summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/12295-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to 'old/12295-8.txt')
-rw-r--r--old/12295-8.txt9640
1 files changed, 9640 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/12295-8.txt b/old/12295-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..8f84c83
--- /dev/null
+++ b/old/12295-8.txt
@@ -0,0 +1,9640 @@
+The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Révolution française, VIII.
+by Adolphe Thiers
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire de la Révolution française, VIII.
+
+Author: Adolphe Thiers
+
+Release Date: May 7, 2004 [EBook #12295]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA REVOLUTION ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Tonya Allen, and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+
+HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
+
+_PAR M.A. THIERS_ DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+NEUVIÈME EDITION
+
+TOME HUITIÈME
+
+MDCCCXXXIX
+
+
+
+HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.
+
+DIRECTOIRE.
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+NOMINATION DES CINQ DIRECTEURS.--INSTALLATION DU COUPS LÉGISLATIF ET DU
+DIRECTOIRE.--POSITION DIFFICILE DU NOUVEAU GOUVERNEMENT.--DÉTRESSE
+DES FINANCES; DISCRÉDIT DU PAPIER-MONNAIE.--PREMIERS TRAVAUX DU
+DIRECTOIRE.--PERTE DES LIGNES DE MAYENCE.--REPRISE DES HOSTILITÉS EN
+BRETAGNE ET EN VENDÉE.--APPROCHE D'UNE NOUVELLE ESCADRE ANGLAISE SUR LES
+CÔTES DE L'OUEST.--PLAN DE FINANCES PROPOSÉ PAR LE DIRECTOIRE; NOUVEL
+EMPRUNT FORCÉ,--CONDAMNATION DE QUELQUES AGENS ROYALISTES.--LA FILLE DE
+LOUIS XVI EST RENDUE AUX AUTRICHIENS EN ÉCHANGE DES REPRÉSENTANS LIVRÉS
+PAR DUMOURIEZ.--SITUATION DES PARTIS A LA FIN DE 1795.--ARMISTICE
+CONCLU SUR LE RHIN,--OPÉRATIONS DE L'ARMÉE D'ITALIE.--BATAILLE
+DE LOANO.--EXPÉDITION DE L'ÎLE-DIEU.--DÉPART DE L'ESCADRE
+ANGLAISE.--DERNIERS EFFORTS DE CHARETTE; MESURES DU GÉNÉRAL HOCHE POUR
+OPÉRER LA PACIFICATION DE LA VENDÉE.--RÉSULTATS DE LA CAMPAGNE DE 1795.
+
+Le 5 brumaire an IV (27 octobre 1795) était le jour fixé pour la mise en
+vigueur de la constitution directoriale. Ce jour-là, les deux tiers de
+la convention, conservés au corps législatif, devaient se réunir au
+tiers nouvellement élu par les assemblées électorales, se diviser en
+deux conseils, se constituer, et procéder ensuite à la nomination des
+cinq directeurs chargés du pouvoir exécutif. Pendant ces premiers
+instans consacrés à organiser le corps législatif et le directoire,
+les anciens comités de gouvernement devaient demeurer en activité, et
+conserver le dépôt de tous les pouvoirs. Les membres de la convention,
+envoyés soit aux armées, soit dans les départemens, devaient continuer
+leur mission jusqu'à ce que l'installation du directoire leur fût
+notifiée.
+
+Une grande agitation régnait dans les esprits. Les patriotes modérés et
+les patriotes exaltés montraient une même irritation contre le parti qui
+avait attaqué la convention au 13 vendémiaire; ils étaient remplis de
+craintes; ils s'encourageaient à s'unir, à se serrer pour résister au
+royalisme; ils disaient hautement qu'il ne fallait appeler au directoire
+et à toutes les places que des hommes engagés irrévocablement à la cause
+de la révolution; ils se défiaient beaucoup des députés du nouveau
+tiers, et recherchaient avec inquiétude leurs noms, leur vie passée, et
+leurs opinions connues ou présumées.
+
+Les sectionnaires, mitraillés le 13 vendémiaire, mais traités avec la
+plus grande clémence après la victoire, étaient redevenus insolens.
+Fiers d'avoir un instant supporté le feu, ils semblaient croire que
+la convention, en les épargnant, avait ménagé leurs forces et reconnu
+tacitement la justice de leur cause. Ils se montraient partout,
+vantaient leurs hauts faits, débitaient dans les salons les mêmes
+impertinences contre la grande assemblée qui venait d'abandonner le
+pouvoir, et affectaient de compter beaucoup sur les députés du nouveau
+tiers.
+
+Ces députés, qui devaient venir s'asseoir au milieu des vétérans de la
+révolution, et y représenter la nouvelle opinion qui s'était formée en
+France à la suite de longs orages, étaient loin de justifier toutes
+les défiances des républicains et toutes les espérances des
+contre-révolutionnaires. On comptait parmi eux quelques membres des
+anciennes assemblées, tels que Vaublanc, Pastoret, Dumas, Dupont (de
+Nemours), et l'honnête et savant Tronchet, qui avait rendu de si grands
+services à notre législation. On y voyait ensuite beaucoup d'hommes
+nouveaux, non pas de ces hommes extraordinaires qui brillent au début
+des révolutions, mais quelques-uns de ces mérites solides qui, dans la
+carrière de la politique, comme dans celle des arts, succèdent au
+génie; et par exemple des jurisconsultes, des administrateurs, tels que
+Portalis, Siméon, Barbé-Marbois, Tronçon-Ducoudray. En général, ces
+nouveaux élus, à part quelques contre-révolutionnaires signalés,
+appartenaient à cette classe d'hommes modérés qui, n'ayant pris aucune
+part aux événemens, et n'ayant pu par conséquent ni mal faire ni se
+tromper, prétendaient aimer la révolution, mais en la séparant de ce
+qu'ils appelaient ses crimes. Naturellement ils devaient être assez
+disposés à censurer le passé; mais ils étaient déjà un peu réconciliés
+avec la convention et la république par leur élection; car on pardonne
+volontiers à un ordre de choses dans lequel on a trouvé place. Du reste,
+étrangers à Paris et à la politique, timides encore sur ce théâtre
+nouveau, ils recherchaient, ils visitaient les membres les plus
+considérés de la convention nationale.
+
+Telle était la disposition des esprits le 5 brumaire an IV. Les membres
+de la convention réélus se rapprochaient, et cherchaient à concerter
+les nominations qui restaient à faire, afin de rester maîtres du
+gouvernement. En vertu des célèbres décrets des 5 et 13 fructidor, le
+nombre des députés dans le nouveau corps législatif devait être de
+cinq cents. Si ce nombre n'était pas complété par les réélections, les
+membres présens le 5 brumaire devaient se former en corps électoral pour
+le compléter. On arrêta un projet de liste au comité de salut public,
+dans laquelle on fit entrer beaucoup de montagnards prononcés. La liste
+ne fut pas approuvée en entier. Cependant on n'y plaça que des patriotes
+connus. Le 5, tous les députés présens, réunis en une seule assemblée,
+se constituèrent en corps électoral. D'abord ils complétèrent les deux
+tiers de conventionnels qui devaient siéger dans le corps législatif;
+ensuite ils formèrent une liste de tous les députés mariés et âgés de
+plus de quarante ans, et en prirent au sort deux cent cinquante, pour
+composer le conseil des anciens.
+
+Le lendemain, le conseil des cinq-cents réuni au Manège, dans l'ancienne
+salle de l'assemblée constituante, choisit Daunou pour président, et
+Rewbell, Chénier, Cambacérès et Thibaudeau, pour secrétaires. Le conseil
+des anciens se réunit dans l'ancienne salle de la convention, appela
+Larévellière-Lépaux au fauteuil, et Baudin, Lanjuinais, Bréard, Charles
+Lacroix au bureau. Ces choix étaient convenables et prouvaient que, dans
+les deux conseils, la majorité était acquise à la cause républicaine.
+Les conseils déclarèrent qu'ils étaient constitués, s'en donnèrent
+avis réciproquement par des messages, confirmèrent provisoirement
+les pouvoirs des députés, et en renvoyèrent la vérification après
+l'organisation du gouvernement.
+
+La plus importante de toutes les élections restait à faire, c'était
+celle des cinq magistrats chargés du pouvoir exécutif. De ce choix
+dépendaient à la fois le sort de la république et la fortune des
+individus. Les cinq directeurs, en effet, ayant la nomination de tous
+les fonctionnaires publics, de tous les officiers des armées, pouvaient
+composer le gouvernement à leur gré, et le remplir d'hommes attachés ou
+contraires à la république. Ils étaient maîtres en outre de la destinée
+des individus; ils pouvaient leur ouvrir ou leur fermer la carrière des
+emplois publics, récompenser ou décourager les talens fidèles à la
+cause de la révolution. L'influence qu'ils devaient exercer était donc
+immense. Aussi les esprits étaient-ils singulièrement préoccupés du
+choix qu'on allait faire.
+
+Les conventionnels se réunirent pour se concerter sur ce choix. Leur
+avis à tous fut de choisir des régicides, afin de se donner plus de
+garanties. Les opinions, après avoir flotté quelque temps, se réunirent
+en faveur de Barras, Rewbell, Sieyès, Larévellière-Lépaux et Letourneur.
+Barras avait rendu de grands services en thermidor, prairial et
+vendémiaire; il avait été en quelque sorte le législateur général opposé
+à toutes les factions; la dernière bataille du 13 vendémiaire lui avait
+surtout donné une grande importance, quoique le mérite des dispositions
+militaires de cette journée appartînt au jeune Bonaparte. Rewbell,
+enfermé à Mayence pendant le siége, et souvent appelé dans les comités
+depuis le 9 thermidor, avait adopté l'opinion des thermidoriens, montré
+de l'aptitude et de l'application aux affaires, et une certaine vigueur
+de caractère. Sieyès était regardé comme le premier génie spéculatif
+de l'époque. Larévellière-Lépaux s'était volontairement associé aux
+girondins le jour de leur proscription, était revenu le 9 thermidor au
+milieu de ses collègues, et y avait combattu de tous ses moyens les deux
+factions qui avaient alternativement attaqué la convention. Patriote
+doux et humain, il était le seul girondin que la Montagne ne suspectât
+pas, et le seul patriote dont les contre-révolutionnaires n'osassent
+pas nier les vertus. Il n'avait qu'un inconvénient au dire de certaines
+gens: c'était la difformité de son corps; on prétendait qu'il porterait
+mal le manteau directorial. Letourneur enfin, connu pour patriote,
+estimé pour son caractère, était un ancien officier du génie qui avait,
+dans les derniers temps, remplacé Carnot au comité de salut public, mais
+qui était loin d'en avoir les talens. Quelques conventionnels auraient
+voulu qu'on plaçât parmi les cinq directeurs l'un des généraux qui
+s'étaient le plus distingués à la tête des armées, comme Kléber, Moreau,
+Pichegru ou Hoche; mais on craignait de donner trop d'influence aux
+militaires, et on ne voulut en appeler aucun au pouvoir suprême. Pour
+rendre les choix certains, les conventionnels convinrent entre eux
+d'employer un moyen qui, sans être illégal, ressemblait fort à une
+supercherie. D'après la constitution, le conseil des cinq-cents devait,
+pour tous les choix, présenter une liste décuple de candidats au conseil
+des anciens. Ce dernier, sur dix candidats, en choisissait un. Pour les
+cinq directeurs, il fallait donc présenter cinquante candidats. Les
+conventionnels, qui avaient la majorité dans les cinq-cents, convinrent
+de placer Barras, Rewbell, Sieyès, Larévellière-Lépaux et Letourneur en
+tête de la liste, et d'y ajouter ensuite quarante-cinq noms inconnus,
+sur lesquels il serait impossible de fixer un choix. De cette
+manière, la préférence était forcée pour les cinq candidats que les
+conventionnels voulaient appeler au directoire.
+
+Ce plan fut fidèlement suivi; seulement un nom venant à manquer sur les
+quarante-cinq, on ajouta Cambacérès, qui plaisait fort au nouveau tiers
+et à tous les modérés. Quand la liste fut présentée aux anciens, ils
+parurent assez mécontens de cette manière de forcer leur choix. Dupont
+(de Nemours), qui avait déjà figuré dans les précédentes assemblées, et
+qui était un adversaire déclaré, sinon de la république, au moins de la
+convention, Dupont (de Nemours) demanda un ajournement. «Sans doute,
+dit-il, les quarante-cinq individus qui complètent cette liste, ne sont
+pas indignes de votre choix, car, dans le cas contraire, on conviendrait
+qu'on a voulu vous faire violence en faveur de cinq personnages. Sans
+doute ces noms, qui arrivent pour la première fois jusqu'à vous,
+appartiennent à des hommes d'une vertu modeste, et qui sont dignes
+aussi de représenter une grande république; mais il faut du temps pour
+parvenir à les connaître. Leur modestie même, qui les a laissés cachés,
+nous oblige à des recherches pour apprécier leur mérite, et nous
+autorise à demander un ajournement.» Les anciens, quoique mécontens de
+ce procédé, partageaient les sentimens de la majorité des cinq-cents,
+et confirmèrent les cinq choix qu'on avait voulu leur imposer.
+Larévellière-Lépaux, sur deux cent dix-huit votans, obtint deux cent
+seize voix, tant il y avait unanimité d'estime pour cet homme de
+bien; Letourneur en obtint cent quatre-vingt-neuf, Rewbell cent
+soixante-seize, Sieyès cent cinquante-six; Barras cent vingt-neuf. Ce
+dernier, qui était plus homme de parti que les autres, devait exciter
+plus de dissentimens, et réunir moins de voix.
+
+Ces cinq nominations causèrent une grande satisfaction aux
+révolutionnaires, qui se voyaient assurés du gouvernement. Il s'agissait
+de savoir si les cinq directeurs accepteraient. Il n'y avait pas de
+doute pour trois d'entre eux, mais il y en avait deux auxquels on
+connaissait peu de goût pour la puissance. Larévellière-Lépaux, homme
+simple, modeste, peu propre au maniement des affaires et des hommes, ne
+trouvait et ne cherchait de plaisir qu'au Jardin des Plantes, avec
+les frères Thouin; il était douteux qu'on le décidât à accepter les
+fonctions de directeur. Sieyès, avec un esprit puissant qui pouvait tout
+concevoir, une affaire comme un principe, était cependant incapable par
+caractère des soins du gouvernement. Peut-être aussi, plein d'humeur
+contre une république qui n'était pas constituée à son gré,
+il paraissait peu disposé à en accepter la direction. Quant à
+Larévellière-Lépaux, on fit valoir une considération toute-puissante sur
+son coeur honnête: on lui dit que son association aux magistrats qui
+allaient gouverner la république, était utile et nécessaire. Il céda.
+En effet, parmi ces cinq individus, hommes d'affaires ou d'action, il
+fallait une vertu pure et renommée; elle s'y trouva par l'acceptation de
+Larévellière-Lépaux. Quant à Sieyès, on ne put vaincre sa répugnance; il
+refusa, en assurant qu'il se croyait impropre au gouvernement.
+
+Il fallut pourvoir à son remplacement. Il y avait un homme qui jouissait
+en Europe d'une considération immense, c'était Carnot. On exagérait ses
+services militaires, qui cependant étaient réels; on lui attribuait
+toutes nos victoires; et bien qu'il eût été membre du grand comité de
+salut public, collègue de Robespierre, de Saint-Just et de Couthon, on
+savait qu'il les avait combattus avec une grande énergie. On voyait
+en lui l'union d'un grand génie militaire à un caractère stoïque.
+La renommée de Sieyès et la sienne étaient les deux plus grandes
+de l'époque. On ne pouvait mieux faire, pour la considération du
+directoire, que de remplacer l'une de ces deux réputations par l'autre.
+Carnot fut en effet porté sur la nouvelle liste, à côté d'hommes qui
+rendaient sa nomination forcée. Cambacérès fut encore ajouté à la liste,
+qui ne renferma que huit inconnus. Les anciens cependant n'hésitèrent
+pas à préférer Carnot; il obtint cent dix-sept voix sur deux cent
+treize, et devint l'un des cinq directeurs.
+
+Ainsi Barras, Rewbell, Larévellière-Lépaux, Letourneur et Carnot, furent
+les cinq magistrats chargés du gouvernement de la république. Parmi ces
+cinq individus, il ne se trouva aucun homme de génie, ni même aucun
+homme d'une renommée imposante, excepté Carnot. Mais comment faire à la
+fin d'une révolution sanglante, qui, en quelques années, avait dévoré
+plusieurs générations d'hommes de génie en tout genre? Il n'y avait plus
+dans les assemblées aucun orateur extraordinaire; dans la diplomatie,
+il n'y avait encore aucun négociateur célèbre. Barthélemy seul, par
+les traités avec la Prusse et l'Espagne, s'était attiré une espèce de
+considération, mais il n'inspirait aucune confiance aux patriotes. Dans
+les armées, il se formait déjà de grands généraux, et il s'en préparait
+de plus grands encore; mais il n'y avait maintenant aucune supériorité
+décidée, et on se défiait d'ailleurs des militaires. Il n'existait donc,
+comme nous venons de le dire, que deux grandes renommées, Sieyès et
+Carnot. Dans l'impossibilité d'avoir l'une, on avait acquis l'autre.
+Barras avait de l'action; Rewbell, Letourneur, étaient des travailleurs;
+Larévellière-Lépaux était un homme sage et probe. Il eût été difficile,
+dans le moment, de composer autrement la magistrature suprême.
+
+La situation dans laquelle ces cinq magistrats arrivaient au pouvoir
+était déplorable; et il fallait aux uns beaucoup de courage et de vertu,
+aux autres beaucoup d'ambition, pour accepter une semblable tâche. On
+était au lendemain d'un combat dans lequel il avait fallu appeler une
+faction pour en combattre une autre. Les patriotes qui venaient de
+verser leur sang se montraient exigeans; les sectionnaires n'avaient
+point cessé d'être hardis. La journée du 13 vendémiaire, en un mot,
+n'avait pas été une de ces victoires suivies de terreur, qui, tout
+en soumettant le gouvernement au joug de la faction victorieuse, le
+délivrent au moins de la faction vaincue. Les patriotes s'étaient
+relevés, les sectionnaires ne s'étaient pas soumis. Paris était rempli
+des intrigans de tous les partis, agité par toutes les ambitions, et
+livré à une affreuse misère.
+
+Aujourd'hui, comme en prairial, les subsistances manquaient dans toutes
+les grandes communes; le papier-monnaie apportait le désordre dans les
+transactions, et laissait le gouvernement sans ressources. La convention
+n'ayant pas voulu céder les biens nationaux pour trois fois leur valeur
+de 1790, en papier, les ventes avaient été suspendues; le papier, qui ne
+pouvait rentrer que par les ventes, était resté en circulation, et sa
+dépréciation avait fait d'effrayans progrès. Vainement avait-on imaginé
+l'échelle de proportion pour diminuer la perte de ceux qui recevaient
+les assignats: cette échelle ne les réduisait qu'au cinquième, tandis
+qu'ils ne conservaient pas même le cent cinquantième de leur valeur
+primitive. L'état, ne percevant que du papier par l'impôt, était ruiné
+comme les particuliers. Il percevait, il est vrai, une moitié de la
+contribution foncière en nature, ce qui lui procurait quelques denrées
+pour nourrir les armées; mais souvent les moyens de transport lui
+manquaient, et ces denrées pourrissaient dans les magasins. Pour
+surcroît de dépenses, il était obligé, comme on sait, de nourrir Paris.
+Il livrait la ration pour un prix en assignat, qui couvrait à peine le
+centième des frais. Ce moyen, du reste, était le seul possible, pour
+fournir au moins du pain aux rentiers et aux fonctionnaires publics
+payés en assignats; mais cette nécessité avait porté les dépenses à un
+taux énorme. N'ayant que du papier pour y suffire, l'état avait émis des
+assignats sans mesure, et avait porté en quelques mois l'émission de 12
+milliards à 29. Par les anciennes rentrées et les encaisses, la somme en
+circulation réelle s'élevait à 19 milliards, ce qui dépassait tous
+les chiffres connus en finances. Pour ne pas multiplier davantage les
+émissions, la commission des cinq, instituée dans les derniers jours de
+la convention, pour proposer des moyens extraordinaires de police et
+de finances, avait fait décréter en principe une contribution
+extraordinaire de guerre de vingt fois la contribution foncière et dix
+fois l'impôt des patentes, ce qui pouvait produire de 6 à 7 milliards
+en papier. Mais cette contribution n'était décrétée qu'en principe; en
+attendant on donnait aux fournisseurs des inscriptions de rentes, qu'ils
+recevaient à un taux ruineux. Cinq francs de rente étaient reçus pour
+dix francs de capital. On essayait en outre d'un emprunt volontaire à
+trois pour cent, qui était ruineux aussi et mal rempli.
+
+Dans cette détresse épouvantable, les fonctionnaires publics, ne pouvant
+pas vivre de leurs appointemens, donnaient leur démission; les soldats
+quittaient les armées, qui avaient perdu un tiers de leur effectif,
+et revenaient dans les villes, où la faiblesse du gouvernement leur
+permettait de rester impunément. Ainsi, cinq armées et une capitale
+immense à nourrir, avec la simple faculté d'émettre des assignats sans
+valeur; ces armées à recruter, le gouvernement entier à reconstituer
+au milieu de deux factions ennemies, telle était la tâche des cinq
+magistrats qui venaient d'être appelés à l'administration suprême de la
+république.
+
+Le besoin d'ordre est si grand dans les sociétés humaines, qu'elles se
+prêtent elles-mêmes à son rétablissement, et secondent merveilleusement
+ceux qui se chargent du soin de les réorganiser; il serait impossible
+de les réorganiser si elles ne s'y prêtaient pas, mais il n'en faut pas
+moins reconnaître le courage et les efforts de ceux qui osent se
+charger de pareilles entreprises. Les cinq directeurs, en se rendant au
+Luxembourg, n'y trouvèrent pas un seul meuble. Le concierge leur prêta
+une table boiteuse, une feuille de papier à lettre, une écritoire,
+pour écrire le premier message, qui annonçait aux deux conseils que le
+directoire était constitué. Il n'y avait pas un sou en numéraire à
+la trésorerie. Chaque nuit on imprimait les assignats nécessaires au
+service du lendemain, et ils sortaient tout humides des presses de
+la république. La plus grande incertitude régnait sur les
+approvisionnemens, et pendant plusieurs jours on n'avait pu distribuer
+que quelques onces de pain ou de riz au peuple.
+
+La première demande fut une demande de fonds. D'après la constitution
+nouvelle, il fallait que toute dépense fût précédée d'une demande de
+fonds, avec allocation à chaque ministère. Les deux conseils accordaient
+la demande, et alors la trésorerie, qui avait été rendue indépendante du
+directoire, comptait les fonds accordés par le décret des deux conseils.
+Le directoire demanda d'abord trois milliards en assignats, qu'on lui
+accorda, et qu'il fallut échanger sur-le-champ contre du numéraire.
+Était-ce la trésorerie ou le directoire qui devait faire la négociation
+en numéraire? c'était là une première difficulté. La trésorerie, en
+faisant elle-même des marchés, sortait de ses attributions de simple
+surveillance. On résolut cependant la difficulté en lui attribuant la
+négociation du papier. Les trois milliards pouvaient produire au plus
+vingt ou vingt-cinq millions écus. Ainsi ils pouvaient suffire tout au
+plus aux premiers besoins courans. Sur-le-champ on se mit à travailler à
+un plan de finances, et le directoire annonça aux deux conseils qu'il
+le leur soumettrait sous quelques jours. En attendant il fallait faire
+vivre Paris, qui manquait de tout. Il n'y avait plus de système organisé
+de réquisition; le directoire demanda la faculté d'exiger, par voie
+de sommation, dans les départemens voisins de celui de la Seine, la
+quantité de deux cent cinquante mille quintaux de blé, à compte sur
+l'impôt foncier payable en nature. Le directoire songea ensuite à
+demander une foule de lois pour la répression des désordres de toute
+espèce, et particulièrement de la désertion, qui diminuait chaque jour
+la force des armées. En même temps il se mit à choisir les individus
+qui devaient composer l'administration. Merlin (de Douai) fut appelé
+au ministère de la justice; on fit venir Aubert-Dubayet de l'armée des
+côtes de Cherbourg pour lui donner le portefeuille de la guerre; Charles
+Lacroix fut placé aux affaires étrangères; Faypoult aux finances;
+Benezech, administrateur éclairé, à l'intérieur. Le directoire s'étudia
+ensuite à trouver, dans la multitude de solliciteurs qui l'assiégeaient,
+les hommes les plus capables de remplir les fonctions publiques. Il
+n'était pas possible que dans cette précipitation il ne fît de très
+mauvais choix. Il employa surtout beaucoup de patriotes, trop signalés
+pour être impartiaux et sages. Le 13 vendémiaire les avait rendus
+nécessaires, et avait fait oublier la crainte qu'ils inspiraient. Le
+gouvernement entier, directeurs, ministres, agens de toute espèce, fut
+donc formé en haine du 13 vendémiaire, et du parti qui avait provoqué
+cette journée. Les députés conventionnels eux-mêmes ne furent pas encore
+rappelés de leurs missions; et pour cela le directoire n'eut qu'à ne pas
+leur notifier son installation; il voulait ainsi leur donner le temps
+d'achever leur ouvrage. Fréron, envoyé dans le Midi pour y réprimer
+les fureurs contre-révolutionnaires, put continuer sa tournée dans ces
+contrées malheureuses. Les cinq directeurs travaillaient sans relâche,
+et déployaient dans ces premiers momens le même zèle qu'on avait vu
+déployer aux membres du grand comité de salut public, dans les jours à
+jamais mémorables de septembre et octobre 1793.
+
+Malheureusement, les difficultés de cette tâche étaient aggravées par
+des défaites. La retraite à laquelle l'armée de Sambre-et-Meuse avait
+été obligée donnait lieu aux bruits les plus alarmans. Par le plus
+vicieux de tous les plans, et la trahison de Pichegru, l'invasion
+projetée en Allemagne n'avait pas du tout réussi, comme on l'a vu. On
+avait voulu passer le Rhin sur deux points, et occuper la rive droite
+par deux armées. Jourdan, parti de Dusseldorf, après avoir passé le
+fleuve avec beaucoup de bonheur, s'était trouvé sur la Lahn, serré entre
+la ligne prussienne et le Rhin, et manquant de tout dans un pays neutre,
+où il ne pouvait pas vivre à discrétion. Cependant cette détresse
+n'aurait duré que quelques jours s'il avait pu s'avancer dans le pays
+ennemi, et se joindre à Pichegru, qui avait trouvé, par l'occupation de
+Manheim, un moyen si facile et si peu attendu de passer le Rhin. Jourdan
+aurait réparé, par cette jonction, le vice du plan de campagne qui lui
+était imposé; mais Pichegru, qui débattait encore les conditions de sa
+défection avec les agens du prince de Condé, n'avait jeté au-delà du
+Rhin qu'un corps insuffisant. Il s'obstinait à ne pas passer le fleuve
+avec le gros de son armée, et laissait Jourdan seul en flèche au milieu
+de l'Allemagne. Cette position ne pouvait pas durer. Tous ceux qui
+avaient la moindre notion de la guerre tremblaient pour Jourdan. Hoche,
+qui, tout en commandant en Bretagne, jetait un regard d'intérêt sur les
+opérations des autres armées, en écrivait à tout le monde. Jourdan fut
+donc obligé de se retirer et de repasser le Rhin; et il agit en cela
+avec une grande sagesse, et mérita l'estime par la manière dont il
+conduisit sa retraite.
+
+Les ennemis de la république triomphaient de ce mouvement rétrograde,
+et répandaient les bruits les plus alarmans. Leurs malveillantes
+prédictions se réalisèrent au moment même de l'installation du
+directoire. Le vice du plan adopté par le comité de salut public
+consistait à diviser nos forces, à laisser ainsi à l'ennemi, qui
+occupait Mayence, l'avantage d'une position centrale, et à lui inspirer
+par là l'idée de réunir ses troupes, et d'en porter la masse entière sur
+l'une ou l'autre de nos deux armées. Le général Clerfayt dut à cette
+situation une inspiration heureuse, et qui attestait plus de génie
+qu'il n'en avait montré jusqu'ici, et qu'il n'en montra aussi dans
+l'exécution. Un corps d'environ trente mille Français bloquait Mayence.
+Maître de cette place, Clerfayt pouvait en déboucher, et accabler
+ce corps de blocus, avant que Jourdan et Pichegru eussent le temps
+d'accourir. Il saisit, en effet, l'instant convenable avec beaucoup
+d'à-propos. A peine Jourdan s'était-il retiré sur le Bas-Rhin, par
+Dusseldorf et Neuwied, que Clerfayt, laissant un détachement pour
+l'observer, se rendit à Mayence, et y concentra ses forces, pour
+déboucher subitement sur le corps de blocus. Ce corps, sous les ordres
+du général Schaal, s'étendait en demi-cercle autour de Mayence, et
+formait une ligne de près de quatre lieues. Quoiqu'on eût mis beaucoup
+de soin à la fortifier, son étendue ne permettait pas de la fermer
+exactement. Clerfayt, qui l'avait bien observée, avait découvert
+plus d'un point facilement accessible. L'extrémité de cette ligne
+demi-circulaire, qui devait s'appuyer sur le cours supérieur du Rhin,
+laissait entre les derniers retranchemens et le fleuve une vaste
+prairie. C'est sur ce point que Clerfayt résolut de porter son principal
+effort. Le 7 brumaire (29 octobre), il déboucha par Mayence avec des
+forces imposantes, mais point assez considérables cependant pour rendre
+l'opération décisive. Les militaires lui ont reproché, en effet, d'avoir
+laissé sur la rive droite un corps qui, employé à agir sur la rive
+gauche, aurait inévitablement amené la ruine d'une partie de l'armée
+française. Clerfayt dirigea, le long de la prairie qui remplissait
+l'intervalle entre le Rhin et la ligne de blocus, une colonne qui
+s'avança l'arme au bras. En même temps, une flottille de chaloupes
+canonnières remontait le fleuve pour seconder le mouvement de cette
+colonne. Il fit marcher le reste de son armée sur le front des lignes,
+et ordonna une attaque prompte et vigoureuse. La division française
+placée à l'extrémité du demi-cercle, se voyant à la fois attaquée de
+front, tournée par un corps qui filait le long du fleuve, et canonnée
+par une flottille dont les boulets arrivaient sur ses derrières, prit
+l'épouvante et s'enfuit en désordre. La division de Saint-Cyr, qui était
+placée immédiatement après celle-ci, se trouva découverte alors, et
+menacée d'être débordée. Heureusement l'aplomb et le coup d'oeil de son
+général la tirèrent de péril. Il fit un changement de front en arrière,
+et exécuta sa retraite en bon ordre, en avertissant les autres divisions
+d'en faire autant. Dès cet instant, tout le demi-cercle fut abandonné;
+la division Saint-Cyr fit son mouvement de retraite sur l'armée du
+Haut-Rhin; les divisions Mengaud et Renaud, qui occupaient l'autre
+partie de la ligne, se trouvant séparées, se replièrent sur l'armée de
+Sambre-et-Meuse, dont, par bonheur, une colonne, commandée par Marceau,
+s'avançait dans le Hunde-Ruck. La retraite de ces deux dernières
+divisions fut extrêmement difficile, et aurait pu devenir impossible, si
+Clerfayt, comprenant bien toute l'importance de sa belle manoeuvre, eût
+agi avec des masses plus fortes et avec une rapidité suffisante. Il
+pouvait, de l'avis des militaires, après avoir rompu la ligne française,
+tourner rapidement les divisions qui descendaient vers le Bas-Rhin, les
+envelopper, et les renfermer dans le coude que le Rhin forme de Mayence
+à Bingen.
+
+La manoeuvre de Clerfayt n'en fut pas moins très-belle, et regardée
+comme la première de ce genre exécutée par les coalisés. Tandis qu'il
+enlevait ainsi les lignes de Mayence, Wurmser, faisant une attaque
+simultanée sur Pichegru, lui avait enlevé le pont du Necker, et l'avait
+ensuite repoussé dans les murs de Manheim. Ainsi, les deux armées
+françaises ramenées au-delà du Rhin, conservant à la vérité Manheim,
+Neuwied et Dusseldorf, mais séparées l'une de l'autre par Clerfayt, qui
+avait chassé tout ce qui bloquait Mayence, pouvaient courir de grands
+dangers devant un général entreprenant et audacieux. Le dernier
+événement les avait fort ébranlées; des fuyards avaient couru jusque
+dans l'intérieur, et un dénûment absolu ajoutait au découragement de
+la défaite. Clerfayt, heureusement, se hâtait peu d'agir, et employait
+beaucoup plus de temps qu'il n'en aurait fallu pour concentrer toutes
+ses forces.
+
+Ces tristes nouvelles, arrivées du 11 au 12 brumaire à Paris, au moment
+même de l'installation du directoire, contribuèrent beaucoup à augmenter
+les difficultés de la nouvelle organisation républicaine. D'autres
+événemens moins dangereux en réalité, mais tout aussi graves en
+apparence, se passaient dans l'Ouest. Un nouveau débarquement d'émigrés
+menaçait la république. Après la funeste descente de Quiberon, qui ne
+fut tentée, comme on l'a vu, qu'avec une partie des forces préparées
+par le gouvernement anglais, les débris de l'expédition avaient été
+transportés sur la flotte anglaise, et déposés ensuite dans la petite
+île d'Ouat. On avait débarqué là les malheureuses familles du Morbihan
+qui étaient accourues au-devant de l'expédition, et le reste des
+régimens émigrés. Une épidémie et d'affreuses discordes régnaient sur ce
+petit écueil. Au bout de quelque temps, Puisaye, rappelé par tous les
+chouans qui avaient rompu la pacification, et qui n'attribuaient qu'aux
+Anglais, et non à leur ancien chef, le malheur de Quiberon, Puisaye
+était retourné en Bretagne, où il avait tout préparé pour un
+redoublement d'hostilités. Pendant l'expédition de Quiberon, les chefs
+de la Vendée étaient demeurés immobiles, parce que l'expédition ne se
+dirigeait pas chez eux, parce qu'ils avaient défense des agens de Paris
+de seconder Puisaye, et enfin parce qu'ils attendaient un succès avant
+d'oser encore se compromettre. Charette seul était entré en contestation
+avec les autorités républicaines, au sujet de différens désordres commis
+dans son arrondissement, et de quelques préparatifs militaires qu'on lui
+reprochait de faire, et il avait presque ouvertement rompu. Il venait de
+recevoir, par l'intermédiaire de Paris, de nouvelles faveurs de Vérone,
+et d'obtenir le commandement en chef des pays catholiques; ce qui était
+le but de tous ses voeux. Cette nouvelle dignité, en refroidissant le
+zèle de ses rivaux, avait singulièrement excité le sien. Il espérait une
+nouvelle expédition dirigée sur ses côtes; et le commodore Waren lui
+ayant offert les munitions restant de l'expédition de Quiberon, il
+n'avait plus hésité; il avait fait sur le rivage une attaque générale,
+replié les postes républicains, et recueilli quelques poudres et
+quelques fusils. Les Anglais débarquèrent en même temps sur la côte du
+Morbihan les malheureuses familles qu'ils avaient traînées à leur suite,
+et qui mouraient de faim et de misère dans l'île d'Ouat. Ainsi, la
+pacification était rompue et la guerre recommencée.
+
+Depuis long-temps les trois généraux républicains, Aubert-Dubayet, Hoche
+et Canclaux, qui commandaient les trois armées dites de Cherbourg,
+de Brest et de l'Ouest, regardaient la pacification comme rompue,
+non-seulement dans la Bretagne, mais aussi dans la Basse-Vendée. Ils
+s'étaient réunis tous trois à Nantes, et n'avaient rien su résoudre.
+Ils se mettaient néanmoins en mesure d'accourir individuellement sur le
+premier point menacé. On parlait d'un nouveau débarquement; on disait,
+ce qui était vrai, que la division de Quiberon n'était que la première,
+et qu'il en arrivait encore une autre. Averti des nouveaux dangers
+qui menaçaient les côtes, le gouvernement français nomma Hoche au
+commandement de l'armée de l'Ouest. Le vainqueur de Wissembourg et de
+Quiberon était l'homme en effet auquel, dans ce danger pressant, était
+due toute la confiance nationale. Il se rendit aussitôt à Nantes pour
+remplacer Canclaux. Les trois armées destinées à contenir les provinces
+insurgées avaient été successivement renforcées par quelques détachemens
+venus du Nord, et par plusieurs des divisions que la paix avec l'Espagne
+rendait disponibles. Hoche se fit autoriser à tirer de nouveaux
+détachemens des deux armées de Brest et de Cherbourg, pour en augmenter
+celle de la Vendée, qu'il porta ainsi à quarante-quatre mille hommes. Il
+établit des postes fortement retranchés sur la Sèvre Nantaise qui coule
+entre les deux Vendées, et qui séparait le pays de Stofflet de celui de
+Charette. Il avait pour but d'isoler ainsi ces deux chefs, et de les
+empêcher d'agir de concert. Charette avait entièrement levé le masque,
+et proclamé de nouveau la guerre. Stofflet, Sapinaud, Scépeaux,
+jaloux de voir Charette nommé généralissime, intimidés aussi par les
+préparatifs de Hoche, et incertains de l'arrivée des Anglais, ne
+bougeaient point encore. L'escadre anglaise parut enfin, d'abord dans
+la baie de Quiberon, et puis dans celle de l'Ile-Dieu, en face de la
+Basse-Vendée. Elle portait deux mille hommes d'infanterie anglaise, cinq
+cents cavaliers tout équipés, des cadres de régimens émigrés, grand
+nombre d'officiers, des armes, des munitions, des vivres, des vêtemens
+pour une armée considérable, des fonds en espèces métalliques, et enfin
+le prince tant attendu. Des forces plus considérables devaient suivre si
+l'expédition avait un commencement de succès, et si le prince prouvait
+son désir sincère de se mettre à la tête du parti royaliste. A peine
+l'expédition fut signalée sur les côtes, que tous les chefs royalistes
+avaient envoyé des émissaires auprès du prince, pour l'assurer de leur
+dévouement, pour réclamer l'honneur de le posséder, et concerter leurs
+efforts. Charette, maître du littoral, était le mieux placé pour
+concourir au débarquement, et sa réputation, ainsi que le voeu de toute
+l'émigration, attirait l'expédition vers lui. Il envoya aussi des agens
+pour arrêter un plan d'opérations.
+
+Hoche, pendant ce temps, faisait ses préparatifs avec son activité et sa
+résolution accoutumées. Il forma le projet de diriger trois colonnes,
+de Challans, Clisson et Sainte-Hermine, trois points placés à la
+circonférence du pays, et de les porter sur Belleville, qui était le
+quartier-général de Charette. Ces trois colonnes, fortes de vingt à
+vingt-deux mille hommes, devaient, par leur masse, imposer à la contrée,
+ruiner le principal établissement de Charette, et le jeter, par une
+attaque brusque et vigoureuse, dans un désordre tel qu'il ne pût
+protéger le débarquement du prince émigré. Hoche, en effet, fit
+partir ces trois colonnes, et les réunit à Belleville sans y trouver
+d'obstacles. Charette, dont il espérait rencontrer et battre le
+principal rassemblement, n'était point à Belleville; il avait réuni neuf
+à dix mille hommes, et s'était dirigé du côté de Luçon pour porter
+le théâtre de la guerre vers le midi du pays, et éloigner des côtes
+l'attention des républicains. Son plan était bien conçu, mais il manqua
+par l'énergie qui lui fut opposée. Tandis que Hoche entrait à Belleville
+avec ses trois colonnes, Charette était devant le poste de Saint-Cyr,
+qui couvre la route de Luçon aux Sables. Il attaqua ce poste avec toutes
+ses forces; deux cents républicains retranchés dans une église y firent
+une résistance héroïque, et donnèrent à la division de Luçon, qui
+entendait la canonnade, le temps d'accourir à leur secours. Charette,
+pris en flanc, fut entièrement battu, et obligé de se disperser avec son
+rassemblement pour rentrer dans l'intérieur du Marais.
+
+Hoche, ne trouvant pas l'ennemi devant lui, et découvrant la véritable
+intention de son mouvement, ramena ses colonnes aux points d'où elles
+étaient parties, et s'occupa d'établir un camp retranché à Soullans,
+vers la côte, pour fondre sur le premier corps qui essaierait de
+débarquer. Dans cet intervalle, le prince émigré, entouré d'un nombreux
+conseil et des envoyés de tous les chefs bretons et vendéens, continuait
+de délibérer sur les plans de débarquement, et laissait à Hoche le temps
+de préparer ses moyens de résistance. Les voiles anglaises, demeurant en
+vue des côtes, ne cessaient de provoquer les craintes des républicains
+et les espérances des royalistes.
+
+Ainsi, dès les premiers jours de l'installation du directoire, une
+défaite devant Mayence, et un débarquement imminent dans la Vendée,
+étaient des sujets d'alarme dont les ennemis du gouvernement se
+servaient avec une grande perfidie pour rendre son établissement plus
+difficile. Il fit expliquer ou démentir une partie des bruits
+qu'on répandait sur la situation des deux frontières, et donna des
+éclaircissemens sur les événemens qui venaient de se passer. On ne
+pouvait guère dissimuler la défaite essuyée devant les lignes de
+Mayence; mais le gouvernement fit répondre aux discours des alarmistes
+que Dusseldorf et Neuwied nous restaient encore; que Manheim était
+toujours en notre pouvoir; que par conséquent l'armée de Sambre-et-Meuse
+avait deux têtes de pont, et l'armée du Rhin une, pour déboucher quand
+il leur conviendrait au-delà du Rhin; que notre situation était donc
+la même que celle des Autrichiens, puisque, s'ils étaient maîtres
+par Mayence d'agir sur les deux rives, nous l'étions nous aussi par
+Dusseldorf, Neuwied et Manheim. Le raisonnement était juste; mais il
+s'agissait de savoir si les Autrichiens, poursuivant leurs succès, ne
+nous enlèveraient pas bientôt Neuwied et Manheim, et ne s'établiraient
+pas sur la rive gauche, entre les Vosges et la Moselle. Quant à la
+Vendée, le gouvernement fit part des dispositions vigoureuses de
+Hoche, qui étaient rassurantes pour les esprits de bonne foi, mais qui
+n'empêchaient pas les patriotes exaltés de concevoir des craintes, et
+les contre-révolutionnaires d'en répandre.
+
+Au milieu de ces dangers, le directoire redoublait d'efforts pour
+réorganiser le gouvernement, l'administration, et surtout les finances.
+Trois milliards d'assignats lui avaient été accordés, comme on a vu,
+et avaient produit tout au plus vingt et quelques millions en écus.
+L'emprunt volontaire ouvert à trois pour cent, dans les derniers jours
+de la convention, venait d'être suspendu; car pour un capital en papier,
+l'état promettait une rente réelle, et faisait un marché ruineux. La
+taxe extraordinaire de guerre proposée par la commission des cinq
+n'avait pas encore été mise à exécution, et excitait des plaintes
+comme un dernier acte révolutionnaire de la convention à l'égard des
+contribuables. Tous les services allaient manquer. Les particuliers,
+remboursés d'après l'échelle de proportion, élevaient des réclamations
+si amères, qu'on avait été obligé de suspendre les remboursemens. Les
+maîtres de poste, payés en assignats, annonçaient qu'ils allaient se
+retirer; car les secours insuffisans du gouvernement ne couvraient
+plus leurs pertes. Le service des postes allait manquer sous peu,
+c'est-à-dire que toutes les communications, même écrites, allaient
+cesser dans toutes les parties du territoire. Le plan des finances
+annoncé sous quelques jours devait donc être donné sur-le-champ. C'était
+là le premier besoin de l'état et le premier devoir du directoire. Il
+fut enfin communiqué à la commission des finances.
+
+La masse des assignats circulans pouvait être évaluée à environ 20
+milliards. Même en supposant les assignats encore au centième de leur
+valeur, et non pas au cent cinquantième, ils ne formaient pas une valeur
+réelle de plus de 200 millions: il est certain qu'ils ne figuraient pas
+pour davantage dans la circulation, et que ceux qui les possédaient ne
+pouvaient les faire accepter pour une valeur supérieure. On aurait pu
+tout à coup revenir à la réalité, ne prendre les assignats que pour ce
+qu'ils valaient véritablement, ne les admettre qu'au cours, soit dans
+les transactions entre particuliers, soit dans l'acquittement des
+impôts, soit dans le paiement des biens nationaux. Sur-le-champ alors,
+cette grande et effrayante masse de papier, cette dette énorme aurait
+disparu. Il restait à peu près sept milliards écus de biens nationaux,
+en y comprenant ceux de la Belgique et les forêts nationales; on avait
+donc d'immenses ressources pour retirer ces 20 milliards, réduits à 200
+millions, et pour faire face à de nouvelles dépenses. Mais cette grande
+et hardie détermination était difficile à prendre; elle était repoussée
+à la fois par les esprits scrupuleux, qui la considéraient comme une
+banqueroute, et par les patriotes, qui disaient qu'on voulait ruiner les
+assignats.
+
+Les uns et les autres se montraient peu éclairés. Cette banqueroute,
+si c'en était une, était inévitable, et s'accomplit plus tard. Il
+s'agissait seulement d'abréger le mal, c'est-à-dire la confusion, et de
+rétablir l'ordre dans les valeurs, seule justice que doive l'état à tout
+le monde. Sans doute, au premier aspect, c'était une banqueroute que de
+prendre aujourd'hui pour 1 franc, un assignat qui, en 1790, avait été
+émis pour 100 francs, et qui contenait alors la promesse de 100 francs
+en terre. D'après ce principe, il aurait donc fallu prendre les 20
+milliards de papier pour 20 milliards écus, et les payer intégralement;
+mais les biens nationaux auraient à peine payé le tiers de cette somme.
+Dans le cas même où l'on aurait pu payer la somme intégralement, il faut
+se demander combien l'état avait reçu en émettant ces 20 milliards? 4 ou
+5 milliards peut-être. On ne les avait pas pris pour davantage en les
+recevant de ses mains, et il avait déjà remboursé par les ventes une
+valeur égale en biens nationaux. Il y aurait donc eu la plus cruelle
+injustice à l'égard de l'état, c'est-à-dire de tous les contribuables, à
+considérer les assignats d'après leur valeur primitive. Il fallait donc
+consentir à ne les prendre que pour une valeur réduite: on avait même
+commencé à le faire, en adoptant l'échelle de proportion.
+
+Sans doute, s'il y avait encore des individus portant les premiers
+assignats émis, et les ayant gardés sans les échanger une seule fois,
+ceux-là étaient exposés à une perte énorme; car les ayant reçus presque
+au pair, ils allaient essuyer aujourd'hui toute la réduction. Mais
+c'était là une fiction tout à fait fausse. Personne n'avait gardé les
+assignats en dépôt, car on ne thésaurise pas le papier: tout le monde
+s'était hâté de les transmettre, et chacun avait essuyé une portion de
+la perte. Tout le monde avait souffert déjà sa part de cette prétendue
+banqueroute, et dès lors ce n'en était plus une. La banqueroute d'un
+état consiste à faire supporter à quelques individus, c'est-à-dire
+aux créanciers, la dette qu'on ne veut pas faire supporter à tous les
+contribuables; or, si tout le monde avait du plus au moins souffert sa
+part de la dépréciation des assignats, il n'y avait banqueroute pour
+personne. On pouvait enfin donner une raison plus forte que toutes les
+autres. L'assignat n'eût-il baissé que dans quelques mains, et perdu de
+son prix que pour quelques individus, il avait passé maintenant dans les
+mains des spéculateurs sur le papier, et c'eût été cette classe beaucoup
+plus que celle des véritables lésés, qui aurait recueilli l'avantage
+d'une restauration insensée de valeur. Aussi Calonne avait-il écrit
+à Londres une brochure, où il disait avec beaucoup de sens, qu'on se
+trompait en croyant la France accablée par le fardeau des assignats,
+que ce papier-monnaie était un moyen de faire la banqueroute sans la
+déclarer. Il aurait dû dire, pour s'exprimer avec plus de justice, que
+c'était un moyen de la faire porter sur tout le monde, c'est-à-dire de
+la rendre nulle.
+
+Il était donc raisonnable et juste de revenir à la réalité, et de ne
+prendre l'assignat que pour ce qu'il valait. Les patriotes disaient que
+c'était ruiner l'assignat, qui avait sauvé la révolution, et regardaient
+cette idée comme une conception sortie du cerveau des royalistes. Ceux
+qui prétendaient raisonner avec plus de lumières et de connaissance
+de la question, soutenaient qu'on allait faire tomber tout à coup le
+papier, et que la circulation ne pourrait plus se faire, faute du papier
+qui aurait péri, et faute des métaux qui étaient enfouis, ou qui
+avaient passé à l'étranger. L'avenir démentit ceux qui faisaient ce
+raisonnement; mais un simple calcul aurait dû tout de suite les mettre
+sur la voie d'une opinion plus juste. En réalité, les 20 milliards
+d'assignats représentaient moins de 200 millions; or, d'après tous les
+calculs, la circulation ne pouvait pas se faire autrefois sans moins de
+2 milliards, or ou argent. Si donc aujourd'hui les assignats n'entraient
+que pour 200 millions dans la circulation, avec quoi se faisait le reste
+des transactions? Il est bien évident que les métaux devaient circuler
+en très-grande quantité, et ils circulaient en effet, mais dans les
+provinces et les campagnes, loin des yeux du gouvernement. D'ailleurs
+les métaux, comme toutes les marchandises, viennent toujours là où le
+besoin les appelle, et, en chassant le papier, ils seraient revenus,
+comme ils revinrent en effet quand le papier périt de lui-même.
+
+C'était donc une double erreur, et très-enracinée dans les esprits, que
+de regarder la réduction de l'assignat à sa valeur réelle, comme une
+banqueroute et comme une destruction subite des moyens de circulation.
+Elle n'avait qu'un inconvénient, mais ce n'était pas celui qu'on lui
+reprochait, comme on va le voir bientôt. La commission des finances,
+gênée par les idées qui régnaient, ne put adopter qu'en partie les vrais
+principes de la matière. Après s'être concertée avec le directoire, elle
+arrêta le projet suivant.
+
+En attendant que, par le nouveau plan, la vente des biens et la
+perception des impôts fissent rentrer des valeurs non pas fictives, mais
+réelles, il fallait se servir encore des assignats. On proposa de porter
+l'émission à 30 milliards, mais en s'obligeant à ne pas la porter
+au-delà. Au 30 nivôse, la planche devait être solennellement brisée.
+Ainsi on rassurait le public sur la quantité des nouvelles émissions. On
+consacrait aux 30 milliards émis un milliard écus de biens nationaux.
+Par conséquent, l'assignat qui, dans la circulation, ne valait
+réellement que le cent cinquantième et beaucoup moins, était liquidé
+au trentième; ce qui était un assez grand avantage fait au porteur du
+papier. On consacrait encore un milliard écus de terres à récompenser
+les soldats de la république, milliard qui leur était promis depuis
+long-temps. Il en restait donc cinq, sur les sept dont on pouvait
+disposer. Dans ces cinq se trouvaient les forêts nationales, le mobilier
+des émigrés et de la couronne, les maisons royales, les biens du clergé
+belge. On avait donc encore cinq milliards écus disponibles. Mais la
+difficulté consistait à disposer de cette valeur. L'assignat, en effet,
+avait été le moyen de la mettre en circulation d'avance, avant que les
+biens fussent vendus. Mais l'assignat étant supprimé, puisqu'on ne
+pouvait ajouter que 10 milliards aux 20 existans, somme qui, tout au
+plus, représentait 100 millions écus, comment réaliser d'avance la
+valeur des biens, et s'en servir pour les dépenses de la guerre? C'était
+là la seule objection à faire à la liquidation du papier et à sa
+suppression. On imagina les cédules hypothécaires, dont il avait été
+parlé l'année précédente. D'après cet ancien plan, on devait emprunter,
+et donner aux prêteurs des cédules portant hypothèque spéciale sur les
+bien désignés. Afin de trouver à emprunter, on devait recourir à des
+compagnies de finances qui se chargeraient de ces cédules. En un mot, au
+lieu d'un papier dont la circulation était forcée, qui n'avait qu'une
+hypothèque générale sur la masse des biens nationaux, et qui changeait
+tous les jours de valeur, on créait par les cédules un papier
+volontaire, qui était hypothéqué nommément sur une terre ou sur une
+maison, et qui ne pouvait subir d'autre changement de valeur que celui
+de l'objet même qu'il représentait. Ce n'était pas proprement un
+papier-monnaie. Il n'était pas exposé à tomber, parce qu'il n'était pas
+forcément introduit dans la circulation; mais on pouvait aussi ne pas
+trouver à le placer. En un mot, la difficulté consistant toujours,
+aujourd'hui comme au début de la révolution, à mettre en circulation la
+valeur des biens, la question était de savoir s'il valait mieux forcer
+la circulation de cette valeur, ou la laisser volontaire. Le premier
+moyen étant tout à fait épuisé, il était naturel qu'on songeât à essayer
+l'autre.
+
+On convint donc qu'après avoir porté le papier à 30 milliards, qu'après
+avoir désigné un milliard écus de biens pour l'absorber, et réservé un
+milliard écus de biens aux soldats de la patrie, on ferait des cédules
+pour une somme proportionnée aux besoins publics, et qu'on traiterait de
+ces cédules avec des compagnies de finances. Les forêts nationales ne
+devaient pas être cédulées; on voulait les conserver à l'état.
+Elles formaient à peu près 2 milliards, sur les 5 milliards restant
+disponibles. On devait traiter avec des compagnies pour aliéner
+seulement leur produit pendant un certain nombre d'années.
+
+La conséquence de ce projet, fondé sur la réduction des assignats à leur
+valeur réelle, était de ne plus les admettre qu'au cours dans toutes les
+transactions. En attendant que par la vente du milliard qui leur était
+affecté, ils pussent être retirés, ils ne devaient plus être reçus par
+les particuliers et par l'état qu'à leur valeur du jour. Ainsi, le
+désordre des transactions allait cesser, et tout paiement frauduleux
+devenait impossible. L'état allait recevoir par l'impôt des valeurs
+réelles, qui couvraient au moins les dépenses ordinaires, et il n'aurait
+plus à payer avec les biens que les frais extraordinaires de la guerre.
+L'assignat ne devait être reçu au pair que dans le paiement de l'arriéré
+des impositions, arriéré qui était considérable, et s'élevait à 13
+milliards. On fournissait ainsi aux contribuables en retard un moyen
+aisé de se libérer, à condition qu'ils le feraient tout de suite; et la
+somme de 30 milliards, remboursable en biens nationaux au trentième,
+était diminuée d'autant. Ce plan, adopté par les cinq-cents, après une
+longue discussion en comité secret, fut aussitôt porté aux anciens.
+Pendant que les anciens allaient le discuter, de nouvelles questions
+étaient soumises aux cinq-cents, sur la manière de rappeler sous les
+drapeaux les soldats qui avaient déserté à l'intérieur; sur le mode de
+nomination des juges, officiers municipaux, et fonctionnaires de toute
+espèce, que les assemblées électorales, agitées par les passions de
+vendémiaire, n'avaient pas eu le temps ou la volonté de nommer. Le
+directoire travaillait ainsi sans relâche, et fournissait de nouveaux
+sujets de travail aux deux conseils.
+
+Le plan de finances déféré aux anciens reposait sur de bons principes;
+il présentait des ressources, car la France en avait encore d'immenses;
+malheureusement il ne surmontait pas la véritable difficulté, car il ne
+rendait pas ces ressources assez actuelles. Il est bien évident que la
+France, avec des impôts qui pouvaient suffire à sa dépense annuelle dès
+que le papier ne rendrait plus la recette illusoire, avec 7 milliards
+écus de biens nationaux pour rembourser les assignats et pourvoir aux
+dépenses extraordinaires de la guerre, il est bien évident que la France
+avait des ressources. La difficulté consistait, en fondant un plan sur
+de bons principes, et en l'adaptant à l'avenir, de pourvoir surtout au
+présent.
+
+Or, les anciens ne crurent pas qu'il fallût sitôt renoncer aux
+assignats. La faculté d'en créer encore 10 milliards présentait tout au
+plus une ressource de 100 millions écus, et c'était peu pour attendre
+les recettes que devait procurer le nouveau plan. D'ailleurs
+trouverait-on des compagnies pour traiter de l'exploitation des forêts
+pendant vingt ou trente ans? En trouverait-on pour accepter des cédules,
+c'est-à-dire des assignats libres? Dans l'incertitude où l'on était
+de pouvoir se servir des biens nationaux par les nouveaux moyens,
+fallait-il renoncer à l'ancienne manière de les dépenser, c'est-à-dire
+aux assignats forcés? Le conseil des anciens, qui apportait une grande
+sévérité dans l'examen des résolutions des cinq-cents, et qui en avait
+déjà rejeté plus d'une, apposa son _veto_ sur le projet financier, et
+refusa de l'admettre.
+
+Ce rejet laissa les esprits dans une grande anxiété, et on retomba dans
+les plus grandes incertitudes. Les contre-révolutionnaires, joyeux de
+ce conflit d'idées, prétendaient que les difficultés de la situation
+étaient insolubles, et que la république allait périr par les finances.
+Les hommes les plus éclairés, qui ne sont pas toujours les plus résolus,
+le craignaient. Les patriotes, arrivés au plus haut degré d'irritation,
+en voyant qu'on avait eu l'idée d'abolir les assignats, criaient qu'on
+voulait détruire cette dernière création révolutionnaire qui avait sauvé
+la France; ils demandaient que, sans tâtonner si long-temps, on rétablît
+le crédit des assignats par les moyens de 93, le _maximum_, les
+_réquisitions_ et la _mort_. C'était une violence et un emportement qui
+rappelaient les années les plus agitées. Pour comble de malheur, les
+événemens sur le Rhin s'étaient aggravés: Clerfayt, sans profiter en
+grand capitaine de la victoire, en avait cependant retiré de nouveaux
+avantages. Ayant appelé à lui le corps de La Tour, il avait marché sur
+Pichegru, l'avait attaqué sur la Pfrim et sur le canal de Frankendal,
+et l'avait successivement repoussé jusque sous Landau. Jourdan s'était
+avancé sur la Nahe à travers un pays difficile, et mettait le plus noble
+dévouement à faire la guerre dans des montagnes épouvantables, pour
+dégager l'armée du Rhin; mais ses efforts ne pouvaient que diminuer
+l'ardeur de l'ennemi, sans réparer nos pertes.
+
+Si donc la ligne du Rhin nous restait dans les Pays-Bas, elle était
+perdue à la hauteur des Vosges, et l'ennemi nous avait enlevé autour de
+Mayence un vaste demi-cercle.
+
+Dans cet état de détresse, le directoire envoya une dépêche des plus
+pressantes au conseil des cinq-cents, et proposa une de ces résolutions
+extraordinaires qui avaient été prises dans les occasions décisives de
+la révolution. C'était un emprunt forcé de six cents millions en valeur
+réelle, soit numéraire, soit assignats au cours, réparti sur les classes
+les plus riches. C'était donner ouverture à une nouvelle suite d'actes
+arbitraires, comme l'emprunt forcé de Cambon sur les riches; mais, comme
+ce nouvel emprunt était exigible sur-le-champ, qu'il pouvait faire
+rentrer tous les assignats circulans, et fournir encore un surplus de
+trois ou quatre cents millions en numéraire, et qu'il fallait enfin
+trouver des ressources promptes et énergiques, on l'adopta.
+
+Il fut décidé que les assignats seraient reçus à cent capitaux pour un:
+200 millions de l'emprunt suffisaient donc pour absorber 20 milliards de
+papier. Tout ce qui rentrerait devait être brûlé. On espérait ainsi que
+le papier retiré presque entièrement se relèverait, et qu'à la rigueur
+on pourrait en émettre encore et se servir de cette ressource. Il devait
+rester à percevoir, sur les 600 millions, 4oo millions en numéraire, qui
+suffiraient aux besoins des deux premiers mois, car on évaluait à 1,500
+millions les dépenses de cette année (an IV--1795, 1796).
+
+Certains adversaires du directoire, qui, sans s'inquiéter beaucoup de
+l'état du pays, voulaient seulement contrarier le nouveau gouvernement
+à tout prix, firent les objections les plus effrayantes, Cet emprunt,
+disaient-ils, allait enlever tout le numéraire de la France; elle n'en
+aurait pas même assez pour le payer! comme si l'état, en prenant 400
+millions en métal, n'allait pas les reverser dans la circulation en
+achetant des blés, des draps, des cuirs, des fers, etc. L'état n'allait
+brûler que le papier. La question était de savoir si la France pouvait
+donner sur-le-champ 400 millions en denrées et marchandises, et brûler
+200 millions en papier, qu'on appelait fastueusement 20 milliards. Elle
+le pouvait certainement. Le seul inconvénient était dans le mode de
+perception qui serait vexatoire, et qui par là deviendrait moins
+productif, mais on ne savait comment faire. Arrêter les assignats à 30
+milliards, c'est-à-dire ne se donner que 100 millions réels devant
+soi, détruire ensuite la planche, et s'en fier du sort de l'état
+à l'aliénation du revenu des forêts et au placement des cédules,
+c'est-à-dire à l'émission d'un papier volontaire, avait paru trop hardi.
+Dans l'incertitude de ce que feraient les volontés libres, les conseils
+aimèrent mieux forcer les Français à contribuer extraordinairement.
+
+Par l'emprunt forcé, se disait-on, une partie au moins du papier
+rentrera; il rentrera avec une certaine quantité de numéraire; puis
+enfin on aura toujours la planche, qui aura acquis plus de valeur par
+l'absorption de la plus grande partie des assignats. On ne renonça pas
+pour cela aux autres ressources; on décida qu'une partie des biens
+serait cédulée, opération longue, car il fallait mentionner le détail de
+chaque bien dans les cédules, et que l'on ferait ensuite marché avec des
+compagnies de finances. On décréta la mise en vente des maisons sises
+dans les villes, celle des terres au-dessous de trois cents arpens, et
+enfin celle des biens du clergé belge. On résolut aussi l'aliénation de
+toutes les maisons ci-devant royales, excepté Fontainebleau, Versailles
+et Compiègne. Le mobilier des émigrés dut être aussi vendu sur-le-champ.
+Toutes ces ventes devaient se faire aux enchères.
+
+On n'osa pas décréter encore la réduction des assignats au cours, ce qui
+aurait fait cesser le plus grand mal, celui de ruiner tous ceux qui les
+recevaient, les particuliers comme l'état. On craignait de les détruire
+tout à coup par cette mesure si simple. On décida que, dans l'emprunt
+forcé, ils seraient reçus à cent capitaux pour un; que dans l'arriéré
+des contributions ils seraient reçus pour toute leur valeur, afin
+d'encourager l'acquittement de cet arriéré, qui devait faire rentrer
+13 milliards; que les remboursemens des capitaux seraient toujours
+suspendus; mais que les rentes et les intérêts de toute espèce seraient
+payés à dix capitaux pour un, ce qui était encore fort onéreux pour ceux
+qui recevaient leur revenu à ce prix. Le paiement de l'impôt foncier
+et des fermages fut maintenu sur le même pied, c'est-à-dire moitié en
+nature, moitié en assignats. Les douanes durent être payées moitié en
+assignats, moitié en numéraire. On fit cette exception pour les douanes,
+parce qu'il y avait déjà beaucoup de numéraire aux frontières. Il y eut
+aussi une exception à l'égard de la Belgique. Les assignats n'y avaient
+pas pénétré; on décida que l'emprunt forcé, et les impôts, y seraient
+perçus en numéraire.
+
+On revenait donc timidement au numéraire, et on n'osait pas trancher
+hardiment la difficulté, comme il arrive toujours dans ces cas-là.
+Ainsi, l'emprunt forcé, les biens mis en vente, l'arriéré, en amenant de
+considérables rentrées de papier, permettaient d'en émettre encore. On
+pouvait compter en outre sur quelques recettes en numéraire.
+
+Les deux déterminations les plus importantes à prendre après les lois de
+finances, étaient relatives à la désertion, et au mode de nomination des
+fonctionnaires non élus. L'une devait servir à recomposer les armées,
+l'autre à achever l'organisation des communes et des tribunaux.
+
+La désertion à l'extérieur, crime fort rare, fut punie de mort. On
+discuta vivement sur la peine à infliger à l'embauchage. Il fut, malgré
+l'opposition, puni comme la désertion à l'extérieur. Tout congé donné
+aux jeunes gens de la réquisition dut expirer dans dix jours. La
+poursuite des jeunes gens qui avaient abandonné les drapeaux, confiée
+aux municipalités, était molle et sans effet; elle fut donnée à la
+gendarmerie. La désertion à l'intérieur était punie de détention pour la
+première fois, et des fers pour la seconde. La grande réquisition d'août
+1793, qui était la seule mesure de recrutement qu'on eût adoptée,
+atteignait assez d'hommes pour remplir les armées; elle avait suffi,
+depuis trois ans, pour les maintenir sur un pied respectable, et elle
+pouvait suffire encore, au moyen d'une loi nouvelle qui en assurât
+l'exécution. Les nouvelles dispositions furent combattues par
+l'opposition, qui tendait naturellement à diminuer l'action du
+gouvernement; mais elles furent adoptées par la majorité des deux
+conseils.
+
+Beaucoup d'assemblées électorales, agitées par les décrets des 5 et
+13 fructidor, avaient perdu leur temps, et n'avaient point achevé la
+nomination des individus qui devaient composer les administrations
+locales et les tribunaux. Celles qui étaient situées dans les provinces
+de l'Ouest, ne l'avaient pas pu à cause de la guerre civile. D'autres y
+avaient mis de la négligence. La majorité conventionnelle, pour assurer
+l'homogénéité du gouvernement, et une homogénéité toute révolutionnaire,
+voulait que le directoire eût les nominations. Il est naturel que le
+gouvernement hérite de tous les droits auxquels les citoyens renoncent,
+c'est-à-dire que l'action du gouvernement supplée à celle des
+individus. Ainsi, là où les assemblées avaient outre-passé les délais
+constitutionnels, là où elles n'avaient pas voulu user de leurs droits,
+il était naturel que le directoire fût appelé à nommer. Convoquer
+de nouvelles assemblées, c'était manquer à la constitution, qui le
+défendait, c'était récompenser la révolte contre les lois, c'était enfin
+donner ouverture à de nouveaux troubles. Il y avait d'ailleurs des
+analogies dans la constitution qui devaient conduire à résoudre la
+question en faveur du directoire. Ainsi, il était chargé de faire les
+nominations dans les colonies, et de remplacer les fonctionnaires
+morts ou démissionnaires dans l'intervalle d'une élection à l'autre.
+L'opposition ne manqua pas de s'élever contre cet avis. Dumolard,
+dans le conseil des cinq-cents, Portalis, Dupont (de Nemours),
+Tronçon-Ducoudray, dans le conseil des anciens, soutinrent que c'était
+donner une prérogative royale au directoire. Cette minorité, qui
+secrètement penchait plutôt pour la monarchie que pour la république,
+changea ici de rôle avec la majorité républicaine, et soutint avec la
+dernière exagération les idées démocratiques. Du reste, la discussion
+vive et solennelle ne fut troublée par aucun emportement. Le directoire
+eut les nominations, à la seule condition de faire ses choix parmi
+les hommes qui avaient déjà été honorés des suffrages du peuple. Les
+principes conduisaient à cette solution; mais la politique devait la
+conseiller encore davantage. On évitait pour le moment de nouvelles
+élections, et on donnait à l'administration tout entière, aux tribunaux
+et au gouvernement, une plus grande homogénéité.
+
+Le directoire avait donc les moyens de se procurer des fonds, de
+recruter l'armée, d'achever l'organisation de l'administration et de la
+justice. Il avait la majorité dans les deux conseils. Une opposition
+mesurée s'élevait, il est vrai, dans les cinq-cents et aux anciens;
+quelques voix du nouveau tiers lui disputaient ses attributions, mais
+cette opposition était décente et calme. Il semblait qu'elle respectât
+sa situation extraordinaire, et ses travaux courageux. Sans doute elle
+respectait aussi, dans ce gouvernement élu par les conventionnels et
+appuyé par eux, la révolution toute puissante encore et profondément
+courroucée. Les cinq directeurs s'étaient partagé la tâche générale.
+Barras avait le personnel, et Carnot le mouvement des armées;
+Rewbell, les relations étrangères; Letourneur et Larévellière-Lépaux,
+l'administration intérieure. Ils n'en délibéraient pas moins en commun
+sur toutes les mesures importantes. Ils avaient eu long-temps le
+mobilier le plus misérable; mais enfin ils avaient tiré du Garde-Meuble
+les objets nécessaires à l'ornement du Luxembourg, et ils commençaient
+à représenter dignement la république française. Leurs antichambres
+étaient remplies de solliciteurs, entre lesquels il n'était pas toujours
+aisé de choisir. Le directoire, fidèle à son origine et à sa nature,
+choisissait toujours les hommes les plus prononcés. Éclairé par la
+révolte du 13 vendémiaire, il s'était pourvu d'une force considérable et
+imposante pour garantir Paris et le siége du gouvernement d'un nouveau
+coup de main. Le jeune Bonaparte, qui avait figuré au 13 vendémiaire,
+fut chargé du commandement de cette armée, dite armée de l'intérieur. Il
+l'avait réorganisée en entier et placée au camp de Grenelle. Il avait
+réuni en un seul corps, sous le nom de légion de police, une partie
+des patriotes qui avaient offert leurs services au 13 vendémiaire.
+Ces patriotes appartenaient pour la plupart à l'ancienne gendarmerie
+dissoute après le 9 thermidor, laquelle n'était remplie elle-même que
+des anciens soldats aux gardes-françaises. Bonaparte organisa ensuite la
+garde constitutionnelle du directoire et celle des conseils. Cette
+force imposante et bien dirigée était capable de tenir tout le monde en
+respect, et de maintenir les partis dans l'ordre.
+
+Ferme dans sa ligne, le directoire se prononça encore davantage par
+une foule de mesures de détail. Il persista à ne point notifier son
+installation aux députés conventionnels qui étaient en mission dans les
+départemens. Il enjoignit à tous les directeurs de spectacle de ne plus
+laisser chanter qu'un seul air, celui de la _Marseillaise_. Le _Réveil
+du peuple_ fut proscrit. On trouva cette mesure puérile; il est certain
+qu'il y aurait eu plus de dignité à interdire toute espèce de chants;
+mais on voulait réveiller l'enthousiasme républicain, malheureusement un
+peu attiédi. Le directoire fit poursuivre quelques journaux royalistes
+qui avaient continué à écrire avec la même violence qu'en vendémiaire.
+Quoique la liberté de la presse fût illimitée, la loi de la convention
+contre les écrivains qui provoquaient au retour de la royauté,
+fournissait un moyen de répression dans les cas extrêmes. Richer-Serizy
+fut poursuivi; le procès fut fait à Lemaître et à Brottier, dont les
+correspondances avec Vérone, Londres et la Vendée, prouvaient leur
+qualité d'agens royalistes, et leur influence dans les troubles de
+vendémiaire. Lemaître fut condamné à mort comme agent principal;
+Brottier fut acquitté. Il fut constaté que deux secrétaires du comité
+de salut public leur avaient livré des papiers importans. Les trois
+députés, Saladin, Lhomond et Rovère, mis en arrestation à cause du 13
+vendémiaire, mais après que leur réélection avait été prononcée par
+l'assemblée électorale de Paris, furent réintégrés par les deux
+conseils, sur le motif qu'ils étaient déjà députés quand on avait
+procédé contre eux, et que les formes prescrites par la constitution
+à l'égard des députés, n'avaient pas été observées. Cormatin et les
+chouans saisis avec lui comme infracteurs de la pacification, furent
+aussi mis en jugement. Cormatin fut déporté comme ayant continué
+secrètement de travailler à la guerre civile; les autres furent
+acquittés, au grand déplaisir des patriotes, qui se plaignirent
+amèrement de l'indulgence des tribunaux.
+
+La conduite du directoire à l'égard du ministre de la cour de Florence,
+prouva plus fortement encore la rigueur républicaine de ses sentimens.
+On était enfin convenu avec l'Autriche de lui rendre la fille de Louis
+XVI, seul reste de la famille qui avait été enfermée au Temple, à
+condition que les députés livrés par Dumouriez seraient remis aux
+avant-postes français. La princesse partit du Temple le 28 frimaire (19
+décembre). Le ministre de l'intérieur alla la chercher lui-même, et la
+conduisit avec les plus grands égards à son hôtel, d'où elle partit,
+accompagnée des personnes dont elle avait fait choix. On pourvut
+largement à son voyage, et elle fut ainsi acheminée vers la frontière.
+Les royalistes ne manquèrent pas de faire des vers et des allusions sur
+l'infortunée prisonnière, rendue enfin à la liberté. Le comte Carletti,
+ce ministre de Florence qui avait été envoyé à Paris, à cause de son
+attachement connu pour la France et la révolution, demanda au directoire
+l'autorisation de voir la princesse, en sa qualité de ministre d'une
+cour alliée. Ce ministre était devenu suspect, sans doute à tort, à
+cause de l'exagération même de son républicanisme. On ne concevait pas
+qu'un ministre d'un prince absolu, et surtout d'un prince autrichien,
+pût être aussi exagéré. Le directoire, pour toute réponse, lui signifia
+sur-le-champ l'ordre de quitter Paris, mais déclara en même temps que
+cette mesure était toute personnelle à l'envoyé, et non à la cour de
+Florence, avec laquelle la république française demeurait en relations
+d'amitié.
+
+Il y avait un mois et demi tout au plus que le directoire était
+institué, et déjà il commençait à s'asseoir; les partis s'habituaient
+à l'idée d'un gouvernement établi, et, songeant moins à le renverser,
+s'arrangeaient pour le combattre dans les limites tracées par la
+constitution. Les patriotes, ne renonçant pas à leur idée favorite de
+club, s'étaient réunis au Panthéon; ils siégeaient déjà au nombre de
+plus de quatre mille, et formaient une assemblée qui ressemblait fort
+à celle des anciens jacobins. Fidèles cependant à la lettre de la
+constitution, ils avaient évité ce qu'elle défendait dans les réunions
+de citoyens, c'est-à-dire l'organisation en assemblée politique. Ainsi,
+ils n'avaient pas un bureau; ils ne s'étaient pas donné des brevets; les
+assistans n'étaient pas distingués en spectateurs et sociétaires; il
+n'existait ni correspondance ni affiliation avec d'autres sociétés du
+même genre. A part cela, le club avait tous les caractères de l'ancienne
+société-mère, et ses passions, plus vieilles, n'en étaient que plus
+opiniâtres.
+
+Les sectionnaires s'étaient composé des sociétés plus analogues à leurs
+goûts et à leurs moeurs. Aujourd'hui, comme sous la convention, ils
+comptaient quelques royalistes secrets dans leurs rangs, mais en petit
+nombre; la plupart d'entre eux, par crainte ou par bon ton, étaient
+ennemis des terroristes et des conventionnels, qu'ils affectaient de
+confondre, et qu'ils étaient fâchés de retrouver presque tous dans le
+nouveau gouvernement. Il s'était formé des sociétés où on lisait les
+journaux, où on s'entretenait de sujets politiques avec la politesse et
+le ton des salons, et où la danse et la musique succédaient à la lecture
+et aux conversations. L'hiver commençait, et ces messieurs se
+livraient au plaisir, comme à un acte d'opposition contre le système
+révolutionnaire, système que personne ne voulait renouveler, car les
+Saint-Just, les Robespierre, les Couthon, n'étaient plus là pour nous
+ramener par la terreur à des moeurs impossibles.
+
+Les deux partis avaient leurs journaux. Les patriotes avaient _le Tribun
+du Peuple, l'Ami du Peuple, l'Éclaireur du Peuple, l'Orateur plébéien,
+le Journal des Hommes Libres_; ces journaux étaient tout à fait
+jacobins. _La Quotidienne, l'Éclair, le Véridique, le Postillon, le
+Messager, la Feuille du Jour_, passaient pour des journaux royalistes.
+Les patriotes, dans leur club et leurs journaux, quoique le gouvernement
+fût certes bien attaché à la révolution, se montraient fort irrités.
+C'était, il est vrai, moins contre lui que contre les événemens, qu'ils
+étaient en courroux. Les revers sur le Rhin, les nouveaux mouvemens de
+la Vendée, l'affreuse crise financière, étaient pour eux un motif de
+revenir à leurs idées favorites. Si on était battu, si les assignats
+perdaient, c'est qu'on était indulgent, c'est qu'on ne savait pas
+recourir aux grands moyens révolutionnaires. Le nouveau système
+financier surtout, qui décelait le désir d'abolir les assignats, et
+qui laissait entrevoir leur prochaine suppression, les avait beaucoup
+indisposés.
+
+Il ne fallait pas à leurs adversaires d'autre sujet de plaintes que
+cette irritation même. La terreur, suivant ceux-ci, était prête à
+renaître. Ses partisans étaient incorrigibles; le directoire avait
+beau faire tout ce qu'ils désiraient, ils n'étaient pas contens, ils
+s'agitaient de nouveau, ils avaient rouvert l'ancienne caverne des
+jacobins, et ils y préparaient encore tous les crimes.
+
+Tels étaient les travaux du gouvernement, la marche des esprits, et la
+situation des partis en frimaire an IV (novembre et décembre 1795).
+
+Les opérations militaires, continuées malgré la saison, commençaient
+à promettre de meilleurs résultats, et à procurer à la nouvelle
+administration quelques dédommagemens pour ses pénibles efforts. Le zèle
+avec lequel Jourdan s'était porté dans le Hunds-Ruck à travers un pays
+épouvantable, et sans aucune des ressources matérielles qui auraient pu
+adoucir les souffrances de son armée, avait rétabli un peu nos affaires
+sur le Rhin. Les généraux autrichiens, dont les troupes étaient aussi
+fatiguées que les nôtres, se voyant exposés à une suite de combats
+opiniâtres, au milieu de l'hiver, proposaient un armistice, pendant
+lequel les armées impériale et française conserveraient leurs positions
+actuelles. L'armistice fut accepté, à la condition de le dénoncer dix
+jours avant la reprise des hostilités. La ligne qui séparait les deux
+armées, suivant le Rhin, depuis Dusseldorf jusqu'au-dessus du Neuwied,
+abandonnait le fleuve à cette hauteur, formait un demi-cercle de Bingen
+à Manheim, en passant par le pied des Vosges, rejoignait le Rhin
+au-dessus de Manheim, et ne le quittait plus jusqu'à Bâle. Ainsi nous
+avions perdu tout ce demi-cercle sur la rive gauche. C'était du reste
+une perte qu'une simple manoeuvre bien conçue pouvait réparer. Le plus
+grand mal était d'avoir perdu pour le moment l'ascendant de la victoire.
+Les armées, accablées de fatigues, entrèrent en cantonnemens, et on
+se mit à faire tous les préparatifs nécessaires pour les mettre, au
+printemps prochain, en état d'ouvrir une campagne décisive.
+
+Sur la frontière d'Italie, la saison n'interdisait pas encore tout à
+fait les opérations de la guerre. L'armée des Pyrénées orientales avait
+été transportée sur les Alpes. Il avait fallu beaucoup de temps pour
+faire le trajet de Perpignan à Nice, et le défaut de vivres et de
+souliers avait rendu la marche encore plus lente. Enfin, vers le mois de
+novembre, Augereau vint avec une superbe division, qui s'était illustrée
+déjà dans les plaines de la Catalogne. Kellermann, comme on l'a vu,
+avait été obligé de replier son aile droite et de renoncer à la
+communication immédiate avec Gênes. Il avait sa gauche sur les grandes
+Alpes, et son centre au col de Tende. Sa droite était placée derrière la
+ligne dite de Borghetto, l'une des trois que Bonaparte avait reconnues
+et tracées l'année précédente pour le cas d'une retraite. Dewins, tout
+fier de son faible succès, se reposait dans la rivière de Gênes, et
+faisait grand étalage de ses projets, sans en exécuter aucun. Le brave
+Kellermann attendait avec impatience les renforts d'Espagne, pour
+reprendre l'offensive et recouvrer sa communication avec Gênes. Il
+voulait terminer la campagne par une action éclatante, qui rendît
+la rivière aux Français, leur ouvrît les portes de l'Apennin et
+de l'Italie, et détachât le roi de Piémont de la coalition. Notre
+ambassadeur en Suisse, Barthélemy, ne cessait de répéter qu'une victoire
+vers les Alpes maritimes nous vaudrait sur-le-champ la paix avec
+le Piémont, et la concession définitive de la ligne des Alpes. Le
+gouvernement français, d'accord avec Kellermann sur la nécessité
+d'attaquer, ne le fut pas sur le plan à suivre, et lui donna pour
+successeur Schérer, que ses succès à la bataille de l'Ourthe et en
+Catalogne avaient déjà fait connaître avantageusement. Schérer arriva
+dans le milieu de brumaire, et résolut de tenter une action décisive.
+
+On sait que la chaîne des Alpes, devenue l'Apennin, serre la
+Méditerranée de très-près, d'Albenga à Gênes, et ne laisse entre la mer
+et la crête des montagnes que des pentes étroites et rapides, qui ont à
+peine trois lieues d'étendue. Du côté opposé, au contraire, c'est-à-dire
+vers les plaines du Pô, les pentes s'abaissent doucement, sur un espace
+de vingt lieues. L'armée française, placée sur les pentes maritimes,
+était campée entre les montagnes et la mer. L'armée piémontaise, sous
+Colli, établie au camp retranché de Ceva, sur le revers des Alpes,
+gardait les portes du Piémont contre la gauche de l'armée française.
+L'armée autrichienne, partie sur la crête de l'Apennin, à
+Rocca-Barbenne, partie sur le versant maritime dans le bassin de Loano,
+communiquait ainsi avec Colli par sa droite, occupait par son centre
+le sommet des montagnes, et interceptait le littoral par sa gauche, de
+manière à couper nos communications avec Gênes. Une pensée s'offrait à
+la vue d'un pareil état de choses. Il fallait se porter en forces sur
+la droite et le centre de l'armée autrichienne, la chasser du sommet de
+l'Apennin, et lui enlever les crêtes supérieures. On la séparait ainsi
+de Colli, et, marchant rapidement le long de ces crêtes, on enfermait sa
+gauche dans le bassin de Loano, entre les montagnes et la mer. Masséna,
+l'un des généraux divisionnaires, avait entrevu ce plan, et l'avait
+proposé à Kellermann. Schérer l'entrevit aussi, et résolut de
+l'exécuter.
+
+Dewins, après avoir fait quelques tentatives pendant les mois d'août et
+de septembre sur notre ligne de Borghetto, avait renoncé à toute attaque
+pour cette année. Il était malade, et s'était fait remplacer par Wallis.
+Les officiers ne songeaient qu'à se livrer aux plaisirs de l'hiver, à
+Gênes et dans les environs. Schérer, après avoir procuré à son armée
+quelques vivres et vingt-quatre mille paires de souliers, dont elle
+manquait absolument, fixa son mouvement pour le 2 frimaire (23
+novembre). Il allait avec trente-six mille hommes en attaquer
+quarante-cinq; mais le bon choix du point d'attaque compensait
+l'inégalité des forces. Il chargea Augereau de pousser la gauche des
+ennemis dans le bassin de Loano; il ordonna à Masséna de fondre sur leur
+centre à Rocca-Barbenne, et de s'emparer du sommet de l'Apennin; enfin,
+il prescrivit à Serrurier de contenir Colli, qui formait la droite, sur
+le revers opposé. Augereau, tout en poussant la gauche autrichienne dans
+le bassin de Loano, ne devait agir que lentement; Masséna, au contraire,
+devait filer rapidement le long des crêtes, et tourner le bassin de
+Loano, pour y enfermer la gauche autrichienne; Serrurier devait tromper
+Colli par de fausses attaques.
+
+Le 2 frimaire au matin (23 novembre 1795), le canon français réveilla
+les Autrichiens, qui s'attendaient peu à une bataille. Les officiers
+accoururent de Loano et de Finale se mettre à la tête de leurs troupes
+étonnées. Augereau attaqua avec vigueur, mais sans précipitation. Il
+fut arrêté par le brave Roccavina. Ce général, placé sur un mamelon, au
+milieu du bassin de Loano, le défendit avec opiniâtreté, et se laissa
+entourer par la division Augereau, refusant toujours de se rendre.
+
+Quand il fut enveloppé, il se précipita tête baissée sur la ligne qui
+l'enfermait, et rejoignit l'armée autrichienne, en passant sur le corps
+d'une brigade française.
+
+Schérer, contenant l'ardeur d'Augereau, l'obligea à tirailler devant
+Loano, pour ne pas pousser les Autrichiens trop vite sur leur ligne de
+retraite. Pendant ce temps, Masséna, chargé de la partie brillante du
+plan, franchit, avec la vigueur et l'audace qui le signalaient dans
+toutes les occasions, les crêtes de l'Apennin, surprit d'Argenteau qui
+commandait la droite des Autrichiens, le jeta dans un désordre extrême,
+le chassa de toutes ses positions, et vint camper le soir sur les
+hauteurs de Melogno, qui formaient le pourtour du bassin de Loano, et
+en fermaient les derrières. Serrurier, par des attaques fermes et bien
+calculées, avait tenu en échec Colli et toute la droite ennemie.
+
+Le 2 au soir, on campa, par un temps affreux, sur les positions qu'on
+avait occupées. Le 3 au matin, Schérer continua son opération; Serrurier
+renforcé se mit à battre Colli plus sérieusement, afin de l'isoler tout
+à fait de ses alliés; Masséna continua à occuper toutes les crêtes
+et les issues de l'Apennin; Augereau, cessant de se contenir, poussa
+vigoureusement les Autrichiens dont on avait intercepté les derrières.
+Dès cet instant, ils commencèrent leur retraite par un temps
+épouvantable et à travers des routes affreuses. Leur droite et leur
+centre fuyaient en désordre sur le revers de l'Apennin: leur gauche,
+enfermée entre les montagnes et la mer, se retirait péniblement le long
+du littoral, par la route de la Corniche. Un orage de vent et de neige
+empêcha de rendre la poursuite aussi active qu'elle aurait pu l'être;
+cependant cinq mille prisonniers, plusieurs mille morts, quarante pièces
+de canon, et des magasins immenses, furent le fruit de cette bataille,
+qui fut une des plus désastreuses pour les coalisés, depuis le
+commencement de la guerre, et l'une des mieux conduites par les
+Français, au jugement des militaires.
+
+Le Piémont fut dans l'épouvante à cette nouvelle; l'Italie se crut
+envahie, et ne fut rassurée que par la saison, trop avancée alors pour
+que les Français donnassent suite à leurs opérations. Des magasins
+considérables servirent à adoucir les privations et les souffrances
+de l'armée. Il fallait une victoire aussi importante pour relever les
+esprits et affermir un gouvernement naissant. Elle fut publiée et
+accueillie avec une grande joie par tous les vrais patriotes.
+
+Au même instant, les événemens prenaient une tournure non moins
+favorable dans les provinces de l'Ouest. Hoche, ayant porté l'armée qui
+gardait les deux Vendées à quarante-quatre mille hommes, ayant placé des
+postes retranchés sur la Sèvre Nantaise, de manière à isoler Stofflet de
+Charette, ayant dispersé le premier rassemblement formé par ce dernier
+chef, et gardant au moyen d'un camp à Soullans toute la côte du Marais,
+était en mesure de s'opposer à un débarquement. L'escadre anglaise,
+qui mouillait à l'Île-Dieu, était au contraire dans une position fort
+triste. L'île sur laquelle l'expédition avait si maladroitement pris
+terre, ne présentait qu'une surface sans abri, sans ressource, et
+moindre de trois quarts de lieue. Les bords de l'île n'offraient aucun
+mouillage sûr. Les vaisseaux y étaient exposés à toutes les fureurs des
+vents, sur un fond de rocs qui coupait les câbles, et les mettait chaque
+nuit dans le plus grand péril. La côte vis-à-vis, sur laquelle on
+se proposait de débarquer, ne présentait qu'une vaste plage, sans
+profondeur, où les vagues brisaient sans cesse, et où les canots, pris
+en travers par les lames, ne pouvaient aborder sans courir le danger
+d'échouer. Chaque jour augmentait les périls de l'escadre anglaise et
+les moyens de Hoche. Il y avait déjà plus d'un mois et demi que le
+prince français était à l'Ile-Dieu. Tous les envoyés des chouans et des
+Vendéens l'entouraient, et, mêlés à son état-major, présentaient à la
+fois leurs idées, et tâchaient de les faire prévaloir. Tous voulaient
+posséder le prince, mais tous étaient d'accord qu'il fallait débarquer
+au plus tôt, n'importe le point qui obtiendrait la préférence.
+
+Il faut convenir que, grâce à ce séjour d'un mois et demi à l'Ile-Dieu,
+en face des côtes, le débarquement était devenu difficile. Un
+débarquement, pas plus que le passage d'un fleuve, ne doit être précédé
+de longues hésitations, qui mettent l'ennemi en éveil et lui font
+connaître le point menacé. Il aurait fallu que, le parti d'aborder à la
+côte une fois pris, et tous les chefs prévenus, la descente s'opérât à
+l'improviste, sur un point qui permît de rester en communication avec
+les escadres anglaises, et sur lequel les Vendéens et les chouans
+pussent porter des forces considérables. Certainement, si on était
+descendu à la côte sans la menacer si long-temps, quarante mille
+royalistes de la Bretagne et de la Vendée auraient pu être réunis avant
+que Hoche eût le temps de remuer ses régimens. Quand on se souvient de
+ce qui se passa à Quiberon, de la facilité avec laquelle s'opéra
+le débarquement, et du temps qu'il fallut pour réunir les troupes
+républicaines, on comprend combien la nouvelle descente eût été facile
+si elle n'avait pas été précédée d'une longue croisière devant les
+côtes. Tandis que, dans la précédente expédition, le nom de Puisaye
+paralysa tous les chefs, celui du prince les aurait, dans celle-ci,
+ralliés tous, et aurait soulevé vingt départemens. Il est vrai que les
+débarqués auraient eu ensuite de rudes combats à livrer; qu'il leur
+aurait fallu courir les chances que Stofflet, Charette, couraient depuis
+près de trois ans, se disperser peut-être devant l'ennemi, fuir comme
+des partisans, se cacher dans les bois, reparaître, se cacher encore,
+s'exposer enfin à être pris et fusillés. Les trônes sont à ce prix. Il
+n'y avait rien d'indigne à _chouanner_ dans les bois de la Bretagne ou
+dans les marais et les bruyères de la Vendée. Un prince, sorti de ces
+retraites pour remonter sur le trône de ses pères, n'eût pas été moins
+glorieux que Gustave Wasa, sorti des mines de la Dalécarlie. Du reste,
+il est probable que la présence du prince eût réveillé assez de zèle
+dans les pays royalistes, pour qu'une armée nombreuse, toujours présente
+à ses côtés, lui permît de tenter la grande guerre. Il est probable
+aussi que personne autour de lui n'aurait eu assez de génie pour battre
+le jeune plébéien qui commandait l'armée républicaine; mais du moins on
+se serait fait vaincre. Il y a souvent bien des consolations dans une
+défaite; François Ier en trouvait de grandes dans celle de Pavie.
+
+Si donc le débarquement était possible à l'instant où l'escadre arriva,
+il ne l'était pas après avoir passé un mois et demi à l'Ile-Dieu. Les
+marins anglais déclaraient que la mer n'était bientôt plus tenable, et
+qu'il fallait prendre un parti; toute la côte du pays de Charette était
+couverte de troupes; il n'y avait quelque possibilité de débarquement
+qu'au-delà de la Loire, vers l'embouchure de la Vilaine, ou dans le pays
+de Scépeaux, ou bien encore en Bretagne, chez Puisaye. Mais les émigrés
+et le prince ne voulaient descendre que chez Charette, et n'avaient
+confiance qu'en lui. Or, la chose était impossible sur la côte de
+Charette. Le prince, suivant l'assertion de M. de Vauban, demanda au
+ministère anglais de le rappeler. Le ministère s'y refusait d'abord, ne
+voulant pas que les frais de son expédition fussent inutiles. Cependant
+il laissa au prince la liberté de prendre le parti qu'il voudrait.
+
+Dès cet instant, tous les préparatifs du départ furent faits. On rédigea
+de longues et inutiles instructions pour les chefs royalistes. On leur
+disait que des ordres supérieurs empêchaient pour le moment l'exécution
+d'une descente; qu'il fallait que MM. Charette, Stofflet, Sapinaud,
+Scépeaux, s'entendissent pour réunir une force de vingt-cinq ou trente
+mille hommes au-delà de la Loire, laquelle, réunie aux Bretons, pourrait
+former un corps d'élite de quarante ou cinquante mille hommes, suffisant
+pour protéger le débarquement du prince; que le point de débarquement
+serait désigné dès que ces mesures préliminaires auraient été prises, et
+que toutes les ressources de la monarchie anglaise seraient employées à
+seconder les efforts des pays royalistes. À ces instructions on joignit
+quelques mille livres sterling pour chaque chef, quelques fusils et
+un peu de poudre. Ces objets furent débarqués la nuit à la côte de
+Bretagne. Les approvisionnemens que les Anglais avaient amassés sur
+leurs escadres ayant été avariés, furent jetés à la mer. Il fallut y
+jeter aussi les 500 chevaux appartenant à la cavalerie et à l'artillerie
+anglaise. Ils étaient presque tous malades d'une longue navigation.
+
+L'escadre anglaise mit à la voile le 15 novembre (26 brumaire), et
+laissa, en partant, les royalistes dans la consternation. On leur dit
+que c'étaient les Anglais qui avaient obligé le prince à repartir; ils
+furent indignés, et se livrèrent de nouveau à toute leur haine contre
+la perfidie de l'Angleterre. Le plus irrité fut Charette, et il avait
+quelque raison de l'être, car il était le plus compromis. Charette avait
+repris les armes dans l'espoir d'une grande expédition, dans l'espoir de
+moyens immenses qui rétablissent l'égalité des forces entre lui et les
+républicains; cette attente trompée, il devait ne plus entrevoir qu'une
+destruction infaillible et très prochaine. La menace d'une descente
+avait attiré sur lui toutes les forces des républicains; et, cette fois,
+il devait renoncer à tout espoir d'une transaction; il ne lui restait
+plus qu'à être impitoyablement fusillé, sans pouvoir même se plaindre
+d'un ennemi qui lui avait déjà si généreusement pardonné.
+
+Il résolut de vendre chèrement sa vie, et d'employer ses derniers momens
+à lutter avec désespoir. Il livra plusieurs combats pour passer sur les
+derrières de Hoche, percer la ligne de la Sèvre Nantaise, se jeter dans
+le pays de Stofflet, et forcer ce collègue à reprendre les armes. Il ne
+put y réussir, et fut ramené dans le Marais par les colonnes de Hoche.
+Sapinaud, qu'il avait engagé à reprendre les armes, surprit la ville de
+Montaigu, et voulut percer jusqu'à Châtillon; mais il fut arrêté devant
+cette ville, battu, et obligé de disperser son corps. La ligne de
+la Sèvre ne put pas être emportée. Stofflet, derrière cette ligne
+fortifiée, fut obligé de demeurer en repos, et du reste il n'était
+pas tenté de reprendre les armes. Il voyait avec un secret plaisir la
+destruction d'un rival qu'on avait chargé de titres, et qui avait voulu
+le livrer aux républicains. Scépeaux, entre la Loire et la Vilaine,
+n'osait encore remuer. La Bretagne était désorganisée par la discorde.
+La division du Morbihan, commandée par George Cadoudal, s'était révoltée
+contre Puisaye, à l'instigation des émigrés qui entouraient le prince
+français, et qui avaient conservé contre lui les mêmes ressentimens. Ils
+auraient voulu lui enlever le commandement de la Bretagne; cependant
+il n'y avait que la division du Morbihan qui méconnût l'autorité du
+généralissime.
+
+C'est dans cet état de choses que Hoche commença le grand ouvrage de la
+pacification. Ce jeune général, militaire et politique habile, vit bien
+que ce n'était plus par les armes qu'il fallait chercher à vaincre un
+ennemi insaisissable, et qu'on ne pouvait atteindre nulle part. Il avait
+déjà lancé plusieurs colonnes mobiles à la suite de Charette; mais des
+soldats pesamment armés, obligés de porter tout avec eux, et qui ne
+connaissaient pas le pays, ne pouvaient égaler la rapidité des paysans
+qui ne portaient rien que leur fusil; qui étaient assurés de trouver des
+vivres partout, et qui connaissaient les moindres ravins et la dernière
+bruyère. En conséquence, il ordonna sur-le-champ de cesser les
+poursuites, et il forma un plan qui, suivi avec constance et fermeté,
+devait ramener la paix dans ces contrées désolées.
+
+L'habitant de la Vendée était paysan et soldat tout à la fois. Au milieu
+des horreurs de la guerre civile, il n'avait pas cessé de cultiver ses
+champs et de soigner ses bestiaux. Son fusil était à ses côtés, caché
+sous la terre ou sous la paille. Au premier signal de ses chefs, il
+accourait, attaquait les républicains, puis disparaissait à travers les
+bois, retournait à ses champs, cachait de nouveau son fusil; et les
+républicains ne trouvaient qu'un paysan sans armes, dans lequel ils ne
+pouvaient nullement reconnaître un soldat ennemi. De cette manière,
+les Vendéens se battaient, se nourrissaient, et restaient presque
+insaisissables. Tandis qu'ils avaient toujours les moyens de nuire et de
+se recruter, les armées républicaines, qu'une administration ruinée ne
+pouvait plus nourrir, manquaient de tout et se trouvaient dans le plus
+horrible dénûment.
+
+On ne pouvait faire sentir la guerre aux Vendéens que par des
+dévastations; moyen qu'on avait essayé pendant la terreur, mais qui
+n'avait excité que des haines furieuses sans faire cesser la guerre
+civile.
+
+Hoche, sans détruire le pays, imagina un moyen ingénieux de le réduire,
+en lui enlevant ses armes, et en prenant une partie de ses subsistances
+pour l'usage de l'armée républicaine. D'abord il persista dans
+l'établissement de quelques camps retranchés, dont les uns, situés
+sur la Sèvre, séparaient Charette de Stofflet, tandis que les autres
+couvraient Nantes, la côte et les Sables. Il forma ensuite une ligne
+circulaire qui s'appuyait à la Sèvre et à la Loire, et qui tendait à
+envelopper progressivement tout le pays. Cette ligne était composée de
+postes assez forts, liés entre eux par des patrouilles, de manière qu'il
+ne restait pas un intervalle libre, à travers lequel pût passer un
+ennemi un peu nombreux. Ces postes étaient chargés d'occuper chaque
+bourg et chaque village, et de désarmer les habitans. Pour y parvenir,
+ils devaient s'emparer des bestiaux, qui ordinairement paissaient en
+commun, et des grains entassés dans les granges; ils devaient aussi
+arrêter les habitans les plus notables, et ne restituer les bestiaux,
+les grains, ni élargir les habitans pris en otage, que lorsque les
+paysans auraient volontairement déposé leurs armes. Or, comme les
+Vendéens tenaient à leurs bestiaux et à leurs grains beaucoup plus
+qu'aux Bourbons et à Charette, il était certain qu'ils rendraient leurs
+armes. Pour ne pas être induits en erreur par les paysans, qui pouvaient
+bien donner quelques mauvais fusils et garder les autres, les officiers
+chargés du désarmement devaient se faire livrer les registres
+d'enrôlement tenus dans chaque paroisse, et exiger autant de fusils que
+d'enrôlés. A défaut de ces registres, il leur était recommandé de faire
+le calcul de la population, et d'exiger un nombre de fusils égal au
+quart de la population mâle. Après avoir reçu les armes, on devait
+rendre fidèlement les bestiaux et les grains, sauf une partie prélevée à
+titre d'impôt, et déposée dans des magasins formés sur les derrières
+de cette ligne. Hoche avait ordonné de traiter les habitans avec une
+extrême douceur, de mettre une scrupuleuse exactitude à leur rendre
+et leurs bestiaux et leurs grains, et surtout leurs otages. Il avait
+particulièrement recommandé aux officiers de s'entretenir avec eux,
+de les bien traiter, de les envoyer même quelquefois à son
+quartier-général, de leur faire quelques présens en grains ou en
+différens objets. Il avait prescrit aussi les plus grands égards pour
+les curés. Les Vendéens, disait-il, n'ont qu'un sentiment véritable,
+c'est l'attachement pour leurs prêtres. Ces derniers ne veulent que
+protection et repos; qu'on leur assure ces deux choses, qu'on y ajoute
+même quelques bienfaits, et les affections du pays nous seront rendues.
+
+Cette ligne, qu'il appelait de désarmement, devait envelopper la
+Basse-Vendée circulairement, s'avancer peu à peu, et finir par
+l'embrasser tout entière. En s'avançant, elle laissait derrière elle le
+pays désarmé, ramené, réconcilié même avec la république. De plus, elle
+le protégeait contre un retour des chefs insurgés, qui, ordinairement,
+punissaient par des dévastations la soumission à la république et la
+remise des armes. Deux colonnes mobiles la précédaient pour combattre
+ces chefs, et les saisir s'il était possible; et bientôt, en les
+resserrant toujours davantage, elle devait les enfermer et les prendre
+inévitablement. La plus grande surveillance était recommandée à tous
+les commandans de poste, pour se lier toujours par des patrouilles, et
+empêcher que les bandes armées ne pussent percer la ligne et revenir
+porter la guerre sur ses derrières. Quelque grande que fût la
+surveillance, il pouvait arriver cependant que Charette et quelques-uns
+des siens trompassent la vigilance des postes et franchissent la ligne
+de désarmement; mais, dans ce cas même, qui était possible, ils ne
+pouvaient passer qu'avec quelques individus, et ils allaient se
+retrouver dans des campagnes désarmées, rendues au repos et à la
+sécurité, calmées par de bons traitemens, et intimidées d'ailleurs par
+ce vaste réseau de troupes qui embrassait le pays. Le cas d'une révolte
+sur les derrières était prévu. Hoche avait ordonné qu'une des colonnes
+mobiles se reporterait aussitôt dans la commune insurgée, et que, pour
+la punir de n'avoir pas rendu toutes ses armes et d'en avoir encore fait
+usage, on lui enlèverait ses bestiaux et ses grains, et qu'on saisirait
+les principaux de ses habitans. L'effet de ces châtimens était assuré;
+et dispensés avec justice, ils devaient inspirer, non pas la haine, mais
+une salutaire crainte.
+
+Le projet de Hoche fut aussitôt mis à exécution dans les mois de
+brumaire et frimaire (novembre, décembre). La ligne de désarmement,
+passant par Saint-Gilles, Légé, Montaigu, Chantonay, formait un
+demi-cercle dont l'extrémité droite s'appuyait à la mer, l'extrémité
+gauche à la rivière du Lay, et devait progressivement enfermer Charette
+dans des marais impraticables. C'était surtout par la sagesse de
+l'exécution qu'un plan de cette nature pouvait réussir. Hoche dirigeait
+ses officiers par des instructions pleines de sens et de clarté, et se
+multipliait pour suffire à tous les détails. Ce n'était plus seulement
+une guerre, c'était une grande opération politique, qui exigeait autant
+de prudence que de vigueur. Bientôt les habitans commencèrent à rendre
+leurs armes, et à se réconcilier avec les troupes républicaines. Hoche
+puisait dans les magasins de l'armée pour accorder quelques secours aux
+indigens; il voyait lui-même les habitans retenus comme otages, les
+faisait garder quelques jours, et les renvoyait satisfaits. Aux uns il
+donnait des cocardes, à d'autres des bonnets de police, quelquefois même
+des grains à ceux qui en manquaient pour ensemencer leurs champs. Il
+était en correspondance avec les curés, qui avaient une grande confiance
+en lui, et qui l'avertissaient de tous les secrets du pays. Il
+commençait ainsi à s'acquérir une grande influence morale, véritable
+puissance avec laquelle il fallait terminer une guerre pareille.
+Pendant ce temps, les magasins formés sur les derrières de la ligne de
+désarmement se remplissaient de grains; de grands troupeaux de bestiaux
+se formaient, et l'armée commençait à vivre dans l'abondance, par le
+moyen si simple de l'impôt et des amendes en nature. Charette s'était
+caché dans les bois avec cent ou cent cinquante hommes aussi désespérés
+que lui. Sapinaud, qui à son instigation avait repris les armes,
+demandait à les déposer une seconde fois à la simple condition d'obtenir
+la vie sauve. Stofflet, enfermé dans l'Anjou avec son ministre Bernier,
+y recueillait tous les officiers qui abandonnaient Charette et Sapinaud,
+et tâchait de s'enrichir de leurs dépouilles. Il avait à son quartier du
+Lavoir une espèce de cour composée d'émigrés et d'officiers. Il enrôlait
+des hommes et levait des contributions, sous prétexte d'organiser les
+gardes territoriales. Hoche l'observait avec une grande attention, le
+resserrait toujours davantage par des camps retranchés, et le menaçait
+d'un désarmement prochain, au premier sujet de mécontentement. Une
+expédition que Hoche ordonna dans le Loroux, pays qui avait une sorte
+d'existence indépendante, sans obéir ni à la république ni à aucun chef,
+frappa Stofflet d'épouvante. Hoche fit faire cette expédition pour se
+procurer les vins, les blés dont le Loroux abondait, et dont la ville de
+Nantes était entièrement dépourvue. Stofflet s'effraya, et demanda
+une entrevue à Hoche. Il voulait protester de sa fidélité au traité,
+intercéder pour Sapinaud et pour les chouans, se faire en quelque sorte
+l'intermédiaire d'une nouvelle pacification, et s'assurer par ce moyen
+une continuation d'influence. Il voulait aussi deviner les intentions de
+Hoche à son égard. Hoche lui exprima les griefs de la république; il
+lui signifia que, s'il donnait asile à tous les brigands, que s'il
+continuait à lever de l'argent et des hommes, que s'il voulait être
+autre chose que le chef temporaire de la police de l'Anjou, et jouer le
+rôle de prince, il allait l'enlever sur-le-champ, et désarmer ensuite sa
+province. Stofflet promit la plus grande soumission, et se retira fort
+effrayé sur son avenir.
+
+Hoche avait, dans le moment, des difficultés bien plus grandes à
+surmonter. Il avait attiré à son armée une partie des deux armées de
+Brest et de Cherbourg. Le danger imminent d'un débarquement lui avait
+valu ces renforts, qui avaient porté à quarante-quatre mille hommes les
+troupes réunies dans la Vendée. Les généraux commandant les armées de
+Brest et de Cherbourg réclamaient maintenant les troupes qu'ils avaient
+prêtées, et le directoire paraissait approuver leurs réclamations.
+Hoche écrivait que l'opération qu'il venait de commencer était des plus
+importantes; que si on lui enlevait les troupes qu'il avait disposées
+en réseau autour du Marais, la soumission du pays de Charette et la
+destruction de ce chef qui étaient fort prochaines, allaient être
+ajournées indéfiniment; qu'il valait bien mieux finir ce qui était si
+avancé, avant de passer ailleurs, qu'il s'empresserait ensuite de rendre
+les troupes qu'il avait empruntées, et fournirait même les siennes au
+général commandant en Bretagne, pour y appliquer les procédés dont on
+sentait déjà l'heureux effet dans la Vendée. Le gouvernement, qui était
+frappé des raisons de Hoche, et qui avait une grande confiance en lui,
+l'appela à Paris, avec l'intention d'approuver tous ses plans, de lui
+donner le commandement des trois armées de la Vendée, de Brest et de
+Cherbourg. Il y fut appelé à la fin de frimaire pour venir concerter
+avec le directoire les opérations qui devaient mettre fin à la plus
+calamiteuse de toutes les guerres.
+
+Ainsi s'acheva la campagne de 1795. La prise de Luxembourg, le passage
+du Rhin, les victoires aux Pyrénées, suivies de la paix avec l'Espagne,
+la destruction de l'armée émigrée à Quiberon, en signalèrent le
+commencement et le milieu. La fin fut moins heureuse. Le retour des
+armées sur le Rhin, la perte des lignes de Mayence et d'une partie de
+territoire au pied des Vosges, vinrent obscurcir un moment l'éclat de
+nos triomphes. Mais la victoire de Loano, en nous ouvrant les portes de
+l'Italie, rétablit la supériorité de nos armes; et les travaux de Hoche
+dans l'Ouest commencèrent la véritable pacification de la Vendée, si
+souvent et si vainement annoncée.
+
+La coalition, réduite à l'Angleterre et à l'Autriche, à quelques princes
+d'Allemagne et d'Italie, était au terme de ses efforts, et aurait
+demandé la paix sans les dernières victoires sur le Rhin. On fit à
+Clerfayt une réputation immense, et on sembla croire que la prochaine
+campagne s'ouvrirait au sein de nos provinces du Rhin.
+
+Pitt, qui avait besoin de subsides, convoqua un second parlement en
+automne pour exiger de nouveaux sacrifices. Le peuple de Londres
+invoquait toujours la paix avec la même obstination. La société dite
+de correspondance s'était assemblée en plein air, et avait voté les
+adresses les plus hardies et les plus menaçantes contre le système de
+la guerre, et pour la réforme parlementaire. Quand le roi se rendit au
+parlement, sa voiture fut assaillie de coups de pierres, les glaces en
+furent brisées, on crut même qu'un coup de fusil à vent avait été tiré.
+Pitt, traversant Londres à cheval, fut reconnu par le peuple, poursuivi
+jusqu'à son hôtel, et couvert de boue. Fox, Sheridan, plus éloquens
+qu'ils n'avaient jamais été, avaient des comptes rigoureux à demander.
+La Hollande conquise, les Pays-Bas incorporés à la république française,
+leur conquête rendue définitive en quelque sorte par la prise de
+Luxembourg, des sommes énormes dépensées dans la Vendée, et de
+malheureux Français exposés inutilement à être fusillés, étaient
+de graves sujets d'accusation contre l'habileté et la politique du
+ministère. L'expédition de Quiberon surtout excita une indignation
+générale. Pitt voulut s'excuser en disant que le sang anglais n'avait
+pas coulé: «Oui, repartit Sheridan avec une énergie qu'il est difficile
+de traduire; oui, le sang anglais n'a pas coulé, mais l'honneur anglais
+a coulé par tous les pores.» Pitt, aussi impassible qu'à l'ordinaire,
+appela tous les événemens de l'année des malheurs auxquels on doit être
+préparé quand on court la chance des armes; mais il fit valoir beaucoup
+les dernières victoires de l'Autriche sur le Rhin; il exagéra beaucoup
+leur importance, et les facilités qu'elles venaient de procurer pour
+traiter avec la France. Comme d'usage, il soutint que notre république
+touchait au terme de sa puissance; qu'une banqueroute inévitable allait
+la jeter dans une confusion et une impuissance complètes; qu'on avait
+gagné, en soutenant la guerre pendant une année de plus, de réduire
+l'ennemi commun à l'extrémité. Il promit solennellement que, si le
+gouvernement français paraissait s'établir et prendre une forme
+régulière, on saisirait la première ouverture pour négocier. Il demanda
+ensuite un nouvel emprunt de trois millions sterling, et des lois
+répressives contre la presse et contre les sociétés politiques,
+auxquelles il attribuait les outrages faits au roi et à lui-même.
+L'opposition lui répondit que les prétendues victoires sur le Rhin
+étaient de quelques jours; que des défaites en Italie venaient de
+détruire l'effet des avantages obtenus en Allemagne; que cette
+république, toujours réduite aux abois, renaissait plus forte à
+l'ouverture de chaque campagne; que les assignats étaient depuis
+long-temps perdus, qu'ils avaient achevé leur service, que les
+ressources de la France étaient ailleurs, et que si du reste elle
+s'épuisait, la Grande Bretagne s'épuisait bien plus vite qu'elle; que la
+dette, tous les jours accrue, était accablante, et menaçait d'écraser
+bientôt les trois royaumes. Quant aux lois sur la presse et sur les
+sociétés politiques, Fox, dans un transport d'indignation, déclara que,
+si elles étaient adoptées, il ne restait plus d'autre ressource au
+peuple anglais que la résistance, et qu'il regardait la résistance, non
+plus comme une question de droit, mais de prudence. Cette proclamation
+du droit d'insurrection excita un grand tumulte, qui se termina par
+l'adoption des demandes de Pitt; il obtint le nouvel emprunt, les
+mesures répressives, et promit d'ouvrir au plus tôt une négociation. La
+session du parlement fut prorogée au 2 février 1796 (13 pluviôse an IV).
+
+Pitt ne songeait point du tout à la paix. Il ne voulait faire que des
+démonstrations, pour satisfaire l'opinion et hâter le succès de son
+emprunt. La possession des Pays-Bas par la France lui rendait toute idée
+de paix insupportable. Il se promit, en effet, de saisir un moment pour
+ouvrir une négociation simulée, et offrit des conditions inadmissibles.
+
+L'Autriche, pour satisfaire l'Empire, qui réclamait la paix, avait fait
+faire des ouvertures par le Danemarck. Cette puissance avait demandé,
+de la part de l'Autriche, au gouvernement français, la formation d'un
+congrès européen; à quoi le gouvernement français avait répondu avec
+raison, qu'un congrès rendrait toute négociation impossible, parce qu'il
+faudrait concilier trop d'intérêts; que si l'Autriche voulait la paix,
+elle n'avait qu'à en faire la proposition directe: que la France voulait
+traiter individuellement avec tous ses ennemis, et s'entendre avec
+eux sans intermédiaire. Cette réponse était juste; car un congrès
+compliquait la paix avec l'Autriche de la paix avec l'Angleterre et
+l'Empire, et la rendait impossible. Du reste, l'Autriche ne désirait
+pas d'autre réponse; car elle ne voulait pas négocier. Elle avait trop
+perdu, et ses derniers succès lui faisaient trop espérer, pour qu'elle
+consentît à déposer les armes. Elle tâcha de rendre le courage au roi
+de Piémont, épouvanté de la victoire de Loano, et lui promit, pour la
+campagne suivante, une armée nombreuse et un autre général. Les honneurs
+du triomphe furent décernés à Clerfayt à son entrée à Vienne; sa voiture
+fut traînée par le peuple, et les faveurs de la cour vinrent se joindre
+aux démonstrations de l'enthousiasme populaire.
+
+Ainsi s'acheva, pour toute l'Europe, la quatrième campagne de cette
+guerre mémorable.
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+CONTINUATION DES TRAVAUX ADMINISTRATIFS DU DIRECTOIRE.--LES PARTIS SE
+PRONONCENT DANS LE SEIN DU CORPS LÉGISLATIF.--INSTITUTION D'UNE FÊTE
+ANNIVERSAIRE DU 21 JANVIER.--RETOUR DE L'EX-MINISTRE DE LA GUERRE
+BEURNONVILLE, ET DES REPRÉSENTANS QUINETTE, CAMUS, BANCAL, LAMARQUE ET
+DROUET, LIVRÉS A L'ENNEMI PAR DUMOURIEZ.--MÉCONTENTEMENT DES JACOBINS.
+JOURNAL DE BABOEUF.--INSTITUTION DU MINISTÈRE DE LA POLICE.--NOUVELLES
+MOEURS.--EMBARRAS FINANCIERS; CRÉATION DES MANDATS.--CONSPIRATION DE
+BABOEUF.--SITUATION MILITAIRE. PLANS DU DIRECTOIRE.--PACIFICATION DE LA
+VENDÉE; MORT DE STOFFLET ET DE CHARETTE.
+
+Le gouvernement républicain était rassuré et affermi par les événemens
+qui venaient de terminer la campagne. La convention, en réunissant
+la Belgique à la France, et en la comprenant dans le territoire
+constitutionnel, avait imposé à ses successeurs l'obligation de ne
+pactiser avec l'ennemi qu'à la condition de la ligne du Rhin. Il fallait
+de nouveaux efforts, il fallait une nouvelle campagne, plus décisive que
+les précédentes, pour contraindre la maison d'Autriche et d'Angleterre à
+consentir à notre agrandissement. Pour parvenir à ce but, le directoire
+travaillait avec énergie à compléter les armées, à rétablir les
+finances, et à réprimer les factions.
+
+Il mettait le plus grand soin à l'exécution des lois relatives aux
+jeunes réquisitionnaires; et les obligeait à rejoindre les armées, avec
+la dernière rigueur. Il avait fait annuler tous les genres d'exceptions,
+et avait formé dans chaque canton des commissions de médecins, pour
+juger les cas d'infirmité. Une foule de jeunes gens s'étaient fourrés
+dans les administrations, où ils pillaient la république, et montraient
+le plus mauvais esprit. Les ordres les plus sévères furent donnés pour
+ne souffrir dans les bureaux que des hommes qui n'appartinssent pas à la
+réquisition. Les finances attiraient surtout l'attention du directoire:
+il faisait percevoir l'emprunt forcé de 600 millions avec une extrême
+activité. Mais il fallait attendre les rentrées de cet emprunt,
+l'aliénation du produit des forêts nationales, la vente des biens de
+trois cents arpens, la perception des contributions arriérées, et, en
+attendant, il fallait pourtant suffire aux dépenses, qui malheureusement
+se présentaient toutes à la fois, parce que l'installation du
+gouvernement nouveau était l'époque à laquelle on avait ajourné toutes
+les liquidations, et parce que l'hiver était le moment destiné aux
+préparatifs de campagne. Pour devancer l'époque de toutes ces rentrées,
+le directoire avait été obligé d'user de la ressource qu'on avait tenu à
+lui laisser, celle des assignats. Mais il en avait déjà émis en un
+mois près de 12 ou 15 milliards, pour se procurer quelques millions en
+numéraire; et il était déjà arrivé au point de ne pouvoir les faire
+accepter nulle part. Il imagina d'émettre un papier courant et à
+prochaine échéance, qui représentât les rentrées de l'année, comme on
+fait en Angleterre avec les bons de l'échiquier, et comme nous faisons
+aujourd'hui avec les bons royaux. Il émit en conséquence, sous le titre
+de rescriptions, des bons au porteur, payables à la trésorerie avec le
+numéraire qui allait rentrer incessamment, soit par l'emprunt forcé,
+qui, dans la Belgique, était exigible en numéraire, soit par les
+douanes, soit par suite des premiers traités conclus avec les compagnies
+qui se chargeraient de l'exploitation des forêts. Il émit d'abord pour
+30 millions de ces rescriptions, et les porta bientôt à 60, en se
+servant du secours des banquiers.
+
+Les compagnies financières n'étaient plus prohibées. Il songea à les
+employer pour la création d'une banque qui manquait au crédit, surtout
+dans un moment où l'on se figurait que le numéraire était sorti tout
+entier de France. Il forma une compagnie, et proposa de lui abandonner
+une certaine quantité de biens nationaux qui servirait de capital à une
+banque. Cette banque devait émettre des billets, qui auraient des terres
+pour gage, et qui seraient payables à vue, comme tous les billets de
+banque. Elle devait en prêter à l'état pour une somme proportionnée à la
+quantité des biens donnés en gage. C'était, comme on le voit, une autre
+manière de tirer sur la valeur des biens nationaux; au lieu d'employer
+le moyen des assignats, on employait celui des billets de banque.
+
+Le succès était peu probable; mais dans sa situation malheureuse, le
+gouvernement usait de tout, et avait raison de le faire. Son opération
+la plus méritoire fut de supprimer les rations, et de rendre les
+subsistances au commerce libre. On a vu quels efforts il en coûtait au
+gouvernement pour se charger lui-même de faire arriver les grains à
+Paris, et quelle dépense il en résultait pour le trésor, qui payait les
+grains en valeur réelle, et qui les donnait au peuple de la capitale
+pour des valeurs nominales. Il rentrait à peine la deux-centième partie
+de la dépense, et ainsi, à très-peu de chose près, la république
+nourrissait la population de Paris.
+
+Le nouveau ministre de l'intérieur, Benezech, qui avait senti
+l'inconvénient de ce système, et qui croyait que les circonstances
+permettaient d'y renoncer, conseilla au directoire d'en avoir le
+courage. Le commerce commençait à se rétablir; les grains reparaissaient
+dans la circulation; le peuple se faisait payer ses salaires en
+numéraire; et il pouvait dès lors atteindre au prix du pain, qui, en
+numéraire, était modique. En conséquence, le ministre Benezech proposa
+au directoire de supprimer les distributions de rations, qui ne se
+payaient qu'en assignats, de ne les conserver qu'aux indigens, ou
+aux rentiers et aux fonctionnaires publics dont le revenu annuel ne
+s'élevait pas au-dessus de mille écus. Excepté ces trois classes, toutes
+les autres devaient se pourvoir chez les boulangers par la voie du
+commerce libre.
+
+Cette mesure était hardie, et exigeait un véritable courage. Le
+directoire la mit sur-le-champ à exécution, sans craindre les fureurs
+qu'elle pouvait exciter chez le peuple, et les moyens de trouble qu'elle
+pouvait fournir aux deux factions conjurées contre le repos de la
+république.
+
+Outre ces mesures, il en imagina d'autres qui ne devaient pas moins
+blesser les intérêts, mais qui étaient aussi nécessaires. Ce qui
+manquait surtout aux armées, ce qui leur manque toujours après de
+longues guerres, ce sont les chevaux. Le directoire demanda aux deux
+conseils l'autorisation de lever tous les chevaux de luxe, et de
+prendre, en le payant, le trentième cheval de labour et de roulage.
+Le récépissé du cheval devait être pris en paiement des impôts. Cette
+mesure, quoique dure, était indispensable, et fut adoptée.
+
+Les deux conseils secondaient le directoire, et montraient le même
+esprit, sauf l'opposition toujours mesurée de la minorité. Quelques
+discussions s'y étaient élevées sur la vérification des pouvoirs, sur la
+loi du 3 brumaire, sur les successions des émigrés, sur les prêtres, sur
+les événemens du Midi, et les partis avaient commencé à se prononcer.
+
+La vérification des pouvoirs ayant été renvoyée à une commission qui
+avait de nombreux renseignemens à prendre, relativement aux membres dont
+l'éligibilité pouvait être contestée, son rapport ne put être fait que
+fort tard, et après plus de deux mois de législature. Il donna lieu à
+beaucoup de contestations sur l'application de la loi du 3 brumaire.
+Cette loi, comme on sait, amnistiait tous les délits commis pendant la
+révolution, excepté les délits relatifs au 13 vendémiaire; elle excluait
+des fonctions publiques les parens d'émigrés, et les individus qui,
+dans les assemblées électorales, s'étaient mis en rébellion contre les
+décrets des 5 et 13 fructidor. Elle avait été le dernier acte d'énergie
+du parti conventionnel, et elle blessait singulièrement les esprits
+modérés, et les contre-révolutionnaires qui se cachaient derrière eux.
+Il fallait l'appliquer à plusieurs députés, et notamment à un nommé Job
+Aymé, député de la Drôme, qui avait soulevé l'assemblée électorale de
+son département, et qu'on accusait d'appartenir aux compagnies de Jésus.
+Un membre des cinq-cents osa demander l'abrogation de la loi même. Cette
+proposition fit sortir tous les partis de la réserve qu'ils avaient
+observée jusque-là. Une dispute, semblable à celles qui divisèrent si
+souvent la convention, s'éleva dans les cinq-cents. Louvet, toujours
+fidèle à la cause révolutionnaire, s'élança à la tribune pour défendre
+la loi. Tallien, qui jouait un rôle si grand depuis le 9 thermidor, et
+que le défaut de considération personnelle avait empêché d'arriver
+au directoire, Tallien se montra ici le constant défenseur de la
+révolution, et prononça un discours qui fit une grande sensation. On
+avait rappelé les circonstances dans lesquelles la loi de brumaire fut
+rendue; on avait paru insinuer qu'elle était un abus de la victoire de
+vendémiaire à l'égard des vaincus; on avait beaucoup parlé des jacobins
+et de leur nouvelle audace. «Qu'on cesse de nous effrayer, s'écria
+Tallien, en parlant de terreur, en rappelant des époques toutes
+différentes de celles d'aujourd'hui, en nous faisant craindre leur
+retour. Certes, les temps sont bien changés: aux époques dont on affecte
+de nous entretenir, les royalistes ne levaient pas une tête audacieuse;
+les prêtres fanatiques, les émigrés rentrés n'étaient pas protégés; les
+chefs de chouans n'étaient point acquittés. Pourquoi donc comparer des
+circonstances qui n'ont rien de commun? Il est trop évident qu'on veut
+faire le procès au 13 vendémiaire, aux mesures qui ont suivi cette
+journée mémorable, aux hommes qui, dans ces grands périls, ont sauvé la
+république. Eh bien! que nos ennemis montent à cette tribune; les
+amis de la république nous y défendront. Ceux mêmes qui, dans ces
+désastreuses circonstances, ont poussé devant les canons une multitude
+égarée, voudraient nous reprocher les efforts qu'il nous a fallu faire
+pour la repousser; ils voudraient faire révoquer les mesures que le
+danger le plus pressant vous a forcés de prendre; mais non, ils ne
+réussiront pas! La loi du 3 brumaire, la plus importante de ces mesures,
+sera maintenue par vous, car elle est nécessaire à la constitution, et
+certainement vous voulez maintenir la constitution.» Oui, oui, nous
+le voulons! s'écrièrent une foule de voix. Tallien proposa ensuite
+l'exclusion de Job Aymé. Plusieurs membres du nouveau tiers voulurent
+combattre cette exclusion. La discussion devint des plus vives; la loi
+du 3 brumaire fut de nouveau sanctionnée; Job Aymé fut exclu, et on
+continua de rechercher ceux des membres du nouveau tiers auxquels les
+mêmes dispositions étaient applicables.
+
+Il fut ensuite question des émigrés, et de leurs droits à des
+successions non encore ouvertes. Une loi de la convention, pour empêcher
+que les émigrés ne reçussent des secours, saisissait leurs patrimoines,
+et déclarait les successions auxquelles ils avaient droit, ouvertes par
+avance, et acquises à la république. En conséquence le séquestre avait
+été mis sur les biens des parens des émigrés. Une résolution fut
+proposée aux cinq-cents pour autoriser le partage, et le prélèvement de
+la part acquise aux émigrés, afin de lever le séquestre. Une opposition
+assez vive s'éleva dans le nouveau tiers. On voulut combattre cette
+mesure, qui était toute révolutionnaire, par des raisons tirées du
+droit ordinaire; on prétendit qu'il y avait violation de la propriété.
+Cependant cette résolution fut adoptée. Aux anciens, il n'en fut pas de
+même. Ce conseil, par l'âge de ses membres, par son rôle d'examinateur
+suprême, avait plus de mesure que celui des cinq-cents. Il en partageait
+moins les passions opposées; il était moins révolutionnaire que
+la majorité, et beaucoup plus que la minorité. Comme tout corps
+intermédiaire, il avait un esprit moyen, et il rejeta la mesure, parce
+qu'elle entraînait l'exécution d'une loi qu'il regardait comme injuste.
+Les conseils décrétèrent ensuite que le directoire serait juge suprême
+des demandes en radiation de la liste des émigrés. Ils renouvelèrent
+toutes les lois contre les prêtres qui n'avaient pas prêté le serment,
+ou qui l'avaient rétracté, et contre ceux que les administrations des
+départemens avaient condamnés à la déportation. Ils décrétèrent que ces
+prêtres seraient traités comme émigrés rentrés s'ils reparaissaient sur
+le territoire. Ils consentirent seulement à mettre en réclusion ceux qui
+étaient infirmes et qui ne pouvaient s'expatrier.
+
+Un sujet agita beaucoup les conseils, et y provoqua une explosion.
+Fréron continuait sa mission dans le Midi, et y composait les
+administrations et les tribunaux de révolutionnaires ardens. Les membres
+des compagnies de Jésus, les contre-révolutionnaires de toute espèce qui
+avaient assassiné depuis le 9 thermidor, se voyaient à leur tour exposés
+à de nouvelles représailles, et jetaient les hauts cris. Le député
+Siméon avait déjà élevé des réclamations mesurées. Le député Jourdan
+d'Aubagne, homme ardent, l'ex-girondin Isnard, élevèrent, aux
+cinq-cents, des réclamations violentes, et remplirent plusieurs séances
+de leurs déclamations. Les deux partis en vinrent aux mains. Jourdan
+et Talot se prirent de querelle dans la séance même, et se permirent
+presque des voies de fait. Leurs collègues intervinrent et les
+séparèrent. On nomma une commission pour faire un rapport sur l'état du
+Midi.
+
+Ces différentes scènes portèrent les partis à se prononcer davantage. La
+majorité était grande dans les conseils, et tout acquise au directoire.
+La minorité, quoique annulée, devenait chaque jour plus hardie, et
+montrait ouvertement son esprit de réaction. C'était la continuation du
+même esprit qui s'était manifesté depuis le 9 thermidor, et qui d'abord
+avait attaqué justement les excès de la terreur, mais qui, de jour en
+jour plus sévère et plus passionné, finissait par faire le procès à la
+révolution tout entière. Quelques membres des deux tiers conventionnels
+votaient avec la minorité, et quelques membres du nouveau tiers avec la
+majorité.
+
+Les conventionnels saisirent l'occasion qu'allait leur fournir
+l'anniversaire du 21 janvier, pour mettre leurs collègues suspects
+de royalisme à une pénible épreuve. Ils proposèrent une fête, pour
+célébrer, tous les 21 janvier, la mort du dernier roi, et ils firent
+décider que, ce jour, chaque membre des deux conseils et du directoire
+prêterait serment de haine à la royauté. Cette formalité du serment, si
+souvent employée par les partis, n'a jamais pu être regardée comme une
+garantie; elle n'a jamais été qu'une vexation des vainqueurs, qui ont
+voulu se donner le plaisir de forcer les vaincus au parjure. Le projet
+fut adopté par les deux conseils. Les conventionnels attendaient avec
+impatience la séance du 1er pluviôse an IV (21 janvier), pour voir
+défiler à la tribune leurs collègues du nouveau tiers. Chaque conseil
+siégea ce jour-là avec un grand appareil. Une fête était préparée dans
+Paris; le directoire et toutes les autorités devaient y assister. Quand
+il fallut prononcer le serment, quelques-uns des nouveaux élus parurent
+embarrassés. L'ex-constituant Dupont (de Nemours), qui était membre des
+anciens, qui conservait dans un âge avancé une grande vivacité d'humeur,
+et montrait l'opposition la plus hardie au gouvernement actuel, Dupont
+(de Nemours) laissa voir quelque dépit, et, en prononçant les mots,
+_je jure haine à la royauté_, ajouta ceux-ci, _et à toute espèce de
+tyrannie_. C'était une manière de se venger, et de jurer haine au
+directoire sous des mots détournés. Une grande rumeur s'éleva, et on
+obligea Dupont (de Nemours) à s'en tenir à la formule officielle. Aux
+cinq cents, un nommé André voulut recourir aux mêmes expressions que
+Dupont (de Nemours); mais on le rappela de même à la formule. Le
+président du directoire prononça un discours énergique, et le
+gouvernement entier fit ainsi la profession de foi la plus
+révolutionnaire.
+
+A cette époque arrivèrent les députés qui avaient été échangés contre la
+fille de Louis XVI. C'étaient Quinette, Bancal, Camus, Lamarque, Drouet
+et l'ex-ministre de la guerre Beurnonville. Ils firent le rapport de
+leur captivité; on l'écouta avec une vive indignation, on leur donna de
+justes marques d'intérêt, et ils prirent, au milieu de la satisfaction
+générale, la place que la convention leur avait assurée dans les
+conseils. Il avait été décrété, en effet, qu'ils seraient de droit
+membres du corps législatif.
+
+Ainsi marchaient le gouvernement et les partis, pendant l'hiver de l'an
+IV (1795 à 1796).
+
+La France, qui souhaitait un gouvernement et le rétablissement des lois,
+commençait à goûter le nouvel état de choses, et l'aurait même approuvé
+tout à fait, sans les efforts qu'on exigeait d'elle pour le salut de
+la république. L'exécution rigoureuse des lois sur la réquisition,
+l'emprunt forcé, la levée du trentième cheval, l'état misérable des
+rentiers payés en assignats, étaient de graves sujets de plaintes; sans
+tous ces motifs, elle aurait trouvé le nouveau gouvernement excellent.
+Il n'y a que l'élite d'une nation qui soit sensible à la gloire, à la
+liberté, aux idées nobles et généreuses, et qui consente à leur faire
+des sacrifices. La masse veut du repos, et demande à faire le moins
+de sacrifices possible. Il est des momens où cette masse entière se
+réveille, mue de passions grandes et profondes: on le vit, en 1789,
+quand il avait fallu conquérir la liberté, et, en 1793, quand il avait
+fallu la défendre. Mais, épuisée par ces efforts, la grande majorité de
+la France n'en voulait plus faire. Il fallait un gouvernement habile et
+vigoureux pour obtenir d'elle les ressources nécessaires au salut de
+la république. Heureusement la jeunesse, toujours prête à une vie
+aventurière, présentait de grandes ressources pour recruter les armées.
+Elle montrait d'abord beaucoup de répugnance à quitter ses foyers; mais
+elle cédait après quelque résistance. Transportée dans les camps, elle
+prenait un goût décidé pour la guerre, et y faisait des prodiges de
+valeur. Les contribuables, dont on exigeait des sacrifices d'argent,
+étaient bien plus difficiles à soumettre et à concilier au gouvernement.
+
+Les ennemis de la révolution prenaient texte des sacrifices nouveaux
+imposés à la France, et déclamaient dans leurs journaux contre la
+réquisition, l'emprunt forcé, la levée forcée des chevaux, l'état des
+finances, le malheur des rentiers, et la sévère exécution des lois à
+l'égard des émigrés et des prêtres. Ils affectaient de considérer le
+gouvernement comme étant encore un gouvernement révolutionnaire, et en
+ayant l'arbitraire et la violence. Suivant eux, on ne pouvait pas
+se fier encore à lui, et se livrer avec sécurité à l'avenir. Ils
+s'élevaient surtout contre le projet d'une nouvelle campagne; ils
+prétendaient qu'on sacrifiait le repos, la fortune, la vie des citoyens,
+à la folie des conquêtes; et semblaient fâchés que la révolution eût
+l'honneur de donner la Belgique à la France. Du reste, il n'était point
+étonnant, disaient-ils, que le gouvernement eût un pareil esprit et de
+tels projets, puisque le directoire et les conseils étaient remplis des
+membres d'une assemblée qui s'était souillée de tous les crimes.
+
+Les patriotes, qui, en fait de reproches et de récriminations, n'étaient
+jamais en demeure, trouvaient au contraire le gouvernement trop faible,
+et se montraient déjà tout prêts à l'accuser de condescendance pour les
+contre-révolutionnaires. Suivant eux, on laissait rentrer les émigrés et
+les prêtres; on acquittait chaque jour les conspirateurs de vendémiaire;
+les jeunes gens de la réquisition n'étaient pas assez sévèrement
+ramenés aux armées; l'emprunt forcé était perçu avec mollesse. Ils
+désapprouvaient surtout le système financier qu'on semblait disposé à
+adopter. Déjà on a vu que l'idée de supprimer les assignats les
+avait irrités, et qu'ils avaient demandé sur-le-champ les moyens
+révolutionnaires qui, en 1793, ramenèrent le papier au pair. Le projet
+de recourir aux compagnies financières et d'établir une banque réveilla
+tous leurs préjugés. Le gouvernement allait, disaient-ils, se remettre
+dans les mains des agioteurs; il allait, en établissant une banque,
+ruiner les assignats, et détruire le papier-monnaie de la république,
+pour y substituer un papier privé, de la création des agioteurs. La
+suppression des rations les indigna. Rendre les subsistances au commerce
+libre, ne plus nourrir la ville de Paris, était une attaque à la
+révolution: c'était vouloir affamer le peuple et le pousser au
+désespoir. Sur ce point, les journaux du royalisme semblèrent d'accord
+avec ceux du jacobinisme, et le ministre Benezech fut accablé
+d'invectives par tous les partis.
+
+Une mesure mit le comble à la colère des patriotes contre le
+gouvernement. La loi du 3 brumaire, en amnistiant tous les faits
+relatifs à la révolution, exceptait cependant les crimes particuliers,
+comme vols et assassinats, lesquels étaient toujours passibles de
+l'application des lois. Ainsi les poursuites commencées pendant les
+derniers temps de la convention contre les auteurs des massacres
+de septembre, furent continuées comme poursuites ordinaires contre
+l'assassinat. On jugeait en même temps les conspirateurs de vendémiaire,
+et ils étaient presque tous acquittés. L'instruction contre les auteurs
+de septembre était au contraire extrêmement rigoureuse. Les patriotes
+furent révoltés. Le nommé Baboeuf, jacobin forcené, déjà enfermé en
+prairial, et qui se trouvait libre maintenant par l'effet de la loi
+d'amnistie, avait commencé un journal, à l'imitation de Marat, sous le
+titre du _Tribun du Peuple_. On comprend ce que pouvait être l'imitation
+d'un modèle pareil. Plus violent que celui de Marat, le journal de
+Baboeuf n'était pas cynique, mais plat. Ce que des circonstances
+extraordinaires avaient provoqué, était réduit ici en système, et
+soutenu avec une sottise et une frénésie encore inconnues. Quand des
+idées qui ont préoccupé les esprits touchent à leur fin, elles restent
+dans quelques têtes, et s'y changent en manie et en imbécillité. Baboeuf
+était le chef d'une secte de malades qui soutenaient que le massacre
+de septembre avait été incomplet, qu'il faudrait le renouveler en le
+rendant général, pour qu'il fût définitif. Ils prêchaient publiquement
+la loi agraire, ce que les hébertistes eux-mêmes n'avaient pas osé, et
+se servaient d'un nouveau mot, le _bonheur commun_, pour exprimer le
+but de leur système. L'expression seule caractérisait en eux le dernier
+terme de l'absolutisme démagogique. On frémit en lisant les pages de
+Baboeuf. Les esprits de bonne foi en eurent pitié; les alarmistes
+feignirent de croire à l'approche d'une nouvelle terreur, et il est
+vrai de dire que les séances de la société du Panthéon fournissaient
+un prétexte spécieux à leurs craintes. C'est dans le vaste local de
+Sainte-Geneviève que les jacobins avaient recommencé leur club, comme
+nous avons dit. Plus nombreux que jamais, ils étaient près de quatre
+mille, vociférant à la fois, bien avant dans la nuit. Insensiblement ils
+avaient outrepassé la constitution, et s'étaient donné tout ce qu'elle
+défendait, c'est-à-dire un bureau, un président et des brevets; en un
+mot, ils avaient repris le caractère d'une assemblée politique. Là,
+ils déclamaient contre les émigrés et les prêtres, les agioteurs, les
+sangsues du peuple, les projets de banque, la suppression des rations,
+l'abolition des assignats, et les procédures instruites contre les
+patriotes.
+
+Le directoire, qui de jour en jour se sentait mieux établi, et redoutait
+moins la contre révolution, commençait à rechercher l'approbation
+des esprits modérés et raisonnables. Il crut devoir sévir contre ce
+déchaînement de la faction jacobine. Il en avait les moyens dans la
+constitution et dans les lois existantes; il résolut de les employer.
+D'abord, il fit saisir plusieurs numéros du journal de Baboeuf, comme
+provoquant au renversement de la constitution; ensuite il fit fermer la
+société du Panthéon, et plusieurs autres formées par la jeunesse dorée,
+dans lesquelles on dansait et où on lisait les journaux; ces dernières
+étaient situées au Palais-Royal et au boulevart des Italiens, sous le
+titre de _Société des Échecs, Salon des Princes, Salon des Arts_. Elles
+étaient peu redoutables, et ne furent comprises dans la mesure que pour
+montrer de l'impartialité. L'arrêté fut publié et exécuté le 8 ventôse
+(27 février 1796). Une résolution demandée aux cinq-cents ajouta une
+condition à toutes celles que la constitution imposait déjà aux sociétés
+populaires: elles ne purent être composées de plus de soixante membres.
+
+Le ministre Benezech, accusé par les deux partis, voulut demander sa
+démission. Le directoire refusa de l'accepter, et lui écrivit une lettre
+pour le féliciter de ses services. La lettre fut publiée. Le nouveau
+système des subsistances fut maintenu; les indigens, les rentiers et les
+fonctionnaires publics qui n'avaient pas mille écus de revenu, obtinrent
+seuls des rations. On songea aussi aux malheureux rentiers qui étaient
+toujours payés en papier. Les deux conseils décrétèrent qu'ils
+recevraient dix capitaux pour un en assignats; augmentation bien
+insuffisante, car les assignats n'avaient plus que la deux-centième
+partie de leur valeur.
+
+Le directoire ajouta aux mesures qu'il venait de prendre, celle de
+rappeler enfin les députés conventionnels en mission. Il les remplaça
+par des commissaires du gouvernement. Ces commissaires auprès des armées
+et des administrations, représentaient le directoire, et surveillaient
+l'exécution des lois. Ils n'avaient plus comme autrefois des pouvoirs
+illimités auprès des armées; mais, dans un cas pressant, où le pouvoir
+du général était insuffisant, comme une réquisition de vivres ou de
+troupes, ils pouvaient prendre une décision d'urgence, qui était
+provisoirement exécutée, et soumise ensuite à l'approbation du
+directoire. Des plaintes s'étant élevées contre beaucoup de
+fonctionnaires choisis par le directoire dans le premier moment de son
+installation, il enjoignit à ses commissaires civils de les surveiller,
+de recueillir les plaintes qui s'élèveraient contre eux, et de lui
+désigner ceux dont le remplacement serait convenable.
+
+Pour surveiller les factions, qui, obligées maintenant de se cacher,
+allaient agir dans l'ombre, le directoire imagina la création d'un
+ministère spécial de la police.
+
+La police est un objet important dans les temps de troubles. Les trois
+assemblées précédentes lui avaient consacré un comité nombreux; le
+directoire ne crut pas devoir la laisser parmi les attributions
+accessoires du ministère de l'intérieur, et proposa aux deux conseils
+d'ériger un ministère spécial. L'opposition prétendit que c'était une
+institution inquisitoriale, ce qui était vrai, et ce qui malheureusement
+était inhérent à un temps de factions, et surtout de factions obstinées
+et obligées de comploter secrètement. Le projet fut approuvé. On appela
+le député Cochon aux fonctions de ce nouveau ministère. Le directoire
+aurait voulu encore des lois sur la liberté de la presse. La
+constitution la déclarait illimitée, sauf les dispositions qui
+pourraient devenir nécessaires pour en réprimer les écarts. Les deux
+conseils, après une discussion solennelle, rejetèrent tout projet de loi
+répressive. Les rôles furent encore intervertis dans cette discussion.
+Les partisans de la révolution, qui devaient être partisans de
+la liberté illimitée, demandaient des moyens de répression; et
+l'opposition, dont la pensée secrète inclinait plutôt à la monarchie
+qu'à la république, vota pour la liberté illimitée; tant les partis sont
+gouvernés par leur intérêt! Du reste, la décision était sage. La presse
+peut être illimitée sans danger: il n'y a que la vérité de redoutable;
+le faux est impuissant; plus il s'exagère, plus il s'use. Il n'y a pas
+de gouvernement qui ait péri par le mensonge. Qu'importe qu'un Baboeuf
+célébrât la loi agraire, qu'une _Quotidienne_ rabaissât la grandeur de
+la révolution, calomniât ses héros et cherchât à relever les princes
+bannis! Le gouvernement n'avait qu'à laisser déclamer: huit jours
+d'exagération et de mensonge usent toutes les plumes des pamphlétaires
+et des libellistes. Mais il faut bien du temps et de la philosophie à un
+gouvernement pour qu'il admette ces vérités. Il n'était peut-être pas
+temps pour la convention de les entendre. Le directoire, qui était plus
+tranquille et plus assis, aurait dû commencer à les comprendre et à les
+pratiquer.
+
+Les dernières mesures du directoire, telles que la clôture de la société
+du Panthéon, le refus d'accepter la démission du ministre Benezech,
+le rappel des conventionnels en mission, le changement de certains
+fonctionnaires, produisirent le meilleur effet; elles rassurèrent ceux
+qui craignaient véritablement la terreur, condamnèrent au silence ceux
+qui affectaient de la craindre, et satisfirent les esprits sages qui
+voulaient que le gouvernement se plaçât au-dessus de tous les partis. La
+suite, l'activité des travaux du directoire, ne contribuèrent pas moins
+que tout le reste à lui concilier l'estime. On commençait à espérer le
+repos et à supposer de la durée au régime actuel. Les cinq directeurs
+s'étaient entourés d'un certain appareil. Barras, homme de plaisir,
+faisait les honneurs du Luxembourg. C'est lui, en quelque sorte, qui
+représentait pour ses collègues. La société avait à peu près le même
+aspect que l'année précédente; elle présentait un mélange singulier
+de conditions, une grande liberté de moeurs, un goût effréné pour les
+plaisirs, un luxe extraordinaire. Les salons du directeur étaient pleins
+de généraux dont l'éducation et la fortune s'étaient faites en deux ans,
+de fournisseurs et de gens d'affaires qui s'étaient enrichis par les
+spéculations et les rapines, d'exilés qui rentraient et cherchaient à se
+rattacher au gouvernement, d'hommes à grands talens, qui, commençant à
+croire à la république, désiraient y prendre place, d'intrigans enfin
+qui couraient après la faveur. Des femmes de toute origine venaient
+déployer leurs charmes dans ces salons, et user de leur influence, dans
+un moment où tout était à demander et à obtenir. Si quelquefois les
+manières manquaient de cette décence et de cette dignité dont on fait
+tant de cas en France, et qui sont le fruit d'une société polie,
+tranquille et exclusive, il y régnait une extrême liberté d'esprit, et
+cette grande abondance d'idées positives que suggèrent la vue et la
+pratique des grandes choses. Les hommes qui composaient cette société
+étaient affranchis de toute espèce de routine; ils ne répétaient pas
+d'insignifiantes traditions; ce qu'ils savaient ils l'avaient appris
+par leur propre expérience. Ils avaient vu les plus grands événemens de
+l'histoire, ils y avaient pris, ils y prenaient part encore; et il est
+aisé de se figurer ce qu'un tel spectacle devait réveiller d'idées chez
+des esprits jeunes, ambitieux et pleins d'espérance. Là brillait
+au premier rang le jeune Hoche, qui, de simple soldat aux
+gardes-françaises, était devenu en une campagne général en chef, et
+s'était donné en deux ans l'éducation la plus soignée. Beau, plein de
+politesse, renommé comme un des premiers capitaines de son temps, et
+âgé à peine de vingt-sept ans, il était l'espoir des républicains, et
+l'idole de ces femmes éprises de la beauté, du talent et de la gloire.
+A côté de lui, on remarquait déjà le jeune Bonaparte, qui n'avait point
+encore de renommée, mais dont les services à Toulon et au 13 vendémiaire
+étaient connus, dont le caractère et la personne étonnaient par leur
+singularité, et dont l'esprit était frappant d'originalité et de
+vigueur. Dans cette société, où madame Tallien étalait sa beauté, madame
+Beauharnais sa grâce, madame de Staël déployait tout l'éclat de son
+esprit, agrandi par les circonstances et la liberté.
+
+Ces jeunes hommes appelés à dominer dans l'état choisissaient leurs
+épouses, quelquefois parmi des femmes d'ancienne condition, qui se
+trouvaient honorées de leur choix, quelquefois dans les familles des
+enrichis du temps, qui voulaient ennoblir la fortune par la réputation.
+Bonaparte venait d'épouser la veuve de l'infortuné général Beauharnais.
+Chacun songeait à faire sa destinée, et la prévoyait grande. Une foule
+de carrières étaient ouvertes. La guerre sur le continent, la guerre sur
+la mer, la tribune, les magistratures, une grande république en un mot à
+défendre et à gouverner, c'étaient là de grands buts, dignes d'enflammer
+les esprits! Le gouvernement avait fait récemment une acquisition
+précieuse, celle d'un écrivain ingénieux et profond, qui consacrait
+son jeune talent à concilier les esprits à la nouvelle république. M.
+Benjamin Constant venait de publier une brochure intitulée: _De la
+Force du gouvernement_, qui avait produit une grande sensation. Il y
+démontrait la nécessité de se rattacher à un gouvernement qui était le
+seul espoir de la France et de tous les partis.
+
+C'était toujours le soin des finances qui occupait le plus le
+gouvernement. Les dernières mesures n'étaient qu'un ajournement de la
+difficulté. On avait donné au gouvernement une certaine quantité de
+biens à vendre, la faculté d'engager les grandes forêts, l'emprunt
+forcé, et on lui avait laissé la planche aux assignats comme ressource
+extrême. Pour devancer le produit de ces différentes ressources, il
+avait, comme on a vu, créé 60 millions de rescriptions, espèces de
+bons de l'échiquier, ou de bons royaux, acquittables avec le premier
+numéraire qui rentrerait dans les caisses. Mais ces rescriptions
+n'avaient obtenu cours que très difficilement. Les banquiers réunis
+pour concerter un projet de banque territoriale, fondée sur les biens
+nationaux, s'étaient retirés en entendant les cris poussés par les
+patriotes contre les agioteurs et les traitans. L'emprunt forcé se
+percevait beaucoup plus lentement qu'on ne l'avait cru. La répartition
+portait sur des bases extrêmement arbitraires, puisque l'emprunt devait
+être frappé sur les classes les plus aisées; chacun réclamait, et
+chaque part de l'emprunt à percevoir occasionnait une contestation
+aux percepteurs. A peine un tiers était rentré en deux mois. Quelques
+millions en numéraire et quelques milliards en papier avaient été
+perçus. Dans l'insuffisance de cette ressource, on avait eu encore
+recours au moyen extrême, laissé au gouvernement pour suppléer à tous
+les autres, la planche aux assignats. Les émissions avaient été portées
+depuis les deux derniers mois, à la somme inouïe de 45 milliards: 20
+milliards avaient à peine fourni 100 millions, car les assignats ne
+valaient plus que le deux-centième de leur titre. Décidément le public
+n'en voulait plus du tout, car ils n'étaient plus bons à rien. Ils ne
+pouvaient servir au remboursement des créances, qui était suspendu;
+ils ne pouvaient solder que la moitié des fermages et de l'impôt, car
+l'autre moitié se payait en nature; ils étaient refusés dans les marchés
+ou reçus d'après leur valeur réduite; enfin, on ne les prenait dans
+la vente des biens qu'au taux même des marchés, les enchères faisant
+toujours monter l'offre à proportion de l'avilissement du papier. On
+n'en pouvait donc faire aucun emploi capable de leur donner quelque
+valeur. Une émission dont on ne connaissait pas le terme, faisait
+prévoir encore des chiffres extraordinaires qui rendraient les sommes
+les plus modiques. Les milliards signifiaient tout au plus des millions.
+Cette chute, dont nous avons parlé[1] lorsqu'on refusa d'interdire les
+enchères dans la vente des biens, était réalisée.
+
+[Footnote 1: Voyez tom. VIII, page 191 et suiv.]
+
+Les esprits dans lesquels la révolution avait laissé ses préjugés, car
+tous les systèmes et toutes les puissances en laissent, voulaient qu'on
+relevât les assignats, en affectant une grande quantité de biens à
+leur hypothèque, et en employant des mesures violentes pour les faire
+circuler. Mais il n'y a rien au monde de plus impossible à rétablir que
+la réputation d'une monnaie: il fallait donc renoncer aux assignats.
+
+On se demande pourquoi on n'abolissait pas tout de suite le
+papier-monnaie, en le réduisant à sa valeur réelle, qui était de 20
+millions au plus, et en exigeant le paiement des impôts et des biens
+nationaux, soit en numéraire, soit en assignats au cours? Le numéraire
+en effet reparaissait, et avec quelque abondance, surtout dans les
+provinces; ainsi c'était une véritable erreur que de craindre sa rareté;
+car le papier comptait pour 200 millions dans la circulation: mais une
+autre raison empêcha de renoncer au papier-monnaie. La seule richesse,
+il faut le dire toujours, consistait dans les biens nationaux. Leur
+vente ne paraissait ni assurée ni prochaine. Ne pouvant donc attendre
+que leur valeur vînt spontanément au trésor par les ventes, il fallait
+la représenter d'avance en papier, et l'émettre pour la retirer ensuite;
+en un mot, il fallait dépenser le prix avant de l'avoir reçu. Cette
+nécessité de dépenser avant d'avoir vendu fit songer à la création d'un
+nouveau papier.
+
+Les cédules, qui étaient une hypothèque spéciale sur chaque bien,
+entraînaient de longs délais, car il fallait qu'elles portassent
+l'enonciation de chaque domaine; d'ailleurs elles dépendaient de la
+volonté du preneur, et ne levaient pas la véritable difficulté. On
+imagina un papier qui, sous le nom de mandats, représentait une valeur
+fixe de bien. Tout domaine devait être délivré sans enchère et sur
+simple procès-verbal, pour prix en mandats, égal à celui de 1790
+(vingt-deux fois le revenu). On devait créer 2 milliards 400 millions de
+ces mandats, et leur affecter sur-le-champ 2 milliards 400 millions de
+biens, estimation de 1790. Ainsi, ces mandats ne pouvaient subir d'autre
+variation que celle des biens eux-mêmes, puisqu'ils en représentaient
+une quantité fixe. Ils ne pouvaient pas à la vérité se trouver au pair
+de l'argent, car les biens ne valaient pas ce qu'ils valaient en 1790;
+mais ils devaient avoir la valeur même des biens.
+
+On résolut d'employer une partie de ces mandats à retirer les assignats.
+La planche des assignats fut brisée le 30 pluviôse an IV (19 février).
+45 milliards 500 millions avaient été émis. Par les différentes
+rentrées, soit de l'emprunt, soit de l'arriéré, la quantité circulante
+avait été réduite à 36 milliards, et devait l'être bientôt à 24. Ces 24
+milliards, en les réduisant au trentième, représentaient 800 millions:
+on décréta qu'ils seraient échangés contre 800 millions de mandats,
+ce qui était une liquidation de l'assignat au trentième de sa valeur
+nominale; 400 millions de mandats devaient être émis en outre pour le
+service public, et les 1,200 millions restans enfermés dans la caisse à
+trois clés, pour en sortir par décret, au fur et à mesure des besoins.
+
+Cette création des mandats était une réimpression des assignats, avec un
+chiffre moindre, une autre dénomination, et une valeur déterminée par
+rapport aux biens. C'était comme si on eût créé, outre les 24 milliards
+devant rester en circulation, 48 autres milliards, ce qui aurait fait
+72; c'était comme si on eût décidé que ces 72 milliards seraient reçus
+en paiement des biens, pour trente fois la valeur de 1790, ce qui
+supposait 2 milliards 400 millions de biens affectés en hypothèque.
+Ainsi, le chiffre était réduit, le rapport aux biens fixé, et le nom
+changé.
+
+Les mandats furent créés le 26 ventôse (16 mars). Les biens durent être
+mis sur-le-champ en vente, et délivrés aux porteurs de mandats sur
+simple procès-verbal. La moitié du prix devait être payée dans la
+première décade, le reste dans trois mois. Les forêts nationales étaient
+mises à part; et les 2 milliards 400 millions de biens étaient pris
+sur les biens de moins de trois cents arpens. Sur-le-champ on prit les
+mesures que nécessite l'adoption d'un papier-monnaie. Le mandat était la
+monnaie de la république, tout devait être payé en mandats. Les créances
+stipulées en numéraire, les baux, les fermages, les intérêts des
+capitaux, les impôts, excepté l'impôt arriéré, les rentes sur l'état,
+les pensions, les appointemens des fonctionnaires publics, durent être
+payés en mandats. Il y eut de grandes discussions sur la contribution
+foncière. Ceux qui prévoyaient que les mandats pourraient tomber comme
+l'assignat, voulaient que, pour assurer à l'état une rentrée certaine,
+on continuât de payer la contribution foncière en nature. On leur
+objecta les difficultés de la perception, et on décida qu'elle
+aurait lieu en mandats, ainsi que celle des douanes, des droits
+d'enregistrement, de timbre, des postes, etc. On ne s'en tint pas là;
+on crut devoir accompagner la création du nouveau papier des sévérités
+ordinaires qui accompagnent l'emploi des valeurs forcées; on déclara
+que l'or et l'argent ne seraient plus considérés comme marchandises, et
+qu'on ne pourrait plus vendre le papier contre l'or, ni l'or contre le
+papier. Après les expériences qu'on avait faites, cette mesure était
+misérable. On venait d'en prendre en même temps une autre qui ne l'était
+pas moins, et qui nuisit dans l'opinion au directoire: ce fut la clôture
+de la Bourse. Il aurait dû savoir que la clôture d'un marché public
+n'empêchait pas qu'il s'en établît des milliers ailleurs.
+
+En faisant des mandats la monnaie nouvelle, et en les mettant partout à
+la place du numéraire, le gouvernement commettait une erreur grave. Même
+en se soutenant, le mandat ne pouvait jamais égaler le taux de l'argent.
+Le mandat valait, si l'on veut, autant que la terre, mais il ne pouvait
+valoir davantage. Or, la terre ne valait pas la moitié du prix de 1790;
+un bien, même patrimonial, de 100,000 francs, ne se serait pas payé
+50,000 en argent. Comment 100,000 francs en mandats en auraient-ils
+valu 100,000 en numéraire? Il aurait donc fallu admettre au moins cette
+différence. Le gouvernement devait donc, indépendamment de toutes les
+autres causes de dépréciation, trouver un premier mécompte provenant de
+la dépréciation des biens.
+
+On était si pressé, qu'on fit circuler des promesses de mandats,
+en attendant que les mandats eux-mêmes fussent prêts à être émis.
+Sur-le-champ ces promesses circulèrent à une valeur très-inférieure à
+leur valeur nominale. On fut extrêmement alarmé, et on se dit que
+le nouveau papier, duquel on espérait tant, allait tomber comme les
+assignats, et laisser la république sans aucune ressource. Cependant il
+y avait une cause de cette chute anticipée, et on pouvait bientôt la
+lever. Il fallait rédiger des instructions à l'usage des administrations
+locales, pour régler les cas extrêmement compliqués que ferait naître
+la vente des biens sur simple procès-verbal; et ce travail exigeait
+beaucoup de temps et retardait l'ouverture des ventes. Pendant cet
+intervalle, le mandat tombait, et on disait que sa valeur baisserait si
+rapidement, que l'état ne voudrait pas ouvrir les ventes et abandonner
+les biens pour une valeur nulle; qu'il allait arriver aux mandats ce qui
+était arrivé aux assignats; qu'ils se réduiraient successivement à rien,
+et qu'alors on les recevrait en paiement des biens, non à leur valeur
+d'émission, mais à leur valeur réduite. Les malveillans faisaient
+entendre ainsi que le nouveau papier était un leurre, que jamais les
+biens ne seraient aliénés, et que la république voulait se les réserver
+comme un gage apparent et éternel de toutes les espèces de papier
+qu'il lui plairait d'émettre. Cependant les ventes s'ouvrirent. Les
+souscriptions furent nombreuses. Le mandat de 100 fr. était tombé à
+15 fr. Il remonta successivement à 30, 40, et en quelques lieux à 88
+francs. On espéra donc un instant le succès de la nouvelle opération.
+
+C'était au milieu des factions secrètement conjurées contre lui que
+le directoire se livrait à ces travaux. Les agens de la royauté
+continuaient leurs secrètes menées. La mort de Lemaître ne les avait pas
+dispersés. Brottier, acquitté, était devenu le chef de l'agence. Duverne
+de Presle, Laville-Heurnois, Despomelles, s'étaient réunis à lui,
+et formaient secrètement le comité royal. Ces misérables brouillons
+n'avaient pas plus d'influence que par le passé; ils intriguaient,
+demandaient de l'argent à grands cris, écrivaient de nombreuses
+correspondances, et promettaient merveilles. Ils étaient toujours les
+intermédiaires entre le prétendant et la Vendée, où ils avaient
+de nombreux agens. Ils persistaient dans leurs idées, et voyant
+l'insurrection comprimée par Hoche, et prête à expirer sous ses coups,
+ils se confirmaient toujours davantage dans le système de tout faire à
+Paris, même par un mouvement de l'intérieur. Ils se vantaient, comme
+du temps de la convention, d'être en rapport avec plusieurs députés du
+nouveau tiers, et ils prétendaient qu'il fallait temporiser, travailler
+l'opinion par des journaux, déconsidérer le gouvernement, et tout
+préparer pour que les élections de l'année suivante amenassent un
+nouveau tiers de députés entièrement contre-révolutionnaires. Ils se
+flattaient ainsi de détruire la constitution républicaine par les moyens
+de la constitution même. Ce plan était certainement le moins chimérique,
+et c'est celui qui donne l'idée la plus favorable de leur intelligence.
+
+Les patriotes de leur côté préparaient des complots, mais autrement
+dangereux par les moyens qu'ils avaient à leur disposition. Chassés du
+Panthéon, condamnés tout à fait par le gouvernement, qui s'était séparé
+d'eux, et qui leur retirait leurs emplois, ils s'étaient déclarés
+contre lui, et étaient devenus ses ennemis irréconciliables. Se voyant
+poursuivis et observés avec un grand soin, ils n'avaient plus trouvé
+d'autre ressource que de conspirer très-secrètement, et de manière à ce
+que les chefs de la conspiration restassent tout à fait inconnus. Ils
+s'étaient choisis quatre pour former un directoire secret de salut
+public; Baboeuf et Drouet étaient du nombre. Le directoire secret devait
+communiquer avec douze agens principaux qui ne se connaissaient pas les
+uns les autres, et chargés d'organiser des sociétés de patriotes dans
+tous les quartiers de Paris. Ces douze agens, agissant ainsi chacun de
+leur côté, avaient défense de nommer les quatre membres du directoire
+secret; ils devaient parler et se faire obéir au nom d'une autorité
+mystérieuse et suprême, qui était instituée pour diriger les efforts
+des patriotes vers ce qu'ils appelaient le _bonheur commun_. De cette
+manière les fils de la conspiration étaient presque insaisissables; car,
+en supposant qu'on en saisît un, les autres restaient toujours inconnus.
+Cette organisation s'établit, en effet, comme l'avait projeté Baboeuf;
+des sociétés de patriotes existaient dans tout Paris, et, par
+l'intermédiaire des douze agens principaux, recevaient l'impulsion d'une
+autorité inconnue.
+
+Baboeuf et ses collègues cherchaient quel serait le mode employé pour
+opérer ce qu'ils appelaient _la délivrance_, et à qui on remettrait
+l'autorité, quand on aurait égorgé le directoire, dispersé les conseils,
+et mis le peuple en possession de sa souveraineté. Ils se défiaient déjà
+beaucoup trop des provinces et de l'opinion pour courir la chance
+d'une élection, et appeler une assemblée nouvelle. Ils voulaient tout
+simplement en nommer une composée de jacobins d'élite, pris dans chaque
+département. Ils devaient faire ce choix eux-mêmes, et compléter cette
+assemblée en y ajoutant tous les montagnards de l'ancienne convention
+qui n'avaient pas été réélus. Encore ces montagnards ne leur semblaient
+pas donner de suffisantes garanties, car beaucoup avaient adhéré, dans
+les derniers temps de la convention, à ce qu'ils appelaient les mesures
+liberticides, et avaient même accepté des fonctions du directoire.
+Cependant ils avaient fini par tomber d'accord sur l'admission dans la
+nouvelle assemblée de soixante-huit d'entre eux, qui passaient pour
+les plus purs. Cette assemblée devait s'emparer de tous les pouvoirs,
+jusqu'à ce que le _bonheur commun_ fût assuré.
+
+Il fallait s'entendre avec les conventionnels non réélus, dont la
+plupart étaient à Paris. Baboeuf et Drouet entrèrent en communication
+avec eux. Il y eut de grandes discussions sur le choix des moyens. Les
+conventionnels trouvaient trop extraordinaires ceux que proposait le
+directoire insurrecteur. Ils voulaient le rétablissement de l'ancienne
+convention, avec l'organisation prescrite par la constitution de 1793.
+Enfin on s'entendit, et l'insurrection fut préparée pour le mois de
+floréal (avril-mai). Les moyens dont le directoire secret se proposait
+d'user, étaient vraiment effrayans. D'abord il s'était mis en
+correspondance avec les principales villes de France, pour que la
+révolution fût simultanée et semblable partout. Les patriotes devaient
+partir de leurs quartiers en portant des guidons sur lesquels seraient
+écrits ces mots: _Liberté, Égalité, Constitution de 1793, Bonheur
+commun_. Quiconque résisterait au peuple souverain serait mis à mort. On
+devait égorger les cinq directeurs, certains membres des cinq-cents, le
+général de l'armée de l'intérieur; on devait s'emparer du Luxembourg, de
+la Trésorerie, du télégraphe, des arsenaux et du dépôt d'artillerie de
+Meudon. Pour engager le peuple à se soulever et ne plus _le payer de
+vaines promesses_, on devait obliger tous les habitans aisés de loger,
+héberger et nourrir chaque homme qui aurait pris part à l'insurrection.
+Les boulangers, les marchands de vin seraient tenus de fournir du pain
+et des boissons au peuple, moyennant une indemnité que leur paierait la
+république, et sous peine d'être pendus à la lanterne en cas de
+refus. Tout soldat qui passerait du côté de l'insurrection aurait son
+équipement en propriété, recevrait une somme d'argent, et aurait la
+faculté de retourner dans ses foyers. On espérait gagner ainsi tous ceux
+qui servaient à regret. Quant aux soldats de métier qui avaient pris
+goût à la guerre, on leur donnait à piller les maisons des royalistes.
+Pour tenir les armées au complet, et remplacer ceux qui rentreraient
+dans leurs foyers, on se proposait d'accorder aux soldats des avantages
+tels, qu'on ferait lever spontanément une multitude de nouveaux
+volontaires.
+
+On voit quelles combinaisons terribles et insensées avaient conçues
+ces esprits désespérés. Ils désignèrent Rossignol, l'ex-général de la
+Vendée, pour commander l'armée parisienne d'insurrection. Ils avaient
+pratiqué des intelligences dans cette légion de police qui faisait
+partie de l'armée de l'intérieur, et toute composée de patriotes, de
+gendarmes des tribunaux, d'anciens gardes-françaises. Elle se mutina en
+effet, mais trop tôt, et fut dissoute par le directoire. Le ministre de
+la police Cochon, qui suivait les progrès de la conspiration, qui lui
+fut dénoncée par un officier de l'armée de l'intérieur qu'on avait voulu
+enrôler, la laissa se continuer pour en saisir tous les fils. Le 20
+floréal (9 mai), Baboeuf, Drouet, et les autres chefs et agens devaient
+se réunir rue Bleue, chez un menuisier. Des officiers de police, apostés
+dans les environs, saisirent les conspirateurs, et les conduisirent
+sur-le-champ en prison. On arrêta en outre les ex-conventionnels
+Laignelot, Vadier, Amar, Ricard, Choudieu, le Piémontais Buonarotti,
+l'ex-membre de l'assemblée législative Antonelle, Pelletier (de
+Saint-Fargeau), frère de celui qui avait été assassiné. On demanda
+aussitôt aux deux conseils la mise en accusation de Drouet, qui était
+membre des cinq-cents, et on les envoya tous devant la haute cour
+nationale, qui n'était pas encore organisée, et qu'on se mit à organiser
+sur-le-champ. Baboeuf, dont la morgue égalait le fanatisme, écrivit
+au directoire une lettre singulière, et qui peignait le délire de son
+esprit. «Je suis une puissance, écrivait-il aux cinq directeurs; ne
+craignez donc pas de traiter avec moi d'égal à égal. Je suis le chef
+d'une secte formidable que vous ne détruirez pas en m'envoyant à la
+mort, et qui, après mon supplice, n'en sera que plus irritée et plus
+dangereuse. Vous n'avez qu'un seul fil de la conspiration; ce n'est rien
+d'avoir arrêté quelques individus; les chefs renaîtront sans cesse.
+Épargnez-vous de verser du sang inutile; vous n'avez pas encore fait
+beaucoup d'éclat, n'en faites pas davantage, traitez avec les patriotes;
+ils se souviennent que vous fûtes autrefois des républicains sincères;
+ils vous pardonneront, si vous voulez concourir avec eux au salut de la
+république.»
+
+Le directoire ne fit aucun cas de cette lettre extravagante, et ordonna
+l'instruction du procès. Cette instruction devait être longue, car on
+voulait procéder dans toutes les formes. Ce dernier acte de vigueur
+acheva de consolider le directoire dans l'opinion générale. La fin de
+l'hiver approchait; les factions étaient surveillées et contenues;
+l'administration était dirigée avec zèle et avec soin; le papier-monnaie
+renouvelé donnait seul des inquiétudes; il avait fourni cependant
+des ressources momentanées pour faire les premiers préparatifs de
+la campagne qui allait s'ouvrir. En effet, la saison des opérations
+militaires était arrivée. Le ministère anglais, toujours astucieux dans
+sa politique, avait tenté auprès du gouvernement français la démarche
+dont l'opinion publique lui faisait un devoir. Il avait chargé son agent
+en Suisse, Wickam, d'adresser des questions insignifiantes au ministre
+de France, Barthélémy. Cette ouverture, faite le 17 ventôse (7 mars
+1796), avait pour but de demander si la France était disposée à la paix,
+si elle consentirait à un congrès pour en discuter les conditions,
+si elle voulait faire connaître à l'avance les bases principales sur
+lesquelles elle était résolue à traiter. Une pareille démarche n'était
+qu'une vaine satisfaction donnée par Pitt à sa nation, afin d'être
+autorisé par un refus de la France à demander de nouveaux sacrifices.
+Si en effet Pitt avait été sincère, il n'aurait pas chargé de cette
+ouverture un agent sans pouvoirs; il n'aurait pas demandé un congrès
+européen, qui, par la complication des questions, ne pouvait rien
+terminer, et que la France d'ailleurs avait déjà refusé à l'Autriche par
+l'intermédiaire du Danemarck; enfin il n'aurait pas demandé sur quelles
+bases la négociation devait s'ouvrir, puisqu'il savait que, d'après
+la constitution, les Pays-Bas étaient devenus partie du territoire
+français, et que le gouvernement actuel ne pouvait consentir à les en
+détacher. Le directoire, qui ne voulait pas être pris pour dupe, fit
+répondre à Wickam que ni la forme ni l'objet de cette démarche n'étaient
+de nature à faire croire à sa sincérité; que, du reste, pour démontrer
+ses intentions pacifiques, il consentait à faire une réponse à des
+questions qui n'en méritaient pas, et qu'il déclarait vouloir traiter
+sur les bases seules fixées par la constitution. C'était annoncer d'une
+manière définitive que la France ne renoncerait jamais à la Belgique. La
+lettre du directoire, écrite avec convenance et fermeté, fut aussitôt
+publiée avec celle de Wickam. C'était le premier exemple d'une
+diplomatie franche et ferme sans jactance.
+
+Chacun approuva le directoire, et de part et d'autre on se prépara en
+Europe à recommencer les hostilités. Pitt demanda au parlement un nouvel
+emprunt de 7 millions sterling, et il s'efforça d'en négocier un autre
+de 3 millions pour l'empereur. Il avait beaucoup travaillé auprès du roi
+de Prusse pour le tirer de sa neutralité et le faire rentrer dans la
+lutte; il lui offrit des fonds, et lui représenta qu'arrivant à la fin
+de la guerre, lorsque tous les partis étaient épuisés, il aurait une
+supériorité assurée. Le roi de Prusse, ne voulant pas retomber dans
+ses premières fautes, ne se laissa pas abuser et persista dans sa
+neutralité. Une partie de son armée, stationnée en Pologne, veillait
+à l'incorporation des nouvelles conquêtes; l'autre, rangée le long du
+Rhin, était prête à défendre la ligne de neutralité contre celle des
+puissances qui la violerait, et à prendre sous sa protection ceux des
+états de l'Empire qui réclameraient la médiation prussienne. La Russie,
+toujours féconde en promesses, n'envoyait pas encore de troupes, et
+s'occupait à organiser la part de territoire qui lui était échue en
+Pologne.
+
+L'Autriche, enflée de ses succès à la fin de la campagne précédente, se
+préparait à la guerre avec ardeur, et se livrait aux espérances les
+plus présomptueuses. Le général auquel elle devait ce léger retour de
+fortune, avait cependant été destitué, malgré tout l'éclat de sa
+gloire. Clerfayt, ayant déplu au conseil aulique, fut remplacé dans le
+commandement de l'armée du Bas-Rhin par le jeune archiduc Charles, dont
+on espérait beaucoup sans cependant prévoir encore ses talens. Il avait
+montré dans les campagnes précédentes les qualités d'un bon officier.
+Wurmser commandait toujours l'armée du Haut-Rhin. Pour décider le roi de
+Sardaigne à continuer la guerre, on avait envoyé un renfort considérable
+à l'armée impériale qui se battait en Piémont; et on lui avait donné le
+général Beaulieu, qui s'était acquis beaucoup de réputation dans les
+Pays-Bas. L'Espagne, commençant à jouir de la paix, était attentive à la
+nouvelle lutte qui allait s'ouvrir, et, maintenant mieux éclairée sur
+ses véritables intérêts, faisait des voeux pour la France.
+
+Le directoire, zélé comme un gouvernement nouveau, et jaloux d'illustrer
+son administration, méditait de grands projets. Il avait mis ses armées
+dans un état de force respectable; mais il n'avait pu que leur envoyer
+des hommes, sans leur fournir les approvisionnemens nécessaires. Toute
+la Belgique avait été mise à contribution pour nourrir l'armée de
+Sambre-et-Meuse; des efforts extraordinaires avaient été faits pour
+faire vivre celle du Rhin au milieu des Vosges. Cependant on n'avait pu
+ni leur procurer des moyens de transport, ni remonter leur cavalerie.
+L'armée des Alpes avait vécu des magasins pris aux Autrichiens après la
+bataille de Loano; mais elle n'était ni vêtue, ni chaussée, et le prêt
+était arriéré. La victoire de Loano était ainsi demeurée sans résultat.
+Les armées des provinces de l'Ouest se trouvaient, grâce aux soins de
+Hoche, dans un meilleur état que toutes les autres, sans être cependant
+pourvues de tout ce dont elles avaient besoin. Mais, malgré cette
+pénurie, nos armées, habituées à souffrir, à vivre d'expédiens, et
+d'ailleurs aguerries par leurs belles campagnes, étaient disposées à de
+grandes choses.
+
+Le directoire méditait, disons-nous, de vastes projets. Il voulait finir
+dès le printemps la guerre de la Vendée, et prendre ensuite l'offensive
+sur tous les points. Son but était de porter les armées du Rhin en
+Allemagne pour bloquer et assiéger Mayence, achever la soumission des
+princes de l'Empire, isoler l'Autriche, transporter le théâtre de la
+guerre au sein des états héréditaires, et faire vivre ses troupes aux
+dépens de l'ennemi dans les riches vallées du Mein et du Necker. Quant à
+l'Italie, il nourrissait de plus vastes pensées encore, suggérées par le
+général Bonaparte. Comme on n'avait pas profité de la victoire de Loano,
+il fallait, suivant ce jeune officier, en remporter une seconde, décider
+le roi de Piémont à la paix, ou lui enlever ses états, franchir ensuite
+le Pô, et venir enlever à l'Autriche le plus beau fleuron de sa
+couronne, la Lombardie. Là était le théâtre des opérations décisives; là
+on allait porter les coups les plus sensibles à l'Autriche, conquérir
+des équivalens pour payer les Pays-Bas, décider la paix, et peut-être
+affranchir la belle Italie. D'ailleurs on allait nourrir et restaurer la
+plus pauvre de nos armées, au milieu de la contrée la plus fertile de la
+terre.
+
+Le directoire, s'arrêtant à ces idées, fit quelques changemens dans le
+commandement de ses armées. Jourdan conserva le commandement qu'il avait
+si bien mérité à la tête de l'armée de Sambre-et-Meuse. Pichegru, qui
+avait trahi sa patrie, et dont le crime était déjà soupçonné, fut
+remplacé par Moreau, qui commandait en Hollande. On offrit à Pichegru
+l'ambassade en Suède, qu'il refusa. Beurnonville, venu récemment de
+captivité, remplaça Moreau dans le commandement de l'armée française en
+Hollande. Schérer, dont on était mécontent pour n'avoir pas su profiter
+de la victoire de Loano, fut remplacé. On voulait un jeune homme
+entreprenant pour essayer une campagne hardie. Bonaparte, qui s'était
+déjà distingué à l'armée d'Italie, qui d'ailleurs paraissait si pénétré
+des avantages d'une marche au-delà des Alpes, parut l'homme le plus
+propre à remplacer Schérer. Il fut promu du commandement de l'armée de
+l'intérieur à celui de l'armée d'Italie. Il partit sur-le-champ pour se
+rendre à Nice. Plein d'ardeur et de joie, il dit en partant, que dans un
+mois il serait à Milan ou à Paris. Cette ardeur paraissait téméraire;
+mais chez un jeune homme, et dans une entreprise hasardeuse, elle était
+de bon augure.
+
+Des changemens pareils furent opérés dans les trois armées qui gardaient
+les provinces insurgées. Hoche, mandé à Paris pour concerter avec le
+directoire un plan qui mît fin à la guerre civile, y avait obtenu la
+plus juste faveur, et reçu les plus grands témoignages d'estime. Le
+directoire, reconnaissant la sagesse de ses plans, les avait tous
+approuvés; et pour que personne n'en pût contrarier l'exécution, il
+avait réuni les trois armées des côtes de Cherbourg, dés côtes de Brest
+et de l'Ouest, en une seule, sous le titre d'armée des côtes de l'Océan,
+et lui en avait donné le commandement supérieur. C'était la plus
+grande armée de la république, car elle s'élevait à cent mille hommes,
+s'étendait sur plusieurs provinces, et exigeait dans le chef une réunion
+de pouvoirs civils et militaires tout à fait extraordinaires. Un
+commandement aussi vaste était la plus grande preuve de confiance qu'on
+pût donner à un général. Hoche la méritait certainement. Possédant
+à vingt-sept ans une réunion de qualités militaires et civiles, qui
+deviennent souvent dangereuses à la liberté, nourrissant même une grande
+ambition, il n'avait pas cette coupable audace d'esprit qui peut porter
+un capitaine illustre à ambitionner plus que la qualité de citoyen;
+il était républicain sincère, et égalait Jourdan en patriotisme et en
+probité. La liberté pouvait applaudir sans crainte à ses succès, et lui
+souhaiter des victoires.
+
+Hoche n'avait guère passé qu'un mois à Paris. Il était retourné
+sur-le-champ dans l'Ouest, afin d'avoir achevé la pacification de la
+Vendée à la fin de l'hiver ou au commencement du printemps. Son plan de
+désarmement et de pacification fut rédigé en articles, et converti en
+arrêté par le directoire. Il était convenu, d'après ce plan, qu'un
+cordon de désarmement envelopperait toutes les provinces insurgées, et
+les parcourrait successivement. En attendant leur complète pacification,
+elles étaient soumises au régime militaire. Toutes les villes étaient
+déclarées en état de siége. Il était reconnu en principe que l'armée
+devait vivre aux dépens du pays insurgé; par conséquent Hoche était
+autorisé à percevoir l'impôt et l'emprunt forcé soit en nature, soit
+en espèces, comme il lui conviendrait, et à former des magasins et
+des caisses pour l'entretien de l'armée. Les villes aux quelles les
+campagnes faisaient la guerre des subsistances, en cherchant à les
+affamer, devaient être approvisionnées militairement par des colonnes
+attachées aux principales d'entre elles. Le pardon était accordé à tous
+les rebelles qui déposeraient leurs armes. Quant aux chefs, ceux qui
+seraient pris les armes à la main devaient être fusillés; ceux qui se
+soumettraient seraient ou détenus ou en surveillance dans des villes
+désignées, ou conduits hors de France. Le directoire, approuvant le
+projet de Hoche, qui consistait à pacifier d'abord la Vendée avant de
+songer à la Bretagne, l'autorisait à terminer ses opérations sur la rive
+gauche de la Loire, avant de ramener ses troupes sur la rive droite.
+Dès que la Vendée serait entièrement soumise, une ligne de désarmement
+devait embrasser toute la Bretagne, depuis Granville jusqu'à la Loire,
+et s'avancer ainsi, en parcourant la péninsule bretonne, jusqu'à
+l'extrémité du Finistère. C'était à Hoche à fixer le moment où ces
+provinces, lui paraissant soumises, seraient affranchies du régime
+militaire et rendues au système constitutionnel.
+
+Hoche, arrivé à Angers vers la fin de nivôse (mi-janvier), trouva ses
+opérations fort dérangées par son absence. Le succès de son plan,
+dépendant surtout de la manière dont il serait exécuté, exigeait
+indispensablement sa présence. Le général Willot l'avait mal suppléé. La
+ligne de désarmement faisait peu de progrès. Charette l'avait
+franchie, et avait repassé sur les derrières. Le système régulier
+d'approvisionnement étant mal suivi, et l'armée ayant souvent manqué du
+nécessaire, elle s'était livrée de nouveau à l'indiscipline, et avait
+commis des actes capables d'aliéner les habitans. Sapinaud, après avoir
+fait, comme on l'a vu, une tentative hostile sur Montaigu, avait obtenu
+du général Willot une paix ridicule, à laquelle Hoche ne pouvait pas
+consentir. Enfin Stofflet, jouant toujours le prince, et Bernier le
+premier ministre, se renforçaient des déserteurs qui abandonnaient
+Charette, et faisaient des préparatifs secrets. Les villes de Nantes
+et d'Angers manquaient de vivres. Les patriotes réfugiés des pays
+environnans s'y étaient amassés, et se livraient, dans des clubs, à des
+déclamations furibondes et dignes des jacobins. Enfin on répandait que
+Hoche n'avait été rappelé à Paris que pour perdre son commandement. Les
+uns le disaient destitué comme royaliste, les autres comme jacobin.
+
+Son retour dissipa tous les bruits, et répara les maux causés par son
+absence. Il fit recommencer le désarmement, remplir les magasins,
+approvisionner les villes; il les déclara toutes en état de siége; et,
+autorisé dès lors à y exercer la dictature militaire, il ferma les clubs
+jacobins formés par les réfugiés, et surtout une société connue à Nantes
+sous le titre de _Chambre ardente_. Il refusa de ratifier la paix
+accordée à Sapinaud; il fit occuper son pays, et lui laissa à lui la
+faculté de sortir de France, ou de courir les bois, sous peine d'être
+fusillé s'il était pris. Il fit resserrer Stofflet plus étroitement
+que jamais, et recommencer les poursuites contre Charette. il confia à
+l'adjudant-général Travot, qui joignait à une grande intrépidité toute
+l'activité d'un partisan, le soin de poursuivre Charette avec plusieurs
+colonnes d'infanterie légère et de cavalerie, de manière à ne lui
+laisser ni repos, ni espoir.
+
+Charette, en effet, poursuivi jour et nuit, n'avait plus aucun moyen
+d'échapper. Les habitans du Marais, désarmés, surveillés, ne pouvaient
+plus lui être d'aucun secours. Ils avaient livré déjà plus de sept mille
+fusils, quelques pièces de canon, quarante barils de poudre, et ils
+étaient dans l'impossibilité de reprendre les armes. L'auraient-ils
+pu d'ailleurs, ils ne l'auraient pas voulu, parce qu'ils se sentaient
+heureux du repos dont ils jouissaient, et qu'ils craignaient de
+s'exposer à de nouvelles dévastations. Les paysans venaient dénoncer aux
+officiers républicains les chemins où Charette passait, les retraites où
+il allait reposer un instant sa tête; et quand ils pouvaient s'emparer
+de quelques-uns de ceux qui l'accompagnaient, ils les livraient à
+l'armée. Charette, à peine escorté d'une centaine de serviteurs dévoués,
+et suivi de quelques femmes qui servaient à ses plaisirs, ne songeait
+pas cependant à se rendre. Plein de défiance, il faisait quelquefois
+massacrer ses hôtes, quand il craignait d'en être trahi. Il fit,
+dit-on, mettre à mort un curé qu'il soupçonnait de l'avoir dénoncé
+aux républicains. Travot le rencontra plusieurs fois, lui tua une
+soixantaine d'hommes, plusieurs de ses officiers, et entre autres son
+frère. Il ne lui resta plus que quarante ou cinquante hommes.
+
+Pendant que Hoche le faisait harceler sans relâche, et poursuivait son
+projet de désarmement, Stofflet se voyait avec effroi entouré de toutes
+parts, et sentait bien que Charette, Sapinaud, détruits, et tous les
+chouans soumis, on ne souffrirait pas long-temps l'espèce de principauté
+qu'il s'était arrogée dans le Haut-Anjou. Il pensa qu'il ne fallait
+pas attendre, pour agir, que tous les royalistes fussent exterminés;
+alléguant pour prétexte un règlement de Hoche, il leva de nouveau
+l'étendard de la révolte, et reprit les armes. Hoche était en ce moment
+sur les bords de la Loire, et il fallait se rendre dans le Calvados pour
+juger de ses yeux l'état de la Normandie et de la Bretagne. Il ajourna
+aussitôt son départ, et fit ses préparatifs pour enlever Stofflet avant
+que sa révolte pût acquérir quelque importance. Hoche, du reste, était
+charmé que Stofflet lui fournît lui-même l'occasion de rompre la
+pacification. Cette guerre l'embarrassait peu, et lui permettait de
+traiter l'Anjou comme le Marais et la Bretagne. Il fit partir ses
+colonnes de plusieurs points à la fois, de la Loire, du Layon et de la
+Sèvre Nantaise. Stofflet, assailli de tous les côtés, ne put tenir nulle
+part. Les paysans de l'Anjou étaient encore plus sensibles aux douceurs
+de la paix que ceux du Marais; ils n'avaient point répondu à l'appel
+de leur ancien chef, et l'avaient laissé commencer la guerre avec les
+mauvais sujets du pays et les émigrés dont son camp était rempli. Deux
+rassemblemens qu'il avait formés furent dispersés, et lui-même se vit
+obligé de courir, comme Charette, à travers les bois. Mais il n'avait ni
+l'opiniâtreté, ni la dextérité de ce chef, et son pays n'était pas aussi
+heureusement disposé pour cacher une troupe de maraudeurs. Il fut livré
+par ses propres affidés. Attiré dans une ferme, sous prétexte d'une
+conférence, il fut saisi, garrotté et abandonné aux républicains. On
+assure que son fidèle ministre, l'abbé Bernier, prit part à cette
+trahison. La prise de ce chef était d'une grande importance par l'effet
+moral qu'elle devait produire sur ces contrées. Il fut conduit à Angers,
+et après avoir subi un interrogatoire, il fut fusillé le 7 ventôse (26
+février), en présence d'un peuple immense.
+
+Cette nouvelle causa une joie des plus vives, et fit présager que
+bientôt la guerre civile finirait dans ces malheureuses contrées. Hoche,
+au milieu des soins si pénibles de ce genre de guerre, était abreuvé de
+dégoûts de toute espèce. Les royalistes l'appelaient naturellement un
+scélérat, un buveur de sang, quoiqu'il s'appliquât à les détruire
+par les voies les plus loyales; mais les patriotes eux-mêmes le
+tourmentaient de leurs calomnies. Les réfugiés de la Vendée et de la
+Bretagne, dont il réprimait les fureurs, et dont il contrariait la
+paresse, en cessant de les nourrir dès qu'il y avait sûreté pour eux
+sur leurs terres, le dénonçaient au directoire. Les administrations
+des villes qu'il mettait en état de siége, réclamaient contre
+l'établissement du système militaire, et le dénonçaient aussi. Des
+communes soumises à des amendes, ou à la perception militaire de
+l'impôt, se plaignaient à leur tour. C'était un concert continuel de
+plaintes et de réclamations. Hoche, dont le caractère était irritable,
+fut plusieurs fois poussé au désespoir, et demanda formellement sa
+démission. Mais le directoire la refusa, elle consola par de nouveaux
+témoignages d'estime et de confiance. Il lui fit un don national de deux
+beaux chevaux, don qui n'était pas seulement une récompense, mais un
+secours indispensable. Ce jeune général, qui aimait les plaisirs, qui
+était à la tête d'une armée de cent mille hommes, et qui disposait
+du revenu de plusieurs provinces, manquait cependant quelquefois du
+nécessaire. Ses appointemens payés en papier, se réduisaient à rien.
+Il manquait de chevaux, de selles, de brides, et il demandait
+l'autorisation de prendre, en les payant, six selles, six brides, des
+fers de cheval, quelques bouteilles de rhum, et quelques pains de sucre,
+dans les magasins laissés par les Anglais à Quiberon: exemple admirable
+de délicatesse, que nos généraux républicains donnèrent souvent, et qui
+allait devenir tous les jours plus rare, à mesure que nos invasions
+allaient s'étendre, et que nos moeurs guerrières allaient se corrompre
+par l'effet des conquêtes et des moeurs de cour!
+
+Encouragé par le gouvernement, Hoche continua ses efforts pour finir son
+ouvrage dans la Vendée. La pacification complète ne dépendait plus que
+de la prise de Charette. Ce chef, réduit aux abois, fit demander à
+Hoche la permission de passer en Angleterre. Hoche y consentit, d'après
+l'autorisation qu'il en trouvait dans l'arrêté du directoire, relatif
+aux chefs qui feraient leur soumission. Mais Charette n'avait fait
+cette demande que pour obtenir un peu de répit, et il n'en voulait
+pas profiter. De son côté, le directoire ne voulait pas faire grâce à
+Charette, parce qu'il pensait a que ce chef fameux serait toujours un
+épouvantail pour la contrée. Il écrivit à Hoche de ne lui accorder
+aucune transaction. Mais lorsque Hoche reçut ces nouveaux ordres,
+Charette avait déjà déclaré que sa demande n'était qu'une feinte pour
+obtenir quelques momens de repos, et qu'il ne voulait pas du pardon des
+républicains. Il s'était mis de nouveau à courir les bois.
+
+Charette ne pouvait pas échapper plus longtemps aux républicains.
+Poursuivi à la fois par des colonnes d'infanterie et de cavalerie,
+observé par des troupes de soldats déguisés, dénoncé par les habitans,
+qui voulaient sauver leur pays de la dévastation, traqué dans les
+bois comme une bête fauve, il tomba le 2 germinal (22 mars) dans une
+embuscade qui lui fut tendue par Travot. Armé jusqu'aux dents, et
+entouré de quelques braves qui s'efforçaient de le couvrir de leurs
+corps, il se défendit comme un lion, et tomba enfin frappé de plusieurs
+coups de sabre. Il ne voulut remettre son épée qu'au brave Travot, qui
+le traita avec tous les égards dus à un si grand courage. Il fut conduit
+au quartier républicain, et admis à table auprès du chef de l'état-major
+Hédouville. Il s'entretint avec une grande sérénité, et ne montra nulle
+affliction du sort qui l'attendait. Traduit d'abord à Angers, il fut
+ensuite transporté à Nantes, pour y terminer sa vie aux mêmes lieux qui
+avaient été témoins de son triomphe. Il subit un interrogatoire auquel
+il répondit avec beaucoup de calme et de convenance. On le questionna
+sur les prétendus articles secrets du traité de La Jaunaye, et il avoua
+qu'il n'en existait point. Il ne chercha ni à pallier sa conduite, ni
+à excuser ses motifs; il avoua qu'il était serviteur de la royauté, et
+qu'il avait travaillé de toutes ses forces à renverser la république. Il
+montra de la dignité et une grande impassibilité. Conduit au supplice au
+milieu d'un peuple immense, qui n'était point assez généreux pour lui
+pardonner les maux de la guerre civile, il conserva toute son assurance.
+Il était tout sanglant; il avait perdu trois doigts dans son dernier
+combat, et portait le bras en écharpe. Sa tête était enveloppée d'un
+mouchoir. Il ne voulut ni se laisser bander les yeux, ni se mettre à
+genoux. Resté debout, il détacha son bras de son écharpe, et donna le
+signal. Il tomba mort sur-le-champ. C'était le 9 germinal (29 mars.)
+Ainsi finit cet homme célèbre, dont l'indomptable courage causa tant de
+maux à son pays, et méritait de s'illustrer dans une autre carrière.
+Compromis par la dernière tentative de débarquement qui avait été faite
+sur ses côtes, il ne voulut plus reculer, et finit en désespéré. Il
+exhala, dit-on, un vif ressentiment contre les princes qu'il avait
+servis, et dont il se regardait comme abandonné.
+
+La mort de Charette causa autant de joie que la plus belle victoire sur
+les Autrichiens. Sa mort décidait la fin de la guerre civile. Hoche,
+croyant n'avoir plus rien à faire dans la Vendée, en retira le gros
+de ses troupes, pour les porter au-delà de la Loire, et désarmer la
+Bretagne. Il y laissa néanmoins des forces suffisantes pour réprimer les
+brigandages isolés, qui suivent d'ordinaire les guerres civiles, et pour
+achever le désarmement du pays. Avant de passer en Bretagne, il eut
+à comprimer un mouvement de révolte qui éclata dans le voisinage de
+l'Anjou, vers le Berry. Ce fut l'occupation de quelques jours; il se
+porta ensuite avec vingt mille hommes en Bretagne, et, fidèle à son
+plan, l'embrassa d'un vaste cordon de la Loire à Granville. Les
+malheureux chouans ne pouvaient pas tenir contre un effort aussi grand
+et aussi bien concerté; Scépeaux, entre la Vilaine et la Loire, demanda
+le premier à se soumettre. Il remit un nombre considérable d'armes. A
+mesure qu'ils étaient refoulés vers l'Océan, les chouans devenaient plus
+opiniâtres. Privés de munitions, ils se battaient corps à corps, à coups
+de poignard et de baïonnette. Enfin on les accula tout à fait à la mer.
+Le Morbihan, qui depuis long-temps s'était séparé de Puisaye, rendit ses
+armes. Les autres divisions suivirent cet exemple les unes après les
+autres. Bientôt toute la Bretagne fut soumise à son tour, et Hoche
+n'eut plus qu'à distribuer ses cent mille hommes en une multitude de
+cantonnemens pour surveiller le pays, et les faire vivre plus aisément.
+Le travail qui lui restait à faire ne consistait plus qu'en des soins
+d'administration et de police; il lui fallait quelques mois encore d'un
+gouvernement doux et habile pour calmer les haines, et rétablir la paix.
+Malgré les cris furieux de tous les partis, Hoche était craint, chéri,
+respecté dans la contrée, et les royalistes commençaient à pardonner
+à une république si dignement représentée. Le clergé surtout, dont il
+avait su capter la confiance, lui était entièrement dévoué, et le
+tenait exactement instruit de ce qu'il avait intérêt à connaître. Tout
+présageait la paix et la fin d'horribles calamités. L'Angleterre ne
+pouvait plus compter sur les provinces de l'Ouest pour attaquer la
+république dans son propre sein. Elle voyait, au contraire, dans ces
+pays cent mille hommes, dont cinquante mille devenaient disponibles, et
+pouvaient être employés à quelque entreprise fatale pour elle. Hoche, en
+effet, nourrissait un grand projet, qu'il réservait pour le milieu de
+la belle saison. Le gouvernement, charmé des services qu'il venait de
+rendre, et voulant le dédommager de la tâche dégoûtante qu'il avait su
+remplir, fit déclarer pour lui, comme pour les armées qui remportaient
+de grandes victoires, que l'armée de l'Océan et son chef avaient bien
+mérité de la patrie. Ainsi la Vendée était pacifiée dès le mois de
+germinal, avant qu'aucune des armées fût entrée en campagne. Le
+directoire pouvait se livrer sans inquiétude à ses grandes opérations,
+et tirer même des côtes de l'Océan d'utiles renforts.
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+CAMPAGNE DE 1796.---CONQUÊTE DU PIÉMONT ET DE LA LOMBARDIE PAR LE
+GÉNÉRAL BONAPARTE. BATAILLE DE MONTENOTTE, MILLÉSIMO. PASSAGE DU PONT DE
+LODI. ÉTABLISSEMENT ET POLITIQUE DES FRANÇAIS EN ITALIE.---OPÉRATIONS
+MILITAIRES DANS LE NORD.---PASSAGE DU RHIN PAR LES GÉNÉRAUX JOURDAN ET
+MOREAU. BATAILLE DE RADSTADT ET D'ETTLINGEN.--L'ARMÉE D'ITALIE PREND SES
+POSITIONS SUR L'ADIGE ET SUR LE DANUBE.
+
+La cinquième campagne de la liberté allait commencer; elle devait
+s'ouvrir sur les plus beaux théâtres militaires de l'Europe, sur
+les plus variés en obstacles, en accidens, en ligues de défense ou
+d'attaque. C'étaient, d'une part, la grande vallée du Rhin et les deux
+vallées transversales du Mein et du Necker; de l'autre, les Alpes, le
+Pô, la Lombardie. Les armées qui allaient entrer en ligne étaient les
+plus aguerries que jamais on eût vues sous les armes; elles étaient
+assez nombreuses pour remplir le terrain sur lequel elles devaient agir,
+mais pas assez pour rendre les combinaisons inutiles et réduire la
+guerre à une simple invasion. Elles étaient commandées par de jeunes
+généraux, libres de toute routine, affranchis de toute tradition,
+mais instruits cependant, et exaltés par de grands événemens. Tout se
+réunissait donc pour rendre la lutte opiniâtre, variée, féconde en
+combinaisons, et digne de l'attention des hommes.
+
+Le projet du gouvernement français, comme on l'a vu, était d'envahir
+l'Allemagne pour faire vivre ses armées en pays ennemi, pour détacher
+les princes de l'Empire, investir Mayence, et menacer les États
+héréditaires. Il voulait en même temps essayer une tentative hardie
+en Italie pour y nourrir ses armées et arracher cette riche contrée à
+l'Autriche.
+
+Deux belles armées, de soixante-dix à quatre-vingt mille hommes chacune,
+étaient données sur le Rhin à deux généraux célèbres. Une trentaine de
+mille soldats affamés étaient confiés à un jeune homme inconnu, mais
+audacieux, pour tenter la fortune au-delà des Alpes.
+
+Bonaparte arriva au quartier-général à Nice le 6 germinal an IV (26
+mars). Tout s'y trouvait dans un état déplorable. Les troupes y étaient
+réduites à la dernière misère. Sans habits, sans souliers, sans paie,
+quelquefois sans vivres, elles supportaient cependant leurs privations
+avec un rare courage. Grâce à cet esprit industrieux qui caractérise
+le soldat français, elles avaient organisé la maraude, et descendaient
+alternativement et par bandes dans les campagnes de Piémont pour s'y
+procurer des vivres. Les chevaux manquaient absolument à l'artillerie.
+Pour nourrir la cavalerie, on l'avait transportée en arrière sur les
+bords du Rhône. Le trentième cheval et l'emprunt forcé n'étaient pas
+encore levés dans le Midi, à cause des troubles. Bonaparte avait reçu
+pour toute ressource deux mille louis en argent, et un million en
+traites, dont une partie fut protestée. Pour suppléer à tout ce qui
+manquait, on négociait avec le gouvernement génois, afin d'en obtenir
+quelques ressources. On n'avait pas encore reçu de satisfaction pour
+l'attentat commis sur la frégate _la Modeste_, et en réparation de cette
+violation de neutralité, on demandait au sénat de Gênes de consentir un
+emprunt et de livrer aux Français la forteresse de Gavi, qui commande
+la route de Gênes à Milan. On exigeait aussi le rappel des familles
+génoises, expulsées pour leur attachement à la France. Telle était la
+situation de l'armée lorsque Bonaparte y arriva.
+
+Elle présentait un tout autre aspect, sous le rapport des hommes.
+C'étaient pour la plupart des soldats accourus aux armées à l'époque
+de la levée en masse, instruits, jeunes, habitués aux privations, et
+aguerris par des combats de géans, au milieu des Pyrénées et des Alpes.
+Les généraux avaient les qualités des soldats. Les principaux étaient
+Masséna, jeune Nissard, d'un esprit inculte, mais précis et lumineux
+au milieu des dangers, et d'une ténacité indomptable; Augereau, ancien
+maître d'armes, qu'une grande bravoure et l'art d'entraîner les soldats
+avaient porté aux premiers grades; Laharpe, Suisse expatrié, réunissant
+l'instruction au courage; Serrurier, ancien major, méthodique et brave;
+enfin Berthier, que son activité, son exactitude à soigner les détails,
+son savoir géographique, sa facilité à mesurer de l'oeil l'étendue d'un
+terrain ou la force numérique d'une colonne, rendaient éminemment propre
+à être un chef d'état-major utile et commode.
+
+Cette armée avait ses dépôts en Provence; elle était rangée le long de
+la chaîne des Alpes; se liant par sa gauche avec celle de Kellermann,
+gardant le col de Tende, et se prolongeant vers l'Apennin. L'armée
+active s'élevait au plus à trente-six mille hommes. La division
+Serrurier était à Garessio, au-delà de l'Apennin, pour surveiller les
+Piémontais dans leur camp retranché de Ceva. Les divisions Augereau,
+Masséna, Laharpe, formant une masse d'environ trente mille hommes,
+étaient en-deçà de l'Apennin.
+
+Les Piémontais, au nombre de vingt ou vingt-deux mille hommes, sous
+les ordres de Colli, campaient à Geva, sur les revers des monts. Les
+Autrichiens, au nombre de trente-six ou trente-huit mille, s'avançaient
+par les routes de la Lombardie vers Gênes. Beaulieu, qui les commandait,
+s'était fait remarquer dans les Pays-Bas. C'était un vieillard que
+distinguait une ardeur de jeune homme. L'ennemi pouvait donc opposer
+environ soixante mille soldats aux trente mille que Bonaparte avait à
+mettre en ligne; mais les Autrichiens et les Piémontais étaient peu
+d'accord. Suivant l'ancien plan, Colli voulait couvrir le Piémont;
+Beaulieu voulait se maintenir en communication avec Gênes et les
+Anglais.
+
+Telle était la force respective des deux partis. Quoique Bonaparte se
+fût déjà fait connaître à l'armée d'Italie, on le trouvait bien jeune
+pour la commander. Petit, maigre, sans autre apparence que des traits
+romains, et un regard fixe et vif, il n'avait dans sa personne et sa
+vie passée rien qui pût imposer aux esprits. On le reçut sans beaucoup
+d'empressement. Masséna lui en voulait déjà pour s'être emparé de
+l'esprit de Dumerbion en 1794. Bonaparte tint à l'armée un langage
+énergique. «Soldats, dit-il, vous êtes mal nourris et presque nus. Le
+gouvernement vous doit beaucoup, mais ne peut rien pour vous. Votre
+patience, votre courage vous honorent, mais ne vous procurent ni
+avantage ni gloire. Je vais vous conduire dans les plus fertiles plaines
+du monde; vous y trouverez de grandes villes, de riches provinces;
+vous y trouverez honneur, gloire et richesses. Soldats d'Italie,
+manqueriez-vous de courage?» L'armée accueillit ce langage avec
+plaisir: de jeunes généraux qui avaient tous leur fortune à faire, des
+soldats aventureux et pauvres, ne demandaient pas mieux que de voir les
+belles contrées qu'on leur annonçait. Bonaparte fit un arrangement avec
+un fournisseur, et procura à ses soldats une partie du prêt qui était
+arriéré. Il distribua à chacun de ses généraux quatre louis en or, ce
+qui montre quel était alors l'état des fortunes. Il transporta
+ensuite son quartier-général à Albenga, et fit marcher toutes les
+administrations le long du littoral, sous le feu des canonnières
+anglaises.
+
+Le plan à suivre était le même qui s'était offert l'année précédente
+à la bataille de Loano. Pénétrer par le col le plus bas de l'Apennin,
+séparer les Piémontais des Autrichiens en appuyant fortement sur leur
+centre, telle fut l'idée fort simple que Bonaparte conçut à la vue des
+lieux. Il commençait les opérations de si bonne heure, qu'il avait
+l'espoir de surprendre les ennemis et de les jeter dans le désordre.
+Cependant il ne put les prévenir. Avant qu'il arrivât, on avait poussé
+le général Cervoni sur Voltri, tout près de Gênes, pour intimider
+le sénat de cette ville et l'obliger à consentir aux demandes du
+directoire. Beaulieu, craignant le résultat de cette démarche, se hâta
+d'entrer en action, et porta son armée sur Gênes, partie sur un versant
+de l'Apennin, partie sur l'autre. Le plan de Bonaparte restait donc
+exécutable, à l'intention près de surprendre les Autrichiens. Plusieurs
+routes conduisaient du revers de l'Apennin sur son versant maritime:
+d'abord celle qui aboutit par la Bocchetta à Gênes, puis celle d'Acqui,
+et Dego, qui traverse l'Apennin au col de Montenotte, et débouche dans
+le bassin de Savone. Beaulieu laissa son aile droite à Dego, porta son
+centre sous d'Argenteau, au col de Montenotte, et se dirigea lui-même
+avec sa gauche, par la Bocchetta et Gênes, sur Voltri, le long de la
+mer. Ainsi sa position était celle de Dewins à Loano. Une partie de
+l'armée autrichienne était entre l'Apennin et la mer; le centre, sous
+d'Argenteau, était sur le sommet même de l'Apennin au col de Montenotte,
+et se liait avec les Piémontais campés à Ceva, de l'autre côté des
+monts.
+
+Les deux armées s'ébranlant en même temps, se rencontrèrent en route
+le 22 germinal (11 avril). Le long de la mer, Beaulieu donna contre
+l'avant-garde de la division Laharpe, qui avait été portée sur Voltri,
+pour inquiéter Gênes, et la repoussa. D'Argenteau, avec le centre,
+traversa le col de Montenotte, pour venir tomber à Savone sur le centre
+de l'armée française, pendant sa marche supposée vers Gênes. Il ne
+trouva à Montenotte que le colonel Rampon, à la tête de douze
+cents hommes, et l'obligea à se replier dans l'ancienne redoute de
+Montelegino, qui fermait la route de Montenotte. Le brave colonel,
+sentant l'importance de cette position, s'enferma dans la redoute, et
+résista avec opiniâtreté à tous les efforts des Autrichiens. Trois
+fois il fut attaqué par toute l'infanterie ennemie, trois fois il la
+repoussa. Au milieu du feu le plus meurtrier, il fit jurer à ses soldats
+de mourir dans la redoute, plutôt que de l'abandonner. Les soldats le
+jurèrent, et demeurèrent toute la nuit sous les armes. Cet acte de
+courage sauva les plans du général Bonaparte, et peut-être l'avenir de
+la campagne.
+
+Bonaparte, en ce moment, était à Savone. Il n'avait pas fait retrancher
+le col de Montenotte, parce qu'on ne se retranche pas quand on est
+décidé à prendre l'offensive. Il apprit ce qui s'était passé dans la
+journée à Montelegino et à Voltri. Sur-le-champ il sentit que le
+moment était venu de mettre son plan à exécution, et il manoeuvra en
+conséquence. Dans la nuit même il replia sa droite, formée par la
+division Laharpe, en cet instant aux prises le long de la mer avec
+Beaulieu, et la porta par la route de Montenotte, au-devant de
+d'Argenteau. Il dirigea sur le même point la division Augereau, pour
+soutenir la division Laharpe. Enfin, il fit marcher la division Masséna
+par un chemin détourné, au-delà de l'Apennin, de manière à la placer sur
+les derrières même du corps de d'Argenteau. Le 23 (12 avril) au matin,
+toutes ses colonnes étaient en mouvement; placé lui-même sur un tertre
+élevé, il voyait Laharpe et Augereau marchant sur d'Argenteau, et
+Masséna qui, par un circuit, cheminait sur ses derrières. L'infanterie
+autrichienne résista avec bravoure; mais, enveloppée de tout côté par
+des forces supérieures, elle fut mise en déroute, et laissa deux mille
+prisonniers et plusieurs centaines de morts. Elle s'enfuit en désordre
+sur Dego, où était le reste de l'armée.
+
+Ainsi Bonaparte, auquel Beaulieu supposait l'intention de filer le long
+de la mer sur Gênes, s'était dérobé tout à coup, et, se portant sur la
+route qui traverse l'Apennin, avait enfoncé le centre ennemi, et avait
+débouché victorieusement au-delà des monts.
+
+Ce n'était rien à ses yeux que d'avoir accablé le centre, si les
+Autrichiens n'étaient à jamais séparés des Piémontais. Il se porta le
+jour même (23) à Carcare, pour rendre sa position plus centrale entre
+les deux armées coalisées. Il était dans la vallée de la Bormida, qui
+coule en Italie. Plus bas, devant lui, et au fond de la vallée, se
+trouvaient les Autrichiens, qui s'étaient ralliés à Dego, gardant
+la route d'Acqui en Lombardie. A sa gauche, il avait les gorges de
+Millesimo, qui joignent la vallée de la Bormida, et dans lesquelles se
+trouvaient les Piémontais, gardant la route de Ceva et du Piémont. Il
+fallait donc tout à la fois, qu'à sa gauche il forçât les gorges de
+Millesimo, pour être maître de la route du Piémont, et qu'en face il
+enlevât Dego, pour s'ouvrir la route d'Acqui et de la Lombardie. Alors
+maître des deux routes, il séparait pour jamais les coalisés, et pouvait
+à volonté se jeter sur les uns ou sur les autres. Le lendemain 24 (13
+avril), au matin, il porte son armée en avant; Augereau, vers la gauche,
+attaque Millesimo, et les divisions Masséna et Laharpe s'avancent dans
+la vallée sur Dego. L'impétueux Augereau aborde si vivement les gorges
+de Millesimo, qu'il y pénètre, s'y engage, et en atteint le fond, avant
+que le général Provera, qui était placé sur une hauteur, ait le temps
+de se replier. Celui-ci était posté dans les ruines du vieux château de
+Cossaria. Se voyant enveloppé, il veut s'y défendre; Augereau l'entoure
+et le somme de se rendre prisonnier. Provera parlemente, et veut
+transiger. Il était important de n'être pas arrêté par cet obstacle, et
+sur-le-champ on monte à l'assaut de la position. Les Piémontais font
+pleuvoir un déluge de pierres, roulent d'énormes rochers, et écrasent
+des lignes entières. Néanmoins, le brave Joubert soutient ses soldats,
+et gravit la hauteur à leur tête. Arrivé à une certaine distance, il
+tombe percé d'une balle. A cette vue les soldats se replient. On est
+forcé de camper le soir au pied de la hauteur; on se protège par
+quelques abatis, et on veille pendant toute la nuit, pour empêcher
+Provera de s'enfuir. De leur côté, les divisions chargées d'agir dans le
+fond de la vallée de la Bormida ont marché sur Dego, et en ont enlevé
+les approches. Le lendemain doit être la journée décisive.
+
+En effet, le 25 (14 avril), l'attaque redevient générale sur tous les
+points. A la gauche, Augereau, dans la gorge de Millesimo, repousse
+tous les efforts que fait Colli pour dégager Provera, le bat toute la
+journée, et réduit Provera au désespoir. Celui-ci finit par déposer les
+armes à la tête de quinze cents hommes. Laharpe et Masséna, de leur
+côté, fondent sur Dego, où l'armée autrichienne s'était renforcée, le
+22 et le 23, des corps ramenés de Gênes. L'attaque est terrible; après
+plusieurs assauts, Dego est enlevé; les Autrichiens perdent une
+partie de leur artillerie, et laissent quatre mille prisonniers, dont
+vingt-quatre officiers.
+
+Pendant cette action, Bonaparte avait remarqué un jeune officier nommé
+Lannes, qui chargeait avec une grande bravoure; il le fit colonel sur le
+champ de bataille.
+
+On se battait depuis quatre jours, et on avait besoin de repos; les
+soldats se reposaient à peine des fatigues de la bataille, que le bruit
+des armes se fait de nouveau entendre. Six mille grenadiers ennemis
+entrent dans Dego, et nous enlèvent cette position qui avait coûté tant
+d'efforts. C'était un des corps autrichiens qui étaient restés engagés
+sur le versant maritime de l'Apennin, et qui repassaient les monts. Le
+désordre était si grand que ce corps avait donné sans s'en douter au
+milieu de l'armée française. Le brave Wukassovich, qui commandait ces
+six mille grenadiers, croyant devoir se sauver par un coup d'audace,
+avait enlevé Dego. Il faut donc recommencer la bataille, et renouveler
+les efforts de la veille. Bonaparte s'y porte au galop, rallie ses
+colonnes et les lance sur Dego. Elles sont arrêtées par les grenadiers
+autrichiens; mais elles reviennent à la charge, et, entraînées enfin par
+l'adjudant-général Lanusse, qui met son chapeau au bout de son épée,
+elles rentrent dans Dego, et recouvrent leur conquête en faisant
+quelques centaines de prisonniers.
+
+Ainsi Bonaparte était maître de la vallée de la Bormida: les Autrichiens
+fuyaient vers Acqui sur la route de Milan; les Piémontais, après avoir
+perdu les gorges de Millesimo, se retiraient sur Ceva et Mondovi. Il
+était maître de toutes les routes; il avait neuf mille prisonniers,
+et jetait l'épouvante devant lui. Maniant habilement la masse de ses
+forces, et la portant tantôt a Montenotte, tantôt à Millesimo et à Dego,
+il avait écrasé partout l'ennemi, en se rendant supérieur à lui sur
+chaque point. C'était le moment de prendre une grande détermination. Le
+plan de Carnot lui enjoignait de négliger les Piémontais, pour courir
+sur les Autrichiens. Bonaparte faisait cas de l'armée piémontaise, et ne
+voulait pas la laisser sur ses derrières; il sentait d'ailleurs qu'il
+suffisait d'un nouveau coup de son épée pour la détruire; et il trouva
+plus prudent d'achever la ruine des Piémontais. Il ne s'engagea pas
+dans la vallée de la Bormida pour descendre vers le Pô, à la suite des
+Autrichiens; il prit à gauche, s'enfonça dans les gorges de Millesimo,
+et suivit la route du Piémont. La division Laharpe resta seule au camp
+de San-Benedetto, dominant le cours du Belbo et de la Bormida, et
+observant les Autrichiens. Les soldats étaient accablés de fatigue; ils
+s'étaient battus le 22 et le 23 à Montenotte, le 24 et le 25 à Millesimo
+et Dego, avaient perdu et repris Dego le 26, s'étaient reposés seulement
+le 27, et marchaient encore le 28 sur Mondovi. Au milieu de ces marches
+rapides, on n'avait pas le temps de leur faire des distributions
+régulières; ils manquaient de tout, et ils se livrèrent à quelques
+pillages. Bonaparte indigné sévit contre les pillards avec une grande
+rigueur, et montra autant d'énergie à rétablir l'ordre qu'à poursuivre
+l'ennemi. Bonaparte avait acquis en quelques jours toute la confiance
+des soldats. Les généraux divisionnaires étaient subjugués. On écoutait
+avec attention, déjà avec admiration, le langage précis et figuré du
+jeune capitaine. Sur les hauteurs de Monte-Zemoto, qu'il faut franchir
+pour arriver à Ceva, l'armée aperçut les belles plaines du Piémont et
+de l'Italie. Elle voyait couler le Tanaro, la Stura, le Pô, et tous ces
+fleuves qui vont se rendre dans l'Adriatique; elle voyait dans le fond
+les grandes Alpes couvertes de neige; elle fut saisie en contemplant ces
+belles plaines de la _terre promise_[2]. Bonaparte était à la tête de
+ses soldats; il fut ému. «Annibal, s'écria-t-il, avait franchi les
+Alpes; nous, nous les avons tournées.» Ce mot expliquait la campagne
+pour toutes les intelligences. Quelles destinées s'ouvraient alors
+devant nous!
+
+[Footnote 2: Expression de Bonaparte.]
+
+Colli ne défendit le camp retranché de Ceva que le temps nécessaire pour
+ralentir un peu notre marche. Cet excellent officier avait su raffermir
+ses soldats, et soutenir leur courage. Il n'avait plus l'espoir de
+battre son redoutable ennemi; mais il voulait faire sa retraite pied à
+pied, et donner aux Autrichiens le temps de venir à son secours par
+une marche détournée, comme on lui en faisait la promesse. Il s'arrêta
+derrière la Cursaglia, en avant de Mondovi. Serrurier, qui, au début de
+la campagne, avait été laissé à Garessio pour observer Colli, venait de
+rejoindre l'armée. Ainsi elle avait une division de plus. Colli était
+couvert par la Cursaglia, rivière rapide et profonde, qui se jette dans
+le Tanaro. Sur la droite, Joubert essaya de la passer; mais il faillit
+se noyer sans y réussir. Sur le front, Serrurier voulut franchir le pont
+Saint-Michel. Il y réussit; mais Colli le laissant engager, fondit sur
+lui à l'improviste avec ses meilleures troupes, le refoula sur le pont,
+et l'obligea à repasser la rivière en désordre. La position de
+l'armée était difficile. On avait sur les derrières Beaulieu, qui
+se réorganisait; il importait de venir à bout de Colli au plus tôt.
+Pourtant la position ne semblait pas pouvoir être enlevée, si elle était
+bien défendue. Bonaparte ordonna une nouvelle attaque pour le lendemain.
+Le 2 floréal (21 avril) on marchait sur la Cursaglia, lorsque l'on
+trouva les ponts abandonnés. Colli n'avait fait la résistance de la
+veille que pour ralentir la retraite. On le surprit en ligne à Mondovi.
+Serrurier décida la victoire par la prise de la redoute principale,
+celle de la Bicoque. Colli laissa trois mille morts ou prisonniers, et
+continua à se retirer. Bonaparte arriva à Cherasco, place mal défendue,
+mais importante par sa position au confluent de la Stura et du Tanaro,
+et facile à armer avec l'artillerie prise à l'ennemi. Dans cette
+position, Bonaparte était à vingt lieues de Savone, son point de départ,
+à dix lieues de Turin, à quinze d'Alexandrie.
+
+La confusion régnait dans la cour de Turin. Le roi, qui était fort
+opiniâtre, ne voulait pas céder. Les ministres d'Angleterre et
+d'Autriche l'obsédaient de leurs remontrances, l'engageaient à
+s'enfermer dans Turin, à envoyer son armée au-delà du Pô, et à imiter
+ainsi les grands exemples de ses aïeux. Ils l'effrayaient de l'influence
+révolutionnaire que les Français allaient exercer dans le Piémont; ils
+demandaient pour Beaulieu les trois places de Tortone, Alexandrie et
+Valence, afin qu'il pût s'enfermer et se défendre dans le triangle
+qu'elles forment au bord du Pô. C'était là ce qui répugnait le plus au
+roi de Piémont. Donner ses trois premières places à son ambitieux voisin
+de la Lombardie lui était insupportable. Le cardinal Costa le décida à
+se jeter dans les bras des Français. Il lui fit sentir l'impossibilité
+de résister à un vainqueur si rapide, le danger de l'irriter par une
+longue résistance, et de le pousser ainsi à révolutionner le Piémont;
+tout cela pour servir une ambition étrangère et même ennemie, celle
+de l'Autriche. Le roi céda, et fit faire des ouvertures par Colli
+à Bonaparte. Elles arrivèrent à Cherasco le 4 floréal (23 avril).
+Bonaparte n'avait pas de pouvoir pour signer la paix; mais il était le
+maître de signer un armistice, et il s'y décida. Il avait négligé le
+plan du directoire, pour achever de réduire les Piémontais; il n'avait
+pas eu cependant pour but de conquérir le Piémont, mais seulement
+d'assurer ses derrières. Pour conquérir le Piémont, il fallait
+prendre Turin, et il n'avait ni le matériel nécessaire, ni des forces
+suffisantes pour fournir un corps de blocus et se réserver une armée
+active. D'ailleurs la campagne se bornait dès lors à un siége. En
+s'entendant avec le Piémont, avec des garanties nécessaires, il pouvait
+fondre en sûreté sur les Autrichiens et les chasser de l'Italie. On
+disait autour de lui qu'il fallait ne pas accorder de condition, qu'il
+fallait détrôner un roi, le parent des Bourbons, et répandre dans le
+Piémont la révolution française. C'était dans l'armée l'opinion de
+beaucoup de soldats, d'officiers et de généraux, et surtout d'Augereau,
+qui était né au faubourg Saint-Antoine, et qui en avait les opinions. Le
+jeune Bonaparte n'était point de cet avis; il sentait la difficulté de
+révolutionner une monarchie, qui était la seule militaire en Italie, et
+où les anciennes moeurs s'étaient parfaitement conservées; il ne devait
+pas se créer des embarras sur sa route; il voulait marcher rapidement à
+la conquête de l'Italie, qui dépendait de la destruction des Autrichiens
+et de leur expulsion au-delà des Alpes. Il ne voulait donc rien faire
+qui pût compliquer sa situation et ralentir sa marche.
+
+En conséquence il consentit à un armistice; mais il ajouta en
+l'accordant, que, dans l'état respectif des armées, un armistice lui
+serait funeste si on ne lui donnait des garanties certaines pour ses
+derrières; en conséquence, il demanda qu'on lui livrât les trois
+places de Coni, Tortone et Alexandrie, avec tous les magasins qu'elles
+renfermaient, lesquels serviraient à l'armée, sauf à compter ensuite
+avec la république; que les routes du Piémont fussent ouvertes aux
+Français, ce qui abrégeait considérablement le chemin de la France aux
+bords du Pô; qu'un service d'étape fût préparé sur ces routes pour les
+troupes qui les traverseraient; et que enfin l'armée sarde fût dispersée
+dans les places, de manière que l'armée française n'eût rien à en
+craindre. Ces conditions furent acceptées, et l'armistice fut signé à
+Cherasco, le 9 floréal (28 avril), avec le colonel Lacoste et le comte
+Latour.
+
+Il fut convenu que des plénipotentiaires partiraient sur-le-champ pour
+Paris, afin de traiter de la paix définitive. Les trois places demandées
+furent livrées, avec des magasins immenses. Dès ce moment l'armée avait
+sa ligne d'opération couverte par les trois plus fortes places du
+Piémont; elle avait des routes sûres, commodes, beaucoup plus courtes
+que celles qui passaient par la rivière de Gênes, et des vivres en
+abondance; elle se renforçait d'une quantité de soldats qui, au bruit
+de la victoire, quittaient les hôpitaux; elle possédait une artillerie
+nombreuse prise à Cherasco et dans les différentes places, et grand
+nombre de chevaux; elle était enfin pourvue de tout, et les promesses
+du général étaient accomplies. Dans les premiers jours de son entrée
+en Piémont, elle avait pillé, parce qu'elle n'avait, dans ces marches
+rapides, reçu aucune distribution. La faim apaisée, l'ordre fut rétabli.
+Le comte de Saint-Marsan, ministre de Piémont, visita Bonaparte et sut
+lui plaire; le fils même du roi voulut voir le jeune vainqueur, et lui
+prodigua des témoignages d'estime qui le touchèrent. Bonaparte leur
+rendit adroitement les flatteries qu'il avait reçues; il les rassura sur
+les intentions du directoire, et sur le danger des révolutions. Il était
+sincère dans ses protestations, car il nourrissait déjà une pensée qu'il
+laissa percer adroitement dans ses différens entretiens. Le Piémont
+avait manqué à tous ses intérêts en s'alliant à l'Autriche: c'est à
+la France qu'il devait s'allier; c'est la France qui était son amie
+naturelle, car la France, séparée du Piémont par les Alpes, ne pouvait
+songer à s'en emparer; elle pouvait au contraire le défendre contre
+l'ambition de l'Autriche, et peut-être même lui procurer des
+agrandissemens. Bonaparte ne pouvait pas supposer que le directoires
+consentît à donner aucune partie de la Lombardie au Piémont; car elle
+n'était pas conquise encore, et on voulait d'ailleurs la conquérir
+que pour en faire un équivalent des Pays-Bas; mais un vague espoir
+d'agrandissement pouvait disposer le Piémont à s'allier à la France,
+ce qui nous aurait valu un renfort de vingt mille hommes de troupes
+excellentes. Il ne promit rien, mais il sut exciter par quelques mots la
+convoitise et les espérances du cabinet de Turin.
+
+Bonaparte, qui joignait à un esprit positif une imagination forte et
+grande, et qui aimait à émouvoir, voulut annoncer ses succès d'une
+manière imposante et nouvelle: il envoya son aide-de-camp Murat pour
+présenter solennellement au directoire vingt-et-un drapeaux pris sur
+l'ennemi. Ensuite il adressa à ses soldats la proclamation suivante:
+
+«Soldats, vous avez remporté en quinze jours six victoires, pris
+vingt-et-un drapeaux, cinquante-cinq pièces de canon, plusieurs places
+fortes, et conquis la partie la plus riche du Piémont; vous avez fait
+quinze mille prisonniers[3], tué ou blessé plus de dix mille hommes:
+vous vous étiez jusqu'ici battus pour des rochers stériles, illustrés
+par votre courage, mais inutiles à la patrie; vous égalez aujourd'hui,
+par vos services, l'armée de Hollande et du Rhin. Dénués de tout, vous
+avez suppléé à tout. Vous avez gagné des batailles sans canons, passé
+des rivières sans ponts, fait des marches forcées sans souliers,
+bivouaqué sans eau-de-vie et souvent sans pain. Les phalanges
+républicaines, les soldats de la liberté, étaient seuls capables de
+souffrir ce que vous avez souffert: grâces vous en soient rendues,
+soldats! La patrie reconnaissante vous devra sa prospérité; et si,
+vainqueurs de Toulon, vous présageâtes l'immortelle campagne de 1793,
+vos victoires actuelles en présagent une plus belle encore. Les deux
+armées qui naguère vous attaquaient avec audace, fuient épouvantées
+devant vous; les hommes pervers qui riaient de votre misère, et se
+réjouissaient dans leur pensée des triomphes de vos ennemis, sont
+confondus et tremblans. Mais, soldats, vous n'avez rien fait puisqu'il
+vous reste à faire. Ni Turin, ni Milan ne sont à vous: les cendres
+des vainqueurs de Tarquin sont encore foulées par les assassins de
+Basseville! On dit qu'il en est parmi vous dont le courage mollit, qui
+préféreraient retourner sur les sommets de l'Apennin et des Alpes? Non,
+je ne puis le croire. Les vainqueurs de Montenotte, de Millesimo,
+de Dego, de Mondovi, brûlent de porter au loin la gloire du peuple
+français.»
+
+[Footnote 3: Ce n'est guère que dix à onze mille.]
+
+Quand ces nouvelles, ces drapeaux, ces proclamations, arrivèrent coup
+sur coup à Paris, la joie fut extrême. Le premier jour, c'était une
+victoire qui ouvrait l'Apennin et donnait deux mille prisonniers;
+le second jour, c'était une victoire plus décisive qui séparait les
+Piémontais des Autrichiens, et donnait six mille prisonniers. Les jours
+suivans apportaient de nouveaux succès: la destruction de l'armée
+piémontaise à Mondovi, la soumission du Piémont à Cherasco, et la
+certitude d'une paix prochaine qui en présageait d'autres. La rapidité
+des succès, le nombre des prisonniers, dépassaient tout ce qu'on avait
+encore vu. Le langage de ces proclamations rappelait l'antiquité, et
+étonnait les esprits. On se demandait de toutes parts quel était ce
+jeune général dont le nom, connu de quelques appréciateurs, et inconnu
+de la France, éclatait pour la première fois. On ne le prononçait pas
+bien encore, et on se disait avec joie que la république voyait s'élever
+tous les jours de nouveaux talens pour l'illustrer et la défendre. Les
+conseils décidèrent par trois fois que l'armée d'Italie avait bien
+mérité de la patrie, et décrétèrent une fête à la Victoire pour célébrer
+l'heureux début de la campagne. L'aide-de-camp envoyé par Bonaparte
+présenta les drapeaux au directoire. La cérémonie fut imposante. On
+reçut ce jour-là plusieurs ambassadeurs étrangers, et le gouvernement
+parut entouré d'une considération toute nouvelle.
+
+Le Piémont soumis, le général Bonaparte n'avait plus qu'à marcher à la
+poursuite des Autrichiens et à courir à la conquête de l'Italie. La
+nouvelle des victoires des Français avait profondément agité tous les
+peuples de cette contrée. Il fallait que celui qui allait y entrer fût
+aussi profond politique que grand capitaine, pour s'y conduire avec
+prudence. On sait comment l'Italie se présente à qui débouche de
+l'Apennin. Les Alpes, les plus grandes montagnes de notre Europe,
+après avoir décrit un vaste demi-cercle au couchant, dans lequel elles
+renferment la Haute-Italie, retournent sur elles-mêmes, et s'enfoncent
+tout à coup en ligne oblique vers le midi, formant ainsi une longue
+péninsule baignée par l'Adriatique et la Méditerranée. Bonaparte,
+arrivant du couchant, et ayant franchi la chaîne au point où elle
+s'abaisse, et va, sous le nom d'Apennin, former la péninsule, avait
+en face le beau demi-cercle de la Haute-Italie, et à sa droite, cette
+péninsule étroite et profonde qui forme l'Italie inférieure. Une foule
+de petits états divisaient cette contrée qui soupira toujours après
+l'unité, sans laquelle il n'y a pas de grande existence nationale.
+
+Bonaparte venait de traverser l'état de Gênes, qui est placé de ce
+côté-ci de l'Apennin, et le Piémont qui est au-delà. Gênes, antique
+république, constituée par Doria, avait seule conservé une véritable
+énergie entre tous les gouvernemens italiens. Placée entre les deux
+armées belligérantes depuis quatre ans, elle avait su maintenir sa
+neutralité, et s'était ménagé ainsi tous les profits du commerce.
+Entre sa capitale et le littoral, elle comptait à peu près cent mille
+habitans; elle entretenait ordinairement trois à quatre mille hommes de
+troupes; elle pouvait au besoin armer tous les paysans de l'Apennin,
+et en former une milice excellente; elle était riche en revenus.
+Deux partis la divisaient: le parti contraire à la France avait eu
+l'avantage, et avait expulsé plusieurs familles. Le directoire dut
+demander le rappel de ces familles, et une indemnité pour l'attentat
+commis sur la frégate _la Modeste_.
+
+En quittant Gênes, et en s'enfonçant à droite dans la péninsule, le long
+du revers méridional de l'Apennin, se présentait d'abord l'heureuse
+Toscane, placée sur les deux bords de l'Arno, sous le soleil le plus
+doux, et dans l'une des parties les mieux abritées de l'Italie. Une
+portion de cette contrée formait la petite république de Lucques,
+peuplée de cent quarante mille habitans; le reste formait le grand-duché
+de Toscane, gouverné récemment par l'archiduc Léopold, et maintenant par
+l'archiduc Ferdinand. Dans ce pays, le plus éclairé et le plus poli de
+l'Italie, la philosophie du dix-huitième siècle avait doucement germé.
+Léopold y avait accompli ses belles réformes législatives, et avait
+tenté avec succès les expériences les plus honorables pour l'humanité.
+L'évêque de Pistoie y avait même commencé une espèce de réforme
+religieuse, en y propageant les doctrines jansénistes. Quoique la
+révolution eût effrayé les esprits doux et timides de la Toscane,
+cependant c'était là que la France avait le plus d'appréciateurs et
+d'amis. L'archiduc, quoique Autrichien, avait été l'un des premiers
+princes de l'Europe à reconnaître notre république. Il avait un million
+de sujets, six mille hommes de troupes, et un revenu de quinze millions.
+Malheureusement la Toscane était de toutes les principautés italiennes
+la plus incapable de se défendre.
+
+Après la Toscane venait l'État de l'Église. Les provinces soumises
+au pape, s'étendant sur les deux versans de l'Apennin, du côté de
+l'Adriatique et de la Méditerranée, étaient les plus mal administrées de
+l'Europe. Elles n'avaient que leur belle agriculture, ancienne tradition
+des âges reculés, qui est commune à toute l'Italie, et qui supplée aux
+richesses de l'industrie bannie depuis long-temps de son sein. Excepté
+dans les légations de Bologne et de Ferrare, où régnait un mépris
+profond pour le gouvernement des prêtres, et à Rome, antique dépôt du
+savoir et des arts, où quelques seigneurs avaient partagé la philosophie
+de tous les grands de l'Europe, les esprits étaient restés dans la
+plus honteuse barbarie. Un peuple superstitieux et sauvage, des moines
+paresseux et ignorans, formaient cette population de deux millions et
+demi de sujets. L'armée était de quatre à cinq mille soldats, on sait
+de quelle qualité. Le pape, prince vaniteux, magnifique, jaloux de son
+autorité et de celle du Saint-Siége, avait une haine profonde pour la
+philosophie du dix-huitième siècle; il croyait rendre à la chaire de
+saint Pierre une partie de son influence en déployant une grande pompe,
+et il faisait exécuter des travaux utiles aux arts. Comptant sur la
+majesté de sa personne, et le charme de ses paroles qui était grand, il
+avait essayé jadis un voyage auprès de Joseph II, pour le ramener aux
+doctrines de l'Église, et pour conjurer la philosophie qui semblait
+s'emparer de l'esprit de ce prince. Ce voyage n'avait point été heureux.
+Le pontife, plein d'horreur pour la révolution française, avait lancé
+l'anathème contre elle, et prêché une croisade; il avait même souffert
+à Rome l'assassinat de l'agent français Basseville. Excités par les
+moines, ses sujets partageaient sa haine pour la France, et furent
+saisis de fureurs fanatiques en apprenant le succès de nos armes.
+
+L'extrémité de la péninsule et la Sicile composent le royaume de Naples,
+le plus puissant de l'Italie, le plus analogue par l'ignorance et
+la barbarie à l'état de Rome, et plus mal gouverné encore, s'il est
+possible. Là régnait un Bourbon, prince doux et imbécile, voué à une
+seule espèce de soin, la pêche. Elle absorbait tous ses momens, et
+pendant qu'il s'y livrait, le gouvernement de son royaume était
+abandonné à sa femme, princesse autrichienne, soeur de la reine de
+France Marie-Antoinette. Cette princesse d'un esprit capricieux, de
+passions désordonnées, ayant un favori vendu aux Anglais, le ministre
+Acton, conduisait les affaires d'une manière insensée. Les Anglais, dont
+la politique fut toujours de prendre pied sur le continent, en dominant
+les petits états qui en bordent le littoral, avaient essayé de
+s'impatroniser à Naples comme en Portugal et en Hollande. Ils excitaient
+la haine de la reine contre la France, et lui soufflaient avec cette
+haine l'ambition de dominer l'Italie. La population du royaume de Naples
+était de six millions d'habitans; l'armée de soixante mille hommes; mais
+bien différens de ces soldats dociles et braves du Piémont, les soldats
+napolitains, vrais lazzaroni, sans tenue, sans discipline, avaient
+la lâcheté ordinaire des armées privées d'organisation. Naples avait
+toujours promis de réunir trente mille hommes à l'armée de Dewins, et
+n'avait envoyé que deux mille quatre cents hommes de cavalerie, bien
+montée et assez bonne.
+
+Tels étaient les principaux états situés dans la péninsule, à la droite
+de Bonaparte. En face de lui, dans le demi-cercle de la Haute-Italie,
+il trouvait d'abord, sur le penchant de l'Apennin, le duché de Parme,
+Plaisance et Guastalla, comprenant cinq cent mille habitans, entretenant
+trois mille hommes de troupes, fournissant quatre millions de revenu, et
+gouverné par un prince espagnol qui était ancien élève de Condillac, et
+qui, malgré une saine éducation, était tombé sous le joug de moines et
+des prêtres. Un peu plus à droite encore, toujours sur le penchant de
+l'Apennin, se trouvaient le duché de Modène, Reggio, la Mirandole,
+peuplé de quatre cent mille habitans, ayant six mille hommes sous les
+armes, et placé sous l'autorité du dernier descendant de l'illustre
+maison d'Est. Ce prince défiant avait conçu une telle crainte de
+l'esprit du siècle, qu'il était devenu prophète à force de peur, et
+avait prévu la révolution. On citait ses prédictions. Dans ses terreurs,
+il avait songé à se prémunir contre les coups du sort, et avait amassé
+d'immenses richesses en pressurant ses états. Avare et timide, il était
+méprisé de ses sujets, qui sont les plus éveillés, les plus malicieux
+de l'Italie, et les plus disposés à embrasser les idées nouvelles. Plus
+loin, au-delà du Pô, venait la Lombardie, gouvernée pour l'Autriche par
+un archiduc. Cette belle et fertile plaine, placée entre les eaux des
+Alpes qui la fécondent, et celles de l'Adriatique qui lui apportent
+les richesses de l'Orient, couverte de blés, de riz, de pâturages,
+de troupeaux, et riche entre toutes les provinces du monde, était
+mécontente de ses maîtres étrangers. Elle était guelfe encore, malgré
+son long esclavage. Elle contenait douze cent mille habitans. Milan, la
+capitale, fut toujours l'une des villes les plus éclairées de l'Italie:
+moins favorisée sous le rapport des arts que Florence ou Rome, elle
+était plus voisine cependant des lumières du Nord, et elle renfermait
+grand nombre d'hommes qui souhaitaient la régénération civile et
+politique des peuples.
+
+Enfin le dernier état de la Haute-Italie était l'antique république de
+Venise. Cette république, avec sa vieille aristocratie inscrite au Livre
+d'or, son inquisition d'état, son silence, sa politique défiante et
+cauteleuse, n'était plus pour ses sujets ni ses voisins une puissance
+redoutable. Avec ses provinces de terre-ferme situées au pied du Tyrol,
+et celles d'Illyrie, elle comptait à peu près trois millions de sujets.
+Elle pouvait lever jusqu'à cinquante mille Esclavons, bons soldats,
+parce qu'ils étaient bien disciplinés, bien entretenus et bien payés.
+Elle était riche d'une antique richesse; mais on sait que depuis deux
+siècles son commerce avait passé dans l'Océan et porté ses trésors
+chez les insulaires de l'Atlantique. Elle conservait à peine quelques
+vaisseaux; et les passages des lagunes étaient presque comblés.
+Cependant elle était puissante encore en revenus. Sa politique
+consistait à amuser ses peuples, à les assoupir par le plaisir et le
+repos, et à observer la plus grande neutralité à l'égard des puissances.
+Cependant les nobles de terre-ferme étaient jaloux du Livre d'or, et
+supportaient impatiemment le joug de la noblesse retranchée dans les
+lagunes. A Venise même, une bourgeoisie assez riche commençait à
+réfléchir. En 1793, la coalition avait forcé le sénat à se prononcer
+contre la France; il avait cédé, mais il revint à sa politique neutre,
+dès qu'on commença à traiter avec la république française. Comme on l'a
+vu précédemment, il s'était pressé autant que la Prusse et la Toscane
+pour envoyer un ambassadeur à Paris. Maintenant encore, cédant aux
+instances du directoire, il venait de signifier au chef de la maison de
+Bourbon, alors Louis XVIII, de quitter Vérone. Ce prince partit, mais
+en déclarant qu'il exigeait la restitution d'une armure donnée par son
+aïeul Henri IV au sénat, et la suppression du nom de sa famille des
+pages du Livre d'or.
+
+Telle était alors l'Italie. L'esprit général du siècle y avait pénétré,
+et enflammé beaucoup de têtes. Les habitans n'y souhaitaient pas tous
+une révolution, surtout ceux qui se souvenaient des épouvantables scènes
+qui avaient ensanglanté la nôtre; mais tous, quoique à des degrés
+différens, désiraient une réforme; et il n'y avait pas un coeur qui ne
+battît à l'idée de l'indépendance et de l'unité de la patrie italienne.
+Ce peuple d'agriculteurs, de bourgeois, d'artistes, de nobles, les
+prêtres exceptés qui ne connaissaient que l'Église pour patrie,
+s'enflammait à l'espoir de voir toutes les parties du pays réunies en
+une seule, sous un même gouvernement, républicain ou monarchique, mais
+italien. Certes, une population de vingt millions d'âmes, des côtes et
+un sol admirables, de grands ports, de magnifiques villes, pouvaient
+composer un état glorieux et puissant! Il ne manquait qu'une armée. Le
+Piémont seul, toujours engagé dans les guerres du continent, avait des
+troupes braves et disciplinées. Sans doute la nature était loin d'avoir
+refusé le courage naturel aux autres parties de l'Italie; mais le
+courage naturel n'est rien sans une forte organisation militaire.
+L'Italie n'avait pas un régiment qui pût supporter la vue des
+baïonnettes françaises ou autrichiennes.
+
+A l'approche des Français, les ennemis de la réforme politique furent
+frappés d'épouvanté; ses partisans transportés de joie. La masse entière
+était dans l'anxiété; elle avait des pressentimens vagues, incertains;
+elle ne savait s'il fallait craindre ou espérer.
+
+Bonaparte, en entrant en Italie, avait le projet et l'ordre d'en chasser
+les Autrichiens. Son gouvernement voulant, comme on l'a dit, se procurer
+la paix, ne songeait à conquérir la Lombardie que pour la rendre à
+l'Autriche, et forcer celle-ci à céder les Pays-Bas. Bonaparte ne
+pouvait donc guère songer à affranchir l'Italie; d'ailleurs avec trente
+et quelques mille hommes pouvait-il afficher un but politique? Cependant
+les Autrichiens une fois rejetés au-delà des Alpes, et sa puissance
+bien assurée, il pouvait exercer une grande influence, et, suivant les
+événemens, tenter de grandes choses. Si, par exemple, les Autrichiens
+battus partout, sur le Pô, sur le Rhin et le Danube, étaient obligés
+de céder même la Lombardie; si les peuples vraiment enflammés pour la
+liberté se prononçaient pour elle à l'approche des armées françaises,
+alors de grandes destinées s'ouvraient pour l'Italie! Mais en attendant,
+Bonaparte devait n'afficher aucun but pour ne pas irriter tous les
+princes qu'il laissait sur ses derrières. Son intention était donc de ne
+montrer aucun projet révolutionnaire, mais de ne point contrarier non
+plus l'essor des imaginations, et d'attendre les effets de la présence
+des Français sur le peuple italien.
+
+C'est ainsi qu'il avait évité d'encourager les mécontens du Piémont,
+parce qu'il y voyait un pays difficile à révolutionner, un gouvernement
+fort, et une armée dont l'alliance pouvait être utile.
+
+L'armistice de Cherasco était à peine signé qu'il se mit en route.
+Beaucoup de gens dans l'armée désapprouvaient une marche en avant. Quoi!
+disaient-ils, nous ne sommes que trente et quelques mille, nous n'avons
+révolutionné ni le Piémont ni Gênes, nous laissons derrière nous ces
+gouvernemens, nos ennemis secrets, et nous allons essayer le passage
+d'un grand fleuve comme le Pô! nous lancer à travers la Lombardie, et
+décider, peut-être, par notre présence, la république de Venise à
+jeter cinquante mille hommes dans la balance! Bonaparte avait l'ordre
+d'avancer, et il n'était pas homme à rester en arrière d'un ordre
+audacieux; mais il l'exécutait parce qu'il l'approuvait, et il
+l'approuvait par des raisons profondes. Le Piémont et Gênes nous
+embarrasseraient bien plus, disait-il, s'ils étaient en révolution:
+grâce à l'armistice, nous avons une route assurée par trois places
+fortes; tous les gouvernemens de l'Italie seront soumis, si nous savons
+rejeter les Autrichiens au-delà des Alpes; Venise tremblera si nous
+sommes victorieux à ses côtés, le bruit de notre canon la décidera même
+à s'allier à nous; il faut donc s'avancer non pas seulement au-delà du
+Pô, mais de l'Adda, du Mincio, jusqu'à la belle ligne de l'Adige; là
+nous assiégerons Mantoue, et nous ferons trembler toute l'Italie sur nos
+derrières. La tête du jeune général, enflammée par sa marche, concevait
+même des projets plus gigantesques encore que ceux qu'il avouait à son
+armée. Il voulait, après avoir anéanti Beaulieu, s'enfoncer dans le
+Tyrol, repasser les Alpes une seconde fois, et se jeter dans la vallée
+du Danube, pour s'y réunir aux armées parties des bords du Rhin. Ce
+projet colossal et imprudent était un tribut qu'un esprit vaste et
+précis ne pouvait manquer de payer à la double présomption de la
+jeunesse et du succès. Il écrivit à son gouvernement pour être autorisé
+à l'exécuter.
+
+Il était entré en campagne le 20 germinal (9 avril); la soumission
+du Piémont était terminée le 9 floréal (28 avril) par l'armistice de
+Cherasco; il y avait employé dix-huit jours. Il partit sur-le-champ
+afin de poursuivre Beaulieu. Il avait stipulé avec le Piémont qu'on lui
+livrerait Valence pour y passer le Pô; mais cette condition était une
+feinte, car ce n'est pas à Valence qu'il voulait passer ce fleuve.
+Beaulieu, en apprenant l'armistice, avait songé à s'emparer, par
+surprise, des trois places de Tortone, Valence et Alexandrie. Il ne
+réussit à surprendre que Valence, dans laquelle il jeta les Napolitains;
+voyant ensuite Bonaparte s'avancer rapidement, il se hâta de repasser le
+Pô, pour mettre ce fleuve entre lui et l'armée française. Il alla camper
+à Valeggio, au confluent du Pô et du Tésin, vers le sommet de l'angle
+formé par ces deux fleuves. Il y éleva quelques retranchemens pour
+consolider sa position, et s'opposer au passage de l'armée française.
+
+Bonaparte, en quittant les états du roi de Piémont, et en entrant dans
+les états du duc de Parme, reçut des envoyés de ce prince, qui venaient
+intercéder la clémence du vainqueur. Le duc de Parme était parent de
+l'Espagne; il fallait donc avoir à son égard des ménagemens qui, du
+reste, entraient dans les projets du général. Mais on pouvait exercer
+sur lui quelques-uns des droits de la guerre. Bonaparte reçut ses
+envoyés au passage de la Trebbia; il affecta quelque courroux de ce que
+le duc de Parme n'avait pas saisi, pour faire sa paix, le moment où
+l'Espagne, sa parente, traitait avec la république française. Ensuite il
+accorda un armistice, en exigeant un tribut de deux millions en argent,
+dont la caisse de l'armée avait un grand besoin; seize cents chevaux
+nécessaires à l'artillerie et aux bagages, une grande quantité de blé
+et d'avoine; la faculté de traverser le duché, et l'établissement
+d'hôpitaux pour ses malades, aux frais du prince. Le général ne se borna
+pas là: il aimait et sentait les arts comme un Italien; il savait tout
+ce qu'ils ajoutent à la splendeur d'un empire, et l'effet moral qu'ils
+produisent sur l'imagination des hommes: il exigea vingt tableaux au
+choix des commissaires français, pour être transportés à Paris. Les
+envoyés du duc, trop heureux de désarmer, à ce prix, le courroux du
+général, consentirent à tout, et se hâtèrent d'exécuter les conditions
+de l'armistice. Cependant ils offraient un million pour sauver le
+tableau de saint Jérôme. Bonaparte dit à l'armée: «Ce million, nous
+l'aurions bientôt dépensé, et nous en trouverons bien d'autres à
+conquérir. Un chef-d'oeuvre est éternel, il parera notre patrie.» Le
+million fut refusé.
+
+Bonaparte, après s'être donné les avantages de la conquête sans ses
+embarras, continua sa marche. La condition contenue dans l'armistice
+de Cherasco, relativement au passage du Pô à Valence, la direction des
+principales colonnes françaises vers cette ville, tout faisait croire
+que Bonaparte allait tenter le passage du fleuve dans ses environs.
+Tandis que le gros de son armée était déjà réuni sur le point où
+Beaulieu s'attendait au passage, le 17 floréal (6 mai), il prend,
+avec un corps de trois mille cinq cents grenadiers, sa cavalerie et
+vingt-quatre pièces de canon, descend le long du Pô, et arrive le 18 au
+matin à Plaisance, après une marche de seize lieues et de trente-six
+heures. La cavalerie avait saisi en route tous les bateaux qui se
+trouvaient sur les bords du fleuve, et les avait amenés à Plaisance.
+Elle avait pris beaucoup de fourrages, et la pharmacie de l'armée
+autrichienne. Un bac transporte l'avant-garde commandée par le colonel
+Lannes. Cet officier, à peine arrivé à l'autre bord, fond avec ses
+grenadiers sur quelques détachemens autrichiens, qui couraient sur la
+rive gauche du Pô, et les disperse. Le reste des grenadiers franchit
+successivement le fleuve, et on commence à construire un pont pour le
+passage de l'armée, qui avait reçu l'ordre de descendre à son tour sur
+Plaisance. Ainsi, par une feinte et une marche hardie, Bonaparte se
+trouvait au-delà du Pô, et avec l'avantage d'avoir tourné le Tésin. Si,
+en effet, il eût passé plus haut, outre la difficulté de le faire en
+présence de Beaulieu, il aurait donné contre le Tésin, et aurait eu
+encore un passage à effectuer. Mais, à Plaisance, cet inconvénient
+n'existait plus, car le Tésin est déjà réuni au Pô.
+
+Le 18 mai, la division Liptai, avertie la première, s'était portée à
+Fombio, à une petite distance du Pô, sur la route de Pizzighitone.
+Bonaparte, ne voulant pas la laisser s'établir dans une position où
+toute l'armée autrichienne allait se rallier, et où il pouvait être
+ensuite obligé de recevoir la bataille avec le Pô à dos, se hâte de
+combattre avec ce qu'il avait de forces sous la main. Il fond sur cette
+division qui s'était retranchée, la déloge après une action sanglante,
+et lui fait deux mille prisonniers. Le reste de la division, gagnant la
+route de Pizzighitone, va s'enfermer dans cette place.
+
+Le soir du même jour, Beaulieu, averti du passage du Pô à Plaisance,
+arrivait au secours de la division Liptai. Il ignorait le désastre de
+cette division; il donna dans les avant-postes français, fut accueilli
+chaudement et obligé de se replier en toute hâte. Malheureusement le
+brave général Laharpe, si utile à l'armée par son intelligence et sa
+bravoure, fut tué par ses propres soldats, au milieu de l'obscurité de
+la nuit. Toute l'armée regretta ce brave Suisse, que la tyrannie de
+Berne avait conduit en France.
+
+Le Pô franchi, le Tésin tourné, Beaulieu battu et hors d'état de tenir
+la campagne, la route de Milan était ouverte. Il était naturel à un
+vainqueur de vingt-six ans d'être impatient d'y entrer. Mais avant
+tout, Bonaparte désirait achever de détruire Beaulieu. Pour cela, il ne
+voulait pas se contenter de le battre, il voulait encore le tourner, lui
+couper sa retraite, et l'obliger, s'il était possible, à mettre bas les
+armes. Il fallait, pour arriver à ce but, le prévenir au passage des
+fleuves. Une multitude de fleuves descendent des Alpes, et traversent la
+Lombardie pour se rendre dans le Pô ou dans l'Adriatique. Après le Pô
+et le Tésin, viennent l'Adda, l'Oglio, le Mincio, l'Adige et quantité
+d'autres encore. Bonaparte avait maintenant devant lui l'Adda, qu'il
+n'avait pas pu tourner comme le Tésin, parce qu'il aurait fallu ne
+traverser le Pô qu'à Crémone. On passe l'Adda à Pizzighitone; mais les
+débris de la division Liptai venaient de se jeter dans cette place.
+Bonaparte se hâta de remonter l'Adda, pour arriver au pont de Lodi.
+Beaulieu y était bien avant lui. On ne pouvait donc pas le prévenir
+au passage de ce fleuve. Mais Beaulieu n'avait à Lodi que douze mille
+hommes et quatre mille cavaliers. Deux autres divisions, sous Colli et
+Wukassovich, avaient fait un détour sur Milan, pour jeter garnison dans
+le château, et devaient revenir ensuite sur l'Adda pour le passer à
+Cassano, fort au-dessus de Lodi. En essayant donc de franchir l'Adda à
+Lodi, malgré la présence de Beaulieu, on pouvait arriver sur l'autre
+rive avant que les deux divisions, qui devaient passer à Cassano,
+eussent achevé leur mouvement. Alors, il y avait espoir de les couper.
+
+Bonaparte se trouve devant Lodi le 20 floréal (9 mai). Cette ville
+est placée sur la rive même par laquelle arrivait l'armée française.
+Bonaparte la fait attaquer à l'improviste, et y pénètre malgré les
+Autrichiens. Ceux-ci, quittant alors la ville, se retirent par le pont,
+et vont se réunir sur l'autre rive au gros de leur armée. C'est sur ce
+pont qu'il fallait passer, en sortant de Lodi, pour franchir l'Adda.
+Douze mille hommes d'infanterie et quatre mille cavaliers étaient rangés
+sur le bord opposé; vingt pièces d'artillerie enfilaient le pont; une
+nuée de tirailleurs étaient placés sur les rives. Il n'était pas d'usage
+à la guerre de braver de pareilles difficultés: un pont défendu par
+seize mille hommes et vingt pièces d'artillerie était un obstacle qu'on
+ne cherchait pas à surmonter. Toute l'armée française s'était mise à
+l'abri du feu derrière les murs de Lodi, attendant ce qu'ordonnerait le
+général. Bonaparte sort de la ville, parcourt tous les bords du fleuve
+au milieu d'une grêle de balles et de mitraille, et, après avoir arrêté
+son plan, rentre dans Lodi pour le faire exécuter. Il ordonne à sa
+cavalerie de remonter l'Adda pour aller essayer de le passer à gué
+au-dessus du pont; puis il fait former une colonne de six mille
+grenadiers; il parcourt leurs rangs, les encourage, et leur communique,
+par sa présence et par ses paroles, un courage extraordinaire. Alors il
+ordonne de déboucher par la porte qui donnait sur le pont, et de marcher
+au pas de course. Il avait calculé que, par la rapidité du mouvement,
+la colonne n'aurait pas le temps de souffrir beaucoup. Cette colonne
+redoutable serre ses rangs, et débouche en courant sur le pont. Un feu
+épouvantable est vomi sur elle; la tête entière est renversée. Néanmoins
+elle avance: arrivée au milieu du pont, elle hésite, mais les généraux
+la soutiennent de la voix et de leur exemple. Elle se raffermit, marche
+en avant, arrive sur les pièces et tue les canonniers qui veulent les
+défendre. Dans cet instant, l'infanterie autrichienne s'approche à son
+tour pour soutenir son artillerie; mais après ce qu'elle venait de
+faire, la terrible colonne ne craignait plus les baïonnettes; elle fond
+sur les Autrichiens au moment où notre cavalerie, qui avait trouvé un
+gué, menaçait leurs flancs; elle les renverse, les disperse, et leur
+fait deux mille prisonniers.
+
+Ce coup d'audace extraordinaire avait frappé les Autrichiens
+d'étonnement; mais malheureusement il devenait inutile. Colli et
+Wukassovich étaient parvenus à gagner la chaussée de Brescia, et ne
+pouvaient plus être coupés. Si le résultat était manqué, du moins la
+ligne de l'Adda se trouvait emportée, le courage des soldats était au
+plus haut point d'exaltation, leur dévouement pour leur général, au
+comble.
+
+Dans leur gaieté ils imaginèrent un usage singulier qui peint le
+caractère national. Les plus vieux soldats s'assemblèrent un jour, et,
+trouvant leur général bien jeune, imaginèrent de le faire passer par
+tous les grades: à Lodi, ils le nommèrent caporal, et le saluèrent,
+quand il parut au camp, du titre, si fameux depuis, de _petit caporal_.
+On les verra plus tard lui en conférer d'autres, à mesure qu'il les
+avait mérités.
+
+L'armée autrichienne était assurée de sa retraite sur le Tyrol; il n'y
+avait plus aucune utilité à la suivre. Bonaparte songea alors à
+se rabattre sur la Lombardie, pour en prendre possession, et pour
+l'organiser. Les débris de la division Liptai s'étaient retranchés à
+Pizzighitone, et pouvaient en faire une place forte. Il s'y porta pour
+les en chasser. Il se fit ensuite précéder par Masséna à Milan; Augereau
+rétrograda pour occuper Pavie. Il voulait imposer à cette grande ville,
+célèbre par son université, et lui faire voir l'une des plus belles
+divisions de l'armée. Les divisions Serrurier et Laharpe furent laissées
+à Pizzighitone, Lodi, Crémone et Cassano, pour garder l'Adda.
+
+Bonaparte songea enfin à se rendre à Milan. A l'approche de l'armée
+française, les partisans de l'Autriche, et tous ceux qu'épouvantait la
+renommée de nos soldats, qu'on disait aussi barbares que courageux,
+avaient fui, et couvraient les routes de Brescia et du Tyrol. L'archiduc
+était parti, et on l'avait vu verser des larmes en quittant sa belle
+capitale. La plus grande partie des Milanais se livraient à l'espérance
+et attendaient notre armée dans les plus favorables dispositions. Quand
+ils eurent reçu la première division commandée par Masséna, et qu'ils
+virent ces soldats dont la renommée était si effrayante, respecter
+les propriétés, ménager les personnes, et manifester la bienveillance
+naturelle à leur caractère, ils furent pleins d'enthousiasme, et les
+comblèrent des meilleurs traitemens. Les patriotes accourus de toutes
+les parties d'Italie, attendaient ce jeune vainqueur dont les exploits
+étaient si rapides, et dont le nom italien leur était si doux à
+prononcer. Sur-le-champ on envoya le comte de Melzi au devant de
+Bonaparte pour lui promettre obéissance. On forma une garde nationale,
+et on l'habilla aux trois couleurs, vert, rouge et blanc; le duc de
+Serbelloni fut chargé de la commander. On éleva un arc de triomphe pour
+y recevoir le général français. Le 26 floréal (15 mai), un mois après
+l'ouverture de la campagne, Bonaparte fit son entrée à Milan. Le
+peuple entier de cette capitale était accouru à sa rencontre. La garde
+nationale était sous les armes. La municipalité vint lui remettre les
+clés de la ville. Les acclamations le suivirent pendant toute sa marche,
+jusqu'au palais Serbelloni, où était préparé son logement. Maintenant
+l'imagination des Italiens lui était acquise comme celle des soldats, et
+il pouvait agir par la force morale, autant que par la force physique.
+
+Son but n'était pas de s'arrêter à Milan plus qu'il n'avait fait à
+Cherasco, après la soumission du Piémont. Il voulait y séjourner assez
+pour organiser provisoirement la province, pour en tirer les ressources
+nécessaires à son armée, et pour régler toutes choses sur ses derrières.
+Son projet ensuite était toujours de courir à l'Adige et à Mantoue, et
+s'il était possible, jusque dans le Tyrol et au-delà des Alpes.
+
+Les Autrichiens avaient laissé deux mille hommes dans le château de
+Milan. Bonaparte le fit investir sur-le-champ. On convint avec le
+commandant du château qu'il ne tirerait pas sur la ville, car elle était
+une propriété autrichienne qu'il n'avait pas intérêt à détruire. Les
+travaux du siége furent commencés sur-le-champ.
+
+Bonaparte, sans se trop engager avec les Milanais, et sans leur
+promettre une indépendance qu'il ne pouvait pas leur assurer, leur donna
+cependant assez d'espérances pour exciter leur patriotisme. Il leur tint
+un langage énergique, et leur dit, que pour avoir la liberté, il fallait
+la mériter, en l'aidant à soustraire pour jamais l'Italie à l'Autriche.
+Il institua provisoirement une administration municipale. Il fit
+former des gardes nationales partout, afin de donner un commencement
+d'organisation militaire à la Lombardie. Il s'occupa ensuite des besoins
+de son armée, et fut obligé de frapper une contribution de 20 millions
+sur le Milanais. Cette mesure lui semblait fâcheuse, parce qu'elle
+devait retarder la marche de l'esprit public; mais elle ne fut cependant
+pas trop mal accueillie; d'ailleurs elle était indispensable. Grâce aux
+magasins trouvés dans le Piémont, aux blés fournis par le duc de
+Parme, l'armée était dans une grande abondance de vivres. Les soldats
+engraissaient, ils mangeaient du bon pain, de la bonne viande, et
+buvaient de l'excellent vin. Ils étaient contens, et commençaient à
+observer une exacte discipline. Il ne restait plus qu'à les habiller.
+Couverts de leurs vieux habits des Alpes, ils étaient déguenillés, et
+n'étaient imposans que par leur renommée, leur tenue martiale, et leur
+belle discipline. Bonaparte trouva bientôt de nouvelles ressources. Le
+duc de Modène, dont les états longeaient le Pô, au-dessous de ceux du
+duc de Parme, lui dépêcha des envoyés pour obtenir les mêmes conditions
+que le duc de Parme. Ce vieux prince avare, voyant toutes ses
+prédictions réalisées, s'était sauvé à Venise, avec ses trésors,
+abandonnant le gouvernement de ses états à une régence. Ne voulant pas
+cependant les perdre, il demandait à traiter. Bonaparte ne pouvait
+accorder la paix, mais il pouvait accorder des armistices, qui
+équivalaient à une paix, et qui le rendaient maître de toutes les
+existences en Italie. Il exigea 10 millions, des subsistances de toute
+espèce, des chevaux, et des tableaux.
+
+Avec ces ressources obtenues dans le pays, il établit, sur les bords du
+Pô, de grands magasins, des hôpitaux fournis d'effets pour quinze mille
+malades, et remplit toutes les caisses de l'armée. Se jugeant même assez
+riche, il achemina sur Gênes quelques millions pour le directoire. Comme
+il savait en outre que l'armée du Rhin manquait de fonds, et que cette
+pénurie arrêtait son entrée en campagne, il fit envoyer par la Suisse
+un million à Moreau. C'était un acte de bon camarade, qui lui était
+honorable et utile; car il importait que Moreau entrât en campagne pour
+empêcher les Autrichiens de porter leurs principales forces en Italie.
+
+A la vue de toutes ces choses, Bonaparte se confirmait davantage dans
+ses projets. Il n'était pas nécessaire, selon lui, de marcher contre les
+princes d'Italie; il ne fallait agir que contre les Autrichiens; tant
+qu'on résisterait à ceux-ci, et qu'on pourrait leur interdire le retour
+en Lombardie, tous les états italiens, tremblant sous l'ascendant de
+l'armée française, se soumettraient l'un après l'autre. Les ducs de
+Parme et de Modène s'étaient soumis. Rome, Naples, en feraient autant,
+si l'on restait maître des portes de l'Italie. Il fallait de même
+garder l'expectative à l'égard des peuples; et, sans renverser les
+gouvernemens, attendre que les sujets se soulevassent eux-mêmes.
+
+Mais, au milieu de ces pensées si justes, de ces travaux si vastes,
+une contrariété des plus fâcheuses vint l'arrêter. Le directoire était
+enchanté de ses services; mais Carnot, en lisant ses dépêches, écrites
+avec énergie et précision, et aussi avec une imagination extrême, fut
+épouvanté de ses plans gigantesques. Il trouvait avec raison, que
+vouloir traverser le Tyrol, et franchir les Alpes une seconde fois,
+était un projet trop extraordinaire, et même impossible; mais à son
+tour, pour corriger le projet du jeune capitaine, il en concevait un
+autre bien plus dangereux. La Lombardie conquise, il fallait se replier,
+suivant Carnet, dans la péninsule, aller punir le pape et les Bourbons
+de Naples, et chasser les Anglais de Livourne, où le duc de Toscane les
+laissait dominer. Pour cela Carnot ordonnait, au nom du directoire, de
+partager l'armée d'Italie en deux, d'en laisser une partie en Lombardie,
+sous les ordres de Kellermann, et de faire marcher l'autre sur Rome
+et sur Naples, sous les ordres de Bonaparte. Ce projet désastreux
+renouvelait la faute que les Français ont toujours faite, de s'enfoncer
+dans la péninsule avant d'être maîtres de la Haute-Italie. Ce n'est
+pas au pape, au roi de Naples, qu'il faut disputer l'Italie, c'est aux
+Autrichiens. Or, la ligne d'opération n'est pas alors sur le Tibre, mais
+sur l'Adige. L'impatience de posséder nous porta toujours à Rome, à
+Naples, et pendant que nous courions dans la péninsule, nous vîmes
+toujours la route se fermer sur nous. Il était naturel à des
+républicains de vouloir sévir contre un pape et un Bourbon; mais ils
+commettaient la faute des anciens rois de France.
+
+Bonaparte, dans son projet de se jeter dans la vallée du Danube, n'avait
+vu que les Autrichiens; c'était en lui l'exagération de la vérité chez
+un esprit juste, mais jeune; il ne pouvait donc, après une pareille
+conviction, consentir à marcher dans la péninsule; d'ailleurs, sentant
+l'importance de l'unité de direction dans une conquête qui exigeait
+autant de génie politique que de génie militaire, il ne pouvait
+supporter l'idée de partager le commandement avec un vieux général,
+brave, mais médiocre, et plein d'amour-propre. C'était en lui l'égoïsme
+si légitime du génie, qui veut faire seul sa tâche, parce qu'il se sent
+seul capable de la remplir. Il se conduisit ici comme sur le champ de
+bataille; il hasarda son avenir, et offrit sa démission dans une lettre
+aussi respectueuse que hardie. Il sentait bien qu'on n'oserait pas
+l'accepter; mais il est certain qu'il aimait encore mieux se démettre
+qu'obéir, car il ne pouvait consentir à laisser perdre sa gloire et
+l'armée, en exécutant un mauvais plan.
+
+Opposant la raison la plus lumineuse aux erreurs du directeur Carnot,
+il dit qu'il fallait toujours faire face aux Autrichiens, et s'occuper
+d'eux seuls; qu'une simple division, s'échelonnant en arrière sur le Pô
+et sur Ancône, suffirait pour épouvanter la péninsule, et obliger Rome
+et Naples à demander quartier. Il se disposa sur-le-champ à partir
+de Milan, pour courir à l'Adige et faire le siége de Mantoue. Il se
+proposait d'attendre là les nouveaux ordres du directoire, et la réponse
+à ses dépêches.
+
+Il publia une nouvelle proclamation à ses soldats, qui devait frapper
+vivement leur imagination, et qui était faite aussi pour agir fortement
+sur celle du pape et du roi de Naples.
+
+«Soldats, vous vous êtes précipités comme un torrent du haut de
+l'Apennin; vous avez culbuté, dispersé tout ce qui s'opposait à votre
+marche. Le Piémont, délivré de la tyrannie autrichienne, s'est livré à
+ses sentimens naturels de paix et d'amitié pour la France. Milan est à
+vous, et le pavillon républicain flotte dans toute la Lombardie. Les
+ducs de Parme et de Modène ne doivent leur existence politique qu'à
+votre générosité. L'armée qui vous menaçait avec orgueil ne trouve
+plus de barrière qui la rassure contre votre courage; le Pô, le Tésin,
+l'Adda, n'ont pu vous arrêter un seul jour; ces boulevarts tant vantés
+de l'Italie ont été insuffisans; vous les avez franchis aussi rapidement
+que l'Apennin. Tant de succès ont porté la joie dans le sein de la
+patrie; vos représentans ont ordonné une fête dédiée à vos victoires,
+célébrées dans toutes les communes de la république. Là, vos pères,
+vos mères, vos épouses, vos soeurs, vos amantes, se réjouissent de vos
+succès, et se vantent avec orgueil de vous appartenir. Oui, soldats,
+vous avez beaucoup fait... mais ne vous reste-t-il donc plus rien à
+faire?... Dira-t-on de nous que nous avons su vaincre, mais que
+nous n'avons pas su profiter de la victoire? La postérité vous
+reprochera-t-elle d'avoir trouvé Capoue dans la Lombardie? Mais je vous
+vois déjà courir aux armes.... Eh bien! partons! Nous avons encore
+des marches forcées à faire, des ennemis à soumettre, des lauriers à
+cueillir, des injures à venger. Que ceux qui ont aiguisé les poignards
+de la guerre civile en France, qui ont lâchement assassiné nos
+ministres, incendié nos vaisseaux à Toulon, tremblent! L'heure de la
+vengeance a sonné; mais que les peuples soient sans inquiétude; nous
+sommes amis de tous les peuples, et plus particulièrement des descendans
+de Brutus, des Scipion, et des grands hommes que nous avons pris pour
+modèles. Rétablir le Capitole, y placer avec honneur les statues des
+héros qui le rendirent célèbre; réveiller le peuple romain, engourdi par
+plusieurs siècles d'esclavage, tel sera le fruit de nos victoires. Elles
+feront époque dans la postérité: vous aurez la gloire immortelle de
+changer la face de la plus belle partie de l'Europe. Le peuple français,
+libre, respecté du monde entier, donnera à l'Europe une paix glorieuse,
+qui l'indemnisera des sacrifices de toute espèce qu'il a faits depuis
+six ans. Vous rentrerez alors dans vos foyers, et vos concitoyens diront
+en vous montrant: _Il était de l'armée d'Italie_.»
+
+Il n'était resté que huit jours à Milan; il en partit le 2 prairial (21
+mai), pour se rendre à Lodi, et s'avancer vers l'Adige.
+
+Tandis que Bonaparte poursuivait sa marche, un événement inattendu le
+rappela tout à coup à Milan. Les nobles, les moines, les domestiques des
+familles fugitives, une foule de créatures du gouvernement autrichien,
+y préparaient une révolte contre l'armée française. Ils répandirent que
+Beaulieu, renforcé, arrivait avec soixante mille hommes; que le prince
+de Condé débouchait par la Suisse, sur les derrières des républicains,
+et qu'ils allaient être perdus. Les prêtres, usant de leur influence
+sur quelques paysans qui avaient souffert du passage de l'armée, les
+excitèrent à prendre les armes. Bonaparte n'étant plus à Milan, on crut
+que le moment était favorable pour opérer la révolte, et faire soulever
+toute la Lombardie sur ses derrières. La garnison du château de Milan
+donna le signal par une sortie. Aussitôt le tocsin sonna dans toutes les
+campagnes environnantes; des paysans armés se transportèrent à Milan
+pour s'en emparer. Mais la division que Bonaparte avait laissée pour
+bloquer le château, ramena vivement la garnison dans ses murs, et
+chassa les paysans qui se présentaient. Dans les environs de Pavie, les
+révoltés eurent plus de succès. Ils entrèrent dans cette ville, et s'en
+emparèrent malgré trois cents hommes que Bonaparte y avait laissés en
+garnison. Ces trois cents hommes, fatigués ou malades, se renfermèrent
+dans un fort, pour n'être pas massacrés. Les insurgés entourèrent le
+fort, et le sommèrent de se rendre. Un général français, qui passait
+dans ce moment à Pavie, fut entouré; on l'obligea, le poignard sur la
+gorge, à signer un ordre pour engager la garnison à ouvrir ses portes.
+L'ordre fut signé et exécuté.
+
+Cette révolte pouvait avoir des conséquences désastreuses; elle pouvait
+provoquer une insurrection générale, et amener la perte de l'armée
+française. L'esprit public d'une nation est toujours plus avancé dans
+les villes que dans les campagnes. Tandis que la population des villes
+d'Italie se déclarait pour nous, les paysans, excités par les moines, et
+foulés par le passage des armées, étaient fort mal disposés. Bonaparte
+se trouvait à Lodi, lorsqu'il apprit, le 4 prairial (23 mai), les
+événemens de Milan et de Pavie; sur-le-champ il rebroussa chemin
+avec trois cents chevaux, un bataillon de grenadiers, et six pièces
+d'artillerie. L'ordre était déjà rétabli dans Milan. Il continua sa
+route sur Pavie, en se faisant précéder par l'archevêque de Milan. Les
+insurgés avaient poussé une avant-garde jusqu'au bourg de Binasco.
+Lannes la dispersa. Bonaparte, pensant qu'il fallait agir avec
+promptitude et vigueur, pour arrêter le mal dans sa naissance, fit
+mettre le feu à ce bourg, afin d'effrayer Pavie par la vue des flammes.
+Arrivé devant cette ville, il s'arrêta. Elle renfermait trente mille
+habitans, elle était entourée d'un vieux mur, et occupée par sept
+ou huit mille paysans révoltés. Ils avaient fermé les portes, et
+couronnaient les murailles. Prendre cette ville avec trois cents chevaux
+et un bataillon, n'était pas chose aisée; et cependant il ne fallait pas
+perdre de temps, car l'armée était déjà sur l'Oglio, et avait besoin de
+la présence de son général. Dans la nuit, Bonaparte fit afficher aux
+portes de Pavie une proclamation menaçante, dans laquelle il disait
+qu'une multitude égarée et sans moyens réels de résistance bravait une
+armée triomphante des rois, et voulait perdre le peuple italien; que,
+persistant dans son intention de ne pas faire la guerre aux peuples,
+il voulait bien pardonner à ce délire, et laisser une porte ouverte au
+repentir; mais que ceux qui ne poseraient pas les armes à l'instant
+seraient traités comme rebelles, et que leurs villages seraient brûlés.
+Les flammes de Binasco, ajoutait-il, devaient leur servir de leçon.
+Le matin, les paysans, qui dominaient dans la ville, refusaient de la
+rendre; Bonaparte fit balayer les murailles par de la mitraille et des
+obus, ensuite il fit approcher ses grenadiers, qui enfoncèrent les
+portes à coups de hache. Ils pénétrèrent dans la ville, et eurent un
+combat à soutenir dans les rues. Cependant on ne leur résista pas
+long-temps. Les paysans s'enfuirent, et livrèrent la malheureuse Pavie
+au courroux du vainqueur. Les soldats demandaient le pillage à grands
+cris. Bonaparte, pour donner un exemple sévère, leur accorda trois
+heures de pillage. Ils étaient à peine un millier d'hommes, et ils
+ne pouvaient pas causer de grands désastres dans une ville aussi
+considérable que Pavie. Ils fondirent sur les boutiques d'orfèvrerie, et
+s'emparèrent de beaucoup de bijoux. L'acte le plus condamnable fut le
+pillage du Mont-de-Piété; mais heureusement en Italie comme partout
+où il y a des grands, pauvres et vaniteux, les monts-de-piété étaient
+remplis d'objets appartenant aux plus hautes classes du pays. Les
+maisons de Spallanzani et de Volta furent préservées par les officiers,
+qui gardèrent eux-mêmes les demeures de ces illustres savans. Exemple
+doublement honorable et pour la France et pour l'Italie!
+
+Bonaparte lança ensuite dans la campagne ses trois cents chevaux, et fit
+sabrer une grande quantité de révoltés. Cette prompte répression ramena
+la soumission partout, et imposa au parti qui en Italie était opposé à
+la liberté et à la France. Il est triste d'être réduit à employer des
+moyens pareils; mais Bonaparte le devait sous peine de sacrifier son
+armée et les destinées de l'Italie. Le parti des moines trembla; les
+malheurs de Pavie, racontés de bouche en bouche, furent exagérés; et
+l'armée française recouvra sa renommée formidable.
+
+Cette expédition terminée, Bonaparte rebroussa chemin sur-le-champ pour
+rejoindre l'armée qui était sur l'Oglio, et qui allait passer sur le
+territoire vénitien.
+
+A l'approche de l'armée française, la question, tant agitée à Venise, du
+parti à prendre entre l'Autriche et la France, fut discutée de nouveau
+par le sénat. Quelques vieux oligarques, qui avaient conservé de
+l'énergie, auraient voulu qu'on s'alliât sur-le-champ à l'Autriche,
+patronne naturelle de tous les vieux despotismes; mais on craignait
+pour l'avenir l'ambition autrichienne, et dans le moment les foudres
+françaises. D'ailleurs il fallait prendre les armes, résolution qui
+coûtait beaucoup à un gouvernement énervé. Quelques jeunes oligarques
+aussi énergiques, mais moins entêtés que les vieux, voulaient aussi
+une détermination courageuse; ils proposaient de faire un armement
+formidable, mais de garder la neutralité, et de menacer de cinquante
+mille hommes celle des deux puissances qui violerait le territoire
+vénitien. Cette résolution était forte, mais trop forte pour être
+adoptée. Quelques esprits sages, au contraire, proposaient un troisième
+parti, c'était l'alliance avec la France. Le sénateur Battaglia, esprit
+fin, pénétrant et modéré, présenta des raisonnemens que la suite des
+temps a rendus pour ainsi dire prophétiques. Selon lui, la neutralité,
+même armée, était la plus mauvaise de toutes les déterminations. On
+ne pourrait pas se faire respecter, quelque force qu'on déployât; et
+n'ayant attaché aucun des deux partis à sa cause, on serait tôt ou tard
+sacrifié par tous les deux. Il fallait donc se décider pour l'Autriche
+ou pour la France. L'Autriche était pour le moment expulsée de l'Italie;
+et même, en lui supposant les moyens d'y rentrer, elle ne le pourrait
+pas avant deux mois, temps pendant lequel la république pourrait être
+détruite par l'armée française; d'ailleurs, l'ambition de l'Autriche
+était toujours la plus redoutable pour Venise. Elle lui avait toujours
+envié ses provinces de l'Illyrie et de la Haute-Italie, et saisirait la
+première occasion de les lui enlever. La seule garantie contre cette
+ambition était la puissance de la France, qui n'avait rien à envier à
+Venise, et qui serait toujours intéressée à la défendre. La France, il
+est vrai, avait des principes qui répugnaient à la noblesse vénitienne;
+mais il était temps enfin de se résigner à quelques sacrifices
+indispensables à l'esprit du siècle, et de faire aux nobles de la
+terre-ferme les concessions qui pouvaient seules les rattacher à la
+république et au Livre d'or. Avec quelques modifications légères à
+l'ancienne constitution, on pouvait satisfaire l'ambition de toutes les
+classes de sujets vénitiens, et s'attacher la France; si de plus on
+prenait les armes pour celle-ci, on pouvait espérer, peut-être, en
+récompense des services qu'on lui aurait rendus, les dépouilles de
+l'Autriche en Lombardie. Dans tous les cas, répétait le sénateur
+Battaglia, la neutralité était le plus mauvais de tous les partis.
+
+Cet avis, dont le temps a démontré la sagesse, blessait trop
+profondément l'orgueil et les haines de la vieille aristocratie
+vénitienne pour être adopté. Il faut dire aussi qu'on ne comptait point
+assez sur la durée de la puissance française en Italie, pour s'allier à
+elle. Il y avait un ancien axiome italien qui disait que l'_Italie était
+le tombeau des Français_, et on craignait de se trouver exposé ensuite,
+sans aucune défense, au courroux de l'Autriche.
+
+A ces trois partis on préféra le plus commode, le plus conforme aux
+routines et à la mollesse de ce vieux gouvernement, la neutralité
+désarmée. On décida qu'il serait envoyé des provéditeurs au-devant de
+Bonaparte pour protester de la neutralité de la république, et réclamer
+le respect dû au territoire et aux sujets vénitiens. On avait une grande
+terreur des Français, mais on les savait faciles et sensibles aux bons
+traitemens. Ordre fut donné à tous les agens du gouvernement de les
+traiter et de les recevoir à merveille, de s'emparer des officiers et
+des généraux afin de capter leur bienveillance.
+
+Bonaparte, en arrivant sur le territoire de Venise, avait tout autant
+besoin de prudence que Venise elle-même. Cette puissance, quoique aux
+mains d'un gouvernement affaibli, était grande encore; il fallait ne pas
+l'indisposer au point de la forcer à s'armer; car alors la Haute-Italie
+n'aurait plus été tenable pour les Français; mais il fallait cependant,
+tout en observant la neutralité, obliger Venise à nous souffrir sur son
+territoire, à nous y laisser battre, à nous y nourrir même s'il était
+possible. Elle avait donné passage aux Autrichiens; c'était la raison
+dont il fallait se servir pour tout se permettre et tout exiger, en
+restant dans les limites de la neutralité.
+
+Bonaparte en entrant à Brescia, publia une proclamation dans laquelle
+il disait, qu'en traversant le territoire vénitien afin de poursuivre
+l'armée impériale, qui avait eu la permission de le franchir, il
+respecterait le territoire et les habitans de la république de Venise,
+qu'il ferait observer la plus grande discipline à son armée, que tout ce
+qu'elle prendrait serait payé, et qu'il n'oublierait point les antiques
+liens qui unissaient les deux républiques. Il fut très-bien reçu par
+le provéditeur vénitien de Brescia, et poursuivit sa marche. Il avait
+franchi l'Oglio, qui coule après l'Adda; il arriva devant le Mincio, qui
+sort du lac de Garda, circule dans la plaine du Mantouan, puis forme,
+après quelques lieues, un nouveau lac, au milieu duquel est placé
+Mantoue, et va enfin se jeter dans le Pô. Beaulieu, renforcé de dix
+mille hommes, s'était placé sur la ligne du Mincio, pour la défendre[4].
+Une avant-garde de quatre mille fantassins et de deux mille cavaliers
+était rangée en avant du fleuve, au village de Borghetto. Le gros de
+l'armée était placé au-delà du Mincio, sur la position de Valeggio; la
+réserve était un peu plus en arrière à Villa-Franca; des corps détachés
+gardaient le cours du Mincio, au-dessus et au-dessous de Valeggio. La
+ville vénitienne de Peschiera est située sur le Mincio, à sa sortie du
+lac de Garda. Beaulieu, qui voulait avoir cette place pour appuyer
+plus solidement la droite de sa ligne, trompa les Vénitiens; et, sous
+prétexte d'obtenir passage pour cinquante hommes, surprit la ville, et
+y plaça une forte garnison. Elle avait une enceinte bastionnée et
+quatre-vingts pièces de canon.
+
+[Footnote 4: Voyez la carte à la fin du volume.]
+
+Bonaparte, en avançant sur cette ligne, négligea tout à fait Mantoue,
+qui était à sa droite, et qu'il n'était pas temps de bloquer encore,
+et appuya sur sa gauche vers Peschiera. Son projet était de passer
+le Mincio à Borghetto et Valeggio. Pour cela, il lui fallait tromper
+Beaulieu sur son intention. Il fit ici comme au passage du Pô; il
+dirigea un corps sur Peschiera et un autre sur Lonato, de manière à
+inquiéter Beaulieu sur le Haut-Mincio, et à lui faire supposer qu'il
+voulait ou passer à Peschiera, ou tourner le lac de Garda. En même
+temps, il dirigea son attaque la plus sérieuse sur Borghetto. Ce
+village, placé en avant du Mincio, était, comme on vient de dire, gardé
+par quatre mille fantassins et deux mille cavaliers. Le 9 prairial (28
+mai) Bonaparte engagea l'action. Il avait toujours eu de la peine à
+faire battre sa cavalerie. Elle était peu habituée à charger, parce
+qu'on n'en faisait pas autrefois un grand usage, et qu'elle était
+d'ailleurs intimidée par la grande réputation de la cavalerie allemande.
+Bonaparte voulait à tout prix la faire battre, parce qu'il attachait une
+grande importance aux services qu'elle pouvait rendre. En avançant sur
+Borghetto, il distribua ses grenadiers et ses carabiniers à droite et
+à gauche de sa cavalerie, il plaça l'artillerie par derrière, et après
+l'avoir ainsi enfermée, il la poussa sur l'ennemi. Soutenue de tous
+côtés, et entraînée par le bouillant Murat, elle fit des prodiges, et
+mit en fuite les escadrons autrichiens. L'infanterie aborda ensuite
+le village de Borghetto, dont elle s'empara. Les Autrichiens, en se
+retirant par le pont qui conduit de Borghetto à Valeggio, voulurent le
+rompre. Ils parvinrent en effet à détruire une arche. Mais quelques
+grenadiers, conduits par le général Gardanne, entrèrent dans les flots
+du Mincio, qui était guéable en quelques endroits, et le franchirent en
+tenant leurs armes sur leurs têtes, et en bravant le feu des hauteurs
+opposées. Les Autrichiens crurent voir la colonne de Lodi, et se
+retirèrent sans détruire le pont. L'arche rompue fut rétablie, et
+l'armée put passer. Bonaparte se mit sur-le-champ à remonter le Mincio
+avec la division Augereau, afin de donner la chasse aux Autrichiens;
+mais ils refusèrent le combat toute la journée. Il laissa la division
+Augereau continuer la poursuite, et il revint à Valeggio, où se trouvait
+la division Masséna, qui commençait à faire la soupe. Tout à coup la
+charge sonna, les hussards autrichiens fondirent au milieu du bourg;
+Bonaparte eut à peine le temps de se sauver. Il monta à cheval, et
+reconnut bientôt que c'était un des corps ennemis laissés à la garde
+du Bas-Mincio, qui remontait le fleuve pour joindre Beaulieu, dans sa
+retraite vers les montagnes. La division Masséna courut aux armes, et
+donna la chasse à cette division, qui parvint cependant à rejoindre
+Beaulieu.
+
+Le Mincio était donc franchi. Bonaparte avait décidé une seconde fois la
+retraite des Impériaux, qui se rejetaient définitivement dans le
+Tyrol. Il avait obtenu un avantage important, celui de faire battre sa
+cavalerie, qui maintenant ne craignait plus celle des Autrichiens. Il
+attachait à cela un grand prix. On se servait peu de la cavalerie
+avant lui, et il avait jugé qu'on pouvait en tirer un grand parti, en
+l'employant à couvrir l'artillerie. Il avait calculé que l'artillerie
+légère et la cavalerie, employées à propos, pouvaient produire l'effet
+d'une masse d'infanterie dix fois plus forte. Il affectionnait déjà
+beaucoup le jeune Murat, qui savait faire battre ses escadrons; mérite
+qu'il regardait alors comme fort rare chez les officiers de cette arme.
+La surprise qui avait mis sa personne en danger lui inspira une autre
+idée: ce fut de former un corps d'hommes d'élite, qui, sous le nom de
+guides, devaient l'accompagner partout. Sa sûreté personnelle n'était
+qu'un objet secondaire à ses yeux; il voyait l'avantage d'avoir toujours
+sous sa main un corps dévoué et capable des actions les plus hardies. On
+le verra en effet décider de grandes choses, en lançant vingt-cinq de
+ces braves gens. Il en donna le commandement à un officier de cavalerie,
+intrépide et calme, fort connu depuis sous le nom de Bessières.
+
+Beaulieu avait évacué Peschiera, pour remonter dans le Tyrol. Un combat
+s'était engagé avec l'arrière-garde autrichienne, et l'armée française
+n'était entrée dans la ville qu'après une action assez vive. Les
+Vénitiens n'ayant pas pu la soustraire à Beaulieu, elle avait cessé
+d'être neutre; et les Français étaient autorisés à s'y établir.
+Bonaparte savait bien que les Vénitiens avaient été trompés par
+Beaulieu, mais il résolut de se servir de cet événement pour obtenir
+d'eux tout ce qu'il désirait. Il voulait la ligne de l'Adige et
+particulièrement l'importante ville de Vérone qui commande le fleuve; il
+voulait surtout se faire nourrir.
+
+Le provéditeur Foscarelli, vieil oligarque vénitien, très-entêté dans
+ses préjugés, et plein de haine contre la France, était chargé de se
+rendre au quartier-général de Bonaparte. On lui avait dit que le général
+était extrêmement courroucé de ce qui était arrivé à Peschiera, et la
+renommée répandait que son courroux était redoutable. Binasco, Pavie,
+faisaient foi de sa sévérité; deux armées détruites et l'Italie
+conquise, faisaient foi de sa puissance. Le provéditeur vint
+à Peschiera, plein de terreur, et en partant il écrivit à son
+gouvernement: _Dieu veuille me recevoir en holocauste!_ Il avait pour
+mission spéciale d'empêcher les Français d'entrer à Vérone. Cette ville,
+qui avait donné asile au prétendant, était dans la plus cruelle anxiété.
+Le jeune Bonaparte, qui avait des colères violentes, et qui en avait
+aussi de feintes, n'oublia rien pour augmenter l'effroi du provéditeur.
+Il s'emporta vivement contre le gouvernement vénitien, qui prétendait
+être neutre et ne savait pas faire respecter sa neutralité; qui, en
+laissant les Autrichiens s'emparer de Peschiera, avait exposé l'armée
+française à perdre un grand nombre de braves devant cette place. Il dit
+que le sang de ses compagnons d'armes demandait vengeance, et qu'il
+la fallait éclatante. Le provéditeur excusa beaucoup les autorités
+vénitiennes, et parla ensuite de l'objet essentiel, qui était Vérone. Il
+prétendit qu'il avait ordre d'en interdire l'entrée aux deux puissances
+belligérantes. Bonaparte lui répondit qu'il n'était plus temps; que déjà
+Masséna s'y était rendu; que peut-être, en cet instant, il y avait mis
+le feu pour punir cette ville qui avait eu l'insolence de se regarder un
+moment comme la capitale de l'empire français. Le provéditeur supplia
+de nouveau; et Bonaparte, feignant de s'adoucir un peu, répondit qu'il
+pourrait tout au plus, si Masséna n'y était pas déjà entré de vive
+force, donner un délai de vingt-quatre heures, après lequel il
+emploierait la bombe et le canon.
+
+Le provéditeur se retira consterné. Il retourna à Vérone, où il annonça
+qu'il fallait recevoir les Français. A leur approche, les habitans
+les plus riches, croyant qu'on ne leur pardonnerait pas le séjour
+du prétendant dans leur ville, s'enfuirent en foule dans le Tyrol,
+emportant ce qu'ils avaient de plus précieux. Cependant les Véronais
+se rassurèrent bientôt en voyant les Français, et en se persuadant, de
+leurs propres yeux, que ces républicains n'étaient pas aussi barbares
+que le publiait la renommée.
+
+Deux autres envoyés vénitiens arrivèrent à Vérone pour voir Bonaparte.
+On avait fait choix des sénateurs Erizzo et Battaglia. Ce dernier était
+celui dont nous avons parlé, qui penchait pour l'alliance avec la
+France, et on espérait à Venise que ces deux nouveaux ambassadeurs
+réussiraient mieux que Foscarelli à calmer le général. Il les reçut en
+effet beaucoup mieux que Foscarelli; et, maintenant qu'il avait atteint
+l'objet de ses voeux, il feignit de s'apaiser, et de consentir à
+entendre raison. Ce qu'il voulait pour l'avenir, c'étaient des vivres,
+et même, s'il était possible, une alliance de Venise avec la France. Il
+fallait tour à tour imposer et séduire: il fit l'un et l'autre. «La
+première loi, dit-il, pour les hommes est de vivre. Je voudrais épargner
+à la république de Venise le soin de nous nourrir; mais puisque le
+destin de la guerre nous a obligés de venir jusqu'ici, nous sommes
+contraints de vivre où nous nous trouvons. Que la république de Venise
+fournisse à mes soldats ce dont ils ont besoin; elle comptera ensuite
+avec la république française.» Il fut convenu qu'un fournisseur juif
+procurerait à l'armée tout ce qui lui serait nécessaire, et que Venise
+paierait en secret ce fournisseur, pour qu'elle ne parût pas violer la
+neutralité en nourrissant les Français. Bonaparte aborda ensuite la
+question d'une alliance. «Je viens, dit-il, d'occuper l'Adige; je l'ai
+fait parce qu'il me faut une ligne, parce que celle-ci est la meilleure,
+et que votre gouvernement est incapable de la défendre. Qu'il arme
+cinquante mille hommes, qu'il les place sur l'Adige, et je lui rends ses
+places de Vérone et de Porto-Legnago. Du reste, ajouta-t-il, vous devez
+nous voir ici avec plaisir. Ce que la France m'envoie faire dans ces
+contrées, est tout dans l'intérêt de Venise. Je viens chasser les
+Autrichiens au-delà des Alpes; peut-être constituer la Lombardie en état
+indépendant; peut-on rien faire de plus avantageux à votre république?
+Si elle voulait s'unir à nous, peut-être recevrait-elle un grand prix de
+ce service. Nous ne faisons la guerre à aucun gouvernement: nous sommes
+les amis de tous ceux qui nous aideront à renfermer la puissance
+autrichienne dans ses limites.»
+
+Les deux Vénitiens sortirent frappés du génie de ce jeune homme, qui,
+tour à tour menaçant ou caressant, impérieux ou souple, et parlant de
+tous les objets militaires et politiques avec autant de profondeur que
+l'éloquence, annonçait que l'homme d'état était aussi précoce en lui que
+le guerrier. _Cet homme_, dirent-ils en écrivant à Venise, _aura un jour
+une grande influence sur sa patrie_[5].
+
+[Footnote 5: Cette prédiction est du 5 juin 1796.]
+
+Bonaparte était maître enfin de la ligne de l'Adige, à laquelle il
+attachait tant d'importance. Il attribuait toutes les fautes comprises
+dans les anciennes campagnes des Français en Italie, au mauvais choix de
+la ligne défensive. Les lignes sont nombreuses dans la Haute-Italie,
+car une multitude de fleuves la parcourent des Alpes à la mer. La
+plus grande et la plus célèbre, la ligne du Pô, qui traverse toute
+la Lombardie, lui paraissait mauvaise comme trop étendue. Une armée,
+suivant lui, ne pouvait pas garder cinquante lieues de cours. Une feinte
+pouvait toujours ouvrir le passage d'un grand fleuve. Lui-même avait
+franchi le Pô à quelques lieues de Beaulieu. Les autres fleuves, tels
+que le Tésin, l'Adda, l'Oglio, tombant dans le Pô, se confondaient avec
+lui, et avaient les mêmes inconvéniens. Le Mincio était guéable, et
+d'ailleurs tombait aussi dans le Pô. L'Adige seul, sortant du Tyrol et
+allant se jeter dans la mer, couvrait toute l'Italie. Il était profond,
+n'avait qu'un cours très peu étendu des montagnes à la mer. Il était
+couvert par deux places, Vérone et Porto-Legnago, très voisines l'une
+de l'autre, et qui, sans être fortes, pouvaient résister à une
+première attaque. Enfin il parcourait, à partir de Legnago, des marais
+impraticables, qui couvraient la partie inférieure de son cours. Les
+fleuves plus avancés dans la Haute-Italie, tels que la Brenta, la Piave,
+le Tagliamento, étaient guéables, et tournés d'ailleurs par la grande
+route du Tyrol, qui débouchait sur leurs derrières, L'Adige, au
+contraire, avait l'avantage d'être placé au débouché de cette route, qui
+parcourt sa propre vallée.
+
+Telles étaient les raisons qui décidèrent Bonaparte pour cette ligne,
+et une immortelle campagne a prouvé la justesse de son jugement. Cette
+ligne occupée, il fallait songer maintenant à commencer le siége de
+Mantoue. Cette place, située sur le Mincio, était en arrière de l'Adige,
+et se trouvait couverte par ce fleuve. On la regardait comme le
+boulevart de l'Italie. Assise au milieu d'un lac formé par les eaux du
+Mincio, elle communiquait avec la terre ferme par cinq digues. Malgré
+sa réputation, cette place avait des inconvéniens qui en diminuaient la
+force réelle. Placée au milieu d'exhalaisons marécageuses, elle était
+exposée aux fièvres; ensuite, les têtes de chaussées enlevées, l'assiégé
+se trouvait rejeté dans la place, et pouvait être bloqué par un corps
+très-inférieur à la garnison. Bonaparte comptait la prendre avant qu'une
+nouvelle armée pût arriver au secours de l'Italie. Le 15 prairial (3
+juin), il fit attaquer les têtes de chaussées, dont une était formée par
+le faubourg de Saint-George, et les enleva. Dès cet instant, Serrurier
+put bloquer, avec huit mille hommes, une garnison qui se composait de
+quatorze, dont dix mille étaient sous les armes, et quatre mille dans
+les hôpitaux. Bonaparte fit commencer les travaux du siége, et mettre
+toute la ligne de l'Adige en état de défense. Ainsi, dans moins de
+deux mois, il avait conquis l'Italie. Il s'agissait de la garder. Mais
+c'était là ce dont on doutait, et c'était l'épreuve sur laquelle on
+voulait juger le jeune général.
+
+Le directoire venait de répondre aux observations faites par Bonaparte
+sur le projet de diviser l'armée et de marcher dans la péninsule. Les
+idées de Bonaparte étaient trop justes pour ne pas frapper l'esprit
+de Carnot, et ses services trop éclatans pour que sa démission fût
+acceptée. Le directoire se hâta de lui écrire pour approuver ses
+projets, pour lui confirmer le commandement de toutes les forces
+agissant en Italie, et l'assurer de toute la confiance du gouvernement.
+Si les magistrats de la république avaient eu le don de prophétie, ils
+auraient bien fait d'accepter la démission de ce jeune homme, quoiqu'il
+eût raison dans l'avis qu'il soutenait, quoique sa retraite fit perdre à
+la république l'Italie et un grand capitaine; mais dans le moment on ne
+voyait en lui que la jeunesse, le génie, la victoire, et on éprouvait
+l'intérêt, on avait les égards que toutes ces choses inspirent.
+
+Le directoire n'imposait à Bonaparte qu'une seule condition, c'était de
+faire sentir à Rome et à Naples la puissance de la république. Tout ce
+qu'il y avait de patriotes sincères en France le désirait. Le pape, qui
+avait anathématisé la France, prêché une croisade contre elle, et laissé
+assassiner dans sa capitale notre ambassadeur, méritait certes un
+châtiment. Bonaparte, libre d'agir maintenant comme il l'entendait,
+prétendait obtenir tous ces résultats sans quitter la ligne de l'Adige.
+Tandis qu'une partie de l'armée gardait cette ligne, qu'une autre
+assiégeait Mantoue et le château de Milan, il voulait, avec une simple
+division échelonnée en arrière sur le Pô, faire trembler toute la
+péninsule, et amener le pontife et la reine de Naples à implorer la
+clémence républicaine. On annonçait l'approche d'une grande armée,
+détachée du Rhin pour venir disputer l'Italie à ses vainqueurs. Cette
+armée, qui devait traverser la Forêt-Noire, le Voralberg, le Tyrol, ne
+pouvait arriver avant un mois. Bonaparte avait donc le temps de tout
+terminer sur ses derrières, sans trop s'éloigner de l'Adige, et de
+manière à pouvoir, par une simple marche rétrograde, se retrouver en
+face de l'ennemi.
+
+Il était temps en effet qu'il songeât au reste de l'Italie. La présence
+de l'armée française y développait les opinions avec une singulière
+rapidité. Les provinces vénitiennes ne pouvaient plus souffrir le joug
+aristocratique. La ville de Brescia manifestait un grand penchant à la
+révolte. Dans toute la Lombardie, et surtout à Milan, l'esprit public
+faisait des progrès rapides. Les duchés de Modène et Reggio, les
+légations de Bologne et Ferrare, ne voulaient plus ni de leur vieux
+duc, ni du pape. En revanche, le parti contraire devenait plus hostile.
+L'aristocratie génoise était fort indisposée, et méditait de mauvais
+projets sur nos derrières. Le ministre autrichien Gérola était
+l'instigateur secret de tous ces projets. L'état de Gênes était rempli
+de petits fiefs relevant de l'Empire. Les seigneurs génois revêtus de
+ces fiefs réunissaient les déserteurs, les bandits, les prisonniers
+autrichiens qui avaient réussi à s'échapper, les soldats piémontais
+qu'on avait licenciés, et formaient des bandes de partisans connus sous
+le nom de _Barbets_. Ils infestaient l'Apennin par où l'armée française
+était entrée; ils arrêtaient les courriers, pillaient nos convois,
+massacraient les détachemens français quand ils n'étaient pas assez
+nombreux pour se défendre, et répandaient l'inquiétude sur la route de
+France. En Toscane, les Anglais s'étaient rendus maîtres du port de
+Livourne, grâce à la protection du gouverneur, et le commerce français
+était traité en ennemi. Enfin Rome faisait des préparatifs hostiles;
+l'Angleterre lui promettait quelques mille hommes; et Naples, toujours
+agitée par les caprices d'une reine violente, annonçait un armement
+formidable. Le faible roi, quittant un instant le soin de la pêche,
+avait publiquement imploré l'assistance du ciel; il avait, dans une
+cérémonie solennelle, déposé ses ornemens royaux, et les avait consacrés
+au pied des autels. Toute la populace napolitaine avait applaudi
+et poussé d'affreuses vociférations; une multitude de misérables,
+incapables de manier un fusil et d'envisager une baïonnette française,
+demandaient des armes et voulaient marcher contre notre armée.
+
+Quoique ces mouvemens n'eussent rien de bien alarmant pour Bonaparte,
+tant qu'il pouvait disposer de six mille hommes, il devait se hâter de
+les réprimer avant l'arrivée de la nouvelle armée autrichienne, qui
+exigeait la présence de toutes nos forces sur l'Adige. Bonaparte
+commençait à recevoir de l'armée des Alpes quelques renforts, ce qui lui
+permettait d'employer quinze mille hommes au blocus de Mantoue et du
+château de Milan, vingt mille à la garde de l'Adige, et de porter une
+division sur le Pô pour exécuter ses projets sur le midi de l'Italie.
+
+Il se rendit sur-le-champ à Milan pour faire ouvrir la tranchée autour
+du château, et hâter sa reddition. Il ordonna à Augereau, qui était sur
+le Mincio, très près du Pô, de passer ce fleuve à Borgo-Forte, et de se
+diriger sur Bologne. Il enjoignit à Vaubois de s'acheminer de Tortone à
+Modène, avec quatre ou cinq mille hommes arrivant des Alpes. De cette
+manière il pouvait diriger huit à neuf mille hommes dans les légations
+de Bologne et de Ferrare, et menacer de là toute la péninsule.
+
+Il attendit pendant quelques jours la fin des inondations sur le Bas-Pô,
+avant de mettre sa colonne en mouvement. Mais la cour de Naples, faible
+autant qu'elle était violente, avait passé de la fureur à l'abattement.
+En apprenant nos dernières victoires dans la Haute-Italie, elle avait
+fait partir le prince de Belmonte-Pignatelli pour se soumettre au
+vainqueur. Bonaparte renvoya pour la paix au directoire, mais crut
+devoir accorder un armistice. Il ne lui convenait pas de s'enfoncer
+jusqu'à Naples avec quelques mille hommes, et surtout dans l'attente de
+l'arrivée des Autrichiens. Il lui suffisait pour le moment de désarmer
+cette puissance, d'ôter son appui à Rome, et de la brouiller avec la
+coalition. On ne pouvait pas, comme aux autres petits princes qu'on
+avait sous la main, lui imposer des contributions, mais elle s'engageait
+à ouvrir tous ses ports aux Français, à retirer à l'Angleterre cinq
+vaisseaux et beaucoup de frégates qu'elle lui fournissait, enfin à
+priver l'armée autrichienne des deux mille quatre cents cavaliers qui
+servaient dans ses rangs. Ce corps de cavalerie devait rester séquestré
+sous la main de Bonaparte, qui était maître de le faire prisonnier à la
+première violation de l'armistice. Bonaparte savait très bien que de
+pareilles conditions ne plairaient pas au gouvernement, mais dans le
+moment il lui importait d'avoir du repos sur ses derrières, et il
+n'exigeait que ce qu'il croyait pouvoir obtenir. Le roi de Naples
+soumis, le pape ne pouvait pas résister; alors l'expédition sur la
+droite du Pô se réduisait, comme il le voulait, à une expédition de
+quelques jours, et il revenait à l'Adige.
+
+Il signa cet armistice, et partit ensuite pour passer le Pô et se mettre
+à la tête des deux colonnes qu'il dirigeait sur l'État de l'Église,
+celle de Vaubois qui arrivait des Alpes pour le renfoncer, et celle
+d'Augereau qui rétrogradait du Mincio sur le Pô. Il attachait beaucoup
+d'importance à la situation de Gênes, parce qu'elle était placée sur
+l'une des deux routes qui conduisaient en France, et parce que son
+sénat avait toujours montré de l'énergie. Il sentait qu'il aurait fallu
+demander l'exclusion de vingt familles feudataires de l'Autriche et de
+Naples, pour y assurer la domination de la France; mais il n'avait pas
+d'ordres à cet égard, et d'ailleurs il craignait de révolutionner. Il se
+contenta donc d'écrire une lettre au sénat, dans laquelle il demandait
+que le gouverneur de Novi, qui avait protégé les brigands, fût puni
+d'une manière exemplaire, et que le ministre autrichien fût chassé de
+Gênes; il voulait ensuite une explication catégorique. «Pouvez-vous,
+disait il, ou ne pouvez-vous pas délivrer votre territoire des assassins
+qui l'infestent? Si vous ne pouvez pas prendre des mesures, j'en
+prendrai pour vous; je ferai brûler les villes et les villages où se
+commettra un assassinat; je ferai brûler les maisons qui donneront
+asile aux assassins, et punir exemplairement les magistrats qui les
+souffriront. Il faut que le meurtre d'un Français porte malheur aux
+communes entières qui ne l'auraient pas empêché.» Comme il connaissait
+les lenteurs diplomatiques, il envoya son aide-de-camp Murat, pour
+porter sa lettre, et la lire lui-même au sénat. «Il faut, écrivait-il
+au ministre Faypoult, un genre de communication qui électrise ces
+messieurs.» Il fit partir en même temps Lannes avec douze cents hommes,
+pour aller châtier les fiefs impériaux. Le château d'Augustin Spinola,
+le principal instigateur de la révolte, fut brûlé. Les Barbets saisis
+les armes à la main furent impitoyablement fusillés. Le sénat de Gênes
+épouvanté destitua le gouverneur de Novi, congédia le ministre Gérola,
+et promit de faire garder les routes par ses propres troupes. Il envoya
+à Paris M. Vincent Spinola, pour s'entendre avec le directoire sur tous
+les objets en litige, sur l'indemnité due pour la frégate _la Modeste_,
+sur l'expulsion des familles feudataires, et sur le rappel des familles
+exilées.
+
+Bonaparte s'achemina ensuite sur Modène, où il arriva le 1er messidor
+(19 juin), tandis qu'Augereau entrait à Bologne le même jour.
+
+L'enthousiasme des Modénois fut extrême. Ils vinrent à sa rencontre,
+et lui envoyèrent une députation pour le complimenter. Les principaux
+d'entre eux l'entourèrent de sollicitations, et le supplièrent de les
+affranchir du joug de leur duc, qui avait emporté leurs dépouilles à
+Venise. Comme la régence laissée par le duc s'était montrée fidèle aux
+conditions de l'armistice, et que Bonaparte n'avait aucune raison pour
+exercer les droits de conquête sur le duché, il ne pouvait satisfaire
+les Modénois; c'était d'ailleurs une question que la politique
+conseillait d'ajourner. Il se contenta de donner des espérances, et
+conseilla le calme. Il partit pour Bologne. Le fort d'Urbin était sur
+sa route, et c'était la première place appartenant au pape. Il la fit
+sommer; le château se rendit. Il renfermait soixante pièces de canon de
+gros calibre, et quelques cents hommes. Bonaparte fit acheminer cette
+grosse artillerie sur Mantoue, pour y être employée au siége. Il arriva
+à Bologne, où l'avait précédé la division Augereau. La joie des habitans
+fut des plus vives. Bologne est une ville de cinquante mille ames,
+magnifiquement bâtie, célèbre par ses artistes, ses savans et son
+université. L'amour pour la France et la haine pour le Saint-Siége y
+étaient extrêmes. Ici Bonaparte ne craignait pas de laisser éclater les
+sentimens de liberté, car il était dans les possessions d'un ennemi
+déclaré, le pape, et il lui était permis d'exercer le droit de conquête.
+Les deux légations de Ferrare et de Bologne l'entourèrent de leurs
+députés: il leur accorda une indépendance provisoire, en promettant de
+la faire reconnaître à la paix.
+
+Le Vatican était dans l'alarme, et il envoya sur-le-champ un négociateur
+pour intercéder en sa faveur. L'ambassadeur d'Espagne, d'Azara, connu
+par son esprit et par son goût pour la France, et ministre d'une
+puissance amie, fut choisi. Il avait déjà négocié pour le duc de Parme.
+Il arriva à Bologne, et vint mettre la tiare aux pieds de la république
+victorieuse. Fidèle à son plan, Bonaparte, qui ne voulait rien abattre
+ni rien édifier encore, exigea d'abord que les légations de Bologne
+et de Ferrare restassent indépendantes, que la ville d'Ancône reçût
+garnison française, que le pape donnât 21 millions, des blés, des
+bestiaux, et cent tableaux ou statues: ces conditions furent acceptées.
+Bonaparte s'entretint beaucoup avec le ministre d'Azara, et le laissa
+plein d'enthousiasme. Il écrivit une lettre au célèbre astronome Oriani,
+au nom de la république, et demanda à le voir. Ce savant modeste fut
+interdit en présence du jeune vainqueur, et ne lui rendit hommage que
+par son embarras. Bonaparte ne négligeait rien pour honorer l'Italie,
+pour réveiller son orgueil et son patriotisme. Ce n'était point un
+conquérant barbare qui venait la ravager, c'était un héros de la
+liberté venant ranimer le flambeau du génie dans l'antique patrie de la
+civilisation. Il laissa Monge, Bertholet et les frères Thouin, que le
+directoire lui avait envoyés, pour choisir les objets destinés aux
+musées de Paris.
+
+Le 8 messidor (26 juin), il passa l'Apennin avec la division Vaubois, et
+entra en Toscane. Le duc, épouvanté, lui envoya son ministre Manfredini.
+Bonaparte le rassura sur ses intentions, qu'il laissa secrètes. Pendant
+ce temps, sa colonne se porta à marches forcées sur Livourne, où
+elle entra à l'improviste, et s'empara de la factorerie anglaise. Le
+gouverneur Spannochi fut saisi, enfermé dans une chaise de poste, et
+envoyé au grand-duc avec une lettre, dans laquelle on expliquait les
+motifs de cet acte d'hostilité commis chez une puissance amie. On disait
+au grand-duc que son gouverneur avait manqué à toutes les lois de la
+neutralité, en opprimant le commerce français, en donnant asile aux
+émigrés et à tous les ennemis de la république; et on ajoutait que, par
+respect pour son autorité, on lui laissait à lui-même le soin de punir
+un ministre infidèle. Cet acte de vigueur prouvait à tous les états
+neutres que le général français ferait la police chez eux, s'ils ne
+savaient l'y faire. On n'avait pas pu saisir tous les vaisseaux des
+Anglais, mais leur commerce fit de grandes pertes. Bonaparte laissa
+garnison à Livourne, et désigna des commissaires pour se faire livrer
+tout ce qui appartenait aux Anglais, aux Autrichiens et aux Russes. Il
+se rendit ensuite de sa personne à Florence, où le grand-duc lui fit une
+réception magnifique. Après y avoir séjourné quelques jours, il repassa
+le Pô pour revenir à son quartier-général de Roverbella, près Mantoue.
+Ainsi, une vingtaine de jours, et une division échelonnée sur la droite
+du Pô, lui avaient suffi pour imposer aux puissances de l'Italie, et
+pour s'assurer du calme pendant les nouvelles luttes qu'il avait encore
+à soutenir contre la puissance autrichienne.
+
+Tandis que l'armée d'Italie remplissait avec tant de gloire la tâche
+qui lui était imposée dans le plan général de campagne, les armées
+d'Allemagne n'avaient pas pu encore se mettre en mouvement. La
+difficulté d'organiser leurs magasins et de se procurer les chevaux les
+avait jusqu'ici retenues dans l'inaction. De son côté, l'Autriche, qui
+aurait eu le plus grand intérêt à prendre brusquement l'initiative,
+avait mis une inconcevable lenteur à faire ses préparatifs, et ne
+s'était mise en mesure de commencer les hostilités que pour le milieu
+de prairial (commencement de juin). Ses armées étaient sur un pied
+formidable, et de beaucoup supérieures aux nôtres. Mais nos succès en
+Italie l'avaient obligée à détacher Wurmser avec trente mille hommes de
+ses meilleures troupes du Rhin, pour aller recueillir et réorganiser les
+débris de Beaulieu. Ainsi, outre ses conquêtes, l'armée d'Italie rendait
+l'important service de dégager les armées d'Allemagne. Le conseil
+aulique, qui avait résolu de prendre l'offensive, et de porter le
+théâtre de la guerre au sein de nos provinces, ne songea plus dès lors
+qu'à garder la défensive et à s'opposer à notre invasion. Il aurait
+même voulu laisser subsister l'armistice; mais il était dénoncé, et les
+hostilités devaient commencer le 12 prairial (31 mai).
+
+Déjà nous avons donné une idée du théâtre de la guerre. Le Rhin et le
+Danube sortis, l'un des grandes Alpes, l'autre des Alpes de Souabe,
+après s'être rapprochés dans les environs du lac de Constance, se
+séparent pour aller, le premier vers le nord, le second vers l'orient de
+l'Europe. Deux vallées transversales et presque parallèles, celles du
+Mein et du Necker, forment en quelque sorte deux débouchés, pour aller,
+à travers le massif des Alpes de Souabe, dans la vallée du Danube, ou
+pour venir de la vallée du Danube dans celle du Rhin.
+
+Ce théâtre de guerre, et le plan d'opérations qu'il comporte, n'étaient
+point connus alors comme ils le sont aujourd'hui grâces à de grands
+exemples. Carnot, qui dirigeait nos plans, s'était fait une théorie
+d'après la célèbre campagne de 1794, qui lui avait valu tant de gloire
+en Europe. A cette époque, le centre de l'ennemi, retranché dans la
+forêt de Mormale, ne pouvant être entamé, on avait filé sur ses ailes,
+et en les débordant, on l'avait obligé à la retraite. Cet exemple
+s'était gravé dans la mémoire de Carnot. Doué d'un esprit novateur, mais
+systématique, il avait imaginé une théorie d'après cette campagne, et il
+était persuadé qu'il fallait toujours agir à la fois sur les deux ailes
+d'une armée, et chercher constamment à les déborder. Les militaires
+ont regardé cette idée comme un progrès véritable et comme déjà bien
+préférable au système des cordons, tendant à attaquer l'ennemi sur tous
+les points, mais elle s'était changée dans l'esprit de Carnot en un
+système arrêté et dangereux. Les circonstances qui s'offraient ici
+l'engageaient encore davantage à suivre ce système. L'armée de
+Sambre-et-Meuse et celle de Rhin-et-Moselle étaient placées toutes deux
+sur le Rhin, à deux points très distans l'un de l'autre: deux vallées
+partaient de ces points pour déboucher sur le Danube. C'étaient là
+des motifs bien suffisans pour Carnot de former les Français en deux
+colonnes, dont l'une remontant par le Mein, l'autre par le Necker,
+tendraient ainsi à déborder les ailes des armées impériales, et à les
+obliger de rétrograder sur le Danube. Il prescrivit donc aux généraux
+Jourdan et Moreau de partir, le premier de Dusseldorf, le second de
+Strasbourg, pour s'avancer isolément en Allemagne. Comme l'ont remarqué
+un grand capitaine et un grand critique, et comme les faits l'ont prouvé
+depuis, se former en deux corps, c'était sur-le-champ donner à l'ennemi
+la faculté et l'idée de se concentrer, et d'accabler avec la masse
+entière de ses forces l'un ou l'autre de ces deux corps. Clerfayt
+avait fait à peu près cette manoeuvre dans la campagne précédente, en
+repoussant d'abord Jourdan sur le Bas-Rhin, et en venant ensuite se
+jeter sur les lignes de Mayence. Le général ennemi ne fût-il pas un
+homme supérieur, on le forçait par là à suivre ce plan, et on lui
+suggérait la pensée que le génie aurait dû lui inspirer.
+
+L'invasion fut donc concertée sur ce plan vicieux. Les moyens
+d'exécution étaient aussi mal conçus que le plan lui-même. La ligne qui
+séparait les armées, remontait le Rhin de Dusseldorf jusqu'à Bingen,
+décrivait un arc de Bingen à Manheim, par le pied des Vosges, et
+rejoignait le Rhin jusqu'à Bâle. Carnot voulait que l'armée de Jourdan,
+débouchant par Dusseldorf et la tête du pont de Neuwied, se portât au
+nombre de quarante mille hommes sur la rive droite, pour y attirer
+l'ennemi; que le reste de cette armée, forte de vingt-cinq mille hommes,
+partant de Mayence sous les ordres de Marceau, remontât le Rhin, et,
+filant par les derrières de Moreau, allât passer clandestinement le
+fleuve aux environs de Strasbourg. Les généraux Jourdan et Moreau se
+réunirent pour faire sentir au directoire les inconvéniens de ce projet.
+Jourdan, réduit à quarante mille hommes sur le Bas-Rhin, pouvait être
+accablé et détruit, pendant que le reste de son armée perdrait un temps
+incalculable à remonter depuis Mayence jusqu'à Strasbourg. Il était bien
+plus naturel de faire exécuter le passage vers Strasbourg, par l'extrême
+droite de Moreau. Cette manière de procéder permettait tout autant de
+secret que l'autre, et ne faisait pas perdre un temps précieux aux
+armées. Cette modification fut admise. Jourdan, profitant des deux têtes
+de pont qu'il avait à Dusseldorf et à Neuwied, dut passer le premier
+pour attirer l'ennemi à lui, et détourner ainsi l'attention du
+Haut-Rhin, où Moreau avait un passage de vive force à exécuter.
+
+Le plan étant ainsi arrêté, on se prépara à le mettre à exécution. Les
+armées des deux nations étaient à peu près égales en forces. Depuis le
+départ de Wurmser, les Autrichiens avaient sur toute la ligne du Rhin
+cent cinquante et quelques mille hommes, cantonnés depuis Bâle jusqu'aux
+environs de Dusseldorf. Les Français en avaient autant, sans compter
+quarante mille hommes consacrés à la garde de la Hollande, et entretenus
+à ses frais. Il y avait cependant une différence entre les deux armées.
+Les Autrichiens, dans ces cent cinquante mille hommes, comptaient à peu
+près trente-huit mille chevaux, et cent quinze mille fantassins; les
+Français avaient plus de cent trente mille fantassins, mais quinze ou
+dix-huit mille chevaux tout au plus. Cette supériorité en cavalerie
+donnait aux Autrichiens un grand avantage, surtout pour les retraites.
+Les Autrichiens avaient un autre avantage, celui d'obéir à un seul
+général. Depuis le départ de Wurmser, les deux armées impériales avaient
+été placées sous les ordres suprêmes du jeune archiduc Charles, qui
+s'était déjà distingué à Turcoing, et des talens duquel on augurait
+beaucoup. Les Français avaient deux excellens généraux, mais agissant
+séparément, à une grande distance l'un de l'autre, et sous la direction
+d'un cabinet placé à deux cents lieues du théâtre de la guerre.
+
+L'armistice expirait le 11 prairial (30 mai). Les hostilités
+commencèrent par une reconnaissance générale sur les avant-postes.
+L'armée de Jourdan s'étendait, comme on sait, des environs de Mayence
+jusqu'à Dusseldorf. Il avait à Dusseldorf une tête de pont pour
+déboucher sur la rive droite; il pouvait ensuite remonter entre la ligne
+de la neutralité prussienne et le Rhin, jusqu'aux bords de la Lahn, pour
+se porter de la Lahn sur le Mein. Les Autrichiens avaient quinze ou
+vingt mille hommes disséminés sous le prince de Wurtemberg, de Mayence à
+Dusseldorf. Jourdan fit déboucher Kléber par Dusseldorf avec vingt-cinq
+mille hommes. Ce général replia les Autrichiens, les battit le 16
+prairial (4 juin) à Altenkirchen, et remonta la rive droite entre la
+ligne de neutralité et le Mein. Quand il fut parvenu à la hauteur de
+Neuwied, et qu'il eut couvert ce débouché, Jourdan, profitant du pont
+qu'il avait sur ce point, passa le fleuve avec une partie de ses
+troupes, et vint rejoindre Kléber sur la rive droite. Il se trouva ainsi
+avec quarante-cinq mille hommes à peu près, sur la Lahn, le 17 (5
+juin). Il avait laissé Marceau avec trente mille hommes devant Mayence.
+L'archiduc Charles, qui était vers Mayence, en apprenant que les
+Français recommençaient l'excursion de l'année précédente, et
+débouchaient encore par Dusseldorf et Neuwied, se reporta avec une
+partie de ses forces sur la rive droite pour s'opposer à leur marche.
+Jourdan se proposait d'attaquer le corps du prince de Wurtemberg avant
+qu'il fût renforcé; mais obligé de différer d'un jour, il perdit
+l'occasion, et fut attaqué lui-même à Wetzlar, le 19 (7 juin). Il
+bordait la Lahn, ayant sa droite au Rhin, et sa gauche à Wetzlar.
+L'archiduc, donnant avec la masse de ses forces sur Wetzlar, battit
+son extrême gauche, formée par la division Lefèvre, et l'obligea à se
+replier. Jourdan, battu sur la gauche, était obligé d'appuyer sur sa
+droite, qui touchait au Rhin, et se trouvait ainsi poussé vers ce
+fleuve. Afin de n'y être pas jeté, il devait attaquer l'archiduc. Pour
+cela, il fallait livrer bataille, le Rhin à dos. Il pouvait s'exposer
+ainsi, dans le cas d'une défaite, à regagner difficilement ses ponts de
+Neuwied et Dusseldorf, et peut-être à essuyer une déroute désastreuse.
+Une bataille était donc dangereuse, et même inutile, puisqu'il avait
+rempli son but en attirant l'ennemi à lui, et en amenant une dérivation
+des forces autrichiennes du Haut sur le Bas-Rhin. Il pensa donc qu'il
+fallait se replier, et ordonna la retraite, qui se fit avec calme et
+fermeté. Il repassa à Neuwied et prescrivit à Kléber de redescendre
+jusqu'à Dusseldorf, pour y revenir sur la rive gauche. Il lui avait
+recommandé de marcher lentement, mais de n'engager aucune action
+sérieuse. Kléber, se sentant trop pressé à Ukerath, et emporté par son
+instinct guerrier, fit volte-face un instant, et frappa sur l'ennemi un
+coup vigoureux, mais inutile; après quoi il regagna son camp retranché
+de Dusseldorf. Jourdan, en avançant pour reculer encore, avait exécuté
+une tâche ingrate, dans l'intérêt de l'armée du Rhin. Les gens mal
+instruits pouvaient en effet regarder cette manoeuvre comme une
+défaite; mais le dévouement de ce brave général ne connaissait aucune
+considération, et il attendit, pour reprendre l'offensive, que l'armée
+du Rhin eût profité de la diversion qu'il venait d'opérer. Moreau, qui
+avait montré une prudence, une fermeté, un sang-froid rares, dans les
+opérations auxquelles il avait été précédemment employé vers le Nord,
+disposait tout pour remplir dignement sa tâche. Il avait résolu de
+passer le Rhin à Strasbourg. Cette grande place était un excellent
+point de départ. Il pouvait y réunir une grande quantité de bateaux, et
+beaucoup de vivres et de troupes. Les îles boisées, qui coupent le cours
+du Rhin sur ce point, en favorisaient le passage. Le fort de Kehl, placé
+sur la rive droite, était facile à surprendre; une fois occupé, on
+pouvait le réparer, et s'en servir pour protéger le pont qui serait jeté
+devant Strasbourg.
+
+Tout étant disposé pour cet objet, et l'attention des ennemis étant
+dirigée sur le Bas-Rhin, Moreau ordonna, le 26 prairial (14 juin), une
+attaque générale sur le camp retranché de Manheim. Cette attaque avait
+pour but de fixer sur Manheim l'attention du général Latour, qui
+commandait les troupes du Haut-Rhin sous l'archiduc Charles, et de
+resserrer les Autrichiens dans leur ligne. Cette attaque, dirigée avec
+habileté et vigueur, réussit parfaitement. Immédiatement après, Moreau
+dirigea une partie de ses troupes sur Strasbourg; on répandit le bruit
+qu'elles allaient en Italie, pour en renforcer l'armée, et on leur fit
+préparer des vivres à travers la Franche-Comté, afin d'accréditer cette
+opinion. D'autres troupes partirent des environs de Huningue, pour
+descendre à Strasbourg; et, quant à celles-ci, on prétendit qu'elles
+allaient en garnison à Worms. Ces mouvemens furent concertés de manière
+que toutes les troupes fussent arrivées au point désigné le 5 messidor
+(23 juin). Ce jour-là, en effet, vingt-huit mille hommes se trouvèrent
+réunis, soit dans le polygone de Strasbourg, soit dans les environs,
+sous le commandement du général Desaix. Dix mille hommes devaient
+essayer de passer au-dessous de Strasbourg, dans les environs de
+Gabsheim; quinze mille hommes devaient passer de Strasbourg à Kehl. Le 5
+au soir (23 juin), on ferma les portes de Strasbourg, pour que l'avis
+du passage ne pût pas être donné à l'ennemi. Dans la nuit les troupes
+s'acheminèrent en silence vers le fleuve. Les bateaux furent conduits
+dans le bras Mabile, et du bras Mabile dans le Rhin. La grande île
+d'Ehrlen-Rhin présentait un intermédiaire favorable au passage. Les
+bateaux y jetèrent deux mille six cents hommes. Ces braves gens ne
+voulant pas donner l'éveil par l'explosion des armes à feu, fondirent à
+la baïonnette sur les troupes répandues dans l'île, les poursuivirent,
+et ne leur donnèrent pas le temps de couper les petits ponts qui
+aboutissaient de cette île sur la rive droite. Ils passèrent ces ponts
+à leur suite; et quoique l'artillerie ni la cavalerie ne pussent les
+suivre, ils osèrent déboucher seuls dans la grande plaine qui borde le
+fleuve, et s'approchèrent de Kehl. Le contingent des Souabes était campé
+à quelque distance de là, à Wilstett. Les détachemens qui en arrivaient,
+surtout en cavalerie, rendaient périlleuse la situation de l'infanterie
+française qui avait osé déboucher sur la rive droite. On n'hésita pas à
+renvoyer les bateaux qui l'avaient transportée, et à compromettre ainsi
+sa retraite, pour aller lui chercher du secours. D'autres troupes
+arrivèrent; on s'avança sur Kehl, on aborda les retranchemens à la
+baïonnette, et on les enleva. L'artillerie trouvée dans le fort fut
+tournée aussitôt sur les troupes ennemies arrivant de Wilstett, et elles
+furent repoussées. Alors un pont fut jeté entre Strasbourg et Kehl, et
+achevé le lendemain 7 (25 juin). L'armée y passa toute entière. Les dix
+mille hommes envoyés à Gambsheim n'avaient pu tenter le passage, à cause
+de la crue des eaux. Ils remontèrent à Strasbourg, et franchirent le
+fleuve sur le pont qu'on venait d'y jeter.
+
+Cette opération avait été exécutée avec secret, précision et hardiesse.
+Cependant le disséminement des troupes autrichiennes depuis Bâle jusqu'à
+Manheim, en diminuait beaucoup la difficulté et le mérite. Le prince de
+Condé se trouvait avec trois mille huit cents hommes vers le Haut-Rhin,
+à Brissac; le contingent de Souabe, au nombre de sept mille cinq cents,
+était à Wilstett, à la hauteur de Strasbourg; et huit mille hommes, à
+peu près, sous Starrai, campaient depuis Strasbourg jusqu'à Manheim.
+Les forces ennemies étaient donc peu redoutables sur ce point; mais
+cet avantage lui-même était dû au secret du passage, et le secret à la
+prudence avec laquelle il avait été préparé.
+
+Cette situation présentait l'occasion des plus beaux triomphes. Si
+Moreau avait agi avec la rapidité du vainqueur de Montenotte, il pouvait
+fondre sur les corps disséminés le long du fleuve, les détruire l'un
+après l'autre, et venir même accabler Latour, qui repassait de Manheim
+sur la rive droite, et qui, dans le moment, comptait tout au plus
+trente-six mille hommes. Il aurait pu mettre ainsi hors de combat toute
+l'armée du Haut-Rhin, avant que l'archiduc Charles pût revenir des bords
+de la Lahn. L'histoire fait voir que la rapidité est toute puissante
+à la guerre, comme dans toutes les situations de la vie. Prévenant
+l'ennemi, elle détruit en détail; frappant coup sur coup, elle ne lui
+donne pas le temps de se remettre, le démoralise, lui ôte la pensée
+et le courage. Mais cette rapidité, dont on vient de voir de si beaux
+exemples sur les Alpes et le Pô, suppose plus que la simple activité;
+elle suppose un grand but, un grand esprit pour le concevoir, de grandes
+passions pour oser y prétendre. On ne fait rien de grand au monde sans
+les passions, sans l'ardeur et l'audace qu'elles communiquent à la
+pensée et au courage. Moreau, esprit lumineux et ferme, n'avait pas
+cette chaleur entraînante, qui, à la tribune, à la guerre, dans toutes
+les situations, enlève les hommes, et les conduit malgré eux à de vastes
+fins.
+
+Moreau employa l'intervalle du 7 au 10 messidor (25, 28 juin) à réunir
+ses divisions sur la rive droite du Rhin. Celle de Saint-Cyr, qu'il
+avait laissée à Manheim, arrivait à marches forcées. En attendant cette
+division, il avait sous sa main cinquante-trois mille hommes, et il en
+voyait une vingtaine de mille disséminés autour de lui. Le 10 (28 juin),
+il fit attaquer dix mille Autrichiens retranchés sur le Renchen, les
+battit, et leur fit huit cents prisonniers. Les débris de ce corps se
+replièrent sur Latour, qui remontait la rive droite. Le 12 (30 juin),
+Saint-Cyr étant arrivé, toute l'armée se trouva au-delà du fleuve. Elle
+présentait une masse de soixante-onze mille hommes, dont soixante-trois
+mille d'infanterie, six mille chevaux, etc. Moreau donna la droite à
+Férino, le centre à Saint-Cyr, la gauche à Desaix. Il se trouvait au
+pied des Montagnes Noires.
+
+Les Alpes de Souabe forment un massif qui rejette, comme on sait, le
+Danube à l'orient, le Rhin au nord: c'est à travers ce massif que
+serpentent le Necker et le Mein pour se jeter dans le Rhin. Ce sont
+des montagnes de médiocre hauteur, couvertes de bois, et traversées de
+défilés étroits. La vallée du Rhin est séparée de celle du Necker par
+une chaîne qu'on appelle les Montagnes Noires. Moreau, transporté sur la
+rive droite, était à leur pied. Il devait les franchir pour déboucher
+dans la vallée du Necker. Le contingent des Souabes et le corps de Condé
+remontaient vers la Suisse pour garder les passages supérieurs des
+Montagnes Noires. Latour, avec le corps principal, revenait de Manheim,
+pour garder les passages inférieurs par Rastadt, Ettlingen et Pforzheim.
+Moreau pouvait sans inconvénient négliger les détachemens qui se
+retiraient du côté de la Suisse, et se porter, avec la masse entière de
+ses forces, sur Latour; il l'aurait infailliblement accablé. Alors il
+aurait débouché en vainqueur dans la vallée du Necker, avant l'archiduc
+Charles. Mais, en général prudent, il confia à Férino le soin de suivre
+avec sa droite les corps détachés des Souabes et de Condé; il dirigea
+Saint-Cyr avec le centre, directement vers les montagnes, pour occuper
+certaines hauteurs, et il longea lui-même leur pied pour descendre à
+Rastadt au-devant de Latour. Cette marche était le double résultat de sa
+circonspection et du plan de Carnot. Il voulait se couvrir partout, et
+en même temps étendre sa ligne vers la Suisse, pour être prêt à soutenir
+par les Alpes l'armée d'Italie. Moreau se mit en mouvement le 12 (30
+juin). Il marchait entre le Rhin et les montagnes, dans un pays
+inégal, coupé de bois et creusé par des torrens. Il s'avançait avec
+circonspection, et n'arriva que le 15 à Rastadt (3 juillet). Il était
+temps encore d'accabler Latour, qui n'avait pas été rejoint par
+l'archiduc Charles. Ce prince, en apprenant le passage, arrivait à
+marches forcées avec vingt-cinq mille hommes de renfort. Il en laissait
+trente-six mille sur la Lahn, et vingt-sept mille devant Mayence, pour
+tenir tête à Jourdan, le tout sous les ordres du général Wartensleben.
+Il se hâtait le plus qu'il pouvait; mais ses têtes de colonnes étaient
+encore fort éloignées. Latour, après avoir laissé garnison dans Manheim,
+comptait au plus trente-six mille hommes. Il était rangé sur la Murg,
+qui va se jeter dans le Rhin, ayant sa gauche à Gernsbach, dans les
+montagnes; son centre, à leur pied, vers Kuppenheim, un peu en avant de
+la Murg; sa droite dans la plaine, le long des bois de Niederbulh, qui
+s'étendent au bord du Rhin; sa réserve à Rastadt. Il était imprudent à
+Latour de s'engager avant l'arrivée de l'archiduc. Mais sa position
+le rassurant, il voulait résister pour couvrir la grande route qui de
+Rastadt va déboucher sur le Necker.
+
+Moreau n'avait avec lui que sa gauche; son centre, sous Saint-Cyr, était
+resté en arrière, pour s'emparer de quelques postes dans les Montagnes
+Noires. Cette circonstance compensait l'inégalité des forces. Le 17 (5
+juillet), il attaqua Latour. Ses troupes se conduisirent avec une grande
+valeur, enlevèrent la position de Gernsbach, sur le haut de la Murg, et
+pénétrèrent à Kuppenheim, vers le centre de la position ennemie. Mais,
+dans la plaine, ses divisions eurent de la peine à déboucher sous le feu
+de l'artillerie, et en présence de la nombreuse cavalerie autrichienne.
+Néanmoins, on aborda Niederbulh et Rastadt, et on parvint à se rendre
+maître de la Murg sur tous les points. On fit un millier de prisonniers.
+
+Moreau s'arrêta sur le champ de bataille, sans vouloir poursuivre
+l'ennemi. L'archiduc n'était point arrivé, et il aurait encore pu
+accabler Latour; mais il trouvait ses troupes fatiguées, il sentait la
+nécessité d'amener Saint-Cyr à lui, pour agir avec une plus grande masse
+de forces, et il attendit jusqu'au 21 (9 juillet), avant de livrer une
+nouvelle attaque. Cet intervalle de quatre jours permit à l'archiduc
+d'arriver avec un renfort de vingt-cinq mille hommes, et à l'ennemi de
+combattre à chance égale.
+
+La position respective des deux armées était à peu près la même. Elles
+étaient toutes deux en ligne perpendiculaire au Rhin, une aile dans
+les montagnes, le centre au pied, la gauche dans la plaine boisée et
+marécageuse qui longe le fleuve. Moreau, qui s'éclairait lentement,
+mais toujours à temps, parce qu'il conservait le calme nécessaire pour
+rectifier ses fautes, avait senti, en combattant à Rastadt, l'importance
+de porter son effort principal dans les montagnes. En effet, celui qui
+en était maître, avait les débouchés de la vallée du Necker, objet
+principal qu'on se disputait; il pouvait en outre déborder son
+adversaire, et le pousser dans le Rhin, Moreau avait une raison de plus
+de combattre dans les montagnes: c'était sa supériorité en infanterie,
+et son infériorité en cavalerie. L'archiduc sentait comme lui
+l'importance de s'y établir, mais il avait, dans ses nombreux escadrons,
+une raison de tenir aussi la plaine. Il rectifia la position prise par
+Latour; il jeta les Saxons dans les montagnes pour déborder Moreau;
+il fit renforcer le plateau de Rothensol, où s'appuyait sa gauche; il
+déploya son centre au pied des montagnes en avant de Malsch, et sa
+cavalerie dans la plaine. Il voulait attaquer le 22 (10 juillet): Moreau
+le prévint, et l'attaqua le 21 (9 juillet).
+
+Le général Saint-Cyr, que Moreau avait ramené à lui, et qui formait la
+droite, attaqua le plateau de Rothensol. Il déploya là cette précision,
+cette habileté de manoeuvres, qui l'ont distingué pendant sa belle
+carrière. N'ayant pu déloger l'ennemi d'une position formidable, il
+l'entoura de tirailleurs, puis il fit essayer une charge, et feindre une
+fuite, pour engager les Autrichiens à quitter leur position, et à
+se jeter à la poursuite des Français. Cette manoeuvre réussit: les
+Autrichiens, voyant les Français s'avancer, puis s'enfuir en désordre,
+se jetèrent après eux. Le général Saint-Cyr, qui avait des troupes
+préparées, les lança alors sur les Autrichiens, qui avaient quitté leur
+position, et se rendit maître du plateau. Dès ce moment, il s'avança,
+intimida les Saxons destinés à déborder notre droite, et les obligea
+à se replier. A Malsch, au centre, Desaix s'engagea vivement avec les
+Autrichiens, prit et perdit ce village, et finit la journée en se
+portant sur les dernières hauteurs, qui longent le pied des montagnes.
+Dans la plaine, notre cavalerie ne s'était point engagée, et Moreau
+l'avait tenue à la lisière des bois.
+
+La bataille était donc indécise, excepté dans les montagnes. Mais
+c'était le point important, car, en poursuivant son succès, Moreau
+pouvait étendre son aile droite autour de l'archiduc, lui enlever les
+débouchés de la vallée du Necker, et le pousser dans le Rhin. Il est
+vrai qu'à son tour, l'archiduc, s'il perdait les montagnes, qui étaient
+sa base, pouvait faire perdre à Moreau le Rhin, qui était la nôtre;
+il pouvait renouveler son effort dans la plaine, battre Desaix, et,
+s'avançant le long du Rhin, mettre Moreau en l'air. Dans ces occasions,
+c'est le moins hardi qui est compromis: c'est celui qui se croit coupé,
+qui l'est en effet. L'archiduc crut devoir se retirer pour ne pas
+compromettre, par un mouvement hasardé, la monarchie autrichienne, qui
+n'avait plus que son armée pour appui. On a blâmé cette résolution, qui
+entraînait la retraite des armées impériales, et exposait l'Allemagne
+à une invasion. On peut admirer ces belles et sublimes hardiesses du
+génie, qui obtiennent de grands résultats au prix de grands périls; mais
+on ne saurait en faire une loi. La prudence est seule un devoir, dans
+une situation comme celle de l'archiduc, et on ne peut le blâmer d'avoir
+battu en retraite pour devancer Moreau dans la vallée du Necker et pour
+protéger ainsi les états héréditaires. Sur-le-champ, en effet, il forma
+la résolution d'abandonner l'Allemagne, qu'aucune ligne ne pouvait
+couvrir, et de se porter, en remontant le Mein et le Necker, à la grande
+ligne des états héréditaires, celle du Danube. Ce fleuve, couvert par
+les deux places de Ulm et Ratisbonne, était le plus sûr rempart de
+l'Autriche. En y concentrant ses forces, l'archiduc était là chez lui, à
+cheval sur un grand fleuve, avec des forces égales à celles de l'ennemi,
+avec la faculté de manoeuvrer sur les deux rives, et d'accabler l'une
+des deux armées envahissantes. L'ennemi, au contraire, se trouvait
+fort loin de chez lui, à une distance immense de sa base, sans cette
+supériorité de forces qui compense le danger de l'éloignement, avec le
+désavantage d'un pays affreux à traverser pour envahir et pour s'en
+retourner, et enfin avec l'inconvénient d'être divisé en deux corps, et
+d'être commandé par deux généraux. Ainsi les Impériaux gagnaient, en se
+rapprochant du Danube, tout ce que perdaient les Français. Mais, pour
+s'assurer tous ces avantages, l'archiduc devait arriver sans défaite
+au Danube; et, dès lors, il devait se retirer avec fermeté, mais sans
+s'exposer à aucun engagement.
+
+Après avoir laissé garnison à Mayence, à Ehrenbreistein, à Cassel, à
+Manheim, il ordonna à Wartensleben de se retirer pied à pied par la
+vallée du Mein, et de gagner le Danube, en s'engageant tous les jours
+assez pour soutenir le moral de ses troupes, mais pas assez pour les
+compromettre dans une action générale. Lui-même en fit autant avec son
+armée; il la porta de Pforzheim dans la vallée du Necker, et ne s'y
+arrêta que le temps nécessaire pour réunir ses parcs et leur donner
+le temps de se retirer. Wartensleben se repliait avec trente mille
+fantassins et quinze mille chevaux; l'archiduc avec quarante mille
+hommes d'infanterie et dix-huit de cavalerie; ce qui faisait cent trois
+mille hommes en tout. Le reste était dans les places, ou avait filé par
+le Haut-Rhin en Suisse, devant le général Férino, qui commandait la
+droite de Moreau.
+
+Dès que Moreau eut décidé la retraite des Autrichiens, l'armée de
+Jourdan passa de nouveau le Rhin à Dusseldorf et Neuwied, en manoeuvrant
+comme elle l'avait toujours fait, et se porta sur la Lahn, pour
+déboucher ensuite dans la vallée du Mein. Les armées françaises
+s'avancèrent donc en deux colonnes, le long du Mein et du Necker,
+suivant les deux armées impériales, qui faisaient une très belle
+retraite. Les nombreux escadrons des Autrichiens, voltigeant à
+l'arrière-garde, imposaient par leur masse, couvraient leur infanterie
+de nos insultes, et rendaient inutiles tous nos efforts pour l'entamer.
+Moreau, qui n'avait point eu de place à masquer, en se détachant du
+Rhin, marchait avec soixante-onze mille hommes. Jourdan, ayant dû
+bloquer Mayence, Cassel, Ehrenbreistein, et consacrer vingt-sept mille
+hommes à ces opérations, ne marchait qu'avec quarante-six mille, et
+n'était guère supérieur à Wartensleben.
+
+D'après le plan vicieux de Carnot, il fallait toujours déborder les
+ailes de l'ennemi, c'est-à-dire, s'éloigner du but essentiel, la réunion
+des deux armées. Cette réunion aurait permis de porter sur le Danube
+une masse de cent quinze ou cent vingt mille hommes, masse écrasante,
+énorme, qui aurait trompé tous les calculs de l'archiduc, déjoué tous
+ses efforts pour se concentrer, passé le Danube sous ses yeux,
+enlevé Ulm, et, de cette base, eût menacé Vienne et ébranlé le trône
+impérial[6].
+
+[Footnote 6: Il faut lire à cet égard les raisonnemens qu'a faits
+Napoléon, et qu'il a appuyés de si grands exemples.]
+
+Conformément au plan de Carnot, Moreau devait appuyer sur le Haut-Rhin
+et le Haut-Danube, et Jourdan vers la Bohême. On donnait à Moreau
+une raison de plus d'appuyer sur ce point, c'était la possibilité
+de communiquer avec l'armée d'Italie par le Tyrol, ce qui supposait
+l'exécution du plan gigantesque de Bonaparte, justement désapprouvé
+par le directoire. Comme Moreau voulait en même temps ne pas être trop
+détaché de Jourdan, et lui donner la main gauche tandis qu'il tendait la
+droite à l'armée d'Italie, on le vit sur les bords du Necker, occuper
+une ligne de cinquante lieues. Jourdan, de son côté, chargé de
+déborder Wartensleben, était forcé de s'éloigner de Moreau; et comme
+Wartensleben, général routinier, ne comprenant en rien la pensée de
+l'archiduc, au lieu de se rapprocher du Danube, se portait vers la
+Bohême pour la couvrir, Jourdan, pour le déborder, était forcé de
+s'étendre toujours davantage. On voyait ainsi les armées ennemies faire,
+chacune de leur côté, le contraire de ce qu'elles auraient dû. Il y
+avait cependant cette différence entre Wartensleben et Jourdan, que le
+premier manquait à un ordre excellent, et que le second était obligé
+d'en suivre un mauvais. La faute de Wartensleben était à lui, celle de
+Jourdan au directeur Carnot.
+
+Moreau livra un combat à Canstadt pour le passage du Necker, et
+s'enfonça ensuite dans les défilés de l'Alb, chaîne de montagnes qui
+sépare le Necker du Danube, comme les Montagnes Noires le séparent du
+Rhin. Il franchit ces défilés et déboucha dans la vallée du Danube,
+vers le milieu de thermidor (fin de juillet), après un mois de marche.
+Jourdan, après avoir passé des bords de la Lahn sur ceux du Mein,
+et avoir livré un combat à Friedberg, s'arrêta devant la ville
+de Francfort, qu'il menaça de bombarder si on ne la lui livrait
+sur-le-champ. Les Autrichiens n'y consentirent qu'à la condition d'une
+suspension d'armes de deux jours. Cette suspension leur permettait de
+franchir le Mein, et de se donner une avance considérable; mais elle
+sauvait une ville intéressante, et dont les ressources pouvaient être
+utiles à l'armée: Jourdan y consentit. La place fut remise le 28
+messidor (16 juillet). Jourdan frappa des contributions sur cette ville,
+mais y mit une grande modération, et déplut même à l'armée par les
+ménagemens qu'il montra pour le pays ennemi. Le bruit de l'opulence
+au milieu de laquelle vivait l'armée d'Italie, avait excité les
+imaginations, et on voulait vivre de même en Allemagne. Jourdan remonta
+ensuite le Mein, s'empara de Wurtzbourg le 7 thermidor (27 juillet),
+puis déboucha au-delà des montagnes de Souabe, sur les bords de la Naab,
+qui tombe dans le Danube. Il était à peu près sur la hauteur de
+Moreau, et à la même époque, c'est-à-dire vers le milieu de thermidor
+(commencement d'août). La Souabe et la Saxe avaient accédé à la
+neutralité, envoyé des agens à Paris pour traiter de la paix, et
+consenti à des contributions. Les troupes saxonnes et souabes se
+retirèrent, et affaiblirent ainsi l'armée autrichienne d'une douzaine de
+mille hommes, à la vérité peu utiles et se battant sans zèle.
+
+Ainsi, vers le milieu de l'été, nos armées, maîtresses de l'Italie,
+qu'elles dominaient tout entière, maîtresses d'une moitié de
+l'Allemagne, qu'elles avaient envahie jusqu'au Danube, menaçaient
+l'Europe. Depuis deux mois la Vendée était soumise. Des cent mille
+hommes répandus dans l'Ouest, on pouvait en détacher cinquante mille
+pour les porter où l'on voudrait. Les promesses du gouvernement
+directorial ne pouvaient être plus glorieusement accomplies.
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+ÉTAT INTÉRIEUR DE LA FRANCE VERS LE MILIEU DE L'ANNÉE 1796 (AN IV).
+--EMBARRAS FINANCIERS DU GOUVERNEMENT, CHUTE DES MANDATS ET DU
+PAPIER-MONNAIE.--ATTAQUE DU CAMP DE GRENELLE PAR LES JACOBINS.
+--RENOUVELLEMENT DU PACTE DE FAMILLE AVEC L'ESPAGNE, ET PROJET DE
+QUADRUPLE ALLIANCE.--PROJET D'UNE EXPÉDITION EN IRLANDE.--NÉGOCIATIONS
+EN ITALIE.--CONTINUATION DES HOSTILITÉS; ARRIVÉE DE WURMSER SUR L'ADIGE;
+VICTOIRES DE LONATO ET DE CASTIGLIONE.--OPÉRATIONS SUR LE DANUBE;
+BATAILLE DE NERESHEIM; MARCHE DE L'ARCHIDUC CHARLES CONTRE
+JOURDAN.--MARCHE DE BONAPARTE SUR LA BRENTA; BATAILLES DE ROVEREDO,
+BASSANO ET SAINT-GEORGE; RETRAITE DE WURMSER DANS MANTOUE. RETOUR DE
+JOURDAN SUR LE MEIN; BATAILLE DE WURTZBOURG; RETRAITE DE MOREAU.
+
+La France n'avait jamais paru plus grande au dehors que pendant cet été
+de 1796; mais sa situation intérieure était loin de répondre à son éclat
+extérieur. Paris offrait un spectacle singulier: les patriotes, furieux
+depuis l'arrestation de Baboeuf, de Drouet et de leurs autres chefs,
+exécraient le gouvernement, et ne souhaitaient plus les victoires de
+la république, depuis qu'elles profitaient au directoire. Les ennemis
+déclarés de la révolution les niaient obstinément; les hommes fatigués
+d'elle n'avaient pas l'air d'y croire. Quelques nouveaux riches, qui
+devaient leurs trésors à l'agiotage ou aux fournitures, étalaient un
+luxe effréné, et montraient la plus grande indifférence pour cette
+révolution qui avait fait leur fortune; Cet état moral était le résultat
+inévitable d'une fatigue générale dans la nation, de passions invétérées
+chez les partis, et de la cupidité excitée par une crise financière.
+Mais il y avait encore beaucoup de Français républicains et
+enthousiastes, dont les sentimens étaient conservés, dont nos victoires
+réjouissaient l'âme, qui, loin de les nier, en accueillaient au
+contraire la nouvelle avec transport, et qui prononçaient avec affection
+et admiration les noms de Hoche, Jourdan, Moreau et Bonaparte. Ceux-là
+voulaient qu'on fît de nouveaux efforts, qu'on obligeât les malveillans
+et les indifférens à contribuer de tous leurs moyens à la gloire et à la
+grandeur de la république.
+
+Pour obscurcir l'éclat de nos conquêtes, les partis s'attachaient à
+décrier les généraux. Ils s'étaient surtout acharnés contre le plus
+jeune et le plus brillant, contre Bonaparte, dont le nom, en deux mois,
+était devenu si glorieux. Il avait fait au 13 vendémiaire une grande
+peur aux royalistes, et ils le traitaient peu favorablement dans leurs
+journaux. On savait qu'il avait déployé un caractère assez impérieux en
+Italie; on était frappé de la manière dont il en agissait avec les états
+de cette contrée, accordant ou refusant à son gré des armistices, qui
+décidaient de la paix ou de la guerre; on savait que, sans prendre
+l'intermédiaire de la trésorerie, il avait envoyé des fonds à l'armée du
+Rhin. On se plaisait donc à dire malicieusement qu'il était indocile,
+et qu'il allait être destitué. C'était un grand général perdu pour la
+république, et une gloire importune arrêtée tout à coup. Aussi les
+malveillans s'empressèrent-ils de répandre les bruits les plus absurdes;
+ils allèrent jusqu'à prétendre que Hoche, qui était alors à Paris,
+allait partir pour arrêter Bonaparte au milieu de son armée. Le
+gouvernement écrivit à Bonaparte une lettre qui démentait tous ces
+bruits, et dans laquelle il lui renouvelait le témoignage de toute sa
+confiance. Il fit publier la lettre dans tous les journaux. Le brave
+Hoche, incapable d'aucune basse jalousie contre un rival qui, en deux
+mois, s'était placé au-dessus des premiers généraux de la république,
+écrivit de son côté pour démentir le rôle qu'on lui prêtait. Il faut
+citer cette lettre si honorable pour ces deux jeunes héros; elle était
+adressée au ministre de la police, et fut rendue publique.
+
+«Citoyen ministre, des hommes qui, cachés ou ignorés pendant les
+premières années de la fondation de la république, n'y pensent
+aujourd'hui que pour chercher les moyens de la détruire, et n'en parlent
+que pour calomnier ses plus fermes appuis, répandent depuis quelques
+jours les bruits les plus injurieux aux armées et à l'un des
+officiers-généraux qui les commandent. Ne leur est-il donc plus
+suffisant, pour parvenir à leur but, de correspondre ouvertement avec la
+horde conspiratrice résidante à Hambourg? Faut-il que, pour obtenir la
+protection des maîtres qu'ils veulent donner à la France, ils avilissent
+les chefs des armées? Pensent-ils que ceux-ci, aussi faibles qu'au temps
+passé, se laisseront injurier sans oser répondre, et accuser sans se
+défendre? Pourquoi Bonaparte se trouve-t-il donc l'objet des fureurs de
+ces messieurs? Est-ce parce qu'il a battu leurs amis et eux-mêmes en
+vendémiaire? est-ce parce qu'il dissout les armées des rois, et qu'il
+fournit à la république les moyens de terminer glorieusement cette
+honorable guerre? Ah! brave jeune homme, quel est le militaire
+républicain qui ne brûle du désir de t'imiter? Courage, Bonaparte!
+conduis à Naples, à Vienne, nos armées victorieuses; réponds à tes
+ennemis personnels en humiliant les rois, en donnant à nos armes un
+lustre nouveau; et laisse-nous le soin de ta gloire!
+
+«J'ai ri de pitié en voyant un homme, qui d'ailleurs a beaucoup
+d'esprit, annoncer des inquiétudes, qu'il n'a pas sur les pouvoirs
+accordés aux généraux français. Vous les connaissez à peu près tous,
+citoyen ministre. Quel est celui qui, en lui supposant même assez de
+pouvoir sur son armée pour la faire marcher sur le gouvernement, quel
+est celui, dis-je, qui jamais entreprendrait de la faire, sans être,
+sur-le-champ accablé par ses compagnons? A peine les généraux se
+connaissent-ils, à peine correspondent-ils ensemble! leur nombre doit
+rassurer, sur les desseins que l'on prête gratuitement à l'un d'eux.
+Ignore-t-on ce que peuvent sur les hommes, l'envie, l'ambition, la
+haine, je puis ajouter, je pense, l'amour de la patrie et l'honneur?
+Rassurez-vous donc, républicains modernes.
+
+«Quelques journalistes ont poussé l'absurdité au point de me faire
+aller en Italie pour arrêter un homme que j'estime, et dont le
+gouvernement a le plus à se louer. On peut assurer qu'au temps où
+nous vivons, peu d'officiers généraux se chargeraient de remplir les
+fonctions de gendarmes, bien que beaucoup soient disposés à combattre
+les factions et les factieux.
+
+«Depuis mon séjour à Paris, j'ai vu des hommes de toutes les opinions:
+j'ai pu en apprécier quelques-uns à leur juste valeur. Il en est qui
+pensent que le gouvernement ne peut marcher sans eux: ils crient pour
+avoir des places. D'autres, quoique personne ne s'occupe d'eux, croient
+qu'on a juré leur perte: ils crient pour se rendre intéressans. J'avais
+vu des émigrés, plus Français que royalistes, pleurer de joie au récit
+de nos victoires; j'ai vu des Parisiens les révoquer en doute. Il m'a
+semblé qu'un parti audacieux, mais sans moyens, voulait renverser le
+gouvernement actuel, pour y substituer l'anarchie; qu'un second, plus
+dangereux, plus adroit, et qui compte des amis partout, tendait au
+bouleversement de la république, pour rendre à la France la constitution
+boiteuse de 1791, et une guerre civile de trente années; qu'un troisième
+enfin, s'il sait mépriser les deux autres, et prendre sur eux l'empire
+que lui donnent les lois, les vaincra, parce qu'il est composé de
+républicains vrais, laborieux et probes, dont les moyens sont les talens
+et les vertus, parce qu'il compte au nombre de ses partisans tous les
+bons citoyens, et les armées, qui n'auront sans doute pas vaincu depuis
+cinq ans pour laisser asservir la patrie.»
+
+Ces deux lettres firent taire tous les bruits, et imposèrent silence aux
+malveillans.
+
+Au milieu de sa gloire, le gouvernement faisait pitié par son indigence.
+Le nouveau papier-monnaie s'était soutenu peu de temps, et sa chute
+privait le directoire d'une importante ressource. On se souvient que le
+26 ventôse (16 mars) 2 milliards 400 millions de mandats avaient été
+créés, et hypothéqués sur une valeur correspondante de biens. Une
+partie de ces mandats avait été consacrée à retirer les 24 milliards
+d'assignats restant en circulation, et le reste à pourvoir à de
+nouveaux besoins. C'était en quelque sorte, comme nous l'avons dit, une
+réimpression de l'ancien papier, avec un nouveau titre et un nouveau
+chiffre. Les 24 milliards d'assignats étaient remplacés par 800 millions
+de mandats; et au lieu de créer encore 48 autres milliards d'assignats,
+on créait 1600 millions de mandats. La différence était donc dans
+le titre et le chiffre. Elle était aussi dans l'hypothèque; car les
+assignats, par l'effet des enchères, ne représentaient pas une valeur
+déterminée de biens; les mandats, au contraire, devant procurer les
+biens sur l'offre simple du prix de 1790, en représentaient bien
+exactement la somme de 2 milliards 400 millions. Tout cela n'empêcha
+pas leur chute, qui fut le résultat de différentes causes. La France ne
+voulait plus de papier, et était décidée à n'y plus croire. Or, quelque
+grandes que soient les garanties, quand on n'y veut plus regarder, elles
+sont comme si elles n'étaient pas. Ensuite le chiffre du papier, quoique
+réduit, ne l'était pas assez. On convertissait 24 milliards d'assignats
+en 800 millions de mandats; on réduisait donc l'ancien papier au
+trentième, et il aurait fallu le réduire au deux-centième pour être dans
+la vérité; car 24 milliards valaient tout au plus 120 millions. Les
+reproduire dans la circulation pour 800 millions, en les convertissant
+en mandats, c'était une erreur. Il est vrai qu'on leur affectait une
+pareille valeur de biens; mais une terre qui en 1790 valait 100 mille
+francs, ne se vendait aujourd'hui que 30 ou 25 mille francs; par
+conséquent le papier portant ce nouveau titre et ce nouveau chiffre,
+eût-il même représenté exactement les biens, ne pouvait valoir comme eux
+que le tiers de l'argent. Or, vouloir le faire circuler au pair,
+c'était encore soutenir un mensonge. Ainsi, quand même il y aurait eu
+possibilité de rendre la confiance au papier, la supposition exagérée
+de sa valeur devait toujours le faire tomber. Aussi, bien que sa
+circulation fût forcée partout, on ne l'accepta qu'un instant. Les
+mesures violentes qui avaient pu imposer en 1793, étaient impuissantes
+aujourd'hui. Personne ne traitait plus qu'en argent. Ce numéraire, qu'on
+avait cru enfoui ou exporté à l'étranger, remplissait la circulation.
+Celui qui était caché se montrait, celui qui était sorti de France y
+rentrait. Les provinces méridionales étaient remplies de piastres, qui
+venaient d'Espagne, appelées chez nous par le besoin. L'or et l'argent
+vont, comme toutes les marchandises, là où la demande les attire;
+seulement leur prix est plus élevé, et se maintient jusqu'à ce que
+la quantité soit suffisante, et que le besoin soit satisfait. Il se
+commettait bien encore quelques friponneries, par les remboursemens en
+mandats, parce que les lois donnant cours forcé de monnaie au papier,
+permettaient de l'employer à l'acquittement des engagemens écrits;
+mais on ne l'osait guère, et quant à toutes les stipulations, elles se
+faisaient en numéraire. Dans tous les marchés on ne voyait que l'argent
+ou l'or; les salaires du peuple ne se payaient pas autrement. On aurait
+dit qu'il n'existait point de papier en France. Les mandats ne se
+trouvaient plus que dans les mains des spéculateurs, qui les recevaient
+du gouvernement, et les revendaient aux acquéreurs de biens nationaux.
+
+De cette manière, la crise financière, quoique existant encore pour
+l'état, avait presque cessé pour les particuliers. Le commerce et
+l'industrie, profitant d'un premier moment de repos, et de quelques
+communications rouvertes avec le continent, par l'effet de nos
+victoires, commençaient à reprendre quelque activité.
+
+Il ne faut point, comme les gouvernemens ont la vanité de le dire,
+encourager la production pour qu'elle prospère; il faut seulement ne pas
+la contrarier. Elle profite du premier moment pour se développer avec
+une activité merveilleuse. Mais si les particuliers recouvraient un peu
+d'aisance, le gouvernement, c'est-à-dire, ses chefs, ses agens de toute
+espèce, militaires, administrateurs ou magistrats, ses créanciers
+étaient réduits à une affreuse détresse. Les mandats qu'on leur donnait
+étaient inutiles dans leurs mains; ils n'en pouvaient faire qu'un
+seul usage, c'était de les passer aux spéculateurs sur le papier, qui
+prenaient 100 francs pour cinq ou six, et qui revendaient ensuite ces
+mandats aux acquéreurs de biens nationaux. Aussi les rentiers mouraient
+de faim; les fonctionnaires donnaient leur démission; et, contre
+l'usage, au lieu de demander des emplois, on les résignait. Les armées
+d'Allemagne et d'Italie vivant chez l'ennemi, étaient à l'abri de la
+misère commune; mais les armées de l'intérieur étaient dans une détresse
+affreuse. Hoche ne faisait vivre ses soldats que de denrées perçues dans
+les provinces de l'Ouest, et il était obligé d'y maintenir le régime
+militaire, pour avoir le droit de lever en nature les subsistances.
+Quant aux officiers et à lui-même, ils n'avaient pas de quoi se vêtir.
+Le service des étapes établi dans la France, pour les troupes qui la
+parcouraient, avait manqué souvent, parce que les fournisseurs ne
+voulaient plus rien avancer. Les détachemens partis des côtes de l'Océan
+pour renforcer l'armée d'Italie, étaient arrêtés en route. On avait
+vu même des hôpitaux fermés, et les malheureux soldats qui les
+remplissaient, expulsés de l'asile que la république devait à leurs
+infirmités, parce qu'on ne pouvait plus leur fournir ni remèdes ni
+alimens. La gendarmerie était entièrement désorganisée. N'étant ni
+vêtue, ni équipée, elle ne faisait presque plus son service. Les
+gendarmes, voulant ménager leurs chevaux qu'on ne remplaçait pas, ne
+protégeaient plus les routes; les brigands, qui abondent à la suite des
+guerres civiles, les infestaient. Ils pénétraient dans les campagnes, et
+souvent dans les villes, et y commettaient le vol et l'assassinat avec
+une audace inouïe.
+
+Tel était donc l'état intérieur de la France. Le caractère particulier
+de cette nouvelle crise, c'était la misère du gouvernement au milieu
+d'un retour d'aisance chez les particuliers. Le directoire ne vivait
+que des débris du papier, et de quelques millions que ses armées lui
+envoyaient de l'étranger. Le général Bonaparte lui avait déjà envoyé 30
+millions, et cent beaux chevaux de voiture pour contribuer un peu à ses
+pompes.
+
+Il s'agissait de détruire maintenant tout l'échafaudage du
+papier-monnaie. Il fallait pour cela que le cours n'en fût plus forcé,
+et que l'impôt fût reçu en valeur réelle. On déclara donc, le 28
+messidor (16 juillet), que tout le monde pourrait traiter comme il
+lui plairait, et stipuler en monnaie de son choix; que les mandats ne
+seraient plus reçus qu'au cours réel, et que ce cours serait tous les
+jours constaté et publié par la trésorerie. On osa enfin déclarer que
+les impôts seraient perçus en numéraire ou en mandats au cours; on ne
+fit d'exception que pour la contribution foncière. Depuis la création
+des mandats on avait voulu la percevoir en papier, et non plus en
+nature. On sentit qu'il aurait mieux valu la percevoir toujours en
+nature, parce qu'au milieu des variations du papier, on aurait au moins
+recueilli des denrées. On décida donc, après de longues discussions, et
+plusieurs projets successivement rejetés chez les anciens, que, dans les
+départemens frontières ou voisins des armées, la perception pourrait
+être exigée en nature; que dans les autres elle aurait lieu en mandats
+aux cours des grains. Ainsi, on évaluait le blé en 1790 à 10 fr. le
+quintal; on l'évaluait aujourd'hui à 80 fr. en mandats. Chaque dix
+francs de cotisation, représentant un quintal de blé, devait se payer
+aujourd'hui 80 fr. en mandats. Il eût été bien plus simple d'exiger le
+paiement en numéraire ou mandats au cours; mais on ne l'osa pas encore;
+on commençait donc à revenir à la réalité, mais en hésitant.
+
+L'emprunt forcé n'était point encore recouvré. L'autorité n'avait plus
+l'énergie d'arbitraire qui aurait pu assurer la prompte exécution d'une
+pareille mesure. Il restait près de 300 millions à percevoir. On décida
+qu'en acquittement de l'emprunt et de l'impôt, les mandats seraient
+reçus au pair, et les assignats à cent capitaux pour un, mais pendant
+quinze jours seulement; et qu'après ce terme, le papier ne serait plus
+reçu qu'au cours. C'était une manière d'encourager les retardataires à
+s'acquitter.
+
+La chute des mandats étant déclarée, il n'était plus possible de les
+recevoir en paiement intégral des biens nationaux qui leur étaient
+affectés; et la banqueroute qu'on leur avait prédite comme aux
+assignats, devenait inévitable. On avait annoncé, en effet, que les
+mandats émis pour 2 milliards 400 millions, tombant fort au-dessous de
+cette valeur, et ne valant plus que 2 à 3 cents millions, l'état ne
+voudrait plus donner la valeur promise des biens, c'est-à-dire 2
+milliards 400 millions. On avait soutenu le contraire dans l'espoir que
+les mandats se maintiendraient à une certaine valeur; mais 100 francs
+tombant à 5 ou 6 fr., l'état ne pouvait plus donner une terre de 100
+francs, en 1790, et de 30 à 40 francs aujourd'hui, pour 5 ou 6 fr.
+C'était là l'espèce de banqueroute qu'avaient subie les assignats, et
+dont nous avons expliqué plus haut la nature. L'état faisait là ce que
+fait aujourd'hui une caisse d'amortissement qui rachète au cours de la
+place, et qui, dans le cas d'une baisse extraordinaire, rachèterait
+peut-être à 50 ce qui aurait été émis à 80 ou 90. En conséquence, il fut
+décidé le 8 thermidor (26 juillet) que le dernier quart des domaines
+nationaux soumissionnés depuis la loi du 26 ventôse (celle qui créait
+les mandats), serait acquitté en mandats au cours, et en six paiemens
+égaux. Comme il avait été soumissionné pour 800 millions de biens, ce
+quart était de 200 millions.
+
+On touchait donc à la fin du papier-monnaie; On se demandera pourquoi
+on fit ce second essai des mandats, qui eurent si peu de durée et de
+succès. En général on juge trop les mesures de ce genre indépendamment
+des circonstances qui les ont commandées. La crainte de manquer de
+numéraire avait sans doute contribué à la création des mandats; et,
+si on n'avait pas eu d'autre raison, on aurait eu grand tort, car le
+numéraire ne peut pas manquer; mais on avait été poussé surtout par la
+nécessité impérieuse de vivre avec les biens et d'anticiper sur leur
+vente. Il fallait mettre leur prix en circulation avant de l'avoir
+retiré, et pour cela l'émettre en forme de papier. Sans doute la
+ressource n'avait pas été grande, puisque les mandats étaient si vite
+tombés, mais enfin on avait vécu encore quatre ou cinq mois. Et n'est-ce
+rien que cela? Il faut considérer les mandats comme un nouvel escompte
+de la valeur des biens nationaux, comme un expédient, en attendant que
+ces biens pussent être vendus. On va voir que de momens de détresse le
+gouvernement eut encore à traverser, avant de pouvoir en réaliser la
+vente en numéraire.
+
+Le trésor ne manquait pas de ressources prochainement exigibles; mais
+il en était de ces ressources comme des biens nationaux: il fallait les
+rendre actuelles. Il avait encore à recevoir 300 millions de l'emprunt
+forcé; 300 millions de la contribution foncière de l'année, c'est-à-dire
+toute la valeur de cette contribution; 25 millions de la contribution
+mobilière; tout le fermage des biens nationaux, et l'arriéré de ce
+fermage s'élevant en tout à 60 millions; différentes contributions
+militaires; le prix du mobilier des émigrés; divers arriérés; enfin 80
+millions de papier sur l'étranger. Toutes ces ressources, jointes aux
+200 millions du dernier quart du prix des biens, s'élevaient à 1100
+millions, somme énorme, mais difficile à réaliser. Il ne lui fallait,
+pour achever son année, c'est-à-dire pour aller jusqu'au 1er
+vendémiaire, que 400 millions; il était sauvé s'il pouvait les réaliser
+immédiatement sur les 1100. Pour l'année suivante, il avait les
+contributions ordinaires qu'on espérait percevoir toutes en numéraire,
+et qui, s'élevant à 500 et quelques millions, couvraient ce qu'on
+appelait la dépense ordinaire. Pour les dépenses de la guerre, dans le
+cas d'une nouvelle campagne, il avait le reste des 1100 millions dont
+il ne devait absorber cette année que 400 millions; il avait enfin les
+nouvelles soumissions des biens nationaux. Mais le difficile était
+toujours la rentrée de ces sommes. Le comptant ne se compose jamais que
+des produits de l'année; or, il était difficile de tout prendre à la
+fois par l'emprunt forcé, par la contribution foncière et mobilière, par
+la vente des biens. On se mit de nouveau à travailler à la perception
+des contributions, et on donna au directoire la faculté extraordinaire
+d'engager des biens belges pour cent millions de numéraire. Les
+rescriptions, espèces de bons royaux, ayant pour but d'escompter les
+rentrées de l'année, avaient partagé le sort de tout le papier. Ne
+pouvant pas faire usage de cette ressource, le ministre payait les
+fournisseurs en ordonnances de liquidation, qui devaient être acquittées
+sur les premières recettes.
+
+Telles étaient les misères de ce gouvernement si glorieux au dehors. Les
+partis n'avaient pas cessé de s'agiter intérieurement. La soumission de
+la Vendée avait beaucoup réduit les espérances de la faction royaliste;
+mais les agens de Paris n'en étaient que plus convaincus du mérite de
+leur ancien plan, qui consistait à ne pas employer la guerre civile,
+mais à corrompre les opinions, à s'emparer peu à peu des conseils et des
+autorités. Ils y travaillaient par leurs journaux. Quant aux patriotes,
+ils étaient arrivés au plus haut point d'indignation. Ils avaient
+favorisé l'évasion de Drouet, qui était parvenu à s'échapper de prison,
+et ils méditaient de nouveaux complots, malgré la découverte de celui
+de Baboeuf. Beaucoup d'anciens conventionnels et de thermidoriens, liés
+naguère au gouvernement qu'ils avaient formé eux-mêmes le lendemain du
+13 vendémiaire, commençaient à être mécontens. Une loi ordonnait, comme
+on a vu, aux ex-conventionnels non réélus, et à tous les fonctionnaires
+destitués, de sortir de Paris. La police, par erreur, envoya des mandats
+d'amener à quatre conventionnels, membres du corps législatif. Ces
+mandats furent dénoncés avec amertume aux cinq-cents. Tallien, qui, lors
+de la découverte du complot de Baboeuf, avait hautement exprimé son
+adhésion au système du gouvernement, s'éleva avec aigreur contre la
+police du directoire, et contre les défiances dont les patriotes étaient
+l'objet. Son adversaire habituel, Thibaudeau, lui répondit, et, après
+une discussion assez vive et quelques récriminations, chacun se renferma
+dans son humeur. Le ministre Cochon, ses agens, ses mouchards, étaient
+surtout l'objet de la haine des patriotes, qui avaient été les premiers
+atteints par sa surveillance. La marche du gouvernement était du reste
+parfaitement tracée; et s'il était tout à fait prononcé contre les
+royalistes, il était tout aussi séparé des patriotes, c'est-à-dire
+de cette portion du parti révolutionnaire qui voulait revenir à une
+république plus démocratique, et qui trouvait le régime actuel trop doux
+pour les aristocrates. Mais, sauf l'état des finances, cette situation
+du directoire, détaché de tous les partis, les contenant d'une main
+forte, et s'appuyant sur d'admirables armées, était assez rassurante et
+assez belle.
+
+Les patriotes avaient déjà fait deux tentatives, et subi deux
+répressions, depuis l'installation du directoire. Ils avaient voulu
+recommencer le club des jacobins au Panthéon, et l'avaient vu fermer par
+le gouvernement. Ils avaient ensuite essayé un complot mystérieux sous
+la direction de Baboeuf; ils avaient été découverts par la police, et
+privés de leurs nouveaux chefs. Ils s'agitaient cependant encore, et
+songeaient à faire une dernière tentative. L'opposition, en attaquant
+encore une fois la loi du 3 brumaire, excita chez eux un redoublement de
+colère, et les poussa à un dernier éclat. Ils cherchaient à corrompre
+la légion de police. Cette légion avait été dissoute, et changée en un
+régiment qui était le 21e de dragons. Ils voulaient tenter la fidélité
+de ce régiment, et ils espéraient, en l'entraînant, entraîner toute
+l'année de l'intérieur, campée dans la plaine de Grenelle. Ils se
+proposaient en même temps d'exciter un mouvement, en tirant des coups
+de fusil dans Paris, en jetant des cocardes blanches dans les rues, en
+criant _Vive le Roi!_ et en faisant croire ainsi que les royalistes
+s'armaient pour détruire la république. Ils auraient alors profité de ce
+prétexte, pour accourir en armes, s'emparer du gouvernement, et faire
+déclarer en leur faveur le camp de Grenelle.
+
+Le 12 fructidor (29 août), ils exécutèrent une partie de leurs projets,
+tirèrent des pétards, et jetèrent quelques cocardes blanches dans les
+rues. Mais la police avertie avait pris de telles précautions, qu'ils
+furent réduits à l'impossibilité de faire aucun mouvement. Ils ne se
+découragèrent pas, et, quelques jours après, le 22 (9 septembre), ils
+décidèrent de consommer leur complot. Trente des principaux se
+réunirent au Gros-Caillou, et résolurent de former dans la nuit même un
+rassemblement dans le quartier de Vaugirard. Ce quartier, voisin du
+camp de Grenelle, était plein de jardins, et coupé de murailles; il
+présentait des lignes derrière lesquelles ils pourraient se réunir, et
+faire résistance, dans le cas où ils seraient attaqués. Le soir, en
+effet, ils se trouvèrent réunis au nombre de sept ou huit cents, armés
+de fusils, de pistolets, de sabres, de cannes à épée. C'était tout ce
+que le parti renfermait de plus déterminé. Il y avait parmi eux quelques
+officiers destitués, qui se trouvaient à la tête du rassemblement avec
+leurs uniformes et leurs épaulettes. Il s'y trouvait aussi quelques
+ex-conventionnels en costume de représentans, et même, dit-on, Drouet,
+qui était resté caché dans Paris depuis son évasion. Un officier de la
+garde du directoire, à la tête de dix cavaliers, faisait patrouille dans
+Paris, lorsqu'il fut averti du rassemblement formé à Vaugirard. Il y
+accourut à la tête de ce faible détachement; mais à peine arrivé, il fut
+accueilli par une décharge de coups de fusil, et assailli par deux cents
+hommes armés, qui l'obligèrent à se retirer à toute bride. Il alla
+sur-le-champ faire mettre sous les armes la garde du directoire, et
+envoya un officier au camp de Grenelle pour y donner l'éveil. Les
+patriotes ne perdirent pas de temps, et, l'éveil donné, se rendirent en
+toute hâte à la plaine de Grenelle, au nombre de quelques cents. Ils se
+dirigèrent vers le quartier du vingt-et-unième de dragons, ci-devant
+légion de police, et essayèrent de le gagner, en disant qu'ils venaient
+fraterniser avec lui. Le chef d'escadron Malo, qui commandait ce
+régiment, sortit aussitôt de sa tente, se lança à cheval, moitié
+habillé, réunit autour de lui quelques officiers et les premiers dragons
+qu'il rencontra, et chargea à coups de sabre ceux qui lui proposaient
+de fraterniser. Cet exemple décida les soldats; ils coururent à leurs
+chevaux, fondirent sur le rassemblement, et l'eurent bientôt dispersé.
+Ils tuèrent ou blessèrent un grand nombre d'individus, et en arrêtèrent
+cent trente-deux. Le bruit de ce combat éveilla tout le camp, qui se
+mit aussitôt sous les armes, et jeta l'alarme dans Paris. Mais on fut
+bientôt rassuré en apprenant le résultat et la folie de la tentative. Le
+directoire fit aussitôt enfermer les prisonniers, et demanda aux deux
+conseils l'autorisation de faire des visites domiciliaires pour saisir,
+dans certains quartiers, beaucoup de séditieux que leurs blessures
+avaient empêchés de quitter Paris. Ayant fait partie d'un rassemblement
+armé, ils étaient justiciables des tribunaux militaires, et furent
+livrés à une commission, qui commença à en faire fusiller un certain
+nombre. L'organisation de la haute-cour nationale n'était point encore
+achevée; on en pressa de nouveau l'installation, pour commencer le
+procès de Baboeuf.
+
+Cette échauffourée fut prise pour ce qu'elle valait, c'est-à-dire pour
+une de ces imprudences qui caractérisent un parti expirant. Les ennemis
+seuls de la révolution affectèrent d'y attacher une grande importance,
+pour avoir une nouvelle occasion de crier à la terreur, et de répandre
+des alarmes. On fut peu épouvanté en général, et cette vaine attaque
+prouva mieux encore que tous les autres succès du directoire, que son
+établissement était définitif, et que les partis devaient renoncer à le
+détruire. Tels étaient les événemens qui se passaient à l'intérieur.
+
+Pendant qu'au dehors on allait livrer de nouveaux combats, d'importantes
+négociations se préparaient en Europe. La république française était en
+paix avec plusieurs puissances, mais n'avait d'alliance avec aucune. Les
+détracteurs qui avaient dit qu'elle ne serait jamais reconnue, disaient
+maintenant qu'elle serait à jamais sans alliés. Pour répondre à ces
+insinuations malveillantes, le directoire songeait à renouveler le pacte
+de famille avec l'Espagne, et projetait une quadruple alliance entre
+la France, l'Espagne, Venise et la Porte. Par ce moyen, la quadruple
+alliance, composée de toutes les puissances du Midi, contre celles du
+Nord, dominerait la Méditerranée et l'Orient, donnerait des inquiétudes
+à la Russie, menacerait les derrières de l'Autriche, et susciterait une
+nouvelle ennemie maritime à l'Angleterre. De plus, elle procurerait
+de grands avantages à l'armée d'Italie, en lui assurant l'appui des
+escadres vénitiennes et trente mille Esclavons.
+
+L'Espagne était parmi les puissances la plus facile à décider. Elle
+avait contre l'Angleterre des griefs qui dataient du commencement de la
+guerre. Les principaux étaient la conduite des Anglais à Toulon, et le
+secret gardé à l'amiral espagnol lors de l'expédition en Corse. Elle
+avait des griefs plus grands encore, depuis la paix avec la France; les
+Anglais avaient insulté ses vaisseaux, arrêté des munitions qui lui
+étaient destinées, violé son territoire, pris des postes menaçans pour
+elle en Amérique, violé les lois de douanes dans ses colonies, et
+cherché ouvertement à les soulever. Ces mécontentemens joints aux offres
+brillantes du directoire, qui lui faisait espérer des possessions en
+Italie, et aux victoires qui permettaient de croire à l'accomplissement
+de ses offres, décidèrent enfin l'Espagne à signer, le 2 fructidor (19
+août), un traité d'alliance offensive et défensive avec la France, sur
+les bases du pacte de famille. D'après ce traité, ces deux puissances se
+garantissaient mutuellement toutes leurs possessions en Europe et dans
+les Indes; elles se promettaient réciproquement un secours de dix-huit
+mille hommes d'infanterie, et de six mille chevaux, de quinze vaisseaux
+de haut bord, de quinze vaisseaux de 74 canons, de six frégates
+et quatre corvettes. Ce secours devait être fourni à la première
+réquisition de celle des deux puissances qui était en guerre.
+
+Des instructions furent envoyées à nos ambassadeurs, pour faire sentir à
+la Porte et à Venise les avantages qu'il y aurait pour elles à concourir
+à une pareille alliance.
+
+La république française n'était donc plus isolée, et elle avait suscité
+à l'Angleterre une nouvelle ennemie. Tout annonçait que la déclaration
+de guerre de l'Espagne à l'Angleterre allait bientôt suivre le traité
+d'alliance avec la France.
+
+Le directoire préparait en même temps à Pitt des embarras d'une autre
+nature. Hoche était à la tête de cent mille hommes, répandus sur les
+côtes de l'Océan. La Vendée et la Bretagne étant soumises, il brûlait
+d'employer ces forces d'une manière plus digne de lui, et d'ajouter de
+nouveaux exploits à ceux de Wissembourg et de Landau. Il suggéra au
+gouvernement un projet qu'il méditait depuis long-temps, celui d'une
+expédition en Irlande. Maintenant, disait-il, qu'on avait repoussé la
+guerre civile des côtes de France, il fallait reporter ce fléau sur
+les côtes de l'Angleterre, et lui rendre, en soulevant les catholiques
+d'Irlande, les maux qu'elle nous avait faits en soulevant les Poitevins
+et les Bretons. Le moment était favorable: les Irlandais étaient plus
+indisposés que jamais contre l'oppression du gouvernement anglais; le
+peuple des trois royaumes souffrait horriblement de la guerre, et une
+invasion, s'ajoutant aux autres maux qu'il endurait déjà, pouvait le
+porter au dernier degré d'exaspération. Les finances de Pitt étaient
+chancelantes; et l'entreprise dirigée par Hoche pouvait avoir les plus
+grandes conséquences. Le projet fut aussitôt accueilli. Le ministre
+de la marine Truguet, républicain excellent, et ministre capable, le
+seconda de toutes ses forces. Il rassembla une escadre dans le port
+de Brest, et fit pour l'armer convenablement tous les efforts que
+permettait l'état des finances. Hoche réunit tout ce qu'il avait de
+meilleures troupes dans son armée, et les rapprocha de Brest, pour
+les embarquer. On eut soin de répandre différens bruits, tantôt d'une
+expédition à Saint-Domingue, tantôt d'une descente à Lisbonne, pour
+chasser les Anglais du Portugal, de concert avec l'Espagne.
+
+L'Angleterre, qui se doutait du but de ces préparatifs, était dans de
+sérieuses alarmes. Le traité d'alliance offensive et défensive entre
+l'Espagne et la France lui présageait de nouveaux dangers; et les
+défaites de l'Autriche lui faisaient craindre la perte de son puissant
+et dernier allié. Ses finances étaient surtout dans un grand état
+de détresse; la Banque avait resserré ses escomptes; les capitaux
+commençaient à manquer, et on avait arrêté l'emprunt ouvert pour
+l'empereur, afin de ne pas faire sortir de nouveaux fonds de Londres.
+Les ports d'Italie étaient fermés aux vaisseaux anglais; ceux d'Espagne
+allaient l'être; ceux de l'Océan l'étaient jusqu'au Texel. Ainsi le
+commerce de la Grande-Bretagne se trouvait singulièrement menacé. A
+toutes ces difficultés se joignaient celles d'une élection générale; car
+le parlement, touchant à sa septième année, était à réélire tout entier.
+Les élections se faisaient au milieu des cris de malédiction contre Pitt
+et contre la guerre.
+
+L'empire avait abandonné presque en entier la cause de la coalition. Les
+États de Bade et de Wurtemberg venaient de signer la paix définitive,
+en permettant aux armées belligérantes le passage sur leur territoire.
+L'Autriche était dans les alarmes, en voyant deux armées françaises sur
+le Danube, et une troisième sur l'Adige, qui semblait fermer l'Italie.
+Elle avait envoyé Wurmser, avec trente mille hommes, pour recueillir
+plusieurs réserves dans le Tyrol, rallier et réorganiser les débris
+de l'armée de Beaulieu, et descendre en Lombardie avec soixante mille
+soldats. De ce côté, elle se croyait moins en danger, et était rassurée;
+mais elle était fort effrayée pour le Danube, et y portait toute son
+attention. Pour empêcher les bruits alarmans, le conseil aulique avait
+défendu à Vienne de parler des événemens politiques; il avait organisé
+une levée de volontaires, et travaillait avec une activité remarquable
+à équiper et armer de nouvelles troupes. Catherine, qui promettait
+toujours et ne tenait jamais, rendit un seul service: elle garantit les
+Gallicies à l'Autriche, ce qui permit d'en retirer les troupes qui s'y
+trouvaient, pour les acheminer vers les Alpes et le Danube.
+
+Ainsi, la France effrayait partout ses ennemis, et on attendait avec
+impatience ce qu'allait décider le sort des armes le long du Danube
+et de l'Adige. Sur la ligne immense qui s'étend de la Bohême à
+l'Adriatique, trois armées allaient se choquer contre trois autres, et
+décider du sort de l'Europe.
+
+En Italie, on avait négocié en attendant la reprise des hostilités. On
+avait fait la paix avec le Piémont, et depuis deux mois un traité avait
+succédé à l'armistice. Ce traité stipulait la cession définitive du
+duché de Savoie et du comté de Nice à la France; la destruction
+des forts de Suze et de la Brunette, placés au débouché des Alpes;
+l'occupation, pendant la guerre, des places de Coni, Tortone et
+Alexandrie; le libre passage, pour les troupes françaises, dans les
+états du Piémont, et la fourniture de ce qui était nécessaire à ces
+troupes pendant le trajet. Le directoire, à l'instigation de Bonaparte,
+aurait voulu de plus une alliance offensive et défensive avec le roi de
+Piémont, pour avoir dix ou quinze mille hommes de son armée. Mais ce
+prince, en retour, demandait la Lombardie, dont la France ne pouvait
+pas disposer encore, et dont elle songeait toujours à se servir comme
+équivalent des Pays-Bas. Cette concession étant refusée, le roi ne
+voulut pas consentir à une alliance.
+
+Le directoire n'avait encore rien terminé avec Gênes; on disputait
+toujours sur le rappel des familles exilées, sur l'expulsion des
+familles feudadataires de l'Autriche et de Naples, et sur l'indemnité
+pour la frégate _la Modeste_.
+
+Avec la Toscane, les relations étaient amicales; cependant, les moyens
+qu'on avait employés à l'égard des négocians livournais, pour obtenir
+la déclaration des marchandises appartenant aux ennemis de la France,
+semaient des germes de mécontentement. Naples et Rome avaient envoyé
+des agens à Paris, conformément aux termes de l'armistice; mais la
+négociation de la paix souffrait de grands retards. Il était évident que
+les puissances attendaient, pour conclure, la suite des événemens de
+la guerre. Les peuples de Bologne et de Ferrare étaient toujours aussi
+exaltés pour la liberté, qu'ils avaient reçue provisoirement. La régence
+de Modène et le duc de Parme étaient immobiles. La Lombardie attendait
+avec anxiété le résultat de la campagne. On avait fait de vives
+instances auprès du sénat de Venise, dans le double but de le faire
+concourir au projet de quadruple alliance, et de procurer un utile
+auxiliaire à l'armée d'Italie. Outre les ouvertures directes, nos
+ambassadeurs à Constantinople et à Madrid en avaient fait d'indirectes,
+et avaient fortement insisté auprès des légations de Venise, pour leur
+démontrer les avantages du projet; mais toutes ces démarches avaient été
+inutiles. Venise détestait les Français, depuis qu'elle les voyait sur
+son territoire, et que leurs idées se répandaient dans les populations.
+Elle ne s'en tenait plus à la neutralité désarmée; elle armait au
+contraire avec activité. Elle avait donné ordre aux commandans des îles
+d'envoyer dans les lagunes les vaisseaux et les troupes disponibles;
+elle faisait venir des régimens esclavons de l'Illyrie. Le provéditeur
+de Bergame armait secrètement les paysans superstitieux et braves
+du Bergamasque. Des fonds étaient recueillis par la double voie des
+contributions et des dons volontaires.
+
+Bonaparte pensa que, dans le moment, il fallait dissimuler avec tout
+le monde, traîner les négociations en longueur, ne rien chercher à
+conclure, paraître ignorer toutes les démarches hostiles, jusqu'à ce que
+de nouveaux combats eussent décidé en Italie, ou notre établissement ou
+notre expulsion. Il fallait ne plus agiter les questions qu'on avait
+à traiter avec Gênes, et lui persuader qu'on était content des
+satisfactions obtenues, afin de la retrouver amie en cas de retraite.
+Il fallait ne pas mécontenter le duc de Toscane par la conduite qu'on
+tenait à Livourne. Bonaparte ne croyait pas sans doute qu'il convînt de
+laisser un frère de l'empereur dans ce duché, mais il ne voulait point
+l'alarmer encore. Les commissaires du directoire, Garreau et Sallicetti,
+ayant rendu un arrêté pour faire partir les émigrés français des
+environs de Livourne, Bonaparte leur écrivit une lettre, où, sans égard
+pour leur qualité, il les réprimandait sévèrement d'avoir enfreint leurs
+pouvoirs, et d'avoir mécontenté le duc de Toscane en usurpant dans ses
+états l'autorité souveraine. A l'égard de Venise, il voulait aussi
+garder le _statu quo_. Seulement il se plaignait très hautement de
+quelques assassinats commis sur les routes, et des préparatifs qu'il
+voyait faire autour de lui. Son but, en entretenant querelle ouverte,
+était de continuer à se faire nourrir, et de se ménager un motif de
+mettre la république à l'amende de quelques millions, s'il triomphait
+des Autrichiens. «Si je suis vainqueur, écrivait-il, il suffirai d'une
+simple estafette pour terminer toutes les difficultés qu'on me suscite.»
+
+Le château de Milan était tombé en son pouvoir. La garnison s'était
+rendue prisonnière; toute l'artillerie avait été transportée devant
+Mantoue, où il avait réuni un matériel considérable. Il aurait
+voulu achever le siége de cette place, avant que la nouvelle armée
+autrichienne arrivât pour la secourir; mais il avait peu d'espoir
+d'y réussir, il n'employait au blocus que le nombre de troupes
+indispensablement nécessaire, à cause des fièvres qui désolaient les
+environs. Cependant il serrait la place de très près, et il allait
+essayer une de ces surprises qui, suivant ses expressions, dépendent
+_d'une oie ou d'un chien_; mais la baisse des eaux du lac empêcha le
+passage des bateaux qui devaient porter des troupes déguisées. Dès lors,
+il renonça pour le moment à se rendre maître de Mantoue; d'ailleurs
+Wurmser arrivait, et il fallait courir au plus pressant.
+
+L'armée, entrée en Italie avec trente et quelques mille hommes environ,
+n'avait reçu que de faibles renforts pour réparer ses pertes. Neuf mille
+hommes lui étaient arrivés des Alpes. Les divisions tirées de l'armée de
+Hoche n'avaient point encore pu traverser la France. Grâce à ce renfort
+de neuf mille hommes, et aux malades qui étaient sortis des dépôts de la
+Provence et du Var, l'armée avait réparé les effets du feu, et s'était
+même renforcée. Elle comptait à peu près quarante-cinq mille hommes,
+répandus sur l'Adige et autour de Mantoue, au moment où Bonaparte revint
+de sa marche dans la Péninsule. Les maladies que gagnèrent les soldats
+devant Mantoue la réduisirent à quarante ou quarante-deux mille hommes
+environ. C'était là sa force au milieu de thermidor (fin de juillet).
+Bonaparte n'avait laissé que des dépôts à Milan, Tortone, Livourne. Il
+avait déjà mis hors de combat deux armées, une de Piémontais et une
+d'Autrichiens; et maintenant il avait à en combattre une troisième, plus
+formidable que les précédentes.
+
+Wurmser arrivait à la tête de soixante mille hommes. Trente mille
+étaient tirés du Rhin, et se composaient de troupes excellentes. Le
+reste était formé des débris de Beaulieu, et de bataillons venus de
+l'intérieur de l'Autriche. Plus de dix mille hommes étaient enfermés
+dans Mantoue, sans compter les malades. Ainsi l'armée entière se
+composait de plus de soixante-dix mille hommes. Bonaparte en avait près
+de dix mille autour de Mantoue, et n'en pouvait opposer qu'environ
+trente mille aux soixante qui allaient déboucher du Tyrol. Avec une
+pareille inégalité de forces, il fallait une grande bravoure dans les
+soldats, et un génie bien fécond dans le général, pour rétablir la
+balance.
+
+La ligne de l'Adige, à laquelle Bonaparte attachait tant de prix, allait
+devenir le théâtre de la lutte. Nous avons déjà donné les raisons pour
+lesquelles Bonaparte la préférait à toute autre. L'Adige n'avait pas la
+longueur du Pô, ou des fleuves qui, se rendant dans le Pô, confondent
+leur ligne avec la sienne; il descendait directement dans la mer, après
+un cours de peu d'étendue; il n'était pas guéable, et ne pouvait être
+tourné par le Tyrol, comme la Brenta, la Piave, et les fleuves plus
+avancés vers l'extrémité de la Haute-Italie. Ce fleuve a été le théâtre
+de si magnifiques événemens, qu'il faut en décrire le cours avec quelque
+soin[7].
+
+[Footnote 7: Voyez la carte jointe à ce volume.]
+
+Les eaux du Tyrol forment deux lignes, celle du Mincio et celle de
+l'Adige, presque parallèles, et s'appuyant l'une l'autre. Une partie de
+ces eaux forme dans les montagnes un lac vaste et allongé, qu'on appelle
+le lac de Garda; elles en sortent à Peschiera pour traverser la plaine
+du Mantouan, deviennent le Mincio, forment ensuite un nouveau lac autour
+de Mantoue, et vont se jeter enfin dans le Bas-Pô. L'Adige, formé des
+eaux des hautes vallées du Tyrol, coule au-delà de la ligne précédente;
+il descend à travers les montagnes parallèlement au lac de Garda,
+débouche dans la plaine aux environs de Vérone, court alors
+parallèlement au Mincio, se creuse un lit large et profond jusqu'à
+Legnago, et, à quelques lieues de cette ville, cesse d'être encaissé,
+et peut se changer en inondations impraticables, qui interceptent tout
+l'espace compris entre Legnago et l'Adriatique. Trois routes s'offraient
+à l'ennemi: l'une, franchissant l'Adige à la hauteur de Roveredo, avant
+la naissance du lac de Garda, tournait autour de ce lac, et venait
+aboutir sur ses derrières à Salo, Gavardo et Brescia. Deux autres routes
+partant de Roveredo, suivaient les deux rives de l'Adige, dans son cours
+le long du lac de Garda. L'une, longeant la rive droite, circulait
+entre ce fleuve et le lac, passait à travers des montagnes, et venait
+déboucher dans la plaine entre le Mincio et l'Adige. L'autre, suivant la
+rive gauche, débouchait dans la plaine vers Vérone, et aboutissait ainsi
+sur le front de la ligne défensive. La première des trois, celle
+qui franchit l'Adige avant la naissance du lac de Garda, présentait
+davantage de tourner à la fois les deux lignes du Mincio et de l'Adige,
+et de conduire sur les derrières de l'armée qui les gardait. Mais elle
+n'était pas très praticable; elle n'était accessible qu'à l'artillerie
+de montagne, et dès lors pouvait servir à une diversion, mais non à une
+opération principale. La seconde, descendant des montagnes entre le lac
+et l'Adige, passait le fleuve à Rivalta ou à Dolce, point où il était
+peu défendu; mais elle circulait dans les montagnes, à travers des
+positions faciles à défendre, telles que celles de la Corona et de
+Rivoli. La troisième enfin, circulant au-delà du fleuve jusqu'au milieu
+de la plaine, débouchait extérieurement, et venait tomber vers la partie
+la mieux défendue de son cours, de Vérone à Legnago. Ainsi les trois
+routes présentaient des difficultés fort grandes. La première ne pouvait
+être occupée que par un détachement; la seconde, passant entre le lac
+et le fleuve, rencontrait les positions de la Corona et de Rivoli; la
+troisième venait donner contre l'Adige, qui, de Vérone à Legnago, a un
+lit large et profond, et est défendu par deux places, à huit lieues
+l'une de l'autre.
+
+Bonaparte avait placé le général Sauret avec trois mille hommes à Salo,
+pour garder la route qui débouche sur les derrières du lac de Garda.
+Masséna, avec douze mille, interceptait la route qui passe entre le
+lac de Garda et l'Adige, et occupait les positions de la Corona et de
+Rivoli. Despinois, avec cinq mille, était dans les environs de Vérone;
+Augereau, avec huit mille, à Legnago; Kilmaine, avec deux mille chevaux
+et l'artillerie légère, était en réserve dans une position centrale, à
+Castel-Novo. C'est là que Bonaparte avait placé son quartier-général,
+pour être à égale distance de Salo, Rivoli et Vérone. Comme il tenait
+beaucoup à Vérone, qui renfermait trois ponts sur l'Adige, et qu'il
+se défiait des intentions de Venise, il songea à en faire sortir les
+régimens esclavons. Il prétendit qu'ils étaient en hostilité avec les
+troupes françaises, et, sous prétexte de prévenir les rixes, il les fit
+sortir de la place. Le provéditeur obéit, et il ne resta dans Vérone que
+la garnison française.
+
+Wurmser avait porté son quartier-général à Trente et Roveredo. Il
+détacha vingt mille hommes sous Quasdanovich, pour prendre la route qui
+tourne le lac de Garda et vient déboucher sur Salo. Il en prit quarante
+mille avec lui, et les distribua sur les deux routes qui longent
+l'Adige. Les uns devaient attaquer la Corona et Rivoli, les autres
+déboucher sur Vérone. Il croyait envelopper ainsi l'armée française,
+qui, étant attaquée à la fois sur l'Adige, et par derrière le lac de
+Garda, se trouvait exposée à être forcée sur son front, et à être coupée
+de sa ligne de retraite.
+
+La renommée avait devancé l'arrivée de Wurmser. Dans toute l'Italie on
+attendait sa venue, et le parti ennemi de l'indépendance italienne se
+montrait plein de joie et de hardiesse. Les Vénitiens laissèrent
+éclater une satisfaction qu'ils ne pouvaient plus contenir. Les soldats
+esclavons couraient les places publiques, et, tendant la main aux
+passans, demandaient le prix du sang français qu'ils allaient répandre.
+A Rome, les agens de la France furent insultés; le pape, enhardi par
+l'espoir d'une délivrance prochaine, fit rétrograder les voitures
+portant le premier à-compte de la contribution qui lui était imposée; il
+renvoya même son légat à Ferrare et Bologne. Enfin, la cour de
+Naples, toujours aussi insensée, foulant aux pieds les conditions de
+l'armistice, fit marcher des troupes sur les frontières des États
+romains. La plus cruelle anxiété régnait au contraire dans les villes
+dévouées à la France et à la liberté. On attendait avec impatience les
+nouvelles de l'Adige. L'imagination italienne, qui grossit tout, avait
+exagéré la disproportion des forces. On disait que Wurmser arrivait avec
+deux armées, l'une de soixante, et l'autre de quatre-vingt mille hommes.
+On se demandait comment ferait cette poignée de Français pour résister
+à une si grande masse d'ennemis; on se répétait le fameux proverbe, que
+l'_Italie était le tombeau des Français_.
+
+Le 11 thermidor an IV (29 juillet), les Autrichiens se trouvèrent en
+présence de nos postes et les surprirent tous. Le corps qui avait tourné
+le lac de Garda arriva sur Salo, d'où il repoussa le général Sauret. Le
+général Guyeux y resta seul avec quelques cents hommes, et s'enferma
+dans un vieux bâtiment, d'où il refusa de sortir, quoiqu'il n'eût ni
+pain ni eau, et à peine quelques munitions. Sur les deux routes qui
+longent l'Adige, les Autrichiens s'avancèrent avec le même avantage; ils
+forcèrent l'importante position de la Corona, entre l'Adige et le lac
+de Garda; ils franchirent également la troisième route, et vinrent
+déboucher devant Vérone. Bonaparte, à son quartier-général de
+Castel-Novo, recevait toutes ces nouvelles. Les courriers se succédaient
+sans relâche, et dans la journée du lendemain, 12 thermidor (30
+juillet), il apprit que les Autrichiens s'étaient portés de Salo sur
+Brescia, et qu'ainsi sa retraite sur Milan était fermée, que la position
+de Rivoli était forcée comme celle de la Corona, et que les Autrichiens
+allaient passer l'Adige partout. Dans cette situation alarmante, ayant
+perdu sa ligne défensive et sa ligne de retraite, il était difficile
+qu'il ne fût pas ébranlé. C'était la première épreuve du malheur. Soit
+qu'il fût saisi par l'énormité du péril, soit que, prêt à prendre une
+détermination téméraire, il voulût partager la responsabilité avec ses
+généraux, il leur demanda leur avis pour la première fois, et assembla
+un conseil de guerre. Tous opinèrent pour la retraite. Sans point
+d'appui devant eux, ayant perdu l'une des deux routes de France, il n'en
+était aucun qui crût prudent de tenir. Augereau seul, dont ces journées
+furent les plus belles de sa vie, insista fortement pour tenter la
+fortune des armes. Il était jeune, ardent; il avait appris dans les
+faubourgs à bien parler le langage des camps, et il déclara qu'il avait
+de bons grenadiers qui ne se retireraient pas sans combattre. Peu
+capable de juger les ressources qu'offraient encore la situation des
+armées et la nature du terrain, il n'écoutait que son courage, et
+il échauffa de son ardeur guerrière le génie de Bonaparte. Celui-ci
+congédia ses généraux sans exprimer son avis, mais son plan était
+arrêté. Quoique la ligne de l'Adige fût forcée, et que celle du Mincio
+et du lac de Garda fût tournée, le terrain était si heureux, qu'il
+présentait encore des ressources à un homme de génie résolu.
+
+Les Autrichiens, partagés en deux corps, descendaient le long des deux
+rives du lac de Garda: leur jonction s'opérait à la pointe du lac, et,
+arrivés là, ils avaient soixante mille hommes pour en accabler trente.
+Mais, en se concentrant à la pointe du lac, on empêchait leur jonction.
+En formant assez rapidement une masse principale, on pouvait accabler
+les vingt mille qui avaient tourné le lac, et revenir aussitôt après
+vers les quarante mille qui avaient filé entre le lac et l'Adige. Mais
+pour occuper la pointe du lac, il fallait y ramener toutes les troupes
+du Bas-Adige et du Bas-Mincio; il fallait retirer Augereau de Legnago,
+et Serrurier de Mantoue, car on ne pouvait plus tenir une ligne aussi
+étendue. C'était un grand sacrifice, car on assiégeait Mantoue depuis
+deux mois, on y avait transporté un grand matériel; la place allait se
+rendre, et en la laissant ravitailler, on perdait le fruit de longs
+travaux et une proie presque assurée. Bonaparte cependant n'hésita
+pas, et, entre deux buts importans, sut saisir le plus important et y
+sacrifier l'autre; résolution simple, et qui décèle non pas le grand
+capitaine, mais le grand homme. Ce n'est pas à la guerre seulement,
+c'est aussi en politique, et dans toutes les situations de la vie qu'on
+trouve deux buts, qu'on veut les tenir l'un et l'autre, et qu'on les
+manque tous les deux. Bonaparte eut cette force si grande et si rare du
+choix et du sacrifice. En voulant garder tout le cours du Mincio, depuis
+la pointe du lac de Garda jusqu'à Mantoue, il eût été percé; en se
+concentrant sur Mantoue pour la couvrir, il aurait eu soixante-dix mille
+hommes à combattre à la fois, dont soixante mille de front, et dix mille
+à dos. Il sacrifia Mantoue, et se concentra à la pointe du lac de Garda.
+Ordre fut donné sur-le-champ à Augereau de quitter Legnago, à Serrurier
+de quitter Mantoue, pour se concentrer vers Valeggio et Peschiera, sur
+le Haut-Mincio. Dans la nuit du 13 thermidor (31 juillet), Serrurier
+brûla ses affûts, encloua ses canons, enterra ses projectiles, et jeta
+ses poudres à l'eau, pour aller joindre l'armée active.
+
+Bonaparte, sans perdre un seul instant, voulut marcher d'abord sur le
+corps ennemi le plus engagé, et le plus dangereux par la position qu'il
+avait prise. C'étaient les vingt mille hommes de Quasdanovich, qui
+avaient débouché par Salo, Gavardo et Brescia, sur les derrières du lac
+de Garda, et qui menaçaient la communication avec Milan. Le jour même où
+Serrurier abandonnait Mantoue, le 13 (31 juillet), Bonaparte rétrograda
+pour aller tomber sur Quasdanovich, et repassa le Mincio, à Peschiera,
+avec la plus grande partie de son armée. Augereau le repassa à
+Borghetto, à ce même pont témoin d'une action glorieuse au moment de
+la première conquête. On laissa des arrière-gardes pour surveiller
+la marche de l'ennemi, qui avait passé l'Adige. Bonaparte ordonna au
+général Sauret d'aller dégager le général Guyeux, qui était enfermé dans
+un vieux bâtiment avec dix-sept cents hommes, sans avoir ni pain ni eau,
+et qui se battait héroïquement depuis deux jours. Il résolut de marcher
+lui-même sur Lonato, où Quasdanovich venait déjà de pousser une
+division, et il ordonna à Augereau de se porter sur Brescia, pour
+rouvrir la communication avec Milan. Sauret réussit en effet à dégager
+le général Guyeux, repoussa les Autrichiens dans les montagnes, et leur
+fit quelques cents prisonniers. Bonaparte, avec la brigade d'Allemagne,
+n'eut pas le temps d'attaquer les Autrichiens à Lonato; il fut prévenu.
+Après un combat des plus vifs, il repoussa l'ennemi, entra à Lonato,
+et fit six cents prisonniers: Augereau, pendant ce temps, marchait sur
+Brescia; il y entra le lendemain 14 (1er août), sans coup férir, délivra
+quelques prisonniers qu'on nous y avait faits, et força les Autrichiens
+à rebrousser vers les montagnes. Quasdanovich, qui croyait arriver sur
+les derrières de l'armée française et la surprendre, fut étonné de
+trouver partout des masses imposantes, et faisant front avec tant de
+vigueur. Il avait perdu peu de monde, tant à Salo qu'à Lonato; mais il
+crut devoir faire halte, et ne pas s'engager davantage avant de savoir
+ce que devenait Wurmser avec la principale masse autrichienne. Il
+s'arrêta.
+
+Bonaparte s'arrêta aussi de son côté. Le temps était précieux: sur ce
+point il ne fallait pas pousser un succès plus qu'il ne convenait.
+C'était assez d'avoir imposé à Quasdanovich; il fallait revenir
+maintenant pour faire face à Wurmser. Il rétrograda avec les divisions
+Masséna et Augereau. Le 15 (2 août), il plaça la division Masséna
+à Pont-San-Marco, et la division Augereau à Monte-Chiaro. Les
+arrière-gardes qu'il avait laissées sur le Mincio devinrent ses
+avant-gardes. Il était temps d'arriver; car les quarante mille hommes
+de Wurmser avaient franchi non-seulement l'Adige, mais le Mincio. La
+division Bayalitsch ayant masqué Peschiera par un détachement, et passé
+le Mincio, s'avançait sur la route de Lonato. La division Liptai avait
+franchi le Mincio à Borghetto, et repoussé de Castiglione le général
+Valette. Wurmser était allé, avec deux divisions d'infanterie et une
+de cavalerie, débloquer Mantoue. En voyant nos affûts en cendres, nos
+canons encloués, et les traces d'une extrême précipitation, il n'y vit
+point le calcul du génie, mais un effet de l'épouvante; il fut plein de
+joie, et entra en triomphe dans la place qu'il venait délivrer: c'était
+le 15 thermidor (2 août).
+
+Bonaparte, revenu à Pont-San-Marco et à Monte-Chiaro, ne s'arrêta pas un
+instant. Ses troupes n'avaient cessé de marcher: lui-même avait toujours
+été à cheval; il résolut de les faire battre dès le lendemain matin. Il
+avait devant lui Bayalitsch à Lonato, Liptai à Castiglione, présentant à
+eux un front de vingt-cinq mille hommes. Il fallait les attaquer
+avant que Wurmser revînt de Mantoue. Sauret venait une seconde fois
+d'abandonner Salo; Bonaparte y envoya de nouveau Guyeux, pour reprendre
+la position et contenir toujours Quasdanovich. Après ces précautions sur
+sa gauche et ses derrières, il résolut de marcher devant lui à Lonato,
+avec Masséna, et de jeter Augereau sur les hauteurs de Castiglione,
+abandonnées la veille par le général Valette. Il destitua ce général
+devant l'armée, pour faire à tous ses lieutenans un devoir de la
+fermeté. Le lendemain 16 (3 août), toute l'armée s'ébranla; Guyeux
+rentra à Salo, ce qui rendit encore plus impossible toute communication
+de Quasdanovich avec l'armée autrichienne. Bonaparte s'avança sur
+Lonato, mais son avant-garde fut culbutée, quelques pièces furent
+prises, et le général Pigeon resta prisonnier. Bayalitsch, fier de ce
+succès, s'avança avec confiance, et étendit ses ailes autour de la
+division française. Il avait deux buts en faisant cette manoeuvre,
+d'abord d'envelopper Bonaparte, et puis de s'étendre par sa droite, pour
+entrer en communication avec Quasdanovich, dont il entendait le canon
+à Salo. Bonaparte, ne s'effrayant point pour ses derrières, se laisse
+envelopper avec un imperturbable sang-froid; il jette quelques
+tirailleurs sur ses ailes menacées, puis il saisit les dix-huitième et
+trente-deuxième demi-brigades d'infanterie, les range en colonne serrée,
+les fait appuyer par un régiment de dragons, et fond, tête baissée, sur
+le centre de l'ennemi, qui s'était affaibli pour s'étendre. Il
+renverse tout avec cette brave infanterie, et perce ainsi la ligne des
+Autrichiens. Ceux-ci, coupés en deux corps, perdent aussitôt la tête;
+une partie de cette division Bayalitsch se replie en toute hâte vers
+le Mincio; mais l'autre, qui s'était étendue pour communiquer avec
+Quasdanovich, se trouve rejetée vers Salo, où Guyeux se trouvait dans le
+moment. Bonaparte la fait poursuivre sans relâche, pour la mettre entre
+deux feux. Il lance Junot à sa poursuite avec un régiment de cavalerie.
+Junot se précipite au galop, tue six cavaliers de sa main, et tombe
+blessé de plusieurs coups de sabre. La division fugitive, prise entre
+le corps qui était à Salo et celui qui la poursuivait de Lonato,
+s'éparpille, se met en déroute, et laisse à chaque pas des milliers de
+prisonniers. Pendant qu'on achevait la poursuite, Bonaparte se porte sur
+sa droite, à Castiglione, où Augereau combattait depuis le matin avec
+une admirable bravoure. Il lui fallait enlever des hauteurs où la
+division Liptai s'était placée. Après un combat opiniâtre plusieurs fois
+recommencé, il en était enfin venu à bout, et Bonaparte, en arrivant,
+trouva l'ennemi qui se retirait de toutes parts. Telle fut la bataille
+dite de Lonato, livrée le 16 thermidor (3 août).
+
+Les résultats en étaient considérables. On avait pris vingt pièces de
+canon, fait trois mille prisonniers à la division coupée et rejetée sur
+Salo, et l'on poursuivait les restes épars dans les montagnes. On avait
+fait mille ou quinze cents prisonniers à Castiglione; on avait tué
+ou blessé trois mille hommes; donné l'épouvante à Quasdanovich, qui,
+trouvant l'armée française devant lui à Salo, et l'entendant au loin
+à Lonato, la croyait partout. On avait ainsi presque désorganisé les
+divisions Bayalitsch et Liptai, qui se repliaient sur Wurmser. Ce
+général arrivait en ce moment avec quinze mille hommes, pour rallier
+à lui les deux divisions battues, et commençait à s'étendre dans les
+plaines de Castiglione. Bonaparte le vit, le lendemain matin 17 (4
+août), se mettre en ligne pour recevoir le combat. Il résolut de
+l'aborder de nouveau, et de lui livrer une dernière bataille, qui
+devait décider du sort de l'Italie. Mais pour cela il fallait réunir à
+Castiglione toutes les troupes disponibles. Il remit donc au lendemain
+18 (5 août) cette bataille décisive. Il repartit au galop pour Lonato,
+afin d'activer lui-même le mouvement de ses troupes. Il avait en
+quelques jours crevé cinq chevaux. Il ne s'en fiait à personne de
+l'exécution de ses ordres; il voulait tout voir, tout vérifier de ses
+yeux, tout animer de sa présence. C'est ainsi qu'une grande âme se
+communique à une vaste masse, et la remplit de son feu. Il arriva à
+Lonato au milieu du jour. Déjà ses ordres s'exécutaient; une partie des
+troupes était en marche sur Castiglione; les autres se portaient vers
+Salo et Gavardo. Il restait tout au plus mille hommes à Lonato. A peine
+Bonaparte y est-il entré, qu'un parlementaire autrichien se présente, et
+vient le sommer de se rendre. Le général surpris ne comprend pas
+d'abord comment il est possible qu'il soit en présence des Autrichiens.
+Cependant il se l'explique bientôt. La division coupée la veille à la
+bataille de Lonato, et rejetée sur Salo, avait été prise en partie; mais
+un corps de quatre mille hommes à peu près avait erré toute la nuit dans
+les montagnes, et voyant Lonato presque abandonné, cherchait à y rentrer
+pour s'ouvrir une issue sur le Mincio. Bonaparte n'avait qu'un millier
+d'hommes à lui opposer, et surtout n'avait pas le temps de livrer
+un combat. Sur-le-champ il fait monter à cheval tout ce qu'il avait
+d'officiers autour de lui. Il ordonne qu'on amène le parlementaire, et
+qu'on lui débande les yeux. Celui-ci est saisi d'étonnement en voyant ce
+nombreux état-major. «Malheureux, lui dit Bonaparte, vous ne savez donc
+pas que vous êtes en présence du général en chef, et qu'il est ici avec
+toute son armée! Allez dire à ceux qui vous envoient, que je leur donne
+cinq minutes pour se rendre, ou que je les ferai passer au fil
+de l'épée, pour les punir de l'outrage qu'ils osent me faire.»
+Sur-le-champ il fait approcher son artillerie, menaçant de faire feu
+sur les colonnes qui s'avancent. Le parlementaire va rapporter cette
+réponse, et les quatre mille hommes mettent bas les armes devant
+mille[8]. Bonaparte, sauvé par cet acte de présence d'esprit, donna
+ses ordres pour la lutte qui allait se livrer. Il joignit de nouvelles
+troupes à celles qui étaient déjà dirigées sur Salo. La division
+Despinois fut réunie à la division Sauret, et toutes deux profitant de
+l'ascendant de la victoire, durent attaquer Quasdanovich, et le
+rejeter définitivement dans les montagnes. Il ramena tout le reste à
+Castiglione. Il y revint dans la nuit, ne prit pas un instant de repos,
+et après avoir changé de cheval, courut sur le champ de bataille, afin
+de faire ses dispositions. Cette journée allait décider du destin de
+l'Italie.
+
+[Footnote 8: Ce fait a été révoqué en doute par un historien, M.
+Botta, mais il est confirmé par toutes les relations, et j'ai reçu
+l'attestation de son authenticité, de l'ordonnateur en chef de l'armée
+active, M. Aubernon, qui a passé les quatre mille prisonniers en revue.]
+
+C'était dans la plaine de Castiglione qu'on allait combattre. Une suite
+de hauteurs, formées par les derniers bancs des Alpes, se prolongent de
+la Chiesa au Mincio, par Lonato, Castiglione, Solférino. Au pied de ces
+hauteurs s'étend la plaine qui allait servir de champ de bataille. Les
+deux armées y étaient en présence, perpendiculairement à la ligne des
+hauteurs, à laquelle toutes deux appuyaient une aile. Bonaparte y
+appuyait sa gauche, Wurmser sa droite. Bonaparte avait vingt-deux mille
+hommes au plus; Wurmser en comptait trente mille. Ce dernier avait
+encore un autre avantage; son aile qui était dans la plaine, était
+couverte par une redoute placée sur le mamelon de Medolano. Ainsi il
+était appuyé des deux côtés. Pour balancer les avantages du nombre et de
+la position, Bonaparte comptait sur l'ascendant de la victoire, et sur
+ses manoeuvres. Wurmser devait tendre à se prolonger par sa droite, qui
+s'appuyait à la ligne des hauteurs, pour s'ouvrir une communication vers
+Lonato et Salo. C'est ainsi qu'avait fait Bayalitsch l'avant-veille, et
+c'est ainsi que devait faire Wurmser, dont tous les voeux devaient avoir
+pour but la réunion avec son grand détachement. Bonaparte résolut de
+favoriser ce mouvement dont il espérait tirer un grand parti. Il avait
+maintenant sous sa main la division Serrurier, qui, poursuivie par
+Wurmser depuis qu'elle avait quitté Mantoue, n'avait pu jusqu'ici
+entrer en ligne. Elle arrivait par Guidizzolo. Bonaparte lui ordonna de
+déboucher vers Cauriana, sur les derrières de Wurmser. Il attendait son
+feu pour commencer le combat.
+
+Dès la pointe du jour, les deux armées entrèrent en action. Wurmser,
+impatient d'attaquer, ébranla sa droite le long des hauteurs; Bonaparte,
+pour favoriser ce mouvement, replia sa gauche, qui était formée par
+la division Masséna; il maintint son centre immobile dans la plaine.
+Bientôt il entendit le feu de Serrurier. Alors, tandis qu'il continuait
+à replier sa gauche, et que Wurmser continuait à prolonger sa droite,
+il fit attaquer la redoute de Medolano. Il dirigea d'abord vingt pièces
+d'artillerie légère sur cette redoute, et, après l'avoir vivement
+canonnée, il détacha le général Verdier, avec trois bataillons de
+grenadiers, pour l'emporter. Ce brave général s'avança, appuyé par
+un régiment de cavalerie, et enleva la redoute. Le flanc gauche des
+Autrichiens fut alors découvert, à l'instant même où Serrurier, arrivé à
+Cauriana, répandait l'alarme sur leurs derrières. Wurmser jeta aussitôt
+une partie de sa seconde ligne à sa gauche, privée d'appui, et la plaça
+en potence pour faire face aux Français qui débouchaient de Medolano. Il
+porta le reste de sa seconde ligne en arrière, pour couvrir Cauriana, et
+continua ainsi à faire tête à l'ennemi. Mais Bonaparte, saisissant le
+moment avec sa promptitude accoutumée, cesse aussitôt de refuser sa
+gauche et son centre; il donne à Masséna et Augereau le signal qu'ils
+attendaient impatiemment. Masséna, avec la gauche, Augereau, avec le
+centre, fondent sur la ligne affaiblie des Autrichiens, et la chargent
+avec impétuosité. Attaquée si brusquement sur tout son front, menacée
+sur sa gauche et ses derrières, elle commence à céder le terrain.
+L'ardeur des Français redouble. Wurmser, voyant son armée compromise,
+donne alors le signal de la retraite. On le poursuit en lui faisant
+des prisonniers. Pour le mettre dans une déroute complète, il fallait
+redoubler de célérité, et le pousser en désordre sur le Mincio. Mais,
+depuis six jours, les troupes marchaient et se battaient sans relâche;
+elles ne pouvaient plus avancer, et couchèrent sur le champ de bataille.
+Wurmser n'avait perdu que deux mille hommes ce jour-là, mais il n'en
+avait pas moins perdu l'Italie.
+
+Le lendemain Augereau se porta au pont de Borghetto, et Masséna devant
+Peschiera. Augereau engagea une canonnade qui fut suivie de la retraite
+des Autrichiens; et Masséna livra un combat d'arrière-garde à la
+division qui avait masqué Peschiera. Le Mincio fut abandonné par
+Wurmser; il reprit la route de Rivoli, entre l'Adige et le lac de Garda,
+pour rentrer dans le Tyrol. Masséna le suivit à Rivoli, à la Corona, et
+reprit ses anciennes positions. Augereau se présenta devant Vérone. Le
+provéditeur vénitien, pour donner aux Autrichiens le temps d'évacuer la
+ville et de sauver leurs bagages, demandait deux heures de temps avant
+d'ouvrir les portes; Bonaparte les fit enfoncer à coups de canon. Les
+Véronais, qui étaient dévoués à la cause de l'Autriche, et qui avaient
+manifesté hautement leurs sentimens au moment de la retraite des
+Français, craignaient le courroux du vainqueur; mais il fit observer à
+leur égard les plus grands ménagemens.
+
+Du côté de Salo et de la Chiesa, Quasdanovich faisait une retraite
+pénible par derrière le lac de Garda. Il voulut s'arrêter et défendre
+le défilé dit la Rocca-d'Anfo; mais il fut battu, et perdit douze cents
+hommes. Bientôt les Français eurent repris toutes leurs anciennes
+positions.
+
+Cette campagne avait duré six jours; et dans ce court espace de temps,
+trente et quelques mille hommes en avaient mis soixante mille hors de
+combat. Wurmser avait perdu vingt mille hommes, dont sept à huit mille
+tués ou blessés, et douze ou treize mille prisonniers. Il était rejeté
+dans les montagnes, et réduit à l'impossibilité de tenir la campagne.
+Ainsi s'était évanouie cette formidable expédition, devant une poignée
+de braves. Ces résultats extraordinaires et inouïs dans l'histoire
+étaient dus à la promptitude et à la vigueur de résolution du jeune
+chef. Tandis que deux armées redoutables couvraient les deux rives du
+lac de Garda, et que tous les courages étaient ébranlés, il avait su
+réduire toute la campagne à une seule question, la jonction de ces
+deux armées à la pointe du lac de Garda; il avait su faire un grand
+sacrifice, celui du blocus de Mantoue, pour se concentrer au point
+décisif; et, frappant alternativement des coups terribles sur chacune
+des masses ennemies, à Salo, à Lonato, à Castiglione, il les avait
+successivement désorganisées et rejetées dans les montagnes d'où elles
+étaient sorties.
+
+Les Autrichiens étaient saisis d'effroi; les Français transportés
+d'admiration pour leur jeune chef. La confiance et le dévouement en lui
+étaient au comble. Un bataillon pouvait en faire fuir trois. Les
+vieux soldats qui l'avaient nommé caporal à Lodi, le firent sergent
+à Castiglione. En Italie la sensation fut profonde. Milan, Bologne,
+Ferrare, les villes du duché de Modène, et tous les amis de la liberté,
+furent transportés de joie. La douleur se répandit dans les couvens et
+chez toutes les vieilles aristocraties. Les gouvernemens qui avaient
+fait des imprudences, Venise, Rome, Naples, étaient épouvantés.
+
+Bonaparte, jugeant sainement sa position, ne crut pas la lutte terminée,
+quoiqu'il eût enlevé à Wurmser vingt mille hommes. Le vieux maréchal se
+retirait dans les Alpes avec quarante mille. Il allait les reposer, les
+rallier, les recruter, et il était à présumer qu'il fondrait encore
+une fois sur l'Italie. Bonaparte avait perdu quelques mille hommes,
+prisonniers, tués ou blessés; il en avait beaucoup dans les hôpitaux: il
+jugea qu'il fallait temporiser encore, avoir toujours les yeux sur
+le Tyrol, et les pieds sur l'Adige, et se contenter d'imposer aux
+puissances italiennes, en attendant qu'il eût le temps de les châtier.
+Il se contenta d'apprendre aux Vénitiens qu'il était instruit de leurs
+armemens, et continua à se faire nourrir à leurs frais, ajournant encore
+les négociations pour une alliance. Il avait appris l'arrivée à Ferrare
+d'un légat du pape, qui était venu pour reprendre possession des
+légations; il le manda à son quartier-général. Ce légat, qui était le
+cardinal Mattei, tomba à ses pieds en disant: _Peccavi_. Bonaparte le
+mit aux arrêts dans un séminaire. Il écrivit à M. d'Azara, qui était son
+intermédiaire auprès des cours de Rome et de Naples; il se plaignit à
+lui de l'imbécillité et de la mauvaise foi du gouvernement papal, et lui
+annonça son intention de revenir bientôt sur ses derrières, si on
+l'y obligeait. Quant à la cour de Naples, il prit le langage le plus
+menaçant. «Les Anglais, dit-il à M. d'Azara, ont persuadé au roi de
+Naples qu'il était quelque chose; moi, je lui prouverai qu'il n'est
+rien. S'il persiste, au mépris de l'armistice, à se mettre sur les
+rangs, je prends l'engagement, à la face de l'Europe, de marcher contre
+ses prétendus soixante-dix mille hommes avec six mille grenadiers,
+quatre mille chevaux, et cinquante pièces de canon.»
+
+Il écrivit une lettre polie, mais ferme, au duc de Toscane, qui avait
+laissé occuper aux Anglais Porto-Ferrajo, et lui dit que la France
+pourrait le punir de cette négligence en occupant ses états, mais
+qu'elle voulait bien n'en rien faire, en considération d'une ancienne
+amitié. Il changea la garnison de Livourne, afin d'imposer à la Toscane
+par un mouvement de troupes. Il se tut avec Gênes. Il écrivit une lettre
+vigoureuse au roi de Piémont, qui souffrait les Barbets dans ses états,
+et fit partir une colonne de douze cents hommes avec une commission
+militaire ambulante, pour saisir et fusiller les Barbets trouvés sur
+les routes. Le peuple de Milan avait montré les dispositions les plus
+amicales aux Français. Il lui adressa une lettre délicate et noble, pour
+le remercier. Ses dernières victoires lui donnant des espérances plus
+fondées de conserver l'Italie, il crut pouvoir s'engager davantage avec
+les Lombards; il leur accorda des armes, et leur permit de lever une
+légion à leur solde, dans laquelle s'enrôlèrent en foule les Italiens
+attachés à la liberté, et les Polonais errans en Europe depuis le
+dernier partage. Bonaparte témoigna sa satisfaction aux peuples de
+Bologne et de Ferrare. Ceux de Modène demandaient à être affranchis de
+la régence établie par leur duc; Bonaparte avait déjà quelques motifs
+de rompre l'armistice, car la régence avait fait passer des vivres à la
+garnison de Mantoue. Il voulut attendre encore. Il demanda des secours
+au directoire pour réparer ses pertes, et se tint à l'entrée des gorges
+du Tyrol, prêt à fondre sur Wurmser, et à détruire les restes de son
+armée, dès qu'il apprendrait que Moreau avait passé le Danube.
+
+Pendant que ces grands événemens se passaient en Italie, il s'en
+préparait d'autres sur le Danube. Moreau avait poussé l'archiduc pied
+à pied, et était arrivé dans le milieu de thermidor (premiers jours
+d'août) sur le Danube. Jourdan se trouvait sur la Naab, qui tombe dans
+ce fleuve. La chaîne de l'Alb, qui sépare le Necker du Danube, se
+compose de montagnes de moyenne hauteur, terminées en plateaux,
+traversées par des défilés étroits comme des fissures de rochers. C'est
+par ces défilés que Moreau avait débouché sur le Danube, dans un pays
+inégal, coupé de ravins et couvert de bois. L'archiduc, qui nourrissait
+le dessein de se concentrer sur le Danube, et de reprendre force sur
+cette ligne puissante, forma tout à coup une résolution qui faillit
+compromettre ses sages projets. Il apprenait que Wartensleben, au lieu
+de se replier sur lui, le plus près possible de Donawert, se repliait
+vers la Bohême, dans la sotte pensée de la couvrir; il craignait que,
+profitant de ce faux mouvement, qui découvrait le Danube, l'armée de
+Sambre-et-Meuse ne voulût en tenter le passage. Il voulait donc le
+passer lui-même, pour filer rapidement sur l'autre rive, et aller faire
+tête à Jourdan. Mais le fleuve était encombré de ses magasins, et il
+lui fallait encore du temps pour les faire évacuer; il ne voulait pas
+d'ailleurs exécuter le passage sous les yeux de Moreau et trop près de
+ses coups, et il songea à l'éloigner en lui livrant la bataille avec le
+Danube à dos: mauvaise pensée dont il s'est blâmé sévèrement depuis,
+car elle l'exposait à être jeté dans le fleuve, ou du moins à ne pas y
+arriver entier, condition indispensable pour le succès de ses projets
+ultérieurs.
+
+Le 24 thermidor (11 août), il s'arrêta devant les positions de Moreau,
+pour lui livrer une attaque générale. Moreau était à Neresheim, tenant
+les positions de Dunstelkingen et de Dischingen par sa droite et son
+centre, et celle de Nordlingen par sa gauche. L'archiduc, voulant
+d'abord l'écarter du Danube, puis le couper, s'il était possible, des
+montagnes par lesquelles il avait débouché, et enfin l'empêcher de
+communiquer avec Jourdan, l'attaqua, pour arriver à toutes ses fins, sur
+tous les points à la fois. Il parvint à tourner la droite de Moreau, en
+dispersant ses flanqueurs; il s'avança jusqu'à Heidenheim, presque
+sur ses derrières, et y jeta une telle alarme, que tous les parcs
+rétrogradèrent. Au centre, il tenta une attaque vigoureuse, mais qui
+ne fut pas assez décisive. A la gauche, vers Nordlingen, il fit des
+démonstrations menaçantes. Moreau ne s'intimida ni des démonstrations
+faites à sa gauche, ni de l'excursion derrière sa droite; et, jugeant
+avec raison que le point essentiel était au centre, fit le contraire de
+ce que font les généraux ordinaires, toujours alarmés lorsqu'on menace
+de les déborder; il affaiblit ses ailes au profit du centre. Sa
+prévision était juste; car l'archiduc, redoublant d'efforts au centre
+vers Dunstelkingen, fut repoussé avec perte. On coucha de part et
+d'autre sur le champ de bataille.
+
+Le lendemain, Moreau se trouva fort embarrassé par le mouvement
+rétrograde de ses parcs, qui le laissait sans munitions. Cependant il
+pensa qu'il fallait payer d'audace, et faire mine de vouloir attaquer.
+Mais l'archiduc, pressé de repasser le Danube, n'avait nulle envie de
+recommencer le combat: il fit sa retraite avec beaucoup de fermeté sur
+le fleuve, le repassa sans être inquiété par Moreau, et en coupa les
+ponts jusqu'à Donawerth. Là, il apprit ce qui s'était passé entre les
+deux armées qui avaient opéré par le Mein. Wartensleben ne s'était pas
+jeté en Bohême comme il le craignait, il était resté sur la Naab, en
+présence de Jourdan. Le jeune prince autrichien forma une résolution
+très belle, qui était la conséquence de sa longue retraite, et qui était
+propre à décider la campagne. Son but, en se repliant sur le Danube,
+avait été de s'y concentrer, pour être en mesure d'agir sur l'une ou sur
+l'autre des deux armées françaises, avec une masse supérieure de forces.
+La bataille de Neresheim aurait pu compromettre ce plan, si, au lieu
+d'être incertaine, elle avait été tout à fait malheureuse. Mais
+s'étant retiré entier sur le Danube, il pouvait maintenant profiter de
+l'isolement des armées françaises, et tomber sur l'une des deux. En
+conséquence, il résolut de laisser le général Latour avec trente-six
+mille hommes pour occuper Moreau, et de se porter de sa personne avec
+vingt-cinq mille vers Wartensleben, afin d'accabler Jourdan par cette
+réunion de forces. L'armée de Jourdan était la plus faible des deux. A
+une aussi grande distance de sa base, elle ne comptait guère plus de
+quarante-cinq mille hommes. Il était évident qu'elle ne pourrait
+pas résister, et qu'elle allait même se trouver exposée à de grands
+désastres. Jourdan, étant battu et ramené sur le Rhin, Moreau, de son
+côté, ne pouvait rester en Bavière, et l'archiduc pouvait même se porter
+sur le Necker et le prévenir sur sa ligne de retraite. Cette conception
+si juste a été regardée comme la plus belle dont puissent s'honorer les
+généraux autrichiens pendant ces longues guerres; comme celles qui dans
+le moment signalaient le génie de Bonaparte en Italie, elle appartenait
+à un jeune homme.
+
+L'archiduc partit d'Ingolstadt le 29 thermidor (16 août), cinq jours
+après la bataille de Neresheim. Jourdan, placé sur la Naab, entre
+Naabourg et Schwandorff, ne s'attendait pas à l'orage qui se préparait
+sur sa tête. Il avait détaché le général Bernadotte à Neumark, sur sa
+droite, de manière à se mettre en communication avec Moreau; objet
+impossible à remplir, et pour lequel un corps détaché était inutilement
+compromis. Ce fut contre ce détachement que l'archiduc, arrivant du
+Danube, devait donner nécessairement. Le général Bernadotte, attaqué par
+des forces supérieures, fit une résistance honorable, mais fut obligé de
+repasser rapidement les montagnes par lesquelles l'armée avait débouché
+de la vallée du Mein dans celle du Danube. Il se retira à Nuremberg.
+L'archiduc, après avoir jeté un corps à sa poursuite, se porta avec le
+reste de ses forces sur Jourdan. Celui-ci, prévenu de l'arrivée d'un
+renfort, averti du danger qu'avait couru Bernadotte, et de sa retraite
+sur Nuremberg, se disposa à repasser aussi les montagnes. Au moment où
+il se mettait en marche, il fut attaqué à la fois par l'archiduc et par
+Wartensleben; il eut un combat difficile à soutenir à Amberg, et perdit
+sa route directe vers Nuremberg. Jeté avec ses parcs, sa cavalerie
+et son infanterie, dans des routes de traverse, il courut de grands
+dangers, et fit, pendant huit jours, une retraite des plus difficiles et
+des plus honorables pour les troupes et pour lui. Il se retrouva sur
+le Mein, à Schweinfurt, le 12 fructidor (29 août), se proposant de se
+diriger sur Wurtzbourg, pour y faire halte, y rallier ses corps, et
+tenter de nouveau le sort des armes.
+
+Pendant que l'archiduc exécutait ce beau mouvement sur l'armée de
+Sambre-et-Meuse, il fournissait à Moreau l'occasion d'en exécuter un
+pareil, aussi beau et aussi décisif. L'ennemi ne tente jamais une
+hardiesse sans se découvrir, et sans ouvrir de belles chances à son
+adversaire. Moreau, n'ayant plus que trente-huit mille hommes devant
+lui, pouvait facilement les accabler, en agissant avec un peu de
+vigueur. Il pouvait mieux (au jugement de Napoléon et de l'archiduc
+Charles), il pouvait tenter un mouvement dont les résultats auraient été
+immenses. Il devait lui-même suivre la marche de l'ennemi, se rabattre
+sur l'archiduc, comme ce prince se rabattait sur Jourdan, et arriver
+à l'improviste sur ses derrières. L'archiduc, pris entre Jourdan et
+Moreau, eût couru des dangers incalculables. Mais, pour cela, il
+fallait exécuter un mouvement très étendu, changer tout à coup sa ligne
+d'opération, se jeter du Necker sur le Mein; il fallait surtout manquer
+aux instructions du directoire, qui prescrivaient de s'appuyer au Tyrol,
+afin de déborder les flancs de l'ennemi et de communiquer avec l'armée
+d'Italie. Le jeune vainqueur de Castiglione n'aurait pas hésité à faire
+cette marche hardie, et à commettre une désobéissance, qui aurait décidé
+la campagne d'une manière victorieuse; mais Moreau était incapable
+d'une pareille détermination. Il resta plusieurs jours sur les bords
+du Danube, ignorant le départ de l'archiduc, et explorant lentement un
+terrain qui était alors peu connu. Ayant appris enfin le mouvement
+qui venait de s'opérer, il conçut des inquiétudes pour Jourdan; mais,
+n'osant prendre aucune détermination vigoureuse, il se décida à franchir
+le Danube, et à s'avancer en Bavière, pour essayer par là de ramener
+l'archiduc à lui, tout en restant fidèle au plan du directoire. Il était
+cependant aisé de juger que l'archiduc ne quitterait pas Jourdan avant
+de l'avoir mis hors de combat, et ne se laisserait pas détourner de
+l'exécution d'un vaste plan, par une excursion en Bavière. Moreau n'en
+passa pas moins le Danube, à la suite de Latour, et s'approcha du Lech.
+Latour fit mine de disputer le passage du Lech; mais, trop étendu pour
+s'y soutenir, il fut obligé de l'abandonner, après avoir essuyé un
+combat malheureux à Friedberg. Moreau s'approcha ensuite de Munich; il
+se trouvait le 15 fructidor (1er septembre) à Dachau, Pfaffenhofen et
+Geisenfeld.
+
+Ainsi la fortune commençait à nous être moins favorable en Allemagne,
+par l'effet d'un plan vicieux qui, séparant nos armées, les exposait
+à être battues isolément. D'autres résultats se préparaient encore en
+Italie.
+
+On a vu que Bonaparte, après avoir rejeté les Autrichiens dans le Tyrol,
+et repris ses anciennes positions sur l'Adige, méditait de nouveaux
+projets contre Wurmser, auquel il n'était pas content d'avoir détruit
+vingt mille hommes, et dont il voulait ruiner entièrement l'armée. Cette
+opération était indispensable pour l'exécution de tous ses desseins en
+Italie. Wurmser détruit, il pourrait faire une pointe jusqu'à Trieste,
+ruiner ce point si important pour l'Autriche, revenir ensuite sur
+l'Adige, faire la loi à Venise, à Rome et à Naples, dont la malveillance
+était toujours aussi manifeste, et donner enfin le signal de la liberté
+en Italie, en constituant la Lombardie, les légations de Bologne et de
+Ferrare, peut-être même le duché de Modène, en république indépendante.
+Il résolut donc, pour accomplir tous ces projets, de monter dans le
+Tyrol, certain aujourd'hui d'être secondé par la présence de Moreau sur
+l'autre versant des Alpes.
+
+Pendant que les troupes françaises employaient une vingtaine de jours à
+se reposer, Wurmser réorganisait et renforçait les siennes. De nouveaux
+détachemens venus de l'Autriche, et les milices tyroliennes, lui
+permirent de porter son armée à près de cinquante mille hommes. Le
+conseil aulique lui envoya un autre chef d'état-major, le général du
+génie Laüer, avec de nouvelles instructions sur le plan à suivre pour
+enlever la ligne de l'Adige. Wurmser devait laisser dix-huit ou vingt
+mille hommes sous Davidovich, pour garder le Tyrol, et descendre avec le
+reste, par la vallée de la Brenta, dans les plaines du Vicentin et du
+Padouan. La Brenta prend naissance non loin de Trente, s'éloigne de
+l'Adige en forme de courbe, redevient parallèle à ce fleuve dans la
+plaine, et va finir dans l'Adriatique. Une chaussée, partant de Trente,
+conduit dans la vallée de la Brenta, et vient aboutir, par Bassano, dans
+les plaines du Vicentin et du Padouan. Wurmser devait parcourir cette
+vallée pour déboucher dans la plaine, et venir tenter le passage de
+l'Adige, entre Vérone et Legnago. Ce plan n'était pas mieux conçu que le
+précédent, car il avait toujours l'inconvénient de diviser les forces en
+deux corps, et de mettre Bonaparte au milieu.
+
+Wurmser entrait en action, dans le même moment que Bonaparte. Celui-ci
+ignorant les projets de Wurmser, mais prévoyant avec une sagacité rare,
+que, pendant son excursion au fond du Tyrol, il serait possible que
+l'ennemi vînt tâter la ligne de l'Adige, de Vérone à Legnago, laissa
+le général Kilmaine à Vérone avec une réserve de près de trois mille
+hommes, et avec tous les moyens de résister pendant deux jours au moins.
+Le général Sahuguet resta avec une division de huit mille hommes devant
+Mantoue. Bonaparte partit avec vingt-huit mille, et remonta par les
+trois routes du Tyrol, celle qui circule derrière le lac de Garda, et
+les deux qui longent l'Adige. Le 17 fructidor (3 septembre), la division
+Sauret, devenue division Vaubois, après avoir circulé par derrière le
+lac de Garda, et livré plusieurs combats, arriva à Torbole, la pointe
+supérieure du lac. Le même jour, les divisions Masséna et Augereau, qui
+longeaient d'abord les deux rives de l'Adige, et qui s'étaient ensuite
+réunies sur la même rive par le pont de Golo, arrivèrent devant
+Seravalle. Elles livrèrent un combat d'avant-garde, et firent quelques
+prisonniers à l'ennemi.
+
+Les Français avaient à remonter maintenant une vallée étroite et
+profonde: à leur gauche était l'Adige, à leur droite des montagnes
+élevées. Souvent le fleuve, serrant le pied des montagnes, ne laissait
+que la largeur de la chaussée, et formait ainsi d'affreux défilés à
+franchir. Il y en avait plus d'un de ce genre, pour pénétrer dans le
+Tyrol. Mais les Français, audacieux et agiles, étaient aussi propres à
+cette guerre qu'à celle qu'ils venaient de faire dans les vastes plaines
+du Mantouan. Davidovich avait placé deux divisions, l'une au camp de
+Mori, sur la rive droite de l'Adige, pour faire tête à la division
+Vaubois qui remontait la chaussée de Salo à Roveredo, par derrière le
+lac de Garda: l'autre à San-Marco, sur la rive gauche, pour garder le
+défilé contre Masséna et Augereau. Le 18 fructidor (4 septembre), on se
+trouva en présence. C'était la division Wukassovich qui défendait le
+défilé de San-Marco. Bonaparte, saisissant sur-le-champ le genre de
+tactique convenable aux lieux, forme deux corps d'infanterie légère,
+et les distribue à droite et à gauche, sur les hauteurs environnantes;
+puis, quand il a fatigué quelque temps les Autrichiens, il forme la
+dix-huitième demi-brigade en colonne serrée par bataillons, et ordonne
+au général Victor de percer avec elle le défilé. Un combat violent
+s'engage; les Autrichiens résistent d'abord; mais Bonaparte décide
+l'action, en ordonnant au général Dubois de charger à la tête des
+hussards. Ce brave général fond sur l'infanterie autrichienne, la rompt,
+et tombe percé de trois balles. On l'emporte expirant. «Avant que je
+meure, dit-il à Bonaparte, faites-moi savoir si nous sommes vainqueurs.
+» De toutes parts les Autrichiens fuient et se retirent à Roveredo,
+situé à une lieue de Marco; on les poursuit au pas de course. Roveredo
+est à une certaine distance de l'Adige; Bonaparte dirige Rampon, avec
+la trente-deuxième, vers l'espace qui sépare le fleuve de la ville; il
+porte Victor, avec la dix-huitième, sur la ville même. Celui-ci entre
+au pas de charge dans la grande rue de Roveredo, balaie les Autrichiens
+devant lui, et arrive à l'autre extrémité de la ville, à l'instant où
+Rampon en achevait le circuit extérieur. Pendant que l'armée principale
+emportait ainsi San-Marco et Roveredo, la division Vaubois arrivait à
+Roveredo par l'autre rive de l'Adige. La division autrichienne de Reuss
+lui avait disputé le camp de Mori, mais Vaubois venait de l'emporter à
+l'instant même, et toutes les divisions se trouvaient réunies maintenant
+au milieu du jour à la hauteur de Roveredo, sur les deux rives du
+fleuve. Mais le plus difficile restait à faire.
+
+Davidovich avait rallié ses deux divisions sur sa réserve, dans le
+défilé de Calliano, défilé redoutable et bien autrement dangereux
+que celui de Marco. Sur ce point, l'Adige, serrant les montagnes, ne
+laissait, entre son lit et leur pied, que la largeur de la chaussée.
+L'entrée du défilé était fermée par le château de la Pietra, qui
+joignait la montagne au fleuve, et qui était couronné d'artillerie.
+
+Bonaparte, persistant dans sa tactique, distribue son infanterie légère
+à droite, sur les escarpemens de la montagne, et à gauche, sur les bords
+du fleuve. Ses soldats, nés sur les bords du Rhône, de la Seine ou de la
+Loire, égalent l'agilité et la hardiesse des chasseurs des Alpes.
+Les uns gravissent de rochers en rochers, atteignent le sommet de la
+montagne, et font un feu plongeant sur l'ennemi; les autres, non moins
+intrépides, se glissent le long du fleuve, appuient le pied partout où
+ils peuvent se soutenir, et tournent le château de la Pietra. Le général
+Dammartin place avec bonheur une batterie d'artillerie légère qui
+fait le meilleur effet; le château est enlevé. Alors l'infanterie le
+traverse, et fond en colonne serrée sur l'armée autrichienne amassée
+dans le défilé. Artillerie, cavalerie, infanterie, se confondent, et
+fuient dans un désordre épouvantable. Le jeune Lamarois, aide-de-camp du
+général en chef, veut prévenir la fuite des Autrichiens; il se précipite
+au galop à la tête de cinquante hussards, traverse dans toute sa
+longueur la masse autrichienne, et, tournant bride sur-le-champ, fait
+effort pour en arrêter la tête. Il est renversé de cheval, mais il
+répand la terreur dans les rangs autrichiens, et donne le temps à la
+cavalerie, qui accourait, de recueillir plusieurs mille prisonniers.
+Là finit cette suite de combats, qui valurent à l'armée française les
+défilés du Tyrol, la ville de Roveredo, toute l'artillerie autrichienne,
+quatre mille prisonniers, sans compter les morts et les blessés.
+Bonaparte appela cette journée bataille de Roveredo.
+
+Le lendemain 19 fructidor (5 septembre), les Français entrèrent à
+Trente, capitale du Tyrol italien. L'évêque avait fui. Bonaparte, pour
+calmer les Tyroliens, qui étaient fort attachés à la maison d'Autriche,
+leur adressa une proclamation, dans laquelle il les invitait à poser
+les armes, et à ne point commettre d'hostilités contre son armée, leur
+promettant qu'à ce prix leurs propriétés et leurs établissements publics
+seraient respectés. Wurmser n'était plus à Trente. Bonaparte l'avait
+surpris à l'instant où il se mettait en marche pour exécuter son
+plan. En voyant les Français s'engager dans le Tyrol pour communiquer
+peut-être avec l'Allemagne, Wurmser n'en fut que plus disposé à
+descendre par la Brenta, pour emporter l'Adige pendant leur absence.
+Il espérait même, par ce circuit rapide, qui allait l'amener à Vérone,
+enfermer les Français dans la haute vallée de l'Adige, et, tout à
+la fois, les envelopper et les couper de Mantoue. Il était parti
+l'avant-veille et devait être déjà rendu à Bassano; Bonaparte forme
+sur-le-champ une résolution des plus hardies: il va laisser Vaubois à
+la garde du Tyrol, et se jeter à travers les gorges de la Brenta, à la
+suite de Wurmser. Il ne peut emmener avec lui que vingt mille hommes, et
+Wurmser en a trente; il peut être enfermé dans ces gorges épouvantables,
+si Wurmser lui tient tête; il peut aussi arriver trop tard pour tomber
+sur les derrières de Wurmser, et celui-ci peut avoir eu le temps de
+forcer l'Adige: tout cela est possible. Mais ses vingt mille hommes en
+valent trente; mais si Wurmser veut lui tenir tête et l'enfermer dans
+les gorges, il lui passera sur le corps; mais s'il a vingt lieues à
+faire, il les fera en deux jours, et arrivera dans la plaine aussitôt
+que Wurmser. Alors il le rejettera ou sur Trieste, ou sur l'Adige. S'il
+le rejette sur Trieste, il le poursuivra et ira brûler ce port sous ses
+yeux; s'il le rejette sur l'Adige, il l'enfermera entre son armée et ce
+fleuve, et enveloppera ainsi l'ennemi, qui croyait le prendre dans les
+gorges du Tyrol.
+
+Ce jeune homme, dont la pensée et la volonté sont aussi promptes que la
+foudre, ordonne à Vaubois, le jour même de son arrivée à Trente, de se
+porter sur le Lavis, pour enlever cette position à l'arrière-garde de
+Davidovich. Il fait exécuter cette opération sous ses yeux, indique à
+Vaubois la position qu'il doit garder avec ses dix mille hommes, et part
+ensuite avec les vingt autres, pour se jeter à travers les gorges de la
+Brenta.
+
+Il part le 20 au matin (6 septembre); il couche le soir à Levico. Le
+lendemain 21 (7), il se remet en marche le matin, et arrive devant un
+nouveau défilé, dit de Primolano, où Wurmser avait placé une division.
+Bonaparte emploie les mêmes manoeuvres, jette des tirailleurs sur les
+hauteurs et sur le bord de la Brenta, puis fait charger en colonne sur
+la route. On enlève le défilé. Un petit fort se trouvait au delà, on
+l'entoure et on s'en rend maître. Quelques soldats intrépides courant
+sur la route, y devancent les fugitifs, les arrêtent, et donnent à
+l'armée le temps d'arriver pour les prendre. On fait trois mille
+prisonniers. On arrive le soir à Cismone, après avoir fait vingt lieues
+en deux jours. Bonaparte voudrait avancer encore, mais les soldats
+n'en peuvent plus; lui-même est accablé de fatigue. Il a devancé son
+quartier-général, il n'a ni suite ni vivres; il partage le pain de
+munition d'un soldat, et se couche, en attendant avec impatience le
+lendemain.
+
+Cette marche foudroyante et inattendue frappe Wurmser d'étonnement. Il
+ne conçoit pas que son ennemi se soit jeté dans ces gorges, au risque
+d'y être enfermé; il se propose de profiter de la position de Bassano
+qui les ferme, et d'en barrer le passage avec toute son armée. S'il
+réussit à y tenir, Bonaparte est pris dans la courbe de la Brenta. Déjà
+il avait envoyé la division De Mezaros pour tâter Vérone, mais il la
+rappelle pour lutter ici avec toutes ses forces; cependant il n'est pas
+probable que l'ordre arrive à temps. La ville de Bassano est située sur
+la rive gauche de la Brenta. Elle communique avec la rive droite par un
+pont. Wurmser place les deux divisions Sebottendorff et Quasdanovich
+sur les deux rives de la Brenta, en avant de la ville. Il dispose six
+bataillons en avant garde dans les défilés qui précèdent Bassano, et qui
+ferment la vallée.
+
+Le 22 (8 septembre), au matin, Bonaparte part de Cismone, et s'avance
+sur Bassano; Masséna marche sur la rive droite, Augereau sur la gauche.
+On emporte les défilés, et on débouche en présence de l'armée ennemie,
+rangée sur les deux rives de la Brenta. Les soldats de Wurmser,
+déconcertés par l'audace des Français, ne résistent pas avec le courage
+qu'ils ont montré en tant d'occasions; ils s'ébranlent, se rompent,
+et entrent dans Bassano. Augereau se présente à l'entrée de la ville.
+Masséna, qui est sur la rive opposée, veut pénétrer par le pont; il
+l'enlève en colonne serrée, comme celui de Lodi, et entre en même temps
+qu'Augereau. Wurmser, dont le quartier-général était encore dans la
+ville, n'a que le temps de se sauver, en nous laissant quatre mille
+prisonniers et un matériel immense. Le plan de Bonaparte était donc
+réalisé; il avait débouché dans la plaine aussitôt que Wurmser, et il
+lui restait maintenant à l'envelopper, en l'acculant sur l'Adige.
+
+Wurmser, dans le désordre d'une action si précipitée, se trouve séparé
+des restes de la division Quasdanovich. Cette division se retire vers le
+Frioul, et lui, se voyant pressé par les divisions Masséna et Augereau,
+qui lui ferment la route du Frioul et le replient vers l'Adige, forme
+la résolution de passer l'Adige de vive force, et d'aller se jeter dans
+Mantoue. Il avait rallié à lui la division De Mezaros, qui venait de
+faire de vains efforts pour emporter Vérone. Il ne comptait plus que
+quatorze mille hommes, dont huit d'infanterie et six de cavalerie
+excellente. Il longe l'Adige, et fait chercher partout un passage.
+Heureusement pour lui, le poste qui gardait Legnago avait été transporté
+à Vérone, et un détachement, qui devait venir occuper cette place,
+n'était point encore arrivé. Wurmser, profitant de ce hasard, s'empare
+de Legnago. Certain maintenant de pouvoir regagner Mantoue, il accorde
+quelque repos à ses troupes, qui étaient abîmées de fatigue.
+
+Bonaparte le suivait sans relâche: il fut cruellement déçu en apprenant
+la négligence qui sauvait Wurmser; cependant il ne désespéra pas encore
+de le prévenir à Mantoue. Il porta la division Masséna sur l'autre rive
+de l'Adige par le bac de Ronco, et la dirigea sur Sanguinetto, pour
+barrer le chemin de Mantoue, il dirigea Augereau vers Legnago même.
+L'avant-garde de Masséna, devançant sa division, entra dans Céréa le 25
+(11 septembre), au moment où Wurmser y arrivait de Legnago avec tout son
+corps d'armée. Cette avant-garde de cavalerie et d'infanterie légère,
+commandée par les généraux Murat et Pigeon, fit une résistance des
+plus héroïques, mais fut culbutée: Wurmser lui passa sur le corps, et
+continua sa marche. Bonaparte arrivait seul au galop au moment de cette
+action: il manqua être pris, et se sauva en toute hâte.
+
+Wurmser passa à Sanguinetto; puis, apprenant que tous les ponts de la
+Molinella étaient rompus, excepté celui de Villimpenta, il descendit
+jusqu'à ce pont, y franchit la rivière, et marcha sur Mantoue. Le
+général Charton voulut lui résister avec trois cents hommes formés en
+carré; ces braves gens furent sabrés ou pris. Wurmser arriva ainsi à
+Mantoue le 27 (13). Ces légers avantages étaient un adoucissement aux
+malheurs du vieux et brave maréchal. Il se répandit dans les environs de
+Mantoue, et tint un moment la campagne, grâce à sa nombreuse et belle
+cavalerie.
+
+Bonaparte arrivait à perte d'haleine, furieux contre les officiers
+négligens qui lui avaient fait manquer une si belle proie. Augereau
+était rentré dans Legnago, et avait fait prisonnière la garnison
+autrichienne, forte de seize cents hommes. Bonaparte ordonna à Augereau
+de se porter à Governolo, sur le Bas-Mincio. Il livra ensuite de petits
+combats à Wurmser, pour l'attirer hors de la place; et, dans la nuit
+du 28 au 29 (14-15 septembre), il prit une position en arrière, pour
+engager Wurmser à se montrer en plaine. Le vieux général, alléché
+par ses petits succès, se déploya en effet hors de Mantoue, entre
+la citadelle et le faubourg de Saint-George. Bonaparte l'attaqua le
+troisième jour complémentaire an IV (19 septembre). Augereau, venant de
+Governolo, formait la gauche; Masséna, partant de Due-Castelli, formait
+le centre, et Sahuguet, avec le corps de blocus, formait la droite.
+Wurmser avait encore vingt-un mille hommes en ligne. Il fut enfoncé
+partout, et rejeté dans la place avec une perte de deux mille hommes.
+Quelques jours après, il fut entièrement renfermé dans Mantoue. La
+nombreuse cavalerie qu'il avait ramenée ne lui servait à rien, et ne
+faisait qu'augmenter le nombre des bouches inutiles; il fit tuer et
+saler tous les chevaux. Il avait vingt et quelques mille hommes de
+garnison, dont plusieurs mille aux hôpitaux.
+
+Ainsi, quoique Bonaparte eût perdu en partie le fruit de sa marche
+audacieuse sur la Brenta, et qu'il n'eût pas fait mettre bas les armes
+au maréchal, il avait entièrement ruiné et dispersé son armée. Quelques
+mille hommes étaient rejetés dans le Tyrol sous Davidovich; quelques
+mille fuyaient en Frioul sous Quasdanovich. Wurmser, avec douze ou
+quatorze mille, s'était enfermé dans Mantoue. Treize ou quatorze mille
+étaient prisonniers, six ou sept mille tués ou blessés. Ainsi cette
+armée venait des perdre encore une vingtaine de mille hommes en dix
+jours, outre un matériel considérable. Bonaparte en avait perdu sept ou
+huit mille, dont quinze cents prisonniers, et le reste tué, blessé, ou
+malade. Ainsi, aux armées de Colli et de Beaulieu, détruites en entrant
+en Italie, il fallait ajouter celle de Wurmser, détruite en deux fois,
+d'abord dans les plaines de Castiglione, et ensuite sur les rives de la
+Brenta. Aux trophées de Montenotte, de Lodi, de Borghetto, de Lonato, de
+Castiglione, il fallait donc joindre ceux de Roveredo, de Bassano et de
+Saint-George. A quelle époque de l'histoire avait-on vu de si grands
+résultats, tant d'ennemis tués, tant de prisonniers, de drapeaux, de
+canons enlevés! Ces nouvelles répandirent de nouveau la joie dans la
+Lombardie, et la terreur dans le fond de la péninsule. La France fut
+transportée d'admiration pour le général de l'armée d'Italie.
+
+Nos armes étaient moins heureuses sur les autres théâtres de la guerre.
+Moreau s'était avancé sur le Lech, comme on l'a vu, dans l'espoir que
+ses progrès en Bavière ramèneraient l'archiduc et dégageraient
+Jourdan. Cet espoir était peu fondé, et l'archiduc aurait mal jugé de
+l'importance de son mouvement, s'il se fût détourné de son exécution
+pour revenir vers Moreau. Toute la campagne dépendait de ce qui allait
+se passer sur le Mein. Jourdan battu, et ramené sur le Rhin, les progrès
+de Moreau ne faisaient que le compromettre davantage, et l'exposer à
+perdre sa ligne de retraite. L'archiduc se contenta donc de renvoyer
+le général Nauendorff, avec deux régimens de cavalerie et quelques
+bataillons, pour renforcer Latour, et continua sa poursuite de l'armée
+de Sambre-et-Meuse.
+
+Cette brave armée se retirait avec le plus vif regret, et en conservant
+tout le sentiment de ses forces. C'est elle qui avait fait les plus
+grandes et les plus belles choses, pendant les premières années de la
+révolution; c'est elle qui avait vaincu à Watignies, à Fleurus, aux
+bords de l'Ourthe et de la Roër. Elle avait beaucoup d'estime pour son
+général, et une grande confiance en elle-même. Cette retraite ne l'avait
+point découragée, et elle était persuadée qu'elle ne cédait qu'à des
+combinaisons supérieures, et à la masse des forces ennemies. Elle
+désirait ardemment une occasion de se mesurer avec les Autrichiens et
+de rétablir l'honneur de son drapeau. Jourdan le désirait aussi. Le
+directoire lui écrivait qu'il fallait à tout prix se maintenir en
+Franconie, sur le Haut-Mein, pour prendre ses quartiers d'hiver en
+Allemagne, et surtout pour ne pas découvrir Moreau, qui s'était avancé
+jusqu'aux portes de Munich. Moreau, de son côté, venait d'apprendre à
+Jourdan, à la date du 8 fructidor (25 août), sa marche au-delà du Lech,
+les avantages qu'il y avait remportés, et le projet qu'il avait de
+s'avancer toujours davantage pour ramener l'archiduc. Toutes ces raisons
+décidèrent Jourdan à tenter le sort des armes, quoiqu'il eût devant lui
+des forces très supérieures. Il aurait cru manquer à l'honneur s'il eût
+quitté la Franconie sans combattre, et s'il eût laissé son collègue
+en Bavière. Trompé d'ailleurs par le mouvement du général Nauendorff,
+Jourdan croyait que l'archiduc venait de partir pour regagner les bords
+du Danube. Il s'arrêta donc à Wurtzbourg, place dont il jugeait la
+conservation importante, mais dont les Français n'avaient conservé que
+la citadelle. Il y donna quelque repos à ses troupes, fit quelques
+changemens dans la distribution et le commandement de ses divisions, et
+annonça l'intention de combattre. L'armée montra la plus grande ardeur à
+enlever toutes les positions que Jourdan croyait utile d'occuper avant
+d'engager la bataille. Il avait sa droite appuyée à Wurtzbourg, et le
+reste de sa ligne sur une suite de positions qui s'étendent le long du
+Mein jusqu'à Schveinfurt. Le Mein le séparait de l'ennemi. Une partie
+seulement de l'armée autrichienne avait franchi ce fleuve, ce qui le
+confirmait dans l'idée que l'archiduc avait rejoint le Danube. Il laissa
+à l'extrémité de sa ligne la division Lefebvre, à Schveinfurt, pour
+assurer sa retraite sur la Saale et Fulde, dans le cas où la bataille
+lui ferait perdre la route de Francfort. Il se privait ainsi d'une
+seconde ligne et d'un corps de réserve; mais il crut devoir ce sacrifice
+à la nécessité d'assurer sa retraite. Il se décida à attaquer, le 17
+fructidor (3 septembre), au matin.
+
+Dans la nuit du 16 au 17, l'archiduc, averti du projet de son
+adversaire, fit rapidement passer le reste de son armée au-delà du Mein,
+et déploya aux yeux de Jourdan des forces très supérieures. La bataille
+s'engagea d'abord avec succès pour nous; mais notre cavalerie, assaillie
+dans les plaines qui s'étendent le long du Mein par une cavalerie
+formidable, fut rompue, se rallia, fut rompue de nouveau, et ne trouva
+d'abri que derrière les lignes et les feux bien nourris de notre
+infanterie. Jourdan, si sa réserve n'avait pas été si éloignée de lui,
+aurait pu remporter la victoire; il envoya à Lefebvre des officiers qui
+ne purent percer à travers les nombreux escadrons ennemis. Il espérait
+cependant que Lefebvre, voyant que Schveinfurt n'était pas menacé,
+marcherait au lieu du péril; mais il attendit vainement, et replia son
+armée pour la dérober à la redoutable cavalerie de l'ennemi. La retraite
+se fit en bon ordre sur Arnstein. Jourdan, victime du mauvais plan du
+directoire, et de son dévouement à son collègue, dut dès lors se replier
+sur la Lahn. Il continua sa marche sans aucun relâche, donna ordre à
+Marceau de se retirer de devant Mayence, et arriva derrière la Lahn
+le 24 fructidor (10 septembre). Son armée, dans cette marche pénible
+jusqu'aux frontières de la Bohême, n'avait guère perdu que cinq à six
+mille hommes. Elle fit une perte sensible par la mort du jeune Marceau,
+qui fut frappé d'une balle par un chasseur tyrolien, et qu'on ne put
+emporter du champ de bataille. L'archiduc Charles le fit entourer de
+soins; mais il expira bientôt. Ce jeune héros, regretté des deux armées,
+fut enseveli au bruit de leur double artillerie.
+
+Pendant que ces choses se passaient sur le Mein, Moreau, toujours
+au-delà du Danube et du Lech, attendait impatiemment des nouvelles de
+Jourdan. Aucun des officiers détachés pour lui en donner n'était arrivé.
+Il tâtonnait sans oser prendre un parti. Dans l'intervalle, sa gauche,
+sous les ordres de Desaix, eut un combat des plus rudes à soutenir
+contre la cavalerie de Latour, qui, réunie à celle de Nauendorff,
+déboucha à l'improviste par Langenbruck. Desaix fit des dispositions si
+justes et si promptes, qu'il repoussa les nombreux escadrons ennemis,
+et les dispersa dans la plaine après leur avoir fait subir une perte
+considérable. Moreau, toujours dans l'incertitude, se décida enfin,
+après une vingtaine de jours, à tenter un mouvement pour aller à la
+découverte. Il résolut de s'approcher du Danube, pour étendre son aile
+gauche jusqu'à Nuremberg, et avoir des nouvelles de Jourdan, ou lui
+apporter des secours. Le 24 fructidor (10 septembre), il fit repasser le
+Danube à sa gauche et à son centre, et laissa sa droite seule au-delà
+de ce fleuve, vers Zell. La gauche, sous Desaix, s'avança jusqu'à
+Aichstett. Dans cette situation singulière, il étendait sa gauche vers
+Jourdan, qui dans le moment était à soixante lieues de lui; il avait son
+centre sur le Danube, et sa droite au-delà, exposant l'un des corps à
+être détruits, si Latour avait su profiter de leur isolement. Tous
+les militaires ont reproché à Moreau ce mouvement, comme un de ces
+demi-moyens qui ont tous les dangers des grands moyens, sans en avoir
+les avantages. Moreau n'ayant pas, en effet, saisi l'occasion de se
+rabattre vivement sur l'archiduc, lorsque celui-ci se rabattait sur
+Jourdan, ne pouvait plus que se compromettre en se plaçant ainsi à
+cheval sur le Danube.
+
+Enfin, après quatre jours d'attente dans cette position singulière,
+il en sentit le danger, se reporta au-delà du Danube, et songea à le
+remonter pour se rapprocher de sa base d'opération. Il apprit alors la
+retraite forcée de Jourdan sur la Lahn, et ne douta plus qu'après avoir
+ramené l'armée de Sambre-et-Meuse, l'archiduc ne volât sur le Necker,
+pour fermer le retour à l'armée du Rhin. Il apprit aussi une tentative
+faite par la garnison de Manheim sur Kehl, pour détruire le pont par
+lequel l'armée française avait débouché en Allemagne. Dans cet état de
+choses, il n'hésita plus à se mettre en marche pour regagner la France.
+Sa position était périlleuse. Engagé au milieu de la Bavière, obligé de
+repasser les Montagnes-Noires pour revenir sur le Rhin, ayant en tête
+Latour avec quarante mille hommes, et exposé à trouver l'archiduc
+Charles avec trente mille sur ses derrières, il pouvait prévoir des
+dangers extrêmes. Mais s'il était dépourvu du vaste et ardent génie que
+son émule déployait en Italie, il avait une âme ferme et inaccessible à
+ce trouble dont les âmes vives sont quelquefois saisies. Il commandait
+une superbe armée, forte de soixante et quelques mille hommes, dont le
+moral n'avait été ébranlé par aucune défaite, et qui avait dans son
+chef une extrême confiance. Appréciant une pareille ressource, il ne
+s'effraya pas de sa position, et résolut de reprendre tranquillement sa
+route. Pensant que l'archiduc, après avoir replié Jourdan, reviendrait
+probablement sur le Necker, il craignit de trouver ce fleuve déjà
+occupé; il remonta donc la vallée du Danube, pour aller joindre
+directement celle du Rhin, par la route des villes forestières. Ces
+passages étant les plus éloignés du point où se trouvait actuellement
+l'archiduc, lui parurent les plus sûrs.
+
+Il resta au-delà du Danube, et le remonta tranquillement, en appuyant
+une de ses ailes au fleuve. Ses parcs, ses bagages marchaient devant
+lui, sans confusion, et tous les jours ses arrière-gardes repoussaient
+bravement les avant-gardes ennemies. Latour, au lieu de passer le
+Danube, et de tâcher de prévenir Moreau à l'entrée des défilés, se
+contentait de le suivre pas à pas, sans oser l'entamer. Arrivé auprès du
+lac de Fédersée, Moreau crut devoir s'arrêter. Latour s'était partagé
+en trois corps: il en avait donné un à Nauendorff, et l'avait envoyé à
+Tubingen, sur le Haut-Necker, par où Moreau ne voulait pas passer; il
+était lui-même avec le second à Biberach; et le troisième se trouvait
+fort loin, à Schussenried. Moreau, qui approchait du Val-d'Enfer, par où
+il voulait se retirer, qui ne voulait pas être trop pressé au passage de
+ce défilé, qui voyait devant lui Latour isolé, et qui sentait ce qu'une
+victoire devait donner de fermeté à ses troupes pour le reste de la
+retraite, s'arrêta le 11 vendémiaire an V (2 octobre) aux environs du
+lac de Fédersée, non loin de Biberach. Le pays était montueux, boisé,
+et coupé de vallées. Latour était rangé sur différentes hauteurs, qu'on
+pouvait isoler et tourner, et qui, de plus, avaient à dos un ravin
+profond, celui de la Riss. Moreau l'attaqua sur tous les points, et,
+sachant pénétrer avec art à travers ses positions, abordant les unes de
+front, tournant les autres, l'accula sur la Riss, le jeta dedans, et
+lui fit quatre mille prisonniers. Cette victoire importante, dite de
+Biberach, rejeta Latour fort loin, et raffermit singulièrement le moral
+de l'armée française. Moreau reprit sa marche et s'approcha des défilés.
+Il avait déjà dépassé les routes qui traversent la vallée du Necker pour
+déboucher dans celle du Rhin; il lui restait celle qui, passant par
+Tuttlingen et Rottweil, vers les sources même du Necker, suit la vallée
+de la Kintzig, et vient aboutir à Kehl; mais Nauendorff l'avait déjà
+occupée. Les détachemens sortis de Manheim s'étaient joints à ce
+dernier, et l'archiduc s'en approchait. Moreau aima mieux remonter
+un peu plus haut, et passer par le Val-d'Enfer, qui, traversant la
+Forêt-Noire, formait un coude plus long, mais aboutissait à Brissach,
+beaucoup plus loin de l'archiduc. En conséquence, il plaça Desaix et
+Férino avec la gauche et la droite vers Tuttlingen et Rottweil, pour se
+couvrir du côté des débouchés, où se trouvaient les principales forces
+autrichiennes, et il envoya son centre, sous Saint-Cyr, pour forcer le
+Val-d'Enfer. En même temps, il fit filer ses grands parcs sur Huningue,
+par la route des villes forestières. Les Autrichiens l'avaient entouré
+d'une nuée de petits corps, comme s'ils avaient espéré l'envelopper, et
+ne s'étaient mis nulle part en mesure de lui résister. Saint-Cyr trouva
+à peine un détachement au Val-d'Enfer, passa sans peine à Neustadt,
+et arriva à Fribourg. Les deux ailes le suivirent immédiatement, et
+débouchèrent à travers cet affreux défilé, dans la vallée du Rhin,
+plutôt avec l'attitude d'une armée victorieuse qu'avec celle d'une armée
+en retraite. Moreau était rendu dans la vallée du Rhin le 21 vendémiaire
+(12 octobre). Au lieu de repasser le Rhin au pont de Brissach, et de
+remonter, en suivant la rive française, jusqu'à Strasbourg, il voulut
+remonter la rive droite jusqu'à Kehl, en présence de toute l'armée
+ennemie. Soit qu'il voulût faire un retour plus imposant, soit qu'il
+espérât se maintenir sur la rive droite, et couvrir Kehl en s'y portant
+directement, ces raisons ont paru insuffisantes pour hasarder une
+bataille. Il pouvait, en repassant le Rhin à Brissach, remonter
+librement à Strasbourg, et déboucher de nouveau par Kehl. Cette tête
+de pont pouvait résister assez longtemps pour lui donner le temps
+d'arriver. Vouloir marcher au contraire en face de l'armée ennemie, qui
+venait de se réunir tout entière sous l'archiduc, et s'exposer ainsi
+à une bataille générale, avec le Rhin à dos, était une imprudence
+inexcusable, maintenant qu'on n'avait plus le motif, ni de l'offensive à
+prendre, ni d'une retraite à protéger. Le 28 vendémiaire (19 octobre),
+les deux armées se trouvèrent en présence sur les bords de l'Elz, de
+Valdkirch à Emmendingen. Après un combat sanglant et varié, Moreau
+sentit l'impossibilité de percer jusqu'à Kehl, en suivant la rive
+droite, et résolut de passer sur le pont de Brissach. Ne croyant pas
+néanmoins pouvoir faire passer toute son armée sur ce pont, de peur
+d'encombrement, et voulant envoyer au plus tôt des forces à Kehl, il fit
+repasser Desaix avec la gauche par Brissach, et retourna vers Huningue
+avec le centre et la droite. Cette détermination a été jugée non moins
+imprudente que celle de combattre à Emmendingen; car Moreau, affaibli
+d'un tiers de son armée, pouvait être très compromis. Il comptait, il
+est vrai, sur une très belle position, celle de Schliengen, qui couvre
+le débouché d'Huningue, et sur laquelle il pouvait s'arrêter et
+combattre, pour rendre son passage plus tranquille et plus sûr. Il s'y
+replia en effet, s'y arrêta le 3 brumaire (24 octobre), et livra un
+combat opiniâtre et balancé. Après avoir, par cette journée de combat,
+donné à ses bagages le temps de passer, il évacua la position pendant la
+nuit, repassa sur la rive gauche, et s'achemina vers Strasbourg.
+
+Ainsi finit cette campagne célèbre, et cette retraite plus célèbre
+encore. Le résultat indique assez le vice du plan. Si, comme l'ont
+démontré Napoléon, l'archiduc Charles et le général Jomini, si au
+lieu de former deux armées, s'avançant en colonnes isolées, sous deux
+généraux différens, dans l'intention mesquine de déborder les flancs de
+l'ennemi, le directoire eût formé une seule armée de cent soixante mille
+hommes, dont un détachement de cinquante mille aurait assiégé Mayence,
+et dont cent dix mille, réunis en un seul corps, auraient envahi
+l'Allemagne par la vallée du Rhin, le Val-d'Enfer et la Haute-Bavière,
+les armées impériales auraient été réduites à se retirer toujours, sans
+pouvoir se concentrer avec avantage contre une masse trop supérieure.
+Le beau plan du jeune archiduc serait devenu impossible, et le drapeau
+républicain aurait été porté jusqu'à Vienne. Avec le plan donné, Jourdan
+était une victime forcée. Aussi sa campagne, toujours malheureuse, fut
+toute de dévouement, soit lorsqu'il franchit le Rhin la première fois,
+pour attirer à lui les forces de l'archiduc, soit lorsqu'il s'avança
+jusqu'en Bohême et qu'il combattit à Wurtzbourg. Moreau seul, avec sa
+belle armée, pouvait réparer en partie les vices du plan, soit en se
+hâtant d'écraser tout ce qui était devant lui, au moment où il déboucha
+par Kehl, soit en se rabattant sur l'archiduc Charles, lorsque celui-ci
+se porta sur Jourdan. Il n'osa ou ne sut rien faire de tout cela; mais
+s'il ne montra pas une étincelle de génie, si à une manoeuvre décisive
+et victorieuse il préféra une retraite, du moins il déploya dans cette
+retraite un grand caractère et une rare fermeté. Sans doute elle n'était
+pas aussi difficile qu'on l'a dit, mais elle fut conduite néanmoins de
+la manière la plus imposante.
+
+Le jeune archiduc dut au vice du plan français une belle pensée, qu'il
+exécuta avec prudence; mais, comme Moreau, il manqua de cette ardeur,
+de cette audace, qui pouvaient rendre la faute du gouvernement français
+mortelle pour ses armées. Conçoit-on ce qui serait arrivé, si d'un côté
+ou de l'autre s'était trouvé le génie impétueux qui venait de détruire
+trois armées au-delà des Alpes! Si les soixante-dix mille hommes de
+Moreau, à l'instant où ils débouchèrent de Kehl, si les Impériaux, à
+l'instant où ils quittèrent le Danube pour se rabattre sur Jourdan,
+avaient été conduits avec l'impétuosité déployée en Italie, certainement
+la guerre eût été terminée sur-le-champ, d'une manière désastreuse pour
+l'une des deux puissances.
+
+Cette campagne valut en Europe une grande réputation au jeune archiduc.
+En France, on sut un gré infini à Moreau d'avoir ramené saine et
+sauve l'armée compromise en Bavière. On avait eu sur cette armée des
+inquiétudes extrêmes, surtout depuis le moment où Jourdan s'étant
+replié, où le pont de Kehl ayant été menacé, où une nuée de petits
+corps ayant intercepté les communications par la Souabe, on ignorait ce
+qu'elle était devenue et ce qu'elle allait devenir. Mais quand, après de
+vives inquiétudes, on la vit déboucher dans la vallée du Rhin, avec
+une si belle attitude, on fut enchanté du général qui l'avait si
+heureusement ramenée. Sa retraite fut exaltée comme un chef-d'oeuvre de
+l'art, et comparée sur-le-champ à celle des Dix mille. On n'osait rien
+mettre sans doute à côté des triomphes si brillans de l'armée d'Italie;
+mais comme il y a toujours une foule d'hommes que le génie supérieur,
+que la grande fortune offusquent, et que le mérite moins éclatant
+rassure davantage, ceux-là se rangeaient tous pour Moreau, vantaient sa
+prudence, son habileté consommée, et la préféraient au génie ardent du
+jeune Bonaparte. Dès ce jour-là, Moreau eut pour lui tout ce qui préfère
+les facultés secondaires aux facultés supérieures; et, il faut l'avouer,
+dans une république on pardonne presque à ces ennemis du génie, quand on
+voit de quoi le génie peut se rendre coupable envers la liberté qui l'a
+enfanté, nourri, et porté au comble de la gloire.
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+SITUATION INTÉRIEURE ET EXTÉRIEURE DE LA FRANCE APRÈS LA RETRAITE DES
+ARMÉES D'ALLEMAGNE AU COMMENCEMENT DE L'AN V.--COMBINAISONS DE PITT;
+OUVERTURE D'UNE NÉGOCIATION AVEC LE DIRECTOIRE; ARRIVÉE DE LORD
+MALMESBURY A PARIS.--PAIX AVEC NAPLES ET AVEC GÊNES; NÉGOCIATIONS
+INFRUCTUEUSES AVEC LE PAPE; DÉCHÉANCE DU DUC DE MODÈNE; FONDATION DE LA
+RÉPUBLIQUE CISPADANE.--MISSION DE CLARKE A VIENNE.--NOUVEAUX EFFORTS DE
+L'AUTRICHE EN ITALIE; ARRIVÉE D'ALVINZY; EXTRÊMES DANGERS DE L'ARMÉE
+FRANÇAISE; BATAILLE D'ARCOLE.
+
+L'issue que venait d'avoir la campagne d'Allemagne était fâcheuse pour
+la république. Ses ennemis, qui s'obstinaient à nier ses victoires, ou
+à lui prédire de cruels retours de fortune, voyaient leurs pronostics
+réalisés, et ils en triomphaient ouvertement. Ces rapides conquêtes en
+Allemagne, disaient-ils, n'avaient donc aucune solidité. Le Danube et le
+génie d'un jeune prince y avaient bientôt mis un terme. Sans doute la
+téméraire armée d'Italie, qui semblait si fortement établie sur l'Adige,
+en serait arrachée à son tour, et rejetée sur les Alpes, comme les
+armées d'Allemagne sur le Rhin. Il est vrai, les conquêtes du général
+Bonaparte semblaient reposer sur une basé un peu plus solide. Il ne
+s'était pas borné à pousser Colli et Beaulieu devant lui; il les avait
+détruits: il ne s'était pas borné à repousser la nouvelle armée de
+Wurmser; il l'avait d'abord désorganisée à Castiglione, et anéantie
+enfin sur la Brenta. Il y avait donc un peu plus d'espoir de rester en
+Italie que de rester en Allemagne; mais on se plaisait à répandre des
+bruits alarmans. Des forces nombreuses arrivaient, disait-on, de la
+Pologne et de la Turquie pour se porter vers les Alpes, les armées
+impériales du Rhin pourraient faire maintenant de nouveaux détachemens,
+et, avec tout son génie, le général Bonaparte, ayant toujours de
+nouveaux ennemis à combattre, trouverait enfin le terme de ses succès,
+ne fût-ce que dans l'épuisement de son armée. Il était naturel que,
+dans l'état des choses, on formât de pareilles conjectures, car les
+imaginations, après avoir exagéré les succès, devaient aussi exagérer
+les revers.
+
+Les armées d'Allemagne s'étaient retirées sans de grandes pertes, et
+tenaient la ligne du Rhin. Il n'y avait en cela rien de trop malheureux;
+mais l'armée d'Italie se trouvait sans appui, et c'était un inconvénient
+grave. De plus, nos deux principales armées, rentrées sur le territoire
+français, allaient être à la charge de nos finances, qui étaient
+toujours dans un état déplorable: et c'était là le plus grand mal. Les
+mandats, ayant cessé d'avoir cours forcé de monnaie, étaient tombés
+entièrement; d'ailleurs ils étaient dépensés, et il n'en restait presque
+plus à la disposition du gouvernement. Ils se trouvaient à Paris, dans
+les mains de quelques spéculateurs, qui les vendaient aux acquéreurs
+de biens nationaux. L'arriéré des créances de l'état était toujours
+considérable, mais ne rentrait pas; les impôts, l'emprunt forcé, se
+percevaient lentement; les biens nationaux soumissionnés n'étaient payés
+qu'en partie; les paiemens qui restaient à faire n'étaient pas encore
+exigibles d'après la loi; et les soumissions qui se faisaient encore
+n'étaient pas assez nombreuses pour alimenter le trésor. Du reste, on
+vivait de ces soumissions, ainsi que des denrées provenant de l'emprunt,
+et des promesses de paiement faites par les ministres. On venait de
+faire le budget pour l'an V, divisé en dépenses ordinaires et en
+dépenses extraordinaires. Les dépenses ordinaires montaient à 450
+millions; les autres à 550. La contribution foncière, les douanes,
+le timbre et tous les produits annuels, devaient assurer la dépense
+ordinaire. Les 550 millions de l'extraordinaire étaient suffisamment
+couverts par l'arriéré des impôts de l'an IV et de l'emprunt forcé, et
+par les paiements qui restaient à faire sur les biens vendus. On avait
+en outre la ressource des biens que la république possédait encore; mais
+il fallait réaliser tout cela, et c'était toujours la même difficulté.
+Les fournisseurs non payés refusaient de continuer leurs avances, et
+tous les services manquaient à la fois. Les fonctionnaires publics, les
+rentiers n'étaient pas payés, et mouraient de faim.
+
+Ainsi l'isolement de l'armée d'Italie, et nos finances, pouvaient donner
+de grandes espérances à nos ennemis. Du projet de quadruple alliance,
+formé par le directoire, entre la France, l'Espagne, la Porte et Venise,
+il n'était résulté encore que l'alliance avec l'Espagne. Celle-ci,
+entraînée par nos offres et notre brillante fortune au milieu de l'été,
+s'était décidée, comme on l'a vu, à renouveler avec la république le
+pacte de famille, et elle venait de faire sa déclaration de guerre à
+la Grande-Bretagne. Venise, malgré les instances de l'Espagne et les
+invitations de la Porte, malgré les victoires de Bonaparte en Italie,
+avait refusé de s'unir à la république. On lui avait vainement
+représenté que la Russie en voulait à ses colonies de la Grèce, et
+l'Autriche à ses provinces d'Illyrie; que son union avec la France et
+la Porte, qui n'avaient rien à lui envier, la garantirait de ces deux
+ambitions ennemies; que les victoires réitérées des Français sur l'Adige
+devaient la rassurer contre un retour des armées autrichiennes et contre
+la vengeance de l'empereur; que le concours de ses forces et de sa
+marine rendrait ce retour encore plus impossible; que la neutralité au
+contraire ne lui ferait aucun ami, la laisserait sans protecteur, et
+l'exposerait peut-être à servir de moyens d'accommodement entre les
+puissances belligérantes. Venise, pleine de haine contre les Français,
+faisant des armemens évidemment destinés contre eux, puisqu'elle
+consultait le ministère autrichien sur le choix d'un général, refusa
+pour la seconde fois l'alliance qu'on lui proposait. Elle voyait bien le
+danger de l'ambition autrichienne; mais le danger des principes français
+était le plus pressant, le plus grand à ses yeux, et elle répondit
+qu'elle persistait dans la neutralité désarmée, ce qui était faux, car
+elle armait de tous côtés. La Porte, ébranlée par le refus de Venise,
+par les suggestions de Vienne et de l'Angleterre, n'avait point accédé
+au projet d'alliance. Il ne restait donc que la France et l'Espagne,
+dont l'union pouvait contribuer à faire perdre la Méditerranée aux
+Anglais, mais pouvait aussi compromettre les colonies espagnoles. Pitt,
+en effet, songeait à les faire insurger contre la métropole, et il avait
+déjà noué des intrigues dans le Mexique. Les négociations avec Gênes
+n'étaient point terminées; car il s'agissait de convenir avec elle à la
+fois d'une somme d'argent, de l'expulsion de quelques familles, et du
+rappel de quelques autres. Elles ne l'étaient pas davantage avec Naples,
+parce que le directoire aurait voulu une contribution, et que la reine
+de Naples, qui traitait avec désespoir, refusait d'y consentir. La
+paix avec Rome n'était pas faite, à cause d'un article exigé par le
+directoire; il voulait que le Saint-Siége révoquât tous les brefs
+rendus contre la France depuis le commencement de la révolution, ce qui
+blessait cruellement l'orgueil du vieux pontife. Il convoqua un concile
+de cardinaux, qui décidèrent que la révocation ne pouvait pas avoir
+lieu. Les négociations furent rompues. Elles recommencèrent à Florence;
+un congrès s'ouvrit. Les envoyés du pape ayant répété que les brefs
+rendus ne pouvaient pas être révoqués, les commissaires français ayant
+répondu de leur côté que la révocation était la condition _sine quâ
+non_, on se sépara après quelques minutes. L'espoir d'un secours du roi
+de Naples et de l'Angleterre soutenait le pontife dans ses refus. Il
+venait d'envoyer le cardinal Albani à Vienne, pour implorer le secours
+de l'Autriche, et se concerter avec elle dans sa résistance.
+
+Tels étaient les rapports de la France avec l'Europe. Ses ennemis, de
+leur côté, étaient fort épuisés. L'Autriche se sentait rassurée, il est
+vrai, par la retraite de nos armées qui avaient passé jusqu'au Danube;
+mais elle était fort inquiète pour l'Italie, et faisait de nouveaux
+préparatifs pour la recouvrer. L'Angleterre était réduite à une
+situation fort triste: son établissement en Corse était précaire, et
+elle se voyait exposée à perdre bientôt cette île. On voulait lui fermer
+tous les ports d'Italie, et il suffisait d'une nouvelle victoire du
+général Bonaparte pour décider son entière expulsion de cette contrée.
+La guerre avec l'Espagne allait lui interdire la Méditerranée, et
+menacer le Portugal. Tout le littoral de l'Océan lui était fermé
+jusqu'au Texel. L'expédition que Hoche préparait en Bretagne l'effrayait
+pour l'Irlande; ses finances étaient en péril, sa banque était ébranlée,
+et le peuple voulait la paix; l'opposition était devenue plus forte par
+les élections nouvelles. C'étaient là des raisons assez pressantes de
+songer à la paix, et de profiter des derniers revers de la France pour
+la lui faire accepter. Mais la famille royale et l'aristocratie avaient
+une grande répugnance à traiter avec la France, parce que c'était à
+leurs yeux traiter avec la révolution. Pitt, beaucoup moins attaché aux
+principes aristocratiques, et uniquement préoccupé des intérêts de la
+puissance anglaise, aurait bien voulu la paix, mais à une condition,
+indispensable pour lui et inadmissible pour la république, la
+restitution des Pays-Bas à l'Autriche. Pitt, comme nous l'avons déjà
+remarqué, était tout Anglais par l'orgueil, l'ambition et les
+préjugés. Le plus grand crime de la révolution était moins à ses yeux
+l'enfantement d'une république colossale, que la réunion des Pays-Bas à
+la France.
+
+Les Pays-Bas étaient en effet une acquisition importante pour notre
+patrie. Cette acquisition lui procurait d'abord la possession des
+provinces les plus fertiles et les plus riches du continent, et surtout
+des provinces manufacturières; elle lui donnait l'embouchure des fleuves
+les plus importans au commerce du Nord, l'Escaut, la Meuse et le Rhin;
+une augmentation considérable de côtes, et par conséquent de marine;
+des ports d'une haute importance, celui d'Anvers surtout; enfin un
+prolongement de notre frontière maritime, dans la partie la plus
+dangereuse pour la frontière anglaise, vis-à-vis les rivages sans
+défense d'Essex, de Suffolk, de Norfolk, d'Yorkshire. Outre cette
+acquisition positive, les Pays-Bas avaient pour nous un autre avantage:
+la Hollande tombait sous l'influence immédiate de la France, dès qu'elle
+n'en était plus séparée par des provinces autrichiennes. Alors la ligne
+française s'étendait, non pas seulement jusqu'à Anvers, mais jusqu'au
+Texel, et les rivages de l'Angleterre étaient enveloppés par une
+ceinture de rivages ennemis. Si à cela on ajoute un pacte de famille
+avec l'Espagne, alors puissante et bien organisée, on comprendra que
+Pitt eût des inquiétudes pour la puissance maritime de l'Angleterre. Il
+est de principe, en effet, pour tout Anglais bien nourri de ses idées
+nationales, que l'Angleterre doit dominer à Naples, à Lisbonne, à
+Amsterdam, pour avoir pied sur le continent, et pour rompre la longue
+ligne des côtes qui lui pourraient être opposées. Ce principe était
+aussi enraciné en 1796, que celui qui faisait considérer tout dommage
+causé à la France comme un bien fait à l'Angleterre. En conséquence,
+Pitt, pour procurer un moment de répit à ses finances, aurait bien
+consenti à une paix passagère, mais à condition que les Pays-Bas
+seraient restitués à l'Autriche. Il songea donc à ouvrir une négociation
+sur cette base. Il ne pouvait guère espérer que la France admît une
+pareille condition, car les Pays-Bas étaient l'acquisition principale de
+la révolution, et la constitution ne permettait même pas au directoire
+de traiter de leur aliénation. Mais Pitt connaissait peu le continent;
+il croyait sincèrement la France ruinée, et il était de bonne foi quand
+il venait, tous les ans, annoncer l'épuisement et la chute de notre
+république. Il pensait que si jamais la France avait été disposée à
+la paix, c'était dans le moment actuel, soit à cause de la chute des
+mandats, soit à cause de la retraite des armées d'Allemagne. Du reste,
+soit qu'il crût la condition admissible ou non, il avait une raison
+majeure d'ouvrir une négociation; c'était la nécessité de satisfaire
+l'opinion publique, qui demandait hautement la pais. Pour obtenir en
+effet la levée de soixante mille hommes de milice, et de quinze mille
+marins, il lui fallait prouver, par une démarche éclatante, qu'il avait
+fait son possible pour traiter. Il avait encore un autre motif non
+moins important; en prenant l'initiative, et en ouvrant à Paris une
+négociation solennelle, il avait l'avantage d'y ramener la discussion de
+tous les intérêts européens, et d'empêcher l'ouverture d'une négociation
+particulière avec l'Autriche. Cette dernière puissance en effet tenait
+beaucoup moins à recouvrer les Pays-Bas, que l'Angleterre ne tenait à
+les lui rendre. Les Pays-Bas étaient pour elle une province lointaine,
+qui était détachée du centre de son empire, exposée à de
+continuelles invasions de la France, et profondément imbue des idées
+révolutionnaires; une province que plusieurs fois elle avait songé à
+échanger contre d'autres possessions en Allemagne ou en Italie, et
+qu'elle n'avait gardée que parce que la Prusse s'était toujours opposée
+à son agrandissement en Allemagne, et qu'il ne s'était pas présenté de
+combinaisons qui permissent son agrandissement en Italie. Pitt pensait
+qu'une négociation solennelle, ouverte à Paris pour le compte de tous
+les alliés, empêcherait les combinaisons particulières, et préviendrait
+tout arrangement relatif aux Pays-Bas. Il voulait enfin avoir un agent
+en France, qui pût la juger de près, et avoir des renseignemens certains
+sur l'expédition qui se préparait à Brest. Telles étaient les raisons
+qui, même sans l'espoir d'obtenir la paix, décidaient Pitt à faire
+une démarche auprès du directoire. Il ne se borna pas, comme l'année
+précédente, à une communication insignifiante de Wickam à Barthélémy; il
+fit demander des passe-ports pour un envoyé revêtu des pouvoirs de la
+Grande-Bretagne. Cette éclatante démarche du plus implacable ennemi
+de notre république, avait quelque chose de glorieux pour elle.
+L'aristocratie anglaise était ainsi réduite à demander la paix à la
+république régicide. Les passe-ports furent aussitôt accordés. Pitt fit
+choix de lord Malmesbury, autrefois sir Harris, et fils de l'auteur
+d'Hermès. Ce personnage n'était pas connu pour ami des républiques; il
+avait contribué à l'oppression de la Hollande en 1787. Il arriva à Paris
+avec une nombreuse suite, le 2 brumaire (23 octobre 1796).
+
+Le directoire se fit représenter par le ministre Delacroix. Les deux
+négociateurs se virent à l'hôtel des Affaires-Étrangères, le 3 brumaire
+an V (24 octobre 1796). Le ministre de France exhiba ses pouvoirs.
+Lord Malmesbury s'annonça comme envoyé de la Grande-Bretagne et de ses
+allies, afin de traiter de la paix générale. Il exhiba ensuite ses
+pouvoirs, qui n'étaient signés que par l'Angleterre. Le ministre
+français lui demanda alors s'il avait mission des alliés de la
+Grande-Bretagne, pour traiter en leur nom. Lord Malmesbury répondit
+qu'aussitôt la négociation ouverte, et le principe sur lequel elle
+pouvait être basée admis, le roi de la Grande-Bretagne était assuré
+d'obtenir le concours et les pouvoirs de ses alliés. Le lord remit
+ensuite à Delacroix une note de sa cour, dans laquelle il annonçait le
+principe sur lequel devait être basée la négociation. Ce principe était
+celui des compensations de conquêtes entre les puissances. L'Angleterre
+avait fait, disait cette note, des conquêtes dans les colonies: la
+France en avait fait sur le continent aux alliés de l'Angleterre; il y
+avait donc matière à restitutions de part et d'autre. Mais il fallait
+convenir d'abord du principe des compensations, avant de s'expliquer
+sur les objets qui seraient compensés. On voit que le cabinet anglais
+évitait de s'expliquer positivement sur la restitution des Pays-Bas, et
+énonçait un principe général pour ne pas faire rompre la négociation dès
+son ouverture. Le ministre Delacroix répondit qu'il allait en référer au
+directoire.
+
+Le directoire ne pouvait pas abandonner les Pays-Bas; ce n'était pas
+dans ses pouvoirs, et l'aurait-il pu, il ne le devait pas. La France
+avait envers ces provinces des engagements d'honneur, et ne pouvait
+pas les exposer aux vengeances de l'Autriche en les lui restituant.
+D'ailleurs, elle avait droit à des indemnités pour la guerre inique
+qu'on lui faisait depuis si long-temps; elle avait droit à des
+compensations pour les agrandissemens de l'Autriche, la Prusse et la
+Russie en Pologne, par les suites d'un attentat; elle devait enfin
+tendre toujours à se donner sa limite naturelle, et, par toutes ces
+raisons, elle devait ne jamais se départir des Pays-Bas, et maintenir
+les dispositions de la constitution. Le directoire, bien résolu à
+remplir son devoir à cet égard, pouvait rompre sur-le-champ une
+négociation dont le but évident était de nous proposer l'abandon des
+Pays-Bas et de prévenir un arrangement avec l'Autriche; mais il aurait
+ainsi donné lieu de dire qu'il ne voulait pas la paix, il aurait
+rempli l'une des principales intentions de Pitt, et lui aurait fourni
+d'excellentes raisons pour demander au peuple anglais de nouveaux
+sacrifices. Il répondit le lendemain même. La France, dit-il, avait déjà
+traité isolément avec la plupart des puissances de la coalition,
+sans qu'elles invoquassent le concours de tous les alliés; rendre la
+négociation générale, c'était la rendre interminable, c'était donner
+lieu de croire que la négociation actuelle n'était pas plus sincère que
+l'ouverture faite l'année précédente par l'intermédiaire du ministre
+Wickam. Du reste, le ministre anglais n'avait pas de pouvoir des alliés,
+au nom desquels il parlait. Enfin, le principe des compensations était
+énoncé d'une manière trop générale et trop vague, pour qu'on pût
+l'admettre ou le rejeter. L'application de ce principe dépendait
+toujours de la nature des conquêtes, et de la force qui restait aux
+puissances belligérantes pour les conserver. Ainsi, ajoutait le
+directoire, le gouvernement français pourrait se dispenser de répondre;
+mais pour prouver son désir de la paix, il déclare qu'il sera prêt à
+écouter toutes les propositions, dès que le lord Malmesbury sera muni
+des pouvoirs de toutes les puissances, au nom desquelles il prétend
+traiter.
+
+Le directoire qui, dans cette négociation, n'avait rien à cacher, et
+qui pouvait agir avec la plus grande franchise, résolut de rendre la
+négociation publique, et de faire imprimer dans les journaux les notes
+du ministre anglais et les réponses du ministre français. Il fit
+imprimer en effet sur-le-champ le mémoire de lord Malmesbury, et la
+réponse qu'il y avait faite. Cette manière d'agir était de nature à
+déconcerter un peu la politique tortueuse du cabinet anglais; mais elle
+ne dérogeait nullement aux convenances, en dérogeant aux usages. Lord
+Malmesbury répondit qu'il allait en référer à son gouvernement. C'était
+un singulier plénipotentiaire que celui qui n'avait que des pouvoirs
+aussi insuffisans, et qui, à chaque difficulté, était obligé d'en
+référer à sa cour. Le directoire aurait pu voir là un leurre, et
+l'intention de traîner en longueur pour se donner l'air de négocier; il
+aurait pu surtout ne pas voir avec plaisir le séjour d'un étranger dont
+les intrigues pouvaient être dangereuses, et qui venait pour
+découvrir le secret de nos armemens; il ne manifesta néanmoins aucun
+mécontentement; il permit à lord Malmesbury d'attendre les réponses de
+sa cour, et, en attendant, d'observer Paris, les partis, leur force et
+celle du gouvernement. Le directoire n'avait du reste qu'à y gagner.
+
+Pendant ce temps notre situation devenait périlleuse en Italie, malgré
+les récens triomphes de Roveredo, de Bassano et de Saint-George.
+L'Autriche redoublait d'efforts pour recouvrer la Lombardie. Grâces aux
+garanties données par Catherine à l'empereur pour la conservation des
+Gallicies, les troupes qui étaient en Pologne avaient été transportées
+vers les Alpes. Grâces encore à l'espérance de conserver la paix avec la
+Porte, les frontières de la Turquie avaient été dégarnies, et toutes
+les réserves de la monarchie autrichienne dirigées vers l'Italie. Une
+population nombreuse et dévouée fournissait en outre de puissans moyens
+de recrutement. L'administration autrichienne déployait un zèle et une
+activité extraordinaires pour enrôler de nouveaux soldats, les encadrer
+dans les vieilles troupes, les armer et les équiper. Une belle armée se
+préparait ainsi dans le Frioul, avec les débris de Wurmser, avec les
+troupes venues de Pologne et de Turquie, avec les détachemens du Rhin,
+et les recrues. Le maréchal Alvinzy était chargé d'en prendre le
+commandement. On espérait que cette troisième armée serait plus heureuse
+que les deux précédentes, et qu'elle finirait par arracher l'Italie à
+son jeune conquérant.
+
+Dans cet intervalle, Bonaparte ne cessait de demander des secours, et de
+conseiller des négociations avec les puissances italiennes qui étaient
+sur ses derrières. Il pressait le directoire de traiter avec Naples,
+de renouer les négociations avec Rome, de conclure avec Gênes, et de
+négocier une alliance offensive et défensive avec le roi de Piémont,
+pour lui procurer des secours en Italie, si on ne pouvait pas lui
+en envoyer de France. Il voulait qu'on lui permît de proclamer
+l'indépendance de la Lombardie, et celle des états du duc de Modène,
+pour se faire des partisans et des auxiliaires fortement attachés à sa
+cause. Ses vues étaient justes, et la détresse de son armée légitimait
+ses vives instances. La rupture des négociations avec le pape avait fait
+rétrograder une seconde fois la contribution imposée par l'armistice de
+Bologne. Il n'y avait eu qu'un paiement d'exécuté. Les contributions
+frappées sur Parme, Modène, Milan, étaient épuisées, soit par les
+dépenses de l'armée, soit par les envois faits au gouvernement. Venise
+fournissait bien des vivres; mais le prêt était arriéré. Les valeurs
+à prendre sur le commerce étranger à Livourne étaient encore en
+contestation. Au milieu des plus riches pays de la terre, l'armée
+commençait à éprouver des privations. Mais son plus grand malheur était
+le vide de ses rangs, éclaircis par le canon autrichien. Ce n'était pas
+sans de grandes pertes qu'elle avait détruit tant d'ennemis. On l'avait
+renforcée de neuf à dix mille hommes depuis l'ouverture de la campagne,
+ce qui avait porté à cinquante mille à peu près le nombre des Français
+entrés en Italie; mais elle en avait tout au plus trente et quelques
+mille dans le moment; le feu et les maladies l'avaient réduite à
+ce petit nombre. Une douzaine de bataillons de la Vendée venaient
+d'arriver, mais singulièrement diminués par les désertions; les autres
+détachemens promis n'arrivaient pas. Le général Willot, qui commandait
+dans le Midi, et qui était chargé de diriger sur les Alpes plusieurs
+régimens, les retenait pour apaiser les troubles que sa maladresse et
+son mauvais esprit provoquaient dans les provinces de son commandement.
+Kellermann ne pouvait guère dégarnir sa ligne, car il devait toujours
+être prêt à contenir Lyon et les environs, où les compagnies de
+Jésus commettaient des assassinats. Bonaparte demandait la
+quatre-vingt-troisième et la quarantième brigade, formant à peu près six
+mille hommes de bonnes troupes, et répondait de tout si elles arrivaient
+à temps.
+
+Il se plaignait qu'on ne l'eût pas chargé de négocier avec Rome, parce
+qu'il aurait attendu, pour signifier l'ultimatum, le paiement de la
+contribution. «Tant que votre général, disait-il, ne sera pas le
+centre de tout en Italie, tout ira mal. Il serait facile de m'accuser
+d'ambition; mais je n'ai que trop d'honneur; je suis malade, je puis
+à peine me tenir à cheval, il ne me reste que du courage, ce qui est
+insuffisant pour le poste que j'occupe. On nous compte, ajoutait-il; le
+prestige de nos forces disparaît. Des troupes, ou l'Italie est perdue!»
+
+Le directoire, sentant la nécessité de priver Rome de l'appui de Naples,
+et d'assurer les derrières de Bonaparte, conclut enfin son traité avec
+la cour des Deux-Siciles. Il se désista de toute demande particulière,
+et de son côté, cette cour, que nos dernières victoires sur la Brenta
+avaient intimidée, qui voyait l'Espagne faire cause commune avec la
+France, et qui craignait de voir les Anglais chassés de la Méditerranée,
+accéda au traité. La paix fut signée le 19 vendémiaire (10 octobre). Il
+fut convenu que le roi de Naples retirerait toute espèce de secours aux
+ennemis de la France, et qu'il fermerait ses ports aux vaisseaux armés
+des puissances belligérantes. Le directoire conclut ensuite son traité
+avec Gênes. Une circonstance particulière en hâta la conclusion: Nelson
+enleva un vaisseau français à la vue des batteries génoises; cette
+violation de la neutralité compromit singulièrement la république de
+Gênes; le parti français qui était chez elle se montra plus hardi, le
+parti de la coalition plus timide; il fut arrêté qu'on s'allierait à la
+France. Les ports de Gênes furent fermés aux Anglais. Deux millions nous
+furent payés en indemnité pour la frégate _la Modeste_, et deux autres
+millions fournis en prêt. Les familles feudataires ne furent pas
+exilées, mais tous les partisans de la France expulsés du territoire
+et du sénat furent rappelés et réintégrés. Le Piémont fut de nouveau
+sollicité de conclure une alliance offensive et défensive. Le roi actuel
+venait de mourir; son jeune successeur Charles-Emmanuel montrait d'assez
+bonnes dispositions pour la France, mais il ne se contentait pas des
+avantages qu'elle lui offrait pour prix de son alliance. Le directoire
+lui offrait de garantir ses états, que rien ne lui garantissait dans
+cette conflagration générale, et au milieu de toutes les républiques qui
+se préparaient. Mais le nouveau roi, comme le précédent, voulait qu'on
+lui donnât la Lombardie, ce que le directoire ne pouvait pas promettre,
+ayant à se ménager des équivalens pour traiter avec l'Autriche. Le
+directoire permit ensuite à Bonaparte de renouer les négociations avec
+Rome, et lui donna ses pleins pouvoirs à cet égard.
+
+Rome avait envoyé le cardinal Albani à Vienne; elle avait compté
+sur Naples, et dans son emportement elle avait offensé la légation
+espagnole. Naples lui manquant, l'Espagne lui manifestant son
+mécontentement, elle était dans l'alarme, et le moment était convenable
+pour renouer avec elle. Bonaparte voulait d'abord son argent; ensuite,
+quoiqu'il ne craignît pas sa puissance temporelle, il redoutait son
+influence morale sur les peuples. Les deux partis italiens, enfantés par
+la révolution française, et développés par la présence de nos armées,
+s'exaspéraient chaque jour davantage. Si Milan, Modène, Reggio, Bologne,
+Ferrare, étaient le siége du parti patriote, Rome était celui du parti
+monacal et aristocrate. Elle pouvait exciter les fureurs fanatiques, et
+nous nuire beaucoup, dans un moment surtout où la question n'était pas
+résolue avec les armées autrichiennes. Bonaparte pensa qu'il fallait
+temporiser encore. Esprit libre et indépendant, il méprisait tous
+les fanatismes qui restreignent l'intelligence humaine; mais, homme
+d'exécution, il redoutait les puissances qui échappent à la force, et il
+aimait mieux éluder que de lutter avec elles. D'ailleurs, quoique élevé
+en France, il était né au milieu de la superstition italienne; il ne
+partageait pas ce dégoût de la religion catholique, si profond et si
+commun chez nous à la suite du dix-huitième siècle; et il n'avait pas,
+pour traiter avec le Saint-Siége, la même répugnance qu'on avait à
+Paris. Il songea donc à gagner du temps, pour s'éviter une marche
+rétrograde sur la péninsule, pour s'épargner des prédications
+fanatiques, et, s'il était possible, pour regagner les 16 millions
+ramenés à Rome. Il chargea le ministre Cacault de désavouer les
+exigences du directoire en matière de foi, et de n'insister que sur les
+conditions purement matérielles. Il choisit le cardinal Mattei, qu'il
+avait enfermé dans un couvent, pour l'envoyer à Rome; il le délivra, et
+le chargea d'aller parler au pape. «La cour de Rome, lui écrivit-il,
+veut la guerre, elle l'aura; mais avant, je dois à ma nation et à
+l'humanité de faire un dernier effort pour ramener le pape à la raison.
+Vous connaissez, monsieur le cardinal, les forces de l'armée que je
+commande: pour détruire la puissance temporelle du pape, il ne me
+faudrait que le vouloir. Allez à Rome, voyez le Saint-Père, éclairez-le
+sur ses vrais intérêts; arrachez-le aux intrigans qui l'environnent, qui
+veulent sa perte et celle de la cour de Rome. Le gouvernement français
+permet que j'écoute encore des paroles de paix. Tout peut s'arranger. La
+guerre, si cruelle pour les peuples, a des résultats terribles pour les
+vaincus. Évitez de grands malheurs au pape. Vous savez combien je désire
+finir par la paix une lutte que la guerre terminerait pour moi sans
+gloire comme sans péril.»
+
+Pendait qu'il employait ces moyens pour _tromper_, disait-il, _le vieux
+renard_, et se garantir des fureurs du fanatisme, il songeait à exciter
+l'esprit de liberté dans la Haute-Italie, afin d'opposer le patriotisme
+à la superstition. Toute la Haute-Italie était fort exaltée: le
+Milanais, arraché à l'Autriche, les provinces de Modène et de Reggio,
+impatientes du joug que faisait peser sur elles leur vieux duc absent,
+les légations de Bologne et Ferrare, soustraites au pape, demandaient
+à grands cris leur indépendance, et leur organisation en républiques.
+Bonaparte ne pouvait pas déclarer l'indépendance de la Lombardie, car la
+victoire n'avait pas encore assez positivement décidé de son sort; mais
+il lui donnait toujours des espérances et des encouragemens. Quant aux
+provinces de Modène et de Reggio, elles touchaient immédiatement les
+derrières de son armée, et confinaient avec Mantoue. Il avait à se
+plaindre de la régence, qui avait fait passer des vivres à la garnison;
+il avait recommandé au directoire de ne pas donner la paix au duc de
+Modène, et de s'en tenir à l'armistice, afin de pouvoir le punir au
+besoin. Les circonstances devenant chaque jour plus difficiles; il se
+décida, sans en prévenir le directoire, à un coup de vigueur. Il était
+constant que la régence venait récemment encore de se mettre en faute,
+et de manquer à l'armistice en fournissant des vivres à Wurmser, et
+en donnant asile à un de ses détachemens: sur-le-champ il déclara
+l'armistice violé, et en vertu du droit de conquête, il chassa la
+régence, déclara le duc de Modène déchu, et les provinces de Reggio
+et de Modène libres. L'enthousiasme des Reggiens et des Modénois fut
+extraordinaire. Bonaparte organisa un gouvernement municipal pour
+administrer provisoirement le pays, en attendant qu'il fût constitué.
+Bologne et Ferrare s'étaient déjà constituées en république, et
+commençaient à lever des troupes. Bonaparte voulait réunir ces
+deux légations aux états du duc de Modène, pour en faire une seule
+république, qui, située tout entière en-deçà du Pô, s'appellerait
+_République cispadane_. Il pensait que si, à la paix, on était obligé de
+rendre la Lombardie à l'Autriche, on pourrait éviter de rendre, au duc
+de Modène et au pape, le Modénois et les légations, qu'on pourrait
+ériger ainsi une république, fille et amie de la république française,
+qui serait au-delà des Alpes le foyer des principes français, l'asile
+des patriotes compromis, et d'où la liberté pourrait s'étendre un jour
+sur toute l'Italie. Il ne croyait pas que l'affranchissement de l'Italie
+pût se faire d'un seul coup; il croyait le gouvernement français trop
+épuisé pour l'opérer maintenant, et il pensait qu'il fallait au moins
+déposer les germes de la liberté dans cette première campagne. Pour cela
+il fallait réunir Bologne et Ferrare à Modène et Reggio. L'esprit de
+localité s'y opposait, mais il espérait vaincre cette opposition par son
+influence toute puissante. Il se rendit dans ces villes, y fut reçu avec
+enthousiasme, et les décida à envoyer à Modène cent députés de toutes
+les parties de leur territoire, pour y former une assemblée nationale,
+qui serait chargée de constituer la république cispadane. Cette réunion
+eut lieu le 25 vendémiaire (16 octobre) à Modène. Elle se composait
+d'avocats, de propriétaires, de commerçans. Contenue par la présence de
+Bonaparte, dirigée par ses conseils, elle montra la plus grande sagesse.
+Elle vota la réunion en une seule république des deux légations et du
+duché de Modène; elle abolit la féodalité, et décréta l'égalité civile;
+elle nomma un commissaire chargé d'organiser une légion de quatre mille
+hommes, et arrêta la formation d'une seconde assemblée, qui devait se
+réunir le 5 nivôse (25 décembre), pour délibérer une constitution. Les
+Reggiens montrèrent le plus grand dévouement. Un détachement autrichien
+étant sorti de Mantoue, ils coururent aux armes, l'entourèrent, le
+firent prisonnier, et l'amenèrent à Bonaparte. Deux Reggiens furent
+tués dans l'action, et furent les premiers martyrs de l'indépendance
+italienne.
+
+La Lombardie était jalouse et alarmée des faveurs accordées à la
+Cispadane, et crut y voir pour elle un sinistre présage. Elle se dit que
+puisque les Français constituaient les légations et le duché sans la
+constituer elle-même, ils avaient le projet de la rendre à l'Autriche.
+Bonaparte rassura de nouveau les Lombards, leur fit sentir les
+difficultés de sa position, et leur répéta qu'il fallait gagner
+l'indépendance en le secondant dans cette terrible lutte. Ils décidèrent
+de porter à douze mille hommes les deux légions italienne et polonaise,
+dont ils avaient déjà commencé l'organisation.
+
+Bonaparte s'était ménagé ainsi autour de lui des gouvernemens amis, qui
+allaient faire tous leurs efforts pour l'appuyer. Leurs troupes sans
+doute ne pouvaient pas grand'chose; mais elles étaient capables de
+faire la police du pays conquis, et de cette manière elles rendaient
+disponibles les détachemens qu'il y employait. Elles pouvaient, appuyées
+de quelques centaines de Français, résister à une première tentative du
+pape, s'il avait la folie d'en faire une. Bonaparte s'efforça en même
+temps de rassurer le duc de Parme, dont les états confinaient à la
+nouvelle république; son amitié pouvait être utile, et sa parenté
+avec l'Espagne commandait des ménagemens. Il lui laissa entrevoir la
+possibilité de gagner quelques villes, au milieu de ces démembremens de
+territoires. Il usait ainsi de toutes les ressources de la politique,
+pour suppléer aux forces que son gouvernement ne pouvait pas lui
+fournir; et, en cela, il faisait son devoir envers la France et
+l'Italie, et le faisait avec toute l'habileté d'un vieux diplomate.
+
+La Corse venait d'être affranchie par ses soins. Il avait réuni les
+principaux réfugiés à Livourne, leur avait donné des armes et des
+officiers, et les avait jetés hardiment dans l'île pour seconder la
+rébellion des habitans contre les Anglais. L'expédition réussit; sa
+patrie était délivrée du joug anglais, et la Méditerranée allait bientôt
+l'être. On pouvait espérer qu'à l'avenir les escadres espagnoles,
+réunies aux escadres françaises, fermeraient le détroit de Gibraltar aux
+flottes de l'Angleterre, et domineraient dans toute la Méditerranée.
+
+Il avait donc employé le temps écoulé depuis les événemens de la Brenta
+à améliorer sa position en Italie; mais s'il avait un peu moins à
+craindre les princes de cette contrée, le danger du côté de l'Autriche
+ne faisait que s'accroître, et ses forces pour y parer étaient toujours
+aussi insuffisantes. La quatre-vingt-troisième demi-brigade et la
+quarantième étaient toujours retenues dans le Midi. Il avait douze mille
+hommes dans le Tyrol sous Vaubois, rangés en avant de Trente sur le bord
+du Lavis; seize ou dix-sept mille à peu près sous Masséna et Augereau,
+sur la Brenta et l'Adige; huit ou neuf mille enfin devant Mantoue; ce
+qui portait son armée à trente-six ou trente-huit mille hommes environ.
+Davidovich, qui était resté dans le Tyrol après le désastre de Wurmser,
+avec quelques mille hommes, en avait maintenant dix-huit mille. Alvinzy
+s'avançait du Frioul sur la Piave avec environ quarante mille. Bonaparte
+était donc fort compromis; car, pour résister à soixante mille hommes,
+il n'en avait que trente-six mille, fatigués par une triple campagne,
+et diminués tous les jours par les fièvres qu'ils gagnaient dans les
+rizières de la Lombardie. Il l'écrivait avec chagrin au directoire, et
+lui disait qu'il allait perdre l'Italie.
+
+Le directoire, voyant le péril de Bonaparte, et ne pouvant pas arriver
+assez tôt à son secours, songea à suspendre sur-le-champ les hostilités
+par le moyen d'une négociation. Malmesbury était à Paris, comme on
+vient de le voir. Il attendait la réponse de son gouvernement aux
+communications du directoire, qui avait exigé qu'il eût des pouvoirs
+de toutes les puissances, et qu'il s'exprimât plus clairement sur le
+principe des compensations de conquêtes. Le ministère anglais, après
+dix-neuf jours, venait enfin de répondre le 24 brumaire (14 novembre)
+que les prétentions de la France étaient inusitées, qu'il était permis à
+un allié de demander à traiter au nom de ses alliés, avant d'avoir leur
+autorisation en forme; que l'Angleterre était assurée de l'obtenir, mais
+qu'auparavant il fallait que la France s'expliquât nettement sur le
+principe des compensations, principe qui était la seule base sur
+laquelle la négociation pût s'ouvrir. Le cabinet anglais ajoutait que la
+réponse du directoire était pleine d'insinuations peu décentes sur les
+intentions de sa majesté britannique, qu'il était au-dessous d'elle d'y
+répondre, et qu'elle voulait ne pas s'y arrêter, pour ne pas entraver
+la négociation. Lejour même, le directoire, qui voulait être prompt et
+catégorique, répondit à lord Malmesbury qu'il admettait le principe des
+compensations, mais qu'il eût à désigner sur-le-champ les objets sur
+lesquels porterait ce principe.
+
+Le directoire pouvait faire cette réponse sans se trop engager,
+puisqu'en refusant de céder la Belgique et le Luxembourg, il avait à
+sa disposition la Lombardie et plusieurs autres petits territoires. Du
+reste, cette négociation était évidemment illusoire; le directoire ne
+pouvait rien en attendre, et il résolut de déjouer les finesses de
+l'Angleterre, en envoyant directement un négociateur à Vienne, chargé
+de conclure un arrangement particulier avec l'empereur. La première
+proposition que le négociateur devait faire était celle d'un armistice
+en Allemagne et en Italie, qui durerait six mois au moins. Le Rhin et
+l'Adige sépareraient les armées des deux puissances. Les siéges de Kelh
+et de Mantoue seraient suspendus. On ferait entrer chaque jour
+dans Mantoue les vivres nécessaires pour remplacer la consommation
+journalière, de manière à replacer les deux partis dans leur état actuel
+à la fin de l'armistice. La France gagnait ainsi la conservation de
+Kehl, et l'Autriche celle de Mantoue. Une négociation devait s'ouvrir
+immédiatement pour traiter de la paix. Les conditions offertes par
+la France étaient les suivantes: l'Autriche cédait la Belgique et le
+Luxembourg à la France; la France restituait la Lombardie à l'Autriche,
+et le Palatinat à l'Empire; elle renonçait ainsi, sur ce dernier point,
+à la ligne du Rhin; elle consentait en outre, pour dédommager l'Autriche
+de la perte des Pays-Bas, à la sécularisation de plusieurs évêchés de
+l'Empire. L'empereur ne devait nullement se mêler des affaires de la
+France avec le pape, et devait prêter son entremise en Allemagne
+pour procurer des indemnités au stathouder. C'était une condition
+indispensable pour assurer le repos de la Hollande, et pour satisfaire
+le roi de Prusse, dont la soeur était épouse du stathouder. Ces
+conditions étaient fort modérées, et prouvaient le désir qu'avait le
+directoire de faire cesser les horreurs de la guerre, et ses inquiétudes
+pour l'armée d'Italie.
+
+Le directoire choisit pour porter ces propositions le général Clarke,
+qui était employé dans les bureaux de la guerre auprès de Carnot. Ses
+instructions furent signées le 26 brumaire (16 novembre). Mais il
+fallait du temps pour qu'il se mît en route, qu'il arrivât, qu'il fût
+reçu et écouté; et, pendant ce temps, les événemens se succédaient en
+Italie avec une singulière rapidité.
+
+Le 11 brumaire (1er novembre) le maréchal Alvinzy ayant jeté des ponts
+sur la Piave, s'était avancé sur la Brenta. Le plan des Autrichiens,
+cette fois, était d'attaquer à la fois par les montagnes du Tyrol et
+par la plaine. Davidovich devait chasser Vaubois de ses positions, et
+descendre le long des deux rives de l'Adige jusqu'à Vérone. Alvinzy, de
+son côté, devait passer la Piave et la Brenta, s'avancer sur l'Adige,
+entrer à Vérone avec le gros de l'armée, et s'y réunir à Davidovich. Les
+deux armées autrichiennes devaient partir de ce point, pour marcher de
+concert au déblocus de Mantoue et à la délivrance de Wurmser.
+
+Alvinzy, après avoir passé la Piave, s'avança sur la Brenta, où Masséna
+était posté avec sa division; celui-ci ayant reconnu la force de
+l'ennemi, se replia. Bonaparte marcha à son appui avec la division
+Augereau. Il prescrivit en même temps à Vaubois de contenir Davidovich
+dans la vallée du Haut-Adige, et de lui enlever, s'il le pouvait, sa
+position du Lavis. Il marcha lui-même sur Alvinzy, résolu, malgré la
+disproportion des forces, de l'attaquer impétueusement, et de le rompre
+dès l'ouverture même de cette nouvelle campagne. Il arriva le 16
+brumaire au matin (6 novembre) à la vue de l'ennemi. Les Autrichiens
+avaient pris position en avant de la Brenta, depuis Carmignano jusqu'à
+Bassano; leurs réserves étaient restées en arrière, au-delà de la
+Brenta. Bonaparte porta sur eux toutes ses forces. Masséna attaqua
+Liptai et Provera devant Carmignano; Augereau attaqua Quasdanovich
+devant Bassano. L'affaire fut chaude et sanglante; les troupes
+déployèrent une grande bravoure. Liptai et Provera furent rejetés
+au-delà de la Brenta par Masséna; Quasdanovich fut repoussé sur Bassano
+par Augereau. Bonaparte aurait voulu entrer le jour même dans Bassano,
+mais l'arrivée des réserves autrichiennes l'en empêcha. Il fallut
+remettre l'attaque au lendemain. Malheureusement il apprit dans la nuit
+que Vaubois venait d'essuyer un revers sur le Haut-Adige. Ce général
+avait bravement attaqué les positions de Davidovich, et avait obtenu un
+commencement de succès; mais une terreur panique s'était emparée de ses
+troupes malgré leur bravoure éprouvée, et elles avaient fui en désordre.
+Il les avait enfin ralliées dans ce fameux défilé de Calliano, où
+l'armée avait déployé tant d'audace dans l'invasion du Tyrol; il
+espérait s'y maintenir, lorsque Davidovich, dirigeant un corps sur
+l'autre rive de l'Adige, avait débordé Calliano, et tourné la position.
+Vaubois annonçait qu'il se retirait pour n'être pas coupé, et exprimait
+la crainte que Davidovich ne l'eût devancé aux importantes positions de
+la Corona et de Rivoli, qui couvrent la route du Tyrol, entre l'Adige et
+le lac de Garda.
+
+Bonaparte sentit dès lors le danger de s'engager davantage contre
+Alvinzy, lorsque Vaubois, qui était avec sa gauche dans le Tyrol,
+pouvait perdre la Corona, Rivoli, et même Vérone, et être rejeté dans la
+plaine. Bonaparte eût alors été coupé de son aile principale, et placé
+avec quinze ou seize mille hommes entre Davidovich et Alvinzy. En
+conséquence il résolut de se replier sur-le-champ. Il ordonna à un
+officier de confiance de voler à Vérone, d'y réunir tout ce qu'il
+pourrait trouver de troupes, de les porter à Rivoli et à la Corona, afin
+d'y prévenir Davidovich et de donner à Vaubois le temps de s'y retirer.
+
+Le lendemain 17 brumaire (7 novembre), il rebroussa chemin, et traversa
+la ville de Vicence, qui fut étonnée de voir l'armée française se
+retirer après le succès de la veille. Il se rendit à Vérone, où il
+laissa toute son armée. Il remonta seul à Rivoli et à la Corona, où très
+heureusement il trouva les troupes de Vaubois ralliées, et en mesure de
+tenir tête à une nouvelle attaque de Davidovich. Il voulut donner une
+leçon aux trente-neuvième et quatre-vingt-cinquième demi-brigades, qui
+avaient cédé à une terreur panique. Il fit assembler toute la division,
+et, s'adressant à ces deux demi-brigades, il leur reprocha leur
+indiscipline et leur fuite. Il dit ensuite au chef d'état-major:
+«Faites écrire sur les drapeaux que la trente-neuvième et la
+quatre-vingt-cinquième ne font plus partie de l'armée d'Italie.» Ces
+expressions causèrent aux soldats de ces deux demi-brigades le plus
+violent chagrin; ils entourèrent Bonaparte, lui dirent qu'ils s'étaient
+battus un contre trois, et lui demandèrent à être envoyés à son
+avant-garde, pour faire voir s'ils n'étaient plus de l'armée d'Italie.
+Bonaparte les dédommagea de sa sévérité par quelques paroles
+bienveillantes, qui les transportèrent, et les laissa disposés à venger
+leur honneur par une bravoure désespérée.
+
+Il ne restait plus à Vaubois que huit mille hommes, sur les douze mille
+qu'il avait avant cette échauffourée. Bonaparte les distribua le mieux
+qu'il put dans les positions de la Corona et de Rivoli, et, après s'être
+assuré que Vaubois pourrait tenir là quelques jours, et couvrir notre
+gauche et nos derrières, il retourna à Vérone pour opérer contre
+Alvinzy. La chaussée qui conduit de la Brenta à Vérone, en suivant
+le pied des montagnes, passe par Vicence, Montebello, Villa-Nova et
+Caldiero. Alvinzy, étonné de voir Bonaparte se replier le lendemain d'un
+succès, l'avait suivi de loin en loin, se doutant que les progrès de
+Davidovich avaient pu seuls le ramener en arrière. Il espérait que son
+plan de jonction à Vérone allait se réaliser. Il s'arrêta à trois lieues
+à peu près de Vérone, sur les hauteurs de Caldiero, qui en dominent la
+route. Ces hauteurs présentaient une excellente position pour tenir
+tête à l'armée qui sortait de Vérone. Alvinzy s'y établit, y plaça des
+batteries, et n'oublia rien pour s'y rendre inexpugnable. Bonaparte en
+fit la reconnaissance, et résolut de les attaquer sur-le-champ; car la
+situation de Vaubois à Rivoli était très précaire, et ne lui laissait
+pas beaucoup de temps pour agir sur Alvinzy. Il marcha contre lui le 21
+au soir (11 novembre), repoussa son avant-garde, et bivouaqua avec les
+divisions Masséna et Augereau au pied de Caldiero. A la pointe du jour,
+il s'aperçut qu'Alvinzy, fortement retranché, acceptait la bataille. La
+position était abordable d'un côté, celui qui appuyait aux montagnes, et
+qui n'avait pas été assez soigneusement défendu par Alvinzy. Bonaparte
+y dirigea Masséna, et chargea Augereau d'attaquer le reste de la ligne.
+L'action fut vive. Mais la pluie tombait par torrens, ce qui donnait un
+grand avantage à l'ennemi, dont l'artillerie était placée d'avance sur
+de bonnes positions, tandis que la nôtre, obligée de se mouvoir dans des
+chemins devenus impraticables, ne pouvait pas être portée sur les points
+convenables, et manquait tout son effet. Néanmoins Masséna parvint à
+gravir la hauteur négligée par Alvinzy. Mais tout à coup la pluie se
+changea en une grelasse froide, qu'un vent violent portait dans le
+visage de nos soldats. Au même instant, Alvinzy fit marcher sa réserve
+sur la position que Masséna lui avait enlevée, et reprit tous ses
+avantages. Bonaparte voulut en vain renouveler ses efforts, il ne put
+réussir. Les deux armées passèrent la nuit en présence. La pluie ne
+cessa pas de tomber, et de mettre nos soldats dans l'état le plus
+pénible. Le lendemain 23 brumaire (13 novembre), Bonaparte rentra dans
+Vérone.
+
+La situation de l'armée devenait désespérante. Après avoir inutilement
+poussé l'ennemi au-delà de la Brenta, et sacrifié sans fruit une foule
+de braves; après avoir perdu à la gauche le Tyrol et quatre mille
+hommes, après avoir livré une bataille malheureuse à Caldiero, pour
+éloigner Alvinzy de Vérone, et s'être encore affaibli sans succès, toute
+ressource semblait perdue. La gauche, qui n'était plus que de huit
+mille hommes, pouvait à chaque instant être culbutée de la Corona et
+de Rivoli, et alors Bonaparte se trouvait enveloppé à Vérone. Les deux
+divisions Masséna et Augereau, qui formaient l'armée active opposée à
+Alvinzy, étaient réduites, par deux batailles, à quatorze ou quinze
+mille hommes. Que pouvaient quatorze ou quinze mille soldats contre
+près de quarante mille? L'artillerie, qui nous avait toujours servi à
+contre-balancer la supériorité de l'ennemi, ne pouvait plus se mouvoir
+au milieu des boues; il n'y avait donc aucun espoir de lutter avec
+quelque chance de succès. L'armée était dans la consternation.
+Ces braves soldats, éprouvés par tant de fatigues et de dangers,
+commençaient à murmurer. Comme tous les soldats intelligens, ils étaient
+sujets à de l'humeur, parce qu'ils étaient capables de juger. «Après
+avoir détruit, disaient-ils, deux armées dirigées contre nous, il nous a
+fallu détruire encore celles qui étaient opposées aux troupes du Rhin.
+A Beaulieu a succédé Wurmser; à Wurmser succède Alvinzy: la lutte se
+renouvelle chaque jour. Nous ne pouvons pas faire la tâche de tous. Ce
+n'est pas à nous à combattre Alvinzy, ce n'était pas à nous à combattre
+Wurmser. Si chacun avait fait sa tâche comme nous, la guerre serait
+finie. Encore, ajoutaient-ils, si on nous donnait des secours
+proportionnés à nos périls! mais on nous abandonne au fond de l'Italie,
+on nous laisse seuls aux prises avec deux armées innombrables. Et quand,
+après avoir versé notre sang dans des milliers de combats, nous serons
+ramenés sur les Alpes, nous reviendrons sans honneur et sans gloire,
+comme des fugitifs qui n'auraient pas fait leur devoir.» C'étaient là
+les discours des soldats dans leurs bivouacs. Bonaparte, qui partageait
+leur humeur et leur mécontentement, écrivait au directoire le même jour
+24 brumaire (14 novembre): «Tous nos officiers supérieurs, tous nos
+généraux d'élite sont hors de combat; l'armée d'Italie, réduite à une
+poignée de monde, est épuisée. Les héros de Millesimo, de Lodi, de
+Castiglione, de Bassano, sont morts pour leur patrie, ou sont à
+l'hôpital: il ne reste plus aux corps que leur réputation et leur
+orgueil. Joubert, Lannes, Lamare, Victor, Murat, Charlot, Dupuis,
+Rampon, Pigeon, Ménard, Chabrand, sont blessés. Nous sommes abandonnés
+au fond de l'Italie: ce qui me reste de braves voit la mort infaillible,
+au milieu de chances si continuelles, et avec des forces si inférieures.
+Peut-être l'heure du brave Augereau, de l'intrépide Masséna, est près de
+sonner... Alors! alors que deviendront ces braves gens? Cette idée me
+rend réservé, je n'ose plus affronter la mort, qui serait un sujet de
+découragement pour qui est l'objet de mes sollicitudes. Si j'avais reçu
+la quatre-vingt-troisième, forte de trois mille cinq cents hommes connus
+à l'armée, j'aurais répondu de tout! Peut-être sous peu de jours, ne
+sera-ce pas assez de quarante mille hommes!--Aujourd'hui, ajoutait
+Bonaparte, repos aux troupes; demain, selon les mouvemens de l'ennemi,
+nous agirons.»
+
+Cependant, tandis qu'il adressait ces plaintes amères au gouvernement,
+il affectait la plus grande sécurité aux yeux de ses soldats; il leur
+faisait répéter, par ses officiers, qu'il fallait faire un effort, et
+que cet effort serait le dernier; qu'Alvinzy détruit, les moyens de
+l'Autriche seraient épuisés pour jamais, l'Italie conquise, la paix
+assurée, et la gloire de l'armée immortelle. Sa présence, ses paroles
+relevaient les courages. Les malades, dévorés par la fièvre, en
+apprenant que l'armée était en péril, sortaient en foule des hôpitaux,
+et accouraient prendre leur place dans les rangs. La plus vive et la
+plus profonde émotion était dans tous les coeurs. Les Autrichiens
+s'étaient approchés le jour même de Vérone, et montraient les échelles
+qu'ils avaient préparées pour escalader les murs. Les Véronais
+laissaient éclater leur joie en croyant voir, sous quelques heures,
+Alvinzy réuni dans leur ville à Davidovich, et les Français détruits.
+Quelques-uns d'entre eux, compromis pour leur attachement à notre cause,
+se promenaient tristement en comptant le petit nombre de nos braves.
+
+L'armée attendait avec anxiété les ordres du général, et espérait à
+chaque instant qu'il commanderait un mouvement. Cependant la journée du
+24 s'était écoulée, et, contre l'usage, l'ordre du jour n'avait rien
+annoncé. Mais Bonaparte n'avait point perdu de temps; et, après avoir
+médité sur le champ de bataille, il venait de prendre une de ces
+résolutions que le désespoir inspire au génie. Vers la nuit, l'ordre est
+donné à toute l'armée de prendre les armes; le plus grand silence est
+recommandé; on se met en marche; mais au lieu de se porter en avant, on
+rétrograde, on repasse l'Adige sur les ponts de Vérone, et on sort de
+la ville par la porte qui conduit à Milan. L'armée croit qu'on bat en
+retraite, et qu'on renonce à garder l'Italie: la tristesse règne dans
+les rangs. Cependant à quelque distance de Vérone, on fait un à-gauche;
+au lieu de continuer à s'éloigner de l'Adige, on se met à le longer, et
+à descendre son cours. On le suit pendant quatre lieues. Enfin, après
+quelques heures de marche, on arrive à Ronco, où un pont de bateaux
+avait été jeté par les soins du général; on repasse le fleuve; et, à
+la pointe du jour, on se trouve de nouveau au-delà de l'Adige, qu'on
+croyait avoir abandonné pour toujours. Le plan du général était
+extraordinaire; il allait étonner les deux armées. L'Adige, en sortant
+de Vérone, cesse un instant de couler perpendiculairement des montagnes
+à la mer, et il oblique vers le levant: dans ce mouvement oblique, il se
+rapproche de la route de Vérone à la Brenta, sur laquelle était campé
+Alvinzy. Bonaparte, arrivé à Ronco, se trouvait donc ramené sur les
+flancs et presque sur les derrières des Autrichiens. Au moyen de ce
+pont, il se trouvait placé au milieu des vastes marais. Ces marais
+étaient traversés par deux chaussées, dont l'une à gauche, remontant
+l'Adige par Porcil et Gombione, allait rejoindre Vérone; dont l'autre,
+à droite, passait sur une petite rivière, qu'on appelle l'Alpon, au
+village d'Arcole, et allait rejoindre la route de Vérone vers Villa-Nova
+sur les derrières de Caldiero.
+
+Bonaparte tenait donc à Ronco deux chaussées, qui toutes deux allaient
+rejoindre la grande route occupée par les Autrichiens, l'une entre
+Caldiero et Vérone, l'autre entre Caldiero et Villa-Nova. Voici quel
+avait été son calcul: au milieu de ces marais, l'avantage du nombre
+était tout à fait annulé; on ne pouvait se déployer que sur les
+chaussées, et sur les chaussées le courage des têtes de colonnes devait
+décider de tout. Par la chaussée de gauche qui allait rejoindre la route
+entre Vérone et Caldiero, il pouvait tomber sur les Autrichiens, s'ils
+tentaient d'escalader Vérone. Par celle de droite, qui passe l'Alpon au
+pont d'Arcole, et aboutit à Villa-Nova, il débouchait sur les derrières
+d'Alvinzy, il pouvait enlever ses parcs et ses bagages, et intercepter
+sa retraite. Il était donc inattaquable à Ronco, et il étendait ses deux
+bras autour de l'ennemi. Il avait fait fermer les portes de Vérone, et
+y avait laissé Kilmaine avec quinze cents hommes, pour résister à un
+premier assaut. Cette combinaison si audacieuse et si profonde frappa
+l'armée, qui sur-le-champ en devina l'intention, et en fut remplie
+d'espérance.
+
+Bonaparte plaça Masséna sur la digue de gauche pour remonter sur
+Gombione et Porcil, et prendre l'ennemi en queue, s'il marchait sur
+Vérone. Il dirigea Augereau à droite pour déboucher sur Villa-Nova. On
+était à la pointe du jour. Masséna se mit en observation sur la digue
+de gauche; Augereau, pour parcourir celle de droite, avait à franchir
+l'Alpon sur le pont d'Arcole. Quelques bataillons croates s'y trouvaient
+détachés pour surveiller le pays. Ils bordaient la rivière, et avaient
+leur canon braqué sur le pont. Ils accueillirent l'avant-garde
+d'Augereau par une vive fusillade, et la forcèrent à se replier.
+Augereau accourut et ramena ses troupes en avant; mais le feu du pont et
+de la rive opposée les arrêta de nouveau. Il fut obligé de céder devant
+cet obstacle, et de faire halte.
+
+Pendant ce temps, Alvinzy, qui avait les yeux fixés sur Vérone, et
+qui croyait que l'armée française s'y trouvait encore, était surpris
+d'entendre un feu très-vif au milieu des marais. Il ne supposait pas que
+le général Bonaparte pût choisir un pareil terrain, et il croyait que
+c'était un corps détaché de troupes légères. Mais bientôt sa cavalerie
+revient l'informer que l'engagement est grave, et que des coups de fusil
+sont partis de tous les côtés. Sans être éclairci encore, il envoie deux
+divisions; l'une sous Provera suit la digue de gauche, l'autre sous
+Mitrouski suit la digue de droite, et s'avance sur Arcole. Masséna,
+voyant approcher les Autrichiens, les laisse avancer sur cette digue
+étroite, et quand il les juge assez engagés, il fond sur eux au pas de
+course, les refoule, les rejette dans les marais, en tue, en noie un
+grand nombre. La division Mitrouski arrive à Arcole, débouche par le
+pont et suit la digue comme celle de Provera. Augereau fond sur elle,
+l'enfonce, et en jette une partie dans les marais. Il la poursuit, et
+veut passer le pont après elle; mais le pont était encore mieux gardé
+que le matin; une nombreuse artillerie en défendait l'approche, et tout
+le reste de la ligne autrichienne était déployé sur la rive de l'Alpon,
+fusillant sur la digue, et la prenant en travers. Augereau saisit un
+drapeau et le porte sur le pont; ses soldats le suivent, mais un feu
+épouvantable les ramène en arrière. Les généraux Lannes, Verne, Bon,
+Verdier, sont gravement blessés. La colonne se replie, et les soldats
+descendent à côté de la digue, pour se mettre à couvert du feu.
+
+Bonaparte voyait de Ronco s'ébranler toute l'armée ennemie, qui, avertie
+enfin du danger, se hâtait de quitter Caldiero pour n'être pas prise par
+derrière à Villa-Nova. Il voyait avec douleur de grands résultats lui
+échapper. Il avait bien envoyé Guyeux avec une brigade, pour essayer de
+passer l'Alpon au-dessous d'Arcole; mais il fallait plusieurs heures
+pour l'exécution de cette tentative; et cependant il était de la
+dernière importance de franchir Arcole sur-le-champ, afin d'arriver à
+temps sur les derrières d'Alvinzy, et d'obtenir un triomphe complet: le
+sort de l'Italie en dépendait. Il n'hésite pas, il s'élance au galop,
+arrive près du pont, se jette à bas de cheval, s'approche des soldats
+qui s'étaient tapis sur le bord de la digue, leur demande s'ils
+sont encore les vainqueurs de Lodi, les ranime par ses paroles, et,
+saisissant un drapeau, leur crie: «Suivez votre général!» A sa voix un
+certain nombre de soldats remontent sur la chaussée, et le suivent;
+malheureusement le mouvement ne peut pas se communiquer à toute la
+colonne dont le reste demeure derrière la digue. Bonaparte s'avance, le
+drapeau à la main, au milieu d'une grêle de balles et de mitraille. Tous
+ses généraux l'entourent. Lannes, blessé déjà de deux coups de feu dans
+la journée, est atteint d'un troisième. Le jeune Muiron, aide-de-camp
+du général, veut le couvrir de son corps, et tombe mort à ses pieds.
+Cependant la colonne est près de franchir le pont, lorsqu'une dernière
+décharge l'arrête, et la rejette en arrière. La queue abandonne la tête.
+Alors les soldats restés auprès du général le saisissent, l'emportent au
+milieu du feu et de la fumée, et veulent le faire remonter à cheval. Une
+colonne autrichienne, qui débouche sur eux, les pousse en désordre dans
+le marais. Bonaparte y tombe, et y enfonce jusqu'au milieu du
+corps. Aussitôt les soldats s'aperçoivent de son danger: En avant!
+s'écrient-ils, pour sauver le général. Ils courent à la suite de Béliard
+et Vignolles, pour le délivrer. On l'arrache du milieu de la fange, on
+le remet à cheval, et il revient à Ronco.
+
+Dans ce moment, Guyeux était parvenu à passer au-dessous d'Arcole, et à
+enlever le village par l'autre rive. Mais il était trop tard. Alvinzy
+avait déjà fait filer ses parcs et ses bagages; il était déployé dans
+la plaine, et en mesure de prévenir les desseins de Bonaparte. Tant
+d'héroïsme et de génie étaient donc devenus inutiles. Bonaparte aurait
+bien pu s'éviter l'obstacle d'Arcole, en jetant un pont sur l'Adige un
+peu au-dessous de Ronco, c'est-à-dire à Albaredo, point où l'Alpon est
+réuni à l'Adige. Mais alors il débouchait en plaine, ce qu'il importait
+d'éviter; et il n'était pas en mesure de voler par la digue gauche au
+secours de Vérone[9]. Il avait donc eu raison de faire ce qu'il avait
+fait; et, quoique le succès ne fût pas complet, d'importans résultats
+étaient obtenus. Alvinzy avait quitté sa redoutable position de
+Caldiero; il était redescendu dans la plaine; il ne menaçait plus
+Vérone; il avait perdu beaucoup de monde dans les marais. Les deux
+digues étaient devenues le seul champ de bataille intermédiaire entre
+les deux armées, ce qui assurait l'avantage à la bravoure et l'enlevait
+au nombre. Enfin les soldats français, animés par la lutte, avaient
+recouvré toute leur confiance.
+
+[Footnote 9: Je rapporte ici une critique souvent adressée à Bonaparte
+sur cette célèbre bataille, et la réponse qu'il y a faite lui-même dans
+ses Mémoires.]
+
+Bonaparte, qui avait à songer à tous les périls à la fois, devait
+s'occuper de sa gauche, laissée à la Corona et à Rivoli. Comme à chaque
+instant elle pouvait être culbutée, il voulait être en mesure de voler
+à son secours. Il pensa donc qu'il fallait se replier de Gombione et
+d'Arcole, repasser l'Adige à Ronco, et bivouaquer en deçà du fleuve,
+pour être à portée de secourir Vaubois, si, dans la nuit, on apprenait
+sa défaite. Telle fut cette première journée du 25 brumaire (15
+novembre).
+
+La nuit se passa sans mauvaise nouvelle. On sut que Vaubois tenait
+encore à Rivoli. Les exploits de Castiglione couvraient Bonaparte de ce
+côté. Davidovich, qui commandait un corps dans l'affaire de Castiglione,
+avait reçu une telle impression de cet événement, qu'il n'osait avancer
+avant d'avoir des nouvelles certaines d'Alvinzy. Ainsi le prestige du
+génie de Bonaparte était là où il n'était pas lui-même. La journée du
+26 (16 novembre) commence; on se rencontre sur les deux digues. Les
+Français chargent à la baïonnette, enfoncent les Autrichiens, en jettent
+un grand nombre dans les marais, et font beaucoup de prisonniers. Ils
+prennent des drapeaux et du canon. Bonaparte fait tirailler encore sur
+la rive de l'Alpon, mais ne tente aucun effort décisif pour le passer.
+La nuit arrivée, il replie encore ses colonnes, les ramène de dessus
+les digues, et les rallie sur l'autre rive de l'Adige, content d'avoir
+épuisé l'ennemi toute la journée, en attendant des nouvelles plus
+certaines de Vaubois. La seconde nuit se passe encore de même: les
+nouvelles de Vaubois sont rassurantes. On peut consacrer une troisième
+journée à lutter définitivement contre Alvinzy. Enfin le soleil se lève
+pour la troisième fois sur cet épouvantable théâtre de carnage. C'était
+le 27 (17 novembre 1796). Bonaparte calcule que l'ennemi, en morts,
+blessés, noyés ou prisonniers, doit avoir perdu près d'un tiers de son
+armée. Il le juge harassé, découragé, et il voit ses soldats pleins
+d'enthousiasme; il se décide alors à quitter ces digues, et à porter le
+champ de bataille dans la plaine, au-delà de l'Alpon. Comme les
+jours précédens, les Français, débouchant de Ronco, rencontrent les
+Autrichiens sur les digues. Masséna occupe toujours la digue gauche;
+sur celle de droite, c'est le général Robert qui est chargé d'attaquer,
+tandis qu'Augereau va passer l'Alpon près de son embouchure dans
+l'Adige. Masséna éprouve d'abord une vive résistance, mais il met son
+chapeau à la pointe de son épée, et marche ainsi à la tête des soldats.
+Comme les jours précédens, beaucoup d'ennemis sont tués, noyés ou pris.
+Sur la digue de droite, le général Robert s'avance d'abord avec succès;
+mais il est tué, sa colonne est repoussée presque jusque sur le pont de
+Ronco.
+
+Bonaparte, qui voit le danger, place la trente-deuxième dans un bois de
+saules qui longe la digue. Tandis que la colonne ennemie, victorieuse de
+Robert, s'avance, la trente-deuxième sort tout à coup de son embuscade,
+la prend en flanc, et la jette dans un désordre épouvantable. C'étaient
+trois mille Croates; le plus grand nombre sont tués ou prisonniers. Les
+digues ainsi balayées, Bonaparte se décide à franchir l'Alpon: Augereau
+l'avait passé à l'extrême droite. Bonaparte ramène Masséna de la digue
+gauche sur la digue droite, le dirige sur Arcole, qui était évacué, et
+porte ainsi toute son armée en plaine devant celle d'Alvinzy. Bonaparte,
+avant d'ordonner la charge, veut semer l'épouvante au moyen d'un
+stratagème. Un marais, plein de roseaux, couvrait l'aile gauche de
+l'ennemi: il ordonne au chef de bataillon Hercule de prendre avec lui
+vingt-cinq de ses guides, de filer à travers les roseaux, et de charger
+à l'improviste avec un grand bruit de trompettes. Ces vingt-cinq braves
+s'apprêtent à exécuter l'ordre, Bonaparte donne alors le signal à
+Masséna et à Augereau. Ceux-ci chargent vigoureusement la ligne
+autrichienne, qui résiste; mais tout à coup on entend un grand bruit de
+trompettes; les Autrichiens, croyant être chargés par toute une division
+de cavalerie, cèdent le terrain. Au même instant, la garnison de
+Legnago, que Bonaparte avait fait sortir pour circuler sur leurs
+derrières, se montre au loin, et ajoute à leurs inquiétudes. Alors ils
+se retirent; et, après soixante-douze heures de cet épouvantable combat,
+découragés, accablés de fatigue, ils cèdent la victoire à l'héroïsme de
+quelques mille braves, et au génie d'un grand capitaine.
+
+Les deux armées, épuisées de leurs efforts, passèrent la nuit dans la
+plaine. Dès le lendemain matin, Bonaparte fit recommencer la poursuite
+sur Vicence. Arrivé à la hauteur de la chaussée qui mène de la Brenta
+à Vérone, en passant par Villa-Nova, il laissa à la cavalerie seule le
+soin de poursuivre l'ennemi, et songea à rentrer à Vérone par la route
+de Villa-Nova et de Caldiero, afin de venir au secours de Vaubois.
+Bonaparte apprit en route que Vaubois avait été obliger d'abandonner
+la Corona et Rivoli, et de se replier à Castel-Novo. Il redoubla de
+célérité, et arriva le soir même à Vérone, en passant sur le champ de
+bataille qu'avait occupé Alvinzy. Il entra dans la ville, par la porte
+opposée à celle par laquelle il en était sorti. Quand les Véronais
+virent cette poignée d'hommes, qui étaient sortis en fugitifs par la
+porte de Milan, rentrer en vainqueurs par la porte de Venise, ils furent
+saisis de surprise. Amis et ennemis ne purent contenir leur admiration
+pour le général et les soldats qui venaient de changer si glorieusement
+le destin de la guerre. Dès ce moment, il n'entra plus dans les craintes
+ni dans les espérances de personne, qu'on pût chasser les Français de
+l'Italie. Bonaparte fit marcher sur-le-champ Masséna à Castel-Novo, et
+Augereau sur Dolce, par la rive gauche de l'Adige. Davidovich, attaqué
+de toutes parts, fut promptement ramené dans le Tyrol, avec perte de
+beaucoup de prisonniers. Bonaparte se contenta de faire réoccuper les
+positions de la Corona et de Rivoli, sans vouloir remonter jusqu'à
+Trente et rentrer en possession du Tyrol. L'armée française était
+singulièrement affaiblie par cette dernière lutte. L'armée autrichienne
+avait perdu cinq mille prisonniers, huit ou dix mille morts et blessés,
+et se trouvait encore forte de plus de quarante mille hommes, compris
+le corps de Davidovich. Elle se retirait dans le Tyrol et sur la Brenta
+pour s'y reposer, elle était loin d'avoir souffert comme les armées
+de Wurmser et de Beaulieu. Les Français, épuisés, n'avaient pu que la
+repousser sans la détruire. Il fallait donc renoncer à la poursuivre,
+tant que les renforts promis ne seraient pas arrivés. Bonaparte se
+contenta d'occuper l'Adige de Dolce à la mer.
+
+Cette nouvelle victoire causa en Italie et en France une joie extrême.
+On admirait de toutes parts ce génie opiniâtre qui, avec quatorze ou
+quinze mille hommes, devant quarante mille, n'avait pas songé à se
+retirer; ce génie inventif et profond, qui avait su découvrir dans
+les digues de Ronco un champ de bataille tout nouveau qui annulait le
+nombre, et donnait dans les flancs de l'ennemi. On célébrait surtout
+l'héroïsme déployé au pont d'Arcole, et partout on représentait le jeune
+général, un drapeau à la main, au milieu du feu et de la fumée. Les deux
+conseils, en déclarant, suivant l'usage, que l'armée d'Italie avait
+encore bien mérité de la patrie, décidèrent de plus que les drapeaux
+pris par les généraux Bonaparte et Augereau sur le pont d'Arcole, leur
+seraient donnés pour être conservés dans leurs familles: belle et noble
+récompense, digne d'un âge héroïque, et bien plus glorieuse que le
+diadème décerné plus tard par la faiblesse au génie tout puissant!
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+CLARKE AU QUARTIER-GÉNÉRAL DE L'ARMÉE D'ITALIE.--RUPTURE DES
+NÉGOCIATIONS AVEC LE CABINET ANGLAIS. DÉPART DE MALMESBURY.--EXPÉDITION
+D'IRLANDE.--TRAVAUX ADMINISTRATIFS DU DIRECTOIRE DANS L'HIVER DE L'AN
+V. ÉTAT DES FINANCES. RECETTES ET DÉPENSES.--CAPITULATION DE
+KEHL.--DERNIÈRES TENTATIVES DE L'AUTRICHE SUR L'ITALIE. VICTOIRES DE
+RIVOLI ET DE LA FAVORITE. PRISE DE MANTOUE.--FIN DE LA MÉMORABLE
+CAMPAGNE DE 1796.
+
+Le général Clarke venait d'arriver au quartier-général de l'armée
+d'Italie, d'où il devait partir pour se rendre à Vienne. Sa mission
+avait perdu son objet essentiel, car la bataille d'Arcole rendait
+l'armistice inutile. Bonaparte, que le général Clarke avait ordre de
+consulter, désapprouvait tout à fait l'armistice et ses conditions. Les
+raisons qu'il donnait étaient excellentes. L'armistice ne pouvait plus
+avoir qu'un objet, celui de sauver le fort de Kehl sur le Rhin, que
+l'archiduc Charles assiégeait avec une grande vigueur; et pour cet objet
+très accessoire, il sacrifiait Mantoue. Kehl n'offrait qu'une tête de
+pont qui n'était point indispensable pour déboucher en Allemagne. La
+prise de Mantoue au contraire entraînait la conquête définitive de
+l'Italie, et permettait d'exiger en retour Mayence et toute la ligne du
+Rhin. L'armistice compromettait évidemment cette conquête; car Mantoue,
+remplie de malades, et réduite à la demi-ration, ne pouvait pas différer
+plus d'un mois d'ouvrir ses portes. Les vivres qu'on y ferait entrer
+rendraient à la garnison la santé et les forces. La quantité n'en
+pourrait pas être exactement fixée, et Wurmser, en faisant des
+économies, se ménagerait des approvisionnemens pour recommencer sa
+résistance, en cas d'une reprise d'hostilités. La suite de batailles
+livrées pour couvrir le blocus de Mantoue deviendraient donc inutiles,
+et il faudrait recommencer sur nouveaux frais. Ce n'était pas tout. Le
+pape ne pouvait manquer d'être compris dans l'armistice par l'Autriche,
+et alors on perdait le moyen de le punir, et de lui arracher vingt ou
+trente millions, dont on avait besoin pour l'armée, et qui serviraient
+à faire une nouvelle campagne. Bonaparte enfin, perçant dans l'avenir,
+conseillait, au lieu de suspendre les hostilités, de les continuer au
+contraire avec vigueur, mais de porter la guerre sur son véritable
+théâtre, et d'envoyer en Italie un renfort de trente mille hommes. Il
+promettait à ce prix de marcher sur Vienne, et d'avoir en deux mois la
+paix, la ligne du Rhin, et une république en Italie. Sans doute, cette
+combinaison plaçait dans ses mains toutes les opérations militaires et
+politiques de la guerre; mais, qu'elle fût intéressée ou non, elle était
+juste et profonde, et l'avenir en prouva la sagesse.
+
+Cependant, par obéissance pour le directoire, on écrivit aux généraux
+autrichiens sur le Rhin et l'Adige, pour leur proposer l'armistice, et
+pour obtenir à Clarke des passeports. L'archiduc Charles répondit à
+Moreau qu'il ne pouvait entendre aucune proposition d'armistice, que
+ses pouvoirs ne le lui permettaient pas, et qu'il fallait en référer au
+conseil aulique. Alvinzy répondit de même, et fit partir un courrier
+pour Vienne. Le ministère autrichien, secrètement dévoué à l'Angleterre,
+était peu disposé à écouter les propositions de la France. Le cabinet de
+Londres lui avait fait part de la mission de lord Malmesbury; il
+s'était efforcé de lui persuader que l'empereur obtiendrait bien plus
+d'avantages en prenant part à la négociation ouverte à Paris, qu'en
+faisant des conquêtes séparées, puisque les conquêtes anglaises dans
+les deux Indes étaient sacrifiées pour lui procurer la restitution des
+Pays-Bas. Outre les insinuations de l'Angleterre, le cabinet de Vienne
+avait d'autres raisons de repousser les propositions du directoire. Il
+se flattait de s'emparer du fort de Kehl sous très peu de temps;
+les Français, contenus le long du Rhin, ne pourraient plus alors
+le franchir; on pourrait donc sans danger en retirer de nouveaux
+détachemens, pour les porter sur l'Adige. Ces détachemens, joints à
+de nouvelles levées qui se faisaient dans toute l'Autriche avec une
+merveilleuse activité, permettraient encore un effort sur l'Italie; et
+peut-être cette terrible armée, qui avait tant anéanti de bataillons
+autrichiens, finirait par succomber sous des efforts réitérés.
+
+La constance allemande ne se démentait donc pas ici, et, malgré tant de
+revers, elle ne renonçait pas encore à la belle Italie. En conséquence,
+il fut résolu de refuser l'entrée de Vienne à Clarke. On craignait
+d'ailleurs un observateur au milieu de la capitale de l'empire, et on
+ne voulait pas de négociation directe. Quant à l'armistice, on aurait
+consenti à l'admettre sur l'Adige, mais non sur le Rhin. On répondit à
+Clarke que, s'il voulait se rendre à Vicence, il y trouverait le baron
+de Vincent, et qu'il pourrait y conférer avec lui. La réunion eut lieu
+en effet à Vicence. Le ministre autrichien prétendit que l'empereur
+ne pouvait recevoir un envoyé de la république, parce que c'était la
+reconnaître; et, quant à l'armistice, il déclara qu'on ne pouvait
+l'admettre qu'en Italie. Cette proposition était ridicule, et on ne
+conçoit pas que le ministère autrichien pût la faire, car elle sauvait
+Mantoue sans sauver Kehl, et il fallait supposer les Français bien sots
+pour l'accepter. Cependant le ministère autrichien, qui voulait au
+besoin se ménager le moyen d'une négociation séparée, fit déclarer par
+son envoyé que si le commissaire français avait des propositions à
+faire relativement à la paix, il n'avait qu'à se rendre à Turin, et les
+communiquer à l'ambassadeur autrichien auprès du Piémont. Ainsi, grâce
+aux suggestions de l'Angleterre et aux folles espérances de la cour de
+Vienne, ce dangereux projet d'armistice fut écarté. Clarke s'en alla à
+Turin, pour profiter au besoin de l'intermédiaire qui lui était offert
+auprès de la cour de Sardaigne. Il avait encore une autre mission:
+c'était celle d'observer le général Bonaparte. Le génie de ce jeune
+homme avait paru si extraordinaire, son caractère si absolu, si
+énergique, que sans aucun motif précis, on lui supposa de l'ambition. Il
+avait voulu conduire la guerre à son gré, et avait offert sa démission
+quand on lui traça un plan qui n'était pas le sien; il avait agi
+souverainement en Italie, accordant aux princes la paix ou la guerre,
+sous prétexte des armistices; il s'était plaint avec hauteur de ce que
+les négociations avec le pape n'avaient pas été conduites par lui seul,
+et il avait exigé qu'on lui en remît le soin; il traitait fort durement
+les commissaires Gareau et Salicetti, quand ils se permettaient des
+mesures qui lui déplaisaient, et il les avait obligés de quitter le
+quartier-général; il s'était permis d'envoyer des fonds aux différentes
+armées sans se faire autoriser par le gouvernement, et sans
+l'intermédiaire indispensable de la trésorerie. Tous ces faits
+annonçaient un homme qui aimait à faire seul ce qu'il croyait être seul
+capable de bien faire. Ce n'était encore que l'impatience du génie,
+qui n'aime pas à être contrarié dans ses oeuvres; mais c'est par cette
+impatience que commence à se manifester une volonté despotique. En le
+voyant soulever la Haute-Italie contre ses anciens maîtres, et créer ou
+détruire des états, on disait qu'il voulait se faire duc de Milan. On
+pressentait-son ambition, et il en pressentait lui-même le reproche. Il
+se plaignait d'être accusé, puis se justifiait lui-même, sans qu'un seul
+mot du directoire lui en eût fourni l'occasion.
+
+Clarke avait donc, outre la mission de négocier, celle de l'observer.
+Bonaparte en fut averti, et agissant ici avec la hauteur et l'adresse
+qui lui étaient ordinaires, il lui laissa voir qu'il connaissait l'objet
+de sa mission, le subjugua bientôt par son ascendant et sa grâce, aussi
+puissante, dit-on, que son génie, et en fit un homme dévoué. Clarke
+avait de l'esprit, trop de vanité pour être un espion adroit et souple.
+Il resta en Italie, tantôt à Turin, tantôt au quartier-général, et
+bientôt il appartint plus à Bonaparte qu'au directoire.
+
+A Paris, le cabinet anglais faisait, autant qu'il le pouvait, traîner
+en longueur la négociation; mais le cabinet français par des réponses
+promptes et claires, obligea enfin lord Malmesbury à s'expliquer.
+Ce ministre, comme on l'a vu, avait posé d'abord le principe d'une
+négociation générale, et de la compensation des conquêtes; de son côté,
+le directoire avait exigé des pouvoirs de tous les alliés, et une
+explication plus claire du principe des compensations. Le ministre
+anglais avait mis dix-neuf jours à répondre; il avait répondu enfin que
+les pouvoirs étaient demandés, mais qu'avant de les obtenir, il fallait
+que le gouvernement français admît positivement le principe des
+compensations. Le directoire avait alors demandé qu'on lui énonçât
+sur-le-champ les objets sur lesquels porteraient les compensations. Tel
+est le point où la négociation en était restée. Lord Malmesbury écrivit
+de nouveau à Londres, et après douze jours, répondit, le 6 frimaire (26
+novembre), que sa cour n'avait rien à ajouter à ce qu'elle avait dit, et
+qu'elle ne pouvait pas s'expliquer davantage, tant que le gouvernement
+français n'admettrait pas formellement le principe proposé. C'était là
+une subtilité; car, en demandant l'énonciation des objets qui seraient
+compensés, la France admettait évidemment le principe des compensations.
+Écrire à Londres, et employer encore douze jours pour cette subtilité,
+c'était se jouer du directoire. Il répondit, comme il faisait toujours,
+le lendemain même, et par une note de quatre lignes il dit que sa
+précédente note impliquait nécessairement l'admission du principe
+des compensations, mais que du reste il l'admettait formellement,
+et demandait sur-le-champ la désignation des objets sur lesquels ce
+principe devait porter. Le directoire s'informait en outre si à chaque
+question lord Malmesbury serait obligé d'écrire à Londres. Lord
+Malmesbury répondit vaguement qu'il serait obligé d'écrire toutes les
+fois que la question exigerait des instructions nouvelles. Il écrivit
+encore, et resta vingt jours avant de répondre. Il était évident cette
+fois qu'il fallait sortir du vague où l'on s'était enfermé, et aborder
+enfin la redoutable question des Pays-Bas. S'expliquer sur cet objet,
+c'était rompre la négociation, et on conçoit que le cabinet anglais mît
+les plus longs délais possibles à la rompre. Enfin, le 28 frimaire (18
+décembre), lord Malmesbury eut une entrevue avec le ministre Delacroix,
+et lui remit une note dans laquelle les prétentions du cabinet anglais
+étaient exposées. Il voulait que la France restituât aux puissances du
+continent tout ce qu'elle avait conquis; qu'elle rendît à l'Autriche la
+Belgique et le Luxembourg, à l'Empire les états allemands de la rive
+gauche; qu'elle évacuât toute l'Italie, et la replaçât dans le _statu
+quo ante bellum_; qu'elle restituât à la Hollande certaines portions
+de territoire, telles que la Flandre maritime, par exemple, afin de la
+rendre indépendante; et enfin, que des changemens fussent faits à sa
+constitution actuelle. Le cabinet anglais ne promettait de rendre
+les colonies de la Hollande que dans le cas du rétablissement du
+stathoudérat; encore ne les rendrait-il jamais toutes: il devait en
+garder quelques-unes comme indemnité de guerre; le Cap était du nombre.
+Pour tous ces sacrifices, il offrait de rendre deux ou trois îles que
+la guerre nous avait fait perdre dans les Antilles, la Martinique,
+Sainte-Lucie, Tobago,et à condition encore que Saint-Domingue ne nous
+resterait pas en entier. Ainsi la France, après une guerre inique, où
+elle avait eu toute justice de son côté, où elle avait dépensé des
+sommes énormes, et dont elle était sortie victorieuse, la France
+n'aurait pas gagné une seule province, tandis que les puissances du Nord
+venaient de se partager un royaume, et que l'Angleterre venait de faire
+dans l'Inde des acquisitions immenses! La France, qui occupait encore la
+ligne du Rhin, et qui était maîtresse de l'Italie, aurait évacué le
+Rhin et l'Italie sur la simple sommation de l'Angleterre! De pareilles
+conditions étaient absurdes et inadmissibles; la seule proposition en
+était offensante, et elles ne devaient pas être écoutées. Le ministre
+Delacroix les écouta cependant avec une politesse qui frappa le ministre
+anglais, et qui lui fit même espérer qu'on pourrait poursuivre la
+négociation.
+
+Delacroix donna une raison qui était mauvaise, c'est que les Pays-Bas
+étaient déclarés territoire national par la constitution; et le ministre
+anglais lui répondit par une raison qui ne valait pas mieux, c'est que
+le traité d'Utrecht les attribuait à l'Autriche. La constitution pouvait
+être obligatoire pour la nation française, mais elle ne concernait ni
+n'obligeait les nations étrangères. Le traité d'Utrecht était, comme
+tous les traités du monde, un arrangement de la force, que la force
+pouvait changer. La seule raison que le ministre français devait donner,
+c'est que la réunion des Pays-Bas à la France était juste, fondée sur
+toutes les convenances naturelles et politiques, et légitimée par la
+victoire. Après une longue discussion sur tous les points accessoires de
+la négociation, les deux ministres se séparèrent. Le ministre Delacroix
+vint en référer au directoire, qui, s'irritant à bon droit, résolut de
+répondre au ministre anglais comme il le méritait. La note du ministre
+anglais n'était pas signée, elle était seulement contenue dans une
+lettre signée. Le directoire exigea, le jour même, qu'elle fût revêtue
+des formes nécessaires, et lui demanda son _ultimatum_ sous vingt-quatre
+heures. Lord Malmesbury, embarrassé, répondit que la note était
+suffisamment authentique, puisqu'elle était contenue dans une lettre
+signée, et que quant à un _ultimatum_, il était contre tous les usages
+de l'exiger aussi brusquement. Le lendemain, 29 frimaire (19 décembre),
+le directoire lui fit déclarer qu'il n'écouterait jamais aucune
+proposition contraire aux lois et aux traités qui liaient la république;
+il fit ajouter que lord Malmesbury ayant besoin de recourir à chaque
+instant à son gouvernement, et remplissant un rôle purement passif dans
+la négociation, sa présence à Paris était inutile; qu'en conséquence il
+avait ordre de se retirer, lui et toute sa suite, sous quarante-huit
+heures; que d'ailleurs des courriers suffiraient pour négocier, si
+le gouvernement anglais adoptait les bases posées par la république
+française.
+
+Ainsi finit cette négociation, dans laquelle le directoire, loin de
+manquer aux formes, comme on l'a dit, donna un véritable exemple de
+franchise dans ses rapports avec les puissances ennemies. Il n'y eut
+point ici d'usage violé. Les communications des puissances portent,
+comme toutes les relations entre les hommes, le caractère du temps, de
+la situation, des individus qui gouvernent. Un gouvernement fort et
+victorieux parle autrement qu'un gouvernement faible et vaincu; et il
+convenait à une république, appuyée sur la justice et la victoire, de
+rendre son langage prompt, net, et public.
+
+Pendant cet intervalle, le grand projet de Hoche sur l'Irlande
+s'effectuait. C'était là ce que redoutait l'Angleterre, et ce qui
+pouvait, en effet, la mettre dans un grand péril. Malgré les bruits
+adroitement semés d'une expédition en Portugal ou en Amérique,
+l'Angleterre avait bien compris l'objet des préparatifs qui se faisaient
+à Brest. Pitt avait fait lever les milices, armer les côtes, et donner
+l'ordre de tout évacuer dans l'intérieur, si les Français débarquaient.
+
+L'Irlande, à laquelle on destinait l'expédition, était dans une
+situation propre à inspirer de graves inquiétudes. Les partisans de la
+réforme parlementaire et les catholiques présentaient dans cette île une
+masse suffisante pour opérer un soulèvement. Ils auraient volontiers
+adopté un gouvernement républicain, sous la garantie de la France, et
+ils avaient envoyé des agens secrets à Paris pour s'entendre avec le
+directoire. Ainsi tout présageait qu'une expédition pourrait causer de
+cruels embarras à l'Angleterre, et la réduire à accepter une toute autre
+paix que celle qu'elle venait d'offrir. Hoche, qui avait consumé les
+deux plus belles années de sa vie dans la Vendée, et qui voyait les
+grands théâtres de la guerre occupés par Bonaparte, Moreau et Jourdan,
+brillait de s'en ouvrir un en Irlande. L'Angleterre était un aussi noble
+adversaire que l'Autriche, et il n'y avait pas moins d'honneur à la
+combattre et à la vaincre. Une république nouvelle s'élevait en Italie,
+et allait y devenir le foyer de la liberté. Hoche croyait beau et
+possible d'en élever une pareille en Irlande, à côté de l'aristocratie
+anglaise. Il s'était lié beaucoup avec l'amiral Truguet, ministre de la
+marine, et ministre à grandes vues. Ils s'étaient promis tous deux de
+donner une haute importance à la marine, et de faire de grandes choses;
+car alors toutes les têtes étaient en travail, toutes méditaient des
+prodiges pour la gloire et la félicité de leur patrie. L'alliance
+offensive et défensive conclue avec l'Espagne à Saint-Ildefonse, offrait
+de grandes ressources, et permettait de vastes projets. En réunissant la
+flotte de Toulon aux flottes de l'Espagne, en les concentrant dans
+la Manche avec celle que la France avait dans l'Océan, on pouvait
+rassembler des forces formidables, et tenter de délivrer les mers par
+une bataille décisive; on pouvait du moins jeter un incendie en Irlande,
+et aller interrompre les succès de l'Angleterre dans l'Inde. L'amiral
+Truguet, qui sentait l'importance de porter de rapides secours dans
+l'Inde, voulait que l'escadre de Brest, sans attendre la réunion
+des flottes française et espagnole dans la Manche, mît à la voile
+sur-le-champ, jetât l'armée de Hoche en Irlande, gardât quelques mille
+hommes à bord, fît voile ensuite pour l'Ile-de-France, allât y prendre
+les bataillons de noirs qu'on y organisait, et transportât ces secours
+dans l'Inde pour soutenir Tippo-Saïb. Cette grande expédition avait
+l'inconvénient de ne porter en Irlande qu'une partie de l'armée
+d'expédition, et de la laisser exposée à de grandes chances, en
+attendant la réunion très éventuelle de l'escadre de l'amiral Villeneuve
+qui devait partir de Toulon, de l'escadre espagnole qui était dispersée
+dans les ports d'Espagne, et de l'escadre de Richery qui revenait
+d'Amérique. Cette expédition ne fut pas exécutée. On attendit l'arrivée
+d'Amérique de Richery, et on fit, malgré l'état des finances, des
+efforts extraordinaires pour achever l'armement de l'escadre de Brest.
+Elle se trouva en frimaire (décembre) en état de mettre à la voile. Elle
+se composait de quinze vaisseaux de haut bord, de vingt frégates, de
+six gabares, et cinquante bâtimens de transport. Elle pouvait porter
+vingt-deux mille hommes. Hoche ne pouvant s'entendre avec l'amiral
+Villaret-Joyeuse, on remplaça ce dernier par Morard-de-Galles.
+L'expédition dut débarquer dans la baie de Bantry. On assigna à chaque
+capitaine de vaisseau, dans un ordre cacheté, la direction qu'il devait
+suivre, et le mouillage qu'il devait choisir en cas d'accident.
+
+L'expédition mit à la voile le 26 frimaire (16 décembre). Hoche et
+Morard-de-Galles étaient montés sur une frégate. L'escadre française,
+grâce à une brume épaisse, échappa aux croisières anglaises, et traversa
+la mer sans être aperçue. Mais, dans la nuit du 26 au 27, une
+tempête affreuse la dispersa. Un vaisseau fut englouti. Cependant le
+contre-amiral Bouvet manoeuvra pour rallier l'escadre, et après deux
+jours, parvint à la réunir tout entière, à l'exception d'un vaisseau
+et de trois frégates. Malheureusement la frégate qui portait Hoche et
+Morard-de-Galles était du nombre de ces dernières. L'escadre cingla vers
+le cap Clear, et manoeuvra là plusieurs jours pour attendre les deux
+chefs. Enfin, le 4 nivôse (24 décembre), elle entra dans la baie de
+Bantry. Un conseil de guerre décida le débarquement; mais il devint
+impossible par l'effet du mauvais temps; l'escadre fut de nouveau
+éloignée des côtes d'Irlande. Le contre-amiral Bouvet, effrayé par tant
+d'obstacles, craignant de manquer de vivres, et séparé de ses chefs,
+crut devoir regagner les côtes de France. Hoche et Morard-de-Galles
+arrivèrent enfin dans la baie de Bantry, et apprirent là le retour de
+l'escadre française. Ils revinrent à travers des périls inouïs. Battus
+par la mer, poursuivis par les Anglais, ils ne furent rendus aux rivages
+de France que par une espèce de miracle. Le vaisseau _les Droits de
+l'homme_, capitaine La Crosse, se trouva séparé de l'escadre, et fit
+des prodiges: attaqué par deux vaisseaux anglais, il en détruisit un,
+échappa à l'autre; mais, tout mutilé, privé de mâts et de voiles,
+il succomba à la violence de la mer. Une partie de l'équipage fut
+engloutie, l'autre fut sauvée à grand'peine.
+
+Ainsi finit cette expédition, qui jeta une grande alarme en Angleterre,
+et qui révéla son point vulnérable. Le directoire ne renonça pas à
+revenir plus tard à ce projet, et tourna dans le moment toutes ses
+idées du côté du continent, pour se hâter de faire déposer les armes
+à l'Autriche. Les troupes de l'expédition avaient peu souffert; elles
+furent débarquées. On laissa sur les côtes les forces nécessaires pour
+faire la police du pays, et on achemina vers le Rhin la majeure partie
+de l'armée qui avait porté le titre d'armée de l'Océan. Les deux Vendées
+et la Bretagne étaient, du reste, tout à fait soumises, par les soins
+et la présence continuelle de Hoche. On préparait à ce général un grand
+commandement, pour le récompenser de ses ingrats et pénibles travaux.
+La démission de Jourdan, que la mauvaise issue de la campagne avait
+dégoûté, et qu'on avait provisoirement remplacé par Beurnonville,
+permettait d'offrir à Hoche un dédommagement qui, depuis long-temps,
+était dû à son patriotisme et à ses talens.
+
+L'hiver, déjà fort avancé (on était en nivôse,--janvier 1797), n'avait
+point interrompu cette campagne mémorable. Sur le Rhin, l'archiduc
+Charles assiégeait Kehl et la tête de pont d'Huningue; sur l'Adige,
+Alvinzy préparait un nouvel et dernier effort contre Bonaparte.
+L'intérieur de la république était assez calme: les partis avaient les
+yeux fixés sur les différens théâtres de la guerre. La considération et
+la force du gouvernement augmentaient ou diminuaient selon les chances
+de la campagne. La dernière victoire d'Arcole avait répandu un grand
+éclat et réparé le mauvais effet produit par la retraite des armées du
+Rhin. Mais cependant cet effort d'une bravoure désespérée ne rassurait
+pas entièrement sur la possession de l'Italie. On savait qu'Alvinzy
+se renforçait, et que le pape faisait des armemens; les malveillans
+disaient que l'armée d'Italie était épuisée; que son général, accablé
+par les travaux d'une campagne sans exemple, et consumé par une maladie
+extraordinaire, ne pouvait plus tenir à cheval. Mantoue n'était pas
+encore prise, et on pouvait concevoir des inquiétudes pour le mois de
+nivôse (janvier).
+
+Les journaux des deux partis, profitant sans mesure de la liberté de
+la presse, continuaient à se déchaîner. Ceux de la contre-révolution,
+voyant approcher le printemps, époque des élections, tâchaient de remuer
+l'opinion, et de la disposer en leur faveur. Depuis les désastres des
+royalistes de la Vendée, il devenait clair que leur dernière ressource
+était de se servir de la liberté elle-même pour la détruire, et
+d'envahir la république en s'emparant des élections. Le directoire, en
+voyant leur déchaînement, était saisi de ces mouvemens d'impatience
+dont le pouvoir même le plus éclairé ne peut pas toujours se défendre.
+Quoique fort habitué à la liberté, il s'effrayait du langage qu'elle
+prenait dans certains journaux; il ne comprenait pas encore assez qu'il
+faut laisser tout dire, que le mensonge n'est jamais à redouter,
+quelque publicité qu'il acquière, qu'il s'use par sa violence, et
+qu'un gouvernement périt par la vérité seule, et surtout par la vérité
+comprimée. Il demanda aux deux conseils des lois sur les abus de la
+presse. On se récria; on prétendit que, les élections approchant, il
+voulait en gêner la liberté; on lui refusa les lois qu'il demandait. On
+accorda seulement deux dispositions: l'une, relative à la répression
+de la calomnie privée; l'autre, aux crieurs de journaux, qui, dans les
+rues, au lieu de les annoncer par leur titre, les annonçaient par des
+phrases détachées, et souvent fort inconvenantes. Ainsi on vendait un
+pamphlet, en criant dans les rues: _Rendez-nous nos myriagrammes, et
+f....-nous le camp, si vous ne pouvez faire le bonheur du peuple._ Il
+fut décidé, pour éviter ce scandale, qu'on ne pourrait plus crier les
+journaux et les écrits que par un simple titre. Le directoire aurait
+voulu l'établissement d'un journal officiel du gouvernement. Les
+cinq-cents y consentirent; les anciens s'y opposèrent. La loi du 3
+brumaire, mise une seconde fois en discussion en vendémiaire, et
+devenue le prétexte de la ridicule attaque des patriotes sur le camp
+de Grenelle, avait été maintenue après une discussion solennelle.
+Elle était en quelque sorte le poste autour duquel ne cessaient de se
+rencontrer les deux partis. C'était surtout la disposition qui excluait
+les parens des émigrés des fonctions publiques, que le côté droit
+voulait détruire, et que les républicains voulaient conserver. Après une
+troisième attaque, il fut décidé que cette disposition serait maintenue.
+On ne fit qu'un seul changement à cette loi. Elle excluait de l'amnistie
+générale, accordée aux délits révolutionnaires, les délits qui se
+rattachaient au 13 vendémiaire; cet événement était déjà trop loin pour
+ne pas amnistier les individus qui avaient pu y prendre part, et qui,
+d'ailleurs, étaient tous impunis de fait: l'amnistie fut donc appliquée
+aux délits de vendémiaire, comme à tous les autres faits purement
+révolutionnaires.
+
+Ainsi le directoire, et tous ceux qui voulaient la république
+directoriale, conservaient la majorité dans les conseils, malgré les
+cris de quelques patriotes follement emportés, et de quelques intrigans
+vendus à la contre-révolution.
+
+L'état des finances avait l'effet ordinaire de la misère dans les
+familles, il troublait l'union domestique du directoire avec le corps
+législatif. Le directoire se plaignait de ne pas voir ses mesures
+toujours accueillies par les conseils; il leur adressa un message
+alarmant, et il le publia, comme pour faire retomber sur eux les
+malheurs publics, s'ils ne s'empressaient d'adopter ses propositions. Ce
+message du 25 frimaire (15 décembre) était conçu en ces termes: «Toutes
+les parties du service sont en souffrance. La solde des troupes est
+arriérée; les défenseurs de la patrie sont livrés aux horreurs de la
+nudité, leur courage est énervé par le sentiment douloureux de leurs
+besoins; le dégoût, qui en est la suite, entraîne la désertion.
+Les hôpitaux manquent de fournitures, de feu, de médicamens. Les
+établissemens de bienfaisance, en proie au même dénuement, repoussent
+l'indigent et l'infirme dont ils étaient la seule ressource. Les
+créanciers de l'état, les entrepreneurs qui, chaque jour, contribuent à
+fournir aux besoins des armées, n'arrachent que de faibles parcelles
+des sommes qui leur sont dues; leur détresse écarte des hommes qui
+pourraient faire les mêmes services avec plus d'exactitude, ou à de
+moindres bénéfices. Les routes sont bouleversées, les communications
+interrompues. Les fonctionnaires publics sont sans salaires; d'un bout
+à l'autre de la république, on voit les juges, les administrateurs,
+réduits à l'horrible alternative, ou de traîner dans la misère leur
+existence et celle de leur famille, ou de se déshonorer en se vendant
+à l'intrigue. Partout la malveillance s'agite; dans bien des lieux
+l'assassinat s'organise, et la police sans activité, sans force, parce
+qu'elle est dénuée de moyens pécuniaires, ne peut arrêter ce désordre.»
+
+Les conseils furent irrités de la publication de ce message, qui
+semblait faire retomber sur eux les malheurs de l'état, et censurèrent
+vivement l'indiscrétion du directoire. Cependant ils se mirent à
+examiner sur-le-champ ses propositions. Le numéraire abondait partout,
+excepté dans les coffres de l'état. L'impôt, actuellement percevable en
+numéraire ou en papier au cours, ne rentrait que lentement. Les biens
+nationaux soumissionnés étaient payés en partie; les paiemens restant
+à faire n'étaient pas échus. On vivait d'expédiens, on donnait
+aux fournisseurs des ordonnances de ministres, des bordereaux de
+liquidation, espèces de valeurs d'attente, qui n'étaient reçues que pour
+une valeur inférieure, et qui faisaient monter considérablement le prix
+des marchés. C'était donc toujours la même situation que nous avons déjà
+exposée si souvent.
+
+De grandes améliorations furent apportées aux finances pour l'an V.
+On divisa le budget en deux parties, comme on a déjà vu: la dépense
+ordinaire de 450 millions, et la dépense extraordinaire de 550. La
+contribution foncière, portée à 250 millions, la contribution somptuaire
+et personnelle à 50, les douanes, le timbre, l'enregistrement à
+150, durent fournir les 450 millions de la dépense ordinaire.
+L'extraordinaire dut être couvert par l'arriéré de l'impôt et par
+le produit des biens nationaux. L'impôt était désormais entièrement
+exigible en numéraire. Il restait encore quelques mandats et quelques
+assignats, qui furent annulés sur-le-champ, et reçus au cours pour le
+paiement de l'arriéré. De cette manière on fit cesser totalement les
+désordres du papier-monnaie. L'emprunt forcé fut définitivement fermé.
+Il avait produit à peine 400 millions valeur effective. Les impositions
+arriérées durent être entièrement acquittées avant le 15 frimaire de
+l'année actuelle (5 décembre). Les garnisaires furent institués pour
+hâter la perception. On ordonna la confection des rôles, pour percevoir
+sur-le-champ le quart des impôts de l'an V. Restait à savoir comment on
+userait de la valeur des biens nationaux, n'ayant plus le papier-monnaie
+pour la mettre d'avance en circulation. On avait encore à toucher
+le dernier sixième sur les biens soumissionnés. On décida que,
+pour devancer ce dernier paiement, on exigerait des acquéreurs des
+obligations payables en numéraire, échéant à l'époque même à laquelle
+la loi les obligeait de s'acquitter, et entraînant, en cas de protêt,
+l'expropriation du bien vendu. Cette mesure pouvait faire rentrer
+quatre-vingts et quelques millions d'obligations, dont les fournisseurs
+annonçaient qu'ils se paieraient volontiers. On n'avait plus de
+confiance dans l'état, mais on en avait dans les particuliers; et les 80
+millions de ce papier personnel avaient une valeur que n'aurait pas eue
+un papier émis et garanti par la république. On décida que les biens
+vendus à l'avenir se paieraient comme il suit: un dixième comptant en
+numéraire; cinq dixièmes comptant, en ordonnances des ministres, ou en
+bordereaux de liquidation délivrés aux fournisseurs; quatre dixièmes
+enfin, en quatre obligations, payables une par an.
+
+Ainsi, n'ayant plus de crédit public, on se servait du crédit privé;
+ne pouvant plus émettre du papier-monnaie hypothéqué sur les biens, on
+exigeait des acquéreurs de ces biens une espèce de papier qui, portant
+leur signature, avait une valeur individuelle; enfin on permettait aux
+fournisseurs de se payer de leurs services sur les biens eux-mêmes.
+
+Ces dispositions faisaient donc espérer un peu d'ordre et quelques
+rentrées. Pour suffire aux besoins pressans du ministère de la guerre,
+on lui adjugea sur-le-champ, pour les mois de nivôse, pluviôse, ventôse
+et germinal, mois consacrés, aux préparatifs de la nouvelle campagne,
+la somme de 120 millions, dont 33 millions devaient être pris sur
+l'ordinaire, et 87 sur l'extraordinaire. L'enregistrement, les postes,
+les douanes, les patentes, la contribution foncière allaient fournir ces
+33 millions: les 87 de l'extraordinaire devaient se composer du produit
+des bois, de l'arriéré des contributions militaires, et des obligations
+des acquéreurs de biens nationaux. Ces valeurs étaient assurées, et
+allaient rentrer sur-le-champ. On paya tous les fonctionnaires publics
+en numéraire. On décida de payer les rentiers de la même manière; mais
+ne pouvant encore leur donner de l'argent, on leur donna des billets
+au porteur, recevables en paiement des biens nationaux, comme les
+ordonnances des ministres et les bordereaux de liquidation délivrés aux
+fournisseurs.
+
+Tels furent les travaux administratifs du directoire pendant l'hiver de
+l'an V (1796 à 1797), et les moyens qu'il se prépara pour suffire à la
+campagne suivante. La campagne actuelle n'était pas terminée, et tout
+annonçait que malgré dix mois de combats acharnés, malgré les glaces et
+les neiges, on allait voir encore de nouvelles batailles. L'archiduc
+Charles s'opiniâtrait à enlever les têtes de pont de Kehl et d'Huningue,
+comme si, en les enlevant, il eût à jamais interdit aux Français le
+retour sur la rive droite. Le directoire avait une excellente raison de
+l'y occuper, c'était de l'empêcher de se porter en Italie. Il passa près
+de trois mois devant le fort de Kehl. De part et d'autre, les troupes
+s'illustrèrent par un courage héroïque, et les généraux divisionnaires
+déployèrent un grand talent d'exécution. Desaix surtout s'immortalisa
+par sa bravoure, son sang-froid, et ses savantes dispositions autour de
+ce fort misérablement retranché. La conduite des deux généraux en chef
+fut loin d'être aussi approuvée que celle de leurs lieutenans. On
+reprocha à Moreau de n'avoir pas su profiter de la force de son armée,
+et de n'avoir pas débouché sur la rive droite pour tomber sur l'armée
+de siége. On blâma l'archiduc d'avoir dépensé tant d'efforts contre une
+tête de pont. Moreau rendit Kehl le 20 nivôse an V (9 janvier 1797);
+c'était une légère perte. Notre longue résistance prouvait la solidité
+de la ligne du Rhin. Les troupes avaient peu souffert; Moreau avait
+employé le temps à perfectionner leur organisation; son armée présentait
+un aspect superbe. Celle de Sambre-et-Meuse, passée sous les ordres de
+Beurnonville, n'avait pas été employée utilement pendant ces derniers
+mois, mais elle s'était reposée, et renforcée de détachemens nombreux
+venus de la Vendée; elle avait reçu un chef illustre, Hoche, qui était
+enfin appelé à une guerre digne de ses talens. Ainsi, quoiqu'il ne
+possédât pas encore Mayence, et qu'il fût privé de Kehl, le directoire
+pouvait se regarder comme puissant sur le Rhin. Les Autrichiens, de leur
+côté, étaient fiers d'avoir pris Kehl, et ils dirigeaient maintenant
+tous leurs efforts sur la tête de pont d'Huningue. Mais tous les voeux
+de l'empereur et de ses ministres se portaient sur l'Italie. Les travaux
+de l'administration pour renforcer l'armée d'Alvinzy, et pour essayer
+une dernière lutte, étaient extraordinaires. On avait fait partir les
+troupes en poste. Toute la garnison de Vienne avait été acheminée sur le
+Tyrol. Les habitans de la capitale, pleins de dévouement pour la
+maison impériale, avaient fourni quatre mille volontaires, qui furent
+enrégimentés, sous le nom de _volontaires de Vienne_. L'impératrice leur
+donna des drapeaux brodés de ses mains. On avait fait une nouvelle
+levée en Hongrie, et on avait tiré du Rhin quelques mille hommes des
+meilleures troupes de l'empire. Grâce à cette activité, digne des plus
+grands éloges, l'armée d'Alvinzy se trouva renforcée d'une vingtaine de
+mille hommes, et portée à plus de soixante mille. Elle était reposée et
+réorganisée; et quoique renfermant quelques recrues, elle se composait
+en majeure partie de troupes aguerries. Le bataillon des volontaires de
+Vienne était formé de jeunes gens, étrangers, il est vrai, à la guerre,
+mais appartenant à de bonnes familles, animés de sentiments élevés,
+très dévoués à la maison impériale, et prêts à déployer la plus grande
+bravoure.
+
+Les ministres autrichiens s'étaient entendus avec le pape, et l'avaient
+engagé à résister aux menaces de Bonaparte. Ils lui avaient envoyé Colli
+et quelques officiers pour commander son armée, en lui recommandant de
+la porter le plus près possible de Bologne et de Mantoue. Ils avaient
+annoncé à Wurmser un prochain secours, avec ordre de ne pas se rendre,
+et s'il était réduit à l'extrémité, de sortir de Mantoue avec tout ce
+qu'il aurait de troupes, et surtout d'officiers, de se jeter à travers
+le Bolonais et le Ferrarais dans les états romains, pour se réunir à
+l'armée papale, qu'il organiserait et porterait sur les derrières de
+Bonaparte. Ce plan, fort bien conçu, pouvait réussir avec un général
+aussi brave que Wurmser. Ce vieux maréchal tenait toujours dans Mantoue
+avec une grande fermeté, quoique sa garnison n'eût plus à manger que de
+la viande de cheval salée et de la _poulenta_.
+
+Bonaparte s'attendait à cette dernière lutte, qui allait décider pour
+jamais du sort de l'Italie, et il s'y préparait. Comme le répandaient à
+Paris les malveillans qui souhaitaient l'humiliation de nos armes, il
+était malade d'une gale mal traitée, et prise devant Toulon en chargeant
+un canon de ses propres mains. Cette maladie, mal connue, jointe aux
+fatigues inouïes de cette campagne, l'avait singulièrement affaibli. Il
+pouvait à peine se tenir à cheval; ses joues étaient caves et livides;
+sa personne paraissait chétive; ses yeux seuls, toujours aussi vifs et
+aussi perçants, annonçaient que le feu de son ame n'était pas éteint.
+Ses proportions physiques formaient même avec son génie et sa renommée
+un contraste singulier et piquant pour des soldats à la fois gais
+et enthousiastes. Malgré le délabrement de ses forces, ses passions
+extraordinaires le soutenaient, et lui communiquaient une activité qui
+se portait sur tous les objets à la fois. Il avait commencé ce qu'il
+appelait _la guerre aux voleurs_. Les intrigans de toute espèce étaient
+accourus en Italie, pour s'introduire dans l'administration des armées,
+et y profiter de la richesse de cette belle contrée. Tandis que la
+simplicité et l'indigence régnaient dans les armées du Rhin, le luxe
+s'était introduit dans celle d'Italie; il y était aussi grand que la
+gloire. Les soldats, bien vêtus, bien nourris, bien accueillis par les
+belles Italiennes, y vivaient dans les plaisirs et l'abondance. Les
+officiers, les généraux participaient à l'opulence générale, et
+commençaient leur fortune. Quant aux fournisseurs, ils déployaient un
+faste scandaleux, et ils achetaient avec le prix de leurs exactions les
+faveurs des plus belles actrices de l'Italie. Bonaparte, qui avait en
+lui toutes les passions, mais qui, dans le moment, était livré à une
+seule, la gloire, vivait d'une manière simple et sévère, ne cherchait de
+délassement qu'auprès de sa femme, qu'il aimait avec tendresse, et
+qu'il avait fait venir à son quartier-général. Indigné des désordres de
+l'administration, il portait un regard sévère sur les moindres détails,
+vérifiait lui-même la gestion des compagnies, faisait poursuivre les
+administrateurs infidèles, et les dénonçait impitoyablement. Il leur
+reprochait surtout de manquer de courage, et d'abandonner l'armée les
+jours de péril. Il recommandait au directoire de choisir des hommes
+d'une énergie éprouvée; il voulait l'institution d'un syndicat, qui
+jugeant comme un jury, pût, sur sa simple conviction, punir des délits
+qui n'étaient jamais prouvables matériellement. Il pardonnait volontiers
+à ses soldats et à ses généraux des jouissances qui n'étaient pas pour
+eux les délices de Capoue; mais il avait une haine implacable pour tous
+ceux qui s'enrichissaient aux dépens de l'armée, sans la servir de leurs
+exploits ou de leurs soins.
+
+Il avait apporté la même attention et la même activité dans ses
+relations avec les puissances italiennes. Dissimulant toujours avec
+Venise, dont il voyait les armemens dans les lagunes et les montagnes du
+Bergamasque, il différa toute explication jusqu'après la reddition de
+Mantoue. Provisoirement il fit occuper par ses troupes le château de
+Bergame, qui avait garnison vénitienne, et donna pour raison qu'il ne
+le croyait pas assez bien gardé pour résister à un coup de main des
+Autrichiens. Il se mit ainsi à l'abri d'une perfidie, et imposa aux
+nombreux ennemis qu'il avait dans Bergame. Dans la Lombardie et la
+Cispadane, il continua à favoriser l'esprit de liberté, réprimant le
+parti autrichien et papal, et modérant le parti démocratique, qui, dans
+tous les pays, a besoin d'être contenu. Il se maintint en amitié avec
+le roi de Piémont et le duc de Parme. Il se transporta de sa personne
+à Bologne, pour terminer une négociation avec le duc de Toscane, et
+imposer à la cour de Rome. Le duc de Toscane était incommodé par la
+présence des Français à Livourne; de vives discussions s'étaient élevées
+avec le commerce livournais sur les marchandises appartenant aux
+négocians ennemis de la France. Ces contestations produisaient beaucoup
+d'animosité; d'ailleurs les marchandises, qu'on arrachait avec peine,
+étaient ensuite mal vendues, et par une compagnie qui venait de voler
+cinq à six millions à l'armée. Bonaparte aima mieux transiger avec le
+grand-duc. Il fut convenu que, moyennant deux millions, il évacuerait
+Livourne. Il y trouva de plus l'avantage de rendre disponible la
+garnison de cette ville. Son projet était de prendre les deux légions
+formées par la Cispadane, de les réunir à la garnison de Livourne, d'y
+ajouter trois mille hommes de ses troupes, et d'acheminer cette petite
+armée vers la Romagne, et la Marche d'Ancône. Il voulait s'emparer
+encore de deux provinces de l'état romain, y mettre la main sur les
+propriétés du pape, y arrêter les impôts, se payer par ce moyen de la
+contribution qui n'avait pas été acquittée, prendre des otages choisis
+dans le parti ennemi de la France, et établir ainsi une barrière entre
+les états de l'Église et Mantoue. Par là, il rendait impossible le
+projet de jonction entre Wurmser et l'armée papale; il pouvait imposer
+au pape, et l'obliger enfin à se soumettre aux conditions de la
+république. Dans son humeur contre le Saint-Siége, il ne songeait même
+plus à lui pardonner, et voulait faire une division toute nouvelle de
+l'Italie. On aurait rendu la Lombardie à l'Autriche; on aurait composé
+une république puissante, en ajoutant au Modénois, au Boulonnais et au
+Ferrarais, la Romagne, la Marche d'Ancône, le duché de Parme, et on
+aurait donné Rome au duc de Parme, ce qui aurait fait grand plaisir
+à l'Espagne, et aurait compromis la plus catholique de toutes les
+puissances. Déjà il avait commencé à exécuter son projet; il s'était
+porté à Bologne avec trois mille hommes de troupes, et de là il menaçait
+le Saint-Siége, qui avait déjà formé un noyau d'armée. Mais le pape,
+certain maintenant d'une nouvelle expédition autrichienne, espérant
+communiquer par le Bas-Pô avec Wurmser, bravait les menaces du général
+français, et témoignait même le désir de le voir s'avancer encore
+davantage dans ses provinces. Le saint-père, disait-on au Vatican,
+quittera Rome, s'il le faut, pour se réfugier à l'extrémité de ses
+états. Plus Bonaparte s'avancera, et s'éloignera de l'Adige, plus il se
+mettra en danger, et plus les chances deviendront favorables à la cause
+sainte. Bonaparte, qui était tout aussi prévoyant que le Vatican,
+n'avait garde de marcher sur Rome; il ne voulait que menacer, et il
+avait toujours l'oeil sur l'Adige, s'attendant à chaque instant à une
+nouvelle attaque. Le 19 nivôse (8 janvier 1797), en effet, il apprit
+qu'un engagement avait eu lieu sur tous ses avant-postes; il repassa
+le Pô sur-le-champ avec deux mille hommes, et courut de sa personne à
+Vérone.
+
+Son armée avait reçu depuis Arcole les renforts qu'elle aurait dû
+recevoir avant cette bataille. Ses malades étaient sortis des hôpitaux
+avec l'hiver; il avait environ quarante-cinq mille hommes présens sous
+les armes. Leur distribution était toujours la même. Dix mille hommes
+à peu près bloquaient Mantoue sous Serrurier; trente mille étaient en
+observation sur l'Adige. Augereau gardait Legnago, Masséna Vérone;
+Joubert, qui avait succédé à Vaubois, gardait Rivoli et la Corona. Rey,
+avec une division de réserve, était à Dezenzano, au bord du lac de
+Garda. Les quatre à cinq mille hommes restans étaient, soit dans les
+châteaux de Bergame et de Milan, soit dans la Cispadane. Les Autrichiens
+s'avançaient avec soixante et quelques mille hommes, et en avaient vingt
+dans Mantoue, dont douze mille au moins sous les armes. Ainsi, dans
+cette lutte, comme dans les précédentes, la proportion de l'ennemi était
+du double. Les Autrichiens avaient cette fois un nouveau projet. Ils
+avaient essayé de toutes les routes pour attaquer la double ligne du
+Mincio et de l'Adige. Lors de Castiglione, ils étaient descendus le long
+des deux rives du lac de Garda, par les deux vallées de la Chiesa et de
+l'Adige. Plus tard, ils avaient débouché par la vallée de l'Adige et
+par celle de la Brenta, attaquant par Rivoli et Vérone. Maintenant ils
+avaient modifié leur plan conformément à leurs projets avec le
+pape. L'attaque principale devait se faire par le Haut-Adige, avec
+quarante-cinq mille hommes sous les ordres d'Alvinzy. Une attaque
+accessoire, et indépendante de la première, devait se faire avec vingt
+mille hommes à peu près, sous les ordres de Provera, par le Bas-Adige,
+dans le but de communiquer avec Mantoue, avec la Romagne, avec l'armée
+du pape.
+
+L'attaque d'Alvinzy était la principale; elle était assez forte pour
+faire espérer un succès sur ce point, et elle devait être poussée sans
+aucune considération de ce qui arriverait à Provera. Nous avons décrit
+ailleurs les trois routes qui sortent des montagnes du Tyrol. Celle qui
+tournait derrière le lac de Garda avait été négligée depuis l'affaire
+de Castiglione; on suivait maintenant les deux autres. L'une circulant
+entre l'Adige et le lac de Garda, passait à travers les montagnes qui
+séparent le lac du fleuve, et y rencontrait la position de Rivoli;
+l'autre longeait extérieurement le fleuve, et allait déboucher dans la
+plaine de Vérone, en dehors de la ligne française. Alvinzy choisit celle
+qui passait entre le fleuve et le lac, et qui pénétrait dans la ligne
+française. C'est donc sur Rivoli que devaient se diriger ses coups.
+Voici quelle est cette position à jamais célèbre. La chaîne du
+Monte-Baldo sépare le lac de Garda et l'Adige. La grande route circule
+entre l'Adige et le pied des montagnes, dans l'étendue de quelques
+lieues. A Incanale, l'Adige vient baigner le pied même des montagnes, et
+ne laisse plus de place pour longer sa rive. La route alors abandonne
+les bords du fleuve, s'élève par une espèce d'escalier tournant dans les
+flancs de la montagne, et débouche sur un vaste plateau, qui est celui
+de Rivoli. Il domine l'Adige d'un côté, et de l'autre il est entouré
+par l'amphithéâtre du Monte-Baldo. L'armée qui est en position sur ce
+plateau menace le chemin tournant par lequel on y monte, et balaie au
+loin de son feu les deux rives de l'Adige. Ce plateau est difficile
+à emporter de front, puisqu'il faut gravir un escalier étroit pour y
+arriver. Aussi ne cherche-t-on pas à l'attaquer par cette seule voie.
+Avant de parvenir à Incanale, d'autres routes conduisent sur le
+Monte-Baldo, et, gravissant ses croupes escarpées, viennent aboutir au
+plateau de Rivoli. Elles ne sont praticables ni à la cavalerie ni à
+l'artillerie, mais elles donnent un facile accès aux troupes à pied, et
+peuvent servir à porter des forces considérables d'infanterie sur
+les flancs et les derrières du corps qui défend le plateau. Le plan
+d'Alvinzy était d'attaquer la position par toutes les issues à la fois.
+
+Le 23 nivôse (12 janvier), il attaqua Joubert, qui tenait toutes les
+positions avancées, et le resserra sur Rivoli. Le même jour Provera
+poussait deux avant-gardes, l'une sur Vérone, l'autre sur Legnago, par
+Caldiero et Bevilaqua. Masséna, qui était à Vérone, en sortit,
+culbuta l'avant-garde qui s'était présentée à lui, et fit neuf cents
+prisonniers. Bonaparte y arrivait de Bologne dans le moment même. Il fit
+replier toute la division dans Vérone pour la tenir prête à marcher.
+Dans la nuit, il apprit que Joubert était attaqué et forcé à Rivoli,
+qu'Augereau avait vu, devant Legnago, des forces considérables. Il ne
+pouvait pas juger encore le point sur lequel l'ennemi dirigeait sa
+principale masse. Il tint toujours la division Masséna prête à marcher,
+et ordonna à la division Rey, qui était à Dezenzano, et qui n'avait vu
+déboucher aucun ennemi par derrière le lac de Garda, de se porter à
+Castel-Novo, point le plus central entre le Haut et le Bas-Adige. Le
+lendemain 24 (13 janvier), les courriers se succédèrent avec rapidité.
+Bonaparte apprit que Joubert, attaqué par des forces immenses, allait
+être enveloppé, et qu'il devait à l'opiniâtreté et au bonheur de sa
+résistance, de conserver encore le plateau de Rivoli. Augereau lui
+mandait du Bas-Adige, qu'on se fusillait le long des deux rives, sans
+qu'il se passât aucun événement important. Bonaparte n'avait guère
+devant lui à Vérone que deux mille Autrichiens. Dès cet instant, il
+devina le projet de l'ennemi, et vit bien que l'attaque principale se
+dirigeait sur Rivoli. Il pensait qu'Augereau suffisait pour défendre
+le Bas-Adige; il le renforça d'un corps de cavalerie, détaché de la
+division Masséna. Il ordonna à Serrurier, qui bloquait Mantoue,
+de porter sa réserve à Villa-Franca, pour qu'elle fût placée
+intermédiairement à tous les points. Il laissa à Vérone un régiment
+d'infanterie et un de cavalerie; et il partit, dans la nuit du 24 au
+25 (13 à 14 janvier), avec les dix-huitième, trente-deuxième,
+soixante-quinzième demi-brigades de la division Masséna, et deux
+escadrons de cavalerie. Il manda à Rey de ne pas s'arrêter à
+Castel-Novo, et de monter tout de suite sur Rivoli. Il devança ses
+divisions, et arriva de sa personne à Rivoli à deux heures du matin. Le
+temps, qui était pluvieux les jours précédens, s'était éclairci. Le
+ciel était pur, le clair de lune éclatant, le froid vif. En arrivant,
+Bonaparte vit l'horizon embrasé des feux de l'ennemi. Il lui supposa
+quarante-cinq mille hommes; Joubert en avait dix mille au plus: il était
+temps qu'un secours arrivât. L'ennemi s'était partagé en plusieurs
+corps. Le principal, composé d'une grosse colonne de grenadiers, de
+toute la cavalerie, de toute l'artillerie, des bagages, suivait sous
+Quasdanovich la grande route, entre le fleuve et le Monte-Baldo, et
+devait déboucher par l'escalier d'Incanale. Trois autres corps, sous
+les ordres d'Ocskay, de Koblos et de Liptai, composés d'infanterie
+seulement, avaient gravi les croupes des montagnes, et devaient arriver
+sur le champ de bataille en descendant les degrés de l'amphithéâtre que
+le Monte-Baldo forme autour du plateau de Rivoli. Un quatrième corps,
+sous les ordres de Lusignan, circulant sur le côté du plateau, devait
+venir se placer sur les derrières de l'armée française, pour la couper
+de la route de Vérone. Alvinzy avait enfin détaché un sixième corps,
+qui, par sa position, était tout à fait en dehors de l'opération. Il
+marchait de l'autre côté de l'Adige, et suivait la route qui, par
+Roveredo, Dolce et Vérone, longe le fleuve extérieurement. Ce corps,
+commandé par Wukassovich, pouvait tout au plus envoyer quelques boulets
+sur le champ de bataille, en tirant d'une rive à l'autre. Bonaparte
+sentit sur-le-champ qu'il fallait garder le plateau à tout prix. Il
+avait en face l'infanterie autrichienne, descendant l'amphithéâtre,
+sans une seule pièce de canon; il avait à sa droite les grenadiers,
+l'artillerie, la cavalerie, longeant la route du fleuve, et venant
+déboucher par l'escalier d'Incanale sur son flanc droit. A sa gauche,
+Lusignan tournait Rivoli. Les boulets de Wukassovich, lancés de l'autre
+rive de l'Adige, arrivaient sur sa tête. Placé sur le plateau, il
+empêchait la jonction des différentes armes, il foudroyait l'infanterie
+privée de ses canons; il refoulait la cavalerie et l'artillerie,
+engagées dans un chemin étroit et tournant. Peu lui importait alors
+que Lusignan fît effort pour le tourner, et que Wukassovich lui lançât
+quelques boulets.
+
+Son plan arrêté avec sa promptitude accoutumée, il commença l'opération
+avant le jour. Joubert avait été obligé de se resserrer pour n'occuper
+qu'une étendue proportionnée à ses forces; et il était à craindre que
+l'infanterie, descendant les degrés du Monte-Baldo, ne vînt faire sa
+jonction avec la tête de la colonne gravissant par Incanale. Bonaparte,
+bien avant le jour, donna l'éveil aux troupes de Joubert, qui, après
+quarante-huit heures de combat, prenaient un peu de repos. Il fit
+attaquer les postes avancés de l'infanterie autrichienne, les replia, et
+s'étendit plus largement sur le plateau.
+
+L'action devint extrêmement vive. L'infanterie autrichienne, sans
+canons, plia devant la nôtre, qui était armée de sa formidable
+artillerie, et recula en demi-cercle vers l'amphithéâtre du Monte-Baldo.
+Mais un événement fâcheux arrive dans l'instant à notre gauche. Le corps
+de Liptai, qui tenait l'extrémité du demi-cercle ennemi, donne sur la
+gauche de Joubert, composée des quatre-vingt-neuvième et vingt-cinquième
+demi-brigades, les surprend, les rompt, et les oblige à se retirer
+en désordre. La quatorzième, venant immédiatement après ces deux
+demi-brigades, se forme en crochet pour couvrir le reste de la ligne, et
+résiste avec un admirable courage. Les Autrichiens se réunissent contre
+elle, et sont près de l'accabler. Ils veulent surtout lui enlever ses
+canons, dont les chevaux ont été tués. Déjà ils arrivent sur les
+pièces, lorsqu'un officier s'écrie: «Grenadiers de la quatorzième,
+laisserez-vous enlever vos pièces?» Sur-le-champ cinquante hommes
+s'élancent à la suite du brave officier, repoussent les Autrichiens,
+s'attellent aux pièces, et les ramènent.
+
+Bonaparte, voyant le danger, laisse Berthier sur le point menacé,
+et part au galop pour Rivoli, afin d'aller chercher du secours. Les
+premières troupes de Masséna arrivaient à peine, après avoir marché
+toute la nuit. Bonaparte se saisit de la trente-deuxième, devenue
+fameuse par ses exploits durant la campagne, et la porte à la gauche,
+pour rallier les deux demi-brigades qui avaient plié. L'intrépide
+Masséna s'avance à sa tête, rallie derrière lui les troupes rompues,
+et renverse tout ce qui se présente à sa rencontre. Il repousse les
+Autrichiens, et vient se placer à côté de la quatorzième, qui n'avait
+cessé de faire des prodiges de valeur. Le combat se trouve ainsi rétabli
+sur ce point, et l'armée occupe le demi-cercle du plateau. Mais l'échec
+momentané de la gauche avait obligé Joubert à se replier avec la droite;
+il cédait du terrain, et déjà l'infanterie autrichienne se rapprochait
+une seconde fois du point que Bonaparte avait mis tant d'intérêt à lui
+faire abandonner; elle allait joindre le débouché par lequel le chemin
+tournant d'Incanale aboutissait sur le plateau. Dans ce même instant, la
+colonne composée d'artillerie et de cavalerie, et précédée de plusieurs
+bataillons de grenadiers, gravissait le chemin tournant, et, avec des
+efforts incroyables de bravoure, en repoussait la trente-neuvième.
+Wukassovich, de l'autre rive de l'Adige, lançait une grêle de boulets
+pour protéger cette espèce d'escalade. Déjà les grenadiers avaient gravi
+le sommet du défilé, et la cavalerie débouchait à leur suite sur le
+plateau. Ce n'était pas tout: la colonne de Lusignan, dont on avait
+vu au loin les feux, et qu'on avait aperçue à la gauche tournant la
+position des Français, venait se mettre sur leurs derrières, intercepter
+la route de Vérone, et barrer le chemin à Rey, qui arrivait de
+Castel-Novo avec la division de réserve. Déjà les soldats de Lusignan,
+se voyant sur les derrières de l'armée française, battaient des mains,
+et la croyaient prise. Ainsi sur ce plateau, serré de front par un
+demi-cercle d'infanterie, tourné à gauche par une forte colonne,
+escaladé à droite par le gros de l'armée autrichienne, et labouré par
+les boulets qui portaient de la rive opposée de l'Adige sur ce plateau,
+Bonaparte était isolé avec les seules divisions Joubert et Masséna, au
+milieu d'une nuée d'ennemis. Il était avec seize mille hommes enveloppé
+par quarante au moins.
+
+Dans ce moment si redoutable, il n'est pas ébranlé. Il conserve toute
+la chaleur et toute la promptitude de l'inspiration. En voyant les
+Autrichiens de Lusignan, il dit: _Ceux-là sont à nous_, et il les laisse
+s'engager sans s'inquiéter de leur mouvement. Les soldats, devinant leur
+général, partagent sa confiance, et se disent aussi: _Ils sont à nous_.
+
+Dans cet instant, Bonaparte ne s'occupe que de ce qui se passe devant
+lui. Sa gauche est couverte par l'héroïsme de la quatorzième et de la
+trente-deuxième; sa droite est menacée à la fois par l'infanterie qui
+a repris l'offensive, et par la colonne qui escalade le plateau. Il
+ordonne sur-le-champ des mouvemens décisifs. Une batterie d'artillerie
+légère, deux escadrons, sous deux braves officiers, Leclerc et Lasalle,
+sont dirigés sur le débouché envahi. Joubert, qui, avec l'extrême
+droite, avait ce débouché à dos, fait volte-face avec un corps
+d'infanterie légère. Tous chargent à la fois. L'artillerie mitraille
+d'abord tout ce qui a débouché; la cavalerie et l'infanterie légère
+chargent ensuite avec vigueur. Joubert a son cheval tué; il se relève
+plus terrible, et s'élance sur l'ennemi un fusil à la main. Tout ce
+qui a débouché, grenadiers, cavalerie, artillerie, tout est précipité
+pêle-mêle dans l'escalier tournant d'Incanale. Un désordre horrible
+s'y répand; quelques pièces, plongeant dans le défilé, y augmentent
+l'épouvante et la confusion. A chaque pas on tue, on fait des
+prisonniers. Après avoir délivré le plateau des assaillans qui l'avaient
+escaladé, Bonaparte reporte ses coups sur l'infanterie, qui était rangée
+en demi-cercle devant lui, et jette sur elle Joubert avec l'infanterie
+légère, Lasalle avec deux cents hussards. A cette nouvelle attaque,
+l'épouvante se répand dans cette infanterie, privée maintenant de tout
+espoir de jonction; elle fuit en désordre. Alors toute notre ligne
+demi-circulaire s'ébranle de la droite à la gauche, jette les
+Autrichiens contre l'amphithéâtre du Monte-Baldo, et les poursuit à
+outrance dans les montagnes. Bonaparte se reporte ensuite sur ses
+derrières, et vient réaliser sa prédiction sur le corps de Lusignan.
+Ce corps, en voyant les désastres de l'armée autrichienne, s'aperçoit
+bientôt de son sort. Bonaparte, après l'avoir mitraillé, ordonne à la
+dix-huitième et à la soixante-quinzième demi-brigade de le charger. Ces
+braves demi-brigades s'ébranlent en entonnant le _Chant du départ_, et
+poussent Lusignan sur la route de Vérone, par laquelle arrivait Rey avec
+la division de réserve. Le corps autrichien résiste d'abord, puis se
+retire, et vient donner contre la tête de la division Rey. Epouvanté à
+cette vue, il invoque la clémence du vainqueur, et met bas les armes, au
+nombre de quatre mille soldats. On en avait pris déjà deux mille dans le
+défilé de l'Adige.
+
+Il était cinq heures, et on peut dire que l'armée autrichienne était
+anéantie. Lusignan était pris; l'infanterie, qui était venue par les
+montagnes, fuyait à travers des rochers affreux; la colonne principale
+était engouffrée sur le bord du fleuve; le corps accessoire de
+Wukassovich assistait inutilement à ce désastre, séparé par l'Adige du
+champ de bataille. Cette admirable victoire n'étourdit point la pensée
+de Bonaparte; il songe au Bas-Adige qu'il a laissé menacé; il juge que
+Joubert, avec sa brave division, et Rey avec la division de réserve,
+suffiront pour porter les derniers coups à l'ennemi, et pour lui enlever
+des milliers de prisonniers. Il rallie la division Masséna, qui s'était
+battue le jour précédent à Vérone, qui avait ensuite marché toute la
+nuit, s'était battue tout le jour du 25 (14), et il part avec elle pour
+marcher encore toute la nuit qui va suivre, et voler à de nouveaux
+combats. Ces braves soldats, le visage joyeux, et comptant sur de
+nouvelles victoires, semblent ne pas sentir les fatigues. Ils volent
+plutôt qu'ils ne marchent pour aller couvrir Mantoue, dont quatorze
+lieues les séparent.
+
+Bonaparte apprend en route ce qui s'est passé sur le Bas-Adige. Provera,
+se dérobant à Augereau, a jeté un pont à Anghuiari, un peu au-dessus
+de Legnago: il a laissé Hoënzolern au-delà de l'Adige, et a marché sur
+Mantoue avec neuf ou dix mille hommes. Augereau, averti trop tard, s'est
+jeté cependant à sa suite, l'a pris en queue, et lui a fait deux mille
+prisonniers. Mais avec sept à huit mille soldats, Provera marche sur
+Mantoue pour se joindre à la garnison. Bonaparte apprend ces détails à
+Castel-Novo. Il craint que la garnison avertie ne sorte pour donner la
+main au corps qui arrive, et ne prenne le corps de blocus entre deux
+feux. Il a marché toute la nuit du 25 au 26 (14-15) avec la division
+Masséna; il la fait marcher encore tout le jour du 26 (15), pour qu'elle
+arrive le soir devant Mantoue. Il y dirige en outre les réserves qu'il
+avait laissées intermédiairement à Villa-Franca, et y vole de sa
+personne pour y faire ses dispositions.
+
+Ce jour même du 26 (15), Provera était arrivé devant Mantoue. Il se
+présente au faubourg de Saint-George, dans lequel était placé Miollis
+avec tout au plus quinze cents hommes. Provera le somme de se rendre. Le
+brave Miollis lui répond à coups de canon. Provera repoussé se porte du
+côté de la citadelle, espérant une sortie de Wurmser; mais il trouve
+Serrurier devant lui. Il s'arrête au palais de la Favorite, entre
+Saint-George et la citadelle, et lance une barque à travers le lac,
+pour faire dire à Wurmser de déboucher de la place le lendemain matin.
+Bonaparte arrive dans la soirée, dispose Augereau sur les derrières de
+Provera, Victor et Masséna sur ses flancs, de manière à le séparer de
+la citadelle par laquelle Wurmser doit essayer de déboucher. Il oppose
+Serrurier à Wurmser. Le lendemain 27 nivôse (16 janvier) à la pointe du
+jour, la bataille s'engage. Wurmser débouche de la place, et attaque
+Serrurier avec furie; celui-ci lui résiste avec une bravoure égale, et
+le contient le long des lignes de circonvallation. Victor, à la tête de
+la cinquante-septième, qui dans ce jour reçut le nom de la _Terrible_,
+s'élance sur Provera, et renverse tout ce qui se présente devant lui.
+Après un combat opiniâtre, Wurmser est rejeté dans Mantoue. Provera,
+traqué comme un cerf, enveloppé par Victor, Masséna, Augereau, inquiété
+par une sortie de Miollis, met bas les armes avec six mille hommes.
+Les jeunes volontaires de Vienne en font partie. Après une défense
+honorable, ils rendent leurs armes, et le drapeau brodé par les mains de
+l'impératrice.
+
+Tel fut le dernier acte de cette immortelle opération, jugée par
+les militaires une des plus belles et des plus extraordinaires dont
+l'histoire fasse mention. On apprit que Joubert, poursuivant Alvinzy,
+lui avait enlevé encore sept mille prisonniers. On en avait pris six le
+jour même de la bataille de Rivoli, ce qui faisait treize; Augereau
+en avait fait deux mille; Provera en livrait six mille; on en avait
+recueilli mille devant Vérone, et encore quelques centaines ailleurs,
+ce qui portait le nombre, en trois jours, à vingt-deux ou vingt-trois
+mille. La division Masséna avait marché et combattu sans relâche, depuis
+quatre journées, marchant la nuit, combattant le jour. Aussi Bonaparte
+écrivait-il avec orgueil que ses soldats avaient surpassé la rapidité
+tant vantée des légions de César. On comprend pourquoi il attacha plus
+tard au nom de Masséna celui de Rivoli. L'action du 25 (14 janvier)
+s'appela bataille de Rivoli, celle du 27 (16), devant Mantoue, s'appela
+de la Favorite.
+
+Ainsi, en trois jours encore, Bonaparte avait pris ou tué une moitié
+de l'armée ennemie, et l'avait comme frappée d'un coup de foudre.
+L'Autriche avait fait son dernier effort, et maintenant l'Italie était
+à nous. Wurmser, rejeté dans Mantoue, était sans espoir; il avait
+mangé tous ses chevaux, et les maladies se joignaient à la famine pour
+détruire sa garnison. Une plus longue résistance eût été inutile et
+contraire à l'humanité. Le vieux maréchal avait fait preuve d'un noble
+courage et d'une rare opiniâtreté, il pouvait songer à se rendre. Il
+envoya un de ses officiers à Serrurier pour parlementer; c'était Klenau.
+Serrurier en référa au général en chef, qui se rendit à la conférence.
+Bonaparte, enveloppé dans son manteau, et ne se faisant pas connaître,
+écouta les pourparlers entre Klenau et Serrurier. L'officier autrichien
+dissertait longuement sur les ressources qui restaient à son général,
+et assurait qu'il avait encore pour trois mois de vivres. Bonaparte,
+toujours enveloppé, s'approche de la table auprès de laquelle avait
+lieu cette conférence, saisit le papier sur lequel étaient écrites les
+propositions de Wurmser, et se met à tracer quelques lignes sur les
+marges, sans mot dire, et au grand étonnement de Klenau, qui ne
+comprenait pas l'action de l'inconnu. Puis, se levant et se découvrant,
+Bonaparte s'approche de Klenau: «Tenez, lui dit-il, voilà les
+conditions que j'accorde à votre maréchal. S'il avait seulement pour
+quinze jours de vivres, et qu'il parlât de se rendre, il ne mériterait
+aucune capitulation honorable. Puisqu'il vous envoie, c'est qu'il est
+réduit à l'extrémité. Je respecte son âge, sa bravoure et ses malheurs.
+Portez-lui les conditions que je lui accorde; qu'il sorte de la
+place demain, dans un mois ou dans six, il n'aura des conditions ni
+meilleures, ni pires. Il peut rester tant qu'il conviendra à son
+honneur.»
+
+A ce langage, à ce ton, Klenau reconnut l'illustre capitaine, et courut
+porter à Wurmser les conditions qu'il lui avait faites. Le vieux
+maréchal fut plein de reconnaissance, en voyant la générosité dont usait
+envers lui son jeune adversaire. Il lui accordait la permission de
+sortir librement de la place avec tout son état-major; il lui accordait
+même deux cents cavaliers, cinq cents hommes à son choix, et six pièces
+de canon, pour que sa sortie fût moins humiliante. La garnison dut
+être conduite à Trieste, pour y être échangée contre des prisonniers
+français. Wurmser se hâta d'accepter ces conditions; et pour témoigner
+sa gratitude au général français, il l'instruisit d'un projet
+d'empoisonnement tramé contre lui dans les États du pape. Il dut sortir
+de Mantoue le 14 pluviôse (2 février). Sa consolation, en quittant
+Mantoue, était de remettre son épée au vainqueur lui-même; mais il ne
+trouva que le brave Serrurier, devant lequel il fut obligé de défiler
+avec tout son état-major; Bonaparte était déjà parti pour la Romagne,
+pour aller châtier le pape et punir le Vatican. Sa vanité, aussi
+profonde que son génie, avait calculé autrement que les vanités
+vulgaires; il aimait mieux être absent que présent sur le lieu du
+triomphe.
+
+Mantoue rendue, l'Italie était définitivement conquise, et cette
+campagne terminée.
+
+Quand on en considère l'ensemble, l'imagination est saisie par la
+multitude des batailles, la fécondité des conceptions et l'immensité
+des résultats. Entré en Italie avec trente et quelques mille hommes,
+Bonaparte sépare d'abord les Piémontais des Autrichiens à Montenotte et
+Millesimo, achève de détruire les premiers à Mondovi, puis court après
+les seconds, passe devant eux le Pô à Plaisance, l'Adda à Lodi, s'empare
+de la Lombardie, s'y arrête un instant, se remet bientôt en marche,
+trouve les Autrichiens renforcés sur le Mincio, et achève de les
+détruire à la bataille de Borghetto. Là, il saisit d'un coup d'oeil le
+plan de ses opérations futures: c'est sur l'Adige qu'il doit s'établir,
+pour faire front aux Autrichiens; quant aux princes qui sont sur ses
+derrières, il se contentera de les contenir par des négociations et des
+menaces. On lui envoie une seconde armée sous Wurmser; il ne peut la
+battre qu'en se concentrant rapidement, et en frappant alternativement
+chacune de ses masses isolées en homme résolu, il sacrifie le blocus de
+Mantoue, écrase Wurmser à Lonato, Castiglione, et le rejette dans le
+Tyrol. Wurmser est renforcé de nouveau, comme l'avait été Beaulieu;
+Bonaparte le prévient dans le Tyrol, remonte l'Adige, culbute tout
+devant lui à Roveredo, se jette à travers la vallée de la Brenta, coupe
+Wurmser qui croyait le couper lui-même, le terrasse à Bassano, et
+l'enferme dans Mantoue. C'est la seconde armée autrichienne détruite
+après avoir été renforcée.
+
+Bonaparte, toujours négociant, menaçant des bords de l'Adige, attend la
+troisième armée. Elle est formidable, elle arrive avant qu'il ait reçu
+des renforts, il est forcé de céder devant elle; il est réduit au
+désespoir, il va succomber, lorsqu'il trouve, au milieu d'un marais
+impraticable, deux lignes débouchant dans les flancs de l'ennemi, et s'y
+jette avec une incroyable audace. Il est vainqueur encore à Arcole. Mais
+l'ennemi est arrêté, et n'est pas détruit; il revient une dernière
+fois, et plus puissant que les premières. D'une part, il descend des
+montagnes; de l'autre, il longe le Bas-Adige. Bonaparte découvre le seul
+point où les colonnes autrichiennes, circulant dans un pays montagneux,
+peuvent se réunir, s'élance sur le célèbre plateau de Rivoli, et, de ce
+plateau, foudroie la principale armée d'Alvinzy; puis, reprenant son
+vol vers le Bas-Adige, enveloppe tout entière la colonne qui l'avait
+franchi. Sa dernière opération est la plus belle, car ici, le bonheur
+est uni au génie. Ainsi, en dix mois, outre l'armée piémontaise, trois
+armées formidables, trois fois renforcées, avaient été détruites par une
+armée qui, forte de trente et quelques mille hommes à l'entrée de la
+campagne n'en avait guère reçu que vingt pour réparer ses pertes. Ainsi,
+cinquante-cinq mille Français avaient battu plus de deux cent mille
+Autrichiens, en avaient pris plus de quatre-vingt mille, tué ou blessé
+plus de vingt mille; ils avaient livré douze batailles rangées, plus de
+soixante combats, passé plusieurs fleuves, en bravant les flots et
+les feux ennemis. Quand la guerre est une routine purement mécanique,
+consistant à pousser et à tuer l'ennemi qu'on a devant soi, elle est peu
+digne de l'histoire; mais quand une de ces rencontres se présente, où
+l'on voit une masse d'hommes mue par une seule et vaste pensée, qui se
+développe au milieu des éclats de la foudre avec autant de netteté que
+celle d'un Newton ou d'un Descartes dans le silence du cabinet, alors le
+spectacle est digne du philosophe, autant que de l'homme d'état et du
+militaire: et, si cette identification de la multitude avec un seul
+individu, qui produit la force à son plus haut degré, sert à protéger,
+à défendre une noble cause, celle de la liberté, alors la scène devient
+aussi morale qu'elle est grande.
+
+Bonaparte courait maintenant à de nouveaux projets; il se dirigeait vers
+Rome, pour terminer les tracasseries de cette cour de prêtres, et pour
+revenir, non plus sur l'Adige, mais sur Vienne. Il avait, par ses
+succès, ramené la guerre sur son véritable théâtre, celui de l'Italie,
+d'où l'on pouvait fondre sur les états héréditaires de l'empereur. Le
+gouvernement, éclairé par ses exploits, lui envoyait des renforts, avec
+lesquels il pouvait aller à Vienne dicter une paix glorieuse, au nom de
+la république française. La fin de la campagne avait relevé toutes les
+espérances que son commencement avait fait naître.
+
+Les triomphes de Rivoli mirent le comble à la joie des patriotes. On
+parlait de tous côtés de ces vingt-deux mille prisonniers, et on citait
+le témoignage des autorités de Milan, qui les avaient passés en revue,
+et qui en avaient certifié le nombre, pour répondre à tous les doutes
+de la malveillance. La reddition de Mantoue vint mettre le comble à
+la satisfaction. Dès cet instant, on crut la conquête de l'Italie
+définitive. Le courrier qui portait ces nouvelles arriva le soir à
+Paris. On assembla sur-le-champ la garnison, et on les publia à la lueur
+des torches, au son des fanfares, au milieu des cris de joie de tous
+les Français attachés à leur pays. Jours à jamais célèbres et à jamais
+regrettables pour nous! A quelle époque notre patrie fut-elle plus belle
+et plus grande? Les orages de la révolution paraissaient calmés; les
+murmures des partis retentissaient comme les derniers bruits de la
+tempête. On regardait ces restes d'agitation comme la vie d'un état
+libre. Le commerce et les finances sortaient d'une crise épouvantable;
+le sol entier, restitué à des mains industrielles, allait être fécondé.
+Un gouvernement composé de bourgeois, nos égaux, régissait la république
+avec modération; les meilleurs étaient appelés à leur succéder. Toutes
+les voies étaient libres. La France, au comble de la puissance, était
+maîtresse de tout le sol qui s'étend du Rhin aux Pyrénées, de la mer aux
+Alpes. La Hollande, l'Espagne, allaient unir leurs vaisseaux aux
+siens, et attaquer de concert le despotisme maritime. Elle était
+resplendissante d'une gloire immortelle. D'admirables armées faisaient
+flotter ses trois couleurs à la face des rois qui avaient voulu
+l'anéantir. Vingt héros, divers de caractère et de talent, pareils
+seulement par l'âge et le courage, conduisaient ses soldats à la
+victoire. Hoche, Kléber, Desaix, Moreau, Joubert, Masséna, Bonaparte, et
+une foule d'autres encore s'avançaient ensemble. On pesait leurs mérites
+divers; mais aucun oeil encore, si perçant qu'il pût être, ne voyait
+dans cette génération de héros les malheureux ou les coupables; aucun
+oeil ne voyait celui qui allait expirer à la fleur de l'âge, atteint
+d'un mal inconnu, celui qui mourrait sous le poignard musulman, ou sous
+le feu ennemi, celui qui opprimerait la liberté, purs, heureux, pleins
+d'avenir! Ce ne fut là qu'un moment; mais il n'y a que des momens
+dans la vie des peuples, comme dans celle des individus. Nous allions
+retrouver l'opulence avec le repos; quant à la liberté et à la gloire,
+nous les avions!... «Il faut, a dit un ancien, que la patrie soit
+non seulement heureuse, mais suffisamment glorieuse.» Ce voeu était
+accompli. Français, qui avons vu depuis notre liberté étouffée,
+notre patrie envahie, nos héros fusillés ou infidèles à leur gloire,
+n'oublions jamais ces jours immortels de liberté, de grandeur et
+d'espérance!
+
+
+
+FIN DU TOME HUITIÈME.
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME HUITIÈME.
+
+
+CHAPITRE I.
+
+Nomination des cinq directeurs.--Installation du corps législatif et du
+directoire.--Position difficile du nouveau gouvernement. Détresse
+des finances; discrédit du papier-monnaie.--Premiers travaux du
+directoire.--Perte des lignes de Mayence.--Reprise des hostilités en
+Bretagne et en Vendée. Approche d'une nouvelle escadre anglaise sur les
+côtes de l'Ouest.--Plan de finances proposé par le directoire; nouvel
+emprunt forcé.--Condamnation de quelques agens royalistes.--La fille de
+Louis XVI est rendue aux Autrichiens en échange des représentans livrés
+par Dumouriez.--Situation des partis à la fin de 1795.--Armistice
+conclu sur le Rhin.--Opérations de l'armée d'Italie. Bataille de
+Loano.--Expédition de l'Île-Dieu. Départ de l'escadre anglaise.
+Derniers efforts de Charette; mesures du général Hoche pour opérer la
+pacification de la Vendée--Résultats de la campagne de 1795.
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Continuation des travaux administratifs du directoire.--Les partis se
+prononcent dans le sein du corps législatif.--Institution d'une fête
+anniversaire du 21 janvier.--Retour de l'ex-ministre de la guerre
+Beurnonville et des représentans Quinette, Camus, Bancal, Lamarque et
+Drouet, livrés à l'ennemi par Dumouriez.--Mécontentement des jacobins.
+Journal de Baboeuf.--Institution du ministère de la police.--Nouvelles
+moeurs.--Embarras financiers; création des mandats.--Conspiration de
+Baboeuf.--Situation militaire. Plans du directoire.--Pacification de la
+Vendée; mort de Stofflet et de Charette.
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Campagne de 1796. Conquête du Piémont et de la Lombardie par le général
+Bonaparte. Batailles de Montenotte, Millesimo. Passage du pont de
+Lodi.--Etablissement et politique des Français en Italie.--Opérations
+militaires dans le Nord.--Passage du Rhin par les généraux Jourdan et
+Moreau. Batailles de Rastadt et d'Ettlingen.--L'armée d'Italie prend ses
+positions sur l'Adige et sur le Danube.
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Etat intérieur de la France vers le milieu de l'année 1796
+(an IV).--Embarras financiers du gouvernement. Chute des mandats et
+du papier-monnaie.--Attaque du camp de Grenelle par les
+jacobins--Renouvellement du pacte de famille avec l'Espagne, et
+projet de quadruple alliance.--Projet d'une expédition en
+Irlande.--Négociations en Italie.--Continuation des hostilités;
+arrivée de Wurmser sur l'Adige; victoires de Lonato et de Castiglione.
+--Opérations sur le Danube; bataille de Neresheim; marche de l'archiduc
+Charles contre Jourdan.--Marche de Bonaparte sur la Brenta; batailles
+de Roveredo, Bassano et Saint-George; retraite de Wurmser dans
+Mantoue.--Retour de Jourdan sur le Mein; bataille de Wurtzbourg;
+retraite de Moreau.
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Situation intérieure et extérieure de la France après la retraite des
+armées d'Allemagne au commencement de l'an V.--Combinaisons de Pitt;
+ouverture d'une négociation avec le directoire; arrivée de lord
+Malmesbury à Paris.--Paix avec Naples et avec Gênes; négociations
+infructueuses avec le pape; déchéance du duc de Modène; fondation de la
+république cispadane.--Mission de Clarke à Vienne.--Nouveaux efforts
+de l'Autriche en Italie; arrivée d'Alvinzy; extrêmes dangers de l'armée
+française; bataille d'Arcole.
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+Clarke au quartier-général de l'armée d'Italie.--Rupture des
+négociations avec le cabinet anglais. Départ de Malmesbury.--Expédition
+d'Irlande.--Travaux administratifs du directoire dans l'hiver de
+l'an v. Etat des finances. Recettes et dépenses.--Capitulation de
+Kehl.--Dernière tentative de l'Autriche sur l'Italie. Victoires de
+Rivoli et de la Favorite; prise de Mantoue. Fin de la mémorable campagne
+de 1796.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Révolution française,
+VIII., by Adolphe Thiers
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA REVOLUTION ***
+
+***** This file should be named 12295-8.txt or 12295-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/2/2/9/12295/
+
+Produced by Carlo Traverso, Tonya Allen, and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+