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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:39:31 -0700 |
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This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr., + + + + +ÉTUDES DE CRITIQUE SCIENTIFIQUE + +QUELQUES + +ÉCRIVAINS FRANÇAIS + +FLAUBERT--ZOLA--HUGO--GONCOURT + +HUYSMANS, ETC. + +PAR + +ÉMILE HENNEQUIN + +1890 + + + + +PRÉFACE + +Ces articles ont été publiés à diverses époques dans diverses revues, et +l'auteur se proposait de les revoir et de les compléter. Émile +Hennequin, qui avait à un haut degré le respect de son talent et le +respect du livre, n'aurait certainement pas consenti à former un volume +d'études plus ou moins hétérogènes, qu'il n'y a pas de raison +péremptoire pour réunir sous un même titre, et qui ne constituent pas un +ensemble comme les _Écrivains francisés_. Soucieux de conserver tout ce +qu'a produit ce rare esprit, nous n'avons pas cru devoir nous laisser +arrêter par les considérations qui l'auraient arrêté lui-même, et il +nous a semblé que, prise isolément, chacune des études que nous +présentons aujourd'hui offrait un assez haut intérêt pour honorer encore +la mémoire d'Émile Hennequin et pour entretenir les regrets de ceux qui +ont vu disparaître avec lui une des plus belles intelligences et l'un +des plus purs talents de la jeune génération. + +L'Éditeur. + + + + +GUSTAVE FLAUBERT + +ÉTUDE ANALYTIQUE + + +I + +LES MOYENS + + +_Le style; mots, phrases, agrégats de phrases._ Le style de Gustave +Flaubert excelle par des mots justes, beaux et larges, assemblés en +phrases cohérentes, autonomes et rhythmées. + +Le vocabulaire de _Salammbô_, de _l'Éducation sentimentale_, de la +_Tentation de saint Antoine_ est dénué de synonymes et, par suite, de +répétitions; il abonde en série de mots analogues propres à noter +précisément toutes les nuances d'une idée, à l'analyser en l'exprimant. +Flaubert connaît les termes techniques des matières dont il traite; dans +_Salammbô_ et la _Tentation_, les langues anciennes, de l'hébreu au +latin, aident à désigner en paroles propres les objets et les êtres. +Sans cesse, en des phrases où l'on ne peut noter les expressions +cherchées et acquises, il s'efforce de dire chaque chose en une langue +qui l'enserre et la contient comme un contour une figure. + +À cette dure précision de la langue, s'ajoute en certains livres et +certains passages une extraordinaire beauté. Les paroles sollicitent les +sens à tous les charmes; elles brillent comme des pigments; elles sont +chatoyantes comme des gemmes, lustrées comme des soies, entêtantes comme +des parfums, bruissantes comme des cymbales; et il en est qui, joignant +à ces prestiges quelque noblesse ou un souci, figent les émotions en +phrases entièrement délicieuses: + +«Les flots tièdes poussaient devant nous des perles blondes. L'ambre +craquait sous nos pas. Les squelettes de baleine blanchissaient dans la +crevasse des falaises. La terre à la fin se fit plus étroite qu'une +sandale;--et après avoir jeté vers le soleil des gouttes de l'océan, +nous tournâmes à droite pour revenir.» + +Et ailleurs: + +«Il y avait des jets d'eau dans les salles, des mosaïques dans les +cours, des cloisons festonnées, mille délicatesses d'architecture et +partout un tel silence que l'on entendait le frôlement d'une écharpe ou +l'écho d'un soupir.» + +Par un contraste que l'on perçoit déjà dans ce passage, Flaubert, précis +et magnifique, sait user parfois d'une langue vague et chantante qui +enveloppe de voiles un paysage lunaire, les inconsciences profondes +d'une âme, le sens caché d'un rite, tout mystère entrevu et échappant. +Certaines des scènes d'amour où figure Mme Arnoux, l'énumération des +fabuleuses peuplades accourues à la prise de Carthage, le symbole des +Abaddirs et les mythes de Tanit, les louches apparitions qui, au début +de la nuit magique, susurrent à saint Antoine des phrases incitantes, la +chasse brumeuse où des bêtes invulnérables poursuivent Julien de leurs +mufles froids, tout cet au delà est décrit en termes grandioses et +lointains, en indéfinis pluriels abstraits et approchés qui unissent à +l'insidieux des choses, la trouble incertitude de la vision. + +Cet ordre de mots et les autres, les plus ordinaires et les plus rares +sont assemblés en phrases par une syntaxe constamment correcte et +concise. Par suite de l'une des propriétés de la langue de Flaubert, de +n'employer par idée qu'une expression, un seul vocable représente chaque +fonction grammaticale et s'unit aux autres selon ses rapports, sans +appositions, sans membres de phrase intercalaires, sans ajouture même +soudée par un qui ou une conjonction. Chaque proposition ordinairement +courte se compose des éléments syntactiques indispensables, est +construite selon un type permanent, soutenue par une armature +préétablie, dans laquelle s'encastrent successivement d'innombrables +mots, signes d'innombrables idées, formulées d'une façon précise et +belle, en une diction définitive. Cette parité grammaticale est le +principal lien entre les oeuvres diverses de Flaubert. Sous les +différences de langue et de sujet, unissant des formes tantôt lyriques, +tantôt vulgaires, les rapports de mots sont semblables de _Madame +Bovary_ à la _Tentation_, et constituent des phrases analogues associées +en deux types de période. + +Le plus ordinaire, qui est déterminé par la concision même du style, +l'unicité des mots et la consertion de la phrase, est une période à un +seul membre, dans laquelle la proposition présentant d'un coup une +vision, un état d'âme, une pensée ou un fait, les pose d'une façon +complète et juste, de sorte qu'elle n'a nul besoin d'être liée à +d'autres et subsiste détachée du contexte. Ainsi de chacune des phrases +suivantes: + +«Les Barbares, le lendemain, traversèrent une campagne toute couverte de +cultures. Les métairies des patriciens se succédaient sur le bord de la +route; des rigoles coulaient dans des bois de palmiers; les oliviers +faisaient de longues lignes vertes; des vapeurs roses flottaient dans +les gorges des collines; des montagnes bleues se dressaient par +derrière. Un vent chaud soufflait. Des caméléons rampaient sur les +feuilles larges des cactus.» + +De la présence chez Flaubert de cette période statique et discrète, +découlent l'emploi habituel du prétérit pour les actes et de l'imparfait +pour les états; de là encore l'apparence sculpturale de ses descriptions +où les aspects semblent tous immobiles et placés à un plan égal comme +les sections d'une frise. + +Ce type de période alterne avec une coupe plus rare dans laquelle les +propositions se succèdent liées. Aux endroits éclatants de ses oeuvres, +dans les scènes douces ou superbes, quand le paragraphe lentement +échafaudé va se terminer par une idée grandiose ou une cadence sonore, +Flaubert, usant d'habitude d'un «et» initial, balançant pesamment ses +mots, qui roulent et qui tanguent comme un navire prenant le large, +pousse d'un seul jet un flux de phrases cohérentes: + +«Trois fois par lune, ils faisaient monter leur lit sur la haute +terrasse bordant le mur de la cour; et d'en bas on les apercevait dans +les airs sans cothurnes et sans manteaux, avec les diamants de leurs +doigts qui se promenaient sur les viandes, et leurs grandes boucles +d'oreilles qui se penchaient entre les buires, tous forts et gras, à +moitié nus, heureux, riant et mangeant en plein azur, comme de gros +requins qui s'ébattent dans l'onde.» + +Et cette autre période, dans un ton mineur «Maintenant, il +l'accompagnait à la messe, il faisait le soir sa partie d'impériale, il +s'accoutumait à la province, s'y enfonçait;--et même son amour avait +pris comme une douceur funèbre, un charme assoupissant. À force d'avoir +versé sa douleur dans ses lettres, de l'avoir mêlée à ses lectures, +promenée dans la campagne et partout épandue, il l'avait presque tarie; +si bien que Mme Arnoux était pour lui comme une morte dont il s'étonnait +de ne pas connaître le tombeau, tant cette affection était devenue +tranquille et résignée.» + +En cette forme de style Flaubert s'exprime dans ses romans, quand +apparaît une scène ou un personnage qui l'émeuvent; dans _Salammbô_ et +la _Tentation_, quand l'exaltation lyrique succède au récit. + +Ces deux sortes de périodes s'unissent enfin en paragraphes selon +certaines lois rhythmiques; car la prose de Flaubert est belle de la +beauté et de la justesse des mots, de leur tenace liaison, du net éclat +des images; mais elle charme encore la voix et l'oreille par l'harmonie +qui résulte du savant dosage des temps forts et des faibles. + +Constitué comme une symphonie d'un _allegro_, d'un _andante_ et d'un +_presto_, le paragraphe type de Flaubert est construit d'une série de +courtes phrases statiques, d'allure contenue, où les syllabes accentuées +égalent les muettes; d'une phrase plus longue qui, grâce d'habitude à +une énumération, devient compréhensible et chantante, se traîne un peu +en des temps faibles plus nombreux; enfin retentit la période terminale +dans laquelle une image grandiose est proférée en termes sonores que +rythment fortement des accents serrés. Ainsi qu'on scande à haute voix, +ce passage: + +«Où donc vas-tu? Pourquoi changer tes formes perpétuellement? Tantôt +mince et recourbée tu glisses dans les espaces comme une galère sans +mâture; ou bien au milieu des étoiles tu ressembles à un pasteur qui +garde son troupeau. Luisante et ronde tu frôles la cîme des monts comme +la roue d'un char.» + +Et cet autre passage d'une mesure plus alanguie: + +«Il n'éprouvait pas à ses côtés ce ravissement de tout son être qui +l'emportait vers Mme Arnoux, ni le désordre gai où l'avait mis d'abord +Rosanette. Mais il la convoitait comme une chose anormale et difficile, +parce qu'elle était noble, parce qu'elle était riche, parce qu'elle +était dévote,--se figurant qu'elle avait des délicatesses de sentiment, +rares comme ses dentelles, avec des amulettes sur la peau et des pudeurs +dans la dépravation.» + +C'est ainsi, par des expansions et des contractions alternées, modérant, +contenant et précipitant le flux des syllabes, que Flaubert déclame la +longue musique de son oeuvre, en cadences mesurées. Et chacun de ses +groupes de brèves et de longues est si bien pour lui une unité discrète +et comme une strophe, qu'il réserve, pour les clore, ses mots les plus +retentissants, les images sensuelles et les artifices les plus adroits. +C'est ainsi que fréquemment, à défaut d'un vocable nombreux, il modifie +par une virgule la prononciation d'un mot indifférent, contraignant à +l'articuler tout en longues: + +«Ça et là un phallus de pierre se dressait, et de grands cerfs erraient +tranquillement, poussant de leurs pieds fourchus des pommes de pin, +tombées.» + +Joints enfin par des transitions ou malhabiles ou concises et trouvées, +telles que peut les inventer un écrivain embarrassé du lien de ses +idées, les paragraphes se suivent en lâches chapitres qu'agrège une +composition ou simple et droite comme dans les récits épiques, ou +diffuse et lâche comme dans les romans. _L'Éducation sentimentale_ +notamment, où Flaubert tâche d'enfermer dans une série linéaire les +événements lointains et simultanés de la vie passionnelle de Frédéric +Moreau et de tout son temps, présente l'exemple d'un livre incohérent et +énorme. + +Ainsi, d'une façon marquée dans les oeuvres où le style est plus libre +des choses, moins nettement dans les romans, chaque livre de Flaubert se +résout en chapitres dissociés, que constituent des paragraphes +autonomes, formés de phrases que relie seul le rhythme et qu'assimile la +syntaxe. Ces éléments libres, de moins en moins ordonnés, ne sont +assemblés que par leur identité formelle et par la suite du sujet, comme +sont continus une mosaïque, un tissu, les cellules d'un organe, ou les +atomes d'une molécule. + +_Procédés de démonstration: descriptions, analyse:_ De même que +l'écriture de Flaubert se décompose finalement en une succession de +phrases indépendantes douées de caractère identiques, ainsi ses +descriptions, ses portraits, ses analyses d'âmes, ses scènes d'ensemble +se réduisent à une énumération de faits qui ont de particulier d'être +peu nombreux, significativement choisis, et placés bout à bout sans +résumé qui les condense en un aspect total. + +La ferme du père Rouault, au début de _Madame Bovary_, puis le chemin +creux par où passe la noce aux notes égrenées d'un ménétrier,--un canal +urbain, un champs que l'on fauche dans _Bouvard et Pécuchet_, sont +décrits en quelques traits uniques accidentels et frappants, sans phrase +générale qui désigne l'impression vague et entière de ces scènes. Le +merveilleux paysage de la forêt de Fontainebleau, dont l'idylle apparaît +au milieu de l'_Éducation sentimentale_, est peint de même avec des +types d'arbre, de petits sentiers, des clairières, des sables, des jeux +de lumière dans des herbes; le fulgurant lever de soleil à la fin du +banquet des mercenaires dans le jardin d'Hamilcar, est montré en une +suite d'effets particuliers à Carthage, étincelles que l'astre met au +faîte des temples et aux clairs miroirs des citernes, hennissements des +chevaux de Khamon, tambourins des courtisanes sonnant dans le bois de +Tanit; et pour la nuit de lune où Salammbô profère son hymne à la +déesse, ce sont encore les ombres des maisons puniques et +l'accroupissement des êtres qui les hantent, les murmures de ses arbres +et de ses flots, qui sont énumérés. + +Les portraits de Flaubert sont tracés par ce même art fragmentaire. +Mannaëi, le décharné bourreau d'Hérode, la vieille nourrice au profil de +bête qui sert Salammbô, sont dépeints en traits dont le lecteur doit +imaginer l'ensemble. Que l'on se rappelle toutes les physionomies +modernes que le romancier a mises dans notre mémoire, les camarades de +Frédéric Moreau, les hôtes des Dambreux, le père Régimbard imposant, +furibond et sec, Arnoux, la délicieuse héroïne du livre; puis la figure +de _Madame Bovary_, les grotesques, Rodolphe brutal et fort, les croquis +des comices, le débonnaire aspect du mari, et les merveilleux profils de +l'héroïne,--toutes ces figures et ces statures sont retracées +analytiquement, en traits et en attitudes; ainsi: + +«Jamais Mme Bovary ne fut aussi belle qu'à cette époque.... Ses +paupières semblaient taillées tout exprès pour ses longs regards +amoureux où la prunelle se perdait, tandis qu'un souffle fort écartait +ses narines minces et relevait le coin charnu de ses lèvres +qu'ombrageait à la lumière un peu de duvet noir. On eût dit qu'un +artiste habile en corruptions avait disposé sur sa nuque la torsade de +ses cheveux; ils s'enroulaient en masse lourde négligemment et selon les +hasards de l'adultère qui les dénouait tous les jours. Sa voix +maintenant prenait des inflexions plus molles, sa taille aussi; quelque +chose de subtil qui vous pénétrait se dégageait même des draperies de sa +robe et de la cambrure de son pied.» + +Et cet art de raccourci qui surprend en chaque être le trait individuel +et différentiel, atteint dans la _Tentation de saint Antoine_ une +perfection supérieure; dans ce livre où chaque apparition est décrite en +quelque phrases concises, il n'en est pas qui ne fixe dans le souvenir +une effigie distincte, dont quelques-unes--la reine de Saba, +Hélène-Ennoia, les femmes montanistes,--sont inoubliables. + +Par un procédé analogue, fragmentaire et laborieux, Flaubert montre les +âmes qui actionnent ces corps et ces visages. Usant d'une série de +moyens qui reviennent à indiquer un état d'âme momentané de la façon la +plus sobre et en des mots dont le lecteur doit compléter le sens +profond, il dit tantôt un acte significatif sans l'accompagner de +l'énoncé de la délibération antécédente, tantôt la manière particulière +dont une sensation est perçue en une disposition; enfin il transpose la +description des sentiments durables soit en métaphores matérielles, soit +dans les images qui peuvent passer dans une situation donnée par +l'esprit de ses personnages. + +Le dessin du caractère de Mme Bovary présente tous ces procédés. Par des +faits, des paroles, des gestes, des actes, sont signifiés les débuts de +son hystérisme, son aversion pour son mari, son premier amour, les +crises décisives et finales de sa douloureuse carrière. Par des +indications de sensations, la plénitude de sa joie en certains de ses +rendez-vous, et encore l'âme vide et frileuse qu'elle promenait sur les +plaines autour de Tostes: + +«Il arrivait parfois des rafales de vent, brises de la mer, qui, roulant +d'un bond sur tout le plateau du pays de Caux, apportaient jusqu'au loin +dans les champs une fraîcheur salée. Les joncs sifflaient à ras de terre +et les feuilles des hêtres bruissaient en un frisson rapide, tandis que +les cimes se balançant toujours continuaient leur grand murmure. Emma +serrait son châle contre ses épaules et se levait.» + +Pénétrant davantage la sourde éclosion de ses sentiments, d'incessantes +métaphores matérielles disent le néant de son existence à Tostes, son +intime rage de femme laissée vertueuse, par le départ de Léon et son +exultation aux atteintes d'un plus mâle amant: + +«C'était la première fois qu'Emma s'entendait dire ces choses; et son +orgueil, comme quelqu'un qui se délasse dans une étuve, s'étirait +mollement et tout entier à la chaleur de ce langage.» + +Et encore la contrition grave de sa première douleur d'amour: + +«Quant au souvenir de Rodolphe, elle l'avait descendu tout au fond de +son coeur; et il restait là plus solennel et plus immobile qu'une momie +de roi dans un souterrain. Une exhalaison s'échappait de ce grand amour +embaumé et qui, passant à travers tout, parfumait de tendresse +l'atmosphère d'immaculation où elle voulait vivre.» + +Puis des récits d'imagination[1], aussi nombreux chez Flaubert que les +récits de débats intérieurs chez Stendhal, complètent ces comparaisons, +dévoilent en Mme Bovary l'ardente montée de ses désirs, l'existence +idéale qui ternit et trouble son existence réelle. Des hallucinations +internes marquent son exaltation romanesque quand elle vit à Tostes, +amère et déçue; de plus confuses, le désarroi de son esprit tandis +qu'elle cède à la fête des comices sous les déclarations de Rodolphe; +d'autres, l'élan de son âme libérée quand elle eut obtenu de partir avec +son amant; des imaginations confirment et attisent sa dernière passion +que mine sans cesse l'indignité de son amant, et emplissent encore de +terreur sa lamentable fin. + +De ces procédés, ce sont les moins artificiels qui subsistent dans +l'_Éducation sentimentale_; les personnages de ce roman sont montrés par +de très légères indications, un mot, un accent, un sourire, une pâleur, +un battement de paupières, qui laisse au lecteur le soin de mesurer la +profondeur des affections dont on livre les menus affleurements. Les +conversations de Frédéric et de Mme Arnoux, puis ce dîner où celle-ci, +Mme Dambreuse et Mlle Roques, réunies par hasard, entrecroisent +curieusement les indices de leurs amours et de leurs soucis, montrent la +perfection de ce procédé, qui est encore celui des oeuvres épiques, et +de tout psychologue qui ne substitue pas l'analyse interne à la +description par les dehors. + +Il faut retenir en effet combien ces procédés de Flaubert conviennent +aux nécessités de son style. Un énoncé de faits, une métaphore, un récit +d'imaginations se prêtent parfaitement à être conçus en termes précis, +colorés et rhythmés. En fait, les plus beaux passages de _Madame Bovary_ +et de l'_Éducation_ sont ceux où l'auteur s'exalte à montrer la pensée +de ses héroïnes. Décrite comme une vision, frappée en éclatantes figures +et chantée comme une strophe, elle donne lieu à de splendides périodes, +où se déploient tous les prestiges du style. + +L'art de ne révéler d'un paysage, d'une physionomie et d'une âme qu'un +petit nombre d'aspects saillants, cette concision choisie et savante, +ressortent encore des tableaux d'ensemble où se mêlent les péripéties et +les descriptions. Que l'on prenne la scène des comices dans _Madame +Bovary_, les files de filles de ferme se promenant dans les prés, la +main dans la main, et laissant derrière elles une senteur de laitage, la +myrrhe qu'exhalent les sièges sortis de l'église, les physionomies +grotesques ou abêties de la foule, l'attitude nouvelle de Homais, les +passes conversationnelles où Rodolphe conquiert la chancelante épouse, +tout est saisi en de brefs aspects particuliers, sans le narré du train +ordinaire qui dut accompagner ces faits d'exception. Dans l'_Éducation +sentimentale_, cette contention et le choix adroit des détails +significatifs tiennent du prodige. Une certaine phase que connaissent +tous les habitués de traversées, est notée par ces simples mots: «Il se +versait des petits verres». Les courses, l'attaque singulière du poste +du Château-d'Eau pendant les journées de Février, qui est exactement ce +qu'un passant verrait d'une émeute,--une séance de club, l'élégance et +le luxueux ennui d'une réception chez un financier, sont décrits de même +en traits discontinus et marquants. Et jusqu'aux merveilleuses et +poignantes entrevues de Frédéric et de Mme Arnoux, à cette idylle +d'Auteuil, où, vêtue d'une robe brune et lâche, elle promenait sa grâce +douce sous des feuillages rougeoyants,--qui sont notées en faits +indispensables et dépourvues de toute phraséologie inutile. Que l'on se +rappelle, pour confirmer ces notions, les scènes exactes et comme +perçues de _Salammbô_, ou l'extrême concision des préludes descriptifs +dans la _Tentation_, les sobres et éclatantes phrases dans lesquelles un +détail baroque ou raffiné révèle tout un temps; le festin d'Hérode, où, +dans la succession des actes, pas une page ne souligne l'énorme luxure +latente des convives qu'enivre la fumée des mets et la chaude danse de +l'incestueuse ballerine; tous ces rayonnants tableaux sont peints en +touches sûres et rares, qui ne montrent d'un spectacle que les fortes +lumières et les attitudes passionnantes. + +_Caractères généraux des moyens_: Nous venons d'analyser avec une +minutie qui sera justifiée plus loin, les moyens dont use Flaubert pour +susciter en ses lecteurs les émotions qui seront désignées. Leur +caractère commun est aisé à démêler, et rarement, du style à la +composition, de la description à la psychologie, des mots aux faits, un +artiste a fait preuve d'une plus rigide conséquence. + +Du haut en bas de son oeuvre, Flaubert est celui qui choisit avec +rigueur et assemble avec effort des matériaux triés. Qu'il s'agisse de +l'élection d'un vocable, il le veut unique, précis et tel que chacun ou +chaque série réalise des idéaux sensuels et intellectuels nombreux. La +syntaxe est correcte, sobre, liante, de façon à modeler des phrases +presque toujours aptes à figurer isolées. Et comme cette rigueur concise +exclut de la langue de Flaubert toute superfluité, des lacunes existent, +ou le semblent, entre les unités dernières de son oeuvre; les +paragraphes se suivent sans se joindre, et les livres s'étagent sans +soudure. + +De même, si l'on considère ses procédés d'écriture par le contenu et non +plus par le contenant, les faits aussi soigneusement élus que les mots, +forcés d'ailleurs d'être tels qu'on les puisse exprimer dans une langue +déterminée,--sont significatifs pour qu'ils donnent lieu à de belles +phrases, et significatifs encore, parce qu'ils résultent d'un choix d'où +le banal est exclu. + +De ce triage perpétuel des mots et des choses, résulte la concision +puissante, la haute et difficile portée de ce qu'exprime Flaubert; de là +ses descriptions écourtées, disjonctives et pourtant résumantes, sa +psychologie, soit transmutée en magnifiques images, soit réduite en +sobres indications d'actes, sous lesquelles certains esprits perçoivent +ce qui est intime et d'ailleurs inexprimé; de là le sentiment de +formidable effort et d'absolue réussite parfois, que ces oeuvres +procurent, qui, ramassées, trapues, planies, parachevées et polies grain +à grain, ressemblent à d'énormes cubes d'un miroitant granit. + +NOTES: + +[Note 1: La signification de ce procédé d'analyse est excellemment +développée dans les _Essais de psychologie_ de M. Paul Bourget.] + + +II + +LES EFFETS + + +_L'ensemble_: L'oeuvre de Flaubert est double, départie entre le vrai et +le beau. La tragique histoire de _Madame Bovary_ raconte en sa froide +exactitude la ruine d'une âme forte et irrésignée qu'avilit et qu'écrase +la bassesse stupide de tous. L'_Éducation sentimentale_ conduit, par +l'infini dédale des lâches amours de Frédéric Moreau, de la rubiconde +infamie d'Arnoux, à la double beauté de Marie Arnoux; ce livre apprend à +mesurer les extrêmes de l'humanité. Il est des heures où du spectacle +des choses s'exhale le pessimisme parfois puéril de _Bouvard et +Pécuchet_, que corrige la cordiale pitié empreinte dans le premier des +_Trois Contes_. Les pages qui le suivent consolent par d'augustes +spectacles d'avoir vu et pénétré la vie. L'irrésistible charme de la +_Légende_, la sèche beauté d'_Hérodias_, induisent à _Salammbô_ où la +pourpre et les ors du style expriment, en une suprême fanfare, l'exquis, +le grandiose et le fulgurant. En l'oeuvre maîtresse, la _Tentation de +saint Antoine_, le beau et le vrai s'allient par l'allégorie; pénétrée +de signification et décorée de splendeur, cette oeuvre consigne en un +dernier effort tout le testament spirituel et mystique de Gustave +Flaubert. + +Cette ordonnance n'est point absolue. Les oeuvres où Flaubert s'est le +plus abandonné au terne cours de la vie, sont teintes parfois +d'incomparables beautés de style et d'âme. Il est même des passages dans +l'_Éducation sentimentale_ qui, dans leur tentative d'exprimer +d'indéfinissables mouvements d'âmes, touchent au mystère. Et si la +beauté rayonne dans _Salammbô_, la _Tentation_, _Hérodias_, la +_Légende_, elle y est définie et corroborée par un réalisme historique +plein de minutie. Le pessimisme qu'affirme _Bouvard et Pécuchet_ ne +ressort pas plus des tristes dénouements des romans, que des farouches +destinées qui s'appesantissent dans _Salammbô_ et des continus +effarements avec lesquels saint Antoine contemple l'écroulement de ses +erreurs. Ainsi mêlées en des alliages où chaque élément prédomine +alternativement, les deux passions de Flaubert, la beauté exaltée +jusqu'au mystère, et la vérité suivie de pessimisme, composent les +livres que nous analysons. + +_Le réalisme_: Le réalisme, qu'il faut définir la tendance à voir dans +les objets dénués de beauté matière à oeuvre d'art, est poussé chez +Flaubert à ses extrêmes limites, et, en fait, certains côtés extérieurs +de _Madame Bovary_ et de l'_Éducation_ n'ont pas été dépassés par les +romanciers modernes. Flaubert s'est astreint à décrire de niaises +campagnes, comme les environs d'Yonville, ou les plates rives de la +Seine entre lesquelles se passe le début de son second roman. Des +intérieurs sordides apparaissent dans ses livres, de la cahute près +d'Yonville, où Mme Bovary trouva l'entremetteuse de ses liaisons, à la +mansarde dans laquelle Dussardier blessé fut soigné par cette +énigmatique personne, la Vatnaz. Mais la médiocrité attire Flaubert +davantage. Il excelle à peindre en leur ironique dénûment de toute +beauté, certains intérieurs bourgeois, décorés de lithographies, +planchéiés, frottés et balayés. Certaines hideurs modernes le +requièrent. Il s'adonne à rendre minutieusement le ridicule des fêtes +agréables aux populations, comme les comices d'Yonville et les +solennités publiques de la capitale. Tout ce qui forme le contentement +de la classe moyenne, les gros déjeuners de garçons, les séances au +café, les parties fines pour des villageois dans la ville proche, la +maîtresse chichement entretenue, les cadeaux que M. Homais rapporte à sa +famille, sa gloriole de père infatué, le bonnet grec, la politique, les +joies solitaires en un métier d'agrément, sont complaisamment décrits. +Et de même, plus haut, les aimables fourberies de M. Arnoux riche, la +religion du chic dont est imbu le jeune de Cisy, les plaisirs mondains +de Mme Dambreuse et les galanteries maquignonnes de son premier amant, +sont détaillés avec une insistance dont l'ironie n'exclut pas toute +exactitude. Les êtres de ce milieu sont des âmes journalières et +ordinaires, toute la moyenneté des fonctions sociales, le pharmacien, +l'officier de santé, le notaire, le banquier, l'industriel d'art, le +répétiteur de droit, l'habitué d'estaminets, et les femmes de ces gens. +Décrits, analysés, mis en scène, avec une moquerie tacite, mais aussi +avec la pénétration adroite d'un connaisseur d'hommes, ils donnent de la +vie et de la société une image au demeurant exacte pour une bonne part +de ce siècle. Que l'on joigne à cette médiocrité des lieux et des gens, +le mince intérêt des aventures, un adultère diminué de tout l'ennui de +la province, la vie campagnarde de deux vieux employés, l'existence +sociale de quelques familles moyennes à Paris, que traverse le +désoeuvrement d'un jeune homme nul, on reconnaîtra dans les romans de +Flaubert, tous les traits essentiels de l'esthétique réaliste. + +Il en possède la véracité. S'efforçant sans cesse de rendre exactement +du spectacle des choses ce que ses sens en ont perçu, il arrive, quand +il s'efforce de démêler les mobiles des actes et les phases des +passions, à une extraordinaire pénétration, qui est le résultat de sa +connaissance des modèles qu'il a pris, et de son application à rester +dans le domaine du naturel et de l'explicable. Sa science des causes qui +produisent les grands traits du caractère est merveilleuse, comme le +montrent les antécédents parfaitement calculés d'Emma et de Charles +Bovary, la vague adolescence de Frédéric Moreau. Puis ces caractères +jetés dans l'existence, soumis à ses heurts et consommant leurs +récréations, évoluent au gré des événements et de leur nature, avec +toute l'unité et les inconséquences de la vie véritable, tantôt nobles, +déçus et victimes comme Mme Bovary, tantôt perpétuant à travers des +fortunes diverses leur permanente impuissance comme Frédéric Moreau, +tantôt sages et victorieux comme Mme Arnoux. Et dans ces existences; +dont les menus faits décèlent perpétuellement en Flaubert une si +profonde perception des mobiles, de leur complication, de la +dissimulation des plus puissants, de toute la vie inconsciente qui rend +chacun différent de ce qu'il se croit et de ce qu'on le croit être, +Flaubert est parvenu à distinguer et à rendre le trait le plus +difficile: la lente transformation que le temps impose à ceux qu'il +détruit. Seul, avec les plus grands des psychologues russes, il saisit +les personnes successives qui apparaissent tour à tour au-dehors et au +dedans de chaque individu. Que l'on observe combien Mme Bovary est +parfaitement, aux premiers chapitres, la jeune femme soucieuse +d'intérieur et reconnaissante de l'indépendance que le mariage lui +assure; puis l'inquiétude croissante de toute sa personne ardemment +vitale, et son chaste amour pour un jeune homme fréquentant sa maison, +prélude coutumier des adultères plus consommés. Et combien est nouvelle +celle qui se livre avec une grâce presque mûre à son aimé, et comme on +la sent, à travers ses cris de jeune maîtresse, la femme de maison, être +déjà responsable et dénué d'enfantillages. Puis les épreuves viennent, +sa chair se durcit en de plus fermes contours et, par le revirement +habituel, il lui faut un plus jeune amant, pour lequel elle est en effet +la maîtresse, la femme chez qui de despotiques ardeurs précèdent les +attitudes maternelles, que coupent encore les coups de folie d'une +créature sentant le temps et la joie lui échapper, jusqu'à ce qu'elle +consomme virilement un suicide, en femme forte et faite, qui sentit les +romances sentimentales des premiers ans se taire sous les rudes +atteintes d'une existence sans pitié. On pourrait retracer de même les +lentes phases du caractère de Frédéric Moreau et de Mme Arnoux, qui tous +deux éprouvent aussi l'humiliation de se sentir transformés par le +passage des jours, pétris et malléables au cours des passions et des +incidents. + +Le souci du vrai et la réussite à le rendre que montrent la psychologie +et les descriptions réalistes de Flaubert, le suivent dans ses oeuvres +d'imagination. Quand cet homme, qu'excède visiblement le spectacle du +monde moderne, s'adonne à l'évocation d'époques que son esprit +apercevait éclatantes et grandioses, il ne peut dépouiller son réalisme +et se sent impérieusement forcé d'étayer sa fantaisie du positif des +données archéologiques. Avant d'entreprendre _Salammbô_, il explore le +site de Carthage, note le bleu de son ciel et la configuration de son +territoire. Puis, remuant les bibliothèques, s'étant assimilé le peu que +l'on sait sur la métropole punique, incertain encore et connaissant le +besoin d'amplifier son recueil de faits, il recourt par surcroît à +l'archéologie biblique et sémitique, s'emplit encore la cervelle de tout +ce que les littératures classiques contiennent de farouche et de fruste. +Pour la _Tentation de saint Antoine_, de même, pas une ligne dans cette +série d'hallucinations qui n'eût pu donner lieu à un renvoi en +italiques. + +«Je suis perdu dans les religions de la Perse, écrit-il dans sa +correspondance, je tâche de me faire une idée nette du dieu Hom, ce qui +n'est pas facile. J'ai passé tout le mois de juin à étudier le +bouddhisme, sur lequel j'avais déjà beaucoup de notes, mais j'ai voulu +épuiser la matière autant que possible. Aussi ai-je un petit Bouddha que +je crois aimable.» + +Et pour l'extravagant final de ce livre: + +«Dans la journée, je m'amuse à feuilleter des belluaires du moyen âge; à +chercher dans les «auteurs» ce qu'il y a de plus baroque comme animaux. +Je suis au milieu des monstres fantastiques. Quand j'aurai à peu près +épuisé la matière, j'irai au Muséum rêvasser devant les monstres réels, +et puis les recherches pour le bon saint Antoine seront finies.» + +Enfin, M. Maxime du Camp nous dit que pour ce pur conte, la _Légende de +saint Julien l'hospitalier_, il a prêté à Flaubert toute une collection +de traités de vénerie et d'armurerie. Que l'on rapproche ces lectures de +celles qu'il fit pour écrire _Bouvard et Pécuchet_ ou l'_Éducation_. Le +procédé apparaîtra le même. Avant de laisser enfanter son imagination, +de prêter à sa puissance verbale de beaux thèmes à phrases magnifiques, +Flaubert avait rempli sa mémoire de l'infinité de faits que réclamait +son style particulier, disconnexe et concis, et que son réalisme le +poussait à rechercher aussi véridiques que peuvent les fournir les +livres. Avant d'avoir écrit un paragraphe de ses oeuvres épiques ou +lyriques, il connaissait d'un Carthaginois, l'habillement, l'armure, la +demeure, le luxe, la nourriture; ses fêtes, ses rites, sa politique, les +institutions de sa ville, les alliances, les peuplades ennemies, les +hasards de son histoire et la légende de son origine. Et quand il lui +fallut, en quelques pages, mettre debout l'ancienne Byzance, Babylone +sous Nabuchodonosor, évoquer les dieux et les monstres, il composa en sa +cervelle ces visions de données aussi exactes et d'aussi minutieux +renseignements que ceux pour les chasses de Julien, et celles-ci que +les notes par lesquelles il décrivait un bal chez un banquier ou une +noce au village. + +Cet art réaliste étayé de faits et d'où l'imagination est presqu'exclue, +atteint, par là, selon le voeu d'une de ses lettres «à la majesté de la +loi et à la précision de la science». L'oeuvre conçue comme +l'intégration d'une série de notes prises au cours de la vie ou dans des +livres, n'ayant en somme de l'auteur que le choix entre ces faits et la +recherche de certaines formes verbales, possède l'impassible froideur +d'une constatation et ne décèle des passions de son auteur que de rares +accès. Elle est, comme un livre de science, un recueil +d'observations,--ou, comme un livre d'histoire, un recueil de +traditions, bien différente de tous les romans d'idéalistes que +composent une série d'effusions au public à propos de motifs ordinaires +ou de faits clairsemés. Masqué par une esthétique qui consiste à montrer +de la vie une image et non pas une impression, l'écrivain garde en lui +ses opinions et ses haines, ne fournissant qu'à l'analyse de légers mais +suffisants indices. + +_Pessimisme_: Il est manifeste pour quiconque conserve l'arrière-goût de +ses lectures, que les romans de Flaubert tendent à donner de la vie un +sentiment d'amère dérision. Sur la stupidité et la méchanceté de +certains êtres, sur l'inconsciente grossièreté d'autres, sur l'injustice +ironique de la destinée, sur l'inutilité de tout effort, la muette et +formidable insouciance des lois naturelles, Flaubert ne tarit pas en +dissimulés sarcasmes. Certains personnages, Homais, mieux encore le +formidable Regimbart de l'_Éducation_, exposent toute la platitude +humaine, folâtre ou grognonne, en des individuations si complètes +qu'elles peuvent être érigées en types. D'autres, pris, semble-t-il, +avec une particulière conscience, au plein milieu de l'humanité +courante, Charles Bovary, cet être essentiellement médiocre et chez qui +une bonté molle ajoute à l'insupportable pesanteur morale,--Jacques +Arnoux, plus canaille et plus réjoui, mais non moins irresponsable, +béat, et odieux, traduisent tout ce que le type humain social de la +moyenne contient de lourde bassesse et de haïssable laisser-aller. Et +ces êtres qui présentent à la vie la carapace de leur stupidité, +rubiconds et point méchants, oppriment, grâce à d'obscènes +accouplements, ces admirables femmes, Mme Bovary, supérieure par la +volonté, Mme Arnoux supérieure par les sentiments, qui, avilies ou +contenues, subissent le long martyre d'une vie de tous côtés cruellement +fermée. Qu'elles se débattent, l'une entre une tourbe de niais et avide +de trouver une âme assonante à la sienne, elle prostitue son corps et +ses cris à de bas goujat et meurt abandonnée de tous par le fier refus +de l'indulgence de celui qui la fit la femme d'un imbécile; que l'autre, +plus intimement malheureuse, froissée sans cesse par le choquant contact +d'un rustre, renonçant en un pudique et sage pressentiment, à l'amour +probablement chétif d'un jeune homme «de toutes les faiblesses», +insultée par les filles, haïe de son enfant, et finissant en une +hautaine indulgence par faire à son mari l'aumône de soins +délicats,--toutes deux mesurent l'amertume de la vie, hostile aux +nobles, et paient la peine de n'être pas telles que ceux qui les +coudoient. Et la vie passe sur elles; de petits incidents ont lieu: la +bêtise d'une république succède à la niaiserie d'une royauté; quelques +années de vie de province s'écoulent en vides propos et minces +occurrences; des entreprises sont tentées auprès d'elles, réussissent ou +échouent sans qu'il leur importe, et dans ce plat chemin qui les conduit +et tous à une formidable halte, elles ne sentent intensément que le +malheur de songer à leur sort. Car Flaubert interdit de troubler la +tristesse du rêve par l'excitation de l'acte. Dans ce curieux livre, +_Bouvard et Pécuchet_, qui est comme la nécrologie de toutes les +occupations humaines, il s'attache à montrer comment tout effort peut +aboutir à quelque échec, et accumulant les insuccès après les +tentatives, il proscrit le délassement de toute entreprise. Et si +dégoûté de l'action, l'on tente le refuge de la spéculation, voici qu'un +autre livre barre le chemin. La _Tentation de saint Antoine_ dresse, en +une éblouissante procession, la liste formidable de toutes les erreurs +humaines, tire le néant des évolutions religieuses, entrechoque les +hérésies, compare les philosophies et, finalement, quand d'élimination +en élimination on touche à l'agnosticisme panthéiste des modernes, +montre l'humanité recommençant le cycle des prières dès que le soleil se +lève et l'action la réclame. + +Cet effrayant tableau de la vie qui, après en avoir décrit les duretés +réelles, évalue à l'inanité de consolations, tracé avec une +impassibilité qui le corrobore, par une méthode strictement réaliste où +des faits ruinent les illusions, n'est point tout entier aussi +rigoureusement hautain. Il semble qu'à la fin de sa vie, le pessimisme +de Flaubert se soit pénétré de douceur. Dans les deux premiers des +_Trois Contes_, dont l'un, _Un coeur simple_, décrit l'humble vie de +sacrifices d'une servante, et l'autre, la _Légende de saint Julien +l'hospitalier_ raconte la dure destinée d'un innocent parricide, +l'écrivain paraît compatir aux maux qu'il montre, et peut-être est-il +juste de croire qu'aux abords de la vieillesse, Flaubert a senti qu'il +ne convenait pas de séparer la cause des grands de celle des petits, +qui, victimes autant que bourreaux, prennent sans doute leur part des +souffrances qu'ils contribuent à aigrir. + +_La beauté_: De quelque façon qu'il envisageât la vie, compatissant ou +sardonique, Flaubert la détestait. «Peindre des bourgeois modernes +écrit-il, me pue étrangement au nez». Aussi quitte-t-il, sans cesse, la +réalité que l'acuité de ses sens et les besoins de son esprit le +forçaient sans cesse aussi à apercevoir, et s'essaie-t-il à se créer un +monde plus enthousiasmant, en abstrayant et en résumant du vrai ses +éléments épars d'énergie et de beauté sensuelle. Soit par l'harmonie de +phrases supérieures à leur sens, soit dans la grandeur d'âmes +douloureusement séparées du commun, soit dans l'évocation d'époque +mortes et sublimées dans son esprit en leur seule splendeur et leur +seule horreur, il sut s'éloigner de ce qui existe imparfaitement. + +Sans cesse, dans les plus vulgaires pages, la beauté de l'expression +conçue en termes nets, simplement liés, semble proférer une note lyrique +plus haute que les choses dites. La phrase s'ébranle, décrit son orbe et +s'arrête, avec la force précise d'un rouage de machine, et sans plus de +souci, semble-t-il, de la besogne à accomplir. Qu'il s'agisse de rendre +la strophe que prononce Apollonius de Thyane, suspendu immaculé sur +l'abîme, ou les simples incidents du séjour d'une provinciale dans un +Trouville préhistorique, les mots se déroulent parfois avec la même +grandiloquence, et bondissent au même essor. L'enfant niais et veule qui +fut Charles Bovary, se trouve par le hasard d'une période doué d'une +forte existence de vagabond des champs et finit par commettre des actes +dits en termes héroïques! «Il suivait les laboureurs et chassait à coups +de mottes de terre les corbeaux qui s'envolaient.» Et même Homais, +l'homme au bonnet grec, dans une colère pédante contre son apprenti, en +vient à être désigné par une réflexion ainsi conçue: «Car, il se +trouvait dans une de ces crises où l'âme entière montre indistinctement +ce qu'elle renferme, comme l'Océan qui dans les tempêtes s'entrouve +depuis les fucus de son rivage jusqu'au sable de ses abîmes.» + +D'autres échappatoires sont plus légitimes et moins caractéristiques. +Flaubert use le premier du procédé naturaliste qui consiste à compenser +la médiocrité des âmes analysées par la beauté des descriptions où +l'auteur, intervenant tout à coup, prête à ses plus piètres créatures +des sens de nerveux artistes. Félicité, la simple bonne de Mme Aubain, +porte au catéchisme où elle accompagne la fille de sa maîtresse, une +sensibilité délicate et tactile, jusqu'à de pareilles élévations: + +«Elle avait peine à imaginer sa personne; il n'était pas seulement +oiseau mais encore un feu et d'autres fois un souffle, c'est peut-être +sa lumière qui voltige la nuit, au bord des marécages, son haleine qui +pousse les nuées, sa voix qui rend les cloches harmonieuses; et elle +demeurait dans une adoration, jouissant de la fraîcheur des murs et de +la tranquillité de l'église.» + +En s'accoutumant à rendre le dialogue en style indirect, Flaubert se +débarrasse encore de la nécessité des modernistes, forcés de hacher leur +phrase à la mesure de paroles lâchées. Enfin placé devant les scènes où +le mènent ses romans, Flaubert quitte tout à coup l'exacte réalité et +s'abandonne à l'admiration du spectacle. Les Champs-Élysées dans +l'_Éducation_, le jardin d'un café-concert, où à un certain instant, +dans les bosquets, «le souffle du vent ressemblait au bruit des ondes», +le bal chez Rosanette, la forêt de Fontainebleau, présentent +d'admirables pages. Dans _Madame Bovary_, le séjour au château de la +Vaubyessard, avec ses minuties d'élégance, la forêt où l'héroïne +consomme son premier adultère, le tableau de l'agonie et de +l'Extrême-Onction, jettent des éclats entre le restant d'ombre. + +Enfin Flaubert satisfait son amour de l'énergie et de la beauté en +concevant les admirables femmes de ses romans, pâles, noires, fines et +tristes, Mme Bovary et Mme Arnoux. Dès qu'il parle de l'une d'elles, son +style s'adoucit, chatoie et chante. Il doue Mme Bovary de toute la +séduction d'une âme acérée dans un corps souple, élancé et blanc. Les +fantasmagories de son imagination insatisfaite, les sourds élans de son +âme vers des bonheurs plus profonds, les gouttes de joie qu'elle +parvient à exprimer de la sécheresse de sa vie, culminent en cette scène +d'amour où l'ineffable est presque dit: + +«La lune toute ronde et couleur de pourpre se levait à ras de terre au +fond de la prairie. Elle montait vite entre les branches des peupliers +qui la cachaient de place en place comme un rideau noir, troué. Puis +elle parut éclatante de blancheur, dans le ciel vide qu'elle éclairait, +et alors se ralentissant, elle laissa tomber sur la rivière une grande +tache qui faisait une infinité d'étoiles; et cette lueur d'argent +semblait s'y tordre jusqu'au fond, à la manière d'un serpent sans tête +couvert d'écailles lumineuses. Cela ressemblait à quelque monstrueux +candélabre d'où ruisselaient tout du long, des gouttes de diamant en +fusion. La nuit douce s'étalait autour d'eux; des nappes d'ombre +emplissaient les feuillages, Emma, les yeux demi-clos, aspirait avec de +grands soupirs le vent frais qui soufflait. Ils ne se parlaient pas +trop, perdus qu'ils étaient dans l'envahissement de leur rêverie. La +tendresse des anciens jours leur revenait au coeur, abondante et +silencieuse, comme la rivière qui coulait, avec autant de noblesse qu'en +apportait le parfum des syringas, et projetait dans leurs souvenirs des +ombres plus démesurées et plus mélancoliques que celles des saules +immobiles qui s'allongeaient sur l'herbe. Souvent quelque bête nocturne, +hérisson ou belette, se mettant en chasse, dérangeait les feuilles, ou +bien on entendait par moments une pêche mûre qui tombait toute seule de +l'espalier.» + +Et cette passion déçue, la cruelle corruption de Mme Bovary, la flamme +intense de ses prunelles et le pli hardi de sa lèvre, son existence de +hasard, le coup de folie de sa luxure, et enfin pourchassée, outragée, +et rageuse, cette agonie par laquelle elle s'acquitte de toutes ses +hontes, quelle violente évasion, en toutes ces scènes, hors le banal de +la vie! + +Mme Arnoux est plus idéalement belle encore. Avec ses lisses bandeaux +noirs sur sa douce face mate, une fleur rouge dans les cheveux, lente, +surprise et pure, elle inspire à Flaubert ses plus charmantes pages. Son +apparition dans le salon de la rue de Choiseul, avec son «air de bonté +délicate»; puis à la campagne où Frédéric échange avec elle les premiers +mots intimes, plus tard la scène d'intérieur où il la trouva instruisant +ses enfants: «ses petites mains semblaient faites pour répandre des +aumônes puis essuyer des pleurs, et sa voix un peu sourde naturellement +avait des intonations caressantes et comme des légèretés de brise»;--la +visite qui lui est rendue dans une fabrique, et cette conversation où la +beauté s'élève au mystère et à l'auguste: + +«Le feu dans la cheminée ne brûlait plus, Mme Arnoux sans bouger restait +les deux mains sur les bras de son fauteuil; les pattes de son bonnet +tombaient comme les bandelettes d'un sphinx; son profil pur se découpait +en pâleur au milieu de l'ombre. + +Il avait envie de se jeter à ses genoux. Un craquement se fit dans le +couloir; il n'osa. + +Il était empêché d'ailleurs par une sorte de crainte religieuse. Cette +robe se confondant avec les ténèbres lui paraissait démesurée, infinie, +insoulevable ...» + +--Une rencontre dans la rue, le revirement mystérieux où elle s'avoue +«en une désertion immense» aimer Frédéric, puis l'entrevue capitale dans +le magasin de porcelaine de son mari et les lèvres de son amant touchant +ses magnifiques paupières;--enfin ce centre de tout le livre, l'idylle +d'Auteuil, et les longues visites souffreteuses: + +«Presque toujours, ils se tenaient en plein air au haut de l'escalier, +et des cîmes d'arbre jaunies par l'automne se mamelonnaient devant eux, +jusqu'au bord du ciel pâle, ou bien ils allaient au bout de l'avenue +dans un pavillon ayant pour tout meuble un canapé de toile grise. Des +points noirs tachaient la glace; les murailles exhalaient une odeur de +moisi,--et ils restaient là, causant d'eux-mêmes, des autres, de +n'importe quoi, avec un ravissement pareil. Quelquefois les rayons du +soleil, traversant la jalousie, tendaient, depuis le plafond jusque sur +les dalles, comme les cordes d'une lyre. Des brins de poussière +tourbillonnaient dans ces barres lumineuses. Elle s'amusait à les +fendre, avec la main;--Frédéric la saisissait doucement; et il +contemplait l'entrelac de ses veines, les grains de sa peau, la forme de +ses ongles. Chacun de ses doigts était pour lui plus qu'une chose, +presqu'une personne ... Il l'appelait Marie, adorant ce nom là fait +exprès, disait-il, pour être soupiré dans l'extase et qui semblait +contenir des nuages d'encens, des penchées de roses.» + +D'aussi belles pages marquent encore la sensualité contenue de ces deux +êtres mûrs pour l'amour, et exacerbant leurs nerfs malades; la promesse +de son corps accordée et ce sacrifice empêché par la maladie de son fils +tandis que dehors l'émeute se déchaîne,--puis la séparation des deux +amants, jusqu'à cette scène effroyablement aiguë où Frédéric, se +trouvant un soir chez elle pâle et en larmes, est emmené par sa +maîtresse, tandis que les rires délirants de Mme Arnoux sonnent dans +l'escalier, et en trouent l'ombre; la ruine de cette femme, cette chose +intime et presque obscène, la vente de ses effets: enfin cette suprême +et dure entrevue, où éclairée tout à coup par la lampe, elle montre à +son amant vieilli, et travaillé de concupiscences, la froideur pure sur +ses doux yeux noirs, de ses cheveux désormais blancs, dont déroulés, +elle taille une mèche, «brutalement à la racine» ... + +Par ce type de femme de la grâce la plus haute, Flaubert se compensait +de toutes les brutes que son souci de la vérité le forçait à peindre. +Mais le prodige qu'il lui fallait accomplir pour imposer au réel ce +reflet de beauté, le visible effort avec lequel ses phrases plus +grandes s'élèvent au-dessus des paragraphes qu'elles ornent, l'âcre +dégoût sans doute mêlé d'ironie, de devoir ensuite se remettre à noter +en mots impassibles les turpitudes d'une foule de niais, tout le +supplice volontaire d'un artiste s'astreignant à une besogne vengeresse +mais répugnante, faisaient se détourner Flaubert avec joie du roman, +écrire après _Madame Bovary_, l'épopée de _Salammbô_, refaire après +l'_Éducation_ ce poème mi-didactique, mi-fantastique, la _Tentation_, et +préluder par la _Légende_ et _Hérodias_ à son entreprise la plus +abêtissante de toutes, _Bouvard et Pécuchet_. + +L'on entre par ces livres épiques dans la région de la pure beauté. La +phrase non plus réduite à une élégante armature dans laquelle +s'enchâssent n'importe quels mots bas, ordonne des vocables sonores, +colorés et beaux, les rythme en retentissantes cadences, développe de +nobles visions, splendides, grandioses ou d'une haute horreur. Des +hommes gigantesques et primitifs, à l'âme concise et puisant dans cette +rétraction de leur être une formidable énergie, accomplissent ou +subissent d'effroyables forfaits. Leurs actes se déploient en +étincelants décors où se fige la splendeur des ors, des porphyres, des +pourpres, des airains, et que lavent parfois de larges ruisseaux de +sang. Et parmi ces architectures, entre l'embrasement des catastrophes, +sous les yeux droits et mâles, d'étranges femmes passent. Elles sont +menues, graves, soumises, et comme dormantes. Tantôt sortant du temple, +elles supplient, cambrées, au haut de leur palais, les astres qui +tressaillent au frémissement de leurs lèvres; tantôt elles prennent de +leur corps anxieux de pureté, des soins inouïs, le macérant de parfums, +l'enduisant d'onguents, le frôlant de soies, au point que la jouissance +de leur lit promet une joie délictueuse et mortelle. + +Sous les platanes, dans un jardin diapré de lis et de roses, les +mercenaires célébrant leur festin; la lente apparition de Salammbô +descendue les apaiser, à la fois peureuse et divine, l'expédition +nocturne de Mathô et Spendius dans le temple de Tanit, l'horreur de ces +voûtes et le charme du passage du chef par la chambre alanguie où +Salammbô dort entre la délicatesse des choses; le retour d'Hamilcar, son +recueillement dans la maison du Suffète-de-la-Mer; Salammbô partant +racheter de son corps le voile de la déesse, son accoutrement d'idole et +ses râles mesurés, quand le chef des barbares rompt la chaînette de ses +pieds; puis le siège énorme de Carthage, la foule des peuplades +accourues, l'écrasement des cadavres, l'horreur des blessures, et sur ce +carnage rouge, l'implacable resplendissement de Moloch; l'agonie de +toute une ville, puis par un revers l'agonie de toute une armée, les +dernières batailles, et, entre celles-ci, l'entrevue si curieusement +mièvre et grave, où Salammbô voilée et parlant à peine reçoit le prince +son fiancé en un jardin peu fleuri que passent des biches traînant à +leurs sabots pointus, des plumes de paons éparses, enfin le supplice de +Mathô et les joies nuptiales, mêlant des chocs de verres et des odeurs +de mets au déchirement d'un homme par un peuple, jusqu'à ce qu'aux yeux +de Salammbô défaillante en l'agitation secrète de ses sens, Schahabarim +arrache au supplicié son coeur et le tende tout rouge au rouge soleil, +final tonnant dans lequel se mêlent le beau, l'horrible, le mystérieux +et l'effréné en un suprême éclat. + +Et il est dans la _Tentation_ de plus belles scènes encore et de plus +magnifiques paroles. L'étrange et bas palais de Constantin précède le +festin farouche de Nabuchodonosor; l'apparition de la reine de Saba +galante et vieillote en son charme de chèvre; dans le temple des +hérésiarques la beauté flétrie, monacale et livide des femmes +montanistes, le culte horrible des ophites, conduisent à l'évocation +d'Apollonius de Thyane qu'un charme maintient suspendu sur l'abîme, +planant et montant en sa noble robe de thaumaturge; le défilé des +théogonies et sur la frise qu'a formée le pullulement des dieux +brahmaniques, le Bouddha apparaissant assis, la tête ceinte d'un halo et +sa large main levée; le catafalque des adonisiennes, Aphrodite, puis +l'immortel dialogue de la luxure et de la mort où les mots sont tantôt +liquides de beauté, tantôt lourds de tristesse; et ces dernières pages +où tous les monstres se dégagent et se confondent en un protoplasme qui +est la vie même,--quelle grandiose suite d'épisodes, dont chacun figure +une plus charmante ou rayonnante ou tragique beauté. Et que l'on joigne +à ces grandes oeuvres certaines pages de l'_Hérodias_, les imprécations +de Jeochanann, la scène gracieuse où Salomé, nue et cachée par un +rideau, étend dans la chambre du tétrarque son bras ramant l'air pour +saisir une tunique; enfin cette _Légende de saint Julien_ qui contient +les plus divines pages en prose de ce siècle, la vie pure et fière du +château, les combats et les hasards de Julien fuyant son destin de +parricide, les lieux luxurieux où il se marie, son crime, sa rigueur, sa +transfiguration finale;--certes pas même chez les grands poètes de ce +temps et d'autres on ne trouve un pareil ensemble de scènes aussi +purement belles et hautes flattant l'oreille, les sens, l'esprit et +toute l'âme, au point que certaines pages entrent par les yeux comme +une caresse, se délayant dans tout le corps, et le font frissonner +d'aise comme une brise et comme une onde. Par ces dernières oeuvres, +Flaubert restera l'artiste de ces temps qui sut assembler les mille +éléments épars de beauté matérielle et sensible, en de plus ravissants +ensembles. + +_Le mystère, le symbolisme_: Cet artiste explicite et précis qui excelle +à montrer la beauté sans voile par des phrases qui l'expriment toute, +sait aussi, dans des occasions plus rares mais marquantes, susciter la +délicieuse émotion qui résulte de la réticence, de la prétérition du +mystère suggéré, sait avec un art profond et charmant s'arrêter au bord +des images et des pensées auxquelles la parole est trop pesante. +Certaines émotions à peine senties des entrevues dernières de Mme Arnoux +et de Frédéric, sont voilées sous des mots à demi-révélateurs et +discrets qui ne laissent entrevoir les complications intimes d'âmes +tristement généreuses, qu'à quelques initiés. Et l'émoi mystique de la +prêtresse phénicienne s'efforçant sous les symboles des dieux et les +mythes des théogonies de saisir l'essence de l'être et la signification +de ses sourdes ardeurs, puis Hamilcar dans le silence diurne de la +maison du Suffète-de-la-Mer, se prosternant sur le sol gazé de sable, et +adorant silencieusement les Abaddirs, sous la lumière «effrayante et +pacifique» du soleil, qui passe étrange par les feuilles de lattier noir +des baies,--d'autres scènes ou lunaires ou souterraines, sont décrites +en phrases obscures, distantes, qui parlent à certains esprits une +langue comme oubliée mais comprise, et suscitant dans les limbes de +l'âme des émotions muettes. La _Tentation de saint Antoine_ à son début, +les voix qui susurrent aux oreilles de l'ascète des phrases insidieuses +de crépuscule, les images qui passent sous ses yeux, continues et +disconnexes, ont l'illogisme du rêve et l'appréhension de l'inconnu; les +visions se suivent et se lient imprévues; des communions subites ont +lieu: + +«Elle sanglotte, la tête appuyée contre une colonne, les cheveux +pendants, le corps affaissé dans une longue simarre brune. + +«Puis ils se trouvent l'un près de l'autre loin de la foule,--et un +silence, un apaisement extraordinaire s'est fait, comme dans le bois +quand le vent s'arrête et que les feuilles tout à coup ne remuent plus.» + +«Cette femme est très belle, flétrie pourtant et d'une pâleur de +sépulcre. Ils se regardent, et leurs yeux s'envoient comme un flot de +pensées, mille choses anciennes, confuses et profondes ...» + +D'autres scènes, l'apparition d'Hélène Ennoia, le culte des Ophites, se +passent en demi-ténèbres, et apparaissent vagues et passagères comme des +songes, persuasives comme des hallucinations. Que l'on se rappelle +encore les chasses fantastiques de Julien, et surtout cette expédition +où, quittant le lit nuptial, il parcourt une forêt enchantée dont les +bêtes indestructibles le frôlent, et d'autres, qu'il abat, s'émiettent +pourries dans ses mains,--puis l'immense horreur des lieux glacés, dont +l'hostilité expie son crime involontaire; Flaubert paraîtra posséder le +sens des choses à peine perçues, des sentiments naissants et +balbutiants, que le mot, clair exposant de l'idée précise, peut rendre +seulement par la suggestion, de mystérieuses analogies ou d'indirects +symboles. + +Le symbolisme des discours de Schahabarim et des hymnes de Salammbô est +au fond de l'oeuvre de Flaubert. Détestant la réalité de toute la haine +d'un idéaliste qui se trouve contraint de la voir, il s'est enfui du +monde moderne en un monde antique embelli; et non content de cette +évasion vers le splendide, il a sans cesse tendu et parfois réussi à +échapper radicalement au réel, en substituant aux individus les types, à +un récit de faits particuliers, un récit de faits allégoriques. + +Comme M. de Maupassant le dit dans sa préface aux lettres de Flaubert à +George Sand, même les romans, _Madame Bovary_, l'_Éducation_, bien que +réalistes, pleins d'actes et de lieux précis, ont pour personnages +principaux des êtres si parfaitement choisis entre une foule de +similaires, qu'ils représentent une classe, ou une espèce plutôt qu'un +individu. Madame Bovary est par certains côtés la femme, et Homais reste +comme l'exemple grotesque de toute une catégorie sociale. + +Dans l'_Éducation_, plus réaliste par le milieu et par le faire, les +jeunes gens Moreau, Deslauriers, Martinon, sont les types l'un d'une +énergie trop tourmentée, l'autre d'une faiblesse minée de folles et +vaines aspirations, le troisième de la grossièreté heureuse et finaude, +interprétation que confirme la portée générale du titre de toute +l'oeuvre. Passant sur _Salammbô_ dont le sens est simplement d'être +belle, dans la _Tentation_ une fantaisie plus libre permet une histoire +plus significative. + +Dans ce livre, qui est l'oeuvre suprême du style, des procédés +fragmentaires, de la science historique, de l'amour du beau, de la +philosophie de Flaubert, celui-ci a signifié toutes les passions, les +cultes et les spéculations de l'humanité. L'ascète est l'homme privé et +assiégé de satisfactions charnelles; les amorosités faciles de la reine +de Saba le sollicitent; la magie, de celle des brahmanes à celle des +Alexandrins tentent sa soif de pouvoir; il passe, n'adhérant +définitivement à aucune, par toutes les religions et les hérésies; la +métaphysique lui propose ses antinomies irrésolues, et il hésite de +désespoir, à s'abîmer dans la luxure ou à s'anéantir dans la mort; mais +sa curiosité le fait encore balancer entre le mystère du sphinx et les +fables de la chimère qui l'entraîne à travers les mythes et les ébauches +de la création, à l'intuition de ces germes de vie qui la contiennent +toute; il l'adore pour se relever et se remettre par la prière dans le +cycle des cultes, quand le soleil le rappelle de la spéculation nocturne +à l'action diurne. + +Dans ce livre, dans _Bouvard et Pécuchet_ qui en est l'analogue, plus +ironique et moins profond, Flaubert tente par une synthèse générale, en +dehors de toute intrigue et de toute psychologie, de représenter +l'histoire du développement de l'esprit humain, de son insatiable +inquiétude, sans cesse assaillie de solutions, de systèmes, de +révélations qu'il adopte, qu'il subit et qu'il abandonne en une +révolution que le scepticisme de l'écrivain le portait à concevoir +circulaire. Que l'on prenne le niais anachorète de la Thébaïde ou les +deux bonshommes de Chavignolles, ces êtres bornés, crédules, dociles et +étonnés sont bien les représentants de la dupe qu'il y a en tout homme. +L'impérissable myope, toujours zélé de croire les images confuses et +partielles qu'il aperçoit, alternant toute affirmation d'une autre, +adhérant à la vérité actuelle et oubliant constamment que l'ancienne fut +vérité aussi, protégé par ces continuels mirages contre la glaçante +notion de l'inconnaissable dans la science et de l'inutile dans les +actes, parvient à vivre presque tranquille et presque heureux, en une +existence de rêve et de paix. + +C'est dans cette idée narquoise et amère, qu'est le fond de la +philosophie de Flaubert, la morale de ses romans et la signification de +ses poèmes. Dans la _Tentation_ il s'est élevé à l'intuition pure de +cette idée spéculative et la propose aux regards avec la moindre somme +d'éléments connexes, mais non sans que ceux-ci interviennent. La suite +des visions n'est pas clairement symbolique; chacune d'elles est non de +fantaisie, mais extraite de livres et condense en quelques lignes tout +un ordre de renseignements positifs; enfin elles sont choisies aussi +pour leur beauté et leur mystère; à tel point que l'on peut tour à tour +considérer la _Tentation_ soit comme un poème didactique, soit comme un +tableau des époques antiques jusqu'au bas-empire, soit comme un +admirable et précieux ballet où se mêlent la fantaisie et les +magnificences. + +En cette oeuvre se reflète toute l'âme de Flaubert, cet esprit +contradictoire et déchiré, que le réel sollicitait et repoussait, que la +beauté attirait mais qui ne parvint à l'imaginer qu'antique et +documentaire, qui sentit la séduction du mystère et fut le plus +explicite des stylistes, qui conçut la synthèse du particulier dans le +général et cependant disséqua des âmes particulières, écrivit en phrases +analytiques et discrètes, et s'abstint de toute généralisation. Dans ces +alliances adverses, dans ces idéaux contradictoires, semble résider le +génie, l'originalité, le caractère, l'indice psychologique particulier +de Flaubert, qui n'eut dans toute sa carrière, que cette chose chez lui +primordiale et terme commun, le style. + + +III + +LES CAUSES + + +_Résumé des faits:_--Après avoir fait l'analyse du vocabulaire, de la +syntaxe, de la métrique, de la composition de Flaubert, nous avons +énuméré ses procédés de description et de psychologie qui se réduisent à +ceux du réalisme,--les caractères généraux de son art, qui sont la +concision, la contention, et, résultat saillant général, le statisme. +Les impressions principales que nous parurent produire les oeuvres ainsi +édifiées, furent la vérité, la beauté, le mystère, le symbolisme, effets +que coordonne en série un pessimisme violent ou ironique. Il faut +ajouter à ses renseignements isotériques sur Flaubert ceux que +fournissent la connaissance de sa méthode de travail, la lenteur et la +difficulté de sa rédaction, son effort constant, une fois le plan +général arrêté et les notes recueillies, pour achever chaque phrase, +chaque paragraphe, chaque page avant de passer à la suite. + +Ces données mettent en présence deux séries de faits contradictoires; +d'une part, l'amour des mots précis, des phrases autonomes et statiques, +des descriptions exactes, de la psychologie analytique, l'abondance des +faits dans la contexture de l'oeuvre, le recours constant à +l'observation et à l'érudition, l'impression de vérité que donnent les +livres de Flaubert; d'autre part, son excellence à rendre la beauté +pure, le mystère, le général, sa haine et sa souffrance du réel, ses +échappées vers le roman historique et vers l'allégorie, la splendeur de +son style, l'harmonie de ses périodes, la magnificence diffuse ou +précise de ses mots. Les _Souvenirs_ de M. Maxime Ducamp attestent la +perpétuelle oscillation de Flaubert entre le roman réaliste et des +oeuvres plus idéales. Enfin certains passages de ses lettres indiquent à +la fois l'une et l'autre de ces tendances, la conscience qu'eut Flaubert +de leur coexistence, et la solution probable de cet antagonisme. + +Voici qui montre son obséquiosité et son impersonnalité devant la +nature: + +«Je me suis mal exprimé en vous disant qu'il ne fallait pas écrire avec +son coeur; j'ai voulu dire, ne pas mettre sa personnalité en scène. Je +crois que le grand art est scientifique et impersonnel. Il faut par un +effort d'esprit se transporter dans les personnages et non les attirer +à soi.» (_Lettres de Flaubert, à George Sand_, éd. Charpentier, p. 41.) + +«Quelle forme faut-il prendre pour exprimer parfois son opinion sur les +choses de ce monde sans risquer de passer plus tard pour un imbécile? +Cela est un rude problème. Il me semble que le mieux est de les peindre +tout bonnement, ces choses qui nous exaspèrent; disséquer est une +vengeance.» (Ib. p. 47.) + +«Je me borne donc à exposer les choses telles qu'elles m'apparaissent, à +exprimer ce qui me semble le vrai. Tant pis pour les conséquences; +riches ou pauvres, vainqueurs ou vaincus, je n'admets rien de tout cela. +Je ne veux avoir ni amour, ni haine, ni pitié, ni colère. Quant à de la +sympathie, c'est différent: jamais on en a assez ... Est-ce qu'il n'est +pas temps de faire entrer la justice dans l'art?» (Ib. p. 283.) + +Voici pour la tendance contraire: «Peindre des bourgeois modernes et +français, me pue au nez étrangement (ib. p. 41). Ceux que je vois +souvent et que vous désignez, recherchent tout ce que je méprise et +s'inquiètent médiocrement de ce qui me tourmente. Je regarde comme très +secondaire le détail technique, le renseignement local, enfin le côté +historique et exact des choses. Je recherche par dessus tout la +_beauté_, dont mes compagnons sont médiocrement en quête.» (Ib. p. +274.) + +Ce passage-ci constate la contradiction de ses penchants: «Je suis comme +M. Prudhomme qui trouve que la plus belle église serait celle qui aurait +à la fois la flèche de Strasbourg, la colonnade de Saint-Pierre, le +portique du Parthénon, etc. J'ai des idéaux contradictoires; de là +embarras, arrêt, impuissance.»(Ib. p. 72.) + +Et voici qui met sur la voie de la cause de cette opposition: «Je ne +sais plus comment il faut s'y prendre pour écrire, et j'arrive à +exprimer la centième partie de mes idées après des tâtonnements +infinis.»(Ib. p. 17.) «Ce souci de la beauté extérieure que vous me +reprochez est pour moi une _méthode_. Quand je découvre une mauvaise +assonance ou une répétition dans une de mes phrases, je suis sûr que je +patauge dans le faux; à force de chercher, je trouve l'expression juste +qui était la seule et qui est, en même temps, l'harmonieuse.» (Ib. p. +279.) «Ainsi pourquoi y a-t-il un rapport nécessaire entre le mot juste +et le mot musical? Pourquoi arrive-t-on toujours à faire un vers, quand +on resserre trop sa pensée? La loi des nombres gouverne donc les +sentiments et les images, et ce qui parait être l'extérieur est tout +bonnement le dedans?» (Ib. p. 283.) + +_Analyses des faits; causes_.--Ces derniers passages sont extrêmement +significatifs; ils semblent indiquer en Flaubert le sentiment qu'entre +ses idées et la phrase particulière dont il veut les revêtir une lutte +existe, dans laquelle la forme l'emporte sur le fond et exclut celles +des pensées qu'elle ne peut figurer. Que l'on rapproche de cette +réflexion, le désaccord fréquent noté plus haut entre l'expression et +l'exprimé, notamment dans les réalistes où les mots sont sans cesse +au-dessus des choses; enfin que l'on tienne compte de ce fait +extraordinaire que Flaubert a écrit les oeuvres les plus diverses avec +le même style, que sa _Lettre à la municipalité de Rouen_ est conçue +comme le discours de Hanon dans le temple de Moloch, que Frédéric Moreau +parle de Mme Arnoux comme saint Antoine d'Ammonaria; il paraîtra évident +qu'en Flaubert, au-dessus de la division fondamentale de son esprit +également sollicité par le beau et par le réel, une tendance supérieure +et unique existait, celle d'assembler en une certaine forme de phrase, +certaines catégories de mots. + +Cette aptitude et ce penchant verbaux sont permanents, antécédents, +fondamentaux. Car dans les caractères mêmes de la syntaxe et du +vocabulaire de Flaubert, sont incluses les contradictions plus générales +que développe son oeuvre. + +Son amour du mot précis et définitif,--c'est-à-dire tel qu'il enserrât +une catégorie bornée d'images et celle-ci seulement,--dut diriger son +esprit à l'intuition des choses individuelles, l'éloigner de toute +généralisation abstraite. + +Son amour des beaux mots,--c'est-à-dire tels qu'ils soient sonores, ou +éveillent dans l'esprit des images exaltantes,--le détermina à sentir et +à vouloir exprimer le grandiose, le magnifique, l'harmonieux, à +qualifier en termes enthousiastes des choses en soi minimes; par ces +mots, il échappe encore à l'abstraction, et évite de plus la sécheresse +de l'analyse psychologique qu'il transpose en éclatantes descriptions. +Le conflit entre cette tendance verbale et la précédente détermine son +pessimisme; le triomphe de cette tendance sur la précédente, un +symbolisme. + +Son amour des mots indéfinis,--c'est-à-dire tels qu'ils provoquent dans +l'esprit non une image, mais la sourde tendance à en former une et le +vif sentiment d'effort et d'élation qui accompagne toute tendance +intellectuelle confuse,--le porta aux sujets où il pouvait le +satisfaire, aux époques lointaines et vagues, aux mouvements intimes de +l'âme féminine, aux scènes lunaires et aux théogonies mortes. Enfin sa +façon de joindre ces sortes de mots déterminèrent les autres caractères +de son art. + +Sa tendance à écrire en phrases statiques, c'est-à-dire qui soient +complètes, explicites et indépendantes du contexte,--lui imposa la +nécessité d'enclore un fait ou plusieurs en chaque période. Par là le +nombre de ces faits dut être énormément multiplié. S'abstenant de toute +répétition, de tout développement, il lui fallut des actes, des choses, +des détails; il dut être en roman moderne un réaliste, et en roman +historique, l'érudit qu'il fut. La difficulté de bien faire cette sorte +de phrase, la peine qu'elle lui donnait proscrivant toute prolixité, le +fit condenser ses descriptions et ses analyses, en leurs points les plus +significatifs, rendit son style tendu et stable. L'énorme tension +intellectuelle qu'exigeait cette sorte de phrase, le fit concentrer en +elle, en sa facture et en sa disposition rhythmique, la plupart de ses +forces, et le rendit moins attentif à la composition générale. Enfin, +les rares passages de passion et de poésie pure qui éclatent çà et là +dans son oeuvre et que la forme statique ne saurait expliquer, procèdent +de son autre type de phrase, le périodique, que nous avons vu alterner +avec son style habituel. + +Cette réduction de tout un développement intellectuel, en l'ascendant de +quelques formes verbales, la contradiction entre les facultés d'un +esprit expliqué, par la contradiction entre les diverses parties d'un +système de style, c'est, dans l'investigation du mécanisme intellectuel +de Flaubert, passer de la psychologie à la théorie du langage. En +fonction de cette science, il existait dans l'intelligence de Flaubert +d'une part une série de données des sens et une série de mots qui +s'accordaient avec elles et les exprimaient naturellement; de l'autre, +une série de formes verbales acquises, et développées, auxquelles +correspondaient non des données sensorielles, mais de simples +prolongements idéaux et qui tendaient pourtant comme les autres +vocables, à être articulées. + +Quand l'oeil de Flaubert était braqué sur la réalité, les détails +importants des choses et des hommes fidèlement enregistrés trouvaient +dans le vocabulaire de l'écrivain une série de mots exactement adaptés, +qui les rendaient d'une façon précise et du premier coup, en phrases +telles que chacune enveloppant l'idée à exprimer, entière, il ne fût nul +besoin d'y revenir. C'est ce que nous avons appelé le style statique +précis, et il n'y a là rien d'anormal, mais simplement la perfection du +langage usuel. Quand Flaubert dit à la première phrase de _Madame +Bovary_: «Nous étions à l'étude quand le proviseur entra suivi d'un +nouveau, habillé en bourgeois, et d'un garçon de classe qui portait un +grand pupitre, ...» il dit simplement, en le moins de mots nécessaires, +et en des mots simplement justes, un fait dont son imagination contenait +l'image. Et cette sobre exactitude est la moitié de son art et de son +style. + +Mais une autre faculté existait dans son esprit, et provoquait d'autres +désirs. Par une cause inconnue, probablement en partie par suite de +lectures exclusivement romantiques, Flaubert possédait un grand nombre +de mots beaux, harmonieux, vagues, exprimant de la réalité certaines +abstractions faites pour plaire plus que les choses, aux sens et à +l'esprit humains. Il s'était empli l'oreille de cadences sonores, +l'intelligence d'images démesurées, d'adjectifs exaltés et amples, de +rutilantes visions verbales. Or nul ne peut emmagasiner en soi une +aptitude qui ne se transforme en désir et en acte. Cette force de son +intelligence purement vocabulaire, et à laquelle ses sens restés normaux +et actifs n'apportaient qu'un contingent d'images ou défectueuses, ou +hostiles, jamais animatrices,--ne pouvant s'employer à la description de +la réalité, ou la faussant quand elle s'y adonnait, le contraignit, par +une échappatoire et par un compromis, à faire un livre d'archéologie, où +tous les faits sont exacts, mais où tous les faits ne se trouvent pas, +et sont choisis de façon à fournir au plus magnifique style de ce +temps, la faculté de se librement déployer. Dans _Salammbô_, dans la +_Tentation_, dans deux des _Trois contes_ c'est le verbe, le nombre de +la période, l'éclat et le mystère des images, qui sont primitifs, et non +les incidents ou les scènes évidemment choisis de façon à donner lieu à +d'admirables phrases. + +Cet art, où les mots précèdent et déterminent obscurément les idées, est +anormal. Car il est l'excès et le contraire même de la faculté du +langage. Le mot, qui, selon les linguistes allemands (Steinthal, +Geiger), est à l'idée ce que le cri est à l'émotion, ne peut constituer +l'antécédent de l'idée, que lorsque le langage, énormément développé par +des génies verbaux de premier ordre, devient quelque chose que l'on +apprend, que l'on emmagasine, et non un mince bagage traditionnel, qu'il +faut utiliser et augmenter selon ses besoins. Or que l'on se rappelle +que Flaubert vécut au déclin du romantisme, qu'il put absorber et +absorba en effet l'énorme vocabulaire du plus grand génie verbal de tous +les temps, qu'il admira Hugo avec la ferveur d'un disciple et d'un +semblable[2]. Évidemment, l'esprit surchargé par ces acquisitions, il +ne put se borner à étudier et à décrire la vie moderne pour laquelle le +vocabulaire lyrique du grand poète n'est point fait, est trop riche et +reste en partie sans emploi. Il lui fallut Carthage, les hymnes à Tanit, +les lions crucifiés, les temples, le désert, le siège, les somptuosités +barbares d'une époque, que, lointaine, il put se figurer grandiose. Et +ce besoin le poursuivit toute sa vie, l'arrachant sans cesse au roman +moderne qui ne représentait de ses facultés que quelques-unes, se +satisfaisant, s'irritant de nouveau, et croissant sans cesse, de son +noviciat artistique à sa mort. + +Comme toute tendance anormale, cette phrasiomanie de Flaubert portait en +elle des menaces de destruction. Se bornant de plus en plus à élaborer +réitérément la sorte de période qui l'enthousiasmait, frappant +perpétuellement comme un balancier la même médaille, et la jetant d'un +mouvement continu à côté de celle précédemment issue du coin, Flaubert +perdit le sentiment et la faculté de la liaison, associa en livres +presque diffus de lâches chapitres, et ne sut maintenir la cohésion et +le mouvement de sa pensée au-delà de brefs paragraphes. Cette +disposition latente, contenue, réduite encore à une faible intensité et +coercible par d'autres, constitue visiblement la première phase de +l'incohérence des maniaques, et n'en diffère que quantitativement, comme +se distinguent toujours les fonctions anormales chez les «géniaux», de +celles chez leurs congénères névropathes. Que l'on compare en effet ce +passage d'une lettre d'un aliéné, citée par Morel, _Traité des maladies +mentales_ (p. 430): + +«Lorsque le choléra a éclaté, j'avais une bosse froide dans le cerveau; +le miasme cholérique est très irritant, j'ai eu par conséquent le +choléra cérébral. Étant à l'asile, j'ai eu l'intelligence de ce qui +m'est arrivé. Mes accès antérieurs ont eu lieu par violations exercées +sur ma personne; mais le bras de Dieu s'est appesanti d'une manière +effrayante sur ceux qui ne sont pas revenus à lui ... etc.» + +Que l'on fasse abstraction de l'absurdité des idées et que l'on +considère seulement la brièveté et la rondeur des phrases, leur suite +incohérente ou faiblement liée, toute l'allure mesurée et cadencée de ce +petit morceau; il semblera incontestable aux personnes qui ne répugnent +pas par préjugé à l'assimilation d'un fou et d'un homme de génie, que +certains passages de Flaubert sont l'analogue lointain et cependant +exact de cette littérature d'asile. Que l'incohérence résulte d'une +concentration volontaire puis habituelle de l'effort d'exprimer +successivement en une forme difficile chacune des pensées qui le +traversent, ou qu'elle provienne chez l'aliéné--comme cela est +probable,--d'une irrégularité de la circulation sanguine cérébrale, +semblable à celle qui produit la fantaisie des rêves,--en d'autres +termes que ce soit l'attention[3] ou la maladie qui abaissent l'activité +commune de l'encéphale, au profit de ses parties, le résultat est +physiologiquement et psychologiquement le même. L'incohérence faible de +Flaubert, terme extrême de celle de tous les artistes qui «font le +morceau» est l'antécédente de celle du rêve, qui précède celle du +délire, et celle des maniaques. Entre tous ces dérangements, il n'est de +contraste que ceux de l'intensité et de la permanence. + +_Généralisation sur les causes_: L'on remarquera que cette altération du +langage qui produisit chez Flaubert de si belles et maladives fleurs, +est analogue si l'on abstrait de ses développements ultimes, à celle qui +cause chez tout un groupe d'écrivains nommés par excellence les +«artistes», ce qu'on appelle encore par excellence, le «style». On sait +qu'entre lettrés ces termes ne sont appliqués qu'à des prosateurs et des +poètes postérieurs au romantisme, et à aucun des étrangers. Si l'on note +le caractère commun de «l'écriture artiste» chez des gens aussi +dissemblables que les de Goncourt, Baudelaire, Leconte de l'Isle, Th. de +Banville, Huysmans, Villiers de l'Isle-Adam, Cladel, on remarquera que +tous affectionnent une forme de phrase et une série de mots qui +demeurent identiques à travers les sujets divers qu'ils traitent; en +d'autres termes, tous poursuivent deux buts, et non un seul en écrivant: +exprimer leur idée,--construire des phrases d'un certain type; en +d'autres termes encore tous sont doués d'un certain nombre de formes +verbales et syntactiques, dans lesquelles ils s'emploient avec une +extraordinaire adresse à rendre les idées qui s'associent ou qui +pénètrent dans leur esprit. Les uns n'ont que la somme de pensées que +produit la richesse même de leurs mots. Nous avons montré que Victor +Hugo est l'exemple de ce type. Les autres parviennent à un accord +parfait entre leurs idées et leur vocabulaire; tels Villiers et +Baudelaire. D'autres enfin, et ce sont les plus artistes des artistes, +réussissent par des miracles d'adresse à exprimer une énorme portion de +réalité, des idées absolument adventices et variées, en une langue +toujours la même et qui joint une beauté propre au rendu de la vérité; +les de Goncourt et M. Huysmans sont de ceux-ci, Flaubert en fut aussi +dans ses romans. + +Mais cet artifice ne suffit ni aux uns, ni à l'autre. Que M. de Goncourt +se plut à laisser libre carrière à son style en une oeuvre spéciale et +suprême, _La Faustin!_ Flaubert aussi, et plus complètement, s'échappa +résolument à plusieurs reprises hors des sujets qui violentaient son +style; il satisfît pleinement ses besoins esthétiques, son amour du beau +et de l'indéfini, créant la _Salammbô_ et la _Tentation_, sans plus se +souvenir que Paris existait et que le XIXe siècle devait être dépeint. + +_Flaubert_: Cependant le siècle le tentait, le heurtait, et le blessait. +Le pessimisme que provoquait en lui la nostalgie du beau et la vue +d'êtres et d'objets sans noblesse, se compliquait de celui qui affecte +tous les artistes, l'acuité pour ressentir la souffrance que cause +l'excès général et délicat de la sensibilité, le pessimisme +sociologique, «l'indignation» à propos de tout que donne aux grandes +intelligences la vue de la bêtise se passant d'eux pour se mal conduire, +la lassitude qu'implique chez l'artiste moderne sa vie d'être inutile, +spolié de tout intérêt humain[4]. Il vécut ainsi douloureusement au +déclin de sa vie, ce grand homme, haut de taille, portant sur ses +lourdes épaules, une grosse face rubiconde, bénigne et naïve, que +coupait une moustache blanche de vieux troupier, que dominait le vaste +ovale d'un front rouge, sur des yeux bleus, «dont la pupille, dit M. de +Maupassant, toute petite, semblait un grain noir toujours mobile.» Et +cet homme à la carrure de cuirassier, qui semblait fait, avec sa mine +bonasse de reître, pour courir les aventures, enlever les bataillons à +la charge, se tanner le cuir sous des soleils incendiés ou de glaciales +bruines, passa sa vie,--dominé par on ne sait quelle infime modification +vasculaire de son encéphale,--comme un mince artisan, fabriquant, dans +l'ombre de la chambre, des objets infiniment délicats. Il ploya sa +longue stature à la mesure des fauteuils, sédentaire, sortant à peine, +crispant ses gros doigts gourds sur le fétu d'une plume; et la tête +courbée, le sang au front, les yeux injectés, il pesa des syllabes, +accoupla des assonances, équilibra des rhythmes, dégagea le mot juste de +ses similaires, lia des vocables par d'indissolubles relations; il +peina, geignit et souffla à mettre en une forme à laquelle il requérait +des qualités compliquées et rares, de précises, images de réalité ou de +grands rêves de beauté, qui, s'efforçant de prendre forme, subjuguèrent +à cette tâche toute l'intelligence et tout le corps de cet énorme et +vigoureux et lourd tailleur de gemmes. Il peinait, il souffrait; les +minuties toujours mieux aperçues de son métier, bornaient de plus en +plus son horizon intellectuel; il souhaita des succès de livres, puis +des succès de pages, puis des succès de phrases[5]; il sacrifia +graduellement toute sa vie à sa passion; il vécut dans le sourd malaise +des phénomènes, qui logent en leurs corps une âme hétéroclite, jusqu'à +ce que cette despotique activité cérébrale, après avoir imposé au corps, +sans en être atteinte, une maladie nerveuse,--l'épilepsie transitoire[6] +de sa jeunesse et de sa vieillesse,--l'anéantît et le foudroyât au pied +de sa table de travail par une dernière et délétère victoire d'un organe +sur un organisme. + + +Le destin de Gustave Flaubert aurait pu être différent, mais non plus +glorieux. Il lui appartient d'avoir introduit définitivement l'étude du +réel et l'érudition dans la littérature, d'avoir écrit les plus beaux +livres de prose qui soient en français; il lui est dû encore d'avoir +fait resplendir un certain idéal de beauté énergique et fière, d'avoir +produit en la _Tentation de saint Antoine_ le plus beau poème +allégorique qui soit après _le Faust_. + +NOTES: + +[Note 2: Cette assertion dut rester à l'état de simple hypothèse. +Pensant que des acquisitions verbales, failles en état de somnambulisme, +seraient l'analogue du souvenir inconscient que Flaubert pouvait garder +de ses lectures, nous avons prié M. le Dr Ch. Féré, de la Salpêtrière, +de nous aider à faire des expériences sur des hypnotiques. Nous avons +tenté deux essais: dans le premier, nous avons lu à l'hypnotique +somnambule un fragment de la _Tristesse d'Olympio_ et de _l'Homme qui +rit_. Le sujet se trouvait vaguement influencé à son réveil par le ton +de la déclamation et par le sens de l'épisode. Il fut impossible de +reconnaître dans son langage des traces de style romantique. + +Je remis ensuite à M. Féré trois listes de mots, les uns d'un sens +joyeux, les autres d'un sens triste; la troisième liste se composait de +mots abstraits et rares. M. Féré a lu chacune de ces listes au sujet +somnambule en répétant les mots plusieurs fois. Au réveil du sujet, +aucune des trois listes ne détermina chez lui soit un courant +particulier d'idées, soit une modification de langage qui le forçât à +exprimer des pensées habituellement étrangères. Il nous a donc été +impossible à M. Ferré--auquel j'adresse ici mes remerciements--et à moi, +de reconnaître chez les hypnotiques, une modification de l'idéation, par +suite d'acquisitions verbales inconscientes. + +Ce résultat négatif n'infirme pas, je crois, la théorie exposée plus +haut, et tient surtout au complet oubli qui sépare l'état somnambulique +de l'état de veille. L'influence des acquisitions verbales sur les idées +me semble le seul moyen d'expliquer l'unité des écoles littéraires, +surtout de la romantique, l'unité même d'une nation formée d'éléments +ethniques divers et notamment l'assimilation rapide des étrangers +naturalisés.] + +[Note 3: Voir Luys. _Le cerveau_, sur les phénomènes physiologiques +de l'attention.] + +[Note 4: Lire sur ce dernier motif de pessimisme un très remarquable +article de M. P. Bourde dans le _Temps_ du 24 Sept. 1884.] + +[Note 5: Lire l'étude de M. E. Zola sur Flaubert.] + +[Note 6: Aucune des particularités intellectuelles de Flaubert, sauf +son emportement, n'a d'analogues parmi celles des épileptiques.] + + * * * * * + + + + +ÉMILE ZOLA + + +M. Zola célèbre un nouveau triomphe. _Germinal_ est, pour des causes +diverses, entre les mains, de tout le public et de tous les lettrés. +L'un ne voit dans ce livre qu'une oeuvre de réalisme, la peinture +brutalement exacte d'un lieu et d'une classe; les autres admirent en +plus de surprenantes qualités poétiques, le don du grandiose, l'amour +passionné de la force et de la masse. Les livres de M. Zola sont, en +effet, plus complexes que les préceptes de ses articles, et le romancier +diffère dans une mesure inattendue du polémiste. L'analyse peut +discerner dans son oeuvre des éléments disparates, dont certains, +négligés jusqu'ici, complètent et modifient la physionomie de l'auteur +des _Rougon-Macquart_. + + +I + + +M. Zola n'est pas un styliste, dans le sens très moderne de ce mot. +Quand il lui faut décrire un objet ou un ensemble, noter un dialogue, +exprimer une idée, il ne tente pas de choisir, entre les termes exacts +possibles, ceux doués de qualités communes indépendantes de leur sens, +la sonorité et la splendeur comme chez Flaubert, le mouvement et la +grâce comme chez les de Goncourt, la rudesse cladélienne ou la noblesse +et le mystère de M. Villiers de l'Isle-Adam. Le vocabulaire de M. Zola +n'a d'autre caractère spécifique que l'abondance, qualité appartenant à +tous ceux qui ont frayé avec les romantiques, et, par endroits, un +coloris fumeux. De même, la façon dont M. Zola assemble ses mots en +phrases est extrêmement simple, commode, apte à tout. Il procède +d'habitude par l'accolement, sans conjonction, de deux propositions à +sens presque identique, qui redoublent l'idée, l'enfoncent en deux coups +de maillet, et marchent puissamment dans un rythme balancé, jusqu'à ce +que soit atteinte la fin du paragraphe, que M. Zola termine +indifféremment par un retentissant accord, finale d'une gradation +ascendante, ou par une phrase surajoutée et superflue qui laisse en +suspens la voix du lecteur. En cette façon d'écrire aisée, maniable et +large, propre à tout dire et appliquée par M. Zola à tous les usages, +celui-ci polémise, expose, raconte, parlent décrit, énonce l'énorme +masse de petits faits qui lui servent à poser ses lieux, ses personnages +et ses ensembles. + +En opposition au procédé classique qui décrit en quelques mots généraux, +et au procédé romantique, qui décrit en quelques mots particuliers, +conformément à l'acte, de la vision qui est une synthèse de mille +perceptions élémentaires, M. Zola, avec tous les réalistes, forme ses +tableaux de l'énumération d'une infinité de détails résumés parfois en +un aspect d'ensemble. Chaque spectacle est dépeint en ses parties +constituantes, marquées chacune par l'adjectif coloré qui correspond à +sa perception; puis, en une phrase générale, le tout est repris avec des +termes où domine celui des caractères de forme ou de nuance, qui existe +en le plus de parties. Le chef-d'oeuvre descriptif de M. Zola, le +_Ventre de Paris_, abonde en passages appliquant cette théorie. + +Dès le début, le vague remuement des Halles à l'aube est montré par une +série de faits confus, de formes rôdantes et accroupies autour +d'entassements mous en un indécis brouhaha. Florent et Claude Lantier +parcourant plus tard les abords de Saint-Eustache, allant des charretées +de choux gaufrés aux caisses de fruits parfumants, puis Florent +promenant seul sa faim à travers l'accumulation énorme des nourritures +de Paris, rendent ce spectacle, par le simple narré des sensations que +perçoivent leurs yeux et leurs narines. L'étal de la Sarriette, là +vitrine de la belle Lisa, la fromagerie, les poissons d'eau douce de +Claire Méhudin, les gibiers et les volailles, sont décrits en des +paragraphes pleins de faits, que résume une phrase-thème, de volupté, +d'obscénité, de perfidie, de grâce, de fermentante chaleur. Que l'on +compare ces descriptions à celles de la maison de la Goutte-d'Or et du +boulevard extérieur, à midi, dans l'_Assommoir;_ du retour du Bois dans +là _Curée_, et de ce rose cabinet de toilette où Mme Saccard laisse de +sa mince nudité, à mille autres tableaux encore prodiguement épars dans +l'oeuvre du peintre le plus complet de la vie moderne,--un même procédé +sera reconnu, de séparer en tout spectacle ses nombreux composants +réels, de les énumérer en un détail merveilleusement visible, de les +recombiner par une phrase compréhensive de l'ensemble. + +Par un procédé identique exactement--série d'actes condensés en trois +ou quatre qualificatifs fréquemment rappelés--M. Zola pose ses +personnages. Leur aspect physique déterminé, le romancier les place dans +une scène, soit journalière, soit exceptionnelle, montre par une +conduite concordante de quelle façon particulière tel être se +caractérise. Puis la dominante psychologique, habituellement analogue à +la dominante physiologique, établie, il les résume en une phrase +appositive qu'il accole sans cesse au nom de l'individu ainsi présenté. +Coupeau, gouailleur, bon enfant les yeux gais et le nez camus, un peu +niais en plusieurs occasions, se trouve montré tel dans sa cour auprès +de Gervaise, et résumé de même par ces mots: «avec sa face de chien +joyeux»; aux premiers chapitres du _Ventre de Paris_ est décrite la +beauté calme de Lisa, puis des actes de raisonnable placidité, double +trait que condense encore cette apposition répétée «avec sa face +tranquille de vache sacrée»: Saccard, brûlé de toutes les fièvres et de +toutes les cupidités, est sans cesse suivi des adjectifs «grêle, rusé, +noirâtre», comme Renée, possède cette «beauté turbulente» qui concentre +la physionomie ardemment avide de joie, et les passions à subites +sautes, de celle dont les faits d'égarement tiennent tout le volume. La +force d'Eugène Rougon, la noble beauté de Mme Grandjean, la séduction +d'Octave Mouret et la douce fermeté de Denise, sont ainsi empreints en +une effigie, marqués par des faits et résumés en une phrase. Ce dernier +procédé, qui ressemble fort à celui des phrases-thèmes de Wagner, ayant +le tort d'enserrer en formule constante un être variable, est éliminé +d'habitude de la figuration des personnages de second plan parmi +lesquels se trouvent les êtres les plus vifs que M. Zola ait produits. +La Mme Lerat, de l'_Assommoir_, le sous-préfet de Poizat, le louche et +gai bohème Gilquin, Lantier pâle, lent et ravageur, le marquis de +Chouard, Trublot, sont tous admirablement saisis et jetés dans la vie +commune, parlent et agissent avec des façons, des physionomies uniques. + +La même manière réaliste caractérise chez M. Zola les ensembles où les +personnes agissent dans des lieux. Le salon de M. Rougon dans la +_Fortune_, et le campement des insurgés la nuit, dans Plassans, l'abbé +Mouret et frère Archangias courant les Artaud, les luttes exaspérées de +Florent contre les poissardes de la Halle commandées par la dynastie +Méhudin, toutes ces scènes parfaitement localisées se passent fait par +fait. Rien de plus réaliste que, dans _Son Excellence_, Eugène Rougon +disgracié, déménageant de son cabinet au milieu des intéressées +condoléances de ses créatures, ni de plus visible que le débraillé +lascif de l'hôtel où Clorinde Balbi pose nue la Diane. L'_Assommoir_ est +tout entier en magnifiques ensembles, de la bataille du lavoir à la +noce, du large repas de la fête de Gervaise, à cette magistrale ribote +où Lantier conduisant Coupeau au travail, l'égare en une interminable +suite de bibines, de la forge Goujet à la cellule capitonnée de l'asile +Saint-Anne. _Nana_, _Pot-Bouille_, le _Bonheur des Dames_, la _Joie de +vivre_, sont de même brossés en larges scènes, traversées de gens +visibles constitués eux-mêmes de linéaments, de notes biographiques, de +menues perceptions de mouvements et de couleurs. Du haut en bas de son +esthétique, M. Zola est l'assembleur de petits faits, qui compose ses +caractères d'actes, ses descriptions de détails, et édifie son oeuvre +par ces atomes artistiques indéfiniment associés. + +Pour la partie la plus étendue de son ensemble de romans, M. Zola +emprunte ces éléments à la vie réelle, et les reproduit tels que sa +mémoire et ses sens et les ont perçus et emmagasinés. Les livres de M. +Zola, comme ceux de tout grand réaliste, possèdent une vérité +supérieure. Constamment construits par un minutieux détaillement de +faits, d'anecdotes, d'observations, de notes prises sur les lieux, et de +spectacles réellement vus, ils tendent à donner de la vie une image +adéquate, aussi complexe, aussi variée, abondante en contrastes, sans +que le choix, l'_idéal_ personnel de l'auteur restreigne le rayon de son +observation et résume la vie et les âmes en des extraits fragmentaires. +C'est là la véritable différence entre un roman idéaliste et un roman +réaliste[7]. Les faits des récits de M. Barbey d'Aurevilly sont et +peuvent être chacun aussi vrais que ceux d'un roman de Balzac. La +différence est que l'un ne peint qu'une sorte de personnages, n'éprouve +de sympathie artistique que pour un côté de l'âme humaine, et un genre +de catastrophes, tandis que l'autre de sa vaste et souple cervelle +embrasse le monde en tous ses aspects, réfléchit, affectionne et +reproduit toutes les âmes, respecte leur complexité et donne d'une +société à une époque, une image qui lui équivaut. + +En ce sens, que des personnes peu habituées à l'analyse trouveront +subtil, les romans de M. Zola sont vrais. Ils arrivent à représenter +l'homme, ses habitudes, sa nature, ses penchants et ses passions, +complètement, sans choix ou presque ainsi. + +La _Fortune des Rougon_ contient à la fois une série de faits sur la +lâcheté stupide de quelques bourgeois, et une fraîche et sanglante +idylle d'amour. La _Conquête de Plassans_ regorge de contrastes, du dur +abbé Faujas à la molle femme qu'il domine; tout un village grouille dans +_la Faute_ entre deux ecclésiastiques opposés, une fille idiote et +pubère; et la charmante ensorceleuse du Paradou. Le _Ventre de Paris_ +regorge de physionomies et de caractères. La Cadine, Lisa Quenu, Gavard, +M. Lebigre surveillant les conspirateurs de son arrière-boutique, les +marchandes, de Claire Méhudin, en sa grâce sommeillante, à la bilieuse +Mme Lecoeur, Pauline et Muche galopinant sous l'oeil acéré de Mlle +Saget, constituent un magnifique et divers ensemble de créatures toutes +humaines. _Son Excellence_ et la _Curée_ renseignent sur le Paris des +démolitions, contiennent des scènes et des gens d'une admirable variété, +des officieux du ministre aux convives de Saccard; à travers une +promenade au Bois et une séance du Corps Législatif, le baptême d'un +prince, un bal de filles, une fête de bienfaisance, un Compiègne, +circule une foule de personnes en chair, marquées, caractéristiques et +agissantes, Mme Bouchard, Maxime, Suzanne Haffner, du Poizat, qui +entourent ce colosse et ce gnome Eugène Rougon et Aristide Saccard. +L'_Assommoir_ et _Nana_ présentent en des pages connues tout le monde +des ouvriers, tout le monde des filles et des petits théâtres. +_Pot-Bouille_, le _Bonheur des Dames_, _Germinal_ débitent chacun une +énorme tranche de la société, dont une _Page d'Amour_ et la _Joie de +vivre_ détaillent un point. + +Que l'on observe, en outre, que les personnages principaux de ces +groupes, dont l'ensemble reproduit une nation en raccourci, sont étudiés +souvent en tous leurs contrastes individuels. Dans Eugène Rougon, M. +Zola marque le luxurieux, le bourgeois, l'avocassier, le courtisan, le +louche coquin autant que le ministre. Dans la _Joie_, Pauline est +détaillée des secrets de sa chair aux plis honteux de son âme. Clorinde +Balbi a une nature courtisane, mystérieuse, supérieure et baroque. Nana +est naturelle, tendre, grossière, écervelée, stupide. Coupeau et +Gervaise passent par d'admirables gradations d'une bonne santé morale à +l'extrême abaissement. Que l'on joigne à l'image de tous ces êtres celle +des lieux où ils vivent, des chambres, des salons, des cabinets de +travail, des salles de spectacle, des échoppes, des magasins, des +galetas, des bouges, des ateliers; celle des rues qui relient ces +demeures, de l'avenue de l'Opéra aux boulevards extérieurs, des ponts de +la Seine aux buttes de Passy, des ruelles de Plassans aux routes du +Coron; celle enfin des paysages qui enclosent ces villes, les sèches +arêtes de la Provence, les plaines blêmes du Nord, les efflorescences +du Paradou, les déferlements des marées normandes, l'on aura dans une +dizaine de volumes un large ensemble de faits humains et physiques +reproduisant en abrégé presque toute la complexité d'un pays en un +temps. + +Quelques restrictions limitent, en effet, cette universalité. Les +personnages de M. Zola, s'ils comptent un nombre considérable d'êtres +bas, infimes, incomplets, malades ou rudimentaires, ne comprennent +aucune des âmes supérieures et choisies, complexes, délicates et rares, +que montrent les hauts romanciers. Ni les grands hommes et les nobles +femmes de Balzac n'apparaissent dans _les Rougon-Macquart_, ni les +fervents ambitieux de Stendhal, ni les fins artistes de Goncourt. M. +Zola a constamment proposé à son analyse des caractères simples et +sains, ou déséquilibrés par une maladie concrète. La facilité choisie de +cette tâche permet qu'on l'accuse de manquer de psychologie, défaut dont +la présence est confirmée par la fixité de ses caractères. + +En tous ses livres, sauf l'_Assommoir_, les personnages restent les +mêmes du commencement à la fin, sans que leur vie, dont l'instabilité +normale est scientifiquement admise[8], varie d'un linéament. Bien +plus, dans quelques-uns des livres récents de M. Zola, notamment dans +_Nana_, le _Bonheur_, _Germinal_, le romancier, tout en conservant une +vue très nette des lieux où se passe son action, et d'excellentes +aptitudes descriptives, a si bien simplifié le mécanisme de ses +personnages, leur prête des conversations si banales et des caractères +si généraux, qu'ils perdent toute individualité nette. Au milieu de +décors magnifiquement visibles, circulent des ombres d'autant plus +ténues. Enfin, M. Zola, comme tous les écrivains peu aptes à imaginer le +mécanisme intérieur de la machine humaine, et comme aucun des romanciers +psychologues, montre les actes de ses personnages de préférence à leurs +raisonnements, les effets plutôt que les causes. De sorte que, le +lecteur voyant ces créatures, de visage et de caractère nettement +défini, réagir aux événements sans hésitation, sans débat, sans trouble, +d'une façon constamment conséquente, identique et directe, se sent +parfois en présence d'êtres trop simples pour des hommes. + +De même, mais dans une plus faible mesure, les descriptions de M. Zola +ne sont pas matériellement exactes. Tout artiste choisit entre les +diverses sensations d'un ensemble celles que ses nerfs lui permettent de +sentir le plus vivement. Pour M. Zola, cette sélection porte évidemment +sur les odeurs et les couleurs. Les Halles sont décrites autant en +termes oléfiants qu'en termes colorés. Le parterre du Paradou est aussi +plein de parfums que de corolles; et de la femme M. Zola connaît les +senteurs comme les incarnats. Toute page atteste de même le colorisme du +romancier. De l'étal d'une poissonnerie il retient le cinabre, le +bronze, le carmin et l'argent plutôt que le fuselé des formes. Le jardin +d'Albine est dépeint en larges touches roses et bleues et vertes. Du +cortège baptismal du prince impérial, M. Zola perçoit le blanc des +dentelles, le vert des piqueurs, la nappe bleue de la Seine, l'éclat des +aciers et le braisillement des glaces. En confirmation de ces faits, M. +Zola, critique d'art, défendit les coloristes extrêmes, notamment Manet. + +Ces réserves diminuent déjà dans une faible mesure l'aptitude de M. Zola +à reproduire exactement toute l'humanité actuelle, et marquent des +bornes à l'envergure de ce romancier, qui demeure cependant très grande. +Il est une autre cause d'un ordre tout différent qui empêche encore M. +Zola de voir et de rendre entièrement toute la nature: son individualité +qui, dans l'ensemble totale des faits psychologiques et matériels, l'a +porté à en préférer une série douée d'un caractère commun, à modifier +certains rapports, à dénaturer certains aspects, à donner de tout ce +qu'il décrit une image notablement altérée dans le sens de ses +sympathies, c'est-à-dire de sa nature d'esprit. Les livres de M. Zola +n'échappent pas à la formule que lui-même a donnée justement de toute +oeuvre d'art: «La nature vue à travers un tempérament.» + +NOTES: + +[Note 7: Le critique anglais Vernon Lee a émis une théorie analogue +dans son _Euphorion_.] + +[Note 8: Ribot, _Maladies de la personnalité_, 1885.] + + +II + + +Tous les caractères que présente l'humanité ne semblent pas à M. Zola +également dignes d'affection et d'indifférence. Il en préfère certains, +les montre avec faveur, et les exalte au-delà du vrai. La santé physique +ou morale ou double lui paraît adorable. Les quelques personnages loués +dans ses romans sont bien constitués dans leur corps et leur esprit, ont +des membres sans tare et une raison sans fêlure, sont logiques, forts et +humains. Le plein développement corporel même, si l'activité cérébrale +est atrophiée par les fonctions végétatives et animales, est considéré +par M. Zola comme magnifique. Désirée, la belle idiote de _la Faute_, +accroupie dans la chaleur de son poulailler et frémissante du rut de +ses bêtes, est décrite avec dilection, comme l'est aussi ce couple +bestial et réjoui de Marjolin et de Cadine, qui promène à travers les +Halles son impudicité. Même quand cet équilibre physiologique s'allie à +une âme méchante et faible, M. Zola ne dépouille point toute sympathie. +Le teint clair et le pouls calme de la belle Lisa sont admirés dans le +_Ventre de Paris_, comme l'insolent bien-être de Louise Méhudin et de sa +mère. Dans _Une Page_, la noble stature et le port junonien de Mme +Grandjean son complaisamment drapés, les sottises de Pauline Letellier +s'excusent par le libre jeu de son corps de jeune fille saine sous ses +jupes lâches. + +Mais l'harmonie d'une âme noble, avec un corps bien portant, est +préférée par le romancier. Sylvère et Miette, l'attachement de ces deux +enfants nets, chastes et tendres, sont racontés avec amour. L'honnête et +drue figure de Mme François ressort sur toutes les turpitudes du _Ventre +de Paris_. Gervaise raisonnable et fraîche, au début de _l'Assommoir_, +est aimable; Mme Hédouin illumine de sa beauté de femme de tête +l'ignoble bourgeoisie de _Pot-Bouille_; Denise pousse à bout la raison +vertueuse; et l'héroïne de la _Joie de vivre_ est de même une fille +sensée, forte et savante. + +Que cet amour de l'équilibre physique et moral n'est qu'une part d'un +amour plus général, celui de la vie, un indice le montre. Partout où la +niaise pudeur des modernes s'attache à cacher les opérations +procréatrices, M. Zola, d'une touche de chirurgien, écarte les voiles et +désigne le mystère. Tout le second livre de _la Faute_ célèbre la beauté +de l'accouplement. Les larges flux de sang des filles bien pubères ne +sont point dissimulés. Rien de plus noble que les pages où est montré +l'enfantement de la femme. Celui de Gervaise tombant en travail sur le +carreau, puis couchée toute pâle dans son lit, tandis que Coupeau +s'empresse bonnement dans la chambre; l'accouchement douloureux et +misérable d'Adèle dans sa mansarde, aboutissent à ces pages magistrales +de la _Joie_ où Pauline, sainement instruite des mystères sexuels, +assiste et coopère à la délivrance de Louise. Il semble qu'en toutes ces +occasions, M. Zola touche aux spectacles prétendus honteux, en vertu de +droits supérieurs, comme accomplissant une mission de grand révélateur +de la vie, chargé d'en découvrir les sources charnelles. + +Et cette vie dont il aime les bas commencements, il l'adore en ses deux +grandes manifestations masculine et féminine, la sensualité de la femme +et la force de l'homme. Tous les héros qu'il exalte sont des hommes +forts, se dépensant en action, accomplissant une grande oeuvre ou +couronnant une grande ruine. Depuis le père Rougon qui, par un sourd +travail de mine, édifie la fortune des siens, jusqu'à l'abbé Faujas +conquérant Plassans, d'Aristide Saccard, qui démolit une ville, et +accumule des millions, à Octave Mouret qui, par l'adultère, par le +mariage, par l'incessante exploitation de la femme, écrase Paris de ses +magasins, tous les grands hommes du romancier sont robustes, puissants, +actifs sans compter, acharnés en besogne, s'acquittant dans le monde de +leur tâche de force vive, résumés en ce colossal Eugène Rougon qui, +solide et dur des épaules à l'âme, a la sourde tension d'une machine +sous vapeur. + +Et si les hommes dégagent ainsi leur force musculaire et volitionelle, +les femmes exhalent, au profit de l'espèce, la séduction de leur +sensualité. Que ce soit le simple et presque symbolique attrait d'une +enfant ignorante pour un enfant oublieux, ou la salacité diffuse d'une +troupe de jeunes poissardes entourant de leurs gorges rebondies un +souffreteux jeune homme, l'impudique nudité d'une courtisane italienne +achetant le pouvoir de la rondeur de ses membres ou la prostitution +d'une harscheuse, femelle à tous les mâles, la femme, chez Zola, +toujours tend à l'homme le piège de son sexe. Enivrant et dissolvant +toute une société comme dans la _Curée_, victime passive dans les +milieux ouvriers des grosses luxures et des coups, défaillante et +amoureuse dans _Une page_, séduisant dans _Pot-Bouille_ un cacochyme +délabré en un mariage aussitôt souillé, domptant à force de refus, dans +le _Bonheur des dames_, un obstiné viveur, toutes, dépeintes en leur +fonction utérine, se résument en cette _Nana_, folle et affolante de son +corps, qui subjugue par la douceur de son embrassement toute une +cavalerie, des ouvriers aux princes, des enfants aux polissons séniles. + +C'est en vertu de ces deux prédilections, sous un souffle de volupté ou +un afflux de force, que M. Zola dénature le réel et le grossit. La +végétation épanouie et luxuriante du Paradou est suscitée par les amours +qui s'y consomment, comme l'inceste de Renée embrase et assombrit la +serre de son palais, transforme en une orgie babylonienne le bal où sa +grêle silhouette transparaît dévêtue. L'hôtel de Nana sertit dans sa +splendeur le corps radieux de cette invincible fille, comme sont +grossies pour la rehausser les turbulences du Grand-Prix où elle +triomphe, et exagérées pour montrer son empire les ruines qu'elle +accumule. Par contre, la séduction du magasin dans le _Bonheur_, le +fouillis de ses soies, l'appétence de ses chalandes et la rouerie de ses +vendeurs sont amplifiés pour venger de cette domination, la force de +l'homme, portée à l'énorme dans les spéculations de Saccard et les actes +de Rougon, représentée invincible dans la chasteté farouche de l'abbé +Faujas et de frère Archangias. + +Tous les ensembles dans lesquels les caractères de force humaine, de +luxure, de puissance, d'exubérance, peuvent être reconnus par +association, sont exaltés par M. Zola. + +Dans l'_Assommoir_, la bataille des deux lavandières est homérique, et +le repas pour la fête de Gervaise pantagruélique. L'alambic du père +Colombe ronfle, tressaille et rutile comme s'il avait conscience du +poison qu'il élabore. Les Halles de Paris sont assurément plus grandes +dans le roman que dans l'atmosphère. Un puits de mine où descendent des +cages ressemble à un Moloch dévorateur d'hommes. La mer montante livre +aux falaises de Bonneville de formidables assauts. Dans toute la série +de ses romans, M. Zola ne mentionne aucune énergie matérielle ou humaine +sans l'exagérer démesurément. + +Le romancier se borne d'habitude pour ce grossissement à décrire en +détail l'ensemble exagéré, comme si ses sens le lui avaient présenté +tel. Mais parfois son penchant à l'énorme et au complet l'entraînent à +user de procédés que leur contradiction avec ses doctrines rend +intéressants. Pour montrer plus intense un acte ou un personnage, il le +place de force dans un milieu similaire; pour amplifier un individu ou +un sujet, il use de deux artifices romantiques: l'antithèse, le +symbolisme. + +Dans la _Faute de l'Abbé Mouret_, le Paradou fournit inépuisablement de +décors assortis l'amour qui s'y passe. L'abbé renaît avec le printemps; +c'est sous une pluie de roses pétales, qu'Albine dévoile ses chairs +rosées; le fauve hérissement des plantes grasses exacerbe les désirs du +couple, auquel il faut l'ombre d'un arbre inconnu, lascif et mystique, +pour se mêler; et c'est en une agonie de fleurs qu'Albine expire. Claire +Méhudin, montrant ses viviers, en est douée d'aspects fluviatiles; la +Sarriette est savoureuse comme les fruits qui s'étalent autour d'elle, +et seulement dans l'atmosphère empestée d'une fromagerie, Mlle Saget et +Mme Lecoeur peuvent échanger d'âcres médisances. La serre où se répète +l'inceste de Maxime et de Renée est embrasée, lascive et délictueuse. +Coupeau revenant pour la première fois aviné chez Gervaise débraillée, +passe par la puanteur du linge que l'on recompte. Dans _Une Page_, le +ciel au-dessus de Paris reflète patiemment l'humeur de l'héroïne, entre +toutes les habitantes élues. Nana dévêtue dans un boudoir, les bonnes de +_Pot-Bouille_, affenêtrée sur leur arrière-cour fétide, accomplissent +dans un lieu convenable des actes appropriés. Ces scènes, ces +personnages et d'autres sont situés dans le milieu qui peut les rendre +plus significatifs, plus librement développés. Que ce procédé revient à +déranger l'ordre vrai des faits pour instituer d'artificielles +coïncidences, il est inutile de le montrer. + +Par un moyen inverse en vue d'un effet analogue, M. Zola s'accoutume à +rendre plus marqué un acte ou un type en l'accolant à son contraste. +Dans _la Faute_, les deux prêtres sont antithétiques comme les deux +parties du livre, dont l'une pose la haine de la nature et l'autre sa +voluptueuse revanche. Dans _Son Excellence_, à la force mâle de Rougon, +la souple beauté de Clorinde Balbi fait contre-poids. Renée se désespère +du mariage de Maxime au milieu d'un bal. Les amours de Rosalie et de son +soldat sont le pendant grotesque de ceux d'Hélène et du Dr Deberle. Le +_Bonheur des Dames_ met en opposition Octave Mouret, l'action, et +Valagnose, pessimiste inactif. Dans l'odeur des boudins que l'on coule, +Florent raconte ses faims de Cayenne. À côté de Pauline, qui représente +la moitié saine de la femme, est placée Louise qui en montre le côté +délicatement maladif. La Maheude, chez les Grégoire, met en contraste le +travail et le capital, l'aisance bourgeoise et la misère des ouvriers. + +Ces antithèses nécessitent déjà le grossissement des personnages +opposés. Suivant ce penchant, M. Zola en vient à assigner à ses +principales figures les caractères de toute une classe. L'abbé Faujas +est le prêtre, et Nana la fille. Le _Ventre de Paris_ met aux prises les +affamés et les repus, _Son Excellence_, la force et la luxure. Sans +cesse, par une poussée instinctive qui fait sauter le lien de ses +doctrines et contredit les dehors de son art, le grand poète qu'est M. +Zola tend au démesuré, au typique, à l'incarnation, personnifie, en des +êtres devenus tout à coup surhumains, les plus simples et les plus +abstraites manifestations de la force vitale. Et sans cesse aussi, ayant +assimilé les âmes aux éléments, le romancier prête, en retour, aux +forces naturelles, de sourdes et inarticulées passions; parle de +l'entêtement des vagues et du rut de la terre; fait souffrir une machine +des coups qui la mutilent; assigne à une maison l'humeur rogue de ses +locataires. En cette équitable transposition, qui rend égal un individu +à une énergie et un ensemble matériel à un individu, apparaît l'instinct +fondamental de M. Zola, pour qui tout être se réduit en force, et pour +qui toute force est similaire. + +Ayant ainsi délaissé le réel pour l'idéal, M. Zola devint nécessairement +pessimiste et misanthrope. Comparant les fortes et complètes créations +de son esprit aux êtres que ses sens lui montrent, apercevant le moment +vital qu'il adore, la santé, la raison, la vertu, éparses, restreintes +et mêlées en d'imparfaites manifestations, M. Zola est rempli d'un +dégoût pitoyable ou ironique pour l'humanité. Il s'attache à présenter +de cruels contrastes où les personnages dignes de bonheur sombrent dans +un incident grotesque. Florent, arrêté et envoyé à Cayenne pour s'être +épouvanté sur le cadavre d'une fille tuée par la troupe, passe, à son +départ, près d'un carrosse de femmes dont les rires l'accompagnent. Le +peloton de gendarmes venu pour réprimer la grève des mineurs protège les +croûtes de vol-au-vent destinées au dîner du directeur. Le romancier +prend plaisir à ne point faire reconnaître la bonté de ses personnages +sympathiques. Denise est poursuivie par d'incessantes médisances; +Pauline, grugée, est haïe de Mme Chanteau. De lugubres incidents, +propres à faire douter de la justice sociale, la torture de Lalie par +son père, l'arrestation de Martineau mourant, sont racontés avec +complaisance. Parmi les filles qui passent par l'église de l'abbé +Mouret, pas une n'est décente; des pêcheurs de Bonneville, pas un +honnête; des bourgeois de _Pot-Bouille_, pas un estimable. Il accumule +les catastrophes, les insuccès, les défaillances et les tares. Dans le +_Ventre de Paris_, les gredins triomphent des bons. La _Fortune des +Rougon_, la _Faute, Une page, Germinal_, sont souillés du sang des +justes. Si la _Curée, Son Excellence_, l'_Assommoir_ et _Nana_ ne se +terminent pas par un deuil digne d'être plaint, c'est que leurs +personnages sont tous détestables. Et si les plaintes sur l'inutilité, +la tristesse et l'odieux de la vie humaine ne sont point constantes dans +les livres de M. Zola, c'est que le romancier, idéaliste à demi, +persiste à l'adorer, même en ses manifestations imparfaites, mais +actuelles et existantes. + +Que l'on remonte maintenant de ce pessimisme, terme de notre analyse, à +la vue magnifiée des hommes et des choses dont il découle; de celle-ci à +l'amour de la vie, de la force, de la sensualité, de la raison et de la +santé, ses causes; que l'on se rappelle le réalisme de procédés et de +vision que ces idéaux résument, l'on aura, je pense, les gros linéaments +de l'oeuvre de M. Zola, sous lesquels les traits de sa physionomie +morale commencent à affleurer. + + +III + + +Le cas psychologique de M. Zola est singulier. Nous possédons en lui un +artiste composite chez lequel se mêlent en un rare assemblage, les dons +du réaliste et certains de ceux de l'idéaliste, sans se nuire, sans que +les uns annulent, refoulent ou subordonnent les autres. La coopération +des facultés exactes et de celles qui portent le romancier à altérer la +réalité est facile et fructueuse en des oeuvres homogènes dans +lesquelles l'analyse seule distingue des disparates. Cette association +intime de tendances diverses porte à leur attribuer une cause commune, +et peut-être une seule hypothèse sur le mécanisme intellectuel de M. +Zola, suffira à rendre compte des procédés et des émotions apparemment +contraires que nous avons séparées dans son oeuvre. + +On peut imaginer un esprit enregistreur, éminemment apte à percevoir par +les sens, à retenir et à se figurer les mille manifestations de la vie +décrivant les objets, les physionomies et les caractères de la façon +dont ils apparaissent par le détaillement de leurs parties et +l'énumération de leurs actes; parvenant, grâce à une accumulation de +notes internes, à avoir d'une nation à une certaine époque une +connaissance aussi complète que celle dont nous avons marqué les +limites. Cet esprit, animé comme presque toutes les âmes humaines, de +l'amour des conditions utiles à son espèce, arriverait naturellement à +les abstraire de ses expériences, à éprouver ainsi pour la santé, la +raison, la sensualité, la force, un attachement admiratif, à ressentir +une sourde exaltation toutes les fois qui lui arrivera de parler d'un +paysage luxuriant et estival, d'une foule fluctuant, de l'obstination +volontaire de ses héros, de la volupté conquérante de ses femmes, de +n'importe quel grand réceptacle de force délétère ou non, mais agissante +et dynamique. Il est permis d'admettre qu'un esprit parvenu à ces +sympathies, comparant leur objet--de pures idées--aux misérables +éléments dont il est extrait--la réalité--se prenne de tristesse et de +mépris pour l'imperfection et l'hostilité des choses, se sente irrité +contre les vices mesquins et les vertus compromises des créatures +vivantes, parvienne au pessimisme colère qui caractérise toute l'oeuvre +de M. Zola. + +Cette hypothèse est séduisante mais vraisemblable en partie seulement. +M. Zola ne possède aucune des qualités secondaires qui permettraient de +lui attribuer de grandes aptitudes à la généralisation. Cesser tout à +coup de penser les choses réelles, en détacher un caractère extrêmement +compréhensible et ne plus concevoir les individus qu'en tant qu'ils +participent de cet attribut métaphysique est le fait soit d'une +intelligence spéculative et savante, soit parfois d'un styliste émérite, +d'un homme au tour d'esprit verbal qui emploie inconsciemment la +synthèse que les mots ont faits de nos idées générales. Or M. Zola n'est +ni un écrivain extraordinaire tel que V. Hugo, ni un homme habitué à +manier les pensées abstraites comme le montre sa psychologie +rudimentaire et les quelques articles où il a tenté d'appliquer à la +littérature les procédés de la science. + +C'est en lui-même et non au dehors que M. Zola à trouvé le type de son +idéal. Doué d'un tempérament combatif que marquent ses polémiques, ayant +opiniâtrement lutté contre la misère, contre l'insuccès, contre le +mépris et l'inintelligence publics, possédant la tête massive et les +épaules carrées des entêtés, sa volonté tenace, son amour-propre lui ont +donné l'instinct et l'adoration de la force. Borné par d'autres dons à +la carrière littéraire, retiré des batailles dans son ermitage de Médan, +la sourde tension de ses centres moteurs s'est dépensée à douer +d'énergie consciente des êtres et des éléments que son intelligence lui +montrait faibles et sourds comme ils sont. Choisissant parmi ses +semblables et dans les grands phénomènes naturels ceux qui manifestent +quelque emportement, les pétrissant de ses propres mains, servant +indistinctement aux hommes et aux choses les impérieuses effluves qui +sourdaient en lui, il rend colossales les âmes et les forces. D'un +ministre médiocre, d'un calicot entreprenant il élabore les types du +despote et de l'exploiteur; ses foules roulent comme des fleuves; ses +mers déferlent en cataractes; ses champs suent la sève, ses édifices +s'étagent démesurément; une mine, un assommoir, un magasin sont de +formidables centres de forces délétères, bienfaisants, actifs. Et la +femme, force elle aussi, doublement magnifiée en sa puissance par le +volontaire, en son charme par le mâle, devient la rayonnante et +redoutable créature capable d'enivrer le monde. + +Cet absolu amour pour les forts qui seul eût conduit M. Zola à créer de +gigantesques abstractions, contrôlé et contrarié par son exacte vision +de réaliste, se retourne en un absolu mépris pour les malades, les +vicieux, les médiocres, les êtres mixtes et faibles, c'est-à-dire, pour +toutes choses et pour tous les hommes réels. Ces spectacles quotidiens +et cette humanité courante, incapables d'aucun développement extrême, ne +contenant de l'énergie universelle qu'une imperceptible dose, mesquins, +transitoires et négligeables, présents cependant et s'imposant sans +cesse à l'attention de son intelligence réaliste, l'exaspèrent, +l'affligent, le dégoûtent et l'attirent. M. Zola est la victime de ses +sens. Son pessimisme vient de la contradiction incessante entre la +réalité qu'il ne peut ne pas voir et l'idéal dynamique que sa nature de +lutteur le force à créer et à aimer. En ces deux termes dont nous venons +de marquer la coopération et l'antagonisme--réalisme intellectuel, +idéalisme volitionnel--son organisation cérébrale peut être résumée. + +Avec l'exemple de Dickens, des de Goncourt, des romanciers russes, +par-dessus tout de Balzac, le double tempérament de M. Zola montre qu'il +n'existe pas plus d'écrivains purement réalistes qu'il n'y a d'absolus +idéalistes. + + * * * * * + + +L'OEUVRE[9] + +PAR ÉMILE ZOLA + + +Le nouveau livre de M. Zola est un roman; il est aussi un code +d'esthétique. Cette esthétique est absurde. Les lieux communs de +l'intransigeance imperturbablement opposés aux lieux communs de l'école, +prennent avec ceux-ci un air d'inconstestable ressemblance. Les uns +disent: il faut peindre noble; les autres, il faut peindre en plein air, +il faut peindre clair, il faut peindre d'après nature; et voilà Claude +Lantier qui se met à proférer des malédictions contre les artistes sans +aveu, qui fabriquent leurs tableaux dans le «jour de cave» d'un atelier. + +Il est oiseux de demander si Rembrandt peint en plein air, s'il peint +clair, et d'après nature, ses anges et son _Bon Samaritain_. Il vaut +mieux faire observer qu'un précepte de facture reste une simple +recette, que peindre d'une certaine façon ne veut jamais dire peindre +bien de cette façon, que l'important est de peindre bien et que la façon +n'y est pour rien, que Velasquez et Rubens se valent, que toutes les +querelles et les gros mots sur les procédés manuels de l'art ne +signifient rien, que la seule chose nécessaire est d'avoir du génie, que +les procédés même de Cabanel, de Bouguereau, de Tony Robert Fleury, de +Delaroche et d'Horace Vernet donneraient de magnifiques oeuvres s'ils +étaient employés par des artistes ayant le don, qu'enfin la formule du +plein air est la dernière qu'il faille défendre, puisque, à l'heure +actuelle, elle n'a pas encore donné un seul chef-d'oeuvre? D'une main +tout aussi experte, M. Zola touche à l'esthétique du roman, et reprenant +en bouche les grands termes de positivisme et d'évolutionnisme, il part +en guerre contre la psychologie et dénonce tous ceux qui n'étudient de +l'homme que l'âme, sans se souvenir de l'influence du corps sur le +cerveau. Si M. Zola veut dire qu'il ne faut jamais oublier dans une +oeuvre d'imagination que les personnages sont des êtres physiques en +chair et en os et qu'en une certaine mesure et sauf de nombreuses +exceptions (Louis Lambert, Spinoza) le fonctionnement de leurs cerveaux +s'influe du cours du sang et de l'activité des viscères, personne n'y +contredira. C'est un truisme dont la nouveauté n'est d'ailleurs destinée +à révolutionner que les romans absolument médiocres de toutes les +époques. Si M. Zola veut dire, par contre, que le cerveau est un organe +comme un autre, que la pensée ne joue pas dans la caractérisation d'un +individu un rôle plus considérable que son estomac ou son fiel, cela est +simplement faux. + +C'est la pensée qui est le centre, et le corps la périphérie; la science +le démontre après que l'expérience l'a constaté, et au nom même de +l'évolutionnisme, l'activité cérébrale étant la plus récente est la plus +haute, et l'être qui pense le plus étant le plus noble, est le plus +intéressant. Faut-il citer toute la psychologie scientifique et toute +l'ethnologie pour montrer que c'est rétrograder vers le passé, que de +considérer en l'homme l'être instinctif et inconscient de préférence à +l'être conscient, pensant, voulant, résolu et moral? Il serait cruel de +battre M. Zola sur presque toutes ses assertions par les autorités qu'il +invoque et de lui montrer une bonne fois qu'il n'est plus permis +aujourd'hui de lancer au hasard les affirmations que lui dicte son +tempérament, qu'il y a des raisons aux choses et qu'en plusieurs points +l'esthétique de ses adversaires, malheureusement médiocres et ineptes, +des Feuillet, des Sand, est plus rationnelle que la sienne, qu'enfin +Balzac, Tolstoï et même Flaubert, ont montré une bonne fois comment on +peut embrasser la nature entière sans en omettre le couronnement et +rester réalistes tout en analysant le génie et la noblesse morale. + +Nous avons tenu à dire nettement ce que nous pensons de l'esthétique +naturaliste, parce qu'elle est erronée d'abord comme toute esthétique de +parti, puis parce qu'elle trouble l'appréciation exacte des oeuvres de +M. Zola. Autant cet écrivain nous paraît piètre penseur, mal renseigné +et peu spéculatif, autant nous l'admirons pour son génie incomplet mais +puissant. Toute la première partie de l'_Oeuvre_, cette histoire +lentement développée de l'affection de Christine et de Claude, les +magnifiques scènes où elle se résout à être le modèle de son amant, où +elle se livre à lui, revenu croulant sous les huées, leur idylle de +Bennecourt, sont de grands et vrais tableaux où la vie frémit, où la +sympathie jaillit du coeur du lecteur. Et cette lamentable fin encore du +ménage artistique, cette noire existence misérable et débraillée dans +l'atelier du haut de Montmartre, Claude se brutalisant, s'exaltant et +s'affolant à l'impossible labeur de s'extorquer un chef-d'oeuvre, tandis +que Christine s'attache à son amour tari, lutte contre le dessèchement +de coeur de son mari, finit par l'arracher à l'art auquel il tenait de +toutes ses fibres, mais l'abîme et le tue du coup; toute cette tragédie +humaine donnant à toucher de pauvres chairs frissonnantes, à voir des +larmes dans des orbites creux, et des mâchoires serrées, et des poings +abandonnés, nous a enthousiasmé et ému. De tous nos romanciers actuels, +M. Zola est le seul à donner cette sensation d'humanité vivante et +souffrante, et il y parvient, comme tous les grands artistes, en nous +montrant des âmes, des êtres moraux. Dans ce roman, l'étude du milieu +artistique est déplorable, fausse et incomplète. Ce que nous y aimons, +c'est cette Christine si bonne, si douce, sensée, aimante, d'une si +belle noblesse d'âme et toute simple; c'est même cette brute de Lantier, +qui, s'il ne mettait une grossièreté de manoeuvre à clamer des théories +ridicules, serait en somme un être bon, simple et fort, qui eût pu être +un brave homme faisant des heureux autour de lui, s'il n'était allé se +perdre dans une carrière où il est, malgré son intransigeance, un +médiocre et un raté; c'est Sandoz, d'une si belle fermeté, têtu, +paisible et solide, ayant une idée en tête et la réalisant patiemment +sans se tourner aux clameurs sur ses talons. Toutes ces âmes sans doute +sont rudimentaires, simples, sans développement vers le haut et sans +complexité dans la profondeur. M. Zola, qui n'aime pas la psychologie, +n'est en effet pas un grand psychologue, et ce défaut interdit de le +classer avec les très grands. Mais il a le don suprême de la vie, il +sait souffler sur un être et faire que les tempes battent, que les yeux +regardent, que les muscles se tendent. Il a encore ce que personne n'a +eu avant lui, le don d'animer ainsi, d'une vie puissante, les êtres +moyens, ordinaires, sans traits exceptionnels, et sans autres qualités +qu'une grande bonté et une forte volonté. Pour la classe bourgeoise, +pour les gros manoeuvres de la vie, il est inimitable. Enfin, il a conçu +le premier, sans la réaliser, malheureusement, la grande idée que le +roman ne devait pas être une étude individuelle, mais bien une vue +d'ensemble où passerait la foule, où s'étalerait toute une époque, et +qui, décentralisé et indéfini, engloberait tout un peuple dans un temps +et toute une ville. Ceux qui reprendront, après M. Zola, la tâche de +continuer le roman moderne devront partir de ce grand écrivain plus +vaste qu'élevé, mais qui a construit, une fois pour toutes, les assises +des oeuvres futures. Avec le Flaubert de l'_Éducation sentimentale_, +avec le Tolstoï de la _Guerre et la Paix_, avec tout Balzac, avec les +psychologues comme Stendhal et les individualistes comme les de +Goncourt, les _Rougon-Macquart_, seront les ancêtres du roman démotique +futur, où il y aura des cerveaux et des corps, le peuple et les chefs, +les dégradés et les génies, de la chair et des nerfs, le sang et la +pensée. + +NOTES: + +[Note 9: _Revue contemporaine_.] + + + + + +VICTOR HUGO[10] + + +I + +Au lecteur qui pénètre dans l'oeuvre colossale, touffue, confuse, et +mêlée de M. Victor Hugo, un étonnement s'impose d'abord. Il ressent la +luxuriante abondance du style, la profusion des mots, des tournures, des +périodes, la variété des figures, la richesse des terminologies, +l'entassement de paragraphes sur paragraphes, les infinies suites de +strophes. + +S'il s'efforce de discerner la loi de ces développements, et la cause de +cette opulence, s'il tente de classer les idées d'un alinéa, les aspects +d'une description, les traits d'une physionomie et les phases d'une +oeuvre, il découvrira aussitôt que la principale habitude de style et de +composition chez M. Victor Hugo, celle par qui il obtient ses effets les +plus caractéristiques et les plus intenses, est la répétition. Pas une +page et pas une suite de pages du poète, qui ne soit ainsi écrite par +une série petite ou énorme de variations aisément séparables. Chacune +débute par une phrase-thème exposant l'idée que M. Victor Hugo se +propose d'amplifier; puis vient une redite, puis une autre en termes de +plus en plus abstraits, magnifiques ou abrupts, aboutissant de pousse en +pousse à cette efflorescence, l'image, qui termine le développement, +marque le passage à un autre thème indéfiniment suivi d'autres. + +On peut noter des vers comme ceux-ci: + + Nous sommes les passants, les foules et les races: + Nous sentons frissonnants des souffles sur nos faces; + Nous sommes le gouffre agité. + Nous sommes ce que l'air chasse au vent de son aile. + Nous sommes les flocons de la neige éternelle + Dans l'éternelle obscurité. + +Des passages comme celui-ci: + + Aujourd'hui l'écueil des Hanois éclaire la navigation qu'il + fourvoyait; le guet-apens a un flambeau à la main. On cherche à + l'horizon comme un protecteur et un guide, ce rocher qu'on fuyait + comme un malfaiteur. Les Hanois rassurent ces vastes espaces + nocturnes qu'ils effrayaient. C'est quelque chose comme le brigand + devenu gendarme. + +Que l'on assemble maintenant ces paragraphes par couples, qu'on les +associe en séries diverses, on aura la contexture de la plupart des +pièces de vers et de la plupart des chapitres de M. Victor Hugo. + +En de longs développements retentissent les plaintes et la hautaine +indignation d'Olympio. Les sphinx ceints de roses du sultan Zimzizimi +profèrent et répètent la même désolante réponse que reprend en une autre +oeuvre le ver destructeur des Sept Merveilles. Certaines pièces des +_Contemplations_ sont inépuisables en dissertations sur la moralité des +hommes et les consolations de la mort; certaines pages des _Châtiments_ +lancent et relancent la même insulte en invectives redoublées. Les +_Chansons des Rues et des Bois_ varient avec une virtuosité paganinienne +un mince recueil de thèmes gracieux, amplifiés en formidables +symphonies. Dix-huit strophes y recommandent de confondre l'antique au +biblique et au moderne; dix pages de vers envolés et fugaces constatent +que la femme ne se livre plus en don gratuit; seize pages à quatre +strophes redisent de mille façons ironiques que Dieu n'a pas besoin de +l'homme pour parachever ses oeuvres. Que l'on joigne à ces exemples les +facétieux boniments d'Ursus dans l'_Homme qui rit_, ces parades +funambulesques où la même spirituelle cabriole s'exécute en mille +dislocations; les résumés historiques qui ouvrent les divers livres des +_Misérables_, par d'énormes variations; les grandes fantaisies de +_Quatre-vingt-treize_ sur le mystérieux accord des chouans avec les +halliers; et dans les _Travailleurs de la Mer_ le sinistre chapitre sur +la Jacressarde, maison déserte au haut d'une falaise qui ouvre sur la +nuit noire deux croisées vides. + +Cette insistance verbale, cette formidable obstination à échafauder mots +sur mots, formule sur formule, à revenir et s'appesantir, à enserrer +chaque idée sous de triples rangs de phrases, caractérise la forme de M. +Victor Hugo, est normale pour tous les passages où il développe quelque +réflexion, et constitue le procédé de son style descriptif. Au lieu +d'user d'une minutieuse énumération de détails, terminée et raccordée +par une large période générale, à la façon des réalistes, M. Hugo +recourt à l'accumulation, la reprise, la trouvaille abandonnée et +ressaisie, de propositions d'ensemble, de périodes compréhensives, dont +le retour est comme l'effort de deux bras, infructueux et répété, +peinant à enclore un énorme et souple fardeau. + +Que l'on relise pour constater jusqu'où va cette contention et cette +lutte, les ressources infinies de ce style jamais las, la magnifique +série de chapitres où se trouve décrite la tempête funeste à l'orgue +des _Compachicos_: + + Les grands balancements du large commencèrent; la mer dans les + écartements de l'écume était d'apparence visqueuse; les vagues vues + dans la clarté crépusculaire à profil perdu, avaient des aspects de + flaques de fiel. Çà et là, une lame flottant à plat, offrait des + fêlures et des étoiles, comme une vitre où l'on a jeté des pierres. + Au centre de ces étoiles, dans un trou tournoyant, tremblait une + phosphorescence assez semblable à cette réverbération féline de la + lumière disparue qui est dans la prunelle des chouettes. + +De pareils redoublements de phrases renflent les chapitres sur le palais +muet, obscur et splendide que traverse à pas hésitants Gwynplaine promu +Lord Clancharlie; il en est ainsi dans les _Misérables_, à ce tableau de +l'éclosion printanière dans le jardin inculte, où se déroulent les +amours de Cosette et de Marius; et les vers du poète sont aussi riches +que sa prose en ces tentatives redondantes, ces perpétuels retours du +burin à graver et regraver le même trait en de diverses et fantasques +lignes. Je prends entre cent exemples la description du château de +Corbus dans la _Légende des Siècles_: + + L'hiver lui plaît; l'hiver sauvage combattant, + Il se refait avec les convulsions sombres + Ces nuages hagards croulant sur ses décombres, + Avec l'éclair qui frappe et fuit comme un larron, + Avec les souffles noirs qui sonnent du clairon, + Une sorte de vie effrayante à sa taille. + La tempête est la soeur fauve de la bataille.... + +Et voilà le poète lancé pendant plusieurs pages à décrire le fantastique +combat des ruines contre les nuées. + +Ce même procédé cumulatif, cet effort redoublé à mille détentes, M. +Victor Hugo le porte dans le portrait physique ou moral de ses héros: + + Il y avait de l'illisible sur cette figure. Le secret y allait + jusqu'à l'abstrait.... Dans son impassibilité peut-être seulement + apparente, étaient empreintes les deux pétrifications, la + pétrification du coeur propre au bourreau, et la pétrification du + cerveau propre au mandarin. On pouvait affirmer, car le monstrueux + a sa manière d'être complet, que tout lui était possible, même + s'émouvoir. Tout savant est un peu cadavre; cet homme était un + savant. Rien qu'à le voir on devinait cette science empreinte dans + les gestes de sa personne et dans les plis de sa robe. C'était une + face fossile ..., etc. + +De même sont écrits les portraits du capitaine Clubin, de Déruchette et +de Gilliatt, de la duchesse Josiane et d'Ursus, de Javert, de Fantine et +de Thénardier. Des personnages de son théâtre, aux héros de la _Légende +des Siècles_, aux femmes et aux enfants qui traversent certains poèmes, +tous sont ainsi peints au décuple, saisis une première fois d'un coup, +repris, traités à nouveau, enclos de mille contours semblables et +déviants, obsédés et retouchés par une main sans cesse retraçante. De +même pour la psychologie des personnages que M. Hugo conçoit comme des +êtres nus et simples, qui manifestent leur passion ou leur nature par la +répétition d'actes semblables. Enfin qu'il s'agisse de l'effronterie +d'un gamin ou d'une vue d'ensemble sur la vie monastique, de la manie +d'un ancien capitaine à pronostiquer le temps, ou d'une redoutable crise +de conscience, du spectacle funèbre d'un pendu épouvantant ses +commensaux ailés des soubresauts dont l'anime le vent dans la nuit sur +une plage, ou d'une considération historique sur la Convention, de +plaintes sur la mort ou d'exultations sur la vie, M. Hugo est +essentiellement l'écrivain de la redite, de la répétition, de la +variation. De haut en bas, du sublime au fantasque, dans tous les sujets +et à travers toutes les émotions, il est celui qui ne peut exprimer une +seule pensée en une seule phrase. + +Nous avons déjà noté qu'au cours d'une pareille ascension de périodes à +sens identique, les mots propres rapidement épuisés auront pour suite +des synonymes de plus en plus indirects, puis des allusions et des +images. La longue ouverture du _Jour des Rois_ où le poète essaie de +montrer la figure du mendiant, spectateur infime et presque inanimé des +incendies allumés par les puissants aux quatre points cardinaux, aboutit +à ces deux vers et s'y résume: + + Penché sur le tombeau plein de l'ombre mortelle, + Il est comme un cheval attendant qu'on dételle. + +Mais dans l'oeuvre de Victor Hugo, ce symbolisme est souvent autre chose +que la terminaison d'une période ascendante. Tout symbole est à la fois +une abréviation et une transposition; ce sont là les rôles que l'image +remplit chez le poète. + +Enchaînées et se succédant, les métaphores, par les rudes raccourcis +qu'elles infligent au style, par les sauts de pensée qu'elles +impliquent, donnent à toute pièce une grandeur grave, quelque chose de +biblique et d'auguste. Ainsi de ces strophes de _Olympio_: + + Les méchants accourus pour déchirer ta vie + L'ont prise entre leurs dents. + Les hommes alors se sont avec envie + Penchés pour voir dedans: + Avec des cris de joie ils ont compté tes plaies + Et compté tes douleurs, + Comme sur une pierre on compte des monnaies + Dans l'antre des voleurs. + Ton âme qu'autrefois on prenait pour arbitre + Du droit et du devoir, + Est comme une taverne où chacun à la vitre + Vient regarder le soir ... + +Que l'on note dans cette pièce le double emploi des métaphores. Si elles +sont d'énergiques résumés, elles substituent en même temps, à la +description d'états d'âme, durs à rendre en vers, des visions +imaginables et familières. Ce passage de l'abstrait au tangible, et de +l'obscur au saisissant est marqué avec la plus noble énergie, dans la +pièce _En plantant le Chêne des États-Unis d'Europe_, où le poète, dans +un des plus larges déploiements lyriques qui soient, adjure les +éléments, les cieux et la mer, de corroborer le jeune plant mis en +terre: + + Vents, vous travaillerez à ce travail sublime, + O vents sourds qui jamais ne dites: c'est assez. + Vous mêlerez la pluie amère de l'abîme + À ses noirs cheveux hérissés. + Vous le fortifierez de vos rudes haleines, + Vous l'accoutumerez aux luttes des géants. + Vous l'effaroucherez avec vos bouches pleines + De la clameur du néant. + Que l'hiver, lutteur au tronc fier, vivant squelette, + Montrant ses poings de bronze aux souffles furieux + Tordant ses coudes noirs, il soit le sombre athlète + D'un pugilat mystérieux. + +Les strophes se suivent ainsi, bondissantes et fuyantes, emportant le +lecteur à ne plus voir le chêne que quelques proscrits ont planté sur +une plage, et l'idée révolutionnaire qu'il figure, mais un lutteur +monstreux à forme demi-humaine opposant à l'assaut d'éléments +passionnés, des racines douées d'obstination et des branches +volontairement noueuses. + +M. Victor Hugo excelle ainsi à rendre pittoresques par des métaphores +matérielles, certaines propositions psychologiques, que l'on ne saurait +décrire qu'en vers ternes. La connivence des timorés et des violents est +ainsi transposée: + + Les peureux font l'audace; ils ont avec le glaive + La complicité du fourreau. + +et la communauté de faute qui en résulte, ainsi: + + Reste, elle est là, le flanc percé de leur couteau + Gisante; et sur sa bière + Ils ont mis une dalle; un pan de ton manteau + Est pris sous cette pierre. + +S'il est des mots qui puissent rendre la vague terreur d'un tyran +inquiet des murmures des honnêtes gens, ce sont des vers comme ceux-ci: + + Et ces paroles qui menacent, + Ces paroles dont l'éclair luit, + Seront comme des mains qui passent + Tenant des glaives dans la nuit. + +La joie sereine des beaux dieux, que les poètes ont montrés planant +au-dessus de nuées d'or, resplendit en une magnifique succession +d'images, que terminent ces deux vers radieux: + + Ils savouraient ainsi que des fruits magnifiques + Leurs attentats bénis, heureux, inexpiés. + +De splendides paroles font presque imaginer le mystère de l'immortalité +de l'âme: + + Quand nous en irons-nous où sont l'aube et la foudre? + Quand verrons-nous déjà libres, hommes encor + Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre + Et nos pieds faits de nuit, éclore en ailes d'or? + +L'infinité de l'espace est presque conçue comme réelle en ces vers: + + Il vit l'infini porche horrible et reculant + Où l'éclair, quand il entre, expire triste et lent. + +Ce don de matérialisation, cette aptitude à transposer les choses +inimaginables en correspondances plus corporelles, a permis à M. V. Hugo +d'écrire les singulières pièces finales de la _Légende des Siècles_ et +des _Contemplations_, ces tentatives désespérées d'exprimer +l'inexprimable et l'inintelligible, où le poète livrant avec les mots +une terrible bataille à de vagues ombres d'idées, accomplit ses plus +merveilleux prodiges de parolier, et mesure ses plus profondes chutes. +En ce point s'arrête l'évolution de l'image. Née d'une accumulation de +phrases synonymiques qu'elle couronnait et résumait, prise comme un +substitut de représentations directes possibles mais ternes, employée à +la tâche de plus en plus difficile et de moins en moins réussie de +figurer matériellement des idées plus obscures parce que plus creuses, +elle finit par devenir le vêtement de purs fantômes intellectuels, à qui +elle prête seule une existence apparente. + +À ces deux formes de son style, la répétition et l'image, M. V. Hugo +joint une troisième habitude, la plus apparente de toutes, l'antithèse. +Par cette juxtaposition de deux termes, de deux objets, de deux +ensembles doués d'attributs contraires, par ce contraste exalté, par ce +rapprochement souligné par des répétitions et marqué par des images, M. +Hugo s'attache à définir plus nettement deux pensées antagonistes, amène +la comparaison entre les deux termes ainsi heurtés de force, et définis +par la révélation de propriétés hostiles. + +La phrase même de M. Victor Hugo abonde constamment en termes durs à +apparier. Parmi d'autres tendances celle d'accoler aux plus lumineux +adjectifs et aux substantifs les plus clairs, le mot «sombre» est +flagrante. On relève sans peine, en peu de pages: «Au grand soleil +couchant horizontal et sombre; miroir sombre et clair; sérénité des +sombres astres d'or.» Les romans sont riches en ces contrastes purement +verbaux, notamment certaines oraisons comiques et grandiloquentes dans +l'_Homme qui Rit_, dans les _Misérables_ la plupart des dissertations +générales, parmi lesquelles il faut relever celle sur l'antithèse entre +les pénitences du couvent et l'expiation du bagne. Dans les drames, pas +un monologue ou une tirade qui n'étincelle de brusques collisions de +mots. La déclamation de Charles-Quint, les passages de bravoure de Don +César de Bazan, le premier soliloque de Torquemada sont ainsi relevés de +heurts sonores et éclatants. Mais les plus insignes exemples +d'antithèses reprises, continuées et réduites, seront trouvés dans la +_Chanson des Rues et des Bois_, où presque chaque poème semble traversé +par deux courants d'idées inverses et parallèles. Qu'il s'agisse +d'ailleurs d'une anecdote ou d'une scène, presque toutes les pièces +contiennent au début ou à la fin un contraste dissonant entre deux +aspects antagonistes. Les dénouements de la plupart des _Orientales_ +démentent l'exorde. Dans les _Châtiments_, le poème _Nox_ met en regard +des splendeurs du couronnement, l'aspect du cimetière Montmartre, fosse +des fusillés. Dans les _Voix intérieures_, des sages s'attristent sur le +festoiement des fous, et l'_À Olympio_, oppose à la douce gravité du +poète, les clameurs des haineux. Dans les _Quatre vents de l'Esprit_, le +livre satirique flagelle les méchants parce qu'ils sont méchants, et les +excuse parce qu'ils sont petits. Dans la _Légende des Siècles_, les +contrastes dramatiques abondent. L'apparition de Roland parmi les oncles +ennemis du roi de Galice, Philippe II songeant en son palais au-dessus +du jardin où l'infante effeuille une rose, l'aigle héraldique d'Autriche +contredit par l'aigle helvétique, dans le _Romancero du Cid_, le vieux +héros fidèle au roi qu'il censure, entrechoquent deux spectacles ou deux +humeurs. À tous les tournants des drames ou des romans, se passent des +coups de théâtre, de poignantes alternatives, des luttes de conscience +entre deux devoirs, des ironies tragiques qui font dire ou faire à un +personnage le contraire de ce qu'il veut de toute son âme. La subite +volte-face d'Hernani récompensé et gracié, Torquemada entrant en scène +sur les dernières suppliques de Ben-Habib, l'incendie de la Tourgue +égayant les enfants qu'il va tuer, Marie Tudor et Jane ne sachant si +c'est l'amant de l'une ou de l'autre que l'on exécute, Marius +défaillant entre le désir de sauver Valjean et la terreur de perdre +Thénardier, la tempête sous un crâne, la Sachette reconnaissant sa fille +en celle qu'elle a maudite, Ceubin saisi par la pieuvre et Triboulet +tenant l'échelle à l'enlèvement de sa fille, quelle liste de contrastes, +d'hésitations, d'alternatives et de déchirements d'âmes, d'antithèses +fragmentaires qui amplifiées et soutenues deviennent la contexture même +de toute oeuvre. + +Que l'on observe que les _Châtiments_ sont l'ironique antiparaphrase des +paroles officielles placées en épigraphes, qu'il n'est presque point de +volume de poèmes qui ne soit digne de porter en titre l'antithèse de +Rayons et Ombres, que tous les romans et les drames sont les +développements d'une psychologie, d'une situation ou d'une thèse +bipartites. En _Triboulet_, en _Lucrèce Borgia_, le sentiment de la +paternité lutte contre les vices innés. En _Hernani_, en _Ruy-Blas_, en +_Marie Tudor_, en _Marion Delorme_, l'amour se heurte à la haine. +L'_Homme qui Rit_ est fait du contraste de la passion idéale et de la +passion voluptueuse; les _Misérables_ sont la lutte de l'individu contre +la société, les _Travailleurs de la Mer_, celle de l'homme contre les +éléments. _Quatre-vingt-treize_, celle du droit divin contre la +Révolution, du principe girondin contre le principe Saint-Just, +personnifiés en Lantenac, Cimourdain et Gauvain. + +Nous touchons ici à la façon dont M. Hugo entend l'âme de ses +personnages. De même que ses phrases, ses poèmes, ses recueils, ses +romans et ses drames sont le développement d'antithèses de plus en plus +générales, ses personnages sont presque tous de nature double, comme +dimidiés portant en eux la lutte constante ou passagère de deux passions +adverses, constitués contradictoirement dans leur âme et dans leur +corps, dévoyés par une crise qui retranche leur existence antérieure de +leur existence actuelle. Marie Tudor est reine et amante; en Gwynplaine +la laideur physique offusque la beauté morale; le forçat 24601 devient +en quelques heures le plus noble des hommes, et le sultan Mourad, +toujours inexorable à tous, eut un instant pitié d'un porc. + +Se bifurquant en de plus générales oppositions, l'antithéisme divise +donc toute l'oeuvre de M. V. Hugo, des mots aux âmes, du plan d'une +anecdote à celui d'un roman en huit cents pages, d'une fable à une +trilogie, de la succession des strophes au principe de l'esthétique, +qui, exposée dans la préface de _Cromwell_, se résume dans le mélange de +deux contraires, le comique et le tragique. + +Et de même que les tendances formelles dominantes, que nous devons +analyser, aboutissent l'une à des redites profuses, l'autre à une +obscurité sentencieuse, la pratique constante de l'antithèse semble +avoir laissé des traces nocives en une des tendances caractéristiques de +M. Hugo: À force de diviser son attention entre les deux termes +contradictoires qu'il oppose sans cesse, de sauter de chaque objet à son +opposé, de tout diversifier et de tout confondre, il semble comme si M. +Hugo ne peut plus concentrer son activité intellectuelle en un seul +point ou en un seul ensemble. La pensée comme la langue du poète se +désagrègent par endroits. De là, des hachures de style, l'abus de +l'apostrophe, les phrases sans verbe, le style monosyllabique et +sibyllin des grands passages. De là, la tendance marquée aux +digressions, les dix phrases formant tableau éparses en dix pages, comme +en ce merveilleux portrait de la duchesse Josiane nue sur son lit +d'argent, dont les membres se profilent écartelés sur tout un énorme +chapitre. Enfin toute la bizarre construction des oeuvres de prose et de +vers, résulte de cette dispersion de la pensée, le manque de proportion +d'épisodes comme la bataille de Waterloo dans les _Misérables_, l'air +déjeté et fruste des romans et des longues légendes, trop étendus et +trop brefs, sans mesure et parfois difformes. + +Nous sommes au terme de notre analyse. Comme un mouvement transmis des +roues petites aux plus grandes, puis au volant, qui le renvoie à toute +la machine et la règle par l'allure qu'il en reçoit, nous avons suivi +les trois tendances formelles de l'esprit de M. Hugo, des mots aux +péripéties, des péripéties à la psychologie et de là aux conceptions +fondamentales des grandes oeuvres. Nous avons vu comment des habitudes +qui ne paraissaient affecter que le style ont pu être montrées influer +sur les gros organes de toute l'oeuvre, comment la répétition a +simplifié la psychologie, la tendance à l'image facilité l'accès de +sujets métaphysiques, l'antithétisme déterminé la composition et +l'esthétique. Il nous reste à pénétrer dans ce domaine interne de +l'oeuvre de V. Hugo, dont nous avons déjà passé les approches, à +examiner non plus les paroles, mais leur sens, non la rhétorique mais la +matière même qu'elle ouvre, non la loi des développements mais la nature +des idées développées, le caractère commun et saillant des scènes, des +portraits, des événements et des conceptions, qui donnent lieu à +déployer des répétitions, des images et des antithèses. + + +II + + +Toute personne familière avec l'oeuvre de M. V. Hugo, aura senti à +certaines parties, que le nombre, l'importance et l'intensité des idées +ne correspond pas à la noble opulence de l'expression. Il arrive que +sous l'impérieux flux de paroles l'on découvre le cours mince et lent de +la pensée, le pauvre motif de certains passages de bravoure, la +psychologie rudimentaire des personnages, l'impuissance des descriptions +à montrer les choses; l'humanité et le monde réels presque exclus de +cent mille vers et de cent mille lignes, tout ce dénûment du fond sous +la luxuriance de la forme font de l'oeuvre du poète un ensemble hérissé +et creux, analogue au faisceau massif de tours qu'une cathédrale érige +sur une nef vide. + +M. V. Hugo a trop souvent recours pour ses fantaisies de style, à cet +amas de pensées vulgaires, simples et fausses, que l'on appelle les +lieux communs; il se prête à développer les thèmes empruntés, qui ne +sont issus ni de sa pensée, ni de son émotion. Son imagination néglige +le plus souvent de puiser immédiatement aux sources vives de +l'invention poétique et verse dans le faux et le banal. + +Certaines des pièces de vers paraissent dénuées de tout contenu. Elles +débutent comme au hasard par un aphorisme quelconque, et continuent au +cours des phrases sans que l'on puisse deviner le motif intérieur qui a +poussé le poète à écrire. + +Une pièce de vers commence ainsi: + + Louis quand vous irez dans un de vos voyages + Vers Bordeaux, Pau, Bayonne et ses charmants rivages, + Toulouse la romaine, où dans ses jours meilleurs + J'ai cueilli tout enfant la poésie on fleurs + Passez par Blois. + +D'autres ainsi: + + Jules votre château, tour vieille et maison neuve. + Se mire dans la Loire à l'endroit où le fleuve ... + + Le soir à la campagne, on sort, on se promène ... + +Et l'on peut joindre à ce groupe de poèmes nuls, une bonne partie des +_Orientales_, des premières _Contemplations_, et presque toutes les +_Odes et Ballades_, auxquelles il faut ajouter ces développements oiseux +à un point stupéfiant, qui tout à coup, dans les oeuvres en prose, +laissent entre deux chapitres, un vide nébuleux. + +Une autre catégorie d'oeuvres à laquelle ressortissent la plupart des +_Orientales, la Légende des siècles_, une pièce comme _les Burgraves_ et +un roman comme _Notre-Dame de Paris_, fait se demander par quelle +prodigieuse disposition sentimentale, le poète parvient à se faire le +porte-voix, presqu'ému, d'une suite de personnes étrangères et mortes, +dont il épouse les causes et les passions avec une infatigable +versatilité. Il paraît difficile d'admettre qu'il ait pris le _Cri de +guerre du Muphti, les malédictions du Derviche_ pour autre chose que des +thèmes indifférents, aptes à de belles variations. S'il parvient dans +_la Légende des siècles_ à faire passionnément déclamer Dieu, saint +Jean, Mahomet et Charlemagne, le Cid, les conseillers du roi Ratbert, +des thanes écossais, une montagne et une stèle, on peut en conclure sa +grande souplesse d'esprit, et aussi l'intérêt mal concentré, superficiel +et passager, qu'il porte à toutes ces ombres et ces symboles. On devine +que M. Hugo sait être tout à tous les sujets, et l'on réfléchit que sa +faconde verbale même, si l'on y ajoute par hypothèse, une certaine +débilité intellectuelle, doit le porter à chercher des thèmes à phrases, +dans tous les cycles de l'histoire et de la légende. + +Il s'adresse de même fréquemment à ce fonds commun d'idées humaines qui +a produit à la fois les proverbes, les lieux communs et certaines +indestructibles niaiseries. Sur des thèmes comme ceux-ci: la nature +révèle Dieu; il faut faire l'aumône; l'argent que coûte un bal serait +mieux employé en charités; les riches ne sont pas toujours heureux; il +faut se contenter de peu; les malheurs de l'exil; il est beau de mourir +pour la patrie, etc. etc., M. Victor Hugo aime à revenir. Mais où éclate +avec une singulière intensité son don de varier à l'infini le plus +rebattu des dires, à faire du bâton le plus nu, un thyrse divinement +feuillé de pampres, c'est dans la belle série de pièces traitant ce +sujet: nous sommes tous mortels. Que l'on prenne Napoléon II, le sultan +Zimzizimi, dans les _Contemplations_, Claire, et ce chef-d'oeuvre +_Pleurs_ dans la nuit; ces pièces énormes, tristes de la farouche ironie +des prophètes juifs, tintant le glas de toutes les grandeurs mortelles, +donneront la mesure extrême d'une forme grandiose, et d'une idée banale, +d'un thème adventice, pris n'importe où, laissé tel quel, sans addition +originale, mais mis en splendides images, développé en impérieuses +redites, violemment heurté par le choc des antithèses, déployé en larges +rhythmes, manié et remanié par une élocution prodigieuse. + +En toute occasion, M. Hugo en demeure à des idées vulgaires ou +absurdes. La création de la femme lui apparaît comme le travail d'un +potier, celle d'une sauterelle comme l'oeuvre d'un forgeron. Il proteste +contre le suicide, qu'il qualifie de lâcheté, et soutient, contre toutes +les statistiques, que l'abolition de la peine de mort et la diffusion de +l'instruction diminuent la criminalité _(Quatre vents de l'Esprit_, pag. +87 et 97). Les remords de conscience lui paraissent aussi anciens que le +crime. Toute la science humaine (_l'Ane_) se résume en des livres vieux, +poudreux et baroques. Il explique le rictus des cadavres par la joie des +morts de rentrer dans le grand tout, et la position des yeux des +crapauds par leur désir de voir le ciel bleu. Il est inutile d'ajouter à +ces exemples. Banal et superficiel en des matières générales, M. Hugo, +dans un domaine particulier, digne par excellence +d'investigations,--l'âme humaine--a de même abondé dans l'irréel et le +vulgaire. + +Sur ce point, les déclarations du poète sont explicites. Dans la préface +de _Rayons et Ombres_ il se promet, de montrer les hommes tels qu'ils +devraient et pourraient être; dans _les Quatre vents de l'Esprit_, il +déclare sa croyance en l'homme entité, égal en tous ses exemplaires et +s'applaudit d'abolir les différences qui mettent pourtant l'intervalle +d'une espèce zoologique entre deux classes sociales. + +Ces deux aveux de principe ont été imperturbablement obéis. Que l'on +relise une pièce comme _Dieu est toujours là_; on y verra exposés avec +la plus irritante certitude, ces aphorismes; l'été est chaud, le pauvre +humble, l'orphelin doux et triste, les chaumières fleuries, le riche +charitable, les enfants «innocents, pauvres et petits». Il n'est +d'ailleurs pas dans toute l'oeuvre de M. V. Hugo, d'enfants qui ne +soient des anges ingénus ou pensifs. Les mères sont tendres, les aïeuls +doux. Par _le Regard jeté dans une mansarde_, M. V. Hugo est parvenu à +apercevoir une grisette moins réelle encore que celles de Murger. Là + + Tout est modeste et doux, tout donne le bon exemple. + +Le mouchoir autour du cou fait oublier les diamants possibles. Elle +chante en travaillant à des travaux de couture, dont elle réussit à se +nourrir et ne court qu'un danger: celui d'être tentée d'ouvrir un +Voltaire, situé dans un coin; des oiseaux et des fleurs sont à la +fenêtre. Un mendiant, auquel le poète demande comment il s'appelle, +répond: Je me nomme le pauvre. Un autre, vivant dans les bois, dit au +poète qui le plaint: + + ...Allez en plaindre une autre. + Je suis dans ces grands bois et sous le ciel vermeil, + Et je n'ai pas de lit, fils, mais j'ai le sommeil + Etc. + + Tout ce passage est à lire jusqu'aux vers: + +Ainsi tous les souffrants m'ont apparu splendides Satisfaits, radieux, +doux, souverains, candides. (_Contemplations_, livre V, 2e vol.). p/ + +Quant au Parisien des faubourgs, M. Hugo dit simplement: + + Et ce serait un archange + Si ce n'était un gamin. + +Cette liste suffit. On peut déjà prévoir quels seront les types plus +achevés qu'imaginera un poète auquel les grandes catégories de +l'humanité se présentent sous cet aspect. En effet, les notions +psychologiques de M. Hugo sont fort simples. Elles lui font concevoir +trois sortes d'âmes: celles qui sont unes et nues, invariables pendant +toute leur existence factice, nettes de tout mélange, constituées comme +une force physique ou un corps simple, par une seule tendance et une +seule substance. Ce sont dans ces romans la Dea, de l'_Homme qui rit_, +toute pureté, la duchesse Josiane, toute frivolité charnelle, +Birkilphedro le perfide; dans _les Travailleurs_, l'hypocrite Clubin, le +noble Gilliatt; dans _les Misérables_, Cosette, pure amante, Marius, le +jeune premier type; dans _Quatre-vingt-treize_, le marquis de Lantenac, +Cimourdain, «l'effrayant homme juste»; dans les drames, tous les +amoureux d'Hernani à Sanche, et de Dona Sol à Rosa, tous les vieillards +de Don Ruy à Frédéric de Hohenstaufen, plus quelques fourbes sans +alliage. Toute cette foule, partagée en classes diverses, agit, vit et +meurt d'une façon rectiligne, répète les mêmes actes et les mêmes +paroles, fait les mêmes gestes et porte les mêmes mines du berceau au +cercueil, sans que le poète se soucie de mettre au nombre de leurs +composants un grain de la complexité, des contradictions et de +l'instabilité que montrent tous les êtres vivants. + +M. Hugo n'a pas commis toujours, et entièrement, cette omission. Dans +ses principales créatures il a légèrement dévié de cette psychologie +congrue, non pourtant sans concilier avec son intuition partielle des +complications humaines son amour de la simplicité. Il sépare la vie de +ses héros en deux parties, généralement de signes contraires, +l'existence avant la crise, celle postérieure, toutes deux unes et +cohérentes, mais d'attributs diamétralement adverses. Valjean, odieux +et haineux, forçat, passe chez M. Myriel et, peu après, devient le plus +angélique des hommes vertueux; l'inexorable Javert est saisi en un +moment de scrupules miséricordieux qui le font se suicider. Charles +Quint devient de coureur d'aventures, empereur sérieux, Ruy Blas +d'amant-poète, grand ministre. Marion Delorme amoureuse, n'est plus +Marion la courtisane. + + * * * * * + +Enfin, M. Victor Hugo atteint, au plus bas de sa profondeur, en +concevant parfois des âmes géminées, partagées en deux moitiés +distinctes et généralement contradictoires, par une absolue fissure, +Marie Tudor, reine, est irritée contre son amant, puis se remet à +l'aimer, puis commande qu'on le tue, puis le gracie. Cromwell passe de +son attitude de mari peureux à celle de chef des têtes-rondes. +Gwynplaine est oscillant entre son amour pour Dea et son amour pour +Josiane; M. Gillenormand, entre sa haine des bonapartistes et son +affection pour le fils de l'un d'eux. Lucrèce Borgia est maternelle et +scélérate; Triboulet, paternel et proxénète; Gauvain, inflexible et +humain. Cette simple mécanique intellectuelle, résumée en un conflit de +deux natures, de deux passions, de deux mobiles, est la plus complexe +que M. Hugo ait conçue. Tout l'au-delà de cette humanité chimérique lui +est d'habitude inconnu. + +La tendance à l'irréel et au superficiel, qui lui fait simplifier et +raidir toutes les âmes qu'il décrit, l'amène, par un choc en retour +apparemment bizarre, à concevoir la vie comme plus romanesque et plus +théâtrale qu'elle n'est. Sachant en gros les catastrophes et les +conflits qu'elle peut présenter, ne tâchant pas de pénétrer dans le jeu +de petits faits, d'incidents sans portée, de bévues et de hasards dont +se composent les grands drames humains, les voyant de haut et de loin, +comme un homme qui dans une montagne ne distinguerait pas les assises et +dans une tour les moellons, M. Hugo représente la vie par ses gros +événements. De là ses romans allant de coups de théâtre en crises de +conscience, de situations extrêmes, en soudaines catastrophes, sans que +même les interstices soient comblés par des files de petits incidents +médiocres et quotidiens, tels que les chroniques et les mémoires nous +les montrent exister sous les plus grands remuements de l'histoire. De +là son théâtre machiné, sanglant et surtendu dont les péripéties ont +tantôt l'air apprêté des effets de M. Scribe, tantôt l'air excessif des +fins de drames. + +Que ce manque de pénétration, d'analyse, de souci des dessins, de +recherche du vrai sous l'apparent, cette irritante superficialité qui +rend creux les moindres poèmes comme les plus empanachés héros, les +grosses catastrophes comme la moindre tirade amoureuse, est chez M. Hugo +le résultat non d'un éloignement volontaire de la réalité, mais d'une +impuissance fonctionnelle, un fait significatif le montre: la pauvreté +d'idées qu'étale le poète en toutes les pièces où il a tenté de +développer quelque idée métaphysique donnée comme originale. Rien de +plus puéril que sa conception du jugement dernier, exposée à la fin des +premières _Légendes_. Pour d'oiseux problèmes débattus par de faibles +arguments, _Pensar Dudar_ et _Ce qu'on entend sur la montagne_ sont à +lire. Le déisme développé dans les dernières pièces des _Contemplations_ +est aussi traditionnel, que le panthéisme de certaines pièces est celui +des bonnes gens. Et quant à son idée sur la métempsychose rétributive, +rien ne paraîtra plus confus. Il n'est pas en somme, dans toute l'oeuvre +du poète, des sujets aux péripéties, de la psychologie à la philosophie, +une pensée qui ne soit prise à la foule ou aux livres, qui ne doive être +tenue pour inadéquate ou mal conçue. S'il est un titre que M. Hugo a +usurpé, c'est celui de penseur. + +Il est naturel que l'on demande ici comment un poète chez qui nous +avons constaté sous une magnifique élocution des symptômes marqués de +débilité intellectuelle, se trouve cependant être un grand artiste. La +réponse sera donnée par un nouvel ordre de faits que nous allons +développer. + +Quand M. Hugo s'est emparé d'une pensée vulgaire, quand il a imaginé une +âme sans complications, ou une péripétie sans antécédents, le poète ne +s'en tient pas à cette simplicité sans intérêt. Emporté par sa tendance +verbale à la répétition qui ne saurait s'exercer qu'en gradation +ascendante, par son antithétisme qui réclame des chocs de grandes +masses, par l'enivrement des belles images et l'emportement des larges +rhythmes, il magnifie toutes choses au point de rendre les plus +insignifiantes colossales et tragiques. M. Victor Hugo voit grand. Les +plus simples scènes champêtres, une vache paissant dans un pré, des +enfants qui jouent, un chêne dans une clairière, une fleur au bord d'un +chemin, prennent sous ses puissantes mains de pétrisseur de verbe, une +grandeur calme et menaçante, un aspect fatidique et géant, qui émeut +intimement. Rien de plus grandiose que sa grâce. Il célèbre dans la +_Chanson des Rues et des Bois_, le printemps, le matin, de jolies +filles, les nuits d'été, avec une joie énorme. Son vers musculeux se +contourne, se dégage et s'élance avec la forte souplesse d'un cable +d'acier, tourne à l'hymne dans l'élégie, à la bacchanale dans l'idylle, +constamment robuste et magnifique. La grosse bonne humeur de la populace +de Paris sous la Convention, un attroupement devant la baraque foraine +d'un ventriloque, certains boniments d'Ursus et le délirant épithalame +de M. Gillenormand aux noces de Marius et Cosette, sont animés et +transportés de la même joie tumultueuse, retentissent en fanfares de +cuivre et en chants d'orgue, qui s'exhalent aux plus énormes éclats, +quand le poète entreprend les grands spectacles et les grandes +catastrophes. + +Rien de plus démesuré et de déchaîné que certaines de ses tempêtes. Un +incendie, celui de la Tourgue, est un flamboiement sublime. Une +bataille, comme celle de Waterloo dans les _Misérables_, est un +foudroiement de Titans. La charge épique des cuirassiers de Millaud, la +panique, les carrés de la garde tenant comme des îlots au milieu de +l'écoulement des fuyards, par la nuit tombante, et sous le feu des +canons qui la trouent; cela est inhumain. M. Hugo possède les variétés +de la grandeur et les étale magnifiquement partout. Il sait être +grandiose simplement dans une langue sculpturale et biblique, en un +style fauve et comme recuit aux beaux passages de la _Légende des +Siècles_. L'assaut des truands contre Notre-Dame, est d'une truculence +fumeuse. Le marquis de Lantenac luttant contre le canon de la «Claymore» +est froidement héroïque. La marche de Gwynplaine dans le palais +somptueux et muet de Lord Clancharlie parait quelque chose de hagard et +d'énorme; la scène est monstrueuse où Josiane, en sa lascive +demi-nudité, colle ses lèvres junoniennes à la face tailladée de son +hideux amant, et le regarde «fatale», avec ses yeux d'Aldébaran, rayon +visuel mixte, ayant on ne sait quoi de louche et de sidéral. + +Mais dans tous les livres du poète aucun récit ne monte plus haut au +sublime et au tragique que celui où Gwynplaine mené dans le caveau de la +prison de Southwark aperçoit le spectacle misérable de Hardquannone +soumis à la peine forte et dure. Les sourdes ténèbres du lieu, les +vieilles et puériles lois latines psalmodiées par le greffier, les +paroles surhumainement graves, adressées par le juge, une touffe de +fleurs à la main, à la misérable guenille d'homme devant lui, écartelé +nu entre quatre piliers et oppressé de masses de fer, la bouche râlante, +la barbe suante, la peau terreuse, muet et les yeux clos, cela est +énorme et admirable. + +Toute l'oeuvre de M. V. Hugo est ainsi grandie et exaltée par ce don +d'amplification. Les personnages y sont des héros ou des monstres: de +Javert le «mouchard marmoréen» à Gauvain, le général de trente ans qui +possède «une encolure d'hercule, l'oeil sérieux d'un prophète et le rire +d'un enfant....» Fantine, Mme Thénardier «la mijaurée sous l'ogresse» +sont au-delà des deux frontières extrêmes de l'humanité, de même que les +guerriers de la _Légende des Siècles_ sont plus grands que des statues. +Tous les incidents sont des catastrophes, toutes les entreprises +héroïques, les passions et les émotions intenses, les intrigues +ténébreuses, et les vertus angéliques. S'il est vrai que l'oeuvre de M. +Hugo correspond à un monde plus simple que le nôtre, elle correspond +également à un monde gigantesque, où des rafales aux passions, des +arbres aux crimes, de la beauté des cieux à la misère des humbles, tout +est plus grand, plus fort, plus magnifique et plus enthousiasmant, qu'en +ce globe par comparaison infime. + +Mais par dessus ces honneurs et ces monstruosités dont M. Victor Hugo +sait faire du sublime, son génie atteint de plus hauts sommets encore +dans toutes les scènes auxquelles se mêle un élément de mystère. + +Ici son imagination, laissée libre par la réalité, profitant des +interstices que la science et l'expérience laissent dans le réseau de +leurs notions, usant des terreurs héréditaires que les grands +spectacles nuisibles ont déposées dans les âmes, pousse ses plus +étranges et ses plus luxuriantes végétations. Le silence glacé d'une nef +vide, une cloche béante au repos, une énorme salle de festin où les +flambeaux agonisent, une âpre et solitaire gorge de montagne muette sous +un soleil surplombant, un burg en ruine, une sombre voûte d'arbres, +prennent sous son style un aspect formidablement inquiétant. Une nuit +étoilée vue aux heures où tous dorment, le ciel bas d'une soirée +d'hiver, + + L'air sanglote et le vent râle, + Et sous l'obscur firmament, + La nuit sombre et la mort pâle + Le regardent fixement, + +le bois sombre plein de souffles froids où Cosette, la nuit, va pour +chercher un seau d'eau, pénètrent d'une horreur sacrée. M. Hugo est par +excellence le grand poète du Noir, et comme son satyre, connaît + + Le revers ténébreux de la création. + +Le mystère des germes, la sourde poussée du printemps et l'ascension +latente de la sève, les murmures des grandes plaines, la surprise des +sources perlantes dans l'ombre, ont leur voyant et leur poète en celui +qui a écrit dans les _Misérables_ seuls ces trois admirables épisodes: +_Choses de la nuit, Foliis ac frondibus_, et cette arrivée de Valjean, +par une nuit sans lune, dans le jardin du couvent du Picpus, ce jardin +silencieux, mort et régulier où «l'ombre des façades retombait comme un +drap noir». Que l'on rapproche de ces grands nocturnes, la descente de +Gilliatt dans la caverne sous-marine dont la mer a fait un écrin et un +antre, cette voûte, aux lobes presque cérébraux, éclairée d'une lumière +d'émeraude, tapissée d'herbes déliées, mouvantes et molles, où roulent +des coquillages roses, que frôle le gonflement des vagues, venant polir +un noir piédestal où s'évoque «quelque nudité céleste, éternellement +pensive, un ruissellement de lumière chaste sur des épaules à peine +entrevues, un front baigné d'aube, un ovale de visage olympien, des +rondeurs de seins mystérieux, des bras pudiques, une chevelure dénouée +dans de l'aurore, des hanches ineffables modelées en pâleur»; la +description des halliers sombres, ces «lieux scélérats» d'où les chouans +fusillaient les «bleus», et dans l'_Homme qui rit_, ce merveilleux +tableau de la baie de Portland par un crépuscule d'hiver, où les côtes +blafardes se profilent en contours linéaires, puis encore l'enterrement +de Hardquannone, emporté silencieusement à la brune, le glas toquant à +coups espacés et discords, et cette molle nuit grise où Gwynplaine, dans +l'amertume de son coeur, suit les quais gluants de la Tamise, portant le +sourd désir de se suicider; M. Hugo apparaîtra comme le poète des choses +sombres, en qui se répercute et se magnifie tout ce que les hommes +appréhendent et redoutent. + +Que l'on ajoute encore à toutes ces scènes certains portraits pleins +d'ombre et de réticence, dont le plus grand exemple est la silhouette +bizarre, sacerdotale et scélérate du docteur Geestemunde, certains +ensembles brouillés et confus, la perception subtile du trouble d'une +société à la veille d'une émeute, de cet instant des batailles où tout +oscille: + + La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil, les traînées + de sang ruissellent illogiquement, les fronts des armées ondoient, + les régiments entrant ou sortant, font des caps ou des golfes, tous + ces écueils remuent continuellement les uns devant les autres ... + les éclaircies se déplacent; les plis sombres avancent et reculent; + une sorte de vent du sépulcre pousse, refoule, enfle et disperse + ces multitudes tragiques.... + +Enfin que l'on considère cette tendance poussée à bout, que l'on fasse +l'énumération de tous ces poèmes douteux où M. Hugo tente d'éteindre +l'inconnu, de ses questions oiseuses sur les ténèbres métaphysiques, de +ses constants efforts à définir l'incertain des problèmes historiques, +sociaux, moraux et religieux, de son abus de l'obscurité, de ses appels +à une intervention divine, et de sa vision de l'inexplicable dans les +plus claires choses; il nous semble que la démonstration est suffisante. +S'il est un domaine où M. Hugo soit à la fois fréquent et magnifique, +c'est celui du mystérieux, du caché, du crépusculaire, du nocturne. S'il +est par excellence celui qui ne sait point voir les choses réelles, il +est le familier de leur envers, des terreurs, des appréhensions et du +trouble, des fantasmagories et des imaginations, dont les hommes +peuplent peureusement l'absence de clarté. + +Certains faits contradictoires ne sauraient altérer la valeur de cette +induction. Les chapitres réalistes des _Misérables_, ne nous sont pas +inconnus, tels que la plaidoirie singulièrement navrante et comique et +vraie du père Champ-Mathieu, indigné dans sa stupidité d'être pris pour +le forçat Valjean, ni tout l'épisode du petit Picpus, les notes précises +sur l'existence des religieuses, la bizarre conversation entre le père +Fauchelevent et la mère Supérieure, ni cette excellente figure de M. +Gillenormand, ni celle de Thénardier fourbe et féroce. Le faux Lord +Clancharlie est historiquement vraisemblable, et de toutes les héroïnes +de théâtre, la reine Marie Tudor, se distingue par des passions humaines +conçues en termes vrais. Dans certaines poésies même, comme +_Mélancholia_, les misères sociales paraissent décrites et déplorées +véritablement. Mais ce ne sont point ces parties éparses et sincères qui +peuvent caractériser l'oeuvre de M. Hugo. Elles montrent que +l'organisation intellectuelle de ce poète n'est pas absolument dénuée +des propriétés qui constituent le talent d'artistes d'une autre école. +Elles ne prévalent point contre les faits universels et +caractéristiques, les tendances générales et excessives que nous avons +reconnues en cette étude, dont les résultats se résument comme suit: + +En un style fait de répétitions, d'antithèses et d'images, M. Hugo drape +des idées soit banales, vulgaires, prises au hasard et partout, soit +paraissant, comparées aux objets, plus simples, plus grandes et plus +vagues. Cette nullité, cette simplification et ce grossissement du fond, +sont unis aux propriétés caractéristiques de la forme non par des +relations de causes à effets ou d'effets à cause, mais par un rapport +indissoluble qui permet de considérer ces deux ordres de faits comme +résultant à la fois d'une cause unique. En effet, toute la richesse du +style de M. Victor Hugo s'associe de telle sorte à la simplicité de ses +idées, qu'il reste indécis s'il use de son élocution prodigieuse pour +dissimuler la faiblesse de sa pensée, ou si celle-ci s'interdit toute +activité dépensée en belles paroles. Le grossissement est joint à la +simplicité soit pour la cacher, soit parce qu'un objet vu incomplètement +est vu plus en saillie; il aboutit nécessairement à la répétition +ascendante des mots, comme celle-ci au grossissement des idées. Le vague +et le mystère de la pensée conduisent à l'emploi des images, et +celles-ci facilitent le développement de sujets purement métaphysiques. +Les mots s'allient ainsi aux choses en une relation immédiate et +essentielle par des actions et des réactions réciproques, qu'il faut +tenir en mémoire. C'est par cette synthèse finale, réunissant en un +ensemble homogène les éléments que notre analyse a dissociés, que l'on +pourra reconstruire logiquement l'oeuvre immense de M. Victor Hugo. Une +merveilleuse puissance verbale, abondante, fertile, colorée, sans cesse +renaissante et variée comme un fouillis de lianes; sous ce revêtement +une pensée simple, nue, énorme, brute et à gros grains, comme un +entassement de rocs; l'on aura là une image approchée des livres du +poète, l'enchevêtrement luxuriant de sa forme, sur l'édifice grandiose +de ses simples et énormes idées, tout le déploiement de ses livres +hérissés et fleuris, érigés en gros blocs friables et mal assemblés. En +cette antithèse fondamentale et inaperçue du poète: la nudité du fond et +la richesse de la forme, l'oeuvre de M. Victor Hugo se résume. + +NOTES: + +[Note 10: Décembre 1884, _Revue Indépendante_.] + + +III + + +De l'ensemble des faits que nous venons d'établir, il résulte une +explication psychologique? En d'autres termes aux anomalies d'expression +et de pensée qui sont devenues manifestes au cours de cette étude, +pouvons-nous assigner pour cause une ou plus d'une anomalie interne du +mécanisme intellectuel connu, qui, admise sur hypothèse, paraisse être à +l'origine de tous les caractères marqués de l'oeuvre de M. Victor Hugo? +Il nous semble que l'on peut répondre par l'affirmative à une question +ainsi précisée. + +Si nous reprenons les résultats de notre analyse, résumés en ces deux +termes: simplicité de la pensée et richesse de la forme, le choix de +celui qui précède et détermine l'autre, ne peut-être douteux. Il n'a +jamais paru à personne que les gens d'intelligence simple, soient +nécessairement des orateurs copieux, tandis que le contraire semble +vrai. + +L'opinion commune sur les gens à parole facile, les improvisateurs, les +avocats, les bavards, les écrivains de premier jet, démontre en quelque +façon que chez les discoureurs abondants on a remarqué une activité +intellectuelle moins intense et moins vive relativement. C'est donc de +l'examen des facultés orales de M. Hugo (car la psychologie ne distingue +pas la parole prononcée de la parole écrite) que nous allons partir, +quitte à revenir sur nos raisonnements, si l'explication qu'elles nous +auront fournie ne rend pas compte également des facultés mentales du +poète. + +M. Kussmaul (_Troubles du langage_) expose que l'acte de parler se +décompose en trois phases: l'impulsion interne, intellectuelle et +émotionnelle; l'expression intérieure; l'expression proférée. Or, nous +avons discerné en M. Hugo, dès le début, l'habitude de répéter en +plusieurs formules diverses une seule pensée, de sorte que fort souvent +dans tout un chapitre et tout un poème, peu d'idées distinctes sont +émises. Il semble donc qu'en lui, à une seule impulsion de l'âme, à une +conception, à une émotion, à une vision intérieures, correspondent une +multitude d'expressions, qui se présentent tumultueusement, s'ordonnent, +se rangent et sont issues de suite, tandis que les facultés +intellectuelles restent inactives, attendant que ce flux ait passé, pour +reprendre leurs fonctions intermittentes. Que l'on admette ce don +d'exprimer longuement et de penser peu, de développer magnifiquement et +abondamment, le moindre jet d'émotion et d'idées; que l'on se figure en +outre que pendant ces successives rémissions de l'intelligence, M. Hugo +porte dans sa conscience non plus des pensées, mais de purs mots; tout +deviendra clair. Un esprit présentant cette anomalie de ne penser guère +qu'en paroles, devra s'exprimer en antithèses et en images, devra +simplifier et grossir la réalité, devra parfaitement rendre le +mystérieux et le monstrueux, en vertu du mécanisme même de notre +langage. + +Chez lui, chaque idée, au lieu d'en suggérer une autre, de se propager +de terme en terme, du début à la fin d'une oeuvre, s'étant immédiatement +fondue et comme dissipée dans l'abondance d'expressions qu'elle +déchaîne, ne subsiste pendant une durée appréciable qu'en mots. Ceux-ci +comprennent d'abord les termes propres et synonymes, puis les termes +analogues, enfin, et, nécessairement, les termes métaphoriques. De même +le poète s'exprime, en effet, par des mots justes, puis par des mots +détournés, puis par des images. Et celles-ci étant l'équivalent non de +l'idée, depuis longtemps oubliée, mais des premiers mots dans laquelle +elle était conçue, il suit qu'elles paraîtront d'habitude imprévues, +incohérentes, neuves et curieuses aux personnes habituées à penser en +pensées. De même, c'est grâce à ce rapport lointain entre l'image et +l'idée que M. Hugo parvient à figurer parfaitement, en apparence, des +idées ou abstraites ou impensables, et qu'il se trouve amené à traiter +en beaux vers les plus vagues sujets métaphysiques. + +La tendance du poète aux antithèses s'explique d'une manière analogue. +M. Taine, dans le premier livre de l'_Intelligence_; M. Lazarus, dans sa +monographie sur l'_Esprit et le langage_, montrent que nos mots sont +abstraits et absolus. Le mot «arbre» ne représente aucun arbre +particulier, qui pourrait être de telle grandeur et de telle +disposition, mais bien un vague ensemble de masse globulaire verte +placée au haut d'un grand tronc gris-brun. Et ainsi délimité, l'arbre se +sépare nettement de tout ce qui l'entoure, notamment du brin d'herbe à +son pied. Seul un esprit réaliste sentira qu'il n'y a au fond aucune +démarcation entre les graminées des petites aux grandes, les ronces, les +arbustes, les scions, les petits arbres et les gros. Le mot «homme» de +même, que nous nous figurons blanc, pourra être verbalement opposé au +mot «bête» que nous imaginons quadrupède et velue; mais en fait, ces +mots font abstraction des grands singes marchant souvent debout et la +face glabre, ainsi que des peuplades sauvages, les Papouas et les +Boschimans, marchant courbés et les bras ballants jusqu'aux genoux, le +nez épaté et la face fuligineuse. On peut poursuivre ce travail pour +tous les mots antithétiques, depuis lumière-ténèbres, desquels sont omis +les dégradations crépusculaires, jusqu'à matière-esprit, que relient les +manifestations de plus en plus subtiles de la force. On verra ainsi que +la nature ne contient pas de choses opposables, et que seul le langage +crée des mots qui le sont. Que M. Hugo dût s'abandonner à cette tendance +antithétique que les mots eux-mêmes et les mots seuls possèdent, +paraîtra naturel à qui aura suivi nos explications. + +Nous passons aux facultés mentales du poète. Dans tous les précédents +paragraphes, nous avons tenu tacitement pour acquis que la pensée pure +de M. V. Hugo n'est ni constamment active, ni analytique, ni appliquée à +se conformer exactement à la nature des choses. Les faits que nous avons +exposés dans le deuxième chapitre de notre étude justifient cette +pétition de principe. Nous avons vu que M. Hugo se plaît à exécuter des +variations, parfois extrêmement belles, sur les lieux-communs les plus +abusés, qu'en de nombreux endroits de son oeuvre, il s'inspire +visiblement des idées simples et parfois fausses, qui ont cours dans le +public sur des sujets familiers. C'est là le procédé d'un homme peu +habitué à penser pour son propre compte, prompt à s'emparer de thèmes +tout faits pour donner libre cours à sa faculté de parolier. Mais il est +un domaine où le vulgaire ne peut même le mal renseigner. C'est celui de +l'âme humaine, et ici encore M. Hugo s'en tire par des mots. + +Quand on dit, sans trop y songer: un héros, un vieillard, une jeune +fille, une mère, nous apercevons vaguement quelque chose de fort net et +de fort simple. Un héros est un beau jeune homme brave et rien de plus; +une jeune fille est un être chaste, joli et timide. Qu'un héros n'est +souvent ni beau, ni jeune ni même brave; qu'une jeune fille peut être +laide, sensuelle et hardie et tous deux par-dessous cela posséder une +cervelle compliquée et retorse,--les mots ne nous le disent pas et +l'analyse seule nous l'apprend. M. Hugo s'en tient aux mots; de là, +l'air de famille de ses créatures similaires, et leur psychologie +écourtée, qui se borne à assigner à chaque type les tendances +convenables et conventionnelles, à rendre les vieillards vénérables et +les mères tendres, les traîtres fourbes et les amantes éprises, sans +nuance, sans complications et sans individualité, sans rien de ces +contradictions abruptes et de ces hésitations frémissantes que présente +tout être vivant. + +Mais ici, le langage qui a compromis l'oeuvre de M. Hugo, la sauve. Si +ce poète simplifie la réalité, il la grossit, en vertu de cette même +habitude de pensée verbale, qui a façonné son style et ses conceptions. +Le mot, s'il ne contient que les attributs les plus généraux, les plus +caractéristiques et les plus simples de l'objet qu'il désigne, les porte +en lui poussés à leur plus haute puissance. Le mot «chêne» figure un +arbre robuste et énorme; le mot «or» rutile plus brillamment que le pâle +métal de nos monnaies. Il n'est pas de femme qui soit la femme, ni de +pourpre vermeille qui mérite d'être appelée le rouge. Le poète dont +toute l'activité intellectuelle se dépense en mots, qui use sans cesse +de ces brillants faux jetons de la pensée, ne pourra s'empêcher de voir +les choses aussi démesurées que les paroles qui les magnifient. Pour +lui, nécessairement, les méchants seront monstrueux, les jeunes filles +virginales et les tempêtes formidables. Il ne concevra d'hommes vertueux +que saints, d'aurores que radieuses. La brise passant dans les arbres +sera pour lui l'haleine du grand Pan, et il soupçonnera des faunes dans +les taillis obscurs. Le mot _Napoléon 1er_ fera surgir en son âme un +fantôme de statue, le mot _Révolution_ une lutte de titans, le mot +_Liberté_ des hommes déliés qui s'embrassent en pleurant. Que ces +sentiments, cette façon de penser, d'être ému et d'exprimer, est portée +chez M. Hugo à un degré tel qu'elle devient géniale et sublime, la fin +de la deuxième partie de notre étude le montre. + +Reste le fait qu'entre toutes ces visions grossissantes de la nature, M. +Hugo a le plus noblement exalté ses phénomènes crépusculaires et +mystérieux. Ici, à son habitude de concevoir les choses aussi énormes +que les mots, aucune expérience antagoniste ne s'oppose. Les mots +_ombre_, _antre_, _nuit_, pris verbalement et portés à leur plus haute +énergie, désignent des lieux ou des temps dans lesquels les sens de +l'homme sont forcément inactifs, c'est-à-dire ne nous donnent plus aucun +renseignement. De même les termes plus abstraits: _mystère_, _trouble_, +l'_éternité_, l'_au-delà_, expriment des entités sur lesquelles nous ne +savons rien. Ainsi leur agrandissement n'a pas de bornes comme il en +existe pour les mots figurant des objets communs; dans le domaine du +vague, la fantaisie de M. Hugo, laissée sans limites et sans résistance, +se meut et se déploie à l'infini, comme s'épand un gaz infiniment +élastique, laissé sans pression. Il ne s'occupe pas plus de voir la +chose nulle sous le mot peu précis que la chose mesquine sous le mot +énorme, la chose complexe sous le mot simple, la chose indéfinie sous le +mot absolu, les choses vraies enfin sans désignations répétées et sans +images appendues, sous les mots[11]. + +Certaines tendances subsidiaires de M. Hugo sont expliquées par notre +théorie, et la confirment. Est-il maintenant son habitude de désigner +les chapitres de ses livres, ses poèmes et ses recueils par les titres +métaphoriques, qui ne donnent pas le contenu de l'oeuvre; son érudition +qui comprend toutes les sciences verbales, la métaphysique, la +théologie, la jurisprudence, la philologie, les nomenclatures, et aucune +des sciences réalistes et naturelles; sa réforme de la versification, +qui a eu pour effet, par l'introduction de l'enjambement, de permettre +d'exprimer une idée en plus de mots que n'en contient un vers; le +résultat même du romantisme qui, parti en guerre au nom de Shakespeare +contre l'irréalisme classique, n'a abouti qu'à enrichir la langue +française de nouveaux mots; toute la vie du poète, la mission +sacerdotale qu'il s'est assignée, son entrée en lice pour la +«révolution» contre le «pape», sa haine des «tyrans» et sa philanthropie +générale; tous ces traits résultent du verbalisme fondamental de son +intelligence. Son immense gloire de poète national peut être expliquée +de même. + +M. Hugo est en communion avec la foule, parce qu'il en épouse les idées +et en redit, en termes magnifiques, les aspirations. Coutumier comme +elle de ne point creuser les dessous des choses, de croire tout uniment +qu'il y a des braves gens et des coquins, que tous les hommes sont +frères et tous les prés fleuris, que les oiseaux chanteurs célèbrent +l'Éternel, que les morts vont dans un monde meilleur, et que la +Providence s'occupe de chacun, ralliant les disserteurs de politique par +son adoration de quatre-vingt-neuf, les mères par son amour des enfants, +les ouvriers par sa philanthropie et son humanitarisme, ne choquant en +politique que les aristocrates, en littérature que les réalistes et en +philosophie que les positivistes, trois partis peu nombreux, M. Hugo est +d'accord avec toutes les intelligences moyennes, qu'il éblouit, en +outre, par l'admirable, neuve, et persuasive façon dont il exprime leur +pensée. Enfin, et par une cause plus profonde, M. Hugo est d'esprit +essentiellement français. Par son habitude de penser des mots et non des +objets, de ne point disséquer les âmes et de ne point montrer les +choses, il est par excellence du pays du spiritualisme cartésien, du +théâtre classique et de la peinture d'académie. Il y a joui de l'énorme +bonheur de ne différer de ses contemporains et de ses compatriotes que +par la forme où il a jeté des idées traditionnellement nationales. Cette +innovation est à la fois glorieuse et pardonnable. L'inverse ne l'est +point, comme le démontre l'impopularité de l'_Éducation sentimentale_, +de la _Tentation de saint Antoine_, des oeuvres de Stendhal et de +Baudelaire. + +Ici notre étude finit. D'une oeuvre infiniment complexe, dont les +propriétés saillantes ont été résumées en exemples, nous avons extrait +quelques caractères généraux, ceux-ci ont été repris en un couple fort +clair et fort simple de tendances universelles; celles-ci en un fait +psychologique absolument net. Il ne faut pas que cette explication qui, +comme tous les principes, paraît moindre que les effets causés, fasse +illusion sur la beauté et la grandeur de l'oeuvre de M. Hugo. À +l'intersection de deux lignes on mesure aisément leur angle; mais que +ces côtés soient prolongés à l'infini, ils comprendront l'infini. De +même l'oeuvre de M. Hugo, dont nous avons résumé en quelques mots +l'essence, demeure une des plus énormes qu'un cerveau humain ait +enfantées. Que l'on suppose jointe à la faculté verbale qui l'a +produite, les facultés analytiques et réalistes d'un Balzac, la grâce +d'un Heine, ce serait Shakespeare; que l'on joigne encore à cette +intelligence reine, la pensée encyclopédique d'un Goethe, l'on aurait un +poète transcendant, qui porterait en sa large cervelle toutes les choses +et tous les mots. Être de cet ensemble inouï un fragment notable, suffit +à la gloire d'un homme. + + + + + +LES ROMANS + +DE + +M. EDM. DE GONCOURT[12] + + +Dans une famille de vieille richesse bourgeoise, et de hautes charges +militaires, sous la galante et faible tutelle d'un grand-père épris, +l'éveil d'âme d'une petite fille, sa vie de dignitaire minuscule dans +l'hôtel du ministère de la guerre; la naissance de son imagination par +la musique, les lectures sentimentales, et cette précoce surexcitation +que causent dans une cervelle à peine formée les exercices religieux +préparatoires à la première communion,--l'esquisse de ses passionnettes +et de ses amourettes,--puis le développement de la jeune fille fixé en +ces moments capitaux: la puberté, le premier bal, la révélation des +mystères sexuels,--enfin l'étude, en cette élégante, de tout le +raffinement de la toilette, des parfums du corps et des façons +mondaines,--son affolement de ne pas se marier, le léger hystérisme de +sa chasteté, l'anémie, une lugubre lettre de faire part,--en ces phases +se résume le récent roman de M. de Goncourt, le dernier si l'auteur +maintient, pour notre regret, un engagement de sa préface. Dans ce +livre, M. de Goncourt a de nouveau consigné toutes les originales +beautés de son art, l'acuité de sa vision, la délicatesse de son émotion +et la science de sa méthode, la sorte particulière de style qui procède +de cette sorte particulière de tempérament. Avec les trois oeuvres qui +l'ont précédé, jointes aux romans antérieurs des deux frères, il semble +que l'on peut maintenant définir, en ses traits essentiels, la +physionomie morale de l'auteur de _Chérie_, le mécanisme cérébral que +ses écrits révèlent et dissimulent, comme un tapis de fleurs la terre. + + +I + + +Il est en M. de Goncourt trois prédispositions originelles, sans lien +nécessaire qui les relie: physiologique, intellectuelle, émotionnelle, +affectant les trois départements principaux de son organisation +psychique, qui, démontrées, peuvent suffire à l'analyse et à +l'explication de cet artiste. + +Ses livres, chaque chapitre de ses livres, plusieurs paragraphes de +chaque chapitre sont constitués par le récit de faits positifs, précis, +particularisés, par des observations, des anecdotes, un geste, une +physionomie, une mine, une locution, une attitude ou un incident. Ces +faits nus, ou accompagnés de considérations et de narrations, qu'ils +résument et qu'ils prouvent, ces faits soigneusement choisis, +renseignant sur toutes les phases des personnages, arrivant aux moments +essentiels de leur vie fictive, forment toute la contexture des romans +de M. de Goncourt, sans lien presque qui les aligne, sans transition qui +les assemble et les dénature par une relation logique. Et de ces +éléments ténus mais rigides, comme les pierres d'une mosaïque, M. de +Goncourt sait user avec un art et des résultats merveilleux. + +Il excelle, à un tournant de sa fabulation, à un moment psychologique de +ses personnages à montrer cette évolution et cette transformation par un +fait brutal, net, dont la conclusion est laissée à tirer au lecteur. +Telle est la scène où la Faustin, surexcitée par le rôle qu'elle essaie +d'incarner, à la veille de son exalté amour pour lord Annandale, tombe +presque entre les bras d'un maître d'armes en soeur; telle encore cette +conversation érotique que Chérie, à la campagne, par une après-midi +torride, ses sens près de s'éveiller, surprend de sa fenêtre, entre deux +filles de ferme. C'est par une suite d'incidents et de tableaux de ce +genre que M. de Goncourt dépeint en leurs moments caractéristiques de +larges périodes de l'existence de ses créatures, l'enfance de Chérie et +l'enfance de celle qui sera la fille Élisa, la vie errante des frères +Zemganno avant leurs débuts à Paris, et la vie amoureuse, traversée +d'inconscients regrets, de la Faustin au bord du lac de Constance. Par +ces faits menus ou longs à décrire, il montre les états d'âme permanents +ou passagers de ses personnages,--par ces mains de Gianni travaillant +machinalement à déranger les lois de la pesanteur, l'absorption +momentanée du saltimbanque cherchant un tour inouï,--par ce réglisse bu +dans un verre de Murano, la nature populaire et raffinée de la Faustin. + +Il lui faut des faits pour prouver ses assertions générales, le désir +qu'ont les menuisiers de ne travailler que pour le théâtre, une fois +qu'ils ont goûté de cette gloriole, pour montrer la séduction que +celui-ci exerce sur tout ce qui l'approche; des faits pour trait final à +une analyse de caractère, ou à la notation d'un changement moral; la +mère des Zemganno appelée en justice, ne voulant témoigner qu'en plein +air, pour montrer le farouche amour de la bohémienne pour le ciel libre; +pour représenter la modification produite en Chérie par sa puberté, +décrire en détail la gaucherie et la timidité subite de ses gestes. Par +une méthode contraire M. de Goncourt fait précéder une considération +générale de la série de faits qui l'étayent, décrivant les fougues +d'Élisa de maison en maison, pour déterminer en une généralisation +l'inquiétude errante des prostituées. + +Des faits encore, déguisés sous une conversation, jetés en parenthèse, +arrivant comme par hasard au bout d'une phrase, servent à caractériser +ces personnages fugitifs qui ne traversent qu'une page, à décrire un +lieu, à spécifier une sensation par une comparaison, à montrer en +raccourci l'aspect et les êtres d'un salon, à noter le paroxysme d'une +maladie ou l'affolement d'une passion, à marquer les réalités d'une +répétition, la physionomie d'un souteneur, l'aspect particulier d'un +public de cirque à Paris, le débraillé d'un cabotin, la colère d'une +actrice ou d'une petite fille; et, dans cette profusion de notes, +d'anecdotes, d'incidents, de gestes et de mines, il en est que l'auteur +nous donne par surcroît, sans nécessité pour le roman, comme une bonne +partie des premiers chapitres de la Faustin, comme ce souriant récit où +Mascaro, le fantastique et vague serviteur du maréchal Handancourt, +emmène Chérie dans la foret «voir des bêtes», et sous les grands arbres +précède la petite fille émerveillée, faisant chut de la main sur la +basque de son habit noir. + +Que l'on réfléchisse que cette méthode où le fait concret et +caractéristique prime le général, que M. de Goncourt parmi les +romanciers observe seul scrupuleusement, est celle des sciences morales +modernes, qui l'ont prise aux sciences naturelles; que M. Taine ne +procède pas autrement dans ses _Origines_, M. Ribot dans son _Hérédité_, +les sociologistes anglais dans leurs admirables travaux. Par son +réalisme exact, par ses notes mises sous les yeux du public, par ses +déductions avec preuves à l'appui, et ses caractères établis sur leurs +actes, M. de Goncourt a pu accomplir pour des milieux et une époque +restreints, des livres d'enquête sociale qui flottent entre l'histoire, +et le recueil de notes psychologiques. Il a fait faire un pas de plus +que ses contemporains, à l'évolution scientifique du roman. Il a acquis +quelques-uns des caractères qui différencient les livres de science des +livres d'art. Ses renseignements, les faits qu'il cite, pris de tous +côtés, font que ses créatures sont plutôt des types que des individus, +sont plus instructives que vivantes, plus générales et diffuses que +particulières, sont plutôt les exemples d'un genre que des individus +saisis et étudiés à part. Et grâce à son habitude d'accorder le pas à +ses observations sur ses idées générales, à ne point plaider de cause et +à ne pas émettre de considérations sur la vie, M. de Goncourt a pu se +tenir à égale distance de ces philosophies nuisibles à toute vue exacte +de la vie, et antiscientifiques: l'optimisme et le pessimisme. Il s'est +contenté d'observer, de noter et de résumer, sans conclure, sans se +rallier à l'une des deux moitiés de la conception de la vie, sans que sa +sagacité ou son coup d'oeil soient altérés par une théorie préconçue +nécessairement fausse parce que partielle. Par cette rare impassibilité, +il est resté aussi apte à relever les faits caractéristiques de la gaie +et jolie enfance d'une petite fille riche, que de la corruption d'une +fille entretenue, ou de l'idiotie progressive d'une prostituée qu'écrase +peu à peu le perpétuel silence du régime cellulaire. + +NOTES: + +[Note 11: Cette explication psychologique, devrait, en bonne méthode +être suivie d'une explication physiologique, qui semble possible, pour +le cas de M. V. Hugo, bien que les recherches sur les localisations +cérébrales soient peu avancées. Si la découverte de M. Brocat était +définitive, si la faculté du langage devait avoir pour organe la +troisième circonvolution frontale gauche, on pourrait affirmer à coup +sûr que cette partie chez le plus merveilleux orateur de l'humanité, +doit présenter un développement monstrueux. Mais cette localisation qui +paraît juste pour le mécanisme musculaire de la parole, ne peut-être +celle du langage. L'alliance des mots et des idées est telle que tout +organe pensant doit être en rapport immédiat avec tout organe verbal; +c'est là une relation non de masses, mais de cellules (Voir Kussmaul, +_Op. cit._).] + +[Note 12: Revue Indépendante, mai 1884.] + + +II + + +Mais de même que parmi les faits multiples que présentent les choses et +qui constituent les sciences, certains sont attirés à l'étude de la +matière morte, certains autres à celle du monde organique, et parmi ces +derniers certains par la matière vivante en ses éléments, certains par +les ensembles que forment ces unités, il intervient chez les hommes de +lettres réalistes un biais individuel, une prédisposition de l'oeil à +voir, une aptitude de la mémoire à retenir, un ordre de faits +particulier, un caractère dans les phénomènes, un moment dans les +physionomies, les gestes, les émotions, les âmes. Et de l'effort que +chaque artiste fait à rendre ce qui le frappe et le touche, provient son +style individuel, la particularité de son vocabulaire et de sa syntaxe, +qui révèle le plus sûrement la qualité intime de son intelligence. + +Si l'on compare l'aspect particulier sous lequel M. de Goncourt voit +les paysages, les intérieurs, les gens, les physionomies, les attitudes, +les passions, la nature psychologique de ses personnages préférés, on +extraira de cette collection, la notion d'un artiste épris de mouvement, +notant la vie dans son évolution, les visages dans leurs +transformations, les émotions dans leurs conflits, chaque âme dans sa +diversité. + +Dans le spectacle des paysages, des vues urbaines, des objets forcément +immobiles, il perçoit le caractère mouvant et variable, les vibrations +de la lumière, les variations du jour, le frisson passager de l'air. La +forêt où Chérie, enfant, se promène, est décrite en ses murmures, +l'ondoiement de ses branches, les sautillements de la lumière sur le +sol, les fuites d'une bête effarée. Le paysage morne où s'élève la +prison de Noirlieu est rendu non par ses formes mais par le fleuve pâle +qui le traverse, sa plaine _crayeuse_, son _étendue blafarde_, la +_lumière écliptique_ qui le glace. Dans le foyer du cirque où les frères +Zemganno attendent avant d'entrer en scène, les objets se diffusent sous +les rayonnements que note l'auteur: + + C'étaient et ce sont sur ces tableaux rapides, sur ces continuels + déplacements de gens éclaboussés de gaz, ce sont en ce royaume du + clinquant, de l'oripeau, de la peinturlure des visages, de + charmants et de bizarres jeux de lumière. Il court par instants sur + la chemise ruchée d'un équilibriste un ruissellement de paillettes + qui en fait un linge d'artifice. Une jambe dans certains maillots + de soie vous apparaît en ses saillies et ses rentrants, avec les + blancheurs et les violacements du rose d'une rose frappée de soleil + d'un seul côté. Dans le visage d'un clown entouré de clarté, + l'enfarinement met la netteté, la régularité et le découpage + presque cassant d'un visage de pierre. + +Pour les portraits, l'aspect, la physionomie des gens dont l'auteur +peuple ses pages, ce qu'il évoque c'est non une énumération de traits au +repos, le catalogue d'un visage et d'un corps, mais leur mouvement, leur +attitude instantanée, leur figure surprise en un changement ou une +révulsion. Par une vision particulière pareille en son effet, à ces +fusils photographiques, qui décomposent le vol d'une chauve-souris et le +saut d'un gymnaste, M. de Goncourt arrête le portrait de la soeur de la +Faustin, au sortir d'une crise hystérique, dans sa promenade nerveuse +par une salle de fin de dîner,--décrit Chérie montant un escalier et, +«balançant sous vos yeux l'ondulante et molle ascension de son souple +torse». Dans un cheval blanc promené le soir aux lumières dans un +manège, il saisit «un flottement de soie au milieu duquel s'apercevaient +des yeux humides». C'est la démarche d'Élisa partant en promenade, +qu'il nous donne, «avec son coquet hanchement à gauche», «l'ondulation +de ses reins trottinant un peu en avant de l'homme, la bouche et le +regard soulevés, retournés vers son visage.» Mais c'est dans les _Frères +Zemganno_ qu'éclate cet amour de la vie corporelle, ce penchant à +peindre des académies en mouvement, suspendues à l'oscillation d'un +trapèze, dardées dans l'allongement d'un saut, glissant sur une corde, +disloquées dans une pantomime, emportées et fuyantes dans le galop d'un +cheval. + +Et comme M. de Goncourt rend l'action d'un corps plutôt que son dessin, +il note des changements de figure, des mines plutôt que des visages. Il +peint, en la Tomkins, «des yeux gris qui avaient des lueurs d'acier, des +clartés cruelles sous la transparence du teint»; en Chérie, +«l'animation, le montant, l'esprit parisien»; «l'ébauche de mots colères +crevant sur des lèvres muettes», pour les traits convulsés de la détenue +Élisa. La physionomie de la Faustin lui apparaît tantôt dessinée en +ombres et méplats lumineux, par une lampe posée près de son lit, tantôt +s'assombrissant, se creusant sous une émotion tragique: + + Subitement sur la figure riante de la Faustin, descendit la + ténébreuse absorption du travail de la pensée; de l'ombre emplit + ses yeux demi-fermés; sur son front, semblable au jeune et mol + front d'un enfant qui étudie sa leçon, les protubérances, au-dessus + des sourcils, semblèrent se gonfler sous l'effort de l'attention; + le long de ses tempes, de ses joues, il y eut le pâlissement + imperceptible que ferait le froid d'un souffle, et le dessin de + paroles, parlées en dedans, courut mêlé au vague sourire de ses + lèvres entr'ouvertes. + +M. de Goncourt a le sens et le rendu des gestes caractéristiques. Il +sait l'adroit et caressant coup de main que donne une jeune fille sur la +jupe de sa voisine, «l'allée et la venue d'un petit pied bête» d'une +femme hésitant à dire une idée embarrassante et saugrenue, le rapide +gigottement du coude d'une actrice éclatant d'un fou rire, et le geste +de colère avec lequel, désespérant de trouver une intonation, elle tire +les pointes de son corsage. + +Et cette perpétuelle vision de mouvements physiques, ces physionomies +changeantes, ces bras remuants, ces muscles frissonnants sous +l'épiderme, toute cette vie qui s'agite dans les pages descriptives de +M. de Goncourt, secoue et précipite les passions de ses personnages, +accélère leurs conversations en ripostes serrées de près, fait voler +leur esprit, emporte leurs actes, varie leurs humeurs. L'on assiste aux +tâtonnements d'un gymnaste cherchant un tour entrevu; à la brillante et +heureuse folie de son succès; aux révoltes cabrées d'une fille à moitié +maniaque, à son «hérissement de bête» devant la porte de sa prison, à +l'alanguissement graduel de sa volonté meurtrie et matée. Ce que M. de +Goncourt nous montre, ce sont les colères d'une petite fille gâtée, se +roulant par terre dans la rage d'une soupe ôtée; l'affolement d'une +jeune femme mourant de sa chasteté, et courant à la quête d'un mari; +l'état d'âme inquiet et alangui d'une actrice entretenue, élaborant un +rôle de grande amoureuse, se jetant dans le plus poétique et le plus +émouvant amour, abandonnant le théâtre, puis reprise par lui, récupérant +ce coup d'oeil aigu d'observatrice qui la fait inconsciemment mimer la +mort de son amant. + +Et par une conséquence logique ce sont des âmes capables de ces +variations, de ces emportements, de ces sautes, que M. de Goncourt +s'applique à peindre, des âmes diverses, plastiques à toutes les +sensations, désarticulées et nerveuses, sans constance et sans unité, +sans rien qui les raidisse, les soutienne et les cimente, des âmes de +demi-artistes, des âmes de premier mouvement, soudaines, ductiles et +fougueuses. Conduit par son réalisme à l'étude d'une basse prostituée, +d'ailleurs rétive et passionnée, il n'a fait depuis que des créatures +fantasques et charmantes, des clowns bohémiens, une actrice, une jeune +fille jolie, coquette et gâtée, des êtres changeants comme un ciel de +printemps, extrêmes, ondoyants, d'une nature atrocement difficile à +décrire et à montrer. + +De ce goût pour la vie, de ce perpétuel et paradoxal effort à rendre le +mouvement avec des mots figés et une langue plus ferme que souple, de +cette artistique quadrature du cercle, provient le singulier style de M. +de Goncourt. Il a dû recourir au néologisme pour noter des phénomènes +qu'il a bien vus le premier. Le frisson même que lui causait le +spectacle des choses, l'a fait employer des locutions de début, qui +donnent comme un coup de pouce à la phrase, ces «et vraiment» ces +«c'était ma foi», ces «ce sont, ce sont» qui marquent la légère griserie +de son esprit au moment de rendre une nuance fugace, une sensation +délicate. Il s'accoutume à forger des substantifs avec des adjectifs +déformés, parce que l'accident, la qualité qu'exprime l'adjectif lui +paraît plus importante que l'état, rendu par le substantif. Il recourra +à d'interminables énumérations pour décrire tous les multiples aspects +d'un ensemble. Il aura le plus riche vocabulaire de mots frémissants, +colorés, pailletés, étincelants et reluisants, pour exprimer ce qu'il +voit aux choses d'éclairs et de rehauts. Enfin il inventera ces étranges +phrases disloquées, enveloppantes comme des draperies mouillées, +mouvantes et plastiques qui semblent s'infléchir dans le tortueux d'une +route: «Enfin l'omnibus, déchargé de ses voyageurs, prenait une ruelle +tournante, dont la courbe, semblable à celle d'un ancien chemin de +ronde, contournait le parapet couvert de neige d'un petit canal gelé»; +des phrases compréhensives donnant à la fois un fait particulier et une +idée générale, des phrases peinant à noter ce que la langue française ne +peut rendre et devenant obscures à force de torturer les mots et de +raffiner sur la sensation: + + Ils savouraient la volupté paresseuse qui, la nuit, envahit un + couple d'amants dans un coupé étroit, l'émotion tendre et + insinuante, allant de l'un à l'autre, l'espèce de moelleuse + pénétration magnétique de leurs deux corps, de leurs deux esprits, + et cela, dans un recueillement alangui et au milieu de ce tiède + contact qui met de la robe et de la chaleur de la femme dans les + jambes de l'homme. C'est comme une intimité physique et + intellectuelle, dans une sorte de demi-teinte où les lueurs + fugitives des réverbères passant par les portières, jouent dans + l'ombre avec la femme, disputent à une obscurité délicieuse et + irritante sa joue, son front, une fanfiole de sa toilette et vous + montrent un instant son visage de ténèbres, aux yeux emplis d'une + douce couleur de violette. + +C'est dans la notation de ces sentiments ténus, délicieux et troubles +qu'éclate la maîtrise de M. de Goncourt, dans le rendu tâtonnant, +repris, poussé, flottant et enlaceur de ces mouvements d'âme vagues et +inaperçus de tous, dans la description de l'ivresse languissante que +causent à Chérie la musique ou un effluve de parfums, dans la sorte +d'extase hilare de deux clowns tenant un tour qui stupéfiera Paris, dans +la vague stupeur d'âme qui vide peu à peu la cervelle d'une prisonnière +hystérique. Grâce aux infinies ressources de son style et au biais +particulier de sa manie observante, il est parvenu à saisir quelques-uns +des faits profonds et obscurs de notre vie cérébrale. L'organisation de +ses sens et de son style ressemble à ces instruments infiniment +complexes mais infiniment sensibles de la physique moderne qui +saisissent des phénomènes et permettent des approximations inconnues aux +anciennes machines. Et qui voudrait se plaindre de cette délicate +complexité, cause et condition d'une science plus vraie? + + +III + + +À ce sentiment vif et pénétrant de la vie en acte, de ses remuements +physiques et des ses agitations morales, à cette recherche appliquée et +reprise de l'enveloppement du fait par la phrase, se joint en M. de +Goncourt le goût particulier d'une certaine sorte de beauté, qu'il +recherche avidement et rend amoureusement, dont l'attrait l'a guidé dans +ses courses de collectionneur, dans la détermination des sujets et des +scènes de la plupart de ses romans: le goût passionné du joli. Ce +penchant qui le conduisit à recueillir les dessins du XVIIIe siècle, à +étudier en toutes ses faces et à faire revivre en son entier cette +époque de la grâce française, qui lui fit aimer dans les objets du Japon +leur puérilité, l'ingénu et l'impromptu de leur art, pénètre et +détermine ses oeuvres d'imagination, leur infuse comme une nuance et un +parfum à part, les farde et les poudre. + +À une époque où le souvenir du romantisme remplit les romans réalistes +et les scènes brutales, de grands chocs tragiques et sanglants, de +raffinements maladifs, M. de Goncourt a conservé le sens des choses +naturellement charmantes, de la poésie dans les incidents journaliers, +des âmes délicates de naissance, de ce qui est vif, simple et gai. Il +sait goûter la malice d'une vieille pantomime italienne et en inventer +de poétiques pour ses clowns, rendre la douceur de gestes et de +caractère d'un soldat, ancien berger, la grâce native d'une actrice +naturellement fine, s'arrêter aux idylliques visions enfantines qui +fleurissent la folie d'une vieille idiote. Mais où le sens du joli +éclate, c'est dans son nouveau livre, dans cette charmante étude de +réclusion féminine qui forme la première moitié de _Chérie_, dans le +geste mutin d'une petite fille perchée sur sa chaise et éventant sa +soupe de son éventail; dans la gaie répartie du maréchal consolant +Chérie de s'apitoyer sur la douleur des parents des perdreaux servis à +table; dans la scène du baptême de la poupée; dans l'inquiet effarement +d'une troupe d'enfants enfermés dans les combles; dans la bienveillante +et aimable idée qu'a la maréchale de greffer sur les églantiers de de la +forêt de Saint-Cloud les roses du jardin impérial. Personne ne pouvait +mieux rendre les légers et coquets caprices d'une âme de fillette, la +demi-pâmoison d'une femme amoureuse, la longue douceur de la passion +satisfaite: + + En la paix du grand hôtel, au milieu de la mort odorante de fleurs, + dont la chute molle des feuilles, sur le marbre des consoles, + scandait l'insensible écoulement du temps, tandis que tous deux + étaient accotés l'un à l'autre la chair de leurs mains fondue + ensemble, des heures remplies des bienheureux riens de l'adoration + passaient dans un _far-niente_ de félicité, où parler leur semblait + un effort. Et c'étaient de douces pressions, un échange de sourires + paresseux, une volupté de coeur toute tranquille, un muet + bonheur.... + +Et il arrive pourtant à ce décriveur des joliesses et des bonheurs, à +ce réaliste qui sait parfois être gaminement gai, d'être attiré par le +fantastique et le crépusculaire que montre parfois la vie parisienne, +par l'existence excessive et mystérieuse de la Tomkins, l'afféterie +voluptueusement macabre de Mme Malvezin. Que l'on relise surtout dans +_La Faustin_, après les vues rembranesques des répétitions diurnes à la +Comédie-Française, et la sinistre fin de dîner des auteurs dramatiques, +les scènes ou apparaît l'honorable Selwyn, puis cet acte cruel du +dénouement égal en puissance terrifiante à la _Ligeia_ de Poë,--_La +Faustin_ imitant devant une glace, par une nuit d'automne, le rictus de +son amant moribond. Jamais réaliste ne s'est avancé plus loin au bord de +la vérité, à la rencontre de la grande poésie. + +C'est cette intervention de la fantaisie dans le choix des incidents, +cet amour du joli dans les choses et dans les gestes, du mystère pour +certaines scènes et certains personnages, qui finalement caractérise le +mieux l'art de M. de Goncourt. De là les paillettes, l'ingéniosité, le +coloris adouci et pimpant de son style, la fréquence des scènes +élégantes et des personnages point abjects, le contournement amoureux de +sa phrase, la gaieté de son humeur, et la tendresse de son émotion. De +là aussi, de son goût du bizarre et du fantastique, les soubresauts de +son récit, la terrible nervosité des derniers chapitres de _La Faustin_ +et de _Chérie_, ces agonies atroces, ces scènes nocturnes traitées à +l'eau-forte, ces personnages ambigus et gris, le mystère de certains de +ses dévoilements, la richesse barbare de certains de ses intérieurs. + +M. de Goncourt est comme au confluent de deux esthétiques. Il a gardé +beaucoup de sa fréquentation de l'ancienne France, de la France de +Diderot et de Mlle de Lespinasse. Mais il a été conquis aussi par le +romantisme septentrional qui nous a envahis, par Poë, de Quincey, Heine, +par ce que Balzac a innové. De cet amalgame est fait le charme et le +heurt de son oeuvre, ce par quoi elle nous séduit et nous terrifie. + +Et maintenant cette analyse terminée, il faut imaginer que le mécanisme +cérébral dont nous avons essayé d'isoler et de montrer les gros rouages, +est vivant et en marche, possédé par une créature humaine, constitue en +son engrènement et son travail une unité indivise, la pensée, la raison +et le génie d'un artiste et d'une personne. D'un seul coup, et sans les +distinctions innaturelles que nous avons établies, M. de Goncourt est à +la fois chercheur de petits faits caractéristiques et précis, frappé par +les aspects mouvementés des êtres et des choses, ému par ce qu'il y a +en ces phénomènes de joli, de délicat, de rare, de bizarre, d'un peu +fantastique. Ce penchant réagit sur le choix de ses documents humains, +de ses sujets, de ses personnages; ce souci de l'exactitude le pousse à +donner des visions nettes de mouvements et de jolités; l'habitude de +l'observation, son ouverture d'esprit à tous les phénomènes de la vie, +le garde de tomber dans la mièvrerie ou le pessimisme: la recherche +d'émotions délicates le préserve habituellement de s'appliquer à l'étude +des choses basses, des personnages laids ou nuls, limite sa vision des +phénomènes psychologiques, l'éloigne de concevoir des caractères uns, +individuels et constants, colore et énerve sa langue, atténue ses +fabulations, rend ses livres excitants et fragmentaires. Ajoutez encore +à ces anomalies individuelles d'organisation cérébrale, les caractères +généraux de toute âme d'artiste et d'écrivain, la vive sensibilité, le +don plastique du mot expressif, le don dramatique de la coordination des +incidents, l'infinie ténacité de la mémoire pour les perceptions de +l'oeil, toutes les multiples conditions qui permettent de réaliser cette +chose en apparence si simple, un beau livre. Enfin le possesseur de +cette curieuse intelligence, il faut le figurer jeté dès sa jeunesse, +avec son frère et son semblable, dans les remous de la vie parisienne, +promenant l'aigu de son observation, la délicate nervosité de son +humeur, dans le monde des petits journaux, des cafés littéraires, des +ateliers, dans les grands salons de l'empire, habitant aujourd'hui une +maison constellée de kakémonos et rosée de sanguines, le cerveau nourri +par une immense et diverse lecture: à la fois érudit, artiste et +voyageur, au fait de l'esprit des boulevards, de celui de Heine et de +celui de Rivarol, instruit des très hautes spéculations de la science, +l'on aura ainsi la vision peut-être exacte, en ses parties et son tout, +de cet artiste divers, fuyant exquis, spirituel, poignant, +solide,--l'auteur des livres les plus excitants et les plus suggestifs +de cette fin de siècle. + + * * * * * + +PAGES RETROUVÉES[13] + +PAR EDMOND ET JULES DE GONCOURT + + +Dans ce livre M. de Goncourt a réuni ses articles de journal et ceux +qu'il a faits avec son frère. Il suffit de dire que presque toutes ces +_Pages retrouvées_, sont des morceaux de bonne ou de haute littérature, +pour marquer la différence entre les feuilles d'il y a une trentaine +d'années et celles de la nôtre. C'étaient en effet des gazettes bizarres +celles où les Goncourt faisaient paraître, vers 1852, les chroniques et +les nouvelles qui formèrent depuis la _Lorette_, une _Voiture de +masques_ et le présent volume. Si l'on feuilletait l'une d'elles, le +_Paris_ de 1852, on verrait un journal quotidien du format du +_Charivari_ publiant tous les jours une lithographie de Gavarni et +encadrant cette gravure d'un texte écrit parfois par des gens ayant de +la littérature. M. Aurélien Scholl fit là ses débuts; il était alors +d'un pessimisme furibond et faisait précéder ses chroniques toutes en +alinéas, d'épigraphes naïvement latins ou grecs. Le numéro était une +fois par semaine rempli tout entier d'une fantaisie de Banville, et pour +montrer à quel point on laissait ce poète hausser le ton coutumier de +journaux, nous citerons de lui cette magnifique phrase, dont le pendant +ne se trouvera guère dans nos quotidiens: «Ainsi dans le calme silence +des nuits, aux heures où le bruit que fait en oscillant le balancier de +la pendule, est mille fois plus redoutable que le tonnerre, aux heures +où les rayons célestes touchent et caressent à nu l'âme toute vive, où +la conscience a une voix, où le poète entend distinctement la danse des +rhythmes dégagés de leur ridicule enveloppe de mots, à ces heures de +recueillement douloureuses et douces, souvent, oh! souvent, je me suis +interrogé avec épouvante, et j'ai tressailli jusque dans la moelle des +os. Et quand on y songe qui ne frémirait, en effet, à cette idée de +vivre peut-être au milieu d'une race de dieux implacables parmi des +êtres qui lisent peut-être couramment dans notre pensée, quand la leur +se cache pour nous sous une triple armure de diamant! Quand on y +songe.... Le mystère de l'enfantement leur a été confié et peut-être le +comprennent-elles.... Peut-être y a-t-il un moment solennel où si le +mari ne dormait pas d'un sommeil stupide, il verrait la femme tenir +entre ses mains son âme palpable et en déchirer un morceau qui sera +l'âme de son enfant....» + +Les Goncourt faisaient de même des numéros entiers du _Paris_, qui ne +contenait alors, outre le feuilleton et le Gavarni, qu'une nouvelle +comme les admirables _Lettre d'une amoureuse_, et _Victor Chevassier_. + +Ils annonçaient alors un roman qui n'a jamais paru, le _Camp des +Tartares_; ils faisaient des comptes rendus de théâtre (le _Joseph +Prudhomme_ de Monnier à l'Odéon), des notes bibliographiques; parfois +même ils chroniquaient tout simplement comme dans leur _Voyage de la rue +Lafitte à la Maison d'Or_, et une citation gaillarde les menait en +police correctionnelle. + +C'était cependant un temps encore aimable; les annonces du _Paris_, ces +annonces documentaires qui rendront précieuses aux historiens futurs les +quatrièmes pages de nos journaux, sont encore amusantes à lire. + +Une réclame de parfumerie se termine par une citation de Martial; le +«plus de copahu» est déjà le cri de ralliement des médecins de +certaines maladies, qu'on appelait si poliment alors des maladies +confidentielles; un journal contemporain publie «les mémoires de Mme +Saqui, première acrobate de S.M. l'empereur Napoléon 1er;» un +restaurateur de la rue Montmartre promet «pour 1 fr. 50 un repas +comprenant: potage, 4 plats, 3 desserts et vin;» enfin, un chocolatier +encore ingénu libelle ainsi sa réclame: «La confiserie hygiénique +fabrique deux sortes de chocolat: l'un qui est sa propriété exclusive a +reçu le nom de chocolat bi-nutritif, parce qu'il contient des aliments +alibiles empruntés au jus de poulet, et rendus complètement insipides.» + +On se targuait surtout au _Paris_ d'avoir de la fantaisie, et +visiblement Henri Heine était un peu le génie du lieu. Les Goncourt +aussi subirent cette admiration. _Une nuit à Venise_ est bien une +fantaisie à la manière des Reisebilder, et le _Ratelier_ aussi, sans +doute avec cet alliage de minutie et de vision scrupuleuse qui marque +dans la _Maison d'un vieux juge_ les romanciers de Germinie Lacerteux. + +_Pages retrouvées_ se terminent par plusieurs articles de M. Edm. de +Goncourt entre lesquels il faut citer celui sur M. Théophile Gautier. +Nous ne connaissons pas de portrait plus évocateur et plus animé, +gesticulant et parlant, traversé d'onde, de vie et de pensée, plus +délicatement modelé par la sympathie des souvenirs exacts. Ce portrait +est une des plus belles pages de ce siècle. Il mérite de compter entre +Charles Demailly et la Faustin. + +NOTES: + +[Note 13: _Revue Contemporaine_, mars 1886.] + + + + + +J.K. HUYSMANS[14] + + +C'est l'histoire d'un frêle et exceptionnel jeune homme, prise en son +plus étrange chapitre, que raconte _À Rebours_, le nouveau livre de M. +Huysmans. Le duc Jean Floressas des Esseintes, éraillé et froissé par +tout ce que la vie contient de grossier, de brutal, de bruyant et de +sain, se retire des hommes en qui il ne voit point ses semblables, et se +détourne de la réalité qui ne contente ni ne réjouit ses sens. Usant +d'une imagination adroite et subtile, il s'emploie à donner à tous ses +goûts une nourriture facticement convenable, présente à ses yeux des +spectacles combinés, substitue les évocations de l'odorat à l'exercice +de la vue, et remplace par les similitudes du goût certaines sensations +de l'ouïe, pare son esprit de tout ce que la peinture, les lettres +latines et françaises ont d'oeuvres raffinées, supérieures ou +décadentes, oscille dans sa recherche d'une doctrine qui systématise son +hypocondrie, entre l'ascétisme morose des mystiques et l'absolu +renoncement des pessimistes allemands. À l'origine et au cours de cette +maladie mentale, préside la maladie physique. La névrose après avoir +causé l'incapacité sociale du duc Jean, affiné son intelligence jusqu'à +l'amincir, apparaît en lui plus ouvertement, le poursuit +d'hallucinations, le force une première fois--dans l'épisode du voyage +ébauché à Londres,--à tenter de rentrer dans la vie, l'anémie le mine et +l'accable dans une prostration finale jusqu'à ce que la folie et la +phtisie le menaçant--le duc Jean se résolve sur l'ordre de son médecin à +revenir au monde pour mourir plus lentement. + +Ce livre singulier et fascinant, plein de pages perverses, exquises, +souffreteuses, d'analyses qui révèlent et de descriptions qui montrent, +peut surprendre quand on le confronte avec les oeuvres antérieures de M. +Huysmans. Il nous semble qu'il est le développement, extrême mais +logique, de quelques-unes des tendances qu'accusent _En Ménage, Les +Soeurs Vatard, Marthe, Croquis parisiens_, etc. Par _À Rebours_, M. +Huysmans a marqué dans une certaine direction la frontière avancée de +son talent, qui se trouve embrasser certaines régions lointaines +apparemment extérieures. + +NOTES: + +[Note 14: _Revue indépendante_, 4 juillet 1884.] + + +I + + +Les procédés d'art de M. Huysmans appartiennent en général, comme ceux +des écrivains qui sont à la tête du roman, à l'esthétique réaliste. Il +sait voir les personnes, les objets, les ensembles, les caractères avec +une exactitude notablement supérieure à celle des romanciers idéalistes; +la vie d'un homme étant rarement tragique, il s'abstient de toute +intrigue violente ou qui comprenne d'autres incidents que ceux éprouvés +par un Parisien de la moyenne; l'histoire à raconter se trouvant ainsi +réduite, M. Huysmans l'expédie en quelques phrases et consacre ses +chapitres non plus au récit d'une série d'événements, mais à la +description d'une situation, d'une scène, procède non par narrations +successives avec de courtes haltes, mais par de larges tableaux reliés +de brèves indications d'action; et, comme tous les écrivains de cette +école,--avec de profondes différences personnelles,--il possède un +vocabulaire étendu et un style riche en tournures, apte, par des +procédés divers, à rendre l'aspect extérieur des choses, à reproduire +les spectacles, les parfums, les sens, toutes les causes diverses et +compliquées de nos sensations, de façon à les renouveler dans l'esprit +du lecteur par la voie détournée des mots. + +Mais parmi ces éléments mêmes qui sont les parties extérieures et +communes de toute oeuvre réaliste, il en est deux, l'exactitude de la +vision et la richesse du style, que M. Huysmans a perfectionnés et menés +à bout. Il n'est personne, parmi les romanciers, qui connaisse mieux +Paris dans ses banlieues, ses quartiers excentriques, ses lieux de +plaisir et de travail, dans ses aspects changeants de toutes heures, qui +sache mieux les intérieurs divers des myriades de maisons parmi +lesquelles serpentent ou s'alignent ses rues, qui porte mieux +enregistrés dans son cerveau, les physionomies, la démarche, la +tournure, les gestes, la voix, le parler, de ses catégories superposées +d'habitants. Parmi les innombrables tableaux de Paris, les croquis et +les scènes dont regorgent les romans de M. Huysmans, il en est dont +l'exactitude frappe comme un souvenir, suscite instantanément une vision +intérieure comme une analogie ou une coïncidence. Dans _En Ménage_, le +début, où, par une nuit nuageuse, André et Cyprien, parcourent +lentement une rue endormie, l'aspect particulier du pavé, le marchand de +vin fermant sa boutique à l'approche silencieuse de deux sergents de +ville, tandis qu'un fiacre cahote et butte sur le pavé, est assurément +le récit détaillé de la série d'impressions que procure une rentrée +tardive. Qui ne connaît de son passage dans les bouillons, «cette +épouvantable tristesse qu'évoque une vieille femme en noir, tapie seule +dans un coin et mâchant à bouchées lentes un tronçon de bouilli?» Les +soirées de la famille Vatard, celles de la famille Désableau, où Madame, +après avoir lentement coupé un patron, l'essaie, les sourcils remontés +et les paupières basses, sur le dos de sa fillette «la faisant pivoter +par les épaules, lui donnant avec son dé de petits coups sur les doigts +pour la faire tenir tranquille ... pinçant l'étoffe sous les aisselles, +méditant sur les endroits dévolus pour les boutonnières», ont une +convaincante véracité. Il n'est presque point de page où l'on ne +constate cette justesse de vision et cette probité artistique. Que l'on +note encore le chapitre de _À Rebours_, où, par une boueuse nuit +d'automne, le duc erre par tout le quartier anglican de Paris, des +bureaux de «Galignani» à la taverne de la rue d'Amsterdam,--dans _Les +Soeurs Vatard_, le tumultueux intérieur d'atelier de femmes par un +matin de paye après une nuit blanche, la plaisante énumération des +manques de tenue de l'ouvrière Céline devenue la maîtresse d'un monsieur +à chapeau de soie,--le bruissant tableau des Folies-Bergère dans les +_Croquis parisiens_, et les vues en grisaille de certains sites dolents +de la banlieue,--enfin, dans tous ses livres, cette qualité que M. +Huysmans est seul à posséder, l'art de rendre véridiquement la +conversation, d'écrire en style parlé les dires d'un concierge, ou les +bavardages de deux artistes; assurément le réalisme de M. Huysmans, +semblera rigoureux, complet, et extraordinairement voisin de la nature. + +Dans ce perpétuel et acharné collétement avec la réalité, M. Huysmans a +contracté quelques-unes des particularités de son style. Attentif aux +conversations qu'il a entendu bruire autour de lui, renseigné par ses +observations sur les termes techniques des métiers, il a retenu et su +employer tout un vocabulaire populacier, populaire, bourgeois et +artiste, amasser et déverser un trésor de mots d'argot et d'atelier qui +lui permet de noter des sensations et des émotions dans la langue même +des personnes qui la ressentent, lui fournit le mot exact ou pittoresque +qui illumine toute une phrase du charme de la bonne trouvaille. Il dira +de l'or d'une étole, qu'il est «assombri et quasi sauré»; il dira +encore: «des hommes soûls turbulaient»; des fleurs lui apparaîtront +«taillées dans la plèvre transparente d'un, boeuf»; il pourra écrire +cette phrase: «Attisé comme par de furieux ringards, le soleil s'ouvrit +en gueule de four, dardant une lumière presque blanche ... grillant les +arbres secs, rissolant les gazons jaunis; une température de fonderie en +chauffe pesa sur le logis». Il tire de l'observation des comparaisons +étonnamment justes: «Elle eut à la fin des larmes, qui coulèrent comme +des pilules argentées, le long de sa bouche.» Comme pour tous les +artistes, le commerce avec la réalité, avec ce que l'on peut saisir par +les sens, revoir, tâter et montrer avec les spectacles familiers de +l'humanité et du monde, lui a été profitable. Il a acquis à cette +connaissance de la vie, la dose de véracité qui est indispensable au +roman moderne, la force, la précision, la richesse et le pittoresque du +style, les moyens, en somme, l'outil lui permettant d'élaborer et de +réaliser sa conception particulière de l'âme et de la destinée humaine. + + +II + +C'est, en effet, par une psychologie particulière des personnages, par +la façon dont M. Huysmans se figure le mécanisme de l'âme humaine, +exagère certaines facultés, amoindrit l'action de certaines autres, que +ses romans tranchent sur leurs congénères, se sont nécessairement +revêtus d'un style original et aboutissent à une philosophie générale +déduite jusqu'en ses extrêmes conséquences. Si l'on examine quelle est +l'activité commune et constante des créatures mises sur pied par M. +Huysmans, si l'on écarte les traits généraux de toute conduite humaine, +on arrive à constater qu'ils s'emploient à subir, à accumuler et à faire +revivre des perceptions, surtout des perceptions visuelles, et surtout +encore des perceptions visuelles colorées ou lumineuses. Le Cyprien des +_Soeurs Vatard_, le Cyprien et l'André de _En Ménage_, le duc Jean de _À +Rebours_ semblent être, en fin de compte, des couples d'yeux montés sur +des corps mobiles, aboutissant à de formidables ganglions optiques, qui +pénètrent toute la masse cérébrale de leurs fibrilles radiées. Toute +leur activité vitale aboutit à emmagasiner des visions et à en dégorger +d'anciennes, à noter des aspects, à percevoir des colorations et des +scintillements, et à évoquer, dans les périodes languissantes, +d'anciennes vibrations lumineuses, entassées, endormies dans +l'arrière-fonds de la mémoire, mais vivaces et aptes à reparaître à la +suite d'une association d'idées, comme les altérations d'un papier +sensibilisé, sous l'action d'un réactif. + +Cette conception de l'âme humaine est, chez M. Huysmans, primordiale et +irrépressible. S'il met en scène des personnages que leur manque de +culture rend incapables d'observations minutieuses, dont les yeux +rudimentaires ne savent point voir; il intervient, décrit en personne, +sensation par sensation, les tableaux que ces obtus spectateurs +contemplent, et marque ensuite en réaliste exact le peu d'intérêt +qu'éveille chez eux ce spectacle inaperçu. Il raconte en ses couleurs, +son agitation et ses clameurs, la vue du cours de Vincennes par un jour +de foire, puis: «Tout cela était bien indifférent à Désirée.» Il dessine +en d'admirables pages le va-et-vient, les jets de vapeur, les +escarbilles volantes, la course accélérée ou contenue des locomotives, +toute la vie grandiose et fantastique de la gare de l'Ouest à la tombée +de la nuit, et conclut: «Anatole réfléchissait.» + +Mais, d'autres fois, la perfection de sa vision l'emporte au-delà de la +vraisemblance. Il prête à ses ouvrières l'acuité et la délicatesse +oculaires qu'il possède, leur attribue, dans les contemplations +auxquelles il les soumet, les plus rares qualités d'observateur. Ses +brocheuses dévisagent admirablement l'employé de la maison Crespin qui +vient leur réclamer de l'argent; Désirée et Auguste, au moment de +s'éprendre, se détaillent mutuellement en physionomistes consommés. +Désirée, conduite au théâtre Bobino, perçoit la silhouette de la +chanteuse, avec les omissions et les insistances d'un peintre +intransigeant, puis les détails de sa toilette, comme une personne +située dans la coulisse. Visiblement, M. Huysmans ne trouvait pas à +loger dans ces âmes étroites, tout l'épanouissement de ses qualités de +peintre verbal. Il se mit à l'aise dans _En Ménage_ et eut recours aux +artistes. + +Assurément, jamais Paris n'a été fouillé, décrit, découvert, examiné +dans ses détails et repris dans ses ensembles, analysé et synthétisé +comme en ce beau livre, par le peintre Cyprien Tibaille et le +littérateur André Jayant. Tout y apparaît, depuis l'appartement de +garçon artiste où André s'installe après sa mésaventure conjugale, +jusqu'à la place du Carrousel où il va promener sa nostalgie féminine et +contempler «le merveilleux et terrible ciel qui s'étendait au soleil +couchant par de là les feuillages noirs des Tuileries ..., les ruines +dont les masses violettes se dressaient trouées sur les flammes +cramoisies des nuages;» depuis le brouhaha d'un café du Palais-Royal le +soir, jusqu'à ces taches lumineuses que la nuit, les fenêtres éclairées, +dans les maisons noires font passer devant le, voyageur d'impériale. Ce +livre avec lequel on pourra toujours restituer la physionomie exacte du +Paris actuel, nous donne l'aspect intime de la rue le matin quand les +cafés s'ouvrent sur le passage des ouvriers et des filles découchées la +nuit au moment des rentrées tardives, le soir à l'heure discrète ou des +messieurs bien mis emboîtent le pas d'ouvrières en cheveux, au +crépuscule, où déserte et morte, elle sèche d'une averse sous la flambée +jaune du soleil couchant; il nous donne les boutiques, les ateliers, le +garni d'un peintre, les brasseries, les restaurants, l'appartement d'une +fille, celui d'un employé, tout le dedans et le dehors de la capitale du +monde moderne. + +Et ce livre qui se résume en une accumulation de tableaux colorés et +mouvementés, n'a pas suffi à assouvir la passion descriptive de M. +Huysmans. De même que les stratégistes et les joueurs d'échecs +supérieurs dédaignent les rencontres réelles où l'imprévu altère la +beauté des calculs et satisfont leurs aptitudes logiques, par la +solution de problèmes factices, M. Huysmans s'est détourné de copier la +réalité, qui ne répondait point à ses exigences sensuelles, et s'est +fabriqué dans _À Rebours_, des objets de perception inventés et +parfaits. Par d'adroites combinaisons de choses réelles, en éliminant +tout ce qui dans l'art et la nature, était pour lui dénué d'émotion +agréable, il a créé des visions et des perceptions artificielles, qui, +élaborées de propos délibéré, se sont trouvées en harmonie parfaite avec +ses facultés réceptives et les aptitudes de son style. + +Il semble ici que la limite de l'art de voir et de rendre est atteinte. +Le boudoir où des Esseintes recevait ses belles impures, le cabinet de +travail où il consume ses heures à révoquer le passé, ou à feuilleter de +ses doigts pâles, des livres précieux et vagues, cette bizarre et +expéditive salle à manger, dans laquelle il trompe ses désirs de voyage, +la désolation d'un ciel nocturne d'hiver, le moite accablement d'un +après-midi d'été, les floraisons monstrueuses dont se hérissent un +instant les tapis, les évocations visuelles et auditives de certains +parfums aériens et liquides, et par dessus tout ces phosphoriques pages +consacrées aux peintures orfêvrées de Moreau, à certains ténébreux +dessins de Redon, à certaines lectures prestigieuses et suggestives; +ici le style de M. Huysmans fulgure et chatoie, passe, pour employer une +de ses phrases, «tous feux allumés». + +Dans l'effort pour rendre toutes les sensations dont les choses +affectent ses appareils sensoriels et cérébraux, M. Huysmans atteint à +une élocution consommée, orientale et supérieure. + +Il a d'admirables trouvailles de mots; par l'appariement des paroles, il +sait rendre la nature du choc nerveux brusque ou lent, dont l'affectent +ses sensations. Certaines phrases pétaradent et font feu des quatre +pieds: «La horde des Huns rasa l'Europe, se rua sur la Gaule, s'écrasa +dans les plaines de Châlons, où Aétius la pila dans une effroyable +charge. La plaine gorgée de sang moutonna comme une mer de pourpre; deux +cent mille cadavres barrèrent la route, brisèrent l'élan de cette +avalanche qui, divisée, tomba éclatant en coups de foudre sur l'Italie, +où les villes exterminées flambèrent comme des meules». D'autres phrases +coulent lentement comme des larmes de miel: «Cette pièce où des glaces +se faisaient écho et se renvoyaient à perte de vue dans les murs des +enfilades de boudoirs rosés, avait été célèbre parmi les filles, qui se +complaisaient à tremper leur nudité dans ce bain d'incarnat tiède +qu'aromatisait l'odeur de menthe dégagée par le bois des meubles». +D'autres encore sont agitées et cursives: «Glissant sur d'affligeantes +savates, ce laveur s'enfonça dans un va-et-vient furieux de garçons, +lancés à toute volée, hurlant boum, jonglant avec des carafons et des +soucoupes, éblouissant avec la blanche trajectoire de leurs tabliers.» + +Mais c'est surtout la sensation colorée que M. Huysmans est parvenu à +reproduire intégralement par l'artifice des mots. Assurément cette +phrase peut rivaliser avec les pigments qu'elle décrit: «Des branches de +corail, des ramures d'argent, des étoiles de mer ajourées comme des +filigranes et de couleur bise, jaillissent en même temps que de vertes +tiges supportant de chimériques et réelles fleurs, dans cet antre +illuminé de pierres précieuses comme un tabernacle, et contenant +l'inimitable et radieux bijou, le corps blanc, teinté de rose aux seins +et aux lèvres, de la Galatée, endormie dans ses longs cheveux pâles». Et +encore: «Sur sa robe triomphale, couturée de perles, ramagée d'argent, +lamée d'or, la cuirasse des orfèvreries dont chaque maille est une +pierre, entre en combustion, croise des serpentaux de feu, grouille sur +la chair mate, sur la peau rose thé, ainsi que des insectes splendides, +aux élytres éblouissantes, marbrés de carmin, ponctués de jaune aurore, +diaprés de bleu acier, tigrés de vert paon.» + +Mais, outre cette virtuosité générale, M. Huysmans a conçu un type de +phrase particulier, où par une accumulation d'incidentes, par un +mouvement pour ainsi dire spiraloïde, il est arrivé à enclore et à +sertir en une période, toute la complexité d'une vision, à grouper +toutes les parties d'un tableau autour de son impression d'ensemble, à +rendre une sensation dans son intégrité et dans la subordination de ses +parties: «Sur le trottoir des couples marchaient dans les feux jaunes et +verts qui avaient sauté des bocaux d'un pharmacien, puis l'omnibus de +Plaisance vint, coupant ce grouillis-grouillos, éclaboussant de ses deux +flammes cerise, la croupe blanche des chevaux, et les groupes se +reformèrent, troués çà et là par une colonne de foule se précipitant du +théâtre Montparnasse, s'élargissant en un large éventail qui se repliait +autour d'une voiture que charroyait en hurlant un marchant d'oranges». +Ou encore: «Tout va de guingois chez elle; ni moellons, ni briques, ni +pierres, mais de chaque côté, bordant le chemin sans pavé creusé d'une +rigole au centre, des bois de bateaux marbrés de vert par la mousse et +plaqués d'or bruni par le goudron, allongent une palissade qui se +renverse entraînant toute une grappe de lierre, emmenant presqu'avec +elle la porte, visiblement achetée dans un lot de démolitions et ornée +de moulures dont le gris encore tendre perce sous la couche de hâle +déposée par des attouchements de mains successivement sales». Le souple +enlacement de cette sorte de phrase, est sans égal. Elle est le produit +dernier et la preuve de cette faculté réceptive que nous avons +constatée; elle est la sensation même absorbée, élaborée dans +l'intelligence, et projetée au dehors telle quelle. + +Mais ce tour de force descriptif réussit avec une perfection et une +fréquence qui constituent déjà une anomalie. Que l'on revienne, en +effet, de l'analyse des personnages de M. Huysmans, à l'homme normal, +chez qui la sensation perçue en gros et à la hâte, est transformée par +un travail conscient ou inconscient en volontés, en actes, en une +conduite et une carrière; le point morbide des créatures romanesques +apparaît. L'épanouissement de leurs facultés réceptives a étouffé toutes +leurs autres énergies, les a réduites à la vie végétative d'une plante +passive par essence, régie et affectée par tout ce qui l'entoure, +dépendant des aubaines du ciel et du hasard de sa situation. À mesure +que M. Huysmans rend ses personnages plus nerveux, c'est-à-dire plus +soumis et plus directement sensibles aux impressions externes, il est +forcé d'atténuer leur force de volonté, de les décrire plus incapables +de tirer de leurs sensations de forts et persistants mobiles d'agir. +Tandis que dans ses premiers livres, l'organisme humain reste à peu près +intact, dans ses derniers il le doue d'étranges timidités, d'une +mollesse constante, d'un acquiescement résigné à toutes les +vicissitudes, d'une absolue dépendance des circonstances extérieures, +qui se traduit autant par l'incapacité d'André à travailler dans un +appartement neuf, que par l'intolérable malaise qu'il ressent à vivre +seul, sans le bruissement d'un jupon de femme autour de lui. Dans _À +Rebours_, cette dysénergie est consommée; des Esseintes est une pure +intelligence sensible et ne tente dans tout le livre qu'un seul acte +volontaire, qu'il laisse inaccompli: celui de se rendre à Londres. De +leur impuissance volitionnelle, on peut déduire leur incapacité de vivre +dans la société, leur aspiration, vaine pour les uns, satisfaite pour +des Esseintes, vers une existence monacale, solitaire et recluse, enfin +leur absolu pessimisme, leur misanthropie acerbe, leur dégoût de toute +vie active. + + +III + +En cette psychologie du pessimiste, qui juge la vie mauvaise en soi, +répugne aux contacts sociaux, méprise ou bafoue les êtres les plus +sains, plus bornés et robustes, plus aptes à agir et à jouir de concert, +M. Huysmans déploie une pénétrante finesse d'analyse et fait certaines +découvertes que n'ont point prévues les psychologues et aliénistes +spéciaux de l'hypocondrie. + +Il assigne à ses personnages le tempérament habituel des mélancoliques +agités, une anémie partielle ou totale, une débilité turbulente, un +système nerveux faible, c'est-à-dire excitable par des causes minimes; +pour le plus caractérisé de ses malades, le duc des Esseintes, M. +Huysmans a recours à la symptomatologie de la névrose, qui est, en +effet, habituellement accompagnée de mélancolie à son début. + +Sur cette base physique dont les traits généraux seuls sont constants, +M. Huysmans établit le caractère de ses personnages. Il leur assigne le +trait principal du tempérament pessimiste, celui de ne pouvoir être +affecté que de sensations désagréables ou douloureuses, même pour des +objets qui n'ont en soi rien de haïssable (J. Sully, _le Pessimisme_). +Dans les _Soeurs Vatard_ la devanture d'une boutique de pâtisserie est +décrite en termes de dégoût. Dans _En Ménage_, Cyprien, revenant d'une +soirée, déblatère contre les diverses catégories des personnes qu'il y a +aperçues, avec une amusante partialité. Plus tard, au Luxembourg, comme +il passe en revue avec André, ses souvenirs d'école, qu'ils évoquent +avec horreur, il finit par affirmer que tous ses camarades sont +nécessairement ruinés et en peine d'argent. Les fleurs rares et étranges +dont le duc Jean garnit son vestibule, ne lui présentent que des images +de charnier et d'hôpital: «Elles affectaient cette fois une apparence de +peau factice sillonnée de fausses veines; et la plupart comme rongées +par des syphilis et des lèpres, tendaient des chairs livides, marbrées +de roséoles, damassées de dartres; d'autres avaient le teint rose vif +des cicatrices qui se ferment, ou la teinte brune des croûtes qui se +forment; d'autres étaient bouillonnées par des cautères, soulevées par +des brûlures; d'autres encore montraient des épidémies poilus, creusés +par des ulcères et repoussés par des chancres; quelques-unes enfin +paraissaient couvertes de pansements, plaquées d'axonge noire +mercurielle, d'onguents verts de belladone, piquées de grains de +poussière, par les micas jaunes de la poudre d'iodoforme.» + +De même que le tempérament craintif est disposé à ne voir dans l'avenir +que des causes d'effroi, le tempérament malheureux ne présage que des +déceptions. Dans _En Ménage_, Cyprien émet sur une nouvelle conquête +d'André, sur les motifs qui font revenir à ce dernier une ancienne et +désirable maîtresse, des hypothèses sinistres, qu'il s'irrite de ne +point voir se réaliser. Et passant de cas particuliers à l'ensemble +général, les personnages de M. Huysmans n'aperçoivent la vie que comme +une suite d'infortunes. 11 faut lire, à ce propos, les plaintes de M. +Folantin, dans _À Vau l'eau_, ou le passage suivant de _À Rebours_, qui +est un exemple parfait du paralogisme pessimiste, consistant à ôter d'un +ensemble toute bonne qualité, et à le déclarer ensuite mauvais: + +«Il ne put s'empêcher de s'intéresser au sort de ces marmots et de +croire que mieux eût valu pour eux que leur mère n'eût pas mis bas. + +«En effet, c'était de la gourme, des coliques et des fièvres, des +rougeoles et des gifles, dès le premier âge; des coups de bottes et des +travaux abêtissants, vers les treize ans; des duperies de femmes, des +maladies et des cocuages, dès l'âge d'homme; c'était aussi, vers le +déclin, des infirmités et des agonies, dans un dépôt de mendicité ou +dans un hospice.» + +Et, chose singulière, cette vue exclusive des misères humaines +n'inspire aux pessimistes de M. Huysmans aucune compassion pour leurs +semblables: «Comme toute impression morale est pénible à +l'hypocondriaque, dit Griesinger dans son _Traité des maladies +mentales_, il se développe chez lui une disposition à tout nier et à +tout détester.» Aussi M. Huysmans a-t-il soin d'entourer ses personnages +de comparses ridicules et odieux, ou de les isoler entièrement; et ni +les uns ni les autres ne ménagent à la société des railleries qui +tournent rapidement en dénonciations colères. Ils sont convaincus de +l'avortement fatal de l'effort humain, dénigrent ses succès +nécessairement partiels, dénoncent toutes les institutions nationales, +contestent la possibilité du progrès et aboutissent, quand ils formulent +la théorie générale de leurs sentiments, aux anathèmes du catholicisme +ou à ceux plus absolus et aussi peu fondés de Schopenhauer. + +Tous ces traits du pessimisme, connus déjà, sont rassemblés, coordonnés, +caractérisés et montrés avec un art merveilleux et pénétrant dans les +livres de M. Huysmans. Mais il est un point qu'il a découvert: +l'influence du pessimisme sur le goût artistique. Par un choc en retour +imprévu mais légitime, de même que les spectacles communément tenus pour +beaux déplaisent au mélancolique, les spectacles jugés laids par les +gens à tempérament heureux doivent confirmer l'état d'âme où il se +complaît, le dispenser de toute négation et de toute révolte, évoquer sa +tristesse et la laisser s'épancher. Le peintre Cyprien n'est à l'aise +que devant certains spectacles douloureux et minables; il préfère «la +tristesse des giroflées séchant dans un pot, au rire ensoleillé des +roses ouvertes en pleine terre»; à la Vénus de Médicis, «le trottin, le +petit trognon pâle, au nez un peu canaille, dont les reins branlent sur +des hanches qui bougent»; formule son idéal de paysage en ces termes: +«Il avouait d'exultantes allégresses, alors qu'assis sur le talus des +remparts, il plongeait au loin ... Dans cette campagne, dont l'épiderme +meurtri se bossèle comme de hideuses croûtes, dans ces routes écorchées +où des traînées de plâtre semblent la farine détachée d'une peau malade, +il voyait une plaintive accordance avec les douleurs du malheureux, +rentrant de sa fabrique éreinté, suant, moulu, trébuchant sur les +gravats, glissant dans les ornières, traînant les pieds, étranglé par +des quintes de toux, courbé sous le cinglement de la pluie, sous le +fouet du vent, tirant résigné sur son brûle-gueule.» + +Et sur ce dolent idéal, des Esseintes renchérit encore: «Il ne +s'intéressait réellement qu'aux oeuvres mal portantes, minées et +irritées par la fièvre» «... se disant que parmi tous ces volumes qu'il +venait de ranger, les oeuvres de Barbey d'Aurevilly étaient encore les +seules dont les idées et le style présentassent ces faisandages, ces +taches morbides, ces épidémies talés, et ce goût blet, qu'il aimait tant +à savourer parmi les écrivains décadents». Cette phrase est précédée +d'une intéressante liste d'auteurs latins de l'agonie de l'empire, et +d'une énumération d'auteurs français dans laquelle se coudoient +curieusement des écrivains catholiques qui n'ont d'intérêt que pour des +antiquaires en idées et en style, quelques poètes réellement décadents +comme Paul Verlaine dont certains volumes ont les subtilités métriques +et le niais bavardage des derniers hymnographes byzantins, et une bonne +partie de ce que la littérature contemporaine a produit de supérieur et +de raffiné. En effet, par une nouvelle contradiction apparente, c'est au +raffinement le plus fastidieusement délicat, qu'aboutit, en fin de +compte, le pessimisme étudié par M. Huysmans, comme un arbuste +souffreteux et effeuillé culmine en une radieuse fleur. + +M. James Sully a très exactement marqué que le dernier mobile du +pessimisme est le désir que tout soit parfaitement bon, le souci de +choses infiniment meilleures que celles existantes. Aussi, le pessimiste +a-t-il plus de chances que l'optimiste de découvrir et d'apprécier les +choses exquises, pourvu, qu'elles n'aient pas éveillé une admiration +trop générale, qui offusque sa misanthropie. C'est par cette +vulgarisation que des Esseintes s'est détourné des tapis d'Orient et des +eaux-fortes de Rembrandt. Mais, par contre, personne plus que lui n'aura +plus d'audace à se mettre au-dessus du goût public, à aller droit à ce +qui est excellent. De là le raffinement, la recherche, la trouvaille, +l'amour des belles choses inédites, de tout ce qui, dans le domaine +artistique,--plus ouvert à la perfection que la nature parce que plus +inutile,--se rapproche clandestinement de la supériorité absolue, +satisfait certains goûts très nobles de la nature humaine, lui procure +les plus complexes c'est-à-dire les plus belles émotions esthétiques. Ce +raffinement, _À Rebours_ en est le catéchisme et le formulaire; tout ce +qui, dans la réalité, peut meurtrir une âme délicate est écarté de ce +précieux livre, est assourdi, amolli, sublimé et assuavi. À +d'imparfaites sensations naturelles sont substitués d'indirects et +subtils artifices. Toutes les réalités y deviennent légères et +flatteuses, depuis le vermeil expirant des cuillères à thé, jusqu'à la +coupe bénigne de la coiffe de la domestique, depuis la splendeur +assourdie des ameublements, les gaufrages des tentures, le mystérieux +rayonnement des tableaux, à cette bibliothèque enfermant sous la beauté +des reliures d'inestimables livres à l'exquisité des liqueurs bues, des +parfums inhalés, des pensées évoquées et contemplées. + +Et de ce sens du raffinement, M. Huysmans tire les dernières beautés de +son style, qui se trouve joindre ainsi le délicat au populaire. Par la +lecture de certains livres de théologie, de certains volumes de poésie +savante, par de justes inventions, il enrichit et pare son langage, de +vocables assoupis, longuement harmonieux et doux; il les sertit et les +associe en de lentes phrases, qui joignent le poli soyeux des mots, à la +suavité de l'idée: «Sous cette robe tout abbatiale signée d'une croix et +des initiales ecclésiastiques: P.O.M.; serrée dans ses parchemins et +dans ses ligatures de même qu'une authentique charte, dormait une +liqueur couleur de safran, d'une finesse exquise. Elle distillait un +arôme quintessencié d'angélique et d'hysope mêlées à des herbes marines +aux iodes et aux bromes alanguis par des sucres, et elle stimulait le +palais avec une ardeur spiritueuse dissimulée sous une friandise toute +virginale, toute novice, flattait l'odorat par une pointe de corruption +enveloppée dans une caresse tout à la fois enfantine et dévote.» Il +parvient à rendre par de précises correspondances sensibles certaines +sensations apparemment impalpables: «Muni de rimes obtenues par des +temps de verbes, quelquefois même par de longs adverbes précédés d'un +monosyllabe, d'où ils tombaient comme du rebord d'une pierre, en une +cascade pesante d'eau»; ou, plus immatériellement encore: «Dans la +société de chanoines généralement doctes et bien élevés, il aurait pu +passer quelques soirées affables et douillettes». Et c'est ainsi armé +des plus fins outils à sculpter la pensée, que M. Huysmans est parvenu à +écrire ce surprenant chapitre VII de _À Rebours_, qui, racontant les +intimes fluctuations d'âme d'un catholique incrédule, dévotieux et +inquiet, marque le cours de pensées de théologie ou de scepticisme, par +une succession de précises images, accomplissant le tour de force de +seize pages de la plus subtile psychologie, écrites presque constamment +en termes concrets. + +Repassant en sens inverse par les parties dégagées dans notre analyse, +revenant du plus complexe au plus simple, que l'on saisisse maintenant +en son ensemble, en son accord et sa particularité spécifique, +l'organisme intellectuel qui vient d'être étudié. Il se résume, +semble-t-il, en une série de facultés perceptives de moins en moins +étendues, provoquant des états émotionnels de plus en plus intenses. Sur +la base d'un réalisme rigoureux, d'une aptitude singulière à apercevoir +le monde ambiant, en son aspect véritable et à ressentir un plaisir +général à la décrire, s'étage une faculté visuelle plus spécialisée, +plus délicate, source de plus de joie et de plus d'efforts, celle de +sentir et de retenir de préférence des sensations colorées. Une faculté +visuelle plus restreinte encore, et dont les effets émotionnels de +colère et de comique, semblent dépasser l'intensité, rend M. Huysmans +apte à distinguer, à haïr et à railler dans les objets et les êtres ce +qu'ils peuvent avoir de laid, d'odieux et d'imparfait. Enfin, par un +juste retour, de cette vision du défectueux, à la suite d'une +élimination extrêmement rigoureuse de tout déchet et de toute tare, M. +Huysmans acquiert l'acéré discernement et l'intense jouissance des +choses supérieurement belles et rares, le raffinement, qui, comme la +pointe d'un cône, concentre, termine et raccorde toutes les lignes de +son organisation intellectuelle. + +Et toutes ces propriétés cachées d'une âme muette, se manifestent en ce +corps des intelligences littéraires, le style. Il s'enrichit et +s'affermit au contact de la réalité, se colore, s'infléchit et s'agite, +pour rendre l'infinie complexité de délicates visions, s'irrite et +s'énerve devant certains spectacles détestés, se subtilise, s'adoucit +et s'enrichit encore, devient opulent et onctueux pour rendre la grâce +resplendissante d'une certaine beauté supérieure, extraite et sublimée. + +Dans les réactions et les mélanges de toutes ces énergies et ces +capacités, dans leur ajustement et leur coordination, réside, il me +semble, la physionomie intime d'un des jeunes artistes les plus +originaux de notre temps. Il me paraît que M. Huysmans, par son dernier +livre surtout, a donné plus que des promesses de talent; on peut +légitimement compter, sans illusion amicale, que ses travaux aideront à +maintenir et à exalter l'excellence actuelle de notre école littéraire. + + + + + +LA COURSE DE LA MORT[15] + + +Un roman paraît qui, s'écartant des nombreuses oeuvres imitées des +esthétiques admises, est original par le cas psychologique qu'il étudie +et inaugure, avec les quelques livres marquants de ceux qui débutent, un +nouveau style et un nouvel art. On n'en parle guère et cependant cette +oeuvre est encore un indice, à l'heure actuelle, de l'état d'esprit +d'une partie des jeunes gens, de leurs voeux artistiques et du but +auquel ils vont. La _Course à la Mort!_ le nouveau roman de M. Edouard +Rod, est ce livre à la fois singulier et actuel, dégagé des anciennes +modes et décrivant, en de pénétrantes analyses, la phase la plus récente +du mal et de la passion de ce siècle: le pessimisme. + +Écrite comme une autobiographie, en une série de notes éparses que relie +à peine un récit d'amour ténu et bizarre, la _Course à la Mort_ est +l'histoire d'un jeune homme en qui le pessimisme latent de cette +époque, portant ses dernières atteintes, devient ressenti et raisonné, +envahit et stérilise le domaine des sentiments, frappe d'une atonie +définitive l'âme qu'il a mortellement charmée. + +Le héros du livre est à la fois raisonneur et analyste. S'aidant de +Schopenhauer, il s'efforce de mettre sa mélancolie en système et de se +faire illusion sur les causes de son humeur par un exposé didactique, +qui démontre en toutes choses la cause nécessaire du mal. Cet apparat +scientifique n'est qu'un semblant; le pessimisme que décrit la _Course à +la Mort_ a d'autres origines qu'une conviction spéculative. Celui que ce +livre nous confesse est atteint plus profondément que dans son +intelligence; il est malade de la volonté et de la sensibilité, il se +sait vaguement frappé au centre de son être et s'entend à démêler dans +la contemplation de sa ruine morale les plus secrets symptômes. + +Il ne profère plus les plaintes d'il y a un demi-siècle, il n'accuse ni +le monde, ni la société, ni la destinée. Il ne reproche pas aux hommes +de ne point le comprendre, il rêve à peine de vivre une existence enfin +fortunée, dans des siècles passés, en des contrées distantes. Après tous +ses prédécesseurs il devine le premier que son mal est en lui et +qu'aucune variation fortuite dans les circonstances ne l'en guérirait. + +Sachant les hommes innocents de sa tristesse il consent à les plaindre +de subir comme lui tout l'odieux d'une existence qu'il hait, et dont le +console le seul et vain souci de se connaître. + +L'impuissance de sa volonté, qui est la cause et le fond de son +infortune, est par lui subtilement analysée; il distingue le penchant à +suppléer aux actes par de vagues rêves, sa dépravation morose qui le +porte à se regarder faire dans le peu qu'il fait et à se rendre ainsi de +plus en plus incapable de toute action spontanée; enfin apparaît ce +dernier symptôme de la décadence volitionnelle, la lassitude anticipée, +le dégoût préventif qui détournent même de tout désir, de tout rêve +d'entreprise et bornent définitivement en son incapacité le malade et le +moribond que M. Rod étudie: «Oui, le désir et le dégoût se touchent, +alors de si près qu'ils se confondent et ne font plus qu'un et je les +sens qui me travaillent tous les deux à la fois. Ma chair encore +frémissante des vrilles de celui-là, s'apaise dans le lit d'insomnies et +de cauchemars où celui-là la pousse. Ma pensée en marche s'arrête +soudain et recule meurtrie comme un bataillon décimé dans une embuscade, +jusqu'aux retranchements du silence. Où est la force qu'une seconde +j'avais sentie en moi?... À la fin le dégoût reste seul; comme une +ombre se mouvant dans une lueur très pâle, il grandit, il devient +ruineux, il absorbe tout, le présent et l'avenir, ce qui est et ce qui +pourrait être, il étend jusqu'à d'invisibles limites son envahissante +obscurité et sa main pesante m'écrase dans ces ténèbres émanées de lui.» + +De la volonté le mal s'étend aux émotions. Le pessimisme de M. Rod +arrive à ce dernier repliement sur soi, où s'interrogeant sans cesse, +oubliant de vivre à force de s'analyser, il en vient à ne plus être sûr +de ses propres sentiments; les désirs remuent à peine et s'étiolent, les +passions deviennent circonspectes et douteuses. C'est une période d'une +de ces équivoques et indécises amours qui donne au livre sa trame. + + * * * * * + +Par son intrigue encore ce roman est original et se distingue surtout du +_Werther_ et de l'_Obermann_ du commencement de ce siècle. + +L'étrange héros de la _Course à la Mort_ n'aime pas, on doute du moins +qu'il aime et se sent douter, interroge sans cesse son pâle coeur, ne +sait que résoudre et se résigne à son atonie. Il oscille et hésite; il +est des heures où les dernières ondes de son sang, les regards profonds +de celle qui passe dans sa vie, lui font pressentir l'éclosion d'une +forte et douloureuse passion; puis ce qui tressaille en lui s'apaise, il +se dissèque, il analyse en lui les derniers frémissements de son âme et +la voit se calmer sous son introspection; puis des paroles ordinaires de +Cécile N..., un geste disgracieux le repoussent et, se souvenant de +l'ancienne théorie de Schopenhauer sur l'amour, il pénètre à cette vue +profonde et clairement conçue que c'est l'hostilité et non l'attrait qui +règne entre les sexes. De plus douces émotions reviennent, il est +ressaisi par le charme, enlacé par l'illusion, il veut vivre, se +redresser, sortir de son suaire, mais il se butte de nouveau, s'arrête, +ébauche un geste de renoncement et médite son impassibilité jusqu'à ce +que la mort de Céline N..., vienne détruire ce vestige d'amour et +résoudre les contradictions de son âme en une longue harmonie de +regrets. + +Que l'on observe combien cette nouvelle intrigue a été pressentie des +jeunes romanciers. + +Des livres de M. Huysmans où l'amour ne joue aucun rôle, et dont le +dernier analyse un solitaire, à cet admirable roman de M. Albert Pinard, +_Madame X..._ qui est l'histoire de deux êtres dont aucun ne peut +subjuguer l'autre en un aveu, d'autres oeuvres encore affirment une +nouvelle manière d'envisager les relations passionnelles qui diffèrent +de celles des anciens romans en ce que la femme n'est plus l'être +asservissant et dominateur que présentent les de Goncourt et Zola. Et si +l'on joint à cette originalité fondamentale celle du faire, le style, +qui n'est plus ni coloré, ni abandonné au rendu des choses visibles, +mais abstrait et apte à figurer les faits de l'âme,--des procédés qui ne +sont pas la description, mais l'analyse psychologique et rapprochent +ainsi la _Course à la Mort_ des dernières oeuvres de M. Bourget, on +aperçoit combien le nouveau livre de M. Rod est significatif et actuel. + + * * * * * + +Cette oeuvre va de nouveau faire déplorer le pessimisme du temps. + +Des gens aussi incompétents que M. Dionys Ordinaire vont disserter sur +les tendances de la jeunesse et on en cherchera l'origine dans quelque +chose d'aussi insignifiant que la politique. + +Il convient peut-être de dire que la jeunesse littéraire est pessimiste +comme le furent en 1830 les jeunes romantiques et en 1850 les +réalistes, et plus tôt encore la pléiade des Parnassiens. Et si l'on +veut remonter plus haut, si l'on réfléchit, quel abîme sépare la +littérature française de ce siècle de celle des époques passées, on +trouvera au pessimisme contemporain assez d'ascendants pour se +convaincre que la tristesse est l'essence même du nouvel art, et +peut-être de tout art noble. + +Ce pessimisme qui, certes, n'empêche pas les honnêtes gens de goûter les +joies qu'ils peuvent avoir est la source de toutes nos oeuvres +magistrales; il a évolué, de tapageur et théâtral qu'il était au début +de la nouvelle période, à une phase plus calme et plus fière qui prête +aux vers récents un chant plus intime et fournit à l'analyse des âmes +plus profondes. Dans la représentation de ce mal--et quel livre +_intéressant_ n'est pas un peu pathologique--M. Rod est parvenu à +montrer de nouvelles phases et de plus intimes déchirements. + +Avec d'autres, il inaugure dans le roman, à côté de l'étude de l'amour, +qui en restera la tâche et le prestige, l'étude de la haine qui commence +à sourdre entre l'homme et la femme à une époque où ils aperçoivent +l'antagonisme de leurs intérêts sociaux et devinent l'hostilité de leurs +fonctions vitales. + +Certains vers de la Justice de Sully Prudhomme commentant certaines +pages de Darwin, sont la préface de cette nouvelle tendance. Il nous +paraît intéressant de la signaler et d'en désigner les représentants. + +NOTES: + +[Note 15: _Vie moderne_, 25 juillet, 1851.] + + + + + +PANURGE[16] + +«Panurge étoit de nature moyenne, ny trop grand, ny trop petit, et avoit +le nez aquilin, fort, à manche de rasoir, et pour lors étoit de l'âge de +trente-cinq ans ou environ, fin à dorer comme dague de plomb, bien +galant homme de sa personne, sinon qu'il étoit quelque peu paillard et +sujet de nature à ce qu'on appeloit en ce temps là: + + Faute d'argent c'est douleur non pareille. + +«Toutefois, il avait soixante-trois manières d'en trouver tousjours à +son besoin, dont la plus honorable et la plus commune étoit par façon de +larrecin furtivement faict; malfaisant, pipeur, buveur, batteur de +pavez, ribleur s'il en étoit à Paris; au demeurant le meilleur fils du +monde et toujours machinoit quelque chose contre les sergeants et contre +le guet.» + +Et après ce portrait sommaire, viennent à la débandade, les mille +aventures drolatiques où ce véritable héros de Rabelais se dessine à +gros traits, menant à Paris le train bouffon de l'écolier de l'époque, +puis partant pour les pays de la fable contre le roi des Dipsodes, puis +s'embarrassant dans cette épineuse question du mariage, et parcourant +pour s'amuser dans son dessein tout l'archipel d'îles peuplées à souhait +des innombrables êtres allégoriques dont Rabelais tenait à rire; en +somme la plus durable et la plus humaine des caricatures énormes qui +s'étalent dans le bréviaire des «beuveurs très illustres et et vérolez +très prétieux». + +Panurge est besoigneux, de petite extraction; il n'a rien de la +débonnaireté massive que donnent à Pantagruel sa force de géant et sa +naissance. Maigre, «écorné et taciturne faute de danare», ses appétits +faméliques, maintenant qu'un coup du sort l'a jeté dans la domesticité +d'un grand seigneur, réclament des satisfactions prodigieuses. Aussi +faut-il suivre dans le récit, ses ripailles perpétuelles, ses +incessantes invitations à la coupe, «ha buvons», ses festins de gros +mangeur quand il a conquis à la guerre un château et des biens: «Il se +ruinait en mille petits banquets joyeux et festoyements, ouverts à tous +venants, mêmement à tous bons compagnons, jeunes fillettes et mignonnes +galloises, abattant bois, prenant argent d'avance, mangeant son bled en +herbe.» + +Ces belles bombances ne ressemblent ni au fastes de Timon d'Athènes, ni +aux réceptions du vieux Capulet. Panurge a beau s'être frotté aux nobles +et aux écoliers, il est resté bohême de petite race, de probité +variable, avec la lâcheté égayée d'impudence des Scapin, et rancunier +par surcroît, comme le démontre l'épisode de Dindenaut et de ses +moutons, «lesquels tous furent pareillement en mer portez et noyez +misérablement.» + + * * * * * + +Mais sous cet air d'aigrefin, Panurge cache l'âme la plus libre et la +plus railleuse. Il est l'irrespect même, gausseur sceptique, incrédule, +attaquant, dès la Renaissance, tout ce que le dix-huitième siècle devait +si agréablement meurtrir. Il y voit si clair, avec une intelligence si +nette à trouver en tout le bouffon et le ridicule, qu'il ne respecte pas +même cette chose éminemment vénérable, la force. Sous François Ier, il +parodie la royauté, fait d'Anarche roi des Dipsodes pris à la guerre, +«gentil crieur de saulce verte» et l'expérience réussit à souhait: «et +fut aussi gentil crieur, qui fût oncques vu en Utopie; mais l'on m'a dit +depuis que sa femme le bat comme plâtre, et le pauvre sot ne s'ose +défendre, tant il est niais.» Ni l'Église, ni les gens de loi, les +papimanes, les papegauts, les evegauts, les saintes décrétales, les +chats fourrez et chicanous, ne lui inspirent plus de retenue. Toute +puissance établie lui donne à rire, avec des mots si crus, une ironie si +âcre, que la salissure reste ineffaçable. + +Et cependant, si Panurge est sceptique c'est sans contention d'esprit et +sans insistance. Avec son gros frère Jean des Entommeures, ce dont il se +préoccupe en somme après avoir bu et raillé, c'est de choses plus +personnelles, de la grande aventure qu'il appréhende, de son mariage, +ou, plus précisément, de ne point «s'adonner à mélancholie», de chasser +toute altération d'âme, de vivre gaillardement en une profonde quiétude +d'esprit. «Remède à fâcherie?» Cette question qu'il propose à Pantagruel +près de l'île Caneph, est bien celle qui l'intrigue, et qu'il résout +sans cesse, par son insouciance, un grand manque de scrupules, cette +parfaite légèreté et indolence d'âme, qu'on appelle «avoir de la +philosophie»; «certaine gayeté d'esprit, dit Rabelais, conficte en +mespris des choses fortuites, pantagruélisme sain et dégourt, et prêt à +boire, si voulez.» + + * * * * * + +Derrière ce personnage, grossi en caricature et décrit de verve, il y a +plus qu'une imagination de Rabelais. Panurge rassemble quelques-uns des +traits les plus permanents et les plus rarement retracés de l'ancien +caractère français. + +Si l'on écarte tout ce que ce type a d'ignoble et d'excessif, que l'on +considère l'adresse de ses machinations, ses malices, ses réparties, sa +façon de considérer les femmes, oscillant entre la galanterie et la +méfiance, son scepticisme superficiel, ce sont là autant de façons de +penser françaises. Les cours qui ont façonné notre race, ne l'ont dotée +à l'origine, ni de la roideur de passions des Anglais, ni du mysticisme +allemand. Un esprit plus élastique, plus observateur, plus agile nous a +fait pénétrer les dessous ridicules de ce que l'on vénère ailleurs. Ni +l'exaltation à propos de questions métaphysiques, ni le respect de la +force ou du droit, n'ont dominé en France au point de garantir la +religion, les rois et les juges. Dès l'éveil de l'esprit national, le +pouvoir de ces trois êtres était mis en question, miné de plaisanteries +et moralement détruit. Du roman de Renard à Courier, cette besogne de +démolition n'a pas chômé. + +Mais, après quelque temps de bataille, les gênes un peu élargies, +l'amour du bien-être, la paresse d'esprit revenaient. On s'était un peu +ému dans une lutte sans grandes défaites; on s'en va à ses affaires, +sans plus tenir à ses négations, que le voisin à ses affirmations. Et, +au bout de toute cette escrime plus amusante qu'acharnée, celle de +Montaigne et de Voltaire, la question finale qui s'empare de l'esprit +français, est bien celle de Panurge. «Remède à fâcherie?» Il faut jouir +de vivre, en gens avisés, distraits, prompts d'intelligence. Et alors +viennent les vrais artistes français, La Fontaine, Watteau, les auteurs, +les vaudevillistes, les chansonniers, tous gens qui cherchent à égayer, +demeurent, écrivant à point nommé pour les «langoureux malades ou +autrement faschez et désolez.» + + * * * * * + +Aujourd'hui beaucoup de choses ont varié, et la question de Panurge se +pose plus inquiétante. Notre vie est devenue douce, mais nos envies ont +grandi en disproportion. Nous sommes accablés par la complication des +affaires, les soins d'une lutte pour la vie, plus âpre, la conduite +difficile de nos ambitions. Les plaisirs physiques, que nos corps +supportent plus mal et moins longtemps, nous abandonnent, et d'ailleurs +ne nous suffiraient pas. Nos cerveaux sont surmenés par l'enchevêtrement +des sciences modernes, la complexité de nos sensations. Nous avons tout +pris à toutes les races. Par une dénaturalisation périlleuse, nous +pensons de plus en plus à l'anglaise, nous sentons de plus en plus à +l'allemande. Notre scepticisme a subsisté; mais il veut maintenant +approfondir les questions suspectes, et, à cet effort, il a perdu toute +gaîté et toute popularité. Nos arts et nos vies tendent de plus en plus +à dépouiller la joie. Et c'est avec une avidité accrue par tous ces +motifs de tristesse, que nous cherchons une réponse à l'interrogation de +Panurge. Nous avons les voyages, la dure distraction du travail, la +chasse, le jeu, ce que Pascal appelle, «les plaisirs tumultuaires de la +foule». Mais les plus clairvoyants considèrent que ce sont là des +palliatifs plus que des remèdes. La façon d'envisager la vie a revêtu +chez notre élite des formes douloureuses qui diffèrent peu du pire +pessimisme. «Le meilleur fruit de notre science, dit M. Taine, dans un +des livres les plus humoristiques de notre temps, est la résignation +froide, qui réduit la souffrance à la douleur physique.» L'on ne pourra +s'empêcher de penser que ce fruit est amer, petit, à portée de peu de +mains, et que depuis trois siècles, nous nous sommes beaucoup éloignés +de Rabelais et du pantagruélisme. + +NOTES: + +[Note 16: _Panurge_, n° I, octobre 1882.] + + + + + +DE LA PEINTURE[17] + +À PROPOS D'UNE LETTRE DE M. J.-F. RAFFAELLI + + +I + + +Le Salon de cette année, les réflexions qu'il a suggérées dans ce +journal s'étaient bien éloignés déjà de la mémoire de leur auteur, quand +tableaux et commentaires lui furent rappelés par une conversation +fortuite dont l'écho lui parvint. Un de ses amis eut l'occasion de +visiter le peintre J.-F. Raffaëlli à Jersey; l'entretien vint à porter +sur les articles que l'on a pu lire dans la _Vie Moderne_; ils se +résumaient en somme en une prédilection marquée pour les peintres +_émotifs_, si l'on peut dire ainsi, les peintres donnant une émotion de +couleur, et pour leur représentant, M. Whistler. Les remarques de M. +Raffaëlli, qui, comme on le sait par sa préface du catalogue de son +exposition en 1884, est un théoricien de son art, parurent extrêmement +intéressantes, et grâce à la personne qui servait de truchement, il fut +possible d'en obtenir un exposé par écrit. Ces notes soulèvent la +question du but, c'est-à-dire de l'essence même de la peinture. Elles +seront envisagées et discutées à ce point de vue. + +«La critique du Salon dans la _Vie Moderne_, dit M. Raffaëlli, se borne +à l'éloge de M. Whistler. C'est dans son oeuvre, en général, un +excellent peintre et un des dix plus beaux d'aujourd'hui. Mais est-il +juste de donner la place suprême à un art semblable, surtout lorsqu'il +est représenté dans une exposition par le portrait de Sarasate, et de +faire fi d'autres recherches? Que dirait-on d'un critique littéraire qui +placerait Dostoievski en première ligne du mouvement des lettres +contemporaines? _Crime et Châtiment_ est admirable parce que ce roman +est appelé à peindre l'hallucination criminelle, mais le peintre qui +entoure d'une pareille hallucination indifféremment un violoniste +mondain, une jeune femme charmante, Carlyle, ou de délicieux enfants +roses est absurde, parce que ces oeuvres sont absurdes et morbides, +parce que l'absurde et le malade ne peuvent pas rationnellement +prétendre prendre jamais place dans notre admiration. + +«Certes, je reconnais l'importance qu'il convient de donner à +l'hallucination comme facteur de la civilisation à une époque où +l'illusion religieuse vient à nous faire défaut; je reconnais aussi que +toute oeuvre d'art résulte d'une hallucination. Mais l'hallucination n'a +justement ce pouvoir civilisateur admirable que lorsqu'elle renferme, +détient et porte l'enthousiasme sur un caractère important, enthousiasme +admiratif par amour, ou caricatural par haine. Tous les maîtres peintres +sont là pour affirmer ce que j'avance; voyez l'enthousiasme de l'apparat +grandiose chez le Vénitien Véronèse, de la foi chez les croyants, Fra +Angelico ou Pinturicchio, ou de la haine vivifiante de la vilaine petite +bourgeoisie de 1830, chez Daumier. Je pourrais les citer tous et nous +trouverions toujours la même chose: enthousiasme pour un caractère +dominant à une époque et dans une société donnée, interprété en +admiration par amour, ou en haine par amour de la vertu contraire au +vice découvert.» + +M. Raffaëlli poursuit, en discutant, les appréciations qui ont paru ici +même sur ses tableaux de l'Exposition de la rue de Sèze. Nous avions +dit: «M. Raffaëlli devient de mieux en mieux un peintre exact de types +et d'expressions, un portraitiste de physionomies humaines.» + +--Or donc, n'est-ce rien que cela, s'écrie M. Raffaëlli; grand merci si +on fait fi de pareilles recherches. On ajoute: «qui malheureusement +verse dans la caricature.» Mais que l'on me dise un peu quel tableau +doit naître sous mon pinceau quand le sentiment que j'ai de la scène que +je veux rendre est un sentiment d'ironie ou de colère. D'ailleurs ce +mépris de la caricature me froisse partout où je le rencontre, car la +caricature a autant de droit à l'admiration que tout autre forme d'art.» + +Telles sont ces notes et cette conversation. Si l'on se reporte pour la +comprendre pleinement à l'étude sur le beau caractéristique qui se +trouve à la tête du catalogue déjà cité, on verra qu'en somme M. +Raffaëlli, à travers d'ailleurs bien des obscurités et des longueurs, +écartant les désignations de classicisme, de réalisme, de romantisme et +de naturalisme, posant en principe qu'esthétiquement toute époque a une +notion particulière du beau, que socialement notre époque est +caractérisée par un épanouissement, complet de l'individualisme et de +l'égalité, qu'ainsi l'unité humaine autonome et libre est le facteur +principal de notre vie sociale, on arrive à cette page d'un grand +souffle sur la nécessité où est la peinture de travailler à représenter +l'homme et toutes sortes d'hommes. + +«Le beau de la société, écrit M. Raffaëlli, est dans le caractère +individuel de ses hommes, de ses hommes qui ont su conquérir lentement +leur raison, au milieu des affolements de la peur; de ses hommes qui ont +su conquérir leur liberté, après des centaines de siècles de misère, de +vexations et d'abus misérables où le plus fort a toujours asservi le +plus faible. Voilà le beau chez nous. Il nous faut graver les traits de +ces individus; à tous, depuis les plus grands jusqu'aux derniers, parce +que tous ont bien mérité de l'humanité. + +«Que ceux qui ont une idée médiocre ou pauvre et qui ont besoin d'être +en face de grands hommes pour s'apercevoir de la grandeur de l'homme, +s'adressent à nos de Lesseps, à nos Edison, à nos Pasteur ou bien à nos +politiques, aux généraux, aux écrivains, aux artistes, aux grands +commerçants, aux industriels fameux, aux philosophes; mais que ceux qui +se sentent l'âme élevée et le coeur vibrant pour la suprême beauté de +leur race prennent les plus humbles, les va-nu-pieds et les derniers +pauvres gens. Tous ont combattu, tous ont fait l'effort, tous sont +vainqueurs; qu'ils aient combattus par les idées ou par la force sans +comprendre bien, suivant leurs moyens, admirons-les! Je ne vois qu'une +chose debout: l'Homme grand, droit et dégagé.» Et M. Raffaëlli poursuit +en exhortant à l'étude passionnée et universelle de l'homme dans toute +l'étendue de la société et dans toute la série de ses conditions, de ses +manières d'être, de ses moeurs et de ses types. + +L'on concevra maintenant toute l'importance de la doctrine artistique de +M. Raffaëlli et comment elle détermine une conception toute particulière +de la peinture. M. Raffaëlli, dominé d'une sympathie humaine qui est +belle en soi et qui vivifie son grand talent, voudrait borner cet art à +nous donner de notre race et de nos contemporains, une série d'effigies +caractéristiques, propre à nous les faire connaître intimement et par +conséquent aimer, admirer, ou haïr et ridiculiser. Étant donné que toute +oeuvre d'art ne vaut que par l'émotion qu'elle produit, ce peintre +désire exciter la sympathie de ses spectateurs par l'exactitude +minutieuse et il faut le dire, magistrale, avec laquelle il reproduit +ses types; par leur choix généralement excellent et notable; par leurs +occupations et manières d'être parfaitement appropriées à leur +extérieur; en d'autres termes, par sa pénétration dans une série de +caractères, d'âmes, de natures humaines; et par sa faculté de nous les +faire pénétrer, de nous les révéler. Son art aboutit à la connaissance +passionnée, sympathique ou antipathique, d'une portion représentative +de l'humanité de ce temps. C'est là, croyons-nous, un exposé impartial +et exact de ses tendances et de ce qu'il accomplit. Mais ces tendances +et ces résultats sont-ils par excellence ceux que doit poursuivre l'art +pictural? Nous ne le pensons pas. + +NOTES: + +[Note 17: _Vie Moderne_, 13 novembre 1886.] + + + +TABLE DES MATIÈRES + +I.--Flaubert + +II.--Zola avec P.S. + +III.--Hugo + +IV.--Goncourt avec P.S. + +V.--Huysmans + +VI.--La _Course à la Mort_ + +VII.--Panurge + +VIII.--À propos d'une lettre de M. Raffaëlli + + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Quelques écrivains français, by Émile Hennequin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK QUELQUES ÉCRIVAINS FRANÇAIS *** + +***** This file should be named 12289-8.txt or 12289-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/2/8/12289/ + +Produced by Tonya Allen, Wilelmina Mallière and the Online Distributed +Proofreading Team. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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