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+Project Gutenberg's Quelques écrivains français, by Émile Hennequin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Quelques écrivains français
+ Flaubert, Zola, Hugo, Goncourt, Huysmans, etc.
+
+Author: Émile Hennequin
+
+Release Date: May 7, 2004 [EBook #12289]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK QUELQUES ÉCRIVAINS FRANÇAIS ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen, Wilelmina Mallière and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr.,
+
+
+
+
+ÉTUDES DE CRITIQUE SCIENTIFIQUE
+
+QUELQUES
+
+ÉCRIVAINS FRANÇAIS
+
+FLAUBERT--ZOLA--HUGO--GONCOURT
+
+HUYSMANS, ETC.
+
+PAR
+
+ÉMILE HENNEQUIN
+
+1890
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+Ces articles ont été publiés à diverses époques dans diverses revues, et
+l'auteur se proposait de les revoir et de les compléter. Émile
+Hennequin, qui avait à un haut degré le respect de son talent et le
+respect du livre, n'aurait certainement pas consenti à former un volume
+d'études plus ou moins hétérogènes, qu'il n'y a pas de raison
+péremptoire pour réunir sous un même titre, et qui ne constituent pas un
+ensemble comme les _Écrivains francisés_. Soucieux de conserver tout ce
+qu'a produit ce rare esprit, nous n'avons pas cru devoir nous laisser
+arrêter par les considérations qui l'auraient arrêté lui-même, et il
+nous a semblé que, prise isolément, chacune des études que nous
+présentons aujourd'hui offrait un assez haut intérêt pour honorer encore
+la mémoire d'Émile Hennequin et pour entretenir les regrets de ceux qui
+ont vu disparaître avec lui une des plus belles intelligences et l'un
+des plus purs talents de la jeune génération.
+
+L'Éditeur.
+
+
+
+
+GUSTAVE FLAUBERT
+
+ÉTUDE ANALYTIQUE
+
+
+I
+
+LES MOYENS
+
+
+_Le style; mots, phrases, agrégats de phrases._ Le style de Gustave
+Flaubert excelle par des mots justes, beaux et larges, assemblés en
+phrases cohérentes, autonomes et rhythmées.
+
+Le vocabulaire de _Salammbô_, de _l'Éducation sentimentale_, de la
+_Tentation de saint Antoine_ est dénué de synonymes et, par suite, de
+répétitions; il abonde en série de mots analogues propres à noter
+précisément toutes les nuances d'une idée, à l'analyser en l'exprimant.
+Flaubert connaît les termes techniques des matières dont il traite; dans
+_Salammbô_ et la _Tentation_, les langues anciennes, de l'hébreu au
+latin, aident à désigner en paroles propres les objets et les êtres.
+Sans cesse, en des phrases où l'on ne peut noter les expressions
+cherchées et acquises, il s'efforce de dire chaque chose en une langue
+qui l'enserre et la contient comme un contour une figure.
+
+À cette dure précision de la langue, s'ajoute en certains livres et
+certains passages une extraordinaire beauté. Les paroles sollicitent les
+sens à tous les charmes; elles brillent comme des pigments; elles sont
+chatoyantes comme des gemmes, lustrées comme des soies, entêtantes comme
+des parfums, bruissantes comme des cymbales; et il en est qui, joignant
+à ces prestiges quelque noblesse ou un souci, figent les émotions en
+phrases entièrement délicieuses:
+
+«Les flots tièdes poussaient devant nous des perles blondes. L'ambre
+craquait sous nos pas. Les squelettes de baleine blanchissaient dans la
+crevasse des falaises. La terre à la fin se fit plus étroite qu'une
+sandale;--et après avoir jeté vers le soleil des gouttes de l'océan,
+nous tournâmes à droite pour revenir.»
+
+Et ailleurs:
+
+«Il y avait des jets d'eau dans les salles, des mosaïques dans les
+cours, des cloisons festonnées, mille délicatesses d'architecture et
+partout un tel silence que l'on entendait le frôlement d'une écharpe ou
+l'écho d'un soupir.»
+
+Par un contraste que l'on perçoit déjà dans ce passage, Flaubert, précis
+et magnifique, sait user parfois d'une langue vague et chantante qui
+enveloppe de voiles un paysage lunaire, les inconsciences profondes
+d'une âme, le sens caché d'un rite, tout mystère entrevu et échappant.
+Certaines des scènes d'amour où figure Mme Arnoux, l'énumération des
+fabuleuses peuplades accourues à la prise de Carthage, le symbole des
+Abaddirs et les mythes de Tanit, les louches apparitions qui, au début
+de la nuit magique, susurrent à saint Antoine des phrases incitantes, la
+chasse brumeuse où des bêtes invulnérables poursuivent Julien de leurs
+mufles froids, tout cet au delà est décrit en termes grandioses et
+lointains, en indéfinis pluriels abstraits et approchés qui unissent à
+l'insidieux des choses, la trouble incertitude de la vision.
+
+Cet ordre de mots et les autres, les plus ordinaires et les plus rares
+sont assemblés en phrases par une syntaxe constamment correcte et
+concise. Par suite de l'une des propriétés de la langue de Flaubert, de
+n'employer par idée qu'une expression, un seul vocable représente chaque
+fonction grammaticale et s'unit aux autres selon ses rapports, sans
+appositions, sans membres de phrase intercalaires, sans ajouture même
+soudée par un qui ou une conjonction. Chaque proposition ordinairement
+courte se compose des éléments syntactiques indispensables, est
+construite selon un type permanent, soutenue par une armature
+préétablie, dans laquelle s'encastrent successivement d'innombrables
+mots, signes d'innombrables idées, formulées d'une façon précise et
+belle, en une diction définitive. Cette parité grammaticale est le
+principal lien entre les oeuvres diverses de Flaubert. Sous les
+différences de langue et de sujet, unissant des formes tantôt lyriques,
+tantôt vulgaires, les rapports de mots sont semblables de _Madame
+Bovary_ à la _Tentation_, et constituent des phrases analogues associées
+en deux types de période.
+
+Le plus ordinaire, qui est déterminé par la concision même du style,
+l'unicité des mots et la consertion de la phrase, est une période à un
+seul membre, dans laquelle la proposition présentant d'un coup une
+vision, un état d'âme, une pensée ou un fait, les pose d'une façon
+complète et juste, de sorte qu'elle n'a nul besoin d'être liée à
+d'autres et subsiste détachée du contexte. Ainsi de chacune des phrases
+suivantes:
+
+«Les Barbares, le lendemain, traversèrent une campagne toute couverte de
+cultures. Les métairies des patriciens se succédaient sur le bord de la
+route; des rigoles coulaient dans des bois de palmiers; les oliviers
+faisaient de longues lignes vertes; des vapeurs roses flottaient dans
+les gorges des collines; des montagnes bleues se dressaient par
+derrière. Un vent chaud soufflait. Des caméléons rampaient sur les
+feuilles larges des cactus.»
+
+De la présence chez Flaubert de cette période statique et discrète,
+découlent l'emploi habituel du prétérit pour les actes et de l'imparfait
+pour les états; de là encore l'apparence sculpturale de ses descriptions
+où les aspects semblent tous immobiles et placés à un plan égal comme
+les sections d'une frise.
+
+Ce type de période alterne avec une coupe plus rare dans laquelle les
+propositions se succèdent liées. Aux endroits éclatants de ses oeuvres,
+dans les scènes douces ou superbes, quand le paragraphe lentement
+échafaudé va se terminer par une idée grandiose ou une cadence sonore,
+Flaubert, usant d'habitude d'un «et» initial, balançant pesamment ses
+mots, qui roulent et qui tanguent comme un navire prenant le large,
+pousse d'un seul jet un flux de phrases cohérentes:
+
+«Trois fois par lune, ils faisaient monter leur lit sur la haute
+terrasse bordant le mur de la cour; et d'en bas on les apercevait dans
+les airs sans cothurnes et sans manteaux, avec les diamants de leurs
+doigts qui se promenaient sur les viandes, et leurs grandes boucles
+d'oreilles qui se penchaient entre les buires, tous forts et gras, à
+moitié nus, heureux, riant et mangeant en plein azur, comme de gros
+requins qui s'ébattent dans l'onde.»
+
+Et cette autre période, dans un ton mineur «Maintenant, il
+l'accompagnait à la messe, il faisait le soir sa partie d'impériale, il
+s'accoutumait à la province, s'y enfonçait;--et même son amour avait
+pris comme une douceur funèbre, un charme assoupissant. À force d'avoir
+versé sa douleur dans ses lettres, de l'avoir mêlée à ses lectures,
+promenée dans la campagne et partout épandue, il l'avait presque tarie;
+si bien que Mme Arnoux était pour lui comme une morte dont il s'étonnait
+de ne pas connaître le tombeau, tant cette affection était devenue
+tranquille et résignée.»
+
+En cette forme de style Flaubert s'exprime dans ses romans, quand
+apparaît une scène ou un personnage qui l'émeuvent; dans _Salammbô_ et
+la _Tentation_, quand l'exaltation lyrique succède au récit.
+
+Ces deux sortes de périodes s'unissent enfin en paragraphes selon
+certaines lois rhythmiques; car la prose de Flaubert est belle de la
+beauté et de la justesse des mots, de leur tenace liaison, du net éclat
+des images; mais elle charme encore la voix et l'oreille par l'harmonie
+qui résulte du savant dosage des temps forts et des faibles.
+
+Constitué comme une symphonie d'un _allegro_, d'un _andante_ et d'un
+_presto_, le paragraphe type de Flaubert est construit d'une série de
+courtes phrases statiques, d'allure contenue, où les syllabes accentuées
+égalent les muettes; d'une phrase plus longue qui, grâce d'habitude à
+une énumération, devient compréhensible et chantante, se traîne un peu
+en des temps faibles plus nombreux; enfin retentit la période terminale
+dans laquelle une image grandiose est proférée en termes sonores que
+rythment fortement des accents serrés. Ainsi qu'on scande à haute voix,
+ce passage:
+
+«Où donc vas-tu? Pourquoi changer tes formes perpétuellement? Tantôt
+mince et recourbée tu glisses dans les espaces comme une galère sans
+mâture; ou bien au milieu des étoiles tu ressembles à un pasteur qui
+garde son troupeau. Luisante et ronde tu frôles la cîme des monts comme
+la roue d'un char.»
+
+Et cet autre passage d'une mesure plus alanguie:
+
+«Il n'éprouvait pas à ses côtés ce ravissement de tout son être qui
+l'emportait vers Mme Arnoux, ni le désordre gai où l'avait mis d'abord
+Rosanette. Mais il la convoitait comme une chose anormale et difficile,
+parce qu'elle était noble, parce qu'elle était riche, parce qu'elle
+était dévote,--se figurant qu'elle avait des délicatesses de sentiment,
+rares comme ses dentelles, avec des amulettes sur la peau et des pudeurs
+dans la dépravation.»
+
+C'est ainsi, par des expansions et des contractions alternées, modérant,
+contenant et précipitant le flux des syllabes, que Flaubert déclame la
+longue musique de son oeuvre, en cadences mesurées. Et chacun de ses
+groupes de brèves et de longues est si bien pour lui une unité discrète
+et comme une strophe, qu'il réserve, pour les clore, ses mots les plus
+retentissants, les images sensuelles et les artifices les plus adroits.
+C'est ainsi que fréquemment, à défaut d'un vocable nombreux, il modifie
+par une virgule la prononciation d'un mot indifférent, contraignant à
+l'articuler tout en longues:
+
+«Ça et là un phallus de pierre se dressait, et de grands cerfs erraient
+tranquillement, poussant de leurs pieds fourchus des pommes de pin,
+tombées.»
+
+Joints enfin par des transitions ou malhabiles ou concises et trouvées,
+telles que peut les inventer un écrivain embarrassé du lien de ses
+idées, les paragraphes se suivent en lâches chapitres qu'agrège une
+composition ou simple et droite comme dans les récits épiques, ou
+diffuse et lâche comme dans les romans. _L'Éducation sentimentale_
+notamment, où Flaubert tâche d'enfermer dans une série linéaire les
+événements lointains et simultanés de la vie passionnelle de Frédéric
+Moreau et de tout son temps, présente l'exemple d'un livre incohérent et
+énorme.
+
+Ainsi, d'une façon marquée dans les oeuvres où le style est plus libre
+des choses, moins nettement dans les romans, chaque livre de Flaubert se
+résout en chapitres dissociés, que constituent des paragraphes
+autonomes, formés de phrases que relie seul le rhythme et qu'assimile la
+syntaxe. Ces éléments libres, de moins en moins ordonnés, ne sont
+assemblés que par leur identité formelle et par la suite du sujet, comme
+sont continus une mosaïque, un tissu, les cellules d'un organe, ou les
+atomes d'une molécule.
+
+_Procédés de démonstration: descriptions, analyse:_ De même que
+l'écriture de Flaubert se décompose finalement en une succession de
+phrases indépendantes douées de caractère identiques, ainsi ses
+descriptions, ses portraits, ses analyses d'âmes, ses scènes d'ensemble
+se réduisent à une énumération de faits qui ont de particulier d'être
+peu nombreux, significativement choisis, et placés bout à bout sans
+résumé qui les condense en un aspect total.
+
+La ferme du père Rouault, au début de _Madame Bovary_, puis le chemin
+creux par où passe la noce aux notes égrenées d'un ménétrier,--un canal
+urbain, un champs que l'on fauche dans _Bouvard et Pécuchet_, sont
+décrits en quelques traits uniques accidentels et frappants, sans phrase
+générale qui désigne l'impression vague et entière de ces scènes. Le
+merveilleux paysage de la forêt de Fontainebleau, dont l'idylle apparaît
+au milieu de l'_Éducation sentimentale_, est peint de même avec des
+types d'arbre, de petits sentiers, des clairières, des sables, des jeux
+de lumière dans des herbes; le fulgurant lever de soleil à la fin du
+banquet des mercenaires dans le jardin d'Hamilcar, est montré en une
+suite d'effets particuliers à Carthage, étincelles que l'astre met au
+faîte des temples et aux clairs miroirs des citernes, hennissements des
+chevaux de Khamon, tambourins des courtisanes sonnant dans le bois de
+Tanit; et pour la nuit de lune où Salammbô profère son hymne à la
+déesse, ce sont encore les ombres des maisons puniques et
+l'accroupissement des êtres qui les hantent, les murmures de ses arbres
+et de ses flots, qui sont énumérés.
+
+Les portraits de Flaubert sont tracés par ce même art fragmentaire.
+Mannaëi, le décharné bourreau d'Hérode, la vieille nourrice au profil de
+bête qui sert Salammbô, sont dépeints en traits dont le lecteur doit
+imaginer l'ensemble. Que l'on se rappelle toutes les physionomies
+modernes que le romancier a mises dans notre mémoire, les camarades de
+Frédéric Moreau, les hôtes des Dambreux, le père Régimbard imposant,
+furibond et sec, Arnoux, la délicieuse héroïne du livre; puis la figure
+de _Madame Bovary_, les grotesques, Rodolphe brutal et fort, les croquis
+des comices, le débonnaire aspect du mari, et les merveilleux profils de
+l'héroïne,--toutes ces figures et ces statures sont retracées
+analytiquement, en traits et en attitudes; ainsi:
+
+«Jamais Mme Bovary ne fut aussi belle qu'à cette époque.... Ses
+paupières semblaient taillées tout exprès pour ses longs regards
+amoureux où la prunelle se perdait, tandis qu'un souffle fort écartait
+ses narines minces et relevait le coin charnu de ses lèvres
+qu'ombrageait à la lumière un peu de duvet noir. On eût dit qu'un
+artiste habile en corruptions avait disposé sur sa nuque la torsade de
+ses cheveux; ils s'enroulaient en masse lourde négligemment et selon les
+hasards de l'adultère qui les dénouait tous les jours. Sa voix
+maintenant prenait des inflexions plus molles, sa taille aussi; quelque
+chose de subtil qui vous pénétrait se dégageait même des draperies de sa
+robe et de la cambrure de son pied.»
+
+Et cet art de raccourci qui surprend en chaque être le trait individuel
+et différentiel, atteint dans la _Tentation de saint Antoine_ une
+perfection supérieure; dans ce livre où chaque apparition est décrite en
+quelque phrases concises, il n'en est pas qui ne fixe dans le souvenir
+une effigie distincte, dont quelques-unes--la reine de Saba,
+Hélène-Ennoia, les femmes montanistes,--sont inoubliables.
+
+Par un procédé analogue, fragmentaire et laborieux, Flaubert montre les
+âmes qui actionnent ces corps et ces visages. Usant d'une série de
+moyens qui reviennent à indiquer un état d'âme momentané de la façon la
+plus sobre et en des mots dont le lecteur doit compléter le sens
+profond, il dit tantôt un acte significatif sans l'accompagner de
+l'énoncé de la délibération antécédente, tantôt la manière particulière
+dont une sensation est perçue en une disposition; enfin il transpose la
+description des sentiments durables soit en métaphores matérielles, soit
+dans les images qui peuvent passer dans une situation donnée par
+l'esprit de ses personnages.
+
+Le dessin du caractère de Mme Bovary présente tous ces procédés. Par des
+faits, des paroles, des gestes, des actes, sont signifiés les débuts de
+son hystérisme, son aversion pour son mari, son premier amour, les
+crises décisives et finales de sa douloureuse carrière. Par des
+indications de sensations, la plénitude de sa joie en certains de ses
+rendez-vous, et encore l'âme vide et frileuse qu'elle promenait sur les
+plaines autour de Tostes:
+
+«Il arrivait parfois des rafales de vent, brises de la mer, qui, roulant
+d'un bond sur tout le plateau du pays de Caux, apportaient jusqu'au loin
+dans les champs une fraîcheur salée. Les joncs sifflaient à ras de terre
+et les feuilles des hêtres bruissaient en un frisson rapide, tandis que
+les cimes se balançant toujours continuaient leur grand murmure. Emma
+serrait son châle contre ses épaules et se levait.»
+
+Pénétrant davantage la sourde éclosion de ses sentiments, d'incessantes
+métaphores matérielles disent le néant de son existence à Tostes, son
+intime rage de femme laissée vertueuse, par le départ de Léon et son
+exultation aux atteintes d'un plus mâle amant:
+
+«C'était la première fois qu'Emma s'entendait dire ces choses; et son
+orgueil, comme quelqu'un qui se délasse dans une étuve, s'étirait
+mollement et tout entier à la chaleur de ce langage.»
+
+Et encore la contrition grave de sa première douleur d'amour:
+
+«Quant au souvenir de Rodolphe, elle l'avait descendu tout au fond de
+son coeur; et il restait là plus solennel et plus immobile qu'une momie
+de roi dans un souterrain. Une exhalaison s'échappait de ce grand amour
+embaumé et qui, passant à travers tout, parfumait de tendresse
+l'atmosphère d'immaculation où elle voulait vivre.»
+
+Puis des récits d'imagination[1], aussi nombreux chez Flaubert que les
+récits de débats intérieurs chez Stendhal, complètent ces comparaisons,
+dévoilent en Mme Bovary l'ardente montée de ses désirs, l'existence
+idéale qui ternit et trouble son existence réelle. Des hallucinations
+internes marquent son exaltation romanesque quand elle vit à Tostes,
+amère et déçue; de plus confuses, le désarroi de son esprit tandis
+qu'elle cède à la fête des comices sous les déclarations de Rodolphe;
+d'autres, l'élan de son âme libérée quand elle eut obtenu de partir avec
+son amant; des imaginations confirment et attisent sa dernière passion
+que mine sans cesse l'indignité de son amant, et emplissent encore de
+terreur sa lamentable fin.
+
+De ces procédés, ce sont les moins artificiels qui subsistent dans
+l'_Éducation sentimentale_; les personnages de ce roman sont montrés par
+de très légères indications, un mot, un accent, un sourire, une pâleur,
+un battement de paupières, qui laisse au lecteur le soin de mesurer la
+profondeur des affections dont on livre les menus affleurements. Les
+conversations de Frédéric et de Mme Arnoux, puis ce dîner où celle-ci,
+Mme Dambreuse et Mlle Roques, réunies par hasard, entrecroisent
+curieusement les indices de leurs amours et de leurs soucis, montrent la
+perfection de ce procédé, qui est encore celui des oeuvres épiques, et
+de tout psychologue qui ne substitue pas l'analyse interne à la
+description par les dehors.
+
+Il faut retenir en effet combien ces procédés de Flaubert conviennent
+aux nécessités de son style. Un énoncé de faits, une métaphore, un récit
+d'imaginations se prêtent parfaitement à être conçus en termes précis,
+colorés et rhythmés. En fait, les plus beaux passages de _Madame Bovary_
+et de l'_Éducation_ sont ceux où l'auteur s'exalte à montrer la pensée
+de ses héroïnes. Décrite comme une vision, frappée en éclatantes figures
+et chantée comme une strophe, elle donne lieu à de splendides périodes,
+où se déploient tous les prestiges du style.
+
+L'art de ne révéler d'un paysage, d'une physionomie et d'une âme qu'un
+petit nombre d'aspects saillants, cette concision choisie et savante,
+ressortent encore des tableaux d'ensemble où se mêlent les péripéties et
+les descriptions. Que l'on prenne la scène des comices dans _Madame
+Bovary_, les files de filles de ferme se promenant dans les prés, la
+main dans la main, et laissant derrière elles une senteur de laitage, la
+myrrhe qu'exhalent les sièges sortis de l'église, les physionomies
+grotesques ou abêties de la foule, l'attitude nouvelle de Homais, les
+passes conversationnelles où Rodolphe conquiert la chancelante épouse,
+tout est saisi en de brefs aspects particuliers, sans le narré du train
+ordinaire qui dut accompagner ces faits d'exception. Dans l'_Éducation
+sentimentale_, cette contention et le choix adroit des détails
+significatifs tiennent du prodige. Une certaine phase que connaissent
+tous les habitués de traversées, est notée par ces simples mots: «Il se
+versait des petits verres». Les courses, l'attaque singulière du poste
+du Château-d'Eau pendant les journées de Février, qui est exactement ce
+qu'un passant verrait d'une émeute,--une séance de club, l'élégance et
+le luxueux ennui d'une réception chez un financier, sont décrits de même
+en traits discontinus et marquants. Et jusqu'aux merveilleuses et
+poignantes entrevues de Frédéric et de Mme Arnoux, à cette idylle
+d'Auteuil, où, vêtue d'une robe brune et lâche, elle promenait sa grâce
+douce sous des feuillages rougeoyants,--qui sont notées en faits
+indispensables et dépourvues de toute phraséologie inutile. Que l'on se
+rappelle, pour confirmer ces notions, les scènes exactes et comme
+perçues de _Salammbô_, ou l'extrême concision des préludes descriptifs
+dans la _Tentation_, les sobres et éclatantes phrases dans lesquelles un
+détail baroque ou raffiné révèle tout un temps; le festin d'Hérode, où,
+dans la succession des actes, pas une page ne souligne l'énorme luxure
+latente des convives qu'enivre la fumée des mets et la chaude danse de
+l'incestueuse ballerine; tous ces rayonnants tableaux sont peints en
+touches sûres et rares, qui ne montrent d'un spectacle que les fortes
+lumières et les attitudes passionnantes.
+
+_Caractères généraux des moyens_: Nous venons d'analyser avec une
+minutie qui sera justifiée plus loin, les moyens dont use Flaubert pour
+susciter en ses lecteurs les émotions qui seront désignées. Leur
+caractère commun est aisé à démêler, et rarement, du style à la
+composition, de la description à la psychologie, des mots aux faits, un
+artiste a fait preuve d'une plus rigide conséquence.
+
+Du haut en bas de son oeuvre, Flaubert est celui qui choisit avec
+rigueur et assemble avec effort des matériaux triés. Qu'il s'agisse de
+l'élection d'un vocable, il le veut unique, précis et tel que chacun ou
+chaque série réalise des idéaux sensuels et intellectuels nombreux. La
+syntaxe est correcte, sobre, liante, de façon à modeler des phrases
+presque toujours aptes à figurer isolées. Et comme cette rigueur concise
+exclut de la langue de Flaubert toute superfluité, des lacunes existent,
+ou le semblent, entre les unités dernières de son oeuvre; les
+paragraphes se suivent sans se joindre, et les livres s'étagent sans
+soudure.
+
+De même, si l'on considère ses procédés d'écriture par le contenu et non
+plus par le contenant, les faits aussi soigneusement élus que les mots,
+forcés d'ailleurs d'être tels qu'on les puisse exprimer dans une langue
+déterminée,--sont significatifs pour qu'ils donnent lieu à de belles
+phrases, et significatifs encore, parce qu'ils résultent d'un choix d'où
+le banal est exclu.
+
+De ce triage perpétuel des mots et des choses, résulte la concision
+puissante, la haute et difficile portée de ce qu'exprime Flaubert; de là
+ses descriptions écourtées, disjonctives et pourtant résumantes, sa
+psychologie, soit transmutée en magnifiques images, soit réduite en
+sobres indications d'actes, sous lesquelles certains esprits perçoivent
+ce qui est intime et d'ailleurs inexprimé; de là le sentiment de
+formidable effort et d'absolue réussite parfois, que ces oeuvres
+procurent, qui, ramassées, trapues, planies, parachevées et polies grain
+à grain, ressemblent à d'énormes cubes d'un miroitant granit.
+
+NOTES:
+
+[Note 1: La signification de ce procédé d'analyse est excellemment
+développée dans les _Essais de psychologie_ de M. Paul Bourget.]
+
+
+II
+
+LES EFFETS
+
+
+_L'ensemble_: L'oeuvre de Flaubert est double, départie entre le vrai et
+le beau. La tragique histoire de _Madame Bovary_ raconte en sa froide
+exactitude la ruine d'une âme forte et irrésignée qu'avilit et qu'écrase
+la bassesse stupide de tous. L'_Éducation sentimentale_ conduit, par
+l'infini dédale des lâches amours de Frédéric Moreau, de la rubiconde
+infamie d'Arnoux, à la double beauté de Marie Arnoux; ce livre apprend à
+mesurer les extrêmes de l'humanité. Il est des heures où du spectacle
+des choses s'exhale le pessimisme parfois puéril de _Bouvard et
+Pécuchet_, que corrige la cordiale pitié empreinte dans le premier des
+_Trois Contes_. Les pages qui le suivent consolent par d'augustes
+spectacles d'avoir vu et pénétré la vie. L'irrésistible charme de la
+_Légende_, la sèche beauté d'_Hérodias_, induisent à _Salammbô_ où la
+pourpre et les ors du style expriment, en une suprême fanfare, l'exquis,
+le grandiose et le fulgurant. En l'oeuvre maîtresse, la _Tentation de
+saint Antoine_, le beau et le vrai s'allient par l'allégorie; pénétrée
+de signification et décorée de splendeur, cette oeuvre consigne en un
+dernier effort tout le testament spirituel et mystique de Gustave
+Flaubert.
+
+Cette ordonnance n'est point absolue. Les oeuvres où Flaubert s'est le
+plus abandonné au terne cours de la vie, sont teintes parfois
+d'incomparables beautés de style et d'âme. Il est même des passages dans
+l'_Éducation sentimentale_ qui, dans leur tentative d'exprimer
+d'indéfinissables mouvements d'âmes, touchent au mystère. Et si la
+beauté rayonne dans _Salammbô_, la _Tentation_, _Hérodias_, la
+_Légende_, elle y est définie et corroborée par un réalisme historique
+plein de minutie. Le pessimisme qu'affirme _Bouvard et Pécuchet_ ne
+ressort pas plus des tristes dénouements des romans, que des farouches
+destinées qui s'appesantissent dans _Salammbô_ et des continus
+effarements avec lesquels saint Antoine contemple l'écroulement de ses
+erreurs. Ainsi mêlées en des alliages où chaque élément prédomine
+alternativement, les deux passions de Flaubert, la beauté exaltée
+jusqu'au mystère, et la vérité suivie de pessimisme, composent les
+livres que nous analysons.
+
+_Le réalisme_: Le réalisme, qu'il faut définir la tendance à voir dans
+les objets dénués de beauté matière à oeuvre d'art, est poussé chez
+Flaubert à ses extrêmes limites, et, en fait, certains côtés extérieurs
+de _Madame Bovary_ et de l'_Éducation_ n'ont pas été dépassés par les
+romanciers modernes. Flaubert s'est astreint à décrire de niaises
+campagnes, comme les environs d'Yonville, ou les plates rives de la
+Seine entre lesquelles se passe le début de son second roman. Des
+intérieurs sordides apparaissent dans ses livres, de la cahute près
+d'Yonville, où Mme Bovary trouva l'entremetteuse de ses liaisons, à la
+mansarde dans laquelle Dussardier blessé fut soigné par cette
+énigmatique personne, la Vatnaz. Mais la médiocrité attire Flaubert
+davantage. Il excelle à peindre en leur ironique dénûment de toute
+beauté, certains intérieurs bourgeois, décorés de lithographies,
+planchéiés, frottés et balayés. Certaines hideurs modernes le
+requièrent. Il s'adonne à rendre minutieusement le ridicule des fêtes
+agréables aux populations, comme les comices d'Yonville et les
+solennités publiques de la capitale. Tout ce qui forme le contentement
+de la classe moyenne, les gros déjeuners de garçons, les séances au
+café, les parties fines pour des villageois dans la ville proche, la
+maîtresse chichement entretenue, les cadeaux que M. Homais rapporte à sa
+famille, sa gloriole de père infatué, le bonnet grec, la politique, les
+joies solitaires en un métier d'agrément, sont complaisamment décrits.
+Et de même, plus haut, les aimables fourberies de M. Arnoux riche, la
+religion du chic dont est imbu le jeune de Cisy, les plaisirs mondains
+de Mme Dambreuse et les galanteries maquignonnes de son premier amant,
+sont détaillés avec une insistance dont l'ironie n'exclut pas toute
+exactitude. Les êtres de ce milieu sont des âmes journalières et
+ordinaires, toute la moyenneté des fonctions sociales, le pharmacien,
+l'officier de santé, le notaire, le banquier, l'industriel d'art, le
+répétiteur de droit, l'habitué d'estaminets, et les femmes de ces gens.
+Décrits, analysés, mis en scène, avec une moquerie tacite, mais aussi
+avec la pénétration adroite d'un connaisseur d'hommes, ils donnent de la
+vie et de la société une image au demeurant exacte pour une bonne part
+de ce siècle. Que l'on joigne à cette médiocrité des lieux et des gens,
+le mince intérêt des aventures, un adultère diminué de tout l'ennui de
+la province, la vie campagnarde de deux vieux employés, l'existence
+sociale de quelques familles moyennes à Paris, que traverse le
+désoeuvrement d'un jeune homme nul, on reconnaîtra dans les romans de
+Flaubert, tous les traits essentiels de l'esthétique réaliste.
+
+Il en possède la véracité. S'efforçant sans cesse de rendre exactement
+du spectacle des choses ce que ses sens en ont perçu, il arrive, quand
+il s'efforce de démêler les mobiles des actes et les phases des
+passions, à une extraordinaire pénétration, qui est le résultat de sa
+connaissance des modèles qu'il a pris, et de son application à rester
+dans le domaine du naturel et de l'explicable. Sa science des causes qui
+produisent les grands traits du caractère est merveilleuse, comme le
+montrent les antécédents parfaitement calculés d'Emma et de Charles
+Bovary, la vague adolescence de Frédéric Moreau. Puis ces caractères
+jetés dans l'existence, soumis à ses heurts et consommant leurs
+récréations, évoluent au gré des événements et de leur nature, avec
+toute l'unité et les inconséquences de la vie véritable, tantôt nobles,
+déçus et victimes comme Mme Bovary, tantôt perpétuant à travers des
+fortunes diverses leur permanente impuissance comme Frédéric Moreau,
+tantôt sages et victorieux comme Mme Arnoux. Et dans ces existences;
+dont les menus faits décèlent perpétuellement en Flaubert une si
+profonde perception des mobiles, de leur complication, de la
+dissimulation des plus puissants, de toute la vie inconsciente qui rend
+chacun différent de ce qu'il se croit et de ce qu'on le croit être,
+Flaubert est parvenu à distinguer et à rendre le trait le plus
+difficile: la lente transformation que le temps impose à ceux qu'il
+détruit. Seul, avec les plus grands des psychologues russes, il saisit
+les personnes successives qui apparaissent tour à tour au-dehors et au
+dedans de chaque individu. Que l'on observe combien Mme Bovary est
+parfaitement, aux premiers chapitres, la jeune femme soucieuse
+d'intérieur et reconnaissante de l'indépendance que le mariage lui
+assure; puis l'inquiétude croissante de toute sa personne ardemment
+vitale, et son chaste amour pour un jeune homme fréquentant sa maison,
+prélude coutumier des adultères plus consommés. Et combien est nouvelle
+celle qui se livre avec une grâce presque mûre à son aimé, et comme on
+la sent, à travers ses cris de jeune maîtresse, la femme de maison, être
+déjà responsable et dénué d'enfantillages. Puis les épreuves viennent,
+sa chair se durcit en de plus fermes contours et, par le revirement
+habituel, il lui faut un plus jeune amant, pour lequel elle est en effet
+la maîtresse, la femme chez qui de despotiques ardeurs précèdent les
+attitudes maternelles, que coupent encore les coups de folie d'une
+créature sentant le temps et la joie lui échapper, jusqu'à ce qu'elle
+consomme virilement un suicide, en femme forte et faite, qui sentit les
+romances sentimentales des premiers ans se taire sous les rudes
+atteintes d'une existence sans pitié. On pourrait retracer de même les
+lentes phases du caractère de Frédéric Moreau et de Mme Arnoux, qui tous
+deux éprouvent aussi l'humiliation de se sentir transformés par le
+passage des jours, pétris et malléables au cours des passions et des
+incidents.
+
+Le souci du vrai et la réussite à le rendre que montrent la psychologie
+et les descriptions réalistes de Flaubert, le suivent dans ses oeuvres
+d'imagination. Quand cet homme, qu'excède visiblement le spectacle du
+monde moderne, s'adonne à l'évocation d'époques que son esprit
+apercevait éclatantes et grandioses, il ne peut dépouiller son réalisme
+et se sent impérieusement forcé d'étayer sa fantaisie du positif des
+données archéologiques. Avant d'entreprendre _Salammbô_, il explore le
+site de Carthage, note le bleu de son ciel et la configuration de son
+territoire. Puis, remuant les bibliothèques, s'étant assimilé le peu que
+l'on sait sur la métropole punique, incertain encore et connaissant le
+besoin d'amplifier son recueil de faits, il recourt par surcroît à
+l'archéologie biblique et sémitique, s'emplit encore la cervelle de tout
+ce que les littératures classiques contiennent de farouche et de fruste.
+Pour la _Tentation de saint Antoine_, de même, pas une ligne dans cette
+série d'hallucinations qui n'eût pu donner lieu à un renvoi en
+italiques.
+
+«Je suis perdu dans les religions de la Perse, écrit-il dans sa
+correspondance, je tâche de me faire une idée nette du dieu Hom, ce qui
+n'est pas facile. J'ai passé tout le mois de juin à étudier le
+bouddhisme, sur lequel j'avais déjà beaucoup de notes, mais j'ai voulu
+épuiser la matière autant que possible. Aussi ai-je un petit Bouddha que
+je crois aimable.»
+
+Et pour l'extravagant final de ce livre:
+
+«Dans la journée, je m'amuse à feuilleter des belluaires du moyen âge; à
+chercher dans les «auteurs» ce qu'il y a de plus baroque comme animaux.
+Je suis au milieu des monstres fantastiques. Quand j'aurai à peu près
+épuisé la matière, j'irai au Muséum rêvasser devant les monstres réels,
+et puis les recherches pour le bon saint Antoine seront finies.»
+
+Enfin, M. Maxime du Camp nous dit que pour ce pur conte, la _Légende de
+saint Julien l'hospitalier_, il a prêté à Flaubert toute une collection
+de traités de vénerie et d'armurerie. Que l'on rapproche ces lectures de
+celles qu'il fit pour écrire _Bouvard et Pécuchet_ ou l'_Éducation_. Le
+procédé apparaîtra le même. Avant de laisser enfanter son imagination,
+de prêter à sa puissance verbale de beaux thèmes à phrases magnifiques,
+Flaubert avait rempli sa mémoire de l'infinité de faits que réclamait
+son style particulier, disconnexe et concis, et que son réalisme le
+poussait à rechercher aussi véridiques que peuvent les fournir les
+livres. Avant d'avoir écrit un paragraphe de ses oeuvres épiques ou
+lyriques, il connaissait d'un Carthaginois, l'habillement, l'armure, la
+demeure, le luxe, la nourriture; ses fêtes, ses rites, sa politique, les
+institutions de sa ville, les alliances, les peuplades ennemies, les
+hasards de son histoire et la légende de son origine. Et quand il lui
+fallut, en quelques pages, mettre debout l'ancienne Byzance, Babylone
+sous Nabuchodonosor, évoquer les dieux et les monstres, il composa en sa
+cervelle ces visions de données aussi exactes et d'aussi minutieux
+renseignements que ceux pour les chasses de Julien, et celles-ci que
+les notes par lesquelles il décrivait un bal chez un banquier ou une
+noce au village.
+
+Cet art réaliste étayé de faits et d'où l'imagination est presqu'exclue,
+atteint, par là, selon le voeu d'une de ses lettres «à la majesté de la
+loi et à la précision de la science». L'oeuvre conçue comme
+l'intégration d'une série de notes prises au cours de la vie ou dans des
+livres, n'ayant en somme de l'auteur que le choix entre ces faits et la
+recherche de certaines formes verbales, possède l'impassible froideur
+d'une constatation et ne décèle des passions de son auteur que de rares
+accès. Elle est, comme un livre de science, un recueil
+d'observations,--ou, comme un livre d'histoire, un recueil de
+traditions, bien différente de tous les romans d'idéalistes que
+composent une série d'effusions au public à propos de motifs ordinaires
+ou de faits clairsemés. Masqué par une esthétique qui consiste à montrer
+de la vie une image et non pas une impression, l'écrivain garde en lui
+ses opinions et ses haines, ne fournissant qu'à l'analyse de légers mais
+suffisants indices.
+
+_Pessimisme_: Il est manifeste pour quiconque conserve l'arrière-goût de
+ses lectures, que les romans de Flaubert tendent à donner de la vie un
+sentiment d'amère dérision. Sur la stupidité et la méchanceté de
+certains êtres, sur l'inconsciente grossièreté d'autres, sur l'injustice
+ironique de la destinée, sur l'inutilité de tout effort, la muette et
+formidable insouciance des lois naturelles, Flaubert ne tarit pas en
+dissimulés sarcasmes. Certains personnages, Homais, mieux encore le
+formidable Regimbart de l'_Éducation_, exposent toute la platitude
+humaine, folâtre ou grognonne, en des individuations si complètes
+qu'elles peuvent être érigées en types. D'autres, pris, semble-t-il,
+avec une particulière conscience, au plein milieu de l'humanité
+courante, Charles Bovary, cet être essentiellement médiocre et chez qui
+une bonté molle ajoute à l'insupportable pesanteur morale,--Jacques
+Arnoux, plus canaille et plus réjoui, mais non moins irresponsable,
+béat, et odieux, traduisent tout ce que le type humain social de la
+moyenne contient de lourde bassesse et de haïssable laisser-aller. Et
+ces êtres qui présentent à la vie la carapace de leur stupidité,
+rubiconds et point méchants, oppriment, grâce à d'obscènes
+accouplements, ces admirables femmes, Mme Bovary, supérieure par la
+volonté, Mme Arnoux supérieure par les sentiments, qui, avilies ou
+contenues, subissent le long martyre d'une vie de tous côtés cruellement
+fermée. Qu'elles se débattent, l'une entre une tourbe de niais et avide
+de trouver une âme assonante à la sienne, elle prostitue son corps et
+ses cris à de bas goujat et meurt abandonnée de tous par le fier refus
+de l'indulgence de celui qui la fit la femme d'un imbécile; que l'autre,
+plus intimement malheureuse, froissée sans cesse par le choquant contact
+d'un rustre, renonçant en un pudique et sage pressentiment, à l'amour
+probablement chétif d'un jeune homme «de toutes les faiblesses»,
+insultée par les filles, haïe de son enfant, et finissant en une
+hautaine indulgence par faire à son mari l'aumône de soins
+délicats,--toutes deux mesurent l'amertume de la vie, hostile aux
+nobles, et paient la peine de n'être pas telles que ceux qui les
+coudoient. Et la vie passe sur elles; de petits incidents ont lieu: la
+bêtise d'une république succède à la niaiserie d'une royauté; quelques
+années de vie de province s'écoulent en vides propos et minces
+occurrences; des entreprises sont tentées auprès d'elles, réussissent ou
+échouent sans qu'il leur importe, et dans ce plat chemin qui les conduit
+et tous à une formidable halte, elles ne sentent intensément que le
+malheur de songer à leur sort. Car Flaubert interdit de troubler la
+tristesse du rêve par l'excitation de l'acte. Dans ce curieux livre,
+_Bouvard et Pécuchet_, qui est comme la nécrologie de toutes les
+occupations humaines, il s'attache à montrer comment tout effort peut
+aboutir à quelque échec, et accumulant les insuccès après les
+tentatives, il proscrit le délassement de toute entreprise. Et si
+dégoûté de l'action, l'on tente le refuge de la spéculation, voici qu'un
+autre livre barre le chemin. La _Tentation de saint Antoine_ dresse, en
+une éblouissante procession, la liste formidable de toutes les erreurs
+humaines, tire le néant des évolutions religieuses, entrechoque les
+hérésies, compare les philosophies et, finalement, quand d'élimination
+en élimination on touche à l'agnosticisme panthéiste des modernes,
+montre l'humanité recommençant le cycle des prières dès que le soleil se
+lève et l'action la réclame.
+
+Cet effrayant tableau de la vie qui, après en avoir décrit les duretés
+réelles, évalue à l'inanité de consolations, tracé avec une
+impassibilité qui le corrobore, par une méthode strictement réaliste où
+des faits ruinent les illusions, n'est point tout entier aussi
+rigoureusement hautain. Il semble qu'à la fin de sa vie, le pessimisme
+de Flaubert se soit pénétré de douceur. Dans les deux premiers des
+_Trois Contes_, dont l'un, _Un coeur simple_, décrit l'humble vie de
+sacrifices d'une servante, et l'autre, la _Légende de saint Julien
+l'hospitalier_ raconte la dure destinée d'un innocent parricide,
+l'écrivain paraît compatir aux maux qu'il montre, et peut-être est-il
+juste de croire qu'aux abords de la vieillesse, Flaubert a senti qu'il
+ne convenait pas de séparer la cause des grands de celle des petits,
+qui, victimes autant que bourreaux, prennent sans doute leur part des
+souffrances qu'ils contribuent à aigrir.
+
+_La beauté_: De quelque façon qu'il envisageât la vie, compatissant ou
+sardonique, Flaubert la détestait. «Peindre des bourgeois modernes
+écrit-il, me pue étrangement au nez». Aussi quitte-t-il, sans cesse, la
+réalité que l'acuité de ses sens et les besoins de son esprit le
+forçaient sans cesse aussi à apercevoir, et s'essaie-t-il à se créer un
+monde plus enthousiasmant, en abstrayant et en résumant du vrai ses
+éléments épars d'énergie et de beauté sensuelle. Soit par l'harmonie de
+phrases supérieures à leur sens, soit dans la grandeur d'âmes
+douloureusement séparées du commun, soit dans l'évocation d'époque
+mortes et sublimées dans son esprit en leur seule splendeur et leur
+seule horreur, il sut s'éloigner de ce qui existe imparfaitement.
+
+Sans cesse, dans les plus vulgaires pages, la beauté de l'expression
+conçue en termes nets, simplement liés, semble proférer une note lyrique
+plus haute que les choses dites. La phrase s'ébranle, décrit son orbe et
+s'arrête, avec la force précise d'un rouage de machine, et sans plus de
+souci, semble-t-il, de la besogne à accomplir. Qu'il s'agisse de rendre
+la strophe que prononce Apollonius de Thyane, suspendu immaculé sur
+l'abîme, ou les simples incidents du séjour d'une provinciale dans un
+Trouville préhistorique, les mots se déroulent parfois avec la même
+grandiloquence, et bondissent au même essor. L'enfant niais et veule qui
+fut Charles Bovary, se trouve par le hasard d'une période doué d'une
+forte existence de vagabond des champs et finit par commettre des actes
+dits en termes héroïques! «Il suivait les laboureurs et chassait à coups
+de mottes de terre les corbeaux qui s'envolaient.» Et même Homais,
+l'homme au bonnet grec, dans une colère pédante contre son apprenti, en
+vient à être désigné par une réflexion ainsi conçue: «Car, il se
+trouvait dans une de ces crises où l'âme entière montre indistinctement
+ce qu'elle renferme, comme l'Océan qui dans les tempêtes s'entrouve
+depuis les fucus de son rivage jusqu'au sable de ses abîmes.»
+
+D'autres échappatoires sont plus légitimes et moins caractéristiques.
+Flaubert use le premier du procédé naturaliste qui consiste à compenser
+la médiocrité des âmes analysées par la beauté des descriptions où
+l'auteur, intervenant tout à coup, prête à ses plus piètres créatures
+des sens de nerveux artistes. Félicité, la simple bonne de Mme Aubain,
+porte au catéchisme où elle accompagne la fille de sa maîtresse, une
+sensibilité délicate et tactile, jusqu'à de pareilles élévations:
+
+«Elle avait peine à imaginer sa personne; il n'était pas seulement
+oiseau mais encore un feu et d'autres fois un souffle, c'est peut-être
+sa lumière qui voltige la nuit, au bord des marécages, son haleine qui
+pousse les nuées, sa voix qui rend les cloches harmonieuses; et elle
+demeurait dans une adoration, jouissant de la fraîcheur des murs et de
+la tranquillité de l'église.»
+
+En s'accoutumant à rendre le dialogue en style indirect, Flaubert se
+débarrasse encore de la nécessité des modernistes, forcés de hacher leur
+phrase à la mesure de paroles lâchées. Enfin placé devant les scènes où
+le mènent ses romans, Flaubert quitte tout à coup l'exacte réalité et
+s'abandonne à l'admiration du spectacle. Les Champs-Élysées dans
+l'_Éducation_, le jardin d'un café-concert, où à un certain instant,
+dans les bosquets, «le souffle du vent ressemblait au bruit des ondes»,
+le bal chez Rosanette, la forêt de Fontainebleau, présentent
+d'admirables pages. Dans _Madame Bovary_, le séjour au château de la
+Vaubyessard, avec ses minuties d'élégance, la forêt où l'héroïne
+consomme son premier adultère, le tableau de l'agonie et de
+l'Extrême-Onction, jettent des éclats entre le restant d'ombre.
+
+Enfin Flaubert satisfait son amour de l'énergie et de la beauté en
+concevant les admirables femmes de ses romans, pâles, noires, fines et
+tristes, Mme Bovary et Mme Arnoux. Dès qu'il parle de l'une d'elles, son
+style s'adoucit, chatoie et chante. Il doue Mme Bovary de toute la
+séduction d'une âme acérée dans un corps souple, élancé et blanc. Les
+fantasmagories de son imagination insatisfaite, les sourds élans de son
+âme vers des bonheurs plus profonds, les gouttes de joie qu'elle
+parvient à exprimer de la sécheresse de sa vie, culminent en cette scène
+d'amour où l'ineffable est presque dit:
+
+«La lune toute ronde et couleur de pourpre se levait à ras de terre au
+fond de la prairie. Elle montait vite entre les branches des peupliers
+qui la cachaient de place en place comme un rideau noir, troué. Puis
+elle parut éclatante de blancheur, dans le ciel vide qu'elle éclairait,
+et alors se ralentissant, elle laissa tomber sur la rivière une grande
+tache qui faisait une infinité d'étoiles; et cette lueur d'argent
+semblait s'y tordre jusqu'au fond, à la manière d'un serpent sans tête
+couvert d'écailles lumineuses. Cela ressemblait à quelque monstrueux
+candélabre d'où ruisselaient tout du long, des gouttes de diamant en
+fusion. La nuit douce s'étalait autour d'eux; des nappes d'ombre
+emplissaient les feuillages, Emma, les yeux demi-clos, aspirait avec de
+grands soupirs le vent frais qui soufflait. Ils ne se parlaient pas
+trop, perdus qu'ils étaient dans l'envahissement de leur rêverie. La
+tendresse des anciens jours leur revenait au coeur, abondante et
+silencieuse, comme la rivière qui coulait, avec autant de noblesse qu'en
+apportait le parfum des syringas, et projetait dans leurs souvenirs des
+ombres plus démesurées et plus mélancoliques que celles des saules
+immobiles qui s'allongeaient sur l'herbe. Souvent quelque bête nocturne,
+hérisson ou belette, se mettant en chasse, dérangeait les feuilles, ou
+bien on entendait par moments une pêche mûre qui tombait toute seule de
+l'espalier.»
+
+Et cette passion déçue, la cruelle corruption de Mme Bovary, la flamme
+intense de ses prunelles et le pli hardi de sa lèvre, son existence de
+hasard, le coup de folie de sa luxure, et enfin pourchassée, outragée,
+et rageuse, cette agonie par laquelle elle s'acquitte de toutes ses
+hontes, quelle violente évasion, en toutes ces scènes, hors le banal de
+la vie!
+
+Mme Arnoux est plus idéalement belle encore. Avec ses lisses bandeaux
+noirs sur sa douce face mate, une fleur rouge dans les cheveux, lente,
+surprise et pure, elle inspire à Flaubert ses plus charmantes pages. Son
+apparition dans le salon de la rue de Choiseul, avec son «air de bonté
+délicate»; puis à la campagne où Frédéric échange avec elle les premiers
+mots intimes, plus tard la scène d'intérieur où il la trouva instruisant
+ses enfants: «ses petites mains semblaient faites pour répandre des
+aumônes puis essuyer des pleurs, et sa voix un peu sourde naturellement
+avait des intonations caressantes et comme des légèretés de brise»;--la
+visite qui lui est rendue dans une fabrique, et cette conversation où la
+beauté s'élève au mystère et à l'auguste:
+
+«Le feu dans la cheminée ne brûlait plus, Mme Arnoux sans bouger restait
+les deux mains sur les bras de son fauteuil; les pattes de son bonnet
+tombaient comme les bandelettes d'un sphinx; son profil pur se découpait
+en pâleur au milieu de l'ombre.
+
+Il avait envie de se jeter à ses genoux. Un craquement se fit dans le
+couloir; il n'osa.
+
+Il était empêché d'ailleurs par une sorte de crainte religieuse. Cette
+robe se confondant avec les ténèbres lui paraissait démesurée, infinie,
+insoulevable ...»
+
+--Une rencontre dans la rue, le revirement mystérieux où elle s'avoue
+«en une désertion immense» aimer Frédéric, puis l'entrevue capitale dans
+le magasin de porcelaine de son mari et les lèvres de son amant touchant
+ses magnifiques paupières;--enfin ce centre de tout le livre, l'idylle
+d'Auteuil, et les longues visites souffreteuses:
+
+«Presque toujours, ils se tenaient en plein air au haut de l'escalier,
+et des cîmes d'arbre jaunies par l'automne se mamelonnaient devant eux,
+jusqu'au bord du ciel pâle, ou bien ils allaient au bout de l'avenue
+dans un pavillon ayant pour tout meuble un canapé de toile grise. Des
+points noirs tachaient la glace; les murailles exhalaient une odeur de
+moisi,--et ils restaient là, causant d'eux-mêmes, des autres, de
+n'importe quoi, avec un ravissement pareil. Quelquefois les rayons du
+soleil, traversant la jalousie, tendaient, depuis le plafond jusque sur
+les dalles, comme les cordes d'une lyre. Des brins de poussière
+tourbillonnaient dans ces barres lumineuses. Elle s'amusait à les
+fendre, avec la main;--Frédéric la saisissait doucement; et il
+contemplait l'entrelac de ses veines, les grains de sa peau, la forme de
+ses ongles. Chacun de ses doigts était pour lui plus qu'une chose,
+presqu'une personne ... Il l'appelait Marie, adorant ce nom là fait
+exprès, disait-il, pour être soupiré dans l'extase et qui semblait
+contenir des nuages d'encens, des penchées de roses.»
+
+D'aussi belles pages marquent encore la sensualité contenue de ces deux
+êtres mûrs pour l'amour, et exacerbant leurs nerfs malades; la promesse
+de son corps accordée et ce sacrifice empêché par la maladie de son fils
+tandis que dehors l'émeute se déchaîne,--puis la séparation des deux
+amants, jusqu'à cette scène effroyablement aiguë où Frédéric, se
+trouvant un soir chez elle pâle et en larmes, est emmené par sa
+maîtresse, tandis que les rires délirants de Mme Arnoux sonnent dans
+l'escalier, et en trouent l'ombre; la ruine de cette femme, cette chose
+intime et presque obscène, la vente de ses effets: enfin cette suprême
+et dure entrevue, où éclairée tout à coup par la lampe, elle montre à
+son amant vieilli, et travaillé de concupiscences, la froideur pure sur
+ses doux yeux noirs, de ses cheveux désormais blancs, dont déroulés,
+elle taille une mèche, «brutalement à la racine» ...
+
+Par ce type de femme de la grâce la plus haute, Flaubert se compensait
+de toutes les brutes que son souci de la vérité le forçait à peindre.
+Mais le prodige qu'il lui fallait accomplir pour imposer au réel ce
+reflet de beauté, le visible effort avec lequel ses phrases plus
+grandes s'élèvent au-dessus des paragraphes qu'elles ornent, l'âcre
+dégoût sans doute mêlé d'ironie, de devoir ensuite se remettre à noter
+en mots impassibles les turpitudes d'une foule de niais, tout le
+supplice volontaire d'un artiste s'astreignant à une besogne vengeresse
+mais répugnante, faisaient se détourner Flaubert avec joie du roman,
+écrire après _Madame Bovary_, l'épopée de _Salammbô_, refaire après
+l'_Éducation_ ce poème mi-didactique, mi-fantastique, la _Tentation_, et
+préluder par la _Légende_ et _Hérodias_ à son entreprise la plus
+abêtissante de toutes, _Bouvard et Pécuchet_.
+
+L'on entre par ces livres épiques dans la région de la pure beauté. La
+phrase non plus réduite à une élégante armature dans laquelle
+s'enchâssent n'importe quels mots bas, ordonne des vocables sonores,
+colorés et beaux, les rythme en retentissantes cadences, développe de
+nobles visions, splendides, grandioses ou d'une haute horreur. Des
+hommes gigantesques et primitifs, à l'âme concise et puisant dans cette
+rétraction de leur être une formidable énergie, accomplissent ou
+subissent d'effroyables forfaits. Leurs actes se déploient en
+étincelants décors où se fige la splendeur des ors, des porphyres, des
+pourpres, des airains, et que lavent parfois de larges ruisseaux de
+sang. Et parmi ces architectures, entre l'embrasement des catastrophes,
+sous les yeux droits et mâles, d'étranges femmes passent. Elles sont
+menues, graves, soumises, et comme dormantes. Tantôt sortant du temple,
+elles supplient, cambrées, au haut de leur palais, les astres qui
+tressaillent au frémissement de leurs lèvres; tantôt elles prennent de
+leur corps anxieux de pureté, des soins inouïs, le macérant de parfums,
+l'enduisant d'onguents, le frôlant de soies, au point que la jouissance
+de leur lit promet une joie délictueuse et mortelle.
+
+Sous les platanes, dans un jardin diapré de lis et de roses, les
+mercenaires célébrant leur festin; la lente apparition de Salammbô
+descendue les apaiser, à la fois peureuse et divine, l'expédition
+nocturne de Mathô et Spendius dans le temple de Tanit, l'horreur de ces
+voûtes et le charme du passage du chef par la chambre alanguie où
+Salammbô dort entre la délicatesse des choses; le retour d'Hamilcar, son
+recueillement dans la maison du Suffète-de-la-Mer; Salammbô partant
+racheter de son corps le voile de la déesse, son accoutrement d'idole et
+ses râles mesurés, quand le chef des barbares rompt la chaînette de ses
+pieds; puis le siège énorme de Carthage, la foule des peuplades
+accourues, l'écrasement des cadavres, l'horreur des blessures, et sur ce
+carnage rouge, l'implacable resplendissement de Moloch; l'agonie de
+toute une ville, puis par un revers l'agonie de toute une armée, les
+dernières batailles, et, entre celles-ci, l'entrevue si curieusement
+mièvre et grave, où Salammbô voilée et parlant à peine reçoit le prince
+son fiancé en un jardin peu fleuri que passent des biches traînant à
+leurs sabots pointus, des plumes de paons éparses, enfin le supplice de
+Mathô et les joies nuptiales, mêlant des chocs de verres et des odeurs
+de mets au déchirement d'un homme par un peuple, jusqu'à ce qu'aux yeux
+de Salammbô défaillante en l'agitation secrète de ses sens, Schahabarim
+arrache au supplicié son coeur et le tende tout rouge au rouge soleil,
+final tonnant dans lequel se mêlent le beau, l'horrible, le mystérieux
+et l'effréné en un suprême éclat.
+
+Et il est dans la _Tentation_ de plus belles scènes encore et de plus
+magnifiques paroles. L'étrange et bas palais de Constantin précède le
+festin farouche de Nabuchodonosor; l'apparition de la reine de Saba
+galante et vieillote en son charme de chèvre; dans le temple des
+hérésiarques la beauté flétrie, monacale et livide des femmes
+montanistes, le culte horrible des ophites, conduisent à l'évocation
+d'Apollonius de Thyane qu'un charme maintient suspendu sur l'abîme,
+planant et montant en sa noble robe de thaumaturge; le défilé des
+théogonies et sur la frise qu'a formée le pullulement des dieux
+brahmaniques, le Bouddha apparaissant assis, la tête ceinte d'un halo et
+sa large main levée; le catafalque des adonisiennes, Aphrodite, puis
+l'immortel dialogue de la luxure et de la mort où les mots sont tantôt
+liquides de beauté, tantôt lourds de tristesse; et ces dernières pages
+où tous les monstres se dégagent et se confondent en un protoplasme qui
+est la vie même,--quelle grandiose suite d'épisodes, dont chacun figure
+une plus charmante ou rayonnante ou tragique beauté. Et que l'on joigne
+à ces grandes oeuvres certaines pages de l'_Hérodias_, les imprécations
+de Jeochanann, la scène gracieuse où Salomé, nue et cachée par un
+rideau, étend dans la chambre du tétrarque son bras ramant l'air pour
+saisir une tunique; enfin cette _Légende de saint Julien_ qui contient
+les plus divines pages en prose de ce siècle, la vie pure et fière du
+château, les combats et les hasards de Julien fuyant son destin de
+parricide, les lieux luxurieux où il se marie, son crime, sa rigueur, sa
+transfiguration finale;--certes pas même chez les grands poètes de ce
+temps et d'autres on ne trouve un pareil ensemble de scènes aussi
+purement belles et hautes flattant l'oreille, les sens, l'esprit et
+toute l'âme, au point que certaines pages entrent par les yeux comme
+une caresse, se délayant dans tout le corps, et le font frissonner
+d'aise comme une brise et comme une onde. Par ces dernières oeuvres,
+Flaubert restera l'artiste de ces temps qui sut assembler les mille
+éléments épars de beauté matérielle et sensible, en de plus ravissants
+ensembles.
+
+_Le mystère, le symbolisme_: Cet artiste explicite et précis qui excelle
+à montrer la beauté sans voile par des phrases qui l'expriment toute,
+sait aussi, dans des occasions plus rares mais marquantes, susciter la
+délicieuse émotion qui résulte de la réticence, de la prétérition du
+mystère suggéré, sait avec un art profond et charmant s'arrêter au bord
+des images et des pensées auxquelles la parole est trop pesante.
+Certaines émotions à peine senties des entrevues dernières de Mme Arnoux
+et de Frédéric, sont voilées sous des mots à demi-révélateurs et
+discrets qui ne laissent entrevoir les complications intimes d'âmes
+tristement généreuses, qu'à quelques initiés. Et l'émoi mystique de la
+prêtresse phénicienne s'efforçant sous les symboles des dieux et les
+mythes des théogonies de saisir l'essence de l'être et la signification
+de ses sourdes ardeurs, puis Hamilcar dans le silence diurne de la
+maison du Suffète-de-la-Mer, se prosternant sur le sol gazé de sable, et
+adorant silencieusement les Abaddirs, sous la lumière «effrayante et
+pacifique» du soleil, qui passe étrange par les feuilles de lattier noir
+des baies,--d'autres scènes ou lunaires ou souterraines, sont décrites
+en phrases obscures, distantes, qui parlent à certains esprits une
+langue comme oubliée mais comprise, et suscitant dans les limbes de
+l'âme des émotions muettes. La _Tentation de saint Antoine_ à son début,
+les voix qui susurrent aux oreilles de l'ascète des phrases insidieuses
+de crépuscule, les images qui passent sous ses yeux, continues et
+disconnexes, ont l'illogisme du rêve et l'appréhension de l'inconnu; les
+visions se suivent et se lient imprévues; des communions subites ont
+lieu:
+
+«Elle sanglotte, la tête appuyée contre une colonne, les cheveux
+pendants, le corps affaissé dans une longue simarre brune.
+
+«Puis ils se trouvent l'un près de l'autre loin de la foule,--et un
+silence, un apaisement extraordinaire s'est fait, comme dans le bois
+quand le vent s'arrête et que les feuilles tout à coup ne remuent plus.»
+
+«Cette femme est très belle, flétrie pourtant et d'une pâleur de
+sépulcre. Ils se regardent, et leurs yeux s'envoient comme un flot de
+pensées, mille choses anciennes, confuses et profondes ...»
+
+D'autres scènes, l'apparition d'Hélène Ennoia, le culte des Ophites, se
+passent en demi-ténèbres, et apparaissent vagues et passagères comme des
+songes, persuasives comme des hallucinations. Que l'on se rappelle
+encore les chasses fantastiques de Julien, et surtout cette expédition
+où, quittant le lit nuptial, il parcourt une forêt enchantée dont les
+bêtes indestructibles le frôlent, et d'autres, qu'il abat, s'émiettent
+pourries dans ses mains,--puis l'immense horreur des lieux glacés, dont
+l'hostilité expie son crime involontaire; Flaubert paraîtra posséder le
+sens des choses à peine perçues, des sentiments naissants et
+balbutiants, que le mot, clair exposant de l'idée précise, peut rendre
+seulement par la suggestion, de mystérieuses analogies ou d'indirects
+symboles.
+
+Le symbolisme des discours de Schahabarim et des hymnes de Salammbô est
+au fond de l'oeuvre de Flaubert. Détestant la réalité de toute la haine
+d'un idéaliste qui se trouve contraint de la voir, il s'est enfui du
+monde moderne en un monde antique embelli; et non content de cette
+évasion vers le splendide, il a sans cesse tendu et parfois réussi à
+échapper radicalement au réel, en substituant aux individus les types, à
+un récit de faits particuliers, un récit de faits allégoriques.
+
+Comme M. de Maupassant le dit dans sa préface aux lettres de Flaubert à
+George Sand, même les romans, _Madame Bovary_, l'_Éducation_, bien que
+réalistes, pleins d'actes et de lieux précis, ont pour personnages
+principaux des êtres si parfaitement choisis entre une foule de
+similaires, qu'ils représentent une classe, ou une espèce plutôt qu'un
+individu. Madame Bovary est par certains côtés la femme, et Homais reste
+comme l'exemple grotesque de toute une catégorie sociale.
+
+Dans l'_Éducation_, plus réaliste par le milieu et par le faire, les
+jeunes gens Moreau, Deslauriers, Martinon, sont les types l'un d'une
+énergie trop tourmentée, l'autre d'une faiblesse minée de folles et
+vaines aspirations, le troisième de la grossièreté heureuse et finaude,
+interprétation que confirme la portée générale du titre de toute
+l'oeuvre. Passant sur _Salammbô_ dont le sens est simplement d'être
+belle, dans la _Tentation_ une fantaisie plus libre permet une histoire
+plus significative.
+
+Dans ce livre, qui est l'oeuvre suprême du style, des procédés
+fragmentaires, de la science historique, de l'amour du beau, de la
+philosophie de Flaubert, celui-ci a signifié toutes les passions, les
+cultes et les spéculations de l'humanité. L'ascète est l'homme privé et
+assiégé de satisfactions charnelles; les amorosités faciles de la reine
+de Saba le sollicitent; la magie, de celle des brahmanes à celle des
+Alexandrins tentent sa soif de pouvoir; il passe, n'adhérant
+définitivement à aucune, par toutes les religions et les hérésies; la
+métaphysique lui propose ses antinomies irrésolues, et il hésite de
+désespoir, à s'abîmer dans la luxure ou à s'anéantir dans la mort; mais
+sa curiosité le fait encore balancer entre le mystère du sphinx et les
+fables de la chimère qui l'entraîne à travers les mythes et les ébauches
+de la création, à l'intuition de ces germes de vie qui la contiennent
+toute; il l'adore pour se relever et se remettre par la prière dans le
+cycle des cultes, quand le soleil le rappelle de la spéculation nocturne
+à l'action diurne.
+
+Dans ce livre, dans _Bouvard et Pécuchet_ qui en est l'analogue, plus
+ironique et moins profond, Flaubert tente par une synthèse générale, en
+dehors de toute intrigue et de toute psychologie, de représenter
+l'histoire du développement de l'esprit humain, de son insatiable
+inquiétude, sans cesse assaillie de solutions, de systèmes, de
+révélations qu'il adopte, qu'il subit et qu'il abandonne en une
+révolution que le scepticisme de l'écrivain le portait à concevoir
+circulaire. Que l'on prenne le niais anachorète de la Thébaïde ou les
+deux bonshommes de Chavignolles, ces êtres bornés, crédules, dociles et
+étonnés sont bien les représentants de la dupe qu'il y a en tout homme.
+L'impérissable myope, toujours zélé de croire les images confuses et
+partielles qu'il aperçoit, alternant toute affirmation d'une autre,
+adhérant à la vérité actuelle et oubliant constamment que l'ancienne fut
+vérité aussi, protégé par ces continuels mirages contre la glaçante
+notion de l'inconnaissable dans la science et de l'inutile dans les
+actes, parvient à vivre presque tranquille et presque heureux, en une
+existence de rêve et de paix.
+
+C'est dans cette idée narquoise et amère, qu'est le fond de la
+philosophie de Flaubert, la morale de ses romans et la signification de
+ses poèmes. Dans la _Tentation_ il s'est élevé à l'intuition pure de
+cette idée spéculative et la propose aux regards avec la moindre somme
+d'éléments connexes, mais non sans que ceux-ci interviennent. La suite
+des visions n'est pas clairement symbolique; chacune d'elles est non de
+fantaisie, mais extraite de livres et condense en quelques lignes tout
+un ordre de renseignements positifs; enfin elles sont choisies aussi
+pour leur beauté et leur mystère; à tel point que l'on peut tour à tour
+considérer la _Tentation_ soit comme un poème didactique, soit comme un
+tableau des époques antiques jusqu'au bas-empire, soit comme un
+admirable et précieux ballet où se mêlent la fantaisie et les
+magnificences.
+
+En cette oeuvre se reflète toute l'âme de Flaubert, cet esprit
+contradictoire et déchiré, que le réel sollicitait et repoussait, que la
+beauté attirait mais qui ne parvint à l'imaginer qu'antique et
+documentaire, qui sentit la séduction du mystère et fut le plus
+explicite des stylistes, qui conçut la synthèse du particulier dans le
+général et cependant disséqua des âmes particulières, écrivit en phrases
+analytiques et discrètes, et s'abstint de toute généralisation. Dans ces
+alliances adverses, dans ces idéaux contradictoires, semble résider le
+génie, l'originalité, le caractère, l'indice psychologique particulier
+de Flaubert, qui n'eut dans toute sa carrière, que cette chose chez lui
+primordiale et terme commun, le style.
+
+
+III
+
+LES CAUSES
+
+
+_Résumé des faits:_--Après avoir fait l'analyse du vocabulaire, de la
+syntaxe, de la métrique, de la composition de Flaubert, nous avons
+énuméré ses procédés de description et de psychologie qui se réduisent à
+ceux du réalisme,--les caractères généraux de son art, qui sont la
+concision, la contention, et, résultat saillant général, le statisme.
+Les impressions principales que nous parurent produire les oeuvres ainsi
+édifiées, furent la vérité, la beauté, le mystère, le symbolisme, effets
+que coordonne en série un pessimisme violent ou ironique. Il faut
+ajouter à ses renseignements isotériques sur Flaubert ceux que
+fournissent la connaissance de sa méthode de travail, la lenteur et la
+difficulté de sa rédaction, son effort constant, une fois le plan
+général arrêté et les notes recueillies, pour achever chaque phrase,
+chaque paragraphe, chaque page avant de passer à la suite.
+
+Ces données mettent en présence deux séries de faits contradictoires;
+d'une part, l'amour des mots précis, des phrases autonomes et statiques,
+des descriptions exactes, de la psychologie analytique, l'abondance des
+faits dans la contexture de l'oeuvre, le recours constant à
+l'observation et à l'érudition, l'impression de vérité que donnent les
+livres de Flaubert; d'autre part, son excellence à rendre la beauté
+pure, le mystère, le général, sa haine et sa souffrance du réel, ses
+échappées vers le roman historique et vers l'allégorie, la splendeur de
+son style, l'harmonie de ses périodes, la magnificence diffuse ou
+précise de ses mots. Les _Souvenirs_ de M. Maxime Ducamp attestent la
+perpétuelle oscillation de Flaubert entre le roman réaliste et des
+oeuvres plus idéales. Enfin certains passages de ses lettres indiquent à
+la fois l'une et l'autre de ces tendances, la conscience qu'eut Flaubert
+de leur coexistence, et la solution probable de cet antagonisme.
+
+Voici qui montre son obséquiosité et son impersonnalité devant la
+nature:
+
+«Je me suis mal exprimé en vous disant qu'il ne fallait pas écrire avec
+son coeur; j'ai voulu dire, ne pas mettre sa personnalité en scène. Je
+crois que le grand art est scientifique et impersonnel. Il faut par un
+effort d'esprit se transporter dans les personnages et non les attirer
+à soi.» (_Lettres de Flaubert, à George Sand_, éd. Charpentier, p. 41.)
+
+«Quelle forme faut-il prendre pour exprimer parfois son opinion sur les
+choses de ce monde sans risquer de passer plus tard pour un imbécile?
+Cela est un rude problème. Il me semble que le mieux est de les peindre
+tout bonnement, ces choses qui nous exaspèrent; disséquer est une
+vengeance.» (Ib. p. 47.)
+
+«Je me borne donc à exposer les choses telles qu'elles m'apparaissent, à
+exprimer ce qui me semble le vrai. Tant pis pour les conséquences;
+riches ou pauvres, vainqueurs ou vaincus, je n'admets rien de tout cela.
+Je ne veux avoir ni amour, ni haine, ni pitié, ni colère. Quant à de la
+sympathie, c'est différent: jamais on en a assez ... Est-ce qu'il n'est
+pas temps de faire entrer la justice dans l'art?» (Ib. p. 283.)
+
+Voici pour la tendance contraire: «Peindre des bourgeois modernes et
+français, me pue au nez étrangement (ib. p. 41). Ceux que je vois
+souvent et que vous désignez, recherchent tout ce que je méprise et
+s'inquiètent médiocrement de ce qui me tourmente. Je regarde comme très
+secondaire le détail technique, le renseignement local, enfin le côté
+historique et exact des choses. Je recherche par dessus tout la
+_beauté_, dont mes compagnons sont médiocrement en quête.» (Ib. p.
+274.)
+
+Ce passage-ci constate la contradiction de ses penchants: «Je suis comme
+M. Prudhomme qui trouve que la plus belle église serait celle qui aurait
+à la fois la flèche de Strasbourg, la colonnade de Saint-Pierre, le
+portique du Parthénon, etc. J'ai des idéaux contradictoires; de là
+embarras, arrêt, impuissance.»(Ib. p. 72.)
+
+Et voici qui met sur la voie de la cause de cette opposition: «Je ne
+sais plus comment il faut s'y prendre pour écrire, et j'arrive à
+exprimer la centième partie de mes idées après des tâtonnements
+infinis.»(Ib. p. 17.) «Ce souci de la beauté extérieure que vous me
+reprochez est pour moi une _méthode_. Quand je découvre une mauvaise
+assonance ou une répétition dans une de mes phrases, je suis sûr que je
+patauge dans le faux; à force de chercher, je trouve l'expression juste
+qui était la seule et qui est, en même temps, l'harmonieuse.» (Ib. p.
+279.) «Ainsi pourquoi y a-t-il un rapport nécessaire entre le mot juste
+et le mot musical? Pourquoi arrive-t-on toujours à faire un vers, quand
+on resserre trop sa pensée? La loi des nombres gouverne donc les
+sentiments et les images, et ce qui parait être l'extérieur est tout
+bonnement le dedans?» (Ib. p. 283.)
+
+_Analyses des faits; causes_.--Ces derniers passages sont extrêmement
+significatifs; ils semblent indiquer en Flaubert le sentiment qu'entre
+ses idées et la phrase particulière dont il veut les revêtir une lutte
+existe, dans laquelle la forme l'emporte sur le fond et exclut celles
+des pensées qu'elle ne peut figurer. Que l'on rapproche de cette
+réflexion, le désaccord fréquent noté plus haut entre l'expression et
+l'exprimé, notamment dans les réalistes où les mots sont sans cesse
+au-dessus des choses; enfin que l'on tienne compte de ce fait
+extraordinaire que Flaubert a écrit les oeuvres les plus diverses avec
+le même style, que sa _Lettre à la municipalité de Rouen_ est conçue
+comme le discours de Hanon dans le temple de Moloch, que Frédéric Moreau
+parle de Mme Arnoux comme saint Antoine d'Ammonaria; il paraîtra évident
+qu'en Flaubert, au-dessus de la division fondamentale de son esprit
+également sollicité par le beau et par le réel, une tendance supérieure
+et unique existait, celle d'assembler en une certaine forme de phrase,
+certaines catégories de mots.
+
+Cette aptitude et ce penchant verbaux sont permanents, antécédents,
+fondamentaux. Car dans les caractères mêmes de la syntaxe et du
+vocabulaire de Flaubert, sont incluses les contradictions plus générales
+que développe son oeuvre.
+
+Son amour du mot précis et définitif,--c'est-à-dire tel qu'il enserrât
+une catégorie bornée d'images et celle-ci seulement,--dut diriger son
+esprit à l'intuition des choses individuelles, l'éloigner de toute
+généralisation abstraite.
+
+Son amour des beaux mots,--c'est-à-dire tels qu'ils soient sonores, ou
+éveillent dans l'esprit des images exaltantes,--le détermina à sentir et
+à vouloir exprimer le grandiose, le magnifique, l'harmonieux, à
+qualifier en termes enthousiastes des choses en soi minimes; par ces
+mots, il échappe encore à l'abstraction, et évite de plus la sécheresse
+de l'analyse psychologique qu'il transpose en éclatantes descriptions.
+Le conflit entre cette tendance verbale et la précédente détermine son
+pessimisme; le triomphe de cette tendance sur la précédente, un
+symbolisme.
+
+Son amour des mots indéfinis,--c'est-à-dire tels qu'ils provoquent dans
+l'esprit non une image, mais la sourde tendance à en former une et le
+vif sentiment d'effort et d'élation qui accompagne toute tendance
+intellectuelle confuse,--le porta aux sujets où il pouvait le
+satisfaire, aux époques lointaines et vagues, aux mouvements intimes de
+l'âme féminine, aux scènes lunaires et aux théogonies mortes. Enfin sa
+façon de joindre ces sortes de mots déterminèrent les autres caractères
+de son art.
+
+Sa tendance à écrire en phrases statiques, c'est-à-dire qui soient
+complètes, explicites et indépendantes du contexte,--lui imposa la
+nécessité d'enclore un fait ou plusieurs en chaque période. Par là le
+nombre de ces faits dut être énormément multiplié. S'abstenant de toute
+répétition, de tout développement, il lui fallut des actes, des choses,
+des détails; il dut être en roman moderne un réaliste, et en roman
+historique, l'érudit qu'il fut. La difficulté de bien faire cette sorte
+de phrase, la peine qu'elle lui donnait proscrivant toute prolixité, le
+fit condenser ses descriptions et ses analyses, en leurs points les plus
+significatifs, rendit son style tendu et stable. L'énorme tension
+intellectuelle qu'exigeait cette sorte de phrase, le fit concentrer en
+elle, en sa facture et en sa disposition rhythmique, la plupart de ses
+forces, et le rendit moins attentif à la composition générale. Enfin,
+les rares passages de passion et de poésie pure qui éclatent çà et là
+dans son oeuvre et que la forme statique ne saurait expliquer, procèdent
+de son autre type de phrase, le périodique, que nous avons vu alterner
+avec son style habituel.
+
+Cette réduction de tout un développement intellectuel, en l'ascendant de
+quelques formes verbales, la contradiction entre les facultés d'un
+esprit expliqué, par la contradiction entre les diverses parties d'un
+système de style, c'est, dans l'investigation du mécanisme intellectuel
+de Flaubert, passer de la psychologie à la théorie du langage. En
+fonction de cette science, il existait dans l'intelligence de Flaubert
+d'une part une série de données des sens et une série de mots qui
+s'accordaient avec elles et les exprimaient naturellement; de l'autre,
+une série de formes verbales acquises, et développées, auxquelles
+correspondaient non des données sensorielles, mais de simples
+prolongements idéaux et qui tendaient pourtant comme les autres
+vocables, à être articulées.
+
+Quand l'oeil de Flaubert était braqué sur la réalité, les détails
+importants des choses et des hommes fidèlement enregistrés trouvaient
+dans le vocabulaire de l'écrivain une série de mots exactement adaptés,
+qui les rendaient d'une façon précise et du premier coup, en phrases
+telles que chacune enveloppant l'idée à exprimer, entière, il ne fût nul
+besoin d'y revenir. C'est ce que nous avons appelé le style statique
+précis, et il n'y a là rien d'anormal, mais simplement la perfection du
+langage usuel. Quand Flaubert dit à la première phrase de _Madame
+Bovary_: «Nous étions à l'étude quand le proviseur entra suivi d'un
+nouveau, habillé en bourgeois, et d'un garçon de classe qui portait un
+grand pupitre, ...» il dit simplement, en le moins de mots nécessaires,
+et en des mots simplement justes, un fait dont son imagination contenait
+l'image. Et cette sobre exactitude est la moitié de son art et de son
+style.
+
+Mais une autre faculté existait dans son esprit, et provoquait d'autres
+désirs. Par une cause inconnue, probablement en partie par suite de
+lectures exclusivement romantiques, Flaubert possédait un grand nombre
+de mots beaux, harmonieux, vagues, exprimant de la réalité certaines
+abstractions faites pour plaire plus que les choses, aux sens et à
+l'esprit humains. Il s'était empli l'oreille de cadences sonores,
+l'intelligence d'images démesurées, d'adjectifs exaltés et amples, de
+rutilantes visions verbales. Or nul ne peut emmagasiner en soi une
+aptitude qui ne se transforme en désir et en acte. Cette force de son
+intelligence purement vocabulaire, et à laquelle ses sens restés normaux
+et actifs n'apportaient qu'un contingent d'images ou défectueuses, ou
+hostiles, jamais animatrices,--ne pouvant s'employer à la description de
+la réalité, ou la faussant quand elle s'y adonnait, le contraignit, par
+une échappatoire et par un compromis, à faire un livre d'archéologie, où
+tous les faits sont exacts, mais où tous les faits ne se trouvent pas,
+et sont choisis de façon à fournir au plus magnifique style de ce
+temps, la faculté de se librement déployer. Dans _Salammbô_, dans la
+_Tentation_, dans deux des _Trois contes_ c'est le verbe, le nombre de
+la période, l'éclat et le mystère des images, qui sont primitifs, et non
+les incidents ou les scènes évidemment choisis de façon à donner lieu à
+d'admirables phrases.
+
+Cet art, où les mots précèdent et déterminent obscurément les idées, est
+anormal. Car il est l'excès et le contraire même de la faculté du
+langage. Le mot, qui, selon les linguistes allemands (Steinthal,
+Geiger), est à l'idée ce que le cri est à l'émotion, ne peut constituer
+l'antécédent de l'idée, que lorsque le langage, énormément développé par
+des génies verbaux de premier ordre, devient quelque chose que l'on
+apprend, que l'on emmagasine, et non un mince bagage traditionnel, qu'il
+faut utiliser et augmenter selon ses besoins. Or que l'on se rappelle
+que Flaubert vécut au déclin du romantisme, qu'il put absorber et
+absorba en effet l'énorme vocabulaire du plus grand génie verbal de tous
+les temps, qu'il admira Hugo avec la ferveur d'un disciple et d'un
+semblable[2]. Évidemment, l'esprit surchargé par ces acquisitions, il
+ne put se borner à étudier et à décrire la vie moderne pour laquelle le
+vocabulaire lyrique du grand poète n'est point fait, est trop riche et
+reste en partie sans emploi. Il lui fallut Carthage, les hymnes à Tanit,
+les lions crucifiés, les temples, le désert, le siège, les somptuosités
+barbares d'une époque, que, lointaine, il put se figurer grandiose. Et
+ce besoin le poursuivit toute sa vie, l'arrachant sans cesse au roman
+moderne qui ne représentait de ses facultés que quelques-unes, se
+satisfaisant, s'irritant de nouveau, et croissant sans cesse, de son
+noviciat artistique à sa mort.
+
+Comme toute tendance anormale, cette phrasiomanie de Flaubert portait en
+elle des menaces de destruction. Se bornant de plus en plus à élaborer
+réitérément la sorte de période qui l'enthousiasmait, frappant
+perpétuellement comme un balancier la même médaille, et la jetant d'un
+mouvement continu à côté de celle précédemment issue du coin, Flaubert
+perdit le sentiment et la faculté de la liaison, associa en livres
+presque diffus de lâches chapitres, et ne sut maintenir la cohésion et
+le mouvement de sa pensée au-delà de brefs paragraphes. Cette
+disposition latente, contenue, réduite encore à une faible intensité et
+coercible par d'autres, constitue visiblement la première phase de
+l'incohérence des maniaques, et n'en diffère que quantitativement, comme
+se distinguent toujours les fonctions anormales chez les «géniaux», de
+celles chez leurs congénères névropathes. Que l'on compare en effet ce
+passage d'une lettre d'un aliéné, citée par Morel, _Traité des maladies
+mentales_ (p. 430):
+
+«Lorsque le choléra a éclaté, j'avais une bosse froide dans le cerveau;
+le miasme cholérique est très irritant, j'ai eu par conséquent le
+choléra cérébral. Étant à l'asile, j'ai eu l'intelligence de ce qui
+m'est arrivé. Mes accès antérieurs ont eu lieu par violations exercées
+sur ma personne; mais le bras de Dieu s'est appesanti d'une manière
+effrayante sur ceux qui ne sont pas revenus à lui ... etc.»
+
+Que l'on fasse abstraction de l'absurdité des idées et que l'on
+considère seulement la brièveté et la rondeur des phrases, leur suite
+incohérente ou faiblement liée, toute l'allure mesurée et cadencée de ce
+petit morceau; il semblera incontestable aux personnes qui ne répugnent
+pas par préjugé à l'assimilation d'un fou et d'un homme de génie, que
+certains passages de Flaubert sont l'analogue lointain et cependant
+exact de cette littérature d'asile. Que l'incohérence résulte d'une
+concentration volontaire puis habituelle de l'effort d'exprimer
+successivement en une forme difficile chacune des pensées qui le
+traversent, ou qu'elle provienne chez l'aliéné--comme cela est
+probable,--d'une irrégularité de la circulation sanguine cérébrale,
+semblable à celle qui produit la fantaisie des rêves,--en d'autres
+termes que ce soit l'attention[3] ou la maladie qui abaissent l'activité
+commune de l'encéphale, au profit de ses parties, le résultat est
+physiologiquement et psychologiquement le même. L'incohérence faible de
+Flaubert, terme extrême de celle de tous les artistes qui «font le
+morceau» est l'antécédente de celle du rêve, qui précède celle du
+délire, et celle des maniaques. Entre tous ces dérangements, il n'est de
+contraste que ceux de l'intensité et de la permanence.
+
+_Généralisation sur les causes_: L'on remarquera que cette altération du
+langage qui produisit chez Flaubert de si belles et maladives fleurs,
+est analogue si l'on abstrait de ses développements ultimes, à celle qui
+cause chez tout un groupe d'écrivains nommés par excellence les
+«artistes», ce qu'on appelle encore par excellence, le «style». On sait
+qu'entre lettrés ces termes ne sont appliqués qu'à des prosateurs et des
+poètes postérieurs au romantisme, et à aucun des étrangers. Si l'on note
+le caractère commun de «l'écriture artiste» chez des gens aussi
+dissemblables que les de Goncourt, Baudelaire, Leconte de l'Isle, Th. de
+Banville, Huysmans, Villiers de l'Isle-Adam, Cladel, on remarquera que
+tous affectionnent une forme de phrase et une série de mots qui
+demeurent identiques à travers les sujets divers qu'ils traitent; en
+d'autres termes, tous poursuivent deux buts, et non un seul en écrivant:
+exprimer leur idée,--construire des phrases d'un certain type; en
+d'autres termes encore tous sont doués d'un certain nombre de formes
+verbales et syntactiques, dans lesquelles ils s'emploient avec une
+extraordinaire adresse à rendre les idées qui s'associent ou qui
+pénètrent dans leur esprit. Les uns n'ont que la somme de pensées que
+produit la richesse même de leurs mots. Nous avons montré que Victor
+Hugo est l'exemple de ce type. Les autres parviennent à un accord
+parfait entre leurs idées et leur vocabulaire; tels Villiers et
+Baudelaire. D'autres enfin, et ce sont les plus artistes des artistes,
+réussissent par des miracles d'adresse à exprimer une énorme portion de
+réalité, des idées absolument adventices et variées, en une langue
+toujours la même et qui joint une beauté propre au rendu de la vérité;
+les de Goncourt et M. Huysmans sont de ceux-ci, Flaubert en fut aussi
+dans ses romans.
+
+Mais cet artifice ne suffit ni aux uns, ni à l'autre. Que M. de Goncourt
+se plut à laisser libre carrière à son style en une oeuvre spéciale et
+suprême, _La Faustin!_ Flaubert aussi, et plus complètement, s'échappa
+résolument à plusieurs reprises hors des sujets qui violentaient son
+style; il satisfît pleinement ses besoins esthétiques, son amour du beau
+et de l'indéfini, créant la _Salammbô_ et la _Tentation_, sans plus se
+souvenir que Paris existait et que le XIXe siècle devait être dépeint.
+
+_Flaubert_: Cependant le siècle le tentait, le heurtait, et le blessait.
+Le pessimisme que provoquait en lui la nostalgie du beau et la vue
+d'êtres et d'objets sans noblesse, se compliquait de celui qui affecte
+tous les artistes, l'acuité pour ressentir la souffrance que cause
+l'excès général et délicat de la sensibilité, le pessimisme
+sociologique, «l'indignation» à propos de tout que donne aux grandes
+intelligences la vue de la bêtise se passant d'eux pour se mal conduire,
+la lassitude qu'implique chez l'artiste moderne sa vie d'être inutile,
+spolié de tout intérêt humain[4]. Il vécut ainsi douloureusement au
+déclin de sa vie, ce grand homme, haut de taille, portant sur ses
+lourdes épaules, une grosse face rubiconde, bénigne et naïve, que
+coupait une moustache blanche de vieux troupier, que dominait le vaste
+ovale d'un front rouge, sur des yeux bleus, «dont la pupille, dit M. de
+Maupassant, toute petite, semblait un grain noir toujours mobile.» Et
+cet homme à la carrure de cuirassier, qui semblait fait, avec sa mine
+bonasse de reître, pour courir les aventures, enlever les bataillons à
+la charge, se tanner le cuir sous des soleils incendiés ou de glaciales
+bruines, passa sa vie,--dominé par on ne sait quelle infime modification
+vasculaire de son encéphale,--comme un mince artisan, fabriquant, dans
+l'ombre de la chambre, des objets infiniment délicats. Il ploya sa
+longue stature à la mesure des fauteuils, sédentaire, sortant à peine,
+crispant ses gros doigts gourds sur le fétu d'une plume; et la tête
+courbée, le sang au front, les yeux injectés, il pesa des syllabes,
+accoupla des assonances, équilibra des rhythmes, dégagea le mot juste de
+ses similaires, lia des vocables par d'indissolubles relations; il
+peina, geignit et souffla à mettre en une forme à laquelle il requérait
+des qualités compliquées et rares, de précises, images de réalité ou de
+grands rêves de beauté, qui, s'efforçant de prendre forme, subjuguèrent
+à cette tâche toute l'intelligence et tout le corps de cet énorme et
+vigoureux et lourd tailleur de gemmes. Il peinait, il souffrait; les
+minuties toujours mieux aperçues de son métier, bornaient de plus en
+plus son horizon intellectuel; il souhaita des succès de livres, puis
+des succès de pages, puis des succès de phrases[5]; il sacrifia
+graduellement toute sa vie à sa passion; il vécut dans le sourd malaise
+des phénomènes, qui logent en leurs corps une âme hétéroclite, jusqu'à
+ce que cette despotique activité cérébrale, après avoir imposé au corps,
+sans en être atteinte, une maladie nerveuse,--l'épilepsie transitoire[6]
+de sa jeunesse et de sa vieillesse,--l'anéantît et le foudroyât au pied
+de sa table de travail par une dernière et délétère victoire d'un organe
+sur un organisme.
+
+
+Le destin de Gustave Flaubert aurait pu être différent, mais non plus
+glorieux. Il lui appartient d'avoir introduit définitivement l'étude du
+réel et l'érudition dans la littérature, d'avoir écrit les plus beaux
+livres de prose qui soient en français; il lui est dû encore d'avoir
+fait resplendir un certain idéal de beauté énergique et fière, d'avoir
+produit en la _Tentation de saint Antoine_ le plus beau poème
+allégorique qui soit après _le Faust_.
+
+NOTES:
+
+[Note 2: Cette assertion dut rester à l'état de simple hypothèse.
+Pensant que des acquisitions verbales, failles en état de somnambulisme,
+seraient l'analogue du souvenir inconscient que Flaubert pouvait garder
+de ses lectures, nous avons prié M. le Dr Ch. Féré, de la Salpêtrière,
+de nous aider à faire des expériences sur des hypnotiques. Nous avons
+tenté deux essais: dans le premier, nous avons lu à l'hypnotique
+somnambule un fragment de la _Tristesse d'Olympio_ et de _l'Homme qui
+rit_. Le sujet se trouvait vaguement influencé à son réveil par le ton
+de la déclamation et par le sens de l'épisode. Il fut impossible de
+reconnaître dans son langage des traces de style romantique.
+
+Je remis ensuite à M. Féré trois listes de mots, les uns d'un sens
+joyeux, les autres d'un sens triste; la troisième liste se composait de
+mots abstraits et rares. M. Féré a lu chacune de ces listes au sujet
+somnambule en répétant les mots plusieurs fois. Au réveil du sujet,
+aucune des trois listes ne détermina chez lui soit un courant
+particulier d'idées, soit une modification de langage qui le forçât à
+exprimer des pensées habituellement étrangères. Il nous a donc été
+impossible à M. Ferré--auquel j'adresse ici mes remerciements--et à moi,
+de reconnaître chez les hypnotiques, une modification de l'idéation, par
+suite d'acquisitions verbales inconscientes.
+
+Ce résultat négatif n'infirme pas, je crois, la théorie exposée plus
+haut, et tient surtout au complet oubli qui sépare l'état somnambulique
+de l'état de veille. L'influence des acquisitions verbales sur les idées
+me semble le seul moyen d'expliquer l'unité des écoles littéraires,
+surtout de la romantique, l'unité même d'une nation formée d'éléments
+ethniques divers et notamment l'assimilation rapide des étrangers
+naturalisés.]
+
+[Note 3: Voir Luys. _Le cerveau_, sur les phénomènes physiologiques
+de l'attention.]
+
+[Note 4: Lire sur ce dernier motif de pessimisme un très remarquable
+article de M. P. Bourde dans le _Temps_ du 24 Sept. 1884.]
+
+[Note 5: Lire l'étude de M. E. Zola sur Flaubert.]
+
+[Note 6: Aucune des particularités intellectuelles de Flaubert, sauf
+son emportement, n'a d'analogues parmi celles des épileptiques.]
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+ÉMILE ZOLA
+
+
+M. Zola célèbre un nouveau triomphe. _Germinal_ est, pour des causes
+diverses, entre les mains, de tout le public et de tous les lettrés.
+L'un ne voit dans ce livre qu'une oeuvre de réalisme, la peinture
+brutalement exacte d'un lieu et d'une classe; les autres admirent en
+plus de surprenantes qualités poétiques, le don du grandiose, l'amour
+passionné de la force et de la masse. Les livres de M. Zola sont, en
+effet, plus complexes que les préceptes de ses articles, et le romancier
+diffère dans une mesure inattendue du polémiste. L'analyse peut
+discerner dans son oeuvre des éléments disparates, dont certains,
+négligés jusqu'ici, complètent et modifient la physionomie de l'auteur
+des _Rougon-Macquart_.
+
+
+I
+
+
+M. Zola n'est pas un styliste, dans le sens très moderne de ce mot.
+Quand il lui faut décrire un objet ou un ensemble, noter un dialogue,
+exprimer une idée, il ne tente pas de choisir, entre les termes exacts
+possibles, ceux doués de qualités communes indépendantes de leur sens,
+la sonorité et la splendeur comme chez Flaubert, le mouvement et la
+grâce comme chez les de Goncourt, la rudesse cladélienne ou la noblesse
+et le mystère de M. Villiers de l'Isle-Adam. Le vocabulaire de M. Zola
+n'a d'autre caractère spécifique que l'abondance, qualité appartenant à
+tous ceux qui ont frayé avec les romantiques, et, par endroits, un
+coloris fumeux. De même, la façon dont M. Zola assemble ses mots en
+phrases est extrêmement simple, commode, apte à tout. Il procède
+d'habitude par l'accolement, sans conjonction, de deux propositions à
+sens presque identique, qui redoublent l'idée, l'enfoncent en deux coups
+de maillet, et marchent puissamment dans un rythme balancé, jusqu'à ce
+que soit atteinte la fin du paragraphe, que M. Zola termine
+indifféremment par un retentissant accord, finale d'une gradation
+ascendante, ou par une phrase surajoutée et superflue qui laisse en
+suspens la voix du lecteur. En cette façon d'écrire aisée, maniable et
+large, propre à tout dire et appliquée par M. Zola à tous les usages,
+celui-ci polémise, expose, raconte, parlent décrit, énonce l'énorme
+masse de petits faits qui lui servent à poser ses lieux, ses personnages
+et ses ensembles.
+
+En opposition au procédé classique qui décrit en quelques mots généraux,
+et au procédé romantique, qui décrit en quelques mots particuliers,
+conformément à l'acte, de la vision qui est une synthèse de mille
+perceptions élémentaires, M. Zola, avec tous les réalistes, forme ses
+tableaux de l'énumération d'une infinité de détails résumés parfois en
+un aspect d'ensemble. Chaque spectacle est dépeint en ses parties
+constituantes, marquées chacune par l'adjectif coloré qui correspond à
+sa perception; puis, en une phrase générale, le tout est repris avec des
+termes où domine celui des caractères de forme ou de nuance, qui existe
+en le plus de parties. Le chef-d'oeuvre descriptif de M. Zola, le
+_Ventre de Paris_, abonde en passages appliquant cette théorie.
+
+Dès le début, le vague remuement des Halles à l'aube est montré par une
+série de faits confus, de formes rôdantes et accroupies autour
+d'entassements mous en un indécis brouhaha. Florent et Claude Lantier
+parcourant plus tard les abords de Saint-Eustache, allant des charretées
+de choux gaufrés aux caisses de fruits parfumants, puis Florent
+promenant seul sa faim à travers l'accumulation énorme des nourritures
+de Paris, rendent ce spectacle, par le simple narré des sensations que
+perçoivent leurs yeux et leurs narines. L'étal de la Sarriette, là
+vitrine de la belle Lisa, la fromagerie, les poissons d'eau douce de
+Claire Méhudin, les gibiers et les volailles, sont décrits en des
+paragraphes pleins de faits, que résume une phrase-thème, de volupté,
+d'obscénité, de perfidie, de grâce, de fermentante chaleur. Que l'on
+compare ces descriptions à celles de la maison de la Goutte-d'Or et du
+boulevard extérieur, à midi, dans l'_Assommoir;_ du retour du Bois dans
+là _Curée_, et de ce rose cabinet de toilette où Mme Saccard laisse de
+sa mince nudité, à mille autres tableaux encore prodiguement épars dans
+l'oeuvre du peintre le plus complet de la vie moderne,--un même procédé
+sera reconnu, de séparer en tout spectacle ses nombreux composants
+réels, de les énumérer en un détail merveilleusement visible, de les
+recombiner par une phrase compréhensive de l'ensemble.
+
+Par un procédé identique exactement--série d'actes condensés en trois
+ou quatre qualificatifs fréquemment rappelés--M. Zola pose ses
+personnages. Leur aspect physique déterminé, le romancier les place dans
+une scène, soit journalière, soit exceptionnelle, montre par une
+conduite concordante de quelle façon particulière tel être se
+caractérise. Puis la dominante psychologique, habituellement analogue à
+la dominante physiologique, établie, il les résume en une phrase
+appositive qu'il accole sans cesse au nom de l'individu ainsi présenté.
+Coupeau, gouailleur, bon enfant les yeux gais et le nez camus, un peu
+niais en plusieurs occasions, se trouve montré tel dans sa cour auprès
+de Gervaise, et résumé de même par ces mots: «avec sa face de chien
+joyeux»; aux premiers chapitres du _Ventre de Paris_ est décrite la
+beauté calme de Lisa, puis des actes de raisonnable placidité, double
+trait que condense encore cette apposition répétée «avec sa face
+tranquille de vache sacrée»: Saccard, brûlé de toutes les fièvres et de
+toutes les cupidités, est sans cesse suivi des adjectifs «grêle, rusé,
+noirâtre», comme Renée, possède cette «beauté turbulente» qui concentre
+la physionomie ardemment avide de joie, et les passions à subites
+sautes, de celle dont les faits d'égarement tiennent tout le volume. La
+force d'Eugène Rougon, la noble beauté de Mme Grandjean, la séduction
+d'Octave Mouret et la douce fermeté de Denise, sont ainsi empreints en
+une effigie, marqués par des faits et résumés en une phrase. Ce dernier
+procédé, qui ressemble fort à celui des phrases-thèmes de Wagner, ayant
+le tort d'enserrer en formule constante un être variable, est éliminé
+d'habitude de la figuration des personnages de second plan parmi
+lesquels se trouvent les êtres les plus vifs que M. Zola ait produits.
+La Mme Lerat, de l'_Assommoir_, le sous-préfet de Poizat, le louche et
+gai bohème Gilquin, Lantier pâle, lent et ravageur, le marquis de
+Chouard, Trublot, sont tous admirablement saisis et jetés dans la vie
+commune, parlent et agissent avec des façons, des physionomies uniques.
+
+La même manière réaliste caractérise chez M. Zola les ensembles où les
+personnes agissent dans des lieux. Le salon de M. Rougon dans la
+_Fortune_, et le campement des insurgés la nuit, dans Plassans, l'abbé
+Mouret et frère Archangias courant les Artaud, les luttes exaspérées de
+Florent contre les poissardes de la Halle commandées par la dynastie
+Méhudin, toutes ces scènes parfaitement localisées se passent fait par
+fait. Rien de plus réaliste que, dans _Son Excellence_, Eugène Rougon
+disgracié, déménageant de son cabinet au milieu des intéressées
+condoléances de ses créatures, ni de plus visible que le débraillé
+lascif de l'hôtel où Clorinde Balbi pose nue la Diane. L'_Assommoir_ est
+tout entier en magnifiques ensembles, de la bataille du lavoir à la
+noce, du large repas de la fête de Gervaise, à cette magistrale ribote
+où Lantier conduisant Coupeau au travail, l'égare en une interminable
+suite de bibines, de la forge Goujet à la cellule capitonnée de l'asile
+Saint-Anne. _Nana_, _Pot-Bouille_, le _Bonheur des Dames_, la _Joie de
+vivre_, sont de même brossés en larges scènes, traversées de gens
+visibles constitués eux-mêmes de linéaments, de notes biographiques, de
+menues perceptions de mouvements et de couleurs. Du haut en bas de son
+esthétique, M. Zola est l'assembleur de petits faits, qui compose ses
+caractères d'actes, ses descriptions de détails, et édifie son oeuvre
+par ces atomes artistiques indéfiniment associés.
+
+Pour la partie la plus étendue de son ensemble de romans, M. Zola
+emprunte ces éléments à la vie réelle, et les reproduit tels que sa
+mémoire et ses sens et les ont perçus et emmagasinés. Les livres de M.
+Zola, comme ceux de tout grand réaliste, possèdent une vérité
+supérieure. Constamment construits par un minutieux détaillement de
+faits, d'anecdotes, d'observations, de notes prises sur les lieux, et de
+spectacles réellement vus, ils tendent à donner de la vie une image
+adéquate, aussi complexe, aussi variée, abondante en contrastes, sans
+que le choix, l'_idéal_ personnel de l'auteur restreigne le rayon de son
+observation et résume la vie et les âmes en des extraits fragmentaires.
+C'est là la véritable différence entre un roman idéaliste et un roman
+réaliste[7]. Les faits des récits de M. Barbey d'Aurevilly sont et
+peuvent être chacun aussi vrais que ceux d'un roman de Balzac. La
+différence est que l'un ne peint qu'une sorte de personnages, n'éprouve
+de sympathie artistique que pour un côté de l'âme humaine, et un genre
+de catastrophes, tandis que l'autre de sa vaste et souple cervelle
+embrasse le monde en tous ses aspects, réfléchit, affectionne et
+reproduit toutes les âmes, respecte leur complexité et donne d'une
+société à une époque, une image qui lui équivaut.
+
+En ce sens, que des personnes peu habituées à l'analyse trouveront
+subtil, les romans de M. Zola sont vrais. Ils arrivent à représenter
+l'homme, ses habitudes, sa nature, ses penchants et ses passions,
+complètement, sans choix ou presque ainsi.
+
+La _Fortune des Rougon_ contient à la fois une série de faits sur la
+lâcheté stupide de quelques bourgeois, et une fraîche et sanglante
+idylle d'amour. La _Conquête de Plassans_ regorge de contrastes, du dur
+abbé Faujas à la molle femme qu'il domine; tout un village grouille dans
+_la Faute_ entre deux ecclésiastiques opposés, une fille idiote et
+pubère; et la charmante ensorceleuse du Paradou. Le _Ventre de Paris_
+regorge de physionomies et de caractères. La Cadine, Lisa Quenu, Gavard,
+M. Lebigre surveillant les conspirateurs de son arrière-boutique, les
+marchandes, de Claire Méhudin, en sa grâce sommeillante, à la bilieuse
+Mme Lecoeur, Pauline et Muche galopinant sous l'oeil acéré de Mlle
+Saget, constituent un magnifique et divers ensemble de créatures toutes
+humaines. _Son Excellence_ et la _Curée_ renseignent sur le Paris des
+démolitions, contiennent des scènes et des gens d'une admirable variété,
+des officieux du ministre aux convives de Saccard; à travers une
+promenade au Bois et une séance du Corps Législatif, le baptême d'un
+prince, un bal de filles, une fête de bienfaisance, un Compiègne,
+circule une foule de personnes en chair, marquées, caractéristiques et
+agissantes, Mme Bouchard, Maxime, Suzanne Haffner, du Poizat, qui
+entourent ce colosse et ce gnome Eugène Rougon et Aristide Saccard.
+L'_Assommoir_ et _Nana_ présentent en des pages connues tout le monde
+des ouvriers, tout le monde des filles et des petits théâtres.
+_Pot-Bouille_, le _Bonheur des Dames_, _Germinal_ débitent chacun une
+énorme tranche de la société, dont une _Page d'Amour_ et la _Joie de
+vivre_ détaillent un point.
+
+Que l'on observe, en outre, que les personnages principaux de ces
+groupes, dont l'ensemble reproduit une nation en raccourci, sont étudiés
+souvent en tous leurs contrastes individuels. Dans Eugène Rougon, M.
+Zola marque le luxurieux, le bourgeois, l'avocassier, le courtisan, le
+louche coquin autant que le ministre. Dans la _Joie_, Pauline est
+détaillée des secrets de sa chair aux plis honteux de son âme. Clorinde
+Balbi a une nature courtisane, mystérieuse, supérieure et baroque. Nana
+est naturelle, tendre, grossière, écervelée, stupide. Coupeau et
+Gervaise passent par d'admirables gradations d'une bonne santé morale à
+l'extrême abaissement. Que l'on joigne à l'image de tous ces êtres celle
+des lieux où ils vivent, des chambres, des salons, des cabinets de
+travail, des salles de spectacle, des échoppes, des magasins, des
+galetas, des bouges, des ateliers; celle des rues qui relient ces
+demeures, de l'avenue de l'Opéra aux boulevards extérieurs, des ponts de
+la Seine aux buttes de Passy, des ruelles de Plassans aux routes du
+Coron; celle enfin des paysages qui enclosent ces villes, les sèches
+arêtes de la Provence, les plaines blêmes du Nord, les efflorescences
+du Paradou, les déferlements des marées normandes, l'on aura dans une
+dizaine de volumes un large ensemble de faits humains et physiques
+reproduisant en abrégé presque toute la complexité d'un pays en un
+temps.
+
+Quelques restrictions limitent, en effet, cette universalité. Les
+personnages de M. Zola, s'ils comptent un nombre considérable d'êtres
+bas, infimes, incomplets, malades ou rudimentaires, ne comprennent
+aucune des âmes supérieures et choisies, complexes, délicates et rares,
+que montrent les hauts romanciers. Ni les grands hommes et les nobles
+femmes de Balzac n'apparaissent dans _les Rougon-Macquart_, ni les
+fervents ambitieux de Stendhal, ni les fins artistes de Goncourt. M.
+Zola a constamment proposé à son analyse des caractères simples et
+sains, ou déséquilibrés par une maladie concrète. La facilité choisie de
+cette tâche permet qu'on l'accuse de manquer de psychologie, défaut dont
+la présence est confirmée par la fixité de ses caractères.
+
+En tous ses livres, sauf l'_Assommoir_, les personnages restent les
+mêmes du commencement à la fin, sans que leur vie, dont l'instabilité
+normale est scientifiquement admise[8], varie d'un linéament. Bien
+plus, dans quelques-uns des livres récents de M. Zola, notamment dans
+_Nana_, le _Bonheur_, _Germinal_, le romancier, tout en conservant une
+vue très nette des lieux où se passe son action, et d'excellentes
+aptitudes descriptives, a si bien simplifié le mécanisme de ses
+personnages, leur prête des conversations si banales et des caractères
+si généraux, qu'ils perdent toute individualité nette. Au milieu de
+décors magnifiquement visibles, circulent des ombres d'autant plus
+ténues. Enfin, M. Zola, comme tous les écrivains peu aptes à imaginer le
+mécanisme intérieur de la machine humaine, et comme aucun des romanciers
+psychologues, montre les actes de ses personnages de préférence à leurs
+raisonnements, les effets plutôt que les causes. De sorte que, le
+lecteur voyant ces créatures, de visage et de caractère nettement
+défini, réagir aux événements sans hésitation, sans débat, sans trouble,
+d'une façon constamment conséquente, identique et directe, se sent
+parfois en présence d'êtres trop simples pour des hommes.
+
+De même, mais dans une plus faible mesure, les descriptions de M. Zola
+ne sont pas matériellement exactes. Tout artiste choisit entre les
+diverses sensations d'un ensemble celles que ses nerfs lui permettent de
+sentir le plus vivement. Pour M. Zola, cette sélection porte évidemment
+sur les odeurs et les couleurs. Les Halles sont décrites autant en
+termes oléfiants qu'en termes colorés. Le parterre du Paradou est aussi
+plein de parfums que de corolles; et de la femme M. Zola connaît les
+senteurs comme les incarnats. Toute page atteste de même le colorisme du
+romancier. De l'étal d'une poissonnerie il retient le cinabre, le
+bronze, le carmin et l'argent plutôt que le fuselé des formes. Le jardin
+d'Albine est dépeint en larges touches roses et bleues et vertes. Du
+cortège baptismal du prince impérial, M. Zola perçoit le blanc des
+dentelles, le vert des piqueurs, la nappe bleue de la Seine, l'éclat des
+aciers et le braisillement des glaces. En confirmation de ces faits, M.
+Zola, critique d'art, défendit les coloristes extrêmes, notamment Manet.
+
+Ces réserves diminuent déjà dans une faible mesure l'aptitude de M. Zola
+à reproduire exactement toute l'humanité actuelle, et marquent des
+bornes à l'envergure de ce romancier, qui demeure cependant très grande.
+Il est une autre cause d'un ordre tout différent qui empêche encore M.
+Zola de voir et de rendre entièrement toute la nature: son individualité
+qui, dans l'ensemble totale des faits psychologiques et matériels, l'a
+porté à en préférer une série douée d'un caractère commun, à modifier
+certains rapports, à dénaturer certains aspects, à donner de tout ce
+qu'il décrit une image notablement altérée dans le sens de ses
+sympathies, c'est-à-dire de sa nature d'esprit. Les livres de M. Zola
+n'échappent pas à la formule que lui-même a donnée justement de toute
+oeuvre d'art: «La nature vue à travers un tempérament.»
+
+NOTES:
+
+[Note 7: Le critique anglais Vernon Lee a émis une théorie analogue
+dans son _Euphorion_.]
+
+[Note 8: Ribot, _Maladies de la personnalité_, 1885.]
+
+
+II
+
+
+Tous les caractères que présente l'humanité ne semblent pas à M. Zola
+également dignes d'affection et d'indifférence. Il en préfère certains,
+les montre avec faveur, et les exalte au-delà du vrai. La santé physique
+ou morale ou double lui paraît adorable. Les quelques personnages loués
+dans ses romans sont bien constitués dans leur corps et leur esprit, ont
+des membres sans tare et une raison sans fêlure, sont logiques, forts et
+humains. Le plein développement corporel même, si l'activité cérébrale
+est atrophiée par les fonctions végétatives et animales, est considéré
+par M. Zola comme magnifique. Désirée, la belle idiote de _la Faute_,
+accroupie dans la chaleur de son poulailler et frémissante du rut de
+ses bêtes, est décrite avec dilection, comme l'est aussi ce couple
+bestial et réjoui de Marjolin et de Cadine, qui promène à travers les
+Halles son impudicité. Même quand cet équilibre physiologique s'allie à
+une âme méchante et faible, M. Zola ne dépouille point toute sympathie.
+Le teint clair et le pouls calme de la belle Lisa sont admirés dans le
+_Ventre de Paris_, comme l'insolent bien-être de Louise Méhudin et de sa
+mère. Dans _Une Page_, la noble stature et le port junonien de Mme
+Grandjean son complaisamment drapés, les sottises de Pauline Letellier
+s'excusent par le libre jeu de son corps de jeune fille saine sous ses
+jupes lâches.
+
+Mais l'harmonie d'une âme noble, avec un corps bien portant, est
+préférée par le romancier. Sylvère et Miette, l'attachement de ces deux
+enfants nets, chastes et tendres, sont racontés avec amour. L'honnête et
+drue figure de Mme François ressort sur toutes les turpitudes du _Ventre
+de Paris_. Gervaise raisonnable et fraîche, au début de _l'Assommoir_,
+est aimable; Mme Hédouin illumine de sa beauté de femme de tête
+l'ignoble bourgeoisie de _Pot-Bouille_; Denise pousse à bout la raison
+vertueuse; et l'héroïne de la _Joie de vivre_ est de même une fille
+sensée, forte et savante.
+
+Que cet amour de l'équilibre physique et moral n'est qu'une part d'un
+amour plus général, celui de la vie, un indice le montre. Partout où la
+niaise pudeur des modernes s'attache à cacher les opérations
+procréatrices, M. Zola, d'une touche de chirurgien, écarte les voiles et
+désigne le mystère. Tout le second livre de _la Faute_ célèbre la beauté
+de l'accouplement. Les larges flux de sang des filles bien pubères ne
+sont point dissimulés. Rien de plus noble que les pages où est montré
+l'enfantement de la femme. Celui de Gervaise tombant en travail sur le
+carreau, puis couchée toute pâle dans son lit, tandis que Coupeau
+s'empresse bonnement dans la chambre; l'accouchement douloureux et
+misérable d'Adèle dans sa mansarde, aboutissent à ces pages magistrales
+de la _Joie_ où Pauline, sainement instruite des mystères sexuels,
+assiste et coopère à la délivrance de Louise. Il semble qu'en toutes ces
+occasions, M. Zola touche aux spectacles prétendus honteux, en vertu de
+droits supérieurs, comme accomplissant une mission de grand révélateur
+de la vie, chargé d'en découvrir les sources charnelles.
+
+Et cette vie dont il aime les bas commencements, il l'adore en ses deux
+grandes manifestations masculine et féminine, la sensualité de la femme
+et la force de l'homme. Tous les héros qu'il exalte sont des hommes
+forts, se dépensant en action, accomplissant une grande oeuvre ou
+couronnant une grande ruine. Depuis le père Rougon qui, par un sourd
+travail de mine, édifie la fortune des siens, jusqu'à l'abbé Faujas
+conquérant Plassans, d'Aristide Saccard, qui démolit une ville, et
+accumule des millions, à Octave Mouret qui, par l'adultère, par le
+mariage, par l'incessante exploitation de la femme, écrase Paris de ses
+magasins, tous les grands hommes du romancier sont robustes, puissants,
+actifs sans compter, acharnés en besogne, s'acquittant dans le monde de
+leur tâche de force vive, résumés en ce colossal Eugène Rougon qui,
+solide et dur des épaules à l'âme, a la sourde tension d'une machine
+sous vapeur.
+
+Et si les hommes dégagent ainsi leur force musculaire et volitionelle,
+les femmes exhalent, au profit de l'espèce, la séduction de leur
+sensualité. Que ce soit le simple et presque symbolique attrait d'une
+enfant ignorante pour un enfant oublieux, ou la salacité diffuse d'une
+troupe de jeunes poissardes entourant de leurs gorges rebondies un
+souffreteux jeune homme, l'impudique nudité d'une courtisane italienne
+achetant le pouvoir de la rondeur de ses membres ou la prostitution
+d'une harscheuse, femelle à tous les mâles, la femme, chez Zola,
+toujours tend à l'homme le piège de son sexe. Enivrant et dissolvant
+toute une société comme dans la _Curée_, victime passive dans les
+milieux ouvriers des grosses luxures et des coups, défaillante et
+amoureuse dans _Une page_, séduisant dans _Pot-Bouille_ un cacochyme
+délabré en un mariage aussitôt souillé, domptant à force de refus, dans
+le _Bonheur des dames_, un obstiné viveur, toutes, dépeintes en leur
+fonction utérine, se résument en cette _Nana_, folle et affolante de son
+corps, qui subjugue par la douceur de son embrassement toute une
+cavalerie, des ouvriers aux princes, des enfants aux polissons séniles.
+
+C'est en vertu de ces deux prédilections, sous un souffle de volupté ou
+un afflux de force, que M. Zola dénature le réel et le grossit. La
+végétation épanouie et luxuriante du Paradou est suscitée par les amours
+qui s'y consomment, comme l'inceste de Renée embrase et assombrit la
+serre de son palais, transforme en une orgie babylonienne le bal où sa
+grêle silhouette transparaît dévêtue. L'hôtel de Nana sertit dans sa
+splendeur le corps radieux de cette invincible fille, comme sont
+grossies pour la rehausser les turbulences du Grand-Prix où elle
+triomphe, et exagérées pour montrer son empire les ruines qu'elle
+accumule. Par contre, la séduction du magasin dans le _Bonheur_, le
+fouillis de ses soies, l'appétence de ses chalandes et la rouerie de ses
+vendeurs sont amplifiés pour venger de cette domination, la force de
+l'homme, portée à l'énorme dans les spéculations de Saccard et les actes
+de Rougon, représentée invincible dans la chasteté farouche de l'abbé
+Faujas et de frère Archangias.
+
+Tous les ensembles dans lesquels les caractères de force humaine, de
+luxure, de puissance, d'exubérance, peuvent être reconnus par
+association, sont exaltés par M. Zola.
+
+Dans l'_Assommoir_, la bataille des deux lavandières est homérique, et
+le repas pour la fête de Gervaise pantagruélique. L'alambic du père
+Colombe ronfle, tressaille et rutile comme s'il avait conscience du
+poison qu'il élabore. Les Halles de Paris sont assurément plus grandes
+dans le roman que dans l'atmosphère. Un puits de mine où descendent des
+cages ressemble à un Moloch dévorateur d'hommes. La mer montante livre
+aux falaises de Bonneville de formidables assauts. Dans toute la série
+de ses romans, M. Zola ne mentionne aucune énergie matérielle ou humaine
+sans l'exagérer démesurément.
+
+Le romancier se borne d'habitude pour ce grossissement à décrire en
+détail l'ensemble exagéré, comme si ses sens le lui avaient présenté
+tel. Mais parfois son penchant à l'énorme et au complet l'entraînent à
+user de procédés que leur contradiction avec ses doctrines rend
+intéressants. Pour montrer plus intense un acte ou un personnage, il le
+place de force dans un milieu similaire; pour amplifier un individu ou
+un sujet, il use de deux artifices romantiques: l'antithèse, le
+symbolisme.
+
+Dans la _Faute de l'Abbé Mouret_, le Paradou fournit inépuisablement de
+décors assortis l'amour qui s'y passe. L'abbé renaît avec le printemps;
+c'est sous une pluie de roses pétales, qu'Albine dévoile ses chairs
+rosées; le fauve hérissement des plantes grasses exacerbe les désirs du
+couple, auquel il faut l'ombre d'un arbre inconnu, lascif et mystique,
+pour se mêler; et c'est en une agonie de fleurs qu'Albine expire. Claire
+Méhudin, montrant ses viviers, en est douée d'aspects fluviatiles; la
+Sarriette est savoureuse comme les fruits qui s'étalent autour d'elle,
+et seulement dans l'atmosphère empestée d'une fromagerie, Mlle Saget et
+Mme Lecoeur peuvent échanger d'âcres médisances. La serre où se répète
+l'inceste de Maxime et de Renée est embrasée, lascive et délictueuse.
+Coupeau revenant pour la première fois aviné chez Gervaise débraillée,
+passe par la puanteur du linge que l'on recompte. Dans _Une Page_, le
+ciel au-dessus de Paris reflète patiemment l'humeur de l'héroïne, entre
+toutes les habitantes élues. Nana dévêtue dans un boudoir, les bonnes de
+_Pot-Bouille_, affenêtrée sur leur arrière-cour fétide, accomplissent
+dans un lieu convenable des actes appropriés. Ces scènes, ces
+personnages et d'autres sont situés dans le milieu qui peut les rendre
+plus significatifs, plus librement développés. Que ce procédé revient à
+déranger l'ordre vrai des faits pour instituer d'artificielles
+coïncidences, il est inutile de le montrer.
+
+Par un moyen inverse en vue d'un effet analogue, M. Zola s'accoutume à
+rendre plus marqué un acte ou un type en l'accolant à son contraste.
+Dans _la Faute_, les deux prêtres sont antithétiques comme les deux
+parties du livre, dont l'une pose la haine de la nature et l'autre sa
+voluptueuse revanche. Dans _Son Excellence_, à la force mâle de Rougon,
+la souple beauté de Clorinde Balbi fait contre-poids. Renée se désespère
+du mariage de Maxime au milieu d'un bal. Les amours de Rosalie et de son
+soldat sont le pendant grotesque de ceux d'Hélène et du Dr Deberle. Le
+_Bonheur des Dames_ met en opposition Octave Mouret, l'action, et
+Valagnose, pessimiste inactif. Dans l'odeur des boudins que l'on coule,
+Florent raconte ses faims de Cayenne. À côté de Pauline, qui représente
+la moitié saine de la femme, est placée Louise qui en montre le côté
+délicatement maladif. La Maheude, chez les Grégoire, met en contraste le
+travail et le capital, l'aisance bourgeoise et la misère des ouvriers.
+
+Ces antithèses nécessitent déjà le grossissement des personnages
+opposés. Suivant ce penchant, M. Zola en vient à assigner à ses
+principales figures les caractères de toute une classe. L'abbé Faujas
+est le prêtre, et Nana la fille. Le _Ventre de Paris_ met aux prises les
+affamés et les repus, _Son Excellence_, la force et la luxure. Sans
+cesse, par une poussée instinctive qui fait sauter le lien de ses
+doctrines et contredit les dehors de son art, le grand poète qu'est M.
+Zola tend au démesuré, au typique, à l'incarnation, personnifie, en des
+êtres devenus tout à coup surhumains, les plus simples et les plus
+abstraites manifestations de la force vitale. Et sans cesse aussi, ayant
+assimilé les âmes aux éléments, le romancier prête, en retour, aux
+forces naturelles, de sourdes et inarticulées passions; parle de
+l'entêtement des vagues et du rut de la terre; fait souffrir une machine
+des coups qui la mutilent; assigne à une maison l'humeur rogue de ses
+locataires. En cette équitable transposition, qui rend égal un individu
+à une énergie et un ensemble matériel à un individu, apparaît l'instinct
+fondamental de M. Zola, pour qui tout être se réduit en force, et pour
+qui toute force est similaire.
+
+Ayant ainsi délaissé le réel pour l'idéal, M. Zola devint nécessairement
+pessimiste et misanthrope. Comparant les fortes et complètes créations
+de son esprit aux êtres que ses sens lui montrent, apercevant le moment
+vital qu'il adore, la santé, la raison, la vertu, éparses, restreintes
+et mêlées en d'imparfaites manifestations, M. Zola est rempli d'un
+dégoût pitoyable ou ironique pour l'humanité. Il s'attache à présenter
+de cruels contrastes où les personnages dignes de bonheur sombrent dans
+un incident grotesque. Florent, arrêté et envoyé à Cayenne pour s'être
+épouvanté sur le cadavre d'une fille tuée par la troupe, passe, à son
+départ, près d'un carrosse de femmes dont les rires l'accompagnent. Le
+peloton de gendarmes venu pour réprimer la grève des mineurs protège les
+croûtes de vol-au-vent destinées au dîner du directeur. Le romancier
+prend plaisir à ne point faire reconnaître la bonté de ses personnages
+sympathiques. Denise est poursuivie par d'incessantes médisances;
+Pauline, grugée, est haïe de Mme Chanteau. De lugubres incidents,
+propres à faire douter de la justice sociale, la torture de Lalie par
+son père, l'arrestation de Martineau mourant, sont racontés avec
+complaisance. Parmi les filles qui passent par l'église de l'abbé
+Mouret, pas une n'est décente; des pêcheurs de Bonneville, pas un
+honnête; des bourgeois de _Pot-Bouille_, pas un estimable. Il accumule
+les catastrophes, les insuccès, les défaillances et les tares. Dans le
+_Ventre de Paris_, les gredins triomphent des bons. La _Fortune des
+Rougon_, la _Faute, Une page, Germinal_, sont souillés du sang des
+justes. Si la _Curée, Son Excellence_, l'_Assommoir_ et _Nana_ ne se
+terminent pas par un deuil digne d'être plaint, c'est que leurs
+personnages sont tous détestables. Et si les plaintes sur l'inutilité,
+la tristesse et l'odieux de la vie humaine ne sont point constantes dans
+les livres de M. Zola, c'est que le romancier, idéaliste à demi,
+persiste à l'adorer, même en ses manifestations imparfaites, mais
+actuelles et existantes.
+
+Que l'on remonte maintenant de ce pessimisme, terme de notre analyse, à
+la vue magnifiée des hommes et des choses dont il découle; de celle-ci à
+l'amour de la vie, de la force, de la sensualité, de la raison et de la
+santé, ses causes; que l'on se rappelle le réalisme de procédés et de
+vision que ces idéaux résument, l'on aura, je pense, les gros linéaments
+de l'oeuvre de M. Zola, sous lesquels les traits de sa physionomie
+morale commencent à affleurer.
+
+
+III
+
+
+Le cas psychologique de M. Zola est singulier. Nous possédons en lui un
+artiste composite chez lequel se mêlent en un rare assemblage, les dons
+du réaliste et certains de ceux de l'idéaliste, sans se nuire, sans que
+les uns annulent, refoulent ou subordonnent les autres. La coopération
+des facultés exactes et de celles qui portent le romancier à altérer la
+réalité est facile et fructueuse en des oeuvres homogènes dans
+lesquelles l'analyse seule distingue des disparates. Cette association
+intime de tendances diverses porte à leur attribuer une cause commune,
+et peut-être une seule hypothèse sur le mécanisme intellectuel de M.
+Zola, suffira à rendre compte des procédés et des émotions apparemment
+contraires que nous avons séparées dans son oeuvre.
+
+On peut imaginer un esprit enregistreur, éminemment apte à percevoir par
+les sens, à retenir et à se figurer les mille manifestations de la vie
+décrivant les objets, les physionomies et les caractères de la façon
+dont ils apparaissent par le détaillement de leurs parties et
+l'énumération de leurs actes; parvenant, grâce à une accumulation de
+notes internes, à avoir d'une nation à une certaine époque une
+connaissance aussi complète que celle dont nous avons marqué les
+limites. Cet esprit, animé comme presque toutes les âmes humaines, de
+l'amour des conditions utiles à son espèce, arriverait naturellement à
+les abstraire de ses expériences, à éprouver ainsi pour la santé, la
+raison, la sensualité, la force, un attachement admiratif, à ressentir
+une sourde exaltation toutes les fois qui lui arrivera de parler d'un
+paysage luxuriant et estival, d'une foule fluctuant, de l'obstination
+volontaire de ses héros, de la volupté conquérante de ses femmes, de
+n'importe quel grand réceptacle de force délétère ou non, mais agissante
+et dynamique. Il est permis d'admettre qu'un esprit parvenu à ces
+sympathies, comparant leur objet--de pures idées--aux misérables
+éléments dont il est extrait--la réalité--se prenne de tristesse et de
+mépris pour l'imperfection et l'hostilité des choses, se sente irrité
+contre les vices mesquins et les vertus compromises des créatures
+vivantes, parvienne au pessimisme colère qui caractérise toute l'oeuvre
+de M. Zola.
+
+Cette hypothèse est séduisante mais vraisemblable en partie seulement.
+M. Zola ne possède aucune des qualités secondaires qui permettraient de
+lui attribuer de grandes aptitudes à la généralisation. Cesser tout à
+coup de penser les choses réelles, en détacher un caractère extrêmement
+compréhensible et ne plus concevoir les individus qu'en tant qu'ils
+participent de cet attribut métaphysique est le fait soit d'une
+intelligence spéculative et savante, soit parfois d'un styliste émérite,
+d'un homme au tour d'esprit verbal qui emploie inconsciemment la
+synthèse que les mots ont faits de nos idées générales. Or M. Zola n'est
+ni un écrivain extraordinaire tel que V. Hugo, ni un homme habitué à
+manier les pensées abstraites comme le montre sa psychologie
+rudimentaire et les quelques articles où il a tenté d'appliquer à la
+littérature les procédés de la science.
+
+C'est en lui-même et non au dehors que M. Zola à trouvé le type de son
+idéal. Doué d'un tempérament combatif que marquent ses polémiques, ayant
+opiniâtrement lutté contre la misère, contre l'insuccès, contre le
+mépris et l'inintelligence publics, possédant la tête massive et les
+épaules carrées des entêtés, sa volonté tenace, son amour-propre lui ont
+donné l'instinct et l'adoration de la force. Borné par d'autres dons à
+la carrière littéraire, retiré des batailles dans son ermitage de Médan,
+la sourde tension de ses centres moteurs s'est dépensée à douer
+d'énergie consciente des êtres et des éléments que son intelligence lui
+montrait faibles et sourds comme ils sont. Choisissant parmi ses
+semblables et dans les grands phénomènes naturels ceux qui manifestent
+quelque emportement, les pétrissant de ses propres mains, servant
+indistinctement aux hommes et aux choses les impérieuses effluves qui
+sourdaient en lui, il rend colossales les âmes et les forces. D'un
+ministre médiocre, d'un calicot entreprenant il élabore les types du
+despote et de l'exploiteur; ses foules roulent comme des fleuves; ses
+mers déferlent en cataractes; ses champs suent la sève, ses édifices
+s'étagent démesurément; une mine, un assommoir, un magasin sont de
+formidables centres de forces délétères, bienfaisants, actifs. Et la
+femme, force elle aussi, doublement magnifiée en sa puissance par le
+volontaire, en son charme par le mâle, devient la rayonnante et
+redoutable créature capable d'enivrer le monde.
+
+Cet absolu amour pour les forts qui seul eût conduit M. Zola à créer de
+gigantesques abstractions, contrôlé et contrarié par son exacte vision
+de réaliste, se retourne en un absolu mépris pour les malades, les
+vicieux, les médiocres, les êtres mixtes et faibles, c'est-à-dire, pour
+toutes choses et pour tous les hommes réels. Ces spectacles quotidiens
+et cette humanité courante, incapables d'aucun développement extrême, ne
+contenant de l'énergie universelle qu'une imperceptible dose, mesquins,
+transitoires et négligeables, présents cependant et s'imposant sans
+cesse à l'attention de son intelligence réaliste, l'exaspèrent,
+l'affligent, le dégoûtent et l'attirent. M. Zola est la victime de ses
+sens. Son pessimisme vient de la contradiction incessante entre la
+réalité qu'il ne peut ne pas voir et l'idéal dynamique que sa nature de
+lutteur le force à créer et à aimer. En ces deux termes dont nous venons
+de marquer la coopération et l'antagonisme--réalisme intellectuel,
+idéalisme volitionnel--son organisation cérébrale peut être résumée.
+
+Avec l'exemple de Dickens, des de Goncourt, des romanciers russes,
+par-dessus tout de Balzac, le double tempérament de M. Zola montre qu'il
+n'existe pas plus d'écrivains purement réalistes qu'il n'y a d'absolus
+idéalistes.
+
+ * * * * *
+
+
+L'OEUVRE[9]
+
+PAR ÉMILE ZOLA
+
+
+Le nouveau livre de M. Zola est un roman; il est aussi un code
+d'esthétique. Cette esthétique est absurde. Les lieux communs de
+l'intransigeance imperturbablement opposés aux lieux communs de l'école,
+prennent avec ceux-ci un air d'inconstestable ressemblance. Les uns
+disent: il faut peindre noble; les autres, il faut peindre en plein air,
+il faut peindre clair, il faut peindre d'après nature; et voilà Claude
+Lantier qui se met à proférer des malédictions contre les artistes sans
+aveu, qui fabriquent leurs tableaux dans le «jour de cave» d'un atelier.
+
+Il est oiseux de demander si Rembrandt peint en plein air, s'il peint
+clair, et d'après nature, ses anges et son _Bon Samaritain_. Il vaut
+mieux faire observer qu'un précepte de facture reste une simple
+recette, que peindre d'une certaine façon ne veut jamais dire peindre
+bien de cette façon, que l'important est de peindre bien et que la façon
+n'y est pour rien, que Velasquez et Rubens se valent, que toutes les
+querelles et les gros mots sur les procédés manuels de l'art ne
+signifient rien, que la seule chose nécessaire est d'avoir du génie, que
+les procédés même de Cabanel, de Bouguereau, de Tony Robert Fleury, de
+Delaroche et d'Horace Vernet donneraient de magnifiques oeuvres s'ils
+étaient employés par des artistes ayant le don, qu'enfin la formule du
+plein air est la dernière qu'il faille défendre, puisque, à l'heure
+actuelle, elle n'a pas encore donné un seul chef-d'oeuvre? D'une main
+tout aussi experte, M. Zola touche à l'esthétique du roman, et reprenant
+en bouche les grands termes de positivisme et d'évolutionnisme, il part
+en guerre contre la psychologie et dénonce tous ceux qui n'étudient de
+l'homme que l'âme, sans se souvenir de l'influence du corps sur le
+cerveau. Si M. Zola veut dire qu'il ne faut jamais oublier dans une
+oeuvre d'imagination que les personnages sont des êtres physiques en
+chair et en os et qu'en une certaine mesure et sauf de nombreuses
+exceptions (Louis Lambert, Spinoza) le fonctionnement de leurs cerveaux
+s'influe du cours du sang et de l'activité des viscères, personne n'y
+contredira. C'est un truisme dont la nouveauté n'est d'ailleurs destinée
+à révolutionner que les romans absolument médiocres de toutes les
+époques. Si M. Zola veut dire, par contre, que le cerveau est un organe
+comme un autre, que la pensée ne joue pas dans la caractérisation d'un
+individu un rôle plus considérable que son estomac ou son fiel, cela est
+simplement faux.
+
+C'est la pensée qui est le centre, et le corps la périphérie; la science
+le démontre après que l'expérience l'a constaté, et au nom même de
+l'évolutionnisme, l'activité cérébrale étant la plus récente est la plus
+haute, et l'être qui pense le plus étant le plus noble, est le plus
+intéressant. Faut-il citer toute la psychologie scientifique et toute
+l'ethnologie pour montrer que c'est rétrograder vers le passé, que de
+considérer en l'homme l'être instinctif et inconscient de préférence à
+l'être conscient, pensant, voulant, résolu et moral? Il serait cruel de
+battre M. Zola sur presque toutes ses assertions par les autorités qu'il
+invoque et de lui montrer une bonne fois qu'il n'est plus permis
+aujourd'hui de lancer au hasard les affirmations que lui dicte son
+tempérament, qu'il y a des raisons aux choses et qu'en plusieurs points
+l'esthétique de ses adversaires, malheureusement médiocres et ineptes,
+des Feuillet, des Sand, est plus rationnelle que la sienne, qu'enfin
+Balzac, Tolstoï et même Flaubert, ont montré une bonne fois comment on
+peut embrasser la nature entière sans en omettre le couronnement et
+rester réalistes tout en analysant le génie et la noblesse morale.
+
+Nous avons tenu à dire nettement ce que nous pensons de l'esthétique
+naturaliste, parce qu'elle est erronée d'abord comme toute esthétique de
+parti, puis parce qu'elle trouble l'appréciation exacte des oeuvres de
+M. Zola. Autant cet écrivain nous paraît piètre penseur, mal renseigné
+et peu spéculatif, autant nous l'admirons pour son génie incomplet mais
+puissant. Toute la première partie de l'_Oeuvre_, cette histoire
+lentement développée de l'affection de Christine et de Claude, les
+magnifiques scènes où elle se résout à être le modèle de son amant, où
+elle se livre à lui, revenu croulant sous les huées, leur idylle de
+Bennecourt, sont de grands et vrais tableaux où la vie frémit, où la
+sympathie jaillit du coeur du lecteur. Et cette lamentable fin encore du
+ménage artistique, cette noire existence misérable et débraillée dans
+l'atelier du haut de Montmartre, Claude se brutalisant, s'exaltant et
+s'affolant à l'impossible labeur de s'extorquer un chef-d'oeuvre, tandis
+que Christine s'attache à son amour tari, lutte contre le dessèchement
+de coeur de son mari, finit par l'arracher à l'art auquel il tenait de
+toutes ses fibres, mais l'abîme et le tue du coup; toute cette tragédie
+humaine donnant à toucher de pauvres chairs frissonnantes, à voir des
+larmes dans des orbites creux, et des mâchoires serrées, et des poings
+abandonnés, nous a enthousiasmé et ému. De tous nos romanciers actuels,
+M. Zola est le seul à donner cette sensation d'humanité vivante et
+souffrante, et il y parvient, comme tous les grands artistes, en nous
+montrant des âmes, des êtres moraux. Dans ce roman, l'étude du milieu
+artistique est déplorable, fausse et incomplète. Ce que nous y aimons,
+c'est cette Christine si bonne, si douce, sensée, aimante, d'une si
+belle noblesse d'âme et toute simple; c'est même cette brute de Lantier,
+qui, s'il ne mettait une grossièreté de manoeuvre à clamer des théories
+ridicules, serait en somme un être bon, simple et fort, qui eût pu être
+un brave homme faisant des heureux autour de lui, s'il n'était allé se
+perdre dans une carrière où il est, malgré son intransigeance, un
+médiocre et un raté; c'est Sandoz, d'une si belle fermeté, têtu,
+paisible et solide, ayant une idée en tête et la réalisant patiemment
+sans se tourner aux clameurs sur ses talons. Toutes ces âmes sans doute
+sont rudimentaires, simples, sans développement vers le haut et sans
+complexité dans la profondeur. M. Zola, qui n'aime pas la psychologie,
+n'est en effet pas un grand psychologue, et ce défaut interdit de le
+classer avec les très grands. Mais il a le don suprême de la vie, il
+sait souffler sur un être et faire que les tempes battent, que les yeux
+regardent, que les muscles se tendent. Il a encore ce que personne n'a
+eu avant lui, le don d'animer ainsi, d'une vie puissante, les êtres
+moyens, ordinaires, sans traits exceptionnels, et sans autres qualités
+qu'une grande bonté et une forte volonté. Pour la classe bourgeoise,
+pour les gros manoeuvres de la vie, il est inimitable. Enfin, il a conçu
+le premier, sans la réaliser, malheureusement, la grande idée que le
+roman ne devait pas être une étude individuelle, mais bien une vue
+d'ensemble où passerait la foule, où s'étalerait toute une époque, et
+qui, décentralisé et indéfini, engloberait tout un peuple dans un temps
+et toute une ville. Ceux qui reprendront, après M. Zola, la tâche de
+continuer le roman moderne devront partir de ce grand écrivain plus
+vaste qu'élevé, mais qui a construit, une fois pour toutes, les assises
+des oeuvres futures. Avec le Flaubert de l'_Éducation sentimentale_,
+avec le Tolstoï de la _Guerre et la Paix_, avec tout Balzac, avec les
+psychologues comme Stendhal et les individualistes comme les de
+Goncourt, les _Rougon-Macquart_, seront les ancêtres du roman démotique
+futur, où il y aura des cerveaux et des corps, le peuple et les chefs,
+les dégradés et les génies, de la chair et des nerfs, le sang et la
+pensée.
+
+NOTES:
+
+[Note 9: _Revue contemporaine_.]
+
+
+
+
+
+VICTOR HUGO[10]
+
+
+I
+
+Au lecteur qui pénètre dans l'oeuvre colossale, touffue, confuse, et
+mêlée de M. Victor Hugo, un étonnement s'impose d'abord. Il ressent la
+luxuriante abondance du style, la profusion des mots, des tournures, des
+périodes, la variété des figures, la richesse des terminologies,
+l'entassement de paragraphes sur paragraphes, les infinies suites de
+strophes.
+
+S'il s'efforce de discerner la loi de ces développements, et la cause de
+cette opulence, s'il tente de classer les idées d'un alinéa, les aspects
+d'une description, les traits d'une physionomie et les phases d'une
+oeuvre, il découvrira aussitôt que la principale habitude de style et de
+composition chez M. Victor Hugo, celle par qui il obtient ses effets les
+plus caractéristiques et les plus intenses, est la répétition. Pas une
+page et pas une suite de pages du poète, qui ne soit ainsi écrite par
+une série petite ou énorme de variations aisément séparables. Chacune
+débute par une phrase-thème exposant l'idée que M. Victor Hugo se
+propose d'amplifier; puis vient une redite, puis une autre en termes de
+plus en plus abstraits, magnifiques ou abrupts, aboutissant de pousse en
+pousse à cette efflorescence, l'image, qui termine le développement,
+marque le passage à un autre thème indéfiniment suivi d'autres.
+
+On peut noter des vers comme ceux-ci:
+
+ Nous sommes les passants, les foules et les races:
+ Nous sentons frissonnants des souffles sur nos faces;
+ Nous sommes le gouffre agité.
+ Nous sommes ce que l'air chasse au vent de son aile.
+ Nous sommes les flocons de la neige éternelle
+ Dans l'éternelle obscurité.
+
+Des passages comme celui-ci:
+
+ Aujourd'hui l'écueil des Hanois éclaire la navigation qu'il
+ fourvoyait; le guet-apens a un flambeau à la main. On cherche à
+ l'horizon comme un protecteur et un guide, ce rocher qu'on fuyait
+ comme un malfaiteur. Les Hanois rassurent ces vastes espaces
+ nocturnes qu'ils effrayaient. C'est quelque chose comme le brigand
+ devenu gendarme.
+
+Que l'on assemble maintenant ces paragraphes par couples, qu'on les
+associe en séries diverses, on aura la contexture de la plupart des
+pièces de vers et de la plupart des chapitres de M. Victor Hugo.
+
+En de longs développements retentissent les plaintes et la hautaine
+indignation d'Olympio. Les sphinx ceints de roses du sultan Zimzizimi
+profèrent et répètent la même désolante réponse que reprend en une autre
+oeuvre le ver destructeur des Sept Merveilles. Certaines pièces des
+_Contemplations_ sont inépuisables en dissertations sur la moralité des
+hommes et les consolations de la mort; certaines pages des _Châtiments_
+lancent et relancent la même insulte en invectives redoublées. Les
+_Chansons des Rues et des Bois_ varient avec une virtuosité paganinienne
+un mince recueil de thèmes gracieux, amplifiés en formidables
+symphonies. Dix-huit strophes y recommandent de confondre l'antique au
+biblique et au moderne; dix pages de vers envolés et fugaces constatent
+que la femme ne se livre plus en don gratuit; seize pages à quatre
+strophes redisent de mille façons ironiques que Dieu n'a pas besoin de
+l'homme pour parachever ses oeuvres. Que l'on joigne à ces exemples les
+facétieux boniments d'Ursus dans l'_Homme qui rit_, ces parades
+funambulesques où la même spirituelle cabriole s'exécute en mille
+dislocations; les résumés historiques qui ouvrent les divers livres des
+_Misérables_, par d'énormes variations; les grandes fantaisies de
+_Quatre-vingt-treize_ sur le mystérieux accord des chouans avec les
+halliers; et dans les _Travailleurs de la Mer_ le sinistre chapitre sur
+la Jacressarde, maison déserte au haut d'une falaise qui ouvre sur la
+nuit noire deux croisées vides.
+
+Cette insistance verbale, cette formidable obstination à échafauder mots
+sur mots, formule sur formule, à revenir et s'appesantir, à enserrer
+chaque idée sous de triples rangs de phrases, caractérise la forme de M.
+Victor Hugo, est normale pour tous les passages où il développe quelque
+réflexion, et constitue le procédé de son style descriptif. Au lieu
+d'user d'une minutieuse énumération de détails, terminée et raccordée
+par une large période générale, à la façon des réalistes, M. Hugo
+recourt à l'accumulation, la reprise, la trouvaille abandonnée et
+ressaisie, de propositions d'ensemble, de périodes compréhensives, dont
+le retour est comme l'effort de deux bras, infructueux et répété,
+peinant à enclore un énorme et souple fardeau.
+
+Que l'on relise pour constater jusqu'où va cette contention et cette
+lutte, les ressources infinies de ce style jamais las, la magnifique
+série de chapitres où se trouve décrite la tempête funeste à l'orgue
+des _Compachicos_:
+
+ Les grands balancements du large commencèrent; la mer dans les
+ écartements de l'écume était d'apparence visqueuse; les vagues vues
+ dans la clarté crépusculaire à profil perdu, avaient des aspects de
+ flaques de fiel. Çà et là, une lame flottant à plat, offrait des
+ fêlures et des étoiles, comme une vitre où l'on a jeté des pierres.
+ Au centre de ces étoiles, dans un trou tournoyant, tremblait une
+ phosphorescence assez semblable à cette réverbération féline de la
+ lumière disparue qui est dans la prunelle des chouettes.
+
+De pareils redoublements de phrases renflent les chapitres sur le palais
+muet, obscur et splendide que traverse à pas hésitants Gwynplaine promu
+Lord Clancharlie; il en est ainsi dans les _Misérables_, à ce tableau de
+l'éclosion printanière dans le jardin inculte, où se déroulent les
+amours de Cosette et de Marius; et les vers du poète sont aussi riches
+que sa prose en ces tentatives redondantes, ces perpétuels retours du
+burin à graver et regraver le même trait en de diverses et fantasques
+lignes. Je prends entre cent exemples la description du château de
+Corbus dans la _Légende des Siècles_:
+
+ L'hiver lui plaît; l'hiver sauvage combattant,
+ Il se refait avec les convulsions sombres
+ Ces nuages hagards croulant sur ses décombres,
+ Avec l'éclair qui frappe et fuit comme un larron,
+ Avec les souffles noirs qui sonnent du clairon,
+ Une sorte de vie effrayante à sa taille.
+ La tempête est la soeur fauve de la bataille....
+
+Et voilà le poète lancé pendant plusieurs pages à décrire le fantastique
+combat des ruines contre les nuées.
+
+Ce même procédé cumulatif, cet effort redoublé à mille détentes, M.
+Victor Hugo le porte dans le portrait physique ou moral de ses héros:
+
+ Il y avait de l'illisible sur cette figure. Le secret y allait
+ jusqu'à l'abstrait.... Dans son impassibilité peut-être seulement
+ apparente, étaient empreintes les deux pétrifications, la
+ pétrification du coeur propre au bourreau, et la pétrification du
+ cerveau propre au mandarin. On pouvait affirmer, car le monstrueux
+ a sa manière d'être complet, que tout lui était possible, même
+ s'émouvoir. Tout savant est un peu cadavre; cet homme était un
+ savant. Rien qu'à le voir on devinait cette science empreinte dans
+ les gestes de sa personne et dans les plis de sa robe. C'était une
+ face fossile ..., etc.
+
+De même sont écrits les portraits du capitaine Clubin, de Déruchette et
+de Gilliatt, de la duchesse Josiane et d'Ursus, de Javert, de Fantine et
+de Thénardier. Des personnages de son théâtre, aux héros de la _Légende
+des Siècles_, aux femmes et aux enfants qui traversent certains poèmes,
+tous sont ainsi peints au décuple, saisis une première fois d'un coup,
+repris, traités à nouveau, enclos de mille contours semblables et
+déviants, obsédés et retouchés par une main sans cesse retraçante. De
+même pour la psychologie des personnages que M. Hugo conçoit comme des
+êtres nus et simples, qui manifestent leur passion ou leur nature par la
+répétition d'actes semblables. Enfin qu'il s'agisse de l'effronterie
+d'un gamin ou d'une vue d'ensemble sur la vie monastique, de la manie
+d'un ancien capitaine à pronostiquer le temps, ou d'une redoutable crise
+de conscience, du spectacle funèbre d'un pendu épouvantant ses
+commensaux ailés des soubresauts dont l'anime le vent dans la nuit sur
+une plage, ou d'une considération historique sur la Convention, de
+plaintes sur la mort ou d'exultations sur la vie, M. Hugo est
+essentiellement l'écrivain de la redite, de la répétition, de la
+variation. De haut en bas, du sublime au fantasque, dans tous les sujets
+et à travers toutes les émotions, il est celui qui ne peut exprimer une
+seule pensée en une seule phrase.
+
+Nous avons déjà noté qu'au cours d'une pareille ascension de périodes à
+sens identique, les mots propres rapidement épuisés auront pour suite
+des synonymes de plus en plus indirects, puis des allusions et des
+images. La longue ouverture du _Jour des Rois_ où le poète essaie de
+montrer la figure du mendiant, spectateur infime et presque inanimé des
+incendies allumés par les puissants aux quatre points cardinaux, aboutit
+à ces deux vers et s'y résume:
+
+ Penché sur le tombeau plein de l'ombre mortelle,
+ Il est comme un cheval attendant qu'on dételle.
+
+Mais dans l'oeuvre de Victor Hugo, ce symbolisme est souvent autre chose
+que la terminaison d'une période ascendante. Tout symbole est à la fois
+une abréviation et une transposition; ce sont là les rôles que l'image
+remplit chez le poète.
+
+Enchaînées et se succédant, les métaphores, par les rudes raccourcis
+qu'elles infligent au style, par les sauts de pensée qu'elles
+impliquent, donnent à toute pièce une grandeur grave, quelque chose de
+biblique et d'auguste. Ainsi de ces strophes de _Olympio_:
+
+ Les méchants accourus pour déchirer ta vie
+ L'ont prise entre leurs dents.
+ Les hommes alors se sont avec envie
+ Penchés pour voir dedans:
+ Avec des cris de joie ils ont compté tes plaies
+ Et compté tes douleurs,
+ Comme sur une pierre on compte des monnaies
+ Dans l'antre des voleurs.
+ Ton âme qu'autrefois on prenait pour arbitre
+ Du droit et du devoir,
+ Est comme une taverne où chacun à la vitre
+ Vient regarder le soir ...
+
+Que l'on note dans cette pièce le double emploi des métaphores. Si elles
+sont d'énergiques résumés, elles substituent en même temps, à la
+description d'états d'âme, durs à rendre en vers, des visions
+imaginables et familières. Ce passage de l'abstrait au tangible, et de
+l'obscur au saisissant est marqué avec la plus noble énergie, dans la
+pièce _En plantant le Chêne des États-Unis d'Europe_, où le poète, dans
+un des plus larges déploiements lyriques qui soient, adjure les
+éléments, les cieux et la mer, de corroborer le jeune plant mis en
+terre:
+
+ Vents, vous travaillerez à ce travail sublime,
+ O vents sourds qui jamais ne dites: c'est assez.
+ Vous mêlerez la pluie amère de l'abîme
+ À ses noirs cheveux hérissés.
+ Vous le fortifierez de vos rudes haleines,
+ Vous l'accoutumerez aux luttes des géants.
+ Vous l'effaroucherez avec vos bouches pleines
+ De la clameur du néant.
+ Que l'hiver, lutteur au tronc fier, vivant squelette,
+ Montrant ses poings de bronze aux souffles furieux
+ Tordant ses coudes noirs, il soit le sombre athlète
+ D'un pugilat mystérieux.
+
+Les strophes se suivent ainsi, bondissantes et fuyantes, emportant le
+lecteur à ne plus voir le chêne que quelques proscrits ont planté sur
+une plage, et l'idée révolutionnaire qu'il figure, mais un lutteur
+monstreux à forme demi-humaine opposant à l'assaut d'éléments
+passionnés, des racines douées d'obstination et des branches
+volontairement noueuses.
+
+M. Victor Hugo excelle ainsi à rendre pittoresques par des métaphores
+matérielles, certaines propositions psychologiques, que l'on ne saurait
+décrire qu'en vers ternes. La connivence des timorés et des violents est
+ainsi transposée:
+
+ Les peureux font l'audace; ils ont avec le glaive
+ La complicité du fourreau.
+
+et la communauté de faute qui en résulte, ainsi:
+
+ Reste, elle est là, le flanc percé de leur couteau
+ Gisante; et sur sa bière
+ Ils ont mis une dalle; un pan de ton manteau
+ Est pris sous cette pierre.
+
+S'il est des mots qui puissent rendre la vague terreur d'un tyran
+inquiet des murmures des honnêtes gens, ce sont des vers comme ceux-ci:
+
+ Et ces paroles qui menacent,
+ Ces paroles dont l'éclair luit,
+ Seront comme des mains qui passent
+ Tenant des glaives dans la nuit.
+
+La joie sereine des beaux dieux, que les poètes ont montrés planant
+au-dessus de nuées d'or, resplendit en une magnifique succession
+d'images, que terminent ces deux vers radieux:
+
+ Ils savouraient ainsi que des fruits magnifiques
+ Leurs attentats bénis, heureux, inexpiés.
+
+De splendides paroles font presque imaginer le mystère de l'immortalité
+de l'âme:
+
+ Quand nous en irons-nous où sont l'aube et la foudre?
+ Quand verrons-nous déjà libres, hommes encor
+ Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre
+ Et nos pieds faits de nuit, éclore en ailes d'or?
+
+L'infinité de l'espace est presque conçue comme réelle en ces vers:
+
+ Il vit l'infini porche horrible et reculant
+ Où l'éclair, quand il entre, expire triste et lent.
+
+Ce don de matérialisation, cette aptitude à transposer les choses
+inimaginables en correspondances plus corporelles, a permis à M. V. Hugo
+d'écrire les singulières pièces finales de la _Légende des Siècles_ et
+des _Contemplations_, ces tentatives désespérées d'exprimer
+l'inexprimable et l'inintelligible, où le poète livrant avec les mots
+une terrible bataille à de vagues ombres d'idées, accomplit ses plus
+merveilleux prodiges de parolier, et mesure ses plus profondes chutes.
+En ce point s'arrête l'évolution de l'image. Née d'une accumulation de
+phrases synonymiques qu'elle couronnait et résumait, prise comme un
+substitut de représentations directes possibles mais ternes, employée à
+la tâche de plus en plus difficile et de moins en moins réussie de
+figurer matériellement des idées plus obscures parce que plus creuses,
+elle finit par devenir le vêtement de purs fantômes intellectuels, à qui
+elle prête seule une existence apparente.
+
+À ces deux formes de son style, la répétition et l'image, M. V. Hugo
+joint une troisième habitude, la plus apparente de toutes, l'antithèse.
+Par cette juxtaposition de deux termes, de deux objets, de deux
+ensembles doués d'attributs contraires, par ce contraste exalté, par ce
+rapprochement souligné par des répétitions et marqué par des images, M.
+Hugo s'attache à définir plus nettement deux pensées antagonistes, amène
+la comparaison entre les deux termes ainsi heurtés de force, et définis
+par la révélation de propriétés hostiles.
+
+La phrase même de M. Victor Hugo abonde constamment en termes durs à
+apparier. Parmi d'autres tendances celle d'accoler aux plus lumineux
+adjectifs et aux substantifs les plus clairs, le mot «sombre» est
+flagrante. On relève sans peine, en peu de pages: «Au grand soleil
+couchant horizontal et sombre; miroir sombre et clair; sérénité des
+sombres astres d'or.» Les romans sont riches en ces contrastes purement
+verbaux, notamment certaines oraisons comiques et grandiloquentes dans
+l'_Homme qui Rit_, dans les _Misérables_ la plupart des dissertations
+générales, parmi lesquelles il faut relever celle sur l'antithèse entre
+les pénitences du couvent et l'expiation du bagne. Dans les drames, pas
+un monologue ou une tirade qui n'étincelle de brusques collisions de
+mots. La déclamation de Charles-Quint, les passages de bravoure de Don
+César de Bazan, le premier soliloque de Torquemada sont ainsi relevés de
+heurts sonores et éclatants. Mais les plus insignes exemples
+d'antithèses reprises, continuées et réduites, seront trouvés dans la
+_Chanson des Rues et des Bois_, où presque chaque poème semble traversé
+par deux courants d'idées inverses et parallèles. Qu'il s'agisse
+d'ailleurs d'une anecdote ou d'une scène, presque toutes les pièces
+contiennent au début ou à la fin un contraste dissonant entre deux
+aspects antagonistes. Les dénouements de la plupart des _Orientales_
+démentent l'exorde. Dans les _Châtiments_, le poème _Nox_ met en regard
+des splendeurs du couronnement, l'aspect du cimetière Montmartre, fosse
+des fusillés. Dans les _Voix intérieures_, des sages s'attristent sur le
+festoiement des fous, et l'_À Olympio_, oppose à la douce gravité du
+poète, les clameurs des haineux. Dans les _Quatre vents de l'Esprit_, le
+livre satirique flagelle les méchants parce qu'ils sont méchants, et les
+excuse parce qu'ils sont petits. Dans la _Légende des Siècles_, les
+contrastes dramatiques abondent. L'apparition de Roland parmi les oncles
+ennemis du roi de Galice, Philippe II songeant en son palais au-dessus
+du jardin où l'infante effeuille une rose, l'aigle héraldique d'Autriche
+contredit par l'aigle helvétique, dans le _Romancero du Cid_, le vieux
+héros fidèle au roi qu'il censure, entrechoquent deux spectacles ou deux
+humeurs. À tous les tournants des drames ou des romans, se passent des
+coups de théâtre, de poignantes alternatives, des luttes de conscience
+entre deux devoirs, des ironies tragiques qui font dire ou faire à un
+personnage le contraire de ce qu'il veut de toute son âme. La subite
+volte-face d'Hernani récompensé et gracié, Torquemada entrant en scène
+sur les dernières suppliques de Ben-Habib, l'incendie de la Tourgue
+égayant les enfants qu'il va tuer, Marie Tudor et Jane ne sachant si
+c'est l'amant de l'une ou de l'autre que l'on exécute, Marius
+défaillant entre le désir de sauver Valjean et la terreur de perdre
+Thénardier, la tempête sous un crâne, la Sachette reconnaissant sa fille
+en celle qu'elle a maudite, Ceubin saisi par la pieuvre et Triboulet
+tenant l'échelle à l'enlèvement de sa fille, quelle liste de contrastes,
+d'hésitations, d'alternatives et de déchirements d'âmes, d'antithèses
+fragmentaires qui amplifiées et soutenues deviennent la contexture même
+de toute oeuvre.
+
+Que l'on observe que les _Châtiments_ sont l'ironique antiparaphrase des
+paroles officielles placées en épigraphes, qu'il n'est presque point de
+volume de poèmes qui ne soit digne de porter en titre l'antithèse de
+Rayons et Ombres, que tous les romans et les drames sont les
+développements d'une psychologie, d'une situation ou d'une thèse
+bipartites. En _Triboulet_, en _Lucrèce Borgia_, le sentiment de la
+paternité lutte contre les vices innés. En _Hernani_, en _Ruy-Blas_, en
+_Marie Tudor_, en _Marion Delorme_, l'amour se heurte à la haine.
+L'_Homme qui Rit_ est fait du contraste de la passion idéale et de la
+passion voluptueuse; les _Misérables_ sont la lutte de l'individu contre
+la société, les _Travailleurs de la Mer_, celle de l'homme contre les
+éléments. _Quatre-vingt-treize_, celle du droit divin contre la
+Révolution, du principe girondin contre le principe Saint-Just,
+personnifiés en Lantenac, Cimourdain et Gauvain.
+
+Nous touchons ici à la façon dont M. Hugo entend l'âme de ses
+personnages. De même que ses phrases, ses poèmes, ses recueils, ses
+romans et ses drames sont le développement d'antithèses de plus en plus
+générales, ses personnages sont presque tous de nature double, comme
+dimidiés portant en eux la lutte constante ou passagère de deux passions
+adverses, constitués contradictoirement dans leur âme et dans leur
+corps, dévoyés par une crise qui retranche leur existence antérieure de
+leur existence actuelle. Marie Tudor est reine et amante; en Gwynplaine
+la laideur physique offusque la beauté morale; le forçat 24601 devient
+en quelques heures le plus noble des hommes, et le sultan Mourad,
+toujours inexorable à tous, eut un instant pitié d'un porc.
+
+Se bifurquant en de plus générales oppositions, l'antithéisme divise
+donc toute l'oeuvre de M. V. Hugo, des mots aux âmes, du plan d'une
+anecdote à celui d'un roman en huit cents pages, d'une fable à une
+trilogie, de la succession des strophes au principe de l'esthétique,
+qui, exposée dans la préface de _Cromwell_, se résume dans le mélange de
+deux contraires, le comique et le tragique.
+
+Et de même que les tendances formelles dominantes, que nous devons
+analyser, aboutissent l'une à des redites profuses, l'autre à une
+obscurité sentencieuse, la pratique constante de l'antithèse semble
+avoir laissé des traces nocives en une des tendances caractéristiques de
+M. Hugo: À force de diviser son attention entre les deux termes
+contradictoires qu'il oppose sans cesse, de sauter de chaque objet à son
+opposé, de tout diversifier et de tout confondre, il semble comme si M.
+Hugo ne peut plus concentrer son activité intellectuelle en un seul
+point ou en un seul ensemble. La pensée comme la langue du poète se
+désagrègent par endroits. De là, des hachures de style, l'abus de
+l'apostrophe, les phrases sans verbe, le style monosyllabique et
+sibyllin des grands passages. De là, la tendance marquée aux
+digressions, les dix phrases formant tableau éparses en dix pages, comme
+en ce merveilleux portrait de la duchesse Josiane nue sur son lit
+d'argent, dont les membres se profilent écartelés sur tout un énorme
+chapitre. Enfin toute la bizarre construction des oeuvres de prose et de
+vers, résulte de cette dispersion de la pensée, le manque de proportion
+d'épisodes comme la bataille de Waterloo dans les _Misérables_, l'air
+déjeté et fruste des romans et des longues légendes, trop étendus et
+trop brefs, sans mesure et parfois difformes.
+
+Nous sommes au terme de notre analyse. Comme un mouvement transmis des
+roues petites aux plus grandes, puis au volant, qui le renvoie à toute
+la machine et la règle par l'allure qu'il en reçoit, nous avons suivi
+les trois tendances formelles de l'esprit de M. Hugo, des mots aux
+péripéties, des péripéties à la psychologie et de là aux conceptions
+fondamentales des grandes oeuvres. Nous avons vu comment des habitudes
+qui ne paraissaient affecter que le style ont pu être montrées influer
+sur les gros organes de toute l'oeuvre, comment la répétition a
+simplifié la psychologie, la tendance à l'image facilité l'accès de
+sujets métaphysiques, l'antithétisme déterminé la composition et
+l'esthétique. Il nous reste à pénétrer dans ce domaine interne de
+l'oeuvre de V. Hugo, dont nous avons déjà passé les approches, à
+examiner non plus les paroles, mais leur sens, non la rhétorique mais la
+matière même qu'elle ouvre, non la loi des développements mais la nature
+des idées développées, le caractère commun et saillant des scènes, des
+portraits, des événements et des conceptions, qui donnent lieu à
+déployer des répétitions, des images et des antithèses.
+
+
+II
+
+
+Toute personne familière avec l'oeuvre de M. V. Hugo, aura senti à
+certaines parties, que le nombre, l'importance et l'intensité des idées
+ne correspond pas à la noble opulence de l'expression. Il arrive que
+sous l'impérieux flux de paroles l'on découvre le cours mince et lent de
+la pensée, le pauvre motif de certains passages de bravoure, la
+psychologie rudimentaire des personnages, l'impuissance des descriptions
+à montrer les choses; l'humanité et le monde réels presque exclus de
+cent mille vers et de cent mille lignes, tout ce dénûment du fond sous
+la luxuriance de la forme font de l'oeuvre du poète un ensemble hérissé
+et creux, analogue au faisceau massif de tours qu'une cathédrale érige
+sur une nef vide.
+
+M. V. Hugo a trop souvent recours pour ses fantaisies de style, à cet
+amas de pensées vulgaires, simples et fausses, que l'on appelle les
+lieux communs; il se prête à développer les thèmes empruntés, qui ne
+sont issus ni de sa pensée, ni de son émotion. Son imagination néglige
+le plus souvent de puiser immédiatement aux sources vives de
+l'invention poétique et verse dans le faux et le banal.
+
+Certaines des pièces de vers paraissent dénuées de tout contenu. Elles
+débutent comme au hasard par un aphorisme quelconque, et continuent au
+cours des phrases sans que l'on puisse deviner le motif intérieur qui a
+poussé le poète à écrire.
+
+Une pièce de vers commence ainsi:
+
+ Louis quand vous irez dans un de vos voyages
+ Vers Bordeaux, Pau, Bayonne et ses charmants rivages,
+ Toulouse la romaine, où dans ses jours meilleurs
+ J'ai cueilli tout enfant la poésie on fleurs
+ Passez par Blois.
+
+D'autres ainsi:
+
+ Jules votre château, tour vieille et maison neuve.
+ Se mire dans la Loire à l'endroit où le fleuve ...
+
+ Le soir à la campagne, on sort, on se promène ...
+
+Et l'on peut joindre à ce groupe de poèmes nuls, une bonne partie des
+_Orientales_, des premières _Contemplations_, et presque toutes les
+_Odes et Ballades_, auxquelles il faut ajouter ces développements oiseux
+à un point stupéfiant, qui tout à coup, dans les oeuvres en prose,
+laissent entre deux chapitres, un vide nébuleux.
+
+Une autre catégorie d'oeuvres à laquelle ressortissent la plupart des
+_Orientales, la Légende des siècles_, une pièce comme _les Burgraves_ et
+un roman comme _Notre-Dame de Paris_, fait se demander par quelle
+prodigieuse disposition sentimentale, le poète parvient à se faire le
+porte-voix, presqu'ému, d'une suite de personnes étrangères et mortes,
+dont il épouse les causes et les passions avec une infatigable
+versatilité. Il paraît difficile d'admettre qu'il ait pris le _Cri de
+guerre du Muphti, les malédictions du Derviche_ pour autre chose que des
+thèmes indifférents, aptes à de belles variations. S'il parvient dans
+_la Légende des siècles_ à faire passionnément déclamer Dieu, saint
+Jean, Mahomet et Charlemagne, le Cid, les conseillers du roi Ratbert,
+des thanes écossais, une montagne et une stèle, on peut en conclure sa
+grande souplesse d'esprit, et aussi l'intérêt mal concentré, superficiel
+et passager, qu'il porte à toutes ces ombres et ces symboles. On devine
+que M. Hugo sait être tout à tous les sujets, et l'on réfléchit que sa
+faconde verbale même, si l'on y ajoute par hypothèse, une certaine
+débilité intellectuelle, doit le porter à chercher des thèmes à phrases,
+dans tous les cycles de l'histoire et de la légende.
+
+Il s'adresse de même fréquemment à ce fonds commun d'idées humaines qui
+a produit à la fois les proverbes, les lieux communs et certaines
+indestructibles niaiseries. Sur des thèmes comme ceux-ci: la nature
+révèle Dieu; il faut faire l'aumône; l'argent que coûte un bal serait
+mieux employé en charités; les riches ne sont pas toujours heureux; il
+faut se contenter de peu; les malheurs de l'exil; il est beau de mourir
+pour la patrie, etc. etc., M. Victor Hugo aime à revenir. Mais où éclate
+avec une singulière intensité son don de varier à l'infini le plus
+rebattu des dires, à faire du bâton le plus nu, un thyrse divinement
+feuillé de pampres, c'est dans la belle série de pièces traitant ce
+sujet: nous sommes tous mortels. Que l'on prenne Napoléon II, le sultan
+Zimzizimi, dans les _Contemplations_, Claire, et ce chef-d'oeuvre
+_Pleurs_ dans la nuit; ces pièces énormes, tristes de la farouche ironie
+des prophètes juifs, tintant le glas de toutes les grandeurs mortelles,
+donneront la mesure extrême d'une forme grandiose, et d'une idée banale,
+d'un thème adventice, pris n'importe où, laissé tel quel, sans addition
+originale, mais mis en splendides images, développé en impérieuses
+redites, violemment heurté par le choc des antithèses, déployé en larges
+rhythmes, manié et remanié par une élocution prodigieuse.
+
+En toute occasion, M. Hugo en demeure à des idées vulgaires ou
+absurdes. La création de la femme lui apparaît comme le travail d'un
+potier, celle d'une sauterelle comme l'oeuvre d'un forgeron. Il proteste
+contre le suicide, qu'il qualifie de lâcheté, et soutient, contre toutes
+les statistiques, que l'abolition de la peine de mort et la diffusion de
+l'instruction diminuent la criminalité _(Quatre vents de l'Esprit_, pag.
+87 et 97). Les remords de conscience lui paraissent aussi anciens que le
+crime. Toute la science humaine (_l'Ane_) se résume en des livres vieux,
+poudreux et baroques. Il explique le rictus des cadavres par la joie des
+morts de rentrer dans le grand tout, et la position des yeux des
+crapauds par leur désir de voir le ciel bleu. Il est inutile d'ajouter à
+ces exemples. Banal et superficiel en des matières générales, M. Hugo,
+dans un domaine particulier, digne par excellence
+d'investigations,--l'âme humaine--a de même abondé dans l'irréel et le
+vulgaire.
+
+Sur ce point, les déclarations du poète sont explicites. Dans la préface
+de _Rayons et Ombres_ il se promet, de montrer les hommes tels qu'ils
+devraient et pourraient être; dans _les Quatre vents de l'Esprit_, il
+déclare sa croyance en l'homme entité, égal en tous ses exemplaires et
+s'applaudit d'abolir les différences qui mettent pourtant l'intervalle
+d'une espèce zoologique entre deux classes sociales.
+
+Ces deux aveux de principe ont été imperturbablement obéis. Que l'on
+relise une pièce comme _Dieu est toujours là_; on y verra exposés avec
+la plus irritante certitude, ces aphorismes; l'été est chaud, le pauvre
+humble, l'orphelin doux et triste, les chaumières fleuries, le riche
+charitable, les enfants «innocents, pauvres et petits». Il n'est
+d'ailleurs pas dans toute l'oeuvre de M. V. Hugo, d'enfants qui ne
+soient des anges ingénus ou pensifs. Les mères sont tendres, les aïeuls
+doux. Par _le Regard jeté dans une mansarde_, M. V. Hugo est parvenu à
+apercevoir une grisette moins réelle encore que celles de Murger. Là
+
+ Tout est modeste et doux, tout donne le bon exemple.
+
+Le mouchoir autour du cou fait oublier les diamants possibles. Elle
+chante en travaillant à des travaux de couture, dont elle réussit à se
+nourrir et ne court qu'un danger: celui d'être tentée d'ouvrir un
+Voltaire, situé dans un coin; des oiseaux et des fleurs sont à la
+fenêtre. Un mendiant, auquel le poète demande comment il s'appelle,
+répond: Je me nomme le pauvre. Un autre, vivant dans les bois, dit au
+poète qui le plaint:
+
+ ...Allez en plaindre une autre.
+ Je suis dans ces grands bois et sous le ciel vermeil,
+ Et je n'ai pas de lit, fils, mais j'ai le sommeil
+ Etc.
+
+ Tout ce passage est à lire jusqu'aux vers:
+
+Ainsi tous les souffrants m'ont apparu splendides Satisfaits, radieux,
+doux, souverains, candides. (_Contemplations_, livre V, 2e vol.). p/
+
+Quant au Parisien des faubourgs, M. Hugo dit simplement:
+
+ Et ce serait un archange
+ Si ce n'était un gamin.
+
+Cette liste suffit. On peut déjà prévoir quels seront les types plus
+achevés qu'imaginera un poète auquel les grandes catégories de
+l'humanité se présentent sous cet aspect. En effet, les notions
+psychologiques de M. Hugo sont fort simples. Elles lui font concevoir
+trois sortes d'âmes: celles qui sont unes et nues, invariables pendant
+toute leur existence factice, nettes de tout mélange, constituées comme
+une force physique ou un corps simple, par une seule tendance et une
+seule substance. Ce sont dans ces romans la Dea, de l'_Homme qui rit_,
+toute pureté, la duchesse Josiane, toute frivolité charnelle,
+Birkilphedro le perfide; dans _les Travailleurs_, l'hypocrite Clubin, le
+noble Gilliatt; dans _les Misérables_, Cosette, pure amante, Marius, le
+jeune premier type; dans _Quatre-vingt-treize_, le marquis de Lantenac,
+Cimourdain, «l'effrayant homme juste»; dans les drames, tous les
+amoureux d'Hernani à Sanche, et de Dona Sol à Rosa, tous les vieillards
+de Don Ruy à Frédéric de Hohenstaufen, plus quelques fourbes sans
+alliage. Toute cette foule, partagée en classes diverses, agit, vit et
+meurt d'une façon rectiligne, répète les mêmes actes et les mêmes
+paroles, fait les mêmes gestes et porte les mêmes mines du berceau au
+cercueil, sans que le poète se soucie de mettre au nombre de leurs
+composants un grain de la complexité, des contradictions et de
+l'instabilité que montrent tous les êtres vivants.
+
+M. Hugo n'a pas commis toujours, et entièrement, cette omission. Dans
+ses principales créatures il a légèrement dévié de cette psychologie
+congrue, non pourtant sans concilier avec son intuition partielle des
+complications humaines son amour de la simplicité. Il sépare la vie de
+ses héros en deux parties, généralement de signes contraires,
+l'existence avant la crise, celle postérieure, toutes deux unes et
+cohérentes, mais d'attributs diamétralement adverses. Valjean, odieux
+et haineux, forçat, passe chez M. Myriel et, peu après, devient le plus
+angélique des hommes vertueux; l'inexorable Javert est saisi en un
+moment de scrupules miséricordieux qui le font se suicider. Charles
+Quint devient de coureur d'aventures, empereur sérieux, Ruy Blas
+d'amant-poète, grand ministre. Marion Delorme amoureuse, n'est plus
+Marion la courtisane.
+
+ * * * * *
+
+Enfin, M. Victor Hugo atteint, au plus bas de sa profondeur, en
+concevant parfois des âmes géminées, partagées en deux moitiés
+distinctes et généralement contradictoires, par une absolue fissure,
+Marie Tudor, reine, est irritée contre son amant, puis se remet à
+l'aimer, puis commande qu'on le tue, puis le gracie. Cromwell passe de
+son attitude de mari peureux à celle de chef des têtes-rondes.
+Gwynplaine est oscillant entre son amour pour Dea et son amour pour
+Josiane; M. Gillenormand, entre sa haine des bonapartistes et son
+affection pour le fils de l'un d'eux. Lucrèce Borgia est maternelle et
+scélérate; Triboulet, paternel et proxénète; Gauvain, inflexible et
+humain. Cette simple mécanique intellectuelle, résumée en un conflit de
+deux natures, de deux passions, de deux mobiles, est la plus complexe
+que M. Hugo ait conçue. Tout l'au-delà de cette humanité chimérique lui
+est d'habitude inconnu.
+
+La tendance à l'irréel et au superficiel, qui lui fait simplifier et
+raidir toutes les âmes qu'il décrit, l'amène, par un choc en retour
+apparemment bizarre, à concevoir la vie comme plus romanesque et plus
+théâtrale qu'elle n'est. Sachant en gros les catastrophes et les
+conflits qu'elle peut présenter, ne tâchant pas de pénétrer dans le jeu
+de petits faits, d'incidents sans portée, de bévues et de hasards dont
+se composent les grands drames humains, les voyant de haut et de loin,
+comme un homme qui dans une montagne ne distinguerait pas les assises et
+dans une tour les moellons, M. Hugo représente la vie par ses gros
+événements. De là ses romans allant de coups de théâtre en crises de
+conscience, de situations extrêmes, en soudaines catastrophes, sans que
+même les interstices soient comblés par des files de petits incidents
+médiocres et quotidiens, tels que les chroniques et les mémoires nous
+les montrent exister sous les plus grands remuements de l'histoire. De
+là son théâtre machiné, sanglant et surtendu dont les péripéties ont
+tantôt l'air apprêté des effets de M. Scribe, tantôt l'air excessif des
+fins de drames.
+
+Que ce manque de pénétration, d'analyse, de souci des dessins, de
+recherche du vrai sous l'apparent, cette irritante superficialité qui
+rend creux les moindres poèmes comme les plus empanachés héros, les
+grosses catastrophes comme la moindre tirade amoureuse, est chez M. Hugo
+le résultat non d'un éloignement volontaire de la réalité, mais d'une
+impuissance fonctionnelle, un fait significatif le montre: la pauvreté
+d'idées qu'étale le poète en toutes les pièces où il a tenté de
+développer quelque idée métaphysique donnée comme originale. Rien de
+plus puéril que sa conception du jugement dernier, exposée à la fin des
+premières _Légendes_. Pour d'oiseux problèmes débattus par de faibles
+arguments, _Pensar Dudar_ et _Ce qu'on entend sur la montagne_ sont à
+lire. Le déisme développé dans les dernières pièces des _Contemplations_
+est aussi traditionnel, que le panthéisme de certaines pièces est celui
+des bonnes gens. Et quant à son idée sur la métempsychose rétributive,
+rien ne paraîtra plus confus. Il n'est pas en somme, dans toute l'oeuvre
+du poète, des sujets aux péripéties, de la psychologie à la philosophie,
+une pensée qui ne soit prise à la foule ou aux livres, qui ne doive être
+tenue pour inadéquate ou mal conçue. S'il est un titre que M. Hugo a
+usurpé, c'est celui de penseur.
+
+Il est naturel que l'on demande ici comment un poète chez qui nous
+avons constaté sous une magnifique élocution des symptômes marqués de
+débilité intellectuelle, se trouve cependant être un grand artiste. La
+réponse sera donnée par un nouvel ordre de faits que nous allons
+développer.
+
+Quand M. Hugo s'est emparé d'une pensée vulgaire, quand il a imaginé une
+âme sans complications, ou une péripétie sans antécédents, le poète ne
+s'en tient pas à cette simplicité sans intérêt. Emporté par sa tendance
+verbale à la répétition qui ne saurait s'exercer qu'en gradation
+ascendante, par son antithétisme qui réclame des chocs de grandes
+masses, par l'enivrement des belles images et l'emportement des larges
+rhythmes, il magnifie toutes choses au point de rendre les plus
+insignifiantes colossales et tragiques. M. Victor Hugo voit grand. Les
+plus simples scènes champêtres, une vache paissant dans un pré, des
+enfants qui jouent, un chêne dans une clairière, une fleur au bord d'un
+chemin, prennent sous ses puissantes mains de pétrisseur de verbe, une
+grandeur calme et menaçante, un aspect fatidique et géant, qui émeut
+intimement. Rien de plus grandiose que sa grâce. Il célèbre dans la
+_Chanson des Rues et des Bois_, le printemps, le matin, de jolies
+filles, les nuits d'été, avec une joie énorme. Son vers musculeux se
+contourne, se dégage et s'élance avec la forte souplesse d'un cable
+d'acier, tourne à l'hymne dans l'élégie, à la bacchanale dans l'idylle,
+constamment robuste et magnifique. La grosse bonne humeur de la populace
+de Paris sous la Convention, un attroupement devant la baraque foraine
+d'un ventriloque, certains boniments d'Ursus et le délirant épithalame
+de M. Gillenormand aux noces de Marius et Cosette, sont animés et
+transportés de la même joie tumultueuse, retentissent en fanfares de
+cuivre et en chants d'orgue, qui s'exhalent aux plus énormes éclats,
+quand le poète entreprend les grands spectacles et les grandes
+catastrophes.
+
+Rien de plus démesuré et de déchaîné que certaines de ses tempêtes. Un
+incendie, celui de la Tourgue, est un flamboiement sublime. Une
+bataille, comme celle de Waterloo dans les _Misérables_, est un
+foudroiement de Titans. La charge épique des cuirassiers de Millaud, la
+panique, les carrés de la garde tenant comme des îlots au milieu de
+l'écoulement des fuyards, par la nuit tombante, et sous le feu des
+canons qui la trouent; cela est inhumain. M. Hugo possède les variétés
+de la grandeur et les étale magnifiquement partout. Il sait être
+grandiose simplement dans une langue sculpturale et biblique, en un
+style fauve et comme recuit aux beaux passages de la _Légende des
+Siècles_. L'assaut des truands contre Notre-Dame, est d'une truculence
+fumeuse. Le marquis de Lantenac luttant contre le canon de la «Claymore»
+est froidement héroïque. La marche de Gwynplaine dans le palais
+somptueux et muet de Lord Clancharlie parait quelque chose de hagard et
+d'énorme; la scène est monstrueuse où Josiane, en sa lascive
+demi-nudité, colle ses lèvres junoniennes à la face tailladée de son
+hideux amant, et le regarde «fatale», avec ses yeux d'Aldébaran, rayon
+visuel mixte, ayant on ne sait quoi de louche et de sidéral.
+
+Mais dans tous les livres du poète aucun récit ne monte plus haut au
+sublime et au tragique que celui où Gwynplaine mené dans le caveau de la
+prison de Southwark aperçoit le spectacle misérable de Hardquannone
+soumis à la peine forte et dure. Les sourdes ténèbres du lieu, les
+vieilles et puériles lois latines psalmodiées par le greffier, les
+paroles surhumainement graves, adressées par le juge, une touffe de
+fleurs à la main, à la misérable guenille d'homme devant lui, écartelé
+nu entre quatre piliers et oppressé de masses de fer, la bouche râlante,
+la barbe suante, la peau terreuse, muet et les yeux clos, cela est
+énorme et admirable.
+
+Toute l'oeuvre de M. V. Hugo est ainsi grandie et exaltée par ce don
+d'amplification. Les personnages y sont des héros ou des monstres: de
+Javert le «mouchard marmoréen» à Gauvain, le général de trente ans qui
+possède «une encolure d'hercule, l'oeil sérieux d'un prophète et le rire
+d'un enfant....» Fantine, Mme Thénardier «la mijaurée sous l'ogresse»
+sont au-delà des deux frontières extrêmes de l'humanité, de même que les
+guerriers de la _Légende des Siècles_ sont plus grands que des statues.
+Tous les incidents sont des catastrophes, toutes les entreprises
+héroïques, les passions et les émotions intenses, les intrigues
+ténébreuses, et les vertus angéliques. S'il est vrai que l'oeuvre de M.
+Hugo correspond à un monde plus simple que le nôtre, elle correspond
+également à un monde gigantesque, où des rafales aux passions, des
+arbres aux crimes, de la beauté des cieux à la misère des humbles, tout
+est plus grand, plus fort, plus magnifique et plus enthousiasmant, qu'en
+ce globe par comparaison infime.
+
+Mais par dessus ces honneurs et ces monstruosités dont M. Victor Hugo
+sait faire du sublime, son génie atteint de plus hauts sommets encore
+dans toutes les scènes auxquelles se mêle un élément de mystère.
+
+Ici son imagination, laissée libre par la réalité, profitant des
+interstices que la science et l'expérience laissent dans le réseau de
+leurs notions, usant des terreurs héréditaires que les grands
+spectacles nuisibles ont déposées dans les âmes, pousse ses plus
+étranges et ses plus luxuriantes végétations. Le silence glacé d'une nef
+vide, une cloche béante au repos, une énorme salle de festin où les
+flambeaux agonisent, une âpre et solitaire gorge de montagne muette sous
+un soleil surplombant, un burg en ruine, une sombre voûte d'arbres,
+prennent sous son style un aspect formidablement inquiétant. Une nuit
+étoilée vue aux heures où tous dorment, le ciel bas d'une soirée
+d'hiver,
+
+ L'air sanglote et le vent râle,
+ Et sous l'obscur firmament,
+ La nuit sombre et la mort pâle
+ Le regardent fixement,
+
+le bois sombre plein de souffles froids où Cosette, la nuit, va pour
+chercher un seau d'eau, pénètrent d'une horreur sacrée. M. Hugo est par
+excellence le grand poète du Noir, et comme son satyre, connaît
+
+ Le revers ténébreux de la création.
+
+Le mystère des germes, la sourde poussée du printemps et l'ascension
+latente de la sève, les murmures des grandes plaines, la surprise des
+sources perlantes dans l'ombre, ont leur voyant et leur poète en celui
+qui a écrit dans les _Misérables_ seuls ces trois admirables épisodes:
+_Choses de la nuit, Foliis ac frondibus_, et cette arrivée de Valjean,
+par une nuit sans lune, dans le jardin du couvent du Picpus, ce jardin
+silencieux, mort et régulier où «l'ombre des façades retombait comme un
+drap noir». Que l'on rapproche de ces grands nocturnes, la descente de
+Gilliatt dans la caverne sous-marine dont la mer a fait un écrin et un
+antre, cette voûte, aux lobes presque cérébraux, éclairée d'une lumière
+d'émeraude, tapissée d'herbes déliées, mouvantes et molles, où roulent
+des coquillages roses, que frôle le gonflement des vagues, venant polir
+un noir piédestal où s'évoque «quelque nudité céleste, éternellement
+pensive, un ruissellement de lumière chaste sur des épaules à peine
+entrevues, un front baigné d'aube, un ovale de visage olympien, des
+rondeurs de seins mystérieux, des bras pudiques, une chevelure dénouée
+dans de l'aurore, des hanches ineffables modelées en pâleur»; la
+description des halliers sombres, ces «lieux scélérats» d'où les chouans
+fusillaient les «bleus», et dans l'_Homme qui rit_, ce merveilleux
+tableau de la baie de Portland par un crépuscule d'hiver, où les côtes
+blafardes se profilent en contours linéaires, puis encore l'enterrement
+de Hardquannone, emporté silencieusement à la brune, le glas toquant à
+coups espacés et discords, et cette molle nuit grise où Gwynplaine, dans
+l'amertume de son coeur, suit les quais gluants de la Tamise, portant le
+sourd désir de se suicider; M. Hugo apparaîtra comme le poète des choses
+sombres, en qui se répercute et se magnifie tout ce que les hommes
+appréhendent et redoutent.
+
+Que l'on ajoute encore à toutes ces scènes certains portraits pleins
+d'ombre et de réticence, dont le plus grand exemple est la silhouette
+bizarre, sacerdotale et scélérate du docteur Geestemunde, certains
+ensembles brouillés et confus, la perception subtile du trouble d'une
+société à la veille d'une émeute, de cet instant des batailles où tout
+oscille:
+
+ La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil, les traînées
+ de sang ruissellent illogiquement, les fronts des armées ondoient,
+ les régiments entrant ou sortant, font des caps ou des golfes, tous
+ ces écueils remuent continuellement les uns devant les autres ...
+ les éclaircies se déplacent; les plis sombres avancent et reculent;
+ une sorte de vent du sépulcre pousse, refoule, enfle et disperse
+ ces multitudes tragiques....
+
+Enfin que l'on considère cette tendance poussée à bout, que l'on fasse
+l'énumération de tous ces poèmes douteux où M. Hugo tente d'éteindre
+l'inconnu, de ses questions oiseuses sur les ténèbres métaphysiques, de
+ses constants efforts à définir l'incertain des problèmes historiques,
+sociaux, moraux et religieux, de son abus de l'obscurité, de ses appels
+à une intervention divine, et de sa vision de l'inexplicable dans les
+plus claires choses; il nous semble que la démonstration est suffisante.
+S'il est un domaine où M. Hugo soit à la fois fréquent et magnifique,
+c'est celui du mystérieux, du caché, du crépusculaire, du nocturne. S'il
+est par excellence celui qui ne sait point voir les choses réelles, il
+est le familier de leur envers, des terreurs, des appréhensions et du
+trouble, des fantasmagories et des imaginations, dont les hommes
+peuplent peureusement l'absence de clarté.
+
+Certains faits contradictoires ne sauraient altérer la valeur de cette
+induction. Les chapitres réalistes des _Misérables_, ne nous sont pas
+inconnus, tels que la plaidoirie singulièrement navrante et comique et
+vraie du père Champ-Mathieu, indigné dans sa stupidité d'être pris pour
+le forçat Valjean, ni tout l'épisode du petit Picpus, les notes précises
+sur l'existence des religieuses, la bizarre conversation entre le père
+Fauchelevent et la mère Supérieure, ni cette excellente figure de M.
+Gillenormand, ni celle de Thénardier fourbe et féroce. Le faux Lord
+Clancharlie est historiquement vraisemblable, et de toutes les héroïnes
+de théâtre, la reine Marie Tudor, se distingue par des passions humaines
+conçues en termes vrais. Dans certaines poésies même, comme
+_Mélancholia_, les misères sociales paraissent décrites et déplorées
+véritablement. Mais ce ne sont point ces parties éparses et sincères qui
+peuvent caractériser l'oeuvre de M. Hugo. Elles montrent que
+l'organisation intellectuelle de ce poète n'est pas absolument dénuée
+des propriétés qui constituent le talent d'artistes d'une autre école.
+Elles ne prévalent point contre les faits universels et
+caractéristiques, les tendances générales et excessives que nous avons
+reconnues en cette étude, dont les résultats se résument comme suit:
+
+En un style fait de répétitions, d'antithèses et d'images, M. Hugo drape
+des idées soit banales, vulgaires, prises au hasard et partout, soit
+paraissant, comparées aux objets, plus simples, plus grandes et plus
+vagues. Cette nullité, cette simplification et ce grossissement du fond,
+sont unis aux propriétés caractéristiques de la forme non par des
+relations de causes à effets ou d'effets à cause, mais par un rapport
+indissoluble qui permet de considérer ces deux ordres de faits comme
+résultant à la fois d'une cause unique. En effet, toute la richesse du
+style de M. Victor Hugo s'associe de telle sorte à la simplicité de ses
+idées, qu'il reste indécis s'il use de son élocution prodigieuse pour
+dissimuler la faiblesse de sa pensée, ou si celle-ci s'interdit toute
+activité dépensée en belles paroles. Le grossissement est joint à la
+simplicité soit pour la cacher, soit parce qu'un objet vu incomplètement
+est vu plus en saillie; il aboutit nécessairement à la répétition
+ascendante des mots, comme celle-ci au grossissement des idées. Le vague
+et le mystère de la pensée conduisent à l'emploi des images, et
+celles-ci facilitent le développement de sujets purement métaphysiques.
+Les mots s'allient ainsi aux choses en une relation immédiate et
+essentielle par des actions et des réactions réciproques, qu'il faut
+tenir en mémoire. C'est par cette synthèse finale, réunissant en un
+ensemble homogène les éléments que notre analyse a dissociés, que l'on
+pourra reconstruire logiquement l'oeuvre immense de M. Victor Hugo. Une
+merveilleuse puissance verbale, abondante, fertile, colorée, sans cesse
+renaissante et variée comme un fouillis de lianes; sous ce revêtement
+une pensée simple, nue, énorme, brute et à gros grains, comme un
+entassement de rocs; l'on aura là une image approchée des livres du
+poète, l'enchevêtrement luxuriant de sa forme, sur l'édifice grandiose
+de ses simples et énormes idées, tout le déploiement de ses livres
+hérissés et fleuris, érigés en gros blocs friables et mal assemblés. En
+cette antithèse fondamentale et inaperçue du poète: la nudité du fond et
+la richesse de la forme, l'oeuvre de M. Victor Hugo se résume.
+
+NOTES:
+
+[Note 10: Décembre 1884, _Revue Indépendante_.]
+
+
+III
+
+
+De l'ensemble des faits que nous venons d'établir, il résulte une
+explication psychologique? En d'autres termes aux anomalies d'expression
+et de pensée qui sont devenues manifestes au cours de cette étude,
+pouvons-nous assigner pour cause une ou plus d'une anomalie interne du
+mécanisme intellectuel connu, qui, admise sur hypothèse, paraisse être à
+l'origine de tous les caractères marqués de l'oeuvre de M. Victor Hugo?
+Il nous semble que l'on peut répondre par l'affirmative à une question
+ainsi précisée.
+
+Si nous reprenons les résultats de notre analyse, résumés en ces deux
+termes: simplicité de la pensée et richesse de la forme, le choix de
+celui qui précède et détermine l'autre, ne peut-être douteux. Il n'a
+jamais paru à personne que les gens d'intelligence simple, soient
+nécessairement des orateurs copieux, tandis que le contraire semble
+vrai.
+
+L'opinion commune sur les gens à parole facile, les improvisateurs, les
+avocats, les bavards, les écrivains de premier jet, démontre en quelque
+façon que chez les discoureurs abondants on a remarqué une activité
+intellectuelle moins intense et moins vive relativement. C'est donc de
+l'examen des facultés orales de M. Hugo (car la psychologie ne distingue
+pas la parole prononcée de la parole écrite) que nous allons partir,
+quitte à revenir sur nos raisonnements, si l'explication qu'elles nous
+auront fournie ne rend pas compte également des facultés mentales du
+poète.
+
+M. Kussmaul (_Troubles du langage_) expose que l'acte de parler se
+décompose en trois phases: l'impulsion interne, intellectuelle et
+émotionnelle; l'expression intérieure; l'expression proférée. Or, nous
+avons discerné en M. Hugo, dès le début, l'habitude de répéter en
+plusieurs formules diverses une seule pensée, de sorte que fort souvent
+dans tout un chapitre et tout un poème, peu d'idées distinctes sont
+émises. Il semble donc qu'en lui, à une seule impulsion de l'âme, à une
+conception, à une émotion, à une vision intérieures, correspondent une
+multitude d'expressions, qui se présentent tumultueusement, s'ordonnent,
+se rangent et sont issues de suite, tandis que les facultés
+intellectuelles restent inactives, attendant que ce flux ait passé, pour
+reprendre leurs fonctions intermittentes. Que l'on admette ce don
+d'exprimer longuement et de penser peu, de développer magnifiquement et
+abondamment, le moindre jet d'émotion et d'idées; que l'on se figure en
+outre que pendant ces successives rémissions de l'intelligence, M. Hugo
+porte dans sa conscience non plus des pensées, mais de purs mots; tout
+deviendra clair. Un esprit présentant cette anomalie de ne penser guère
+qu'en paroles, devra s'exprimer en antithèses et en images, devra
+simplifier et grossir la réalité, devra parfaitement rendre le
+mystérieux et le monstrueux, en vertu du mécanisme même de notre
+langage.
+
+Chez lui, chaque idée, au lieu d'en suggérer une autre, de se propager
+de terme en terme, du début à la fin d'une oeuvre, s'étant immédiatement
+fondue et comme dissipée dans l'abondance d'expressions qu'elle
+déchaîne, ne subsiste pendant une durée appréciable qu'en mots. Ceux-ci
+comprennent d'abord les termes propres et synonymes, puis les termes
+analogues, enfin, et, nécessairement, les termes métaphoriques. De même
+le poète s'exprime, en effet, par des mots justes, puis par des mots
+détournés, puis par des images. Et celles-ci étant l'équivalent non de
+l'idée, depuis longtemps oubliée, mais des premiers mots dans laquelle
+elle était conçue, il suit qu'elles paraîtront d'habitude imprévues,
+incohérentes, neuves et curieuses aux personnes habituées à penser en
+pensées. De même, c'est grâce à ce rapport lointain entre l'image et
+l'idée que M. Hugo parvient à figurer parfaitement, en apparence, des
+idées ou abstraites ou impensables, et qu'il se trouve amené à traiter
+en beaux vers les plus vagues sujets métaphysiques.
+
+La tendance du poète aux antithèses s'explique d'une manière analogue.
+M. Taine, dans le premier livre de l'_Intelligence_; M. Lazarus, dans sa
+monographie sur l'_Esprit et le langage_, montrent que nos mots sont
+abstraits et absolus. Le mot «arbre» ne représente aucun arbre
+particulier, qui pourrait être de telle grandeur et de telle
+disposition, mais bien un vague ensemble de masse globulaire verte
+placée au haut d'un grand tronc gris-brun. Et ainsi délimité, l'arbre se
+sépare nettement de tout ce qui l'entoure, notamment du brin d'herbe à
+son pied. Seul un esprit réaliste sentira qu'il n'y a au fond aucune
+démarcation entre les graminées des petites aux grandes, les ronces, les
+arbustes, les scions, les petits arbres et les gros. Le mot «homme» de
+même, que nous nous figurons blanc, pourra être verbalement opposé au
+mot «bête» que nous imaginons quadrupède et velue; mais en fait, ces
+mots font abstraction des grands singes marchant souvent debout et la
+face glabre, ainsi que des peuplades sauvages, les Papouas et les
+Boschimans, marchant courbés et les bras ballants jusqu'aux genoux, le
+nez épaté et la face fuligineuse. On peut poursuivre ce travail pour
+tous les mots antithétiques, depuis lumière-ténèbres, desquels sont omis
+les dégradations crépusculaires, jusqu'à matière-esprit, que relient les
+manifestations de plus en plus subtiles de la force. On verra ainsi que
+la nature ne contient pas de choses opposables, et que seul le langage
+crée des mots qui le sont. Que M. Hugo dût s'abandonner à cette tendance
+antithétique que les mots eux-mêmes et les mots seuls possèdent,
+paraîtra naturel à qui aura suivi nos explications.
+
+Nous passons aux facultés mentales du poète. Dans tous les précédents
+paragraphes, nous avons tenu tacitement pour acquis que la pensée pure
+de M. V. Hugo n'est ni constamment active, ni analytique, ni appliquée à
+se conformer exactement à la nature des choses. Les faits que nous avons
+exposés dans le deuxième chapitre de notre étude justifient cette
+pétition de principe. Nous avons vu que M. Hugo se plaît à exécuter des
+variations, parfois extrêmement belles, sur les lieux-communs les plus
+abusés, qu'en de nombreux endroits de son oeuvre, il s'inspire
+visiblement des idées simples et parfois fausses, qui ont cours dans le
+public sur des sujets familiers. C'est là le procédé d'un homme peu
+habitué à penser pour son propre compte, prompt à s'emparer de thèmes
+tout faits pour donner libre cours à sa faculté de parolier. Mais il est
+un domaine où le vulgaire ne peut même le mal renseigner. C'est celui de
+l'âme humaine, et ici encore M. Hugo s'en tire par des mots.
+
+Quand on dit, sans trop y songer: un héros, un vieillard, une jeune
+fille, une mère, nous apercevons vaguement quelque chose de fort net et
+de fort simple. Un héros est un beau jeune homme brave et rien de plus;
+une jeune fille est un être chaste, joli et timide. Qu'un héros n'est
+souvent ni beau, ni jeune ni même brave; qu'une jeune fille peut être
+laide, sensuelle et hardie et tous deux par-dessous cela posséder une
+cervelle compliquée et retorse,--les mots ne nous le disent pas et
+l'analyse seule nous l'apprend. M. Hugo s'en tient aux mots; de là,
+l'air de famille de ses créatures similaires, et leur psychologie
+écourtée, qui se borne à assigner à chaque type les tendances
+convenables et conventionnelles, à rendre les vieillards vénérables et
+les mères tendres, les traîtres fourbes et les amantes éprises, sans
+nuance, sans complications et sans individualité, sans rien de ces
+contradictions abruptes et de ces hésitations frémissantes que présente
+tout être vivant.
+
+Mais ici, le langage qui a compromis l'oeuvre de M. Hugo, la sauve. Si
+ce poète simplifie la réalité, il la grossit, en vertu de cette même
+habitude de pensée verbale, qui a façonné son style et ses conceptions.
+Le mot, s'il ne contient que les attributs les plus généraux, les plus
+caractéristiques et les plus simples de l'objet qu'il désigne, les porte
+en lui poussés à leur plus haute puissance. Le mot «chêne» figure un
+arbre robuste et énorme; le mot «or» rutile plus brillamment que le pâle
+métal de nos monnaies. Il n'est pas de femme qui soit la femme, ni de
+pourpre vermeille qui mérite d'être appelée le rouge. Le poète dont
+toute l'activité intellectuelle se dépense en mots, qui use sans cesse
+de ces brillants faux jetons de la pensée, ne pourra s'empêcher de voir
+les choses aussi démesurées que les paroles qui les magnifient. Pour
+lui, nécessairement, les méchants seront monstrueux, les jeunes filles
+virginales et les tempêtes formidables. Il ne concevra d'hommes vertueux
+que saints, d'aurores que radieuses. La brise passant dans les arbres
+sera pour lui l'haleine du grand Pan, et il soupçonnera des faunes dans
+les taillis obscurs. Le mot _Napoléon 1er_ fera surgir en son âme un
+fantôme de statue, le mot _Révolution_ une lutte de titans, le mot
+_Liberté_ des hommes déliés qui s'embrassent en pleurant. Que ces
+sentiments, cette façon de penser, d'être ému et d'exprimer, est portée
+chez M. Hugo à un degré tel qu'elle devient géniale et sublime, la fin
+de la deuxième partie de notre étude le montre.
+
+Reste le fait qu'entre toutes ces visions grossissantes de la nature, M.
+Hugo a le plus noblement exalté ses phénomènes crépusculaires et
+mystérieux. Ici, à son habitude de concevoir les choses aussi énormes
+que les mots, aucune expérience antagoniste ne s'oppose. Les mots
+_ombre_, _antre_, _nuit_, pris verbalement et portés à leur plus haute
+énergie, désignent des lieux ou des temps dans lesquels les sens de
+l'homme sont forcément inactifs, c'est-à-dire ne nous donnent plus aucun
+renseignement. De même les termes plus abstraits: _mystère_, _trouble_,
+l'_éternité_, l'_au-delà_, expriment des entités sur lesquelles nous ne
+savons rien. Ainsi leur agrandissement n'a pas de bornes comme il en
+existe pour les mots figurant des objets communs; dans le domaine du
+vague, la fantaisie de M. Hugo, laissée sans limites et sans résistance,
+se meut et se déploie à l'infini, comme s'épand un gaz infiniment
+élastique, laissé sans pression. Il ne s'occupe pas plus de voir la
+chose nulle sous le mot peu précis que la chose mesquine sous le mot
+énorme, la chose complexe sous le mot simple, la chose indéfinie sous le
+mot absolu, les choses vraies enfin sans désignations répétées et sans
+images appendues, sous les mots[11].
+
+Certaines tendances subsidiaires de M. Hugo sont expliquées par notre
+théorie, et la confirment. Est-il maintenant son habitude de désigner
+les chapitres de ses livres, ses poèmes et ses recueils par les titres
+métaphoriques, qui ne donnent pas le contenu de l'oeuvre; son érudition
+qui comprend toutes les sciences verbales, la métaphysique, la
+théologie, la jurisprudence, la philologie, les nomenclatures, et aucune
+des sciences réalistes et naturelles; sa réforme de la versification,
+qui a eu pour effet, par l'introduction de l'enjambement, de permettre
+d'exprimer une idée en plus de mots que n'en contient un vers; le
+résultat même du romantisme qui, parti en guerre au nom de Shakespeare
+contre l'irréalisme classique, n'a abouti qu'à enrichir la langue
+française de nouveaux mots; toute la vie du poète, la mission
+sacerdotale qu'il s'est assignée, son entrée en lice pour la
+«révolution» contre le «pape», sa haine des «tyrans» et sa philanthropie
+générale; tous ces traits résultent du verbalisme fondamental de son
+intelligence. Son immense gloire de poète national peut être expliquée
+de même.
+
+M. Hugo est en communion avec la foule, parce qu'il en épouse les idées
+et en redit, en termes magnifiques, les aspirations. Coutumier comme
+elle de ne point creuser les dessous des choses, de croire tout uniment
+qu'il y a des braves gens et des coquins, que tous les hommes sont
+frères et tous les prés fleuris, que les oiseaux chanteurs célèbrent
+l'Éternel, que les morts vont dans un monde meilleur, et que la
+Providence s'occupe de chacun, ralliant les disserteurs de politique par
+son adoration de quatre-vingt-neuf, les mères par son amour des enfants,
+les ouvriers par sa philanthropie et son humanitarisme, ne choquant en
+politique que les aristocrates, en littérature que les réalistes et en
+philosophie que les positivistes, trois partis peu nombreux, M. Hugo est
+d'accord avec toutes les intelligences moyennes, qu'il éblouit, en
+outre, par l'admirable, neuve, et persuasive façon dont il exprime leur
+pensée. Enfin, et par une cause plus profonde, M. Hugo est d'esprit
+essentiellement français. Par son habitude de penser des mots et non des
+objets, de ne point disséquer les âmes et de ne point montrer les
+choses, il est par excellence du pays du spiritualisme cartésien, du
+théâtre classique et de la peinture d'académie. Il y a joui de l'énorme
+bonheur de ne différer de ses contemporains et de ses compatriotes que
+par la forme où il a jeté des idées traditionnellement nationales. Cette
+innovation est à la fois glorieuse et pardonnable. L'inverse ne l'est
+point, comme le démontre l'impopularité de l'_Éducation sentimentale_,
+de la _Tentation de saint Antoine_, des oeuvres de Stendhal et de
+Baudelaire.
+
+Ici notre étude finit. D'une oeuvre infiniment complexe, dont les
+propriétés saillantes ont été résumées en exemples, nous avons extrait
+quelques caractères généraux, ceux-ci ont été repris en un couple fort
+clair et fort simple de tendances universelles; celles-ci en un fait
+psychologique absolument net. Il ne faut pas que cette explication qui,
+comme tous les principes, paraît moindre que les effets causés, fasse
+illusion sur la beauté et la grandeur de l'oeuvre de M. Hugo. À
+l'intersection de deux lignes on mesure aisément leur angle; mais que
+ces côtés soient prolongés à l'infini, ils comprendront l'infini. De
+même l'oeuvre de M. Hugo, dont nous avons résumé en quelques mots
+l'essence, demeure une des plus énormes qu'un cerveau humain ait
+enfantées. Que l'on suppose jointe à la faculté verbale qui l'a
+produite, les facultés analytiques et réalistes d'un Balzac, la grâce
+d'un Heine, ce serait Shakespeare; que l'on joigne encore à cette
+intelligence reine, la pensée encyclopédique d'un Goethe, l'on aurait un
+poète transcendant, qui porterait en sa large cervelle toutes les choses
+et tous les mots. Être de cet ensemble inouï un fragment notable, suffit
+à la gloire d'un homme.
+
+
+
+
+
+LES ROMANS
+
+DE
+
+M. EDM. DE GONCOURT[12]
+
+
+Dans une famille de vieille richesse bourgeoise, et de hautes charges
+militaires, sous la galante et faible tutelle d'un grand-père épris,
+l'éveil d'âme d'une petite fille, sa vie de dignitaire minuscule dans
+l'hôtel du ministère de la guerre; la naissance de son imagination par
+la musique, les lectures sentimentales, et cette précoce surexcitation
+que causent dans une cervelle à peine formée les exercices religieux
+préparatoires à la première communion,--l'esquisse de ses passionnettes
+et de ses amourettes,--puis le développement de la jeune fille fixé en
+ces moments capitaux: la puberté, le premier bal, la révélation des
+mystères sexuels,--enfin l'étude, en cette élégante, de tout le
+raffinement de la toilette, des parfums du corps et des façons
+mondaines,--son affolement de ne pas se marier, le léger hystérisme de
+sa chasteté, l'anémie, une lugubre lettre de faire part,--en ces phases
+se résume le récent roman de M. de Goncourt, le dernier si l'auteur
+maintient, pour notre regret, un engagement de sa préface. Dans ce
+livre, M. de Goncourt a de nouveau consigné toutes les originales
+beautés de son art, l'acuité de sa vision, la délicatesse de son émotion
+et la science de sa méthode, la sorte particulière de style qui procède
+de cette sorte particulière de tempérament. Avec les trois oeuvres qui
+l'ont précédé, jointes aux romans antérieurs des deux frères, il semble
+que l'on peut maintenant définir, en ses traits essentiels, la
+physionomie morale de l'auteur de _Chérie_, le mécanisme cérébral que
+ses écrits révèlent et dissimulent, comme un tapis de fleurs la terre.
+
+
+I
+
+
+Il est en M. de Goncourt trois prédispositions originelles, sans lien
+nécessaire qui les relie: physiologique, intellectuelle, émotionnelle,
+affectant les trois départements principaux de son organisation
+psychique, qui, démontrées, peuvent suffire à l'analyse et à
+l'explication de cet artiste.
+
+Ses livres, chaque chapitre de ses livres, plusieurs paragraphes de
+chaque chapitre sont constitués par le récit de faits positifs, précis,
+particularisés, par des observations, des anecdotes, un geste, une
+physionomie, une mine, une locution, une attitude ou un incident. Ces
+faits nus, ou accompagnés de considérations et de narrations, qu'ils
+résument et qu'ils prouvent, ces faits soigneusement choisis,
+renseignant sur toutes les phases des personnages, arrivant aux moments
+essentiels de leur vie fictive, forment toute la contexture des romans
+de M. de Goncourt, sans lien presque qui les aligne, sans transition qui
+les assemble et les dénature par une relation logique. Et de ces
+éléments ténus mais rigides, comme les pierres d'une mosaïque, M. de
+Goncourt sait user avec un art et des résultats merveilleux.
+
+Il excelle, à un tournant de sa fabulation, à un moment psychologique de
+ses personnages à montrer cette évolution et cette transformation par un
+fait brutal, net, dont la conclusion est laissée à tirer au lecteur.
+Telle est la scène où la Faustin, surexcitée par le rôle qu'elle essaie
+d'incarner, à la veille de son exalté amour pour lord Annandale, tombe
+presque entre les bras d'un maître d'armes en soeur; telle encore cette
+conversation érotique que Chérie, à la campagne, par une après-midi
+torride, ses sens près de s'éveiller, surprend de sa fenêtre, entre deux
+filles de ferme. C'est par une suite d'incidents et de tableaux de ce
+genre que M. de Goncourt dépeint en leurs moments caractéristiques de
+larges périodes de l'existence de ses créatures, l'enfance de Chérie et
+l'enfance de celle qui sera la fille Élisa, la vie errante des frères
+Zemganno avant leurs débuts à Paris, et la vie amoureuse, traversée
+d'inconscients regrets, de la Faustin au bord du lac de Constance. Par
+ces faits menus ou longs à décrire, il montre les états d'âme permanents
+ou passagers de ses personnages,--par ces mains de Gianni travaillant
+machinalement à déranger les lois de la pesanteur, l'absorption
+momentanée du saltimbanque cherchant un tour inouï,--par ce réglisse bu
+dans un verre de Murano, la nature populaire et raffinée de la Faustin.
+
+Il lui faut des faits pour prouver ses assertions générales, le désir
+qu'ont les menuisiers de ne travailler que pour le théâtre, une fois
+qu'ils ont goûté de cette gloriole, pour montrer la séduction que
+celui-ci exerce sur tout ce qui l'approche; des faits pour trait final à
+une analyse de caractère, ou à la notation d'un changement moral; la
+mère des Zemganno appelée en justice, ne voulant témoigner qu'en plein
+air, pour montrer le farouche amour de la bohémienne pour le ciel libre;
+pour représenter la modification produite en Chérie par sa puberté,
+décrire en détail la gaucherie et la timidité subite de ses gestes. Par
+une méthode contraire M. de Goncourt fait précéder une considération
+générale de la série de faits qui l'étayent, décrivant les fougues
+d'Élisa de maison en maison, pour déterminer en une généralisation
+l'inquiétude errante des prostituées.
+
+Des faits encore, déguisés sous une conversation, jetés en parenthèse,
+arrivant comme par hasard au bout d'une phrase, servent à caractériser
+ces personnages fugitifs qui ne traversent qu'une page, à décrire un
+lieu, à spécifier une sensation par une comparaison, à montrer en
+raccourci l'aspect et les êtres d'un salon, à noter le paroxysme d'une
+maladie ou l'affolement d'une passion, à marquer les réalités d'une
+répétition, la physionomie d'un souteneur, l'aspect particulier d'un
+public de cirque à Paris, le débraillé d'un cabotin, la colère d'une
+actrice ou d'une petite fille; et, dans cette profusion de notes,
+d'anecdotes, d'incidents, de gestes et de mines, il en est que l'auteur
+nous donne par surcroît, sans nécessité pour le roman, comme une bonne
+partie des premiers chapitres de la Faustin, comme ce souriant récit où
+Mascaro, le fantastique et vague serviteur du maréchal Handancourt,
+emmène Chérie dans la foret «voir des bêtes», et sous les grands arbres
+précède la petite fille émerveillée, faisant chut de la main sur la
+basque de son habit noir.
+
+Que l'on réfléchisse que cette méthode où le fait concret et
+caractéristique prime le général, que M. de Goncourt parmi les
+romanciers observe seul scrupuleusement, est celle des sciences morales
+modernes, qui l'ont prise aux sciences naturelles; que M. Taine ne
+procède pas autrement dans ses _Origines_, M. Ribot dans son _Hérédité_,
+les sociologistes anglais dans leurs admirables travaux. Par son
+réalisme exact, par ses notes mises sous les yeux du public, par ses
+déductions avec preuves à l'appui, et ses caractères établis sur leurs
+actes, M. de Goncourt a pu accomplir pour des milieux et une époque
+restreints, des livres d'enquête sociale qui flottent entre l'histoire,
+et le recueil de notes psychologiques. Il a fait faire un pas de plus
+que ses contemporains, à l'évolution scientifique du roman. Il a acquis
+quelques-uns des caractères qui différencient les livres de science des
+livres d'art. Ses renseignements, les faits qu'il cite, pris de tous
+côtés, font que ses créatures sont plutôt des types que des individus,
+sont plus instructives que vivantes, plus générales et diffuses que
+particulières, sont plutôt les exemples d'un genre que des individus
+saisis et étudiés à part. Et grâce à son habitude d'accorder le pas à
+ses observations sur ses idées générales, à ne point plaider de cause et
+à ne pas émettre de considérations sur la vie, M. de Goncourt a pu se
+tenir à égale distance de ces philosophies nuisibles à toute vue exacte
+de la vie, et antiscientifiques: l'optimisme et le pessimisme. Il s'est
+contenté d'observer, de noter et de résumer, sans conclure, sans se
+rallier à l'une des deux moitiés de la conception de la vie, sans que sa
+sagacité ou son coup d'oeil soient altérés par une théorie préconçue
+nécessairement fausse parce que partielle. Par cette rare impassibilité,
+il est resté aussi apte à relever les faits caractéristiques de la gaie
+et jolie enfance d'une petite fille riche, que de la corruption d'une
+fille entretenue, ou de l'idiotie progressive d'une prostituée qu'écrase
+peu à peu le perpétuel silence du régime cellulaire.
+
+NOTES:
+
+[Note 11: Cette explication psychologique, devrait, en bonne méthode
+être suivie d'une explication physiologique, qui semble possible, pour
+le cas de M. V. Hugo, bien que les recherches sur les localisations
+cérébrales soient peu avancées. Si la découverte de M. Brocat était
+définitive, si la faculté du langage devait avoir pour organe la
+troisième circonvolution frontale gauche, on pourrait affirmer à coup
+sûr que cette partie chez le plus merveilleux orateur de l'humanité,
+doit présenter un développement monstrueux. Mais cette localisation qui
+paraît juste pour le mécanisme musculaire de la parole, ne peut-être
+celle du langage. L'alliance des mots et des idées est telle que tout
+organe pensant doit être en rapport immédiat avec tout organe verbal;
+c'est là une relation non de masses, mais de cellules (Voir Kussmaul,
+_Op. cit._).]
+
+[Note 12: Revue Indépendante, mai 1884.]
+
+
+II
+
+
+Mais de même que parmi les faits multiples que présentent les choses et
+qui constituent les sciences, certains sont attirés à l'étude de la
+matière morte, certains autres à celle du monde organique, et parmi ces
+derniers certains par la matière vivante en ses éléments, certains par
+les ensembles que forment ces unités, il intervient chez les hommes de
+lettres réalistes un biais individuel, une prédisposition de l'oeil à
+voir, une aptitude de la mémoire à retenir, un ordre de faits
+particulier, un caractère dans les phénomènes, un moment dans les
+physionomies, les gestes, les émotions, les âmes. Et de l'effort que
+chaque artiste fait à rendre ce qui le frappe et le touche, provient son
+style individuel, la particularité de son vocabulaire et de sa syntaxe,
+qui révèle le plus sûrement la qualité intime de son intelligence.
+
+Si l'on compare l'aspect particulier sous lequel M. de Goncourt voit
+les paysages, les intérieurs, les gens, les physionomies, les attitudes,
+les passions, la nature psychologique de ses personnages préférés, on
+extraira de cette collection, la notion d'un artiste épris de mouvement,
+notant la vie dans son évolution, les visages dans leurs
+transformations, les émotions dans leurs conflits, chaque âme dans sa
+diversité.
+
+Dans le spectacle des paysages, des vues urbaines, des objets forcément
+immobiles, il perçoit le caractère mouvant et variable, les vibrations
+de la lumière, les variations du jour, le frisson passager de l'air. La
+forêt où Chérie, enfant, se promène, est décrite en ses murmures,
+l'ondoiement de ses branches, les sautillements de la lumière sur le
+sol, les fuites d'une bête effarée. Le paysage morne où s'élève la
+prison de Noirlieu est rendu non par ses formes mais par le fleuve pâle
+qui le traverse, sa plaine _crayeuse_, son _étendue blafarde_, la
+_lumière écliptique_ qui le glace. Dans le foyer du cirque où les frères
+Zemganno attendent avant d'entrer en scène, les objets se diffusent sous
+les rayonnements que note l'auteur:
+
+ C'étaient et ce sont sur ces tableaux rapides, sur ces continuels
+ déplacements de gens éclaboussés de gaz, ce sont en ce royaume du
+ clinquant, de l'oripeau, de la peinturlure des visages, de
+ charmants et de bizarres jeux de lumière. Il court par instants sur
+ la chemise ruchée d'un équilibriste un ruissellement de paillettes
+ qui en fait un linge d'artifice. Une jambe dans certains maillots
+ de soie vous apparaît en ses saillies et ses rentrants, avec les
+ blancheurs et les violacements du rose d'une rose frappée de soleil
+ d'un seul côté. Dans le visage d'un clown entouré de clarté,
+ l'enfarinement met la netteté, la régularité et le découpage
+ presque cassant d'un visage de pierre.
+
+Pour les portraits, l'aspect, la physionomie des gens dont l'auteur
+peuple ses pages, ce qu'il évoque c'est non une énumération de traits au
+repos, le catalogue d'un visage et d'un corps, mais leur mouvement, leur
+attitude instantanée, leur figure surprise en un changement ou une
+révulsion. Par une vision particulière pareille en son effet, à ces
+fusils photographiques, qui décomposent le vol d'une chauve-souris et le
+saut d'un gymnaste, M. de Goncourt arrête le portrait de la soeur de la
+Faustin, au sortir d'une crise hystérique, dans sa promenade nerveuse
+par une salle de fin de dîner,--décrit Chérie montant un escalier et,
+«balançant sous vos yeux l'ondulante et molle ascension de son souple
+torse». Dans un cheval blanc promené le soir aux lumières dans un
+manège, il saisit «un flottement de soie au milieu duquel s'apercevaient
+des yeux humides». C'est la démarche d'Élisa partant en promenade,
+qu'il nous donne, «avec son coquet hanchement à gauche», «l'ondulation
+de ses reins trottinant un peu en avant de l'homme, la bouche et le
+regard soulevés, retournés vers son visage.» Mais c'est dans les _Frères
+Zemganno_ qu'éclate cet amour de la vie corporelle, ce penchant à
+peindre des académies en mouvement, suspendues à l'oscillation d'un
+trapèze, dardées dans l'allongement d'un saut, glissant sur une corde,
+disloquées dans une pantomime, emportées et fuyantes dans le galop d'un
+cheval.
+
+Et comme M. de Goncourt rend l'action d'un corps plutôt que son dessin,
+il note des changements de figure, des mines plutôt que des visages. Il
+peint, en la Tomkins, «des yeux gris qui avaient des lueurs d'acier, des
+clartés cruelles sous la transparence du teint»; en Chérie,
+«l'animation, le montant, l'esprit parisien»; «l'ébauche de mots colères
+crevant sur des lèvres muettes», pour les traits convulsés de la détenue
+Élisa. La physionomie de la Faustin lui apparaît tantôt dessinée en
+ombres et méplats lumineux, par une lampe posée près de son lit, tantôt
+s'assombrissant, se creusant sous une émotion tragique:
+
+ Subitement sur la figure riante de la Faustin, descendit la
+ ténébreuse absorption du travail de la pensée; de l'ombre emplit
+ ses yeux demi-fermés; sur son front, semblable au jeune et mol
+ front d'un enfant qui étudie sa leçon, les protubérances, au-dessus
+ des sourcils, semblèrent se gonfler sous l'effort de l'attention;
+ le long de ses tempes, de ses joues, il y eut le pâlissement
+ imperceptible que ferait le froid d'un souffle, et le dessin de
+ paroles, parlées en dedans, courut mêlé au vague sourire de ses
+ lèvres entr'ouvertes.
+
+M. de Goncourt a le sens et le rendu des gestes caractéristiques. Il
+sait l'adroit et caressant coup de main que donne une jeune fille sur la
+jupe de sa voisine, «l'allée et la venue d'un petit pied bête» d'une
+femme hésitant à dire une idée embarrassante et saugrenue, le rapide
+gigottement du coude d'une actrice éclatant d'un fou rire, et le geste
+de colère avec lequel, désespérant de trouver une intonation, elle tire
+les pointes de son corsage.
+
+Et cette perpétuelle vision de mouvements physiques, ces physionomies
+changeantes, ces bras remuants, ces muscles frissonnants sous
+l'épiderme, toute cette vie qui s'agite dans les pages descriptives de
+M. de Goncourt, secoue et précipite les passions de ses personnages,
+accélère leurs conversations en ripostes serrées de près, fait voler
+leur esprit, emporte leurs actes, varie leurs humeurs. L'on assiste aux
+tâtonnements d'un gymnaste cherchant un tour entrevu; à la brillante et
+heureuse folie de son succès; aux révoltes cabrées d'une fille à moitié
+maniaque, à son «hérissement de bête» devant la porte de sa prison, à
+l'alanguissement graduel de sa volonté meurtrie et matée. Ce que M. de
+Goncourt nous montre, ce sont les colères d'une petite fille gâtée, se
+roulant par terre dans la rage d'une soupe ôtée; l'affolement d'une
+jeune femme mourant de sa chasteté, et courant à la quête d'un mari;
+l'état d'âme inquiet et alangui d'une actrice entretenue, élaborant un
+rôle de grande amoureuse, se jetant dans le plus poétique et le plus
+émouvant amour, abandonnant le théâtre, puis reprise par lui, récupérant
+ce coup d'oeil aigu d'observatrice qui la fait inconsciemment mimer la
+mort de son amant.
+
+Et par une conséquence logique ce sont des âmes capables de ces
+variations, de ces emportements, de ces sautes, que M. de Goncourt
+s'applique à peindre, des âmes diverses, plastiques à toutes les
+sensations, désarticulées et nerveuses, sans constance et sans unité,
+sans rien qui les raidisse, les soutienne et les cimente, des âmes de
+demi-artistes, des âmes de premier mouvement, soudaines, ductiles et
+fougueuses. Conduit par son réalisme à l'étude d'une basse prostituée,
+d'ailleurs rétive et passionnée, il n'a fait depuis que des créatures
+fantasques et charmantes, des clowns bohémiens, une actrice, une jeune
+fille jolie, coquette et gâtée, des êtres changeants comme un ciel de
+printemps, extrêmes, ondoyants, d'une nature atrocement difficile à
+décrire et à montrer.
+
+De ce goût pour la vie, de ce perpétuel et paradoxal effort à rendre le
+mouvement avec des mots figés et une langue plus ferme que souple, de
+cette artistique quadrature du cercle, provient le singulier style de M.
+de Goncourt. Il a dû recourir au néologisme pour noter des phénomènes
+qu'il a bien vus le premier. Le frisson même que lui causait le
+spectacle des choses, l'a fait employer des locutions de début, qui
+donnent comme un coup de pouce à la phrase, ces «et vraiment» ces
+«c'était ma foi», ces «ce sont, ce sont» qui marquent la légère griserie
+de son esprit au moment de rendre une nuance fugace, une sensation
+délicate. Il s'accoutume à forger des substantifs avec des adjectifs
+déformés, parce que l'accident, la qualité qu'exprime l'adjectif lui
+paraît plus importante que l'état, rendu par le substantif. Il recourra
+à d'interminables énumérations pour décrire tous les multiples aspects
+d'un ensemble. Il aura le plus riche vocabulaire de mots frémissants,
+colorés, pailletés, étincelants et reluisants, pour exprimer ce qu'il
+voit aux choses d'éclairs et de rehauts. Enfin il inventera ces étranges
+phrases disloquées, enveloppantes comme des draperies mouillées,
+mouvantes et plastiques qui semblent s'infléchir dans le tortueux d'une
+route: «Enfin l'omnibus, déchargé de ses voyageurs, prenait une ruelle
+tournante, dont la courbe, semblable à celle d'un ancien chemin de
+ronde, contournait le parapet couvert de neige d'un petit canal gelé»;
+des phrases compréhensives donnant à la fois un fait particulier et une
+idée générale, des phrases peinant à noter ce que la langue française ne
+peut rendre et devenant obscures à force de torturer les mots et de
+raffiner sur la sensation:
+
+ Ils savouraient la volupté paresseuse qui, la nuit, envahit un
+ couple d'amants dans un coupé étroit, l'émotion tendre et
+ insinuante, allant de l'un à l'autre, l'espèce de moelleuse
+ pénétration magnétique de leurs deux corps, de leurs deux esprits,
+ et cela, dans un recueillement alangui et au milieu de ce tiède
+ contact qui met de la robe et de la chaleur de la femme dans les
+ jambes de l'homme. C'est comme une intimité physique et
+ intellectuelle, dans une sorte de demi-teinte où les lueurs
+ fugitives des réverbères passant par les portières, jouent dans
+ l'ombre avec la femme, disputent à une obscurité délicieuse et
+ irritante sa joue, son front, une fanfiole de sa toilette et vous
+ montrent un instant son visage de ténèbres, aux yeux emplis d'une
+ douce couleur de violette.
+
+C'est dans la notation de ces sentiments ténus, délicieux et troubles
+qu'éclate la maîtrise de M. de Goncourt, dans le rendu tâtonnant,
+repris, poussé, flottant et enlaceur de ces mouvements d'âme vagues et
+inaperçus de tous, dans la description de l'ivresse languissante que
+causent à Chérie la musique ou un effluve de parfums, dans la sorte
+d'extase hilare de deux clowns tenant un tour qui stupéfiera Paris, dans
+la vague stupeur d'âme qui vide peu à peu la cervelle d'une prisonnière
+hystérique. Grâce aux infinies ressources de son style et au biais
+particulier de sa manie observante, il est parvenu à saisir quelques-uns
+des faits profonds et obscurs de notre vie cérébrale. L'organisation de
+ses sens et de son style ressemble à ces instruments infiniment
+complexes mais infiniment sensibles de la physique moderne qui
+saisissent des phénomènes et permettent des approximations inconnues aux
+anciennes machines. Et qui voudrait se plaindre de cette délicate
+complexité, cause et condition d'une science plus vraie?
+
+
+III
+
+
+À ce sentiment vif et pénétrant de la vie en acte, de ses remuements
+physiques et des ses agitations morales, à cette recherche appliquée et
+reprise de l'enveloppement du fait par la phrase, se joint en M. de
+Goncourt le goût particulier d'une certaine sorte de beauté, qu'il
+recherche avidement et rend amoureusement, dont l'attrait l'a guidé dans
+ses courses de collectionneur, dans la détermination des sujets et des
+scènes de la plupart de ses romans: le goût passionné du joli. Ce
+penchant qui le conduisit à recueillir les dessins du XVIIIe siècle, à
+étudier en toutes ses faces et à faire revivre en son entier cette
+époque de la grâce française, qui lui fit aimer dans les objets du Japon
+leur puérilité, l'ingénu et l'impromptu de leur art, pénètre et
+détermine ses oeuvres d'imagination, leur infuse comme une nuance et un
+parfum à part, les farde et les poudre.
+
+À une époque où le souvenir du romantisme remplit les romans réalistes
+et les scènes brutales, de grands chocs tragiques et sanglants, de
+raffinements maladifs, M. de Goncourt a conservé le sens des choses
+naturellement charmantes, de la poésie dans les incidents journaliers,
+des âmes délicates de naissance, de ce qui est vif, simple et gai. Il
+sait goûter la malice d'une vieille pantomime italienne et en inventer
+de poétiques pour ses clowns, rendre la douceur de gestes et de
+caractère d'un soldat, ancien berger, la grâce native d'une actrice
+naturellement fine, s'arrêter aux idylliques visions enfantines qui
+fleurissent la folie d'une vieille idiote. Mais où le sens du joli
+éclate, c'est dans son nouveau livre, dans cette charmante étude de
+réclusion féminine qui forme la première moitié de _Chérie_, dans le
+geste mutin d'une petite fille perchée sur sa chaise et éventant sa
+soupe de son éventail; dans la gaie répartie du maréchal consolant
+Chérie de s'apitoyer sur la douleur des parents des perdreaux servis à
+table; dans la scène du baptême de la poupée; dans l'inquiet effarement
+d'une troupe d'enfants enfermés dans les combles; dans la bienveillante
+et aimable idée qu'a la maréchale de greffer sur les églantiers de de la
+forêt de Saint-Cloud les roses du jardin impérial. Personne ne pouvait
+mieux rendre les légers et coquets caprices d'une âme de fillette, la
+demi-pâmoison d'une femme amoureuse, la longue douceur de la passion
+satisfaite:
+
+ En la paix du grand hôtel, au milieu de la mort odorante de fleurs,
+ dont la chute molle des feuilles, sur le marbre des consoles,
+ scandait l'insensible écoulement du temps, tandis que tous deux
+ étaient accotés l'un à l'autre la chair de leurs mains fondue
+ ensemble, des heures remplies des bienheureux riens de l'adoration
+ passaient dans un _far-niente_ de félicité, où parler leur semblait
+ un effort. Et c'étaient de douces pressions, un échange de sourires
+ paresseux, une volupté de coeur toute tranquille, un muet
+ bonheur....
+
+Et il arrive pourtant à ce décriveur des joliesses et des bonheurs, à
+ce réaliste qui sait parfois être gaminement gai, d'être attiré par le
+fantastique et le crépusculaire que montre parfois la vie parisienne,
+par l'existence excessive et mystérieuse de la Tomkins, l'afféterie
+voluptueusement macabre de Mme Malvezin. Que l'on relise surtout dans
+_La Faustin_, après les vues rembranesques des répétitions diurnes à la
+Comédie-Française, et la sinistre fin de dîner des auteurs dramatiques,
+les scènes ou apparaît l'honorable Selwyn, puis cet acte cruel du
+dénouement égal en puissance terrifiante à la _Ligeia_ de Poë,--_La
+Faustin_ imitant devant une glace, par une nuit d'automne, le rictus de
+son amant moribond. Jamais réaliste ne s'est avancé plus loin au bord de
+la vérité, à la rencontre de la grande poésie.
+
+C'est cette intervention de la fantaisie dans le choix des incidents,
+cet amour du joli dans les choses et dans les gestes, du mystère pour
+certaines scènes et certains personnages, qui finalement caractérise le
+mieux l'art de M. de Goncourt. De là les paillettes, l'ingéniosité, le
+coloris adouci et pimpant de son style, la fréquence des scènes
+élégantes et des personnages point abjects, le contournement amoureux de
+sa phrase, la gaieté de son humeur, et la tendresse de son émotion. De
+là aussi, de son goût du bizarre et du fantastique, les soubresauts de
+son récit, la terrible nervosité des derniers chapitres de _La Faustin_
+et de _Chérie_, ces agonies atroces, ces scènes nocturnes traitées à
+l'eau-forte, ces personnages ambigus et gris, le mystère de certains de
+ses dévoilements, la richesse barbare de certains de ses intérieurs.
+
+M. de Goncourt est comme au confluent de deux esthétiques. Il a gardé
+beaucoup de sa fréquentation de l'ancienne France, de la France de
+Diderot et de Mlle de Lespinasse. Mais il a été conquis aussi par le
+romantisme septentrional qui nous a envahis, par Poë, de Quincey, Heine,
+par ce que Balzac a innové. De cet amalgame est fait le charme et le
+heurt de son oeuvre, ce par quoi elle nous séduit et nous terrifie.
+
+Et maintenant cette analyse terminée, il faut imaginer que le mécanisme
+cérébral dont nous avons essayé d'isoler et de montrer les gros rouages,
+est vivant et en marche, possédé par une créature humaine, constitue en
+son engrènement et son travail une unité indivise, la pensée, la raison
+et le génie d'un artiste et d'une personne. D'un seul coup, et sans les
+distinctions innaturelles que nous avons établies, M. de Goncourt est à
+la fois chercheur de petits faits caractéristiques et précis, frappé par
+les aspects mouvementés des êtres et des choses, ému par ce qu'il y a
+en ces phénomènes de joli, de délicat, de rare, de bizarre, d'un peu
+fantastique. Ce penchant réagit sur le choix de ses documents humains,
+de ses sujets, de ses personnages; ce souci de l'exactitude le pousse à
+donner des visions nettes de mouvements et de jolités; l'habitude de
+l'observation, son ouverture d'esprit à tous les phénomènes de la vie,
+le garde de tomber dans la mièvrerie ou le pessimisme: la recherche
+d'émotions délicates le préserve habituellement de s'appliquer à l'étude
+des choses basses, des personnages laids ou nuls, limite sa vision des
+phénomènes psychologiques, l'éloigne de concevoir des caractères uns,
+individuels et constants, colore et énerve sa langue, atténue ses
+fabulations, rend ses livres excitants et fragmentaires. Ajoutez encore
+à ces anomalies individuelles d'organisation cérébrale, les caractères
+généraux de toute âme d'artiste et d'écrivain, la vive sensibilité, le
+don plastique du mot expressif, le don dramatique de la coordination des
+incidents, l'infinie ténacité de la mémoire pour les perceptions de
+l'oeil, toutes les multiples conditions qui permettent de réaliser cette
+chose en apparence si simple, un beau livre. Enfin le possesseur de
+cette curieuse intelligence, il faut le figurer jeté dès sa jeunesse,
+avec son frère et son semblable, dans les remous de la vie parisienne,
+promenant l'aigu de son observation, la délicate nervosité de son
+humeur, dans le monde des petits journaux, des cafés littéraires, des
+ateliers, dans les grands salons de l'empire, habitant aujourd'hui une
+maison constellée de kakémonos et rosée de sanguines, le cerveau nourri
+par une immense et diverse lecture: à la fois érudit, artiste et
+voyageur, au fait de l'esprit des boulevards, de celui de Heine et de
+celui de Rivarol, instruit des très hautes spéculations de la science,
+l'on aura ainsi la vision peut-être exacte, en ses parties et son tout,
+de cet artiste divers, fuyant exquis, spirituel, poignant,
+solide,--l'auteur des livres les plus excitants et les plus suggestifs
+de cette fin de siècle.
+
+ * * * * *
+
+PAGES RETROUVÉES[13]
+
+PAR EDMOND ET JULES DE GONCOURT
+
+
+Dans ce livre M. de Goncourt a réuni ses articles de journal et ceux
+qu'il a faits avec son frère. Il suffit de dire que presque toutes ces
+_Pages retrouvées_, sont des morceaux de bonne ou de haute littérature,
+pour marquer la différence entre les feuilles d'il y a une trentaine
+d'années et celles de la nôtre. C'étaient en effet des gazettes bizarres
+celles où les Goncourt faisaient paraître, vers 1852, les chroniques et
+les nouvelles qui formèrent depuis la _Lorette_, une _Voiture de
+masques_ et le présent volume. Si l'on feuilletait l'une d'elles, le
+_Paris_ de 1852, on verrait un journal quotidien du format du
+_Charivari_ publiant tous les jours une lithographie de Gavarni et
+encadrant cette gravure d'un texte écrit parfois par des gens ayant de
+la littérature. M. Aurélien Scholl fit là ses débuts; il était alors
+d'un pessimisme furibond et faisait précéder ses chroniques toutes en
+alinéas, d'épigraphes naïvement latins ou grecs. Le numéro était une
+fois par semaine rempli tout entier d'une fantaisie de Banville, et pour
+montrer à quel point on laissait ce poète hausser le ton coutumier de
+journaux, nous citerons de lui cette magnifique phrase, dont le pendant
+ne se trouvera guère dans nos quotidiens: «Ainsi dans le calme silence
+des nuits, aux heures où le bruit que fait en oscillant le balancier de
+la pendule, est mille fois plus redoutable que le tonnerre, aux heures
+où les rayons célestes touchent et caressent à nu l'âme toute vive, où
+la conscience a une voix, où le poète entend distinctement la danse des
+rhythmes dégagés de leur ridicule enveloppe de mots, à ces heures de
+recueillement douloureuses et douces, souvent, oh! souvent, je me suis
+interrogé avec épouvante, et j'ai tressailli jusque dans la moelle des
+os. Et quand on y songe qui ne frémirait, en effet, à cette idée de
+vivre peut-être au milieu d'une race de dieux implacables parmi des
+êtres qui lisent peut-être couramment dans notre pensée, quand la leur
+se cache pour nous sous une triple armure de diamant! Quand on y
+songe.... Le mystère de l'enfantement leur a été confié et peut-être le
+comprennent-elles.... Peut-être y a-t-il un moment solennel où si le
+mari ne dormait pas d'un sommeil stupide, il verrait la femme tenir
+entre ses mains son âme palpable et en déchirer un morceau qui sera
+l'âme de son enfant....»
+
+Les Goncourt faisaient de même des numéros entiers du _Paris_, qui ne
+contenait alors, outre le feuilleton et le Gavarni, qu'une nouvelle
+comme les admirables _Lettre d'une amoureuse_, et _Victor Chevassier_.
+
+Ils annonçaient alors un roman qui n'a jamais paru, le _Camp des
+Tartares_; ils faisaient des comptes rendus de théâtre (le _Joseph
+Prudhomme_ de Monnier à l'Odéon), des notes bibliographiques; parfois
+même ils chroniquaient tout simplement comme dans leur _Voyage de la rue
+Lafitte à la Maison d'Or_, et une citation gaillarde les menait en
+police correctionnelle.
+
+C'était cependant un temps encore aimable; les annonces du _Paris_, ces
+annonces documentaires qui rendront précieuses aux historiens futurs les
+quatrièmes pages de nos journaux, sont encore amusantes à lire.
+
+Une réclame de parfumerie se termine par une citation de Martial; le
+«plus de copahu» est déjà le cri de ralliement des médecins de
+certaines maladies, qu'on appelait si poliment alors des maladies
+confidentielles; un journal contemporain publie «les mémoires de Mme
+Saqui, première acrobate de S.M. l'empereur Napoléon 1er;» un
+restaurateur de la rue Montmartre promet «pour 1 fr. 50 un repas
+comprenant: potage, 4 plats, 3 desserts et vin;» enfin, un chocolatier
+encore ingénu libelle ainsi sa réclame: «La confiserie hygiénique
+fabrique deux sortes de chocolat: l'un qui est sa propriété exclusive a
+reçu le nom de chocolat bi-nutritif, parce qu'il contient des aliments
+alibiles empruntés au jus de poulet, et rendus complètement insipides.»
+
+On se targuait surtout au _Paris_ d'avoir de la fantaisie, et
+visiblement Henri Heine était un peu le génie du lieu. Les Goncourt
+aussi subirent cette admiration. _Une nuit à Venise_ est bien une
+fantaisie à la manière des Reisebilder, et le _Ratelier_ aussi, sans
+doute avec cet alliage de minutie et de vision scrupuleuse qui marque
+dans la _Maison d'un vieux juge_ les romanciers de Germinie Lacerteux.
+
+_Pages retrouvées_ se terminent par plusieurs articles de M. Edm. de
+Goncourt entre lesquels il faut citer celui sur M. Théophile Gautier.
+Nous ne connaissons pas de portrait plus évocateur et plus animé,
+gesticulant et parlant, traversé d'onde, de vie et de pensée, plus
+délicatement modelé par la sympathie des souvenirs exacts. Ce portrait
+est une des plus belles pages de ce siècle. Il mérite de compter entre
+Charles Demailly et la Faustin.
+
+NOTES:
+
+[Note 13: _Revue Contemporaine_, mars 1886.]
+
+
+
+
+
+J.K. HUYSMANS[14]
+
+
+C'est l'histoire d'un frêle et exceptionnel jeune homme, prise en son
+plus étrange chapitre, que raconte _À Rebours_, le nouveau livre de M.
+Huysmans. Le duc Jean Floressas des Esseintes, éraillé et froissé par
+tout ce que la vie contient de grossier, de brutal, de bruyant et de
+sain, se retire des hommes en qui il ne voit point ses semblables, et se
+détourne de la réalité qui ne contente ni ne réjouit ses sens. Usant
+d'une imagination adroite et subtile, il s'emploie à donner à tous ses
+goûts une nourriture facticement convenable, présente à ses yeux des
+spectacles combinés, substitue les évocations de l'odorat à l'exercice
+de la vue, et remplace par les similitudes du goût certaines sensations
+de l'ouïe, pare son esprit de tout ce que la peinture, les lettres
+latines et françaises ont d'oeuvres raffinées, supérieures ou
+décadentes, oscille dans sa recherche d'une doctrine qui systématise son
+hypocondrie, entre l'ascétisme morose des mystiques et l'absolu
+renoncement des pessimistes allemands. À l'origine et au cours de cette
+maladie mentale, préside la maladie physique. La névrose après avoir
+causé l'incapacité sociale du duc Jean, affiné son intelligence jusqu'à
+l'amincir, apparaît en lui plus ouvertement, le poursuit
+d'hallucinations, le force une première fois--dans l'épisode du voyage
+ébauché à Londres,--à tenter de rentrer dans la vie, l'anémie le mine et
+l'accable dans une prostration finale jusqu'à ce que la folie et la
+phtisie le menaçant--le duc Jean se résolve sur l'ordre de son médecin à
+revenir au monde pour mourir plus lentement.
+
+Ce livre singulier et fascinant, plein de pages perverses, exquises,
+souffreteuses, d'analyses qui révèlent et de descriptions qui montrent,
+peut surprendre quand on le confronte avec les oeuvres antérieures de M.
+Huysmans. Il nous semble qu'il est le développement, extrême mais
+logique, de quelques-unes des tendances qu'accusent _En Ménage, Les
+Soeurs Vatard, Marthe, Croquis parisiens_, etc. Par _À Rebours_, M.
+Huysmans a marqué dans une certaine direction la frontière avancée de
+son talent, qui se trouve embrasser certaines régions lointaines
+apparemment extérieures.
+
+NOTES:
+
+[Note 14: _Revue indépendante_, 4 juillet 1884.]
+
+
+I
+
+
+Les procédés d'art de M. Huysmans appartiennent en général, comme ceux
+des écrivains qui sont à la tête du roman, à l'esthétique réaliste. Il
+sait voir les personnes, les objets, les ensembles, les caractères avec
+une exactitude notablement supérieure à celle des romanciers idéalistes;
+la vie d'un homme étant rarement tragique, il s'abstient de toute
+intrigue violente ou qui comprenne d'autres incidents que ceux éprouvés
+par un Parisien de la moyenne; l'histoire à raconter se trouvant ainsi
+réduite, M. Huysmans l'expédie en quelques phrases et consacre ses
+chapitres non plus au récit d'une série d'événements, mais à la
+description d'une situation, d'une scène, procède non par narrations
+successives avec de courtes haltes, mais par de larges tableaux reliés
+de brèves indications d'action; et, comme tous les écrivains de cette
+école,--avec de profondes différences personnelles,--il possède un
+vocabulaire étendu et un style riche en tournures, apte, par des
+procédés divers, à rendre l'aspect extérieur des choses, à reproduire
+les spectacles, les parfums, les sens, toutes les causes diverses et
+compliquées de nos sensations, de façon à les renouveler dans l'esprit
+du lecteur par la voie détournée des mots.
+
+Mais parmi ces éléments mêmes qui sont les parties extérieures et
+communes de toute oeuvre réaliste, il en est deux, l'exactitude de la
+vision et la richesse du style, que M. Huysmans a perfectionnés et menés
+à bout. Il n'est personne, parmi les romanciers, qui connaisse mieux
+Paris dans ses banlieues, ses quartiers excentriques, ses lieux de
+plaisir et de travail, dans ses aspects changeants de toutes heures, qui
+sache mieux les intérieurs divers des myriades de maisons parmi
+lesquelles serpentent ou s'alignent ses rues, qui porte mieux
+enregistrés dans son cerveau, les physionomies, la démarche, la
+tournure, les gestes, la voix, le parler, de ses catégories superposées
+d'habitants. Parmi les innombrables tableaux de Paris, les croquis et
+les scènes dont regorgent les romans de M. Huysmans, il en est dont
+l'exactitude frappe comme un souvenir, suscite instantanément une vision
+intérieure comme une analogie ou une coïncidence. Dans _En Ménage_, le
+début, où, par une nuit nuageuse, André et Cyprien, parcourent
+lentement une rue endormie, l'aspect particulier du pavé, le marchand de
+vin fermant sa boutique à l'approche silencieuse de deux sergents de
+ville, tandis qu'un fiacre cahote et butte sur le pavé, est assurément
+le récit détaillé de la série d'impressions que procure une rentrée
+tardive. Qui ne connaît de son passage dans les bouillons, «cette
+épouvantable tristesse qu'évoque une vieille femme en noir, tapie seule
+dans un coin et mâchant à bouchées lentes un tronçon de bouilli?» Les
+soirées de la famille Vatard, celles de la famille Désableau, où Madame,
+après avoir lentement coupé un patron, l'essaie, les sourcils remontés
+et les paupières basses, sur le dos de sa fillette «la faisant pivoter
+par les épaules, lui donnant avec son dé de petits coups sur les doigts
+pour la faire tenir tranquille ... pinçant l'étoffe sous les aisselles,
+méditant sur les endroits dévolus pour les boutonnières», ont une
+convaincante véracité. Il n'est presque point de page où l'on ne
+constate cette justesse de vision et cette probité artistique. Que l'on
+note encore le chapitre de _À Rebours_, où, par une boueuse nuit
+d'automne, le duc erre par tout le quartier anglican de Paris, des
+bureaux de «Galignani» à la taverne de la rue d'Amsterdam,--dans _Les
+Soeurs Vatard_, le tumultueux intérieur d'atelier de femmes par un
+matin de paye après une nuit blanche, la plaisante énumération des
+manques de tenue de l'ouvrière Céline devenue la maîtresse d'un monsieur
+à chapeau de soie,--le bruissant tableau des Folies-Bergère dans les
+_Croquis parisiens_, et les vues en grisaille de certains sites dolents
+de la banlieue,--enfin, dans tous ses livres, cette qualité que M.
+Huysmans est seul à posséder, l'art de rendre véridiquement la
+conversation, d'écrire en style parlé les dires d'un concierge, ou les
+bavardages de deux artistes; assurément le réalisme de M. Huysmans,
+semblera rigoureux, complet, et extraordinairement voisin de la nature.
+
+Dans ce perpétuel et acharné collétement avec la réalité, M. Huysmans a
+contracté quelques-unes des particularités de son style. Attentif aux
+conversations qu'il a entendu bruire autour de lui, renseigné par ses
+observations sur les termes techniques des métiers, il a retenu et su
+employer tout un vocabulaire populacier, populaire, bourgeois et
+artiste, amasser et déverser un trésor de mots d'argot et d'atelier qui
+lui permet de noter des sensations et des émotions dans la langue même
+des personnes qui la ressentent, lui fournit le mot exact ou pittoresque
+qui illumine toute une phrase du charme de la bonne trouvaille. Il dira
+de l'or d'une étole, qu'il est «assombri et quasi sauré»; il dira
+encore: «des hommes soûls turbulaient»; des fleurs lui apparaîtront
+«taillées dans la plèvre transparente d'un, boeuf»; il pourra écrire
+cette phrase: «Attisé comme par de furieux ringards, le soleil s'ouvrit
+en gueule de four, dardant une lumière presque blanche ... grillant les
+arbres secs, rissolant les gazons jaunis; une température de fonderie en
+chauffe pesa sur le logis». Il tire de l'observation des comparaisons
+étonnamment justes: «Elle eut à la fin des larmes, qui coulèrent comme
+des pilules argentées, le long de sa bouche.» Comme pour tous les
+artistes, le commerce avec la réalité, avec ce que l'on peut saisir par
+les sens, revoir, tâter et montrer avec les spectacles familiers de
+l'humanité et du monde, lui a été profitable. Il a acquis à cette
+connaissance de la vie, la dose de véracité qui est indispensable au
+roman moderne, la force, la précision, la richesse et le pittoresque du
+style, les moyens, en somme, l'outil lui permettant d'élaborer et de
+réaliser sa conception particulière de l'âme et de la destinée humaine.
+
+
+II
+
+C'est, en effet, par une psychologie particulière des personnages, par
+la façon dont M. Huysmans se figure le mécanisme de l'âme humaine,
+exagère certaines facultés, amoindrit l'action de certaines autres, que
+ses romans tranchent sur leurs congénères, se sont nécessairement
+revêtus d'un style original et aboutissent à une philosophie générale
+déduite jusqu'en ses extrêmes conséquences. Si l'on examine quelle est
+l'activité commune et constante des créatures mises sur pied par M.
+Huysmans, si l'on écarte les traits généraux de toute conduite humaine,
+on arrive à constater qu'ils s'emploient à subir, à accumuler et à faire
+revivre des perceptions, surtout des perceptions visuelles, et surtout
+encore des perceptions visuelles colorées ou lumineuses. Le Cyprien des
+_Soeurs Vatard_, le Cyprien et l'André de _En Ménage_, le duc Jean de _À
+Rebours_ semblent être, en fin de compte, des couples d'yeux montés sur
+des corps mobiles, aboutissant à de formidables ganglions optiques, qui
+pénètrent toute la masse cérébrale de leurs fibrilles radiées. Toute
+leur activité vitale aboutit à emmagasiner des visions et à en dégorger
+d'anciennes, à noter des aspects, à percevoir des colorations et des
+scintillements, et à évoquer, dans les périodes languissantes,
+d'anciennes vibrations lumineuses, entassées, endormies dans
+l'arrière-fonds de la mémoire, mais vivaces et aptes à reparaître à la
+suite d'une association d'idées, comme les altérations d'un papier
+sensibilisé, sous l'action d'un réactif.
+
+Cette conception de l'âme humaine est, chez M. Huysmans, primordiale et
+irrépressible. S'il met en scène des personnages que leur manque de
+culture rend incapables d'observations minutieuses, dont les yeux
+rudimentaires ne savent point voir; il intervient, décrit en personne,
+sensation par sensation, les tableaux que ces obtus spectateurs
+contemplent, et marque ensuite en réaliste exact le peu d'intérêt
+qu'éveille chez eux ce spectacle inaperçu. Il raconte en ses couleurs,
+son agitation et ses clameurs, la vue du cours de Vincennes par un jour
+de foire, puis: «Tout cela était bien indifférent à Désirée.» Il dessine
+en d'admirables pages le va-et-vient, les jets de vapeur, les
+escarbilles volantes, la course accélérée ou contenue des locomotives,
+toute la vie grandiose et fantastique de la gare de l'Ouest à la tombée
+de la nuit, et conclut: «Anatole réfléchissait.»
+
+Mais, d'autres fois, la perfection de sa vision l'emporte au-delà de la
+vraisemblance. Il prête à ses ouvrières l'acuité et la délicatesse
+oculaires qu'il possède, leur attribue, dans les contemplations
+auxquelles il les soumet, les plus rares qualités d'observateur. Ses
+brocheuses dévisagent admirablement l'employé de la maison Crespin qui
+vient leur réclamer de l'argent; Désirée et Auguste, au moment de
+s'éprendre, se détaillent mutuellement en physionomistes consommés.
+Désirée, conduite au théâtre Bobino, perçoit la silhouette de la
+chanteuse, avec les omissions et les insistances d'un peintre
+intransigeant, puis les détails de sa toilette, comme une personne
+située dans la coulisse. Visiblement, M. Huysmans ne trouvait pas à
+loger dans ces âmes étroites, tout l'épanouissement de ses qualités de
+peintre verbal. Il se mit à l'aise dans _En Ménage_ et eut recours aux
+artistes.
+
+Assurément, jamais Paris n'a été fouillé, décrit, découvert, examiné
+dans ses détails et repris dans ses ensembles, analysé et synthétisé
+comme en ce beau livre, par le peintre Cyprien Tibaille et le
+littérateur André Jayant. Tout y apparaît, depuis l'appartement de
+garçon artiste où André s'installe après sa mésaventure conjugale,
+jusqu'à la place du Carrousel où il va promener sa nostalgie féminine et
+contempler «le merveilleux et terrible ciel qui s'étendait au soleil
+couchant par de là les feuillages noirs des Tuileries ..., les ruines
+dont les masses violettes se dressaient trouées sur les flammes
+cramoisies des nuages;» depuis le brouhaha d'un café du Palais-Royal le
+soir, jusqu'à ces taches lumineuses que la nuit, les fenêtres éclairées,
+dans les maisons noires font passer devant le, voyageur d'impériale. Ce
+livre avec lequel on pourra toujours restituer la physionomie exacte du
+Paris actuel, nous donne l'aspect intime de la rue le matin quand les
+cafés s'ouvrent sur le passage des ouvriers et des filles découchées la
+nuit au moment des rentrées tardives, le soir à l'heure discrète ou des
+messieurs bien mis emboîtent le pas d'ouvrières en cheveux, au
+crépuscule, où déserte et morte, elle sèche d'une averse sous la flambée
+jaune du soleil couchant; il nous donne les boutiques, les ateliers, le
+garni d'un peintre, les brasseries, les restaurants, l'appartement d'une
+fille, celui d'un employé, tout le dedans et le dehors de la capitale du
+monde moderne.
+
+Et ce livre qui se résume en une accumulation de tableaux colorés et
+mouvementés, n'a pas suffi à assouvir la passion descriptive de M.
+Huysmans. De même que les stratégistes et les joueurs d'échecs
+supérieurs dédaignent les rencontres réelles où l'imprévu altère la
+beauté des calculs et satisfont leurs aptitudes logiques, par la
+solution de problèmes factices, M. Huysmans s'est détourné de copier la
+réalité, qui ne répondait point à ses exigences sensuelles, et s'est
+fabriqué dans _À Rebours_, des objets de perception inventés et
+parfaits. Par d'adroites combinaisons de choses réelles, en éliminant
+tout ce qui dans l'art et la nature, était pour lui dénué d'émotion
+agréable, il a créé des visions et des perceptions artificielles, qui,
+élaborées de propos délibéré, se sont trouvées en harmonie parfaite avec
+ses facultés réceptives et les aptitudes de son style.
+
+Il semble ici que la limite de l'art de voir et de rendre est atteinte.
+Le boudoir où des Esseintes recevait ses belles impures, le cabinet de
+travail où il consume ses heures à révoquer le passé, ou à feuilleter de
+ses doigts pâles, des livres précieux et vagues, cette bizarre et
+expéditive salle à manger, dans laquelle il trompe ses désirs de voyage,
+la désolation d'un ciel nocturne d'hiver, le moite accablement d'un
+après-midi d'été, les floraisons monstrueuses dont se hérissent un
+instant les tapis, les évocations visuelles et auditives de certains
+parfums aériens et liquides, et par dessus tout ces phosphoriques pages
+consacrées aux peintures orfêvrées de Moreau, à certains ténébreux
+dessins de Redon, à certaines lectures prestigieuses et suggestives;
+ici le style de M. Huysmans fulgure et chatoie, passe, pour employer une
+de ses phrases, «tous feux allumés».
+
+Dans l'effort pour rendre toutes les sensations dont les choses
+affectent ses appareils sensoriels et cérébraux, M. Huysmans atteint à
+une élocution consommée, orientale et supérieure.
+
+Il a d'admirables trouvailles de mots; par l'appariement des paroles, il
+sait rendre la nature du choc nerveux brusque ou lent, dont l'affectent
+ses sensations. Certaines phrases pétaradent et font feu des quatre
+pieds: «La horde des Huns rasa l'Europe, se rua sur la Gaule, s'écrasa
+dans les plaines de Châlons, où Aétius la pila dans une effroyable
+charge. La plaine gorgée de sang moutonna comme une mer de pourpre; deux
+cent mille cadavres barrèrent la route, brisèrent l'élan de cette
+avalanche qui, divisée, tomba éclatant en coups de foudre sur l'Italie,
+où les villes exterminées flambèrent comme des meules». D'autres phrases
+coulent lentement comme des larmes de miel: «Cette pièce où des glaces
+se faisaient écho et se renvoyaient à perte de vue dans les murs des
+enfilades de boudoirs rosés, avait été célèbre parmi les filles, qui se
+complaisaient à tremper leur nudité dans ce bain d'incarnat tiède
+qu'aromatisait l'odeur de menthe dégagée par le bois des meubles».
+D'autres encore sont agitées et cursives: «Glissant sur d'affligeantes
+savates, ce laveur s'enfonça dans un va-et-vient furieux de garçons,
+lancés à toute volée, hurlant boum, jonglant avec des carafons et des
+soucoupes, éblouissant avec la blanche trajectoire de leurs tabliers.»
+
+Mais c'est surtout la sensation colorée que M. Huysmans est parvenu à
+reproduire intégralement par l'artifice des mots. Assurément cette
+phrase peut rivaliser avec les pigments qu'elle décrit: «Des branches de
+corail, des ramures d'argent, des étoiles de mer ajourées comme des
+filigranes et de couleur bise, jaillissent en même temps que de vertes
+tiges supportant de chimériques et réelles fleurs, dans cet antre
+illuminé de pierres précieuses comme un tabernacle, et contenant
+l'inimitable et radieux bijou, le corps blanc, teinté de rose aux seins
+et aux lèvres, de la Galatée, endormie dans ses longs cheveux pâles». Et
+encore: «Sur sa robe triomphale, couturée de perles, ramagée d'argent,
+lamée d'or, la cuirasse des orfèvreries dont chaque maille est une
+pierre, entre en combustion, croise des serpentaux de feu, grouille sur
+la chair mate, sur la peau rose thé, ainsi que des insectes splendides,
+aux élytres éblouissantes, marbrés de carmin, ponctués de jaune aurore,
+diaprés de bleu acier, tigrés de vert paon.»
+
+Mais, outre cette virtuosité générale, M. Huysmans a conçu un type de
+phrase particulier, où par une accumulation d'incidentes, par un
+mouvement pour ainsi dire spiraloïde, il est arrivé à enclore et à
+sertir en une période, toute la complexité d'une vision, à grouper
+toutes les parties d'un tableau autour de son impression d'ensemble, à
+rendre une sensation dans son intégrité et dans la subordination de ses
+parties: «Sur le trottoir des couples marchaient dans les feux jaunes et
+verts qui avaient sauté des bocaux d'un pharmacien, puis l'omnibus de
+Plaisance vint, coupant ce grouillis-grouillos, éclaboussant de ses deux
+flammes cerise, la croupe blanche des chevaux, et les groupes se
+reformèrent, troués çà et là par une colonne de foule se précipitant du
+théâtre Montparnasse, s'élargissant en un large éventail qui se repliait
+autour d'une voiture que charroyait en hurlant un marchant d'oranges».
+Ou encore: «Tout va de guingois chez elle; ni moellons, ni briques, ni
+pierres, mais de chaque côté, bordant le chemin sans pavé creusé d'une
+rigole au centre, des bois de bateaux marbrés de vert par la mousse et
+plaqués d'or bruni par le goudron, allongent une palissade qui se
+renverse entraînant toute une grappe de lierre, emmenant presqu'avec
+elle la porte, visiblement achetée dans un lot de démolitions et ornée
+de moulures dont le gris encore tendre perce sous la couche de hâle
+déposée par des attouchements de mains successivement sales». Le souple
+enlacement de cette sorte de phrase, est sans égal. Elle est le produit
+dernier et la preuve de cette faculté réceptive que nous avons
+constatée; elle est la sensation même absorbée, élaborée dans
+l'intelligence, et projetée au dehors telle quelle.
+
+Mais ce tour de force descriptif réussit avec une perfection et une
+fréquence qui constituent déjà une anomalie. Que l'on revienne, en
+effet, de l'analyse des personnages de M. Huysmans, à l'homme normal,
+chez qui la sensation perçue en gros et à la hâte, est transformée par
+un travail conscient ou inconscient en volontés, en actes, en une
+conduite et une carrière; le point morbide des créatures romanesques
+apparaît. L'épanouissement de leurs facultés réceptives a étouffé toutes
+leurs autres énergies, les a réduites à la vie végétative d'une plante
+passive par essence, régie et affectée par tout ce qui l'entoure,
+dépendant des aubaines du ciel et du hasard de sa situation. À mesure
+que M. Huysmans rend ses personnages plus nerveux, c'est-à-dire plus
+soumis et plus directement sensibles aux impressions externes, il est
+forcé d'atténuer leur force de volonté, de les décrire plus incapables
+de tirer de leurs sensations de forts et persistants mobiles d'agir.
+Tandis que dans ses premiers livres, l'organisme humain reste à peu près
+intact, dans ses derniers il le doue d'étranges timidités, d'une
+mollesse constante, d'un acquiescement résigné à toutes les
+vicissitudes, d'une absolue dépendance des circonstances extérieures,
+qui se traduit autant par l'incapacité d'André à travailler dans un
+appartement neuf, que par l'intolérable malaise qu'il ressent à vivre
+seul, sans le bruissement d'un jupon de femme autour de lui. Dans _À
+Rebours_, cette dysénergie est consommée; des Esseintes est une pure
+intelligence sensible et ne tente dans tout le livre qu'un seul acte
+volontaire, qu'il laisse inaccompli: celui de se rendre à Londres. De
+leur impuissance volitionnelle, on peut déduire leur incapacité de vivre
+dans la société, leur aspiration, vaine pour les uns, satisfaite pour
+des Esseintes, vers une existence monacale, solitaire et recluse, enfin
+leur absolu pessimisme, leur misanthropie acerbe, leur dégoût de toute
+vie active.
+
+
+III
+
+En cette psychologie du pessimiste, qui juge la vie mauvaise en soi,
+répugne aux contacts sociaux, méprise ou bafoue les êtres les plus
+sains, plus bornés et robustes, plus aptes à agir et à jouir de concert,
+M. Huysmans déploie une pénétrante finesse d'analyse et fait certaines
+découvertes que n'ont point prévues les psychologues et aliénistes
+spéciaux de l'hypocondrie.
+
+Il assigne à ses personnages le tempérament habituel des mélancoliques
+agités, une anémie partielle ou totale, une débilité turbulente, un
+système nerveux faible, c'est-à-dire excitable par des causes minimes;
+pour le plus caractérisé de ses malades, le duc des Esseintes, M.
+Huysmans a recours à la symptomatologie de la névrose, qui est, en
+effet, habituellement accompagnée de mélancolie à son début.
+
+Sur cette base physique dont les traits généraux seuls sont constants,
+M. Huysmans établit le caractère de ses personnages. Il leur assigne le
+trait principal du tempérament pessimiste, celui de ne pouvoir être
+affecté que de sensations désagréables ou douloureuses, même pour des
+objets qui n'ont en soi rien de haïssable (J. Sully, _le Pessimisme_).
+Dans les _Soeurs Vatard_ la devanture d'une boutique de pâtisserie est
+décrite en termes de dégoût. Dans _En Ménage_, Cyprien, revenant d'une
+soirée, déblatère contre les diverses catégories des personnes qu'il y a
+aperçues, avec une amusante partialité. Plus tard, au Luxembourg, comme
+il passe en revue avec André, ses souvenirs d'école, qu'ils évoquent
+avec horreur, il finit par affirmer que tous ses camarades sont
+nécessairement ruinés et en peine d'argent. Les fleurs rares et étranges
+dont le duc Jean garnit son vestibule, ne lui présentent que des images
+de charnier et d'hôpital: «Elles affectaient cette fois une apparence de
+peau factice sillonnée de fausses veines; et la plupart comme rongées
+par des syphilis et des lèpres, tendaient des chairs livides, marbrées
+de roséoles, damassées de dartres; d'autres avaient le teint rose vif
+des cicatrices qui se ferment, ou la teinte brune des croûtes qui se
+forment; d'autres étaient bouillonnées par des cautères, soulevées par
+des brûlures; d'autres encore montraient des épidémies poilus, creusés
+par des ulcères et repoussés par des chancres; quelques-unes enfin
+paraissaient couvertes de pansements, plaquées d'axonge noire
+mercurielle, d'onguents verts de belladone, piquées de grains de
+poussière, par les micas jaunes de la poudre d'iodoforme.»
+
+De même que le tempérament craintif est disposé à ne voir dans l'avenir
+que des causes d'effroi, le tempérament malheureux ne présage que des
+déceptions. Dans _En Ménage_, Cyprien émet sur une nouvelle conquête
+d'André, sur les motifs qui font revenir à ce dernier une ancienne et
+désirable maîtresse, des hypothèses sinistres, qu'il s'irrite de ne
+point voir se réaliser. Et passant de cas particuliers à l'ensemble
+général, les personnages de M. Huysmans n'aperçoivent la vie que comme
+une suite d'infortunes. 11 faut lire, à ce propos, les plaintes de M.
+Folantin, dans _À Vau l'eau_, ou le passage suivant de _À Rebours_, qui
+est un exemple parfait du paralogisme pessimiste, consistant à ôter d'un
+ensemble toute bonne qualité, et à le déclarer ensuite mauvais:
+
+«Il ne put s'empêcher de s'intéresser au sort de ces marmots et de
+croire que mieux eût valu pour eux que leur mère n'eût pas mis bas.
+
+«En effet, c'était de la gourme, des coliques et des fièvres, des
+rougeoles et des gifles, dès le premier âge; des coups de bottes et des
+travaux abêtissants, vers les treize ans; des duperies de femmes, des
+maladies et des cocuages, dès l'âge d'homme; c'était aussi, vers le
+déclin, des infirmités et des agonies, dans un dépôt de mendicité ou
+dans un hospice.»
+
+Et, chose singulière, cette vue exclusive des misères humaines
+n'inspire aux pessimistes de M. Huysmans aucune compassion pour leurs
+semblables: «Comme toute impression morale est pénible à
+l'hypocondriaque, dit Griesinger dans son _Traité des maladies
+mentales_, il se développe chez lui une disposition à tout nier et à
+tout détester.» Aussi M. Huysmans a-t-il soin d'entourer ses personnages
+de comparses ridicules et odieux, ou de les isoler entièrement; et ni
+les uns ni les autres ne ménagent à la société des railleries qui
+tournent rapidement en dénonciations colères. Ils sont convaincus de
+l'avortement fatal de l'effort humain, dénigrent ses succès
+nécessairement partiels, dénoncent toutes les institutions nationales,
+contestent la possibilité du progrès et aboutissent, quand ils formulent
+la théorie générale de leurs sentiments, aux anathèmes du catholicisme
+ou à ceux plus absolus et aussi peu fondés de Schopenhauer.
+
+Tous ces traits du pessimisme, connus déjà, sont rassemblés, coordonnés,
+caractérisés et montrés avec un art merveilleux et pénétrant dans les
+livres de M. Huysmans. Mais il est un point qu'il a découvert:
+l'influence du pessimisme sur le goût artistique. Par un choc en retour
+imprévu mais légitime, de même que les spectacles communément tenus pour
+beaux déplaisent au mélancolique, les spectacles jugés laids par les
+gens à tempérament heureux doivent confirmer l'état d'âme où il se
+complaît, le dispenser de toute négation et de toute révolte, évoquer sa
+tristesse et la laisser s'épancher. Le peintre Cyprien n'est à l'aise
+que devant certains spectacles douloureux et minables; il préfère «la
+tristesse des giroflées séchant dans un pot, au rire ensoleillé des
+roses ouvertes en pleine terre»; à la Vénus de Médicis, «le trottin, le
+petit trognon pâle, au nez un peu canaille, dont les reins branlent sur
+des hanches qui bougent»; formule son idéal de paysage en ces termes:
+«Il avouait d'exultantes allégresses, alors qu'assis sur le talus des
+remparts, il plongeait au loin ... Dans cette campagne, dont l'épiderme
+meurtri se bossèle comme de hideuses croûtes, dans ces routes écorchées
+où des traînées de plâtre semblent la farine détachée d'une peau malade,
+il voyait une plaintive accordance avec les douleurs du malheureux,
+rentrant de sa fabrique éreinté, suant, moulu, trébuchant sur les
+gravats, glissant dans les ornières, traînant les pieds, étranglé par
+des quintes de toux, courbé sous le cinglement de la pluie, sous le
+fouet du vent, tirant résigné sur son brûle-gueule.»
+
+Et sur ce dolent idéal, des Esseintes renchérit encore: «Il ne
+s'intéressait réellement qu'aux oeuvres mal portantes, minées et
+irritées par la fièvre» «... se disant que parmi tous ces volumes qu'il
+venait de ranger, les oeuvres de Barbey d'Aurevilly étaient encore les
+seules dont les idées et le style présentassent ces faisandages, ces
+taches morbides, ces épidémies talés, et ce goût blet, qu'il aimait tant
+à savourer parmi les écrivains décadents». Cette phrase est précédée
+d'une intéressante liste d'auteurs latins de l'agonie de l'empire, et
+d'une énumération d'auteurs français dans laquelle se coudoient
+curieusement des écrivains catholiques qui n'ont d'intérêt que pour des
+antiquaires en idées et en style, quelques poètes réellement décadents
+comme Paul Verlaine dont certains volumes ont les subtilités métriques
+et le niais bavardage des derniers hymnographes byzantins, et une bonne
+partie de ce que la littérature contemporaine a produit de supérieur et
+de raffiné. En effet, par une nouvelle contradiction apparente, c'est au
+raffinement le plus fastidieusement délicat, qu'aboutit, en fin de
+compte, le pessimisme étudié par M. Huysmans, comme un arbuste
+souffreteux et effeuillé culmine en une radieuse fleur.
+
+M. James Sully a très exactement marqué que le dernier mobile du
+pessimisme est le désir que tout soit parfaitement bon, le souci de
+choses infiniment meilleures que celles existantes. Aussi, le pessimiste
+a-t-il plus de chances que l'optimiste de découvrir et d'apprécier les
+choses exquises, pourvu, qu'elles n'aient pas éveillé une admiration
+trop générale, qui offusque sa misanthropie. C'est par cette
+vulgarisation que des Esseintes s'est détourné des tapis d'Orient et des
+eaux-fortes de Rembrandt. Mais, par contre, personne plus que lui n'aura
+plus d'audace à se mettre au-dessus du goût public, à aller droit à ce
+qui est excellent. De là le raffinement, la recherche, la trouvaille,
+l'amour des belles choses inédites, de tout ce qui, dans le domaine
+artistique,--plus ouvert à la perfection que la nature parce que plus
+inutile,--se rapproche clandestinement de la supériorité absolue,
+satisfait certains goûts très nobles de la nature humaine, lui procure
+les plus complexes c'est-à-dire les plus belles émotions esthétiques. Ce
+raffinement, _À Rebours_ en est le catéchisme et le formulaire; tout ce
+qui, dans la réalité, peut meurtrir une âme délicate est écarté de ce
+précieux livre, est assourdi, amolli, sublimé et assuavi. À
+d'imparfaites sensations naturelles sont substitués d'indirects et
+subtils artifices. Toutes les réalités y deviennent légères et
+flatteuses, depuis le vermeil expirant des cuillères à thé, jusqu'à la
+coupe bénigne de la coiffe de la domestique, depuis la splendeur
+assourdie des ameublements, les gaufrages des tentures, le mystérieux
+rayonnement des tableaux, à cette bibliothèque enfermant sous la beauté
+des reliures d'inestimables livres à l'exquisité des liqueurs bues, des
+parfums inhalés, des pensées évoquées et contemplées.
+
+Et de ce sens du raffinement, M. Huysmans tire les dernières beautés de
+son style, qui se trouve joindre ainsi le délicat au populaire. Par la
+lecture de certains livres de théologie, de certains volumes de poésie
+savante, par de justes inventions, il enrichit et pare son langage, de
+vocables assoupis, longuement harmonieux et doux; il les sertit et les
+associe en de lentes phrases, qui joignent le poli soyeux des mots, à la
+suavité de l'idée: «Sous cette robe tout abbatiale signée d'une croix et
+des initiales ecclésiastiques: P.O.M.; serrée dans ses parchemins et
+dans ses ligatures de même qu'une authentique charte, dormait une
+liqueur couleur de safran, d'une finesse exquise. Elle distillait un
+arôme quintessencié d'angélique et d'hysope mêlées à des herbes marines
+aux iodes et aux bromes alanguis par des sucres, et elle stimulait le
+palais avec une ardeur spiritueuse dissimulée sous une friandise toute
+virginale, toute novice, flattait l'odorat par une pointe de corruption
+enveloppée dans une caresse tout à la fois enfantine et dévote.» Il
+parvient à rendre par de précises correspondances sensibles certaines
+sensations apparemment impalpables: «Muni de rimes obtenues par des
+temps de verbes, quelquefois même par de longs adverbes précédés d'un
+monosyllabe, d'où ils tombaient comme du rebord d'une pierre, en une
+cascade pesante d'eau»; ou, plus immatériellement encore: «Dans la
+société de chanoines généralement doctes et bien élevés, il aurait pu
+passer quelques soirées affables et douillettes». Et c'est ainsi armé
+des plus fins outils à sculpter la pensée, que M. Huysmans est parvenu à
+écrire ce surprenant chapitre VII de _À Rebours_, qui, racontant les
+intimes fluctuations d'âme d'un catholique incrédule, dévotieux et
+inquiet, marque le cours de pensées de théologie ou de scepticisme, par
+une succession de précises images, accomplissant le tour de force de
+seize pages de la plus subtile psychologie, écrites presque constamment
+en termes concrets.
+
+Repassant en sens inverse par les parties dégagées dans notre analyse,
+revenant du plus complexe au plus simple, que l'on saisisse maintenant
+en son ensemble, en son accord et sa particularité spécifique,
+l'organisme intellectuel qui vient d'être étudié. Il se résume,
+semble-t-il, en une série de facultés perceptives de moins en moins
+étendues, provoquant des états émotionnels de plus en plus intenses. Sur
+la base d'un réalisme rigoureux, d'une aptitude singulière à apercevoir
+le monde ambiant, en son aspect véritable et à ressentir un plaisir
+général à la décrire, s'étage une faculté visuelle plus spécialisée,
+plus délicate, source de plus de joie et de plus d'efforts, celle de
+sentir et de retenir de préférence des sensations colorées. Une faculté
+visuelle plus restreinte encore, et dont les effets émotionnels de
+colère et de comique, semblent dépasser l'intensité, rend M. Huysmans
+apte à distinguer, à haïr et à railler dans les objets et les êtres ce
+qu'ils peuvent avoir de laid, d'odieux et d'imparfait. Enfin, par un
+juste retour, de cette vision du défectueux, à la suite d'une
+élimination extrêmement rigoureuse de tout déchet et de toute tare, M.
+Huysmans acquiert l'acéré discernement et l'intense jouissance des
+choses supérieurement belles et rares, le raffinement, qui, comme la
+pointe d'un cône, concentre, termine et raccorde toutes les lignes de
+son organisation intellectuelle.
+
+Et toutes ces propriétés cachées d'une âme muette, se manifestent en ce
+corps des intelligences littéraires, le style. Il s'enrichit et
+s'affermit au contact de la réalité, se colore, s'infléchit et s'agite,
+pour rendre l'infinie complexité de délicates visions, s'irrite et
+s'énerve devant certains spectacles détestés, se subtilise, s'adoucit
+et s'enrichit encore, devient opulent et onctueux pour rendre la grâce
+resplendissante d'une certaine beauté supérieure, extraite et sublimée.
+
+Dans les réactions et les mélanges de toutes ces énergies et ces
+capacités, dans leur ajustement et leur coordination, réside, il me
+semble, la physionomie intime d'un des jeunes artistes les plus
+originaux de notre temps. Il me paraît que M. Huysmans, par son dernier
+livre surtout, a donné plus que des promesses de talent; on peut
+légitimement compter, sans illusion amicale, que ses travaux aideront à
+maintenir et à exalter l'excellence actuelle de notre école littéraire.
+
+
+
+
+
+LA COURSE DE LA MORT[15]
+
+
+Un roman paraît qui, s'écartant des nombreuses oeuvres imitées des
+esthétiques admises, est original par le cas psychologique qu'il étudie
+et inaugure, avec les quelques livres marquants de ceux qui débutent, un
+nouveau style et un nouvel art. On n'en parle guère et cependant cette
+oeuvre est encore un indice, à l'heure actuelle, de l'état d'esprit
+d'une partie des jeunes gens, de leurs voeux artistiques et du but
+auquel ils vont. La _Course à la Mort!_ le nouveau roman de M. Edouard
+Rod, est ce livre à la fois singulier et actuel, dégagé des anciennes
+modes et décrivant, en de pénétrantes analyses, la phase la plus récente
+du mal et de la passion de ce siècle: le pessimisme.
+
+Écrite comme une autobiographie, en une série de notes éparses que relie
+à peine un récit d'amour ténu et bizarre, la _Course à la Mort_ est
+l'histoire d'un jeune homme en qui le pessimisme latent de cette
+époque, portant ses dernières atteintes, devient ressenti et raisonné,
+envahit et stérilise le domaine des sentiments, frappe d'une atonie
+définitive l'âme qu'il a mortellement charmée.
+
+Le héros du livre est à la fois raisonneur et analyste. S'aidant de
+Schopenhauer, il s'efforce de mettre sa mélancolie en système et de se
+faire illusion sur les causes de son humeur par un exposé didactique,
+qui démontre en toutes choses la cause nécessaire du mal. Cet apparat
+scientifique n'est qu'un semblant; le pessimisme que décrit la _Course à
+la Mort_ a d'autres origines qu'une conviction spéculative. Celui que ce
+livre nous confesse est atteint plus profondément que dans son
+intelligence; il est malade de la volonté et de la sensibilité, il se
+sait vaguement frappé au centre de son être et s'entend à démêler dans
+la contemplation de sa ruine morale les plus secrets symptômes.
+
+Il ne profère plus les plaintes d'il y a un demi-siècle, il n'accuse ni
+le monde, ni la société, ni la destinée. Il ne reproche pas aux hommes
+de ne point le comprendre, il rêve à peine de vivre une existence enfin
+fortunée, dans des siècles passés, en des contrées distantes. Après tous
+ses prédécesseurs il devine le premier que son mal est en lui et
+qu'aucune variation fortuite dans les circonstances ne l'en guérirait.
+
+Sachant les hommes innocents de sa tristesse il consent à les plaindre
+de subir comme lui tout l'odieux d'une existence qu'il hait, et dont le
+console le seul et vain souci de se connaître.
+
+L'impuissance de sa volonté, qui est la cause et le fond de son
+infortune, est par lui subtilement analysée; il distingue le penchant à
+suppléer aux actes par de vagues rêves, sa dépravation morose qui le
+porte à se regarder faire dans le peu qu'il fait et à se rendre ainsi de
+plus en plus incapable de toute action spontanée; enfin apparaît ce
+dernier symptôme de la décadence volitionnelle, la lassitude anticipée,
+le dégoût préventif qui détournent même de tout désir, de tout rêve
+d'entreprise et bornent définitivement en son incapacité le malade et le
+moribond que M. Rod étudie: «Oui, le désir et le dégoût se touchent,
+alors de si près qu'ils se confondent et ne font plus qu'un et je les
+sens qui me travaillent tous les deux à la fois. Ma chair encore
+frémissante des vrilles de celui-là, s'apaise dans le lit d'insomnies et
+de cauchemars où celui-là la pousse. Ma pensée en marche s'arrête
+soudain et recule meurtrie comme un bataillon décimé dans une embuscade,
+jusqu'aux retranchements du silence. Où est la force qu'une seconde
+j'avais sentie en moi?... À la fin le dégoût reste seul; comme une
+ombre se mouvant dans une lueur très pâle, il grandit, il devient
+ruineux, il absorbe tout, le présent et l'avenir, ce qui est et ce qui
+pourrait être, il étend jusqu'à d'invisibles limites son envahissante
+obscurité et sa main pesante m'écrase dans ces ténèbres émanées de lui.»
+
+De la volonté le mal s'étend aux émotions. Le pessimisme de M. Rod
+arrive à ce dernier repliement sur soi, où s'interrogeant sans cesse,
+oubliant de vivre à force de s'analyser, il en vient à ne plus être sûr
+de ses propres sentiments; les désirs remuent à peine et s'étiolent, les
+passions deviennent circonspectes et douteuses. C'est une période d'une
+de ces équivoques et indécises amours qui donne au livre sa trame.
+
+ * * * * *
+
+Par son intrigue encore ce roman est original et se distingue surtout du
+_Werther_ et de l'_Obermann_ du commencement de ce siècle.
+
+L'étrange héros de la _Course à la Mort_ n'aime pas, on doute du moins
+qu'il aime et se sent douter, interroge sans cesse son pâle coeur, ne
+sait que résoudre et se résigne à son atonie. Il oscille et hésite; il
+est des heures où les dernières ondes de son sang, les regards profonds
+de celle qui passe dans sa vie, lui font pressentir l'éclosion d'une
+forte et douloureuse passion; puis ce qui tressaille en lui s'apaise, il
+se dissèque, il analyse en lui les derniers frémissements de son âme et
+la voit se calmer sous son introspection; puis des paroles ordinaires de
+Cécile N..., un geste disgracieux le repoussent et, se souvenant de
+l'ancienne théorie de Schopenhauer sur l'amour, il pénètre à cette vue
+profonde et clairement conçue que c'est l'hostilité et non l'attrait qui
+règne entre les sexes. De plus douces émotions reviennent, il est
+ressaisi par le charme, enlacé par l'illusion, il veut vivre, se
+redresser, sortir de son suaire, mais il se butte de nouveau, s'arrête,
+ébauche un geste de renoncement et médite son impassibilité jusqu'à ce
+que la mort de Céline N..., vienne détruire ce vestige d'amour et
+résoudre les contradictions de son âme en une longue harmonie de
+regrets.
+
+Que l'on observe combien cette nouvelle intrigue a été pressentie des
+jeunes romanciers.
+
+Des livres de M. Huysmans où l'amour ne joue aucun rôle, et dont le
+dernier analyse un solitaire, à cet admirable roman de M. Albert Pinard,
+_Madame X..._ qui est l'histoire de deux êtres dont aucun ne peut
+subjuguer l'autre en un aveu, d'autres oeuvres encore affirment une
+nouvelle manière d'envisager les relations passionnelles qui diffèrent
+de celles des anciens romans en ce que la femme n'est plus l'être
+asservissant et dominateur que présentent les de Goncourt et Zola. Et si
+l'on joint à cette originalité fondamentale celle du faire, le style,
+qui n'est plus ni coloré, ni abandonné au rendu des choses visibles,
+mais abstrait et apte à figurer les faits de l'âme,--des procédés qui ne
+sont pas la description, mais l'analyse psychologique et rapprochent
+ainsi la _Course à la Mort_ des dernières oeuvres de M. Bourget, on
+aperçoit combien le nouveau livre de M. Rod est significatif et actuel.
+
+ * * * * *
+
+Cette oeuvre va de nouveau faire déplorer le pessimisme du temps.
+
+Des gens aussi incompétents que M. Dionys Ordinaire vont disserter sur
+les tendances de la jeunesse et on en cherchera l'origine dans quelque
+chose d'aussi insignifiant que la politique.
+
+Il convient peut-être de dire que la jeunesse littéraire est pessimiste
+comme le furent en 1830 les jeunes romantiques et en 1850 les
+réalistes, et plus tôt encore la pléiade des Parnassiens. Et si l'on
+veut remonter plus haut, si l'on réfléchit, quel abîme sépare la
+littérature française de ce siècle de celle des époques passées, on
+trouvera au pessimisme contemporain assez d'ascendants pour se
+convaincre que la tristesse est l'essence même du nouvel art, et
+peut-être de tout art noble.
+
+Ce pessimisme qui, certes, n'empêche pas les honnêtes gens de goûter les
+joies qu'ils peuvent avoir est la source de toutes nos oeuvres
+magistrales; il a évolué, de tapageur et théâtral qu'il était au début
+de la nouvelle période, à une phase plus calme et plus fière qui prête
+aux vers récents un chant plus intime et fournit à l'analyse des âmes
+plus profondes. Dans la représentation de ce mal--et quel livre
+_intéressant_ n'est pas un peu pathologique--M. Rod est parvenu à
+montrer de nouvelles phases et de plus intimes déchirements.
+
+Avec d'autres, il inaugure dans le roman, à côté de l'étude de l'amour,
+qui en restera la tâche et le prestige, l'étude de la haine qui commence
+à sourdre entre l'homme et la femme à une époque où ils aperçoivent
+l'antagonisme de leurs intérêts sociaux et devinent l'hostilité de leurs
+fonctions vitales.
+
+Certains vers de la Justice de Sully Prudhomme commentant certaines
+pages de Darwin, sont la préface de cette nouvelle tendance. Il nous
+paraît intéressant de la signaler et d'en désigner les représentants.
+
+NOTES:
+
+[Note 15: _Vie moderne_, 25 juillet, 1851.]
+
+
+
+
+
+PANURGE[16]
+
+«Panurge étoit de nature moyenne, ny trop grand, ny trop petit, et avoit
+le nez aquilin, fort, à manche de rasoir, et pour lors étoit de l'âge de
+trente-cinq ans ou environ, fin à dorer comme dague de plomb, bien
+galant homme de sa personne, sinon qu'il étoit quelque peu paillard et
+sujet de nature à ce qu'on appeloit en ce temps là:
+
+ Faute d'argent c'est douleur non pareille.
+
+«Toutefois, il avait soixante-trois manières d'en trouver tousjours à
+son besoin, dont la plus honorable et la plus commune étoit par façon de
+larrecin furtivement faict; malfaisant, pipeur, buveur, batteur de
+pavez, ribleur s'il en étoit à Paris; au demeurant le meilleur fils du
+monde et toujours machinoit quelque chose contre les sergeants et contre
+le guet.»
+
+Et après ce portrait sommaire, viennent à la débandade, les mille
+aventures drolatiques où ce véritable héros de Rabelais se dessine à
+gros traits, menant à Paris le train bouffon de l'écolier de l'époque,
+puis partant pour les pays de la fable contre le roi des Dipsodes, puis
+s'embarrassant dans cette épineuse question du mariage, et parcourant
+pour s'amuser dans son dessein tout l'archipel d'îles peuplées à souhait
+des innombrables êtres allégoriques dont Rabelais tenait à rire; en
+somme la plus durable et la plus humaine des caricatures énormes qui
+s'étalent dans le bréviaire des «beuveurs très illustres et et vérolez
+très prétieux».
+
+Panurge est besoigneux, de petite extraction; il n'a rien de la
+débonnaireté massive que donnent à Pantagruel sa force de géant et sa
+naissance. Maigre, «écorné et taciturne faute de danare», ses appétits
+faméliques, maintenant qu'un coup du sort l'a jeté dans la domesticité
+d'un grand seigneur, réclament des satisfactions prodigieuses. Aussi
+faut-il suivre dans le récit, ses ripailles perpétuelles, ses
+incessantes invitations à la coupe, «ha buvons», ses festins de gros
+mangeur quand il a conquis à la guerre un château et des biens: «Il se
+ruinait en mille petits banquets joyeux et festoyements, ouverts à tous
+venants, mêmement à tous bons compagnons, jeunes fillettes et mignonnes
+galloises, abattant bois, prenant argent d'avance, mangeant son bled en
+herbe.»
+
+Ces belles bombances ne ressemblent ni au fastes de Timon d'Athènes, ni
+aux réceptions du vieux Capulet. Panurge a beau s'être frotté aux nobles
+et aux écoliers, il est resté bohême de petite race, de probité
+variable, avec la lâcheté égayée d'impudence des Scapin, et rancunier
+par surcroît, comme le démontre l'épisode de Dindenaut et de ses
+moutons, «lesquels tous furent pareillement en mer portez et noyez
+misérablement.»
+
+ * * * * *
+
+Mais sous cet air d'aigrefin, Panurge cache l'âme la plus libre et la
+plus railleuse. Il est l'irrespect même, gausseur sceptique, incrédule,
+attaquant, dès la Renaissance, tout ce que le dix-huitième siècle devait
+si agréablement meurtrir. Il y voit si clair, avec une intelligence si
+nette à trouver en tout le bouffon et le ridicule, qu'il ne respecte pas
+même cette chose éminemment vénérable, la force. Sous François Ier, il
+parodie la royauté, fait d'Anarche roi des Dipsodes pris à la guerre,
+«gentil crieur de saulce verte» et l'expérience réussit à souhait: «et
+fut aussi gentil crieur, qui fût oncques vu en Utopie; mais l'on m'a dit
+depuis que sa femme le bat comme plâtre, et le pauvre sot ne s'ose
+défendre, tant il est niais.» Ni l'Église, ni les gens de loi, les
+papimanes, les papegauts, les evegauts, les saintes décrétales, les
+chats fourrez et chicanous, ne lui inspirent plus de retenue. Toute
+puissance établie lui donne à rire, avec des mots si crus, une ironie si
+âcre, que la salissure reste ineffaçable.
+
+Et cependant, si Panurge est sceptique c'est sans contention d'esprit et
+sans insistance. Avec son gros frère Jean des Entommeures, ce dont il se
+préoccupe en somme après avoir bu et raillé, c'est de choses plus
+personnelles, de la grande aventure qu'il appréhende, de son mariage,
+ou, plus précisément, de ne point «s'adonner à mélancholie», de chasser
+toute altération d'âme, de vivre gaillardement en une profonde quiétude
+d'esprit. «Remède à fâcherie?» Cette question qu'il propose à Pantagruel
+près de l'île Caneph, est bien celle qui l'intrigue, et qu'il résout
+sans cesse, par son insouciance, un grand manque de scrupules, cette
+parfaite légèreté et indolence d'âme, qu'on appelle «avoir de la
+philosophie»; «certaine gayeté d'esprit, dit Rabelais, conficte en
+mespris des choses fortuites, pantagruélisme sain et dégourt, et prêt à
+boire, si voulez.»
+
+ * * * * *
+
+Derrière ce personnage, grossi en caricature et décrit de verve, il y a
+plus qu'une imagination de Rabelais. Panurge rassemble quelques-uns des
+traits les plus permanents et les plus rarement retracés de l'ancien
+caractère français.
+
+Si l'on écarte tout ce que ce type a d'ignoble et d'excessif, que l'on
+considère l'adresse de ses machinations, ses malices, ses réparties, sa
+façon de considérer les femmes, oscillant entre la galanterie et la
+méfiance, son scepticisme superficiel, ce sont là autant de façons de
+penser françaises. Les cours qui ont façonné notre race, ne l'ont dotée
+à l'origine, ni de la roideur de passions des Anglais, ni du mysticisme
+allemand. Un esprit plus élastique, plus observateur, plus agile nous a
+fait pénétrer les dessous ridicules de ce que l'on vénère ailleurs. Ni
+l'exaltation à propos de questions métaphysiques, ni le respect de la
+force ou du droit, n'ont dominé en France au point de garantir la
+religion, les rois et les juges. Dès l'éveil de l'esprit national, le
+pouvoir de ces trois êtres était mis en question, miné de plaisanteries
+et moralement détruit. Du roman de Renard à Courier, cette besogne de
+démolition n'a pas chômé.
+
+Mais, après quelque temps de bataille, les gênes un peu élargies,
+l'amour du bien-être, la paresse d'esprit revenaient. On s'était un peu
+ému dans une lutte sans grandes défaites; on s'en va à ses affaires,
+sans plus tenir à ses négations, que le voisin à ses affirmations. Et,
+au bout de toute cette escrime plus amusante qu'acharnée, celle de
+Montaigne et de Voltaire, la question finale qui s'empare de l'esprit
+français, est bien celle de Panurge. «Remède à fâcherie?» Il faut jouir
+de vivre, en gens avisés, distraits, prompts d'intelligence. Et alors
+viennent les vrais artistes français, La Fontaine, Watteau, les auteurs,
+les vaudevillistes, les chansonniers, tous gens qui cherchent à égayer,
+demeurent, écrivant à point nommé pour les «langoureux malades ou
+autrement faschez et désolez.»
+
+ * * * * *
+
+Aujourd'hui beaucoup de choses ont varié, et la question de Panurge se
+pose plus inquiétante. Notre vie est devenue douce, mais nos envies ont
+grandi en disproportion. Nous sommes accablés par la complication des
+affaires, les soins d'une lutte pour la vie, plus âpre, la conduite
+difficile de nos ambitions. Les plaisirs physiques, que nos corps
+supportent plus mal et moins longtemps, nous abandonnent, et d'ailleurs
+ne nous suffiraient pas. Nos cerveaux sont surmenés par l'enchevêtrement
+des sciences modernes, la complexité de nos sensations. Nous avons tout
+pris à toutes les races. Par une dénaturalisation périlleuse, nous
+pensons de plus en plus à l'anglaise, nous sentons de plus en plus à
+l'allemande. Notre scepticisme a subsisté; mais il veut maintenant
+approfondir les questions suspectes, et, à cet effort, il a perdu toute
+gaîté et toute popularité. Nos arts et nos vies tendent de plus en plus
+à dépouiller la joie. Et c'est avec une avidité accrue par tous ces
+motifs de tristesse, que nous cherchons une réponse à l'interrogation de
+Panurge. Nous avons les voyages, la dure distraction du travail, la
+chasse, le jeu, ce que Pascal appelle, «les plaisirs tumultuaires de la
+foule». Mais les plus clairvoyants considèrent que ce sont là des
+palliatifs plus que des remèdes. La façon d'envisager la vie a revêtu
+chez notre élite des formes douloureuses qui diffèrent peu du pire
+pessimisme. «Le meilleur fruit de notre science, dit M. Taine, dans un
+des livres les plus humoristiques de notre temps, est la résignation
+froide, qui réduit la souffrance à la douleur physique.» L'on ne pourra
+s'empêcher de penser que ce fruit est amer, petit, à portée de peu de
+mains, et que depuis trois siècles, nous nous sommes beaucoup éloignés
+de Rabelais et du pantagruélisme.
+
+NOTES:
+
+[Note 16: _Panurge_, n° I, octobre 1882.]
+
+
+
+
+
+DE LA PEINTURE[17]
+
+À PROPOS D'UNE LETTRE DE M. J.-F. RAFFAELLI
+
+
+I
+
+
+Le Salon de cette année, les réflexions qu'il a suggérées dans ce
+journal s'étaient bien éloignés déjà de la mémoire de leur auteur, quand
+tableaux et commentaires lui furent rappelés par une conversation
+fortuite dont l'écho lui parvint. Un de ses amis eut l'occasion de
+visiter le peintre J.-F. Raffaëlli à Jersey; l'entretien vint à porter
+sur les articles que l'on a pu lire dans la _Vie Moderne_; ils se
+résumaient en somme en une prédilection marquée pour les peintres
+_émotifs_, si l'on peut dire ainsi, les peintres donnant une émotion de
+couleur, et pour leur représentant, M. Whistler. Les remarques de M.
+Raffaëlli, qui, comme on le sait par sa préface du catalogue de son
+exposition en 1884, est un théoricien de son art, parurent extrêmement
+intéressantes, et grâce à la personne qui servait de truchement, il fut
+possible d'en obtenir un exposé par écrit. Ces notes soulèvent la
+question du but, c'est-à-dire de l'essence même de la peinture. Elles
+seront envisagées et discutées à ce point de vue.
+
+«La critique du Salon dans la _Vie Moderne_, dit M. Raffaëlli, se borne
+à l'éloge de M. Whistler. C'est dans son oeuvre, en général, un
+excellent peintre et un des dix plus beaux d'aujourd'hui. Mais est-il
+juste de donner la place suprême à un art semblable, surtout lorsqu'il
+est représenté dans une exposition par le portrait de Sarasate, et de
+faire fi d'autres recherches? Que dirait-on d'un critique littéraire qui
+placerait Dostoievski en première ligne du mouvement des lettres
+contemporaines? _Crime et Châtiment_ est admirable parce que ce roman
+est appelé à peindre l'hallucination criminelle, mais le peintre qui
+entoure d'une pareille hallucination indifféremment un violoniste
+mondain, une jeune femme charmante, Carlyle, ou de délicieux enfants
+roses est absurde, parce que ces oeuvres sont absurdes et morbides,
+parce que l'absurde et le malade ne peuvent pas rationnellement
+prétendre prendre jamais place dans notre admiration.
+
+«Certes, je reconnais l'importance qu'il convient de donner à
+l'hallucination comme facteur de la civilisation à une époque où
+l'illusion religieuse vient à nous faire défaut; je reconnais aussi que
+toute oeuvre d'art résulte d'une hallucination. Mais l'hallucination n'a
+justement ce pouvoir civilisateur admirable que lorsqu'elle renferme,
+détient et porte l'enthousiasme sur un caractère important, enthousiasme
+admiratif par amour, ou caricatural par haine. Tous les maîtres peintres
+sont là pour affirmer ce que j'avance; voyez l'enthousiasme de l'apparat
+grandiose chez le Vénitien Véronèse, de la foi chez les croyants, Fra
+Angelico ou Pinturicchio, ou de la haine vivifiante de la vilaine petite
+bourgeoisie de 1830, chez Daumier. Je pourrais les citer tous et nous
+trouverions toujours la même chose: enthousiasme pour un caractère
+dominant à une époque et dans une société donnée, interprété en
+admiration par amour, ou en haine par amour de la vertu contraire au
+vice découvert.»
+
+M. Raffaëlli poursuit, en discutant, les appréciations qui ont paru ici
+même sur ses tableaux de l'Exposition de la rue de Sèze. Nous avions
+dit: «M. Raffaëlli devient de mieux en mieux un peintre exact de types
+et d'expressions, un portraitiste de physionomies humaines.»
+
+--Or donc, n'est-ce rien que cela, s'écrie M. Raffaëlli; grand merci si
+on fait fi de pareilles recherches. On ajoute: «qui malheureusement
+verse dans la caricature.» Mais que l'on me dise un peu quel tableau
+doit naître sous mon pinceau quand le sentiment que j'ai de la scène que
+je veux rendre est un sentiment d'ironie ou de colère. D'ailleurs ce
+mépris de la caricature me froisse partout où je le rencontre, car la
+caricature a autant de droit à l'admiration que tout autre forme d'art.»
+
+Telles sont ces notes et cette conversation. Si l'on se reporte pour la
+comprendre pleinement à l'étude sur le beau caractéristique qui se
+trouve à la tête du catalogue déjà cité, on verra qu'en somme M.
+Raffaëlli, à travers d'ailleurs bien des obscurités et des longueurs,
+écartant les désignations de classicisme, de réalisme, de romantisme et
+de naturalisme, posant en principe qu'esthétiquement toute époque a une
+notion particulière du beau, que socialement notre époque est
+caractérisée par un épanouissement, complet de l'individualisme et de
+l'égalité, qu'ainsi l'unité humaine autonome et libre est le facteur
+principal de notre vie sociale, on arrive à cette page d'un grand
+souffle sur la nécessité où est la peinture de travailler à représenter
+l'homme et toutes sortes d'hommes.
+
+«Le beau de la société, écrit M. Raffaëlli, est dans le caractère
+individuel de ses hommes, de ses hommes qui ont su conquérir lentement
+leur raison, au milieu des affolements de la peur; de ses hommes qui ont
+su conquérir leur liberté, après des centaines de siècles de misère, de
+vexations et d'abus misérables où le plus fort a toujours asservi le
+plus faible. Voilà le beau chez nous. Il nous faut graver les traits de
+ces individus; à tous, depuis les plus grands jusqu'aux derniers, parce
+que tous ont bien mérité de l'humanité.
+
+«Que ceux qui ont une idée médiocre ou pauvre et qui ont besoin d'être
+en face de grands hommes pour s'apercevoir de la grandeur de l'homme,
+s'adressent à nos de Lesseps, à nos Edison, à nos Pasteur ou bien à nos
+politiques, aux généraux, aux écrivains, aux artistes, aux grands
+commerçants, aux industriels fameux, aux philosophes; mais que ceux qui
+se sentent l'âme élevée et le coeur vibrant pour la suprême beauté de
+leur race prennent les plus humbles, les va-nu-pieds et les derniers
+pauvres gens. Tous ont combattu, tous ont fait l'effort, tous sont
+vainqueurs; qu'ils aient combattus par les idées ou par la force sans
+comprendre bien, suivant leurs moyens, admirons-les! Je ne vois qu'une
+chose debout: l'Homme grand, droit et dégagé.» Et M. Raffaëlli poursuit
+en exhortant à l'étude passionnée et universelle de l'homme dans toute
+l'étendue de la société et dans toute la série de ses conditions, de ses
+manières d'être, de ses moeurs et de ses types.
+
+L'on concevra maintenant toute l'importance de la doctrine artistique de
+M. Raffaëlli et comment elle détermine une conception toute particulière
+de la peinture. M. Raffaëlli, dominé d'une sympathie humaine qui est
+belle en soi et qui vivifie son grand talent, voudrait borner cet art à
+nous donner de notre race et de nos contemporains, une série d'effigies
+caractéristiques, propre à nous les faire connaître intimement et par
+conséquent aimer, admirer, ou haïr et ridiculiser. Étant donné que toute
+oeuvre d'art ne vaut que par l'émotion qu'elle produit, ce peintre
+désire exciter la sympathie de ses spectateurs par l'exactitude
+minutieuse et il faut le dire, magistrale, avec laquelle il reproduit
+ses types; par leur choix généralement excellent et notable; par leurs
+occupations et manières d'être parfaitement appropriées à leur
+extérieur; en d'autres termes, par sa pénétration dans une série de
+caractères, d'âmes, de natures humaines; et par sa faculté de nous les
+faire pénétrer, de nous les révéler. Son art aboutit à la connaissance
+passionnée, sympathique ou antipathique, d'une portion représentative
+de l'humanité de ce temps. C'est là, croyons-nous, un exposé impartial
+et exact de ses tendances et de ce qu'il accomplit. Mais ces tendances
+et ces résultats sont-ils par excellence ceux que doit poursuivre l'art
+pictural? Nous ne le pensons pas.
+
+NOTES:
+
+[Note 17: _Vie Moderne_, 13 novembre 1886.]
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+I.--Flaubert
+
+II.--Zola avec P.S.
+
+III.--Hugo
+
+IV.--Goncourt avec P.S.
+
+V.--Huysmans
+
+VI.--La _Course à la Mort_
+
+VII.--Panurge
+
+VIII.--À propos d'une lettre de M. Raffaëlli
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Quelques écrivains français, by Émile Hennequin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK QUELQUES ÉCRIVAINS FRANÇAIS ***
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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