont toujours faite, de s'enfoncer +dans la péninsule avant d'être maîtres de la Haute-Italie. Ce n'est +pas au pape, au roi de Naples, qu'il faut disputer l'Italie, c'est aux +Autrichiens. Or, la ligne d'opération n'est pas alors sur le Tibre, mais +sur l'Adige. L'impatience de posséder nous porta toujours à Rome, à +Naples, et pendant que nous courions dans la péninsule, nous vîmes +toujours la route se fermer sur nous. Il était naturel à des +républicains de vouloir sévir contre un pape et un Bourbon; mais ils +commettaient la faute des anciens rois de France. + +Bonaparte, dans son projet de se jeter dans la vallée du Danube, n'avait +vu que les Autrichiens; c'était en lui l'exagération de la vérité chez +un esprit juste, mais jeune; il ne pouvait donc, après une pareille +conviction, consentir à marcher dans la péninsule; d'ailleurs, sentant +l'importance de l'unité de direction dans une conquête qui exigeait +autant de génie politique que de génie militaire, il ne pouvait +supporter l'idée de partager le commandement avec un vieux général, +brave, mais médiocre, et plein d'amour-propre. C'était en lui l'égoïsme +si légitime du génie, qui veut faire seul sa tâche, parce qu'il se sent +seul capable de la remplir. Il se conduisit ici comme sur le champ de +bataille; il hasarda son avenir, et offrit sa démission dans une lettre +aussi respectueuse que hardie. Il sentait bien qu'on n'oserait pas +l'accepter; mais il est certain qu'il aimait encore mieux se démettre +qu'obéir, car il ne pouvait consentir à laisser perdre sa gloire et +l'armée, en exécutant un mauvais plan. + +Opposant la raison la plus lumineuse aux erreurs du directeur Carnot, +il dit qu'il fallait toujours faire face aux Autrichiens, et s'occuper +d'eux seuls; qu'une simple division, s'échelonnant en arrière sur le Pô +et sur Ancône, suffirait pour épouvanter la péninsule, et obliger Rome +et Naples à demander quartier. Il se disposa sur-le-champ à partir +de Milan, pour courir à l'Adige et faire le siége de Mantoue. Il se +proposait d'attendre là les nouveaux ordres du directoire, et la réponse +à ses dépêches. + +Il publia une nouvelle proclamation à ses soldats, qui devait frapper +vivement leur imagination, et qui était faite aussi pour agir fortement +sur celle du pape et du roi de Naples. + +«Soldats, vous vous êtes précipités comme un torrent du haut de +l'Apennin; vous avez culbuté, dispersé tout ce qui s'opposait à votre +marche. Le Piémont, délivré de la tyrannie autrichienne, s'est livré à +ses sentimens naturels de paix et d'amitié pour la France. Milan est à +vous, et le pavillon républicain flotte dans toute la Lombardie. Les +ducs de Parme et de Modène ne doivent leur existence politique qu'à +votre générosité. L'armée qui vous menaçait avec orgueil ne trouve +plus de barrière qui la rassure contre votre courage; le Pô, le Tésin, +l'Adda, n'ont pu vous arrêter un seul jour; ces boulevarts tant vantés +de l'Italie ont été insuffisans; vous les avez franchis aussi rapidement +que l'Apennin. Tant de succès ont porté la joie dans le sein de la +patrie; vos représentans ont ordonné une fête dédiée à vos victoires, +célébrées dans toutes les communes de la république. Là , vos pères, +vos mères, vos épouses, vos soeurs, vos amantes, se réjouissent de vos +succès, et se vantent avec orgueil de vous appartenir. Oui, soldats, +vous avez beaucoup fait... mais ne vous reste-t-il donc plus rien à +faire?... Dira-t-on de nous que nous avons su vaincre, mais que +nous n'avons pas su profiter de la victoire? La postérité vous +reprochera-t-elle d'avoir trouvé Capoue dans la Lombardie? Mais je vous +vois déjà courir aux armes.... Eh bien! partons! Nous avons encore +des marches forcées à faire, des ennemis à soumettre, des lauriers à +cueillir, des injures à venger. Que ceux qui ont aiguisé les poignards +de la guerre civile en France, qui ont lâchement assassiné nos +ministres, incendié nos vaisseaux à Toulon, tremblent! L'heure de la +vengeance a sonné; mais que les peuples soient sans inquiétude; nous +sommes amis de tous les peuples, et plus particulièrement des descendans +de Brutus, des Scipion, et des grands hommes que nous avons pris pour +modèles. Rétablir le Capitole, y placer avec honneur les statues des +héros qui le rendirent célèbre; réveiller le peuple romain, engourdi par +plusieurs siècles d'esclavage, tel sera le fruit de nos victoires. Elles +feront époque dans la postérité: vous aurez la gloire immortelle de +changer la face de la plus belle partie de l'Europe. Le peuple français, +libre, respecté du monde entier, donnera à l'Europe une paix glorieuse, +qui l'indemnisera des sacrifices de toute espèce qu'il a faits depuis +six ans. Vous rentrerez alors dans vos foyers, et vos concitoyens diront +en vous montrant: _Il était de l'armée d'Italie_.» + +Il n'était resté que huit jours à Milan; il en partit le 2 prairial (21 +mai), pour se rendre à Lodi, et s'avancer vers l'Adige. + +Tandis que Bonaparte poursuivait sa marche, un événement inattendu le +rappela tout à coup à Milan. Les nobles, les moines, les domestiques des +familles fugitives, une foule de créatures du gouvernement autrichien, +y préparaient une révolte contre l'armée française. Ils répandirent que +Beaulieu, renforcé, arrivait avec soixante mille hommes; que le prince +de Condé débouchait par la Suisse, sur les derrières des républicains, +et qu'ils allaient être perdus. Les prêtres, usant de leur influence +sur quelques paysans qui avaient souffert du passage de l'armée, les +excitèrent à prendre les armes. Bonaparte n'étant plus à Milan, on crut +que le moment était favorable pour opérer la révolte, et faire soulever +toute la Lombardie sur ses derrières. La garnison du château de Milan +donna le signal par une sortie. Aussitôt le tocsin sonna dans toutes les +campagnes environnantes; des paysans armés se transportèrent à Milan +pour s'en emparer. Mais la division que Bonaparte avait laissée pour +bloquer le château, ramena vivement la garnison dans ses murs, et +chassa les paysans qui se présentaient. Dans les environs de Pavie, les +révoltés eurent plus de succès. Ils entrèrent dans cette ville, et s'en +emparèrent malgré trois cents hommes que Bonaparte y avait laissés en +garnison. Ces trois cents hommes, fatigués ou malades, se renfermèrent +dans un fort, pour n'être pas massacrés. Les insurgés entourèrent le +fort, et le sommèrent de se rendre. Un général français, qui passait +dans ce moment à Pavie, fut entouré; on l'obligea, le poignard sur la +gorge, à signer un ordre pour engager la garnison à ouvrir ses portes. +L'ordre fut signé et exécuté. + +Cette révolte pouvait avoir des conséquences désastreuses; elle pouvait +provoquer une insurrection générale, et amener la perte de l'armée +française. L'esprit public d'une nation est toujours plus avancé dans +les villes que dans les campagnes. Tandis que la population des villes +d'Italie se déclarait pour nous, les paysans, excités par les moines, et +foulés par le passage des armées, étaient fort mal disposés. Bonaparte +se trouvait à Lodi, lorsqu'il apprit, le 4 prairial (23 mai), les +événemens de Milan et de Pavie; sur-le-champ il rebroussa chemin +avec trois cents chevaux, un bataillon de grenadiers, et six pièces +d'artillerie. L'ordre était déjà rétabli dans Milan. Il continua sa +route sur Pavie, en se faisant précéder par l'archevêque de Milan. Les +insurgés avaient poussé une avant-garde jusqu'au bourg de Binasco. +Lannes la dispersa. Bonaparte, pensant qu'il fallait agir avec +promptitude et vigueur, pour arrêter le mal dans sa naissance, fit +mettre le feu à ce bourg, afin d'effrayer Pavie par la vue des flammes. +Arrivé devant cette ville, il s'arrêta. Elle renfermait trente mille +habitans, elle était entourée d'un vieux mur, et occupée par sept +ou huit mille paysans révoltés. Ils avaient fermé les portes, et +couronnaient les murailles. Prendre cette ville avec trois cents chevaux +et un bataillon, n'était pas chose aisée; et cependant il ne fallait pas +perdre de temps, car l'armée était déjà sur l'Oglio, et avait besoin de +la présence de son général. Dans la nuit, Bonaparte fit afficher aux +portes de Pavie une proclamation menaçante, dans laquelle il disait +qu'une multitude égarée et sans moyens réels de résistance bravait une +armée triomphante des rois, et voulait perdre le peuple italien; que, +persistant dans son intention de ne pas faire la guerre aux peuples, +il voulait bien pardonner à ce délire, et laisser une porte ouverte au +repentir; mais que ceux qui ne poseraient pas les armes à l'instant +seraient traités comme rebelles, et que leurs villages seraient brûlés. +Les flammes de Binasco, ajoutait-il, devaient leur servir de leçon. +Le matin, les paysans, qui dominaient dans la ville, refusaient de la +rendre; Bonaparte fit balayer les murailles par de la mitraille et des +obus, ensuite il fit approcher ses grenadiers, qui enfoncèrent les +portes à coups de hache. Ils pénétrèrent dans la ville, et eurent un +combat à soutenir dans les rues. Cependant on ne leur résista pas +long-temps. Les paysans s'enfuirent, et livrèrent la malheureuse Pavie +au courroux du vainqueur. Les soldats demandaient le pillage à grands +cris. Bonaparte, pour donner un exemple sévère, leur accorda trois +heures de pillage. Ils étaient à peine un millier d'hommes, et ils +ne pouvaient pas causer de grands désastres dans une ville aussi +considérable que Pavie. Ils fondirent sur les boutiques d'orfèvrerie, et +s'emparèrent de beaucoup de bijoux. L'acte le plus condamnable fut le +pillage du Mont-de-Piété; mais heureusement en Italie comme partout +où il y a des grands, pauvres et vaniteux, les monts-de-piété étaient +remplis d'objets appartenant aux plus hautes classes du pays. Les +maisons de Spallanzani et de Volta furent préservées par les officiers, +qui gardèrent eux-mêmes les demeures de ces illustres savans. Exemple +doublement honorable et pour la France et pour l'Italie! + +Bonaparte lança ensuite dans la campagne ses trois cents chevaux, et fit +sabrer une grande quantité de révoltés. Cette prompte répression ramena +la soumission partout, et imposa au parti qui en Italie était opposé à +la liberté et à la France. Il est triste d'être réduit à employer des +moyens pareils; mais Bonaparte le devait sous peine de sacrifier son +armée et les destinées de l'Italie. Le parti des moines trembla; les +malheurs de Pavie, racontés de bouche en bouche, furent exagérés; et +l'armée française recouvra sa renommée formidable. + +Cette expédition terminée, Bonaparte rebroussa chemin sur-le-champ pour +rejoindre l'armée qui était sur l'Oglio, et qui allait passer sur le +territoire vénitien. + +A l'approche de l'armée française, la question, tant agitée à Venise, du +parti à prendre entre l'Autriche et la France, fut discutée de nouveau +par le sénat. Quelques vieux oligarques, qui avaient conservé de +l'énergie, auraient voulu qu'on s'alliât sur-le-champ à l'Autriche, +patronne naturelle de tous les vieux despotismes; mais on craignait +pour l'avenir l'ambition autrichienne, et dans le moment les foudres +françaises. D'ailleurs il fallait prendre les armes, résolution qui +coûtait beaucoup à un gouvernement énervé. Quelques jeunes oligarques +aussi énergiques, mais moins entêtés que les vieux, voulaient aussi +une détermination courageuse; ils proposaient de faire un armement +formidable, mais de garder la neutralité, et de menacer de cinquante +mille hommes celle des deux puissances qui violerait le territoire +vénitien. Cette résolution était forte, mais trop forte pour être +adoptée. Quelques esprits sages, au contraire, proposaient un troisième +parti, c'était l'alliance avec la France. Le sénateur Battaglia, esprit +fin, pénétrant et modéré, présenta des raisonnemens que la suite des +temps a rendus pour ainsi dire prophétiques. Selon lui, la neutralité, +même armée, était la plus mauvaise de toutes les déterminations. On +ne pourrait pas se faire respecter, quelque force qu'on déployât; et +n'ayant attaché aucun des deux partis à sa cause, on serait tôt ou tard +sacrifié par tous les deux. Il fallait donc se décider pour l'Autriche +ou pour la France. L'Autriche était pour le moment expulsée de l'Italie; +et même, en lui supposant les moyens d'y rentrer, elle ne le pourrait +pas avant deux mois, temps pendant lequel la république pourrait être +détruite par l'armée française; d'ailleurs, l'ambition de l'Autriche +était toujours la plus redoutable pour Venise. Elle lui avait toujours +envié ses provinces de l'Illyrie et de la Haute-Italie, et saisirait la +première occasion de les lui enlever. La seule garantie contre cette +ambition était la puissance de la France, qui n'avait rien à envier à +Venise, et qui serait toujours intéressée à la défendre. La France, il +est vrai, avait des principes qui répugnaient à la noblesse vénitienne; +mais il était temps enfin de se résigner à quelques sacrifices +indispensables à l'esprit du siècle, et de faire aux nobles de la +terre-ferme les concessions qui pouvaient seules les rattacher à la +république et au Livre d'or. Avec quelques modifications légères à +l'ancienne constitution, on pouvait satisfaire l'ambition de toutes les +classes de sujets vénitiens, et s'attacher la France; si de plus on +prenait les armes pour celle-ci, on pouvait espérer, peut-être, en +récompense des services qu'on lui aurait rendus, les dépouilles de +l'Autriche en Lombardie. Dans tous les cas, répétait le sénateur +Battaglia, la neutralité était le plus mauvais de tous les partis. + +Cet avis, dont le temps a démontré la sagesse, blessait trop +profondément l'orgueil et les haines de la vieille aristocratie +vénitienne pour être adopté. Il faut dire aussi qu'on ne comptait point +assez sur la durée de la puissance française en Italie, pour s'allier à +elle. Il y avait un ancien axiome italien qui disait que l'_Italie était +le tombeau des Français_, et on craignait de se trouver exposé ensuite, +sans aucune défense, au courroux de l'Autriche. + +A ces trois partis on préféra le plus commode, le plus conforme aux +routines et à la mollesse de ce vieux gouvernement, la neutralité +désarmée. On décida qu'il serait envoyé des provéditeurs au-devant de +Bonaparte pour protester de la neutralité de la république, et réclamer +le respect dû au territoire et aux sujets vénitiens. On avait une grande +terreur des Français, mais on les savait faciles et sensibles aux bons +traitemens. Ordre fut donné à tous les agens du gouvernement de les +traiter et de les recevoir à merveille, de s'emparer des officiers et +des généraux afin de capter leur bienveillance. + +Bonaparte, en arrivant sur le territoire de Venise, avait tout autant +besoin de prudence que Venise elle-même. Cette puissance, quoique aux +mains d'un gouvernement affaibli, était grande encore; il fallait ne pas +l'indisposer au point de la forcer à s'armer; car alors la Haute-Italie +n'aurait plus été tenable pour les Français; mais il fallait cependant, +tout en observant la neutralité, obliger Venise à nous souffrir sur son +territoire, à nous y laisser battre, à nous y nourrir même s'il était +possible. Elle avait donné passage aux Autrichiens; c'était la raison +dont il fallait se servir pour tout se permettre et tout exiger, en +restant dans les limites de la neutralité. + +Bonaparte en entrant à Brescia, publia une proclamation dans laquelle +il disait, qu'en traversant le territoire vénitien afin de poursuivre +l'armée impériale, qui avait eu la permission de le franchir, il +respecterait le territoire et les habitans de la république de Venise, +qu'il ferait observer la plus grande discipline à son armée, que tout ce +qu'elle prendrait serait payé, et qu'il n'oublierait point les antiques +liens qui unissaient les deux républiques. Il fut très-bien reçu par +le provéditeur vénitien de Brescia, et poursuivit sa marche. Il avait +franchi l'Oglio, qui coule après l'Adda; il arriva devant le Mincio, qui +sort du lac de Garda, circule dans la plaine du Mantouan, puis forme, +après quelques lieues, un nouveau lac, au milieu duquel est placé +Mantoue, et va enfin se jeter dans le Pô. Beaulieu, renforcé de dix +mille hommes, s'était placé sur la ligne du Mincio, pour la défendre[4]. +Une avant-garde de quatre mille fantassins et de deux mille cavaliers +était rangée en avant du fleuve, au village de Borghetto. Le gros de +l'armée était placé au-delà du Mincio, sur la position de Valeggio; la +réserve était un peu plus en arrière à Villa-Franca; des corps détachés +gardaient le cours du Mincio, au-dessus et au-dessous de Valeggio. La +ville vénitienne de Peschiera est située sur le Mincio, à sa sortie du +lac de Garda. Beaulieu, qui voulait avoir cette place pour appuyer +plus solidement la droite de sa ligne, trompa les Vénitiens; et, sous +prétexte d'obtenir passage pour cinquante hommes, surprit la ville, et +y plaça une forte garnison. Elle avait une enceinte bastionnée et +quatre-vingts pièces de canon. + +[Footnote 4: Voyez la carte à la fin du volume.] + +Bonaparte, en avançant sur cette ligne, négligea tout à fait Mantoue, +qui était à sa droite, et qu'il n'était pas temps de bloquer encore, +et appuya sur sa gauche vers Peschiera. Son projet était de passer +le Mincio à Borghetto et Valeggio. Pour cela, il lui fallait tromper +Beaulieu sur son intention. Il fit ici comme au passage du Pô; il +dirigea un corps sur Peschiera et un autre sur Lonato, de manière à +inquiéter Beaulieu sur le Haut-Mincio, et à lui faire supposer qu'il +voulait ou passer à Peschiera, ou tourner le lac de Garda. En même +temps, il dirigea son attaque la plus sérieuse sur Borghetto. Ce +village, placé en avant du Mincio, était, comme on vient de dire, gardé +par quatre mille fantassins et deux mille cavaliers. Le 9 prairial (28 +mai) Bonaparte engagea l'action. Il avait toujours eu de la peine à +faire battre sa cavalerie. Elle était peu habituée à charger, parce +qu'on n'en faisait pas autrefois un grand usage, et qu'elle était +d'ailleurs intimidée par la grande réputation de la cavalerie allemande. +Bonaparte voulait à tout prix la faire battre, parce qu'il attachait une +grande importance aux services qu'elle pouvait rendre. En avançant sur +Borghetto, il distribua ses grenadiers et ses carabiniers à droite et +à gauche de sa cavalerie, il plaça l'artillerie par derrière, et après +l'avoir ainsi enfermée, il la poussa sur l'ennemi. Soutenue de tous +côtés, et entraînée par le bouillant Murat, elle fit des prodiges, et +mit en fuite les escadrons autrichiens. L'infanterie aborda ensuite +le village de Borghetto, dont elle s'empara. Les Autrichiens, en se +retirant par le pont qui conduit de Borghetto à Valeggio, voulurent le +rompre. Ils parvinrent en effet à détruire une arche. Mais quelques +grenadiers, conduits par le général Gardanne, entrèrent dans les flots +du Mincio, qui était guéable en quelques endroits, et le franchirent en +tenant leurs armes sur leurs têtes, et en bravant le feu des hauteurs +opposées. Les Autrichiens crurent voir la colonne de Lodi, et se +retirèrent sans détruire le pont. L'arche rompue fut rétablie, et +l'armée put passer. Bonaparte se mit sur-le-champ à remonter le Mincio +avec la division Augereau, afin de donner la chasse aux Autrichiens; +mais ils refusèrent le combat toute la journée. Il laissa la division +Augereau continuer la poursuite, et il revint à Valeggio, où se trouvait +la division Masséna, qui commençait à faire la soupe. Tout à coup la +charge sonna, les hussards autrichiens fondirent au milieu du bourg; +Bonaparte eut à peine le temps de se sauver. Il monta à cheval, et +reconnut bientôt que c'était un des corps ennemis laissés à la garde +du Bas-Mincio, qui remontait le fleuve pour joindre Beaulieu, dans sa +retraite vers les montagnes. La division Masséna courut aux armes, et +donna la chasse à cette division, qui parvint cependant à rejoindre +Beaulieu. + +Le Mincio était donc franchi. Bonaparte avait décidé une seconde fois la +retraite des Impériaux, qui se rejetaient définitivement dans le +Tyrol. Il avait obtenu un avantage important, celui de faire battre sa +cavalerie, qui maintenant ne craignait plus celle des Autrichiens. Il +attachait à cela un grand prix. On se servait peu de la cavalerie +avant lui, et il avait jugé qu'on pouvait en tirer un grand parti, en +l'employant à couvrir l'artillerie. Il avait calculé que l'artillerie +légère et la cavalerie, employées à propos, pouvaient produire l'effet +d'une masse d'infanterie dix fois plus forte. Il affectionnait déjà +beaucoup le jeune Murat, qui savait faire battre ses escadrons; mérite +qu'il regardait alors comme fort rare chez les officiers de cette arme. +La surprise qui avait mis sa personne en danger lui inspira une autre +idée: ce fut de former un corps d'hommes d'élite, qui, sous le nom de +guides, devaient l'accompagner partout. Sa sûreté personnelle n'était +qu'un objet secondaire à ses yeux; il voyait l'avantage d'avoir toujours +sous sa main un corps dévoué et capable des actions les plus hardies. On +le verra en effet décider de grandes choses, en lançant vingt-cinq de +ces braves gens. Il en donna le commandement à un officier de cavalerie, +intrépide et calme, fort connu depuis sous le nom de Bessières. + +Beaulieu avait évacué Peschiera, pour remonter dans le Tyrol. Un combat +s'était engagé avec l'arrière-garde autrichienne, et l'armée française +n'était entrée dans la ville qu'après une action assez vive. Les +Vénitiens n'ayant pas pu la soustraire à Beaulieu, elle avait cessé +d'être neutre; et les Français étaient autorisés à s'y établir. +Bonaparte savait bien que les Vénitiens avaient été trompés par +Beaulieu, mais il résolut de se servir de cet événement pour obtenir +d'eux tout ce qu'il désirait. Il voulait la ligne de l'Adige et +particulièrement l'importante ville de Vérone qui commande le fleuve; il +voulait surtout se faire nourrir. + +Le provéditeur Foscarelli, vieil oligarque vénitien, très-entêté dans +ses préjugés, et plein de haine contre la France, était chargé de se +rendre au quartier-général de Bonaparte. On lui avait dit que le général +était extrêmement courroucé de ce qui était arrivé à Peschiera, et la +renommée répandait que son courroux était redoutable. Binasco, Pavie, +faisaient foi de sa sévérité; deux armées détruites et l'Italie +conquise, faisaient foi de sa puissance. Le provéditeur vint +à Peschiera, plein de terreur, et en partant il écrivit à son +gouvernement: _Dieu veuille me recevoir en holocauste!_ Il avait pour +mission spéciale d'empêcher les Français d'entrer à Vérone. Cette ville, +qui avait donné asile au prétendant, était dans la plus cruelle anxiété. +Le jeune Bonaparte, qui avait des colères violentes, et qui en avait +aussi de feintes, n'oublia rien pour augmenter l'effroi du provéditeur. +Il s'emporta vivement contre le gouvernement vénitien, qui prétendait +être neutre et ne savait pas faire respecter sa neutralité; qui, en +laissant les Autrichiens s'emparer de Peschiera, avait exposé l'armée +française à perdre un grand nombre de braves devant cette place. Il dit +que le sang de ses compagnons d'armes demandait vengeance, et qu'il +la fallait éclatante. Le provéditeur excusa beaucoup les autorités +vénitiennes, et parla ensuite de l'objet essentiel, qui était Vérone. Il +prétendit qu'il avait ordre d'en interdire l'entrée aux deux puissances +belligérantes. Bonaparte lui répondit qu'il n'était plus temps; que déjà +Masséna s'y était rendu; que peut-être, en cet instant, il y avait mis +le feu pour punir cette ville qui avait eu l'insolence de se regarder un +moment comme la capitale de l'empire français. Le provéditeur supplia +de nouveau; et Bonaparte, feignant de s'adoucir un peu, répondit qu'il +pourrait tout au plus, si Masséna n'y était pas déjà entré de vive +force, donner un délai de vingt-quatre heures, après lequel il +emploierait la bombe et le canon. + +Le provéditeur se retira consterné. Il retourna à Vérone, où il annonça +qu'il fallait recevoir les Français. A leur approche, les habitans +les plus riches, croyant qu'on ne leur pardonnerait pas le séjour +du prétendant dans leur ville, s'enfuirent en foule dans le Tyrol, +emportant ce qu'ils avaient de plus précieux. Cependant les Véronais +se rassurèrent bientôt en voyant les Français, et en se persuadant, de +leurs propres yeux, que ces républicains n'étaient pas aussi barbares +que le publiait la renommée. + +Deux autres envoyés vénitiens arrivèrent à Vérone pour voir Bonaparte. +On avait fait choix des sénateurs Erizzo et Battaglia. Ce dernier était +celui dont nous avons parlé, qui penchait pour l'alliance avec la +France, et on espérait à Venise que ces deux nouveaux ambassadeurs +réussiraient mieux que Foscarelli à calmer le général. Il les reçut en +effet beaucoup mieux que Foscarelli; et, maintenant qu'il avait atteint +l'objet de ses voeux, il feignit de s'apaiser, et de consentir à +entendre raison. Ce qu'il voulait pour l'avenir, c'étaient des vivres, +et même, s'il était possible, une alliance de Venise avec la France. Il +fallait tour à tour imposer et séduire: il fit l'un et l'autre. «La +première loi, dit-il, pour les hommes est de vivre. Je voudrais épargner +à la république de Venise le soin de nous nourrir; mais puisque le +destin de la guerre nous a obligés de venir jusqu'ici, nous sommes +contraints de vivre où nous nous trouvons. Que la république de Venise +fournisse à mes soldats ce dont ils ont besoin; elle comptera ensuite +avec la république française.» Il fut convenu qu'un fournisseur juif +procurerait à l'armée tout ce qui lui serait nécessaire, et que Venise +paierait en secret ce fournisseur, pour qu'elle ne parût pas violer la +neutralité en nourrissant les Français. Bonaparte aborda ensuite la +question d'une alliance. «Je viens, dit-il, d'occuper l'Adige; je l'ai +fait parce qu'il me faut une ligne, parce que celle-ci est la meilleure, +et que votre gouvernement est incapable de la défendre. Qu'il arme +cinquante mille hommes, qu'il les place sur l'Adige, et je lui rends ses +places de Vérone et de Porto-Legnago. Du reste, ajouta-t-il, vous devez +nous voir ici avec plaisir. Ce que la France m'envoie faire dans ces +contrées, est tout dans l'intérêt de Venise. Je viens chasser les +Autrichiens au-delà des Alpes; peut-être constituer la Lombardie en état +indépendant; peut-on rien faire de plus avantageux à votre république? +Si elle voulait s'unir à nous, peut-être recevrait-elle un grand prix de +ce service. Nous ne faisons la guerre à aucun gouvernement: nous sommes +les amis de tous ceux qui nous aideront à renfermer la puissance +autrichienne dans ses limites.» + +Les deux Vénitiens sortirent frappés du génie de ce jeune homme, qui, +tour à tour menaçant ou caressant, impérieux ou souple, et parlant de +tous les objets militaires et politiques avec autant de profondeur que +l'éloquence, annonçait que l'homme d'état était aussi précoce en lui que +le guerrier. _Cet homme_, dirent-ils en écrivant à Venise, _aura un jour +une grande influence sur sa patrie_[5]. + +[Footnote 5: Cette prédiction est du 5 juin 1796.] + +Bonaparte était maître enfin de la ligne de l'Adige, à laquelle il +attachait tant d'importance. Il attribuait toutes les fautes comprises +dans les anciennes campagnes des Français en Italie, au mauvais choix de +la ligne défensive. Les lignes sont nombreuses dans la Haute-Italie, +car une multitude de fleuves la parcourent des Alpes à la mer. La +plus grande et la plus célèbre, la ligne du Pô, qui traverse toute +la Lombardie, lui paraissait mauvaise comme trop étendue. Une armée, +suivant lui, ne pouvait pas garder cinquante lieues de cours. Une feinte +pouvait toujours ouvrir le passage d'un grand fleuve. Lui-même avait +franchi le Pô à quelques lieues de Beaulieu. Les autres fleuves, tels +que le Tésin, l'Adda, l'Oglio, tombant dans le Pô, se confondaient avec +lui, et avaient les mêmes inconvéniens. Le Mincio était guéable, et +d'ailleurs tombait aussi dans le Pô. L'Adige seul, sortant du Tyrol et +allant se jeter dans la mer, couvrait toute l'Italie. Il était profond, +n'avait qu'un cours très peu étendu des montagnes à la mer. Il était +couvert par deux places, Vérone et Porto-Legnago, très voisines l'une +de l'autre, et qui, sans être fortes, pouvaient résister à une +première attaque. Enfin il parcourait, à partir de Legnago, des marais +impraticables, qui couvraient la partie inférieure de son cours. Les +fleuves plus avancés dans la Haute-Italie, tels que la Brenta, la Piave, +le Tagliamento, étaient guéables, et tournés d'ailleurs par la grande +route du Tyrol, qui débouchait sur leurs derrières, L'Adige, au +contraire, avait l'avantage d'être placé au débouché de cette route, qui +parcourt sa propre vallée. + +Telles étaient les raisons qui décidèrent Bonaparte pour cette ligne, +et une immortelle campagne a prouvé la justesse de son jugement. Cette +ligne occupée, il fallait songer maintenant à commencer le siége de +Mantoue. Cette place, située sur le Mincio, était en arrière de l'Adige, +et se trouvait couverte par ce fleuve. On la regardait comme le +boulevart de l'Italie. Assise au milieu d'un lac formé par les eaux du +Mincio, elle communiquait avec la terre ferme par cinq digues. Malgré +sa réputation, cette place avait des inconvéniens qui en diminuaient la +force réelle. Placée au milieu d'exhalaisons marécageuses, elle était +exposée aux fièvres; ensuite, les têtes de chaussées enlevées, l'assiégé +se trouvait rejeté dans la place, et pouvait être bloqué par un corps +très-inférieur à la garnison. Bonaparte comptait la prendre avant qu'une +nouvelle armée pût arriver au secours de l'Italie. Le 15 prairial (3 +juin), il fit attaquer les têtes de chaussées, dont une était formée par +le faubourg de Saint-George, et les enleva. Dès cet instant, Serrurier +put bloquer, avec huit mille hommes, une garnison qui se composait de +quatorze, dont dix mille étaient sous les armes, et quatre mille dans +les hôpitaux. Bonaparte fit commencer les travaux du siége, et mettre +toute la ligne de l'Adige en état de défense. Ainsi, dans moins de +deux mois, il avait conquis l'Italie. Il s'agissait de la garder. Mais +c'était là ce dont on doutait, et c'était l'épreuve sur laquelle on +voulait juger le jeune général. + +Le directoire venait de répondre aux observations faites par Bonaparte +sur le projet de diviser l'armée et de marcher dans la péninsule. Les +idées de Bonaparte étaient trop justes pour ne pas frapper l'esprit +de Carnot, et ses services trop éclatans pour que sa démission fût +acceptée. Le directoire se hâta de lui écrire pour approuver ses +projets, pour lui confirmer le commandement de toutes les forces +agissant en Italie, et l'assurer de toute la confiance du gouvernement. +Si les magistrats de la république avaient eu le don de prophétie, ils +auraient bien fait d'accepter la démission de ce jeune homme, quoiqu'il +eût raison dans l'avis qu'il soutenait, quoique sa retraite fit perdre à +la république l'Italie et un grand capitaine; mais dans le moment on ne +voyait en lui que la jeunesse, le génie, la victoire, et on éprouvait +l'intérêt, on avait les égards que toutes ces choses inspirent. + +Le directoire n'imposait à Bonaparte qu'une seule condition, c'était de +faire sentir à Rome et à Naples la puissance de la république. Tout ce +qu'il y avait de patriotes sincères en France le désirait. Le pape, qui +avait anathématisé la France, prêché une croisade contre elle, et laissé +assassiner dans sa capitale notre ambassadeur, méritait certes un +châtiment. Bonaparte, libre d'agir maintenant comme il l'entendait, +prétendait obtenir tous ces résultats sans quitter la ligne de l'Adige. +Tandis qu'une partie de l'armée gardait cette ligne, qu'une autre +assiégeait Mantoue et le château de Milan, il voulait, avec une simple +division échelonnée en arrière sur le Pô, faire trembler toute la +péninsule, et amener le pontife et la reine de Naples à implorer la +clémence républicaine. On annonçait l'approche d'une grande armée, +détachée du Rhin pour venir disputer l'Italie à ses vainqueurs. Cette +armée, qui devait traverser la Forêt-Noire, le Voralberg, le Tyrol, ne +pouvait arriver avant un mois. Bonaparte avait donc le temps de tout +terminer sur ses derrières, sans trop s'éloigner de l'Adige, et de +manière à pouvoir, par une simple marche rétrograde, se retrouver en +face de l'ennemi. + +Il était temps en effet qu'il songeât au reste de l'Italie. La présence +de l'armée française y développait les opinions avec une singulière +rapidité. Les provinces vénitiennes ne pouvaient plus souffrir le joug +aristocratique. La ville de Brescia manifestait un grand penchant à la +révolte. Dans toute la Lombardie, et surtout à Milan, l'esprit public +faisait des progrès rapides. Les duchés de Modène et Reggio, les +légations de Bologne et Ferrare, ne voulaient plus ni de leur vieux +duc, ni du pape. En revanche, le parti contraire devenait plus hostile. +L'aristocratie génoise était fort indisposée, et méditait de mauvais +projets sur nos derrières. Le ministre autrichien Gérola était +l'instigateur secret de tous ces projets. L'état de Gênes était rempli +de petits fiefs relevant de l'Empire. Les seigneurs génois revêtus de +ces fiefs réunissaient les déserteurs, les bandits, les prisonniers +autrichiens qui avaient réussi à s'échapper, les soldats piémontais +qu'on avait licenciés, et formaient des bandes de partisans connus sous +le nom de _Barbets_. Ils infestaient l'Apennin par où l'armée française +était entrée; ils arrêtaient les courriers, pillaient nos convois, +massacraient les détachemens français quand ils n'étaient pas assez +nombreux pour se défendre, et répandaient l'inquiétude sur la route de +France. En Toscane, les Anglais s'étaient rendus maîtres du port de +Livourne, grâce à la protection du gouverneur, et le commerce français +était traité en ennemi. Enfin Rome faisait des préparatifs hostiles; +l'Angleterre lui promettait quelques mille hommes; et Naples, toujours +agitée par les caprices d'une reine violente, annonçait un armement +formidable. Le faible roi, quittant un instant le soin de la pêche, +avait publiquement imploré l'assistance du ciel; il avait, dans une +cérémonie solennelle, déposé ses ornemens royaux, et les avait consacrés +au pied des autels. Toute la populace napolitaine avait applaudi +et poussé d'affreuses vociférations; une multitude de misérables, +incapables de manier un fusil et d'envisager une baïonnette française, +demandaient des armes et voulaient marcher contre notre armée. + +Quoique ces mouvemens n'eussent rien de bien alarmant pour Bonaparte, +tant qu'il pouvait disposer de six mille hommes, il devait se hâter de +les réprimer avant l'arrivée de la nouvelle armée autrichienne, qui +exigeait la présence de toutes nos forces sur l'Adige. Bonaparte +commençait à recevoir de l'armée des Alpes quelques renforts, ce qui lui +permettait d'employer quinze mille hommes au blocus de Mantoue et du +château de Milan, vingt mille à la garde de l'Adige, et de porter une +division sur le Pô pour exécuter ses projets sur le midi de l'Italie. + +Il se rendit sur-le-champ à Milan pour faire ouvrir la tranchée autour +du château, et hâter sa reddition. Il ordonna à Augereau, qui était sur +le Mincio, très près du Pô, de passer ce fleuve à Borgo-Forte, et de se +diriger sur Bologne. Il enjoignit à Vaubois de s'acheminer de Tortone à +Modène, avec quatre ou cinq mille hommes arrivant des Alpes. De cette +manière il pouvait diriger huit à neuf mille hommes dans les légations +de Bologne et de Ferrare, et menacer de là toute la péninsule. + +Il attendit pendant quelques jours la fin des inondations sur le Bas-Pô, +avant de mettre sa colonne en mouvement. Mais la cour de Naples, faible +autant qu'elle était violente, avait passé de la fureur à l'abattement. +En apprenant nos dernières victoires dans la Haute-Italie, elle avait +fait partir le prince de Belmonte-Pignatelli pour se soumettre au +vainqueur. Bonaparte renvoya pour la paix au directoire, mais crut +devoir accorder un armistice. Il ne lui convenait pas de s'enfoncer +jusqu'à Naples avec quelques mille hommes, et surtout dans l'attente de +l'arrivée des Autrichiens. Il lui suffisait pour le moment de désarmer +cette puissance, d'ôter son appui à Rome, et de la brouiller avec la +coalition. On ne pouvait pas, comme aux autres petits princes qu'on +avait sous la main, lui imposer des contributions, mais elle s'engageait +à ouvrir tous ses ports aux Français, à retirer à l'Angleterre cinq +vaisseaux et beaucoup de frégates qu'elle lui fournissait, enfin à +priver l'armée autrichienne des deux mille quatre cents cavaliers qui +servaient dans ses rangs. Ce corps de cavalerie devait rester séquestré +sous la main de Bonaparte, qui était maître de le faire prisonnier à la +première violation de l'armistice. Bonaparte savait très bien que de +pareilles conditions ne plairaient pas au gouvernement, mais dans le +moment il lui importait d'avoir du repos sur ses derrières, et il +n'exigeait que ce qu'il croyait pouvoir obtenir. Le roi de Naples +soumis, le pape ne pouvait pas résister; alors l'expédition sur la +droite du Pô se réduisait, comme il le voulait, à une expédition de +quelques jours, et il revenait à l'Adige. + +Il signa cet armistice, et partit ensuite pour passer le Pô et se mettre +à la tête des deux colonnes qu'il dirigeait sur l'État de l'Église, +celle de Vaubois qui arrivait des Alpes pour le renfoncer, et celle +d'Augereau qui rétrogradait du Mincio sur le Pô. Il attachait beaucoup +d'importance à la situation de Gênes, parce qu'elle était placée sur +l'une des deux routes qui conduisaient en France, et parce que son +sénat avait toujours montré de l'énergie. Il sentait qu'il aurait fallu +demander l'exclusion de vingt familles feudataires de l'Autriche et de +Naples, pour y assurer la domination de la France; mais il n'avait pas +d'ordres à cet égard, et d'ailleurs il craignait de révolutionner. Il se +contenta donc d'écrire une lettre au sénat, dans laquelle il demandait +que le gouverneur de Novi, qui avait protégé les brigands, fût puni +d'une manière exemplaire, et que le ministre autrichien fût chassé de +Gênes; il voulait ensuite une explication catégorique. «Pouvez-vous, +disait il, ou ne pouvez-vous pas délivrer votre territoire des assassins +qui l'infestent? Si vous ne pouvez pas prendre des mesures, j'en +prendrai pour vous; je ferai brûler les villes et les villages où se +commettra un assassinat; je ferai brûler les maisons qui donneront +asile aux assassins, et punir exemplairement les magistrats qui les +souffriront. Il faut que le meurtre d'un Français porte malheur aux +communes entières qui ne l'auraient pas empêché.» Comme il connaissait +les lenteurs diplomatiques, il envoya son aide-de-camp Murat, pour +porter sa lettre, et la lire lui-même au sénat. «Il faut, écrivait-il +au ministre Faypoult, un genre de communication qui électrise ces +messieurs.» Il fit partir en même temps Lannes avec douze cents hommes, +pour aller châtier les fiefs impériaux. Le château d'Augustin Spinola, +le principal instigateur de la révolte, fut brûlé. Les Barbets saisis +les armes à la main furent impitoyablement fusillés. Le sénat de Gênes +épouvanté destitua le gouverneur de Novi, congédia le ministre Gérola, +et promit de faire garder les routes par ses propres troupes. Il envoya +à Paris M. Vincent Spinola, pour s'entendre avec le directoire sur tous +les objets en litige, sur l'indemnité due pour la frégate _la Modeste_, +sur l'expulsion des familles feudataires, et sur le rappel des familles +exilées. + +Bonaparte s'achemina ensuite sur Modène, où il arriva le 1er messidor +(19 juin), tandis qu'Augereau entrait à Bologne le même jour. + +L'enthousiasme des Modénois fut extrême. Ils vinrent à sa rencontre, +et lui envoyèrent une députation pour le complimenter. Les principaux +d'entre eux l'entourèrent de sollicitations, et le supplièrent de les +affranchir du joug de leur duc, qui avait emporté leurs dépouilles à +Venise. Comme la régence laissée par le duc s'était montrée fidèle aux +conditions de l'armistice, et que Bonaparte n'avait aucune raison pour +exercer les droits de conquête sur le duché, il ne pouvait satisfaire +les Modénois; c'était d'ailleurs une question que la politique +conseillait d'ajourner. Il se contenta de donner des espérances, et +conseilla le calme. Il partit pour Bologne. Le fort d'Urbin était sur +sa route, et c'était la première place appartenant au pape. Il la fit +sommer; le château se rendit. Il renfermait soixante pièces de canon de +gros calibre, et quelques cents hommes. Bonaparte fit acheminer cette +grosse artillerie sur Mantoue, pour y être employée au siége. Il arriva +à Bologne, où l'avait précédé la division Augereau. La joie des habitans +fut des plus vives. Bologne est une ville de cinquante mille ames, +magnifiquement bâtie, célèbre par ses artistes, ses savans et son +université. L'amour pour la France et la haine pour le Saint-Siége y +étaient extrêmes. Ici Bonaparte ne craignait pas de laisser éclater les +sentimens de liberté, car il était dans les possessions d'un ennemi +déclaré, le pape, et il lui était permis d'exercer le droit de conquête. +Les deux légations de Ferrare et de Bologne l'entourèrent de leurs +députés: il leur accorda une indépendance provisoire, en promettant de +la faire reconnaître à la paix. + +Le Vatican était dans l'alarme, et il envoya sur-le-champ un négociateur +pour intercéder en sa faveur. L'ambassadeur d'Espagne, d'Azara, connu +par son esprit et par son goût pour la France, et ministre d'une +puissance amie, fut choisi. Il avait déjà négocié pour le duc de Parme. +Il arriva à Bologne, et vint mettre la tiare aux pieds de la république +victorieuse. Fidèle à son plan, Bonaparte, qui ne voulait rien abattre +ni rien édifier encore, exigea d'abord que les légations de Bologne +et de Ferrare restassent indépendantes, que la ville d'Ancône reçût +garnison française, que le pape donnât 21 millions, des blés, des +bestiaux, et cent tableaux ou statues: ces conditions furent acceptées. +Bonaparte s'entretint beaucoup avec le ministre d'Azara, et le laissa +plein d'enthousiasme. Il écrivit une lettre au célèbre astronome Oriani, +au nom de la république, et demanda à le voir. Ce savant modeste fut +interdit en présence du jeune vainqueur, et ne lui rendit hommage que +par son embarras. Bonaparte ne négligeait rien pour honorer l'Italie, +pour réveiller son orgueil et son patriotisme. Ce n'était point un +conquérant barbare qui venait la ravager, c'était un héros de la +liberté venant ranimer le flambeau du génie dans l'antique patrie de la +civilisation. Il laissa Monge, Bertholet et les frères Thouin, que le +directoire lui avait envoyés, pour choisir les objets destinés aux +musées de Paris. + +Le 8 messidor (26 juin), il passa l'Apennin avec la division Vaubois, et +entra en Toscane. Le duc, épouvanté, lui envoya son ministre Manfredini. +Bonaparte le rassura sur ses intentions, qu'il laissa secrètes. Pendant +ce temps, sa colonne se porta à marches forcées sur Livourne, où +elle entra à l'improviste, et s'empara de la factorerie anglaise. Le +gouverneur Spannochi fut saisi, enfermé dans une chaise de poste, et +envoyé au grand-duc avec une lettre, dans laquelle on expliquait les +motifs de cet acte d'hostilité commis chez une puissance amie. On disait +au grand-duc que son gouverneur avait manqué à toutes les lois de la +neutralité, en opprimant le commerce français, en donnant asile aux +émigrés et à tous les ennemis de la république; et on ajoutait que, par +respect pour son autorité, on lui laissait à lui-même le soin de punir +un ministre infidèle. Cet acte de vigueur prouvait à tous les états +neutres que le général français ferait la police chez eux, s'ils ne +savaient l'y faire. On n'avait pas pu saisir tous les vaisseaux des +Anglais, mais leur commerce fit de grandes pertes. Bonaparte laissa +garnison à Livourne, et désigna des commissaires pour se faire livrer +tout ce qui appartenait aux Anglais, aux Autrichiens et aux Russes. Il +se rendit ensuite de sa personne à Florence, où le grand-duc lui fit une +réception magnifique. Après y avoir séjourné quelques jours, il repassa +le Pô pour revenir à son quartier-général de Roverbella, près Mantoue. +Ainsi, une vingtaine de jours, et une division échelonnée sur la droite +du Pô, lui avaient suffi pour imposer aux puissances de l'Italie, et +pour s'assurer du calme pendant les nouvelles luttes qu'il avait encore +à soutenir contre la puissance autrichienne. + +Tandis que l'armée d'Italie remplissait avec tant de gloire la tâche +qui lui était imposée dans le plan général de campagne, les armées +d'Allemagne n'avaient pas pu encore se mettre en mouvement. La +difficulté d'organiser leurs magasins et de se procurer les chevaux les +avait jusqu'ici retenues dans l'inaction. De son côté, l'Autriche, qui +aurait eu le plus grand intérêt à prendre brusquement l'initiative, +avait mis une inconcevable lenteur à faire ses préparatifs, et ne +s'était mise en mesure de commencer les hostilités que pour le milieu +de prairial (commencement de juin). Ses armées étaient sur un pied +formidable, et de beaucoup supérieures aux nôtres. Mais nos succès en +Italie l'avaient obligée à détacher Wurmser avec trente mille hommes de +ses meilleures troupes du Rhin, pour aller recueillir et réorganiser les +débris de Beaulieu. Ainsi, outre ses conquêtes, l'armée d'Italie rendait +l'important service de dégager les armées d'Allemagne. Le conseil +aulique, qui avait résolu de prendre l'offensive, et de porter le +théâtre de la guerre au sein de nos provinces, ne songea plus dès lors +qu'à garder la défensive et à s'opposer à notre invasion. Il aurait +même voulu laisser subsister l'armistice; mais il était dénoncé, et les +hostilités devaient commencer le 12 prairial (31 mai). + +Déjà nous avons donné une idée du théâtre de la guerre. Le Rhin et le +Danube sortis, l'un des grandes Alpes, l'autre des Alpes de Souabe, +après s'être rapprochés dans les environs du lac de Constance, se +séparent pour aller, le premier vers le nord, le second vers l'orient de +l'Europe. Deux vallées transversales et presque parallèles, celles du +Mein et du Necker, forment en quelque sorte deux débouchés, pour aller, +à travers le massif des Alpes de Souabe, dans la vallée du Danube, ou +pour venir de la vallée du Danube dans celle du Rhin. + +Ce théâtre de guerre, et le plan d'opérations qu'il comporte, n'étaient +point connus alors comme ils le sont aujourd'hui grâces à de grands +exemples. Carnot, qui dirigeait nos plans, s'était fait une théorie +d'après la célèbre campagne de 1794, qui lui avait valu tant de gloire +en Europe. A cette époque, le centre de l'ennemi, retranché dans la +forêt de Mormale, ne pouvant être entamé, on avait filé sur ses ailes, +et en les débordant, on l'avait obligé à la retraite. Cet exemple +s'était gravé dans la mémoire de Carnot. Doué d'un esprit novateur, mais +systématique, il avait imaginé une théorie d'après cette campagne, et il +était persuadé qu'il fallait toujours agir à la fois sur les deux ailes +d'une armée, et chercher constamment à les déborder. Les militaires +ont regardé cette idée comme un progrès véritable et comme déjà bien +préférable au système des cordons, tendant à attaquer l'ennemi sur tous +les points, mais elle s'était changée dans l'esprit de Carnot en un +système arrêté et dangereux. Les circonstances qui s'offraient ici +l'engageaient encore davantage à suivre ce système. L'armée de +Sambre-et-Meuse et celle de Rhin-et-Moselle étaient placées toutes deux +sur le Rhin, à deux points très distans l'un de l'autre: deux vallées +partaient de ces points pour déboucher sur le Danube. C'étaient là +des motifs bien suffisans pour Carnot de former les Français en deux +colonnes, dont l'une remontant par le Mein, l'autre par le Necker, +tendraient ainsi à déborder les ailes des armées impériales, et à les +obliger de rétrograder sur le Danube. Il prescrivit donc aux généraux +Jourdan et Moreau de partir, le premier de Dusseldorf, le second de +Strasbourg, pour s'avancer isolément en Allemagne. Comme l'ont remarqué +un grand capitaine et un grand critique, et comme les faits l'ont prouvé +depuis, se former en deux corps, c'était sur-le-champ donner à l'ennemi +la faculté et l'idée de se concentrer, et d'accabler avec la masse +entière de ses forces l'un ou l'autre de ces deux corps. Clerfayt +avait fait à peu près cette manoeuvre dans la campagne précédente, en +repoussant d'abord Jourdan sur le Bas-Rhin, et en venant ensuite se +jeter sur les lignes de Mayence. Le général ennemi ne fût-il pas un +homme supérieur, on le forçait par là à suivre ce plan, et on lui +suggérait la pensée que le génie aurait dû lui inspirer. + +L'invasion fut donc concertée sur ce plan vicieux. Les moyens +d'exécution étaient aussi mal conçus que le plan lui-même. La ligne qui +séparait les armées, remontait le Rhin de Dusseldorf jusqu'à Bingen, +décrivait un arc de Bingen à Manheim, par le pied des Vosges, et +rejoignait le Rhin jusqu'à Bâle. Carnot voulait que l'armée de Jourdan, +débouchant par Dusseldorf et la tête du pont de Neuwied, se portât au +nombre de quarante mille hommes sur la rive droite, pour y attirer +l'ennemi; que le reste de cette armée, forte de vingt-cinq mille hommes, +partant de Mayence sous les ordres de Marceau, remontât le Rhin, et, +filant par les derrières de Moreau, allât passer clandestinement le +fleuve aux environs de Strasbourg. Les généraux Jourdan et Moreau se +réunirent pour faire sentir au directoire les inconvéniens de ce projet. +Jourdan, réduit à quarante mille hommes sur le Bas-Rhin, pouvait être +accablé et détruit, pendant que le reste de son armée perdrait un temps +incalculable à remonter depuis Mayence jusqu'à Strasbourg. Il était bien +plus naturel de faire exécuter le passage vers Strasbourg, par l'extrême +droite de Moreau. Cette manière de procéder permettait tout autant de +secret que l'autre, et ne faisait pas perdre un temps précieux aux +armées. Cette modification fut admise. Jourdan, profitant des deux têtes +de pont qu'il avait à Dusseldorf et à Neuwied, dut passer le premier +pour attirer l'ennemi à lui, et détourner ainsi l'attention du +Haut-Rhin, où Moreau avait un passage de vive force à exécuter. + +Le plan étant ainsi arrêté, on se prépara à le mettre à exécution. Les +armées des deux nations étaient à peu près égales en forces. Depuis le +départ de Wurmser, les Autrichiens avaient sur toute la ligne du Rhin +cent cinquante et quelques mille hommes, cantonnés depuis Bâle jusqu'aux +environs de Dusseldorf. Les Français en avaient autant, sans compter +quarante mille hommes consacrés à la garde de la Hollande, et entretenus +à ses frais. Il y avait cependant une différence entre les deux armées. +Les Autrichiens, dans ces cent cinquante mille hommes, comptaient à peu +près trente-huit mille chevaux, et cent quinze mille fantassins; les +Français avaient plus de cent trente mille fantassins, mais quinze ou +dix-huit mille chevaux tout au plus. Cette supériorité en cavalerie +donnait aux Autrichiens un grand avantage, surtout pour les retraites. +Les Autrichiens avaient un autre avantage, celui d'obéir à un seul +général. Depuis le départ de Wurmser, les deux armées impériales avaient +été placées sous les ordres suprêmes du jeune archiduc Charles, qui +s'était déjà distingué à Turcoing, et des talens duquel on augurait +beaucoup. Les Français avaient deux excellens généraux, mais agissant +séparément, à une grande distance l'un de l'autre, et sous la direction +d'un cabinet placé à deux cents lieues du théâtre de la guerre. + +L'armistice expirait le 11 prairial (30 mai). Les hostilités +commencèrent par une reconnaissance générale sur les avant-postes. +L'armée de Jourdan s'étendait, comme on sait, des environs de Mayence +jusqu'à Dusseldorf. Il avait à Dusseldorf une tête de pont pour +déboucher sur la rive droite; il pouvait ensuite remonter entre la ligne +de la neutralité prussienne et le Rhin, jusqu'aux bords de la Lahn, pour +se porter de la Lahn sur le Mein. Les Autrichiens avaient quinze ou +vingt mille hommes disséminés sous le prince de Wurtemberg, de Mayence à +Dusseldorf. Jourdan fit déboucher Kléber par Dusseldorf avec vingt-cinq +mille hommes. Ce général replia les Autrichiens, les battit le 16 +prairial (4 juin) à Altenkirchen, et remonta la rive droite entre la +ligne de neutralité et le Mein. Quand il fut parvenu à la hauteur de +Neuwied, et qu'il eut couvert ce débouché, Jourdan, profitant du pont +qu'il avait sur ce point, passa le fleuve avec une partie de ses +troupes, et vint rejoindre Kléber sur la rive droite. Il se trouva ainsi +avec quarante-cinq mille hommes à peu près, sur la Lahn, le 17 (5 +juin). Il avait laissé Marceau avec trente mille hommes devant Mayence. +L'archiduc Charles, qui était vers Mayence, en apprenant que les +Français recommençaient l'excursion de l'année précédente, et +débouchaient encore par Dusseldorf et Neuwied, se reporta avec une +partie de ses forces sur la rive droite pour s'opposer à leur marche. +Jourdan se proposait d'attaquer le corps du prince de Wurtemberg avant +qu'il fût renforcé; mais obligé de différer d'un jour, il perdit +l'occasion, et fut attaqué lui-même à Wetzlar, le 19 (7 juin). Il +bordait la Lahn, ayant sa droite au Rhin, et sa gauche à Wetzlar. +L'archiduc, donnant avec la masse de ses forces sur Wetzlar, battit +son extrême gauche, formée par la division Lefèvre, et l'obligea à se +replier. Jourdan, battu sur la gauche, était obligé d'appuyer sur sa +droite, qui touchait au Rhin, et se trouvait ainsi poussé vers ce +fleuve. Afin de n'y être pas jeté, il devait attaquer l'archiduc. Pour +cela, il fallait livrer bataille, le Rhin à dos. Il pouvait s'exposer +ainsi, dans le cas d'une défaite, à regagner difficilement ses ponts de +Neuwied et Dusseldorf, et peut-être à essuyer une déroute désastreuse. +Une bataille était donc dangereuse, et même inutile, puisqu'il avait +rempli son but en attirant l'ennemi à lui, et en amenant une dérivation +des forces autrichiennes du Haut sur le Bas-Rhin. Il pensa donc qu'il +fallait se replier, et ordonna la retraite, qui se fit avec calme et +fermeté. Il repassa à Neuwied et prescrivit à Kléber de redescendre +jusqu'à Dusseldorf, pour y revenir sur la rive gauche. Il lui avait +recommandé de marcher lentement, mais de n'engager aucune action +sérieuse. Kléber, se sentant trop pressé à Ukerath, et emporté par son +instinct guerrier, fit volte-face un instant, et frappa sur l'ennemi un +coup vigoureux, mais inutile; après quoi il regagna son camp retranché +de Dusseldorf. Jourdan, en avançant pour reculer encore, avait exécuté +une tâche ingrate, dans l'intérêt de l'armée du Rhin. Les gens mal +instruits pouvaient en effet regarder cette manoeuvre comme une +défaite; mais le dévouement de ce brave général ne connaissait aucune +considération, et il attendit, pour reprendre l'offensive, que l'armée +du Rhin eût profité de la diversion qu'il venait d'opérer. Moreau, qui +avait montré une prudence, une fermeté, un sang-froid rares, dans les +opérations auxquelles il avait été précédemment employé vers le Nord, +disposait tout pour remplir dignement sa tâche. Il avait résolu de +passer le Rhin à Strasbourg. Cette grande place était un excellent +point de départ. Il pouvait y réunir une grande quantité de bateaux, et +beaucoup de vivres et de troupes. Les îles boisées, qui coupent le cours +du Rhin sur ce point, en favorisaient le passage. Le fort de Kehl, placé +sur la rive droite, était facile à surprendre; une fois occupé, on +pouvait le réparer, et s'en servir pour protéger le pont qui serait jeté +devant Strasbourg. + +Tout étant disposé pour cet objet, et l'attention des ennemis étant +dirigée sur le Bas-Rhin, Moreau ordonna, le 26 prairial (14 juin), une +attaque générale sur le camp retranché de Manheim. Cette attaque avait +pour but de fixer sur Manheim l'attention du général Latour, qui +commandait les troupes du Haut-Rhin sous l'archiduc Charles, et de +resserrer les Autrichiens dans leur ligne. Cette attaque, dirigée avec +habileté et vigueur, réussit parfaitement. Immédiatement après, Moreau +dirigea une partie de ses troupes sur Strasbourg; on répandit le bruit +qu'elles allaient en Italie, pour en renforcer l'armée, et on leur fit +préparer des vivres à travers la Franche-Comté, afin d'accréditer cette +opinion. D'autres troupes partirent des environs de Huningue, pour +descendre à Strasbourg; et, quant à celles-ci, on prétendit qu'elles +allaient en garnison à Worms. Ces mouvemens furent concertés de manière +que toutes les troupes fussent arrivées au point désigné le 5 messidor +(23 juin). Ce jour-là , en effet, vingt-huit mille hommes se trouvèrent +réunis, soit dans le polygone de Strasbourg, soit dans les environs, +sous le commandement du général Desaix. Dix mille hommes devaient +essayer de passer au-dessous de Strasbourg, dans les environs de +Gabsheim; quinze mille hommes devaient passer de Strasbourg à Kehl. Le 5 +au soir (23 juin), on ferma les portes de Strasbourg, pour que l'avis +du passage ne pût pas être donné à l'ennemi. Dans la nuit les troupes +s'acheminèrent en silence vers le fleuve. Les bateaux furent conduits +dans le bras Mabile, et du bras Mabile dans le Rhin. La grande île +d'Ehrlen-Rhin présentait un intermédiaire favorable au passage. Les +bateaux y jetèrent deux mille six cents hommes. Ces braves gens ne +voulant pas donner l'éveil par l'explosion des armes à feu, fondirent à +la baïonnette sur les troupes répandues dans l'île, les poursuivirent, +et ne leur donnèrent pas le temps de couper les petits ponts qui +aboutissaient de cette île sur la rive droite. Ils passèrent ces ponts +à leur suite; et quoique l'artillerie ni la cavalerie ne pussent les +suivre, ils osèrent déboucher seuls dans la grande plaine qui borde le +fleuve, et s'approchèrent de Kehl. Le contingent des Souabes était campé +à quelque distance de là , à Wilstett. Les détachemens qui en arrivaient, +surtout en cavalerie, rendaient périlleuse la situation de l'infanterie +française qui avait osé déboucher sur la rive droite. On n'hésita pas à +renvoyer les bateaux qui l'avaient transportée, et à compromettre ainsi +sa retraite, pour aller lui chercher du secours. D'autres troupes +arrivèrent; on s'avança sur Kehl, on aborda les retranchemens à la +baïonnette, et on les enleva. L'artillerie trouvée dans le fort fut +tournée aussitôt sur les troupes ennemies arrivant de Wilstett, et elles +furent repoussées. Alors un pont fut jeté entre Strasbourg et Kehl, et +achevé le lendemain 7 (25 juin). L'armée y passa toute entière. Les dix +mille hommes envoyés à Gambsheim n'avaient pu tenter le passage, à cause +de la crue des eaux. Ils remontèrent à Strasbourg, et franchirent le +fleuve sur le pont qu'on venait d'y jeter. + +Cette opération avait été exécutée avec secret, précision et hardiesse. +Cependant le disséminement des troupes autrichiennes depuis Bâle jusqu'à +Manheim, en diminuait beaucoup la difficulté et le mérite. Le prince de +Condé se trouvait avec trois mille huit cents hommes vers le Haut-Rhin, +à Brissac; le contingent de Souabe, au nombre de sept mille cinq cents, +était à Wilstett, à la hauteur de Strasbourg; et huit mille hommes, à +peu près, sous Starrai, campaient depuis Strasbourg jusqu'à Manheim. +Les forces ennemies étaient donc peu redoutables sur ce point; mais +cet avantage lui-même était dû au secret du passage, et le secret à la +prudence avec laquelle il avait été préparé. + +Cette situation présentait l'occasion des plus beaux triomphes. Si +Moreau avait agi avec la rapidité du vainqueur de Montenotte, il pouvait +fondre sur les corps disséminés le long du fleuve, les détruire l'un +après l'autre, et venir même accabler Latour, qui repassait de Manheim +sur la rive droite, et qui, dans le moment, comptait tout au plus +trente-six mille hommes. Il aurait pu mettre ainsi hors de combat toute +l'armée du Haut-Rhin, avant que l'archiduc Charles pût revenir des bords +de la Lahn. L'histoire fait voir que la rapidité est toute puissante +à la guerre, comme dans toutes les situations de la vie. Prévenant +l'ennemi, elle détruit en détail; frappant coup sur coup, elle ne lui +donne pas le temps de se remettre, le démoralise, lui ôte la pensée +et le courage. Mais cette rapidité, dont on vient de voir de si beaux +exemples sur les Alpes et le Pô, suppose plus que la simple activité; +elle suppose un grand but, un grand esprit pour le concevoir, de grandes +passions pour oser y prétendre. On ne fait rien de grand au monde sans +les passions, sans l'ardeur et l'audace qu'elles communiquent à la +pensée et au courage. Moreau, esprit lumineux et ferme, n'avait pas +cette chaleur entraînante, qui, à la tribune, à la guerre, dans toutes +les situations, enlève les hommes, et les conduit malgré eux à de vastes +fins. + +Moreau employa l'intervalle du 7 au 10 messidor (25, 28 juin) à réunir +ses divisions sur la rive droite du Rhin. Celle de Saint-Cyr, qu'il +avait laissée à Manheim, arrivait à marches forcées. En attendant cette +division, il avait sous sa main cinquante-trois mille hommes, et il en +voyait une vingtaine de mille disséminés autour de lui. Le 10 (28 juin), +il fit attaquer dix mille Autrichiens retranchés sur le Renchen, les +battit, et leur fit huit cents prisonniers. Les débris de ce corps se +replièrent sur Latour, qui remontait la rive droite. Le 12 (30 juin), +Saint-Cyr étant arrivé, toute l'armée se trouva au-delà du fleuve. Elle +présentait une masse de soixante-onze mille hommes, dont soixante-trois +mille d'infanterie, six mille chevaux, etc. Moreau donna la droite à +Férino, le centre à Saint-Cyr, la gauche à Desaix. Il se trouvait au +pied des Montagnes Noires. + +Les Alpes de Souabe forment un massif qui rejette, comme on sait, le +Danube à l'orient, le Rhin au nord: c'est à travers ce massif que +serpentent le Necker et le Mein pour se jeter dans le Rhin. Ce sont +des montagnes de médiocre hauteur, couvertes de bois, et traversées de +défilés étroits. La vallée du Rhin est séparée de celle du Necker par +une chaîne qu'on appelle les Montagnes Noires. Moreau, transporté sur la +rive droite, était à leur pied. Il devait les franchir pour déboucher +dans la vallée du Necker. Le contingent des Souabes et le corps de Condé +remontaient vers la Suisse pour garder les passages supérieurs des +Montagnes Noires. Latour, avec le corps principal, revenait de Manheim, +pour garder les passages inférieurs par Rastadt, Ettlingen et Pforzheim. +Moreau pouvait sans inconvénient négliger les détachemens qui se +retiraient du côté de la Suisse, et se porter, avec la masse entière de +ses forces, sur Latour; il l'aurait infailliblement accablé. Alors il +aurait débouché en vainqueur dans la vallée du Necker, avant l'archiduc +Charles. Mais, en général prudent, il confia à Férino le soin de suivre +avec sa droite les corps détachés des Souabes et de Condé; il dirigea +Saint-Cyr avec le centre, directement vers les montagnes, pour occuper +certaines hauteurs, et il longea lui-même leur pied pour descendre à +Rastadt au-devant de Latour. Cette marche était le double résultat de sa +circonspection et du plan de Carnot. Il voulait se couvrir partout, et +en même temps étendre sa ligne vers la Suisse, pour être prêt à soutenir +par les Alpes l'armée d'Italie. Moreau se mit en mouvement le 12 (30 +juin). Il marchait entre le Rhin et les montagnes, dans un pays +inégal, coupé de bois et creusé par des torrens. Il s'avançait avec +circonspection, et n'arriva que le 15 à Rastadt (3 juillet). Il était +temps encore d'accabler Latour, qui n'avait pas été rejoint par +l'archiduc Charles. Ce prince, en apprenant le passage, arrivait à +marches forcées avec vingt-cinq mille hommes de renfort. Il en laissait +trente-six mille sur la Lahn, et vingt-sept mille devant Mayence, pour +tenir tête à Jourdan, le tout sous les ordres du général Wartensleben. +Il se hâtait le plus qu'il pouvait; mais ses têtes de colonnes étaient +encore fort éloignées. Latour, après avoir laissé garnison dans Manheim, +comptait au plus trente-six mille hommes. Il était rangé sur la Murg, +qui va se jeter dans le Rhin, ayant sa gauche à Gernsbach, dans les +montagnes; son centre, à leur pied, vers Kuppenheim, un peu en avant de +la Murg; sa droite dans la plaine, le long des bois de Niederbulh, qui +s'étendent au bord du Rhin; sa réserve à Rastadt. Il était imprudent à +Latour de s'engager avant l'arrivée de l'archiduc. Mais sa position +le rassurant, il voulait résister pour couvrir la grande route qui de +Rastadt va déboucher sur le Necker. + +Moreau n'avait avec lui que sa gauche; son centre, sous Saint-Cyr, était +resté en arrière, pour s'emparer de quelques postes dans les Montagnes +Noires. Cette circonstance compensait l'inégalité des forces. Le 17 (5 +juillet), il attaqua Latour. Ses troupes se conduisirent avec une grande +valeur, enlevèrent la position de Gernsbach, sur le haut de la Murg, et +pénétrèrent à Kuppenheim, vers le centre de la position ennemie. Mais, +dans la plaine, ses divisions eurent de la peine à déboucher sous le feu +de l'artillerie, et en présence de la nombreuse cavalerie autrichienne. +Néanmoins, on aborda Niederbulh et Rastadt, et on parvint à se rendre +maître de la Murg sur tous les points. On fit un millier de prisonniers. + +Moreau s'arrêta sur le champ de bataille, sans vouloir poursuivre +l'ennemi. L'archiduc n'était point arrivé, et il aurait encore pu +accabler Latour; mais il trouvait ses troupes fatiguées, il sentait la +nécessité d'amener Saint-Cyr à lui, pour agir avec une plus grande masse +de forces, et il attendit jusqu'au 21 (9 juillet), avant de livrer une +nouvelle attaque. Cet intervalle de quatre jours permit à l'archiduc +d'arriver avec un renfort de vingt-cinq mille hommes, et à l'ennemi de +combattre à chance égale. + +La position respective des deux armées était à peu près la même. Elles +étaient toutes deux en ligne perpendiculaire au Rhin, une aile dans +les montagnes, le centre au pied, la gauche dans la plaine boisée et +marécageuse qui longe le fleuve. Moreau, qui s'éclairait lentement, +mais toujours à temps, parce qu'il conservait le calme nécessaire pour +rectifier ses fautes, avait senti, en combattant à Rastadt, l'importance +de porter son effort principal dans les montagnes. En effet, celui qui +en était maître, avait les débouchés de la vallée du Necker, objet +principal qu'on se disputait; il pouvait en outre déborder son +adversaire, et le pousser dans le Rhin, Moreau avait une raison de plus +de combattre dans les montagnes: c'était sa supériorité en infanterie, +et son infériorité en cavalerie. L'archiduc sentait comme lui +l'importance de s'y établir, mais il avait, dans ses nombreux escadrons, +une raison de tenir aussi la plaine. Il rectifia la position prise par +Latour; il jeta les Saxons dans les montagnes pour déborder Moreau; +il fit renforcer le plateau de Rothensol, où s'appuyait sa gauche; il +déploya son centre au pied des montagnes en avant de Malsch, et sa +cavalerie dans la plaine. Il voulait attaquer le 22 (10 juillet): Moreau +le prévint, et l'attaqua le 21 (9 juillet). + +Le général Saint-Cyr, que Moreau avait ramené à lui, et qui formait la +droite, attaqua le plateau de Rothensol. Il déploya là cette précision, +cette habileté de manoeuvres, qui l'ont distingué pendant sa belle +carrière. N'ayant pu déloger l'ennemi d'une position formidable, il +l'entoura de tirailleurs, puis il fit essayer une charge, et feindre une +fuite, pour engager les Autrichiens à quitter leur position, et à +se jeter à la poursuite des Français. Cette manoeuvre réussit: les +Autrichiens, voyant les Français s'avancer, puis s'enfuir en désordre, +se jetèrent après eux. Le général Saint-Cyr, qui avait des troupes +préparées, les lança alors sur les Autrichiens, qui avaient quitté leur +position, et se rendit maître du plateau. Dès ce moment, il s'avança, +intimida les Saxons destinés à déborder notre droite, et les obligea +à se replier. A Malsch, au centre, Desaix s'engagea vivement avec les +Autrichiens, prit et perdit ce village, et finit la journée en se +portant sur les dernières hauteurs, qui longent le pied des montagnes. +Dans la plaine, notre cavalerie ne s'était point engagée, et Moreau +l'avait tenue à la lisière des bois. + +La bataille était donc indécise, excepté dans les montagnes. Mais +c'était le point important, car, en poursuivant son succès, Moreau +pouvait étendre son aile droite autour de l'archiduc, lui enlever les +débouchés de la vallée du Necker, et le pousser dans le Rhin. Il est +vrai qu'à son tour, l'archiduc, s'il perdait les montagnes, qui étaient +sa base, pouvait faire perdre à Moreau le Rhin, qui était la nôtre; +il pouvait renouveler son effort dans la plaine, battre Desaix, et, +s'avançant le long du Rhin, mettre Moreau en l'air. Dans ces occasions, +c'est le moins hardi qui est compromis: c'est celui qui se croit coupé, +qui l'est en effet. L'archiduc crut devoir se retirer pour ne pas +compromettre, par un mouvement hasardé, la monarchie autrichienne, qui +n'avait plus que son armée pour appui. On a blâmé cette résolution, qui +entraînait la retraite des armées impériales, et exposait l'Allemagne +à une invasion. On peut admirer ces belles et sublimes hardiesses du +génie, qui obtiennent de grands résultats au prix de grands périls; mais +on ne saurait en faire une loi. La prudence est seule un devoir, dans +une situation comme celle de l'archiduc, et on ne peut le blâmer d'avoir +battu en retraite pour devancer Moreau dans la vallée du Necker et pour +protéger ainsi les états héréditaires. Sur-le-champ, en effet, il forma +la résolution d'abandonner l'Allemagne, qu'aucune ligne ne pouvait +couvrir, et de se porter, en remontant le Mein et le Necker, à la grande +ligne des états héréditaires, celle du Danube. Ce fleuve, couvert par +les deux places de Ulm et Ratisbonne, était le plus sûr rempart de +l'Autriche. En y concentrant ses forces, l'archiduc était là chez lui, à +cheval sur un grand fleuve, avec des forces égales à celles de l'ennemi, +avec la faculté de manoeuvrer sur les deux rives, et d'accabler l'une +des deux armées envahissantes. L'ennemi, au contraire, se trouvait +fort loin de chez lui, à une distance immense de sa base, sans cette +supériorité de forces qui compense le danger de l'éloignement, avec le +désavantage d'un pays affreux à traverser pour envahir et pour s'en +retourner, et enfin avec l'inconvénient d'être divisé en deux corps, et +d'être commandé par deux généraux. Ainsi les Impériaux gagnaient, en se +rapprochant du Danube, tout ce que perdaient les Français. Mais, pour +s'assurer tous ces avantages, l'archiduc devait arriver sans défaite +au Danube; et, dès lors, il devait se retirer avec fermeté, mais sans +s'exposer à aucun engagement. + +Après avoir laissé garnison à Mayence, à Ehrenbreistein, à Cassel, à +Manheim, il ordonna à Wartensleben de se retirer pied à pied par la +vallée du Mein, et de gagner le Danube, en s'engageant tous les jours +assez pour soutenir le moral de ses troupes, mais pas assez pour les +compromettre dans une action générale. Lui-même en fit autant avec son +armée; il la porta de Pforzheim dans la vallée du Necker, et ne s'y +arrêta que le temps nécessaire pour réunir ses parcs et leur donner +le temps de se retirer. Wartensleben se repliait avec trente mille +fantassins et quinze mille chevaux; l'archiduc avec quarante mille +hommes d'infanterie et dix-huit de cavalerie; ce qui faisait cent trois +mille hommes en tout. Le reste était dans les places, ou avait filé par +le Haut-Rhin en Suisse, devant le général Férino, qui commandait la +droite de Moreau. + +Dès que Moreau eut décidé la retraite des Autrichiens, l'armée de +Jourdan passa de nouveau le Rhin à Dusseldorf et Neuwied, en manoeuvrant +comme elle l'avait toujours fait, et se porta sur la Lahn, pour +déboucher ensuite dans la vallée du Mein. Les armées françaises +s'avancèrent donc en deux colonnes, le long du Mein et du Necker, +suivant les deux armées impériales, qui faisaient une très belle +retraite. Les nombreux escadrons des Autrichiens, voltigeant à +l'arrière-garde, imposaient par leur masse, couvraient leur infanterie +de nos insultes, et rendaient inutiles tous nos efforts pour l'entamer. +Moreau, qui n'avait point eu de place à masquer, en se détachant du +Rhin, marchait avec soixante-onze mille hommes. Jourdan, ayant dû +bloquer Mayence, Cassel, Ehrenbreistein, et consacrer vingt-sept mille +hommes à ces opérations, ne marchait qu'avec quarante-six mille, et +n'était guère supérieur à Wartensleben. + +D'après le plan vicieux de Carnot, il fallait toujours déborder les +ailes de l'ennemi, c'est-à -dire, s'éloigner du but essentiel, la réunion +des deux armées. Cette réunion aurait permis de porter sur le Danube +une masse de cent quinze ou cent vingt mille hommes, masse écrasante, +énorme, qui aurait trompé tous les calculs de l'archiduc, déjoué tous +ses efforts pour se concentrer, passé le Danube sous ses yeux, +enlevé Ulm, et, de cette base, eût menacé Vienne et ébranlé le trône +impérial[6]. + +[Footnote 6: Il faut lire à cet égard les raisonnemens qu'a faits +Napoléon, et qu'il a appuyés de si grands exemples.] + +Conformément au plan de Carnot, Moreau devait appuyer sur le Haut-Rhin +et le Haut-Danube, et Jourdan vers la Bohême. On donnait à Moreau +une raison de plus d'appuyer sur ce point, c'était la possibilité +de communiquer avec l'armée d'Italie par le Tyrol, ce qui supposait +l'exécution du plan gigantesque de Bonaparte, justement désapprouvé +par le directoire. Comme Moreau voulait en même temps ne pas être trop +détaché de Jourdan, et lui donner la main gauche tandis qu'il tendait la +droite à l'armée d'Italie, on le vit sur les bords du Necker, occuper +une ligne de cinquante lieues. Jourdan, de son côté, chargé de +déborder Wartensleben, était forcé de s'éloigner de Moreau; et comme +Wartensleben, général routinier, ne comprenant en rien la pensée de +l'archiduc, au lieu de se rapprocher du Danube, se portait vers la +Bohême pour la couvrir, Jourdan, pour le déborder, était forcé de +s'étendre toujours davantage. On voyait ainsi les armées ennemies faire, +chacune de leur côté, le contraire de ce qu'elles auraient dû. Il y +avait cependant cette différence entre Wartensleben et Jourdan, que le +premier manquait à un ordre excellent, et que le second était obligé +d'en suivre un mauvais. La faute de Wartensleben était à lui, celle de +Jourdan au directeur Carnot. + +Moreau livra un combat à Canstadt pour le passage du Necker, et +s'enfonça ensuite dans les défilés de l'Alb, chaîne de montagnes qui +sépare le Necker du Danube, comme les Montagnes Noires le séparent du +Rhin. Il franchit ces défilés et déboucha dans la vallée du Danube, +vers le milieu de thermidor (fin de juillet), après un mois de marche. +Jourdan, après avoir passé des bords de la Lahn sur ceux du Mein, +et avoir livré un combat à Friedberg, s'arrêta devant la ville +de Francfort, qu'il menaça de bombarder si on ne la lui livrait +sur-le-champ. Les Autrichiens n'y consentirent qu'à la condition d'une +suspension d'armes de deux jours. Cette suspension leur permettait de +franchir le Mein, et de se donner une avance considérable; mais elle +sauvait une ville intéressante, et dont les ressources pouvaient être +utiles à l'armée: Jourdan y consentit. La place fut remise le 28 +messidor (16 juillet). Jourdan frappa des contributions sur cette ville, +mais y mit une grande modération, et déplut même à l'armée par les +ménagemens qu'il montra pour le pays ennemi. Le bruit de l'opulence +au milieu de laquelle vivait l'armée d'Italie, avait excité les +imaginations, et on voulait vivre de même en Allemagne. Jourdan remonta +ensuite le Mein, s'empara de Wurtzbourg le 7 thermidor (27 juillet), +puis déboucha au-delà des montagnes de Souabe, sur les bords de la Naab, +qui tombe dans le Danube. Il était à peu près sur la hauteur de +Moreau, et à la même époque, c'est-à -dire vers le milieu de thermidor +(commencement d'août). La Souabe et la Saxe avaient accédé à la +neutralité, envoyé des agens à Paris pour traiter de la paix, et +consenti à des contributions. Les troupes saxonnes et souabes se +retirèrent, et affaiblirent ainsi l'armée autrichienne d'une douzaine de +mille hommes, à la vérité peu utiles et se battant sans zèle. + +Ainsi, vers le milieu de l'été, nos armées, maîtresses de l'Italie, +qu'elles dominaient tout entière, maîtresses d'une moitié de +l'Allemagne, qu'elles avaient envahie jusqu'au Danube, menaçaient +l'Europe. Depuis deux mois la Vendée était soumise. Des cent mille +hommes répandus dans l'Ouest, on pouvait en détacher cinquante mille +pour les porter où l'on voudrait. Les promesses du gouvernement +directorial ne pouvaient être plus glorieusement accomplies. + + + +CHAPITRE IV. + +ÉTAT INTÉRIEUR DE LA FRANCE VERS LE MILIEU DE L'ANNÉE 1796 (AN IV). +--EMBARRAS FINANCIERS DU GOUVERNEMENT, CHUTE DES MANDATS ET DU +PAPIER-MONNAIE.--ATTAQUE DU CAMP DE GRENELLE PAR LES JACOBINS. +--RENOUVELLEMENT DU PACTE DE FAMILLE AVEC L'ESPAGNE, ET PROJET DE +QUADRUPLE ALLIANCE.--PROJET D'UNE EXPÉDITION EN IRLANDE.--NÉGOCIATIONS +EN ITALIE.--CONTINUATION DES HOSTILITÉS; ARRIVÉE DE WURMSER SUR L'ADIGE; +VICTOIRES DE LONATO ET DE CASTIGLIONE.--OPÉRATIONS SUR LE DANUBE; +BATAILLE DE NERESHEIM; MARCHE DE L'ARCHIDUC CHARLES CONTRE +JOURDAN.--MARCHE DE BONAPARTE SUR LA BRENTA; BATAILLES DE ROVEREDO, +BASSANO ET SAINT-GEORGE; RETRAITE DE WURMSER DANS MANTOUE. RETOUR DE +JOURDAN SUR LE MEIN; BATAILLE DE WURTZBOURG; RETRAITE DE MOREAU. + +La France n'avait jamais paru plus grande au dehors que pendant cet été +de 1796; mais sa situation intérieure était loin de répondre à son éclat +extérieur. Paris offrait un spectacle singulier: les patriotes, furieux +depuis l'arrestation de Baboeuf, de Drouet et de leurs autres chefs, +exécraient le gouvernement, et ne souhaitaient plus les victoires de +la république, depuis qu'elles profitaient au directoire. Les ennemis +déclarés de la révolution les niaient obstinément; les hommes fatigués +d'elle n'avaient pas l'air d'y croire. Quelques nouveaux riches, qui +devaient leurs trésors à l'agiotage ou aux fournitures, étalaient un +luxe effréné, et montraient la plus grande indifférence pour cette +révolution qui avait fait leur fortune; Cet état moral était le résultat +inévitable d'une fatigue générale dans la nation, de passions invétérées +chez les partis, et de la cupidité excitée par une crise financière. +Mais il y avait encore beaucoup de Français républicains et +enthousiastes, dont les sentimens étaient conservés, dont nos victoires +réjouissaient l'âme, qui, loin de les nier, en accueillaient au +contraire la nouvelle avec transport, et qui prononçaient avec affection +et admiration les noms de Hoche, Jourdan, Moreau et Bonaparte. Ceux-là +voulaient qu'on fît de nouveaux efforts, qu'on obligeât les malveillans +et les indifférens à contribuer de tous leurs moyens à la gloire et à la +grandeur de la république. + +Pour obscurcir l'éclat de nos conquêtes, les partis s'attachaient à +décrier les généraux. Ils s'étaient surtout acharnés contre le plus +jeune et le plus brillant, contre Bonaparte, dont le nom, en deux mois, +était devenu si glorieux. Il avait fait au 13 vendémiaire une grande +peur aux royalistes, et ils le traitaient peu favorablement dans leurs +journaux. On savait qu'il avait déployé un caractère assez impérieux en +Italie; on était frappé de la manière dont il en agissait avec les états +de cette contrée, accordant ou refusant à son gré des armistices, qui +décidaient de la paix ou de la guerre; on savait que, sans prendre +l'intermédiaire de la trésorerie, il avait envoyé des fonds à l'armée du +Rhin. On se plaisait donc à dire malicieusement qu'il était indocile, +et qu'il allait être destitué. C'était un grand général perdu pour la +république, et une gloire importune arrêtée tout à coup. Aussi les +malveillans s'empressèrent-ils de répandre les bruits les plus absurdes; +ils allèrent jusqu'à prétendre que Hoche, qui était alors à Paris, +allait partir pour arrêter Bonaparte au milieu de son armée. Le +gouvernement écrivit à Bonaparte une lettre qui démentait tous ces +bruits, et dans laquelle il lui renouvelait le témoignage de toute sa +confiance. Il fit publier la lettre dans tous les journaux. Le brave +Hoche, incapable d'aucune basse jalousie contre un rival qui, en deux +mois, s'était placé au-dessus des premiers généraux de la république, +écrivit de son côté pour démentir le rôle qu'on lui prêtait. Il faut +citer cette lettre si honorable pour ces deux jeunes héros; elle était +adressée au ministre de la police, et fut rendue publique. + +«Citoyen ministre, des hommes qui, cachés ou ignorés pendant les +premières années de la fondation de la république, n'y pensent +aujourd'hui que pour chercher les moyens de la détruire, et n'en parlent +que pour calomnier ses plus fermes appuis, répandent depuis quelques +jours les bruits les plus injurieux aux armées et à l'un des +officiers-généraux qui les commandent. Ne leur est-il donc plus +suffisant, pour parvenir à leur but, de correspondre ouvertement avec la +horde conspiratrice résidante à Hambourg? Faut-il que, pour obtenir la +protection des maîtres qu'ils veulent donner à la France, ils avilissent +les chefs des armées? Pensent-ils que ceux-ci, aussi faibles qu'au temps +passé, se laisseront injurier sans oser répondre, et accuser sans se +défendre? Pourquoi Bonaparte se trouve-t-il donc l'objet des fureurs de +ces messieurs? Est-ce parce qu'il a battu leurs amis et eux-mêmes en +vendémiaire? est-ce parce qu'il dissout les armées des rois, et qu'il +fournit à la république les moyens de terminer glorieusement cette +honorable guerre? Ah! brave jeune homme, quel est le militaire +républicain qui ne brûle du désir de t'imiter? Courage, Bonaparte! +conduis à Naples, à Vienne, nos armées victorieuses; réponds à tes +ennemis personnels en humiliant les rois, en donnant à nos armes un +lustre nouveau; et laisse-nous le soin de ta gloire! + +«J'ai ri de pitié en voyant un homme, qui d'ailleurs a beaucoup +d'esprit, annoncer des inquiétudes, qu'il n'a pas sur les pouvoirs +accordés aux généraux français. Vous les connaissez à peu près tous, +citoyen ministre. Quel est celui qui, en lui supposant même assez de +pouvoir sur son armée pour la faire marcher sur le gouvernement, quel +est celui, dis-je, qui jamais entreprendrait de la faire, sans être, +sur-le-champ accablé par ses compagnons? A peine les généraux se +connaissent-ils, à peine correspondent-ils ensemble! leur nombre doit +rassurer, sur les desseins que l'on prête gratuitement à l'un d'eux. +Ignore-t-on ce que peuvent sur les hommes, l'envie, l'ambition, la +haine, je puis ajouter, je pense, l'amour de la patrie et l'honneur? +Rassurez-vous donc, républicains modernes. + +«Quelques journalistes ont poussé l'absurdité au point de me faire +aller en Italie pour arrêter un homme que j'estime, et dont le +gouvernement a le plus à se louer. On peut assurer qu'au temps où +nous vivons, peu d'officiers généraux se chargeraient de remplir les +fonctions de gendarmes, bien que beaucoup soient disposés à combattre +les factions et les factieux. + +«Depuis mon séjour à Paris, j'ai vu des hommes de toutes les opinions: +j'ai pu en apprécier quelques-uns à leur juste valeur. Il en est qui +pensent que le gouvernement ne peut marcher sans eux: ils crient pour +avoir des places. D'autres, quoique personne ne s'occupe d'eux, croient +qu'on a juré leur perte: ils crient pour se rendre intéressans. J'avais +vu des émigrés, plus Français que royalistes, pleurer de joie au récit +de nos victoires; j'ai vu des Parisiens les révoquer en doute. Il m'a +semblé qu'un parti audacieux, mais sans moyens, voulait renverser le +gouvernement actuel, pour y substituer l'anarchie; qu'un second, plus +dangereux, plus adroit, et qui compte des amis partout, tendait au +bouleversement de la république, pour rendre à la France la constitution +boiteuse de 1791, et une guerre civile de trente années; qu'un troisième +enfin, s'il sait mépriser les deux autres, et prendre sur eux l'empire +que lui donnent les lois, les vaincra, parce qu'il est composé de +républicains vrais, laborieux et probes, dont les moyens sont les talens +et les vertus, parce qu'il compte au nombre de ses partisans tous les +bons citoyens, et les armées, qui n'auront sans doute pas vaincu depuis +cinq ans pour laisser asservir la patrie.» + +Ces deux lettres firent taire tous les bruits, et imposèrent silence aux +malveillans. + +Au milieu de sa gloire, le gouvernement faisait pitié par son indigence. +Le nouveau papier-monnaie s'était soutenu peu de temps, et sa chute +privait le directoire d'une importante ressource. On se souvient que le +26 ventôse (16 mars) 2 milliards 400 millions de mandats avaient été +créés, et hypothéqués sur une valeur correspondante de biens. Une +partie de ces mandats avait été consacrée à retirer les 24 milliards +d'assignats restant en circulation, et le reste à pourvoir à de +nouveaux besoins. C'était en quelque sorte, comme nous l'avons dit, une +réimpression de l'ancien papier, avec un nouveau titre et un nouveau +chiffre. Les 24 milliards d'assignats étaient remplacés par 800 millions +de mandats; et au lieu de créer encore 48 autres milliards d'assignats, +on créait 1600 millions de mandats. La différence était donc dans +le titre et le chiffre. Elle était aussi dans l'hypothèque; car les +assignats, par l'effet des enchères, ne représentaient pas une valeur +déterminée de biens; les mandats, au contraire, devant procurer les +biens sur l'offre simple du prix de 1790, en représentaient bien +exactement la somme de 2 milliards 400 millions. Tout cela n'empêcha +pas leur chute, qui fut le résultat de différentes causes. La France ne +voulait plus de papier, et était décidée à n'y plus croire. Or, quelque +grandes que soient les garanties, quand on n'y veut plus regarder, elles +sont comme si elles n'étaient pas. Ensuite le chiffre du papier, quoique +réduit, ne l'était pas assez. On convertissait 24 milliards d'assignats +en 800 millions de mandats; on réduisait donc l'ancien papier au +trentième, et il aurait fallu le réduire au deux-centième pour être dans +la vérité; car 24 milliards valaient tout au plus 120 millions. Les +reproduire dans la circulation pour 800 millions, en les convertissant +en mandats, c'était une erreur. Il est vrai qu'on leur affectait une +pareille valeur de biens; mais une terre qui en 1790 valait 100 mille +francs, ne se vendait aujourd'hui que 30 ou 25 mille francs; par +conséquent le papier portant ce nouveau titre et ce nouveau chiffre, +eût-il même représenté exactement les biens, ne pouvait valoir comme eux +que le tiers de l'argent. Or, vouloir le faire circuler au pair, +c'était encore soutenir un mensonge. Ainsi, quand même il y aurait eu +possibilité de rendre la confiance au papier, la supposition exagérée +de sa valeur devait toujours le faire tomber. Aussi, bien que sa +circulation fût forcée partout, on ne l'accepta qu'un instant. Les +mesures violentes qui avaient pu imposer en 1793, étaient impuissantes +aujourd'hui. Personne ne traitait plus qu'en argent. Ce numéraire, qu'on +avait cru enfoui ou exporté à l'étranger, remplissait la circulation. +Celui qui était caché se montrait, celui qui était sorti de France y +rentrait. Les provinces méridionales étaient remplies de piastres, qui +venaient d'Espagne, appelées chez nous par le besoin. L'or et l'argent +vont, comme toutes les marchandises, là où la demande les attire; +seulement leur prix est plus élevé, et se maintient jusqu'à ce que +la quantité soit suffisante, et que le besoin soit satisfait. Il se +commettait bien encore quelques friponneries, par les remboursemens en +mandats, parce que les lois donnant cours forcé de monnaie au papier, +permettaient de l'employer à l'acquittement des engagemens écrits; +mais on ne l'osait guère, et quant à toutes les stipulations, elles se +faisaient en numéraire. Dans tous les marchés on ne voyait que l'argent +ou l'or; les salaires du peuple ne se payaient pas autrement. On aurait +dit qu'il n'existait point de papier en France. Les mandats ne se +trouvaient plus que dans les mains des spéculateurs, qui les recevaient +du gouvernement, et les revendaient aux acquéreurs de biens nationaux. + +De cette manière, la crise financière, quoique existant encore pour +l'état, avait presque cessé pour les particuliers. Le commerce et +l'industrie, profitant d'un premier moment de repos, et de quelques +communications rouvertes avec le continent, par l'effet de nos +victoires, commençaient à reprendre quelque activité. + +Il ne faut point, comme les gouvernemens ont la vanité de le dire, +encourager la production pour qu'elle prospère; il faut seulement ne pas +la contrarier. Elle profite du premier moment pour se développer avec +une activité merveilleuse. Mais si les particuliers recouvraient un peu +d'aisance, le gouvernement, c'est-à -dire, ses chefs, ses agens de toute +espèce, militaires, administrateurs ou magistrats, ses créanciers +étaient réduits à une affreuse détresse. Les mandats qu'on leur donnait +étaient inutiles dans leurs mains; ils n'en pouvaient faire qu'un +seul usage, c'était de les passer aux spéculateurs sur le papier, qui +prenaient 100 francs pour cinq ou six, et qui revendaient ensuite ces +mandats aux acquéreurs de biens nationaux. Aussi les rentiers mouraient +de faim; les fonctionnaires donnaient leur démission; et, contre +l'usage, au lieu de demander des emplois, on les résignait. Les armées +d'Allemagne et d'Italie vivant chez l'ennemi, étaient à l'abri de la +misère commune; mais les armées de l'intérieur étaient dans une détresse +affreuse. Hoche ne faisait vivre ses soldats que de denrées perçues dans +les provinces de l'Ouest, et il était obligé d'y maintenir le régime +militaire, pour avoir le droit de lever en nature les subsistances. +Quant aux officiers et à lui-même, ils n'avaient pas de quoi se vêtir. +Le service des étapes établi dans la France, pour les troupes qui la +parcouraient, avait manqué souvent, parce que les fournisseurs ne +voulaient plus rien avancer. Les détachemens partis des côtes de l'Océan +pour renforcer l'armée d'Italie, étaient arrêtés en route. On avait +vu même des hôpitaux fermés, et les malheureux soldats qui les +remplissaient, expulsés de l'asile que la république devait à leurs +infirmités, parce qu'on ne pouvait plus leur fournir ni remèdes ni +alimens. La gendarmerie était entièrement désorganisée. N'étant ni +vêtue, ni équipée, elle ne faisait presque plus son service. Les +gendarmes, voulant ménager leurs chevaux qu'on ne remplaçait pas, ne +protégeaient plus les routes; les brigands, qui abondent à la suite des +guerres civiles, les infestaient. Ils pénétraient dans les campagnes, et +souvent dans les villes, et y commettaient le vol et l'assassinat avec +une audace inouïe. + +Tel était donc l'état intérieur de la France. Le caractère particulier +de cette nouvelle crise, c'était la misère du gouvernement au milieu +d'un retour d'aisance chez les particuliers. Le directoire ne vivait +que des débris du papier, et de quelques millions que ses armées lui +envoyaient de l'étranger. Le général Bonaparte lui avait déjà envoyé 30 +millions, et cent beaux chevaux de voiture pour contribuer un peu à ses +pompes. + +Il s'agissait de détruire maintenant tout l'échafaudage du +papier-monnaie. Il fallait pour cela que le cours n'en fût plus forcé, +et que l'impôt fût reçu en valeur réelle. On déclara donc, le 28 +messidor (16 juillet), que tout le monde pourrait traiter comme il +lui plairait, et stipuler en monnaie de son choix; que les mandats ne +seraient plus reçus qu'au cours réel, et que ce cours serait tous les +jours constaté et publié par la trésorerie. On osa enfin déclarer que +les impôts seraient perçus en numéraire ou en mandats au cours; on ne +fit d'exception que pour la contribution foncière. Depuis la création +des mandats on avait voulu la percevoir en papier, et non plus en +nature. On sentit qu'il aurait mieux valu la percevoir toujours en +nature, parce qu'au milieu des variations du papier, on aurait au moins +recueilli des denrées. On décida donc, après de longues discussions, et +plusieurs projets successivement rejetés chez les anciens, que, dans les +départemens frontières ou voisins des armées, la perception pourrait +être exigée en nature; que dans les autres elle aurait lieu en mandats +aux cours des grains. Ainsi, on évaluait le blé en 1790 à 10 fr. le +quintal; on l'évaluait aujourd'hui à 80 fr. en mandats. Chaque dix +francs de cotisation, représentant un quintal de blé, devait se payer +aujourd'hui 80 fr. en mandats. Il eût été bien plus simple d'exiger le +paiement en numéraire ou mandats au cours; mais on ne l'osa pas encore; +on commençait donc à revenir à la réalité, mais en hésitant. + +L'emprunt forcé n'était point encore recouvré. L'autorité n'avait plus +l'énergie d'arbitraire qui aurait pu assurer la prompte exécution d'une +pareille mesure. Il restait près de 300 millions à percevoir. On décida +qu'en acquittement de l'emprunt et de l'impôt, les mandats seraient +reçus au pair, et les assignats à cent capitaux pour un, mais pendant +quinze jours seulement; et qu'après ce terme, le papier ne serait plus +reçu qu'au cours. C'était une manière d'encourager les retardataires à +s'acquitter. + +La chute des mandats étant déclarée, il n'était plus possible de les +recevoir en paiement intégral des biens nationaux qui leur étaient +affectés; et la banqueroute qu'on leur avait prédite comme aux +assignats, devenait inévitable. On avait annoncé, en effet, que les +mandats émis pour 2 milliards 400 millions, tombant fort au-dessous de +cette valeur, et ne valant plus que 2 à 3 cents millions, l'état ne +voudrait plus donner la valeur promise des biens, c'est-à -dire 2 +milliards 400 millions. On avait soutenu le contraire dans l'espoir que +les mandats se maintiendraient à une certaine valeur; mais 100 francs +tombant à 5 ou 6 fr., l'état ne pouvait plus donner une terre de 100 +francs, en 1790, et de 30 à 40 francs aujourd'hui, pour 5 ou 6 fr. +C'était là l'espèce de banqueroute qu'avaient subie les assignats, et +dont nous avons expliqué plus haut la nature. L'état faisait là ce que +fait aujourd'hui une caisse d'amortissement qui rachète au cours de la +place, et qui, dans le cas d'une baisse extraordinaire, rachèterait +peut-être à 50 ce qui aurait été émis à 80 ou 90. En conséquence, il fut +décidé le 8 thermidor (26 juillet) que le dernier quart des domaines +nationaux soumissionnés depuis la loi du 26 ventôse (celle qui créait +les mandats), serait acquitté en mandats au cours, et en six paiemens +égaux. Comme il avait été soumissionné pour 800 millions de biens, ce +quart était de 200 millions. + +On touchait donc à la fin du papier-monnaie; On se demandera pourquoi +on fit ce second essai des mandats, qui eurent si peu de durée et de +succès. En général on juge trop les mesures de ce genre indépendamment +des circonstances qui les ont commandées. La crainte de manquer de +numéraire avait sans doute contribué à la création des mandats; et, +si on n'avait pas eu d'autre raison, on aurait eu grand tort, car le +numéraire ne peut pas manquer; mais on avait été poussé surtout par la +nécessité impérieuse de vivre avec les biens et d'anticiper sur leur +vente. Il fallait mettre leur prix en circulation avant de l'avoir +retiré, et pour cela l'émettre en forme de papier. Sans doute la +ressource n'avait pas été grande, puisque les mandats étaient si vite +tombés, mais enfin on avait vécu encore quatre ou cinq mois. Et n'est-ce +rien que cela? Il faut considérer les mandats comme un nouvel escompte +de la valeur des biens nationaux, comme un expédient, en attendant que +ces biens pussent être vendus. On va voir que de momens de détresse le +gouvernement eut encore à traverser, avant de pouvoir en réaliser la +vente en numéraire. + +Le trésor ne manquait pas de ressources prochainement exigibles; mais +il en était de ces ressources comme des biens nationaux: il fallait les +rendre actuelles. Il avait encore à recevoir 300 millions de l'emprunt +forcé; 300 millions de la contribution foncière de l'année, c'est-à -dire +toute la valeur de cette contribution; 25 millions de la contribution +mobilière; tout le fermage des biens nationaux, et l'arriéré de ce +fermage s'élevant en tout à 60 millions; différentes contributions +militaires; le prix du mobilier des émigrés; divers arriérés; enfin 80 +millions de papier sur l'étranger. Toutes ces ressources, jointes aux +200 millions du dernier quart du prix des biens, s'élevaient à 1100 +millions, somme énorme, mais difficile à réaliser. Il ne lui fallait, +pour achever son année, c'est-à -dire pour aller jusqu'au 1er +vendémiaire, que 400 millions; il était sauvé s'il pouvait les réaliser +immédiatement sur les 1100. Pour l'année suivante, il avait les +contributions ordinaires qu'on espérait percevoir toutes en numéraire, +et qui, s'élevant à 500 et quelques millions, couvraient ce qu'on +appelait la dépense ordinaire. Pour les dépenses de la guerre, dans le +cas d'une nouvelle campagne, il avait le reste des 1100 millions dont +il ne devait absorber cette année que 400 millions; il avait enfin les +nouvelles soumissions des biens nationaux. Mais le difficile était +toujours la rentrée de ces sommes. Le comptant ne se compose jamais que +des produits de l'année; or, il était difficile de tout prendre à la +fois par l'emprunt forcé, par la contribution foncière et mobilière, par +la vente des biens. On se mit de nouveau à travailler à la perception +des contributions, et on donna au directoire la faculté extraordinaire +d'engager des biens belges pour cent millions de numéraire. Les +rescriptions, espèces de bons royaux, ayant pour but d'escompter les +rentrées de l'année, avaient partagé le sort de tout le papier. Ne +pouvant pas faire usage de cette ressource, le ministre payait les +fournisseurs en ordonnances de liquidation, qui devaient être acquittées +sur les premières recettes. + +Telles étaient les misères de ce gouvernement si glorieux au dehors. Les +partis n'avaient pas cessé de s'agiter intérieurement. La soumission de +la Vendée avait beaucoup réduit les espérances de la faction royaliste; +mais les agens de Paris n'en étaient que plus convaincus du mérite de +leur ancien plan, qui consistait à ne pas employer la guerre civile, +mais à corrompre les opinions, à s'emparer peu à peu des conseils et des +autorités. Ils y travaillaient par leurs journaux. Quant aux patriotes, +ils étaient arrivés au plus haut point d'indignation. Ils avaient +favorisé l'évasion de Drouet, qui était parvenu à s'échapper de prison, +et ils méditaient de nouveaux complots, malgré la découverte de celui +de Baboeuf. Beaucoup d'anciens conventionnels et de thermidoriens, liés +naguère au gouvernement qu'ils avaient formé eux-mêmes le lendemain du +13 vendémiaire, commençaient à être mécontens. Une loi ordonnait, comme +on a vu, aux ex-conventionnels non réélus, et à tous les fonctionnaires +destitués, de sortir de Paris. La police, par erreur, envoya des mandats +d'amener à quatre conventionnels, membres du corps législatif. Ces +mandats furent dénoncés avec amertume aux cinq-cents. Tallien, qui, lors +de la découverte du complot de Baboeuf, avait hautement exprimé son +adhésion au système du gouvernement, s'éleva avec aigreur contre la +police du directoire, et contre les défiances dont les patriotes étaient +l'objet. Son adversaire habituel, Thibaudeau, lui répondit, et, après +une discussion assez vive et quelques récriminations, chacun se renferma +dans son humeur. Le ministre Cochon, ses agens, ses mouchards, étaient +surtout l'objet de la haine des patriotes, qui avaient été les premiers +atteints par sa surveillance. La marche du gouvernement était du reste +parfaitement tracée; et s'il était tout à fait prononcé contre les +royalistes, il était tout aussi séparé des patriotes, c'est-à -dire +de cette portion du parti révolutionnaire qui voulait revenir à une +république plus démocratique, et qui trouvait le régime actuel trop doux +pour les aristocrates. Mais, sauf l'état des finances, cette situation +du directoire, détaché de tous les partis, les contenant d'une main +forte, et s'appuyant sur d'admirables armées, était assez rassurante et +assez belle. + +Les patriotes avaient déjà fait deux tentatives, et subi deux +répressions, depuis l'installation du directoire. Ils avaient voulu +recommencer le club des jacobins au Panthéon, et l'avaient vu fermer par +le gouvernement. Ils avaient ensuite essayé un complot mystérieux sous +la direction de Baboeuf; ils avaient été découverts par la police, et +privés de leurs nouveaux chefs. Ils s'agitaient cependant encore, et +songeaient à faire une dernière tentative. L'opposition, en attaquant +encore une fois la loi du 3 brumaire, excita chez eux un redoublement de +colère, et les poussa à un dernier éclat. Ils cherchaient à corrompre +la légion de police. Cette légion avait été dissoute, et changée en un +régiment qui était le 21e de dragons. Ils voulaient tenter la fidélité +de ce régiment, et ils espéraient, en l'entraînant, entraîner toute +l'année de l'intérieur, campée dans la plaine de Grenelle. Ils se +proposaient en même temps d'exciter un mouvement, en tirant des coups +de fusil dans Paris, en jetant des cocardes blanches dans les rues, en +criant _Vive le Roi!_ et en faisant croire ainsi que les royalistes +s'armaient pour détruire la république. Ils auraient alors profité de ce +prétexte, pour accourir en armes, s'emparer du gouvernement, et faire +déclarer en leur faveur le camp de Grenelle. + +Le 12 fructidor (29 août), ils exécutèrent une partie de leurs projets, +tirèrent des pétards, et jetèrent quelques cocardes blanches dans les +rues. Mais la police avertie avait pris de telles précautions, qu'ils +furent réduits à l'impossibilité de faire aucun mouvement. Ils ne se +découragèrent pas, et, quelques jours après, le 22 (9 septembre), ils +décidèrent de consommer leur complot. Trente des principaux se +réunirent au Gros-Caillou, et résolurent de former dans la nuit même un +rassemblement dans le quartier de Vaugirard. Ce quartier, voisin du +camp de Grenelle, était plein de jardins, et coupé de murailles; il +présentait des lignes derrière lesquelles ils pourraient se réunir, et +faire résistance, dans le cas où ils seraient attaqués. Le soir, en +effet, ils se trouvèrent réunis au nombre de sept ou huit cents, armés +de fusils, de pistolets, de sabres, de cannes à épée. C'était tout ce +que le parti renfermait de plus déterminé. Il y avait parmi eux quelques +officiers destitués, qui se trouvaient à la tête du rassemblement avec +leurs uniformes et leurs épaulettes. Il s'y trouvait aussi quelques +ex-conventionnels en costume de représentans, et même, dit-on, Drouet, +qui était resté caché dans Paris depuis son évasion. Un officier de la +garde du directoire, à la tête de dix cavaliers, faisait patrouille dans +Paris, lorsqu'il fut averti du rassemblement formé à Vaugirard. Il y +accourut à la tête de ce faible détachement; mais à peine arrivé, il fut +accueilli par une décharge de coups de fusil, et assailli par deux cents +hommes armés, qui l'obligèrent à se retirer à toute bride. Il alla +sur-le-champ faire mettre sous les armes la garde du directoire, et +envoya un officier au camp de Grenelle pour y donner l'éveil. Les +patriotes ne perdirent pas de temps, et, l'éveil donné, se rendirent en +toute hâte à la plaine de Grenelle, au nombre de quelques cents. Ils se +dirigèrent vers le quartier du vingt-et-unième de dragons, ci-devant +légion de police, et essayèrent de le gagner, en disant qu'ils venaient +fraterniser avec lui. Le chef d'escadron Malo, qui commandait ce +régiment, sortit aussitôt de sa tente, se lança à cheval, moitié +habillé, réunit autour de lui quelques officiers et les premiers dragons +qu'il rencontra, et chargea à coups de sabre ceux qui lui proposaient +de fraterniser. Cet exemple décida les soldats; ils coururent à leurs +chevaux, fondirent sur le rassemblement, et l'eurent bientôt dispersé. +Ils tuèrent ou blessèrent un grand nombre d'individus, et en arrêtèrent +cent trente-deux. Le bruit de ce combat éveilla tout le camp, qui se +mit aussitôt sous les armes, et jeta l'alarme dans Paris. Mais on fut +bientôt rassuré en apprenant le résultat et la folie de la tentative. Le +directoire fit aussitôt enfermer les prisonniers, et demanda aux deux +conseils l'autorisation de faire des visites domiciliaires pour saisir, +dans certains quartiers, beaucoup de séditieux que leurs blessures +avaient empêchés de quitter Paris. Ayant fait partie d'un rassemblement +armé, ils étaient justiciables des tribunaux militaires, et furent +livrés à une commission, qui commença à en faire fusiller un certain +nombre. L'organisation de la haute-cour nationale n'était point encore +achevée; on en pressa de nouveau l'installation, pour commencer le +procès de Baboeuf. + +Cette échauffourée fut prise pour ce qu'elle valait, c'est-à -dire pour +une de ces imprudences qui caractérisent un parti expirant. Les ennemis +seuls de la révolution affectèrent d'y attacher une grande importance, +pour avoir une nouvelle occasion de crier à la terreur, et de répandre +des alarmes. On fut peu épouvanté en général, et cette vaine attaque +prouva mieux encore que tous les autres succès du directoire, que son +établissement était définitif, et que les partis devaient renoncer à le +détruire. Tels étaient les événemens qui se passaient à l'intérieur. + +Pendant qu'au dehors on allait livrer de nouveaux combats, d'importantes +négociations se préparaient en Europe. La république française était en +paix avec plusieurs puissances, mais n'avait d'alliance avec aucune. Les +détracteurs qui avaient dit qu'elle ne serait jamais reconnue, disaient +maintenant qu'elle serait à jamais sans alliés. Pour répondre à ces +insinuations malveillantes, le directoire songeait à renouveler le pacte +de famille avec l'Espagne, et projetait une quadruple alliance entre +la France, l'Espagne, Venise et la Porte. Par ce moyen, la quadruple +alliance, composée de toutes les puissances du Midi, contre celles du +Nord, dominerait la Méditerranée et l'Orient, donnerait des inquiétudes +à la Russie, menacerait les derrières de l'Autriche, et susciterait une +nouvelle ennemie maritime à l'Angleterre. De plus, elle procurerait +de grands avantages à l'armée d'Italie, en lui assurant l'appui des +escadres vénitiennes et trente mille Esclavons. + +L'Espagne était parmi les puissances la plus facile à décider. Elle +avait contre l'Angleterre des griefs qui dataient du commencement de la +guerre. Les principaux étaient la conduite des Anglais à Toulon, et le +secret gardé à l'amiral espagnol lors de l'expédition en Corse. Elle +avait des griefs plus grands encore, depuis la paix avec la France; les +Anglais avaient insulté ses vaisseaux, arrêté des munitions qui lui +étaient destinées, violé son territoire, pris des postes menaçans pour +elle en Amérique, violé les lois de douanes dans ses colonies, et +cherché ouvertement à les soulever. Ces mécontentemens joints aux offres +brillantes du directoire, qui lui faisait espérer des possessions en +Italie, et aux victoires qui permettaient de croire à l'accomplissement +de ses offres, décidèrent enfin l'Espagne à signer, le 2 fructidor (19 +août), un traité d'alliance offensive et défensive avec la France, sur +les bases du pacte de famille. D'après ce traité, ces deux puissances se +garantissaient mutuellement toutes leurs possessions en Europe et dans +les Indes; elles se promettaient réciproquement un secours de dix-huit +mille hommes d'infanterie, et de six mille chevaux, de quinze vaisseaux +de haut bord, de quinze vaisseaux de 74 canons, de six frégates +et quatre corvettes. Ce secours devait être fourni à la première +réquisition de celle des deux puissances qui était en guerre. + +Des instructions furent envoyées à nos ambassadeurs, pour faire sentir à +la Porte et à Venise les avantages qu'il y aurait pour elles à concourir +à une pareille alliance. + +La république française n'était donc plus isolée, et elle avait suscité +à l'Angleterre une nouvelle ennemie. Tout annonçait que la déclaration +de guerre de l'Espagne à l'Angleterre allait bientôt suivre le traité +d'alliance avec la France. + +Le directoire préparait en même temps à Pitt des embarras d'une autre +nature. Hoche était à la tête de cent mille hommes, répandus sur les +côtes de l'Océan. La Vendée et la Bretagne étant soumises, il brûlait +d'employer ces forces d'une manière plus digne de lui, et d'ajouter de +nouveaux exploits à ceux de Wissembourg et de Landau. Il suggéra au +gouvernement un projet qu'il méditait depuis long-temps, celui d'une +expédition en Irlande. Maintenant, disait-il, qu'on avait repoussé la +guerre civile des côtes de France, il fallait reporter ce fléau sur +les côtes de l'Angleterre, et lui rendre, en soulevant les catholiques +d'Irlande, les maux qu'elle nous avait faits en soulevant les Poitevins +et les Bretons. Le moment était favorable: les Irlandais étaient plus +indisposés que jamais contre l'oppression du gouvernement anglais; le +peuple des trois royaumes souffrait horriblement de la guerre, et une +invasion, s'ajoutant aux autres maux qu'il endurait déjà , pouvait le +porter au dernier degré d'exaspération. Les finances de Pitt étaient +chancelantes; et l'entreprise dirigée par Hoche pouvait avoir les plus +grandes conséquences. Le projet fut aussitôt accueilli. Le ministre +de la marine Truguet, républicain excellent, et ministre capable, le +seconda de toutes ses forces. Il rassembla une escadre dans le port +de Brest, et fit pour l'armer convenablement tous les efforts que +permettait l'état des finances. Hoche réunit tout ce qu'il avait de +meilleures troupes dans son armée, et les rapprocha de Brest, pour +les embarquer. On eut soin de répandre différens bruits, tantôt d'une +expédition à Saint-Domingue, tantôt d'une descente à Lisbonne, pour +chasser les Anglais du Portugal, de concert avec l'Espagne. + +L'Angleterre, qui se doutait du but de ces préparatifs, était dans de +sérieuses alarmes. Le traité d'alliance offensive et défensive entre +l'Espagne et la France lui présageait de nouveaux dangers; et les +défaites de l'Autriche lui faisaient craindre la perte de son puissant +et dernier allié. Ses finances étaient surtout dans un grand état +de détresse; la Banque avait resserré ses escomptes; les capitaux +commençaient à manquer, et on avait arrêté l'emprunt ouvert pour +l'empereur, afin de ne pas faire sortir de nouveaux fonds de Londres. +Les ports d'Italie étaient fermés aux vaisseaux anglais; ceux d'Espagne +allaient l'être; ceux de l'Océan l'étaient jusqu'au Texel. Ainsi le +commerce de la Grande-Bretagne se trouvait singulièrement menacé. A +toutes ces difficultés se joignaient celles d'une élection générale; car +le parlement, touchant à sa septième année, était à réélire tout entier. +Les élections se faisaient au milieu des cris de malédiction contre Pitt +et contre la guerre. + +L'empire avait abandonné presque en entier la cause de la coalition. Les +États de Bade et de Wurtemberg venaient de signer la paix définitive, +en permettant aux armées belligérantes le passage sur leur territoire. +L'Autriche était dans les alarmes, en voyant deux armées françaises sur +le Danube, et une troisième sur l'Adige, qui semblait fermer l'Italie. +Elle avait envoyé Wurmser, avec trente mille hommes, pour recueillir +plusieurs réserves dans le Tyrol, rallier et réorganiser les débris +de l'armée de Beaulieu, et descendre en Lombardie avec soixante mille +soldats. De ce côté, elle se croyait moins en danger, et était rassurée; +mais elle était fort effrayée pour le Danube, et y portait toute son +attention. Pour empêcher les bruits alarmans, le conseil aulique avait +défendu à Vienne de parler des événemens politiques; il avait organisé +une levée de volontaires, et travaillait avec une activité remarquable +à équiper et armer de nouvelles troupes. Catherine, qui promettait +toujours et ne tenait jamais, rendit un seul service: elle garantit les +Gallicies à l'Autriche, ce qui permit d'en retirer les troupes qui s'y +trouvaient, pour les acheminer vers les Alpes et le Danube. + +Ainsi, la France effrayait partout ses ennemis, et on attendait avec +impatience ce qu'allait décider le sort des armes le long du Danube +et de l'Adige. Sur la ligne immense qui s'étend de la Bohême à +l'Adriatique, trois armées allaient se choquer contre trois autres, et +décider du sort de l'Europe. + +En Italie, on avait négocié en attendant la reprise des hostilités. On +avait fait la paix avec le Piémont, et depuis deux mois un traité avait +succédé à l'armistice. Ce traité stipulait la cession définitive du +duché de Savoie et du comté de Nice à la France; la destruction +des forts de Suze et de la Brunette, placés au débouché des Alpes; +l'occupation, pendant la guerre, des places de Coni, Tortone et +Alexandrie; le libre passage, pour les troupes françaises, dans les +états du Piémont, et la fourniture de ce qui était nécessaire à ces +troupes pendant le trajet. Le directoire, à l'instigation de Bonaparte, +aurait voulu de plus une alliance offensive et défensive avec le roi de +Piémont, pour avoir dix ou quinze mille hommes de son armée. Mais ce +prince, en retour, demandait la Lombardie, dont la France ne pouvait +pas disposer encore, et dont elle songeait toujours à se servir comme +équivalent des Pays-Bas. Cette concession étant refusée, le roi ne +voulut pas consentir à une alliance. + +Le directoire n'avait encore rien terminé avec Gênes; on disputait +toujours sur le rappel des familles exilées, sur l'expulsion des +familles feudadataires de l'Autriche et de Naples, et sur l'indemnité +pour la frégate _la Modeste_. + +Avec la Toscane, les relations étaient amicales; cependant, les moyens +qu'on avait employés à l'égard des négocians livournais, pour obtenir +la déclaration des marchandises appartenant aux ennemis de la France, +semaient des germes de mécontentement. Naples et Rome avaient envoyé +des agens à Paris, conformément aux termes de l'armistice; mais la +négociation de la paix souffrait de grands retards. Il était évident que +les puissances attendaient, pour conclure, la suite des événemens de +la guerre. Les peuples de Bologne et de Ferrare étaient toujours aussi +exaltés pour la liberté, qu'ils avaient reçue provisoirement. La régence +de Modène et le duc de Parme étaient immobiles. La Lombardie attendait +avec anxiété le résultat de la campagne. On avait fait de vives +instances auprès du sénat de Venise, dans le double but de le faire +concourir au projet de quadruple alliance, et de procurer un utile +auxiliaire à l'armée d'Italie. Outre les ouvertures directes, nos +ambassadeurs à Constantinople et à Madrid en avaient fait d'indirectes, +et avaient fortement insisté auprès des légations de Venise, pour leur +démontrer les avantages du projet; mais toutes ces démarches avaient été +inutiles. Venise détestait les Français, depuis qu'elle les voyait sur +son territoire, et que leurs idées se répandaient dans les populations. +Elle ne s'en tenait plus à la neutralité désarmée; elle armait au +contraire avec activité. Elle avait donné ordre aux commandans des îles +d'envoyer dans les lagunes les vaisseaux et les troupes disponibles; +elle faisait venir des régimens esclavons de l'Illyrie. Le provéditeur +de Bergame armait secrètement les paysans superstitieux et braves +du Bergamasque. Des fonds étaient recueillis par la double voie des +contributions et des dons volontaires. + +Bonaparte pensa que, dans le moment, il fallait dissimuler avec tout +le monde, traîner les négociations en longueur, ne rien chercher à +conclure, paraître ignorer toutes les démarches hostiles, jusqu'à ce que +de nouveaux combats eussent décidé en Italie, ou notre établissement ou +notre expulsion. Il fallait ne plus agiter les questions qu'on avait +à traiter avec Gênes, et lui persuader qu'on était content des +satisfactions obtenues, afin de la retrouver amie en cas de retraite. +Il fallait ne pas mécontenter le duc de Toscane par la conduite qu'on +tenait à Livourne. Bonaparte ne croyait pas sans doute qu'il convînt de +laisser un frère de l'empereur dans ce duché, mais il ne voulait point +l'alarmer encore. Les commissaires du directoire, Garreau et Sallicetti, +ayant rendu un arrêté pour faire partir les émigrés français des +environs de Livourne, Bonaparte leur écrivit une lettre, où, sans égard +pour leur qualité, il les réprimandait sévèrement d'avoir enfreint leurs +pouvoirs, et d'avoir mécontenté le duc de Toscane en usurpant dans ses +états l'autorité souveraine. A l'égard de Venise, il voulait aussi +garder le _statu quo_. Seulement il se plaignait très hautement de +quelques assassinats commis sur les routes, et des préparatifs qu'il +voyait faire autour de lui. Son but, en entretenant querelle ouverte, +était de continuer à se faire nourrir, et de se ménager un motif de +mettre la république à l'amende de quelques millions, s'il triomphait +des Autrichiens. «Si je suis vainqueur, écrivait-il, il suffirai d'une +simple estafette pour terminer toutes les difficultés qu'on me suscite.» + +Le château de Milan était tombé en son pouvoir. La garnison s'était +rendue prisonnière; toute l'artillerie avait été transportée devant +Mantoue, où il avait réuni un matériel considérable. Il aurait +voulu achever le siége de cette place, avant que la nouvelle armée +autrichienne arrivât pour la secourir; mais il avait peu d'espoir +d'y réussir, il n'employait au blocus que le nombre de troupes +indispensablement nécessaire, à cause des fièvres qui désolaient les +environs. Cependant il serrait la place de très près, et il allait +essayer une de ces surprises qui, suivant ses expressions, dépendent +_d'une oie ou d'un chien_; mais la baisse des eaux du lac empêcha le +passage des bateaux qui devaient porter des troupes déguisées. Dès lors, +il renonça pour le moment à se rendre maître de Mantoue; d'ailleurs +Wurmser arrivait, et il fallait courir au plus pressant. + +L'armée, entrée en Italie avec trente et quelques mille hommes environ, +n'avait reçu que de faibles renforts pour réparer ses pertes. Neuf mille +hommes lui étaient arrivés des Alpes. Les divisions tirées de l'armée de +Hoche n'avaient point encore pu traverser la France. Grâce à ce renfort +de neuf mille hommes, et aux malades qui étaient sortis des dépôts de la +Provence et du Var, l'armée avait réparé les effets du feu, et s'était +même renforcée. Elle comptait à peu près quarante-cinq mille hommes, +répandus sur l'Adige et autour de Mantoue, au moment où Bonaparte revint +de sa marche dans la Péninsule. Les maladies que gagnèrent les soldats +devant Mantoue la réduisirent à quarante ou quarante-deux mille hommes +environ. C'était là sa force au milieu de thermidor (fin de juillet). +Bonaparte n'avait laissé que des dépôts à Milan, Tortone, Livourne. Il +avait déjà mis hors de combat deux armées, une de Piémontais et une +d'Autrichiens; et maintenant il avait à en combattre une troisième, plus +formidable que les précédentes. + +Wurmser arrivait à la tête de soixante mille hommes. Trente mille +étaient tirés du Rhin, et se composaient de troupes excellentes. Le +reste était formé des débris de Beaulieu, et de bataillons venus de +l'intérieur de l'Autriche. Plus de dix mille hommes étaient enfermés +dans Mantoue, sans compter les malades. Ainsi l'armée entière se +composait de plus de soixante-dix mille hommes. Bonaparte en avait près +de dix mille autour de Mantoue, et n'en pouvait opposer qu'environ +trente mille aux soixante qui allaient déboucher du Tyrol. Avec une +pareille inégalité de forces, il fallait une grande bravoure dans les +soldats, et un génie bien fécond dans le général, pour rétablir la +balance. + +La ligne de l'Adige, à laquelle Bonaparte attachait tant de prix, allait +devenir le théâtre de la lutte. Nous avons déjà donné les raisons pour +lesquelles Bonaparte la préférait à toute autre. L'Adige n'avait pas la +longueur du Pô, ou des fleuves qui, se rendant dans le Pô, confondent +leur ligne avec la sienne; il descendait directement dans la mer, après +un cours de peu d'étendue; il n'était pas guéable, et ne pouvait être +tourné par le Tyrol, comme la Brenta, la Piave, et les fleuves plus +avancés vers l'extrémité de la Haute-Italie. Ce fleuve a été le théâtre +de si magnifiques événemens, qu'il faut en décrire le cours avec quelque +soin[7]. + +[Footnote 7: Voyez la carte jointe à ce volume.] + +Les eaux du Tyrol forment deux lignes, celle du Mincio et celle de +l'Adige, presque parallèles, et s'appuyant l'une l'autre. Une partie de +ces eaux forme dans les montagnes un lac vaste et allongé, qu'on appelle +le lac de Garda; elles en sortent à Peschiera pour traverser la plaine +du Mantouan, deviennent le Mincio, forment ensuite un nouveau lac autour +de Mantoue, et vont se jeter enfin dans le Bas-Pô. L'Adige, formé des +eaux des hautes vallées du Tyrol, coule au-delà de la ligne précédente; +il descend à travers les montagnes parallèlement au lac de Garda, +débouche dans la plaine aux environs de Vérone, court alors +parallèlement au Mincio, se creuse un lit large et profond jusqu'à +Legnago, et, à quelques lieues de cette ville, cesse d'être encaissé, +et peut se changer en inondations impraticables, qui interceptent tout +l'espace compris entre Legnago et l'Adriatique. Trois routes s'offraient +à l'ennemi: l'une, franchissant l'Adige à la hauteur de Roveredo, avant +la naissance du lac de Garda, tournait autour de ce lac, et venait +aboutir sur ses derrières à Salo, Gavardo et Brescia. Deux autres routes +partant de Roveredo, suivaient les deux rives de l'Adige, dans son cours +le long du lac de Garda. L'une, longeant la rive droite, circulait +entre ce fleuve et le lac, passait à travers des montagnes, et venait +déboucher dans la plaine entre le Mincio et l'Adige. L'autre, suivant la +rive gauche, débouchait dans la plaine vers Vérone, et aboutissait ainsi +sur le front de la ligne défensive. La première des trois, celle +qui franchit l'Adige avant la naissance du lac de Garda, présentait +davantage de tourner à la fois les deux lignes du Mincio et de l'Adige, +et de conduire sur les derrières de l'armée qui les gardait. Mais elle +n'était pas très praticable; elle n'était accessible qu'à l'artillerie +de montagne, et dès lors pouvait servir à une diversion, mais non à une +opération principale. La seconde, descendant des montagnes entre le lac +et l'Adige, passait le fleuve à Rivalta ou à Dolce, point où il était +peu défendu; mais elle circulait dans les montagnes, à travers des +positions faciles à défendre, telles que celles de la Corona et de +Rivoli. La troisième enfin, circulant au-delà du fleuve jusqu'au milieu +de la plaine, débouchait extérieurement, et venait tomber vers la partie +la mieux défendue de son cours, de Vérone à Legnago. Ainsi les trois +routes présentaient des difficultés fort grandes. La première ne pouvait +être occupée que par un détachement; la seconde, passant entre le lac +et le fleuve, rencontrait les positions de la Corona et de Rivoli; la +troisième venait donner contre l'Adige, qui, de Vérone à Legnago, a un +lit large et profond, et est défendu par deux places, à huit lieues +l'une de l'autre. + +Bonaparte avait placé le général Sauret avec trois mille hommes à Salo, +pour garder la route qui débouche sur les derrières du lac de Garda. +Masséna, avec douze mille, interceptait la route qui passe entre le +lac de Garda et l'Adige, et occupait les positions de la Corona et de +Rivoli. Despinois, avec cinq mille, était dans les environs de Vérone; +Augereau, avec huit mille, à Legnago; Kilmaine, avec deux mille chevaux +et l'artillerie légère, était en réserve dans une position centrale, à +Castel-Novo. C'est là que Bonaparte avait placé son quartier-général, +pour être à égale distance de Salo, Rivoli et Vérone. Comme il tenait +beaucoup à Vérone, qui renfermait trois ponts sur l'Adige, et qu'il +se défiait des intentions de Venise, il songea à en faire sortir les +régimens esclavons. Il prétendit qu'ils étaient en hostilité avec les +troupes françaises, et, sous prétexte de prévenir les rixes, il les fit +sortir de la place. Le provéditeur obéit, et il ne resta dans Vérone que +la garnison française. + +Wurmser avait porté son quartier-général à Trente et Roveredo. Il +détacha vingt mille hommes sous Quasdanovich, pour prendre la route qui +tourne le lac de Garda et vient déboucher sur Salo. Il en prit quarante +mille avec lui, et les distribua sur les deux routes qui longent +l'Adige. Les uns devaient attaquer la Corona et Rivoli, les autres +déboucher sur Vérone. Il croyait envelopper ainsi l'armée française, +qui, étant attaquée à la fois sur l'Adige, et par derrière le lac de +Garda, se trouvait exposée à être forcée sur son front, et à être coupée +de sa ligne de retraite. + +La renommée avait devancé l'arrivée de Wurmser. Dans toute l'Italie on +attendait sa venue, et le parti ennemi de l'indépendance italienne se +montrait plein de joie et de hardiesse. Les Vénitiens laissèrent +éclater une satisfaction qu'ils ne pouvaient plus contenir. Les soldats +esclavons couraient les places publiques, et, tendant la main aux +passans, demandaient le prix du sang français qu'ils allaient répandre. +A Rome, les agens de la France furent insultés; le pape, enhardi par +l'espoir d'une délivrance prochaine, fit rétrograder les voitures +portant le premier à -compte de la contribution qui lui était imposée; il +renvoya même son légat à Ferrare et Bologne. Enfin, la cour de +Naples, toujours aussi insensée, foulant aux pieds les conditions de +l'armistice, fit marcher des troupes sur les frontières des États +romains. La plus cruelle anxiété régnait au contraire dans les villes +dévouées à la France et à la liberté. On attendait avec impatience les +nouvelles de l'Adige. L'imagination italienne, qui grossit tout, avait +exagéré la disproportion des forces. On disait que Wurmser arrivait avec +deux armées, l'une de soixante, et l'autre de quatre-vingt mille hommes. +On se demandait comment ferait cette poignée de Français pour résister +à une si grande masse d'ennemis; on se répétait le fameux proverbe, que +l'_Italie était le tombeau des Français_. + +Le 11 thermidor an IV (29 juillet), les Autrichiens se trouvèrent en +présence de nos postes et les surprirent tous. Le corps qui avait tourné +le lac de Garda arriva sur Salo, d'où il repoussa le général Sauret. Le +général Guyeux y resta seul avec quelques cents hommes, et s'enferma +dans un vieux bâtiment, d'où il refusa de sortir, quoiqu'il n'eût ni +pain ni eau, et à peine quelques munitions. Sur les deux routes qui +longent l'Adige, les Autrichiens s'avancèrent avec le même avantage; ils +forcèrent l'importante position de la Corona, entre l'Adige et le lac +de Garda; ils franchirent également la troisième route, et vinrent +déboucher devant Vérone. Bonaparte, à son quartier-général de +Castel-Novo, recevait toutes ces nouvelles. Les courriers se succédaient +sans relâche, et dans la journée du lendemain, 12 thermidor (30 +juillet), il apprit que les Autrichiens s'étaient portés de Salo sur +Brescia, et qu'ainsi sa retraite sur Milan était fermée, que la position +de Rivoli était forcée comme celle de la Corona, et que les Autrichiens +allaient passer l'Adige partout. Dans cette situation alarmante, ayant +perdu sa ligne défensive et sa ligne de retraite, il était difficile +qu'il ne fût pas ébranlé. C'était la première épreuve du malheur. Soit +qu'il fût saisi par l'énormité du péril, soit que, prêt à prendre une +détermination téméraire, il voulût partager la responsabilité avec ses +généraux, il leur demanda leur avis pour la première fois, et assembla +un conseil de guerre. Tous opinèrent pour la retraite. Sans point +d'appui devant eux, ayant perdu l'une des deux routes de France, il n'en +était aucun qui crût prudent de tenir. Augereau seul, dont ces journées +furent les plus belles de sa vie, insista fortement pour tenter la +fortune des armes. Il était jeune, ardent; il avait appris dans les +faubourgs à bien parler le langage des camps, et il déclara qu'il avait +de bons grenadiers qui ne se retireraient pas sans combattre. Peu +capable de juger les ressources qu'offraient encore la situation des +armées et la nature du terrain, il n'écoutait que son courage, et +il échauffa de son ardeur guerrière le génie de Bonaparte. Celui-ci +congédia ses généraux sans exprimer son avis, mais son plan était +arrêté. Quoique la ligne de l'Adige fût forcée, et que celle du Mincio +et du lac de Garda fût tournée, le terrain était si heureux, qu'il +présentait encore des ressources à un homme de génie résolu. + +Les Autrichiens, partagés en deux corps, descendaient le long des deux +rives du lac de Garda: leur jonction s'opérait à la pointe du lac, et, +arrivés là , ils avaient soixante mille hommes pour en accabler trente. +Mais, en se concentrant à la pointe du lac, on empêchait leur jonction. +En formant assez rapidement une masse principale, on pouvait accabler +les vingt mille qui avaient tourné le lac, et revenir aussitôt après +vers les quarante mille qui avaient filé entre le lac et l'Adige. Mais +pour occuper la pointe du lac, il fallait y ramener toutes les troupes +du Bas-Adige et du Bas-Mincio; il fallait retirer Augereau de Legnago, +et Serrurier de Mantoue, car on ne pouvait plus tenir une ligne aussi +étendue. C'était un grand sacrifice, car on assiégeait Mantoue depuis +deux mois, on y avait transporté un grand matériel; la place allait se +rendre, et en la laissant ravitailler, on perdait le fruit de longs +travaux et une proie presque assurée. Bonaparte cependant n'hésita +pas, et, entre deux buts importans, sut saisir le plus important et y +sacrifier l'autre; résolution simple, et qui décèle non pas le grand +capitaine, mais le grand homme. Ce n'est pas à la guerre seulement, +c'est aussi en politique, et dans toutes les situations de la vie qu'on +trouve deux buts, qu'on veut les tenir l'un et l'autre, et qu'on les +manque tous les deux. Bonaparte eut cette force si grande et si rare du +choix et du sacrifice. En voulant garder tout le cours du Mincio, depuis +la pointe du lac de Garda jusqu'à Mantoue, il eût été percé; en se +concentrant sur Mantoue pour la couvrir, il aurait eu soixante-dix mille +hommes à combattre à la fois, dont soixante mille de front, et dix mille +à dos. Il sacrifia Mantoue, et se concentra à la pointe du lac de Garda. +Ordre fut donné sur-le-champ à Augereau de quitter Legnago, à Serrurier +de quitter Mantoue, pour se concentrer vers Valeggio et Peschiera, sur +le Haut-Mincio. Dans la nuit du 13 thermidor (31 juillet), Serrurier +brûla ses affûts, encloua ses canons, enterra ses projectiles, et jeta +ses poudres à l'eau, pour aller joindre l'armée active. + +Bonaparte, sans perdre un seul instant, voulut marcher d'abord sur le +corps ennemi le plus engagé, et le plus dangereux par la position qu'il +avait prise. C'étaient les vingt mille hommes de Quasdanovich, qui +avaient débouché par Salo, Gavardo et Brescia, sur les derrières du lac +de Garda, et qui menaçaient la communication avec Milan. Le jour même où +Serrurier abandonnait Mantoue, le 13 (31 juillet), Bonaparte rétrograda +pour aller tomber sur Quasdanovich, et repassa le Mincio, à Peschiera, +avec la plus grande partie de son armée. Augereau le repassa à +Borghetto, à ce même pont témoin d'une action glorieuse au moment de +la première conquête. On laissa des arrière-gardes pour surveiller +la marche de l'ennemi, qui avait passé l'Adige. Bonaparte ordonna au +général Sauret d'aller dégager le général Guyeux, qui était enfermé dans +un vieux bâtiment avec dix-sept cents hommes, sans avoir ni pain ni eau, +et qui se battait héroïquement depuis deux jours. Il résolut de marcher +lui-même sur Lonato, où Quasdanovich venait déjà de pousser une +division, et il ordonna à Augereau de se porter sur Brescia, pour +rouvrir la communication avec Milan. Sauret réussit en effet à dégager +le général Guyeux, repoussa les Autrichiens dans les montagnes, et leur +fit quelques cents prisonniers. Bonaparte, avec la brigade d'Allemagne, +n'eut pas le temps d'attaquer les Autrichiens à Lonato; il fut prévenu. +Après un combat des plus vifs, il repoussa l'ennemi, entra à Lonato, +et fit six cents prisonniers: Augereau, pendant ce temps, marchait sur +Brescia; il y entra le lendemain 14 (1er août), sans coup férir, délivra +quelques prisonniers qu'on nous y avait faits, et força les Autrichiens +à rebrousser vers les montagnes. Quasdanovich, qui croyait arriver sur +les derrières de l'armée française et la surprendre, fut étonné de +trouver partout des masses imposantes, et faisant front avec tant de +vigueur. Il avait perdu peu de monde, tant à Salo qu'à Lonato; mais il +crut devoir faire halte, et ne pas s'engager davantage avant de savoir +ce que devenait Wurmser avec la principale masse autrichienne. Il +s'arrêta. + +Bonaparte s'arrêta aussi de son côté. Le temps était précieux: sur ce +point il ne fallait pas pousser un succès plus qu'il ne convenait. +C'était assez d'avoir imposé à Quasdanovich; il fallait revenir +maintenant pour faire face à Wurmser. Il rétrograda avec les divisions +Masséna et Augereau. Le 15 (2 août), il plaça la division Masséna +à Pont-San-Marco, et la division Augereau à Monte-Chiaro. Les +arrière-gardes qu'il avait laissées sur le Mincio devinrent ses +avant-gardes. Il était temps d'arriver; car les quarante mille hommes +de Wurmser avaient franchi non-seulement l'Adige, mais le Mincio. La +division Bayalitsch ayant masqué Peschiera par un détachement, et passé +le Mincio, s'avançait sur la route de Lonato. La division Liptai avait +franchi le Mincio à Borghetto, et repoussé de Castiglione le général +Valette. Wurmser était allé, avec deux divisions d'infanterie et une +de cavalerie, débloquer Mantoue. En voyant nos affûts en cendres, nos +canons encloués, et les traces d'une extrême précipitation, il n'y vit +point le calcul du génie, mais un effet de l'épouvante; il fut plein de +joie, et entra en triomphe dans la place qu'il venait délivrer: c'était +le 15 thermidor (2 août). + +Bonaparte, revenu à Pont-San-Marco et à Monte-Chiaro, ne s'arrêta pas un +instant. Ses troupes n'avaient cessé de marcher: lui-même avait toujours +été à cheval; il résolut de les faire battre dès le lendemain matin. Il +avait devant lui Bayalitsch à Lonato, Liptai à Castiglione, présentant à +eux un front de vingt-cinq mille hommes. Il fallait les attaquer +avant que Wurmser revînt de Mantoue. Sauret venait une seconde fois +d'abandonner Salo; Bonaparte y envoya de nouveau Guyeux, pour reprendre +la position et contenir toujours Quasdanovich. Après ces précautions sur +sa gauche et ses derrières, il résolut de marcher devant lui à Lonato, +avec Masséna, et de jeter Augereau sur les hauteurs de Castiglione, +abandonnées la veille par le général Valette. Il destitua ce général +devant l'armée, pour faire à tous ses lieutenans un devoir de la +fermeté. Le lendemain 16 (3 août), toute l'armée s'ébranla; Guyeux +rentra à Salo, ce qui rendit encore plus impossible toute communication +de Quasdanovich avec l'armée autrichienne. Bonaparte s'avança sur +Lonato, mais son avant-garde fut culbutée, quelques pièces furent +prises, et le général Pigeon resta prisonnier. Bayalitsch, fier de ce +succès, s'avança avec confiance, et étendit ses ailes autour de la +division française. Il avait deux buts en faisant cette manoeuvre, +d'abord d'envelopper Bonaparte, et puis de s'étendre par sa droite, pour +entrer en communication avec Quasdanovich, dont il entendait le canon +à Salo. Bonaparte, ne s'effrayant point pour ses derrières, se laisse +envelopper avec un imperturbable sang-froid; il jette quelques +tirailleurs sur ses ailes menacées, puis il saisit les dix-huitième et +trente-deuxième demi-brigades d'infanterie, les range en colonne serrée, +les fait appuyer par un régiment de dragons, et fond, tête baissée, sur +le centre de l'ennemi, qui s'était affaibli pour s'étendre. Il +renverse tout avec cette brave infanterie, et perce ainsi la ligne des +Autrichiens. Ceux-ci, coupés en deux corps, perdent aussitôt la tête; +une partie de cette division Bayalitsch se replie en toute hâte vers +le Mincio; mais l'autre, qui s'était étendue pour communiquer avec +Quasdanovich, se trouve rejetée vers Salo, où Guyeux se trouvait dans le +moment. Bonaparte la fait poursuivre sans relâche, pour la mettre entre +deux feux. Il lance Junot à sa poursuite avec un régiment de cavalerie. +Junot se précipite au galop, tue six cavaliers de sa main, et tombe +blessé de plusieurs coups de sabre. La division fugitive, prise entre +le corps qui était à Salo et celui qui la poursuivait de Lonato, +s'éparpille, se met en déroute, et laisse à chaque pas des milliers de +prisonniers. Pendant qu'on achevait la poursuite, Bonaparte se porte sur +sa droite, à Castiglione, où Augereau combattait depuis le matin avec +une admirable bravoure. Il lui fallait enlever des hauteurs où la +division Liptai s'était placée. Après un combat opiniâtre plusieurs fois +recommencé, il en était enfin venu à bout, et Bonaparte, en arrivant, +trouva l'ennemi qui se retirait de toutes parts. Telle fut la bataille +dite de Lonato, livrée le 16 thermidor (3 août). + +Les résultats en étaient considérables. On avait pris vingt pièces de +canon, fait trois mille prisonniers à la division coupée et rejetée sur +Salo, et l'on poursuivait les restes épars dans les montagnes. On avait +fait mille ou quinze cents prisonniers à Castiglione; on avait tué +ou blessé trois mille hommes; donné l'épouvante à Quasdanovich, qui, +trouvant l'armée française devant lui à Salo, et l'entendant au loin +à Lonato, la croyait partout. On avait ainsi presque désorganisé les +divisions Bayalitsch et Liptai, qui se repliaient sur Wurmser. Ce +général arrivait en ce moment avec quinze mille hommes, pour rallier +à lui les deux divisions battues, et commençait à s'étendre dans les +plaines de Castiglione. Bonaparte le vit, le lendemain matin 17 (4 +août), se mettre en ligne pour recevoir le combat. Il résolut de +l'aborder de nouveau, et de lui livrer une dernière bataille, qui +devait décider du sort de l'Italie. Mais pour cela il fallait réunir à +Castiglione toutes les troupes disponibles. Il remit donc au lendemain +18 (5 août) cette bataille décisive. Il repartit au galop pour Lonato, +afin d'activer lui-même le mouvement de ses troupes. Il avait en +quelques jours crevé cinq chevaux. Il ne s'en fiait à personne de +l'exécution de ses ordres; il voulait tout voir, tout vérifier de ses +yeux, tout animer de sa présence. C'est ainsi qu'une grande âme se +communique à une vaste masse, et la remplit de son feu. Il arriva à +Lonato au milieu du jour. Déjà ses ordres s'exécutaient; une partie des +troupes était en marche sur Castiglione; les autres se portaient vers +Salo et Gavardo. Il restait tout au plus mille hommes à Lonato. A peine +Bonaparte y est-il entré, qu'un parlementaire autrichien se présente, et +vient le sommer de se rendre. Le général surpris ne comprend pas +d'abord comment il est possible qu'il soit en présence des Autrichiens. +Cependant il se l'explique bientôt. La division coupée la veille à la +bataille de Lonato, et rejetée sur Salo, avait été prise en partie; mais +un corps de quatre mille hommes à peu près avait erré toute la nuit dans +les montagnes, et voyant Lonato presque abandonné, cherchait à y rentrer +pour s'ouvrir une issue sur le Mincio. Bonaparte n'avait qu'un millier +d'hommes à lui opposer, et surtout n'avait pas le temps de livrer +un combat. Sur-le-champ il fait monter à cheval tout ce qu'il avait +d'officiers autour de lui. Il ordonne qu'on amène le parlementaire, et +qu'on lui débande les yeux. Celui-ci est saisi d'étonnement en voyant ce +nombreux état-major. «Malheureux, lui dit Bonaparte, vous ne savez donc +pas que vous êtes en présence du général en chef, et qu'il est ici avec +toute son armée! Allez dire à ceux qui vous envoient, que je leur donne +cinq minutes pour se rendre, ou que je les ferai passer au fil +de l'épée, pour les punir de l'outrage qu'ils osent me faire.» +Sur-le-champ il fait approcher son artillerie, menaçant de faire feu +sur les colonnes qui s'avancent. Le parlementaire va rapporter cette +réponse, et les quatre mille hommes mettent bas les armes devant +mille[8]. Bonaparte, sauvé par cet acte de présence d'esprit, donna +ses ordres pour la lutte qui allait se livrer. Il joignit de nouvelles +troupes à celles qui étaient déjà dirigées sur Salo. La division +Despinois fut réunie à la division Sauret, et toutes deux profitant de +l'ascendant de la victoire, durent attaquer Quasdanovich, et le +rejeter définitivement dans les montagnes. Il ramena tout le reste à +Castiglione. Il y revint dans la nuit, ne prit pas un instant de repos, +et après avoir changé de cheval, courut sur le champ de bataille, afin +de faire ses dispositions. Cette journée allait décider du destin de +l'Italie. + +[Footnote 8: Ce fait a été révoqué en doute par un historien, M. +Botta, mais il est confirmé par toutes les relations, et j'ai reçu +l'attestation de son authenticité, de l'ordonnateur en chef de l'armée +active, M. Aubernon, qui a passé les quatre mille prisonniers en revue.] + +C'était dans la plaine de Castiglione qu'on allait combattre. Une suite +de hauteurs, formées par les derniers bancs des Alpes, se prolongent de +la Chiesa au Mincio, par Lonato, Castiglione, Solférino. Au pied de ces +hauteurs s'étend la plaine qui allait servir de champ de bataille. Les +deux armées y étaient en présence, perpendiculairement à la ligne des +hauteurs, à laquelle toutes deux appuyaient une aile. Bonaparte y +appuyait sa gauche, Wurmser sa droite. Bonaparte avait vingt-deux mille +hommes au plus; Wurmser en comptait trente mille. Ce dernier avait +encore un autre avantage; son aile qui était dans la plaine, était +couverte par une redoute placée sur le mamelon de Medolano. Ainsi il +était appuyé des deux côtés. Pour balancer les avantages du nombre et de +la position, Bonaparte comptait sur l'ascendant de la victoire, et sur +ses manoeuvres. Wurmser devait tendre à se prolonger par sa droite, qui +s'appuyait à la ligne des hauteurs, pour s'ouvrir une communication vers +Lonato et Salo. C'est ainsi qu'avait fait Bayalitsch l'avant-veille, et +c'est ainsi que devait faire Wurmser, dont tous les voeux devaient avoir +pour but la réunion avec son grand détachement. Bonaparte résolut de +favoriser ce mouvement dont il espérait tirer un grand parti. Il avait +maintenant sous sa main la division Serrurier, qui, poursuivie par +Wurmser depuis qu'elle avait quitté Mantoue, n'avait pu jusqu'ici +entrer en ligne. Elle arrivait par Guidizzolo. Bonaparte lui ordonna de +déboucher vers Cauriana, sur les derrières de Wurmser. Il attendait son +feu pour commencer le combat. + +Dès la pointe du jour, les deux armées entrèrent en action. Wurmser, +impatient d'attaquer, ébranla sa droite le long des hauteurs; Bonaparte, +pour favoriser ce mouvement, replia sa gauche, qui était formée par +la division Masséna; il maintint son centre immobile dans la plaine. +Bientôt il entendit le feu de Serrurier. Alors, tandis qu'il continuait +à replier sa gauche, et que Wurmser continuait à prolonger sa droite, +il fit attaquer la redoute de Medolano. Il dirigea d'abord vingt pièces +d'artillerie légère sur cette redoute, et, après l'avoir vivement +canonnée, il détacha le général Verdier, avec trois bataillons de +grenadiers, pour l'emporter. Ce brave général s'avança, appuyé par +un régiment de cavalerie, et enleva la redoute. Le flanc gauche des +Autrichiens fut alors découvert, à l'instant même où Serrurier, arrivé à +Cauriana, répandait l'alarme sur leurs derrières. Wurmser jeta aussitôt +une partie de sa seconde ligne à sa gauche, privée d'appui, et la plaça +en potence pour faire face aux Français qui débouchaient de Medolano. Il +porta le reste de sa seconde ligne en arrière, pour couvrir Cauriana, et +continua ainsi à faire tête à l'ennemi. Mais Bonaparte, saisissant le +moment avec sa promptitude accoutumée, cesse aussitôt de refuser sa +gauche et son centre; il donne à Masséna et Augereau le signal qu'ils +attendaient impatiemment. Masséna, avec la gauche, Augereau, avec le +centre, fondent sur la ligne affaiblie des Autrichiens, et la chargent +avec impétuosité. Attaquée si brusquement sur tout son front, menacée +sur sa gauche et ses derrières, elle commence à céder le terrain. +L'ardeur des Français redouble. Wurmser, voyant son armée compromise, +donne alors le signal de la retraite. On le poursuit en lui faisant +des prisonniers. Pour le mettre dans une déroute complète, il fallait +redoubler de célérité, et le pousser en désordre sur le Mincio. Mais, +depuis six jours, les troupes marchaient et se battaient sans relâche; +elles ne pouvaient plus avancer, et couchèrent sur le champ de bataille. +Wurmser n'avait perdu que deux mille hommes ce jour-là , mais il n'en +avait pas moins perdu l'Italie. + +Le lendemain Augereau se porta au pont de Borghetto, et Masséna devant +Peschiera. Augereau engagea une canonnade qui fut suivie de la retraite +des Autrichiens; et Masséna livra un combat d'arrière-garde à la +division qui avait masqué Peschiera. Le Mincio fut abandonné par +Wurmser; il reprit la route de Rivoli, entre l'Adige et le lac de Garda, +pour rentrer dans le Tyrol. Masséna le suivit à Rivoli, à la Corona, et +reprit ses anciennes positions. Augereau se présenta devant Vérone. Le +provéditeur vénitien, pour donner aux Autrichiens le temps d'évacuer la +ville et de sauver leurs bagages, demandait deux heures de temps avant +d'ouvrir les portes; Bonaparte les fit enfoncer à coups de canon. Les +Véronais, qui étaient dévoués à la cause de l'Autriche, et qui avaient +manifesté hautement leurs sentimens au moment de la retraite des +Français, craignaient le courroux du vainqueur; mais il fit observer à +leur égard les plus grands ménagemens. + +Du côté de Salo et de la Chiesa, Quasdanovich faisait une retraite +pénible par derrière le lac de Garda. Il voulut s'arrêter et défendre +le défilé dit la Rocca-d'Anfo; mais il fut battu, et perdit douze cents +hommes. Bientôt les Français eurent repris toutes leurs anciennes +positions. + +Cette campagne avait duré six jours; et dans ce court espace de temps, +trente et quelques mille hommes en avaient mis soixante mille hors de +combat. Wurmser avait perdu vingt mille hommes, dont sept à huit mille +tués ou blessés, et douze ou treize mille prisonniers. Il était rejeté +dans les montagnes, et réduit à l'impossibilité de tenir la campagne. +Ainsi s'était évanouie cette formidable expédition, devant une poignée +de braves. Ces résultats extraordinaires et inouïs dans l'histoire +étaient dus à la promptitude et à la vigueur de résolution du jeune +chef. Tandis que deux armées redoutables couvraient les deux rives du +lac de Garda, et que tous les courages étaient ébranlés, il avait su +réduire toute la campagne à une seule question, la jonction de ces +deux armées à la pointe du lac de Garda; il avait su faire un grand +sacrifice, celui du blocus de Mantoue, pour se concentrer au point +décisif; et, frappant alternativement des coups terribles sur chacune +des masses ennemies, à Salo, à Lonato, à Castiglione, il les avait +successivement désorganisées et rejetées dans les montagnes d'où elles +étaient sorties. + +Les Autrichiens étaient saisis d'effroi; les Français transportés +d'admiration pour leur jeune chef. La confiance et le dévouement en lui +étaient au comble. Un bataillon pouvait en faire fuir trois. Les +vieux soldats qui l'avaient nommé caporal à Lodi, le firent sergent +à Castiglione. En Italie la sensation fut profonde. Milan, Bologne, +Ferrare, les villes du duché de Modène, et tous les amis de la liberté, +furent transportés de joie. La douleur se répandit dans les couvens et +chez toutes les vieilles aristocraties. Les gouvernemens qui avaient +fait des imprudences, Venise, Rome, Naples, étaient épouvantés. + +Bonaparte, jugeant sainement sa position, ne crut pas la lutte terminée, +quoiqu'il eût enlevé à Wurmser vingt mille hommes. Le vieux maréchal se +retirait dans les Alpes avec quarante mille. Il allait les reposer, les +rallier, les recruter, et il était à présumer qu'il fondrait encore +une fois sur l'Italie. Bonaparte avait perdu quelques mille hommes, +prisonniers, tués ou blessés; il en avait beaucoup dans les hôpitaux: il +jugea qu'il fallait temporiser encore, avoir toujours les yeux sur +le Tyrol, et les pieds sur l'Adige, et se contenter d'imposer aux +puissances italiennes, en attendant qu'il eût le temps de les châtier. +Il se contenta d'apprendre aux Vénitiens qu'il était instruit de leurs +armemens, et continua à se faire nourrir à leurs frais, ajournant encore +les négociations pour une alliance. Il avait appris l'arrivée à Ferrare +d'un légat du pape, qui était venu pour reprendre possession des +légations; il le manda à son quartier-général. Ce légat, qui était le +cardinal Mattei, tomba à ses pieds en disant: _Peccavi_. Bonaparte le +mit aux arrêts dans un séminaire. Il écrivit à M. d'Azara, qui était son +intermédiaire auprès des cours de Rome et de Naples; il se plaignit à +lui de l'imbécillité et de la mauvaise foi du gouvernement papal, et lui +annonça son intention de revenir bientôt sur ses derrières, si on +l'y obligeait. Quant à la cour de Naples, il prit le langage le plus +menaçant. «Les Anglais, dit-il à M. d'Azara, ont persuadé au roi de +Naples qu'il était quelque chose; moi, je lui prouverai qu'il n'est +rien. S'il persiste, au mépris de l'armistice, à se mettre sur les +rangs, je prends l'engagement, à la face de l'Europe, de marcher contre +ses prétendus soixante-dix mille hommes avec six mille grenadiers, +quatre mille chevaux, et cinquante pièces de canon.» + +Il écrivit une lettre polie, mais ferme, au duc de Toscane, qui avait +laissé occuper aux Anglais Porto-Ferrajo, et lui dit que la France +pourrait le punir de cette négligence en occupant ses états, mais +qu'elle voulait bien n'en rien faire, en considération d'une ancienne +amitié. Il changea la garnison de Livourne, afin d'imposer à la Toscane +par un mouvement de troupes. Il se tut avec Gênes. Il écrivit une lettre +vigoureuse au roi de Piémont, qui souffrait les Barbets dans ses états, +et fit partir une colonne de douze cents hommes avec une commission +militaire ambulante, pour saisir et fusiller les Barbets trouvés sur +les routes. Le peuple de Milan avait montré les dispositions les plus +amicales aux Français. Il lui adressa une lettre délicate et noble, pour +le remercier. Ses dernières victoires lui donnant des espérances plus +fondées de conserver l'Italie, il crut pouvoir s'engager davantage avec +les Lombards; il leur accorda des armes, et leur permit de lever une +légion à leur solde, dans laquelle s'enrôlèrent en foule les Italiens +attachés à la liberté, et les Polonais errans en Europe depuis le +dernier partage. Bonaparte témoigna sa satisfaction aux peuples de +Bologne et de Ferrare. Ceux de Modène demandaient à être affranchis de +la régence établie par leur duc; Bonaparte avait déjà quelques motifs +de rompre l'armistice, car la régence avait fait passer des vivres à la +garnison de Mantoue. Il voulut attendre encore. Il demanda des secours +au directoire pour réparer ses pertes, et se tint à l'entrée des gorges +du Tyrol, prêt à fondre sur Wurmser, et à détruire les restes de son +armée, dès qu'il apprendrait que Moreau avait passé le Danube. + +Pendant que ces grands événemens se passaient en Italie, il s'en +préparait d'autres sur le Danube. Moreau avait poussé l'archiduc pied +à pied, et était arrivé dans le milieu de thermidor (premiers jours +d'août) sur le Danube. Jourdan se trouvait sur la Naab, qui tombe dans +ce fleuve. La chaîne de l'Alb, qui sépare le Necker du Danube, se +compose de montagnes de moyenne hauteur, terminées en plateaux, +traversées par des défilés étroits comme des fissures de rochers. C'est +par ces défilés que Moreau avait débouché sur le Danube, dans un pays +inégal, coupé de ravins et couvert de bois. L'archiduc, qui nourrissait +le dessein de se concentrer sur le Danube, et de reprendre force sur +cette ligne puissante, forma tout à coup une résolution qui faillit +compromettre ses sages projets. Il apprenait que Wartensleben, au lieu +de se replier sur lui, le plus près possible de Donawert, se repliait +vers la Bohême, dans la sotte pensée de la couvrir; il craignait que, +profitant de ce faux mouvement, qui découvrait le Danube, l'armée de +Sambre-et-Meuse ne voulût en tenter le passage. Il voulait donc le +passer lui-même, pour filer rapidement sur l'autre rive, et aller faire +tête à Jourdan. Mais le fleuve était encombré de ses magasins, et il +lui fallait encore du temps pour les faire évacuer; il ne voulait pas +d'ailleurs exécuter le passage sous les yeux de Moreau et trop près de +ses coups, et il songea à l'éloigner en lui livrant la bataille avec le +Danube à dos: mauvaise pensée dont il s'est blâmé sévèrement depuis, +car elle l'exposait à être jeté dans le fleuve, ou du moins à ne pas y +arriver entier, condition indispensable pour le succès de ses projets +ultérieurs. + +Le 24 thermidor (11 août), il s'arrêta devant les positions de Moreau, +pour lui livrer une attaque générale. Moreau était à Neresheim, tenant +les positions de Dunstelkingen et de Dischingen par sa droite et son +centre, et celle de Nordlingen par sa gauche. L'archiduc, voulant +d'abord l'écarter du Danube, puis le couper, s'il était possible, des +montagnes par lesquelles il avait débouché, et enfin l'empêcher de +communiquer avec Jourdan, l'attaqua, pour arriver à toutes ses fins, sur +tous les points à la fois. Il parvint à tourner la droite de Moreau, en +dispersant ses flanqueurs; il s'avança jusqu'à Heidenheim, presque +sur ses derrières, et y jeta une telle alarme, que tous les parcs +rétrogradèrent. Au centre, il tenta une attaque vigoureuse, mais qui +ne fut pas assez décisive. A la gauche, vers Nordlingen, il fit des +démonstrations menaçantes. Moreau ne s'intimida ni des démonstrations +faites à sa gauche, ni de l'excursion derrière sa droite; et, jugeant +avec raison que le point essentiel était au centre, fit le contraire de +ce que font les généraux ordinaires, toujours alarmés lorsqu'on menace +de les déborder; il affaiblit ses ailes au profit du centre. Sa +prévision était juste; car l'archiduc, redoublant d'efforts au centre +vers Dunstelkingen, fut repoussé avec perte. On coucha de part et +d'autre sur le champ de bataille. + +Le lendemain, Moreau se trouva fort embarrassé par le mouvement +rétrograde de ses parcs, qui le laissait sans munitions. Cependant il +pensa qu'il fallait payer d'audace, et faire mine de vouloir attaquer. +Mais l'archiduc, pressé de repasser le Danube, n'avait nulle envie de +recommencer le combat: il fit sa retraite avec beaucoup de fermeté sur +le fleuve, le repassa sans être inquiété par Moreau, et en coupa les +ponts jusqu'à Donawerth. Là , il apprit ce qui s'était passé entre les +deux armées qui avaient opéré par le Mein. Wartensleben ne s'était pas +jeté en Bohême comme il le craignait, il était resté sur la Naab, en +présence de Jourdan. Le jeune prince autrichien forma une résolution +très belle, qui était la conséquence de sa longue retraite, et qui était +propre à décider la campagne. Son but, en se repliant sur le Danube, +avait été de s'y concentrer, pour être en mesure d'agir sur l'une ou sur +l'autre des deux armées françaises, avec une masse supérieure de forces. +La bataille de Neresheim aurait pu compromettre ce plan, si, au lieu +d'être incertaine, elle avait été tout à fait malheureuse. Mais +s'étant retiré entier sur le Danube, il pouvait maintenant profiter de +l'isolement des armées françaises, et tomber sur l'une des deux. En +conséquence, il résolut de laisser le général Latour avec trente-six +mille hommes pour occuper Moreau, et de se porter de sa personne avec +vingt-cinq mille vers Wartensleben, afin d'accabler Jourdan par cette +réunion de forces. L'armée de Jourdan était la plus faible des deux. A +une aussi grande distance de sa base, elle ne comptait guère plus de +quarante-cinq mille hommes. Il était évident qu'elle ne pourrait +pas résister, et qu'elle allait même se trouver exposée à de grands +désastres. Jourdan, étant battu et ramené sur le Rhin, Moreau, de son +côté, ne pouvait rester en Bavière, et l'archiduc pouvait même se porter +sur le Necker et le prévenir sur sa ligne de retraite. Cette conception +si juste a été regardée comme la plus belle dont puissent s'honorer les +généraux autrichiens pendant ces longues guerres; comme celles qui dans +le moment signalaient le génie de Bonaparte en Italie, elle appartenait +à un jeune homme. + +L'archiduc partit d'Ingolstadt le 29 thermidor (16 août), cinq jours +après la bataille de Neresheim. Jourdan, placé sur la Naab, entre +Naabourg et Schwandorff, ne s'attendait pas à l'orage qui se préparait +sur sa tête. Il avait détaché le général Bernadotte à Neumark, sur sa +droite, de manière à se mettre en communication avec Moreau; objet +impossible à remplir, et pour lequel un corps détaché était inutilement +compromis. Ce fut contre ce détachement que l'archiduc, arrivant du +Danube, devait donner nécessairement. Le général Bernadotte, attaqué par +des forces supérieures, fit une résistance honorable, mais fut obligé de +repasser rapidement les montagnes par lesquelles l'armée avait débouché +de la vallée du Mein dans celle du Danube. Il se retira à Nuremberg. +L'archiduc, après avoir jeté un corps à sa poursuite, se porta avec le +reste de ses forces sur Jourdan. Celui-ci, prévenu de l'arrivée d'un +renfort, averti du danger qu'avait couru Bernadotte, et de sa retraite +sur Nuremberg, se disposa à repasser aussi les montagnes. Au moment où +il se mettait en marche, il fut attaqué à la fois par l'archiduc et par +Wartensleben; il eut un combat difficile à soutenir à Amberg, et perdit +sa route directe vers Nuremberg. Jeté avec ses parcs, sa cavalerie +et son infanterie, dans des routes de traverse, il courut de grands +dangers, et fit, pendant huit jours, une retraite des plus difficiles et +des plus honorables pour les troupes et pour lui. Il se retrouva sur +le Mein, à Schweinfurt, le 12 fructidor (29 août), se proposant de se +diriger sur Wurtzbourg, pour y faire halte, y rallier ses corps, et +tenter de nouveau le sort des armes. + +Pendant que l'archiduc exécutait ce beau mouvement sur l'armée de +Sambre-et-Meuse, il fournissait à Moreau l'occasion d'en exécuter un +pareil, aussi beau et aussi décisif. L'ennemi ne tente jamais une +hardiesse sans se découvrir, et sans ouvrir de belles chances à son +adversaire. Moreau, n'ayant plus que trente-huit mille hommes devant +lui, pouvait facilement les accabler, en agissant avec un peu de +vigueur. Il pouvait mieux (au jugement de Napoléon et de l'archiduc +Charles), il pouvait tenter un mouvement dont les résultats auraient été +immenses. Il devait lui-même suivre la marche de l'ennemi, se rabattre +sur l'archiduc, comme ce prince se rabattait sur Jourdan, et arriver +à l'improviste sur ses derrières. L'archiduc, pris entre Jourdan et +Moreau, eût couru des dangers incalculables. Mais, pour cela, il +fallait exécuter un mouvement très étendu, changer tout à coup sa ligne +d'opération, se jeter du Necker sur le Mein; il fallait surtout manquer +aux instructions du directoire, qui prescrivaient de s'appuyer au Tyrol, +afin de déborder les flancs de l'ennemi et de communiquer avec l'armée +d'Italie. Le jeune vainqueur de Castiglione n'aurait pas hésité à faire +cette marche hardie, et à commettre une désobéissance, qui aurait décidé +la campagne d'une manière victorieuse; mais Moreau était incapable +d'une pareille détermination. Il resta plusieurs jours sur les bords +du Danube, ignorant le départ de l'archiduc, et explorant lentement un +terrain qui était alors peu connu. Ayant appris enfin le mouvement +qui venait de s'opérer, il conçut des inquiétudes pour Jourdan; mais, +n'osant prendre aucune détermination vigoureuse, il se décida à franchir +le Danube, et à s'avancer en Bavière, pour essayer par là de ramener +l'archiduc à lui, tout en restant fidèle au plan du directoire. Il était +cependant aisé de juger que l'archiduc ne quitterait pas Jourdan avant +de l'avoir mis hors de combat, et ne se laisserait pas détourner de +l'exécution d'un vaste plan, par une excursion en Bavière. Moreau n'en +passa pas moins le Danube, à la suite de Latour, et s'approcha du Lech. +Latour fit mine de disputer le passage du Lech; mais, trop étendu pour +s'y soutenir, il fut obligé de l'abandonner, après avoir essuyé un +combat malheureux à Friedberg. Moreau s'approcha ensuite de Munich; il +se trouvait le 15 fructidor (1er septembre) à Dachau, Pfaffenhofen et +Geisenfeld. + +Ainsi la fortune commençait à nous être moins favorable en Allemagne, +par l'effet d'un plan vicieux qui, séparant nos armées, les exposait +à être battues isolément. D'autres résultats se préparaient encore en +Italie. + +On a vu que Bonaparte, après avoir rejeté les Autrichiens dans le Tyrol, +et repris ses anciennes positions sur l'Adige, méditait de nouveaux +projets contre Wurmser, auquel il n'était pas content d'avoir détruit +vingt mille hommes, et dont il voulait ruiner entièrement l'armée. Cette +opération était indispensable pour l'exécution de tous ses desseins en +Italie. Wurmser détruit, il pourrait faire une pointe jusqu'à Trieste, +ruiner ce point si important pour l'Autriche, revenir ensuite sur +l'Adige, faire la loi à Venise, à Rome et à Naples, dont la malveillance +était toujours aussi manifeste, et donner enfin le signal de la liberté +en Italie, en constituant la Lombardie, les légations de Bologne et de +Ferrare, peut-être même le duché de Modène, en république indépendante. +Il résolut donc, pour accomplir tous ces projets, de monter dans le +Tyrol, certain aujourd'hui d'être secondé par la présence de Moreau sur +l'autre versant des Alpes. + +Pendant que les troupes françaises employaient une vingtaine de jours à +se reposer, Wurmser réorganisait et renforçait les siennes. De nouveaux +détachemens venus de l'Autriche, et les milices tyroliennes, lui +permirent de porter son armée à près de cinquante mille hommes. Le +conseil aulique lui envoya un autre chef d'état-major, le général du +génie Laüer, avec de nouvelles instructions sur le plan à suivre pour +enlever la ligne de l'Adige. Wurmser devait laisser dix-huit ou vingt +mille hommes sous Davidovich, pour garder le Tyrol, et descendre avec le +reste, par la vallée de la Brenta, dans les plaines du Vicentin et du +Padouan. La Brenta prend naissance non loin de Trente, s'éloigne de +l'Adige en forme de courbe, redevient parallèle à ce fleuve dans la +plaine, et va finir dans l'Adriatique. Une chaussée, partant de Trente, +conduit dans la vallée de la Brenta, et vient aboutir, par Bassano, dans +les plaines du Vicentin et du Padouan. Wurmser devait parcourir cette +vallée pour déboucher dans la plaine, et venir tenter le passage de +l'Adige, entre Vérone et Legnago. Ce plan n'était pas mieux conçu que le +précédent, car il avait toujours l'inconvénient de diviser les forces en +deux corps, et de mettre Bonaparte au milieu. + +Wurmser entrait en action, dans le même moment que Bonaparte. Celui-ci +ignorant les projets de Wurmser, mais prévoyant avec une sagacité rare, +que, pendant son excursion au fond du Tyrol, il serait possible que +l'ennemi vînt tâter la ligne de l'Adige, de Vérone à Legnago, laissa +le général Kilmaine à Vérone avec une réserve de près de trois mille +hommes, et avec tous les moyens de résister pendant deux jours au moins. +Le général Sahuguet resta avec une division de huit mille hommes devant +Mantoue. Bonaparte partit avec vingt-huit mille, et remonta par les +trois routes du Tyrol, celle qui circule derrière le lac de Garda, et +les deux qui longent l'Adige. Le 17 fructidor (3 septembre), la division +Sauret, devenue division Vaubois, après avoir circulé par derrière le +lac de Garda, et livré plusieurs combats, arriva à Torbole, la pointe +supérieure du lac. Le même jour, les divisions Masséna et Augereau, qui +longeaient d'abord les deux rives de l'Adige, et qui s'étaient ensuite +réunies sur la même rive par le pont de Golo, arrivèrent devant +Seravalle. Elles livrèrent un combat d'avant-garde, et firent quelques +prisonniers à l'ennemi. + +Les Français avaient à remonter maintenant une vallée étroite et +profonde: à leur gauche était l'Adige, à leur droite des montagnes +élevées. Souvent le fleuve, serrant le pied des montagnes, ne laissait +que la largeur de la chaussée, et formait ainsi d'affreux défilés à +franchir. Il y en avait plus d'un de ce genre, pour pénétrer dans le +Tyrol. Mais les Français, audacieux et agiles, étaient aussi propres à +cette guerre qu'à celle qu'ils venaient de faire dans les vastes plaines +du Mantouan. Davidovich avait placé deux divisions, l'une au camp de +Mori, sur la rive droite de l'Adige, pour faire tête à la division +Vaubois qui remontait la chaussée de Salo à Roveredo, par derrière le +lac de Garda: l'autre à San-Marco, sur la rive gauche, pour garder le +défilé contre Masséna et Augereau. Le 18 fructidor (4 septembre), on se +trouva en présence. C'était la division Wukassovich qui défendait le +défilé de San-Marco. Bonaparte, saisissant sur-le-champ le genre de +tactique convenable aux lieux, forme deux corps d'infanterie légère, +et les distribue à droite et à gauche, sur les hauteurs environnantes; +puis, quand il a fatigué quelque temps les Autrichiens, il forme la +dix-huitième demi-brigade en colonne serrée par bataillons, et ordonne +au général Victor de percer avec elle le défilé. Un combat violent +s'engage; les Autrichiens résistent d'abord; mais Bonaparte décide +l'action, en ordonnant au général Dubois de charger à la tête des +hussards. Ce brave général fond sur l'infanterie autrichienne, la rompt, +et tombe percé de trois balles. On l'emporte expirant. «Avant que je +meure, dit-il à Bonaparte, faites-moi savoir si nous sommes vainqueurs. +» De toutes parts les Autrichiens fuient et se retirent à Roveredo, +situé à une lieue de Marco; on les poursuit au pas de course. Roveredo +est à une certaine distance de l'Adige; Bonaparte dirige Rampon, avec +la trente-deuxième, vers l'espace qui sépare le fleuve de la ville; il +porte Victor, avec la dix-huitième, sur la ville même. Celui-ci entre +au pas de charge dans la grande rue de Roveredo, balaie les Autrichiens +devant lui, et arrive à l'autre extrémité de la ville, à l'instant où +Rampon en achevait le circuit extérieur. Pendant que l'armée principale +emportait ainsi San-Marco et Roveredo, la division Vaubois arrivait à +Roveredo par l'autre rive de l'Adige. La division autrichienne de Reuss +lui avait disputé le camp de Mori, mais Vaubois venait de l'emporter à +l'instant même, et toutes les divisions se trouvaient réunies maintenant +au milieu du jour à la hauteur de Roveredo, sur les deux rives du +fleuve. Mais le plus difficile restait à faire. + +Davidovich avait rallié ses deux divisions sur sa réserve, dans le +défilé de Calliano, défilé redoutable et bien autrement dangereux +que celui de Marco. Sur ce point, l'Adige, serrant les montagnes, ne +laissait, entre son lit et leur pied, que la largeur de la chaussée. +L'entrée du défilé était fermée par le château de la Pietra, qui +joignait la montagne au fleuve, et qui était couronné d'artillerie. + +Bonaparte, persistant dans sa tactique, distribue son infanterie légère +à droite, sur les escarpemens de la montagne, et à gauche, sur les bords +du fleuve. Ses soldats, nés sur les bords du Rhône, de la Seine ou de la +Loire, égalent l'agilité et la hardiesse des chasseurs des Alpes. +Les uns gravissent de rochers en rochers, atteignent le sommet de la +montagne, et font un feu plongeant sur l'ennemi; les autres, non moins +intrépides, se glissent le long du fleuve, appuient le pied partout où +ils peuvent se soutenir, et tournent le château de la Pietra. Le général +Dammartin place avec bonheur une batterie d'artillerie légère qui +fait le meilleur effet; le château est enlevé. Alors l'infanterie le +traverse, et fond en colonne serrée sur l'armée autrichienne amassée +dans le défilé. Artillerie, cavalerie, infanterie, se confondent, et +fuient dans un désordre épouvantable. Le jeune Lamarois, aide-de-camp du +général en chef, veut prévenir la fuite des Autrichiens; il se précipite +au galop à la tête de cinquante hussards, traverse dans toute sa +longueur la masse autrichienne, et, tournant bride sur-le-champ, fait +effort pour en arrêter la tête. Il est renversé de cheval, mais il +répand la terreur dans les rangs autrichiens, et donne le temps à la +cavalerie, qui accourait, de recueillir plusieurs mille prisonniers. +Là finit cette suite de combats, qui valurent à l'armée française les +défilés du Tyrol, la ville de Roveredo, toute l'artillerie autrichienne, +quatre mille prisonniers, sans compter les morts et les blessés. +Bonaparte appela cette journée bataille de Roveredo. + +Le lendemain 19 fructidor (5 septembre), les Français entrèrent à +Trente, capitale du Tyrol italien. L'évêque avait fui. Bonaparte, pour +calmer les Tyroliens, qui étaient fort attachés à la maison d'Autriche, +leur adressa une proclamation, dans laquelle il les invitait à poser +les armes, et à ne point commettre d'hostilités contre son armée, leur +promettant qu'à ce prix leurs propriétés et leurs établissements publics +seraient respectés. Wurmser n'était plus à Trente. Bonaparte l'avait +surpris à l'instant où il se mettait en marche pour exécuter son +plan. En voyant les Français s'engager dans le Tyrol pour communiquer +peut-être avec l'Allemagne, Wurmser n'en fut que plus disposé à +descendre par la Brenta, pour emporter l'Adige pendant leur absence. +Il espérait même, par ce circuit rapide, qui allait l'amener à Vérone, +enfermer les Français dans la haute vallée de l'Adige, et, tout à +la fois, les envelopper et les couper de Mantoue. Il était parti +l'avant-veille et devait être déjà rendu à Bassano; Bonaparte forme +sur-le-champ une résolution des plus hardies: il va laisser Vaubois à +la garde du Tyrol, et se jeter à travers les gorges de la Brenta, à la +suite de Wurmser. Il ne peut emmener avec lui que vingt mille hommes, et +Wurmser en a trente; il peut être enfermé dans ces gorges épouvantables, +si Wurmser lui tient tête; il peut aussi arriver trop tard pour tomber +sur les derrières de Wurmser, et celui-ci peut avoir eu le temps de +forcer l'Adige: tout cela est possible. Mais ses vingt mille hommes en +valent trente; mais si Wurmser veut lui tenir tête et l'enfermer dans +les gorges, il lui passera sur le corps; mais s'il a vingt lieues à +faire, il les fera en deux jours, et arrivera dans la plaine aussitôt +que Wurmser. Alors il le rejettera ou sur Trieste, ou sur l'Adige. S'il +le rejette sur Trieste, il le poursuivra et ira brûler ce port sous ses +yeux; s'il le rejette sur l'Adige, il l'enfermera entre son armée et ce +fleuve, et enveloppera ainsi l'ennemi, qui croyait le prendre dans les +gorges du Tyrol. + +Ce jeune homme, dont la pensée et la volonté sont aussi promptes que la +foudre, ordonne à Vaubois, le jour même de son arrivée à Trente, de se +porter sur le Lavis, pour enlever cette position à l'arrière-garde de +Davidovich. Il fait exécuter cette opération sous ses yeux, indique à +Vaubois la position qu'il doit garder avec ses dix mille hommes, et part +ensuite avec les vingt autres, pour se jeter à travers les gorges de la +Brenta. + +Il part le 20 au matin (6 septembre); il couche le soir à Levico. Le +lendemain 21 (7), il se remet en marche le matin, et arrive devant un +nouveau défilé, dit de Primolano, où Wurmser avait placé une division. +Bonaparte emploie les mêmes manoeuvres, jette des tirailleurs sur les +hauteurs et sur le bord de la Brenta, puis fait charger en colonne sur +la route. On enlève le défilé. Un petit fort se trouvait au delà , on +l'entoure et on s'en rend maître. Quelques soldats intrépides courant +sur la route, y devancent les fugitifs, les arrêtent, et donnent à +l'armée le temps d'arriver pour les prendre. On fait trois mille +prisonniers. On arrive le soir à Cismone, après avoir fait vingt lieues +en deux jours. Bonaparte voudrait avancer encore, mais les soldats +n'en peuvent plus; lui-même est accablé de fatigue. Il a devancé son +quartier-général, il n'a ni suite ni vivres; il partage le pain de +munition d'un soldat, et se couche, en attendant avec impatience le +lendemain. + +Cette marche foudroyante et inattendue frappe Wurmser d'étonnement. Il +ne conçoit pas que son ennemi se soit jeté dans ces gorges, au risque +d'y être enfermé; il se propose de profiter de la position de Bassano +qui les ferme, et d'en barrer le passage avec toute son armée. S'il +réussit à y tenir, Bonaparte est pris dans la courbe de la Brenta. Déjà +il avait envoyé la division De Mezaros pour tâter Vérone, mais il la +rappelle pour lutter ici avec toutes ses forces; cependant il n'est pas +probable que l'ordre arrive à temps. La ville de Bassano est située sur +la rive gauche de la Brenta. Elle communique avec la rive droite par un +pont. Wurmser place les deux divisions Sebottendorff et Quasdanovich +sur les deux rives de la Brenta, en avant de la ville. Il dispose six +bataillons en avant garde dans les défilés qui précèdent Bassano, et qui +ferment la vallée. + +Le 22 (8 septembre), au matin, Bonaparte part de Cismone, et s'avance +sur Bassano; Masséna marche sur la rive droite, Augereau sur la gauche. +On emporte les défilés, et on débouche en présence de l'armée ennemie, +rangée sur les deux rives de la Brenta. Les soldats de Wurmser, +déconcertés par l'audace des Français, ne résistent pas avec le courage +qu'ils ont montré en tant d'occasions; ils s'ébranlent, se rompent, +et entrent dans Bassano. Augereau se présente à l'entrée de la ville. +Masséna, qui est sur la rive opposée, veut pénétrer par le pont; il +l'enlève en colonne serrée, comme celui de Lodi, et entre en même temps +qu'Augereau. Wurmser, dont le quartier-général était encore dans la +ville, n'a que le temps de se sauver, en nous laissant quatre mille +prisonniers et un matériel immense. Le plan de Bonaparte était donc +réalisé; il avait débouché dans la plaine aussitôt que Wurmser, et il +lui restait maintenant à l'envelopper, en l'acculant sur l'Adige. + +Wurmser, dans le désordre d'une action si précipitée, se trouve séparé +des restes de la division Quasdanovich. Cette division se retire vers le +Frioul, et lui, se voyant pressé par les divisions Masséna et Augereau, +qui lui ferment la route du Frioul et le replient vers l'Adige, forme +la résolution de passer l'Adige de vive force, et d'aller se jeter dans +Mantoue. Il avait rallié à lui la division De Mezaros, qui venait de +faire de vains efforts pour emporter Vérone. Il ne comptait plus que +quatorze mille hommes, dont huit d'infanterie et six de cavalerie +excellente. Il longe l'Adige, et fait chercher partout un passage. +Heureusement pour lui, le poste qui gardait Legnago avait été transporté +à Vérone, et un détachement, qui devait venir occuper cette place, +n'était point encore arrivé. Wurmser, profitant de ce hasard, s'empare +de Legnago. Certain maintenant de pouvoir regagner Mantoue, il accorde +quelque repos à ses troupes, qui étaient abîmées de fatigue. + +Bonaparte le suivait sans relâche: il fut cruellement déçu en apprenant +la négligence qui sauvait Wurmser; cependant il ne désespéra pas encore +de le prévenir à Mantoue. Il porta la division Masséna sur l'autre rive +de l'Adige par le bac de Ronco, et la dirigea sur Sanguinetto, pour +barrer le chemin de Mantoue, il dirigea Augereau vers Legnago même. +L'avant-garde de Masséna, devançant sa division, entra dans Céréa le 25 +(11 septembre), au moment où Wurmser y arrivait de Legnago avec tout son +corps d'armée. Cette avant-garde de cavalerie et d'infanterie légère, +commandée par les généraux Murat et Pigeon, fit une résistance des +plus héroïques, mais fut culbutée: Wurmser lui passa sur le corps, et +continua sa marche. Bonaparte arrivait seul au galop au moment de cette +action: il manqua être pris, et se sauva en toute hâte. + +Wurmser passa à Sanguinetto; puis, apprenant que tous les ponts de la +Molinella étaient rompus, excepté celui de Villimpenta, il descendit +jusqu'à ce pont, y franchit la rivière, et marcha sur Mantoue. Le +général Charton voulut lui résister avec trois cents hommes formés en +carré; ces braves gens furent sabrés ou pris. Wurmser arriva ainsi à +Mantoue le 27 (13). Ces légers avantages étaient un adoucissement aux +malheurs du vieux et brave maréchal. Il se répandit dans les environs de +Mantoue, et tint un moment la campagne, grâce à sa nombreuse et belle +cavalerie. + +Bonaparte arrivait à perte d'haleine, furieux contre les officiers +négligens qui lui avaient fait manquer une si belle proie. Augereau +était rentré dans Legnago, et avait fait prisonnière la garnison +autrichienne, forte de seize cents hommes. Bonaparte ordonna à Augereau +de se porter à Governolo, sur le Bas-Mincio. Il livra ensuite de petits +combats à Wurmser, pour l'attirer hors de la place; et, dans la nuit +du 28 au 29 (14-15 septembre), il prit une position en arrière, pour +engager Wurmser à se montrer en plaine. Le vieux général, alléché +par ses petits succès, se déploya en effet hors de Mantoue, entre +la citadelle et le faubourg de Saint-George. Bonaparte l'attaqua le +troisième jour complémentaire an IV (19 septembre). Augereau, venant de +Governolo, formait la gauche; Masséna, partant de Due-Castelli, formait +le centre, et Sahuguet, avec le corps de blocus, formait la droite. +Wurmser avait encore vingt-un mille hommes en ligne. Il fut enfoncé +partout, et rejeté dans la place avec une perte de deux mille hommes. +Quelques jours après, il fut entièrement renfermé dans Mantoue. La +nombreuse cavalerie qu'il avait ramenée ne lui servait à rien, et ne +faisait qu'augmenter le nombre des bouches inutiles; il fit tuer et +saler tous les chevaux. Il avait vingt et quelques mille hommes de +garnison, dont plusieurs mille aux hôpitaux. + +Ainsi, quoique Bonaparte eût perdu en partie le fruit de sa marche +audacieuse sur la Brenta, et qu'il n'eût pas fait mettre bas les armes +au maréchal, il avait entièrement ruiné et dispersé son armée. Quelques +mille hommes étaient rejetés dans le Tyrol sous Davidovich; quelques +mille fuyaient en Frioul sous Quasdanovich. Wurmser, avec douze ou +quatorze mille, s'était enfermé dans Mantoue. Treize ou quatorze mille +étaient prisonniers, six ou sept mille tués ou blessés. Ainsi cette +armée venait des perdre encore une vingtaine de mille hommes en dix +jours, outre un matériel considérable. Bonaparte en avait perdu sept ou +huit mille, dont quinze cents prisonniers, et le reste tué, blessé, ou +malade. Ainsi, aux armées de Colli et de Beaulieu, détruites en entrant +en Italie, il fallait ajouter celle de Wurmser, détruite en deux fois, +d'abord dans les plaines de Castiglione, et ensuite sur les rives de la +Brenta. Aux trophées de Montenotte, de Lodi, de Borghetto, de Lonato, de +Castiglione, il fallait donc joindre ceux de Roveredo, de Bassano et de +Saint-George. A quelle époque de l'histoire avait-on vu de si grands +résultats, tant d'ennemis tués, tant de prisonniers, de drapeaux, de +canons enlevés! Ces nouvelles répandirent de nouveau la joie dans la +Lombardie, et la terreur dans le fond de la péninsule. La France fut +transportée d'admiration pour le général de l'armée d'Italie. + +Nos armes étaient moins heureuses sur les autres théâtres de la guerre. +Moreau s'était avancé sur le Lech, comme on l'a vu, dans l'espoir que +ses progrès en Bavière ramèneraient l'archiduc et dégageraient +Jourdan. Cet espoir était peu fondé, et l'archiduc aurait mal jugé de +l'importance de son mouvement, s'il se fût détourné de son exécution +pour revenir vers Moreau. Toute la campagne dépendait de ce qui allait +se passer sur le Mein. Jourdan battu, et ramené sur le Rhin, les progrès +de Moreau ne faisaient que le compromettre davantage, et l'exposer à +perdre sa ligne de retraite. L'archiduc se contenta donc de renvoyer +le général Nauendorff, avec deux régimens de cavalerie et quelques +bataillons, pour renforcer Latour, et continua sa poursuite de l'armée +de Sambre-et-Meuse. + +Cette brave armée se retirait avec le plus vif regret, et en conservant +tout le sentiment de ses forces. C'est elle qui avait fait les plus +grandes et les plus belles choses, pendant les premières années de la +révolution; c'est elle qui avait vaincu à Watignies, à Fleurus, aux +bords de l'Ourthe et de la Roër. Elle avait beaucoup d'estime pour son +général, et une grande confiance en elle-même. Cette retraite ne l'avait +point découragée, et elle était persuadée qu'elle ne cédait qu'à des +combinaisons supérieures, et à la masse des forces ennemies. Elle +désirait ardemment une occasion de se mesurer avec les Autrichiens et +de rétablir l'honneur de son drapeau. Jourdan le désirait aussi. Le +directoire lui écrivait qu'il fallait à tout prix se maintenir en +Franconie, sur le Haut-Mein, pour prendre ses quartiers d'hiver en +Allemagne, et surtout pour ne pas découvrir Moreau, qui s'était avancé +jusqu'aux portes de Munich. Moreau, de son côté, venait d'apprendre à +Jourdan, à la date du 8 fructidor (25 août), sa marche au-delà du Lech, +les avantages qu'il y avait remportés, et le projet qu'il avait de +s'avancer toujours davantage pour ramener l'archiduc. Toutes ces raisons +décidèrent Jourdan à tenter le sort des armes, quoiqu'il eût devant lui +des forces très supérieures. Il aurait cru manquer à l'honneur s'il eût +quitté la Franconie sans combattre, et s'il eût laissé son collègue +en Bavière. Trompé d'ailleurs par le mouvement du général Nauendorff, +Jourdan croyait que l'archiduc venait de partir pour regagner les bords +du Danube. Il s'arrêta donc à Wurtzbourg, place dont il jugeait la +conservation importante, mais dont les Français n'avaient conservé que +la citadelle. Il y donna quelque repos à ses troupes, fit quelques +changemens dans la distribution et le commandement de ses divisions, et +annonça l'intention de combattre. L'armée montra la plus grande ardeur à +enlever toutes les positions que Jourdan croyait utile d'occuper avant +d'engager la bataille. Il avait sa droite appuyée à Wurtzbourg, et le +reste de sa ligne sur une suite de positions qui s'étendent le long du +Mein jusqu'à Schveinfurt. Le Mein le séparait de l'ennemi. Une partie +seulement de l'armée autrichienne avait franchi ce fleuve, ce qui le +confirmait dans l'idée que l'archiduc avait rejoint le Danube. Il laissa +à l'extrémité de sa ligne la division Lefebvre, à Schveinfurt, pour +assurer sa retraite sur la Saale et Fulde, dans le cas où la bataille +lui ferait perdre la route de Francfort. Il se privait ainsi d'une +seconde ligne et d'un corps de réserve; mais il crut devoir ce sacrifice +à la nécessité d'assurer sa retraite. Il se décida à attaquer, le 17 +fructidor (3 septembre), au matin. + +Dans la nuit du 16 au 17, l'archiduc, averti du projet de son +adversaire, fit rapidement passer le reste de son armée au-delà du Mein, +et déploya aux yeux de Jourdan des forces très supérieures. La bataille +s'engagea d'abord avec succès pour nous; mais notre cavalerie, assaillie +dans les plaines qui s'étendent le long du Mein par une cavalerie +formidable, fut rompue, se rallia, fut rompue de nouveau, et ne trouva +d'abri que derrière les lignes et les feux bien nourris de notre +infanterie. Jourdan, si sa réserve n'avait pas été si éloignée de lui, +aurait pu remporter la victoire; il envoya à Lefebvre des officiers qui +ne purent percer à travers les nombreux escadrons ennemis. Il espérait +cependant que Lefebvre, voyant que Schveinfurt n'était pas menacé, +marcherait au lieu du péril; mais il attendit vainement, et replia son +armée pour la dérober à la redoutable cavalerie de l'ennemi. La retraite +se fit en bon ordre sur Arnstein. Jourdan, victime du mauvais plan du +directoire, et de son dévouement à son collègue, dut dès lors se replier +sur la Lahn. Il continua sa marche sans aucun relâche, donna ordre à +Marceau de se retirer de devant Mayence, et arriva derrière la Lahn +le 24 fructidor (10 septembre). Son armée, dans cette marche pénible +jusqu'aux frontières de la Bohême, n'avait guère perdu que cinq à six +mille hommes. Elle fit une perte sensible par la mort du jeune Marceau, +qui fut frappé d'une balle par un chasseur tyrolien, et qu'on ne put +emporter du champ de bataille. L'archiduc Charles le fit entourer de +soins; mais il expira bientôt. Ce jeune héros, regretté des deux armées, +fut enseveli au bruit de leur double artillerie. + +Pendant que ces choses se passaient sur le Mein, Moreau, toujours +au-delà du Danube et du Lech, attendait impatiemment des nouvelles de +Jourdan. Aucun des officiers détachés pour lui en donner n'était arrivé. +Il tâtonnait sans oser prendre un parti. Dans l'intervalle, sa gauche, +sous les ordres de Desaix, eut un combat des plus rudes à soutenir +contre la cavalerie de Latour, qui, réunie à celle de Nauendorff, +déboucha à l'improviste par Langenbruck. Desaix fit des dispositions si +justes et si promptes, qu'il repoussa les nombreux escadrons ennemis, +et les dispersa dans la plaine après leur avoir fait subir une perte +considérable. Moreau, toujours dans l'incertitude, se décida enfin, +après une vingtaine de jours, à tenter un mouvement pour aller à la +découverte. Il résolut de s'approcher du Danube, pour étendre son aile +gauche jusqu'à Nuremberg, et avoir des nouvelles de Jourdan, ou lui +apporter des secours. Le 24 fructidor (10 septembre), il fit repasser le +Danube à sa gauche et à son centre, et laissa sa droite seule au-delà +de ce fleuve, vers Zell. La gauche, sous Desaix, s'avança jusqu'à +Aichstett. Dans cette situation singulière, il étendait sa gauche vers +Jourdan, qui dans le moment était à soixante lieues de lui; il avait son +centre sur le Danube, et sa droite au-delà , exposant l'un des corps à +être détruits, si Latour avait su profiter de leur isolement. Tous +les militaires ont reproché à Moreau ce mouvement, comme un de ces +demi-moyens qui ont tous les dangers des grands moyens, sans en avoir +les avantages. Moreau n'ayant pas, en effet, saisi l'occasion de se +rabattre vivement sur l'archiduc, lorsque celui-ci se rabattait sur +Jourdan, ne pouvait plus que se compromettre en se plaçant ainsi à +cheval sur le Danube. + +Enfin, après quatre jours d'attente dans cette position singulière, +il en sentit le danger, se reporta au-delà du Danube, et songea à le +remonter pour se rapprocher de sa base d'opération. Il apprit alors la +retraite forcée de Jourdan sur la Lahn, et ne douta plus qu'après avoir +ramené l'armée de Sambre-et-Meuse, l'archiduc ne volât sur le Necker, +pour fermer le retour à l'armée du Rhin. Il apprit aussi une tentative +faite par la garnison de Manheim sur Kehl, pour détruire le pont par +lequel l'armée française avait débouché en Allemagne. Dans cet état de +choses, il n'hésita plus à se mettre en marche pour regagner la France. +Sa position était périlleuse. Engagé au milieu de la Bavière, obligé de +repasser les Montagnes-Noires pour revenir sur le Rhin, ayant en tête +Latour avec quarante mille hommes, et exposé à trouver l'archiduc +Charles avec trente mille sur ses derrières, il pouvait prévoir des +dangers extrêmes. Mais s'il était dépourvu du vaste et ardent génie que +son émule déployait en Italie, il avait une âme ferme et inaccessible à +ce trouble dont les âmes vives sont quelquefois saisies. Il commandait +une superbe armée, forte de soixante et quelques mille hommes, dont le +moral n'avait été ébranlé par aucune défaite, et qui avait dans son +chef une extrême confiance. Appréciant une pareille ressource, il ne +s'effraya pas de sa position, et résolut de reprendre tranquillement sa +route. Pensant que l'archiduc, après avoir replié Jourdan, reviendrait +probablement sur le Necker, il craignit de trouver ce fleuve déjà +occupé; il remonta donc la vallée du Danube, pour aller joindre +directement celle du Rhin, par la route des villes forestières. Ces +passages étant les plus éloignés du point où se trouvait actuellement +l'archiduc, lui parurent les plus sûrs. + +Il resta au-delà du Danube, et le remonta tranquillement, en appuyant +une de ses ailes au fleuve. Ses parcs, ses bagages marchaient devant +lui, sans confusion, et tous les jours ses arrière-gardes repoussaient +bravement les avant-gardes ennemies. Latour, au lieu de passer le +Danube, et de tâcher de prévenir Moreau à l'entrée des défilés, se +contentait de le suivre pas à pas, sans oser l'entamer. Arrivé auprès du +lac de Fédersée, Moreau crut devoir s'arrêter. Latour s'était partagé +en trois corps: il en avait donné un à Nauendorff, et l'avait envoyé à +Tubingen, sur le Haut-Necker, par où Moreau ne voulait pas passer; il +était lui-même avec le second à Biberach; et le troisième se trouvait +fort loin, à Schussenried. Moreau, qui approchait du Val-d'Enfer, par où +il voulait se retirer, qui ne voulait pas être trop pressé au passage de +ce défilé, qui voyait devant lui Latour isolé, et qui sentait ce qu'une +victoire devait donner de fermeté à ses troupes pour le reste de la +retraite, s'arrêta le 11 vendémiaire an V (2 octobre) aux environs du +lac de Fédersée, non loin de Biberach. Le pays était montueux, boisé, +et coupé de vallées. Latour était rangé sur différentes hauteurs, qu'on +pouvait isoler et tourner, et qui, de plus, avaient à dos un ravin +profond, celui de la Riss. Moreau l'attaqua sur tous les points, et, +sachant pénétrer avec art à travers ses positions, abordant les unes de +front, tournant les autres, l'accula sur la Riss, le jeta dedans, et +lui fit quatre mille prisonniers. Cette victoire importante, dite de +Biberach, rejeta Latour fort loin, et raffermit singulièrement le moral +de l'armée française. Moreau reprit sa marche et s'approcha des défilés. +Il avait déjà dépassé les routes qui traversent la vallée du Necker pour +déboucher dans celle du Rhin; il lui restait celle qui, passant par +Tuttlingen et Rottweil, vers les sources même du Necker, suit la vallée +de la Kintzig, et vient aboutir à Kehl; mais Nauendorff l'avait déjà +occupée. Les détachemens sortis de Manheim s'étaient joints à ce +dernier, et l'archiduc s'en approchait. Moreau aima mieux remonter +un peu plus haut, et passer par le Val-d'Enfer, qui, traversant la +Forêt-Noire, formait un coude plus long, mais aboutissait à Brissach, +beaucoup plus loin de l'archiduc. En conséquence, il plaça Desaix et +Férino avec la gauche et la droite vers Tuttlingen et Rottweil, pour se +couvrir du côté des débouchés, où se trouvaient les principales forces +autrichiennes, et il envoya son centre, sous Saint-Cyr, pour forcer le +Val-d'Enfer. En même temps, il fit filer ses grands parcs sur Huningue, +par la route des villes forestières. Les Autrichiens l'avaient entouré +d'une nuée de petits corps, comme s'ils avaient espéré l'envelopper, et +ne s'étaient mis nulle part en mesure de lui résister. Saint-Cyr trouva +à peine un détachement au Val-d'Enfer, passa sans peine à Neustadt, +et arriva à Fribourg. Les deux ailes le suivirent immédiatement, et +débouchèrent à travers cet affreux défilé, dans la vallée du Rhin, +plutôt avec l'attitude d'une armée victorieuse qu'avec celle d'une armée +en retraite. Moreau était rendu dans la vallée du Rhin le 21 vendémiaire +(12 octobre). Au lieu de repasser le Rhin au pont de Brissach, et de +remonter, en suivant la rive française, jusqu'à Strasbourg, il voulut +remonter la rive droite jusqu'à Kehl, en présence de toute l'armée +ennemie. Soit qu'il voulût faire un retour plus imposant, soit qu'il +espérât se maintenir sur la rive droite, et couvrir Kehl en s'y portant +directement, ces raisons ont paru insuffisantes pour hasarder une +bataille. Il pouvait, en repassant le Rhin à Brissach, remonter +librement à Strasbourg, et déboucher de nouveau par Kehl. Cette tête +de pont pouvait résister assez longtemps pour lui donner le temps +d'arriver. Vouloir marcher au contraire en face de l'armée ennemie, qui +venait de se réunir tout entière sous l'archiduc, et s'exposer ainsi +à une bataille générale, avec le Rhin à dos, était une imprudence +inexcusable, maintenant qu'on n'avait plus le motif, ni de l'offensive à +prendre, ni d'une retraite à protéger. Le 28 vendémiaire (19 octobre), +les deux armées se trouvèrent en présence sur les bords de l'Elz, de +Valdkirch à Emmendingen. Après un combat sanglant et varié, Moreau +sentit l'impossibilité de percer jusqu'à Kehl, en suivant la rive +droite, et résolut de passer sur le pont de Brissach. Ne croyant pas +néanmoins pouvoir faire passer toute son armée sur ce pont, de peur +d'encombrement, et voulant envoyer au plus tôt des forces à Kehl, il fit +repasser Desaix avec la gauche par Brissach, et retourna vers Huningue +avec le centre et la droite. Cette détermination a été jugée non moins +imprudente que celle de combattre à Emmendingen; car Moreau, affaibli +d'un tiers de son armée, pouvait être très compromis. Il comptait, il +est vrai, sur une très belle position, celle de Schliengen, qui couvre +le débouché d'Huningue, et sur laquelle il pouvait s'arrêter et +combattre, pour rendre son passage plus tranquille et plus sûr. Il s'y +replia en effet, s'y arrêta le 3 brumaire (24 octobre), et livra un +combat opiniâtre et balancé. Après avoir, par cette journée de combat, +donné à ses bagages le temps de passer, il évacua la position pendant la +nuit, repassa sur la rive gauche, et s'achemina vers Strasbourg. + +Ainsi finit cette campagne célèbre, et cette retraite plus célèbre +encore. Le résultat indique assez le vice du plan. Si, comme l'ont +démontré Napoléon, l'archiduc Charles et le général Jomini, si au +lieu de former deux armées, s'avançant en colonnes isolées, sous deux +généraux différens, dans l'intention mesquine de déborder les flancs de +l'ennemi, le directoire eût formé une seule armée de cent soixante mille +hommes, dont un détachement de cinquante mille aurait assiégé Mayence, +et dont cent dix mille, réunis en un seul corps, auraient envahi +l'Allemagne par la vallée du Rhin, le Val-d'Enfer et la Haute-Bavière, +les armées impériales auraient été réduites à se retirer toujours, sans +pouvoir se concentrer avec avantage contre une masse trop supérieure. +Le beau plan du jeune archiduc serait devenu impossible, et le drapeau +républicain aurait été porté jusqu'à Vienne. Avec le plan donné, Jourdan +était une victime forcée. Aussi sa campagne, toujours malheureuse, fut +toute de dévouement, soit lorsqu'il franchit le Rhin la première fois, +pour attirer à lui les forces de l'archiduc, soit lorsqu'il s'avança +jusqu'en Bohême et qu'il combattit à Wurtzbourg. Moreau seul, avec sa +belle armée, pouvait réparer en partie les vices du plan, soit en se +hâtant d'écraser tout ce qui était devant lui, au moment où il déboucha +par Kehl, soit en se rabattant sur l'archiduc Charles, lorsque celui-ci +se porta sur Jourdan. Il n'osa ou ne sut rien faire de tout cela; mais +s'il ne montra pas une étincelle de génie, si à une manoeuvre décisive +et victorieuse il préféra une retraite, du moins il déploya dans cette +retraite un grand caractère et une rare fermeté. Sans doute elle n'était +pas aussi difficile qu'on l'a dit, mais elle fut conduite néanmoins de +la manière la plus imposante. + +Le jeune archiduc dut au vice du plan français une belle pensée, qu'il +exécuta avec prudence; mais, comme Moreau, il manqua de cette ardeur, +de cette audace, qui pouvaient rendre la faute du gouvernement français +mortelle pour ses armées. Conçoit-on ce qui serait arrivé, si d'un côté +ou de l'autre s'était trouvé le génie impétueux qui venait de détruire +trois armées au-delà des Alpes! Si les soixante-dix mille hommes de +Moreau, à l'instant où ils débouchèrent de Kehl, si les Impériaux, à +l'instant où ils quittèrent le Danube pour se rabattre sur Jourdan, +avaient été conduits avec l'impétuosité déployée en Italie, certainement +la guerre eût été terminée sur-le-champ, d'une manière désastreuse pour +l'une des deux puissances. + +Cette campagne valut en Europe une grande réputation au jeune archiduc. +En France, on sut un gré infini à Moreau d'avoir ramené saine et +sauve l'armée compromise en Bavière. On avait eu sur cette armée des +inquiétudes extrêmes, surtout depuis le moment où Jourdan s'étant +replié, où le pont de Kehl ayant été menacé, où une nuée de petits +corps ayant intercepté les communications par la Souabe, on ignorait ce +qu'elle était devenue et ce qu'elle allait devenir. Mais quand, après de +vives inquiétudes, on la vit déboucher dans la vallée du Rhin, avec +une si belle attitude, on fut enchanté du général qui l'avait si +heureusement ramenée. Sa retraite fut exaltée comme un chef-d'oeuvre de +l'art, et comparée sur-le-champ à celle des Dix mille. On n'osait rien +mettre sans doute à côté des triomphes si brillans de l'armée d'Italie; +mais comme il y a toujours une foule d'hommes que le génie supérieur, +que la grande fortune offusquent, et que le mérite moins éclatant +rassure davantage, ceux-là se rangeaient tous pour Moreau, vantaient sa +prudence, son habileté consommée, et la préféraient au génie ardent du +jeune Bonaparte. Dès ce jour-là , Moreau eut pour lui tout ce qui préfère +les facultés secondaires aux facultés supérieures; et, il faut l'avouer, +dans une république on pardonne presque à ces ennemis du génie, quand on +voit de quoi le génie peut se rendre coupable envers la liberté qui l'a +enfanté, nourri, et porté au comble de la gloire. + + + +CHAPITRE V. + +SITUATION INTÉRIEURE ET EXTÉRIEURE DE LA FRANCE APRÈS LA RETRAITE DES +ARMÉES D'ALLEMAGNE AU COMMENCEMENT DE L'AN V.--COMBINAISONS DE PITT; +OUVERTURE D'UNE NÉGOCIATION AVEC LE DIRECTOIRE; ARRIVÉE DE LORD +MALMESBURY A PARIS.--PAIX AVEC NAPLES ET AVEC GÊNES; NÉGOCIATIONS +INFRUCTUEUSES AVEC LE PAPE; DÉCHÉANCE DU DUC DE MODÈNE; FONDATION DE LA +RÉPUBLIQUE CISPADANE.--MISSION DE CLARKE A VIENNE.--NOUVEAUX EFFORTS DE +L'AUTRICHE EN ITALIE; ARRIVÉE D'ALVINZY; EXTRÊMES DANGERS DE L'ARMÉE +FRANÇAISE; BATAILLE D'ARCOLE. + +L'issue que venait d'avoir la campagne d'Allemagne était fâcheuse pour +la république. Ses ennemis, qui s'obstinaient à nier ses victoires, ou +à lui prédire de cruels retours de fortune, voyaient leurs pronostics +réalisés, et ils en triomphaient ouvertement. Ces rapides conquêtes en +Allemagne, disaient-ils, n'avaient donc aucune solidité. Le Danube et le +génie d'un jeune prince y avaient bientôt mis un terme. Sans doute la +téméraire armée d'Italie, qui semblait si fortement établie sur l'Adige, +en serait arrachée à son tour, et rejetée sur les Alpes, comme les +armées d'Allemagne sur le Rhin. Il est vrai, les conquêtes du général +Bonaparte semblaient reposer sur une basé un peu plus solide. Il ne +s'était pas borné à pousser Colli et Beaulieu devant lui; il les avait +détruits: il ne s'était pas borné à repousser la nouvelle armée de +Wurmser; il l'avait d'abord désorganisée à Castiglione, et anéantie +enfin sur la Brenta. Il y avait donc un peu plus d'espoir de rester en +Italie que de rester en Allemagne; mais on se plaisait à répandre des +bruits alarmans. Des forces nombreuses arrivaient, disait-on, de la +Pologne et de la Turquie pour se porter vers les Alpes, les armées +impériales du Rhin pourraient faire maintenant de nouveaux détachemens, +et, avec tout son génie, le général Bonaparte, ayant toujours de +nouveaux ennemis à combattre, trouverait enfin le terme de ses succès, +ne fût-ce que dans l'épuisement de son armée. Il était naturel que, +dans l'état des choses, on formât de pareilles conjectures, car les +imaginations, après avoir exagéré les succès, devaient aussi exagérer +les revers. + +Les armées d'Allemagne s'étaient retirées sans de grandes pertes, et +tenaient la ligne du Rhin. Il n'y avait en cela rien de trop malheureux; +mais l'armée d'Italie se trouvait sans appui, et c'était un inconvénient +grave. De plus, nos deux principales armées, rentrées sur le territoire +français, allaient être à la charge de nos finances, qui étaient +toujours dans un état déplorable: et c'était là le plus grand mal. Les +mandats, ayant cessé d'avoir cours forcé de monnaie, étaient tombés +entièrement; d'ailleurs ils étaient dépensés, et il n'en restait presque +plus à la disposition du gouvernement. Ils se trouvaient à Paris, dans +les mains de quelques spéculateurs, qui les vendaient aux acquéreurs +de biens nationaux. L'arriéré des créances de l'état était toujours +considérable, mais ne rentrait pas; les impôts, l'emprunt forcé, se +percevaient lentement; les biens nationaux soumissionnés n'étaient payés +qu'en partie; les paiemens qui restaient à faire n'étaient pas encore +exigibles d'après la loi; et les soumissions qui se faisaient encore +n'étaient pas assez nombreuses pour alimenter le trésor. Du reste, on +vivait de ces soumissions, ainsi que des denrées provenant de l'emprunt, +et des promesses de paiement faites par les ministres. On venait de +faire le budget pour l'an V, divisé en dépenses ordinaires et en +dépenses extraordinaires. Les dépenses ordinaires montaient à 450 +millions; les autres à 550. La contribution foncière, les douanes, +le timbre et tous les produits annuels, devaient assurer la dépense +ordinaire. Les 550 millions de l'extraordinaire étaient suffisamment +couverts par l'arriéré des impôts de l'an IV et de l'emprunt forcé, et +par les paiements qui restaient à faire sur les biens vendus. On avait +en outre la ressource des biens que la république possédait encore; mais +il fallait réaliser tout cela, et c'était toujours la même difficulté. +Les fournisseurs non payés refusaient de continuer leurs avances, et +tous les services manquaient à la fois. Les fonctionnaires publics, les +rentiers n'étaient pas payés, et mouraient de faim. + +Ainsi l'isolement de l'armée d'Italie, et nos finances, pouvaient donner +de grandes espérances à nos ennemis. Du projet de quadruple alliance, +formé par le directoire, entre la France, l'Espagne, la Porte et Venise, +il n'était résulté encore que l'alliance avec l'Espagne. Celle-ci, +entraînée par nos offres et notre brillante fortune au milieu de l'été, +s'était décidée, comme on l'a vu, à renouveler avec la république le +pacte de famille, et elle venait de faire sa déclaration de guerre à +la Grande-Bretagne. Venise, malgré les instances de l'Espagne et les +invitations de la Porte, malgré les victoires de Bonaparte en Italie, +avait refusé de s'unir à la république. On lui avait vainement +représenté que la Russie en voulait à ses colonies de la Grèce, et +l'Autriche à ses provinces d'Illyrie; que son union avec la France et +la Porte, qui n'avaient rien à lui envier, la garantirait de ces deux +ambitions ennemies; que les victoires réitérées des Français sur l'Adige +devaient la rassurer contre un retour des armées autrichiennes et contre +la vengeance de l'empereur; que le concours de ses forces et de sa +marine rendrait ce retour encore plus impossible; que la neutralité au +contraire ne lui ferait aucun ami, la laisserait sans protecteur, et +l'exposerait peut-être à servir de moyens d'accommodement entre les +puissances belligérantes. Venise, pleine de haine contre les Français, +faisant des armemens évidemment destinés contre eux, puisqu'elle +consultait le ministère autrichien sur le choix d'un général, refusa +pour la seconde fois l'alliance qu'on lui proposait. Elle voyait bien le +danger de l'ambition autrichienne; mais le danger des principes français +était le plus pressant, le plus grand à ses yeux, et elle répondit +qu'elle persistait dans la neutralité désarmée, ce qui était faux, car +elle armait de tous côtés. La Porte, ébranlée par le refus de Venise, +par les suggestions de Vienne et de l'Angleterre, n'avait point accédé +au projet d'alliance. Il ne restait donc que la France et l'Espagne, +dont l'union pouvait contribuer à faire perdre la Méditerranée aux +Anglais, mais pouvait aussi compromettre les colonies espagnoles. Pitt, +en effet, songeait à les faire insurger contre la métropole, et il avait +déjà noué des intrigues dans le Mexique. Les négociations avec Gênes +n'étaient point terminées; car il s'agissait de convenir avec elle à la +fois d'une somme d'argent, de l'expulsion de quelques familles, et du +rappel de quelques autres. Elles ne l'étaient pas davantage avec Naples, +parce que le directoire aurait voulu une contribution, et que la reine +de Naples, qui traitait avec désespoir, refusait d'y consentir. La +paix avec Rome n'était pas faite, à cause d'un article exigé par le +directoire; il voulait que le Saint-Siége révoquât tous les brefs +rendus contre la France depuis le commencement de la révolution, ce qui +blessait cruellement l'orgueil du vieux pontife. Il convoqua un concile +de cardinaux, qui décidèrent que la révocation ne pouvait pas avoir +lieu. Les négociations furent rompues. Elles recommencèrent à Florence; +un congrès s'ouvrit. Les envoyés du pape ayant répété que les brefs +rendus ne pouvaient pas être révoqués, les commissaires français ayant +répondu de leur côté que la révocation était la condition _sine quâ +non_, on se sépara après quelques minutes. L'espoir d'un secours du roi +de Naples et de l'Angleterre soutenait le pontife dans ses refus. Il +venait d'envoyer le cardinal Albani à Vienne, pour implorer le secours +de l'Autriche, et se concerter avec elle dans sa résistance. + +Tels étaient les rapports de la France avec l'Europe. Ses ennemis, de +leur côté, étaient fort épuisés. L'Autriche se sentait rassurée, il est +vrai, par la retraite de nos armées qui avaient passé jusqu'au Danube; +mais elle était fort inquiète pour l'Italie, et faisait de nouveaux +préparatifs pour la recouvrer. L'Angleterre était réduite à une +situation fort triste: son établissement en Corse était précaire, et +elle se voyait exposée à perdre bientôt cette île. On voulait lui fermer +tous les ports d'Italie, et il suffisait d'une nouvelle victoire du +général Bonaparte pour décider son entière expulsion de cette contrée. +La guerre avec l'Espagne allait lui interdire la Méditerranée, et +menacer le Portugal. Tout le littoral de l'Océan lui était fermé +jusqu'au Texel. L'expédition que Hoche préparait en Bretagne l'effrayait +pour l'Irlande; ses finances étaient en péril, sa banque était ébranlée, +et le peuple voulait la paix; l'opposition était devenue plus forte par +les élections nouvelles. C'étaient là des raisons assez pressantes de +songer à la paix, et de profiter des derniers revers de la France pour +la lui faire accepter. Mais la famille royale et l'aristocratie avaient +une grande répugnance à traiter avec la France, parce que c'était à +leurs yeux traiter avec la révolution. Pitt, beaucoup moins attaché aux +principes aristocratiques, et uniquement préoccupé des intérêts de la +puissance anglaise, aurait bien voulu la paix, mais à une condition, +indispensable pour lui et inadmissible pour la république, la +restitution des Pays-Bas à l'Autriche. Pitt, comme nous l'avons déjà +remarqué, était tout Anglais par l'orgueil, l'ambition et les +préjugés. Le plus grand crime de la révolution était moins à ses yeux +l'enfantement d'une république colossale, que la réunion des Pays-Bas à +la France. + +Les Pays-Bas étaient en effet une acquisition importante pour notre +patrie. Cette acquisition lui procurait d'abord la possession des +provinces les plus fertiles et les plus riches du continent, et surtout +des provinces manufacturières; elle lui donnait l'embouchure des fleuves +les plus importans au commerce du Nord, l'Escaut, la Meuse et le Rhin; +une augmentation considérable de côtes, et par conséquent de marine; +des ports d'une haute importance, celui d'Anvers surtout; enfin un +prolongement de notre frontière maritime, dans la partie la plus +dangereuse pour la frontière anglaise, vis-à -vis les rivages sans +défense d'Essex, de Suffolk, de Norfolk, d'Yorkshire. Outre cette +acquisition positive, les Pays-Bas avaient pour nous un autre avantage: +la Hollande tombait sous l'influence immédiate de la France, dès qu'elle +n'en était plus séparée par des provinces autrichiennes. Alors la ligne +française s'étendait, non pas seulement jusqu'à Anvers, mais jusqu'au +Texel, et les rivages de l'Angleterre étaient enveloppés par une +ceinture de rivages ennemis. Si à cela on ajoute un pacte de famille +avec l'Espagne, alors puissante et bien organisée, on comprendra que +Pitt eût des inquiétudes pour la puissance maritime de l'Angleterre. Il +est de principe, en effet, pour tout Anglais bien nourri de ses idées +nationales, que l'Angleterre doit dominer à Naples, à Lisbonne, à +Amsterdam, pour avoir pied sur le continent, et pour rompre la longue +ligne des côtes qui lui pourraient être opposées. Ce principe était +aussi enraciné en 1796, que celui qui faisait considérer tout dommage +causé à la France comme un bien fait à l'Angleterre. En conséquence, +Pitt, pour procurer un moment de répit à ses finances, aurait bien +consenti à une paix passagère, mais à condition que les Pays-Bas +seraient restitués à l'Autriche. Il songea donc à ouvrir une négociation +sur cette base. Il ne pouvait guère espérer que la France admît une +pareille condition, car les Pays-Bas étaient l'acquisition principale de +la révolution, et la constitution ne permettait même pas au directoire +de traiter de leur aliénation. Mais Pitt connaissait peu le continent; +il croyait sincèrement la France ruinée, et il était de bonne foi quand +il venait, tous les ans, annoncer l'épuisement et la chute de notre +république. Il pensait que si jamais la France avait été disposée à +la paix, c'était dans le moment actuel, soit à cause de la chute des +mandats, soit à cause de la retraite des armées d'Allemagne. Du reste, +soit qu'il crût la condition admissible ou non, il avait une raison +majeure d'ouvrir une négociation; c'était la nécessité de satisfaire +l'opinion publique, qui demandait hautement la pais. Pour obtenir en +effet la levée de soixante mille hommes de milice, et de quinze mille +marins, il lui fallait prouver, par une démarche éclatante, qu'il avait +fait son possible pour traiter. Il avait encore un autre motif non +moins important; en prenant l'initiative, et en ouvrant à Paris une +négociation solennelle, il avait l'avantage d'y ramener la discussion de +tous les intérêts européens, et d'empêcher l'ouverture d'une négociation +particulière avec l'Autriche. Cette dernière puissance en effet tenait +beaucoup moins à recouvrer les Pays-Bas, que l'Angleterre ne tenait à +les lui rendre. Les Pays-Bas étaient pour elle une province lointaine, +qui était détachée du centre de son empire, exposée à de +continuelles invasions de la France, et profondément imbue des idées +révolutionnaires; une province que plusieurs fois elle avait songé à +échanger contre d'autres possessions en Allemagne ou en Italie, et +qu'elle n'avait gardée que parce que la Prusse s'était toujours opposée +à son agrandissement en Allemagne, et qu'il ne s'était pas présenté de +combinaisons qui permissent son agrandissement en Italie. Pitt pensait +qu'une négociation solennelle, ouverte à Paris pour le compte de tous +les alliés, empêcherait les combinaisons particulières, et préviendrait +tout arrangement relatif aux Pays-Bas. Il voulait enfin avoir un agent +en France, qui pût la juger de près, et avoir des renseignemens certains +sur l'expédition qui se préparait à Brest. Telles étaient les raisons +qui, même sans l'espoir d'obtenir la paix, décidaient Pitt à faire +une démarche auprès du directoire. Il ne se borna pas, comme l'année +précédente, à une communication insignifiante de Wickam à Barthélémy; il +fit demander des passe-ports pour un envoyé revêtu des pouvoirs de la +Grande-Bretagne. Cette éclatante démarche du plus implacable ennemi +de notre république, avait quelque chose de glorieux pour elle. +L'aristocratie anglaise était ainsi réduite à demander la paix à la +république régicide. Les passe-ports furent aussitôt accordés. Pitt fit +choix de lord Malmesbury, autrefois sir Harris, et fils de l'auteur +d'Hermès. Ce personnage n'était pas connu pour ami des républiques; il +avait contribué à l'oppression de la Hollande en 1787. Il arriva à Paris +avec une nombreuse suite, le 2 brumaire (23 octobre 1796). + +Le directoire se fit représenter par le ministre Delacroix. Les deux +négociateurs se virent à l'hôtel des Affaires-Étrangères, le 3 brumaire +an V (24 octobre 1796). Le ministre de France exhiba ses pouvoirs. +Lord Malmesbury s'annonça comme envoyé de la Grande-Bretagne et de ses +allies, afin de traiter de la paix générale. Il exhiba ensuite ses +pouvoirs, qui n'étaient signés que par l'Angleterre. Le ministre +français lui demanda alors s'il avait mission des alliés de la +Grande-Bretagne, pour traiter en leur nom. Lord Malmesbury répondit +qu'aussitôt la négociation ouverte, et le principe sur lequel elle +pouvait être basée admis, le roi de la Grande-Bretagne était assuré +d'obtenir le concours et les pouvoirs de ses alliés. Le lord remit +ensuite à Delacroix une note de sa cour, dans laquelle il annonçait le +principe sur lequel devait être basée la négociation. Ce principe était +celui des compensations de conquêtes entre les puissances. L'Angleterre +avait fait, disait cette note, des conquêtes dans les colonies: la +France en avait fait sur le continent aux alliés de l'Angleterre; il y +avait donc matière à restitutions de part et d'autre. Mais il fallait +convenir d'abord du principe des compensations, avant de s'expliquer +sur les objets qui seraient compensés. On voit que le cabinet anglais +évitait de s'expliquer positivement sur la restitution des Pays-Bas, et +énonçait un principe général pour ne pas faire rompre la négociation dès +son ouverture. Le ministre Delacroix répondit qu'il allait en référer au +directoire. + +Le directoire ne pouvait pas abandonner les Pays-Bas; ce n'était pas +dans ses pouvoirs, et l'aurait-il pu, il ne le devait pas. La France +avait envers ces provinces des engagements d'honneur, et ne pouvait +pas les exposer aux vengeances de l'Autriche en les lui restituant. +D'ailleurs, elle avait droit à des indemnités pour la guerre inique +qu'on lui faisait depuis si long-temps; elle avait droit à des +compensations pour les agrandissemens de l'Autriche, la Prusse et la +Russie en Pologne, par les suites d'un attentat; elle devait enfin +tendre toujours à se donner sa limite naturelle, et, par toutes ces +raisons, elle devait ne jamais se départir des Pays-Bas, et maintenir +les dispositions de la constitution. Le directoire, bien résolu à +remplir son devoir à cet égard, pouvait rompre sur-le-champ une +négociation dont le but évident était de nous proposer l'abandon des +Pays-Bas et de prévenir un arrangement avec l'Autriche; mais il aurait +ainsi donné lieu de dire qu'il ne voulait pas la paix, il aurait +rempli l'une des principales intentions de Pitt, et lui aurait fourni +d'excellentes raisons pour demander au peuple anglais de nouveaux +sacrifices. Il répondit le lendemain même. La France, dit-il, avait déjà +traité isolément avec la plupart des puissances de la coalition, +sans qu'elles invoquassent le concours de tous les alliés; rendre la +négociation générale, c'était la rendre interminable, c'était donner +lieu de croire que la négociation actuelle n'était pas plus sincère que +l'ouverture faite l'année précédente par l'intermédiaire du ministre +Wickam. Du reste, le ministre anglais n'avait pas de pouvoir des alliés, +au nom desquels il parlait. Enfin, le principe des compensations était +énoncé d'une manière trop générale et trop vague, pour qu'on pût +l'admettre ou le rejeter. L'application de ce principe dépendait +toujours de la nature des conquêtes, et de la force qui restait aux +puissances belligérantes pour les conserver. Ainsi, ajoutait le +directoire, le gouvernement français pourrait se dispenser de répondre; +mais pour prouver son désir de la paix, il déclare qu'il sera prêt à +écouter toutes les propositions, dès que le lord Malmesbury sera muni +des pouvoirs de toutes les puissances, au nom desquelles il prétend +traiter. + +Le directoire qui, dans cette négociation, n'avait rien à cacher, et +qui pouvait agir avec la plus grande franchise, résolut de rendre la +négociation publique, et de faire imprimer dans les journaux les notes +du ministre anglais et les réponses du ministre français. Il fit +imprimer en effet sur-le-champ le mémoire de lord Malmesbury, et la +réponse qu'il y avait faite. Cette manière d'agir était de nature à +déconcerter un peu la politique tortueuse du cabinet anglais; mais elle +ne dérogeait nullement aux convenances, en dérogeant aux usages. Lord +Malmesbury répondit qu'il allait en référer à son gouvernement. C'était +un singulier plénipotentiaire que celui qui n'avait que des pouvoirs +aussi insuffisans, et qui, à chaque difficulté, était obligé d'en +référer à sa cour. Le directoire aurait pu voir là un leurre, et +l'intention de traîner en longueur pour se donner l'air de négocier; il +aurait pu surtout ne pas voir avec plaisir le séjour d'un étranger dont +les intrigues pouvaient être dangereuses, et qui venait pour +découvrir le secret de nos armemens; il ne manifesta néanmoins aucun +mécontentement; il permit à lord Malmesbury d'attendre les réponses de +sa cour, et, en attendant, d'observer Paris, les partis, leur force et +celle du gouvernement. Le directoire n'avait du reste qu'à y gagner. + +Pendant ce temps notre situation devenait périlleuse en Italie, malgré +les récens triomphes de Roveredo, de Bassano et de Saint-George. +L'Autriche redoublait d'efforts pour recouvrer la Lombardie. Grâces aux +garanties données par Catherine à l'empereur pour la conservation des +Gallicies, les troupes qui étaient en Pologne avaient été transportées +vers les Alpes. Grâces encore à l'espérance de conserver la paix avec la +Porte, les frontières de la Turquie avaient été dégarnies, et toutes +les réserves de la monarchie autrichienne dirigées vers l'Italie. Une +population nombreuse et dévouée fournissait en outre de puissans moyens +de recrutement. L'administration autrichienne déployait un zèle et une +activité extraordinaires pour enrôler de nouveaux soldats, les encadrer +dans les vieilles troupes, les armer et les équiper. Une belle armée se +préparait ainsi dans le Frioul, avec les débris de Wurmser, avec les +troupes venues de Pologne et de Turquie, avec les détachemens du Rhin, +et les recrues. Le maréchal Alvinzy était chargé d'en prendre le +commandement. On espérait que cette troisième armée serait plus heureuse +que les deux précédentes, et qu'elle finirait par arracher l'Italie à +son jeune conquérant. + +Dans cet intervalle, Bonaparte ne cessait de demander des secours, et de +conseiller des négociations avec les puissances italiennes qui étaient +sur ses derrières. Il pressait le directoire de traiter avec Naples, +de renouer les négociations avec Rome, de conclure avec Gênes, et de +négocier une alliance offensive et défensive avec le roi de Piémont, +pour lui procurer des secours en Italie, si on ne pouvait pas lui +en envoyer de France. Il voulait qu'on lui permît de proclamer +l'indépendance de la Lombardie, et celle des états du duc de Modène, +pour se faire des partisans et des auxiliaires fortement attachés à sa +cause. Ses vues étaient justes, et la détresse de son armée légitimait +ses vives instances. La rupture des négociations avec le pape avait fait +rétrograder une seconde fois la contribution imposée par l'armistice de +Bologne. Il n'y avait eu qu'un paiement d'exécuté. Les contributions +frappées sur Parme, Modène, Milan, étaient épuisées, soit par les +dépenses de l'armée, soit par les envois faits au gouvernement. Venise +fournissait bien des vivres; mais le prêt était arriéré. Les valeurs +à prendre sur le commerce étranger à Livourne étaient encore en +contestation. Au milieu des plus riches pays de la terre, l'armée +commençait à éprouver des privations. Mais son plus grand malheur était +le vide de ses rangs, éclaircis par le canon autrichien. Ce n'était pas +sans de grandes pertes qu'elle avait détruit tant d'ennemis. On l'avait +renforcée de neuf à dix mille hommes depuis l'ouverture de la campagne, +ce qui avait porté à cinquante mille à peu près le nombre des Français +entrés en Italie; mais elle en avait tout au plus trente et quelques +mille dans le moment; le feu et les maladies l'avaient réduite à +ce petit nombre. Une douzaine de bataillons de la Vendée venaient +d'arriver, mais singulièrement diminués par les désertions; les autres +détachemens promis n'arrivaient pas. Le général Willot, qui commandait +dans le Midi, et qui était chargé de diriger sur les Alpes plusieurs +régimens, les retenait pour apaiser les troubles que sa maladresse et +son mauvais esprit provoquaient dans les provinces de son commandement. +Kellermann ne pouvait guère dégarnir sa ligne, car il devait toujours +être prêt à contenir Lyon et les environs, où les compagnies de +Jésus commettaient des assassinats. Bonaparte demandait la +quatre-vingt-troisième et la quarantième brigade, formant à peu près six +mille hommes de bonnes troupes, et répondait de tout si elles arrivaient +à temps. + +Il se plaignait qu'on ne l'eût pas chargé de négocier avec Rome, parce +qu'il aurait attendu, pour signifier l'ultimatum, le paiement de la +contribution. «Tant que votre général, disait-il, ne sera pas le +centre de tout en Italie, tout ira mal. Il serait facile de m'accuser +d'ambition; mais je n'ai que trop d'honneur; je suis malade, je puis +à peine me tenir à cheval, il ne me reste que du courage, ce qui est +insuffisant pour le poste que j'occupe. On nous compte, ajoutait-il; le +prestige de nos forces disparaît. Des troupes, ou l'Italie est perdue!» + +Le directoire, sentant la nécessité de priver Rome de l'appui de Naples, +et d'assurer les derrières de Bonaparte, conclut enfin son traité avec +la cour des Deux-Siciles. Il se désista de toute demande particulière, +et de son côté, cette cour, que nos dernières victoires sur la Brenta +avaient intimidée, qui voyait l'Espagne faire cause commune avec la +France, et qui craignait de voir les Anglais chassés de la Méditerranée, +accéda au traité. La paix fut signée le 19 vendémiaire (10 octobre). Il +fut convenu que le roi de Naples retirerait toute espèce de secours aux +ennemis de la France, et qu'il fermerait ses ports aux vaisseaux armés +des puissances belligérantes. Le directoire conclut ensuite son traité +avec Gênes. Une circonstance particulière en hâta la conclusion: Nelson +enleva un vaisseau français à la vue des batteries génoises; cette +violation de la neutralité compromit singulièrement la république de +Gênes; le parti français qui était chez elle se montra plus hardi, le +parti de la coalition plus timide; il fut arrêté qu'on s'allierait à la +France. Les ports de Gênes furent fermés aux Anglais. Deux millions nous +furent payés en indemnité pour la frégate _la Modeste_, et deux autres +millions fournis en prêt. Les familles feudataires ne furent pas +exilées, mais tous les partisans de la France expulsés du territoire +et du sénat furent rappelés et réintégrés. Le Piémont fut de nouveau +sollicité de conclure une alliance offensive et défensive. Le roi actuel +venait de mourir; son jeune successeur Charles-Emmanuel montrait d'assez +bonnes dispositions pour la France, mais il ne se contentait pas des +avantages qu'elle lui offrait pour prix de son alliance. Le directoire +lui offrait de garantir ses états, que rien ne lui garantissait dans +cette conflagration générale, et au milieu de toutes les républiques qui +se préparaient. Mais le nouveau roi, comme le précédent, voulait qu'on +lui donnât la Lombardie, ce que le directoire ne pouvait pas promettre, +ayant à se ménager des équivalens pour traiter avec l'Autriche. Le +directoire permit ensuite à Bonaparte de renouer les négociations avec +Rome, et lui donna ses pleins pouvoirs à cet égard. + +Rome avait envoyé le cardinal Albani à Vienne; elle avait compté +sur Naples, et dans son emportement elle avait offensé la légation +espagnole. Naples lui manquant, l'Espagne lui manifestant son +mécontentement, elle était dans l'alarme, et le moment était convenable +pour renouer avec elle. Bonaparte voulait d'abord son argent; ensuite, +quoiqu'il ne craignît pas sa puissance temporelle, il redoutait son +influence morale sur les peuples. Les deux partis italiens, enfantés par +la révolution française, et développés par la présence de nos armées, +s'exaspéraient chaque jour davantage. Si Milan, Modène, Reggio, Bologne, +Ferrare, étaient le siége du parti patriote, Rome était celui du parti +monacal et aristocrate. Elle pouvait exciter les fureurs fanatiques, et +nous nuire beaucoup, dans un moment surtout où la question n'était pas +résolue avec les armées autrichiennes. Bonaparte pensa qu'il fallait +temporiser encore. Esprit libre et indépendant, il méprisait tous +les fanatismes qui restreignent l'intelligence humaine; mais, homme +d'exécution, il redoutait les puissances qui échappent à la force, et il +aimait mieux éluder que de lutter avec elles. D'ailleurs, quoique élevé +en France, il était né au milieu de la superstition italienne; il ne +partageait pas ce dégoût de la religion catholique, si profond et si +commun chez nous à la suite du dix-huitième siècle; et il n'avait pas, +pour traiter avec le Saint-Siége, la même répugnance qu'on avait à +Paris. Il songea donc à gagner du temps, pour s'éviter une marche +rétrograde sur la péninsule, pour s'épargner des prédications +fanatiques, et, s'il était possible, pour regagner les 16 millions +ramenés à Rome. Il chargea le ministre Cacault de désavouer les +exigences du directoire en matière de foi, et de n'insister que sur les +conditions purement matérielles. Il choisit le cardinal Mattei, qu'il +avait enfermé dans un couvent, pour l'envoyer à Rome; il le délivra, et +le chargea d'aller parler au pape. «La cour de Rome, lui écrivit-il, +veut la guerre, elle l'aura; mais avant, je dois à ma nation et à +l'humanité de faire un dernier effort pour ramener le pape à la raison. +Vous connaissez, monsieur le cardinal, les forces de l'armée que je +commande: pour détruire la puissance temporelle du pape, il ne me +faudrait que le vouloir. Allez à Rome, voyez le Saint-Père, éclairez-le +sur ses vrais intérêts; arrachez-le aux intrigans qui l'environnent, qui +veulent sa perte et celle de la cour de Rome. Le gouvernement français +permet que j'écoute encore des paroles de paix. Tout peut s'arranger. La +guerre, si cruelle pour les peuples, a des résultats terribles pour les +vaincus. Évitez de grands malheurs au pape. Vous savez combien je désire +finir par la paix une lutte que la guerre terminerait pour moi sans +gloire comme sans péril.» + +Pendait qu'il employait ces moyens pour _tromper_, disait-il, _le vieux +renard_, et se garantir des fureurs du fanatisme, il songeait à exciter +l'esprit de liberté dans la Haute-Italie, afin d'opposer le patriotisme +à la superstition. Toute la Haute-Italie était fort exaltée: le +Milanais, arraché à l'Autriche, les provinces de Modène et de Reggio, +impatientes du joug que faisait peser sur elles leur vieux duc absent, +les légations de Bologne et Ferrare, soustraites au pape, demandaient +à grands cris leur indépendance, et leur organisation en républiques. +Bonaparte ne pouvait pas déclarer l'indépendance de la Lombardie, car la +victoire n'avait pas encore assez positivement décidé de son sort; mais +il lui donnait toujours des espérances et des encouragemens. Quant aux +provinces de Modène et de Reggio, elles touchaient immédiatement les +derrières de son armée, et confinaient avec Mantoue. Il avait à se +plaindre de la régence, qui avait fait passer des vivres à la garnison; +il avait recommandé au directoire de ne pas donner la paix au duc de +Modène, et de s'en tenir à l'armistice, afin de pouvoir le punir au +besoin. Les circonstances devenant chaque jour plus difficiles; il se +décida, sans en prévenir le directoire, à un coup de vigueur. Il était +constant que la régence venait récemment encore de se mettre en faute, +et de manquer à l'armistice en fournissant des vivres à Wurmser, et +en donnant asile à un de ses détachemens: sur-le-champ il déclara +l'armistice violé, et en vertu du droit de conquête, il chassa la +régence, déclara le duc de Modène déchu, et les provinces de Reggio +et de Modène libres. L'enthousiasme des Reggiens et des Modénois fut +extraordinaire. Bonaparte organisa un gouvernement municipal pour +administrer provisoirement le pays, en attendant qu'il fût constitué. +Bologne et Ferrare s'étaient déjà constituées en république, et +commençaient à lever des troupes. Bonaparte voulait réunir ces +deux légations aux états du duc de Modène, pour en faire une seule +république, qui, située tout entière en-deçà du Pô, s'appellerait +_République cispadane_. Il pensait que si, à la paix, on était obligé de +rendre la Lombardie à l'Autriche, on pourrait éviter de rendre, au duc +de Modène et au pape, le Modénois et les légations, qu'on pourrait +ériger ainsi une république, fille et amie de la république française, +qui serait au-delà des Alpes le foyer des principes français, l'asile +des patriotes compromis, et d'où la liberté pourrait s'étendre un jour +sur toute l'Italie. Il ne croyait pas que l'affranchissement de l'Italie +pût se faire d'un seul coup; il croyait le gouvernement français trop +épuisé pour l'opérer maintenant, et il pensait qu'il fallait au moins +déposer les germes de la liberté dans cette première campagne. Pour cela +il fallait réunir Bologne et Ferrare à Modène et Reggio. L'esprit de +localité s'y opposait, mais il espérait vaincre cette opposition par son +influence toute puissante. Il se rendit dans ces villes, y fut reçu avec +enthousiasme, et les décida à envoyer à Modène cent députés de toutes +les parties de leur territoire, pour y former une assemblée nationale, +qui serait chargée de constituer la république cispadane. Cette réunion +eut lieu le 25 vendémiaire (16 octobre) à Modène. Elle se composait +d'avocats, de propriétaires, de commerçans. Contenue par la présence de +Bonaparte, dirigée par ses conseils, elle montra la plus grande sagesse. +Elle vota la réunion en une seule république des deux légations et du +duché de Modène; elle abolit la féodalité, et décréta l'égalité civile; +elle nomma un commissaire chargé d'organiser une légion de quatre mille +hommes, et arrêta la formation d'une seconde assemblée, qui devait se +réunir le 5 nivôse (25 décembre), pour délibérer une constitution. Les +Reggiens montrèrent le plus grand dévouement. Un détachement autrichien +étant sorti de Mantoue, ils coururent aux armes, l'entourèrent, le +firent prisonnier, et l'amenèrent à Bonaparte. Deux Reggiens furent +tués dans l'action, et furent les premiers martyrs de l'indépendance +italienne. + +La Lombardie était jalouse et alarmée des faveurs accordées à la +Cispadane, et crut y voir pour elle un sinistre présage. Elle se dit que +puisque les Français constituaient les légations et le duché sans la +constituer elle-même, ils avaient le projet de la rendre à l'Autriche. +Bonaparte rassura de nouveau les Lombards, leur fit sentir les +difficultés de sa position, et leur répéta qu'il fallait gagner +l'indépendance en le secondant dans cette terrible lutte. Ils décidèrent +de porter à douze mille hommes les deux légions italienne et polonaise, +dont ils avaient déjà commencé l'organisation. + +Bonaparte s'était ménagé ainsi autour de lui des gouvernemens amis, qui +allaient faire tous leurs efforts pour l'appuyer. Leurs troupes sans +doute ne pouvaient pas grand'chose; mais elles étaient capables de +faire la police du pays conquis, et de cette manière elles rendaient +disponibles les détachemens qu'il y employait. Elles pouvaient, appuyées +de quelques centaines de Français, résister à une première tentative du +pape, s'il avait la folie d'en faire une. Bonaparte s'efforça en même +temps de rassurer le duc de Parme, dont les états confinaient à la +nouvelle république; son amitié pouvait être utile, et sa parenté +avec l'Espagne commandait des ménagemens. Il lui laissa entrevoir la +possibilité de gagner quelques villes, au milieu de ces démembremens de +territoires. Il usait ainsi de toutes les ressources de la politique, +pour suppléer aux forces que son gouvernement ne pouvait pas lui +fournir; et, en cela, il faisait son devoir envers la France et +l'Italie, et le faisait avec toute l'habileté d'un vieux diplomate. + +La Corse venait d'être affranchie par ses soins. Il avait réuni les +principaux réfugiés à Livourne, leur avait donné des armes et des +officiers, et les avait jetés hardiment dans l'île pour seconder la +rébellion des habitans contre les Anglais. L'expédition réussit; sa +patrie était délivrée du joug anglais, et la Méditerranée allait bientôt +l'être. On pouvait espérer qu'à l'avenir les escadres espagnoles, +réunies aux escadres françaises, fermeraient le détroit de Gibraltar aux +flottes de l'Angleterre, et domineraient dans toute la Méditerranée. + +Il avait donc employé le temps écoulé depuis les événemens de la Brenta +à améliorer sa position en Italie; mais s'il avait un peu moins à +craindre les princes de cette contrée, le danger du côté de l'Autriche +ne faisait que s'accroître, et ses forces pour y parer étaient toujours +aussi insuffisantes. La quatre-vingt-troisième demi-brigade et la +quarantième étaient toujours retenues dans le Midi. Il avait douze mille +hommes dans le Tyrol sous Vaubois, rangés en avant de Trente sur le bord +du Lavis; seize ou dix-sept mille à peu près sous Masséna et Augereau, +sur la Brenta et l'Adige; huit ou neuf mille enfin devant Mantoue; ce +qui portait son armée à trente-six ou trente-huit mille hommes environ. +Davidovich, qui était resté dans le Tyrol après le désastre de Wurmser, +avec quelques mille hommes, en avait maintenant dix-huit mille. Alvinzy +s'avançait du Frioul sur la Piave avec environ quarante mille. Bonaparte +était donc fort compromis; car, pour résister à soixante mille hommes, +il n'en avait que trente-six mille, fatigués par une triple campagne, +et diminués tous les jours par les fièvres qu'ils gagnaient dans les +rizières de la Lombardie. Il l'écrivait avec chagrin au directoire, et +lui disait qu'il allait perdre l'Italie. + +Le directoire, voyant le péril de Bonaparte, et ne pouvant pas arriver +assez tôt à son secours, songea à suspendre sur-le-champ les hostilités +par le moyen d'une négociation. Malmesbury était à Paris, comme on +vient de le voir. Il attendait la réponse de son gouvernement aux +communications du directoire, qui avait exigé qu'il eût des pouvoirs +de toutes les puissances, et qu'il s'exprimât plus clairement sur le +principe des compensations de conquêtes. Le ministère anglais, après +dix-neuf jours, venait enfin de répondre le 24 brumaire (14 novembre) +que les prétentions de la France étaient inusitées, qu'il était permis à +un allié de demander à traiter au nom de ses alliés, avant d'avoir leur +autorisation en forme; que l'Angleterre était assurée de l'obtenir, mais +qu'auparavant il fallait que la France s'expliquât nettement sur le +principe des compensations, principe qui était la seule base sur +laquelle la négociation pût s'ouvrir. Le cabinet anglais ajoutait que la +réponse du directoire était pleine d'insinuations peu décentes sur les +intentions de sa majesté britannique, qu'il était au-dessous d'elle d'y +répondre, et qu'elle voulait ne pas s'y arrêter, pour ne pas entraver +la négociation. Lejour même, le directoire, qui voulait être prompt et +catégorique, répondit à lord Malmesbury qu'il admettait le principe des +compensations, mais qu'il eût à désigner sur-le-champ les objets sur +lesquels porterait ce principe. + +Le directoire pouvait faire cette réponse sans se trop engager, +puisqu'en refusant de céder la Belgique et le Luxembourg, il avait à +sa disposition la Lombardie et plusieurs autres petits territoires. Du +reste, cette négociation était évidemment illusoire; le directoire ne +pouvait rien en attendre, et il résolut de déjouer les finesses de +l'Angleterre, en envoyant directement un négociateur à Vienne, chargé +de conclure un arrangement particulier avec l'empereur. La première +proposition que le négociateur devait faire était celle d'un armistice +en Allemagne et en Italie, qui durerait six mois au moins. Le Rhin et +l'Adige sépareraient les armées des deux puissances. Les siéges de Kelh +et de Mantoue seraient suspendus. On ferait entrer chaque jour +dans Mantoue les vivres nécessaires pour remplacer la consommation +journalière, de manière à replacer les deux partis dans leur état actuel +à la fin de l'armistice. La France gagnait ainsi la conservation de +Kehl, et l'Autriche celle de Mantoue. Une négociation devait s'ouvrir +immédiatement pour traiter de la paix. Les conditions offertes par +la France étaient les suivantes: l'Autriche cédait la Belgique et le +Luxembourg à la France; la France restituait la Lombardie à l'Autriche, +et le Palatinat à l'Empire; elle renonçait ainsi, sur ce dernier point, +à la ligne du Rhin; elle consentait en outre, pour dédommager l'Autriche +de la perte des Pays-Bas, à la sécularisation de plusieurs évêchés de +l'Empire. L'empereur ne devait nullement se mêler des affaires de la +France avec le pape, et devait prêter son entremise en Allemagne +pour procurer des indemnités au stathouder. C'était une condition +indispensable pour assurer le repos de la Hollande, et pour satisfaire +le roi de Prusse, dont la soeur était épouse du stathouder. Ces +conditions étaient fort modérées, et prouvaient le désir qu'avait le +directoire de faire cesser les horreurs de la guerre, et ses inquiétudes +pour l'armée d'Italie. + +Le directoire choisit pour porter ces propositions le général Clarke, +qui était employé dans les bureaux de la guerre auprès de Carnot. Ses +instructions furent signées le 26 brumaire (16 novembre). Mais il +fallait du temps pour qu'il se mît en route, qu'il arrivât, qu'il fût +reçu et écouté; et, pendant ce temps, les événemens se succédaient en +Italie avec une singulière rapidité. + +Le 11 brumaire (1er novembre) le maréchal Alvinzy ayant jeté des ponts +sur la Piave, s'était avancé sur la Brenta. Le plan des Autrichiens, +cette fois, était d'attaquer à la fois par les montagnes du Tyrol et +par la plaine. Davidovich devait chasser Vaubois de ses positions, et +descendre le long des deux rives de l'Adige jusqu'à Vérone. Alvinzy, de +son côté, devait passer la Piave et la Brenta, s'avancer sur l'Adige, +entrer à Vérone avec le gros de l'armée, et s'y réunir à Davidovich. Les +deux armées autrichiennes devaient partir de ce point, pour marcher de +concert au déblocus de Mantoue et à la délivrance de Wurmser. + +Alvinzy, après avoir passé la Piave, s'avança sur la Brenta, où Masséna +était posté avec sa division; celui-ci ayant reconnu la force de +l'ennemi, se replia. Bonaparte marcha à son appui avec la division +Augereau. Il prescrivit en même temps à Vaubois de contenir Davidovich +dans la vallée du Haut-Adige, et de lui enlever, s'il le pouvait, sa +position du Lavis. Il marcha lui-même sur Alvinzy, résolu, malgré la +disproportion des forces, de l'attaquer impétueusement, et de le rompre +dès l'ouverture même de cette nouvelle campagne. Il arriva le 16 +brumaire au matin (6 novembre) à la vue de l'ennemi. Les Autrichiens +avaient pris position en avant de la Brenta, depuis Carmignano jusqu'à +Bassano; leurs réserves étaient restées en arrière, au-delà de la +Brenta. Bonaparte porta sur eux toutes ses forces. Masséna attaqua +Liptai et Provera devant Carmignano; Augereau attaqua Quasdanovich +devant Bassano. L'affaire fut chaude et sanglante; les troupes +déployèrent une grande bravoure. Liptai et Provera furent rejetés +au-delà de la Brenta par Masséna; Quasdanovich fut repoussé sur Bassano +par Augereau. Bonaparte aurait voulu entrer le jour même dans Bassano, +mais l'arrivée des réserves autrichiennes l'en empêcha. Il fallut +remettre l'attaque au lendemain. Malheureusement il apprit dans la nuit +que Vaubois venait d'essuyer un revers sur le Haut-Adige. Ce général +avait bravement attaqué les positions de Davidovich, et avait obtenu un +commencement de succès; mais une terreur panique s'était emparée de ses +troupes malgré leur bravoure éprouvée, et elles avaient fui en désordre. +Il les avait enfin ralliées dans ce fameux défilé de Calliano, où +l'armée avait déployé tant d'audace dans l'invasion du Tyrol; il +espérait s'y maintenir, lorsque Davidovich, dirigeant un corps sur +l'autre rive de l'Adige, avait débordé Calliano, et tourné la position. +Vaubois annonçait qu'il se retirait pour n'être pas coupé, et exprimait +la crainte que Davidovich ne l'eût devancé aux importantes positions de +la Corona et de Rivoli, qui couvrent la route du Tyrol, entre l'Adige et +le lac de Garda. + +Bonaparte sentit dès lors le danger de s'engager davantage contre +Alvinzy, lorsque Vaubois, qui était avec sa gauche dans le Tyrol, +pouvait perdre la Corona, Rivoli, et même Vérone, et être rejeté dans la +plaine. Bonaparte eût alors été coupé de son aile principale, et placé +avec quinze ou seize mille hommes entre Davidovich et Alvinzy. En +conséquence il résolut de se replier sur-le-champ. Il ordonna à un +officier de confiance de voler à Vérone, d'y réunir tout ce qu'il +pourrait trouver de troupes, de les porter à Rivoli et à la Corona, afin +d'y prévenir Davidovich et de donner à Vaubois le temps de s'y retirer. + +Le lendemain 17 brumaire (7 novembre), il rebroussa chemin, et traversa +la ville de Vicence, qui fut étonnée de voir l'armée française se +retirer après le succès de la veille. Il se rendit à Vérone, où il +laissa toute son armée. Il remonta seul à Rivoli et à la Corona, où très +heureusement il trouva les troupes de Vaubois ralliées, et en mesure de +tenir tête à une nouvelle attaque de Davidovich. Il voulut donner une +leçon aux trente-neuvième et quatre-vingt-cinquième demi-brigades, qui +avaient cédé à une terreur panique. Il fit assembler toute la division, +et, s'adressant à ces deux demi-brigades, il leur reprocha leur +indiscipline et leur fuite. Il dit ensuite au chef d'état-major: +«Faites écrire sur les drapeaux que la trente-neuvième et la +quatre-vingt-cinquième ne font plus partie de l'armée d'Italie.» Ces +expressions causèrent aux soldats de ces deux demi-brigades le plus +violent chagrin; ils entourèrent Bonaparte, lui dirent qu'ils s'étaient +battus un contre trois, et lui demandèrent à être envoyés à son +avant-garde, pour faire voir s'ils n'étaient plus de l'armée d'Italie. +Bonaparte les dédommagea de sa sévérité par quelques paroles +bienveillantes, qui les transportèrent, et les laissa disposés à venger +leur honneur par une bravoure désespérée. + +Il ne restait plus à Vaubois que huit mille hommes, sur les douze mille +qu'il avait avant cette échauffourée. Bonaparte les distribua le mieux +qu'il put dans les positions de la Corona et de Rivoli, et, après s'être +assuré que Vaubois pourrait tenir là quelques jours, et couvrir notre +gauche et nos derrières, il retourna à Vérone pour opérer contre +Alvinzy. La chaussée qui conduit de la Brenta à Vérone, en suivant +le pied des montagnes, passe par Vicence, Montebello, Villa-Nova et +Caldiero. Alvinzy, étonné de voir Bonaparte se replier le lendemain d'un +succès, l'avait suivi de loin en loin, se doutant que les progrès de +Davidovich avaient pu seuls le ramener en arrière. Il espérait que son +plan de jonction à Vérone allait se réaliser. Il s'arrêta à trois lieues +à peu près de Vérone, sur les hauteurs de Caldiero, qui en dominent la +route. Ces hauteurs présentaient une excellente position pour tenir +tête à l'armée qui sortait de Vérone. Alvinzy s'y établit, y plaça des +batteries, et n'oublia rien pour s'y rendre inexpugnable. Bonaparte en +fit la reconnaissance, et résolut de les attaquer sur-le-champ; car la +situation de Vaubois à Rivoli était très précaire, et ne lui laissait +pas beaucoup de temps pour agir sur Alvinzy. Il marcha contre lui le 21 +au soir (11 novembre), repoussa son avant-garde, et bivouaqua avec les +divisions Masséna et Augereau au pied de Caldiero. A la pointe du jour, +il s'aperçut qu'Alvinzy, fortement retranché, acceptait la bataille. La +position était abordable d'un côté, celui qui appuyait aux montagnes, et +qui n'avait pas été assez soigneusement défendu par Alvinzy. Bonaparte +y dirigea Masséna, et chargea Augereau d'attaquer le reste de la ligne. +L'action fut vive. Mais la pluie tombait par torrens, ce qui donnait un +grand avantage à l'ennemi, dont l'artillerie était placée d'avance sur +de bonnes positions, tandis que la nôtre, obligée de se mouvoir dans des +chemins devenus impraticables, ne pouvait pas être portée sur les points +convenables, et manquait tout son effet. Néanmoins Masséna parvint à +gravir la hauteur négligée par Alvinzy. Mais tout à coup la pluie se +changea en une grelasse froide, qu'un vent violent portait dans le +visage de nos soldats. Au même instant, Alvinzy fit marcher sa réserve +sur la position que Masséna lui avait enlevée, et reprit tous ses +avantages. Bonaparte voulut en vain renouveler ses efforts, il ne put +réussir. Les deux armées passèrent la nuit en présence. La pluie ne +cessa pas de tomber, et de mettre nos soldats dans l'état le plus +pénible. Le lendemain 23 brumaire (13 novembre), Bonaparte rentra dans +Vérone. + +La situation de l'armée devenait désespérante. Après avoir inutilement +poussé l'ennemi au-delà de la Brenta, et sacrifié sans fruit une foule +de braves; après avoir perdu à la gauche le Tyrol et quatre mille +hommes, après avoir livré une bataille malheureuse à Caldiero, pour +éloigner Alvinzy de Vérone, et s'être encore affaibli sans succès, toute +ressource semblait perdue. La gauche, qui n'était plus que de huit +mille hommes, pouvait à chaque instant être culbutée de la Corona et +de Rivoli, et alors Bonaparte se trouvait enveloppé à Vérone. Les deux +divisions Masséna et Augereau, qui formaient l'armée active opposée à +Alvinzy, étaient réduites, par deux batailles, à quatorze ou quinze +mille hommes. Que pouvaient quatorze ou quinze mille soldats contre +près de quarante mille? L'artillerie, qui nous avait toujours servi à +contre-balancer la supériorité de l'ennemi, ne pouvait plus se mouvoir +au milieu des boues; il n'y avait donc aucun espoir de lutter avec +quelque chance de succès. L'armée était dans la consternation. +Ces braves soldats, éprouvés par tant de fatigues et de dangers, +commençaient à murmurer. Comme tous les soldats intelligens, ils étaient +sujets à de l'humeur, parce qu'ils étaient capables de juger. «Après +avoir détruit, disaient-ils, deux armées dirigées contre nous, il nous a +fallu détruire encore celles qui étaient opposées aux troupes du Rhin. +A Beaulieu a succédé Wurmser; à Wurmser succède Alvinzy: la lutte se +renouvelle chaque jour. Nous ne pouvons pas faire la tâche de tous. Ce +n'est pas à nous à combattre Alvinzy, ce n'était pas à nous à combattre +Wurmser. Si chacun avait fait sa tâche comme nous, la guerre serait +finie. Encore, ajoutaient-ils, si on nous donnait des secours +proportionnés à nos périls! mais on nous abandonne au fond de l'Italie, +on nous laisse seuls aux prises avec deux armées innombrables. Et quand, +après avoir versé notre sang dans des milliers de combats, nous serons +ramenés sur les Alpes, nous reviendrons sans honneur et sans gloire, +comme des fugitifs qui n'auraient pas fait leur devoir.» C'étaient là +les discours des soldats dans leurs bivouacs. Bonaparte, qui partageait +leur humeur et leur mécontentement, écrivait au directoire le même jour +24 brumaire (14 novembre): «Tous nos officiers supérieurs, tous nos +généraux d'élite sont hors de combat; l'armée d'Italie, réduite à une +poignée de monde, est épuisée. Les héros de Millesimo, de Lodi, de +Castiglione, de Bassano, sont morts pour leur patrie, ou sont à +l'hôpital: il ne reste plus aux corps que leur réputation et leur +orgueil. Joubert, Lannes, Lamare, Victor, Murat, Charlot, Dupuis, +Rampon, Pigeon, Ménard, Chabrand, sont blessés. Nous sommes abandonnés +au fond de l'Italie: ce qui me reste de braves voit la mort infaillible, +au milieu de chances si continuelles, et avec des forces si inférieures. +Peut-être l'heure du brave Augereau, de l'intrépide Masséna, est près de +sonner... Alors! alors que deviendront ces braves gens? Cette idée me +rend réservé, je n'ose plus affronter la mort, qui serait un sujet de +découragement pour qui est l'objet de mes sollicitudes. Si j'avais reçu +la quatre-vingt-troisième, forte de trois mille cinq cents hommes connus +à l'armée, j'aurais répondu de tout! Peut-être sous peu de jours, ne +sera-ce pas assez de quarante mille hommes!--Aujourd'hui, ajoutait +Bonaparte, repos aux troupes; demain, selon les mouvemens de l'ennemi, +nous agirons.» + +Cependant, tandis qu'il adressait ces plaintes amères au gouvernement, +il affectait la plus grande sécurité aux yeux de ses soldats; il leur +faisait répéter, par ses officiers, qu'il fallait faire un effort, et +que cet effort serait le dernier; qu'Alvinzy détruit, les moyens de +l'Autriche seraient épuisés pour jamais, l'Italie conquise, la paix +assurée, et la gloire de l'armée immortelle. Sa présence, ses paroles +relevaient les courages. Les malades, dévorés par la fièvre, en +apprenant que l'armée était en péril, sortaient en foule des hôpitaux, +et accouraient prendre leur place dans les rangs. La plus vive et la +plus profonde émotion était dans tous les coeurs. Les Autrichiens +s'étaient approchés le jour même de Vérone, et montraient les échelles +qu'ils avaient préparées pour escalader les murs. Les Véronais +laissaient éclater leur joie en croyant voir, sous quelques heures, +Alvinzy réuni dans leur ville à Davidovich, et les Français détruits. +Quelques-uns d'entre eux, compromis pour leur attachement à notre cause, +se promenaient tristement en comptant le petit nombre de nos braves. + +L'armée attendait avec anxiété les ordres du général, et espérait à +chaque instant qu'il commanderait un mouvement. Cependant la journée du +24 s'était écoulée, et, contre l'usage, l'ordre du jour n'avait rien +annoncé. Mais Bonaparte n'avait point perdu de temps; et, après avoir +médité sur le champ de bataille, il venait de prendre une de ces +résolutions que le désespoir inspire au génie. Vers la nuit, l'ordre est +donné à toute l'armée de prendre les armes; le plus grand silence est +recommandé; on se met en marche; mais au lieu de se porter en avant, on +rétrograde, on repasse l'Adige sur les ponts de Vérone, et on sort de +la ville par la porte qui conduit à Milan. L'armée croit qu'on bat en +retraite, et qu'on renonce à garder l'Italie: la tristesse règne dans +les rangs. Cependant à quelque distance de Vérone, on fait un à -gauche; +au lieu de continuer à s'éloigner de l'Adige, on se met à le longer, et +à descendre son cours. On le suit pendant quatre lieues. Enfin, après +quelques heures de marche, on arrive à Ronco, où un pont de bateaux +avait été jeté par les soins du général; on repasse le fleuve; et, à +la pointe du jour, on se trouve de nouveau au-delà de l'Adige, qu'on +croyait avoir abandonné pour toujours. Le plan du général était +extraordinaire; il allait étonner les deux armées. L'Adige, en sortant +de Vérone, cesse un instant de couler perpendiculairement des montagnes +à la mer, et il oblique vers le levant: dans ce mouvement oblique, il se +rapproche de la route de Vérone à la Brenta, sur laquelle était campé +Alvinzy. Bonaparte, arrivé à Ronco, se trouvait donc ramené sur les +flancs et presque sur les derrières des Autrichiens. Au moyen de ce +pont, il se trouvait placé au milieu des vastes marais. Ces marais +étaient traversés par deux chaussées, dont l'une à gauche, remontant +l'Adige par Porcil et Gombione, allait rejoindre Vérone; dont l'autre, +à droite, passait sur une petite rivière, qu'on appelle l'Alpon, au +village d'Arcole, et allait rejoindre la route de Vérone vers Villa-Nova +sur les derrières de Caldiero. + +Bonaparte tenait donc à Ronco deux chaussées, qui toutes deux allaient +rejoindre la grande route occupée par les Autrichiens, l'une entre +Caldiero et Vérone, l'autre entre Caldiero et Villa-Nova. Voici quel +avait été son calcul: au milieu de ces marais, l'avantage du nombre +était tout à fait annulé; on ne pouvait se déployer que sur les +chaussées, et sur les chaussées le courage des têtes de colonnes devait +décider de tout. Par la chaussée de gauche qui allait rejoindre la route +entre Vérone et Caldiero, il pouvait tomber sur les Autrichiens, s'ils +tentaient d'escalader Vérone. Par celle de droite, qui passe l'Alpon au +pont d'Arcole, et aboutit à Villa-Nova, il débouchait sur les derrières +d'Alvinzy, il pouvait enlever ses parcs et ses bagages, et intercepter +sa retraite. Il était donc inattaquable à Ronco, et il étendait ses deux +bras autour de l'ennemi. Il avait fait fermer les portes de Vérone, et +y avait laissé Kilmaine avec quinze cents hommes, pour résister à un +premier assaut. Cette combinaison si audacieuse et si profonde frappa +l'armée, qui sur-le-champ en devina l'intention, et en fut remplie +d'espérance. + +Bonaparte plaça Masséna sur la digue de gauche pour remonter sur +Gombione et Porcil, et prendre l'ennemi en queue, s'il marchait sur +Vérone. Il dirigea Augereau à droite pour déboucher sur Villa-Nova. On +était à la pointe du jour. Masséna se mit en observation sur la digue +de gauche; Augereau, pour parcourir celle de droite, avait à franchir +l'Alpon sur le pont d'Arcole. Quelques bataillons croates s'y trouvaient +détachés pour surveiller le pays. Ils bordaient la rivière, et avaient +leur canon braqué sur le pont. Ils accueillirent l'avant-garde +d'Augereau par une vive fusillade, et la forcèrent à se replier. +Augereau accourut et ramena ses troupes en avant; mais le feu du pont et +de la rive opposée les arrêta de nouveau. Il fut obligé de céder devant +cet obstacle, et de faire halte. + +Pendant ce temps, Alvinzy, qui avait les yeux fixés sur Vérone, et +qui croyait que l'armée française s'y trouvait encore, était surpris +d'entendre un feu très-vif au milieu des marais. Il ne supposait pas que +le général Bonaparte pût choisir un pareil terrain, et il croyait que +c'était un corps détaché de troupes légères. Mais bientôt sa cavalerie +revient l'informer que l'engagement est grave, et que des coups de fusil +sont partis de tous les côtés. Sans être éclairci encore, il envoie deux +divisions; l'une sous Provera suit la digue de gauche, l'autre sous +Mitrouski suit la digue de droite, et s'avance sur Arcole. Masséna, +voyant approcher les Autrichiens, les laisse avancer sur cette digue +étroite, et quand il les juge assez engagés, il fond sur eux au pas de +course, les refoule, les rejette dans les marais, en tue, en noie un +grand nombre. La division Mitrouski arrive à Arcole, débouche par le +pont et suit la digue comme celle de Provera. Augereau fond sur elle, +l'enfonce, et en jette une partie dans les marais. Il la poursuit, et +veut passer le pont après elle; mais le pont était encore mieux gardé +que le matin; une nombreuse artillerie en défendait l'approche, et tout +le reste de la ligne autrichienne était déployé sur la rive de l'Alpon, +fusillant sur la digue, et la prenant en travers. Augereau saisit un +drapeau et le porte sur le pont; ses soldats le suivent, mais un feu +épouvantable les ramène en arrière. Les généraux Lannes, Verne, Bon, +Verdier, sont gravement blessés. La colonne se replie, et les soldats +descendent à côté de la digue, pour se mettre à couvert du feu. + +Bonaparte voyait de Ronco s'ébranler toute l'armée ennemie, qui, avertie +enfin du danger, se hâtait de quitter Caldiero pour n'être pas prise par +derrière à Villa-Nova. Il voyait avec douleur de grands résultats lui +échapper. Il avait bien envoyé Guyeux avec une brigade, pour essayer de +passer l'Alpon au-dessous d'Arcole; mais il fallait plusieurs heures +pour l'exécution de cette tentative; et cependant il était de la +dernière importance de franchir Arcole sur-le-champ, afin d'arriver à +temps sur les derrières d'Alvinzy, et d'obtenir un triomphe complet: le +sort de l'Italie en dépendait. Il n'hésite pas, il s'élance au galop, +arrive près du pont, se jette à bas de cheval, s'approche des soldats +qui s'étaient tapis sur le bord de la digue, leur demande s'ils +sont encore les vainqueurs de Lodi, les ranime par ses paroles, et, +saisissant un drapeau, leur crie: «Suivez votre général!» A sa voix un +certain nombre de soldats remontent sur la chaussée, et le suivent; +malheureusement le mouvement ne peut pas se communiquer à toute la +colonne dont le reste demeure derrière la digue. Bonaparte s'avance, le +drapeau à la main, au milieu d'une grêle de balles et de mitraille. Tous +ses généraux l'entourent. Lannes, blessé déjà de deux coups de feu dans +la journée, est atteint d'un troisième. Le jeune Muiron, aide-de-camp +du général, veut le couvrir de son corps, et tombe mort à ses pieds. +Cependant la colonne est près de franchir le pont, lorsqu'une dernière +décharge l'arrête, et la rejette en arrière. La queue abandonne la tête. +Alors les soldats restés auprès du général le saisissent, l'emportent au +milieu du feu et de la fumée, et veulent le faire remonter à cheval. Une +colonne autrichienne, qui débouche sur eux, les pousse en désordre dans +le marais. Bonaparte y tombe, et y enfonce jusqu'au milieu du +corps. Aussitôt les soldats s'aperçoivent de son danger: En avant! +s'écrient-ils, pour sauver le général. Ils courent à la suite de Béliard +et Vignolles, pour le délivrer. On l'arrache du milieu de la fange, on +le remet à cheval, et il revient à Ronco. + +Dans ce moment, Guyeux était parvenu à passer au-dessous d'Arcole, et à +enlever le village par l'autre rive. Mais il était trop tard. Alvinzy +avait déjà fait filer ses parcs et ses bagages; il était déployé dans +la plaine, et en mesure de prévenir les desseins de Bonaparte. Tant +d'héroïsme et de génie étaient donc devenus inutiles. Bonaparte aurait +bien pu s'éviter l'obstacle d'Arcole, en jetant un pont sur l'Adige un +peu au-dessous de Ronco, c'est-à -dire à Albaredo, point où l'Alpon est +réuni à l'Adige. Mais alors il débouchait en plaine, ce qu'il importait +d'éviter; et il n'était pas en mesure de voler par la digue gauche au +secours de Vérone[9]. Il avait donc eu raison de faire ce qu'il avait +fait; et, quoique le succès ne fût pas complet, d'importans résultats +étaient obtenus. Alvinzy avait quitté sa redoutable position de +Caldiero; il était redescendu dans la plaine; il ne menaçait plus +Vérone; il avait perdu beaucoup de monde dans les marais. Les deux +digues étaient devenues le seul champ de bataille intermédiaire entre +les deux armées, ce qui assurait l'avantage à la bravoure et l'enlevait +au nombre. Enfin les soldats français, animés par la lutte, avaient +recouvré toute leur confiance. + +[Footnote 9: Je rapporte ici une critique souvent adressée à Bonaparte +sur cette célèbre bataille, et la réponse qu'il y a faite lui-même dans +ses Mémoires.] + +Bonaparte, qui avait à songer à tous les périls à la fois, devait +s'occuper de sa gauche, laissée à la Corona et à Rivoli. Comme à chaque +instant elle pouvait être culbutée, il voulait être en mesure de voler +à son secours. Il pensa donc qu'il fallait se replier de Gombione et +d'Arcole, repasser l'Adige à Ronco, et bivouaquer en deçà du fleuve, +pour être à portée de secourir Vaubois, si, dans la nuit, on apprenait +sa défaite. Telle fut cette première journée du 25 brumaire (15 +novembre). + +La nuit se passa sans mauvaise nouvelle. On sut que Vaubois tenait +encore à Rivoli. Les exploits de Castiglione couvraient Bonaparte de ce +côté. Davidovich, qui commandait un corps dans l'affaire de Castiglione, +avait reçu une telle impression de cet événement, qu'il n'osait avancer +avant d'avoir des nouvelles certaines d'Alvinzy. Ainsi le prestige du +génie de Bonaparte était là où il n'était pas lui-même. La journée du +26 (16 novembre) commence; on se rencontre sur les deux digues. Les +Français chargent à la baïonnette, enfoncent les Autrichiens, en jettent +un grand nombre dans les marais, et font beaucoup de prisonniers. Ils +prennent des drapeaux et du canon. Bonaparte fait tirailler encore sur +la rive de l'Alpon, mais ne tente aucun effort décisif pour le passer. +La nuit arrivée, il replie encore ses colonnes, les ramène de dessus +les digues, et les rallie sur l'autre rive de l'Adige, content d'avoir +épuisé l'ennemi toute la journée, en attendant des nouvelles plus +certaines de Vaubois. La seconde nuit se passe encore de même: les +nouvelles de Vaubois sont rassurantes. On peut consacrer une troisième +journée à lutter définitivement contre Alvinzy. Enfin le soleil se lève +pour la troisième fois sur cet épouvantable théâtre de carnage. C'était +le 27 (17 novembre 1796). Bonaparte calcule que l'ennemi, en morts, +blessés, noyés ou prisonniers, doit avoir perdu près d'un tiers de son +armée. Il le juge harassé, découragé, et il voit ses soldats pleins +d'enthousiasme; il se décide alors à quitter ces digues, et à porter le +champ de bataille dans la plaine, au-delà de l'Alpon. Comme les +jours précédens, les Français, débouchant de Ronco, rencontrent les +Autrichiens sur les digues. Masséna occupe toujours la digue gauche; +sur celle de droite, c'est le général Robert qui est chargé d'attaquer, +tandis qu'Augereau va passer l'Alpon près de son embouchure dans +l'Adige. Masséna éprouve d'abord une vive résistance, mais il met son +chapeau à la pointe de son épée, et marche ainsi à la tête des soldats. +Comme les jours précédens, beaucoup d'ennemis sont tués, noyés ou pris. +Sur la digue de droite, le général Robert s'avance d'abord avec succès; +mais il est tué, sa colonne est repoussée presque jusque sur le pont de +Ronco. + +Bonaparte, qui voit le danger, place la trente-deuxième dans un bois de +saules qui longe la digue. Tandis que la colonne ennemie, victorieuse de +Robert, s'avance, la trente-deuxième sort tout à coup de son embuscade, +la prend en flanc, et la jette dans un désordre épouvantable. C'étaient +trois mille Croates; le plus grand nombre sont tués ou prisonniers. Les +digues ainsi balayées, Bonaparte se décide à franchir l'Alpon: Augereau +l'avait passé à l'extrême droite. Bonaparte ramène Masséna de la digue +gauche sur la digue droite, le dirige sur Arcole, qui était évacué, et +porte ainsi toute son armée en plaine devant celle d'Alvinzy. Bonaparte, +avant d'ordonner la charge, veut semer l'épouvante au moyen d'un +stratagème. Un marais, plein de roseaux, couvrait l'aile gauche de +l'ennemi: il ordonne au chef de bataillon Hercule de prendre avec lui +vingt-cinq de ses guides, de filer à travers les roseaux, et de charger +à l'improviste avec un grand bruit de trompettes. Ces vingt-cinq braves +s'apprêtent à exécuter l'ordre, Bonaparte donne alors le signal à +Masséna et à Augereau. Ceux-ci chargent vigoureusement la ligne +autrichienne, qui résiste; mais tout à coup on entend un grand bruit de +trompettes; les Autrichiens, croyant être chargés par toute une division +de cavalerie, cèdent le terrain. Au même instant, la garnison de +Legnago, que Bonaparte avait fait sortir pour circuler sur leurs +derrières, se montre au loin, et ajoute à leurs inquiétudes. Alors ils +se retirent; et, après soixante-douze heures de cet épouvantable combat, +découragés, accablés de fatigue, ils cèdent la victoire à l'héroïsme de +quelques mille braves, et au génie d'un grand capitaine. + +Les deux armées, épuisées de leurs efforts, passèrent la nuit dans la +plaine. Dès le lendemain matin, Bonaparte fit recommencer la poursuite +sur Vicence. Arrivé à la hauteur de la chaussée qui mène de la Brenta +à Vérone, en passant par Villa-Nova, il laissa à la cavalerie seule le +soin de poursuivre l'ennemi, et songea à rentrer à Vérone par la route +de Villa-Nova et de Caldiero, afin de venir au secours de Vaubois. +Bonaparte apprit en route que Vaubois avait été obliger d'abandonner +la Corona et Rivoli, et de se replier à Castel-Novo. Il redoubla de +célérité, et arriva le soir même à Vérone, en passant sur le champ de +bataille qu'avait occupé Alvinzy. Il entra dans la ville, par la porte +opposée à celle par laquelle il en était sorti. Quand les Véronais +virent cette poignée d'hommes, qui étaient sortis en fugitifs par la +porte de Milan, rentrer en vainqueurs par la porte de Venise, ils furent +saisis de surprise. Amis et ennemis ne purent contenir leur admiration +pour le général et les soldats qui venaient de changer si glorieusement +le destin de la guerre. Dès ce moment, il n'entra plus dans les craintes +ni dans les espérances de personne, qu'on pût chasser les Français de +l'Italie. Bonaparte fit marcher sur-le-champ Masséna à Castel-Novo, et +Augereau sur Dolce, par la rive gauche de l'Adige. Davidovich, attaqué +de toutes parts, fut promptement ramené dans le Tyrol, avec perte de +beaucoup de prisonniers. Bonaparte se contenta de faire réoccuper les +positions de la Corona et de Rivoli, sans vouloir remonter jusqu'à +Trente et rentrer en possession du Tyrol. L'armée française était +singulièrement affaiblie par cette dernière lutte. L'armée autrichienne +avait perdu cinq mille prisonniers, huit ou dix mille morts et blessés, +et se trouvait encore forte de plus de quarante mille hommes, compris +le corps de Davidovich. Elle se retirait dans le Tyrol et sur la Brenta +pour s'y reposer, elle était loin d'avoir souffert comme les armées +de Wurmser et de Beaulieu. Les Français, épuisés, n'avaient pu que la +repousser sans la détruire. Il fallait donc renoncer à la poursuivre, +tant que les renforts promis ne seraient pas arrivés. Bonaparte se +contenta d'occuper l'Adige de Dolce à la mer. + +Cette nouvelle victoire causa en Italie et en France une joie extrême. +On admirait de toutes parts ce génie opiniâtre qui, avec quatorze ou +quinze mille hommes, devant quarante mille, n'avait pas songé à se +retirer; ce génie inventif et profond, qui avait su découvrir dans +les digues de Ronco un champ de bataille tout nouveau qui annulait le +nombre, et donnait dans les flancs de l'ennemi. On célébrait surtout +l'héroïsme déployé au pont d'Arcole, et partout on représentait le jeune +général, un drapeau à la main, au milieu du feu et de la fumée. Les deux +conseils, en déclarant, suivant l'usage, que l'armée d'Italie avait +encore bien mérité de la patrie, décidèrent de plus que les drapeaux +pris par les généraux Bonaparte et Augereau sur le pont d'Arcole, leur +seraient donnés pour être conservés dans leurs familles: belle et noble +récompense, digne d'un âge héroïque, et bien plus glorieuse que le +diadème décerné plus tard par la faiblesse au génie tout puissant! + + + +CHAPITRE VI. + +CLARKE AU QUARTIER-GÉNÉRAL DE L'ARMÉE D'ITALIE.--RUPTURE DES +NÉGOCIATIONS AVEC LE CABINET ANGLAIS. DÉPART DE MALMESBURY.--EXPÉDITION +D'IRLANDE.--TRAVAUX ADMINISTRATIFS DU DIRECTOIRE DANS L'HIVER DE L'AN +V. ÉTAT DES FINANCES. RECETTES ET DÉPENSES.--CAPITULATION DE +KEHL.--DERNIÈRES TENTATIVES DE L'AUTRICHE SUR L'ITALIE. VICTOIRES DE +RIVOLI ET DE LA FAVORITE. PRISE DE MANTOUE.--FIN DE LA MÉMORABLE +CAMPAGNE DE 1796. + +Le général Clarke venait d'arriver au quartier-général de l'armée +d'Italie, d'où il devait partir pour se rendre à Vienne. Sa mission +avait perdu son objet essentiel, car la bataille d'Arcole rendait +l'armistice inutile. Bonaparte, que le général Clarke avait ordre de +consulter, désapprouvait tout à fait l'armistice et ses conditions. Les +raisons qu'il donnait étaient excellentes. L'armistice ne pouvait plus +avoir qu'un objet, celui de sauver le fort de Kehl sur le Rhin, que +l'archiduc Charles assiégeait avec une grande vigueur; et pour cet objet +très accessoire, il sacrifiait Mantoue. Kehl n'offrait qu'une tête de +pont qui n'était point indispensable pour déboucher en Allemagne. La +prise de Mantoue au contraire entraînait la conquête définitive de +l'Italie, et permettait d'exiger en retour Mayence et toute la ligne du +Rhin. L'armistice compromettait évidemment cette conquête; car Mantoue, +remplie de malades, et réduite à la demi-ration, ne pouvait pas différer +plus d'un mois d'ouvrir ses portes. Les vivres qu'on y ferait entrer +rendraient à la garnison la santé et les forces. La quantité n'en +pourrait pas être exactement fixée, et Wurmser, en faisant des +économies, se ménagerait des approvisionnemens pour recommencer sa +résistance, en cas d'une reprise d'hostilités. La suite de batailles +livrées pour couvrir le blocus de Mantoue deviendraient donc inutiles, +et il faudrait recommencer sur nouveaux frais. Ce n'était pas tout. Le +pape ne pouvait manquer d'être compris dans l'armistice par l'Autriche, +et alors on perdait le moyen de le punir, et de lui arracher vingt ou +trente millions, dont on avait besoin pour l'armée, et qui serviraient +à faire une nouvelle campagne. Bonaparte enfin, perçant dans l'avenir, +conseillait, au lieu de suspendre les hostilités, de les continuer au +contraire avec vigueur, mais de porter la guerre sur son véritable +théâtre, et d'envoyer en Italie un renfort de trente mille hommes. Il +promettait à ce prix de marcher sur Vienne, et d'avoir en deux mois la +paix, la ligne du Rhin, et une république en Italie. Sans doute, cette +combinaison plaçait dans ses mains toutes les opérations militaires et +politiques de la guerre; mais, qu'elle fût intéressée ou non, elle était +juste et profonde, et l'avenir en prouva la sagesse. + +Cependant, par obéissance pour le directoire, on écrivit aux généraux +autrichiens sur le Rhin et l'Adige, pour leur proposer l'armistice, et +pour obtenir à Clarke des passeports. L'archiduc Charles répondit à +Moreau qu'il ne pouvait entendre aucune proposition d'armistice, que +ses pouvoirs ne le lui permettaient pas, et qu'il fallait en référer au +conseil aulique. Alvinzy répondit de même, et fit partir un courrier +pour Vienne. Le ministère autrichien, secrètement dévoué à l'Angleterre, +était peu disposé à écouter les propositions de la France. Le cabinet de +Londres lui avait fait part de la mission de lord Malmesbury; il +s'était efforcé de lui persuader que l'empereur obtiendrait bien plus +d'avantages en prenant part à la négociation ouverte à Paris, qu'en +faisant des conquêtes séparées, puisque les conquêtes anglaises dans +les deux Indes étaient sacrifiées pour lui procurer la restitution des +Pays-Bas. Outre les insinuations de l'Angleterre, le cabinet de Vienne +avait d'autres raisons de repousser les propositions du directoire. Il +se flattait de s'emparer du fort de Kehl sous très peu de temps; +les Français, contenus le long du Rhin, ne pourraient plus alors +le franchir; on pourrait donc sans danger en retirer de nouveaux +détachemens, pour les porter sur l'Adige. Ces détachemens, joints à +de nouvelles levées qui se faisaient dans toute l'Autriche avec une +merveilleuse activité, permettraient encore un effort sur l'Italie; et +peut-être cette terrible armée, qui avait tant anéanti de bataillons +autrichiens, finirait par succomber sous des efforts réitérés. + +La constance allemande ne se démentait donc pas ici, et, malgré tant de +revers, elle ne renonçait pas encore à la belle Italie. En conséquence, +il fut résolu de refuser l'entrée de Vienne à Clarke. On craignait +d'ailleurs un observateur au milieu de la capitale de l'empire, et on +ne voulait pas de négociation directe. Quant à l'armistice, on aurait +consenti à l'admettre sur l'Adige, mais non sur le Rhin. On répondit à +Clarke que, s'il voulait se rendre à Vicence, il y trouverait le baron +de Vincent, et qu'il pourrait y conférer avec lui. La réunion eut lieu +en effet à Vicence. Le ministre autrichien prétendit que l'empereur +ne pouvait recevoir un envoyé de la république, parce que c'était la +reconnaître; et, quant à l'armistice, il déclara qu'on ne pouvait +l'admettre qu'en Italie. Cette proposition était ridicule, et on ne +conçoit pas que le ministère autrichien pût la faire, car elle sauvait +Mantoue sans sauver Kehl, et il fallait supposer les Français bien sots +pour l'accepter. Cependant le ministère autrichien, qui voulait au +besoin se ménager le moyen d'une négociation séparée, fit déclarer par +son envoyé que si le commissaire français avait des propositions à +faire relativement à la paix, il n'avait qu'à se rendre à Turin, et les +communiquer à l'ambassadeur autrichien auprès du Piémont. Ainsi, grâce +aux suggestions de l'Angleterre et aux folles espérances de la cour de +Vienne, ce dangereux projet d'armistice fut écarté. Clarke s'en alla à +Turin, pour profiter au besoin de l'intermédiaire qui lui était offert +auprès de la cour de Sardaigne. Il avait encore une autre mission: +c'était celle d'observer le général Bonaparte. Le génie de ce jeune +homme avait paru si extraordinaire, son caractère si absolu, si +énergique, que sans aucun motif précis, on lui supposa de l'ambition. Il +avait voulu conduire la guerre à son gré, et avait offert sa démission +quand on lui traça un plan qui n'était pas le sien; il avait agi +souverainement en Italie, accordant aux princes la paix ou la guerre, +sous prétexte des armistices; il s'était plaint avec hauteur de ce que +les négociations avec le pape n'avaient pas été conduites par lui seul, +et il avait exigé qu'on lui en remît le soin; il traitait fort durement +les commissaires Gareau et Salicetti, quand ils se permettaient des +mesures qui lui déplaisaient, et il les avait obligés de quitter le +quartier-général; il s'était permis d'envoyer des fonds aux différentes +armées sans se faire autoriser par le gouvernement, et sans +l'intermédiaire indispensable de la trésorerie. Tous ces faits +annonçaient un homme qui aimait à faire seul ce qu'il croyait être seul +capable de bien faire. Ce n'était encore que l'impatience du génie, +qui n'aime pas à être contrarié dans ses oeuvres; mais c'est par cette +impatience que commence à se manifester une volonté despotique. En le +voyant soulever la Haute-Italie contre ses anciens maîtres, et créer ou +détruire des états, on disait qu'il voulait se faire duc de Milan. On +pressentait-son ambition, et il en pressentait lui-même le reproche. Il +se plaignait d'être accusé, puis se justifiait lui-même, sans qu'un seul +mot du directoire lui en eût fourni l'occasion. + +Clarke avait donc, outre la mission de négocier, celle de l'observer. +Bonaparte en fut averti, et agissant ici avec la hauteur et l'adresse +qui lui étaient ordinaires, il lui laissa voir qu'il connaissait l'objet +de sa mission, le subjugua bientôt par son ascendant et sa grâce, aussi +puissante, dit-on, que son génie, et en fit un homme dévoué. Clarke +avait de l'esprit, trop de vanité pour être un espion adroit et souple. +Il resta en Italie, tantôt à Turin, tantôt au quartier-général, et +bientôt il appartint plus à Bonaparte qu'au directoire. + +A Paris, le cabinet anglais faisait, autant qu'il le pouvait, traîner +en longueur la négociation; mais le cabinet français par des réponses +promptes et claires, obligea enfin lord Malmesbury à s'expliquer. +Ce ministre, comme on l'a vu, avait posé d'abord le principe d'une +négociation générale, et de la compensation des conquêtes; de son côté, +le directoire avait exigé des pouvoirs de tous les alliés, et une +explication plus claire du principe des compensations. Le ministre +anglais avait mis dix-neuf jours à répondre; il avait répondu enfin que +les pouvoirs étaient demandés, mais qu'avant de les obtenir, il fallait +que le gouvernement français admît positivement le principe des +compensations. Le directoire avait alors demandé qu'on lui énonçât +sur-le-champ les objets sur lesquels porteraient les compensations. Tel +est le point où la négociation en était restée. Lord Malmesbury écrivit +de nouveau à Londres, et après douze jours, répondit, le 6 frimaire (26 +novembre), que sa cour n'avait rien à ajouter à ce qu'elle avait dit, et +qu'elle ne pouvait pas s'expliquer davantage, tant que le gouvernement +français n'admettrait pas formellement le principe proposé. C'était là +une subtilité; car, en demandant l'énonciation des objets qui seraient +compensés, la France admettait évidemment le principe des compensations. +Écrire à Londres, et employer encore douze jours pour cette subtilité, +c'était se jouer du directoire. Il répondit, comme il faisait toujours, +le lendemain même, et par une note de quatre lignes il dit que sa +précédente note impliquait nécessairement l'admission du principe +des compensations, mais que du reste il l'admettait formellement, +et demandait sur-le-champ la désignation des objets sur lesquels ce +principe devait porter. Le directoire s'informait en outre si à chaque +question lord Malmesbury serait obligé d'écrire à Londres. Lord +Malmesbury répondit vaguement qu'il serait obligé d'écrire toutes les +fois que la question exigerait des instructions nouvelles. Il écrivit +encore, et resta vingt jours avant de répondre. Il était évident cette +fois qu'il fallait sortir du vague où l'on s'était enfermé, et aborder +enfin la redoutable question des Pays-Bas. S'expliquer sur cet objet, +c'était rompre la négociation, et on conçoit que le cabinet anglais mît +les plus longs délais possibles à la rompre. Enfin, le 28 frimaire (18 +décembre), lord Malmesbury eut une entrevue avec le ministre Delacroix, +et lui remit une note dans laquelle les prétentions du cabinet anglais +étaient exposées. Il voulait que la France restituât aux puissances du +continent tout ce qu'elle avait conquis; qu'elle rendît à l'Autriche la +Belgique et le Luxembourg, à l'Empire les états allemands de la rive +gauche; qu'elle évacuât toute l'Italie, et la replaçât dans le _statu +quo ante bellum_; qu'elle restituât à la Hollande certaines portions +de territoire, telles que la Flandre maritime, par exemple, afin de la +rendre indépendante; et enfin, que des changemens fussent faits à sa +constitution actuelle. Le cabinet anglais ne promettait de rendre +les colonies de la Hollande que dans le cas du rétablissement du +stathoudérat; encore ne les rendrait-il jamais toutes: il devait en +garder quelques-unes comme indemnité de guerre; le Cap était du nombre. +Pour tous ces sacrifices, il offrait de rendre deux ou trois îles que +la guerre nous avait fait perdre dans les Antilles, la Martinique, +Sainte-Lucie, Tobago,et à condition encore que Saint-Domingue ne nous +resterait pas en entier. Ainsi la France, après une guerre inique, où +elle avait eu toute justice de son côté, où elle avait dépensé des +sommes énormes, et dont elle était sortie victorieuse, la France +n'aurait pas gagné une seule province, tandis que les puissances du Nord +venaient de se partager un royaume, et que l'Angleterre venait de faire +dans l'Inde des acquisitions immenses! La France, qui occupait encore la +ligne du Rhin, et qui était maîtresse de l'Italie, aurait évacué le +Rhin et l'Italie sur la simple sommation de l'Angleterre! De pareilles +conditions étaient absurdes et inadmissibles; la seule proposition en +était offensante, et elles ne devaient pas être écoutées. Le ministre +Delacroix les écouta cependant avec une politesse qui frappa le ministre +anglais, et qui lui fit même espérer qu'on pourrait poursuivre la +négociation. + +Delacroix donna une raison qui était mauvaise, c'est que les Pays-Bas +étaient déclarés territoire national par la constitution; et le ministre +anglais lui répondit par une raison qui ne valait pas mieux, c'est que +le traité d'Utrecht les attribuait à l'Autriche. La constitution pouvait +être obligatoire pour la nation française, mais elle ne concernait ni +n'obligeait les nations étrangères. Le traité d'Utrecht était, comme +tous les traités du monde, un arrangement de la force, que la force +pouvait changer. La seule raison que le ministre français devait donner, +c'est que la réunion des Pays-Bas à la France était juste, fondée sur +toutes les convenances naturelles et politiques, et légitimée par la +victoire. Après une longue discussion sur tous les points accessoires de +la négociation, les deux ministres se séparèrent. Le ministre Delacroix +vint en référer au directoire, qui, s'irritant à bon droit, résolut de +répondre au ministre anglais comme il le méritait. La note du ministre +anglais n'était pas signée, elle était seulement contenue dans une +lettre signée. Le directoire exigea, le jour même, qu'elle fût revêtue +des formes nécessaires, et lui demanda son _ultimatum_ sous vingt-quatre +heures. Lord Malmesbury, embarrassé, répondit que la note était +suffisamment authentique, puisqu'elle était contenue dans une lettre +signée, et que quant à un _ultimatum_, il était contre tous les usages +de l'exiger aussi brusquement. Le lendemain, 29 frimaire (19 décembre), +le directoire lui fit déclarer qu'il n'écouterait jamais aucune +proposition contraire aux lois et aux traités qui liaient la république; +il fit ajouter que lord Malmesbury ayant besoin de recourir à chaque +instant à son gouvernement, et remplissant un rôle purement passif dans +la négociation, sa présence à Paris était inutile; qu'en conséquence il +avait ordre de se retirer, lui et toute sa suite, sous quarante-huit +heures; que d'ailleurs des courriers suffiraient pour négocier, si +le gouvernement anglais adoptait les bases posées par la république +française. + +Ainsi finit cette négociation, dans laquelle le directoire, loin de +manquer aux formes, comme on l'a dit, donna un véritable exemple de +franchise dans ses rapports avec les puissances ennemies. Il n'y eut +point ici d'usage violé. Les communications des puissances portent, +comme toutes les relations entre les hommes, le caractère du temps, de +la situation, des individus qui gouvernent. Un gouvernement fort et +victorieux parle autrement qu'un gouvernement faible et vaincu; et il +convenait à une république, appuyée sur la justice et la victoire, de +rendre son langage prompt, net, et public. + +Pendant cet intervalle, le grand projet de Hoche sur l'Irlande +s'effectuait. C'était là ce que redoutait l'Angleterre, et ce qui +pouvait, en effet, la mettre dans un grand péril. Malgré les bruits +adroitement semés d'une expédition en Portugal ou en Amérique, +l'Angleterre avait bien compris l'objet des préparatifs qui se faisaient +à Brest. Pitt avait fait lever les milices, armer les côtes, et donner +l'ordre de tout évacuer dans l'intérieur, si les Français débarquaient. + +L'Irlande, à laquelle on destinait l'expédition, était dans une +situation propre à inspirer de graves inquiétudes. Les partisans de la +réforme parlementaire et les catholiques présentaient dans cette île une +masse suffisante pour opérer un soulèvement. Ils auraient volontiers +adopté un gouvernement républicain, sous la garantie de la France, et +ils avaient envoyé des agens secrets à Paris pour s'entendre avec le +directoire. Ainsi tout présageait qu'une expédition pourrait causer de +cruels embarras à l'Angleterre, et la réduire à accepter une toute autre +paix que celle qu'elle venait d'offrir. Hoche, qui avait consumé les +deux plus belles années de sa vie dans la Vendée, et qui voyait les +grands théâtres de la guerre occupés par Bonaparte, Moreau et Jourdan, +brillait de s'en ouvrir un en Irlande. L'Angleterre était un aussi noble +adversaire que l'Autriche, et il n'y avait pas moins d'honneur à la +combattre et à la vaincre. Une république nouvelle s'élevait en Italie, +et allait y devenir le foyer de la liberté. Hoche croyait beau et +possible d'en élever une pareille en Irlande, à côté de l'aristocratie +anglaise. Il s'était lié beaucoup avec l'amiral Truguet, ministre de la +marine, et ministre à grandes vues. Ils s'étaient promis tous deux de +donner une haute importance à la marine, et de faire de grandes choses; +car alors toutes les têtes étaient en travail, toutes méditaient des +prodiges pour la gloire et la félicité de leur patrie. L'alliance +offensive et défensive conclue avec l'Espagne à Saint-Ildefonse, offrait +de grandes ressources, et permettait de vastes projets. En réunissant la +flotte de Toulon aux flottes de l'Espagne, en les concentrant dans +la Manche avec celle que la France avait dans l'Océan, on pouvait +rassembler des forces formidables, et tenter de délivrer les mers par +une bataille décisive; on pouvait du moins jeter un incendie en Irlande, +et aller interrompre les succès de l'Angleterre dans l'Inde. L'amiral +Truguet, qui sentait l'importance de porter de rapides secours dans +l'Inde, voulait que l'escadre de Brest, sans attendre la réunion +des flottes française et espagnole dans la Manche, mît à la voile +sur-le-champ, jetât l'armée de Hoche en Irlande, gardât quelques mille +hommes à bord, fît voile ensuite pour l'Ile-de-France, allât y prendre +les bataillons de noirs qu'on y organisait, et transportât ces secours +dans l'Inde pour soutenir Tippo-Saïb. Cette grande expédition avait +l'inconvénient de ne porter en Irlande qu'une partie de l'armée +d'expédition, et de la laisser exposée à de grandes chances, en +attendant la réunion très éventuelle de l'escadre de l'amiral Villeneuve +qui devait partir de Toulon, de l'escadre espagnole qui était dispersée +dans les ports d'Espagne, et de l'escadre de Richery qui revenait +d'Amérique. Cette expédition ne fut pas exécutée. On attendit l'arrivée +d'Amérique de Richery, et on fit, malgré l'état des finances, des +efforts extraordinaires pour achever l'armement de l'escadre de Brest. +Elle se trouva en frimaire (décembre) en état de mettre à la voile. Elle +se composait de quinze vaisseaux de haut bord, de vingt frégates, de +six gabares, et cinquante bâtimens de transport. Elle pouvait porter +vingt-deux mille hommes. Hoche ne pouvant s'entendre avec l'amiral +Villaret-Joyeuse, on remplaça ce dernier par Morard-de-Galles. +L'expédition dut débarquer dans la baie de Bantry. On assigna à chaque +capitaine de vaisseau, dans un ordre cacheté, la direction qu'il devait +suivre, et le mouillage qu'il devait choisir en cas d'accident. + +L'expédition mit à la voile le 26 frimaire (16 décembre). Hoche et +Morard-de-Galles étaient montés sur une frégate. L'escadre française, +grâce à une brume épaisse, échappa aux croisières anglaises, et traversa +la mer sans être aperçue. Mais, dans la nuit du 26 au 27, une +tempête affreuse la dispersa. Un vaisseau fut englouti. Cependant le +contre-amiral Bouvet manoeuvra pour rallier l'escadre, et après deux +jours, parvint à la réunir tout entière, à l'exception d'un vaisseau +et de trois frégates. Malheureusement la frégate qui portait Hoche et +Morard-de-Galles était du nombre de ces dernières. L'escadre cingla vers +le cap Clear, et manoeuvra là plusieurs jours pour attendre les deux +chefs. Enfin, le 4 nivôse (24 décembre), elle entra dans la baie de +Bantry. Un conseil de guerre décida le débarquement; mais il devint +impossible par l'effet du mauvais temps; l'escadre fut de nouveau +éloignée des côtes d'Irlande. Le contre-amiral Bouvet, effrayé par tant +d'obstacles, craignant de manquer de vivres, et séparé de ses chefs, +crut devoir regagner les côtes de France. Hoche et Morard-de-Galles +arrivèrent enfin dans la baie de Bantry, et apprirent là le retour de +l'escadre française. Ils revinrent à travers des périls inouïs. Battus +par la mer, poursuivis par les Anglais, ils ne furent rendus aux rivages +de France que par une espèce de miracle. Le vaisseau _les Droits de +l'homme_, capitaine La Crosse, se trouva séparé de l'escadre, et fit +des prodiges: attaqué par deux vaisseaux anglais, il en détruisit un, +échappa à l'autre; mais, tout mutilé, privé de mâts et de voiles, +il succomba à la violence de la mer. Une partie de l'équipage fut +engloutie, l'autre fut sauvée à grand'peine. + +Ainsi finit cette expédition, qui jeta une grande alarme en Angleterre, +et qui révéla son point vulnérable. Le directoire ne renonça pas à +revenir plus tard à ce projet, et tourna dans le moment toutes ses +idées du côté du continent, pour se hâter de faire déposer les armes +à l'Autriche. Les troupes de l'expédition avaient peu souffert; elles +furent débarquées. On laissa sur les côtes les forces nécessaires pour +faire la police du pays, et on achemina vers le Rhin la majeure partie +de l'armée qui avait porté le titre d'armée de l'Océan. Les deux Vendées +et la Bretagne étaient, du reste, tout à fait soumises, par les soins +et la présence continuelle de Hoche. On préparait à ce général un grand +commandement, pour le récompenser de ses ingrats et pénibles travaux. +La démission de Jourdan, que la mauvaise issue de la campagne avait +dégoûté, et qu'on avait provisoirement remplacé par Beurnonville, +permettait d'offrir à Hoche un dédommagement qui, depuis long-temps, +était dû à son patriotisme et à ses talens. + +L'hiver, déjà fort avancé (on était en nivôse,--janvier 1797), n'avait +point interrompu cette campagne mémorable. Sur le Rhin, l'archiduc +Charles assiégeait Kehl et la tête de pont d'Huningue; sur l'Adige, +Alvinzy préparait un nouvel et dernier effort contre Bonaparte. +L'intérieur de la république était assez calme: les partis avaient les +yeux fixés sur les différens théâtres de la guerre. La considération et +la force du gouvernement augmentaient ou diminuaient selon les chances +de la campagne. La dernière victoire d'Arcole avait répandu un grand +éclat et réparé le mauvais effet produit par la retraite des armées du +Rhin. Mais cependant cet effort d'une bravoure désespérée ne rassurait +pas entièrement sur la possession de l'Italie. On savait qu'Alvinzy +se renforçait, et que le pape faisait des armemens; les malveillans +disaient que l'armée d'Italie était épuisée; que son général, accablé +par les travaux d'une campagne sans exemple, et consumé par une maladie +extraordinaire, ne pouvait plus tenir à cheval. Mantoue n'était pas +encore prise, et on pouvait concevoir des inquiétudes pour le mois de +nivôse (janvier). + +Les journaux des deux partis, profitant sans mesure de la liberté de +la presse, continuaient à se déchaîner. Ceux de la contre-révolution, +voyant approcher le printemps, époque des élections, tâchaient de remuer +l'opinion, et de la disposer en leur faveur. Depuis les désastres des +royalistes de la Vendée, il devenait clair que leur dernière ressource +était de se servir de la liberté elle-même pour la détruire, et +d'envahir la république en s'emparant des élections. Le directoire, en +voyant leur déchaînement, était saisi de ces mouvemens d'impatience +dont le pouvoir même le plus éclairé ne peut pas toujours se défendre. +Quoique fort habitué à la liberté, il s'effrayait du langage qu'elle +prenait dans certains journaux; il ne comprenait pas encore assez qu'il +faut laisser tout dire, que le mensonge n'est jamais à redouter, +quelque publicité qu'il acquière, qu'il s'use par sa violence, et +qu'un gouvernement périt par la vérité seule, et surtout par la vérité +comprimée. Il demanda aux deux conseils des lois sur les abus de la +presse. On se récria; on prétendit que, les élections approchant, il +voulait en gêner la liberté; on lui refusa les lois qu'il demandait. On +accorda seulement deux dispositions: l'une, relative à la répression +de la calomnie privée; l'autre, aux crieurs de journaux, qui, dans les +rues, au lieu de les annoncer par leur titre, les annonçaient par des +phrases détachées, et souvent fort inconvenantes. Ainsi on vendait un +pamphlet, en criant dans les rues: _Rendez-nous nos myriagrammes, et +f....-nous le camp, si vous ne pouvez faire le bonheur du peuple._ Il +fut décidé, pour éviter ce scandale, qu'on ne pourrait plus crier les +journaux et les écrits que par un simple titre. Le directoire aurait +voulu l'établissement d'un journal officiel du gouvernement. Les +cinq-cents y consentirent; les anciens s'y opposèrent. La loi du 3 +brumaire, mise une seconde fois en discussion en vendémiaire, et +devenue le prétexte de la ridicule attaque des patriotes sur le camp +de Grenelle, avait été maintenue après une discussion solennelle. +Elle était en quelque sorte le poste autour duquel ne cessaient de se +rencontrer les deux partis. C'était surtout la disposition qui excluait +les parens des émigrés des fonctions publiques, que le côté droit +voulait détruire, et que les républicains voulaient conserver. Après une +troisième attaque, il fut décidé que cette disposition serait maintenue. +On ne fit qu'un seul changement à cette loi. Elle excluait de l'amnistie +générale, accordée aux délits révolutionnaires, les délits qui se +rattachaient au 13 vendémiaire; cet événement était déjà trop loin pour +ne pas amnistier les individus qui avaient pu y prendre part, et qui, +d'ailleurs, étaient tous impunis de fait: l'amnistie fut donc appliquée +aux délits de vendémiaire, comme à tous les autres faits purement +révolutionnaires. + +Ainsi le directoire, et tous ceux qui voulaient la république +directoriale, conservaient la majorité dans les conseils, malgré les +cris de quelques patriotes follement emportés, et de quelques intrigans +vendus à la contre-révolution. + +L'état des finances avait l'effet ordinaire de la misère dans les +familles, il troublait l'union domestique du directoire avec le corps +législatif. Le directoire se plaignait de ne pas voir ses mesures +toujours accueillies par les conseils; il leur adressa un message +alarmant, et il le publia, comme pour faire retomber sur eux les +malheurs publics, s'ils ne s'empressaient d'adopter ses propositions. Ce +message du 25 frimaire (15 décembre) était conçu en ces termes: «Toutes +les parties du service sont en souffrance. La solde des troupes est +arriérée; les défenseurs de la patrie sont livrés aux horreurs de la +nudité, leur courage est énervé par le sentiment douloureux de leurs +besoins; le dégoût, qui en est la suite, entraîne la désertion. +Les hôpitaux manquent de fournitures, de feu, de médicamens. Les +établissemens de bienfaisance, en proie au même dénuement, repoussent +l'indigent et l'infirme dont ils étaient la seule ressource. Les +créanciers de l'état, les entrepreneurs qui, chaque jour, contribuent à +fournir aux besoins des armées, n'arrachent que de faibles parcelles +des sommes qui leur sont dues; leur détresse écarte des hommes qui +pourraient faire les mêmes services avec plus d'exactitude, ou à de +moindres bénéfices. Les routes sont bouleversées, les communications +interrompues. Les fonctionnaires publics sont sans salaires; d'un bout +à l'autre de la république, on voit les juges, les administrateurs, +réduits à l'horrible alternative, ou de traîner dans la misère leur +existence et celle de leur famille, ou de se déshonorer en se vendant +à l'intrigue. Partout la malveillance s'agite; dans bien des lieux +l'assassinat s'organise, et la police sans activité, sans force, parce +qu'elle est dénuée de moyens pécuniaires, ne peut arrêter ce désordre.» + +Les conseils furent irrités de la publication de ce message, qui +semblait faire retomber sur eux les malheurs de l'état, et censurèrent +vivement l'indiscrétion du directoire. Cependant ils se mirent à +examiner sur-le-champ ses propositions. Le numéraire abondait partout, +excepté dans les coffres de l'état. L'impôt, actuellement percevable en +numéraire ou en papier au cours, ne rentrait que lentement. Les biens +nationaux soumissionnés étaient payés en partie; les paiemens restant +à faire n'étaient pas échus. On vivait d'expédiens, on donnait +aux fournisseurs des ordonnances de ministres, des bordereaux de +liquidation, espèces de valeurs d'attente, qui n'étaient reçues que pour +une valeur inférieure, et qui faisaient monter considérablement le prix +des marchés. C'était donc toujours la même situation que nous avons déjà +exposée si souvent. + +De grandes améliorations furent apportées aux finances pour l'an V. +On divisa le budget en deux parties, comme on a déjà vu: la dépense +ordinaire de 450 millions, et la dépense extraordinaire de 550. La +contribution foncière, portée à 250 millions, la contribution somptuaire +et personnelle à 50, les douanes, le timbre, l'enregistrement à +150, durent fournir les 450 millions de la dépense ordinaire. +L'extraordinaire dut être couvert par l'arriéré de l'impôt et par +le produit des biens nationaux. L'impôt était désormais entièrement +exigible en numéraire. Il restait encore quelques mandats et quelques +assignats, qui furent annulés sur-le-champ, et reçus au cours pour le +paiement de l'arriéré. De cette manière on fit cesser totalement les +désordres du papier-monnaie. L'emprunt forcé fut définitivement fermé. +Il avait produit à peine 400 millions valeur effective. Les impositions +arriérées durent être entièrement acquittées avant le 15 frimaire de +l'année actuelle (5 décembre). Les garnisaires furent institués pour +hâter la perception. On ordonna la confection des rôles, pour percevoir +sur-le-champ le quart des impôts de l'an V. Restait à savoir comment on +userait de la valeur des biens nationaux, n'ayant plus le papier-monnaie +pour la mettre d'avance en circulation. On avait encore à toucher +le dernier sixième sur les biens soumissionnés. On décida que, +pour devancer ce dernier paiement, on exigerait des acquéreurs des +obligations payables en numéraire, échéant à l'époque même à laquelle +la loi les obligeait de s'acquitter, et entraînant, en cas de protêt, +l'expropriation du bien vendu. Cette mesure pouvait faire rentrer +quatre-vingts et quelques millions d'obligations, dont les fournisseurs +annonçaient qu'ils se paieraient volontiers. On n'avait plus de +confiance dans l'état, mais on en avait dans les particuliers; et les 80 +millions de ce papier personnel avaient une valeur que n'aurait pas eue +un papier émis et garanti par la république. On décida que les biens +vendus à l'avenir se paieraient comme il suit: un dixième comptant en +numéraire; cinq dixièmes comptant, en ordonnances des ministres, ou en +bordereaux de liquidation délivrés aux fournisseurs; quatre dixièmes +enfin, en quatre obligations, payables une par an. + +Ainsi, n'ayant plus de crédit public, on se servait du crédit privé; +ne pouvant plus émettre du papier-monnaie hypothéqué sur les biens, on +exigeait des acquéreurs de ces biens une espèce de papier qui, portant +leur signature, avait une valeur individuelle; enfin on permettait aux +fournisseurs de se payer de leurs services sur les biens eux-mêmes. + +Ces dispositions faisaient donc espérer un peu d'ordre et quelques +rentrées. Pour suffire aux besoins pressans du ministère de la guerre, +on lui adjugea sur-le-champ, pour les mois de nivôse, pluviôse, ventôse +et germinal, mois consacrés, aux préparatifs de la nouvelle campagne, +la somme de 120 millions, dont 33 millions devaient être pris sur +l'ordinaire, et 87 sur l'extraordinaire. L'enregistrement, les postes, +les douanes, les patentes, la contribution foncière allaient fournir ces +33 millions: les 87 de l'extraordinaire devaient se composer du produit +des bois, de l'arriéré des contributions militaires, et des obligations +des acquéreurs de biens nationaux. Ces valeurs étaient assurées, et +allaient rentrer sur-le-champ. On paya tous les fonctionnaires publics +en numéraire. On décida de payer les rentiers de la même manière; mais +ne pouvant encore leur donner de l'argent, on leur donna des billets +au porteur, recevables en paiement des biens nationaux, comme les +ordonnances des ministres et les bordereaux de liquidation délivrés aux +fournisseurs. + +Tels furent les travaux administratifs du directoire pendant l'hiver de +l'an V (1796 à 1797), et les moyens qu'il se prépara pour suffire à la +campagne suivante. La campagne actuelle n'était pas terminée, et tout +annonçait que malgré dix mois de combats acharnés, malgré les glaces et +les neiges, on allait voir encore de nouvelles batailles. L'archiduc +Charles s'opiniâtrait à enlever les têtes de pont de Kehl et d'Huningue, +comme si, en les enlevant, il eût à jamais interdit aux Français le +retour sur la rive droite. Le directoire avait une excellente raison de +l'y occuper, c'était de l'empêcher de se porter en Italie. Il passa près +de trois mois devant le fort de Kehl. De part et d'autre, les troupes +s'illustrèrent par un courage héroïque, et les généraux divisionnaires +déployèrent un grand talent d'exécution. Desaix surtout s'immortalisa +par sa bravoure, son sang-froid, et ses savantes dispositions autour de +ce fort misérablement retranché. La conduite des deux généraux en chef +fut loin d'être aussi approuvée que celle de leurs lieutenans. On +reprocha à Moreau de n'avoir pas su profiter de la force de son armée, +et de n'avoir pas débouché sur la rive droite pour tomber sur l'armée +de siége. On blâma l'archiduc d'avoir dépensé tant d'efforts contre une +tête de pont. Moreau rendit Kehl le 20 nivôse an V (9 janvier 1797); +c'était une légère perte. Notre longue résistance prouvait la solidité +de la ligne du Rhin. Les troupes avaient peu souffert; Moreau avait +employé le temps à perfectionner leur organisation; son armée présentait +un aspect superbe. Celle de Sambre-et-Meuse, passée sous les ordres de +Beurnonville, n'avait pas été employée utilement pendant ces derniers +mois, mais elle s'était reposée, et renforcée de détachemens nombreux +venus de la Vendée; elle avait reçu un chef illustre, Hoche, qui était +enfin appelé à une guerre digne de ses talens. Ainsi, quoiqu'il ne +possédât pas encore Mayence, et qu'il fût privé de Kehl, le directoire +pouvait se regarder comme puissant sur le Rhin. Les Autrichiens, de leur +côté, étaient fiers d'avoir pris Kehl, et ils dirigeaient maintenant +tous leurs efforts sur la tête de pont d'Huningue. Mais tous les voeux +de l'empereur et de ses ministres se portaient sur l'Italie. Les travaux +de l'administration pour renforcer l'armée d'Alvinzy, et pour essayer +une dernière lutte, étaient extraordinaires. On avait fait partir les +troupes en poste. Toute la garnison de Vienne avait été acheminée sur le +Tyrol. Les habitans de la capitale, pleins de dévouement pour la +maison impériale, avaient fourni quatre mille volontaires, qui furent +enrégimentés, sous le nom de _volontaires de Vienne_. L'impératrice leur +donna des drapeaux brodés de ses mains. On avait fait une nouvelle +levée en Hongrie, et on avait tiré du Rhin quelques mille hommes des +meilleures troupes de l'empire. Grâce à cette activité, digne des plus +grands éloges, l'armée d'Alvinzy se trouva renforcée d'une vingtaine de +mille hommes, et portée à plus de soixante mille. Elle était reposée et +réorganisée; et quoique renfermant quelques recrues, elle se composait +en majeure partie de troupes aguerries. Le bataillon des volontaires de +Vienne était formé de jeunes gens, étrangers, il est vrai, à la guerre, +mais appartenant à de bonnes familles, animés de sentiments élevés, +très dévoués à la maison impériale, et prêts à déployer la plus grande +bravoure. + +Les ministres autrichiens s'étaient entendus avec le pape, et l'avaient +engagé à résister aux menaces de Bonaparte. Ils lui avaient envoyé Colli +et quelques officiers pour commander son armée, en lui recommandant de +la porter le plus près possible de Bologne et de Mantoue. Ils avaient +annoncé à Wurmser un prochain secours, avec ordre de ne pas se rendre, +et s'il était réduit à l'extrémité, de sortir de Mantoue avec tout ce +qu'il aurait de troupes, et surtout d'officiers, de se jeter à travers +le Bolonais et le Ferrarais dans les états romains, pour se réunir à +l'armée papale, qu'il organiserait et porterait sur les derrières de +Bonaparte. Ce plan, fort bien conçu, pouvait réussir avec un général +aussi brave que Wurmser. Ce vieux maréchal tenait toujours dans Mantoue +avec une grande fermeté, quoique sa garnison n'eût plus à manger que de +la viande de cheval salée et de la _poulenta_. + +Bonaparte s'attendait à cette dernière lutte, qui allait décider pour +jamais du sort de l'Italie, et il s'y préparait. Comme le répandaient à +Paris les malveillans qui souhaitaient l'humiliation de nos armes, il +était malade d'une gale mal traitée, et prise devant Toulon en chargeant +un canon de ses propres mains. Cette maladie, mal connue, jointe aux +fatigues inouïes de cette campagne, l'avait singulièrement affaibli. Il +pouvait à peine se tenir à cheval; ses joues étaient caves et livides; +sa personne paraissait chétive; ses yeux seuls, toujours aussi vifs et +aussi perçants, annonçaient que le feu de son ame n'était pas éteint. +Ses proportions physiques formaient même avec son génie et sa renommée +un contraste singulier et piquant pour des soldats à la fois gais +et enthousiastes. Malgré le délabrement de ses forces, ses passions +extraordinaires le soutenaient, et lui communiquaient une activité qui +se portait sur tous les objets à la fois. Il avait commencé ce qu'il +appelait _la guerre aux voleurs_. Les intrigans de toute espèce étaient +accourus en Italie, pour s'introduire dans l'administration des armées, +et y profiter de la richesse de cette belle contrée. Tandis que la +simplicité et l'indigence régnaient dans les armées du Rhin, le luxe +s'était introduit dans celle d'Italie; il y était aussi grand que la +gloire. Les soldats, bien vêtus, bien nourris, bien accueillis par les +belles Italiennes, y vivaient dans les plaisirs et l'abondance. Les +officiers, les généraux participaient à l'opulence générale, et +commençaient leur fortune. Quant aux fournisseurs, ils déployaient un +faste scandaleux, et ils achetaient avec le prix de leurs exactions les +faveurs des plus belles actrices de l'Italie. Bonaparte, qui avait en +lui toutes les passions, mais qui, dans le moment, était livré à une +seule, la gloire, vivait d'une manière simple et sévère, ne cherchait de +délassement qu'auprès de sa femme, qu'il aimait avec tendresse, et +qu'il avait fait venir à son quartier-général. Indigné des désordres de +l'administration, il portait un regard sévère sur les moindres détails, +vérifiait lui-même la gestion des compagnies, faisait poursuivre les +administrateurs infidèles, et les dénonçait impitoyablement. Il leur +reprochait surtout de manquer de courage, et d'abandonner l'armée les +jours de péril. Il recommandait au directoire de choisir des hommes +d'une énergie éprouvée; il voulait l'institution d'un syndicat, qui +jugeant comme un jury, pût, sur sa simple conviction, punir des délits +qui n'étaient jamais prouvables matériellement. Il pardonnait volontiers +à ses soldats et à ses généraux des jouissances qui n'étaient pas pour +eux les délices de Capoue; mais il avait une haine implacable pour tous +ceux qui s'enrichissaient aux dépens de l'armée, sans la servir de leurs +exploits ou de leurs soins. + +Il avait apporté la même attention et la même activité dans ses +relations avec les puissances italiennes. Dissimulant toujours avec +Venise, dont il voyait les armemens dans les lagunes et les montagnes du +Bergamasque, il différa toute explication jusqu'après la reddition de +Mantoue. Provisoirement il fit occuper par ses troupes le château de +Bergame, qui avait garnison vénitienne, et donna pour raison qu'il ne +le croyait pas assez bien gardé pour résister à un coup de main des +Autrichiens. Il se mit ainsi à l'abri d'une perfidie, et imposa aux +nombreux ennemis qu'il avait dans Bergame. Dans la Lombardie et la +Cispadane, il continua à favoriser l'esprit de liberté, réprimant le +parti autrichien et papal, et modérant le parti démocratique, qui, dans +tous les pays, a besoin d'être contenu. Il se maintint en amitié avec +le roi de Piémont et le duc de Parme. Il se transporta de sa personne +à Bologne, pour terminer une négociation avec le duc de Toscane, et +imposer à la cour de Rome. Le duc de Toscane était incommodé par la +présence des Français à Livourne; de vives discussions s'étaient élevées +avec le commerce livournais sur les marchandises appartenant aux +négocians ennemis de la France. Ces contestations produisaient beaucoup +d'animosité; d'ailleurs les marchandises, qu'on arrachait avec peine, +étaient ensuite mal vendues, et par une compagnie qui venait de voler +cinq à six millions à l'armée. Bonaparte aima mieux transiger avec le +grand-duc. Il fut convenu que, moyennant deux millions, il évacuerait +Livourne. Il y trouva de plus l'avantage de rendre disponible la +garnison de cette ville. Son projet était de prendre les deux légions +formées par la Cispadane, de les réunir à la garnison de Livourne, d'y +ajouter trois mille hommes de ses troupes, et d'acheminer cette petite +armée vers la Romagne, et la Marche d'Ancône. Il voulait s'emparer +encore de deux provinces de l'état romain, y mettre la main sur les +propriétés du pape, y arrêter les impôts, se payer par ce moyen de la +contribution qui n'avait pas été acquittée, prendre des otages choisis +dans le parti ennemi de la France, et établir ainsi une barrière entre +les états de l'Église et Mantoue. Par là , il rendait impossible le +projet de jonction entre Wurmser et l'armée papale; il pouvait imposer +au pape, et l'obliger enfin à se soumettre aux conditions de la +république. Dans son humeur contre le Saint-Siége, il ne songeait même +plus à lui pardonner, et voulait faire une division toute nouvelle de +l'Italie. On aurait rendu la Lombardie à l'Autriche; on aurait composé +une république puissante, en ajoutant au Modénois, au Boulonnais et au +Ferrarais, la Romagne, la Marche d'Ancône, le duché de Parme, et on +aurait donné Rome au duc de Parme, ce qui aurait fait grand plaisir +à l'Espagne, et aurait compromis la plus catholique de toutes les +puissances. Déjà il avait commencé à exécuter son projet; il s'était +porté à Bologne avec trois mille hommes de troupes, et de là il menaçait +le Saint-Siége, qui avait déjà formé un noyau d'armée. Mais le pape, +certain maintenant d'une nouvelle expédition autrichienne, espérant +communiquer par le Bas-Pô avec Wurmser, bravait les menaces du général +français, et témoignait même le désir de le voir s'avancer encore +davantage dans ses provinces. Le saint-père, disait-on au Vatican, +quittera Rome, s'il le faut, pour se réfugier à l'extrémité de ses +états. Plus Bonaparte s'avancera, et s'éloignera de l'Adige, plus il se +mettra en danger, et plus les chances deviendront favorables à la cause +sainte. Bonaparte, qui était tout aussi prévoyant que le Vatican, +n'avait garde de marcher sur Rome; il ne voulait que menacer, et il +avait toujours l'oeil sur l'Adige, s'attendant à chaque instant à une +nouvelle attaque. Le 19 nivôse (8 janvier 1797), en effet, il apprit +qu'un engagement avait eu lieu sur tous ses avant-postes; il repassa +le Pô sur-le-champ avec deux mille hommes, et courut de sa personne à +Vérone. + +Son armée avait reçu depuis Arcole les renforts qu'elle aurait dû +recevoir avant cette bataille. Ses malades étaient sortis des hôpitaux +avec l'hiver; il avait environ quarante-cinq mille hommes présens sous +les armes. Leur distribution était toujours la même. Dix mille hommes +à peu près bloquaient Mantoue sous Serrurier; trente mille étaient en +observation sur l'Adige. Augereau gardait Legnago, Masséna Vérone; +Joubert, qui avait succédé à Vaubois, gardait Rivoli et la Corona. Rey, +avec une division de réserve, était à Dezenzano, au bord du lac de +Garda. Les quatre à cinq mille hommes restans étaient, soit dans les +châteaux de Bergame et de Milan, soit dans la Cispadane. Les Autrichiens +s'avançaient avec soixante et quelques mille hommes, et en avaient vingt +dans Mantoue, dont douze mille au moins sous les armes. Ainsi, dans +cette lutte, comme dans les précédentes, la proportion de l'ennemi était +du double. Les Autrichiens avaient cette fois un nouveau projet. Ils +avaient essayé de toutes les routes pour attaquer la double ligne du +Mincio et de l'Adige. Lors de Castiglione, ils étaient descendus le long +des deux rives du lac de Garda, par les deux vallées de la Chiesa et de +l'Adige. Plus tard, ils avaient débouché par la vallée de l'Adige et +par celle de la Brenta, attaquant par Rivoli et Vérone. Maintenant ils +avaient modifié leur plan conformément à leurs projets avec le +pape. L'attaque principale devait se faire par le Haut-Adige, avec +quarante-cinq mille hommes sous les ordres d'Alvinzy. Une attaque +accessoire, et indépendante de la première, devait se faire avec vingt +mille hommes à peu près, sous les ordres de Provera, par le Bas-Adige, +dans le but de communiquer avec Mantoue, avec la Romagne, avec l'armée +du pape. + +L'attaque d'Alvinzy était la principale; elle était assez forte pour +faire espérer un succès sur ce point, et elle devait être poussée sans +aucune considération de ce qui arriverait à Provera. Nous avons décrit +ailleurs les trois routes qui sortent des montagnes du Tyrol. Celle qui +tournait derrière le lac de Garda avait été négligée depuis l'affaire +de Castiglione; on suivait maintenant les deux autres. L'une circulant +entre l'Adige et le lac de Garda, passait à travers les montagnes qui +séparent le lac du fleuve, et y rencontrait la position de Rivoli; +l'autre longeait extérieurement le fleuve, et allait déboucher dans la +plaine de Vérone, en dehors de la ligne française. Alvinzy choisit celle +qui passait entre le fleuve et le lac, et qui pénétrait dans la ligne +française. C'est donc sur Rivoli que devaient se diriger ses coups. +Voici quelle est cette position à jamais célèbre. La chaîne du +Monte-Baldo sépare le lac de Garda et l'Adige. La grande route circule +entre l'Adige et le pied des montagnes, dans l'étendue de quelques +lieues. A Incanale, l'Adige vient baigner le pied même des montagnes, et +ne laisse plus de place pour longer sa rive. La route alors abandonne +les bords du fleuve, s'élève par une espèce d'escalier tournant dans les +flancs de la montagne, et débouche sur un vaste plateau, qui est celui +de Rivoli. Il domine l'Adige d'un côté, et de l'autre il est entouré +par l'amphithéâtre du Monte-Baldo. L'armée qui est en position sur ce +plateau menace le chemin tournant par lequel on y monte, et balaie au +loin de son feu les deux rives de l'Adige. Ce plateau est difficile +à emporter de front, puisqu'il faut gravir un escalier étroit pour y +arriver. Aussi ne cherche-t-on pas à l'attaquer par cette seule voie. +Avant de parvenir à Incanale, d'autres routes conduisent sur le +Monte-Baldo, et, gravissant ses croupes escarpées, viennent aboutir au +plateau de Rivoli. Elles ne sont praticables ni à la cavalerie ni à +l'artillerie, mais elles donnent un facile accès aux troupes à pied, et +peuvent servir à porter des forces considérables d'infanterie sur +les flancs et les derrières du corps qui défend le plateau. Le plan +d'Alvinzy était d'attaquer la position par toutes les issues à la fois. + +Le 23 nivôse (12 janvier), il attaqua Joubert, qui tenait toutes les +positions avancées, et le resserra sur Rivoli. Le même jour Provera +poussait deux avant-gardes, l'une sur Vérone, l'autre sur Legnago, par +Caldiero et Bevilaqua. Masséna, qui était à Vérone, en sortit, +culbuta l'avant-garde qui s'était présentée à lui, et fit neuf cents +prisonniers. Bonaparte y arrivait de Bologne dans le moment même. Il fit +replier toute la division dans Vérone pour la tenir prête à marcher. +Dans la nuit, il apprit que Joubert était attaqué et forcé à Rivoli, +qu'Augereau avait vu, devant Legnago, des forces considérables. Il ne +pouvait pas juger encore le point sur lequel l'ennemi dirigeait sa +principale masse. Il tint toujours la division Masséna prête à marcher, +et ordonna à la division Rey, qui était à Dezenzano, et qui n'avait vu +déboucher aucun ennemi par derrière le lac de Garda, de se porter à +Castel-Novo, point le plus central entre le Haut et le Bas-Adige. Le +lendemain 24 (13 janvier), les courriers se succédèrent avec rapidité. +Bonaparte apprit que Joubert, attaqué par des forces immenses, allait +être enveloppé, et qu'il devait à l'opiniâtreté et au bonheur de sa +résistance, de conserver encore le plateau de Rivoli. Augereau lui +mandait du Bas-Adige, qu'on se fusillait le long des deux rives, sans +qu'il se passât aucun événement important. Bonaparte n'avait guère +devant lui à Vérone que deux mille Autrichiens. Dès cet instant, il +devina le projet de l'ennemi, et vit bien que l'attaque principale se +dirigeait sur Rivoli. Il pensait qu'Augereau suffisait pour défendre +le Bas-Adige; il le renforça d'un corps de cavalerie, détaché de la +division Masséna. Il ordonna à Serrurier, qui bloquait Mantoue, +de porter sa réserve à Villa-Franca, pour qu'elle fût placée +intermédiairement à tous les points. Il laissa à Vérone un régiment +d'infanterie et un de cavalerie; et il partit, dans la nuit du 24 au +25 (13 à 14 janvier), avec les dix-huitième, trente-deuxième, +soixante-quinzième demi-brigades de la division Masséna, et deux +escadrons de cavalerie. Il manda à Rey de ne pas s'arrêter à +Castel-Novo, et de monter tout de suite sur Rivoli. Il devança ses +divisions, et arriva de sa personne à Rivoli à deux heures du matin. Le +temps, qui était pluvieux les jours précédens, s'était éclairci. Le +ciel était pur, le clair de lune éclatant, le froid vif. En arrivant, +Bonaparte vit l'horizon embrasé des feux de l'ennemi. Il lui supposa +quarante-cinq mille hommes; Joubert en avait dix mille au plus: il était +temps qu'un secours arrivât. L'ennemi s'était partagé en plusieurs +corps. Le principal, composé d'une grosse colonne de grenadiers, de +toute la cavalerie, de toute l'artillerie, des bagages, suivait sous +Quasdanovich la grande route, entre le fleuve et le Monte-Baldo, et +devait déboucher par l'escalier d'Incanale. Trois autres corps, sous +les ordres d'Ocskay, de Koblos et de Liptai, composés d'infanterie +seulement, avaient gravi les croupes des montagnes, et devaient arriver +sur le champ de bataille en descendant les degrés de l'amphithéâtre que +le Monte-Baldo forme autour du plateau de Rivoli. Un quatrième corps, +sous les ordres de Lusignan, circulant sur le côté du plateau, devait +venir se placer sur les derrières de l'armée française, pour la couper +de la route de Vérone. Alvinzy avait enfin détaché un sixième corps, +qui, par sa position, était tout à fait en dehors de l'opération. Il +marchait de l'autre côté de l'Adige, et suivait la route qui, par +Roveredo, Dolce et Vérone, longe le fleuve extérieurement. Ce corps, +commandé par Wukassovich, pouvait tout au plus envoyer quelques boulets +sur le champ de bataille, en tirant d'une rive à l'autre. Bonaparte +sentit sur-le-champ qu'il fallait garder le plateau à tout prix. Il +avait en face l'infanterie autrichienne, descendant l'amphithéâtre, +sans une seule pièce de canon; il avait à sa droite les grenadiers, +l'artillerie, la cavalerie, longeant la route du fleuve, et venant +déboucher par l'escalier d'Incanale sur son flanc droit. A sa gauche, +Lusignan tournait Rivoli. Les boulets de Wukassovich, lancés de l'autre +rive de l'Adige, arrivaient sur sa tête. Placé sur le plateau, il +empêchait la jonction des différentes armes, il foudroyait l'infanterie +privée de ses canons; il refoulait la cavalerie et l'artillerie, +engagées dans un chemin étroit et tournant. Peu lui importait alors +que Lusignan fît effort pour le tourner, et que Wukassovich lui lançât +quelques boulets. + +Son plan arrêté avec sa promptitude accoutumée, il commença l'opération +avant le jour. Joubert avait été obligé de se resserrer pour n'occuper +qu'une étendue proportionnée à ses forces; et il était à craindre que +l'infanterie, descendant les degrés du Monte-Baldo, ne vînt faire sa +jonction avec la tête de la colonne gravissant par Incanale. Bonaparte, +bien avant le jour, donna l'éveil aux troupes de Joubert, qui, après +quarante-huit heures de combat, prenaient un peu de repos. Il fit +attaquer les postes avancés de l'infanterie autrichienne, les replia, et +s'étendit plus largement sur le plateau. + +L'action devint extrêmement vive. L'infanterie autrichienne, sans +canons, plia devant la nôtre, qui était armée de sa formidable +artillerie, et recula en demi-cercle vers l'amphithéâtre du Monte-Baldo. +Mais un événement fâcheux arrive dans l'instant à notre gauche. Le corps +de Liptai, qui tenait l'extrémité du demi-cercle ennemi, donne sur la +gauche de Joubert, composée des quatre-vingt-neuvième et vingt-cinquième +demi-brigades, les surprend, les rompt, et les oblige à se retirer +en désordre. La quatorzième, venant immédiatement après ces deux +demi-brigades, se forme en crochet pour couvrir le reste de la ligne, et +résiste avec un admirable courage. Les Autrichiens se réunissent contre +elle, et sont près de l'accabler. Ils veulent surtout lui enlever ses +canons, dont les chevaux ont été tués. Déjà ils arrivent sur les +pièces, lorsqu'un officier s'écrie: «Grenadiers de la quatorzième, +laisserez-vous enlever vos pièces?» Sur-le-champ cinquante hommes +s'élancent à la suite du brave officier, repoussent les Autrichiens, +s'attellent aux pièces, et les ramènent. + +Bonaparte, voyant le danger, laisse Berthier sur le point menacé, +et part au galop pour Rivoli, afin d'aller chercher du secours. Les +premières troupes de Masséna arrivaient à peine, après avoir marché +toute la nuit. Bonaparte se saisit de la trente-deuxième, devenue +fameuse par ses exploits durant la campagne, et la porte à la gauche, +pour rallier les deux demi-brigades qui avaient plié. L'intrépide +Masséna s'avance à sa tête, rallie derrière lui les troupes rompues, +et renverse tout ce qui se présente à sa rencontre. Il repousse les +Autrichiens, et vient se placer à côté de la quatorzième, qui n'avait +cessé de faire des prodiges de valeur. Le combat se trouve ainsi rétabli +sur ce point, et l'armée occupe le demi-cercle du plateau. Mais l'échec +momentané de la gauche avait obligé Joubert à se replier avec la droite; +il cédait du terrain, et déjà l'infanterie autrichienne se rapprochait +une seconde fois du point que Bonaparte avait mis tant d'intérêt à lui +faire abandonner; elle allait joindre le débouché par lequel le chemin +tournant d'Incanale aboutissait sur le plateau. Dans ce même instant, la +colonne composée d'artillerie et de cavalerie, et précédée de plusieurs +bataillons de grenadiers, gravissait le chemin tournant, et, avec des +efforts incroyables de bravoure, en repoussait la trente-neuvième. +Wukassovich, de l'autre rive de l'Adige, lançait une grêle de boulets +pour protéger cette espèce d'escalade. Déjà les grenadiers avaient gravi +le sommet du défilé, et la cavalerie débouchait à leur suite sur le +plateau. Ce n'était pas tout: la colonne de Lusignan, dont on avait +vu au loin les feux, et qu'on avait aperçue à la gauche tournant la +position des Français, venait se mettre sur leurs derrières, intercepter +la route de Vérone, et barrer le chemin à Rey, qui arrivait de +Castel-Novo avec la division de réserve. Déjà les soldats de Lusignan, +se voyant sur les derrières de l'armée française, battaient des mains, +et la croyaient prise. Ainsi sur ce plateau, serré de front par un +demi-cercle d'infanterie, tourné à gauche par une forte colonne, +escaladé à droite par le gros de l'armée autrichienne, et labouré par +les boulets qui portaient de la rive opposée de l'Adige sur ce plateau, +Bonaparte était isolé avec les seules divisions Joubert et Masséna, au +milieu d'une nuée d'ennemis. Il était avec seize mille hommes enveloppé +par quarante au moins. + +Dans ce moment si redoutable, il n'est pas ébranlé. Il conserve toute +la chaleur et toute la promptitude de l'inspiration. En voyant les +Autrichiens de Lusignan, il dit: _Ceux-là sont à nous_, et il les laisse +s'engager sans s'inquiéter de leur mouvement. Les soldats, devinant leur +général, partagent sa confiance, et se disent aussi: _Ils sont à nous_. + +Dans cet instant, Bonaparte ne s'occupe que de ce qui se passe devant +lui. Sa gauche est couverte par l'héroïsme de la quatorzième et de la +trente-deuxième; sa droite est menacée à la fois par l'infanterie qui +a repris l'offensive, et par la colonne qui escalade le plateau. Il +ordonne sur-le-champ des mouvemens décisifs. Une batterie d'artillerie +légère, deux escadrons, sous deux braves officiers, Leclerc et Lasalle, +sont dirigés sur le débouché envahi. Joubert, qui, avec l'extrême +droite, avait ce débouché à dos, fait volte-face avec un corps +d'infanterie légère. Tous chargent à la fois. L'artillerie mitraille +d'abord tout ce qui a débouché; la cavalerie et l'infanterie légère +chargent ensuite avec vigueur. Joubert a son cheval tué; il se relève +plus terrible, et s'élance sur l'ennemi un fusil à la main. Tout ce +qui a débouché, grenadiers, cavalerie, artillerie, tout est précipité +pêle-mêle dans l'escalier tournant d'Incanale. Un désordre horrible +s'y répand; quelques pièces, plongeant dans le défilé, y augmentent +l'épouvante et la confusion. A chaque pas on tue, on fait des +prisonniers. Après avoir délivré le plateau des assaillans qui l'avaient +escaladé, Bonaparte reporte ses coups sur l'infanterie, qui était rangée +en demi-cercle devant lui, et jette sur elle Joubert avec l'infanterie +légère, Lasalle avec deux cents hussards. A cette nouvelle attaque, +l'épouvante se répand dans cette infanterie, privée maintenant de tout +espoir de jonction; elle fuit en désordre. Alors toute notre ligne +demi-circulaire s'ébranle de la droite à la gauche, jette les +Autrichiens contre l'amphithéâtre du Monte-Baldo, et les poursuit à +outrance dans les montagnes. Bonaparte se reporte ensuite sur ses +derrières, et vient réaliser sa prédiction sur le corps de Lusignan. +Ce corps, en voyant les désastres de l'armée autrichienne, s'aperçoit +bientôt de son sort. Bonaparte, après l'avoir mitraillé, ordonne à la +dix-huitième et à la soixante-quinzième demi-brigade de le charger. Ces +braves demi-brigades s'ébranlent en entonnant le _Chant du départ_, et +poussent Lusignan sur la route de Vérone, par laquelle arrivait Rey avec +la division de réserve. Le corps autrichien résiste d'abord, puis se +retire, et vient donner contre la tête de la division Rey. Epouvanté à +cette vue, il invoque la clémence du vainqueur, et met bas les armes, au +nombre de quatre mille soldats. On en avait pris déjà deux mille dans le +défilé de l'Adige. + +Il était cinq heures, et on peut dire que l'armée autrichienne était +anéantie. Lusignan était pris; l'infanterie, qui était venue par les +montagnes, fuyait à travers des rochers affreux; la colonne principale +était engouffrée sur le bord du fleuve; le corps accessoire de +Wukassovich assistait inutilement à ce désastre, séparé par l'Adige du +champ de bataille. Cette admirable victoire n'étourdit point la pensée +de Bonaparte; il songe au Bas-Adige qu'il a laissé menacé; il juge que +Joubert, avec sa brave division, et Rey avec la division de réserve, +suffiront pour porter les derniers coups à l'ennemi, et pour lui enlever +des milliers de prisonniers. Il rallie la division Masséna, qui s'était +battue le jour précédent à Vérone, qui avait ensuite marché toute la +nuit, s'était battue tout le jour du 25 (14), et il part avec elle pour +marcher encore toute la nuit qui va suivre, et voler à de nouveaux +combats. Ces braves soldats, le visage joyeux, et comptant sur de +nouvelles victoires, semblent ne pas sentir les fatigues. Ils volent +plutôt qu'ils ne marchent pour aller couvrir Mantoue, dont quatorze +lieues les séparent. + +Bonaparte apprend en route ce qui s'est passé sur le Bas-Adige. Provera, +se dérobant à Augereau, a jeté un pont à Anghuiari, un peu au-dessus +de Legnago: il a laissé Hoënzolern au-delà de l'Adige, et a marché sur +Mantoue avec neuf ou dix mille hommes. Augereau, averti trop tard, s'est +jeté cependant à sa suite, l'a pris en queue, et lui a fait deux mille +prisonniers. Mais avec sept à huit mille soldats, Provera marche sur +Mantoue pour se joindre à la garnison. Bonaparte apprend ces détails à +Castel-Novo. Il craint que la garnison avertie ne sorte pour donner la +main au corps qui arrive, et ne prenne le corps de blocus entre deux +feux. Il a marché toute la nuit du 25 au 26 (14-15) avec la division +Masséna; il la fait marcher encore tout le jour du 26 (15), pour qu'elle +arrive le soir devant Mantoue. Il y dirige en outre les réserves qu'il +avait laissées intermédiairement à Villa-Franca, et y vole de sa +personne pour y faire ses dispositions. + +Ce jour même du 26 (15), Provera était arrivé devant Mantoue. Il se +présente au faubourg de Saint-George, dans lequel était placé Miollis +avec tout au plus quinze cents hommes. Provera le somme de se rendre. Le +brave Miollis lui répond à coups de canon. Provera repoussé se porte du +côté de la citadelle, espérant une sortie de Wurmser; mais il trouve +Serrurier devant lui. Il s'arrête au palais de la Favorite, entre +Saint-George et la citadelle, et lance une barque à travers le lac, +pour faire dire à Wurmser de déboucher de la place le lendemain matin. +Bonaparte arrive dans la soirée, dispose Augereau sur les derrières de +Provera, Victor et Masséna sur ses flancs, de manière à le séparer de +la citadelle par laquelle Wurmser doit essayer de déboucher. Il oppose +Serrurier à Wurmser. Le lendemain 27 nivôse (16 janvier) à la pointe du +jour, la bataille s'engage. Wurmser débouche de la place, et attaque +Serrurier avec furie; celui-ci lui résiste avec une bravoure égale, et +le contient le long des lignes de circonvallation. Victor, à la tête de +la cinquante-septième, qui dans ce jour reçut le nom de la _Terrible_, +s'élance sur Provera, et renverse tout ce qui se présente devant lui. +Après un combat opiniâtre, Wurmser est rejeté dans Mantoue. Provera, +traqué comme un cerf, enveloppé par Victor, Masséna, Augereau, inquiété +par une sortie de Miollis, met bas les armes avec six mille hommes. +Les jeunes volontaires de Vienne en font partie. Après une défense +honorable, ils rendent leurs armes, et le drapeau brodé par les mains de +l'impératrice. + +Tel fut le dernier acte de cette immortelle opération, jugée par +les militaires une des plus belles et des plus extraordinaires dont +l'histoire fasse mention. On apprit que Joubert, poursuivant Alvinzy, +lui avait enlevé encore sept mille prisonniers. On en avait pris six le +jour même de la bataille de Rivoli, ce qui faisait treize; Augereau +en avait fait deux mille; Provera en livrait six mille; on en avait +recueilli mille devant Vérone, et encore quelques centaines ailleurs, +ce qui portait le nombre, en trois jours, à vingt-deux ou vingt-trois +mille. La division Masséna avait marché et combattu sans relâche, depuis +quatre journées, marchant la nuit, combattant le jour. Aussi Bonaparte +écrivait-il avec orgueil que ses soldats avaient surpassé la rapidité +tant vantée des légions de César. On comprend pourquoi il attacha plus +tard au nom de Masséna celui de Rivoli. L'action du 25 (14 janvier) +s'appela bataille de Rivoli, celle du 27 (16), devant Mantoue, s'appela +de la Favorite. + +Ainsi, en trois jours encore, Bonaparte avait pris ou tué une moitié +de l'armée ennemie, et l'avait comme frappée d'un coup de foudre. +L'Autriche avait fait son dernier effort, et maintenant l'Italie était +à nous. Wurmser, rejeté dans Mantoue, était sans espoir; il avait +mangé tous ses chevaux, et les maladies se joignaient à la famine pour +détruire sa garnison. Une plus longue résistance eût été inutile et +contraire à l'humanité. Le vieux maréchal avait fait preuve d'un noble +courage et d'une rare opiniâtreté, il pouvait songer à se rendre. Il +envoya un de ses officiers à Serrurier pour parlementer; c'était Klenau. +Serrurier en référa au général en chef, qui se rendit à la conférence. +Bonaparte, enveloppé dans son manteau, et ne se faisant pas connaître, +écouta les pourparlers entre Klenau et Serrurier. L'officier autrichien +dissertait longuement sur les ressources qui restaient à son général, +et assurait qu'il avait encore pour trois mois de vivres. Bonaparte, +toujours enveloppé, s'approche de la table auprès de laquelle avait +lieu cette conférence, saisit le papier sur lequel étaient écrites les +propositions de Wurmser, et se met à tracer quelques lignes sur les +marges, sans mot dire, et au grand étonnement de Klenau, qui ne +comprenait pas l'action de l'inconnu. Puis, se levant et se découvrant, +Bonaparte s'approche de Klenau: «Tenez, lui dit-il, voilà les +conditions que j'accorde à votre maréchal. S'il avait seulement pour +quinze jours de vivres, et qu'il parlât de se rendre, il ne mériterait +aucune capitulation honorable. Puisqu'il vous envoie, c'est qu'il est +réduit à l'extrémité. Je respecte son âge, sa bravoure et ses malheurs. +Portez-lui les conditions que je lui accorde; qu'il sorte de la +place demain, dans un mois ou dans six, il n'aura des conditions ni +meilleures, ni pires. Il peut rester tant qu'il conviendra à son +honneur.» + +A ce langage, à ce ton, Klenau reconnut l'illustre capitaine, et courut +porter à Wurmser les conditions qu'il lui avait faites. Le vieux +maréchal fut plein de reconnaissance, en voyant la générosité dont usait +envers lui son jeune adversaire. Il lui accordait la permission de +sortir librement de la place avec tout son état-major; il lui accordait +même deux cents cavaliers, cinq cents hommes à son choix, et six pièces +de canon, pour que sa sortie fût moins humiliante. La garnison dut +être conduite à Trieste, pour y être échangée contre des prisonniers +français. Wurmser se hâta d'accepter ces conditions; et pour témoigner +sa gratitude au général français, il l'instruisit d'un projet +d'empoisonnement tramé contre lui dans les États du pape. Il dut sortir +de Mantoue le 14 pluviôse (2 février). Sa consolation, en quittant +Mantoue, était de remettre son épée au vainqueur lui-même; mais il ne +trouva que le brave Serrurier, devant lequel il fut obligé de défiler +avec tout son état-major; Bonaparte était déjà parti pour la Romagne, +pour aller châtier le pape et punir le Vatican. Sa vanité, aussi +profonde que son génie, avait calculé autrement que les vanités +vulgaires; il aimait mieux être absent que présent sur le lieu du +triomphe. + +Mantoue rendue, l'Italie était définitivement conquise, et cette +campagne terminée. + +Quand on en considère l'ensemble, l'imagination est saisie par la +multitude des batailles, la fécondité des conceptions et l'immensité +des résultats. Entré en Italie avec trente et quelques mille hommes, +Bonaparte sépare d'abord les Piémontais des Autrichiens à Montenotte et +Millesimo, achève de détruire les premiers à Mondovi, puis court après +les seconds, passe devant eux le Pô à Plaisance, l'Adda à Lodi, s'empare +de la Lombardie, s'y arrête un instant, se remet bientôt en marche, +trouve les Autrichiens renforcés sur le Mincio, et achève de les +détruire à la bataille de Borghetto. Là , il saisit d'un coup d'oeil le +plan de ses opérations futures: c'est sur l'Adige qu'il doit s'établir, +pour faire front aux Autrichiens; quant aux princes qui sont sur ses +derrières, il se contentera de les contenir par des négociations et des +menaces. On lui envoie une seconde armée sous Wurmser; il ne peut la +battre qu'en se concentrant rapidement, et en frappant alternativement +chacune de ses masses isolées en homme résolu, il sacrifie le blocus de +Mantoue, écrase Wurmser à Lonato, Castiglione, et le rejette dans le +Tyrol. Wurmser est renforcé de nouveau, comme l'avait été Beaulieu; +Bonaparte le prévient dans le Tyrol, remonte l'Adige, culbute tout +devant lui à Roveredo, se jette à travers la vallée de la Brenta, coupe +Wurmser qui croyait le couper lui-même, le terrasse à Bassano, et +l'enferme dans Mantoue. C'est la seconde armée autrichienne détruite +après avoir été renforcée. + +Bonaparte, toujours négociant, menaçant des bords de l'Adige, attend la +troisième armée. Elle est formidable, elle arrive avant qu'il ait reçu +des renforts, il est forcé de céder devant elle; il est réduit au +désespoir, il va succomber, lorsqu'il trouve, au milieu d'un marais +impraticable, deux lignes débouchant dans les flancs de l'ennemi, et s'y +jette avec une incroyable audace. Il est vainqueur encore à Arcole. Mais +l'ennemi est arrêté, et n'est pas détruit; il revient une dernière +fois, et plus puissant que les premières. D'une part, il descend des +montagnes; de l'autre, il longe le Bas-Adige. Bonaparte découvre le seul +point où les colonnes autrichiennes, circulant dans un pays montagneux, +peuvent se réunir, s'élance sur le célèbre plateau de Rivoli, et, de ce +plateau, foudroie la principale armée d'Alvinzy; puis, reprenant son +vol vers le Bas-Adige, enveloppe tout entière la colonne qui l'avait +franchi. Sa dernière opération est la plus belle, car ici, le bonheur +est uni au génie. Ainsi, en dix mois, outre l'armée piémontaise, trois +armées formidables, trois fois renforcées, avaient été détruites par une +armée qui, forte de trente et quelques mille hommes à l'entrée de la +campagne n'en avait guère reçu que vingt pour réparer ses pertes. Ainsi, +cinquante-cinq mille Français avaient battu plus de deux cent mille +Autrichiens, en avaient pris plus de quatre-vingt mille, tué ou blessé +plus de vingt mille; ils avaient livré douze batailles rangées, plus de +soixante combats, passé plusieurs fleuves, en bravant les flots et +les feux ennemis. Quand la guerre est une routine purement mécanique, +consistant à pousser et à tuer l'ennemi qu'on a devant soi, elle est peu +digne de l'histoire; mais quand une de ces rencontres se présente, où +l'on voit une masse d'hommes mue par une seule et vaste pensée, qui se +développe au milieu des éclats de la foudre avec autant de netteté que +celle d'un Newton ou d'un Descartes dans le silence du cabinet, alors le +spectacle est digne du philosophe, autant que de l'homme d'état et du +militaire: et, si cette identification de la multitude avec un seul +individu, qui produit la force à son plus haut degré, sert à protéger, +à défendre une noble cause, celle de la liberté, alors la scène devient +aussi morale qu'elle est grande. + +Bonaparte courait maintenant à de nouveaux projets; il se dirigeait vers +Rome, pour terminer les tracasseries de cette cour de prêtres, et pour +revenir, non plus sur l'Adige, mais sur Vienne. Il avait, par ses +succès, ramené la guerre sur son véritable théâtre, celui de l'Italie, +d'où l'on pouvait fondre sur les états héréditaires de l'empereur. Le +gouvernement, éclairé par ses exploits, lui envoyait des renforts, avec +lesquels il pouvait aller à Vienne dicter une paix glorieuse, au nom de +la république française. La fin de la campagne avait relevé toutes les +espérances que son commencement avait fait naître. + +Les triomphes de Rivoli mirent le comble à la joie des patriotes. On +parlait de tous côtés de ces vingt-deux mille prisonniers, et on citait +le témoignage des autorités de Milan, qui les avaient passés en revue, +et qui en avaient certifié le nombre, pour répondre à tous les doutes +de la malveillance. La reddition de Mantoue vint mettre le comble à +la satisfaction. Dès cet instant, on crut la conquête de l'Italie +définitive. Le courrier qui portait ces nouvelles arriva le soir à +Paris. On assembla sur-le-champ la garnison, et on les publia à la lueur +des torches, au son des fanfares, au milieu des cris de joie de tous +les Français attachés à leur pays. Jours à jamais célèbres et à jamais +regrettables pour nous! A quelle époque notre patrie fut-elle plus belle +et plus grande? Les orages de la révolution paraissaient calmés; les +murmures des partis retentissaient comme les derniers bruits de la +tempête. On regardait ces restes d'agitation comme la vie d'un état +libre. Le commerce et les finances sortaient d'une crise épouvantable; +le sol entier, restitué à des mains industrielles, allait être fécondé. +Un gouvernement composé de bourgeois, nos égaux, régissait la république +avec modération; les meilleurs étaient appelés à leur succéder. Toutes +les voies étaient libres. La France, au comble de la puissance, était +maîtresse de tout le sol qui s'étend du Rhin aux Pyrénées, de la mer aux +Alpes. La Hollande, l'Espagne, allaient unir leurs vaisseaux aux +siens, et attaquer de concert le despotisme maritime. Elle était +resplendissante d'une gloire immortelle. D'admirables armées faisaient +flotter ses trois couleurs à la face des rois qui avaient voulu +l'anéantir. Vingt héros, divers de caractère et de talent, pareils +seulement par l'âge et le courage, conduisaient ses soldats à la +victoire. Hoche, Kléber, Desaix, Moreau, Joubert, Masséna, Bonaparte, et +une foule d'autres encore s'avançaient ensemble. On pesait leurs mérites +divers; mais aucun oeil encore, si perçant qu'il pût être, ne voyait +dans cette génération de héros les malheureux ou les coupables; aucun +oeil ne voyait celui qui allait expirer à la fleur de l'âge, atteint +d'un mal inconnu, celui qui mourrait sous le poignard musulman, ou sous +le feu ennemi, celui qui opprimerait la liberté, purs, heureux, pleins +d'avenir! Ce ne fut là qu'un moment; mais il n'y a que des momens +dans la vie des peuples, comme dans celle des individus. Nous allions +retrouver l'opulence avec le repos; quant à la liberté et à la gloire, +nous les avions!... «Il faut, a dit un ancien, que la patrie soit +non seulement heureuse, mais suffisamment glorieuse.» Ce voeu était +accompli. Français, qui avons vu depuis notre liberté étouffée, +notre patrie envahie, nos héros fusillés ou infidèles à leur gloire, +n'oublions jamais ces jours immortels de liberté, de grandeur et +d'espérance! + + + +FIN DU TOME HUITIÈME. + + + +TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME HUITIÈME. + + +CHAPITRE I. + +Nomination des cinq directeurs.--Installation du corps législatif et du +directoire.--Position difficile du nouveau gouvernement. Détresse +des finances; discrédit du papier-monnaie.--Premiers travaux du +directoire.--Perte des lignes de Mayence.--Reprise des hostilités en +Bretagne et en Vendée. Approche d'une nouvelle escadre anglaise sur les +côtes de l'Ouest.--Plan de finances proposé par le directoire; nouvel +emprunt forcé.--Condamnation de quelques agens royalistes.--La fille de +Louis XVI est rendue aux Autrichiens en échange des représentans livrés +par Dumouriez.--Situation des partis à la fin de 1795.--Armistice +conclu sur le Rhin.--Opérations de l'armée d'Italie. Bataille de +Loano.--Expédition de l'ÃŽle-Dieu. Départ de l'escadre anglaise. +Derniers efforts de Charette; mesures du général Hoche pour opérer la +pacification de la Vendée--Résultats de la campagne de 1795. + + +CHAPITRE II. + +Continuation des travaux administratifs du directoire.--Les partis se +prononcent dans le sein du corps législatif.--Institution d'une fête +anniversaire du 21 janvier.--Retour de l'ex-ministre de la guerre +Beurnonville et des représentans Quinette, Camus, Bancal, Lamarque et +Drouet, livrés à l'ennemi par Dumouriez.--Mécontentement des jacobins. +Journal de Baboeuf.--Institution du ministère de la police.--Nouvelles +moeurs.--Embarras financiers; création des mandats.--Conspiration de +Baboeuf.--Situation militaire. Plans du directoire.--Pacification de la +Vendée; mort de Stofflet et de Charette. + + +CHAPITRE III. + +Campagne de 1796. Conquête du Piémont et de la Lombardie par le général +Bonaparte. Batailles de Montenotte, Millesimo. Passage du pont de +Lodi.--Etablissement et politique des Français en Italie.--Opérations +militaires dans le Nord.--Passage du Rhin par les généraux Jourdan et +Moreau. Batailles de Rastadt et d'Ettlingen.--L'armée d'Italie prend ses +positions sur l'Adige et sur le Danube. + + +CHAPITRE IV. + +Etat intérieur de la France vers le milieu de l'année 1796 +(an IV).--Embarras financiers du gouvernement. Chute des mandats et +du papier-monnaie.--Attaque du camp de Grenelle par les +jacobins--Renouvellement du pacte de famille avec l'Espagne, et +projet de quadruple alliance.--Projet d'une expédition en +Irlande.--Négociations en Italie.--Continuation des hostilités; +arrivée de Wurmser sur l'Adige; victoires de Lonato et de Castiglione. +--Opérations sur le Danube; bataille de Neresheim; marche de l'archiduc +Charles contre Jourdan.--Marche de Bonaparte sur la Brenta; batailles +de Roveredo, Bassano et Saint-George; retraite de Wurmser dans +Mantoue.--Retour de Jourdan sur le Mein; bataille de Wurtzbourg; +retraite de Moreau. + + +CHAPITRE V. + +Situation intérieure et extérieure de la France après la retraite des +armées d'Allemagne au commencement de l'an V.--Combinaisons de Pitt; +ouverture d'une négociation avec le directoire; arrivée de lord +Malmesbury à Paris.--Paix avec Naples et avec Gênes; négociations +infructueuses avec le pape; déchéance du duc de Modène; fondation de la +république cispadane.--Mission de Clarke à Vienne.--Nouveaux efforts +de l'Autriche en Italie; arrivée d'Alvinzy; extrêmes dangers de l'armée +française; bataille d'Arcole. + + +CHAPITRE VI. + +Clarke au quartier-général de l'armée d'Italie.--Rupture des +négociations avec le cabinet anglais. Départ de Malmesbury.--Expédition +d'Irlande.--Travaux administratifs du directoire dans l'hiver de +l'an v. Etat des finances. Recettes et dépenses.--Capitulation de +Kehl.--Dernière tentative de l'Autriche sur l'Italie. Victoires de +Rivoli et de la Favorite; prise de Mantoue. Fin de la mémorable campagne +de 1796. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Révolution française, +VIII., by Adolphe Thiers + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12295 *** diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + + +HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE + +_PAR M.A. THIERS_ DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE + +NEUVIÈME EDITION + +TOME HUITIÈME + +MDCCCXXXIX + + + +HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. + +DIRECTOIRE. + + +CHAPITRE PREMIER. + +NOMINATION DES CINQ DIRECTEURS.--INSTALLATION DU COUPS LÉGISLATIF ET DU +DIRECTOIRE.--POSITION DIFFICILE DU NOUVEAU GOUVERNEMENT.--DÉTRESSE +DES FINANCES; DISCRÉDIT DU PAPIER-MONNAIE.--PREMIERS TRAVAUX DU +DIRECTOIRE.--PERTE DES LIGNES DE MAYENCE.--REPRISE DES HOSTILITÉS EN +BRETAGNE ET EN VENDÉE.--APPROCHE D'UNE NOUVELLE ESCADRE ANGLAISE SUR LES +CÔTES DE L'OUEST.--PLAN DE FINANCES PROPOSÉ PAR LE DIRECTOIRE; NOUVEL +EMPRUNT FORCÉ,--CONDAMNATION DE QUELQUES AGENS ROYALISTES.--LA FILLE DE +LOUIS XVI EST RENDUE AUX AUTRICHIENS EN ÉCHANGE DES REPRÉSENTANS LIVRÉS +PAR DUMOURIEZ.--SITUATION DES PARTIS A LA FIN DE 1795.--ARMISTICE +CONCLU SUR LE RHIN,--OPÉRATIONS DE L'ARMÉE D'ITALIE.--BATAILLE +DE LOANO.--EXPÉDITION DE L'ÎLE-DIEU.--DÉPART DE L'ESCADRE +ANGLAISE.--DERNIERS EFFORTS DE CHARETTE; MESURES DU GÉNÉRAL HOCHE POUR +OPÉRER LA PACIFICATION DE LA VENDÉE.--RÉSULTATS DE LA CAMPAGNE DE 1795. + +Le 5 brumaire an IV (27 octobre 1795) était le jour fixé pour la mise en +vigueur de la constitution directoriale. Ce jour-là, les deux tiers de +la convention, conservés au corps législatif, devaient se réunir au +tiers nouvellement élu par les assemblées électorales, se diviser en +deux conseils, se constituer, et procéder ensuite à la nomination des +cinq directeurs chargés du pouvoir exécutif. Pendant ces premiers +instans consacrés à organiser le corps législatif et le directoire, +les anciens comités de gouvernement devaient demeurer en activité, et +conserver le dépôt de tous les pouvoirs. Les membres de la convention, +envoyés soit aux armées, soit dans les départemens, devaient continuer +leur mission jusqu'à ce que l'installation du directoire leur fût +notifiée. + +Une grande agitation régnait dans les esprits. Les patriotes modérés et +les patriotes exaltés montraient une même irritation contre le parti qui +avait attaqué la convention au 13 vendémiaire; ils étaient remplis de +craintes; ils s'encourageaient à s'unir, à se serrer pour résister au +royalisme; ils disaient hautement qu'il ne fallait appeler au directoire +et à toutes les places que des hommes engagés irrévocablement à la cause +de la révolution; ils se défiaient beaucoup des députés du nouveau +tiers, et recherchaient avec inquiétude leurs noms, leur vie passée, et +leurs opinions connues ou présumées. + +Les sectionnaires, mitraillés le 13 vendémiaire, mais traités avec la +plus grande clémence après la victoire, étaient redevenus insolens. +Fiers d'avoir un instant supporté le feu, ils semblaient croire que +la convention, en les épargnant, avait ménagé leurs forces et reconnu +tacitement la justice de leur cause. Ils se montraient partout, +vantaient leurs hauts faits, débitaient dans les salons les mêmes +impertinences contre la grande assemblée qui venait d'abandonner le +pouvoir, et affectaient de compter beaucoup sur les députés du nouveau +tiers. + +Ces députés, qui devaient venir s'asseoir au milieu des vétérans de la +révolution, et y représenter la nouvelle opinion qui s'était formée en +France à la suite de longs orages, étaient loin de justifier toutes +les défiances des républicains et toutes les espérances des +contre-révolutionnaires. On comptait parmi eux quelques membres des +anciennes assemblées, tels que Vaublanc, Pastoret, Dumas, Dupont (de +Nemours), et l'honnête et savant Tronchet, qui avait rendu de si grands +services à notre législation. On y voyait ensuite beaucoup d'hommes +nouveaux, non pas de ces hommes extraordinaires qui brillent au début +des révolutions, mais quelques-uns de ces mérites solides qui, dans la +carrière de la politique, comme dans celle des arts, succèdent au +génie; et par exemple des jurisconsultes, des administrateurs, tels que +Portalis, Siméon, Barbé-Marbois, Tronçon-Ducoudray. En général, ces +nouveaux élus, à part quelques contre-révolutionnaires signalés, +appartenaient à cette classe d'hommes modérés qui, n'ayant pris aucune +part aux événemens, et n'ayant pu par conséquent ni mal faire ni se +tromper, prétendaient aimer la révolution, mais en la séparant de ce +qu'ils appelaient ses crimes. Naturellement ils devaient être assez +disposés à censurer le passé; mais ils étaient déjà un peu réconciliés +avec la convention et la république par leur élection; car on pardonne +volontiers à un ordre de choses dans lequel on a trouvé place. Du reste, +étrangers à Paris et à la politique, timides encore sur ce théâtre +nouveau, ils recherchaient, ils visitaient les membres les plus +considérés de la convention nationale. + +Telle était la disposition des esprits le 5 brumaire an IV. Les membres +de la convention réélus se rapprochaient, et cherchaient à concerter +les nominations qui restaient à faire, afin de rester maîtres du +gouvernement. En vertu des célèbres décrets des 5 et 13 fructidor, le +nombre des députés dans le nouveau corps législatif devait être de +cinq cents. Si ce nombre n'était pas complété par les réélections, les +membres présens le 5 brumaire devaient se former en corps électoral pour +le compléter. On arrêta un projet de liste au comité de salut public, +dans laquelle on fit entrer beaucoup de montagnards prononcés. La liste +ne fut pas approuvée en entier. Cependant on n'y plaça que des patriotes +connus. Le 5, tous les députés présens, réunis en une seule assemblée, +se constituèrent en corps électoral. D'abord ils complétèrent les deux +tiers de conventionnels qui devaient siéger dans le corps législatif; +ensuite ils formèrent une liste de tous les députés mariés et âgés de +plus de quarante ans, et en prirent au sort deux cent cinquante, pour +composer le conseil des anciens. + +Le lendemain, le conseil des cinq-cents réuni au Manège, dans l'ancienne +salle de l'assemblée constituante, choisit Daunou pour président, et +Rewbell, Chénier, Cambacérès et Thibaudeau, pour secrétaires. Le conseil +des anciens se réunit dans l'ancienne salle de la convention, appela +Larévellière-Lépaux au fauteuil, et Baudin, Lanjuinais, Bréard, Charles +Lacroix au bureau. Ces choix étaient convenables et prouvaient que, dans +les deux conseils, la majorité était acquise à la cause républicaine. +Les conseils déclarèrent qu'ils étaient constitués, s'en donnèrent +avis réciproquement par des messages, confirmèrent provisoirement +les pouvoirs des députés, et en renvoyèrent la vérification après +l'organisation du gouvernement. + +La plus importante de toutes les élections restait à faire, c'était +celle des cinq magistrats chargés du pouvoir exécutif. De ce choix +dépendaient à la fois le sort de la république et la fortune des +individus. Les cinq directeurs, en effet, ayant la nomination de tous +les fonctionnaires publics, de tous les officiers des armées, pouvaient +composer le gouvernement à leur gré, et le remplir d'hommes attachés ou +contraires à la république. Ils étaient maîtres en outre de la destinée +des individus; ils pouvaient leur ouvrir ou leur fermer la carrière des +emplois publics, récompenser ou décourager les talens fidèles à la +cause de la révolution. L'influence qu'ils devaient exercer était donc +immense. Aussi les esprits étaient-ils singulièrement préoccupés du +choix qu'on allait faire. + +Les conventionnels se réunirent pour se concerter sur ce choix. Leur +avis à tous fut de choisir des régicides, afin de se donner plus de +garanties. Les opinions, après avoir flotté quelque temps, se réunirent +en faveur de Barras, Rewbell, Sieyès, Larévellière-Lépaux et Letourneur. +Barras avait rendu de grands services en thermidor, prairial et +vendémiaire; il avait été en quelque sorte le législateur général opposé +à toutes les factions; la dernière bataille du 13 vendémiaire lui avait +surtout donné une grande importance, quoique le mérite des dispositions +militaires de cette journée appartînt au jeune Bonaparte. Rewbell, +enfermé à Mayence pendant le siége, et souvent appelé dans les comités +depuis le 9 thermidor, avait adopté l'opinion des thermidoriens, montré +de l'aptitude et de l'application aux affaires, et une certaine vigueur +de caractère. Sieyès était regardé comme le premier génie spéculatif +de l'époque. Larévellière-Lépaux s'était volontairement associé aux +girondins le jour de leur proscription, était revenu le 9 thermidor au +milieu de ses collègues, et y avait combattu de tous ses moyens les deux +factions qui avaient alternativement attaqué la convention. Patriote +doux et humain, il était le seul girondin que la Montagne ne suspectât +pas, et le seul patriote dont les contre-révolutionnaires n'osassent +pas nier les vertus. Il n'avait qu'un inconvénient au dire de certaines +gens: c'était la difformité de son corps; on prétendait qu'il porterait +mal le manteau directorial. Letourneur enfin, connu pour patriote, +estimé pour son caractère, était un ancien officier du génie qui avait, +dans les derniers temps, remplacé Carnot au comité de salut public, mais +qui était loin d'en avoir les talens. Quelques conventionnels auraient +voulu qu'on plaçât parmi les cinq directeurs l'un des généraux qui +s'étaient le plus distingués à la tête des armées, comme Kléber, Moreau, +Pichegru ou Hoche; mais on craignait de donner trop d'influence aux +militaires, et on ne voulut en appeler aucun au pouvoir suprême. Pour +rendre les choix certains, les conventionnels convinrent entre eux +d'employer un moyen qui, sans être illégal, ressemblait fort à une +supercherie. D'après la constitution, le conseil des cinq-cents devait, +pour tous les choix, présenter une liste décuple de candidats au conseil +des anciens. Ce dernier, sur dix candidats, en choisissait un. Pour les +cinq directeurs, il fallait donc présenter cinquante candidats. Les +conventionnels, qui avaient la majorité dans les cinq-cents, convinrent +de placer Barras, Rewbell, Sieyès, Larévellière-Lépaux et Letourneur en +tête de la liste, et d'y ajouter ensuite quarante-cinq noms inconnus, +sur lesquels il serait impossible de fixer un choix. De cette +manière, la préférence était forcée pour les cinq candidats que les +conventionnels voulaient appeler au directoire. + +Ce plan fut fidèlement suivi; seulement un nom venant à manquer sur les +quarante-cinq, on ajouta Cambacérès, qui plaisait fort au nouveau tiers +et à tous les modérés. Quand la liste fut présentée aux anciens, ils +parurent assez mécontens de cette manière de forcer leur choix. Dupont +(de Nemours), qui avait déjà figuré dans les précédentes assemblées, et +qui était un adversaire déclaré, sinon de la république, au moins de la +convention, Dupont (de Nemours) demanda un ajournement. «Sans doute, +dit-il, les quarante-cinq individus qui complètent cette liste, ne sont +pas indignes de votre choix, car, dans le cas contraire, on conviendrait +qu'on a voulu vous faire violence en faveur de cinq personnages. Sans +doute ces noms, qui arrivent pour la première fois jusqu'à vous, +appartiennent à des hommes d'une vertu modeste, et qui sont dignes +aussi de représenter une grande république; mais il faut du temps pour +parvenir à les connaître. Leur modestie même, qui les a laissés cachés, +nous oblige à des recherches pour apprécier leur mérite, et nous +autorise à demander un ajournement.» Les anciens, quoique mécontens de +ce procédé, partageaient les sentimens de la majorité des cinq-cents, +et confirmèrent les cinq choix qu'on avait voulu leur imposer. +Larévellière-Lépaux, sur deux cent dix-huit votans, obtint deux cent +seize voix, tant il y avait unanimité d'estime pour cet homme de +bien; Letourneur en obtint cent quatre-vingt-neuf, Rewbell cent +soixante-seize, Sieyès cent cinquante-six; Barras cent vingt-neuf. Ce +dernier, qui était plus homme de parti que les autres, devait exciter +plus de dissentimens, et réunir moins de voix. + +Ces cinq nominations causèrent une grande satisfaction aux +révolutionnaires, qui se voyaient assurés du gouvernement. Il s'agissait +de savoir si les cinq directeurs accepteraient. Il n'y avait pas de +doute pour trois d'entre eux, mais il y en avait deux auxquels on +connaissait peu de goût pour la puissance. Larévellière-Lépaux, homme +simple, modeste, peu propre au maniement des affaires et des hommes, ne +trouvait et ne cherchait de plaisir qu'au Jardin des Plantes, avec +les frères Thouin; il était douteux qu'on le décidât à accepter les +fonctions de directeur. Sieyès, avec un esprit puissant qui pouvait tout +concevoir, une affaire comme un principe, était cependant incapable par +caractère des soins du gouvernement. Peut-être aussi, plein d'humeur +contre une république qui n'était pas constituée à son gré, +il paraissait peu disposé à en accepter la direction. Quant à +Larévellière-Lépaux, on fit valoir une considération toute-puissante sur +son coeur honnête: on lui dit que son association aux magistrats qui +allaient gouverner la république, était utile et nécessaire. Il céda. +En effet, parmi ces cinq individus, hommes d'affaires ou d'action, il +fallait une vertu pure et renommée; elle s'y trouva par l'acceptation de +Larévellière-Lépaux. Quant à Sieyès, on ne put vaincre sa répugnance; il +refusa, en assurant qu'il se croyait impropre au gouvernement. + +Il fallut pourvoir à son remplacement. Il y avait un homme qui jouissait +en Europe d'une considération immense, c'était Carnot. On exagérait ses +services militaires, qui cependant étaient réels; on lui attribuait +toutes nos victoires; et bien qu'il eût été membre du grand comité de +salut public, collègue de Robespierre, de Saint-Just et de Couthon, on +savait qu'il les avait combattus avec une grande énergie. On voyait +en lui l'union d'un grand génie militaire à un caractère stoïque. +La renommée de Sieyès et la sienne étaient les deux plus grandes +de l'époque. On ne pouvait mieux faire, pour la considération du +directoire, que de remplacer l'une de ces deux réputations par l'autre. +Carnot fut en effet porté sur la nouvelle liste, à côté d'hommes qui +rendaient sa nomination forcée. Cambacérès fut encore ajouté à la liste, +qui ne renferma que huit inconnus. Les anciens cependant n'hésitèrent +pas à préférer Carnot; il obtint cent dix-sept voix sur deux cent +treize, et devint l'un des cinq directeurs. + +Ainsi Barras, Rewbell, Larévellière-Lépaux, Letourneur et Carnot, furent +les cinq magistrats chargés du gouvernement de la république. Parmi ces +cinq individus, il ne se trouva aucun homme de génie, ni même aucun +homme d'une renommée imposante, excepté Carnot. Mais comment faire à la +fin d'une révolution sanglante, qui, en quelques années, avait dévoré +plusieurs générations d'hommes de génie en tout genre? Il n'y avait plus +dans les assemblées aucun orateur extraordinaire; dans la diplomatie, +il n'y avait encore aucun négociateur célèbre. Barthélemy seul, par +les traités avec la Prusse et l'Espagne, s'était attiré une espèce de +considération, mais il n'inspirait aucune confiance aux patriotes. Dans +les armées, il se formait déjà de grands généraux, et il s'en préparait +de plus grands encore; mais il n'y avait maintenant aucune supériorité +décidée, et on se défiait d'ailleurs des militaires. Il n'existait donc, +comme nous venons de le dire, que deux grandes renommées, Sieyès et +Carnot. Dans l'impossibilité d'avoir l'une, on avait acquis l'autre. +Barras avait de l'action; Rewbell, Letourneur, étaient des travailleurs; +Larévellière-Lépaux était un homme sage et probe. Il eût été difficile, +dans le moment, de composer autrement la magistrature suprême. + +La situation dans laquelle ces cinq magistrats arrivaient au pouvoir +était déplorable; et il fallait aux uns beaucoup de courage et de vertu, +aux autres beaucoup d'ambition, pour accepter une semblable tâche. On +était au lendemain d'un combat dans lequel il avait fallu appeler une +faction pour en combattre une autre. Les patriotes qui venaient de +verser leur sang se montraient exigeans; les sectionnaires n'avaient +point cessé d'être hardis. La journée du 13 vendémiaire, en un mot, +n'avait pas été une de ces victoires suivies de terreur, qui, tout +en soumettant le gouvernement au joug de la faction victorieuse, le +délivrent au moins de la faction vaincue. Les patriotes s'étaient +relevés, les sectionnaires ne s'étaient pas soumis. Paris était rempli +des intrigans de tous les partis, agité par toutes les ambitions, et +livré à une affreuse misère. + +Aujourd'hui, comme en prairial, les subsistances manquaient dans toutes +les grandes communes; le papier-monnaie apportait le désordre dans les +transactions, et laissait le gouvernement sans ressources. La convention +n'ayant pas voulu céder les biens nationaux pour trois fois leur valeur +de 1790, en papier, les ventes avaient été suspendues; le papier, qui ne +pouvait rentrer que par les ventes, était resté en circulation, et sa +dépréciation avait fait d'effrayans progrès. Vainement avait-on imaginé +l'échelle de proportion pour diminuer la perte de ceux qui recevaient +les assignats: cette échelle ne les réduisait qu'au cinquième, tandis +qu'ils ne conservaient pas même le cent cinquantième de leur valeur +primitive. L'état, ne percevant que du papier par l'impôt, était ruiné +comme les particuliers. Il percevait, il est vrai, une moitié de la +contribution foncière en nature, ce qui lui procurait quelques denrées +pour nourrir les armées; mais souvent les moyens de transport lui +manquaient, et ces denrées pourrissaient dans les magasins. Pour +surcroît de dépenses, il était obligé, comme on sait, de nourrir Paris. +Il livrait la ration pour un prix en assignat, qui couvrait à peine le +centième des frais. Ce moyen, du reste, était le seul possible, pour +fournir au moins du pain aux rentiers et aux fonctionnaires publics +payés en assignats; mais cette nécessité avait porté les dépenses à un +taux énorme. N'ayant que du papier pour y suffire, l'état avait émis des +assignats sans mesure, et avait porté en quelques mois l'émission de 12 +milliards à 29. Par les anciennes rentrées et les encaisses, la somme en +circulation réelle s'élevait à 19 milliards, ce qui dépassait tous +les chiffres connus en finances. Pour ne pas multiplier davantage les +émissions, la commission des cinq, instituée dans les derniers jours de +la convention, pour proposer des moyens extraordinaires de police et +de finances, avait fait décréter en principe une contribution +extraordinaire de guerre de vingt fois la contribution foncière et dix +fois l'impôt des patentes, ce qui pouvait produire de 6 à 7 milliards +en papier. Mais cette contribution n'était décrétée qu'en principe; en +attendant on donnait aux fournisseurs des inscriptions de rentes, qu'ils +recevaient à un taux ruineux. Cinq francs de rente étaient reçus pour +dix francs de capital. On essayait en outre d'un emprunt volontaire à +trois pour cent, qui était ruineux aussi et mal rempli. + +Dans cette détresse épouvantable, les fonctionnaires publics, ne pouvant +pas vivre de leurs appointemens, donnaient leur démission; les soldats +quittaient les armées, qui avaient perdu un tiers de leur effectif, +et revenaient dans les villes, où la faiblesse du gouvernement leur +permettait de rester impunément. Ainsi, cinq armées et une capitale +immense à nourrir, avec la simple faculté d'émettre des assignats sans +valeur; ces armées à recruter, le gouvernement entier à reconstituer +au milieu de deux factions ennemies, telle était la tâche des cinq +magistrats qui venaient d'être appelés à l'administration suprême de la +république. + +Le besoin d'ordre est si grand dans les sociétés humaines, qu'elles se +prêtent elles-mêmes à son rétablissement, et secondent merveilleusement +ceux qui se chargent du soin de les réorganiser; il serait impossible +de les réorganiser si elles ne s'y prêtaient pas, mais il n'en faut pas +moins reconnaître le courage et les efforts de ceux qui osent se +charger de pareilles entreprises. Les cinq directeurs, en se rendant au +Luxembourg, n'y trouvèrent pas un seul meuble. Le concierge leur prêta +une table boiteuse, une feuille de papier à lettre, une écritoire, +pour écrire le premier message, qui annonçait aux deux conseils que le +directoire était constitué. Il n'y avait pas un sou en numéraire à +la trésorerie. Chaque nuit on imprimait les assignats nécessaires au +service du lendemain, et ils sortaient tout humides des presses de +la république. La plus grande incertitude régnait sur les +approvisionnemens, et pendant plusieurs jours on n'avait pu distribuer +que quelques onces de pain ou de riz au peuple. + +La première demande fut une demande de fonds. D'après la constitution +nouvelle, il fallait que toute dépense fût précédée d'une demande de +fonds, avec allocation à chaque ministère. Les deux conseils accordaient +la demande, et alors la trésorerie, qui avait été rendue indépendante du +directoire, comptait les fonds accordés par le décret des deux conseils. +Le directoire demanda d'abord trois milliards en assignats, qu'on lui +accorda, et qu'il fallut échanger sur-le-champ contre du numéraire. +Était-ce la trésorerie ou le directoire qui devait faire la négociation +en numéraire? c'était là une première difficulté. La trésorerie, en +faisant elle-même des marchés, sortait de ses attributions de simple +surveillance. On résolut cependant la difficulté en lui attribuant la +négociation du papier. Les trois milliards pouvaient produire au plus +vingt ou vingt-cinq millions écus. Ainsi ils pouvaient suffire tout au +plus aux premiers besoins courans. Sur-le-champ on se mit à travailler à +un plan de finances, et le directoire annonça aux deux conseils qu'il +le leur soumettrait sous quelques jours. En attendant il fallait faire +vivre Paris, qui manquait de tout. Il n'y avait plus de système organisé +de réquisition; le directoire demanda la faculté d'exiger, par voie +de sommation, dans les départemens voisins de celui de la Seine, la +quantité de deux cent cinquante mille quintaux de blé, à compte sur +l'impôt foncier payable en nature. Le directoire songea ensuite à +demander une foule de lois pour la répression des désordres de toute +espèce, et particulièrement de la désertion, qui diminuait chaque jour +la force des armées. En même temps il se mit à choisir les individus +qui devaient composer l'administration. Merlin (de Douai) fut appelé +au ministère de la justice; on fit venir Aubert-Dubayet de l'armée des +côtes de Cherbourg pour lui donner le portefeuille de la guerre; Charles +Lacroix fut placé aux affaires étrangères; Faypoult aux finances; +Benezech, administrateur éclairé, à l'intérieur. Le directoire s'étudia +ensuite à trouver, dans la multitude de solliciteurs qui l'assiégeaient, +les hommes les plus capables de remplir les fonctions publiques. Il +n'était pas possible que dans cette précipitation il ne fît de très +mauvais choix. Il employa surtout beaucoup de patriotes, trop signalés +pour être impartiaux et sages. Le 13 vendémiaire les avait rendus +nécessaires, et avait fait oublier la crainte qu'ils inspiraient. Le +gouvernement entier, directeurs, ministres, agens de toute espèce, fut +donc formé en haine du 13 vendémiaire, et du parti qui avait provoqué +cette journée. Les députés conventionnels eux-mêmes ne furent pas encore +rappelés de leurs missions; et pour cela le directoire n'eut qu'à ne pas +leur notifier son installation; il voulait ainsi leur donner le temps +d'achever leur ouvrage. Fréron, envoyé dans le Midi pour y réprimer +les fureurs contre-révolutionnaires, put continuer sa tournée dans ces +contrées malheureuses. Les cinq directeurs travaillaient sans relâche, +et déployaient dans ces premiers momens le même zèle qu'on avait vu +déployer aux membres du grand comité de salut public, dans les jours à +jamais mémorables de septembre et octobre 1793. + +Malheureusement, les difficultés de cette tâche étaient aggravées par +des défaites. La retraite à laquelle l'armée de Sambre-et-Meuse avait +été obligée donnait lieu aux bruits les plus alarmans. Par le plus +vicieux de tous les plans, et la trahison de Pichegru, l'invasion +projetée en Allemagne n'avait pas du tout réussi, comme on l'a vu. On +avait voulu passer le Rhin sur deux points, et occuper la rive droite +par deux armées. Jourdan, parti de Dusseldorf, après avoir passé le +fleuve avec beaucoup de bonheur, s'était trouvé sur la Lahn, serré entre +la ligne prussienne et le Rhin, et manquant de tout dans un pays neutre, +où il ne pouvait pas vivre à discrétion. Cependant cette détresse +n'aurait duré que quelques jours s'il avait pu s'avancer dans le pays +ennemi, et se joindre à Pichegru, qui avait trouvé, par l'occupation de +Manheim, un moyen si facile et si peu attendu de passer le Rhin. Jourdan +aurait réparé, par cette jonction, le vice du plan de campagne qui lui +était imposé; mais Pichegru, qui débattait encore les conditions de sa +défection avec les agens du prince de Condé, n'avait jeté au-delà du +Rhin qu'un corps insuffisant. Il s'obstinait à ne pas passer le fleuve +avec le gros de son armée, et laissait Jourdan seul en flèche au milieu +de l'Allemagne. Cette position ne pouvait pas durer. Tous ceux qui +avaient la moindre notion de la guerre tremblaient pour Jourdan. Hoche, +qui, tout en commandant en Bretagne, jetait un regard d'intérêt sur les +opérations des autres armées, en écrivait à tout le monde. Jourdan fut +donc obligé de se retirer et de repasser le Rhin; et il agit en cela +avec une grande sagesse, et mérita l'estime par la manière dont il +conduisit sa retraite. + +Les ennemis de la république triomphaient de ce mouvement rétrograde, +et répandaient les bruits les plus alarmans. Leurs malveillantes +prédictions se réalisèrent au moment même de l'installation du +directoire. Le vice du plan adopté par le comité de salut public +consistait à diviser nos forces, à laisser ainsi à l'ennemi, qui +occupait Mayence, l'avantage d'une position centrale, et à lui inspirer +par là l'idée de réunir ses troupes, et d'en porter la masse entière sur +l'une ou l'autre de nos deux armées. Le général Clerfayt dut à cette +situation une inspiration heureuse, et qui attestait plus de génie +qu'il n'en avait montré jusqu'ici, et qu'il n'en montra aussi dans +l'exécution. Un corps d'environ trente mille Français bloquait Mayence. +Maître de cette place, Clerfayt pouvait en déboucher, et accabler +ce corps de blocus, avant que Jourdan et Pichegru eussent le temps +d'accourir. Il saisit, en effet, l'instant convenable avec beaucoup +d'à-propos. A peine Jourdan s'était-il retiré sur le Bas-Rhin, par +Dusseldorf et Neuwied, que Clerfayt, laissant un détachement pour +l'observer, se rendit à Mayence, et y concentra ses forces, pour +déboucher subitement sur le corps de blocus. Ce corps, sous les ordres +du général Schaal, s'étendait en demi-cercle autour de Mayence, et +formait une ligne de près de quatre lieues. Quoiqu'on eût mis beaucoup +de soin à la fortifier, son étendue ne permettait pas de la fermer +exactement. Clerfayt, qui l'avait bien observée, avait découvert +plus d'un point facilement accessible. L'extrémité de cette ligne +demi-circulaire, qui devait s'appuyer sur le cours supérieur du Rhin, +laissait entre les derniers retranchemens et le fleuve une vaste +prairie. C'est sur ce point que Clerfayt résolut de porter son principal +effort. Le 7 brumaire (29 octobre), il déboucha par Mayence avec des +forces imposantes, mais point assez considérables cependant pour rendre +l'opération décisive. Les militaires lui ont reproché, en effet, d'avoir +laissé sur la rive droite un corps qui, employé à agir sur la rive +gauche, aurait inévitablement amené la ruine d'une partie de l'armée +française. Clerfayt dirigea, le long de la prairie qui remplissait +l'intervalle entre le Rhin et la ligne de blocus, une colonne qui +s'avança l'arme au bras. En même temps, une flottille de chaloupes +canonnières remontait le fleuve pour seconder le mouvement de cette +colonne. Il fit marcher le reste de son armée sur le front des lignes, +et ordonna une attaque prompte et vigoureuse. La division française +placée à l'extrémité du demi-cercle, se voyant à la fois attaquée de +front, tournée par un corps qui filait le long du fleuve, et canonnée +par une flottille dont les boulets arrivaient sur ses derrières, prit +l'épouvante et s'enfuit en désordre. La division de Saint-Cyr, qui était +placée immédiatement après celle-ci, se trouva découverte alors, et +menacée d'être débordée. Heureusement l'aplomb et le coup d'oeil de son +général la tirèrent de péril. Il fit un changement de front en arrière, +et exécuta sa retraite en bon ordre, en avertissant les autres divisions +d'en faire autant. Dès cet instant, tout le demi-cercle fut abandonné; +la division Saint-Cyr fit son mouvement de retraite sur l'armée du +Haut-Rhin; les divisions Mengaud et Renaud, qui occupaient l'autre +partie de la ligne, se trouvant séparées, se replièrent sur l'armée de +Sambre-et-Meuse, dont, par bonheur, une colonne, commandée par Marceau, +s'avançait dans le Hunde-Ruck. La retraite de ces deux dernières +divisions fut extrêmement difficile, et aurait pu devenir impossible, si +Clerfayt, comprenant bien toute l'importance de sa belle manoeuvre, eût +agi avec des masses plus fortes et avec une rapidité suffisante. Il +pouvait, de l'avis des militaires, après avoir rompu la ligne française, +tourner rapidement les divisions qui descendaient vers le Bas-Rhin, les +envelopper, et les renfermer dans le coude que le Rhin forme de Mayence +à Bingen. + +La manoeuvre de Clerfayt n'en fut pas moins très-belle, et regardée +comme la première de ce genre exécutée par les coalisés. Tandis qu'il +enlevait ainsi les lignes de Mayence, Wurmser, faisant une attaque +simultanée sur Pichegru, lui avait enlevé le pont du Necker, et l'avait +ensuite repoussé dans les murs de Manheim. Ainsi, les deux armées +françaises ramenées au-delà du Rhin, conservant à la vérité Manheim, +Neuwied et Dusseldorf, mais séparées l'une de l'autre par Clerfayt, qui +avait chassé tout ce qui bloquait Mayence, pouvaient courir de grands +dangers devant un général entreprenant et audacieux. Le dernier +événement les avait fort ébranlées; des fuyards avaient couru jusque +dans l'intérieur, et un dénûment absolu ajoutait au découragement de +la défaite. Clerfayt, heureusement, se hâtait peu d'agir, et employait +beaucoup plus de temps qu'il n'en aurait fallu pour concentrer toutes +ses forces. + +Ces tristes nouvelles, arrivées du 11 au 12 brumaire à Paris, au moment +même de l'installation du directoire, contribuèrent beaucoup à augmenter +les difficultés de la nouvelle organisation républicaine. D'autres +événemens moins dangereux en réalité, mais tout aussi graves en +apparence, se passaient dans l'Ouest. Un nouveau débarquement d'émigrés +menaçait la république. Après la funeste descente de Quiberon, qui ne +fut tentée, comme on l'a vu, qu'avec une partie des forces préparées +par le gouvernement anglais, les débris de l'expédition avaient été +transportés sur la flotte anglaise, et déposés ensuite dans la petite +île d'Ouat. On avait débarqué là les malheureuses familles du Morbihan +qui étaient accourues au-devant de l'expédition, et le reste des +régimens émigrés. Une épidémie et d'affreuses discordes régnaient sur ce +petit écueil. Au bout de quelque temps, Puisaye, rappelé par tous les +chouans qui avaient rompu la pacification, et qui n'attribuaient qu'aux +Anglais, et non à leur ancien chef, le malheur de Quiberon, Puisaye +était retourné en Bretagne, où il avait tout préparé pour un +redoublement d'hostilités. Pendant l'expédition de Quiberon, les chefs +de la Vendée étaient demeurés immobiles, parce que l'expédition ne se +dirigeait pas chez eux, parce qu'ils avaient défense des agens de Paris +de seconder Puisaye, et enfin parce qu'ils attendaient un succès avant +d'oser encore se compromettre. Charette seul était entré en contestation +avec les autorités républicaines, au sujet de différens désordres commis +dans son arrondissement, et de quelques préparatifs militaires qu'on lui +reprochait de faire, et il avait presque ouvertement rompu. Il venait de +recevoir, par l'intermédiaire de Paris, de nouvelles faveurs de Vérone, +et d'obtenir le commandement en chef des pays catholiques; ce qui était +le but de tous ses voeux. Cette nouvelle dignité, en refroidissant le +zèle de ses rivaux, avait singulièrement excité le sien. Il espérait une +nouvelle expédition dirigée sur ses côtes; et le commodore Waren lui +ayant offert les munitions restant de l'expédition de Quiberon, il +n'avait plus hésité; il avait fait sur le rivage une attaque générale, +replié les postes républicains, et recueilli quelques poudres et +quelques fusils. Les Anglais débarquèrent en même temps sur la côte du +Morbihan les malheureuses familles qu'ils avaient traînées à leur suite, +et qui mouraient de faim et de misère dans l'île d'Ouat. Ainsi, la +pacification était rompue et la guerre recommencée. + +Depuis long-temps les trois généraux républicains, Aubert-Dubayet, Hoche +et Canclaux, qui commandaient les trois armées dites de Cherbourg, +de Brest et de l'Ouest, regardaient la pacification comme rompue, +non-seulement dans la Bretagne, mais aussi dans la Basse-Vendée. Ils +s'étaient réunis tous trois à Nantes, et n'avaient rien su résoudre. +Ils se mettaient néanmoins en mesure d'accourir individuellement sur le +premier point menacé. On parlait d'un nouveau débarquement; on disait, +ce qui était vrai, que la division de Quiberon n'était que la première, +et qu'il en arrivait encore une autre. Averti des nouveaux dangers +qui menaçaient les côtes, le gouvernement français nomma Hoche au +commandement de l'armée de l'Ouest. Le vainqueur de Wissembourg et de +Quiberon était l'homme en effet auquel, dans ce danger pressant, était +due toute la confiance nationale. Il se rendit aussitôt à Nantes pour +remplacer Canclaux. Les trois armées destinées à contenir les provinces +insurgées avaient été successivement renforcées par quelques détachemens +venus du Nord, et par plusieurs des divisions que la paix avec l'Espagne +rendait disponibles. Hoche se fit autoriser à tirer de nouveaux +détachemens des deux armées de Brest et de Cherbourg, pour en augmenter +celle de la Vendée, qu'il porta ainsi à quarante-quatre mille hommes. Il +établit des postes fortement retranchés sur la Sèvre Nantaise qui coule +entre les deux Vendées, et qui séparait le pays de Stofflet de celui de +Charette. Il avait pour but d'isoler ainsi ces deux chefs, et de les +empêcher d'agir de concert. Charette avait entièrement levé le masque, +et proclamé de nouveau la guerre. Stofflet, Sapinaud, Scépeaux, +jaloux de voir Charette nommé généralissime, intimidés aussi par les +préparatifs de Hoche, et incertains de l'arrivée des Anglais, ne +bougeaient point encore. L'escadre anglaise parut enfin, d'abord dans +la baie de Quiberon, et puis dans celle de l'Ile-Dieu, en face de la +Basse-Vendée. Elle portait deux mille hommes d'infanterie anglaise, cinq +cents cavaliers tout équipés, des cadres de régimens émigrés, grand +nombre d'officiers, des armes, des munitions, des vivres, des vêtemens +pour une armée considérable, des fonds en espèces métalliques, et enfin +le prince tant attendu. Des forces plus considérables devaient suivre si +l'expédition avait un commencement de succès, et si le prince prouvait +son désir sincère de se mettre à la tête du parti royaliste. A peine +l'expédition fut signalée sur les côtes, que tous les chefs royalistes +avaient envoyé des émissaires auprès du prince, pour l'assurer de leur +dévouement, pour réclamer l'honneur de le posséder, et concerter leurs +efforts. Charette, maître du littoral, était le mieux placé pour +concourir au débarquement, et sa réputation, ainsi que le voeu de toute +l'émigration, attirait l'expédition vers lui. Il envoya aussi des agens +pour arrêter un plan d'opérations. + +Hoche, pendant ce temps, faisait ses préparatifs avec son activité et sa +résolution accoutumées. Il forma le projet de diriger trois colonnes, +de Challans, Clisson et Sainte-Hermine, trois points placés à la +circonférence du pays, et de les porter sur Belleville, qui était le +quartier-général de Charette. Ces trois colonnes, fortes de vingt à +vingt-deux mille hommes, devaient, par leur masse, imposer à la contrée, +ruiner le principal établissement de Charette, et le jeter, par une +attaque brusque et vigoureuse, dans un désordre tel qu'il ne pût +protéger le débarquement du prince émigré. Hoche, en effet, fit +partir ces trois colonnes, et les réunit à Belleville sans y trouver +d'obstacles. Charette, dont il espérait rencontrer et battre le +principal rassemblement, n'était point à Belleville; il avait réuni neuf +à dix mille hommes, et s'était dirigé du côté de Luçon pour porter +le théâtre de la guerre vers le midi du pays, et éloigner des côtes +l'attention des républicains. Son plan était bien conçu, mais il manqua +par l'énergie qui lui fut opposée. Tandis que Hoche entrait à Belleville +avec ses trois colonnes, Charette était devant le poste de Saint-Cyr, +qui couvre la route de Luçon aux Sables. Il attaqua ce poste avec toutes +ses forces; deux cents républicains retranchés dans une église y firent +une résistance héroïque, et donnèrent à la division de Luçon, qui +entendait la canonnade, le temps d'accourir à leur secours. Charette, +pris en flanc, fut entièrement battu, et obligé de se disperser avec son +rassemblement pour rentrer dans l'intérieur du Marais. + +Hoche, ne trouvant pas l'ennemi devant lui, et découvrant la véritable +intention de son mouvement, ramena ses colonnes aux points d'où elles +étaient parties, et s'occupa d'établir un camp retranché à Soullans, +vers la côte, pour fondre sur le premier corps qui essaierait de +débarquer. Dans cet intervalle, le prince émigré, entouré d'un nombreux +conseil et des envoyés de tous les chefs bretons et vendéens, continuait +de délibérer sur les plans de débarquement, et laissait à Hoche le temps +de préparer ses moyens de résistance. Les voiles anglaises, demeurant en +vue des côtes, ne cessaient de provoquer les craintes des républicains +et les espérances des royalistes. + +Ainsi, dès les premiers jours de l'installation du directoire, une +défaite devant Mayence, et un débarquement imminent dans la Vendée, +étaient des sujets d'alarme dont les ennemis du gouvernement se +servaient avec une grande perfidie pour rendre son établissement plus +difficile. Il fit expliquer ou démentir une partie des bruits +qu'on répandait sur la situation des deux frontières, et donna des +éclaircissemens sur les événemens qui venaient de se passer. On ne +pouvait guère dissimuler la défaite essuyée devant les lignes de +Mayence; mais le gouvernement fit répondre aux discours des alarmistes +que Dusseldorf et Neuwied nous restaient encore; que Manheim était +toujours en notre pouvoir; que par conséquent l'armée de Sambre-et-Meuse +avait deux têtes de pont, et l'armée du Rhin une, pour déboucher quand +il leur conviendrait au-delà du Rhin; que notre situation était donc +la même que celle des Autrichiens, puisque, s'ils étaient maîtres +par Mayence d'agir sur les deux rives, nous l'étions nous aussi par +Dusseldorf, Neuwied et Manheim. Le raisonnement était juste; mais il +s'agissait de savoir si les Autrichiens, poursuivant leurs succès, ne +nous enlèveraient pas bientôt Neuwied et Manheim, et ne s'établiraient +pas sur la rive gauche, entre les Vosges et la Moselle. Quant à la +Vendée, le gouvernement fit part des dispositions vigoureuses de +Hoche, qui étaient rassurantes pour les esprits de bonne foi, mais qui +n'empêchaient pas les patriotes exaltés de concevoir des craintes, et +les contre-révolutionnaires d'en répandre. + +Au milieu de ces dangers, le directoire redoublait d'efforts pour +réorganiser le gouvernement, l'administration, et surtout les finances. +Trois milliards d'assignats lui avaient été accordés, comme on a vu, +et avaient produit tout au plus vingt et quelques millions en écus. +L'emprunt volontaire ouvert à trois pour cent, dans les derniers jours +de la convention, venait d'être suspendu; car pour un capital en papier, +l'état promettait une rente réelle, et faisait un marché ruineux. La +taxe extraordinaire de guerre proposée par la commission des cinq +n'avait pas encore été mise à exécution, et excitait des plaintes +comme un dernier acte révolutionnaire de la convention à l'égard des +contribuables. Tous les services allaient manquer. Les particuliers, +remboursés d'après l'échelle de proportion, élevaient des réclamations +si amères, qu'on avait été obligé de suspendre les remboursemens. Les +maîtres de poste, payés en assignats, annonçaient qu'ils allaient se +retirer; car les secours insuffisans du gouvernement ne couvraient +plus leurs pertes. Le service des postes allait manquer sous peu, +c'est-à-dire que toutes les communications, même écrites, allaient +cesser dans toutes les parties du territoire. Le plan des finances +annoncé sous quelques jours devait donc être donné sur-le-champ. C'était +là le premier besoin de l'état et le premier devoir du directoire. Il +fut enfin communiqué à la commission des finances. + +La masse des assignats circulans pouvait être évaluée à environ 20 +milliards. Même en supposant les assignats encore au centième de leur +valeur, et non pas au cent cinquantième, ils ne formaient pas une valeur +réelle de plus de 200 millions: il est certain qu'ils ne figuraient pas +pour davantage dans la circulation, et que ceux qui les possédaient ne +pouvaient les faire accepter pour une valeur supérieure. On aurait pu +tout à coup revenir à la réalité, ne prendre les assignats que pour ce +qu'ils valaient véritablement, ne les admettre qu'au cours, soit dans +les transactions entre particuliers, soit dans l'acquittement des +impôts, soit dans le paiement des biens nationaux. Sur-le-champ alors, +cette grande et effrayante masse de papier, cette dette énorme aurait +disparu. Il restait à peu près sept milliards écus de biens nationaux, +en y comprenant ceux de la Belgique et les forêts nationales; on avait +donc d'immenses ressources pour retirer ces 20 milliards, réduits à 200 +millions, et pour faire face à de nouvelles dépenses. Mais cette grande +et hardie détermination était difficile à prendre; elle était repoussée +à la fois par les esprits scrupuleux, qui la considéraient comme une +banqueroute, et par les patriotes, qui disaient qu'on voulait ruiner les +assignats. + +Les uns et les autres se montraient peu éclairés. Cette banqueroute, +si c'en était une, était inévitable, et s'accomplit plus tard. Il +s'agissait seulement d'abréger le mal, c'est-à-dire la confusion, et de +rétablir l'ordre dans les valeurs, seule justice que doive l'état à tout +le monde. Sans doute, au premier aspect, c'était une banqueroute que de +prendre aujourd'hui pour 1 franc, un assignat qui, en 1790, avait été +émis pour 100 francs, et qui contenait alors la promesse de 100 francs +en terre. D'après ce principe, il aurait donc fallu prendre les 20 +milliards de papier pour 20 milliards écus, et les payer intégralement; +mais les biens nationaux auraient à peine payé le tiers de cette somme. +Dans le cas même où l'on aurait pu payer la somme intégralement, il faut +se demander combien l'état avait reçu en émettant ces 20 milliards? 4 ou +5 milliards peut-être. On ne les avait pas pris pour davantage en les +recevant de ses mains, et il avait déjà remboursé par les ventes une +valeur égale en biens nationaux. Il y aurait donc eu la plus cruelle +injustice à l'égard de l'état, c'est-à-dire de tous les contribuables, à +considérer les assignats d'après leur valeur primitive. Il fallait donc +consentir à ne les prendre que pour une valeur réduite: on avait même +commencé à le faire, en adoptant l'échelle de proportion. + +Sans doute, s'il y avait encore des individus portant les premiers +assignats émis, et les ayant gardés sans les échanger une seule fois, +ceux-là étaient exposés à une perte énorme; car les ayant reçus presque +au pair, ils allaient essuyer aujourd'hui toute la réduction. Mais +c'était là une fiction tout à fait fausse. Personne n'avait gardé les +assignats en dépôt, car on ne thésaurise pas le papier: tout le monde +s'était hâté de les transmettre, et chacun avait essuyé une portion de +la perte. Tout le monde avait souffert déjà sa part de cette prétendue +banqueroute, et dès lors ce n'en était plus une. La banqueroute d'un +état consiste à faire supporter à quelques individus, c'est-à-dire +aux créanciers, la dette qu'on ne veut pas faire supporter à tous les +contribuables; or, si tout le monde avait du plus au moins souffert sa +part de la dépréciation des assignats, il n'y avait banqueroute pour +personne. On pouvait enfin donner une raison plus forte que toutes les +autres. L'assignat n'eût-il baissé que dans quelques mains, et perdu de +son prix que pour quelques individus, il avait passé maintenant dans les +mains des spéculateurs sur le papier, et c'eût été cette classe beaucoup +plus que celle des véritables lésés, qui aurait recueilli l'avantage +d'une restauration insensée de valeur. Aussi Calonne avait-il écrit +à Londres une brochure, où il disait avec beaucoup de sens, qu'on se +trompait en croyant la France accablée par le fardeau des assignats, +que ce papier-monnaie était un moyen de faire la banqueroute sans la +déclarer. Il aurait dû dire, pour s'exprimer avec plus de justice, que +c'était un moyen de la faire porter sur tout le monde, c'est-à-dire de +la rendre nulle. + +Il était donc raisonnable et juste de revenir à la réalité, et de ne +prendre l'assignat que pour ce qu'il valait. Les patriotes disaient que +c'était ruiner l'assignat, qui avait sauvé la révolution, et regardaient +cette idée comme une conception sortie du cerveau des royalistes. Ceux +qui prétendaient raisonner avec plus de lumières et de connaissance +de la question, soutenaient qu'on allait faire tomber tout à coup le +papier, et que la circulation ne pourrait plus se faire, faute du papier +qui aurait péri, et faute des métaux qui étaient enfouis, ou qui +avaient passé à l'étranger. L'avenir démentit ceux qui faisaient ce +raisonnement; mais un simple calcul aurait dû tout de suite les mettre +sur la voie d'une opinion plus juste. En réalité, les 20 milliards +d'assignats représentaient moins de 200 millions; or, d'après tous les +calculs, la circulation ne pouvait pas se faire autrefois sans moins de +2 milliards, or ou argent. Si donc aujourd'hui les assignats n'entraient +que pour 200 millions dans la circulation, avec quoi se faisait le reste +des transactions? Il est bien évident que les métaux devaient circuler +en très-grande quantité, et ils circulaient en effet, mais dans les +provinces et les campagnes, loin des yeux du gouvernement. D'ailleurs +les métaux, comme toutes les marchandises, viennent toujours là où le +besoin les appelle, et, en chassant le papier, ils seraient revenus, +comme ils revinrent en effet quand le papier périt de lui-même. + +C'était donc une double erreur, et très-enracinée dans les esprits, que +de regarder la réduction de l'assignat à sa valeur réelle, comme une +banqueroute et comme une destruction subite des moyens de circulation. +Elle n'avait qu'un inconvénient, mais ce n'était pas celui qu'on lui +reprochait, comme on va le voir bientôt. La commission des finances, +gênée par les idées qui régnaient, ne put adopter qu'en partie les vrais +principes de la matière. Après s'être concertée avec le directoire, elle +arrêta le projet suivant. + +En attendant que, par le nouveau plan, la vente des biens et la +perception des impôts fissent rentrer des valeurs non pas fictives, mais +réelles, il fallait se servir encore des assignats. On proposa de porter +l'émission à 30 milliards, mais en s'obligeant à ne pas la porter +au-delà. Au 30 nivôse, la planche devait être solennellement brisée. +Ainsi on rassurait le public sur la quantité des nouvelles émissions. On +consacrait aux 30 milliards émis un milliard écus de biens nationaux. +Par conséquent, l'assignat qui, dans la circulation, ne valait +réellement que le cent cinquantième et beaucoup moins, était liquidé +au trentième; ce qui était un assez grand avantage fait au porteur du +papier. On consacrait encore un milliard écus de terres à récompenser +les soldats de la république, milliard qui leur était promis depuis +long-temps. Il en restait donc cinq, sur les sept dont on pouvait +disposer. Dans ces cinq se trouvaient les forêts nationales, le mobilier +des émigrés et de la couronne, les maisons royales, les biens du clergé +belge. On avait donc encore cinq milliards écus disponibles. Mais la +difficulté consistait à disposer de cette valeur. L'assignat, en effet, +avait été le moyen de la mettre en circulation d'avance, avant que les +biens fussent vendus. Mais l'assignat étant supprimé, puisqu'on ne +pouvait ajouter que 10 milliards aux 20 existans, somme qui, tout au +plus, représentait 100 millions écus, comment réaliser d'avance la +valeur des biens, et s'en servir pour les dépenses de la guerre? C'était +là la seule objection à faire à la liquidation du papier et à sa +suppression. On imagina les cédules hypothécaires, dont il avait été +parlé l'année précédente. D'après cet ancien plan, on devait emprunter, +et donner aux prêteurs des cédules portant hypothèque spéciale sur les +bien désignés. Afin de trouver à emprunter, on devait recourir à des +compagnies de finances qui se chargeraient de ces cédules. En un mot, au +lieu d'un papier dont la circulation était forcée, qui n'avait qu'une +hypothèque générale sur la masse des biens nationaux, et qui changeait +tous les jours de valeur, on créait par les cédules un papier +volontaire, qui était hypothéqué nommément sur une terre ou sur une +maison, et qui ne pouvait subir d'autre changement de valeur que celui +de l'objet même qu'il représentait. Ce n'était pas proprement un +papier-monnaie. Il n'était pas exposé à tomber, parce qu'il n'était pas +forcément introduit dans la circulation; mais on pouvait aussi ne pas +trouver à le placer. En un mot, la difficulté consistant toujours, +aujourd'hui comme au début de la révolution, à mettre en circulation la +valeur des biens, la question était de savoir s'il valait mieux forcer +la circulation de cette valeur, ou la laisser volontaire. Le premier +moyen étant tout à fait épuisé, il était naturel qu'on songeât à essayer +l'autre. + +On convint donc qu'après avoir porté le papier à 30 milliards, qu'après +avoir désigné un milliard écus de biens pour l'absorber, et réservé un +milliard écus de biens aux soldats de la patrie, on ferait des cédules +pour une somme proportionnée aux besoins publics, et qu'on traiterait de +ces cédules avec des compagnies de finances. Les forêts nationales ne +devaient pas être cédulées; on voulait les conserver à l'état. +Elles formaient à peu près 2 milliards, sur les 5 milliards restant +disponibles. On devait traiter avec des compagnies pour aliéner +seulement leur produit pendant un certain nombre d'années. + +La conséquence de ce projet, fondé sur la réduction des assignats à leur +valeur réelle, était de ne plus les admettre qu'au cours dans toutes les +transactions. En attendant que par la vente du milliard qui leur était +affecté, ils pussent être retirés, ils ne devaient plus être reçus par +les particuliers et par l'état qu'à leur valeur du jour. Ainsi, le +désordre des transactions allait cesser, et tout paiement frauduleux +devenait impossible. L'état allait recevoir par l'impôt des valeurs +réelles, qui couvraient au moins les dépenses ordinaires, et il n'aurait +plus à payer avec les biens que les frais extraordinaires de la guerre. +L'assignat ne devait être reçu au pair que dans le paiement de l'arriéré +des impositions, arriéré qui était considérable, et s'élevait à 13 +milliards. On fournissait ainsi aux contribuables en retard un moyen +aisé de se libérer, à condition qu'ils le feraient tout de suite; et la +somme de 30 milliards, remboursable en biens nationaux au trentième, +était diminuée d'autant. Ce plan, adopté par les cinq-cents, après une +longue discussion en comité secret, fut aussitôt porté aux anciens. +Pendant que les anciens allaient le discuter, de nouvelles questions +étaient soumises aux cinq-cents, sur la manière de rappeler sous les +drapeaux les soldats qui avaient déserté à l'intérieur; sur le mode de +nomination des juges, officiers municipaux, et fonctionnaires de toute +espèce, que les assemblées électorales, agitées par les passions de +vendémiaire, n'avaient pas eu le temps ou la volonté de nommer. Le +directoire travaillait ainsi sans relâche, et fournissait de nouveaux +sujets de travail aux deux conseils. + +Le plan de finances déféré aux anciens reposait sur de bons principes; +il présentait des ressources, car la France en avait encore d'immenses; +malheureusement il ne surmontait pas la véritable difficulté, car il ne +rendait pas ces ressources assez actuelles. Il est bien évident que la +France, avec des impôts qui pouvaient suffire à sa dépense annuelle dès +que le papier ne rendrait plus la recette illusoire, avec 7 milliards +écus de biens nationaux pour rembourser les assignats et pourvoir aux +dépenses extraordinaires de la guerre, il est bien évident que la France +avait des ressources. La difficulté consistait, en fondant un plan sur +de bons principes, et en l'adaptant à l'avenir, de pourvoir surtout au +présent. + +Or, les anciens ne crurent pas qu'il fallût sitôt renoncer aux +assignats. La faculté d'en créer encore 10 milliards présentait tout au +plus une ressource de 100 millions écus, et c'était peu pour attendre +les recettes que devait procurer le nouveau plan. D'ailleurs +trouverait-on des compagnies pour traiter de l'exploitation des forêts +pendant vingt ou trente ans? En trouverait-on pour accepter des cédules, +c'est-à-dire des assignats libres? Dans l'incertitude où l'on était +de pouvoir se servir des biens nationaux par les nouveaux moyens, +fallait-il renoncer à l'ancienne manière de les dépenser, c'est-à-dire +aux assignats forcés? Le conseil des anciens, qui apportait une grande +sévérité dans l'examen des résolutions des cinq-cents, et qui en avait +déjà rejeté plus d'une, apposa son _veto_ sur le projet financier, et +refusa de l'admettre. + +Ce rejet laissa les esprits dans une grande anxiété, et on retomba dans +les plus grandes incertitudes. Les contre-révolutionnaires, joyeux de +ce conflit d'idées, prétendaient que les difficultés de la situation +étaient insolubles, et que la république allait périr par les finances. +Les hommes les plus éclairés, qui ne sont pas toujours les plus résolus, +le craignaient. Les patriotes, arrivés au plus haut degré d'irritation, +en voyant qu'on avait eu l'idée d'abolir les assignats, criaient qu'on +voulait détruire cette dernière création révolutionnaire qui avait sauvé +la France; ils demandaient que, sans tâtonner si long-temps, on rétablît +le crédit des assignats par les moyens de 93, le _maximum_, les +_réquisitions_ et la _mort_. C'était une violence et un emportement qui +rappelaient les années les plus agitées. Pour comble de malheur, les +événemens sur le Rhin s'étaient aggravés: Clerfayt, sans profiter en +grand capitaine de la victoire, en avait cependant retiré de nouveaux +avantages. Ayant appelé à lui le corps de La Tour, il avait marché sur +Pichegru, l'avait attaqué sur la Pfrim et sur le canal de Frankendal, +et l'avait successivement repoussé jusque sous Landau. Jourdan s'était +avancé sur la Nahe à travers un pays difficile, et mettait le plus noble +dévouement à faire la guerre dans des montagnes épouvantables, pour +dégager l'armée du Rhin; mais ses efforts ne pouvaient que diminuer +l'ardeur de l'ennemi, sans réparer nos pertes. + +Si donc la ligne du Rhin nous restait dans les Pays-Bas, elle était +perdue à la hauteur des Vosges, et l'ennemi nous avait enlevé autour de +Mayence un vaste demi-cercle. + +Dans cet état de détresse, le directoire envoya une dépêche des plus +pressantes au conseil des cinq-cents, et proposa une de ces résolutions +extraordinaires qui avaient été prises dans les occasions décisives de +la révolution. C'était un emprunt forcé de six cents millions en valeur +réelle, soit numéraire, soit assignats au cours, réparti sur les classes +les plus riches. C'était donner ouverture à une nouvelle suite d'actes +arbitraires, comme l'emprunt forcé de Cambon sur les riches; mais, comme +ce nouvel emprunt était exigible sur-le-champ, qu'il pouvait faire +rentrer tous les assignats circulans, et fournir encore un surplus de +trois ou quatre cents millions en numéraire, et qu'il fallait enfin +trouver des ressources promptes et énergiques, on l'adopta. + +Il fut décidé que les assignats seraient reçus à cent capitaux pour un: +200 millions de l'emprunt suffisaient donc pour absorber 20 milliards de +papier. Tout ce qui rentrerait devait être brûlé. On espérait ainsi que +le papier retiré presque entièrement se relèverait, et qu'à la rigueur +on pourrait en émettre encore et se servir de cette ressource. Il devait +rester à percevoir, sur les 600 millions, 4oo millions en numéraire, qui +suffiraient aux besoins des deux premiers mois, car on évaluait à 1,500 +millions les dépenses de cette année (an IV--1795, 1796). + +Certains adversaires du directoire, qui, sans s'inquiéter beaucoup de +l'état du pays, voulaient seulement contrarier le nouveau gouvernement +à tout prix, firent les objections les plus effrayantes, Cet emprunt, +disaient-ils, allait enlever tout le numéraire de la France; elle n'en +aurait pas même assez pour le payer! comme si l'état, en prenant 400 +millions en métal, n'allait pas les reverser dans la circulation en +achetant des blés, des draps, des cuirs, des fers, etc. L'état n'allait +brûler que le papier. La question était de savoir si la France pouvait +donner sur-le-champ 400 millions en denrées et marchandises, et brûler +200 millions en papier, qu'on appelait fastueusement 20 milliards. Elle +le pouvait certainement. Le seul inconvénient était dans le mode de +perception qui serait vexatoire, et qui par là deviendrait moins +productif, mais on ne savait comment faire. Arrêter les assignats à 30 +milliards, c'est-à-dire ne se donner que 100 millions réels devant +soi, détruire ensuite la planche, et s'en fier du sort de l'état +à l'aliénation du revenu des forêts et au placement des cédules, +c'est-à-dire à l'émission d'un papier volontaire, avait paru trop hardi. +Dans l'incertitude de ce que feraient les volontés libres, les conseils +aimèrent mieux forcer les Français à contribuer extraordinairement. + +Par l'emprunt forcé, se disait-on, une partie au moins du papier +rentrera; il rentrera avec une certaine quantité de numéraire; puis +enfin on aura toujours la planche, qui aura acquis plus de valeur par +l'absorption de la plus grande partie des assignats. On ne renonça pas +pour cela aux autres ressources; on décida qu'une partie des biens +serait cédulée, opération longue, car il fallait mentionner le détail de +chaque bien dans les cédules, et que l'on ferait ensuite marché avec des +compagnies de finances. On décréta la mise en vente des maisons sises +dans les villes, celle des terres au-dessous de trois cents arpens, et +enfin celle des biens du clergé belge. On résolut aussi l'aliénation de +toutes les maisons ci-devant royales, excepté Fontainebleau, Versailles +et Compiègne. Le mobilier des émigrés dut être aussi vendu sur-le-champ. +Toutes ces ventes devaient se faire aux enchères. + +On n'osa pas décréter encore la réduction des assignats au cours, ce qui +aurait fait cesser le plus grand mal, celui de ruiner tous ceux qui les +recevaient, les particuliers comme l'état. On craignait de les détruire +tout à coup par cette mesure si simple. On décida que, dans l'emprunt +forcé, ils seraient reçus à cent capitaux pour un; que dans l'arriéré +des contributions ils seraient reçus pour toute leur valeur, afin +d'encourager l'acquittement de cet arriéré, qui devait faire rentrer +13 milliards; que les remboursemens des capitaux seraient toujours +suspendus; mais que les rentes et les intérêts de toute espèce seraient +payés à dix capitaux pour un, ce qui était encore fort onéreux pour ceux +qui recevaient leur revenu à ce prix. Le paiement de l'impôt foncier +et des fermages fut maintenu sur le même pied, c'est-à-dire moitié en +nature, moitié en assignats. Les douanes durent être payées moitié en +assignats, moitié en numéraire. On fit cette exception pour les douanes, +parce qu'il y avait déjà beaucoup de numéraire aux frontières. Il y eut +aussi une exception à l'égard de la Belgique. Les assignats n'y avaient +pas pénétré; on décida que l'emprunt forcé, et les impôts, y seraient +perçus en numéraire. + +On revenait donc timidement au numéraire, et on n'osait pas trancher +hardiment la difficulté, comme il arrive toujours dans ces cas-là. +Ainsi, l'emprunt forcé, les biens mis en vente, l'arriéré, en amenant de +considérables rentrées de papier, permettaient d'en émettre encore. On +pouvait compter en outre sur quelques recettes en numéraire. + +Les deux déterminations les plus importantes à prendre après les lois de +finances, étaient relatives à la désertion, et au mode de nomination des +fonctionnaires non élus. L'une devait servir à recomposer les armées, +l'autre à achever l'organisation des communes et des tribunaux. + +La désertion à l'extérieur, crime fort rare, fut punie de mort. On +discuta vivement sur la peine à infliger à l'embauchage. Il fut, malgré +l'opposition, puni comme la désertion à l'extérieur. Tout congé donné +aux jeunes gens de la réquisition dut expirer dans dix jours. La +poursuite des jeunes gens qui avaient abandonné les drapeaux, confiée +aux municipalités, était molle et sans effet; elle fut donnée à la +gendarmerie. La désertion à l'intérieur était punie de détention pour la +première fois, et des fers pour la seconde. La grande réquisition d'août +1793, qui était la seule mesure de recrutement qu'on eût adoptée, +atteignait assez d'hommes pour remplir les armées; elle avait suffi, +depuis trois ans, pour les maintenir sur un pied respectable, et elle +pouvait suffire encore, au moyen d'une loi nouvelle qui en assurât +l'exécution. Les nouvelles dispositions furent combattues par +l'opposition, qui tendait naturellement à diminuer l'action du +gouvernement; mais elles furent adoptées par la majorité des deux +conseils. + +Beaucoup d'assemblées électorales, agitées par les décrets des 5 et +13 fructidor, avaient perdu leur temps, et n'avaient point achevé la +nomination des individus qui devaient composer les administrations +locales et les tribunaux. Celles qui étaient situées dans les provinces +de l'Ouest, ne l'avaient pas pu à cause de la guerre civile. D'autres y +avaient mis de la négligence. La majorité conventionnelle, pour assurer +l'homogénéité du gouvernement, et une homogénéité toute révolutionnaire, +voulait que le directoire eût les nominations. Il est naturel que le +gouvernement hérite de tous les droits auxquels les citoyens renoncent, +c'est-à-dire que l'action du gouvernement supplée à celle des +individus. Ainsi, là où les assemblées avaient outre-passé les délais +constitutionnels, là où elles n'avaient pas voulu user de leurs droits, +il était naturel que le directoire fût appelé à nommer. Convoquer +de nouvelles assemblées, c'était manquer à la constitution, qui le +défendait, c'était récompenser la révolte contre les lois, c'était enfin +donner ouverture à de nouveaux troubles. Il y avait d'ailleurs des +analogies dans la constitution qui devaient conduire à résoudre la +question en faveur du directoire. Ainsi, il était chargé de faire les +nominations dans les colonies, et de remplacer les fonctionnaires +morts ou démissionnaires dans l'intervalle d'une élection à l'autre. +L'opposition ne manqua pas de s'élever contre cet avis. Dumolard, +dans le conseil des cinq-cents, Portalis, Dupont (de Nemours), +Tronçon-Ducoudray, dans le conseil des anciens, soutinrent que c'était +donner une prérogative royale au directoire. Cette minorité, qui +secrètement penchait plutôt pour la monarchie que pour la république, +changea ici de rôle avec la majorité républicaine, et soutint avec la +dernière exagération les idées démocratiques. Du reste, la discussion +vive et solennelle ne fut troublée par aucun emportement. Le directoire +eut les nominations, à la seule condition de faire ses choix parmi +les hommes qui avaient déjà été honorés des suffrages du peuple. Les +principes conduisaient à cette solution; mais la politique devait la +conseiller encore davantage. On évitait pour le moment de nouvelles +élections, et on donnait à l'administration tout entière, aux tribunaux +et au gouvernement, une plus grande homogénéité. + +Le directoire avait donc les moyens de se procurer des fonds, de +recruter l'armée, d'achever l'organisation de l'administration et de la +justice. Il avait la majorité dans les deux conseils. Une opposition +mesurée s'élevait, il est vrai, dans les cinq-cents et aux anciens; +quelques voix du nouveau tiers lui disputaient ses attributions, mais +cette opposition était décente et calme. Il semblait qu'elle respectât +sa situation extraordinaire, et ses travaux courageux. Sans doute elle +respectait aussi, dans ce gouvernement élu par les conventionnels et +appuyé par eux, la révolution toute puissante encore et profondément +courroucée. Les cinq directeurs s'étaient partagé la tâche générale. +Barras avait le personnel, et Carnot le mouvement des armées; +Rewbell, les relations étrangères; Letourneur et Larévellière-Lépaux, +l'administration intérieure. Ils n'en délibéraient pas moins en commun +sur toutes les mesures importantes. Ils avaient eu long-temps le +mobilier le plus misérable; mais enfin ils avaient tiré du Garde-Meuble +les objets nécessaires à l'ornement du Luxembourg, et ils commençaient +à représenter dignement la république française. Leurs antichambres +étaient remplies de solliciteurs, entre lesquels il n'était pas toujours +aisé de choisir. Le directoire, fidèle à son origine et à sa nature, +choisissait toujours les hommes les plus prononcés. Éclairé par la +révolte du 13 vendémiaire, il s'était pourvu d'une force considérable et +imposante pour garantir Paris et le siége du gouvernement d'un nouveau +coup de main. Le jeune Bonaparte, qui avait figuré au 13 vendémiaire, +fut chargé du commandement de cette armée, dite armée de l'intérieur. Il +l'avait réorganisée en entier et placée au camp de Grenelle. Il avait +réuni en un seul corps, sous le nom de légion de police, une partie +des patriotes qui avaient offert leurs services au 13 vendémiaire. +Ces patriotes appartenaient pour la plupart à l'ancienne gendarmerie +dissoute après le 9 thermidor, laquelle n'était remplie elle-même que +des anciens soldats aux gardes-françaises. Bonaparte organisa ensuite la +garde constitutionnelle du directoire et celle des conseils. Cette +force imposante et bien dirigée était capable de tenir tout le monde en +respect, et de maintenir les partis dans l'ordre. + +Ferme dans sa ligne, le directoire se prononça encore davantage par +une foule de mesures de détail. Il persista à ne point notifier son +installation aux députés conventionnels qui étaient en mission dans les +départemens. Il enjoignit à tous les directeurs de spectacle de ne plus +laisser chanter qu'un seul air, celui de la _Marseillaise_. Le _Réveil +du peuple_ fut proscrit. On trouva cette mesure puérile; il est certain +qu'il y aurait eu plus de dignité à interdire toute espèce de chants; +mais on voulait réveiller l'enthousiasme républicain, malheureusement un +peu attiédi. Le directoire fit poursuivre quelques journaux royalistes +qui avaient continué à écrire avec la même violence qu'en vendémiaire. +Quoique la liberté de la presse fût illimitée, la loi de la convention +contre les écrivains qui provoquaient au retour de la royauté, +fournissait un moyen de répression dans les cas extrêmes. Richer-Serizy +fut poursuivi; le procès fut fait à Lemaître et à Brottier, dont les +correspondances avec Vérone, Londres et la Vendée, prouvaient leur +qualité d'agens royalistes, et leur influence dans les troubles de +vendémiaire. Lemaître fut condamné à mort comme agent principal; +Brottier fut acquitté. Il fut constaté que deux secrétaires du comité +de salut public leur avaient livré des papiers importans. Les trois +députés, Saladin, Lhomond et Rovère, mis en arrestation à cause du 13 +vendémiaire, mais après que leur réélection avait été prononcée par +l'assemblée électorale de Paris, furent réintégrés par les deux +conseils, sur le motif qu'ils étaient déjà députés quand on avait +procédé contre eux, et que les formes prescrites par la constitution +à l'égard des députés, n'avaient pas été observées. Cormatin et les +chouans saisis avec lui comme infracteurs de la pacification, furent +aussi mis en jugement. Cormatin fut déporté comme ayant continué +secrètement de travailler à la guerre civile; les autres furent +acquittés, au grand déplaisir des patriotes, qui se plaignirent +amèrement de l'indulgence des tribunaux. + +La conduite du directoire à l'égard du ministre de la cour de Florence, +prouva plus fortement encore la rigueur républicaine de ses sentimens. +On était enfin convenu avec l'Autriche de lui rendre la fille de Louis +XVI, seul reste de la famille qui avait été enfermée au Temple, à +condition que les députés livrés par Dumouriez seraient remis aux +avant-postes français. La princesse partit du Temple le 28 frimaire (19 +décembre). Le ministre de l'intérieur alla la chercher lui-même, et la +conduisit avec les plus grands égards à son hôtel, d'où elle partit, +accompagnée des personnes dont elle avait fait choix. On pourvut +largement à son voyage, et elle fut ainsi acheminée vers la frontière. +Les royalistes ne manquèrent pas de faire des vers et des allusions sur +l'infortunée prisonnière, rendue enfin à la liberté. Le comte Carletti, +ce ministre de Florence qui avait été envoyé à Paris, à cause de son +attachement connu pour la France et la révolution, demanda au directoire +l'autorisation de voir la princesse, en sa qualité de ministre d'une +cour alliée. Ce ministre était devenu suspect, sans doute à tort, à +cause de l'exagération même de son républicanisme. On ne concevait pas +qu'un ministre d'un prince absolu, et surtout d'un prince autrichien, +pût être aussi exagéré. Le directoire, pour toute réponse, lui signifia +sur-le-champ l'ordre de quitter Paris, mais déclara en même temps que +cette mesure était toute personnelle à l'envoyé, et non à la cour de +Florence, avec laquelle la république française demeurait en relations +d'amitié. + +Il y avait un mois et demi tout au plus que le directoire était +institué, et déjà il commençait à s'asseoir; les partis s'habituaient +à l'idée d'un gouvernement établi, et, songeant moins à le renverser, +s'arrangeaient pour le combattre dans les limites tracées par la +constitution. Les patriotes, ne renonçant pas à leur idée favorite de +club, s'étaient réunis au Panthéon; ils siégeaient déjà au nombre de +plus de quatre mille, et formaient une assemblée qui ressemblait fort +à celle des anciens jacobins. Fidèles cependant à la lettre de la +constitution, ils avaient évité ce qu'elle défendait dans les réunions +de citoyens, c'est-à-dire l'organisation en assemblée politique. Ainsi, +ils n'avaient pas un bureau; ils ne s'étaient pas donné des brevets; les +assistans n'étaient pas distingués en spectateurs et sociétaires; il +n'existait ni correspondance ni affiliation avec d'autres sociétés du +même genre. A part cela, le club avait tous les caractères de l'ancienne +société-mère, et ses passions, plus vieilles, n'en étaient que plus +opiniâtres. + +Les sectionnaires s'étaient composé des sociétés plus analogues à leurs +goûts et à leurs moeurs. Aujourd'hui, comme sous la convention, ils +comptaient quelques royalistes secrets dans leurs rangs, mais en petit +nombre; la plupart d'entre eux, par crainte ou par bon ton, étaient +ennemis des terroristes et des conventionnels, qu'ils affectaient de +confondre, et qu'ils étaient fâchés de retrouver presque tous dans le +nouveau gouvernement. Il s'était formé des sociétés où on lisait les +journaux, où on s'entretenait de sujets politiques avec la politesse et +le ton des salons, et où la danse et la musique succédaient à la lecture +et aux conversations. L'hiver commençait, et ces messieurs se +livraient au plaisir, comme à un acte d'opposition contre le système +révolutionnaire, système que personne ne voulait renouveler, car les +Saint-Just, les Robespierre, les Couthon, n'étaient plus là pour nous +ramener par la terreur à des moeurs impossibles. + +Les deux partis avaient leurs journaux. Les patriotes avaient _le Tribun +du Peuple, l'Ami du Peuple, l'Éclaireur du Peuple, l'Orateur plébéien, +le Journal des Hommes Libres_; ces journaux étaient tout à fait +jacobins. _La Quotidienne, l'Éclair, le Véridique, le Postillon, le +Messager, la Feuille du Jour_, passaient pour des journaux royalistes. +Les patriotes, dans leur club et leurs journaux, quoique le gouvernement +fût certes bien attaché à la révolution, se montraient fort irrités. +C'était, il est vrai, moins contre lui que contre les événemens, qu'ils +étaient en courroux. Les revers sur le Rhin, les nouveaux mouvemens de +la Vendée, l'affreuse crise financière, étaient pour eux un motif de +revenir à leurs idées favorites. Si on était battu, si les assignats +perdaient, c'est qu'on était indulgent, c'est qu'on ne savait pas +recourir aux grands moyens révolutionnaires. Le nouveau système +financier surtout, qui décelait le désir d'abolir les assignats, et +qui laissait entrevoir leur prochaine suppression, les avait beaucoup +indisposés. + +Il ne fallait pas à leurs adversaires d'autre sujet de plaintes que +cette irritation même. La terreur, suivant ceux-ci, était prête à +renaître. Ses partisans étaient incorrigibles; le directoire avait +beau faire tout ce qu'ils désiraient, ils n'étaient pas contens, ils +s'agitaient de nouveau, ils avaient rouvert l'ancienne caverne des +jacobins, et ils y préparaient encore tous les crimes. + +Tels étaient les travaux du gouvernement, la marche des esprits, et la +situation des partis en frimaire an IV (novembre et décembre 1795). + +Les opérations militaires, continuées malgré la saison, commençaient +à promettre de meilleurs résultats, et à procurer à la nouvelle +administration quelques dédommagemens pour ses pénibles efforts. Le zèle +avec lequel Jourdan s'était porté dans le Hunds-Ruck à travers un pays +épouvantable, et sans aucune des ressources matérielles qui auraient pu +adoucir les souffrances de son armée, avait rétabli un peu nos affaires +sur le Rhin. Les généraux autrichiens, dont les troupes étaient aussi +fatiguées que les nôtres, se voyant exposés à une suite de combats +opiniâtres, au milieu de l'hiver, proposaient un armistice, pendant +lequel les armées impériale et française conserveraient leurs positions +actuelles. L'armistice fut accepté, à la condition de le dénoncer dix +jours avant la reprise des hostilités. La ligne qui séparait les deux +armées, suivant le Rhin, depuis Dusseldorf jusqu'au-dessus du Neuwied, +abandonnait le fleuve à cette hauteur, formait un demi-cercle de Bingen +à Manheim, en passant par le pied des Vosges, rejoignait le Rhin +au-dessus de Manheim, et ne le quittait plus jusqu'à Bâle. Ainsi nous +avions perdu tout ce demi-cercle sur la rive gauche. C'était du reste +une perte qu'une simple manoeuvre bien conçue pouvait réparer. Le plus +grand mal était d'avoir perdu pour le moment l'ascendant de la victoire. +Les armées, accablées de fatigues, entrèrent en cantonnemens, et on +se mit à faire tous les préparatifs nécessaires pour les mettre, au +printemps prochain, en état d'ouvrir une campagne décisive. + +Sur la frontière d'Italie, la saison n'interdisait pas encore tout à +fait les opérations de la guerre. L'armée des Pyrénées orientales avait +été transportée sur les Alpes. Il avait fallu beaucoup de temps pour +faire le trajet de Perpignan à Nice, et le défaut de vivres et de +souliers avait rendu la marche encore plus lente. Enfin, vers le mois de +novembre, Augereau vint avec une superbe division, qui s'était illustrée +déjà dans les plaines de la Catalogne. Kellermann, comme on l'a vu, +avait été obligé de replier son aile droite et de renoncer à la +communication immédiate avec Gênes. Il avait sa gauche sur les grandes +Alpes, et son centre au col de Tende. Sa droite était placée derrière la +ligne dite de Borghetto, l'une des trois que Bonaparte avait reconnues +et tracées l'année précédente pour le cas d'une retraite. Dewins, tout +fier de son faible succès, se reposait dans la rivière de Gênes, et +faisait grand étalage de ses projets, sans en exécuter aucun. Le brave +Kellermann attendait avec impatience les renforts d'Espagne, pour +reprendre l'offensive et recouvrer sa communication avec Gênes. Il +voulait terminer la campagne par une action éclatante, qui rendît +la rivière aux Français, leur ouvrît les portes de l'Apennin et +de l'Italie, et détachât le roi de Piémont de la coalition. Notre +ambassadeur en Suisse, Barthélemy, ne cessait de répéter qu'une victoire +vers les Alpes maritimes nous vaudrait sur-le-champ la paix avec +le Piémont, et la concession définitive de la ligne des Alpes. Le +gouvernement français, d'accord avec Kellermann sur la nécessité +d'attaquer, ne le fut pas sur le plan à suivre, et lui donna pour +successeur Schérer, que ses succès à la bataille de l'Ourthe et en +Catalogne avaient déjà fait connaître avantageusement. Schérer arriva +dans le milieu de brumaire, et résolut de tenter une action décisive. + +On sait que la chaîne des Alpes, devenue l'Apennin, serre la +Méditerranée de très-près, d'Albenga à Gênes, et ne laisse entre la mer +et la crête des montagnes que des pentes étroites et rapides, qui ont à +peine trois lieues d'étendue. Du côté opposé, au contraire, c'est-à-dire +vers les plaines du Pô, les pentes s'abaissent doucement, sur un espace +de vingt lieues. L'armée française, placée sur les pentes maritimes, +était campée entre les montagnes et la mer. L'armée piémontaise, sous +Colli, établie au camp retranché de Ceva, sur le revers des Alpes, +gardait les portes du Piémont contre la gauche de l'armée française. +L'armée autrichienne, partie sur la crête de l'Apennin, à +Rocca-Barbenne, partie sur le versant maritime dans le bassin de Loano, +communiquait ainsi avec Colli par sa droite, occupait par son centre +le sommet des montagnes, et interceptait le littoral par sa gauche, de +manière à couper nos communications avec Gênes. Une pensée s'offrait à +la vue d'un pareil état de choses. Il fallait se porter en forces sur +la droite et le centre de l'armée autrichienne, la chasser du sommet de +l'Apennin, et lui enlever les crêtes supérieures. On la séparait ainsi +de Colli, et, marchant rapidement le long de ces crêtes, on enfermait sa +gauche dans le bassin de Loano, entre les montagnes et la mer. Masséna, +l'un des généraux divisionnaires, avait entrevu ce plan, et l'avait +proposé à Kellermann. Schérer l'entrevit aussi, et résolut de +l'exécuter. + +Dewins, après avoir fait quelques tentatives pendant les mois d'août et +de septembre sur notre ligne de Borghetto, avait renoncé à toute attaque +pour cette année. Il était malade, et s'était fait remplacer par Wallis. +Les officiers ne songeaient qu'à se livrer aux plaisirs de l'hiver, à +Gênes et dans les environs. Schérer, après avoir procuré à son armée +quelques vivres et vingt-quatre mille paires de souliers, dont elle +manquait absolument, fixa son mouvement pour le 2 frimaire (23 +novembre). Il allait avec trente-six mille hommes en attaquer +quarante-cinq; mais le bon choix du point d'attaque compensait +l'inégalité des forces. Il chargea Augereau de pousser la gauche des +ennemis dans le bassin de Loano; il ordonna à Masséna de fondre sur leur +centre à Rocca-Barbenne, et de s'emparer du sommet de l'Apennin; enfin, +il prescrivit à Serrurier de contenir Colli, qui formait la droite, sur +le revers opposé. Augereau, tout en poussant la gauche autrichienne dans +le bassin de Loano, ne devait agir que lentement; Masséna, au contraire, +devait filer rapidement le long des crêtes, et tourner le bassin de +Loano, pour y enfermer la gauche autrichienne; Serrurier devait tromper +Colli par de fausses attaques. + +Le 2 frimaire au matin (23 novembre 1795), le canon français réveilla +les Autrichiens, qui s'attendaient peu à une bataille. Les officiers +accoururent de Loano et de Finale se mettre à la tête de leurs troupes +étonnées. Augereau attaqua avec vigueur, mais sans précipitation. Il +fut arrêté par le brave Roccavina. Ce général, placé sur un mamelon, au +milieu du bassin de Loano, le défendit avec opiniâtreté, et se laissa +entourer par la division Augereau, refusant toujours de se rendre. + +Quand il fut enveloppé, il se précipita tête baissée sur la ligne qui +l'enfermait, et rejoignit l'armée autrichienne, en passant sur le corps +d'une brigade française. + +Schérer, contenant l'ardeur d'Augereau, l'obligea à tirailler devant +Loano, pour ne pas pousser les Autrichiens trop vite sur leur ligne de +retraite. Pendant ce temps, Masséna, chargé de la partie brillante du +plan, franchit, avec la vigueur et l'audace qui le signalaient dans +toutes les occasions, les crêtes de l'Apennin, surprit d'Argenteau qui +commandait la droite des Autrichiens, le jeta dans un désordre extrême, +le chassa de toutes ses positions, et vint camper le soir sur les +hauteurs de Melogno, qui formaient le pourtour du bassin de Loano, et +en fermaient les derrières. Serrurier, par des attaques fermes et bien +calculées, avait tenu en échec Colli et toute la droite ennemie. + +Le 2 au soir, on campa, par un temps affreux, sur les positions qu'on +avait occupées. Le 3 au matin, Schérer continua son opération; Serrurier +renforcé se mit à battre Colli plus sérieusement, afin de l'isoler tout +à fait de ses alliés; Masséna continua à occuper toutes les crêtes +et les issues de l'Apennin; Augereau, cessant de se contenir, poussa +vigoureusement les Autrichiens dont on avait intercepté les derrières. +Dès cet instant, ils commencèrent leur retraite par un temps +épouvantable et à travers des routes affreuses. Leur droite et leur +centre fuyaient en désordre sur le revers de l'Apennin: leur gauche, +enfermée entre les montagnes et la mer, se retirait péniblement le long +du littoral, par la route de la Corniche. Un orage de vent et de neige +empêcha de rendre la poursuite aussi active qu'elle aurait pu l'être; +cependant cinq mille prisonniers, plusieurs mille morts, quarante pièces +de canon, et des magasins immenses, furent le fruit de cette bataille, +qui fut une des plus désastreuses pour les coalisés, depuis le +commencement de la guerre, et l'une des mieux conduites par les +Français, au jugement des militaires. + +Le Piémont fut dans l'épouvante à cette nouvelle; l'Italie se crut +envahie, et ne fut rassurée que par la saison, trop avancée alors pour +que les Français donnassent suite à leurs opérations. Des magasins +considérables servirent à adoucir les privations et les souffrances +de l'armée. Il fallait une victoire aussi importante pour relever les +esprits et affermir un gouvernement naissant. Elle fut publiée et +accueillie avec une grande joie par tous les vrais patriotes. + +Au même instant, les événemens prenaient une tournure non moins +favorable dans les provinces de l'Ouest. Hoche, ayant porté l'armée qui +gardait les deux Vendées à quarante-quatre mille hommes, ayant placé des +postes retranchés sur la Sèvre Nantaise, de manière à isoler Stofflet de +Charette, ayant dispersé le premier rassemblement formé par ce dernier +chef, et gardant au moyen d'un camp à Soullans toute la côte du Marais, +était en mesure de s'opposer à un débarquement. L'escadre anglaise, +qui mouillait à l'Île-Dieu, était au contraire dans une position fort +triste. L'île sur laquelle l'expédition avait si maladroitement pris +terre, ne présentait qu'une surface sans abri, sans ressource, et +moindre de trois quarts de lieue. Les bords de l'île n'offraient aucun +mouillage sûr. Les vaisseaux y étaient exposés à toutes les fureurs des +vents, sur un fond de rocs qui coupait les câbles, et les mettait chaque +nuit dans le plus grand péril. La côte vis-à-vis, sur laquelle on +se proposait de débarquer, ne présentait qu'une vaste plage, sans +profondeur, où les vagues brisaient sans cesse, et où les canots, pris +en travers par les lames, ne pouvaient aborder sans courir le danger +d'échouer. Chaque jour augmentait les périls de l'escadre anglaise et +les moyens de Hoche. Il y avait déjà plus d'un mois et demi que le +prince français était à l'Ile-Dieu. Tous les envoyés des chouans et des +Vendéens l'entouraient, et, mêlés à son état-major, présentaient à la +fois leurs idées, et tâchaient de les faire prévaloir. Tous voulaient +posséder le prince, mais tous étaient d'accord qu'il fallait débarquer +au plus tôt, n'importe le point qui obtiendrait la préférence. + +Il faut convenir que, grâce à ce séjour d'un mois et demi à l'Ile-Dieu, +en face des côtes, le débarquement était devenu difficile. Un +débarquement, pas plus que le passage d'un fleuve, ne doit être précédé +de longues hésitations, qui mettent l'ennemi en éveil et lui font +connaître le point menacé. Il aurait fallu que, le parti d'aborder à la +côte une fois pris, et tous les chefs prévenus, la descente s'opérât à +l'improviste, sur un point qui permît de rester en communication avec +les escadres anglaises, et sur lequel les Vendéens et les chouans +pussent porter des forces considérables. Certainement, si on était +descendu à la côte sans la menacer si long-temps, quarante mille +royalistes de la Bretagne et de la Vendée auraient pu être réunis avant +que Hoche eût le temps de remuer ses régimens. Quand on se souvient de +ce qui se passa à Quiberon, de la facilité avec laquelle s'opéra +le débarquement, et du temps qu'il fallut pour réunir les troupes +républicaines, on comprend combien la nouvelle descente eût été facile +si elle n'avait pas été précédée d'une longue croisière devant les +côtes. Tandis que, dans la précédente expédition, le nom de Puisaye +paralysa tous les chefs, celui du prince les aurait, dans celle-ci, +ralliés tous, et aurait soulevé vingt départemens. Il est vrai que les +débarqués auraient eu ensuite de rudes combats à livrer; qu'il leur +aurait fallu courir les chances que Stofflet, Charette, couraient depuis +près de trois ans, se disperser peut-être devant l'ennemi, fuir comme +des partisans, se cacher dans les bois, reparaître, se cacher encore, +s'exposer enfin à être pris et fusillés. Les trônes sont à ce prix. Il +n'y avait rien d'indigne à _chouanner_ dans les bois de la Bretagne ou +dans les marais et les bruyères de la Vendée. Un prince, sorti de ces +retraites pour remonter sur le trône de ses pères, n'eût pas été moins +glorieux que Gustave Wasa, sorti des mines de la Dalécarlie. Du reste, +il est probable que la présence du prince eût réveillé assez de zèle +dans les pays royalistes, pour qu'une armée nombreuse, toujours présente +à ses côtés, lui permît de tenter la grande guerre. Il est probable +aussi que personne autour de lui n'aurait eu assez de génie pour battre +le jeune plébéien qui commandait l'armée républicaine; mais du moins on +se serait fait vaincre. Il y a souvent bien des consolations dans une +défaite; François Ier en trouvait de grandes dans celle de Pavie. + +Si donc le débarquement était possible à l'instant où l'escadre arriva, +il ne l'était pas après avoir passé un mois et demi à l'Ile-Dieu. Les +marins anglais déclaraient que la mer n'était bientôt plus tenable, et +qu'il fallait prendre un parti; toute la côte du pays de Charette était +couverte de troupes; il n'y avait quelque possibilité de débarquement +qu'au-delà de la Loire, vers l'embouchure de la Vilaine, ou dans le pays +de Scépeaux, ou bien encore en Bretagne, chez Puisaye. Mais les émigrés +et le prince ne voulaient descendre que chez Charette, et n'avaient +confiance qu'en lui. Or, la chose était impossible sur la côte de +Charette. Le prince, suivant l'assertion de M. de Vauban, demanda au +ministère anglais de le rappeler. Le ministère s'y refusait d'abord, ne +voulant pas que les frais de son expédition fussent inutiles. Cependant +il laissa au prince la liberté de prendre le parti qu'il voudrait. + +Dès cet instant, tous les préparatifs du départ furent faits. On rédigea +de longues et inutiles instructions pour les chefs royalistes. On leur +disait que des ordres supérieurs empêchaient pour le moment l'exécution +d'une descente; qu'il fallait que MM. Charette, Stofflet, Sapinaud, +Scépeaux, s'entendissent pour réunir une force de vingt-cinq ou trente +mille hommes au-delà de la Loire, laquelle, réunie aux Bretons, pourrait +former un corps d'élite de quarante ou cinquante mille hommes, suffisant +pour protéger le débarquement du prince; que le point de débarquement +serait désigné dès que ces mesures préliminaires auraient été prises, et +que toutes les ressources de la monarchie anglaise seraient employées à +seconder les efforts des pays royalistes. À ces instructions on joignit +quelques mille livres sterling pour chaque chef, quelques fusils et +un peu de poudre. Ces objets furent débarqués la nuit à la côte de +Bretagne. Les approvisionnemens que les Anglais avaient amassés sur +leurs escadres ayant été avariés, furent jetés à la mer. Il fallut y +jeter aussi les 500 chevaux appartenant à la cavalerie et à l'artillerie +anglaise. Ils étaient presque tous malades d'une longue navigation. + +L'escadre anglaise mit à la voile le 15 novembre (26 brumaire), et +laissa, en partant, les royalistes dans la consternation. On leur dit +que c'étaient les Anglais qui avaient obligé le prince à repartir; ils +furent indignés, et se livrèrent de nouveau à toute leur haine contre +la perfidie de l'Angleterre. Le plus irrité fut Charette, et il avait +quelque raison de l'être, car il était le plus compromis. Charette avait +repris les armes dans l'espoir d'une grande expédition, dans l'espoir de +moyens immenses qui rétablissent l'égalité des forces entre lui et les +républicains; cette attente trompée, il devait ne plus entrevoir qu'une +destruction infaillible et très prochaine. La menace d'une descente +avait attiré sur lui toutes les forces des républicains; et, cette fois, +il devait renoncer à tout espoir d'une transaction; il ne lui restait +plus qu'à être impitoyablement fusillé, sans pouvoir même se plaindre +d'un ennemi qui lui avait déjà si généreusement pardonné. + +Il résolut de vendre chèrement sa vie, et d'employer ses derniers momens +à lutter avec désespoir. Il livra plusieurs combats pour passer sur les +derrières de Hoche, percer la ligne de la Sèvre Nantaise, se jeter dans +le pays de Stofflet, et forcer ce collègue à reprendre les armes. Il ne +put y réussir, et fut ramené dans le Marais par les colonnes de Hoche. +Sapinaud, qu'il avait engagé à reprendre les armes, surprit la ville de +Montaigu, et voulut percer jusqu'à Châtillon; mais il fut arrêté devant +cette ville, battu, et obligé de disperser son corps. La ligne de +la Sèvre ne put pas être emportée. Stofflet, derrière cette ligne +fortifiée, fut obligé de demeurer en repos, et du reste il n'était +pas tenté de reprendre les armes. Il voyait avec un secret plaisir la +destruction d'un rival qu'on avait chargé de titres, et qui avait voulu +le livrer aux républicains. Scépeaux, entre la Loire et la Vilaine, +n'osait encore remuer. La Bretagne était désorganisée par la discorde. +La division du Morbihan, commandée par George Cadoudal, s'était révoltée +contre Puisaye, à l'instigation des émigrés qui entouraient le prince +français, et qui avaient conservé contre lui les mêmes ressentimens. Ils +auraient voulu lui enlever le commandement de la Bretagne; cependant +il n'y avait que la division du Morbihan qui méconnût l'autorité du +généralissime. + +C'est dans cet état de choses que Hoche commença le grand ouvrage de la +pacification. Ce jeune général, militaire et politique habile, vit bien +que ce n'était plus par les armes qu'il fallait chercher à vaincre un +ennemi insaisissable, et qu'on ne pouvait atteindre nulle part. Il avait +déjà lancé plusieurs colonnes mobiles à la suite de Charette; mais des +soldats pesamment armés, obligés de porter tout avec eux, et qui ne +connaissaient pas le pays, ne pouvaient égaler la rapidité des paysans +qui ne portaient rien que leur fusil; qui étaient assurés de trouver des +vivres partout, et qui connaissaient les moindres ravins et la dernière +bruyère. En conséquence, il ordonna sur-le-champ de cesser les +poursuites, et il forma un plan qui, suivi avec constance et fermeté, +devait ramener la paix dans ces contrées désolées. + +L'habitant de la Vendée était paysan et soldat tout à la fois. Au milieu +des horreurs de la guerre civile, il n'avait pas cessé de cultiver ses +champs et de soigner ses bestiaux. Son fusil était à ses côtés, caché +sous la terre ou sous la paille. Au premier signal de ses chefs, il +accourait, attaquait les républicains, puis disparaissait à travers les +bois, retournait à ses champs, cachait de nouveau son fusil; et les +républicains ne trouvaient qu'un paysan sans armes, dans lequel ils ne +pouvaient nullement reconnaître un soldat ennemi. De cette manière, +les Vendéens se battaient, se nourrissaient, et restaient presque +insaisissables. Tandis qu'ils avaient toujours les moyens de nuire et de +se recruter, les armées républicaines, qu'une administration ruinée ne +pouvait plus nourrir, manquaient de tout et se trouvaient dans le plus +horrible dénûment. + +On ne pouvait faire sentir la guerre aux Vendéens que par des +dévastations; moyen qu'on avait essayé pendant la terreur, mais qui +n'avait excité que des haines furieuses sans faire cesser la guerre +civile. + +Hoche, sans détruire le pays, imagina un moyen ingénieux de le réduire, +en lui enlevant ses armes, et en prenant une partie de ses subsistances +pour l'usage de l'armée républicaine. D'abord il persista dans +l'établissement de quelques camps retranchés, dont les uns, situés +sur la Sèvre, séparaient Charette de Stofflet, tandis que les autres +couvraient Nantes, la côte et les Sables. Il forma ensuite une ligne +circulaire qui s'appuyait à la Sèvre et à la Loire, et qui tendait à +envelopper progressivement tout le pays. Cette ligne était composée de +postes assez forts, liés entre eux par des patrouilles, de manière qu'il +ne restait pas un intervalle libre, à travers lequel pût passer un +ennemi un peu nombreux. Ces postes étaient chargés d'occuper chaque +bourg et chaque village, et de désarmer les habitans. Pour y parvenir, +ils devaient s'emparer des bestiaux, qui ordinairement paissaient en +commun, et des grains entassés dans les granges; ils devaient aussi +arrêter les habitans les plus notables, et ne restituer les bestiaux, +les grains, ni élargir les habitans pris en otage, que lorsque les +paysans auraient volontairement déposé leurs armes. Or, comme les +Vendéens tenaient à leurs bestiaux et à leurs grains beaucoup plus +qu'aux Bourbons et à Charette, il était certain qu'ils rendraient leurs +armes. Pour ne pas être induits en erreur par les paysans, qui pouvaient +bien donner quelques mauvais fusils et garder les autres, les officiers +chargés du désarmement devaient se faire livrer les registres +d'enrôlement tenus dans chaque paroisse, et exiger autant de fusils que +d'enrôlés. A défaut de ces registres, il leur était recommandé de faire +le calcul de la population, et d'exiger un nombre de fusils égal au +quart de la population mâle. Après avoir reçu les armes, on devait +rendre fidèlement les bestiaux et les grains, sauf une partie prélevée à +titre d'impôt, et déposée dans des magasins formés sur les derrières +de cette ligne. Hoche avait ordonné de traiter les habitans avec une +extrême douceur, de mettre une scrupuleuse exactitude à leur rendre +et leurs bestiaux et leurs grains, et surtout leurs otages. Il avait +particulièrement recommandé aux officiers de s'entretenir avec eux, +de les bien traiter, de les envoyer même quelquefois à son +quartier-général, de leur faire quelques présens en grains ou en +différens objets. Il avait prescrit aussi les plus grands égards pour +les curés. Les Vendéens, disait-il, n'ont qu'un sentiment véritable, +c'est l'attachement pour leurs prêtres. Ces derniers ne veulent que +protection et repos; qu'on leur assure ces deux choses, qu'on y ajoute +même quelques bienfaits, et les affections du pays nous seront rendues. + +Cette ligne, qu'il appelait de désarmement, devait envelopper la +Basse-Vendée circulairement, s'avancer peu à peu, et finir par +l'embrasser tout entière. En s'avançant, elle laissait derrière elle le +pays désarmé, ramené, réconcilié même avec la république. De plus, elle +le protégeait contre un retour des chefs insurgés, qui, ordinairement, +punissaient par des dévastations la soumission à la république et la +remise des armes. Deux colonnes mobiles la précédaient pour combattre +ces chefs, et les saisir s'il était possible; et bientôt, en les +resserrant toujours davantage, elle devait les enfermer et les prendre +inévitablement. La plus grande surveillance était recommandée à tous +les commandans de poste, pour se lier toujours par des patrouilles, et +empêcher que les bandes armées ne pussent percer la ligne et revenir +porter la guerre sur ses derrières. Quelque grande que fût la +surveillance, il pouvait arriver cependant que Charette et quelques-uns +des siens trompassent la vigilance des postes et franchissent la ligne +de désarmement; mais, dans ce cas même, qui était possible, ils ne +pouvaient passer qu'avec quelques individus, et ils allaient se +retrouver dans des campagnes désarmées, rendues au repos et à la +sécurité, calmées par de bons traitemens, et intimidées d'ailleurs par +ce vaste réseau de troupes qui embrassait le pays. Le cas d'une révolte +sur les derrières était prévu. Hoche avait ordonné qu'une des colonnes +mobiles se reporterait aussitôt dans la commune insurgée, et que, pour +la punir de n'avoir pas rendu toutes ses armes et d'en avoir encore fait +usage, on lui enlèverait ses bestiaux et ses grains, et qu'on saisirait +les principaux de ses habitans. L'effet de ces châtimens était assuré; +et dispensés avec justice, ils devaient inspirer, non pas la haine, mais +une salutaire crainte. + +Le projet de Hoche fut aussitôt mis à exécution dans les mois de +brumaire et frimaire (novembre, décembre). La ligne de désarmement, +passant par Saint-Gilles, Légé, Montaigu, Chantonay, formait un +demi-cercle dont l'extrémité droite s'appuyait à la mer, l'extrémité +gauche à la rivière du Lay, et devait progressivement enfermer Charette +dans des marais impraticables. C'était surtout par la sagesse de +l'exécution qu'un plan de cette nature pouvait réussir. Hoche dirigeait +ses officiers par des instructions pleines de sens et de clarté, et se +multipliait pour suffire à tous les détails. Ce n'était plus seulement +une guerre, c'était une grande opération politique, qui exigeait autant +de prudence que de vigueur. Bientôt les habitans commencèrent à rendre +leurs armes, et à se réconcilier avec les troupes républicaines. Hoche +puisait dans les magasins de l'armée pour accorder quelques secours aux +indigens; il voyait lui-même les habitans retenus comme otages, les +faisait garder quelques jours, et les renvoyait satisfaits. Aux uns il +donnait des cocardes, à d'autres des bonnets de police, quelquefois même +des grains à ceux qui en manquaient pour ensemencer leurs champs. Il +était en correspondance avec les curés, qui avaient une grande confiance +en lui, et qui l'avertissaient de tous les secrets du pays. Il +commençait ainsi à s'acquérir une grande influence morale, véritable +puissance avec laquelle il fallait terminer une guerre pareille. +Pendant ce temps, les magasins formés sur les derrières de la ligne de +désarmement se remplissaient de grains; de grands troupeaux de bestiaux +se formaient, et l'armée commençait à vivre dans l'abondance, par le +moyen si simple de l'impôt et des amendes en nature. Charette s'était +caché dans les bois avec cent ou cent cinquante hommes aussi désespérés +que lui. Sapinaud, qui à son instigation avait repris les armes, +demandait à les déposer une seconde fois à la simple condition d'obtenir +la vie sauve. Stofflet, enfermé dans l'Anjou avec son ministre Bernier, +y recueillait tous les officiers qui abandonnaient Charette et Sapinaud, +et tâchait de s'enrichir de leurs dépouilles. Il avait à son quartier du +Lavoir une espèce de cour composée d'émigrés et d'officiers. Il enrôlait +des hommes et levait des contributions, sous prétexte d'organiser les +gardes territoriales. Hoche l'observait avec une grande attention, le +resserrait toujours davantage par des camps retranchés, et le menaçait +d'un désarmement prochain, au premier sujet de mécontentement. Une +expédition que Hoche ordonna dans le Loroux, pays qui avait une sorte +d'existence indépendante, sans obéir ni à la république ni à aucun chef, +frappa Stofflet d'épouvante. Hoche fit faire cette expédition pour se +procurer les vins, les blés dont le Loroux abondait, et dont la ville de +Nantes était entièrement dépourvue. Stofflet s'effraya, et demanda +une entrevue à Hoche. Il voulait protester de sa fidélité au traité, +intercéder pour Sapinaud et pour les chouans, se faire en quelque sorte +l'intermédiaire d'une nouvelle pacification, et s'assurer par ce moyen +une continuation d'influence. Il voulait aussi deviner les intentions de +Hoche à son égard. Hoche lui exprima les griefs de la république; il +lui signifia que, s'il donnait asile à tous les brigands, que s'il +continuait à lever de l'argent et des hommes, que s'il voulait être +autre chose que le chef temporaire de la police de l'Anjou, et jouer le +rôle de prince, il allait l'enlever sur-le-champ, et désarmer ensuite sa +province. Stofflet promit la plus grande soumission, et se retira fort +effrayé sur son avenir. + +Hoche avait, dans le moment, des difficultés bien plus grandes à +surmonter. Il avait attiré à son armée une partie des deux armées de +Brest et de Cherbourg. Le danger imminent d'un débarquement lui avait +valu ces renforts, qui avaient porté à quarante-quatre mille hommes les +troupes réunies dans la Vendée. Les généraux commandant les armées de +Brest et de Cherbourg réclamaient maintenant les troupes qu'ils avaient +prêtées, et le directoire paraissait approuver leurs réclamations. +Hoche écrivait que l'opération qu'il venait de commencer était des plus +importantes; que si on lui enlevait les troupes qu'il avait disposées +en réseau autour du Marais, la soumission du pays de Charette et la +destruction de ce chef qui étaient fort prochaines, allaient être +ajournées indéfiniment; qu'il valait bien mieux finir ce qui était si +avancé, avant de passer ailleurs, qu'il s'empresserait ensuite de rendre +les troupes qu'il avait empruntées, et fournirait même les siennes au +général commandant en Bretagne, pour y appliquer les procédés dont on +sentait déjà l'heureux effet dans la Vendée. Le gouvernement, qui était +frappé des raisons de Hoche, et qui avait une grande confiance en lui, +l'appela à Paris, avec l'intention d'approuver tous ses plans, de lui +donner le commandement des trois armées de la Vendée, de Brest et de +Cherbourg. Il y fut appelé à la fin de frimaire pour venir concerter +avec le directoire les opérations qui devaient mettre fin à la plus +calamiteuse de toutes les guerres. + +Ainsi s'acheva la campagne de 1795. La prise de Luxembourg, le passage +du Rhin, les victoires aux Pyrénées, suivies de la paix avec l'Espagne, +la destruction de l'armée émigrée à Quiberon, en signalèrent le +commencement et le milieu. La fin fut moins heureuse. Le retour des +armées sur le Rhin, la perte des lignes de Mayence et d'une partie de +territoire au pied des Vosges, vinrent obscurcir un moment l'éclat de +nos triomphes. Mais la victoire de Loano, en nous ouvrant les portes de +l'Italie, rétablit la supériorité de nos armes; et les travaux de Hoche +dans l'Ouest commencèrent la véritable pacification de la Vendée, si +souvent et si vainement annoncée. + +La coalition, réduite à l'Angleterre et à l'Autriche, à quelques princes +d'Allemagne et d'Italie, était au terme de ses efforts, et aurait +demandé la paix sans les dernières victoires sur le Rhin. On fit à +Clerfayt une réputation immense, et on sembla croire que la prochaine +campagne s'ouvrirait au sein de nos provinces du Rhin. + +Pitt, qui avait besoin de subsides, convoqua un second parlement en +automne pour exiger de nouveaux sacrifices. Le peuple de Londres +invoquait toujours la paix avec la même obstination. La société dite +de correspondance s'était assemblée en plein air, et avait voté les +adresses les plus hardies et les plus menaçantes contre le système de +la guerre, et pour la réforme parlementaire. Quand le roi se rendit au +parlement, sa voiture fut assaillie de coups de pierres, les glaces en +furent brisées, on crut même qu'un coup de fusil à vent avait été tiré. +Pitt, traversant Londres à cheval, fut reconnu par le peuple, poursuivi +jusqu'à son hôtel, et couvert de boue. Fox, Sheridan, plus éloquens +qu'ils n'avaient jamais été, avaient des comptes rigoureux à demander. +La Hollande conquise, les Pays-Bas incorporés à la république française, +leur conquête rendue définitive en quelque sorte par la prise de +Luxembourg, des sommes énormes dépensées dans la Vendée, et de +malheureux Français exposés inutilement à être fusillés, étaient +de graves sujets d'accusation contre l'habileté et la politique du +ministère. L'expédition de Quiberon surtout excita une indignation +générale. Pitt voulut s'excuser en disant que le sang anglais n'avait +pas coulé: «Oui, repartit Sheridan avec une énergie qu'il est difficile +de traduire; oui, le sang anglais n'a pas coulé, mais l'honneur anglais +a coulé par tous les pores.» Pitt, aussi impassible qu'à l'ordinaire, +appela tous les événemens de l'année des malheurs auxquels on doit être +préparé quand on court la chance des armes; mais il fit valoir beaucoup +les dernières victoires de l'Autriche sur le Rhin; il exagéra beaucoup +leur importance, et les facilités qu'elles venaient de procurer pour +traiter avec la France. Comme d'usage, il soutint que notre république +touchait au terme de sa puissance; qu'une banqueroute inévitable allait +la jeter dans une confusion et une impuissance complètes; qu'on avait +gagné, en soutenant la guerre pendant une année de plus, de réduire +l'ennemi commun à l'extrémité. Il promit solennellement que, si le +gouvernement français paraissait s'établir et prendre une forme +régulière, on saisirait la première ouverture pour négocier. Il demanda +ensuite un nouvel emprunt de trois millions sterling, et des lois +répressives contre la presse et contre les sociétés politiques, +auxquelles il attribuait les outrages faits au roi et à lui-même. +L'opposition lui répondit que les prétendues victoires sur le Rhin +étaient de quelques jours; que des défaites en Italie venaient de +détruire l'effet des avantages obtenus en Allemagne; que cette +république, toujours réduite aux abois, renaissait plus forte à +l'ouverture de chaque campagne; que les assignats étaient depuis +long-temps perdus, qu'ils avaient achevé leur service, que les +ressources de la France étaient ailleurs, et que si du reste elle +s'épuisait, la Grande Bretagne s'épuisait bien plus vite qu'elle; que la +dette, tous les jours accrue, était accablante, et menaçait d'écraser +bientôt les trois royaumes. Quant aux lois sur la presse et sur les +sociétés politiques, Fox, dans un transport d'indignation, déclara que, +si elles étaient adoptées, il ne restait plus d'autre ressource au +peuple anglais que la résistance, et qu'il regardait la résistance, non +plus comme une question de droit, mais de prudence. Cette proclamation +du droit d'insurrection excita un grand tumulte, qui se termina par +l'adoption des demandes de Pitt; il obtint le nouvel emprunt, les +mesures répressives, et promit d'ouvrir au plus tôt une négociation. La +session du parlement fut prorogée au 2 février 1796 (13 pluviôse an IV). + +Pitt ne songeait point du tout à la paix. Il ne voulait faire que des +démonstrations, pour satisfaire l'opinion et hâter le succès de son +emprunt. La possession des Pays-Bas par la France lui rendait toute idée +de paix insupportable. Il se promit, en effet, de saisir un moment pour +ouvrir une négociation simulée, et offrit des conditions inadmissibles. + +L'Autriche, pour satisfaire l'Empire, qui réclamait la paix, avait fait +faire des ouvertures par le Danemarck. Cette puissance avait demandé, +de la part de l'Autriche, au gouvernement français, la formation d'un +congrès européen; à quoi le gouvernement français avait répondu avec +raison, qu'un congrès rendrait toute négociation impossible, parce qu'il +faudrait concilier trop d'intérêts; que si l'Autriche voulait la paix, +elle n'avait qu'à en faire la proposition directe: que la France voulait +traiter individuellement avec tous ses ennemis, et s'entendre avec +eux sans intermédiaire. Cette réponse était juste; car un congrès +compliquait la paix avec l'Autriche de la paix avec l'Angleterre et +l'Empire, et la rendait impossible. Du reste, l'Autriche ne désirait +pas d'autre réponse; car elle ne voulait pas négocier. Elle avait trop +perdu, et ses derniers succès lui faisaient trop espérer, pour qu'elle +consentît à déposer les armes. Elle tâcha de rendre le courage au roi +de Piémont, épouvanté de la victoire de Loano, et lui promit, pour la +campagne suivante, une armée nombreuse et un autre général. Les honneurs +du triomphe furent décernés à Clerfayt à son entrée à Vienne; sa voiture +fut traînée par le peuple, et les faveurs de la cour vinrent se joindre +aux démonstrations de l'enthousiasme populaire. + +Ainsi s'acheva, pour toute l'Europe, la quatrième campagne de cette +guerre mémorable. + + + +CHAPITRE II. + +CONTINUATION DES TRAVAUX ADMINISTRATIFS DU DIRECTOIRE.--LES PARTIS SE +PRONONCENT DANS LE SEIN DU CORPS LÉGISLATIF.--INSTITUTION D'UNE FÊTE +ANNIVERSAIRE DU 21 JANVIER.--RETOUR DE L'EX-MINISTRE DE LA GUERRE +BEURNONVILLE, ET DES REPRÉSENTANS QUINETTE, CAMUS, BANCAL, LAMARQUE ET +DROUET, LIVRÉS A L'ENNEMI PAR DUMOURIEZ.--MÉCONTENTEMENT DES JACOBINS. +JOURNAL DE BABOEUF.--INSTITUTION DU MINISTÈRE DE LA POLICE.--NOUVELLES +MOEURS.--EMBARRAS FINANCIERS; CRÉATION DES MANDATS.--CONSPIRATION DE +BABOEUF.--SITUATION MILITAIRE. PLANS DU DIRECTOIRE.--PACIFICATION DE LA +VENDÉE; MORT DE STOFFLET ET DE CHARETTE. + +Le gouvernement républicain était rassuré et affermi par les événemens +qui venaient de terminer la campagne. La convention, en réunissant +la Belgique à la France, et en la comprenant dans le territoire +constitutionnel, avait imposé à ses successeurs l'obligation de ne +pactiser avec l'ennemi qu'à la condition de la ligne du Rhin. Il fallait +de nouveaux efforts, il fallait une nouvelle campagne, plus décisive que +les précédentes, pour contraindre la maison d'Autriche et d'Angleterre à +consentir à notre agrandissement. Pour parvenir à ce but, le directoire +travaillait avec énergie à compléter les armées, à rétablir les +finances, et à réprimer les factions. + +Il mettait le plus grand soin à l'exécution des lois relatives aux +jeunes réquisitionnaires; et les obligeait à rejoindre les armées, avec +la dernière rigueur. Il avait fait annuler tous les genres d'exceptions, +et avait formé dans chaque canton des commissions de médecins, pour +juger les cas d'infirmité. Une foule de jeunes gens s'étaient fourrés +dans les administrations, où ils pillaient la république, et montraient +le plus mauvais esprit. Les ordres les plus sévères furent donnés pour +ne souffrir dans les bureaux que des hommes qui n'appartinssent pas à la +réquisition. Les finances attiraient surtout l'attention du directoire: +il faisait percevoir l'emprunt forcé de 600 millions avec une extrême +activité. Mais il fallait attendre les rentrées de cet emprunt, +l'aliénation du produit des forêts nationales, la vente des biens de +trois cents arpens, la perception des contributions arriérées, et, en +attendant, il fallait pourtant suffire aux dépenses, qui malheureusement +se présentaient toutes à la fois, parce que l'installation du +gouvernement nouveau était l'époque à laquelle on avait ajourné toutes +les liquidations, et parce que l'hiver était le moment destiné aux +préparatifs de campagne. Pour devancer l'époque de toutes ces rentrées, +le directoire avait été obligé d'user de la ressource qu'on avait tenu à +lui laisser, celle des assignats. Mais il en avait déjà émis en un +mois près de 12 ou 15 milliards, pour se procurer quelques millions en +numéraire; et il était déjà arrivé au point de ne pouvoir les faire +accepter nulle part. Il imagina d'émettre un papier courant et à +prochaine échéance, qui représentât les rentrées de l'année, comme on +fait en Angleterre avec les bons de l'échiquier, et comme nous faisons +aujourd'hui avec les bons royaux. Il émit en conséquence, sous le titre +de rescriptions, des bons au porteur, payables à la trésorerie avec le +numéraire qui allait rentrer incessamment, soit par l'emprunt forcé, +qui, dans la Belgique, était exigible en numéraire, soit par les +douanes, soit par suite des premiers traités conclus avec les compagnies +qui se chargeraient de l'exploitation des forêts. Il émit d'abord pour +30 millions de ces rescriptions, et les porta bientôt à 60, en se +servant du secours des banquiers. + +Les compagnies financières n'étaient plus prohibées. Il songea à les +employer pour la création d'une banque qui manquait au crédit, surtout +dans un moment où l'on se figurait que le numéraire était sorti tout +entier de France. Il forma une compagnie, et proposa de lui abandonner +une certaine quantité de biens nationaux qui servirait de capital à une +banque. Cette banque devait émettre des billets, qui auraient des terres +pour gage, et qui seraient payables à vue, comme tous les billets de +banque. Elle devait en prêter à l'état pour une somme proportionnée à la +quantité des biens donnés en gage. C'était, comme on le voit, une autre +manière de tirer sur la valeur des biens nationaux; au lieu d'employer +le moyen des assignats, on employait celui des billets de banque. + +Le succès était peu probable; mais dans sa situation malheureuse, le +gouvernement usait de tout, et avait raison de le faire. Son opération +la plus méritoire fut de supprimer les rations, et de rendre les +subsistances au commerce libre. On a vu quels efforts il en coûtait au +gouvernement pour se charger lui-même de faire arriver les grains à +Paris, et quelle dépense il en résultait pour le trésor, qui payait les +grains en valeur réelle, et qui les donnait au peuple de la capitale +pour des valeurs nominales. Il rentrait à peine la deux-centième partie +de la dépense, et ainsi, à très-peu de chose près, la république +nourrissait la population de Paris. + +Le nouveau ministre de l'intérieur, Benezech, qui avait senti +l'inconvénient de ce système, et qui croyait que les circonstances +permettaient d'y renoncer, conseilla au directoire d'en avoir le +courage. Le commerce commençait à se rétablir; les grains reparaissaient +dans la circulation; le peuple se faisait payer ses salaires en +numéraire; et il pouvait dès lors atteindre au prix du pain, qui, en +numéraire, était modique. En conséquence, le ministre Benezech proposa +au directoire de supprimer les distributions de rations, qui ne se +payaient qu'en assignats, de ne les conserver qu'aux indigens, ou +aux rentiers et aux fonctionnaires publics dont le revenu annuel ne +s'élevait pas au-dessus de mille écus. Excepté ces trois classes, toutes +les autres devaient se pourvoir chez les boulangers par la voie du +commerce libre. + +Cette mesure était hardie, et exigeait un véritable courage. Le +directoire la mit sur-le-champ à exécution, sans craindre les fureurs +qu'elle pouvait exciter chez le peuple, et les moyens de trouble qu'elle +pouvait fournir aux deux factions conjurées contre le repos de la +république. + +Outre ces mesures, il en imagina d'autres qui ne devaient pas moins +blesser les intérêts, mais qui étaient aussi nécessaires. Ce qui +manquait surtout aux armées, ce qui leur manque toujours après de +longues guerres, ce sont les chevaux. Le directoire demanda aux deux +conseils l'autorisation de lever tous les chevaux de luxe, et de +prendre, en le payant, le trentième cheval de labour et de roulage. +Le récépissé du cheval devait être pris en paiement des impôts. Cette +mesure, quoique dure, était indispensable, et fut adoptée. + +Les deux conseils secondaient le directoire, et montraient le même +esprit, sauf l'opposition toujours mesurée de la minorité. Quelques +discussions s'y étaient élevées sur la vérification des pouvoirs, sur la +loi du 3 brumaire, sur les successions des émigrés, sur les prêtres, sur +les événemens du Midi, et les partis avaient commencé à se prononcer. + +La vérification des pouvoirs ayant été renvoyée à une commission qui +avait de nombreux renseignemens à prendre, relativement aux membres dont +l'éligibilité pouvait être contestée, son rapport ne put être fait que +fort tard, et après plus de deux mois de législature. Il donna lieu à +beaucoup de contestations sur l'application de la loi du 3 brumaire. +Cette loi, comme on sait, amnistiait tous les délits commis pendant la +révolution, excepté les délits relatifs au 13 vendémiaire; elle excluait +des fonctions publiques les parens d'émigrés, et les individus qui, +dans les assemblées électorales, s'étaient mis en rébellion contre les +décrets des 5 et 13 fructidor. Elle avait été le dernier acte d'énergie +du parti conventionnel, et elle blessait singulièrement les esprits +modérés, et les contre-révolutionnaires qui se cachaient derrière eux. +Il fallait l'appliquer à plusieurs députés, et notamment à un nommé Job +Aymé, député de la Drôme, qui avait soulevé l'assemblée électorale de +son département, et qu'on accusait d'appartenir aux compagnies de Jésus. +Un membre des cinq-cents osa demander l'abrogation de la loi même. Cette +proposition fit sortir tous les partis de la réserve qu'ils avaient +observée jusque-là. Une dispute, semblable à celles qui divisèrent si +souvent la convention, s'éleva dans les cinq-cents. Louvet, toujours +fidèle à la cause révolutionnaire, s'élança à la tribune pour défendre +la loi. Tallien, qui jouait un rôle si grand depuis le 9 thermidor, et +que le défaut de considération personnelle avait empêché d'arriver +au directoire, Tallien se montra ici le constant défenseur de la +révolution, et prononça un discours qui fit une grande sensation. On +avait rappelé les circonstances dans lesquelles la loi de brumaire fut +rendue; on avait paru insinuer qu'elle était un abus de la victoire de +vendémiaire à l'égard des vaincus; on avait beaucoup parlé des jacobins +et de leur nouvelle audace. «Qu'on cesse de nous effrayer, s'écria +Tallien, en parlant de terreur, en rappelant des époques toutes +différentes de celles d'aujourd'hui, en nous faisant craindre leur +retour. Certes, les temps sont bien changés: aux époques dont on affecte +de nous entretenir, les royalistes ne levaient pas une tête audacieuse; +les prêtres fanatiques, les émigrés rentrés n'étaient pas protégés; les +chefs de chouans n'étaient point acquittés. Pourquoi donc comparer des +circonstances qui n'ont rien de commun? Il est trop évident qu'on veut +faire le procès au 13 vendémiaire, aux mesures qui ont suivi cette +journée mémorable, aux hommes qui, dans ces grands périls, ont sauvé la +république. Eh bien! que nos ennemis montent à cette tribune; les +amis de la république nous y défendront. Ceux mêmes qui, dans ces +désastreuses circonstances, ont poussé devant les canons une multitude +égarée, voudraient nous reprocher les efforts qu'il nous a fallu faire +pour la repousser; ils voudraient faire révoquer les mesures que le +danger le plus pressant vous a forcés de prendre; mais non, ils ne +réussiront pas! La loi du 3 brumaire, la plus importante de ces mesures, +sera maintenue par vous, car elle est nécessaire à la constitution, et +certainement vous voulez maintenir la constitution.» Oui, oui, nous +le voulons! s'écrièrent une foule de voix. Tallien proposa ensuite +l'exclusion de Job Aymé. Plusieurs membres du nouveau tiers voulurent +combattre cette exclusion. La discussion devint des plus vives; la loi +du 3 brumaire fut de nouveau sanctionnée; Job Aymé fut exclu, et on +continua de rechercher ceux des membres du nouveau tiers auxquels les +mêmes dispositions étaient applicables. + +Il fut ensuite question des émigrés, et de leurs droits à des +successions non encore ouvertes. Une loi de la convention, pour empêcher +que les émigrés ne reçussent des secours, saisissait leurs patrimoines, +et déclarait les successions auxquelles ils avaient droit, ouvertes par +avance, et acquises à la république. En conséquence le séquestre avait +été mis sur les biens des parens des émigrés. Une résolution fut +proposée aux cinq-cents pour autoriser le partage, et le prélèvement de +la part acquise aux émigrés, afin de lever le séquestre. Une opposition +assez vive s'éleva dans le nouveau tiers. On voulut combattre cette +mesure, qui était toute révolutionnaire, par des raisons tirées du +droit ordinaire; on prétendit qu'il y avait violation de la propriété. +Cependant cette résolution fut adoptée. Aux anciens, il n'en fut pas de +même. Ce conseil, par l'âge de ses membres, par son rôle d'examinateur +suprême, avait plus de mesure que celui des cinq-cents. Il en partageait +moins les passions opposées; il était moins révolutionnaire que +la majorité, et beaucoup plus que la minorité. Comme tout corps +intermédiaire, il avait un esprit moyen, et il rejeta la mesure, parce +qu'elle entraînait l'exécution d'une loi qu'il regardait comme injuste. +Les conseils décrétèrent ensuite que le directoire serait juge suprême +des demandes en radiation de la liste des émigrés. Ils renouvelèrent +toutes les lois contre les prêtres qui n'avaient pas prêté le serment, +ou qui l'avaient rétracté, et contre ceux que les administrations des +départemens avaient condamnés à la déportation. Ils décrétèrent que ces +prêtres seraient traités comme émigrés rentrés s'ils reparaissaient sur +le territoire. Ils consentirent seulement à mettre en réclusion ceux qui +étaient infirmes et qui ne pouvaient s'expatrier. + +Un sujet agita beaucoup les conseils, et y provoqua une explosion. +Fréron continuait sa mission dans le Midi, et y composait les +administrations et les tribunaux de révolutionnaires ardens. Les membres +des compagnies de Jésus, les contre-révolutionnaires de toute espèce qui +avaient assassiné depuis le 9 thermidor, se voyaient à leur tour exposés +à de nouvelles représailles, et jetaient les hauts cris. Le député +Siméon avait déjà élevé des réclamations mesurées. Le député Jourdan +d'Aubagne, homme ardent, l'ex-girondin Isnard, élevèrent, aux +cinq-cents, des réclamations violentes, et remplirent plusieurs séances +de leurs déclamations. Les deux partis en vinrent aux mains. Jourdan +et Talot se prirent de querelle dans la séance même, et se permirent +presque des voies de fait. Leurs collègues intervinrent et les +séparèrent. On nomma une commission pour faire un rapport sur l'état du +Midi. + +Ces différentes scènes portèrent les partis à se prononcer davantage. La +majorité était grande dans les conseils, et tout acquise au directoire. +La minorité, quoique annulée, devenait chaque jour plus hardie, et +montrait ouvertement son esprit de réaction. C'était la continuation du +même esprit qui s'était manifesté depuis le 9 thermidor, et qui d'abord +avait attaqué justement les excès de la terreur, mais qui, de jour en +jour plus sévère et plus passionné, finissait par faire le procès à la +révolution tout entière. Quelques membres des deux tiers conventionnels +votaient avec la minorité, et quelques membres du nouveau tiers avec la +majorité. + +Les conventionnels saisirent l'occasion qu'allait leur fournir +l'anniversaire du 21 janvier, pour mettre leurs collègues suspects +de royalisme à une pénible épreuve. Ils proposèrent une fête, pour +célébrer, tous les 21 janvier, la mort du dernier roi, et ils firent +décider que, ce jour, chaque membre des deux conseils et du directoire +prêterait serment de haine à la royauté. Cette formalité du serment, si +souvent employée par les partis, n'a jamais pu être regardée comme une +garantie; elle n'a jamais été qu'une vexation des vainqueurs, qui ont +voulu se donner le plaisir de forcer les vaincus au parjure. Le projet +fut adopté par les deux conseils. Les conventionnels attendaient avec +impatience la séance du 1er pluviôse an IV (21 janvier), pour voir +défiler à la tribune leurs collègues du nouveau tiers. Chaque conseil +siégea ce jour-là avec un grand appareil. Une fête était préparée dans +Paris; le directoire et toutes les autorités devaient y assister. Quand +il fallut prononcer le serment, quelques-uns des nouveaux élus parurent +embarrassés. L'ex-constituant Dupont (de Nemours), qui était membre des +anciens, qui conservait dans un âge avancé une grande vivacité d'humeur, +et montrait l'opposition la plus hardie au gouvernement actuel, Dupont +(de Nemours) laissa voir quelque dépit, et, en prononçant les mots, +_je jure haine à la royauté_, ajouta ceux-ci, _et à toute espèce de +tyrannie_. C'était une manière de se venger, et de jurer haine au +directoire sous des mots détournés. Une grande rumeur s'éleva, et on +obligea Dupont (de Nemours) à s'en tenir à la formule officielle. Aux +cinq cents, un nommé André voulut recourir aux mêmes expressions que +Dupont (de Nemours); mais on le rappela de même à la formule. Le +président du directoire prononça un discours énergique, et le +gouvernement entier fit ainsi la profession de foi la plus +révolutionnaire. + +A cette époque arrivèrent les députés qui avaient été échangés contre la +fille de Louis XVI. C'étaient Quinette, Bancal, Camus, Lamarque, Drouet +et l'ex-ministre de la guerre Beurnonville. Ils firent le rapport de +leur captivité; on l'écouta avec une vive indignation, on leur donna de +justes marques d'intérêt, et ils prirent, au milieu de la satisfaction +générale, la place que la convention leur avait assurée dans les +conseils. Il avait été décrété, en effet, qu'ils seraient de droit +membres du corps législatif. + +Ainsi marchaient le gouvernement et les partis, pendant l'hiver de l'an +IV (1795 à 1796). + +La France, qui souhaitait un gouvernement et le rétablissement des lois, +commençait à goûter le nouvel état de choses, et l'aurait même approuvé +tout à fait, sans les efforts qu'on exigeait d'elle pour le salut de +la république. L'exécution rigoureuse des lois sur la réquisition, +l'emprunt forcé, la levée du trentième cheval, l'état misérable des +rentiers payés en assignats, étaient de graves sujets de plaintes; sans +tous ces motifs, elle aurait trouvé le nouveau gouvernement excellent. +Il n'y a que l'élite d'une nation qui soit sensible à la gloire, à la +liberté, aux idées nobles et généreuses, et qui consente à leur faire +des sacrifices. La masse veut du repos, et demande à faire le moins +de sacrifices possible. Il est des momens où cette masse entière se +réveille, mue de passions grandes et profondes: on le vit, en 1789, +quand il avait fallu conquérir la liberté, et, en 1793, quand il avait +fallu la défendre. Mais, épuisée par ces efforts, la grande majorité de +la France n'en voulait plus faire. Il fallait un gouvernement habile et +vigoureux pour obtenir d'elle les ressources nécessaires au salut de +la république. Heureusement la jeunesse, toujours prête à une vie +aventurière, présentait de grandes ressources pour recruter les armées. +Elle montrait d'abord beaucoup de répugnance à quitter ses foyers; mais +elle cédait après quelque résistance. Transportée dans les camps, elle +prenait un goût décidé pour la guerre, et y faisait des prodiges de +valeur. Les contribuables, dont on exigeait des sacrifices d'argent, +étaient bien plus difficiles à soumettre et à concilier au gouvernement. + +Les ennemis de la révolution prenaient texte des sacrifices nouveaux +imposés à la France, et déclamaient dans leurs journaux contre la +réquisition, l'emprunt forcé, la levée forcée des chevaux, l'état des +finances, le malheur des rentiers, et la sévère exécution des lois à +l'égard des émigrés et des prêtres. Ils affectaient de considérer le +gouvernement comme étant encore un gouvernement révolutionnaire, et en +ayant l'arbitraire et la violence. Suivant eux, on ne pouvait pas +se fier encore à lui, et se livrer avec sécurité à l'avenir. Ils +s'élevaient surtout contre le projet d'une nouvelle campagne; ils +prétendaient qu'on sacrifiait le repos, la fortune, la vie des citoyens, +à la folie des conquêtes; et semblaient fâchés que la révolution eût +l'honneur de donner la Belgique à la France. Du reste, il n'était point +étonnant, disaient-ils, que le gouvernement eût un pareil esprit et de +tels projets, puisque le directoire et les conseils étaient remplis des +membres d'une assemblée qui s'était souillée de tous les crimes. + +Les patriotes, qui, en fait de reproches et de récriminations, n'étaient +jamais en demeure, trouvaient au contraire le gouvernement trop faible, +et se montraient déjà tout prêts à l'accuser de condescendance pour les +contre-révolutionnaires. Suivant eux, on laissait rentrer les émigrés et +les prêtres; on acquittait chaque jour les conspirateurs de vendémiaire; +les jeunes gens de la réquisition n'étaient pas assez sévèrement +ramenés aux armées; l'emprunt forcé était perçu avec mollesse. Ils +désapprouvaient surtout le système financier qu'on semblait disposé à +adopter. Déjà on a vu que l'idée de supprimer les assignats les +avait irrités, et qu'ils avaient demandé sur-le-champ les moyens +révolutionnaires qui, en 1793, ramenèrent le papier au pair. Le projet +de recourir aux compagnies financières et d'établir une banque réveilla +tous leurs préjugés. Le gouvernement allait, disaient-ils, se remettre +dans les mains des agioteurs; il allait, en établissant une banque, +ruiner les assignats, et détruire le papier-monnaie de la république, +pour y substituer un papier privé, de la création des agioteurs. La +suppression des rations les indigna. Rendre les subsistances au commerce +libre, ne plus nourrir la ville de Paris, était une attaque à la +révolution: c'était vouloir affamer le peuple et le pousser au +désespoir. Sur ce point, les journaux du royalisme semblèrent d'accord +avec ceux du jacobinisme, et le ministre Benezech fut accablé +d'invectives par tous les partis. + +Une mesure mit le comble à la colère des patriotes contre le +gouvernement. La loi du 3 brumaire, en amnistiant tous les faits +relatifs à la révolution, exceptait cependant les crimes particuliers, +comme vols et assassinats, lesquels étaient toujours passibles de +l'application des lois. Ainsi les poursuites commencées pendant les +derniers temps de la convention contre les auteurs des massacres +de septembre, furent continuées comme poursuites ordinaires contre +l'assassinat. On jugeait en même temps les conspirateurs de vendémiaire, +et ils étaient presque tous acquittés. L'instruction contre les auteurs +de septembre était au contraire extrêmement rigoureuse. Les patriotes +furent révoltés. Le nommé Baboeuf, jacobin forcené, déjà enfermé en +prairial, et qui se trouvait libre maintenant par l'effet de la loi +d'amnistie, avait commencé un journal, à l'imitation de Marat, sous le +titre du _Tribun du Peuple_. On comprend ce que pouvait être l'imitation +d'un modèle pareil. Plus violent que celui de Marat, le journal de +Baboeuf n'était pas cynique, mais plat. Ce que des circonstances +extraordinaires avaient provoqué, était réduit ici en système, et +soutenu avec une sottise et une frénésie encore inconnues. Quand des +idées qui ont préoccupé les esprits touchent à leur fin, elles restent +dans quelques têtes, et s'y changent en manie et en imbécillité. Baboeuf +était le chef d'une secte de malades qui soutenaient que le massacre +de septembre avait été incomplet, qu'il faudrait le renouveler en le +rendant général, pour qu'il fût définitif. Ils prêchaient publiquement +la loi agraire, ce que les hébertistes eux-mêmes n'avaient pas osé, et +se servaient d'un nouveau mot, le _bonheur commun_, pour exprimer le +but de leur système. L'expression seule caractérisait en eux le dernier +terme de l'absolutisme démagogique. On frémit en lisant les pages de +Baboeuf. Les esprits de bonne foi en eurent pitié; les alarmistes +feignirent de croire à l'approche d'une nouvelle terreur, et il est +vrai de dire que les séances de la société du Panthéon fournissaient +un prétexte spécieux à leurs craintes. C'est dans le vaste local de +Sainte-Geneviève que les jacobins avaient recommencé leur club, comme +nous avons dit. Plus nombreux que jamais, ils étaient près de quatre +mille, vociférant à la fois, bien avant dans la nuit. Insensiblement ils +avaient outrepassé la constitution, et s'étaient donné tout ce qu'elle +défendait, c'est-à-dire un bureau, un président et des brevets; en un +mot, ils avaient repris le caractère d'une assemblée politique. Là, +ils déclamaient contre les émigrés et les prêtres, les agioteurs, les +sangsues du peuple, les projets de banque, la suppression des rations, +l'abolition des assignats, et les procédures instruites contre les +patriotes. + +Le directoire, qui de jour en jour se sentait mieux établi, et redoutait +moins la contre révolution, commençait à rechercher l'approbation +des esprits modérés et raisonnables. Il crut devoir sévir contre ce +déchaînement de la faction jacobine. Il en avait les moyens dans la +constitution et dans les lois existantes; il résolut de les employer. +D'abord, il fit saisir plusieurs numéros du journal de Baboeuf, comme +provoquant au renversement de la constitution; ensuite il fit fermer la +société du Panthéon, et plusieurs autres formées par la jeunesse dorée, +dans lesquelles on dansait et où on lisait les journaux; ces dernières +étaient situées au Palais-Royal et au boulevart des Italiens, sous le +titre de _Société des Échecs, Salon des Princes, Salon des Arts_. Elles +étaient peu redoutables, et ne furent comprises dans la mesure que pour +montrer de l'impartialité. L'arrêté fut publié et exécuté le 8 ventôse +(27 février 1796). Une résolution demandée aux cinq-cents ajouta une +condition à toutes celles que la constitution imposait déjà aux sociétés +populaires: elles ne purent être composées de plus de soixante membres. + +Le ministre Benezech, accusé par les deux partis, voulut demander sa +démission. Le directoire refusa de l'accepter, et lui écrivit une lettre +pour le féliciter de ses services. La lettre fut publiée. Le nouveau +système des subsistances fut maintenu; les indigens, les rentiers et les +fonctionnaires publics qui n'avaient pas mille écus de revenu, obtinrent +seuls des rations. On songea aussi aux malheureux rentiers qui étaient +toujours payés en papier. Les deux conseils décrétèrent qu'ils +recevraient dix capitaux pour un en assignats; augmentation bien +insuffisante, car les assignats n'avaient plus que la deux-centième +partie de leur valeur. + +Le directoire ajouta aux mesures qu'il venait de prendre, celle de +rappeler enfin les députés conventionnels en mission. Il les remplaça +par des commissaires du gouvernement. Ces commissaires auprès des armées +et des administrations, représentaient le directoire, et surveillaient +l'exécution des lois. Ils n'avaient plus comme autrefois des pouvoirs +illimités auprès des armées; mais, dans un cas pressant, où le pouvoir +du général était insuffisant, comme une réquisition de vivres ou de +troupes, ils pouvaient prendre une décision d'urgence, qui était +provisoirement exécutée, et soumise ensuite à l'approbation du +directoire. Des plaintes s'étant élevées contre beaucoup de +fonctionnaires choisis par le directoire dans le premier moment de son +installation, il enjoignit à ses commissaires civils de les surveiller, +de recueillir les plaintes qui s'élèveraient contre eux, et de lui +désigner ceux dont le remplacement serait convenable. + +Pour surveiller les factions, qui, obligées maintenant de se cacher, +allaient agir dans l'ombre, le directoire imagina la création d'un +ministère spécial de la police. + +La police est un objet important dans les temps de troubles. Les trois +assemblées précédentes lui avaient consacré un comité nombreux; le +directoire ne crut pas devoir la laisser parmi les attributions +accessoires du ministère de l'intérieur, et proposa aux deux conseils +d'ériger un ministère spécial. L'opposition prétendit que c'était une +institution inquisitoriale, ce qui était vrai, et ce qui malheureusement +était inhérent à un temps de factions, et surtout de factions obstinées +et obligées de comploter secrètement. Le projet fut approuvé. On appela +le député Cochon aux fonctions de ce nouveau ministère. Le directoire +aurait voulu encore des lois sur la liberté de la presse. La +constitution la déclarait illimitée, sauf les dispositions qui +pourraient devenir nécessaires pour en réprimer les écarts. Les deux +conseils, après une discussion solennelle, rejetèrent tout projet de loi +répressive. Les rôles furent encore intervertis dans cette discussion. +Les partisans de la révolution, qui devaient être partisans de +la liberté illimitée, demandaient des moyens de répression; et +l'opposition, dont la pensée secrète inclinait plutôt à la monarchie +qu'à la république, vota pour la liberté illimitée; tant les partis sont +gouvernés par leur intérêt! Du reste, la décision était sage. La presse +peut être illimitée sans danger: il n'y a que la vérité de redoutable; +le faux est impuissant; plus il s'exagère, plus il s'use. Il n'y a pas +de gouvernement qui ait péri par le mensonge. Qu'importe qu'un Baboeuf +célébrât la loi agraire, qu'une _Quotidienne_ rabaissât la grandeur de +la révolution, calomniât ses héros et cherchât à relever les princes +bannis! Le gouvernement n'avait qu'à laisser déclamer: huit jours +d'exagération et de mensonge usent toutes les plumes des pamphlétaires +et des libellistes. Mais il faut bien du temps et de la philosophie à un +gouvernement pour qu'il admette ces vérités. Il n'était peut-être pas +temps pour la convention de les entendre. Le directoire, qui était plus +tranquille et plus assis, aurait dû commencer à les comprendre et à les +pratiquer. + +Les dernières mesures du directoire, telles que la clôture de la société +du Panthéon, le refus d'accepter la démission du ministre Benezech, +le rappel des conventionnels en mission, le changement de certains +fonctionnaires, produisirent le meilleur effet; elles rassurèrent ceux +qui craignaient véritablement la terreur, condamnèrent au silence ceux +qui affectaient de la craindre, et satisfirent les esprits sages qui +voulaient que le gouvernement se plaçât au-dessus de tous les partis. La +suite, l'activité des travaux du directoire, ne contribuèrent pas moins +que tout le reste à lui concilier l'estime. On commençait à espérer le +repos et à supposer de la durée au régime actuel. Les cinq directeurs +s'étaient entourés d'un certain appareil. Barras, homme de plaisir, +faisait les honneurs du Luxembourg. C'est lui, en quelque sorte, qui +représentait pour ses collègues. La société avait à peu près le même +aspect que l'année précédente; elle présentait un mélange singulier +de conditions, une grande liberté de moeurs, un goût effréné pour les +plaisirs, un luxe extraordinaire. Les salons du directeur étaient pleins +de généraux dont l'éducation et la fortune s'étaient faites en deux ans, +de fournisseurs et de gens d'affaires qui s'étaient enrichis par les +spéculations et les rapines, d'exilés qui rentraient et cherchaient à se +rattacher au gouvernement, d'hommes à grands talens, qui, commençant à +croire à la république, désiraient y prendre place, d'intrigans enfin +qui couraient après la faveur. Des femmes de toute origine venaient +déployer leurs charmes dans ces salons, et user de leur influence, dans +un moment où tout était à demander et à obtenir. Si quelquefois les +manières manquaient de cette décence et de cette dignité dont on fait +tant de cas en France, et qui sont le fruit d'une société polie, +tranquille et exclusive, il y régnait une extrême liberté d'esprit, et +cette grande abondance d'idées positives que suggèrent la vue et la +pratique des grandes choses. Les hommes qui composaient cette société +étaient affranchis de toute espèce de routine; ils ne répétaient pas +d'insignifiantes traditions; ce qu'ils savaient ils l'avaient appris +par leur propre expérience. Ils avaient vu les plus grands événemens de +l'histoire, ils y avaient pris, ils y prenaient part encore; et il est +aisé de se figurer ce qu'un tel spectacle devait réveiller d'idées chez +des esprits jeunes, ambitieux et pleins d'espérance. Là brillait +au premier rang le jeune Hoche, qui, de simple soldat aux +gardes-françaises, était devenu en une campagne général en chef, et +s'était donné en deux ans l'éducation la plus soignée. Beau, plein de +politesse, renommé comme un des premiers capitaines de son temps, et +âgé à peine de vingt-sept ans, il était l'espoir des républicains, et +l'idole de ces femmes éprises de la beauté, du talent et de la gloire. +A côté de lui, on remarquait déjà le jeune Bonaparte, qui n'avait point +encore de renommée, mais dont les services à Toulon et au 13 vendémiaire +étaient connus, dont le caractère et la personne étonnaient par leur +singularité, et dont l'esprit était frappant d'originalité et de +vigueur. Dans cette société, où madame Tallien étalait sa beauté, madame +Beauharnais sa grâce, madame de Staël déployait tout l'éclat de son +esprit, agrandi par les circonstances et la liberté. + +Ces jeunes hommes appelés à dominer dans l'état choisissaient leurs +épouses, quelquefois parmi des femmes d'ancienne condition, qui se +trouvaient honorées de leur choix, quelquefois dans les familles des +enrichis du temps, qui voulaient ennoblir la fortune par la réputation. +Bonaparte venait d'épouser la veuve de l'infortuné général Beauharnais. +Chacun songeait à faire sa destinée, et la prévoyait grande. Une foule +de carrières étaient ouvertes. La guerre sur le continent, la guerre sur +la mer, la tribune, les magistratures, une grande république en un mot à +défendre et à gouverner, c'étaient là de grands buts, dignes d'enflammer +les esprits! Le gouvernement avait fait récemment une acquisition +précieuse, celle d'un écrivain ingénieux et profond, qui consacrait +son jeune talent à concilier les esprits à la nouvelle république. M. +Benjamin Constant venait de publier une brochure intitulée: _De la +Force du gouvernement_, qui avait produit une grande sensation. Il y +démontrait la nécessité de se rattacher à un gouvernement qui était le +seul espoir de la France et de tous les partis. + +C'était toujours le soin des finances qui occupait le plus le +gouvernement. Les dernières mesures n'étaient qu'un ajournement de la +difficulté. On avait donné au gouvernement une certaine quantité de +biens à vendre, la faculté d'engager les grandes forêts, l'emprunt +forcé, et on lui avait laissé la planche aux assignats comme ressource +extrême. Pour devancer le produit de ces différentes ressources, il +avait, comme on a vu, créé 60 millions de rescriptions, espèces de +bons de l'échiquier, ou de bons royaux, acquittables avec le premier +numéraire qui rentrerait dans les caisses. Mais ces rescriptions +n'avaient obtenu cours que très difficilement. Les banquiers réunis +pour concerter un projet de banque territoriale, fondée sur les biens +nationaux, s'étaient retirés en entendant les cris poussés par les +patriotes contre les agioteurs et les traitans. L'emprunt forcé se +percevait beaucoup plus lentement qu'on ne l'avait cru. La répartition +portait sur des bases extrêmement arbitraires, puisque l'emprunt devait +être frappé sur les classes les plus aisées; chacun réclamait, et +chaque part de l'emprunt à percevoir occasionnait une contestation +aux percepteurs. A peine un tiers était rentré en deux mois. Quelques +millions en numéraire et quelques milliards en papier avaient été +perçus. Dans l'insuffisance de cette ressource, on avait eu encore +recours au moyen extrême, laissé au gouvernement pour suppléer à tous +les autres, la planche aux assignats. Les émissions avaient été portées +depuis les deux derniers mois, à la somme inouïe de 45 milliards: 20 +milliards avaient à peine fourni 100 millions, car les assignats ne +valaient plus que le deux-centième de leur titre. Décidément le public +n'en voulait plus du tout, car ils n'étaient plus bons à rien. Ils ne +pouvaient servir au remboursement des créances, qui était suspendu; +ils ne pouvaient solder que la moitié des fermages et de l'impôt, car +l'autre moitié se payait en nature; ils étaient refusés dans les marchés +ou reçus d'après leur valeur réduite; enfin, on ne les prenait dans +la vente des biens qu'au taux même des marchés, les enchères faisant +toujours monter l'offre à proportion de l'avilissement du papier. On +n'en pouvait donc faire aucun emploi capable de leur donner quelque +valeur. Une émission dont on ne connaissait pas le terme, faisait +prévoir encore des chiffres extraordinaires qui rendraient les sommes +les plus modiques. Les milliards signifiaient tout au plus des millions. +Cette chute, dont nous avons parlé[1] lorsqu'on refusa d'interdire les +enchères dans la vente des biens, était réalisée. + +[Footnote 1: Voyez tom. VIII, page 191 et suiv.] + +Les esprits dans lesquels la révolution avait laissé ses préjugés, car +tous les systèmes et toutes les puissances en laissent, voulaient qu'on +relevât les assignats, en affectant une grande quantité de biens à +leur hypothèque, et en employant des mesures violentes pour les faire +circuler. Mais il n'y a rien au monde de plus impossible à rétablir que +la réputation d'une monnaie: il fallait donc renoncer aux assignats. + +On se demande pourquoi on n'abolissait pas tout de suite le +papier-monnaie, en le réduisant à sa valeur réelle, qui était de 20 +millions au plus, et en exigeant le paiement des impôts et des biens +nationaux, soit en numéraire, soit en assignats au cours? Le numéraire +en effet reparaissait, et avec quelque abondance, surtout dans les +provinces; ainsi c'était une véritable erreur que de craindre sa rareté; +car le papier comptait pour 200 millions dans la circulation: mais une +autre raison empêcha de renoncer au papier-monnaie. La seule richesse, +il faut le dire toujours, consistait dans les biens nationaux. Leur +vente ne paraissait ni assurée ni prochaine. Ne pouvant donc attendre +que leur valeur vînt spontanément au trésor par les ventes, il fallait +la représenter d'avance en papier, et l'émettre pour la retirer ensuite; +en un mot, il fallait dépenser le prix avant de l'avoir reçu. Cette +nécessité de dépenser avant d'avoir vendu fit songer à la création d'un +nouveau papier. + +Les cédules, qui étaient une hypothèque spéciale sur chaque bien, +entraînaient de longs délais, car il fallait qu'elles portassent +l'enonciation de chaque domaine; d'ailleurs elles dépendaient de la +volonté du preneur, et ne levaient pas la véritable difficulté. On +imagina un papier qui, sous le nom de mandats, représentait une valeur +fixe de bien. Tout domaine devait être délivré sans enchère et sur +simple procès-verbal, pour prix en mandats, égal à celui de 1790 +(vingt-deux fois le revenu). On devait créer 2 milliards 400 millions de +ces mandats, et leur affecter sur-le-champ 2 milliards 400 millions de +biens, estimation de 1790. Ainsi, ces mandats ne pouvaient subir d'autre +variation que celle des biens eux-mêmes, puisqu'ils en représentaient +une quantité fixe. Ils ne pouvaient pas à la vérité se trouver au pair +de l'argent, car les biens ne valaient pas ce qu'ils valaient en 1790; +mais ils devaient avoir la valeur même des biens. + +On résolut d'employer une partie de ces mandats à retirer les assignats. +La planche des assignats fut brisée le 30 pluviôse an IV (19 février). +45 milliards 500 millions avaient été émis. Par les différentes +rentrées, soit de l'emprunt, soit de l'arriéré, la quantité circulante +avait été réduite à 36 milliards, et devait l'être bientôt à 24. Ces 24 +milliards, en les réduisant au trentième, représentaient 800 millions: +on décréta qu'ils seraient échangés contre 800 millions de mandats, +ce qui était une liquidation de l'assignat au trentième de sa valeur +nominale; 400 millions de mandats devaient être émis en outre pour le +service public, et les 1,200 millions restans enfermés dans la caisse à +trois clés, pour en sortir par décret, au fur et à mesure des besoins. + +Cette création des mandats était une réimpression des assignats, avec un +chiffre moindre, une autre dénomination, et une valeur déterminée par +rapport aux biens. C'était comme si on eût créé, outre les 24 milliards +devant rester en circulation, 48 autres milliards, ce qui aurait fait +72; c'était comme si on eût décidé que ces 72 milliards seraient reçus +en paiement des biens, pour trente fois la valeur de 1790, ce qui +supposait 2 milliards 400 millions de biens affectés en hypothèque. +Ainsi, le chiffre était réduit, le rapport aux biens fixé, et le nom +changé. + +Les mandats furent créés le 26 ventôse (16 mars). Les biens durent être +mis sur-le-champ en vente, et délivrés aux porteurs de mandats sur +simple procès-verbal. La moitié du prix devait être payée dans la +première décade, le reste dans trois mois. Les forêts nationales étaient +mises à part; et les 2 milliards 400 millions de biens étaient pris +sur les biens de moins de trois cents arpens. Sur-le-champ on prit les +mesures que nécessite l'adoption d'un papier-monnaie. Le mandat était la +monnaie de la république, tout devait être payé en mandats. Les créances +stipulées en numéraire, les baux, les fermages, les intérêts des +capitaux, les impôts, excepté l'impôt arriéré, les rentes sur l'état, +les pensions, les appointemens des fonctionnaires publics, durent être +payés en mandats. Il y eut de grandes discussions sur la contribution +foncière. Ceux qui prévoyaient que les mandats pourraient tomber comme +l'assignat, voulaient que, pour assurer à l'état une rentrée certaine, +on continuât de payer la contribution foncière en nature. On leur +objecta les difficultés de la perception, et on décida qu'elle +aurait lieu en mandats, ainsi que celle des douanes, des droits +d'enregistrement, de timbre, des postes, etc. On ne s'en tint pas là; +on crut devoir accompagner la création du nouveau papier des sévérités +ordinaires qui accompagnent l'emploi des valeurs forcées; on déclara +que l'or et l'argent ne seraient plus considérés comme marchandises, et +qu'on ne pourrait plus vendre le papier contre l'or, ni l'or contre le +papier. Après les expériences qu'on avait faites, cette mesure était +misérable. On venait d'en prendre en même temps une autre qui ne l'était +pas moins, et qui nuisit dans l'opinion au directoire: ce fut la clôture +de la Bourse. Il aurait dû savoir que la clôture d'un marché public +n'empêchait pas qu'il s'en établît des milliers ailleurs. + +En faisant des mandats la monnaie nouvelle, et en les mettant partout à +la place du numéraire, le gouvernement commettait une erreur grave. Même +en se soutenant, le mandat ne pouvait jamais égaler le taux de l'argent. +Le mandat valait, si l'on veut, autant que la terre, mais il ne pouvait +valoir davantage. Or, la terre ne valait pas la moitié du prix de 1790; +un bien, même patrimonial, de 100,000 francs, ne se serait pas payé +50,000 en argent. Comment 100,000 francs en mandats en auraient-ils +valu 100,000 en numéraire? Il aurait donc fallu admettre au moins cette +différence. Le gouvernement devait donc, indépendamment de toutes les +autres causes de dépréciation, trouver un premier mécompte provenant de +la dépréciation des biens. + +On était si pressé, qu'on fit circuler des promesses de mandats, +en attendant que les mandats eux-mêmes fussent prêts à être émis. +Sur-le-champ ces promesses circulèrent à une valeur très-inférieure à +leur valeur nominale. On fut extrêmement alarmé, et on se dit que +le nouveau papier, duquel on espérait tant, allait tomber comme les +assignats, et laisser la république sans aucune ressource. Cependant il +y avait une cause de cette chute anticipée, et on pouvait bientôt la +lever. Il fallait rédiger des instructions à l'usage des administrations +locales, pour régler les cas extrêmement compliqués que ferait naître +la vente des biens sur simple procès-verbal; et ce travail exigeait +beaucoup de temps et retardait l'ouverture des ventes. Pendant cet +intervalle, le mandat tombait, et on disait que sa valeur baisserait si +rapidement, que l'état ne voudrait pas ouvrir les ventes et abandonner +les biens pour une valeur nulle; qu'il allait arriver aux mandats ce qui +était arrivé aux assignats; qu'ils se réduiraient successivement à rien, +et qu'alors on les recevrait en paiement des biens, non à leur valeur +d'émission, mais à leur valeur réduite. Les malveillans faisaient +entendre ainsi que le nouveau papier était un leurre, que jamais les +biens ne seraient aliénés, et que la république voulait se les réserver +comme un gage apparent et éternel de toutes les espèces de papier +qu'il lui plairait d'émettre. Cependant les ventes s'ouvrirent. Les +souscriptions furent nombreuses. Le mandat de 100 fr. était tombé à +15 fr. Il remonta successivement à 30, 40, et en quelques lieux à 88 +francs. On espéra donc un instant le succès de la nouvelle opération. + +C'était au milieu des factions secrètement conjurées contre lui que +le directoire se livrait à ces travaux. Les agens de la royauté +continuaient leurs secrètes menées. La mort de Lemaître ne les avait pas +dispersés. Brottier, acquitté, était devenu le chef de l'agence. Duverne +de Presle, Laville-Heurnois, Despomelles, s'étaient réunis à lui, +et formaient secrètement le comité royal. Ces misérables brouillons +n'avaient pas plus d'influence que par le passé; ils intriguaient, +demandaient de l'argent à grands cris, écrivaient de nombreuses +correspondances, et promettaient merveilles. Ils étaient toujours les +intermédiaires entre le prétendant et la Vendée, où ils avaient +de nombreux agens. Ils persistaient dans leurs idées, et voyant +l'insurrection comprimée par Hoche, et prête à expirer sous ses coups, +ils se confirmaient toujours davantage dans le système de tout faire à +Paris, même par un mouvement de l'intérieur. Ils se vantaient, comme +du temps de la convention, d'être en rapport avec plusieurs députés du +nouveau tiers, et ils prétendaient qu'il fallait temporiser, travailler +l'opinion par des journaux, déconsidérer le gouvernement, et tout +préparer pour que les élections de l'année suivante amenassent un +nouveau tiers de députés entièrement contre-révolutionnaires. Ils se +flattaient ainsi de détruire la constitution républicaine par les moyens +de la constitution même. Ce plan était certainement le moins chimérique, +et c'est celui qui donne l'idée la plus favorable de leur intelligence. + +Les patriotes de leur côté préparaient des complots, mais autrement +dangereux par les moyens qu'ils avaient à leur disposition. Chassés du +Panthéon, condamnés tout à fait par le gouvernement, qui s'était séparé +d'eux, et qui leur retirait leurs emplois, ils s'étaient déclarés +contre lui, et étaient devenus ses ennemis irréconciliables. Se voyant +poursuivis et observés avec un grand soin, ils n'avaient plus trouvé +d'autre ressource que de conspirer très-secrètement, et de manière à ce +que les chefs de la conspiration restassent tout à fait inconnus. Ils +s'étaient choisis quatre pour former un directoire secret de salut +public; Baboeuf et Drouet étaient du nombre. Le directoire secret devait +communiquer avec douze agens principaux qui ne se connaissaient pas les +uns les autres, et chargés d'organiser des sociétés de patriotes dans +tous les quartiers de Paris. Ces douze agens, agissant ainsi chacun de +leur côté, avaient défense de nommer les quatre membres du directoire +secret; ils devaient parler et se faire obéir au nom d'une autorité +mystérieuse et suprême, qui était instituée pour diriger les efforts +des patriotes vers ce qu'ils appelaient le _bonheur commun_. De cette +manière les fils de la conspiration étaient presque insaisissables; car, +en supposant qu'on en saisît un, les autres restaient toujours inconnus. +Cette organisation s'établit, en effet, comme l'avait projeté Baboeuf; +des sociétés de patriotes existaient dans tout Paris, et, par +l'intermédiaire des douze agens principaux, recevaient l'impulsion d'une +autorité inconnue. + +Baboeuf et ses collègues cherchaient quel serait le mode employé pour +opérer ce qu'ils appelaient _la délivrance_, et à qui on remettrait +l'autorité, quand on aurait égorgé le directoire, dispersé les conseils, +et mis le peuple en possession de sa souveraineté. Ils se défiaient déjà +beaucoup trop des provinces et de l'opinion pour courir la chance +d'une élection, et appeler une assemblée nouvelle. Ils voulaient tout +simplement en nommer une composée de jacobins d'élite, pris dans chaque +département. Ils devaient faire ce choix eux-mêmes, et compléter cette +assemblée en y ajoutant tous les montagnards de l'ancienne convention +qui n'avaient pas été réélus. Encore ces montagnards ne leur semblaient +pas donner de suffisantes garanties, car beaucoup avaient adhéré, dans +les derniers temps de la convention, à ce qu'ils appelaient les mesures +liberticides, et avaient même accepté des fonctions du directoire. +Cependant ils avaient fini par tomber d'accord sur l'admission dans la +nouvelle assemblée de soixante-huit d'entre eux, qui passaient pour +les plus purs. Cette assemblée devait s'emparer de tous les pouvoirs, +jusqu'à ce que le _bonheur commun_ fût assuré. + +Il fallait s'entendre avec les conventionnels non réélus, dont la +plupart étaient à Paris. Baboeuf et Drouet entrèrent en communication +avec eux. Il y eut de grandes discussions sur le choix des moyens. Les +conventionnels trouvaient trop extraordinaires ceux que proposait le +directoire insurrecteur. Ils voulaient le rétablissement de l'ancienne +convention, avec l'organisation prescrite par la constitution de 1793. +Enfin on s'entendit, et l'insurrection fut préparée pour le mois de +floréal (avril-mai). Les moyens dont le directoire secret se proposait +d'user, étaient vraiment effrayans. D'abord il s'était mis en +correspondance avec les principales villes de France, pour que la +révolution fût simultanée et semblable partout. Les patriotes devaient +partir de leurs quartiers en portant des guidons sur lesquels seraient +écrits ces mots: _Liberté, Égalité, Constitution de 1793, Bonheur +commun_. Quiconque résisterait au peuple souverain serait mis à mort. On +devait égorger les cinq directeurs, certains membres des cinq-cents, le +général de l'armée de l'intérieur; on devait s'emparer du Luxembourg, de +la Trésorerie, du télégraphe, des arsenaux et du dépôt d'artillerie de +Meudon. Pour engager le peuple à se soulever et ne plus _le payer de +vaines promesses_, on devait obliger tous les habitans aisés de loger, +héberger et nourrir chaque homme qui aurait pris part à l'insurrection. +Les boulangers, les marchands de vin seraient tenus de fournir du pain +et des boissons au peuple, moyennant une indemnité que leur paierait la +république, et sous peine d'être pendus à la lanterne en cas de +refus. Tout soldat qui passerait du côté de l'insurrection aurait son +équipement en propriété, recevrait une somme d'argent, et aurait la +faculté de retourner dans ses foyers. On espérait gagner ainsi tous ceux +qui servaient à regret. Quant aux soldats de métier qui avaient pris +goût à la guerre, on leur donnait à piller les maisons des royalistes. +Pour tenir les armées au complet, et remplacer ceux qui rentreraient +dans leurs foyers, on se proposait d'accorder aux soldats des avantages +tels, qu'on ferait lever spontanément une multitude de nouveaux +volontaires. + +On voit quelles combinaisons terribles et insensées avaient conçues +ces esprits désespérés. Ils désignèrent Rossignol, l'ex-général de la +Vendée, pour commander l'armée parisienne d'insurrection. Ils avaient +pratiqué des intelligences dans cette légion de police qui faisait +partie de l'armée de l'intérieur, et toute composée de patriotes, de +gendarmes des tribunaux, d'anciens gardes-françaises. Elle se mutina en +effet, mais trop tôt, et fut dissoute par le directoire. Le ministre de +la police Cochon, qui suivait les progrès de la conspiration, qui lui +fut dénoncée par un officier de l'armée de l'intérieur qu'on avait voulu +enrôler, la laissa se continuer pour en saisir tous les fils. Le 20 +floréal (9 mai), Baboeuf, Drouet, et les autres chefs et agens devaient +se réunir rue Bleue, chez un menuisier. Des officiers de police, apostés +dans les environs, saisirent les conspirateurs, et les conduisirent +sur-le-champ en prison. On arrêta en outre les ex-conventionnels +Laignelot, Vadier, Amar, Ricard, Choudieu, le Piémontais Buonarotti, +l'ex-membre de l'assemblée législative Antonelle, Pelletier (de +Saint-Fargeau), frère de celui qui avait été assassiné. On demanda +aussitôt aux deux conseils la mise en accusation de Drouet, qui était +membre des cinq-cents, et on les envoya tous devant la haute cour +nationale, qui n'était pas encore organisée, et qu'on se mit à organiser +sur-le-champ. Baboeuf, dont la morgue égalait le fanatisme, écrivit +au directoire une lettre singulière, et qui peignait le délire de son +esprit. «Je suis une puissance, écrivait-il aux cinq directeurs; ne +craignez donc pas de traiter avec moi d'égal à égal. Je suis le chef +d'une secte formidable que vous ne détruirez pas en m'envoyant à la +mort, et qui, après mon supplice, n'en sera que plus irritée et plus +dangereuse. Vous n'avez qu'un seul fil de la conspiration; ce n'est rien +d'avoir arrêté quelques individus; les chefs renaîtront sans cesse. +Épargnez-vous de verser du sang inutile; vous n'avez pas encore fait +beaucoup d'éclat, n'en faites pas davantage, traitez avec les patriotes; +ils se souviennent que vous fûtes autrefois des républicains sincères; +ils vous pardonneront, si vous voulez concourir avec eux au salut de la +république.» + +Le directoire ne fit aucun cas de cette lettre extravagante, et ordonna +l'instruction du procès. Cette instruction devait être longue, car on +voulait procéder dans toutes les formes. Ce dernier acte de vigueur +acheva de consolider le directoire dans l'opinion générale. La fin de +l'hiver approchait; les factions étaient surveillées et contenues; +l'administration était dirigée avec zèle et avec soin; le papier-monnaie +renouvelé donnait seul des inquiétudes; il avait fourni cependant +des ressources momentanées pour faire les premiers préparatifs de +la campagne qui allait s'ouvrir. En effet, la saison des opérations +militaires était arrivée. Le ministère anglais, toujours astucieux dans +sa politique, avait tenté auprès du gouvernement français la démarche +dont l'opinion publique lui faisait un devoir. Il avait chargé son agent +en Suisse, Wickam, d'adresser des questions insignifiantes au ministre +de France, Barthélémy. Cette ouverture, faite le 17 ventôse (7 mars +1796), avait pour but de demander si la France était disposée à la paix, +si elle consentirait à un congrès pour en discuter les conditions, +si elle voulait faire connaître à l'avance les bases principales sur +lesquelles elle était résolue à traiter. Une pareille démarche n'était +qu'une vaine satisfaction donnée par Pitt à sa nation, afin d'être +autorisé par un refus de la France à demander de nouveaux sacrifices. +Si en effet Pitt avait été sincère, il n'aurait pas chargé de cette +ouverture un agent sans pouvoirs; il n'aurait pas demandé un congrès +européen, qui, par la complication des questions, ne pouvait rien +terminer, et que la France d'ailleurs avait déjà refusé à l'Autriche par +l'intermédiaire du Danemarck; enfin il n'aurait pas demandé sur quelles +bases la négociation devait s'ouvrir, puisqu'il savait que, d'après +la constitution, les Pays-Bas étaient devenus partie du territoire +français, et que le gouvernement actuel ne pouvait consentir à les en +détacher. Le directoire, qui ne voulait pas être pris pour dupe, fit +répondre à Wickam que ni la forme ni l'objet de cette démarche n'étaient +de nature à faire croire à sa sincérité; que, du reste, pour démontrer +ses intentions pacifiques, il consentait à faire une réponse à des +questions qui n'en méritaient pas, et qu'il déclarait vouloir traiter +sur les bases seules fixées par la constitution. C'était annoncer d'une +manière définitive que la France ne renoncerait jamais à la Belgique. La +lettre du directoire, écrite avec convenance et fermeté, fut aussitôt +publiée avec celle de Wickam. C'était le premier exemple d'une +diplomatie franche et ferme sans jactance. + +Chacun approuva le directoire, et de part et d'autre on se prépara en +Europe à recommencer les hostilités. Pitt demanda au parlement un nouvel +emprunt de 7 millions sterling, et il s'efforça d'en négocier un autre +de 3 millions pour l'empereur. Il avait beaucoup travaillé auprès du roi +de Prusse pour le tirer de sa neutralité et le faire rentrer dans la +lutte; il lui offrit des fonds, et lui représenta qu'arrivant à la fin +de la guerre, lorsque tous les partis étaient épuisés, il aurait une +supériorité assurée. Le roi de Prusse, ne voulant pas retomber dans +ses premières fautes, ne se laissa pas abuser et persista dans sa +neutralité. Une partie de son armée, stationnée en Pologne, veillait +à l'incorporation des nouvelles conquêtes; l'autre, rangée le long du +Rhin, était prête à défendre la ligne de neutralité contre celle des +puissances qui la violerait, et à prendre sous sa protection ceux des +états de l'Empire qui réclameraient la médiation prussienne. La Russie, +toujours féconde en promesses, n'envoyait pas encore de troupes, et +s'occupait à organiser la part de territoire qui lui était échue en +Pologne. + +L'Autriche, enflée de ses succès à la fin de la campagne précédente, se +préparait à la guerre avec ardeur, et se livrait aux espérances les +plus présomptueuses. Le général auquel elle devait ce léger retour de +fortune, avait cependant été destitué, malgré tout l'éclat de sa +gloire. Clerfayt, ayant déplu au conseil aulique, fut remplacé dans le +commandement de l'armée du Bas-Rhin par le jeune archiduc Charles, dont +on espérait beaucoup sans cependant prévoir encore ses talens. Il avait +montré dans les campagnes précédentes les qualités d'un bon officier. +Wurmser commandait toujours l'armée du Haut-Rhin. Pour décider le roi de +Sardaigne à continuer la guerre, on avait envoyé un renfort considérable +à l'armée impériale qui se battait en Piémont; et on lui avait donné le +général Beaulieu, qui s'était acquis beaucoup de réputation dans les +Pays-Bas. L'Espagne, commençant à jouir de la paix, était attentive à la +nouvelle lutte qui allait s'ouvrir, et, maintenant mieux éclairée sur +ses véritables intérêts, faisait des voeux pour la France. + +Le directoire, zélé comme un gouvernement nouveau, et jaloux d'illustrer +son administration, méditait de grands projets. Il avait mis ses armées +dans un état de force respectable; mais il n'avait pu que leur envoyer +des hommes, sans leur fournir les approvisionnemens nécessaires. Toute +la Belgique avait été mise à contribution pour nourrir l'armée de +Sambre-et-Meuse; des efforts extraordinaires avaient été faits pour +faire vivre celle du Rhin au milieu des Vosges. Cependant on n'avait pu +ni leur procurer des moyens de transport, ni remonter leur cavalerie. +L'armée des Alpes avait vécu des magasins pris aux Autrichiens après la +bataille de Loano; mais elle n'était ni vêtue, ni chaussée, et le prêt +était arriéré. La victoire de Loano était ainsi demeurée sans résultat. +Les armées des provinces de l'Ouest se trouvaient, grâce aux soins de +Hoche, dans un meilleur état que toutes les autres, sans être cependant +pourvues de tout ce dont elles avaient besoin. Mais, malgré cette +pénurie, nos armées, habituées à souffrir, à vivre d'expédiens, et +d'ailleurs aguerries par leurs belles campagnes, étaient disposées à de +grandes choses. + +Le directoire méditait, disons-nous, de vastes projets. Il voulait finir +dès le printemps la guerre de la Vendée, et prendre ensuite l'offensive +sur tous les points. Son but était de porter les armées du Rhin en +Allemagne pour bloquer et assiéger Mayence, achever la soumission des +princes de l'Empire, isoler l'Autriche, transporter le théâtre de la +guerre au sein des états héréditaires, et faire vivre ses troupes aux +dépens de l'ennemi dans les riches vallées du Mein et du Necker. Quant à +l'Italie, il nourrissait de plus vastes pensées encore, suggérées par le +général Bonaparte. Comme on n'avait pas profité de la victoire de Loano, +il fallait, suivant ce jeune officier, en remporter une seconde, décider +le roi de Piémont à la paix, ou lui enlever ses états, franchir ensuite +le Pô, et venir enlever à l'Autriche le plus beau fleuron de sa +couronne, la Lombardie. Là était le théâtre des opérations décisives; là +on allait porter les coups les plus sensibles à l'Autriche, conquérir +des équivalens pour payer les Pays-Bas, décider la paix, et peut-être +affranchir la belle Italie. D'ailleurs on allait nourrir et restaurer la +plus pauvre de nos armées, au milieu de la contrée la plus fertile de la +terre. + +Le directoire, s'arrêtant à ces idées, fit quelques changemens dans le +commandement de ses armées. Jourdan conserva le commandement qu'il avait +si bien mérité à la tête de l'armée de Sambre-et-Meuse. Pichegru, qui +avait trahi sa patrie, et dont le crime était déjà soupçonné, fut +remplacé par Moreau, qui commandait en Hollande. On offrit à Pichegru +l'ambassade en Suède, qu'il refusa. Beurnonville, venu récemment de +captivité, remplaça Moreau dans le commandement de l'armée française en +Hollande. Schérer, dont on était mécontent pour n'avoir pas su profiter +de la victoire de Loano, fut remplacé. On voulait un jeune homme +entreprenant pour essayer une campagne hardie. Bonaparte, qui s'était +déjà distingué à l'armée d'Italie, qui d'ailleurs paraissait si pénétré +des avantages d'une marche au-delà des Alpes, parut l'homme le plus +propre à remplacer Schérer. Il fut promu du commandement de l'armée de +l'intérieur à celui de l'armée d'Italie. Il partit sur-le-champ pour se +rendre à Nice. Plein d'ardeur et de joie, il dit en partant, que dans un +mois il serait à Milan ou à Paris. Cette ardeur paraissait téméraire; +mais chez un jeune homme, et dans une entreprise hasardeuse, elle était +de bon augure. + +Des changemens pareils furent opérés dans les trois armées qui gardaient +les provinces insurgées. Hoche, mandé à Paris pour concerter avec le +directoire un plan qui mît fin à la guerre civile, y avait obtenu la +plus juste faveur, et reçu les plus grands témoignages d'estime. Le +directoire, reconnaissant la sagesse de ses plans, les avait tous +approuvés; et pour que personne n'en pût contrarier l'exécution, il +avait réuni les trois armées des côtes de Cherbourg, dés côtes de Brest +et de l'Ouest, en une seule, sous le titre d'armée des côtes de l'Océan, +et lui en avait donné le commandement supérieur. C'était la plus +grande armée de la république, car elle s'élevait à cent mille hommes, +s'étendait sur plusieurs provinces, et exigeait dans le chef une réunion +de pouvoirs civils et militaires tout à fait extraordinaires. Un +commandement aussi vaste était la plus grande preuve de confiance qu'on +pût donner à un général. Hoche la méritait certainement. Possédant +à vingt-sept ans une réunion de qualités militaires et civiles, qui +deviennent souvent dangereuses à la liberté, nourrissant même une grande +ambition, il n'avait pas cette coupable audace d'esprit qui peut porter +un capitaine illustre à ambitionner plus que la qualité de citoyen; +il était républicain sincère, et égalait Jourdan en patriotisme et en +probité. La liberté pouvait applaudir sans crainte à ses succès, et lui +souhaiter des victoires. + +Hoche n'avait guère passé qu'un mois à Paris. Il était retourné +sur-le-champ dans l'Ouest, afin d'avoir achevé la pacification de la +Vendée à la fin de l'hiver ou au commencement du printemps. Son plan de +désarmement et de pacification fut rédigé en articles, et converti en +arrêté par le directoire. Il était convenu, d'après ce plan, qu'un +cordon de désarmement envelopperait toutes les provinces insurgées, et +les parcourrait successivement. En attendant leur complète pacification, +elles étaient soumises au régime militaire. Toutes les villes étaient +déclarées en état de siége. Il était reconnu en principe que l'armée +devait vivre aux dépens du pays insurgé; par conséquent Hoche était +autorisé à percevoir l'impôt et l'emprunt forcé soit en nature, soit +en espèces, comme il lui conviendrait, et à former des magasins et +des caisses pour l'entretien de l'armée. Les villes aux quelles les +campagnes faisaient la guerre des subsistances, en cherchant à les +affamer, devaient être approvisionnées militairement par des colonnes +attachées aux principales d'entre elles. Le pardon était accordé à tous +les rebelles qui déposeraient leurs armes. Quant aux chefs, ceux qui +seraient pris les armes à la main devaient être fusillés; ceux qui se +soumettraient seraient ou détenus ou en surveillance dans des villes +désignées, ou conduits hors de France. Le directoire, approuvant le +projet de Hoche, qui consistait à pacifier d'abord la Vendée avant de +songer à la Bretagne, l'autorisait à terminer ses opérations sur la rive +gauche de la Loire, avant de ramener ses troupes sur la rive droite. +Dès que la Vendée serait entièrement soumise, une ligne de désarmement +devait embrasser toute la Bretagne, depuis Granville jusqu'à la Loire, +et s'avancer ainsi, en parcourant la péninsule bretonne, jusqu'à +l'extrémité du Finistère. C'était à Hoche à fixer le moment où ces +provinces, lui paraissant soumises, seraient affranchies du régime +militaire et rendues au système constitutionnel. + +Hoche, arrivé à Angers vers la fin de nivôse (mi-janvier), trouva ses +opérations fort dérangées par son absence. Le succès de son plan, +dépendant surtout de la manière dont il serait exécuté, exigeait +indispensablement sa présence. Le général Willot l'avait mal suppléé. La +ligne de désarmement faisait peu de progrès. Charette l'avait +franchie, et avait repassé sur les derrières. Le système régulier +d'approvisionnement étant mal suivi, et l'armée ayant souvent manqué du +nécessaire, elle s'était livrée de nouveau à l'indiscipline, et avait +commis des actes capables d'aliéner les habitans. Sapinaud, après avoir +fait, comme on l'a vu, une tentative hostile sur Montaigu, avait obtenu +du général Willot une paix ridicule, à laquelle Hoche ne pouvait pas +consentir. Enfin Stofflet, jouant toujours le prince, et Bernier le +premier ministre, se renforçaient des déserteurs qui abandonnaient +Charette, et faisaient des préparatifs secrets. Les villes de Nantes +et d'Angers manquaient de vivres. Les patriotes réfugiés des pays +environnans s'y étaient amassés, et se livraient, dans des clubs, à des +déclamations furibondes et dignes des jacobins. Enfin on répandait que +Hoche n'avait été rappelé à Paris que pour perdre son commandement. Les +uns le disaient destitué comme royaliste, les autres comme jacobin. + +Son retour dissipa tous les bruits, et répara les maux causés par son +absence. Il fit recommencer le désarmement, remplir les magasins, +approvisionner les villes; il les déclara toutes en état de siége; et, +autorisé dès lors à y exercer la dictature militaire, il ferma les clubs +jacobins formés par les réfugiés, et surtout une société connue à Nantes +sous le titre de _Chambre ardente_. Il refusa de ratifier la paix +accordée à Sapinaud; il fit occuper son pays, et lui laissa à lui la +faculté de sortir de France, ou de courir les bois, sous peine d'être +fusillé s'il était pris. Il fit resserrer Stofflet plus étroitement +que jamais, et recommencer les poursuites contre Charette. il confia à +l'adjudant-général Travot, qui joignait à une grande intrépidité toute +l'activité d'un partisan, le soin de poursuivre Charette avec plusieurs +colonnes d'infanterie légère et de cavalerie, de manière à ne lui +laisser ni repos, ni espoir. + +Charette, en effet, poursuivi jour et nuit, n'avait plus aucun moyen +d'échapper. Les habitans du Marais, désarmés, surveillés, ne pouvaient +plus lui être d'aucun secours. Ils avaient livré déjà plus de sept mille +fusils, quelques pièces de canon, quarante barils de poudre, et ils +étaient dans l'impossibilité de reprendre les armes. L'auraient-ils +pu d'ailleurs, ils ne l'auraient pas voulu, parce qu'ils se sentaient +heureux du repos dont ils jouissaient, et qu'ils craignaient de +s'exposer à de nouvelles dévastations. Les paysans venaient dénoncer aux +officiers républicains les chemins où Charette passait, les retraites où +il allait reposer un instant sa tête; et quand ils pouvaient s'emparer +de quelques-uns de ceux qui l'accompagnaient, ils les livraient à +l'armée. Charette, à peine escorté d'une centaine de serviteurs dévoués, +et suivi de quelques femmes qui servaient à ses plaisirs, ne songeait +pas cependant à se rendre. Plein de défiance, il faisait quelquefois +massacrer ses hôtes, quand il craignait d'en être trahi. Il fit, +dit-on, mettre à mort un curé qu'il soupçonnait de l'avoir dénoncé +aux républicains. Travot le rencontra plusieurs fois, lui tua une +soixantaine d'hommes, plusieurs de ses officiers, et entre autres son +frère. Il ne lui resta plus que quarante ou cinquante hommes. + +Pendant que Hoche le faisait harceler sans relâche, et poursuivait son +projet de désarmement, Stofflet se voyait avec effroi entouré de toutes +parts, et sentait bien que Charette, Sapinaud, détruits, et tous les +chouans soumis, on ne souffrirait pas long-temps l'espèce de principauté +qu'il s'était arrogée dans le Haut-Anjou. Il pensa qu'il ne fallait +pas attendre, pour agir, que tous les royalistes fussent exterminés; +alléguant pour prétexte un règlement de Hoche, il leva de nouveau +l'étendard de la révolte, et reprit les armes. Hoche était en ce moment +sur les bords de la Loire, et il fallait se rendre dans le Calvados pour +juger de ses yeux l'état de la Normandie et de la Bretagne. Il ajourna +aussitôt son départ, et fit ses préparatifs pour enlever Stofflet avant +que sa révolte pût acquérir quelque importance. Hoche, du reste, était +charmé que Stofflet lui fournît lui-même l'occasion de rompre la +pacification. Cette guerre l'embarrassait peu, et lui permettait de +traiter l'Anjou comme le Marais et la Bretagne. Il fit partir ses +colonnes de plusieurs points à la fois, de la Loire, du Layon et de la +Sèvre Nantaise. Stofflet, assailli de tous les côtés, ne put tenir nulle +part. Les paysans de l'Anjou étaient encore plus sensibles aux douceurs +de la paix que ceux du Marais; ils n'avaient point répondu à l'appel +de leur ancien chef, et l'avaient laissé commencer la guerre avec les +mauvais sujets du pays et les émigrés dont son camp était rempli. Deux +rassemblemens qu'il avait formés furent dispersés, et lui-même se vit +obligé de courir, comme Charette, à travers les bois. Mais il n'avait ni +l'opiniâtreté, ni la dextérité de ce chef, et son pays n'était pas aussi +heureusement disposé pour cacher une troupe de maraudeurs. Il fut livré +par ses propres affidés. Attiré dans une ferme, sous prétexte d'une +conférence, il fut saisi, garrotté et abandonné aux républicains. On +assure que son fidèle ministre, l'abbé Bernier, prit part à cette +trahison. La prise de ce chef était d'une grande importance par l'effet +moral qu'elle devait produire sur ces contrées. Il fut conduit à Angers, +et après avoir subi un interrogatoire, il fut fusillé le 7 ventôse (26 +février), en présence d'un peuple immense. + +Cette nouvelle causa une joie des plus vives, et fit présager que +bientôt la guerre civile finirait dans ces malheureuses contrées. Hoche, +au milieu des soins si pénibles de ce genre de guerre, était abreuvé de +dégoûts de toute espèce. Les royalistes l'appelaient naturellement un +scélérat, un buveur de sang, quoiqu'il s'appliquât à les détruire +par les voies les plus loyales; mais les patriotes eux-mêmes le +tourmentaient de leurs calomnies. Les réfugiés de la Vendée et de la +Bretagne, dont il réprimait les fureurs, et dont il contrariait la +paresse, en cessant de les nourrir dès qu'il y avait sûreté pour eux +sur leurs terres, le dénonçaient au directoire. Les administrations +des villes qu'il mettait en état de siége, réclamaient contre +l'établissement du système militaire, et le dénonçaient aussi. Des +communes soumises à des amendes, ou à la perception militaire de +l'impôt, se plaignaient à leur tour. C'était un concert continuel de +plaintes et de réclamations. Hoche, dont le caractère était irritable, +fut plusieurs fois poussé au désespoir, et demanda formellement sa +démission. Mais le directoire la refusa, elle consola par de nouveaux +témoignages d'estime et de confiance. Il lui fit un don national de deux +beaux chevaux, don qui n'était pas seulement une récompense, mais un +secours indispensable. Ce jeune général, qui aimait les plaisirs, qui +était à la tête d'une armée de cent mille hommes, et qui disposait +du revenu de plusieurs provinces, manquait cependant quelquefois du +nécessaire. Ses appointemens payés en papier, se réduisaient à rien. +Il manquait de chevaux, de selles, de brides, et il demandait +l'autorisation de prendre, en les payant, six selles, six brides, des +fers de cheval, quelques bouteilles de rhum, et quelques pains de sucre, +dans les magasins laissés par les Anglais à Quiberon: exemple admirable +de délicatesse, que nos généraux républicains donnèrent souvent, et qui +allait devenir tous les jours plus rare, à mesure que nos invasions +allaient s'étendre, et que nos moeurs guerrières allaient se corrompre +par l'effet des conquêtes et des moeurs de cour! + +Encouragé par le gouvernement, Hoche continua ses efforts pour finir son +ouvrage dans la Vendée. La pacification complète ne dépendait plus que +de la prise de Charette. Ce chef, réduit aux abois, fit demander à +Hoche la permission de passer en Angleterre. Hoche y consentit, d'après +l'autorisation qu'il en trouvait dans l'arrêté du directoire, relatif +aux chefs qui feraient leur soumission. Mais Charette n'avait fait +cette demande que pour obtenir un peu de répit, et il n'en voulait +pas profiter. De son côté, le directoire ne voulait pas faire grâce à +Charette, parce qu'il pensait a que ce chef fameux serait toujours un +épouvantail pour la contrée. Il écrivit à Hoche de ne lui accorder +aucune transaction. Mais lorsque Hoche reçut ces nouveaux ordres, +Charette avait déjà déclaré que sa demande n'était qu'une feinte pour +obtenir quelques momens de repos, et qu'il ne voulait pas du pardon des +républicains. Il s'était mis de nouveau à courir les bois. + +Charette ne pouvait pas échapper plus longtemps aux républicains. +Poursuivi à la fois par des colonnes d'infanterie et de cavalerie, +observé par des troupes de soldats déguisés, dénoncé par les habitans, +qui voulaient sauver leur pays de la dévastation, traqué dans les +bois comme une bête fauve, il tomba le 2 germinal (22 mars) dans une +embuscade qui lui fut tendue par Travot. Armé jusqu'aux dents, et +entouré de quelques braves qui s'efforçaient de le couvrir de leurs +corps, il se défendit comme un lion, et tomba enfin frappé de plusieurs +coups de sabre. Il ne voulut remettre son épée qu'au brave Travot, qui +le traita avec tous les égards dus à un si grand courage. Il fut conduit +au quartier républicain, et admis à table auprès du chef de l'état-major +Hédouville. Il s'entretint avec une grande sérénité, et ne montra nulle +affliction du sort qui l'attendait. Traduit d'abord à Angers, il fut +ensuite transporté à Nantes, pour y terminer sa vie aux mêmes lieux qui +avaient été témoins de son triomphe. Il subit un interrogatoire auquel +il répondit avec beaucoup de calme et de convenance. On le questionna +sur les prétendus articles secrets du traité de La Jaunaye, et il avoua +qu'il n'en existait point. Il ne chercha ni à pallier sa conduite, ni +à excuser ses motifs; il avoua qu'il était serviteur de la royauté, et +qu'il avait travaillé de toutes ses forces à renverser la république. Il +montra de la dignité et une grande impassibilité. Conduit au supplice au +milieu d'un peuple immense, qui n'était point assez généreux pour lui +pardonner les maux de la guerre civile, il conserva toute son assurance. +Il était tout sanglant; il avait perdu trois doigts dans son dernier +combat, et portait le bras en écharpe. Sa tête était enveloppée d'un +mouchoir. Il ne voulut ni se laisser bander les yeux, ni se mettre à +genoux. Resté debout, il détacha son bras de son écharpe, et donna le +signal. Il tomba mort sur-le-champ. C'était le 9 germinal (29 mars.) +Ainsi finit cet homme célèbre, dont l'indomptable courage causa tant de +maux à son pays, et méritait de s'illustrer dans une autre carrière. +Compromis par la dernière tentative de débarquement qui avait été faite +sur ses côtes, il ne voulut plus reculer, et finit en désespéré. Il +exhala, dit-on, un vif ressentiment contre les princes qu'il avait +servis, et dont il se regardait comme abandonné. + +La mort de Charette causa autant de joie que la plus belle victoire sur +les Autrichiens. Sa mort décidait la fin de la guerre civile. Hoche, +croyant n'avoir plus rien à faire dans la Vendée, en retira le gros +de ses troupes, pour les porter au-delà de la Loire, et désarmer la +Bretagne. Il y laissa néanmoins des forces suffisantes pour réprimer les +brigandages isolés, qui suivent d'ordinaire les guerres civiles, et pour +achever le désarmement du pays. Avant de passer en Bretagne, il eut +à comprimer un mouvement de révolte qui éclata dans le voisinage de +l'Anjou, vers le Berry. Ce fut l'occupation de quelques jours; il se +porta ensuite avec vingt mille hommes en Bretagne, et, fidèle à son +plan, l'embrassa d'un vaste cordon de la Loire à Granville. Les +malheureux chouans ne pouvaient pas tenir contre un effort aussi grand +et aussi bien concerté; Scépeaux, entre la Vilaine et la Loire, demanda +le premier à se soumettre. Il remit un nombre considérable d'armes. A +mesure qu'ils étaient refoulés vers l'Océan, les chouans devenaient plus +opiniâtres. Privés de munitions, ils se battaient corps à corps, à coups +de poignard et de baïonnette. Enfin on les accula tout à fait à la mer. +Le Morbihan, qui depuis long-temps s'était séparé de Puisaye, rendit ses +armes. Les autres divisions suivirent cet exemple les unes après les +autres. Bientôt toute la Bretagne fut soumise à son tour, et Hoche +n'eut plus qu'à distribuer ses cent mille hommes en une multitude de +cantonnemens pour surveiller le pays, et les faire vivre plus aisément. +Le travail qui lui restait à faire ne consistait plus qu'en des soins +d'administration et de police; il lui fallait quelques mois encore d'un +gouvernement doux et habile pour calmer les haines, et rétablir la paix. +Malgré les cris furieux de tous les partis, Hoche était craint, chéri, +respecté dans la contrée, et les royalistes commençaient à pardonner +à une république si dignement représentée. Le clergé surtout, dont il +avait su capter la confiance, lui était entièrement dévoué, et le +tenait exactement instruit de ce qu'il avait intérêt à connaître. Tout +présageait la paix et la fin d'horribles calamités. L'Angleterre ne +pouvait plus compter sur les provinces de l'Ouest pour attaquer la +république dans son propre sein. Elle voyait, au contraire, dans ces +pays cent mille hommes, dont cinquante mille devenaient disponibles, et +pouvaient être employés à quelque entreprise fatale pour elle. Hoche, en +effet, nourrissait un grand projet, qu'il réservait pour le milieu de +la belle saison. Le gouvernement, charmé des services qu'il venait de +rendre, et voulant le dédommager de la tâche dégoûtante qu'il avait su +remplir, fit déclarer pour lui, comme pour les armées qui remportaient +de grandes victoires, que l'armée de l'Océan et son chef avaient bien +mérité de la patrie. Ainsi la Vendée était pacifiée dès le mois de +germinal, avant qu'aucune des armées fût entrée en campagne. Le +directoire pouvait se livrer sans inquiétude à ses grandes opérations, +et tirer même des côtes de l'Océan d'utiles renforts. + + + +CHAPITRE III. + +CAMPAGNE DE 1796.---CONQUÊTE DU PIÉMONT ET DE LA LOMBARDIE PAR LE +GÉNÉRAL BONAPARTE. BATAILLE DE MONTENOTTE, MILLÉSIMO. PASSAGE DU PONT DE +LODI. ÉTABLISSEMENT ET POLITIQUE DES FRANÇAIS EN ITALIE.---OPÉRATIONS +MILITAIRES DANS LE NORD.---PASSAGE DU RHIN PAR LES GÉNÉRAUX JOURDAN ET +MOREAU. BATAILLE DE RADSTADT ET D'ETTLINGEN.--L'ARMÉE D'ITALIE PREND SES +POSITIONS SUR L'ADIGE ET SUR LE DANUBE. + +La cinquième campagne de la liberté allait commencer; elle devait +s'ouvrir sur les plus beaux théâtres militaires de l'Europe, sur +les plus variés en obstacles, en accidens, en ligues de défense ou +d'attaque. C'étaient, d'une part, la grande vallée du Rhin et les deux +vallées transversales du Mein et du Necker; de l'autre, les Alpes, le +Pô, la Lombardie. Les armées qui allaient entrer en ligne étaient les +plus aguerries que jamais on eût vues sous les armes; elles étaient +assez nombreuses pour remplir le terrain sur lequel elles devaient agir, +mais pas assez pour rendre les combinaisons inutiles et réduire la +guerre à une simple invasion. Elles étaient commandées par de jeunes +généraux, libres de toute routine, affranchis de toute tradition, +mais instruits cependant, et exaltés par de grands événemens. Tout se +réunissait donc pour rendre la lutte opiniâtre, variée, féconde en +combinaisons, et digne de l'attention des hommes. + +Le projet du gouvernement français, comme on l'a vu, était d'envahir +l'Allemagne pour faire vivre ses armées en pays ennemi, pour détacher +les princes de l'Empire, investir Mayence, et menacer les États +héréditaires. Il voulait en même temps essayer une tentative hardie +en Italie pour y nourrir ses armées et arracher cette riche contrée à +l'Autriche. + +Deux belles armées, de soixante-dix à quatre-vingt mille hommes chacune, +étaient données sur le Rhin à deux généraux célèbres. Une trentaine de +mille soldats affamés étaient confiés à un jeune homme inconnu, mais +audacieux, pour tenter la fortune au-delà des Alpes. + +Bonaparte arriva au quartier-général à Nice le 6 germinal an IV (26 +mars). Tout s'y trouvait dans un état déplorable. Les troupes y étaient +réduites à la dernière misère. Sans habits, sans souliers, sans paie, +quelquefois sans vivres, elles supportaient cependant leurs privations +avec un rare courage. Grâce à cet esprit industrieux qui caractérise +le soldat français, elles avaient organisé la maraude, et descendaient +alternativement et par bandes dans les campagnes de Piémont pour s'y +procurer des vivres. Les chevaux manquaient absolument à l'artillerie. +Pour nourrir la cavalerie, on l'avait transportée en arrière sur les +bords du Rhône. Le trentième cheval et l'emprunt forcé n'étaient pas +encore levés dans le Midi, à cause des troubles. Bonaparte avait reçu +pour toute ressource deux mille louis en argent, et un million en +traites, dont une partie fut protestée. Pour suppléer à tout ce qui +manquait, on négociait avec le gouvernement génois, afin d'en obtenir +quelques ressources. On n'avait pas encore reçu de satisfaction pour +l'attentat commis sur la frégate _la Modeste_, et en réparation de cette +violation de neutralité, on demandait au sénat de Gênes de consentir un +emprunt et de livrer aux Français la forteresse de Gavi, qui commande +la route de Gênes à Milan. On exigeait aussi le rappel des familles +génoises, expulsées pour leur attachement à la France. Telle était la +situation de l'armée lorsque Bonaparte y arriva. + +Elle présentait un tout autre aspect, sous le rapport des hommes. +C'étaient pour la plupart des soldats accourus aux armées à l'époque +de la levée en masse, instruits, jeunes, habitués aux privations, et +aguerris par des combats de géans, au milieu des Pyrénées et des Alpes. +Les généraux avaient les qualités des soldats. Les principaux étaient +Masséna, jeune Nissard, d'un esprit inculte, mais précis et lumineux +au milieu des dangers, et d'une ténacité indomptable; Augereau, ancien +maître d'armes, qu'une grande bravoure et l'art d'entraîner les soldats +avaient porté aux premiers grades; Laharpe, Suisse expatrié, réunissant +l'instruction au courage; Serrurier, ancien major, méthodique et brave; +enfin Berthier, que son activité, son exactitude à soigner les détails, +son savoir géographique, sa facilité à mesurer de l'oeil l'étendue d'un +terrain ou la force numérique d'une colonne, rendaient éminemment propre +à être un chef d'état-major utile et commode. + +Cette armée avait ses dépôts en Provence; elle était rangée le long de +la chaîne des Alpes; se liant par sa gauche avec celle de Kellermann, +gardant le col de Tende, et se prolongeant vers l'Apennin. L'armée +active s'élevait au plus à trente-six mille hommes. La division +Serrurier était à Garessio, au-delà de l'Apennin, pour surveiller les +Piémontais dans leur camp retranché de Ceva. Les divisions Augereau, +Masséna, Laharpe, formant une masse d'environ trente mille hommes, +étaient en-deçà de l'Apennin. + +Les Piémontais, au nombre de vingt ou vingt-deux mille hommes, sous +les ordres de Colli, campaient à Geva, sur les revers des monts. Les +Autrichiens, au nombre de trente-six ou trente-huit mille, s'avançaient +par les routes de la Lombardie vers Gênes. Beaulieu, qui les commandait, +s'était fait remarquer dans les Pays-Bas. C'était un vieillard que +distinguait une ardeur de jeune homme. L'ennemi pouvait donc opposer +environ soixante mille soldats aux trente mille que Bonaparte avait à +mettre en ligne; mais les Autrichiens et les Piémontais étaient peu +d'accord. Suivant l'ancien plan, Colli voulait couvrir le Piémont; +Beaulieu voulait se maintenir en communication avec Gênes et les +Anglais. + +Telle était la force respective des deux partis. Quoique Bonaparte se +fût déjà fait connaître à l'armée d'Italie, on le trouvait bien jeune +pour la commander. Petit, maigre, sans autre apparence que des traits +romains, et un regard fixe et vif, il n'avait dans sa personne et sa +vie passée rien qui pût imposer aux esprits. On le reçut sans beaucoup +d'empressement. Masséna lui en voulait déjà pour s'être emparé de +l'esprit de Dumerbion en 1794. Bonaparte tint à l'armée un langage +énergique. «Soldats, dit-il, vous êtes mal nourris et presque nus. Le +gouvernement vous doit beaucoup, mais ne peut rien pour vous. Votre +patience, votre courage vous honorent, mais ne vous procurent ni +avantage ni gloire. Je vais vous conduire dans les plus fertiles plaines +du monde; vous y trouverez de grandes villes, de riches provinces; +vous y trouverez honneur, gloire et richesses. Soldats d'Italie, +manqueriez-vous de courage?» L'armée accueillit ce langage avec +plaisir: de jeunes généraux qui avaient tous leur fortune à faire, des +soldats aventureux et pauvres, ne demandaient pas mieux que de voir les +belles contrées qu'on leur annonçait. Bonaparte fit un arrangement avec +un fournisseur, et procura à ses soldats une partie du prêt qui était +arriéré. Il distribua à chacun de ses généraux quatre louis en or, ce +qui montre quel était alors l'état des fortunes. Il transporta +ensuite son quartier-général à Albenga, et fit marcher toutes les +administrations le long du littoral, sous le feu des canonnières +anglaises. + +Le plan à suivre était le même qui s'était offert l'année précédente +à la bataille de Loano. Pénétrer par le col le plus bas de l'Apennin, +séparer les Piémontais des Autrichiens en appuyant fortement sur leur +centre, telle fut l'idée fort simple que Bonaparte conçut à la vue des +lieux. Il commençait les opérations de si bonne heure, qu'il avait +l'espoir de surprendre les ennemis et de les jeter dans le désordre. +Cependant il ne put les prévenir. Avant qu'il arrivât, on avait poussé +le général Cervoni sur Voltri, tout près de Gênes, pour intimider +le sénat de cette ville et l'obliger à consentir aux demandes du +directoire. Beaulieu, craignant le résultat de cette démarche, se hâta +d'entrer en action, et porta son armée sur Gênes, partie sur un versant +de l'Apennin, partie sur l'autre. Le plan de Bonaparte restait donc +exécutable, à l'intention près de surprendre les Autrichiens. Plusieurs +routes conduisaient du revers de l'Apennin sur son versant maritime: +d'abord celle qui aboutit par la Bocchetta à Gênes, puis celle d'Acqui, +et Dego, qui traverse l'Apennin au col de Montenotte, et débouche dans +le bassin de Savone. Beaulieu laissa son aile droite à Dego, porta son +centre sous d'Argenteau, au col de Montenotte, et se dirigea lui-même +avec sa gauche, par la Bocchetta et Gênes, sur Voltri, le long de la +mer. Ainsi sa position était celle de Dewins à Loano. Une partie de +l'armée autrichienne était entre l'Apennin et la mer; le centre, sous +d'Argenteau, était sur le sommet même de l'Apennin au col de Montenotte, +et se liait avec les Piémontais campés à Ceva, de l'autre côté des +monts. + +Les deux armées s'ébranlant en même temps, se rencontrèrent en route +le 22 germinal (11 avril). Le long de la mer, Beaulieu donna contre +l'avant-garde de la division Laharpe, qui avait été portée sur Voltri, +pour inquiéter Gênes, et la repoussa. D'Argenteau, avec le centre, +traversa le col de Montenotte, pour venir tomber à Savone sur le centre +de l'armée française, pendant sa marche supposée vers Gênes. Il ne +trouva à Montenotte que le colonel Rampon, à la tête de douze +cents hommes, et l'obligea à se replier dans l'ancienne redoute de +Montelegino, qui fermait la route de Montenotte. Le brave colonel, +sentant l'importance de cette position, s'enferma dans la redoute, et +résista avec opiniâtreté à tous les efforts des Autrichiens. Trois +fois il fut attaqué par toute l'infanterie ennemie, trois fois il la +repoussa. Au milieu du feu le plus meurtrier, il fit jurer à ses soldats +de mourir dans la redoute, plutôt que de l'abandonner. Les soldats le +jurèrent, et demeurèrent toute la nuit sous les armes. Cet acte de +courage sauva les plans du général Bonaparte, et peut-être l'avenir de +la campagne. + +Bonaparte, en ce moment, était à Savone. Il n'avait pas fait retrancher +le col de Montenotte, parce qu'on ne se retranche pas quand on est +décidé à prendre l'offensive. Il apprit ce qui s'était passé dans la +journée à Montelegino et à Voltri. Sur-le-champ il sentit que le +moment était venu de mettre son plan à exécution, et il manoeuvra en +conséquence. Dans la nuit même il replia sa droite, formée par la +division Laharpe, en cet instant aux prises le long de la mer avec +Beaulieu, et la porta par la route de Montenotte, au-devant de +d'Argenteau. Il dirigea sur le même point la division Augereau, pour +soutenir la division Laharpe. Enfin, il fit marcher la division Masséna +par un chemin détourné, au-delà de l'Apennin, de manière à la placer sur +les derrières même du corps de d'Argenteau. Le 23 (12 avril) au matin, +toutes ses colonnes étaient en mouvement; placé lui-même sur un tertre +élevé, il voyait Laharpe et Augereau marchant sur d'Argenteau, et +Masséna qui, par un circuit, cheminait sur ses derrières. L'infanterie +autrichienne résista avec bravoure; mais, enveloppée de tout côté par +des forces supérieures, elle fut mise en déroute, et laissa deux mille +prisonniers et plusieurs centaines de morts. Elle s'enfuit en désordre +sur Dego, où était le reste de l'armée. + +Ainsi Bonaparte, auquel Beaulieu supposait l'intention de filer le long +de la mer sur Gênes, s'était dérobé tout à coup, et, se portant sur la +route qui traverse l'Apennin, avait enfoncé le centre ennemi, et avait +débouché victorieusement au-delà des monts. + +Ce n'était rien à ses yeux que d'avoir accablé le centre, si les +Autrichiens n'étaient à jamais séparés des Piémontais. Il se porta le +jour même (23) à Carcare, pour rendre sa position plus centrale entre +les deux armées coalisées. Il était dans la vallée de la Bormida, qui +coule en Italie. Plus bas, devant lui, et au fond de la vallée, se +trouvaient les Autrichiens, qui s'étaient ralliés à Dego, gardant +la route d'Acqui en Lombardie. A sa gauche, il avait les gorges de +Millesimo, qui joignent la vallée de la Bormida, et dans lesquelles se +trouvaient les Piémontais, gardant la route de Ceva et du Piémont. Il +fallait donc tout à la fois, qu'à sa gauche il forçât les gorges de +Millesimo, pour être maître de la route du Piémont, et qu'en face il +enlevât Dego, pour s'ouvrir la route d'Acqui et de la Lombardie. Alors +maître des deux routes, il séparait pour jamais les coalisés, et pouvait +à volonté se jeter sur les uns ou sur les autres. Le lendemain 24 (13 +avril), au matin, il porte son armée en avant; Augereau, vers la gauche, +attaque Millesimo, et les divisions Masséna et Laharpe s'avancent dans +la vallée sur Dego. L'impétueux Augereau aborde si vivement les gorges +de Millesimo, qu'il y pénètre, s'y engage, et en atteint le fond, avant +que le général Provera, qui était placé sur une hauteur, ait le temps +de se replier. Celui-ci était posté dans les ruines du vieux château de +Cossaria. Se voyant enveloppé, il veut s'y défendre; Augereau l'entoure +et le somme de se rendre prisonnier. Provera parlemente, et veut +transiger. Il était important de n'être pas arrêté par cet obstacle, et +sur-le-champ on monte à l'assaut de la position. Les Piémontais font +pleuvoir un déluge de pierres, roulent d'énormes rochers, et écrasent +des lignes entières. Néanmoins, le brave Joubert soutient ses soldats, +et gravit la hauteur à leur tête. Arrivé à une certaine distance, il +tombe percé d'une balle. A cette vue les soldats se replient. On est +forcé de camper le soir au pied de la hauteur; on se protège par +quelques abatis, et on veille pendant toute la nuit, pour empêcher +Provera de s'enfuir. De leur côté, les divisions chargées d'agir dans le +fond de la vallée de la Bormida ont marché sur Dego, et en ont enlevé +les approches. Le lendemain doit être la journée décisive. + +En effet, le 25 (14 avril), l'attaque redevient générale sur tous les +points. A la gauche, Augereau, dans la gorge de Millesimo, repousse +tous les efforts que fait Colli pour dégager Provera, le bat toute la +journée, et réduit Provera au désespoir. Celui-ci finit par déposer les +armes à la tête de quinze cents hommes. Laharpe et Masséna, de leur +côté, fondent sur Dego, où l'armée autrichienne s'était renforcée, le +22 et le 23, des corps ramenés de Gênes. L'attaque est terrible; après +plusieurs assauts, Dego est enlevé; les Autrichiens perdent une +partie de leur artillerie, et laissent quatre mille prisonniers, dont +vingt-quatre officiers. + +Pendant cette action, Bonaparte avait remarqué un jeune officier nommé +Lannes, qui chargeait avec une grande bravoure; il le fit colonel sur le +champ de bataille. + +On se battait depuis quatre jours, et on avait besoin de repos; les +soldats se reposaient à peine des fatigues de la bataille, que le bruit +des armes se fait de nouveau entendre. Six mille grenadiers ennemis +entrent dans Dego, et nous enlèvent cette position qui avait coûté tant +d'efforts. C'était un des corps autrichiens qui étaient restés engagés +sur le versant maritime de l'Apennin, et qui repassaient les monts. Le +désordre était si grand que ce corps avait donné sans s'en douter au +milieu de l'armée française. Le brave Wukassovich, qui commandait ces +six mille grenadiers, croyant devoir se sauver par un coup d'audace, +avait enlevé Dego. Il faut donc recommencer la bataille, et renouveler +les efforts de la veille. Bonaparte s'y porte au galop, rallie ses +colonnes et les lance sur Dego. Elles sont arrêtées par les grenadiers +autrichiens; mais elles reviennent à la charge, et, entraînées enfin par +l'adjudant-général Lanusse, qui met son chapeau au bout de son épée, +elles rentrent dans Dego, et recouvrent leur conquête en faisant +quelques centaines de prisonniers. + +Ainsi Bonaparte était maître de la vallée de la Bormida: les Autrichiens +fuyaient vers Acqui sur la route de Milan; les Piémontais, après avoir +perdu les gorges de Millesimo, se retiraient sur Ceva et Mondovi. Il +était maître de toutes les routes; il avait neuf mille prisonniers, +et jetait l'épouvante devant lui. Maniant habilement la masse de ses +forces, et la portant tantôt a Montenotte, tantôt à Millesimo et à Dego, +il avait écrasé partout l'ennemi, en se rendant supérieur à lui sur +chaque point. C'était le moment de prendre une grande détermination. Le +plan de Carnot lui enjoignait de négliger les Piémontais, pour courir +sur les Autrichiens. Bonaparte faisait cas de l'armée piémontaise, et ne +voulait pas la laisser sur ses derrières; il sentait d'ailleurs qu'il +suffisait d'un nouveau coup de son épée pour la détruire; et il trouva +plus prudent d'achever la ruine des Piémontais. Il ne s'engagea pas +dans la vallée de la Bormida pour descendre vers le Pô, à la suite des +Autrichiens; il prit à gauche, s'enfonça dans les gorges de Millesimo, +et suivit la route du Piémont. La division Laharpe resta seule au camp +de San-Benedetto, dominant le cours du Belbo et de la Bormida, et +observant les Autrichiens. Les soldats étaient accablés de fatigue; ils +s'étaient battus le 22 et le 23 à Montenotte, le 24 et le 25 à Millesimo +et Dego, avaient perdu et repris Dego le 26, s'étaient reposés seulement +le 27, et marchaient encore le 28 sur Mondovi. Au milieu de ces marches +rapides, on n'avait pas le temps de leur faire des distributions +régulières; ils manquaient de tout, et ils se livrèrent à quelques +pillages. Bonaparte indigné sévit contre les pillards avec une grande +rigueur, et montra autant d'énergie à rétablir l'ordre qu'à poursuivre +l'ennemi. Bonaparte avait acquis en quelques jours toute la confiance +des soldats. Les généraux divisionnaires étaient subjugués. On écoutait +avec attention, déjà avec admiration, le langage précis et figuré du +jeune capitaine. Sur les hauteurs de Monte-Zemoto, qu'il faut franchir +pour arriver à Ceva, l'armée aperçut les belles plaines du Piémont et +de l'Italie. Elle voyait couler le Tanaro, la Stura, le Pô, et tous ces +fleuves qui vont se rendre dans l'Adriatique; elle voyait dans le fond +les grandes Alpes couvertes de neige; elle fut saisie en contemplant ces +belles plaines de la _terre promise_[2]. Bonaparte était à la tête de +ses soldats; il fut ému. «Annibal, s'écria-t-il, avait franchi les +Alpes; nous, nous les avons tournées.» Ce mot expliquait la campagne +pour toutes les intelligences. Quelles destinées s'ouvraient alors +devant nous! + +[Footnote 2: Expression de Bonaparte.] + +Colli ne défendit le camp retranché de Ceva que le temps nécessaire pour +ralentir un peu notre marche. Cet excellent officier avait su raffermir +ses soldats, et soutenir leur courage. Il n'avait plus l'espoir de +battre son redoutable ennemi; mais il voulait faire sa retraite pied à +pied, et donner aux Autrichiens le temps de venir à son secours par +une marche détournée, comme on lui en faisait la promesse. Il s'arrêta +derrière la Cursaglia, en avant de Mondovi. Serrurier, qui, au début de +la campagne, avait été laissé à Garessio pour observer Colli, venait de +rejoindre l'armée. Ainsi elle avait une division de plus. Colli était +couvert par la Cursaglia, rivière rapide et profonde, qui se jette dans +le Tanaro. Sur la droite, Joubert essaya de la passer; mais il faillit +se noyer sans y réussir. Sur le front, Serrurier voulut franchir le pont +Saint-Michel. Il y réussit; mais Colli le laissant engager, fondit sur +lui à l'improviste avec ses meilleures troupes, le refoula sur le pont, +et l'obligea à repasser la rivière en désordre. La position de +l'armée était difficile. On avait sur les derrières Beaulieu, qui +se réorganisait; il importait de venir à bout de Colli au plus tôt. +Pourtant la position ne semblait pas pouvoir être enlevée, si elle était +bien défendue. Bonaparte ordonna une nouvelle attaque pour le lendemain. +Le 2 floréal (21 avril) on marchait sur la Cursaglia, lorsque l'on +trouva les ponts abandonnés. Colli n'avait fait la résistance de la +veille que pour ralentir la retraite. On le surprit en ligne à Mondovi. +Serrurier décida la victoire par la prise de la redoute principale, +celle de la Bicoque. Colli laissa trois mille morts ou prisonniers, et +continua à se retirer. Bonaparte arriva à Cherasco, place mal défendue, +mais importante par sa position au confluent de la Stura et du Tanaro, +et facile à armer avec l'artillerie prise à l'ennemi. Dans cette +position, Bonaparte était à vingt lieues de Savone, son point de départ, +à dix lieues de Turin, à quinze d'Alexandrie. + +La confusion régnait dans la cour de Turin. Le roi, qui était fort +opiniâtre, ne voulait pas céder. Les ministres d'Angleterre et +d'Autriche l'obsédaient de leurs remontrances, l'engageaient à +s'enfermer dans Turin, à envoyer son armée au-delà du Pô, et à imiter +ainsi les grands exemples de ses aïeux. Ils l'effrayaient de l'influence +révolutionnaire que les Français allaient exercer dans le Piémont; ils +demandaient pour Beaulieu les trois places de Tortone, Alexandrie et +Valence, afin qu'il pût s'enfermer et se défendre dans le triangle +qu'elles forment au bord du Pô. C'était là ce qui répugnait le plus au +roi de Piémont. Donner ses trois premières places à son ambitieux voisin +de la Lombardie lui était insupportable. Le cardinal Costa le décida à +se jeter dans les bras des Français. Il lui fit sentir l'impossibilité +de résister à un vainqueur si rapide, le danger de l'irriter par une +longue résistance, et de le pousser ainsi à révolutionner le Piémont; +tout cela pour servir une ambition étrangère et même ennemie, celle +de l'Autriche. Le roi céda, et fit faire des ouvertures par Colli +à Bonaparte. Elles arrivèrent à Cherasco le 4 floréal (23 avril). +Bonaparte n'avait pas de pouvoir pour signer la paix; mais il était le +maître de signer un armistice, et il s'y décida. Il avait négligé le +plan du directoire, pour achever de réduire les Piémontais; il n'avait +pas eu cependant pour but de conquérir le Piémont, mais seulement +d'assurer ses derrières. Pour conquérir le Piémont, il fallait +prendre Turin, et il n'avait ni le matériel nécessaire, ni des forces +suffisantes pour fournir un corps de blocus et se réserver une armée +active. D'ailleurs la campagne se bornait dès lors à un siége. En +s'entendant avec le Piémont, avec des garanties nécessaires, il pouvait +fondre en sûreté sur les Autrichiens et les chasser de l'Italie. On +disait autour de lui qu'il fallait ne pas accorder de condition, qu'il +fallait détrôner un roi, le parent des Bourbons, et répandre dans le +Piémont la révolution française. C'était dans l'armée l'opinion de +beaucoup de soldats, d'officiers et de généraux, et surtout d'Augereau, +qui était né au faubourg Saint-Antoine, et qui en avait les opinions. Le +jeune Bonaparte n'était point de cet avis; il sentait la difficulté de +révolutionner une monarchie, qui était la seule militaire en Italie, et +où les anciennes moeurs s'étaient parfaitement conservées; il ne devait +pas se créer des embarras sur sa route; il voulait marcher rapidement à +la conquête de l'Italie, qui dépendait de la destruction des Autrichiens +et de leur expulsion au-delà des Alpes. Il ne voulait donc rien faire +qui pût compliquer sa situation et ralentir sa marche. + +En conséquence il consentit à un armistice; mais il ajouta en +l'accordant, que, dans l'état respectif des armées, un armistice lui +serait funeste si on ne lui donnait des garanties certaines pour ses +derrières; en conséquence, il demanda qu'on lui livrât les trois +places de Coni, Tortone et Alexandrie, avec tous les magasins qu'elles +renfermaient, lesquels serviraient à l'armée, sauf à compter ensuite +avec la république; que les routes du Piémont fussent ouvertes aux +Français, ce qui abrégeait considérablement le chemin de la France aux +bords du Pô; qu'un service d'étape fût préparé sur ces routes pour les +troupes qui les traverseraient; et que enfin l'armée sarde fût dispersée +dans les places, de manière que l'armée française n'eût rien à en +craindre. Ces conditions furent acceptées, et l'armistice fut signé à +Cherasco, le 9 floréal (28 avril), avec le colonel Lacoste et le comte +Latour. + +Il fut convenu que des plénipotentiaires partiraient sur-le-champ pour +Paris, afin de traiter de la paix définitive. Les trois places demandées +furent livrées, avec des magasins immenses. Dès ce moment l'armée avait +sa ligne d'opération couverte par les trois plus fortes places du +Piémont; elle avait des routes sûres, commodes, beaucoup plus courtes +que celles qui passaient par la rivière de Gênes, et des vivres en +abondance; elle se renforçait d'une quantité de soldats qui, au bruit +de la victoire, quittaient les hôpitaux; elle possédait une artillerie +nombreuse prise à Cherasco et dans les différentes places, et grand +nombre de chevaux; elle était enfin pourvue de tout, et les promesses +du général étaient accomplies. Dans les premiers jours de son entrée +en Piémont, elle avait pillé, parce qu'elle n'avait, dans ces marches +rapides, reçu aucune distribution. La faim apaisée, l'ordre fut rétabli. +Le comte de Saint-Marsan, ministre de Piémont, visita Bonaparte et sut +lui plaire; le fils même du roi voulut voir le jeune vainqueur, et lui +prodigua des témoignages d'estime qui le touchèrent. Bonaparte leur +rendit adroitement les flatteries qu'il avait reçues; il les rassura sur +les intentions du directoire, et sur le danger des révolutions. Il était +sincère dans ses protestations, car il nourrissait déjà une pensée qu'il +laissa percer adroitement dans ses différens entretiens. Le Piémont +avait manqué à tous ses intérêts en s'alliant à l'Autriche: c'est à +la France qu'il devait s'allier; c'est la France qui était son amie +naturelle, car la France, séparée du Piémont par les Alpes, ne pouvait +songer à s'en emparer; elle pouvait au contraire le défendre contre +l'ambition de l'Autriche, et peut-être même lui procurer des +agrandissemens. Bonaparte ne pouvait pas supposer que le directoires +consentît à donner aucune partie de la Lombardie au Piémont; car elle +n'était pas conquise encore, et on voulait d'ailleurs la conquérir +que pour en faire un équivalent des Pays-Bas; mais un vague espoir +d'agrandissement pouvait disposer le Piémont à s'allier à la France, +ce qui nous aurait valu un renfort de vingt mille hommes de troupes +excellentes. Il ne promit rien, mais il sut exciter par quelques mots la +convoitise et les espérances du cabinet de Turin. + +Bonaparte, qui joignait à un esprit positif une imagination forte et +grande, et qui aimait à émouvoir, voulut annoncer ses succès d'une +manière imposante et nouvelle: il envoya son aide-de-camp Murat pour +présenter solennellement au directoire vingt-et-un drapeaux pris sur +l'ennemi. Ensuite il adressa à ses soldats la proclamation suivante: + +«Soldats, vous avez remporté en quinze jours six victoires, pris +vingt-et-un drapeaux, cinquante-cinq pièces de canon, plusieurs places +fortes, et conquis la partie la plus riche du Piémont; vous avez fait +quinze mille prisonniers[3], tué ou blessé plus de dix mille hommes: +vous vous étiez jusqu'ici battus pour des rochers stériles, illustrés +par votre courage, mais inutiles à la patrie; vous égalez aujourd'hui, +par vos services, l'armée de Hollande et du Rhin. Dénués de tout, vous +avez suppléé à tout. Vous avez gagné des batailles sans canons, passé +des rivières sans ponts, fait des marches forcées sans souliers, +bivouaqué sans eau-de-vie et souvent sans pain. Les phalanges +républicaines, les soldats de la liberté, étaient seuls capables de +souffrir ce que vous avez souffert: grâces vous en soient rendues, +soldats! La patrie reconnaissante vous devra sa prospérité; et si, +vainqueurs de Toulon, vous présageâtes l'immortelle campagne de 1793, +vos victoires actuelles en présagent une plus belle encore. Les deux +armées qui naguère vous attaquaient avec audace, fuient épouvantées +devant vous; les hommes pervers qui riaient de votre misère, et se +réjouissaient dans leur pensée des triomphes de vos ennemis, sont +confondus et tremblans. Mais, soldats, vous n'avez rien fait puisqu'il +vous reste à faire. Ni Turin, ni Milan ne sont à vous: les cendres +des vainqueurs de Tarquin sont encore foulées par les assassins de +Basseville! On dit qu'il en est parmi vous dont le courage mollit, qui +préféreraient retourner sur les sommets de l'Apennin et des Alpes? Non, +je ne puis le croire. Les vainqueurs de Montenotte, de Millesimo, +de Dego, de Mondovi, brûlent de porter au loin la gloire du peuple +français.» + +[Footnote 3: Ce n'est guère que dix à onze mille.] + +Quand ces nouvelles, ces drapeaux, ces proclamations, arrivèrent coup +sur coup à Paris, la joie fut extrême. Le premier jour, c'était une +victoire qui ouvrait l'Apennin et donnait deux mille prisonniers; +le second jour, c'était une victoire plus décisive qui séparait les +Piémontais des Autrichiens, et donnait six mille prisonniers. Les jours +suivans apportaient de nouveaux succès: la destruction de l'armée +piémontaise à Mondovi, la soumission du Piémont à Cherasco, et la +certitude d'une paix prochaine qui en présageait d'autres. La rapidité +des succès, le nombre des prisonniers, dépassaient tout ce qu'on avait +encore vu. Le langage de ces proclamations rappelait l'antiquité, et +étonnait les esprits. On se demandait de toutes parts quel était ce +jeune général dont le nom, connu de quelques appréciateurs, et inconnu +de la France, éclatait pour la première fois. On ne le prononçait pas +bien encore, et on se disait avec joie que la république voyait s'élever +tous les jours de nouveaux talens pour l'illustrer et la défendre. Les +conseils décidèrent par trois fois que l'armée d'Italie avait bien +mérité de la patrie, et décrétèrent une fête à la Victoire pour célébrer +l'heureux début de la campagne. L'aide-de-camp envoyé par Bonaparte +présenta les drapeaux au directoire. La cérémonie fut imposante. On +reçut ce jour-là plusieurs ambassadeurs étrangers, et le gouvernement +parut entouré d'une considération toute nouvelle. + +Le Piémont soumis, le général Bonaparte n'avait plus qu'à marcher à la +poursuite des Autrichiens et à courir à la conquête de l'Italie. La +nouvelle des victoires des Français avait profondément agité tous les +peuples de cette contrée. Il fallait que celui qui allait y entrer fût +aussi profond politique que grand capitaine, pour s'y conduire avec +prudence. On sait comment l'Italie se présente à qui débouche de +l'Apennin. Les Alpes, les plus grandes montagnes de notre Europe, +après avoir décrit un vaste demi-cercle au couchant, dans lequel elles +renferment la Haute-Italie, retournent sur elles-mêmes, et s'enfoncent +tout à coup en ligne oblique vers le midi, formant ainsi une longue +péninsule baignée par l'Adriatique et la Méditerranée. Bonaparte, +arrivant du couchant, et ayant franchi la chaîne au point où elle +s'abaisse, et va, sous le nom d'Apennin, former la péninsule, avait +en face le beau demi-cercle de la Haute-Italie, et à sa droite, cette +péninsule étroite et profonde qui forme l'Italie inférieure. Une foule +de petits états divisaient cette contrée qui soupira toujours après +l'unité, sans laquelle il n'y a pas de grande existence nationale. + +Bonaparte venait de traverser l'état de Gênes, qui est placé de ce +côté-ci de l'Apennin, et le Piémont qui est au-delà. Gênes, antique +république, constituée par Doria, avait seule conservé une véritable +énergie entre tous les gouvernemens italiens. Placée entre les deux +armées belligérantes depuis quatre ans, elle avait su maintenir sa +neutralité, et s'était ménagé ainsi tous les profits du commerce. +Entre sa capitale et le littoral, elle comptait à peu près cent mille +habitans; elle entretenait ordinairement trois à quatre mille hommes de +troupes; elle pouvait au besoin armer tous les paysans de l'Apennin, +et en former une milice excellente; elle était riche en revenus. +Deux partis la divisaient: le parti contraire à la France avait eu +l'avantage, et avait expulsé plusieurs familles. Le directoire dut +demander le rappel de ces familles, et une indemnité pour l'attentat +commis sur la frégate _la Modeste_. + +En quittant Gênes, et en s'enfonçant à droite dans la péninsule, le long +du revers méridional de l'Apennin, se présentait d'abord l'heureuse +Toscane, placée sur les deux bords de l'Arno, sous le soleil le plus +doux, et dans l'une des parties les mieux abritées de l'Italie. Une +portion de cette contrée formait la petite république de Lucques, +peuplée de cent quarante mille habitans; le reste formait le grand-duché +de Toscane, gouverné récemment par l'archiduc Léopold, et maintenant par +l'archiduc Ferdinand. Dans ce pays, le plus éclairé et le plus poli de +l'Italie, la philosophie du dix-huitième siècle avait doucement germé. +Léopold y avait accompli ses belles réformes législatives, et avait +tenté avec succès les expériences les plus honorables pour l'humanité. +L'évêque de Pistoie y avait même commencé une espèce de réforme +religieuse, en y propageant les doctrines jansénistes. Quoique la +révolution eût effrayé les esprits doux et timides de la Toscane, +cependant c'était là que la France avait le plus d'appréciateurs et +d'amis. L'archiduc, quoique Autrichien, avait été l'un des premiers +princes de l'Europe à reconnaître notre république. Il avait un million +de sujets, six mille hommes de troupes, et un revenu de quinze millions. +Malheureusement la Toscane était de toutes les principautés italiennes +la plus incapable de se défendre. + +Après la Toscane venait l'État de l'Église. Les provinces soumises +au pape, s'étendant sur les deux versans de l'Apennin, du côté de +l'Adriatique et de la Méditerranée, étaient les plus mal administrées de +l'Europe. Elles n'avaient que leur belle agriculture, ancienne tradition +des âges reculés, qui est commune à toute l'Italie, et qui supplée aux +richesses de l'industrie bannie depuis long-temps de son sein. Excepté +dans les légations de Bologne et de Ferrare, où régnait un mépris +profond pour le gouvernement des prêtres, et à Rome, antique dépôt du +savoir et des arts, où quelques seigneurs avaient partagé la philosophie +de tous les grands de l'Europe, les esprits étaient restés dans la +plus honteuse barbarie. Un peuple superstitieux et sauvage, des moines +paresseux et ignorans, formaient cette population de deux millions et +demi de sujets. L'armée était de quatre à cinq mille soldats, on sait +de quelle qualité. Le pape, prince vaniteux, magnifique, jaloux de son +autorité et de celle du Saint-Siége, avait une haine profonde pour la +philosophie du dix-huitième siècle; il croyait rendre à la chaire de +saint Pierre une partie de son influence en déployant une grande pompe, +et il faisait exécuter des travaux utiles aux arts. Comptant sur la +majesté de sa personne, et le charme de ses paroles qui était grand, il +avait essayé jadis un voyage auprès de Joseph II, pour le ramener aux +doctrines de l'Église, et pour conjurer la philosophie qui semblait +s'emparer de l'esprit de ce prince. Ce voyage n'avait point été heureux. +Le pontife, plein d'horreur pour la révolution française, avait lancé +l'anathème contre elle, et prêché une croisade; il avait même souffert +à Rome l'assassinat de l'agent français Basseville. Excités par les +moines, ses sujets partageaient sa haine pour la France, et furent +saisis de fureurs fanatiques en apprenant le succès de nos armes. + +L'extrémité de la péninsule et la Sicile composent le royaume de Naples, +le plus puissant de l'Italie, le plus analogue par l'ignorance et +la barbarie à l'état de Rome, et plus mal gouverné encore, s'il est +possible. Là régnait un Bourbon, prince doux et imbécile, voué à une +seule espèce de soin, la pêche. Elle absorbait tous ses momens, et +pendant qu'il s'y livrait, le gouvernement de son royaume était +abandonné à sa femme, princesse autrichienne, soeur de la reine de +France Marie-Antoinette. Cette princesse d'un esprit capricieux, de +passions désordonnées, ayant un favori vendu aux Anglais, le ministre +Acton, conduisait les affaires d'une manière insensée. Les Anglais, dont +la politique fut toujours de prendre pied sur le continent, en dominant +les petits états qui en bordent le littoral, avaient essayé de +s'impatroniser à Naples comme en Portugal et en Hollande. Ils excitaient +la haine de la reine contre la France, et lui soufflaient avec cette +haine l'ambition de dominer l'Italie. La population du royaume de Naples +était de six millions d'habitans; l'armée de soixante mille hommes; mais +bien différens de ces soldats dociles et braves du Piémont, les soldats +napolitains, vrais lazzaroni, sans tenue, sans discipline, avaient +la lâcheté ordinaire des armées privées d'organisation. Naples avait +toujours promis de réunir trente mille hommes à l'armée de Dewins, et +n'avait envoyé que deux mille quatre cents hommes de cavalerie, bien +montée et assez bonne. + +Tels étaient les principaux états situés dans la péninsule, à la droite +de Bonaparte. En face de lui, dans le demi-cercle de la Haute-Italie, +il trouvait d'abord, sur le penchant de l'Apennin, le duché de Parme, +Plaisance et Guastalla, comprenant cinq cent mille habitans, entretenant +trois mille hommes de troupes, fournissant quatre millions de revenu, et +gouverné par un prince espagnol qui était ancien élève de Condillac, et +qui, malgré une saine éducation, était tombé sous le joug de moines et +des prêtres. Un peu plus à droite encore, toujours sur le penchant de +l'Apennin, se trouvaient le duché de Modène, Reggio, la Mirandole, +peuplé de quatre cent mille habitans, ayant six mille hommes sous les +armes, et placé sous l'autorité du dernier descendant de l'illustre +maison d'Est. Ce prince défiant avait conçu une telle crainte de +l'esprit du siècle, qu'il était devenu prophète à force de peur, et +avait prévu la révolution. On citait ses prédictions. Dans ses terreurs, +il avait songé à se prémunir contre les coups du sort, et avait amassé +d'immenses richesses en pressurant ses états. Avare et timide, il était +méprisé de ses sujets, qui sont les plus éveillés, les plus malicieux +de l'Italie, et les plus disposés à embrasser les idées nouvelles. Plus +loin, au-delà du Pô, venait la Lombardie, gouvernée pour l'Autriche par +un archiduc. Cette belle et fertile plaine, placée entre les eaux des +Alpes qui la fécondent, et celles de l'Adriatique qui lui apportent +les richesses de l'Orient, couverte de blés, de riz, de pâturages, +de troupeaux, et riche entre toutes les provinces du monde, était +mécontente de ses maîtres étrangers. Elle était guelfe encore, malgré +son long esclavage. Elle contenait douze cent mille habitans. Milan, la +capitale, fut toujours l'une des villes les plus éclairées de l'Italie: +moins favorisée sous le rapport des arts que Florence ou Rome, elle +était plus voisine cependant des lumières du Nord, et elle renfermait +grand nombre d'hommes qui souhaitaient la régénération civile et +politique des peuples. + +Enfin le dernier état de la Haute-Italie était l'antique république de +Venise. Cette république, avec sa vieille aristocratie inscrite au Livre +d'or, son inquisition d'état, son silence, sa politique défiante et +cauteleuse, n'était plus pour ses sujets ni ses voisins une puissance +redoutable. Avec ses provinces de terre-ferme situées au pied du Tyrol, +et celles d'Illyrie, elle comptait à peu près trois millions de sujets. +Elle pouvait lever jusqu'à cinquante mille Esclavons, bons soldats, +parce qu'ils étaient bien disciplinés, bien entretenus et bien payés. +Elle était riche d'une antique richesse; mais on sait que depuis deux +siècles son commerce avait passé dans l'Océan et porté ses trésors +chez les insulaires de l'Atlantique. Elle conservait à peine quelques +vaisseaux; et les passages des lagunes étaient presque comblés. +Cependant elle était puissante encore en revenus. Sa politique +consistait à amuser ses peuples, à les assoupir par le plaisir et le +repos, et à observer la plus grande neutralité à l'égard des puissances. +Cependant les nobles de terre-ferme étaient jaloux du Livre d'or, et +supportaient impatiemment le joug de la noblesse retranchée dans les +lagunes. A Venise même, une bourgeoisie assez riche commençait à +réfléchir. En 1793, la coalition avait forcé le sénat à se prononcer +contre la France; il avait cédé, mais il revint à sa politique neutre, +dès qu'on commença à traiter avec la république française. Comme on l'a +vu précédemment, il s'était pressé autant que la Prusse et la Toscane +pour envoyer un ambassadeur à Paris. Maintenant encore, cédant aux +instances du directoire, il venait de signifier au chef de la maison de +Bourbon, alors Louis XVIII, de quitter Vérone. Ce prince partit, mais +en déclarant qu'il exigeait la restitution d'une armure donnée par son +aïeul Henri IV au sénat, et la suppression du nom de sa famille des +pages du Livre d'or. + +Telle était alors l'Italie. L'esprit général du siècle y avait pénétré, +et enflammé beaucoup de têtes. Les habitans n'y souhaitaient pas tous +une révolution, surtout ceux qui se souvenaient des épouvantables scènes +qui avaient ensanglanté la nôtre; mais tous, quoique à des degrés +différens, désiraient une réforme; et il n'y avait pas un coeur qui ne +battît à l'idée de l'indépendance et de l'unité de la patrie italienne. +Ce peuple d'agriculteurs, de bourgeois, d'artistes, de nobles, les +prêtres exceptés qui ne connaissaient que l'Église pour patrie, +s'enflammait à l'espoir de voir toutes les parties du pays réunies en +une seule, sous un même gouvernement, républicain ou monarchique, mais +italien. Certes, une population de vingt millions d'âmes, des côtes et +un sol admirables, de grands ports, de magnifiques villes, pouvaient +composer un état glorieux et puissant! Il ne manquait qu'une armée. Le +Piémont seul, toujours engagé dans les guerres du continent, avait des +troupes braves et disciplinées. Sans doute la nature était loin d'avoir +refusé le courage naturel aux autres parties de l'Italie; mais le +courage naturel n'est rien sans une forte organisation militaire. +L'Italie n'avait pas un régiment qui pût supporter la vue des +baïonnettes françaises ou autrichiennes. + +A l'approche des Français, les ennemis de la réforme politique furent +frappés d'épouvanté; ses partisans transportés de joie. La masse entière +était dans l'anxiété; elle avait des pressentimens vagues, incertains; +elle ne savait s'il fallait craindre ou espérer. + +Bonaparte, en entrant en Italie, avait le projet et l'ordre d'en chasser +les Autrichiens. Son gouvernement voulant, comme on l'a dit, se procurer +la paix, ne songeait à conquérir la Lombardie que pour la rendre à +l'Autriche, et forcer celle-ci à céder les Pays-Bas. Bonaparte ne +pouvait donc guère songer à affranchir l'Italie; d'ailleurs avec trente +et quelques mille hommes pouvait-il afficher un but politique? Cependant +les Autrichiens une fois rejetés au-delà des Alpes, et sa puissance +bien assurée, il pouvait exercer une grande influence, et, suivant les +événemens, tenter de grandes choses. Si, par exemple, les Autrichiens +battus partout, sur le Pô, sur le Rhin et le Danube, étaient obligés +de céder même la Lombardie; si les peuples vraiment enflammés pour la +liberté se prononçaient pour elle à l'approche des armées françaises, +alors de grandes destinées s'ouvraient pour l'Italie! Mais en attendant, +Bonaparte devait n'afficher aucun but pour ne pas irriter tous les +princes qu'il laissait sur ses derrières. Son intention était donc de ne +montrer aucun projet révolutionnaire, mais de ne point contrarier non +plus l'essor des imaginations, et d'attendre les effets de la présence +des Français sur le peuple italien. + +C'est ainsi qu'il avait évité d'encourager les mécontens du Piémont, +parce qu'il y voyait un pays difficile à révolutionner, un gouvernement +fort, et une armée dont l'alliance pouvait être utile. + +L'armistice de Cherasco était à peine signé qu'il se mit en route. +Beaucoup de gens dans l'armée désapprouvaient une marche en avant. Quoi! +disaient-ils, nous ne sommes que trente et quelques mille, nous n'avons +révolutionné ni le Piémont ni Gênes, nous laissons derrière nous ces +gouvernemens, nos ennemis secrets, et nous allons essayer le passage +d'un grand fleuve comme le Pô! nous lancer à travers la Lombardie, et +décider, peut-être, par notre présence, la république de Venise à +jeter cinquante mille hommes dans la balance! Bonaparte avait l'ordre +d'avancer, et il n'était pas homme à rester en arrière d'un ordre +audacieux; mais il l'exécutait parce qu'il l'approuvait, et il +l'approuvait par des raisons profondes. Le Piémont et Gênes nous +embarrasseraient bien plus, disait-il, s'ils étaient en révolution: +grâce à l'armistice, nous avons une route assurée par trois places +fortes; tous les gouvernemens de l'Italie seront soumis, si nous savons +rejeter les Autrichiens au-delà des Alpes; Venise tremblera si nous +sommes victorieux à ses côtés, le bruit de notre canon la décidera même +à s'allier à nous; il faut donc s'avancer non pas seulement au-delà du +Pô, mais de l'Adda, du Mincio, jusqu'à la belle ligne de l'Adige; là +nous assiégerons Mantoue, et nous ferons trembler toute l'Italie sur nos +derrières. La tête du jeune général, enflammée par sa marche, concevait +même des projets plus gigantesques encore que ceux qu'il avouait à son +armée. Il voulait, après avoir anéanti Beaulieu, s'enfoncer dans le +Tyrol, repasser les Alpes une seconde fois, et se jeter dans la vallée +du Danube, pour s'y réunir aux armées parties des bords du Rhin. Ce +projet colossal et imprudent était un tribut qu'un esprit vaste et +précis ne pouvait manquer de payer à la double présomption de la +jeunesse et du succès. Il écrivit à son gouvernement pour être autorisé +à l'exécuter. + +Il était entré en campagne le 20 germinal (9 avril); la soumission +du Piémont était terminée le 9 floréal (28 avril) par l'armistice de +Cherasco; il y avait employé dix-huit jours. Il partit sur-le-champ +afin de poursuivre Beaulieu. Il avait stipulé avec le Piémont qu'on lui +livrerait Valence pour y passer le Pô; mais cette condition était une +feinte, car ce n'est pas à Valence qu'il voulait passer ce fleuve. +Beaulieu, en apprenant l'armistice, avait songé à s'emparer, par +surprise, des trois places de Tortone, Valence et Alexandrie. Il ne +réussit à surprendre que Valence, dans laquelle il jeta les Napolitains; +voyant ensuite Bonaparte s'avancer rapidement, il se hâta de repasser le +Pô, pour mettre ce fleuve entre lui et l'armée française. Il alla camper +à Valeggio, au confluent du Pô et du Tésin, vers le sommet de l'angle +formé par ces deux fleuves. Il y éleva quelques retranchemens pour +consolider sa position, et s'opposer au passage de l'armée française. + +Bonaparte, en quittant les états du roi de Piémont, et en entrant dans +les états du duc de Parme, reçut des envoyés de ce prince, qui venaient +intercéder la clémence du vainqueur. Le duc de Parme était parent de +l'Espagne; il fallait donc avoir à son égard des ménagemens qui, du +reste, entraient dans les projets du général. Mais on pouvait exercer +sur lui quelques-uns des droits de la guerre. Bonaparte reçut ses +envoyés au passage de la Trebbia; il affecta quelque courroux de ce que +le duc de Parme n'avait pas saisi, pour faire sa paix, le moment où +l'Espagne, sa parente, traitait avec la république française. Ensuite il +accorda un armistice, en exigeant un tribut de deux millions en argent, +dont la caisse de l'armée avait un grand besoin; seize cents chevaux +nécessaires à l'artillerie et aux bagages, une grande quantité de blé +et d'avoine; la faculté de traverser le duché, et l'établissement +d'hôpitaux pour ses malades, aux frais du prince. Le général ne se borna +pas là: il aimait et sentait les arts comme un Italien; il savait tout +ce qu'ils ajoutent à la splendeur d'un empire, et l'effet moral qu'ils +produisent sur l'imagination des hommes: il exigea vingt tableaux au +choix des commissaires français, pour être transportés à Paris. Les +envoyés du duc, trop heureux de désarmer, à ce prix, le courroux du +général, consentirent à tout, et se hâtèrent d'exécuter les conditions +de l'armistice. Cependant ils offraient un million pour sauver le +tableau de saint Jérôme. Bonaparte dit à l'armée: «Ce million, nous +l'aurions bientôt dépensé, et nous en trouverons bien d'autres à +conquérir. Un chef-d'oeuvre est éternel, il parera notre patrie.» Le +million fut refusé. + +Bonaparte, après s'être donné les avantages de la conquête sans ses +embarras, continua sa marche. La condition contenue dans l'armistice +de Cherasco, relativement au passage du Pô à Valence, la direction des +principales colonnes françaises vers cette ville, tout faisait croire +que Bonaparte allait tenter le passage du fleuve dans ses environs. +Tandis que le gros de son armée était déjà réuni sur le point où +Beaulieu s'attendait au passage, le 17 floréal (6 mai), il prend, +avec un corps de trois mille cinq cents grenadiers, sa cavalerie et +vingt-quatre pièces de canon, descend le long du Pô, et arrive le 18 au +matin à Plaisance, après une marche de seize lieues et de trente-six +heures. La cavalerie avait saisi en route tous les bateaux qui se +trouvaient sur les bords du fleuve, et les avait amenés à Plaisance. +Elle avait pris beaucoup de fourrages, et la pharmacie de l'armée +autrichienne. Un bac transporte l'avant-garde commandée par le colonel +Lannes. Cet officier, à peine arrivé à l'autre bord, fond avec ses +grenadiers sur quelques détachemens autrichiens, qui couraient sur la +rive gauche du Pô, et les disperse. Le reste des grenadiers franchit +successivement le fleuve, et on commence à construire un pont pour le +passage de l'armée, qui avait reçu l'ordre de descendre à son tour sur +Plaisance. Ainsi, par une feinte et une marche hardie, Bonaparte se +trouvait au-delà du Pô, et avec l'avantage d'avoir tourné le Tésin. Si, +en effet, il eût passé plus haut, outre la difficulté de le faire en +présence de Beaulieu, il aurait donné contre le Tésin, et aurait eu +encore un passage à effectuer. Mais, à Plaisance, cet inconvénient +n'existait plus, car le Tésin est déjà réuni au Pô. + +Le 18 mai, la division Liptai, avertie la première, s'était portée à +Fombio, à une petite distance du Pô, sur la route de Pizzighitone. +Bonaparte, ne voulant pas la laisser s'établir dans une position où +toute l'armée autrichienne allait se rallier, et où il pouvait être +ensuite obligé de recevoir la bataille avec le Pô à dos, se hâte de +combattre avec ce qu'il avait de forces sous la main. Il fond sur cette +division qui s'était retranchée, la déloge après une action sanglante, +et lui fait deux mille prisonniers. Le reste de la division, gagnant la +route de Pizzighitone, va s'enfermer dans cette place. + +Le soir du même jour, Beaulieu, averti du passage du Pô à Plaisance, +arrivait au secours de la division Liptai. Il ignorait le désastre de +cette division; il donna dans les avant-postes français, fut accueilli +chaudement et obligé de se replier en toute hâte. Malheureusement le +brave général Laharpe, si utile à l'armée par son intelligence et sa +bravoure, fut tué par ses propres soldats, au milieu de l'obscurité de +la nuit. Toute l'armée regretta ce brave Suisse, que la tyrannie de +Berne avait conduit en France. + +Le Pô franchi, le Tésin tourné, Beaulieu battu et hors d'état de tenir +la campagne, la route de Milan était ouverte. Il était naturel à un +vainqueur de vingt-six ans d'être impatient d'y entrer. Mais avant +tout, Bonaparte désirait achever de détruire Beaulieu. Pour cela, il ne +voulait pas se contenter de le battre, il voulait encore le tourner, lui +couper sa retraite, et l'obliger, s'il était possible, à mettre bas les +armes. Il fallait, pour arriver à ce but, le prévenir au passage des +fleuves. Une multitude de fleuves descendent des Alpes, et traversent la +Lombardie pour se rendre dans le Pô ou dans l'Adriatique. Après le Pô +et le Tésin, viennent l'Adda, l'Oglio, le Mincio, l'Adige et quantité +d'autres encore. Bonaparte avait maintenant devant lui l'Adda, qu'il +n'avait pas pu tourner comme le Tésin, parce qu'il aurait fallu ne +traverser le Pô qu'à Crémone. On passe l'Adda à Pizzighitone; mais les +débris de la division Liptai venaient de se jeter dans cette place. +Bonaparte se hâta de remonter l'Adda, pour arriver au pont de Lodi. +Beaulieu y était bien avant lui. On ne pouvait donc pas le prévenir +au passage de ce fleuve. Mais Beaulieu n'avait à Lodi que douze mille +hommes et quatre mille cavaliers. Deux autres divisions, sous Colli et +Wukassovich, avaient fait un détour sur Milan, pour jeter garnison dans +le château, et devaient revenir ensuite sur l'Adda pour le passer à +Cassano, fort au-dessus de Lodi. En essayant donc de franchir l'Adda à +Lodi, malgré la présence de Beaulieu, on pouvait arriver sur l'autre +rive avant que les deux divisions, qui devaient passer à Cassano, +eussent achevé leur mouvement. Alors, il y avait espoir de les couper. + +Bonaparte se trouve devant Lodi le 20 floréal (9 mai). Cette ville +est placée sur la rive même par laquelle arrivait l'armée française. +Bonaparte la fait attaquer à l'improviste, et y pénètre malgré les +Autrichiens. Ceux-ci, quittant alors la ville, se retirent par le pont, +et vont se réunir sur l'autre rive au gros de leur armée. C'est sur ce +pont qu'il fallait passer, en sortant de Lodi, pour franchir l'Adda. +Douze mille hommes d'infanterie et quatre mille cavaliers étaient rangés +sur le bord opposé; vingt pièces d'artillerie enfilaient le pont; une +nuée de tirailleurs étaient placés sur les rives. Il n'était pas d'usage +à la guerre de braver de pareilles difficultés: un pont défendu par +seize mille hommes et vingt pièces d'artillerie était un obstacle qu'on +ne cherchait pas à surmonter. Toute l'armée française s'était mise à +l'abri du feu derrière les murs de Lodi, attendant ce qu'ordonnerait le +général. Bonaparte sort de la ville, parcourt tous les bords du fleuve +au milieu d'une grêle de balles et de mitraille, et, après avoir arrêté +son plan, rentre dans Lodi pour le faire exécuter. Il ordonne à sa +cavalerie de remonter l'Adda pour aller essayer de le passer à gué +au-dessus du pont; puis il fait former une colonne de six mille +grenadiers; il parcourt leurs rangs, les encourage, et leur communique, +par sa présence et par ses paroles, un courage extraordinaire. Alors il +ordonne de déboucher par la porte qui donnait sur le pont, et de marcher +au pas de course. Il avait calculé que, par la rapidité du mouvement, +la colonne n'aurait pas le temps de souffrir beaucoup. Cette colonne +redoutable serre ses rangs, et débouche en courant sur le pont. Un feu +épouvantable est vomi sur elle; la tête entière est renversée. Néanmoins +elle avance: arrivée au milieu du pont, elle hésite, mais les généraux +la soutiennent de la voix et de leur exemple. Elle se raffermit, marche +en avant, arrive sur les pièces et tue les canonniers qui veulent les +défendre. Dans cet instant, l'infanterie autrichienne s'approche à son +tour pour soutenir son artillerie; mais après ce qu'elle venait de +faire, la terrible colonne ne craignait plus les baïonnettes; elle fond +sur les Autrichiens au moment où notre cavalerie, qui avait trouvé un +gué, menaçait leurs flancs; elle les renverse, les disperse, et leur +fait deux mille prisonniers. + +Ce coup d'audace extraordinaire avait frappé les Autrichiens +d'étonnement; mais malheureusement il devenait inutile. Colli et +Wukassovich étaient parvenus à gagner la chaussée de Brescia, et ne +pouvaient plus être coupés. Si le résultat était manqué, du moins la +ligne de l'Adda se trouvait emportée, le courage des soldats était au +plus haut point d'exaltation, leur dévouement pour leur général, au +comble. + +Dans leur gaieté ils imaginèrent un usage singulier qui peint le +caractère national. Les plus vieux soldats s'assemblèrent un jour, et, +trouvant leur général bien jeune, imaginèrent de le faire passer par +tous les grades: à Lodi, ils le nommèrent caporal, et le saluèrent, +quand il parut au camp, du titre, si fameux depuis, de _petit caporal_. +On les verra plus tard lui en conférer d'autres, à mesure qu'il les +avait mérités. + +L'armée autrichienne était assurée de sa retraite sur le Tyrol; il n'y +avait plus aucune utilité à la suivre. Bonaparte songea alors à +se rabattre sur la Lombardie, pour en prendre possession, et pour +l'organiser. Les débris de la division Liptai s'étaient retranchés à +Pizzighitone, et pouvaient en faire une place forte. Il s'y porta pour +les en chasser. Il se fit ensuite précéder par Masséna à Milan; Augereau +rétrograda pour occuper Pavie. Il voulait imposer à cette grande ville, +célèbre par son université, et lui faire voir l'une des plus belles +divisions de l'armée. Les divisions Serrurier et Laharpe furent laissées +à Pizzighitone, Lodi, Crémone et Cassano, pour garder l'Adda. + +Bonaparte songea enfin à se rendre à Milan. A l'approche de l'armée +française, les partisans de l'Autriche, et tous ceux qu'épouvantait la +renommée de nos soldats, qu'on disait aussi barbares que courageux, +avaient fui, et couvraient les routes de Brescia et du Tyrol. L'archiduc +était parti, et on l'avait vu verser des larmes en quittant sa belle +capitale. La plus grande partie des Milanais se livraient à l'espérance +et attendaient notre armée dans les plus favorables dispositions. Quand +ils eurent reçu la première division commandée par Masséna, et qu'ils +virent ces soldats dont la renommée était si effrayante, respecter +les propriétés, ménager les personnes, et manifester la bienveillance +naturelle à leur caractère, ils furent pleins d'enthousiasme, et les +comblèrent des meilleurs traitemens. Les patriotes accourus de toutes +les parties d'Italie, attendaient ce jeune vainqueur dont les exploits +étaient si rapides, et dont le nom italien leur était si doux à +prononcer. Sur-le-champ on envoya le comte de Melzi au devant de +Bonaparte pour lui promettre obéissance. On forma une garde nationale, +et on l'habilla aux trois couleurs, vert, rouge et blanc; le duc de +Serbelloni fut chargé de la commander. On éleva un arc de triomphe pour +y recevoir le général français. Le 26 floréal (15 mai), un mois après +l'ouverture de la campagne, Bonaparte fit son entrée à Milan. Le +peuple entier de cette capitale était accouru à sa rencontre. La garde +nationale était sous les armes. La municipalité vint lui remettre les +clés de la ville. Les acclamations le suivirent pendant toute sa marche, +jusqu'au palais Serbelloni, où était préparé son logement. Maintenant +l'imagination des Italiens lui était acquise comme celle des soldats, et +il pouvait agir par la force morale, autant que par la force physique. + +Son but n'était pas de s'arrêter à Milan plus qu'il n'avait fait à +Cherasco, après la soumission du Piémont. Il voulait y séjourner assez +pour organiser provisoirement la province, pour en tirer les ressources +nécessaires à son armée, et pour régler toutes choses sur ses derrières. +Son projet ensuite était toujours de courir à l'Adige et à Mantoue, et +s'il était possible, jusque dans le Tyrol et au-delà des Alpes. + +Les Autrichiens avaient laissé deux mille hommes dans le château de +Milan. Bonaparte le fit investir sur-le-champ. On convint avec le +commandant du château qu'il ne tirerait pas sur la ville, car elle était +une propriété autrichienne qu'il n'avait pas intérêt à détruire. Les +travaux du siége furent commencés sur-le-champ. + +Bonaparte, sans se trop engager avec les Milanais, et sans leur +promettre une indépendance qu'il ne pouvait pas leur assurer, leur donna +cependant assez d'espérances pour exciter leur patriotisme. Il leur tint +un langage énergique, et leur dit, que pour avoir la liberté, il fallait +la mériter, en l'aidant à soustraire pour jamais l'Italie à l'Autriche. +Il institua provisoirement une administration municipale. Il fit +former des gardes nationales partout, afin de donner un commencement +d'organisation militaire à la Lombardie. Il s'occupa ensuite des besoins +de son armée, et fut obligé de frapper une contribution de 20 millions +sur le Milanais. Cette mesure lui semblait fâcheuse, parce qu'elle +devait retarder la marche de l'esprit public; mais elle ne fut cependant +pas trop mal accueillie; d'ailleurs elle était indispensable. Grâce aux +magasins trouvés dans le Piémont, aux blés fournis par le duc de +Parme, l'armée était dans une grande abondance de vivres. Les soldats +engraissaient, ils mangeaient du bon pain, de la bonne viande, et +buvaient de l'excellent vin. Ils étaient contens, et commençaient à +observer une exacte discipline. Il ne restait plus qu'à les habiller. +Couverts de leurs vieux habits des Alpes, ils étaient déguenillés, et +n'étaient imposans que par leur renommée, leur tenue martiale, et leur +belle discipline. Bonaparte trouva bientôt de nouvelles ressources. Le +duc de Modène, dont les états longeaient le Pô, au-dessous de ceux du +duc de Parme, lui dépêcha des envoyés pour obtenir les mêmes conditions +que le duc de Parme. Ce vieux prince avare, voyant toutes ses +prédictions réalisées, s'était sauvé à Venise, avec ses trésors, +abandonnant le gouvernement de ses états à une régence. Ne voulant pas +cependant les perdre, il demandait à traiter. Bonaparte ne pouvait +accorder la paix, mais il pouvait accorder des armistices, qui +équivalaient à une paix, et qui le rendaient maître de toutes les +existences en Italie. Il exigea 10 millions, des subsistances de toute +espèce, des chevaux, et des tableaux. + +Avec ces ressources obtenues dans le pays, il établit, sur les bords du +Pô, de grands magasins, des hôpitaux fournis d'effets pour quinze mille +malades, et remplit toutes les caisses de l'armée. Se jugeant même assez +riche, il achemina sur Gênes quelques millions pour le directoire. Comme +il savait en outre que l'armée du Rhin manquait de fonds, et que cette +pénurie arrêtait son entrée en campagne, il fit envoyer par la Suisse +un million à Moreau. C'était un acte de bon camarade, qui lui était +honorable et utile; car il importait que Moreau entrât en campagne pour +empêcher les Autrichiens de porter leurs principales forces en Italie. + +A la vue de toutes ces choses, Bonaparte se confirmait davantage dans +ses projets. Il n'était pas nécessaire, selon lui, de marcher contre les +princes d'Italie; il ne fallait agir que contre les Autrichiens; tant +qu'on résisterait à ceux-ci, et qu'on pourrait leur interdire le retour +en Lombardie, tous les états italiens, tremblant sous l'ascendant de +l'armée française, se soumettraient l'un après l'autre. Les ducs de +Parme et de Modène s'étaient soumis. Rome, Naples, en feraient autant, +si l'on restait maître des portes de l'Italie. Il fallait de même +garder l'expectative à l'égard des peuples; et, sans renverser les +gouvernemens, attendre que les sujets se soulevassent eux-mêmes. + +Mais, au milieu de ces pensées si justes, de ces travaux si vastes, +une contrariété des plus fâcheuses vint l'arrêter. Le directoire était +enchanté de ses services; mais Carnot, en lisant ses dépêches, écrites +avec énergie et précision, et aussi avec une imagination extrême, fut +épouvanté de ses plans gigantesques. Il trouvait avec raison, que +vouloir traverser le Tyrol, et franchir les Alpes une seconde fois, +était un projet trop extraordinaire, et même impossible; mais à son +tour, pour corriger le projet du jeune capitaine, il en concevait un +autre bien plus dangereux. La Lombardie conquise, il fallait se replier, +suivant Carnet, dans la péninsule, aller punir le pape et les Bourbons +de Naples, et chasser les Anglais de Livourne, où le duc de Toscane les +laissait dominer. Pour cela Carnot ordonnait, au nom du directoire, de +partager l'armée d'Italie en deux, d'en laisser une partie en Lombardie, +sous les ordres de Kellermann, et de faire marcher l'autre sur Rome +et sur Naples, sous les ordres de Bonaparte. Ce projet désastreux +renouvelait la faute que les Français ont toujours faite, de s'enfoncer +dans la péninsule avant d'être maîtres de la Haute-Italie. Ce n'est +pas au pape, au roi de Naples, qu'il faut disputer l'Italie, c'est aux +Autrichiens. Or, la ligne d'opération n'est pas alors sur le Tibre, mais +sur l'Adige. L'impatience de posséder nous porta toujours à Rome, à +Naples, et pendant que nous courions dans la péninsule, nous vîmes +toujours la route se fermer sur nous. Il était naturel à des +républicains de vouloir sévir contre un pape et un Bourbon; mais ils +commettaient la faute des anciens rois de France. + +Bonaparte, dans son projet de se jeter dans la vallée du Danube, n'avait +vu que les Autrichiens; c'était en lui l'exagération de la vérité chez +un esprit juste, mais jeune; il ne pouvait donc, après une pareille +conviction, consentir à marcher dans la péninsule; d'ailleurs, sentant +l'importance de l'unité de direction dans une conquête qui exigeait +autant de génie politique que de génie militaire, il ne pouvait +supporter l'idée de partager le commandement avec un vieux général, +brave, mais médiocre, et plein d'amour-propre. C'était en lui l'égoïsme +si légitime du génie, qui veut faire seul sa tâche, parce qu'il se sent +seul capable de la remplir. Il se conduisit ici comme sur le champ de +bataille; il hasarda son avenir, et offrit sa démission dans une lettre +aussi respectueuse que hardie. Il sentait bien qu'on n'oserait pas +l'accepter; mais il est certain qu'il aimait encore mieux se démettre +qu'obéir, car il ne pouvait consentir à laisser perdre sa gloire et +l'armée, en exécutant un mauvais plan. + +Opposant la raison la plus lumineuse aux erreurs du directeur Carnot, +il dit qu'il fallait toujours faire face aux Autrichiens, et s'occuper +d'eux seuls; qu'une simple division, s'échelonnant en arrière sur le Pô +et sur Ancône, suffirait pour épouvanter la péninsule, et obliger Rome +et Naples à demander quartier. Il se disposa sur-le-champ à partir +de Milan, pour courir à l'Adige et faire le siége de Mantoue. Il se +proposait d'attendre là les nouveaux ordres du directoire, et la réponse +à ses dépêches. + +Il publia une nouvelle proclamation à ses soldats, qui devait frapper +vivement leur imagination, et qui était faite aussi pour agir fortement +sur celle du pape et du roi de Naples. + +«Soldats, vous vous êtes précipités comme un torrent du haut de +l'Apennin; vous avez culbuté, dispersé tout ce qui s'opposait à votre +marche. Le Piémont, délivré de la tyrannie autrichienne, s'est livré à +ses sentimens naturels de paix et d'amitié pour la France. Milan est à +vous, et le pavillon républicain flotte dans toute la Lombardie. Les +ducs de Parme et de Modène ne doivent leur existence politique qu'à +votre générosité. L'armée qui vous menaçait avec orgueil ne trouve +plus de barrière qui la rassure contre votre courage; le Pô, le Tésin, +l'Adda, n'ont pu vous arrêter un seul jour; ces boulevarts tant vantés +de l'Italie ont été insuffisans; vous les avez franchis aussi rapidement +que l'Apennin. Tant de succès ont porté la joie dans le sein de la +patrie; vos représentans ont ordonné une fête dédiée à vos victoires, +célébrées dans toutes les communes de la république. Là, vos pères, +vos mères, vos épouses, vos soeurs, vos amantes, se réjouissent de vos +succès, et se vantent avec orgueil de vous appartenir. Oui, soldats, +vous avez beaucoup fait... mais ne vous reste-t-il donc plus rien à +faire?... Dira-t-on de nous que nous avons su vaincre, mais que +nous n'avons pas su profiter de la victoire? La postérité vous +reprochera-t-elle d'avoir trouvé Capoue dans la Lombardie? Mais je vous +vois déjà courir aux armes.... Eh bien! partons! Nous avons encore +des marches forcées à faire, des ennemis à soumettre, des lauriers à +cueillir, des injures à venger. Que ceux qui ont aiguisé les poignards +de la guerre civile en France, qui ont lâchement assassiné nos +ministres, incendié nos vaisseaux à Toulon, tremblent! L'heure de la +vengeance a sonné; mais que les peuples soient sans inquiétude; nous +sommes amis de tous les peuples, et plus particulièrement des descendans +de Brutus, des Scipion, et des grands hommes que nous avons pris pour +modèles. Rétablir le Capitole, y placer avec honneur les statues des +héros qui le rendirent célèbre; réveiller le peuple romain, engourdi par +plusieurs siècles d'esclavage, tel sera le fruit de nos victoires. Elles +feront époque dans la postérité: vous aurez la gloire immortelle de +changer la face de la plus belle partie de l'Europe. Le peuple français, +libre, respecté du monde entier, donnera à l'Europe une paix glorieuse, +qui l'indemnisera des sacrifices de toute espèce qu'il a faits depuis +six ans. Vous rentrerez alors dans vos foyers, et vos concitoyens diront +en vous montrant: _Il était de l'armée d'Italie_.» + +Il n'était resté que huit jours à Milan; il en partit le 2 prairial (21 +mai), pour se rendre à Lodi, et s'avancer vers l'Adige. + +Tandis que Bonaparte poursuivait sa marche, un événement inattendu le +rappela tout à coup à Milan. Les nobles, les moines, les domestiques des +familles fugitives, une foule de créatures du gouvernement autrichien, +y préparaient une révolte contre l'armée française. Ils répandirent que +Beaulieu, renforcé, arrivait avec soixante mille hommes; que le prince +de Condé débouchait par la Suisse, sur les derrières des républicains, +et qu'ils allaient être perdus. Les prêtres, usant de leur influence +sur quelques paysans qui avaient souffert du passage de l'armée, les +excitèrent à prendre les armes. Bonaparte n'étant plus à Milan, on crut +que le moment était favorable pour opérer la révolte, et faire soulever +toute la Lombardie sur ses derrières. La garnison du château de Milan +donna le signal par une sortie. Aussitôt le tocsin sonna dans toutes les +campagnes environnantes; des paysans armés se transportèrent à Milan +pour s'en emparer. Mais la division que Bonaparte avait laissée pour +bloquer le château, ramena vivement la garnison dans ses murs, et +chassa les paysans qui se présentaient. Dans les environs de Pavie, les +révoltés eurent plus de succès. Ils entrèrent dans cette ville, et s'en +emparèrent malgré trois cents hommes que Bonaparte y avait laissés en +garnison. Ces trois cents hommes, fatigués ou malades, se renfermèrent +dans un fort, pour n'être pas massacrés. Les insurgés entourèrent le +fort, et le sommèrent de se rendre. Un général français, qui passait +dans ce moment à Pavie, fut entouré; on l'obligea, le poignard sur la +gorge, à signer un ordre pour engager la garnison à ouvrir ses portes. +L'ordre fut signé et exécuté. + +Cette révolte pouvait avoir des conséquences désastreuses; elle pouvait +provoquer une insurrection générale, et amener la perte de l'armée +française. L'esprit public d'une nation est toujours plus avancé dans +les villes que dans les campagnes. Tandis que la population des villes +d'Italie se déclarait pour nous, les paysans, excités par les moines, et +foulés par le passage des armées, étaient fort mal disposés. Bonaparte +se trouvait à Lodi, lorsqu'il apprit, le 4 prairial (23 mai), les +événemens de Milan et de Pavie; sur-le-champ il rebroussa chemin +avec trois cents chevaux, un bataillon de grenadiers, et six pièces +d'artillerie. L'ordre était déjà rétabli dans Milan. Il continua sa +route sur Pavie, en se faisant précéder par l'archevêque de Milan. Les +insurgés avaient poussé une avant-garde jusqu'au bourg de Binasco. +Lannes la dispersa. Bonaparte, pensant qu'il fallait agir avec +promptitude et vigueur, pour arrêter le mal dans sa naissance, fit +mettre le feu à ce bourg, afin d'effrayer Pavie par la vue des flammes. +Arrivé devant cette ville, il s'arrêta. Elle renfermait trente mille +habitans, elle était entourée d'un vieux mur, et occupée par sept +ou huit mille paysans révoltés. Ils avaient fermé les portes, et +couronnaient les murailles. Prendre cette ville avec trois cents chevaux +et un bataillon, n'était pas chose aisée; et cependant il ne fallait pas +perdre de temps, car l'armée était déjà sur l'Oglio, et avait besoin de +la présence de son général. Dans la nuit, Bonaparte fit afficher aux +portes de Pavie une proclamation menaçante, dans laquelle il disait +qu'une multitude égarée et sans moyens réels de résistance bravait une +armée triomphante des rois, et voulait perdre le peuple italien; que, +persistant dans son intention de ne pas faire la guerre aux peuples, +il voulait bien pardonner à ce délire, et laisser une porte ouverte au +repentir; mais que ceux qui ne poseraient pas les armes à l'instant +seraient traités comme rebelles, et que leurs villages seraient brûlés. +Les flammes de Binasco, ajoutait-il, devaient leur servir de leçon. +Le matin, les paysans, qui dominaient dans la ville, refusaient de la +rendre; Bonaparte fit balayer les murailles par de la mitraille et des +obus, ensuite il fit approcher ses grenadiers, qui enfoncèrent les +portes à coups de hache. Ils pénétrèrent dans la ville, et eurent un +combat à soutenir dans les rues. Cependant on ne leur résista pas +long-temps. Les paysans s'enfuirent, et livrèrent la malheureuse Pavie +au courroux du vainqueur. Les soldats demandaient le pillage à grands +cris. Bonaparte, pour donner un exemple sévère, leur accorda trois +heures de pillage. Ils étaient à peine un millier d'hommes, et ils +ne pouvaient pas causer de grands désastres dans une ville aussi +considérable que Pavie. Ils fondirent sur les boutiques d'orfèvrerie, et +s'emparèrent de beaucoup de bijoux. L'acte le plus condamnable fut le +pillage du Mont-de-Piété; mais heureusement en Italie comme partout +où il y a des grands, pauvres et vaniteux, les monts-de-piété étaient +remplis d'objets appartenant aux plus hautes classes du pays. Les +maisons de Spallanzani et de Volta furent préservées par les officiers, +qui gardèrent eux-mêmes les demeures de ces illustres savans. Exemple +doublement honorable et pour la France et pour l'Italie! + +Bonaparte lança ensuite dans la campagne ses trois cents chevaux, et fit +sabrer une grande quantité de révoltés. Cette prompte répression ramena +la soumission partout, et imposa au parti qui en Italie était opposé à +la liberté et à la France. Il est triste d'être réduit à employer des +moyens pareils; mais Bonaparte le devait sous peine de sacrifier son +armée et les destinées de l'Italie. Le parti des moines trembla; les +malheurs de Pavie, racontés de bouche en bouche, furent exagérés; et +l'armée française recouvra sa renommée formidable. + +Cette expédition terminée, Bonaparte rebroussa chemin sur-le-champ pour +rejoindre l'armée qui était sur l'Oglio, et qui allait passer sur le +territoire vénitien. + +A l'approche de l'armée française, la question, tant agitée à Venise, du +parti à prendre entre l'Autriche et la France, fut discutée de nouveau +par le sénat. Quelques vieux oligarques, qui avaient conservé de +l'énergie, auraient voulu qu'on s'alliât sur-le-champ à l'Autriche, +patronne naturelle de tous les vieux despotismes; mais on craignait +pour l'avenir l'ambition autrichienne, et dans le moment les foudres +françaises. D'ailleurs il fallait prendre les armes, résolution qui +coûtait beaucoup à un gouvernement énervé. Quelques jeunes oligarques +aussi énergiques, mais moins entêtés que les vieux, voulaient aussi +une détermination courageuse; ils proposaient de faire un armement +formidable, mais de garder la neutralité, et de menacer de cinquante +mille hommes celle des deux puissances qui violerait le territoire +vénitien. Cette résolution était forte, mais trop forte pour être +adoptée. Quelques esprits sages, au contraire, proposaient un troisième +parti, c'était l'alliance avec la France. Le sénateur Battaglia, esprit +fin, pénétrant et modéré, présenta des raisonnemens que la suite des +temps a rendus pour ainsi dire prophétiques. Selon lui, la neutralité, +même armée, était la plus mauvaise de toutes les déterminations. On +ne pourrait pas se faire respecter, quelque force qu'on déployât; et +n'ayant attaché aucun des deux partis à sa cause, on serait tôt ou tard +sacrifié par tous les deux. Il fallait donc se décider pour l'Autriche +ou pour la France. L'Autriche était pour le moment expulsée de l'Italie; +et même, en lui supposant les moyens d'y rentrer, elle ne le pourrait +pas avant deux mois, temps pendant lequel la république pourrait être +détruite par l'armée française; d'ailleurs, l'ambition de l'Autriche +était toujours la plus redoutable pour Venise. Elle lui avait toujours +envié ses provinces de l'Illyrie et de la Haute-Italie, et saisirait la +première occasion de les lui enlever. La seule garantie contre cette +ambition était la puissance de la France, qui n'avait rien à envier à +Venise, et qui serait toujours intéressée à la défendre. La France, il +est vrai, avait des principes qui répugnaient à la noblesse vénitienne; +mais il était temps enfin de se résigner à quelques sacrifices +indispensables à l'esprit du siècle, et de faire aux nobles de la +terre-ferme les concessions qui pouvaient seules les rattacher à la +république et au Livre d'or. Avec quelques modifications légères à +l'ancienne constitution, on pouvait satisfaire l'ambition de toutes les +classes de sujets vénitiens, et s'attacher la France; si de plus on +prenait les armes pour celle-ci, on pouvait espérer, peut-être, en +récompense des services qu'on lui aurait rendus, les dépouilles de +l'Autriche en Lombardie. Dans tous les cas, répétait le sénateur +Battaglia, la neutralité était le plus mauvais de tous les partis. + +Cet avis, dont le temps a démontré la sagesse, blessait trop +profondément l'orgueil et les haines de la vieille aristocratie +vénitienne pour être adopté. Il faut dire aussi qu'on ne comptait point +assez sur la durée de la puissance française en Italie, pour s'allier à +elle. Il y avait un ancien axiome italien qui disait que l'_Italie était +le tombeau des Français_, et on craignait de se trouver exposé ensuite, +sans aucune défense, au courroux de l'Autriche. + +A ces trois partis on préféra le plus commode, le plus conforme aux +routines et à la mollesse de ce vieux gouvernement, la neutralité +désarmée. On décida qu'il serait envoyé des provéditeurs au-devant de +Bonaparte pour protester de la neutralité de la république, et réclamer +le respect dû au territoire et aux sujets vénitiens. On avait une grande +terreur des Français, mais on les savait faciles et sensibles aux bons +traitemens. Ordre fut donné à tous les agens du gouvernement de les +traiter et de les recevoir à merveille, de s'emparer des officiers et +des généraux afin de capter leur bienveillance. + +Bonaparte, en arrivant sur le territoire de Venise, avait tout autant +besoin de prudence que Venise elle-même. Cette puissance, quoique aux +mains d'un gouvernement affaibli, était grande encore; il fallait ne pas +l'indisposer au point de la forcer à s'armer; car alors la Haute-Italie +n'aurait plus été tenable pour les Français; mais il fallait cependant, +tout en observant la neutralité, obliger Venise à nous souffrir sur son +territoire, à nous y laisser battre, à nous y nourrir même s'il était +possible. Elle avait donné passage aux Autrichiens; c'était la raison +dont il fallait se servir pour tout se permettre et tout exiger, en +restant dans les limites de la neutralité. + +Bonaparte en entrant à Brescia, publia une proclamation dans laquelle +il disait, qu'en traversant le territoire vénitien afin de poursuivre +l'armée impériale, qui avait eu la permission de le franchir, il +respecterait le territoire et les habitans de la république de Venise, +qu'il ferait observer la plus grande discipline à son armée, que tout ce +qu'elle prendrait serait payé, et qu'il n'oublierait point les antiques +liens qui unissaient les deux républiques. Il fut très-bien reçu par +le provéditeur vénitien de Brescia, et poursuivit sa marche. Il avait +franchi l'Oglio, qui coule après l'Adda; il arriva devant le Mincio, qui +sort du lac de Garda, circule dans la plaine du Mantouan, puis forme, +après quelques lieues, un nouveau lac, au milieu duquel est placé +Mantoue, et va enfin se jeter dans le Pô. Beaulieu, renforcé de dix +mille hommes, s'était placé sur la ligne du Mincio, pour la défendre[4]. +Une avant-garde de quatre mille fantassins et de deux mille cavaliers +était rangée en avant du fleuve, au village de Borghetto. Le gros de +l'armée était placé au-delà du Mincio, sur la position de Valeggio; la +réserve était un peu plus en arrière à Villa-Franca; des corps détachés +gardaient le cours du Mincio, au-dessus et au-dessous de Valeggio. La +ville vénitienne de Peschiera est située sur le Mincio, à sa sortie du +lac de Garda. Beaulieu, qui voulait avoir cette place pour appuyer +plus solidement la droite de sa ligne, trompa les Vénitiens; et, sous +prétexte d'obtenir passage pour cinquante hommes, surprit la ville, et +y plaça une forte garnison. Elle avait une enceinte bastionnée et +quatre-vingts pièces de canon. + +[Footnote 4: Voyez la carte à la fin du volume.] + +Bonaparte, en avançant sur cette ligne, négligea tout à fait Mantoue, +qui était à sa droite, et qu'il n'était pas temps de bloquer encore, +et appuya sur sa gauche vers Peschiera. Son projet était de passer +le Mincio à Borghetto et Valeggio. Pour cela, il lui fallait tromper +Beaulieu sur son intention. Il fit ici comme au passage du Pô; il +dirigea un corps sur Peschiera et un autre sur Lonato, de manière à +inquiéter Beaulieu sur le Haut-Mincio, et à lui faire supposer qu'il +voulait ou passer à Peschiera, ou tourner le lac de Garda. En même +temps, il dirigea son attaque la plus sérieuse sur Borghetto. Ce +village, placé en avant du Mincio, était, comme on vient de dire, gardé +par quatre mille fantassins et deux mille cavaliers. Le 9 prairial (28 +mai) Bonaparte engagea l'action. Il avait toujours eu de la peine à +faire battre sa cavalerie. Elle était peu habituée à charger, parce +qu'on n'en faisait pas autrefois un grand usage, et qu'elle était +d'ailleurs intimidée par la grande réputation de la cavalerie allemande. +Bonaparte voulait à tout prix la faire battre, parce qu'il attachait une +grande importance aux services qu'elle pouvait rendre. En avançant sur +Borghetto, il distribua ses grenadiers et ses carabiniers à droite et +à gauche de sa cavalerie, il plaça l'artillerie par derrière, et après +l'avoir ainsi enfermée, il la poussa sur l'ennemi. Soutenue de tous +côtés, et entraînée par le bouillant Murat, elle fit des prodiges, et +mit en fuite les escadrons autrichiens. L'infanterie aborda ensuite +le village de Borghetto, dont elle s'empara. Les Autrichiens, en se +retirant par le pont qui conduit de Borghetto à Valeggio, voulurent le +rompre. Ils parvinrent en effet à détruire une arche. Mais quelques +grenadiers, conduits par le général Gardanne, entrèrent dans les flots +du Mincio, qui était guéable en quelques endroits, et le franchirent en +tenant leurs armes sur leurs têtes, et en bravant le feu des hauteurs +opposées. Les Autrichiens crurent voir la colonne de Lodi, et se +retirèrent sans détruire le pont. L'arche rompue fut rétablie, et +l'armée put passer. Bonaparte se mit sur-le-champ à remonter le Mincio +avec la division Augereau, afin de donner la chasse aux Autrichiens; +mais ils refusèrent le combat toute la journée. Il laissa la division +Augereau continuer la poursuite, et il revint à Valeggio, où se trouvait +la division Masséna, qui commençait à faire la soupe. Tout à coup la +charge sonna, les hussards autrichiens fondirent au milieu du bourg; +Bonaparte eut à peine le temps de se sauver. Il monta à cheval, et +reconnut bientôt que c'était un des corps ennemis laissés à la garde +du Bas-Mincio, qui remontait le fleuve pour joindre Beaulieu, dans sa +retraite vers les montagnes. La division Masséna courut aux armes, et +donna la chasse à cette division, qui parvint cependant à rejoindre +Beaulieu. + +Le Mincio était donc franchi. Bonaparte avait décidé une seconde fois la +retraite des Impériaux, qui se rejetaient définitivement dans le +Tyrol. Il avait obtenu un avantage important, celui de faire battre sa +cavalerie, qui maintenant ne craignait plus celle des Autrichiens. Il +attachait à cela un grand prix. On se servait peu de la cavalerie +avant lui, et il avait jugé qu'on pouvait en tirer un grand parti, en +l'employant à couvrir l'artillerie. Il avait calculé que l'artillerie +légère et la cavalerie, employées à propos, pouvaient produire l'effet +d'une masse d'infanterie dix fois plus forte. Il affectionnait déjà +beaucoup le jeune Murat, qui savait faire battre ses escadrons; mérite +qu'il regardait alors comme fort rare chez les officiers de cette arme. +La surprise qui avait mis sa personne en danger lui inspira une autre +idée: ce fut de former un corps d'hommes d'élite, qui, sous le nom de +guides, devaient l'accompagner partout. Sa sûreté personnelle n'était +qu'un objet secondaire à ses yeux; il voyait l'avantage d'avoir toujours +sous sa main un corps dévoué et capable des actions les plus hardies. On +le verra en effet décider de grandes choses, en lançant vingt-cinq de +ces braves gens. Il en donna le commandement à un officier de cavalerie, +intrépide et calme, fort connu depuis sous le nom de Bessières. + +Beaulieu avait évacué Peschiera, pour remonter dans le Tyrol. Un combat +s'était engagé avec l'arrière-garde autrichienne, et l'armée française +n'était entrée dans la ville qu'après une action assez vive. Les +Vénitiens n'ayant pas pu la soustraire à Beaulieu, elle avait cessé +d'être neutre; et les Français étaient autorisés à s'y établir. +Bonaparte savait bien que les Vénitiens avaient été trompés par +Beaulieu, mais il résolut de se servir de cet événement pour obtenir +d'eux tout ce qu'il désirait. Il voulait la ligne de l'Adige et +particulièrement l'importante ville de Vérone qui commande le fleuve; il +voulait surtout se faire nourrir. + +Le provéditeur Foscarelli, vieil oligarque vénitien, très-entêté dans +ses préjugés, et plein de haine contre la France, était chargé de se +rendre au quartier-général de Bonaparte. On lui avait dit que le général +était extrêmement courroucé de ce qui était arrivé à Peschiera, et la +renommée répandait que son courroux était redoutable. Binasco, Pavie, +faisaient foi de sa sévérité; deux armées détruites et l'Italie +conquise, faisaient foi de sa puissance. Le provéditeur vint +à Peschiera, plein de terreur, et en partant il écrivit à son +gouvernement: _Dieu veuille me recevoir en holocauste!_ Il avait pour +mission spéciale d'empêcher les Français d'entrer à Vérone. Cette ville, +qui avait donné asile au prétendant, était dans la plus cruelle anxiété. +Le jeune Bonaparte, qui avait des colères violentes, et qui en avait +aussi de feintes, n'oublia rien pour augmenter l'effroi du provéditeur. +Il s'emporta vivement contre le gouvernement vénitien, qui prétendait +être neutre et ne savait pas faire respecter sa neutralité; qui, en +laissant les Autrichiens s'emparer de Peschiera, avait exposé l'armée +française à perdre un grand nombre de braves devant cette place. Il dit +que le sang de ses compagnons d'armes demandait vengeance, et qu'il +la fallait éclatante. Le provéditeur excusa beaucoup les autorités +vénitiennes, et parla ensuite de l'objet essentiel, qui était Vérone. Il +prétendit qu'il avait ordre d'en interdire l'entrée aux deux puissances +belligérantes. Bonaparte lui répondit qu'il n'était plus temps; que déjà +Masséna s'y était rendu; que peut-être, en cet instant, il y avait mis +le feu pour punir cette ville qui avait eu l'insolence de se regarder un +moment comme la capitale de l'empire français. Le provéditeur supplia +de nouveau; et Bonaparte, feignant de s'adoucir un peu, répondit qu'il +pourrait tout au plus, si Masséna n'y était pas déjà entré de vive +force, donner un délai de vingt-quatre heures, après lequel il +emploierait la bombe et le canon. + +Le provéditeur se retira consterné. Il retourna à Vérone, où il annonça +qu'il fallait recevoir les Français. A leur approche, les habitans +les plus riches, croyant qu'on ne leur pardonnerait pas le séjour +du prétendant dans leur ville, s'enfuirent en foule dans le Tyrol, +emportant ce qu'ils avaient de plus précieux. Cependant les Véronais +se rassurèrent bientôt en voyant les Français, et en se persuadant, de +leurs propres yeux, que ces républicains n'étaient pas aussi barbares +que le publiait la renommée. + +Deux autres envoyés vénitiens arrivèrent à Vérone pour voir Bonaparte. +On avait fait choix des sénateurs Erizzo et Battaglia. Ce dernier était +celui dont nous avons parlé, qui penchait pour l'alliance avec la +France, et on espérait à Venise que ces deux nouveaux ambassadeurs +réussiraient mieux que Foscarelli à calmer le général. Il les reçut en +effet beaucoup mieux que Foscarelli; et, maintenant qu'il avait atteint +l'objet de ses voeux, il feignit de s'apaiser, et de consentir à +entendre raison. Ce qu'il voulait pour l'avenir, c'étaient des vivres, +et même, s'il était possible, une alliance de Venise avec la France. Il +fallait tour à tour imposer et séduire: il fit l'un et l'autre. «La +première loi, dit-il, pour les hommes est de vivre. Je voudrais épargner +à la république de Venise le soin de nous nourrir; mais puisque le +destin de la guerre nous a obligés de venir jusqu'ici, nous sommes +contraints de vivre où nous nous trouvons. Que la république de Venise +fournisse à mes soldats ce dont ils ont besoin; elle comptera ensuite +avec la république française.» Il fut convenu qu'un fournisseur juif +procurerait à l'armée tout ce qui lui serait nécessaire, et que Venise +paierait en secret ce fournisseur, pour qu'elle ne parût pas violer la +neutralité en nourrissant les Français. Bonaparte aborda ensuite la +question d'une alliance. «Je viens, dit-il, d'occuper l'Adige; je l'ai +fait parce qu'il me faut une ligne, parce que celle-ci est la meilleure, +et que votre gouvernement est incapable de la défendre. Qu'il arme +cinquante mille hommes, qu'il les place sur l'Adige, et je lui rends ses +places de Vérone et de Porto-Legnago. Du reste, ajouta-t-il, vous devez +nous voir ici avec plaisir. Ce que la France m'envoie faire dans ces +contrées, est tout dans l'intérêt de Venise. Je viens chasser les +Autrichiens au-delà des Alpes; peut-être constituer la Lombardie en état +indépendant; peut-on rien faire de plus avantageux à votre république? +Si elle voulait s'unir à nous, peut-être recevrait-elle un grand prix de +ce service. Nous ne faisons la guerre à aucun gouvernement: nous sommes +les amis de tous ceux qui nous aideront à renfermer la puissance +autrichienne dans ses limites.» + +Les deux Vénitiens sortirent frappés du génie de ce jeune homme, qui, +tour à tour menaçant ou caressant, impérieux ou souple, et parlant de +tous les objets militaires et politiques avec autant de profondeur que +l'éloquence, annonçait que l'homme d'état était aussi précoce en lui que +le guerrier. _Cet homme_, dirent-ils en écrivant à Venise, _aura un jour +une grande influence sur sa patrie_[5]. + +[Footnote 5: Cette prédiction est du 5 juin 1796.] + +Bonaparte était maître enfin de la ligne de l'Adige, à laquelle il +attachait tant d'importance. Il attribuait toutes les fautes comprises +dans les anciennes campagnes des Français en Italie, au mauvais choix de +la ligne défensive. Les lignes sont nombreuses dans la Haute-Italie, +car une multitude de fleuves la parcourent des Alpes à la mer. La +plus grande et la plus célèbre, la ligne du Pô, qui traverse toute +la Lombardie, lui paraissait mauvaise comme trop étendue. Une armée, +suivant lui, ne pouvait pas garder cinquante lieues de cours. Une feinte +pouvait toujours ouvrir le passage d'un grand fleuve. Lui-même avait +franchi le Pô à quelques lieues de Beaulieu. Les autres fleuves, tels +que le Tésin, l'Adda, l'Oglio, tombant dans le Pô, se confondaient avec +lui, et avaient les mêmes inconvéniens. Le Mincio était guéable, et +d'ailleurs tombait aussi dans le Pô. L'Adige seul, sortant du Tyrol et +allant se jeter dans la mer, couvrait toute l'Italie. Il était profond, +n'avait qu'un cours très peu étendu des montagnes à la mer. Il était +couvert par deux places, Vérone et Porto-Legnago, très voisines l'une +de l'autre, et qui, sans être fortes, pouvaient résister à une +première attaque. Enfin il parcourait, à partir de Legnago, des marais +impraticables, qui couvraient la partie inférieure de son cours. Les +fleuves plus avancés dans la Haute-Italie, tels que la Brenta, la Piave, +le Tagliamento, étaient guéables, et tournés d'ailleurs par la grande +route du Tyrol, qui débouchait sur leurs derrières, L'Adige, au +contraire, avait l'avantage d'être placé au débouché de cette route, qui +parcourt sa propre vallée. + +Telles étaient les raisons qui décidèrent Bonaparte pour cette ligne, +et une immortelle campagne a prouvé la justesse de son jugement. Cette +ligne occupée, il fallait songer maintenant à commencer le siége de +Mantoue. Cette place, située sur le Mincio, était en arrière de l'Adige, +et se trouvait couverte par ce fleuve. On la regardait comme le +boulevart de l'Italie. Assise au milieu d'un lac formé par les eaux du +Mincio, elle communiquait avec la terre ferme par cinq digues. Malgré +sa réputation, cette place avait des inconvéniens qui en diminuaient la +force réelle. Placée au milieu d'exhalaisons marécageuses, elle était +exposée aux fièvres; ensuite, les têtes de chaussées enlevées, l'assiégé +se trouvait rejeté dans la place, et pouvait être bloqué par un corps +très-inférieur à la garnison. Bonaparte comptait la prendre avant qu'une +nouvelle armée pût arriver au secours de l'Italie. Le 15 prairial (3 +juin), il fit attaquer les têtes de chaussées, dont une était formée par +le faubourg de Saint-George, et les enleva. Dès cet instant, Serrurier +put bloquer, avec huit mille hommes, une garnison qui se composait de +quatorze, dont dix mille étaient sous les armes, et quatre mille dans +les hôpitaux. Bonaparte fit commencer les travaux du siége, et mettre +toute la ligne de l'Adige en état de défense. Ainsi, dans moins de +deux mois, il avait conquis l'Italie. Il s'agissait de la garder. Mais +c'était là ce dont on doutait, et c'était l'épreuve sur laquelle on +voulait juger le jeune général. + +Le directoire venait de répondre aux observations faites par Bonaparte +sur le projet de diviser l'armée et de marcher dans la péninsule. Les +idées de Bonaparte étaient trop justes pour ne pas frapper l'esprit +de Carnot, et ses services trop éclatans pour que sa démission fût +acceptée. Le directoire se hâta de lui écrire pour approuver ses +projets, pour lui confirmer le commandement de toutes les forces +agissant en Italie, et l'assurer de toute la confiance du gouvernement. +Si les magistrats de la république avaient eu le don de prophétie, ils +auraient bien fait d'accepter la démission de ce jeune homme, quoiqu'il +eût raison dans l'avis qu'il soutenait, quoique sa retraite fit perdre à +la république l'Italie et un grand capitaine; mais dans le moment on ne +voyait en lui que la jeunesse, le génie, la victoire, et on éprouvait +l'intérêt, on avait les égards que toutes ces choses inspirent. + +Le directoire n'imposait à Bonaparte qu'une seule condition, c'était de +faire sentir à Rome et à Naples la puissance de la république. Tout ce +qu'il y avait de patriotes sincères en France le désirait. Le pape, qui +avait anathématisé la France, prêché une croisade contre elle, et laissé +assassiner dans sa capitale notre ambassadeur, méritait certes un +châtiment. Bonaparte, libre d'agir maintenant comme il l'entendait, +prétendait obtenir tous ces résultats sans quitter la ligne de l'Adige. +Tandis qu'une partie de l'armée gardait cette ligne, qu'une autre +assiégeait Mantoue et le château de Milan, il voulait, avec une simple +division échelonnée en arrière sur le Pô, faire trembler toute la +péninsule, et amener le pontife et la reine de Naples à implorer la +clémence républicaine. On annonçait l'approche d'une grande armée, +détachée du Rhin pour venir disputer l'Italie à ses vainqueurs. Cette +armée, qui devait traverser la Forêt-Noire, le Voralberg, le Tyrol, ne +pouvait arriver avant un mois. Bonaparte avait donc le temps de tout +terminer sur ses derrières, sans trop s'éloigner de l'Adige, et de +manière à pouvoir, par une simple marche rétrograde, se retrouver en +face de l'ennemi. + +Il était temps en effet qu'il songeât au reste de l'Italie. La présence +de l'armée française y développait les opinions avec une singulière +rapidité. Les provinces vénitiennes ne pouvaient plus souffrir le joug +aristocratique. La ville de Brescia manifestait un grand penchant à la +révolte. Dans toute la Lombardie, et surtout à Milan, l'esprit public +faisait des progrès rapides. Les duchés de Modène et Reggio, les +légations de Bologne et Ferrare, ne voulaient plus ni de leur vieux +duc, ni du pape. En revanche, le parti contraire devenait plus hostile. +L'aristocratie génoise était fort indisposée, et méditait de mauvais +projets sur nos derrières. Le ministre autrichien Gérola était +l'instigateur secret de tous ces projets. L'état de Gênes était rempli +de petits fiefs relevant de l'Empire. Les seigneurs génois revêtus de +ces fiefs réunissaient les déserteurs, les bandits, les prisonniers +autrichiens qui avaient réussi à s'échapper, les soldats piémontais +qu'on avait licenciés, et formaient des bandes de partisans connus sous +le nom de _Barbets_. Ils infestaient l'Apennin par où l'armée française +était entrée; ils arrêtaient les courriers, pillaient nos convois, +massacraient les détachemens français quand ils n'étaient pas assez +nombreux pour se défendre, et répandaient l'inquiétude sur la route de +France. En Toscane, les Anglais s'étaient rendus maîtres du port de +Livourne, grâce à la protection du gouverneur, et le commerce français +était traité en ennemi. Enfin Rome faisait des préparatifs hostiles; +l'Angleterre lui promettait quelques mille hommes; et Naples, toujours +agitée par les caprices d'une reine violente, annonçait un armement +formidable. Le faible roi, quittant un instant le soin de la pêche, +avait publiquement imploré l'assistance du ciel; il avait, dans une +cérémonie solennelle, déposé ses ornemens royaux, et les avait consacrés +au pied des autels. Toute la populace napolitaine avait applaudi +et poussé d'affreuses vociférations; une multitude de misérables, +incapables de manier un fusil et d'envisager une baïonnette française, +demandaient des armes et voulaient marcher contre notre armée. + +Quoique ces mouvemens n'eussent rien de bien alarmant pour Bonaparte, +tant qu'il pouvait disposer de six mille hommes, il devait se hâter de +les réprimer avant l'arrivée de la nouvelle armée autrichienne, qui +exigeait la présence de toutes nos forces sur l'Adige. Bonaparte +commençait à recevoir de l'armée des Alpes quelques renforts, ce qui lui +permettait d'employer quinze mille hommes au blocus de Mantoue et du +château de Milan, vingt mille à la garde de l'Adige, et de porter une +division sur le Pô pour exécuter ses projets sur le midi de l'Italie. + +Il se rendit sur-le-champ à Milan pour faire ouvrir la tranchée autour +du château, et hâter sa reddition. Il ordonna à Augereau, qui était sur +le Mincio, très près du Pô, de passer ce fleuve à Borgo-Forte, et de se +diriger sur Bologne. Il enjoignit à Vaubois de s'acheminer de Tortone à +Modène, avec quatre ou cinq mille hommes arrivant des Alpes. De cette +manière il pouvait diriger huit à neuf mille hommes dans les légations +de Bologne et de Ferrare, et menacer de là toute la péninsule. + +Il attendit pendant quelques jours la fin des inondations sur le Bas-Pô, +avant de mettre sa colonne en mouvement. Mais la cour de Naples, faible +autant qu'elle était violente, avait passé de la fureur à l'abattement. +En apprenant nos dernières victoires dans la Haute-Italie, elle avait +fait partir le prince de Belmonte-Pignatelli pour se soumettre au +vainqueur. Bonaparte renvoya pour la paix au directoire, mais crut +devoir accorder un armistice. Il ne lui convenait pas de s'enfoncer +jusqu'à Naples avec quelques mille hommes, et surtout dans l'attente de +l'arrivée des Autrichiens. Il lui suffisait pour le moment de désarmer +cette puissance, d'ôter son appui à Rome, et de la brouiller avec la +coalition. On ne pouvait pas, comme aux autres petits princes qu'on +avait sous la main, lui imposer des contributions, mais elle s'engageait +à ouvrir tous ses ports aux Français, à retirer à l'Angleterre cinq +vaisseaux et beaucoup de frégates qu'elle lui fournissait, enfin à +priver l'armée autrichienne des deux mille quatre cents cavaliers qui +servaient dans ses rangs. Ce corps de cavalerie devait rester séquestré +sous la main de Bonaparte, qui était maître de le faire prisonnier à la +première violation de l'armistice. Bonaparte savait très bien que de +pareilles conditions ne plairaient pas au gouvernement, mais dans le +moment il lui importait d'avoir du repos sur ses derrières, et il +n'exigeait que ce qu'il croyait pouvoir obtenir. Le roi de Naples +soumis, le pape ne pouvait pas résister; alors l'expédition sur la +droite du Pô se réduisait, comme il le voulait, à une expédition de +quelques jours, et il revenait à l'Adige. + +Il signa cet armistice, et partit ensuite pour passer le Pô et se mettre +à la tête des deux colonnes qu'il dirigeait sur l'État de l'Église, +celle de Vaubois qui arrivait des Alpes pour le renfoncer, et celle +d'Augereau qui rétrogradait du Mincio sur le Pô. Il attachait beaucoup +d'importance à la situation de Gênes, parce qu'elle était placée sur +l'une des deux routes qui conduisaient en France, et parce que son +sénat avait toujours montré de l'énergie. Il sentait qu'il aurait fallu +demander l'exclusion de vingt familles feudataires de l'Autriche et de +Naples, pour y assurer la domination de la France; mais il n'avait pas +d'ordres à cet égard, et d'ailleurs il craignait de révolutionner. Il se +contenta donc d'écrire une lettre au sénat, dans laquelle il demandait +que le gouverneur de Novi, qui avait protégé les brigands, fût puni +d'une manière exemplaire, et que le ministre autrichien fût chassé de +Gênes; il voulait ensuite une explication catégorique. «Pouvez-vous, +disait il, ou ne pouvez-vous pas délivrer votre territoire des assassins +qui l'infestent? Si vous ne pouvez pas prendre des mesures, j'en +prendrai pour vous; je ferai brûler les villes et les villages où se +commettra un assassinat; je ferai brûler les maisons qui donneront +asile aux assassins, et punir exemplairement les magistrats qui les +souffriront. Il faut que le meurtre d'un Français porte malheur aux +communes entières qui ne l'auraient pas empêché.» Comme il connaissait +les lenteurs diplomatiques, il envoya son aide-de-camp Murat, pour +porter sa lettre, et la lire lui-même au sénat. «Il faut, écrivait-il +au ministre Faypoult, un genre de communication qui électrise ces +messieurs.» Il fit partir en même temps Lannes avec douze cents hommes, +pour aller châtier les fiefs impériaux. Le château d'Augustin Spinola, +le principal instigateur de la révolte, fut brûlé. Les Barbets saisis +les armes à la main furent impitoyablement fusillés. Le sénat de Gênes +épouvanté destitua le gouverneur de Novi, congédia le ministre Gérola, +et promit de faire garder les routes par ses propres troupes. Il envoya +à Paris M. Vincent Spinola, pour s'entendre avec le directoire sur tous +les objets en litige, sur l'indemnité due pour la frégate _la Modeste_, +sur l'expulsion des familles feudataires, et sur le rappel des familles +exilées. + +Bonaparte s'achemina ensuite sur Modène, où il arriva le 1er messidor +(19 juin), tandis qu'Augereau entrait à Bologne le même jour. + +L'enthousiasme des Modénois fut extrême. Ils vinrent à sa rencontre, +et lui envoyèrent une députation pour le complimenter. Les principaux +d'entre eux l'entourèrent de sollicitations, et le supplièrent de les +affranchir du joug de leur duc, qui avait emporté leurs dépouilles à +Venise. Comme la régence laissée par le duc s'était montrée fidèle aux +conditions de l'armistice, et que Bonaparte n'avait aucune raison pour +exercer les droits de conquête sur le duché, il ne pouvait satisfaire +les Modénois; c'était d'ailleurs une question que la politique +conseillait d'ajourner. Il se contenta de donner des espérances, et +conseilla le calme. Il partit pour Bologne. Le fort d'Urbin était sur +sa route, et c'était la première place appartenant au pape. Il la fit +sommer; le château se rendit. Il renfermait soixante pièces de canon de +gros calibre, et quelques cents hommes. Bonaparte fit acheminer cette +grosse artillerie sur Mantoue, pour y être employée au siége. Il arriva +à Bologne, où l'avait précédé la division Augereau. La joie des habitans +fut des plus vives. Bologne est une ville de cinquante mille ames, +magnifiquement bâtie, célèbre par ses artistes, ses savans et son +université. L'amour pour la France et la haine pour le Saint-Siége y +étaient extrêmes. Ici Bonaparte ne craignait pas de laisser éclater les +sentimens de liberté, car il était dans les possessions d'un ennemi +déclaré, le pape, et il lui était permis d'exercer le droit de conquête. +Les deux légations de Ferrare et de Bologne l'entourèrent de leurs +députés: il leur accorda une indépendance provisoire, en promettant de +la faire reconnaître à la paix. + +Le Vatican était dans l'alarme, et il envoya sur-le-champ un négociateur +pour intercéder en sa faveur. L'ambassadeur d'Espagne, d'Azara, connu +par son esprit et par son goût pour la France, et ministre d'une +puissance amie, fut choisi. Il avait déjà négocié pour le duc de Parme. +Il arriva à Bologne, et vint mettre la tiare aux pieds de la république +victorieuse. Fidèle à son plan, Bonaparte, qui ne voulait rien abattre +ni rien édifier encore, exigea d'abord que les légations de Bologne +et de Ferrare restassent indépendantes, que la ville d'Ancône reçût +garnison française, que le pape donnât 21 millions, des blés, des +bestiaux, et cent tableaux ou statues: ces conditions furent acceptées. +Bonaparte s'entretint beaucoup avec le ministre d'Azara, et le laissa +plein d'enthousiasme. Il écrivit une lettre au célèbre astronome Oriani, +au nom de la république, et demanda à le voir. Ce savant modeste fut +interdit en présence du jeune vainqueur, et ne lui rendit hommage que +par son embarras. Bonaparte ne négligeait rien pour honorer l'Italie, +pour réveiller son orgueil et son patriotisme. Ce n'était point un +conquérant barbare qui venait la ravager, c'était un héros de la +liberté venant ranimer le flambeau du génie dans l'antique patrie de la +civilisation. Il laissa Monge, Bertholet et les frères Thouin, que le +directoire lui avait envoyés, pour choisir les objets destinés aux +musées de Paris. + +Le 8 messidor (26 juin), il passa l'Apennin avec la division Vaubois, et +entra en Toscane. Le duc, épouvanté, lui envoya son ministre Manfredini. +Bonaparte le rassura sur ses intentions, qu'il laissa secrètes. Pendant +ce temps, sa colonne se porta à marches forcées sur Livourne, où +elle entra à l'improviste, et s'empara de la factorerie anglaise. Le +gouverneur Spannochi fut saisi, enfermé dans une chaise de poste, et +envoyé au grand-duc avec une lettre, dans laquelle on expliquait les +motifs de cet acte d'hostilité commis chez une puissance amie. On disait +au grand-duc que son gouverneur avait manqué à toutes les lois de la +neutralité, en opprimant le commerce français, en donnant asile aux +émigrés et à tous les ennemis de la république; et on ajoutait que, par +respect pour son autorité, on lui laissait à lui-même le soin de punir +un ministre infidèle. Cet acte de vigueur prouvait à tous les états +neutres que le général français ferait la police chez eux, s'ils ne +savaient l'y faire. On n'avait pas pu saisir tous les vaisseaux des +Anglais, mais leur commerce fit de grandes pertes. Bonaparte laissa +garnison à Livourne, et désigna des commissaires pour se faire livrer +tout ce qui appartenait aux Anglais, aux Autrichiens et aux Russes. Il +se rendit ensuite de sa personne à Florence, où le grand-duc lui fit une +réception magnifique. Après y avoir séjourné quelques jours, il repassa +le Pô pour revenir à son quartier-général de Roverbella, près Mantoue. +Ainsi, une vingtaine de jours, et une division échelonnée sur la droite +du Pô, lui avaient suffi pour imposer aux puissances de l'Italie, et +pour s'assurer du calme pendant les nouvelles luttes qu'il avait encore +à soutenir contre la puissance autrichienne. + +Tandis que l'armée d'Italie remplissait avec tant de gloire la tâche +qui lui était imposée dans le plan général de campagne, les armées +d'Allemagne n'avaient pas pu encore se mettre en mouvement. La +difficulté d'organiser leurs magasins et de se procurer les chevaux les +avait jusqu'ici retenues dans l'inaction. De son côté, l'Autriche, qui +aurait eu le plus grand intérêt à prendre brusquement l'initiative, +avait mis une inconcevable lenteur à faire ses préparatifs, et ne +s'était mise en mesure de commencer les hostilités que pour le milieu +de prairial (commencement de juin). Ses armées étaient sur un pied +formidable, et de beaucoup supérieures aux nôtres. Mais nos succès en +Italie l'avaient obligée à détacher Wurmser avec trente mille hommes de +ses meilleures troupes du Rhin, pour aller recueillir et réorganiser les +débris de Beaulieu. Ainsi, outre ses conquêtes, l'armée d'Italie rendait +l'important service de dégager les armées d'Allemagne. Le conseil +aulique, qui avait résolu de prendre l'offensive, et de porter le +théâtre de la guerre au sein de nos provinces, ne songea plus dès lors +qu'à garder la défensive et à s'opposer à notre invasion. Il aurait +même voulu laisser subsister l'armistice; mais il était dénoncé, et les +hostilités devaient commencer le 12 prairial (31 mai). + +Déjà nous avons donné une idée du théâtre de la guerre. Le Rhin et le +Danube sortis, l'un des grandes Alpes, l'autre des Alpes de Souabe, +après s'être rapprochés dans les environs du lac de Constance, se +séparent pour aller, le premier vers le nord, le second vers l'orient de +l'Europe. Deux vallées transversales et presque parallèles, celles du +Mein et du Necker, forment en quelque sorte deux débouchés, pour aller, +à travers le massif des Alpes de Souabe, dans la vallée du Danube, ou +pour venir de la vallée du Danube dans celle du Rhin. + +Ce théâtre de guerre, et le plan d'opérations qu'il comporte, n'étaient +point connus alors comme ils le sont aujourd'hui grâces à de grands +exemples. Carnot, qui dirigeait nos plans, s'était fait une théorie +d'après la célèbre campagne de 1794, qui lui avait valu tant de gloire +en Europe. A cette époque, le centre de l'ennemi, retranché dans la +forêt de Mormale, ne pouvant être entamé, on avait filé sur ses ailes, +et en les débordant, on l'avait obligé à la retraite. Cet exemple +s'était gravé dans la mémoire de Carnot. Doué d'un esprit novateur, mais +systématique, il avait imaginé une théorie d'après cette campagne, et il +était persuadé qu'il fallait toujours agir à la fois sur les deux ailes +d'une armée, et chercher constamment à les déborder. Les militaires +ont regardé cette idée comme un progrès véritable et comme déjà bien +préférable au système des cordons, tendant à attaquer l'ennemi sur tous +les points, mais elle s'était changée dans l'esprit de Carnot en un +système arrêté et dangereux. Les circonstances qui s'offraient ici +l'engageaient encore davantage à suivre ce système. L'armée de +Sambre-et-Meuse et celle de Rhin-et-Moselle étaient placées toutes deux +sur le Rhin, à deux points très distans l'un de l'autre: deux vallées +partaient de ces points pour déboucher sur le Danube. C'étaient là +des motifs bien suffisans pour Carnot de former les Français en deux +colonnes, dont l'une remontant par le Mein, l'autre par le Necker, +tendraient ainsi à déborder les ailes des armées impériales, et à les +obliger de rétrograder sur le Danube. Il prescrivit donc aux généraux +Jourdan et Moreau de partir, le premier de Dusseldorf, le second de +Strasbourg, pour s'avancer isolément en Allemagne. Comme l'ont remarqué +un grand capitaine et un grand critique, et comme les faits l'ont prouvé +depuis, se former en deux corps, c'était sur-le-champ donner à l'ennemi +la faculté et l'idée de se concentrer, et d'accabler avec la masse +entière de ses forces l'un ou l'autre de ces deux corps. Clerfayt +avait fait à peu près cette manoeuvre dans la campagne précédente, en +repoussant d'abord Jourdan sur le Bas-Rhin, et en venant ensuite se +jeter sur les lignes de Mayence. Le général ennemi ne fût-il pas un +homme supérieur, on le forçait par là à suivre ce plan, et on lui +suggérait la pensée que le génie aurait dû lui inspirer. + +L'invasion fut donc concertée sur ce plan vicieux. Les moyens +d'exécution étaient aussi mal conçus que le plan lui-même. La ligne qui +séparait les armées, remontait le Rhin de Dusseldorf jusqu'à Bingen, +décrivait un arc de Bingen à Manheim, par le pied des Vosges, et +rejoignait le Rhin jusqu'à Bâle. Carnot voulait que l'armée de Jourdan, +débouchant par Dusseldorf et la tête du pont de Neuwied, se portât au +nombre de quarante mille hommes sur la rive droite, pour y attirer +l'ennemi; que le reste de cette armée, forte de vingt-cinq mille hommes, +partant de Mayence sous les ordres de Marceau, remontât le Rhin, et, +filant par les derrières de Moreau, allât passer clandestinement le +fleuve aux environs de Strasbourg. Les généraux Jourdan et Moreau se +réunirent pour faire sentir au directoire les inconvéniens de ce projet. +Jourdan, réduit à quarante mille hommes sur le Bas-Rhin, pouvait être +accablé et détruit, pendant que le reste de son armée perdrait un temps +incalculable à remonter depuis Mayence jusqu'à Strasbourg. Il était bien +plus naturel de faire exécuter le passage vers Strasbourg, par l'extrême +droite de Moreau. Cette manière de procéder permettait tout autant de +secret que l'autre, et ne faisait pas perdre un temps précieux aux +armées. Cette modification fut admise. Jourdan, profitant des deux têtes +de pont qu'il avait à Dusseldorf et à Neuwied, dut passer le premier +pour attirer l'ennemi à lui, et détourner ainsi l'attention du +Haut-Rhin, où Moreau avait un passage de vive force à exécuter. + +Le plan étant ainsi arrêté, on se prépara à le mettre à exécution. Les +armées des deux nations étaient à peu près égales en forces. Depuis le +départ de Wurmser, les Autrichiens avaient sur toute la ligne du Rhin +cent cinquante et quelques mille hommes, cantonnés depuis Bâle jusqu'aux +environs de Dusseldorf. Les Français en avaient autant, sans compter +quarante mille hommes consacrés à la garde de la Hollande, et entretenus +à ses frais. Il y avait cependant une différence entre les deux armées. +Les Autrichiens, dans ces cent cinquante mille hommes, comptaient à peu +près trente-huit mille chevaux, et cent quinze mille fantassins; les +Français avaient plus de cent trente mille fantassins, mais quinze ou +dix-huit mille chevaux tout au plus. Cette supériorité en cavalerie +donnait aux Autrichiens un grand avantage, surtout pour les retraites. +Les Autrichiens avaient un autre avantage, celui d'obéir à un seul +général. Depuis le départ de Wurmser, les deux armées impériales avaient +été placées sous les ordres suprêmes du jeune archiduc Charles, qui +s'était déjà distingué à Turcoing, et des talens duquel on augurait +beaucoup. Les Français avaient deux excellens généraux, mais agissant +séparément, à une grande distance l'un de l'autre, et sous la direction +d'un cabinet placé à deux cents lieues du théâtre de la guerre. + +L'armistice expirait le 11 prairial (30 mai). Les hostilités +commencèrent par une reconnaissance générale sur les avant-postes. +L'armée de Jourdan s'étendait, comme on sait, des environs de Mayence +jusqu'à Dusseldorf. Il avait à Dusseldorf une tête de pont pour +déboucher sur la rive droite; il pouvait ensuite remonter entre la ligne +de la neutralité prussienne et le Rhin, jusqu'aux bords de la Lahn, pour +se porter de la Lahn sur le Mein. Les Autrichiens avaient quinze ou +vingt mille hommes disséminés sous le prince de Wurtemberg, de Mayence à +Dusseldorf. Jourdan fit déboucher Kléber par Dusseldorf avec vingt-cinq +mille hommes. Ce général replia les Autrichiens, les battit le 16 +prairial (4 juin) à Altenkirchen, et remonta la rive droite entre la +ligne de neutralité et le Mein. Quand il fut parvenu à la hauteur de +Neuwied, et qu'il eut couvert ce débouché, Jourdan, profitant du pont +qu'il avait sur ce point, passa le fleuve avec une partie de ses +troupes, et vint rejoindre Kléber sur la rive droite. Il se trouva ainsi +avec quarante-cinq mille hommes à peu près, sur la Lahn, le 17 (5 +juin). Il avait laissé Marceau avec trente mille hommes devant Mayence. +L'archiduc Charles, qui était vers Mayence, en apprenant que les +Français recommençaient l'excursion de l'année précédente, et +débouchaient encore par Dusseldorf et Neuwied, se reporta avec une +partie de ses forces sur la rive droite pour s'opposer à leur marche. +Jourdan se proposait d'attaquer le corps du prince de Wurtemberg avant +qu'il fût renforcé; mais obligé de différer d'un jour, il perdit +l'occasion, et fut attaqué lui-même à Wetzlar, le 19 (7 juin). Il +bordait la Lahn, ayant sa droite au Rhin, et sa gauche à Wetzlar. +L'archiduc, donnant avec la masse de ses forces sur Wetzlar, battit +son extrême gauche, formée par la division Lefèvre, et l'obligea à se +replier. Jourdan, battu sur la gauche, était obligé d'appuyer sur sa +droite, qui touchait au Rhin, et se trouvait ainsi poussé vers ce +fleuve. Afin de n'y être pas jeté, il devait attaquer l'archiduc. Pour +cela, il fallait livrer bataille, le Rhin à dos. Il pouvait s'exposer +ainsi, dans le cas d'une défaite, à regagner difficilement ses ponts de +Neuwied et Dusseldorf, et peut-être à essuyer une déroute désastreuse. +Une bataille était donc dangereuse, et même inutile, puisqu'il avait +rempli son but en attirant l'ennemi à lui, et en amenant une dérivation +des forces autrichiennes du Haut sur le Bas-Rhin. Il pensa donc qu'il +fallait se replier, et ordonna la retraite, qui se fit avec calme et +fermeté. Il repassa à Neuwied et prescrivit à Kléber de redescendre +jusqu'à Dusseldorf, pour y revenir sur la rive gauche. Il lui avait +recommandé de marcher lentement, mais de n'engager aucune action +sérieuse. Kléber, se sentant trop pressé à Ukerath, et emporté par son +instinct guerrier, fit volte-face un instant, et frappa sur l'ennemi un +coup vigoureux, mais inutile; après quoi il regagna son camp retranché +de Dusseldorf. Jourdan, en avançant pour reculer encore, avait exécuté +une tâche ingrate, dans l'intérêt de l'armée du Rhin. Les gens mal +instruits pouvaient en effet regarder cette manoeuvre comme une +défaite; mais le dévouement de ce brave général ne connaissait aucune +considération, et il attendit, pour reprendre l'offensive, que l'armée +du Rhin eût profité de la diversion qu'il venait d'opérer. Moreau, qui +avait montré une prudence, une fermeté, un sang-froid rares, dans les +opérations auxquelles il avait été précédemment employé vers le Nord, +disposait tout pour remplir dignement sa tâche. Il avait résolu de +passer le Rhin à Strasbourg. Cette grande place était un excellent +point de départ. Il pouvait y réunir une grande quantité de bateaux, et +beaucoup de vivres et de troupes. Les îles boisées, qui coupent le cours +du Rhin sur ce point, en favorisaient le passage. Le fort de Kehl, placé +sur la rive droite, était facile à surprendre; une fois occupé, on +pouvait le réparer, et s'en servir pour protéger le pont qui serait jeté +devant Strasbourg. + +Tout étant disposé pour cet objet, et l'attention des ennemis étant +dirigée sur le Bas-Rhin, Moreau ordonna, le 26 prairial (14 juin), une +attaque générale sur le camp retranché de Manheim. Cette attaque avait +pour but de fixer sur Manheim l'attention du général Latour, qui +commandait les troupes du Haut-Rhin sous l'archiduc Charles, et de +resserrer les Autrichiens dans leur ligne. Cette attaque, dirigée avec +habileté et vigueur, réussit parfaitement. Immédiatement après, Moreau +dirigea une partie de ses troupes sur Strasbourg; on répandit le bruit +qu'elles allaient en Italie, pour en renforcer l'armée, et on leur fit +préparer des vivres à travers la Franche-Comté, afin d'accréditer cette +opinion. D'autres troupes partirent des environs de Huningue, pour +descendre à Strasbourg; et, quant à celles-ci, on prétendit qu'elles +allaient en garnison à Worms. Ces mouvemens furent concertés de manière +que toutes les troupes fussent arrivées au point désigné le 5 messidor +(23 juin). Ce jour-là, en effet, vingt-huit mille hommes se trouvèrent +réunis, soit dans le polygone de Strasbourg, soit dans les environs, +sous le commandement du général Desaix. Dix mille hommes devaient +essayer de passer au-dessous de Strasbourg, dans les environs de +Gabsheim; quinze mille hommes devaient passer de Strasbourg à Kehl. Le 5 +au soir (23 juin), on ferma les portes de Strasbourg, pour que l'avis +du passage ne pût pas être donné à l'ennemi. Dans la nuit les troupes +s'acheminèrent en silence vers le fleuve. Les bateaux furent conduits +dans le bras Mabile, et du bras Mabile dans le Rhin. La grande île +d'Ehrlen-Rhin présentait un intermédiaire favorable au passage. Les +bateaux y jetèrent deux mille six cents hommes. Ces braves gens ne +voulant pas donner l'éveil par l'explosion des armes à feu, fondirent à +la baïonnette sur les troupes répandues dans l'île, les poursuivirent, +et ne leur donnèrent pas le temps de couper les petits ponts qui +aboutissaient de cette île sur la rive droite. Ils passèrent ces ponts +à leur suite; et quoique l'artillerie ni la cavalerie ne pussent les +suivre, ils osèrent déboucher seuls dans la grande plaine qui borde le +fleuve, et s'approchèrent de Kehl. Le contingent des Souabes était campé +à quelque distance de là, à Wilstett. Les détachemens qui en arrivaient, +surtout en cavalerie, rendaient périlleuse la situation de l'infanterie +française qui avait osé déboucher sur la rive droite. On n'hésita pas à +renvoyer les bateaux qui l'avaient transportée, et à compromettre ainsi +sa retraite, pour aller lui chercher du secours. D'autres troupes +arrivèrent; on s'avança sur Kehl, on aborda les retranchemens à la +baïonnette, et on les enleva. L'artillerie trouvée dans le fort fut +tournée aussitôt sur les troupes ennemies arrivant de Wilstett, et elles +furent repoussées. Alors un pont fut jeté entre Strasbourg et Kehl, et +achevé le lendemain 7 (25 juin). L'armée y passa toute entière. Les dix +mille hommes envoyés à Gambsheim n'avaient pu tenter le passage, à cause +de la crue des eaux. Ils remontèrent à Strasbourg, et franchirent le +fleuve sur le pont qu'on venait d'y jeter. + +Cette opération avait été exécutée avec secret, précision et hardiesse. +Cependant le disséminement des troupes autrichiennes depuis Bâle jusqu'à +Manheim, en diminuait beaucoup la difficulté et le mérite. Le prince de +Condé se trouvait avec trois mille huit cents hommes vers le Haut-Rhin, +à Brissac; le contingent de Souabe, au nombre de sept mille cinq cents, +était à Wilstett, à la hauteur de Strasbourg; et huit mille hommes, à +peu près, sous Starrai, campaient depuis Strasbourg jusqu'à Manheim. +Les forces ennemies étaient donc peu redoutables sur ce point; mais +cet avantage lui-même était dû au secret du passage, et le secret à la +prudence avec laquelle il avait été préparé. + +Cette situation présentait l'occasion des plus beaux triomphes. Si +Moreau avait agi avec la rapidité du vainqueur de Montenotte, il pouvait +fondre sur les corps disséminés le long du fleuve, les détruire l'un +après l'autre, et venir même accabler Latour, qui repassait de Manheim +sur la rive droite, et qui, dans le moment, comptait tout au plus +trente-six mille hommes. Il aurait pu mettre ainsi hors de combat toute +l'armée du Haut-Rhin, avant que l'archiduc Charles pût revenir des bords +de la Lahn. L'histoire fait voir que la rapidité est toute puissante +à la guerre, comme dans toutes les situations de la vie. Prévenant +l'ennemi, elle détruit en détail; frappant coup sur coup, elle ne lui +donne pas le temps de se remettre, le démoralise, lui ôte la pensée +et le courage. Mais cette rapidité, dont on vient de voir de si beaux +exemples sur les Alpes et le Pô, suppose plus que la simple activité; +elle suppose un grand but, un grand esprit pour le concevoir, de grandes +passions pour oser y prétendre. On ne fait rien de grand au monde sans +les passions, sans l'ardeur et l'audace qu'elles communiquent à la +pensée et au courage. Moreau, esprit lumineux et ferme, n'avait pas +cette chaleur entraînante, qui, à la tribune, à la guerre, dans toutes +les situations, enlève les hommes, et les conduit malgré eux à de vastes +fins. + +Moreau employa l'intervalle du 7 au 10 messidor (25, 28 juin) à réunir +ses divisions sur la rive droite du Rhin. Celle de Saint-Cyr, qu'il +avait laissée à Manheim, arrivait à marches forcées. En attendant cette +division, il avait sous sa main cinquante-trois mille hommes, et il en +voyait une vingtaine de mille disséminés autour de lui. Le 10 (28 juin), +il fit attaquer dix mille Autrichiens retranchés sur le Renchen, les +battit, et leur fit huit cents prisonniers. Les débris de ce corps se +replièrent sur Latour, qui remontait la rive droite. Le 12 (30 juin), +Saint-Cyr étant arrivé, toute l'armée se trouva au-delà du fleuve. Elle +présentait une masse de soixante-onze mille hommes, dont soixante-trois +mille d'infanterie, six mille chevaux, etc. Moreau donna la droite à +Férino, le centre à Saint-Cyr, la gauche à Desaix. Il se trouvait au +pied des Montagnes Noires. + +Les Alpes de Souabe forment un massif qui rejette, comme on sait, le +Danube à l'orient, le Rhin au nord: c'est à travers ce massif que +serpentent le Necker et le Mein pour se jeter dans le Rhin. Ce sont +des montagnes de médiocre hauteur, couvertes de bois, et traversées de +défilés étroits. La vallée du Rhin est séparée de celle du Necker par +une chaîne qu'on appelle les Montagnes Noires. Moreau, transporté sur la +rive droite, était à leur pied. Il devait les franchir pour déboucher +dans la vallée du Necker. Le contingent des Souabes et le corps de Condé +remontaient vers la Suisse pour garder les passages supérieurs des +Montagnes Noires. Latour, avec le corps principal, revenait de Manheim, +pour garder les passages inférieurs par Rastadt, Ettlingen et Pforzheim. +Moreau pouvait sans inconvénient négliger les détachemens qui se +retiraient du côté de la Suisse, et se porter, avec la masse entière de +ses forces, sur Latour; il l'aurait infailliblement accablé. Alors il +aurait débouché en vainqueur dans la vallée du Necker, avant l'archiduc +Charles. Mais, en général prudent, il confia à Férino le soin de suivre +avec sa droite les corps détachés des Souabes et de Condé; il dirigea +Saint-Cyr avec le centre, directement vers les montagnes, pour occuper +certaines hauteurs, et il longea lui-même leur pied pour descendre à +Rastadt au-devant de Latour. Cette marche était le double résultat de sa +circonspection et du plan de Carnot. Il voulait se couvrir partout, et +en même temps étendre sa ligne vers la Suisse, pour être prêt à soutenir +par les Alpes l'armée d'Italie. Moreau se mit en mouvement le 12 (30 +juin). Il marchait entre le Rhin et les montagnes, dans un pays +inégal, coupé de bois et creusé par des torrens. Il s'avançait avec +circonspection, et n'arriva que le 15 à Rastadt (3 juillet). Il était +temps encore d'accabler Latour, qui n'avait pas été rejoint par +l'archiduc Charles. Ce prince, en apprenant le passage, arrivait à +marches forcées avec vingt-cinq mille hommes de renfort. Il en laissait +trente-six mille sur la Lahn, et vingt-sept mille devant Mayence, pour +tenir tête à Jourdan, le tout sous les ordres du général Wartensleben. +Il se hâtait le plus qu'il pouvait; mais ses têtes de colonnes étaient +encore fort éloignées. Latour, après avoir laissé garnison dans Manheim, +comptait au plus trente-six mille hommes. Il était rangé sur la Murg, +qui va se jeter dans le Rhin, ayant sa gauche à Gernsbach, dans les +montagnes; son centre, à leur pied, vers Kuppenheim, un peu en avant de +la Murg; sa droite dans la plaine, le long des bois de Niederbulh, qui +s'étendent au bord du Rhin; sa réserve à Rastadt. Il était imprudent à +Latour de s'engager avant l'arrivée de l'archiduc. Mais sa position +le rassurant, il voulait résister pour couvrir la grande route qui de +Rastadt va déboucher sur le Necker. + +Moreau n'avait avec lui que sa gauche; son centre, sous Saint-Cyr, était +resté en arrière, pour s'emparer de quelques postes dans les Montagnes +Noires. Cette circonstance compensait l'inégalité des forces. Le 17 (5 +juillet), il attaqua Latour. Ses troupes se conduisirent avec une grande +valeur, enlevèrent la position de Gernsbach, sur le haut de la Murg, et +pénétrèrent à Kuppenheim, vers le centre de la position ennemie. Mais, +dans la plaine, ses divisions eurent de la peine à déboucher sous le feu +de l'artillerie, et en présence de la nombreuse cavalerie autrichienne. +Néanmoins, on aborda Niederbulh et Rastadt, et on parvint à se rendre +maître de la Murg sur tous les points. On fit un millier de prisonniers. + +Moreau s'arrêta sur le champ de bataille, sans vouloir poursuivre +l'ennemi. L'archiduc n'était point arrivé, et il aurait encore pu +accabler Latour; mais il trouvait ses troupes fatiguées, il sentait la +nécessité d'amener Saint-Cyr à lui, pour agir avec une plus grande masse +de forces, et il attendit jusqu'au 21 (9 juillet), avant de livrer une +nouvelle attaque. Cet intervalle de quatre jours permit à l'archiduc +d'arriver avec un renfort de vingt-cinq mille hommes, et à l'ennemi de +combattre à chance égale. + +La position respective des deux armées était à peu près la même. Elles +étaient toutes deux en ligne perpendiculaire au Rhin, une aile dans +les montagnes, le centre au pied, la gauche dans la plaine boisée et +marécageuse qui longe le fleuve. Moreau, qui s'éclairait lentement, +mais toujours à temps, parce qu'il conservait le calme nécessaire pour +rectifier ses fautes, avait senti, en combattant à Rastadt, l'importance +de porter son effort principal dans les montagnes. En effet, celui qui +en était maître, avait les débouchés de la vallée du Necker, objet +principal qu'on se disputait; il pouvait en outre déborder son +adversaire, et le pousser dans le Rhin, Moreau avait une raison de plus +de combattre dans les montagnes: c'était sa supériorité en infanterie, +et son infériorité en cavalerie. L'archiduc sentait comme lui +l'importance de s'y établir, mais il avait, dans ses nombreux escadrons, +une raison de tenir aussi la plaine. Il rectifia la position prise par +Latour; il jeta les Saxons dans les montagnes pour déborder Moreau; +il fit renforcer le plateau de Rothensol, où s'appuyait sa gauche; il +déploya son centre au pied des montagnes en avant de Malsch, et sa +cavalerie dans la plaine. Il voulait attaquer le 22 (10 juillet): Moreau +le prévint, et l'attaqua le 21 (9 juillet). + +Le général Saint-Cyr, que Moreau avait ramené à lui, et qui formait la +droite, attaqua le plateau de Rothensol. Il déploya là cette précision, +cette habileté de manoeuvres, qui l'ont distingué pendant sa belle +carrière. N'ayant pu déloger l'ennemi d'une position formidable, il +l'entoura de tirailleurs, puis il fit essayer une charge, et feindre une +fuite, pour engager les Autrichiens à quitter leur position, et à +se jeter à la poursuite des Français. Cette manoeuvre réussit: les +Autrichiens, voyant les Français s'avancer, puis s'enfuir en désordre, +se jetèrent après eux. Le général Saint-Cyr, qui avait des troupes +préparées, les lança alors sur les Autrichiens, qui avaient quitté leur +position, et se rendit maître du plateau. Dès ce moment, il s'avança, +intimida les Saxons destinés à déborder notre droite, et les obligea +à se replier. A Malsch, au centre, Desaix s'engagea vivement avec les +Autrichiens, prit et perdit ce village, et finit la journée en se +portant sur les dernières hauteurs, qui longent le pied des montagnes. +Dans la plaine, notre cavalerie ne s'était point engagée, et Moreau +l'avait tenue à la lisière des bois. + +La bataille était donc indécise, excepté dans les montagnes. Mais +c'était le point important, car, en poursuivant son succès, Moreau +pouvait étendre son aile droite autour de l'archiduc, lui enlever les +débouchés de la vallée du Necker, et le pousser dans le Rhin. Il est +vrai qu'à son tour, l'archiduc, s'il perdait les montagnes, qui étaient +sa base, pouvait faire perdre à Moreau le Rhin, qui était la nôtre; +il pouvait renouveler son effort dans la plaine, battre Desaix, et, +s'avançant le long du Rhin, mettre Moreau en l'air. Dans ces occasions, +c'est le moins hardi qui est compromis: c'est celui qui se croit coupé, +qui l'est en effet. L'archiduc crut devoir se retirer pour ne pas +compromettre, par un mouvement hasardé, la monarchie autrichienne, qui +n'avait plus que son armée pour appui. On a blâmé cette résolution, qui +entraînait la retraite des armées impériales, et exposait l'Allemagne +à une invasion. On peut admirer ces belles et sublimes hardiesses du +génie, qui obtiennent de grands résultats au prix de grands périls; mais +on ne saurait en faire une loi. La prudence est seule un devoir, dans +une situation comme celle de l'archiduc, et on ne peut le blâmer d'avoir +battu en retraite pour devancer Moreau dans la vallée du Necker et pour +protéger ainsi les états héréditaires. Sur-le-champ, en effet, il forma +la résolution d'abandonner l'Allemagne, qu'aucune ligne ne pouvait +couvrir, et de se porter, en remontant le Mein et le Necker, à la grande +ligne des états héréditaires, celle du Danube. Ce fleuve, couvert par +les deux places de Ulm et Ratisbonne, était le plus sûr rempart de +l'Autriche. En y concentrant ses forces, l'archiduc était là chez lui, à +cheval sur un grand fleuve, avec des forces égales à celles de l'ennemi, +avec la faculté de manoeuvrer sur les deux rives, et d'accabler l'une +des deux armées envahissantes. L'ennemi, au contraire, se trouvait +fort loin de chez lui, à une distance immense de sa base, sans cette +supériorité de forces qui compense le danger de l'éloignement, avec le +désavantage d'un pays affreux à traverser pour envahir et pour s'en +retourner, et enfin avec l'inconvénient d'être divisé en deux corps, et +d'être commandé par deux généraux. Ainsi les Impériaux gagnaient, en se +rapprochant du Danube, tout ce que perdaient les Français. Mais, pour +s'assurer tous ces avantages, l'archiduc devait arriver sans défaite +au Danube; et, dès lors, il devait se retirer avec fermeté, mais sans +s'exposer à aucun engagement. + +Après avoir laissé garnison à Mayence, à Ehrenbreistein, à Cassel, à +Manheim, il ordonna à Wartensleben de se retirer pied à pied par la +vallée du Mein, et de gagner le Danube, en s'engageant tous les jours +assez pour soutenir le moral de ses troupes, mais pas assez pour les +compromettre dans une action générale. Lui-même en fit autant avec son +armée; il la porta de Pforzheim dans la vallée du Necker, et ne s'y +arrêta que le temps nécessaire pour réunir ses parcs et leur donner +le temps de se retirer. Wartensleben se repliait avec trente mille +fantassins et quinze mille chevaux; l'archiduc avec quarante mille +hommes d'infanterie et dix-huit de cavalerie; ce qui faisait cent trois +mille hommes en tout. Le reste était dans les places, ou avait filé par +le Haut-Rhin en Suisse, devant le général Férino, qui commandait la +droite de Moreau. + +Dès que Moreau eut décidé la retraite des Autrichiens, l'armée de +Jourdan passa de nouveau le Rhin à Dusseldorf et Neuwied, en manoeuvrant +comme elle l'avait toujours fait, et se porta sur la Lahn, pour +déboucher ensuite dans la vallée du Mein. Les armées françaises +s'avancèrent donc en deux colonnes, le long du Mein et du Necker, +suivant les deux armées impériales, qui faisaient une très belle +retraite. Les nombreux escadrons des Autrichiens, voltigeant à +l'arrière-garde, imposaient par leur masse, couvraient leur infanterie +de nos insultes, et rendaient inutiles tous nos efforts pour l'entamer. +Moreau, qui n'avait point eu de place à masquer, en se détachant du +Rhin, marchait avec soixante-onze mille hommes. Jourdan, ayant dû +bloquer Mayence, Cassel, Ehrenbreistein, et consacrer vingt-sept mille +hommes à ces opérations, ne marchait qu'avec quarante-six mille, et +n'était guère supérieur à Wartensleben. + +D'après le plan vicieux de Carnot, il fallait toujours déborder les +ailes de l'ennemi, c'est-à-dire, s'éloigner du but essentiel, la réunion +des deux armées. Cette réunion aurait permis de porter sur le Danube +une masse de cent quinze ou cent vingt mille hommes, masse écrasante, +énorme, qui aurait trompé tous les calculs de l'archiduc, déjoué tous +ses efforts pour se concentrer, passé le Danube sous ses yeux, +enlevé Ulm, et, de cette base, eût menacé Vienne et ébranlé le trône +impérial[6]. + +[Footnote 6: Il faut lire à cet égard les raisonnemens qu'a faits +Napoléon, et qu'il a appuyés de si grands exemples.] + +Conformément au plan de Carnot, Moreau devait appuyer sur le Haut-Rhin +et le Haut-Danube, et Jourdan vers la Bohême. On donnait à Moreau +une raison de plus d'appuyer sur ce point, c'était la possibilité +de communiquer avec l'armée d'Italie par le Tyrol, ce qui supposait +l'exécution du plan gigantesque de Bonaparte, justement désapprouvé +par le directoire. Comme Moreau voulait en même temps ne pas être trop +détaché de Jourdan, et lui donner la main gauche tandis qu'il tendait la +droite à l'armée d'Italie, on le vit sur les bords du Necker, occuper +une ligne de cinquante lieues. Jourdan, de son côté, chargé de +déborder Wartensleben, était forcé de s'éloigner de Moreau; et comme +Wartensleben, général routinier, ne comprenant en rien la pensée de +l'archiduc, au lieu de se rapprocher du Danube, se portait vers la +Bohême pour la couvrir, Jourdan, pour le déborder, était forcé de +s'étendre toujours davantage. On voyait ainsi les armées ennemies faire, +chacune de leur côté, le contraire de ce qu'elles auraient dû. Il y +avait cependant cette différence entre Wartensleben et Jourdan, que le +premier manquait à un ordre excellent, et que le second était obligé +d'en suivre un mauvais. La faute de Wartensleben était à lui, celle de +Jourdan au directeur Carnot. + +Moreau livra un combat à Canstadt pour le passage du Necker, et +s'enfonça ensuite dans les défilés de l'Alb, chaîne de montagnes qui +sépare le Necker du Danube, comme les Montagnes Noires le séparent du +Rhin. Il franchit ces défilés et déboucha dans la vallée du Danube, +vers le milieu de thermidor (fin de juillet), après un mois de marche. +Jourdan, après avoir passé des bords de la Lahn sur ceux du Mein, +et avoir livré un combat à Friedberg, s'arrêta devant la ville +de Francfort, qu'il menaça de bombarder si on ne la lui livrait +sur-le-champ. Les Autrichiens n'y consentirent qu'à la condition d'une +suspension d'armes de deux jours. Cette suspension leur permettait de +franchir le Mein, et de se donner une avance considérable; mais elle +sauvait une ville intéressante, et dont les ressources pouvaient être +utiles à l'armée: Jourdan y consentit. La place fut remise le 28 +messidor (16 juillet). Jourdan frappa des contributions sur cette ville, +mais y mit une grande modération, et déplut même à l'armée par les +ménagemens qu'il montra pour le pays ennemi. Le bruit de l'opulence +au milieu de laquelle vivait l'armée d'Italie, avait excité les +imaginations, et on voulait vivre de même en Allemagne. Jourdan remonta +ensuite le Mein, s'empara de Wurtzbourg le 7 thermidor (27 juillet), +puis déboucha au-delà des montagnes de Souabe, sur les bords de la Naab, +qui tombe dans le Danube. Il était à peu près sur la hauteur de +Moreau, et à la même époque, c'est-à-dire vers le milieu de thermidor +(commencement d'août). La Souabe et la Saxe avaient accédé à la +neutralité, envoyé des agens à Paris pour traiter de la paix, et +consenti à des contributions. Les troupes saxonnes et souabes se +retirèrent, et affaiblirent ainsi l'armée autrichienne d'une douzaine de +mille hommes, à la vérité peu utiles et se battant sans zèle. + +Ainsi, vers le milieu de l'été, nos armées, maîtresses de l'Italie, +qu'elles dominaient tout entière, maîtresses d'une moitié de +l'Allemagne, qu'elles avaient envahie jusqu'au Danube, menaçaient +l'Europe. Depuis deux mois la Vendée était soumise. Des cent mille +hommes répandus dans l'Ouest, on pouvait en détacher cinquante mille +pour les porter où l'on voudrait. Les promesses du gouvernement +directorial ne pouvaient être plus glorieusement accomplies. + + + +CHAPITRE IV. + +ÉTAT INTÉRIEUR DE LA FRANCE VERS LE MILIEU DE L'ANNÉE 1796 (AN IV). +--EMBARRAS FINANCIERS DU GOUVERNEMENT, CHUTE DES MANDATS ET DU +PAPIER-MONNAIE.--ATTAQUE DU CAMP DE GRENELLE PAR LES JACOBINS. +--RENOUVELLEMENT DU PACTE DE FAMILLE AVEC L'ESPAGNE, ET PROJET DE +QUADRUPLE ALLIANCE.--PROJET D'UNE EXPÉDITION EN IRLANDE.--NÉGOCIATIONS +EN ITALIE.--CONTINUATION DES HOSTILITÉS; ARRIVÉE DE WURMSER SUR L'ADIGE; +VICTOIRES DE LONATO ET DE CASTIGLIONE.--OPÉRATIONS SUR LE DANUBE; +BATAILLE DE NERESHEIM; MARCHE DE L'ARCHIDUC CHARLES CONTRE +JOURDAN.--MARCHE DE BONAPARTE SUR LA BRENTA; BATAILLES DE ROVEREDO, +BASSANO ET SAINT-GEORGE; RETRAITE DE WURMSER DANS MANTOUE. RETOUR DE +JOURDAN SUR LE MEIN; BATAILLE DE WURTZBOURG; RETRAITE DE MOREAU. + +La France n'avait jamais paru plus grande au dehors que pendant cet été +de 1796; mais sa situation intérieure était loin de répondre à son éclat +extérieur. Paris offrait un spectacle singulier: les patriotes, furieux +depuis l'arrestation de Baboeuf, de Drouet et de leurs autres chefs, +exécraient le gouvernement, et ne souhaitaient plus les victoires de +la république, depuis qu'elles profitaient au directoire. Les ennemis +déclarés de la révolution les niaient obstinément; les hommes fatigués +d'elle n'avaient pas l'air d'y croire. Quelques nouveaux riches, qui +devaient leurs trésors à l'agiotage ou aux fournitures, étalaient un +luxe effréné, et montraient la plus grande indifférence pour cette +révolution qui avait fait leur fortune; Cet état moral était le résultat +inévitable d'une fatigue générale dans la nation, de passions invétérées +chez les partis, et de la cupidité excitée par une crise financière. +Mais il y avait encore beaucoup de Français républicains et +enthousiastes, dont les sentimens étaient conservés, dont nos victoires +réjouissaient l'âme, qui, loin de les nier, en accueillaient au +contraire la nouvelle avec transport, et qui prononçaient avec affection +et admiration les noms de Hoche, Jourdan, Moreau et Bonaparte. Ceux-là +voulaient qu'on fît de nouveaux efforts, qu'on obligeât les malveillans +et les indifférens à contribuer de tous leurs moyens à la gloire et à la +grandeur de la république. + +Pour obscurcir l'éclat de nos conquêtes, les partis s'attachaient à +décrier les généraux. Ils s'étaient surtout acharnés contre le plus +jeune et le plus brillant, contre Bonaparte, dont le nom, en deux mois, +était devenu si glorieux. Il avait fait au 13 vendémiaire une grande +peur aux royalistes, et ils le traitaient peu favorablement dans leurs +journaux. On savait qu'il avait déployé un caractère assez impérieux en +Italie; on était frappé de la manière dont il en agissait avec les états +de cette contrée, accordant ou refusant à son gré des armistices, qui +décidaient de la paix ou de la guerre; on savait que, sans prendre +l'intermédiaire de la trésorerie, il avait envoyé des fonds à l'armée du +Rhin. On se plaisait donc à dire malicieusement qu'il était indocile, +et qu'il allait être destitué. C'était un grand général perdu pour la +république, et une gloire importune arrêtée tout à coup. Aussi les +malveillans s'empressèrent-ils de répandre les bruits les plus absurdes; +ils allèrent jusqu'à prétendre que Hoche, qui était alors à Paris, +allait partir pour arrêter Bonaparte au milieu de son armée. Le +gouvernement écrivit à Bonaparte une lettre qui démentait tous ces +bruits, et dans laquelle il lui renouvelait le témoignage de toute sa +confiance. Il fit publier la lettre dans tous les journaux. Le brave +Hoche, incapable d'aucune basse jalousie contre un rival qui, en deux +mois, s'était placé au-dessus des premiers généraux de la république, +écrivit de son côté pour démentir le rôle qu'on lui prêtait. Il faut +citer cette lettre si honorable pour ces deux jeunes héros; elle était +adressée au ministre de la police, et fut rendue publique. + +«Citoyen ministre, des hommes qui, cachés ou ignorés pendant les +premières années de la fondation de la république, n'y pensent +aujourd'hui que pour chercher les moyens de la détruire, et n'en parlent +que pour calomnier ses plus fermes appuis, répandent depuis quelques +jours les bruits les plus injurieux aux armées et à l'un des +officiers-généraux qui les commandent. Ne leur est-il donc plus +suffisant, pour parvenir à leur but, de correspondre ouvertement avec la +horde conspiratrice résidante à Hambourg? Faut-il que, pour obtenir la +protection des maîtres qu'ils veulent donner à la France, ils avilissent +les chefs des armées? Pensent-ils que ceux-ci, aussi faibles qu'au temps +passé, se laisseront injurier sans oser répondre, et accuser sans se +défendre? Pourquoi Bonaparte se trouve-t-il donc l'objet des fureurs de +ces messieurs? Est-ce parce qu'il a battu leurs amis et eux-mêmes en +vendémiaire? est-ce parce qu'il dissout les armées des rois, et qu'il +fournit à la république les moyens de terminer glorieusement cette +honorable guerre? Ah! brave jeune homme, quel est le militaire +républicain qui ne brûle du désir de t'imiter? Courage, Bonaparte! +conduis à Naples, à Vienne, nos armées victorieuses; réponds à tes +ennemis personnels en humiliant les rois, en donnant à nos armes un +lustre nouveau; et laisse-nous le soin de ta gloire! + +«J'ai ri de pitié en voyant un homme, qui d'ailleurs a beaucoup +d'esprit, annoncer des inquiétudes, qu'il n'a pas sur les pouvoirs +accordés aux généraux français. Vous les connaissez à peu près tous, +citoyen ministre. Quel est celui qui, en lui supposant même assez de +pouvoir sur son armée pour la faire marcher sur le gouvernement, quel +est celui, dis-je, qui jamais entreprendrait de la faire, sans être, +sur-le-champ accablé par ses compagnons? A peine les généraux se +connaissent-ils, à peine correspondent-ils ensemble! leur nombre doit +rassurer, sur les desseins que l'on prête gratuitement à l'un d'eux. +Ignore-t-on ce que peuvent sur les hommes, l'envie, l'ambition, la +haine, je puis ajouter, je pense, l'amour de la patrie et l'honneur? +Rassurez-vous donc, républicains modernes. + +«Quelques journalistes ont poussé l'absurdité au point de me faire +aller en Italie pour arrêter un homme que j'estime, et dont le +gouvernement a le plus à se louer. On peut assurer qu'au temps où +nous vivons, peu d'officiers généraux se chargeraient de remplir les +fonctions de gendarmes, bien que beaucoup soient disposés à combattre +les factions et les factieux. + +«Depuis mon séjour à Paris, j'ai vu des hommes de toutes les opinions: +j'ai pu en apprécier quelques-uns à leur juste valeur. Il en est qui +pensent que le gouvernement ne peut marcher sans eux: ils crient pour +avoir des places. D'autres, quoique personne ne s'occupe d'eux, croient +qu'on a juré leur perte: ils crient pour se rendre intéressans. J'avais +vu des émigrés, plus Français que royalistes, pleurer de joie au récit +de nos victoires; j'ai vu des Parisiens les révoquer en doute. Il m'a +semblé qu'un parti audacieux, mais sans moyens, voulait renverser le +gouvernement actuel, pour y substituer l'anarchie; qu'un second, plus +dangereux, plus adroit, et qui compte des amis partout, tendait au +bouleversement de la république, pour rendre à la France la constitution +boiteuse de 1791, et une guerre civile de trente années; qu'un troisième +enfin, s'il sait mépriser les deux autres, et prendre sur eux l'empire +que lui donnent les lois, les vaincra, parce qu'il est composé de +républicains vrais, laborieux et probes, dont les moyens sont les talens +et les vertus, parce qu'il compte au nombre de ses partisans tous les +bons citoyens, et les armées, qui n'auront sans doute pas vaincu depuis +cinq ans pour laisser asservir la patrie.» + +Ces deux lettres firent taire tous les bruits, et imposèrent silence aux +malveillans. + +Au milieu de sa gloire, le gouvernement faisait pitié par son indigence. +Le nouveau papier-monnaie s'était soutenu peu de temps, et sa chute +privait le directoire d'une importante ressource. On se souvient que le +26 ventôse (16 mars) 2 milliards 400 millions de mandats avaient été +créés, et hypothéqués sur une valeur correspondante de biens. Une +partie de ces mandats avait été consacrée à retirer les 24 milliards +d'assignats restant en circulation, et le reste à pourvoir à de +nouveaux besoins. C'était en quelque sorte, comme nous l'avons dit, une +réimpression de l'ancien papier, avec un nouveau titre et un nouveau +chiffre. Les 24 milliards d'assignats étaient remplacés par 800 millions +de mandats; et au lieu de créer encore 48 autres milliards d'assignats, +on créait 1600 millions de mandats. La différence était donc dans +le titre et le chiffre. Elle était aussi dans l'hypothèque; car les +assignats, par l'effet des enchères, ne représentaient pas une valeur +déterminée de biens; les mandats, au contraire, devant procurer les +biens sur l'offre simple du prix de 1790, en représentaient bien +exactement la somme de 2 milliards 400 millions. Tout cela n'empêcha +pas leur chute, qui fut le résultat de différentes causes. La France ne +voulait plus de papier, et était décidée à n'y plus croire. Or, quelque +grandes que soient les garanties, quand on n'y veut plus regarder, elles +sont comme si elles n'étaient pas. Ensuite le chiffre du papier, quoique +réduit, ne l'était pas assez. On convertissait 24 milliards d'assignats +en 800 millions de mandats; on réduisait donc l'ancien papier au +trentième, et il aurait fallu le réduire au deux-centième pour être dans +la vérité; car 24 milliards valaient tout au plus 120 millions. Les +reproduire dans la circulation pour 800 millions, en les convertissant +en mandats, c'était une erreur. Il est vrai qu'on leur affectait une +pareille valeur de biens; mais une terre qui en 1790 valait 100 mille +francs, ne se vendait aujourd'hui que 30 ou 25 mille francs; par +conséquent le papier portant ce nouveau titre et ce nouveau chiffre, +eût-il même représenté exactement les biens, ne pouvait valoir comme eux +que le tiers de l'argent. Or, vouloir le faire circuler au pair, +c'était encore soutenir un mensonge. Ainsi, quand même il y aurait eu +possibilité de rendre la confiance au papier, la supposition exagérée +de sa valeur devait toujours le faire tomber. Aussi, bien que sa +circulation fût forcée partout, on ne l'accepta qu'un instant. Les +mesures violentes qui avaient pu imposer en 1793, étaient impuissantes +aujourd'hui. Personne ne traitait plus qu'en argent. Ce numéraire, qu'on +avait cru enfoui ou exporté à l'étranger, remplissait la circulation. +Celui qui était caché se montrait, celui qui était sorti de France y +rentrait. Les provinces méridionales étaient remplies de piastres, qui +venaient d'Espagne, appelées chez nous par le besoin. L'or et l'argent +vont, comme toutes les marchandises, là où la demande les attire; +seulement leur prix est plus élevé, et se maintient jusqu'à ce que +la quantité soit suffisante, et que le besoin soit satisfait. Il se +commettait bien encore quelques friponneries, par les remboursemens en +mandats, parce que les lois donnant cours forcé de monnaie au papier, +permettaient de l'employer à l'acquittement des engagemens écrits; +mais on ne l'osait guère, et quant à toutes les stipulations, elles se +faisaient en numéraire. Dans tous les marchés on ne voyait que l'argent +ou l'or; les salaires du peuple ne se payaient pas autrement. On aurait +dit qu'il n'existait point de papier en France. Les mandats ne se +trouvaient plus que dans les mains des spéculateurs, qui les recevaient +du gouvernement, et les revendaient aux acquéreurs de biens nationaux. + +De cette manière, la crise financière, quoique existant encore pour +l'état, avait presque cessé pour les particuliers. Le commerce et +l'industrie, profitant d'un premier moment de repos, et de quelques +communications rouvertes avec le continent, par l'effet de nos +victoires, commençaient à reprendre quelque activité. + +Il ne faut point, comme les gouvernemens ont la vanité de le dire, +encourager la production pour qu'elle prospère; il faut seulement ne pas +la contrarier. Elle profite du premier moment pour se développer avec +une activité merveilleuse. Mais si les particuliers recouvraient un peu +d'aisance, le gouvernement, c'est-à-dire, ses chefs, ses agens de toute +espèce, militaires, administrateurs ou magistrats, ses créanciers +étaient réduits à une affreuse détresse. Les mandats qu'on leur donnait +étaient inutiles dans leurs mains; ils n'en pouvaient faire qu'un +seul usage, c'était de les passer aux spéculateurs sur le papier, qui +prenaient 100 francs pour cinq ou six, et qui revendaient ensuite ces +mandats aux acquéreurs de biens nationaux. Aussi les rentiers mouraient +de faim; les fonctionnaires donnaient leur démission; et, contre +l'usage, au lieu de demander des emplois, on les résignait. Les armées +d'Allemagne et d'Italie vivant chez l'ennemi, étaient à l'abri de la +misère commune; mais les armées de l'intérieur étaient dans une détresse +affreuse. Hoche ne faisait vivre ses soldats que de denrées perçues dans +les provinces de l'Ouest, et il était obligé d'y maintenir le régime +militaire, pour avoir le droit de lever en nature les subsistances. +Quant aux officiers et à lui-même, ils n'avaient pas de quoi se vêtir. +Le service des étapes établi dans la France, pour les troupes qui la +parcouraient, avait manqué souvent, parce que les fournisseurs ne +voulaient plus rien avancer. Les détachemens partis des côtes de l'Océan +pour renforcer l'armée d'Italie, étaient arrêtés en route. On avait +vu même des hôpitaux fermés, et les malheureux soldats qui les +remplissaient, expulsés de l'asile que la république devait à leurs +infirmités, parce qu'on ne pouvait plus leur fournir ni remèdes ni +alimens. La gendarmerie était entièrement désorganisée. N'étant ni +vêtue, ni équipée, elle ne faisait presque plus son service. Les +gendarmes, voulant ménager leurs chevaux qu'on ne remplaçait pas, ne +protégeaient plus les routes; les brigands, qui abondent à la suite des +guerres civiles, les infestaient. Ils pénétraient dans les campagnes, et +souvent dans les villes, et y commettaient le vol et l'assassinat avec +une audace inouïe. + +Tel était donc l'état intérieur de la France. Le caractère particulier +de cette nouvelle crise, c'était la misère du gouvernement au milieu +d'un retour d'aisance chez les particuliers. Le directoire ne vivait +que des débris du papier, et de quelques millions que ses armées lui +envoyaient de l'étranger. Le général Bonaparte lui avait déjà envoyé 30 +millions, et cent beaux chevaux de voiture pour contribuer un peu à ses +pompes. + +Il s'agissait de détruire maintenant tout l'échafaudage du +papier-monnaie. Il fallait pour cela que le cours n'en fût plus forcé, +et que l'impôt fût reçu en valeur réelle. On déclara donc, le 28 +messidor (16 juillet), que tout le monde pourrait traiter comme il +lui plairait, et stipuler en monnaie de son choix; que les mandats ne +seraient plus reçus qu'au cours réel, et que ce cours serait tous les +jours constaté et publié par la trésorerie. On osa enfin déclarer que +les impôts seraient perçus en numéraire ou en mandats au cours; on ne +fit d'exception que pour la contribution foncière. Depuis la création +des mandats on avait voulu la percevoir en papier, et non plus en +nature. On sentit qu'il aurait mieux valu la percevoir toujours en +nature, parce qu'au milieu des variations du papier, on aurait au moins +recueilli des denrées. On décida donc, après de longues discussions, et +plusieurs projets successivement rejetés chez les anciens, que, dans les +départemens frontières ou voisins des armées, la perception pourrait +être exigée en nature; que dans les autres elle aurait lieu en mandats +aux cours des grains. Ainsi, on évaluait le blé en 1790 à 10 fr. le +quintal; on l'évaluait aujourd'hui à 80 fr. en mandats. Chaque dix +francs de cotisation, représentant un quintal de blé, devait se payer +aujourd'hui 80 fr. en mandats. Il eût été bien plus simple d'exiger le +paiement en numéraire ou mandats au cours; mais on ne l'osa pas encore; +on commençait donc à revenir à la réalité, mais en hésitant. + +L'emprunt forcé n'était point encore recouvré. L'autorité n'avait plus +l'énergie d'arbitraire qui aurait pu assurer la prompte exécution d'une +pareille mesure. Il restait près de 300 millions à percevoir. On décida +qu'en acquittement de l'emprunt et de l'impôt, les mandats seraient +reçus au pair, et les assignats à cent capitaux pour un, mais pendant +quinze jours seulement; et qu'après ce terme, le papier ne serait plus +reçu qu'au cours. C'était une manière d'encourager les retardataires à +s'acquitter. + +La chute des mandats étant déclarée, il n'était plus possible de les +recevoir en paiement intégral des biens nationaux qui leur étaient +affectés; et la banqueroute qu'on leur avait prédite comme aux +assignats, devenait inévitable. On avait annoncé, en effet, que les +mandats émis pour 2 milliards 400 millions, tombant fort au-dessous de +cette valeur, et ne valant plus que 2 à 3 cents millions, l'état ne +voudrait plus donner la valeur promise des biens, c'est-à-dire 2 +milliards 400 millions. On avait soutenu le contraire dans l'espoir que +les mandats se maintiendraient à une certaine valeur; mais 100 francs +tombant à 5 ou 6 fr., l'état ne pouvait plus donner une terre de 100 +francs, en 1790, et de 30 à 40 francs aujourd'hui, pour 5 ou 6 fr. +C'était là l'espèce de banqueroute qu'avaient subie les assignats, et +dont nous avons expliqué plus haut la nature. L'état faisait là ce que +fait aujourd'hui une caisse d'amortissement qui rachète au cours de la +place, et qui, dans le cas d'une baisse extraordinaire, rachèterait +peut-être à 50 ce qui aurait été émis à 80 ou 90. En conséquence, il fut +décidé le 8 thermidor (26 juillet) que le dernier quart des domaines +nationaux soumissionnés depuis la loi du 26 ventôse (celle qui créait +les mandats), serait acquitté en mandats au cours, et en six paiemens +égaux. Comme il avait été soumissionné pour 800 millions de biens, ce +quart était de 200 millions. + +On touchait donc à la fin du papier-monnaie; On se demandera pourquoi +on fit ce second essai des mandats, qui eurent si peu de durée et de +succès. En général on juge trop les mesures de ce genre indépendamment +des circonstances qui les ont commandées. La crainte de manquer de +numéraire avait sans doute contribué à la création des mandats; et, +si on n'avait pas eu d'autre raison, on aurait eu grand tort, car le +numéraire ne peut pas manquer; mais on avait été poussé surtout par la +nécessité impérieuse de vivre avec les biens et d'anticiper sur leur +vente. Il fallait mettre leur prix en circulation avant de l'avoir +retiré, et pour cela l'émettre en forme de papier. Sans doute la +ressource n'avait pas été grande, puisque les mandats étaient si vite +tombés, mais enfin on avait vécu encore quatre ou cinq mois. Et n'est-ce +rien que cela? Il faut considérer les mandats comme un nouvel escompte +de la valeur des biens nationaux, comme un expédient, en attendant que +ces biens pussent être vendus. On va voir que de momens de détresse le +gouvernement eut encore à traverser, avant de pouvoir en réaliser la +vente en numéraire. + +Le trésor ne manquait pas de ressources prochainement exigibles; mais +il en était de ces ressources comme des biens nationaux: il fallait les +rendre actuelles. Il avait encore à recevoir 300 millions de l'emprunt +forcé; 300 millions de la contribution foncière de l'année, c'est-à-dire +toute la valeur de cette contribution; 25 millions de la contribution +mobilière; tout le fermage des biens nationaux, et l'arriéré de ce +fermage s'élevant en tout à 60 millions; différentes contributions +militaires; le prix du mobilier des émigrés; divers arriérés; enfin 80 +millions de papier sur l'étranger. Toutes ces ressources, jointes aux +200 millions du dernier quart du prix des biens, s'élevaient à 1100 +millions, somme énorme, mais difficile à réaliser. Il ne lui fallait, +pour achever son année, c'est-à-dire pour aller jusqu'au 1er +vendémiaire, que 400 millions; il était sauvé s'il pouvait les réaliser +immédiatement sur les 1100. Pour l'année suivante, il avait les +contributions ordinaires qu'on espérait percevoir toutes en numéraire, +et qui, s'élevant à 500 et quelques millions, couvraient ce qu'on +appelait la dépense ordinaire. Pour les dépenses de la guerre, dans le +cas d'une nouvelle campagne, il avait le reste des 1100 millions dont +il ne devait absorber cette année que 400 millions; il avait enfin les +nouvelles soumissions des biens nationaux. Mais le difficile était +toujours la rentrée de ces sommes. Le comptant ne se compose jamais que +des produits de l'année; or, il était difficile de tout prendre à la +fois par l'emprunt forcé, par la contribution foncière et mobilière, par +la vente des biens. On se mit de nouveau à travailler à la perception +des contributions, et on donna au directoire la faculté extraordinaire +d'engager des biens belges pour cent millions de numéraire. Les +rescriptions, espèces de bons royaux, ayant pour but d'escompter les +rentrées de l'année, avaient partagé le sort de tout le papier. Ne +pouvant pas faire usage de cette ressource, le ministre payait les +fournisseurs en ordonnances de liquidation, qui devaient être acquittées +sur les premières recettes. + +Telles étaient les misères de ce gouvernement si glorieux au dehors. Les +partis n'avaient pas cessé de s'agiter intérieurement. La soumission de +la Vendée avait beaucoup réduit les espérances de la faction royaliste; +mais les agens de Paris n'en étaient que plus convaincus du mérite de +leur ancien plan, qui consistait à ne pas employer la guerre civile, +mais à corrompre les opinions, à s'emparer peu à peu des conseils et des +autorités. Ils y travaillaient par leurs journaux. Quant aux patriotes, +ils étaient arrivés au plus haut point d'indignation. Ils avaient +favorisé l'évasion de Drouet, qui était parvenu à s'échapper de prison, +et ils méditaient de nouveaux complots, malgré la découverte de celui +de Baboeuf. Beaucoup d'anciens conventionnels et de thermidoriens, liés +naguère au gouvernement qu'ils avaient formé eux-mêmes le lendemain du +13 vendémiaire, commençaient à être mécontens. Une loi ordonnait, comme +on a vu, aux ex-conventionnels non réélus, et à tous les fonctionnaires +destitués, de sortir de Paris. La police, par erreur, envoya des mandats +d'amener à quatre conventionnels, membres du corps législatif. Ces +mandats furent dénoncés avec amertume aux cinq-cents. Tallien, qui, lors +de la découverte du complot de Baboeuf, avait hautement exprimé son +adhésion au système du gouvernement, s'éleva avec aigreur contre la +police du directoire, et contre les défiances dont les patriotes étaient +l'objet. Son adversaire habituel, Thibaudeau, lui répondit, et, après +une discussion assez vive et quelques récriminations, chacun se renferma +dans son humeur. Le ministre Cochon, ses agens, ses mouchards, étaient +surtout l'objet de la haine des patriotes, qui avaient été les premiers +atteints par sa surveillance. La marche du gouvernement était du reste +parfaitement tracée; et s'il était tout à fait prononcé contre les +royalistes, il était tout aussi séparé des patriotes, c'est-à-dire +de cette portion du parti révolutionnaire qui voulait revenir à une +république plus démocratique, et qui trouvait le régime actuel trop doux +pour les aristocrates. Mais, sauf l'état des finances, cette situation +du directoire, détaché de tous les partis, les contenant d'une main +forte, et s'appuyant sur d'admirables armées, était assez rassurante et +assez belle. + +Les patriotes avaient déjà fait deux tentatives, et subi deux +répressions, depuis l'installation du directoire. Ils avaient voulu +recommencer le club des jacobins au Panthéon, et l'avaient vu fermer par +le gouvernement. Ils avaient ensuite essayé un complot mystérieux sous +la direction de Baboeuf; ils avaient été découverts par la police, et +privés de leurs nouveaux chefs. Ils s'agitaient cependant encore, et +songeaient à faire une dernière tentative. L'opposition, en attaquant +encore une fois la loi du 3 brumaire, excita chez eux un redoublement de +colère, et les poussa à un dernier éclat. Ils cherchaient à corrompre +la légion de police. Cette légion avait été dissoute, et changée en un +régiment qui était le 21e de dragons. Ils voulaient tenter la fidélité +de ce régiment, et ils espéraient, en l'entraînant, entraîner toute +l'année de l'intérieur, campée dans la plaine de Grenelle. Ils se +proposaient en même temps d'exciter un mouvement, en tirant des coups +de fusil dans Paris, en jetant des cocardes blanches dans les rues, en +criant _Vive le Roi!_ et en faisant croire ainsi que les royalistes +s'armaient pour détruire la république. Ils auraient alors profité de ce +prétexte, pour accourir en armes, s'emparer du gouvernement, et faire +déclarer en leur faveur le camp de Grenelle. + +Le 12 fructidor (29 août), ils exécutèrent une partie de leurs projets, +tirèrent des pétards, et jetèrent quelques cocardes blanches dans les +rues. Mais la police avertie avait pris de telles précautions, qu'ils +furent réduits à l'impossibilité de faire aucun mouvement. Ils ne se +découragèrent pas, et, quelques jours après, le 22 (9 septembre), ils +décidèrent de consommer leur complot. Trente des principaux se +réunirent au Gros-Caillou, et résolurent de former dans la nuit même un +rassemblement dans le quartier de Vaugirard. Ce quartier, voisin du +camp de Grenelle, était plein de jardins, et coupé de murailles; il +présentait des lignes derrière lesquelles ils pourraient se réunir, et +faire résistance, dans le cas où ils seraient attaqués. Le soir, en +effet, ils se trouvèrent réunis au nombre de sept ou huit cents, armés +de fusils, de pistolets, de sabres, de cannes à épée. C'était tout ce +que le parti renfermait de plus déterminé. Il y avait parmi eux quelques +officiers destitués, qui se trouvaient à la tête du rassemblement avec +leurs uniformes et leurs épaulettes. Il s'y trouvait aussi quelques +ex-conventionnels en costume de représentans, et même, dit-on, Drouet, +qui était resté caché dans Paris depuis son évasion. Un officier de la +garde du directoire, à la tête de dix cavaliers, faisait patrouille dans +Paris, lorsqu'il fut averti du rassemblement formé à Vaugirard. Il y +accourut à la tête de ce faible détachement; mais à peine arrivé, il fut +accueilli par une décharge de coups de fusil, et assailli par deux cents +hommes armés, qui l'obligèrent à se retirer à toute bride. Il alla +sur-le-champ faire mettre sous les armes la garde du directoire, et +envoya un officier au camp de Grenelle pour y donner l'éveil. Les +patriotes ne perdirent pas de temps, et, l'éveil donné, se rendirent en +toute hâte à la plaine de Grenelle, au nombre de quelques cents. Ils se +dirigèrent vers le quartier du vingt-et-unième de dragons, ci-devant +légion de police, et essayèrent de le gagner, en disant qu'ils venaient +fraterniser avec lui. Le chef d'escadron Malo, qui commandait ce +régiment, sortit aussitôt de sa tente, se lança à cheval, moitié +habillé, réunit autour de lui quelques officiers et les premiers dragons +qu'il rencontra, et chargea à coups de sabre ceux qui lui proposaient +de fraterniser. Cet exemple décida les soldats; ils coururent à leurs +chevaux, fondirent sur le rassemblement, et l'eurent bientôt dispersé. +Ils tuèrent ou blessèrent un grand nombre d'individus, et en arrêtèrent +cent trente-deux. Le bruit de ce combat éveilla tout le camp, qui se +mit aussitôt sous les armes, et jeta l'alarme dans Paris. Mais on fut +bientôt rassuré en apprenant le résultat et la folie de la tentative. Le +directoire fit aussitôt enfermer les prisonniers, et demanda aux deux +conseils l'autorisation de faire des visites domiciliaires pour saisir, +dans certains quartiers, beaucoup de séditieux que leurs blessures +avaient empêchés de quitter Paris. Ayant fait partie d'un rassemblement +armé, ils étaient justiciables des tribunaux militaires, et furent +livrés à une commission, qui commença à en faire fusiller un certain +nombre. L'organisation de la haute-cour nationale n'était point encore +achevée; on en pressa de nouveau l'installation, pour commencer le +procès de Baboeuf. + +Cette échauffourée fut prise pour ce qu'elle valait, c'est-à-dire pour +une de ces imprudences qui caractérisent un parti expirant. Les ennemis +seuls de la révolution affectèrent d'y attacher une grande importance, +pour avoir une nouvelle occasion de crier à la terreur, et de répandre +des alarmes. On fut peu épouvanté en général, et cette vaine attaque +prouva mieux encore que tous les autres succès du directoire, que son +établissement était définitif, et que les partis devaient renoncer à le +détruire. Tels étaient les événemens qui se passaient à l'intérieur. + +Pendant qu'au dehors on allait livrer de nouveaux combats, d'importantes +négociations se préparaient en Europe. La république française était en +paix avec plusieurs puissances, mais n'avait d'alliance avec aucune. Les +détracteurs qui avaient dit qu'elle ne serait jamais reconnue, disaient +maintenant qu'elle serait à jamais sans alliés. Pour répondre à ces +insinuations malveillantes, le directoire songeait à renouveler le pacte +de famille avec l'Espagne, et projetait une quadruple alliance entre +la France, l'Espagne, Venise et la Porte. Par ce moyen, la quadruple +alliance, composée de toutes les puissances du Midi, contre celles du +Nord, dominerait la Méditerranée et l'Orient, donnerait des inquiétudes +à la Russie, menacerait les derrières de l'Autriche, et susciterait une +nouvelle ennemie maritime à l'Angleterre. De plus, elle procurerait +de grands avantages à l'armée d'Italie, en lui assurant l'appui des +escadres vénitiennes et trente mille Esclavons. + +L'Espagne était parmi les puissances la plus facile à décider. Elle +avait contre l'Angleterre des griefs qui dataient du commencement de la +guerre. Les principaux étaient la conduite des Anglais à Toulon, et le +secret gardé à l'amiral espagnol lors de l'expédition en Corse. Elle +avait des griefs plus grands encore, depuis la paix avec la France; les +Anglais avaient insulté ses vaisseaux, arrêté des munitions qui lui +étaient destinées, violé son territoire, pris des postes menaçans pour +elle en Amérique, violé les lois de douanes dans ses colonies, et +cherché ouvertement à les soulever. Ces mécontentemens joints aux offres +brillantes du directoire, qui lui faisait espérer des possessions en +Italie, et aux victoires qui permettaient de croire à l'accomplissement +de ses offres, décidèrent enfin l'Espagne à signer, le 2 fructidor (19 +août), un traité d'alliance offensive et défensive avec la France, sur +les bases du pacte de famille. D'après ce traité, ces deux puissances se +garantissaient mutuellement toutes leurs possessions en Europe et dans +les Indes; elles se promettaient réciproquement un secours de dix-huit +mille hommes d'infanterie, et de six mille chevaux, de quinze vaisseaux +de haut bord, de quinze vaisseaux de 74 canons, de six frégates +et quatre corvettes. Ce secours devait être fourni à la première +réquisition de celle des deux puissances qui était en guerre. + +Des instructions furent envoyées à nos ambassadeurs, pour faire sentir à +la Porte et à Venise les avantages qu'il y aurait pour elles à concourir +à une pareille alliance. + +La république française n'était donc plus isolée, et elle avait suscité +à l'Angleterre une nouvelle ennemie. Tout annonçait que la déclaration +de guerre de l'Espagne à l'Angleterre allait bientôt suivre le traité +d'alliance avec la France. + +Le directoire préparait en même temps à Pitt des embarras d'une autre +nature. Hoche était à la tête de cent mille hommes, répandus sur les +côtes de l'Océan. La Vendée et la Bretagne étant soumises, il brûlait +d'employer ces forces d'une manière plus digne de lui, et d'ajouter de +nouveaux exploits à ceux de Wissembourg et de Landau. Il suggéra au +gouvernement un projet qu'il méditait depuis long-temps, celui d'une +expédition en Irlande. Maintenant, disait-il, qu'on avait repoussé la +guerre civile des côtes de France, il fallait reporter ce fléau sur +les côtes de l'Angleterre, et lui rendre, en soulevant les catholiques +d'Irlande, les maux qu'elle nous avait faits en soulevant les Poitevins +et les Bretons. Le moment était favorable: les Irlandais étaient plus +indisposés que jamais contre l'oppression du gouvernement anglais; le +peuple des trois royaumes souffrait horriblement de la guerre, et une +invasion, s'ajoutant aux autres maux qu'il endurait déjà, pouvait le +porter au dernier degré d'exaspération. Les finances de Pitt étaient +chancelantes; et l'entreprise dirigée par Hoche pouvait avoir les plus +grandes conséquences. Le projet fut aussitôt accueilli. Le ministre +de la marine Truguet, républicain excellent, et ministre capable, le +seconda de toutes ses forces. Il rassembla une escadre dans le port +de Brest, et fit pour l'armer convenablement tous les efforts que +permettait l'état des finances. Hoche réunit tout ce qu'il avait de +meilleures troupes dans son armée, et les rapprocha de Brest, pour +les embarquer. On eut soin de répandre différens bruits, tantôt d'une +expédition à Saint-Domingue, tantôt d'une descente à Lisbonne, pour +chasser les Anglais du Portugal, de concert avec l'Espagne. + +L'Angleterre, qui se doutait du but de ces préparatifs, était dans de +sérieuses alarmes. Le traité d'alliance offensive et défensive entre +l'Espagne et la France lui présageait de nouveaux dangers; et les +défaites de l'Autriche lui faisaient craindre la perte de son puissant +et dernier allié. Ses finances étaient surtout dans un grand état +de détresse; la Banque avait resserré ses escomptes; les capitaux +commençaient à manquer, et on avait arrêté l'emprunt ouvert pour +l'empereur, afin de ne pas faire sortir de nouveaux fonds de Londres. +Les ports d'Italie étaient fermés aux vaisseaux anglais; ceux d'Espagne +allaient l'être; ceux de l'Océan l'étaient jusqu'au Texel. Ainsi le +commerce de la Grande-Bretagne se trouvait singulièrement menacé. A +toutes ces difficultés se joignaient celles d'une élection générale; car +le parlement, touchant à sa septième année, était à réélire tout entier. +Les élections se faisaient au milieu des cris de malédiction contre Pitt +et contre la guerre. + +L'empire avait abandonné presque en entier la cause de la coalition. Les +États de Bade et de Wurtemberg venaient de signer la paix définitive, +en permettant aux armées belligérantes le passage sur leur territoire. +L'Autriche était dans les alarmes, en voyant deux armées françaises sur +le Danube, et une troisième sur l'Adige, qui semblait fermer l'Italie. +Elle avait envoyé Wurmser, avec trente mille hommes, pour recueillir +plusieurs réserves dans le Tyrol, rallier et réorganiser les débris +de l'armée de Beaulieu, et descendre en Lombardie avec soixante mille +soldats. De ce côté, elle se croyait moins en danger, et était rassurée; +mais elle était fort effrayée pour le Danube, et y portait toute son +attention. Pour empêcher les bruits alarmans, le conseil aulique avait +défendu à Vienne de parler des événemens politiques; il avait organisé +une levée de volontaires, et travaillait avec une activité remarquable +à équiper et armer de nouvelles troupes. Catherine, qui promettait +toujours et ne tenait jamais, rendit un seul service: elle garantit les +Gallicies à l'Autriche, ce qui permit d'en retirer les troupes qui s'y +trouvaient, pour les acheminer vers les Alpes et le Danube. + +Ainsi, la France effrayait partout ses ennemis, et on attendait avec +impatience ce qu'allait décider le sort des armes le long du Danube +et de l'Adige. Sur la ligne immense qui s'étend de la Bohême à +l'Adriatique, trois armées allaient se choquer contre trois autres, et +décider du sort de l'Europe. + +En Italie, on avait négocié en attendant la reprise des hostilités. On +avait fait la paix avec le Piémont, et depuis deux mois un traité avait +succédé à l'armistice. Ce traité stipulait la cession définitive du +duché de Savoie et du comté de Nice à la France; la destruction +des forts de Suze et de la Brunette, placés au débouché des Alpes; +l'occupation, pendant la guerre, des places de Coni, Tortone et +Alexandrie; le libre passage, pour les troupes françaises, dans les +états du Piémont, et la fourniture de ce qui était nécessaire à ces +troupes pendant le trajet. Le directoire, à l'instigation de Bonaparte, +aurait voulu de plus une alliance offensive et défensive avec le roi de +Piémont, pour avoir dix ou quinze mille hommes de son armée. Mais ce +prince, en retour, demandait la Lombardie, dont la France ne pouvait +pas disposer encore, et dont elle songeait toujours à se servir comme +équivalent des Pays-Bas. Cette concession étant refusée, le roi ne +voulut pas consentir à une alliance. + +Le directoire n'avait encore rien terminé avec Gênes; on disputait +toujours sur le rappel des familles exilées, sur l'expulsion des +familles feudadataires de l'Autriche et de Naples, et sur l'indemnité +pour la frégate _la Modeste_. + +Avec la Toscane, les relations étaient amicales; cependant, les moyens +qu'on avait employés à l'égard des négocians livournais, pour obtenir +la déclaration des marchandises appartenant aux ennemis de la France, +semaient des germes de mécontentement. Naples et Rome avaient envoyé +des agens à Paris, conformément aux termes de l'armistice; mais la +négociation de la paix souffrait de grands retards. Il était évident que +les puissances attendaient, pour conclure, la suite des événemens de +la guerre. Les peuples de Bologne et de Ferrare étaient toujours aussi +exaltés pour la liberté, qu'ils avaient reçue provisoirement. La régence +de Modène et le duc de Parme étaient immobiles. La Lombardie attendait +avec anxiété le résultat de la campagne. On avait fait de vives +instances auprès du sénat de Venise, dans le double but de le faire +concourir au projet de quadruple alliance, et de procurer un utile +auxiliaire à l'armée d'Italie. Outre les ouvertures directes, nos +ambassadeurs à Constantinople et à Madrid en avaient fait d'indirectes, +et avaient fortement insisté auprès des légations de Venise, pour leur +démontrer les avantages du projet; mais toutes ces démarches avaient été +inutiles. Venise détestait les Français, depuis qu'elle les voyait sur +son territoire, et que leurs idées se répandaient dans les populations. +Elle ne s'en tenait plus à la neutralité désarmée; elle armait au +contraire avec activité. Elle avait donné ordre aux commandans des îles +d'envoyer dans les lagunes les vaisseaux et les troupes disponibles; +elle faisait venir des régimens esclavons de l'Illyrie. Le provéditeur +de Bergame armait secrètement les paysans superstitieux et braves +du Bergamasque. Des fonds étaient recueillis par la double voie des +contributions et des dons volontaires. + +Bonaparte pensa que, dans le moment, il fallait dissimuler avec tout +le monde, traîner les négociations en longueur, ne rien chercher à +conclure, paraître ignorer toutes les démarches hostiles, jusqu'à ce que +de nouveaux combats eussent décidé en Italie, ou notre établissement ou +notre expulsion. Il fallait ne plus agiter les questions qu'on avait +à traiter avec Gênes, et lui persuader qu'on était content des +satisfactions obtenues, afin de la retrouver amie en cas de retraite. +Il fallait ne pas mécontenter le duc de Toscane par la conduite qu'on +tenait à Livourne. Bonaparte ne croyait pas sans doute qu'il convînt de +laisser un frère de l'empereur dans ce duché, mais il ne voulait point +l'alarmer encore. Les commissaires du directoire, Garreau et Sallicetti, +ayant rendu un arrêté pour faire partir les émigrés français des +environs de Livourne, Bonaparte leur écrivit une lettre, où, sans égard +pour leur qualité, il les réprimandait sévèrement d'avoir enfreint leurs +pouvoirs, et d'avoir mécontenté le duc de Toscane en usurpant dans ses +états l'autorité souveraine. A l'égard de Venise, il voulait aussi +garder le _statu quo_. Seulement il se plaignait très hautement de +quelques assassinats commis sur les routes, et des préparatifs qu'il +voyait faire autour de lui. Son but, en entretenant querelle ouverte, +était de continuer à se faire nourrir, et de se ménager un motif de +mettre la république à l'amende de quelques millions, s'il triomphait +des Autrichiens. «Si je suis vainqueur, écrivait-il, il suffirai d'une +simple estafette pour terminer toutes les difficultés qu'on me suscite.» + +Le château de Milan était tombé en son pouvoir. La garnison s'était +rendue prisonnière; toute l'artillerie avait été transportée devant +Mantoue, où il avait réuni un matériel considérable. Il aurait +voulu achever le siége de cette place, avant que la nouvelle armée +autrichienne arrivât pour la secourir; mais il avait peu d'espoir +d'y réussir, il n'employait au blocus que le nombre de troupes +indispensablement nécessaire, à cause des fièvres qui désolaient les +environs. Cependant il serrait la place de très près, et il allait +essayer une de ces surprises qui, suivant ses expressions, dépendent +_d'une oie ou d'un chien_; mais la baisse des eaux du lac empêcha le +passage des bateaux qui devaient porter des troupes déguisées. Dès lors, +il renonça pour le moment à se rendre maître de Mantoue; d'ailleurs +Wurmser arrivait, et il fallait courir au plus pressant. + +L'armée, entrée en Italie avec trente et quelques mille hommes environ, +n'avait reçu que de faibles renforts pour réparer ses pertes. Neuf mille +hommes lui étaient arrivés des Alpes. Les divisions tirées de l'armée de +Hoche n'avaient point encore pu traverser la France. Grâce à ce renfort +de neuf mille hommes, et aux malades qui étaient sortis des dépôts de la +Provence et du Var, l'armée avait réparé les effets du feu, et s'était +même renforcée. Elle comptait à peu près quarante-cinq mille hommes, +répandus sur l'Adige et autour de Mantoue, au moment où Bonaparte revint +de sa marche dans la Péninsule. Les maladies que gagnèrent les soldats +devant Mantoue la réduisirent à quarante ou quarante-deux mille hommes +environ. C'était là sa force au milieu de thermidor (fin de juillet). +Bonaparte n'avait laissé que des dépôts à Milan, Tortone, Livourne. Il +avait déjà mis hors de combat deux armées, une de Piémontais et une +d'Autrichiens; et maintenant il avait à en combattre une troisième, plus +formidable que les précédentes. + +Wurmser arrivait à la tête de soixante mille hommes. Trente mille +étaient tirés du Rhin, et se composaient de troupes excellentes. Le +reste était formé des débris de Beaulieu, et de bataillons venus de +l'intérieur de l'Autriche. Plus de dix mille hommes étaient enfermés +dans Mantoue, sans compter les malades. Ainsi l'armée entière se +composait de plus de soixante-dix mille hommes. Bonaparte en avait près +de dix mille autour de Mantoue, et n'en pouvait opposer qu'environ +trente mille aux soixante qui allaient déboucher du Tyrol. Avec une +pareille inégalité de forces, il fallait une grande bravoure dans les +soldats, et un génie bien fécond dans le général, pour rétablir la +balance. + +La ligne de l'Adige, à laquelle Bonaparte attachait tant de prix, allait +devenir le théâtre de la lutte. Nous avons déjà donné les raisons pour +lesquelles Bonaparte la préférait à toute autre. L'Adige n'avait pas la +longueur du Pô, ou des fleuves qui, se rendant dans le Pô, confondent +leur ligne avec la sienne; il descendait directement dans la mer, après +un cours de peu d'étendue; il n'était pas guéable, et ne pouvait être +tourné par le Tyrol, comme la Brenta, la Piave, et les fleuves plus +avancés vers l'extrémité de la Haute-Italie. Ce fleuve a été le théâtre +de si magnifiques événemens, qu'il faut en décrire le cours avec quelque +soin[7]. + +[Footnote 7: Voyez la carte jointe à ce volume.] + +Les eaux du Tyrol forment deux lignes, celle du Mincio et celle de +l'Adige, presque parallèles, et s'appuyant l'une l'autre. Une partie de +ces eaux forme dans les montagnes un lac vaste et allongé, qu'on appelle +le lac de Garda; elles en sortent à Peschiera pour traverser la plaine +du Mantouan, deviennent le Mincio, forment ensuite un nouveau lac autour +de Mantoue, et vont se jeter enfin dans le Bas-Pô. L'Adige, formé des +eaux des hautes vallées du Tyrol, coule au-delà de la ligne précédente; +il descend à travers les montagnes parallèlement au lac de Garda, +débouche dans la plaine aux environs de Vérone, court alors +parallèlement au Mincio, se creuse un lit large et profond jusqu'à +Legnago, et, à quelques lieues de cette ville, cesse d'être encaissé, +et peut se changer en inondations impraticables, qui interceptent tout +l'espace compris entre Legnago et l'Adriatique. Trois routes s'offraient +à l'ennemi: l'une, franchissant l'Adige à la hauteur de Roveredo, avant +la naissance du lac de Garda, tournait autour de ce lac, et venait +aboutir sur ses derrières à Salo, Gavardo et Brescia. Deux autres routes +partant de Roveredo, suivaient les deux rives de l'Adige, dans son cours +le long du lac de Garda. L'une, longeant la rive droite, circulait +entre ce fleuve et le lac, passait à travers des montagnes, et venait +déboucher dans la plaine entre le Mincio et l'Adige. L'autre, suivant la +rive gauche, débouchait dans la plaine vers Vérone, et aboutissait ainsi +sur le front de la ligne défensive. La première des trois, celle +qui franchit l'Adige avant la naissance du lac de Garda, présentait +davantage de tourner à la fois les deux lignes du Mincio et de l'Adige, +et de conduire sur les derrières de l'armée qui les gardait. Mais elle +n'était pas très praticable; elle n'était accessible qu'à l'artillerie +de montagne, et dès lors pouvait servir à une diversion, mais non à une +opération principale. La seconde, descendant des montagnes entre le lac +et l'Adige, passait le fleuve à Rivalta ou à Dolce, point où il était +peu défendu; mais elle circulait dans les montagnes, à travers des +positions faciles à défendre, telles que celles de la Corona et de +Rivoli. La troisième enfin, circulant au-delà du fleuve jusqu'au milieu +de la plaine, débouchait extérieurement, et venait tomber vers la partie +la mieux défendue de son cours, de Vérone à Legnago. Ainsi les trois +routes présentaient des difficultés fort grandes. La première ne pouvait +être occupée que par un détachement; la seconde, passant entre le lac +et le fleuve, rencontrait les positions de la Corona et de Rivoli; la +troisième venait donner contre l'Adige, qui, de Vérone à Legnago, a un +lit large et profond, et est défendu par deux places, à huit lieues +l'une de l'autre. + +Bonaparte avait placé le général Sauret avec trois mille hommes à Salo, +pour garder la route qui débouche sur les derrières du lac de Garda. +Masséna, avec douze mille, interceptait la route qui passe entre le +lac de Garda et l'Adige, et occupait les positions de la Corona et de +Rivoli. Despinois, avec cinq mille, était dans les environs de Vérone; +Augereau, avec huit mille, à Legnago; Kilmaine, avec deux mille chevaux +et l'artillerie légère, était en réserve dans une position centrale, à +Castel-Novo. C'est là que Bonaparte avait placé son quartier-général, +pour être à égale distance de Salo, Rivoli et Vérone. Comme il tenait +beaucoup à Vérone, qui renfermait trois ponts sur l'Adige, et qu'il +se défiait des intentions de Venise, il songea à en faire sortir les +régimens esclavons. Il prétendit qu'ils étaient en hostilité avec les +troupes françaises, et, sous prétexte de prévenir les rixes, il les fit +sortir de la place. Le provéditeur obéit, et il ne resta dans Vérone que +la garnison française. + +Wurmser avait porté son quartier-général à Trente et Roveredo. Il +détacha vingt mille hommes sous Quasdanovich, pour prendre la route qui +tourne le lac de Garda et vient déboucher sur Salo. Il en prit quarante +mille avec lui, et les distribua sur les deux routes qui longent +l'Adige. Les uns devaient attaquer la Corona et Rivoli, les autres +déboucher sur Vérone. Il croyait envelopper ainsi l'armée française, +qui, étant attaquée à la fois sur l'Adige, et par derrière le lac de +Garda, se trouvait exposée à être forcée sur son front, et à être coupée +de sa ligne de retraite. + +La renommée avait devancé l'arrivée de Wurmser. Dans toute l'Italie on +attendait sa venue, et le parti ennemi de l'indépendance italienne se +montrait plein de joie et de hardiesse. Les Vénitiens laissèrent +éclater une satisfaction qu'ils ne pouvaient plus contenir. Les soldats +esclavons couraient les places publiques, et, tendant la main aux +passans, demandaient le prix du sang français qu'ils allaient répandre. +A Rome, les agens de la France furent insultés; le pape, enhardi par +l'espoir d'une délivrance prochaine, fit rétrograder les voitures +portant le premier à-compte de la contribution qui lui était imposée; il +renvoya même son légat à Ferrare et Bologne. Enfin, la cour de +Naples, toujours aussi insensée, foulant aux pieds les conditions de +l'armistice, fit marcher des troupes sur les frontières des États +romains. La plus cruelle anxiété régnait au contraire dans les villes +dévouées à la France et à la liberté. On attendait avec impatience les +nouvelles de l'Adige. L'imagination italienne, qui grossit tout, avait +exagéré la disproportion des forces. On disait que Wurmser arrivait avec +deux armées, l'une de soixante, et l'autre de quatre-vingt mille hommes. +On se demandait comment ferait cette poignée de Français pour résister +à une si grande masse d'ennemis; on se répétait le fameux proverbe, que +l'_Italie était le tombeau des Français_. + +Le 11 thermidor an IV (29 juillet), les Autrichiens se trouvèrent en +présence de nos postes et les surprirent tous. Le corps qui avait tourné +le lac de Garda arriva sur Salo, d'où il repoussa le général Sauret. Le +général Guyeux y resta seul avec quelques cents hommes, et s'enferma +dans un vieux bâtiment, d'où il refusa de sortir, quoiqu'il n'eût ni +pain ni eau, et à peine quelques munitions. Sur les deux routes qui +longent l'Adige, les Autrichiens s'avancèrent avec le même avantage; ils +forcèrent l'importante position de la Corona, entre l'Adige et le lac +de Garda; ils franchirent également la troisième route, et vinrent +déboucher devant Vérone. Bonaparte, à son quartier-général de +Castel-Novo, recevait toutes ces nouvelles. Les courriers se succédaient +sans relâche, et dans la journée du lendemain, 12 thermidor (30 +juillet), il apprit que les Autrichiens s'étaient portés de Salo sur +Brescia, et qu'ainsi sa retraite sur Milan était fermée, que la position +de Rivoli était forcée comme celle de la Corona, et que les Autrichiens +allaient passer l'Adige partout. Dans cette situation alarmante, ayant +perdu sa ligne défensive et sa ligne de retraite, il était difficile +qu'il ne fût pas ébranlé. C'était la première épreuve du malheur. Soit +qu'il fût saisi par l'énormité du péril, soit que, prêt à prendre une +détermination téméraire, il voulût partager la responsabilité avec ses +généraux, il leur demanda leur avis pour la première fois, et assembla +un conseil de guerre. Tous opinèrent pour la retraite. Sans point +d'appui devant eux, ayant perdu l'une des deux routes de France, il n'en +était aucun qui crût prudent de tenir. Augereau seul, dont ces journées +furent les plus belles de sa vie, insista fortement pour tenter la +fortune des armes. Il était jeune, ardent; il avait appris dans les +faubourgs à bien parler le langage des camps, et il déclara qu'il avait +de bons grenadiers qui ne se retireraient pas sans combattre. Peu +capable de juger les ressources qu'offraient encore la situation des +armées et la nature du terrain, il n'écoutait que son courage, et +il échauffa de son ardeur guerrière le génie de Bonaparte. Celui-ci +congédia ses généraux sans exprimer son avis, mais son plan était +arrêté. Quoique la ligne de l'Adige fût forcée, et que celle du Mincio +et du lac de Garda fût tournée, le terrain était si heureux, qu'il +présentait encore des ressources à un homme de génie résolu. + +Les Autrichiens, partagés en deux corps, descendaient le long des deux +rives du lac de Garda: leur jonction s'opérait à la pointe du lac, et, +arrivés là, ils avaient soixante mille hommes pour en accabler trente. +Mais, en se concentrant à la pointe du lac, on empêchait leur jonction. +En formant assez rapidement une masse principale, on pouvait accabler +les vingt mille qui avaient tourné le lac, et revenir aussitôt après +vers les quarante mille qui avaient filé entre le lac et l'Adige. Mais +pour occuper la pointe du lac, il fallait y ramener toutes les troupes +du Bas-Adige et du Bas-Mincio; il fallait retirer Augereau de Legnago, +et Serrurier de Mantoue, car on ne pouvait plus tenir une ligne aussi +étendue. C'était un grand sacrifice, car on assiégeait Mantoue depuis +deux mois, on y avait transporté un grand matériel; la place allait se +rendre, et en la laissant ravitailler, on perdait le fruit de longs +travaux et une proie presque assurée. Bonaparte cependant n'hésita +pas, et, entre deux buts importans, sut saisir le plus important et y +sacrifier l'autre; résolution simple, et qui décèle non pas le grand +capitaine, mais le grand homme. Ce n'est pas à la guerre seulement, +c'est aussi en politique, et dans toutes les situations de la vie qu'on +trouve deux buts, qu'on veut les tenir l'un et l'autre, et qu'on les +manque tous les deux. Bonaparte eut cette force si grande et si rare du +choix et du sacrifice. En voulant garder tout le cours du Mincio, depuis +la pointe du lac de Garda jusqu'à Mantoue, il eût été percé; en se +concentrant sur Mantoue pour la couvrir, il aurait eu soixante-dix mille +hommes à combattre à la fois, dont soixante mille de front, et dix mille +à dos. Il sacrifia Mantoue, et se concentra à la pointe du lac de Garda. +Ordre fut donné sur-le-champ à Augereau de quitter Legnago, à Serrurier +de quitter Mantoue, pour se concentrer vers Valeggio et Peschiera, sur +le Haut-Mincio. Dans la nuit du 13 thermidor (31 juillet), Serrurier +brûla ses affûts, encloua ses canons, enterra ses projectiles, et jeta +ses poudres à l'eau, pour aller joindre l'armée active. + +Bonaparte, sans perdre un seul instant, voulut marcher d'abord sur le +corps ennemi le plus engagé, et le plus dangereux par la position qu'il +avait prise. C'étaient les vingt mille hommes de Quasdanovich, qui +avaient débouché par Salo, Gavardo et Brescia, sur les derrières du lac +de Garda, et qui menaçaient la communication avec Milan. Le jour même où +Serrurier abandonnait Mantoue, le 13 (31 juillet), Bonaparte rétrograda +pour aller tomber sur Quasdanovich, et repassa le Mincio, à Peschiera, +avec la plus grande partie de son armée. Augereau le repassa à +Borghetto, à ce même pont témoin d'une action glorieuse au moment de +la première conquête. On laissa des arrière-gardes pour surveiller +la marche de l'ennemi, qui avait passé l'Adige. Bonaparte ordonna au +général Sauret d'aller dégager le général Guyeux, qui était enfermé dans +un vieux bâtiment avec dix-sept cents hommes, sans avoir ni pain ni eau, +et qui se battait héroïquement depuis deux jours. Il résolut de marcher +lui-même sur Lonato, où Quasdanovich venait déjà de pousser une +division, et il ordonna à Augereau de se porter sur Brescia, pour +rouvrir la communication avec Milan. Sauret réussit en effet à dégager +le général Guyeux, repoussa les Autrichiens dans les montagnes, et leur +fit quelques cents prisonniers. Bonaparte, avec la brigade d'Allemagne, +n'eut pas le temps d'attaquer les Autrichiens à Lonato; il fut prévenu. +Après un combat des plus vifs, il repoussa l'ennemi, entra à Lonato, +et fit six cents prisonniers: Augereau, pendant ce temps, marchait sur +Brescia; il y entra le lendemain 14 (1er août), sans coup férir, délivra +quelques prisonniers qu'on nous y avait faits, et força les Autrichiens +à rebrousser vers les montagnes. Quasdanovich, qui croyait arriver sur +les derrières de l'armée française et la surprendre, fut étonné de +trouver partout des masses imposantes, et faisant front avec tant de +vigueur. Il avait perdu peu de monde, tant à Salo qu'à Lonato; mais il +crut devoir faire halte, et ne pas s'engager davantage avant de savoir +ce que devenait Wurmser avec la principale masse autrichienne. Il +s'arrêta. + +Bonaparte s'arrêta aussi de son côté. Le temps était précieux: sur ce +point il ne fallait pas pousser un succès plus qu'il ne convenait. +C'était assez d'avoir imposé à Quasdanovich; il fallait revenir +maintenant pour faire face à Wurmser. Il rétrograda avec les divisions +Masséna et Augereau. Le 15 (2 août), il plaça la division Masséna +à Pont-San-Marco, et la division Augereau à Monte-Chiaro. Les +arrière-gardes qu'il avait laissées sur le Mincio devinrent ses +avant-gardes. Il était temps d'arriver; car les quarante mille hommes +de Wurmser avaient franchi non-seulement l'Adige, mais le Mincio. La +division Bayalitsch ayant masqué Peschiera par un détachement, et passé +le Mincio, s'avançait sur la route de Lonato. La division Liptai avait +franchi le Mincio à Borghetto, et repoussé de Castiglione le général +Valette. Wurmser était allé, avec deux divisions d'infanterie et une +de cavalerie, débloquer Mantoue. En voyant nos affûts en cendres, nos +canons encloués, et les traces d'une extrême précipitation, il n'y vit +point le calcul du génie, mais un effet de l'épouvante; il fut plein de +joie, et entra en triomphe dans la place qu'il venait délivrer: c'était +le 15 thermidor (2 août). + +Bonaparte, revenu à Pont-San-Marco et à Monte-Chiaro, ne s'arrêta pas un +instant. Ses troupes n'avaient cessé de marcher: lui-même avait toujours +été à cheval; il résolut de les faire battre dès le lendemain matin. Il +avait devant lui Bayalitsch à Lonato, Liptai à Castiglione, présentant à +eux un front de vingt-cinq mille hommes. Il fallait les attaquer +avant que Wurmser revînt de Mantoue. Sauret venait une seconde fois +d'abandonner Salo; Bonaparte y envoya de nouveau Guyeux, pour reprendre +la position et contenir toujours Quasdanovich. Après ces précautions sur +sa gauche et ses derrières, il résolut de marcher devant lui à Lonato, +avec Masséna, et de jeter Augereau sur les hauteurs de Castiglione, +abandonnées la veille par le général Valette. Il destitua ce général +devant l'armée, pour faire à tous ses lieutenans un devoir de la +fermeté. Le lendemain 16 (3 août), toute l'armée s'ébranla; Guyeux +rentra à Salo, ce qui rendit encore plus impossible toute communication +de Quasdanovich avec l'armée autrichienne. Bonaparte s'avança sur +Lonato, mais son avant-garde fut culbutée, quelques pièces furent +prises, et le général Pigeon resta prisonnier. Bayalitsch, fier de ce +succès, s'avança avec confiance, et étendit ses ailes autour de la +division française. Il avait deux buts en faisant cette manoeuvre, +d'abord d'envelopper Bonaparte, et puis de s'étendre par sa droite, pour +entrer en communication avec Quasdanovich, dont il entendait le canon +à Salo. Bonaparte, ne s'effrayant point pour ses derrières, se laisse +envelopper avec un imperturbable sang-froid; il jette quelques +tirailleurs sur ses ailes menacées, puis il saisit les dix-huitième et +trente-deuxième demi-brigades d'infanterie, les range en colonne serrée, +les fait appuyer par un régiment de dragons, et fond, tête baissée, sur +le centre de l'ennemi, qui s'était affaibli pour s'étendre. Il +renverse tout avec cette brave infanterie, et perce ainsi la ligne des +Autrichiens. Ceux-ci, coupés en deux corps, perdent aussitôt la tête; +une partie de cette division Bayalitsch se replie en toute hâte vers +le Mincio; mais l'autre, qui s'était étendue pour communiquer avec +Quasdanovich, se trouve rejetée vers Salo, où Guyeux se trouvait dans le +moment. Bonaparte la fait poursuivre sans relâche, pour la mettre entre +deux feux. Il lance Junot à sa poursuite avec un régiment de cavalerie. +Junot se précipite au galop, tue six cavaliers de sa main, et tombe +blessé de plusieurs coups de sabre. La division fugitive, prise entre +le corps qui était à Salo et celui qui la poursuivait de Lonato, +s'éparpille, se met en déroute, et laisse à chaque pas des milliers de +prisonniers. Pendant qu'on achevait la poursuite, Bonaparte se porte sur +sa droite, à Castiglione, où Augereau combattait depuis le matin avec +une admirable bravoure. Il lui fallait enlever des hauteurs où la +division Liptai s'était placée. Après un combat opiniâtre plusieurs fois +recommencé, il en était enfin venu à bout, et Bonaparte, en arrivant, +trouva l'ennemi qui se retirait de toutes parts. Telle fut la bataille +dite de Lonato, livrée le 16 thermidor (3 août). + +Les résultats en étaient considérables. On avait pris vingt pièces de +canon, fait trois mille prisonniers à la division coupée et rejetée sur +Salo, et l'on poursuivait les restes épars dans les montagnes. On avait +fait mille ou quinze cents prisonniers à Castiglione; on avait tué +ou blessé trois mille hommes; donné l'épouvante à Quasdanovich, qui, +trouvant l'armée française devant lui à Salo, et l'entendant au loin +à Lonato, la croyait partout. On avait ainsi presque désorganisé les +divisions Bayalitsch et Liptai, qui se repliaient sur Wurmser. Ce +général arrivait en ce moment avec quinze mille hommes, pour rallier +à lui les deux divisions battues, et commençait à s'étendre dans les +plaines de Castiglione. Bonaparte le vit, le lendemain matin 17 (4 +août), se mettre en ligne pour recevoir le combat. Il résolut de +l'aborder de nouveau, et de lui livrer une dernière bataille, qui +devait décider du sort de l'Italie. Mais pour cela il fallait réunir à +Castiglione toutes les troupes disponibles. Il remit donc au lendemain +18 (5 août) cette bataille décisive. Il repartit au galop pour Lonato, +afin d'activer lui-même le mouvement de ses troupes. Il avait en +quelques jours crevé cinq chevaux. Il ne s'en fiait à personne de +l'exécution de ses ordres; il voulait tout voir, tout vérifier de ses +yeux, tout animer de sa présence. C'est ainsi qu'une grande âme se +communique à une vaste masse, et la remplit de son feu. Il arriva à +Lonato au milieu du jour. Déjà ses ordres s'exécutaient; une partie des +troupes était en marche sur Castiglione; les autres se portaient vers +Salo et Gavardo. Il restait tout au plus mille hommes à Lonato. A peine +Bonaparte y est-il entré, qu'un parlementaire autrichien se présente, et +vient le sommer de se rendre. Le général surpris ne comprend pas +d'abord comment il est possible qu'il soit en présence des Autrichiens. +Cependant il se l'explique bientôt. La division coupée la veille à la +bataille de Lonato, et rejetée sur Salo, avait été prise en partie; mais +un corps de quatre mille hommes à peu près avait erré toute la nuit dans +les montagnes, et voyant Lonato presque abandonné, cherchait à y rentrer +pour s'ouvrir une issue sur le Mincio. Bonaparte n'avait qu'un millier +d'hommes à lui opposer, et surtout n'avait pas le temps de livrer +un combat. Sur-le-champ il fait monter à cheval tout ce qu'il avait +d'officiers autour de lui. Il ordonne qu'on amène le parlementaire, et +qu'on lui débande les yeux. Celui-ci est saisi d'étonnement en voyant ce +nombreux état-major. «Malheureux, lui dit Bonaparte, vous ne savez donc +pas que vous êtes en présence du général en chef, et qu'il est ici avec +toute son armée! Allez dire à ceux qui vous envoient, que je leur donne +cinq minutes pour se rendre, ou que je les ferai passer au fil +de l'épée, pour les punir de l'outrage qu'ils osent me faire.» +Sur-le-champ il fait approcher son artillerie, menaçant de faire feu +sur les colonnes qui s'avancent. Le parlementaire va rapporter cette +réponse, et les quatre mille hommes mettent bas les armes devant +mille[8]. Bonaparte, sauvé par cet acte de présence d'esprit, donna +ses ordres pour la lutte qui allait se livrer. Il joignit de nouvelles +troupes à celles qui étaient déjà dirigées sur Salo. La division +Despinois fut réunie à la division Sauret, et toutes deux profitant de +l'ascendant de la victoire, durent attaquer Quasdanovich, et le +rejeter définitivement dans les montagnes. Il ramena tout le reste à +Castiglione. Il y revint dans la nuit, ne prit pas un instant de repos, +et après avoir changé de cheval, courut sur le champ de bataille, afin +de faire ses dispositions. Cette journée allait décider du destin de +l'Italie. + +[Footnote 8: Ce fait a été révoqué en doute par un historien, M. +Botta, mais il est confirmé par toutes les relations, et j'ai reçu +l'attestation de son authenticité, de l'ordonnateur en chef de l'armée +active, M. Aubernon, qui a passé les quatre mille prisonniers en revue.] + +C'était dans la plaine de Castiglione qu'on allait combattre. Une suite +de hauteurs, formées par les derniers bancs des Alpes, se prolongent de +la Chiesa au Mincio, par Lonato, Castiglione, Solférino. Au pied de ces +hauteurs s'étend la plaine qui allait servir de champ de bataille. Les +deux armées y étaient en présence, perpendiculairement à la ligne des +hauteurs, à laquelle toutes deux appuyaient une aile. Bonaparte y +appuyait sa gauche, Wurmser sa droite. Bonaparte avait vingt-deux mille +hommes au plus; Wurmser en comptait trente mille. Ce dernier avait +encore un autre avantage; son aile qui était dans la plaine, était +couverte par une redoute placée sur le mamelon de Medolano. Ainsi il +était appuyé des deux côtés. Pour balancer les avantages du nombre et de +la position, Bonaparte comptait sur l'ascendant de la victoire, et sur +ses manoeuvres. Wurmser devait tendre à se prolonger par sa droite, qui +s'appuyait à la ligne des hauteurs, pour s'ouvrir une communication vers +Lonato et Salo. C'est ainsi qu'avait fait Bayalitsch l'avant-veille, et +c'est ainsi que devait faire Wurmser, dont tous les voeux devaient avoir +pour but la réunion avec son grand détachement. Bonaparte résolut de +favoriser ce mouvement dont il espérait tirer un grand parti. Il avait +maintenant sous sa main la division Serrurier, qui, poursuivie par +Wurmser depuis qu'elle avait quitté Mantoue, n'avait pu jusqu'ici +entrer en ligne. Elle arrivait par Guidizzolo. Bonaparte lui ordonna de +déboucher vers Cauriana, sur les derrières de Wurmser. Il attendait son +feu pour commencer le combat. + +Dès la pointe du jour, les deux armées entrèrent en action. Wurmser, +impatient d'attaquer, ébranla sa droite le long des hauteurs; Bonaparte, +pour favoriser ce mouvement, replia sa gauche, qui était formée par +la division Masséna; il maintint son centre immobile dans la plaine. +Bientôt il entendit le feu de Serrurier. Alors, tandis qu'il continuait +à replier sa gauche, et que Wurmser continuait à prolonger sa droite, +il fit attaquer la redoute de Medolano. Il dirigea d'abord vingt pièces +d'artillerie légère sur cette redoute, et, après l'avoir vivement +canonnée, il détacha le général Verdier, avec trois bataillons de +grenadiers, pour l'emporter. Ce brave général s'avança, appuyé par +un régiment de cavalerie, et enleva la redoute. Le flanc gauche des +Autrichiens fut alors découvert, à l'instant même où Serrurier, arrivé à +Cauriana, répandait l'alarme sur leurs derrières. Wurmser jeta aussitôt +une partie de sa seconde ligne à sa gauche, privée d'appui, et la plaça +en potence pour faire face aux Français qui débouchaient de Medolano. Il +porta le reste de sa seconde ligne en arrière, pour couvrir Cauriana, et +continua ainsi à faire tête à l'ennemi. Mais Bonaparte, saisissant le +moment avec sa promptitude accoutumée, cesse aussitôt de refuser sa +gauche et son centre; il donne à Masséna et Augereau le signal qu'ils +attendaient impatiemment. Masséna, avec la gauche, Augereau, avec le +centre, fondent sur la ligne affaiblie des Autrichiens, et la chargent +avec impétuosité. Attaquée si brusquement sur tout son front, menacée +sur sa gauche et ses derrières, elle commence à céder le terrain. +L'ardeur des Français redouble. Wurmser, voyant son armée compromise, +donne alors le signal de la retraite. On le poursuit en lui faisant +des prisonniers. Pour le mettre dans une déroute complète, il fallait +redoubler de célérité, et le pousser en désordre sur le Mincio. Mais, +depuis six jours, les troupes marchaient et se battaient sans relâche; +elles ne pouvaient plus avancer, et couchèrent sur le champ de bataille. +Wurmser n'avait perdu que deux mille hommes ce jour-là, mais il n'en +avait pas moins perdu l'Italie. + +Le lendemain Augereau se porta au pont de Borghetto, et Masséna devant +Peschiera. Augereau engagea une canonnade qui fut suivie de la retraite +des Autrichiens; et Masséna livra un combat d'arrière-garde à la +division qui avait masqué Peschiera. Le Mincio fut abandonné par +Wurmser; il reprit la route de Rivoli, entre l'Adige et le lac de Garda, +pour rentrer dans le Tyrol. Masséna le suivit à Rivoli, à la Corona, et +reprit ses anciennes positions. Augereau se présenta devant Vérone. Le +provéditeur vénitien, pour donner aux Autrichiens le temps d'évacuer la +ville et de sauver leurs bagages, demandait deux heures de temps avant +d'ouvrir les portes; Bonaparte les fit enfoncer à coups de canon. Les +Véronais, qui étaient dévoués à la cause de l'Autriche, et qui avaient +manifesté hautement leurs sentimens au moment de la retraite des +Français, craignaient le courroux du vainqueur; mais il fit observer à +leur égard les plus grands ménagemens. + +Du côté de Salo et de la Chiesa, Quasdanovich faisait une retraite +pénible par derrière le lac de Garda. Il voulut s'arrêter et défendre +le défilé dit la Rocca-d'Anfo; mais il fut battu, et perdit douze cents +hommes. Bientôt les Français eurent repris toutes leurs anciennes +positions. + +Cette campagne avait duré six jours; et dans ce court espace de temps, +trente et quelques mille hommes en avaient mis soixante mille hors de +combat. Wurmser avait perdu vingt mille hommes, dont sept à huit mille +tués ou blessés, et douze ou treize mille prisonniers. Il était rejeté +dans les montagnes, et réduit à l'impossibilité de tenir la campagne. +Ainsi s'était évanouie cette formidable expédition, devant une poignée +de braves. Ces résultats extraordinaires et inouïs dans l'histoire +étaient dus à la promptitude et à la vigueur de résolution du jeune +chef. Tandis que deux armées redoutables couvraient les deux rives du +lac de Garda, et que tous les courages étaient ébranlés, il avait su +réduire toute la campagne à une seule question, la jonction de ces +deux armées à la pointe du lac de Garda; il avait su faire un grand +sacrifice, celui du blocus de Mantoue, pour se concentrer au point +décisif; et, frappant alternativement des coups terribles sur chacune +des masses ennemies, à Salo, à Lonato, à Castiglione, il les avait +successivement désorganisées et rejetées dans les montagnes d'où elles +étaient sorties. + +Les Autrichiens étaient saisis d'effroi; les Français transportés +d'admiration pour leur jeune chef. La confiance et le dévouement en lui +étaient au comble. Un bataillon pouvait en faire fuir trois. Les +vieux soldats qui l'avaient nommé caporal à Lodi, le firent sergent +à Castiglione. En Italie la sensation fut profonde. Milan, Bologne, +Ferrare, les villes du duché de Modène, et tous les amis de la liberté, +furent transportés de joie. La douleur se répandit dans les couvens et +chez toutes les vieilles aristocraties. Les gouvernemens qui avaient +fait des imprudences, Venise, Rome, Naples, étaient épouvantés. + +Bonaparte, jugeant sainement sa position, ne crut pas la lutte terminée, +quoiqu'il eût enlevé à Wurmser vingt mille hommes. Le vieux maréchal se +retirait dans les Alpes avec quarante mille. Il allait les reposer, les +rallier, les recruter, et il était à présumer qu'il fondrait encore +une fois sur l'Italie. Bonaparte avait perdu quelques mille hommes, +prisonniers, tués ou blessés; il en avait beaucoup dans les hôpitaux: il +jugea qu'il fallait temporiser encore, avoir toujours les yeux sur +le Tyrol, et les pieds sur l'Adige, et se contenter d'imposer aux +puissances italiennes, en attendant qu'il eût le temps de les châtier. +Il se contenta d'apprendre aux Vénitiens qu'il était instruit de leurs +armemens, et continua à se faire nourrir à leurs frais, ajournant encore +les négociations pour une alliance. Il avait appris l'arrivée à Ferrare +d'un légat du pape, qui était venu pour reprendre possession des +légations; il le manda à son quartier-général. Ce légat, qui était le +cardinal Mattei, tomba à ses pieds en disant: _Peccavi_. Bonaparte le +mit aux arrêts dans un séminaire. Il écrivit à M. d'Azara, qui était son +intermédiaire auprès des cours de Rome et de Naples; il se plaignit à +lui de l'imbécillité et de la mauvaise foi du gouvernement papal, et lui +annonça son intention de revenir bientôt sur ses derrières, si on +l'y obligeait. Quant à la cour de Naples, il prit le langage le plus +menaçant. «Les Anglais, dit-il à M. d'Azara, ont persuadé au roi de +Naples qu'il était quelque chose; moi, je lui prouverai qu'il n'est +rien. S'il persiste, au mépris de l'armistice, à se mettre sur les +rangs, je prends l'engagement, à la face de l'Europe, de marcher contre +ses prétendus soixante-dix mille hommes avec six mille grenadiers, +quatre mille chevaux, et cinquante pièces de canon.» + +Il écrivit une lettre polie, mais ferme, au duc de Toscane, qui avait +laissé occuper aux Anglais Porto-Ferrajo, et lui dit que la France +pourrait le punir de cette négligence en occupant ses états, mais +qu'elle voulait bien n'en rien faire, en considération d'une ancienne +amitié. Il changea la garnison de Livourne, afin d'imposer à la Toscane +par un mouvement de troupes. Il se tut avec Gênes. Il écrivit une lettre +vigoureuse au roi de Piémont, qui souffrait les Barbets dans ses états, +et fit partir une colonne de douze cents hommes avec une commission +militaire ambulante, pour saisir et fusiller les Barbets trouvés sur +les routes. Le peuple de Milan avait montré les dispositions les plus +amicales aux Français. Il lui adressa une lettre délicate et noble, pour +le remercier. Ses dernières victoires lui donnant des espérances plus +fondées de conserver l'Italie, il crut pouvoir s'engager davantage avec +les Lombards; il leur accorda des armes, et leur permit de lever une +légion à leur solde, dans laquelle s'enrôlèrent en foule les Italiens +attachés à la liberté, et les Polonais errans en Europe depuis le +dernier partage. Bonaparte témoigna sa satisfaction aux peuples de +Bologne et de Ferrare. Ceux de Modène demandaient à être affranchis de +la régence établie par leur duc; Bonaparte avait déjà quelques motifs +de rompre l'armistice, car la régence avait fait passer des vivres à la +garnison de Mantoue. Il voulut attendre encore. Il demanda des secours +au directoire pour réparer ses pertes, et se tint à l'entrée des gorges +du Tyrol, prêt à fondre sur Wurmser, et à détruire les restes de son +armée, dès qu'il apprendrait que Moreau avait passé le Danube. + +Pendant que ces grands événemens se passaient en Italie, il s'en +préparait d'autres sur le Danube. Moreau avait poussé l'archiduc pied +à pied, et était arrivé dans le milieu de thermidor (premiers jours +d'août) sur le Danube. Jourdan se trouvait sur la Naab, qui tombe dans +ce fleuve. La chaîne de l'Alb, qui sépare le Necker du Danube, se +compose de montagnes de moyenne hauteur, terminées en plateaux, +traversées par des défilés étroits comme des fissures de rochers. C'est +par ces défilés que Moreau avait débouché sur le Danube, dans un pays +inégal, coupé de ravins et couvert de bois. L'archiduc, qui nourrissait +le dessein de se concentrer sur le Danube, et de reprendre force sur +cette ligne puissante, forma tout à coup une résolution qui faillit +compromettre ses sages projets. Il apprenait que Wartensleben, au lieu +de se replier sur lui, le plus près possible de Donawert, se repliait +vers la Bohême, dans la sotte pensée de la couvrir; il craignait que, +profitant de ce faux mouvement, qui découvrait le Danube, l'armée de +Sambre-et-Meuse ne voulût en tenter le passage. Il voulait donc le +passer lui-même, pour filer rapidement sur l'autre rive, et aller faire +tête à Jourdan. Mais le fleuve était encombré de ses magasins, et il +lui fallait encore du temps pour les faire évacuer; il ne voulait pas +d'ailleurs exécuter le passage sous les yeux de Moreau et trop près de +ses coups, et il songea à l'éloigner en lui livrant la bataille avec le +Danube à dos: mauvaise pensée dont il s'est blâmé sévèrement depuis, +car elle l'exposait à être jeté dans le fleuve, ou du moins à ne pas y +arriver entier, condition indispensable pour le succès de ses projets +ultérieurs. + +Le 24 thermidor (11 août), il s'arrêta devant les positions de Moreau, +pour lui livrer une attaque générale. Moreau était à Neresheim, tenant +les positions de Dunstelkingen et de Dischingen par sa droite et son +centre, et celle de Nordlingen par sa gauche. L'archiduc, voulant +d'abord l'écarter du Danube, puis le couper, s'il était possible, des +montagnes par lesquelles il avait débouché, et enfin l'empêcher de +communiquer avec Jourdan, l'attaqua, pour arriver à toutes ses fins, sur +tous les points à la fois. Il parvint à tourner la droite de Moreau, en +dispersant ses flanqueurs; il s'avança jusqu'à Heidenheim, presque +sur ses derrières, et y jeta une telle alarme, que tous les parcs +rétrogradèrent. Au centre, il tenta une attaque vigoureuse, mais qui +ne fut pas assez décisive. A la gauche, vers Nordlingen, il fit des +démonstrations menaçantes. Moreau ne s'intimida ni des démonstrations +faites à sa gauche, ni de l'excursion derrière sa droite; et, jugeant +avec raison que le point essentiel était au centre, fit le contraire de +ce que font les généraux ordinaires, toujours alarmés lorsqu'on menace +de les déborder; il affaiblit ses ailes au profit du centre. Sa +prévision était juste; car l'archiduc, redoublant d'efforts au centre +vers Dunstelkingen, fut repoussé avec perte. On coucha de part et +d'autre sur le champ de bataille. + +Le lendemain, Moreau se trouva fort embarrassé par le mouvement +rétrograde de ses parcs, qui le laissait sans munitions. Cependant il +pensa qu'il fallait payer d'audace, et faire mine de vouloir attaquer. +Mais l'archiduc, pressé de repasser le Danube, n'avait nulle envie de +recommencer le combat: il fit sa retraite avec beaucoup de fermeté sur +le fleuve, le repassa sans être inquiété par Moreau, et en coupa les +ponts jusqu'à Donawerth. Là, il apprit ce qui s'était passé entre les +deux armées qui avaient opéré par le Mein. Wartensleben ne s'était pas +jeté en Bohême comme il le craignait, il était resté sur la Naab, en +présence de Jourdan. Le jeune prince autrichien forma une résolution +très belle, qui était la conséquence de sa longue retraite, et qui était +propre à décider la campagne. Son but, en se repliant sur le Danube, +avait été de s'y concentrer, pour être en mesure d'agir sur l'une ou sur +l'autre des deux armées françaises, avec une masse supérieure de forces. +La bataille de Neresheim aurait pu compromettre ce plan, si, au lieu +d'être incertaine, elle avait été tout à fait malheureuse. Mais +s'étant retiré entier sur le Danube, il pouvait maintenant profiter de +l'isolement des armées françaises, et tomber sur l'une des deux. En +conséquence, il résolut de laisser le général Latour avec trente-six +mille hommes pour occuper Moreau, et de se porter de sa personne avec +vingt-cinq mille vers Wartensleben, afin d'accabler Jourdan par cette +réunion de forces. L'armée de Jourdan était la plus faible des deux. A +une aussi grande distance de sa base, elle ne comptait guère plus de +quarante-cinq mille hommes. Il était évident qu'elle ne pourrait +pas résister, et qu'elle allait même se trouver exposée à de grands +désastres. Jourdan, étant battu et ramené sur le Rhin, Moreau, de son +côté, ne pouvait rester en Bavière, et l'archiduc pouvait même se porter +sur le Necker et le prévenir sur sa ligne de retraite. Cette conception +si juste a été regardée comme la plus belle dont puissent s'honorer les +généraux autrichiens pendant ces longues guerres; comme celles qui dans +le moment signalaient le génie de Bonaparte en Italie, elle appartenait +à un jeune homme. + +L'archiduc partit d'Ingolstadt le 29 thermidor (16 août), cinq jours +après la bataille de Neresheim. Jourdan, placé sur la Naab, entre +Naabourg et Schwandorff, ne s'attendait pas à l'orage qui se préparait +sur sa tête. Il avait détaché le général Bernadotte à Neumark, sur sa +droite, de manière à se mettre en communication avec Moreau; objet +impossible à remplir, et pour lequel un corps détaché était inutilement +compromis. Ce fut contre ce détachement que l'archiduc, arrivant du +Danube, devait donner nécessairement. Le général Bernadotte, attaqué par +des forces supérieures, fit une résistance honorable, mais fut obligé de +repasser rapidement les montagnes par lesquelles l'armée avait débouché +de la vallée du Mein dans celle du Danube. Il se retira à Nuremberg. +L'archiduc, après avoir jeté un corps à sa poursuite, se porta avec le +reste de ses forces sur Jourdan. Celui-ci, prévenu de l'arrivée d'un +renfort, averti du danger qu'avait couru Bernadotte, et de sa retraite +sur Nuremberg, se disposa à repasser aussi les montagnes. Au moment où +il se mettait en marche, il fut attaqué à la fois par l'archiduc et par +Wartensleben; il eut un combat difficile à soutenir à Amberg, et perdit +sa route directe vers Nuremberg. Jeté avec ses parcs, sa cavalerie +et son infanterie, dans des routes de traverse, il courut de grands +dangers, et fit, pendant huit jours, une retraite des plus difficiles et +des plus honorables pour les troupes et pour lui. Il se retrouva sur +le Mein, à Schweinfurt, le 12 fructidor (29 août), se proposant de se +diriger sur Wurtzbourg, pour y faire halte, y rallier ses corps, et +tenter de nouveau le sort des armes. + +Pendant que l'archiduc exécutait ce beau mouvement sur l'armée de +Sambre-et-Meuse, il fournissait à Moreau l'occasion d'en exécuter un +pareil, aussi beau et aussi décisif. L'ennemi ne tente jamais une +hardiesse sans se découvrir, et sans ouvrir de belles chances à son +adversaire. Moreau, n'ayant plus que trente-huit mille hommes devant +lui, pouvait facilement les accabler, en agissant avec un peu de +vigueur. Il pouvait mieux (au jugement de Napoléon et de l'archiduc +Charles), il pouvait tenter un mouvement dont les résultats auraient été +immenses. Il devait lui-même suivre la marche de l'ennemi, se rabattre +sur l'archiduc, comme ce prince se rabattait sur Jourdan, et arriver +à l'improviste sur ses derrières. L'archiduc, pris entre Jourdan et +Moreau, eût couru des dangers incalculables. Mais, pour cela, il +fallait exécuter un mouvement très étendu, changer tout à coup sa ligne +d'opération, se jeter du Necker sur le Mein; il fallait surtout manquer +aux instructions du directoire, qui prescrivaient de s'appuyer au Tyrol, +afin de déborder les flancs de l'ennemi et de communiquer avec l'armée +d'Italie. Le jeune vainqueur de Castiglione n'aurait pas hésité à faire +cette marche hardie, et à commettre une désobéissance, qui aurait décidé +la campagne d'une manière victorieuse; mais Moreau était incapable +d'une pareille détermination. Il resta plusieurs jours sur les bords +du Danube, ignorant le départ de l'archiduc, et explorant lentement un +terrain qui était alors peu connu. Ayant appris enfin le mouvement +qui venait de s'opérer, il conçut des inquiétudes pour Jourdan; mais, +n'osant prendre aucune détermination vigoureuse, il se décida à franchir +le Danube, et à s'avancer en Bavière, pour essayer par là de ramener +l'archiduc à lui, tout en restant fidèle au plan du directoire. Il était +cependant aisé de juger que l'archiduc ne quitterait pas Jourdan avant +de l'avoir mis hors de combat, et ne se laisserait pas détourner de +l'exécution d'un vaste plan, par une excursion en Bavière. Moreau n'en +passa pas moins le Danube, à la suite de Latour, et s'approcha du Lech. +Latour fit mine de disputer le passage du Lech; mais, trop étendu pour +s'y soutenir, il fut obligé de l'abandonner, après avoir essuyé un +combat malheureux à Friedberg. Moreau s'approcha ensuite de Munich; il +se trouvait le 15 fructidor (1er septembre) à Dachau, Pfaffenhofen et +Geisenfeld. + +Ainsi la fortune commençait à nous être moins favorable en Allemagne, +par l'effet d'un plan vicieux qui, séparant nos armées, les exposait +à être battues isolément. D'autres résultats se préparaient encore en +Italie. + +On a vu que Bonaparte, après avoir rejeté les Autrichiens dans le Tyrol, +et repris ses anciennes positions sur l'Adige, méditait de nouveaux +projets contre Wurmser, auquel il n'était pas content d'avoir détruit +vingt mille hommes, et dont il voulait ruiner entièrement l'armée. Cette +opération était indispensable pour l'exécution de tous ses desseins en +Italie. Wurmser détruit, il pourrait faire une pointe jusqu'à Trieste, +ruiner ce point si important pour l'Autriche, revenir ensuite sur +l'Adige, faire la loi à Venise, à Rome et à Naples, dont la malveillance +était toujours aussi manifeste, et donner enfin le signal de la liberté +en Italie, en constituant la Lombardie, les légations de Bologne et de +Ferrare, peut-être même le duché de Modène, en république indépendante. +Il résolut donc, pour accomplir tous ces projets, de monter dans le +Tyrol, certain aujourd'hui d'être secondé par la présence de Moreau sur +l'autre versant des Alpes. + +Pendant que les troupes françaises employaient une vingtaine de jours à +se reposer, Wurmser réorganisait et renforçait les siennes. De nouveaux +détachemens venus de l'Autriche, et les milices tyroliennes, lui +permirent de porter son armée à près de cinquante mille hommes. Le +conseil aulique lui envoya un autre chef d'état-major, le général du +génie Laüer, avec de nouvelles instructions sur le plan à suivre pour +enlever la ligne de l'Adige. Wurmser devait laisser dix-huit ou vingt +mille hommes sous Davidovich, pour garder le Tyrol, et descendre avec le +reste, par la vallée de la Brenta, dans les plaines du Vicentin et du +Padouan. La Brenta prend naissance non loin de Trente, s'éloigne de +l'Adige en forme de courbe, redevient parallèle à ce fleuve dans la +plaine, et va finir dans l'Adriatique. Une chaussée, partant de Trente, +conduit dans la vallée de la Brenta, et vient aboutir, par Bassano, dans +les plaines du Vicentin et du Padouan. Wurmser devait parcourir cette +vallée pour déboucher dans la plaine, et venir tenter le passage de +l'Adige, entre Vérone et Legnago. Ce plan n'était pas mieux conçu que le +précédent, car il avait toujours l'inconvénient de diviser les forces en +deux corps, et de mettre Bonaparte au milieu. + +Wurmser entrait en action, dans le même moment que Bonaparte. Celui-ci +ignorant les projets de Wurmser, mais prévoyant avec une sagacité rare, +que, pendant son excursion au fond du Tyrol, il serait possible que +l'ennemi vînt tâter la ligne de l'Adige, de Vérone à Legnago, laissa +le général Kilmaine à Vérone avec une réserve de près de trois mille +hommes, et avec tous les moyens de résister pendant deux jours au moins. +Le général Sahuguet resta avec une division de huit mille hommes devant +Mantoue. Bonaparte partit avec vingt-huit mille, et remonta par les +trois routes du Tyrol, celle qui circule derrière le lac de Garda, et +les deux qui longent l'Adige. Le 17 fructidor (3 septembre), la division +Sauret, devenue division Vaubois, après avoir circulé par derrière le +lac de Garda, et livré plusieurs combats, arriva à Torbole, la pointe +supérieure du lac. Le même jour, les divisions Masséna et Augereau, qui +longeaient d'abord les deux rives de l'Adige, et qui s'étaient ensuite +réunies sur la même rive par le pont de Golo, arrivèrent devant +Seravalle. Elles livrèrent un combat d'avant-garde, et firent quelques +prisonniers à l'ennemi. + +Les Français avaient à remonter maintenant une vallée étroite et +profonde: à leur gauche était l'Adige, à leur droite des montagnes +élevées. Souvent le fleuve, serrant le pied des montagnes, ne laissait +que la largeur de la chaussée, et formait ainsi d'affreux défilés à +franchir. Il y en avait plus d'un de ce genre, pour pénétrer dans le +Tyrol. Mais les Français, audacieux et agiles, étaient aussi propres à +cette guerre qu'à celle qu'ils venaient de faire dans les vastes plaines +du Mantouan. Davidovich avait placé deux divisions, l'une au camp de +Mori, sur la rive droite de l'Adige, pour faire tête à la division +Vaubois qui remontait la chaussée de Salo à Roveredo, par derrière le +lac de Garda: l'autre à San-Marco, sur la rive gauche, pour garder le +défilé contre Masséna et Augereau. Le 18 fructidor (4 septembre), on se +trouva en présence. C'était la division Wukassovich qui défendait le +défilé de San-Marco. Bonaparte, saisissant sur-le-champ le genre de +tactique convenable aux lieux, forme deux corps d'infanterie légère, +et les distribue à droite et à gauche, sur les hauteurs environnantes; +puis, quand il a fatigué quelque temps les Autrichiens, il forme la +dix-huitième demi-brigade en colonne serrée par bataillons, et ordonne +au général Victor de percer avec elle le défilé. Un combat violent +s'engage; les Autrichiens résistent d'abord; mais Bonaparte décide +l'action, en ordonnant au général Dubois de charger à la tête des +hussards. Ce brave général fond sur l'infanterie autrichienne, la rompt, +et tombe percé de trois balles. On l'emporte expirant. «Avant que je +meure, dit-il à Bonaparte, faites-moi savoir si nous sommes vainqueurs. +» De toutes parts les Autrichiens fuient et se retirent à Roveredo, +situé à une lieue de Marco; on les poursuit au pas de course. Roveredo +est à une certaine distance de l'Adige; Bonaparte dirige Rampon, avec +la trente-deuxième, vers l'espace qui sépare le fleuve de la ville; il +porte Victor, avec la dix-huitième, sur la ville même. Celui-ci entre +au pas de charge dans la grande rue de Roveredo, balaie les Autrichiens +devant lui, et arrive à l'autre extrémité de la ville, à l'instant où +Rampon en achevait le circuit extérieur. Pendant que l'armée principale +emportait ainsi San-Marco et Roveredo, la division Vaubois arrivait à +Roveredo par l'autre rive de l'Adige. La division autrichienne de Reuss +lui avait disputé le camp de Mori, mais Vaubois venait de l'emporter à +l'instant même, et toutes les divisions se trouvaient réunies maintenant +au milieu du jour à la hauteur de Roveredo, sur les deux rives du +fleuve. Mais le plus difficile restait à faire. + +Davidovich avait rallié ses deux divisions sur sa réserve, dans le +défilé de Calliano, défilé redoutable et bien autrement dangereux +que celui de Marco. Sur ce point, l'Adige, serrant les montagnes, ne +laissait, entre son lit et leur pied, que la largeur de la chaussée. +L'entrée du défilé était fermée par le château de la Pietra, qui +joignait la montagne au fleuve, et qui était couronné d'artillerie. + +Bonaparte, persistant dans sa tactique, distribue son infanterie légère +à droite, sur les escarpemens de la montagne, et à gauche, sur les bords +du fleuve. Ses soldats, nés sur les bords du Rhône, de la Seine ou de la +Loire, égalent l'agilité et la hardiesse des chasseurs des Alpes. +Les uns gravissent de rochers en rochers, atteignent le sommet de la +montagne, et font un feu plongeant sur l'ennemi; les autres, non moins +intrépides, se glissent le long du fleuve, appuient le pied partout où +ils peuvent se soutenir, et tournent le château de la Pietra. Le général +Dammartin place avec bonheur une batterie d'artillerie légère qui +fait le meilleur effet; le château est enlevé. Alors l'infanterie le +traverse, et fond en colonne serrée sur l'armée autrichienne amassée +dans le défilé. Artillerie, cavalerie, infanterie, se confondent, et +fuient dans un désordre épouvantable. Le jeune Lamarois, aide-de-camp du +général en chef, veut prévenir la fuite des Autrichiens; il se précipite +au galop à la tête de cinquante hussards, traverse dans toute sa +longueur la masse autrichienne, et, tournant bride sur-le-champ, fait +effort pour en arrêter la tête. Il est renversé de cheval, mais il +répand la terreur dans les rangs autrichiens, et donne le temps à la +cavalerie, qui accourait, de recueillir plusieurs mille prisonniers. +Là finit cette suite de combats, qui valurent à l'armée française les +défilés du Tyrol, la ville de Roveredo, toute l'artillerie autrichienne, +quatre mille prisonniers, sans compter les morts et les blessés. +Bonaparte appela cette journée bataille de Roveredo. + +Le lendemain 19 fructidor (5 septembre), les Français entrèrent à +Trente, capitale du Tyrol italien. L'évêque avait fui. Bonaparte, pour +calmer les Tyroliens, qui étaient fort attachés à la maison d'Autriche, +leur adressa une proclamation, dans laquelle il les invitait à poser +les armes, et à ne point commettre d'hostilités contre son armée, leur +promettant qu'à ce prix leurs propriétés et leurs établissements publics +seraient respectés. Wurmser n'était plus à Trente. Bonaparte l'avait +surpris à l'instant où il se mettait en marche pour exécuter son +plan. En voyant les Français s'engager dans le Tyrol pour communiquer +peut-être avec l'Allemagne, Wurmser n'en fut que plus disposé à +descendre par la Brenta, pour emporter l'Adige pendant leur absence. +Il espérait même, par ce circuit rapide, qui allait l'amener à Vérone, +enfermer les Français dans la haute vallée de l'Adige, et, tout à +la fois, les envelopper et les couper de Mantoue. Il était parti +l'avant-veille et devait être déjà rendu à Bassano; Bonaparte forme +sur-le-champ une résolution des plus hardies: il va laisser Vaubois à +la garde du Tyrol, et se jeter à travers les gorges de la Brenta, à la +suite de Wurmser. Il ne peut emmener avec lui que vingt mille hommes, et +Wurmser en a trente; il peut être enfermé dans ces gorges épouvantables, +si Wurmser lui tient tête; il peut aussi arriver trop tard pour tomber +sur les derrières de Wurmser, et celui-ci peut avoir eu le temps de +forcer l'Adige: tout cela est possible. Mais ses vingt mille hommes en +valent trente; mais si Wurmser veut lui tenir tête et l'enfermer dans +les gorges, il lui passera sur le corps; mais s'il a vingt lieues à +faire, il les fera en deux jours, et arrivera dans la plaine aussitôt +que Wurmser. Alors il le rejettera ou sur Trieste, ou sur l'Adige. S'il +le rejette sur Trieste, il le poursuivra et ira brûler ce port sous ses +yeux; s'il le rejette sur l'Adige, il l'enfermera entre son armée et ce +fleuve, et enveloppera ainsi l'ennemi, qui croyait le prendre dans les +gorges du Tyrol. + +Ce jeune homme, dont la pensée et la volonté sont aussi promptes que la +foudre, ordonne à Vaubois, le jour même de son arrivée à Trente, de se +porter sur le Lavis, pour enlever cette position à l'arrière-garde de +Davidovich. Il fait exécuter cette opération sous ses yeux, indique à +Vaubois la position qu'il doit garder avec ses dix mille hommes, et part +ensuite avec les vingt autres, pour se jeter à travers les gorges de la +Brenta. + +Il part le 20 au matin (6 septembre); il couche le soir à Levico. Le +lendemain 21 (7), il se remet en marche le matin, et arrive devant un +nouveau défilé, dit de Primolano, où Wurmser avait placé une division. +Bonaparte emploie les mêmes manoeuvres, jette des tirailleurs sur les +hauteurs et sur le bord de la Brenta, puis fait charger en colonne sur +la route. On enlève le défilé. Un petit fort se trouvait au delà, on +l'entoure et on s'en rend maître. Quelques soldats intrépides courant +sur la route, y devancent les fugitifs, les arrêtent, et donnent à +l'armée le temps d'arriver pour les prendre. On fait trois mille +prisonniers. On arrive le soir à Cismone, après avoir fait vingt lieues +en deux jours. Bonaparte voudrait avancer encore, mais les soldats +n'en peuvent plus; lui-même est accablé de fatigue. Il a devancé son +quartier-général, il n'a ni suite ni vivres; il partage le pain de +munition d'un soldat, et se couche, en attendant avec impatience le +lendemain. + +Cette marche foudroyante et inattendue frappe Wurmser d'étonnement. Il +ne conçoit pas que son ennemi se soit jeté dans ces gorges, au risque +d'y être enfermé; il se propose de profiter de la position de Bassano +qui les ferme, et d'en barrer le passage avec toute son armée. S'il +réussit à y tenir, Bonaparte est pris dans la courbe de la Brenta. Déjà +il avait envoyé la division De Mezaros pour tâter Vérone, mais il la +rappelle pour lutter ici avec toutes ses forces; cependant il n'est pas +probable que l'ordre arrive à temps. La ville de Bassano est située sur +la rive gauche de la Brenta. Elle communique avec la rive droite par un +pont. Wurmser place les deux divisions Sebottendorff et Quasdanovich +sur les deux rives de la Brenta, en avant de la ville. Il dispose six +bataillons en avant garde dans les défilés qui précèdent Bassano, et qui +ferment la vallée. + +Le 22 (8 septembre), au matin, Bonaparte part de Cismone, et s'avance +sur Bassano; Masséna marche sur la rive droite, Augereau sur la gauche. +On emporte les défilés, et on débouche en présence de l'armée ennemie, +rangée sur les deux rives de la Brenta. Les soldats de Wurmser, +déconcertés par l'audace des Français, ne résistent pas avec le courage +qu'ils ont montré en tant d'occasions; ils s'ébranlent, se rompent, +et entrent dans Bassano. Augereau se présente à l'entrée de la ville. +Masséna, qui est sur la rive opposée, veut pénétrer par le pont; il +l'enlève en colonne serrée, comme celui de Lodi, et entre en même temps +qu'Augereau. Wurmser, dont le quartier-général était encore dans la +ville, n'a que le temps de se sauver, en nous laissant quatre mille +prisonniers et un matériel immense. Le plan de Bonaparte était donc +réalisé; il avait débouché dans la plaine aussitôt que Wurmser, et il +lui restait maintenant à l'envelopper, en l'acculant sur l'Adige. + +Wurmser, dans le désordre d'une action si précipitée, se trouve séparé +des restes de la division Quasdanovich. Cette division se retire vers le +Frioul, et lui, se voyant pressé par les divisions Masséna et Augereau, +qui lui ferment la route du Frioul et le replient vers l'Adige, forme +la résolution de passer l'Adige de vive force, et d'aller se jeter dans +Mantoue. Il avait rallié à lui la division De Mezaros, qui venait de +faire de vains efforts pour emporter Vérone. Il ne comptait plus que +quatorze mille hommes, dont huit d'infanterie et six de cavalerie +excellente. Il longe l'Adige, et fait chercher partout un passage. +Heureusement pour lui, le poste qui gardait Legnago avait été transporté +à Vérone, et un détachement, qui devait venir occuper cette place, +n'était point encore arrivé. Wurmser, profitant de ce hasard, s'empare +de Legnago. Certain maintenant de pouvoir regagner Mantoue, il accorde +quelque repos à ses troupes, qui étaient abîmées de fatigue. + +Bonaparte le suivait sans relâche: il fut cruellement déçu en apprenant +la négligence qui sauvait Wurmser; cependant il ne désespéra pas encore +de le prévenir à Mantoue. Il porta la division Masséna sur l'autre rive +de l'Adige par le bac de Ronco, et la dirigea sur Sanguinetto, pour +barrer le chemin de Mantoue, il dirigea Augereau vers Legnago même. +L'avant-garde de Masséna, devançant sa division, entra dans Céréa le 25 +(11 septembre), au moment où Wurmser y arrivait de Legnago avec tout son +corps d'armée. Cette avant-garde de cavalerie et d'infanterie légère, +commandée par les généraux Murat et Pigeon, fit une résistance des +plus héroïques, mais fut culbutée: Wurmser lui passa sur le corps, et +continua sa marche. Bonaparte arrivait seul au galop au moment de cette +action: il manqua être pris, et se sauva en toute hâte. + +Wurmser passa à Sanguinetto; puis, apprenant que tous les ponts de la +Molinella étaient rompus, excepté celui de Villimpenta, il descendit +jusqu'à ce pont, y franchit la rivière, et marcha sur Mantoue. Le +général Charton voulut lui résister avec trois cents hommes formés en +carré; ces braves gens furent sabrés ou pris. Wurmser arriva ainsi à +Mantoue le 27 (13). Ces légers avantages étaient un adoucissement aux +malheurs du vieux et brave maréchal. Il se répandit dans les environs de +Mantoue, et tint un moment la campagne, grâce à sa nombreuse et belle +cavalerie. + +Bonaparte arrivait à perte d'haleine, furieux contre les officiers +négligens qui lui avaient fait manquer une si belle proie. Augereau +était rentré dans Legnago, et avait fait prisonnière la garnison +autrichienne, forte de seize cents hommes. Bonaparte ordonna à Augereau +de se porter à Governolo, sur le Bas-Mincio. Il livra ensuite de petits +combats à Wurmser, pour l'attirer hors de la place; et, dans la nuit +du 28 au 29 (14-15 septembre), il prit une position en arrière, pour +engager Wurmser à se montrer en plaine. Le vieux général, alléché +par ses petits succès, se déploya en effet hors de Mantoue, entre +la citadelle et le faubourg de Saint-George. Bonaparte l'attaqua le +troisième jour complémentaire an IV (19 septembre). Augereau, venant de +Governolo, formait la gauche; Masséna, partant de Due-Castelli, formait +le centre, et Sahuguet, avec le corps de blocus, formait la droite. +Wurmser avait encore vingt-un mille hommes en ligne. Il fut enfoncé +partout, et rejeté dans la place avec une perte de deux mille hommes. +Quelques jours après, il fut entièrement renfermé dans Mantoue. La +nombreuse cavalerie qu'il avait ramenée ne lui servait à rien, et ne +faisait qu'augmenter le nombre des bouches inutiles; il fit tuer et +saler tous les chevaux. Il avait vingt et quelques mille hommes de +garnison, dont plusieurs mille aux hôpitaux. + +Ainsi, quoique Bonaparte eût perdu en partie le fruit de sa marche +audacieuse sur la Brenta, et qu'il n'eût pas fait mettre bas les armes +au maréchal, il avait entièrement ruiné et dispersé son armée. Quelques +mille hommes étaient rejetés dans le Tyrol sous Davidovich; quelques +mille fuyaient en Frioul sous Quasdanovich. Wurmser, avec douze ou +quatorze mille, s'était enfermé dans Mantoue. Treize ou quatorze mille +étaient prisonniers, six ou sept mille tués ou blessés. Ainsi cette +armée venait des perdre encore une vingtaine de mille hommes en dix +jours, outre un matériel considérable. Bonaparte en avait perdu sept ou +huit mille, dont quinze cents prisonniers, et le reste tué, blessé, ou +malade. Ainsi, aux armées de Colli et de Beaulieu, détruites en entrant +en Italie, il fallait ajouter celle de Wurmser, détruite en deux fois, +d'abord dans les plaines de Castiglione, et ensuite sur les rives de la +Brenta. Aux trophées de Montenotte, de Lodi, de Borghetto, de Lonato, de +Castiglione, il fallait donc joindre ceux de Roveredo, de Bassano et de +Saint-George. A quelle époque de l'histoire avait-on vu de si grands +résultats, tant d'ennemis tués, tant de prisonniers, de drapeaux, de +canons enlevés! Ces nouvelles répandirent de nouveau la joie dans la +Lombardie, et la terreur dans le fond de la péninsule. La France fut +transportée d'admiration pour le général de l'armée d'Italie. + +Nos armes étaient moins heureuses sur les autres théâtres de la guerre. +Moreau s'était avancé sur le Lech, comme on l'a vu, dans l'espoir que +ses progrès en Bavière ramèneraient l'archiduc et dégageraient +Jourdan. Cet espoir était peu fondé, et l'archiduc aurait mal jugé de +l'importance de son mouvement, s'il se fût détourné de son exécution +pour revenir vers Moreau. Toute la campagne dépendait de ce qui allait +se passer sur le Mein. Jourdan battu, et ramené sur le Rhin, les progrès +de Moreau ne faisaient que le compromettre davantage, et l'exposer à +perdre sa ligne de retraite. L'archiduc se contenta donc de renvoyer +le général Nauendorff, avec deux régimens de cavalerie et quelques +bataillons, pour renforcer Latour, et continua sa poursuite de l'armée +de Sambre-et-Meuse. + +Cette brave armée se retirait avec le plus vif regret, et en conservant +tout le sentiment de ses forces. C'est elle qui avait fait les plus +grandes et les plus belles choses, pendant les premières années de la +révolution; c'est elle qui avait vaincu à Watignies, à Fleurus, aux +bords de l'Ourthe et de la Roër. Elle avait beaucoup d'estime pour son +général, et une grande confiance en elle-même. Cette retraite ne l'avait +point découragée, et elle était persuadée qu'elle ne cédait qu'à des +combinaisons supérieures, et à la masse des forces ennemies. Elle +désirait ardemment une occasion de se mesurer avec les Autrichiens et +de rétablir l'honneur de son drapeau. Jourdan le désirait aussi. Le +directoire lui écrivait qu'il fallait à tout prix se maintenir en +Franconie, sur le Haut-Mein, pour prendre ses quartiers d'hiver en +Allemagne, et surtout pour ne pas découvrir Moreau, qui s'était avancé +jusqu'aux portes de Munich. Moreau, de son côté, venait d'apprendre à +Jourdan, à la date du 8 fructidor (25 août), sa marche au-delà du Lech, +les avantages qu'il y avait remportés, et le projet qu'il avait de +s'avancer toujours davantage pour ramener l'archiduc. Toutes ces raisons +décidèrent Jourdan à tenter le sort des armes, quoiqu'il eût devant lui +des forces très supérieures. Il aurait cru manquer à l'honneur s'il eût +quitté la Franconie sans combattre, et s'il eût laissé son collègue +en Bavière. Trompé d'ailleurs par le mouvement du général Nauendorff, +Jourdan croyait que l'archiduc venait de partir pour regagner les bords +du Danube. Il s'arrêta donc à Wurtzbourg, place dont il jugeait la +conservation importante, mais dont les Français n'avaient conservé que +la citadelle. Il y donna quelque repos à ses troupes, fit quelques +changemens dans la distribution et le commandement de ses divisions, et +annonça l'intention de combattre. L'armée montra la plus grande ardeur à +enlever toutes les positions que Jourdan croyait utile d'occuper avant +d'engager la bataille. Il avait sa droite appuyée à Wurtzbourg, et le +reste de sa ligne sur une suite de positions qui s'étendent le long du +Mein jusqu'à Schveinfurt. Le Mein le séparait de l'ennemi. Une partie +seulement de l'armée autrichienne avait franchi ce fleuve, ce qui le +confirmait dans l'idée que l'archiduc avait rejoint le Danube. Il laissa +à l'extrémité de sa ligne la division Lefebvre, à Schveinfurt, pour +assurer sa retraite sur la Saale et Fulde, dans le cas où la bataille +lui ferait perdre la route de Francfort. Il se privait ainsi d'une +seconde ligne et d'un corps de réserve; mais il crut devoir ce sacrifice +à la nécessité d'assurer sa retraite. Il se décida à attaquer, le 17 +fructidor (3 septembre), au matin. + +Dans la nuit du 16 au 17, l'archiduc, averti du projet de son +adversaire, fit rapidement passer le reste de son armée au-delà du Mein, +et déploya aux yeux de Jourdan des forces très supérieures. La bataille +s'engagea d'abord avec succès pour nous; mais notre cavalerie, assaillie +dans les plaines qui s'étendent le long du Mein par une cavalerie +formidable, fut rompue, se rallia, fut rompue de nouveau, et ne trouva +d'abri que derrière les lignes et les feux bien nourris de notre +infanterie. Jourdan, si sa réserve n'avait pas été si éloignée de lui, +aurait pu remporter la victoire; il envoya à Lefebvre des officiers qui +ne purent percer à travers les nombreux escadrons ennemis. Il espérait +cependant que Lefebvre, voyant que Schveinfurt n'était pas menacé, +marcherait au lieu du péril; mais il attendit vainement, et replia son +armée pour la dérober à la redoutable cavalerie de l'ennemi. La retraite +se fit en bon ordre sur Arnstein. Jourdan, victime du mauvais plan du +directoire, et de son dévouement à son collègue, dut dès lors se replier +sur la Lahn. Il continua sa marche sans aucun relâche, donna ordre à +Marceau de se retirer de devant Mayence, et arriva derrière la Lahn +le 24 fructidor (10 septembre). Son armée, dans cette marche pénible +jusqu'aux frontières de la Bohême, n'avait guère perdu que cinq à six +mille hommes. Elle fit une perte sensible par la mort du jeune Marceau, +qui fut frappé d'une balle par un chasseur tyrolien, et qu'on ne put +emporter du champ de bataille. L'archiduc Charles le fit entourer de +soins; mais il expira bientôt. Ce jeune héros, regretté des deux armées, +fut enseveli au bruit de leur double artillerie. + +Pendant que ces choses se passaient sur le Mein, Moreau, toujours +au-delà du Danube et du Lech, attendait impatiemment des nouvelles de +Jourdan. Aucun des officiers détachés pour lui en donner n'était arrivé. +Il tâtonnait sans oser prendre un parti. Dans l'intervalle, sa gauche, +sous les ordres de Desaix, eut un combat des plus rudes à soutenir +contre la cavalerie de Latour, qui, réunie à celle de Nauendorff, +déboucha à l'improviste par Langenbruck. Desaix fit des dispositions si +justes et si promptes, qu'il repoussa les nombreux escadrons ennemis, +et les dispersa dans la plaine après leur avoir fait subir une perte +considérable. Moreau, toujours dans l'incertitude, se décida enfin, +après une vingtaine de jours, à tenter un mouvement pour aller à la +découverte. Il résolut de s'approcher du Danube, pour étendre son aile +gauche jusqu'à Nuremberg, et avoir des nouvelles de Jourdan, ou lui +apporter des secours. Le 24 fructidor (10 septembre), il fit repasser le +Danube à sa gauche et à son centre, et laissa sa droite seule au-delà +de ce fleuve, vers Zell. La gauche, sous Desaix, s'avança jusqu'à +Aichstett. Dans cette situation singulière, il étendait sa gauche vers +Jourdan, qui dans le moment était à soixante lieues de lui; il avait son +centre sur le Danube, et sa droite au-delà, exposant l'un des corps à +être détruits, si Latour avait su profiter de leur isolement. Tous +les militaires ont reproché à Moreau ce mouvement, comme un de ces +demi-moyens qui ont tous les dangers des grands moyens, sans en avoir +les avantages. Moreau n'ayant pas, en effet, saisi l'occasion de se +rabattre vivement sur l'archiduc, lorsque celui-ci se rabattait sur +Jourdan, ne pouvait plus que se compromettre en se plaçant ainsi à +cheval sur le Danube. + +Enfin, après quatre jours d'attente dans cette position singulière, +il en sentit le danger, se reporta au-delà du Danube, et songea à le +remonter pour se rapprocher de sa base d'opération. Il apprit alors la +retraite forcée de Jourdan sur la Lahn, et ne douta plus qu'après avoir +ramené l'armée de Sambre-et-Meuse, l'archiduc ne volât sur le Necker, +pour fermer le retour à l'armée du Rhin. Il apprit aussi une tentative +faite par la garnison de Manheim sur Kehl, pour détruire le pont par +lequel l'armée française avait débouché en Allemagne. Dans cet état de +choses, il n'hésita plus à se mettre en marche pour regagner la France. +Sa position était périlleuse. Engagé au milieu de la Bavière, obligé de +repasser les Montagnes-Noires pour revenir sur le Rhin, ayant en tête +Latour avec quarante mille hommes, et exposé à trouver l'archiduc +Charles avec trente mille sur ses derrières, il pouvait prévoir des +dangers extrêmes. Mais s'il était dépourvu du vaste et ardent génie que +son émule déployait en Italie, il avait une âme ferme et inaccessible à +ce trouble dont les âmes vives sont quelquefois saisies. Il commandait +une superbe armée, forte de soixante et quelques mille hommes, dont le +moral n'avait été ébranlé par aucune défaite, et qui avait dans son +chef une extrême confiance. Appréciant une pareille ressource, il ne +s'effraya pas de sa position, et résolut de reprendre tranquillement sa +route. Pensant que l'archiduc, après avoir replié Jourdan, reviendrait +probablement sur le Necker, il craignit de trouver ce fleuve déjà +occupé; il remonta donc la vallée du Danube, pour aller joindre +directement celle du Rhin, par la route des villes forestières. Ces +passages étant les plus éloignés du point où se trouvait actuellement +l'archiduc, lui parurent les plus sûrs. + +Il resta au-delà du Danube, et le remonta tranquillement, en appuyant +une de ses ailes au fleuve. Ses parcs, ses bagages marchaient devant +lui, sans confusion, et tous les jours ses arrière-gardes repoussaient +bravement les avant-gardes ennemies. Latour, au lieu de passer le +Danube, et de tâcher de prévenir Moreau à l'entrée des défilés, se +contentait de le suivre pas à pas, sans oser l'entamer. Arrivé auprès du +lac de Fédersée, Moreau crut devoir s'arrêter. Latour s'était partagé +en trois corps: il en avait donné un à Nauendorff, et l'avait envoyé à +Tubingen, sur le Haut-Necker, par où Moreau ne voulait pas passer; il +était lui-même avec le second à Biberach; et le troisième se trouvait +fort loin, à Schussenried. Moreau, qui approchait du Val-d'Enfer, par où +il voulait se retirer, qui ne voulait pas être trop pressé au passage de +ce défilé, qui voyait devant lui Latour isolé, et qui sentait ce qu'une +victoire devait donner de fermeté à ses troupes pour le reste de la +retraite, s'arrêta le 11 vendémiaire an V (2 octobre) aux environs du +lac de Fédersée, non loin de Biberach. Le pays était montueux, boisé, +et coupé de vallées. Latour était rangé sur différentes hauteurs, qu'on +pouvait isoler et tourner, et qui, de plus, avaient à dos un ravin +profond, celui de la Riss. Moreau l'attaqua sur tous les points, et, +sachant pénétrer avec art à travers ses positions, abordant les unes de +front, tournant les autres, l'accula sur la Riss, le jeta dedans, et +lui fit quatre mille prisonniers. Cette victoire importante, dite de +Biberach, rejeta Latour fort loin, et raffermit singulièrement le moral +de l'armée française. Moreau reprit sa marche et s'approcha des défilés. +Il avait déjà dépassé les routes qui traversent la vallée du Necker pour +déboucher dans celle du Rhin; il lui restait celle qui, passant par +Tuttlingen et Rottweil, vers les sources même du Necker, suit la vallée +de la Kintzig, et vient aboutir à Kehl; mais Nauendorff l'avait déjà +occupée. Les détachemens sortis de Manheim s'étaient joints à ce +dernier, et l'archiduc s'en approchait. Moreau aima mieux remonter +un peu plus haut, et passer par le Val-d'Enfer, qui, traversant la +Forêt-Noire, formait un coude plus long, mais aboutissait à Brissach, +beaucoup plus loin de l'archiduc. En conséquence, il plaça Desaix et +Férino avec la gauche et la droite vers Tuttlingen et Rottweil, pour se +couvrir du côté des débouchés, où se trouvaient les principales forces +autrichiennes, et il envoya son centre, sous Saint-Cyr, pour forcer le +Val-d'Enfer. En même temps, il fit filer ses grands parcs sur Huningue, +par la route des villes forestières. Les Autrichiens l'avaient entouré +d'une nuée de petits corps, comme s'ils avaient espéré l'envelopper, et +ne s'étaient mis nulle part en mesure de lui résister. Saint-Cyr trouva +à peine un détachement au Val-d'Enfer, passa sans peine à Neustadt, +et arriva à Fribourg. Les deux ailes le suivirent immédiatement, et +débouchèrent à travers cet affreux défilé, dans la vallée du Rhin, +plutôt avec l'attitude d'une armée victorieuse qu'avec celle d'une armée +en retraite. Moreau était rendu dans la vallée du Rhin le 21 vendémiaire +(12 octobre). Au lieu de repasser le Rhin au pont de Brissach, et de +remonter, en suivant la rive française, jusqu'à Strasbourg, il voulut +remonter la rive droite jusqu'à Kehl, en présence de toute l'armée +ennemie. Soit qu'il voulût faire un retour plus imposant, soit qu'il +espérât se maintenir sur la rive droite, et couvrir Kehl en s'y portant +directement, ces raisons ont paru insuffisantes pour hasarder une +bataille. Il pouvait, en repassant le Rhin à Brissach, remonter +librement à Strasbourg, et déboucher de nouveau par Kehl. Cette tête +de pont pouvait résister assez longtemps pour lui donner le temps +d'arriver. Vouloir marcher au contraire en face de l'armée ennemie, qui +venait de se réunir tout entière sous l'archiduc, et s'exposer ainsi +à une bataille générale, avec le Rhin à dos, était une imprudence +inexcusable, maintenant qu'on n'avait plus le motif, ni de l'offensive à +prendre, ni d'une retraite à protéger. Le 28 vendémiaire (19 octobre), +les deux armées se trouvèrent en présence sur les bords de l'Elz, de +Valdkirch à Emmendingen. Après un combat sanglant et varié, Moreau +sentit l'impossibilité de percer jusqu'à Kehl, en suivant la rive +droite, et résolut de passer sur le pont de Brissach. Ne croyant pas +néanmoins pouvoir faire passer toute son armée sur ce pont, de peur +d'encombrement, et voulant envoyer au plus tôt des forces à Kehl, il fit +repasser Desaix avec la gauche par Brissach, et retourna vers Huningue +avec le centre et la droite. Cette détermination a été jugée non moins +imprudente que celle de combattre à Emmendingen; car Moreau, affaibli +d'un tiers de son armée, pouvait être très compromis. Il comptait, il +est vrai, sur une très belle position, celle de Schliengen, qui couvre +le débouché d'Huningue, et sur laquelle il pouvait s'arrêter et +combattre, pour rendre son passage plus tranquille et plus sûr. Il s'y +replia en effet, s'y arrêta le 3 brumaire (24 octobre), et livra un +combat opiniâtre et balancé. Après avoir, par cette journée de combat, +donné à ses bagages le temps de passer, il évacua la position pendant la +nuit, repassa sur la rive gauche, et s'achemina vers Strasbourg. + +Ainsi finit cette campagne célèbre, et cette retraite plus célèbre +encore. Le résultat indique assez le vice du plan. Si, comme l'ont +démontré Napoléon, l'archiduc Charles et le général Jomini, si au +lieu de former deux armées, s'avançant en colonnes isolées, sous deux +généraux différens, dans l'intention mesquine de déborder les flancs de +l'ennemi, le directoire eût formé une seule armée de cent soixante mille +hommes, dont un détachement de cinquante mille aurait assiégé Mayence, +et dont cent dix mille, réunis en un seul corps, auraient envahi +l'Allemagne par la vallée du Rhin, le Val-d'Enfer et la Haute-Bavière, +les armées impériales auraient été réduites à se retirer toujours, sans +pouvoir se concentrer avec avantage contre une masse trop supérieure. +Le beau plan du jeune archiduc serait devenu impossible, et le drapeau +républicain aurait été porté jusqu'à Vienne. Avec le plan donné, Jourdan +était une victime forcée. Aussi sa campagne, toujours malheureuse, fut +toute de dévouement, soit lorsqu'il franchit le Rhin la première fois, +pour attirer à lui les forces de l'archiduc, soit lorsqu'il s'avança +jusqu'en Bohême et qu'il combattit à Wurtzbourg. Moreau seul, avec sa +belle armée, pouvait réparer en partie les vices du plan, soit en se +hâtant d'écraser tout ce qui était devant lui, au moment où il déboucha +par Kehl, soit en se rabattant sur l'archiduc Charles, lorsque celui-ci +se porta sur Jourdan. Il n'osa ou ne sut rien faire de tout cela; mais +s'il ne montra pas une étincelle de génie, si à une manoeuvre décisive +et victorieuse il préféra une retraite, du moins il déploya dans cette +retraite un grand caractère et une rare fermeté. Sans doute elle n'était +pas aussi difficile qu'on l'a dit, mais elle fut conduite néanmoins de +la manière la plus imposante. + +Le jeune archiduc dut au vice du plan français une belle pensée, qu'il +exécuta avec prudence; mais, comme Moreau, il manqua de cette ardeur, +de cette audace, qui pouvaient rendre la faute du gouvernement français +mortelle pour ses armées. Conçoit-on ce qui serait arrivé, si d'un côté +ou de l'autre s'était trouvé le génie impétueux qui venait de détruire +trois armées au-delà des Alpes! Si les soixante-dix mille hommes de +Moreau, à l'instant où ils débouchèrent de Kehl, si les Impériaux, à +l'instant où ils quittèrent le Danube pour se rabattre sur Jourdan, +avaient été conduits avec l'impétuosité déployée en Italie, certainement +la guerre eût été terminée sur-le-champ, d'une manière désastreuse pour +l'une des deux puissances. + +Cette campagne valut en Europe une grande réputation au jeune archiduc. +En France, on sut un gré infini à Moreau d'avoir ramené saine et +sauve l'armée compromise en Bavière. On avait eu sur cette armée des +inquiétudes extrêmes, surtout depuis le moment où Jourdan s'étant +replié, où le pont de Kehl ayant été menacé, où une nuée de petits +corps ayant intercepté les communications par la Souabe, on ignorait ce +qu'elle était devenue et ce qu'elle allait devenir. Mais quand, après de +vives inquiétudes, on la vit déboucher dans la vallée du Rhin, avec +une si belle attitude, on fut enchanté du général qui l'avait si +heureusement ramenée. Sa retraite fut exaltée comme un chef-d'oeuvre de +l'art, et comparée sur-le-champ à celle des Dix mille. On n'osait rien +mettre sans doute à côté des triomphes si brillans de l'armée d'Italie; +mais comme il y a toujours une foule d'hommes que le génie supérieur, +que la grande fortune offusquent, et que le mérite moins éclatant +rassure davantage, ceux-là se rangeaient tous pour Moreau, vantaient sa +prudence, son habileté consommée, et la préféraient au génie ardent du +jeune Bonaparte. Dès ce jour-là, Moreau eut pour lui tout ce qui préfère +les facultés secondaires aux facultés supérieures; et, il faut l'avouer, +dans une république on pardonne presque à ces ennemis du génie, quand on +voit de quoi le génie peut se rendre coupable envers la liberté qui l'a +enfanté, nourri, et porté au comble de la gloire. + + + +CHAPITRE V. + +SITUATION INTÉRIEURE ET EXTÉRIEURE DE LA FRANCE APRÈS LA RETRAITE DES +ARMÉES D'ALLEMAGNE AU COMMENCEMENT DE L'AN V.--COMBINAISONS DE PITT; +OUVERTURE D'UNE NÉGOCIATION AVEC LE DIRECTOIRE; ARRIVÉE DE LORD +MALMESBURY A PARIS.--PAIX AVEC NAPLES ET AVEC GÊNES; NÉGOCIATIONS +INFRUCTUEUSES AVEC LE PAPE; DÉCHÉANCE DU DUC DE MODÈNE; FONDATION DE LA +RÉPUBLIQUE CISPADANE.--MISSION DE CLARKE A VIENNE.--NOUVEAUX EFFORTS DE +L'AUTRICHE EN ITALIE; ARRIVÉE D'ALVINZY; EXTRÊMES DANGERS DE L'ARMÉE +FRANÇAISE; BATAILLE D'ARCOLE. + +L'issue que venait d'avoir la campagne d'Allemagne était fâcheuse pour +la république. Ses ennemis, qui s'obstinaient à nier ses victoires, ou +à lui prédire de cruels retours de fortune, voyaient leurs pronostics +réalisés, et ils en triomphaient ouvertement. Ces rapides conquêtes en +Allemagne, disaient-ils, n'avaient donc aucune solidité. Le Danube et le +génie d'un jeune prince y avaient bientôt mis un terme. Sans doute la +téméraire armée d'Italie, qui semblait si fortement établie sur l'Adige, +en serait arrachée à son tour, et rejetée sur les Alpes, comme les +armées d'Allemagne sur le Rhin. Il est vrai, les conquêtes du général +Bonaparte semblaient reposer sur une basé un peu plus solide. Il ne +s'était pas borné à pousser Colli et Beaulieu devant lui; il les avait +détruits: il ne s'était pas borné à repousser la nouvelle armée de +Wurmser; il l'avait d'abord désorganisée à Castiglione, et anéantie +enfin sur la Brenta. Il y avait donc un peu plus d'espoir de rester en +Italie que de rester en Allemagne; mais on se plaisait à répandre des +bruits alarmans. Des forces nombreuses arrivaient, disait-on, de la +Pologne et de la Turquie pour se porter vers les Alpes, les armées +impériales du Rhin pourraient faire maintenant de nouveaux détachemens, +et, avec tout son génie, le général Bonaparte, ayant toujours de +nouveaux ennemis à combattre, trouverait enfin le terme de ses succès, +ne fût-ce que dans l'épuisement de son armée. Il était naturel que, +dans l'état des choses, on formât de pareilles conjectures, car les +imaginations, après avoir exagéré les succès, devaient aussi exagérer +les revers. + +Les armées d'Allemagne s'étaient retirées sans de grandes pertes, et +tenaient la ligne du Rhin. Il n'y avait en cela rien de trop malheureux; +mais l'armée d'Italie se trouvait sans appui, et c'était un inconvénient +grave. De plus, nos deux principales armées, rentrées sur le territoire +français, allaient être à la charge de nos finances, qui étaient +toujours dans un état déplorable: et c'était là le plus grand mal. Les +mandats, ayant cessé d'avoir cours forcé de monnaie, étaient tombés +entièrement; d'ailleurs ils étaient dépensés, et il n'en restait presque +plus à la disposition du gouvernement. Ils se trouvaient à Paris, dans +les mains de quelques spéculateurs, qui les vendaient aux acquéreurs +de biens nationaux. L'arriéré des créances de l'état était toujours +considérable, mais ne rentrait pas; les impôts, l'emprunt forcé, se +percevaient lentement; les biens nationaux soumissionnés n'étaient payés +qu'en partie; les paiemens qui restaient à faire n'étaient pas encore +exigibles d'après la loi; et les soumissions qui se faisaient encore +n'étaient pas assez nombreuses pour alimenter le trésor. Du reste, on +vivait de ces soumissions, ainsi que des denrées provenant de l'emprunt, +et des promesses de paiement faites par les ministres. On venait de +faire le budget pour l'an V, divisé en dépenses ordinaires et en +dépenses extraordinaires. Les dépenses ordinaires montaient à 450 +millions; les autres à 550. La contribution foncière, les douanes, +le timbre et tous les produits annuels, devaient assurer la dépense +ordinaire. Les 550 millions de l'extraordinaire étaient suffisamment +couverts par l'arriéré des impôts de l'an IV et de l'emprunt forcé, et +par les paiements qui restaient à faire sur les biens vendus. On avait +en outre la ressource des biens que la république possédait encore; mais +il fallait réaliser tout cela, et c'était toujours la même difficulté. +Les fournisseurs non payés refusaient de continuer leurs avances, et +tous les services manquaient à la fois. Les fonctionnaires publics, les +rentiers n'étaient pas payés, et mouraient de faim. + +Ainsi l'isolement de l'armée d'Italie, et nos finances, pouvaient donner +de grandes espérances à nos ennemis. Du projet de quadruple alliance, +formé par le directoire, entre la France, l'Espagne, la Porte et Venise, +il n'était résulté encore que l'alliance avec l'Espagne. Celle-ci, +entraînée par nos offres et notre brillante fortune au milieu de l'été, +s'était décidée, comme on l'a vu, à renouveler avec la république le +pacte de famille, et elle venait de faire sa déclaration de guerre à +la Grande-Bretagne. Venise, malgré les instances de l'Espagne et les +invitations de la Porte, malgré les victoires de Bonaparte en Italie, +avait refusé de s'unir à la république. On lui avait vainement +représenté que la Russie en voulait à ses colonies de la Grèce, et +l'Autriche à ses provinces d'Illyrie; que son union avec la France et +la Porte, qui n'avaient rien à lui envier, la garantirait de ces deux +ambitions ennemies; que les victoires réitérées des Français sur l'Adige +devaient la rassurer contre un retour des armées autrichiennes et contre +la vengeance de l'empereur; que le concours de ses forces et de sa +marine rendrait ce retour encore plus impossible; que la neutralité au +contraire ne lui ferait aucun ami, la laisserait sans protecteur, et +l'exposerait peut-être à servir de moyens d'accommodement entre les +puissances belligérantes. Venise, pleine de haine contre les Français, +faisant des armemens évidemment destinés contre eux, puisqu'elle +consultait le ministère autrichien sur le choix d'un général, refusa +pour la seconde fois l'alliance qu'on lui proposait. Elle voyait bien le +danger de l'ambition autrichienne; mais le danger des principes français +était le plus pressant, le plus grand à ses yeux, et elle répondit +qu'elle persistait dans la neutralité désarmée, ce qui était faux, car +elle armait de tous côtés. La Porte, ébranlée par le refus de Venise, +par les suggestions de Vienne et de l'Angleterre, n'avait point accédé +au projet d'alliance. Il ne restait donc que la France et l'Espagne, +dont l'union pouvait contribuer à faire perdre la Méditerranée aux +Anglais, mais pouvait aussi compromettre les colonies espagnoles. Pitt, +en effet, songeait à les faire insurger contre la métropole, et il avait +déjà noué des intrigues dans le Mexique. Les négociations avec Gênes +n'étaient point terminées; car il s'agissait de convenir avec elle à la +fois d'une somme d'argent, de l'expulsion de quelques familles, et du +rappel de quelques autres. Elles ne l'étaient pas davantage avec Naples, +parce que le directoire aurait voulu une contribution, et que la reine +de Naples, qui traitait avec désespoir, refusait d'y consentir. La +paix avec Rome n'était pas faite, à cause d'un article exigé par le +directoire; il voulait que le Saint-Siége révoquât tous les brefs +rendus contre la France depuis le commencement de la révolution, ce qui +blessait cruellement l'orgueil du vieux pontife. Il convoqua un concile +de cardinaux, qui décidèrent que la révocation ne pouvait pas avoir +lieu. Les négociations furent rompues. Elles recommencèrent à Florence; +un congrès s'ouvrit. Les envoyés du pape ayant répété que les brefs +rendus ne pouvaient pas être révoqués, les commissaires français ayant +répondu de leur côté que la révocation était la condition _sine quâ +non_, on se sépara après quelques minutes. L'espoir d'un secours du roi +de Naples et de l'Angleterre soutenait le pontife dans ses refus. Il +venait d'envoyer le cardinal Albani à Vienne, pour implorer le secours +de l'Autriche, et se concerter avec elle dans sa résistance. + +Tels étaient les rapports de la France avec l'Europe. Ses ennemis, de +leur côté, étaient fort épuisés. L'Autriche se sentait rassurée, il est +vrai, par la retraite de nos armées qui avaient passé jusqu'au Danube; +mais elle était fort inquiète pour l'Italie, et faisait de nouveaux +préparatifs pour la recouvrer. L'Angleterre était réduite à une +situation fort triste: son établissement en Corse était précaire, et +elle se voyait exposée à perdre bientôt cette île. On voulait lui fermer +tous les ports d'Italie, et il suffisait d'une nouvelle victoire du +général Bonaparte pour décider son entière expulsion de cette contrée. +La guerre avec l'Espagne allait lui interdire la Méditerranée, et +menacer le Portugal. Tout le littoral de l'Océan lui était fermé +jusqu'au Texel. L'expédition que Hoche préparait en Bretagne l'effrayait +pour l'Irlande; ses finances étaient en péril, sa banque était ébranlée, +et le peuple voulait la paix; l'opposition était devenue plus forte par +les élections nouvelles. C'étaient là des raisons assez pressantes de +songer à la paix, et de profiter des derniers revers de la France pour +la lui faire accepter. Mais la famille royale et l'aristocratie avaient +une grande répugnance à traiter avec la France, parce que c'était à +leurs yeux traiter avec la révolution. Pitt, beaucoup moins attaché aux +principes aristocratiques, et uniquement préoccupé des intérêts de la +puissance anglaise, aurait bien voulu la paix, mais à une condition, +indispensable pour lui et inadmissible pour la république, la +restitution des Pays-Bas à l'Autriche. Pitt, comme nous l'avons déjà +remarqué, était tout Anglais par l'orgueil, l'ambition et les +préjugés. Le plus grand crime de la révolution était moins à ses yeux +l'enfantement d'une république colossale, que la réunion des Pays-Bas à +la France. + +Les Pays-Bas étaient en effet une acquisition importante pour notre +patrie. Cette acquisition lui procurait d'abord la possession des +provinces les plus fertiles et les plus riches du continent, et surtout +des provinces manufacturières; elle lui donnait l'embouchure des fleuves +les plus importans au commerce du Nord, l'Escaut, la Meuse et le Rhin; +une augmentation considérable de côtes, et par conséquent de marine; +des ports d'une haute importance, celui d'Anvers surtout; enfin un +prolongement de notre frontière maritime, dans la partie la plus +dangereuse pour la frontière anglaise, vis-à-vis les rivages sans +défense d'Essex, de Suffolk, de Norfolk, d'Yorkshire. Outre cette +acquisition positive, les Pays-Bas avaient pour nous un autre avantage: +la Hollande tombait sous l'influence immédiate de la France, dès qu'elle +n'en était plus séparée par des provinces autrichiennes. Alors la ligne +française s'étendait, non pas seulement jusqu'à Anvers, mais jusqu'au +Texel, et les rivages de l'Angleterre étaient enveloppés par une +ceinture de rivages ennemis. Si à cela on ajoute un pacte de famille +avec l'Espagne, alors puissante et bien organisée, on comprendra que +Pitt eût des inquiétudes pour la puissance maritime de l'Angleterre. Il +est de principe, en effet, pour tout Anglais bien nourri de ses idées +nationales, que l'Angleterre doit dominer à Naples, à Lisbonne, à +Amsterdam, pour avoir pied sur le continent, et pour rompre la longue +ligne des côtes qui lui pourraient être opposées. Ce principe était +aussi enraciné en 1796, que celui qui faisait considérer tout dommage +causé à la France comme un bien fait à l'Angleterre. En conséquence, +Pitt, pour procurer un moment de répit à ses finances, aurait bien +consenti à une paix passagère, mais à condition que les Pays-Bas +seraient restitués à l'Autriche. Il songea donc à ouvrir une négociation +sur cette base. Il ne pouvait guère espérer que la France admît une +pareille condition, car les Pays-Bas étaient l'acquisition principale de +la révolution, et la constitution ne permettait même pas au directoire +de traiter de leur aliénation. Mais Pitt connaissait peu le continent; +il croyait sincèrement la France ruinée, et il était de bonne foi quand +il venait, tous les ans, annoncer l'épuisement et la chute de notre +république. Il pensait que si jamais la France avait été disposée à +la paix, c'était dans le moment actuel, soit à cause de la chute des +mandats, soit à cause de la retraite des armées d'Allemagne. Du reste, +soit qu'il crût la condition admissible ou non, il avait une raison +majeure d'ouvrir une négociation; c'était la nécessité de satisfaire +l'opinion publique, qui demandait hautement la pais. Pour obtenir en +effet la levée de soixante mille hommes de milice, et de quinze mille +marins, il lui fallait prouver, par une démarche éclatante, qu'il avait +fait son possible pour traiter. Il avait encore un autre motif non +moins important; en prenant l'initiative, et en ouvrant à Paris une +négociation solennelle, il avait l'avantage d'y ramener la discussion de +tous les intérêts européens, et d'empêcher l'ouverture d'une négociation +particulière avec l'Autriche. Cette dernière puissance en effet tenait +beaucoup moins à recouvrer les Pays-Bas, que l'Angleterre ne tenait à +les lui rendre. Les Pays-Bas étaient pour elle une province lointaine, +qui était détachée du centre de son empire, exposée à de +continuelles invasions de la France, et profondément imbue des idées +révolutionnaires; une province que plusieurs fois elle avait songé à +échanger contre d'autres possessions en Allemagne ou en Italie, et +qu'elle n'avait gardée que parce que la Prusse s'était toujours opposée +à son agrandissement en Allemagne, et qu'il ne s'était pas présenté de +combinaisons qui permissent son agrandissement en Italie. Pitt pensait +qu'une négociation solennelle, ouverte à Paris pour le compte de tous +les alliés, empêcherait les combinaisons particulières, et préviendrait +tout arrangement relatif aux Pays-Bas. Il voulait enfin avoir un agent +en France, qui pût la juger de près, et avoir des renseignemens certains +sur l'expédition qui se préparait à Brest. Telles étaient les raisons +qui, même sans l'espoir d'obtenir la paix, décidaient Pitt à faire +une démarche auprès du directoire. Il ne se borna pas, comme l'année +précédente, à une communication insignifiante de Wickam à Barthélémy; il +fit demander des passe-ports pour un envoyé revêtu des pouvoirs de la +Grande-Bretagne. Cette éclatante démarche du plus implacable ennemi +de notre république, avait quelque chose de glorieux pour elle. +L'aristocratie anglaise était ainsi réduite à demander la paix à la +république régicide. Les passe-ports furent aussitôt accordés. Pitt fit +choix de lord Malmesbury, autrefois sir Harris, et fils de l'auteur +d'Hermès. Ce personnage n'était pas connu pour ami des républiques; il +avait contribué à l'oppression de la Hollande en 1787. Il arriva à Paris +avec une nombreuse suite, le 2 brumaire (23 octobre 1796). + +Le directoire se fit représenter par le ministre Delacroix. Les deux +négociateurs se virent à l'hôtel des Affaires-Étrangères, le 3 brumaire +an V (24 octobre 1796). Le ministre de France exhiba ses pouvoirs. +Lord Malmesbury s'annonça comme envoyé de la Grande-Bretagne et de ses +allies, afin de traiter de la paix générale. Il exhiba ensuite ses +pouvoirs, qui n'étaient signés que par l'Angleterre. Le ministre +français lui demanda alors s'il avait mission des alliés de la +Grande-Bretagne, pour traiter en leur nom. Lord Malmesbury répondit +qu'aussitôt la négociation ouverte, et le principe sur lequel elle +pouvait être basée admis, le roi de la Grande-Bretagne était assuré +d'obtenir le concours et les pouvoirs de ses alliés. Le lord remit +ensuite à Delacroix une note de sa cour, dans laquelle il annonçait le +principe sur lequel devait être basée la négociation. Ce principe était +celui des compensations de conquêtes entre les puissances. L'Angleterre +avait fait, disait cette note, des conquêtes dans les colonies: la +France en avait fait sur le continent aux alliés de l'Angleterre; il y +avait donc matière à restitutions de part et d'autre. Mais il fallait +convenir d'abord du principe des compensations, avant de s'expliquer +sur les objets qui seraient compensés. On voit que le cabinet anglais +évitait de s'expliquer positivement sur la restitution des Pays-Bas, et +énonçait un principe général pour ne pas faire rompre la négociation dès +son ouverture. Le ministre Delacroix répondit qu'il allait en référer au +directoire. + +Le directoire ne pouvait pas abandonner les Pays-Bas; ce n'était pas +dans ses pouvoirs, et l'aurait-il pu, il ne le devait pas. La France +avait envers ces provinces des engagements d'honneur, et ne pouvait +pas les exposer aux vengeances de l'Autriche en les lui restituant. +D'ailleurs, elle avait droit à des indemnités pour la guerre inique +qu'on lui faisait depuis si long-temps; elle avait droit à des +compensations pour les agrandissemens de l'Autriche, la Prusse et la +Russie en Pologne, par les suites d'un attentat; elle devait enfin +tendre toujours à se donner sa limite naturelle, et, par toutes ces +raisons, elle devait ne jamais se départir des Pays-Bas, et maintenir +les dispositions de la constitution. Le directoire, bien résolu à +remplir son devoir à cet égard, pouvait rompre sur-le-champ une +négociation dont le but évident était de nous proposer l'abandon des +Pays-Bas et de prévenir un arrangement avec l'Autriche; mais il aurait +ainsi donné lieu de dire qu'il ne voulait pas la paix, il aurait +rempli l'une des principales intentions de Pitt, et lui aurait fourni +d'excellentes raisons pour demander au peuple anglais de nouveaux +sacrifices. Il répondit le lendemain même. La France, dit-il, avait déjà +traité isolément avec la plupart des puissances de la coalition, +sans qu'elles invoquassent le concours de tous les alliés; rendre la +négociation générale, c'était la rendre interminable, c'était donner +lieu de croire que la négociation actuelle n'était pas plus sincère que +l'ouverture faite l'année précédente par l'intermédiaire du ministre +Wickam. Du reste, le ministre anglais n'avait pas de pouvoir des alliés, +au nom desquels il parlait. Enfin, le principe des compensations était +énoncé d'une manière trop générale et trop vague, pour qu'on pût +l'admettre ou le rejeter. L'application de ce principe dépendait +toujours de la nature des conquêtes, et de la force qui restait aux +puissances belligérantes pour les conserver. Ainsi, ajoutait le +directoire, le gouvernement français pourrait se dispenser de répondre; +mais pour prouver son désir de la paix, il déclare qu'il sera prêt à +écouter toutes les propositions, dès que le lord Malmesbury sera muni +des pouvoirs de toutes les puissances, au nom desquelles il prétend +traiter. + +Le directoire qui, dans cette négociation, n'avait rien à cacher, et +qui pouvait agir avec la plus grande franchise, résolut de rendre la +négociation publique, et de faire imprimer dans les journaux les notes +du ministre anglais et les réponses du ministre français. Il fit +imprimer en effet sur-le-champ le mémoire de lord Malmesbury, et la +réponse qu'il y avait faite. Cette manière d'agir était de nature à +déconcerter un peu la politique tortueuse du cabinet anglais; mais elle +ne dérogeait nullement aux convenances, en dérogeant aux usages. Lord +Malmesbury répondit qu'il allait en référer à son gouvernement. C'était +un singulier plénipotentiaire que celui qui n'avait que des pouvoirs +aussi insuffisans, et qui, à chaque difficulté, était obligé d'en +référer à sa cour. Le directoire aurait pu voir là un leurre, et +l'intention de traîner en longueur pour se donner l'air de négocier; il +aurait pu surtout ne pas voir avec plaisir le séjour d'un étranger dont +les intrigues pouvaient être dangereuses, et qui venait pour +découvrir le secret de nos armemens; il ne manifesta néanmoins aucun +mécontentement; il permit à lord Malmesbury d'attendre les réponses de +sa cour, et, en attendant, d'observer Paris, les partis, leur force et +celle du gouvernement. Le directoire n'avait du reste qu'à y gagner. + +Pendant ce temps notre situation devenait périlleuse en Italie, malgré +les récens triomphes de Roveredo, de Bassano et de Saint-George. +L'Autriche redoublait d'efforts pour recouvrer la Lombardie. Grâces aux +garanties données par Catherine à l'empereur pour la conservation des +Gallicies, les troupes qui étaient en Pologne avaient été transportées +vers les Alpes. Grâces encore à l'espérance de conserver la paix avec la +Porte, les frontières de la Turquie avaient été dégarnies, et toutes +les réserves de la monarchie autrichienne dirigées vers l'Italie. Une +population nombreuse et dévouée fournissait en outre de puissans moyens +de recrutement. L'administration autrichienne déployait un zèle et une +activité extraordinaires pour enrôler de nouveaux soldats, les encadrer +dans les vieilles troupes, les armer et les équiper. Une belle armée se +préparait ainsi dans le Frioul, avec les débris de Wurmser, avec les +troupes venues de Pologne et de Turquie, avec les détachemens du Rhin, +et les recrues. Le maréchal Alvinzy était chargé d'en prendre le +commandement. On espérait que cette troisième armée serait plus heureuse +que les deux précédentes, et qu'elle finirait par arracher l'Italie à +son jeune conquérant. + +Dans cet intervalle, Bonaparte ne cessait de demander des secours, et de +conseiller des négociations avec les puissances italiennes qui étaient +sur ses derrières. Il pressait le directoire de traiter avec Naples, +de renouer les négociations avec Rome, de conclure avec Gênes, et de +négocier une alliance offensive et défensive avec le roi de Piémont, +pour lui procurer des secours en Italie, si on ne pouvait pas lui +en envoyer de France. Il voulait qu'on lui permît de proclamer +l'indépendance de la Lombardie, et celle des états du duc de Modène, +pour se faire des partisans et des auxiliaires fortement attachés à sa +cause. Ses vues étaient justes, et la détresse de son armée légitimait +ses vives instances. La rupture des négociations avec le pape avait fait +rétrograder une seconde fois la contribution imposée par l'armistice de +Bologne. Il n'y avait eu qu'un paiement d'exécuté. Les contributions +frappées sur Parme, Modène, Milan, étaient épuisées, soit par les +dépenses de l'armée, soit par les envois faits au gouvernement. Venise +fournissait bien des vivres; mais le prêt était arriéré. Les valeurs +à prendre sur le commerce étranger à Livourne étaient encore en +contestation. Au milieu des plus riches pays de la terre, l'armée +commençait à éprouver des privations. Mais son plus grand malheur était +le vide de ses rangs, éclaircis par le canon autrichien. Ce n'était pas +sans de grandes pertes qu'elle avait détruit tant d'ennemis. On l'avait +renforcée de neuf à dix mille hommes depuis l'ouverture de la campagne, +ce qui avait porté à cinquante mille à peu près le nombre des Français +entrés en Italie; mais elle en avait tout au plus trente et quelques +mille dans le moment; le feu et les maladies l'avaient réduite à +ce petit nombre. Une douzaine de bataillons de la Vendée venaient +d'arriver, mais singulièrement diminués par les désertions; les autres +détachemens promis n'arrivaient pas. Le général Willot, qui commandait +dans le Midi, et qui était chargé de diriger sur les Alpes plusieurs +régimens, les retenait pour apaiser les troubles que sa maladresse et +son mauvais esprit provoquaient dans les provinces de son commandement. +Kellermann ne pouvait guère dégarnir sa ligne, car il devait toujours +être prêt à contenir Lyon et les environs, où les compagnies de +Jésus commettaient des assassinats. Bonaparte demandait la +quatre-vingt-troisième et la quarantième brigade, formant à peu près six +mille hommes de bonnes troupes, et répondait de tout si elles arrivaient +à temps. + +Il se plaignait qu'on ne l'eût pas chargé de négocier avec Rome, parce +qu'il aurait attendu, pour signifier l'ultimatum, le paiement de la +contribution. «Tant que votre général, disait-il, ne sera pas le +centre de tout en Italie, tout ira mal. Il serait facile de m'accuser +d'ambition; mais je n'ai que trop d'honneur; je suis malade, je puis +à peine me tenir à cheval, il ne me reste que du courage, ce qui est +insuffisant pour le poste que j'occupe. On nous compte, ajoutait-il; le +prestige de nos forces disparaît. Des troupes, ou l'Italie est perdue!» + +Le directoire, sentant la nécessité de priver Rome de l'appui de Naples, +et d'assurer les derrières de Bonaparte, conclut enfin son traité avec +la cour des Deux-Siciles. Il se désista de toute demande particulière, +et de son côté, cette cour, que nos dernières victoires sur la Brenta +avaient intimidée, qui voyait l'Espagne faire cause commune avec la +France, et qui craignait de voir les Anglais chassés de la Méditerranée, +accéda au traité. La paix fut signée le 19 vendémiaire (10 octobre). Il +fut convenu que le roi de Naples retirerait toute espèce de secours aux +ennemis de la France, et qu'il fermerait ses ports aux vaisseaux armés +des puissances belligérantes. Le directoire conclut ensuite son traité +avec Gênes. Une circonstance particulière en hâta la conclusion: Nelson +enleva un vaisseau français à la vue des batteries génoises; cette +violation de la neutralité compromit singulièrement la république de +Gênes; le parti français qui était chez elle se montra plus hardi, le +parti de la coalition plus timide; il fut arrêté qu'on s'allierait à la +France. Les ports de Gênes furent fermés aux Anglais. Deux millions nous +furent payés en indemnité pour la frégate _la Modeste_, et deux autres +millions fournis en prêt. Les familles feudataires ne furent pas +exilées, mais tous les partisans de la France expulsés du territoire +et du sénat furent rappelés et réintégrés. Le Piémont fut de nouveau +sollicité de conclure une alliance offensive et défensive. Le roi actuel +venait de mourir; son jeune successeur Charles-Emmanuel montrait d'assez +bonnes dispositions pour la France, mais il ne se contentait pas des +avantages qu'elle lui offrait pour prix de son alliance. Le directoire +lui offrait de garantir ses états, que rien ne lui garantissait dans +cette conflagration générale, et au milieu de toutes les républiques qui +se préparaient. Mais le nouveau roi, comme le précédent, voulait qu'on +lui donnât la Lombardie, ce que le directoire ne pouvait pas promettre, +ayant à se ménager des équivalens pour traiter avec l'Autriche. Le +directoire permit ensuite à Bonaparte de renouer les négociations avec +Rome, et lui donna ses pleins pouvoirs à cet égard. + +Rome avait envoyé le cardinal Albani à Vienne; elle avait compté +sur Naples, et dans son emportement elle avait offensé la légation +espagnole. Naples lui manquant, l'Espagne lui manifestant son +mécontentement, elle était dans l'alarme, et le moment était convenable +pour renouer avec elle. Bonaparte voulait d'abord son argent; ensuite, +quoiqu'il ne craignît pas sa puissance temporelle, il redoutait son +influence morale sur les peuples. Les deux partis italiens, enfantés par +la révolution française, et développés par la présence de nos armées, +s'exaspéraient chaque jour davantage. Si Milan, Modène, Reggio, Bologne, +Ferrare, étaient le siége du parti patriote, Rome était celui du parti +monacal et aristocrate. Elle pouvait exciter les fureurs fanatiques, et +nous nuire beaucoup, dans un moment surtout où la question n'était pas +résolue avec les armées autrichiennes. Bonaparte pensa qu'il fallait +temporiser encore. Esprit libre et indépendant, il méprisait tous +les fanatismes qui restreignent l'intelligence humaine; mais, homme +d'exécution, il redoutait les puissances qui échappent à la force, et il +aimait mieux éluder que de lutter avec elles. D'ailleurs, quoique élevé +en France, il était né au milieu de la superstition italienne; il ne +partageait pas ce dégoût de la religion catholique, si profond et si +commun chez nous à la suite du dix-huitième siècle; et il n'avait pas, +pour traiter avec le Saint-Siége, la même répugnance qu'on avait à +Paris. Il songea donc à gagner du temps, pour s'éviter une marche +rétrograde sur la péninsule, pour s'épargner des prédications +fanatiques, et, s'il était possible, pour regagner les 16 millions +ramenés à Rome. Il chargea le ministre Cacault de désavouer les +exigences du directoire en matière de foi, et de n'insister que sur les +conditions purement matérielles. Il choisit le cardinal Mattei, qu'il +avait enfermé dans un couvent, pour l'envoyer à Rome; il le délivra, et +le chargea d'aller parler au pape. «La cour de Rome, lui écrivit-il, +veut la guerre, elle l'aura; mais avant, je dois à ma nation et à +l'humanité de faire un dernier effort pour ramener le pape à la raison. +Vous connaissez, monsieur le cardinal, les forces de l'armée que je +commande: pour détruire la puissance temporelle du pape, il ne me +faudrait que le vouloir. Allez à Rome, voyez le Saint-Père, éclairez-le +sur ses vrais intérêts; arrachez-le aux intrigans qui l'environnent, qui +veulent sa perte et celle de la cour de Rome. Le gouvernement français +permet que j'écoute encore des paroles de paix. Tout peut s'arranger. La +guerre, si cruelle pour les peuples, a des résultats terribles pour les +vaincus. Évitez de grands malheurs au pape. Vous savez combien je désire +finir par la paix une lutte que la guerre terminerait pour moi sans +gloire comme sans péril.» + +Pendait qu'il employait ces moyens pour _tromper_, disait-il, _le vieux +renard_, et se garantir des fureurs du fanatisme, il songeait à exciter +l'esprit de liberté dans la Haute-Italie, afin d'opposer le patriotisme +à la superstition. Toute la Haute-Italie était fort exaltée: le +Milanais, arraché à l'Autriche, les provinces de Modène et de Reggio, +impatientes du joug que faisait peser sur elles leur vieux duc absent, +les légations de Bologne et Ferrare, soustraites au pape, demandaient +à grands cris leur indépendance, et leur organisation en républiques. +Bonaparte ne pouvait pas déclarer l'indépendance de la Lombardie, car la +victoire n'avait pas encore assez positivement décidé de son sort; mais +il lui donnait toujours des espérances et des encouragemens. Quant aux +provinces de Modène et de Reggio, elles touchaient immédiatement les +derrières de son armée, et confinaient avec Mantoue. Il avait à se +plaindre de la régence, qui avait fait passer des vivres à la garnison; +il avait recommandé au directoire de ne pas donner la paix au duc de +Modène, et de s'en tenir à l'armistice, afin de pouvoir le punir au +besoin. Les circonstances devenant chaque jour plus difficiles; il se +décida, sans en prévenir le directoire, à un coup de vigueur. Il était +constant que la régence venait récemment encore de se mettre en faute, +et de manquer à l'armistice en fournissant des vivres à Wurmser, et +en donnant asile à un de ses détachemens: sur-le-champ il déclara +l'armistice violé, et en vertu du droit de conquête, il chassa la +régence, déclara le duc de Modène déchu, et les provinces de Reggio +et de Modène libres. L'enthousiasme des Reggiens et des Modénois fut +extraordinaire. Bonaparte organisa un gouvernement municipal pour +administrer provisoirement le pays, en attendant qu'il fût constitué. +Bologne et Ferrare s'étaient déjà constituées en république, et +commençaient à lever des troupes. Bonaparte voulait réunir ces +deux légations aux états du duc de Modène, pour en faire une seule +république, qui, située tout entière en-deçà du Pô, s'appellerait +_République cispadane_. Il pensait que si, à la paix, on était obligé de +rendre la Lombardie à l'Autriche, on pourrait éviter de rendre, au duc +de Modène et au pape, le Modénois et les légations, qu'on pourrait +ériger ainsi une république, fille et amie de la république française, +qui serait au-delà des Alpes le foyer des principes français, l'asile +des patriotes compromis, et d'où la liberté pourrait s'étendre un jour +sur toute l'Italie. Il ne croyait pas que l'affranchissement de l'Italie +pût se faire d'un seul coup; il croyait le gouvernement français trop +épuisé pour l'opérer maintenant, et il pensait qu'il fallait au moins +déposer les germes de la liberté dans cette première campagne. Pour cela +il fallait réunir Bologne et Ferrare à Modène et Reggio. L'esprit de +localité s'y opposait, mais il espérait vaincre cette opposition par son +influence toute puissante. Il se rendit dans ces villes, y fut reçu avec +enthousiasme, et les décida à envoyer à Modène cent députés de toutes +les parties de leur territoire, pour y former une assemblée nationale, +qui serait chargée de constituer la république cispadane. Cette réunion +eut lieu le 25 vendémiaire (16 octobre) à Modène. Elle se composait +d'avocats, de propriétaires, de commerçans. Contenue par la présence de +Bonaparte, dirigée par ses conseils, elle montra la plus grande sagesse. +Elle vota la réunion en une seule république des deux légations et du +duché de Modène; elle abolit la féodalité, et décréta l'égalité civile; +elle nomma un commissaire chargé d'organiser une légion de quatre mille +hommes, et arrêta la formation d'une seconde assemblée, qui devait se +réunir le 5 nivôse (25 décembre), pour délibérer une constitution. Les +Reggiens montrèrent le plus grand dévouement. Un détachement autrichien +étant sorti de Mantoue, ils coururent aux armes, l'entourèrent, le +firent prisonnier, et l'amenèrent à Bonaparte. Deux Reggiens furent +tués dans l'action, et furent les premiers martyrs de l'indépendance +italienne. + +La Lombardie était jalouse et alarmée des faveurs accordées à la +Cispadane, et crut y voir pour elle un sinistre présage. Elle se dit que +puisque les Français constituaient les légations et le duché sans la +constituer elle-même, ils avaient le projet de la rendre à l'Autriche. +Bonaparte rassura de nouveau les Lombards, leur fit sentir les +difficultés de sa position, et leur répéta qu'il fallait gagner +l'indépendance en le secondant dans cette terrible lutte. Ils décidèrent +de porter à douze mille hommes les deux légions italienne et polonaise, +dont ils avaient déjà commencé l'organisation. + +Bonaparte s'était ménagé ainsi autour de lui des gouvernemens amis, qui +allaient faire tous leurs efforts pour l'appuyer. Leurs troupes sans +doute ne pouvaient pas grand'chose; mais elles étaient capables de +faire la police du pays conquis, et de cette manière elles rendaient +disponibles les détachemens qu'il y employait. Elles pouvaient, appuyées +de quelques centaines de Français, résister à une première tentative du +pape, s'il avait la folie d'en faire une. Bonaparte s'efforça en même +temps de rassurer le duc de Parme, dont les états confinaient à la +nouvelle république; son amitié pouvait être utile, et sa parenté +avec l'Espagne commandait des ménagemens. Il lui laissa entrevoir la +possibilité de gagner quelques villes, au milieu de ces démembremens de +territoires. Il usait ainsi de toutes les ressources de la politique, +pour suppléer aux forces que son gouvernement ne pouvait pas lui +fournir; et, en cela, il faisait son devoir envers la France et +l'Italie, et le faisait avec toute l'habileté d'un vieux diplomate. + +La Corse venait d'être affranchie par ses soins. Il avait réuni les +principaux réfugiés à Livourne, leur avait donné des armes et des +officiers, et les avait jetés hardiment dans l'île pour seconder la +rébellion des habitans contre les Anglais. L'expédition réussit; sa +patrie était délivrée du joug anglais, et la Méditerranée allait bientôt +l'être. On pouvait espérer qu'à l'avenir les escadres espagnoles, +réunies aux escadres françaises, fermeraient le détroit de Gibraltar aux +flottes de l'Angleterre, et domineraient dans toute la Méditerranée. + +Il avait donc employé le temps écoulé depuis les événemens de la Brenta +à améliorer sa position en Italie; mais s'il avait un peu moins à +craindre les princes de cette contrée, le danger du côté de l'Autriche +ne faisait que s'accroître, et ses forces pour y parer étaient toujours +aussi insuffisantes. La quatre-vingt-troisième demi-brigade et la +quarantième étaient toujours retenues dans le Midi. Il avait douze mille +hommes dans le Tyrol sous Vaubois, rangés en avant de Trente sur le bord +du Lavis; seize ou dix-sept mille à peu près sous Masséna et Augereau, +sur la Brenta et l'Adige; huit ou neuf mille enfin devant Mantoue; ce +qui portait son armée à trente-six ou trente-huit mille hommes environ. +Davidovich, qui était resté dans le Tyrol après le désastre de Wurmser, +avec quelques mille hommes, en avait maintenant dix-huit mille. Alvinzy +s'avançait du Frioul sur la Piave avec environ quarante mille. Bonaparte +était donc fort compromis; car, pour résister à soixante mille hommes, +il n'en avait que trente-six mille, fatigués par une triple campagne, +et diminués tous les jours par les fièvres qu'ils gagnaient dans les +rizières de la Lombardie. Il l'écrivait avec chagrin au directoire, et +lui disait qu'il allait perdre l'Italie. + +Le directoire, voyant le péril de Bonaparte, et ne pouvant pas arriver +assez tôt à son secours, songea à suspendre sur-le-champ les hostilités +par le moyen d'une négociation. Malmesbury était à Paris, comme on +vient de le voir. Il attendait la réponse de son gouvernement aux +communications du directoire, qui avait exigé qu'il eût des pouvoirs +de toutes les puissances, et qu'il s'exprimât plus clairement sur le +principe des compensations de conquêtes. Le ministère anglais, après +dix-neuf jours, venait enfin de répondre le 24 brumaire (14 novembre) +que les prétentions de la France étaient inusitées, qu'il était permis à +un allié de demander à traiter au nom de ses alliés, avant d'avoir leur +autorisation en forme; que l'Angleterre était assurée de l'obtenir, mais +qu'auparavant il fallait que la France s'expliquât nettement sur le +principe des compensations, principe qui était la seule base sur +laquelle la négociation pût s'ouvrir. Le cabinet anglais ajoutait que la +réponse du directoire était pleine d'insinuations peu décentes sur les +intentions de sa majesté britannique, qu'il était au-dessous d'elle d'y +répondre, et qu'elle voulait ne pas s'y arrêter, pour ne pas entraver +la négociation. Lejour même, le directoire, qui voulait être prompt et +catégorique, répondit à lord Malmesbury qu'il admettait le principe des +compensations, mais qu'il eût à désigner sur-le-champ les objets sur +lesquels porterait ce principe. + +Le directoire pouvait faire cette réponse sans se trop engager, +puisqu'en refusant de céder la Belgique et le Luxembourg, il avait à +sa disposition la Lombardie et plusieurs autres petits territoires. Du +reste, cette négociation était évidemment illusoire; le directoire ne +pouvait rien en attendre, et il résolut de déjouer les finesses de +l'Angleterre, en envoyant directement un négociateur à Vienne, chargé +de conclure un arrangement particulier avec l'empereur. La première +proposition que le négociateur devait faire était celle d'un armistice +en Allemagne et en Italie, qui durerait six mois au moins. Le Rhin et +l'Adige sépareraient les armées des deux puissances. Les siéges de Kelh +et de Mantoue seraient suspendus. On ferait entrer chaque jour +dans Mantoue les vivres nécessaires pour remplacer la consommation +journalière, de manière à replacer les deux partis dans leur état actuel +à la fin de l'armistice. La France gagnait ainsi la conservation de +Kehl, et l'Autriche celle de Mantoue. Une négociation devait s'ouvrir +immédiatement pour traiter de la paix. Les conditions offertes par +la France étaient les suivantes: l'Autriche cédait la Belgique et le +Luxembourg à la France; la France restituait la Lombardie à l'Autriche, +et le Palatinat à l'Empire; elle renonçait ainsi, sur ce dernier point, +à la ligne du Rhin; elle consentait en outre, pour dédommager l'Autriche +de la perte des Pays-Bas, à la sécularisation de plusieurs évêchés de +l'Empire. L'empereur ne devait nullement se mêler des affaires de la +France avec le pape, et devait prêter son entremise en Allemagne +pour procurer des indemnités au stathouder. C'était une condition +indispensable pour assurer le repos de la Hollande, et pour satisfaire +le roi de Prusse, dont la soeur était épouse du stathouder. Ces +conditions étaient fort modérées, et prouvaient le désir qu'avait le +directoire de faire cesser les horreurs de la guerre, et ses inquiétudes +pour l'armée d'Italie. + +Le directoire choisit pour porter ces propositions le général Clarke, +qui était employé dans les bureaux de la guerre auprès de Carnot. Ses +instructions furent signées le 26 brumaire (16 novembre). Mais il +fallait du temps pour qu'il se mît en route, qu'il arrivât, qu'il fût +reçu et écouté; et, pendant ce temps, les événemens se succédaient en +Italie avec une singulière rapidité. + +Le 11 brumaire (1er novembre) le maréchal Alvinzy ayant jeté des ponts +sur la Piave, s'était avancé sur la Brenta. Le plan des Autrichiens, +cette fois, était d'attaquer à la fois par les montagnes du Tyrol et +par la plaine. Davidovich devait chasser Vaubois de ses positions, et +descendre le long des deux rives de l'Adige jusqu'à Vérone. Alvinzy, de +son côté, devait passer la Piave et la Brenta, s'avancer sur l'Adige, +entrer à Vérone avec le gros de l'armée, et s'y réunir à Davidovich. Les +deux armées autrichiennes devaient partir de ce point, pour marcher de +concert au déblocus de Mantoue et à la délivrance de Wurmser. + +Alvinzy, après avoir passé la Piave, s'avança sur la Brenta, où Masséna +était posté avec sa division; celui-ci ayant reconnu la force de +l'ennemi, se replia. Bonaparte marcha à son appui avec la division +Augereau. Il prescrivit en même temps à Vaubois de contenir Davidovich +dans la vallée du Haut-Adige, et de lui enlever, s'il le pouvait, sa +position du Lavis. Il marcha lui-même sur Alvinzy, résolu, malgré la +disproportion des forces, de l'attaquer impétueusement, et de le rompre +dès l'ouverture même de cette nouvelle campagne. Il arriva le 16 +brumaire au matin (6 novembre) à la vue de l'ennemi. Les Autrichiens +avaient pris position en avant de la Brenta, depuis Carmignano jusqu'à +Bassano; leurs réserves étaient restées en arrière, au-delà de la +Brenta. Bonaparte porta sur eux toutes ses forces. Masséna attaqua +Liptai et Provera devant Carmignano; Augereau attaqua Quasdanovich +devant Bassano. L'affaire fut chaude et sanglante; les troupes +déployèrent une grande bravoure. Liptai et Provera furent rejetés +au-delà de la Brenta par Masséna; Quasdanovich fut repoussé sur Bassano +par Augereau. Bonaparte aurait voulu entrer le jour même dans Bassano, +mais l'arrivée des réserves autrichiennes l'en empêcha. Il fallut +remettre l'attaque au lendemain. Malheureusement il apprit dans la nuit +que Vaubois venait d'essuyer un revers sur le Haut-Adige. Ce général +avait bravement attaqué les positions de Davidovich, et avait obtenu un +commencement de succès; mais une terreur panique s'était emparée de ses +troupes malgré leur bravoure éprouvée, et elles avaient fui en désordre. +Il les avait enfin ralliées dans ce fameux défilé de Calliano, où +l'armée avait déployé tant d'audace dans l'invasion du Tyrol; il +espérait s'y maintenir, lorsque Davidovich, dirigeant un corps sur +l'autre rive de l'Adige, avait débordé Calliano, et tourné la position. +Vaubois annonçait qu'il se retirait pour n'être pas coupé, et exprimait +la crainte que Davidovich ne l'eût devancé aux importantes positions de +la Corona et de Rivoli, qui couvrent la route du Tyrol, entre l'Adige et +le lac de Garda. + +Bonaparte sentit dès lors le danger de s'engager davantage contre +Alvinzy, lorsque Vaubois, qui était avec sa gauche dans le Tyrol, +pouvait perdre la Corona, Rivoli, et même Vérone, et être rejeté dans la +plaine. Bonaparte eût alors été coupé de son aile principale, et placé +avec quinze ou seize mille hommes entre Davidovich et Alvinzy. En +conséquence il résolut de se replier sur-le-champ. Il ordonna à un +officier de confiance de voler à Vérone, d'y réunir tout ce qu'il +pourrait trouver de troupes, de les porter à Rivoli et à la Corona, afin +d'y prévenir Davidovich et de donner à Vaubois le temps de s'y retirer. + +Le lendemain 17 brumaire (7 novembre), il rebroussa chemin, et traversa +la ville de Vicence, qui fut étonnée de voir l'armée française se +retirer après le succès de la veille. Il se rendit à Vérone, où il +laissa toute son armée. Il remonta seul à Rivoli et à la Corona, où très +heureusement il trouva les troupes de Vaubois ralliées, et en mesure de +tenir tête à une nouvelle attaque de Davidovich. Il voulut donner une +leçon aux trente-neuvième et quatre-vingt-cinquième demi-brigades, qui +avaient cédé à une terreur panique. Il fit assembler toute la division, +et, s'adressant à ces deux demi-brigades, il leur reprocha leur +indiscipline et leur fuite. Il dit ensuite au chef d'état-major: +«Faites écrire sur les drapeaux que la trente-neuvième et la +quatre-vingt-cinquième ne font plus partie de l'armée d'Italie.» Ces +expressions causèrent aux soldats de ces deux demi-brigades le plus +violent chagrin; ils entourèrent Bonaparte, lui dirent qu'ils s'étaient +battus un contre trois, et lui demandèrent à être envoyés à son +avant-garde, pour faire voir s'ils n'étaient plus de l'armée d'Italie. +Bonaparte les dédommagea de sa sévérité par quelques paroles +bienveillantes, qui les transportèrent, et les laissa disposés à venger +leur honneur par une bravoure désespérée. + +Il ne restait plus à Vaubois que huit mille hommes, sur les douze mille +qu'il avait avant cette échauffourée. Bonaparte les distribua le mieux +qu'il put dans les positions de la Corona et de Rivoli, et, après s'être +assuré que Vaubois pourrait tenir là quelques jours, et couvrir notre +gauche et nos derrières, il retourna à Vérone pour opérer contre +Alvinzy. La chaussée qui conduit de la Brenta à Vérone, en suivant +le pied des montagnes, passe par Vicence, Montebello, Villa-Nova et +Caldiero. Alvinzy, étonné de voir Bonaparte se replier le lendemain d'un +succès, l'avait suivi de loin en loin, se doutant que les progrès de +Davidovich avaient pu seuls le ramener en arrière. Il espérait que son +plan de jonction à Vérone allait se réaliser. Il s'arrêta à trois lieues +à peu près de Vérone, sur les hauteurs de Caldiero, qui en dominent la +route. Ces hauteurs présentaient une excellente position pour tenir +tête à l'armée qui sortait de Vérone. Alvinzy s'y établit, y plaça des +batteries, et n'oublia rien pour s'y rendre inexpugnable. Bonaparte en +fit la reconnaissance, et résolut de les attaquer sur-le-champ; car la +situation de Vaubois à Rivoli était très précaire, et ne lui laissait +pas beaucoup de temps pour agir sur Alvinzy. Il marcha contre lui le 21 +au soir (11 novembre), repoussa son avant-garde, et bivouaqua avec les +divisions Masséna et Augereau au pied de Caldiero. A la pointe du jour, +il s'aperçut qu'Alvinzy, fortement retranché, acceptait la bataille. La +position était abordable d'un côté, celui qui appuyait aux montagnes, et +qui n'avait pas été assez soigneusement défendu par Alvinzy. Bonaparte +y dirigea Masséna, et chargea Augereau d'attaquer le reste de la ligne. +L'action fut vive. Mais la pluie tombait par torrens, ce qui donnait un +grand avantage à l'ennemi, dont l'artillerie était placée d'avance sur +de bonnes positions, tandis que la nôtre, obligée de se mouvoir dans des +chemins devenus impraticables, ne pouvait pas être portée sur les points +convenables, et manquait tout son effet. Néanmoins Masséna parvint à +gravir la hauteur négligée par Alvinzy. Mais tout à coup la pluie se +changea en une grelasse froide, qu'un vent violent portait dans le +visage de nos soldats. Au même instant, Alvinzy fit marcher sa réserve +sur la position que Masséna lui avait enlevée, et reprit tous ses +avantages. Bonaparte voulut en vain renouveler ses efforts, il ne put +réussir. Les deux armées passèrent la nuit en présence. La pluie ne +cessa pas de tomber, et de mettre nos soldats dans l'état le plus +pénible. Le lendemain 23 brumaire (13 novembre), Bonaparte rentra dans +Vérone. + +La situation de l'armée devenait désespérante. Après avoir inutilement +poussé l'ennemi au-delà de la Brenta, et sacrifié sans fruit une foule +de braves; après avoir perdu à la gauche le Tyrol et quatre mille +hommes, après avoir livré une bataille malheureuse à Caldiero, pour +éloigner Alvinzy de Vérone, et s'être encore affaibli sans succès, toute +ressource semblait perdue. La gauche, qui n'était plus que de huit +mille hommes, pouvait à chaque instant être culbutée de la Corona et +de Rivoli, et alors Bonaparte se trouvait enveloppé à Vérone. Les deux +divisions Masséna et Augereau, qui formaient l'armée active opposée à +Alvinzy, étaient réduites, par deux batailles, à quatorze ou quinze +mille hommes. Que pouvaient quatorze ou quinze mille soldats contre +près de quarante mille? L'artillerie, qui nous avait toujours servi à +contre-balancer la supériorité de l'ennemi, ne pouvait plus se mouvoir +au milieu des boues; il n'y avait donc aucun espoir de lutter avec +quelque chance de succès. L'armée était dans la consternation. +Ces braves soldats, éprouvés par tant de fatigues et de dangers, +commençaient à murmurer. Comme tous les soldats intelligens, ils étaient +sujets à de l'humeur, parce qu'ils étaient capables de juger. «Après +avoir détruit, disaient-ils, deux armées dirigées contre nous, il nous a +fallu détruire encore celles qui étaient opposées aux troupes du Rhin. +A Beaulieu a succédé Wurmser; à Wurmser succède Alvinzy: la lutte se +renouvelle chaque jour. Nous ne pouvons pas faire la tâche de tous. Ce +n'est pas à nous à combattre Alvinzy, ce n'était pas à nous à combattre +Wurmser. Si chacun avait fait sa tâche comme nous, la guerre serait +finie. Encore, ajoutaient-ils, si on nous donnait des secours +proportionnés à nos périls! mais on nous abandonne au fond de l'Italie, +on nous laisse seuls aux prises avec deux armées innombrables. Et quand, +après avoir versé notre sang dans des milliers de combats, nous serons +ramenés sur les Alpes, nous reviendrons sans honneur et sans gloire, +comme des fugitifs qui n'auraient pas fait leur devoir.» C'étaient là +les discours des soldats dans leurs bivouacs. Bonaparte, qui partageait +leur humeur et leur mécontentement, écrivait au directoire le même jour +24 brumaire (14 novembre): «Tous nos officiers supérieurs, tous nos +généraux d'élite sont hors de combat; l'armée d'Italie, réduite à une +poignée de monde, est épuisée. Les héros de Millesimo, de Lodi, de +Castiglione, de Bassano, sont morts pour leur patrie, ou sont à +l'hôpital: il ne reste plus aux corps que leur réputation et leur +orgueil. Joubert, Lannes, Lamare, Victor, Murat, Charlot, Dupuis, +Rampon, Pigeon, Ménard, Chabrand, sont blessés. Nous sommes abandonnés +au fond de l'Italie: ce qui me reste de braves voit la mort infaillible, +au milieu de chances si continuelles, et avec des forces si inférieures. +Peut-être l'heure du brave Augereau, de l'intrépide Masséna, est près de +sonner... Alors! alors que deviendront ces braves gens? Cette idée me +rend réservé, je n'ose plus affronter la mort, qui serait un sujet de +découragement pour qui est l'objet de mes sollicitudes. Si j'avais reçu +la quatre-vingt-troisième, forte de trois mille cinq cents hommes connus +à l'armée, j'aurais répondu de tout! Peut-être sous peu de jours, ne +sera-ce pas assez de quarante mille hommes!--Aujourd'hui, ajoutait +Bonaparte, repos aux troupes; demain, selon les mouvemens de l'ennemi, +nous agirons.» + +Cependant, tandis qu'il adressait ces plaintes amères au gouvernement, +il affectait la plus grande sécurité aux yeux de ses soldats; il leur +faisait répéter, par ses officiers, qu'il fallait faire un effort, et +que cet effort serait le dernier; qu'Alvinzy détruit, les moyens de +l'Autriche seraient épuisés pour jamais, l'Italie conquise, la paix +assurée, et la gloire de l'armée immortelle. Sa présence, ses paroles +relevaient les courages. Les malades, dévorés par la fièvre, en +apprenant que l'armée était en péril, sortaient en foule des hôpitaux, +et accouraient prendre leur place dans les rangs. La plus vive et la +plus profonde émotion était dans tous les coeurs. Les Autrichiens +s'étaient approchés le jour même de Vérone, et montraient les échelles +qu'ils avaient préparées pour escalader les murs. Les Véronais +laissaient éclater leur joie en croyant voir, sous quelques heures, +Alvinzy réuni dans leur ville à Davidovich, et les Français détruits. +Quelques-uns d'entre eux, compromis pour leur attachement à notre cause, +se promenaient tristement en comptant le petit nombre de nos braves. + +L'armée attendait avec anxiété les ordres du général, et espérait à +chaque instant qu'il commanderait un mouvement. Cependant la journée du +24 s'était écoulée, et, contre l'usage, l'ordre du jour n'avait rien +annoncé. Mais Bonaparte n'avait point perdu de temps; et, après avoir +médité sur le champ de bataille, il venait de prendre une de ces +résolutions que le désespoir inspire au génie. Vers la nuit, l'ordre est +donné à toute l'armée de prendre les armes; le plus grand silence est +recommandé; on se met en marche; mais au lieu de se porter en avant, on +rétrograde, on repasse l'Adige sur les ponts de Vérone, et on sort de +la ville par la porte qui conduit à Milan. L'armée croit qu'on bat en +retraite, et qu'on renonce à garder l'Italie: la tristesse règne dans +les rangs. Cependant à quelque distance de Vérone, on fait un à-gauche; +au lieu de continuer à s'éloigner de l'Adige, on se met à le longer, et +à descendre son cours. On le suit pendant quatre lieues. Enfin, après +quelques heures de marche, on arrive à Ronco, où un pont de bateaux +avait été jeté par les soins du général; on repasse le fleuve; et, à +la pointe du jour, on se trouve de nouveau au-delà de l'Adige, qu'on +croyait avoir abandonné pour toujours. Le plan du général était +extraordinaire; il allait étonner les deux armées. L'Adige, en sortant +de Vérone, cesse un instant de couler perpendiculairement des montagnes +à la mer, et il oblique vers le levant: dans ce mouvement oblique, il se +rapproche de la route de Vérone à la Brenta, sur laquelle était campé +Alvinzy. Bonaparte, arrivé à Ronco, se trouvait donc ramené sur les +flancs et presque sur les derrières des Autrichiens. Au moyen de ce +pont, il se trouvait placé au milieu des vastes marais. Ces marais +étaient traversés par deux chaussées, dont l'une à gauche, remontant +l'Adige par Porcil et Gombione, allait rejoindre Vérone; dont l'autre, +à droite, passait sur une petite rivière, qu'on appelle l'Alpon, au +village d'Arcole, et allait rejoindre la route de Vérone vers Villa-Nova +sur les derrières de Caldiero. + +Bonaparte tenait donc à Ronco deux chaussées, qui toutes deux allaient +rejoindre la grande route occupée par les Autrichiens, l'une entre +Caldiero et Vérone, l'autre entre Caldiero et Villa-Nova. Voici quel +avait été son calcul: au milieu de ces marais, l'avantage du nombre +était tout à fait annulé; on ne pouvait se déployer que sur les +chaussées, et sur les chaussées le courage des têtes de colonnes devait +décider de tout. Par la chaussée de gauche qui allait rejoindre la route +entre Vérone et Caldiero, il pouvait tomber sur les Autrichiens, s'ils +tentaient d'escalader Vérone. Par celle de droite, qui passe l'Alpon au +pont d'Arcole, et aboutit à Villa-Nova, il débouchait sur les derrières +d'Alvinzy, il pouvait enlever ses parcs et ses bagages, et intercepter +sa retraite. Il était donc inattaquable à Ronco, et il étendait ses deux +bras autour de l'ennemi. Il avait fait fermer les portes de Vérone, et +y avait laissé Kilmaine avec quinze cents hommes, pour résister à un +premier assaut. Cette combinaison si audacieuse et si profonde frappa +l'armée, qui sur-le-champ en devina l'intention, et en fut remplie +d'espérance. + +Bonaparte plaça Masséna sur la digue de gauche pour remonter sur +Gombione et Porcil, et prendre l'ennemi en queue, s'il marchait sur +Vérone. Il dirigea Augereau à droite pour déboucher sur Villa-Nova. On +était à la pointe du jour. Masséna se mit en observation sur la digue +de gauche; Augereau, pour parcourir celle de droite, avait à franchir +l'Alpon sur le pont d'Arcole. Quelques bataillons croates s'y trouvaient +détachés pour surveiller le pays. Ils bordaient la rivière, et avaient +leur canon braqué sur le pont. Ils accueillirent l'avant-garde +d'Augereau par une vive fusillade, et la forcèrent à se replier. +Augereau accourut et ramena ses troupes en avant; mais le feu du pont et +de la rive opposée les arrêta de nouveau. Il fut obligé de céder devant +cet obstacle, et de faire halte. + +Pendant ce temps, Alvinzy, qui avait les yeux fixés sur Vérone, et +qui croyait que l'armée française s'y trouvait encore, était surpris +d'entendre un feu très-vif au milieu des marais. Il ne supposait pas que +le général Bonaparte pût choisir un pareil terrain, et il croyait que +c'était un corps détaché de troupes légères. Mais bientôt sa cavalerie +revient l'informer que l'engagement est grave, et que des coups de fusil +sont partis de tous les côtés. Sans être éclairci encore, il envoie deux +divisions; l'une sous Provera suit la digue de gauche, l'autre sous +Mitrouski suit la digue de droite, et s'avance sur Arcole. Masséna, +voyant approcher les Autrichiens, les laisse avancer sur cette digue +étroite, et quand il les juge assez engagés, il fond sur eux au pas de +course, les refoule, les rejette dans les marais, en tue, en noie un +grand nombre. La division Mitrouski arrive à Arcole, débouche par le +pont et suit la digue comme celle de Provera. Augereau fond sur elle, +l'enfonce, et en jette une partie dans les marais. Il la poursuit, et +veut passer le pont après elle; mais le pont était encore mieux gardé +que le matin; une nombreuse artillerie en défendait l'approche, et tout +le reste de la ligne autrichienne était déployé sur la rive de l'Alpon, +fusillant sur la digue, et la prenant en travers. Augereau saisit un +drapeau et le porte sur le pont; ses soldats le suivent, mais un feu +épouvantable les ramène en arrière. Les généraux Lannes, Verne, Bon, +Verdier, sont gravement blessés. La colonne se replie, et les soldats +descendent à côté de la digue, pour se mettre à couvert du feu. + +Bonaparte voyait de Ronco s'ébranler toute l'armée ennemie, qui, avertie +enfin du danger, se hâtait de quitter Caldiero pour n'être pas prise par +derrière à Villa-Nova. Il voyait avec douleur de grands résultats lui +échapper. Il avait bien envoyé Guyeux avec une brigade, pour essayer de +passer l'Alpon au-dessous d'Arcole; mais il fallait plusieurs heures +pour l'exécution de cette tentative; et cependant il était de la +dernière importance de franchir Arcole sur-le-champ, afin d'arriver à +temps sur les derrières d'Alvinzy, et d'obtenir un triomphe complet: le +sort de l'Italie en dépendait. Il n'hésite pas, il s'élance au galop, +arrive près du pont, se jette à bas de cheval, s'approche des soldats +qui s'étaient tapis sur le bord de la digue, leur demande s'ils +sont encore les vainqueurs de Lodi, les ranime par ses paroles, et, +saisissant un drapeau, leur crie: «Suivez votre général!» A sa voix un +certain nombre de soldats remontent sur la chaussée, et le suivent; +malheureusement le mouvement ne peut pas se communiquer à toute la +colonne dont le reste demeure derrière la digue. Bonaparte s'avance, le +drapeau à la main, au milieu d'une grêle de balles et de mitraille. Tous +ses généraux l'entourent. Lannes, blessé déjà de deux coups de feu dans +la journée, est atteint d'un troisième. Le jeune Muiron, aide-de-camp +du général, veut le couvrir de son corps, et tombe mort à ses pieds. +Cependant la colonne est près de franchir le pont, lorsqu'une dernière +décharge l'arrête, et la rejette en arrière. La queue abandonne la tête. +Alors les soldats restés auprès du général le saisissent, l'emportent au +milieu du feu et de la fumée, et veulent le faire remonter à cheval. Une +colonne autrichienne, qui débouche sur eux, les pousse en désordre dans +le marais. Bonaparte y tombe, et y enfonce jusqu'au milieu du +corps. Aussitôt les soldats s'aperçoivent de son danger: En avant! +s'écrient-ils, pour sauver le général. Ils courent à la suite de Béliard +et Vignolles, pour le délivrer. On l'arrache du milieu de la fange, on +le remet à cheval, et il revient à Ronco. + +Dans ce moment, Guyeux était parvenu à passer au-dessous d'Arcole, et à +enlever le village par l'autre rive. Mais il était trop tard. Alvinzy +avait déjà fait filer ses parcs et ses bagages; il était déployé dans +la plaine, et en mesure de prévenir les desseins de Bonaparte. Tant +d'héroïsme et de génie étaient donc devenus inutiles. Bonaparte aurait +bien pu s'éviter l'obstacle d'Arcole, en jetant un pont sur l'Adige un +peu au-dessous de Ronco, c'est-à-dire à Albaredo, point où l'Alpon est +réuni à l'Adige. Mais alors il débouchait en plaine, ce qu'il importait +d'éviter; et il n'était pas en mesure de voler par la digue gauche au +secours de Vérone[9]. Il avait donc eu raison de faire ce qu'il avait +fait; et, quoique le succès ne fût pas complet, d'importans résultats +étaient obtenus. Alvinzy avait quitté sa redoutable position de +Caldiero; il était redescendu dans la plaine; il ne menaçait plus +Vérone; il avait perdu beaucoup de monde dans les marais. Les deux +digues étaient devenues le seul champ de bataille intermédiaire entre +les deux armées, ce qui assurait l'avantage à la bravoure et l'enlevait +au nombre. Enfin les soldats français, animés par la lutte, avaient +recouvré toute leur confiance. + +[Footnote 9: Je rapporte ici une critique souvent adressée à Bonaparte +sur cette célèbre bataille, et la réponse qu'il y a faite lui-même dans +ses Mémoires.] + +Bonaparte, qui avait à songer à tous les périls à la fois, devait +s'occuper de sa gauche, laissée à la Corona et à Rivoli. Comme à chaque +instant elle pouvait être culbutée, il voulait être en mesure de voler +à son secours. Il pensa donc qu'il fallait se replier de Gombione et +d'Arcole, repasser l'Adige à Ronco, et bivouaquer en deçà du fleuve, +pour être à portée de secourir Vaubois, si, dans la nuit, on apprenait +sa défaite. Telle fut cette première journée du 25 brumaire (15 +novembre). + +La nuit se passa sans mauvaise nouvelle. On sut que Vaubois tenait +encore à Rivoli. Les exploits de Castiglione couvraient Bonaparte de ce +côté. Davidovich, qui commandait un corps dans l'affaire de Castiglione, +avait reçu une telle impression de cet événement, qu'il n'osait avancer +avant d'avoir des nouvelles certaines d'Alvinzy. Ainsi le prestige du +génie de Bonaparte était là où il n'était pas lui-même. La journée du +26 (16 novembre) commence; on se rencontre sur les deux digues. Les +Français chargent à la baïonnette, enfoncent les Autrichiens, en jettent +un grand nombre dans les marais, et font beaucoup de prisonniers. Ils +prennent des drapeaux et du canon. Bonaparte fait tirailler encore sur +la rive de l'Alpon, mais ne tente aucun effort décisif pour le passer. +La nuit arrivée, il replie encore ses colonnes, les ramène de dessus +les digues, et les rallie sur l'autre rive de l'Adige, content d'avoir +épuisé l'ennemi toute la journée, en attendant des nouvelles plus +certaines de Vaubois. La seconde nuit se passe encore de même: les +nouvelles de Vaubois sont rassurantes. On peut consacrer une troisième +journée à lutter définitivement contre Alvinzy. Enfin le soleil se lève +pour la troisième fois sur cet épouvantable théâtre de carnage. C'était +le 27 (17 novembre 1796). Bonaparte calcule que l'ennemi, en morts, +blessés, noyés ou prisonniers, doit avoir perdu près d'un tiers de son +armée. Il le juge harassé, découragé, et il voit ses soldats pleins +d'enthousiasme; il se décide alors à quitter ces digues, et à porter le +champ de bataille dans la plaine, au-delà de l'Alpon. Comme les +jours précédens, les Français, débouchant de Ronco, rencontrent les +Autrichiens sur les digues. Masséna occupe toujours la digue gauche; +sur celle de droite, c'est le général Robert qui est chargé d'attaquer, +tandis qu'Augereau va passer l'Alpon près de son embouchure dans +l'Adige. Masséna éprouve d'abord une vive résistance, mais il met son +chapeau à la pointe de son épée, et marche ainsi à la tête des soldats. +Comme les jours précédens, beaucoup d'ennemis sont tués, noyés ou pris. +Sur la digue de droite, le général Robert s'avance d'abord avec succès; +mais il est tué, sa colonne est repoussée presque jusque sur le pont de +Ronco. + +Bonaparte, qui voit le danger, place la trente-deuxième dans un bois de +saules qui longe la digue. Tandis que la colonne ennemie, victorieuse de +Robert, s'avance, la trente-deuxième sort tout à coup de son embuscade, +la prend en flanc, et la jette dans un désordre épouvantable. C'étaient +trois mille Croates; le plus grand nombre sont tués ou prisonniers. Les +digues ainsi balayées, Bonaparte se décide à franchir l'Alpon: Augereau +l'avait passé à l'extrême droite. Bonaparte ramène Masséna de la digue +gauche sur la digue droite, le dirige sur Arcole, qui était évacué, et +porte ainsi toute son armée en plaine devant celle d'Alvinzy. Bonaparte, +avant d'ordonner la charge, veut semer l'épouvante au moyen d'un +stratagème. Un marais, plein de roseaux, couvrait l'aile gauche de +l'ennemi: il ordonne au chef de bataillon Hercule de prendre avec lui +vingt-cinq de ses guides, de filer à travers les roseaux, et de charger +à l'improviste avec un grand bruit de trompettes. Ces vingt-cinq braves +s'apprêtent à exécuter l'ordre, Bonaparte donne alors le signal à +Masséna et à Augereau. Ceux-ci chargent vigoureusement la ligne +autrichienne, qui résiste; mais tout à coup on entend un grand bruit de +trompettes; les Autrichiens, croyant être chargés par toute une division +de cavalerie, cèdent le terrain. Au même instant, la garnison de +Legnago, que Bonaparte avait fait sortir pour circuler sur leurs +derrières, se montre au loin, et ajoute à leurs inquiétudes. Alors ils +se retirent; et, après soixante-douze heures de cet épouvantable combat, +découragés, accablés de fatigue, ils cèdent la victoire à l'héroïsme de +quelques mille braves, et au génie d'un grand capitaine. + +Les deux armées, épuisées de leurs efforts, passèrent la nuit dans la +plaine. Dès le lendemain matin, Bonaparte fit recommencer la poursuite +sur Vicence. Arrivé à la hauteur de la chaussée qui mène de la Brenta +à Vérone, en passant par Villa-Nova, il laissa à la cavalerie seule le +soin de poursuivre l'ennemi, et songea à rentrer à Vérone par la route +de Villa-Nova et de Caldiero, afin de venir au secours de Vaubois. +Bonaparte apprit en route que Vaubois avait été obliger d'abandonner +la Corona et Rivoli, et de se replier à Castel-Novo. Il redoubla de +célérité, et arriva le soir même à Vérone, en passant sur le champ de +bataille qu'avait occupé Alvinzy. Il entra dans la ville, par la porte +opposée à celle par laquelle il en était sorti. Quand les Véronais +virent cette poignée d'hommes, qui étaient sortis en fugitifs par la +porte de Milan, rentrer en vainqueurs par la porte de Venise, ils furent +saisis de surprise. Amis et ennemis ne purent contenir leur admiration +pour le général et les soldats qui venaient de changer si glorieusement +le destin de la guerre. Dès ce moment, il n'entra plus dans les craintes +ni dans les espérances de personne, qu'on pût chasser les Français de +l'Italie. Bonaparte fit marcher sur-le-champ Masséna à Castel-Novo, et +Augereau sur Dolce, par la rive gauche de l'Adige. Davidovich, attaqué +de toutes parts, fut promptement ramené dans le Tyrol, avec perte de +beaucoup de prisonniers. Bonaparte se contenta de faire réoccuper les +positions de la Corona et de Rivoli, sans vouloir remonter jusqu'à +Trente et rentrer en possession du Tyrol. L'armée française était +singulièrement affaiblie par cette dernière lutte. L'armée autrichienne +avait perdu cinq mille prisonniers, huit ou dix mille morts et blessés, +et se trouvait encore forte de plus de quarante mille hommes, compris +le corps de Davidovich. Elle se retirait dans le Tyrol et sur la Brenta +pour s'y reposer, elle était loin d'avoir souffert comme les armées +de Wurmser et de Beaulieu. Les Français, épuisés, n'avaient pu que la +repousser sans la détruire. Il fallait donc renoncer à la poursuivre, +tant que les renforts promis ne seraient pas arrivés. Bonaparte se +contenta d'occuper l'Adige de Dolce à la mer. + +Cette nouvelle victoire causa en Italie et en France une joie extrême. +On admirait de toutes parts ce génie opiniâtre qui, avec quatorze ou +quinze mille hommes, devant quarante mille, n'avait pas songé à se +retirer; ce génie inventif et profond, qui avait su découvrir dans +les digues de Ronco un champ de bataille tout nouveau qui annulait le +nombre, et donnait dans les flancs de l'ennemi. On célébrait surtout +l'héroïsme déployé au pont d'Arcole, et partout on représentait le jeune +général, un drapeau à la main, au milieu du feu et de la fumée. Les deux +conseils, en déclarant, suivant l'usage, que l'armée d'Italie avait +encore bien mérité de la patrie, décidèrent de plus que les drapeaux +pris par les généraux Bonaparte et Augereau sur le pont d'Arcole, leur +seraient donnés pour être conservés dans leurs familles: belle et noble +récompense, digne d'un âge héroïque, et bien plus glorieuse que le +diadème décerné plus tard par la faiblesse au génie tout puissant! + + + +CHAPITRE VI. + +CLARKE AU QUARTIER-GÉNÉRAL DE L'ARMÉE D'ITALIE.--RUPTURE DES +NÉGOCIATIONS AVEC LE CABINET ANGLAIS. DÉPART DE MALMESBURY.--EXPÉDITION +D'IRLANDE.--TRAVAUX ADMINISTRATIFS DU DIRECTOIRE DANS L'HIVER DE L'AN +V. ÉTAT DES FINANCES. RECETTES ET DÉPENSES.--CAPITULATION DE +KEHL.--DERNIÈRES TENTATIVES DE L'AUTRICHE SUR L'ITALIE. VICTOIRES DE +RIVOLI ET DE LA FAVORITE. PRISE DE MANTOUE.--FIN DE LA MÉMORABLE +CAMPAGNE DE 1796. + +Le général Clarke venait d'arriver au quartier-général de l'armée +d'Italie, d'où il devait partir pour se rendre à Vienne. Sa mission +avait perdu son objet essentiel, car la bataille d'Arcole rendait +l'armistice inutile. Bonaparte, que le général Clarke avait ordre de +consulter, désapprouvait tout à fait l'armistice et ses conditions. Les +raisons qu'il donnait étaient excellentes. L'armistice ne pouvait plus +avoir qu'un objet, celui de sauver le fort de Kehl sur le Rhin, que +l'archiduc Charles assiégeait avec une grande vigueur; et pour cet objet +très accessoire, il sacrifiait Mantoue. Kehl n'offrait qu'une tête de +pont qui n'était point indispensable pour déboucher en Allemagne. La +prise de Mantoue au contraire entraînait la conquête définitive de +l'Italie, et permettait d'exiger en retour Mayence et toute la ligne du +Rhin. L'armistice compromettait évidemment cette conquête; car Mantoue, +remplie de malades, et réduite à la demi-ration, ne pouvait pas différer +plus d'un mois d'ouvrir ses portes. Les vivres qu'on y ferait entrer +rendraient à la garnison la santé et les forces. La quantité n'en +pourrait pas être exactement fixée, et Wurmser, en faisant des +économies, se ménagerait des approvisionnemens pour recommencer sa +résistance, en cas d'une reprise d'hostilités. La suite de batailles +livrées pour couvrir le blocus de Mantoue deviendraient donc inutiles, +et il faudrait recommencer sur nouveaux frais. Ce n'était pas tout. Le +pape ne pouvait manquer d'être compris dans l'armistice par l'Autriche, +et alors on perdait le moyen de le punir, et de lui arracher vingt ou +trente millions, dont on avait besoin pour l'armée, et qui serviraient +à faire une nouvelle campagne. Bonaparte enfin, perçant dans l'avenir, +conseillait, au lieu de suspendre les hostilités, de les continuer au +contraire avec vigueur, mais de porter la guerre sur son véritable +théâtre, et d'envoyer en Italie un renfort de trente mille hommes. Il +promettait à ce prix de marcher sur Vienne, et d'avoir en deux mois la +paix, la ligne du Rhin, et une république en Italie. Sans doute, cette +combinaison plaçait dans ses mains toutes les opérations militaires et +politiques de la guerre; mais, qu'elle fût intéressée ou non, elle était +juste et profonde, et l'avenir en prouva la sagesse. + +Cependant, par obéissance pour le directoire, on écrivit aux généraux +autrichiens sur le Rhin et l'Adige, pour leur proposer l'armistice, et +pour obtenir à Clarke des passeports. L'archiduc Charles répondit à +Moreau qu'il ne pouvait entendre aucune proposition d'armistice, que +ses pouvoirs ne le lui permettaient pas, et qu'il fallait en référer au +conseil aulique. Alvinzy répondit de même, et fit partir un courrier +pour Vienne. Le ministère autrichien, secrètement dévoué à l'Angleterre, +était peu disposé à écouter les propositions de la France. Le cabinet de +Londres lui avait fait part de la mission de lord Malmesbury; il +s'était efforcé de lui persuader que l'empereur obtiendrait bien plus +d'avantages en prenant part à la négociation ouverte à Paris, qu'en +faisant des conquêtes séparées, puisque les conquêtes anglaises dans +les deux Indes étaient sacrifiées pour lui procurer la restitution des +Pays-Bas. Outre les insinuations de l'Angleterre, le cabinet de Vienne +avait d'autres raisons de repousser les propositions du directoire. Il +se flattait de s'emparer du fort de Kehl sous très peu de temps; +les Français, contenus le long du Rhin, ne pourraient plus alors +le franchir; on pourrait donc sans danger en retirer de nouveaux +détachemens, pour les porter sur l'Adige. Ces détachemens, joints à +de nouvelles levées qui se faisaient dans toute l'Autriche avec une +merveilleuse activité, permettraient encore un effort sur l'Italie; et +peut-être cette terrible armée, qui avait tant anéanti de bataillons +autrichiens, finirait par succomber sous des efforts réitérés. + +La constance allemande ne se démentait donc pas ici, et, malgré tant de +revers, elle ne renonçait pas encore à la belle Italie. En conséquence, +il fut résolu de refuser l'entrée de Vienne à Clarke. On craignait +d'ailleurs un observateur au milieu de la capitale de l'empire, et on +ne voulait pas de négociation directe. Quant à l'armistice, on aurait +consenti à l'admettre sur l'Adige, mais non sur le Rhin. On répondit à +Clarke que, s'il voulait se rendre à Vicence, il y trouverait le baron +de Vincent, et qu'il pourrait y conférer avec lui. La réunion eut lieu +en effet à Vicence. Le ministre autrichien prétendit que l'empereur +ne pouvait recevoir un envoyé de la république, parce que c'était la +reconnaître; et, quant à l'armistice, il déclara qu'on ne pouvait +l'admettre qu'en Italie. Cette proposition était ridicule, et on ne +conçoit pas que le ministère autrichien pût la faire, car elle sauvait +Mantoue sans sauver Kehl, et il fallait supposer les Français bien sots +pour l'accepter. Cependant le ministère autrichien, qui voulait au +besoin se ménager le moyen d'une négociation séparée, fit déclarer par +son envoyé que si le commissaire français avait des propositions à +faire relativement à la paix, il n'avait qu'à se rendre à Turin, et les +communiquer à l'ambassadeur autrichien auprès du Piémont. Ainsi, grâce +aux suggestions de l'Angleterre et aux folles espérances de la cour de +Vienne, ce dangereux projet d'armistice fut écarté. Clarke s'en alla à +Turin, pour profiter au besoin de l'intermédiaire qui lui était offert +auprès de la cour de Sardaigne. Il avait encore une autre mission: +c'était celle d'observer le général Bonaparte. Le génie de ce jeune +homme avait paru si extraordinaire, son caractère si absolu, si +énergique, que sans aucun motif précis, on lui supposa de l'ambition. Il +avait voulu conduire la guerre à son gré, et avait offert sa démission +quand on lui traça un plan qui n'était pas le sien; il avait agi +souverainement en Italie, accordant aux princes la paix ou la guerre, +sous prétexte des armistices; il s'était plaint avec hauteur de ce que +les négociations avec le pape n'avaient pas été conduites par lui seul, +et il avait exigé qu'on lui en remît le soin; il traitait fort durement +les commissaires Gareau et Salicetti, quand ils se permettaient des +mesures qui lui déplaisaient, et il les avait obligés de quitter le +quartier-général; il s'était permis d'envoyer des fonds aux différentes +armées sans se faire autoriser par le gouvernement, et sans +l'intermédiaire indispensable de la trésorerie. Tous ces faits +annonçaient un homme qui aimait à faire seul ce qu'il croyait être seul +capable de bien faire. Ce n'était encore que l'impatience du génie, +qui n'aime pas à être contrarié dans ses oeuvres; mais c'est par cette +impatience que commence à se manifester une volonté despotique. En le +voyant soulever la Haute-Italie contre ses anciens maîtres, et créer ou +détruire des états, on disait qu'il voulait se faire duc de Milan. On +pressentait-son ambition, et il en pressentait lui-même le reproche. Il +se plaignait d'être accusé, puis se justifiait lui-même, sans qu'un seul +mot du directoire lui en eût fourni l'occasion. + +Clarke avait donc, outre la mission de négocier, celle de l'observer. +Bonaparte en fut averti, et agissant ici avec la hauteur et l'adresse +qui lui étaient ordinaires, il lui laissa voir qu'il connaissait l'objet +de sa mission, le subjugua bientôt par son ascendant et sa grâce, aussi +puissante, dit-on, que son génie, et en fit un homme dévoué. Clarke +avait de l'esprit, trop de vanité pour être un espion adroit et souple. +Il resta en Italie, tantôt à Turin, tantôt au quartier-général, et +bientôt il appartint plus à Bonaparte qu'au directoire. + +A Paris, le cabinet anglais faisait, autant qu'il le pouvait, traîner +en longueur la négociation; mais le cabinet français par des réponses +promptes et claires, obligea enfin lord Malmesbury à s'expliquer. +Ce ministre, comme on l'a vu, avait posé d'abord le principe d'une +négociation générale, et de la compensation des conquêtes; de son côté, +le directoire avait exigé des pouvoirs de tous les alliés, et une +explication plus claire du principe des compensations. Le ministre +anglais avait mis dix-neuf jours à répondre; il avait répondu enfin que +les pouvoirs étaient demandés, mais qu'avant de les obtenir, il fallait +que le gouvernement français admît positivement le principe des +compensations. Le directoire avait alors demandé qu'on lui énonçât +sur-le-champ les objets sur lesquels porteraient les compensations. Tel +est le point où la négociation en était restée. Lord Malmesbury écrivit +de nouveau à Londres, et après douze jours, répondit, le 6 frimaire (26 +novembre), que sa cour n'avait rien à ajouter à ce qu'elle avait dit, et +qu'elle ne pouvait pas s'expliquer davantage, tant que le gouvernement +français n'admettrait pas formellement le principe proposé. C'était là +une subtilité; car, en demandant l'énonciation des objets qui seraient +compensés, la France admettait évidemment le principe des compensations. +Écrire à Londres, et employer encore douze jours pour cette subtilité, +c'était se jouer du directoire. Il répondit, comme il faisait toujours, +le lendemain même, et par une note de quatre lignes il dit que sa +précédente note impliquait nécessairement l'admission du principe +des compensations, mais que du reste il l'admettait formellement, +et demandait sur-le-champ la désignation des objets sur lesquels ce +principe devait porter. Le directoire s'informait en outre si à chaque +question lord Malmesbury serait obligé d'écrire à Londres. Lord +Malmesbury répondit vaguement qu'il serait obligé d'écrire toutes les +fois que la question exigerait des instructions nouvelles. Il écrivit +encore, et resta vingt jours avant de répondre. Il était évident cette +fois qu'il fallait sortir du vague où l'on s'était enfermé, et aborder +enfin la redoutable question des Pays-Bas. S'expliquer sur cet objet, +c'était rompre la négociation, et on conçoit que le cabinet anglais mît +les plus longs délais possibles à la rompre. Enfin, le 28 frimaire (18 +décembre), lord Malmesbury eut une entrevue avec le ministre Delacroix, +et lui remit une note dans laquelle les prétentions du cabinet anglais +étaient exposées. Il voulait que la France restituât aux puissances du +continent tout ce qu'elle avait conquis; qu'elle rendît à l'Autriche la +Belgique et le Luxembourg, à l'Empire les états allemands de la rive +gauche; qu'elle évacuât toute l'Italie, et la replaçât dans le _statu +quo ante bellum_; qu'elle restituât à la Hollande certaines portions +de territoire, telles que la Flandre maritime, par exemple, afin de la +rendre indépendante; et enfin, que des changemens fussent faits à sa +constitution actuelle. Le cabinet anglais ne promettait de rendre +les colonies de la Hollande que dans le cas du rétablissement du +stathoudérat; encore ne les rendrait-il jamais toutes: il devait en +garder quelques-unes comme indemnité de guerre; le Cap était du nombre. +Pour tous ces sacrifices, il offrait de rendre deux ou trois îles que +la guerre nous avait fait perdre dans les Antilles, la Martinique, +Sainte-Lucie, Tobago,et à condition encore que Saint-Domingue ne nous +resterait pas en entier. Ainsi la France, après une guerre inique, où +elle avait eu toute justice de son côté, où elle avait dépensé des +sommes énormes, et dont elle était sortie victorieuse, la France +n'aurait pas gagné une seule province, tandis que les puissances du Nord +venaient de se partager un royaume, et que l'Angleterre venait de faire +dans l'Inde des acquisitions immenses! La France, qui occupait encore la +ligne du Rhin, et qui était maîtresse de l'Italie, aurait évacué le +Rhin et l'Italie sur la simple sommation de l'Angleterre! De pareilles +conditions étaient absurdes et inadmissibles; la seule proposition en +était offensante, et elles ne devaient pas être écoutées. Le ministre +Delacroix les écouta cependant avec une politesse qui frappa le ministre +anglais, et qui lui fit même espérer qu'on pourrait poursuivre la +négociation. + +Delacroix donna une raison qui était mauvaise, c'est que les Pays-Bas +étaient déclarés territoire national par la constitution; et le ministre +anglais lui répondit par une raison qui ne valait pas mieux, c'est que +le traité d'Utrecht les attribuait à l'Autriche. La constitution pouvait +être obligatoire pour la nation française, mais elle ne concernait ni +n'obligeait les nations étrangères. Le traité d'Utrecht était, comme +tous les traités du monde, un arrangement de la force, que la force +pouvait changer. La seule raison que le ministre français devait donner, +c'est que la réunion des Pays-Bas à la France était juste, fondée sur +toutes les convenances naturelles et politiques, et légitimée par la +victoire. Après une longue discussion sur tous les points accessoires de +la négociation, les deux ministres se séparèrent. Le ministre Delacroix +vint en référer au directoire, qui, s'irritant à bon droit, résolut de +répondre au ministre anglais comme il le méritait. La note du ministre +anglais n'était pas signée, elle était seulement contenue dans une +lettre signée. Le directoire exigea, le jour même, qu'elle fût revêtue +des formes nécessaires, et lui demanda son _ultimatum_ sous vingt-quatre +heures. Lord Malmesbury, embarrassé, répondit que la note était +suffisamment authentique, puisqu'elle était contenue dans une lettre +signée, et que quant à un _ultimatum_, il était contre tous les usages +de l'exiger aussi brusquement. Le lendemain, 29 frimaire (19 décembre), +le directoire lui fit déclarer qu'il n'écouterait jamais aucune +proposition contraire aux lois et aux traités qui liaient la république; +il fit ajouter que lord Malmesbury ayant besoin de recourir à chaque +instant à son gouvernement, et remplissant un rôle purement passif dans +la négociation, sa présence à Paris était inutile; qu'en conséquence il +avait ordre de se retirer, lui et toute sa suite, sous quarante-huit +heures; que d'ailleurs des courriers suffiraient pour négocier, si +le gouvernement anglais adoptait les bases posées par la république +française. + +Ainsi finit cette négociation, dans laquelle le directoire, loin de +manquer aux formes, comme on l'a dit, donna un véritable exemple de +franchise dans ses rapports avec les puissances ennemies. Il n'y eut +point ici d'usage violé. Les communications des puissances portent, +comme toutes les relations entre les hommes, le caractère du temps, de +la situation, des individus qui gouvernent. Un gouvernement fort et +victorieux parle autrement qu'un gouvernement faible et vaincu; et il +convenait à une république, appuyée sur la justice et la victoire, de +rendre son langage prompt, net, et public. + +Pendant cet intervalle, le grand projet de Hoche sur l'Irlande +s'effectuait. C'était là ce que redoutait l'Angleterre, et ce qui +pouvait, en effet, la mettre dans un grand péril. Malgré les bruits +adroitement semés d'une expédition en Portugal ou en Amérique, +l'Angleterre avait bien compris l'objet des préparatifs qui se faisaient +à Brest. Pitt avait fait lever les milices, armer les côtes, et donner +l'ordre de tout évacuer dans l'intérieur, si les Français débarquaient. + +L'Irlande, à laquelle on destinait l'expédition, était dans une +situation propre à inspirer de graves inquiétudes. Les partisans de la +réforme parlementaire et les catholiques présentaient dans cette île une +masse suffisante pour opérer un soulèvement. Ils auraient volontiers +adopté un gouvernement républicain, sous la garantie de la France, et +ils avaient envoyé des agens secrets à Paris pour s'entendre avec le +directoire. Ainsi tout présageait qu'une expédition pourrait causer de +cruels embarras à l'Angleterre, et la réduire à accepter une toute autre +paix que celle qu'elle venait d'offrir. Hoche, qui avait consumé les +deux plus belles années de sa vie dans la Vendée, et qui voyait les +grands théâtres de la guerre occupés par Bonaparte, Moreau et Jourdan, +brillait de s'en ouvrir un en Irlande. L'Angleterre était un aussi noble +adversaire que l'Autriche, et il n'y avait pas moins d'honneur à la +combattre et à la vaincre. Une république nouvelle s'élevait en Italie, +et allait y devenir le foyer de la liberté. Hoche croyait beau et +possible d'en élever une pareille en Irlande, à côté de l'aristocratie +anglaise. Il s'était lié beaucoup avec l'amiral Truguet, ministre de la +marine, et ministre à grandes vues. Ils s'étaient promis tous deux de +donner une haute importance à la marine, et de faire de grandes choses; +car alors toutes les têtes étaient en travail, toutes méditaient des +prodiges pour la gloire et la félicité de leur patrie. L'alliance +offensive et défensive conclue avec l'Espagne à Saint-Ildefonse, offrait +de grandes ressources, et permettait de vastes projets. En réunissant la +flotte de Toulon aux flottes de l'Espagne, en les concentrant dans +la Manche avec celle que la France avait dans l'Océan, on pouvait +rassembler des forces formidables, et tenter de délivrer les mers par +une bataille décisive; on pouvait du moins jeter un incendie en Irlande, +et aller interrompre les succès de l'Angleterre dans l'Inde. L'amiral +Truguet, qui sentait l'importance de porter de rapides secours dans +l'Inde, voulait que l'escadre de Brest, sans attendre la réunion +des flottes française et espagnole dans la Manche, mît à la voile +sur-le-champ, jetât l'armée de Hoche en Irlande, gardât quelques mille +hommes à bord, fît voile ensuite pour l'Ile-de-France, allât y prendre +les bataillons de noirs qu'on y organisait, et transportât ces secours +dans l'Inde pour soutenir Tippo-Saïb. Cette grande expédition avait +l'inconvénient de ne porter en Irlande qu'une partie de l'armée +d'expédition, et de la laisser exposée à de grandes chances, en +attendant la réunion très éventuelle de l'escadre de l'amiral Villeneuve +qui devait partir de Toulon, de l'escadre espagnole qui était dispersée +dans les ports d'Espagne, et de l'escadre de Richery qui revenait +d'Amérique. Cette expédition ne fut pas exécutée. On attendit l'arrivée +d'Amérique de Richery, et on fit, malgré l'état des finances, des +efforts extraordinaires pour achever l'armement de l'escadre de Brest. +Elle se trouva en frimaire (décembre) en état de mettre à la voile. Elle +se composait de quinze vaisseaux de haut bord, de vingt frégates, de +six gabares, et cinquante bâtimens de transport. Elle pouvait porter +vingt-deux mille hommes. Hoche ne pouvant s'entendre avec l'amiral +Villaret-Joyeuse, on remplaça ce dernier par Morard-de-Galles. +L'expédition dut débarquer dans la baie de Bantry. On assigna à chaque +capitaine de vaisseau, dans un ordre cacheté, la direction qu'il devait +suivre, et le mouillage qu'il devait choisir en cas d'accident. + +L'expédition mit à la voile le 26 frimaire (16 décembre). Hoche et +Morard-de-Galles étaient montés sur une frégate. L'escadre française, +grâce à une brume épaisse, échappa aux croisières anglaises, et traversa +la mer sans être aperçue. Mais, dans la nuit du 26 au 27, une +tempête affreuse la dispersa. Un vaisseau fut englouti. Cependant le +contre-amiral Bouvet manoeuvra pour rallier l'escadre, et après deux +jours, parvint à la réunir tout entière, à l'exception d'un vaisseau +et de trois frégates. Malheureusement la frégate qui portait Hoche et +Morard-de-Galles était du nombre de ces dernières. L'escadre cingla vers +le cap Clear, et manoeuvra là plusieurs jours pour attendre les deux +chefs. Enfin, le 4 nivôse (24 décembre), elle entra dans la baie de +Bantry. Un conseil de guerre décida le débarquement; mais il devint +impossible par l'effet du mauvais temps; l'escadre fut de nouveau +éloignée des côtes d'Irlande. Le contre-amiral Bouvet, effrayé par tant +d'obstacles, craignant de manquer de vivres, et séparé de ses chefs, +crut devoir regagner les côtes de France. Hoche et Morard-de-Galles +arrivèrent enfin dans la baie de Bantry, et apprirent là le retour de +l'escadre française. Ils revinrent à travers des périls inouïs. Battus +par la mer, poursuivis par les Anglais, ils ne furent rendus aux rivages +de France que par une espèce de miracle. Le vaisseau _les Droits de +l'homme_, capitaine La Crosse, se trouva séparé de l'escadre, et fit +des prodiges: attaqué par deux vaisseaux anglais, il en détruisit un, +échappa à l'autre; mais, tout mutilé, privé de mâts et de voiles, +il succomba à la violence de la mer. Une partie de l'équipage fut +engloutie, l'autre fut sauvée à grand'peine. + +Ainsi finit cette expédition, qui jeta une grande alarme en Angleterre, +et qui révéla son point vulnérable. Le directoire ne renonça pas à +revenir plus tard à ce projet, et tourna dans le moment toutes ses +idées du côté du continent, pour se hâter de faire déposer les armes +à l'Autriche. Les troupes de l'expédition avaient peu souffert; elles +furent débarquées. On laissa sur les côtes les forces nécessaires pour +faire la police du pays, et on achemina vers le Rhin la majeure partie +de l'armée qui avait porté le titre d'armée de l'Océan. Les deux Vendées +et la Bretagne étaient, du reste, tout à fait soumises, par les soins +et la présence continuelle de Hoche. On préparait à ce général un grand +commandement, pour le récompenser de ses ingrats et pénibles travaux. +La démission de Jourdan, que la mauvaise issue de la campagne avait +dégoûté, et qu'on avait provisoirement remplacé par Beurnonville, +permettait d'offrir à Hoche un dédommagement qui, depuis long-temps, +était dû à son patriotisme et à ses talens. + +L'hiver, déjà fort avancé (on était en nivôse,--janvier 1797), n'avait +point interrompu cette campagne mémorable. Sur le Rhin, l'archiduc +Charles assiégeait Kehl et la tête de pont d'Huningue; sur l'Adige, +Alvinzy préparait un nouvel et dernier effort contre Bonaparte. +L'intérieur de la république était assez calme: les partis avaient les +yeux fixés sur les différens théâtres de la guerre. La considération et +la force du gouvernement augmentaient ou diminuaient selon les chances +de la campagne. La dernière victoire d'Arcole avait répandu un grand +éclat et réparé le mauvais effet produit par la retraite des armées du +Rhin. Mais cependant cet effort d'une bravoure désespérée ne rassurait +pas entièrement sur la possession de l'Italie. On savait qu'Alvinzy +se renforçait, et que le pape faisait des armemens; les malveillans +disaient que l'armée d'Italie était épuisée; que son général, accablé +par les travaux d'une campagne sans exemple, et consumé par une maladie +extraordinaire, ne pouvait plus tenir à cheval. Mantoue n'était pas +encore prise, et on pouvait concevoir des inquiétudes pour le mois de +nivôse (janvier). + +Les journaux des deux partis, profitant sans mesure de la liberté de +la presse, continuaient à se déchaîner. Ceux de la contre-révolution, +voyant approcher le printemps, époque des élections, tâchaient de remuer +l'opinion, et de la disposer en leur faveur. Depuis les désastres des +royalistes de la Vendée, il devenait clair que leur dernière ressource +était de se servir de la liberté elle-même pour la détruire, et +d'envahir la république en s'emparant des élections. Le directoire, en +voyant leur déchaînement, était saisi de ces mouvemens d'impatience +dont le pouvoir même le plus éclairé ne peut pas toujours se défendre. +Quoique fort habitué à la liberté, il s'effrayait du langage qu'elle +prenait dans certains journaux; il ne comprenait pas encore assez qu'il +faut laisser tout dire, que le mensonge n'est jamais à redouter, +quelque publicité qu'il acquière, qu'il s'use par sa violence, et +qu'un gouvernement périt par la vérité seule, et surtout par la vérité +comprimée. Il demanda aux deux conseils des lois sur les abus de la +presse. On se récria; on prétendit que, les élections approchant, il +voulait en gêner la liberté; on lui refusa les lois qu'il demandait. On +accorda seulement deux dispositions: l'une, relative à la répression +de la calomnie privée; l'autre, aux crieurs de journaux, qui, dans les +rues, au lieu de les annoncer par leur titre, les annonçaient par des +phrases détachées, et souvent fort inconvenantes. Ainsi on vendait un +pamphlet, en criant dans les rues: _Rendez-nous nos myriagrammes, et +f....-nous le camp, si vous ne pouvez faire le bonheur du peuple._ Il +fut décidé, pour éviter ce scandale, qu'on ne pourrait plus crier les +journaux et les écrits que par un simple titre. Le directoire aurait +voulu l'établissement d'un journal officiel du gouvernement. Les +cinq-cents y consentirent; les anciens s'y opposèrent. La loi du 3 +brumaire, mise une seconde fois en discussion en vendémiaire, et +devenue le prétexte de la ridicule attaque des patriotes sur le camp +de Grenelle, avait été maintenue après une discussion solennelle. +Elle était en quelque sorte le poste autour duquel ne cessaient de se +rencontrer les deux partis. C'était surtout la disposition qui excluait +les parens des émigrés des fonctions publiques, que le côté droit +voulait détruire, et que les républicains voulaient conserver. Après une +troisième attaque, il fut décidé que cette disposition serait maintenue. +On ne fit qu'un seul changement à cette loi. Elle excluait de l'amnistie +générale, accordée aux délits révolutionnaires, les délits qui se +rattachaient au 13 vendémiaire; cet événement était déjà trop loin pour +ne pas amnistier les individus qui avaient pu y prendre part, et qui, +d'ailleurs, étaient tous impunis de fait: l'amnistie fut donc appliquée +aux délits de vendémiaire, comme à tous les autres faits purement +révolutionnaires. + +Ainsi le directoire, et tous ceux qui voulaient la république +directoriale, conservaient la majorité dans les conseils, malgré les +cris de quelques patriotes follement emportés, et de quelques intrigans +vendus à la contre-révolution. + +L'état des finances avait l'effet ordinaire de la misère dans les +familles, il troublait l'union domestique du directoire avec le corps +législatif. Le directoire se plaignait de ne pas voir ses mesures +toujours accueillies par les conseils; il leur adressa un message +alarmant, et il le publia, comme pour faire retomber sur eux les +malheurs publics, s'ils ne s'empressaient d'adopter ses propositions. Ce +message du 25 frimaire (15 décembre) était conçu en ces termes: «Toutes +les parties du service sont en souffrance. La solde des troupes est +arriérée; les défenseurs de la patrie sont livrés aux horreurs de la +nudité, leur courage est énervé par le sentiment douloureux de leurs +besoins; le dégoût, qui en est la suite, entraîne la désertion. +Les hôpitaux manquent de fournitures, de feu, de médicamens. Les +établissemens de bienfaisance, en proie au même dénuement, repoussent +l'indigent et l'infirme dont ils étaient la seule ressource. Les +créanciers de l'état, les entrepreneurs qui, chaque jour, contribuent à +fournir aux besoins des armées, n'arrachent que de faibles parcelles +des sommes qui leur sont dues; leur détresse écarte des hommes qui +pourraient faire les mêmes services avec plus d'exactitude, ou à de +moindres bénéfices. Les routes sont bouleversées, les communications +interrompues. Les fonctionnaires publics sont sans salaires; d'un bout +à l'autre de la république, on voit les juges, les administrateurs, +réduits à l'horrible alternative, ou de traîner dans la misère leur +existence et celle de leur famille, ou de se déshonorer en se vendant +à l'intrigue. Partout la malveillance s'agite; dans bien des lieux +l'assassinat s'organise, et la police sans activité, sans force, parce +qu'elle est dénuée de moyens pécuniaires, ne peut arrêter ce désordre.» + +Les conseils furent irrités de la publication de ce message, qui +semblait faire retomber sur eux les malheurs de l'état, et censurèrent +vivement l'indiscrétion du directoire. Cependant ils se mirent à +examiner sur-le-champ ses propositions. Le numéraire abondait partout, +excepté dans les coffres de l'état. L'impôt, actuellement percevable en +numéraire ou en papier au cours, ne rentrait que lentement. Les biens +nationaux soumissionnés étaient payés en partie; les paiemens restant +à faire n'étaient pas échus. On vivait d'expédiens, on donnait +aux fournisseurs des ordonnances de ministres, des bordereaux de +liquidation, espèces de valeurs d'attente, qui n'étaient reçues que pour +une valeur inférieure, et qui faisaient monter considérablement le prix +des marchés. C'était donc toujours la même situation que nous avons déjà +exposée si souvent. + +De grandes améliorations furent apportées aux finances pour l'an V. +On divisa le budget en deux parties, comme on a déjà vu: la dépense +ordinaire de 450 millions, et la dépense extraordinaire de 550. La +contribution foncière, portée à 250 millions, la contribution somptuaire +et personnelle à 50, les douanes, le timbre, l'enregistrement à +150, durent fournir les 450 millions de la dépense ordinaire. +L'extraordinaire dut être couvert par l'arriéré de l'impôt et par +le produit des biens nationaux. L'impôt était désormais entièrement +exigible en numéraire. Il restait encore quelques mandats et quelques +assignats, qui furent annulés sur-le-champ, et reçus au cours pour le +paiement de l'arriéré. De cette manière on fit cesser totalement les +désordres du papier-monnaie. L'emprunt forcé fut définitivement fermé. +Il avait produit à peine 400 millions valeur effective. Les impositions +arriérées durent être entièrement acquittées avant le 15 frimaire de +l'année actuelle (5 décembre). Les garnisaires furent institués pour +hâter la perception. On ordonna la confection des rôles, pour percevoir +sur-le-champ le quart des impôts de l'an V. Restait à savoir comment on +userait de la valeur des biens nationaux, n'ayant plus le papier-monnaie +pour la mettre d'avance en circulation. On avait encore à toucher +le dernier sixième sur les biens soumissionnés. On décida que, +pour devancer ce dernier paiement, on exigerait des acquéreurs des +obligations payables en numéraire, échéant à l'époque même à laquelle +la loi les obligeait de s'acquitter, et entraînant, en cas de protêt, +l'expropriation du bien vendu. Cette mesure pouvait faire rentrer +quatre-vingts et quelques millions d'obligations, dont les fournisseurs +annonçaient qu'ils se paieraient volontiers. On n'avait plus de +confiance dans l'état, mais on en avait dans les particuliers; et les 80 +millions de ce papier personnel avaient une valeur que n'aurait pas eue +un papier émis et garanti par la république. On décida que les biens +vendus à l'avenir se paieraient comme il suit: un dixième comptant en +numéraire; cinq dixièmes comptant, en ordonnances des ministres, ou en +bordereaux de liquidation délivrés aux fournisseurs; quatre dixièmes +enfin, en quatre obligations, payables une par an. + +Ainsi, n'ayant plus de crédit public, on se servait du crédit privé; +ne pouvant plus émettre du papier-monnaie hypothéqué sur les biens, on +exigeait des acquéreurs de ces biens une espèce de papier qui, portant +leur signature, avait une valeur individuelle; enfin on permettait aux +fournisseurs de se payer de leurs services sur les biens eux-mêmes. + +Ces dispositions faisaient donc espérer un peu d'ordre et quelques +rentrées. Pour suffire aux besoins pressans du ministère de la guerre, +on lui adjugea sur-le-champ, pour les mois de nivôse, pluviôse, ventôse +et germinal, mois consacrés, aux préparatifs de la nouvelle campagne, +la somme de 120 millions, dont 33 millions devaient être pris sur +l'ordinaire, et 87 sur l'extraordinaire. L'enregistrement, les postes, +les douanes, les patentes, la contribution foncière allaient fournir ces +33 millions: les 87 de l'extraordinaire devaient se composer du produit +des bois, de l'arriéré des contributions militaires, et des obligations +des acquéreurs de biens nationaux. Ces valeurs étaient assurées, et +allaient rentrer sur-le-champ. On paya tous les fonctionnaires publics +en numéraire. On décida de payer les rentiers de la même manière; mais +ne pouvant encore leur donner de l'argent, on leur donna des billets +au porteur, recevables en paiement des biens nationaux, comme les +ordonnances des ministres et les bordereaux de liquidation délivrés aux +fournisseurs. + +Tels furent les travaux administratifs du directoire pendant l'hiver de +l'an V (1796 à 1797), et les moyens qu'il se prépara pour suffire à la +campagne suivante. La campagne actuelle n'était pas terminée, et tout +annonçait que malgré dix mois de combats acharnés, malgré les glaces et +les neiges, on allait voir encore de nouvelles batailles. L'archiduc +Charles s'opiniâtrait à enlever les têtes de pont de Kehl et d'Huningue, +comme si, en les enlevant, il eût à jamais interdit aux Français le +retour sur la rive droite. Le directoire avait une excellente raison de +l'y occuper, c'était de l'empêcher de se porter en Italie. Il passa près +de trois mois devant le fort de Kehl. De part et d'autre, les troupes +s'illustrèrent par un courage héroïque, et les généraux divisionnaires +déployèrent un grand talent d'exécution. Desaix surtout s'immortalisa +par sa bravoure, son sang-froid, et ses savantes dispositions autour de +ce fort misérablement retranché. La conduite des deux généraux en chef +fut loin d'être aussi approuvée que celle de leurs lieutenans. On +reprocha à Moreau de n'avoir pas su profiter de la force de son armée, +et de n'avoir pas débouché sur la rive droite pour tomber sur l'armée +de siége. On blâma l'archiduc d'avoir dépensé tant d'efforts contre une +tête de pont. Moreau rendit Kehl le 20 nivôse an V (9 janvier 1797); +c'était une légère perte. Notre longue résistance prouvait la solidité +de la ligne du Rhin. Les troupes avaient peu souffert; Moreau avait +employé le temps à perfectionner leur organisation; son armée présentait +un aspect superbe. Celle de Sambre-et-Meuse, passée sous les ordres de +Beurnonville, n'avait pas été employée utilement pendant ces derniers +mois, mais elle s'était reposée, et renforcée de détachemens nombreux +venus de la Vendée; elle avait reçu un chef illustre, Hoche, qui était +enfin appelé à une guerre digne de ses talens. Ainsi, quoiqu'il ne +possédât pas encore Mayence, et qu'il fût privé de Kehl, le directoire +pouvait se regarder comme puissant sur le Rhin. Les Autrichiens, de leur +côté, étaient fiers d'avoir pris Kehl, et ils dirigeaient maintenant +tous leurs efforts sur la tête de pont d'Huningue. Mais tous les voeux +de l'empereur et de ses ministres se portaient sur l'Italie. Les travaux +de l'administration pour renforcer l'armée d'Alvinzy, et pour essayer +une dernière lutte, étaient extraordinaires. On avait fait partir les +troupes en poste. Toute la garnison de Vienne avait été acheminée sur le +Tyrol. Les habitans de la capitale, pleins de dévouement pour la +maison impériale, avaient fourni quatre mille volontaires, qui furent +enrégimentés, sous le nom de _volontaires de Vienne_. L'impératrice leur +donna des drapeaux brodés de ses mains. On avait fait une nouvelle +levée en Hongrie, et on avait tiré du Rhin quelques mille hommes des +meilleures troupes de l'empire. Grâce à cette activité, digne des plus +grands éloges, l'armée d'Alvinzy se trouva renforcée d'une vingtaine de +mille hommes, et portée à plus de soixante mille. Elle était reposée et +réorganisée; et quoique renfermant quelques recrues, elle se composait +en majeure partie de troupes aguerries. Le bataillon des volontaires de +Vienne était formé de jeunes gens, étrangers, il est vrai, à la guerre, +mais appartenant à de bonnes familles, animés de sentiments élevés, +très dévoués à la maison impériale, et prêts à déployer la plus grande +bravoure. + +Les ministres autrichiens s'étaient entendus avec le pape, et l'avaient +engagé à résister aux menaces de Bonaparte. Ils lui avaient envoyé Colli +et quelques officiers pour commander son armée, en lui recommandant de +la porter le plus près possible de Bologne et de Mantoue. Ils avaient +annoncé à Wurmser un prochain secours, avec ordre de ne pas se rendre, +et s'il était réduit à l'extrémité, de sortir de Mantoue avec tout ce +qu'il aurait de troupes, et surtout d'officiers, de se jeter à travers +le Bolonais et le Ferrarais dans les états romains, pour se réunir à +l'armée papale, qu'il organiserait et porterait sur les derrières de +Bonaparte. Ce plan, fort bien conçu, pouvait réussir avec un général +aussi brave que Wurmser. Ce vieux maréchal tenait toujours dans Mantoue +avec une grande fermeté, quoique sa garnison n'eût plus à manger que de +la viande de cheval salée et de la _poulenta_. + +Bonaparte s'attendait à cette dernière lutte, qui allait décider pour +jamais du sort de l'Italie, et il s'y préparait. Comme le répandaient à +Paris les malveillans qui souhaitaient l'humiliation de nos armes, il +était malade d'une gale mal traitée, et prise devant Toulon en chargeant +un canon de ses propres mains. Cette maladie, mal connue, jointe aux +fatigues inouïes de cette campagne, l'avait singulièrement affaibli. Il +pouvait à peine se tenir à cheval; ses joues étaient caves et livides; +sa personne paraissait chétive; ses yeux seuls, toujours aussi vifs et +aussi perçants, annonçaient que le feu de son ame n'était pas éteint. +Ses proportions physiques formaient même avec son génie et sa renommée +un contraste singulier et piquant pour des soldats à la fois gais +et enthousiastes. Malgré le délabrement de ses forces, ses passions +extraordinaires le soutenaient, et lui communiquaient une activité qui +se portait sur tous les objets à la fois. Il avait commencé ce qu'il +appelait _la guerre aux voleurs_. Les intrigans de toute espèce étaient +accourus en Italie, pour s'introduire dans l'administration des armées, +et y profiter de la richesse de cette belle contrée. Tandis que la +simplicité et l'indigence régnaient dans les armées du Rhin, le luxe +s'était introduit dans celle d'Italie; il y était aussi grand que la +gloire. Les soldats, bien vêtus, bien nourris, bien accueillis par les +belles Italiennes, y vivaient dans les plaisirs et l'abondance. Les +officiers, les généraux participaient à l'opulence générale, et +commençaient leur fortune. Quant aux fournisseurs, ils déployaient un +faste scandaleux, et ils achetaient avec le prix de leurs exactions les +faveurs des plus belles actrices de l'Italie. Bonaparte, qui avait en +lui toutes les passions, mais qui, dans le moment, était livré à une +seule, la gloire, vivait d'une manière simple et sévère, ne cherchait de +délassement qu'auprès de sa femme, qu'il aimait avec tendresse, et +qu'il avait fait venir à son quartier-général. Indigné des désordres de +l'administration, il portait un regard sévère sur les moindres détails, +vérifiait lui-même la gestion des compagnies, faisait poursuivre les +administrateurs infidèles, et les dénonçait impitoyablement. Il leur +reprochait surtout de manquer de courage, et d'abandonner l'armée les +jours de péril. Il recommandait au directoire de choisir des hommes +d'une énergie éprouvée; il voulait l'institution d'un syndicat, qui +jugeant comme un jury, pût, sur sa simple conviction, punir des délits +qui n'étaient jamais prouvables matériellement. Il pardonnait volontiers +à ses soldats et à ses généraux des jouissances qui n'étaient pas pour +eux les délices de Capoue; mais il avait une haine implacable pour tous +ceux qui s'enrichissaient aux dépens de l'armée, sans la servir de leurs +exploits ou de leurs soins. + +Il avait apporté la même attention et la même activité dans ses +relations avec les puissances italiennes. Dissimulant toujours avec +Venise, dont il voyait les armemens dans les lagunes et les montagnes du +Bergamasque, il différa toute explication jusqu'après la reddition de +Mantoue. Provisoirement il fit occuper par ses troupes le château de +Bergame, qui avait garnison vénitienne, et donna pour raison qu'il ne +le croyait pas assez bien gardé pour résister à un coup de main des +Autrichiens. Il se mit ainsi à l'abri d'une perfidie, et imposa aux +nombreux ennemis qu'il avait dans Bergame. Dans la Lombardie et la +Cispadane, il continua à favoriser l'esprit de liberté, réprimant le +parti autrichien et papal, et modérant le parti démocratique, qui, dans +tous les pays, a besoin d'être contenu. Il se maintint en amitié avec +le roi de Piémont et le duc de Parme. Il se transporta de sa personne +à Bologne, pour terminer une négociation avec le duc de Toscane, et +imposer à la cour de Rome. Le duc de Toscane était incommodé par la +présence des Français à Livourne; de vives discussions s'étaient élevées +avec le commerce livournais sur les marchandises appartenant aux +négocians ennemis de la France. Ces contestations produisaient beaucoup +d'animosité; d'ailleurs les marchandises, qu'on arrachait avec peine, +étaient ensuite mal vendues, et par une compagnie qui venait de voler +cinq à six millions à l'armée. Bonaparte aima mieux transiger avec le +grand-duc. Il fut convenu que, moyennant deux millions, il évacuerait +Livourne. Il y trouva de plus l'avantage de rendre disponible la +garnison de cette ville. Son projet était de prendre les deux légions +formées par la Cispadane, de les réunir à la garnison de Livourne, d'y +ajouter trois mille hommes de ses troupes, et d'acheminer cette petite +armée vers la Romagne, et la Marche d'Ancône. Il voulait s'emparer +encore de deux provinces de l'état romain, y mettre la main sur les +propriétés du pape, y arrêter les impôts, se payer par ce moyen de la +contribution qui n'avait pas été acquittée, prendre des otages choisis +dans le parti ennemi de la France, et établir ainsi une barrière entre +les états de l'Église et Mantoue. Par là, il rendait impossible le +projet de jonction entre Wurmser et l'armée papale; il pouvait imposer +au pape, et l'obliger enfin à se soumettre aux conditions de la +république. Dans son humeur contre le Saint-Siége, il ne songeait même +plus à lui pardonner, et voulait faire une division toute nouvelle de +l'Italie. On aurait rendu la Lombardie à l'Autriche; on aurait composé +une république puissante, en ajoutant au Modénois, au Boulonnais et au +Ferrarais, la Romagne, la Marche d'Ancône, le duché de Parme, et on +aurait donné Rome au duc de Parme, ce qui aurait fait grand plaisir +à l'Espagne, et aurait compromis la plus catholique de toutes les +puissances. Déjà il avait commencé à exécuter son projet; il s'était +porté à Bologne avec trois mille hommes de troupes, et de là il menaçait +le Saint-Siége, qui avait déjà formé un noyau d'armée. Mais le pape, +certain maintenant d'une nouvelle expédition autrichienne, espérant +communiquer par le Bas-Pô avec Wurmser, bravait les menaces du général +français, et témoignait même le désir de le voir s'avancer encore +davantage dans ses provinces. Le saint-père, disait-on au Vatican, +quittera Rome, s'il le faut, pour se réfugier à l'extrémité de ses +états. Plus Bonaparte s'avancera, et s'éloignera de l'Adige, plus il se +mettra en danger, et plus les chances deviendront favorables à la cause +sainte. Bonaparte, qui était tout aussi prévoyant que le Vatican, +n'avait garde de marcher sur Rome; il ne voulait que menacer, et il +avait toujours l'oeil sur l'Adige, s'attendant à chaque instant à une +nouvelle attaque. Le 19 nivôse (8 janvier 1797), en effet, il apprit +qu'un engagement avait eu lieu sur tous ses avant-postes; il repassa +le Pô sur-le-champ avec deux mille hommes, et courut de sa personne à +Vérone. + +Son armée avait reçu depuis Arcole les renforts qu'elle aurait dû +recevoir avant cette bataille. Ses malades étaient sortis des hôpitaux +avec l'hiver; il avait environ quarante-cinq mille hommes présens sous +les armes. Leur distribution était toujours la même. Dix mille hommes +à peu près bloquaient Mantoue sous Serrurier; trente mille étaient en +observation sur l'Adige. Augereau gardait Legnago, Masséna Vérone; +Joubert, qui avait succédé à Vaubois, gardait Rivoli et la Corona. Rey, +avec une division de réserve, était à Dezenzano, au bord du lac de +Garda. Les quatre à cinq mille hommes restans étaient, soit dans les +châteaux de Bergame et de Milan, soit dans la Cispadane. Les Autrichiens +s'avançaient avec soixante et quelques mille hommes, et en avaient vingt +dans Mantoue, dont douze mille au moins sous les armes. Ainsi, dans +cette lutte, comme dans les précédentes, la proportion de l'ennemi était +du double. Les Autrichiens avaient cette fois un nouveau projet. Ils +avaient essayé de toutes les routes pour attaquer la double ligne du +Mincio et de l'Adige. Lors de Castiglione, ils étaient descendus le long +des deux rives du lac de Garda, par les deux vallées de la Chiesa et de +l'Adige. Plus tard, ils avaient débouché par la vallée de l'Adige et +par celle de la Brenta, attaquant par Rivoli et Vérone. Maintenant ils +avaient modifié leur plan conformément à leurs projets avec le +pape. L'attaque principale devait se faire par le Haut-Adige, avec +quarante-cinq mille hommes sous les ordres d'Alvinzy. Une attaque +accessoire, et indépendante de la première, devait se faire avec vingt +mille hommes à peu près, sous les ordres de Provera, par le Bas-Adige, +dans le but de communiquer avec Mantoue, avec la Romagne, avec l'armée +du pape. + +L'attaque d'Alvinzy était la principale; elle était assez forte pour +faire espérer un succès sur ce point, et elle devait être poussée sans +aucune considération de ce qui arriverait à Provera. Nous avons décrit +ailleurs les trois routes qui sortent des montagnes du Tyrol. Celle qui +tournait derrière le lac de Garda avait été négligée depuis l'affaire +de Castiglione; on suivait maintenant les deux autres. L'une circulant +entre l'Adige et le lac de Garda, passait à travers les montagnes qui +séparent le lac du fleuve, et y rencontrait la position de Rivoli; +l'autre longeait extérieurement le fleuve, et allait déboucher dans la +plaine de Vérone, en dehors de la ligne française. Alvinzy choisit celle +qui passait entre le fleuve et le lac, et qui pénétrait dans la ligne +française. C'est donc sur Rivoli que devaient se diriger ses coups. +Voici quelle est cette position à jamais célèbre. La chaîne du +Monte-Baldo sépare le lac de Garda et l'Adige. La grande route circule +entre l'Adige et le pied des montagnes, dans l'étendue de quelques +lieues. A Incanale, l'Adige vient baigner le pied même des montagnes, et +ne laisse plus de place pour longer sa rive. La route alors abandonne +les bords du fleuve, s'élève par une espèce d'escalier tournant dans les +flancs de la montagne, et débouche sur un vaste plateau, qui est celui +de Rivoli. Il domine l'Adige d'un côté, et de l'autre il est entouré +par l'amphithéâtre du Monte-Baldo. L'armée qui est en position sur ce +plateau menace le chemin tournant par lequel on y monte, et balaie au +loin de son feu les deux rives de l'Adige. Ce plateau est difficile +à emporter de front, puisqu'il faut gravir un escalier étroit pour y +arriver. Aussi ne cherche-t-on pas à l'attaquer par cette seule voie. +Avant de parvenir à Incanale, d'autres routes conduisent sur le +Monte-Baldo, et, gravissant ses croupes escarpées, viennent aboutir au +plateau de Rivoli. Elles ne sont praticables ni à la cavalerie ni à +l'artillerie, mais elles donnent un facile accès aux troupes à pied, et +peuvent servir à porter des forces considérables d'infanterie sur +les flancs et les derrières du corps qui défend le plateau. Le plan +d'Alvinzy était d'attaquer la position par toutes les issues à la fois. + +Le 23 nivôse (12 janvier), il attaqua Joubert, qui tenait toutes les +positions avancées, et le resserra sur Rivoli. Le même jour Provera +poussait deux avant-gardes, l'une sur Vérone, l'autre sur Legnago, par +Caldiero et Bevilaqua. Masséna, qui était à Vérone, en sortit, +culbuta l'avant-garde qui s'était présentée à lui, et fit neuf cents +prisonniers. Bonaparte y arrivait de Bologne dans le moment même. Il fit +replier toute la division dans Vérone pour la tenir prête à marcher. +Dans la nuit, il apprit que Joubert était attaqué et forcé à Rivoli, +qu'Augereau avait vu, devant Legnago, des forces considérables. Il ne +pouvait pas juger encore le point sur lequel l'ennemi dirigeait sa +principale masse. Il tint toujours la division Masséna prête à marcher, +et ordonna à la division Rey, qui était à Dezenzano, et qui n'avait vu +déboucher aucun ennemi par derrière le lac de Garda, de se porter à +Castel-Novo, point le plus central entre le Haut et le Bas-Adige. Le +lendemain 24 (13 janvier), les courriers se succédèrent avec rapidité. +Bonaparte apprit que Joubert, attaqué par des forces immenses, allait +être enveloppé, et qu'il devait à l'opiniâtreté et au bonheur de sa +résistance, de conserver encore le plateau de Rivoli. Augereau lui +mandait du Bas-Adige, qu'on se fusillait le long des deux rives, sans +qu'il se passât aucun événement important. Bonaparte n'avait guère +devant lui à Vérone que deux mille Autrichiens. Dès cet instant, il +devina le projet de l'ennemi, et vit bien que l'attaque principale se +dirigeait sur Rivoli. Il pensait qu'Augereau suffisait pour défendre +le Bas-Adige; il le renforça d'un corps de cavalerie, détaché de la +division Masséna. Il ordonna à Serrurier, qui bloquait Mantoue, +de porter sa réserve à Villa-Franca, pour qu'elle fût placée +intermédiairement à tous les points. Il laissa à Vérone un régiment +d'infanterie et un de cavalerie; et il partit, dans la nuit du 24 au +25 (13 à 14 janvier), avec les dix-huitième, trente-deuxième, +soixante-quinzième demi-brigades de la division Masséna, et deux +escadrons de cavalerie. Il manda à Rey de ne pas s'arrêter à +Castel-Novo, et de monter tout de suite sur Rivoli. Il devança ses +divisions, et arriva de sa personne à Rivoli à deux heures du matin. Le +temps, qui était pluvieux les jours précédens, s'était éclairci. Le +ciel était pur, le clair de lune éclatant, le froid vif. En arrivant, +Bonaparte vit l'horizon embrasé des feux de l'ennemi. Il lui supposa +quarante-cinq mille hommes; Joubert en avait dix mille au plus: il était +temps qu'un secours arrivât. L'ennemi s'était partagé en plusieurs +corps. Le principal, composé d'une grosse colonne de grenadiers, de +toute la cavalerie, de toute l'artillerie, des bagages, suivait sous +Quasdanovich la grande route, entre le fleuve et le Monte-Baldo, et +devait déboucher par l'escalier d'Incanale. Trois autres corps, sous +les ordres d'Ocskay, de Koblos et de Liptai, composés d'infanterie +seulement, avaient gravi les croupes des montagnes, et devaient arriver +sur le champ de bataille en descendant les degrés de l'amphithéâtre que +le Monte-Baldo forme autour du plateau de Rivoli. Un quatrième corps, +sous les ordres de Lusignan, circulant sur le côté du plateau, devait +venir se placer sur les derrières de l'armée française, pour la couper +de la route de Vérone. Alvinzy avait enfin détaché un sixième corps, +qui, par sa position, était tout à fait en dehors de l'opération. Il +marchait de l'autre côté de l'Adige, et suivait la route qui, par +Roveredo, Dolce et Vérone, longe le fleuve extérieurement. Ce corps, +commandé par Wukassovich, pouvait tout au plus envoyer quelques boulets +sur le champ de bataille, en tirant d'une rive à l'autre. Bonaparte +sentit sur-le-champ qu'il fallait garder le plateau à tout prix. Il +avait en face l'infanterie autrichienne, descendant l'amphithéâtre, +sans une seule pièce de canon; il avait à sa droite les grenadiers, +l'artillerie, la cavalerie, longeant la route du fleuve, et venant +déboucher par l'escalier d'Incanale sur son flanc droit. A sa gauche, +Lusignan tournait Rivoli. Les boulets de Wukassovich, lancés de l'autre +rive de l'Adige, arrivaient sur sa tête. Placé sur le plateau, il +empêchait la jonction des différentes armes, il foudroyait l'infanterie +privée de ses canons; il refoulait la cavalerie et l'artillerie, +engagées dans un chemin étroit et tournant. Peu lui importait alors +que Lusignan fît effort pour le tourner, et que Wukassovich lui lançât +quelques boulets. + +Son plan arrêté avec sa promptitude accoutumée, il commença l'opération +avant le jour. Joubert avait été obligé de se resserrer pour n'occuper +qu'une étendue proportionnée à ses forces; et il était à craindre que +l'infanterie, descendant les degrés du Monte-Baldo, ne vînt faire sa +jonction avec la tête de la colonne gravissant par Incanale. Bonaparte, +bien avant le jour, donna l'éveil aux troupes de Joubert, qui, après +quarante-huit heures de combat, prenaient un peu de repos. Il fit +attaquer les postes avancés de l'infanterie autrichienne, les replia, et +s'étendit plus largement sur le plateau. + +L'action devint extrêmement vive. L'infanterie autrichienne, sans +canons, plia devant la nôtre, qui était armée de sa formidable +artillerie, et recula en demi-cercle vers l'amphithéâtre du Monte-Baldo. +Mais un événement fâcheux arrive dans l'instant à notre gauche. Le corps +de Liptai, qui tenait l'extrémité du demi-cercle ennemi, donne sur la +gauche de Joubert, composée des quatre-vingt-neuvième et vingt-cinquième +demi-brigades, les surprend, les rompt, et les oblige à se retirer +en désordre. La quatorzième, venant immédiatement après ces deux +demi-brigades, se forme en crochet pour couvrir le reste de la ligne, et +résiste avec un admirable courage. Les Autrichiens se réunissent contre +elle, et sont près de l'accabler. Ils veulent surtout lui enlever ses +canons, dont les chevaux ont été tués. Déjà ils arrivent sur les +pièces, lorsqu'un officier s'écrie: «Grenadiers de la quatorzième, +laisserez-vous enlever vos pièces?» Sur-le-champ cinquante hommes +s'élancent à la suite du brave officier, repoussent les Autrichiens, +s'attellent aux pièces, et les ramènent. + +Bonaparte, voyant le danger, laisse Berthier sur le point menacé, +et part au galop pour Rivoli, afin d'aller chercher du secours. Les +premières troupes de Masséna arrivaient à peine, après avoir marché +toute la nuit. Bonaparte se saisit de la trente-deuxième, devenue +fameuse par ses exploits durant la campagne, et la porte à la gauche, +pour rallier les deux demi-brigades qui avaient plié. L'intrépide +Masséna s'avance à sa tête, rallie derrière lui les troupes rompues, +et renverse tout ce qui se présente à sa rencontre. Il repousse les +Autrichiens, et vient se placer à côté de la quatorzième, qui n'avait +cessé de faire des prodiges de valeur. Le combat se trouve ainsi rétabli +sur ce point, et l'armée occupe le demi-cercle du plateau. Mais l'échec +momentané de la gauche avait obligé Joubert à se replier avec la droite; +il cédait du terrain, et déjà l'infanterie autrichienne se rapprochait +une seconde fois du point que Bonaparte avait mis tant d'intérêt à lui +faire abandonner; elle allait joindre le débouché par lequel le chemin +tournant d'Incanale aboutissait sur le plateau. Dans ce même instant, la +colonne composée d'artillerie et de cavalerie, et précédée de plusieurs +bataillons de grenadiers, gravissait le chemin tournant, et, avec des +efforts incroyables de bravoure, en repoussait la trente-neuvième. +Wukassovich, de l'autre rive de l'Adige, lançait une grêle de boulets +pour protéger cette espèce d'escalade. Déjà les grenadiers avaient gravi +le sommet du défilé, et la cavalerie débouchait à leur suite sur le +plateau. Ce n'était pas tout: la colonne de Lusignan, dont on avait +vu au loin les feux, et qu'on avait aperçue à la gauche tournant la +position des Français, venait se mettre sur leurs derrières, intercepter +la route de Vérone, et barrer le chemin à Rey, qui arrivait de +Castel-Novo avec la division de réserve. Déjà les soldats de Lusignan, +se voyant sur les derrières de l'armée française, battaient des mains, +et la croyaient prise. Ainsi sur ce plateau, serré de front par un +demi-cercle d'infanterie, tourné à gauche par une forte colonne, +escaladé à droite par le gros de l'armée autrichienne, et labouré par +les boulets qui portaient de la rive opposée de l'Adige sur ce plateau, +Bonaparte était isolé avec les seules divisions Joubert et Masséna, au +milieu d'une nuée d'ennemis. Il était avec seize mille hommes enveloppé +par quarante au moins. + +Dans ce moment si redoutable, il n'est pas ébranlé. Il conserve toute +la chaleur et toute la promptitude de l'inspiration. En voyant les +Autrichiens de Lusignan, il dit: _Ceux-là sont à nous_, et il les laisse +s'engager sans s'inquiéter de leur mouvement. Les soldats, devinant leur +général, partagent sa confiance, et se disent aussi: _Ils sont à nous_. + +Dans cet instant, Bonaparte ne s'occupe que de ce qui se passe devant +lui. Sa gauche est couverte par l'héroïsme de la quatorzième et de la +trente-deuxième; sa droite est menacée à la fois par l'infanterie qui +a repris l'offensive, et par la colonne qui escalade le plateau. Il +ordonne sur-le-champ des mouvemens décisifs. Une batterie d'artillerie +légère, deux escadrons, sous deux braves officiers, Leclerc et Lasalle, +sont dirigés sur le débouché envahi. Joubert, qui, avec l'extrême +droite, avait ce débouché à dos, fait volte-face avec un corps +d'infanterie légère. Tous chargent à la fois. L'artillerie mitraille +d'abord tout ce qui a débouché; la cavalerie et l'infanterie légère +chargent ensuite avec vigueur. Joubert a son cheval tué; il se relève +plus terrible, et s'élance sur l'ennemi un fusil à la main. Tout ce +qui a débouché, grenadiers, cavalerie, artillerie, tout est précipité +pêle-mêle dans l'escalier tournant d'Incanale. Un désordre horrible +s'y répand; quelques pièces, plongeant dans le défilé, y augmentent +l'épouvante et la confusion. A chaque pas on tue, on fait des +prisonniers. Après avoir délivré le plateau des assaillans qui l'avaient +escaladé, Bonaparte reporte ses coups sur l'infanterie, qui était rangée +en demi-cercle devant lui, et jette sur elle Joubert avec l'infanterie +légère, Lasalle avec deux cents hussards. A cette nouvelle attaque, +l'épouvante se répand dans cette infanterie, privée maintenant de tout +espoir de jonction; elle fuit en désordre. Alors toute notre ligne +demi-circulaire s'ébranle de la droite à la gauche, jette les +Autrichiens contre l'amphithéâtre du Monte-Baldo, et les poursuit à +outrance dans les montagnes. Bonaparte se reporte ensuite sur ses +derrières, et vient réaliser sa prédiction sur le corps de Lusignan. +Ce corps, en voyant les désastres de l'armée autrichienne, s'aperçoit +bientôt de son sort. Bonaparte, après l'avoir mitraillé, ordonne à la +dix-huitième et à la soixante-quinzième demi-brigade de le charger. Ces +braves demi-brigades s'ébranlent en entonnant le _Chant du départ_, et +poussent Lusignan sur la route de Vérone, par laquelle arrivait Rey avec +la division de réserve. Le corps autrichien résiste d'abord, puis se +retire, et vient donner contre la tête de la division Rey. Epouvanté à +cette vue, il invoque la clémence du vainqueur, et met bas les armes, au +nombre de quatre mille soldats. On en avait pris déjà deux mille dans le +défilé de l'Adige. + +Il était cinq heures, et on peut dire que l'armée autrichienne était +anéantie. Lusignan était pris; l'infanterie, qui était venue par les +montagnes, fuyait à travers des rochers affreux; la colonne principale +était engouffrée sur le bord du fleuve; le corps accessoire de +Wukassovich assistait inutilement à ce désastre, séparé par l'Adige du +champ de bataille. Cette admirable victoire n'étourdit point la pensée +de Bonaparte; il songe au Bas-Adige qu'il a laissé menacé; il juge que +Joubert, avec sa brave division, et Rey avec la division de réserve, +suffiront pour porter les derniers coups à l'ennemi, et pour lui enlever +des milliers de prisonniers. Il rallie la division Masséna, qui s'était +battue le jour précédent à Vérone, qui avait ensuite marché toute la +nuit, s'était battue tout le jour du 25 (14), et il part avec elle pour +marcher encore toute la nuit qui va suivre, et voler à de nouveaux +combats. Ces braves soldats, le visage joyeux, et comptant sur de +nouvelles victoires, semblent ne pas sentir les fatigues. Ils volent +plutôt qu'ils ne marchent pour aller couvrir Mantoue, dont quatorze +lieues les séparent. + +Bonaparte apprend en route ce qui s'est passé sur le Bas-Adige. Provera, +se dérobant à Augereau, a jeté un pont à Anghuiari, un peu au-dessus +de Legnago: il a laissé Hoënzolern au-delà de l'Adige, et a marché sur +Mantoue avec neuf ou dix mille hommes. Augereau, averti trop tard, s'est +jeté cependant à sa suite, l'a pris en queue, et lui a fait deux mille +prisonniers. Mais avec sept à huit mille soldats, Provera marche sur +Mantoue pour se joindre à la garnison. Bonaparte apprend ces détails à +Castel-Novo. Il craint que la garnison avertie ne sorte pour donner la +main au corps qui arrive, et ne prenne le corps de blocus entre deux +feux. Il a marché toute la nuit du 25 au 26 (14-15) avec la division +Masséna; il la fait marcher encore tout le jour du 26 (15), pour qu'elle +arrive le soir devant Mantoue. Il y dirige en outre les réserves qu'il +avait laissées intermédiairement à Villa-Franca, et y vole de sa +personne pour y faire ses dispositions. + +Ce jour même du 26 (15), Provera était arrivé devant Mantoue. Il se +présente au faubourg de Saint-George, dans lequel était placé Miollis +avec tout au plus quinze cents hommes. Provera le somme de se rendre. Le +brave Miollis lui répond à coups de canon. Provera repoussé se porte du +côté de la citadelle, espérant une sortie de Wurmser; mais il trouve +Serrurier devant lui. Il s'arrête au palais de la Favorite, entre +Saint-George et la citadelle, et lance une barque à travers le lac, +pour faire dire à Wurmser de déboucher de la place le lendemain matin. +Bonaparte arrive dans la soirée, dispose Augereau sur les derrières de +Provera, Victor et Masséna sur ses flancs, de manière à le séparer de +la citadelle par laquelle Wurmser doit essayer de déboucher. Il oppose +Serrurier à Wurmser. Le lendemain 27 nivôse (16 janvier) à la pointe du +jour, la bataille s'engage. Wurmser débouche de la place, et attaque +Serrurier avec furie; celui-ci lui résiste avec une bravoure égale, et +le contient le long des lignes de circonvallation. Victor, à la tête de +la cinquante-septième, qui dans ce jour reçut le nom de la _Terrible_, +s'élance sur Provera, et renverse tout ce qui se présente devant lui. +Après un combat opiniâtre, Wurmser est rejeté dans Mantoue. Provera, +traqué comme un cerf, enveloppé par Victor, Masséna, Augereau, inquiété +par une sortie de Miollis, met bas les armes avec six mille hommes. +Les jeunes volontaires de Vienne en font partie. Après une défense +honorable, ils rendent leurs armes, et le drapeau brodé par les mains de +l'impératrice. + +Tel fut le dernier acte de cette immortelle opération, jugée par +les militaires une des plus belles et des plus extraordinaires dont +l'histoire fasse mention. On apprit que Joubert, poursuivant Alvinzy, +lui avait enlevé encore sept mille prisonniers. On en avait pris six le +jour même de la bataille de Rivoli, ce qui faisait treize; Augereau +en avait fait deux mille; Provera en livrait six mille; on en avait +recueilli mille devant Vérone, et encore quelques centaines ailleurs, +ce qui portait le nombre, en trois jours, à vingt-deux ou vingt-trois +mille. La division Masséna avait marché et combattu sans relâche, depuis +quatre journées, marchant la nuit, combattant le jour. Aussi Bonaparte +écrivait-il avec orgueil que ses soldats avaient surpassé la rapidité +tant vantée des légions de César. On comprend pourquoi il attacha plus +tard au nom de Masséna celui de Rivoli. L'action du 25 (14 janvier) +s'appela bataille de Rivoli, celle du 27 (16), devant Mantoue, s'appela +de la Favorite. + +Ainsi, en trois jours encore, Bonaparte avait pris ou tué une moitié +de l'armée ennemie, et l'avait comme frappée d'un coup de foudre. +L'Autriche avait fait son dernier effort, et maintenant l'Italie était +à nous. Wurmser, rejeté dans Mantoue, était sans espoir; il avait +mangé tous ses chevaux, et les maladies se joignaient à la famine pour +détruire sa garnison. Une plus longue résistance eût été inutile et +contraire à l'humanité. Le vieux maréchal avait fait preuve d'un noble +courage et d'une rare opiniâtreté, il pouvait songer à se rendre. Il +envoya un de ses officiers à Serrurier pour parlementer; c'était Klenau. +Serrurier en référa au général en chef, qui se rendit à la conférence. +Bonaparte, enveloppé dans son manteau, et ne se faisant pas connaître, +écouta les pourparlers entre Klenau et Serrurier. L'officier autrichien +dissertait longuement sur les ressources qui restaient à son général, +et assurait qu'il avait encore pour trois mois de vivres. Bonaparte, +toujours enveloppé, s'approche de la table auprès de laquelle avait +lieu cette conférence, saisit le papier sur lequel étaient écrites les +propositions de Wurmser, et se met à tracer quelques lignes sur les +marges, sans mot dire, et au grand étonnement de Klenau, qui ne +comprenait pas l'action de l'inconnu. Puis, se levant et se découvrant, +Bonaparte s'approche de Klenau: «Tenez, lui dit-il, voilà les +conditions que j'accorde à votre maréchal. S'il avait seulement pour +quinze jours de vivres, et qu'il parlât de se rendre, il ne mériterait +aucune capitulation honorable. Puisqu'il vous envoie, c'est qu'il est +réduit à l'extrémité. Je respecte son âge, sa bravoure et ses malheurs. +Portez-lui les conditions que je lui accorde; qu'il sorte de la +place demain, dans un mois ou dans six, il n'aura des conditions ni +meilleures, ni pires. Il peut rester tant qu'il conviendra à son +honneur.» + +A ce langage, à ce ton, Klenau reconnut l'illustre capitaine, et courut +porter à Wurmser les conditions qu'il lui avait faites. Le vieux +maréchal fut plein de reconnaissance, en voyant la générosité dont usait +envers lui son jeune adversaire. Il lui accordait la permission de +sortir librement de la place avec tout son état-major; il lui accordait +même deux cents cavaliers, cinq cents hommes à son choix, et six pièces +de canon, pour que sa sortie fût moins humiliante. La garnison dut +être conduite à Trieste, pour y être échangée contre des prisonniers +français. Wurmser se hâta d'accepter ces conditions; et pour témoigner +sa gratitude au général français, il l'instruisit d'un projet +d'empoisonnement tramé contre lui dans les États du pape. Il dut sortir +de Mantoue le 14 pluviôse (2 février). Sa consolation, en quittant +Mantoue, était de remettre son épée au vainqueur lui-même; mais il ne +trouva que le brave Serrurier, devant lequel il fut obligé de défiler +avec tout son état-major; Bonaparte était déjà parti pour la Romagne, +pour aller châtier le pape et punir le Vatican. Sa vanité, aussi +profonde que son génie, avait calculé autrement que les vanités +vulgaires; il aimait mieux être absent que présent sur le lieu du +triomphe. + +Mantoue rendue, l'Italie était définitivement conquise, et cette +campagne terminée. + +Quand on en considère l'ensemble, l'imagination est saisie par la +multitude des batailles, la fécondité des conceptions et l'immensité +des résultats. Entré en Italie avec trente et quelques mille hommes, +Bonaparte sépare d'abord les Piémontais des Autrichiens à Montenotte et +Millesimo, achève de détruire les premiers à Mondovi, puis court après +les seconds, passe devant eux le Pô à Plaisance, l'Adda à Lodi, s'empare +de la Lombardie, s'y arrête un instant, se remet bientôt en marche, +trouve les Autrichiens renforcés sur le Mincio, et achève de les +détruire à la bataille de Borghetto. Là, il saisit d'un coup d'oeil le +plan de ses opérations futures: c'est sur l'Adige qu'il doit s'établir, +pour faire front aux Autrichiens; quant aux princes qui sont sur ses +derrières, il se contentera de les contenir par des négociations et des +menaces. On lui envoie une seconde armée sous Wurmser; il ne peut la +battre qu'en se concentrant rapidement, et en frappant alternativement +chacune de ses masses isolées en homme résolu, il sacrifie le blocus de +Mantoue, écrase Wurmser à Lonato, Castiglione, et le rejette dans le +Tyrol. Wurmser est renforcé de nouveau, comme l'avait été Beaulieu; +Bonaparte le prévient dans le Tyrol, remonte l'Adige, culbute tout +devant lui à Roveredo, se jette à travers la vallée de la Brenta, coupe +Wurmser qui croyait le couper lui-même, le terrasse à Bassano, et +l'enferme dans Mantoue. C'est la seconde armée autrichienne détruite +après avoir été renforcée. + +Bonaparte, toujours négociant, menaçant des bords de l'Adige, attend la +troisième armée. Elle est formidable, elle arrive avant qu'il ait reçu +des renforts, il est forcé de céder devant elle; il est réduit au +désespoir, il va succomber, lorsqu'il trouve, au milieu d'un marais +impraticable, deux lignes débouchant dans les flancs de l'ennemi, et s'y +jette avec une incroyable audace. Il est vainqueur encore à Arcole. Mais +l'ennemi est arrêté, et n'est pas détruit; il revient une dernière +fois, et plus puissant que les premières. D'une part, il descend des +montagnes; de l'autre, il longe le Bas-Adige. Bonaparte découvre le seul +point où les colonnes autrichiennes, circulant dans un pays montagneux, +peuvent se réunir, s'élance sur le célèbre plateau de Rivoli, et, de ce +plateau, foudroie la principale armée d'Alvinzy; puis, reprenant son +vol vers le Bas-Adige, enveloppe tout entière la colonne qui l'avait +franchi. Sa dernière opération est la plus belle, car ici, le bonheur +est uni au génie. Ainsi, en dix mois, outre l'armée piémontaise, trois +armées formidables, trois fois renforcées, avaient été détruites par une +armée qui, forte de trente et quelques mille hommes à l'entrée de la +campagne n'en avait guère reçu que vingt pour réparer ses pertes. Ainsi, +cinquante-cinq mille Français avaient battu plus de deux cent mille +Autrichiens, en avaient pris plus de quatre-vingt mille, tué ou blessé +plus de vingt mille; ils avaient livré douze batailles rangées, plus de +soixante combats, passé plusieurs fleuves, en bravant les flots et +les feux ennemis. Quand la guerre est une routine purement mécanique, +consistant à pousser et à tuer l'ennemi qu'on a devant soi, elle est peu +digne de l'histoire; mais quand une de ces rencontres se présente, où +l'on voit une masse d'hommes mue par une seule et vaste pensée, qui se +développe au milieu des éclats de la foudre avec autant de netteté que +celle d'un Newton ou d'un Descartes dans le silence du cabinet, alors le +spectacle est digne du philosophe, autant que de l'homme d'état et du +militaire: et, si cette identification de la multitude avec un seul +individu, qui produit la force à son plus haut degré, sert à protéger, +à défendre une noble cause, celle de la liberté, alors la scène devient +aussi morale qu'elle est grande. + +Bonaparte courait maintenant à de nouveaux projets; il se dirigeait vers +Rome, pour terminer les tracasseries de cette cour de prêtres, et pour +revenir, non plus sur l'Adige, mais sur Vienne. Il avait, par ses +succès, ramené la guerre sur son véritable théâtre, celui de l'Italie, +d'où l'on pouvait fondre sur les états héréditaires de l'empereur. Le +gouvernement, éclairé par ses exploits, lui envoyait des renforts, avec +lesquels il pouvait aller à Vienne dicter une paix glorieuse, au nom de +la république française. La fin de la campagne avait relevé toutes les +espérances que son commencement avait fait naître. + +Les triomphes de Rivoli mirent le comble à la joie des patriotes. On +parlait de tous côtés de ces vingt-deux mille prisonniers, et on citait +le témoignage des autorités de Milan, qui les avaient passés en revue, +et qui en avaient certifié le nombre, pour répondre à tous les doutes +de la malveillance. La reddition de Mantoue vint mettre le comble à +la satisfaction. Dès cet instant, on crut la conquête de l'Italie +définitive. Le courrier qui portait ces nouvelles arriva le soir à +Paris. On assembla sur-le-champ la garnison, et on les publia à la lueur +des torches, au son des fanfares, au milieu des cris de joie de tous +les Français attachés à leur pays. Jours à jamais célèbres et à jamais +regrettables pour nous! A quelle époque notre patrie fut-elle plus belle +et plus grande? Les orages de la révolution paraissaient calmés; les +murmures des partis retentissaient comme les derniers bruits de la +tempête. On regardait ces restes d'agitation comme la vie d'un état +libre. Le commerce et les finances sortaient d'une crise épouvantable; +le sol entier, restitué à des mains industrielles, allait être fécondé. +Un gouvernement composé de bourgeois, nos égaux, régissait la république +avec modération; les meilleurs étaient appelés à leur succéder. Toutes +les voies étaient libres. La France, au comble de la puissance, était +maîtresse de tout le sol qui s'étend du Rhin aux Pyrénées, de la mer aux +Alpes. La Hollande, l'Espagne, allaient unir leurs vaisseaux aux +siens, et attaquer de concert le despotisme maritime. Elle était +resplendissante d'une gloire immortelle. D'admirables armées faisaient +flotter ses trois couleurs à la face des rois qui avaient voulu +l'anéantir. Vingt héros, divers de caractère et de talent, pareils +seulement par l'âge et le courage, conduisaient ses soldats à la +victoire. Hoche, Kléber, Desaix, Moreau, Joubert, Masséna, Bonaparte, et +une foule d'autres encore s'avançaient ensemble. On pesait leurs mérites +divers; mais aucun oeil encore, si perçant qu'il pût être, ne voyait +dans cette génération de héros les malheureux ou les coupables; aucun +oeil ne voyait celui qui allait expirer à la fleur de l'âge, atteint +d'un mal inconnu, celui qui mourrait sous le poignard musulman, ou sous +le feu ennemi, celui qui opprimerait la liberté, purs, heureux, pleins +d'avenir! Ce ne fut là qu'un moment; mais il n'y a que des momens +dans la vie des peuples, comme dans celle des individus. Nous allions +retrouver l'opulence avec le repos; quant à la liberté et à la gloire, +nous les avions!... «Il faut, a dit un ancien, que la patrie soit +non seulement heureuse, mais suffisamment glorieuse.» Ce voeu était +accompli. Français, qui avons vu depuis notre liberté étouffée, +notre patrie envahie, nos héros fusillés ou infidèles à leur gloire, +n'oublions jamais ces jours immortels de liberté, de grandeur et +d'espérance! + + + +FIN DU TOME HUITIÈME. + + + +TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME HUITIÈME. + + +CHAPITRE I. + +Nomination des cinq directeurs.--Installation du corps législatif et du +directoire.--Position difficile du nouveau gouvernement. Détresse +des finances; discrédit du papier-monnaie.--Premiers travaux du +directoire.--Perte des lignes de Mayence.--Reprise des hostilités en +Bretagne et en Vendée. Approche d'une nouvelle escadre anglaise sur les +côtes de l'Ouest.--Plan de finances proposé par le directoire; nouvel +emprunt forcé.--Condamnation de quelques agens royalistes.--La fille de +Louis XVI est rendue aux Autrichiens en échange des représentans livrés +par Dumouriez.--Situation des partis à la fin de 1795.--Armistice +conclu sur le Rhin.--Opérations de l'armée d'Italie. Bataille de +Loano.--Expédition de l'Île-Dieu. Départ de l'escadre anglaise. +Derniers efforts de Charette; mesures du général Hoche pour opérer la +pacification de la Vendée--Résultats de la campagne de 1795. + + +CHAPITRE II. + +Continuation des travaux administratifs du directoire.--Les partis se +prononcent dans le sein du corps législatif.--Institution d'une fête +anniversaire du 21 janvier.--Retour de l'ex-ministre de la guerre +Beurnonville et des représentans Quinette, Camus, Bancal, Lamarque et +Drouet, livrés à l'ennemi par Dumouriez.--Mécontentement des jacobins. +Journal de Baboeuf.--Institution du ministère de la police.--Nouvelles +moeurs.--Embarras financiers; création des mandats.--Conspiration de +Baboeuf.--Situation militaire. Plans du directoire.--Pacification de la +Vendée; mort de Stofflet et de Charette. + + +CHAPITRE III. + +Campagne de 1796. Conquête du Piémont et de la Lombardie par le général +Bonaparte. Batailles de Montenotte, Millesimo. Passage du pont de +Lodi.--Etablissement et politique des Français en Italie.--Opérations +militaires dans le Nord.--Passage du Rhin par les généraux Jourdan et +Moreau. Batailles de Rastadt et d'Ettlingen.--L'armée d'Italie prend ses +positions sur l'Adige et sur le Danube. + + +CHAPITRE IV. + +Etat intérieur de la France vers le milieu de l'année 1796 +(an IV).--Embarras financiers du gouvernement. Chute des mandats et +du papier-monnaie.--Attaque du camp de Grenelle par les +jacobins--Renouvellement du pacte de famille avec l'Espagne, et +projet de quadruple alliance.--Projet d'une expédition en +Irlande.--Négociations en Italie.--Continuation des hostilités; +arrivée de Wurmser sur l'Adige; victoires de Lonato et de Castiglione. +--Opérations sur le Danube; bataille de Neresheim; marche de l'archiduc +Charles contre Jourdan.--Marche de Bonaparte sur la Brenta; batailles +de Roveredo, Bassano et Saint-George; retraite de Wurmser dans +Mantoue.--Retour de Jourdan sur le Mein; bataille de Wurtzbourg; +retraite de Moreau. + + +CHAPITRE V. + +Situation intérieure et extérieure de la France après la retraite des +armées d'Allemagne au commencement de l'an V.--Combinaisons de Pitt; +ouverture d'une négociation avec le directoire; arrivée de lord +Malmesbury à Paris.--Paix avec Naples et avec Gênes; négociations +infructueuses avec le pape; déchéance du duc de Modène; fondation de la +république cispadane.--Mission de Clarke à Vienne.--Nouveaux efforts +de l'Autriche en Italie; arrivée d'Alvinzy; extrêmes dangers de l'armée +française; bataille d'Arcole. + + +CHAPITRE VI. + +Clarke au quartier-général de l'armée d'Italie.--Rupture des +négociations avec le cabinet anglais. Départ de Malmesbury.--Expédition +d'Irlande.--Travaux administratifs du directoire dans l'hiver de +l'an v. Etat des finances. Recettes et dépenses.--Capitulation de +Kehl.--Dernière tentative de l'Autriche sur l'Italie. Victoires de +Rivoli et de la Favorite; prise de Mantoue. Fin de la mémorable campagne +de 1796. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Révolution française, +VIII., by Adolphe Thiers + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA REVOLUTION *** + +***** This file should be named 12295-8.txt or 12295-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/2/9/12295/ + +Produced by Carlo Traverso, Tonya Allen, and the Online Distributed +Proofreading Team. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire de la Revolution francaise, VIII. + +Author: Adolphe Thiers + +Release Date: May 7, 2004 [EBook #12295] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA REVOLUTION *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Tonya Allen, and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + + +HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE + +_PAR M.A. THIERS_ DE L'ACADEMIE FRANCAISE + +NEUVIEME EDITION + +TOME HUITIEME + +MDCCCXXXIX + + + +HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE. + +DIRECTOIRE. + + +CHAPITRE PREMIER. + +NOMINATION DES CINQ DIRECTEURS.--INSTALLATION DU COUPS LEGISLATIF ET DU +DIRECTOIRE.--POSITION DIFFICILE DU NOUVEAU GOUVERNEMENT.--DETRESSE +DES FINANCES; DISCREDIT DU PAPIER-MONNAIE.--PREMIERS TRAVAUX DU +DIRECTOIRE.--PERTE DES LIGNES DE MAYENCE.--REPRISE DES HOSTILITES EN +BRETAGNE ET EN VENDEE.--APPROCHE D'UNE NOUVELLE ESCADRE ANGLAISE SUR LES +COTES DE L'OUEST.--PLAN DE FINANCES PROPOSE PAR LE DIRECTOIRE; NOUVEL +EMPRUNT FORCE,--CONDAMNATION DE QUELQUES AGENS ROYALISTES.--LA FILLE DE +LOUIS XVI EST RENDUE AUX AUTRICHIENS EN ECHANGE DES REPRESENTANS LIVRES +PAR DUMOURIEZ.--SITUATION DES PARTIS A LA FIN DE 1795.--ARMISTICE +CONCLU SUR LE RHIN,--OPERATIONS DE L'ARMEE D'ITALIE.--BATAILLE +DE LOANO.--EXPEDITION DE L'ILE-DIEU.--DEPART DE L'ESCADRE +ANGLAISE.--DERNIERS EFFORTS DE CHARETTE; MESURES DU GENERAL HOCHE POUR +OPERER LA PACIFICATION DE LA VENDEE.--RESULTATS DE LA CAMPAGNE DE 1795. + +Le 5 brumaire an IV (27 octobre 1795) etait le jour fixe pour la mise en +vigueur de la constitution directoriale. Ce jour-la, les deux tiers de +la convention, conserves au corps legislatif, devaient se reunir au +tiers nouvellement elu par les assemblees electorales, se diviser en +deux conseils, se constituer, et proceder ensuite a la nomination des +cinq directeurs charges du pouvoir executif. Pendant ces premiers +instans consacres a organiser le corps legislatif et le directoire, +les anciens comites de gouvernement devaient demeurer en activite, et +conserver le depot de tous les pouvoirs. Les membres de la convention, +envoyes soit aux armees, soit dans les departemens, devaient continuer +leur mission jusqu'a ce que l'installation du directoire leur fut +notifiee. + +Une grande agitation regnait dans les esprits. Les patriotes moderes et +les patriotes exaltes montraient une meme irritation contre le parti qui +avait attaque la convention au 13 vendemiaire; ils etaient remplis de +craintes; ils s'encourageaient a s'unir, a se serrer pour resister au +royalisme; ils disaient hautement qu'il ne fallait appeler au directoire +et a toutes les places que des hommes engages irrevocablement a la cause +de la revolution; ils se defiaient beaucoup des deputes du nouveau +tiers, et recherchaient avec inquietude leurs noms, leur vie passee, et +leurs opinions connues ou presumees. + +Les sectionnaires, mitrailles le 13 vendemiaire, mais traites avec la +plus grande clemence apres la victoire, etaient redevenus insolens. +Fiers d'avoir un instant supporte le feu, ils semblaient croire que +la convention, en les epargnant, avait menage leurs forces et reconnu +tacitement la justice de leur cause. Ils se montraient partout, +vantaient leurs hauts faits, debitaient dans les salons les memes +impertinences contre la grande assemblee qui venait d'abandonner le +pouvoir, et affectaient de compter beaucoup sur les deputes du nouveau +tiers. + +Ces deputes, qui devaient venir s'asseoir au milieu des veterans de la +revolution, et y representer la nouvelle opinion qui s'etait formee en +France a la suite de longs orages, etaient loin de justifier toutes +les defiances des republicains et toutes les esperances des +contre-revolutionnaires. On comptait parmi eux quelques membres des +anciennes assemblees, tels que Vaublanc, Pastoret, Dumas, Dupont (de +Nemours), et l'honnete et savant Tronchet, qui avait rendu de si grands +services a notre legislation. On y voyait ensuite beaucoup d'hommes +nouveaux, non pas de ces hommes extraordinaires qui brillent au debut +des revolutions, mais quelques-uns de ces merites solides qui, dans la +carriere de la politique, comme dans celle des arts, succedent au +genie; et par exemple des jurisconsultes, des administrateurs, tels que +Portalis, Simeon, Barbe-Marbois, Troncon-Ducoudray. En general, ces +nouveaux elus, a part quelques contre-revolutionnaires signales, +appartenaient a cette classe d'hommes moderes qui, n'ayant pris aucune +part aux evenemens, et n'ayant pu par consequent ni mal faire ni se +tromper, pretendaient aimer la revolution, mais en la separant de ce +qu'ils appelaient ses crimes. Naturellement ils devaient etre assez +disposes a censurer le passe; mais ils etaient deja un peu reconcilies +avec la convention et la republique par leur election; car on pardonne +volontiers a un ordre de choses dans lequel on a trouve place. Du reste, +etrangers a Paris et a la politique, timides encore sur ce theatre +nouveau, ils recherchaient, ils visitaient les membres les plus +consideres de la convention nationale. + +Telle etait la disposition des esprits le 5 brumaire an IV. Les membres +de la convention reelus se rapprochaient, et cherchaient a concerter +les nominations qui restaient a faire, afin de rester maitres du +gouvernement. En vertu des celebres decrets des 5 et 13 fructidor, le +nombre des deputes dans le nouveau corps legislatif devait etre de +cinq cents. Si ce nombre n'etait pas complete par les reelections, les +membres presens le 5 brumaire devaient se former en corps electoral pour +le completer. On arreta un projet de liste au comite de salut public, +dans laquelle on fit entrer beaucoup de montagnards prononces. La liste +ne fut pas approuvee en entier. Cependant on n'y placa que des patriotes +connus. Le 5, tous les deputes presens, reunis en une seule assemblee, +se constituerent en corps electoral. D'abord ils completerent les deux +tiers de conventionnels qui devaient sieger dans le corps legislatif; +ensuite ils formerent une liste de tous les deputes maries et ages de +plus de quarante ans, et en prirent au sort deux cent cinquante, pour +composer le conseil des anciens. + +Le lendemain, le conseil des cinq-cents reuni au Manege, dans l'ancienne +salle de l'assemblee constituante, choisit Daunou pour president, et +Rewbell, Chenier, Cambaceres et Thibaudeau, pour secretaires. Le conseil +des anciens se reunit dans l'ancienne salle de la convention, appela +Larevelliere-Lepaux au fauteuil, et Baudin, Lanjuinais, Breard, Charles +Lacroix au bureau. Ces choix etaient convenables et prouvaient que, dans +les deux conseils, la majorite etait acquise a la cause republicaine. +Les conseils declarerent qu'ils etaient constitues, s'en donnerent +avis reciproquement par des messages, confirmerent provisoirement +les pouvoirs des deputes, et en renvoyerent la verification apres +l'organisation du gouvernement. + +La plus importante de toutes les elections restait a faire, c'etait +celle des cinq magistrats charges du pouvoir executif. De ce choix +dependaient a la fois le sort de la republique et la fortune des +individus. Les cinq directeurs, en effet, ayant la nomination de tous +les fonctionnaires publics, de tous les officiers des armees, pouvaient +composer le gouvernement a leur gre, et le remplir d'hommes attaches ou +contraires a la republique. Ils etaient maitres en outre de la destinee +des individus; ils pouvaient leur ouvrir ou leur fermer la carriere des +emplois publics, recompenser ou decourager les talens fideles a la +cause de la revolution. L'influence qu'ils devaient exercer etait donc +immense. Aussi les esprits etaient-ils singulierement preoccupes du +choix qu'on allait faire. + +Les conventionnels se reunirent pour se concerter sur ce choix. Leur +avis a tous fut de choisir des regicides, afin de se donner plus de +garanties. Les opinions, apres avoir flotte quelque temps, se reunirent +en faveur de Barras, Rewbell, Sieyes, Larevelliere-Lepaux et Letourneur. +Barras avait rendu de grands services en thermidor, prairial et +vendemiaire; il avait ete en quelque sorte le legislateur general oppose +a toutes les factions; la derniere bataille du 13 vendemiaire lui avait +surtout donne une grande importance, quoique le merite des dispositions +militaires de cette journee appartint au jeune Bonaparte. Rewbell, +enferme a Mayence pendant le siege, et souvent appele dans les comites +depuis le 9 thermidor, avait adopte l'opinion des thermidoriens, montre +de l'aptitude et de l'application aux affaires, et une certaine vigueur +de caractere. Sieyes etait regarde comme le premier genie speculatif +de l'epoque. Larevelliere-Lepaux s'etait volontairement associe aux +girondins le jour de leur proscription, etait revenu le 9 thermidor au +milieu de ses collegues, et y avait combattu de tous ses moyens les deux +factions qui avaient alternativement attaque la convention. Patriote +doux et humain, il etait le seul girondin que la Montagne ne suspectat +pas, et le seul patriote dont les contre-revolutionnaires n'osassent +pas nier les vertus. Il n'avait qu'un inconvenient au dire de certaines +gens: c'etait la difformite de son corps; on pretendait qu'il porterait +mal le manteau directorial. Letourneur enfin, connu pour patriote, +estime pour son caractere, etait un ancien officier du genie qui avait, +dans les derniers temps, remplace Carnot au comite de salut public, mais +qui etait loin d'en avoir les talens. Quelques conventionnels auraient +voulu qu'on placat parmi les cinq directeurs l'un des generaux qui +s'etaient le plus distingues a la tete des armees, comme Kleber, Moreau, +Pichegru ou Hoche; mais on craignait de donner trop d'influence aux +militaires, et on ne voulut en appeler aucun au pouvoir supreme. Pour +rendre les choix certains, les conventionnels convinrent entre eux +d'employer un moyen qui, sans etre illegal, ressemblait fort a une +supercherie. D'apres la constitution, le conseil des cinq-cents devait, +pour tous les choix, presenter une liste decuple de candidats au conseil +des anciens. Ce dernier, sur dix candidats, en choisissait un. Pour les +cinq directeurs, il fallait donc presenter cinquante candidats. Les +conventionnels, qui avaient la majorite dans les cinq-cents, convinrent +de placer Barras, Rewbell, Sieyes, Larevelliere-Lepaux et Letourneur en +tete de la liste, et d'y ajouter ensuite quarante-cinq noms inconnus, +sur lesquels il serait impossible de fixer un choix. De cette +maniere, la preference etait forcee pour les cinq candidats que les +conventionnels voulaient appeler au directoire. + +Ce plan fut fidelement suivi; seulement un nom venant a manquer sur les +quarante-cinq, on ajouta Cambaceres, qui plaisait fort au nouveau tiers +et a tous les moderes. Quand la liste fut presentee aux anciens, ils +parurent assez mecontens de cette maniere de forcer leur choix. Dupont +(de Nemours), qui avait deja figure dans les precedentes assemblees, et +qui etait un adversaire declare, sinon de la republique, au moins de la +convention, Dupont (de Nemours) demanda un ajournement. "Sans doute, +dit-il, les quarante-cinq individus qui completent cette liste, ne sont +pas indignes de votre choix, car, dans le cas contraire, on conviendrait +qu'on a voulu vous faire violence en faveur de cinq personnages. Sans +doute ces noms, qui arrivent pour la premiere fois jusqu'a vous, +appartiennent a des hommes d'une vertu modeste, et qui sont dignes +aussi de representer une grande republique; mais il faut du temps pour +parvenir a les connaitre. Leur modestie meme, qui les a laisses caches, +nous oblige a des recherches pour apprecier leur merite, et nous +autorise a demander un ajournement." Les anciens, quoique mecontens de +ce procede, partageaient les sentimens de la majorite des cinq-cents, +et confirmerent les cinq choix qu'on avait voulu leur imposer. +Larevelliere-Lepaux, sur deux cent dix-huit votans, obtint deux cent +seize voix, tant il y avait unanimite d'estime pour cet homme de +bien; Letourneur en obtint cent quatre-vingt-neuf, Rewbell cent +soixante-seize, Sieyes cent cinquante-six; Barras cent vingt-neuf. Ce +dernier, qui etait plus homme de parti que les autres, devait exciter +plus de dissentimens, et reunir moins de voix. + +Ces cinq nominations causerent une grande satisfaction aux +revolutionnaires, qui se voyaient assures du gouvernement. Il s'agissait +de savoir si les cinq directeurs accepteraient. Il n'y avait pas de +doute pour trois d'entre eux, mais il y en avait deux auxquels on +connaissait peu de gout pour la puissance. Larevelliere-Lepaux, homme +simple, modeste, peu propre au maniement des affaires et des hommes, ne +trouvait et ne cherchait de plaisir qu'au Jardin des Plantes, avec +les freres Thouin; il etait douteux qu'on le decidat a accepter les +fonctions de directeur. Sieyes, avec un esprit puissant qui pouvait tout +concevoir, une affaire comme un principe, etait cependant incapable par +caractere des soins du gouvernement. Peut-etre aussi, plein d'humeur +contre une republique qui n'etait pas constituee a son gre, +il paraissait peu dispose a en accepter la direction. Quant a +Larevelliere-Lepaux, on fit valoir une consideration toute-puissante sur +son coeur honnete: on lui dit que son association aux magistrats qui +allaient gouverner la republique, etait utile et necessaire. Il ceda. +En effet, parmi ces cinq individus, hommes d'affaires ou d'action, il +fallait une vertu pure et renommee; elle s'y trouva par l'acceptation de +Larevelliere-Lepaux. Quant a Sieyes, on ne put vaincre sa repugnance; il +refusa, en assurant qu'il se croyait impropre au gouvernement. + +Il fallut pourvoir a son remplacement. Il y avait un homme qui jouissait +en Europe d'une consideration immense, c'etait Carnot. On exagerait ses +services militaires, qui cependant etaient reels; on lui attribuait +toutes nos victoires; et bien qu'il eut ete membre du grand comite de +salut public, collegue de Robespierre, de Saint-Just et de Couthon, on +savait qu'il les avait combattus avec une grande energie. On voyait +en lui l'union d'un grand genie militaire a un caractere stoique. +La renommee de Sieyes et la sienne etaient les deux plus grandes +de l'epoque. On ne pouvait mieux faire, pour la consideration du +directoire, que de remplacer l'une de ces deux reputations par l'autre. +Carnot fut en effet porte sur la nouvelle liste, a cote d'hommes qui +rendaient sa nomination forcee. Cambaceres fut encore ajoute a la liste, +qui ne renferma que huit inconnus. Les anciens cependant n'hesiterent +pas a preferer Carnot; il obtint cent dix-sept voix sur deux cent +treize, et devint l'un des cinq directeurs. + +Ainsi Barras, Rewbell, Larevelliere-Lepaux, Letourneur et Carnot, furent +les cinq magistrats charges du gouvernement de la republique. Parmi ces +cinq individus, il ne se trouva aucun homme de genie, ni meme aucun +homme d'une renommee imposante, excepte Carnot. Mais comment faire a la +fin d'une revolution sanglante, qui, en quelques annees, avait devore +plusieurs generations d'hommes de genie en tout genre? Il n'y avait plus +dans les assemblees aucun orateur extraordinaire; dans la diplomatie, +il n'y avait encore aucun negociateur celebre. Barthelemy seul, par +les traites avec la Prusse et l'Espagne, s'etait attire une espece de +consideration, mais il n'inspirait aucune confiance aux patriotes. Dans +les armees, il se formait deja de grands generaux, et il s'en preparait +de plus grands encore; mais il n'y avait maintenant aucune superiorite +decidee, et on se defiait d'ailleurs des militaires. Il n'existait donc, +comme nous venons de le dire, que deux grandes renommees, Sieyes et +Carnot. Dans l'impossibilite d'avoir l'une, on avait acquis l'autre. +Barras avait de l'action; Rewbell, Letourneur, etaient des travailleurs; +Larevelliere-Lepaux etait un homme sage et probe. Il eut ete difficile, +dans le moment, de composer autrement la magistrature supreme. + +La situation dans laquelle ces cinq magistrats arrivaient au pouvoir +etait deplorable; et il fallait aux uns beaucoup de courage et de vertu, +aux autres beaucoup d'ambition, pour accepter une semblable tache. On +etait au lendemain d'un combat dans lequel il avait fallu appeler une +faction pour en combattre une autre. Les patriotes qui venaient de +verser leur sang se montraient exigeans; les sectionnaires n'avaient +point cesse d'etre hardis. La journee du 13 vendemiaire, en un mot, +n'avait pas ete une de ces victoires suivies de terreur, qui, tout +en soumettant le gouvernement au joug de la faction victorieuse, le +delivrent au moins de la faction vaincue. Les patriotes s'etaient +releves, les sectionnaires ne s'etaient pas soumis. Paris etait rempli +des intrigans de tous les partis, agite par toutes les ambitions, et +livre a une affreuse misere. + +Aujourd'hui, comme en prairial, les subsistances manquaient dans toutes +les grandes communes; le papier-monnaie apportait le desordre dans les +transactions, et laissait le gouvernement sans ressources. La convention +n'ayant pas voulu ceder les biens nationaux pour trois fois leur valeur +de 1790, en papier, les ventes avaient ete suspendues; le papier, qui ne +pouvait rentrer que par les ventes, etait reste en circulation, et sa +depreciation avait fait d'effrayans progres. Vainement avait-on imagine +l'echelle de proportion pour diminuer la perte de ceux qui recevaient +les assignats: cette echelle ne les reduisait qu'au cinquieme, tandis +qu'ils ne conservaient pas meme le cent cinquantieme de leur valeur +primitive. L'etat, ne percevant que du papier par l'impot, etait ruine +comme les particuliers. Il percevait, il est vrai, une moitie de la +contribution fonciere en nature, ce qui lui procurait quelques denrees +pour nourrir les armees; mais souvent les moyens de transport lui +manquaient, et ces denrees pourrissaient dans les magasins. Pour +surcroit de depenses, il etait oblige, comme on sait, de nourrir Paris. +Il livrait la ration pour un prix en assignat, qui couvrait a peine le +centieme des frais. Ce moyen, du reste, etait le seul possible, pour +fournir au moins du pain aux rentiers et aux fonctionnaires publics +payes en assignats; mais cette necessite avait porte les depenses a un +taux enorme. N'ayant que du papier pour y suffire, l'etat avait emis des +assignats sans mesure, et avait porte en quelques mois l'emission de 12 +milliards a 29. Par les anciennes rentrees et les encaisses, la somme en +circulation reelle s'elevait a 19 milliards, ce qui depassait tous +les chiffres connus en finances. Pour ne pas multiplier davantage les +emissions, la commission des cinq, instituee dans les derniers jours de +la convention, pour proposer des moyens extraordinaires de police et +de finances, avait fait decreter en principe une contribution +extraordinaire de guerre de vingt fois la contribution fonciere et dix +fois l'impot des patentes, ce qui pouvait produire de 6 a 7 milliards +en papier. Mais cette contribution n'etait decretee qu'en principe; en +attendant on donnait aux fournisseurs des inscriptions de rentes, qu'ils +recevaient a un taux ruineux. Cinq francs de rente etaient recus pour +dix francs de capital. On essayait en outre d'un emprunt volontaire a +trois pour cent, qui etait ruineux aussi et mal rempli. + +Dans cette detresse epouvantable, les fonctionnaires publics, ne pouvant +pas vivre de leurs appointemens, donnaient leur demission; les soldats +quittaient les armees, qui avaient perdu un tiers de leur effectif, +et revenaient dans les villes, ou la faiblesse du gouvernement leur +permettait de rester impunement. Ainsi, cinq armees et une capitale +immense a nourrir, avec la simple faculte d'emettre des assignats sans +valeur; ces armees a recruter, le gouvernement entier a reconstituer +au milieu de deux factions ennemies, telle etait la tache des cinq +magistrats qui venaient d'etre appeles a l'administration supreme de la +republique. + +Le besoin d'ordre est si grand dans les societes humaines, qu'elles se +pretent elles-memes a son retablissement, et secondent merveilleusement +ceux qui se chargent du soin de les reorganiser; il serait impossible +de les reorganiser si elles ne s'y pretaient pas, mais il n'en faut pas +moins reconnaitre le courage et les efforts de ceux qui osent se +charger de pareilles entreprises. Les cinq directeurs, en se rendant au +Luxembourg, n'y trouverent pas un seul meuble. Le concierge leur preta +une table boiteuse, une feuille de papier a lettre, une ecritoire, +pour ecrire le premier message, qui annoncait aux deux conseils que le +directoire etait constitue. Il n'y avait pas un sou en numeraire a +la tresorerie. Chaque nuit on imprimait les assignats necessaires au +service du lendemain, et ils sortaient tout humides des presses de +la republique. La plus grande incertitude regnait sur les +approvisionnemens, et pendant plusieurs jours on n'avait pu distribuer +que quelques onces de pain ou de riz au peuple. + +La premiere demande fut une demande de fonds. D'apres la constitution +nouvelle, il fallait que toute depense fut precedee d'une demande de +fonds, avec allocation a chaque ministere. Les deux conseils accordaient +la demande, et alors la tresorerie, qui avait ete rendue independante du +directoire, comptait les fonds accordes par le decret des deux conseils. +Le directoire demanda d'abord trois milliards en assignats, qu'on lui +accorda, et qu'il fallut echanger sur-le-champ contre du numeraire. +Etait-ce la tresorerie ou le directoire qui devait faire la negociation +en numeraire? c'etait la une premiere difficulte. La tresorerie, en +faisant elle-meme des marches, sortait de ses attributions de simple +surveillance. On resolut cependant la difficulte en lui attribuant la +negociation du papier. Les trois milliards pouvaient produire au plus +vingt ou vingt-cinq millions ecus. Ainsi ils pouvaient suffire tout au +plus aux premiers besoins courans. Sur-le-champ on se mit a travailler a +un plan de finances, et le directoire annonca aux deux conseils qu'il +le leur soumettrait sous quelques jours. En attendant il fallait faire +vivre Paris, qui manquait de tout. Il n'y avait plus de systeme organise +de requisition; le directoire demanda la faculte d'exiger, par voie +de sommation, dans les departemens voisins de celui de la Seine, la +quantite de deux cent cinquante mille quintaux de ble, a compte sur +l'impot foncier payable en nature. Le directoire songea ensuite a +demander une foule de lois pour la repression des desordres de toute +espece, et particulierement de la desertion, qui diminuait chaque jour +la force des armees. En meme temps il se mit a choisir les individus +qui devaient composer l'administration. Merlin (de Douai) fut appele +au ministere de la justice; on fit venir Aubert-Dubayet de l'armee des +cotes de Cherbourg pour lui donner le portefeuille de la guerre; Charles +Lacroix fut place aux affaires etrangeres; Faypoult aux finances; +Benezech, administrateur eclaire, a l'interieur. Le directoire s'etudia +ensuite a trouver, dans la multitude de solliciteurs qui l'assiegeaient, +les hommes les plus capables de remplir les fonctions publiques. Il +n'etait pas possible que dans cette precipitation il ne fit de tres +mauvais choix. Il employa surtout beaucoup de patriotes, trop signales +pour etre impartiaux et sages. Le 13 vendemiaire les avait rendus +necessaires, et avait fait oublier la crainte qu'ils inspiraient. Le +gouvernement entier, directeurs, ministres, agens de toute espece, fut +donc forme en haine du 13 vendemiaire, et du parti qui avait provoque +cette journee. Les deputes conventionnels eux-memes ne furent pas encore +rappeles de leurs missions; et pour cela le directoire n'eut qu'a ne pas +leur notifier son installation; il voulait ainsi leur donner le temps +d'achever leur ouvrage. Freron, envoye dans le Midi pour y reprimer +les fureurs contre-revolutionnaires, put continuer sa tournee dans ces +contrees malheureuses. Les cinq directeurs travaillaient sans relache, +et deployaient dans ces premiers momens le meme zele qu'on avait vu +deployer aux membres du grand comite de salut public, dans les jours a +jamais memorables de septembre et octobre 1793. + +Malheureusement, les difficultes de cette tache etaient aggravees par +des defaites. La retraite a laquelle l'armee de Sambre-et-Meuse avait +ete obligee donnait lieu aux bruits les plus alarmans. Par le plus +vicieux de tous les plans, et la trahison de Pichegru, l'invasion +projetee en Allemagne n'avait pas du tout reussi, comme on l'a vu. On +avait voulu passer le Rhin sur deux points, et occuper la rive droite +par deux armees. Jourdan, parti de Dusseldorf, apres avoir passe le +fleuve avec beaucoup de bonheur, s'etait trouve sur la Lahn, serre entre +la ligne prussienne et le Rhin, et manquant de tout dans un pays neutre, +ou il ne pouvait pas vivre a discretion. Cependant cette detresse +n'aurait dure que quelques jours s'il avait pu s'avancer dans le pays +ennemi, et se joindre a Pichegru, qui avait trouve, par l'occupation de +Manheim, un moyen si facile et si peu attendu de passer le Rhin. Jourdan +aurait repare, par cette jonction, le vice du plan de campagne qui lui +etait impose; mais Pichegru, qui debattait encore les conditions de sa +defection avec les agens du prince de Conde, n'avait jete au-dela du +Rhin qu'un corps insuffisant. Il s'obstinait a ne pas passer le fleuve +avec le gros de son armee, et laissait Jourdan seul en fleche au milieu +de l'Allemagne. Cette position ne pouvait pas durer. Tous ceux qui +avaient la moindre notion de la guerre tremblaient pour Jourdan. Hoche, +qui, tout en commandant en Bretagne, jetait un regard d'interet sur les +operations des autres armees, en ecrivait a tout le monde. Jourdan fut +donc oblige de se retirer et de repasser le Rhin; et il agit en cela +avec une grande sagesse, et merita l'estime par la maniere dont il +conduisit sa retraite. + +Les ennemis de la republique triomphaient de ce mouvement retrograde, +et repandaient les bruits les plus alarmans. Leurs malveillantes +predictions se realiserent au moment meme de l'installation du +directoire. Le vice du plan adopte par le comite de salut public +consistait a diviser nos forces, a laisser ainsi a l'ennemi, qui +occupait Mayence, l'avantage d'une position centrale, et a lui inspirer +par la l'idee de reunir ses troupes, et d'en porter la masse entiere sur +l'une ou l'autre de nos deux armees. Le general Clerfayt dut a cette +situation une inspiration heureuse, et qui attestait plus de genie +qu'il n'en avait montre jusqu'ici, et qu'il n'en montra aussi dans +l'execution. Un corps d'environ trente mille Francais bloquait Mayence. +Maitre de cette place, Clerfayt pouvait en deboucher, et accabler +ce corps de blocus, avant que Jourdan et Pichegru eussent le temps +d'accourir. Il saisit, en effet, l'instant convenable avec beaucoup +d'a-propos. A peine Jourdan s'etait-il retire sur le Bas-Rhin, par +Dusseldorf et Neuwied, que Clerfayt, laissant un detachement pour +l'observer, se rendit a Mayence, et y concentra ses forces, pour +deboucher subitement sur le corps de blocus. Ce corps, sous les ordres +du general Schaal, s'etendait en demi-cercle autour de Mayence, et +formait une ligne de pres de quatre lieues. Quoiqu'on eut mis beaucoup +de soin a la fortifier, son etendue ne permettait pas de la fermer +exactement. Clerfayt, qui l'avait bien observee, avait decouvert +plus d'un point facilement accessible. L'extremite de cette ligne +demi-circulaire, qui devait s'appuyer sur le cours superieur du Rhin, +laissait entre les derniers retranchemens et le fleuve une vaste +prairie. C'est sur ce point que Clerfayt resolut de porter son principal +effort. Le 7 brumaire (29 octobre), il deboucha par Mayence avec des +forces imposantes, mais point assez considerables cependant pour rendre +l'operation decisive. Les militaires lui ont reproche, en effet, d'avoir +laisse sur la rive droite un corps qui, employe a agir sur la rive +gauche, aurait inevitablement amene la ruine d'une partie de l'armee +francaise. Clerfayt dirigea, le long de la prairie qui remplissait +l'intervalle entre le Rhin et la ligne de blocus, une colonne qui +s'avanca l'arme au bras. En meme temps, une flottille de chaloupes +canonnieres remontait le fleuve pour seconder le mouvement de cette +colonne. Il fit marcher le reste de son armee sur le front des lignes, +et ordonna une attaque prompte et vigoureuse. La division francaise +placee a l'extremite du demi-cercle, se voyant a la fois attaquee de +front, tournee par un corps qui filait le long du fleuve, et canonnee +par une flottille dont les boulets arrivaient sur ses derrieres, prit +l'epouvante et s'enfuit en desordre. La division de Saint-Cyr, qui etait +placee immediatement apres celle-ci, se trouva decouverte alors, et +menacee d'etre debordee. Heureusement l'aplomb et le coup d'oeil de son +general la tirerent de peril. Il fit un changement de front en arriere, +et executa sa retraite en bon ordre, en avertissant les autres divisions +d'en faire autant. Des cet instant, tout le demi-cercle fut abandonne; +la division Saint-Cyr fit son mouvement de retraite sur l'armee du +Haut-Rhin; les divisions Mengaud et Renaud, qui occupaient l'autre +partie de la ligne, se trouvant separees, se replierent sur l'armee de +Sambre-et-Meuse, dont, par bonheur, une colonne, commandee par Marceau, +s'avancait dans le Hunde-Ruck. La retraite de ces deux dernieres +divisions fut extremement difficile, et aurait pu devenir impossible, si +Clerfayt, comprenant bien toute l'importance de sa belle manoeuvre, eut +agi avec des masses plus fortes et avec une rapidite suffisante. Il +pouvait, de l'avis des militaires, apres avoir rompu la ligne francaise, +tourner rapidement les divisions qui descendaient vers le Bas-Rhin, les +envelopper, et les renfermer dans le coude que le Rhin forme de Mayence +a Bingen. + +La manoeuvre de Clerfayt n'en fut pas moins tres-belle, et regardee +comme la premiere de ce genre executee par les coalises. Tandis qu'il +enlevait ainsi les lignes de Mayence, Wurmser, faisant une attaque +simultanee sur Pichegru, lui avait enleve le pont du Necker, et l'avait +ensuite repousse dans les murs de Manheim. Ainsi, les deux armees +francaises ramenees au-dela du Rhin, conservant a la verite Manheim, +Neuwied et Dusseldorf, mais separees l'une de l'autre par Clerfayt, qui +avait chasse tout ce qui bloquait Mayence, pouvaient courir de grands +dangers devant un general entreprenant et audacieux. Le dernier +evenement les avait fort ebranlees; des fuyards avaient couru jusque +dans l'interieur, et un denument absolu ajoutait au decouragement de +la defaite. Clerfayt, heureusement, se hatait peu d'agir, et employait +beaucoup plus de temps qu'il n'en aurait fallu pour concentrer toutes +ses forces. + +Ces tristes nouvelles, arrivees du 11 au 12 brumaire a Paris, au moment +meme de l'installation du directoire, contribuerent beaucoup a augmenter +les difficultes de la nouvelle organisation republicaine. D'autres +evenemens moins dangereux en realite, mais tout aussi graves en +apparence, se passaient dans l'Ouest. Un nouveau debarquement d'emigres +menacait la republique. Apres la funeste descente de Quiberon, qui ne +fut tentee, comme on l'a vu, qu'avec une partie des forces preparees +par le gouvernement anglais, les debris de l'expedition avaient ete +transportes sur la flotte anglaise, et deposes ensuite dans la petite +ile d'Ouat. On avait debarque la les malheureuses familles du Morbihan +qui etaient accourues au-devant de l'expedition, et le reste des +regimens emigres. Une epidemie et d'affreuses discordes regnaient sur ce +petit ecueil. Au bout de quelque temps, Puisaye, rappele par tous les +chouans qui avaient rompu la pacification, et qui n'attribuaient qu'aux +Anglais, et non a leur ancien chef, le malheur de Quiberon, Puisaye +etait retourne en Bretagne, ou il avait tout prepare pour un +redoublement d'hostilites. Pendant l'expedition de Quiberon, les chefs +de la Vendee etaient demeures immobiles, parce que l'expedition ne se +dirigeait pas chez eux, parce qu'ils avaient defense des agens de Paris +de seconder Puisaye, et enfin parce qu'ils attendaient un succes avant +d'oser encore se compromettre. Charette seul etait entre en contestation +avec les autorites republicaines, au sujet de differens desordres commis +dans son arrondissement, et de quelques preparatifs militaires qu'on lui +reprochait de faire, et il avait presque ouvertement rompu. Il venait de +recevoir, par l'intermediaire de Paris, de nouvelles faveurs de Verone, +et d'obtenir le commandement en chef des pays catholiques; ce qui etait +le but de tous ses voeux. Cette nouvelle dignite, en refroidissant le +zele de ses rivaux, avait singulierement excite le sien. Il esperait une +nouvelle expedition dirigee sur ses cotes; et le commodore Waren lui +ayant offert les munitions restant de l'expedition de Quiberon, il +n'avait plus hesite; il avait fait sur le rivage une attaque generale, +replie les postes republicains, et recueilli quelques poudres et +quelques fusils. Les Anglais debarquerent en meme temps sur la cote du +Morbihan les malheureuses familles qu'ils avaient trainees a leur suite, +et qui mouraient de faim et de misere dans l'ile d'Ouat. Ainsi, la +pacification etait rompue et la guerre recommencee. + +Depuis long-temps les trois generaux republicains, Aubert-Dubayet, Hoche +et Canclaux, qui commandaient les trois armees dites de Cherbourg, +de Brest et de l'Ouest, regardaient la pacification comme rompue, +non-seulement dans la Bretagne, mais aussi dans la Basse-Vendee. Ils +s'etaient reunis tous trois a Nantes, et n'avaient rien su resoudre. +Ils se mettaient neanmoins en mesure d'accourir individuellement sur le +premier point menace. On parlait d'un nouveau debarquement; on disait, +ce qui etait vrai, que la division de Quiberon n'etait que la premiere, +et qu'il en arrivait encore une autre. Averti des nouveaux dangers +qui menacaient les cotes, le gouvernement francais nomma Hoche au +commandement de l'armee de l'Ouest. Le vainqueur de Wissembourg et de +Quiberon etait l'homme en effet auquel, dans ce danger pressant, etait +due toute la confiance nationale. Il se rendit aussitot a Nantes pour +remplacer Canclaux. Les trois armees destinees a contenir les provinces +insurgees avaient ete successivement renforcees par quelques detachemens +venus du Nord, et par plusieurs des divisions que la paix avec l'Espagne +rendait disponibles. Hoche se fit autoriser a tirer de nouveaux +detachemens des deux armees de Brest et de Cherbourg, pour en augmenter +celle de la Vendee, qu'il porta ainsi a quarante-quatre mille hommes. Il +etablit des postes fortement retranches sur la Sevre Nantaise qui coule +entre les deux Vendees, et qui separait le pays de Stofflet de celui de +Charette. Il avait pour but d'isoler ainsi ces deux chefs, et de les +empecher d'agir de concert. Charette avait entierement leve le masque, +et proclame de nouveau la guerre. Stofflet, Sapinaud, Scepeaux, +jaloux de voir Charette nomme generalissime, intimides aussi par les +preparatifs de Hoche, et incertains de l'arrivee des Anglais, ne +bougeaient point encore. L'escadre anglaise parut enfin, d'abord dans +la baie de Quiberon, et puis dans celle de l'Ile-Dieu, en face de la +Basse-Vendee. Elle portait deux mille hommes d'infanterie anglaise, cinq +cents cavaliers tout equipes, des cadres de regimens emigres, grand +nombre d'officiers, des armes, des munitions, des vivres, des vetemens +pour une armee considerable, des fonds en especes metalliques, et enfin +le prince tant attendu. Des forces plus considerables devaient suivre si +l'expedition avait un commencement de succes, et si le prince prouvait +son desir sincere de se mettre a la tete du parti royaliste. A peine +l'expedition fut signalee sur les cotes, que tous les chefs royalistes +avaient envoye des emissaires aupres du prince, pour l'assurer de leur +devouement, pour reclamer l'honneur de le posseder, et concerter leurs +efforts. Charette, maitre du littoral, etait le mieux place pour +concourir au debarquement, et sa reputation, ainsi que le voeu de toute +l'emigration, attirait l'expedition vers lui. Il envoya aussi des agens +pour arreter un plan d'operations. + +Hoche, pendant ce temps, faisait ses preparatifs avec son activite et sa +resolution accoutumees. Il forma le projet de diriger trois colonnes, +de Challans, Clisson et Sainte-Hermine, trois points places a la +circonference du pays, et de les porter sur Belleville, qui etait le +quartier-general de Charette. Ces trois colonnes, fortes de vingt a +vingt-deux mille hommes, devaient, par leur masse, imposer a la contree, +ruiner le principal etablissement de Charette, et le jeter, par une +attaque brusque et vigoureuse, dans un desordre tel qu'il ne put +proteger le debarquement du prince emigre. Hoche, en effet, fit +partir ces trois colonnes, et les reunit a Belleville sans y trouver +d'obstacles. Charette, dont il esperait rencontrer et battre le +principal rassemblement, n'etait point a Belleville; il avait reuni neuf +a dix mille hommes, et s'etait dirige du cote de Lucon pour porter +le theatre de la guerre vers le midi du pays, et eloigner des cotes +l'attention des republicains. Son plan etait bien concu, mais il manqua +par l'energie qui lui fut opposee. Tandis que Hoche entrait a Belleville +avec ses trois colonnes, Charette etait devant le poste de Saint-Cyr, +qui couvre la route de Lucon aux Sables. Il attaqua ce poste avec toutes +ses forces; deux cents republicains retranches dans une eglise y firent +une resistance heroique, et donnerent a la division de Lucon, qui +entendait la canonnade, le temps d'accourir a leur secours. Charette, +pris en flanc, fut entierement battu, et oblige de se disperser avec son +rassemblement pour rentrer dans l'interieur du Marais. + +Hoche, ne trouvant pas l'ennemi devant lui, et decouvrant la veritable +intention de son mouvement, ramena ses colonnes aux points d'ou elles +etaient parties, et s'occupa d'etablir un camp retranche a Soullans, +vers la cote, pour fondre sur le premier corps qui essaierait de +debarquer. Dans cet intervalle, le prince emigre, entoure d'un nombreux +conseil et des envoyes de tous les chefs bretons et vendeens, continuait +de deliberer sur les plans de debarquement, et laissait a Hoche le temps +de preparer ses moyens de resistance. Les voiles anglaises, demeurant en +vue des cotes, ne cessaient de provoquer les craintes des republicains +et les esperances des royalistes. + +Ainsi, des les premiers jours de l'installation du directoire, une +defaite devant Mayence, et un debarquement imminent dans la Vendee, +etaient des sujets d'alarme dont les ennemis du gouvernement se +servaient avec une grande perfidie pour rendre son etablissement plus +difficile. Il fit expliquer ou dementir une partie des bruits +qu'on repandait sur la situation des deux frontieres, et donna des +eclaircissemens sur les evenemens qui venaient de se passer. On ne +pouvait guere dissimuler la defaite essuyee devant les lignes de +Mayence; mais le gouvernement fit repondre aux discours des alarmistes +que Dusseldorf et Neuwied nous restaient encore; que Manheim etait +toujours en notre pouvoir; que par consequent l'armee de Sambre-et-Meuse +avait deux tetes de pont, et l'armee du Rhin une, pour deboucher quand +il leur conviendrait au-dela du Rhin; que notre situation etait donc +la meme que celle des Autrichiens, puisque, s'ils etaient maitres +par Mayence d'agir sur les deux rives, nous l'etions nous aussi par +Dusseldorf, Neuwied et Manheim. Le raisonnement etait juste; mais il +s'agissait de savoir si les Autrichiens, poursuivant leurs succes, ne +nous enleveraient pas bientot Neuwied et Manheim, et ne s'etabliraient +pas sur la rive gauche, entre les Vosges et la Moselle. Quant a la +Vendee, le gouvernement fit part des dispositions vigoureuses de +Hoche, qui etaient rassurantes pour les esprits de bonne foi, mais qui +n'empechaient pas les patriotes exaltes de concevoir des craintes, et +les contre-revolutionnaires d'en repandre. + +Au milieu de ces dangers, le directoire redoublait d'efforts pour +reorganiser le gouvernement, l'administration, et surtout les finances. +Trois milliards d'assignats lui avaient ete accordes, comme on a vu, +et avaient produit tout au plus vingt et quelques millions en ecus. +L'emprunt volontaire ouvert a trois pour cent, dans les derniers jours +de la convention, venait d'etre suspendu; car pour un capital en papier, +l'etat promettait une rente reelle, et faisait un marche ruineux. La +taxe extraordinaire de guerre proposee par la commission des cinq +n'avait pas encore ete mise a execution, et excitait des plaintes +comme un dernier acte revolutionnaire de la convention a l'egard des +contribuables. Tous les services allaient manquer. Les particuliers, +rembourses d'apres l'echelle de proportion, elevaient des reclamations +si ameres, qu'on avait ete oblige de suspendre les remboursemens. Les +maitres de poste, payes en assignats, annoncaient qu'ils allaient se +retirer; car les secours insuffisans du gouvernement ne couvraient +plus leurs pertes. Le service des postes allait manquer sous peu, +c'est-a-dire que toutes les communications, meme ecrites, allaient +cesser dans toutes les parties du territoire. Le plan des finances +annonce sous quelques jours devait donc etre donne sur-le-champ. C'etait +la le premier besoin de l'etat et le premier devoir du directoire. Il +fut enfin communique a la commission des finances. + +La masse des assignats circulans pouvait etre evaluee a environ 20 +milliards. Meme en supposant les assignats encore au centieme de leur +valeur, et non pas au cent cinquantieme, ils ne formaient pas une valeur +reelle de plus de 200 millions: il est certain qu'ils ne figuraient pas +pour davantage dans la circulation, et que ceux qui les possedaient ne +pouvaient les faire accepter pour une valeur superieure. On aurait pu +tout a coup revenir a la realite, ne prendre les assignats que pour ce +qu'ils valaient veritablement, ne les admettre qu'au cours, soit dans +les transactions entre particuliers, soit dans l'acquittement des +impots, soit dans le paiement des biens nationaux. Sur-le-champ alors, +cette grande et effrayante masse de papier, cette dette enorme aurait +disparu. Il restait a peu pres sept milliards ecus de biens nationaux, +en y comprenant ceux de la Belgique et les forets nationales; on avait +donc d'immenses ressources pour retirer ces 20 milliards, reduits a 200 +millions, et pour faire face a de nouvelles depenses. Mais cette grande +et hardie determination etait difficile a prendre; elle etait repoussee +a la fois par les esprits scrupuleux, qui la consideraient comme une +banqueroute, et par les patriotes, qui disaient qu'on voulait ruiner les +assignats. + +Les uns et les autres se montraient peu eclaires. Cette banqueroute, +si c'en etait une, etait inevitable, et s'accomplit plus tard. Il +s'agissait seulement d'abreger le mal, c'est-a-dire la confusion, et de +retablir l'ordre dans les valeurs, seule justice que doive l'etat a tout +le monde. Sans doute, au premier aspect, c'etait une banqueroute que de +prendre aujourd'hui pour 1 franc, un assignat qui, en 1790, avait ete +emis pour 100 francs, et qui contenait alors la promesse de 100 francs +en terre. D'apres ce principe, il aurait donc fallu prendre les 20 +milliards de papier pour 20 milliards ecus, et les payer integralement; +mais les biens nationaux auraient a peine paye le tiers de cette somme. +Dans le cas meme ou l'on aurait pu payer la somme integralement, il faut +se demander combien l'etat avait recu en emettant ces 20 milliards? 4 ou +5 milliards peut-etre. On ne les avait pas pris pour davantage en les +recevant de ses mains, et il avait deja rembourse par les ventes une +valeur egale en biens nationaux. Il y aurait donc eu la plus cruelle +injustice a l'egard de l'etat, c'est-a-dire de tous les contribuables, a +considerer les assignats d'apres leur valeur primitive. Il fallait donc +consentir a ne les prendre que pour une valeur reduite: on avait meme +commence a le faire, en adoptant l'echelle de proportion. + +Sans doute, s'il y avait encore des individus portant les premiers +assignats emis, et les ayant gardes sans les echanger une seule fois, +ceux-la etaient exposes a une perte enorme; car les ayant recus presque +au pair, ils allaient essuyer aujourd'hui toute la reduction. Mais +c'etait la une fiction tout a fait fausse. Personne n'avait garde les +assignats en depot, car on ne thesaurise pas le papier: tout le monde +s'etait hate de les transmettre, et chacun avait essuye une portion de +la perte. Tout le monde avait souffert deja sa part de cette pretendue +banqueroute, et des lors ce n'en etait plus une. La banqueroute d'un +etat consiste a faire supporter a quelques individus, c'est-a-dire +aux creanciers, la dette qu'on ne veut pas faire supporter a tous les +contribuables; or, si tout le monde avait du plus au moins souffert sa +part de la depreciation des assignats, il n'y avait banqueroute pour +personne. On pouvait enfin donner une raison plus forte que toutes les +autres. L'assignat n'eut-il baisse que dans quelques mains, et perdu de +son prix que pour quelques individus, il avait passe maintenant dans les +mains des speculateurs sur le papier, et c'eut ete cette classe beaucoup +plus que celle des veritables leses, qui aurait recueilli l'avantage +d'une restauration insensee de valeur. Aussi Calonne avait-il ecrit +a Londres une brochure, ou il disait avec beaucoup de sens, qu'on se +trompait en croyant la France accablee par le fardeau des assignats, +que ce papier-monnaie etait un moyen de faire la banqueroute sans la +declarer. Il aurait du dire, pour s'exprimer avec plus de justice, que +c'etait un moyen de la faire porter sur tout le monde, c'est-a-dire de +la rendre nulle. + +Il etait donc raisonnable et juste de revenir a la realite, et de ne +prendre l'assignat que pour ce qu'il valait. Les patriotes disaient que +c'etait ruiner l'assignat, qui avait sauve la revolution, et regardaient +cette idee comme une conception sortie du cerveau des royalistes. Ceux +qui pretendaient raisonner avec plus de lumieres et de connaissance +de la question, soutenaient qu'on allait faire tomber tout a coup le +papier, et que la circulation ne pourrait plus se faire, faute du papier +qui aurait peri, et faute des metaux qui etaient enfouis, ou qui +avaient passe a l'etranger. L'avenir dementit ceux qui faisaient ce +raisonnement; mais un simple calcul aurait du tout de suite les mettre +sur la voie d'une opinion plus juste. En realite, les 20 milliards +d'assignats representaient moins de 200 millions; or, d'apres tous les +calculs, la circulation ne pouvait pas se faire autrefois sans moins de +2 milliards, or ou argent. Si donc aujourd'hui les assignats n'entraient +que pour 200 millions dans la circulation, avec quoi se faisait le reste +des transactions? Il est bien evident que les metaux devaient circuler +en tres-grande quantite, et ils circulaient en effet, mais dans les +provinces et les campagnes, loin des yeux du gouvernement. D'ailleurs +les metaux, comme toutes les marchandises, viennent toujours la ou le +besoin les appelle, et, en chassant le papier, ils seraient revenus, +comme ils revinrent en effet quand le papier perit de lui-meme. + +C'etait donc une double erreur, et tres-enracinee dans les esprits, que +de regarder la reduction de l'assignat a sa valeur reelle, comme une +banqueroute et comme une destruction subite des moyens de circulation. +Elle n'avait qu'un inconvenient, mais ce n'etait pas celui qu'on lui +reprochait, comme on va le voir bientot. La commission des finances, +genee par les idees qui regnaient, ne put adopter qu'en partie les vrais +principes de la matiere. Apres s'etre concertee avec le directoire, elle +arreta le projet suivant. + +En attendant que, par le nouveau plan, la vente des biens et la +perception des impots fissent rentrer des valeurs non pas fictives, mais +reelles, il fallait se servir encore des assignats. On proposa de porter +l'emission a 30 milliards, mais en s'obligeant a ne pas la porter +au-dela. Au 30 nivose, la planche devait etre solennellement brisee. +Ainsi on rassurait le public sur la quantite des nouvelles emissions. On +consacrait aux 30 milliards emis un milliard ecus de biens nationaux. +Par consequent, l'assignat qui, dans la circulation, ne valait +reellement que le cent cinquantieme et beaucoup moins, etait liquide +au trentieme; ce qui etait un assez grand avantage fait au porteur du +papier. On consacrait encore un milliard ecus de terres a recompenser +les soldats de la republique, milliard qui leur etait promis depuis +long-temps. Il en restait donc cinq, sur les sept dont on pouvait +disposer. Dans ces cinq se trouvaient les forets nationales, le mobilier +des emigres et de la couronne, les maisons royales, les biens du clerge +belge. On avait donc encore cinq milliards ecus disponibles. Mais la +difficulte consistait a disposer de cette valeur. L'assignat, en effet, +avait ete le moyen de la mettre en circulation d'avance, avant que les +biens fussent vendus. Mais l'assignat etant supprime, puisqu'on ne +pouvait ajouter que 10 milliards aux 20 existans, somme qui, tout au +plus, representait 100 millions ecus, comment realiser d'avance la +valeur des biens, et s'en servir pour les depenses de la guerre? C'etait +la la seule objection a faire a la liquidation du papier et a sa +suppression. On imagina les cedules hypothecaires, dont il avait ete +parle l'annee precedente. D'apres cet ancien plan, on devait emprunter, +et donner aux preteurs des cedules portant hypotheque speciale sur les +bien designes. Afin de trouver a emprunter, on devait recourir a des +compagnies de finances qui se chargeraient de ces cedules. En un mot, au +lieu d'un papier dont la circulation etait forcee, qui n'avait qu'une +hypotheque generale sur la masse des biens nationaux, et qui changeait +tous les jours de valeur, on creait par les cedules un papier +volontaire, qui etait hypotheque nommement sur une terre ou sur une +maison, et qui ne pouvait subir d'autre changement de valeur que celui +de l'objet meme qu'il representait. Ce n'etait pas proprement un +papier-monnaie. Il n'etait pas expose a tomber, parce qu'il n'etait pas +forcement introduit dans la circulation; mais on pouvait aussi ne pas +trouver a le placer. En un mot, la difficulte consistant toujours, +aujourd'hui comme au debut de la revolution, a mettre en circulation la +valeur des biens, la question etait de savoir s'il valait mieux forcer +la circulation de cette valeur, ou la laisser volontaire. Le premier +moyen etant tout a fait epuise, il etait naturel qu'on songeat a essayer +l'autre. + +On convint donc qu'apres avoir porte le papier a 30 milliards, qu'apres +avoir designe un milliard ecus de biens pour l'absorber, et reserve un +milliard ecus de biens aux soldats de la patrie, on ferait des cedules +pour une somme proportionnee aux besoins publics, et qu'on traiterait de +ces cedules avec des compagnies de finances. Les forets nationales ne +devaient pas etre cedulees; on voulait les conserver a l'etat. +Elles formaient a peu pres 2 milliards, sur les 5 milliards restant +disponibles. On devait traiter avec des compagnies pour aliener +seulement leur produit pendant un certain nombre d'annees. + +La consequence de ce projet, fonde sur la reduction des assignats a leur +valeur reelle, etait de ne plus les admettre qu'au cours dans toutes les +transactions. En attendant que par la vente du milliard qui leur etait +affecte, ils pussent etre retires, ils ne devaient plus etre recus par +les particuliers et par l'etat qu'a leur valeur du jour. Ainsi, le +desordre des transactions allait cesser, et tout paiement frauduleux +devenait impossible. L'etat allait recevoir par l'impot des valeurs +reelles, qui couvraient au moins les depenses ordinaires, et il n'aurait +plus a payer avec les biens que les frais extraordinaires de la guerre. +L'assignat ne devait etre recu au pair que dans le paiement de l'arriere +des impositions, arriere qui etait considerable, et s'elevait a 13 +milliards. On fournissait ainsi aux contribuables en retard un moyen +aise de se liberer, a condition qu'ils le feraient tout de suite; et la +somme de 30 milliards, remboursable en biens nationaux au trentieme, +etait diminuee d'autant. Ce plan, adopte par les cinq-cents, apres une +longue discussion en comite secret, fut aussitot porte aux anciens. +Pendant que les anciens allaient le discuter, de nouvelles questions +etaient soumises aux cinq-cents, sur la maniere de rappeler sous les +drapeaux les soldats qui avaient deserte a l'interieur; sur le mode de +nomination des juges, officiers municipaux, et fonctionnaires de toute +espece, que les assemblees electorales, agitees par les passions de +vendemiaire, n'avaient pas eu le temps ou la volonte de nommer. Le +directoire travaillait ainsi sans relache, et fournissait de nouveaux +sujets de travail aux deux conseils. + +Le plan de finances defere aux anciens reposait sur de bons principes; +il presentait des ressources, car la France en avait encore d'immenses; +malheureusement il ne surmontait pas la veritable difficulte, car il ne +rendait pas ces ressources assez actuelles. Il est bien evident que la +France, avec des impots qui pouvaient suffire a sa depense annuelle des +que le papier ne rendrait plus la recette illusoire, avec 7 milliards +ecus de biens nationaux pour rembourser les assignats et pourvoir aux +depenses extraordinaires de la guerre, il est bien evident que la France +avait des ressources. La difficulte consistait, en fondant un plan sur +de bons principes, et en l'adaptant a l'avenir, de pourvoir surtout au +present. + +Or, les anciens ne crurent pas qu'il fallut sitot renoncer aux +assignats. La faculte d'en creer encore 10 milliards presentait tout au +plus une ressource de 100 millions ecus, et c'etait peu pour attendre +les recettes que devait procurer le nouveau plan. D'ailleurs +trouverait-on des compagnies pour traiter de l'exploitation des forets +pendant vingt ou trente ans? En trouverait-on pour accepter des cedules, +c'est-a-dire des assignats libres? Dans l'incertitude ou l'on etait +de pouvoir se servir des biens nationaux par les nouveaux moyens, +fallait-il renoncer a l'ancienne maniere de les depenser, c'est-a-dire +aux assignats forces? Le conseil des anciens, qui apportait une grande +severite dans l'examen des resolutions des cinq-cents, et qui en avait +deja rejete plus d'une, apposa son _veto_ sur le projet financier, et +refusa de l'admettre. + +Ce rejet laissa les esprits dans une grande anxiete, et on retomba dans +les plus grandes incertitudes. Les contre-revolutionnaires, joyeux de +ce conflit d'idees, pretendaient que les difficultes de la situation +etaient insolubles, et que la republique allait perir par les finances. +Les hommes les plus eclaires, qui ne sont pas toujours les plus resolus, +le craignaient. Les patriotes, arrives au plus haut degre d'irritation, +en voyant qu'on avait eu l'idee d'abolir les assignats, criaient qu'on +voulait detruire cette derniere creation revolutionnaire qui avait sauve +la France; ils demandaient que, sans tatonner si long-temps, on retablit +le credit des assignats par les moyens de 93, le _maximum_, les +_requisitions_ et la _mort_. C'etait une violence et un emportement qui +rappelaient les annees les plus agitees. Pour comble de malheur, les +evenemens sur le Rhin s'etaient aggraves: Clerfayt, sans profiter en +grand capitaine de la victoire, en avait cependant retire de nouveaux +avantages. Ayant appele a lui le corps de La Tour, il avait marche sur +Pichegru, l'avait attaque sur la Pfrim et sur le canal de Frankendal, +et l'avait successivement repousse jusque sous Landau. Jourdan s'etait +avance sur la Nahe a travers un pays difficile, et mettait le plus noble +devouement a faire la guerre dans des montagnes epouvantables, pour +degager l'armee du Rhin; mais ses efforts ne pouvaient que diminuer +l'ardeur de l'ennemi, sans reparer nos pertes. + +Si donc la ligne du Rhin nous restait dans les Pays-Bas, elle etait +perdue a la hauteur des Vosges, et l'ennemi nous avait enleve autour de +Mayence un vaste demi-cercle. + +Dans cet etat de detresse, le directoire envoya une depeche des plus +pressantes au conseil des cinq-cents, et proposa une de ces resolutions +extraordinaires qui avaient ete prises dans les occasions decisives de +la revolution. C'etait un emprunt force de six cents millions en valeur +reelle, soit numeraire, soit assignats au cours, reparti sur les classes +les plus riches. C'etait donner ouverture a une nouvelle suite d'actes +arbitraires, comme l'emprunt force de Cambon sur les riches; mais, comme +ce nouvel emprunt etait exigible sur-le-champ, qu'il pouvait faire +rentrer tous les assignats circulans, et fournir encore un surplus de +trois ou quatre cents millions en numeraire, et qu'il fallait enfin +trouver des ressources promptes et energiques, on l'adopta. + +Il fut decide que les assignats seraient recus a cent capitaux pour un: +200 millions de l'emprunt suffisaient donc pour absorber 20 milliards de +papier. Tout ce qui rentrerait devait etre brule. On esperait ainsi que +le papier retire presque entierement se releverait, et qu'a la rigueur +on pourrait en emettre encore et se servir de cette ressource. Il devait +rester a percevoir, sur les 600 millions, 4oo millions en numeraire, qui +suffiraient aux besoins des deux premiers mois, car on evaluait a 1,500 +millions les depenses de cette annee (an IV--1795, 1796). + +Certains adversaires du directoire, qui, sans s'inquieter beaucoup de +l'etat du pays, voulaient seulement contrarier le nouveau gouvernement +a tout prix, firent les objections les plus effrayantes, Cet emprunt, +disaient-ils, allait enlever tout le numeraire de la France; elle n'en +aurait pas meme assez pour le payer! comme si l'etat, en prenant 400 +millions en metal, n'allait pas les reverser dans la circulation en +achetant des bles, des draps, des cuirs, des fers, etc. L'etat n'allait +bruler que le papier. La question etait de savoir si la France pouvait +donner sur-le-champ 400 millions en denrees et marchandises, et bruler +200 millions en papier, qu'on appelait fastueusement 20 milliards. Elle +le pouvait certainement. Le seul inconvenient etait dans le mode de +perception qui serait vexatoire, et qui par la deviendrait moins +productif, mais on ne savait comment faire. Arreter les assignats a 30 +milliards, c'est-a-dire ne se donner que 100 millions reels devant +soi, detruire ensuite la planche, et s'en fier du sort de l'etat +a l'alienation du revenu des forets et au placement des cedules, +c'est-a-dire a l'emission d'un papier volontaire, avait paru trop hardi. +Dans l'incertitude de ce que feraient les volontes libres, les conseils +aimerent mieux forcer les Francais a contribuer extraordinairement. + +Par l'emprunt force, se disait-on, une partie au moins du papier +rentrera; il rentrera avec une certaine quantite de numeraire; puis +enfin on aura toujours la planche, qui aura acquis plus de valeur par +l'absorption de la plus grande partie des assignats. On ne renonca pas +pour cela aux autres ressources; on decida qu'une partie des biens +serait cedulee, operation longue, car il fallait mentionner le detail de +chaque bien dans les cedules, et que l'on ferait ensuite marche avec des +compagnies de finances. On decreta la mise en vente des maisons sises +dans les villes, celle des terres au-dessous de trois cents arpens, et +enfin celle des biens du clerge belge. On resolut aussi l'alienation de +toutes les maisons ci-devant royales, excepte Fontainebleau, Versailles +et Compiegne. Le mobilier des emigres dut etre aussi vendu sur-le-champ. +Toutes ces ventes devaient se faire aux encheres. + +On n'osa pas decreter encore la reduction des assignats au cours, ce qui +aurait fait cesser le plus grand mal, celui de ruiner tous ceux qui les +recevaient, les particuliers comme l'etat. On craignait de les detruire +tout a coup par cette mesure si simple. On decida que, dans l'emprunt +force, ils seraient recus a cent capitaux pour un; que dans l'arriere +des contributions ils seraient recus pour toute leur valeur, afin +d'encourager l'acquittement de cet arriere, qui devait faire rentrer +13 milliards; que les remboursemens des capitaux seraient toujours +suspendus; mais que les rentes et les interets de toute espece seraient +payes a dix capitaux pour un, ce qui etait encore fort onereux pour ceux +qui recevaient leur revenu a ce prix. Le paiement de l'impot foncier +et des fermages fut maintenu sur le meme pied, c'est-a-dire moitie en +nature, moitie en assignats. Les douanes durent etre payees moitie en +assignats, moitie en numeraire. On fit cette exception pour les douanes, +parce qu'il y avait deja beaucoup de numeraire aux frontieres. Il y eut +aussi une exception a l'egard de la Belgique. Les assignats n'y avaient +pas penetre; on decida que l'emprunt force, et les impots, y seraient +percus en numeraire. + +On revenait donc timidement au numeraire, et on n'osait pas trancher +hardiment la difficulte, comme il arrive toujours dans ces cas-la. +Ainsi, l'emprunt force, les biens mis en vente, l'arriere, en amenant de +considerables rentrees de papier, permettaient d'en emettre encore. On +pouvait compter en outre sur quelques recettes en numeraire. + +Les deux determinations les plus importantes a prendre apres les lois de +finances, etaient relatives a la desertion, et au mode de nomination des +fonctionnaires non elus. L'une devait servir a recomposer les armees, +l'autre a achever l'organisation des communes et des tribunaux. + +La desertion a l'exterieur, crime fort rare, fut punie de mort. On +discuta vivement sur la peine a infliger a l'embauchage. Il fut, malgre +l'opposition, puni comme la desertion a l'exterieur. Tout conge donne +aux jeunes gens de la requisition dut expirer dans dix jours. La +poursuite des jeunes gens qui avaient abandonne les drapeaux, confiee +aux municipalites, etait molle et sans effet; elle fut donnee a la +gendarmerie. La desertion a l'interieur etait punie de detention pour la +premiere fois, et des fers pour la seconde. La grande requisition d'aout +1793, qui etait la seule mesure de recrutement qu'on eut adoptee, +atteignait assez d'hommes pour remplir les armees; elle avait suffi, +depuis trois ans, pour les maintenir sur un pied respectable, et elle +pouvait suffire encore, au moyen d'une loi nouvelle qui en assurat +l'execution. Les nouvelles dispositions furent combattues par +l'opposition, qui tendait naturellement a diminuer l'action du +gouvernement; mais elles furent adoptees par la majorite des deux +conseils. + +Beaucoup d'assemblees electorales, agitees par les decrets des 5 et +13 fructidor, avaient perdu leur temps, et n'avaient point acheve la +nomination des individus qui devaient composer les administrations +locales et les tribunaux. Celles qui etaient situees dans les provinces +de l'Ouest, ne l'avaient pas pu a cause de la guerre civile. D'autres y +avaient mis de la negligence. La majorite conventionnelle, pour assurer +l'homogeneite du gouvernement, et une homogeneite toute revolutionnaire, +voulait que le directoire eut les nominations. Il est naturel que le +gouvernement herite de tous les droits auxquels les citoyens renoncent, +c'est-a-dire que l'action du gouvernement supplee a celle des +individus. Ainsi, la ou les assemblees avaient outre-passe les delais +constitutionnels, la ou elles n'avaient pas voulu user de leurs droits, +il etait naturel que le directoire fut appele a nommer. Convoquer +de nouvelles assemblees, c'etait manquer a la constitution, qui le +defendait, c'etait recompenser la revolte contre les lois, c'etait enfin +donner ouverture a de nouveaux troubles. Il y avait d'ailleurs des +analogies dans la constitution qui devaient conduire a resoudre la +question en faveur du directoire. Ainsi, il etait charge de faire les +nominations dans les colonies, et de remplacer les fonctionnaires +morts ou demissionnaires dans l'intervalle d'une election a l'autre. +L'opposition ne manqua pas de s'elever contre cet avis. Dumolard, +dans le conseil des cinq-cents, Portalis, Dupont (de Nemours), +Troncon-Ducoudray, dans le conseil des anciens, soutinrent que c'etait +donner une prerogative royale au directoire. Cette minorite, qui +secretement penchait plutot pour la monarchie que pour la republique, +changea ici de role avec la majorite republicaine, et soutint avec la +derniere exageration les idees democratiques. Du reste, la discussion +vive et solennelle ne fut troublee par aucun emportement. Le directoire +eut les nominations, a la seule condition de faire ses choix parmi +les hommes qui avaient deja ete honores des suffrages du peuple. Les +principes conduisaient a cette solution; mais la politique devait la +conseiller encore davantage. On evitait pour le moment de nouvelles +elections, et on donnait a l'administration tout entiere, aux tribunaux +et au gouvernement, une plus grande homogeneite. + +Le directoire avait donc les moyens de se procurer des fonds, de +recruter l'armee, d'achever l'organisation de l'administration et de la +justice. Il avait la majorite dans les deux conseils. Une opposition +mesuree s'elevait, il est vrai, dans les cinq-cents et aux anciens; +quelques voix du nouveau tiers lui disputaient ses attributions, mais +cette opposition etait decente et calme. Il semblait qu'elle respectat +sa situation extraordinaire, et ses travaux courageux. Sans doute elle +respectait aussi, dans ce gouvernement elu par les conventionnels et +appuye par eux, la revolution toute puissante encore et profondement +courroucee. Les cinq directeurs s'etaient partage la tache generale. +Barras avait le personnel, et Carnot le mouvement des armees; +Rewbell, les relations etrangeres; Letourneur et Larevelliere-Lepaux, +l'administration interieure. Ils n'en deliberaient pas moins en commun +sur toutes les mesures importantes. Ils avaient eu long-temps le +mobilier le plus miserable; mais enfin ils avaient tire du Garde-Meuble +les objets necessaires a l'ornement du Luxembourg, et ils commencaient +a representer dignement la republique francaise. Leurs antichambres +etaient remplies de solliciteurs, entre lesquels il n'etait pas toujours +aise de choisir. Le directoire, fidele a son origine et a sa nature, +choisissait toujours les hommes les plus prononces. Eclaire par la +revolte du 13 vendemiaire, il s'etait pourvu d'une force considerable et +imposante pour garantir Paris et le siege du gouvernement d'un nouveau +coup de main. Le jeune Bonaparte, qui avait figure au 13 vendemiaire, +fut charge du commandement de cette armee, dite armee de l'interieur. Il +l'avait reorganisee en entier et placee au camp de Grenelle. Il avait +reuni en un seul corps, sous le nom de legion de police, une partie +des patriotes qui avaient offert leurs services au 13 vendemiaire. +Ces patriotes appartenaient pour la plupart a l'ancienne gendarmerie +dissoute apres le 9 thermidor, laquelle n'etait remplie elle-meme que +des anciens soldats aux gardes-francaises. Bonaparte organisa ensuite la +garde constitutionnelle du directoire et celle des conseils. Cette +force imposante et bien dirigee etait capable de tenir tout le monde en +respect, et de maintenir les partis dans l'ordre. + +Ferme dans sa ligne, le directoire se prononca encore davantage par +une foule de mesures de detail. Il persista a ne point notifier son +installation aux deputes conventionnels qui etaient en mission dans les +departemens. Il enjoignit a tous les directeurs de spectacle de ne plus +laisser chanter qu'un seul air, celui de la _Marseillaise_. Le _Reveil +du peuple_ fut proscrit. On trouva cette mesure puerile; il est certain +qu'il y aurait eu plus de dignite a interdire toute espece de chants; +mais on voulait reveiller l'enthousiasme republicain, malheureusement un +peu attiedi. Le directoire fit poursuivre quelques journaux royalistes +qui avaient continue a ecrire avec la meme violence qu'en vendemiaire. +Quoique la liberte de la presse fut illimitee, la loi de la convention +contre les ecrivains qui provoquaient au retour de la royaute, +fournissait un moyen de repression dans les cas extremes. Richer-Serizy +fut poursuivi; le proces fut fait a Lemaitre et a Brottier, dont les +correspondances avec Verone, Londres et la Vendee, prouvaient leur +qualite d'agens royalistes, et leur influence dans les troubles de +vendemiaire. Lemaitre fut condamne a mort comme agent principal; +Brottier fut acquitte. Il fut constate que deux secretaires du comite +de salut public leur avaient livre des papiers importans. Les trois +deputes, Saladin, Lhomond et Rovere, mis en arrestation a cause du 13 +vendemiaire, mais apres que leur reelection avait ete prononcee par +l'assemblee electorale de Paris, furent reintegres par les deux +conseils, sur le motif qu'ils etaient deja deputes quand on avait +procede contre eux, et que les formes prescrites par la constitution +a l'egard des deputes, n'avaient pas ete observees. Cormatin et les +chouans saisis avec lui comme infracteurs de la pacification, furent +aussi mis en jugement. Cormatin fut deporte comme ayant continue +secretement de travailler a la guerre civile; les autres furent +acquittes, au grand deplaisir des patriotes, qui se plaignirent +amerement de l'indulgence des tribunaux. + +La conduite du directoire a l'egard du ministre de la cour de Florence, +prouva plus fortement encore la rigueur republicaine de ses sentimens. +On etait enfin convenu avec l'Autriche de lui rendre la fille de Louis +XVI, seul reste de la famille qui avait ete enfermee au Temple, a +condition que les deputes livres par Dumouriez seraient remis aux +avant-postes francais. La princesse partit du Temple le 28 frimaire (19 +decembre). Le ministre de l'interieur alla la chercher lui-meme, et la +conduisit avec les plus grands egards a son hotel, d'ou elle partit, +accompagnee des personnes dont elle avait fait choix. On pourvut +largement a son voyage, et elle fut ainsi acheminee vers la frontiere. +Les royalistes ne manquerent pas de faire des vers et des allusions sur +l'infortunee prisonniere, rendue enfin a la liberte. Le comte Carletti, +ce ministre de Florence qui avait ete envoye a Paris, a cause de son +attachement connu pour la France et la revolution, demanda au directoire +l'autorisation de voir la princesse, en sa qualite de ministre d'une +cour alliee. Ce ministre etait devenu suspect, sans doute a tort, a +cause de l'exageration meme de son republicanisme. On ne concevait pas +qu'un ministre d'un prince absolu, et surtout d'un prince autrichien, +put etre aussi exagere. Le directoire, pour toute reponse, lui signifia +sur-le-champ l'ordre de quitter Paris, mais declara en meme temps que +cette mesure etait toute personnelle a l'envoye, et non a la cour de +Florence, avec laquelle la republique francaise demeurait en relations +d'amitie. + +Il y avait un mois et demi tout au plus que le directoire etait +institue, et deja il commencait a s'asseoir; les partis s'habituaient +a l'idee d'un gouvernement etabli, et, songeant moins a le renverser, +s'arrangeaient pour le combattre dans les limites tracees par la +constitution. Les patriotes, ne renoncant pas a leur idee favorite de +club, s'etaient reunis au Pantheon; ils siegeaient deja au nombre de +plus de quatre mille, et formaient une assemblee qui ressemblait fort +a celle des anciens jacobins. Fideles cependant a la lettre de la +constitution, ils avaient evite ce qu'elle defendait dans les reunions +de citoyens, c'est-a-dire l'organisation en assemblee politique. Ainsi, +ils n'avaient pas un bureau; ils ne s'etaient pas donne des brevets; les +assistans n'etaient pas distingues en spectateurs et societaires; il +n'existait ni correspondance ni affiliation avec d'autres societes du +meme genre. A part cela, le club avait tous les caracteres de l'ancienne +societe-mere, et ses passions, plus vieilles, n'en etaient que plus +opiniatres. + +Les sectionnaires s'etaient compose des societes plus analogues a leurs +gouts et a leurs moeurs. Aujourd'hui, comme sous la convention, ils +comptaient quelques royalistes secrets dans leurs rangs, mais en petit +nombre; la plupart d'entre eux, par crainte ou par bon ton, etaient +ennemis des terroristes et des conventionnels, qu'ils affectaient de +confondre, et qu'ils etaient faches de retrouver presque tous dans le +nouveau gouvernement. Il s'etait forme des societes ou on lisait les +journaux, ou on s'entretenait de sujets politiques avec la politesse et +le ton des salons, et ou la danse et la musique succedaient a la lecture +et aux conversations. L'hiver commencait, et ces messieurs se +livraient au plaisir, comme a un acte d'opposition contre le systeme +revolutionnaire, systeme que personne ne voulait renouveler, car les +Saint-Just, les Robespierre, les Couthon, n'etaient plus la pour nous +ramener par la terreur a des moeurs impossibles. + +Les deux partis avaient leurs journaux. Les patriotes avaient _le Tribun +du Peuple, l'Ami du Peuple, l'Eclaireur du Peuple, l'Orateur plebeien, +le Journal des Hommes Libres_; ces journaux etaient tout a fait +jacobins. _La Quotidienne, l'Eclair, le Veridique, le Postillon, le +Messager, la Feuille du Jour_, passaient pour des journaux royalistes. +Les patriotes, dans leur club et leurs journaux, quoique le gouvernement +fut certes bien attache a la revolution, se montraient fort irrites. +C'etait, il est vrai, moins contre lui que contre les evenemens, qu'ils +etaient en courroux. Les revers sur le Rhin, les nouveaux mouvemens de +la Vendee, l'affreuse crise financiere, etaient pour eux un motif de +revenir a leurs idees favorites. Si on etait battu, si les assignats +perdaient, c'est qu'on etait indulgent, c'est qu'on ne savait pas +recourir aux grands moyens revolutionnaires. Le nouveau systeme +financier surtout, qui decelait le desir d'abolir les assignats, et +qui laissait entrevoir leur prochaine suppression, les avait beaucoup +indisposes. + +Il ne fallait pas a leurs adversaires d'autre sujet de plaintes que +cette irritation meme. La terreur, suivant ceux-ci, etait prete a +renaitre. Ses partisans etaient incorrigibles; le directoire avait +beau faire tout ce qu'ils desiraient, ils n'etaient pas contens, ils +s'agitaient de nouveau, ils avaient rouvert l'ancienne caverne des +jacobins, et ils y preparaient encore tous les crimes. + +Tels etaient les travaux du gouvernement, la marche des esprits, et la +situation des partis en frimaire an IV (novembre et decembre 1795). + +Les operations militaires, continuees malgre la saison, commencaient +a promettre de meilleurs resultats, et a procurer a la nouvelle +administration quelques dedommagemens pour ses penibles efforts. Le zele +avec lequel Jourdan s'etait porte dans le Hunds-Ruck a travers un pays +epouvantable, et sans aucune des ressources materielles qui auraient pu +adoucir les souffrances de son armee, avait retabli un peu nos affaires +sur le Rhin. Les generaux autrichiens, dont les troupes etaient aussi +fatiguees que les notres, se voyant exposes a une suite de combats +opiniatres, au milieu de l'hiver, proposaient un armistice, pendant +lequel les armees imperiale et francaise conserveraient leurs positions +actuelles. L'armistice fut accepte, a la condition de le denoncer dix +jours avant la reprise des hostilites. La ligne qui separait les deux +armees, suivant le Rhin, depuis Dusseldorf jusqu'au-dessus du Neuwied, +abandonnait le fleuve a cette hauteur, formait un demi-cercle de Bingen +a Manheim, en passant par le pied des Vosges, rejoignait le Rhin +au-dessus de Manheim, et ne le quittait plus jusqu'a Bale. Ainsi nous +avions perdu tout ce demi-cercle sur la rive gauche. C'etait du reste +une perte qu'une simple manoeuvre bien concue pouvait reparer. Le plus +grand mal etait d'avoir perdu pour le moment l'ascendant de la victoire. +Les armees, accablees de fatigues, entrerent en cantonnemens, et on +se mit a faire tous les preparatifs necessaires pour les mettre, au +printemps prochain, en etat d'ouvrir une campagne decisive. + +Sur la frontiere d'Italie, la saison n'interdisait pas encore tout a +fait les operations de la guerre. L'armee des Pyrenees orientales avait +ete transportee sur les Alpes. Il avait fallu beaucoup de temps pour +faire le trajet de Perpignan a Nice, et le defaut de vivres et de +souliers avait rendu la marche encore plus lente. Enfin, vers le mois de +novembre, Augereau vint avec une superbe division, qui s'etait illustree +deja dans les plaines de la Catalogne. Kellermann, comme on l'a vu, +avait ete oblige de replier son aile droite et de renoncer a la +communication immediate avec Genes. Il avait sa gauche sur les grandes +Alpes, et son centre au col de Tende. Sa droite etait placee derriere la +ligne dite de Borghetto, l'une des trois que Bonaparte avait reconnues +et tracees l'annee precedente pour le cas d'une retraite. Dewins, tout +fier de son faible succes, se reposait dans la riviere de Genes, et +faisait grand etalage de ses projets, sans en executer aucun. Le brave +Kellermann attendait avec impatience les renforts d'Espagne, pour +reprendre l'offensive et recouvrer sa communication avec Genes. Il +voulait terminer la campagne par une action eclatante, qui rendit +la riviere aux Francais, leur ouvrit les portes de l'Apennin et +de l'Italie, et detachat le roi de Piemont de la coalition. Notre +ambassadeur en Suisse, Barthelemy, ne cessait de repeter qu'une victoire +vers les Alpes maritimes nous vaudrait sur-le-champ la paix avec +le Piemont, et la concession definitive de la ligne des Alpes. Le +gouvernement francais, d'accord avec Kellermann sur la necessite +d'attaquer, ne le fut pas sur le plan a suivre, et lui donna pour +successeur Scherer, que ses succes a la bataille de l'Ourthe et en +Catalogne avaient deja fait connaitre avantageusement. Scherer arriva +dans le milieu de brumaire, et resolut de tenter une action decisive. + +On sait que la chaine des Alpes, devenue l'Apennin, serre la +Mediterranee de tres-pres, d'Albenga a Genes, et ne laisse entre la mer +et la crete des montagnes que des pentes etroites et rapides, qui ont a +peine trois lieues d'etendue. Du cote oppose, au contraire, c'est-a-dire +vers les plaines du Po, les pentes s'abaissent doucement, sur un espace +de vingt lieues. L'armee francaise, placee sur les pentes maritimes, +etait campee entre les montagnes et la mer. L'armee piemontaise, sous +Colli, etablie au camp retranche de Ceva, sur le revers des Alpes, +gardait les portes du Piemont contre la gauche de l'armee francaise. +L'armee autrichienne, partie sur la crete de l'Apennin, a +Rocca-Barbenne, partie sur le versant maritime dans le bassin de Loano, +communiquait ainsi avec Colli par sa droite, occupait par son centre +le sommet des montagnes, et interceptait le littoral par sa gauche, de +maniere a couper nos communications avec Genes. Une pensee s'offrait a +la vue d'un pareil etat de choses. Il fallait se porter en forces sur +la droite et le centre de l'armee autrichienne, la chasser du sommet de +l'Apennin, et lui enlever les cretes superieures. On la separait ainsi +de Colli, et, marchant rapidement le long de ces cretes, on enfermait sa +gauche dans le bassin de Loano, entre les montagnes et la mer. Massena, +l'un des generaux divisionnaires, avait entrevu ce plan, et l'avait +propose a Kellermann. Scherer l'entrevit aussi, et resolut de +l'executer. + +Dewins, apres avoir fait quelques tentatives pendant les mois d'aout et +de septembre sur notre ligne de Borghetto, avait renonce a toute attaque +pour cette annee. Il etait malade, et s'etait fait remplacer par Wallis. +Les officiers ne songeaient qu'a se livrer aux plaisirs de l'hiver, a +Genes et dans les environs. Scherer, apres avoir procure a son armee +quelques vivres et vingt-quatre mille paires de souliers, dont elle +manquait absolument, fixa son mouvement pour le 2 frimaire (23 +novembre). Il allait avec trente-six mille hommes en attaquer +quarante-cinq; mais le bon choix du point d'attaque compensait +l'inegalite des forces. Il chargea Augereau de pousser la gauche des +ennemis dans le bassin de Loano; il ordonna a Massena de fondre sur leur +centre a Rocca-Barbenne, et de s'emparer du sommet de l'Apennin; enfin, +il prescrivit a Serrurier de contenir Colli, qui formait la droite, sur +le revers oppose. Augereau, tout en poussant la gauche autrichienne dans +le bassin de Loano, ne devait agir que lentement; Massena, au contraire, +devait filer rapidement le long des cretes, et tourner le bassin de +Loano, pour y enfermer la gauche autrichienne; Serrurier devait tromper +Colli par de fausses attaques. + +Le 2 frimaire au matin (23 novembre 1795), le canon francais reveilla +les Autrichiens, qui s'attendaient peu a une bataille. Les officiers +accoururent de Loano et de Finale se mettre a la tete de leurs troupes +etonnees. Augereau attaqua avec vigueur, mais sans precipitation. Il +fut arrete par le brave Roccavina. Ce general, place sur un mamelon, au +milieu du bassin de Loano, le defendit avec opiniatrete, et se laissa +entourer par la division Augereau, refusant toujours de se rendre. + +Quand il fut enveloppe, il se precipita tete baissee sur la ligne qui +l'enfermait, et rejoignit l'armee autrichienne, en passant sur le corps +d'une brigade francaise. + +Scherer, contenant l'ardeur d'Augereau, l'obligea a tirailler devant +Loano, pour ne pas pousser les Autrichiens trop vite sur leur ligne de +retraite. Pendant ce temps, Massena, charge de la partie brillante du +plan, franchit, avec la vigueur et l'audace qui le signalaient dans +toutes les occasions, les cretes de l'Apennin, surprit d'Argenteau qui +commandait la droite des Autrichiens, le jeta dans un desordre extreme, +le chassa de toutes ses positions, et vint camper le soir sur les +hauteurs de Melogno, qui formaient le pourtour du bassin de Loano, et +en fermaient les derrieres. Serrurier, par des attaques fermes et bien +calculees, avait tenu en echec Colli et toute la droite ennemie. + +Le 2 au soir, on campa, par un temps affreux, sur les positions qu'on +avait occupees. Le 3 au matin, Scherer continua son operation; Serrurier +renforce se mit a battre Colli plus serieusement, afin de l'isoler tout +a fait de ses allies; Massena continua a occuper toutes les cretes +et les issues de l'Apennin; Augereau, cessant de se contenir, poussa +vigoureusement les Autrichiens dont on avait intercepte les derrieres. +Des cet instant, ils commencerent leur retraite par un temps +epouvantable et a travers des routes affreuses. Leur droite et leur +centre fuyaient en desordre sur le revers de l'Apennin: leur gauche, +enfermee entre les montagnes et la mer, se retirait peniblement le long +du littoral, par la route de la Corniche. Un orage de vent et de neige +empecha de rendre la poursuite aussi active qu'elle aurait pu l'etre; +cependant cinq mille prisonniers, plusieurs mille morts, quarante pieces +de canon, et des magasins immenses, furent le fruit de cette bataille, +qui fut une des plus desastreuses pour les coalises, depuis le +commencement de la guerre, et l'une des mieux conduites par les +Francais, au jugement des militaires. + +Le Piemont fut dans l'epouvante a cette nouvelle; l'Italie se crut +envahie, et ne fut rassuree que par la saison, trop avancee alors pour +que les Francais donnassent suite a leurs operations. Des magasins +considerables servirent a adoucir les privations et les souffrances +de l'armee. Il fallait une victoire aussi importante pour relever les +esprits et affermir un gouvernement naissant. Elle fut publiee et +accueillie avec une grande joie par tous les vrais patriotes. + +Au meme instant, les evenemens prenaient une tournure non moins +favorable dans les provinces de l'Ouest. Hoche, ayant porte l'armee qui +gardait les deux Vendees a quarante-quatre mille hommes, ayant place des +postes retranches sur la Sevre Nantaise, de maniere a isoler Stofflet de +Charette, ayant disperse le premier rassemblement forme par ce dernier +chef, et gardant au moyen d'un camp a Soullans toute la cote du Marais, +etait en mesure de s'opposer a un debarquement. L'escadre anglaise, +qui mouillait a l'Ile-Dieu, etait au contraire dans une position fort +triste. L'ile sur laquelle l'expedition avait si maladroitement pris +terre, ne presentait qu'une surface sans abri, sans ressource, et +moindre de trois quarts de lieue. Les bords de l'ile n'offraient aucun +mouillage sur. Les vaisseaux y etaient exposes a toutes les fureurs des +vents, sur un fond de rocs qui coupait les cables, et les mettait chaque +nuit dans le plus grand peril. La cote vis-a-vis, sur laquelle on +se proposait de debarquer, ne presentait qu'une vaste plage, sans +profondeur, ou les vagues brisaient sans cesse, et ou les canots, pris +en travers par les lames, ne pouvaient aborder sans courir le danger +d'echouer. Chaque jour augmentait les perils de l'escadre anglaise et +les moyens de Hoche. Il y avait deja plus d'un mois et demi que le +prince francais etait a l'Ile-Dieu. Tous les envoyes des chouans et des +Vendeens l'entouraient, et, meles a son etat-major, presentaient a la +fois leurs idees, et tachaient de les faire prevaloir. Tous voulaient +posseder le prince, mais tous etaient d'accord qu'il fallait debarquer +au plus tot, n'importe le point qui obtiendrait la preference. + +Il faut convenir que, grace a ce sejour d'un mois et demi a l'Ile-Dieu, +en face des cotes, le debarquement etait devenu difficile. Un +debarquement, pas plus que le passage d'un fleuve, ne doit etre precede +de longues hesitations, qui mettent l'ennemi en eveil et lui font +connaitre le point menace. Il aurait fallu que, le parti d'aborder a la +cote une fois pris, et tous les chefs prevenus, la descente s'operat a +l'improviste, sur un point qui permit de rester en communication avec +les escadres anglaises, et sur lequel les Vendeens et les chouans +pussent porter des forces considerables. Certainement, si on etait +descendu a la cote sans la menacer si long-temps, quarante mille +royalistes de la Bretagne et de la Vendee auraient pu etre reunis avant +que Hoche eut le temps de remuer ses regimens. Quand on se souvient de +ce qui se passa a Quiberon, de la facilite avec laquelle s'opera +le debarquement, et du temps qu'il fallut pour reunir les troupes +republicaines, on comprend combien la nouvelle descente eut ete facile +si elle n'avait pas ete precedee d'une longue croisiere devant les +cotes. Tandis que, dans la precedente expedition, le nom de Puisaye +paralysa tous les chefs, celui du prince les aurait, dans celle-ci, +rallies tous, et aurait souleve vingt departemens. Il est vrai que les +debarques auraient eu ensuite de rudes combats a livrer; qu'il leur +aurait fallu courir les chances que Stofflet, Charette, couraient depuis +pres de trois ans, se disperser peut-etre devant l'ennemi, fuir comme +des partisans, se cacher dans les bois, reparaitre, se cacher encore, +s'exposer enfin a etre pris et fusilles. Les trones sont a ce prix. Il +n'y avait rien d'indigne a _chouanner_ dans les bois de la Bretagne ou +dans les marais et les bruyeres de la Vendee. Un prince, sorti de ces +retraites pour remonter sur le trone de ses peres, n'eut pas ete moins +glorieux que Gustave Wasa, sorti des mines de la Dalecarlie. Du reste, +il est probable que la presence du prince eut reveille assez de zele +dans les pays royalistes, pour qu'une armee nombreuse, toujours presente +a ses cotes, lui permit de tenter la grande guerre. Il est probable +aussi que personne autour de lui n'aurait eu assez de genie pour battre +le jeune plebeien qui commandait l'armee republicaine; mais du moins on +se serait fait vaincre. Il y a souvent bien des consolations dans une +defaite; Francois Ier en trouvait de grandes dans celle de Pavie. + +Si donc le debarquement etait possible a l'instant ou l'escadre arriva, +il ne l'etait pas apres avoir passe un mois et demi a l'Ile-Dieu. Les +marins anglais declaraient que la mer n'etait bientot plus tenable, et +qu'il fallait prendre un parti; toute la cote du pays de Charette etait +couverte de troupes; il n'y avait quelque possibilite de debarquement +qu'au-dela de la Loire, vers l'embouchure de la Vilaine, ou dans le pays +de Scepeaux, ou bien encore en Bretagne, chez Puisaye. Mais les emigres +et le prince ne voulaient descendre que chez Charette, et n'avaient +confiance qu'en lui. Or, la chose etait impossible sur la cote de +Charette. Le prince, suivant l'assertion de M. de Vauban, demanda au +ministere anglais de le rappeler. Le ministere s'y refusait d'abord, ne +voulant pas que les frais de son expedition fussent inutiles. Cependant +il laissa au prince la liberte de prendre le parti qu'il voudrait. + +Des cet instant, tous les preparatifs du depart furent faits. On redigea +de longues et inutiles instructions pour les chefs royalistes. On leur +disait que des ordres superieurs empechaient pour le moment l'execution +d'une descente; qu'il fallait que MM. Charette, Stofflet, Sapinaud, +Scepeaux, s'entendissent pour reunir une force de vingt-cinq ou trente +mille hommes au-dela de la Loire, laquelle, reunie aux Bretons, pourrait +former un corps d'elite de quarante ou cinquante mille hommes, suffisant +pour proteger le debarquement du prince; que le point de debarquement +serait designe des que ces mesures preliminaires auraient ete prises, et +que toutes les ressources de la monarchie anglaise seraient employees a +seconder les efforts des pays royalistes. A ces instructions on joignit +quelques mille livres sterling pour chaque chef, quelques fusils et +un peu de poudre. Ces objets furent debarques la nuit a la cote de +Bretagne. Les approvisionnemens que les Anglais avaient amasses sur +leurs escadres ayant ete avaries, furent jetes a la mer. Il fallut y +jeter aussi les 500 chevaux appartenant a la cavalerie et a l'artillerie +anglaise. Ils etaient presque tous malades d'une longue navigation. + +L'escadre anglaise mit a la voile le 15 novembre (26 brumaire), et +laissa, en partant, les royalistes dans la consternation. On leur dit +que c'etaient les Anglais qui avaient oblige le prince a repartir; ils +furent indignes, et se livrerent de nouveau a toute leur haine contre +la perfidie de l'Angleterre. Le plus irrite fut Charette, et il avait +quelque raison de l'etre, car il etait le plus compromis. Charette avait +repris les armes dans l'espoir d'une grande expedition, dans l'espoir de +moyens immenses qui retablissent l'egalite des forces entre lui et les +republicains; cette attente trompee, il devait ne plus entrevoir qu'une +destruction infaillible et tres prochaine. La menace d'une descente +avait attire sur lui toutes les forces des republicains; et, cette fois, +il devait renoncer a tout espoir d'une transaction; il ne lui restait +plus qu'a etre impitoyablement fusille, sans pouvoir meme se plaindre +d'un ennemi qui lui avait deja si genereusement pardonne. + +Il resolut de vendre cherement sa vie, et d'employer ses derniers momens +a lutter avec desespoir. Il livra plusieurs combats pour passer sur les +derrieres de Hoche, percer la ligne de la Sevre Nantaise, se jeter dans +le pays de Stofflet, et forcer ce collegue a reprendre les armes. Il ne +put y reussir, et fut ramene dans le Marais par les colonnes de Hoche. +Sapinaud, qu'il avait engage a reprendre les armes, surprit la ville de +Montaigu, et voulut percer jusqu'a Chatillon; mais il fut arrete devant +cette ville, battu, et oblige de disperser son corps. La ligne de +la Sevre ne put pas etre emportee. Stofflet, derriere cette ligne +fortifiee, fut oblige de demeurer en repos, et du reste il n'etait +pas tente de reprendre les armes. Il voyait avec un secret plaisir la +destruction d'un rival qu'on avait charge de titres, et qui avait voulu +le livrer aux republicains. Scepeaux, entre la Loire et la Vilaine, +n'osait encore remuer. La Bretagne etait desorganisee par la discorde. +La division du Morbihan, commandee par George Cadoudal, s'etait revoltee +contre Puisaye, a l'instigation des emigres qui entouraient le prince +francais, et qui avaient conserve contre lui les memes ressentimens. Ils +auraient voulu lui enlever le commandement de la Bretagne; cependant +il n'y avait que la division du Morbihan qui meconnut l'autorite du +generalissime. + +C'est dans cet etat de choses que Hoche commenca le grand ouvrage de la +pacification. Ce jeune general, militaire et politique habile, vit bien +que ce n'etait plus par les armes qu'il fallait chercher a vaincre un +ennemi insaisissable, et qu'on ne pouvait atteindre nulle part. Il avait +deja lance plusieurs colonnes mobiles a la suite de Charette; mais des +soldats pesamment armes, obliges de porter tout avec eux, et qui ne +connaissaient pas le pays, ne pouvaient egaler la rapidite des paysans +qui ne portaient rien que leur fusil; qui etaient assures de trouver des +vivres partout, et qui connaissaient les moindres ravins et la derniere +bruyere. En consequence, il ordonna sur-le-champ de cesser les +poursuites, et il forma un plan qui, suivi avec constance et fermete, +devait ramener la paix dans ces contrees desolees. + +L'habitant de la Vendee etait paysan et soldat tout a la fois. Au milieu +des horreurs de la guerre civile, il n'avait pas cesse de cultiver ses +champs et de soigner ses bestiaux. Son fusil etait a ses cotes, cache +sous la terre ou sous la paille. Au premier signal de ses chefs, il +accourait, attaquait les republicains, puis disparaissait a travers les +bois, retournait a ses champs, cachait de nouveau son fusil; et les +republicains ne trouvaient qu'un paysan sans armes, dans lequel ils ne +pouvaient nullement reconnaitre un soldat ennemi. De cette maniere, +les Vendeens se battaient, se nourrissaient, et restaient presque +insaisissables. Tandis qu'ils avaient toujours les moyens de nuire et de +se recruter, les armees republicaines, qu'une administration ruinee ne +pouvait plus nourrir, manquaient de tout et se trouvaient dans le plus +horrible denument. + +On ne pouvait faire sentir la guerre aux Vendeens que par des +devastations; moyen qu'on avait essaye pendant la terreur, mais qui +n'avait excite que des haines furieuses sans faire cesser la guerre +civile. + +Hoche, sans detruire le pays, imagina un moyen ingenieux de le reduire, +en lui enlevant ses armes, et en prenant une partie de ses subsistances +pour l'usage de l'armee republicaine. D'abord il persista dans +l'etablissement de quelques camps retranches, dont les uns, situes +sur la Sevre, separaient Charette de Stofflet, tandis que les autres +couvraient Nantes, la cote et les Sables. Il forma ensuite une ligne +circulaire qui s'appuyait a la Sevre et a la Loire, et qui tendait a +envelopper progressivement tout le pays. Cette ligne etait composee de +postes assez forts, lies entre eux par des patrouilles, de maniere qu'il +ne restait pas un intervalle libre, a travers lequel put passer un +ennemi un peu nombreux. Ces postes etaient charges d'occuper chaque +bourg et chaque village, et de desarmer les habitans. Pour y parvenir, +ils devaient s'emparer des bestiaux, qui ordinairement paissaient en +commun, et des grains entasses dans les granges; ils devaient aussi +arreter les habitans les plus notables, et ne restituer les bestiaux, +les grains, ni elargir les habitans pris en otage, que lorsque les +paysans auraient volontairement depose leurs armes. Or, comme les +Vendeens tenaient a leurs bestiaux et a leurs grains beaucoup plus +qu'aux Bourbons et a Charette, il etait certain qu'ils rendraient leurs +armes. Pour ne pas etre induits en erreur par les paysans, qui pouvaient +bien donner quelques mauvais fusils et garder les autres, les officiers +charges du desarmement devaient se faire livrer les registres +d'enrolement tenus dans chaque paroisse, et exiger autant de fusils que +d'enroles. A defaut de ces registres, il leur etait recommande de faire +le calcul de la population, et d'exiger un nombre de fusils egal au +quart de la population male. Apres avoir recu les armes, on devait +rendre fidelement les bestiaux et les grains, sauf une partie prelevee a +titre d'impot, et deposee dans des magasins formes sur les derrieres +de cette ligne. Hoche avait ordonne de traiter les habitans avec une +extreme douceur, de mettre une scrupuleuse exactitude a leur rendre +et leurs bestiaux et leurs grains, et surtout leurs otages. Il avait +particulierement recommande aux officiers de s'entretenir avec eux, +de les bien traiter, de les envoyer meme quelquefois a son +quartier-general, de leur faire quelques presens en grains ou en +differens objets. Il avait prescrit aussi les plus grands egards pour +les cures. Les Vendeens, disait-il, n'ont qu'un sentiment veritable, +c'est l'attachement pour leurs pretres. Ces derniers ne veulent que +protection et repos; qu'on leur assure ces deux choses, qu'on y ajoute +meme quelques bienfaits, et les affections du pays nous seront rendues. + +Cette ligne, qu'il appelait de desarmement, devait envelopper la +Basse-Vendee circulairement, s'avancer peu a peu, et finir par +l'embrasser tout entiere. En s'avancant, elle laissait derriere elle le +pays desarme, ramene, reconcilie meme avec la republique. De plus, elle +le protegeait contre un retour des chefs insurges, qui, ordinairement, +punissaient par des devastations la soumission a la republique et la +remise des armes. Deux colonnes mobiles la precedaient pour combattre +ces chefs, et les saisir s'il etait possible; et bientot, en les +resserrant toujours davantage, elle devait les enfermer et les prendre +inevitablement. La plus grande surveillance etait recommandee a tous +les commandans de poste, pour se lier toujours par des patrouilles, et +empecher que les bandes armees ne pussent percer la ligne et revenir +porter la guerre sur ses derrieres. Quelque grande que fut la +surveillance, il pouvait arriver cependant que Charette et quelques-uns +des siens trompassent la vigilance des postes et franchissent la ligne +de desarmement; mais, dans ce cas meme, qui etait possible, ils ne +pouvaient passer qu'avec quelques individus, et ils allaient se +retrouver dans des campagnes desarmees, rendues au repos et a la +securite, calmees par de bons traitemens, et intimidees d'ailleurs par +ce vaste reseau de troupes qui embrassait le pays. Le cas d'une revolte +sur les derrieres etait prevu. Hoche avait ordonne qu'une des colonnes +mobiles se reporterait aussitot dans la commune insurgee, et que, pour +la punir de n'avoir pas rendu toutes ses armes et d'en avoir encore fait +usage, on lui enleverait ses bestiaux et ses grains, et qu'on saisirait +les principaux de ses habitans. L'effet de ces chatimens etait assure; +et dispenses avec justice, ils devaient inspirer, non pas la haine, mais +une salutaire crainte. + +Le projet de Hoche fut aussitot mis a execution dans les mois de +brumaire et frimaire (novembre, decembre). La ligne de desarmement, +passant par Saint-Gilles, Lege, Montaigu, Chantonay, formait un +demi-cercle dont l'extremite droite s'appuyait a la mer, l'extremite +gauche a la riviere du Lay, et devait progressivement enfermer Charette +dans des marais impraticables. C'etait surtout par la sagesse de +l'execution qu'un plan de cette nature pouvait reussir. Hoche dirigeait +ses officiers par des instructions pleines de sens et de clarte, et se +multipliait pour suffire a tous les details. Ce n'etait plus seulement +une guerre, c'etait une grande operation politique, qui exigeait autant +de prudence que de vigueur. Bientot les habitans commencerent a rendre +leurs armes, et a se reconcilier avec les troupes republicaines. Hoche +puisait dans les magasins de l'armee pour accorder quelques secours aux +indigens; il voyait lui-meme les habitans retenus comme otages, les +faisait garder quelques jours, et les renvoyait satisfaits. Aux uns il +donnait des cocardes, a d'autres des bonnets de police, quelquefois meme +des grains a ceux qui en manquaient pour ensemencer leurs champs. Il +etait en correspondance avec les cures, qui avaient une grande confiance +en lui, et qui l'avertissaient de tous les secrets du pays. Il +commencait ainsi a s'acquerir une grande influence morale, veritable +puissance avec laquelle il fallait terminer une guerre pareille. +Pendant ce temps, les magasins formes sur les derrieres de la ligne de +desarmement se remplissaient de grains; de grands troupeaux de bestiaux +se formaient, et l'armee commencait a vivre dans l'abondance, par le +moyen si simple de l'impot et des amendes en nature. Charette s'etait +cache dans les bois avec cent ou cent cinquante hommes aussi desesperes +que lui. Sapinaud, qui a son instigation avait repris les armes, +demandait a les deposer une seconde fois a la simple condition d'obtenir +la vie sauve. Stofflet, enferme dans l'Anjou avec son ministre Bernier, +y recueillait tous les officiers qui abandonnaient Charette et Sapinaud, +et tachait de s'enrichir de leurs depouilles. Il avait a son quartier du +Lavoir une espece de cour composee d'emigres et d'officiers. Il enrolait +des hommes et levait des contributions, sous pretexte d'organiser les +gardes territoriales. Hoche l'observait avec une grande attention, le +resserrait toujours davantage par des camps retranches, et le menacait +d'un desarmement prochain, au premier sujet de mecontentement. Une +expedition que Hoche ordonna dans le Loroux, pays qui avait une sorte +d'existence independante, sans obeir ni a la republique ni a aucun chef, +frappa Stofflet d'epouvante. Hoche fit faire cette expedition pour se +procurer les vins, les bles dont le Loroux abondait, et dont la ville de +Nantes etait entierement depourvue. Stofflet s'effraya, et demanda +une entrevue a Hoche. Il voulait protester de sa fidelite au traite, +interceder pour Sapinaud et pour les chouans, se faire en quelque sorte +l'intermediaire d'une nouvelle pacification, et s'assurer par ce moyen +une continuation d'influence. Il voulait aussi deviner les intentions de +Hoche a son egard. Hoche lui exprima les griefs de la republique; il +lui signifia que, s'il donnait asile a tous les brigands, que s'il +continuait a lever de l'argent et des hommes, que s'il voulait etre +autre chose que le chef temporaire de la police de l'Anjou, et jouer le +role de prince, il allait l'enlever sur-le-champ, et desarmer ensuite sa +province. Stofflet promit la plus grande soumission, et se retira fort +effraye sur son avenir. + +Hoche avait, dans le moment, des difficultes bien plus grandes a +surmonter. Il avait attire a son armee une partie des deux armees de +Brest et de Cherbourg. Le danger imminent d'un debarquement lui avait +valu ces renforts, qui avaient porte a quarante-quatre mille hommes les +troupes reunies dans la Vendee. Les generaux commandant les armees de +Brest et de Cherbourg reclamaient maintenant les troupes qu'ils avaient +pretees, et le directoire paraissait approuver leurs reclamations. +Hoche ecrivait que l'operation qu'il venait de commencer etait des plus +importantes; que si on lui enlevait les troupes qu'il avait disposees +en reseau autour du Marais, la soumission du pays de Charette et la +destruction de ce chef qui etaient fort prochaines, allaient etre +ajournees indefiniment; qu'il valait bien mieux finir ce qui etait si +avance, avant de passer ailleurs, qu'il s'empresserait ensuite de rendre +les troupes qu'il avait empruntees, et fournirait meme les siennes au +general commandant en Bretagne, pour y appliquer les procedes dont on +sentait deja l'heureux effet dans la Vendee. Le gouvernement, qui etait +frappe des raisons de Hoche, et qui avait une grande confiance en lui, +l'appela a Paris, avec l'intention d'approuver tous ses plans, de lui +donner le commandement des trois armees de la Vendee, de Brest et de +Cherbourg. Il y fut appele a la fin de frimaire pour venir concerter +avec le directoire les operations qui devaient mettre fin a la plus +calamiteuse de toutes les guerres. + +Ainsi s'acheva la campagne de 1795. La prise de Luxembourg, le passage +du Rhin, les victoires aux Pyrenees, suivies de la paix avec l'Espagne, +la destruction de l'armee emigree a Quiberon, en signalerent le +commencement et le milieu. La fin fut moins heureuse. Le retour des +armees sur le Rhin, la perte des lignes de Mayence et d'une partie de +territoire au pied des Vosges, vinrent obscurcir un moment l'eclat de +nos triomphes. Mais la victoire de Loano, en nous ouvrant les portes de +l'Italie, retablit la superiorite de nos armes; et les travaux de Hoche +dans l'Ouest commencerent la veritable pacification de la Vendee, si +souvent et si vainement annoncee. + +La coalition, reduite a l'Angleterre et a l'Autriche, a quelques princes +d'Allemagne et d'Italie, etait au terme de ses efforts, et aurait +demande la paix sans les dernieres victoires sur le Rhin. On fit a +Clerfayt une reputation immense, et on sembla croire que la prochaine +campagne s'ouvrirait au sein de nos provinces du Rhin. + +Pitt, qui avait besoin de subsides, convoqua un second parlement en +automne pour exiger de nouveaux sacrifices. Le peuple de Londres +invoquait toujours la paix avec la meme obstination. La societe dite +de correspondance s'etait assemblee en plein air, et avait vote les +adresses les plus hardies et les plus menacantes contre le systeme de +la guerre, et pour la reforme parlementaire. Quand le roi se rendit au +parlement, sa voiture fut assaillie de coups de pierres, les glaces en +furent brisees, on crut meme qu'un coup de fusil a vent avait ete tire. +Pitt, traversant Londres a cheval, fut reconnu par le peuple, poursuivi +jusqu'a son hotel, et couvert de boue. Fox, Sheridan, plus eloquens +qu'ils n'avaient jamais ete, avaient des comptes rigoureux a demander. +La Hollande conquise, les Pays-Bas incorpores a la republique francaise, +leur conquete rendue definitive en quelque sorte par la prise de +Luxembourg, des sommes enormes depensees dans la Vendee, et de +malheureux Francais exposes inutilement a etre fusilles, etaient +de graves sujets d'accusation contre l'habilete et la politique du +ministere. L'expedition de Quiberon surtout excita une indignation +generale. Pitt voulut s'excuser en disant que le sang anglais n'avait +pas coule: "Oui, repartit Sheridan avec une energie qu'il est difficile +de traduire; oui, le sang anglais n'a pas coule, mais l'honneur anglais +a coule par tous les pores." Pitt, aussi impassible qu'a l'ordinaire, +appela tous les evenemens de l'annee des malheurs auxquels on doit etre +prepare quand on court la chance des armes; mais il fit valoir beaucoup +les dernieres victoires de l'Autriche sur le Rhin; il exagera beaucoup +leur importance, et les facilites qu'elles venaient de procurer pour +traiter avec la France. Comme d'usage, il soutint que notre republique +touchait au terme de sa puissance; qu'une banqueroute inevitable allait +la jeter dans une confusion et une impuissance completes; qu'on avait +gagne, en soutenant la guerre pendant une annee de plus, de reduire +l'ennemi commun a l'extremite. Il promit solennellement que, si le +gouvernement francais paraissait s'etablir et prendre une forme +reguliere, on saisirait la premiere ouverture pour negocier. Il demanda +ensuite un nouvel emprunt de trois millions sterling, et des lois +repressives contre la presse et contre les societes politiques, +auxquelles il attribuait les outrages faits au roi et a lui-meme. +L'opposition lui repondit que les pretendues victoires sur le Rhin +etaient de quelques jours; que des defaites en Italie venaient de +detruire l'effet des avantages obtenus en Allemagne; que cette +republique, toujours reduite aux abois, renaissait plus forte a +l'ouverture de chaque campagne; que les assignats etaient depuis +long-temps perdus, qu'ils avaient acheve leur service, que les +ressources de la France etaient ailleurs, et que si du reste elle +s'epuisait, la Grande Bretagne s'epuisait bien plus vite qu'elle; que la +dette, tous les jours accrue, etait accablante, et menacait d'ecraser +bientot les trois royaumes. Quant aux lois sur la presse et sur les +societes politiques, Fox, dans un transport d'indignation, declara que, +si elles etaient adoptees, il ne restait plus d'autre ressource au +peuple anglais que la resistance, et qu'il regardait la resistance, non +plus comme une question de droit, mais de prudence. Cette proclamation +du droit d'insurrection excita un grand tumulte, qui se termina par +l'adoption des demandes de Pitt; il obtint le nouvel emprunt, les +mesures repressives, et promit d'ouvrir au plus tot une negociation. La +session du parlement fut prorogee au 2 fevrier 1796 (13 pluviose an IV). + +Pitt ne songeait point du tout a la paix. Il ne voulait faire que des +demonstrations, pour satisfaire l'opinion et hater le succes de son +emprunt. La possession des Pays-Bas par la France lui rendait toute idee +de paix insupportable. Il se promit, en effet, de saisir un moment pour +ouvrir une negociation simulee, et offrit des conditions inadmissibles. + +L'Autriche, pour satisfaire l'Empire, qui reclamait la paix, avait fait +faire des ouvertures par le Danemarck. Cette puissance avait demande, +de la part de l'Autriche, au gouvernement francais, la formation d'un +congres europeen; a quoi le gouvernement francais avait repondu avec +raison, qu'un congres rendrait toute negociation impossible, parce qu'il +faudrait concilier trop d'interets; que si l'Autriche voulait la paix, +elle n'avait qu'a en faire la proposition directe: que la France voulait +traiter individuellement avec tous ses ennemis, et s'entendre avec +eux sans intermediaire. Cette reponse etait juste; car un congres +compliquait la paix avec l'Autriche de la paix avec l'Angleterre et +l'Empire, et la rendait impossible. Du reste, l'Autriche ne desirait +pas d'autre reponse; car elle ne voulait pas negocier. Elle avait trop +perdu, et ses derniers succes lui faisaient trop esperer, pour qu'elle +consentit a deposer les armes. Elle tacha de rendre le courage au roi +de Piemont, epouvante de la victoire de Loano, et lui promit, pour la +campagne suivante, une armee nombreuse et un autre general. Les honneurs +du triomphe furent decernes a Clerfayt a son entree a Vienne; sa voiture +fut trainee par le peuple, et les faveurs de la cour vinrent se joindre +aux demonstrations de l'enthousiasme populaire. + +Ainsi s'acheva, pour toute l'Europe, la quatrieme campagne de cette +guerre memorable. + + + +CHAPITRE II. + +CONTINUATION DES TRAVAUX ADMINISTRATIFS DU DIRECTOIRE.--LES PARTIS SE +PRONONCENT DANS LE SEIN DU CORPS LEGISLATIF.--INSTITUTION D'UNE FETE +ANNIVERSAIRE DU 21 JANVIER.--RETOUR DE L'EX-MINISTRE DE LA GUERRE +BEURNONVILLE, ET DES REPRESENTANS QUINETTE, CAMUS, BANCAL, LAMARQUE ET +DROUET, LIVRES A L'ENNEMI PAR DUMOURIEZ.--MECONTENTEMENT DES JACOBINS. +JOURNAL DE BABOEUF.--INSTITUTION DU MINISTERE DE LA POLICE.--NOUVELLES +MOEURS.--EMBARRAS FINANCIERS; CREATION DES MANDATS.--CONSPIRATION DE +BABOEUF.--SITUATION MILITAIRE. PLANS DU DIRECTOIRE.--PACIFICATION DE LA +VENDEE; MORT DE STOFFLET ET DE CHARETTE. + +Le gouvernement republicain etait rassure et affermi par les evenemens +qui venaient de terminer la campagne. La convention, en reunissant +la Belgique a la France, et en la comprenant dans le territoire +constitutionnel, avait impose a ses successeurs l'obligation de ne +pactiser avec l'ennemi qu'a la condition de la ligne du Rhin. Il fallait +de nouveaux efforts, il fallait une nouvelle campagne, plus decisive que +les precedentes, pour contraindre la maison d'Autriche et d'Angleterre a +consentir a notre agrandissement. Pour parvenir a ce but, le directoire +travaillait avec energie a completer les armees, a retablir les +finances, et a reprimer les factions. + +Il mettait le plus grand soin a l'execution des lois relatives aux +jeunes requisitionnaires; et les obligeait a rejoindre les armees, avec +la derniere rigueur. Il avait fait annuler tous les genres d'exceptions, +et avait forme dans chaque canton des commissions de medecins, pour +juger les cas d'infirmite. Une foule de jeunes gens s'etaient fourres +dans les administrations, ou ils pillaient la republique, et montraient +le plus mauvais esprit. Les ordres les plus severes furent donnes pour +ne souffrir dans les bureaux que des hommes qui n'appartinssent pas a la +requisition. Les finances attiraient surtout l'attention du directoire: +il faisait percevoir l'emprunt force de 600 millions avec une extreme +activite. Mais il fallait attendre les rentrees de cet emprunt, +l'alienation du produit des forets nationales, la vente des biens de +trois cents arpens, la perception des contributions arrierees, et, en +attendant, il fallait pourtant suffire aux depenses, qui malheureusement +se presentaient toutes a la fois, parce que l'installation du +gouvernement nouveau etait l'epoque a laquelle on avait ajourne toutes +les liquidations, et parce que l'hiver etait le moment destine aux +preparatifs de campagne. Pour devancer l'epoque de toutes ces rentrees, +le directoire avait ete oblige d'user de la ressource qu'on avait tenu a +lui laisser, celle des assignats. Mais il en avait deja emis en un +mois pres de 12 ou 15 milliards, pour se procurer quelques millions en +numeraire; et il etait deja arrive au point de ne pouvoir les faire +accepter nulle part. Il imagina d'emettre un papier courant et a +prochaine echeance, qui representat les rentrees de l'annee, comme on +fait en Angleterre avec les bons de l'echiquier, et comme nous faisons +aujourd'hui avec les bons royaux. Il emit en consequence, sous le titre +de rescriptions, des bons au porteur, payables a la tresorerie avec le +numeraire qui allait rentrer incessamment, soit par l'emprunt force, +qui, dans la Belgique, etait exigible en numeraire, soit par les +douanes, soit par suite des premiers traites conclus avec les compagnies +qui se chargeraient de l'exploitation des forets. Il emit d'abord pour +30 millions de ces rescriptions, et les porta bientot a 60, en se +servant du secours des banquiers. + +Les compagnies financieres n'etaient plus prohibees. Il songea a les +employer pour la creation d'une banque qui manquait au credit, surtout +dans un moment ou l'on se figurait que le numeraire etait sorti tout +entier de France. Il forma une compagnie, et proposa de lui abandonner +une certaine quantite de biens nationaux qui servirait de capital a une +banque. Cette banque devait emettre des billets, qui auraient des terres +pour gage, et qui seraient payables a vue, comme tous les billets de +banque. Elle devait en preter a l'etat pour une somme proportionnee a la +quantite des biens donnes en gage. C'etait, comme on le voit, une autre +maniere de tirer sur la valeur des biens nationaux; au lieu d'employer +le moyen des assignats, on employait celui des billets de banque. + +Le succes etait peu probable; mais dans sa situation malheureuse, le +gouvernement usait de tout, et avait raison de le faire. Son operation +la plus meritoire fut de supprimer les rations, et de rendre les +subsistances au commerce libre. On a vu quels efforts il en coutait au +gouvernement pour se charger lui-meme de faire arriver les grains a +Paris, et quelle depense il en resultait pour le tresor, qui payait les +grains en valeur reelle, et qui les donnait au peuple de la capitale +pour des valeurs nominales. Il rentrait a peine la deux-centieme partie +de la depense, et ainsi, a tres-peu de chose pres, la republique +nourrissait la population de Paris. + +Le nouveau ministre de l'interieur, Benezech, qui avait senti +l'inconvenient de ce systeme, et qui croyait que les circonstances +permettaient d'y renoncer, conseilla au directoire d'en avoir le +courage. Le commerce commencait a se retablir; les grains reparaissaient +dans la circulation; le peuple se faisait payer ses salaires en +numeraire; et il pouvait des lors atteindre au prix du pain, qui, en +numeraire, etait modique. En consequence, le ministre Benezech proposa +au directoire de supprimer les distributions de rations, qui ne se +payaient qu'en assignats, de ne les conserver qu'aux indigens, ou +aux rentiers et aux fonctionnaires publics dont le revenu annuel ne +s'elevait pas au-dessus de mille ecus. Excepte ces trois classes, toutes +les autres devaient se pourvoir chez les boulangers par la voie du +commerce libre. + +Cette mesure etait hardie, et exigeait un veritable courage. Le +directoire la mit sur-le-champ a execution, sans craindre les fureurs +qu'elle pouvait exciter chez le peuple, et les moyens de trouble qu'elle +pouvait fournir aux deux factions conjurees contre le repos de la +republique. + +Outre ces mesures, il en imagina d'autres qui ne devaient pas moins +blesser les interets, mais qui etaient aussi necessaires. Ce qui +manquait surtout aux armees, ce qui leur manque toujours apres de +longues guerres, ce sont les chevaux. Le directoire demanda aux deux +conseils l'autorisation de lever tous les chevaux de luxe, et de +prendre, en le payant, le trentieme cheval de labour et de roulage. +Le recepisse du cheval devait etre pris en paiement des impots. Cette +mesure, quoique dure, etait indispensable, et fut adoptee. + +Les deux conseils secondaient le directoire, et montraient le meme +esprit, sauf l'opposition toujours mesuree de la minorite. Quelques +discussions s'y etaient elevees sur la verification des pouvoirs, sur la +loi du 3 brumaire, sur les successions des emigres, sur les pretres, sur +les evenemens du Midi, et les partis avaient commence a se prononcer. + +La verification des pouvoirs ayant ete renvoyee a une commission qui +avait de nombreux renseignemens a prendre, relativement aux membres dont +l'eligibilite pouvait etre contestee, son rapport ne put etre fait que +fort tard, et apres plus de deux mois de legislature. Il donna lieu a +beaucoup de contestations sur l'application de la loi du 3 brumaire. +Cette loi, comme on sait, amnistiait tous les delits commis pendant la +revolution, excepte les delits relatifs au 13 vendemiaire; elle excluait +des fonctions publiques les parens d'emigres, et les individus qui, +dans les assemblees electorales, s'etaient mis en rebellion contre les +decrets des 5 et 13 fructidor. Elle avait ete le dernier acte d'energie +du parti conventionnel, et elle blessait singulierement les esprits +moderes, et les contre-revolutionnaires qui se cachaient derriere eux. +Il fallait l'appliquer a plusieurs deputes, et notamment a un nomme Job +Ayme, depute de la Drome, qui avait souleve l'assemblee electorale de +son departement, et qu'on accusait d'appartenir aux compagnies de Jesus. +Un membre des cinq-cents osa demander l'abrogation de la loi meme. Cette +proposition fit sortir tous les partis de la reserve qu'ils avaient +observee jusque-la. Une dispute, semblable a celles qui diviserent si +souvent la convention, s'eleva dans les cinq-cents. Louvet, toujours +fidele a la cause revolutionnaire, s'elanca a la tribune pour defendre +la loi. Tallien, qui jouait un role si grand depuis le 9 thermidor, et +que le defaut de consideration personnelle avait empeche d'arriver +au directoire, Tallien se montra ici le constant defenseur de la +revolution, et prononca un discours qui fit une grande sensation. On +avait rappele les circonstances dans lesquelles la loi de brumaire fut +rendue; on avait paru insinuer qu'elle etait un abus de la victoire de +vendemiaire a l'egard des vaincus; on avait beaucoup parle des jacobins +et de leur nouvelle audace. "Qu'on cesse de nous effrayer, s'ecria +Tallien, en parlant de terreur, en rappelant des epoques toutes +differentes de celles d'aujourd'hui, en nous faisant craindre leur +retour. Certes, les temps sont bien changes: aux epoques dont on affecte +de nous entretenir, les royalistes ne levaient pas une tete audacieuse; +les pretres fanatiques, les emigres rentres n'etaient pas proteges; les +chefs de chouans n'etaient point acquittes. Pourquoi donc comparer des +circonstances qui n'ont rien de commun? Il est trop evident qu'on veut +faire le proces au 13 vendemiaire, aux mesures qui ont suivi cette +journee memorable, aux hommes qui, dans ces grands perils, ont sauve la +republique. Eh bien! que nos ennemis montent a cette tribune; les +amis de la republique nous y defendront. Ceux memes qui, dans ces +desastreuses circonstances, ont pousse devant les canons une multitude +egaree, voudraient nous reprocher les efforts qu'il nous a fallu faire +pour la repousser; ils voudraient faire revoquer les mesures que le +danger le plus pressant vous a forces de prendre; mais non, ils ne +reussiront pas! La loi du 3 brumaire, la plus importante de ces mesures, +sera maintenue par vous, car elle est necessaire a la constitution, et +certainement vous voulez maintenir la constitution." Oui, oui, nous +le voulons! s'ecrierent une foule de voix. Tallien proposa ensuite +l'exclusion de Job Ayme. Plusieurs membres du nouveau tiers voulurent +combattre cette exclusion. La discussion devint des plus vives; la loi +du 3 brumaire fut de nouveau sanctionnee; Job Ayme fut exclu, et on +continua de rechercher ceux des membres du nouveau tiers auxquels les +memes dispositions etaient applicables. + +Il fut ensuite question des emigres, et de leurs droits a des +successions non encore ouvertes. Une loi de la convention, pour empecher +que les emigres ne recussent des secours, saisissait leurs patrimoines, +et declarait les successions auxquelles ils avaient droit, ouvertes par +avance, et acquises a la republique. En consequence le sequestre avait +ete mis sur les biens des parens des emigres. Une resolution fut +proposee aux cinq-cents pour autoriser le partage, et le prelevement de +la part acquise aux emigres, afin de lever le sequestre. Une opposition +assez vive s'eleva dans le nouveau tiers. On voulut combattre cette +mesure, qui etait toute revolutionnaire, par des raisons tirees du +droit ordinaire; on pretendit qu'il y avait violation de la propriete. +Cependant cette resolution fut adoptee. Aux anciens, il n'en fut pas de +meme. Ce conseil, par l'age de ses membres, par son role d'examinateur +supreme, avait plus de mesure que celui des cinq-cents. Il en partageait +moins les passions opposees; il etait moins revolutionnaire que +la majorite, et beaucoup plus que la minorite. Comme tout corps +intermediaire, il avait un esprit moyen, et il rejeta la mesure, parce +qu'elle entrainait l'execution d'une loi qu'il regardait comme injuste. +Les conseils decreterent ensuite que le directoire serait juge supreme +des demandes en radiation de la liste des emigres. Ils renouvelerent +toutes les lois contre les pretres qui n'avaient pas prete le serment, +ou qui l'avaient retracte, et contre ceux que les administrations des +departemens avaient condamnes a la deportation. Ils decreterent que ces +pretres seraient traites comme emigres rentres s'ils reparaissaient sur +le territoire. Ils consentirent seulement a mettre en reclusion ceux qui +etaient infirmes et qui ne pouvaient s'expatrier. + +Un sujet agita beaucoup les conseils, et y provoqua une explosion. +Freron continuait sa mission dans le Midi, et y composait les +administrations et les tribunaux de revolutionnaires ardens. Les membres +des compagnies de Jesus, les contre-revolutionnaires de toute espece qui +avaient assassine depuis le 9 thermidor, se voyaient a leur tour exposes +a de nouvelles represailles, et jetaient les hauts cris. Le depute +Simeon avait deja eleve des reclamations mesurees. Le depute Jourdan +d'Aubagne, homme ardent, l'ex-girondin Isnard, eleverent, aux +cinq-cents, des reclamations violentes, et remplirent plusieurs seances +de leurs declamations. Les deux partis en vinrent aux mains. Jourdan +et Talot se prirent de querelle dans la seance meme, et se permirent +presque des voies de fait. Leurs collegues intervinrent et les +separerent. On nomma une commission pour faire un rapport sur l'etat du +Midi. + +Ces differentes scenes porterent les partis a se prononcer davantage. La +majorite etait grande dans les conseils, et tout acquise au directoire. +La minorite, quoique annulee, devenait chaque jour plus hardie, et +montrait ouvertement son esprit de reaction. C'etait la continuation du +meme esprit qui s'etait manifeste depuis le 9 thermidor, et qui d'abord +avait attaque justement les exces de la terreur, mais qui, de jour en +jour plus severe et plus passionne, finissait par faire le proces a la +revolution tout entiere. Quelques membres des deux tiers conventionnels +votaient avec la minorite, et quelques membres du nouveau tiers avec la +majorite. + +Les conventionnels saisirent l'occasion qu'allait leur fournir +l'anniversaire du 21 janvier, pour mettre leurs collegues suspects +de royalisme a une penible epreuve. Ils proposerent une fete, pour +celebrer, tous les 21 janvier, la mort du dernier roi, et ils firent +decider que, ce jour, chaque membre des deux conseils et du directoire +preterait serment de haine a la royaute. Cette formalite du serment, si +souvent employee par les partis, n'a jamais pu etre regardee comme une +garantie; elle n'a jamais ete qu'une vexation des vainqueurs, qui ont +voulu se donner le plaisir de forcer les vaincus au parjure. Le projet +fut adopte par les deux conseils. Les conventionnels attendaient avec +impatience la seance du 1er pluviose an IV (21 janvier), pour voir +defiler a la tribune leurs collegues du nouveau tiers. Chaque conseil +siegea ce jour-la avec un grand appareil. Une fete etait preparee dans +Paris; le directoire et toutes les autorites devaient y assister. Quand +il fallut prononcer le serment, quelques-uns des nouveaux elus parurent +embarrasses. L'ex-constituant Dupont (de Nemours), qui etait membre des +anciens, qui conservait dans un age avance une grande vivacite d'humeur, +et montrait l'opposition la plus hardie au gouvernement actuel, Dupont +(de Nemours) laissa voir quelque depit, et, en prononcant les mots, +_je jure haine a la royaute_, ajouta ceux-ci, _et a toute espece de +tyrannie_. C'etait une maniere de se venger, et de jurer haine au +directoire sous des mots detournes. Une grande rumeur s'eleva, et on +obligea Dupont (de Nemours) a s'en tenir a la formule officielle. Aux +cinq cents, un nomme Andre voulut recourir aux memes expressions que +Dupont (de Nemours); mais on le rappela de meme a la formule. Le +president du directoire prononca un discours energique, et le +gouvernement entier fit ainsi la profession de foi la plus +revolutionnaire. + +A cette epoque arriverent les deputes qui avaient ete echanges contre la +fille de Louis XVI. C'etaient Quinette, Bancal, Camus, Lamarque, Drouet +et l'ex-ministre de la guerre Beurnonville. Ils firent le rapport de +leur captivite; on l'ecouta avec une vive indignation, on leur donna de +justes marques d'interet, et ils prirent, au milieu de la satisfaction +generale, la place que la convention leur avait assuree dans les +conseils. Il avait ete decrete, en effet, qu'ils seraient de droit +membres du corps legislatif. + +Ainsi marchaient le gouvernement et les partis, pendant l'hiver de l'an +IV (1795 a 1796). + +La France, qui souhaitait un gouvernement et le retablissement des lois, +commencait a gouter le nouvel etat de choses, et l'aurait meme approuve +tout a fait, sans les efforts qu'on exigeait d'elle pour le salut de +la republique. L'execution rigoureuse des lois sur la requisition, +l'emprunt force, la levee du trentieme cheval, l'etat miserable des +rentiers payes en assignats, etaient de graves sujets de plaintes; sans +tous ces motifs, elle aurait trouve le nouveau gouvernement excellent. +Il n'y a que l'elite d'une nation qui soit sensible a la gloire, a la +liberte, aux idees nobles et genereuses, et qui consente a leur faire +des sacrifices. La masse veut du repos, et demande a faire le moins +de sacrifices possible. Il est des momens ou cette masse entiere se +reveille, mue de passions grandes et profondes: on le vit, en 1789, +quand il avait fallu conquerir la liberte, et, en 1793, quand il avait +fallu la defendre. Mais, epuisee par ces efforts, la grande majorite de +la France n'en voulait plus faire. Il fallait un gouvernement habile et +vigoureux pour obtenir d'elle les ressources necessaires au salut de +la republique. Heureusement la jeunesse, toujours prete a une vie +aventuriere, presentait de grandes ressources pour recruter les armees. +Elle montrait d'abord beaucoup de repugnance a quitter ses foyers; mais +elle cedait apres quelque resistance. Transportee dans les camps, elle +prenait un gout decide pour la guerre, et y faisait des prodiges de +valeur. Les contribuables, dont on exigeait des sacrifices d'argent, +etaient bien plus difficiles a soumettre et a concilier au gouvernement. + +Les ennemis de la revolution prenaient texte des sacrifices nouveaux +imposes a la France, et declamaient dans leurs journaux contre la +requisition, l'emprunt force, la levee forcee des chevaux, l'etat des +finances, le malheur des rentiers, et la severe execution des lois a +l'egard des emigres et des pretres. Ils affectaient de considerer le +gouvernement comme etant encore un gouvernement revolutionnaire, et en +ayant l'arbitraire et la violence. Suivant eux, on ne pouvait pas +se fier encore a lui, et se livrer avec securite a l'avenir. Ils +s'elevaient surtout contre le projet d'une nouvelle campagne; ils +pretendaient qu'on sacrifiait le repos, la fortune, la vie des citoyens, +a la folie des conquetes; et semblaient faches que la revolution eut +l'honneur de donner la Belgique a la France. Du reste, il n'etait point +etonnant, disaient-ils, que le gouvernement eut un pareil esprit et de +tels projets, puisque le directoire et les conseils etaient remplis des +membres d'une assemblee qui s'etait souillee de tous les crimes. + +Les patriotes, qui, en fait de reproches et de recriminations, n'etaient +jamais en demeure, trouvaient au contraire le gouvernement trop faible, +et se montraient deja tout prets a l'accuser de condescendance pour les +contre-revolutionnaires. Suivant eux, on laissait rentrer les emigres et +les pretres; on acquittait chaque jour les conspirateurs de vendemiaire; +les jeunes gens de la requisition n'etaient pas assez severement +ramenes aux armees; l'emprunt force etait percu avec mollesse. Ils +desapprouvaient surtout le systeme financier qu'on semblait dispose a +adopter. Deja on a vu que l'idee de supprimer les assignats les +avait irrites, et qu'ils avaient demande sur-le-champ les moyens +revolutionnaires qui, en 1793, ramenerent le papier au pair. Le projet +de recourir aux compagnies financieres et d'etablir une banque reveilla +tous leurs prejuges. Le gouvernement allait, disaient-ils, se remettre +dans les mains des agioteurs; il allait, en etablissant une banque, +ruiner les assignats, et detruire le papier-monnaie de la republique, +pour y substituer un papier prive, de la creation des agioteurs. La +suppression des rations les indigna. Rendre les subsistances au commerce +libre, ne plus nourrir la ville de Paris, etait une attaque a la +revolution: c'etait vouloir affamer le peuple et le pousser au +desespoir. Sur ce point, les journaux du royalisme semblerent d'accord +avec ceux du jacobinisme, et le ministre Benezech fut accable +d'invectives par tous les partis. + +Une mesure mit le comble a la colere des patriotes contre le +gouvernement. La loi du 3 brumaire, en amnistiant tous les faits +relatifs a la revolution, exceptait cependant les crimes particuliers, +comme vols et assassinats, lesquels etaient toujours passibles de +l'application des lois. Ainsi les poursuites commencees pendant les +derniers temps de la convention contre les auteurs des massacres +de septembre, furent continuees comme poursuites ordinaires contre +l'assassinat. On jugeait en meme temps les conspirateurs de vendemiaire, +et ils etaient presque tous acquittes. L'instruction contre les auteurs +de septembre etait au contraire extremement rigoureuse. Les patriotes +furent revoltes. Le nomme Baboeuf, jacobin forcene, deja enferme en +prairial, et qui se trouvait libre maintenant par l'effet de la loi +d'amnistie, avait commence un journal, a l'imitation de Marat, sous le +titre du _Tribun du Peuple_. On comprend ce que pouvait etre l'imitation +d'un modele pareil. Plus violent que celui de Marat, le journal de +Baboeuf n'etait pas cynique, mais plat. Ce que des circonstances +extraordinaires avaient provoque, etait reduit ici en systeme, et +soutenu avec une sottise et une frenesie encore inconnues. Quand des +idees qui ont preoccupe les esprits touchent a leur fin, elles restent +dans quelques tetes, et s'y changent en manie et en imbecillite. Baboeuf +etait le chef d'une secte de malades qui soutenaient que le massacre +de septembre avait ete incomplet, qu'il faudrait le renouveler en le +rendant general, pour qu'il fut definitif. Ils prechaient publiquement +la loi agraire, ce que les hebertistes eux-memes n'avaient pas ose, et +se servaient d'un nouveau mot, le _bonheur commun_, pour exprimer le +but de leur systeme. L'expression seule caracterisait en eux le dernier +terme de l'absolutisme demagogique. On fremit en lisant les pages de +Baboeuf. Les esprits de bonne foi en eurent pitie; les alarmistes +feignirent de croire a l'approche d'une nouvelle terreur, et il est +vrai de dire que les seances de la societe du Pantheon fournissaient +un pretexte specieux a leurs craintes. C'est dans le vaste local de +Sainte-Genevieve que les jacobins avaient recommence leur club, comme +nous avons dit. Plus nombreux que jamais, ils etaient pres de quatre +mille, vociferant a la fois, bien avant dans la nuit. Insensiblement ils +avaient outrepasse la constitution, et s'etaient donne tout ce qu'elle +defendait, c'est-a-dire un bureau, un president et des brevets; en un +mot, ils avaient repris le caractere d'une assemblee politique. La, +ils declamaient contre les emigres et les pretres, les agioteurs, les +sangsues du peuple, les projets de banque, la suppression des rations, +l'abolition des assignats, et les procedures instruites contre les +patriotes. + +Le directoire, qui de jour en jour se sentait mieux etabli, et redoutait +moins la contre revolution, commencait a rechercher l'approbation +des esprits moderes et raisonnables. Il crut devoir sevir contre ce +dechainement de la faction jacobine. Il en avait les moyens dans la +constitution et dans les lois existantes; il resolut de les employer. +D'abord, il fit saisir plusieurs numeros du journal de Baboeuf, comme +provoquant au renversement de la constitution; ensuite il fit fermer la +societe du Pantheon, et plusieurs autres formees par la jeunesse doree, +dans lesquelles on dansait et ou on lisait les journaux; ces dernieres +etaient situees au Palais-Royal et au boulevart des Italiens, sous le +titre de _Societe des Echecs, Salon des Princes, Salon des Arts_. Elles +etaient peu redoutables, et ne furent comprises dans la mesure que pour +montrer de l'impartialite. L'arrete fut publie et execute le 8 ventose +(27 fevrier 1796). Une resolution demandee aux cinq-cents ajouta une +condition a toutes celles que la constitution imposait deja aux societes +populaires: elles ne purent etre composees de plus de soixante membres. + +Le ministre Benezech, accuse par les deux partis, voulut demander sa +demission. Le directoire refusa de l'accepter, et lui ecrivit une lettre +pour le feliciter de ses services. La lettre fut publiee. Le nouveau +systeme des subsistances fut maintenu; les indigens, les rentiers et les +fonctionnaires publics qui n'avaient pas mille ecus de revenu, obtinrent +seuls des rations. On songea aussi aux malheureux rentiers qui etaient +toujours payes en papier. Les deux conseils decreterent qu'ils +recevraient dix capitaux pour un en assignats; augmentation bien +insuffisante, car les assignats n'avaient plus que la deux-centieme +partie de leur valeur. + +Le directoire ajouta aux mesures qu'il venait de prendre, celle de +rappeler enfin les deputes conventionnels en mission. Il les remplaca +par des commissaires du gouvernement. Ces commissaires aupres des armees +et des administrations, representaient le directoire, et surveillaient +l'execution des lois. Ils n'avaient plus comme autrefois des pouvoirs +illimites aupres des armees; mais, dans un cas pressant, ou le pouvoir +du general etait insuffisant, comme une requisition de vivres ou de +troupes, ils pouvaient prendre une decision d'urgence, qui etait +provisoirement executee, et soumise ensuite a l'approbation du +directoire. Des plaintes s'etant elevees contre beaucoup de +fonctionnaires choisis par le directoire dans le premier moment de son +installation, il enjoignit a ses commissaires civils de les surveiller, +de recueillir les plaintes qui s'eleveraient contre eux, et de lui +designer ceux dont le remplacement serait convenable. + +Pour surveiller les factions, qui, obligees maintenant de se cacher, +allaient agir dans l'ombre, le directoire imagina la creation d'un +ministere special de la police. + +La police est un objet important dans les temps de troubles. Les trois +assemblees precedentes lui avaient consacre un comite nombreux; le +directoire ne crut pas devoir la laisser parmi les attributions +accessoires du ministere de l'interieur, et proposa aux deux conseils +d'eriger un ministere special. L'opposition pretendit que c'etait une +institution inquisitoriale, ce qui etait vrai, et ce qui malheureusement +etait inherent a un temps de factions, et surtout de factions obstinees +et obligees de comploter secretement. Le projet fut approuve. On appela +le depute Cochon aux fonctions de ce nouveau ministere. Le directoire +aurait voulu encore des lois sur la liberte de la presse. La +constitution la declarait illimitee, sauf les dispositions qui +pourraient devenir necessaires pour en reprimer les ecarts. Les deux +conseils, apres une discussion solennelle, rejeterent tout projet de loi +repressive. Les roles furent encore intervertis dans cette discussion. +Les partisans de la revolution, qui devaient etre partisans de +la liberte illimitee, demandaient des moyens de repression; et +l'opposition, dont la pensee secrete inclinait plutot a la monarchie +qu'a la republique, vota pour la liberte illimitee; tant les partis sont +gouvernes par leur interet! Du reste, la decision etait sage. La presse +peut etre illimitee sans danger: il n'y a que la verite de redoutable; +le faux est impuissant; plus il s'exagere, plus il s'use. Il n'y a pas +de gouvernement qui ait peri par le mensonge. Qu'importe qu'un Baboeuf +celebrat la loi agraire, qu'une _Quotidienne_ rabaissat la grandeur de +la revolution, calomniat ses heros et cherchat a relever les princes +bannis! Le gouvernement n'avait qu'a laisser declamer: huit jours +d'exageration et de mensonge usent toutes les plumes des pamphletaires +et des libellistes. Mais il faut bien du temps et de la philosophie a un +gouvernement pour qu'il admette ces verites. Il n'etait peut-etre pas +temps pour la convention de les entendre. Le directoire, qui etait plus +tranquille et plus assis, aurait du commencer a les comprendre et a les +pratiquer. + +Les dernieres mesures du directoire, telles que la cloture de la societe +du Pantheon, le refus d'accepter la demission du ministre Benezech, +le rappel des conventionnels en mission, le changement de certains +fonctionnaires, produisirent le meilleur effet; elles rassurerent ceux +qui craignaient veritablement la terreur, condamnerent au silence ceux +qui affectaient de la craindre, et satisfirent les esprits sages qui +voulaient que le gouvernement se placat au-dessus de tous les partis. La +suite, l'activite des travaux du directoire, ne contribuerent pas moins +que tout le reste a lui concilier l'estime. On commencait a esperer le +repos et a supposer de la duree au regime actuel. Les cinq directeurs +s'etaient entoures d'un certain appareil. Barras, homme de plaisir, +faisait les honneurs du Luxembourg. C'est lui, en quelque sorte, qui +representait pour ses collegues. La societe avait a peu pres le meme +aspect que l'annee precedente; elle presentait un melange singulier +de conditions, une grande liberte de moeurs, un gout effrene pour les +plaisirs, un luxe extraordinaire. Les salons du directeur etaient pleins +de generaux dont l'education et la fortune s'etaient faites en deux ans, +de fournisseurs et de gens d'affaires qui s'etaient enrichis par les +speculations et les rapines, d'exiles qui rentraient et cherchaient a se +rattacher au gouvernement, d'hommes a grands talens, qui, commencant a +croire a la republique, desiraient y prendre place, d'intrigans enfin +qui couraient apres la faveur. Des femmes de toute origine venaient +deployer leurs charmes dans ces salons, et user de leur influence, dans +un moment ou tout etait a demander et a obtenir. Si quelquefois les +manieres manquaient de cette decence et de cette dignite dont on fait +tant de cas en France, et qui sont le fruit d'une societe polie, +tranquille et exclusive, il y regnait une extreme liberte d'esprit, et +cette grande abondance d'idees positives que suggerent la vue et la +pratique des grandes choses. Les hommes qui composaient cette societe +etaient affranchis de toute espece de routine; ils ne repetaient pas +d'insignifiantes traditions; ce qu'ils savaient ils l'avaient appris +par leur propre experience. Ils avaient vu les plus grands evenemens de +l'histoire, ils y avaient pris, ils y prenaient part encore; et il est +aise de se figurer ce qu'un tel spectacle devait reveiller d'idees chez +des esprits jeunes, ambitieux et pleins d'esperance. La brillait +au premier rang le jeune Hoche, qui, de simple soldat aux +gardes-francaises, etait devenu en une campagne general en chef, et +s'etait donne en deux ans l'education la plus soignee. Beau, plein de +politesse, renomme comme un des premiers capitaines de son temps, et +age a peine de vingt-sept ans, il etait l'espoir des republicains, et +l'idole de ces femmes eprises de la beaute, du talent et de la gloire. +A cote de lui, on remarquait deja le jeune Bonaparte, qui n'avait point +encore de renommee, mais dont les services a Toulon et au 13 vendemiaire +etaient connus, dont le caractere et la personne etonnaient par leur +singularite, et dont l'esprit etait frappant d'originalite et de +vigueur. Dans cette societe, ou madame Tallien etalait sa beaute, madame +Beauharnais sa grace, madame de Stael deployait tout l'eclat de son +esprit, agrandi par les circonstances et la liberte. + +Ces jeunes hommes appeles a dominer dans l'etat choisissaient leurs +epouses, quelquefois parmi des femmes d'ancienne condition, qui se +trouvaient honorees de leur choix, quelquefois dans les familles des +enrichis du temps, qui voulaient ennoblir la fortune par la reputation. +Bonaparte venait d'epouser la veuve de l'infortune general Beauharnais. +Chacun songeait a faire sa destinee, et la prevoyait grande. Une foule +de carrieres etaient ouvertes. La guerre sur le continent, la guerre sur +la mer, la tribune, les magistratures, une grande republique en un mot a +defendre et a gouverner, c'etaient la de grands buts, dignes d'enflammer +les esprits! Le gouvernement avait fait recemment une acquisition +precieuse, celle d'un ecrivain ingenieux et profond, qui consacrait +son jeune talent a concilier les esprits a la nouvelle republique. M. +Benjamin Constant venait de publier une brochure intitulee: _De la +Force du gouvernement_, qui avait produit une grande sensation. Il y +demontrait la necessite de se rattacher a un gouvernement qui etait le +seul espoir de la France et de tous les partis. + +C'etait toujours le soin des finances qui occupait le plus le +gouvernement. Les dernieres mesures n'etaient qu'un ajournement de la +difficulte. On avait donne au gouvernement une certaine quantite de +biens a vendre, la faculte d'engager les grandes forets, l'emprunt +force, et on lui avait laisse la planche aux assignats comme ressource +extreme. Pour devancer le produit de ces differentes ressources, il +avait, comme on a vu, cree 60 millions de rescriptions, especes de +bons de l'echiquier, ou de bons royaux, acquittables avec le premier +numeraire qui rentrerait dans les caisses. Mais ces rescriptions +n'avaient obtenu cours que tres difficilement. Les banquiers reunis +pour concerter un projet de banque territoriale, fondee sur les biens +nationaux, s'etaient retires en entendant les cris pousses par les +patriotes contre les agioteurs et les traitans. L'emprunt force se +percevait beaucoup plus lentement qu'on ne l'avait cru. La repartition +portait sur des bases extremement arbitraires, puisque l'emprunt devait +etre frappe sur les classes les plus aisees; chacun reclamait, et +chaque part de l'emprunt a percevoir occasionnait une contestation +aux percepteurs. A peine un tiers etait rentre en deux mois. Quelques +millions en numeraire et quelques milliards en papier avaient ete +percus. Dans l'insuffisance de cette ressource, on avait eu encore +recours au moyen extreme, laisse au gouvernement pour suppleer a tous +les autres, la planche aux assignats. Les emissions avaient ete portees +depuis les deux derniers mois, a la somme inouie de 45 milliards: 20 +milliards avaient a peine fourni 100 millions, car les assignats ne +valaient plus que le deux-centieme de leur titre. Decidement le public +n'en voulait plus du tout, car ils n'etaient plus bons a rien. Ils ne +pouvaient servir au remboursement des creances, qui etait suspendu; +ils ne pouvaient solder que la moitie des fermages et de l'impot, car +l'autre moitie se payait en nature; ils etaient refuses dans les marches +ou recus d'apres leur valeur reduite; enfin, on ne les prenait dans +la vente des biens qu'au taux meme des marches, les encheres faisant +toujours monter l'offre a proportion de l'avilissement du papier. On +n'en pouvait donc faire aucun emploi capable de leur donner quelque +valeur. Une emission dont on ne connaissait pas le terme, faisait +prevoir encore des chiffres extraordinaires qui rendraient les sommes +les plus modiques. Les milliards signifiaient tout au plus des millions. +Cette chute, dont nous avons parle[1] lorsqu'on refusa d'interdire les +encheres dans la vente des biens, etait realisee. + +[Footnote 1: Voyez tom. VIII, page 191 et suiv.] + +Les esprits dans lesquels la revolution avait laisse ses prejuges, car +tous les systemes et toutes les puissances en laissent, voulaient qu'on +relevat les assignats, en affectant une grande quantite de biens a +leur hypotheque, et en employant des mesures violentes pour les faire +circuler. Mais il n'y a rien au monde de plus impossible a retablir que +la reputation d'une monnaie: il fallait donc renoncer aux assignats. + +On se demande pourquoi on n'abolissait pas tout de suite le +papier-monnaie, en le reduisant a sa valeur reelle, qui etait de 20 +millions au plus, et en exigeant le paiement des impots et des biens +nationaux, soit en numeraire, soit en assignats au cours? Le numeraire +en effet reparaissait, et avec quelque abondance, surtout dans les +provinces; ainsi c'etait une veritable erreur que de craindre sa rarete; +car le papier comptait pour 200 millions dans la circulation: mais une +autre raison empecha de renoncer au papier-monnaie. La seule richesse, +il faut le dire toujours, consistait dans les biens nationaux. Leur +vente ne paraissait ni assuree ni prochaine. Ne pouvant donc attendre +que leur valeur vint spontanement au tresor par les ventes, il fallait +la representer d'avance en papier, et l'emettre pour la retirer ensuite; +en un mot, il fallait depenser le prix avant de l'avoir recu. Cette +necessite de depenser avant d'avoir vendu fit songer a la creation d'un +nouveau papier. + +Les cedules, qui etaient une hypotheque speciale sur chaque bien, +entrainaient de longs delais, car il fallait qu'elles portassent +l'enonciation de chaque domaine; d'ailleurs elles dependaient de la +volonte du preneur, et ne levaient pas la veritable difficulte. On +imagina un papier qui, sous le nom de mandats, representait une valeur +fixe de bien. Tout domaine devait etre delivre sans enchere et sur +simple proces-verbal, pour prix en mandats, egal a celui de 1790 +(vingt-deux fois le revenu). On devait creer 2 milliards 400 millions de +ces mandats, et leur affecter sur-le-champ 2 milliards 400 millions de +biens, estimation de 1790. Ainsi, ces mandats ne pouvaient subir d'autre +variation que celle des biens eux-memes, puisqu'ils en representaient +une quantite fixe. Ils ne pouvaient pas a la verite se trouver au pair +de l'argent, car les biens ne valaient pas ce qu'ils valaient en 1790; +mais ils devaient avoir la valeur meme des biens. + +On resolut d'employer une partie de ces mandats a retirer les assignats. +La planche des assignats fut brisee le 30 pluviose an IV (19 fevrier). +45 milliards 500 millions avaient ete emis. Par les differentes +rentrees, soit de l'emprunt, soit de l'arriere, la quantite circulante +avait ete reduite a 36 milliards, et devait l'etre bientot a 24. Ces 24 +milliards, en les reduisant au trentieme, representaient 800 millions: +on decreta qu'ils seraient echanges contre 800 millions de mandats, +ce qui etait une liquidation de l'assignat au trentieme de sa valeur +nominale; 400 millions de mandats devaient etre emis en outre pour le +service public, et les 1,200 millions restans enfermes dans la caisse a +trois cles, pour en sortir par decret, au fur et a mesure des besoins. + +Cette creation des mandats etait une reimpression des assignats, avec un +chiffre moindre, une autre denomination, et une valeur determinee par +rapport aux biens. C'etait comme si on eut cree, outre les 24 milliards +devant rester en circulation, 48 autres milliards, ce qui aurait fait +72; c'etait comme si on eut decide que ces 72 milliards seraient recus +en paiement des biens, pour trente fois la valeur de 1790, ce qui +supposait 2 milliards 400 millions de biens affectes en hypotheque. +Ainsi, le chiffre etait reduit, le rapport aux biens fixe, et le nom +change. + +Les mandats furent crees le 26 ventose (16 mars). Les biens durent etre +mis sur-le-champ en vente, et delivres aux porteurs de mandats sur +simple proces-verbal. La moitie du prix devait etre payee dans la +premiere decade, le reste dans trois mois. Les forets nationales etaient +mises a part; et les 2 milliards 400 millions de biens etaient pris +sur les biens de moins de trois cents arpens. Sur-le-champ on prit les +mesures que necessite l'adoption d'un papier-monnaie. Le mandat etait la +monnaie de la republique, tout devait etre paye en mandats. Les creances +stipulees en numeraire, les baux, les fermages, les interets des +capitaux, les impots, excepte l'impot arriere, les rentes sur l'etat, +les pensions, les appointemens des fonctionnaires publics, durent etre +payes en mandats. Il y eut de grandes discussions sur la contribution +fonciere. Ceux qui prevoyaient que les mandats pourraient tomber comme +l'assignat, voulaient que, pour assurer a l'etat une rentree certaine, +on continuat de payer la contribution fonciere en nature. On leur +objecta les difficultes de la perception, et on decida qu'elle +aurait lieu en mandats, ainsi que celle des douanes, des droits +d'enregistrement, de timbre, des postes, etc. On ne s'en tint pas la; +on crut devoir accompagner la creation du nouveau papier des severites +ordinaires qui accompagnent l'emploi des valeurs forcees; on declara +que l'or et l'argent ne seraient plus consideres comme marchandises, et +qu'on ne pourrait plus vendre le papier contre l'or, ni l'or contre le +papier. Apres les experiences qu'on avait faites, cette mesure etait +miserable. On venait d'en prendre en meme temps une autre qui ne l'etait +pas moins, et qui nuisit dans l'opinion au directoire: ce fut la cloture +de la Bourse. Il aurait du savoir que la cloture d'un marche public +n'empechait pas qu'il s'en etablit des milliers ailleurs. + +En faisant des mandats la monnaie nouvelle, et en les mettant partout a +la place du numeraire, le gouvernement commettait une erreur grave. Meme +en se soutenant, le mandat ne pouvait jamais egaler le taux de l'argent. +Le mandat valait, si l'on veut, autant que la terre, mais il ne pouvait +valoir davantage. Or, la terre ne valait pas la moitie du prix de 1790; +un bien, meme patrimonial, de 100,000 francs, ne se serait pas paye +50,000 en argent. Comment 100,000 francs en mandats en auraient-ils +valu 100,000 en numeraire? Il aurait donc fallu admettre au moins cette +difference. Le gouvernement devait donc, independamment de toutes les +autres causes de depreciation, trouver un premier mecompte provenant de +la depreciation des biens. + +On etait si presse, qu'on fit circuler des promesses de mandats, +en attendant que les mandats eux-memes fussent prets a etre emis. +Sur-le-champ ces promesses circulerent a une valeur tres-inferieure a +leur valeur nominale. On fut extremement alarme, et on se dit que +le nouveau papier, duquel on esperait tant, allait tomber comme les +assignats, et laisser la republique sans aucune ressource. Cependant il +y avait une cause de cette chute anticipee, et on pouvait bientot la +lever. Il fallait rediger des instructions a l'usage des administrations +locales, pour regler les cas extremement compliques que ferait naitre +la vente des biens sur simple proces-verbal; et ce travail exigeait +beaucoup de temps et retardait l'ouverture des ventes. Pendant cet +intervalle, le mandat tombait, et on disait que sa valeur baisserait si +rapidement, que l'etat ne voudrait pas ouvrir les ventes et abandonner +les biens pour une valeur nulle; qu'il allait arriver aux mandats ce qui +etait arrive aux assignats; qu'ils se reduiraient successivement a rien, +et qu'alors on les recevrait en paiement des biens, non a leur valeur +d'emission, mais a leur valeur reduite. Les malveillans faisaient +entendre ainsi que le nouveau papier etait un leurre, que jamais les +biens ne seraient alienes, et que la republique voulait se les reserver +comme un gage apparent et eternel de toutes les especes de papier +qu'il lui plairait d'emettre. Cependant les ventes s'ouvrirent. Les +souscriptions furent nombreuses. Le mandat de 100 fr. etait tombe a +15 fr. Il remonta successivement a 30, 40, et en quelques lieux a 88 +francs. On espera donc un instant le succes de la nouvelle operation. + +C'etait au milieu des factions secretement conjurees contre lui que +le directoire se livrait a ces travaux. Les agens de la royaute +continuaient leurs secretes menees. La mort de Lemaitre ne les avait pas +disperses. Brottier, acquitte, etait devenu le chef de l'agence. Duverne +de Presle, Laville-Heurnois, Despomelles, s'etaient reunis a lui, +et formaient secretement le comite royal. Ces miserables brouillons +n'avaient pas plus d'influence que par le passe; ils intriguaient, +demandaient de l'argent a grands cris, ecrivaient de nombreuses +correspondances, et promettaient merveilles. Ils etaient toujours les +intermediaires entre le pretendant et la Vendee, ou ils avaient +de nombreux agens. Ils persistaient dans leurs idees, et voyant +l'insurrection comprimee par Hoche, et prete a expirer sous ses coups, +ils se confirmaient toujours davantage dans le systeme de tout faire a +Paris, meme par un mouvement de l'interieur. Ils se vantaient, comme +du temps de la convention, d'etre en rapport avec plusieurs deputes du +nouveau tiers, et ils pretendaient qu'il fallait temporiser, travailler +l'opinion par des journaux, deconsiderer le gouvernement, et tout +preparer pour que les elections de l'annee suivante amenassent un +nouveau tiers de deputes entierement contre-revolutionnaires. Ils se +flattaient ainsi de detruire la constitution republicaine par les moyens +de la constitution meme. Ce plan etait certainement le moins chimerique, +et c'est celui qui donne l'idee la plus favorable de leur intelligence. + +Les patriotes de leur cote preparaient des complots, mais autrement +dangereux par les moyens qu'ils avaient a leur disposition. Chasses du +Pantheon, condamnes tout a fait par le gouvernement, qui s'etait separe +d'eux, et qui leur retirait leurs emplois, ils s'etaient declares +contre lui, et etaient devenus ses ennemis irreconciliables. Se voyant +poursuivis et observes avec un grand soin, ils n'avaient plus trouve +d'autre ressource que de conspirer tres-secretement, et de maniere a ce +que les chefs de la conspiration restassent tout a fait inconnus. Ils +s'etaient choisis quatre pour former un directoire secret de salut +public; Baboeuf et Drouet etaient du nombre. Le directoire secret devait +communiquer avec douze agens principaux qui ne se connaissaient pas les +uns les autres, et charges d'organiser des societes de patriotes dans +tous les quartiers de Paris. Ces douze agens, agissant ainsi chacun de +leur cote, avaient defense de nommer les quatre membres du directoire +secret; ils devaient parler et se faire obeir au nom d'une autorite +mysterieuse et supreme, qui etait instituee pour diriger les efforts +des patriotes vers ce qu'ils appelaient le _bonheur commun_. De cette +maniere les fils de la conspiration etaient presque insaisissables; car, +en supposant qu'on en saisit un, les autres restaient toujours inconnus. +Cette organisation s'etablit, en effet, comme l'avait projete Baboeuf; +des societes de patriotes existaient dans tout Paris, et, par +l'intermediaire des douze agens principaux, recevaient l'impulsion d'une +autorite inconnue. + +Baboeuf et ses collegues cherchaient quel serait le mode employe pour +operer ce qu'ils appelaient _la delivrance_, et a qui on remettrait +l'autorite, quand on aurait egorge le directoire, disperse les conseils, +et mis le peuple en possession de sa souverainete. Ils se defiaient deja +beaucoup trop des provinces et de l'opinion pour courir la chance +d'une election, et appeler une assemblee nouvelle. Ils voulaient tout +simplement en nommer une composee de jacobins d'elite, pris dans chaque +departement. Ils devaient faire ce choix eux-memes, et completer cette +assemblee en y ajoutant tous les montagnards de l'ancienne convention +qui n'avaient pas ete reelus. Encore ces montagnards ne leur semblaient +pas donner de suffisantes garanties, car beaucoup avaient adhere, dans +les derniers temps de la convention, a ce qu'ils appelaient les mesures +liberticides, et avaient meme accepte des fonctions du directoire. +Cependant ils avaient fini par tomber d'accord sur l'admission dans la +nouvelle assemblee de soixante-huit d'entre eux, qui passaient pour +les plus purs. Cette assemblee devait s'emparer de tous les pouvoirs, +jusqu'a ce que le _bonheur commun_ fut assure. + +Il fallait s'entendre avec les conventionnels non reelus, dont la +plupart etaient a Paris. Baboeuf et Drouet entrerent en communication +avec eux. Il y eut de grandes discussions sur le choix des moyens. Les +conventionnels trouvaient trop extraordinaires ceux que proposait le +directoire insurrecteur. Ils voulaient le retablissement de l'ancienne +convention, avec l'organisation prescrite par la constitution de 1793. +Enfin on s'entendit, et l'insurrection fut preparee pour le mois de +floreal (avril-mai). Les moyens dont le directoire secret se proposait +d'user, etaient vraiment effrayans. D'abord il s'etait mis en +correspondance avec les principales villes de France, pour que la +revolution fut simultanee et semblable partout. Les patriotes devaient +partir de leurs quartiers en portant des guidons sur lesquels seraient +ecrits ces mots: _Liberte, Egalite, Constitution de 1793, Bonheur +commun_. Quiconque resisterait au peuple souverain serait mis a mort. On +devait egorger les cinq directeurs, certains membres des cinq-cents, le +general de l'armee de l'interieur; on devait s'emparer du Luxembourg, de +la Tresorerie, du telegraphe, des arsenaux et du depot d'artillerie de +Meudon. Pour engager le peuple a se soulever et ne plus _le payer de +vaines promesses_, on devait obliger tous les habitans aises de loger, +heberger et nourrir chaque homme qui aurait pris part a l'insurrection. +Les boulangers, les marchands de vin seraient tenus de fournir du pain +et des boissons au peuple, moyennant une indemnite que leur paierait la +republique, et sous peine d'etre pendus a la lanterne en cas de +refus. Tout soldat qui passerait du cote de l'insurrection aurait son +equipement en propriete, recevrait une somme d'argent, et aurait la +faculte de retourner dans ses foyers. On esperait gagner ainsi tous ceux +qui servaient a regret. Quant aux soldats de metier qui avaient pris +gout a la guerre, on leur donnait a piller les maisons des royalistes. +Pour tenir les armees au complet, et remplacer ceux qui rentreraient +dans leurs foyers, on se proposait d'accorder aux soldats des avantages +tels, qu'on ferait lever spontanement une multitude de nouveaux +volontaires. + +On voit quelles combinaisons terribles et insensees avaient concues +ces esprits desesperes. Ils designerent Rossignol, l'ex-general de la +Vendee, pour commander l'armee parisienne d'insurrection. Ils avaient +pratique des intelligences dans cette legion de police qui faisait +partie de l'armee de l'interieur, et toute composee de patriotes, de +gendarmes des tribunaux, d'anciens gardes-francaises. Elle se mutina en +effet, mais trop tot, et fut dissoute par le directoire. Le ministre de +la police Cochon, qui suivait les progres de la conspiration, qui lui +fut denoncee par un officier de l'armee de l'interieur qu'on avait voulu +enroler, la laissa se continuer pour en saisir tous les fils. Le 20 +floreal (9 mai), Baboeuf, Drouet, et les autres chefs et agens devaient +se reunir rue Bleue, chez un menuisier. Des officiers de police, apostes +dans les environs, saisirent les conspirateurs, et les conduisirent +sur-le-champ en prison. On arreta en outre les ex-conventionnels +Laignelot, Vadier, Amar, Ricard, Choudieu, le Piemontais Buonarotti, +l'ex-membre de l'assemblee legislative Antonelle, Pelletier (de +Saint-Fargeau), frere de celui qui avait ete assassine. On demanda +aussitot aux deux conseils la mise en accusation de Drouet, qui etait +membre des cinq-cents, et on les envoya tous devant la haute cour +nationale, qui n'etait pas encore organisee, et qu'on se mit a organiser +sur-le-champ. Baboeuf, dont la morgue egalait le fanatisme, ecrivit +au directoire une lettre singuliere, et qui peignait le delire de son +esprit. "Je suis une puissance, ecrivait-il aux cinq directeurs; ne +craignez donc pas de traiter avec moi d'egal a egal. Je suis le chef +d'une secte formidable que vous ne detruirez pas en m'envoyant a la +mort, et qui, apres mon supplice, n'en sera que plus irritee et plus +dangereuse. Vous n'avez qu'un seul fil de la conspiration; ce n'est rien +d'avoir arrete quelques individus; les chefs renaitront sans cesse. +Epargnez-vous de verser du sang inutile; vous n'avez pas encore fait +beaucoup d'eclat, n'en faites pas davantage, traitez avec les patriotes; +ils se souviennent que vous futes autrefois des republicains sinceres; +ils vous pardonneront, si vous voulez concourir avec eux au salut de la +republique." + +Le directoire ne fit aucun cas de cette lettre extravagante, et ordonna +l'instruction du proces. Cette instruction devait etre longue, car on +voulait proceder dans toutes les formes. Ce dernier acte de vigueur +acheva de consolider le directoire dans l'opinion generale. La fin de +l'hiver approchait; les factions etaient surveillees et contenues; +l'administration etait dirigee avec zele et avec soin; le papier-monnaie +renouvele donnait seul des inquietudes; il avait fourni cependant +des ressources momentanees pour faire les premiers preparatifs de +la campagne qui allait s'ouvrir. En effet, la saison des operations +militaires etait arrivee. Le ministere anglais, toujours astucieux dans +sa politique, avait tente aupres du gouvernement francais la demarche +dont l'opinion publique lui faisait un devoir. Il avait charge son agent +en Suisse, Wickam, d'adresser des questions insignifiantes au ministre +de France, Barthelemy. Cette ouverture, faite le 17 ventose (7 mars +1796), avait pour but de demander si la France etait disposee a la paix, +si elle consentirait a un congres pour en discuter les conditions, +si elle voulait faire connaitre a l'avance les bases principales sur +lesquelles elle etait resolue a traiter. Une pareille demarche n'etait +qu'une vaine satisfaction donnee par Pitt a sa nation, afin d'etre +autorise par un refus de la France a demander de nouveaux sacrifices. +Si en effet Pitt avait ete sincere, il n'aurait pas charge de cette +ouverture un agent sans pouvoirs; il n'aurait pas demande un congres +europeen, qui, par la complication des questions, ne pouvait rien +terminer, et que la France d'ailleurs avait deja refuse a l'Autriche par +l'intermediaire du Danemarck; enfin il n'aurait pas demande sur quelles +bases la negociation devait s'ouvrir, puisqu'il savait que, d'apres +la constitution, les Pays-Bas etaient devenus partie du territoire +francais, et que le gouvernement actuel ne pouvait consentir a les en +detacher. Le directoire, qui ne voulait pas etre pris pour dupe, fit +repondre a Wickam que ni la forme ni l'objet de cette demarche n'etaient +de nature a faire croire a sa sincerite; que, du reste, pour demontrer +ses intentions pacifiques, il consentait a faire une reponse a des +questions qui n'en meritaient pas, et qu'il declarait vouloir traiter +sur les bases seules fixees par la constitution. C'etait annoncer d'une +maniere definitive que la France ne renoncerait jamais a la Belgique. La +lettre du directoire, ecrite avec convenance et fermete, fut aussitot +publiee avec celle de Wickam. C'etait le premier exemple d'une +diplomatie franche et ferme sans jactance. + +Chacun approuva le directoire, et de part et d'autre on se prepara en +Europe a recommencer les hostilites. Pitt demanda au parlement un nouvel +emprunt de 7 millions sterling, et il s'efforca d'en negocier un autre +de 3 millions pour l'empereur. Il avait beaucoup travaille aupres du roi +de Prusse pour le tirer de sa neutralite et le faire rentrer dans la +lutte; il lui offrit des fonds, et lui representa qu'arrivant a la fin +de la guerre, lorsque tous les partis etaient epuises, il aurait une +superiorite assuree. Le roi de Prusse, ne voulant pas retomber dans +ses premieres fautes, ne se laissa pas abuser et persista dans sa +neutralite. Une partie de son armee, stationnee en Pologne, veillait +a l'incorporation des nouvelles conquetes; l'autre, rangee le long du +Rhin, etait prete a defendre la ligne de neutralite contre celle des +puissances qui la violerait, et a prendre sous sa protection ceux des +etats de l'Empire qui reclameraient la mediation prussienne. La Russie, +toujours feconde en promesses, n'envoyait pas encore de troupes, et +s'occupait a organiser la part de territoire qui lui etait echue en +Pologne. + +L'Autriche, enflee de ses succes a la fin de la campagne precedente, se +preparait a la guerre avec ardeur, et se livrait aux esperances les +plus presomptueuses. Le general auquel elle devait ce leger retour de +fortune, avait cependant ete destitue, malgre tout l'eclat de sa +gloire. Clerfayt, ayant deplu au conseil aulique, fut remplace dans le +commandement de l'armee du Bas-Rhin par le jeune archiduc Charles, dont +on esperait beaucoup sans cependant prevoir encore ses talens. Il avait +montre dans les campagnes precedentes les qualites d'un bon officier. +Wurmser commandait toujours l'armee du Haut-Rhin. Pour decider le roi de +Sardaigne a continuer la guerre, on avait envoye un renfort considerable +a l'armee imperiale qui se battait en Piemont; et on lui avait donne le +general Beaulieu, qui s'etait acquis beaucoup de reputation dans les +Pays-Bas. L'Espagne, commencant a jouir de la paix, etait attentive a la +nouvelle lutte qui allait s'ouvrir, et, maintenant mieux eclairee sur +ses veritables interets, faisait des voeux pour la France. + +Le directoire, zele comme un gouvernement nouveau, et jaloux d'illustrer +son administration, meditait de grands projets. Il avait mis ses armees +dans un etat de force respectable; mais il n'avait pu que leur envoyer +des hommes, sans leur fournir les approvisionnemens necessaires. Toute +la Belgique avait ete mise a contribution pour nourrir l'armee de +Sambre-et-Meuse; des efforts extraordinaires avaient ete faits pour +faire vivre celle du Rhin au milieu des Vosges. Cependant on n'avait pu +ni leur procurer des moyens de transport, ni remonter leur cavalerie. +L'armee des Alpes avait vecu des magasins pris aux Autrichiens apres la +bataille de Loano; mais elle n'etait ni vetue, ni chaussee, et le pret +etait arriere. La victoire de Loano etait ainsi demeuree sans resultat. +Les armees des provinces de l'Ouest se trouvaient, grace aux soins de +Hoche, dans un meilleur etat que toutes les autres, sans etre cependant +pourvues de tout ce dont elles avaient besoin. Mais, malgre cette +penurie, nos armees, habituees a souffrir, a vivre d'expediens, et +d'ailleurs aguerries par leurs belles campagnes, etaient disposees a de +grandes choses. + +Le directoire meditait, disons-nous, de vastes projets. Il voulait finir +des le printemps la guerre de la Vendee, et prendre ensuite l'offensive +sur tous les points. Son but etait de porter les armees du Rhin en +Allemagne pour bloquer et assieger Mayence, achever la soumission des +princes de l'Empire, isoler l'Autriche, transporter le theatre de la +guerre au sein des etats hereditaires, et faire vivre ses troupes aux +depens de l'ennemi dans les riches vallees du Mein et du Necker. Quant a +l'Italie, il nourrissait de plus vastes pensees encore, suggerees par le +general Bonaparte. Comme on n'avait pas profite de la victoire de Loano, +il fallait, suivant ce jeune officier, en remporter une seconde, decider +le roi de Piemont a la paix, ou lui enlever ses etats, franchir ensuite +le Po, et venir enlever a l'Autriche le plus beau fleuron de sa +couronne, la Lombardie. La etait le theatre des operations decisives; la +on allait porter les coups les plus sensibles a l'Autriche, conquerir +des equivalens pour payer les Pays-Bas, decider la paix, et peut-etre +affranchir la belle Italie. D'ailleurs on allait nourrir et restaurer la +plus pauvre de nos armees, au milieu de la contree la plus fertile de la +terre. + +Le directoire, s'arretant a ces idees, fit quelques changemens dans le +commandement de ses armees. Jourdan conserva le commandement qu'il avait +si bien merite a la tete de l'armee de Sambre-et-Meuse. Pichegru, qui +avait trahi sa patrie, et dont le crime etait deja soupconne, fut +remplace par Moreau, qui commandait en Hollande. On offrit a Pichegru +l'ambassade en Suede, qu'il refusa. Beurnonville, venu recemment de +captivite, remplaca Moreau dans le commandement de l'armee francaise en +Hollande. Scherer, dont on etait mecontent pour n'avoir pas su profiter +de la victoire de Loano, fut remplace. On voulait un jeune homme +entreprenant pour essayer une campagne hardie. Bonaparte, qui s'etait +deja distingue a l'armee d'Italie, qui d'ailleurs paraissait si penetre +des avantages d'une marche au-dela des Alpes, parut l'homme le plus +propre a remplacer Scherer. Il fut promu du commandement de l'armee de +l'interieur a celui de l'armee d'Italie. Il partit sur-le-champ pour se +rendre a Nice. Plein d'ardeur et de joie, il dit en partant, que dans un +mois il serait a Milan ou a Paris. Cette ardeur paraissait temeraire; +mais chez un jeune homme, et dans une entreprise hasardeuse, elle etait +de bon augure. + +Des changemens pareils furent operes dans les trois armees qui gardaient +les provinces insurgees. Hoche, mande a Paris pour concerter avec le +directoire un plan qui mit fin a la guerre civile, y avait obtenu la +plus juste faveur, et recu les plus grands temoignages d'estime. Le +directoire, reconnaissant la sagesse de ses plans, les avait tous +approuves; et pour que personne n'en put contrarier l'execution, il +avait reuni les trois armees des cotes de Cherbourg, des cotes de Brest +et de l'Ouest, en une seule, sous le titre d'armee des cotes de l'Ocean, +et lui en avait donne le commandement superieur. C'etait la plus +grande armee de la republique, car elle s'elevait a cent mille hommes, +s'etendait sur plusieurs provinces, et exigeait dans le chef une reunion +de pouvoirs civils et militaires tout a fait extraordinaires. Un +commandement aussi vaste etait la plus grande preuve de confiance qu'on +put donner a un general. Hoche la meritait certainement. Possedant +a vingt-sept ans une reunion de qualites militaires et civiles, qui +deviennent souvent dangereuses a la liberte, nourrissant meme une grande +ambition, il n'avait pas cette coupable audace d'esprit qui peut porter +un capitaine illustre a ambitionner plus que la qualite de citoyen; +il etait republicain sincere, et egalait Jourdan en patriotisme et en +probite. La liberte pouvait applaudir sans crainte a ses succes, et lui +souhaiter des victoires. + +Hoche n'avait guere passe qu'un mois a Paris. Il etait retourne +sur-le-champ dans l'Ouest, afin d'avoir acheve la pacification de la +Vendee a la fin de l'hiver ou au commencement du printemps. Son plan de +desarmement et de pacification fut redige en articles, et converti en +arrete par le directoire. Il etait convenu, d'apres ce plan, qu'un +cordon de desarmement envelopperait toutes les provinces insurgees, et +les parcourrait successivement. En attendant leur complete pacification, +elles etaient soumises au regime militaire. Toutes les villes etaient +declarees en etat de siege. Il etait reconnu en principe que l'armee +devait vivre aux depens du pays insurge; par consequent Hoche etait +autorise a percevoir l'impot et l'emprunt force soit en nature, soit +en especes, comme il lui conviendrait, et a former des magasins et +des caisses pour l'entretien de l'armee. Les villes aux quelles les +campagnes faisaient la guerre des subsistances, en cherchant a les +affamer, devaient etre approvisionnees militairement par des colonnes +attachees aux principales d'entre elles. Le pardon etait accorde a tous +les rebelles qui deposeraient leurs armes. Quant aux chefs, ceux qui +seraient pris les armes a la main devaient etre fusilles; ceux qui se +soumettraient seraient ou detenus ou en surveillance dans des villes +designees, ou conduits hors de France. Le directoire, approuvant le +projet de Hoche, qui consistait a pacifier d'abord la Vendee avant de +songer a la Bretagne, l'autorisait a terminer ses operations sur la rive +gauche de la Loire, avant de ramener ses troupes sur la rive droite. +Des que la Vendee serait entierement soumise, une ligne de desarmement +devait embrasser toute la Bretagne, depuis Granville jusqu'a la Loire, +et s'avancer ainsi, en parcourant la peninsule bretonne, jusqu'a +l'extremite du Finistere. C'etait a Hoche a fixer le moment ou ces +provinces, lui paraissant soumises, seraient affranchies du regime +militaire et rendues au systeme constitutionnel. + +Hoche, arrive a Angers vers la fin de nivose (mi-janvier), trouva ses +operations fort derangees par son absence. Le succes de son plan, +dependant surtout de la maniere dont il serait execute, exigeait +indispensablement sa presence. Le general Willot l'avait mal supplee. La +ligne de desarmement faisait peu de progres. Charette l'avait +franchie, et avait repasse sur les derrieres. Le systeme regulier +d'approvisionnement etant mal suivi, et l'armee ayant souvent manque du +necessaire, elle s'etait livree de nouveau a l'indiscipline, et avait +commis des actes capables d'aliener les habitans. Sapinaud, apres avoir +fait, comme on l'a vu, une tentative hostile sur Montaigu, avait obtenu +du general Willot une paix ridicule, a laquelle Hoche ne pouvait pas +consentir. Enfin Stofflet, jouant toujours le prince, et Bernier le +premier ministre, se renforcaient des deserteurs qui abandonnaient +Charette, et faisaient des preparatifs secrets. Les villes de Nantes +et d'Angers manquaient de vivres. Les patriotes refugies des pays +environnans s'y etaient amasses, et se livraient, dans des clubs, a des +declamations furibondes et dignes des jacobins. Enfin on repandait que +Hoche n'avait ete rappele a Paris que pour perdre son commandement. Les +uns le disaient destitue comme royaliste, les autres comme jacobin. + +Son retour dissipa tous les bruits, et repara les maux causes par son +absence. Il fit recommencer le desarmement, remplir les magasins, +approvisionner les villes; il les declara toutes en etat de siege; et, +autorise des lors a y exercer la dictature militaire, il ferma les clubs +jacobins formes par les refugies, et surtout une societe connue a Nantes +sous le titre de _Chambre ardente_. Il refusa de ratifier la paix +accordee a Sapinaud; il fit occuper son pays, et lui laissa a lui la +faculte de sortir de France, ou de courir les bois, sous peine d'etre +fusille s'il etait pris. Il fit resserrer Stofflet plus etroitement +que jamais, et recommencer les poursuites contre Charette. il confia a +l'adjudant-general Travot, qui joignait a une grande intrepidite toute +l'activite d'un partisan, le soin de poursuivre Charette avec plusieurs +colonnes d'infanterie legere et de cavalerie, de maniere a ne lui +laisser ni repos, ni espoir. + +Charette, en effet, poursuivi jour et nuit, n'avait plus aucun moyen +d'echapper. Les habitans du Marais, desarmes, surveilles, ne pouvaient +plus lui etre d'aucun secours. Ils avaient livre deja plus de sept mille +fusils, quelques pieces de canon, quarante barils de poudre, et ils +etaient dans l'impossibilite de reprendre les armes. L'auraient-ils +pu d'ailleurs, ils ne l'auraient pas voulu, parce qu'ils se sentaient +heureux du repos dont ils jouissaient, et qu'ils craignaient de +s'exposer a de nouvelles devastations. Les paysans venaient denoncer aux +officiers republicains les chemins ou Charette passait, les retraites ou +il allait reposer un instant sa tete; et quand ils pouvaient s'emparer +de quelques-uns de ceux qui l'accompagnaient, ils les livraient a +l'armee. Charette, a peine escorte d'une centaine de serviteurs devoues, +et suivi de quelques femmes qui servaient a ses plaisirs, ne songeait +pas cependant a se rendre. Plein de defiance, il faisait quelquefois +massacrer ses hotes, quand il craignait d'en etre trahi. Il fit, +dit-on, mettre a mort un cure qu'il soupconnait de l'avoir denonce +aux republicains. Travot le rencontra plusieurs fois, lui tua une +soixantaine d'hommes, plusieurs de ses officiers, et entre autres son +frere. Il ne lui resta plus que quarante ou cinquante hommes. + +Pendant que Hoche le faisait harceler sans relache, et poursuivait son +projet de desarmement, Stofflet se voyait avec effroi entoure de toutes +parts, et sentait bien que Charette, Sapinaud, detruits, et tous les +chouans soumis, on ne souffrirait pas long-temps l'espece de principaute +qu'il s'etait arrogee dans le Haut-Anjou. Il pensa qu'il ne fallait +pas attendre, pour agir, que tous les royalistes fussent extermines; +alleguant pour pretexte un reglement de Hoche, il leva de nouveau +l'etendard de la revolte, et reprit les armes. Hoche etait en ce moment +sur les bords de la Loire, et il fallait se rendre dans le Calvados pour +juger de ses yeux l'etat de la Normandie et de la Bretagne. Il ajourna +aussitot son depart, et fit ses preparatifs pour enlever Stofflet avant +que sa revolte put acquerir quelque importance. Hoche, du reste, etait +charme que Stofflet lui fournit lui-meme l'occasion de rompre la +pacification. Cette guerre l'embarrassait peu, et lui permettait de +traiter l'Anjou comme le Marais et la Bretagne. Il fit partir ses +colonnes de plusieurs points a la fois, de la Loire, du Layon et de la +Sevre Nantaise. Stofflet, assailli de tous les cotes, ne put tenir nulle +part. Les paysans de l'Anjou etaient encore plus sensibles aux douceurs +de la paix que ceux du Marais; ils n'avaient point repondu a l'appel +de leur ancien chef, et l'avaient laisse commencer la guerre avec les +mauvais sujets du pays et les emigres dont son camp etait rempli. Deux +rassemblemens qu'il avait formes furent disperses, et lui-meme se vit +oblige de courir, comme Charette, a travers les bois. Mais il n'avait ni +l'opiniatrete, ni la dexterite de ce chef, et son pays n'etait pas aussi +heureusement dispose pour cacher une troupe de maraudeurs. Il fut livre +par ses propres affides. Attire dans une ferme, sous pretexte d'une +conference, il fut saisi, garrotte et abandonne aux republicains. On +assure que son fidele ministre, l'abbe Bernier, prit part a cette +trahison. La prise de ce chef etait d'une grande importance par l'effet +moral qu'elle devait produire sur ces contrees. Il fut conduit a Angers, +et apres avoir subi un interrogatoire, il fut fusille le 7 ventose (26 +fevrier), en presence d'un peuple immense. + +Cette nouvelle causa une joie des plus vives, et fit presager que +bientot la guerre civile finirait dans ces malheureuses contrees. Hoche, +au milieu des soins si penibles de ce genre de guerre, etait abreuve de +degouts de toute espece. Les royalistes l'appelaient naturellement un +scelerat, un buveur de sang, quoiqu'il s'appliquat a les detruire +par les voies les plus loyales; mais les patriotes eux-memes le +tourmentaient de leurs calomnies. Les refugies de la Vendee et de la +Bretagne, dont il reprimait les fureurs, et dont il contrariait la +paresse, en cessant de les nourrir des qu'il y avait surete pour eux +sur leurs terres, le denoncaient au directoire. Les administrations +des villes qu'il mettait en etat de siege, reclamaient contre +l'etablissement du systeme militaire, et le denoncaient aussi. Des +communes soumises a des amendes, ou a la perception militaire de +l'impot, se plaignaient a leur tour. C'etait un concert continuel de +plaintes et de reclamations. Hoche, dont le caractere etait irritable, +fut plusieurs fois pousse au desespoir, et demanda formellement sa +demission. Mais le directoire la refusa, elle consola par de nouveaux +temoignages d'estime et de confiance. Il lui fit un don national de deux +beaux chevaux, don qui n'etait pas seulement une recompense, mais un +secours indispensable. Ce jeune general, qui aimait les plaisirs, qui +etait a la tete d'une armee de cent mille hommes, et qui disposait +du revenu de plusieurs provinces, manquait cependant quelquefois du +necessaire. Ses appointemens payes en papier, se reduisaient a rien. +Il manquait de chevaux, de selles, de brides, et il demandait +l'autorisation de prendre, en les payant, six selles, six brides, des +fers de cheval, quelques bouteilles de rhum, et quelques pains de sucre, +dans les magasins laisses par les Anglais a Quiberon: exemple admirable +de delicatesse, que nos generaux republicains donnerent souvent, et qui +allait devenir tous les jours plus rare, a mesure que nos invasions +allaient s'etendre, et que nos moeurs guerrieres allaient se corrompre +par l'effet des conquetes et des moeurs de cour! + +Encourage par le gouvernement, Hoche continua ses efforts pour finir son +ouvrage dans la Vendee. La pacification complete ne dependait plus que +de la prise de Charette. Ce chef, reduit aux abois, fit demander a +Hoche la permission de passer en Angleterre. Hoche y consentit, d'apres +l'autorisation qu'il en trouvait dans l'arrete du directoire, relatif +aux chefs qui feraient leur soumission. Mais Charette n'avait fait +cette demande que pour obtenir un peu de repit, et il n'en voulait +pas profiter. De son cote, le directoire ne voulait pas faire grace a +Charette, parce qu'il pensait a que ce chef fameux serait toujours un +epouvantail pour la contree. Il ecrivit a Hoche de ne lui accorder +aucune transaction. Mais lorsque Hoche recut ces nouveaux ordres, +Charette avait deja declare que sa demande n'etait qu'une feinte pour +obtenir quelques momens de repos, et qu'il ne voulait pas du pardon des +republicains. Il s'etait mis de nouveau a courir les bois. + +Charette ne pouvait pas echapper plus longtemps aux republicains. +Poursuivi a la fois par des colonnes d'infanterie et de cavalerie, +observe par des troupes de soldats deguises, denonce par les habitans, +qui voulaient sauver leur pays de la devastation, traque dans les +bois comme une bete fauve, il tomba le 2 germinal (22 mars) dans une +embuscade qui lui fut tendue par Travot. Arme jusqu'aux dents, et +entoure de quelques braves qui s'efforcaient de le couvrir de leurs +corps, il se defendit comme un lion, et tomba enfin frappe de plusieurs +coups de sabre. Il ne voulut remettre son epee qu'au brave Travot, qui +le traita avec tous les egards dus a un si grand courage. Il fut conduit +au quartier republicain, et admis a table aupres du chef de l'etat-major +Hedouville. Il s'entretint avec une grande serenite, et ne montra nulle +affliction du sort qui l'attendait. Traduit d'abord a Angers, il fut +ensuite transporte a Nantes, pour y terminer sa vie aux memes lieux qui +avaient ete temoins de son triomphe. Il subit un interrogatoire auquel +il repondit avec beaucoup de calme et de convenance. On le questionna +sur les pretendus articles secrets du traite de La Jaunaye, et il avoua +qu'il n'en existait point. Il ne chercha ni a pallier sa conduite, ni +a excuser ses motifs; il avoua qu'il etait serviteur de la royaute, et +qu'il avait travaille de toutes ses forces a renverser la republique. Il +montra de la dignite et une grande impassibilite. Conduit au supplice au +milieu d'un peuple immense, qui n'etait point assez genereux pour lui +pardonner les maux de la guerre civile, il conserva toute son assurance. +Il etait tout sanglant; il avait perdu trois doigts dans son dernier +combat, et portait le bras en echarpe. Sa tete etait enveloppee d'un +mouchoir. Il ne voulut ni se laisser bander les yeux, ni se mettre a +genoux. Reste debout, il detacha son bras de son echarpe, et donna le +signal. Il tomba mort sur-le-champ. C'etait le 9 germinal (29 mars.) +Ainsi finit cet homme celebre, dont l'indomptable courage causa tant de +maux a son pays, et meritait de s'illustrer dans une autre carriere. +Compromis par la derniere tentative de debarquement qui avait ete faite +sur ses cotes, il ne voulut plus reculer, et finit en desespere. Il +exhala, dit-on, un vif ressentiment contre les princes qu'il avait +servis, et dont il se regardait comme abandonne. + +La mort de Charette causa autant de joie que la plus belle victoire sur +les Autrichiens. Sa mort decidait la fin de la guerre civile. Hoche, +croyant n'avoir plus rien a faire dans la Vendee, en retira le gros +de ses troupes, pour les porter au-dela de la Loire, et desarmer la +Bretagne. Il y laissa neanmoins des forces suffisantes pour reprimer les +brigandages isoles, qui suivent d'ordinaire les guerres civiles, et pour +achever le desarmement du pays. Avant de passer en Bretagne, il eut +a comprimer un mouvement de revolte qui eclata dans le voisinage de +l'Anjou, vers le Berry. Ce fut l'occupation de quelques jours; il se +porta ensuite avec vingt mille hommes en Bretagne, et, fidele a son +plan, l'embrassa d'un vaste cordon de la Loire a Granville. Les +malheureux chouans ne pouvaient pas tenir contre un effort aussi grand +et aussi bien concerte; Scepeaux, entre la Vilaine et la Loire, demanda +le premier a se soumettre. Il remit un nombre considerable d'armes. A +mesure qu'ils etaient refoules vers l'Ocean, les chouans devenaient plus +opiniatres. Prives de munitions, ils se battaient corps a corps, a coups +de poignard et de baionnette. Enfin on les accula tout a fait a la mer. +Le Morbihan, qui depuis long-temps s'etait separe de Puisaye, rendit ses +armes. Les autres divisions suivirent cet exemple les unes apres les +autres. Bientot toute la Bretagne fut soumise a son tour, et Hoche +n'eut plus qu'a distribuer ses cent mille hommes en une multitude de +cantonnemens pour surveiller le pays, et les faire vivre plus aisement. +Le travail qui lui restait a faire ne consistait plus qu'en des soins +d'administration et de police; il lui fallait quelques mois encore d'un +gouvernement doux et habile pour calmer les haines, et retablir la paix. +Malgre les cris furieux de tous les partis, Hoche etait craint, cheri, +respecte dans la contree, et les royalistes commencaient a pardonner +a une republique si dignement representee. Le clerge surtout, dont il +avait su capter la confiance, lui etait entierement devoue, et le +tenait exactement instruit de ce qu'il avait interet a connaitre. Tout +presageait la paix et la fin d'horribles calamites. L'Angleterre ne +pouvait plus compter sur les provinces de l'Ouest pour attaquer la +republique dans son propre sein. Elle voyait, au contraire, dans ces +pays cent mille hommes, dont cinquante mille devenaient disponibles, et +pouvaient etre employes a quelque entreprise fatale pour elle. Hoche, en +effet, nourrissait un grand projet, qu'il reservait pour le milieu de +la belle saison. Le gouvernement, charme des services qu'il venait de +rendre, et voulant le dedommager de la tache degoutante qu'il avait su +remplir, fit declarer pour lui, comme pour les armees qui remportaient +de grandes victoires, que l'armee de l'Ocean et son chef avaient bien +merite de la patrie. Ainsi la Vendee etait pacifiee des le mois de +germinal, avant qu'aucune des armees fut entree en campagne. Le +directoire pouvait se livrer sans inquietude a ses grandes operations, +et tirer meme des cotes de l'Ocean d'utiles renforts. + + + +CHAPITRE III. + +CAMPAGNE DE 1796.---CONQUETE DU PIEMONT ET DE LA LOMBARDIE PAR LE +GENERAL BONAPARTE. BATAILLE DE MONTENOTTE, MILLESIMO. PASSAGE DU PONT DE +LODI. ETABLISSEMENT ET POLITIQUE DES FRANCAIS EN ITALIE.---OPERATIONS +MILITAIRES DANS LE NORD.---PASSAGE DU RHIN PAR LES GENERAUX JOURDAN ET +MOREAU. BATAILLE DE RADSTADT ET D'ETTLINGEN.--L'ARMEE D'ITALIE PREND SES +POSITIONS SUR L'ADIGE ET SUR LE DANUBE. + +La cinquieme campagne de la liberte allait commencer; elle devait +s'ouvrir sur les plus beaux theatres militaires de l'Europe, sur +les plus varies en obstacles, en accidens, en ligues de defense ou +d'attaque. C'etaient, d'une part, la grande vallee du Rhin et les deux +vallees transversales du Mein et du Necker; de l'autre, les Alpes, le +Po, la Lombardie. Les armees qui allaient entrer en ligne etaient les +plus aguerries que jamais on eut vues sous les armes; elles etaient +assez nombreuses pour remplir le terrain sur lequel elles devaient agir, +mais pas assez pour rendre les combinaisons inutiles et reduire la +guerre a une simple invasion. Elles etaient commandees par de jeunes +generaux, libres de toute routine, affranchis de toute tradition, +mais instruits cependant, et exaltes par de grands evenemens. Tout se +reunissait donc pour rendre la lutte opiniatre, variee, feconde en +combinaisons, et digne de l'attention des hommes. + +Le projet du gouvernement francais, comme on l'a vu, etait d'envahir +l'Allemagne pour faire vivre ses armees en pays ennemi, pour detacher +les princes de l'Empire, investir Mayence, et menacer les Etats +hereditaires. Il voulait en meme temps essayer une tentative hardie +en Italie pour y nourrir ses armees et arracher cette riche contree a +l'Autriche. + +Deux belles armees, de soixante-dix a quatre-vingt mille hommes chacune, +etaient donnees sur le Rhin a deux generaux celebres. Une trentaine de +mille soldats affames etaient confies a un jeune homme inconnu, mais +audacieux, pour tenter la fortune au-dela des Alpes. + +Bonaparte arriva au quartier-general a Nice le 6 germinal an IV (26 +mars). Tout s'y trouvait dans un etat deplorable. Les troupes y etaient +reduites a la derniere misere. Sans habits, sans souliers, sans paie, +quelquefois sans vivres, elles supportaient cependant leurs privations +avec un rare courage. Grace a cet esprit industrieux qui caracterise +le soldat francais, elles avaient organise la maraude, et descendaient +alternativement et par bandes dans les campagnes de Piemont pour s'y +procurer des vivres. Les chevaux manquaient absolument a l'artillerie. +Pour nourrir la cavalerie, on l'avait transportee en arriere sur les +bords du Rhone. Le trentieme cheval et l'emprunt force n'etaient pas +encore leves dans le Midi, a cause des troubles. Bonaparte avait recu +pour toute ressource deux mille louis en argent, et un million en +traites, dont une partie fut protestee. Pour suppleer a tout ce qui +manquait, on negociait avec le gouvernement genois, afin d'en obtenir +quelques ressources. On n'avait pas encore recu de satisfaction pour +l'attentat commis sur la fregate _la Modeste_, et en reparation de cette +violation de neutralite, on demandait au senat de Genes de consentir un +emprunt et de livrer aux Francais la forteresse de Gavi, qui commande +la route de Genes a Milan. On exigeait aussi le rappel des familles +genoises, expulsees pour leur attachement a la France. Telle etait la +situation de l'armee lorsque Bonaparte y arriva. + +Elle presentait un tout autre aspect, sous le rapport des hommes. +C'etaient pour la plupart des soldats accourus aux armees a l'epoque +de la levee en masse, instruits, jeunes, habitues aux privations, et +aguerris par des combats de geans, au milieu des Pyrenees et des Alpes. +Les generaux avaient les qualites des soldats. Les principaux etaient +Massena, jeune Nissard, d'un esprit inculte, mais precis et lumineux +au milieu des dangers, et d'une tenacite indomptable; Augereau, ancien +maitre d'armes, qu'une grande bravoure et l'art d'entrainer les soldats +avaient porte aux premiers grades; Laharpe, Suisse expatrie, reunissant +l'instruction au courage; Serrurier, ancien major, methodique et brave; +enfin Berthier, que son activite, son exactitude a soigner les details, +son savoir geographique, sa facilite a mesurer de l'oeil l'etendue d'un +terrain ou la force numerique d'une colonne, rendaient eminemment propre +a etre un chef d'etat-major utile et commode. + +Cette armee avait ses depots en Provence; elle etait rangee le long de +la chaine des Alpes; se liant par sa gauche avec celle de Kellermann, +gardant le col de Tende, et se prolongeant vers l'Apennin. L'armee +active s'elevait au plus a trente-six mille hommes. La division +Serrurier etait a Garessio, au-dela de l'Apennin, pour surveiller les +Piemontais dans leur camp retranche de Ceva. Les divisions Augereau, +Massena, Laharpe, formant une masse d'environ trente mille hommes, +etaient en-deca de l'Apennin. + +Les Piemontais, au nombre de vingt ou vingt-deux mille hommes, sous +les ordres de Colli, campaient a Geva, sur les revers des monts. Les +Autrichiens, au nombre de trente-six ou trente-huit mille, s'avancaient +par les routes de la Lombardie vers Genes. Beaulieu, qui les commandait, +s'etait fait remarquer dans les Pays-Bas. C'etait un vieillard que +distinguait une ardeur de jeune homme. L'ennemi pouvait donc opposer +environ soixante mille soldats aux trente mille que Bonaparte avait a +mettre en ligne; mais les Autrichiens et les Piemontais etaient peu +d'accord. Suivant l'ancien plan, Colli voulait couvrir le Piemont; +Beaulieu voulait se maintenir en communication avec Genes et les +Anglais. + +Telle etait la force respective des deux partis. Quoique Bonaparte se +fut deja fait connaitre a l'armee d'Italie, on le trouvait bien jeune +pour la commander. Petit, maigre, sans autre apparence que des traits +romains, et un regard fixe et vif, il n'avait dans sa personne et sa +vie passee rien qui put imposer aux esprits. On le recut sans beaucoup +d'empressement. Massena lui en voulait deja pour s'etre empare de +l'esprit de Dumerbion en 1794. Bonaparte tint a l'armee un langage +energique. "Soldats, dit-il, vous etes mal nourris et presque nus. Le +gouvernement vous doit beaucoup, mais ne peut rien pour vous. Votre +patience, votre courage vous honorent, mais ne vous procurent ni +avantage ni gloire. Je vais vous conduire dans les plus fertiles plaines +du monde; vous y trouverez de grandes villes, de riches provinces; +vous y trouverez honneur, gloire et richesses. Soldats d'Italie, +manqueriez-vous de courage?" L'armee accueillit ce langage avec +plaisir: de jeunes generaux qui avaient tous leur fortune a faire, des +soldats aventureux et pauvres, ne demandaient pas mieux que de voir les +belles contrees qu'on leur annoncait. Bonaparte fit un arrangement avec +un fournisseur, et procura a ses soldats une partie du pret qui etait +arriere. Il distribua a chacun de ses generaux quatre louis en or, ce +qui montre quel etait alors l'etat des fortunes. Il transporta +ensuite son quartier-general a Albenga, et fit marcher toutes les +administrations le long du littoral, sous le feu des canonnieres +anglaises. + +Le plan a suivre etait le meme qui s'etait offert l'annee precedente +a la bataille de Loano. Penetrer par le col le plus bas de l'Apennin, +separer les Piemontais des Autrichiens en appuyant fortement sur leur +centre, telle fut l'idee fort simple que Bonaparte concut a la vue des +lieux. Il commencait les operations de si bonne heure, qu'il avait +l'espoir de surprendre les ennemis et de les jeter dans le desordre. +Cependant il ne put les prevenir. Avant qu'il arrivat, on avait pousse +le general Cervoni sur Voltri, tout pres de Genes, pour intimider +le senat de cette ville et l'obliger a consentir aux demandes du +directoire. Beaulieu, craignant le resultat de cette demarche, se hata +d'entrer en action, et porta son armee sur Genes, partie sur un versant +de l'Apennin, partie sur l'autre. Le plan de Bonaparte restait donc +executable, a l'intention pres de surprendre les Autrichiens. Plusieurs +routes conduisaient du revers de l'Apennin sur son versant maritime: +d'abord celle qui aboutit par la Bocchetta a Genes, puis celle d'Acqui, +et Dego, qui traverse l'Apennin au col de Montenotte, et debouche dans +le bassin de Savone. Beaulieu laissa son aile droite a Dego, porta son +centre sous d'Argenteau, au col de Montenotte, et se dirigea lui-meme +avec sa gauche, par la Bocchetta et Genes, sur Voltri, le long de la +mer. Ainsi sa position etait celle de Dewins a Loano. Une partie de +l'armee autrichienne etait entre l'Apennin et la mer; le centre, sous +d'Argenteau, etait sur le sommet meme de l'Apennin au col de Montenotte, +et se liait avec les Piemontais campes a Ceva, de l'autre cote des +monts. + +Les deux armees s'ebranlant en meme temps, se rencontrerent en route +le 22 germinal (11 avril). Le long de la mer, Beaulieu donna contre +l'avant-garde de la division Laharpe, qui avait ete portee sur Voltri, +pour inquieter Genes, et la repoussa. D'Argenteau, avec le centre, +traversa le col de Montenotte, pour venir tomber a Savone sur le centre +de l'armee francaise, pendant sa marche supposee vers Genes. Il ne +trouva a Montenotte que le colonel Rampon, a la tete de douze +cents hommes, et l'obligea a se replier dans l'ancienne redoute de +Montelegino, qui fermait la route de Montenotte. Le brave colonel, +sentant l'importance de cette position, s'enferma dans la redoute, et +resista avec opiniatrete a tous les efforts des Autrichiens. Trois +fois il fut attaque par toute l'infanterie ennemie, trois fois il la +repoussa. Au milieu du feu le plus meurtrier, il fit jurer a ses soldats +de mourir dans la redoute, plutot que de l'abandonner. Les soldats le +jurerent, et demeurerent toute la nuit sous les armes. Cet acte de +courage sauva les plans du general Bonaparte, et peut-etre l'avenir de +la campagne. + +Bonaparte, en ce moment, etait a Savone. Il n'avait pas fait retrancher +le col de Montenotte, parce qu'on ne se retranche pas quand on est +decide a prendre l'offensive. Il apprit ce qui s'etait passe dans la +journee a Montelegino et a Voltri. Sur-le-champ il sentit que le +moment etait venu de mettre son plan a execution, et il manoeuvra en +consequence. Dans la nuit meme il replia sa droite, formee par la +division Laharpe, en cet instant aux prises le long de la mer avec +Beaulieu, et la porta par la route de Montenotte, au-devant de +d'Argenteau. Il dirigea sur le meme point la division Augereau, pour +soutenir la division Laharpe. Enfin, il fit marcher la division Massena +par un chemin detourne, au-dela de l'Apennin, de maniere a la placer sur +les derrieres meme du corps de d'Argenteau. Le 23 (12 avril) au matin, +toutes ses colonnes etaient en mouvement; place lui-meme sur un tertre +eleve, il voyait Laharpe et Augereau marchant sur d'Argenteau, et +Massena qui, par un circuit, cheminait sur ses derrieres. L'infanterie +autrichienne resista avec bravoure; mais, enveloppee de tout cote par +des forces superieures, elle fut mise en deroute, et laissa deux mille +prisonniers et plusieurs centaines de morts. Elle s'enfuit en desordre +sur Dego, ou etait le reste de l'armee. + +Ainsi Bonaparte, auquel Beaulieu supposait l'intention de filer le long +de la mer sur Genes, s'etait derobe tout a coup, et, se portant sur la +route qui traverse l'Apennin, avait enfonce le centre ennemi, et avait +debouche victorieusement au-dela des monts. + +Ce n'etait rien a ses yeux que d'avoir accable le centre, si les +Autrichiens n'etaient a jamais separes des Piemontais. Il se porta le +jour meme (23) a Carcare, pour rendre sa position plus centrale entre +les deux armees coalisees. Il etait dans la vallee de la Bormida, qui +coule en Italie. Plus bas, devant lui, et au fond de la vallee, se +trouvaient les Autrichiens, qui s'etaient rallies a Dego, gardant +la route d'Acqui en Lombardie. A sa gauche, il avait les gorges de +Millesimo, qui joignent la vallee de la Bormida, et dans lesquelles se +trouvaient les Piemontais, gardant la route de Ceva et du Piemont. Il +fallait donc tout a la fois, qu'a sa gauche il forcat les gorges de +Millesimo, pour etre maitre de la route du Piemont, et qu'en face il +enlevat Dego, pour s'ouvrir la route d'Acqui et de la Lombardie. Alors +maitre des deux routes, il separait pour jamais les coalises, et pouvait +a volonte se jeter sur les uns ou sur les autres. Le lendemain 24 (13 +avril), au matin, il porte son armee en avant; Augereau, vers la gauche, +attaque Millesimo, et les divisions Massena et Laharpe s'avancent dans +la vallee sur Dego. L'impetueux Augereau aborde si vivement les gorges +de Millesimo, qu'il y penetre, s'y engage, et en atteint le fond, avant +que le general Provera, qui etait place sur une hauteur, ait le temps +de se replier. Celui-ci etait poste dans les ruines du vieux chateau de +Cossaria. Se voyant enveloppe, il veut s'y defendre; Augereau l'entoure +et le somme de se rendre prisonnier. Provera parlemente, et veut +transiger. Il etait important de n'etre pas arrete par cet obstacle, et +sur-le-champ on monte a l'assaut de la position. Les Piemontais font +pleuvoir un deluge de pierres, roulent d'enormes rochers, et ecrasent +des lignes entieres. Neanmoins, le brave Joubert soutient ses soldats, +et gravit la hauteur a leur tete. Arrive a une certaine distance, il +tombe perce d'une balle. A cette vue les soldats se replient. On est +force de camper le soir au pied de la hauteur; on se protege par +quelques abatis, et on veille pendant toute la nuit, pour empecher +Provera de s'enfuir. De leur cote, les divisions chargees d'agir dans le +fond de la vallee de la Bormida ont marche sur Dego, et en ont enleve +les approches. Le lendemain doit etre la journee decisive. + +En effet, le 25 (14 avril), l'attaque redevient generale sur tous les +points. A la gauche, Augereau, dans la gorge de Millesimo, repousse +tous les efforts que fait Colli pour degager Provera, le bat toute la +journee, et reduit Provera au desespoir. Celui-ci finit par deposer les +armes a la tete de quinze cents hommes. Laharpe et Massena, de leur +cote, fondent sur Dego, ou l'armee autrichienne s'etait renforcee, le +22 et le 23, des corps ramenes de Genes. L'attaque est terrible; apres +plusieurs assauts, Dego est enleve; les Autrichiens perdent une +partie de leur artillerie, et laissent quatre mille prisonniers, dont +vingt-quatre officiers. + +Pendant cette action, Bonaparte avait remarque un jeune officier nomme +Lannes, qui chargeait avec une grande bravoure; il le fit colonel sur le +champ de bataille. + +On se battait depuis quatre jours, et on avait besoin de repos; les +soldats se reposaient a peine des fatigues de la bataille, que le bruit +des armes se fait de nouveau entendre. Six mille grenadiers ennemis +entrent dans Dego, et nous enlevent cette position qui avait coute tant +d'efforts. C'etait un des corps autrichiens qui etaient restes engages +sur le versant maritime de l'Apennin, et qui repassaient les monts. Le +desordre etait si grand que ce corps avait donne sans s'en douter au +milieu de l'armee francaise. Le brave Wukassovich, qui commandait ces +six mille grenadiers, croyant devoir se sauver par un coup d'audace, +avait enleve Dego. Il faut donc recommencer la bataille, et renouveler +les efforts de la veille. Bonaparte s'y porte au galop, rallie ses +colonnes et les lance sur Dego. Elles sont arretees par les grenadiers +autrichiens; mais elles reviennent a la charge, et, entrainees enfin par +l'adjudant-general Lanusse, qui met son chapeau au bout de son epee, +elles rentrent dans Dego, et recouvrent leur conquete en faisant +quelques centaines de prisonniers. + +Ainsi Bonaparte etait maitre de la vallee de la Bormida: les Autrichiens +fuyaient vers Acqui sur la route de Milan; les Piemontais, apres avoir +perdu les gorges de Millesimo, se retiraient sur Ceva et Mondovi. Il +etait maitre de toutes les routes; il avait neuf mille prisonniers, +et jetait l'epouvante devant lui. Maniant habilement la masse de ses +forces, et la portant tantot a Montenotte, tantot a Millesimo et a Dego, +il avait ecrase partout l'ennemi, en se rendant superieur a lui sur +chaque point. C'etait le moment de prendre une grande determination. Le +plan de Carnot lui enjoignait de negliger les Piemontais, pour courir +sur les Autrichiens. Bonaparte faisait cas de l'armee piemontaise, et ne +voulait pas la laisser sur ses derrieres; il sentait d'ailleurs qu'il +suffisait d'un nouveau coup de son epee pour la detruire; et il trouva +plus prudent d'achever la ruine des Piemontais. Il ne s'engagea pas +dans la vallee de la Bormida pour descendre vers le Po, a la suite des +Autrichiens; il prit a gauche, s'enfonca dans les gorges de Millesimo, +et suivit la route du Piemont. La division Laharpe resta seule au camp +de San-Benedetto, dominant le cours du Belbo et de la Bormida, et +observant les Autrichiens. Les soldats etaient accables de fatigue; ils +s'etaient battus le 22 et le 23 a Montenotte, le 24 et le 25 a Millesimo +et Dego, avaient perdu et repris Dego le 26, s'etaient reposes seulement +le 27, et marchaient encore le 28 sur Mondovi. Au milieu de ces marches +rapides, on n'avait pas le temps de leur faire des distributions +regulieres; ils manquaient de tout, et ils se livrerent a quelques +pillages. Bonaparte indigne sevit contre les pillards avec une grande +rigueur, et montra autant d'energie a retablir l'ordre qu'a poursuivre +l'ennemi. Bonaparte avait acquis en quelques jours toute la confiance +des soldats. Les generaux divisionnaires etaient subjugues. On ecoutait +avec attention, deja avec admiration, le langage precis et figure du +jeune capitaine. Sur les hauteurs de Monte-Zemoto, qu'il faut franchir +pour arriver a Ceva, l'armee apercut les belles plaines du Piemont et +de l'Italie. Elle voyait couler le Tanaro, la Stura, le Po, et tous ces +fleuves qui vont se rendre dans l'Adriatique; elle voyait dans le fond +les grandes Alpes couvertes de neige; elle fut saisie en contemplant ces +belles plaines de la _terre promise_[2]. Bonaparte etait a la tete de +ses soldats; il fut emu. "Annibal, s'ecria-t-il, avait franchi les +Alpes; nous, nous les avons tournees." Ce mot expliquait la campagne +pour toutes les intelligences. Quelles destinees s'ouvraient alors +devant nous! + +[Footnote 2: Expression de Bonaparte.] + +Colli ne defendit le camp retranche de Ceva que le temps necessaire pour +ralentir un peu notre marche. Cet excellent officier avait su raffermir +ses soldats, et soutenir leur courage. Il n'avait plus l'espoir de +battre son redoutable ennemi; mais il voulait faire sa retraite pied a +pied, et donner aux Autrichiens le temps de venir a son secours par +une marche detournee, comme on lui en faisait la promesse. Il s'arreta +derriere la Cursaglia, en avant de Mondovi. Serrurier, qui, au debut de +la campagne, avait ete laisse a Garessio pour observer Colli, venait de +rejoindre l'armee. Ainsi elle avait une division de plus. Colli etait +couvert par la Cursaglia, riviere rapide et profonde, qui se jette dans +le Tanaro. Sur la droite, Joubert essaya de la passer; mais il faillit +se noyer sans y reussir. Sur le front, Serrurier voulut franchir le pont +Saint-Michel. Il y reussit; mais Colli le laissant engager, fondit sur +lui a l'improviste avec ses meilleures troupes, le refoula sur le pont, +et l'obligea a repasser la riviere en desordre. La position de +l'armee etait difficile. On avait sur les derrieres Beaulieu, qui +se reorganisait; il importait de venir a bout de Colli au plus tot. +Pourtant la position ne semblait pas pouvoir etre enlevee, si elle etait +bien defendue. Bonaparte ordonna une nouvelle attaque pour le lendemain. +Le 2 floreal (21 avril) on marchait sur la Cursaglia, lorsque l'on +trouva les ponts abandonnes. Colli n'avait fait la resistance de la +veille que pour ralentir la retraite. On le surprit en ligne a Mondovi. +Serrurier decida la victoire par la prise de la redoute principale, +celle de la Bicoque. Colli laissa trois mille morts ou prisonniers, et +continua a se retirer. Bonaparte arriva a Cherasco, place mal defendue, +mais importante par sa position au confluent de la Stura et du Tanaro, +et facile a armer avec l'artillerie prise a l'ennemi. Dans cette +position, Bonaparte etait a vingt lieues de Savone, son point de depart, +a dix lieues de Turin, a quinze d'Alexandrie. + +La confusion regnait dans la cour de Turin. Le roi, qui etait fort +opiniatre, ne voulait pas ceder. Les ministres d'Angleterre et +d'Autriche l'obsedaient de leurs remontrances, l'engageaient a +s'enfermer dans Turin, a envoyer son armee au-dela du Po, et a imiter +ainsi les grands exemples de ses aieux. Ils l'effrayaient de l'influence +revolutionnaire que les Francais allaient exercer dans le Piemont; ils +demandaient pour Beaulieu les trois places de Tortone, Alexandrie et +Valence, afin qu'il put s'enfermer et se defendre dans le triangle +qu'elles forment au bord du Po. C'etait la ce qui repugnait le plus au +roi de Piemont. Donner ses trois premieres places a son ambitieux voisin +de la Lombardie lui etait insupportable. Le cardinal Costa le decida a +se jeter dans les bras des Francais. Il lui fit sentir l'impossibilite +de resister a un vainqueur si rapide, le danger de l'irriter par une +longue resistance, et de le pousser ainsi a revolutionner le Piemont; +tout cela pour servir une ambition etrangere et meme ennemie, celle +de l'Autriche. Le roi ceda, et fit faire des ouvertures par Colli +a Bonaparte. Elles arriverent a Cherasco le 4 floreal (23 avril). +Bonaparte n'avait pas de pouvoir pour signer la paix; mais il etait le +maitre de signer un armistice, et il s'y decida. Il avait neglige le +plan du directoire, pour achever de reduire les Piemontais; il n'avait +pas eu cependant pour but de conquerir le Piemont, mais seulement +d'assurer ses derrieres. Pour conquerir le Piemont, il fallait +prendre Turin, et il n'avait ni le materiel necessaire, ni des forces +suffisantes pour fournir un corps de blocus et se reserver une armee +active. D'ailleurs la campagne se bornait des lors a un siege. En +s'entendant avec le Piemont, avec des garanties necessaires, il pouvait +fondre en surete sur les Autrichiens et les chasser de l'Italie. On +disait autour de lui qu'il fallait ne pas accorder de condition, qu'il +fallait detroner un roi, le parent des Bourbons, et repandre dans le +Piemont la revolution francaise. C'etait dans l'armee l'opinion de +beaucoup de soldats, d'officiers et de generaux, et surtout d'Augereau, +qui etait ne au faubourg Saint-Antoine, et qui en avait les opinions. Le +jeune Bonaparte n'etait point de cet avis; il sentait la difficulte de +revolutionner une monarchie, qui etait la seule militaire en Italie, et +ou les anciennes moeurs s'etaient parfaitement conservees; il ne devait +pas se creer des embarras sur sa route; il voulait marcher rapidement a +la conquete de l'Italie, qui dependait de la destruction des Autrichiens +et de leur expulsion au-dela des Alpes. Il ne voulait donc rien faire +qui put compliquer sa situation et ralentir sa marche. + +En consequence il consentit a un armistice; mais il ajouta en +l'accordant, que, dans l'etat respectif des armees, un armistice lui +serait funeste si on ne lui donnait des garanties certaines pour ses +derrieres; en consequence, il demanda qu'on lui livrat les trois +places de Coni, Tortone et Alexandrie, avec tous les magasins qu'elles +renfermaient, lesquels serviraient a l'armee, sauf a compter ensuite +avec la republique; que les routes du Piemont fussent ouvertes aux +Francais, ce qui abregeait considerablement le chemin de la France aux +bords du Po; qu'un service d'etape fut prepare sur ces routes pour les +troupes qui les traverseraient; et que enfin l'armee sarde fut dispersee +dans les places, de maniere que l'armee francaise n'eut rien a en +craindre. Ces conditions furent acceptees, et l'armistice fut signe a +Cherasco, le 9 floreal (28 avril), avec le colonel Lacoste et le comte +Latour. + +Il fut convenu que des plenipotentiaires partiraient sur-le-champ pour +Paris, afin de traiter de la paix definitive. Les trois places demandees +furent livrees, avec des magasins immenses. Des ce moment l'armee avait +sa ligne d'operation couverte par les trois plus fortes places du +Piemont; elle avait des routes sures, commodes, beaucoup plus courtes +que celles qui passaient par la riviere de Genes, et des vivres en +abondance; elle se renforcait d'une quantite de soldats qui, au bruit +de la victoire, quittaient les hopitaux; elle possedait une artillerie +nombreuse prise a Cherasco et dans les differentes places, et grand +nombre de chevaux; elle etait enfin pourvue de tout, et les promesses +du general etaient accomplies. Dans les premiers jours de son entree +en Piemont, elle avait pille, parce qu'elle n'avait, dans ces marches +rapides, recu aucune distribution. La faim apaisee, l'ordre fut retabli. +Le comte de Saint-Marsan, ministre de Piemont, visita Bonaparte et sut +lui plaire; le fils meme du roi voulut voir le jeune vainqueur, et lui +prodigua des temoignages d'estime qui le toucherent. Bonaparte leur +rendit adroitement les flatteries qu'il avait recues; il les rassura sur +les intentions du directoire, et sur le danger des revolutions. Il etait +sincere dans ses protestations, car il nourrissait deja une pensee qu'il +laissa percer adroitement dans ses differens entretiens. Le Piemont +avait manque a tous ses interets en s'alliant a l'Autriche: c'est a +la France qu'il devait s'allier; c'est la France qui etait son amie +naturelle, car la France, separee du Piemont par les Alpes, ne pouvait +songer a s'en emparer; elle pouvait au contraire le defendre contre +l'ambition de l'Autriche, et peut-etre meme lui procurer des +agrandissemens. Bonaparte ne pouvait pas supposer que le directoires +consentit a donner aucune partie de la Lombardie au Piemont; car elle +n'etait pas conquise encore, et on voulait d'ailleurs la conquerir +que pour en faire un equivalent des Pays-Bas; mais un vague espoir +d'agrandissement pouvait disposer le Piemont a s'allier a la France, +ce qui nous aurait valu un renfort de vingt mille hommes de troupes +excellentes. Il ne promit rien, mais il sut exciter par quelques mots la +convoitise et les esperances du cabinet de Turin. + +Bonaparte, qui joignait a un esprit positif une imagination forte et +grande, et qui aimait a emouvoir, voulut annoncer ses succes d'une +maniere imposante et nouvelle: il envoya son aide-de-camp Murat pour +presenter solennellement au directoire vingt-et-un drapeaux pris sur +l'ennemi. Ensuite il adressa a ses soldats la proclamation suivante: + +"Soldats, vous avez remporte en quinze jours six victoires, pris +vingt-et-un drapeaux, cinquante-cinq pieces de canon, plusieurs places +fortes, et conquis la partie la plus riche du Piemont; vous avez fait +quinze mille prisonniers[3], tue ou blesse plus de dix mille hommes: +vous vous etiez jusqu'ici battus pour des rochers steriles, illustres +par votre courage, mais inutiles a la patrie; vous egalez aujourd'hui, +par vos services, l'armee de Hollande et du Rhin. Denues de tout, vous +avez supplee a tout. Vous avez gagne des batailles sans canons, passe +des rivieres sans ponts, fait des marches forcees sans souliers, +bivouaque sans eau-de-vie et souvent sans pain. Les phalanges +republicaines, les soldats de la liberte, etaient seuls capables de +souffrir ce que vous avez souffert: graces vous en soient rendues, +soldats! La patrie reconnaissante vous devra sa prosperite; et si, +vainqueurs de Toulon, vous presageates l'immortelle campagne de 1793, +vos victoires actuelles en presagent une plus belle encore. Les deux +armees qui naguere vous attaquaient avec audace, fuient epouvantees +devant vous; les hommes pervers qui riaient de votre misere, et se +rejouissaient dans leur pensee des triomphes de vos ennemis, sont +confondus et tremblans. Mais, soldats, vous n'avez rien fait puisqu'il +vous reste a faire. Ni Turin, ni Milan ne sont a vous: les cendres +des vainqueurs de Tarquin sont encore foulees par les assassins de +Basseville! On dit qu'il en est parmi vous dont le courage mollit, qui +prefereraient retourner sur les sommets de l'Apennin et des Alpes? Non, +je ne puis le croire. Les vainqueurs de Montenotte, de Millesimo, +de Dego, de Mondovi, brulent de porter au loin la gloire du peuple +francais." + +[Footnote 3: Ce n'est guere que dix a onze mille.] + +Quand ces nouvelles, ces drapeaux, ces proclamations, arriverent coup +sur coup a Paris, la joie fut extreme. Le premier jour, c'etait une +victoire qui ouvrait l'Apennin et donnait deux mille prisonniers; +le second jour, c'etait une victoire plus decisive qui separait les +Piemontais des Autrichiens, et donnait six mille prisonniers. Les jours +suivans apportaient de nouveaux succes: la destruction de l'armee +piemontaise a Mondovi, la soumission du Piemont a Cherasco, et la +certitude d'une paix prochaine qui en presageait d'autres. La rapidite +des succes, le nombre des prisonniers, depassaient tout ce qu'on avait +encore vu. Le langage de ces proclamations rappelait l'antiquite, et +etonnait les esprits. On se demandait de toutes parts quel etait ce +jeune general dont le nom, connu de quelques appreciateurs, et inconnu +de la France, eclatait pour la premiere fois. On ne le prononcait pas +bien encore, et on se disait avec joie que la republique voyait s'elever +tous les jours de nouveaux talens pour l'illustrer et la defendre. Les +conseils deciderent par trois fois que l'armee d'Italie avait bien +merite de la patrie, et decreterent une fete a la Victoire pour celebrer +l'heureux debut de la campagne. L'aide-de-camp envoye par Bonaparte +presenta les drapeaux au directoire. La ceremonie fut imposante. On +recut ce jour-la plusieurs ambassadeurs etrangers, et le gouvernement +parut entoure d'une consideration toute nouvelle. + +Le Piemont soumis, le general Bonaparte n'avait plus qu'a marcher a la +poursuite des Autrichiens et a courir a la conquete de l'Italie. La +nouvelle des victoires des Francais avait profondement agite tous les +peuples de cette contree. Il fallait que celui qui allait y entrer fut +aussi profond politique que grand capitaine, pour s'y conduire avec +prudence. On sait comment l'Italie se presente a qui debouche de +l'Apennin. Les Alpes, les plus grandes montagnes de notre Europe, +apres avoir decrit un vaste demi-cercle au couchant, dans lequel elles +renferment la Haute-Italie, retournent sur elles-memes, et s'enfoncent +tout a coup en ligne oblique vers le midi, formant ainsi une longue +peninsule baignee par l'Adriatique et la Mediterranee. Bonaparte, +arrivant du couchant, et ayant franchi la chaine au point ou elle +s'abaisse, et va, sous le nom d'Apennin, former la peninsule, avait +en face le beau demi-cercle de la Haute-Italie, et a sa droite, cette +peninsule etroite et profonde qui forme l'Italie inferieure. Une foule +de petits etats divisaient cette contree qui soupira toujours apres +l'unite, sans laquelle il n'y a pas de grande existence nationale. + +Bonaparte venait de traverser l'etat de Genes, qui est place de ce +cote-ci de l'Apennin, et le Piemont qui est au-dela. Genes, antique +republique, constituee par Doria, avait seule conserve une veritable +energie entre tous les gouvernemens italiens. Placee entre les deux +armees belligerantes depuis quatre ans, elle avait su maintenir sa +neutralite, et s'etait menage ainsi tous les profits du commerce. +Entre sa capitale et le littoral, elle comptait a peu pres cent mille +habitans; elle entretenait ordinairement trois a quatre mille hommes de +troupes; elle pouvait au besoin armer tous les paysans de l'Apennin, +et en former une milice excellente; elle etait riche en revenus. +Deux partis la divisaient: le parti contraire a la France avait eu +l'avantage, et avait expulse plusieurs familles. Le directoire dut +demander le rappel de ces familles, et une indemnite pour l'attentat +commis sur la fregate _la Modeste_. + +En quittant Genes, et en s'enfoncant a droite dans la peninsule, le long +du revers meridional de l'Apennin, se presentait d'abord l'heureuse +Toscane, placee sur les deux bords de l'Arno, sous le soleil le plus +doux, et dans l'une des parties les mieux abritees de l'Italie. Une +portion de cette contree formait la petite republique de Lucques, +peuplee de cent quarante mille habitans; le reste formait le grand-duche +de Toscane, gouverne recemment par l'archiduc Leopold, et maintenant par +l'archiduc Ferdinand. Dans ce pays, le plus eclaire et le plus poli de +l'Italie, la philosophie du dix-huitieme siecle avait doucement germe. +Leopold y avait accompli ses belles reformes legislatives, et avait +tente avec succes les experiences les plus honorables pour l'humanite. +L'eveque de Pistoie y avait meme commence une espece de reforme +religieuse, en y propageant les doctrines jansenistes. Quoique la +revolution eut effraye les esprits doux et timides de la Toscane, +cependant c'etait la que la France avait le plus d'appreciateurs et +d'amis. L'archiduc, quoique Autrichien, avait ete l'un des premiers +princes de l'Europe a reconnaitre notre republique. Il avait un million +de sujets, six mille hommes de troupes, et un revenu de quinze millions. +Malheureusement la Toscane etait de toutes les principautes italiennes +la plus incapable de se defendre. + +Apres la Toscane venait l'Etat de l'Eglise. Les provinces soumises +au pape, s'etendant sur les deux versans de l'Apennin, du cote de +l'Adriatique et de la Mediterranee, etaient les plus mal administrees de +l'Europe. Elles n'avaient que leur belle agriculture, ancienne tradition +des ages recules, qui est commune a toute l'Italie, et qui supplee aux +richesses de l'industrie bannie depuis long-temps de son sein. Excepte +dans les legations de Bologne et de Ferrare, ou regnait un mepris +profond pour le gouvernement des pretres, et a Rome, antique depot du +savoir et des arts, ou quelques seigneurs avaient partage la philosophie +de tous les grands de l'Europe, les esprits etaient restes dans la +plus honteuse barbarie. Un peuple superstitieux et sauvage, des moines +paresseux et ignorans, formaient cette population de deux millions et +demi de sujets. L'armee etait de quatre a cinq mille soldats, on sait +de quelle qualite. Le pape, prince vaniteux, magnifique, jaloux de son +autorite et de celle du Saint-Siege, avait une haine profonde pour la +philosophie du dix-huitieme siecle; il croyait rendre a la chaire de +saint Pierre une partie de son influence en deployant une grande pompe, +et il faisait executer des travaux utiles aux arts. Comptant sur la +majeste de sa personne, et le charme de ses paroles qui etait grand, il +avait essaye jadis un voyage aupres de Joseph II, pour le ramener aux +doctrines de l'Eglise, et pour conjurer la philosophie qui semblait +s'emparer de l'esprit de ce prince. Ce voyage n'avait point ete heureux. +Le pontife, plein d'horreur pour la revolution francaise, avait lance +l'anatheme contre elle, et preche une croisade; il avait meme souffert +a Rome l'assassinat de l'agent francais Basseville. Excites par les +moines, ses sujets partageaient sa haine pour la France, et furent +saisis de fureurs fanatiques en apprenant le succes de nos armes. + +L'extremite de la peninsule et la Sicile composent le royaume de Naples, +le plus puissant de l'Italie, le plus analogue par l'ignorance et +la barbarie a l'etat de Rome, et plus mal gouverne encore, s'il est +possible. La regnait un Bourbon, prince doux et imbecile, voue a une +seule espece de soin, la peche. Elle absorbait tous ses momens, et +pendant qu'il s'y livrait, le gouvernement de son royaume etait +abandonne a sa femme, princesse autrichienne, soeur de la reine de +France Marie-Antoinette. Cette princesse d'un esprit capricieux, de +passions desordonnees, ayant un favori vendu aux Anglais, le ministre +Acton, conduisait les affaires d'une maniere insensee. Les Anglais, dont +la politique fut toujours de prendre pied sur le continent, en dominant +les petits etats qui en bordent le littoral, avaient essaye de +s'impatroniser a Naples comme en Portugal et en Hollande. Ils excitaient +la haine de la reine contre la France, et lui soufflaient avec cette +haine l'ambition de dominer l'Italie. La population du royaume de Naples +etait de six millions d'habitans; l'armee de soixante mille hommes; mais +bien differens de ces soldats dociles et braves du Piemont, les soldats +napolitains, vrais lazzaroni, sans tenue, sans discipline, avaient +la lachete ordinaire des armees privees d'organisation. Naples avait +toujours promis de reunir trente mille hommes a l'armee de Dewins, et +n'avait envoye que deux mille quatre cents hommes de cavalerie, bien +montee et assez bonne. + +Tels etaient les principaux etats situes dans la peninsule, a la droite +de Bonaparte. En face de lui, dans le demi-cercle de la Haute-Italie, +il trouvait d'abord, sur le penchant de l'Apennin, le duche de Parme, +Plaisance et Guastalla, comprenant cinq cent mille habitans, entretenant +trois mille hommes de troupes, fournissant quatre millions de revenu, et +gouverne par un prince espagnol qui etait ancien eleve de Condillac, et +qui, malgre une saine education, etait tombe sous le joug de moines et +des pretres. Un peu plus a droite encore, toujours sur le penchant de +l'Apennin, se trouvaient le duche de Modene, Reggio, la Mirandole, +peuple de quatre cent mille habitans, ayant six mille hommes sous les +armes, et place sous l'autorite du dernier descendant de l'illustre +maison d'Est. Ce prince defiant avait concu une telle crainte de +l'esprit du siecle, qu'il etait devenu prophete a force de peur, et +avait prevu la revolution. On citait ses predictions. Dans ses terreurs, +il avait songe a se premunir contre les coups du sort, et avait amasse +d'immenses richesses en pressurant ses etats. Avare et timide, il etait +meprise de ses sujets, qui sont les plus eveilles, les plus malicieux +de l'Italie, et les plus disposes a embrasser les idees nouvelles. Plus +loin, au-dela du Po, venait la Lombardie, gouvernee pour l'Autriche par +un archiduc. Cette belle et fertile plaine, placee entre les eaux des +Alpes qui la fecondent, et celles de l'Adriatique qui lui apportent +les richesses de l'Orient, couverte de bles, de riz, de paturages, +de troupeaux, et riche entre toutes les provinces du monde, etait +mecontente de ses maitres etrangers. Elle etait guelfe encore, malgre +son long esclavage. Elle contenait douze cent mille habitans. Milan, la +capitale, fut toujours l'une des villes les plus eclairees de l'Italie: +moins favorisee sous le rapport des arts que Florence ou Rome, elle +etait plus voisine cependant des lumieres du Nord, et elle renfermait +grand nombre d'hommes qui souhaitaient la regeneration civile et +politique des peuples. + +Enfin le dernier etat de la Haute-Italie etait l'antique republique de +Venise. Cette republique, avec sa vieille aristocratie inscrite au Livre +d'or, son inquisition d'etat, son silence, sa politique defiante et +cauteleuse, n'etait plus pour ses sujets ni ses voisins une puissance +redoutable. Avec ses provinces de terre-ferme situees au pied du Tyrol, +et celles d'Illyrie, elle comptait a peu pres trois millions de sujets. +Elle pouvait lever jusqu'a cinquante mille Esclavons, bons soldats, +parce qu'ils etaient bien disciplines, bien entretenus et bien payes. +Elle etait riche d'une antique richesse; mais on sait que depuis deux +siecles son commerce avait passe dans l'Ocean et porte ses tresors +chez les insulaires de l'Atlantique. Elle conservait a peine quelques +vaisseaux; et les passages des lagunes etaient presque combles. +Cependant elle etait puissante encore en revenus. Sa politique +consistait a amuser ses peuples, a les assoupir par le plaisir et le +repos, et a observer la plus grande neutralite a l'egard des puissances. +Cependant les nobles de terre-ferme etaient jaloux du Livre d'or, et +supportaient impatiemment le joug de la noblesse retranchee dans les +lagunes. A Venise meme, une bourgeoisie assez riche commencait a +reflechir. En 1793, la coalition avait force le senat a se prononcer +contre la France; il avait cede, mais il revint a sa politique neutre, +des qu'on commenca a traiter avec la republique francaise. Comme on l'a +vu precedemment, il s'etait presse autant que la Prusse et la Toscane +pour envoyer un ambassadeur a Paris. Maintenant encore, cedant aux +instances du directoire, il venait de signifier au chef de la maison de +Bourbon, alors Louis XVIII, de quitter Verone. Ce prince partit, mais +en declarant qu'il exigeait la restitution d'une armure donnee par son +aieul Henri IV au senat, et la suppression du nom de sa famille des +pages du Livre d'or. + +Telle etait alors l'Italie. L'esprit general du siecle y avait penetre, +et enflamme beaucoup de tetes. Les habitans n'y souhaitaient pas tous +une revolution, surtout ceux qui se souvenaient des epouvantables scenes +qui avaient ensanglante la notre; mais tous, quoique a des degres +differens, desiraient une reforme; et il n'y avait pas un coeur qui ne +battit a l'idee de l'independance et de l'unite de la patrie italienne. +Ce peuple d'agriculteurs, de bourgeois, d'artistes, de nobles, les +pretres exceptes qui ne connaissaient que l'Eglise pour patrie, +s'enflammait a l'espoir de voir toutes les parties du pays reunies en +une seule, sous un meme gouvernement, republicain ou monarchique, mais +italien. Certes, une population de vingt millions d'ames, des cotes et +un sol admirables, de grands ports, de magnifiques villes, pouvaient +composer un etat glorieux et puissant! Il ne manquait qu'une armee. Le +Piemont seul, toujours engage dans les guerres du continent, avait des +troupes braves et disciplinees. Sans doute la nature etait loin d'avoir +refuse le courage naturel aux autres parties de l'Italie; mais le +courage naturel n'est rien sans une forte organisation militaire. +L'Italie n'avait pas un regiment qui put supporter la vue des +baionnettes francaises ou autrichiennes. + +A l'approche des Francais, les ennemis de la reforme politique furent +frappes d'epouvante; ses partisans transportes de joie. La masse entiere +etait dans l'anxiete; elle avait des pressentimens vagues, incertains; +elle ne savait s'il fallait craindre ou esperer. + +Bonaparte, en entrant en Italie, avait le projet et l'ordre d'en chasser +les Autrichiens. Son gouvernement voulant, comme on l'a dit, se procurer +la paix, ne songeait a conquerir la Lombardie que pour la rendre a +l'Autriche, et forcer celle-ci a ceder les Pays-Bas. Bonaparte ne +pouvait donc guere songer a affranchir l'Italie; d'ailleurs avec trente +et quelques mille hommes pouvait-il afficher un but politique? Cependant +les Autrichiens une fois rejetes au-dela des Alpes, et sa puissance +bien assuree, il pouvait exercer une grande influence, et, suivant les +evenemens, tenter de grandes choses. Si, par exemple, les Autrichiens +battus partout, sur le Po, sur le Rhin et le Danube, etaient obliges +de ceder meme la Lombardie; si les peuples vraiment enflammes pour la +liberte se prononcaient pour elle a l'approche des armees francaises, +alors de grandes destinees s'ouvraient pour l'Italie! Mais en attendant, +Bonaparte devait n'afficher aucun but pour ne pas irriter tous les +princes qu'il laissait sur ses derrieres. Son intention etait donc de ne +montrer aucun projet revolutionnaire, mais de ne point contrarier non +plus l'essor des imaginations, et d'attendre les effets de la presence +des Francais sur le peuple italien. + +C'est ainsi qu'il avait evite d'encourager les mecontens du Piemont, +parce qu'il y voyait un pays difficile a revolutionner, un gouvernement +fort, et une armee dont l'alliance pouvait etre utile. + +L'armistice de Cherasco etait a peine signe qu'il se mit en route. +Beaucoup de gens dans l'armee desapprouvaient une marche en avant. Quoi! +disaient-ils, nous ne sommes que trente et quelques mille, nous n'avons +revolutionne ni le Piemont ni Genes, nous laissons derriere nous ces +gouvernemens, nos ennemis secrets, et nous allons essayer le passage +d'un grand fleuve comme le Po! nous lancer a travers la Lombardie, et +decider, peut-etre, par notre presence, la republique de Venise a +jeter cinquante mille hommes dans la balance! Bonaparte avait l'ordre +d'avancer, et il n'etait pas homme a rester en arriere d'un ordre +audacieux; mais il l'executait parce qu'il l'approuvait, et il +l'approuvait par des raisons profondes. Le Piemont et Genes nous +embarrasseraient bien plus, disait-il, s'ils etaient en revolution: +grace a l'armistice, nous avons une route assuree par trois places +fortes; tous les gouvernemens de l'Italie seront soumis, si nous savons +rejeter les Autrichiens au-dela des Alpes; Venise tremblera si nous +sommes victorieux a ses cotes, le bruit de notre canon la decidera meme +a s'allier a nous; il faut donc s'avancer non pas seulement au-dela du +Po, mais de l'Adda, du Mincio, jusqu'a la belle ligne de l'Adige; la +nous assiegerons Mantoue, et nous ferons trembler toute l'Italie sur nos +derrieres. La tete du jeune general, enflammee par sa marche, concevait +meme des projets plus gigantesques encore que ceux qu'il avouait a son +armee. Il voulait, apres avoir aneanti Beaulieu, s'enfoncer dans le +Tyrol, repasser les Alpes une seconde fois, et se jeter dans la vallee +du Danube, pour s'y reunir aux armees parties des bords du Rhin. Ce +projet colossal et imprudent etait un tribut qu'un esprit vaste et +precis ne pouvait manquer de payer a la double presomption de la +jeunesse et du succes. Il ecrivit a son gouvernement pour etre autorise +a l'executer. + +Il etait entre en campagne le 20 germinal (9 avril); la soumission +du Piemont etait terminee le 9 floreal (28 avril) par l'armistice de +Cherasco; il y avait employe dix-huit jours. Il partit sur-le-champ +afin de poursuivre Beaulieu. Il avait stipule avec le Piemont qu'on lui +livrerait Valence pour y passer le Po; mais cette condition etait une +feinte, car ce n'est pas a Valence qu'il voulait passer ce fleuve. +Beaulieu, en apprenant l'armistice, avait songe a s'emparer, par +surprise, des trois places de Tortone, Valence et Alexandrie. Il ne +reussit a surprendre que Valence, dans laquelle il jeta les Napolitains; +voyant ensuite Bonaparte s'avancer rapidement, il se hata de repasser le +Po, pour mettre ce fleuve entre lui et l'armee francaise. Il alla camper +a Valeggio, au confluent du Po et du Tesin, vers le sommet de l'angle +forme par ces deux fleuves. Il y eleva quelques retranchemens pour +consolider sa position, et s'opposer au passage de l'armee francaise. + +Bonaparte, en quittant les etats du roi de Piemont, et en entrant dans +les etats du duc de Parme, recut des envoyes de ce prince, qui venaient +interceder la clemence du vainqueur. Le duc de Parme etait parent de +l'Espagne; il fallait donc avoir a son egard des menagemens qui, du +reste, entraient dans les projets du general. Mais on pouvait exercer +sur lui quelques-uns des droits de la guerre. Bonaparte recut ses +envoyes au passage de la Trebbia; il affecta quelque courroux de ce que +le duc de Parme n'avait pas saisi, pour faire sa paix, le moment ou +l'Espagne, sa parente, traitait avec la republique francaise. Ensuite il +accorda un armistice, en exigeant un tribut de deux millions en argent, +dont la caisse de l'armee avait un grand besoin; seize cents chevaux +necessaires a l'artillerie et aux bagages, une grande quantite de ble +et d'avoine; la faculte de traverser le duche, et l'etablissement +d'hopitaux pour ses malades, aux frais du prince. Le general ne se borna +pas la: il aimait et sentait les arts comme un Italien; il savait tout +ce qu'ils ajoutent a la splendeur d'un empire, et l'effet moral qu'ils +produisent sur l'imagination des hommes: il exigea vingt tableaux au +choix des commissaires francais, pour etre transportes a Paris. Les +envoyes du duc, trop heureux de desarmer, a ce prix, le courroux du +general, consentirent a tout, et se haterent d'executer les conditions +de l'armistice. Cependant ils offraient un million pour sauver le +tableau de saint Jerome. Bonaparte dit a l'armee: "Ce million, nous +l'aurions bientot depense, et nous en trouverons bien d'autres a +conquerir. Un chef-d'oeuvre est eternel, il parera notre patrie." Le +million fut refuse. + +Bonaparte, apres s'etre donne les avantages de la conquete sans ses +embarras, continua sa marche. La condition contenue dans l'armistice +de Cherasco, relativement au passage du Po a Valence, la direction des +principales colonnes francaises vers cette ville, tout faisait croire +que Bonaparte allait tenter le passage du fleuve dans ses environs. +Tandis que le gros de son armee etait deja reuni sur le point ou +Beaulieu s'attendait au passage, le 17 floreal (6 mai), il prend, +avec un corps de trois mille cinq cents grenadiers, sa cavalerie et +vingt-quatre pieces de canon, descend le long du Po, et arrive le 18 au +matin a Plaisance, apres une marche de seize lieues et de trente-six +heures. La cavalerie avait saisi en route tous les bateaux qui se +trouvaient sur les bords du fleuve, et les avait amenes a Plaisance. +Elle avait pris beaucoup de fourrages, et la pharmacie de l'armee +autrichienne. Un bac transporte l'avant-garde commandee par le colonel +Lannes. Cet officier, a peine arrive a l'autre bord, fond avec ses +grenadiers sur quelques detachemens autrichiens, qui couraient sur la +rive gauche du Po, et les disperse. Le reste des grenadiers franchit +successivement le fleuve, et on commence a construire un pont pour le +passage de l'armee, qui avait recu l'ordre de descendre a son tour sur +Plaisance. Ainsi, par une feinte et une marche hardie, Bonaparte se +trouvait au-dela du Po, et avec l'avantage d'avoir tourne le Tesin. Si, +en effet, il eut passe plus haut, outre la difficulte de le faire en +presence de Beaulieu, il aurait donne contre le Tesin, et aurait eu +encore un passage a effectuer. Mais, a Plaisance, cet inconvenient +n'existait plus, car le Tesin est deja reuni au Po. + +Le 18 mai, la division Liptai, avertie la premiere, s'etait portee a +Fombio, a une petite distance du Po, sur la route de Pizzighitone. +Bonaparte, ne voulant pas la laisser s'etablir dans une position ou +toute l'armee autrichienne allait se rallier, et ou il pouvait etre +ensuite oblige de recevoir la bataille avec le Po a dos, se hate de +combattre avec ce qu'il avait de forces sous la main. Il fond sur cette +division qui s'etait retranchee, la deloge apres une action sanglante, +et lui fait deux mille prisonniers. Le reste de la division, gagnant la +route de Pizzighitone, va s'enfermer dans cette place. + +Le soir du meme jour, Beaulieu, averti du passage du Po a Plaisance, +arrivait au secours de la division Liptai. Il ignorait le desastre de +cette division; il donna dans les avant-postes francais, fut accueilli +chaudement et oblige de se replier en toute hate. Malheureusement le +brave general Laharpe, si utile a l'armee par son intelligence et sa +bravoure, fut tue par ses propres soldats, au milieu de l'obscurite de +la nuit. Toute l'armee regretta ce brave Suisse, que la tyrannie de +Berne avait conduit en France. + +Le Po franchi, le Tesin tourne, Beaulieu battu et hors d'etat de tenir +la campagne, la route de Milan etait ouverte. Il etait naturel a un +vainqueur de vingt-six ans d'etre impatient d'y entrer. Mais avant +tout, Bonaparte desirait achever de detruire Beaulieu. Pour cela, il ne +voulait pas se contenter de le battre, il voulait encore le tourner, lui +couper sa retraite, et l'obliger, s'il etait possible, a mettre bas les +armes. Il fallait, pour arriver a ce but, le prevenir au passage des +fleuves. Une multitude de fleuves descendent des Alpes, et traversent la +Lombardie pour se rendre dans le Po ou dans l'Adriatique. Apres le Po +et le Tesin, viennent l'Adda, l'Oglio, le Mincio, l'Adige et quantite +d'autres encore. Bonaparte avait maintenant devant lui l'Adda, qu'il +n'avait pas pu tourner comme le Tesin, parce qu'il aurait fallu ne +traverser le Po qu'a Cremone. On passe l'Adda a Pizzighitone; mais les +debris de la division Liptai venaient de se jeter dans cette place. +Bonaparte se hata de remonter l'Adda, pour arriver au pont de Lodi. +Beaulieu y etait bien avant lui. On ne pouvait donc pas le prevenir +au passage de ce fleuve. Mais Beaulieu n'avait a Lodi que douze mille +hommes et quatre mille cavaliers. Deux autres divisions, sous Colli et +Wukassovich, avaient fait un detour sur Milan, pour jeter garnison dans +le chateau, et devaient revenir ensuite sur l'Adda pour le passer a +Cassano, fort au-dessus de Lodi. En essayant donc de franchir l'Adda a +Lodi, malgre la presence de Beaulieu, on pouvait arriver sur l'autre +rive avant que les deux divisions, qui devaient passer a Cassano, +eussent acheve leur mouvement. Alors, il y avait espoir de les couper. + +Bonaparte se trouve devant Lodi le 20 floreal (9 mai). Cette ville +est placee sur la rive meme par laquelle arrivait l'armee francaise. +Bonaparte la fait attaquer a l'improviste, et y penetre malgre les +Autrichiens. Ceux-ci, quittant alors la ville, se retirent par le pont, +et vont se reunir sur l'autre rive au gros de leur armee. C'est sur ce +pont qu'il fallait passer, en sortant de Lodi, pour franchir l'Adda. +Douze mille hommes d'infanterie et quatre mille cavaliers etaient ranges +sur le bord oppose; vingt pieces d'artillerie enfilaient le pont; une +nuee de tirailleurs etaient places sur les rives. Il n'etait pas d'usage +a la guerre de braver de pareilles difficultes: un pont defendu par +seize mille hommes et vingt pieces d'artillerie etait un obstacle qu'on +ne cherchait pas a surmonter. Toute l'armee francaise s'etait mise a +l'abri du feu derriere les murs de Lodi, attendant ce qu'ordonnerait le +general. Bonaparte sort de la ville, parcourt tous les bords du fleuve +au milieu d'une grele de balles et de mitraille, et, apres avoir arrete +son plan, rentre dans Lodi pour le faire executer. Il ordonne a sa +cavalerie de remonter l'Adda pour aller essayer de le passer a gue +au-dessus du pont; puis il fait former une colonne de six mille +grenadiers; il parcourt leurs rangs, les encourage, et leur communique, +par sa presence et par ses paroles, un courage extraordinaire. Alors il +ordonne de deboucher par la porte qui donnait sur le pont, et de marcher +au pas de course. Il avait calcule que, par la rapidite du mouvement, +la colonne n'aurait pas le temps de souffrir beaucoup. Cette colonne +redoutable serre ses rangs, et debouche en courant sur le pont. Un feu +epouvantable est vomi sur elle; la tete entiere est renversee. Neanmoins +elle avance: arrivee au milieu du pont, elle hesite, mais les generaux +la soutiennent de la voix et de leur exemple. Elle se raffermit, marche +en avant, arrive sur les pieces et tue les canonniers qui veulent les +defendre. Dans cet instant, l'infanterie autrichienne s'approche a son +tour pour soutenir son artillerie; mais apres ce qu'elle venait de +faire, la terrible colonne ne craignait plus les baionnettes; elle fond +sur les Autrichiens au moment ou notre cavalerie, qui avait trouve un +gue, menacait leurs flancs; elle les renverse, les disperse, et leur +fait deux mille prisonniers. + +Ce coup d'audace extraordinaire avait frappe les Autrichiens +d'etonnement; mais malheureusement il devenait inutile. Colli et +Wukassovich etaient parvenus a gagner la chaussee de Brescia, et ne +pouvaient plus etre coupes. Si le resultat etait manque, du moins la +ligne de l'Adda se trouvait emportee, le courage des soldats etait au +plus haut point d'exaltation, leur devouement pour leur general, au +comble. + +Dans leur gaiete ils imaginerent un usage singulier qui peint le +caractere national. Les plus vieux soldats s'assemblerent un jour, et, +trouvant leur general bien jeune, imaginerent de le faire passer par +tous les grades: a Lodi, ils le nommerent caporal, et le saluerent, +quand il parut au camp, du titre, si fameux depuis, de _petit caporal_. +On les verra plus tard lui en conferer d'autres, a mesure qu'il les +avait merites. + +L'armee autrichienne etait assuree de sa retraite sur le Tyrol; il n'y +avait plus aucune utilite a la suivre. Bonaparte songea alors a +se rabattre sur la Lombardie, pour en prendre possession, et pour +l'organiser. Les debris de la division Liptai s'etaient retranches a +Pizzighitone, et pouvaient en faire une place forte. Il s'y porta pour +les en chasser. Il se fit ensuite preceder par Massena a Milan; Augereau +retrograda pour occuper Pavie. Il voulait imposer a cette grande ville, +celebre par son universite, et lui faire voir l'une des plus belles +divisions de l'armee. Les divisions Serrurier et Laharpe furent laissees +a Pizzighitone, Lodi, Cremone et Cassano, pour garder l'Adda. + +Bonaparte songea enfin a se rendre a Milan. A l'approche de l'armee +francaise, les partisans de l'Autriche, et tous ceux qu'epouvantait la +renommee de nos soldats, qu'on disait aussi barbares que courageux, +avaient fui, et couvraient les routes de Brescia et du Tyrol. L'archiduc +etait parti, et on l'avait vu verser des larmes en quittant sa belle +capitale. La plus grande partie des Milanais se livraient a l'esperance +et attendaient notre armee dans les plus favorables dispositions. Quand +ils eurent recu la premiere division commandee par Massena, et qu'ils +virent ces soldats dont la renommee etait si effrayante, respecter +les proprietes, menager les personnes, et manifester la bienveillance +naturelle a leur caractere, ils furent pleins d'enthousiasme, et les +comblerent des meilleurs traitemens. Les patriotes accourus de toutes +les parties d'Italie, attendaient ce jeune vainqueur dont les exploits +etaient si rapides, et dont le nom italien leur etait si doux a +prononcer. Sur-le-champ on envoya le comte de Melzi au devant de +Bonaparte pour lui promettre obeissance. On forma une garde nationale, +et on l'habilla aux trois couleurs, vert, rouge et blanc; le duc de +Serbelloni fut charge de la commander. On eleva un arc de triomphe pour +y recevoir le general francais. Le 26 floreal (15 mai), un mois apres +l'ouverture de la campagne, Bonaparte fit son entree a Milan. Le +peuple entier de cette capitale etait accouru a sa rencontre. La garde +nationale etait sous les armes. La municipalite vint lui remettre les +cles de la ville. Les acclamations le suivirent pendant toute sa marche, +jusqu'au palais Serbelloni, ou etait prepare son logement. Maintenant +l'imagination des Italiens lui etait acquise comme celle des soldats, et +il pouvait agir par la force morale, autant que par la force physique. + +Son but n'etait pas de s'arreter a Milan plus qu'il n'avait fait a +Cherasco, apres la soumission du Piemont. Il voulait y sejourner assez +pour organiser provisoirement la province, pour en tirer les ressources +necessaires a son armee, et pour regler toutes choses sur ses derrieres. +Son projet ensuite etait toujours de courir a l'Adige et a Mantoue, et +s'il etait possible, jusque dans le Tyrol et au-dela des Alpes. + +Les Autrichiens avaient laisse deux mille hommes dans le chateau de +Milan. Bonaparte le fit investir sur-le-champ. On convint avec le +commandant du chateau qu'il ne tirerait pas sur la ville, car elle etait +une propriete autrichienne qu'il n'avait pas interet a detruire. Les +travaux du siege furent commences sur-le-champ. + +Bonaparte, sans se trop engager avec les Milanais, et sans leur +promettre une independance qu'il ne pouvait pas leur assurer, leur donna +cependant assez d'esperances pour exciter leur patriotisme. Il leur tint +un langage energique, et leur dit, que pour avoir la liberte, il fallait +la meriter, en l'aidant a soustraire pour jamais l'Italie a l'Autriche. +Il institua provisoirement une administration municipale. Il fit +former des gardes nationales partout, afin de donner un commencement +d'organisation militaire a la Lombardie. Il s'occupa ensuite des besoins +de son armee, et fut oblige de frapper une contribution de 20 millions +sur le Milanais. Cette mesure lui semblait facheuse, parce qu'elle +devait retarder la marche de l'esprit public; mais elle ne fut cependant +pas trop mal accueillie; d'ailleurs elle etait indispensable. Grace aux +magasins trouves dans le Piemont, aux bles fournis par le duc de +Parme, l'armee etait dans une grande abondance de vivres. Les soldats +engraissaient, ils mangeaient du bon pain, de la bonne viande, et +buvaient de l'excellent vin. Ils etaient contens, et commencaient a +observer une exacte discipline. Il ne restait plus qu'a les habiller. +Couverts de leurs vieux habits des Alpes, ils etaient deguenilles, et +n'etaient imposans que par leur renommee, leur tenue martiale, et leur +belle discipline. Bonaparte trouva bientot de nouvelles ressources. Le +duc de Modene, dont les etats longeaient le Po, au-dessous de ceux du +duc de Parme, lui depecha des envoyes pour obtenir les memes conditions +que le duc de Parme. Ce vieux prince avare, voyant toutes ses +predictions realisees, s'etait sauve a Venise, avec ses tresors, +abandonnant le gouvernement de ses etats a une regence. Ne voulant pas +cependant les perdre, il demandait a traiter. Bonaparte ne pouvait +accorder la paix, mais il pouvait accorder des armistices, qui +equivalaient a une paix, et qui le rendaient maitre de toutes les +existences en Italie. Il exigea 10 millions, des subsistances de toute +espece, des chevaux, et des tableaux. + +Avec ces ressources obtenues dans le pays, il etablit, sur les bords du +Po, de grands magasins, des hopitaux fournis d'effets pour quinze mille +malades, et remplit toutes les caisses de l'armee. Se jugeant meme assez +riche, il achemina sur Genes quelques millions pour le directoire. Comme +il savait en outre que l'armee du Rhin manquait de fonds, et que cette +penurie arretait son entree en campagne, il fit envoyer par la Suisse +un million a Moreau. C'etait un acte de bon camarade, qui lui etait +honorable et utile; car il importait que Moreau entrat en campagne pour +empecher les Autrichiens de porter leurs principales forces en Italie. + +A la vue de toutes ces choses, Bonaparte se confirmait davantage dans +ses projets. Il n'etait pas necessaire, selon lui, de marcher contre les +princes d'Italie; il ne fallait agir que contre les Autrichiens; tant +qu'on resisterait a ceux-ci, et qu'on pourrait leur interdire le retour +en Lombardie, tous les etats italiens, tremblant sous l'ascendant de +l'armee francaise, se soumettraient l'un apres l'autre. Les ducs de +Parme et de Modene s'etaient soumis. Rome, Naples, en feraient autant, +si l'on restait maitre des portes de l'Italie. Il fallait de meme +garder l'expectative a l'egard des peuples; et, sans renverser les +gouvernemens, attendre que les sujets se soulevassent eux-memes. + +Mais, au milieu de ces pensees si justes, de ces travaux si vastes, +une contrariete des plus facheuses vint l'arreter. Le directoire etait +enchante de ses services; mais Carnot, en lisant ses depeches, ecrites +avec energie et precision, et aussi avec une imagination extreme, fut +epouvante de ses plans gigantesques. Il trouvait avec raison, que +vouloir traverser le Tyrol, et franchir les Alpes une seconde fois, +etait un projet trop extraordinaire, et meme impossible; mais a son +tour, pour corriger le projet du jeune capitaine, il en concevait un +autre bien plus dangereux. La Lombardie conquise, il fallait se replier, +suivant Carnet, dans la peninsule, aller punir le pape et les Bourbons +de Naples, et chasser les Anglais de Livourne, ou le duc de Toscane les +laissait dominer. Pour cela Carnot ordonnait, au nom du directoire, de +partager l'armee d'Italie en deux, d'en laisser une partie en Lombardie, +sous les ordres de Kellermann, et de faire marcher l'autre sur Rome +et sur Naples, sous les ordres de Bonaparte. Ce projet desastreux +renouvelait la faute que les Francais ont toujours faite, de s'enfoncer +dans la peninsule avant d'etre maitres de la Haute-Italie. Ce n'est +pas au pape, au roi de Naples, qu'il faut disputer l'Italie, c'est aux +Autrichiens. Or, la ligne d'operation n'est pas alors sur le Tibre, mais +sur l'Adige. L'impatience de posseder nous porta toujours a Rome, a +Naples, et pendant que nous courions dans la peninsule, nous vimes +toujours la route se fermer sur nous. Il etait naturel a des +republicains de vouloir sevir contre un pape et un Bourbon; mais ils +commettaient la faute des anciens rois de France. + +Bonaparte, dans son projet de se jeter dans la vallee du Danube, n'avait +vu que les Autrichiens; c'etait en lui l'exageration de la verite chez +un esprit juste, mais jeune; il ne pouvait donc, apres une pareille +conviction, consentir a marcher dans la peninsule; d'ailleurs, sentant +l'importance de l'unite de direction dans une conquete qui exigeait +autant de genie politique que de genie militaire, il ne pouvait +supporter l'idee de partager le commandement avec un vieux general, +brave, mais mediocre, et plein d'amour-propre. C'etait en lui l'egoisme +si legitime du genie, qui veut faire seul sa tache, parce qu'il se sent +seul capable de la remplir. Il se conduisit ici comme sur le champ de +bataille; il hasarda son avenir, et offrit sa demission dans une lettre +aussi respectueuse que hardie. Il sentait bien qu'on n'oserait pas +l'accepter; mais il est certain qu'il aimait encore mieux se demettre +qu'obeir, car il ne pouvait consentir a laisser perdre sa gloire et +l'armee, en executant un mauvais plan. + +Opposant la raison la plus lumineuse aux erreurs du directeur Carnot, +il dit qu'il fallait toujours faire face aux Autrichiens, et s'occuper +d'eux seuls; qu'une simple division, s'echelonnant en arriere sur le Po +et sur Ancone, suffirait pour epouvanter la peninsule, et obliger Rome +et Naples a demander quartier. Il se disposa sur-le-champ a partir +de Milan, pour courir a l'Adige et faire le siege de Mantoue. Il se +proposait d'attendre la les nouveaux ordres du directoire, et la reponse +a ses depeches. + +Il publia une nouvelle proclamation a ses soldats, qui devait frapper +vivement leur imagination, et qui etait faite aussi pour agir fortement +sur celle du pape et du roi de Naples. + +"Soldats, vous vous etes precipites comme un torrent du haut de +l'Apennin; vous avez culbute, disperse tout ce qui s'opposait a votre +marche. Le Piemont, delivre de la tyrannie autrichienne, s'est livre a +ses sentimens naturels de paix et d'amitie pour la France. Milan est a +vous, et le pavillon republicain flotte dans toute la Lombardie. Les +ducs de Parme et de Modene ne doivent leur existence politique qu'a +votre generosite. L'armee qui vous menacait avec orgueil ne trouve +plus de barriere qui la rassure contre votre courage; le Po, le Tesin, +l'Adda, n'ont pu vous arreter un seul jour; ces boulevarts tant vantes +de l'Italie ont ete insuffisans; vous les avez franchis aussi rapidement +que l'Apennin. Tant de succes ont porte la joie dans le sein de la +patrie; vos representans ont ordonne une fete dediee a vos victoires, +celebrees dans toutes les communes de la republique. La, vos peres, +vos meres, vos epouses, vos soeurs, vos amantes, se rejouissent de vos +succes, et se vantent avec orgueil de vous appartenir. Oui, soldats, +vous avez beaucoup fait... mais ne vous reste-t-il donc plus rien a +faire?... Dira-t-on de nous que nous avons su vaincre, mais que +nous n'avons pas su profiter de la victoire? La posterite vous +reprochera-t-elle d'avoir trouve Capoue dans la Lombardie? Mais je vous +vois deja courir aux armes.... Eh bien! partons! Nous avons encore +des marches forcees a faire, des ennemis a soumettre, des lauriers a +cueillir, des injures a venger. Que ceux qui ont aiguise les poignards +de la guerre civile en France, qui ont lachement assassine nos +ministres, incendie nos vaisseaux a Toulon, tremblent! L'heure de la +vengeance a sonne; mais que les peuples soient sans inquietude; nous +sommes amis de tous les peuples, et plus particulierement des descendans +de Brutus, des Scipion, et des grands hommes que nous avons pris pour +modeles. Retablir le Capitole, y placer avec honneur les statues des +heros qui le rendirent celebre; reveiller le peuple romain, engourdi par +plusieurs siecles d'esclavage, tel sera le fruit de nos victoires. Elles +feront epoque dans la posterite: vous aurez la gloire immortelle de +changer la face de la plus belle partie de l'Europe. Le peuple francais, +libre, respecte du monde entier, donnera a l'Europe une paix glorieuse, +qui l'indemnisera des sacrifices de toute espece qu'il a faits depuis +six ans. Vous rentrerez alors dans vos foyers, et vos concitoyens diront +en vous montrant: _Il etait de l'armee d'Italie_." + +Il n'etait reste que huit jours a Milan; il en partit le 2 prairial (21 +mai), pour se rendre a Lodi, et s'avancer vers l'Adige. + +Tandis que Bonaparte poursuivait sa marche, un evenement inattendu le +rappela tout a coup a Milan. Les nobles, les moines, les domestiques des +familles fugitives, une foule de creatures du gouvernement autrichien, +y preparaient une revolte contre l'armee francaise. Ils repandirent que +Beaulieu, renforce, arrivait avec soixante mille hommes; que le prince +de Conde debouchait par la Suisse, sur les derrieres des republicains, +et qu'ils allaient etre perdus. Les pretres, usant de leur influence +sur quelques paysans qui avaient souffert du passage de l'armee, les +exciterent a prendre les armes. Bonaparte n'etant plus a Milan, on crut +que le moment etait favorable pour operer la revolte, et faire soulever +toute la Lombardie sur ses derrieres. La garnison du chateau de Milan +donna le signal par une sortie. Aussitot le tocsin sonna dans toutes les +campagnes environnantes; des paysans armes se transporterent a Milan +pour s'en emparer. Mais la division que Bonaparte avait laissee pour +bloquer le chateau, ramena vivement la garnison dans ses murs, et +chassa les paysans qui se presentaient. Dans les environs de Pavie, les +revoltes eurent plus de succes. Ils entrerent dans cette ville, et s'en +emparerent malgre trois cents hommes que Bonaparte y avait laisses en +garnison. Ces trois cents hommes, fatigues ou malades, se renfermerent +dans un fort, pour n'etre pas massacres. Les insurges entourerent le +fort, et le sommerent de se rendre. Un general francais, qui passait +dans ce moment a Pavie, fut entoure; on l'obligea, le poignard sur la +gorge, a signer un ordre pour engager la garnison a ouvrir ses portes. +L'ordre fut signe et execute. + +Cette revolte pouvait avoir des consequences desastreuses; elle pouvait +provoquer une insurrection generale, et amener la perte de l'armee +francaise. L'esprit public d'une nation est toujours plus avance dans +les villes que dans les campagnes. Tandis que la population des villes +d'Italie se declarait pour nous, les paysans, excites par les moines, et +foules par le passage des armees, etaient fort mal disposes. Bonaparte +se trouvait a Lodi, lorsqu'il apprit, le 4 prairial (23 mai), les +evenemens de Milan et de Pavie; sur-le-champ il rebroussa chemin +avec trois cents chevaux, un bataillon de grenadiers, et six pieces +d'artillerie. L'ordre etait deja retabli dans Milan. Il continua sa +route sur Pavie, en se faisant preceder par l'archeveque de Milan. Les +insurges avaient pousse une avant-garde jusqu'au bourg de Binasco. +Lannes la dispersa. Bonaparte, pensant qu'il fallait agir avec +promptitude et vigueur, pour arreter le mal dans sa naissance, fit +mettre le feu a ce bourg, afin d'effrayer Pavie par la vue des flammes. +Arrive devant cette ville, il s'arreta. Elle renfermait trente mille +habitans, elle etait entouree d'un vieux mur, et occupee par sept +ou huit mille paysans revoltes. Ils avaient ferme les portes, et +couronnaient les murailles. Prendre cette ville avec trois cents chevaux +et un bataillon, n'etait pas chose aisee; et cependant il ne fallait pas +perdre de temps, car l'armee etait deja sur l'Oglio, et avait besoin de +la presence de son general. Dans la nuit, Bonaparte fit afficher aux +portes de Pavie une proclamation menacante, dans laquelle il disait +qu'une multitude egaree et sans moyens reels de resistance bravait une +armee triomphante des rois, et voulait perdre le peuple italien; que, +persistant dans son intention de ne pas faire la guerre aux peuples, +il voulait bien pardonner a ce delire, et laisser une porte ouverte au +repentir; mais que ceux qui ne poseraient pas les armes a l'instant +seraient traites comme rebelles, et que leurs villages seraient brules. +Les flammes de Binasco, ajoutait-il, devaient leur servir de lecon. +Le matin, les paysans, qui dominaient dans la ville, refusaient de la +rendre; Bonaparte fit balayer les murailles par de la mitraille et des +obus, ensuite il fit approcher ses grenadiers, qui enfoncerent les +portes a coups de hache. Ils penetrerent dans la ville, et eurent un +combat a soutenir dans les rues. Cependant on ne leur resista pas +long-temps. Les paysans s'enfuirent, et livrerent la malheureuse Pavie +au courroux du vainqueur. Les soldats demandaient le pillage a grands +cris. Bonaparte, pour donner un exemple severe, leur accorda trois +heures de pillage. Ils etaient a peine un millier d'hommes, et ils +ne pouvaient pas causer de grands desastres dans une ville aussi +considerable que Pavie. Ils fondirent sur les boutiques d'orfevrerie, et +s'emparerent de beaucoup de bijoux. L'acte le plus condamnable fut le +pillage du Mont-de-Piete; mais heureusement en Italie comme partout +ou il y a des grands, pauvres et vaniteux, les monts-de-piete etaient +remplis d'objets appartenant aux plus hautes classes du pays. Les +maisons de Spallanzani et de Volta furent preservees par les officiers, +qui garderent eux-memes les demeures de ces illustres savans. Exemple +doublement honorable et pour la France et pour l'Italie! + +Bonaparte lanca ensuite dans la campagne ses trois cents chevaux, et fit +sabrer une grande quantite de revoltes. Cette prompte repression ramena +la soumission partout, et imposa au parti qui en Italie etait oppose a +la liberte et a la France. Il est triste d'etre reduit a employer des +moyens pareils; mais Bonaparte le devait sous peine de sacrifier son +armee et les destinees de l'Italie. Le parti des moines trembla; les +malheurs de Pavie, racontes de bouche en bouche, furent exageres; et +l'armee francaise recouvra sa renommee formidable. + +Cette expedition terminee, Bonaparte rebroussa chemin sur-le-champ pour +rejoindre l'armee qui etait sur l'Oglio, et qui allait passer sur le +territoire venitien. + +A l'approche de l'armee francaise, la question, tant agitee a Venise, du +parti a prendre entre l'Autriche et la France, fut discutee de nouveau +par le senat. Quelques vieux oligarques, qui avaient conserve de +l'energie, auraient voulu qu'on s'alliat sur-le-champ a l'Autriche, +patronne naturelle de tous les vieux despotismes; mais on craignait +pour l'avenir l'ambition autrichienne, et dans le moment les foudres +francaises. D'ailleurs il fallait prendre les armes, resolution qui +coutait beaucoup a un gouvernement enerve. Quelques jeunes oligarques +aussi energiques, mais moins entetes que les vieux, voulaient aussi +une determination courageuse; ils proposaient de faire un armement +formidable, mais de garder la neutralite, et de menacer de cinquante +mille hommes celle des deux puissances qui violerait le territoire +venitien. Cette resolution etait forte, mais trop forte pour etre +adoptee. Quelques esprits sages, au contraire, proposaient un troisieme +parti, c'etait l'alliance avec la France. Le senateur Battaglia, esprit +fin, penetrant et modere, presenta des raisonnemens que la suite des +temps a rendus pour ainsi dire prophetiques. Selon lui, la neutralite, +meme armee, etait la plus mauvaise de toutes les determinations. On +ne pourrait pas se faire respecter, quelque force qu'on deployat; et +n'ayant attache aucun des deux partis a sa cause, on serait tot ou tard +sacrifie par tous les deux. Il fallait donc se decider pour l'Autriche +ou pour la France. L'Autriche etait pour le moment expulsee de l'Italie; +et meme, en lui supposant les moyens d'y rentrer, elle ne le pourrait +pas avant deux mois, temps pendant lequel la republique pourrait etre +detruite par l'armee francaise; d'ailleurs, l'ambition de l'Autriche +etait toujours la plus redoutable pour Venise. Elle lui avait toujours +envie ses provinces de l'Illyrie et de la Haute-Italie, et saisirait la +premiere occasion de les lui enlever. La seule garantie contre cette +ambition etait la puissance de la France, qui n'avait rien a envier a +Venise, et qui serait toujours interessee a la defendre. La France, il +est vrai, avait des principes qui repugnaient a la noblesse venitienne; +mais il etait temps enfin de se resigner a quelques sacrifices +indispensables a l'esprit du siecle, et de faire aux nobles de la +terre-ferme les concessions qui pouvaient seules les rattacher a la +republique et au Livre d'or. Avec quelques modifications legeres a +l'ancienne constitution, on pouvait satisfaire l'ambition de toutes les +classes de sujets venitiens, et s'attacher la France; si de plus on +prenait les armes pour celle-ci, on pouvait esperer, peut-etre, en +recompense des services qu'on lui aurait rendus, les depouilles de +l'Autriche en Lombardie. Dans tous les cas, repetait le senateur +Battaglia, la neutralite etait le plus mauvais de tous les partis. + +Cet avis, dont le temps a demontre la sagesse, blessait trop +profondement l'orgueil et les haines de la vieille aristocratie +venitienne pour etre adopte. Il faut dire aussi qu'on ne comptait point +assez sur la duree de la puissance francaise en Italie, pour s'allier a +elle. Il y avait un ancien axiome italien qui disait que l'_Italie etait +le tombeau des Francais_, et on craignait de se trouver expose ensuite, +sans aucune defense, au courroux de l'Autriche. + +A ces trois partis on prefera le plus commode, le plus conforme aux +routines et a la mollesse de ce vieux gouvernement, la neutralite +desarmee. On decida qu'il serait envoye des provediteurs au-devant de +Bonaparte pour protester de la neutralite de la republique, et reclamer +le respect du au territoire et aux sujets venitiens. On avait une grande +terreur des Francais, mais on les savait faciles et sensibles aux bons +traitemens. Ordre fut donne a tous les agens du gouvernement de les +traiter et de les recevoir a merveille, de s'emparer des officiers et +des generaux afin de capter leur bienveillance. + +Bonaparte, en arrivant sur le territoire de Venise, avait tout autant +besoin de prudence que Venise elle-meme. Cette puissance, quoique aux +mains d'un gouvernement affaibli, etait grande encore; il fallait ne pas +l'indisposer au point de la forcer a s'armer; car alors la Haute-Italie +n'aurait plus ete tenable pour les Francais; mais il fallait cependant, +tout en observant la neutralite, obliger Venise a nous souffrir sur son +territoire, a nous y laisser battre, a nous y nourrir meme s'il etait +possible. Elle avait donne passage aux Autrichiens; c'etait la raison +dont il fallait se servir pour tout se permettre et tout exiger, en +restant dans les limites de la neutralite. + +Bonaparte en entrant a Brescia, publia une proclamation dans laquelle +il disait, qu'en traversant le territoire venitien afin de poursuivre +l'armee imperiale, qui avait eu la permission de le franchir, il +respecterait le territoire et les habitans de la republique de Venise, +qu'il ferait observer la plus grande discipline a son armee, que tout ce +qu'elle prendrait serait paye, et qu'il n'oublierait point les antiques +liens qui unissaient les deux republiques. Il fut tres-bien recu par +le provediteur venitien de Brescia, et poursuivit sa marche. Il avait +franchi l'Oglio, qui coule apres l'Adda; il arriva devant le Mincio, qui +sort du lac de Garda, circule dans la plaine du Mantouan, puis forme, +apres quelques lieues, un nouveau lac, au milieu duquel est place +Mantoue, et va enfin se jeter dans le Po. Beaulieu, renforce de dix +mille hommes, s'etait place sur la ligne du Mincio, pour la defendre[4]. +Une avant-garde de quatre mille fantassins et de deux mille cavaliers +etait rangee en avant du fleuve, au village de Borghetto. Le gros de +l'armee etait place au-dela du Mincio, sur la position de Valeggio; la +reserve etait un peu plus en arriere a Villa-Franca; des corps detaches +gardaient le cours du Mincio, au-dessus et au-dessous de Valeggio. La +ville venitienne de Peschiera est situee sur le Mincio, a sa sortie du +lac de Garda. Beaulieu, qui voulait avoir cette place pour appuyer +plus solidement la droite de sa ligne, trompa les Venitiens; et, sous +pretexte d'obtenir passage pour cinquante hommes, surprit la ville, et +y placa une forte garnison. Elle avait une enceinte bastionnee et +quatre-vingts pieces de canon. + +[Footnote 4: Voyez la carte a la fin du volume.] + +Bonaparte, en avancant sur cette ligne, negligea tout a fait Mantoue, +qui etait a sa droite, et qu'il n'etait pas temps de bloquer encore, +et appuya sur sa gauche vers Peschiera. Son projet etait de passer +le Mincio a Borghetto et Valeggio. Pour cela, il lui fallait tromper +Beaulieu sur son intention. Il fit ici comme au passage du Po; il +dirigea un corps sur Peschiera et un autre sur Lonato, de maniere a +inquieter Beaulieu sur le Haut-Mincio, et a lui faire supposer qu'il +voulait ou passer a Peschiera, ou tourner le lac de Garda. En meme +temps, il dirigea son attaque la plus serieuse sur Borghetto. Ce +village, place en avant du Mincio, etait, comme on vient de dire, garde +par quatre mille fantassins et deux mille cavaliers. Le 9 prairial (28 +mai) Bonaparte engagea l'action. Il avait toujours eu de la peine a +faire battre sa cavalerie. Elle etait peu habituee a charger, parce +qu'on n'en faisait pas autrefois un grand usage, et qu'elle etait +d'ailleurs intimidee par la grande reputation de la cavalerie allemande. +Bonaparte voulait a tout prix la faire battre, parce qu'il attachait une +grande importance aux services qu'elle pouvait rendre. En avancant sur +Borghetto, il distribua ses grenadiers et ses carabiniers a droite et +a gauche de sa cavalerie, il placa l'artillerie par derriere, et apres +l'avoir ainsi enfermee, il la poussa sur l'ennemi. Soutenue de tous +cotes, et entrainee par le bouillant Murat, elle fit des prodiges, et +mit en fuite les escadrons autrichiens. L'infanterie aborda ensuite +le village de Borghetto, dont elle s'empara. Les Autrichiens, en se +retirant par le pont qui conduit de Borghetto a Valeggio, voulurent le +rompre. Ils parvinrent en effet a detruire une arche. Mais quelques +grenadiers, conduits par le general Gardanne, entrerent dans les flots +du Mincio, qui etait gueable en quelques endroits, et le franchirent en +tenant leurs armes sur leurs tetes, et en bravant le feu des hauteurs +opposees. Les Autrichiens crurent voir la colonne de Lodi, et se +retirerent sans detruire le pont. L'arche rompue fut retablie, et +l'armee put passer. Bonaparte se mit sur-le-champ a remonter le Mincio +avec la division Augereau, afin de donner la chasse aux Autrichiens; +mais ils refuserent le combat toute la journee. Il laissa la division +Augereau continuer la poursuite, et il revint a Valeggio, ou se trouvait +la division Massena, qui commencait a faire la soupe. Tout a coup la +charge sonna, les hussards autrichiens fondirent au milieu du bourg; +Bonaparte eut a peine le temps de se sauver. Il monta a cheval, et +reconnut bientot que c'etait un des corps ennemis laisses a la garde +du Bas-Mincio, qui remontait le fleuve pour joindre Beaulieu, dans sa +retraite vers les montagnes. La division Massena courut aux armes, et +donna la chasse a cette division, qui parvint cependant a rejoindre +Beaulieu. + +Le Mincio etait donc franchi. Bonaparte avait decide une seconde fois la +retraite des Imperiaux, qui se rejetaient definitivement dans le +Tyrol. Il avait obtenu un avantage important, celui de faire battre sa +cavalerie, qui maintenant ne craignait plus celle des Autrichiens. Il +attachait a cela un grand prix. On se servait peu de la cavalerie +avant lui, et il avait juge qu'on pouvait en tirer un grand parti, en +l'employant a couvrir l'artillerie. Il avait calcule que l'artillerie +legere et la cavalerie, employees a propos, pouvaient produire l'effet +d'une masse d'infanterie dix fois plus forte. Il affectionnait deja +beaucoup le jeune Murat, qui savait faire battre ses escadrons; merite +qu'il regardait alors comme fort rare chez les officiers de cette arme. +La surprise qui avait mis sa personne en danger lui inspira une autre +idee: ce fut de former un corps d'hommes d'elite, qui, sous le nom de +guides, devaient l'accompagner partout. Sa surete personnelle n'etait +qu'un objet secondaire a ses yeux; il voyait l'avantage d'avoir toujours +sous sa main un corps devoue et capable des actions les plus hardies. On +le verra en effet decider de grandes choses, en lancant vingt-cinq de +ces braves gens. Il en donna le commandement a un officier de cavalerie, +intrepide et calme, fort connu depuis sous le nom de Bessieres. + +Beaulieu avait evacue Peschiera, pour remonter dans le Tyrol. Un combat +s'etait engage avec l'arriere-garde autrichienne, et l'armee francaise +n'etait entree dans la ville qu'apres une action assez vive. Les +Venitiens n'ayant pas pu la soustraire a Beaulieu, elle avait cesse +d'etre neutre; et les Francais etaient autorises a s'y etablir. +Bonaparte savait bien que les Venitiens avaient ete trompes par +Beaulieu, mais il resolut de se servir de cet evenement pour obtenir +d'eux tout ce qu'il desirait. Il voulait la ligne de l'Adige et +particulierement l'importante ville de Verone qui commande le fleuve; il +voulait surtout se faire nourrir. + +Le provediteur Foscarelli, vieil oligarque venitien, tres-entete dans +ses prejuges, et plein de haine contre la France, etait charge de se +rendre au quartier-general de Bonaparte. On lui avait dit que le general +etait extremement courrouce de ce qui etait arrive a Peschiera, et la +renommee repandait que son courroux etait redoutable. Binasco, Pavie, +faisaient foi de sa severite; deux armees detruites et l'Italie +conquise, faisaient foi de sa puissance. Le provediteur vint +a Peschiera, plein de terreur, et en partant il ecrivit a son +gouvernement: _Dieu veuille me recevoir en holocauste!_ Il avait pour +mission speciale d'empecher les Francais d'entrer a Verone. Cette ville, +qui avait donne asile au pretendant, etait dans la plus cruelle anxiete. +Le jeune Bonaparte, qui avait des coleres violentes, et qui en avait +aussi de feintes, n'oublia rien pour augmenter l'effroi du provediteur. +Il s'emporta vivement contre le gouvernement venitien, qui pretendait +etre neutre et ne savait pas faire respecter sa neutralite; qui, en +laissant les Autrichiens s'emparer de Peschiera, avait expose l'armee +francaise a perdre un grand nombre de braves devant cette place. Il dit +que le sang de ses compagnons d'armes demandait vengeance, et qu'il +la fallait eclatante. Le provediteur excusa beaucoup les autorites +venitiennes, et parla ensuite de l'objet essentiel, qui etait Verone. Il +pretendit qu'il avait ordre d'en interdire l'entree aux deux puissances +belligerantes. Bonaparte lui repondit qu'il n'etait plus temps; que deja +Massena s'y etait rendu; que peut-etre, en cet instant, il y avait mis +le feu pour punir cette ville qui avait eu l'insolence de se regarder un +moment comme la capitale de l'empire francais. Le provediteur supplia +de nouveau; et Bonaparte, feignant de s'adoucir un peu, repondit qu'il +pourrait tout au plus, si Massena n'y etait pas deja entre de vive +force, donner un delai de vingt-quatre heures, apres lequel il +emploierait la bombe et le canon. + +Le provediteur se retira consterne. Il retourna a Verone, ou il annonca +qu'il fallait recevoir les Francais. A leur approche, les habitans +les plus riches, croyant qu'on ne leur pardonnerait pas le sejour +du pretendant dans leur ville, s'enfuirent en foule dans le Tyrol, +emportant ce qu'ils avaient de plus precieux. Cependant les Veronais +se rassurerent bientot en voyant les Francais, et en se persuadant, de +leurs propres yeux, que ces republicains n'etaient pas aussi barbares +que le publiait la renommee. + +Deux autres envoyes venitiens arriverent a Verone pour voir Bonaparte. +On avait fait choix des senateurs Erizzo et Battaglia. Ce dernier etait +celui dont nous avons parle, qui penchait pour l'alliance avec la +France, et on esperait a Venise que ces deux nouveaux ambassadeurs +reussiraient mieux que Foscarelli a calmer le general. Il les recut en +effet beaucoup mieux que Foscarelli; et, maintenant qu'il avait atteint +l'objet de ses voeux, il feignit de s'apaiser, et de consentir a +entendre raison. Ce qu'il voulait pour l'avenir, c'etaient des vivres, +et meme, s'il etait possible, une alliance de Venise avec la France. Il +fallait tour a tour imposer et seduire: il fit l'un et l'autre. "La +premiere loi, dit-il, pour les hommes est de vivre. Je voudrais epargner +a la republique de Venise le soin de nous nourrir; mais puisque le +destin de la guerre nous a obliges de venir jusqu'ici, nous sommes +contraints de vivre ou nous nous trouvons. Que la republique de Venise +fournisse a mes soldats ce dont ils ont besoin; elle comptera ensuite +avec la republique francaise." Il fut convenu qu'un fournisseur juif +procurerait a l'armee tout ce qui lui serait necessaire, et que Venise +paierait en secret ce fournisseur, pour qu'elle ne parut pas violer la +neutralite en nourrissant les Francais. Bonaparte aborda ensuite la +question d'une alliance. "Je viens, dit-il, d'occuper l'Adige; je l'ai +fait parce qu'il me faut une ligne, parce que celle-ci est la meilleure, +et que votre gouvernement est incapable de la defendre. Qu'il arme +cinquante mille hommes, qu'il les place sur l'Adige, et je lui rends ses +places de Verone et de Porto-Legnago. Du reste, ajouta-t-il, vous devez +nous voir ici avec plaisir. Ce que la France m'envoie faire dans ces +contrees, est tout dans l'interet de Venise. Je viens chasser les +Autrichiens au-dela des Alpes; peut-etre constituer la Lombardie en etat +independant; peut-on rien faire de plus avantageux a votre republique? +Si elle voulait s'unir a nous, peut-etre recevrait-elle un grand prix de +ce service. Nous ne faisons la guerre a aucun gouvernement: nous sommes +les amis de tous ceux qui nous aideront a renfermer la puissance +autrichienne dans ses limites." + +Les deux Venitiens sortirent frappes du genie de ce jeune homme, qui, +tour a tour menacant ou caressant, imperieux ou souple, et parlant de +tous les objets militaires et politiques avec autant de profondeur que +l'eloquence, annoncait que l'homme d'etat etait aussi precoce en lui que +le guerrier. _Cet homme_, dirent-ils en ecrivant a Venise, _aura un jour +une grande influence sur sa patrie_[5]. + +[Footnote 5: Cette prediction est du 5 juin 1796.] + +Bonaparte etait maitre enfin de la ligne de l'Adige, a laquelle il +attachait tant d'importance. Il attribuait toutes les fautes comprises +dans les anciennes campagnes des Francais en Italie, au mauvais choix de +la ligne defensive. Les lignes sont nombreuses dans la Haute-Italie, +car une multitude de fleuves la parcourent des Alpes a la mer. La +plus grande et la plus celebre, la ligne du Po, qui traverse toute +la Lombardie, lui paraissait mauvaise comme trop etendue. Une armee, +suivant lui, ne pouvait pas garder cinquante lieues de cours. Une feinte +pouvait toujours ouvrir le passage d'un grand fleuve. Lui-meme avait +franchi le Po a quelques lieues de Beaulieu. Les autres fleuves, tels +que le Tesin, l'Adda, l'Oglio, tombant dans le Po, se confondaient avec +lui, et avaient les memes inconveniens. Le Mincio etait gueable, et +d'ailleurs tombait aussi dans le Po. L'Adige seul, sortant du Tyrol et +allant se jeter dans la mer, couvrait toute l'Italie. Il etait profond, +n'avait qu'un cours tres peu etendu des montagnes a la mer. Il etait +couvert par deux places, Verone et Porto-Legnago, tres voisines l'une +de l'autre, et qui, sans etre fortes, pouvaient resister a une +premiere attaque. Enfin il parcourait, a partir de Legnago, des marais +impraticables, qui couvraient la partie inferieure de son cours. Les +fleuves plus avances dans la Haute-Italie, tels que la Brenta, la Piave, +le Tagliamento, etaient gueables, et tournes d'ailleurs par la grande +route du Tyrol, qui debouchait sur leurs derrieres, L'Adige, au +contraire, avait l'avantage d'etre place au debouche de cette route, qui +parcourt sa propre vallee. + +Telles etaient les raisons qui deciderent Bonaparte pour cette ligne, +et une immortelle campagne a prouve la justesse de son jugement. Cette +ligne occupee, il fallait songer maintenant a commencer le siege de +Mantoue. Cette place, situee sur le Mincio, etait en arriere de l'Adige, +et se trouvait couverte par ce fleuve. On la regardait comme le +boulevart de l'Italie. Assise au milieu d'un lac forme par les eaux du +Mincio, elle communiquait avec la terre ferme par cinq digues. Malgre +sa reputation, cette place avait des inconveniens qui en diminuaient la +force reelle. Placee au milieu d'exhalaisons marecageuses, elle etait +exposee aux fievres; ensuite, les tetes de chaussees enlevees, l'assiege +se trouvait rejete dans la place, et pouvait etre bloque par un corps +tres-inferieur a la garnison. Bonaparte comptait la prendre avant qu'une +nouvelle armee put arriver au secours de l'Italie. Le 15 prairial (3 +juin), il fit attaquer les tetes de chaussees, dont une etait formee par +le faubourg de Saint-George, et les enleva. Des cet instant, Serrurier +put bloquer, avec huit mille hommes, une garnison qui se composait de +quatorze, dont dix mille etaient sous les armes, et quatre mille dans +les hopitaux. Bonaparte fit commencer les travaux du siege, et mettre +toute la ligne de l'Adige en etat de defense. Ainsi, dans moins de +deux mois, il avait conquis l'Italie. Il s'agissait de la garder. Mais +c'etait la ce dont on doutait, et c'etait l'epreuve sur laquelle on +voulait juger le jeune general. + +Le directoire venait de repondre aux observations faites par Bonaparte +sur le projet de diviser l'armee et de marcher dans la peninsule. Les +idees de Bonaparte etaient trop justes pour ne pas frapper l'esprit +de Carnot, et ses services trop eclatans pour que sa demission fut +acceptee. Le directoire se hata de lui ecrire pour approuver ses +projets, pour lui confirmer le commandement de toutes les forces +agissant en Italie, et l'assurer de toute la confiance du gouvernement. +Si les magistrats de la republique avaient eu le don de prophetie, ils +auraient bien fait d'accepter la demission de ce jeune homme, quoiqu'il +eut raison dans l'avis qu'il soutenait, quoique sa retraite fit perdre a +la republique l'Italie et un grand capitaine; mais dans le moment on ne +voyait en lui que la jeunesse, le genie, la victoire, et on eprouvait +l'interet, on avait les egards que toutes ces choses inspirent. + +Le directoire n'imposait a Bonaparte qu'une seule condition, c'etait de +faire sentir a Rome et a Naples la puissance de la republique. Tout ce +qu'il y avait de patriotes sinceres en France le desirait. Le pape, qui +avait anathematise la France, preche une croisade contre elle, et laisse +assassiner dans sa capitale notre ambassadeur, meritait certes un +chatiment. Bonaparte, libre d'agir maintenant comme il l'entendait, +pretendait obtenir tous ces resultats sans quitter la ligne de l'Adige. +Tandis qu'une partie de l'armee gardait cette ligne, qu'une autre +assiegeait Mantoue et le chateau de Milan, il voulait, avec une simple +division echelonnee en arriere sur le Po, faire trembler toute la +peninsule, et amener le pontife et la reine de Naples a implorer la +clemence republicaine. On annoncait l'approche d'une grande armee, +detachee du Rhin pour venir disputer l'Italie a ses vainqueurs. Cette +armee, qui devait traverser la Foret-Noire, le Voralberg, le Tyrol, ne +pouvait arriver avant un mois. Bonaparte avait donc le temps de tout +terminer sur ses derrieres, sans trop s'eloigner de l'Adige, et de +maniere a pouvoir, par une simple marche retrograde, se retrouver en +face de l'ennemi. + +Il etait temps en effet qu'il songeat au reste de l'Italie. La presence +de l'armee francaise y developpait les opinions avec une singuliere +rapidite. Les provinces venitiennes ne pouvaient plus souffrir le joug +aristocratique. La ville de Brescia manifestait un grand penchant a la +revolte. Dans toute la Lombardie, et surtout a Milan, l'esprit public +faisait des progres rapides. Les duches de Modene et Reggio, les +legations de Bologne et Ferrare, ne voulaient plus ni de leur vieux +duc, ni du pape. En revanche, le parti contraire devenait plus hostile. +L'aristocratie genoise etait fort indisposee, et meditait de mauvais +projets sur nos derrieres. Le ministre autrichien Gerola etait +l'instigateur secret de tous ces projets. L'etat de Genes etait rempli +de petits fiefs relevant de l'Empire. Les seigneurs genois revetus de +ces fiefs reunissaient les deserteurs, les bandits, les prisonniers +autrichiens qui avaient reussi a s'echapper, les soldats piemontais +qu'on avait licencies, et formaient des bandes de partisans connus sous +le nom de _Barbets_. Ils infestaient l'Apennin par ou l'armee francaise +etait entree; ils arretaient les courriers, pillaient nos convois, +massacraient les detachemens francais quand ils n'etaient pas assez +nombreux pour se defendre, et repandaient l'inquietude sur la route de +France. En Toscane, les Anglais s'etaient rendus maitres du port de +Livourne, grace a la protection du gouverneur, et le commerce francais +etait traite en ennemi. Enfin Rome faisait des preparatifs hostiles; +l'Angleterre lui promettait quelques mille hommes; et Naples, toujours +agitee par les caprices d'une reine violente, annoncait un armement +formidable. Le faible roi, quittant un instant le soin de la peche, +avait publiquement implore l'assistance du ciel; il avait, dans une +ceremonie solennelle, depose ses ornemens royaux, et les avait consacres +au pied des autels. Toute la populace napolitaine avait applaudi +et pousse d'affreuses vociferations; une multitude de miserables, +incapables de manier un fusil et d'envisager une baionnette francaise, +demandaient des armes et voulaient marcher contre notre armee. + +Quoique ces mouvemens n'eussent rien de bien alarmant pour Bonaparte, +tant qu'il pouvait disposer de six mille hommes, il devait se hater de +les reprimer avant l'arrivee de la nouvelle armee autrichienne, qui +exigeait la presence de toutes nos forces sur l'Adige. Bonaparte +commencait a recevoir de l'armee des Alpes quelques renforts, ce qui lui +permettait d'employer quinze mille hommes au blocus de Mantoue et du +chateau de Milan, vingt mille a la garde de l'Adige, et de porter une +division sur le Po pour executer ses projets sur le midi de l'Italie. + +Il se rendit sur-le-champ a Milan pour faire ouvrir la tranchee autour +du chateau, et hater sa reddition. Il ordonna a Augereau, qui etait sur +le Mincio, tres pres du Po, de passer ce fleuve a Borgo-Forte, et de se +diriger sur Bologne. Il enjoignit a Vaubois de s'acheminer de Tortone a +Modene, avec quatre ou cinq mille hommes arrivant des Alpes. De cette +maniere il pouvait diriger huit a neuf mille hommes dans les legations +de Bologne et de Ferrare, et menacer de la toute la peninsule. + +Il attendit pendant quelques jours la fin des inondations sur le Bas-Po, +avant de mettre sa colonne en mouvement. Mais la cour de Naples, faible +autant qu'elle etait violente, avait passe de la fureur a l'abattement. +En apprenant nos dernieres victoires dans la Haute-Italie, elle avait +fait partir le prince de Belmonte-Pignatelli pour se soumettre au +vainqueur. Bonaparte renvoya pour la paix au directoire, mais crut +devoir accorder un armistice. Il ne lui convenait pas de s'enfoncer +jusqu'a Naples avec quelques mille hommes, et surtout dans l'attente de +l'arrivee des Autrichiens. Il lui suffisait pour le moment de desarmer +cette puissance, d'oter son appui a Rome, et de la brouiller avec la +coalition. On ne pouvait pas, comme aux autres petits princes qu'on +avait sous la main, lui imposer des contributions, mais elle s'engageait +a ouvrir tous ses ports aux Francais, a retirer a l'Angleterre cinq +vaisseaux et beaucoup de fregates qu'elle lui fournissait, enfin a +priver l'armee autrichienne des deux mille quatre cents cavaliers qui +servaient dans ses rangs. Ce corps de cavalerie devait rester sequestre +sous la main de Bonaparte, qui etait maitre de le faire prisonnier a la +premiere violation de l'armistice. Bonaparte savait tres bien que de +pareilles conditions ne plairaient pas au gouvernement, mais dans le +moment il lui importait d'avoir du repos sur ses derrieres, et il +n'exigeait que ce qu'il croyait pouvoir obtenir. Le roi de Naples +soumis, le pape ne pouvait pas resister; alors l'expedition sur la +droite du Po se reduisait, comme il le voulait, a une expedition de +quelques jours, et il revenait a l'Adige. + +Il signa cet armistice, et partit ensuite pour passer le Po et se mettre +a la tete des deux colonnes qu'il dirigeait sur l'Etat de l'Eglise, +celle de Vaubois qui arrivait des Alpes pour le renfoncer, et celle +d'Augereau qui retrogradait du Mincio sur le Po. Il attachait beaucoup +d'importance a la situation de Genes, parce qu'elle etait placee sur +l'une des deux routes qui conduisaient en France, et parce que son +senat avait toujours montre de l'energie. Il sentait qu'il aurait fallu +demander l'exclusion de vingt familles feudataires de l'Autriche et de +Naples, pour y assurer la domination de la France; mais il n'avait pas +d'ordres a cet egard, et d'ailleurs il craignait de revolutionner. Il se +contenta donc d'ecrire une lettre au senat, dans laquelle il demandait +que le gouverneur de Novi, qui avait protege les brigands, fut puni +d'une maniere exemplaire, et que le ministre autrichien fut chasse de +Genes; il voulait ensuite une explication categorique. "Pouvez-vous, +disait il, ou ne pouvez-vous pas delivrer votre territoire des assassins +qui l'infestent? Si vous ne pouvez pas prendre des mesures, j'en +prendrai pour vous; je ferai bruler les villes et les villages ou se +commettra un assassinat; je ferai bruler les maisons qui donneront +asile aux assassins, et punir exemplairement les magistrats qui les +souffriront. Il faut que le meurtre d'un Francais porte malheur aux +communes entieres qui ne l'auraient pas empeche." Comme il connaissait +les lenteurs diplomatiques, il envoya son aide-de-camp Murat, pour +porter sa lettre, et la lire lui-meme au senat. "Il faut, ecrivait-il +au ministre Faypoult, un genre de communication qui electrise ces +messieurs." Il fit partir en meme temps Lannes avec douze cents hommes, +pour aller chatier les fiefs imperiaux. Le chateau d'Augustin Spinola, +le principal instigateur de la revolte, fut brule. Les Barbets saisis +les armes a la main furent impitoyablement fusilles. Le senat de Genes +epouvante destitua le gouverneur de Novi, congedia le ministre Gerola, +et promit de faire garder les routes par ses propres troupes. Il envoya +a Paris M. Vincent Spinola, pour s'entendre avec le directoire sur tous +les objets en litige, sur l'indemnite due pour la fregate _la Modeste_, +sur l'expulsion des familles feudataires, et sur le rappel des familles +exilees. + +Bonaparte s'achemina ensuite sur Modene, ou il arriva le 1er messidor +(19 juin), tandis qu'Augereau entrait a Bologne le meme jour. + +L'enthousiasme des Modenois fut extreme. Ils vinrent a sa rencontre, +et lui envoyerent une deputation pour le complimenter. Les principaux +d'entre eux l'entourerent de sollicitations, et le supplierent de les +affranchir du joug de leur duc, qui avait emporte leurs depouilles a +Venise. Comme la regence laissee par le duc s'etait montree fidele aux +conditions de l'armistice, et que Bonaparte n'avait aucune raison pour +exercer les droits de conquete sur le duche, il ne pouvait satisfaire +les Modenois; c'etait d'ailleurs une question que la politique +conseillait d'ajourner. Il se contenta de donner des esperances, et +conseilla le calme. Il partit pour Bologne. Le fort d'Urbin etait sur +sa route, et c'etait la premiere place appartenant au pape. Il la fit +sommer; le chateau se rendit. Il renfermait soixante pieces de canon de +gros calibre, et quelques cents hommes. Bonaparte fit acheminer cette +grosse artillerie sur Mantoue, pour y etre employee au siege. Il arriva +a Bologne, ou l'avait precede la division Augereau. La joie des habitans +fut des plus vives. Bologne est une ville de cinquante mille ames, +magnifiquement batie, celebre par ses artistes, ses savans et son +universite. L'amour pour la France et la haine pour le Saint-Siege y +etaient extremes. Ici Bonaparte ne craignait pas de laisser eclater les +sentimens de liberte, car il etait dans les possessions d'un ennemi +declare, le pape, et il lui etait permis d'exercer le droit de conquete. +Les deux legations de Ferrare et de Bologne l'entourerent de leurs +deputes: il leur accorda une independance provisoire, en promettant de +la faire reconnaitre a la paix. + +Le Vatican etait dans l'alarme, et il envoya sur-le-champ un negociateur +pour interceder en sa faveur. L'ambassadeur d'Espagne, d'Azara, connu +par son esprit et par son gout pour la France, et ministre d'une +puissance amie, fut choisi. Il avait deja negocie pour le duc de Parme. +Il arriva a Bologne, et vint mettre la tiare aux pieds de la republique +victorieuse. Fidele a son plan, Bonaparte, qui ne voulait rien abattre +ni rien edifier encore, exigea d'abord que les legations de Bologne +et de Ferrare restassent independantes, que la ville d'Ancone recut +garnison francaise, que le pape donnat 21 millions, des bles, des +bestiaux, et cent tableaux ou statues: ces conditions furent acceptees. +Bonaparte s'entretint beaucoup avec le ministre d'Azara, et le laissa +plein d'enthousiasme. Il ecrivit une lettre au celebre astronome Oriani, +au nom de la republique, et demanda a le voir. Ce savant modeste fut +interdit en presence du jeune vainqueur, et ne lui rendit hommage que +par son embarras. Bonaparte ne negligeait rien pour honorer l'Italie, +pour reveiller son orgueil et son patriotisme. Ce n'etait point un +conquerant barbare qui venait la ravager, c'etait un heros de la +liberte venant ranimer le flambeau du genie dans l'antique patrie de la +civilisation. Il laissa Monge, Bertholet et les freres Thouin, que le +directoire lui avait envoyes, pour choisir les objets destines aux +musees de Paris. + +Le 8 messidor (26 juin), il passa l'Apennin avec la division Vaubois, et +entra en Toscane. Le duc, epouvante, lui envoya son ministre Manfredini. +Bonaparte le rassura sur ses intentions, qu'il laissa secretes. Pendant +ce temps, sa colonne se porta a marches forcees sur Livourne, ou +elle entra a l'improviste, et s'empara de la factorerie anglaise. Le +gouverneur Spannochi fut saisi, enferme dans une chaise de poste, et +envoye au grand-duc avec une lettre, dans laquelle on expliquait les +motifs de cet acte d'hostilite commis chez une puissance amie. On disait +au grand-duc que son gouverneur avait manque a toutes les lois de la +neutralite, en opprimant le commerce francais, en donnant asile aux +emigres et a tous les ennemis de la republique; et on ajoutait que, par +respect pour son autorite, on lui laissait a lui-meme le soin de punir +un ministre infidele. Cet acte de vigueur prouvait a tous les etats +neutres que le general francais ferait la police chez eux, s'ils ne +savaient l'y faire. On n'avait pas pu saisir tous les vaisseaux des +Anglais, mais leur commerce fit de grandes pertes. Bonaparte laissa +garnison a Livourne, et designa des commissaires pour se faire livrer +tout ce qui appartenait aux Anglais, aux Autrichiens et aux Russes. Il +se rendit ensuite de sa personne a Florence, ou le grand-duc lui fit une +reception magnifique. Apres y avoir sejourne quelques jours, il repassa +le Po pour revenir a son quartier-general de Roverbella, pres Mantoue. +Ainsi, une vingtaine de jours, et une division echelonnee sur la droite +du Po, lui avaient suffi pour imposer aux puissances de l'Italie, et +pour s'assurer du calme pendant les nouvelles luttes qu'il avait encore +a soutenir contre la puissance autrichienne. + +Tandis que l'armee d'Italie remplissait avec tant de gloire la tache +qui lui etait imposee dans le plan general de campagne, les armees +d'Allemagne n'avaient pas pu encore se mettre en mouvement. La +difficulte d'organiser leurs magasins et de se procurer les chevaux les +avait jusqu'ici retenues dans l'inaction. De son cote, l'Autriche, qui +aurait eu le plus grand interet a prendre brusquement l'initiative, +avait mis une inconcevable lenteur a faire ses preparatifs, et ne +s'etait mise en mesure de commencer les hostilites que pour le milieu +de prairial (commencement de juin). Ses armees etaient sur un pied +formidable, et de beaucoup superieures aux notres. Mais nos succes en +Italie l'avaient obligee a detacher Wurmser avec trente mille hommes de +ses meilleures troupes du Rhin, pour aller recueillir et reorganiser les +debris de Beaulieu. Ainsi, outre ses conquetes, l'armee d'Italie rendait +l'important service de degager les armees d'Allemagne. Le conseil +aulique, qui avait resolu de prendre l'offensive, et de porter le +theatre de la guerre au sein de nos provinces, ne songea plus des lors +qu'a garder la defensive et a s'opposer a notre invasion. Il aurait +meme voulu laisser subsister l'armistice; mais il etait denonce, et les +hostilites devaient commencer le 12 prairial (31 mai). + +Deja nous avons donne une idee du theatre de la guerre. Le Rhin et le +Danube sortis, l'un des grandes Alpes, l'autre des Alpes de Souabe, +apres s'etre rapproches dans les environs du lac de Constance, se +separent pour aller, le premier vers le nord, le second vers l'orient de +l'Europe. Deux vallees transversales et presque paralleles, celles du +Mein et du Necker, forment en quelque sorte deux debouches, pour aller, +a travers le massif des Alpes de Souabe, dans la vallee du Danube, ou +pour venir de la vallee du Danube dans celle du Rhin. + +Ce theatre de guerre, et le plan d'operations qu'il comporte, n'etaient +point connus alors comme ils le sont aujourd'hui graces a de grands +exemples. Carnot, qui dirigeait nos plans, s'etait fait une theorie +d'apres la celebre campagne de 1794, qui lui avait valu tant de gloire +en Europe. A cette epoque, le centre de l'ennemi, retranche dans la +foret de Mormale, ne pouvant etre entame, on avait file sur ses ailes, +et en les debordant, on l'avait oblige a la retraite. Cet exemple +s'etait grave dans la memoire de Carnot. Doue d'un esprit novateur, mais +systematique, il avait imagine une theorie d'apres cette campagne, et il +etait persuade qu'il fallait toujours agir a la fois sur les deux ailes +d'une armee, et chercher constamment a les deborder. Les militaires +ont regarde cette idee comme un progres veritable et comme deja bien +preferable au systeme des cordons, tendant a attaquer l'ennemi sur tous +les points, mais elle s'etait changee dans l'esprit de Carnot en un +systeme arrete et dangereux. Les circonstances qui s'offraient ici +l'engageaient encore davantage a suivre ce systeme. L'armee de +Sambre-et-Meuse et celle de Rhin-et-Moselle etaient placees toutes deux +sur le Rhin, a deux points tres distans l'un de l'autre: deux vallees +partaient de ces points pour deboucher sur le Danube. C'etaient la +des motifs bien suffisans pour Carnot de former les Francais en deux +colonnes, dont l'une remontant par le Mein, l'autre par le Necker, +tendraient ainsi a deborder les ailes des armees imperiales, et a les +obliger de retrograder sur le Danube. Il prescrivit donc aux generaux +Jourdan et Moreau de partir, le premier de Dusseldorf, le second de +Strasbourg, pour s'avancer isolement en Allemagne. Comme l'ont remarque +un grand capitaine et un grand critique, et comme les faits l'ont prouve +depuis, se former en deux corps, c'etait sur-le-champ donner a l'ennemi +la faculte et l'idee de se concentrer, et d'accabler avec la masse +entiere de ses forces l'un ou l'autre de ces deux corps. Clerfayt +avait fait a peu pres cette manoeuvre dans la campagne precedente, en +repoussant d'abord Jourdan sur le Bas-Rhin, et en venant ensuite se +jeter sur les lignes de Mayence. Le general ennemi ne fut-il pas un +homme superieur, on le forcait par la a suivre ce plan, et on lui +suggerait la pensee que le genie aurait du lui inspirer. + +L'invasion fut donc concertee sur ce plan vicieux. Les moyens +d'execution etaient aussi mal concus que le plan lui-meme. La ligne qui +separait les armees, remontait le Rhin de Dusseldorf jusqu'a Bingen, +decrivait un arc de Bingen a Manheim, par le pied des Vosges, et +rejoignait le Rhin jusqu'a Bale. Carnot voulait que l'armee de Jourdan, +debouchant par Dusseldorf et la tete du pont de Neuwied, se portat au +nombre de quarante mille hommes sur la rive droite, pour y attirer +l'ennemi; que le reste de cette armee, forte de vingt-cinq mille hommes, +partant de Mayence sous les ordres de Marceau, remontat le Rhin, et, +filant par les derrieres de Moreau, allat passer clandestinement le +fleuve aux environs de Strasbourg. Les generaux Jourdan et Moreau se +reunirent pour faire sentir au directoire les inconveniens de ce projet. +Jourdan, reduit a quarante mille hommes sur le Bas-Rhin, pouvait etre +accable et detruit, pendant que le reste de son armee perdrait un temps +incalculable a remonter depuis Mayence jusqu'a Strasbourg. Il etait bien +plus naturel de faire executer le passage vers Strasbourg, par l'extreme +droite de Moreau. Cette maniere de proceder permettait tout autant de +secret que l'autre, et ne faisait pas perdre un temps precieux aux +armees. Cette modification fut admise. Jourdan, profitant des deux tetes +de pont qu'il avait a Dusseldorf et a Neuwied, dut passer le premier +pour attirer l'ennemi a lui, et detourner ainsi l'attention du +Haut-Rhin, ou Moreau avait un passage de vive force a executer. + +Le plan etant ainsi arrete, on se prepara a le mettre a execution. Les +armees des deux nations etaient a peu pres egales en forces. Depuis le +depart de Wurmser, les Autrichiens avaient sur toute la ligne du Rhin +cent cinquante et quelques mille hommes, cantonnes depuis Bale jusqu'aux +environs de Dusseldorf. Les Francais en avaient autant, sans compter +quarante mille hommes consacres a la garde de la Hollande, et entretenus +a ses frais. Il y avait cependant une difference entre les deux armees. +Les Autrichiens, dans ces cent cinquante mille hommes, comptaient a peu +pres trente-huit mille chevaux, et cent quinze mille fantassins; les +Francais avaient plus de cent trente mille fantassins, mais quinze ou +dix-huit mille chevaux tout au plus. Cette superiorite en cavalerie +donnait aux Autrichiens un grand avantage, surtout pour les retraites. +Les Autrichiens avaient un autre avantage, celui d'obeir a un seul +general. Depuis le depart de Wurmser, les deux armees imperiales avaient +ete placees sous les ordres supremes du jeune archiduc Charles, qui +s'etait deja distingue a Turcoing, et des talens duquel on augurait +beaucoup. Les Francais avaient deux excellens generaux, mais agissant +separement, a une grande distance l'un de l'autre, et sous la direction +d'un cabinet place a deux cents lieues du theatre de la guerre. + +L'armistice expirait le 11 prairial (30 mai). Les hostilites +commencerent par une reconnaissance generale sur les avant-postes. +L'armee de Jourdan s'etendait, comme on sait, des environs de Mayence +jusqu'a Dusseldorf. Il avait a Dusseldorf une tete de pont pour +deboucher sur la rive droite; il pouvait ensuite remonter entre la ligne +de la neutralite prussienne et le Rhin, jusqu'aux bords de la Lahn, pour +se porter de la Lahn sur le Mein. Les Autrichiens avaient quinze ou +vingt mille hommes dissemines sous le prince de Wurtemberg, de Mayence a +Dusseldorf. Jourdan fit deboucher Kleber par Dusseldorf avec vingt-cinq +mille hommes. Ce general replia les Autrichiens, les battit le 16 +prairial (4 juin) a Altenkirchen, et remonta la rive droite entre la +ligne de neutralite et le Mein. Quand il fut parvenu a la hauteur de +Neuwied, et qu'il eut couvert ce debouche, Jourdan, profitant du pont +qu'il avait sur ce point, passa le fleuve avec une partie de ses +troupes, et vint rejoindre Kleber sur la rive droite. Il se trouva ainsi +avec quarante-cinq mille hommes a peu pres, sur la Lahn, le 17 (5 +juin). Il avait laisse Marceau avec trente mille hommes devant Mayence. +L'archiduc Charles, qui etait vers Mayence, en apprenant que les +Francais recommencaient l'excursion de l'annee precedente, et +debouchaient encore par Dusseldorf et Neuwied, se reporta avec une +partie de ses forces sur la rive droite pour s'opposer a leur marche. +Jourdan se proposait d'attaquer le corps du prince de Wurtemberg avant +qu'il fut renforce; mais oblige de differer d'un jour, il perdit +l'occasion, et fut attaque lui-meme a Wetzlar, le 19 (7 juin). Il +bordait la Lahn, ayant sa droite au Rhin, et sa gauche a Wetzlar. +L'archiduc, donnant avec la masse de ses forces sur Wetzlar, battit +son extreme gauche, formee par la division Lefevre, et l'obligea a se +replier. Jourdan, battu sur la gauche, etait oblige d'appuyer sur sa +droite, qui touchait au Rhin, et se trouvait ainsi pousse vers ce +fleuve. Afin de n'y etre pas jete, il devait attaquer l'archiduc. Pour +cela, il fallait livrer bataille, le Rhin a dos. Il pouvait s'exposer +ainsi, dans le cas d'une defaite, a regagner difficilement ses ponts de +Neuwied et Dusseldorf, et peut-etre a essuyer une deroute desastreuse. +Une bataille etait donc dangereuse, et meme inutile, puisqu'il avait +rempli son but en attirant l'ennemi a lui, et en amenant une derivation +des forces autrichiennes du Haut sur le Bas-Rhin. Il pensa donc qu'il +fallait se replier, et ordonna la retraite, qui se fit avec calme et +fermete. Il repassa a Neuwied et prescrivit a Kleber de redescendre +jusqu'a Dusseldorf, pour y revenir sur la rive gauche. Il lui avait +recommande de marcher lentement, mais de n'engager aucune action +serieuse. Kleber, se sentant trop presse a Ukerath, et emporte par son +instinct guerrier, fit volte-face un instant, et frappa sur l'ennemi un +coup vigoureux, mais inutile; apres quoi il regagna son camp retranche +de Dusseldorf. Jourdan, en avancant pour reculer encore, avait execute +une tache ingrate, dans l'interet de l'armee du Rhin. Les gens mal +instruits pouvaient en effet regarder cette manoeuvre comme une +defaite; mais le devouement de ce brave general ne connaissait aucune +consideration, et il attendit, pour reprendre l'offensive, que l'armee +du Rhin eut profite de la diversion qu'il venait d'operer. Moreau, qui +avait montre une prudence, une fermete, un sang-froid rares, dans les +operations auxquelles il avait ete precedemment employe vers le Nord, +disposait tout pour remplir dignement sa tache. Il avait resolu de +passer le Rhin a Strasbourg. Cette grande place etait un excellent +point de depart. Il pouvait y reunir une grande quantite de bateaux, et +beaucoup de vivres et de troupes. Les iles boisees, qui coupent le cours +du Rhin sur ce point, en favorisaient le passage. Le fort de Kehl, place +sur la rive droite, etait facile a surprendre; une fois occupe, on +pouvait le reparer, et s'en servir pour proteger le pont qui serait jete +devant Strasbourg. + +Tout etant dispose pour cet objet, et l'attention des ennemis etant +dirigee sur le Bas-Rhin, Moreau ordonna, le 26 prairial (14 juin), une +attaque generale sur le camp retranche de Manheim. Cette attaque avait +pour but de fixer sur Manheim l'attention du general Latour, qui +commandait les troupes du Haut-Rhin sous l'archiduc Charles, et de +resserrer les Autrichiens dans leur ligne. Cette attaque, dirigee avec +habilete et vigueur, reussit parfaitement. Immediatement apres, Moreau +dirigea une partie de ses troupes sur Strasbourg; on repandit le bruit +qu'elles allaient en Italie, pour en renforcer l'armee, et on leur fit +preparer des vivres a travers la Franche-Comte, afin d'accrediter cette +opinion. D'autres troupes partirent des environs de Huningue, pour +descendre a Strasbourg; et, quant a celles-ci, on pretendit qu'elles +allaient en garnison a Worms. Ces mouvemens furent concertes de maniere +que toutes les troupes fussent arrivees au point designe le 5 messidor +(23 juin). Ce jour-la, en effet, vingt-huit mille hommes se trouverent +reunis, soit dans le polygone de Strasbourg, soit dans les environs, +sous le commandement du general Desaix. Dix mille hommes devaient +essayer de passer au-dessous de Strasbourg, dans les environs de +Gabsheim; quinze mille hommes devaient passer de Strasbourg a Kehl. Le 5 +au soir (23 juin), on ferma les portes de Strasbourg, pour que l'avis +du passage ne put pas etre donne a l'ennemi. Dans la nuit les troupes +s'acheminerent en silence vers le fleuve. Les bateaux furent conduits +dans le bras Mabile, et du bras Mabile dans le Rhin. La grande ile +d'Ehrlen-Rhin presentait un intermediaire favorable au passage. Les +bateaux y jeterent deux mille six cents hommes. Ces braves gens ne +voulant pas donner l'eveil par l'explosion des armes a feu, fondirent a +la baionnette sur les troupes repandues dans l'ile, les poursuivirent, +et ne leur donnerent pas le temps de couper les petits ponts qui +aboutissaient de cette ile sur la rive droite. Ils passerent ces ponts +a leur suite; et quoique l'artillerie ni la cavalerie ne pussent les +suivre, ils oserent deboucher seuls dans la grande plaine qui borde le +fleuve, et s'approcherent de Kehl. Le contingent des Souabes etait campe +a quelque distance de la, a Wilstett. Les detachemens qui en arrivaient, +surtout en cavalerie, rendaient perilleuse la situation de l'infanterie +francaise qui avait ose deboucher sur la rive droite. On n'hesita pas a +renvoyer les bateaux qui l'avaient transportee, et a compromettre ainsi +sa retraite, pour aller lui chercher du secours. D'autres troupes +arriverent; on s'avanca sur Kehl, on aborda les retranchemens a la +baionnette, et on les enleva. L'artillerie trouvee dans le fort fut +tournee aussitot sur les troupes ennemies arrivant de Wilstett, et elles +furent repoussees. Alors un pont fut jete entre Strasbourg et Kehl, et +acheve le lendemain 7 (25 juin). L'armee y passa toute entiere. Les dix +mille hommes envoyes a Gambsheim n'avaient pu tenter le passage, a cause +de la crue des eaux. Ils remonterent a Strasbourg, et franchirent le +fleuve sur le pont qu'on venait d'y jeter. + +Cette operation avait ete executee avec secret, precision et hardiesse. +Cependant le disseminement des troupes autrichiennes depuis Bale jusqu'a +Manheim, en diminuait beaucoup la difficulte et le merite. Le prince de +Conde se trouvait avec trois mille huit cents hommes vers le Haut-Rhin, +a Brissac; le contingent de Souabe, au nombre de sept mille cinq cents, +etait a Wilstett, a la hauteur de Strasbourg; et huit mille hommes, a +peu pres, sous Starrai, campaient depuis Strasbourg jusqu'a Manheim. +Les forces ennemies etaient donc peu redoutables sur ce point; mais +cet avantage lui-meme etait du au secret du passage, et le secret a la +prudence avec laquelle il avait ete prepare. + +Cette situation presentait l'occasion des plus beaux triomphes. Si +Moreau avait agi avec la rapidite du vainqueur de Montenotte, il pouvait +fondre sur les corps dissemines le long du fleuve, les detruire l'un +apres l'autre, et venir meme accabler Latour, qui repassait de Manheim +sur la rive droite, et qui, dans le moment, comptait tout au plus +trente-six mille hommes. Il aurait pu mettre ainsi hors de combat toute +l'armee du Haut-Rhin, avant que l'archiduc Charles put revenir des bords +de la Lahn. L'histoire fait voir que la rapidite est toute puissante +a la guerre, comme dans toutes les situations de la vie. Prevenant +l'ennemi, elle detruit en detail; frappant coup sur coup, elle ne lui +donne pas le temps de se remettre, le demoralise, lui ote la pensee +et le courage. Mais cette rapidite, dont on vient de voir de si beaux +exemples sur les Alpes et le Po, suppose plus que la simple activite; +elle suppose un grand but, un grand esprit pour le concevoir, de grandes +passions pour oser y pretendre. On ne fait rien de grand au monde sans +les passions, sans l'ardeur et l'audace qu'elles communiquent a la +pensee et au courage. Moreau, esprit lumineux et ferme, n'avait pas +cette chaleur entrainante, qui, a la tribune, a la guerre, dans toutes +les situations, enleve les hommes, et les conduit malgre eux a de vastes +fins. + +Moreau employa l'intervalle du 7 au 10 messidor (25, 28 juin) a reunir +ses divisions sur la rive droite du Rhin. Celle de Saint-Cyr, qu'il +avait laissee a Manheim, arrivait a marches forcees. En attendant cette +division, il avait sous sa main cinquante-trois mille hommes, et il en +voyait une vingtaine de mille dissemines autour de lui. Le 10 (28 juin), +il fit attaquer dix mille Autrichiens retranches sur le Renchen, les +battit, et leur fit huit cents prisonniers. Les debris de ce corps se +replierent sur Latour, qui remontait la rive droite. Le 12 (30 juin), +Saint-Cyr etant arrive, toute l'armee se trouva au-dela du fleuve. Elle +presentait une masse de soixante-onze mille hommes, dont soixante-trois +mille d'infanterie, six mille chevaux, etc. Moreau donna la droite a +Ferino, le centre a Saint-Cyr, la gauche a Desaix. Il se trouvait au +pied des Montagnes Noires. + +Les Alpes de Souabe forment un massif qui rejette, comme on sait, le +Danube a l'orient, le Rhin au nord: c'est a travers ce massif que +serpentent le Necker et le Mein pour se jeter dans le Rhin. Ce sont +des montagnes de mediocre hauteur, couvertes de bois, et traversees de +defiles etroits. La vallee du Rhin est separee de celle du Necker par +une chaine qu'on appelle les Montagnes Noires. Moreau, transporte sur la +rive droite, etait a leur pied. Il devait les franchir pour deboucher +dans la vallee du Necker. Le contingent des Souabes et le corps de Conde +remontaient vers la Suisse pour garder les passages superieurs des +Montagnes Noires. Latour, avec le corps principal, revenait de Manheim, +pour garder les passages inferieurs par Rastadt, Ettlingen et Pforzheim. +Moreau pouvait sans inconvenient negliger les detachemens qui se +retiraient du cote de la Suisse, et se porter, avec la masse entiere de +ses forces, sur Latour; il l'aurait infailliblement accable. Alors il +aurait debouche en vainqueur dans la vallee du Necker, avant l'archiduc +Charles. Mais, en general prudent, il confia a Ferino le soin de suivre +avec sa droite les corps detaches des Souabes et de Conde; il dirigea +Saint-Cyr avec le centre, directement vers les montagnes, pour occuper +certaines hauteurs, et il longea lui-meme leur pied pour descendre a +Rastadt au-devant de Latour. Cette marche etait le double resultat de sa +circonspection et du plan de Carnot. Il voulait se couvrir partout, et +en meme temps etendre sa ligne vers la Suisse, pour etre pret a soutenir +par les Alpes l'armee d'Italie. Moreau se mit en mouvement le 12 (30 +juin). Il marchait entre le Rhin et les montagnes, dans un pays +inegal, coupe de bois et creuse par des torrens. Il s'avancait avec +circonspection, et n'arriva que le 15 a Rastadt (3 juillet). Il etait +temps encore d'accabler Latour, qui n'avait pas ete rejoint par +l'archiduc Charles. Ce prince, en apprenant le passage, arrivait a +marches forcees avec vingt-cinq mille hommes de renfort. Il en laissait +trente-six mille sur la Lahn, et vingt-sept mille devant Mayence, pour +tenir tete a Jourdan, le tout sous les ordres du general Wartensleben. +Il se hatait le plus qu'il pouvait; mais ses tetes de colonnes etaient +encore fort eloignees. Latour, apres avoir laisse garnison dans Manheim, +comptait au plus trente-six mille hommes. Il etait range sur la Murg, +qui va se jeter dans le Rhin, ayant sa gauche a Gernsbach, dans les +montagnes; son centre, a leur pied, vers Kuppenheim, un peu en avant de +la Murg; sa droite dans la plaine, le long des bois de Niederbulh, qui +s'etendent au bord du Rhin; sa reserve a Rastadt. Il etait imprudent a +Latour de s'engager avant l'arrivee de l'archiduc. Mais sa position +le rassurant, il voulait resister pour couvrir la grande route qui de +Rastadt va deboucher sur le Necker. + +Moreau n'avait avec lui que sa gauche; son centre, sous Saint-Cyr, etait +reste en arriere, pour s'emparer de quelques postes dans les Montagnes +Noires. Cette circonstance compensait l'inegalite des forces. Le 17 (5 +juillet), il attaqua Latour. Ses troupes se conduisirent avec une grande +valeur, enleverent la position de Gernsbach, sur le haut de la Murg, et +penetrerent a Kuppenheim, vers le centre de la position ennemie. Mais, +dans la plaine, ses divisions eurent de la peine a deboucher sous le feu +de l'artillerie, et en presence de la nombreuse cavalerie autrichienne. +Neanmoins, on aborda Niederbulh et Rastadt, et on parvint a se rendre +maitre de la Murg sur tous les points. On fit un millier de prisonniers. + +Moreau s'arreta sur le champ de bataille, sans vouloir poursuivre +l'ennemi. L'archiduc n'etait point arrive, et il aurait encore pu +accabler Latour; mais il trouvait ses troupes fatiguees, il sentait la +necessite d'amener Saint-Cyr a lui, pour agir avec une plus grande masse +de forces, et il attendit jusqu'au 21 (9 juillet), avant de livrer une +nouvelle attaque. Cet intervalle de quatre jours permit a l'archiduc +d'arriver avec un renfort de vingt-cinq mille hommes, et a l'ennemi de +combattre a chance egale. + +La position respective des deux armees etait a peu pres la meme. Elles +etaient toutes deux en ligne perpendiculaire au Rhin, une aile dans +les montagnes, le centre au pied, la gauche dans la plaine boisee et +marecageuse qui longe le fleuve. Moreau, qui s'eclairait lentement, +mais toujours a temps, parce qu'il conservait le calme necessaire pour +rectifier ses fautes, avait senti, en combattant a Rastadt, l'importance +de porter son effort principal dans les montagnes. En effet, celui qui +en etait maitre, avait les debouches de la vallee du Necker, objet +principal qu'on se disputait; il pouvait en outre deborder son +adversaire, et le pousser dans le Rhin, Moreau avait une raison de plus +de combattre dans les montagnes: c'etait sa superiorite en infanterie, +et son inferiorite en cavalerie. L'archiduc sentait comme lui +l'importance de s'y etablir, mais il avait, dans ses nombreux escadrons, +une raison de tenir aussi la plaine. Il rectifia la position prise par +Latour; il jeta les Saxons dans les montagnes pour deborder Moreau; +il fit renforcer le plateau de Rothensol, ou s'appuyait sa gauche; il +deploya son centre au pied des montagnes en avant de Malsch, et sa +cavalerie dans la plaine. Il voulait attaquer le 22 (10 juillet): Moreau +le prevint, et l'attaqua le 21 (9 juillet). + +Le general Saint-Cyr, que Moreau avait ramene a lui, et qui formait la +droite, attaqua le plateau de Rothensol. Il deploya la cette precision, +cette habilete de manoeuvres, qui l'ont distingue pendant sa belle +carriere. N'ayant pu deloger l'ennemi d'une position formidable, il +l'entoura de tirailleurs, puis il fit essayer une charge, et feindre une +fuite, pour engager les Autrichiens a quitter leur position, et a +se jeter a la poursuite des Francais. Cette manoeuvre reussit: les +Autrichiens, voyant les Francais s'avancer, puis s'enfuir en desordre, +se jeterent apres eux. Le general Saint-Cyr, qui avait des troupes +preparees, les lanca alors sur les Autrichiens, qui avaient quitte leur +position, et se rendit maitre du plateau. Des ce moment, il s'avanca, +intimida les Saxons destines a deborder notre droite, et les obligea +a se replier. A Malsch, au centre, Desaix s'engagea vivement avec les +Autrichiens, prit et perdit ce village, et finit la journee en se +portant sur les dernieres hauteurs, qui longent le pied des montagnes. +Dans la plaine, notre cavalerie ne s'etait point engagee, et Moreau +l'avait tenue a la lisiere des bois. + +La bataille etait donc indecise, excepte dans les montagnes. Mais +c'etait le point important, car, en poursuivant son succes, Moreau +pouvait etendre son aile droite autour de l'archiduc, lui enlever les +debouches de la vallee du Necker, et le pousser dans le Rhin. Il est +vrai qu'a son tour, l'archiduc, s'il perdait les montagnes, qui etaient +sa base, pouvait faire perdre a Moreau le Rhin, qui etait la notre; +il pouvait renouveler son effort dans la plaine, battre Desaix, et, +s'avancant le long du Rhin, mettre Moreau en l'air. Dans ces occasions, +c'est le moins hardi qui est compromis: c'est celui qui se croit coupe, +qui l'est en effet. L'archiduc crut devoir se retirer pour ne pas +compromettre, par un mouvement hasarde, la monarchie autrichienne, qui +n'avait plus que son armee pour appui. On a blame cette resolution, qui +entrainait la retraite des armees imperiales, et exposait l'Allemagne +a une invasion. On peut admirer ces belles et sublimes hardiesses du +genie, qui obtiennent de grands resultats au prix de grands perils; mais +on ne saurait en faire une loi. La prudence est seule un devoir, dans +une situation comme celle de l'archiduc, et on ne peut le blamer d'avoir +battu en retraite pour devancer Moreau dans la vallee du Necker et pour +proteger ainsi les etats hereditaires. Sur-le-champ, en effet, il forma +la resolution d'abandonner l'Allemagne, qu'aucune ligne ne pouvait +couvrir, et de se porter, en remontant le Mein et le Necker, a la grande +ligne des etats hereditaires, celle du Danube. Ce fleuve, couvert par +les deux places de Ulm et Ratisbonne, etait le plus sur rempart de +l'Autriche. En y concentrant ses forces, l'archiduc etait la chez lui, a +cheval sur un grand fleuve, avec des forces egales a celles de l'ennemi, +avec la faculte de manoeuvrer sur les deux rives, et d'accabler l'une +des deux armees envahissantes. L'ennemi, au contraire, se trouvait +fort loin de chez lui, a une distance immense de sa base, sans cette +superiorite de forces qui compense le danger de l'eloignement, avec le +desavantage d'un pays affreux a traverser pour envahir et pour s'en +retourner, et enfin avec l'inconvenient d'etre divise en deux corps, et +d'etre commande par deux generaux. Ainsi les Imperiaux gagnaient, en se +rapprochant du Danube, tout ce que perdaient les Francais. Mais, pour +s'assurer tous ces avantages, l'archiduc devait arriver sans defaite +au Danube; et, des lors, il devait se retirer avec fermete, mais sans +s'exposer a aucun engagement. + +Apres avoir laisse garnison a Mayence, a Ehrenbreistein, a Cassel, a +Manheim, il ordonna a Wartensleben de se retirer pied a pied par la +vallee du Mein, et de gagner le Danube, en s'engageant tous les jours +assez pour soutenir le moral de ses troupes, mais pas assez pour les +compromettre dans une action generale. Lui-meme en fit autant avec son +armee; il la porta de Pforzheim dans la vallee du Necker, et ne s'y +arreta que le temps necessaire pour reunir ses parcs et leur donner +le temps de se retirer. Wartensleben se repliait avec trente mille +fantassins et quinze mille chevaux; l'archiduc avec quarante mille +hommes d'infanterie et dix-huit de cavalerie; ce qui faisait cent trois +mille hommes en tout. Le reste etait dans les places, ou avait file par +le Haut-Rhin en Suisse, devant le general Ferino, qui commandait la +droite de Moreau. + +Des que Moreau eut decide la retraite des Autrichiens, l'armee de +Jourdan passa de nouveau le Rhin a Dusseldorf et Neuwied, en manoeuvrant +comme elle l'avait toujours fait, et se porta sur la Lahn, pour +deboucher ensuite dans la vallee du Mein. Les armees francaises +s'avancerent donc en deux colonnes, le long du Mein et du Necker, +suivant les deux armees imperiales, qui faisaient une tres belle +retraite. Les nombreux escadrons des Autrichiens, voltigeant a +l'arriere-garde, imposaient par leur masse, couvraient leur infanterie +de nos insultes, et rendaient inutiles tous nos efforts pour l'entamer. +Moreau, qui n'avait point eu de place a masquer, en se detachant du +Rhin, marchait avec soixante-onze mille hommes. Jourdan, ayant du +bloquer Mayence, Cassel, Ehrenbreistein, et consacrer vingt-sept mille +hommes a ces operations, ne marchait qu'avec quarante-six mille, et +n'etait guere superieur a Wartensleben. + +D'apres le plan vicieux de Carnot, il fallait toujours deborder les +ailes de l'ennemi, c'est-a-dire, s'eloigner du but essentiel, la reunion +des deux armees. Cette reunion aurait permis de porter sur le Danube +une masse de cent quinze ou cent vingt mille hommes, masse ecrasante, +enorme, qui aurait trompe tous les calculs de l'archiduc, dejoue tous +ses efforts pour se concentrer, passe le Danube sous ses yeux, +enleve Ulm, et, de cette base, eut menace Vienne et ebranle le trone +imperial[6]. + +[Footnote 6: Il faut lire a cet egard les raisonnemens qu'a faits +Napoleon, et qu'il a appuyes de si grands exemples.] + +Conformement au plan de Carnot, Moreau devait appuyer sur le Haut-Rhin +et le Haut-Danube, et Jourdan vers la Boheme. On donnait a Moreau +une raison de plus d'appuyer sur ce point, c'etait la possibilite +de communiquer avec l'armee d'Italie par le Tyrol, ce qui supposait +l'execution du plan gigantesque de Bonaparte, justement desapprouve +par le directoire. Comme Moreau voulait en meme temps ne pas etre trop +detache de Jourdan, et lui donner la main gauche tandis qu'il tendait la +droite a l'armee d'Italie, on le vit sur les bords du Necker, occuper +une ligne de cinquante lieues. Jourdan, de son cote, charge de +deborder Wartensleben, etait force de s'eloigner de Moreau; et comme +Wartensleben, general routinier, ne comprenant en rien la pensee de +l'archiduc, au lieu de se rapprocher du Danube, se portait vers la +Boheme pour la couvrir, Jourdan, pour le deborder, etait force de +s'etendre toujours davantage. On voyait ainsi les armees ennemies faire, +chacune de leur cote, le contraire de ce qu'elles auraient du. Il y +avait cependant cette difference entre Wartensleben et Jourdan, que le +premier manquait a un ordre excellent, et que le second etait oblige +d'en suivre un mauvais. La faute de Wartensleben etait a lui, celle de +Jourdan au directeur Carnot. + +Moreau livra un combat a Canstadt pour le passage du Necker, et +s'enfonca ensuite dans les defiles de l'Alb, chaine de montagnes qui +separe le Necker du Danube, comme les Montagnes Noires le separent du +Rhin. Il franchit ces defiles et deboucha dans la vallee du Danube, +vers le milieu de thermidor (fin de juillet), apres un mois de marche. +Jourdan, apres avoir passe des bords de la Lahn sur ceux du Mein, +et avoir livre un combat a Friedberg, s'arreta devant la ville +de Francfort, qu'il menaca de bombarder si on ne la lui livrait +sur-le-champ. Les Autrichiens n'y consentirent qu'a la condition d'une +suspension d'armes de deux jours. Cette suspension leur permettait de +franchir le Mein, et de se donner une avance considerable; mais elle +sauvait une ville interessante, et dont les ressources pouvaient etre +utiles a l'armee: Jourdan y consentit. La place fut remise le 28 +messidor (16 juillet). Jourdan frappa des contributions sur cette ville, +mais y mit une grande moderation, et deplut meme a l'armee par les +menagemens qu'il montra pour le pays ennemi. Le bruit de l'opulence +au milieu de laquelle vivait l'armee d'Italie, avait excite les +imaginations, et on voulait vivre de meme en Allemagne. Jourdan remonta +ensuite le Mein, s'empara de Wurtzbourg le 7 thermidor (27 juillet), +puis deboucha au-dela des montagnes de Souabe, sur les bords de la Naab, +qui tombe dans le Danube. Il etait a peu pres sur la hauteur de +Moreau, et a la meme epoque, c'est-a-dire vers le milieu de thermidor +(commencement d'aout). La Souabe et la Saxe avaient accede a la +neutralite, envoye des agens a Paris pour traiter de la paix, et +consenti a des contributions. Les troupes saxonnes et souabes se +retirerent, et affaiblirent ainsi l'armee autrichienne d'une douzaine de +mille hommes, a la verite peu utiles et se battant sans zele. + +Ainsi, vers le milieu de l'ete, nos armees, maitresses de l'Italie, +qu'elles dominaient tout entiere, maitresses d'une moitie de +l'Allemagne, qu'elles avaient envahie jusqu'au Danube, menacaient +l'Europe. Depuis deux mois la Vendee etait soumise. Des cent mille +hommes repandus dans l'Ouest, on pouvait en detacher cinquante mille +pour les porter ou l'on voudrait. Les promesses du gouvernement +directorial ne pouvaient etre plus glorieusement accomplies. + + + +CHAPITRE IV. + +ETAT INTERIEUR DE LA FRANCE VERS LE MILIEU DE L'ANNEE 1796 (AN IV). +--EMBARRAS FINANCIERS DU GOUVERNEMENT, CHUTE DES MANDATS ET DU +PAPIER-MONNAIE.--ATTAQUE DU CAMP DE GRENELLE PAR LES JACOBINS. +--RENOUVELLEMENT DU PACTE DE FAMILLE AVEC L'ESPAGNE, ET PROJET DE +QUADRUPLE ALLIANCE.--PROJET D'UNE EXPEDITION EN IRLANDE.--NEGOCIATIONS +EN ITALIE.--CONTINUATION DES HOSTILITES; ARRIVEE DE WURMSER SUR L'ADIGE; +VICTOIRES DE LONATO ET DE CASTIGLIONE.--OPERATIONS SUR LE DANUBE; +BATAILLE DE NERESHEIM; MARCHE DE L'ARCHIDUC CHARLES CONTRE +JOURDAN.--MARCHE DE BONAPARTE SUR LA BRENTA; BATAILLES DE ROVEREDO, +BASSANO ET SAINT-GEORGE; RETRAITE DE WURMSER DANS MANTOUE. RETOUR DE +JOURDAN SUR LE MEIN; BATAILLE DE WURTZBOURG; RETRAITE DE MOREAU. + +La France n'avait jamais paru plus grande au dehors que pendant cet ete +de 1796; mais sa situation interieure etait loin de repondre a son eclat +exterieur. Paris offrait un spectacle singulier: les patriotes, furieux +depuis l'arrestation de Baboeuf, de Drouet et de leurs autres chefs, +execraient le gouvernement, et ne souhaitaient plus les victoires de +la republique, depuis qu'elles profitaient au directoire. Les ennemis +declares de la revolution les niaient obstinement; les hommes fatigues +d'elle n'avaient pas l'air d'y croire. Quelques nouveaux riches, qui +devaient leurs tresors a l'agiotage ou aux fournitures, etalaient un +luxe effrene, et montraient la plus grande indifference pour cette +revolution qui avait fait leur fortune; Cet etat moral etait le resultat +inevitable d'une fatigue generale dans la nation, de passions inveterees +chez les partis, et de la cupidite excitee par une crise financiere. +Mais il y avait encore beaucoup de Francais republicains et +enthousiastes, dont les sentimens etaient conserves, dont nos victoires +rejouissaient l'ame, qui, loin de les nier, en accueillaient au +contraire la nouvelle avec transport, et qui prononcaient avec affection +et admiration les noms de Hoche, Jourdan, Moreau et Bonaparte. Ceux-la +voulaient qu'on fit de nouveaux efforts, qu'on obligeat les malveillans +et les indifferens a contribuer de tous leurs moyens a la gloire et a la +grandeur de la republique. + +Pour obscurcir l'eclat de nos conquetes, les partis s'attachaient a +decrier les generaux. Ils s'etaient surtout acharnes contre le plus +jeune et le plus brillant, contre Bonaparte, dont le nom, en deux mois, +etait devenu si glorieux. Il avait fait au 13 vendemiaire une grande +peur aux royalistes, et ils le traitaient peu favorablement dans leurs +journaux. On savait qu'il avait deploye un caractere assez imperieux en +Italie; on etait frappe de la maniere dont il en agissait avec les etats +de cette contree, accordant ou refusant a son gre des armistices, qui +decidaient de la paix ou de la guerre; on savait que, sans prendre +l'intermediaire de la tresorerie, il avait envoye des fonds a l'armee du +Rhin. On se plaisait donc a dire malicieusement qu'il etait indocile, +et qu'il allait etre destitue. C'etait un grand general perdu pour la +republique, et une gloire importune arretee tout a coup. Aussi les +malveillans s'empresserent-ils de repandre les bruits les plus absurdes; +ils allerent jusqu'a pretendre que Hoche, qui etait alors a Paris, +allait partir pour arreter Bonaparte au milieu de son armee. Le +gouvernement ecrivit a Bonaparte une lettre qui dementait tous ces +bruits, et dans laquelle il lui renouvelait le temoignage de toute sa +confiance. Il fit publier la lettre dans tous les journaux. Le brave +Hoche, incapable d'aucune basse jalousie contre un rival qui, en deux +mois, s'etait place au-dessus des premiers generaux de la republique, +ecrivit de son cote pour dementir le role qu'on lui pretait. Il faut +citer cette lettre si honorable pour ces deux jeunes heros; elle etait +adressee au ministre de la police, et fut rendue publique. + +"Citoyen ministre, des hommes qui, caches ou ignores pendant les +premieres annees de la fondation de la republique, n'y pensent +aujourd'hui que pour chercher les moyens de la detruire, et n'en parlent +que pour calomnier ses plus fermes appuis, repandent depuis quelques +jours les bruits les plus injurieux aux armees et a l'un des +officiers-generaux qui les commandent. Ne leur est-il donc plus +suffisant, pour parvenir a leur but, de correspondre ouvertement avec la +horde conspiratrice residante a Hambourg? Faut-il que, pour obtenir la +protection des maitres qu'ils veulent donner a la France, ils avilissent +les chefs des armees? Pensent-ils que ceux-ci, aussi faibles qu'au temps +passe, se laisseront injurier sans oser repondre, et accuser sans se +defendre? Pourquoi Bonaparte se trouve-t-il donc l'objet des fureurs de +ces messieurs? Est-ce parce qu'il a battu leurs amis et eux-memes en +vendemiaire? est-ce parce qu'il dissout les armees des rois, et qu'il +fournit a la republique les moyens de terminer glorieusement cette +honorable guerre? Ah! brave jeune homme, quel est le militaire +republicain qui ne brule du desir de t'imiter? Courage, Bonaparte! +conduis a Naples, a Vienne, nos armees victorieuses; reponds a tes +ennemis personnels en humiliant les rois, en donnant a nos armes un +lustre nouveau; et laisse-nous le soin de ta gloire! + +"J'ai ri de pitie en voyant un homme, qui d'ailleurs a beaucoup +d'esprit, annoncer des inquietudes, qu'il n'a pas sur les pouvoirs +accordes aux generaux francais. Vous les connaissez a peu pres tous, +citoyen ministre. Quel est celui qui, en lui supposant meme assez de +pouvoir sur son armee pour la faire marcher sur le gouvernement, quel +est celui, dis-je, qui jamais entreprendrait de la faire, sans etre, +sur-le-champ accable par ses compagnons? A peine les generaux se +connaissent-ils, a peine correspondent-ils ensemble! leur nombre doit +rassurer, sur les desseins que l'on prete gratuitement a l'un d'eux. +Ignore-t-on ce que peuvent sur les hommes, l'envie, l'ambition, la +haine, je puis ajouter, je pense, l'amour de la patrie et l'honneur? +Rassurez-vous donc, republicains modernes. + +"Quelques journalistes ont pousse l'absurdite au point de me faire +aller en Italie pour arreter un homme que j'estime, et dont le +gouvernement a le plus a se louer. On peut assurer qu'au temps ou +nous vivons, peu d'officiers generaux se chargeraient de remplir les +fonctions de gendarmes, bien que beaucoup soient disposes a combattre +les factions et les factieux. + +"Depuis mon sejour a Paris, j'ai vu des hommes de toutes les opinions: +j'ai pu en apprecier quelques-uns a leur juste valeur. Il en est qui +pensent que le gouvernement ne peut marcher sans eux: ils crient pour +avoir des places. D'autres, quoique personne ne s'occupe d'eux, croient +qu'on a jure leur perte: ils crient pour se rendre interessans. J'avais +vu des emigres, plus Francais que royalistes, pleurer de joie au recit +de nos victoires; j'ai vu des Parisiens les revoquer en doute. Il m'a +semble qu'un parti audacieux, mais sans moyens, voulait renverser le +gouvernement actuel, pour y substituer l'anarchie; qu'un second, plus +dangereux, plus adroit, et qui compte des amis partout, tendait au +bouleversement de la republique, pour rendre a la France la constitution +boiteuse de 1791, et une guerre civile de trente annees; qu'un troisieme +enfin, s'il sait mepriser les deux autres, et prendre sur eux l'empire +que lui donnent les lois, les vaincra, parce qu'il est compose de +republicains vrais, laborieux et probes, dont les moyens sont les talens +et les vertus, parce qu'il compte au nombre de ses partisans tous les +bons citoyens, et les armees, qui n'auront sans doute pas vaincu depuis +cinq ans pour laisser asservir la patrie." + +Ces deux lettres firent taire tous les bruits, et imposerent silence aux +malveillans. + +Au milieu de sa gloire, le gouvernement faisait pitie par son indigence. +Le nouveau papier-monnaie s'etait soutenu peu de temps, et sa chute +privait le directoire d'une importante ressource. On se souvient que le +26 ventose (16 mars) 2 milliards 400 millions de mandats avaient ete +crees, et hypotheques sur une valeur correspondante de biens. Une +partie de ces mandats avait ete consacree a retirer les 24 milliards +d'assignats restant en circulation, et le reste a pourvoir a de +nouveaux besoins. C'etait en quelque sorte, comme nous l'avons dit, une +reimpression de l'ancien papier, avec un nouveau titre et un nouveau +chiffre. Les 24 milliards d'assignats etaient remplaces par 800 millions +de mandats; et au lieu de creer encore 48 autres milliards d'assignats, +on creait 1600 millions de mandats. La difference etait donc dans +le titre et le chiffre. Elle etait aussi dans l'hypotheque; car les +assignats, par l'effet des encheres, ne representaient pas une valeur +determinee de biens; les mandats, au contraire, devant procurer les +biens sur l'offre simple du prix de 1790, en representaient bien +exactement la somme de 2 milliards 400 millions. Tout cela n'empecha +pas leur chute, qui fut le resultat de differentes causes. La France ne +voulait plus de papier, et etait decidee a n'y plus croire. Or, quelque +grandes que soient les garanties, quand on n'y veut plus regarder, elles +sont comme si elles n'etaient pas. Ensuite le chiffre du papier, quoique +reduit, ne l'etait pas assez. On convertissait 24 milliards d'assignats +en 800 millions de mandats; on reduisait donc l'ancien papier au +trentieme, et il aurait fallu le reduire au deux-centieme pour etre dans +la verite; car 24 milliards valaient tout au plus 120 millions. Les +reproduire dans la circulation pour 800 millions, en les convertissant +en mandats, c'etait une erreur. Il est vrai qu'on leur affectait une +pareille valeur de biens; mais une terre qui en 1790 valait 100 mille +francs, ne se vendait aujourd'hui que 30 ou 25 mille francs; par +consequent le papier portant ce nouveau titre et ce nouveau chiffre, +eut-il meme represente exactement les biens, ne pouvait valoir comme eux +que le tiers de l'argent. Or, vouloir le faire circuler au pair, +c'etait encore soutenir un mensonge. Ainsi, quand meme il y aurait eu +possibilite de rendre la confiance au papier, la supposition exageree +de sa valeur devait toujours le faire tomber. Aussi, bien que sa +circulation fut forcee partout, on ne l'accepta qu'un instant. Les +mesures violentes qui avaient pu imposer en 1793, etaient impuissantes +aujourd'hui. Personne ne traitait plus qu'en argent. Ce numeraire, qu'on +avait cru enfoui ou exporte a l'etranger, remplissait la circulation. +Celui qui etait cache se montrait, celui qui etait sorti de France y +rentrait. Les provinces meridionales etaient remplies de piastres, qui +venaient d'Espagne, appelees chez nous par le besoin. L'or et l'argent +vont, comme toutes les marchandises, la ou la demande les attire; +seulement leur prix est plus eleve, et se maintient jusqu'a ce que +la quantite soit suffisante, et que le besoin soit satisfait. Il se +commettait bien encore quelques friponneries, par les remboursemens en +mandats, parce que les lois donnant cours force de monnaie au papier, +permettaient de l'employer a l'acquittement des engagemens ecrits; +mais on ne l'osait guere, et quant a toutes les stipulations, elles se +faisaient en numeraire. Dans tous les marches on ne voyait que l'argent +ou l'or; les salaires du peuple ne se payaient pas autrement. On aurait +dit qu'il n'existait point de papier en France. Les mandats ne se +trouvaient plus que dans les mains des speculateurs, qui les recevaient +du gouvernement, et les revendaient aux acquereurs de biens nationaux. + +De cette maniere, la crise financiere, quoique existant encore pour +l'etat, avait presque cesse pour les particuliers. Le commerce et +l'industrie, profitant d'un premier moment de repos, et de quelques +communications rouvertes avec le continent, par l'effet de nos +victoires, commencaient a reprendre quelque activite. + +Il ne faut point, comme les gouvernemens ont la vanite de le dire, +encourager la production pour qu'elle prospere; il faut seulement ne pas +la contrarier. Elle profite du premier moment pour se developper avec +une activite merveilleuse. Mais si les particuliers recouvraient un peu +d'aisance, le gouvernement, c'est-a-dire, ses chefs, ses agens de toute +espece, militaires, administrateurs ou magistrats, ses creanciers +etaient reduits a une affreuse detresse. Les mandats qu'on leur donnait +etaient inutiles dans leurs mains; ils n'en pouvaient faire qu'un +seul usage, c'etait de les passer aux speculateurs sur le papier, qui +prenaient 100 francs pour cinq ou six, et qui revendaient ensuite ces +mandats aux acquereurs de biens nationaux. Aussi les rentiers mouraient +de faim; les fonctionnaires donnaient leur demission; et, contre +l'usage, au lieu de demander des emplois, on les resignait. Les armees +d'Allemagne et d'Italie vivant chez l'ennemi, etaient a l'abri de la +misere commune; mais les armees de l'interieur etaient dans une detresse +affreuse. Hoche ne faisait vivre ses soldats que de denrees percues dans +les provinces de l'Ouest, et il etait oblige d'y maintenir le regime +militaire, pour avoir le droit de lever en nature les subsistances. +Quant aux officiers et a lui-meme, ils n'avaient pas de quoi se vetir. +Le service des etapes etabli dans la France, pour les troupes qui la +parcouraient, avait manque souvent, parce que les fournisseurs ne +voulaient plus rien avancer. Les detachemens partis des cotes de l'Ocean +pour renforcer l'armee d'Italie, etaient arretes en route. On avait +vu meme des hopitaux fermes, et les malheureux soldats qui les +remplissaient, expulses de l'asile que la republique devait a leurs +infirmites, parce qu'on ne pouvait plus leur fournir ni remedes ni +alimens. La gendarmerie etait entierement desorganisee. N'etant ni +vetue, ni equipee, elle ne faisait presque plus son service. Les +gendarmes, voulant menager leurs chevaux qu'on ne remplacait pas, ne +protegeaient plus les routes; les brigands, qui abondent a la suite des +guerres civiles, les infestaient. Ils penetraient dans les campagnes, et +souvent dans les villes, et y commettaient le vol et l'assassinat avec +une audace inouie. + +Tel etait donc l'etat interieur de la France. Le caractere particulier +de cette nouvelle crise, c'etait la misere du gouvernement au milieu +d'un retour d'aisance chez les particuliers. Le directoire ne vivait +que des debris du papier, et de quelques millions que ses armees lui +envoyaient de l'etranger. Le general Bonaparte lui avait deja envoye 30 +millions, et cent beaux chevaux de voiture pour contribuer un peu a ses +pompes. + +Il s'agissait de detruire maintenant tout l'echafaudage du +papier-monnaie. Il fallait pour cela que le cours n'en fut plus force, +et que l'impot fut recu en valeur reelle. On declara donc, le 28 +messidor (16 juillet), que tout le monde pourrait traiter comme il +lui plairait, et stipuler en monnaie de son choix; que les mandats ne +seraient plus recus qu'au cours reel, et que ce cours serait tous les +jours constate et publie par la tresorerie. On osa enfin declarer que +les impots seraient percus en numeraire ou en mandats au cours; on ne +fit d'exception que pour la contribution fonciere. Depuis la creation +des mandats on avait voulu la percevoir en papier, et non plus en +nature. On sentit qu'il aurait mieux valu la percevoir toujours en +nature, parce qu'au milieu des variations du papier, on aurait au moins +recueilli des denrees. On decida donc, apres de longues discussions, et +plusieurs projets successivement rejetes chez les anciens, que, dans les +departemens frontieres ou voisins des armees, la perception pourrait +etre exigee en nature; que dans les autres elle aurait lieu en mandats +aux cours des grains. Ainsi, on evaluait le ble en 1790 a 10 fr. le +quintal; on l'evaluait aujourd'hui a 80 fr. en mandats. Chaque dix +francs de cotisation, representant un quintal de ble, devait se payer +aujourd'hui 80 fr. en mandats. Il eut ete bien plus simple d'exiger le +paiement en numeraire ou mandats au cours; mais on ne l'osa pas encore; +on commencait donc a revenir a la realite, mais en hesitant. + +L'emprunt force n'etait point encore recouvre. L'autorite n'avait plus +l'energie d'arbitraire qui aurait pu assurer la prompte execution d'une +pareille mesure. Il restait pres de 300 millions a percevoir. On decida +qu'en acquittement de l'emprunt et de l'impot, les mandats seraient +recus au pair, et les assignats a cent capitaux pour un, mais pendant +quinze jours seulement; et qu'apres ce terme, le papier ne serait plus +recu qu'au cours. C'etait une maniere d'encourager les retardataires a +s'acquitter. + +La chute des mandats etant declaree, il n'etait plus possible de les +recevoir en paiement integral des biens nationaux qui leur etaient +affectes; et la banqueroute qu'on leur avait predite comme aux +assignats, devenait inevitable. On avait annonce, en effet, que les +mandats emis pour 2 milliards 400 millions, tombant fort au-dessous de +cette valeur, et ne valant plus que 2 a 3 cents millions, l'etat ne +voudrait plus donner la valeur promise des biens, c'est-a-dire 2 +milliards 400 millions. On avait soutenu le contraire dans l'espoir que +les mandats se maintiendraient a une certaine valeur; mais 100 francs +tombant a 5 ou 6 fr., l'etat ne pouvait plus donner une terre de 100 +francs, en 1790, et de 30 a 40 francs aujourd'hui, pour 5 ou 6 fr. +C'etait la l'espece de banqueroute qu'avaient subie les assignats, et +dont nous avons explique plus haut la nature. L'etat faisait la ce que +fait aujourd'hui une caisse d'amortissement qui rachete au cours de la +place, et qui, dans le cas d'une baisse extraordinaire, racheterait +peut-etre a 50 ce qui aurait ete emis a 80 ou 90. En consequence, il fut +decide le 8 thermidor (26 juillet) que le dernier quart des domaines +nationaux soumissionnes depuis la loi du 26 ventose (celle qui creait +les mandats), serait acquitte en mandats au cours, et en six paiemens +egaux. Comme il avait ete soumissionne pour 800 millions de biens, ce +quart etait de 200 millions. + +On touchait donc a la fin du papier-monnaie; On se demandera pourquoi +on fit ce second essai des mandats, qui eurent si peu de duree et de +succes. En general on juge trop les mesures de ce genre independamment +des circonstances qui les ont commandees. La crainte de manquer de +numeraire avait sans doute contribue a la creation des mandats; et, +si on n'avait pas eu d'autre raison, on aurait eu grand tort, car le +numeraire ne peut pas manquer; mais on avait ete pousse surtout par la +necessite imperieuse de vivre avec les biens et d'anticiper sur leur +vente. Il fallait mettre leur prix en circulation avant de l'avoir +retire, et pour cela l'emettre en forme de papier. Sans doute la +ressource n'avait pas ete grande, puisque les mandats etaient si vite +tombes, mais enfin on avait vecu encore quatre ou cinq mois. Et n'est-ce +rien que cela? Il faut considerer les mandats comme un nouvel escompte +de la valeur des biens nationaux, comme un expedient, en attendant que +ces biens pussent etre vendus. On va voir que de momens de detresse le +gouvernement eut encore a traverser, avant de pouvoir en realiser la +vente en numeraire. + +Le tresor ne manquait pas de ressources prochainement exigibles; mais +il en etait de ces ressources comme des biens nationaux: il fallait les +rendre actuelles. Il avait encore a recevoir 300 millions de l'emprunt +force; 300 millions de la contribution fonciere de l'annee, c'est-a-dire +toute la valeur de cette contribution; 25 millions de la contribution +mobiliere; tout le fermage des biens nationaux, et l'arriere de ce +fermage s'elevant en tout a 60 millions; differentes contributions +militaires; le prix du mobilier des emigres; divers arrieres; enfin 80 +millions de papier sur l'etranger. Toutes ces ressources, jointes aux +200 millions du dernier quart du prix des biens, s'elevaient a 1100 +millions, somme enorme, mais difficile a realiser. Il ne lui fallait, +pour achever son annee, c'est-a-dire pour aller jusqu'au 1er +vendemiaire, que 400 millions; il etait sauve s'il pouvait les realiser +immediatement sur les 1100. Pour l'annee suivante, il avait les +contributions ordinaires qu'on esperait percevoir toutes en numeraire, +et qui, s'elevant a 500 et quelques millions, couvraient ce qu'on +appelait la depense ordinaire. Pour les depenses de la guerre, dans le +cas d'une nouvelle campagne, il avait le reste des 1100 millions dont +il ne devait absorber cette annee que 400 millions; il avait enfin les +nouvelles soumissions des biens nationaux. Mais le difficile etait +toujours la rentree de ces sommes. Le comptant ne se compose jamais que +des produits de l'annee; or, il etait difficile de tout prendre a la +fois par l'emprunt force, par la contribution fonciere et mobiliere, par +la vente des biens. On se mit de nouveau a travailler a la perception +des contributions, et on donna au directoire la faculte extraordinaire +d'engager des biens belges pour cent millions de numeraire. Les +rescriptions, especes de bons royaux, ayant pour but d'escompter les +rentrees de l'annee, avaient partage le sort de tout le papier. Ne +pouvant pas faire usage de cette ressource, le ministre payait les +fournisseurs en ordonnances de liquidation, qui devaient etre acquittees +sur les premieres recettes. + +Telles etaient les miseres de ce gouvernement si glorieux au dehors. Les +partis n'avaient pas cesse de s'agiter interieurement. La soumission de +la Vendee avait beaucoup reduit les esperances de la faction royaliste; +mais les agens de Paris n'en etaient que plus convaincus du merite de +leur ancien plan, qui consistait a ne pas employer la guerre civile, +mais a corrompre les opinions, a s'emparer peu a peu des conseils et des +autorites. Ils y travaillaient par leurs journaux. Quant aux patriotes, +ils etaient arrives au plus haut point d'indignation. Ils avaient +favorise l'evasion de Drouet, qui etait parvenu a s'echapper de prison, +et ils meditaient de nouveaux complots, malgre la decouverte de celui +de Baboeuf. Beaucoup d'anciens conventionnels et de thermidoriens, lies +naguere au gouvernement qu'ils avaient forme eux-memes le lendemain du +13 vendemiaire, commencaient a etre mecontens. Une loi ordonnait, comme +on a vu, aux ex-conventionnels non reelus, et a tous les fonctionnaires +destitues, de sortir de Paris. La police, par erreur, envoya des mandats +d'amener a quatre conventionnels, membres du corps legislatif. Ces +mandats furent denonces avec amertume aux cinq-cents. Tallien, qui, lors +de la decouverte du complot de Baboeuf, avait hautement exprime son +adhesion au systeme du gouvernement, s'eleva avec aigreur contre la +police du directoire, et contre les defiances dont les patriotes etaient +l'objet. Son adversaire habituel, Thibaudeau, lui repondit, et, apres +une discussion assez vive et quelques recriminations, chacun se renferma +dans son humeur. Le ministre Cochon, ses agens, ses mouchards, etaient +surtout l'objet de la haine des patriotes, qui avaient ete les premiers +atteints par sa surveillance. La marche du gouvernement etait du reste +parfaitement tracee; et s'il etait tout a fait prononce contre les +royalistes, il etait tout aussi separe des patriotes, c'est-a-dire +de cette portion du parti revolutionnaire qui voulait revenir a une +republique plus democratique, et qui trouvait le regime actuel trop doux +pour les aristocrates. Mais, sauf l'etat des finances, cette situation +du directoire, detache de tous les partis, les contenant d'une main +forte, et s'appuyant sur d'admirables armees, etait assez rassurante et +assez belle. + +Les patriotes avaient deja fait deux tentatives, et subi deux +repressions, depuis l'installation du directoire. Ils avaient voulu +recommencer le club des jacobins au Pantheon, et l'avaient vu fermer par +le gouvernement. Ils avaient ensuite essaye un complot mysterieux sous +la direction de Baboeuf; ils avaient ete decouverts par la police, et +prives de leurs nouveaux chefs. Ils s'agitaient cependant encore, et +songeaient a faire une derniere tentative. L'opposition, en attaquant +encore une fois la loi du 3 brumaire, excita chez eux un redoublement de +colere, et les poussa a un dernier eclat. Ils cherchaient a corrompre +la legion de police. Cette legion avait ete dissoute, et changee en un +regiment qui etait le 21e de dragons. Ils voulaient tenter la fidelite +de ce regiment, et ils esperaient, en l'entrainant, entrainer toute +l'annee de l'interieur, campee dans la plaine de Grenelle. Ils se +proposaient en meme temps d'exciter un mouvement, en tirant des coups +de fusil dans Paris, en jetant des cocardes blanches dans les rues, en +criant _Vive le Roi!_ et en faisant croire ainsi que les royalistes +s'armaient pour detruire la republique. Ils auraient alors profite de ce +pretexte, pour accourir en armes, s'emparer du gouvernement, et faire +declarer en leur faveur le camp de Grenelle. + +Le 12 fructidor (29 aout), ils executerent une partie de leurs projets, +tirerent des petards, et jeterent quelques cocardes blanches dans les +rues. Mais la police avertie avait pris de telles precautions, qu'ils +furent reduits a l'impossibilite de faire aucun mouvement. Ils ne se +decouragerent pas, et, quelques jours apres, le 22 (9 septembre), ils +deciderent de consommer leur complot. Trente des principaux se +reunirent au Gros-Caillou, et resolurent de former dans la nuit meme un +rassemblement dans le quartier de Vaugirard. Ce quartier, voisin du +camp de Grenelle, etait plein de jardins, et coupe de murailles; il +presentait des lignes derriere lesquelles ils pourraient se reunir, et +faire resistance, dans le cas ou ils seraient attaques. Le soir, en +effet, ils se trouverent reunis au nombre de sept ou huit cents, armes +de fusils, de pistolets, de sabres, de cannes a epee. C'etait tout ce +que le parti renfermait de plus determine. Il y avait parmi eux quelques +officiers destitues, qui se trouvaient a la tete du rassemblement avec +leurs uniformes et leurs epaulettes. Il s'y trouvait aussi quelques +ex-conventionnels en costume de representans, et meme, dit-on, Drouet, +qui etait reste cache dans Paris depuis son evasion. Un officier de la +garde du directoire, a la tete de dix cavaliers, faisait patrouille dans +Paris, lorsqu'il fut averti du rassemblement forme a Vaugirard. Il y +accourut a la tete de ce faible detachement; mais a peine arrive, il fut +accueilli par une decharge de coups de fusil, et assailli par deux cents +hommes armes, qui l'obligerent a se retirer a toute bride. Il alla +sur-le-champ faire mettre sous les armes la garde du directoire, et +envoya un officier au camp de Grenelle pour y donner l'eveil. Les +patriotes ne perdirent pas de temps, et, l'eveil donne, se rendirent en +toute hate a la plaine de Grenelle, au nombre de quelques cents. Ils se +dirigerent vers le quartier du vingt-et-unieme de dragons, ci-devant +legion de police, et essayerent de le gagner, en disant qu'ils venaient +fraterniser avec lui. Le chef d'escadron Malo, qui commandait ce +regiment, sortit aussitot de sa tente, se lanca a cheval, moitie +habille, reunit autour de lui quelques officiers et les premiers dragons +qu'il rencontra, et chargea a coups de sabre ceux qui lui proposaient +de fraterniser. Cet exemple decida les soldats; ils coururent a leurs +chevaux, fondirent sur le rassemblement, et l'eurent bientot disperse. +Ils tuerent ou blesserent un grand nombre d'individus, et en arreterent +cent trente-deux. Le bruit de ce combat eveilla tout le camp, qui se +mit aussitot sous les armes, et jeta l'alarme dans Paris. Mais on fut +bientot rassure en apprenant le resultat et la folie de la tentative. Le +directoire fit aussitot enfermer les prisonniers, et demanda aux deux +conseils l'autorisation de faire des visites domiciliaires pour saisir, +dans certains quartiers, beaucoup de seditieux que leurs blessures +avaient empeches de quitter Paris. Ayant fait partie d'un rassemblement +arme, ils etaient justiciables des tribunaux militaires, et furent +livres a une commission, qui commenca a en faire fusiller un certain +nombre. L'organisation de la haute-cour nationale n'etait point encore +achevee; on en pressa de nouveau l'installation, pour commencer le +proces de Baboeuf. + +Cette echauffouree fut prise pour ce qu'elle valait, c'est-a-dire pour +une de ces imprudences qui caracterisent un parti expirant. Les ennemis +seuls de la revolution affecterent d'y attacher une grande importance, +pour avoir une nouvelle occasion de crier a la terreur, et de repandre +des alarmes. On fut peu epouvante en general, et cette vaine attaque +prouva mieux encore que tous les autres succes du directoire, que son +etablissement etait definitif, et que les partis devaient renoncer a le +detruire. Tels etaient les evenemens qui se passaient a l'interieur. + +Pendant qu'au dehors on allait livrer de nouveaux combats, d'importantes +negociations se preparaient en Europe. La republique francaise etait en +paix avec plusieurs puissances, mais n'avait d'alliance avec aucune. Les +detracteurs qui avaient dit qu'elle ne serait jamais reconnue, disaient +maintenant qu'elle serait a jamais sans allies. Pour repondre a ces +insinuations malveillantes, le directoire songeait a renouveler le pacte +de famille avec l'Espagne, et projetait une quadruple alliance entre +la France, l'Espagne, Venise et la Porte. Par ce moyen, la quadruple +alliance, composee de toutes les puissances du Midi, contre celles du +Nord, dominerait la Mediterranee et l'Orient, donnerait des inquietudes +a la Russie, menacerait les derrieres de l'Autriche, et susciterait une +nouvelle ennemie maritime a l'Angleterre. De plus, elle procurerait +de grands avantages a l'armee d'Italie, en lui assurant l'appui des +escadres venitiennes et trente mille Esclavons. + +L'Espagne etait parmi les puissances la plus facile a decider. Elle +avait contre l'Angleterre des griefs qui dataient du commencement de la +guerre. Les principaux etaient la conduite des Anglais a Toulon, et le +secret garde a l'amiral espagnol lors de l'expedition en Corse. Elle +avait des griefs plus grands encore, depuis la paix avec la France; les +Anglais avaient insulte ses vaisseaux, arrete des munitions qui lui +etaient destinees, viole son territoire, pris des postes menacans pour +elle en Amerique, viole les lois de douanes dans ses colonies, et +cherche ouvertement a les soulever. Ces mecontentemens joints aux offres +brillantes du directoire, qui lui faisait esperer des possessions en +Italie, et aux victoires qui permettaient de croire a l'accomplissement +de ses offres, deciderent enfin l'Espagne a signer, le 2 fructidor (19 +aout), un traite d'alliance offensive et defensive avec la France, sur +les bases du pacte de famille. D'apres ce traite, ces deux puissances se +garantissaient mutuellement toutes leurs possessions en Europe et dans +les Indes; elles se promettaient reciproquement un secours de dix-huit +mille hommes d'infanterie, et de six mille chevaux, de quinze vaisseaux +de haut bord, de quinze vaisseaux de 74 canons, de six fregates +et quatre corvettes. Ce secours devait etre fourni a la premiere +requisition de celle des deux puissances qui etait en guerre. + +Des instructions furent envoyees a nos ambassadeurs, pour faire sentir a +la Porte et a Venise les avantages qu'il y aurait pour elles a concourir +a une pareille alliance. + +La republique francaise n'etait donc plus isolee, et elle avait suscite +a l'Angleterre une nouvelle ennemie. Tout annoncait que la declaration +de guerre de l'Espagne a l'Angleterre allait bientot suivre le traite +d'alliance avec la France. + +Le directoire preparait en meme temps a Pitt des embarras d'une autre +nature. Hoche etait a la tete de cent mille hommes, repandus sur les +cotes de l'Ocean. La Vendee et la Bretagne etant soumises, il brulait +d'employer ces forces d'une maniere plus digne de lui, et d'ajouter de +nouveaux exploits a ceux de Wissembourg et de Landau. Il suggera au +gouvernement un projet qu'il meditait depuis long-temps, celui d'une +expedition en Irlande. Maintenant, disait-il, qu'on avait repousse la +guerre civile des cotes de France, il fallait reporter ce fleau sur +les cotes de l'Angleterre, et lui rendre, en soulevant les catholiques +d'Irlande, les maux qu'elle nous avait faits en soulevant les Poitevins +et les Bretons. Le moment etait favorable: les Irlandais etaient plus +indisposes que jamais contre l'oppression du gouvernement anglais; le +peuple des trois royaumes souffrait horriblement de la guerre, et une +invasion, s'ajoutant aux autres maux qu'il endurait deja, pouvait le +porter au dernier degre d'exasperation. Les finances de Pitt etaient +chancelantes; et l'entreprise dirigee par Hoche pouvait avoir les plus +grandes consequences. Le projet fut aussitot accueilli. Le ministre +de la marine Truguet, republicain excellent, et ministre capable, le +seconda de toutes ses forces. Il rassembla une escadre dans le port +de Brest, et fit pour l'armer convenablement tous les efforts que +permettait l'etat des finances. Hoche reunit tout ce qu'il avait de +meilleures troupes dans son armee, et les rapprocha de Brest, pour +les embarquer. On eut soin de repandre differens bruits, tantot d'une +expedition a Saint-Domingue, tantot d'une descente a Lisbonne, pour +chasser les Anglais du Portugal, de concert avec l'Espagne. + +L'Angleterre, qui se doutait du but de ces preparatifs, etait dans de +serieuses alarmes. Le traite d'alliance offensive et defensive entre +l'Espagne et la France lui presageait de nouveaux dangers; et les +defaites de l'Autriche lui faisaient craindre la perte de son puissant +et dernier allie. Ses finances etaient surtout dans un grand etat +de detresse; la Banque avait resserre ses escomptes; les capitaux +commencaient a manquer, et on avait arrete l'emprunt ouvert pour +l'empereur, afin de ne pas faire sortir de nouveaux fonds de Londres. +Les ports d'Italie etaient fermes aux vaisseaux anglais; ceux d'Espagne +allaient l'etre; ceux de l'Ocean l'etaient jusqu'au Texel. Ainsi le +commerce de la Grande-Bretagne se trouvait singulierement menace. A +toutes ces difficultes se joignaient celles d'une election generale; car +le parlement, touchant a sa septieme annee, etait a reelire tout entier. +Les elections se faisaient au milieu des cris de malediction contre Pitt +et contre la guerre. + +L'empire avait abandonne presque en entier la cause de la coalition. Les +Etats de Bade et de Wurtemberg venaient de signer la paix definitive, +en permettant aux armees belligerantes le passage sur leur territoire. +L'Autriche etait dans les alarmes, en voyant deux armees francaises sur +le Danube, et une troisieme sur l'Adige, qui semblait fermer l'Italie. +Elle avait envoye Wurmser, avec trente mille hommes, pour recueillir +plusieurs reserves dans le Tyrol, rallier et reorganiser les debris +de l'armee de Beaulieu, et descendre en Lombardie avec soixante mille +soldats. De ce cote, elle se croyait moins en danger, et etait rassuree; +mais elle etait fort effrayee pour le Danube, et y portait toute son +attention. Pour empecher les bruits alarmans, le conseil aulique avait +defendu a Vienne de parler des evenemens politiques; il avait organise +une levee de volontaires, et travaillait avec une activite remarquable +a equiper et armer de nouvelles troupes. Catherine, qui promettait +toujours et ne tenait jamais, rendit un seul service: elle garantit les +Gallicies a l'Autriche, ce qui permit d'en retirer les troupes qui s'y +trouvaient, pour les acheminer vers les Alpes et le Danube. + +Ainsi, la France effrayait partout ses ennemis, et on attendait avec +impatience ce qu'allait decider le sort des armes le long du Danube +et de l'Adige. Sur la ligne immense qui s'etend de la Boheme a +l'Adriatique, trois armees allaient se choquer contre trois autres, et +decider du sort de l'Europe. + +En Italie, on avait negocie en attendant la reprise des hostilites. On +avait fait la paix avec le Piemont, et depuis deux mois un traite avait +succede a l'armistice. Ce traite stipulait la cession definitive du +duche de Savoie et du comte de Nice a la France; la destruction +des forts de Suze et de la Brunette, places au debouche des Alpes; +l'occupation, pendant la guerre, des places de Coni, Tortone et +Alexandrie; le libre passage, pour les troupes francaises, dans les +etats du Piemont, et la fourniture de ce qui etait necessaire a ces +troupes pendant le trajet. Le directoire, a l'instigation de Bonaparte, +aurait voulu de plus une alliance offensive et defensive avec le roi de +Piemont, pour avoir dix ou quinze mille hommes de son armee. Mais ce +prince, en retour, demandait la Lombardie, dont la France ne pouvait +pas disposer encore, et dont elle songeait toujours a se servir comme +equivalent des Pays-Bas. Cette concession etant refusee, le roi ne +voulut pas consentir a une alliance. + +Le directoire n'avait encore rien termine avec Genes; on disputait +toujours sur le rappel des familles exilees, sur l'expulsion des +familles feudadataires de l'Autriche et de Naples, et sur l'indemnite +pour la fregate _la Modeste_. + +Avec la Toscane, les relations etaient amicales; cependant, les moyens +qu'on avait employes a l'egard des negocians livournais, pour obtenir +la declaration des marchandises appartenant aux ennemis de la France, +semaient des germes de mecontentement. Naples et Rome avaient envoye +des agens a Paris, conformement aux termes de l'armistice; mais la +negociation de la paix souffrait de grands retards. Il etait evident que +les puissances attendaient, pour conclure, la suite des evenemens de +la guerre. Les peuples de Bologne et de Ferrare etaient toujours aussi +exaltes pour la liberte, qu'ils avaient recue provisoirement. La regence +de Modene et le duc de Parme etaient immobiles. La Lombardie attendait +avec anxiete le resultat de la campagne. On avait fait de vives +instances aupres du senat de Venise, dans le double but de le faire +concourir au projet de quadruple alliance, et de procurer un utile +auxiliaire a l'armee d'Italie. Outre les ouvertures directes, nos +ambassadeurs a Constantinople et a Madrid en avaient fait d'indirectes, +et avaient fortement insiste aupres des legations de Venise, pour leur +demontrer les avantages du projet; mais toutes ces demarches avaient ete +inutiles. Venise detestait les Francais, depuis qu'elle les voyait sur +son territoire, et que leurs idees se repandaient dans les populations. +Elle ne s'en tenait plus a la neutralite desarmee; elle armait au +contraire avec activite. Elle avait donne ordre aux commandans des iles +d'envoyer dans les lagunes les vaisseaux et les troupes disponibles; +elle faisait venir des regimens esclavons de l'Illyrie. Le provediteur +de Bergame armait secretement les paysans superstitieux et braves +du Bergamasque. Des fonds etaient recueillis par la double voie des +contributions et des dons volontaires. + +Bonaparte pensa que, dans le moment, il fallait dissimuler avec tout +le monde, trainer les negociations en longueur, ne rien chercher a +conclure, paraitre ignorer toutes les demarches hostiles, jusqu'a ce que +de nouveaux combats eussent decide en Italie, ou notre etablissement ou +notre expulsion. Il fallait ne plus agiter les questions qu'on avait +a traiter avec Genes, et lui persuader qu'on etait content des +satisfactions obtenues, afin de la retrouver amie en cas de retraite. +Il fallait ne pas mecontenter le duc de Toscane par la conduite qu'on +tenait a Livourne. Bonaparte ne croyait pas sans doute qu'il convint de +laisser un frere de l'empereur dans ce duche, mais il ne voulait point +l'alarmer encore. Les commissaires du directoire, Garreau et Sallicetti, +ayant rendu un arrete pour faire partir les emigres francais des +environs de Livourne, Bonaparte leur ecrivit une lettre, ou, sans egard +pour leur qualite, il les reprimandait severement d'avoir enfreint leurs +pouvoirs, et d'avoir mecontente le duc de Toscane en usurpant dans ses +etats l'autorite souveraine. A l'egard de Venise, il voulait aussi +garder le _statu quo_. Seulement il se plaignait tres hautement de +quelques assassinats commis sur les routes, et des preparatifs qu'il +voyait faire autour de lui. Son but, en entretenant querelle ouverte, +etait de continuer a se faire nourrir, et de se menager un motif de +mettre la republique a l'amende de quelques millions, s'il triomphait +des Autrichiens. "Si je suis vainqueur, ecrivait-il, il suffirai d'une +simple estafette pour terminer toutes les difficultes qu'on me suscite." + +Le chateau de Milan etait tombe en son pouvoir. La garnison s'etait +rendue prisonniere; toute l'artillerie avait ete transportee devant +Mantoue, ou il avait reuni un materiel considerable. Il aurait +voulu achever le siege de cette place, avant que la nouvelle armee +autrichienne arrivat pour la secourir; mais il avait peu d'espoir +d'y reussir, il n'employait au blocus que le nombre de troupes +indispensablement necessaire, a cause des fievres qui desolaient les +environs. Cependant il serrait la place de tres pres, et il allait +essayer une de ces surprises qui, suivant ses expressions, dependent +_d'une oie ou d'un chien_; mais la baisse des eaux du lac empecha le +passage des bateaux qui devaient porter des troupes deguisees. Des lors, +il renonca pour le moment a se rendre maitre de Mantoue; d'ailleurs +Wurmser arrivait, et il fallait courir au plus pressant. + +L'armee, entree en Italie avec trente et quelques mille hommes environ, +n'avait recu que de faibles renforts pour reparer ses pertes. Neuf mille +hommes lui etaient arrives des Alpes. Les divisions tirees de l'armee de +Hoche n'avaient point encore pu traverser la France. Grace a ce renfort +de neuf mille hommes, et aux malades qui etaient sortis des depots de la +Provence et du Var, l'armee avait repare les effets du feu, et s'etait +meme renforcee. Elle comptait a peu pres quarante-cinq mille hommes, +repandus sur l'Adige et autour de Mantoue, au moment ou Bonaparte revint +de sa marche dans la Peninsule. Les maladies que gagnerent les soldats +devant Mantoue la reduisirent a quarante ou quarante-deux mille hommes +environ. C'etait la sa force au milieu de thermidor (fin de juillet). +Bonaparte n'avait laisse que des depots a Milan, Tortone, Livourne. Il +avait deja mis hors de combat deux armees, une de Piemontais et une +d'Autrichiens; et maintenant il avait a en combattre une troisieme, plus +formidable que les precedentes. + +Wurmser arrivait a la tete de soixante mille hommes. Trente mille +etaient tires du Rhin, et se composaient de troupes excellentes. Le +reste etait forme des debris de Beaulieu, et de bataillons venus de +l'interieur de l'Autriche. Plus de dix mille hommes etaient enfermes +dans Mantoue, sans compter les malades. Ainsi l'armee entiere se +composait de plus de soixante-dix mille hommes. Bonaparte en avait pres +de dix mille autour de Mantoue, et n'en pouvait opposer qu'environ +trente mille aux soixante qui allaient deboucher du Tyrol. Avec une +pareille inegalite de forces, il fallait une grande bravoure dans les +soldats, et un genie bien fecond dans le general, pour retablir la +balance. + +La ligne de l'Adige, a laquelle Bonaparte attachait tant de prix, allait +devenir le theatre de la lutte. Nous avons deja donne les raisons pour +lesquelles Bonaparte la preferait a toute autre. L'Adige n'avait pas la +longueur du Po, ou des fleuves qui, se rendant dans le Po, confondent +leur ligne avec la sienne; il descendait directement dans la mer, apres +un cours de peu d'etendue; il n'etait pas gueable, et ne pouvait etre +tourne par le Tyrol, comme la Brenta, la Piave, et les fleuves plus +avances vers l'extremite de la Haute-Italie. Ce fleuve a ete le theatre +de si magnifiques evenemens, qu'il faut en decrire le cours avec quelque +soin[7]. + +[Footnote 7: Voyez la carte jointe a ce volume.] + +Les eaux du Tyrol forment deux lignes, celle du Mincio et celle de +l'Adige, presque paralleles, et s'appuyant l'une l'autre. Une partie de +ces eaux forme dans les montagnes un lac vaste et allonge, qu'on appelle +le lac de Garda; elles en sortent a Peschiera pour traverser la plaine +du Mantouan, deviennent le Mincio, forment ensuite un nouveau lac autour +de Mantoue, et vont se jeter enfin dans le Bas-Po. L'Adige, forme des +eaux des hautes vallees du Tyrol, coule au-dela de la ligne precedente; +il descend a travers les montagnes parallelement au lac de Garda, +debouche dans la plaine aux environs de Verone, court alors +parallelement au Mincio, se creuse un lit large et profond jusqu'a +Legnago, et, a quelques lieues de cette ville, cesse d'etre encaisse, +et peut se changer en inondations impraticables, qui interceptent tout +l'espace compris entre Legnago et l'Adriatique. Trois routes s'offraient +a l'ennemi: l'une, franchissant l'Adige a la hauteur de Roveredo, avant +la naissance du lac de Garda, tournait autour de ce lac, et venait +aboutir sur ses derrieres a Salo, Gavardo et Brescia. Deux autres routes +partant de Roveredo, suivaient les deux rives de l'Adige, dans son cours +le long du lac de Garda. L'une, longeant la rive droite, circulait +entre ce fleuve et le lac, passait a travers des montagnes, et venait +deboucher dans la plaine entre le Mincio et l'Adige. L'autre, suivant la +rive gauche, debouchait dans la plaine vers Verone, et aboutissait ainsi +sur le front de la ligne defensive. La premiere des trois, celle +qui franchit l'Adige avant la naissance du lac de Garda, presentait +davantage de tourner a la fois les deux lignes du Mincio et de l'Adige, +et de conduire sur les derrieres de l'armee qui les gardait. Mais elle +n'etait pas tres praticable; elle n'etait accessible qu'a l'artillerie +de montagne, et des lors pouvait servir a une diversion, mais non a une +operation principale. La seconde, descendant des montagnes entre le lac +et l'Adige, passait le fleuve a Rivalta ou a Dolce, point ou il etait +peu defendu; mais elle circulait dans les montagnes, a travers des +positions faciles a defendre, telles que celles de la Corona et de +Rivoli. La troisieme enfin, circulant au-dela du fleuve jusqu'au milieu +de la plaine, debouchait exterieurement, et venait tomber vers la partie +la mieux defendue de son cours, de Verone a Legnago. Ainsi les trois +routes presentaient des difficultes fort grandes. La premiere ne pouvait +etre occupee que par un detachement; la seconde, passant entre le lac +et le fleuve, rencontrait les positions de la Corona et de Rivoli; la +troisieme venait donner contre l'Adige, qui, de Verone a Legnago, a un +lit large et profond, et est defendu par deux places, a huit lieues +l'une de l'autre. + +Bonaparte avait place le general Sauret avec trois mille hommes a Salo, +pour garder la route qui debouche sur les derrieres du lac de Garda. +Massena, avec douze mille, interceptait la route qui passe entre le +lac de Garda et l'Adige, et occupait les positions de la Corona et de +Rivoli. Despinois, avec cinq mille, etait dans les environs de Verone; +Augereau, avec huit mille, a Legnago; Kilmaine, avec deux mille chevaux +et l'artillerie legere, etait en reserve dans une position centrale, a +Castel-Novo. C'est la que Bonaparte avait place son quartier-general, +pour etre a egale distance de Salo, Rivoli et Verone. Comme il tenait +beaucoup a Verone, qui renfermait trois ponts sur l'Adige, et qu'il +se defiait des intentions de Venise, il songea a en faire sortir les +regimens esclavons. Il pretendit qu'ils etaient en hostilite avec les +troupes francaises, et, sous pretexte de prevenir les rixes, il les fit +sortir de la place. Le provediteur obeit, et il ne resta dans Verone que +la garnison francaise. + +Wurmser avait porte son quartier-general a Trente et Roveredo. Il +detacha vingt mille hommes sous Quasdanovich, pour prendre la route qui +tourne le lac de Garda et vient deboucher sur Salo. Il en prit quarante +mille avec lui, et les distribua sur les deux routes qui longent +l'Adige. Les uns devaient attaquer la Corona et Rivoli, les autres +deboucher sur Verone. Il croyait envelopper ainsi l'armee francaise, +qui, etant attaquee a la fois sur l'Adige, et par derriere le lac de +Garda, se trouvait exposee a etre forcee sur son front, et a etre coupee +de sa ligne de retraite. + +La renommee avait devance l'arrivee de Wurmser. Dans toute l'Italie on +attendait sa venue, et le parti ennemi de l'independance italienne se +montrait plein de joie et de hardiesse. Les Venitiens laisserent +eclater une satisfaction qu'ils ne pouvaient plus contenir. Les soldats +esclavons couraient les places publiques, et, tendant la main aux +passans, demandaient le prix du sang francais qu'ils allaient repandre. +A Rome, les agens de la France furent insultes; le pape, enhardi par +l'espoir d'une delivrance prochaine, fit retrograder les voitures +portant le premier a-compte de la contribution qui lui etait imposee; il +renvoya meme son legat a Ferrare et Bologne. Enfin, la cour de +Naples, toujours aussi insensee, foulant aux pieds les conditions de +l'armistice, fit marcher des troupes sur les frontieres des Etats +romains. La plus cruelle anxiete regnait au contraire dans les villes +devouees a la France et a la liberte. On attendait avec impatience les +nouvelles de l'Adige. L'imagination italienne, qui grossit tout, avait +exagere la disproportion des forces. On disait que Wurmser arrivait avec +deux armees, l'une de soixante, et l'autre de quatre-vingt mille hommes. +On se demandait comment ferait cette poignee de Francais pour resister +a une si grande masse d'ennemis; on se repetait le fameux proverbe, que +l'_Italie etait le tombeau des Francais_. + +Le 11 thermidor an IV (29 juillet), les Autrichiens se trouverent en +presence de nos postes et les surprirent tous. Le corps qui avait tourne +le lac de Garda arriva sur Salo, d'ou il repoussa le general Sauret. Le +general Guyeux y resta seul avec quelques cents hommes, et s'enferma +dans un vieux batiment, d'ou il refusa de sortir, quoiqu'il n'eut ni +pain ni eau, et a peine quelques munitions. Sur les deux routes qui +longent l'Adige, les Autrichiens s'avancerent avec le meme avantage; ils +forcerent l'importante position de la Corona, entre l'Adige et le lac +de Garda; ils franchirent egalement la troisieme route, et vinrent +deboucher devant Verone. Bonaparte, a son quartier-general de +Castel-Novo, recevait toutes ces nouvelles. Les courriers se succedaient +sans relache, et dans la journee du lendemain, 12 thermidor (30 +juillet), il apprit que les Autrichiens s'etaient portes de Salo sur +Brescia, et qu'ainsi sa retraite sur Milan etait fermee, que la position +de Rivoli etait forcee comme celle de la Corona, et que les Autrichiens +allaient passer l'Adige partout. Dans cette situation alarmante, ayant +perdu sa ligne defensive et sa ligne de retraite, il etait difficile +qu'il ne fut pas ebranle. C'etait la premiere epreuve du malheur. Soit +qu'il fut saisi par l'enormite du peril, soit que, pret a prendre une +determination temeraire, il voulut partager la responsabilite avec ses +generaux, il leur demanda leur avis pour la premiere fois, et assembla +un conseil de guerre. Tous opinerent pour la retraite. Sans point +d'appui devant eux, ayant perdu l'une des deux routes de France, il n'en +etait aucun qui crut prudent de tenir. Augereau seul, dont ces journees +furent les plus belles de sa vie, insista fortement pour tenter la +fortune des armes. Il etait jeune, ardent; il avait appris dans les +faubourgs a bien parler le langage des camps, et il declara qu'il avait +de bons grenadiers qui ne se retireraient pas sans combattre. Peu +capable de juger les ressources qu'offraient encore la situation des +armees et la nature du terrain, il n'ecoutait que son courage, et +il echauffa de son ardeur guerriere le genie de Bonaparte. Celui-ci +congedia ses generaux sans exprimer son avis, mais son plan etait +arrete. Quoique la ligne de l'Adige fut forcee, et que celle du Mincio +et du lac de Garda fut tournee, le terrain etait si heureux, qu'il +presentait encore des ressources a un homme de genie resolu. + +Les Autrichiens, partages en deux corps, descendaient le long des deux +rives du lac de Garda: leur jonction s'operait a la pointe du lac, et, +arrives la, ils avaient soixante mille hommes pour en accabler trente. +Mais, en se concentrant a la pointe du lac, on empechait leur jonction. +En formant assez rapidement une masse principale, on pouvait accabler +les vingt mille qui avaient tourne le lac, et revenir aussitot apres +vers les quarante mille qui avaient file entre le lac et l'Adige. Mais +pour occuper la pointe du lac, il fallait y ramener toutes les troupes +du Bas-Adige et du Bas-Mincio; il fallait retirer Augereau de Legnago, +et Serrurier de Mantoue, car on ne pouvait plus tenir une ligne aussi +etendue. C'etait un grand sacrifice, car on assiegeait Mantoue depuis +deux mois, on y avait transporte un grand materiel; la place allait se +rendre, et en la laissant ravitailler, on perdait le fruit de longs +travaux et une proie presque assuree. Bonaparte cependant n'hesita +pas, et, entre deux buts importans, sut saisir le plus important et y +sacrifier l'autre; resolution simple, et qui decele non pas le grand +capitaine, mais le grand homme. Ce n'est pas a la guerre seulement, +c'est aussi en politique, et dans toutes les situations de la vie qu'on +trouve deux buts, qu'on veut les tenir l'un et l'autre, et qu'on les +manque tous les deux. Bonaparte eut cette force si grande et si rare du +choix et du sacrifice. En voulant garder tout le cours du Mincio, depuis +la pointe du lac de Garda jusqu'a Mantoue, il eut ete perce; en se +concentrant sur Mantoue pour la couvrir, il aurait eu soixante-dix mille +hommes a combattre a la fois, dont soixante mille de front, et dix mille +a dos. Il sacrifia Mantoue, et se concentra a la pointe du lac de Garda. +Ordre fut donne sur-le-champ a Augereau de quitter Legnago, a Serrurier +de quitter Mantoue, pour se concentrer vers Valeggio et Peschiera, sur +le Haut-Mincio. Dans la nuit du 13 thermidor (31 juillet), Serrurier +brula ses affuts, encloua ses canons, enterra ses projectiles, et jeta +ses poudres a l'eau, pour aller joindre l'armee active. + +Bonaparte, sans perdre un seul instant, voulut marcher d'abord sur le +corps ennemi le plus engage, et le plus dangereux par la position qu'il +avait prise. C'etaient les vingt mille hommes de Quasdanovich, qui +avaient debouche par Salo, Gavardo et Brescia, sur les derrieres du lac +de Garda, et qui menacaient la communication avec Milan. Le jour meme ou +Serrurier abandonnait Mantoue, le 13 (31 juillet), Bonaparte retrograda +pour aller tomber sur Quasdanovich, et repassa le Mincio, a Peschiera, +avec la plus grande partie de son armee. Augereau le repassa a +Borghetto, a ce meme pont temoin d'une action glorieuse au moment de +la premiere conquete. On laissa des arriere-gardes pour surveiller +la marche de l'ennemi, qui avait passe l'Adige. Bonaparte ordonna au +general Sauret d'aller degager le general Guyeux, qui etait enferme dans +un vieux batiment avec dix-sept cents hommes, sans avoir ni pain ni eau, +et qui se battait heroiquement depuis deux jours. Il resolut de marcher +lui-meme sur Lonato, ou Quasdanovich venait deja de pousser une +division, et il ordonna a Augereau de se porter sur Brescia, pour +rouvrir la communication avec Milan. Sauret reussit en effet a degager +le general Guyeux, repoussa les Autrichiens dans les montagnes, et leur +fit quelques cents prisonniers. Bonaparte, avec la brigade d'Allemagne, +n'eut pas le temps d'attaquer les Autrichiens a Lonato; il fut prevenu. +Apres un combat des plus vifs, il repoussa l'ennemi, entra a Lonato, +et fit six cents prisonniers: Augereau, pendant ce temps, marchait sur +Brescia; il y entra le lendemain 14 (1er aout), sans coup ferir, delivra +quelques prisonniers qu'on nous y avait faits, et forca les Autrichiens +a rebrousser vers les montagnes. Quasdanovich, qui croyait arriver sur +les derrieres de l'armee francaise et la surprendre, fut etonne de +trouver partout des masses imposantes, et faisant front avec tant de +vigueur. Il avait perdu peu de monde, tant a Salo qu'a Lonato; mais il +crut devoir faire halte, et ne pas s'engager davantage avant de savoir +ce que devenait Wurmser avec la principale masse autrichienne. Il +s'arreta. + +Bonaparte s'arreta aussi de son cote. Le temps etait precieux: sur ce +point il ne fallait pas pousser un succes plus qu'il ne convenait. +C'etait assez d'avoir impose a Quasdanovich; il fallait revenir +maintenant pour faire face a Wurmser. Il retrograda avec les divisions +Massena et Augereau. Le 15 (2 aout), il placa la division Massena +a Pont-San-Marco, et la division Augereau a Monte-Chiaro. Les +arriere-gardes qu'il avait laissees sur le Mincio devinrent ses +avant-gardes. Il etait temps d'arriver; car les quarante mille hommes +de Wurmser avaient franchi non-seulement l'Adige, mais le Mincio. La +division Bayalitsch ayant masque Peschiera par un detachement, et passe +le Mincio, s'avancait sur la route de Lonato. La division Liptai avait +franchi le Mincio a Borghetto, et repousse de Castiglione le general +Valette. Wurmser etait alle, avec deux divisions d'infanterie et une +de cavalerie, debloquer Mantoue. En voyant nos affuts en cendres, nos +canons encloues, et les traces d'une extreme precipitation, il n'y vit +point le calcul du genie, mais un effet de l'epouvante; il fut plein de +joie, et entra en triomphe dans la place qu'il venait delivrer: c'etait +le 15 thermidor (2 aout). + +Bonaparte, revenu a Pont-San-Marco et a Monte-Chiaro, ne s'arreta pas un +instant. Ses troupes n'avaient cesse de marcher: lui-meme avait toujours +ete a cheval; il resolut de les faire battre des le lendemain matin. Il +avait devant lui Bayalitsch a Lonato, Liptai a Castiglione, presentant a +eux un front de vingt-cinq mille hommes. Il fallait les attaquer +avant que Wurmser revint de Mantoue. Sauret venait une seconde fois +d'abandonner Salo; Bonaparte y envoya de nouveau Guyeux, pour reprendre +la position et contenir toujours Quasdanovich. Apres ces precautions sur +sa gauche et ses derrieres, il resolut de marcher devant lui a Lonato, +avec Massena, et de jeter Augereau sur les hauteurs de Castiglione, +abandonnees la veille par le general Valette. Il destitua ce general +devant l'armee, pour faire a tous ses lieutenans un devoir de la +fermete. Le lendemain 16 (3 aout), toute l'armee s'ebranla; Guyeux +rentra a Salo, ce qui rendit encore plus impossible toute communication +de Quasdanovich avec l'armee autrichienne. Bonaparte s'avanca sur +Lonato, mais son avant-garde fut culbutee, quelques pieces furent +prises, et le general Pigeon resta prisonnier. Bayalitsch, fier de ce +succes, s'avanca avec confiance, et etendit ses ailes autour de la +division francaise. Il avait deux buts en faisant cette manoeuvre, +d'abord d'envelopper Bonaparte, et puis de s'etendre par sa droite, pour +entrer en communication avec Quasdanovich, dont il entendait le canon +a Salo. Bonaparte, ne s'effrayant point pour ses derrieres, se laisse +envelopper avec un imperturbable sang-froid; il jette quelques +tirailleurs sur ses ailes menacees, puis il saisit les dix-huitieme et +trente-deuxieme demi-brigades d'infanterie, les range en colonne serree, +les fait appuyer par un regiment de dragons, et fond, tete baissee, sur +le centre de l'ennemi, qui s'etait affaibli pour s'etendre. Il +renverse tout avec cette brave infanterie, et perce ainsi la ligne des +Autrichiens. Ceux-ci, coupes en deux corps, perdent aussitot la tete; +une partie de cette division Bayalitsch se replie en toute hate vers +le Mincio; mais l'autre, qui s'etait etendue pour communiquer avec +Quasdanovich, se trouve rejetee vers Salo, ou Guyeux se trouvait dans le +moment. Bonaparte la fait poursuivre sans relache, pour la mettre entre +deux feux. Il lance Junot a sa poursuite avec un regiment de cavalerie. +Junot se precipite au galop, tue six cavaliers de sa main, et tombe +blesse de plusieurs coups de sabre. La division fugitive, prise entre +le corps qui etait a Salo et celui qui la poursuivait de Lonato, +s'eparpille, se met en deroute, et laisse a chaque pas des milliers de +prisonniers. Pendant qu'on achevait la poursuite, Bonaparte se porte sur +sa droite, a Castiglione, ou Augereau combattait depuis le matin avec +une admirable bravoure. Il lui fallait enlever des hauteurs ou la +division Liptai s'etait placee. Apres un combat opiniatre plusieurs fois +recommence, il en etait enfin venu a bout, et Bonaparte, en arrivant, +trouva l'ennemi qui se retirait de toutes parts. Telle fut la bataille +dite de Lonato, livree le 16 thermidor (3 aout). + +Les resultats en etaient considerables. On avait pris vingt pieces de +canon, fait trois mille prisonniers a la division coupee et rejetee sur +Salo, et l'on poursuivait les restes epars dans les montagnes. On avait +fait mille ou quinze cents prisonniers a Castiglione; on avait tue +ou blesse trois mille hommes; donne l'epouvante a Quasdanovich, qui, +trouvant l'armee francaise devant lui a Salo, et l'entendant au loin +a Lonato, la croyait partout. On avait ainsi presque desorganise les +divisions Bayalitsch et Liptai, qui se repliaient sur Wurmser. Ce +general arrivait en ce moment avec quinze mille hommes, pour rallier +a lui les deux divisions battues, et commencait a s'etendre dans les +plaines de Castiglione. Bonaparte le vit, le lendemain matin 17 (4 +aout), se mettre en ligne pour recevoir le combat. Il resolut de +l'aborder de nouveau, et de lui livrer une derniere bataille, qui +devait decider du sort de l'Italie. Mais pour cela il fallait reunir a +Castiglione toutes les troupes disponibles. Il remit donc au lendemain +18 (5 aout) cette bataille decisive. Il repartit au galop pour Lonato, +afin d'activer lui-meme le mouvement de ses troupes. Il avait en +quelques jours creve cinq chevaux. Il ne s'en fiait a personne de +l'execution de ses ordres; il voulait tout voir, tout verifier de ses +yeux, tout animer de sa presence. C'est ainsi qu'une grande ame se +communique a une vaste masse, et la remplit de son feu. Il arriva a +Lonato au milieu du jour. Deja ses ordres s'executaient; une partie des +troupes etait en marche sur Castiglione; les autres se portaient vers +Salo et Gavardo. Il restait tout au plus mille hommes a Lonato. A peine +Bonaparte y est-il entre, qu'un parlementaire autrichien se presente, et +vient le sommer de se rendre. Le general surpris ne comprend pas +d'abord comment il est possible qu'il soit en presence des Autrichiens. +Cependant il se l'explique bientot. La division coupee la veille a la +bataille de Lonato, et rejetee sur Salo, avait ete prise en partie; mais +un corps de quatre mille hommes a peu pres avait erre toute la nuit dans +les montagnes, et voyant Lonato presque abandonne, cherchait a y rentrer +pour s'ouvrir une issue sur le Mincio. Bonaparte n'avait qu'un millier +d'hommes a lui opposer, et surtout n'avait pas le temps de livrer +un combat. Sur-le-champ il fait monter a cheval tout ce qu'il avait +d'officiers autour de lui. Il ordonne qu'on amene le parlementaire, et +qu'on lui debande les yeux. Celui-ci est saisi d'etonnement en voyant ce +nombreux etat-major. "Malheureux, lui dit Bonaparte, vous ne savez donc +pas que vous etes en presence du general en chef, et qu'il est ici avec +toute son armee! Allez dire a ceux qui vous envoient, que je leur donne +cinq minutes pour se rendre, ou que je les ferai passer au fil +de l'epee, pour les punir de l'outrage qu'ils osent me faire." +Sur-le-champ il fait approcher son artillerie, menacant de faire feu +sur les colonnes qui s'avancent. Le parlementaire va rapporter cette +reponse, et les quatre mille hommes mettent bas les armes devant +mille[8]. Bonaparte, sauve par cet acte de presence d'esprit, donna +ses ordres pour la lutte qui allait se livrer. Il joignit de nouvelles +troupes a celles qui etaient deja dirigees sur Salo. La division +Despinois fut reunie a la division Sauret, et toutes deux profitant de +l'ascendant de la victoire, durent attaquer Quasdanovich, et le +rejeter definitivement dans les montagnes. Il ramena tout le reste a +Castiglione. Il y revint dans la nuit, ne prit pas un instant de repos, +et apres avoir change de cheval, courut sur le champ de bataille, afin +de faire ses dispositions. Cette journee allait decider du destin de +l'Italie. + +[Footnote 8: Ce fait a ete revoque en doute par un historien, M. +Botta, mais il est confirme par toutes les relations, et j'ai recu +l'attestation de son authenticite, de l'ordonnateur en chef de l'armee +active, M. Aubernon, qui a passe les quatre mille prisonniers en revue.] + +C'etait dans la plaine de Castiglione qu'on allait combattre. Une suite +de hauteurs, formees par les derniers bancs des Alpes, se prolongent de +la Chiesa au Mincio, par Lonato, Castiglione, Solferino. Au pied de ces +hauteurs s'etend la plaine qui allait servir de champ de bataille. Les +deux armees y etaient en presence, perpendiculairement a la ligne des +hauteurs, a laquelle toutes deux appuyaient une aile. Bonaparte y +appuyait sa gauche, Wurmser sa droite. Bonaparte avait vingt-deux mille +hommes au plus; Wurmser en comptait trente mille. Ce dernier avait +encore un autre avantage; son aile qui etait dans la plaine, etait +couverte par une redoute placee sur le mamelon de Medolano. Ainsi il +etait appuye des deux cotes. Pour balancer les avantages du nombre et de +la position, Bonaparte comptait sur l'ascendant de la victoire, et sur +ses manoeuvres. Wurmser devait tendre a se prolonger par sa droite, qui +s'appuyait a la ligne des hauteurs, pour s'ouvrir une communication vers +Lonato et Salo. C'est ainsi qu'avait fait Bayalitsch l'avant-veille, et +c'est ainsi que devait faire Wurmser, dont tous les voeux devaient avoir +pour but la reunion avec son grand detachement. Bonaparte resolut de +favoriser ce mouvement dont il esperait tirer un grand parti. Il avait +maintenant sous sa main la division Serrurier, qui, poursuivie par +Wurmser depuis qu'elle avait quitte Mantoue, n'avait pu jusqu'ici +entrer en ligne. Elle arrivait par Guidizzolo. Bonaparte lui ordonna de +deboucher vers Cauriana, sur les derrieres de Wurmser. Il attendait son +feu pour commencer le combat. + +Des la pointe du jour, les deux armees entrerent en action. Wurmser, +impatient d'attaquer, ebranla sa droite le long des hauteurs; Bonaparte, +pour favoriser ce mouvement, replia sa gauche, qui etait formee par +la division Massena; il maintint son centre immobile dans la plaine. +Bientot il entendit le feu de Serrurier. Alors, tandis qu'il continuait +a replier sa gauche, et que Wurmser continuait a prolonger sa droite, +il fit attaquer la redoute de Medolano. Il dirigea d'abord vingt pieces +d'artillerie legere sur cette redoute, et, apres l'avoir vivement +canonnee, il detacha le general Verdier, avec trois bataillons de +grenadiers, pour l'emporter. Ce brave general s'avanca, appuye par +un regiment de cavalerie, et enleva la redoute. Le flanc gauche des +Autrichiens fut alors decouvert, a l'instant meme ou Serrurier, arrive a +Cauriana, repandait l'alarme sur leurs derrieres. Wurmser jeta aussitot +une partie de sa seconde ligne a sa gauche, privee d'appui, et la placa +en potence pour faire face aux Francais qui debouchaient de Medolano. Il +porta le reste de sa seconde ligne en arriere, pour couvrir Cauriana, et +continua ainsi a faire tete a l'ennemi. Mais Bonaparte, saisissant le +moment avec sa promptitude accoutumee, cesse aussitot de refuser sa +gauche et son centre; il donne a Massena et Augereau le signal qu'ils +attendaient impatiemment. Massena, avec la gauche, Augereau, avec le +centre, fondent sur la ligne affaiblie des Autrichiens, et la chargent +avec impetuosite. Attaquee si brusquement sur tout son front, menacee +sur sa gauche et ses derrieres, elle commence a ceder le terrain. +L'ardeur des Francais redouble. Wurmser, voyant son armee compromise, +donne alors le signal de la retraite. On le poursuit en lui faisant +des prisonniers. Pour le mettre dans une deroute complete, il fallait +redoubler de celerite, et le pousser en desordre sur le Mincio. Mais, +depuis six jours, les troupes marchaient et se battaient sans relache; +elles ne pouvaient plus avancer, et coucherent sur le champ de bataille. +Wurmser n'avait perdu que deux mille hommes ce jour-la, mais il n'en +avait pas moins perdu l'Italie. + +Le lendemain Augereau se porta au pont de Borghetto, et Massena devant +Peschiera. Augereau engagea une canonnade qui fut suivie de la retraite +des Autrichiens; et Massena livra un combat d'arriere-garde a la +division qui avait masque Peschiera. Le Mincio fut abandonne par +Wurmser; il reprit la route de Rivoli, entre l'Adige et le lac de Garda, +pour rentrer dans le Tyrol. Massena le suivit a Rivoli, a la Corona, et +reprit ses anciennes positions. Augereau se presenta devant Verone. Le +provediteur venitien, pour donner aux Autrichiens le temps d'evacuer la +ville et de sauver leurs bagages, demandait deux heures de temps avant +d'ouvrir les portes; Bonaparte les fit enfoncer a coups de canon. Les +Veronais, qui etaient devoues a la cause de l'Autriche, et qui avaient +manifeste hautement leurs sentimens au moment de la retraite des +Francais, craignaient le courroux du vainqueur; mais il fit observer a +leur egard les plus grands menagemens. + +Du cote de Salo et de la Chiesa, Quasdanovich faisait une retraite +penible par derriere le lac de Garda. Il voulut s'arreter et defendre +le defile dit la Rocca-d'Anfo; mais il fut battu, et perdit douze cents +hommes. Bientot les Francais eurent repris toutes leurs anciennes +positions. + +Cette campagne avait dure six jours; et dans ce court espace de temps, +trente et quelques mille hommes en avaient mis soixante mille hors de +combat. Wurmser avait perdu vingt mille hommes, dont sept a huit mille +tues ou blesses, et douze ou treize mille prisonniers. Il etait rejete +dans les montagnes, et reduit a l'impossibilite de tenir la campagne. +Ainsi s'etait evanouie cette formidable expedition, devant une poignee +de braves. Ces resultats extraordinaires et inouis dans l'histoire +etaient dus a la promptitude et a la vigueur de resolution du jeune +chef. Tandis que deux armees redoutables couvraient les deux rives du +lac de Garda, et que tous les courages etaient ebranles, il avait su +reduire toute la campagne a une seule question, la jonction de ces +deux armees a la pointe du lac de Garda; il avait su faire un grand +sacrifice, celui du blocus de Mantoue, pour se concentrer au point +decisif; et, frappant alternativement des coups terribles sur chacune +des masses ennemies, a Salo, a Lonato, a Castiglione, il les avait +successivement desorganisees et rejetees dans les montagnes d'ou elles +etaient sorties. + +Les Autrichiens etaient saisis d'effroi; les Francais transportes +d'admiration pour leur jeune chef. La confiance et le devouement en lui +etaient au comble. Un bataillon pouvait en faire fuir trois. Les +vieux soldats qui l'avaient nomme caporal a Lodi, le firent sergent +a Castiglione. En Italie la sensation fut profonde. Milan, Bologne, +Ferrare, les villes du duche de Modene, et tous les amis de la liberte, +furent transportes de joie. La douleur se repandit dans les couvens et +chez toutes les vieilles aristocraties. Les gouvernemens qui avaient +fait des imprudences, Venise, Rome, Naples, etaient epouvantes. + +Bonaparte, jugeant sainement sa position, ne crut pas la lutte terminee, +quoiqu'il eut enleve a Wurmser vingt mille hommes. Le vieux marechal se +retirait dans les Alpes avec quarante mille. Il allait les reposer, les +rallier, les recruter, et il etait a presumer qu'il fondrait encore +une fois sur l'Italie. Bonaparte avait perdu quelques mille hommes, +prisonniers, tues ou blesses; il en avait beaucoup dans les hopitaux: il +jugea qu'il fallait temporiser encore, avoir toujours les yeux sur +le Tyrol, et les pieds sur l'Adige, et se contenter d'imposer aux +puissances italiennes, en attendant qu'il eut le temps de les chatier. +Il se contenta d'apprendre aux Venitiens qu'il etait instruit de leurs +armemens, et continua a se faire nourrir a leurs frais, ajournant encore +les negociations pour une alliance. Il avait appris l'arrivee a Ferrare +d'un legat du pape, qui etait venu pour reprendre possession des +legations; il le manda a son quartier-general. Ce legat, qui etait le +cardinal Mattei, tomba a ses pieds en disant: _Peccavi_. Bonaparte le +mit aux arrets dans un seminaire. Il ecrivit a M. d'Azara, qui etait son +intermediaire aupres des cours de Rome et de Naples; il se plaignit a +lui de l'imbecillite et de la mauvaise foi du gouvernement papal, et lui +annonca son intention de revenir bientot sur ses derrieres, si on +l'y obligeait. Quant a la cour de Naples, il prit le langage le plus +menacant. "Les Anglais, dit-il a M. d'Azara, ont persuade au roi de +Naples qu'il etait quelque chose; moi, je lui prouverai qu'il n'est +rien. S'il persiste, au mepris de l'armistice, a se mettre sur les +rangs, je prends l'engagement, a la face de l'Europe, de marcher contre +ses pretendus soixante-dix mille hommes avec six mille grenadiers, +quatre mille chevaux, et cinquante pieces de canon." + +Il ecrivit une lettre polie, mais ferme, au duc de Toscane, qui avait +laisse occuper aux Anglais Porto-Ferrajo, et lui dit que la France +pourrait le punir de cette negligence en occupant ses etats, mais +qu'elle voulait bien n'en rien faire, en consideration d'une ancienne +amitie. Il changea la garnison de Livourne, afin d'imposer a la Toscane +par un mouvement de troupes. Il se tut avec Genes. Il ecrivit une lettre +vigoureuse au roi de Piemont, qui souffrait les Barbets dans ses etats, +et fit partir une colonne de douze cents hommes avec une commission +militaire ambulante, pour saisir et fusiller les Barbets trouves sur +les routes. Le peuple de Milan avait montre les dispositions les plus +amicales aux Francais. Il lui adressa une lettre delicate et noble, pour +le remercier. Ses dernieres victoires lui donnant des esperances plus +fondees de conserver l'Italie, il crut pouvoir s'engager davantage avec +les Lombards; il leur accorda des armes, et leur permit de lever une +legion a leur solde, dans laquelle s'enrolerent en foule les Italiens +attaches a la liberte, et les Polonais errans en Europe depuis le +dernier partage. Bonaparte temoigna sa satisfaction aux peuples de +Bologne et de Ferrare. Ceux de Modene demandaient a etre affranchis de +la regence etablie par leur duc; Bonaparte avait deja quelques motifs +de rompre l'armistice, car la regence avait fait passer des vivres a la +garnison de Mantoue. Il voulut attendre encore. Il demanda des secours +au directoire pour reparer ses pertes, et se tint a l'entree des gorges +du Tyrol, pret a fondre sur Wurmser, et a detruire les restes de son +armee, des qu'il apprendrait que Moreau avait passe le Danube. + +Pendant que ces grands evenemens se passaient en Italie, il s'en +preparait d'autres sur le Danube. Moreau avait pousse l'archiduc pied +a pied, et etait arrive dans le milieu de thermidor (premiers jours +d'aout) sur le Danube. Jourdan se trouvait sur la Naab, qui tombe dans +ce fleuve. La chaine de l'Alb, qui separe le Necker du Danube, se +compose de montagnes de moyenne hauteur, terminees en plateaux, +traversees par des defiles etroits comme des fissures de rochers. C'est +par ces defiles que Moreau avait debouche sur le Danube, dans un pays +inegal, coupe de ravins et couvert de bois. L'archiduc, qui nourrissait +le dessein de se concentrer sur le Danube, et de reprendre force sur +cette ligne puissante, forma tout a coup une resolution qui faillit +compromettre ses sages projets. Il apprenait que Wartensleben, au lieu +de se replier sur lui, le plus pres possible de Donawert, se repliait +vers la Boheme, dans la sotte pensee de la couvrir; il craignait que, +profitant de ce faux mouvement, qui decouvrait le Danube, l'armee de +Sambre-et-Meuse ne voulut en tenter le passage. Il voulait donc le +passer lui-meme, pour filer rapidement sur l'autre rive, et aller faire +tete a Jourdan. Mais le fleuve etait encombre de ses magasins, et il +lui fallait encore du temps pour les faire evacuer; il ne voulait pas +d'ailleurs executer le passage sous les yeux de Moreau et trop pres de +ses coups, et il songea a l'eloigner en lui livrant la bataille avec le +Danube a dos: mauvaise pensee dont il s'est blame severement depuis, +car elle l'exposait a etre jete dans le fleuve, ou du moins a ne pas y +arriver entier, condition indispensable pour le succes de ses projets +ulterieurs. + +Le 24 thermidor (11 aout), il s'arreta devant les positions de Moreau, +pour lui livrer une attaque generale. Moreau etait a Neresheim, tenant +les positions de Dunstelkingen et de Dischingen par sa droite et son +centre, et celle de Nordlingen par sa gauche. L'archiduc, voulant +d'abord l'ecarter du Danube, puis le couper, s'il etait possible, des +montagnes par lesquelles il avait debouche, et enfin l'empecher de +communiquer avec Jourdan, l'attaqua, pour arriver a toutes ses fins, sur +tous les points a la fois. Il parvint a tourner la droite de Moreau, en +dispersant ses flanqueurs; il s'avanca jusqu'a Heidenheim, presque +sur ses derrieres, et y jeta une telle alarme, que tous les parcs +retrograderent. Au centre, il tenta une attaque vigoureuse, mais qui +ne fut pas assez decisive. A la gauche, vers Nordlingen, il fit des +demonstrations menacantes. Moreau ne s'intimida ni des demonstrations +faites a sa gauche, ni de l'excursion derriere sa droite; et, jugeant +avec raison que le point essentiel etait au centre, fit le contraire de +ce que font les generaux ordinaires, toujours alarmes lorsqu'on menace +de les deborder; il affaiblit ses ailes au profit du centre. Sa +prevision etait juste; car l'archiduc, redoublant d'efforts au centre +vers Dunstelkingen, fut repousse avec perte. On coucha de part et +d'autre sur le champ de bataille. + +Le lendemain, Moreau se trouva fort embarrasse par le mouvement +retrograde de ses parcs, qui le laissait sans munitions. Cependant il +pensa qu'il fallait payer d'audace, et faire mine de vouloir attaquer. +Mais l'archiduc, presse de repasser le Danube, n'avait nulle envie de +recommencer le combat: il fit sa retraite avec beaucoup de fermete sur +le fleuve, le repassa sans etre inquiete par Moreau, et en coupa les +ponts jusqu'a Donawerth. La, il apprit ce qui s'etait passe entre les +deux armees qui avaient opere par le Mein. Wartensleben ne s'etait pas +jete en Boheme comme il le craignait, il etait reste sur la Naab, en +presence de Jourdan. Le jeune prince autrichien forma une resolution +tres belle, qui etait la consequence de sa longue retraite, et qui etait +propre a decider la campagne. Son but, en se repliant sur le Danube, +avait ete de s'y concentrer, pour etre en mesure d'agir sur l'une ou sur +l'autre des deux armees francaises, avec une masse superieure de forces. +La bataille de Neresheim aurait pu compromettre ce plan, si, au lieu +d'etre incertaine, elle avait ete tout a fait malheureuse. Mais +s'etant retire entier sur le Danube, il pouvait maintenant profiter de +l'isolement des armees francaises, et tomber sur l'une des deux. En +consequence, il resolut de laisser le general Latour avec trente-six +mille hommes pour occuper Moreau, et de se porter de sa personne avec +vingt-cinq mille vers Wartensleben, afin d'accabler Jourdan par cette +reunion de forces. L'armee de Jourdan etait la plus faible des deux. A +une aussi grande distance de sa base, elle ne comptait guere plus de +quarante-cinq mille hommes. Il etait evident qu'elle ne pourrait +pas resister, et qu'elle allait meme se trouver exposee a de grands +desastres. Jourdan, etant battu et ramene sur le Rhin, Moreau, de son +cote, ne pouvait rester en Baviere, et l'archiduc pouvait meme se porter +sur le Necker et le prevenir sur sa ligne de retraite. Cette conception +si juste a ete regardee comme la plus belle dont puissent s'honorer les +generaux autrichiens pendant ces longues guerres; comme celles qui dans +le moment signalaient le genie de Bonaparte en Italie, elle appartenait +a un jeune homme. + +L'archiduc partit d'Ingolstadt le 29 thermidor (16 aout), cinq jours +apres la bataille de Neresheim. Jourdan, place sur la Naab, entre +Naabourg et Schwandorff, ne s'attendait pas a l'orage qui se preparait +sur sa tete. Il avait detache le general Bernadotte a Neumark, sur sa +droite, de maniere a se mettre en communication avec Moreau; objet +impossible a remplir, et pour lequel un corps detache etait inutilement +compromis. Ce fut contre ce detachement que l'archiduc, arrivant du +Danube, devait donner necessairement. Le general Bernadotte, attaque par +des forces superieures, fit une resistance honorable, mais fut oblige de +repasser rapidement les montagnes par lesquelles l'armee avait debouche +de la vallee du Mein dans celle du Danube. Il se retira a Nuremberg. +L'archiduc, apres avoir jete un corps a sa poursuite, se porta avec le +reste de ses forces sur Jourdan. Celui-ci, prevenu de l'arrivee d'un +renfort, averti du danger qu'avait couru Bernadotte, et de sa retraite +sur Nuremberg, se disposa a repasser aussi les montagnes. Au moment ou +il se mettait en marche, il fut attaque a la fois par l'archiduc et par +Wartensleben; il eut un combat difficile a soutenir a Amberg, et perdit +sa route directe vers Nuremberg. Jete avec ses parcs, sa cavalerie +et son infanterie, dans des routes de traverse, il courut de grands +dangers, et fit, pendant huit jours, une retraite des plus difficiles et +des plus honorables pour les troupes et pour lui. Il se retrouva sur +le Mein, a Schweinfurt, le 12 fructidor (29 aout), se proposant de se +diriger sur Wurtzbourg, pour y faire halte, y rallier ses corps, et +tenter de nouveau le sort des armes. + +Pendant que l'archiduc executait ce beau mouvement sur l'armee de +Sambre-et-Meuse, il fournissait a Moreau l'occasion d'en executer un +pareil, aussi beau et aussi decisif. L'ennemi ne tente jamais une +hardiesse sans se decouvrir, et sans ouvrir de belles chances a son +adversaire. Moreau, n'ayant plus que trente-huit mille hommes devant +lui, pouvait facilement les accabler, en agissant avec un peu de +vigueur. Il pouvait mieux (au jugement de Napoleon et de l'archiduc +Charles), il pouvait tenter un mouvement dont les resultats auraient ete +immenses. Il devait lui-meme suivre la marche de l'ennemi, se rabattre +sur l'archiduc, comme ce prince se rabattait sur Jourdan, et arriver +a l'improviste sur ses derrieres. L'archiduc, pris entre Jourdan et +Moreau, eut couru des dangers incalculables. Mais, pour cela, il +fallait executer un mouvement tres etendu, changer tout a coup sa ligne +d'operation, se jeter du Necker sur le Mein; il fallait surtout manquer +aux instructions du directoire, qui prescrivaient de s'appuyer au Tyrol, +afin de deborder les flancs de l'ennemi et de communiquer avec l'armee +d'Italie. Le jeune vainqueur de Castiglione n'aurait pas hesite a faire +cette marche hardie, et a commettre une desobeissance, qui aurait decide +la campagne d'une maniere victorieuse; mais Moreau etait incapable +d'une pareille determination. Il resta plusieurs jours sur les bords +du Danube, ignorant le depart de l'archiduc, et explorant lentement un +terrain qui etait alors peu connu. Ayant appris enfin le mouvement +qui venait de s'operer, il concut des inquietudes pour Jourdan; mais, +n'osant prendre aucune determination vigoureuse, il se decida a franchir +le Danube, et a s'avancer en Baviere, pour essayer par la de ramener +l'archiduc a lui, tout en restant fidele au plan du directoire. Il etait +cependant aise de juger que l'archiduc ne quitterait pas Jourdan avant +de l'avoir mis hors de combat, et ne se laisserait pas detourner de +l'execution d'un vaste plan, par une excursion en Baviere. Moreau n'en +passa pas moins le Danube, a la suite de Latour, et s'approcha du Lech. +Latour fit mine de disputer le passage du Lech; mais, trop etendu pour +s'y soutenir, il fut oblige de l'abandonner, apres avoir essuye un +combat malheureux a Friedberg. Moreau s'approcha ensuite de Munich; il +se trouvait le 15 fructidor (1er septembre) a Dachau, Pfaffenhofen et +Geisenfeld. + +Ainsi la fortune commencait a nous etre moins favorable en Allemagne, +par l'effet d'un plan vicieux qui, separant nos armees, les exposait +a etre battues isolement. D'autres resultats se preparaient encore en +Italie. + +On a vu que Bonaparte, apres avoir rejete les Autrichiens dans le Tyrol, +et repris ses anciennes positions sur l'Adige, meditait de nouveaux +projets contre Wurmser, auquel il n'etait pas content d'avoir detruit +vingt mille hommes, et dont il voulait ruiner entierement l'armee. Cette +operation etait indispensable pour l'execution de tous ses desseins en +Italie. Wurmser detruit, il pourrait faire une pointe jusqu'a Trieste, +ruiner ce point si important pour l'Autriche, revenir ensuite sur +l'Adige, faire la loi a Venise, a Rome et a Naples, dont la malveillance +etait toujours aussi manifeste, et donner enfin le signal de la liberte +en Italie, en constituant la Lombardie, les legations de Bologne et de +Ferrare, peut-etre meme le duche de Modene, en republique independante. +Il resolut donc, pour accomplir tous ces projets, de monter dans le +Tyrol, certain aujourd'hui d'etre seconde par la presence de Moreau sur +l'autre versant des Alpes. + +Pendant que les troupes francaises employaient une vingtaine de jours a +se reposer, Wurmser reorganisait et renforcait les siennes. De nouveaux +detachemens venus de l'Autriche, et les milices tyroliennes, lui +permirent de porter son armee a pres de cinquante mille hommes. Le +conseil aulique lui envoya un autre chef d'etat-major, le general du +genie Laueer, avec de nouvelles instructions sur le plan a suivre pour +enlever la ligne de l'Adige. Wurmser devait laisser dix-huit ou vingt +mille hommes sous Davidovich, pour garder le Tyrol, et descendre avec le +reste, par la vallee de la Brenta, dans les plaines du Vicentin et du +Padouan. La Brenta prend naissance non loin de Trente, s'eloigne de +l'Adige en forme de courbe, redevient parallele a ce fleuve dans la +plaine, et va finir dans l'Adriatique. Une chaussee, partant de Trente, +conduit dans la vallee de la Brenta, et vient aboutir, par Bassano, dans +les plaines du Vicentin et du Padouan. Wurmser devait parcourir cette +vallee pour deboucher dans la plaine, et venir tenter le passage de +l'Adige, entre Verone et Legnago. Ce plan n'etait pas mieux concu que le +precedent, car il avait toujours l'inconvenient de diviser les forces en +deux corps, et de mettre Bonaparte au milieu. + +Wurmser entrait en action, dans le meme moment que Bonaparte. Celui-ci +ignorant les projets de Wurmser, mais prevoyant avec une sagacite rare, +que, pendant son excursion au fond du Tyrol, il serait possible que +l'ennemi vint tater la ligne de l'Adige, de Verone a Legnago, laissa +le general Kilmaine a Verone avec une reserve de pres de trois mille +hommes, et avec tous les moyens de resister pendant deux jours au moins. +Le general Sahuguet resta avec une division de huit mille hommes devant +Mantoue. Bonaparte partit avec vingt-huit mille, et remonta par les +trois routes du Tyrol, celle qui circule derriere le lac de Garda, et +les deux qui longent l'Adige. Le 17 fructidor (3 septembre), la division +Sauret, devenue division Vaubois, apres avoir circule par derriere le +lac de Garda, et livre plusieurs combats, arriva a Torbole, la pointe +superieure du lac. Le meme jour, les divisions Massena et Augereau, qui +longeaient d'abord les deux rives de l'Adige, et qui s'etaient ensuite +reunies sur la meme rive par le pont de Golo, arriverent devant +Seravalle. Elles livrerent un combat d'avant-garde, et firent quelques +prisonniers a l'ennemi. + +Les Francais avaient a remonter maintenant une vallee etroite et +profonde: a leur gauche etait l'Adige, a leur droite des montagnes +elevees. Souvent le fleuve, serrant le pied des montagnes, ne laissait +que la largeur de la chaussee, et formait ainsi d'affreux defiles a +franchir. Il y en avait plus d'un de ce genre, pour penetrer dans le +Tyrol. Mais les Francais, audacieux et agiles, etaient aussi propres a +cette guerre qu'a celle qu'ils venaient de faire dans les vastes plaines +du Mantouan. Davidovich avait place deux divisions, l'une au camp de +Mori, sur la rive droite de l'Adige, pour faire tete a la division +Vaubois qui remontait la chaussee de Salo a Roveredo, par derriere le +lac de Garda: l'autre a San-Marco, sur la rive gauche, pour garder le +defile contre Massena et Augereau. Le 18 fructidor (4 septembre), on se +trouva en presence. C'etait la division Wukassovich qui defendait le +defile de San-Marco. Bonaparte, saisissant sur-le-champ le genre de +tactique convenable aux lieux, forme deux corps d'infanterie legere, +et les distribue a droite et a gauche, sur les hauteurs environnantes; +puis, quand il a fatigue quelque temps les Autrichiens, il forme la +dix-huitieme demi-brigade en colonne serree par bataillons, et ordonne +au general Victor de percer avec elle le defile. Un combat violent +s'engage; les Autrichiens resistent d'abord; mais Bonaparte decide +l'action, en ordonnant au general Dubois de charger a la tete des +hussards. Ce brave general fond sur l'infanterie autrichienne, la rompt, +et tombe perce de trois balles. On l'emporte expirant. "Avant que je +meure, dit-il a Bonaparte, faites-moi savoir si nous sommes vainqueurs. +" De toutes parts les Autrichiens fuient et se retirent a Roveredo, +situe a une lieue de Marco; on les poursuit au pas de course. Roveredo +est a une certaine distance de l'Adige; Bonaparte dirige Rampon, avec +la trente-deuxieme, vers l'espace qui separe le fleuve de la ville; il +porte Victor, avec la dix-huitieme, sur la ville meme. Celui-ci entre +au pas de charge dans la grande rue de Roveredo, balaie les Autrichiens +devant lui, et arrive a l'autre extremite de la ville, a l'instant ou +Rampon en achevait le circuit exterieur. Pendant que l'armee principale +emportait ainsi San-Marco et Roveredo, la division Vaubois arrivait a +Roveredo par l'autre rive de l'Adige. La division autrichienne de Reuss +lui avait dispute le camp de Mori, mais Vaubois venait de l'emporter a +l'instant meme, et toutes les divisions se trouvaient reunies maintenant +au milieu du jour a la hauteur de Roveredo, sur les deux rives du +fleuve. Mais le plus difficile restait a faire. + +Davidovich avait rallie ses deux divisions sur sa reserve, dans le +defile de Calliano, defile redoutable et bien autrement dangereux +que celui de Marco. Sur ce point, l'Adige, serrant les montagnes, ne +laissait, entre son lit et leur pied, que la largeur de la chaussee. +L'entree du defile etait fermee par le chateau de la Pietra, qui +joignait la montagne au fleuve, et qui etait couronne d'artillerie. + +Bonaparte, persistant dans sa tactique, distribue son infanterie legere +a droite, sur les escarpemens de la montagne, et a gauche, sur les bords +du fleuve. Ses soldats, nes sur les bords du Rhone, de la Seine ou de la +Loire, egalent l'agilite et la hardiesse des chasseurs des Alpes. +Les uns gravissent de rochers en rochers, atteignent le sommet de la +montagne, et font un feu plongeant sur l'ennemi; les autres, non moins +intrepides, se glissent le long du fleuve, appuient le pied partout ou +ils peuvent se soutenir, et tournent le chateau de la Pietra. Le general +Dammartin place avec bonheur une batterie d'artillerie legere qui +fait le meilleur effet; le chateau est enleve. Alors l'infanterie le +traverse, et fond en colonne serree sur l'armee autrichienne amassee +dans le defile. Artillerie, cavalerie, infanterie, se confondent, et +fuient dans un desordre epouvantable. Le jeune Lamarois, aide-de-camp du +general en chef, veut prevenir la fuite des Autrichiens; il se precipite +au galop a la tete de cinquante hussards, traverse dans toute sa +longueur la masse autrichienne, et, tournant bride sur-le-champ, fait +effort pour en arreter la tete. Il est renverse de cheval, mais il +repand la terreur dans les rangs autrichiens, et donne le temps a la +cavalerie, qui accourait, de recueillir plusieurs mille prisonniers. +La finit cette suite de combats, qui valurent a l'armee francaise les +defiles du Tyrol, la ville de Roveredo, toute l'artillerie autrichienne, +quatre mille prisonniers, sans compter les morts et les blesses. +Bonaparte appela cette journee bataille de Roveredo. + +Le lendemain 19 fructidor (5 septembre), les Francais entrerent a +Trente, capitale du Tyrol italien. L'eveque avait fui. Bonaparte, pour +calmer les Tyroliens, qui etaient fort attaches a la maison d'Autriche, +leur adressa une proclamation, dans laquelle il les invitait a poser +les armes, et a ne point commettre d'hostilites contre son armee, leur +promettant qu'a ce prix leurs proprietes et leurs etablissements publics +seraient respectes. Wurmser n'etait plus a Trente. Bonaparte l'avait +surpris a l'instant ou il se mettait en marche pour executer son +plan. En voyant les Francais s'engager dans le Tyrol pour communiquer +peut-etre avec l'Allemagne, Wurmser n'en fut que plus dispose a +descendre par la Brenta, pour emporter l'Adige pendant leur absence. +Il esperait meme, par ce circuit rapide, qui allait l'amener a Verone, +enfermer les Francais dans la haute vallee de l'Adige, et, tout a +la fois, les envelopper et les couper de Mantoue. Il etait parti +l'avant-veille et devait etre deja rendu a Bassano; Bonaparte forme +sur-le-champ une resolution des plus hardies: il va laisser Vaubois a +la garde du Tyrol, et se jeter a travers les gorges de la Brenta, a la +suite de Wurmser. Il ne peut emmener avec lui que vingt mille hommes, et +Wurmser en a trente; il peut etre enferme dans ces gorges epouvantables, +si Wurmser lui tient tete; il peut aussi arriver trop tard pour tomber +sur les derrieres de Wurmser, et celui-ci peut avoir eu le temps de +forcer l'Adige: tout cela est possible. Mais ses vingt mille hommes en +valent trente; mais si Wurmser veut lui tenir tete et l'enfermer dans +les gorges, il lui passera sur le corps; mais s'il a vingt lieues a +faire, il les fera en deux jours, et arrivera dans la plaine aussitot +que Wurmser. Alors il le rejettera ou sur Trieste, ou sur l'Adige. S'il +le rejette sur Trieste, il le poursuivra et ira bruler ce port sous ses +yeux; s'il le rejette sur l'Adige, il l'enfermera entre son armee et ce +fleuve, et enveloppera ainsi l'ennemi, qui croyait le prendre dans les +gorges du Tyrol. + +Ce jeune homme, dont la pensee et la volonte sont aussi promptes que la +foudre, ordonne a Vaubois, le jour meme de son arrivee a Trente, de se +porter sur le Lavis, pour enlever cette position a l'arriere-garde de +Davidovich. Il fait executer cette operation sous ses yeux, indique a +Vaubois la position qu'il doit garder avec ses dix mille hommes, et part +ensuite avec les vingt autres, pour se jeter a travers les gorges de la +Brenta. + +Il part le 20 au matin (6 septembre); il couche le soir a Levico. Le +lendemain 21 (7), il se remet en marche le matin, et arrive devant un +nouveau defile, dit de Primolano, ou Wurmser avait place une division. +Bonaparte emploie les memes manoeuvres, jette des tirailleurs sur les +hauteurs et sur le bord de la Brenta, puis fait charger en colonne sur +la route. On enleve le defile. Un petit fort se trouvait au dela, on +l'entoure et on s'en rend maitre. Quelques soldats intrepides courant +sur la route, y devancent les fugitifs, les arretent, et donnent a +l'armee le temps d'arriver pour les prendre. On fait trois mille +prisonniers. On arrive le soir a Cismone, apres avoir fait vingt lieues +en deux jours. Bonaparte voudrait avancer encore, mais les soldats +n'en peuvent plus; lui-meme est accable de fatigue. Il a devance son +quartier-general, il n'a ni suite ni vivres; il partage le pain de +munition d'un soldat, et se couche, en attendant avec impatience le +lendemain. + +Cette marche foudroyante et inattendue frappe Wurmser d'etonnement. Il +ne concoit pas que son ennemi se soit jete dans ces gorges, au risque +d'y etre enferme; il se propose de profiter de la position de Bassano +qui les ferme, et d'en barrer le passage avec toute son armee. S'il +reussit a y tenir, Bonaparte est pris dans la courbe de la Brenta. Deja +il avait envoye la division De Mezaros pour tater Verone, mais il la +rappelle pour lutter ici avec toutes ses forces; cependant il n'est pas +probable que l'ordre arrive a temps. La ville de Bassano est situee sur +la rive gauche de la Brenta. Elle communique avec la rive droite par un +pont. Wurmser place les deux divisions Sebottendorff et Quasdanovich +sur les deux rives de la Brenta, en avant de la ville. Il dispose six +bataillons en avant garde dans les defiles qui precedent Bassano, et qui +ferment la vallee. + +Le 22 (8 septembre), au matin, Bonaparte part de Cismone, et s'avance +sur Bassano; Massena marche sur la rive droite, Augereau sur la gauche. +On emporte les defiles, et on debouche en presence de l'armee ennemie, +rangee sur les deux rives de la Brenta. Les soldats de Wurmser, +deconcertes par l'audace des Francais, ne resistent pas avec le courage +qu'ils ont montre en tant d'occasions; ils s'ebranlent, se rompent, +et entrent dans Bassano. Augereau se presente a l'entree de la ville. +Massena, qui est sur la rive opposee, veut penetrer par le pont; il +l'enleve en colonne serree, comme celui de Lodi, et entre en meme temps +qu'Augereau. Wurmser, dont le quartier-general etait encore dans la +ville, n'a que le temps de se sauver, en nous laissant quatre mille +prisonniers et un materiel immense. Le plan de Bonaparte etait donc +realise; il avait debouche dans la plaine aussitot que Wurmser, et il +lui restait maintenant a l'envelopper, en l'acculant sur l'Adige. + +Wurmser, dans le desordre d'une action si precipitee, se trouve separe +des restes de la division Quasdanovich. Cette division se retire vers le +Frioul, et lui, se voyant presse par les divisions Massena et Augereau, +qui lui ferment la route du Frioul et le replient vers l'Adige, forme +la resolution de passer l'Adige de vive force, et d'aller se jeter dans +Mantoue. Il avait rallie a lui la division De Mezaros, qui venait de +faire de vains efforts pour emporter Verone. Il ne comptait plus que +quatorze mille hommes, dont huit d'infanterie et six de cavalerie +excellente. Il longe l'Adige, et fait chercher partout un passage. +Heureusement pour lui, le poste qui gardait Legnago avait ete transporte +a Verone, et un detachement, qui devait venir occuper cette place, +n'etait point encore arrive. Wurmser, profitant de ce hasard, s'empare +de Legnago. Certain maintenant de pouvoir regagner Mantoue, il accorde +quelque repos a ses troupes, qui etaient abimees de fatigue. + +Bonaparte le suivait sans relache: il fut cruellement decu en apprenant +la negligence qui sauvait Wurmser; cependant il ne desespera pas encore +de le prevenir a Mantoue. Il porta la division Massena sur l'autre rive +de l'Adige par le bac de Ronco, et la dirigea sur Sanguinetto, pour +barrer le chemin de Mantoue, il dirigea Augereau vers Legnago meme. +L'avant-garde de Massena, devancant sa division, entra dans Cerea le 25 +(11 septembre), au moment ou Wurmser y arrivait de Legnago avec tout son +corps d'armee. Cette avant-garde de cavalerie et d'infanterie legere, +commandee par les generaux Murat et Pigeon, fit une resistance des +plus heroiques, mais fut culbutee: Wurmser lui passa sur le corps, et +continua sa marche. Bonaparte arrivait seul au galop au moment de cette +action: il manqua etre pris, et se sauva en toute hate. + +Wurmser passa a Sanguinetto; puis, apprenant que tous les ponts de la +Molinella etaient rompus, excepte celui de Villimpenta, il descendit +jusqu'a ce pont, y franchit la riviere, et marcha sur Mantoue. Le +general Charton voulut lui resister avec trois cents hommes formes en +carre; ces braves gens furent sabres ou pris. Wurmser arriva ainsi a +Mantoue le 27 (13). Ces legers avantages etaient un adoucissement aux +malheurs du vieux et brave marechal. Il se repandit dans les environs de +Mantoue, et tint un moment la campagne, grace a sa nombreuse et belle +cavalerie. + +Bonaparte arrivait a perte d'haleine, furieux contre les officiers +negligens qui lui avaient fait manquer une si belle proie. Augereau +etait rentre dans Legnago, et avait fait prisonniere la garnison +autrichienne, forte de seize cents hommes. Bonaparte ordonna a Augereau +de se porter a Governolo, sur le Bas-Mincio. Il livra ensuite de petits +combats a Wurmser, pour l'attirer hors de la place; et, dans la nuit +du 28 au 29 (14-15 septembre), il prit une position en arriere, pour +engager Wurmser a se montrer en plaine. Le vieux general, alleche +par ses petits succes, se deploya en effet hors de Mantoue, entre +la citadelle et le faubourg de Saint-George. Bonaparte l'attaqua le +troisieme jour complementaire an IV (19 septembre). Augereau, venant de +Governolo, formait la gauche; Massena, partant de Due-Castelli, formait +le centre, et Sahuguet, avec le corps de blocus, formait la droite. +Wurmser avait encore vingt-un mille hommes en ligne. Il fut enfonce +partout, et rejete dans la place avec une perte de deux mille hommes. +Quelques jours apres, il fut entierement renferme dans Mantoue. La +nombreuse cavalerie qu'il avait ramenee ne lui servait a rien, et ne +faisait qu'augmenter le nombre des bouches inutiles; il fit tuer et +saler tous les chevaux. Il avait vingt et quelques mille hommes de +garnison, dont plusieurs mille aux hopitaux. + +Ainsi, quoique Bonaparte eut perdu en partie le fruit de sa marche +audacieuse sur la Brenta, et qu'il n'eut pas fait mettre bas les armes +au marechal, il avait entierement ruine et disperse son armee. Quelques +mille hommes etaient rejetes dans le Tyrol sous Davidovich; quelques +mille fuyaient en Frioul sous Quasdanovich. Wurmser, avec douze ou +quatorze mille, s'etait enferme dans Mantoue. Treize ou quatorze mille +etaient prisonniers, six ou sept mille tues ou blesses. Ainsi cette +armee venait des perdre encore une vingtaine de mille hommes en dix +jours, outre un materiel considerable. Bonaparte en avait perdu sept ou +huit mille, dont quinze cents prisonniers, et le reste tue, blesse, ou +malade. Ainsi, aux armees de Colli et de Beaulieu, detruites en entrant +en Italie, il fallait ajouter celle de Wurmser, detruite en deux fois, +d'abord dans les plaines de Castiglione, et ensuite sur les rives de la +Brenta. Aux trophees de Montenotte, de Lodi, de Borghetto, de Lonato, de +Castiglione, il fallait donc joindre ceux de Roveredo, de Bassano et de +Saint-George. A quelle epoque de l'histoire avait-on vu de si grands +resultats, tant d'ennemis tues, tant de prisonniers, de drapeaux, de +canons enleves! Ces nouvelles repandirent de nouveau la joie dans la +Lombardie, et la terreur dans le fond de la peninsule. La France fut +transportee d'admiration pour le general de l'armee d'Italie. + +Nos armes etaient moins heureuses sur les autres theatres de la guerre. +Moreau s'etait avance sur le Lech, comme on l'a vu, dans l'espoir que +ses progres en Baviere rameneraient l'archiduc et degageraient +Jourdan. Cet espoir etait peu fonde, et l'archiduc aurait mal juge de +l'importance de son mouvement, s'il se fut detourne de son execution +pour revenir vers Moreau. Toute la campagne dependait de ce qui allait +se passer sur le Mein. Jourdan battu, et ramene sur le Rhin, les progres +de Moreau ne faisaient que le compromettre davantage, et l'exposer a +perdre sa ligne de retraite. L'archiduc se contenta donc de renvoyer +le general Nauendorff, avec deux regimens de cavalerie et quelques +bataillons, pour renforcer Latour, et continua sa poursuite de l'armee +de Sambre-et-Meuse. + +Cette brave armee se retirait avec le plus vif regret, et en conservant +tout le sentiment de ses forces. C'est elle qui avait fait les plus +grandes et les plus belles choses, pendant les premieres annees de la +revolution; c'est elle qui avait vaincu a Watignies, a Fleurus, aux +bords de l'Ourthe et de la Roer. Elle avait beaucoup d'estime pour son +general, et une grande confiance en elle-meme. Cette retraite ne l'avait +point decouragee, et elle etait persuadee qu'elle ne cedait qu'a des +combinaisons superieures, et a la masse des forces ennemies. Elle +desirait ardemment une occasion de se mesurer avec les Autrichiens et +de retablir l'honneur de son drapeau. Jourdan le desirait aussi. Le +directoire lui ecrivait qu'il fallait a tout prix se maintenir en +Franconie, sur le Haut-Mein, pour prendre ses quartiers d'hiver en +Allemagne, et surtout pour ne pas decouvrir Moreau, qui s'etait avance +jusqu'aux portes de Munich. Moreau, de son cote, venait d'apprendre a +Jourdan, a la date du 8 fructidor (25 aout), sa marche au-dela du Lech, +les avantages qu'il y avait remportes, et le projet qu'il avait de +s'avancer toujours davantage pour ramener l'archiduc. Toutes ces raisons +deciderent Jourdan a tenter le sort des armes, quoiqu'il eut devant lui +des forces tres superieures. Il aurait cru manquer a l'honneur s'il eut +quitte la Franconie sans combattre, et s'il eut laisse son collegue +en Baviere. Trompe d'ailleurs par le mouvement du general Nauendorff, +Jourdan croyait que l'archiduc venait de partir pour regagner les bords +du Danube. Il s'arreta donc a Wurtzbourg, place dont il jugeait la +conservation importante, mais dont les Francais n'avaient conserve que +la citadelle. Il y donna quelque repos a ses troupes, fit quelques +changemens dans la distribution et le commandement de ses divisions, et +annonca l'intention de combattre. L'armee montra la plus grande ardeur a +enlever toutes les positions que Jourdan croyait utile d'occuper avant +d'engager la bataille. Il avait sa droite appuyee a Wurtzbourg, et le +reste de sa ligne sur une suite de positions qui s'etendent le long du +Mein jusqu'a Schveinfurt. Le Mein le separait de l'ennemi. Une partie +seulement de l'armee autrichienne avait franchi ce fleuve, ce qui le +confirmait dans l'idee que l'archiduc avait rejoint le Danube. Il laissa +a l'extremite de sa ligne la division Lefebvre, a Schveinfurt, pour +assurer sa retraite sur la Saale et Fulde, dans le cas ou la bataille +lui ferait perdre la route de Francfort. Il se privait ainsi d'une +seconde ligne et d'un corps de reserve; mais il crut devoir ce sacrifice +a la necessite d'assurer sa retraite. Il se decida a attaquer, le 17 +fructidor (3 septembre), au matin. + +Dans la nuit du 16 au 17, l'archiduc, averti du projet de son +adversaire, fit rapidement passer le reste de son armee au-dela du Mein, +et deploya aux yeux de Jourdan des forces tres superieures. La bataille +s'engagea d'abord avec succes pour nous; mais notre cavalerie, assaillie +dans les plaines qui s'etendent le long du Mein par une cavalerie +formidable, fut rompue, se rallia, fut rompue de nouveau, et ne trouva +d'abri que derriere les lignes et les feux bien nourris de notre +infanterie. Jourdan, si sa reserve n'avait pas ete si eloignee de lui, +aurait pu remporter la victoire; il envoya a Lefebvre des officiers qui +ne purent percer a travers les nombreux escadrons ennemis. Il esperait +cependant que Lefebvre, voyant que Schveinfurt n'etait pas menace, +marcherait au lieu du peril; mais il attendit vainement, et replia son +armee pour la derober a la redoutable cavalerie de l'ennemi. La retraite +se fit en bon ordre sur Arnstein. Jourdan, victime du mauvais plan du +directoire, et de son devouement a son collegue, dut des lors se replier +sur la Lahn. Il continua sa marche sans aucun relache, donna ordre a +Marceau de se retirer de devant Mayence, et arriva derriere la Lahn +le 24 fructidor (10 septembre). Son armee, dans cette marche penible +jusqu'aux frontieres de la Boheme, n'avait guere perdu que cinq a six +mille hommes. Elle fit une perte sensible par la mort du jeune Marceau, +qui fut frappe d'une balle par un chasseur tyrolien, et qu'on ne put +emporter du champ de bataille. L'archiduc Charles le fit entourer de +soins; mais il expira bientot. Ce jeune heros, regrette des deux armees, +fut enseveli au bruit de leur double artillerie. + +Pendant que ces choses se passaient sur le Mein, Moreau, toujours +au-dela du Danube et du Lech, attendait impatiemment des nouvelles de +Jourdan. Aucun des officiers detaches pour lui en donner n'etait arrive. +Il tatonnait sans oser prendre un parti. Dans l'intervalle, sa gauche, +sous les ordres de Desaix, eut un combat des plus rudes a soutenir +contre la cavalerie de Latour, qui, reunie a celle de Nauendorff, +deboucha a l'improviste par Langenbruck. Desaix fit des dispositions si +justes et si promptes, qu'il repoussa les nombreux escadrons ennemis, +et les dispersa dans la plaine apres leur avoir fait subir une perte +considerable. Moreau, toujours dans l'incertitude, se decida enfin, +apres une vingtaine de jours, a tenter un mouvement pour aller a la +decouverte. Il resolut de s'approcher du Danube, pour etendre son aile +gauche jusqu'a Nuremberg, et avoir des nouvelles de Jourdan, ou lui +apporter des secours. Le 24 fructidor (10 septembre), il fit repasser le +Danube a sa gauche et a son centre, et laissa sa droite seule au-dela +de ce fleuve, vers Zell. La gauche, sous Desaix, s'avanca jusqu'a +Aichstett. Dans cette situation singuliere, il etendait sa gauche vers +Jourdan, qui dans le moment etait a soixante lieues de lui; il avait son +centre sur le Danube, et sa droite au-dela, exposant l'un des corps a +etre detruits, si Latour avait su profiter de leur isolement. Tous +les militaires ont reproche a Moreau ce mouvement, comme un de ces +demi-moyens qui ont tous les dangers des grands moyens, sans en avoir +les avantages. Moreau n'ayant pas, en effet, saisi l'occasion de se +rabattre vivement sur l'archiduc, lorsque celui-ci se rabattait sur +Jourdan, ne pouvait plus que se compromettre en se placant ainsi a +cheval sur le Danube. + +Enfin, apres quatre jours d'attente dans cette position singuliere, +il en sentit le danger, se reporta au-dela du Danube, et songea a le +remonter pour se rapprocher de sa base d'operation. Il apprit alors la +retraite forcee de Jourdan sur la Lahn, et ne douta plus qu'apres avoir +ramene l'armee de Sambre-et-Meuse, l'archiduc ne volat sur le Necker, +pour fermer le retour a l'armee du Rhin. Il apprit aussi une tentative +faite par la garnison de Manheim sur Kehl, pour detruire le pont par +lequel l'armee francaise avait debouche en Allemagne. Dans cet etat de +choses, il n'hesita plus a se mettre en marche pour regagner la France. +Sa position etait perilleuse. Engage au milieu de la Baviere, oblige de +repasser les Montagnes-Noires pour revenir sur le Rhin, ayant en tete +Latour avec quarante mille hommes, et expose a trouver l'archiduc +Charles avec trente mille sur ses derrieres, il pouvait prevoir des +dangers extremes. Mais s'il etait depourvu du vaste et ardent genie que +son emule deployait en Italie, il avait une ame ferme et inaccessible a +ce trouble dont les ames vives sont quelquefois saisies. Il commandait +une superbe armee, forte de soixante et quelques mille hommes, dont le +moral n'avait ete ebranle par aucune defaite, et qui avait dans son +chef une extreme confiance. Appreciant une pareille ressource, il ne +s'effraya pas de sa position, et resolut de reprendre tranquillement sa +route. Pensant que l'archiduc, apres avoir replie Jourdan, reviendrait +probablement sur le Necker, il craignit de trouver ce fleuve deja +occupe; il remonta donc la vallee du Danube, pour aller joindre +directement celle du Rhin, par la route des villes forestieres. Ces +passages etant les plus eloignes du point ou se trouvait actuellement +l'archiduc, lui parurent les plus surs. + +Il resta au-dela du Danube, et le remonta tranquillement, en appuyant +une de ses ailes au fleuve. Ses parcs, ses bagages marchaient devant +lui, sans confusion, et tous les jours ses arriere-gardes repoussaient +bravement les avant-gardes ennemies. Latour, au lieu de passer le +Danube, et de tacher de prevenir Moreau a l'entree des defiles, se +contentait de le suivre pas a pas, sans oser l'entamer. Arrive aupres du +lac de Federsee, Moreau crut devoir s'arreter. Latour s'etait partage +en trois corps: il en avait donne un a Nauendorff, et l'avait envoye a +Tubingen, sur le Haut-Necker, par ou Moreau ne voulait pas passer; il +etait lui-meme avec le second a Biberach; et le troisieme se trouvait +fort loin, a Schussenried. Moreau, qui approchait du Val-d'Enfer, par ou +il voulait se retirer, qui ne voulait pas etre trop presse au passage de +ce defile, qui voyait devant lui Latour isole, et qui sentait ce qu'une +victoire devait donner de fermete a ses troupes pour le reste de la +retraite, s'arreta le 11 vendemiaire an V (2 octobre) aux environs du +lac de Federsee, non loin de Biberach. Le pays etait montueux, boise, +et coupe de vallees. Latour etait range sur differentes hauteurs, qu'on +pouvait isoler et tourner, et qui, de plus, avaient a dos un ravin +profond, celui de la Riss. Moreau l'attaqua sur tous les points, et, +sachant penetrer avec art a travers ses positions, abordant les unes de +front, tournant les autres, l'accula sur la Riss, le jeta dedans, et +lui fit quatre mille prisonniers. Cette victoire importante, dite de +Biberach, rejeta Latour fort loin, et raffermit singulierement le moral +de l'armee francaise. Moreau reprit sa marche et s'approcha des defiles. +Il avait deja depasse les routes qui traversent la vallee du Necker pour +deboucher dans celle du Rhin; il lui restait celle qui, passant par +Tuttlingen et Rottweil, vers les sources meme du Necker, suit la vallee +de la Kintzig, et vient aboutir a Kehl; mais Nauendorff l'avait deja +occupee. Les detachemens sortis de Manheim s'etaient joints a ce +dernier, et l'archiduc s'en approchait. Moreau aima mieux remonter +un peu plus haut, et passer par le Val-d'Enfer, qui, traversant la +Foret-Noire, formait un coude plus long, mais aboutissait a Brissach, +beaucoup plus loin de l'archiduc. En consequence, il placa Desaix et +Ferino avec la gauche et la droite vers Tuttlingen et Rottweil, pour se +couvrir du cote des debouches, ou se trouvaient les principales forces +autrichiennes, et il envoya son centre, sous Saint-Cyr, pour forcer le +Val-d'Enfer. En meme temps, il fit filer ses grands parcs sur Huningue, +par la route des villes forestieres. Les Autrichiens l'avaient entoure +d'une nuee de petits corps, comme s'ils avaient espere l'envelopper, et +ne s'etaient mis nulle part en mesure de lui resister. Saint-Cyr trouva +a peine un detachement au Val-d'Enfer, passa sans peine a Neustadt, +et arriva a Fribourg. Les deux ailes le suivirent immediatement, et +deboucherent a travers cet affreux defile, dans la vallee du Rhin, +plutot avec l'attitude d'une armee victorieuse qu'avec celle d'une armee +en retraite. Moreau etait rendu dans la vallee du Rhin le 21 vendemiaire +(12 octobre). Au lieu de repasser le Rhin au pont de Brissach, et de +remonter, en suivant la rive francaise, jusqu'a Strasbourg, il voulut +remonter la rive droite jusqu'a Kehl, en presence de toute l'armee +ennemie. Soit qu'il voulut faire un retour plus imposant, soit qu'il +esperat se maintenir sur la rive droite, et couvrir Kehl en s'y portant +directement, ces raisons ont paru insuffisantes pour hasarder une +bataille. Il pouvait, en repassant le Rhin a Brissach, remonter +librement a Strasbourg, et deboucher de nouveau par Kehl. Cette tete +de pont pouvait resister assez longtemps pour lui donner le temps +d'arriver. Vouloir marcher au contraire en face de l'armee ennemie, qui +venait de se reunir tout entiere sous l'archiduc, et s'exposer ainsi +a une bataille generale, avec le Rhin a dos, etait une imprudence +inexcusable, maintenant qu'on n'avait plus le motif, ni de l'offensive a +prendre, ni d'une retraite a proteger. Le 28 vendemiaire (19 octobre), +les deux armees se trouverent en presence sur les bords de l'Elz, de +Valdkirch a Emmendingen. Apres un combat sanglant et varie, Moreau +sentit l'impossibilite de percer jusqu'a Kehl, en suivant la rive +droite, et resolut de passer sur le pont de Brissach. Ne croyant pas +neanmoins pouvoir faire passer toute son armee sur ce pont, de peur +d'encombrement, et voulant envoyer au plus tot des forces a Kehl, il fit +repasser Desaix avec la gauche par Brissach, et retourna vers Huningue +avec le centre et la droite. Cette determination a ete jugee non moins +imprudente que celle de combattre a Emmendingen; car Moreau, affaibli +d'un tiers de son armee, pouvait etre tres compromis. Il comptait, il +est vrai, sur une tres belle position, celle de Schliengen, qui couvre +le debouche d'Huningue, et sur laquelle il pouvait s'arreter et +combattre, pour rendre son passage plus tranquille et plus sur. Il s'y +replia en effet, s'y arreta le 3 brumaire (24 octobre), et livra un +combat opiniatre et balance. Apres avoir, par cette journee de combat, +donne a ses bagages le temps de passer, il evacua la position pendant la +nuit, repassa sur la rive gauche, et s'achemina vers Strasbourg. + +Ainsi finit cette campagne celebre, et cette retraite plus celebre +encore. Le resultat indique assez le vice du plan. Si, comme l'ont +demontre Napoleon, l'archiduc Charles et le general Jomini, si au +lieu de former deux armees, s'avancant en colonnes isolees, sous deux +generaux differens, dans l'intention mesquine de deborder les flancs de +l'ennemi, le directoire eut forme une seule armee de cent soixante mille +hommes, dont un detachement de cinquante mille aurait assiege Mayence, +et dont cent dix mille, reunis en un seul corps, auraient envahi +l'Allemagne par la vallee du Rhin, le Val-d'Enfer et la Haute-Baviere, +les armees imperiales auraient ete reduites a se retirer toujours, sans +pouvoir se concentrer avec avantage contre une masse trop superieure. +Le beau plan du jeune archiduc serait devenu impossible, et le drapeau +republicain aurait ete porte jusqu'a Vienne. Avec le plan donne, Jourdan +etait une victime forcee. Aussi sa campagne, toujours malheureuse, fut +toute de devouement, soit lorsqu'il franchit le Rhin la premiere fois, +pour attirer a lui les forces de l'archiduc, soit lorsqu'il s'avanca +jusqu'en Boheme et qu'il combattit a Wurtzbourg. Moreau seul, avec sa +belle armee, pouvait reparer en partie les vices du plan, soit en se +hatant d'ecraser tout ce qui etait devant lui, au moment ou il deboucha +par Kehl, soit en se rabattant sur l'archiduc Charles, lorsque celui-ci +se porta sur Jourdan. Il n'osa ou ne sut rien faire de tout cela; mais +s'il ne montra pas une etincelle de genie, si a une manoeuvre decisive +et victorieuse il prefera une retraite, du moins il deploya dans cette +retraite un grand caractere et une rare fermete. Sans doute elle n'etait +pas aussi difficile qu'on l'a dit, mais elle fut conduite neanmoins de +la maniere la plus imposante. + +Le jeune archiduc dut au vice du plan francais une belle pensee, qu'il +executa avec prudence; mais, comme Moreau, il manqua de cette ardeur, +de cette audace, qui pouvaient rendre la faute du gouvernement francais +mortelle pour ses armees. Concoit-on ce qui serait arrive, si d'un cote +ou de l'autre s'etait trouve le genie impetueux qui venait de detruire +trois armees au-dela des Alpes! Si les soixante-dix mille hommes de +Moreau, a l'instant ou ils deboucherent de Kehl, si les Imperiaux, a +l'instant ou ils quitterent le Danube pour se rabattre sur Jourdan, +avaient ete conduits avec l'impetuosite deployee en Italie, certainement +la guerre eut ete terminee sur-le-champ, d'une maniere desastreuse pour +l'une des deux puissances. + +Cette campagne valut en Europe une grande reputation au jeune archiduc. +En France, on sut un gre infini a Moreau d'avoir ramene saine et +sauve l'armee compromise en Baviere. On avait eu sur cette armee des +inquietudes extremes, surtout depuis le moment ou Jourdan s'etant +replie, ou le pont de Kehl ayant ete menace, ou une nuee de petits +corps ayant intercepte les communications par la Souabe, on ignorait ce +qu'elle etait devenue et ce qu'elle allait devenir. Mais quand, apres de +vives inquietudes, on la vit deboucher dans la vallee du Rhin, avec +une si belle attitude, on fut enchante du general qui l'avait si +heureusement ramenee. Sa retraite fut exaltee comme un chef-d'oeuvre de +l'art, et comparee sur-le-champ a celle des Dix mille. On n'osait rien +mettre sans doute a cote des triomphes si brillans de l'armee d'Italie; +mais comme il y a toujours une foule d'hommes que le genie superieur, +que la grande fortune offusquent, et que le merite moins eclatant +rassure davantage, ceux-la se rangeaient tous pour Moreau, vantaient sa +prudence, son habilete consommee, et la preferaient au genie ardent du +jeune Bonaparte. Des ce jour-la, Moreau eut pour lui tout ce qui prefere +les facultes secondaires aux facultes superieures; et, il faut l'avouer, +dans une republique on pardonne presque a ces ennemis du genie, quand on +voit de quoi le genie peut se rendre coupable envers la liberte qui l'a +enfante, nourri, et porte au comble de la gloire. + + + +CHAPITRE V. + +SITUATION INTERIEURE ET EXTERIEURE DE LA FRANCE APRES LA RETRAITE DES +ARMEES D'ALLEMAGNE AU COMMENCEMENT DE L'AN V.--COMBINAISONS DE PITT; +OUVERTURE D'UNE NEGOCIATION AVEC LE DIRECTOIRE; ARRIVEE DE LORD +MALMESBURY A PARIS.--PAIX AVEC NAPLES ET AVEC GENES; NEGOCIATIONS +INFRUCTUEUSES AVEC LE PAPE; DECHEANCE DU DUC DE MODENE; FONDATION DE LA +REPUBLIQUE CISPADANE.--MISSION DE CLARKE A VIENNE.--NOUVEAUX EFFORTS DE +L'AUTRICHE EN ITALIE; ARRIVEE D'ALVINZY; EXTREMES DANGERS DE L'ARMEE +FRANCAISE; BATAILLE D'ARCOLE. + +L'issue que venait d'avoir la campagne d'Allemagne etait facheuse pour +la republique. Ses ennemis, qui s'obstinaient a nier ses victoires, ou +a lui predire de cruels retours de fortune, voyaient leurs pronostics +realises, et ils en triomphaient ouvertement. Ces rapides conquetes en +Allemagne, disaient-ils, n'avaient donc aucune solidite. Le Danube et le +genie d'un jeune prince y avaient bientot mis un terme. Sans doute la +temeraire armee d'Italie, qui semblait si fortement etablie sur l'Adige, +en serait arrachee a son tour, et rejetee sur les Alpes, comme les +armees d'Allemagne sur le Rhin. Il est vrai, les conquetes du general +Bonaparte semblaient reposer sur une base un peu plus solide. Il ne +s'etait pas borne a pousser Colli et Beaulieu devant lui; il les avait +detruits: il ne s'etait pas borne a repousser la nouvelle armee de +Wurmser; il l'avait d'abord desorganisee a Castiglione, et aneantie +enfin sur la Brenta. Il y avait donc un peu plus d'espoir de rester en +Italie que de rester en Allemagne; mais on se plaisait a repandre des +bruits alarmans. Des forces nombreuses arrivaient, disait-on, de la +Pologne et de la Turquie pour se porter vers les Alpes, les armees +imperiales du Rhin pourraient faire maintenant de nouveaux detachemens, +et, avec tout son genie, le general Bonaparte, ayant toujours de +nouveaux ennemis a combattre, trouverait enfin le terme de ses succes, +ne fut-ce que dans l'epuisement de son armee. Il etait naturel que, +dans l'etat des choses, on format de pareilles conjectures, car les +imaginations, apres avoir exagere les succes, devaient aussi exagerer +les revers. + +Les armees d'Allemagne s'etaient retirees sans de grandes pertes, et +tenaient la ligne du Rhin. Il n'y avait en cela rien de trop malheureux; +mais l'armee d'Italie se trouvait sans appui, et c'etait un inconvenient +grave. De plus, nos deux principales armees, rentrees sur le territoire +francais, allaient etre a la charge de nos finances, qui etaient +toujours dans un etat deplorable: et c'etait la le plus grand mal. Les +mandats, ayant cesse d'avoir cours force de monnaie, etaient tombes +entierement; d'ailleurs ils etaient depenses, et il n'en restait presque +plus a la disposition du gouvernement. Ils se trouvaient a Paris, dans +les mains de quelques speculateurs, qui les vendaient aux acquereurs +de biens nationaux. L'arriere des creances de l'etat etait toujours +considerable, mais ne rentrait pas; les impots, l'emprunt force, se +percevaient lentement; les biens nationaux soumissionnes n'etaient payes +qu'en partie; les paiemens qui restaient a faire n'etaient pas encore +exigibles d'apres la loi; et les soumissions qui se faisaient encore +n'etaient pas assez nombreuses pour alimenter le tresor. Du reste, on +vivait de ces soumissions, ainsi que des denrees provenant de l'emprunt, +et des promesses de paiement faites par les ministres. On venait de +faire le budget pour l'an V, divise en depenses ordinaires et en +depenses extraordinaires. Les depenses ordinaires montaient a 450 +millions; les autres a 550. La contribution fonciere, les douanes, +le timbre et tous les produits annuels, devaient assurer la depense +ordinaire. Les 550 millions de l'extraordinaire etaient suffisamment +couverts par l'arriere des impots de l'an IV et de l'emprunt force, et +par les paiements qui restaient a faire sur les biens vendus. On avait +en outre la ressource des biens que la republique possedait encore; mais +il fallait realiser tout cela, et c'etait toujours la meme difficulte. +Les fournisseurs non payes refusaient de continuer leurs avances, et +tous les services manquaient a la fois. Les fonctionnaires publics, les +rentiers n'etaient pas payes, et mouraient de faim. + +Ainsi l'isolement de l'armee d'Italie, et nos finances, pouvaient donner +de grandes esperances a nos ennemis. Du projet de quadruple alliance, +forme par le directoire, entre la France, l'Espagne, la Porte et Venise, +il n'etait resulte encore que l'alliance avec l'Espagne. Celle-ci, +entrainee par nos offres et notre brillante fortune au milieu de l'ete, +s'etait decidee, comme on l'a vu, a renouveler avec la republique le +pacte de famille, et elle venait de faire sa declaration de guerre a +la Grande-Bretagne. Venise, malgre les instances de l'Espagne et les +invitations de la Porte, malgre les victoires de Bonaparte en Italie, +avait refuse de s'unir a la republique. On lui avait vainement +represente que la Russie en voulait a ses colonies de la Grece, et +l'Autriche a ses provinces d'Illyrie; que son union avec la France et +la Porte, qui n'avaient rien a lui envier, la garantirait de ces deux +ambitions ennemies; que les victoires reiterees des Francais sur l'Adige +devaient la rassurer contre un retour des armees autrichiennes et contre +la vengeance de l'empereur; que le concours de ses forces et de sa +marine rendrait ce retour encore plus impossible; que la neutralite au +contraire ne lui ferait aucun ami, la laisserait sans protecteur, et +l'exposerait peut-etre a servir de moyens d'accommodement entre les +puissances belligerantes. Venise, pleine de haine contre les Francais, +faisant des armemens evidemment destines contre eux, puisqu'elle +consultait le ministere autrichien sur le choix d'un general, refusa +pour la seconde fois l'alliance qu'on lui proposait. Elle voyait bien le +danger de l'ambition autrichienne; mais le danger des principes francais +etait le plus pressant, le plus grand a ses yeux, et elle repondit +qu'elle persistait dans la neutralite desarmee, ce qui etait faux, car +elle armait de tous cotes. La Porte, ebranlee par le refus de Venise, +par les suggestions de Vienne et de l'Angleterre, n'avait point accede +au projet d'alliance. Il ne restait donc que la France et l'Espagne, +dont l'union pouvait contribuer a faire perdre la Mediterranee aux +Anglais, mais pouvait aussi compromettre les colonies espagnoles. Pitt, +en effet, songeait a les faire insurger contre la metropole, et il avait +deja noue des intrigues dans le Mexique. Les negociations avec Genes +n'etaient point terminees; car il s'agissait de convenir avec elle a la +fois d'une somme d'argent, de l'expulsion de quelques familles, et du +rappel de quelques autres. Elles ne l'etaient pas davantage avec Naples, +parce que le directoire aurait voulu une contribution, et que la reine +de Naples, qui traitait avec desespoir, refusait d'y consentir. La +paix avec Rome n'etait pas faite, a cause d'un article exige par le +directoire; il voulait que le Saint-Siege revoquat tous les brefs +rendus contre la France depuis le commencement de la revolution, ce qui +blessait cruellement l'orgueil du vieux pontife. Il convoqua un concile +de cardinaux, qui deciderent que la revocation ne pouvait pas avoir +lieu. Les negociations furent rompues. Elles recommencerent a Florence; +un congres s'ouvrit. Les envoyes du pape ayant repete que les brefs +rendus ne pouvaient pas etre revoques, les commissaires francais ayant +repondu de leur cote que la revocation etait la condition _sine qua +non_, on se separa apres quelques minutes. L'espoir d'un secours du roi +de Naples et de l'Angleterre soutenait le pontife dans ses refus. Il +venait d'envoyer le cardinal Albani a Vienne, pour implorer le secours +de l'Autriche, et se concerter avec elle dans sa resistance. + +Tels etaient les rapports de la France avec l'Europe. Ses ennemis, de +leur cote, etaient fort epuises. L'Autriche se sentait rassuree, il est +vrai, par la retraite de nos armees qui avaient passe jusqu'au Danube; +mais elle etait fort inquiete pour l'Italie, et faisait de nouveaux +preparatifs pour la recouvrer. L'Angleterre etait reduite a une +situation fort triste: son etablissement en Corse etait precaire, et +elle se voyait exposee a perdre bientot cette ile. On voulait lui fermer +tous les ports d'Italie, et il suffisait d'une nouvelle victoire du +general Bonaparte pour decider son entiere expulsion de cette contree. +La guerre avec l'Espagne allait lui interdire la Mediterranee, et +menacer le Portugal. Tout le littoral de l'Ocean lui etait ferme +jusqu'au Texel. L'expedition que Hoche preparait en Bretagne l'effrayait +pour l'Irlande; ses finances etaient en peril, sa banque etait ebranlee, +et le peuple voulait la paix; l'opposition etait devenue plus forte par +les elections nouvelles. C'etaient la des raisons assez pressantes de +songer a la paix, et de profiter des derniers revers de la France pour +la lui faire accepter. Mais la famille royale et l'aristocratie avaient +une grande repugnance a traiter avec la France, parce que c'etait a +leurs yeux traiter avec la revolution. Pitt, beaucoup moins attache aux +principes aristocratiques, et uniquement preoccupe des interets de la +puissance anglaise, aurait bien voulu la paix, mais a une condition, +indispensable pour lui et inadmissible pour la republique, la +restitution des Pays-Bas a l'Autriche. Pitt, comme nous l'avons deja +remarque, etait tout Anglais par l'orgueil, l'ambition et les +prejuges. Le plus grand crime de la revolution etait moins a ses yeux +l'enfantement d'une republique colossale, que la reunion des Pays-Bas a +la France. + +Les Pays-Bas etaient en effet une acquisition importante pour notre +patrie. Cette acquisition lui procurait d'abord la possession des +provinces les plus fertiles et les plus riches du continent, et surtout +des provinces manufacturieres; elle lui donnait l'embouchure des fleuves +les plus importans au commerce du Nord, l'Escaut, la Meuse et le Rhin; +une augmentation considerable de cotes, et par consequent de marine; +des ports d'une haute importance, celui d'Anvers surtout; enfin un +prolongement de notre frontiere maritime, dans la partie la plus +dangereuse pour la frontiere anglaise, vis-a-vis les rivages sans +defense d'Essex, de Suffolk, de Norfolk, d'Yorkshire. Outre cette +acquisition positive, les Pays-Bas avaient pour nous un autre avantage: +la Hollande tombait sous l'influence immediate de la France, des qu'elle +n'en etait plus separee par des provinces autrichiennes. Alors la ligne +francaise s'etendait, non pas seulement jusqu'a Anvers, mais jusqu'au +Texel, et les rivages de l'Angleterre etaient enveloppes par une +ceinture de rivages ennemis. Si a cela on ajoute un pacte de famille +avec l'Espagne, alors puissante et bien organisee, on comprendra que +Pitt eut des inquietudes pour la puissance maritime de l'Angleterre. Il +est de principe, en effet, pour tout Anglais bien nourri de ses idees +nationales, que l'Angleterre doit dominer a Naples, a Lisbonne, a +Amsterdam, pour avoir pied sur le continent, et pour rompre la longue +ligne des cotes qui lui pourraient etre opposees. Ce principe etait +aussi enracine en 1796, que celui qui faisait considerer tout dommage +cause a la France comme un bien fait a l'Angleterre. En consequence, +Pitt, pour procurer un moment de repit a ses finances, aurait bien +consenti a une paix passagere, mais a condition que les Pays-Bas +seraient restitues a l'Autriche. Il songea donc a ouvrir une negociation +sur cette base. Il ne pouvait guere esperer que la France admit une +pareille condition, car les Pays-Bas etaient l'acquisition principale de +la revolution, et la constitution ne permettait meme pas au directoire +de traiter de leur alienation. Mais Pitt connaissait peu le continent; +il croyait sincerement la France ruinee, et il etait de bonne foi quand +il venait, tous les ans, annoncer l'epuisement et la chute de notre +republique. Il pensait que si jamais la France avait ete disposee a +la paix, c'etait dans le moment actuel, soit a cause de la chute des +mandats, soit a cause de la retraite des armees d'Allemagne. Du reste, +soit qu'il crut la condition admissible ou non, il avait une raison +majeure d'ouvrir une negociation; c'etait la necessite de satisfaire +l'opinion publique, qui demandait hautement la pais. Pour obtenir en +effet la levee de soixante mille hommes de milice, et de quinze mille +marins, il lui fallait prouver, par une demarche eclatante, qu'il avait +fait son possible pour traiter. Il avait encore un autre motif non +moins important; en prenant l'initiative, et en ouvrant a Paris une +negociation solennelle, il avait l'avantage d'y ramener la discussion de +tous les interets europeens, et d'empecher l'ouverture d'une negociation +particuliere avec l'Autriche. Cette derniere puissance en effet tenait +beaucoup moins a recouvrer les Pays-Bas, que l'Angleterre ne tenait a +les lui rendre. Les Pays-Bas etaient pour elle une province lointaine, +qui etait detachee du centre de son empire, exposee a de +continuelles invasions de la France, et profondement imbue des idees +revolutionnaires; une province que plusieurs fois elle avait songe a +echanger contre d'autres possessions en Allemagne ou en Italie, et +qu'elle n'avait gardee que parce que la Prusse s'etait toujours opposee +a son agrandissement en Allemagne, et qu'il ne s'etait pas presente de +combinaisons qui permissent son agrandissement en Italie. Pitt pensait +qu'une negociation solennelle, ouverte a Paris pour le compte de tous +les allies, empecherait les combinaisons particulieres, et previendrait +tout arrangement relatif aux Pays-Bas. Il voulait enfin avoir un agent +en France, qui put la juger de pres, et avoir des renseignemens certains +sur l'expedition qui se preparait a Brest. Telles etaient les raisons +qui, meme sans l'espoir d'obtenir la paix, decidaient Pitt a faire +une demarche aupres du directoire. Il ne se borna pas, comme l'annee +precedente, a une communication insignifiante de Wickam a Barthelemy; il +fit demander des passe-ports pour un envoye revetu des pouvoirs de la +Grande-Bretagne. Cette eclatante demarche du plus implacable ennemi +de notre republique, avait quelque chose de glorieux pour elle. +L'aristocratie anglaise etait ainsi reduite a demander la paix a la +republique regicide. Les passe-ports furent aussitot accordes. Pitt fit +choix de lord Malmesbury, autrefois sir Harris, et fils de l'auteur +d'Hermes. Ce personnage n'etait pas connu pour ami des republiques; il +avait contribue a l'oppression de la Hollande en 1787. Il arriva a Paris +avec une nombreuse suite, le 2 brumaire (23 octobre 1796). + +Le directoire se fit representer par le ministre Delacroix. Les deux +negociateurs se virent a l'hotel des Affaires-Etrangeres, le 3 brumaire +an V (24 octobre 1796). Le ministre de France exhiba ses pouvoirs. +Lord Malmesbury s'annonca comme envoye de la Grande-Bretagne et de ses +allies, afin de traiter de la paix generale. Il exhiba ensuite ses +pouvoirs, qui n'etaient signes que par l'Angleterre. Le ministre +francais lui demanda alors s'il avait mission des allies de la +Grande-Bretagne, pour traiter en leur nom. Lord Malmesbury repondit +qu'aussitot la negociation ouverte, et le principe sur lequel elle +pouvait etre basee admis, le roi de la Grande-Bretagne etait assure +d'obtenir le concours et les pouvoirs de ses allies. Le lord remit +ensuite a Delacroix une note de sa cour, dans laquelle il annoncait le +principe sur lequel devait etre basee la negociation. Ce principe etait +celui des compensations de conquetes entre les puissances. L'Angleterre +avait fait, disait cette note, des conquetes dans les colonies: la +France en avait fait sur le continent aux allies de l'Angleterre; il y +avait donc matiere a restitutions de part et d'autre. Mais il fallait +convenir d'abord du principe des compensations, avant de s'expliquer +sur les objets qui seraient compenses. On voit que le cabinet anglais +evitait de s'expliquer positivement sur la restitution des Pays-Bas, et +enoncait un principe general pour ne pas faire rompre la negociation des +son ouverture. Le ministre Delacroix repondit qu'il allait en referer au +directoire. + +Le directoire ne pouvait pas abandonner les Pays-Bas; ce n'etait pas +dans ses pouvoirs, et l'aurait-il pu, il ne le devait pas. La France +avait envers ces provinces des engagements d'honneur, et ne pouvait +pas les exposer aux vengeances de l'Autriche en les lui restituant. +D'ailleurs, elle avait droit a des indemnites pour la guerre inique +qu'on lui faisait depuis si long-temps; elle avait droit a des +compensations pour les agrandissemens de l'Autriche, la Prusse et la +Russie en Pologne, par les suites d'un attentat; elle devait enfin +tendre toujours a se donner sa limite naturelle, et, par toutes ces +raisons, elle devait ne jamais se departir des Pays-Bas, et maintenir +les dispositions de la constitution. Le directoire, bien resolu a +remplir son devoir a cet egard, pouvait rompre sur-le-champ une +negociation dont le but evident etait de nous proposer l'abandon des +Pays-Bas et de prevenir un arrangement avec l'Autriche; mais il aurait +ainsi donne lieu de dire qu'il ne voulait pas la paix, il aurait +rempli l'une des principales intentions de Pitt, et lui aurait fourni +d'excellentes raisons pour demander au peuple anglais de nouveaux +sacrifices. Il repondit le lendemain meme. La France, dit-il, avait deja +traite isolement avec la plupart des puissances de la coalition, +sans qu'elles invoquassent le concours de tous les allies; rendre la +negociation generale, c'etait la rendre interminable, c'etait donner +lieu de croire que la negociation actuelle n'etait pas plus sincere que +l'ouverture faite l'annee precedente par l'intermediaire du ministre +Wickam. Du reste, le ministre anglais n'avait pas de pouvoir des allies, +au nom desquels il parlait. Enfin, le principe des compensations etait +enonce d'une maniere trop generale et trop vague, pour qu'on put +l'admettre ou le rejeter. L'application de ce principe dependait +toujours de la nature des conquetes, et de la force qui restait aux +puissances belligerantes pour les conserver. Ainsi, ajoutait le +directoire, le gouvernement francais pourrait se dispenser de repondre; +mais pour prouver son desir de la paix, il declare qu'il sera pret a +ecouter toutes les propositions, des que le lord Malmesbury sera muni +des pouvoirs de toutes les puissances, au nom desquelles il pretend +traiter. + +Le directoire qui, dans cette negociation, n'avait rien a cacher, et +qui pouvait agir avec la plus grande franchise, resolut de rendre la +negociation publique, et de faire imprimer dans les journaux les notes +du ministre anglais et les reponses du ministre francais. Il fit +imprimer en effet sur-le-champ le memoire de lord Malmesbury, et la +reponse qu'il y avait faite. Cette maniere d'agir etait de nature a +deconcerter un peu la politique tortueuse du cabinet anglais; mais elle +ne derogeait nullement aux convenances, en derogeant aux usages. Lord +Malmesbury repondit qu'il allait en referer a son gouvernement. C'etait +un singulier plenipotentiaire que celui qui n'avait que des pouvoirs +aussi insuffisans, et qui, a chaque difficulte, etait oblige d'en +referer a sa cour. Le directoire aurait pu voir la un leurre, et +l'intention de trainer en longueur pour se donner l'air de negocier; il +aurait pu surtout ne pas voir avec plaisir le sejour d'un etranger dont +les intrigues pouvaient etre dangereuses, et qui venait pour +decouvrir le secret de nos armemens; il ne manifesta neanmoins aucun +mecontentement; il permit a lord Malmesbury d'attendre les reponses de +sa cour, et, en attendant, d'observer Paris, les partis, leur force et +celle du gouvernement. Le directoire n'avait du reste qu'a y gagner. + +Pendant ce temps notre situation devenait perilleuse en Italie, malgre +les recens triomphes de Roveredo, de Bassano et de Saint-George. +L'Autriche redoublait d'efforts pour recouvrer la Lombardie. Graces aux +garanties donnees par Catherine a l'empereur pour la conservation des +Gallicies, les troupes qui etaient en Pologne avaient ete transportees +vers les Alpes. Graces encore a l'esperance de conserver la paix avec la +Porte, les frontieres de la Turquie avaient ete degarnies, et toutes +les reserves de la monarchie autrichienne dirigees vers l'Italie. Une +population nombreuse et devouee fournissait en outre de puissans moyens +de recrutement. L'administration autrichienne deployait un zele et une +activite extraordinaires pour enroler de nouveaux soldats, les encadrer +dans les vieilles troupes, les armer et les equiper. Une belle armee se +preparait ainsi dans le Frioul, avec les debris de Wurmser, avec les +troupes venues de Pologne et de Turquie, avec les detachemens du Rhin, +et les recrues. Le marechal Alvinzy etait charge d'en prendre le +commandement. On esperait que cette troisieme armee serait plus heureuse +que les deux precedentes, et qu'elle finirait par arracher l'Italie a +son jeune conquerant. + +Dans cet intervalle, Bonaparte ne cessait de demander des secours, et de +conseiller des negociations avec les puissances italiennes qui etaient +sur ses derrieres. Il pressait le directoire de traiter avec Naples, +de renouer les negociations avec Rome, de conclure avec Genes, et de +negocier une alliance offensive et defensive avec le roi de Piemont, +pour lui procurer des secours en Italie, si on ne pouvait pas lui +en envoyer de France. Il voulait qu'on lui permit de proclamer +l'independance de la Lombardie, et celle des etats du duc de Modene, +pour se faire des partisans et des auxiliaires fortement attaches a sa +cause. Ses vues etaient justes, et la detresse de son armee legitimait +ses vives instances. La rupture des negociations avec le pape avait fait +retrograder une seconde fois la contribution imposee par l'armistice de +Bologne. Il n'y avait eu qu'un paiement d'execute. Les contributions +frappees sur Parme, Modene, Milan, etaient epuisees, soit par les +depenses de l'armee, soit par les envois faits au gouvernement. Venise +fournissait bien des vivres; mais le pret etait arriere. Les valeurs +a prendre sur le commerce etranger a Livourne etaient encore en +contestation. Au milieu des plus riches pays de la terre, l'armee +commencait a eprouver des privations. Mais son plus grand malheur etait +le vide de ses rangs, eclaircis par le canon autrichien. Ce n'etait pas +sans de grandes pertes qu'elle avait detruit tant d'ennemis. On l'avait +renforcee de neuf a dix mille hommes depuis l'ouverture de la campagne, +ce qui avait porte a cinquante mille a peu pres le nombre des Francais +entres en Italie; mais elle en avait tout au plus trente et quelques +mille dans le moment; le feu et les maladies l'avaient reduite a +ce petit nombre. Une douzaine de bataillons de la Vendee venaient +d'arriver, mais singulierement diminues par les desertions; les autres +detachemens promis n'arrivaient pas. Le general Willot, qui commandait +dans le Midi, et qui etait charge de diriger sur les Alpes plusieurs +regimens, les retenait pour apaiser les troubles que sa maladresse et +son mauvais esprit provoquaient dans les provinces de son commandement. +Kellermann ne pouvait guere degarnir sa ligne, car il devait toujours +etre pret a contenir Lyon et les environs, ou les compagnies de +Jesus commettaient des assassinats. Bonaparte demandait la +quatre-vingt-troisieme et la quarantieme brigade, formant a peu pres six +mille hommes de bonnes troupes, et repondait de tout si elles arrivaient +a temps. + +Il se plaignait qu'on ne l'eut pas charge de negocier avec Rome, parce +qu'il aurait attendu, pour signifier l'ultimatum, le paiement de la +contribution. "Tant que votre general, disait-il, ne sera pas le +centre de tout en Italie, tout ira mal. Il serait facile de m'accuser +d'ambition; mais je n'ai que trop d'honneur; je suis malade, je puis +a peine me tenir a cheval, il ne me reste que du courage, ce qui est +insuffisant pour le poste que j'occupe. On nous compte, ajoutait-il; le +prestige de nos forces disparait. Des troupes, ou l'Italie est perdue!" + +Le directoire, sentant la necessite de priver Rome de l'appui de Naples, +et d'assurer les derrieres de Bonaparte, conclut enfin son traite avec +la cour des Deux-Siciles. Il se desista de toute demande particuliere, +et de son cote, cette cour, que nos dernieres victoires sur la Brenta +avaient intimidee, qui voyait l'Espagne faire cause commune avec la +France, et qui craignait de voir les Anglais chasses de la Mediterranee, +acceda au traite. La paix fut signee le 19 vendemiaire (10 octobre). Il +fut convenu que le roi de Naples retirerait toute espece de secours aux +ennemis de la France, et qu'il fermerait ses ports aux vaisseaux armes +des puissances belligerantes. Le directoire conclut ensuite son traite +avec Genes. Une circonstance particuliere en hata la conclusion: Nelson +enleva un vaisseau francais a la vue des batteries genoises; cette +violation de la neutralite compromit singulierement la republique de +Genes; le parti francais qui etait chez elle se montra plus hardi, le +parti de la coalition plus timide; il fut arrete qu'on s'allierait a la +France. Les ports de Genes furent fermes aux Anglais. Deux millions nous +furent payes en indemnite pour la fregate _la Modeste_, et deux autres +millions fournis en pret. Les familles feudataires ne furent pas +exilees, mais tous les partisans de la France expulses du territoire +et du senat furent rappeles et reintegres. Le Piemont fut de nouveau +sollicite de conclure une alliance offensive et defensive. Le roi actuel +venait de mourir; son jeune successeur Charles-Emmanuel montrait d'assez +bonnes dispositions pour la France, mais il ne se contentait pas des +avantages qu'elle lui offrait pour prix de son alliance. Le directoire +lui offrait de garantir ses etats, que rien ne lui garantissait dans +cette conflagration generale, et au milieu de toutes les republiques qui +se preparaient. Mais le nouveau roi, comme le precedent, voulait qu'on +lui donnat la Lombardie, ce que le directoire ne pouvait pas promettre, +ayant a se menager des equivalens pour traiter avec l'Autriche. Le +directoire permit ensuite a Bonaparte de renouer les negociations avec +Rome, et lui donna ses pleins pouvoirs a cet egard. + +Rome avait envoye le cardinal Albani a Vienne; elle avait compte +sur Naples, et dans son emportement elle avait offense la legation +espagnole. Naples lui manquant, l'Espagne lui manifestant son +mecontentement, elle etait dans l'alarme, et le moment etait convenable +pour renouer avec elle. Bonaparte voulait d'abord son argent; ensuite, +quoiqu'il ne craignit pas sa puissance temporelle, il redoutait son +influence morale sur les peuples. Les deux partis italiens, enfantes par +la revolution francaise, et developpes par la presence de nos armees, +s'exasperaient chaque jour davantage. Si Milan, Modene, Reggio, Bologne, +Ferrare, etaient le siege du parti patriote, Rome etait celui du parti +monacal et aristocrate. Elle pouvait exciter les fureurs fanatiques, et +nous nuire beaucoup, dans un moment surtout ou la question n'etait pas +resolue avec les armees autrichiennes. Bonaparte pensa qu'il fallait +temporiser encore. Esprit libre et independant, il meprisait tous +les fanatismes qui restreignent l'intelligence humaine; mais, homme +d'execution, il redoutait les puissances qui echappent a la force, et il +aimait mieux eluder que de lutter avec elles. D'ailleurs, quoique eleve +en France, il etait ne au milieu de la superstition italienne; il ne +partageait pas ce degout de la religion catholique, si profond et si +commun chez nous a la suite du dix-huitieme siecle; et il n'avait pas, +pour traiter avec le Saint-Siege, la meme repugnance qu'on avait a +Paris. Il songea donc a gagner du temps, pour s'eviter une marche +retrograde sur la peninsule, pour s'epargner des predications +fanatiques, et, s'il etait possible, pour regagner les 16 millions +ramenes a Rome. Il chargea le ministre Cacault de desavouer les +exigences du directoire en matiere de foi, et de n'insister que sur les +conditions purement materielles. Il choisit le cardinal Mattei, qu'il +avait enferme dans un couvent, pour l'envoyer a Rome; il le delivra, et +le chargea d'aller parler au pape. "La cour de Rome, lui ecrivit-il, +veut la guerre, elle l'aura; mais avant, je dois a ma nation et a +l'humanite de faire un dernier effort pour ramener le pape a la raison. +Vous connaissez, monsieur le cardinal, les forces de l'armee que je +commande: pour detruire la puissance temporelle du pape, il ne me +faudrait que le vouloir. Allez a Rome, voyez le Saint-Pere, eclairez-le +sur ses vrais interets; arrachez-le aux intrigans qui l'environnent, qui +veulent sa perte et celle de la cour de Rome. Le gouvernement francais +permet que j'ecoute encore des paroles de paix. Tout peut s'arranger. La +guerre, si cruelle pour les peuples, a des resultats terribles pour les +vaincus. Evitez de grands malheurs au pape. Vous savez combien je desire +finir par la paix une lutte que la guerre terminerait pour moi sans +gloire comme sans peril." + +Pendait qu'il employait ces moyens pour _tromper_, disait-il, _le vieux +renard_, et se garantir des fureurs du fanatisme, il songeait a exciter +l'esprit de liberte dans la Haute-Italie, afin d'opposer le patriotisme +a la superstition. Toute la Haute-Italie etait fort exaltee: le +Milanais, arrache a l'Autriche, les provinces de Modene et de Reggio, +impatientes du joug que faisait peser sur elles leur vieux duc absent, +les legations de Bologne et Ferrare, soustraites au pape, demandaient +a grands cris leur independance, et leur organisation en republiques. +Bonaparte ne pouvait pas declarer l'independance de la Lombardie, car la +victoire n'avait pas encore assez positivement decide de son sort; mais +il lui donnait toujours des esperances et des encouragemens. Quant aux +provinces de Modene et de Reggio, elles touchaient immediatement les +derrieres de son armee, et confinaient avec Mantoue. Il avait a se +plaindre de la regence, qui avait fait passer des vivres a la garnison; +il avait recommande au directoire de ne pas donner la paix au duc de +Modene, et de s'en tenir a l'armistice, afin de pouvoir le punir au +besoin. Les circonstances devenant chaque jour plus difficiles; il se +decida, sans en prevenir le directoire, a un coup de vigueur. Il etait +constant que la regence venait recemment encore de se mettre en faute, +et de manquer a l'armistice en fournissant des vivres a Wurmser, et +en donnant asile a un de ses detachemens: sur-le-champ il declara +l'armistice viole, et en vertu du droit de conquete, il chassa la +regence, declara le duc de Modene dechu, et les provinces de Reggio +et de Modene libres. L'enthousiasme des Reggiens et des Modenois fut +extraordinaire. Bonaparte organisa un gouvernement municipal pour +administrer provisoirement le pays, en attendant qu'il fut constitue. +Bologne et Ferrare s'etaient deja constituees en republique, et +commencaient a lever des troupes. Bonaparte voulait reunir ces +deux legations aux etats du duc de Modene, pour en faire une seule +republique, qui, situee tout entiere en-deca du Po, s'appellerait +_Republique cispadane_. Il pensait que si, a la paix, on etait oblige de +rendre la Lombardie a l'Autriche, on pourrait eviter de rendre, au duc +de Modene et au pape, le Modenois et les legations, qu'on pourrait +eriger ainsi une republique, fille et amie de la republique francaise, +qui serait au-dela des Alpes le foyer des principes francais, l'asile +des patriotes compromis, et d'ou la liberte pourrait s'etendre un jour +sur toute l'Italie. Il ne croyait pas que l'affranchissement de l'Italie +put se faire d'un seul coup; il croyait le gouvernement francais trop +epuise pour l'operer maintenant, et il pensait qu'il fallait au moins +deposer les germes de la liberte dans cette premiere campagne. Pour cela +il fallait reunir Bologne et Ferrare a Modene et Reggio. L'esprit de +localite s'y opposait, mais il esperait vaincre cette opposition par son +influence toute puissante. Il se rendit dans ces villes, y fut recu avec +enthousiasme, et les decida a envoyer a Modene cent deputes de toutes +les parties de leur territoire, pour y former une assemblee nationale, +qui serait chargee de constituer la republique cispadane. Cette reunion +eut lieu le 25 vendemiaire (16 octobre) a Modene. Elle se composait +d'avocats, de proprietaires, de commercans. Contenue par la presence de +Bonaparte, dirigee par ses conseils, elle montra la plus grande sagesse. +Elle vota la reunion en une seule republique des deux legations et du +duche de Modene; elle abolit la feodalite, et decreta l'egalite civile; +elle nomma un commissaire charge d'organiser une legion de quatre mille +hommes, et arreta la formation d'une seconde assemblee, qui devait se +reunir le 5 nivose (25 decembre), pour deliberer une constitution. Les +Reggiens montrerent le plus grand devouement. Un detachement autrichien +etant sorti de Mantoue, ils coururent aux armes, l'entourerent, le +firent prisonnier, et l'amenerent a Bonaparte. Deux Reggiens furent +tues dans l'action, et furent les premiers martyrs de l'independance +italienne. + +La Lombardie etait jalouse et alarmee des faveurs accordees a la +Cispadane, et crut y voir pour elle un sinistre presage. Elle se dit que +puisque les Francais constituaient les legations et le duche sans la +constituer elle-meme, ils avaient le projet de la rendre a l'Autriche. +Bonaparte rassura de nouveau les Lombards, leur fit sentir les +difficultes de sa position, et leur repeta qu'il fallait gagner +l'independance en le secondant dans cette terrible lutte. Ils deciderent +de porter a douze mille hommes les deux legions italienne et polonaise, +dont ils avaient deja commence l'organisation. + +Bonaparte s'etait menage ainsi autour de lui des gouvernemens amis, qui +allaient faire tous leurs efforts pour l'appuyer. Leurs troupes sans +doute ne pouvaient pas grand'chose; mais elles etaient capables de +faire la police du pays conquis, et de cette maniere elles rendaient +disponibles les detachemens qu'il y employait. Elles pouvaient, appuyees +de quelques centaines de Francais, resister a une premiere tentative du +pape, s'il avait la folie d'en faire une. Bonaparte s'efforca en meme +temps de rassurer le duc de Parme, dont les etats confinaient a la +nouvelle republique; son amitie pouvait etre utile, et sa parente +avec l'Espagne commandait des menagemens. Il lui laissa entrevoir la +possibilite de gagner quelques villes, au milieu de ces demembremens de +territoires. Il usait ainsi de toutes les ressources de la politique, +pour suppleer aux forces que son gouvernement ne pouvait pas lui +fournir; et, en cela, il faisait son devoir envers la France et +l'Italie, et le faisait avec toute l'habilete d'un vieux diplomate. + +La Corse venait d'etre affranchie par ses soins. Il avait reuni les +principaux refugies a Livourne, leur avait donne des armes et des +officiers, et les avait jetes hardiment dans l'ile pour seconder la +rebellion des habitans contre les Anglais. L'expedition reussit; sa +patrie etait delivree du joug anglais, et la Mediterranee allait bientot +l'etre. On pouvait esperer qu'a l'avenir les escadres espagnoles, +reunies aux escadres francaises, fermeraient le detroit de Gibraltar aux +flottes de l'Angleterre, et domineraient dans toute la Mediterranee. + +Il avait donc employe le temps ecoule depuis les evenemens de la Brenta +a ameliorer sa position en Italie; mais s'il avait un peu moins a +craindre les princes de cette contree, le danger du cote de l'Autriche +ne faisait que s'accroitre, et ses forces pour y parer etaient toujours +aussi insuffisantes. La quatre-vingt-troisieme demi-brigade et la +quarantieme etaient toujours retenues dans le Midi. Il avait douze mille +hommes dans le Tyrol sous Vaubois, ranges en avant de Trente sur le bord +du Lavis; seize ou dix-sept mille a peu pres sous Massena et Augereau, +sur la Brenta et l'Adige; huit ou neuf mille enfin devant Mantoue; ce +qui portait son armee a trente-six ou trente-huit mille hommes environ. +Davidovich, qui etait reste dans le Tyrol apres le desastre de Wurmser, +avec quelques mille hommes, en avait maintenant dix-huit mille. Alvinzy +s'avancait du Frioul sur la Piave avec environ quarante mille. Bonaparte +etait donc fort compromis; car, pour resister a soixante mille hommes, +il n'en avait que trente-six mille, fatigues par une triple campagne, +et diminues tous les jours par les fievres qu'ils gagnaient dans les +rizieres de la Lombardie. Il l'ecrivait avec chagrin au directoire, et +lui disait qu'il allait perdre l'Italie. + +Le directoire, voyant le peril de Bonaparte, et ne pouvant pas arriver +assez tot a son secours, songea a suspendre sur-le-champ les hostilites +par le moyen d'une negociation. Malmesbury etait a Paris, comme on +vient de le voir. Il attendait la reponse de son gouvernement aux +communications du directoire, qui avait exige qu'il eut des pouvoirs +de toutes les puissances, et qu'il s'exprimat plus clairement sur le +principe des compensations de conquetes. Le ministere anglais, apres +dix-neuf jours, venait enfin de repondre le 24 brumaire (14 novembre) +que les pretentions de la France etaient inusitees, qu'il etait permis a +un allie de demander a traiter au nom de ses allies, avant d'avoir leur +autorisation en forme; que l'Angleterre etait assuree de l'obtenir, mais +qu'auparavant il fallait que la France s'expliquat nettement sur le +principe des compensations, principe qui etait la seule base sur +laquelle la negociation put s'ouvrir. Le cabinet anglais ajoutait que la +reponse du directoire etait pleine d'insinuations peu decentes sur les +intentions de sa majeste britannique, qu'il etait au-dessous d'elle d'y +repondre, et qu'elle voulait ne pas s'y arreter, pour ne pas entraver +la negociation. Lejour meme, le directoire, qui voulait etre prompt et +categorique, repondit a lord Malmesbury qu'il admettait le principe des +compensations, mais qu'il eut a designer sur-le-champ les objets sur +lesquels porterait ce principe. + +Le directoire pouvait faire cette reponse sans se trop engager, +puisqu'en refusant de ceder la Belgique et le Luxembourg, il avait a +sa disposition la Lombardie et plusieurs autres petits territoires. Du +reste, cette negociation etait evidemment illusoire; le directoire ne +pouvait rien en attendre, et il resolut de dejouer les finesses de +l'Angleterre, en envoyant directement un negociateur a Vienne, charge +de conclure un arrangement particulier avec l'empereur. La premiere +proposition que le negociateur devait faire etait celle d'un armistice +en Allemagne et en Italie, qui durerait six mois au moins. Le Rhin et +l'Adige separeraient les armees des deux puissances. Les sieges de Kelh +et de Mantoue seraient suspendus. On ferait entrer chaque jour +dans Mantoue les vivres necessaires pour remplacer la consommation +journaliere, de maniere a replacer les deux partis dans leur etat actuel +a la fin de l'armistice. La France gagnait ainsi la conservation de +Kehl, et l'Autriche celle de Mantoue. Une negociation devait s'ouvrir +immediatement pour traiter de la paix. Les conditions offertes par +la France etaient les suivantes: l'Autriche cedait la Belgique et le +Luxembourg a la France; la France restituait la Lombardie a l'Autriche, +et le Palatinat a l'Empire; elle renoncait ainsi, sur ce dernier point, +a la ligne du Rhin; elle consentait en outre, pour dedommager l'Autriche +de la perte des Pays-Bas, a la secularisation de plusieurs eveches de +l'Empire. L'empereur ne devait nullement se meler des affaires de la +France avec le pape, et devait preter son entremise en Allemagne +pour procurer des indemnites au stathouder. C'etait une condition +indispensable pour assurer le repos de la Hollande, et pour satisfaire +le roi de Prusse, dont la soeur etait epouse du stathouder. Ces +conditions etaient fort moderees, et prouvaient le desir qu'avait le +directoire de faire cesser les horreurs de la guerre, et ses inquietudes +pour l'armee d'Italie. + +Le directoire choisit pour porter ces propositions le general Clarke, +qui etait employe dans les bureaux de la guerre aupres de Carnot. Ses +instructions furent signees le 26 brumaire (16 novembre). Mais il +fallait du temps pour qu'il se mit en route, qu'il arrivat, qu'il fut +recu et ecoute; et, pendant ce temps, les evenemens se succedaient en +Italie avec une singuliere rapidite. + +Le 11 brumaire (1er novembre) le marechal Alvinzy ayant jete des ponts +sur la Piave, s'etait avance sur la Brenta. Le plan des Autrichiens, +cette fois, etait d'attaquer a la fois par les montagnes du Tyrol et +par la plaine. Davidovich devait chasser Vaubois de ses positions, et +descendre le long des deux rives de l'Adige jusqu'a Verone. Alvinzy, de +son cote, devait passer la Piave et la Brenta, s'avancer sur l'Adige, +entrer a Verone avec le gros de l'armee, et s'y reunir a Davidovich. Les +deux armees autrichiennes devaient partir de ce point, pour marcher de +concert au deblocus de Mantoue et a la delivrance de Wurmser. + +Alvinzy, apres avoir passe la Piave, s'avanca sur la Brenta, ou Massena +etait poste avec sa division; celui-ci ayant reconnu la force de +l'ennemi, se replia. Bonaparte marcha a son appui avec la division +Augereau. Il prescrivit en meme temps a Vaubois de contenir Davidovich +dans la vallee du Haut-Adige, et de lui enlever, s'il le pouvait, sa +position du Lavis. Il marcha lui-meme sur Alvinzy, resolu, malgre la +disproportion des forces, de l'attaquer impetueusement, et de le rompre +des l'ouverture meme de cette nouvelle campagne. Il arriva le 16 +brumaire au matin (6 novembre) a la vue de l'ennemi. Les Autrichiens +avaient pris position en avant de la Brenta, depuis Carmignano jusqu'a +Bassano; leurs reserves etaient restees en arriere, au-dela de la +Brenta. Bonaparte porta sur eux toutes ses forces. Massena attaqua +Liptai et Provera devant Carmignano; Augereau attaqua Quasdanovich +devant Bassano. L'affaire fut chaude et sanglante; les troupes +deployerent une grande bravoure. Liptai et Provera furent rejetes +au-dela de la Brenta par Massena; Quasdanovich fut repousse sur Bassano +par Augereau. Bonaparte aurait voulu entrer le jour meme dans Bassano, +mais l'arrivee des reserves autrichiennes l'en empecha. Il fallut +remettre l'attaque au lendemain. Malheureusement il apprit dans la nuit +que Vaubois venait d'essuyer un revers sur le Haut-Adige. Ce general +avait bravement attaque les positions de Davidovich, et avait obtenu un +commencement de succes; mais une terreur panique s'etait emparee de ses +troupes malgre leur bravoure eprouvee, et elles avaient fui en desordre. +Il les avait enfin ralliees dans ce fameux defile de Calliano, ou +l'armee avait deploye tant d'audace dans l'invasion du Tyrol; il +esperait s'y maintenir, lorsque Davidovich, dirigeant un corps sur +l'autre rive de l'Adige, avait deborde Calliano, et tourne la position. +Vaubois annoncait qu'il se retirait pour n'etre pas coupe, et exprimait +la crainte que Davidovich ne l'eut devance aux importantes positions de +la Corona et de Rivoli, qui couvrent la route du Tyrol, entre l'Adige et +le lac de Garda. + +Bonaparte sentit des lors le danger de s'engager davantage contre +Alvinzy, lorsque Vaubois, qui etait avec sa gauche dans le Tyrol, +pouvait perdre la Corona, Rivoli, et meme Verone, et etre rejete dans la +plaine. Bonaparte eut alors ete coupe de son aile principale, et place +avec quinze ou seize mille hommes entre Davidovich et Alvinzy. En +consequence il resolut de se replier sur-le-champ. Il ordonna a un +officier de confiance de voler a Verone, d'y reunir tout ce qu'il +pourrait trouver de troupes, de les porter a Rivoli et a la Corona, afin +d'y prevenir Davidovich et de donner a Vaubois le temps de s'y retirer. + +Le lendemain 17 brumaire (7 novembre), il rebroussa chemin, et traversa +la ville de Vicence, qui fut etonnee de voir l'armee francaise se +retirer apres le succes de la veille. Il se rendit a Verone, ou il +laissa toute son armee. Il remonta seul a Rivoli et a la Corona, ou tres +heureusement il trouva les troupes de Vaubois ralliees, et en mesure de +tenir tete a une nouvelle attaque de Davidovich. Il voulut donner une +lecon aux trente-neuvieme et quatre-vingt-cinquieme demi-brigades, qui +avaient cede a une terreur panique. Il fit assembler toute la division, +et, s'adressant a ces deux demi-brigades, il leur reprocha leur +indiscipline et leur fuite. Il dit ensuite au chef d'etat-major: +"Faites ecrire sur les drapeaux que la trente-neuvieme et la +quatre-vingt-cinquieme ne font plus partie de l'armee d'Italie." Ces +expressions causerent aux soldats de ces deux demi-brigades le plus +violent chagrin; ils entourerent Bonaparte, lui dirent qu'ils s'etaient +battus un contre trois, et lui demanderent a etre envoyes a son +avant-garde, pour faire voir s'ils n'etaient plus de l'armee d'Italie. +Bonaparte les dedommagea de sa severite par quelques paroles +bienveillantes, qui les transporterent, et les laissa disposes a venger +leur honneur par une bravoure desesperee. + +Il ne restait plus a Vaubois que huit mille hommes, sur les douze mille +qu'il avait avant cette echauffouree. Bonaparte les distribua le mieux +qu'il put dans les positions de la Corona et de Rivoli, et, apres s'etre +assure que Vaubois pourrait tenir la quelques jours, et couvrir notre +gauche et nos derrieres, il retourna a Verone pour operer contre +Alvinzy. La chaussee qui conduit de la Brenta a Verone, en suivant +le pied des montagnes, passe par Vicence, Montebello, Villa-Nova et +Caldiero. Alvinzy, etonne de voir Bonaparte se replier le lendemain d'un +succes, l'avait suivi de loin en loin, se doutant que les progres de +Davidovich avaient pu seuls le ramener en arriere. Il esperait que son +plan de jonction a Verone allait se realiser. Il s'arreta a trois lieues +a peu pres de Verone, sur les hauteurs de Caldiero, qui en dominent la +route. Ces hauteurs presentaient une excellente position pour tenir +tete a l'armee qui sortait de Verone. Alvinzy s'y etablit, y placa des +batteries, et n'oublia rien pour s'y rendre inexpugnable. Bonaparte en +fit la reconnaissance, et resolut de les attaquer sur-le-champ; car la +situation de Vaubois a Rivoli etait tres precaire, et ne lui laissait +pas beaucoup de temps pour agir sur Alvinzy. Il marcha contre lui le 21 +au soir (11 novembre), repoussa son avant-garde, et bivouaqua avec les +divisions Massena et Augereau au pied de Caldiero. A la pointe du jour, +il s'apercut qu'Alvinzy, fortement retranche, acceptait la bataille. La +position etait abordable d'un cote, celui qui appuyait aux montagnes, et +qui n'avait pas ete assez soigneusement defendu par Alvinzy. Bonaparte +y dirigea Massena, et chargea Augereau d'attaquer le reste de la ligne. +L'action fut vive. Mais la pluie tombait par torrens, ce qui donnait un +grand avantage a l'ennemi, dont l'artillerie etait placee d'avance sur +de bonnes positions, tandis que la notre, obligee de se mouvoir dans des +chemins devenus impraticables, ne pouvait pas etre portee sur les points +convenables, et manquait tout son effet. Neanmoins Massena parvint a +gravir la hauteur negligee par Alvinzy. Mais tout a coup la pluie se +changea en une grelasse froide, qu'un vent violent portait dans le +visage de nos soldats. Au meme instant, Alvinzy fit marcher sa reserve +sur la position que Massena lui avait enlevee, et reprit tous ses +avantages. Bonaparte voulut en vain renouveler ses efforts, il ne put +reussir. Les deux armees passerent la nuit en presence. La pluie ne +cessa pas de tomber, et de mettre nos soldats dans l'etat le plus +penible. Le lendemain 23 brumaire (13 novembre), Bonaparte rentra dans +Verone. + +La situation de l'armee devenait desesperante. Apres avoir inutilement +pousse l'ennemi au-dela de la Brenta, et sacrifie sans fruit une foule +de braves; apres avoir perdu a la gauche le Tyrol et quatre mille +hommes, apres avoir livre une bataille malheureuse a Caldiero, pour +eloigner Alvinzy de Verone, et s'etre encore affaibli sans succes, toute +ressource semblait perdue. La gauche, qui n'etait plus que de huit +mille hommes, pouvait a chaque instant etre culbutee de la Corona et +de Rivoli, et alors Bonaparte se trouvait enveloppe a Verone. Les deux +divisions Massena et Augereau, qui formaient l'armee active opposee a +Alvinzy, etaient reduites, par deux batailles, a quatorze ou quinze +mille hommes. Que pouvaient quatorze ou quinze mille soldats contre +pres de quarante mille? L'artillerie, qui nous avait toujours servi a +contre-balancer la superiorite de l'ennemi, ne pouvait plus se mouvoir +au milieu des boues; il n'y avait donc aucun espoir de lutter avec +quelque chance de succes. L'armee etait dans la consternation. +Ces braves soldats, eprouves par tant de fatigues et de dangers, +commencaient a murmurer. Comme tous les soldats intelligens, ils etaient +sujets a de l'humeur, parce qu'ils etaient capables de juger. "Apres +avoir detruit, disaient-ils, deux armees dirigees contre nous, il nous a +fallu detruire encore celles qui etaient opposees aux troupes du Rhin. +A Beaulieu a succede Wurmser; a Wurmser succede Alvinzy: la lutte se +renouvelle chaque jour. Nous ne pouvons pas faire la tache de tous. Ce +n'est pas a nous a combattre Alvinzy, ce n'etait pas a nous a combattre +Wurmser. Si chacun avait fait sa tache comme nous, la guerre serait +finie. Encore, ajoutaient-ils, si on nous donnait des secours +proportionnes a nos perils! mais on nous abandonne au fond de l'Italie, +on nous laisse seuls aux prises avec deux armees innombrables. Et quand, +apres avoir verse notre sang dans des milliers de combats, nous serons +ramenes sur les Alpes, nous reviendrons sans honneur et sans gloire, +comme des fugitifs qui n'auraient pas fait leur devoir." C'etaient la +les discours des soldats dans leurs bivouacs. Bonaparte, qui partageait +leur humeur et leur mecontentement, ecrivait au directoire le meme jour +24 brumaire (14 novembre): "Tous nos officiers superieurs, tous nos +generaux d'elite sont hors de combat; l'armee d'Italie, reduite a une +poignee de monde, est epuisee. Les heros de Millesimo, de Lodi, de +Castiglione, de Bassano, sont morts pour leur patrie, ou sont a +l'hopital: il ne reste plus aux corps que leur reputation et leur +orgueil. Joubert, Lannes, Lamare, Victor, Murat, Charlot, Dupuis, +Rampon, Pigeon, Menard, Chabrand, sont blesses. Nous sommes abandonnes +au fond de l'Italie: ce qui me reste de braves voit la mort infaillible, +au milieu de chances si continuelles, et avec des forces si inferieures. +Peut-etre l'heure du brave Augereau, de l'intrepide Massena, est pres de +sonner... Alors! alors que deviendront ces braves gens? Cette idee me +rend reserve, je n'ose plus affronter la mort, qui serait un sujet de +decouragement pour qui est l'objet de mes sollicitudes. Si j'avais recu +la quatre-vingt-troisieme, forte de trois mille cinq cents hommes connus +a l'armee, j'aurais repondu de tout! Peut-etre sous peu de jours, ne +sera-ce pas assez de quarante mille hommes!--Aujourd'hui, ajoutait +Bonaparte, repos aux troupes; demain, selon les mouvemens de l'ennemi, +nous agirons." + +Cependant, tandis qu'il adressait ces plaintes ameres au gouvernement, +il affectait la plus grande securite aux yeux de ses soldats; il leur +faisait repeter, par ses officiers, qu'il fallait faire un effort, et +que cet effort serait le dernier; qu'Alvinzy detruit, les moyens de +l'Autriche seraient epuises pour jamais, l'Italie conquise, la paix +assuree, et la gloire de l'armee immortelle. Sa presence, ses paroles +relevaient les courages. Les malades, devores par la fievre, en +apprenant que l'armee etait en peril, sortaient en foule des hopitaux, +et accouraient prendre leur place dans les rangs. La plus vive et la +plus profonde emotion etait dans tous les coeurs. Les Autrichiens +s'etaient approches le jour meme de Verone, et montraient les echelles +qu'ils avaient preparees pour escalader les murs. Les Veronais +laissaient eclater leur joie en croyant voir, sous quelques heures, +Alvinzy reuni dans leur ville a Davidovich, et les Francais detruits. +Quelques-uns d'entre eux, compromis pour leur attachement a notre cause, +se promenaient tristement en comptant le petit nombre de nos braves. + +L'armee attendait avec anxiete les ordres du general, et esperait a +chaque instant qu'il commanderait un mouvement. Cependant la journee du +24 s'etait ecoulee, et, contre l'usage, l'ordre du jour n'avait rien +annonce. Mais Bonaparte n'avait point perdu de temps; et, apres avoir +medite sur le champ de bataille, il venait de prendre une de ces +resolutions que le desespoir inspire au genie. Vers la nuit, l'ordre est +donne a toute l'armee de prendre les armes; le plus grand silence est +recommande; on se met en marche; mais au lieu de se porter en avant, on +retrograde, on repasse l'Adige sur les ponts de Verone, et on sort de +la ville par la porte qui conduit a Milan. L'armee croit qu'on bat en +retraite, et qu'on renonce a garder l'Italie: la tristesse regne dans +les rangs. Cependant a quelque distance de Verone, on fait un a-gauche; +au lieu de continuer a s'eloigner de l'Adige, on se met a le longer, et +a descendre son cours. On le suit pendant quatre lieues. Enfin, apres +quelques heures de marche, on arrive a Ronco, ou un pont de bateaux +avait ete jete par les soins du general; on repasse le fleuve; et, a +la pointe du jour, on se trouve de nouveau au-dela de l'Adige, qu'on +croyait avoir abandonne pour toujours. Le plan du general etait +extraordinaire; il allait etonner les deux armees. L'Adige, en sortant +de Verone, cesse un instant de couler perpendiculairement des montagnes +a la mer, et il oblique vers le levant: dans ce mouvement oblique, il se +rapproche de la route de Verone a la Brenta, sur laquelle etait campe +Alvinzy. Bonaparte, arrive a Ronco, se trouvait donc ramene sur les +flancs et presque sur les derrieres des Autrichiens. Au moyen de ce +pont, il se trouvait place au milieu des vastes marais. Ces marais +etaient traverses par deux chaussees, dont l'une a gauche, remontant +l'Adige par Porcil et Gombione, allait rejoindre Verone; dont l'autre, +a droite, passait sur une petite riviere, qu'on appelle l'Alpon, au +village d'Arcole, et allait rejoindre la route de Verone vers Villa-Nova +sur les derrieres de Caldiero. + +Bonaparte tenait donc a Ronco deux chaussees, qui toutes deux allaient +rejoindre la grande route occupee par les Autrichiens, l'une entre +Caldiero et Verone, l'autre entre Caldiero et Villa-Nova. Voici quel +avait ete son calcul: au milieu de ces marais, l'avantage du nombre +etait tout a fait annule; on ne pouvait se deployer que sur les +chaussees, et sur les chaussees le courage des tetes de colonnes devait +decider de tout. Par la chaussee de gauche qui allait rejoindre la route +entre Verone et Caldiero, il pouvait tomber sur les Autrichiens, s'ils +tentaient d'escalader Verone. Par celle de droite, qui passe l'Alpon au +pont d'Arcole, et aboutit a Villa-Nova, il debouchait sur les derrieres +d'Alvinzy, il pouvait enlever ses parcs et ses bagages, et intercepter +sa retraite. Il etait donc inattaquable a Ronco, et il etendait ses deux +bras autour de l'ennemi. Il avait fait fermer les portes de Verone, et +y avait laisse Kilmaine avec quinze cents hommes, pour resister a un +premier assaut. Cette combinaison si audacieuse et si profonde frappa +l'armee, qui sur-le-champ en devina l'intention, et en fut remplie +d'esperance. + +Bonaparte placa Massena sur la digue de gauche pour remonter sur +Gombione et Porcil, et prendre l'ennemi en queue, s'il marchait sur +Verone. Il dirigea Augereau a droite pour deboucher sur Villa-Nova. On +etait a la pointe du jour. Massena se mit en observation sur la digue +de gauche; Augereau, pour parcourir celle de droite, avait a franchir +l'Alpon sur le pont d'Arcole. Quelques bataillons croates s'y trouvaient +detaches pour surveiller le pays. Ils bordaient la riviere, et avaient +leur canon braque sur le pont. Ils accueillirent l'avant-garde +d'Augereau par une vive fusillade, et la forcerent a se replier. +Augereau accourut et ramena ses troupes en avant; mais le feu du pont et +de la rive opposee les arreta de nouveau. Il fut oblige de ceder devant +cet obstacle, et de faire halte. + +Pendant ce temps, Alvinzy, qui avait les yeux fixes sur Verone, et +qui croyait que l'armee francaise s'y trouvait encore, etait surpris +d'entendre un feu tres-vif au milieu des marais. Il ne supposait pas que +le general Bonaparte put choisir un pareil terrain, et il croyait que +c'etait un corps detache de troupes legeres. Mais bientot sa cavalerie +revient l'informer que l'engagement est grave, et que des coups de fusil +sont partis de tous les cotes. Sans etre eclairci encore, il envoie deux +divisions; l'une sous Provera suit la digue de gauche, l'autre sous +Mitrouski suit la digue de droite, et s'avance sur Arcole. Massena, +voyant approcher les Autrichiens, les laisse avancer sur cette digue +etroite, et quand il les juge assez engages, il fond sur eux au pas de +course, les refoule, les rejette dans les marais, en tue, en noie un +grand nombre. La division Mitrouski arrive a Arcole, debouche par le +pont et suit la digue comme celle de Provera. Augereau fond sur elle, +l'enfonce, et en jette une partie dans les marais. Il la poursuit, et +veut passer le pont apres elle; mais le pont etait encore mieux garde +que le matin; une nombreuse artillerie en defendait l'approche, et tout +le reste de la ligne autrichienne etait deploye sur la rive de l'Alpon, +fusillant sur la digue, et la prenant en travers. Augereau saisit un +drapeau et le porte sur le pont; ses soldats le suivent, mais un feu +epouvantable les ramene en arriere. Les generaux Lannes, Verne, Bon, +Verdier, sont gravement blesses. La colonne se replie, et les soldats +descendent a cote de la digue, pour se mettre a couvert du feu. + +Bonaparte voyait de Ronco s'ebranler toute l'armee ennemie, qui, avertie +enfin du danger, se hatait de quitter Caldiero pour n'etre pas prise par +derriere a Villa-Nova. Il voyait avec douleur de grands resultats lui +echapper. Il avait bien envoye Guyeux avec une brigade, pour essayer de +passer l'Alpon au-dessous d'Arcole; mais il fallait plusieurs heures +pour l'execution de cette tentative; et cependant il etait de la +derniere importance de franchir Arcole sur-le-champ, afin d'arriver a +temps sur les derrieres d'Alvinzy, et d'obtenir un triomphe complet: le +sort de l'Italie en dependait. Il n'hesite pas, il s'elance au galop, +arrive pres du pont, se jette a bas de cheval, s'approche des soldats +qui s'etaient tapis sur le bord de la digue, leur demande s'ils +sont encore les vainqueurs de Lodi, les ranime par ses paroles, et, +saisissant un drapeau, leur crie: "Suivez votre general!" A sa voix un +certain nombre de soldats remontent sur la chaussee, et le suivent; +malheureusement le mouvement ne peut pas se communiquer a toute la +colonne dont le reste demeure derriere la digue. Bonaparte s'avance, le +drapeau a la main, au milieu d'une grele de balles et de mitraille. Tous +ses generaux l'entourent. Lannes, blesse deja de deux coups de feu dans +la journee, est atteint d'un troisieme. Le jeune Muiron, aide-de-camp +du general, veut le couvrir de son corps, et tombe mort a ses pieds. +Cependant la colonne est pres de franchir le pont, lorsqu'une derniere +decharge l'arrete, et la rejette en arriere. La queue abandonne la tete. +Alors les soldats restes aupres du general le saisissent, l'emportent au +milieu du feu et de la fumee, et veulent le faire remonter a cheval. Une +colonne autrichienne, qui debouche sur eux, les pousse en desordre dans +le marais. Bonaparte y tombe, et y enfonce jusqu'au milieu du +corps. Aussitot les soldats s'apercoivent de son danger: En avant! +s'ecrient-ils, pour sauver le general. Ils courent a la suite de Beliard +et Vignolles, pour le delivrer. On l'arrache du milieu de la fange, on +le remet a cheval, et il revient a Ronco. + +Dans ce moment, Guyeux etait parvenu a passer au-dessous d'Arcole, et a +enlever le village par l'autre rive. Mais il etait trop tard. Alvinzy +avait deja fait filer ses parcs et ses bagages; il etait deploye dans +la plaine, et en mesure de prevenir les desseins de Bonaparte. Tant +d'heroisme et de genie etaient donc devenus inutiles. Bonaparte aurait +bien pu s'eviter l'obstacle d'Arcole, en jetant un pont sur l'Adige un +peu au-dessous de Ronco, c'est-a-dire a Albaredo, point ou l'Alpon est +reuni a l'Adige. Mais alors il debouchait en plaine, ce qu'il importait +d'eviter; et il n'etait pas en mesure de voler par la digue gauche au +secours de Verone[9]. Il avait donc eu raison de faire ce qu'il avait +fait; et, quoique le succes ne fut pas complet, d'importans resultats +etaient obtenus. Alvinzy avait quitte sa redoutable position de +Caldiero; il etait redescendu dans la plaine; il ne menacait plus +Verone; il avait perdu beaucoup de monde dans les marais. Les deux +digues etaient devenues le seul champ de bataille intermediaire entre +les deux armees, ce qui assurait l'avantage a la bravoure et l'enlevait +au nombre. Enfin les soldats francais, animes par la lutte, avaient +recouvre toute leur confiance. + +[Footnote 9: Je rapporte ici une critique souvent adressee a Bonaparte +sur cette celebre bataille, et la reponse qu'il y a faite lui-meme dans +ses Memoires.] + +Bonaparte, qui avait a songer a tous les perils a la fois, devait +s'occuper de sa gauche, laissee a la Corona et a Rivoli. Comme a chaque +instant elle pouvait etre culbutee, il voulait etre en mesure de voler +a son secours. Il pensa donc qu'il fallait se replier de Gombione et +d'Arcole, repasser l'Adige a Ronco, et bivouaquer en deca du fleuve, +pour etre a portee de secourir Vaubois, si, dans la nuit, on apprenait +sa defaite. Telle fut cette premiere journee du 25 brumaire (15 +novembre). + +La nuit se passa sans mauvaise nouvelle. On sut que Vaubois tenait +encore a Rivoli. Les exploits de Castiglione couvraient Bonaparte de ce +cote. Davidovich, qui commandait un corps dans l'affaire de Castiglione, +avait recu une telle impression de cet evenement, qu'il n'osait avancer +avant d'avoir des nouvelles certaines d'Alvinzy. Ainsi le prestige du +genie de Bonaparte etait la ou il n'etait pas lui-meme. La journee du +26 (16 novembre) commence; on se rencontre sur les deux digues. Les +Francais chargent a la baionnette, enfoncent les Autrichiens, en jettent +un grand nombre dans les marais, et font beaucoup de prisonniers. Ils +prennent des drapeaux et du canon. Bonaparte fait tirailler encore sur +la rive de l'Alpon, mais ne tente aucun effort decisif pour le passer. +La nuit arrivee, il replie encore ses colonnes, les ramene de dessus +les digues, et les rallie sur l'autre rive de l'Adige, content d'avoir +epuise l'ennemi toute la journee, en attendant des nouvelles plus +certaines de Vaubois. La seconde nuit se passe encore de meme: les +nouvelles de Vaubois sont rassurantes. On peut consacrer une troisieme +journee a lutter definitivement contre Alvinzy. Enfin le soleil se leve +pour la troisieme fois sur cet epouvantable theatre de carnage. C'etait +le 27 (17 novembre 1796). Bonaparte calcule que l'ennemi, en morts, +blesses, noyes ou prisonniers, doit avoir perdu pres d'un tiers de son +armee. Il le juge harasse, decourage, et il voit ses soldats pleins +d'enthousiasme; il se decide alors a quitter ces digues, et a porter le +champ de bataille dans la plaine, au-dela de l'Alpon. Comme les +jours precedens, les Francais, debouchant de Ronco, rencontrent les +Autrichiens sur les digues. Massena occupe toujours la digue gauche; +sur celle de droite, c'est le general Robert qui est charge d'attaquer, +tandis qu'Augereau va passer l'Alpon pres de son embouchure dans +l'Adige. Massena eprouve d'abord une vive resistance, mais il met son +chapeau a la pointe de son epee, et marche ainsi a la tete des soldats. +Comme les jours precedens, beaucoup d'ennemis sont tues, noyes ou pris. +Sur la digue de droite, le general Robert s'avance d'abord avec succes; +mais il est tue, sa colonne est repoussee presque jusque sur le pont de +Ronco. + +Bonaparte, qui voit le danger, place la trente-deuxieme dans un bois de +saules qui longe la digue. Tandis que la colonne ennemie, victorieuse de +Robert, s'avance, la trente-deuxieme sort tout a coup de son embuscade, +la prend en flanc, et la jette dans un desordre epouvantable. C'etaient +trois mille Croates; le plus grand nombre sont tues ou prisonniers. Les +digues ainsi balayees, Bonaparte se decide a franchir l'Alpon: Augereau +l'avait passe a l'extreme droite. Bonaparte ramene Massena de la digue +gauche sur la digue droite, le dirige sur Arcole, qui etait evacue, et +porte ainsi toute son armee en plaine devant celle d'Alvinzy. Bonaparte, +avant d'ordonner la charge, veut semer l'epouvante au moyen d'un +stratageme. Un marais, plein de roseaux, couvrait l'aile gauche de +l'ennemi: il ordonne au chef de bataillon Hercule de prendre avec lui +vingt-cinq de ses guides, de filer a travers les roseaux, et de charger +a l'improviste avec un grand bruit de trompettes. Ces vingt-cinq braves +s'appretent a executer l'ordre, Bonaparte donne alors le signal a +Massena et a Augereau. Ceux-ci chargent vigoureusement la ligne +autrichienne, qui resiste; mais tout a coup on entend un grand bruit de +trompettes; les Autrichiens, croyant etre charges par toute une division +de cavalerie, cedent le terrain. Au meme instant, la garnison de +Legnago, que Bonaparte avait fait sortir pour circuler sur leurs +derrieres, se montre au loin, et ajoute a leurs inquietudes. Alors ils +se retirent; et, apres soixante-douze heures de cet epouvantable combat, +decourages, accables de fatigue, ils cedent la victoire a l'heroisme de +quelques mille braves, et au genie d'un grand capitaine. + +Les deux armees, epuisees de leurs efforts, passerent la nuit dans la +plaine. Des le lendemain matin, Bonaparte fit recommencer la poursuite +sur Vicence. Arrive a la hauteur de la chaussee qui mene de la Brenta +a Verone, en passant par Villa-Nova, il laissa a la cavalerie seule le +soin de poursuivre l'ennemi, et songea a rentrer a Verone par la route +de Villa-Nova et de Caldiero, afin de venir au secours de Vaubois. +Bonaparte apprit en route que Vaubois avait ete obliger d'abandonner +la Corona et Rivoli, et de se replier a Castel-Novo. Il redoubla de +celerite, et arriva le soir meme a Verone, en passant sur le champ de +bataille qu'avait occupe Alvinzy. Il entra dans la ville, par la porte +opposee a celle par laquelle il en etait sorti. Quand les Veronais +virent cette poignee d'hommes, qui etaient sortis en fugitifs par la +porte de Milan, rentrer en vainqueurs par la porte de Venise, ils furent +saisis de surprise. Amis et ennemis ne purent contenir leur admiration +pour le general et les soldats qui venaient de changer si glorieusement +le destin de la guerre. Des ce moment, il n'entra plus dans les craintes +ni dans les esperances de personne, qu'on put chasser les Francais de +l'Italie. Bonaparte fit marcher sur-le-champ Massena a Castel-Novo, et +Augereau sur Dolce, par la rive gauche de l'Adige. Davidovich, attaque +de toutes parts, fut promptement ramene dans le Tyrol, avec perte de +beaucoup de prisonniers. Bonaparte se contenta de faire reoccuper les +positions de la Corona et de Rivoli, sans vouloir remonter jusqu'a +Trente et rentrer en possession du Tyrol. L'armee francaise etait +singulierement affaiblie par cette derniere lutte. L'armee autrichienne +avait perdu cinq mille prisonniers, huit ou dix mille morts et blesses, +et se trouvait encore forte de plus de quarante mille hommes, compris +le corps de Davidovich. Elle se retirait dans le Tyrol et sur la Brenta +pour s'y reposer, elle etait loin d'avoir souffert comme les armees +de Wurmser et de Beaulieu. Les Francais, epuises, n'avaient pu que la +repousser sans la detruire. Il fallait donc renoncer a la poursuivre, +tant que les renforts promis ne seraient pas arrives. Bonaparte se +contenta d'occuper l'Adige de Dolce a la mer. + +Cette nouvelle victoire causa en Italie et en France une joie extreme. +On admirait de toutes parts ce genie opiniatre qui, avec quatorze ou +quinze mille hommes, devant quarante mille, n'avait pas songe a se +retirer; ce genie inventif et profond, qui avait su decouvrir dans +les digues de Ronco un champ de bataille tout nouveau qui annulait le +nombre, et donnait dans les flancs de l'ennemi. On celebrait surtout +l'heroisme deploye au pont d'Arcole, et partout on representait le jeune +general, un drapeau a la main, au milieu du feu et de la fumee. Les deux +conseils, en declarant, suivant l'usage, que l'armee d'Italie avait +encore bien merite de la patrie, deciderent de plus que les drapeaux +pris par les generaux Bonaparte et Augereau sur le pont d'Arcole, leur +seraient donnes pour etre conserves dans leurs familles: belle et noble +recompense, digne d'un age heroique, et bien plus glorieuse que le +diademe decerne plus tard par la faiblesse au genie tout puissant! + + + +CHAPITRE VI. + +CLARKE AU QUARTIER-GENERAL DE L'ARMEE D'ITALIE.--RUPTURE DES +NEGOCIATIONS AVEC LE CABINET ANGLAIS. DEPART DE MALMESBURY.--EXPEDITION +D'IRLANDE.--TRAVAUX ADMINISTRATIFS DU DIRECTOIRE DANS L'HIVER DE L'AN +V. ETAT DES FINANCES. RECETTES ET DEPENSES.--CAPITULATION DE +KEHL.--DERNIERES TENTATIVES DE L'AUTRICHE SUR L'ITALIE. VICTOIRES DE +RIVOLI ET DE LA FAVORITE. PRISE DE MANTOUE.--FIN DE LA MEMORABLE +CAMPAGNE DE 1796. + +Le general Clarke venait d'arriver au quartier-general de l'armee +d'Italie, d'ou il devait partir pour se rendre a Vienne. Sa mission +avait perdu son objet essentiel, car la bataille d'Arcole rendait +l'armistice inutile. Bonaparte, que le general Clarke avait ordre de +consulter, desapprouvait tout a fait l'armistice et ses conditions. Les +raisons qu'il donnait etaient excellentes. L'armistice ne pouvait plus +avoir qu'un objet, celui de sauver le fort de Kehl sur le Rhin, que +l'archiduc Charles assiegeait avec une grande vigueur; et pour cet objet +tres accessoire, il sacrifiait Mantoue. Kehl n'offrait qu'une tete de +pont qui n'etait point indispensable pour deboucher en Allemagne. La +prise de Mantoue au contraire entrainait la conquete definitive de +l'Italie, et permettait d'exiger en retour Mayence et toute la ligne du +Rhin. L'armistice compromettait evidemment cette conquete; car Mantoue, +remplie de malades, et reduite a la demi-ration, ne pouvait pas differer +plus d'un mois d'ouvrir ses portes. Les vivres qu'on y ferait entrer +rendraient a la garnison la sante et les forces. La quantite n'en +pourrait pas etre exactement fixee, et Wurmser, en faisant des +economies, se menagerait des approvisionnemens pour recommencer sa +resistance, en cas d'une reprise d'hostilites. La suite de batailles +livrees pour couvrir le blocus de Mantoue deviendraient donc inutiles, +et il faudrait recommencer sur nouveaux frais. Ce n'etait pas tout. Le +pape ne pouvait manquer d'etre compris dans l'armistice par l'Autriche, +et alors on perdait le moyen de le punir, et de lui arracher vingt ou +trente millions, dont on avait besoin pour l'armee, et qui serviraient +a faire une nouvelle campagne. Bonaparte enfin, percant dans l'avenir, +conseillait, au lieu de suspendre les hostilites, de les continuer au +contraire avec vigueur, mais de porter la guerre sur son veritable +theatre, et d'envoyer en Italie un renfort de trente mille hommes. Il +promettait a ce prix de marcher sur Vienne, et d'avoir en deux mois la +paix, la ligne du Rhin, et une republique en Italie. Sans doute, cette +combinaison placait dans ses mains toutes les operations militaires et +politiques de la guerre; mais, qu'elle fut interessee ou non, elle etait +juste et profonde, et l'avenir en prouva la sagesse. + +Cependant, par obeissance pour le directoire, on ecrivit aux generaux +autrichiens sur le Rhin et l'Adige, pour leur proposer l'armistice, et +pour obtenir a Clarke des passeports. L'archiduc Charles repondit a +Moreau qu'il ne pouvait entendre aucune proposition d'armistice, que +ses pouvoirs ne le lui permettaient pas, et qu'il fallait en referer au +conseil aulique. Alvinzy repondit de meme, et fit partir un courrier +pour Vienne. Le ministere autrichien, secretement devoue a l'Angleterre, +etait peu dispose a ecouter les propositions de la France. Le cabinet de +Londres lui avait fait part de la mission de lord Malmesbury; il +s'etait efforce de lui persuader que l'empereur obtiendrait bien plus +d'avantages en prenant part a la negociation ouverte a Paris, qu'en +faisant des conquetes separees, puisque les conquetes anglaises dans +les deux Indes etaient sacrifiees pour lui procurer la restitution des +Pays-Bas. Outre les insinuations de l'Angleterre, le cabinet de Vienne +avait d'autres raisons de repousser les propositions du directoire. Il +se flattait de s'emparer du fort de Kehl sous tres peu de temps; +les Francais, contenus le long du Rhin, ne pourraient plus alors +le franchir; on pourrait donc sans danger en retirer de nouveaux +detachemens, pour les porter sur l'Adige. Ces detachemens, joints a +de nouvelles levees qui se faisaient dans toute l'Autriche avec une +merveilleuse activite, permettraient encore un effort sur l'Italie; et +peut-etre cette terrible armee, qui avait tant aneanti de bataillons +autrichiens, finirait par succomber sous des efforts reiteres. + +La constance allemande ne se dementait donc pas ici, et, malgre tant de +revers, elle ne renoncait pas encore a la belle Italie. En consequence, +il fut resolu de refuser l'entree de Vienne a Clarke. On craignait +d'ailleurs un observateur au milieu de la capitale de l'empire, et on +ne voulait pas de negociation directe. Quant a l'armistice, on aurait +consenti a l'admettre sur l'Adige, mais non sur le Rhin. On repondit a +Clarke que, s'il voulait se rendre a Vicence, il y trouverait le baron +de Vincent, et qu'il pourrait y conferer avec lui. La reunion eut lieu +en effet a Vicence. Le ministre autrichien pretendit que l'empereur +ne pouvait recevoir un envoye de la republique, parce que c'etait la +reconnaitre; et, quant a l'armistice, il declara qu'on ne pouvait +l'admettre qu'en Italie. Cette proposition etait ridicule, et on ne +concoit pas que le ministere autrichien put la faire, car elle sauvait +Mantoue sans sauver Kehl, et il fallait supposer les Francais bien sots +pour l'accepter. Cependant le ministere autrichien, qui voulait au +besoin se menager le moyen d'une negociation separee, fit declarer par +son envoye que si le commissaire francais avait des propositions a +faire relativement a la paix, il n'avait qu'a se rendre a Turin, et les +communiquer a l'ambassadeur autrichien aupres du Piemont. Ainsi, grace +aux suggestions de l'Angleterre et aux folles esperances de la cour de +Vienne, ce dangereux projet d'armistice fut ecarte. Clarke s'en alla a +Turin, pour profiter au besoin de l'intermediaire qui lui etait offert +aupres de la cour de Sardaigne. Il avait encore une autre mission: +c'etait celle d'observer le general Bonaparte. Le genie de ce jeune +homme avait paru si extraordinaire, son caractere si absolu, si +energique, que sans aucun motif precis, on lui supposa de l'ambition. Il +avait voulu conduire la guerre a son gre, et avait offert sa demission +quand on lui traca un plan qui n'etait pas le sien; il avait agi +souverainement en Italie, accordant aux princes la paix ou la guerre, +sous pretexte des armistices; il s'etait plaint avec hauteur de ce que +les negociations avec le pape n'avaient pas ete conduites par lui seul, +et il avait exige qu'on lui en remit le soin; il traitait fort durement +les commissaires Gareau et Salicetti, quand ils se permettaient des +mesures qui lui deplaisaient, et il les avait obliges de quitter le +quartier-general; il s'etait permis d'envoyer des fonds aux differentes +armees sans se faire autoriser par le gouvernement, et sans +l'intermediaire indispensable de la tresorerie. Tous ces faits +annoncaient un homme qui aimait a faire seul ce qu'il croyait etre seul +capable de bien faire. Ce n'etait encore que l'impatience du genie, +qui n'aime pas a etre contrarie dans ses oeuvres; mais c'est par cette +impatience que commence a se manifester une volonte despotique. En le +voyant soulever la Haute-Italie contre ses anciens maitres, et creer ou +detruire des etats, on disait qu'il voulait se faire duc de Milan. On +pressentait-son ambition, et il en pressentait lui-meme le reproche. Il +se plaignait d'etre accuse, puis se justifiait lui-meme, sans qu'un seul +mot du directoire lui en eut fourni l'occasion. + +Clarke avait donc, outre la mission de negocier, celle de l'observer. +Bonaparte en fut averti, et agissant ici avec la hauteur et l'adresse +qui lui etaient ordinaires, il lui laissa voir qu'il connaissait l'objet +de sa mission, le subjugua bientot par son ascendant et sa grace, aussi +puissante, dit-on, que son genie, et en fit un homme devoue. Clarke +avait de l'esprit, trop de vanite pour etre un espion adroit et souple. +Il resta en Italie, tantot a Turin, tantot au quartier-general, et +bientot il appartint plus a Bonaparte qu'au directoire. + +A Paris, le cabinet anglais faisait, autant qu'il le pouvait, trainer +en longueur la negociation; mais le cabinet francais par des reponses +promptes et claires, obligea enfin lord Malmesbury a s'expliquer. +Ce ministre, comme on l'a vu, avait pose d'abord le principe d'une +negociation generale, et de la compensation des conquetes; de son cote, +le directoire avait exige des pouvoirs de tous les allies, et une +explication plus claire du principe des compensations. Le ministre +anglais avait mis dix-neuf jours a repondre; il avait repondu enfin que +les pouvoirs etaient demandes, mais qu'avant de les obtenir, il fallait +que le gouvernement francais admit positivement le principe des +compensations. Le directoire avait alors demande qu'on lui enoncat +sur-le-champ les objets sur lesquels porteraient les compensations. Tel +est le point ou la negociation en etait restee. Lord Malmesbury ecrivit +de nouveau a Londres, et apres douze jours, repondit, le 6 frimaire (26 +novembre), que sa cour n'avait rien a ajouter a ce qu'elle avait dit, et +qu'elle ne pouvait pas s'expliquer davantage, tant que le gouvernement +francais n'admettrait pas formellement le principe propose. C'etait la +une subtilite; car, en demandant l'enonciation des objets qui seraient +compenses, la France admettait evidemment le principe des compensations. +Ecrire a Londres, et employer encore douze jours pour cette subtilite, +c'etait se jouer du directoire. Il repondit, comme il faisait toujours, +le lendemain meme, et par une note de quatre lignes il dit que sa +precedente note impliquait necessairement l'admission du principe +des compensations, mais que du reste il l'admettait formellement, +et demandait sur-le-champ la designation des objets sur lesquels ce +principe devait porter. Le directoire s'informait en outre si a chaque +question lord Malmesbury serait oblige d'ecrire a Londres. Lord +Malmesbury repondit vaguement qu'il serait oblige d'ecrire toutes les +fois que la question exigerait des instructions nouvelles. Il ecrivit +encore, et resta vingt jours avant de repondre. Il etait evident cette +fois qu'il fallait sortir du vague ou l'on s'etait enferme, et aborder +enfin la redoutable question des Pays-Bas. S'expliquer sur cet objet, +c'etait rompre la negociation, et on concoit que le cabinet anglais mit +les plus longs delais possibles a la rompre. Enfin, le 28 frimaire (18 +decembre), lord Malmesbury eut une entrevue avec le ministre Delacroix, +et lui remit une note dans laquelle les pretentions du cabinet anglais +etaient exposees. Il voulait que la France restituat aux puissances du +continent tout ce qu'elle avait conquis; qu'elle rendit a l'Autriche la +Belgique et le Luxembourg, a l'Empire les etats allemands de la rive +gauche; qu'elle evacuat toute l'Italie, et la replacat dans le _statu +quo ante bellum_; qu'elle restituat a la Hollande certaines portions +de territoire, telles que la Flandre maritime, par exemple, afin de la +rendre independante; et enfin, que des changemens fussent faits a sa +constitution actuelle. Le cabinet anglais ne promettait de rendre +les colonies de la Hollande que dans le cas du retablissement du +stathouderat; encore ne les rendrait-il jamais toutes: il devait en +garder quelques-unes comme indemnite de guerre; le Cap etait du nombre. +Pour tous ces sacrifices, il offrait de rendre deux ou trois iles que +la guerre nous avait fait perdre dans les Antilles, la Martinique, +Sainte-Lucie, Tobago,et a condition encore que Saint-Domingue ne nous +resterait pas en entier. Ainsi la France, apres une guerre inique, ou +elle avait eu toute justice de son cote, ou elle avait depense des +sommes enormes, et dont elle etait sortie victorieuse, la France +n'aurait pas gagne une seule province, tandis que les puissances du Nord +venaient de se partager un royaume, et que l'Angleterre venait de faire +dans l'Inde des acquisitions immenses! La France, qui occupait encore la +ligne du Rhin, et qui etait maitresse de l'Italie, aurait evacue le +Rhin et l'Italie sur la simple sommation de l'Angleterre! De pareilles +conditions etaient absurdes et inadmissibles; la seule proposition en +etait offensante, et elles ne devaient pas etre ecoutees. Le ministre +Delacroix les ecouta cependant avec une politesse qui frappa le ministre +anglais, et qui lui fit meme esperer qu'on pourrait poursuivre la +negociation. + +Delacroix donna une raison qui etait mauvaise, c'est que les Pays-Bas +etaient declares territoire national par la constitution; et le ministre +anglais lui repondit par une raison qui ne valait pas mieux, c'est que +le traite d'Utrecht les attribuait a l'Autriche. La constitution pouvait +etre obligatoire pour la nation francaise, mais elle ne concernait ni +n'obligeait les nations etrangeres. Le traite d'Utrecht etait, comme +tous les traites du monde, un arrangement de la force, que la force +pouvait changer. La seule raison que le ministre francais devait donner, +c'est que la reunion des Pays-Bas a la France etait juste, fondee sur +toutes les convenances naturelles et politiques, et legitimee par la +victoire. Apres une longue discussion sur tous les points accessoires de +la negociation, les deux ministres se separerent. Le ministre Delacroix +vint en referer au directoire, qui, s'irritant a bon droit, resolut de +repondre au ministre anglais comme il le meritait. La note du ministre +anglais n'etait pas signee, elle etait seulement contenue dans une +lettre signee. Le directoire exigea, le jour meme, qu'elle fut revetue +des formes necessaires, et lui demanda son _ultimatum_ sous vingt-quatre +heures. Lord Malmesbury, embarrasse, repondit que la note etait +suffisamment authentique, puisqu'elle etait contenue dans une lettre +signee, et que quant a un _ultimatum_, il etait contre tous les usages +de l'exiger aussi brusquement. Le lendemain, 29 frimaire (19 decembre), +le directoire lui fit declarer qu'il n'ecouterait jamais aucune +proposition contraire aux lois et aux traites qui liaient la republique; +il fit ajouter que lord Malmesbury ayant besoin de recourir a chaque +instant a son gouvernement, et remplissant un role purement passif dans +la negociation, sa presence a Paris etait inutile; qu'en consequence il +avait ordre de se retirer, lui et toute sa suite, sous quarante-huit +heures; que d'ailleurs des courriers suffiraient pour negocier, si +le gouvernement anglais adoptait les bases posees par la republique +francaise. + +Ainsi finit cette negociation, dans laquelle le directoire, loin de +manquer aux formes, comme on l'a dit, donna un veritable exemple de +franchise dans ses rapports avec les puissances ennemies. Il n'y eut +point ici d'usage viole. Les communications des puissances portent, +comme toutes les relations entre les hommes, le caractere du temps, de +la situation, des individus qui gouvernent. Un gouvernement fort et +victorieux parle autrement qu'un gouvernement faible et vaincu; et il +convenait a une republique, appuyee sur la justice et la victoire, de +rendre son langage prompt, net, et public. + +Pendant cet intervalle, le grand projet de Hoche sur l'Irlande +s'effectuait. C'etait la ce que redoutait l'Angleterre, et ce qui +pouvait, en effet, la mettre dans un grand peril. Malgre les bruits +adroitement semes d'une expedition en Portugal ou en Amerique, +l'Angleterre avait bien compris l'objet des preparatifs qui se faisaient +a Brest. Pitt avait fait lever les milices, armer les cotes, et donner +l'ordre de tout evacuer dans l'interieur, si les Francais debarquaient. + +L'Irlande, a laquelle on destinait l'expedition, etait dans une +situation propre a inspirer de graves inquietudes. Les partisans de la +reforme parlementaire et les catholiques presentaient dans cette ile une +masse suffisante pour operer un soulevement. Ils auraient volontiers +adopte un gouvernement republicain, sous la garantie de la France, et +ils avaient envoye des agens secrets a Paris pour s'entendre avec le +directoire. Ainsi tout presageait qu'une expedition pourrait causer de +cruels embarras a l'Angleterre, et la reduire a accepter une toute autre +paix que celle qu'elle venait d'offrir. Hoche, qui avait consume les +deux plus belles annees de sa vie dans la Vendee, et qui voyait les +grands theatres de la guerre occupes par Bonaparte, Moreau et Jourdan, +brillait de s'en ouvrir un en Irlande. L'Angleterre etait un aussi noble +adversaire que l'Autriche, et il n'y avait pas moins d'honneur a la +combattre et a la vaincre. Une republique nouvelle s'elevait en Italie, +et allait y devenir le foyer de la liberte. Hoche croyait beau et +possible d'en elever une pareille en Irlande, a cote de l'aristocratie +anglaise. Il s'etait lie beaucoup avec l'amiral Truguet, ministre de la +marine, et ministre a grandes vues. Ils s'etaient promis tous deux de +donner une haute importance a la marine, et de faire de grandes choses; +car alors toutes les tetes etaient en travail, toutes meditaient des +prodiges pour la gloire et la felicite de leur patrie. L'alliance +offensive et defensive conclue avec l'Espagne a Saint-Ildefonse, offrait +de grandes ressources, et permettait de vastes projets. En reunissant la +flotte de Toulon aux flottes de l'Espagne, en les concentrant dans +la Manche avec celle que la France avait dans l'Ocean, on pouvait +rassembler des forces formidables, et tenter de delivrer les mers par +une bataille decisive; on pouvait du moins jeter un incendie en Irlande, +et aller interrompre les succes de l'Angleterre dans l'Inde. L'amiral +Truguet, qui sentait l'importance de porter de rapides secours dans +l'Inde, voulait que l'escadre de Brest, sans attendre la reunion +des flottes francaise et espagnole dans la Manche, mit a la voile +sur-le-champ, jetat l'armee de Hoche en Irlande, gardat quelques mille +hommes a bord, fit voile ensuite pour l'Ile-de-France, allat y prendre +les bataillons de noirs qu'on y organisait, et transportat ces secours +dans l'Inde pour soutenir Tippo-Saib. Cette grande expedition avait +l'inconvenient de ne porter en Irlande qu'une partie de l'armee +d'expedition, et de la laisser exposee a de grandes chances, en +attendant la reunion tres eventuelle de l'escadre de l'amiral Villeneuve +qui devait partir de Toulon, de l'escadre espagnole qui etait dispersee +dans les ports d'Espagne, et de l'escadre de Richery qui revenait +d'Amerique. Cette expedition ne fut pas executee. On attendit l'arrivee +d'Amerique de Richery, et on fit, malgre l'etat des finances, des +efforts extraordinaires pour achever l'armement de l'escadre de Brest. +Elle se trouva en frimaire (decembre) en etat de mettre a la voile. Elle +se composait de quinze vaisseaux de haut bord, de vingt fregates, de +six gabares, et cinquante batimens de transport. Elle pouvait porter +vingt-deux mille hommes. Hoche ne pouvant s'entendre avec l'amiral +Villaret-Joyeuse, on remplaca ce dernier par Morard-de-Galles. +L'expedition dut debarquer dans la baie de Bantry. On assigna a chaque +capitaine de vaisseau, dans un ordre cachete, la direction qu'il devait +suivre, et le mouillage qu'il devait choisir en cas d'accident. + +L'expedition mit a la voile le 26 frimaire (16 decembre). Hoche et +Morard-de-Galles etaient montes sur une fregate. L'escadre francaise, +grace a une brume epaisse, echappa aux croisieres anglaises, et traversa +la mer sans etre apercue. Mais, dans la nuit du 26 au 27, une +tempete affreuse la dispersa. Un vaisseau fut englouti. Cependant le +contre-amiral Bouvet manoeuvra pour rallier l'escadre, et apres deux +jours, parvint a la reunir tout entiere, a l'exception d'un vaisseau +et de trois fregates. Malheureusement la fregate qui portait Hoche et +Morard-de-Galles etait du nombre de ces dernieres. L'escadre cingla vers +le cap Clear, et manoeuvra la plusieurs jours pour attendre les deux +chefs. Enfin, le 4 nivose (24 decembre), elle entra dans la baie de +Bantry. Un conseil de guerre decida le debarquement; mais il devint +impossible par l'effet du mauvais temps; l'escadre fut de nouveau +eloignee des cotes d'Irlande. Le contre-amiral Bouvet, effraye par tant +d'obstacles, craignant de manquer de vivres, et separe de ses chefs, +crut devoir regagner les cotes de France. Hoche et Morard-de-Galles +arriverent enfin dans la baie de Bantry, et apprirent la le retour de +l'escadre francaise. Ils revinrent a travers des perils inouis. Battus +par la mer, poursuivis par les Anglais, ils ne furent rendus aux rivages +de France que par une espece de miracle. Le vaisseau _les Droits de +l'homme_, capitaine La Crosse, se trouva separe de l'escadre, et fit +des prodiges: attaque par deux vaisseaux anglais, il en detruisit un, +echappa a l'autre; mais, tout mutile, prive de mats et de voiles, +il succomba a la violence de la mer. Une partie de l'equipage fut +engloutie, l'autre fut sauvee a grand'peine. + +Ainsi finit cette expedition, qui jeta une grande alarme en Angleterre, +et qui revela son point vulnerable. Le directoire ne renonca pas a +revenir plus tard a ce projet, et tourna dans le moment toutes ses +idees du cote du continent, pour se hater de faire deposer les armes +a l'Autriche. Les troupes de l'expedition avaient peu souffert; elles +furent debarquees. On laissa sur les cotes les forces necessaires pour +faire la police du pays, et on achemina vers le Rhin la majeure partie +de l'armee qui avait porte le titre d'armee de l'Ocean. Les deux Vendees +et la Bretagne etaient, du reste, tout a fait soumises, par les soins +et la presence continuelle de Hoche. On preparait a ce general un grand +commandement, pour le recompenser de ses ingrats et penibles travaux. +La demission de Jourdan, que la mauvaise issue de la campagne avait +degoute, et qu'on avait provisoirement remplace par Beurnonville, +permettait d'offrir a Hoche un dedommagement qui, depuis long-temps, +etait du a son patriotisme et a ses talens. + +L'hiver, deja fort avance (on etait en nivose,--janvier 1797), n'avait +point interrompu cette campagne memorable. Sur le Rhin, l'archiduc +Charles assiegeait Kehl et la tete de pont d'Huningue; sur l'Adige, +Alvinzy preparait un nouvel et dernier effort contre Bonaparte. +L'interieur de la republique etait assez calme: les partis avaient les +yeux fixes sur les differens theatres de la guerre. La consideration et +la force du gouvernement augmentaient ou diminuaient selon les chances +de la campagne. La derniere victoire d'Arcole avait repandu un grand +eclat et repare le mauvais effet produit par la retraite des armees du +Rhin. Mais cependant cet effort d'une bravoure desesperee ne rassurait +pas entierement sur la possession de l'Italie. On savait qu'Alvinzy +se renforcait, et que le pape faisait des armemens; les malveillans +disaient que l'armee d'Italie etait epuisee; que son general, accable +par les travaux d'une campagne sans exemple, et consume par une maladie +extraordinaire, ne pouvait plus tenir a cheval. Mantoue n'etait pas +encore prise, et on pouvait concevoir des inquietudes pour le mois de +nivose (janvier). + +Les journaux des deux partis, profitant sans mesure de la liberte de +la presse, continuaient a se dechainer. Ceux de la contre-revolution, +voyant approcher le printemps, epoque des elections, tachaient de remuer +l'opinion, et de la disposer en leur faveur. Depuis les desastres des +royalistes de la Vendee, il devenait clair que leur derniere ressource +etait de se servir de la liberte elle-meme pour la detruire, et +d'envahir la republique en s'emparant des elections. Le directoire, en +voyant leur dechainement, etait saisi de ces mouvemens d'impatience +dont le pouvoir meme le plus eclaire ne peut pas toujours se defendre. +Quoique fort habitue a la liberte, il s'effrayait du langage qu'elle +prenait dans certains journaux; il ne comprenait pas encore assez qu'il +faut laisser tout dire, que le mensonge n'est jamais a redouter, +quelque publicite qu'il acquiere, qu'il s'use par sa violence, et +qu'un gouvernement perit par la verite seule, et surtout par la verite +comprimee. Il demanda aux deux conseils des lois sur les abus de la +presse. On se recria; on pretendit que, les elections approchant, il +voulait en gener la liberte; on lui refusa les lois qu'il demandait. On +accorda seulement deux dispositions: l'une, relative a la repression +de la calomnie privee; l'autre, aux crieurs de journaux, qui, dans les +rues, au lieu de les annoncer par leur titre, les annoncaient par des +phrases detachees, et souvent fort inconvenantes. Ainsi on vendait un +pamphlet, en criant dans les rues: _Rendez-nous nos myriagrammes, et +f....-nous le camp, si vous ne pouvez faire le bonheur du peuple._ Il +fut decide, pour eviter ce scandale, qu'on ne pourrait plus crier les +journaux et les ecrits que par un simple titre. Le directoire aurait +voulu l'etablissement d'un journal officiel du gouvernement. Les +cinq-cents y consentirent; les anciens s'y opposerent. La loi du 3 +brumaire, mise une seconde fois en discussion en vendemiaire, et +devenue le pretexte de la ridicule attaque des patriotes sur le camp +de Grenelle, avait ete maintenue apres une discussion solennelle. +Elle etait en quelque sorte le poste autour duquel ne cessaient de se +rencontrer les deux partis. C'etait surtout la disposition qui excluait +les parens des emigres des fonctions publiques, que le cote droit +voulait detruire, et que les republicains voulaient conserver. Apres une +troisieme attaque, il fut decide que cette disposition serait maintenue. +On ne fit qu'un seul changement a cette loi. Elle excluait de l'amnistie +generale, accordee aux delits revolutionnaires, les delits qui se +rattachaient au 13 vendemiaire; cet evenement etait deja trop loin pour +ne pas amnistier les individus qui avaient pu y prendre part, et qui, +d'ailleurs, etaient tous impunis de fait: l'amnistie fut donc appliquee +aux delits de vendemiaire, comme a tous les autres faits purement +revolutionnaires. + +Ainsi le directoire, et tous ceux qui voulaient la republique +directoriale, conservaient la majorite dans les conseils, malgre les +cris de quelques patriotes follement emportes, et de quelques intrigans +vendus a la contre-revolution. + +L'etat des finances avait l'effet ordinaire de la misere dans les +familles, il troublait l'union domestique du directoire avec le corps +legislatif. Le directoire se plaignait de ne pas voir ses mesures +toujours accueillies par les conseils; il leur adressa un message +alarmant, et il le publia, comme pour faire retomber sur eux les +malheurs publics, s'ils ne s'empressaient d'adopter ses propositions. Ce +message du 25 frimaire (15 decembre) etait concu en ces termes: "Toutes +les parties du service sont en souffrance. La solde des troupes est +arrieree; les defenseurs de la patrie sont livres aux horreurs de la +nudite, leur courage est enerve par le sentiment douloureux de leurs +besoins; le degout, qui en est la suite, entraine la desertion. +Les hopitaux manquent de fournitures, de feu, de medicamens. Les +etablissemens de bienfaisance, en proie au meme denuement, repoussent +l'indigent et l'infirme dont ils etaient la seule ressource. Les +creanciers de l'etat, les entrepreneurs qui, chaque jour, contribuent a +fournir aux besoins des armees, n'arrachent que de faibles parcelles +des sommes qui leur sont dues; leur detresse ecarte des hommes qui +pourraient faire les memes services avec plus d'exactitude, ou a de +moindres benefices. Les routes sont bouleversees, les communications +interrompues. Les fonctionnaires publics sont sans salaires; d'un bout +a l'autre de la republique, on voit les juges, les administrateurs, +reduits a l'horrible alternative, ou de trainer dans la misere leur +existence et celle de leur famille, ou de se deshonorer en se vendant +a l'intrigue. Partout la malveillance s'agite; dans bien des lieux +l'assassinat s'organise, et la police sans activite, sans force, parce +qu'elle est denuee de moyens pecuniaires, ne peut arreter ce desordre." + +Les conseils furent irrites de la publication de ce message, qui +semblait faire retomber sur eux les malheurs de l'etat, et censurerent +vivement l'indiscretion du directoire. Cependant ils se mirent a +examiner sur-le-champ ses propositions. Le numeraire abondait partout, +excepte dans les coffres de l'etat. L'impot, actuellement percevable en +numeraire ou en papier au cours, ne rentrait que lentement. Les biens +nationaux soumissionnes etaient payes en partie; les paiemens restant +a faire n'etaient pas echus. On vivait d'expediens, on donnait +aux fournisseurs des ordonnances de ministres, des bordereaux de +liquidation, especes de valeurs d'attente, qui n'etaient recues que pour +une valeur inferieure, et qui faisaient monter considerablement le prix +des marches. C'etait donc toujours la meme situation que nous avons deja +exposee si souvent. + +De grandes ameliorations furent apportees aux finances pour l'an V. +On divisa le budget en deux parties, comme on a deja vu: la depense +ordinaire de 450 millions, et la depense extraordinaire de 550. La +contribution fonciere, portee a 250 millions, la contribution somptuaire +et personnelle a 50, les douanes, le timbre, l'enregistrement a +150, durent fournir les 450 millions de la depense ordinaire. +L'extraordinaire dut etre couvert par l'arriere de l'impot et par +le produit des biens nationaux. L'impot etait desormais entierement +exigible en numeraire. Il restait encore quelques mandats et quelques +assignats, qui furent annules sur-le-champ, et recus au cours pour le +paiement de l'arriere. De cette maniere on fit cesser totalement les +desordres du papier-monnaie. L'emprunt force fut definitivement ferme. +Il avait produit a peine 400 millions valeur effective. Les impositions +arrierees durent etre entierement acquittees avant le 15 frimaire de +l'annee actuelle (5 decembre). Les garnisaires furent institues pour +hater la perception. On ordonna la confection des roles, pour percevoir +sur-le-champ le quart des impots de l'an V. Restait a savoir comment on +userait de la valeur des biens nationaux, n'ayant plus le papier-monnaie +pour la mettre d'avance en circulation. On avait encore a toucher +le dernier sixieme sur les biens soumissionnes. On decida que, +pour devancer ce dernier paiement, on exigerait des acquereurs des +obligations payables en numeraire, echeant a l'epoque meme a laquelle +la loi les obligeait de s'acquitter, et entrainant, en cas de protet, +l'expropriation du bien vendu. Cette mesure pouvait faire rentrer +quatre-vingts et quelques millions d'obligations, dont les fournisseurs +annoncaient qu'ils se paieraient volontiers. On n'avait plus de +confiance dans l'etat, mais on en avait dans les particuliers; et les 80 +millions de ce papier personnel avaient une valeur que n'aurait pas eue +un papier emis et garanti par la republique. On decida que les biens +vendus a l'avenir se paieraient comme il suit: un dixieme comptant en +numeraire; cinq dixiemes comptant, en ordonnances des ministres, ou en +bordereaux de liquidation delivres aux fournisseurs; quatre dixiemes +enfin, en quatre obligations, payables une par an. + +Ainsi, n'ayant plus de credit public, on se servait du credit prive; +ne pouvant plus emettre du papier-monnaie hypotheque sur les biens, on +exigeait des acquereurs de ces biens une espece de papier qui, portant +leur signature, avait une valeur individuelle; enfin on permettait aux +fournisseurs de se payer de leurs services sur les biens eux-memes. + +Ces dispositions faisaient donc esperer un peu d'ordre et quelques +rentrees. Pour suffire aux besoins pressans du ministere de la guerre, +on lui adjugea sur-le-champ, pour les mois de nivose, pluviose, ventose +et germinal, mois consacres, aux preparatifs de la nouvelle campagne, +la somme de 120 millions, dont 33 millions devaient etre pris sur +l'ordinaire, et 87 sur l'extraordinaire. L'enregistrement, les postes, +les douanes, les patentes, la contribution fonciere allaient fournir ces +33 millions: les 87 de l'extraordinaire devaient se composer du produit +des bois, de l'arriere des contributions militaires, et des obligations +des acquereurs de biens nationaux. Ces valeurs etaient assurees, et +allaient rentrer sur-le-champ. On paya tous les fonctionnaires publics +en numeraire. On decida de payer les rentiers de la meme maniere; mais +ne pouvant encore leur donner de l'argent, on leur donna des billets +au porteur, recevables en paiement des biens nationaux, comme les +ordonnances des ministres et les bordereaux de liquidation delivres aux +fournisseurs. + +Tels furent les travaux administratifs du directoire pendant l'hiver de +l'an V (1796 a 1797), et les moyens qu'il se prepara pour suffire a la +campagne suivante. La campagne actuelle n'etait pas terminee, et tout +annoncait que malgre dix mois de combats acharnes, malgre les glaces et +les neiges, on allait voir encore de nouvelles batailles. L'archiduc +Charles s'opiniatrait a enlever les tetes de pont de Kehl et d'Huningue, +comme si, en les enlevant, il eut a jamais interdit aux Francais le +retour sur la rive droite. Le directoire avait une excellente raison de +l'y occuper, c'etait de l'empecher de se porter en Italie. Il passa pres +de trois mois devant le fort de Kehl. De part et d'autre, les troupes +s'illustrerent par un courage heroique, et les generaux divisionnaires +deployerent un grand talent d'execution. Desaix surtout s'immortalisa +par sa bravoure, son sang-froid, et ses savantes dispositions autour de +ce fort miserablement retranche. La conduite des deux generaux en chef +fut loin d'etre aussi approuvee que celle de leurs lieutenans. On +reprocha a Moreau de n'avoir pas su profiter de la force de son armee, +et de n'avoir pas debouche sur la rive droite pour tomber sur l'armee +de siege. On blama l'archiduc d'avoir depense tant d'efforts contre une +tete de pont. Moreau rendit Kehl le 20 nivose an V (9 janvier 1797); +c'etait une legere perte. Notre longue resistance prouvait la solidite +de la ligne du Rhin. Les troupes avaient peu souffert; Moreau avait +employe le temps a perfectionner leur organisation; son armee presentait +un aspect superbe. Celle de Sambre-et-Meuse, passee sous les ordres de +Beurnonville, n'avait pas ete employee utilement pendant ces derniers +mois, mais elle s'etait reposee, et renforcee de detachemens nombreux +venus de la Vendee; elle avait recu un chef illustre, Hoche, qui etait +enfin appele a une guerre digne de ses talens. Ainsi, quoiqu'il ne +possedat pas encore Mayence, et qu'il fut prive de Kehl, le directoire +pouvait se regarder comme puissant sur le Rhin. Les Autrichiens, de leur +cote, etaient fiers d'avoir pris Kehl, et ils dirigeaient maintenant +tous leurs efforts sur la tete de pont d'Huningue. Mais tous les voeux +de l'empereur et de ses ministres se portaient sur l'Italie. Les travaux +de l'administration pour renforcer l'armee d'Alvinzy, et pour essayer +une derniere lutte, etaient extraordinaires. On avait fait partir les +troupes en poste. Toute la garnison de Vienne avait ete acheminee sur le +Tyrol. Les habitans de la capitale, pleins de devouement pour la +maison imperiale, avaient fourni quatre mille volontaires, qui furent +enregimentes, sous le nom de _volontaires de Vienne_. L'imperatrice leur +donna des drapeaux brodes de ses mains. On avait fait une nouvelle +levee en Hongrie, et on avait tire du Rhin quelques mille hommes des +meilleures troupes de l'empire. Grace a cette activite, digne des plus +grands eloges, l'armee d'Alvinzy se trouva renforcee d'une vingtaine de +mille hommes, et portee a plus de soixante mille. Elle etait reposee et +reorganisee; et quoique renfermant quelques recrues, elle se composait +en majeure partie de troupes aguerries. Le bataillon des volontaires de +Vienne etait forme de jeunes gens, etrangers, il est vrai, a la guerre, +mais appartenant a de bonnes familles, animes de sentiments eleves, +tres devoues a la maison imperiale, et prets a deployer la plus grande +bravoure. + +Les ministres autrichiens s'etaient entendus avec le pape, et l'avaient +engage a resister aux menaces de Bonaparte. Ils lui avaient envoye Colli +et quelques officiers pour commander son armee, en lui recommandant de +la porter le plus pres possible de Bologne et de Mantoue. Ils avaient +annonce a Wurmser un prochain secours, avec ordre de ne pas se rendre, +et s'il etait reduit a l'extremite, de sortir de Mantoue avec tout ce +qu'il aurait de troupes, et surtout d'officiers, de se jeter a travers +le Bolonais et le Ferrarais dans les etats romains, pour se reunir a +l'armee papale, qu'il organiserait et porterait sur les derrieres de +Bonaparte. Ce plan, fort bien concu, pouvait reussir avec un general +aussi brave que Wurmser. Ce vieux marechal tenait toujours dans Mantoue +avec une grande fermete, quoique sa garnison n'eut plus a manger que de +la viande de cheval salee et de la _poulenta_. + +Bonaparte s'attendait a cette derniere lutte, qui allait decider pour +jamais du sort de l'Italie, et il s'y preparait. Comme le repandaient a +Paris les malveillans qui souhaitaient l'humiliation de nos armes, il +etait malade d'une gale mal traitee, et prise devant Toulon en chargeant +un canon de ses propres mains. Cette maladie, mal connue, jointe aux +fatigues inouies de cette campagne, l'avait singulierement affaibli. Il +pouvait a peine se tenir a cheval; ses joues etaient caves et livides; +sa personne paraissait chetive; ses yeux seuls, toujours aussi vifs et +aussi percants, annoncaient que le feu de son ame n'etait pas eteint. +Ses proportions physiques formaient meme avec son genie et sa renommee +un contraste singulier et piquant pour des soldats a la fois gais +et enthousiastes. Malgre le delabrement de ses forces, ses passions +extraordinaires le soutenaient, et lui communiquaient une activite qui +se portait sur tous les objets a la fois. Il avait commence ce qu'il +appelait _la guerre aux voleurs_. Les intrigans de toute espece etaient +accourus en Italie, pour s'introduire dans l'administration des armees, +et y profiter de la richesse de cette belle contree. Tandis que la +simplicite et l'indigence regnaient dans les armees du Rhin, le luxe +s'etait introduit dans celle d'Italie; il y etait aussi grand que la +gloire. Les soldats, bien vetus, bien nourris, bien accueillis par les +belles Italiennes, y vivaient dans les plaisirs et l'abondance. Les +officiers, les generaux participaient a l'opulence generale, et +commencaient leur fortune. Quant aux fournisseurs, ils deployaient un +faste scandaleux, et ils achetaient avec le prix de leurs exactions les +faveurs des plus belles actrices de l'Italie. Bonaparte, qui avait en +lui toutes les passions, mais qui, dans le moment, etait livre a une +seule, la gloire, vivait d'une maniere simple et severe, ne cherchait de +delassement qu'aupres de sa femme, qu'il aimait avec tendresse, et +qu'il avait fait venir a son quartier-general. Indigne des desordres de +l'administration, il portait un regard severe sur les moindres details, +verifiait lui-meme la gestion des compagnies, faisait poursuivre les +administrateurs infideles, et les denoncait impitoyablement. Il leur +reprochait surtout de manquer de courage, et d'abandonner l'armee les +jours de peril. Il recommandait au directoire de choisir des hommes +d'une energie eprouvee; il voulait l'institution d'un syndicat, qui +jugeant comme un jury, put, sur sa simple conviction, punir des delits +qui n'etaient jamais prouvables materiellement. Il pardonnait volontiers +a ses soldats et a ses generaux des jouissances qui n'etaient pas pour +eux les delices de Capoue; mais il avait une haine implacable pour tous +ceux qui s'enrichissaient aux depens de l'armee, sans la servir de leurs +exploits ou de leurs soins. + +Il avait apporte la meme attention et la meme activite dans ses +relations avec les puissances italiennes. Dissimulant toujours avec +Venise, dont il voyait les armemens dans les lagunes et les montagnes du +Bergamasque, il differa toute explication jusqu'apres la reddition de +Mantoue. Provisoirement il fit occuper par ses troupes le chateau de +Bergame, qui avait garnison venitienne, et donna pour raison qu'il ne +le croyait pas assez bien garde pour resister a un coup de main des +Autrichiens. Il se mit ainsi a l'abri d'une perfidie, et imposa aux +nombreux ennemis qu'il avait dans Bergame. Dans la Lombardie et la +Cispadane, il continua a favoriser l'esprit de liberte, reprimant le +parti autrichien et papal, et moderant le parti democratique, qui, dans +tous les pays, a besoin d'etre contenu. Il se maintint en amitie avec +le roi de Piemont et le duc de Parme. Il se transporta de sa personne +a Bologne, pour terminer une negociation avec le duc de Toscane, et +imposer a la cour de Rome. Le duc de Toscane etait incommode par la +presence des Francais a Livourne; de vives discussions s'etaient elevees +avec le commerce livournais sur les marchandises appartenant aux +negocians ennemis de la France. Ces contestations produisaient beaucoup +d'animosite; d'ailleurs les marchandises, qu'on arrachait avec peine, +etaient ensuite mal vendues, et par une compagnie qui venait de voler +cinq a six millions a l'armee. Bonaparte aima mieux transiger avec le +grand-duc. Il fut convenu que, moyennant deux millions, il evacuerait +Livourne. Il y trouva de plus l'avantage de rendre disponible la +garnison de cette ville. Son projet etait de prendre les deux legions +formees par la Cispadane, de les reunir a la garnison de Livourne, d'y +ajouter trois mille hommes de ses troupes, et d'acheminer cette petite +armee vers la Romagne, et la Marche d'Ancone. Il voulait s'emparer +encore de deux provinces de l'etat romain, y mettre la main sur les +proprietes du pape, y arreter les impots, se payer par ce moyen de la +contribution qui n'avait pas ete acquittee, prendre des otages choisis +dans le parti ennemi de la France, et etablir ainsi une barriere entre +les etats de l'Eglise et Mantoue. Par la, il rendait impossible le +projet de jonction entre Wurmser et l'armee papale; il pouvait imposer +au pape, et l'obliger enfin a se soumettre aux conditions de la +republique. Dans son humeur contre le Saint-Siege, il ne songeait meme +plus a lui pardonner, et voulait faire une division toute nouvelle de +l'Italie. On aurait rendu la Lombardie a l'Autriche; on aurait compose +une republique puissante, en ajoutant au Modenois, au Boulonnais et au +Ferrarais, la Romagne, la Marche d'Ancone, le duche de Parme, et on +aurait donne Rome au duc de Parme, ce qui aurait fait grand plaisir +a l'Espagne, et aurait compromis la plus catholique de toutes les +puissances. Deja il avait commence a executer son projet; il s'etait +porte a Bologne avec trois mille hommes de troupes, et de la il menacait +le Saint-Siege, qui avait deja forme un noyau d'armee. Mais le pape, +certain maintenant d'une nouvelle expedition autrichienne, esperant +communiquer par le Bas-Po avec Wurmser, bravait les menaces du general +francais, et temoignait meme le desir de le voir s'avancer encore +davantage dans ses provinces. Le saint-pere, disait-on au Vatican, +quittera Rome, s'il le faut, pour se refugier a l'extremite de ses +etats. Plus Bonaparte s'avancera, et s'eloignera de l'Adige, plus il se +mettra en danger, et plus les chances deviendront favorables a la cause +sainte. Bonaparte, qui etait tout aussi prevoyant que le Vatican, +n'avait garde de marcher sur Rome; il ne voulait que menacer, et il +avait toujours l'oeil sur l'Adige, s'attendant a chaque instant a une +nouvelle attaque. Le 19 nivose (8 janvier 1797), en effet, il apprit +qu'un engagement avait eu lieu sur tous ses avant-postes; il repassa +le Po sur-le-champ avec deux mille hommes, et courut de sa personne a +Verone. + +Son armee avait recu depuis Arcole les renforts qu'elle aurait du +recevoir avant cette bataille. Ses malades etaient sortis des hopitaux +avec l'hiver; il avait environ quarante-cinq mille hommes presens sous +les armes. Leur distribution etait toujours la meme. Dix mille hommes +a peu pres bloquaient Mantoue sous Serrurier; trente mille etaient en +observation sur l'Adige. Augereau gardait Legnago, Massena Verone; +Joubert, qui avait succede a Vaubois, gardait Rivoli et la Corona. Rey, +avec une division de reserve, etait a Dezenzano, au bord du lac de +Garda. Les quatre a cinq mille hommes restans etaient, soit dans les +chateaux de Bergame et de Milan, soit dans la Cispadane. Les Autrichiens +s'avancaient avec soixante et quelques mille hommes, et en avaient vingt +dans Mantoue, dont douze mille au moins sous les armes. Ainsi, dans +cette lutte, comme dans les precedentes, la proportion de l'ennemi etait +du double. Les Autrichiens avaient cette fois un nouveau projet. Ils +avaient essaye de toutes les routes pour attaquer la double ligne du +Mincio et de l'Adige. Lors de Castiglione, ils etaient descendus le long +des deux rives du lac de Garda, par les deux vallees de la Chiesa et de +l'Adige. Plus tard, ils avaient debouche par la vallee de l'Adige et +par celle de la Brenta, attaquant par Rivoli et Verone. Maintenant ils +avaient modifie leur plan conformement a leurs projets avec le +pape. L'attaque principale devait se faire par le Haut-Adige, avec +quarante-cinq mille hommes sous les ordres d'Alvinzy. Une attaque +accessoire, et independante de la premiere, devait se faire avec vingt +mille hommes a peu pres, sous les ordres de Provera, par le Bas-Adige, +dans le but de communiquer avec Mantoue, avec la Romagne, avec l'armee +du pape. + +L'attaque d'Alvinzy etait la principale; elle etait assez forte pour +faire esperer un succes sur ce point, et elle devait etre poussee sans +aucune consideration de ce qui arriverait a Provera. Nous avons decrit +ailleurs les trois routes qui sortent des montagnes du Tyrol. Celle qui +tournait derriere le lac de Garda avait ete negligee depuis l'affaire +de Castiglione; on suivait maintenant les deux autres. L'une circulant +entre l'Adige et le lac de Garda, passait a travers les montagnes qui +separent le lac du fleuve, et y rencontrait la position de Rivoli; +l'autre longeait exterieurement le fleuve, et allait deboucher dans la +plaine de Verone, en dehors de la ligne francaise. Alvinzy choisit celle +qui passait entre le fleuve et le lac, et qui penetrait dans la ligne +francaise. C'est donc sur Rivoli que devaient se diriger ses coups. +Voici quelle est cette position a jamais celebre. La chaine du +Monte-Baldo separe le lac de Garda et l'Adige. La grande route circule +entre l'Adige et le pied des montagnes, dans l'etendue de quelques +lieues. A Incanale, l'Adige vient baigner le pied meme des montagnes, et +ne laisse plus de place pour longer sa rive. La route alors abandonne +les bords du fleuve, s'eleve par une espece d'escalier tournant dans les +flancs de la montagne, et debouche sur un vaste plateau, qui est celui +de Rivoli. Il domine l'Adige d'un cote, et de l'autre il est entoure +par l'amphitheatre du Monte-Baldo. L'armee qui est en position sur ce +plateau menace le chemin tournant par lequel on y monte, et balaie au +loin de son feu les deux rives de l'Adige. Ce plateau est difficile +a emporter de front, puisqu'il faut gravir un escalier etroit pour y +arriver. Aussi ne cherche-t-on pas a l'attaquer par cette seule voie. +Avant de parvenir a Incanale, d'autres routes conduisent sur le +Monte-Baldo, et, gravissant ses croupes escarpees, viennent aboutir au +plateau de Rivoli. Elles ne sont praticables ni a la cavalerie ni a +l'artillerie, mais elles donnent un facile acces aux troupes a pied, et +peuvent servir a porter des forces considerables d'infanterie sur +les flancs et les derrieres du corps qui defend le plateau. Le plan +d'Alvinzy etait d'attaquer la position par toutes les issues a la fois. + +Le 23 nivose (12 janvier), il attaqua Joubert, qui tenait toutes les +positions avancees, et le resserra sur Rivoli. Le meme jour Provera +poussait deux avant-gardes, l'une sur Verone, l'autre sur Legnago, par +Caldiero et Bevilaqua. Massena, qui etait a Verone, en sortit, +culbuta l'avant-garde qui s'etait presentee a lui, et fit neuf cents +prisonniers. Bonaparte y arrivait de Bologne dans le moment meme. Il fit +replier toute la division dans Verone pour la tenir prete a marcher. +Dans la nuit, il apprit que Joubert etait attaque et force a Rivoli, +qu'Augereau avait vu, devant Legnago, des forces considerables. Il ne +pouvait pas juger encore le point sur lequel l'ennemi dirigeait sa +principale masse. Il tint toujours la division Massena prete a marcher, +et ordonna a la division Rey, qui etait a Dezenzano, et qui n'avait vu +deboucher aucun ennemi par derriere le lac de Garda, de se porter a +Castel-Novo, point le plus central entre le Haut et le Bas-Adige. Le +lendemain 24 (13 janvier), les courriers se succederent avec rapidite. +Bonaparte apprit que Joubert, attaque par des forces immenses, allait +etre enveloppe, et qu'il devait a l'opiniatrete et au bonheur de sa +resistance, de conserver encore le plateau de Rivoli. Augereau lui +mandait du Bas-Adige, qu'on se fusillait le long des deux rives, sans +qu'il se passat aucun evenement important. Bonaparte n'avait guere +devant lui a Verone que deux mille Autrichiens. Des cet instant, il +devina le projet de l'ennemi, et vit bien que l'attaque principale se +dirigeait sur Rivoli. Il pensait qu'Augereau suffisait pour defendre +le Bas-Adige; il le renforca d'un corps de cavalerie, detache de la +division Massena. Il ordonna a Serrurier, qui bloquait Mantoue, +de porter sa reserve a Villa-Franca, pour qu'elle fut placee +intermediairement a tous les points. Il laissa a Verone un regiment +d'infanterie et un de cavalerie; et il partit, dans la nuit du 24 au +25 (13 a 14 janvier), avec les dix-huitieme, trente-deuxieme, +soixante-quinzieme demi-brigades de la division Massena, et deux +escadrons de cavalerie. Il manda a Rey de ne pas s'arreter a +Castel-Novo, et de monter tout de suite sur Rivoli. Il devanca ses +divisions, et arriva de sa personne a Rivoli a deux heures du matin. Le +temps, qui etait pluvieux les jours precedens, s'etait eclairci. Le +ciel etait pur, le clair de lune eclatant, le froid vif. En arrivant, +Bonaparte vit l'horizon embrase des feux de l'ennemi. Il lui supposa +quarante-cinq mille hommes; Joubert en avait dix mille au plus: il etait +temps qu'un secours arrivat. L'ennemi s'etait partage en plusieurs +corps. Le principal, compose d'une grosse colonne de grenadiers, de +toute la cavalerie, de toute l'artillerie, des bagages, suivait sous +Quasdanovich la grande route, entre le fleuve et le Monte-Baldo, et +devait deboucher par l'escalier d'Incanale. Trois autres corps, sous +les ordres d'Ocskay, de Koblos et de Liptai, composes d'infanterie +seulement, avaient gravi les croupes des montagnes, et devaient arriver +sur le champ de bataille en descendant les degres de l'amphitheatre que +le Monte-Baldo forme autour du plateau de Rivoli. Un quatrieme corps, +sous les ordres de Lusignan, circulant sur le cote du plateau, devait +venir se placer sur les derrieres de l'armee francaise, pour la couper +de la route de Verone. Alvinzy avait enfin detache un sixieme corps, +qui, par sa position, etait tout a fait en dehors de l'operation. Il +marchait de l'autre cote de l'Adige, et suivait la route qui, par +Roveredo, Dolce et Verone, longe le fleuve exterieurement. Ce corps, +commande par Wukassovich, pouvait tout au plus envoyer quelques boulets +sur le champ de bataille, en tirant d'une rive a l'autre. Bonaparte +sentit sur-le-champ qu'il fallait garder le plateau a tout prix. Il +avait en face l'infanterie autrichienne, descendant l'amphitheatre, +sans une seule piece de canon; il avait a sa droite les grenadiers, +l'artillerie, la cavalerie, longeant la route du fleuve, et venant +deboucher par l'escalier d'Incanale sur son flanc droit. A sa gauche, +Lusignan tournait Rivoli. Les boulets de Wukassovich, lances de l'autre +rive de l'Adige, arrivaient sur sa tete. Place sur le plateau, il +empechait la jonction des differentes armes, il foudroyait l'infanterie +privee de ses canons; il refoulait la cavalerie et l'artillerie, +engagees dans un chemin etroit et tournant. Peu lui importait alors +que Lusignan fit effort pour le tourner, et que Wukassovich lui lancat +quelques boulets. + +Son plan arrete avec sa promptitude accoutumee, il commenca l'operation +avant le jour. Joubert avait ete oblige de se resserrer pour n'occuper +qu'une etendue proportionnee a ses forces; et il etait a craindre que +l'infanterie, descendant les degres du Monte-Baldo, ne vint faire sa +jonction avec la tete de la colonne gravissant par Incanale. Bonaparte, +bien avant le jour, donna l'eveil aux troupes de Joubert, qui, apres +quarante-huit heures de combat, prenaient un peu de repos. Il fit +attaquer les postes avances de l'infanterie autrichienne, les replia, et +s'etendit plus largement sur le plateau. + +L'action devint extremement vive. L'infanterie autrichienne, sans +canons, plia devant la notre, qui etait armee de sa formidable +artillerie, et recula en demi-cercle vers l'amphitheatre du Monte-Baldo. +Mais un evenement facheux arrive dans l'instant a notre gauche. Le corps +de Liptai, qui tenait l'extremite du demi-cercle ennemi, donne sur la +gauche de Joubert, composee des quatre-vingt-neuvieme et vingt-cinquieme +demi-brigades, les surprend, les rompt, et les oblige a se retirer +en desordre. La quatorzieme, venant immediatement apres ces deux +demi-brigades, se forme en crochet pour couvrir le reste de la ligne, et +resiste avec un admirable courage. Les Autrichiens se reunissent contre +elle, et sont pres de l'accabler. Ils veulent surtout lui enlever ses +canons, dont les chevaux ont ete tues. Deja ils arrivent sur les +pieces, lorsqu'un officier s'ecrie: "Grenadiers de la quatorzieme, +laisserez-vous enlever vos pieces?" Sur-le-champ cinquante hommes +s'elancent a la suite du brave officier, repoussent les Autrichiens, +s'attellent aux pieces, et les ramenent. + +Bonaparte, voyant le danger, laisse Berthier sur le point menace, +et part au galop pour Rivoli, afin d'aller chercher du secours. Les +premieres troupes de Massena arrivaient a peine, apres avoir marche +toute la nuit. Bonaparte se saisit de la trente-deuxieme, devenue +fameuse par ses exploits durant la campagne, et la porte a la gauche, +pour rallier les deux demi-brigades qui avaient plie. L'intrepide +Massena s'avance a sa tete, rallie derriere lui les troupes rompues, +et renverse tout ce qui se presente a sa rencontre. Il repousse les +Autrichiens, et vient se placer a cote de la quatorzieme, qui n'avait +cesse de faire des prodiges de valeur. Le combat se trouve ainsi retabli +sur ce point, et l'armee occupe le demi-cercle du plateau. Mais l'echec +momentane de la gauche avait oblige Joubert a se replier avec la droite; +il cedait du terrain, et deja l'infanterie autrichienne se rapprochait +une seconde fois du point que Bonaparte avait mis tant d'interet a lui +faire abandonner; elle allait joindre le debouche par lequel le chemin +tournant d'Incanale aboutissait sur le plateau. Dans ce meme instant, la +colonne composee d'artillerie et de cavalerie, et precedee de plusieurs +bataillons de grenadiers, gravissait le chemin tournant, et, avec des +efforts incroyables de bravoure, en repoussait la trente-neuvieme. +Wukassovich, de l'autre rive de l'Adige, lancait une grele de boulets +pour proteger cette espece d'escalade. Deja les grenadiers avaient gravi +le sommet du defile, et la cavalerie debouchait a leur suite sur le +plateau. Ce n'etait pas tout: la colonne de Lusignan, dont on avait +vu au loin les feux, et qu'on avait apercue a la gauche tournant la +position des Francais, venait se mettre sur leurs derrieres, intercepter +la route de Verone, et barrer le chemin a Rey, qui arrivait de +Castel-Novo avec la division de reserve. Deja les soldats de Lusignan, +se voyant sur les derrieres de l'armee francaise, battaient des mains, +et la croyaient prise. Ainsi sur ce plateau, serre de front par un +demi-cercle d'infanterie, tourne a gauche par une forte colonne, +escalade a droite par le gros de l'armee autrichienne, et laboure par +les boulets qui portaient de la rive opposee de l'Adige sur ce plateau, +Bonaparte etait isole avec les seules divisions Joubert et Massena, au +milieu d'une nuee d'ennemis. Il etait avec seize mille hommes enveloppe +par quarante au moins. + +Dans ce moment si redoutable, il n'est pas ebranle. Il conserve toute +la chaleur et toute la promptitude de l'inspiration. En voyant les +Autrichiens de Lusignan, il dit: _Ceux-la sont a nous_, et il les laisse +s'engager sans s'inquieter de leur mouvement. Les soldats, devinant leur +general, partagent sa confiance, et se disent aussi: _Ils sont a nous_. + +Dans cet instant, Bonaparte ne s'occupe que de ce qui se passe devant +lui. Sa gauche est couverte par l'heroisme de la quatorzieme et de la +trente-deuxieme; sa droite est menacee a la fois par l'infanterie qui +a repris l'offensive, et par la colonne qui escalade le plateau. Il +ordonne sur-le-champ des mouvemens decisifs. Une batterie d'artillerie +legere, deux escadrons, sous deux braves officiers, Leclerc et Lasalle, +sont diriges sur le debouche envahi. Joubert, qui, avec l'extreme +droite, avait ce debouche a dos, fait volte-face avec un corps +d'infanterie legere. Tous chargent a la fois. L'artillerie mitraille +d'abord tout ce qui a debouche; la cavalerie et l'infanterie legere +chargent ensuite avec vigueur. Joubert a son cheval tue; il se releve +plus terrible, et s'elance sur l'ennemi un fusil a la main. Tout ce +qui a debouche, grenadiers, cavalerie, artillerie, tout est precipite +pele-mele dans l'escalier tournant d'Incanale. Un desordre horrible +s'y repand; quelques pieces, plongeant dans le defile, y augmentent +l'epouvante et la confusion. A chaque pas on tue, on fait des +prisonniers. Apres avoir delivre le plateau des assaillans qui l'avaient +escalade, Bonaparte reporte ses coups sur l'infanterie, qui etait rangee +en demi-cercle devant lui, et jette sur elle Joubert avec l'infanterie +legere, Lasalle avec deux cents hussards. A cette nouvelle attaque, +l'epouvante se repand dans cette infanterie, privee maintenant de tout +espoir de jonction; elle fuit en desordre. Alors toute notre ligne +demi-circulaire s'ebranle de la droite a la gauche, jette les +Autrichiens contre l'amphitheatre du Monte-Baldo, et les poursuit a +outrance dans les montagnes. Bonaparte se reporte ensuite sur ses +derrieres, et vient realiser sa prediction sur le corps de Lusignan. +Ce corps, en voyant les desastres de l'armee autrichienne, s'apercoit +bientot de son sort. Bonaparte, apres l'avoir mitraille, ordonne a la +dix-huitieme et a la soixante-quinzieme demi-brigade de le charger. Ces +braves demi-brigades s'ebranlent en entonnant le _Chant du depart_, et +poussent Lusignan sur la route de Verone, par laquelle arrivait Rey avec +la division de reserve. Le corps autrichien resiste d'abord, puis se +retire, et vient donner contre la tete de la division Rey. Epouvante a +cette vue, il invoque la clemence du vainqueur, et met bas les armes, au +nombre de quatre mille soldats. On en avait pris deja deux mille dans le +defile de l'Adige. + +Il etait cinq heures, et on peut dire que l'armee autrichienne etait +aneantie. Lusignan etait pris; l'infanterie, qui etait venue par les +montagnes, fuyait a travers des rochers affreux; la colonne principale +etait engouffree sur le bord du fleuve; le corps accessoire de +Wukassovich assistait inutilement a ce desastre, separe par l'Adige du +champ de bataille. Cette admirable victoire n'etourdit point la pensee +de Bonaparte; il songe au Bas-Adige qu'il a laisse menace; il juge que +Joubert, avec sa brave division, et Rey avec la division de reserve, +suffiront pour porter les derniers coups a l'ennemi, et pour lui enlever +des milliers de prisonniers. Il rallie la division Massena, qui s'etait +battue le jour precedent a Verone, qui avait ensuite marche toute la +nuit, s'etait battue tout le jour du 25 (14), et il part avec elle pour +marcher encore toute la nuit qui va suivre, et voler a de nouveaux +combats. Ces braves soldats, le visage joyeux, et comptant sur de +nouvelles victoires, semblent ne pas sentir les fatigues. Ils volent +plutot qu'ils ne marchent pour aller couvrir Mantoue, dont quatorze +lieues les separent. + +Bonaparte apprend en route ce qui s'est passe sur le Bas-Adige. Provera, +se derobant a Augereau, a jete un pont a Anghuiari, un peu au-dessus +de Legnago: il a laisse Hoenzolern au-dela de l'Adige, et a marche sur +Mantoue avec neuf ou dix mille hommes. Augereau, averti trop tard, s'est +jete cependant a sa suite, l'a pris en queue, et lui a fait deux mille +prisonniers. Mais avec sept a huit mille soldats, Provera marche sur +Mantoue pour se joindre a la garnison. Bonaparte apprend ces details a +Castel-Novo. Il craint que la garnison avertie ne sorte pour donner la +main au corps qui arrive, et ne prenne le corps de blocus entre deux +feux. Il a marche toute la nuit du 25 au 26 (14-15) avec la division +Massena; il la fait marcher encore tout le jour du 26 (15), pour qu'elle +arrive le soir devant Mantoue. Il y dirige en outre les reserves qu'il +avait laissees intermediairement a Villa-Franca, et y vole de sa +personne pour y faire ses dispositions. + +Ce jour meme du 26 (15), Provera etait arrive devant Mantoue. Il se +presente au faubourg de Saint-George, dans lequel etait place Miollis +avec tout au plus quinze cents hommes. Provera le somme de se rendre. Le +brave Miollis lui repond a coups de canon. Provera repousse se porte du +cote de la citadelle, esperant une sortie de Wurmser; mais il trouve +Serrurier devant lui. Il s'arrete au palais de la Favorite, entre +Saint-George et la citadelle, et lance une barque a travers le lac, +pour faire dire a Wurmser de deboucher de la place le lendemain matin. +Bonaparte arrive dans la soiree, dispose Augereau sur les derrieres de +Provera, Victor et Massena sur ses flancs, de maniere a le separer de +la citadelle par laquelle Wurmser doit essayer de deboucher. Il oppose +Serrurier a Wurmser. Le lendemain 27 nivose (16 janvier) a la pointe du +jour, la bataille s'engage. Wurmser debouche de la place, et attaque +Serrurier avec furie; celui-ci lui resiste avec une bravoure egale, et +le contient le long des lignes de circonvallation. Victor, a la tete de +la cinquante-septieme, qui dans ce jour recut le nom de la _Terrible_, +s'elance sur Provera, et renverse tout ce qui se presente devant lui. +Apres un combat opiniatre, Wurmser est rejete dans Mantoue. Provera, +traque comme un cerf, enveloppe par Victor, Massena, Augereau, inquiete +par une sortie de Miollis, met bas les armes avec six mille hommes. +Les jeunes volontaires de Vienne en font partie. Apres une defense +honorable, ils rendent leurs armes, et le drapeau brode par les mains de +l'imperatrice. + +Tel fut le dernier acte de cette immortelle operation, jugee par +les militaires une des plus belles et des plus extraordinaires dont +l'histoire fasse mention. On apprit que Joubert, poursuivant Alvinzy, +lui avait enleve encore sept mille prisonniers. On en avait pris six le +jour meme de la bataille de Rivoli, ce qui faisait treize; Augereau +en avait fait deux mille; Provera en livrait six mille; on en avait +recueilli mille devant Verone, et encore quelques centaines ailleurs, +ce qui portait le nombre, en trois jours, a vingt-deux ou vingt-trois +mille. La division Massena avait marche et combattu sans relache, depuis +quatre journees, marchant la nuit, combattant le jour. Aussi Bonaparte +ecrivait-il avec orgueil que ses soldats avaient surpasse la rapidite +tant vantee des legions de Cesar. On comprend pourquoi il attacha plus +tard au nom de Massena celui de Rivoli. L'action du 25 (14 janvier) +s'appela bataille de Rivoli, celle du 27 (16), devant Mantoue, s'appela +de la Favorite. + +Ainsi, en trois jours encore, Bonaparte avait pris ou tue une moitie +de l'armee ennemie, et l'avait comme frappee d'un coup de foudre. +L'Autriche avait fait son dernier effort, et maintenant l'Italie etait +a nous. Wurmser, rejete dans Mantoue, etait sans espoir; il avait +mange tous ses chevaux, et les maladies se joignaient a la famine pour +detruire sa garnison. Une plus longue resistance eut ete inutile et +contraire a l'humanite. Le vieux marechal avait fait preuve d'un noble +courage et d'une rare opiniatrete, il pouvait songer a se rendre. Il +envoya un de ses officiers a Serrurier pour parlementer; c'etait Klenau. +Serrurier en refera au general en chef, qui se rendit a la conference. +Bonaparte, enveloppe dans son manteau, et ne se faisant pas connaitre, +ecouta les pourparlers entre Klenau et Serrurier. L'officier autrichien +dissertait longuement sur les ressources qui restaient a son general, +et assurait qu'il avait encore pour trois mois de vivres. Bonaparte, +toujours enveloppe, s'approche de la table aupres de laquelle avait +lieu cette conference, saisit le papier sur lequel etaient ecrites les +propositions de Wurmser, et se met a tracer quelques lignes sur les +marges, sans mot dire, et au grand etonnement de Klenau, qui ne +comprenait pas l'action de l'inconnu. Puis, se levant et se decouvrant, +Bonaparte s'approche de Klenau: "Tenez, lui dit-il, voila les +conditions que j'accorde a votre marechal. S'il avait seulement pour +quinze jours de vivres, et qu'il parlat de se rendre, il ne meriterait +aucune capitulation honorable. Puisqu'il vous envoie, c'est qu'il est +reduit a l'extremite. Je respecte son age, sa bravoure et ses malheurs. +Portez-lui les conditions que je lui accorde; qu'il sorte de la +place demain, dans un mois ou dans six, il n'aura des conditions ni +meilleures, ni pires. Il peut rester tant qu'il conviendra a son +honneur." + +A ce langage, a ce ton, Klenau reconnut l'illustre capitaine, et courut +porter a Wurmser les conditions qu'il lui avait faites. Le vieux +marechal fut plein de reconnaissance, en voyant la generosite dont usait +envers lui son jeune adversaire. Il lui accordait la permission de +sortir librement de la place avec tout son etat-major; il lui accordait +meme deux cents cavaliers, cinq cents hommes a son choix, et six pieces +de canon, pour que sa sortie fut moins humiliante. La garnison dut +etre conduite a Trieste, pour y etre echangee contre des prisonniers +francais. Wurmser se hata d'accepter ces conditions; et pour temoigner +sa gratitude au general francais, il l'instruisit d'un projet +d'empoisonnement trame contre lui dans les Etats du pape. Il dut sortir +de Mantoue le 14 pluviose (2 fevrier). Sa consolation, en quittant +Mantoue, etait de remettre son epee au vainqueur lui-meme; mais il ne +trouva que le brave Serrurier, devant lequel il fut oblige de defiler +avec tout son etat-major; Bonaparte etait deja parti pour la Romagne, +pour aller chatier le pape et punir le Vatican. Sa vanite, aussi +profonde que son genie, avait calcule autrement que les vanites +vulgaires; il aimait mieux etre absent que present sur le lieu du +triomphe. + +Mantoue rendue, l'Italie etait definitivement conquise, et cette +campagne terminee. + +Quand on en considere l'ensemble, l'imagination est saisie par la +multitude des batailles, la fecondite des conceptions et l'immensite +des resultats. Entre en Italie avec trente et quelques mille hommes, +Bonaparte separe d'abord les Piemontais des Autrichiens a Montenotte et +Millesimo, acheve de detruire les premiers a Mondovi, puis court apres +les seconds, passe devant eux le Po a Plaisance, l'Adda a Lodi, s'empare +de la Lombardie, s'y arrete un instant, se remet bientot en marche, +trouve les Autrichiens renforces sur le Mincio, et acheve de les +detruire a la bataille de Borghetto. La, il saisit d'un coup d'oeil le +plan de ses operations futures: c'est sur l'Adige qu'il doit s'etablir, +pour faire front aux Autrichiens; quant aux princes qui sont sur ses +derrieres, il se contentera de les contenir par des negociations et des +menaces. On lui envoie une seconde armee sous Wurmser; il ne peut la +battre qu'en se concentrant rapidement, et en frappant alternativement +chacune de ses masses isolees en homme resolu, il sacrifie le blocus de +Mantoue, ecrase Wurmser a Lonato, Castiglione, et le rejette dans le +Tyrol. Wurmser est renforce de nouveau, comme l'avait ete Beaulieu; +Bonaparte le previent dans le Tyrol, remonte l'Adige, culbute tout +devant lui a Roveredo, se jette a travers la vallee de la Brenta, coupe +Wurmser qui croyait le couper lui-meme, le terrasse a Bassano, et +l'enferme dans Mantoue. C'est la seconde armee autrichienne detruite +apres avoir ete renforcee. + +Bonaparte, toujours negociant, menacant des bords de l'Adige, attend la +troisieme armee. Elle est formidable, elle arrive avant qu'il ait recu +des renforts, il est force de ceder devant elle; il est reduit au +desespoir, il va succomber, lorsqu'il trouve, au milieu d'un marais +impraticable, deux lignes debouchant dans les flancs de l'ennemi, et s'y +jette avec une incroyable audace. Il est vainqueur encore a Arcole. Mais +l'ennemi est arrete, et n'est pas detruit; il revient une derniere +fois, et plus puissant que les premieres. D'une part, il descend des +montagnes; de l'autre, il longe le Bas-Adige. Bonaparte decouvre le seul +point ou les colonnes autrichiennes, circulant dans un pays montagneux, +peuvent se reunir, s'elance sur le celebre plateau de Rivoli, et, de ce +plateau, foudroie la principale armee d'Alvinzy; puis, reprenant son +vol vers le Bas-Adige, enveloppe tout entiere la colonne qui l'avait +franchi. Sa derniere operation est la plus belle, car ici, le bonheur +est uni au genie. Ainsi, en dix mois, outre l'armee piemontaise, trois +armees formidables, trois fois renforcees, avaient ete detruites par une +armee qui, forte de trente et quelques mille hommes a l'entree de la +campagne n'en avait guere recu que vingt pour reparer ses pertes. Ainsi, +cinquante-cinq mille Francais avaient battu plus de deux cent mille +Autrichiens, en avaient pris plus de quatre-vingt mille, tue ou blesse +plus de vingt mille; ils avaient livre douze batailles rangees, plus de +soixante combats, passe plusieurs fleuves, en bravant les flots et +les feux ennemis. Quand la guerre est une routine purement mecanique, +consistant a pousser et a tuer l'ennemi qu'on a devant soi, elle est peu +digne de l'histoire; mais quand une de ces rencontres se presente, ou +l'on voit une masse d'hommes mue par une seule et vaste pensee, qui se +developpe au milieu des eclats de la foudre avec autant de nettete que +celle d'un Newton ou d'un Descartes dans le silence du cabinet, alors le +spectacle est digne du philosophe, autant que de l'homme d'etat et du +militaire: et, si cette identification de la multitude avec un seul +individu, qui produit la force a son plus haut degre, sert a proteger, +a defendre une noble cause, celle de la liberte, alors la scene devient +aussi morale qu'elle est grande. + +Bonaparte courait maintenant a de nouveaux projets; il se dirigeait vers +Rome, pour terminer les tracasseries de cette cour de pretres, et pour +revenir, non plus sur l'Adige, mais sur Vienne. Il avait, par ses +succes, ramene la guerre sur son veritable theatre, celui de l'Italie, +d'ou l'on pouvait fondre sur les etats hereditaires de l'empereur. Le +gouvernement, eclaire par ses exploits, lui envoyait des renforts, avec +lesquels il pouvait aller a Vienne dicter une paix glorieuse, au nom de +la republique francaise. La fin de la campagne avait releve toutes les +esperances que son commencement avait fait naitre. + +Les triomphes de Rivoli mirent le comble a la joie des patriotes. On +parlait de tous cotes de ces vingt-deux mille prisonniers, et on citait +le temoignage des autorites de Milan, qui les avaient passes en revue, +et qui en avaient certifie le nombre, pour repondre a tous les doutes +de la malveillance. La reddition de Mantoue vint mettre le comble a +la satisfaction. Des cet instant, on crut la conquete de l'Italie +definitive. Le courrier qui portait ces nouvelles arriva le soir a +Paris. On assembla sur-le-champ la garnison, et on les publia a la lueur +des torches, au son des fanfares, au milieu des cris de joie de tous +les Francais attaches a leur pays. Jours a jamais celebres et a jamais +regrettables pour nous! A quelle epoque notre patrie fut-elle plus belle +et plus grande? Les orages de la revolution paraissaient calmes; les +murmures des partis retentissaient comme les derniers bruits de la +tempete. On regardait ces restes d'agitation comme la vie d'un etat +libre. Le commerce et les finances sortaient d'une crise epouvantable; +le sol entier, restitue a des mains industrielles, allait etre feconde. +Un gouvernement compose de bourgeois, nos egaux, regissait la republique +avec moderation; les meilleurs etaient appeles a leur succeder. Toutes +les voies etaient libres. La France, au comble de la puissance, etait +maitresse de tout le sol qui s'etend du Rhin aux Pyrenees, de la mer aux +Alpes. La Hollande, l'Espagne, allaient unir leurs vaisseaux aux +siens, et attaquer de concert le despotisme maritime. Elle etait +resplendissante d'une gloire immortelle. D'admirables armees faisaient +flotter ses trois couleurs a la face des rois qui avaient voulu +l'aneantir. Vingt heros, divers de caractere et de talent, pareils +seulement par l'age et le courage, conduisaient ses soldats a la +victoire. Hoche, Kleber, Desaix, Moreau, Joubert, Massena, Bonaparte, et +une foule d'autres encore s'avancaient ensemble. On pesait leurs merites +divers; mais aucun oeil encore, si percant qu'il put etre, ne voyait +dans cette generation de heros les malheureux ou les coupables; aucun +oeil ne voyait celui qui allait expirer a la fleur de l'age, atteint +d'un mal inconnu, celui qui mourrait sous le poignard musulman, ou sous +le feu ennemi, celui qui opprimerait la liberte, purs, heureux, pleins +d'avenir! Ce ne fut la qu'un moment; mais il n'y a que des momens +dans la vie des peuples, comme dans celle des individus. Nous allions +retrouver l'opulence avec le repos; quant a la liberte et a la gloire, +nous les avions!... "Il faut, a dit un ancien, que la patrie soit +non seulement heureuse, mais suffisamment glorieuse." Ce voeu etait +accompli. Francais, qui avons vu depuis notre liberte etouffee, +notre patrie envahie, nos heros fusilles ou infideles a leur gloire, +n'oublions jamais ces jours immortels de liberte, de grandeur et +d'esperance! + + + +FIN DU TOME HUITIEME. + + + +TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME HUITIEME. + + +CHAPITRE I. + +Nomination des cinq directeurs.--Installation du corps legislatif et du +directoire.--Position difficile du nouveau gouvernement. Detresse +des finances; discredit du papier-monnaie.--Premiers travaux du +directoire.--Perte des lignes de Mayence.--Reprise des hostilites en +Bretagne et en Vendee. Approche d'une nouvelle escadre anglaise sur les +cotes de l'Ouest.--Plan de finances propose par le directoire; nouvel +emprunt force.--Condamnation de quelques agens royalistes.--La fille de +Louis XVI est rendue aux Autrichiens en echange des representans livres +par Dumouriez.--Situation des partis a la fin de 1795.--Armistice +conclu sur le Rhin.--Operations de l'armee d'Italie. Bataille de +Loano.--Expedition de l'Ile-Dieu. Depart de l'escadre anglaise. +Derniers efforts de Charette; mesures du general Hoche pour operer la +pacification de la Vendee--Resultats de la campagne de 1795. + + +CHAPITRE II. + +Continuation des travaux administratifs du directoire.--Les partis se +prononcent dans le sein du corps legislatif.--Institution d'une fete +anniversaire du 21 janvier.--Retour de l'ex-ministre de la guerre +Beurnonville et des representans Quinette, Camus, Bancal, Lamarque et +Drouet, livres a l'ennemi par Dumouriez.--Mecontentement des jacobins. +Journal de Baboeuf.--Institution du ministere de la police.--Nouvelles +moeurs.--Embarras financiers; creation des mandats.--Conspiration de +Baboeuf.--Situation militaire. Plans du directoire.--Pacification de la +Vendee; mort de Stofflet et de Charette. + + +CHAPITRE III. + +Campagne de 1796. Conquete du Piemont et de la Lombardie par le general +Bonaparte. Batailles de Montenotte, Millesimo. Passage du pont de +Lodi.--Etablissement et politique des Francais en Italie.--Operations +militaires dans le Nord.--Passage du Rhin par les generaux Jourdan et +Moreau. Batailles de Rastadt et d'Ettlingen.--L'armee d'Italie prend ses +positions sur l'Adige et sur le Danube. + + +CHAPITRE IV. + +Etat interieur de la France vers le milieu de l'annee 1796 +(an IV).--Embarras financiers du gouvernement. Chute des mandats et +du papier-monnaie.--Attaque du camp de Grenelle par les +jacobins--Renouvellement du pacte de famille avec l'Espagne, et +projet de quadruple alliance.--Projet d'une expedition en +Irlande.--Negociations en Italie.--Continuation des hostilites; +arrivee de Wurmser sur l'Adige; victoires de Lonato et de Castiglione. +--Operations sur le Danube; bataille de Neresheim; marche de l'archiduc +Charles contre Jourdan.--Marche de Bonaparte sur la Brenta; batailles +de Roveredo, Bassano et Saint-George; retraite de Wurmser dans +Mantoue.--Retour de Jourdan sur le Mein; bataille de Wurtzbourg; +retraite de Moreau. + + +CHAPITRE V. + +Situation interieure et exterieure de la France apres la retraite des +armees d'Allemagne au commencement de l'an V.--Combinaisons de Pitt; +ouverture d'une negociation avec le directoire; arrivee de lord +Malmesbury a Paris.--Paix avec Naples et avec Genes; negociations +infructueuses avec le pape; decheance du duc de Modene; fondation de la +republique cispadane.--Mission de Clarke a Vienne.--Nouveaux efforts +de l'Autriche en Italie; arrivee d'Alvinzy; extremes dangers de l'armee +francaise; bataille d'Arcole. + + +CHAPITRE VI. + +Clarke au quartier-general de l'armee d'Italie.--Rupture des +negociations avec le cabinet anglais. Depart de Malmesbury.--Expedition +d'Irlande.--Travaux administratifs du directoire dans l'hiver de +l'an v. Etat des finances. Recettes et depenses.--Capitulation de +Kehl.--Derniere tentative de l'Autriche sur l'Italie. Victoires de +Rivoli et de la Favorite; prise de Mantoue. Fin de la memorable campagne +de 1796. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution francaise, +VIII., by Adolphe Thiers + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA REVOLUTION *** + +***** This file should be named 12295.txt or 12295.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/2/9/12295/ + +Produced by Carlo Traverso, Tonya Allen, and the Online Distributed +Proofreading Team. 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For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/old/12295.zip b/old/12295.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..91b3e4e --- /dev/null +++ b/old/12295.zip |
