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+The Project Gutenberg EBook of La lutte pour la sante, by Dr. Burlureaux
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: La lutte pour la sante
+
+Author: Dr. Burlureaux
+
+Release Date: April 21, 2004 [EBook #12105]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA LUTTE POUR LA SANTE ***
+
+
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+
+Produced by Joris Van Dael, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team.
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+
+LA LUTTE
+
+POUR LA SANTE
+
+
+
+
+DU MEME AUTEUR
+
+Considerations sur la folie paralytique Paris, J.-B. Bailliere, 1874.
+
+Article Epilepsie du Dictionnaire encyclopedique des Sciences medicales
+(1886).
+
+Pratique de l'antisepsie dans les "maladies" contagieuses (Prix Stansky,
+de l'Academie de medecine). J.-B Bailliere, editeur (1892).
+
+Traitement de la Tuberculose par la creosote (Couronne par l'Institut,
+Prix Breant). 1 vol. in-8 deg., Rueff, editeur, 1894.
+
+
+_En preparation_:
+
+Psychotherapie et Morale religieuse.
+
+
+
+
+Dr. BURLUREAUX
+PROFESSEUR AGREGE LIBRE DU VAL-DE-GRACE
+
+
+
+
+LA LUTTE
+POUR LA SANTE
+
+
+ESSAI DE PATHOLOGIE GENERALE
+
+PARIS
+1908
+
+
+
+A MON CHER LUCIEN CLAUDE
+EN TEMOIGNAGE DE MA VIVE AFFECTION
+ET EN SOUVENIR
+DE NOS CAUSERIES MEDICO-PHILOSOPHIQUES
+
+
+
+
+PREFACE
+
+La "lutte pour la sante" qui fait le sujet de ce livre n'est pas celle
+qu'ont entreprise, et que poursuivent avec un succes toujours plus
+marque, nombre de ligues et societes philanthropiques. Certes, personne
+n'admire plus que moi l'effort genereux de ces societes. Qu'il s'agisse
+de combattre la mortalite infantile, ou de repandre et de faire
+appliquer les regles de l'hygiene, ou encore d'enrayer l'extension de
+ces trois plaies sociales, la tuberculose, l'alcoolisme, et la syphilis,
+ce sont la des campagnes infiniment bienfaisantes; et je considere comme
+un honneur d'avoir pu, modestement, prendre ma part de quelques-unes
+d'entre elles.
+
+Mais a cote de cette grande lutte collective, il y a une autre "lutte
+pour la sante", tout individuelle, qui se livre tous les jours dans la
+vie de chacun de nous. Celle-la est une forme de la loi universelle
+de la lutte pour l'existence. Sans cesse, depuis l'instant ou nous
+naissons, notre organisme tend a maintenir ou a retablir cet equilibre
+de ses forces que l'on appelle "la sante"; et sans cesse une foule
+d'influences, interieures ou venues du dehors, tendent a detruire cet
+equilibre, eminemment instable.
+
+Ces influences varient a l'infini, suivant l'age, le sexe, l'heredite,
+les conditions de la vie: mais toutes travaillent, en nous, a la meme
+fin; et l'on peut dire que l'histoire entiere de notre vie physique
+n'est que l'histoire des peripeties de la "lutte" incessante qui se
+deroule entre elles et la tendance naturelle de l'etre a perseverer dans
+son etre. Et si, parmi ces influences hostiles a notre sante, beaucoup
+ont un caractere fatal et inevitable, s'il y a malheureusement beaucoup
+de causes de "maladie" contre lesquelles nous sommes desarmes, il y en
+a aussi un tres grand nombre qui peuvent etre evitees, ou combattues
+victorieusement. Toute la medecine, en fait, ne consiste qu'a aider la
+nature dans sa lutte contre elles.
+
+
+Mais la medecine est moins une science qu'un art. De la multiplicite
+des circonstances, de la diversite des esprits, il resulte que chaque
+medecin, quand il est parvenu a un certain point de sa carriere,
+s'apercoit que l'ensemble de ses observations et de ses reflexions l'a
+amene a se faire une experience propre, personnelle, des conditions
+generales de la "lutte pour la sante" et des moyens d'aider l'organisme
+a la bien conduire. C'est le fruit de mon experience particuliere que
+j'ai essaye de recueillir et de presenter, dans le livre que voici.
+
+De longues annees de pratique medicale m'ont donne l'occasion de
+voir, sous des aspects tres varies, la naissance et l'evolution de la
+"maladie". J'ai aussi vu a l'oeuvre bien des methodes de traitement,
+anciennes et nouvelles. Penetre, des le debut, de l'importance de la
+tache qui m'etait confiee, je me suis efforce de ne subir aucun parti
+pris d'ecole ni de doctrine, de ne rien rejeter ni de ne rien admettre
+sans l'avoir controle, de borner toujours mon ambition a empecher ou a
+soulager la souffrance par tous les moyens,--que l'idee de ces moyens me
+vint de moi-meme ou d'autrui, qu'ils fussent ou non approuves par les
+autorites du moment, qu'ils appartinssent a la therapeutique d'hier ou a
+celle de demain. Et maintenant, ayant parcouru deja une grande partie
+de ma route, il m'a semble que j'avais le devoir de faire profiter les
+autres de tout ce que mon experience, ainsi acquise, pouvait contenir
+d'interessant et d'utile pour eux.
+
+C'est dire que ce petit livre s'adresse a tout le monde. Je n'ai pas
+voulu en faire une these scientifique, mais plutot quelque chose
+comme ces _Conseillers de la Sante_ que l'on etait assure de trouver,
+autrefois, au chevet du lit de nos grands-parents. Laissant aux ouvrages
+speciaux l'etude des "maladies" accidentelles, de ces chocs exterieurs
+ou notre organisme est sans cesse expose, je m'en suis tenu aux
+differentes manifestations de ce que j'appellerai, d'un terme general,
+la "maladie", en entendant par la cette rupture de l'equilibre normal
+de nos forces, cette depreciation plus ou moins complete de notre
+capital biologique, qui se produit, tot ou tard, dans l'existence
+de chaque creature humaine, et s'exprime par une variete infinie de
+symptomes morbides. J'ai essaye d'indiquer les principales causes qui,
+aux differents ages, depuis l'enfance jusqu'a la vieillesse, risquent de
+compromettre ou de detruire la sante; et surtout j'ai essaye de montrer,
+au fur et a mesure, par quels moyens ces causes peuvent etre evitees, ou
+leurs mauvais effets heureusement repares.
+
+Plusieurs de ces moyens etonneront peut-etre le lecteur, accoutume aux
+complications savantes de la medecine d'aujourd'hui; et leur simplicite
+meme lui semblera peut-etre avoir quelque chose de revolutionnaire.
+C'est un danger que j'ai prevu, et que, certes, je n'affronte pas de
+gaite de coeur. Mais il n'y a pas une ligne de mon livre qui ne derive,
+a la fois, d'une experimentation methodique et de reflexions patiemment
+muries. Si jamais l'on peut etre sur de quelque chose, en une matiere
+aussi variable et aussi delicate, je suis sur de l'efficacite des
+avertissements et des conseils qu'on trouvera ici. Puissent-ils
+seulement etre entendus, et porter leur fruit!
+
+
+Ce livre etait deja sous presse lorsque j'ai recu l'interessant ouvrage
+de mon confrere et ami le Dr. Sigaud sur _Les Origines de la "maladie"_
+(1 vol. Maloine, 1906). Je regrette de n'avoir pas pu en citer certaines
+pages qui s'accordent avec les idees que j'ai moi-meme exprimees sur
+plusieurs points, et, notamment, sur le danger qu'il y a a attacher trop
+d'importance aux symptomes en pathologie.
+
+
+
+
+LA LUTTE POUR LA SANTE
+
+
+
+
+PREMIERE PARTIE
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+LE CAPITAL BIOLOGIQUE
+
+
+
+L'hypothese joue, dans les progres do toutes les connaissances humaines,
+un role considerable; ce n'est une nouveaute pour personne, mais cette
+verite nous a ete recemment rappelee, et exposee avec une clarte
+nouvelle, par le remarquable travail de M. Poincare, intitule: _La
+Science et l'Hypothese._ Il y est demontre que ni les mathematiques,
+ni les sciences physiques ou chimiques, ne pourraient exister si elles
+n'avaient pour point de depart des hypotheses. "Il y a, dit M. Poincare,
+plusieurs sortes d'hypotheses: les unes sont verifiables, et, une fois
+confirmees par l'experience, deviennent des verites fecondes; les
+autres, sans pouvoir nous induire en erreur, peuvent nous etre utiles en
+fixant notre pensee; d'autres enfin (comme le _postulatum_ d'Euclide) ne
+sont des hypotheses qu'en apparence, et se reduisent a des definitions
+et a des conventions deguisees". Plus encore que les sciences dites
+exactes, les etudes biologiques ont besoin du secours de l'hypothese,
+car c'est d'elles que l'on peut surtout dire que "nous n'y savons le
+tout de rien."
+
+Sans avoir aucunement la pretention de bouleverser les sciences
+biologiques, mais simplement pour m'aider a fixer ma pensee, je
+demanderai, a mon tour, qu'on m'accorde une sorte de _postulatum_, qui
+nous aidera a nous rendre compte de la plupart des phenomenes de la
+biologie et de la pathologie.
+
+Voici ce _postulatum_:
+
+Je supposerai que chaque etre, en naissant, recoit un certain capital
+d'energie vitale, de la valeur et de l'emploi duquel dependront et
+sa sante, et sa longevite: un capital donnant des interets variables
+suivant chaque individu et suivant chaque periode de la vie. J'ajouterai
+que ce capital peut etre, a toute periode de la vie, amoindri par une
+cause accidentelle, et que les interets qu'il produit sont egalement
+variables aux diverses periodes de la vie.
+
+Or, cette hypothese etant accordee, l'objet du present travail sera
+d'etudier, d'un bout a l'autre de la vie, la meilleure maniere de faire
+valoir ce capital, et de le defendre contre les influences qui ne
+cessent pas de le menacer. Ces influences sont ce qu'on appelle les
+"causes morbigenes", et leurs assauts sont ce qu'on appelle les
+"maladies".
+
+L'homme malade est donc, dans notre hypothese, celui qui vient de subir
+une de ces diminutions de son capital biologique: d'ou il resulte que,
+avant d'etudier le malade, et les causes morbigenes, nous devons d'abord
+envisager le capital initial, et les causes qui en font varier la
+valeur.
+
+Considere au point de vue theorique, c'est-a-dire en negligeant les
+influences qui peuvent le faire accidentellement diminuer, le capital
+initial est comparable a la force qui lance un projectile dans l'espace.
+Or, les mathematiciens savent exactement quelle doit etre la courbe
+parcourue par le projectile, du moment qu'ils connaissent la vitesse
+initiale et la masse. Et pareillement nous pourrions, nous aussi,
+prevoir la courbe que suivra la sante d'un sujet, si nous pouvions
+connaitre exactement le capital de vie qu'il apporte en naissant. Mais
+le fait est que, chez les differents etres humains, le capital initial
+varie dans des proportions si enormes que nous ne pouvons guere nous
+flatter d'en avoir une notion precise.
+
+Pour des causes que nous chercherons a analyser, il y a des etres chez
+qui le capital initial est nul: ce sont eux qui meurent en naissant,
+ou un ou deux jours apres leur naissance, sans "maladies" ni lesions
+appreciables; tels certains enfants de syphilitiques, qui meurent parce
+qu'il n'ont pas la force de vivre.
+
+A l'autre extremite de l'echelle se placent les aristocrates de la
+sante, doues d'un capital enorme, et qu'on voit atteindre a des ages
+avances sans avoir jamais ete malades, sans avoir jamais pris de
+precautions speciales pour conserver leur sante. Ainsi, j'ai connu, non
+comme medecin, mais comme ami, un general mort a quatre-vingt-douze ans,
+et qui n'avait jamais ete arrete par la moindre indisposition. On peut
+meme dire qu'il est mort sans "maladie"; il a tout simplement cesse
+de vivre, comme le boulet, arrive a la fin de sa course, cesse de
+progresser et rentre dans l'immobilite.
+
+Entre ces deux extremes se trouve une variete infinie d'intermediaires;
+et l'on peut dire qu'il n'y a pas deux personnes ayant le meme capital
+biologique initial.
+
+Cependant les differences dans le capital initial ne sont pas si grandes
+qu'on ne puisse, tout au moins, en determiner les causes principales,
+dont l'etude se trouve etre, ainsi, d'une importance majeure. Ces causes
+peuvent etre groupees sous trois chefs:
+
+1 deg. Les influences hereditaires;
+
+2 deg. La valeur actuelle des generateurs au moment de la conception;
+
+3 deg. Les influences qui ont pu atteindre le produit pendant la gestation.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+HEREDITE
+
+
+
+L'heredite tient une place considerable dans tous les problemes de la
+vie; et, comme l'indique bien l'etymologie du mot _hoerere_, (etre
+attache), tout etre vivant est relie a un long passe ancestral.
+Les vegetaux eux-memes n'echappent point a cette loi: le souci des
+horticulteurs n'est-il pas de creer, par de savants procedes de culture
+et d'habiles selections, des types capables de transmettre par heredite
+certaines qualites developpees? Ils y arrivent jusqu'au jour ou, quand
+ils ont voulu trop profondement ou trop vite forcer la nature, la plante
+revient a son etat sauvage, ou demeure sterile pour avoir ete trop
+surmenee. Et les memes observations sont familieres aux eleveurs qui
+cherchent a perfectionner les races d'animaux domestiques.
+
+Heredite est donc un terme de physiologie signifiant que la constitution
+organique, la maniere d'etre physique ou mentale, se transmet des
+parents aux enfants ou aux descendants.
+
+L'heredite se rencontre partout; c'est elle qui constitue les grands
+traits de caractere si differents de chaque race; c'est elle qui fait
+que les vertus, les vices, les passions, les haines, se transmettent
+dans le sein des familles aussi bien que la beaute, la couleur des yeux,
+la taille, etc. Souvent elle est directe, c'est-a-dire qu'elle provient
+du pere ou de la mere; parfois elle saute une ou deux generations;
+d'autres fois, enfin, elle est indirecte: c'est le type d'un parent de
+la ligne collaterale qui prend la place. Mais il est rare que, dans le
+cours de la vie, elle ne se manifeste pas d'une maniere quelconque.
+
+Le role de l'heredite a ete reconnu de tout temps. Dans son langage
+image, la Bible nous dit qu'"il a encore les dents agacees, celui dont
+l'ancetre de la septieme generation a mange des raisins verts." Si
+cette parole etait l'expression exacte de la verite, elle serait bien
+decevante, car elle paralyserait tous les efforts destines a lutter
+contre les tares ancestrales. Mais deja Ezechiel avait energiquement
+proteste (chap. XVIII) contre la fatalite des tares hereditaires; et la
+verite est que l'influence de l'heredite est modifiee grandement par la
+tendance qu'a tout etre vivant a retourner a son type primitif, comme
+aussi par les influences du croisement, en vertu desquelles l'un des
+generateurs peut rectifier la tare transmise par son partenaire. Ce
+n'est que quand les deux generateurs ont les memes tares que l'heredite
+sevit avec son maximum d'intensite; et alors non seulement les tares
+s'ajoutent, mais elles semblent se multiplier l'une par l'autre,
+au point de rendre l'enfant incapable de soutenir la lutte pour
+l'existence; ou bien, s'il vit, il n'a pas la force de transmettre la
+vie. Ainsi s'eteignent les familles par les "maladies" hereditaires, a
+moins qu'un des membres de la race dechue, revenant pour ainsi dire
+au type primitif, ne porte en lui une force de reaction
+insoupconnee,--heritage peut-etre d'un passe plus lointain,--qui lui
+permette de reconstituer la famille.
+
+Telles sont les considerations generales qu'il m'a semble utile
+d'indiquer, parce qu'il en pourrait sortir un grand nombre de
+conclusions pratiques pour qui sait reflechir. Mais il faut a present
+que j'insiste sur quelques details plus particuliers.
+
+D'abord, l'heredite de la longevite.
+
+Il est des familles ou l'on meurt vieux, de pere en fils. On dirait des
+horloges remontees pour sonner a peu pres le meme nombre d'heures. Il
+est d'autres familles ou tout le monde meurt jeune, sans cependant qu'on
+puisse incriminer des "maladies" speciales. Pourquoi? Force est bien de
+le dire, nous ne le savons pas.
+
+Notons, en passant, combien sont erronees les theories qui attribuent
+a l'homme moyen une longevite moyenne, calculee d'apres l'epoque de la
+soudure des epiphyses, ou d'apres la duree de la croissance: suivant les
+calculs de Flourens, cette moyenne devrait etre de cent ans. Mais c'est
+la une simple vue de l'esprit, qui ne repose sur aucune observation
+serieuse.
+
+Certes, on peut etablir des moyennes. C'est sur des moyennes de ce
+genre, et sur le calcul des probabilites, que sont bases les statuts des
+compagnies d'assurance. De meme, il n'est pas deraisonnable de supputer
+la longevite probable d'un individu donne, quand on est en mesure
+d'apprecier son capital biologique et la facon dont il sait s'en servir.
+Mais dire que l'homme est bati pour vivre cent ans, parce que, dans les
+especes animales, la longevite a cinq fois la duree de la croissance,
+et que, chez l'homme, la duree de la croissance est de vingt ans, c'est
+etablir une theorie sur des bases absolument fragiles.
+
+Plus importantes encore que la plus ou moins grande longevite des
+parents, sont, pour nous, certaines particularites de leur etat
+pathologique, qui retentissent d'une facon souvent tres profonde sur la
+valeur de leurs enfants.
+
+On sait, par exemple, les influences nefastes de l'alcoolisme
+hereditaire, qui non seulement restreint la natalite, mais condamne ceux
+qui naissent a une mort rapide.
+
+La syphilis ne reduit pas la natalite; au contraire, elle semble la
+favoriser, et tout le monde connait, en effet, de ces nombreuses
+familles fauchees par la syphilis hereditaire. En vain les generateurs
+s'obstinent a mettre au monde de nouvelles victimes: aucune ne survit, a
+moins qu'un traitement medical bien compris ne vienne mettre fin a cette
+lamentable situation [1].
+
+[Note 1: Je ne puis m'empecher de reconnaitre, dans cette
+polynatalite des heredo-syphilitiques, une affirmation de ce qu'on
+serait tente d'appeler la loi de protection des faibles.
+
+N'est-il pas remarquable, en effet, que, dans la nature, les etres sans
+defense luttent par leur polynatalite contre les causes de destruction
+auxquelles les expose leur faiblesse? Voyez dans le monde animal. Les
+animaux puissants, armes pour la defense ou pour la lutte, sont toujours
+de mediocres generateurs; l'elephant, par exemple, ne donne naissance
+qu'a un nombre tres restreint d'individus, la femelle porte longtemps;
+meme remarque pour le lion. Au contraire, les animaux sans defense, se
+multiplient avec une rapidite qui les rend parfois redoutables: tels les
+lapins d'Australie. Il a suffi d'un couple importe par hasard dans cette
+colonie pour que ces animaux se soient multiplies au dela de toute
+mesure. A l'heure qu'il est, ils constituent encore un fleau pour
+l'agriculture. C'est que le lapin est un etre faible, qui n'a de moyens
+ni d'attaque, ni de defense, ne sachant que fuir et se cacher. Dans
+l'espece humaine, combien ne voit-on pas de ces couples admirablement
+bien assortis, de sante parfaite, et qui n'ont pas d'enfants? Nous ne
+parlons pas de ceux qui n'ont qu'un ou deux, enfants; car ici intervient
+un autre facteur, la restriction volontaire; mais de ces menages
+exemplaires, ou la venue d'un enfant serait une joie, et qui restent
+steriles, sans que rien dans l'etat des conjoints explique cette
+sterilite.
+
+Au contraire, des generateurs de mediocre valeur, au point de vue de
+la sante, mettent au monde de nombreux enfants, qui bien souvent
+constituent pour eux une richesse negative. Ces malheureux portent le
+beau nom de proletaires _(proles, race)_.
+
+Mais que dis-je? la loi de protection des faibles s'etend a l'infini.
+Pourquoi nait-il plus de femmes que d'hommes? Pourquoi tel couple ne
+donne-t-il naissance qu'a des filles, tel autre qu'a des garcons?
+C'est que, dans le premier cas, la valeur biologique de la mere etait
+sensiblement inferieure a celle du pere. Quand il y a une disproportion
+marquee entre les deux generateurs, l'enfant qui nait a le sexe du
+generateur qui vaut le moins.
+
+Quand un homme vieux et use epouse une jeune femme pleine de vie et
+de sante, l'enfant qui naitra de leur union sera presque toujours un
+garcon.
+
+Dans le monde vegetal, la meme loi de protection des faibles s'observe
+pour qui sait ouvrir les yeux. Voyez les plantes sans defense: elles
+pullulent partout, on les trouve sous toutes les latitudes, a toutes les
+altitudes; au contraire, celles qui se defendent, ont ce qu'on appelle
+en botanique des "aires" tres limitees.
+
+Dans le monde mineral lui-meme, on observe la meme loi: les metaux qui
+se defendent sont des metaux rares, et c'est precisement parce qu'ils
+sont rares et incorruptibles (mais non incorrupteurs) que l'homme les
+a pris comme representant la valeur du travail. L'or, par exemple, que
+rien n'attaque, est plus rare que les metaux qui s'oxydent facilement,
+tels que le fer, le cuivre.
+
+Le diamant inalterable, qui defie l'injure du temps, est d'une rarete
+qui lui donne tout son prix.
+
+C'est de cette loi de protection des faibles, faisant contrepoids aux
+lois darwiniennes (selection, adaptation aux milieux, etc.) que resulte
+un equilibre presque stable dans le monde des etres crees.]
+
+La syphilis est un des principaux facteurs de degenerescence. On
+commence seulement a connaitre l'etendue de ses ravages. On sait
+aujourd'hui qu'elle se transmet aux enfants; qu'elle les fait mourir
+avant leur naissance, ou le jour meme de leur naissance; qu'elle se
+traduit plus souvent encore, dans les deux premiers mois qui suivent la
+naissance, par des accidents contagieux; que, dans les premieres annees
+de la vie, elle entraine la mort par meningite (meningite speciale que
+l'on prend trop souvent pour une meningite tuberculeuse, et qui serait
+justiciable d'un energique traitement anti-syphilitique).
+
+On sait aussi que, dans les cas exceptionnels, la syphilis des
+generateurs provoque, a l'age de huit, dix, quinze ans, des dystrophies,
+parfois des accidents tertiaires (epilepsie, gommes, etc.): mais ce sont
+la des curiosites scientifiques.
+
+Ce qu'on ne sait pas encore, c'est dans quelle proportion la syphilis
+des parents diminue la valeur biologique des enfants en apparence bien
+nes, c'est son influence sur les produits de la deuxieme et meme de la
+troisieme generation. C'est la la science de l'avenir[2].
+
+[Note 2: Nous ne voulons pas insister davantage sur les mefaits de
+la syphilis, envisagee en tant que peril social, mais nous ne pouvons
+laisser passer l'occasion d'appeler l'attention du lecteur sur les
+efforts tentes pour faire connaitre au grand public ces tristes verites.
+
+Il existe une _Societe internationale de prophylaxie sanitaire et
+morale_ contre les "maladies" veneriennes, siegeant a Bruxelles, et
+ayant comme filiales des societes francaises, allemandes, etc., qui
+toutes poursuivent un but commun: faire connaitre les mefaits des
+"maladies" veneriennes, les eteindre dans la mesure du possible et par
+tous les moyens possibles.
+
+La societe francaise est certainement l'une des plus actives: sous la
+vigoureuse impulsion de son president, M. le professeur Fournier, elle a
+deja fait beaucoup depuis cinq ans qu'elle est fondee.
+
+Elle a etudie la syphilis dans l'armee, dans la marine, les colonies,
+dans les populations ouvrieres; la syphilis des nourrices et des
+nourrissons; la syphilis et le mariage, etc. Grace a elle, l'opinion
+publique commence a s'interesser au redoutable probleme, on ose
+envisager en face la syphilis, on ose prononcer son nom, et tout fait
+esperer que l'action de la Societe de prophylaxie sera au moins aussi
+utile que celle des ligues contre l'alcoolisme et la tuberculose.
+
+Car, en realite, que peut-on contre l'alcoolisme? Rien tant qu'on ne
+modifiera pas nos lois et nos moeurs. Que peut-on contre la tuberculose?
+Presque rien, tant qu'on ne changera pas notre etat social, tant qu'il
+y aura l'affreuse misere et la promiscuite. Tandis qu'on peut beaucoup
+contre la syphilis, "maladie" evitable s'il en fut, "maladie"
+essentiellement curable. Mais il faut la faire connaitre dans tous les
+milieux, son danger provenant de l'ignorance. C'est surtout contre cette
+ignorance que lutte la Societe francaise de prophylaxie sanitaire et
+morale a laquelle devraient etre affilies tous les gens de bien, toutes
+les personne soucieuses de l'avenir de la nation.]
+
+L'heredite tuberculeuse est-elle aussi redoutable qu'on se plaisait a le
+dire? Non. Voila, du moins, ce qu'affirment la science experimentale et
+l'observation des jeunes animaux issus de generateurs tuberculeux. Mais,
+dans la pratique, il serait sage de se conduire comme si la tuberculose
+etait hereditaire: 1 deg. parce que les enfants de tuberculeux sont,
+par cela meme qu'ils vivent dans un milieu contamine, exposes a
+la contagion[3]; 2 deg. parce que l'enfant, s'il n'herite pas do la
+tuberculose, herite incontestablement de la predisposition a devenir
+tuberculeux. Il ne nait pas tuberculeux, mais il nait tuberculisable: de
+sorte que, au point de vue scientifique, l'apprehension qu'avaient
+nos peres au sujet de l'heredite de la tuberculose etait parfaitement
+legitime.
+
+[Note 3: Le souci de soustraire au milieu contamine les enfants de
+tuberculeux a inspire au professeur Grancher une idee geniale: c'est de
+prendre, dans les familles de tuberculeux, les enfants encore sains,
+pour les faire elever a la campagne dans des familles saines. C'est
+ce que realise "l'Oeuvre de preservation de l'enfance contre la
+tuberculose". (Siege social, 4 rue de Lille.) C'est une oeuvre
+scientifique, puisque, suivant le precepte de Pasteur, elle cherche a
+sauver la race en sauvant la graine. C'est une oeuvre pratique; elle a
+fait ses preuves, et elle ne peut pas satisfaire au dixieme des demandes
+des parents tuberculeux, qui commencent a comprendre la necessite de se
+separer de leurs enfants encore sains pour les confier a des familles
+de braves gens designees par l'oeuvre, surveilles par ses medecins,
+et offrant toutes garanties de moralite. Cette Oeuvre, bienfaisante a
+plusieurs titres, est en outre _economique:_ chaque pupille ne coute
+en effet qu'un franc par jour, parce que tous les devouements sont
+gratuits. Cette faible somme d'un franc, bien employee, sans aucune
+fuite, sert ainsi les interets de deux familles et sauve la vie d'un
+enfant.]
+
+L'heredite du cancer est loin d'etre demontree. Tout est obscur dans
+la question du cancer: son etiologie, ses modes de transmission, ses
+varietes d'evolution; et la therapeutique se ressent de toutes ces
+incertitudes, malgre les belles promesses de la serotherapie, de la
+vaccination anti-cancereuse, et de la radiotherapie.
+
+En resume, l'heredite est le principal facteur de la valeur biologique
+des individus. Chacun, de par son heredite, nait avec une valeur
+differente: l'inevitable inegalite sociale existe non seulement le jour
+de la naissance, mais le jour meme de la conception.
+
+C'est encore a l'heredite qu'il faut attribuer la differente valeur des
+differents organes. Beaucoup naissent avec un organe plus faible que les
+autres, de par la tare ancestrale; et le clinicien doit tenir compte
+de l'existence de ces points faibles, lorsqu'il se trouve en face d'un
+malade quelconque.
+
+Les organes qui subissent le plus notablement la tare hereditaire sont:
+le systeme nerveux, le coeur, et les reins.
+
+_A_) Les tares nerveuses se transmettent avec une constance redoutable;
+et c'est a juste titre qu'on craint les alliances avec des sujets
+dont les parents sont entaches d'alienation mentale, ou de nervosisme
+exagere.
+
+Il ne faut pas, cependant, pousser cette terreur de l'heredite nerveuse
+a des limites excessives: car, ainsi que je l'ai dit, nous devons
+compter avec une sorte de tendance naturelle en vertu de laquelle l'etre
+naissant est debarrasse de sa tare ancestrale; l'heredite n'est jamais
+absolument fatale. Et nous devons prevoir aussi les attenuations que
+peuvent amener les croisements. Ainsi l'heredite nerveuse du pere peut
+tres bien etre attenuee par le bon equilibre nerveux de la mere, le
+croisement bien compris entrainant une sorte de regeneration. Enfin, il
+est certaines "maladies" nerveuses qui ne se transmettent jamais par
+heredite: telle la paralysie generale des alienes. De ce qu'un homme est
+mort dans un asile, par le fait de la paralysie generale, il ne faut pas
+conclure que ses descendants soient menaces de folie, ou meme de tares
+nerveuses. Le paralytique general a pris la "maladie" uniquement pour
+son compte, et il ne la transmet pas plus que ne transmettrait sa tare
+nerveuse un homme qui serait, accidentellement, empoisonne par le plomb.
+Tout ce qu'on peut dire du paralytique general, c'est que, neuf fois sur
+dix, c'est un syphilitique, et que sa descendance peut etre entachee de
+syphilis au meme titre que la descendance d'un syphilitique quelconque.
+
+_B_) L'heredite des cardiopathies est egalement tres interessante a
+etudier: elle n'est pas assez connue.
+
+Il y a des familles dans lesquelles tous les membres succombent aux
+affections cardiaques. C'est donc que, la, les enfants apportent, en
+naissant, un point de plus faible resistance du cote du coeur. Chose
+curieuse: dans ces familles, la lesion cardiaque ne devient perceptible,
+chez ses divers membres, qu'a des ages plus ou moins avances. Vers
+trente ans, l'un d'eux eprouvera de l'arythmie, suivie, six ou sept ans
+plus tard, de myocardite sclereuse. Un autre, tout en ayant le coeur
+sain a l'auscultation, succombera par le coeur, dans le cours d'une
+pneumonie. "La "maladie" etait au poumon, et le danger au coeur"
+(Huchard). Un troisieme membre mourra a cinquante ans, a son quatrieme
+acces d'angine de poitrine, sans qu'aucun des trois ait jamais eu la
+moindre attaque de rhumatisme articulaire, ou autre affection capable
+de determiner des lesions cardiaques. Enfin un quatrieme aura de la
+tachycardie paroxystique. Et tout cela parce que la mere des quatre
+enfants aura eu, avant la naissance du premier, le coeur touche
+accidentellement par le rhumatisme; je connais meme une famille ou
+l'heredite remonte a deux generations: presque tous les membres de cette
+famille sont des cardiopathes.
+
+C) Le role de l'heredite pathologique renale merite d'etre signale au
+meme titre. On connait l'albuminurie hereditaire et familiale: mais les
+recents travaux de MM. Castaigne et Rathery (1904) ont demontre, en
+outre, qu'une mere atteinte de nephrite donne naissance a des
+enfants dont les reins sont moins resistants aux infections et aux
+intoxications, ou meme sont alteres au point d'entrainer la mort des les
+premiers jours de la vie. De plus, chacun nait avec une predominance de
+tel ou tel systeme organique. Chez les uns, c'est le systeme nerveux qui
+presente un developpement hors de proportion avec les autres systemes
+organiques; chez d'autres, c'est le systeme musculaire.
+
+Ni les uns ni les autres ne sont, a proprement parler, des malades,
+ni meme des candidats a la "maladie"; ils peuvent avoir un excellent
+capital biologique. Mais, pour le faire valoir, il ne faut pas commettre
+de fautes dans la direction a leur conseiller. Et nous retrouverons
+cette importante donnee quand nous parlerons des grands problemes de
+l'education.
+
+Est-ce encore a l'heredite qu'il faut attribuer cette singuliere
+predominance d'un des cotes du corps sur l'autre que l'on observe chez
+la plupart des malades? En general, c'est le cote gauche qui est le plus
+faible; c'est lui qui est le siege des nevralgies, des pneumonies, des
+miseres variees que les malades accusent; c'est lui qui est le plus
+faible au dynamometre; et tout le monde sait que la main gauche est, en
+general, moins habile que la main droite; le langage courant traduit
+cette inferiorite, en faisant de "gauche" le synonyme de malhabile. Chez
+d'autres, au contraire, c'est le cote droit du corps qui est le siege de
+toutes les douleurs nevralgiques, rhumatismales, sans pour cela que
+ces malades soient gauchers. J'avoue ne pas avoir recherche la part de
+l'heredite dans cette repartition inegale de l'influx nerveux, que je ne
+fais que signaler en passant.
+
+Mais ce qui resulte de tout ce que nous venons de voir, et qui doit en
+former pour nous la conclusion pratique, c'est que, pour difficile que
+soit la connaissance precise de l'heredite d'un sujet, peut-etre n'y
+a-t-il pas de point sur lequel l'attention du clinicien doive se porter
+plus soigneusement! En presence d'un malade, notre premier effort
+doit etre de determiner ce qu'il a pu recevoir de ses parents; et les
+resultats de cette premiere enquete doivent toujours nous etre presents
+a l'esprit, tout dans le cours de la vie pathologique du sujet, mais
+surtout quand nous aurons a diriger sa sante.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+CONCEPTION
+
+
+
+L'influence de la valeur actuelle des generateurs, au moment de la
+conception, est a peine soupconnee, et le fait est qu'il serait bien
+difficile de la demontrer; elle doit etre, cependant, considerable, et
+il y a tout lieu de croire que la valeur d'un individu a naitre varie
+du tout au tout selon qu'il a ete concu dans de bonnes ou de mauvaises
+conditions.
+
+Depuis longtemps, les medecins protestent contre les voyages de noces.
+On ne saurait trop faire campagne contre cette coutume, tout au moins
+antihygienique. Considerez, en effet combien s'accumulent les conditions
+deplorables pour la procreation, chez deux conjoints dont le systeme
+nerveux a ete mis a l'epreuve par les preoccupations premonitoires du
+mariage, par la fatigue des journees consacrees a sa celebration, par
+les emotions inseparables de cet acte important de la vie! Et voila ces
+jeunes gens qui, aussitot apres, se pressent pour un voyage lointain,
+qui s'exposent a des fatigues de toute sorte, a la deplorable
+alimentation de l'hotel, qui s'infligent le souci de changer de
+residence tous les jours, etc.! C'est dans ces conditions que, sans
+recueillement, a la legere, ils accomplissent l'acte qui doit donner _la
+vie_.
+
+Dans d'autres milieux moins favorises, l'acte conjugal s'opere a la
+suite de repas copieux, dans des conditions non moins deplorables.
+
+Pour combien ne faut-il pas compter aussi l'emotion de la jeune femme,
+trop souvent surprise par les conditions nouvelles de l'existence
+qu'elle a adoptee, ou qui lui a ete imposee? Comme le disait le
+professeur Pinard: "En plein XXe siecle, nous procreons comme les
+hommes des cavernes."
+
+Que faire a tout cela? C'est deja quelque chose que d'appeler
+l'attention sur un mal dont presque personne ne soupconne l'importance,
+en dehors du monde medical. Les remedes viendront, pour ainsi dire,
+d'eux-memes, a partir du jour ou l'on connaitra le danger.
+
+Appelons aussi l'attention sur un point delicat: sur la necessite de
+faire l'education de la jeune fille, pour qu'elle sache ce qu'est le
+grand acte de la procreation.
+
+Je vois d'ici les meres francaises fremir, et s'armer en guerre les
+bataillons de ceux qui confondent la pudeur avec la pudibonderie. Nul
+doute, cependant, qu'il y ait une reforme a operer dans nos moeurs, a
+cet egard, et dans tous les milieux sociaux. Et pourquoi ne pas rappeler
+ce que dit la Bible, dans le livre de _Tobie_, chapitre VII? Le fils
+du vieux Tobie, sur le conseil de l'ange Raphael, allait epouser Sara,
+fille de Raquel, laquelle avait vu mourir subitement ses sept premiers
+maris, aussitot qu'ils s'etaient approches d'elle; et, pour lui eviter
+pareil sort, l'ange donnait au jeune homme les conseils suivants: "
+Lorsque des personnes s'engagent tellement dans le mariage qu'elles
+bannissent Dieu de leur coeur et de leur esprit et qu'elles ne pensent
+qu'a satisfaire leur brutalite, comme les chevaux et les mulets qui sont
+sans raison, le demon a pouvoir sur elles. Mais pour toi, apres que tu
+auras epouse cette fille, etant entre dans la chambre, vis avec elle en
+continence pendant trois jours, et ne pense a autre chose qu'a prier
+Dieu avec elle! La troisieme nuit etant passee, tu prendras cette fille,
+dans la crainte du Seigneur, et dans le desir d'avoir des enfants
+plutot que par un mouvement de passion, afin que vous ayez part a la
+benediction de Dieu."
+
+Dans le cours de la vie conjugale, on ne prend pas, pour procreer, plus
+de precautions qu'a l'epoque des premieres ardeurs; c'est egalement une
+faute dont se ressent le produit de la conception.
+
+Il y aurait a faire tout un traite sur l'hygiene de la procreation. Ce
+traite, concu dans un esprit large, liberal, scientifique, qui tiendrait
+compte de tous les elements du probleme, c'est-a-dire non seulement du
+point de vue medical, mais aussi de l'element passionnel, repondrait a
+un veritable besoin.
+
+Et un chapitre, et l'un des plus importants, devrait y etre consacre
+au traitement preventif de la syphilis hereditaire. Combien d'hommes
+atteints de syphilis huit ans, dix ans avant leur mariage, ignorent les
+bienfaits d'un traitement specifique, qu'ils suivraient deux ou trois
+mois avant de se marier, pour preserver leurs enfants de la terrible
+"maladie"! Combien peu de medecins pensent a instituer ce traitement
+preventif, alors meme qu'ils savent que le generateur a eu la syphilis!
+Mais je ne sauvais m'etendre ici davantage sur ce sujet.
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+GESTATION
+
+
+
+Sur les influences qui atteignent l'enfant pendant la gestation, nous
+n'avons aucune donnee precise a fournir. Nous n'avons pas remarque, par
+exemple, qu'une mere ayant eu une grossesse penible, voire meme
+des vomissements incoercibles, donnat naissance a un enfant plus
+specialement faible; inversement meme, bien des femmes d'une sante
+mediocre ont des grossesses superbes. J'etonnai fort une malade, un
+jour, en lui disant qu'elle ne devait aller bien que pendant ses
+grossesses. C'est qu'elle avait de la ptose abdominale, et que la
+grossesse devait lui produire l'effet d'une sangle, en soutenant les
+organes. Mais il n'est guere vraisemblable qu'un etat de sante
+aussi artificiel, et aussi transitoire, soit, pour le produit de la
+conception, un brevet de sante future.
+
+Par contre, les "maladies" de la mere pendant la grossesse ont une
+influence bien connue sur la valeur de l'enfant a naitre. Quand elles ne
+provoquent pas l'avortement, elles impriment a l'enfant une tare.
+
+J'ai observe, a cet egard, un fait bien suggestif. Une jeune femme, au
+quatrieme mois de sa premiere grossesse, avait eu une appendicite si
+nettement caracterisee que le confrere qui devait l'accoucher, et
+moi-meme, avions ete sur le point de provoquer l'intervention d'un
+chirurgien. La malade avait pu, cependant, etre traitee medicalement:
+mais l'enfant, ne a terme, a presente des sa naissance une intolerance
+intestinale veritablement anormale. Une premiere nourrice, choisie par
+l'accoucheur, lui a donne un lait qui a semble trop fort, car l'enfant a
+eu, des le deuxieme jour, de la diarrhee verte et des vomissements. Dans
+l'espace de quatre semaines, trois autres nourrices, toujours choisies
+avec le plus grand soin, n'ont pas eu plus de succes: a chaque nouvelle
+nourrice, vomissements, fievre ardente, diminution rapide du poids.
+Mais, pendant qu'on cherchait a grand prix des nourrices ideales, on
+etait bien oblige de donner a l'enfant du simple lait de vache coupe;
+alors il allait mieux, la fievre tombait, le poids augmentait tres
+vite, la vie revenait: de telle sorte que, apres ces quatre tentatives
+d'allaitement par le lait de femme, l'accoucheur me dit: "Mais enfin,
+pourquoi s'obstiner a trouver une nourrice? Cet enfant a probablement
+un intestin extremement delicat, a cause de l'appendicite de sa mere
+pendant la gestation; donnons-lui simplement du lait sterilise coupe!"
+Et il eut raison; grace a d'infinies precautions, a une surveillance
+methodique, l'enfant put etre eleve.
+
+Il est bien clair qu'en rapportant ce fait je n'entends pas faire le
+panegyrique de l'allaitement artificiel: je ne le cite que pour prouver
+comment la "maladie" d'un organe de la mere pourrait bien avoir une
+repercussion sur le fonctionnement du meme organe, chez l'enfant qu'elle
+porte en son sein.
+
+Ce que l'on sait encore, c'est que les emotions de la mere, pendant la
+grossesse, peuvent avoir un retentissement sur la qualite du produit.
+Et de la derive le devoir strict, pour la societe, de proteger la femme
+enceinte. Quelques philanthropes l'ont bien compris; mais cette notion
+n'a pas assez penetre dans nos moeurs, et l'on peut dire que c'est un
+scandale, pour une nation civilisee, de voir le peu qui est fait pour
+assister la femme enceinte, pour lui epargner les soucis de l'avenir
+prochain et les fatigues des derniers jours de la gestation.
+
+Un mot, enfin, sur les enfants nes avant terme. S'ils naissent avant
+terme par le fait de la "maladie" des generateurs, de la syphilis par
+exemple, leur valeur biologique est sensiblement reduite, et peut meme
+etre reduite a zero. Mais s'ils naissent avant terme accidentellement,
+par exemple a la suite d'une chute de leur mere, ou d'une intervention
+obstetricale raisonnee, leur sort est beaucoup moins compromis qu'on ne
+le croit dans le public non medical. Le tout est de leur assurer une
+temperature qui se rapproche de celle qu'ils avaient dans le sein
+maternel.
+
+Pour ce faire, les inventeurs ont multiplie les modeles de couveuses
+artificielles. Ces appareils, certes, peuvent rendre des services; mais
+il ne faut pas oublier qu'on peut tres bien s'en passer, en preservant
+l'enfant du froid, ce qui s'obtient: 1 deg. en chauffant convenablement sa
+chambre, et en l'entourant de boules d'eau chaude; et 2 deg. en sachant
+l'alimenter des sa naissance. Ce second probleme est difficile; pour
+le resoudre, il faut se rappeler une grande loi que nous retrouverons
+plusieurs fois dans le cours de cette etude, et qui consiste a
+proportionner la valeur nutritive de l'aliment, et le nombre de prises
+alimentaires, a la puissance de l'estomac. Chez l'enfant ne avant terme,
+on donnera donc, toutes les demi-heures, une cuilleree a cafe de lait,
+coupe de 2/3 d'eau bouillie sucree.
+
+L'enfant va naitre; quel prejudice lui cause l'accouchement au forceps?
+Nous ne pouvons pas nous defendre de redouter, pour notre part, la
+compression colossale qu'impose l'application du forceps a la masse
+cerebrale de l'enfant. Mais l'etude approfondie de cette question, qui
+aurait pourtant de quoi interesser les neurologistes, n'a pas encore ete
+faite, a notre connaissance du moins, d'une facon suffisante. En tout
+cas, on est en droit de considerer comme coupable une intervention au
+forceps faite pour gagner du temps, ou pour faire valoir l'importance
+des soins obstetricaux.
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LES INFLUENCES MORBIGENES ET LES SYMPTOMES MORBIDES
+
+
+
+L'enfant est ne; il vaut ce qu'il vaut. Personne ne le sait, sauf dans
+les cas extremes ou il vient au monde avec des apparences tellement
+miserables que, des son premier vagissement, son inferiorite saute aux
+yeux; c'est ce qui arrive chez les heredo-syphilitiques, et rien n'est
+aussi navrant que l'apparition du petit monstre aux lieu et place d'un
+enfant bien vivant, attendu avec une legitime impatience. Il faut avoir
+assiste a ce spectacle pour en comprendre la poignante horreur. Tout le
+monde, sauf la mere, s'accorde alors a penser qu'il vaudrait mieux que
+l'enfant ne fut pas ne. Mais, en dehors de ces cas, il est impossible
+de savoir le capital de vie que l'enfant apporte avec lui; c'est son
+secret, qu'il gardera pendant toute la duree de son existence, mais que
+le medecin parviendra cependant a deviner en partie, s'il sait fouiller
+l'heredite de son malade et s'inspirer des quelques principes que nous
+avons esquisses a grands traits dans le chapitre precedent.
+
+L'enfant est ne: toute sa vie, desormais, va etre une "lutte pour la
+sante", une suite d'efforts, volontaires ou instinctifs, pour defendre
+son capital naturel de sante contre les "influences morbigenes" qui vont
+le guetter a chaque pas.
+
+Ces influences morbigenes, que l'etre vivant va rencontrer sur sa route,
+depuis le jour de sa naissance jusqu'a la fin de sa carriere, nous
+allons tout de suite les esquisser a grands traits.
+
+Au debut, nous avions assimile, pour les besoins de la theorie, l'etre
+humain a un projectile lance dans l'espace avec une vitesse initiale
+determinee; mais, tandis que le projectile parcourt une courbe
+mathematique, qu'on appelle une parabole, la courbe evolutive de l'etre
+humain est une courbe irreguliere qui flechit chaque fois qu'une
+influence morbigene survient, puis remonte pour osciller de nouveau,
+puis flechir definitivement a partir d'un certain moment de la vie que
+nous appellerons le debut de la periode de declin, et toujours avec des
+oscillations a amplitude de moins en moins considerable, jusqu'au moment
+ou toutes les reserves se trouvent epuisees.
+
+La mort peut encore interrompre brusquement la courbe evolutive; c'est
+ce qui arrive quand la breche faite au capital est irreparable, soit
+a cause de l'importance de l'assaut perturbateur, soit a cause de
+l'insuffisance des reserves, ou bien quand ces deux influences se
+combinent; et le nombre de leurs combinaisons est incalculable.
+
+La variete des causes morbigenes est elle-meme infinie; mais la nature
+n'a qu'un nombre limite de moyens pour exprimer ses plaintes, de sorte
+que les causes les plus variees peuvent se traduire par les memes
+symptomes. Aussi accordons-nous relativement peu de valeur a l'etude
+du symptome. Les symptomes s'associent de mille et une facons, pour
+constituer autant deformes morbides differentes. Que dis-je? Il n'est
+pas deux malades qui se ressemblent, Ce n'est que pour la facilite de
+l'etude que les pathologistes ont cree des cadres posologiques; mais
+on comprend assez que ces cadres devraient etre aussi elastiques
+que possible. Le vrai medecin, apres s'en etre servi pour faire
+d'excellentes etudes, ne craindra pas, dans la pratique, d'en faire
+abstraction, de penser et d'agir comme si les cadres n'existaient
+pas. Et un moment viendra meme, quand son experience clinique sera
+suffisante, ou il aura tout interet a faire table rase des notions qu'il
+a peniblement accumulees par un travail assidu et prolonge; tout comme
+l'architecte, qui, une fois la construction terminee, fait enlever les
+enormes echafaudages qui avaient ete necessaires a la construction de
+l'edifice.
+
+Certes, l'etude approfondie des symptomes morbides est indispensable au
+clinicien, et l'on ne saurait apporter trop de soins a connaitre, dans
+tous leurs details, les divers troubles de la sante. Mais il y a
+un ecueil: c'est que, la theorie du moindre effort s'appliquant
+naturellement a l'esprit humain, on a une tendance involontaire a
+attribuer aux symptomes une influence pathologique qu'ils n'ont pas; en
+d'autres termes, ce qui n'est en realite qu'une manifestation morbide
+devient, trop aisement, dans l'esprit du medecin, la cause de la
+"maladie".
+
+Prenons comme exemple la constipation: ce n'est en realite qu'un
+symptome, et qui peut se trouver chez une foule de malades differents.
+Nous ne parlons pas, bien entendu, de ceux chez qui elle est d'origine
+mecanique (cancer du rectum, de l'iliaque, etc.). Un mot cependant, en
+passant, pour dire que le medecin a le tort de ne pas assez penser a ces
+causes mecaniques, et de traiter par des moyens medicaux des malades
+dont une intervention chirurgicale aurait pu prolonger la vie ou
+attenuer les souffrances.
+
+Mais chez les malades qui ne sont pas tributaires de la chirurgie,
+n'est-il pas vrai que la constipation est un symptome banal, pouvant
+etre attribue a une foule de causes? Parfois, elle est due a des lesions
+d'organes lointains, par un mecanisme reflexe a long circuit, suivant
+l'ingenieuse expression de M. Mathieu (appendicite chronique, lesions
+uterines, etc.). D'autres fois, et plus souvent encore, elle est due a
+un trouble profond du systeme nerveux, qui, avant l'apparition de la
+constipation, avait traduit son malaise par des plaintes variees.
+D'autres fois, elle apparait brusquement, en meme temps que
+l'entero-colite sa compagne, a la suite d'un choc brutal, moral ou
+traumatique.
+
+De plus, tout le monde sait qu'elle peut etre due tantot a un manque,
+tantot a un exces d'exercice musculaire. Les hommes qui ont besoin de
+beaucoup d'exercice, s'ils n'en ont pas assez, deviennent, suivant les
+predispositions hereditaires, ou des cerebraux, ou des goutteux, ou
+des lithiasiques, mais toujours des constipes: et leur constipation
+disparait a partir du jour ou l'on a trouve le dosage precis de
+l'exercice qui leur convient. Inversement, les hommes qui prennent trop
+d'exercice deviennent dyspeptiques et constipes, et le lit est leur
+meilleur laxatif.
+
+Enfin la constipation peut tenir a une erreur de regime, soit a l'abus
+du lait (le cas est frequent), soit a l'usage abusif de la viande: alors
+le regime semi-vegetarien serait indique, et il suffit de changer de
+regime pour voir disparaitre la constipation.
+
+La constipation n'est donc qu'un symptome.
+
+Certes, en vertu de la synergie des fonctions, des repercussions a
+distance, en vertu de ce principe que le systeme nerveux abdominal a des
+relations intimes avec le systeme nerveux central, que, d'une facon plus
+generale, le trouble d'un departement quelconque du systeme nerveux
+retentit sur les autres departements, la constipation, bien que
+symptomatique, contribue dans une certaine mesure a entretenir la
+"maladie", ne fut-ce que par la preoccupation qu'elle cause au malade,
+et qui peut degenerer quelquefois en veritable obsession. Mais ce qu'il
+faut se rappeler, quand on aborde le probleme therapeutique, c'est que
+le systeme nerveux est une chaine sans fin. Or, si l'on veut bien nous
+accorder que la solidite d'une chaine est egale a celle du plus faible
+de ses anneaux, on comprendra l'importance qu'il y a a rechercher quel
+est l'anneau le plus faible; en d'autres termes, quelle est la partie du
+systeme nerveux qu'il faut viser et consolider, pour guerir le constipe
+medical.
+
+Il n'y a donc pas de remede contre la constipation, et, pour
+l'atteindre, il faut atteindre la "maladie", dont elle constitue une
+des manifestations les moins importantes et, disons-le tout de suite,
+les plus faciles a faire disparaitre. Oui, dusse-je sembler paradoxal,
+j'affirme que la constipation est, de tous les symptomes observes chez
+le constipe medical, celui qui disparait le plus vite. Prenez un malade
+qui souffre, depuis des annees, de ces miseres variees qu'on est
+convenu de designer sous le nom un peu vague de neurasthenie, et
+parmi lesquelles la constipation joue un role capital; apres enquete
+minutieuse, trouvez la formule exacte de son regime, et par regime je
+n'entends pas seulement le regime alimentaire, mais la reglementation
+minutieuse de sa vie, le dosage de son exercice et de son travail
+cerebral, etc.; supprimez les agents therapeutiques qui entretiennent la
+"maladie" (douches froides, exercice force, medicaments varies, diete
+lactee); supprimez surtout les influences qui entretiennent le trouble
+nerveux de son intestin, a savoir les purgatifs, lavages a grande eau,
+etc.: et vous serez etonne de voir la constipation disparaitre, avant
+meme toutes les autres miseres. Le malade vous dira, au bout de huit
+jours: "Chose curieuse, docteur, je souffre encore de la tete, de
+l'estomac, du dos, d'une faiblesse extreme, mais je commence a retrouver
+le sommeil, et surtout je vous suis bien reconnaissant parce que ma
+constipation, si rebelle, est presque entierement vaincue. Je n'ai
+presque plus de peaux dans les selles, et je commence a reprendre
+confiance." A partir de ce moment precis vous tenez le malade, il a en
+vous une foi aveugle, et, si vous continuez a le soigner methodiquement,
+si surtout des influences etrangeres ne viennent pas contrecarrer la
+votre, si le malade est assez intelligent pour s'abandonner entierement
+a votre direction, vous lui rendrez, peu a peu, la sante. Il aura des
+rechutes inevitables: mais lui annoncer a l'avance ces rechutes,
+c'est consolider sa foi. Il aura aussi des rechutes, plus ou moins
+importantes, chaque fois qu'il s'ecartera de la ligne tracee par vous:
+s'il commet un ecart de regime, un exces d'exercice, ou s'il a une
+commotion morale, l'odieuse constipation reparaitra, accompagnee d'etat
+gastrique, de douleurs abdominales, de glaires sanguinolentes, de fievre
+quelquefois; mais ce sera pour le bien du malade, si vous parvenez a
+lui faire toucher du doigt la cause de cette rechute, et a lui faire
+comprendre que cette rechute etait evitable.
+
+Si nous prenions une autre manifestation morbide quelconque, nous
+verrions qu'elle appartient, de meme, a une foule d'affections. Le mal
+de tete, par exemple, ne se rencontre-t-il pas dans les cas les plus
+varies, n'est-il pas produit par les influences les plus diverses?
+Heureusement pour les malades, il n'est encore venu a l'idee de personne
+de trouver un remede applicable a tous les cas de mal de tete. Nous
+en connaitrions un, par hasard, que nous nous garderions bien de le
+divulguer: car, si la medecine "du symptome" est detestable au point de
+vue de l'etude nosographique, elle l'est encore plus au point de vue
+therapeutique.
+
+Mais qu'on lise une monographie quelconque sur un symptome, ou un
+ensemble de symptomes (ce qu'on appelle un _syndrome_): on y trouve
+toujours en germe la pathologie tout entiere. Ainsi dans mon article
+_Epilepsie_ du _Dictionnaire Encyclopedique_, j'ai essaye de montrer
+combien il faut se mefier des cadres trop rigides, si l'on veut avoir
+une conception nette de l'epilepsie, et une therapeutique utile des
+epileptiques. De meme, en lisant ces jours-ci une interessante etude du
+Dr Baraduc sur l'entero-colite et son traitement a Chatel-Guyon, j'y
+voyais une conception qui se rapproche grandement de la mienne. Qu'on
+en juge par les quelques lignes que voici: "L'entero-colite
+muco-membraneuse est un syndrome clinique dependant d'un trouble
+fonctionnel du grand sympathique abdominal, des causes nombreuses et
+variees etant capables de retentir sur les plexus intestinaux et de
+troubler leur dynamisme. Mais aucune de ces causes n'est suffisante, a
+elle seule, pour produire l'entero-colite. Il faut de toute necessite
+une predisposition speciale du systeme nerveux, et plus particulierement
+du sympathique abdominal, a se troubler aux chocs qu'il recoit. Cette
+predisposition necessaire speciale, le plus souvent hereditaire, est
+l'apanage des neuro-arthritiques." Si l'auteur voulait bien avouer
+seulement que cette expression de "neuro-arthritiques" ne fait que
+dissimuler notre ignorance, nous serions tout a fait d'accord avec lui.
+
+En resume, si le medecin doit bien connaitre dans tous leurs details,
+sous tous leurs aspects, dans leurs moindres nuances, les manifestations
+morbides, il doit surtout chercher leur pathogenie, et ne pas
+s'hypnotiser sur tel ou tel symptome. En un mot, il doit voir de haut
+pour voir loin, a condition toutefois de ne pas se perdre dans les
+nuages.
+
+Quelquefois, tous les systemes organiques sont troubles a la fois sous
+l'influence d'une cause morbigene. C'est ce qui arrive, par exemple, a
+la suite d'un choc traumatique violent, On voit, du jour au lendemain,
+le blesse devenir a la fois dyspeptique, desequilibre abdominal,
+constipe avec enterite muco-membraneuse, desequilibre cerebral; et il
+peut rester longtemps dans ce miserable etat qu'on designe sous le nom
+d'_hystero-neurasthenie traumatique._
+
+La fievre typhoide, la grippe infectieuse, impressionnent egalement a la
+fois, tous les appareils de l'organisme, a des degres divers. Tantot la
+sideration peut etre telle que le capital vital initial et les reserves
+anterieures se trouvent tout a coup epuises: c'est la banqueroute
+totale, c'est la mort. D'autres fois, le capital et les reserves ne sont
+que profondement entames. C'est la "maladie" grave, aggravee encore par
+des medications et des pratiques intempestives; a un moment donne, le
+capital peut etre reduit a si peu de chose, que la moindre depense
+suffit pour l'aneantir. Le malade est une flamme vacillante que le
+moindre souffle peut eteindre, mais a laquelle un savant dosage
+d'oxygene rendra, peu a peu, la vie.
+
+Quand le capital est moins profondement atteint, ou quand la cause
+morbigene est moins importante, les troubles fonctionnels, au lieu
+d'etre generalises, atteignent plus specialement tel ou tel organe:
+l'organe le plus faible, qu'il soit plus faible par le fait de
+l'heredite ou par le fait d'une atteinte anterieure. Mais, en vertu de
+la synergie qui existe entre tous les organes, le trouble fonctionnel ne
+reste pas longtemps limite a un organe ou a un systeme organique. Voyez
+le grand neurasthenique: il est a la fois dyspeptique, enteralgique,
+cerebral, medullaire. Quel est l'organe qui, chez lui, a ete le premier
+atteint? Impossible de le dire, apres deux ou trois ans de "maladie".
+Cependant une enquete bien conduite peut permettre souvent de
+reconstituer son histoire pathologique, de voir par ou la "maladie" a
+commence, quel etait le point initial. Et c'est de la connaissance de ce
+point faible initial que derivera, en grande partie, la therapeutique.
+Le medecin portera la plupart de ses efforts sur le point faible qu'il
+aura decouvert, sans negliger, cependant, les perturbations secondaires
+attribuables a la synergie des fonctions de tout etre vivant.
+
+Il arrive meme, quand l'influence morbide est peu intense, ou quand les
+reserves sont bonnes, que le trouble de la sante ne se traduit que par
+un nombre tres limite de symptomes, parfois meme par un seul. Ainsi il
+y a des migraineux qui n'ont que de la migraine, des malades qui n'ont,
+comme manifestation morbide que le symptome constipation, d'autres qui
+n'ont que de la sciatique; mais ces cas sont exceptionnels, et, en bonne
+clinique, et surtout pour faire de la bonne therapeutique, il faut,
+presque de parti pris, les eliminer, et chercher au dela de la
+manifestation monosymptomatique. Presque toujours, alors, ou trouvera
+que la "maladie" n'est monosymptomatique qu'en apparence.
+
+De meme que, dans une compagnie de chemins de fer, une irregularite
+dans le service, minime en apparence, denonce, si elle se renouvelle
+frequemment, une mauvaise direction generale, de meme, en biologie, il
+n'est pas d'indispositions insignifiantes, si limitees soient-elles a
+tel ou tel organe. L'apparition d'une douleur a l'epaule, par exemple,
+qui parait une affection bien locale, est l'indice d'une perturbation
+plus profonde qu'on ne le croit du systeme nerveux central.
+
+Nous venons de prononcer un grand mot, et c'est toute une doctrine qui
+est contenue dans cette affirmation; c'est que en effet c'est le systeme
+nerveux central qui a notre avis est le grand reservoir de l'energie.
+C'est par lui que nous vivons, que nous nous mouvons, et que nous
+sommes. C'est lui qui dirige le fonctionnement de tous les organes,
+de sorte que quand il est perturbe, il n'engendre pas seulement, la
+nevrose, la neurasthenie, l'hysterie, l'irritation spinale, la folie, la
+nevropathie generalisee, etc., mais encore les troubles de circulation
+vaso-motrice des differents organes. En derniere analyse, il est la
+clef de voute de la pathologie. Ses perturbations se traduisent par
+les symptomes les plus varies, au point d'egarer presque fatalement le
+diagnostic qu'on voudrait fonder sur eux seuls. Quelles que soient donc
+la forme, la gravite, l'apparence de la manifestation morbide, c'est
+toujours le systeme nerveux central qu'il faudra etudier, c'est sur lui
+que devra porter le grand effort therapeutique.
+
+Ce qu'il faut toujours voir, c'est l'ensemble du malade et surtout la
+cause ou la serie de causes qui ont fait flechir momentanement son
+systeme nerveux, qui ont, en d'autres termes, diminue sa valeur
+biologique.
+
+Or, comme nous l'avons dit, ces causes sont multiples. Il en est qui
+appartiennent a tous les ages, mais d'autres qui appartiennent plus
+specialement a un age determine.
+
+Pour mettre un peu d'ordre dans cette etude, c'est d'apres ce plan que
+nous passerons en revue les principales de ces causes morbigenes. Nous
+les etudierons donc suivant l'age de l'etre humain: 1 deg. depuis le jour
+de la naissance jusqu'au sevrage; 2 deg. du sevrage a la puberte; 3 deg. de la
+puberte a l'age adulte; 4 deg. pendant l'age adulte; 5 deg. aux differentes
+phases du declin; 6 deg. pendant la vieillesse.
+
+Nous introduirons, en outre, des subdivisions, suivant que les
+influences pathogenes atteignent plus specialement: 1 deg. le systeme
+nerveux digestif; 2 deg. le systeme nerveux musculaire; 3 deg. le systeme
+nerveux central. Enfin, pour chaque age de la vie, nous mentionnerons
+les affections accidentelles qui portent atteinte a la fois a tous
+les systemes organiques: nous voulons parler des "maladies" aigues
+(rougeole, scarlatine, fievre typhoide, etc.), des intoxications
+(syphilis, intoxications alimentaires, etc.), toutes affections qui, par
+la brutalite de leurs assauts, ont surtout attire l'attention des
+gens du monde et de beaucoup de medecins, mais qui, en realite, ne
+constituent que la partie la moins importante de la pathologie, surtout
+au point de vue therapeutique. La suite de ce travail demontrera,
+j'espere, que cette formule n'est paradoxale qu'en apparence[4].
+
+[Note 4: Certes, quelques-unes de ces influences morbigenes sont
+inevitables et la prudence la plus vigilante n'en preserve pas l'etre
+vivant. Mais beaucoup seraient evitables: ce sont celles qui constituent
+le domaine de l'hygiene, de sorte que notre travail, en meme temps qu'il
+dessinera a grands traits toute la pathologie, effleurera forcement
+les problemes afferents a l'hygiene et a la therapeutique, en d'autres
+termes, a la gestion du capital.
+
+L'hygiene publique est la gestion de la fortune de la communaute,
+l'hygiene privee est la gestion de la fortune de chacun, constituee
+essentiellement par le capital initial, et par les interets qu'il
+rapporte.]
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+DE LA NAISSANCE AU SEVRAGE (PUERICULTURE)
+
+
+
+Ainsi donc, suivant que le capital sera fort ou faible et qu'il sera
+bien ou mal gere, l'etre vivant sera sain ou malade, donnera ou ne
+donnera pas son maximum de rendement, fournira ou ne fournira pas la
+carriere qui lui etait originairement devolue.
+
+Dans les premieres annees de la vie, la gestion du capital appartient
+tout entiere aux parents. Bien peu savent elever leurs enfants; et s'il
+est des connaissances qu'on devrait repandre a profusion dans tous les
+milieux sociaux, ce sont celles relatives a la "puericulture", d'autant
+que les regles en sont simples et peu nombreuses, ainsi que le demontre
+le _Traite de Puericulture_ du professeur Pinard, qui devrait etre entre
+les mains de toutes les meres de famille.
+
+Rien de plus simple, d'ailleurs, que cette science de la puericulture.
+
+Surveiller le repos de l'enfant, ne pas l'exciter a tout propos et
+hors de propos, l'alimenter intelligemment, lui epargner toute
+medicamentation meurtriere, le preserver du froid et des changements
+brusques de temperature: et c'est tout.
+
+Si seulement on savait la maniere d'economiser les vies d'enfants, on
+pourrait le faire dans les milieux en apparence les plus defectueux;
+c'est ainsi qu'au Creusot, grace aux incessants efforts de MM.
+Schneider, la mortalite des enfants au-dessous d'un an n'est que de 110
+p. 1000, alors que, dans le canton de Vaud, renomme pour l'excellence
+de ses conditions hygieniques, elle atteint 155 p. 1000. Ce magnifique
+resultat est du surtout a l'elevation des salaires, qui permet aux meres
+de se consacrer librement a leur mission maternelle. Pres de 80 p. 100
+des meres allaitent leurs enfants, toutes font de la puericulture avant
+la naissance. (_Rapport_ de M. le professeur Pinard, a l'Academie de
+medecine, 25 juillet 1905.)
+
+Il est bien evident que le capital initial ne suffit pour entretenir la
+vie que pendant quelques jours; il a besoin d'etre sans cesse renouvele
+et augmente, pour permettre de faire des reserves, de donner a
+l'individu les moyens de vivre, et, plus tard, de transmettre la vie a
+son tour. C'est l'aliment qui pourvoit a ce besoin incessant; et par
+aliment nous entendons non seulement ce qui entre dans le tube digestif,
+mais aussi l'air, que les anciens definissaient tres justement le
+_pabulum vitae_.
+
+Quand l'aliment peche par sa qualite, par sa quantite, par une
+repartition vicieuse, la "maladie" ne tarde pas a naitre; c'est la la
+cause essentielle de toute la pathologie infantile. Et l'on ne saurait
+croire, en verite, dans quelle mesure une mauvaise alimentation du
+premier age retentit sur toute la vie pathologique de l'individu.
+Quelques medecins le disent, le crient meme, mais c'est dans le desert;
+la plupart le nient, ou passent indifferents a cote de cette verite
+profonde. Quant aux gens du monde, ils en soupconnent a peine
+l'importance.
+
+La verite est que, quand un enfant a ete mal nourri loin de sa famille,
+quand il revient de nourrice avec un gros ventre, on peut affirmer que,
+toute sa vie, il sera un valetudinaire.
+
+Quand, pour obeir aux injonctions d'un cenacle de gens incompetents,
+ou quand, poussee par son medecin, qui veut mettre a l'abri sa
+responsabilite, une mere consent a abandonner les doux devoirs de
+la maternite et a confier a une nourrice l'enfant qu'elle aurait du
+allaiter, quand a cette nourrice en succedent deux ou trois autres,
+sous des pretextes quelconques, on doit tout craindre pour l'avenir de
+l'enfant. Il sera, dans sa prime jeunesse, un etre insupportable, puis
+un ecolier de quatrieme ordre, dans son adolescence un rate,
+incapable de payer sa dette au pays; toute sa vie, un malheureux. Ces
+considerations doivent etre presentes a l'esprit du clinicien qui, se
+trouvant en face d'un malade quelconque, arrive a un age quelconque,
+doit chercher a connaitre ce que vaut ce malade.
+
+On comprend donc l'importance du probleme de l'alimentation dans la
+premiere enfance. En principe, comme l'a bien dit M. Pinard, "le lait de
+la mere appartient a l'enfant"; et "si l'on veut faire quelque chose
+qui soit puissamment efficace et fructueux, il est necessaire, il est
+indispensable de faire tout d'abord ce que demandait la Convention, et
+ce qu'ont realise MM. Schneider au Creusot, il faut permettre a la
+mere de donner ce qu'elle possede." (_Rapport_ du professeur Pinard a
+l'Academie, juillet 1905.)
+
+Mais si la mere ne peut absolument pas nourrir, il faut recourir
+immediatement a l'alimentation artificielle, soit avec le lait sterilise
+du commerce,--dont l'innocuite est quotidiennement demontree par les
+resultats obtenus, a la Goutte de lait de Belleville, au dispensaire
+tres habilement dirige par M. le Dr Variot,--soit encore avec le lait de
+vache bien surveille, fraichement et proprement trait, sucre, plus ou
+moins etendu d'eau, puis sterilise dans la famille, avec des appareils
+Sosclet, ou mieux encore avec l'appareil "la Tutelaire".
+
+C'est ce dernier appareil qui est utilise a cette "Goutte de lait"
+de Saint-Pol-sur-Mer, qui pourrait servir de modele a toutes
+les institutions du meme genre, a cause de la simplicite de son
+organisation.
+
+Fondee, en 1902, par M. Georges Vancauwenberghe, maire de
+Saint-Pol-sur-Mer, a l'aide d'un subside de trente mille francs mis a
+sa disposition par un autre philanthrope, cette "Goutte de lait" a deja
+rendu d'importants services: elle a fait tomber la "maladie" des enfants
+de 0 a 1 an de 288 p. 1000 (c'etait le chiffre de mortalite infantile le
+plus eleve de toute la France) a 51 p. 1000.
+
+La consultation des nourrissons a lieu tous les dimanches matin, dans
+un local mis a la disposition de l'Oeuvre par la municipalite de
+Saint-Pol-sur-Mer: 120 enfants, en moyenne, sont presentes tous les
+dimanches.
+
+Les meres arrivent par series, et se reunissent dans une grande
+salle chauffee ou elles deshabillent leurs enfants. Elles penetrent
+successivement dans la salle de consultation. Chaque enfant est pese,
+puis examine par le medecin, qui compare le poids actuel a celui du
+dimanche precedent, l'inscrit sur la fiche individuelle du nourrisson,
+et fixe le regime pour la semaine qui va commencer. Toute mere recoit,
+soit un important secours _en nature,_ si l'enfant est nourri au
+sein,--car on fait tout ce qu'on peut pour favoriser l'allaitement
+maternel,--soit des biberons de lait _pasteurise_, si l'enfant est a
+l'allaitement mixte ou artificiel.
+
+Le lait est distribue tous les jours au local de l'Oeuvre. Chaque enfant
+a l'allaitement artificiel a un double jeu de biberons et de paniers,
+qui lui sont personnels. En venant chercher les biberons prescrits, la
+mere remet ceux que l'enfant a vides la veille. Un seul homme suffit
+pour assurer tout le service.
+
+Le lait est distribue gratuitement a tous les enfants indigents. Fourni
+a l'Oeuvre a son prix coutant, il provient des etables du Sanatorium de
+Saint-Pol-sur-Mer, ou aucune vache n'entre sans avoir ete prealablement
+soumise a l'epreuve de la tuberculine.
+
+Aussitot recu, il est pasteurise suivant le procede Coutant:
+c'est-a-dire que, dans le biberon meme ou la mere devra l'utiliser pour
+son enfant, le lait est porte a 75 deg., puis les flacons sont brusquement
+refroidis par immersion dans l'eau. Ce refroidissement brusque a ete
+rendu possible par la contexture meme du verre des flacons.
+
+Le lait ainsi traite a perdu tous ses microbes pathogenes, et, a
+l'inverse du lait sterilise a 110 deg., a conserve toutes ses proprietes
+digestives et nutritives.
+
+Apres la pasteurisation, les biberons restent plonges dans des bacs
+remplis d'eau froide, jusqu'a la livraison aux meres.
+
+La pathologie infantile est relativement simple. Faut-il donc, comme on
+le propose de divers cotes, faire faire a tous les etudiants en medecine
+un stage dans les hopitaux d'enfants, pour les initier aux mysteres de
+cette pathologie? Remarquez que d'autres medecins demandent un stage
+special pour l'etude des "maladies" veneriennes et cutanees; d'autres
+encore un stage pour l'etude des "maladies" nerveuses, sans parler de
+ceux qui voudraient un stage pour les "maladie" des yeux, des organes
+genito-urinaires. Pourquoi pas un stage, aussi, pour celles des oreilles
+et du nez? et, a ce compte, combien de temps dureraient les etudes
+medicales? Tous ces stages successifs seraient excellents s'ils etaient
+praticables; mais ils auraient pour effet de restreindre plus que de
+raison le nombre des futurs medecins, et de remplacer la plethore
+medicale actuelle par une anemie encore plus regrettable.
+
+Non, ce qu'il faut apprendre a l'etudiant, c'est qu'il lui reste
+beaucoup _a apprendre_, c'est que toute sa vie de praticien ne sera pas
+trop longue pour savoir lire dans le grand livre de la nature. Mais il
+nous semble que, pour ce qui concerne en particulier la pathologie des
+enfants, un peu de bon sens, beaucoup de prudence, pas de medicaments,
+de la patience, suffisent pour faire de bonne therapeutique infantile,
+quand, par ailleurs, on connait les lois generales de la pathologie.
+
+Sans etre specialiste pour les "maladies" d'enfants, je me rappelle
+avoir ete appele en consultation, en province, pour un enfant de six
+mois soigne par deux distingues confreres. Il avait, depuis cinq jours,
+une enterite aigue avec fievre, amaigrissement rapide. Pendant les
+trois quarts d'heure que dura mon enquete, je vis cet enfant passer
+successivement des bras de sa mere dans ceux de la nourrice _seche_,
+puis dans ceux d'une tante affolee, le tout pour calmer les faibles cris
+qu'il avait encore la force de pousser. J'appris que ce manege durait
+depuis deux jours, que l'enfant avait pris du calomel, trois fois de
+grands lavages intestinaux, et qu'on l'alimentait toutes les heures, a
+grand'peine, avec du lait sterilise! Je proposai simplement de mettre
+cet enfant dans son berceau et de l'y laisser, de lui appliquer sur le
+ventre un large cataplasme, de le laisser a la diete absolue pendant
+quatre heures puis de lui donner de l'eau panee, et de le laisser dormir
+si le sommeil pouvait venir. Le lendemain, la fievre avait cesse,
+l'enfant avait dormi; j'autorisai alors, toutes les heures, le lait
+naturel, ecreme et coupe avec parties egales d'eau de riz; je conseillai
+de ne pas trop deranger l'enfant, de ne plus explorer son ventre. Le
+surlendemain, il prenait du lait ecreme pur, et j'appris qu'il avait
+retrouve sa gaite. Un sommeil prolonge mit fin a la grave alerte, et
+aussi a la "maladie", qui avait failli rendre Je pauvre enfant victime
+de soins trop empresses.
+
+Dans d'autres cas d'enterite choleriforme, le grand secret de la
+therapeutique consiste a savoir rechauffer les enfants, tout en les
+tenant a la diete absolue pendant six ou douze heures, puis au regime
+"avec restriction des liquides" pendant deux ou trois jours.
+
+Avouons cependant que, parfois, les problemes de pathologie infantile
+sont tres difficiles a resoudre. J'ai parle plus haut de cet enfant qui
+ne supportait aucun lait de femme, pris en n'importe quelle quantite.
+D'autres fois, les enfants s'empoisonnent avec le lait meme de leur
+mere. C'est, tout simplement, parce qu'ils en prennent trop a la fois;
+mais il faut quelquefois chercher longtemps pour trouver cette cause si
+simple. On ne se figure pas le nombre d'enfants qui ont des indigestions
+chroniques, parce qu'ils ne sont pas rationnes, surtout quand ils sont
+nourris par de plantureuses mercenaires qu'on ne sait comment tonifier,
+dans la pensee de donner plus de forces au precieux rejeton.
+
+Dans certains cas, meme, le diagnostic des "maladies" des enfants est
+tellement difficile que les specialistes se declarent incompetents. Que
+d'erreurs de diagnostic commises a propos des meningites! Et comment
+aussi interpreter le cas suivant? Sans cause connue, un enfant d'un
+an, bien eleve au sein maternel, eprouve un malaise insolite, devient
+grognon, refuse de prendre le sein, a de la fievre. Les jours suivants,
+la fievre augmente, une paleur inquietante s'etend sur la face, un
+amaigrissement rapide preoccupe a juste titre tout l'entourage; puis, au
+bout de quelques jours, sans qu'on ait rien fait que de laisser l'enfant
+bien tranquille, l'appetit revient peu a peu, la fievre diminue, et tout
+rentre dans l'ordre. Divers confreres appeles en consultation n'ont pas
+pu etiqueter cette "maladie", ni se prononcer sur son issue; mais,
+tous ayant eu le bon esprit de ne pas aggraver la situation par une
+medication intempestive, tout s'est termine pour le mieux, et l'enfant a
+garde son secret.
+
+La faute de ces insuffisances et de ces erreurs de diagnostic n'est
+pas aux medecins, mais aux difficultes des problemes cliniques. En les
+denoncant, nous ne voulons nullement denoncer la faillite de la science:
+bien au contraire, ce que nous voulons dire, c'est qu'en therapeutique
+infantile il faut avant tout de la sagacite, et que, dans certains cas,
+il faut que le medecin sache reconnaitre son incompetence.
+
+Dans d'autres cas, d'ailleurs, la science prend une revanche eclatante,
+et c'est alors que le medecin est en droit de se feliciter d'avoir fait
+de bonnes etudes de pathologie generale.
+
+Voyez, par exemple, cet enfant ne a terme, et qui vient bien pendant les
+six premieres semaines; puis voici que, tout en continuant a prendre
+ardemment le sein, sans avoir ni diarrhee, ni vomissements, son poids
+cesse d'augmenter; il diminue de 200, de 300 grammes en quelques jours.
+Qu'est-ce a dire? Mais c'est que l'enfant est un heredo-syphilitique. Le
+traitement mercuriel, sous forme de liqueur de Van Swieten, de frictions
+mercurielles, ou mieux encore d'injections de sublime a la dose de 3 a
+5 milligrammes par jour, fait merveille et retablit entierement cet
+enfant.
+
+Nous avons dit plus haut combien souvent la meningite, qu'on croit
+tuberculeuse, et qui survient de deux a cinq ans, est d'origine
+syphilitique. Deja en 1872, quand nous faisions nos etudes a
+Montpellier, le regrette professeur Fonsagrives nous disait qu'il avait
+sauve beaucoup d'enfants, atteints de meningite tuberculeuse, en leur
+donnant de l'iodure de potassium. C'est, sans doute, qu'il s'agissait de
+meningites syphilitiques. Mais pour formuler un diagnostic de meningite
+syphilitique, pour depister l'heredo-syphilis, soit par l'examen de
+l'enfant, soit par une enquete sur les parents, ne faut-il pas que le
+medecin ait beaucoup travaille, beaucoup vu et beaucoup retenu? Son role
+n'est donc pas inutile, et si, le plus souvent, il doit se contenter de
+faire de l'expectation armee, il peut, dans beaucoup de cas, rendre aux
+enfants malades des services inappreciables.
+
+Que dire d'un bain chaud donne, en temps utile, a un enfant atteint de
+pneumonie; de l'immersion alternative dans l'eau chaude et dans l'eau
+froide d'un enfant nouveau-ne atteint de congestion pulmonaire, sinon
+que, dans certaines circonstances, le medecin opere ainsi de veritables
+resurrections?
+
+Encore une fois, nous ne voulons ni rabaisser le role social du medecin,
+bien au contraire, ni introduire dans l'esprit des jeunes confreres un
+scepticisme infecond: ce que nous voulons, c'est leur dire qu'il ne faut
+pas se specialiser dans l'etude de la pathologie infantile, et que, pour
+bien soigner un enfant, il faut savoir beaucoup, mais surtout qu'il faut
+souvent savoir s'abstenir.
+
+En resume, la pathologie de l'enfance, tout en etant compliquee, comme
+tout ce qui touche au probleme de la vie, nous semble etre relativement
+simple, l'enfant n'etant, pour ainsi dire, "qu'un tube digestif perce
+aux deux bouts".
+
+Plus nous allons voir l'etre humain avancer dans sa carriere, plus vont
+devenir nombreux et compliques les problemes de la vie. Le systeme
+nerveux ne va pas tarder a entrer en scene, les mille et une conditions
+defavorables qu'impose a l'homme le milieu cosmique vont imprimer a son
+capital biologique des depenses qu'on ne peut certainement pas evaluer
+mathematiquement, mais qui se traduiront par une diminution de sa
+valeur. La vie ne va etre de plus en plus qu'une serie d'oscillations,
+de luttes entre la tendance a "perseverer dans l'etre" et les causes de
+destruction de l'etre vivant; bref, un etat d'equilibre instable, la
+sante n'etant qu'un bel accident passager.
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+DU SEVRAGE A LA PUBERTE
+
+
+
+Il est logique d'introduire une subdivision dans ce chapitre, et
+d'etudier d'abord l'enfant de deux a sept ans, d'autant que, a cette
+periode de la vie, il n'y a pas a tenir compte de la difference des
+sexes.
+
+I
+
+Pendant cette periode, la nutrition a son activite maximum, l'enfant
+ameliore son capital, accumule les reserves; mais il faut bien savoir
+qu'il a aussi des depenses colossales. Combien d'influx nerveux doit
+etre depense pour faire connaissance avec le monde exterieur, pour
+apprendre le sens des mots, la notion des distances, etc.! On est
+effraye en pensant au travail cerebral que supposent ces acquisitions.
+
+De la ce grand principe, qu'il faut eviter a l'enfant toute fuite
+nerveuse inutile. Il faut presque se borner a le faire "boire, manger,
+dormir; manger, dormir et boire". Il faut avant tout, que l'enfant de
+cet age dorme beaucoup. En aucun cas, on ne devrait le reveiller. Pour
+demontrer combien peu d'enfants ont leur dose _optima_ de sommeil,
+prenez au hasard un enfant de cinq ans, laissez-le, un premier jour,
+dormir a volonte; il s'octroiera douze heures de sommeil. Le lendemain,
+il se reveillera apres onze heures, le surlendemain et les jours
+suivants apres dix heures. C'est donc que, au moment precis ou
+l'experience a commence, il avait un arriere de besoin de sommeil.
+
+Quant au probleme de l'alimentation, il est relativement simple, et
+l'experience des meres de famille repond a la plupart des indications.
+L'enfant doit manger quatre fois par jour; mais, en general, il mange
+trop vite. Les parents devraient, pour leur usage personnel et pour le
+bien de leurs enfants, se rappeler qu'il existe des glandes salivaires
+secretant, chez l'homme adulte, 1 500 grammes de salive par jour, et
+que, si une bonne digestion commence dans la cuisine, elle se continue
+dans la bouche.
+
+En realite, cet age de la vie est celui ou il y a le moins d'influences
+nocives; et un peu de surveillance suffit pour que l'enfant se porte
+bien.
+
+Les "maladies" accidentelles elles-memes evoluent, en general, d'une
+facon benigne, quand elles ne sont pas troublees par une therapeutique
+incendiaire. De la la faible mortalite afferente a l'age que nous
+etudions, denoncee par les tables qui servent de base aux calculs des
+Compagnies d'assurances sur la vie.
+
+Quand l'enfant subit un choc accidentel quelconque, scarlatine,
+rougeole, angine, il se retablit avec une rapidite contrastant avec la
+lenteur de la convalescence chez l'adulte, et encore bien plus chez le
+vieillard. Voyez, par exemple, une angine herpetique! Elle occasionne
+chez l'enfant de tumultueux symptomes: de la fievre, du delire; mais,
+au bout de quatre jours, tout rentre dans l'ordre, et, quatre jours
+apres, l'enfant parait aussi bien portant qu'avant. Chez l'adulte, au
+contraire, le meme nombre de points d'herpes sur la gorge provoque un
+etat maladif moins tumultueux, mais qui se termine par une convalescence
+de quinze jours a un mois, pendant laquelle il a besoin de soins, ou
+tout au moins d'un repos, qui ne sont nullement necessaires a l'enfant
+convalescent, doue de plus d'elasticite.
+
+A partir de sept ans s'esquisse, chez certains enfants, une
+differenciation qui ira s'accusant d'annee en annee. Un oeil attentif
+va percevoir si l'enfant appartient au type _musculaire_ ou au type
+_cerebral_. Le _musculaire_ est cet enfant actif, aimant a jouer,
+turbulent, ne parvenant pas a fixer son intention pour un quart d'heure
+de suite, n'ayant, par consequent, aucun gout pour l'etude telle qu'elle
+lui est imposee. Le _cerebral_ est l'enfant reflechi, n'aimant pas les
+jeux bruyants, et dont l'esprit est en avance notable sur celui des
+enfants de son age. A chacun de ces deux enfants conviendrait une
+education differente; malheureusement, les necessites sociales les
+soumettent, l'un et l'autre, a la meme discipline pedagogique,--bien
+comprise, il faut l'avouer, pour les individus moyens. Mais si, pour
+ces enfants moyens, le systeme pedagogique actuellement en vigueur
+s'approche autant que possible de la perfection, il faut bien dire qu'il
+convient moins aux types extremes que nous venons de mentionner. Le
+petit _musculaire_, condamne a de longues heures d'etude, s'agite,
+s'inquiete, devient de plus en plus dissipe, et ne tarde pas a entrer
+dans la categorie des enfants dits "paresseux". Sa sante physique peut
+ne pas souffrir outre mesure du regime compressif auquel il est soumis;
+il grandit, se porte bien en apparence; mais son cerveau est, pour ainsi
+dire, fausse, et ne donnera qu'un rendement inferieur. Chez le petit
+_cerebral_, au contraire, l'education moyenne peut amener des troubles
+de la sante physique: les recreations bruyantes et agitees, imposees
+apres les repas, les longues promenades hebdomadaires, l'insuffisance
+du sommeil, une alimentation mal adaptee a son tube digestif, tres
+vulnerable le plus souvent, le fatiguent a la longue; et, d'un enfant
+qui aurait pu donner les plus belles esperances, la pedagogie officielle
+fait un etre malingre, nerveux, a terreurs nocturnes, en un mot un
+malade.
+
+Faut-il donc preconiser l'education individuelle? Oui, dans les cas
+extremes et dans des circonstances exceptionnelles.
+
+Une autre classe d'enfants chez lesquels l'education collective et le
+surmenage cerebral impose par nos programmes amenent les plus facheuses
+consequences, pour le present et pour l'avenir, c'est celle des enfants
+que l'heredite n'a pas prepares au travail cerebral. Tels ces fils
+de cultivateurs qui ont une longue heredite terrienne, et que leur
+intelligence hative semble designer comme particulierement aptes aux
+etudes superieures. Ce sont, quelquefois, de tres brillants eleves; ils
+arrivent aux ecoles superieures: mais ils y arrivent malades, et seront
+malades toute leur vie.
+
+De l'age de sept ans a celui de la puberte, les "maladies" accidentelles
+sont presque inevitables, a cause de la promiscuite des enfants dans les
+ecoles; mais elles sont, en general, de peu de gravite. Ce ne sont pas
+elles qui diminuent sensiblement le capital biologique individuel. Les
+fautes commises contre l'hygiene alimentaire sont d'une bien plus grande
+importance.
+
+Combien on voit, notamment, de "maladies" aigues qui ressemblent plus
+ou moins a la fievre typhoide, et qui sont dues a des indigestions! En
+general, l'hygiene alimentaire de l'enfant n'est pas assez surveillee.
+Les enfants mangent trop vite, comme nous l'avons dit plus haut; et,
+tres souvent, ils mangent trop, precisement parce qu'ils mangent trop
+vite, la sensation de faim n'etant pas calmee par l'introduction
+brusque, dans l'estomac, d'une masse alimentaire mal elaboree. D'autre
+part, de trop nombreux parents, oubliant que ce n'est pas ce qu'on mange
+qui profite, mais ce qu'on assimile, se figurent qu'il faut que l'enfant
+mange beaucoup pour se donner des forces; et ce prejuge amene chez
+l'enfant des intoxications chroniques qui retentissent sur son systeme
+nerveux, sur sa croissance, jusqu'au moment ou l'estomac surmene
+commence a protester. A partir de ce moment, le cercle vicieux est
+etabli, et, si un regime alimentaire bien compris n'est pas institue,
+l'enfant devient un malade, et restera malade indefiniment. C'est ce que
+M. le Dr Laumonier a tres bien expose dans un article du _Correspondant
+medical_ de 1905:
+
+Voici des enfants qui sont, en apparence, bien portants; ils mangent
+beaucoup, sont gros et gras, et bien que leur sommeil ne soit pas
+toujours aussi calme qu'il faudrait, pourtant on ne peut, a premiere
+vue, les accuser d'aucun trouble evident. Cependant, certains soirs
+principalement, ils se montrent tantot plus enerves que d'habitude,
+tantot plus abattus au contraire, et si, a ce moment, on prend leur
+temperature rectale, on constate 38 deg. C, 38 deg.5, parfois meme 39 deg. et au
+dela. Cet acces febrile est d'ailleurs passager; le lendemain, il n'y
+parait plus. On ne lui attribue generalement aucune importance, et les
+parents se gardent bien, pour si peu de chose, de faire appeler le
+medecin; ils ont tort, car cette fievre digestive est le symptome
+de troubles fonctionnels d'assez grande importance, et qu'il est en
+consequence necessaire de soigner des le debut.
+
+Ces enfants, en effet, ne restent pas toujours gras et de belle
+apparence: peu a peu leur appetit, qui faisait l'admiration de leurs
+parents, flechit; et aussitot l'embonpoint et les belles couleurs
+disparaissent. Ils finissent ainsi par se transformer en enfants
+chetifs, maigres, pales, ayant mauvaise haleine, presentant des
+alternatives de constipation et de diarrhee, souffrant parfois de
+douleurs stomacales vives; en un mot ce sont maintenant de veritables
+dyspeptiques.
+
+Or, cette dyspepsie n'est que l'aboutissant fonctionnel extreme, pour
+ainsi dire, de troubles longtemps existants et dont les acces legers de
+fievre digestive ont ete l'un des premiers et des plus caracteristiques
+symptomes. Il suffit, pour s'en convaincre, de suivre avec quelque
+attention l'evolution progressive des phenomenes.
+
+Tres souvent, les enfants qui manifestent ces acces febriles ont ete,
+pendant leur premiere enfance, mal nourris, sinon comme qualite du lait,
+au moins comme quantite; en d'autres termes, leur ration a ete trop
+copieuse. Puis, apres le sevrage, ils ont ete mis rapidement a la
+nourriture commune de la famille; ils ont mange de tout, et trop;
+parfois aussi on leur a laisse prendre l'habitude de boire du vin, du
+cafe. Peu a peu, ainsi, ils sont devenus polyphages et polydipsiques.
+
+C'est une grosse erreur de croire que l'enfant,--pas plus que l'homme,
+du reste--ne mange qu'a sa faim; toujours, ou presque toujours, a ce
+point de vue, la limite est depassee. La quantite d'aliments ingeres
+est beaucoup plus une affaire d'habitude que de besoin reel, comme le
+prouvent manifestement les resultats du traitement impose a ces petits
+malades. Quoi qu'il en soit, le fait est qu'ils mangent trop, depassent
+ainsi les limites du pouvoir digestif de l'estomac, dans lequel les
+aliments, etant insuffisamment elabores par les secretions digestives,
+stagnent et donnent lieu a des fermentations anormales. D'ou, d'une
+part, l'insuffisance et l'epuisement des glandes gastriques, la
+dilatation et l'atonie stomacales, et, d'autre part, la production des
+substances toxiques qui, resorbees, entrainent l'auto-intoxication et
+l'elevation thermique qui en est la consequence. Notons d'ailleurs,--et
+c'est la un point essentiel,--que la fievre digestive peut se produire
+et se produit ordinairement avant que l'epuisement glandulaire et
+l'atonie ou l'ectasie gastriques soient completement realises;
+elle coexiste plutot a la phase de polyphagie et constitue un signe
+prodromique, avertissant que la limite digestive est depassee, que
+l'estomac commence a se fatiguer, que l'auto-intoxication d'origine
+digestive est deja manifeste.
+
+Il est inutile d'insister ici sur les signes physiques divers de cet
+etat, gros ventre, clapotage ou ectasie gastrique, gros foie... etc.,
+ils sont bien connus et faciles a mettre en evidence; d'autres signes,
+plus incertains, dyspnee, terreurs nocturnes, manifestations cutanees,
+peuvent exister aussi, qui completent la signification des premiers.
+Passons donc et arrivons au traitement.
+
+La premiere indication est de reduire la ration alimentaire a ce qui est
+strictement necessaire a l'enfant, suivant l'age, le sexe, le poids,
+la taille, et de composer cette ration d'aliments faciles a digerer,
+fournissant le minimum de fermentation, tels que lait, oeufs, pain
+grille, viande crue, puree de legumes. Sans en arriver au regime sec,
+qui a beaucoup d'inconvenients, on reduira cependant le plus possible la
+quantite de la boisson, constituee par de l'eau pure de bonne qualite ou
+des tisanes chaudes. Enfin, en outre des mesures hygieniques generales,
+on assurera la liberte du ventre par des habitudes regulieres ou a
+l'aide de quelques lavements tiedes, mais sans en abuser.
+
+
+DE LA PUBERTE A L'AGE ADULTE
+
+
+I.--CHEZ LA FILLE
+
+Chez la petite fille, l'apparition des regles constitue un moment
+solennel dans l'existence. La plupart des meres de famille le savent,
+s'en inquietent, mais ne connaissent pas les precautions a prendre. Ces
+precautions consistent a supprimer plus que jamais les fuites nerveuses.
+Ainsi, il convient alors de diminuer le travail cerebral, le travail
+musculaire, d'eviter a l'enfant les emotions, de la mettre a l'abri de
+toutes les influences qui, par action reflexe, retentissent sur son
+systeme nerveux (indigestions, coups de froid).
+
+Pendant les premieres periodes menstruelles, le repos presque absolu au
+lit s'imposerait, si les regles etaient douloureuses ou trop abondantes;
+et un repos relatif s'impose meme quand elles sont correctes. Ce qu'il
+faut bien savoir, c'est que l'anemie qui accompagne, en general, cette
+periode de la vie n'est justiciable ni du fer, ni du quinquina, ni de
+la suralimentation; ce qu'il faut pour la combattre, ce sont les
+precautions citees plus haut, et, par intervalles, quelques injections
+de cacodylate de soude, ou mieux, de cacodylate de magnesie. C'est la un
+des rares medicaments capables de rendre des services, a la condition
+formelle qu'il ne soit pris ni par l'estomac ni par l'intestin.
+
+Une fois la menstruation etablie, il ne faut pas s'inquieter outre
+mesure si, pendant les premieres annees, les regles ne viennent pas a
+epoques fixes, et il faut se declarer satisfait si elles ne sont ni
+douloureuses, ni trop abondantes.
+
+Plus tard, vers l'age de dix-huit ans, il est frequent de voir la sante
+des jeunes filles subir un assaut considerable, qui se traduit par de
+la chloro-anemie, avec etat nerveux, suppression des regles, troubles
+dyspeptiques, constipation, etc.
+
+Les causes en sont multiples. Chez la jeune ouvriere, c'est, le plus
+souvent, le surmenage physique, la vie anti-hygienique des ateliers,
+l'accumulation des privations. Dans d'autre milieux, c'est le fait du
+surmenage intellectuel pour l'obtention des brevets. Mais, plus souvent
+encore, ce sont les causes morales qui portent atteinte au systeme
+nerveux. C'est une vocation contrariee, une suite continue de petits
+malentendus avec la famille, avec la mere en particulier. La mere, ne
+se decidant pas a s'apercevoir que sa fille grandit, continue a vouloir
+exercer sur elle une autorite despotique, contre laquelle l'enfant se
+cabre en vain pendant de long mois, et dont elle souffre de jour en jour
+davantage.
+
+Dans d'autres cas, enfin, c'est une passion contrariee, un mariage
+desire qui se trouve rendu impossible par la volonte intransigeante des
+parents, ou par des circonstances independantes de toute volonte ou meme
+c'est un vague et obscur besoin du mariage: pour suivre, en somme, les
+lois de la nature, et donner satisfaction a cette sorte d'instinct de la
+maternite qui se rencontre chez la femme depuis son plus jeune age, et
+se traduit, dans la premiere enfance, par le besoin de la poupee.
+
+Quelle que soit la cause, le mal se prepare sourdement; puis, un jour,
+la "maladie" eclate, souvent a la suite d'une affection aigue qui
+contribue a faire tomber brusquement la force de resistance du systeme
+nerveux.
+
+Si varies que soient les symptomes par lesquels le mal se traduit, la
+therapeutique doit etre la meme. Elle consiste a ne pas aggraver la
+"maladie" par une medicamentation intempestive; ce ne sont ni les
+pilules de fer, ni le drap mouille, ni la douche froide qui
+pourront faire du bien a une jeune fille ainsi atteinte, ni meme la
+suralimentation, malgre l'anemie evidente. Non: ce qu'il faut, c'est
+chercher la cause de la "maladie", et la supprimer ou l'amoindrir autant
+que possible.
+
+Quand c'est le surmenage physique, le repos absolu s'impose, et la jeune
+malade arrive tres vite a la guerison. Quand le surmenage physique n'est
+pas la seule cause a invoquer, rien n'est plus difficile que de doser le
+repos et l'exercice. Le plus souvent, le repos relatif est de rigueur.
+Dans d'autres cas, au contraire, chez les musculaires en particulier, un
+exercice modere, et meme pousse assez loin, peut produire d'excellents
+effets. Le medecin, appele a se prononcer sur l'opportunite de ce moyen
+therapeutique, basera son jugement sur les resultats de l'enquete qu'il
+fera au sujet du passe de la malade, et il aura le droit de proceder par
+tatonnements. J'ajouterai que, dans les cas graves ou le repos absolu
+s'impose d'abord, rien n'est plus difficile que de doser l'exercice
+des que la malade est capable de le supporter, mais le principe est de
+rester en deca de ce que la malade peut donner.
+
+Quand la "maladie" de la jeune fille est due au milieu familial, le
+remede essentiel est de le lui faire quitter. Malheureusement, on attend
+souvent trop longtemps pour prendre ce parti radical; on attend que la
+vie soit devenue impossible, que la jeune fille ait perdu le sommeil,
+les forces, l'appetit, et soit dans un etat d'excitation inquietant. On
+l'isole alors dans une maison de sante ou d'hydrotherapie, ou on lui
+impose le plus souvent, a notre avis, une sequestration trop radicale.
+Car la priver de toute visite, de toute correspondance, la soumettre a
+une discipline d'une severite exageree, nous semble vraiment excessif.
+L'enfant se revolte, et ne tire de la cure d'isolement qu'un benefice
+relativement restreint. Elle prend sur elle pour simuler la guerison, et
+pour echapper a la tutelle des medecins; elle sort avec les apparences
+de la sante; mais elle n'est pas guerie, et, comme elle retombe dans le
+milieu familial hostile, la "maladie" ne tarde pas a renaitre de ses
+cendres, jusqu'au jour ou une circonstance quelconque amene enfin un
+changement de vie radical, qui la guerit.
+
+Le mieux ne serait-il pas, quand c'est possible, d'eloigner l'enfant, de
+temps a autre, du milieu familial, des qu'on s'apercoit que c'est lui
+qui est l'ennemi, en la confiant soit a une parente intelligente, soit
+meme a une garde bien choisie, jusqu'au moment ou on trouvera a la
+marier, chose qu'il ne faudra faire qu'apres mure reflexion, mais qui,
+dans bien des cas, est le remede par excellence? Pendant les absences de
+la jeune fille, l'etat nerveux du milieu familial lui-meme se calme, ce
+qui rend la vie commune acceptable par intermittences. Loin de nous,
+cependant, l'idee de porter atteinte a l'esprit de famille en proposant
+pareille mesure; nous ne la considerons que comme exceptionnelle et
+comme un pis-aller, preferable souvent a la maison de sante, et, en
+definitive, moins onereuse.
+
+Chez les gens peu fortunes, on n'a pas la ressource de la separation,
+meme momentanee. Heureusement, chez eux, les contacts entre parents et
+enfants ne sont pas incessants. La jeune fille a toujours une certaine
+independance; elle n'est pas soumise a une tyrannie de tous les
+instants. En outre, son systeme nerveux est moins vulnerable, de sorte
+que l'influence nefaste du milieu familial est rarement une cause de
+"maladie". Nous connaissons cependant de jeunes ouvrieres dont la
+sante a fini par sombrer, du fait du milieu dans lequel elles etaient
+condamnees a vivre: pere alcoolique, qui les battait au retour de
+l'atelier, mere ou belle-mere acariatre, frere debauche, etc. La pauvre
+victime resiste tant qu'elle peut, jusqu'au jour ou elle quitte avec
+eclat la maison paternelle, a moins que, victime resignee, elle ne voie
+peu a peu s'effriter son capital nerveux. Elle devient ainsi une proie
+toute designee pour la tuberculose, qui met fin a ses miseres; souvent
+aussi sa decheance se traduit par l'apparition de la folie, et l'asile
+d'alienes lui ouvre ses portes.
+
+D'autres fois, avons-nous dit, c'est une vocation contrariee qui met
+la jeune fille en etat de "maladie". Il n'y a pas a se le dissimuler,
+quelle que soit l'opinion que l'on puisse avoir sur la legitimite des
+vocations religieuses, lorsqu'une vocation est sincere, toutes les
+entraves qu'on lui apportera ne serviront de rien. La jeune fille
+souffrira, deviendra de plus en plus malade, et force sera un jour de
+ceder. Nous avons suivi plusieurs de ces drames intimes et ignores, qui
+torturent meme les familles chretiennes; et le resultat final a toujours
+ete le meme: la jeune fille a retrouve la sante des qu'elle a eu gain de
+cause.
+
+Exemple. Une jeune fille de vingt-deux ans luttait respectueusement,
+depuis trois ans, contre sa famille, pour obtenir l'autorisation
+d'entrer au Carmel. Elle en etait arrivee a un degre avance de
+"maladie", restant des huit et quinze jours sans garde-robe, malgre
+l'hygiene intestinale la plus soignee, ne pouvant plus lire ni supporter
+une conversation; elle maigrissait a vue d'oeil, et ne pouvait plus
+quitter son lit, tant les forces physiques etaient diminuees. Gravement
+preoccupe de l'issue de cette "maladie", dont je connaissais la cause,
+je crus remplir mon role de medecin en m'instituant l'avocat de la
+malade. Or, des qu'elle eut obtenu l'autorisation sollicitee depuis si
+longtemps,--et que, par parenthese, elle avait cesse de demander depuis
+un an, pour ne pas torturer sa famille,--nous vimes la sante revenir
+avec une rapidite prodigieuse. Tous les organes inhibes se remirent a
+fonctionner, et, un mois apres, la jeune fille entrait au Carmel. Quelle
+ne fut pas notre stupefaction d'apprendre que, le troisieme jour, elle
+lavait les escaliers a grande eau, pleine d'energie et de bonne humeur!
+
+Quelque respectueux que l'on doive etre de l'autorite des parents,
+il faut que cette autorite sache s'effacer devant la volonte ferme,
+reflechie, bien arretee d'une jeune fille; la justice le demande, et
+ajoutons que l'interet l'exige.
+
+Les memes considerations s'appliquent au cas ou une jeune fille veut,
+envers et contre tous, epouser le jeune homme de son choix. Certes, neuf
+fois sur dix, elle ferait mieux de suivre l'avis de ses parents, qui ont
+l'experience de la vie. Mais l'experience est semblable a un habit fait
+sur mesure, et qui ne va bien qu'a celui pour lequel il est fait. Aussi,
+lorsque, malgre les sages raisonnements, la jeune fille s'obstine et
+s'entete, estimons-nous qu'il faut lui ceder apres un delai raisonnable.
+On doit hair la persecution, de quelque part qu'elle vienne.
+
+Dans d'autres cas, avons-nous dit encore, la jeune fille est victime
+de son temperament, qui ne trouve pas dans les joies de la famille une
+satisfaction suffisante: elle eprouve le _besoin_ de se marier. C'est
+alors aux parents a l'aider dans son choix, car cet etat d'ame peut
+amener la "maladie".
+
+Mais, dans tous les cas, la jeune fille malade doit, avant de se marier,
+subir un traitement medical; car elle n'a pas le droit de se marier en
+etat de "maladie". Le mariage, le plus souvent, ne la guerirait pas. Or
+il faut bien savoir que, au debut de la vie conjugale surtout, elle
+n'a pas le droit d'etre malade. C'est donc une raison de plus pour la
+soigner avant le mariage. En general, d'ailleurs, cette cure est des
+plus simples: la cause de la "maladie" ayant disparu, et le capital
+biologique n'etant pas encore gravement entame, le role de la
+therapeutique se reduit a peu de chose.
+
+
+II.--CHEZ LE GARCON
+
+
+Chez le jeune garcon, de la puberte a l'age adulte, les influences
+capables d'amener la "maladie" sont egalement multiples. Signalons,
+parmi les principales :
+
+I. Le surmenage scolaire;
+
+II. L'abus des sports;
+
+III. Les deviations de l'hygiene sexuelle (habitudes solitaires et
+prematuration).
+
+I. Que faut-il penser du surmenage scolaire, dont on a fait si grand
+bruit il y a quelques annees? Les brillantes discussions de l'Academie
+de medecine n'ont pas empeche les programmes de se surcharger d'annee en
+annee; et ils se surchargeront encore davantage, cela est inevitable,
+c'est la loi meme du progres; vouloir aller contre, c'est vouloir
+remonter le courant. Mais, a la verite, ce soi-disant surmenage ne nous
+effraie pas outre mesure, car il faut compter: 1 deg. avec les nouvelles
+methodes d'enseignement, superieures a celles d'autrefois; 2 deg. avec une
+adaptation du cerveau des generations actuelles et futures a un travail
+cerebral plus considerable. N'est-ce pas ce manque d'adaptation qui rend
+si dangereux le travail cerebral chez les "deracines" dont nous avons
+dit un mot au chapitre precedent?
+
+Est-ce a dire que tout soit pour le mieux dans le meilleur des systemes
+pedagogiques? Non. Le jeune homme ne travaille pas trop, mais il
+travaille mal, il n'a pas le respect du temps. En outre, il ne dort pas
+assez, et on n'a pas assez le respect de son sommeil: du sommeil qui
+dompte tout, suivant la forte expression d'Homere.
+
+Un groupe de medecins anglais vient de commencer une campagne de presse
+pour obtenir que l'eleve des colleges anglais puisse dormir plus
+longtemps. Ils avaient ete precedes dans cette voie par le Dr
+Chaillou[5], directeur de l'hygiene d'un grand etablissement
+d'instruction, qui des 1903, a eu l'idee excellente d'installer, dans le
+pensionnat, ce qu'il appelle une "chambre des dormeurs". La, les jeunes
+gens fatigues momentanement vont, tout simplement, se reposer suivant
+leurs besoins; et jamais ils n'abusent de la permission. Il est vrai de
+dire que ce sont de grands jeunes gens, candidats aux ecoles, et que
+l'intelligente discipline generale de la maison est de nature a prevenir
+tout abus.
+
+[Note 5: _Hygiene, exercices physiques, et services medicaux dans
+un grand college moderne_, par le Dr Chaillou, attache a l'Institut
+Pasteur. Paris 1903.]
+
+II. _Abus des sports_.--Si pour l'homme sain l'exercice est necessaire
+a la sante, cet exercice, lorsqu'il est pousse a un degre excessif,
+devient un facteur important de "maladie".
+
+L'exercice, quand il est methodique, bien gradue, peut etre pousse
+tres loin sans provoquer d'accidents; c'est ainsi que, chez les
+professionnels des cirques, la sante se maintient excellente, comme j'ai
+pu m'en rendre compte par une enquete faite chez Barnum. Le medecin
+attache a la troupe de Barnum jouirait d'une veritable sinecure, s'il
+n'avait pas a compter avec les accidents d'ordre chirurgical.
+
+Mais, remarquons-le, les hommes du cirque sont _selectionnes_, ce sont
+des professionnels: ils ne font pas autre chose que des tours de force;
+toute leur activite, physique, intellectuelle, est concentree sur ces
+questions d'exercice musculaire.
+
+Ajoutons que l'exercice est savamment gradue par des gens du metier, qui
+savent par experience ce que c'est que l'entrainement; disons enfin que
+les gens des cirques observent une sage hygiene; ils savent que tous les
+ecarts se payent, et ils sont, a tous egards, d'une sobriete exemplaire.
+
+Tout autres sont les conditions dans lesquelles se trouve l'homme du
+monde qui fait du sport. Parfois il a une profession; c'est donc sur les
+loisirs qu'elle lui laisse, et souvent sur son sommeil, qu'il prend le
+temps de faire les exercices qui le passionnent; quand il n'a pas de
+profession, il est rare qu'il ait la moderation exemplaire signalee plus
+haut, et, alors, il ne depense pas son influx nerveux qu'en exercice
+physique.
+
+Mais, dans tous les cas, le principal ennemi du sportsman, c'est le
+_sport_, c'est-a-dire l'emulation qui existe presque fatalement entre
+ceux qui s'occupent avec passion d'exercices physiques, et qui fait que
+chacun d'eux veut devancer son voisin.
+
+Le bicycliste isole risquerait rarement d'arriver au surmenage; ce qui
+le fatigue, c'est de voyager en compagnie d'autres camarades, a cause de
+l'excitation qui se communique des uns aux autres, et qui les porte tous
+a donner plus qu'ils ne peuvent. L'escrime, souvent, n'aurait pas sa
+raison d'etre, sans le desir de l'emporter sur ses partenaires; de la le
+danger special de cet exercice. Si l'on veut bien se rappeler qu'il
+est pris, en general, dans un air confine, qu'il exige une depense
+considerable d'influx nerveux, une tension permanente de l'esprit, un
+exces de rapidite dans les mouvements, on comprendra que c'est plus un
+exercice cerebral qu'un exercice musculaire, et que les gens qui croient
+se reposer du travail cerebral en faisant de l'escrime sont bien vite
+detrompes. Le sage est celui qui, desirant se reposer du travail
+cerebral par l'exercice, s'attache aux exercices qui ne demandent pas
+d'attention, aux exercices automatiques dans lesquels la moelle seule
+intervient; marcher, ou mieux encore courir suivant les bons principes,
+scier du bois, tourner une roue de pompe, labourer, ramer, etc.
+
+L'automobilisme "tient le record" parmi les exercices qui epuisent le
+systeme nerveux; nous ne parlons pas, bien entendu, des hommes qui se
+servent de l'automobile comme d'un moyen de locomotion, mais de ceux qui
+en font un moyen de distraction. Quelques-uns arrivent a une mentalite
+toute speciale, a un etat de folie qui n'a pas encore recu de nom, et
+qu'on pourrait appeler la folie de la vitesse: quand ils sont sur leur
+machine, ils ne voient que le ruban de route qui se deroule devant
+eux, le reste de la terre a cesse d'exister. Ils ne voient point, ils
+n'entendent point: ce sont des mangeurs de kilometres, ce ne sont
+plus des hommes. Et, chose curieuse, l'automobiliste n'a pas besoin
+d'emulation, il se suggestionne lui-meme, et devient le propre artisan
+de son delire.
+
+Mais les dangers des sports deviennent encore plus considerables quand
+ils sont pratiques par des organismes en voie de formation, par des
+jeunes gens, par des ecoliers. Or, il y a quelques annees, avait souffle
+un vent, venu d'Angleterre, qui avait veritablement tourne la tete a
+certains hommes s'occupant des problemes de pedagogie,--ou plutot qui
+avait affole l'opinion publique, et les pedagogues subissaient le
+courant. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on ne parlait plus, dans les
+etablissements scolaires, que de sports et de gymnastique. La culture
+intellectuelle paraissait devoir etre mise au second plan. Mais on
+n'a pas tarde a voir qu'il y avait abus. Les excellents travaux du Dr
+Lagrange et du Dr Legendre, l'intervention des medecins dans la _Ligue
+des Peres de Famille_, ont mis un frein a cet engouement, qu'on ne
+rencontre plus que dans quelques institutions ou l'on s'obstine a imiter
+l'education anglaise, sans se rappeler que nos petits Francais ne
+sont pas des Anglo-Saxons. Je me demande d'ailleurs si les petits
+Anglo-Saxons eux-memes de l'age de douze et treize ans se trouveraient
+bien de faire des courses de 4 et 5 kilometres au pas gymnastique, sans
+progression et sans entrainement prealable, comme je sais qu'on en
+impose aux enfants dans les institutions dont je parle.
+
+III. _Deviations de l'hygiene sexuelle_.--Tous les pedagogues et tous
+les peres de famille soucieux de l'avenir de leurs enfants sont, a juste
+titre, preoccupes de l'important probleme de l'education sexuelle; mais
+tous sont loin de le resoudre dans le meme sens. Les uns estiment qu'il
+ne faut rien dire aux enfants, ni meme aux jeunes gens; les autres,
+qu'il faut au contraire aborder le redoutable probleme en face, et le
+plus tot possible. La verite, comme en bien d'autres circonstances, se
+trouve entre ces deux extremes.
+
+Il est bien certain qu'il faut que, a un moment donne, le jeune homme
+soit averti des dangers qu'il court en s'abandonnant a des aberrations
+de l'instinct genesique, ou encore a l'usage premature des fonctions
+sexuelles, et qu'il faut aussi qu'il connaisse de bonne heure le peril
+venerien. Mais quels moyens employer pour l'instruire? Est-ce au pere de
+famille que revient ce role educateur? Oui, s'il a suffisamment gagne
+la confiance de ses enfants, et s'il se sent capable de cette mission
+delicate; dans d'autres cas, c'est au medecin de la famille que doit
+etre devolu ce soin; et, dans les pensions, lycees, institutions, c'est
+encore au medecin de la maison, et, dans une certaine mesure, a ceux des
+professeurs qui vivent le plus avec les eleves.
+
+Convient-il de donner a ceux-ci un enseignement collectif? La tentative
+a ete faite, recemment, dans plusieurs lycees de Paris. Il faut avouer
+qu'elle est ardue, mais les bons resultats ont depasse toute attente.
+Cependant je suis avec M. l'abbe Fonsagrives partisan plutot de
+l'enseignement individuel, compris dans un sens liberal, sous forme de
+causerie du professeur avec un petit nombre d'eleves.
+
+Jusqu'au moment ou il est raisonnable d'aborder devant les enfants ces
+delicats problemes, le role de l'educateur doit se borner a exercer
+autour d'eux une surveillance assidue, et a retarder le plus possible
+l'eclosion de l'instinct sexuel. Pour ce faire, il faut imposer
+a l'enfant de la fatigue physique, la pousser au maximum de la
+_tolerance_, dussent les etudes en souffrir momentanement. C'est de la
+bonne economie, sans cependant qu'on doive verser dans cet abus des
+sports que nous avons denonce plus haut. Ici se retrouve, comme dans
+tous les problemes de l'hygiene, cette question de dosage, de mesure,
+qui comporte un nombre indefini de solutions, d'apres la variete des cas
+individuels.
+
+Les dangers que court l'enfant en s'abandonnant a des aberrations de
+l'instinct sexuel sont moins grands que ne l'a dit Tissot, mais ils sont
+neanmoins considerables, et le capital nerveux de l'enfant est vite
+entame par les habitudes vicieuses. De la ces formes vagues de
+neurasthenie avec difficulte pour le travail, timidite maladive,
+manque de confiance en soi, cephalee, traits tires, yeux cernes,
+amaigrissement, amoindrissement de la valeur du sujet. Un medecin
+eclaire ne s'y trompe pas. Il doit alors trouver moyen de prendre
+l'enfant a part, a la fin de la consultation, et lui dire a
+brule-pourpoint, en le regardant fixement: "Mon ami, je sais la cause de
+votre mal!" Il faut ensuite provoquer quelques aveux _discrets_, et la
+consultation doit se terminer par une promesse formelle de l'enfant
+de se corriger. La psychotherapie, en ce cas, vaut mieux que les
+medications pharmaceutiques les plus savantes: elle manque bien rarement
+son effet et elle peut etre grandement aidee, dans certains cas, par la
+psychotherapie hypnotique, dont nous parlerons plus loin.
+
+Quant au danger que fait courir la prematuration des fonctions
+sexuelles, c'est chose certaine que tout usage de ces fonctions devient
+un abus, tant que l'organisme n'a pas atteint son complet developpement.
+L'etre humain ne devrait aborder l'acte destine a perpetuer la vie qu'a
+partir du moment ou il est, lui-meme, en pleine possession de toute
+sa vigueur physique. Jusqu'a ce moment, la continence n'est pas
+prejudiciable. La question a ete etudiee a fond, et resolue dans le meme
+sens par les moralistes et par les hygienistes. La continence n'est
+presque pas penible, elle ne le devient que si des excitations
+factices ont eveille de trop bonne heure l'instinct sexuel. Elle est
+recommandable au point de vue moral; elle entretient, chez le jeune
+homme, ce sentiment qu'on ne saurait trop developper, "le respect de la
+femme"; et, a vrai dire, c'est elle seule qui le met surement a l'abri
+des contaminations veneriennes.
+
+Le grand public commence a connaitre le peril venerien, et, surtout, a
+oser en parler. On ne saurait croire combien l'ingenieuse trouvaille de
+M. Brieux, qui a designe sous le nom d'_avarie_ la plus redoutable des
+"maladies" veneriennes, la syphilis, a fait faire de progres a l'opinion
+publique. Le mot, d'ailleurs, meritait de faire fortune; et nous
+aimerions aussi voir employer le terme de "petite avarie" pour designer
+la blennorragie, dont les mefaits sont plus considerables que ne le
+croit le public, et meme que ne le croient beaucoup de medecins.
+
+Ce que le public ignore encore, c'est l'age auquel les jeunes gens sont
+le plus souvent contamines. Ainsi que l'a demontre le Dr Ed Fournier,
+c'est beaucoup plus tot qu'on ne se le figure generalement; et
+non seulement a Paris, mais partout, ainsi que le demontrent les
+statistiques de _toutes_ les armees, qui enregistrent beaucoup plus de
+"maladies" veneriennes a la premiere annee de service qu'aux annees
+ulterieures, parce que, parmi les malades enregistres a la premiere
+annee, figurent tous ceux qui etaient contamines avant leur entree au
+regiment.
+
+Nous ne saurions trop recommander a ce sujet la lecture et la meditation
+de l'excellente brochure du professeur A. Fournier: _Pour nos fils quand
+ils auront dix-huit ans_. En quelques pages s'y trouvent nettement
+indiquees, et sans aucune exageration, la gravite du peril venerien, la
+conduite a tenir pour l'attenuer quand on est atteint, et pour l'eviter.
+Cette brochure est bonne a lire, elle est necessaire et suffisante aux
+conferenciers qui veulent repandre la verite.
+
+Nous n'avons pas a insister ici sur les mefaits de la syphilis. C'est
+toujours une "maladie" grave, quelquefois elle est tres grave, et cela
+des les premiers mois qui suivent son apparition. Elle se traduit alors
+par les plus importants symptomes de la decheance organique, cephalee
+violente, anemie aigue, perte des forces, albuminurie, etc.; inutile de
+dire que, dans ce cas, elle fait subir au capital biologique un dechet
+enorme. Heureusement le traitement mercuriel intensif est la pour
+reparer, dans une certaine mesure, le desastre.
+
+D'autres fois, la syphilis amene chez le malade de telles preoccupations
+morales qu'elle devient un danger imminent. L'angoisse peut meme
+conduire au suicide. Il faut que le medecin et le pere de famille
+connaissent cette syphilophobie, pour rasserener la victime, dans
+la mesure necessaire. Mais dans tous les cas la syphilis, cause
+d'amoindrissement enorme de la valeur du sujet, devra etre traitee
+energiquement, des le debut et pendant un temps prolonge,--au moins
+quatre ans,--par des traitements successifs.
+
+Chez la jeune fille, la syphilis est egalement a redouter. Nombre de
+jeunes filles de la classe ouvriere connaissent tout ce qui est relatif
+aux questions veneriennes; elles n'en ignorent que le danger. C'est a
+leur usage que j'ai ecrit naguere une petite brochure intitulee: _Pour
+nos filles_. Les services qu'elle est appelee a rendre ne sont pas
+comparables a ceux que rendra sa soeur ainee, l'excellente brochure du
+professeur Fournier; et si je la mentionne, ce n'est certes point par
+une enfantine vanite d'auteur: c'est que, de divers cotes, on m'a
+affirme qu'il etait bon de la faire connaitre.
+
+
+III--CAUSES MORBIGENES COMMUNES AUX DEUX SEXES.--"MALADIES"
+ACCIDENTELLES
+
+
+C'est a dessein que nous placons ces observations a la suite de l'etude
+consacree aux jeunes garcons, car les jeunes filles, entourees de
+soins a l'age qui nous occupe, ont relativement peu de "maladies"
+accidentelles. Chez le jeune homme, au contraire, plus ou moins mal
+surveille, plus ou moins surmene par un travail cerebral auquel son
+cerveau n'est pas encore completement adapte, ou par le travail
+musculaire, pour lequel ses muscles, encore en etat de developpement, ne
+sont pas suffisamment prepares, la flore microbienne trouve un excellent
+terrain de culture. Nous ne pouvons pas passer en revue la pathologie de
+cet age; faisons seulement remarquer que la "maladie" accidentelle ou
+bien tue l'individu, ou bien laisse un reliquat definitif sur un organe
+quelconque (endocardite du rhumatisme, etc.): mais il est tres rare que,
+a cette periode de la vie, elle amene l'amoindrissement prolonge ou
+definitif de la valeur du sujet. En d'autres termes, souvent, chez les
+jeunes gens, l'affection aigue aboutit a une convalescence franche, sans
+ebranler l'organisme; a cet age, comme dans l'enfance, l'organisme est
+doue d'une grande elasticite, et rebondit facilement.
+
+Exception doit etre faite pour la tuberculose; c'est, par excellence,
+la "maladie" de l'age adulte. Contractee, le plus souvent, dans la
+plus tendre enfance, elle sommeille jusqu'au moment ou les mauvaises
+conditions de milieu, la misere physiologique, le surmenage, mettent le
+terrain en etat de moindre resistance. De la son maximum de frequence de
+dix-huit a trente-cinq ans.
+
+De cette conception, qui n'est pas encore classique, mais qui commence a
+penetrer dans les esprits, grace aux travaux du professeur Grancher,
+et a ceux de M. le medecin inspecteur Kelsch, sur la tuberculose dans
+l'armee, decoule la veritable prophylaxie de la tuberculose. C'est en
+vain que l'on depenserait beaucoup d'argent pour fonder des sanatoria;
+le sanatorium ne convient qu'aux riches. C'est peut-etre un bon
+instrument de cure: surement ce n'est pas le meilleur, et, en tout cas
+"ce n'est pas le meilleur instrument de la lutte contre la tuberculose
+en tant que "maladie" sociale" (Grancher). Voyez, en effet, ce qu'il
+faudrait pour qu'un sanatorium populaire donnat un rendement social
+appreciable! Il faudrait: 1 deg.a l'entree du sanatorium, un dispensaire de
+depistage pour ouvrir la porte aux seuls malades legerement atteints;
+2 deg. pendant le sejour du malade au sanatorium, une oeuvre de secours pour
+sa femme et ses enfants; 3 deg. a la sortie du sanatorium, la double ration
+de repos et la demi-ration de travail pendant un temps presque illimite!
+Le Congres de la tuberculose de 1905 a d'ailleurs sonne le glas sur les
+sanatoria populaires, et les medecins de tous les pays, dans une heure
+de sens commun et de clarte, ont vote la meme formule: "En fait de
+tuberculose, la preservation domine l'assistance." Nous serons moins
+severes dans notre appreciation des dispensaires: ils peuvent rendre
+quelques services pour l'education populaire; mais les veritables
+oeuvres de l'avenir, on ne saurait trop le repeter, sont les oeuvres de
+preservation, celles qui arrachent un enfant sain d'un milieu contamine;
+ce sont les oeuvres d'hopitaux marins, pour les enfants atteints de
+tuberculose locale et non contagieuse; ce sont les colonies de vacances,
+etc. Ce sont, surtout, les diverses oeuvres sociales luttant contre
+la misere: car la misere est le grand, le plus grand facteur de la
+tuberculose.
+
+
+
+
+DEUXIEME PARTIE
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+MATURITE
+
+
+
+Voici l'homme arrive a l'age adulte; il est en pleine possession de tous
+ses moyens, son capital a ete progressivement ameliore et lui rapporte
+de gros interets; il s'agit maintenant de l'utiliser, de le faire
+valoir, d'obtenir de lui son rendement maximum.
+
+L'ere des menagements est passee, il faut a tout prix que l'homme
+travaille et produise. On l'alimentera en consequence: la depense
+etant considerable, il faudra que l'aliment soit reparateur. Le point
+essentiel est de ne pas depasser la dose des depenses, d'utiliser le
+capital, mais non de l'amoindrir, de chauffer la machine, sinon a blanc,
+du moins a la temperature maxima toleree, pour ne pas l'user trop vite,
+et surtout pour ne pas la faire eclater. Il faut, en somme, que l'homme
+produise; et, a s'ecouter vivre avec trop de prudence, il ne ferait que
+s'empecher de mourir. Bien plus; de meme qu'un capitaliste avise, quand
+il possede beaucoup de fonds disponibles, quand il a ce qu'on appelle
+de la "surface", n'a pas peur, de temps a autre, de risquer une somme
+raisonnable dans une affaire qui n'est pas de tout repos; de meme
+l'homme bien portant, a capital solide, ne doit pas craindre, a certains
+moments, de se depenser un peu plus que ne l'exigerait la sage hygiene,
+a la condition que l'effort ne soit ni trop excessif, ni trop prolonge,
+et qu'une periode de repos succede a cette periode de travail intensif.
+(De la la necessite des vacances et du repos hebdomadaire).
+
+Soit, dira-t-on, nous acceptons le principe, nous croyons qu'il est bon
+que l'homme actif, intelligent, bien portant, donne de temps a autre
+ce qu'on appelle un "coup de collier", quitte a reparer sa depense
+excessive par un repos plus ou moins prolonge, mais quel est le
+criterium? a quel signe reconnaitrez-vous que l'homme n'a pas depasse la
+mesure de ses forces, et qu'il ne court pas a la banqueroute?
+
+Le principe general est qu'il faut arriver aux confins de la fatigue,
+mais ne jamais atteindre la fatigue douloureuse. Quand il s'agit de
+travail musculaire, le criterium est relativement facile a trouver. On
+est averti qu'on a depasse la mesure de ses forces par deux symptomes
+caracteristiques: la diminution d'appetit et la diminution de sommeil.
+
+Cette donnee pourrait meme rendre de grands services aux chefs
+militaires, dont l'ideal, tres legitime, est de faire produire a la
+machine humaine son maximum de rendement, sans epuiser cependant les
+forces des soldats. Malheureusement, quelques-uns d'entre eux confondent
+l'entrainement et l'epuisement; ils arrivent a avoir des troupes qui
+n'ont pas de valeur reelle, tout en ayant les apparences de la force.
+Ces troupes, qui se sont presentees sous le plus bel aspect a des
+manoeuvres de quelques jours, seraient incapables d'entrer en campagne
+et de supporter des fatigues prolongees. Si les chefs de corps avaient
+eu la precaution de s'enquerir de la facon dont les soldats mangent,
+ou de _voir_, apres une marche prolongee, comment ils mangent, de
+surveiller de temps a autre le tonneau des eaux grasses, qui recueille
+tous les restes des repas, ils auraient vu que le travail excessif se
+traduit par une baisse dans l'appetit. S'ils passaient, le soir, dans
+les chambrees, d'une facon inopinee, ils verraient qu'a la suite de
+fatigues excessives les hommes ne dorment pas bien. Et rien ne les
+empecherait, d'ailleurs, de prendre parfois l'avis de leurs medecins.
+
+Nous ne dissimulons pas la difficulte du probleme, d'autant que, chez
+l'homme qui a subi un entrainement methodique, la sensation de _fatigue_
+disparait; l'homme entraine ne connait pas la fatigue. L'epuisement,
+chez lui, se traduit exclusivement par la diminution du poids, de
+l'appetit et du sommeil, comme aussi, dans le milieu militaire en
+particulier, par l'apparition des "maladies" dites accidentelles.
+
+Et si le probleme est difficile tant qu'il ne s'agit que de depenses
+musculaires, il devient plus complexe encore quand il s'agit de depenses
+cerebrales. Voici un commercant oblige de brasser de grosses affaires.
+Il est reveille, le matin, par le telephone voisin de son lit; pendant
+toute la journee, il n'a pas un quart d'heure de tranquillite; il sent
+peser sur lui des responsabilites ecrasantes; sa vie n'est qu'une serie
+d'inquietudes. Qu'a ce surmenage incessant viennent s'ajouter des
+chagrins de famille, etc., voici notre homme qui, tout d'un coup,
+tombe dans la "maladie". Le moindre pretexte suffit pour amener le
+declanchement: c'est une emotion un peu violente, c'est une perte
+d'argent, c'est une "maladie" infectieuse plus ou moins legere, qui
+ouvre la breche, et voila la "maladie" installee!
+
+Cet homme aurait-il pu eviter le cataclysme? A-t-il eu, depuis dix ans
+qu'il surmene son cerveau, un avertissement quelconque lui indiquant
+qu'il depasse les limites de son elasticite, et qu'il puise a pleines
+mains dans un capital insuffisamment repare chaque jour? Oui, le plus
+souvent! C'est, par exemple, un vertige qui est apparu, a un moment
+donne. Si cet homme avait tenu compte de ce qu'on pourrait appeler "un
+avertissement sans frais", il aurait immediatement diminue le travail,
+ou meme l'aurait suspendu pendant quelques jours. Mais il n'en a pas
+tenu compte, il a pense que _ca passerait_. D'autres fois, c'est une
+sorte d'endolorissement de la tete, non pas passager, mais permanent,
+qui constitue l'avertissement, avec bourdonnements de l'oreille gauche.
+(Cette predominance des bourdonnements a gauche, de la diminution de
+l'acuite auditive a gauche, se rencontre a toutes les phases de la
+"maladie".) D'autres fois encore, c'est une sorte de sensation
+de fatigue permanente, exageree surtout le matin, avec diminution
+d'appetit, constipation, autrement dit avec les petits symptomes de
+la grande "maladie". Il est tout a fait exceptionnel que le krach se
+produise sans de tels phenomenes premonitoires. Cela arrive, cependant,
+et c'est chez les natures les plus admirablement douees en apparence.
+
+Quand le sujet est soumis a un surmenage intellectuel et musculaire a
+la fois, il realise les conditions les plus parfaites pour arriver a
+l'epuisement rapide; aussi ne saurait-on protester trop energiquement
+contre le prejuge des gens du monde, qui se figurent que l'exercice
+musculaire repose du travail cerebral, et que le surmene cerebral doit,
+pour bien se porter, faire de l'exercice, de la bicyclette, de la marche
+forcee, a ses moments disponibles. C'est la une erreur enorme dont
+la pedagogie commence a faire justice. Certes il est des hommes,
+admirablement doues, qui peuvent supporter une depense considerable a
+la fois au point de vue musculaire et au point de vue cerebral: mais ce
+qu'il faut bien se rappeler, c'est que, des que surviennent les premiers
+symptomes du surmenage, on doit aussitot reduire la depense totale, et
+la depense musculaire en particulier; a ce prix seulement on aura chance
+d'echapper aux griffes, toujours pretes a s'abattre sur nous, de la
+"maladie".
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+CARACTERES GENERAUX DE LA "MALADIE"
+
+
+
+Plusieurs fois deja, dans le cours de ce travail, j'ai eu l'occasion de
+parler de la "maladie", sans preciser le sens exact que je donnais
+a ce mot. Mais le moment est venu de tenter, sinon une definition
+scientifique de la "maladie",--definition aussi impossible que celles,
+par exemple, de la richesse, de la vertu, ou de la beaute,--tout au
+moins une explication sommaire de ce qu'est, a mes yeux, cette chose
+indefinissable; des principaux caracteres qui lui sont propres; et des
+traits qui la distinguent de ces manifestations pathologiques bien
+determinees que l'on appelle communement les "maladies", et que
+j'appellerais volontiers des "accidents", par opposition a la nature
+plus generale, plus profonde, et infiniment plus complexe, de la
+"maladie".
+
+Voici quatre personnes qui, dans une meme apres-midi, se presentent a ma
+consultation. Ce sont quatre malades: il ne faut pas etre grand clerc
+pour l'affirmer _a priori_. Mais voyons ce que nous enseignera l'etude
+detaillee, et surtout reflechie, de chacune de ces quatre personnes, qui
+paraissent se ressembler aussi peu que possible, et n'avoir l'une avec
+l'autre absolument rien de commun. L'une est grande et forte, l'autre
+petite et malingre; l'une est obese, l'autre d'une maigreur inquietante.
+Les souffrances que chacune accuse sonttout a fait differentes, de
+l'une a l'autre; les causes qui ont paru engendrer ces souffrances
+semblent opposees: chez l'une l'exces de fatigue, chez une autre
+l'exces d'oisivete, etc.
+
+Essayons a present d'approfondir un peu notre investigation. Ah! ce
+n'est pas un mince travail que d'etudier un malade, de fouiller son
+heredite, de le suivre depuis le jour de sa naissance, voire meme de sa
+conception, de noter tous les incidents pathologiques de son enfance, de
+sa jeunesse, de son adolescence, d'apprecier son degre de sante pendant
+les periodes qui ont separe ces divers incidents, de se reconnaitre au
+milieu du luxe de details avec lequel il decrit ses miseres, en un mot
+de reconstituer a la fois le bilan complet de son etat present et le
+tableau du chemin qu'il a suivi pour y parvenir. Mais cette etude
+meticuleuse est necessaire; sans elle, pas de diagnostic possible, pas
+de traitement rationnel; d'elle seule pourra resulter la connaissance
+veritable du malade, c'est-a-dire l'appreciation de ce qu'il vaut, du
+point precis ou il en est dans son evolution. Et j'ajoute que ce n'est
+que lorsqu'on a etudie ainsi des centaines et des centaines de malades
+que l'on commence a avoir une idee nette de ce que c'est que la
+"maladie".
+
+Voici donc une premiere malade, que je connais depuis cinq ans. C'est
+une femme de trente-deux ans, dont on devine des le premier abord la
+vivacite d'intelligence, et avec laquelle le medecin comprend tout de
+suite,--a sa grande satisfaction,--qu'il va pouvoir causer utilement.
+
+L'enquete m'apprend qu'elle a eu un capital initial excellent: un
+grand-pere paternel mort a soixante-quinze ans, asthmatique, la
+grand'mere paternelle morte a quatre-vingt-quatre ans. Du cote de
+l'heredite maternelle, il n'y a pas non plus de tares transmissibles:
+le grand-pere mort a soixante-quinze ans, la grand'mere vivant encore a
+quatre-vingt-deux ans. Il est vrai que l'heredite directe est peut-etre
+un peu moins parfaite. Le pere de Mme X... est mort a cinquante-deux
+ans, d'une affection cerebrale, apres avoir toujours ete tres nerveux.
+La mere, d'autre part, un peu delicate, continue a se bien porter, a la
+condition de s'ecouter vivre.
+
+Ce capital initial a ete bien gere pendant les premieres annees de la
+vie. Nourrie au sein, Mme X... a pu supporter sans dommage appreciable
+divers assauts, tels que la coqueluche, la rougeole, la varicelle.
+A huit ans, cependant, s'est produit un episode plus important: une
+jaunisse, qui a dure un mois, et qui semble indiquer que le systeme
+digestif etait, chez cette malade, le point faible. Un medecin avise,
+qui l'aurait suivie de pres depuis lors, n'aurait pas manque de
+remarquer qu'elle etait, si l'on peut dire, une candidate a la
+dyspepsie.
+
+Toutefois, jusqu'a l'age de vingt-six ans, Mme X... n'eut aucun
+phenomene grave, d'origine stomacale ou intestinale: mais elle avait
+de petits symptomes, un manque d'appetit entremele de fringales, de la
+constipation, etc... Et, malheureusement pour elle, ces petits symptomes
+ont passe inapercus. L'enfant a ete soumise, dans un couvent, a
+l'alimentation des autres pensionnaires; elle a mange vite, par
+consequent mange mal; bref, rien n'a ete fait pour mettre en bon
+etat son systeme nerveux abdominal, qui, sans protestations graves,
+fonctionnait deja d'une facon defectueuse.
+
+De onze a vingt-six ans, c'etait le systeme nerveux cerebral qui, seul,
+paraissait defectueux. Des l'age de onze ans, elle avait des tristesses
+vagues, des idees de mort, qui ne firent que s'accentuer.
+
+A dix-sept ans surtout, son entourage remarquait cet etat de melancolie.
+D'un caractere inegal, la jeune fille ne travaillait qu'a sa guise,
+acceptant peniblement toute discipline.
+
+A dix-huit ans, la mort de son pere lui causa un violent chagrin; et cet
+assaut ebranla si fortement son systeme nerveux que, six semaines apres,
+sans cause connue, sans refroidissement prealable, elle dut garder
+le lit pendant un mois, pour une "maladie" qualifiee "rhumatisme
+mono-articulaire", mais avec predominance de symptomes nerveux graves
+(angoisses cardiaques, insomnies). Elle ne se remit vraiment de cette
+crise qu'un an apres, lorsque des projets de mariage opererent en elle
+une sorte de derivation.
+
+Mariee a dix-neuf ans, elle ne tarda pas a retomber dans le meme etat
+nerveux, auquel se joignirent des phenomenes nevralgiques (nevralgie
+lombo-abdominale gauche), apparaissant subitement, et l'immobilisant
+pendant quelques heures. Puis vinrent des crises de nerfs, le plus
+souvent nocturnes, avec angoisses precordiales terribles, peur de toutes
+les "maladies", etc...
+
+C'est dans ces conditions qu'elle devint enceinte; et, pendant la
+grossesse, elle se porta admirablement. Mais, aussitot apres sa
+delivrance, l'estomac, qui n'avait jusqu'alors traduit son malaise que
+par des phenomenes insignifiants, entra definitivement en scene: perte
+absolue d'appetit, crampes, gastralgie. Puis, l'annee suivante, ce fut
+le tour de l'intestin: diarrhees frequentes, incoercibles, bientot
+apparition de selles noires, survenant trois a quatre fois par jour avec
+fortes coliques, et qui durerent quatre mois. A la fin de cette periode,
+l'etat general etait des plus mauvais, et la vie semblait vraiment
+compromise.
+
+Heureusement une annee passee dans l'isolement, et suivie d'une cure
+dans un sanatorium de Suisse, enraya relativement le mal. Lorsque je vis
+la malade pour la premiere fois, un an apres son retour de Suisse, voici
+les principales constatations que je pus faire:
+
+Cephalee permanente,--picotement des yeux,--sciatique gauche
+survenant au moment des regles,--inquietudes vagues,--peur de mourir
+subitement,--trois heures a peine de sommeil dans les meilleures nuits.
+L'estomac et l'intestin laissaient egalement a desirer: appetit nul,
+alternatives de diarrhee et de constipation.
+
+L'examen des organes me demontra qu'il n'y avait rien a la poitrine,
+mais qu'au coeur existait un souffle, au premier temps, a la base,
+perceptible seulement dans la position horizontale; ventre plat, peu
+elastique, sonorite basse et egale. La malade, qui pesait 50 kilogrammes
+a dix-huit ans, n'en pesait plus que 46.
+
+Voila donc une jeune femme qui a toutes les apparences exterieures d'une
+personne tres souffrante, et dont la vie est empoisonnee par une serie
+ininterrompue de miseres variees. Et cependant l'histoire meme de ces
+miseres prouve qu'il n'y a point chez elle d'organe particulierement
+atteint, et que le capital biologique est, au fond, moins mauvais qu'il
+ne parait l'etre. Mon premier soin fut de la rassurer, notamment sur
+l'etat de son coeur, sur lequel un confrere un peu imprudent l'avait
+fort inquietee. Je m'efforcai ensuite de lui refaire un estomac, par
+un regime severe, puis de plus en plus large. Je dirigeai son hygiene
+musculaire, intellectuelle et morale. Et ainsi, apres deux ans ou je
+m'etais borne, en somme, a faciliter le retour a l'equilibre du systeme
+nerveux, Mme X... se vit delivree de la plupart de ses maux, et ramenee
+enfin a une vie des plus supportables.
+
+Qu'avait-elle donc au juste? me demandera-t-on Elle avait, sous une
+forme speciale, ou plutot sous plusieurs formes, ce que j'appelle la
+"maladie". Sous toutes ces miseres, c'etait le systeme nerveux qui, chez
+elle, flechissait. Tout son systeme nerveux etait malade, et chacun de
+ses centres, tour a tour, avait accuse le contre-coup de la depreciation
+de l'ensemble. Au moment ou j'ai vu la malade, le centre le plus atteint
+etait celui qui preside aux fonctions digestives; mais, si je m'etais
+limite a ne soigner que celui-la, toute ma peine aurait risque d'etre
+perdue. Il fallait, derriere les symptomes locaux, atteindre le trouble
+general; il fallait depasser les incidents pour parer a la "maladie".
+
+Voici maintenant une autre malade, Mlle T..., chez qui les
+manifestations morbides n'ont certainement rien de commun avec celles
+que je viens de signaler chez Mme X... C'est une jeune fille qui,
+lorsque je l'ai vue d'abord, en janvier 1901, avait progressivement
+maigri, en six mois, de 50 a 41 kilogrammes, sans autre cause
+connaissable que certaines influences morales. Elle ne se plaignait de
+rien, ne se sentait pas malade; et cependant elle l'etait, puisqu'elle
+maigrissait sans cesse, puisqu'elle avait le teint terreux et la peau
+rugueuse, puisque ses regles etaient supprimees depuis un an. Pas de
+lesions organiques, pas d'albumine, ni de sucre: mais toute l'apparence
+d'une grande malade.
+
+Pourtant, apres un examen plus approfondi, j'augurai bien de l'avenir,
+parce que le capital initial etait assez bon, parce que Mlle T...
+n'avait pas eu de graves assauts dans son enfance, enfin parce qu'elle
+etait jeune, et malade depuis peu de temps. Et le fait est qu'un
+traitement tres simple, mais bien suivi (quinze heures de lit par jour,
+puis douze heures, 5 repas par jour, d'abord sans viande, puis avec un
+plat de viande a midi, et 30 injections de cacodylate de magnesie),
+amena un resultat extraordinaire: reapparition des regles, augmentation
+du poids, disparition de la rugosite cutanee, relevement de l'appetit,
+etc.
+
+C'est que cette malade, qui ne presentait aucun trouble nerveux, n'en
+etait pas moins une "nerveuse". Toutes ses miseres ne venaient, comme
+chez Mme X..., que d'un ebranlement du systeme nerveux; quand ce systeme
+se trouva modifie, par le repos, le regime et la psychotherapie, la
+malade guerit.
+
+Elle revint alors dans son pays; six mois apres, elle allait tres bien,
+mangeant de tout, pesant 58 kilogrammes. Mais voici que, dix-huit mois
+plus tard, elle perd sa mere. De nouveau le chagrin la mine sourdement;
+elle redevient "malade", maigrit jusqu'a 37 kilogrammes, toujours sans
+accuser la moindre douleur, et sans ressentir aucune souffrance. Un
+jour, le 25 decembre 1903, elle est tellement epuisee qu'elle a une
+syncope grave, et que son entourage est convaincu qu'elle va mourir.
+J'avoue que moi-meme, quand je la vis alors avec le Dr C..., je fus
+epouvante, malgre la bonne opinion que j'avais de sa valeur biologique.
+C'etait litteralement un squelette (34 kil.), elle n'avait plus qu'un
+souffle de vie.
+
+Eh bien! elle se ressaisit encore. Que dis-je? En juin 1904, elle fit
+une pleuro-pneumonie. Deux mois apres, des qu'elle fut transportable,
+elle voulut venir a Paris, et se soumit, pendant trois mois, aux
+injections d'huile creosotee. En octobre 1904, elle avait definitivement
+retrouve sa sante.
+
+Comment douter que toutes les souffrances de cette jeune fille aient ete
+surtout d'origine nerveuse? Et cependant voila un cas ou la perturbation
+du systeme nerveux central s'est traduite par des phenomenes qui
+n'avaient rien de ce que les neurologistes constatent d'ordinaire. Et
+c'est bien le systeme nerveux cerebral qui etait en cause, chez cette
+malade: car ses deux grandes crises morbides n'ont absolument pas
+eu d'autre cause que le chagrin. Mlle T... etait une nevrosee sans
+manifestations nerveuses. Tout a fait comme Mme X..., malgre la
+dissemblance des symptomes, c'etait une "malade", c'est-a-dire une
+personne dont le capital nerveux s'etait trouve entame.
+
+Dans l'exemple suivant, la "maladie" s'est traduite par des phenomenes
+cardiaques. Chaque fois qu'il y a eu chez le malade une defaillance du
+systeme nerveux, c'est le coeur qui a cesse de fonctionner normalement,
+a tel point que tous les medecins qui ne connaissaient pas M. Z... le
+traitaient infailliblement par la digitale et la cafeine.
+
+En realite, M. Z... n'est ni un cardiaque, ni meme un faux cardiaque:
+c'est simplement un "malade" chez qui le systeme nerveux qui preside aux
+mouvements du coeur est plus specialement impressionnable.
+
+Depuis l'age de vingt et un ans, a la suite d'un rhumatisme (sans
+endocardite), chaque fois qu'il y a eu un assaut quelconque dans la
+sante du malade, le coeur a aussitot proteste. En 1886, a la suite d'une
+bronchite grippale, je constatai, pour la premiere fois, de l'arythmie,
+et un souffle au 2e temps, a la base du coeur. Depuis lors, ce
+souffle persiste, mais avec une telle inegalite que, parfois, il est
+imperceptible, tandis que, d'autres fois, il est d'une nettete extreme:
+si bien que plusieurs medecins ont affirme une lesion de la valvule de
+l'aorte.
+
+Or, je le repete, il n'y a pas de lesions: M. Z. n'a jamais de pouls
+bondissant, et de nombreux traces de pouls, pris par le Dr Lagrange,
+demontrent qu'il n'y a pas d'insuffisance aortique. Quand M. Z... va
+bien, son coeur va bien: quand il va mal, quand il se surmene, ou
+eprouve une emotion vive, son coeur se fache, et traduit son malaise par
+les manifestations les plus variees: syncopes, arythmie, fausses angines
+de poitrine.
+
+M. Z... est un de ces hommes qui sont faits pour le travail intensif:
+chez lui, quelle que soit l'enormite du travail, il n'y a jamais
+de surmenage cerebral; mais c'est un _sensitif_, que le surmenage
+emotionnel guette a tout instant. En 1898, a la suite d'emotions
+vives, tout son systeme nerveux entre en revolte: le systeme digestif
+(dyspepsie, constipation, etc.), le systeme nerveux central (insomnie
+absolue, tristesse, paleur insolite, epuisement des forces). En meme
+temps la glycosurie fait son apparition (10 grammes de sucre par litre).
+Enfin les troubles du coeur atteignent une intensite extreme et defient
+tous les traitements classiques (digitale, sparteine, bromures, etc.).
+
+Desirant me voir avant de mourir, le malade me fit appeler le 28 avril
+1898, et me raconta les soucis qui l'avaient accable. Ces soucis
+etaient, sans aucun doute, l'unique cause de la "maladie": une
+psychotherapie prolongee, et accompagnee d'un regime alimentaire tres
+modere, reussit parfaitement a remettre le malade sur pied. Les deux
+annees qui suivirent furent meme excellentes.
+
+En 1901, une petite grippe suffit pour ramener le trouble cardiaque,
+avec meme, cette fois, un pouls bi-gemine. Mais une saison a Vichy, sous
+la direction du Dr Lagrange, produit un tres bon resultat. En 1903, ni
+le Dr Lagrange, ni moi, ne percevons plus le souffle coutumier.
+
+Mais voici qu'en 1904, a la suite d'une nouvelle emotion, reparaissent
+l'arythmie, le souffle, la glycosurie: de nouveau, une saison a Vichy
+supprime tout cela.
+
+En avril 1905, enfin, a la suite de nouvelles contrarietes,
+l'ebranlement du systeme nerveux se traduit par un lumbago, mais surtout
+par une anesthesie de la main et de la joue droites, qui effraie
+beaucoup le malade. Je le rassure encore, je le renvoie a Vichy, d'ou il
+revient en parfait etat, toujours jeune, malgre ses cinquante-deux ans,
+toujours avec une activite devorante.
+
+C'est que ce pretendu cardiaque, comme les deux malades precedents, est
+simplement un "malade", avec cette particularite que c'est sur le
+coeur que se portent de preference, chez lui, les plus importantes
+manifestations de la "maladie".
+
+Dans les trois observations que je viens de citer, c'etait tel ou tel
+departement du systeme nerveux qui manifestait plus specialement les
+souffrances de l'etre entier, et les periodes de malaise etaient
+separees par des periodes de sante, tout au moins relative. Voici
+maintenant un cas ou tous les elements du systeme nerveux sont tellement
+excites que la "maladie" revet les formes les plus diverses, et sans
+qu'il y ait eu, pour ainsi dire, un seul jour de remission, depuis
+l'epoque ou le systeme nerveux a ete ebranle,--c'est-a-dire depuis l'age
+de huit ans,--jusqu'a l'age de la cessation des regles. La malade dont
+je vais parler a ete vraiment, pendant plus de trente ans, un parfait
+musee pathologique. Mais, malgre mille miseres qui se succedaient chez
+elle comme les figures d'un kaleidoscope, je n'ai jamais desespere de sa
+survie, ni de sa guerison, a cause meme de la mobilite et de la variete
+des manifestations morbides, etant donne, d'autre part, l'integrite des
+organes.
+
+La "maladie" de cette personne a commence a huit ans, a la suite d'une
+fievre typhoide grave. Pendant cinq ans, elle ne s'est traduite que par
+des migraines tres intenses et tres frequentes; mais des l'apparition
+des regles, aux migraines se sont jointes des douleurs d'estomac et de
+la constipation. Vers l'age de trente ans, le systeme nerveux cerebral a
+manifeste son trouble par des vertiges, bourdonnements d'oreilles, etc.
+Deux ans apres, c'est le tour de la moelle: douleurs rhumatismales
+et nevralgies erratiques. Vers l'age de trente-trois ans, le systeme
+nerveux cardiaque donne sa note dans le concert: syncopes qui durent de
+dix minutes a une demi-heure, avec perte complete de connaissance.
+
+En octobre 1889, une crise gastralgique survient, qui se prolonge
+pendant trois jours consecutifs. L'annee suivante, c'est une douleur
+intercostale gauche qui immobilise la malade pendant plusieurs jours;
+mais, par contre, la tete est redevenue parfaitement libre, les
+vertiges, la cephalee, ont disparu. En 1893, apparait une dermalgie qui
+occupe les deux bras. Puis voici que la fievre survient: la malade a
+jusqu'a 40 deg., sans cause connue, a l'epoque de ses regles. En 1895, se
+produit un etat de peritonisme,--avec douleurs tres vives dans l'estomac
+et le foie, urines acajou chargees d'urobiline,--qui semble mettre la
+vie en danger. Mais la malade sort de cette epreuve; et, pendant les
+dix mois qui suivent, elle maigrit, tres heureusement, de 93 a 87
+kilogrammes.
+
+L'annee suivante fut tres bonne. Le sommeil revint, l'estomac rentra
+dans l'ordre, la malade put croire que ses miseres allaient prendre fin.
+Mais voici que, en 1897, a la suite d'un coup de froid l'intestin a son
+tour se met de la partie: fausses membranes dans les selles, coliques,
+diarrhee et faux besoins d'exoneration extremement penibles. L'appendice
+meme parait touche: il y a une douleur tres nette au point de Mac
+Burney. Un autre jour, en 1899, le foie se trouble: urines foncees,
+selles decolorees, fievre; mais la menace ne persiste que quatre jours.
+En 1900, ulcere de l'estomac, vomissements noirs. La meme annee, je note
+une sorte d'inhibition du fonctionnement de la jambe droite, qui, a un
+moment donne, deux ou trois fois par mois, refuse tout service, au point
+que la malade tombe brusquement. Enfin, cette meme annee, se declare un
+oedeme des jambes, disparaissant apres la marche;--c'est la un phenomene
+que j'ai souvent observe chez les "malades" dits _arthritiques_.
+
+Cet etat lamentable s'est prolonge jusqu'en 1904; la malade etait,
+suivant son expression, un "faisceau de douleurs", mais elle avait un
+excellent moral, et restait sure qu'un jour ou l'autre elle reviendrait
+a la sante. Or, le fait est que, depuis la fin de 1904, en meme temps
+que disparaissaient ses regles, l'etat general s'ameliorait d'une facon
+surprenante. Aujourd'hui Mlle X..., absolument guerie, definitivement
+delivree de toutes ses miseres, promene joyeusement ses 105 kilogrammes
+et se declare enchantee de vivre.
+
+C'est que, meme dans ses epreuves les plus douloureuses, meme quand elle
+presentait les symptomes les plus inquietants, cette personne n'etait ni
+une hepatique, ni une medullaire, ni une cerebrale, ni une gastrique, ni
+une cardiaque, mais simplement une "malade" a manifestations cerebrales,
+medullaires, gastriques, intestinales, etc. Pendant les longues annees
+ou je lui ai donne des soins, toute ma therapeutique n'a consiste qu'a
+essayer de dynamiser son systeme nerveux, et de le dynamiser tout
+entier, sans presque chercher a atteindre, en particulier, tel ou tel de
+ses centres qui semblait, provisoirement, le plus ebranle. J'ai eu le
+bonheur de deviner que cette personne avait les apparences de trop de
+"maladies" pour en avoir la realite; et, de fait, quand son systeme
+nerveux a retrouve l'equilibre, la guerison de la veritable "maladie"
+a aussitot amene la guerison de toutes les pseudo-affections qui n'en
+etaient que le contre-coup.
+
+Le trouble du systeme nerveux central peut encore se traduire par
+les symptomes qui caracterisent, de la facon la plus formelle, des
+"maladies" organiques. J'ai parle deja, plus haut, de ce malade qui
+avait toutes les apparences d'une lesion du coeur, sans avoir le coeur
+lese. On sait que, par ailleurs, ce qu'on appelle l'hysterie simule
+les "maladies" organiques les plus variees. Les hysteriques peuvent
+presenter les symptomes de la meningite, de la grossesse, voire meme des
+"maladies" les plus graves de la moelle epiniere. Ainsi j'ai vu un jeune
+soldat qui offrait tous les signes de la sclerose en plaques. Apres
+trois mois d'examen, on a fini par le reformer; or, ce n'etait qu'un
+hysterique. Non pas que ce jeune homme ait ete un simulateur: car on ne
+simule pas les symptomes de la sclerose en plaques!
+
+Et quand je dis que ce n'etait qu'un hysterique, j'exprime mal ma
+pensee. En realite, c'etait un "malade". Je l'ai suivi pendant
+longtemps, apres son depart du regiment. Une fois reforme, il n'eut plus
+le moindre phenomene medullaire; mais il eut de la dyspepsie, et j'ai
+su que, dans son enfance, il avait eu d'autres manifestations de ce que
+j'appelle la "maladie". Ce n'est qu'a une phase determinee de sa vie,
+quand il s'est agi pour lui de faire son service militaire, que la
+"maladie" s'est traduite, pendant quelques mois, par ces troubles de
+l'axe cerebro-spinal qu'on est convenu d'appeler hysterie.
+
+Je pourrais multiplier les exemples: mais ceux que j'ai cites suffiront,
+je crois, a donner une idee de ce que j'entends, a proprement parler,
+par la "maladie". D'une facon generale, je veux dire que la "maladie"
+embrasse tout le domaine pathologique qui n'appartient pas a ce qu'on
+pourrait appeler les "accidents"--accidents qui vont depuis les
+fractures et les intoxications jusqu'a des lesions d'organes (cancer,
+hemorragies cerebrales, etc.), en passant par toute la serie des
+affections a microbes, connus et inconnus.--Au-dessous de ces
+"accidents" s'etend une serie indefinie de troubles pouvant revetir
+toutes les formes et donner meme l'illusion de toutes les "maladies"
+organiques, mais qui, en realite, ne sont tous que d'origine nerveuse
+(en donnant a ce mot toute l'extension qu'il comporte), ainsi que cela
+apparait clairement pour peu que l'on considere leurs causes, leur
+marche et leur terminaison. Dans la "maladie" rentrent donc toutes les
+nevroses; la folie quand elle n'est pas produite par des lesions du
+cerveau, l'hysterie, l'epilepsie dite idiopathique, la neurasthenie, les
+algies, tous les troubles fonctionnels des divers organes, _tant que ces
+troubles fonctionnels n'ont pas amene de lesion des organes_.
+
+Les medecins voient quotidiennement la "maladie" sous une de ses formes
+preferees. C'est la forme gastrique, qu'on designe vulgairement sous le
+nom d' "embarras gastrique", synonyme d'embarras de diagnostic. Dans
+cette affection, il ne faut pas croire que le systeme nerveux soit
+indemne; les malades eprouvent de la cephalee, des vertiges, souvent
+des bourdonnements d'oreille, un etat de fatigue generale du systeme
+musculaire, de l'insomnie, de la difficulte pour lire, pour supporter
+une conversation; ils ne souhaitent que le repos et la tranquillite. Si
+on les leur accordait, si une medication perturbatrice n'intervenait
+pas, si on graduait sagement leur alimentation, il ne surviendrait,
+en general, aucune complication; et apres quinze jours, un mois, ils
+reviendraient peu a peu a la sante[6].
+
+[Note 6: La guerison, souvent, s'annonce chez eux par une crise
+urinaire. Les urines, qui avaient ete tres uraliques, quelquefois meme
+urobilinuriques, et rares, deviennent, d'un jour a l'autre, claires et
+abondantes. En meme temps la temperature tombe, pendant deux ou trois
+jours, au-dessous de la normale, le sommeil reparait, l'appetit
+egalement, et tout rentre dans l'ordre.]
+
+Dans d'autres cas, la "maladie" evolue sur le mode chronique; et c'est
+pendant des mois et des annees que l'on voit tout le systeme organique
+compromis dans son fonctionnement. Le systeme nerveux, l'estomac,
+l'intestin, laissent a desirer d'une facon a peu pres egale. C'est chez
+ces grands malades qu'on est en droit de se demander si c'est le cerveau
+qui tient sous sa dependance les troubles nerveux de l'estomac ou de
+l'intestin, ou si c'est l'inverse. Selon qu'on adopte telle ou telle
+maniere de voir, on adopte telle ou telle therapeutique exclusive: on
+s'acharne a remedier aux troubles du systeme nerveux, en negligeant les
+troubles digestifs, ou inversement. Dans les deux cas on a tort. Pour
+faire de la bonne therapeutique, il faut _a la fois_ soigner le cerveau,
+l'estomac, l'intestin, la moelle, le malade entier, en un mot, tout en
+recherchant, si possible, quel est le systeme le plus compromis et dont
+le fonctionnement laisse le plus a desirer.
+
+C'est de la "maladie" ainsi comprise que je voudrais, maintenant,
+rechercher les causes les plus habituelles, avant d'en indiquer, dans
+ses grandes lignes, le mode de traitement: traitement qui doit etre
+toujours _general_, puisque toujours la "maladie", meme quand elle ne
+se traduit que par des troubles locaux, est, par son essence, d'ordre
+general.
+
+Quant au traitement particulier des "maladies" accidentelles, il va sans
+dire que je n'aurai pas a m'en preoccuper dans ce travail.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LES CAUSES DE LA "MALADIE"
+
+
+
+I.--CAUSES PHYSIQUES
+
+
+Je ne saurais songer a suivre l'homme a travers toutes les circonstances
+de sa vie qui compromettent sa valeur, soit momentanement, soit d'une
+facon definitive et irremediable. Elles varient a l'infini; l'homme
+heureux seul n'a pas d'histoire, et l'homme heureux est un etre de
+raison, qui n'existe pas dans la realite.
+
+Mais, d'une facon generale, je puis faire remarquer que ce n'est pas
+le surmenage cerebral, ni le surmenage musculaire, ni meme les vices
+d'alimentation, le defaut de confort, l'aeration insuffisante, etc.,
+qui constituent les grands facteurs de la "maladie": c'est le surmenage
+emotionnel, c'est le chagrin,--l'influence psychique, en un mot.
+
+Cependant les autres influences morbigenes meritent une mention
+detaillee. Je les rapporterai aux trois chefs suivants:
+
+I. Surmenage cerebral.
+
+II. Surmenage musculaire.
+
+III. Alimentation defectueuse ou insuffisante.
+
+1 deg. _Surmenage cerebral_.--Le cerveau est fait pour fonctionner, comme le
+coeur est fait pour battre; et il est bien rare que le travail cerebral,
+a lui seul, si excessif qu'il puisse paraitre, soit une cause de
+deterioration profonde, et surtout de decheance definitive. C'est bien
+plutot un element de survie prolongee.--Voyez cet ecrivain qui, a
+l'age de soixante-dix-huit ans, continue a etonner le monde par les
+productions de son genie; il n'a jamais cesse de travailler, et il a pu
+faire les frais, a soixante-quinze ans, d'une pneumonie qui, a cet age,
+est presque toujours fatale. Quel est donc son secret? Son secret, c'est
+de n'avoir aucune preoccupation etrangere a son travail; c'est d'avoir
+une femme qui pense pour lui a tous les details de la vie; c'est d'avoir
+une excellente hygiene morale, la paix du coeur et de l'esprit.
+
+Bien plus nombreuses sont les victimes d'un travail cerebral
+insuffisant, et tout le monde sait que les desoeuvres sont bien a
+plaindre. Ce sont des coupables, puisqu'ils n'apportent pas a l'oeuvre
+sociale le contingent d'efforts et de travail qu'ils lui doivent; mais
+ce sont aussi des malheureux, car la "maladie" les guette. Le desoeuvre
+accidentel lui-meme, habitue a un travail cerebral considerable, s'il
+est condamne trop longtemps au repos de l'esprit, sent qu'il lui manque
+quelque chose: il perd son bon sommeil coutumier, et a hate de reprendre
+le travail cerebral, qui lui est aussi necessaire que l'air respirable.
+
+Quand, cependant, le travail cerebral est pousse a une limite
+veritablement excessive, il amene aussi ce que nous avons appele la
+"maladie", c'est-a-dire la deterioration, quelquefois definitive ou
+prolongee pendant des annees. On en voit des exemples chez les candidats
+aux ecoles, a l'internat, a l'agregation, etc. On serait porte a croire,
+_a priori_, que, dans ces cas, la "maladie" atteint l'organe surmene;
+c'est vrai quelquefois, mais pas toujours, meme quand elle est de cause
+cerebrale, elle peut tres bien revetir les symptomes de la dyspepsie, de
+l'enterite, tout comme si elle avait ete produite par une intoxication.
+Il faut toujours en revenir aux notions que nous avons developpees au
+chapitre precedent: a la notion des points faibles, et a la variete des
+manifestations par lesquelles l'organisme traduit le malaise cause par
+une influence determinee.
+
+2 deg. _Surmenage musculaire_.--Il n'amene qu'exceptionnellement la
+"maladie". Chez le surmene musculaire, quelques jours ou quelques
+semaines de repos suffisent pour remettre toutes les fonctions d'aplomb;
+et l'on ne saurait se figurer le rendement dont est capable la machine,
+quand, par ailleurs, il n'y a pas de fuites occasionnees par la depense
+cerebrale. Ainsi nous avons vu des ouvriers italiens produire un travail
+musculaire veritablement colossal, tout en ayant une alimentation tres
+restreinte (polenta, macaroni, gruyere, viande une fois par semaine,
+eau claire), et ce, sans le moindre prejudice pour leur sante. Ils se
+contentaient du salaire dit "de famine", salaire qu'on serait mal venu
+de proposer a nos ouvriers francais.
+
+Il est cependant incontestable que le travail musculaire, pousse a de
+trop grands exces, peut devenir une cause de "maladie" momentanee, et
+preparer le terrain a l'eclosion des affections accidentelles. Nous en
+avons deja dit un mot a propos de l'entrainement dans l'armee, et des
+sports chez les jeunes gens.
+
+3 deg. _Vices d'alimentation_.--Ils jouent un role important dans
+la pathogenie de la "maladie", d'autant que, en dehors des cas
+d'intoxication aigue, ils n'agissent qu'a la longue, traitreusement,
+insidieusement. Le plus souvent, en effet, l'estomac et l'intestin ne
+se revoltent qu'apres de longues annees de protestations presque
+silencieuses. Mais, a partir du jour de cette revolte, la "maladie"
+est constituee. Les symptomes d'ordre dyspeptique y tiendront le plus
+souvent la premiere place, ce qui n'est pas fait pour surprendre,
+puisque c'est l'estomac qui a ete, dans ces cas, le plus specialement
+moleste. Cependant, dans certains cas, les troubles dyspeptiques
+passeront a l'arriere-plan, au point d'egarer completement le
+diagnostic. Voyez cet hystero-epileptique qui n'a, pour un examinateur
+superficiel, que des troubles cerebraux; il peut tres bien se faire
+qu'il ait de l'epilepsie gastrique, qu'on fera disparaitre par un bon
+regime. Dans ce cas, les phenomenes gastriques etaient au second plan
+pour le clinicien, alors que, pour le therapeute, ils doivent etre au
+premier plan. Si donc le clinicien veut etre bon therapeute, il doit se
+rappeler les grandes lois que nous avons deja formulees: s'il traite
+comme cerebral un sujet dont la "maladie" a ete provoquee par des
+troubles alimentaires, il fait fausse route; de meme qu'il ferait
+fausse route en traitant comme dyspeptique un sujet ayant des miseres
+gastriques, intestinales, hepatiques, mais dont l'etat pathologique
+aurait ete occasionne par du surmenage cerebral, medullaire, emotionnel.
+
+Maintenant, essayons d'expliquer comment l'alimentation defectueuse
+retentit sur l'ensemble de l'organisme.
+
+On a fait grand bruit, ces derniers temps, de l'auto-intoxication
+d'origine alimentaire; et beaucoup de medecins s'obstinent a ne voir
+dans la "maladie", quelle qu'en soit la forme, et surtout quand elle
+revet la forme nerveuse, qu'une sorte d'empoisonnement de la cellule
+cerebrale par les toxines alimentaires.
+
+C'est la une hypothese assez commode, et qui rend compte d'un nombre
+considerable de faits: mais ce n'est, en somme, qu'une hypothese, et
+ne pouvant pas etre demontree par des observations veritablement
+scientifiques. On pourrait tout aussi bien expliquer les phenomenes
+rapportes a l'auto-intoxication par l'irritation que provoque, sur le
+plexus solaire, un aliment defectueux, ou encore par l'irritation des
+extremites nerveuses du pneumo-gastrique. On sait que ce nerf etend ses
+ramifications sur le coeur, l'estomac, le poumon; et on s'expliquerait
+ainsi les irradiations a distance provoquees par l'irritation stomacale:
+la dyspnee, l'asthme, les fausses cardiopathies, etc.
+
+Quoi qu'il en soit, les vices d'alimentation peuvent incontestablement
+provoquer, a eux seuls, la "maladie". Mais, le plus souvent, ils
+s'associent a d'autres causes: aux chagrins, au surmenage, a la
+debauche, etc.
+
+Les vices d'alimentation peuvent, a leur tour, se classer en quatre
+categories distinctes:
+
+I. Alimentation excessive en quantite.
+
+II. Alimentation insuffisante en quantite.
+
+III. Alimentation insuffisante en qualite.
+
+IV. Abus de l'alcool.
+
+I. _Alimentation excessive_.--Nous ne voulons pas nous etendre ici sur
+les inconvenients, vraiment assez connus, de l'alimentation excessive.
+Disons seulement que l'alimentation excessive empoisonne peut-etre la
+cellule nerveuse par les toxines alimentaires, mais que surement elle
+impose aux organes charges de l'elimination (foie, reins, peau), un
+travail exagere, inutile, et par consequent nuisible; de la, a la
+longue, le surmenage et les protestations de ces divers organes, se
+traduisant de mille et une facons (eczema, urticaire, gravelle,
+etc.). Cette maniere de voir donne satisfaction aux partisans de
+l'auto-intoxication; ou bien si l'on admet la theorie de l'irritation
+du pneumo-gastrique, ou du plexus solaire, on peut egalement comprendre
+comment cette irritation, presque permanente, des nerfs de l'estomac par
+une alimentation incendiaire, amene, par action reflexe, des troubles de
+coeur (palpitations, arythmie, etc.) et du poumon (asthme, dyspnee), du
+cerveau et de la moelle, voire meme des troubles cutanes, etc. Pourquoi,
+d'ailleurs, ne pas adopter les deux theories a la fois? ce ne serait, en
+tout cas, pas deraisonnable.
+
+Mais, dira-t-on, quelle est donc la dose _optima_ d'aliments qui
+convient pour entretenir la vie et pour reparer les depenses incessantes
+de l'organisme? Elle doit varier, evidemment, suivant le travail
+produit, et suivant les individus. Tous n'ont pas le meme besoin
+d'alimentation, pas plus que, dans un regiment de cavalerie, tous les
+chevaux n'ont pas les memes besoins, bien qu'ils soient obliges aux
+memes depenses musculaires. On a essaye de fixer mathematiquement ce
+qu'on appelle la "ration d'entretien" et la "ration de travail"; et les
+differents chimistes qui se sont livres a ce calcul sont arrives a des
+chiffres qui variaient du simple au quadruple: mais tous s'accordent
+pour demontrer qu'il faut _tres peu d'aliments_ pour subvenir a la
+"ration d'entretien", et meme a la "ration de travail", de l'homme. La
+verite est que nous mangeons, presque tous, trop, et qu'il faut que la
+machine humaine soit bien admirablement construite pour qu'elle resiste
+aux assauts quotidiens que nous lui imposons.
+
+Comme ce probleme de la ration physiologique m'a toujours interesse, je
+me suis livre a une enquete sur le regime des Chartreux; et j'affirme
+que l'insuffisance apparente d'alimentation n'est pour rien dans leur
+morbidite. Ils ont beaucoup moins de jours d'indisponibilite que
+la plupart des autres hommes du meme age, meurent plus vieux, et
+s'eteignent sans "maladie". Pareillement, chez les Trappistes, le regime
+fort severe n'est pas une cause de morbidite; j'ai meme ete etonne,
+a leur propos, de voir la flexibilite de l'organisme humain, et de
+constater qu'un homme habitue a manger comme tout le monde pouvait, d'un
+jour a l'autre, sans troubler sa sante, passer au regime ultra-restreint
+d'une Trappe.
+
+Mais, dira-t-on, avez-vous etudie le regime restreint chez les individus
+qui depensent beaucoup? Oui, je l'ai etudie dans l'armee[7], et
+j'affirme, au nom d'une experience de deux annees, pendant lesquelles je
+me suis occupe de l'alimentation du soldat avec un colonel qui avait,
+de ce grave probleme, tout le souci qu'il merite, que, si le soldat
+francais, le seul que je connaisse, avait la quantite et la qualite des
+aliments auxquels il a droit de par les reglements, et si ces aliments
+etaient prepares comme ils devraient et comme ils pourraient l'etre dans
+toutes les garnisons, sa nourriture serait tout a fait suffisante. Elle
+n'est un peu au-dessous des besoins que pour les jeunes soldats, pendant
+les trois premiers mois de la nouvelle existence qui leur est imposee;
+aussi les officiers soucieux de la sante de leurs soldats reservent-ils
+pour les nouveaux arrivants les _boni_ qu'ils ont pu realiser sur les
+hommes dits "de la classe".
+
+[Note 7: _La vie du soldat en temps de paix (Ann. d'hyg. et de
+medecine legale_, fevrier 1890).]
+
+Tout le monde, du reste, connait la sobriete des guides alpins, qui,
+non seulement, les jours d'excursion, se contentent d'une alimentation
+extremement reduite (quelques morceaux de sucre et des fruits secs),
+mais, en temps ordinaire, mangent tres peu, pour conserver leurs forces.
+Les professionnels du sport, egalement, savent que la sobriete est la
+condition de leur succes.
+
+Autre exemple: j'ai donne, pendant plusieurs annees, des soins a une
+dame qui, avec toutes les apparences de la sante, etait constamment
+souffrante: migraines, eczema, urticaire, affections cutanees
+polymorphes, palpitations, dyspnee, insomnies, caractere inquiet,
+emotivite exageree, sensation de fatigue permanente, tendance a
+l'obesite,--et j'en passe, pour ne pas faire le tableau complet de ce
+qu'on est convenu d'appeler la "grande neurasthenie". Chose curieuse,
+elle avait peu de phenomenes digestifs, seulement de la constipation et
+des hemorroides. Elle avait meme un vigoureux appetit, bien qu'elle prit
+fort peu d'exercice. En vain, je m'acharnai a diminuer son alimentation:
+precisement a cause de cet appetit de premier ordre, elle ne voulait
+pas entendre parler de regime restreint. Mais voici que l'adversite
+s'abattit sur elle, sous la forme de la ruine absolue; elle en fut
+reduite a ne plus manger que des pommes de terre cuites dans le four
+d'un petit poele en faience, et des haricots; un demi-litre de lait
+etait pour elle un grand extra. Or, a partir de ce jour, elle alla bien.
+Toutes ses miseres disparurent successivement, en trois ou quatre mois,
+y compris les miseres nerveuses et les migraines; et force me fut
+d'attribuer au seul changement de regime la surprenante modification de
+sa sante. Car on croira peut-etre que, pressee par le besoin, elle s'est
+mise a marcher davantage, pour chercher du travail, ou pour se creer
+des relations? Non, elle savait trop bien ce qu'il faut esperer des
+relations quand on est dans l'extreme detresse; et je lui procurai un
+travail sedentaire, qui consistait a faire des adresses sur des bandes,
+pour un grand magasin de nouveautes. On avouera que ce n'est pas,
+non plus, l'interet palpitant de ce travail qui a pu modifier
+avantageusement sa mentalite. En dehors de ses douze heures de travail
+quotidien, elle avait des preoccupations angoissantes, qui auraient
+suffi pour ebranler un systeme nerveux moins equilibre. C'est donc bien
+uniquement, toute analyse faite, a la restriction du regime, et a cet
+element seul, qu'elle a du son retour a la sante. Et je pourrais, la
+encore, multiplier les exemples: mais aucun ne peut etre plus typique
+que celui que je viens de relater a grands traits.
+
+Ceci etant, j'aurai peu de choses a dire de l'alimentation insuffisante.
+
+II. _Alimentation insuffisante en quantite_.--Tout le monde connait
+les desastres occasionnes par les famines qui sont encore, helas! trop
+frequentes en Russie, aux Indes, en Algerie. En France, nous estimons
+que personne ne doit avoir une alimentation insuffisante, et que c'est
+une honte pour une societe civilisee d'avoir un seul de ses membres
+manquant du necessaire. Nous n'hesitons pas a proclamer que ce desherite
+aurait, dans ce cas, le droit absolu de prendre ce qui est indispensable
+a sa vie, et cela sans etre meme tenu de le rendre si un jour la
+capricieuse fortune venait a lui sourire. C'est d'ailleurs la doctrine
+de l'Eglise, nettement formulee par saint Thomas, et tres bien expliquee
+dans un livre recent (_Socialisme et Christianisme_) de l'abbe
+Sertillanges, professeur de philosophie a l'Institut catholique. Mais
+laissons la ces considerations d'ordre social, renoncons au delicat
+plaisir qu'il y aurait a errer dans les sentiers adjacents, et
+reprenons notre grande route! Ce qui est sur, c'est que le probleme de
+l'insuffisance d'alimentation n'a pas souvent a etre resolu, chez les
+gens bien portants; notre etat social n'etant pas aussi detestable
+que se plaisent a le dire quelques pessimistes, ou encore quelques
+jouisseurs, qui semblent n'avoir pour but que de semer la haine par
+leurs discours et par leurs ecrits. En France, personne ne meurt de
+faim, et bien peu de gens sont menaces d'insuffisance alimentaire, etant
+donne le peu qu'il faut pour vivre et se bien porter.
+
+La ou le probleme de l'insuffisance alimentaire devient, pour le
+medecin, d'une douloureuse perplexite, c'est quand il s'agit de malades
+ne pouvant ou ne voulant pas manger, ne pouvant en apparence rien
+digerer, vomissant tout ce qu'ils prennent, arrives au dernier degre de
+la consomption, n'urinant presque plus, restant des semaines entieres
+sans aller a la garde-robe, ne dormant plus, ne pouvant plus ni lire, ni
+supporter une conversation, ni penser. Tous les medecins ont vu de ces
+grands malades sans lesions organiques, auxquels il est tres difficile
+de faire du bien, et auxquels on fait trop facilement du mal par une
+intervention intempestive. Est-il admissible que la vie persiste dans
+ces conditions deplorables, et faut-il, oui ou non, forcer ces malades a
+manger?
+
+Il est certain que, parfois, en brusquant la resistance du systeme
+nerveux, en domptant sa revolte, on arrive a des resultats remarquables.
+Chez de grands nevropathes, on est tout etonne de voir qu'une seule
+application de la sonde oesophagienne suffit pour faire renaitre
+l'appetit, et rendre a l'estomac la tolerance qu'il avait perdue depuis
+longtemps. Le plus bel exemple dont j'aie souvenance, a cet egard, est
+celui d'une jeune femme mariee a un capitaine au long cours. Des le
+lendemain du mariage, il l'emmenait en voyage de noces a San Francisco,
+en passant par le detroit de Magellan, sur un navire a voiles. Pendant
+ce voyage, qui dura six mois, la jeune femme commenca a eprouver divers
+symptomes morbides. Elle en arriva a etre gravement atteinte, et on dut
+la faire revenir, par les voies les plus rapides, de San Francisco
+a Paris, ou elle desirait se confier a mes soins. A son arrivee, je
+trouvai une veritable loque humaine, ayant toutes les apparences d'une
+tuberculeuse avancee; l'auscultation ne revelait cependant rien. Pendant
+les trois premieres semaines de son sejour a Paris, elle avait une
+inappetence absolue, ne tolerait aucun aliment, pas meme le lait coupe,
+et etait devoree par une fievre qui atteignait, le soir, 44 deg.. La
+temperature s'abaissait a 40 deg. le matin. Bien que la chaleur de la peau
+fut mordicante, bien que la malade n'eut aucun interet a me tromper
+puisque c'est de son plein gre qu'elle m'avait appele, je me refusai a
+croire a la possibilite d'une fievre aussi ardente et aussi continue. Je
+m'attachai a verifier et a faire verifier avec le plus grand soin les
+indications thermometriques; elles etaient parfaitement exactes. C'est
+alors que, en desespoir de cause, voyant que ni la quinine en injections
+ni les lotions fraiches ne modifiaient cette temperature, je me decidai
+a recourir aux lumieres du Dr Babinski, qui, apres examen, me dit: "Je
+ne trouve pas, non plus, de tuberculose, il n'y a certainement pas
+d'impaludisme; nous sommes donc en presence d'une de ces hyperthermies
+comme on en rencontre chez les grandes hysteriques. Mais le plus presse
+est d'empecher cette femme de mourir de faim, et, puisqu'elle ne peut
+pas manger, il faut la suralimenter par la sonde." Ainsi fut fait; et,
+apres cinq repas assez copieux donnes a la sonde, la malade retrouva
+l'appetit, la fievre tomba, le sommeil revint. Deux mois apres, elle
+pouvait quitter Paris, et, vingt-huit mois apres, je recevais une lettre
+m'annoncant la naissance d'un enfant. Suivant la formule traditionnelle,
+la mere et l'enfant se portaient bien.
+
+Autre exemple. Quand j'etais au Val-de-Grace, le professeur Delorme
+m'invita a voir l'un de ses malades, opere depuis dix jours, et qui,
+depuis, ne voulait pas manger. Il etait gueri de son operation, n'avait
+aucune fievre, aucune lesion organique, mais il se refusait obstinement
+a avaler quoi que ce fut. C'etait probablement le choc operatoire qui
+avait produit une folie passagere. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il
+maigrissait a vue d'oeil. Je n'hesitai pas, alors, a lui donner du
+premier coup, par la sonde, avec le plus de douceur et de bienveillance
+possible, un repas complet; des le meme soir, il demandait a manger, et,
+s'etant mis a digerer, il etait gueri. Huit jours apres, il sortait de
+l'hopital en tres bon etat. Nul doute encore que, chez les alienes, il
+ne soit du devoir strict du medecin de prolonger l'alimentation a la
+sonde aussi longtemps qu'elle est necessaire, apres s'etre toutefois
+bien enquis du fonctionnement du systeme digestif. Il y a la de grosses
+difficultes cliniques.
+
+D'une facon generale, cependant, nous hesitons toujours a employer ce
+moyen brutal qu'est la sonde oesophagienne; le plus souvent, quand
+l'alimentation est indiquee pour une grande neurasthenique qui ne veut
+ou ne peut pas manger, nous la lui imposons par suggestion a l'etat
+de veille. Mais la n'est pas encore la difficulte veritable. La
+vraie difficulte est de savoir a quel moment il faut alimenter. La
+responsabilite du medecin est, quelquefois, bien gravement engagee
+dans ce probleme. S'il alimente a tort, soit a la sonde, ou meme par
+suggestion ou par persuasion, il risque de donner a sa malade une
+indigestion formidable, avec fievre ardente et quelquefois collapsus; il
+risque, en d'autres termes, d'epuiser les lueurs de vie qui soutiennent
+l'existence de la malade. Etant donne ce que nous avons dit du peu
+d'aliments qu'il faut pour entretenir la vie, et les risques a redouter
+d'une alimentation intempestive, nous croyons qu'il faut patienter le
+plus possible, et ne donner a ces malades que le regime ultra-restreint,
+sans se laisser emouvoir par la tyrannie de l'entourage, toujours pret a
+se figurer que la malade va mourir de faim. Et puis, peu a peu, quand,
+par une alimentation restreinte mais bien conduite, on a ete assez
+heureux pour vaincre l'intolerance gastrique,--et on y arrive
+toujours,--alors seulement on alimente plus genereusement.
+
+Nous savons que ce n'est pas la maniere de proceder habituelle de nos
+confreres renommes pour le traitement des grandes nevroses; mais nous
+ne pouvons pas admettre que tous les malades, quel que soit le degre de
+leur "maladie", soient justiciables d'un meme procede therapeutique, et
+que, apres six jours de repos au lit et de regime lacte, il suffise
+de leur dire: "Mangez, je l'ordonne!" pour qu'ils mangent et qu'ils
+digerent n'importe quoi. Ils mangeront peut-etre, mais tous ne
+digereront pas.
+
+III. _Alimentation insuffisante en qualite_.--Si l'insuffisance
+alimentaire quantitative joue, dans la pathogenie de la "maladie", un
+role relativement minime, il n'en est pas de meme de l'insuffisance
+qualitative; et la defectueuse qualite des aliments est un ennemi de
+tous les jours, d'autant plus dangereux qu'on ne le soupconne point. On
+ne saurait croire combien les aliments les plus usuels sont frelates.
+Si une chimie bienfaisante permet, par-ci par-la, de decouvrir quelques
+fraudes, il est une chimie malfaisante qui fait tous les jours des
+progres, et qui nous empoisonne sans que nous nous en doutions. Bientot
+le dictionnaire des falsifications alimentaires atteindra le volume du
+Bottin. Mais ce n'est pas tout: les sciences physiques se mettent aussi
+de la partie, et, par les procedes de congelation, en particulier, on
+arrive a jeter sur les marches des aliments de belle apparence, mais
+qui deviennent toxiques avec une rapidite surprenante. Prenons, a titre
+d'exemple, les poissons de mer. Je me souviens d'avoir ete frappe, dans
+un port de mer, par la vue de gros blocs de glace que des pecheurs
+emportaient avec eux. Ces blocs ne me disaient rien qui vaille; et
+j'appris, en effet, que ces pecheurs partaient pour huit ou dix jours,
+et que, au fur et a mesure qu'ils prenaient du poisson, ils le mettaient
+dans la glace: de telle sorte que ce poisson congele arrive sur nos
+marches avec bel aspect, mais, passant par cinq ou six intermediaires
+avant de parvenir a notre table, il y parvient a l'etat d'aliment
+toxique.
+
+Certains procedes de sterilisation sont egalement vus d'un mauvais oeil
+par l'hygieniste. Pour les conserves de viande, notamment, on sait les
+preoccupations bien legitimes de l'autorite militaire; et le probleme
+vient seulement d'etre resolu, grace au zele d'une commission composee
+de nos plus distingues maitres, en hygiene, en chimie, en bacteriologie
+qui ont travaille pendant de longs mois.
+
+Le lait subit aussi mille et une tortures; c'est pourquoi il est si
+souvent un breuvage meurtrier, non seulement pour les enfants, mais meme
+pour les adultes; et c'est quelquefois parce qu'il est falsifie, ou
+adultere spontanement, qu'il est, chez les malades, d'un emploi si
+delicat. Remarquez que nous disons: quelquefois, car le plus souvent, si
+le lait n'est pas supporte par les malades, ce n'est pas parce qu'il
+est altere, c'est parce qu'il est trop riche en creme, ou pris en trop
+grande quantite, c'est aussi sans que nous sachions pourquoi. Le simple
+bon sens indique alors qu'il faut soit l'ecremer, ou s'en abstenir, sans
+poursuivre le projet insense de vaincre l'intolerance des malades. A
+cela on y arrive parfois, quand le malade est complaisant, mais le plus
+souvent on echoue.
+
+Les aliments adulteres, quels qu'ils soient, poissons, mollusques,
+viandes, provoquent des empoisonnements dont on neglige souvent de
+chercher la cause. Ils revetent parfois les apparences de la fievre
+typhoide grave, ou de la typhoidette, et, entre ces deux extremes,
+toutes les varietes cliniques se rencontrent. D'autres fois, ils
+empruntent le masque du cholera ou de la cholerine. Il va de soi que le
+traitement consiste a attendre que l'economie soit debarrassee de ces
+poisons (diete absolue d'abord, puis tisanes et repos); quant a chercher
+a favoriser l'elimination des poisons par des purgatifs ou des vomitifs,
+c'est tres legitime en theorie, mais, en fait, tres dangereux, car on
+ajoute ainsi un element de perturbation qui aggrave parfois grandement
+l'etat morbide.
+
+Ajoutons enfin que, le plus souvent, l'intoxication alimentaire
+n'occasionne qu'a la longue la perturbation du systeme digestif; et
+c'est alors qu'il est si difficile de rapporter les effets directs et
+eloignes de cette perturbation a leur cause veritable.
+
+IV. _Alcool_.--Certes, l'alcool et toutes les boissons distillees,
+quelque pompeuse que soit l'etiquette de leur flacon recepteur,
+constituent un aliment meurtrier; et nous leur faisons grand honneur en
+leur conservant le nom d'aliment. C'est par deference pour la memoire de
+Duclaux, qui a excite de si vives polemiques en ecrivant que l'alcool
+etait un aliment. Les ravages produits par l'alcoolisme sont de ceux
+que deplorent tout hygieniste et tout bon citoyen; aussi ne saurait-on
+encourager trop les ligues contre l'alcoolisme, les societes de
+temperance, etc. Mais que peuvent tous ces petits efforts contre
+les vraies causes de l'alcoolisme, qui se rattache aux conditions
+economiques de la societe? L'alcoolisme durera aussi longtemps que
+l'impot sur l'alcool, qui, au dernier exercice, avait rapporte a l'Etat
+358 392 000 francs (et dans ce chiffre ne sont pas compris les droits
+sur les vins, cidres, bieres, etc.); aussi longtemps que la puissance
+electorale du marchand de vin; aussi longtemps que le malaise
+de l'ouvrier, pousse au cabaret par la destruction du foyer et
+l'insalubrite du logis...
+
+Et l'on ne peut meme s'empecher, tout en souhaitant sincerement le
+succes des genereux efforts des ligues anti-alcooliques, de conserver un
+reste de pitie pour les malheureux qui trouvent dans l'alcool un oubli
+momentane aux miseres humaines. C'est souvent leur malheur, et non leur
+faute, s'ils tombent dans la degradation progressive qu'on deplore a
+trop juste titre.
+
+Mais autant est legitime la campagne contre les boissons distillees,
+autant, a notre avis, les boissons fermentees devraient trouver grace
+devant la rigueur des hygienistes; et nous pensons que la ligue
+anti-alcoolique francaise, pour ne parler que d'elle, compromet d'une
+facon irremediable le resultat qu'elle poursuit, si elle continue a
+proscrire les boissons _fermentees_. Qu'un intellectuel dyspeptique ne
+tolere pas une goutte de vin a ses repas, c'est chose possible, et il
+fera bien de s'en abstenir; mais proscrire le vin, la biere, le cidre,
+c'est commettre une faute contre le bon sens. Il y a quelques annees,
+on pouvait dire qu'un litre de vin representait 100 grammes de mauvais
+alcool; mais depuis la surproduction des vignes francaises, et depuis
+qu'on a diminue les droits d'octroi, le vin est devenu une boisson
+hygienique, quand elle est prise a petite dose par des gens dont
+l'estomac n'est pas delabre. Certes, l'ouvrier charge de famille ferait
+mieux, comme le lui conseillent les hygienistes en chambre, de depenser
+a l'achat d'aliments azotes, ou hydro-carbones, le franc qu'il depense
+a acheter du vin; mais que deviendrait la vie si elle etait soumise aux
+tyrannies des theoriciens hygienistes?
+
+Pour les soldats, en particulier, il serait a souhaiter que le vin
+entrat dans la ration reglementaire. Presque tous apprecient enormement
+le vin, et rien ne leur va plus au coeur que l'attention du chef qui
+leur octroie aimablement un quart de litre de vin. Malheureusement, il
+ne faut pas songer avant longtemps a introduire l'usage regulier du vin
+dans l'armee, a cause de la depense: si l'on voulait se rappeler que,
+chaque fois qu'on augmente d'un centime par jour la depense du soldat
+francais, le budget se trouve greve d'un million par an, on mettrait fin
+du coup a toutes les discussions, plus ou moins interessees, qui font
+perdre a nos legislateurs un temps precieux.
+
+Un esprit chagrin pourrait nous repondre que l'eau sterilisee que l'on
+donne aux soldats coute plus cher que le vin, si l'on tient compte du
+prix d'achat des appareils sterilisateurs, du prix du combustible, et
+surtout de la repugnance invincible qu'ont les soldats a boire cette eau
+cuite, presque toujours tiede malgre les soins qu'on met a la refroidir
+apres la sterilisation; mais nous aurions mauvaise grace a nous associer
+a ces critiques. Il ne faut decourager les efforts de personne.
+
+Je m'empresse d'ajouter que, si le vin est une boisson recommandable
+pour l'adulte valide, chez le malade le vin et les autres boissons
+fermentees sont, en general, de veritables toxiques; et c'est par
+la suspension du vin qu'il faut commencer le traitement de tous les
+dyspeptiques. Mais quand l'estomac a cesse de protester, quand il s'agit
+d'aider a la reconstitution du systeme nerveux, le vin devient un
+adjuvant utile; et non pas sous une forme pharmaceutique quelconque,
+mais sous la forme de bon vin naturel peu acide (bordeaux, vin
+d'Algerie, du Midi, etc.).
+
+En resume, les erreurs de l'alimentation sont essentiellement
+regrettables, comme le sont toutes les erreurs contre la veritable
+hygiene; elles entrent pour une bonne part dans la genese de la
+"maladie"; mais elles ont ete denoncees de toutes parts, etudiees a
+fond, tandis que les influences qui nous restent a passer en revue
+agissent plus profondement encore, d'une maniere plus insidieuse et plus
+malfaisante; et leur role pathogenique n'est, en general, pas apprecie a
+sa juste valeur. Nous voulons parler des influences morales.
+
+
+II.--CAUSES MORALES
+
+
+Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on admet l'influence du moral sur le
+physique; mais, malgre les travaux de divers philosophes, les medecins
+en general ne connaissent pas encore assez cette influence du moral, et
+ne lui attribuent pas assez d'importance. En realite, elle joue un role
+enorme, et dans presque tous les cas elle se rencontre, pour qui sait la
+chercher. Malheureusement, pour faire de semblables enquetes, il faut
+beaucoup de temps, il faut que le medecin devienne le confident, l'ami
+de son malade, et qu'une regrettable suspicion de l'entourage ne
+l'empeche pas d'accomplir son oeuvre. Il faut, en outre, que le medecin
+ait des qualites de psychologue. Il doit savoir lire dans la pensee du
+sujet, deviner ce qu'on lui laisse entendre a mots couverts.
+
+Chez l'adulte des deux sexes, les causes morales de "maladie" sont
+multiples, et peuvent etre rapportees aux quatre grands chefs suivants,
+que nous classons par ordre d'importance effective, sans aucune
+pretention psychologique:
+
+1 deg. Pertes materielles, pertes de fortune, pertes au jeu, etc., ambitions
+decues.
+
+2 deg. Influences qui compromettent, par une action lente et continue, la
+quietude de l'ame (passions contrariees, chagrins d'amour).
+
+3 deg. Inquietudes d'origine altruiste (chagrins occasionnes par
+l'eloignement ou la perte d'etres aimes).
+
+4 deg. Choc moral et choc traumatique.
+
+1 deg. _Pertes materielles_.--Les pertes de fortune, les changements de
+situation, sont des facteurs moins importants qu'on ne se le figure
+d'ordinaire, relativement a l'eclosion de la "maladie". Une fois le
+premier choc recu, les victimes s'adaptent assez vite aux nouvelles
+conditions d'existence qui leur sont faites, si elles n'ont pas, par
+ailleurs, a s'alarmer pour leurs enfants, et si elles sont prealablement
+bien portantes. On pourrait paraphraser la pensee d'Horace, en disant:
+_Sanum et tenacem impavidum feriunt ruinae_. C'est ainsi qu'on a pu
+definir l'homme: "Un etre qui s'habitue a tout"; et c'est peut-etre la
+meilleure definition qu'on en ait donnee.
+
+Mais il n'en est pas moins vrai que, dans certains cas, les
+perturbations dans la situation sociale, les pertes d'argent, provoquent
+des assauts considerables,--que le medecin doit savoir deviner,--
+capables de produire la "maladie", et surtout de l'aggraver quand elle
+existe deja a un degre quelconque. Voyez ce diabetique qui, d'un jour
+a l'autre, rend une quantite triple de sucre, et cherchez bien: c'est
+souvent parce qu'il a eu, la veille, une perte d'argent.
+
+Les pertes au jeu sont encore plus pathogenes qu'une perte survenue
+accidentellement ou par imprudence; c'est que le jeu, en lui-meme, a une
+influence morbide considerable. Le joueur, en effet, vit dans un milieu
+anti-hygienique; il joue, le plus souvent, la nuit, et se prive de
+sommeil; en outre, son surmenage emotionnel est double de surmenage
+cerebral; bref, la funeste habitude du jeu merite une place d'honneur
+parmi les causes morales pathogenes.
+
+Les ambitions decues ont beaucoup d'analogie avec les pertes au jeu.
+Ici l'enjeu, au lieu d'etre une somme d'argent, est un grade, une
+decoration, un hochet quelconque, auquel l'interesse attribue
+quelquefois une importance qui nous fait sourire, mais qui, cependant,
+lui tient grandement au coeur: car tout est relatif dans la vie, et
+l'ambition decue apres de longs efforts, apres des tentatives souvent
+repetees, se traduit par l'apparition de la "maladie". Qui ne connait,
+dans son entourage, un officier navre d'avoir a prendre sa retraite sans
+avoir obtenu le grade ou la distinction reves, et qui fait le malheur
+d'une famille, et son propre malheur, au point d'en perdre la sante, ou
+quelquefois la vie? "Vanite des vanites", disait le sage; mais c'est de
+cette nourriture que vivent les hommes.
+
+2 deg. _Influences qui compromettent la quietude de l'ame_--Les unes
+agissent par leur continuite: ce sont les coups d'epingles incessants
+dans un menage ou il y a incompatibilite d'humeur, les petites querelles
+de famille quotidiennes, l'impossibilite de fuir un milieu ou l'on ne se
+sent pas a l'aise. C'est le fait d'etre souvent en butte aux taquineries
+ou aux caprices d'un chef avec lequel on ne s'entend pas, d'avoir a
+subir l'autorite malveillante d'un parent, d'une mere. La victime se
+trouve tiraillee a tout instant, retenue, d'un cote, par la notion plus
+ou moins forte du devoir, et, d'un autre, poussee a la revolte par les
+vexations, reelles ou imaginaires, qu'elle subit. Ce supplice
+incessant finit par "enerver",--c'est le mot qu'on emploie
+journellement,--autrement dit, finit par amener la "maladie", a un degre
+variable: et l'une de ses formes les plus connues s'appelle le delire de
+la persecution, quand le trouble mental domine la scene morbide. Mais,
+si l'on etudie de pres un "persecute", on verra bien vite qu'il n'est
+pas malade que de la tete; il digere mal, il est constipe, il maigrit,
+il a souvent des battements de coeur, de la dyspnee, la peau seche,
+etc., etc.; toutes ses fonctions sont en delire. Tout est fou chez
+l'aliene, parce que l'aliene n'est pas autre chose qu'un "grand malade".
+
+D'autres fois, c'est une passion vive, intense, qui compromet
+l'equilibre de la sante. La passion amoureuse merite, a ce titre, d'etre
+signalee au premier rang; nous en avons dit un mot deja, a propos de la
+jeune fille: mais ici nous l'etudions dans sa forme ardente, fougueuse,
+la forme qu'elle revet chez l'etre adulte. Alors elle met le systeme
+nerveux dans un etat d'erethisme, d'hyperesthesie, qui peut se traduire
+par la production de chefs-d'oeuvre, comme le second acte de _Tristan
+et Yseult_, ou comme la _Nuit d'Octobre_, mais qui amene souvent, chez
+celui qui en est victime, une perturbation generale de la sante, quand
+un obstacle d'ordre moral ou materiel empeche cette passion de se
+satisfaire. La victime perd alors le sommeil, s'agite dans le vide,
+est dans un etat d'inquietude mentale qui compromet les fonctions
+digestives; l'estomac entre en scene, le cercle vicieux s'etablit; la
+"maladie" est constituee. Elle durera tant que durera sa cause, ou
+qu'une savante hygiene morale n'aura pas porte le remede efficace. Bien
+souvent, d'ailleurs, le temps seul est le remede; et il faut savoir
+attendre, sans imposer au malade une medication perturbatrice, qui
+aggraverait son etat.
+
+Lorsque la victime est obligee de garder pour elle son secret, sans
+pouvoir le communiquer a un confident, sa situation est encore plus
+lamentable. Souffrir en silence, c'est deux fois souffrir; de la
+l'importance que prend le medecin, lorsqu'il parvient a inspirer
+confiance a son malade et a provoquer chez lui des confidences, qui le
+soulagent plus que ne le feraient l'hydrotherapie ou l'electricite.
+
+Combien de femmes sont malheureuses en menage sans que personne s'en
+doute! Elles dissimulent avec un soin jaloux a leur famille, a leurs
+amis les plus intimes, les tortures quotidiennes. Et combien leur misere
+n'est-elle pas attenuee quand elles peuvent confier leur chagrin a un
+homme de bon conseil?
+
+3 deg. _Inquietudes d'origine altruiste_.--Les inquietudes relatives a la
+sante d'un etre cher sont souvent aussi une cause de neurasthenie, et il
+n'est pas rare de voir les divers membres d'une famille devenir, tour
+a tour, malades, par le fait des preoccupations et des fatigues qu'a
+causees l'atteinte d'un premier membre. Une mere qui, comme je l'ai vu,
+passe vingt jours et vingt nuits sans quitter le chevet de son enfant
+atteint de fievre typhoide, sera une malade lorsque l'enfant sera gueri.
+Elle pourra peut-etre devenir, a son tour, une typhoidique; mais, meme
+si elle ne prend pas la fievre typhoide, sa sante sera ebranlee pour
+longtemps. De meme encore le fait d'avoir un enfant infirme, qu'on
+voit du matin au soir, empoisonne assez l'existence pour entrainer,
+quelquefois, la "maladie".
+
+Dans une famille bien unie, la nevrose de l'un des membres ebranle
+tellement le systeme nerveux des autres, que la necessite de la
+separation s'impose. La contagion de la nevrose n'est cependant pas une
+"contagion" au sens propre du mot; mais, en pratique, on est souvent
+appele a traiter le malade comme s'il etait contagieux, dans son propre
+interet et dans celui de son entourage.
+
+Le depart des etres qui nous sont chers est un autre facteur important
+de "maladie":--meme la separation momentanee, (femmes de marins ou de
+militaires partant en campagne),--sans compter que le chagrin de la
+separation se double, en ce cas, d'inquietude pour les dangers que va
+courir l'etre aime. On voit alors la "maladie" survenir au bout de
+quelque temps, revetir une forme quelconque, avec des manifestations
+variant a l'infini (insomnie, gastralgie, phobies, etc.), tous symptomes
+traduisant le malaise du systeme nerveux central, qui ne s'attenuera
+que quand la cause disparaitra. Et meme, une fois la cause disparue, il
+pourra persister encore des mois et des annees, parce que l'habitude
+morbide est prise, parce que le systeme nerveux a recu le choc. La
+cellule continuera a vibrer de travers, comme la surface d'un lac
+continue a etre agitee bien longtemps apres la chute de la pierre qui a
+trouble son repos.
+
+Quand la separation est definitive, le mal est plus profond encore, et
+l'expression de "vie brisee" est absolument juste. La perte d'un etre
+cher atteint la vie dans ses sources profondes, amoindrit, d'un seul
+coup, le capital biologique. Le malade trainera une existence plus
+ou moins lamentable, et plus ou moins prolongee; mais les moyens
+therapeutiques les plus actifs ne le gueriront pas. Seule une saine
+philosophie attenuera ses maux, et le medecin a surtout a lui offrir une
+bonne psychotherapie. Le temps, aussi, devient un remede avec lequel il
+faut compter; le role principal du medecin, dans les cas de ce genre,
+doit etre d'empecher l'organisme de s'effondrer, pour permettre au temps
+d'accomplir son oeuvre reparatrice.
+
+4 deg. _Choc moral et choc traumatique_.--Une emotion violente, quelle
+qu'en soit la cause, peut egalement amener la "maladie" sous une forme
+quelconque, et parfois lui faire revetir immediatement, sans transition,
+les formes les plus graves. Je connais un officier tres distingue, et
+bien portant jusqu'alors, qui, etant a l'Ecole de guerre, fit une chute
+de cheval sur la tete. Apres deux jours de perte presque complete de
+connaissance, il recouvra successivement la parole, la memoire, le
+mouvement, les forces; mais il etait devenu un malade. Depuis douze
+ans, il traine une existence pitoyable. Ce ne sont pas seulement les
+fonctions cerebrales qui sont atteintes, chez lui; elles sont meme
+relativement respectees, il n'a que des vertiges, des bourdonnements de
+l'oreille gauche, des picotements dans les yeux, de la difficulte a lire
+et a causer. Au demeurant, son intelligence est restee intacte: mais
+toutes ses autres fonctions ont ete perturbees. Il a des nevralgies
+erratiques,--plusieurs medecins ont cru que c'etait un candidat a
+l'ataxie locomotrice,--et surtout il a les troubles digestifs les plus
+varies (gastralgie, pesanteurs, gaz, ainsi que de l'enterite membraneuse
+avec alternative de constipation opiniatre et d'une diarrhee qu'il est
+difficile d'arreter). Les forces sont tellement reduites qu'il peut
+a peine faire deux ou trois kilometres, bien qu'il ait conserve les
+muscles d'un homme vigoureux. Chez ce type de malade, atteint de ce
+qu'on appelle la "neurasthenie hystero-traumatique", ce sont les
+troubles digestifs qui sont au premier plan, bien que le choc ait porte
+sur la tete.
+
+De meme une frayeur, sans qu'il y ait eu de _trauma_ veritable de la
+boite cranienne, suffit pour amener le choc determinant la "maladie".
+J'ai vu a la Salpetriere, autrefois, une malade qui, des le debut du
+siege de Paris, devint folle pour avoir vu eclater un obus a ses pieds.
+On comprend donc qu'une serie d'emotions et de frayeurs arrive au meme
+resultat. De la l'enorme proportion d'alienes observee apres le siege
+de Paris; de la, la multiplicite des cas de psychonevrose, d'alienation
+mentale, signales dans l'armee russe pendant le cours de la guerre
+russo-japonaise. Jamais, depuis que les hommes s'entre-tuent, le systeme
+nerveux des belligerants n'avait ete soumis a d'aussi dures epreuves.
+Tous les facteurs morbides s'accumulaient, chez les Russes, pour
+produire le desarroi du systeme nerveux. Eloignement de la patrie,
+voyage prolonge en chemin de fer, alimentation insuffisante, manque
+de confiance dans les chefs, menace incessante de surprise, surmenage
+physique s'ajoutant au surmenage emotionnel; c'est plus qu'il n'en faut
+pour rendre malade le malheureux soldat ou officier russe, pour peu
+qu'il soit predispose par l'alcoolisme ou par l'heredite nerveuse. Mais
+que faire contre un semblable etat de choses? L'homme sense ne peut que
+deplorer l'inanite des efforts de tous les pacifistes.
+
+Ces "maladies", consecutives au fleau qu'on appelle la guerre, ne sont
+pas assez connues du monde extra-scientifique. On se figure volontiers
+que, quand la guerre a pris fin, tout est fini. Il n'en est rien; c'est
+pendant quinze et vingt ans que les nefastes effets d'une guerre se font
+sentir. Pendant vingt ans, nous avons eu a soigner des officiers qui
+avaient pris le germe de leurs "maladies" pendant la campagne de 1870,
+et surtout pendant la captivite.
+
+Dans un cadre plus restreint, nous voyons tous les jours l'influence du
+choc chirurgical sur la genese de la nevrose. On commence a connaitre
+les psycho-nevroses consecutives aux grandes operations: mais c'est un
+point sur lequel il convient d'attirer l'attention, pour moderer le zele
+chirurgical des operateurs. Ils doivent savoir que, quand l'operation
+est finie et bien finie, tout n'est pas termine, et que le patient,
+sorti gueri de leurs mains, est quelquefois "un malade" qui restera tel
+pendant plusieurs annees. Le choc traumatique produit par l'intervention
+chirurgicale suffit pour expliquer ces accidents tardifs.
+
+J'ai, pendant longtemps, donne des soins a une dame qui, d'une tres
+belle sante jusqu'a trente-huit ans, est devenue grande nerveuse, avec
+anorexie, amaigrissement, etc., immediatement apres une operation de
+tumeur benigne du sein. Depuis lors, elle est sans cesse preoccupee de
+la recidive possible d'une tumeur du sein, et sa vie est empoisonnee par
+des malaises de tout genre qu'elle n'avait pas avant l'operation.
+
+Il faut aussi savoir qu'une intervention chirurgicale, meme de moindre
+importance encore, d'importance ultra-minime, peut mettre le systeme
+nerveux dans un etat d'ebranlement durable: c'est quand elle occasionne
+une violente douleur. La douleur provoque une fuite nerveuse enorme.
+Ainsi je connais une jeune fille, de bonne sante anterieure, qui est
+devenue neurasthenique immediatement apres des operations sur les dents.
+
+Inutile de dire que, quand les interventions chirurgicales sont
+pratiquees sur des personnes dont le systeme nerveux est deja ebranle
+plus ou moins, elles deviennent une cause d'aggravation notable.
+La seule crainte de l'operation possible suffit pour provoquer une
+aggravation de la nevrose. Est-il un medecin qui n'ait pas vu accourir
+chez lui, forcant sa porte, une cliente, affolee parce qu'elle a
+constate sur elle, ou cru constater, une tumeur du sein? Et c'est bien
+autre chose encore quand le diagnostic est douteux, quand la malade
+va de chirurgien en chirurgien pour obtenir un avis ferme; jusqu'a ce
+qu'elle soit fixee sur son sort, elle est dans un etat d'anxiete que ne
+connaissent peut-etre pas assez les chirurgiens, et qui devrait leur
+dicter leur conduite non pas seulement au point de vue operatoire, mais
+au point de vue psychique.
+
+Personne plus que moi n'admire les chirurgiens. Leur sang-froid, leur
+maitrise d'eux-memes, leur habilete manuelle m'etonnent; les merveilleux
+resultats qu'ils obtiennent le plus souvent me font les considerer, au
+total, comme de vrais bienfaiteurs de l'humanite. Aussi ai-je l'espoir
+qu'ils ne m'en voudront pas si je me permets de faire remarquer que,
+a cote de beaucoup de bien, ils font un peu de mal, et un mal qu'ils
+pourraient ne pas faire s'ils connaissaient mieux les repercussions
+qu'ont, sur le systeme nerveux, leur intervention, et aussi les soins
+qu'ils donnent a leur malade apres l'operation. Je voudrais ne les voir
+intervenir qu'en cas d'absolue necessite, se defendre energiquement
+contre les operations qu'on pourrait appeler de complaisance:--comme
+celle qui a ete pratiquee, contre mon avis, sur une malade qui se
+croyait atteinte d'appendicite chronique, et qui n'etait que grande
+nerveuse. Cette malade avait deja appele, malgre moi, quatre chirurgiens
+qui n'avaient pas voulu operer; un cinquieme se decida a le faire, sans
+avoir de conviction absolue, au sujet de l'existence d'une appendicite,
+mais avec la persuasion que la malade, debarrassee de son obsession en
+meme temps que de son appendice, recouvrerait la sante. Or il n'en fut
+rien: l'appendice etait sain, et la malade, legerement amelioree pendant
+un mois, par le fait du repos au lit, du regime severe, de l'espoir
+qu'elle avait, et que je fus le premier a entretenir, vit bientot son
+etat devenir pire qu'avant l'intervention.
+
+Je demanderai aussi a nos confreres les chirurgiens de tenir le moins
+possible les malades en suspens pour savoir si l'on operera, et quel
+sera le jour de l'operation. Cette attente, cette perplexite, sont
+angoissantes au premier chef pour les personnes deja nerveuses. Et je
+leur demanderai, enfin, de ne pas, si possible, faire oeuvre medicale
+apres l'operation... Je sais bien que, dans certains cas, le chirurgien
+doit suralimenter et meme medicamenter son opere, au risque de lui
+fatiguer l'estomac, et de compromettre les resultats qu'une savante
+hygiene alimentaire avait difficilement obtenus, pendant les mois ou les
+annees qui ont precede l'intervention. La, il y a force majeure; et,
+dans un cas semblable, M. Campenon me disait qu'il savait bien faire de
+la mauvaise besogne, mais il se comparait aux pompiers que n'arrete
+pas la consideration de degats limites, quand il s'agit de sauver un
+immeuble. Mais, le plus souvent, l'opere guerirait sans intervention
+medicale et sans champagne, sans suralimentation, sans medicaments, sans
+morphine, sans purgatifs, sans lavements, et, au sortir de la maison
+d'operations, son systeme nerveux serait moins ebranle qu'il ne l'est.
+Il serait plus vite remis du choc traumatique inevitable, qui, a lui
+seul, est un important facteur de depreciation de la valeur biologique.
+
+Pourquoi, par exemple, ce besoin de donner de la morphine aux malades,
+et a des doses effrayantes? Je sais bien qu'en general ces doses
+invraisemblables,--de 1 a 2 centigrammes repetes deux fois par
+jour,--sont tolerees, pendant les premiers jours qui suivent
+l'operation, parce que l'opere a une telle sideration du systeme
+nerveux qu'il ne reagit pas au poison[8]. Mais combien, aussi, ont des
+vomissements et des symptomes d'intoxication grave? Et plus facheux
+encore est le resultat quand le malade se met a aimer l'odieux poison,
+et devient morphinomane,--ce qui arrive quelquefois. De grace, reservez
+donc la morphine pour les cas exceptionnels de souffrance, et n'en
+confiez pas l'administration a une garde, si bien intentionnee et si
+intelligente que vous la supposiez; vos malades n'en seront que plus
+vite gueris!
+
+[Note 8: J'ai traite plus longuement ce sujet dans le _Bulletin de
+la Societe Therapeutique_, novembre 1905.]
+
+Ou bien encore cette habitude de purger les malades, deux ou trois jours
+apres l'operation, de leur donner des lavements, alors qu'ils auraient
+tant besoin de repos! La constipation n'est-elle donc pas un symptome,
+une manifestation, presque inevitable, de l'ebranlement du systeme
+nerveux provoque par le choc operatoire? Laissez le systeme nerveux
+reprendre son equilibre, et la constipation disparaitra d'elle-meme,
+quand l'opere, sollicite par son appetit spontanement renaissant,
+recommencera a manger.
+
+Et ne croyez pas que ce soit la de la theorie, une simple vue de
+l'esprit d'un reveur qui n'a pas vu d'operes! La demonstration a ete
+faite pour moi, d'une facon decisive, comme dans une experience de
+laboratoire. Quand j'etais au Val-de-Grace, le professeur Delorme a bien
+voulu m'associer aux longues recherches qu'il a faites pour provoquer la
+constipation chez ses operes. Or, de tatonnements en tatonnements, il en
+etait arrive a constiper tous les hommes ayant a subir des operations
+dans les regions abdominales, inguinales et crurales; il evitait ainsi
+la souillure, et, par consequent, le renouvellement des pansements. Et
+ce n'etait pas une constipation de deux ou trois jours qu'il provoquait,
+mais bien de douze ou quinze jours. Chez un malade de mon service, opere
+par lui pour une cure radicale d'hemorroides, la constipation a ete
+entretenue pendant dix-huit jours. J'ai demande recemment a M.
+Delorme s'il etait toujours fidele a cette pratique; il m'a repondu
+affirmativement, et il a bien voulu dresser pour moi une statistique de
+laquelle il resulte que, depuis le jour ou il m'avait convie a assister
+a ses premiers essais, en 1889, il avait opere, apres constipation
+provoquee, tant au Val-de-Grace qu'a l'hopital de Vincennes, 1600 cures
+radicales de hernies, 50 cures radicales d'hemorroides, 500
+varicoceles, 30 castrations, 500 operations variees de la sphere
+inguino-genito-perineo-fessiere, enfin qu'il avait constipe
+methodiquement 15 hommes atteints de fractures de la cuisse, pour que
+leurs appareils contentifs ne fussent pas souilles.
+
+C'est une partie de ces faits que M. Delorme a brillamment exposes a la
+Societe de Chirurgie, en 1892. Il y a presente une serie de 160 courbes
+thermiques, demontrant que la temperature n'a pas monte au-dessus de la
+normale, pendant toute la duree de la constipation, et que, meme, elle
+a souvent ete abaissee un peu au-dessous de la normale (90 fois sur ces
+160 observations). Dans quatre cas seulement, elle a depasse la normale,
+mais c'etait par le fait de "maladies" accidentelles: intoxication
+iodoformee, rhumatisme aigu, congestion pulmonaire (deux fois). Chez 110
+operes de cures radicales, il y eut parfois des coliques, mais sans la
+moindre importance. Elles disparaissaient apres l'emission spontanee de
+gaz. La langue, saburrale les premiers jours, reprenait bientot l'aspect
+normal; l'appetit etait conserve chez la majeure partie des constipes.
+Des le troisieme jour, on leur donnait a manger des potages, des oeufs,
+de la viande blanche, du vin, en evitant que les aliments capables de
+donner des dechets. Le sommeil restait bon, le caractere ne laissait
+voir aucune modification, la soif n'etait pas excessive, et les analyses
+d'urines, faites par le professeur Burcker, ont demontre que l'economie
+ne subissait, du fait de la constipation provoquee, aucune influence
+nefaste. La premiere selle etait, parfois, facile et spontanee; d'autres
+fois elle etait penible; c'est ainsi qu'un malade ne put aller a la
+garde-robe que le vingt-deuxieme jour. En vain avait-on essaye sur lui
+les purgatifs, les lavements, depuis quatre jours; ce n'est que quand on
+le fit marcher qu'il parvint a aller a la selle. Les selles suivantes
+etaient habituellement aisees, et les fonctions de l'intestin
+reprenaient leur regularite. "Ma communication, ajoutait M. Delorme,
+pourrait avoir plus qu'un interet clinique, etant donnee les theories
+qui ont cours sur l'importance et la frequence des intoxications
+intestinales. Mais je desire rester exclusivement sur le terrain de la
+pratique, et je conclurai en disant que, chez les hommes adultes et
+sains surpris par un traumatisme chirurgical qui doit guerir par
+premiere intention, la constipation, provoquee pendant huit a quinze
+jours, n'a pas les inconvenients qu'on lui attribue generalement."
+
+Je ne dirai pas par quels procedes M. Delorme est arrive a obtenir ces
+constipations prolongees, si peu nuisibles aux operes: car ce serait
+sortir de mon sujet; mais ce qui resulte de cette trop longue
+digression, c'est que la constipation de quelques jours, survenant
+d'elle-meme et presque fatalement chez les operes, quels qu'ils soient,
+ne doit pas preoccuper les chirurgiens, ni les entrainer a imposer
+a leurs operes des purgations qui, fatiguant leur systeme nerveux
+abdominal, ont forcement un retentissement sur leur systeme nerveux
+central, et contribuent a en faire des malades, alors qu'au debut ils
+n'etaient que des blesses, ou bien a aggraver leur "maladie", quand ils
+etaient deja des malades avant l'operation.
+
+Je n'ignore pas que, d'autre part, les accoucheurs affirment que la
+constipation est l'ennemi des femmes qui viennent d'accoucher. Je n'ose
+pas m'inscrire en faux contre cette opinion generale: mais peut-etre
+serait-elle, comme tant d'autres affirmations, passible d'un proces en
+revision.
+
+
+III.--CAUSES ACCIDENTELLES
+
+
+Nous venons d'enumerer les principales causes d'ordre psychique qui
+amenent la decheance, totale ou progressive, du capital vital de l'homme
+ou de la femme adultes. Ce sont elles qui, combinees ou non aux
+autres influences nefastes (surmenage cerebral, surmenage musculaire,
+alimentation defectueuse, etc.), provoquent le plus souvent la
+"maladie".
+
+Mais, d'autres fois, comme chez l'enfant du premier age, comme chez
+l'adolescent, la "maladie", chez l'adulte, est provoquee par une
+affection aigue qui le frappe en pleine sante: telle la fievre typhoide,
+qui, veritable intoxication, surprend l'adulte dans le cours d'un etat
+d'equilibre irreprochable, et qui, chose curieuse, parait etre d'autant
+plus grave que le sujet etait plus robuste.
+
+La fievre typhoide, dis-je, peut parfois provoquer la "maladie".
+Ainsi, je connais un homme de quarante-huit ans, qui a vu sa sante
+irremediablement ebranlee a la suite d'une fievre typhoide survenue a
+l'age de vingt ans. Mais le cas est rare; souvent, au contraire, on
+observe qu'une fievre typhoide, survenant chez un individu malingre, lui
+donne une sante, pour la suite, qu'il ne se connaissait pas jusqu'alors.
+Est-ce parce que, jusqu'alors, il surmenait son estomac, et que la diete
+imposee par la fievre typhoide a remis l'organe en etat? Est-ce parce
+que, jusqu'alors, il se soumettait a un exercice trop vigoureux pour ses
+forces, et que la fievre typhoide, en lui imposant le repos, a rectifie
+ses erreurs d'hygiene musculaire? Est-ce enfin parce que la fievre,
+en brulant ce que les anciens appelaient ses "humeurs peccantes", l'a
+debarrasse de ses produits d'auto-intoxication anterieurs a l'affection
+aigue? A vrai dire, nous ne pouvons rien affirmer, nous ne pouvons que
+constater le fait. Trop heureux serait celui qui pourrait connaitre les
+causes de tous les phenomenes de la vie!
+
+Quant aux autres affections accidentelles: rhumatismes, pneumonies,
+etc., dans quelle mesure creent-elles, de toutes pieces, la "maladie"?
+Nous pensons qu'elles ne la creent jamais, et qu'elles ne font que
+l'aggraver: car, toujours la "maladie" preexistait. Pour contracter
+un rhumatisme, une pneumonie, une angine, il faut deja que le systeme
+nerveux se trouve dans un etat d'inferiorite, soit definitif, soit
+momentane. La premiere condition pour ne pas prendre les "maladies",
+c'est de se bien porter.
+
+Mais il n'en est pas moins certain que l'affection accidentelle, en
+intervenant, imprime a la "maladie" un essor plus ou moins vigoureux,
+suivant l'importance de la cause pathogene accidentelle, et aussi
+suivant la valeur prealable du sujet.
+
+De toutes les affections accidentelles, celle qui est le plus
+remarquable, a cet egard, est la grippe. La decheance post grippale est
+tres frequente, et parfois d'une longueur invraisemblable. On met des
+annees, souvent, a se remettre d'une mauvaise grippe. Et cet ennemi est
+d'autant plus dangereux que, loin de creer l'immunite, il a une tendance
+a revenir a la charge; or, dans le cours de la "maladie", chaque
+atteinte de grippe fait faire un pas en arriere, et compromet les
+resultats peniblement acquis. La grippe est l'ennemie personnelle des
+sujets a capital defectueux, quelle que soit, bien entendu, la forme
+symptomatique de leur "maladie".
+
+C'est aussi dans la periode que nous etudions que se manifeste
+dangereusement la syphilis contractee a vingt ans, et insuffisamment
+soignee; elle se traduit, maintenant, par de l'anevrisme de l'aorte, des
+lesions du muscle cardiaque, de la nephrite dont personne ne soupconne
+la cause, des ictus cerebraux, et toutes les manifestations de la
+syphilis tertiaire. Elle cree de toutes pieces l'ataxie locomotrice et
+la paralysie generale, ou du moins elle predispose singulierement
+le terrain a l'apparition de ces cruelles "maladies", d'evolution
+fatalement progressive. On commence a connaitre ses mefaits, dans le
+monde des assurances, et a savoir que la syphilis n'est pas un brevet de
+longue vie! D'un travail statistique fait par le Dr Rungberg pour une
+Compagnie d'assurances, il resulte que l'age moyen de la mort des
+syphilitiques assures a cette Compagnie a ete de quarante-trois ans et
+quatre mois, et que, au point de vue des causes de mort, la syphilis
+vient immediatement apres la tuberculose.
+
+
+IV.--INFLUENCES MORBIGENES SPECIALES A LA FEMME
+
+
+Toutes les considerations que nous venons d'exposer peuvent s'appliquer
+egalement a l'un et a l'autre sexe: mais la femme a, en outre, le triste
+privilege de pouvoir etre frappee par des influences morbigenes qui
+n'atteignent pas le sexe masculin, et qui meritent d'etre etudiees a
+part.
+
+La menstruation joue, dans la vie de la femme, un role de premier ordre.
+Chez la femme tres bien portante, son influence est a peine perceptible,
+mais chez la femme deja malade son influence est des plus nettes; chez
+l'alienee, en particulier, on observe d'une facon constante, quelques
+jours avant les regles, une aggravation du delire; et, chez l'alienee
+qui semble guerie, on ne doit prononcer le mot de guerison que quand
+deux periodes menstruelles se sont passees sans accident. Nous disons
+a dessein _deux_ periodes: car si, chez les grandes nevrosees, les
+troubles menstruels sont mensuels, chez les malades moins atteintes ils
+nous ont semble souvent ne survenir que tous les deux mois[9].
+
+[Note 9: Il y a de grandes nerveuses chez qui la menstruation
+s'accompagne toujours d'une fievre ardente, se prolongeant deux ou trois
+jours, et bien capable d'egarer le diagnostic.]
+
+Chez la grande neurasthenique qui a encore ses regles correctes, on peut
+affirmer que, douze jours avant l'apparition des regles, les miseres
+nerveuses, abdominales, etc., s'accentuent considerablement, au grand
+desespoir des familles qui, ayant espere la guerison, croient que tout
+est a refaire. Mais il n'en est rien: bientot tout rentre dans l'ordre,
+quelquefois meme pendant les regles, a partir du deuxieme jour, et, le
+plus souvent, immediatement apres la cessation de l'ecoulement. Les
+malades entrent alors dans ce qu'elles appellent leur "bonne semaine".
+
+Le medecin doit connaitre ce detail, et avertir les malades et leurs
+familles de la rechute, qui est inevitable tant que la "maladie" bat son
+plein. Quand les grandes malades n'ont plus leurs regles, ce qui est
+frequent, c'est d'un pronostic assez important; et la reapparition des
+menstrues apres deux, trois, ou six ans, comme j'en ai vu plusieurs cas,
+indique que la malade entre enfin dans la voie de l'amelioration, alors
+meme qu'elle continue a souffrir.
+
+L'influence de la grossesse est non moins evidente. Nous avons dit
+qu'elle etait quelquefois salutaire, parce que l'uterus developpe
+remplacait la sangle abdominale defectueuse; mais, une fois l'uterus
+revenu a son volume normal, la paroi abdominale se trouve encore un peu
+plus flasque qu'avant; et, quand les grossesses sont repetees, la ptose
+abdominale devient un des principaux elements de la "maladie". C'est
+alors qu'une ceinture bien faite, avec ou sans pelote a air suivant la
+forme du ventre, peut rendre a la malade d'inappreciables services.
+
+Mais, entendons-nous bien: la ptose n'est pas tout, chez les ptosiques.
+Car enfin, pourquoi les malades ont-elles de la ptose? C'est parce
+qu'elles etaient deja desequilibrees anterieurement, c'est parce que
+la sangle que forment les muscles du ventre n'avait pas la tonicite
+normale. Si on avait soigne la future ptosique en temps utile, alors
+qu'elle n'avait encore que des troubles vagues du systeme nerveux, de
+l'estomac, de l'intestin, elle ne serait pas devenue ptosique, elle
+n'aurait pas eu besoin de ceinture, elle aurait pu avoir des grossesses
+multiples sans avoir de ptose. De sorte que la ceinture, cet instrument
+si merveilleux, ne doit, a notre avis, etre considere que comme un moyen
+therapeutique d'attente. Ce qu'il faut, c'est regenerer la malade et lui
+permettre de se passer de ceinture.
+
+On y parvient, sauf quand la decheance est trop avancee, par une bonne
+hygiene generale, s'adaptant aux indications fournies par chaque
+individu. Chez les unes, la ptose guerira par l'exercice, chez les
+autres par le repos, chez les unes par une saison a Vichy, chez les
+autres par un regime restreint, chez toutes par la reconstitution du
+systeme nerveux, qui toujours laisse a desirer.
+
+La ceinture abdominale, pour en revenir a elle, ne sera employee que le
+moins de temps possible. Chez les femmes non surmenees musculairement,
+on se trouvera bien de tonifier la sangle abdominale naturelle, soit
+par les exercices de plancher de la gymnastique suedoise, soit par la
+pratique du chant, intelligemment comprise, telle que l'enseignent les
+Italiens. Nul doute que, en utilisant la pression abdominale pour la
+pulsion de l'air, on ne fasse a la fois de la bonne therapeutique
+abdominale et de l'excellent travail au point de vue du chant. Tous les
+chanteurs et meme toutes les chanteuses dignes de ce nom ont une force
+extraordinaire des muscles droits anterieurs; en se contractant, ils
+repoussent la main qui les comprime[10].
+
+[Note 10: Il serait interessant d'inventer un dynamometre special
+pour mesurer la force de ces muscles chez tous les malades. Ce
+dynamometre donnerait des indications tres interessantes sur la valeur
+biologique, car on peut dire que, tant vaut la pression abdominale, tant
+vaut l'individu.]
+
+On voit combien nous sommes eloignes de l'opinion qui attribue a
+la ptose abdominale toutes les miseres des dyspeptiques, des
+neurastheniques, des malades qui souffrent de l'intestin, etc. Une femme
+a de la ptose et mille miseres variees: une ceinture fait disparaitre
+presque toutes ces miseres, c'est donc, conclut-on que la ptose etait
+l'unique cause? Mais non; c'est toujours la theorie du moindre effort
+appliquee au raisonnement humain. La verite est que la ptose est
+symptomatique, que la ceinture ne guerit pas la malade, ne fait que la
+soulager d'une partie de ses miseres, et qu'il faut deja etre malade
+pour devenir ptosique,--en dehors, bien entendu, des cas ou la
+contention abdominale insuffisante serait due a une eventration.
+
+La ptose peut d'ailleurs n'etre que passagere. Il existe meme des ptoses
+qu'on pourrait appeler aigues, si l'on nous permettait cette expression.
+Nous voulons parler de celles qui surviennent brusquement, dans le
+cours d'une bonne sante, a la suite d'un coup de froid, d'une emotion
+violente, d'une indigestion, d'un empoisonnement, d'une purgation. D'un
+jour a l'autre, on voit le ventre s'effondrer, se vider, perdre son
+elasticite, sa souplesse, donner la sensation d'un amas pateux, d'un
+chiffon mouille: et l'exploration ne permet plus alors de noter ni
+le caecum, ni le colon. On percoit, dans la fosse iliaque, un
+gargouillement dont l'on enseigne a tort qu'il appartient en propre a la
+fievre typhoide: on ne le rencontre dans la fievre typhoide que parce
+qu'on l'y cherche.
+
+Cet effondrement abdominal s'observe en outre, dans presque toutes les
+"maladies" aigues. Il est toujours l'indice d'une sideration du systeme
+nerveux abdominal; et, comme le systeme nerveux abdominal n'est pas
+sans avoir des relations intimes avec le systeme nerveux central,
+l'effondrement en question est toujours l'indice d'un etat de "maladie"
+assez grave. Mais il peut n'etre que passager, durer quinze jours, trois
+semaines; d'autres fois, il dure deux a trois mois, dans certains etats
+subaigus; puis, peu a peu, on voit le ventre se ressaisir, reprendre sa
+forme, son elasticite, renaitre: c'est le commencement de la guerison.
+
+En meme temps que le ventre s'effondre et que survient la ptose
+aigue, la sonorite abdominale subit des modifications extremement
+interessantes. Le son devient uniforme, tandis que, a l'etat normal,
+ou des que le ventre se ressaisit, la percussion donne des notes
+differentes dans les deux fosses iliaques et sur la ligne mediane. Le
+plus souvent, c'est l'octave qu'on observe entre le cote droit et le
+gauche (octave superieure au cote droit).[11]
+
+[Note 11: Cette exploration abdominale par la vue, le toucher, et
+la percussion, donne les renseignements les plus precieux sur la valeur
+digestive de chacun, et des indications tres nettes sur le regime
+alimentaire qu'il convient d'imposer: regime qui doit varier,
+evidemment, d'un jour a l'autre, comme varient l'aspect du ventre et les
+sensations que donnent la palpation et la percussion. Ce sera la
+gloire du Dr Sigaud d'avoir su lire dans l'abdomen, et d'avoir essaye
+d'apprendre cette lecture a ses contemporains. Mais, il ne faut pas se
+le dissimuler, l'exploration abdominale est chose tres difficile; je la
+pratique depuis dix ans que j'ai la bonne fortune d'etre en relations
+scientifiques avec le Dr Sigaud, et je vois mieux, de jour en jour, la
+difficulte de cette etude, en meme temps que j'en apprecie mieux toute
+l'importance.
+
+Laissons d'ailleurs la parole a MM. Sigaud et Vincent, qui resument
+ainsi les donnees de l'exploration abdominale: "Nous ne saurions trop
+affirmer que l'exploration methodique de l'appareil digestif est, pour
+le biologiste, une source de faits inepuisable. Quelle variete de
+renseignements, quelle precision dans l'observation, ne devons-nous pas
+attendre d'un procede a la perfection duquel nous voyons concourir les
+donnees fournies, presque simultanement, par l'ouie, la vue, le toucher?
+Ajouterons-nous que, en raison de la nature speciale cavitaire de son
+tissu, le tube digestif se modifie dans sa forme, dans sa densite,
+dans sa consistance, sous les influences les plus legeres et les
+plus fugitives? Alors que, chez un malade, nous ne trouvons aucune
+modification du cote des appareils circulatoire, pulmonaire, nerveux ou
+renal, nous constatons toujours des signes positifs du cote de la sphere
+gastro-intestinale. Les oscillations vitales que les autres appareils
+organiques sont impuissants a objectiver, le tube digestif les
+enregistre avec une fidelite remarquable et une variete de nuances que
+l'on n'a point soupconnee jusqu'ici. Et toutes les modifications de
+forme et de volume, d'elasticite et de resistance du tissu abdominal,
+toutes les variations de sonorite des membranes digestives, ne sauraient
+etre considerees comme des faits de valeur mediocre inutilisable. Elles
+portent en elles-memes un double enseignement: elles traduisent, d'une
+part, les diverses modalites fonctionnelles du tube digestif, d'autre
+part, en vertu d'une loi sur laquelle nous allons revenir, l'orientation
+generale des reactions de l'organisme correspond a ces modalites
+digestives." (_Memoire_ lu a la Societe de Medecine de Gand, 4 avril
+1905.)
+
+Les interessantes etudes de MM. Sigaud et Vincent auraient encore a
+etre completees par l'etude de l'auscultation abdominale; c'est la un
+chapitre de semeiologie qui est tout entier a faire, et que je ne puis
+qu'indiquer aux travailleurs de l'avenir. Munis d'un bon stethoscope,
+ils trouveront dans l'auscultation abdominale des renseignements d'une
+valeur insoupconnee jusqu'a ce jour.]
+
+Pour en revenir aux ptosiques, une bonne sangle leur rend un service
+momentane qui n'est pas a dedaigner. Elle les soulage: mais ce qui les
+guerit, quand il leur reste encore assez d'energie vitale, c'est un
+regime approprie, et du repos ou un exercice gradue, suivant les cas. Le
+regime devra etre celui qui donne le moins a travailler a l'estomac et
+a l'intestin sideres; il devra donc etre liquide ou semi-liquide. Les
+prises alimentaires devront etre frequentes,--tres frequentes, dans
+l'etat aigu. Quant au repos, il s'impose; les malades, d'ailleurs, en
+eprouvent le besoin, et c'est dans ce cas qu'on peut dire que le lit est
+le meilleur des agents therapeutiques. Quand le ventre commence a se
+ressaisir, le regime devra etre plus substantiel: potages epais, purees
+legeres prises toutes les trois heures en moyenne. Puis, quand il a fait
+un nouveau progres, alimentation plus dense et moins frequente (six
+repas en vingt-quatre heures, dont un dans le courant de la nuit: purees
+epaisses, macaroni, riz, poisson, oeufs). Quand il est redevenu presque
+normal, quatre repas par jour, assez copieux, presque egaux, dont un
+avec viande non saignante. Enfin, quand l'orage est passe, quand le
+ventre a retrouve sa souplesse, son elasticite et sa tension, alors
+seulement il faut arriver aux trois repas: celui du matin, qui doit etre
+assez copieux (cafe noir, oeuf ou viande froide); celui de midi, compose
+en general de trois articles: 1 deg. macaroni, ou puree, ou pommes de terre
+en robe de chambre; 2 deg. viande non saignante; 3 deg. fromage, peu de pain,
+pas encore de vin, un verre de liquide a la fin du repas; enfin le repas
+du soir, plus leger, comprenant aussi trois articles: 1 deg. potage epais;
+2 deg. oeufs ou poisson; 3 deg. fruits cuits.
+
+Telles sont les grandes lignes de la dietetique des etats aigus ou
+subaigus. En meme temps, avons-nous dit, le repos s'impose: dans l'etat
+aigu un repos absolu au lit; plus tard, deux heures de lever sur une
+chaise longue, entre les repas. Il faut faire longtemps manger les
+malades au lit; puis, jusqu'a guerison complete, repos horizontal apres
+les repas; et toujours beaucoup de sommeil, meme diurne, le sommeil
+diurne etant le meilleur agent provocateur du sommeil nocturne, a
+l'inverse de ce que l'on croit ordinairement.
+
+On comprend combien, dans cet etat d'equilibre instable, une violente
+perturbation, produite soit par une purgation, soit par un vomitif, soit
+par une alimentation trop hative, peut etre defavorable au malade.
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+PSYCHOTHERAPIE
+
+
+
+Nous avons, maintenant, suffisamment indique, les causes diverses qui
+produisent la "maladie". Mais cette etude meme n'a fait encore que mieux
+nous montrer le role preponderant que joue, dans l'origine comme dans
+l'evolution de la "maladie", l'ebranlement du systeme nerveux. Et de la
+resulte l'importance, egalement preponderante, d'une medication
+destinee a remonter le systeme nerveux: medication dont un des elements
+essentiels est cette "psychotherapie" qui, depuis quelque temps, a
+commence a preoccuper vivement le monde medical, sans qu'on soit encore
+parvenu a en fixer exactement le domaine et l'application.
+
+A en croire un certain nombre de nos confreres, francais et surtout
+etrangers, le psychotherapie serait simplement destinee a remplacer
+toute therapeutique. L'imagination, d'apres ces savants, jouerait dans
+la production et le developpement des "maladies" un role si enorme,
+qu'il suffirait de decouvrir, dans chaque cas, le moyen de persuader aux
+malades qu'ils se portent bien, pour leur rendre aussitot la sante. La
+psychotherapie consisterait donc a etudier, a ce point de vue, l'etat
+d'esprit de chaque malade, de facon a pouvoir suffisamment s'emparer de
+sa confiance pour lui ordonner de se croire gueri. Mais les plus recents
+defenseurs de cette doctrine avouent eux-memes que les moyens de
+persuasion sont, jusqu'ici, tres difficiles a trouver; et je dois dire,
+quant a moi, qu'une conception aussi simpliste de la therapeutique me
+parait, jusqu'a nouvel ordre, quelque peu fantaisiste.
+
+Oui certes, la preoccupation de l'etat d'esprit des malades, et de ce
+qu'on pourrait appeler la cure morale, doit tenir plus de place qu'elle
+n'en tenait, hier encore, dans la medecine officielle. Mais j'estime
+que la psychotherapie peut faire mieux que d'imposer aux malades
+l'illusion,--toujours bien breve et bien fragile,--de se bien porter:
+elle peut devenir un des agents les plus actifs et les plus precieux de
+la guerison.
+
+Etant donnee l'idee que nous nous faisons de l'origine nerveuse de
+la "maladie", voici, a notre avis, la meilleure definition de la
+psychotherapie: "C'est l'ensemble des moyens d'ordre psychique par
+lesquels on ameliore ou on reconstitue le capital nerveux." Son action
+s'etend: 1 deg. a toutes les deviations mentales; 2 deg. a un grand nombre de
+troubles somatiques, tels que la constipation, l'insomnie, l'anorexie,
+etc., l'incontinence d'urine, etc.
+
+Quant a ses moyens d'action, ils peuvent, pour la facilite de l'etude,
+etre divises en deux grandes categories:
+
+1 deg. Moyens par lesquels on diminue les depenses;
+
+2 deg. Moyens par lesquels on augmente les recettes.
+
+
+I
+
+MOYENS PAR LESQUELS ON DIMINUE LES DEPENSES
+
+
+Il est une foule de malades qui gaspillent leur influx nerveux sans le
+savoir; il faut leur apprendre a l'economiser, leur demontrer combien
+est fatigante, pour le systeme nerveux, l'hesitation perpetuelle,
+leur enseigner l'utilite qu'il y a a savoir prendre un parti dans
+les moindres circonstances de la vie. Il vaut mieux prendre un parti
+mediocre immediat qu'un parti plus sage apres hesitation. Or, pour
+savoir vite prendre parti et s'epargner la peine de remettre en
+discussion tous les motifs et mobiles qui doivent determiner l'acte a
+accomplir, il y a un procede tres recommandable, qui consiste simplement
+a adopter des principes, et a se dire: "Dans telle circonstance, je
+ferai ceci, dans telle autre je ferai cela"; et puis, une fois le
+principe adopte, a y rester fidele,--sans cependant en devenir esclave.
+Car il ne faut pas que l'entetement remplace l'hesitation, que l'ocean
+devienne terre ferme. Un petit moyen pratique a recommander aux
+hesitants, c'est de fixer, sur un agenda, tout ce qu'ils doivent faire
+dans la journee et les jours suivants, puis, une fois la chose ecrite,
+d'executer ponctuellement ce qui aura ete arrete. La volonte parvient
+ainsi, peu a peu, a se discipliner, en meme temps qu'on s'evite des
+pertes considerables d'influx nerveux.
+
+D'une facon generale, il faut inspirer aux malades le respect du temps,
+leur faire comprendre que le temps, c'est l'etoffe dont la vie est
+faite, et qu'il n'est pas permis d'en gaspiller une parcelle: que c'est
+par le respect du temps qu'on trouve le moyen de faire une foule de
+choses utiles avec un minimum de depense. S'ils parviennent a comprendre
+cette verite, ils trouveront eux-memes, peu a peu, un _modus vivendi_,
+qui, sans qu'ils s'en doutent, leur fera faire des economies de depense
+nerveuse. Recommander aux malades de prendre des habitudes _d'ordre_, de
+tout regler dans leur vie,--les heures du lever, du coucher, des repas,
+etc.,--de donner a chaque chose, a chaque preoccupation, la place et
+l'importance qui lui conviennent, est encore un moyen de leur
+epargner les depenses nerveuses inutiles, et de faire de l'excellente
+psychotherapie.
+
+Appliquons ces idees generales a un cas particulier. Voici une jeune
+fille atteinte de ce qu'on appelle la "folie du doute"; des son lever,
+elle ne saura quelle robe mettre, elle en essaiera trois ou quatre, et
+finira par reprendre la premiere; elle passera deux heures a faire sa
+toilette, ne sachant si elle doit commencer par se coiffer ou par se
+laver les mains; et toute sa journee se passera ainsi dans un etat vague
+d'anxiete. Le soir, la situation est plus penible encore: la malade ne
+parvient pas a se coucher, elle met deux heures pour se deshabiller,
+s'interrompant a tout instant pour confier a un petit cahier une foule
+d'idees qui ont torture son cerveau et qui n'ont pas pu prendre corps.
+On dirait qu'elle cherche a les fixer en les ecrivant. J'ai chez moi
+plusieurs collections de petits registres qui sont tous inspires par
+ce meme esprit. Or, cette agitation sterile, continue, occasionne une
+depense cerebrale enorme. Si l'on veut bien etudier une malade de ce
+genre, on verra qu'elle n'est pas malade que de la tete, mais que tout
+est malade chez elle. Elle digere mal, elle est amaigrie, elle a
+des urines rares et chargees alternant avec des urines claires et
+abondantes. Elle est mal reglee, etc.
+
+Il lui faut donc, avant tout, un traitement general; dont nous
+indiquerons plus tard les grandes lignes, mais il lui faut aussi un
+traitement psychotherapique.--Et lequel? La premiere chose est de lui
+dire combien cette maniere de faire est ridicule: cela, on n'aura pas de
+peine a le lui faire admettre, elle le sait tres bien; le preuve,
+c'est qu'elle cache son infirmite avec le plus grand soin a tout son
+entourage. Puis il faut lui expliquer comment cette depense nerveuse,
+si sterile, la fatigue, et entretient ou cause sa "maladie" physique.
+Enfin, d'accord avec elle, il faut lui tracer un plan de vie tel qu'au
+lieu de gaspiller ses forces elle les concentre, pour les diriger dans
+un sens determine. A l'une, on fera apprendre une langue etrangere, a
+l'autre on proposera une autre occupation, non moins precise. Le
+medecin s'inspirera d'une foule de considerations d'ordre secondaire;
+l'essentiel est qu'il atteigne son but, qui est de discipliner la
+volonte et d'eviter a la malade les pertes nerveuses, par une bonne
+orientation de son activite. Nous avons pris la, a dessein, un cas des
+plus difficiles a guerir: et cependant nous affirmons que la guerison
+y est possible, quand, a la psychotherapie, on joint un traitement
+somatique convenable et suffisamment prolonge.
+
+Dans la manie aigue, ou certaines phases de la paralysie generale, dans
+tous les cas de delire aigu occasionnes par les "maladies" infectieuses,
+l'influx nerveux subit des depenses colossales; les fuites se font de
+toutes parts. La pensee est si rapide, chez le maniaque, que l'alieniste
+experimente ne parvient pas a la suivre. Les associations d'idees se
+font avec une telle rapidite que le malade n'a pas le temps de les
+exprimer, et, quelle que soit sa volubilite, sa langue n'a pas un debit
+egal a celui de son cerveau. La psychotherapie peut-elle etre utile a
+des malades de ce genre? Oui, mais, a vrai dire, son role est alors
+negatif; il faut savoir ce qu'il ne faut pas faire; il faut ne pas
+s'acharner a discuter avec le malade, a rectifier ses appreciations; il
+faut, en un mot, laisser passer l'orage, et se borner a eviter au malade
+toute cause d'excitation prochaine ou eloignee. Il faut se rappeler,
+surtout, qu'une fois l'orage passe, on aura longtemps encore a user
+d'extremes precautions, et a menager le cerveau fragile.
+
+Lorsque la fuite nerveuse, au lieu d'etre disseminee, est limitee a un
+point fixe, la psychotherapie intervient d'une facon plus active. Voici
+un homme en proie a une obsession: une idee a envahi son cerveau, il y
+pense nuit et jour, en perd le boire et le manger. Toutes ses pensees
+ont pour pivot l'idee maitresse, il en parle a tous ceux qu'il estime
+pouvoir le comprendre, il demande conseil, s'agite en vain, et, ne
+trouvant pas de solution, il s'epuise. Faut-il, dans ce cas, essayer de
+boucher la fuite, dire au malade qu'il ne doit pas penser a ce qui
+le preoccupe? Mais c'est lui demander l'impossible, et le torturer
+inutilement. Il faut, au moins une fois, lui laisser exposer, avec les
+plus amples details, les causes de sa souffrance morale; mais, ceci
+fait, pour acquerir sa confiance, il ne faut presque plus lui permettre
+d'en parler, et, en echange, il faut lui trouver des derivatifs. De meme
+que, dans une hemorragie pulmonaire, le medecin bien avise fait une
+saignee generale, qui arrete l'hemorragie, de meme le psychotherapeute
+ne doit, pour ainsi dire, pas lutter contre l'idee obsedante, mais faire
+naitre des courants d'idees derivatifs; en d'autres termes, remplacer
+une idee morbide par une serie d'idees saines. C'est la psychotherapie
+_derivative_.
+
+Un autre moyen d'economiser les fuites nerveuses, moyen a employer dans
+les cas exceptionnels, c'est de conseiller au malade l'acceptation du
+fait acquis, en d'autres termes la resignation; c'est la psychotherapie
+_sedative_. Que le malade accepte le fait accompli, qu'il cesse de se
+cabrer contre les circonstances qui ont produit ou qui entretiennent
+la "maladie", de se nourrir de son chagrin, de se rememorer les causes
+morales qui l'ont amene; et il s'evitera une fatigue nerveuse enorme.
+Cette passivite produira sur lui l'effet sedatif d'une sorte de sommeil
+de la cellule nerveuse.
+
+Quand la resignation, au lieu d'etre pour ainsi dire passive, est un
+acte volontaire en vertu duquel le patient accepte, en toute liberte,
+sans restrictions, sans protestations, ses miseres, pour les offrir
+dans une intention quelconque, elle devient tout le contraire de la
+passivite, et deja elle rentre dans la deuxieme categorie des moyens
+psychotherapiques. L'etude de cette resignation active va donc nous
+servir de transition toute naturelle.
+
+La resignation ainsi comprise est un acte. Repeter plusieurs fois par
+jour qu'on se resigne, c'est faire, plusieurs fois par jour, acte de
+volonte; et encourager le malade a accomplir cet acte de volonte, c'est
+faire de l'excellente psychotherapie _reconstituante_. Malheureusement,
+cette resignation active est a la portee de peu d'inities. Elle suppose
+toute une doctrine philosophique: la doctrine de la solidarite humaine,
+de la reversibilite des merites et des souffrances, en un mot la
+doctrine du renoncement; et peu de malades la connaissent. Aussi est-ce
+a titre exceptionnel que les ressources de la resignation active peuvent
+etre employees.
+
+Mais, dira-t-on, quel peut etre le role du medecin en face d'un malade
+qui va jusqu'a voir dans la souffrance un bienfait? On croirait, _a
+priori_, que le medecin n'a qu'a disparaitre; en fait, il n'en est rien.
+Le medecin doit rester a son poste; et tout en encourageant le malade
+dans cette voie, en fortifiant sa volonte, il doit l'exhorter a ne pas
+negliger les moyens therapeutiques que reclame son etat. Car enfin le
+resigne actif ne commet pas une erreur de logique en desirant guerir
+et en acceptant les soins medicaux. S'il fait bien de se resigner a la
+souffrance lorsque celle-ci est inevitable, il est tenu, au contraire,
+de se resigner aussi a ce que veut pour lui la nature, c'est-a-dire a ne
+rien omettre pour reconquerir, avec la sante, la possibilite d'une vie
+plus active et plus utile. Ajoutons d'ailleurs que, en fait, le resigne
+actif est d'ordinaire le plus obeissant, le plus stable des malades, le
+plus reconnaissant pour les soins medicaux qui lui sont donnes; c'est le
+malade de choix.
+
+
+II
+
+MOYENS PAR LESQUELS ON AUGMENTE LES RECETTES
+
+
+La deuxieme categorie des moyens psychotherapiques comprend, comme nous
+l'avons dit, ceux qui ont pour but d'ameliorer la part subsistante du
+capital nerveux. On peut parvenir a ce resultat de deux facons:
+
+1 deg. En dynamisant ce qui reste du capital nerveux par une savante
+gymnastique de la volonte. (L'homme ne vaut que par sa volonte: donc
+discipliner, fortifier, renforcer sa volonte, c'est lui rendre le plus
+grand des services.)
+
+2 deg. En insufflant, pour ainsi dire, au malade un fluide nerveux etranger.
+
+Dans le premier cas, on fait appel au libre arbitre du malade. Celui-ci
+devient le collaborateur du medecin, dont le role se borne a indiquer
+les procedes de gymnastique de la volonte et a surveiller l'application.
+
+Dans le deuxieme cas, une volonte etrangere vient en aide a la volonte
+defaillante, ou insuffisante, du patient.
+
+1 deg. _Gymnastique de la volonte_.--Il y a des procedes d'education de la
+volonte,--cette faculte, comme la memoire, comme l'attention, etant
+susceptible d'etre amelioree par une bonne gymnastique. Le principe
+general, dans cette education, c'est de proceder lentement, de ne pas
+demander au malade un effort qu'il serait incapable de fournir, mais de
+lui demander, au debut, un tout petit effort, qui sera augmente tous
+les jours. Ainsi nous invitons nos malades a faire trois fois, tous les
+matins, trois mouvements determines des bras, puis six, puis douze,
+puis d'en faire autant avec les membres inferieurs. En ordonnant ces
+exercices, nous comptons bien moins sur l'action utile de la gymnastique
+musculaire elle-meme que sur l'effort de volonte que nous obtenons du
+malade, avec son libre consentement. Dans le meme esprit, nous envoyons
+certains de nos malades faire une gymnastique speciale, tous les jours,
+par tous les temps, a l'extremite de Paris, aussitot qu'ils peuvent
+supporter la fatigue d'un deplacement quotidien. La, nous leur faisons
+faire la course en flexion, exercice musculaire excellent, qui, bien
+gradue d'apres des regles precises, regularise la circulation du sang,
+les battements du coeur, augmente la vigueur de tous les muscles, en
+particulier des muscles inspirateurs, et favorise, par consequent,
+l'acte respiratoire. Grace a cette gymnastique, on arrive, au bout d'un
+mois, a faire courir pendant vingt minutes des malades qui ne marchaient
+pas, ou qui ne croyaient pas pouvoir marcher[12].
+
+[Note 12: Ajoutons que cette course ne provoque jamais
+d'essoufflement le principe de la methode etant, avant tout, d'eviter
+l'essoufflement par une progression sage et bien reglee dans la longueur
+et la rapidite du pas. La methode dont nous parlons a ete instituee par
+notre regrette ami, le commandant de Raoul, qui avait fait des etudes
+tres serieuses, theoriques au laboratoire de Marey et pratiques pendant
+toute la duree de sa carriere militaire. Ce n'est pas le lieu de parler
+avec detail de cette methode d'entrainement; disons seulement qu'on ne
+se fait pas une idee, dans le monde des gymnasiarques, de la lenteur
+dans la progression a imposer au coureur. Ainsi la vitesse du pas
+gymnastique de l'armee ne doit etre atteinte, chez l'homme meme bien
+portant, qu'apres quinze minutes de course progressivement plus rapide.
+C'est comme cela que l'on arrive a obtenir le rendement maximum, et que
+le pas gymnastique peut etre prolonge tres longtemps sans fatigue.
+De meme, avant d'arriver a la vitesse de six kilometres a l'heure,
+c'est-a-dire au pas d'un homme qui marche vite, il faut cinq minutes
+de course en progression. Si, a cette prudence dans la progression, on
+joint le soin de faire respirer le malade en temps utile, et de lui
+apprendre a respirer, on lui evite l'essoufflement. Mais si le coureur
+n'est pas essouffle, par contre il est envahi, au bout de vingt a trente
+minutes, d'une transpiration enorme, telle que la course en flexion a
+pour complement indispensable, soit une friction seche avec changement
+de linge, soit, mieux encore, une douche tiede. Cette necessite de la
+douche finale limite beaucoup l'emploi de la course en flexion, et,
+par parenthese, l'interdit a l'armee, pour laquelle, dans l'esprit du
+commandant de Raoul, elle semblait surtout indiquee. Nos malades, au
+contraire, trouvent toute facilite pour prendre la douche terminale,
+puisque la course a lieu dans le jardin attenant a la maison
+d'hydrotherapie d'Auteuil, qui est gracieusement mis a notre disposition
+par le Dr Oberthur, directeur de l'etablissement.
+
+Nul doute que cet exercice musculaire tres gradue, sous la direction de
+moniteurs competents, que l'exercice pris au grand air, dans la matinee,
+ne soient des facteurs importants dans l'excellent resultat total que
+j'obtiens de ce que j'ai appele la _dromotherapie_; mais j'estime qu'une
+grande part du resultat utile revient a cette gymnastique de la volonte
+que le malade fait, pour ainsi dire, sans s'en douter. Il assiste tous
+les jours a ses progres, il eprouve un vague sentiment de contentement
+a la pensee qu'il a vaincu, tous les jours, une difficulte nouvelle.
+Dut-on m'accuser de paradoxe, je dirai que, en imposant a un malade la
+course en flexion, fait-on surtout de la psychotherapie: psychotherapie
+par exercice de la volonte, et aussi psychotherapie derivative,
+puisqu'on les distrait en leur procurant un exercice qui devient
+vraiment une recreation, apres les trois ou quatre premiers jours.]
+
+Le Dr Lagrange a tres justement insiste sur l'utilite de l'attrait dans
+l'exercice physique. Or cet attrait manque absolument dans l'exercice de
+la _gymnastique respiratoire_. Cet exercice est souverainement ennuyeux,
+et c'est chose rare que nos malades les plus obeissants le continuent
+regulierement plus de deux mois; mais c'est precisement pourquoi il est,
+pour le psychotherapeute, un agent de premier ordre, puisqu'il exige un
+effort enorme de volonte. Aussi, a ce titre meme, ne saurions-nous trop
+le recommander. En outre, il produit les effets les plus favorables sur
+la circulation et la nutrition; c'est le seul moyen que je connaisse
+de faire disparaitre ces rougeurs emotives, si desagreables a certains
+neurastheniques des deux sexes, et qui ne s'observent pas seulement chez
+les timides, car les personnes hardies et decidees leur payent aussi
+leur tribut. Quand cette infirmite arrive a provoquer l'obsession de la
+rougeur, la peur de rougir rend la vie sociale insupportable, et merite
+l'attention du clinicien, d'ailleurs desarme s'il n'emploie que les
+moyens classiques. Or, si l'on etudie de pres ce symptome, on voit qu'il
+s'accompagne, presque toujours, d'une perturbation respiratoire, et
+quelquefois de sensations precordiales; et c'est, sans doute, parce que
+l'exercice en question regularise la respiration, qu'il est le meilleur
+traitement de la rougeur emotive. En tout cas, le fait est certain,
+je l'ai plusieurs fois observe. Mais comme ces exercices sont, je le
+repete, extremement desagreables, il faut savoir les graduer de facon
+a ce que le patient ait au moins le plaisir d'assister a ses propres
+progres. On arrive ainsi, peu a peu, a faire faire au malade des
+mouvements de respiration profonde pendant dix minutes, matin et
+soir. On ne saurait croire l'effet utile, a divers titres, de cette
+gymnastique methodique, telle que les Suedois l'enseignent, c'est-a-dire
+faite d'apres les vrais principes de la physiologie; tandis que, quand
+elle est enseignee, ce qui arrive trop souvent, par des instructeurs mal
+instruits, elle trouble les phenomenes de la circulation, et peut meme
+amener du vertige et de la syncope. C'est donc un moyen puissant,
+mais qu'il faut savoir manier, comme toutes les autres armes de la
+therapeutique. Il existe, dans tous les Instituts Zander, un appareil
+qui fait faire automatiquement d'excellente gymnastique respiratoire.
+Aux malades qui n'ont pas l'energie de la faire simplement dans leur
+chambre sans le moindre appareil, nous conseillerons les instituts
+mecanotherapiques.
+
+On peut exercer la volonte du malade, et, par consequent, la fortifier,
+par mille autres moyens, qui seront inspires par les diverses conditions
+de milieu, d'aptitudes, etc. Mais, autant que possible, il faut faire
+faire au malade un travail utile, et dont il puisse facilement mesurer
+les progres, et surtout un travail qui ne demande pas une depense, soit
+cerebrale ou musculaire, excessive: car alors on perdrait d'un cote
+ce qu'on gagne d'un autre. Il faut, enfin, se rappeler que le role du
+psychotherapeute doit prendre fin a un moment donne, quand le malade a
+reconquis une puissance suffisante pour pouvoir voler de ses propres
+ailes. On doit alors l'abandonner a lui-meme, mais non pas brusquement:
+il faut, si l'on nous permet cette comparaison, que le medecin imite
+le professeur de bicyclette, qui soutient pendant un certain temps son
+eleve, puis l'abandonne momentanement, sans qu'il s'en doute; l'eleve
+confiant continue a pedaler, se croyant soutenu, jusqu'au moment ou il
+est assez sur de lui-meme pour aller tout seul. Si le professeur le
+soutenait indefiniment, l'eleve ne ferait pas de progres.
+
+2 deg. _Moyens d'augmenter artificiellement le capital nerveux
+insuffisant_.--Dans les cas ou la volonte est tellement defaillante que
+l'on ne saurait faire aucun fonds sur elle, le medecin peut essayer de
+fournir a son malade un apport etranger d'influx nerveux: il y arrive
+par le procede de l'hypnose. Rien ne m'otera la conviction que, dans
+l'hypnose, il y a une "influence" de l'hypnotiseur sur son sujet,
+"influence" etant compris dans son sens etymologique (_fluere_, couler).
+L'hypnotiseur envoie de l'influx nerveux, il donne quelque chose de
+lui-meme; il a une action personnelle; et les medecins qui pretendent
+le contraire, qui disent que les passes peuvent etre remplacees par le
+braidisme, par la fixation d'un objet brillant, immobile comme une boule
+ou mobile comme un miroir a alouettes, ne me paraissent pas etre dans la
+verite.
+
+L'hypnotisme peut rendre de grands services dans les cas les plus
+varies; non seulement il peut rectifier des idees erronees, faire
+disparaitre les mauvaises habitudes, les crises nerveuses, etc.: il agit
+encore pour ramener chez le malade la quietude de l'esprit, la confiance
+en soi-meme.
+
+Il modifie aussi les fonctions organiques. Rien n'est, en effet, plus
+facile, chez un sujet hypnotisable, et qui est bien en main, que de
+faire disparaitre des troubles dyspeptiques, nevralgiques, d'arreter des
+vomissements, des metrorragies, de faire revenir les regles, le sommeil
+naturel, de regulariser les selles, etc.
+
+Le malheur est que tous les sujets ne sont pas susceptibles de subir
+l'influence hypnotique, et que, precisement, ceux qui en auraient le
+plus besoin se trouvent etre refractaires; ainsi les alienes, les
+hallucines, les grandes hysteriques, les malades atteints de delire
+systematise, ne sont presque jamais hypnotisables. L'hypnose est
+d'autant plus difficile a obtenir qu'elle serait plus utile. Ainsi,
+chez les alienes, nous avons vu notre excellent maitre le Dr A. Voisin
+s'acharner pendant des heures entieres sans obtenir le moindre effet;
+mais aussi quel triomphe quand, d'aventure, il reussissait! Nous
+connaissons pour notre part de grands nerveux qui, tres desireux de
+pouvoir etre endormis, sont alles, sur notre conseil, consulter tels ou
+tels confreres renommes pour leur habilete ou leur connaissance speciale
+de l'hypnotisme, et toujours avec un insucces complet.
+
+C'est la une premiere raison qui restreint grandement l'emploi de
+l'hypnose. Une deuxieme raison qui doit le limiter, c'est que, quand
+on emploie l'hypnotisme, on risque de se discrediter, dans l'esprit du
+malade, si on ne reussit pas du premier coup, et alors on le prive du
+secours qu'on aurait pu lui donner si on n'avait pas, par une fausse
+manoeuvre, perdu irremediablement sa confiance. Mais il existe des
+procedes permettant de savoir si oui ou non le malade est hypnotisable,
+de facon qu'on puisse ne marcher qu'a coup sur, et laisser de cote, sans
+en avoir l'air, les sujets non facilement hypnotisables.
+
+Un autre motif encore restreint l'emploi de l'hypnose: c'est que
+celle-ci, quand elle reussit, risque de devenir un moyen therapeutique
+trop actif. Meme avec la plus grande prudence, on ne parvient pas
+toujours a en graduer les effets, et le medecin s'empare souvent par
+trop de l'esprit du malade, au point que ce dernier ne peut plus rien
+faire sans son conseil.
+
+J'ai connu un ingenieur des chemins de fer, renomme pour sa severite a
+l'egard des inferieurs, et nevropathe de grande marque. Son medecin crut
+bien faire en le traitant par l'hypnose; et il se trouva, par hasard,
+que c'etait un sujet de premier ordre. Un jour, pendant le sommeil
+hypnotique, le medecin lui intima l'ordre d'avoir, a l'egard de ses
+inferieurs, plus de bienveillance; et voici que, des le lendemain, les
+procedes de cet homme a l'egard de ces inferieurs se firent tellement
+bienveillants, affables, affectueux, qu'il devint la risee de ses
+subordonnes eux-memes, et un sujet d'etonnement pour ses chefs. Il ne
+parlait plus que de devoir social, d'altruisme, de solidarite humaine.
+On le crut fou; il ne l'etait pas, mais il etait devenu tellement
+different de lui-meme qu'il fallait aviser. Le medecin, averti de ce
+changement a vue, s'efforca, en plusieurs conversations, de moderer le
+zele charitable du neophyte; il n'y parvint pas. Le malade discutait
+avec lui les theories socialistes, et serait devenu le pire des
+utopistes. Il fallut une nouvelle seance d'hypnose pour attenuer, au
+point voulu, les effets de la suggestion premiere.
+
+Pourquoi employer un moyen aussi actif quand on peut s'en passer? Autant
+demander pourquoi l'ingenieur ne se sert pas de dynamite pour faire
+sauter une motte de terre. Pourquoi mettre un mors arabe a un cheval qui
+ne demande qu'a se laisser conduire? Reservons donc le mors arabe pour
+les cas ou l'animal est indocile, indomptable, et retif!
+
+Ajoutons que, une fois produit l'effet a obtenir, le medecin doit cesser
+de recourir a l'hypnose, sous peine de compromettre le resultat final.
+Une fois le blesse remis en selle, on doit lui rendre la direction de
+sa monture. Pour bien faire comprendre ma pensee, je prendrai la
+comparaison suivante: l'hypnose est a la defaillance du systeme nerveux
+ce que l'opotherapie thyroidienne est a l'insuffisance fonctionnelle
+du corps thyroide, ce que l'opotherapie hepatique est a l'insuffisance
+fonctionnelle du foie. Or, de meme que le medecin qui s'est servi
+de foie de porc pour remettre en etat un hepatique, ne continue pas
+indefiniment l'emploi du foie de porc, de meme le psychotherapeute doit
+cesser l'emploi de l'hypnose des qu'il a obtenu le resultat voulu,
+c'est-a-dire des qu'il a remis le malade en assez bon etat pour pouvoir
+compter sur sa collaboration consciente, et lui demander un effort
+personnel de gymnastique psychique; de sorte que quatre ou cinq seances
+suffisent, dans la majorite des cas.
+
+Toutes ces considerations expliquent la rarete des cas ou l'hypnotisme
+est a conseiller. Mais quant a dire, comme le font les adversaires
+irreconciliables de la therapeutique par l'hypnose, que quelques seances
+amenent, chez le malade, une perturbation d'esprit incurable, que
+l'hypnotisme "dissocie la personnalite normale du sujet" (Grasset),
+"aboutit a la ruine deplus en plus complete de ce moi qu'on voudrait
+sauver" (Duprat), c'est tout simplement enoncer une erreur. L'hypnotisme
+bien manie n'est pas si dangereux. Je n'ai vu qu'une fois, dans le
+service de Charcot, l'hypnose amener chez un homme une violente attaque
+d'hysterie. Et dire, avec certains scrupuleux, que les pratiques de
+l'hypnotisme ont quelque chose de degradant pour la dignite humaine,
+parce que le medecin qui impose sa volonte au malade porte atteinte au
+dogme de la liberte, c'est enoncer une erreur non moins absolue, la
+suggestion hypnotique n'etant pas autre chose que la suggestion a l'etat
+de veille poussee a sa deuxieme puissance; a ce compte, on n'aurait
+plus le droit de donner un conseil. Enfin, dire que les pratiques de
+l'hypnose sont mal vues dans le monde, et discreditent le medecin, c'est
+affirmer une verite, mais qui ne nous toucherait en rien, car le medecin
+n'est responsable que devant sa conscience. Or, nous le repetons, sa
+conscience peut lui permettre, accidentellement, l'emploi des procedes
+hypnotiques, surtout s'il prend le soin de n'endormir les malades
+qu'avec leur assentiment formel, et en presence d'un tiers representant
+la famille.
+
+Ajoutons enfin que le medecin _seul_ doit avoir recours a ce procede
+therapeutique; et que ce medecin doit agir uniquement pour le bien du
+malade, sans la moindre preoccupation etrangere, voire meme sans aucune
+preoccupation scientifique.
+
+_Conseils pratiques pour l'application des procedes
+psychotherapiques._--Nous venons de passer en revue les moyens
+psychotherapiques par lesquels on peut ameliorer le capital nerveux d'un
+malade. Mais un apercu theorique ne suffirait pas au praticien voulant
+employer la psychotherapie; il semble donc utile de le completer par des
+considerations d'ordre tout a fait pratique, clinique, suggerees par une
+experience personnelle.
+
+1 deg. Il est un principe qui domine tous les autres; c'est que, pour faire
+de la bonne psychotherapie, il faut soigner le malade non seulement avec
+toute son intelligence, mais surtout avec tout son coeur. Le medecin qui
+ne ferait que de la psychologie, demontant curieusement piece a piece
+tous les rouages du cerveau de son malade, pour chercher celui qui est
+defectueux, sans se preoccuper avant tout d'etre utile, ne ferait pas de
+bonne psychotherapie. Il lui faut etre bon mecanicien, bon psychologue,
+c'est entendu; mais surtout il lui faut etre un homme charitable. Je
+sais que le mot "charite" sonne mal aux oreilles, depuis qu'on ne parle
+plus que d'altruisme, de solidarite, etc. Le mot "charite" pourra
+disparaitre du dictionnaire, bien qu'il exprime autre chose que ses
+soi-disant synonymes; mais la charite restera toujours au fond du coeur
+de l'homme, et sera, comme par le passe, l'inspiratrice des actions
+genereuses et veritablement utiles.
+
+2 deg. Encore n'est-ce pas assez que le medecin aime son malade. S'il veut
+avoir sur lui une autorite morale effective, il faut en outre qu'il ne
+soit pas presse: non seulement qu'il ne le paraisse pas, mais qu'il
+ne le soit pas en realite. Savoir se donner tout entier a l'affaire
+presente est la premiere condition du succes, en psychotherapie. Il faut
+que, des la premiere entrevue, s'etablisse entre le malade et le medecin
+un courant de sympathie; or ce courant ne peut s'etablir que si le
+malade sent que le medecin s'interesse profondement a lui, et ne lui
+menage pas son temps. La premiere consultation, surtout, doit pouvoir
+durer tout le temps necessaire: mieux vaudrait la remettre a huitaine
+que de l'ebaucher si le temps materiel fait defaut.
+
+3 deg. Il faut encore que le medecin sache ecouter, c'est-a-dire laisser
+parler le malade aussi longtemps qu'il le desire, surtout pendant les
+premieres consultations. Quelle que soit la prolixite, la volubilite
+d'un malade, il y a toujours interet a l'ecouter, parce qu'on apprend
+toujours quelque detail dont on pourra tirer profit: si l'on agit de
+cette facon, le malade, par une sorte de discretion inconsciente,
+arrive, apres quelques entrevues, a ne plus abuser de la patience de
+son auditeur, et se contente de repondre aux quelques questions bien
+precises qu'il lui pose.
+
+Une fois que le medecin aura ainsi pris position, les conseils qu'il
+donnera, non seulement sur l'hygiene mentale, mais sur l'hygiene
+alimentaire, musculaire, auront toutes chances d'etre suivis; et ainsi
+tout concourra a la guerison ou a l'amelioration cherchee.
+
+4 deg. Un autre principe, c'est de dire au malade la verite dans la mesure
+du possible. Evidemment, s'il y a une lesion organique incurable,
+le medecin doit avoir la discretion de se taire, sauf dans les cas
+exceptionnels ou le malade a des motifs serieux pour savoir la verite
+entiere. Mais le plus souvent il faut dire la verite au malade, lui dire
+tres franchement l'idee que l'on se fait de son etat, la duree probable
+du traitement, etc. Si, cependant, le traitement doit demander des
+annees, comme il arrive trop souvent chez les malades a capital
+restreint, mieux vaut rester dans le vague, et dire: "Le traitement sera
+long, un peu penible, mais la guerison est assuree." Il faut encore,
+des les premieres entrevues, avertir le malade des rechutes possibles,
+probables, ou certaines: si c'est une femme, la prevenir que, dans les
+douze jours qui precederont l'epoque menstruelle, elle aura fatalement,
+durant quelques mois, une reapparition de toutes ses miseres, mais a un
+degre de moins en moins marque; dans tous les cas, avertir le patient,
+s'il s'agit d'un etat grave, que, tous les deux jours, il risque d'avoir
+une legere aggravation, puis, quand son etat s'ameliorera, tous les
+trois jours, puis tous les huit jours, et ce, en dehors de toute cause
+appreciable, par le seul fait de cette tendance qu'a le systeme nerveux
+a protester d'une facon intermittente. Mais il faut, en outre, l'avertir
+que toute emotion violente, et surtout que toute infraction au regime
+alimentaire, musculaire, cerebral, qui lui a ete ou qui va lui etre
+prescrit, se soldera inevitablement par une rechute plus ou moins grave,
+suivant la gravite de l'infraction,--une rechute qui, chose curieuse,
+ne se manifestera que le lendemain ou le surlendemain de l'ecart
+commis;--l'avertir enfin qu'une affection accidentelle, la grippe en
+particulier, fera faire un pas en arriere d'autant plus grand qu'elle
+aura ete plus grave, et soignee plus tardivement; donner, par
+consequent, au malade des conseils preventifs, pour qu'il se mette, dans
+la mesure du possible, a l'abri des affections intercurrentes, et lui
+recommander de demander ou de prendre des soins immediats, en lui
+faisant bien remarquer que les affections accidentelles ne sont graves,
+en general, que lorsqu'elles ne sont pas bien soignees des leur debut.
+
+5 deg. Le medecin doit eviter d'imposer au malade des prescriptions qui lui
+seraient plus penibles que les malaises dont il se plaint. Il doit meme
+eviter, en general, de multiplier ses prescriptions, sans quoi il risque
+de decourager le patient, ou, ce qui est pire encore, de le rendre
+egoiste et hypocondriaque, et d'entretenir sa "maladie" par le soin
+meme apporte a la combattre. Aussi bien la therapeutique est-elle, en
+general, plus simple qu'on ne croit, et les questions de regime, en
+particulier, sont presque toujours faciles a resoudre.
+
+Ce dont il faut surtout tenir compte, avant de formuler une
+prescription, c'est de la mesure ou il sera possible et facile, au
+malade, de l'appliquer. Pour ma part, je n'arrete jamais un programme
+de vie sans l'avoir discute, point par point, avec le malade, et, si
+possible, avec l'un des membres de sa famille. Je donne alors au malade
+une feuille ou est marquee la ligne de conduite a suivre depuis l'heure
+du reveil jusqu'a l'heure du coucher, et ou, aux heures prescrites, sont
+indiques les menus des repas, voire meme les livres a lire. J'ai soin,
+en outre, d'indiquer que "tout ce qui n'est pas permis est defendu", en
+laissant entendre au patient que, dans un avenir plus ou moins rapproche
+"tout ce qui ne sera pas defendu sera permis". Le malade, pourvu de
+cette feuille directrice, est averti qu'il doit s'en rapprocher le plus
+possible, mais sans en devenir l'esclave.
+
+On peut dire, en principe, qu'un traitement efficace de la "maladie",
+si grave qu'elle soit, est toujours praticable, quelles que soient
+les conditions de la vie sociale du malade. Mais il est des cas ou ce
+traitement doit etre simplifie au maximum: par exemple, chez une mere
+de famille ayant des occupations multiples de toutes sortes. Il serait
+souverainement absurde de proposer a cette malade un regime ou des soins
+personnels qui l'empecheraient d'accomplir ses devoirs de tous les
+instants; on doit se borner, alors, aux prescriptions les plus
+importantes, en faisant comprendre a la malade que l'on ferait mieux
+si les circonstances de sa vie n'etaient pas un obstacle, mais que, en
+definitive, le peu qu'on va faire sera deja tres utile, et qu'on en sera
+quitte pour prolonger le traitement plus longtemps.
+
+En fait, les seuls vrais obstacles qui s'opposent a un traitement
+methodique proviennent de deux sources: 1 deg. De l'absence de foi du
+malade, 2 deg. de la mauvaise volonte de son entourage.
+
+1 deg. Il est des malades qui viennent nous consulter malgre eux, sous la
+pression de leur famille, avec l'idee bien arretee qu'ils vont prendre
+une consultation de plus, tout aussi derisoire et inutile que les
+precedentes. Il faut que le medecin, du premier coup, comprenne la
+mentalite des sujets de ce genre; avec l'habitude, il peut etre fixe
+des les premieres paroles echangees, voire des le premier abord. A lui,
+alors, de deployer toute sa puissance de suggestion. S'il sait s'y
+prendre, il peut arriver a faire, d'un malade irreductible en apparence,
+l'etre le plus doux, le plus confiant, le plus obeissant, et il parvient
+alors a des resultats inesperes. Les choses se passent ainsi huit fois
+sur dix.
+
+Plus difficiles a convaincre sont les malades qui n'ont pas d'energie,
+qui, loin de se cabrer, semblent des victimes soumises a l'avance, ou
+encore ceux qui, desabuses, desesperant de tout, ne souhaitent que la
+mort. En face de tous ces malheureux, le medecin ne doit pas se derober,
+quelque souci que lui reservent les patients de cette sorte.
+
+Enfin, plus difficiles encore sont les malades a theories, qui ont leur
+siege fait, apres avoir vu des medecins de tous les pays, suivi, dans
+les sanatoria les plus varies, les traitements les plus dissemblables;
+qui connaissent toutes les dernieres nouveautes sur les choses
+medicales, le discours de la veille a l'Academie de medecine, les livres
+qui vont paraitre. Avec ceux-la, rien a faire. Le mieux, pour ne pas
+perdre un temps precieux, est de leur declarer de suite qu'on ne
+parviendrait pas a s'entendre avec eux. Fort heureusement, d'ailleurs,
+ces cas sont assez rares.
+
+Ajoutons qu'il est des malades a mentalite speciale qui commencent par
+dire toujours non, ou a le penser, ce qui est encore plus grave. La
+psychotherapie, comme tous les agents therapeutiques, a a compter avec
+ce que, dans notre langage barbare, nous appelons les "idiosyncrasies".
+
+2 deg. L'autre obstacle, beaucoup plus frequent, provient de l'hostilite de
+l'entourage du malade.
+
+On ne peut se faire une idee de l'influence nefaste qu'exerce cet
+entourage; quelquefois il contrecarre ouvertement les opinions du
+medecin, discute sa maniere de penser, ses prescriptions; le malade,
+alors, ne sait plus s'il doit donner sa confiance au medecin ou a
+l'entourage.
+
+Le plus souvent, l'hostilite n'est pas franchement declaree. Mais c'est
+pis encore: c'est alors une lutte sourde, de tous les instants, a propos
+des moindres prescriptions. Le malade sent tres bien que le medecin est
+dans le vrai, qu'il a _compris_ sa "maladie"; il voudrait de tout son
+coeur suivre ponctuellement ses conseils: mais l'entourage est la qui,
+sans dire un mot, proteste interieurement et execute a contre-coeur
+tout ce qui a ete prescrit. La position est des plus difficiles. Cette
+contre-suggestion, qui s'exerce a tout instant, finit par diminuer
+la confiance, si necessaire, que le malade avait tout d'abord; les
+prescriptions ne sont qu'a moitie observees. Ces tiraillements continus
+sont veritablement lamentables.
+
+Et que faut-il entendre par entourage? C'est rarement le mari ou la
+femme, c'est souvent la mere ou la belle-mere, plus souvent encore des
+personnes qui touchent de moins pres au malade. Les plus dangereux
+ennemis sont ceux qui ont a donner des soins immediats; ce sont les
+gardes, qui protestent par un silence eloquent, ce sont surtout les
+domestiques. De la la dure necessite pour le medecin d'etre bien avec
+tout le monde, dans la maison. Quelquefois il s'en tire en expliquant
+avec bienveillance, en un langage clair, pourquoi il prescrit telle ou
+telle chose qui semble inutile ou dangereuse: le repos, alors que tout
+le monde voudrait que le malade fit de l'exercice; le regime restreint,
+alors que, pour rendre du sang au patient, tout le monde voudrait qu'il
+prit du jus de viande ou des vins fortifiants. Mais, le plus souvent, la
+partie est perdue d'avance; et c'est alors que le medecin doit user
+de toute son autorite pour imposer l'isolement, tandis qu'il eut ete
+quelquefois tres simple de guerir a peu de frais le malade, en le
+laissant chez lui.
+
+Quand on a la bonne fortune de s'etre gagne la confiance d'un malade,
+et d'avoir conquis, non la neutralite,--elle n'existe nulle part,--mais
+l'assentiment de l'entourage, on a fait la moitie de la besogne; il ne
+reste plus qu'a surveiller l'application du traitement, et surtout a
+entretenir la foi du malade en sa guerison a echeance plus ou moins
+eloignee. Pour remplir ce double but, il faut que le medecin ait avec le
+malade de frequents entretiens, au cours desquels il doit lui expliquer,
+dans la mesure du possible, la raison de toutes ses prescriptions, lui
+demontrer ses erreurs d'interpretation, et lui affirmer instamment,
+quelles que soient ses doleances, que la guerison est assuree.
+
+Le role du medecin, au debut, est souvent difficile. Il l'est, par
+exemple, chez les malades qui ont besoin du lit, pendant les premiers
+temps, pour calmer leur systeme nerveux. Ne dormant presque jamais, ces
+malheureux ont toutes les peines du monde a rester au lit; il faut leur
+faire bien comprendre que cette agitation, ce malaise inexprimable
+qu'ils eprouvent, proviennent non du sejour au lit, mais de l'excitation
+du systeme nerveux; que cette excitation disparaitra dans huit ou quinze
+jours, pour faire place a une detente de bon aloi, avec sensation de
+fatigue enorme, mais non plus douloureuse, avec sommeil reparateur,
+retour de l'appetit, disparition _spontanee_ de la constipation, etc.
+Bref, il faut les faire patienter; cette phase exige, le plus souvent,
+des visites quotidiennes. Plus tard, les visites pourront etre espacees:
+il faut savoir se faire desirer.
+
+Dans les cas graves, il faut donner aux familles l'habitude de laisser
+le malade en tete-a-tete avec le medecin. L'influence de celui-ci est,
+alors, beaucoup plus active, et les malades, pouvant s'epancher en toute
+liberte, tirent un grand benefice de la visite du medecin, qui ne tarde
+pas a devenir leur ami.
+
+C'est dans ces tete-a-tete que le medecin doit insister pour faire de
+la suggestion optimiste et de la veritable psychotherapie, d'apres les
+principes que nous avons etudies anterieurement.
+
+Nous avons parle deja, a propos de la nevrose provoquee par les causes
+morales chez les jeunes femmes, du role que le medecin pouvait acquerir,
+a titre de confident de leurs miseres: ce role est toujours difficile,
+et quelquefois dangereux. Le besoin qu'eprouve l'etre humain de pouvoir
+confier sa pensee a autrui est bien connu de tous les psychologues;
+c'est lui qui pousse les criminels a venir s'accuser d'un acte dont
+l'auteur aurait pu rester inconnu; c'est lui qui, chose invraisemblable,
+a excite un de mes malades a prendre sa femme, en tant que sa meilleure
+amie, comme confidente d'une passion amoureuse qui le rongeait. On
+comprend donc combien un confident sur et discret peut rendre de
+services, chez les malades de tout age atteints de psycho-nevrose. Comme
+l'a dit le poete:
+
+ En se plaignant on se console,
+ Et quelquefois une parole
+ Nous a delivres d'un remords.
+
+Mais il est des cas ou la douleur humaine ne peut etre attenuee par une
+confidence, si intime qu'on la suppose. Alors, la psychotherapie perd
+tous ses droits.
+
+Il est d'autres cas ou elle est egalement impuissante. C'est quand le
+malade ne _veut_ pas guerir,--s'il se complait dans son chagrin, par
+exemple.--Ou bien encore on voit des malades qui ont pris l'habitude de
+se faire plaindre, et qui, inconsciemment, ne veulent pas guerir; dans
+leur egoisme morbide, ils mettent sur les dents tout leur entourage,
+veritables vampires qui epuisent jusqu'au bout la patience, les forces,
+les ressources pecuniaires de leurs proches, sans avoir un eclair de
+reconnaissance pour ceux qui se sacrifient ainsi, ni pour le medecin qui
+se depense en pure perte. Rappelons-nous bien que ces malades terribles
+sont, avant tout, des malades, et ont droit a toute notre indulgence;
+leur egoisme feroce n'est qu'un symptome morbide. Ainsi j'ai soigne une
+dame qui, avant d'etre malade, etait exquise de bonte, de bienveillance,
+de politesse. Or, quelques mois apres le debut de sa "maladie", en
+meme temps qu'elle devenait dyspeptique, constipee, obese, tout en ne
+mangeant presque pas, grande malade en un mot, son caractere se modifia
+et la fit devenir le tyran dont j'esquisse a grand traits l'image.
+Aujourd'hui, elle fait le desespoir de tout le monde. Inutile d'ajouter
+qu'elle n'est pas hypnotisable. Chez ces malades, la psychotherapie
+est impuissante. Si habilement maniee qu'on le suppose, elle echoue
+quelquefois; elle a cela de commun avec tous les autres agents
+therapeutiques.
+
+
+PSYCHOTHERAPIE ET PROBLEME RELIGIEUX
+
+Dans quelle mesure le medecin peut-il utiliser, comme moyen
+psychotherapeutique, les ressources que peut fournir la foi religieuse?
+Grave question qui ne saurait etre traitee avec trop de discretion.
+
+En principe, le medecin ferait mieux de laisser ce soin au pretre, ou au
+pasteur, ou au rabbin, a des manieurs d'ames plus habitues que lui a ces
+delicats problemes; mais il est des circonstances ou il ne peut pas se
+derober, et il nous faut en dire quelques mots.
+
+Il est certain, en tout cas, que le medecin ne doit jamais aborder, le
+premier, ces questions d'ordre philosophique et religieux; ce n'est
+pas son role, et un zele immodere, de sa part, pour la defense d'une
+doctrine philosophique quelconque, pourrait etre, et serait a juste
+titre, severement jugee. Mais, d'autre part, il doit s'attendre a ce
+que, pousse par un besoin presque inconscient, le malade l'oblige a
+entrer avec lui dans ce domaine.
+
+Cela arrive bien plus souvent qu'on ne se le figure: le malade qui,
+pendant ses douloureux loisirs, a eu tout le temps d'apprecier l'inanite
+de toutes les ressources morales qu'on lui offre, et la banalite des
+consolations habituelles, qu'il n'accepte d'ailleurs qu'a son corps
+defendant, se sent, a un moment donne, preoccupe d'une facon insolite
+par les grands problemes de l'au-dela, de la destinee humaine. Sans
+compter qu'il est envahi d'une crainte angoissante. Combien de fois
+n'ai-je pas entendu des malades me dire: "J'ai peur!" Peur de quoi? Ils
+n'en savent rien; ce n'est pas, en general, d'avoir a quitter cette
+lamentable existence, qui ne leur offre rien de bon;--encore que
+parfois, sans qu'ils s'en doutent, la voix sourde de l'instinct de
+conservation parle la en eux: mais, quoi qu'il en soit, ils ressentent
+une peur vague, animale; et, dans cette detresse morale, ils
+s'accrochent desesperement a tout ce qui peut leur donner du reconfort.
+
+Ces deux motifs expliquent le besoin qu'eprouve souvent le malade
+d'aborder des problemes qui, en etat de sante, lui etaient completement
+indifferents. Or, avec qui les abordera-t-il? Est-ce avec la bonne
+religieuse, qui repondra a toutes les questions par de petites
+devotionnettes ou des pratiques tout a fait en dehors des habitudes du
+malade, des pratiques qui n'ont de raison d'etre que pour les fervents,
+et qui risquent de revolter l'esprit de ceux qui n'en comprennent pas le
+sens cache? Est-ce avec le visiteur plus ou moins presse qui, entrant
+en coup de vent prendre des nouvelles du malade, et ne pensant qu'a
+ses affaires pendant qu'il lui detaille ses miseres, se borne a lui
+repondre: "Patience! si vous souffrez ainsi, c'est qu'il pleut, ou qu'il
+fait chaud, etc."? Trop heureux encore le malade, quand ces visiteurs ne
+l'assassinent pas en lui parlant de leurs affaires personnelles, alors
+que la victime n'a qu'une affaire qui l'interesse au monde! Vraiment,
+tous ces consolateurs de passage feraient mieux de rester chez eux;
+non seulement ils ne sont d'aucune utilite, mais ils contribuent a
+entretenir la "maladie", surtout quand ils se succedent pres du lit des
+patients. Chose curieuse, les amis les plus intimes, ceux qui dans le
+cours ordinaire de la vie recevaient les confidences les plus secretes,
+n'ont plus, pres du malade, le credit anterieur. Cela tient en partie
+a ce que l'amitie d'autrefois etait entretenue par des confidences
+reciproques; or, a partir du jour ou le malade a ete serieusement
+touche, il n'y a plus de reciprocite possible, car les affaires de ses
+meilleurs amis ne l'interessent plus, il ne s'interesse qu'aux siennes,
+c'est-a-dire a sa "maladie".
+
+Le malade prendra-t-il, comme confidents de ses graves preoccupations,
+les personnes de son entourage immediat, pere, mere, mari, femme, etc.?
+
+Quelle mediocre ressource!--Certes, ce n'est ni le devouement, ni la
+bienveillance, ni la tendre affection qui font defaut aux membres de
+la famille; mais le malade se garde bien de leur confier ses chagrins
+intimes, d'abord par crainte de les alarmer, et ensuite parce qu'il sait
+d'avance ce que pourront lui dire ces personnes, qu'il connait de tout
+temps. Qui alors? Le pretre? Mais, bien souvent, le pretre n'a pas ses
+entrees dans la maison; et meme, s'il s'agit d'un malade dont l'etat
+soit un peu inquietant, la famille de celui-ci fait tout ce qu'elle peut
+pour retarder une visite qui risque de l'effrayer. Il sera bien temps
+d'appeler le pretre quand le malade sera sans connaissance!
+
+Que reste-il donc?--Le medecin.
+
+Le besoin qu'a de lui le malade, pour la sante de son corps, lui donne
+une influence et une autorite morales superieures a celles memes des
+parents ou des amis les plus respectes. C'est a lui surtout que le
+malade est tente de confier ses doutes, ses preoccupations d'au-dela,
+ses vagues espoirs, tout ce monde d'idees qui s'agitent en lui avec une
+abondance et une intensite inaccoutumees.
+
+Au medecin, donc, d'etre a la hauteur de sa tache, sur ce domaine
+particulier de la psychotherapie, dont l'importance est souvent
+capitale.
+
+Mais que doit-il faire? En presence d'un malade qu'il voit partage entre
+des restes de foi plus ou moins effaces, et cet etat d'incredulite,
+active ou passive, qui est aujourd'hui si commun; en presence d'un
+malade qui, sans croire qu'il va mourir, craint cependant de mourir,
+et se demande avec angoisse si cette mort signifiera vraiment pour
+lui l'aneantissement eternel, ou bien s'il y a quelques chances qu'il
+retrouve ailleurs, avec une vie nouvelle, la societe de ceux qu'il a le
+plus aimes sur cette terre; en presence d'un tel malade, que doit faire
+le medecin? Il faut que, dans ces graves circonstances, il ne perde
+jamais de vue que le malade est semblable a un noye qui cherche a se
+raccrocher a la moindre branche de salut; si donc il n'a a lui offrir
+que de froides theories philosophiques, aboutissant a la desesperance
+finale, s'il est lui-meme bien convaincu que la mort signifie, pour le
+malade, la fin absolue, et la separation a jamais d'avec ce qui lui
+est cher, alors il fera mieux de se taire et de garder pour lui des
+doctrines qui, en admettant meme qu'elles fussent exactes, ne pourraient
+etre, ici, d'aucun reconfort. Ce dont le malade a besoin, c'est
+de soutien moral, c'est de foi, c'est surtout d'esperance. Or, ou
+trouvera-t-il tout cela en dehors de la doctrine de celui qui a dit:
+"Venez a moi, vous tous qui souffrez, et je vous soulagerai?"
+
+L'influence utile de la religion est, d'ailleurs, reconnue par tous les
+medecins qui se sont occupes des "maladies" nerveuses; et c'est avec
+plaisir que nous avons lu les lignes suivantes, dans le livre du Dr
+Dubois[13], de Berne, qui cependant, dans le reste de son ouvrage,
+developpe avec complaisance des theories philosophiques fort eloignees
+de l'orthodoxie chretienne:
+
+[Note 13: Dr Dubois. _Les Psychonevroses et leur traitement moral_,
+1904.]
+
+"La foi religieuse pourrait etre le meilleur preservatif contre ces
+"maladies" de l'ame, et le plus puissant moyen pour les guerir, si elle
+etait assez vivante pour creer, chez ses adeptes, un vrai stoicisme
+chretien. Dans cet etat d'ame, helas! si rare, dans les milieux bien
+pensants, l'homme devient invulnerable; se sentant soutenu par son Dieu,
+il ne craint ni la "maladie" ni la mort. Il peut succomber sous les
+coups d'une "maladie" physique, mais, moralement, il reste debout au
+milieu de sa souffrance, il est inaccessible aux emotions pusillanimes
+des nevroses." Et, plus loin, a la lecon, XXXV: "Ceux a qui leur
+tournure d'esprit permet encore la foi naive trouveront un appui dans
+leurs convictions religieuses, a condition qu'elles soient sinceres et
+vecues."
+
+Mais, s'il en est ainsi, est-ce que le devoir n'en resulte pas, pour le
+medecin psychotherapeute, d'encourager son malade dans ces convictions
+religieuses qui peuvent le rendre "inaccessible aux emotions
+pusillanimes des nevroses"?
+
+Dans les cas ou la foi religieuse, sans etre assez, vivante "pour creer
+un vrai stoicisme chretien", subsiste encore, et cherche vaguement a se
+raviver sous l'enveloppe de l'indifference ou du scepticisme mondains,
+est-ce que ce n'est pas une obligation pour le medecin de l'y aider,
+autant qu'il le peut?
+
+Voici donc le medecin transforme, malgre lui, en apotre. Mais nous ne
+craignons pas de le redire: pour soutenir ce role, auquel il n'est pas
+prepare, il a toujours besoin d'une discretion extreme, et il ne doit
+s'avancer qu'a pas mesures sur un terrain aussi dangereux.
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+AUTRES AGENTS THERAPEUTIQUES
+
+
+
+La psychotherapie est la base du traitement, pour les malades chez qui
+les troubles nerveux et mentaux predominent. Dans les autres formes de
+la decheance du capital nerveux, elle joue aussi un role important; de
+la les resultats remarquables obtenus, meme dans les "maladies" a forme
+gastrique, abdominale, etc., par quelques-uns de nos confreres,
+qui arrivent, en effet, a soulager et guerir un certain nombre de
+dyspeptiques et abdominaux, tout en excluant systematiquement toute
+preoccupation de regime alimentaire. Mais, a mon avis, ces confreres
+tombent dans l'exageration; meme s'il n'y a pas de troubles gastriques,
+le regime du malade doit etre surveille; et a plus forte raison quand
+l'estomac ou l'intestin protestent. Le regime, en realite, joue, dans
+la therapeutique des malades a phenomenes intestinaux et gastriques, un
+role au moins egal a celui de la psychotherapie.
+
+Erreur, repondent les psychotherapeutes outranciers: lorsque vous
+faites du regime, lorsque vous imposez a vos malades telle ou telle
+alimentation, qui varie d'ailleurs d'une latitude a l'autre, d'une
+maison de sante a l'autre, les bons resultats que vous obtenez sont dus,
+exclusivement, a la psychotherapie que vous faites sans le savoir. Si
+le docteur un tel guerit beaucoup de dyspeptiques en leur donnant du
+macaroni sous toutes les formes, ce n'est pas parce qu'il remet leur
+estomac en etat, c'est simplement parce qu'il leur inspire confiance; en
+fait, il les guerit par suggestion, et malgre le regime. Car le
+regime, ajoutent-ils, entretient plutot l'idee de "maladie": le malade
+s'auto-suggestionne a chaque prise alimentaire, et ce qui peut arriver
+de plus malheureux a un nevropathe, c'est de trouver un medecin qui le
+soumette a un regime alimentaire, quel qu'il soit.
+
+Cette opinion me semble absolument excessive. Je voudrais bien voir
+traiter, par la psychotherapie seule, telle ou telle jeune fille qui
+vomit tout ce qu'elle prend, qui a des constipations de plusieurs
+semaines, qui, outre les troubles nerveux, a des troubles digestifs
+mettant sa vie en danger. Qu'on reussisse souvent a guerir les "malades"
+sans regime, ou avec un regime qui n'a rien de methodique, qui n'est en
+somme que la suralimentation, dans une maison de sante, c'est possible:
+le changement de milieu, l'eloignement des causes qui avaient produit et
+entretenu la "maladie", l'influence salutaire indiscutable du medecin,
+expliquent ces miracles. Mais c'est une exception qu'on doit se garder
+de generaliser; et mon avis est qu'il faut toujours, en meme temps qu'on
+fait de la suggestion, instituer un regime alimentaire approprie au
+fonctionnement de l'estomac et de l'intestin malades.
+
+
+I
+
+REGIME
+
+
+Nous avons deja mentionne des cas ou l'estomac et l'intestin, atteints
+d'une sorte d'inertie, se refusent a tout travail, et indique les
+symptomes physiques qui permettent d'affirmer cet etat d'inertie. Il
+est evident qu'alors il faut fournir a cet estomac et a cet intestin un
+travail frequent, mais peu actif; de la, necessite de la diete liquide
+dans les cas tres graves, parfois meme de la diete absolue pendant
+vingt-quatre ou trente-six heures, et de la diete semi-liquide dans les
+cas moins graves, avec prises alimentaires toutes les heures, ou toutes
+les deux heures, suivant le degre d'inertie constate.
+
+Il n'est point necessaire de varier a l'infini le nombre des aliments.
+Je me rappelle un malade qui avait tout a fait l'aspect d'un cancereux,
+qui depuis deux mois maigrissait a vue d'oeil, ne digerait plus rien,
+avait une constipation invraisemblable, ne pouvait plus se trainer,
+ne dormait plus, etc. Or, il s'est admirablement trouve d'un regime
+consistant a s'alimenter exclusivement de Revalesciere. Je lui ai donne,
+toutes les demi-heures, pendant trois jours, puis toutes les heures,
+jour et nuit, pendant trois autres jours, puis toutes les trois heures
+pendant huit jours, uniquement de la Revalesciere, cuite dans du
+bouillon de legumes et de poulet. Apres ces deux semaines, son estomac
+lui permit de tolerer d'autres potages, puis des purees, puis des oeufs
+et du poisson, et enfin de la viande trois fois par semaine; et il
+partit gueri, ayant augmente de 20 kilogrammes en trois mois. C'est que
+je faisais, en meme temps, de la psychotherapie! me dira-t-on encore?
+Sans doute, j'en faisais, et j'ai meme du me depenser beaucoup pour
+faire accepter ce regime a mon malade, pour lui persuader qu'il n'avait
+pas une "maladie" incurable, pour le faire rester a Paris, dans les
+conditions d'installation mediocre ou il se trouvait, etc.; mais
+j'affirme que ce n'est pas la psychotherapie qui l'a gueri, et que,
+malgre la confiance qu'il avait en moi, malgre toute l'autorite que
+j'exercais sur lui, malgre le repos au lit, si je lui avais donne a
+manger ce qu'il mangeait auparavant, si je l'avais mis au lait, si
+surtout j'avais fait de la suralimentation, ce malade n'aurait pas
+gueri; et la preuve en est que, a partir du premier mois, sitot que
+je m'ecartais du regime methodique, et que, pour essayer de gagner du
+temps, je faisais un essai d'alimentation un peu substantielle, cet
+essai, si timide qu'il put etre, amenait invariablement un petit recul.
+Si cet essai avait ete prolonge, il aurait surement amene une rechute.
+
+Inutile de dire, apres cela, que la Revalesciere n'est nullement un
+specifique. Tout autre aliment semi-liquide aurait amene le meme
+resultat (panade bien cuite et bien passee, tapioca, arrow-root,
+phosphatine, avenose, aristose, creme d'orge, de riz, etc)
+
+Dans d'autres cas d'inertie intestinale, c'est au contraire le regime
+ultra-sec qui convient mais pendant quelques jours seulement: Le regime
+sec est d'un maniement difficile et doit etre tres vite remplace par le
+regime "a restriction des boissons". Ces cas sont ceux ou, a l'inertie,
+se joint un element spasmodique. Il faut alors donner au malade, toutes
+les demi-heures d'abord, puis toutes les heures, pendant deux ou trois
+jours, des aliments secs a grignoter; et ce regime est specialement
+indique chez les malades chroniques dont le capital est gravement
+atteint. Il est bien certain que la psychotherapie intervient assez peu
+dans ces cas, et que, si l'on fait fausse route, si l'on donne a un
+malade qui aurait besoin d'un regime sec le regime liquide, ou meme
+semi-liquide, il n'y a point de suggestion qui puisse empecher les
+facheux resultats d'une pareille erreur therapeutique.
+
+Dans certains autres cas graves, le malade maigrit, semble ne pas
+pouvoir digerer, et ne digere pas, en effet, simplement parce qu'il
+a peur de manger; il s'auto-suggestionne lui-meme. Oh! alors la
+psychotherapie fait merveille. On doit donc forcer le malade a manger,
+et a manger n'importe quoi, pour lui bien demontrer qu'il peut tout
+digerer. Mais je ne conseillerai jamais a un medecin d'essayer ce
+systeme, de prime abord, chez un malade dont il n'aurait pas etudie
+de tres pres le fonctionnement gastro-abdominal; il risquerait de
+compromettre gravement la situation du malade, et la sienne propre.
+
+D'une facon generale, dans le doute, mieux vaut proceder avec une
+sage lenteur, et se rappeler ce que nous avons dit du peu d'aliments
+necessaire a la conservation de la vie.
+
+Il nous est impossible de tracer, meme a grands traits, les indications
+de regime qui conviennent aux divers malades. Theoriquement, le regime
+doit varier d'un individu a l'autre, et meme d'un jour a l'autre,
+pendant toute la duree de la "maladie". Mais, en pratique, les choses
+se passent plus simplement. Le principe general, c'est qu'il faut faire
+manger souvent les malades, sans attendre qu'ils aient des phenomenes
+spasmodiques (tiraillements d'estomac, baillements, etc.), et qu'il faut
+les faire manger des le reveil, et meme pendant la nuit pour assurer
+le sommeil. La moitie d'un oeuf dur pris vers minuit, apres le premier
+reveil, dans les cas ou le regime doit etre plutot sec, une tasse de
+cacao dans les cas ou le regime doit etre plus liquide, font mieux, pour
+procurer le sommeil, que la meilleure des preparations opiacees.
+
+Une seconde recommandation, c'est de faire reposer les malades apres
+avoir mange. Nous avons deja dit que, dans les cas graves, il faut
+qu'ils se couchent pour manger; dans les cas moins graves, la position
+horizontale apres les repas s'impose, et n'est pas moins necessaire
+apres le gouter. L'homme tout a fait valide se trouve bien de faire,
+apres les repas, un exercice modere; et il y a aussi quelques
+dyspeptiques auxquels cet exercice est profitable: mais c'est la grande
+exception.
+
+Et enfin, il y a un precepte que ni le dyspeptique ni l'homme bien
+portant ne doivent oublier: c'est qu'il n'est pas bon de se mettre
+a table immediatement apres un travail musculaire. C'est ce qu'a
+parfaitement explique le Dr Lagrange, dans ses remarquables travaux sur
+les exercices physiques; et je ne puis mieux faire que d'y renvoyer
+mes lecteurs, s'ils desirent etre renseignes en detail sur toutes les
+questions de l'alimentation dans ses rapports avec l'exercice.
+
+
+II
+
+MOYENS ACCESSOIRES
+
+
+Outre le regime, il est encore un grand nombre de petits moyens
+therapeutiques que la psychotherapie ne remplacera certainement pas. Il
+est tres simple, en verite, de dire que, si l'electricite, le massage,
+la douche tiede, paraissent faire du bien aux malades, c'est parce
+que ces agents provoquent des suggestions favorables. Mais c'est une
+conception par trop facile, et qui se trouve dementie par l'experience.
+Tous ces moyens accessoires ont leur action propre, independante de
+toute suggestion, action quelquefois tres puissante; aussi doivent-ils,
+tout comme l'hygiene alimentaire, etre soumis a un controle serieux,
+et ne pas etre employes a tort et a travers: mais, quand ils sont bien
+manies, ils jouent un role incontestable dans la therapeutique. Le
+principe general, c'est qu'il faut en user avec une extreme prudence, et
+que, dans le doute, il vaut mieux s'en abstenir.
+
+_Hydrotherapie_.--L'hydrotherapie froide est rarement indiquee; on
+commence a le savoir! Dans tous les cas graves, alors que le capital
+nerveux est vraiment compromis, elle peut occasionner des desastres.
+
+Les medecins alienistes qui, autrefois, faisaient de la douche froide la
+base du traitement de la folie, y on tous entierement renonce: la douche
+froide ne convient que dans les cas exceptionnels, chez les malades
+ayant encore un excellent capital, et auxquels on peut impunement
+soutirer une dose considerable d'influx nerveux. Je comparerais la
+douche froide a la saignee faite chez les malades qui n'ont plus de
+pouls, qui sont moribonds, et auxquels une saignee peut parfois rendre
+le pouls et la vie. C'est ce que nos peres appelaient "la saignee dans
+les cas d'oppression des forces". Or, pour pratiquer a coup sur la
+saignee, dans ces cas, il fallait etre un virtuose; et, de meme, il
+faut etre doue d'un doigte exceptionnel pour appliquer convenablement
+l'hydrotherapie froide, chez les malades graves.
+
+Que dirai-je de la methode Kneipp? Les affusions, les lotions, le
+manteau espagnol, etc., ont une action moins brutale que la douche. Bien
+appliquees, ces pratiques peuvent rendre de grands services. Elles le
+peuvent surtout si le malade, plein d'une foi aveugle, et suggestionne
+par avance, quitte son milieu pour aller les suivre, s'il va, comme les
+fervents de Woerishoffen, dans un endroit tranquille, bien aere, ou son
+cerveau reste en jachere par le fait de l'horrible tristesse du milieu,
+et s'il s'y soumet a une alimentation plus raisonnable que celle qu'il
+avait chez lui. Tous ces elements entrent pour une part indeniable,
+dans les remarquables succes qu'a obtenus Mgr Kneipp, et qu'obtiennent
+encore, a un moindre degre, ses successeurs et ses eleves, a Altkirch,
+en particulier.
+
+Pour en revenir a l'eau froide, il ne faut pas, de parti pris, se priver
+de ses services, mais se rappeler qu'elle ne doit etre employee que chez
+les malades qui ont encore beaucoup de ressort. Chez les malades de ce
+genre, le maillot humide, notamment, constitue par un drap mouille
+et tordu etendu sur un lit et dans lequel le malade se jette, est un
+procede souvent tres utile et a la portee de toutes les bourses. On
+entoure, avec le drap, le malade comme une momie, en l'enveloppant
+ensuite de trois couvertures prealablement etendues, sous le drap. Nous
+avons vu des malades, qui ne parvenaient pas a dormir, trouver, vingt
+minutes apres qu'ils etaient dans ce maillot, un sommeil reparateur.
+La duree des applications ne doit pas depasser trois quarts d'heure; et
+leur nombre peut sans inconvenients atteindre 80, employees
+quotidiennement, meme pendant les regles.
+
+L'hydrotherapie tiede trouve plus souvent ses indications. Le _tub_
+tiede, pratique dans la matinee, avec une infusion de tilleul et
+l'enveloppement dans une couverture, est essentiellement sedatif, si le
+malade prend soin de se recoucher sans s'essuyer.
+
+Le bain repond aussi a de nombreuses indications; mais c'est un moyen
+beaucoup plus actif qu'on ne se le figure dans le monde. Il est des
+malades qui ne le supportent pas, que le bain, meme de cinq minutes,
+enerve, empeche de dormir; on doit tenir compte de cette susceptibilite,
+et ne pas insister si le malade affirme que le bain lui est contraire.
+Les medecins alienistes se trouvent quelquefois amenes a donner des
+bains de douze et de vingt-quatre heures: c'est la une medication tres
+active, et difficile a manier. Il arrive, en effet, que les malades ont
+des syncopes dans le bain; c'est dire la surveillance qu'il faut exercer
+autour d'eux. Les bains de six heures consecutives sont journellement
+employes a Loueche, et avec grand profit, pour les malades atteints de
+certaines formes d'eczema. Les eaux de Loueche ont peut-etre une qualite
+particuliere, qui rend tolerables ces bains prolonges; ce qu'il y a de
+certain, c'est que les bains de la meme duree avec de l'eau de Paris,
+comme on les employait autrefois a l'hopital Saint-Louis, ne sont, en
+general, pas toleres, et qu'on a du reserver ce traitement pour les cas
+exceptionnels.
+
+C'est egalement une qualite particuliere de l'eau qu'il faut invoquer
+pour expliquer la tolerance de certaines eaux minerales. A Badenweiller,
+en particulier, a Gastein, a Neris, les nerveux supportent des bains
+tres prolonges (pendant une et deux heures), alors que, chez eux, un
+bain d'un quart d'heure les mettrait dans un etat pitoyable.
+
+Il est cependant des malades qui ne supportent pas le contact de l'eau,
+meme aux stations minerales que je viens d'indiquer; les medecins de ces
+stations auraient tort d'insister si, apres les deux ou trois premiers
+bains, ils observaient une aggravation de l'etat maladif.
+
+Il faut bien savoir qu'il y a des malades dont on ne doit pas mouiller
+la peau. L'application d'un cataplasme leur est odieuse, un bain de
+pieds les revolutionne, ils eprouvent le besoin de se laver la figure
+avec tres peu d'eau tiede, ou meme avec du cold-cream. Dira-t-on que ce
+sont la des phobiques? Il n'en est rien. La verite, c'est que nous ne
+connaissons pas tous les degres de susceptibilite du systeme nerveux,
+reactif d'une sensibilite invraisemblable; et cette intolerance de la
+peau pour l'eau est symptomatique. La preuve, c'est qu'elle disparait en
+meme temps que les vertiges, gastralgie, constipation, maux de tete,
+et autres miseres dont l'ensemble constitue la "maladie". Mais, aussi
+longtemps qu'existe cette intolerance, le medecin doit savoir la
+respecter, et ne pas s'obstiner a faire faire au malade l'hydrotherapie
+meme la plus mitigee.
+
+C'est dans ces cas que convient souvent l'application de la chaleur
+seche. Un sac en caoutchouc, a moitie rempli d'eau chaude, applique sur
+l'estomac apres les repas, et, le soir, au lit, pour chauffer les pieds,
+est tres apprecie de beaucoup de malades. Ce procede, tres simple,
+facilite la digestion, surtout chez les malades spasmodiques. Cependant,
+on ne doit pas le recommander dans les cas d'inertie. Dans ces cas,
+c'est la compresse froide, etendue sur le ventre, recouverte de taffetas
+chiffon, d'ouate, et d'une ceinture de flanelle, qui rend service au
+patient.
+
+Le sac d'eau chaude dont je viens de parler peut encore etre remplace
+par un sac en caoutchouc contenant un produit solide, qui se dissout par
+la chaleur et abandonne, en redevenant solide, sa chaleur de fusion.
+Ces petits appareils, connus sous le nom de _dermothermes_ ou de
+_dermophores_, ont l'avantage de garder pendant cinq ou six heures une
+chaleur egale. Ils ont, par contre, l'inconvenient d'etre un peu lourds;
+aussi, quand l'installation le permet, leur preferons-nous un tissu
+metallique tres leger, recouvert d'une enveloppe de soie, et chauffe par
+un courant electrique a 70 volts.
+
+_Massage_.--Ce que nous disons de l'hydrotherapie s'applique, de point
+en point, au massage. Le massage est un moyen violent qui ne devrait
+jamais etre pratique en dehors du medecin. Employe meme legerement, il
+fatigue beaucoup certains malades. Le massage abdominal, en particulier,
+qui a ete fort en honneur il y a quelques annees, constitue un procede
+therapeutique dangereux dans bien des cas; il faut qu'il soit toujours
+pratique par une main experimentee, c'est-a-dire avec la plus grande
+douceur. Il peut rendre alors quelques services, lutter contre la
+paresse de l'estomac et de l'intestin; mais il faut bien se rappeler
+que, meme alors, ce n'est jamais qu'un moyen tout a fait accessoire. Les
+medecins qui auraient la pretention de guerir la constipation par le
+massage abdominal exclusivement s'exposeraient a un echec certain, parce
+que la constipation n'est pas causee seulement par une inertie des
+muscles de l'intestin, mais n'est que le symptome d'un etat general,
+ainsi que nous l'avons deja explique.
+
+Les frictions de la peau rendent, d'ordinaire, au moins autant de
+services que le massage, et sont d'une application plus facile,
+puisqu'elles peuvent etre confiees a toutes les mains. Elles sont faites
+avec un gant de molleton, jamais ou tres rarement avec le gant de crin;
+seules les personnes bien portantes, ou les malades ayant encore une
+grande somme de resistance, supportent la friction violente au gant de
+crin. Une bonne maniere de faire la friction humide est la suivante:
+
+Mettre le malade tout nu dans une couverture de flanelle; en extraire un
+des bras, le frotter de bas en haut avec le gant imbibe d'une solution
+alcoolique tiedie; oter ce gant, le remplacer par un gant sec,
+frictionner de bas en haut, remettre le bras du malade dans la
+couverture; s'emparer ensuite de l'autre bras, et agir de meme.
+Frictionner successivement les deux jambes, toujours de bas en haut,
+puis faire asseoir le malade sur son lit, lui frictionner le dos,
+n'importe en quel sens, l'etendre de nouveau, travailler legerement le
+devant de la poitrine sans toucher a l'estomac ni au ventre. L'operation
+doit durer dix minutes. Elle est a recommander chez presque tous les
+malades, meme chez ceux qui sont tres gravement touches. Bien faite, et
+comme nous venons de le dire, elle n'est jamais dangereuse.
+
+Les bains de vapeur sont en general bien supportes; mais les prendre
+dans des etablissements speciaux expose a une grande perte de temps, et
+a un refroidissement terminal. Mieux vaut les prendre a domicile, soit
+dans des boites portatives, soit, mieux encore, au lit. On peut, dans
+ce cas, utiliser la vapeur et l'air chaud emanant d'une forte lampe a
+alcool, et conduites sous les couvertures du lit par un tuyau en tole.
+Mais un procede qui nous semble meilleur encore est le suivant: dans
+des boites disposees _ad hoc_, mettre deux briques bien
+chauffees,--appliquer une de ces boites aux pieds du malade couche, une
+autre boite a chacun de ses cotes, et attendre que la transpiration
+survienne. Elle arrive infailliblement, avec une douce lenteur, et ce
+systeme permet: 1 deg. de graduer la transpiration; 2 deg. de ne pas mouiller
+les draps et les couvertures, comme le fait l'air sature de vapeur qui
+sort d'une lampe a alcool. Nous preconisons ces bains d'air sec chez les
+malades obeses, rhumatisants, atteints d'algies, de sciatique, etc.
+
+En therapeutique, il n'y a pas de menus details: tout ce qui peut etre
+utile au malade doit etre l'objet de nos recherches; et c'est le soin
+des details qui fait la force, et, disons-le franchement, le legitime
+succes de quelques-uns de nos confreres etrangers.
+
+_Electricite_.--L'electricite n'est pas, non plus, a negliger. Il est
+certain que les courants de haute frequence ont, sur la nutrition en
+general, et sur le systeme nerveux en particulier, une action tres
+puissante, notamment chez les nerveux atteints de prurit anal (Dr
+Leredde), et chez les malades envahis par une sensation permanente
+de froid. Mais c'est la un procede forcement limite, a cause des
+difficultes d'installation et du prix de revient. Les applications
+faradiques ou galvaniques sur l'abdomen peuvent egalement avoir
+leur efficacite; mais c'est la un procede tres actif, et qui, fort
+heureusement, n'est pas, non plus, d'un emploi facile.
+
+Le tabouret electrique est souvent recommandable, a condition qu'on ne
+tire pas d'etincelles. Les machines statiques a domicile sont des jouets
+qu'on peut conceder aux malades; qui sait cependant si le peu d'ozone
+qu'elles degagent n'a pas une influence utile?
+
+Les bains electriques constituent aussi un moyen puissant, et,
+par consequent, difficile a manier. Ce que nous avons dit des
+contre-indications du bain ne s'applique pas aux bains electriques; il
+est des cas ou le bain electrique, bien applique, rend d'excellents
+services: tant vaut l'application, tant vaut le moyen. D'une facon
+generale, on peut dire que le bain electrique occasionne une courbature
+notable qui, a l'inverse de la courbature produite par l'exces
+d'exercice musculaire, amene le sommeil. Ces bains ne devraient etre
+donnes que tous les deux ou trois jours, et sous surveillance medicale
+tres exacte pendant toute la duree du bain. Dire qu'un pareil moyen
+agit par suggestion, c'est enoncer une affirmation qui n'a rien de
+scientifique.
+
+_Injections hypodermiques_.--Les injections hypodermiques constituent un
+des agents les plus utiles de la therapeutique. On peut rapporter aux
+trois chefs suivants leur action bienfaisante: 1 deg. toute injection, en
+tant qu'injection, a une influence utile; 2 deg. le medicament injecte a
+son action propre; 3 deg. une part de suggestion s'attache a l'emploi des
+injections.
+
+I. On sait, depuis les remarquables etudes du Dr Cheron, que toute
+injection hypodermique, quelle qu'elle soit, pourvu que le liquide
+injecte ne soit pas toxique, produit un relevement momentane de la
+tension vasculaire, se traduisant par une sensation de bien-etre, de
+vigueur; produit, en un mot, un effet dynamogenique plus ou moins
+prolonge, Suivant la dose injectee, et suivant une foule d'autres
+conditions.
+
+Ainsi, qu'on injecte de l'eau salee, du liquide de Brown-Sequard,
+de l'oceanine, etc.; il y a toujours a compter avec cette action
+particuliere de l'injection en tant qu'injection sous-cutanee ou
+intramusculaire, en tant qu'agent modificateur de la pression sanguine.
+De la l'utilite des doses massives de liquide, comme aussi la vogue
+qu'ont eue, pendant un certain temps, les injections de serum
+artificiel, dont la formule habituelle est a 7 grammes de sel marin pour
+un litre d'eau sterilisee. Malheureusement on sait, depuis quelques
+annees, que le sel n'est pas un agent indifferent, et qu'il peut devenir
+toxique chez les malades dont les reins ne fonctionnent pas tres bien.
+Il faut donc en user avec grande prudence.
+
+Depuis un an, on fait beaucoup d'injections d'eau de mer sterilisee
+(oceanine). On donne de 300 a 500 grammes de liquide, et les promoteurs
+de ce nouveau medicament en disent merveille: il est possible que l'eau
+de mer soit un heureux melange de substances utiles a l'organisme. Je
+n'ai pas fait d'etudes sur ce sujet; je dirai seulement que j'ai essaye
+l'oceanine chez trois malades, vus en consultation avec le Dr Marie,
+sans resultats appreciables. Il est vrai que nous ne leur donnions que
+des doses de 30 grammes par jour. D'une communication sur ce sujet faite
+a la Societe de Therapeutique, le 11 octobre 1905, par le Dr Marie, il
+resulte que ces injections, pratiquees a des doses plus fortes, ont des
+effets vraiment importants chez les nerveux, les alienes, et qu'elles
+n'ont pas les inconvenients graves des injections salees ordinaires, si
+bien mis en lumiere par M. le Dr Hallion a la meme seance de la Societe.
+L'eau de mer n'a donc pas dit son dernier mot, et c'est probablement
+un des precieux medicaments de l'avenir, comme le dit le Dr R. Simon;
+d'autant que les injections massives qu'on en fait agissent egalement en
+tant qu'injections de liquide non toxique.
+
+II. Il faut tenir compte de la nature du produit injecte. Il existe,
+certainement, des medicaments doues d'une action reconstituante sur
+le systeme nerveux: les glycerophosphates, le cacodylate de soude et
+surtout de magnesie, le serum de Brown-Sequard, peut-etre la lecithine,
+les phosphates, etc. Loin de nous l'idee d'etudier l'action de tous ces
+medicaments: disons seulement un mot des principaux.
+
+Le cacodylate de soude est incontestablement un reconstituant de premier
+ordre; on peut l'employer sans danger a des doses beaucoup plus elevees
+qu'on ne l'indique generalement, et j'ai publie, a la Societe de
+Dermatologie, des observations prouvant la non-toxicite du produit,
+ainsi que l'utilite des hautes doses longtemps continuees, dans certains
+cas exceptionnels[14]. Le plus souvent, la dose indiquee par le
+professeur Gautier, de 10 centigrammes par injection, est suffisante, et
+il n'est pas necessaire de renouveler plus d'une fois par semaine cette
+injection, a la condition de continuer le traitement pendant deux ou
+trois mois dans les cas moyens.
+
+J'ai, d'ailleurs, fait une etude clinique detaillee de l'action des
+cacodylates de soude et de magnesie, a la Societe de Therapeutique, en
+1902, en indiquant les tres rares contre-indications, et en precisant,
+dans la mesure du possible, les indications[15]. Le cacodylate de fer en
+injections rend aussi des services, dans les cas exceptionnels ou le fer
+est indique (chez certaines jeunes filles anemiques, chloro-anemiques):
+mais quatre ou cinq injections de 5 centigrammes, faites a raison de
+deux par semaine, nous ont toujours semble suffisantes.
+
+[Note 14: Considerations sur la medication cacodylique, _in Ann. de
+dermatologie et Syphiliographie_, 6 mars 1902.]
+
+[Note 15: _Bull de la Soc. de Therapeutique_, 27 mars 1901.]
+
+Les injections orchitiques de Brown-Sequard, apres avoir eu un moment la
+faveur que l'on sait, sont tombees dans un injuste oubli. Ayant eu la
+bonne fortune d'etre en relations personnelles et suivies avec le venere
+maitre, de recueillir de sa bouche des apercus therapeutiques de grande
+envergure, que la mort ne lui a pas laisse le temps de verifier et
+d'enseigner, je reste convaincu qu'il faudra reprendre l'etude de
+l'action dynamogenique du liquide de Brown-Sequard, preciser les doses,
+le nombre des injections, etc. Ce travail n'a ete qu'ebauche par le
+grand initiateur.
+
+D'ailleurs l'opotherapie, en general, nous semble une methode pleine de
+promesses; j'ai cite notamment, a la Societe de Therapeutique, en 1904,
+le cas d'une malade a foie defectueux arrivee au dernier degre du
+marasme, avec muguet dans la bouche, qui a ete comme ressuscitee par
+l'emploi de trois lavements quotidiens prepares avec une maceration de
+200 grammes de foie de porc, fraichement tue, dans 300 grammes d'eau
+bouillie. Cette dame, une grande malade avec phenomenes nerveux et
+dyspeptiques anciens, avait eu, a un moment donne, une insuffisance
+hepatique; son foie ne fonctionnait pour ainsi dire plus (fievre
+intermittente hepatique, urobiline dans l'urine, etc.); au deuxieme mois
+de cette complication, elle etait arrivee a l'etat lamentable que j'ai
+indique, quand nous eumes l'idee de lui rendre ce qui manquait a son
+foie. Le resultat a depasse toute esperance; trois heures apres le
+premier lavement, la malade avait des urines claires et abondantes; huit
+jours apres, elle avait retrouve le sommeil et l'appetit, les selles
+regulieres, etc. Une fois l'orage passe, le danger immediat conjure, il
+m'a encore fallu continuer a soigner l'estomac, le cerveau, l'intestin,
+la peau de ma malade: mais, trois mois apres, elle put aller achever sa
+convalescence dans le Midi, et, depuis deux ans, elle va presque bien.
+La complication hepatique n'avait ete qu'un episode dans le cours de la
+"maladie", qui evoluait depuis vingt annees.
+
+D'une facon generale, les preparations opotherapiques, auxquelles un
+immense avenir semble reserve, ne rendront tous les services qu'elles
+peuvent rendre que quand on trouvera le moyen de les donner par
+voie sous-cutanee, comme le faisait Brown-Sequard avec son liquide
+orchitique.
+
+Chez certains malades, les preparations de strychnine par injections
+hypodermiques ont un effet tres utile: mais il ne faut pas depasser en
+general la dose d'un milligramme de sulfate, ou mieux encore d'arseniate
+de strychnine, ni faire plus de huit ou dix injections, reparties sur
+trente jours.
+
+Nous avons dit combien la grippe est dangereuse pour les malades, quels
+qu'ils soient. C'est l'ennemie personnelle des neurastheniques. De la,
+la preoccupation constante que nous avons de faire la guerre a cette
+affection accidentelle, de la couper des ses debuts. Or, il m'a bien
+semble trouver, dans le _cacodylate de gaiacol_, un agent antigrippal
+specifique, sur lequel j'ai cru devoir appeler l'attention de mes
+confreres, a la Societe de Therapeutique, en janvier 1906.
+
+Il est certain qu'une injection de cinq centigrammes de cacodylate de
+gaiacol, dans un gramme d'eau sterilisee, et prealablement saturee de
+gaiacol, fait merveille chez les grippes au debut: elle les guerit
+en quelques heures. Deux ou trois injections consecutives suffisent
+toujours pour couper la grippe, meme quand elle n'est pas prise au
+debut, a moins qu'il n'y ait de graves complications pulmonaires, et,
+meme alors, le cacodylate de gaiacol me semble tres recommandable.
+Il l'est aussi dans ces convalescences interminables de grippe qui
+resistent a tous les traitements.
+
+Dans les cas de grippe avec fievre, voire meme avec pneumonie, nous nous
+sommes tres bien trouves de donner, pendant trois ou quatre jours de
+suite, des injections de quinine. Une seringue de Pravaz de la solution
+suivante, introduite profondement dans le muscle, est tres bien toleree
+et n'occasionne jamais d'abces:
+
+ Chlorhydrate neutre de quinine 3 grammes.
+ Antipyrine 2 --
+ Eau distillee 6 --
+
+Ces injections de quinine ont aussi un effet merveilleux dans les
+nevralgies postgrippales, qui sont quelquefois si tenaces, et qui
+resistent meme aux opiaces (nevralgies sous-orbitaires, sciatiques,
+nevralgies intercostales).
+
+Je n'ai pas essaye la quinine en dehors de ces suites eloignees de la
+grippe, cas de grippe aigue et de nevralgies postgrippales,--on ne peut
+pas tout faire,--mais je crois bien que la quinine a petites doses,
+donnee en injections a tous les malades a depreciation nerveuse
+momentanee, aurait un effet dynamogenique precieux.
+
+Dans certains cas de douleurs nevralgiques trop penibles, les injections
+d'heroine sont indiquees; mais il faut savoir que l'heroine doit se
+manier a doses trois fois moindres que la morphine; en d'autres termes,
+on ne doit jamais depasser un milligramme d'heroine, surtout chez les
+malades dont on ne connait pas la tolerance. L'action antinevralgique de
+l'heroine nous a semble superieure a celle de la morphine; mais il faut
+bien se rappeler que l'heroine est un medicament aussi dangereux que la
+morphine, auquel les malades s'habituent, et reserver son emploi pour
+les cas exceptionnels. J'ai souvenir d'un malade chez lequel je me
+disposais, a contre-coeur, a employer l'heroine, lorsque, me ravisant,
+je me demandai si la nevralgie crurale qui le torturait ne serait pas,
+par hasard, d'origine syphilitique. Or, en reconstituant son histoire,
+j'acquis la conviction que la syphilis etait vraiment en cause; et une
+seule piqure de calomel eut raison a tout jamais de cette nevralgie
+si penible; tant il est vrai que le medecin doit toujours penser a la
+syphilis, quel que soit le malade qu'il a devant lui.
+
+Chez les adultes, le traitement de choix de la syphilis tertiaire,
+quelle que soit la manifestation syphilitique (aortite, gommes), nous
+semble etre les injections mercurielles; celles au benzoate sont
+douloureuses, et donnent des nodosites desagreables; celles de biiodure
+en solution aqueuse sont tres douloureuses. Nous preferons l'huile grise
+pour les cas moyens, le calomel pour les grandes circonstances, et
+l'huile au sublime,--dont nous avons donne la formule en 1881 a la
+Societe de Dermatologie,--chez les syphilitiques epuises, auxquels
+l'huile sert d'aliment.
+
+Et puisque nous parlons d'injections huileuses, le moment est venu de
+dire un mot de nos travaux anterieurs sur l'action dynamogenique de
+l'huile creosotee, en injections sous-cutanees _a dose maxima toleree_.
+Nous les avons surtout employees et les employons encore chez les
+tuberculeux; mais nous etions guide par une fausse conception theorique;
+et si la creosote _bien maniee_ reste,--et restera longtemps,--le
+medicament de choix chez les tuberculeux, ce n'est pas parce qu'elle
+agit contre le bacille de Koch, comme antiseptique, c'est parce qu'elle
+a une action non douteuse, extraordinairement puissante, sur le systeme
+nerveux.
+
+La creosote est, en effet, un agent dynamogenique de premier ordre.
+Aussi les tuberculeux sont-ils loin d'etre les seuls malades qui
+puissent tirer parti de ce precieux medicament; et si je ne craignais
+d'etre accuse de paradoxe, je dirais que ce sont eux qui en tirent le
+moindre benefice, a cause de la difficulte que presente le maniement de
+la creosote chez ces malades, toujours prets a avoir la fievre. La
+ou les injections d'huile creosotee font merveille, c'est chez les
+pseudo-tuberculeux, qui sont tellement demolis par les troubles
+gastriques, nerveux, etc., qu'ils ont l'aspect de phtisiques tout en ne
+l'etant pas. Chez eux, la creosote bien maniee rend, en quelques jours,
+l'appetit, la force, en un mot la vie.
+
+Le seul inconvenient de la creosote, et qui restreindra longtemps son
+emploi, c'est l'extreme difficulte qu'il y a a la manier. Pour ma
+part, je me suis attache a surprendre les moindres manifestations de
+l'intolerance, et a les decrire minutieusement afin de permettre aux
+praticiens de ne jamais depasser la dose utile; a appeler l'attention
+sur les intolerances accidentelles, qui doivent faire immediatement
+suspendre le traitement, ou baisser la dose acceptee les jours
+precedents. J'ai meme tellement insiste sur les dangers de la creosote
+que quelques confreres m'ont accuse d'avoir fait son proces; mais la
+dynamite aussi est une arme redoutable, ce qui n'empeche pas que, bien
+maniee, elle rende des services[16].
+
+[Note 16: Dans les injections d'huile creosotee, il n'y a pas
+seulement que la creosote qui soit utile. L'huile absorbee, digeree par
+la peau, est un aliment de premier ordre, et j'ai pu nourrir pendant un
+mois, avec des injections sous-cutanees d'huile et des lavements aqueux,
+un malade atteint d'ulcere de l'estomac. Un mois durant, ce malade est
+reste a la diete _absolue_, ce qui a donne a l'ulcere le temps de se
+cicatriser. Je lui faisais faire, tous les jours, une injection de
+150 grammes d'huile convenablement preparee. Le danger des injections
+huileuses est la penetration de l'huile dans un vaisseau sanguin, d'ou
+peut resulter une embolie qui peut etre mortelle; mais j'ai indique le
+moyen de se mettre _surement_ a l'abri de tout accident grave. Le secret
+consiste a bien connaitre les moindres symptomes d'introduction de
+l'huile dans le torrent circulatoire, et a arreter l'injection des
+l'apparition de ces symptomes. Rien n'est plus facile que d'arreter a
+temps cette injection, si on la fait avec la lenteur voulue; mais
+cette lenteur n'est possible qu'avec l'emploi d'un appareil special, a
+fonctionnement automatique. Au reste tous ces points sont etudies dans
+mon livre sur le _Traitement de la tuberculose par la creosote_.]
+
+III. Les injections hypodermiques, quelles qu'elles soient, agissent
+encore d'une autre facon. En dehors des proprietes particulieres a
+chaque medicament, et de l'action dynamogenique reconnue a toute
+injection sous-cutanee et meme intra-musculaire, elles agissent encore
+par suggestion. Elles font prendre patience au malade, en attendant
+que les autres agents therapeutiques, qui visent l'hygiene cerebrale,
+medullaire, gastrique, intestinale, cutanee, etc., aient eu le temps de
+produire leurs effets. Car, comme ces agents n'ont qu'une action lente,
+comme ils ne procurent pas de resultat immediat, le malade serait vite
+decourage, si on ne lui donnait pas du premier coup, un remontant,
+factice peut-etre, mais certainement utile, et ayant une action
+evidente, rapide, qui le fait patienter et lui inspire confiance.
+
+La pratique des injections hypodermiques est egalement utile au medecin
+a un autre point de vue: elle lui permet d'apprecier tres vite le degre
+de confiance que lui accordent le malade et son entourage. Or, de
+ce degre de confiance derive, dans une notable mesure, le resultat
+therapeutique final. Si le medecin sent que son malade a foi en lui,
+il deploiera, pour lui venir en aide, toutes les ressources de son
+intelligence et de son coeur; dans le cas contraire, il se sentira a
+tout instant, gene, paralyse, inhibe, et il risquera de n'avoir pas
+toute la clairvoyance necessaire. De la l'importance qu'il y a, pour
+lui, a evaluer le degre de confiance qui lui est octroye. Eh bien! pour
+l'apprecier, il n'y a pas de meilleure pierre de touche que l'injection
+hypodermique. Car si le malade et son entourage acceptent celle-ci
+aveuglement, du premier coup, sans meme demander la formule du liquide
+injecte, c'est toujours signe que le terrain est bon, et que le malade
+acceptera avec la meme obeissance les diverses prescriptions qui lui
+seront faites. Dans certains cas, il est vrai, le malade accepte, non
+parce qu'il a confiance, mais par une sorte d'inertie; peu importe,
+il acceptera avec la meme passivite les prescriptions qui lui seront
+faites, et c'est la l'essentiel. Quand, au contraire, le malade, ou
+surtout son entourage, manifestent une curiosite inquiete, qu'on ne
+parvient pas a satisfaire par une reponse banale, quand ils expriment
+des apprehensions sur la nature et les effets du liquide injecte, on
+peut dire que le cas est mauvais, ou tout au moins mediocre; et le
+medecin aura beaucoup a faire pour conquerir la confiance.
+
+Certes, cette curiosite et ces apprehensions sont legitimes, et ce que
+nous disons ici ce n'est pas pour les empecher: mais il n'en est pas
+moins vrai qu'elles constituent une sorte de suspicion, que le medecin
+a interet a connaitre afin de travailler a la faire cesser et d'etablir
+ainsi, entre son malade et lui, cette confiance reciproque qui est la
+condition indispensable d'un traitement efficace.--Or l'attitude des
+malades en face des injections qu'on leur propose constitue, a ce
+point de vue, un excellent moyen de diagnostic moral.
+
+Parmi les autres moyens accessoires, il nous faut dire un mot des
+applications locales, revulsives ou derivatives, qui etaient autrefois
+si en honneur, et qui sont tombees dans un discredit bien injuste.
+
+_Vesicatoires_.--Autant nous protestons contre les larges vesicatoires
+employes autrefois, et qui, chez quelques malades, produisaient de la
+cystite, chez presque tous une douleur pire que le mal qu'on voulait
+guerir; autant nous continuons a penser que le petit vesicatoire, sous
+forme de mouche de Milan, ne doit pas etre dedaigne. Chez les grands
+malades qui ont le systeme nerveux sens dessus dessous, une mouche,
+appliquee derriere l'oreille, peut faire un mal extreme et produit
+un etat d'agitation inconcevable, non pas a cause de la douleur
+insignifiante qu'elle provoque, mais par le fait du trouble de
+circulation qu'elle produit a distance. Ce seul fait suffirait a prouver
+que l'application d'une mouche n'est pas indifferente; rien, d'ailleurs,
+n'est indifferent en therapeutique. Mais chez certains malades qui ont
+encore un bon capital nerveux, la mouche, appliquee derriere l'oreille
+droite, de preference, produit une sedation des plus remarquables, amene
+le sommeil, dissipe le malaise mental et les divers troubles
+innommables qui constituent l'etat nerveux; c'est sans doute a cause de
+l'inferiorite fonctionnelle de la partie gauche du corps,--habituelle
+chez les malades, ainsi que nous l'avons dit,--que la mouche appliquee
+derriere l'oreille droite produit ces effets favorables, qu'elle
+produirait moins si elle etait appliquee a gauche; en tout cas, c'est un
+fait d'observation. De meme, la mouche sur le creux de l'estomac peut
+amener, si elle est appliquee trop tot, ou dans les cas trop aigus, une
+aggravation notable des troubles gastriques; mais si elle vient a son
+heure, elle provoque un apaisement notable des troubles digestifs. La
+mouche lombaire, d'autre part, est souvent l'un des meilleurs remedes a
+apporter a la constipation. Cette affirmation peut sembler singuliere,
+mais elle s'explique pour qui comprend l'origine, presque toujours
+nerveuse, de la constipation.
+
+_Emplatres_.--Les applications d'emplatres d'opium ne sont jamais
+dangereuses, et font souvent le plus grand bien. Etant donnee l'extreme
+susceptibilite d'un systeme nerveux malade, qui se laisse impressionner
+par les moindres influences, ce fait n'a rien d'extraordinaire. En tout
+cas, j'affirme, au nom d'une experience prolongee, qu'une mouche d'opium
+appliquee a la tempe est souvent tres appreciee par les malades
+cephalalgiques, qu'un emplatre d'opium, ou de cigue et de belladone,
+laisse sur l'estomac pendant huit jours, calme mieux, ou du moins d'une
+facon plus continue, les douleurs gastralgiques, que ne le ferait une
+serie d'injections de morphine.
+
+De meme, l'emplatre a l'oxyde de zinc, applique sur la colonne
+vertebrale, immediatement au-dessous de la premiere vertebre dorsale,
+sur une longueur de dix centimetres, attenue singulierement certains
+phenomenes medullaires dont se plaignent les malades, en particulier
+les inquietudes dans les jambes qui sont si frequentes chez les grands
+neurastheniques.
+
+Tous ces moyens si simples ne sont donc pas a dedaigner. A eux seuls,
+ils seraient insuffisants; mais, ajoutes au regime alimentaire, au repos
+methodiquement dose, aux applications hydrotherapiques raisonnables, et
+a la psychotherapie, ils amenent surement la guerison, lorsqu'il reste
+assez de capital biologique pour que la lutte ne soit pas impossible.
+
+_Purgatifs_.--Nous usons tres peu des medicaments fournis par la
+pharmacopee, pour ce motif bien simple que nous n'en avons pas besoin,
+et que nous avons une crainte presque instinctive de tous ces agents
+therapeutiques a action violente et perturbatrice. Faut-il l'avouer?
+c'est aussi parce que nous ne les connaissons pas.
+
+Rien n'est, en effet, difficile comme l'etude d'un medicament. J'ai
+mis, quant a moi, des annees a etudier l'action du bromure, quand je
+m'occupais plus specialement des "maladies" nerveuses et mentales; et
+quand, en octobre 1898, le professeur Gautier a bien voulu me confier
+l'etude du cacodylate de soude, la premiere chose que je lui ai dite,
+c'est qu'il me fallait au moins deux ans pour pouvoir lui donner sur cet
+agent therapeutique une appreciation ayant quelque valeur. Enfin,
+pour ce qui est de la creosote et du gaiacol, j'ai mis cinq ans a en
+connaitre l'effet.
+
+Comment, alors, avoir confiance dans des publications hatives sur des
+medicaments decouverts de la veille? Et, en ce qui est des medicaments
+anciens, ayant fait leurs preuves, je repete que, en general, je les
+redoute, a cause de l'extreme sensibilite des malades, qui depasse tout
+ce qu'on peut imaginer.
+
+Les purgatifs, en particulier, quels qu'ils soient, m'inspirent une
+veritable terreur. Mais, dira-t-on, tous les jours nous les voyons
+employer sans dommage, et meme avec une apparence de succes qui
+saute aux yeux! Leur emploi repond d'ailleurs a une indication bien
+rationnelle, puisqu'il faut evacuer les residus de la digestion qui
+empoisonneraient l'economie! Il nous faut refuter ces objections en
+passant: qu'on donne un purgatif a un homme solide qui a un leger
+embarras gastrique, il le tolerera, et paraitra meme s'en trouver bien;
+mais c'est une erreur d'interpretation, et si le purgatif ne lui a pas
+fait de mal appreciable, c'est que tout est sain chez les hommes sains.
+Mais donner un purgatif a un malade grave dont le systeme nerveux
+est profondement atteint, c'est provoquer chez lui des reflexes dont
+personne ne connait l'importance, c'est quelquefois siderer son
+systeme nerveux abdominal. C'est alors qu'on voit le ventre, qui avait
+jusqu'alors une certaine tonicite, devenir flasque, inerte, perdre toute
+reaction; l'intestin est alors inhibe dans son fonctionnement, et il
+faut quinze jours, un mois, pour qu'il se ressaisisse, quand il se
+ressaisit. Mais, dira-t-on, que faut-il donc faire chez les malades
+constipes? La reponse est bien simple: il ne faut pas s'occuper de leur
+constipation, qui n'est qu'un symptome, et il faut les soigner en tant
+que malades; la constipation disparaitra d'elle-meme. Le moment nous
+semble venu de protester une derniere fois contre les idees des gens du
+monde, et des medecins, relatives a la constipation.
+
+Nombreux sont les gens soi-disant bien portants qui sont atteints de
+constipation chronique. Quand nous disons bien portants, c'est une facon
+de parler: car, en realite, les constipes ne sont pas absolument bien
+portants. Mais il en est beaucoup qui vont et viennent, vivent de la
+vie commune, tout en ayant une constipation opiniatre; de plus il y a
+beaucoup de vrais malades qui vont moins mal quand ils sont constipes.
+Une dame nous disait plaisamment, a ce sujet, que son intestin avait
+"horreur du vide". Tant que ces personnes ne sont pas atteintes de cette
+obsession speciale qui empoisonne la vie des constipes, elles tolerent
+leur infirmite sans se douter qu'elle existe. Mais malheur a elles quand
+elles commencent a se preoccuper de leur constipation! C'est a partir de
+ce moment qu'elles rapportent a la constipation les mille et une miseres
+qui sont l'apanage des neurastheniques. Malheur a elles, surtout,
+quand elles entrent dans la voie des soi-disant traitements de la
+constipation! Elles commencent par user du lavement simple, tiede
+d'abord, puis tres chaud, puis tres froid; puis elles ont recours aux
+purgatifs doux, aux purgatifs plus violents, elles en arrivent aux
+grands lavages. Elles font tant et si bien qu'elles irritent leur
+intestin, et qu'a leur constipation anodine succede l'entero-colite
+membraneuse.
+
+A partir de ce moment, la vie leur devient insupportable et le cercle
+vicieux est etabli. Plus elles irritent leur intestin, plus la
+constipation devient opiniatre, et, pour lutter contre cette
+constipation opiniatre, elles irritent de plus en plus leur intestin.
+L'obsession entre alors en scene, elles ne pensent plus qu'a leurs
+fonctions alvines, a la liberte du ventre, qu'elles disent etre la plus
+necessaire des libertes. Elles donneraient la vie du genre humain pour
+obtenir une selle; elles se presentent a la garde-robe plusieurs fois
+dans la journee, sans succes ou avec des resultats insignifiants, et,
+cette impuissance les affolant, elles ont recours aux moyens les plus
+extraordinaires pour lutter contre l'odieuse constipation. Cet etat
+mental des constipes merite d'etre etudie de tres pres; et toute
+therapeutique qui ne cherche pas a le modifier est, par avance,
+condamnee a l'impuissance.
+
+La premiere chose a faire, quand on se trouve en presence d'un de ces
+constipes a obsession, est de lui persuader que la constipation n'est
+pas l'ennemie, n'est pas la cause immediate de toutes les miseres
+qu'il ressent, qu'elle n'est au contraire qu'un symptome d'importance
+secondaire, prouvant simplement qu'il y a quelque chose de defectueux
+dans le fonctionnement du systeme nerveux abdominal.
+
+Persuadez a vos malades qu'il leur suffit d'aller a la garde-robe tous
+les deux ou trois jours pour commencer, que, lorsqu'ils iront mieux, ils
+iront quotidiennement; invitez-les a ne s'y presenter qu'une fois par
+jour, a heure fixe, en leur interdisant, dans la mesure du possible d'y
+aller en dehors de l'heure reglementaire. Recommandez-leur de ne pas
+lutter contre la constipation, mais bien contre le trouble nerveux dont
+la constipation n'est qu'un symptome, et, s'ils vous ecoutent, si vous
+avez le don de les convaincre, ils seront par cela seul a moitie gueris.
+
+Cependant, comme il faut tenir compte de leur etat mental, et un peu
+aussi de la mentalite de l'entourage, on peut autoriser un petit
+lavement d'eau bouillie a prendre le matin du troisieme jour de
+presentation inefficace, a l'heure reglementaire de la presentation,
+lavement qui sera garde cinq minutes seulement. On peut encore, si l'on
+croit devoir faire de grandes concessions, permettre au malade, le soir
+du troisieme jour de presentation inefficace, un lavement d'huile, non
+pas avec 200 ou 300 grammes d'huile, mais avec quatre ou cinq cuillerees
+a bouche d'huile pure, lavement destine a etre garde toute la nuit; si
+l'on y ajoute une forte dose de suggestion, ce lavement aura, pour le
+lendemain, un effet magique.
+
+Les pilules de belladone d'apres la formule de Trousseau sont egalement
+recommandables; elles ont tout au moins l'avantage de ne pas etre
+nuisibles.
+
+Mais un agent veritablement utile, c'est le liquide orchitique de
+Brown-Sequard; c'est de la bouche meme du savant professeur que je tiens
+ce renseignement, et je me rappelle encore, comme si c'etait hier, le
+jour ou il me disait ces paroles: "De tous les services que m'ont rendus
+a moi-meme mes injections de suc orchitique, celui que je place en
+premiere ligne, bien avant tous les autres, c'est qu'elles m'ont gueri
+d'une constipation opiniatre". Et, ajoutait l'illustre maitre, "il faut
+avoir ete, comme moi, torture par la constipation pour savoir toutes les
+angoisses qu'elle occasionne".
+
+Or il faut remarquer que l'auto-suggestion n'a joue aucun role dans la
+circonstance, car M. Brown-Sequard ne s'attendait pas le moins du monde
+a cet effet des injections do liquide orchitique.
+
+Pour moi, utilisant ce precieux renseignement, j'ai traite et je
+traite encore par les injections de liquide orchitique les grands
+neurastheniques atteints de constipation opiniatre avec entero-colite.
+
+_Eaux minerales_.--Si nous donnons peu de creance aux medicaments de
+la pharmacopee, nous croyons, par contre, que les eaux minerales
+constituent des agents therapeutiques tres actifs. Voltaire, qui ne
+respectait rien, disait que les voyages aux eaux ont ete inventes par
+des femmes qui s'ennuyaient chez elles, et Diderot affirmait que, en
+general, les eaux sont le dernier conseil de la medecine poussee a bout.
+"On compte plus, ajoutait-il, sur le voyage que sur le remede."
+
+Tous les deux etaient, certes, des hommes d'esprit, mais ils parlaient
+la de choses qu'ils ne connaissaient point. Si incommensurable que soit
+la sottise humaine, les eaux n'auraient pas joui, depuis la plus haute
+antiquite, et ne jouiraient pas du renom qu'elles ont encore, si elles
+n'avaient pas vraiment une certaine efficacite.
+
+Certes, dans les bons effets des cures minerales, il faut compter, pour
+une certaine mesure, avec le changement de milieu, l'influence agreable
+du voyage; mais il ne faut pas oublier que cette influence, utile
+quelquefois, est quelquefois facheuse. Aussi faut-il n'envoyer aux eaux
+que les malades qui ont encore beaucoup de ressort, et dont le capital
+n'est pas serieusement compromis.
+
+Le changement de regime alimentaire qui est impose aux malades, dans les
+stations thermales, leur est parfois favorable, et peut avoir une part
+d'influence dans les bons resultats obtenus. Nous savons, en effet, que,
+a un moment donne, il est utile de ne pas se confiner dans un regime
+alimentaire suivi depuis trop longtemps, et aussi que, dans certains
+cas, il faut savoir brusquer l'estomac. Mais ce changement brusque, qui
+souvent est utile, peut etre dangereux, au contraire, quand le systeme
+nerveux n'est pas de taille a supporter le soudain assaut impose.
+
+C'est ce qui arrive souvent aux stations minerales, ou le bon effet
+des eaux est, en grande partie, contre-balance par la mauvaise hygiene
+alimentaire. De la l'utilite qu'il y aurait a instituer, dans toutes les
+villes d'eaux, des "tables de regime" comme il en existe dans toutes les
+maisons de sante bien tenues, ou chaque malade, pour ainsi dire, a le
+regime alimentaire qui lui convient, dose et surveille par le medecin de
+l'etablissement. Rien de semblable n'existe, malheureusement, dans nos
+stations minerales, parce que les medecins n'y sont pas libres de tous
+leurs actes, et ont a compter avec les hoteliers qui, eux-memes, ont a
+compter avec leurs chefs de cuisine.
+
+A Carlsbad, on a bien essaye de faire des "tables de regime"; et j'y
+ai vu moi-meme des menus imprimes; mais un bon nombre des mets qu'ils
+annoncaient se sont trouves n'exister que sur le papier. A Vichy, par
+contre, plusieurs medecins sont arrives a imposer a des tenanciers de
+pensions de famille l'obligation de donner aux malades des regimes
+varies, suivant les prescriptions medicales.
+
+Quant aux indications des eaux minerales, elles varient a l'infini.
+
+Certaines eaux ont certainement une action predominante sur tel on
+tel syndrome. Ainsi, ce n'est pas du tout en vertu d'une erreur
+d'observation, ou d'un engouement irreflechi, qu'on attribue aux eaux
+de Bagnoles de l'Orne une action presque specifique sur les troubles
+peripheriques de la circulation (varices, hemorroides, phlebites).
+Les malades atteints d'hemorroides, par exemple, voient surement, a
+Bagnoles, diminuer l'ensemble de leurs miseres (troubles nerveux,
+dyspeptiques), mais plus particulierement les miseres locales causees
+par leurs hemorroides. De meme Chatel-Guyon a une action non douteuse
+sur le symptome constipation, action que n'a pas Vichy, qui, au
+contraire, favorise la constipation pendant la duree du traitement.
+
+De meme, les eaux de Brides-les-Bains ont, chez certains enteralgiques,
+convalescents d'appendicite, etc., une action veritablement speciale. De
+meme encore, dans l'obesite, qui, comme nous le verrons, n'est qu'un des
+symptomes de la "maladie", elles ont une bienfaisance incontestable,
+surtout si, a leur action, on ajoute celle d'une gymnastique en montagne
+bien comprise et bien reglee. Les eaux de Bagneres-de-Bigorre n'ont pas
+d'action speciale, mais elles rendent de precieux services aux nerveux
+fatigues. Celles de Vichy sont absolument indiquees chez les malades
+dont le systeme nerveux digestif est en detresse, et la Grande Grille,
+en particulier, a une action d'une puissance extreme, qui ne s'explique
+pas plus par la theorie des _ions_ que par les theories chimiques, mais
+qui est indiscutable. Et il ne s'agit pas la de psychotherapie ni de
+suggestion; la Grande Grille a des effets qui lui sont propres, et Vichy
+est souvent un adjuvant dont on ne peut se passer. Mais il faut se
+rappeler que c'est une arme difficile a manier, comme toutes les armes
+puissantes, et qu'a Vichy il ne faut envoyer que les malades ayant
+encore une grande force de resistance vitale.
+
+Par contre, il ne faut pas croire qu'on ne doive y envoyer que des
+dyspeptiques. Parmi les 30 ou 35 malades que j'y envoie, chaque annee,
+il y en a au moins une dizaine chez lesquels les symptomes cerebraux
+predominent, a condition, bien entendu, que ces symptomes ne soient pas
+en rapport avec des lesions organiques; et ces malades se trouvent
+au moins aussi bien de Vichy que ceux qui n'ont que des symptomes
+gastriques ou hepatiques.
+
+Autrefois, on ne craignait pas d'envoyer a Bourbon-l'Archambault les
+malades atteints de lesions organiques du cerveau ou de la moelle,
+hemiplegiques, congestifs, etc. Depuis quelques annees, la physionomie
+de cette station a change. Il y a eu des accidents provoques par l'eau
+chaude sur les malades a arteres friables; et l'on se borne actuellement
+a y envoyer les malades a troubles medullaires superficiels,
+connus vulgairement sous les vocables de rhumatismes chroniques ou
+articulaires, sciatiques, nevralgies, etc. Marienbad, avec ses bains de
+boue, Franzenbad avec ses bains d'acide carbonique, rendent aussi de
+grands services aux rhumatisants et aux obeses sans lesions organiques
+appreciables.
+
+Seule, la station de Lamalou a garde le privilege de recevoir des
+malades a lesions organiques nettement definies, et dont nous ne nous
+occupons pas dans ce travail.
+
+Vittel et Contrexeville conviennent aux malades chez lesquels le trouble
+de la nutrition, qui n'est, en general, qu'un trouble du systeme
+nerveux, se traduit, sans que nous sachions pourquoi, par la formation
+de calculs, soit dans le foie, soit dans les reins[17].
+
+[Note 17: Pour supporter le traitement de Vittel, il faut avoir bon
+estomac, a cause de la quantite d'eau qu'on est oblige de boire. De la
+le nombre relativement limite de malades qu'on peut envoyer a Vittel.
+Mais fouillez le passe de ces malades, et vous verrez que, longtemps
+avant d'avoir la gravelle, ils ont eu de petits troubles cerebraux, ne
+fut-ce que des migraines, de petits troubles cutanes, de l'obesite. Un
+beau jour, une colique nephretique les surprend, et l'on se figure que
+c'est a partir de ce jour qu'ils sont devenus malades. Il n'en est rien.
+La colique nephretique n'a ete chez eux, qu'un accident; bien avant
+de l'avoir, ils avaient, meme du cote du rein, de petites miseres qui
+passaient inapercues: du lumbago, des urines chargees de sable. Et si,
+au moment ou l'on s'est apercu de ces petits symptomes, on les avait
+soignes methodiquement, par le repos ou l'exercice suivant les cas,
+par telle ou telle hygiene alimentaire, telle ou telle pratique
+hydrotherapique, telle ou telle hygiene cerebrale, ils n'auraient pas eu
+de coliques nephretiques, et n'auraient pas eu besoin d'aller a Vittel.
+Mais, ne cessons pas de le dire, ils sont bien heureux de recourir
+au traitement bienfaisant de Vittel pour se debarrasser d'une des
+manifestations importantes de leur "maladie", au moins d'une facon
+temporaire. Ils doivent seulement se rappeler que Vittel seul ne les
+guerira pas, quand meme ils y retourneraient tous les ans.]
+
+Les eaux arsenicales conviennent souvent a nos malades; la Bourboule en
+particulier, Saint-Nectaire chez les enfants et les jeunes gens.
+
+Mais nous ne voulons pas faire une revue des eaux minerales francaises
+et etrangeres. Tout ce que nous voulons prouver, c'est que les eaux
+minerales sont un agent therapeutique de premier ordre, un agent que
+tous les medecins doivent connaitre, non seulement parce qu'ils voient
+dans les livres, non seulement par oui-dire, mais en se donnant la peine
+d'aller les visiter. Il n'est meme pas mauvais qu'ils goutent, par
+eux-memes, aux diverses sources, et qu'ils tatent parfois des bains. Ils
+ne tarderont pas a voir que ce ne sont pas des agents indifferents: je
+leur recommande, en particulier, un bain a Salies-de-Bearn, a forte dose
+d'eau salee. Aussi le monde medical doit-il etre tres reconnaissant a
+celui de nos maitres, le professeur Landouzy, qui a organise, tous les
+ans, des caravanes scientifiques pour visiter les eaux francaises;
+quinze jours de voyage sous une bonne direction medicale sont plus
+utiles que six mois de travail dans les livres. On apprend ainsi a
+connaitre non seulement les eaux, mais aussi les medecins des stations,
+parmi lesquels il en est beaucoup qui ont des idees generales tres
+interessantes sur la pathologie. Ces medecins des villes d'eaux sont,
+d'ailleurs, pour les praticiens, de precieux collaborateurs, quand ils
+veulent bien ne pas se borner a prescrire les eaux en boisson, les
+bains, les douches, etc., et consentir a faire, en meme temps, oeuvre
+medicale veritable, c'est-a-dire surveiller le regime, doser avec soin
+le repos et l'exercice, et se souvenir que la psychotherapie ne perd
+jamais ses droits.
+
+_Voyages_.--Les gens du monde se figurent que les voyages font le plus
+grand bien aux malades en general, qu'a la suite d'un etat aigu, par
+exemple, des que le malade est transportable, il faut l'envoyer bien
+loin de chez lui, et que, dans les etats chroniques, ce deplacement
+lointain est la condition _sine qua non_ d'une guerison. Cette opinion
+est basee sur une erreur d'interpretation. Il est certain qu'un homme
+bien portant se trouve tres bien d'un deplacement annuel, et les
+vacances sont chose indispensable pour cet homme, quels que soient son
+age et sa situation. Il faut que, au moins une fois par an, l'homme bien
+portant mette, pendant quelques jours, son cerveau en jachere, prenne
+l'exercice dont il a ete en partie prive pendant le reste de l'annee.
+Ce temps consacre au repos cerebral n'est pas du temps perdu, c'est du
+temps bien employe.
+
+Les vacances sont egalement necessaires a l'enfant qui travaille: et par
+vacances nous entendons non seulement le repos cerebral, qui doit etre
+presque absolu,--ce qui, par parenthese, contre-indique l'usage des
+devoirs de vacances,--mais aussi, autant que possible, le changement de
+milieu, ne fut-ce que pendant une trentaine de jours. De la l'utilite
+des colonies de vacances, que le professeur Landouzy appelle "des
+croisades de paix et de redemption". Elles sont, dit-il tres justement,
+la "premiere ligne de defense contre la tuberculose". M. Plantet a fait
+sur ce sujet, a la demande de l'Office central du travail, un rapport
+des plus interessants et des plus complets, publie dans la _Reforme
+sociale_, (16 juin et 1er juillet 1905). Il resulte de ce rapport que la
+France est en retard sur les autres pays, sur le Danemark, l'Angleterre,
+la Suisse, l'Allemagne, la Belgique; que nous n'occupons, en somme, que
+le sixieme rang dans la lutte des societes contre le deperissement
+de leur race. Cependant, depuis 1882, la France est entree dans le
+mouvement, et les colonies scolaires francaises sont deja en nombre
+considerable: il y a les colonies de la ville de Paris, 26 institutions
+privees parisiennes, 40 comites de patronage s'occupant de procurer des
+vacances aux enfants pauvres de la capitale; et des colonies semblables
+fonctionnant dans cinquante-six villes de France. Au total, en
+1902, 14000 petits Francais ont beneficie de ces institutions
+philanthropiques[18].
+
+[Note 18: Dans l'interessant rapport de M. Plantet, chacune de ces
+colonies est etudiee avec des details suffisants pour qu'on puisse se
+rendre compte de son fonctionnement, du prix de revient, des resultats
+obtenus. Dans un premier type, les enfants sont loges en commun dans un
+meme local (villas scolaires, ecoles communales vacantes pendant l'ete,
+proprietes privees, louees, acquises, specialement amenagees pour
+abriter une collectivite a la campagne ou a la mer). C'est la colonie
+d'internat.
+
+Dans un second type, les enfants sont confies par petits groupes de
+deux a quatre au plus, a des familles de cultivateurs recommandables,
+moyennant un prix debattu, dans les regions reputees les plus saines.
+C'est le placement familial.--Les deux systemes presentent des avantages
+et des inconvenients qui sont analyses de tres pres dans le travail
+que nous signalons.--En ce qui concerne la sante, tous les rapports
+constatent la plus-value dans toutes les regions, en montagne, en
+plaine, a la mer, aussi bien dans les colonies collectives que dans les
+colonies familiales.
+
+Quant aux resultats moraux, tout depend de la colonie et de l'esprit
+qui l'anime. Beaucoup pensent qu'il ne suffit pas de faire gagner a de
+pauvres enfants une livre de graisse par semaine. Il y a mieux a faire,
+on peut realiser un bien plus durable: il faut viser a ce qu'ils
+rentrent meilleurs a leur foyer. Dans certaines colonies, un tel soin ne
+se devine guere. Dans d'autres, au contraire, c'est la pensee dominante
+et le reve du directeur. Le tout est de savoir choisir.]
+
+Non seulement l'homme bien portant, mais celui qui n'est qu'un peu
+fatigue par le surmenage cerebral, et par les petites emotions
+quotidiennes, se trouve tres bien de changer d'air, de milieu, non
+seulement une fois par an, mais meme chaque fois qu'il sent, chez lui,
+cette sorte de malaise cerebral premonitoire de la neurasthenie, ou
+certains troubles digestifs mal definis qui prouvent que son systeme
+nerveux abdominal n'est plus en fonctionnement parfait. Pour lui, un
+deplacement de quelques jours est extremement favorable. Ou qu'il aille,
+il verra son appetit renaitre, sa constipation disparaitre, la sante lui
+revenir. Que dis-je? chez certaines femmes nerveuses, mais au demeurant
+ayant encore un capital serieux, l'unique fait de monter en chemin de
+fer produit des effets appreciables, et, le jour meme du depart, on les
+voit transformees. Elles laissent a la premiere station leurs phobies,
+leurs inquietudes; c'est un changement a vue, un veritable coup de
+theatre.
+
+Mais autre chose est l'hygiene de l'homme bien portant, ou du candidat
+a la "maladie" dont le capital est encore presque intact, et autre
+l'hygiene du vrai malade. Voila ce que, d'une facon generale, les gens
+du monde ignorent. Ils s'obstinent, malgre eux, par le fait d'un faux
+raisonnement, a croire que ce qui fait du bien a l'homme valide doit
+en faire encore plus a l'homme malade. "Un bon bifteck saignant est
+certainement utile a un travailleur bien portant; combien il doit etre
+plus utile a un malade affaibli! Il va certainement lui rendre des
+forces. Donnons-lui donc de la viande saignante; plus il en prendra,
+plus vite il sera gueri!" Le malade proteste, il affirme que la viande
+saignante lui fait du mal: c'est egal, qu'on lui en donne au moins
+autant que son estomac pourra en digerer, ce sera toujours pour son
+bien! On disait la meme chose, autrefois, pour le vin; les gens
+intelligents commencent a comprendre que le vin, si utile a un
+travailleur bien portant, n'est pas un aliment heroique quand il est
+donne a des malades, meme sous forme de vins medicamenteux.
+
+De meme l'on raisonne pour l'exercice. Un exercice modere est utile aux
+gens bien portants; il faut donc l'imposer au malade. Ce dernier a beau
+dire que la moindre marche le fatigue, lui ote le peu d'appetit et de
+sommeil qu'il avait encore; c'est egal, il faut qu'il marche! On ne
+concoit pas qu'il doive rester a la chambre, du moment qu'il peut se
+tenir sur ses jambes. Le pauvre malade voudrait rester couche, il sent
+que le lit lui est utile; c'est encore la, dit-il, qu'il souffre le
+moins. Mais non, il faut qu'il se leve! Le lit ote les forces, le lit
+constipe! Et plus le patient est soi-disant bien soigne, plus il a a
+lutter contre ces prejuges, qu'on parvient difficilement a deraciner
+meme dans les milieux intelligents. Il ne faut pas non plus, dit-on,
+laisser le malade dormir le jour, sans quoi il ne dormira pas la nuit!
+Malheureux, qui ne voulez pas comprendre que l'insomnie de votre cher
+malade "tient a une excitation de ses cellules cerebrales, et que le
+sommeil est le meilleur remede a apporter a cette excitation, et que,
+par consequent, le sommeil du jour predispose au sommeil nocturne! Quand
+donc aurez-vous une notion un peu precise et raisonnee sur la pathogenie
+de tous ces troubles dont l'ensemble constitue la "maladie"?
+
+C'est aussi par une faute grossiere de raisonnement qu'on considere les
+voyages comme utiles aux malades. Encore une fois, ils sont utiles aux
+gens bien portants, et d'autant plus utiles qu'on se porte mieux, parce
+qu'ils permettent a l'homme doue d'un beau capital biologique de faire
+de ces petites avances dont nous avons parle deja, de ces placements a
+gros interets qui augmentent sa fortune. Accidentellement, il est vrai,
+il peut se faire que le placement soit malheureux: c'est ce qui arrive
+chez l'alpiniste qui aventure une trop grosse somme d'energie, et met
+quelquefois quinze jours a se refaire d'une excursion par trop fatigante.
+Mais enfin, en general, on peut dire que, chez les gens bien portants,
+ces risques de depenses exagerees sont reduits a tres peu de chose. Le
+malade, au contraire, est un indigent. Non seulement il ne doit pas
+depenser a tort et a travers, mais il doit parcimonieusement, et avec
+un soin jaloux, garder le peu qu'il possede encore, et chercher a faire
+des economies. Si son indigence est momentanee, il se remettra assez
+vite a flot. Si elle est definitive, _a fortiori_ devra-t-il chercher a
+ne pas faire de fausses depenses.
+
+Or, il ne faut pas se le dissimuler, pour le malade tout voyage est une
+depense; le changement d'habitudes, le surcroit de fatigue inevitable,
+a eux seuls, occasionnent de la depense nerveuse. Si c'est un grand
+malade, le voyage peut meme le tuer, comme il tue ces malheureux
+typhoidiques qu'on est quelquefois oblige, en campagne, ou qu'on se
+croit oblige d'evacuer a de longues distances, sur des cacolets qui
+les secouent d'une facon lamentable. Ils arrivent quelquefois morts a
+l'ambulance lointaine, d'autres fois demi-morts; mais toujours leur etat
+est extremement aggrave. Si on avait pu les soigner sur place, ou les
+evacuer a tres petites journees, dut-on les tenir prives des ressources
+de la therapeutique, et se borner a leur faire deux lotions fraiches par
+jour, ils auraient eu bien plus de chances de guerir. Je l'affirme au
+nom d'une experience personnelle, faite pendant la campagne de Tunisie.
+Mais, sans parler des etats aigus qui contre-indiquent absolument
+tout long deplacement, ne voyons-nous pas, tous les jours, des etats
+chroniques aggraves a vue d'oeil par les longs trajets? Cet illustre
+malade qui traverse toute la Russie pour aller au Caucase, dans le
+vain espoir de retrouver la sante, et qui voit son etat s'aggraver
+sensiblement en route; tous ces cardiaques, ces albuminuriques qui vont
+aux eaux lointaines chercher la guerison promise, et en reviennent bien
+plus fatigues que s'ils etaient restes chez eux? Et les tuberculeux
+avances! ces tristes victimes des theories regnantes et de la crainte de
+la contagion.
+
+Vous prenez la, dira-t-on, les cas extremes, et on commence a comprendre
+que les grands deplacements ne sont pas favorables aux grands malades.
+
+Oui, mais j'ajoute qu'ils ne sont pas, non plus, favorables aux malades
+_moyens_.
+
+Pour me faire comprendre, voyez cette jeune femme nerveuse qui ne digere
+plus, qui dort mal, qui est constipee, qui n'a pas ses regles depuis six
+mois; on se figure encore que, en lui faisant quitter le climat brumeux
+du Nord pour l'envoyer sur la cote d'Azur, on va lui faire le plus
+grand bien; c'est une profonde erreur. L'insolent ciel bleu du Midi lui
+paraitra odieux, et, apres quelques jours, elle souhaitera, dans son for
+interieur, de quitter le delicieux pays. Elle ne le dira pas, pour ne
+pas torturer son entourage, elle souffrira en silence; et il peut meme
+se faire qu'a la longue son etat s'ameliore; mais, surement, ce ne sera
+pas l'effet du changement de milieu. Et il peut bien se faire aussi que
+son etat s'aggrave assez pour que l'entourage se rende a l'evidence, et
+ramene a grands frais, et avec d'infinies precautions, la pauvre victime
+dans le milieu qu'elle n'aurait pas du quitter.
+
+En realite, le voyage n'est utile que chez les gens qui paraissent n'en
+avoir pas besoin. C'est pour bien faire comprendre notre maniere de voir
+que nous exagerons, a dessein, la formule de notre pensee.
+
+Il est bien certain qu'entre le malade grave, qu'on ne doit pour rien au
+monde deplacer, et l'homme qu'on est convenu d'appeler bien portant, et
+qui a tout interet a faire des voyages d'agrement, il existe toute une
+serie d'intermediaires auxquels les voyages peuvent rendre des services.
+Le changement radical de milieu, si dangereux pour le malade grave, peut
+etre utile a l'individu qui n'est que sur la frontiere de la "maladie".
+Quitte a avoir dans un hotel une nourriture moins bonne, moins
+hygienique, moins adaptee a l'etat de son estomac, un dyspeptique pourra
+se trouver bien de cette nourriture, si, en arrivant a l'hotel, il
+laisse ses preoccupations incessantes, enervantes, de Paris. Comme toute
+chose humaine, le deplacement peut avoir du bon et du mauvais, et on ne
+peut formuler de regles absolues pour les cas moyens; c'est au medecin,
+s'il est consulte, a peser le pour et le contre, et a donner les
+indications generales.
+
+Mais il y a quelques conseils qu'il devra donner toujours au malade.
+C'est:
+
+1 deg. De ne pas voyager de nuit.
+
+2 deg. De s'interdire les changements journaliers de stations, sauf dans
+les cas ou, pour une raison quelconque, on est oblige de gagner les
+altitudes. Dans ce dernier cas, il faut, au contraire, imposer au malade
+des stations intermediaires, car l'experience demontre que rien n'est
+prejudiciable a une grande nerveuse, par exemple, comme le voyage en une
+seule traite de Paris en Engadine. Elle peut etre sure que, en arrivant
+a destination, il lui faudra plusieurs jours pour s'adapter au nouveau
+milieu d'altitude, pour faire son acclimatation; pendant ces quelques
+jours, elle aura un malaise extreme, et, en particulier, de l'insomnie,
+tandis que, si elle s'etait arretee deux fois en route, elle n'aurait
+pas eu a payer ce tribut a la depression barometrique.
+
+3 deg. De s'interdire le voyage matinal; de ne pas croire que, parce que
+le lever a l'aube est favorable a l'alpiniste bien portant, il soit
+egalement favorable aux neurastheniques qui ont besoin de leur sommeil
+matinal.
+
+4 deg. Une prescription importante, c'est encore de se reposer, a l'arrivee
+a destination, pendant deux, quatre jours, suivant la valeur de
+l'individu, pour reparer la depense occasionnee par le voyage. Ce repos
+sera plus ou moins complet, suivant la gravite des cas. En principe, il
+vaut mieux pecher par exces que par defaut de prudence.
+
+5 deg. Pendant ces villegiatures, le malade ne devra pas faire de sorties
+quotidiennes, sous le fallacieux pretexte de s'entrainer; l'entrainement
+convient aux gens bien portants, mais le mot "entrainement" doit
+disparaitre du vocabulaire du malade. Certes, le role du medecin est
+d'entrainer le malade; mais cet entrainement, que j'appellerai medical,
+doit etre tellement progressif et mesure qu'il n'a, pour ainsi dire,
+rien de commun avec l'entrainement de l'homme bien portant et de l'homme
+de sport.
+
+Le malade ne devra faire un effort que tous les deux ou trois jours, et
+profiter des jours intermediaires pour se reposer. Ainsi il parviendra a
+reconquerir des forces, tandis que, s'il espere s'entrainer en depensant
+tous les jours un peu plus de son miserable capital, il ira droit a la
+ruine.
+
+On comprend aisement qu'un des facteurs importants du voyage est sa
+longueur. Le voyage autour du monde ne convient a aucun malade; on peut
+dire que, en general, il n'est pas necessaire d'aller tres loin. Le
+malade parisien, par exemple, se trouvera mieux d'une villegiature a
+Montmorency que d'une lointaine expatriation. On ignore trop l'extreme
+susceptibilite du malade au changement de milieu. Une simple promenade
+_extra muros_ impressionne le malade parisien, quelquefois en bien, mais
+le plus souvent en mal. Combien connaissons-nous de personnes qui
+ne peuvent pas aller jusqu'a Versailles sans avoir, au retour, une
+veritable courbature, une nuit de moins bon sommeil, et, les deux ou
+trois jours suivants, une aggravation de tous leurs symptomes morbides?
+
+Leurs parents, qui n'y comprennent rien, pretendent que c'est affaire
+d'imagination. Mais non, c'est un fait parfaitement explicable, et le
+medecin, qui connait cette susceptibilite invraisemblable, devrait
+se constituer l'avocat des patients, au lieu de faire chorus avec la
+famille et d'accabler le malade de conseils intempestifs. Certes, dans
+certains cas, par une suggestion puissante, en reveillant ce qui reste
+d'energie latente au malade, en faisant, en d'autres termes, de la
+psychotherapie reconfortante, il pourra, pour ainsi dire, dynamiser le
+malade et lui donner la force de supporter non seulement le voyage de
+Versailles, mais un voyage relativement lointain, et ce, pour le plus
+grand bien, car le malade reprend alors confiance en lui-meme. Mais,
+avant de donner cette suggestion, le medecin doit bien etudier son
+sujet, et savoir au juste ce qu'il vaut, sous peine de lui nuire en lui
+demandant un effort au-dessus de ses forces.
+
+Nous ne nous dissimulons pas que rien n'est plus difficile que de
+connaitre la valeur exacte d'un systeme nerveux; c'est presque
+impossible pour le medecin qui voit le malade pour la premiere fois.
+Dans le doute, il vaut mieux ne pas imposer une fatigue qui risquerait
+d'etre prejudiciable; on se repent rarement d'avoir ete trop prudent. Un
+element d'appreciation qui est d'un grand secours pour le medecin, en
+pareille occurrence, c'est le desir du malade lui-meme.
+
+S'il ne desire pas voyager, s'il se dit fatigue, il y a gros a parier
+qu'il l'est en realite. Le malade a toujours, en effet, une vague
+conscience de sa valeur, et il faut tenir compte de son appreciation.
+Si, au contraire, il manifeste vivement le desir de changer de milieu,
+c'est qu'il sent vaguement qu'il a des reserves de force nerveuse ayant
+besoin d'etre utilisees; il a un sourd instinct qui, en general,
+le guide bien. Mais alors, direz-vous, le role du medecin est
+singulierement restreint; il consiste a s'enquerir plus ou moins
+discretement des desirs du malade, et a les transformer habilement
+en prescriptions medicales? A vrai dire, ce serait encore de la
+psychotherapie; mais nous ne concevons pas les choses de cette facon.
+Quelquefois, il arrive que l'instinct du malade le guide mal; il est
+devoye par des auto-suggestions, des prejuges ataviques, dos theories
+plus ou moins scientifiques; et le role du medecin est, en ce cas, de
+remettre tout au point, de demontrer a son malade que son instinct, dans
+telle ou telle circonstance, le guide de travers; que, bien qu'il n'en
+ait pas envie, il doit aller de l'avant; et le medecin merite alors le
+beau titre de directeur de la sante.
+
+_La mer_.--Les voyages a la mer auraient du, en bonne logique, etre
+etudies a la suite des cures thermales, parce que, en somme, le bain de
+mer est un agent therapeutique comparable aux bains d'eau salee qu'on
+va prendre a Rheinfelden, Salies, Arcachon, Mouthiers-Salins, etc. Mais
+nous les placons a dessein a la suite de l'etude des voyages, parce
+que, dans la pratique, le bain de mer est plutot considere comme voyage
+d'agrement que comme traitement medical. Cela est si vrai que le medecin
+est rarement consulte sur l'opportunite du traitement marin, sur le
+choix de la plage: et c'est a tort. D'autre part, aux bains de mer, le
+traitement n'est pas surveille comme il l'est dans les stations d'eau
+salee, et c'est egalement regrettable; car la medication par l'eau de
+mer est active, et son emploi n'est pas indifferent, surtout lorsqu'il
+s'agit de malades impressionnables, auxquels la moindre intervention
+fait du bien ou du mal.
+
+Les principaux conseils que nous ayons a donner aux malades livres a
+eux-memes, a la mer, sont les suivants:
+
+1 deg. Ne pas prendre de bains des l'arrivee, et se reposer des fatigues du
+voyage, comme nous avons dit qu'il fallait toujours le faire;
+
+2 deg. Se rappeler que l'air marin a, par lui-meme, une action appreciable,
+et qu'il n'est pas toujours utile de prendre des bains; qu'on peut, dans
+certains cas, se contenter de stationner pendant plusieurs heures par
+jour au bord de la mer;
+
+3 deg. Se rappeler aussi qu'une saison au bord de la mer constitue un
+veritable traitement mineral. Il faut donc au moins un mois pour obtenir
+des effets serieux; et, par consequent, il n'est pas raisonnable d'aller
+a la mer pour huit jours; c'est s'exposer a la fatigue du voyage et de
+l'acclimatation sans aucun profit. _A fortiori_, ne doit-on pas prendre
+un bain de mer accidentel, comme le font les maris qui, par train
+special, arrivent toutes les semaines aux plages voisines de Paris, et
+se croient obliges de prendre le bain traditionnel du dimanche. Ils
+ont contre eux la fatigue du voyage, fait dans des conditions plutot
+facheuses, l'influence du changement brusque de milieu, les trop douces
+emotions du revoir conjugal, et le bain de mer acheve de leur soutirer
+une reserve d'influx nerveux. Le tout se solde, parfois, par un etat
+subaigu, au retour, qui recoit le nom d'embarras gastrique, et auquel se
+joignent souvent des douleurs rhumatismales.
+
+Nous ne pouvons pas indiquer, dans cette etude rapide, les indications
+et contre-indications des bains de mer. Le principe general est qu'il ne
+faut pas en donner aux malades a capital restreint, et que, en realite,
+ils conviennent surtout aux gens bien portants. Plus le capital est
+entame, plus aussi il faudra de prudence dans l'administration du bain,
+au point de vue de sa frequence et de sa duree. Tout ce qu'on peut dire,
+c'est qu'il faut, en general, le prendre tres court, cinq minutes en
+moyenne.
+
+Enfin, il faut tenir compte des effets produits par les deux ou trois
+premiers bains. S'ils amenent de l'insomnie, c'est qu'ils sont trop
+prolonges, ou trop frequents, ou tout a fait contre-indiques. Il ne faut
+pas croire qu'on puisse s'y habituer, et que, si les premiers font du
+mal, les suivants feront du bien. D'une facon generale, d'ailleurs,
+l'organisme ne s'habitue pas a ce qui lui est nuisible; et les
+medications, quelles qu'elles soient, ne doivent jamais faire de
+mal, meme momentanement. Mais c'est la un point de doctrine dont la
+demonstration nous entrainerait trop loin, et en dehors de notre plan.
+
+
+
+
+TROISIEME PARTIE
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+LA PERIODE DE DECLIN
+
+
+
+Nous avons a dessein place dans l'etude de l'homme adulte la plus grosse
+part de nos considerations therapeutiques, parce que, a vrai dire, c'est
+l'age adulte qui est le plus interessant au point de vue medical comme
+au point de vue social, et que c'est pendant cette periode de la vie que
+le medecin peut faire le plus de bien au malade.
+
+Au contraire, a partir du moment ou l'etre humain est arrive au
+sommet de sa courbe evolutive, et, par consequent, ou il va decliner,
+l'importance des agents therapeutiques se limite de plus en plus,
+jusqu'a aboutir a zero quand l'homme arrive a la fin de sa carriere.
+
+Dans les phases de la vie qui nous restent a etudier, la therapeutique
+doit viser, avant tout, a eviter les depenses de capital: mais son role
+pratique n'en reste pas moins tres appreciable; et l'on ne sait
+pas assez combien une bonne direction medicale pourrait prolonger
+l'existence de l'homme arrive a la periode de declin, voire meme a une
+etape avancee de cette periode.
+
+Theoriquement, la periode de declin peut commencer le jour de la
+naissance. C'est ce qu'on observe chez les enfants qui n'ont pas la
+force de vivre, et qui meurent apres deux ou trois jours. A l'extreme
+oppose, on voit des individus qui ne commencent a decliner qu'a un age
+tres avance, ou encore dont la vie est brutalement interrompue, a un
+age relativement avance, par un accident, avant que ne soit survenu le
+commencement de la periode de declin. C'est que ces hommes a prodigieuse
+sante sont venus au monde avec un excellent capital initial, que leurs
+parents ont su ameliorer pendant la premiere enfance, et qu'ils ont
+ensuite ameliore eux-memes en s'interdisant toute depense excessive, ou
+en ne risquant qu'a bon escient une certaine partie du capital, pour lui
+faire rapporter davantage.
+
+Chez ces individus fortunes, les affections intercurrentes ont, comme
+nous l'avons dit, peu de prise. Ces privilegies sont semblables a
+l'homme qui a recu les dix talents et qui, sachant les faire fructifier,
+en rapporte dix autres, et recoit encore, en surplus, une recompense.
+Chez ces individus, le declin n'arrive que tres tardivement, et ils
+peuvent atteindre soixante ans tout en restant jeunes de coeur, de
+corps, et d'esprit.
+
+Entre ces deux extremes, tous les intermediaires sont possibles; et
+nombreux sont les hommes qui commencent a decliner a trente ans, qui
+sont des vieillards a quarante ans. La plupart, cependant, commencent
+a decliner vers cinquante ans, et se maintiennent tant bien que mal
+pendant quelques annees, puis declinent a vue d'oeil a partir de
+soixante ans. Malheur a eux quand, a cet age, ils prennent une
+pneumonie! D'ailleurs la moindre "maladie" accidentelle les deteriore
+pour plusieurs mois, et l'on est tout etonne de la lenteur de leur
+convalescence. C'est a partir de ce moment que les tares organiques,
+latentes jusque-la, se revelent, que l'homme qui avait une endocardite
+avec laquelle il vivait en bonne intelligence, et dont parfois meme
+il ne se savait pas atteint, voit tout d'un coup son coeur devenir
+au-dessous de sa tache. A la suite d'un coup de froid insignifiant,
+d'une indigestion, d'un exces alimentaire, d'une emotion violente, d'une
+grippe qui paraissait benigne, il a de la dyspepsie, des palpitations,
+des intermittences du pouls, puis un peu d'enflure des jambes; toutes
+choses dont, au reste, le repos au lit suffit pour le debarrasser cette
+premiere fois, parce qu'il n'est pas encore completement use. Mais, six
+mois apres, sous l'influence d'une cause semblable, il a une nouvelle
+atteinte, un peu plus de dyspnee, un peu de congestion de la base gauche
+du poumon, ou quelquefois des deux bases, un peu plus d'enflure des
+jambes; et, cette fois, le repos au lit, la diete lactee, ne suffisent
+pas a le remettre en etat.
+
+La digitale est alors indiquee, a la dose de 10 centigrammes par jour en
+infusion dans 200 grammes d'eau, que le malade prendra de deux heures en
+deux heures, jusqu'au moment ou il aura une salutaire crise urinaire.
+Grace a ce precieux medicament ainsi administre, il fera encore les
+frais de cet assaut; mais, la fois suivante, les memes influences
+insignifiantes ameneront l'affolement du coeur avec albuminurie, et
+alors la decheance pourra etre irremediable.
+
+Il est certain que si, dans l'intervalle de ces assauts, notre homme
+s'etait ecoute vivre, s'il n'avait rien laisse au hasard, si une sage
+direction medicale avait dose son alimentation, son travail, son
+sommeil, s'il n'avait pas eu d'emotions, si, pour conserver sa vie,
+il avait, en quelque sorte, cesse de vivre, il aurait survecu plus
+longtemps et n'aurait pas eu sa deuxieme atteinte; mais ce qu'il faut
+bien se rappeler, c'est que, des sa premiere atteinte, ses jours etaient
+comptes. Cette premiere atteinte denoncait deja l'insuffisance de son
+systeme nerveux, incapable de donner au muscle cardiaque la force voulue
+pour faire son office de pompe aspirante et foulante; le declin, qui
+avait peut-etre commence quelques annees avant, s'etait traduit des le
+jour de ce premier accroc.
+
+Le declin peut n'etre qu'apparent; et les symptomes revetent parfois une
+gravite qui fait croire, a tort, a l'entourage qu'il existe une breche
+serieuse ou irremediable dans le capital vital du malade, alors qu'il
+n'est touche que superficiellement. C'est au medecin qu'il appartient
+de faire un bon diagnostic, d'ou decoulent et le pronostic et le
+traitement. Certes, le probleme est souvent difficile a resoudre,
+et, pour y arriver, le medecin n'a pas trop de toute sa finesse
+d'observation, de toute son experience, de toute sa penetration. C'est
+dans ces cas que la medecine est veritablement un art, et le medecin un
+artiste, appele a utiliser de son mieux les donnees scientifiques que
+ses etudes anterieures lui ont fournies.
+
+Il aura naturellement, pour l'aider dans cette tache, l'examen physique
+du malade, et, en particulier, l'exploration abdominale, le ventre
+etant, de tous les organes, celui qu'on peut le plus facilement
+explorer, par la vue, le palper, la percussion; il aura, pour l'aider,
+l'analyse des urines, trop souvent negligee. Il sera egalement seconde
+par l'etude du passe: il ne manquera pas de fouiller l'heredite,
+l'evolution anterieure de la vie, chez le sujet qu'il examine. Celui-ci
+a-t-il eu de grands assauts, et s'est-il ressaisi completement? En ce
+cas, c'est une presomption en sa faveur: ce passe prouve qu'il a une
+grande elasticite, un capital serieux, et qu'il est possible que, dans
+la crise actuelle, il rebondisse encore une fois.--Au contraire n'a-t-il
+jamais eu d'assaut important? le probleme devient alors plus difficile,
+car le medecin manque d'une base pour apprecier la valeur reelle du
+capital. Aussi fera-t-il bien de rester dans une prudente reserve, et
+si, dans le cas precedent, il a ete en droit de rassurer la famille
+malgre la gravite apparente de l'etat du malade, dans le second cas, au
+contraire, il ne doit dire qu'une chose: "Je ne sais pas."
+
+Pour ma part, je me mefie beaucoup des hommes a sante insolente, n'ayant
+jamais eu besoin de soins, que je vois brusquement atteints par une
+"maladie" accidentelle, par la grippe en particulier. Me trouvant sur
+un terrain inconnu, je me demande, tout d'abord, si leur capital etait
+aussi bon qu'il le paraissait, et si la grippe ne va pas provoquer la
+faillite, la debacle.
+
+Ce sont la, je le repete, des problemes cliniques extremement difficiles
+a resoudre; mais ils ont un grand interet au point de vue du pronostic a
+porter, et du traitement a instituer. Et cet interet est immediat: car
+si le medecin soupconne, chez son malade, une alteration profonde que ne
+traduit pas l'ensemble symptomatique, il doit redoubler de precautions,
+sa surveillance doit etre incessante, son zele doit prevoir les moindres
+incidents, ne rien laisser au hasard. Il a alors a lutter non seulement
+contre la "maladie", mais aussi contre le malade, souvent indocile, et
+contre les familles, qui trouvent qu'on en fait trop, qu'on prend trop
+de soins, que le malade devrait se lever pour regagner des forces,
+sortir pour se distraire, reprendre une partie de ses occupations pour
+ne pas nuire a sa carriere; estimant, _in petto_, que le medecin userait
+de discretion en espacant davantage ses visites, etc. Quoi qu'il arrive,
+ce sont de mauvais cas pour le medecin. Il est accuse, si le malade
+guerit, d'avoir retarde sa convalescence, et, s'il succombe, de ne
+l'avoir pas bien soigne. Car enfin, un homme si bien portant! et qui
+succombe a la suite d'une grippe, presque sans fievre! Surement, c'est
+le medecin qui est coupable! Il n'a, pour se consoler, que la conscience
+du devoir accompli. Et d'ailleurs il peut aussi se dire que, dans
+d'autres cas, on a attribue exclusivement a ses bons soins ce qui etait
+du, en grande partie, a la valeur du sujet; il y a donc compensation.
+
+En somme, le medecin qui se trouve en face d'un malade quelconque est
+appele a resoudre le probleme suivant: Etant donnes la valeur anterieure
+du malade A, et le dechet que lui fait perdre la "maladie" B, quelle est
+la valeur du capital restant A--B? Le simple bon sens indique que
+cette equation ne peut pas se resoudre par l'algebre, puisque nous ne
+connaissons au juste ni A ni B. Aussi le medecin ne doit-il jamais
+quitter le terrain, relativement solide, que lui fournit la science,
+pour se perdre dans les abstractions. Il doit seulement se rappeler la
+parole d'Hippocrate: _Judicium difficile_, et faire de son mieux pour
+approcher le plus possible de la solution du probleme, qui, sans etre
+d'ordre mathematique, a cependant une solution.
+
+"Quand on fait ce qu'on peut, on rend Dieu responsable." [V. HUGO]
+
+Existe-t-il, du moins, des symptomes permettant d'affirmer que l'homme
+a atteint l'apogee de son evolution, et est sur la pente du declin? Eh!
+non, tant qu'il est bien portant Il est evidemment moins fort, moins
+actif, que pendant la periode de croissance, il supporte moins les
+petits ecarts de regime, les fatigues, il est plus vulnerable, en un
+mot, mais ce n'est pas un malade par cela seul qu'il est en periode de
+declin. S'il veut eviter la "maladie", il le peut, dans une, certaine
+mesure, en s'ecoutant vivre, en surveillent son hygiene quotidienne, en
+ne faisant pas de fausses depenses ou de depenses exagerees, ou, s'il
+est oblige d'en faire par hasard, en les compensant aussitot par une
+exageration momentanee de prudence. Bref, la periode de declin est la
+periode des precautions. L'homme en declin devrait se rappeler qu'il
+faut "etre de sa sante" comme il faut "etre de sa condition", comme il
+faut etre "de son temps". En usant de ces precautions, il peut prolonger
+tres longtemps la duree de sa phase evolutive, et atteindre ainsi
+sans transition la vieillesse, qui pourra, si elle est egalement bien
+surveillee, le conduire, sans transition brusque, a la mort.
+
+Mais, quelques precautions qu'il prenne, les circonstances de la vie
+sont telles que, fatalement, il rencontre sur son chemin des influences
+qui font baisser brusquement sa valeur. Quelles sont ces influences
+inevitables? Ce sont toutes celles que nous avons deja etudiees
+dans l'enfance, dans l'adolescence, et dans l'age adulte: erreurs
+d'alimentation, causes morales surtout, etc.
+
+Y en a-t-il cependant, parmi ces influences, qui soient plus speciales
+a la periode de la vie que nous etudions, la periode comprise entre
+cinquante et soixante-cinq ans?
+
+Chez la femme, tout le monde admet que la menopause produit des
+perturbations considerables; la preuve, c'est qu'on s'accorde a appeler
+"age critique" l'age de la cessation des regles. La menopause ramene
+souvent des troubles de sante qui avaient disparu depuis longtemps, et
+amene quelquefois des troubles nouveaux, tels que ces sueurs profuses
+dont se plaignent amerement les malades. Nous avons en vain essaye
+contre elles l'emploi de l'opotherapie ovarienne, et nous croyons que
+c'est un moyen non seulement inutile, mais dangereux, et que le mieux
+est de savoir attendre, en mettant la malade a un regime restreint.
+
+Dans les deux sexes, les emotions morales jouent encore, a cet age,
+un role considerable. C'est une fille mal mariee, un fils qui fait le
+chagrin de sa famille, c'est l'isolement au milieu d'indifferents, la
+perte des amis de la premiere heure, l'age des desillusions, l'automne
+de la vie, en un mot. Dans tous les cas, les pratiques de la
+psychotherapie sont d'un incontestable utilite: seules, elles ne
+suffisent pas a guerir un homme rendu malade par des influences morales;
+mais, associees aux autres agents therapeutiques, elles sont toujours
+d'une grande utilite et souvent d'une necessite absolue. J'ai plus fait
+en reconciliant avec son fils un pere que le chagrin avait terrasse,
+en lui demontrant la necessite et la legitimite du pardon, qu'en
+le traitant, comme on le faisait depuis longtemps, avec toutes les
+ressources de la pharmacopee et des agents physiques.--Le fonctionnaire
+qui prend sa retraite, et se voit brusquement condamne a une oisivete
+forcee, ne sait pas que faire de son temps. En vain cherche-t-il, dans
+la societe des hommes de son age, un remede a son desoeuvrement; et
+quant a esperer trouver chez les gens jeunes de sa famille un reconfort
+quelconque, il n'y doit pas songer. Les plus jeunes ont leurs affaires,
+et les affaires sont les affaires; c'est tout au plus si la fille vient
+faire ses couches a la maison.
+
+Bref, une serie de chagrins multiples, auxquels on est encore sensible,
+sont l'apanage ordinaire de cette periode de la vie. C'est a cet age,
+aussi, que se soldent,--car tout se paie,--les erreurs du passe, les
+fautes contre l'hygiene. Alors arrivent les traites imprevues, et, quand
+le capitaliste veut mettre de l'ordre a ses affaires, il s'apercoit
+trop tard que, depuis plusieurs annees, il ne s'est pas contente de
+ses revenus et qu'il a ecorne son capital. Mais, dira-t-on, pouvait-il
+s'apercevoir de la mauvaise gestion de sa fortune? C'est l'eternel
+probleme du "Connais-toi, toi-meme!" de la sagesse antique. C'etait a
+lui de voir que, de temps a autre, il avait de ces petites defaillances
+de sante qu'il traitait a la legere, en leur attribuant des causes
+banales et qui auraient du etre, pour lui, des avertissements
+(l'avertissement sans frais du percepteur). Il aurait du, en homme bien
+avise, rester toujours en deca de ce qu'il pouvait donner.
+
+Mais enfin le mal est fait; et il est encore temps, sinon de le reparer
+completement, au moins de l'attenuer dans une notable mesure, en se
+surveillant de pres, et en ne laissant rien au hasard de ce qu'on peut
+lui enlever par prudence et par calcul.
+
+Certaines natures ultra-genereuses ne s'apercoivent pas qu'elles
+depensent plus qu'elles ne devraient le faire; elles n'ont pas la
+bonne fortune de recevoir les petits avertissements que nous venons de
+signaler. Leur debordante sante fait l'envie de tout le monde; mais ces
+privilegies sont souvent des desherites. Nous avons dit deja ce qu'il
+fallait en penser, quand ils se trouvent aux prises, brusquement, avec
+une affection accidentelle.
+
+Malheur aussi a l'homme qui, a cet age, se laisse entrainer par un
+renouveau de passion sexuelle! Il s'impose des depenses trop fortes pour
+sa reserve de sante, surtout s'il en arrive a forcer ses talents. Il
+faut aussi compter avec les aberrations de l'instinct sexuel, assez
+frequentes a cet age; et alors la neurasthenie vengeresse ne tarde pas a
+s'installer, sous une forme qui rappelle, par sa brutalite d'apparition
+et la gravite des symptomes, l'hystero-neurasthenie traumatique.
+
+En effet, du jour au lendemain, cet homme, vaillant jusqu'alors,
+subit un veritable effondrement. Non seulement il perd tout d'un coup
+l'aptitude sexuelle, ce qui est pour lui la source d'un grand chagrin,
+mais il perd, en meme temps, l'appetit, le sommeil, les forces. La
+constipation entre en scene; des douleurs nevralgiques variees,--ou,
+pour mieux dire, des _algies_, car la douleur ne suit pas le trajet des
+nerfs, le torturent nuit et jour. Il a une sensibilite excessive de
+l'ouie, un erethisme de tout le systeme nerveux, qui devient comme une
+lyre a cordes trop tendues que fait vibrer douloureusement le moindre
+souffle. Cet etat peut n'etre que passager, si le malade a le bon esprit
+de s'en avouer a lui-meme la cause determinante et de la supprimer.
+Mais cela meme ne suffit pas toujours: _Sublata causa, non tollitur
+effectus._ Le branle est donne a la cellule nerveuse, le systeme
+nerveux, longtemps patient, s'est tout a coup revolte, et il faut des
+mois et des annees de soins methodiques pour lui rendre son equilibre.
+C'est dire que, pendant ces mois et ces annees, le medecin devra
+surveiller non seulement l'hygiene sexuelle, dont il n'est plus
+question, mais l'hygiene alimentaire, donner les repas frequents que
+necessite un estomac toujours sur le point d'entrer soit en etat
+paralytique ou en etat spasmodique; une alimentation non excitante
+(pates, purees), sans vin, et sans les toniques qui passent, a tort,
+pour reveiller les forces. Le repos physique est egalement indique.
+
+C'est dans ces cas qu'un changement de milieu, bien compris, bien
+dirige, peut etre utile a divers titres. D'abord, il eloigne la victime
+de la cause initiale de son mal, ensuite il lui permet d'apprecier
+souvent les soins affectueux et tendres d'une femme momentanement
+negligee.
+
+La psychotherapie joue aussi un role enorme dans le traitement de ces
+malades qui, d'un jour a l'autre, sont devenus craintifs, scrupuleux a
+l'exces, ayant peur de mourir, tenailles par des remords d'une intensite
+morbide. Le medecin anime d'un esprit large et charitable peut leur etre
+d'un grand secours, en mettant toutes choses au point, et en rasserenant
+leur conscience dans la mesure qui convient.
+
+Ce tableau de la "maladie" de l'age critique, chez l'homme, n'a rien
+d'exagere. Nous avons observe plusieurs cas semblables, ou des hommes
+bien portants jusqu'alors ont paye cher leurs ecarts intempestifs.
+
+Le plus souvent, les malheurs de ce genre arrivent chez des hommes qui,
+auparavant, n'etaient pas debauches, offraient meme le modele d'une vie
+exemplaire; maintenus par des principes severes, ils avaient ete fideles
+a la foi conjugale, et, alors meme qu'ils etaient veufs, ils etaient
+restes fideles au dela du tombeau; et puis, un beau jour, une occasion
+se presente et les surprend; c'est une Sapho quelconque rencontree
+en chemin de fer; l'homme se trouve desarme devant la tentation, il
+succombe, et, une premiere chute en entrainant de nombreuses a sa suite,
+il devient enrage de vice. Aussi ne saurions-nous trop engager l'homme
+mur, trop confiant en lui-meme, a veiller toujours, car le peril est
+insidieux et les risques sont grands.
+
+C'est a l'age que nous etudions que se manifestent les troubles
+prostatiques et urinaires, resultats tardifs de blennorragies mal
+soignees et considerees comme une bagatelle par le jeune homme, plutot
+fier d'avoir pris un brevet de virilite. C'est vers cinquante-cinq ans
+que le retrecissement du canal provoque des miseres variees, que nous
+n'avons pas a decrire ici, mais qui finissent par amener la mort
+prematuree si le chirurgien n'intervient pas.
+
+Ainsi s'explique l'absence de tout retrecissement chez les hommes qui
+ont depasse soixante-cinq ans: ceux qui avaient des retrecissements sont
+morts avant cet age.
+
+C'est aussi vers l'age de soixante ans que la prostate entre en scene.
+Certes, les affections de la prostate ne sont pas toujours d'origine
+blennorragique; mais elles sont, plus qu'on ne le croit, dues a des
+erreurs dans l'hygiene sexuelle.
+
+Quant aux autres affections capables de faire brusquement baisser le
+capital, elles ne donnent lieu a aucune consideration particuliere.
+Nous devons pourtant nous arreter encore, en passant, sur trois
+manifestations morbides specialement frequentes a l'age en question: le
+diabete, l'albuminurie, et l'obesite.
+
+_Diabete_.--L'apparition du diabete est, certes, chose facheuse; mais le
+plus grand malheur qui puisse arriver a un diabetique impressionnable,
+c'est de trouver un medecin qui lui annonce, sans menagements, la
+facheuse nouvelle. A partir de ce moment commence, pour le malade,
+une incessante preoccupation morale, aggravee encore par un regime
+alimentaire qui lui cause plus de dommages que le diabete lui-meme. Il
+est vrai de dire que, depuis quelques annees, les medecins se sont
+un peu departis de la cruelle severite qui, autrefois, les rendait
+redoutables aux diabetiques. On veut bien admettre, desormais, que le
+regime des diabetiques comporte certains temperaments, et que les pommes
+de terre en robe de chambre, par exemple, peuvent etre allouees, voire
+meme en abondance.
+
+Mais il n'en reste pas moins vrai que la situation d'un diabetique,
+traite d'apres les principes classiques, est encore loin d'etre
+rejouissante. Elle sera telle jusqu'au jour ou l'on comprendra enfin
+qu'il n'y a pas deux diabetiques devant etre soignes par le meme regime,
+ou plutot qu'il n'y a pas de regime du diabete, le diabete n'etant qu'un
+symptome qui ne merite pas qu'on s'acharne sur lui.
+
+Aux uns il faudra beaucoup de viande et du vin, aux autres la diete
+lactee absolue pendant quelques jours, et le regime des potages au lait
+ensuite. Et entre ces deux extremes, toutes les combinaisons du regime
+peuvent etre indiquees. Le medecin doit imposer le repos au lit absolu
+au diabetique qui maigrit et perd ses forces, l'exercice modere dans les
+autres cas, mais, jamais d'exercice force, parce que le diabetique a
+toujours des combustions exagerees, comme le professeur A. Robin l'a
+tres elegamment demontre. On aura a s'occuper aussi de l'etat mental du
+malade, et a ne pas negliger la psychotherapie. Le diabete peut etre
+provoque, experimentalement, en touchant un point precis du quatrieme
+ventricule du cerveau; et les diabetiques vraiment graves sont ceux
+qui le deviennent a la suite d'une chute sur la tete: ces deux faits
+prouvent assez l'importance des troubles du systeme nerveux dans la
+pathogenie du diabete, et la necessite de faire une grosse part aux
+soins moraux dans le traitement du diabetique.
+
+_Albuminurie_.--L'albuminurie donne lieu a des considerations de meme
+ordre.
+
+Comme le diabete, elle est un symptome indiquant un etat de
+deterioration generale de l'organisme; c'est, le plus souvent, un
+symptome grave, mais quelquefois aussi un phenomene sans grande
+importance.
+
+Tout le monde connait l'albuminurie de l'adolescence, intermittente,
+venant apres la moindre fatigue. On sait encore que le seul fait de
+se lever du lit et de proceder aux soins de la toilette suffit pour
+provoquer l'apparition de l'albumine, qui n'existait pas dans l'urine
+emise pendant que le sujet etait au lit: c'est ce qu'on appelle
+l'albuminurie _orthostatique_ ou _physiologique_,--terme detestable,
+parce qu'il n'y a pas d'albuminurie physiologique, pas plus que de
+glycosurique physiologique. Cette albuminurie de peu d'importance
+survient toujours chez des sujets qui ne sont pas en bon etat de sante,
+et indique, par consequent, qu'ils doivent etre tenus a vue, et soignes
+suivant les principes generaux que nous avons deja enonces.
+
+Chez l'homme adulte, la presence de l'albumine dans l'urine est toujours
+d'un pronostic plus serieux. Parfois cependant, la encore, l'albuminurie
+n'est que transitoire, et coincide avec une decharge d'acide urique par
+les reins. Si l'on ne soumet pas le malade ainsi touche au regime lacte
+absolu, qui acheverait de l'epuiser, si on le laisse au repos, si on lui
+donne a prendre un peu de benzoate de soude, l'orage passe vite sans
+laisser de traces.
+
+D'autres fois, l'albuminurie, sans etre transitoire, est intermittente,
+meme chez l'adulte. Nous connaissons un malade qui, depuis quatre ans
+que nous le soignons, a de l'albumine chaque fois qu'il monte a cheval.
+Il peut faire jusqu'a 20 kilometres a pied sans avoir d'albumine; mais
+une seule promenade a cheval fait reapparaitre l'albumine et, malgre la
+dose considerable revelee par l'analyse apres l'exercice du cheval, il
+est, au demeurant, bien portant en apparence, et a une vie des plus
+actives.--Je connais aussi un medecin qui a, depuis des annees, de
+l'albumine en permanence; apres s'en etre beaucoup inquiete, et avoir
+suivi divers traitements et divers regimes, il a fini par ne plus faire
+que de l'hygiene generale, manger raisonnablement, eviter le surmenage;
+et il est, en somme, en aussi bon etat que possible.
+
+J'ai cite, dans une etude sur le _Cacodylate de Soude_ que j'ai publiee
+en 1901, l'histoire d'une jeune malade ayant, depuis 1898, a la suite
+d'un coup de froid, beaucoup d'albumine, et a laquelle j'ai donne des
+doses considerables de cacodylate, en injections, pendant un mois. J'ai
+eu, a ce moment, le bon esprit de ne pas attribuer exclusivement au
+remede la survie de la malade. Or, elle s'est mariee en 1900: depuis,
+elle a cesse toute medication, pour se borner a prendre de la viande
+crue et beaucoup de repos. Elle a encore, actuellement, 3 a 4 grammes
+d'albumine par jour, et va tres bien.
+
+On voit que tout est loin d'avoir ete dit sur la valeur pronostique de
+l'albuminurie. Mais il n'en est pas moins vrai que, le plus souvent, la
+presence de l'albumine chez l'etre humain, a l'age que nous etudions,
+est un symptome qui doit inspirer au medecin des craintes serieuses,
+surtout quand, en meme temps que l'albumine, il y a du sucre. Cette
+combinaison m'a toujours semble etre un arret de mort a breve echeance.
+
+Je dois ajouter que la situation de l'albuminurique sera encore aggravee
+si le medecin s'obstine a lui imposer le regime dit des albuminuriques.
+Il n'y a pas de regime des albuminuriques: il y a le regime qui convient
+a tel ou tel albuminurique. Parfois le regime lacte fait merveille, mais
+c'est rare; en tout cas, il ne faut pas le prolonger plus de quinze
+jours. D'autres fois, c'est le regime des pates, plus souvent encore le
+regime lacto-vegetarien, qui, combine au repos, aide le malade a sortir
+du mauvais pas, au moins momentanement.
+
+_Obesite_.--Au meme titre que le diabete et l'albuminurie, l'obesite
+appartient en propre a la periode de declin. Mais, direz-vous, il est
+des enfants et des adultes obeses! Qu'importe? C'est qu'ils ont commence
+jeunes leur periode de declin. Mais, d'habitude, c'est aux environs de
+la menopause que l'obesite devient, pour les femmes, une torture de tous
+les jours. Nous n'avons pas a en indiquer les inconvenients; rappelons
+seulement que l'obesite tend toujours a augmenter, parce qu'elle
+interdit au malade l'exercice, et qu'il s'etablit immediatement un
+cercle vicieux. Dans les cas d'obesite ou l'exercice serait utile,
+l'obese qui est condamne a en prendre de moins en moins, devient de plus
+en plus obese.
+
+Mais il ne faut pas croire que l'exercice soit toujours utile aux
+obeses. L'obesite, etant un symptome de la "maladie", est quelquefois
+entretenue par un exces d'exercice. J'ai connu une jeune fille de
+vingt-huit ans, tres obese, qui, apres avoir consulte des medecins
+de diverses nationalites, avait fini par suivre les conseils d'un
+empirique, qui n'avait rien trouve de mieux, pour la faire maigrir, que
+de mettre sa mere en relations avec un commandant de chasseurs a pied,
+de facon que ces deux dames pussent suivre tous les exercices du
+bataillon. Au bout d'un mois, la mere etait demi-morte, et la jeune
+fille grossissait toujours. Sous l'influence de l'exercice, elle
+mangeait davantage et buvait en consequence. Mais vint un jour ou
+l'estomac, fatigue par la suralimentation, se mit a protester; c'est
+alors que je prescrivis le regime ultra-restreint, pendant quelques
+jours, pour remettre l'estomac en etat, le repos presque absolu pendant
+cette periode, puis un regime s'adaptant au fonctionnement de l'estomac
+et de l'intestin, avec un exercice modere; et voici que, sous
+l'influence de ce traitement, la malade vit diminuer son obesite,
+et disparaitre, successivement, d'autres troubles varies qui, comme
+l'obesite, etaient symptomatiques!
+
+Il n'y a pas de regime des obeses: il y a le regime applicable a tel ou
+tel malade atteint d'obesite. Le plus souvent, le regime restreint
+est indique; d'autres fois, il faut alimenter l'obese, et rien n'est
+dangereux comme de le faire maigrir par insuffisance alimentaire. Il ne
+faut pas, non plus, le faire maigrir par l'emploi de la thyroidine. Je
+dois dire, cependant, que j'ai ete surpris des resultats excellents
+obtenus, par la thyroidine, chez un obese de vingt ans qui, en six
+mois, a vu son poids baisser de 105 a 80 kilogrammes, sans qu'il en
+soit resulte le moindre trouble pour la sante. Mais la thyroidine avait
+ete maniee par le Dr Polin avec une prudence extreme (2 milligrammes
+par jour, et pendant six mois consecutifs).
+
+En general, il faut se mefier de ce medicament, qui demande une
+surveillance medicale sinon quotidienne, du moins hebdomadaire; il faut
+enfin se rappeler que l'hygiene suffit toujours pour attenuer l'obesite
+au point d'en supprimer les inconvenients, et aussi qu'il est toujours
+dangereux de faire trop maigrir un obese, ou de le faire maigrir trop
+vite. Quand un obese maigrit trop vite, son ventre tombe, il est vrai;
+mais c'est le commencement de l'effondrement. Son systeme nerveux tombe
+aussi. En y mettant le temps, au contraire, c'est-a-dire en ne brusquant
+pas la maniere d'etre du sujet, on peut toujours arriver a des resultats
+excellents.
+
+J'ai commence a donner des soins il y a dix ans, a une dame de
+soixante-sept ans, qui pesait 97 kilogrammes. Elle est arrivee
+en dix-huit mois, a baisser, avec une progression continue, a 77
+kilogrammes... Depuis, elle garde son poids et sa sante; son declin
+s'opere avec une lenteur telle qu'il est a peine perceptible. Inutile de
+dire que l'hygiene seule a fait les frais de la therapeutique.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA VIEILLESSE
+
+
+
+Quelle que soit l'economie qui ait preside a l'usage du capital
+biologique, il n'est pas possible que quelques mauvais placements
+n'aient ete faits, dans le courant de l'existence; que des chocs
+accidentels, et independants de la volonte, n'aient, a diverses
+reprises, ebreche le capital. L'homme qui se condamnerait a vivre a
+seule fin de prolonger ses jours vivrait certainement tres longtemps,
+mais la sentence d'Horace lui serait applicable: "Pour vivre, il aurait
+perdu les raisons de vivre." _Et propter vitam vivendi perdere causas_.
+
+D'autre part, le capital diminue par le fait meme de la vie, comme la
+vitesse initiale d'un projectile diminue progressivement par le fait de
+la resistance de l'air. Enfin il vient un moment ou le capital, apres
+avoir produit des interets considerables, ne donne plus que des interets
+de moins en moins eleves. Ce moment coincide exactement avec la periode
+de declin, de sorte que, a partir de ce jour, quoi qu'il fasse et
+sans qu'il s'en doute, l'etre vivant s'appauvrit fatalement et
+progressivement. Il en arrive enfin a n'etre plus qu'un mediocre petit
+rentier; et c'est alors la vieillesse.
+
+Vieillesse qui peut, d'ailleurs, survenir a tout age; temoin ces enfants
+qui ont l'aspect de petits vieillards, comme on dit dans le langage
+courant; ces hommes de quarante ans qui sont aussi des vieillards, des
+loques humaines. Mais, le plus souvent, la vieillesse survient a un
+age plus tardif, que, pour le besoins de la cause, nous fixerons, par
+exemple, a soixante-cinq ans.
+
+A partir de cet age, l'homme ne doit pas se borner, comme le lui
+conseillaient les trois jeunes gens du fabuliste, "a songer a ses
+erreurs passees" Il peut meme encore avoir "de longs espoirs et de
+vastes pensees", a condition que ce ne soit pas pour lui, mais pour ses
+arriere-neveux. Il peut, en d'autres termes, jouir de son experience et
+s'efforcer d'en faire profiter les autres; mais en se rappelant qu'il a
+atteint l'age du repos, des menagements et des precautions. Et de meme
+que, dans la premiere periode de la vie, il appartient aux parents
+de menager pieusement et de faire sagement fructifier le capital de
+l'enfant; de meme, a cette derniere periode, il est du devoir des
+enfants de veiller avec zele sur la frele existence dont ils ont la
+charge; d'eviter au vieillard toute fuite nerveuse, tout chagrin,
+tout souci, tout ecart de regime, et de le preserver contre toute
+intervention therapeutique brutale.
+
+Quelles sont les influences qui compromettent d'une facon speciale le
+vieillard vivotant?
+
+Les influences psychiques sont beaucoup moins importantes que dans l'age
+adulte. Quelques vieillards, il est vrai, gardent leur sensibilite et
+leur jeunesse de sentiments. L'experience de la vie ayant tempere la
+fougue de leurs jeunes annees, leur ayant appris l'indulgence et la
+misericorde, ils deviennent des etres exquis, d'un commerce aussi
+agreable que profitable. Mais, le plus souvent, la sensibilite
+s'emousse, et un egoisme tranquille preserve le vieillard de toute
+emotion nuisible. Apprend-il la mort d'un de ses contemporains, fut-ce
+de son meilleur ami? Il en est bien un peu chagrine, mais l'emotion
+qu'il eprouve est surtout egoiste, a cause de la crainte qu'elle lui
+donne de voir son tour arriver; en somme, elle est peu profonde, et
+n'est pas comparable au chagrin poignant de l'homme adulte perdant un
+etre aime. Donc, de ce cote, peu de fuites nerveuses. Du cote du systeme
+musculaire, il n'y en a pas non plus. Le simple bon sens fait que le
+vieillard n'abuse pas, en general, de son restant de forces musculaires:
+exception faite cependant pour les cas ou des parents ou des amis mal
+avises, croyant bien faire, forcent le vieillard a se deplacer sans
+relache, pour passer l'hiver dans le Midi, l'ete en Suisse, le printemps
+ailleurs. Combien ne serait-il pas plus sage, en general, de le laisser
+tranquillement chez lui, dut-il ne pas quitter sa chambre? J'ai
+longtemps donne des soins a une vieille dame que ses enfants emmenaient
+en villegiature, toujours malgre elle, dans le centre de la France, et
+ramenaient a Paris en octobre. Or, apres chaque voyage, il fallait un
+mois de soins assidus et de precautions pour effacer les traces de
+fatigue occasionnee par le deplacement.
+
+La verite est que, dans les cas exceptionnels, le sejour hivernal dans
+le Midi peut etre recommandable, mais que, d'une facon generale, il
+faudrait se rappeler un peu plus le dicton populaire affirmant "qu'on ne
+doit pas transplanter un vieux chene", et qu'on devrait regarder a deux
+fois avant de proposer, et surtout d'imposer a un vieillard, soit un
+lointain changement de pays, soit meme un changement d'appartement. Il
+faut, en general, tenir plus de compte qu'on ne le fait de son desir,
+qui est dicte par un vague instinct de conservation et qui trompe
+rarement.
+
+Ce qui menace le plus le vieillard, en dehors bien entendu des
+affections accidentelles, ce sont les ecarts dans l'alimentation. Une
+indigestion qui, chez un homme jeune, se serait traduite par un leger
+etat gastrique, amene chez le vieillard un effondrement colossal; et,
+pour peu que la therapeutique intervienne d'une facon inopportune
+sous la forme d'un purgatif qui semble bien anodin, la situation peut
+s'aggraver d'un jour a l'autre. Il faut alors des semaines pour remettre
+en etat le systeme nerveux bouleverse. Imaginez un foyer pres de
+s'eteindre, ou il ne reste plus qu'une petite flamme vacillante;
+irez-vous l'alimenter par un soufflet de forge, et charger le foyer de
+grosses buches de bois? Non, vous mettrez sur la flamme, avec d'infinies
+precautions, des brindilles de bois bien sec, et c'est seulement ensuite
+que vous mettrez des fragments un peu plus volumineux, pour arriver
+enfin a la buche qui entretiendra la vie du foyer. De meme chez le
+vieillard malade, surtout quand il a des phenomenes gastriques, prudence
+extreme dans l'alimentation, frequence de l'alimentation, et repos
+absolu: c'est la base du traitement.
+
+Mais combien, pour faire observer ces prescriptions si simples, ne
+faut-il pas au medecin d'energie et de foi? Qu'on veuille donc bien
+se rappeler que le vieillard malade n'a besoin que d'une alimentation
+restreinte, que ce n'est pas ce qu'il prendra qui lui sera profitable,
+mais bien ce qu'il assimilera, et que, chez lui, la puissance
+d'assimilation est extremement minime! Lui-meme, d'ailleurs, il le dit,
+il proteste, plus ou moins energiquement, contre les menus qu'un zele
+mal eclaire s'ingenie a lui proposer.
+
+En dehors de ces etats gastriques passagers, le regime du vieillard doit
+etre, en general, peu substantiel. Il faut surtout qu'il mange peu le
+soir, s'il tient a avoir quelques heures de sommeil. S'il eprouve le
+besoin de se nourrir, qu'il mange souvent, plutot que beaucoup a la
+fois. Mais on ne saurait croire combien certains vieillards ont peu
+besoin de manger. J'ai eu longtemps pour patiente une vieille dame qui
+avait trop mange pendant toute sa vie, et, de ce chef, avait eu une
+dyspepsie permanente accompagnee de miseres variees, en tete desquelles
+venait la constipation. De la obsession de tous les instants; tant qu'on
+ne l'eut pas mise exactement au regime convenable, elle fut torturee par
+ce symptome, restant huit ou quinze jours sans parvenir a aller a
+la garde-robe, malgre les lavements, les suppositoires, le massage
+abdominal, etc. On avait du meme, plusieurs fois, recourir au curetage.
+Or je me dis, un jour, que le regime relativement restreint que je lui
+avais impose tout d'abord n'etait peut-etre pas encore assez restreint.
+Comme elle n'avait jamais d'appetit, et qu'elle ne mangeait que pour
+faire plaisir a son entourage, je fis avec elle une sorte de convention,
+qui fut de restreindre, sous ma surveillance, son alimentation
+progressivement, et dans la mesure extreme du possible. Apres un mois de
+tatonnements, ma collaboratrice et moi en etions arrives a la formule
+suivante, que je transcris d'apres mes notes: "7 heures matin, une tasse
+a the de cafe au lait; 10 heures, une tasse a cafe de semoule au lait,
+ou de panade, ou de farine de Hongrie, ou de creme de riz, ou de creme
+d'orge aux memes doses, et un peu de confiture avec lait; Midi, un quart
+d'echaude; 5 heures, cafe au lait; 7 heures, comme a midi; dans la nuit,
+une tasse a cafe de lait."
+
+Ce regime, qui d'abord paraissait a l'entourage absolument
+ridicule, finit par etre accepte quand on vit la malade reprendre,
+progressivement, du sommeil, un peu de force, un peu d'appetit, et
+surtout quand on vit disparaitre sa constipation. Ses fonctions
+s'executaient, en effet, tres regulierement tous les deux ou trois
+jours, spontanement. Le regime fut continue jusqu'a sa mort, qui
+survint trois ans apres. Elle s'eteignit sans souffrance a l'age de
+quatre-vingt-quatre ans.
+
+Je pourrais relater bien d'autres exemples semblables, mais ils seraient
+tous calques sur ce modele.
+
+Il est, par contre, des vieillards qui ont conserve un gros appetit:
+il faut savoir le respecter, tout en essayant de le moderer un peu, du
+moment que la sante reste bonne.
+
+Pour en finir avec la question de regime, disons qu'un peu de vin
+genereux, etendu d'eau, est, en general, une boisson excellente pour le
+vieillard, bien portant ou malade; et que le lait, par contre, lui est
+le plus souvent prejudiciable, sauf dans les etats aigus ou subaigus
+prolonges.
+
+Quant aux affections accidentelles qui surviennent chez le vieillard, et
+qui compromettent son reste de vie, elles sont peu nombreuses, et font,
+neanmoins, beaucoup de victimes. La plus importante de toutes est la
+pneumonie. C'est, tres souvent, une pneumonie d'origine grippale: aussi
+ne saurait-on trop soigner la grippe des son debut, chez le vieillard
+plus encore que chez l'adulte. La pneumonie est insidieuse chez le
+vieillard. Elle ne se traduit que par un malaise general, avec tres peu
+de phenomenes pulmonaires, mais elle s'accompagne toujours de fievre.
+Si donc les familles savaient se servir du thermometre, on aurait des
+chances de porter secours aux malades en temps utile; et alors une
+injection de cacodylate de gaiacol, quelques cachets de quinine, une
+certaine dose de cognac ou de vin tres genereux, parviendraient, dans
+bon nombre de cas, a le sauver; tandis qu'en general, quand on appelle
+le medecin, il est trop tard, le medecin ne peut plus faire que le
+diagnostic, et prevenir la famille de la gravite de la situation.
+
+Les petites hemorragies cerebrales viennent souvent compromettre la
+survie du vieillard. Ordinairement, il echappe a la premiere atteinte,
+mais il en sort tellement amoindri, physiquement et intellectuellement,
+qu'on peut dire qu'il a cesse de vivre avant de mourir. Grace aux soins
+dont il est entoure, a partir de ce moment, il se survit a lui-meme
+pendant quelquefois plusieurs annees, jusqu'a ce qu'il se decide a
+mourir apres une deuxieme ou troisieme attaque.
+
+Quand aucune des causes graves ci-dessus mentionnees ne s'observe, le
+petit rentier qu'est le vieillard continue a vivoter plus ou moins
+longtemps, jusqu'au jour ou, tout son capital et tous ses revenus etant
+epuises, il cesse de vivre, tout simplement parce qu'il n'a plus la
+force de vivre. Il s'eteint alors et se repose comme le travailleur qui
+a fini sa tache. C'est ce que traduit d'une facon, tres profondement
+philosophique, l'expression courante de "defunt", la traduction
+litterale du mot latin _defunctus_ etant: "Celui qui s'est acquitte."
+Les privilegies sortent de la vie comme d'un banquet, en remerciant leur
+hote. Heureux s'ils peuvent leguer a une nombreuse posterite "l'exemple
+de leur vie!"
+
+
+
+FIN
+
+
+
+
+INDEX ALPHABETIQUE
+
+Albuminurie:--permanente;--son regime. Alcool. Alimentation: de l'enfant
+ne avant terme;--du premier age;--Gouttes de lait;--chez le
+petit enfant;--chez l'enfant du deuxieme age;--defectueuse;
+excessive;--ration d'entretien;--observation d'une malade guerie par le
+regime restreint;--insuffisante en quantite;--a la sonde;--observation
+d'une malade febricitante guerie par l'alimentation
+forcee;--insuffisante en qualite;--chez le vieillard.
+
+Aliments adulteres par les procedes chimiques; physiques.
+
+Auto-intoxication, (Hypothese de l').
+
+Avarie.
+
+Bains: chauds dans les pneumonies;--prolonges;--de briques;--de
+vapeur;--electriques;--de mer.
+
+Blennorragie, ses dangers tardifs.
+
+Boissons: fermentees;--distillees;--le vin chez l'homme bien
+portant;--chez le malade:--dans la ration du soldat;--eau sterilisee en
+usage dans l'armee.
+
+Cancer, son heredite.
+
+Capital biologique (hypothese du).
+
+Causes morbigenes: ambitions decues;--passion amoureuse;--inquietudes;
+--vie brisee;--frayeur.
+
+Causes accidentelles.
+
+Chaleur seche (dermotherme).
+
+Choc: traumatique;--chirurgical;--moral.
+
+Coeur: "maladies" du coeur--leur heredite;--observation d'un faux
+cardiaque;--la periode de declin.
+
+Constipation;--et entero-colite;--provoquee chez les operes;--son
+innocuite;--guerison par le repos;--dangers des purgatifs;--obsession de
+la constipation;--lavements d'huile;--injections de Brown-Sequard;--chez
+le vieillard;--Convalescence, sa rapidite chez l'enfant.
+
+Course en flexion.
+
+Declin: age de declin;--pouvant n'etre qu'apparent;--problemes cliniques
+a l'age du declin, leur difficulte.
+
+Diabete: regime;--traumatique, sa gravite.
+
+Dyspepsie: observation d'une malade avec predominance de troubles
+dyspeptiques.
+
+Eaux minerales;--table de regime;--de Carlsbad;--Chatel-Guyon, Bagnoles,
+Brides, Vichy;--Vittel.
+
+Education: chez la jeune fille;--chez le jeune homme;--de la volonte;--
+
+Electricite;--bains electriques.
+
+Emplatre.
+
+Enfants: preservation contre la tuberculose;--couveuses
+artificielles;--alimentation de l'enfant ne avant terme:--le
+capital biologique de l'enfant doit etre cree par les
+parents;--puericulture;--alimentation du premier age, son importance
+pour toute la vie;--Goutte de lait;--pathologie infantile;--sa
+simplicite relative;--ses difficultes;--necessite du sommeil
+prolonge;--mastication;--convalescence rapide;--enfants du type
+musculaire;--cerebral;--du deuxieme age, alimentation:--fievre
+digestive.
+
+Epilepsie.
+
+Exploration abdominale.
+
+Exercice: difficulte de le doser chez les jeunes filles
+nerveuses; --dans un grand college moderne;--chez les
+professionnels;--chez les jeunes gens (danger des sports);--et
+entrainement;--et gymnastique respiratoire;--Institut Zander;--chez
+les obeses.
+
+Fatigue;--et epuisement.
+
+Fievre digestive des enfants;--typhoide.
+
+Folie: chez la jeune fille:--delire de la persecution;--l'alienation
+mentale et la "maladie";--menstruation chez l'alienee;--du
+doute;--obsession:--manie aigue.
+
+Frictions.
+
+Grippe, son influence pathogene.
+
+Grossesse ("maladies" de la mere pendant la).
+
+Hemorragies cerebrales, chez les vieillards. Heredite:
+etymologie;--generalites;--protestation contre la fatalite des tares
+hereditaires;--de la longevite;--de la tuberculose;--du cancer;--des
+tares nerveuses, 15;--de la paralysie generale, 16;--des "maladies"
+de coeur, 16;--des affections renales, 17.
+
+Hydrotherapie: froide, 223;--tiede 225;--maillot humide, 225.
+
+Hypnose, 189;--chez les alienes, 191;--ses dangers, 194.
+
+Hygiene de la procreation, 21.
+
+Hysterie (simulant une "maladie" organique de la moelle), 114.
+
+Hypothese (son role dans la science), 1.
+
+Injections: action dynamogenique de tout liquide
+injecte, 232;--hypodermiques d'eau de mer, 234;--de cacodylate de
+magnesie, 235;--de cacodylate de soude, 235;--de gaiacol, 238;--de
+quinine 239;--d'heroine,239;--de mercure, 240;--de morphine,
+240;--huileuses,240;--d'huile mercurielle, 241;--d'huile creosotee,
+242;--etsuggestion, 244;--injections de Brown-Sequard, (constipation),
+353.
+
+Influences morbigenes, generalites, 30.
+
+Isolement (en maison de sante, ses dangers), 70.
+
+Jeune fille: voyage de noces, ses dangers, 20;--education
+sexuelle--, 21;--menstruation--,66;--despotisme de certaines meres,
+68;--difficulte de doser l'exercice chez les jeunes filles nerveuses,
+66;--alienation mentale--, 71;--vocation contrariee, 72;--mariage
+contrarie--, 73;--utilite du mariage chez les jeunes filles nerveuses,
+74;--surmenage scolaire--, 75.
+
+Jeune homme: surmenage scolaire, 75;--necessite du sommeil,
+76;--exercice chez les jeunes gens (danger des sports), 78; --exercice
+physique chez les jeunes gens, 79; --education sexuelle,
+81;--psychotherapie, 83.
+
+Ligue des peres de famille, 80.
+
+Longevite: heredite de la, 8;--humaine, 9.
+
+Malade: son entourage, 204;--ne voulant pas guerir, 207;--regime des
+grands malades, 217;--n'osant pas manger, 220;--danger des voyages, 267.
+
+"Maladies": accidentelles, 42;--la "maladie", 94-95;--petits symptomes
+de la "maladie", 95,--la "maladie" et les "maladies" accidentelles,
+97;--causes morales, generalites, 142;--causes accidentelles de la
+"maladie", 162;--du coeur a la periode du declin, 279.
+
+Mariage: contrarie chez la jeune fille, 73;--son utilite pour les
+jeunes filles nerveuses et ses dangers, 74.
+
+Massage, 228;--abdominal, 229.
+
+Meningite, 55.
+
+Menstruation: utilite du repos, 66;--chez l'alienee, 165;--chez la
+grande malade, 166;--menopause, 296.
+
+Migraine, 40.
+
+Mort naturelle, 310.
+
+Nevrose (sa contagion), 148.
+
+Obesite, 297;--exercice chez les obeses, 298;--regime chez les obeses,
+299.
+
+Obsession: de la constipation, 251;--de la rougeur, 187.
+
+Observations: d'une malade avec predominance de troubles dyspeptiques,
+99;--d'une malade avec predominance de troubles de nutrition, 105;--d'un
+faux cardiaque, 107;--d'une malade suivie pendant trente ans, chez
+laquelle presque tous les appareils ont ete successivement atteints,
+110;--d'une grande malade guerie par le regime restreint, 128;--d'une
+malade febricitante guerie par l'alimentation forcee. 132.
+
+Operes: operations de complaisance, 155;--morphine chez les, 156;
+--role medical du chirurgien, 156;--purgation chez les,
+157;--constipation provoquee chez les, 158.
+
+Opotherapie: hepatique, 236;--ovarienne, 286.
+
+Paralysie generale, heredite, 16.
+
+Pertes: materielles, 143;--au jeu, 144.
+
+Pneumonie: bains chauds dans la;--chez le vieillard, 308. Protection,
+loi de protection des faibles, 10.
+
+Psychonevroses, leur traitement moral, 213.
+
+Psychotherapie: chez le jeune homme, 83;--savoir prendre un
+parti, 175;--respect du temps, 176;--derivative. 180; --sedative,
+181;--reconstituante, 182;--resignation, 182;--foi religieuse, 208;--et
+probleme religieux, 210.
+
+Ptose: abdominale, 169;--et ceinture hypogastrique, 167;--passagere,
+169.
+
+Purgatifs et constipation, 249.
+
+Regime: ration d'entretien, 125,--des Chartreux, 125;--des Trappistes,
+125;--des soldats, 127-140;--des guides alpins, 127;--observation
+d'une grande malade guerie par le regime restreint, 128;--en cas
+d'effondrement abdominal, 172;--et suggestion, 215;--des grands malades,
+217;--monotone, 218;--sec (ses dangers), 219;--a boisson restreinte,
+219;--et eaux minerales, 255;--des diabetiques, 293;--des
+albuminuriques, 297;--des obeses, 299;--lacte chez les vieillards, 308.
+
+Repos: dans les etats aigus, 173;--cure de--, 205;--constipation guerie
+par le--, 205;--avant le repas, 221;--apres le repas, 222;--au lit, 265.
+
+Sommeil: necessite du sommeil chez l'enfant, 57;--necessite du sommeil
+chez les jeunes gens, 76;--diurne (ses bons effets) 173;--l'aliment
+favorise le--, 221;--et repos au lit, 221.
+
+Sports, chez les jeunes gens (leur danger) 78.
+
+Suggestion et regime, 215.
+
+Symptomes morbides, 32;--petits symptomes de la "maladie", 95.
+
+Syphilis: polynatalite, 10;--et meningite, 12;--Societe de prophylaxie
+sanitaire et morale, 13;--necessite d'un traitement pour prevenir la
+transmission hereditaire de la, 23; --age a laquelle se contracte
+la--, 84;--manifestations tertiaires, 164;--et assurances sur la vie,
+164.
+
+Travail: cerebral insuffisant, 119; --cerebral excessif,
+119;--musculaire excessif, 121;--ration de--, 125.
+
+Tuberculose heredite, 13;--oeuvre de preservation de l'enfance contre
+la--, 14 et 89;--dans l'armee, 87;--et sanatorium populaire, 38;--et
+dispensaire, 88.
+
+Vacances: leur necessite, 261;--colonies de--, 262.
+
+Vesicatoires, 255.
+
+Vieillards: voyages, 304;--alimentation, 306;--constipation,
+307;--pneumonie, 308;--regime lacte, 308;--hemorragie cerebrale, 309.
+
+Vin: chez l'homme bien portant, 139;--chez le malade. 141;
+
+Voyages: de noces (ses dangers), 20;--leur utilite chez les gens
+bien portants, 261;--leur danger chez les malades, 267;--chez les
+vieillards, 304.
+
+
+
+
+AUTEURS CITES
+
+ Dr BARADUC, 37.
+ BRIEUX, 83.
+ BROWN-SEQUARD, 236.
+ Dr CHARCOT, 194
+ Dr CAMPENON, 156.
+ Dr CHAILLOU, 76.
+ Dr DELORME, 158.
+ Dr DUBOIS, 213.
+ Dr DUPRAT, 194.
+ FLOURENS, 9.
+ Dr FONSAGRIVES, 55.
+ FONSAGRIVES (Abbe), 81.
+ Dr A. FOURNIER, 13.
+ Dr ED. FOURNIER, 84.
+ Dr GRANCHER, 14.
+ Dr GRASSET, 194.
+ Dr HUCHARD, 17.
+ Dr KELSCH, 87.
+ KNEIPP, 224.
+ Dr LAGRANGE, 79 et 86.
+ Dr LAUMONIER, 64.
+ Dr LEGENDRE, 80.
+ Dr LEREDDE, 231.
+ Dr MATHIEU, 33.
+ Dr PINARD, 21 et 45.
+ PLANTET, 262.
+ POINCARE, 1.
+ Dr ROBIN, 293.
+ Dr RUNGBERG, 164.
+ SERTILLANGES (Abbe), 125.
+ Dr SIGAUD, 171.
+ Dr R. SIMON, 234.
+ VANCAUWENBERGHE, 48.
+ Dr VARIOT, 47.
+ Dr A. VOISIN, 194.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+
+PREFACE
+
+PREMIERE PARTIE
+
+
+CHAPITRE I
+
+LE CAPITAL BIOLOGIQUE
+Notre postulatum: le capital biologique. Sa valeur variable selon chaque
+individu et selon chaque periode de la vie. Capital initial; influences
+qui le font varier.
+
+
+CHAPITRE II
+
+HEREDITE
+Definition de l'heredite; son role. Heredite de la longevite. Role de
+l'heredite dans l'alcoolisme; la syphilis; la tuberculose; le cancer;
+les tares nerveuses: les "maladies" de coeur; des reins.
+
+
+CHAPITRE III
+
+CONCEPTION
+La valeur des generateurs au moment de la conception.--Loi de protection
+des faibles. Hygiene de la procreation: education sexuelle de la jeune
+fille.
+
+
+CHAPITRE IV
+
+GESTATION
+Les influences qui ont pu atteindre le produit pendant la
+gestation.--Emotions, miseres physiologiques, "maladies" de la mere
+pendant la grossesse. Enfants nes avant terme.
+
+
+CHAPITRE V
+
+INFLUENCES MORBIGENES ET SYMPTOMES MORBIDES
+La vie de l'etre humain peut etre figuree par une courbe evolutive: les
+influences morbigenes modifient cette courbe. La meme influence peut
+se traduire par des symptomes varies; et, inversement, des influences
+variees peuvent se traduire par le meme symptome (ex.: constipation) ou
+par le meme ensemble de symptomes (ex.: epilepsie). Tous les systemes
+organiques peuvent etre troubles a la fois. Le plus souvent, c'est
+l'organe le plus faible qui traduit le malaise. Le systeme nerveux est
+la clef de voute de la pathologie, c'est lui qu'atteignent le plus les
+causes morbigenes.
+
+
+CHAPITRE VI
+
+DE LA NAISSANCE AU SEVRAGE.--PUERICULTURE
+Importance de l'alimentation du premier age pour toute la duree de la
+vie. Le lait de la mere appartient a l'enfant. Gouttes de lait (de
+Belleville, de Saint-Pol). La pathologie enfantine est, le plus souvent,
+simple; quelquefois, de la plus grande difficulte. Succes therapeutiques
+chez les petits enfants atteints de syphilis, de pneumonie.
+
+
+CHAPITRE VII
+
+DU SEVRAGE A LA PUBERTE
+1 deg. Chez l'enfant du deuxieme age. Necessite du sommeil prolonge, d'une
+mastication parfaite. Les "maladies" accidentelles a cet age evoluent
+vite, sans convalescence.--Chez l'enfant de sept ans a la puberte.
+Enfant du type musculaire (hygiene qui lui convient); du type cerebral.
+Les deracines. "maladies" accidentelles chez l'enfant. "maladies" tres
+souvent provoquees par une alimentation defectueuse.
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+DE LA PUBERTE A L'AGE ADULTE
+I. _Chez la fille_.--Precautions a prendre a l'apparition des regles.
+Chloro-anemie. Causes speciales de "maladie":
+
+--A. Surmenage intellectuel.--B. Causes morales (despotisme de la mere,
+vocation contrariee); brevets: mariage rendu impossible; besoin du
+mariage.--C. Surmenage musculaire. Quelle que soit la cause, les
+symptomes sont les memes, mais le traitement varie avec la cause.
+Facilite relative de la guerison.
+
+II _Chez le garcon_.--1 deg. Surmenage scolaire (insuffisance du
+sommeil).--2 deg. Surmenage physique (abus des sports, de l'escrime, utilite
+des exercices automatiques _(Ligue des peres de famille_).--3 deg. Deviation
+de l'hygiene sexuelle: education sexuelle. Par qui elle doit etre
+donnee. Enseignement individuel et enseignement collectif. Utilite de
+l'exercice pousse au maximum de la tolerance. Aberrations de l'instinct
+sexuel: psychotherapie.
+
+III. _Causes morbigenes communes aux deux sexes_.--"maladies"
+accidentelles: tuberculose (le sanatorium, les dispensaires, oeuvres de
+preservation).
+
+
+
+
+DEUXIEME PARTIE
+
+
+CHAPITRE I
+
+MATURITE
+L'homme doit travailler et produire. Necessite des periodes de repos. Le
+coup de collier. La fatigue. L'entrainement. L'epuisement (ses signes
+premonitoires). Surmenage cerebral-musculaire (ses signes premonitoires.
+La "maladie".
+
+
+CHAPITRE II
+
+CARACTERES GENERAUX DE LA "MALADIE"
+Ce que c'est que la "maladie". Maniere d'etudier un malade. Quatre
+observations de patients atteints de la "maladie" sous ses diverses
+formes. Troubles fonctionnels pouvant simuler les affections avec
+lesions d'organes. Role du systeme nerveux central dans la pathogenie de
+la "maladie". Embarras gastrique.
+
+
+CHAPITRE III
+
+LES CAUSES DE LA "MALADIE"
+I. _Causes physiques_.--1 deg. Surmenage cerebral, travail cerebral
+insuffisant. La "maladie" due au surmenage cerebral peut revetir des
+formes cliniques tres diverses.--2 deg. Surmenage musculaire.--3 deg. Vices
+d'alimentation. Generalites, auto-intoxication, irritation.--_A_.
+Alimentation excessive en quantite. Ration d'entretien. Regime des
+Chartreux, des Trappistes, des soldats, des guides alpins. Observation
+d'une grande malade guerie par le regime restreint.--_B_. Alimentation a
+la sonde.--_C_. Alimentation insuffisante en qualite. Adulteration
+des aliments: _a_) par les procedes chimiques, _b_) par les procedes
+physiques. --_D_. Alcool. Boissons fermentees, leur utilite. Boissons
+distillees, leur danger.
+
+II. _Causes morales_.--Leur importance preponderante:
+
+_A_. Pertes d'argent. Jeu. Ambitions decues.--_B_. Influences
+compromettant la quietude de l'ame. Passions. Incompatibilite
+d'humeur.--_C_. Inquietudes d'origine altruiste. Separation momentanee,
+definitive.--Choc traumatique: _a_) Hystero-neurasthenie traumatique.
+_b_) Choc chirurgical. Danger de l'intervention medicale des
+chirurgiens. Danger de la morphine aux operes. Des purgations.
+Constipation provoquee chez les operes, ses avantages.
+
+III. _Causes accidentelles_.--Fievre typhoide. Grippe: son grand role
+pathogenique. Syphilis.
+
+IV. _Influences morbigenes speciales a la femme_.--Menstruation.
+Grossesse. Ptose abdominale: Exploration abdominale.
+
+
+CHAPITRE IV
+
+PSYCHOTHERAPIE
+Definition. Ne pas s'exagerer l'importance de son role 1 deg. Son action
+s'etend aux deviations mentales.--2 deg. A un grand nombre de troubles
+somatiques.--_A. Moyens par lesquels on diminue les depenses d'influx
+nerveux:_ savoir prendre parti; avoir des principes; le respect du
+temps; des habitudes d'ordre. Application de ces preceptes. Un cas de
+folie du doute. Psychotherapie dans la manie aigue, dans les obsessions.
+Resignation passive et active.--_B. Moyens par lesquels on augmente les
+recettes._ 1 deg. Gymnastique de la volonte, quelques procedes pratiques
+(gymnastique respiratoire, gymnastique suedoise).--Moyens par lesquels
+on augmente artificiellement le capital insuffisant: hypnose. Action
+personnelle de l'hypnotiseur, indications du traitement par l'hypnose.
+Ce qui limite l'emploi de l'hypnose en therapeutique, c'est que:
+1 deg. ceux qui en auraient le plus besoin sont les plus difficiles a
+hypnotiser.--2 deg. C'est que c'est un moyen qui peut etre trop actif.
+C'est un agent therapeutique utile, non dangereux, s'il est bien manie;
+le medecin seul peut le bien manier.
+
+Conseils pratiques pour l'application des procedes psychotherapiques.
+--1 deg. Le medecin doit soigner avec son coeur, plus qu'avec son
+intelligence.--2 deg. Paraitre ne jamais etre presse.--3 deg. Ni meme etre
+presse.--4 deg. Savoir parler au malade.--5 deg. Ne lui imposer que le strict
+minimum de prescriptions. Difficultes du traitement psychotherapique: 1 deg.
+Absence de foi chez le malade (malades a theories medicales. Malades
+qui ne veulent pas guerir).--A l'hostilite de l'entourage. Le medecin
+confident.--Psychotherapie et sentiment religieux.
+
+
+CHAPITRE V
+
+AUTRES AGENTS THERAPEUTIQUES
+1 deg. Regime alimentaire (les prescriptions dietetiques n'agissent pas
+seulement par suggestion). Diete liquide. Regime des potages. Regime a
+boisson restreinte. De la frequence des repas. Du repos apres et avant
+le repas.
+
+2 deg. Moyens accessoires.--A. _Hydrotherapie_: froide, exceptionnellement
+indiquee. Methode de Kneipp. Drap mouille. Hydrotherapie tiede: tub,
+bain. Malades dont il ne faut pas mouiller la peau. Chaleur seche.
+Massage. Frictions. Bains de vapeur. Bains electriques. Electricite.--B.
+_Injections hypodermiques._--1 deg. Influence utile de l'injection en tant
+qu'injection (serum artificiel, eau de mer).--2 deg. Action propre du
+liquide injecte. Cacodylate de soude, de magnesie, de fer. Injections de
+Brown-Sequard. Strychnine. Cacodylate de gaiacol dans la "maladie"
+post grippale. Quinine, heroine et morphine, leurs dangers. Injections
+huileuses: _a_. Mercurielles. _b_. Creosotees. Role alimentaire de
+l'huile injectee.--3 deg. Des injections hypodermiques comme procede
+de suggestion.--C. Vesicatoires. Emplatres. Purgatifs. Etude de la
+constipation et des constipes.--D. _Eaux minerales_, leurs indications.
+Les tables de regime. Carlsbad. Vichy. Bagnoles. Brides. Vittel.
+Chatel-Guyon, Bourbon l'Archambault, etc. Les medecins des
+eaux.--_Voyages_. Leur utilite chez les gens bien portants. Leur danger
+chez de grands malades. Precautions a prendre pour qu'ils soient utiles
+aux malades moyens. La grande malade et le ciel de la Cote d'Azur.
+Voyage et entrainement. Vacances. Colonie de vacances.--F.
+_La mer_.--La cure marine. Le train des maris.
+
+
+
+
+TROISIEME PARTIE
+
+
+CHAPITRE I
+
+LA PERIODE DE DECLIN
+Le declin peut survenir a tout age. Exemples de limites extremes. Les
+tares organiques. Les cardiopathies se revelent. Le declin peut n'etre
+qu'apparent (difficulte du diagnostic). Petits symptomes premonitoires
+du declin. Menopause. Opotherapie ovarienne. Influences morales.
+Aberrations tardives de l'instinct sexuel. Age critique de l'homme.
+Forme que revet souvent la "maladie" a cet age. Traitement
+psychotherapique, regime, precautions. Le diabete. Role du systeme
+nerveux dans le diabete. Il n'y a pas de regime du diabete, ni meme
+des diabetiques. Albuminurie: transitoire, intermittente, permanente.
+Pronostic variable. Il n'y a pas de regime de l'albuminurie, ni meme des
+albuminuriques. Obesite. Exercice chez les obeses. Thyroidine. Il n'y a
+pas de regime de l'obesite. Danger de l'amaigrissement rapide.
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA VIEILLESSE
+Elle peut survenir a tout age. Influences speciales a la vieillesse de
+l'homme age. Necessite du repos et dangers des voyages. Alimentation
+restreinte. Accidents qui font mourir le vieillard. De la mort
+naturelle.
+
+
+INDEX.
+
+AUTEURS CITES.
+
+TABLE DES MATIERES.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La lutte pour la sante, by Dr. Burlureaux
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA LUTTE POUR LA SANTE ***
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+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
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+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
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+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+