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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:38:58 -0700 |
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Bailliere, 1874. + +Article Epilepsie du Dictionnaire encyclopedique des Sciences medicales +(1886). + +Pratique de l'antisepsie dans les "maladies" contagieuses (Prix Stansky, +de l'Academie de medecine). J.-B Bailliere, editeur (1892). + +Traitement de la Tuberculose par la creosote (Couronne par l'Institut, +Prix Breant). 1 vol. in-8 deg., Rueff, editeur, 1894. + + +_En preparation_: + +Psychotherapie et Morale religieuse. + + + + +Dr. BURLUREAUX +PROFESSEUR AGREGE LIBRE DU VAL-DE-GRACE + + + + +LA LUTTE +POUR LA SANTE + + +ESSAI DE PATHOLOGIE GENERALE + +PARIS +1908 + + + +A MON CHER LUCIEN CLAUDE +EN TEMOIGNAGE DE MA VIVE AFFECTION +ET EN SOUVENIR +DE NOS CAUSERIES MEDICO-PHILOSOPHIQUES + + + + +PREFACE + +La "lutte pour la sante" qui fait le sujet de ce livre n'est pas celle +qu'ont entreprise, et que poursuivent avec un succes toujours plus +marque, nombre de ligues et societes philanthropiques. Certes, personne +n'admire plus que moi l'effort genereux de ces societes. Qu'il s'agisse +de combattre la mortalite infantile, ou de repandre et de faire +appliquer les regles de l'hygiene, ou encore d'enrayer l'extension de +ces trois plaies sociales, la tuberculose, l'alcoolisme, et la syphilis, +ce sont la des campagnes infiniment bienfaisantes; et je considere comme +un honneur d'avoir pu, modestement, prendre ma part de quelques-unes +d'entre elles. + +Mais a cote de cette grande lutte collective, il y a une autre "lutte +pour la sante", tout individuelle, qui se livre tous les jours dans la +vie de chacun de nous. Celle-la est une forme de la loi universelle +de la lutte pour l'existence. Sans cesse, depuis l'instant ou nous +naissons, notre organisme tend a maintenir ou a retablir cet equilibre +de ses forces que l'on appelle "la sante"; et sans cesse une foule +d'influences, interieures ou venues du dehors, tendent a detruire cet +equilibre, eminemment instable. + +Ces influences varient a l'infini, suivant l'age, le sexe, l'heredite, +les conditions de la vie: mais toutes travaillent, en nous, a la meme +fin; et l'on peut dire que l'histoire entiere de notre vie physique +n'est que l'histoire des peripeties de la "lutte" incessante qui se +deroule entre elles et la tendance naturelle de l'etre a perseverer dans +son etre. Et si, parmi ces influences hostiles a notre sante, beaucoup +ont un caractere fatal et inevitable, s'il y a malheureusement beaucoup +de causes de "maladie" contre lesquelles nous sommes desarmes, il y en +a aussi un tres grand nombre qui peuvent etre evitees, ou combattues +victorieusement. Toute la medecine, en fait, ne consiste qu'a aider la +nature dans sa lutte contre elles. + + +Mais la medecine est moins une science qu'un art. De la multiplicite +des circonstances, de la diversite des esprits, il resulte que chaque +medecin, quand il est parvenu a un certain point de sa carriere, +s'apercoit que l'ensemble de ses observations et de ses reflexions l'a +amene a se faire une experience propre, personnelle, des conditions +generales de la "lutte pour la sante" et des moyens d'aider l'organisme +a la bien conduire. C'est le fruit de mon experience particuliere que +j'ai essaye de recueillir et de presenter, dans le livre que voici. + +De longues annees de pratique medicale m'ont donne l'occasion de +voir, sous des aspects tres varies, la naissance et l'evolution de la +"maladie". J'ai aussi vu a l'oeuvre bien des methodes de traitement, +anciennes et nouvelles. Penetre, des le debut, de l'importance de la +tache qui m'etait confiee, je me suis efforce de ne subir aucun parti +pris d'ecole ni de doctrine, de ne rien rejeter ni de ne rien admettre +sans l'avoir controle, de borner toujours mon ambition a empecher ou a +soulager la souffrance par tous les moyens,--que l'idee de ces moyens me +vint de moi-meme ou d'autrui, qu'ils fussent ou non approuves par les +autorites du moment, qu'ils appartinssent a la therapeutique d'hier ou a +celle de demain. Et maintenant, ayant parcouru deja une grande partie +de ma route, il m'a semble que j'avais le devoir de faire profiter les +autres de tout ce que mon experience, ainsi acquise, pouvait contenir +d'interessant et d'utile pour eux. + +C'est dire que ce petit livre s'adresse a tout le monde. Je n'ai pas +voulu en faire une these scientifique, mais plutot quelque chose +comme ces _Conseillers de la Sante_ que l'on etait assure de trouver, +autrefois, au chevet du lit de nos grands-parents. Laissant aux ouvrages +speciaux l'etude des "maladies" accidentelles, de ces chocs exterieurs +ou notre organisme est sans cesse expose, je m'en suis tenu aux +differentes manifestations de ce que j'appellerai, d'un terme general, +la "maladie", en entendant par la cette rupture de l'equilibre normal +de nos forces, cette depreciation plus ou moins complete de notre +capital biologique, qui se produit, tot ou tard, dans l'existence +de chaque creature humaine, et s'exprime par une variete infinie de +symptomes morbides. J'ai essaye d'indiquer les principales causes qui, +aux differents ages, depuis l'enfance jusqu'a la vieillesse, risquent de +compromettre ou de detruire la sante; et surtout j'ai essaye de montrer, +au fur et a mesure, par quels moyens ces causes peuvent etre evitees, ou +leurs mauvais effets heureusement repares. + +Plusieurs de ces moyens etonneront peut-etre le lecteur, accoutume aux +complications savantes de la medecine d'aujourd'hui; et leur simplicite +meme lui semblera peut-etre avoir quelque chose de revolutionnaire. +C'est un danger que j'ai prevu, et que, certes, je n'affronte pas de +gaite de coeur. Mais il n'y a pas une ligne de mon livre qui ne derive, +a la fois, d'une experimentation methodique et de reflexions patiemment +muries. Si jamais l'on peut etre sur de quelque chose, en une matiere +aussi variable et aussi delicate, je suis sur de l'efficacite des +avertissements et des conseils qu'on trouvera ici. Puissent-ils +seulement etre entendus, et porter leur fruit! + + +Ce livre etait deja sous presse lorsque j'ai recu l'interessant ouvrage +de mon confrere et ami le Dr. Sigaud sur _Les Origines de la "maladie"_ +(1 vol. Maloine, 1906). Je regrette de n'avoir pas pu en citer certaines +pages qui s'accordent avec les idees que j'ai moi-meme exprimees sur +plusieurs points, et, notamment, sur le danger qu'il y a a attacher trop +d'importance aux symptomes en pathologie. + + + + +LA LUTTE POUR LA SANTE + + + + +PREMIERE PARTIE + + + + +CHAPITRE I + +LE CAPITAL BIOLOGIQUE + + + +L'hypothese joue, dans les progres do toutes les connaissances humaines, +un role considerable; ce n'est une nouveaute pour personne, mais cette +verite nous a ete recemment rappelee, et exposee avec une clarte +nouvelle, par le remarquable travail de M. Poincare, intitule: _La +Science et l'Hypothese._ Il y est demontre que ni les mathematiques, +ni les sciences physiques ou chimiques, ne pourraient exister si elles +n'avaient pour point de depart des hypotheses. "Il y a, dit M. Poincare, +plusieurs sortes d'hypotheses: les unes sont verifiables, et, une fois +confirmees par l'experience, deviennent des verites fecondes; les +autres, sans pouvoir nous induire en erreur, peuvent nous etre utiles en +fixant notre pensee; d'autres enfin (comme le _postulatum_ d'Euclide) ne +sont des hypotheses qu'en apparence, et se reduisent a des definitions +et a des conventions deguisees". Plus encore que les sciences dites +exactes, les etudes biologiques ont besoin du secours de l'hypothese, +car c'est d'elles que l'on peut surtout dire que "nous n'y savons le +tout de rien." + +Sans avoir aucunement la pretention de bouleverser les sciences +biologiques, mais simplement pour m'aider a fixer ma pensee, je +demanderai, a mon tour, qu'on m'accorde une sorte de _postulatum_, qui +nous aidera a nous rendre compte de la plupart des phenomenes de la +biologie et de la pathologie. + +Voici ce _postulatum_: + +Je supposerai que chaque etre, en naissant, recoit un certain capital +d'energie vitale, de la valeur et de l'emploi duquel dependront et +sa sante, et sa longevite: un capital donnant des interets variables +suivant chaque individu et suivant chaque periode de la vie. J'ajouterai +que ce capital peut etre, a toute periode de la vie, amoindri par une +cause accidentelle, et que les interets qu'il produit sont egalement +variables aux diverses periodes de la vie. + +Or, cette hypothese etant accordee, l'objet du present travail sera +d'etudier, d'un bout a l'autre de la vie, la meilleure maniere de faire +valoir ce capital, et de le defendre contre les influences qui ne +cessent pas de le menacer. Ces influences sont ce qu'on appelle les +"causes morbigenes", et leurs assauts sont ce qu'on appelle les +"maladies". + +L'homme malade est donc, dans notre hypothese, celui qui vient de subir +une de ces diminutions de son capital biologique: d'ou il resulte que, +avant d'etudier le malade, et les causes morbigenes, nous devons d'abord +envisager le capital initial, et les causes qui en font varier la +valeur. + +Considere au point de vue theorique, c'est-a-dire en negligeant les +influences qui peuvent le faire accidentellement diminuer, le capital +initial est comparable a la force qui lance un projectile dans l'espace. +Or, les mathematiciens savent exactement quelle doit etre la courbe +parcourue par le projectile, du moment qu'ils connaissent la vitesse +initiale et la masse. Et pareillement nous pourrions, nous aussi, +prevoir la courbe que suivra la sante d'un sujet, si nous pouvions +connaitre exactement le capital de vie qu'il apporte en naissant. Mais +le fait est que, chez les differents etres humains, le capital initial +varie dans des proportions si enormes que nous ne pouvons guere nous +flatter d'en avoir une notion precise. + +Pour des causes que nous chercherons a analyser, il y a des etres chez +qui le capital initial est nul: ce sont eux qui meurent en naissant, +ou un ou deux jours apres leur naissance, sans "maladies" ni lesions +appreciables; tels certains enfants de syphilitiques, qui meurent parce +qu'il n'ont pas la force de vivre. + +A l'autre extremite de l'echelle se placent les aristocrates de la +sante, doues d'un capital enorme, et qu'on voit atteindre a des ages +avances sans avoir jamais ete malades, sans avoir jamais pris de +precautions speciales pour conserver leur sante. Ainsi, j'ai connu, non +comme medecin, mais comme ami, un general mort a quatre-vingt-douze ans, +et qui n'avait jamais ete arrete par la moindre indisposition. On peut +meme dire qu'il est mort sans "maladie"; il a tout simplement cesse +de vivre, comme le boulet, arrive a la fin de sa course, cesse de +progresser et rentre dans l'immobilite. + +Entre ces deux extremes se trouve une variete infinie d'intermediaires; +et l'on peut dire qu'il n'y a pas deux personnes ayant le meme capital +biologique initial. + +Cependant les differences dans le capital initial ne sont pas si grandes +qu'on ne puisse, tout au moins, en determiner les causes principales, +dont l'etude se trouve etre, ainsi, d'une importance majeure. Ces causes +peuvent etre groupees sous trois chefs: + +1 deg. Les influences hereditaires; + +2 deg. La valeur actuelle des generateurs au moment de la conception; + +3 deg. Les influences qui ont pu atteindre le produit pendant la gestation. + + + +CHAPITRE II + +HEREDITE + + + +L'heredite tient une place considerable dans tous les problemes de la +vie; et, comme l'indique bien l'etymologie du mot _hoerere_, (etre +attache), tout etre vivant est relie a un long passe ancestral. +Les vegetaux eux-memes n'echappent point a cette loi: le souci des +horticulteurs n'est-il pas de creer, par de savants procedes de culture +et d'habiles selections, des types capables de transmettre par heredite +certaines qualites developpees? Ils y arrivent jusqu'au jour ou, quand +ils ont voulu trop profondement ou trop vite forcer la nature, la plante +revient a son etat sauvage, ou demeure sterile pour avoir ete trop +surmenee. Et les memes observations sont familieres aux eleveurs qui +cherchent a perfectionner les races d'animaux domestiques. + +Heredite est donc un terme de physiologie signifiant que la constitution +organique, la maniere d'etre physique ou mentale, se transmet des +parents aux enfants ou aux descendants. + +L'heredite se rencontre partout; c'est elle qui constitue les grands +traits de caractere si differents de chaque race; c'est elle qui fait +que les vertus, les vices, les passions, les haines, se transmettent +dans le sein des familles aussi bien que la beaute, la couleur des yeux, +la taille, etc. Souvent elle est directe, c'est-a-dire qu'elle provient +du pere ou de la mere; parfois elle saute une ou deux generations; +d'autres fois, enfin, elle est indirecte: c'est le type d'un parent de +la ligne collaterale qui prend la place. Mais il est rare que, dans le +cours de la vie, elle ne se manifeste pas d'une maniere quelconque. + +Le role de l'heredite a ete reconnu de tout temps. Dans son langage +image, la Bible nous dit qu'"il a encore les dents agacees, celui dont +l'ancetre de la septieme generation a mange des raisins verts." Si +cette parole etait l'expression exacte de la verite, elle serait bien +decevante, car elle paralyserait tous les efforts destines a lutter +contre les tares ancestrales. Mais deja Ezechiel avait energiquement +proteste (chap. XVIII) contre la fatalite des tares hereditaires; et la +verite est que l'influence de l'heredite est modifiee grandement par la +tendance qu'a tout etre vivant a retourner a son type primitif, comme +aussi par les influences du croisement, en vertu desquelles l'un des +generateurs peut rectifier la tare transmise par son partenaire. Ce +n'est que quand les deux generateurs ont les memes tares que l'heredite +sevit avec son maximum d'intensite; et alors non seulement les tares +s'ajoutent, mais elles semblent se multiplier l'une par l'autre, +au point de rendre l'enfant incapable de soutenir la lutte pour +l'existence; ou bien, s'il vit, il n'a pas la force de transmettre la +vie. Ainsi s'eteignent les familles par les "maladies" hereditaires, a +moins qu'un des membres de la race dechue, revenant pour ainsi dire +au type primitif, ne porte en lui une force de reaction +insoupconnee,--heritage peut-etre d'un passe plus lointain,--qui lui +permette de reconstituer la famille. + +Telles sont les considerations generales qu'il m'a semble utile +d'indiquer, parce qu'il en pourrait sortir un grand nombre de +conclusions pratiques pour qui sait reflechir. Mais il faut a present +que j'insiste sur quelques details plus particuliers. + +D'abord, l'heredite de la longevite. + +Il est des familles ou l'on meurt vieux, de pere en fils. On dirait des +horloges remontees pour sonner a peu pres le meme nombre d'heures. Il +est d'autres familles ou tout le monde meurt jeune, sans cependant qu'on +puisse incriminer des "maladies" speciales. Pourquoi? Force est bien de +le dire, nous ne le savons pas. + +Notons, en passant, combien sont erronees les theories qui attribuent +a l'homme moyen une longevite moyenne, calculee d'apres l'epoque de la +soudure des epiphyses, ou d'apres la duree de la croissance: suivant les +calculs de Flourens, cette moyenne devrait etre de cent ans. Mais c'est +la une simple vue de l'esprit, qui ne repose sur aucune observation +serieuse. + +Certes, on peut etablir des moyennes. C'est sur des moyennes de ce +genre, et sur le calcul des probabilites, que sont bases les statuts des +compagnies d'assurance. De meme, il n'est pas deraisonnable de supputer +la longevite probable d'un individu donne, quand on est en mesure +d'apprecier son capital biologique et la facon dont il sait s'en servir. +Mais dire que l'homme est bati pour vivre cent ans, parce que, dans les +especes animales, la longevite a cinq fois la duree de la croissance, +et que, chez l'homme, la duree de la croissance est de vingt ans, c'est +etablir une theorie sur des bases absolument fragiles. + +Plus importantes encore que la plus ou moins grande longevite des +parents, sont, pour nous, certaines particularites de leur etat +pathologique, qui retentissent d'une facon souvent tres profonde sur la +valeur de leurs enfants. + +On sait, par exemple, les influences nefastes de l'alcoolisme +hereditaire, qui non seulement restreint la natalite, mais condamne ceux +qui naissent a une mort rapide. + +La syphilis ne reduit pas la natalite; au contraire, elle semble la +favoriser, et tout le monde connait, en effet, de ces nombreuses +familles fauchees par la syphilis hereditaire. En vain les generateurs +s'obstinent a mettre au monde de nouvelles victimes: aucune ne survit, a +moins qu'un traitement medical bien compris ne vienne mettre fin a cette +lamentable situation [1]. + +[Note 1: Je ne puis m'empecher de reconnaitre, dans cette +polynatalite des heredo-syphilitiques, une affirmation de ce qu'on +serait tente d'appeler la loi de protection des faibles. + +N'est-il pas remarquable, en effet, que, dans la nature, les etres sans +defense luttent par leur polynatalite contre les causes de destruction +auxquelles les expose leur faiblesse? Voyez dans le monde animal. Les +animaux puissants, armes pour la defense ou pour la lutte, sont toujours +de mediocres generateurs; l'elephant, par exemple, ne donne naissance +qu'a un nombre tres restreint d'individus, la femelle porte longtemps; +meme remarque pour le lion. Au contraire, les animaux sans defense, se +multiplient avec une rapidite qui les rend parfois redoutables: tels les +lapins d'Australie. Il a suffi d'un couple importe par hasard dans cette +colonie pour que ces animaux se soient multiplies au dela de toute +mesure. A l'heure qu'il est, ils constituent encore un fleau pour +l'agriculture. C'est que le lapin est un etre faible, qui n'a de moyens +ni d'attaque, ni de defense, ne sachant que fuir et se cacher. Dans +l'espece humaine, combien ne voit-on pas de ces couples admirablement +bien assortis, de sante parfaite, et qui n'ont pas d'enfants? Nous ne +parlons pas de ceux qui n'ont qu'un ou deux, enfants; car ici intervient +un autre facteur, la restriction volontaire; mais de ces menages +exemplaires, ou la venue d'un enfant serait une joie, et qui restent +steriles, sans que rien dans l'etat des conjoints explique cette +sterilite. + +Au contraire, des generateurs de mediocre valeur, au point de vue de +la sante, mettent au monde de nombreux enfants, qui bien souvent +constituent pour eux une richesse negative. Ces malheureux portent le +beau nom de proletaires _(proles, race)_. + +Mais que dis-je? la loi de protection des faibles s'etend a l'infini. +Pourquoi nait-il plus de femmes que d'hommes? Pourquoi tel couple ne +donne-t-il naissance qu'a des filles, tel autre qu'a des garcons? +C'est que, dans le premier cas, la valeur biologique de la mere etait +sensiblement inferieure a celle du pere. Quand il y a une disproportion +marquee entre les deux generateurs, l'enfant qui nait a le sexe du +generateur qui vaut le moins. + +Quand un homme vieux et use epouse une jeune femme pleine de vie et +de sante, l'enfant qui naitra de leur union sera presque toujours un +garcon. + +Dans le monde vegetal, la meme loi de protection des faibles s'observe +pour qui sait ouvrir les yeux. Voyez les plantes sans defense: elles +pullulent partout, on les trouve sous toutes les latitudes, a toutes les +altitudes; au contraire, celles qui se defendent, ont ce qu'on appelle +en botanique des "aires" tres limitees. + +Dans le monde mineral lui-meme, on observe la meme loi: les metaux qui +se defendent sont des metaux rares, et c'est precisement parce qu'ils +sont rares et incorruptibles (mais non incorrupteurs) que l'homme les +a pris comme representant la valeur du travail. L'or, par exemple, que +rien n'attaque, est plus rare que les metaux qui s'oxydent facilement, +tels que le fer, le cuivre. + +Le diamant inalterable, qui defie l'injure du temps, est d'une rarete +qui lui donne tout son prix. + +C'est de cette loi de protection des faibles, faisant contrepoids aux +lois darwiniennes (selection, adaptation aux milieux, etc.) que resulte +un equilibre presque stable dans le monde des etres crees.] + +La syphilis est un des principaux facteurs de degenerescence. On +commence seulement a connaitre l'etendue de ses ravages. On sait +aujourd'hui qu'elle se transmet aux enfants; qu'elle les fait mourir +avant leur naissance, ou le jour meme de leur naissance; qu'elle se +traduit plus souvent encore, dans les deux premiers mois qui suivent la +naissance, par des accidents contagieux; que, dans les premieres annees +de la vie, elle entraine la mort par meningite (meningite speciale que +l'on prend trop souvent pour une meningite tuberculeuse, et qui serait +justiciable d'un energique traitement anti-syphilitique). + +On sait aussi que, dans les cas exceptionnels, la syphilis des +generateurs provoque, a l'age de huit, dix, quinze ans, des dystrophies, +parfois des accidents tertiaires (epilepsie, gommes, etc.): mais ce sont +la des curiosites scientifiques. + +Ce qu'on ne sait pas encore, c'est dans quelle proportion la syphilis +des parents diminue la valeur biologique des enfants en apparence bien +nes, c'est son influence sur les produits de la deuxieme et meme de la +troisieme generation. C'est la la science de l'avenir[2]. + +[Note 2: Nous ne voulons pas insister davantage sur les mefaits de +la syphilis, envisagee en tant que peril social, mais nous ne pouvons +laisser passer l'occasion d'appeler l'attention du lecteur sur les +efforts tentes pour faire connaitre au grand public ces tristes verites. + +Il existe une _Societe internationale de prophylaxie sanitaire et +morale_ contre les "maladies" veneriennes, siegeant a Bruxelles, et +ayant comme filiales des societes francaises, allemandes, etc., qui +toutes poursuivent un but commun: faire connaitre les mefaits des +"maladies" veneriennes, les eteindre dans la mesure du possible et par +tous les moyens possibles. + +La societe francaise est certainement l'une des plus actives: sous la +vigoureuse impulsion de son president, M. le professeur Fournier, elle a +deja fait beaucoup depuis cinq ans qu'elle est fondee. + +Elle a etudie la syphilis dans l'armee, dans la marine, les colonies, +dans les populations ouvrieres; la syphilis des nourrices et des +nourrissons; la syphilis et le mariage, etc. Grace a elle, l'opinion +publique commence a s'interesser au redoutable probleme, on ose +envisager en face la syphilis, on ose prononcer son nom, et tout fait +esperer que l'action de la Societe de prophylaxie sera au moins aussi +utile que celle des ligues contre l'alcoolisme et la tuberculose. + +Car, en realite, que peut-on contre l'alcoolisme? Rien tant qu'on ne +modifiera pas nos lois et nos moeurs. Que peut-on contre la tuberculose? +Presque rien, tant qu'on ne changera pas notre etat social, tant qu'il +y aura l'affreuse misere et la promiscuite. Tandis qu'on peut beaucoup +contre la syphilis, "maladie" evitable s'il en fut, "maladie" +essentiellement curable. Mais il faut la faire connaitre dans tous les +milieux, son danger provenant de l'ignorance. C'est surtout contre cette +ignorance que lutte la Societe francaise de prophylaxie sanitaire et +morale a laquelle devraient etre affilies tous les gens de bien, toutes +les personne soucieuses de l'avenir de la nation.] + +L'heredite tuberculeuse est-elle aussi redoutable qu'on se plaisait a le +dire? Non. Voila, du moins, ce qu'affirment la science experimentale et +l'observation des jeunes animaux issus de generateurs tuberculeux. Mais, +dans la pratique, il serait sage de se conduire comme si la tuberculose +etait hereditaire: 1 deg. parce que les enfants de tuberculeux sont, +par cela meme qu'ils vivent dans un milieu contamine, exposes a +la contagion[3]; 2 deg. parce que l'enfant, s'il n'herite pas do la +tuberculose, herite incontestablement de la predisposition a devenir +tuberculeux. Il ne nait pas tuberculeux, mais il nait tuberculisable: de +sorte que, au point de vue scientifique, l'apprehension qu'avaient +nos peres au sujet de l'heredite de la tuberculose etait parfaitement +legitime. + +[Note 3: Le souci de soustraire au milieu contamine les enfants de +tuberculeux a inspire au professeur Grancher une idee geniale: c'est de +prendre, dans les familles de tuberculeux, les enfants encore sains, +pour les faire elever a la campagne dans des familles saines. C'est +ce que realise "l'Oeuvre de preservation de l'enfance contre la +tuberculose". (Siege social, 4 rue de Lille.) C'est une oeuvre +scientifique, puisque, suivant le precepte de Pasteur, elle cherche a +sauver la race en sauvant la graine. C'est une oeuvre pratique; elle a +fait ses preuves, et elle ne peut pas satisfaire au dixieme des demandes +des parents tuberculeux, qui commencent a comprendre la necessite de se +separer de leurs enfants encore sains pour les confier a des familles +de braves gens designees par l'oeuvre, surveilles par ses medecins, +et offrant toutes garanties de moralite. Cette Oeuvre, bienfaisante a +plusieurs titres, est en outre _economique:_ chaque pupille ne coute +en effet qu'un franc par jour, parce que tous les devouements sont +gratuits. Cette faible somme d'un franc, bien employee, sans aucune +fuite, sert ainsi les interets de deux familles et sauve la vie d'un +enfant.] + +L'heredite du cancer est loin d'etre demontree. Tout est obscur dans +la question du cancer: son etiologie, ses modes de transmission, ses +varietes d'evolution; et la therapeutique se ressent de toutes ces +incertitudes, malgre les belles promesses de la serotherapie, de la +vaccination anti-cancereuse, et de la radiotherapie. + +En resume, l'heredite est le principal facteur de la valeur biologique +des individus. Chacun, de par son heredite, nait avec une valeur +differente: l'inevitable inegalite sociale existe non seulement le jour +de la naissance, mais le jour meme de la conception. + +C'est encore a l'heredite qu'il faut attribuer la differente valeur des +differents organes. Beaucoup naissent avec un organe plus faible que les +autres, de par la tare ancestrale; et le clinicien doit tenir compte +de l'existence de ces points faibles, lorsqu'il se trouve en face d'un +malade quelconque. + +Les organes qui subissent le plus notablement la tare hereditaire sont: +le systeme nerveux, le coeur, et les reins. + +_A_) Les tares nerveuses se transmettent avec une constance redoutable; +et c'est a juste titre qu'on craint les alliances avec des sujets +dont les parents sont entaches d'alienation mentale, ou de nervosisme +exagere. + +Il ne faut pas, cependant, pousser cette terreur de l'heredite nerveuse +a des limites excessives: car, ainsi que je l'ai dit, nous devons +compter avec une sorte de tendance naturelle en vertu de laquelle l'etre +naissant est debarrasse de sa tare ancestrale; l'heredite n'est jamais +absolument fatale. Et nous devons prevoir aussi les attenuations que +peuvent amener les croisements. Ainsi l'heredite nerveuse du pere peut +tres bien etre attenuee par le bon equilibre nerveux de la mere, le +croisement bien compris entrainant une sorte de regeneration. Enfin, il +est certaines "maladies" nerveuses qui ne se transmettent jamais par +heredite: telle la paralysie generale des alienes. De ce qu'un homme est +mort dans un asile, par le fait de la paralysie generale, il ne faut pas +conclure que ses descendants soient menaces de folie, ou meme de tares +nerveuses. Le paralytique general a pris la "maladie" uniquement pour +son compte, et il ne la transmet pas plus que ne transmettrait sa tare +nerveuse un homme qui serait, accidentellement, empoisonne par le plomb. +Tout ce qu'on peut dire du paralytique general, c'est que, neuf fois sur +dix, c'est un syphilitique, et que sa descendance peut etre entachee de +syphilis au meme titre que la descendance d'un syphilitique quelconque. + +_B_) L'heredite des cardiopathies est egalement tres interessante a +etudier: elle n'est pas assez connue. + +Il y a des familles dans lesquelles tous les membres succombent aux +affections cardiaques. C'est donc que, la, les enfants apportent, en +naissant, un point de plus faible resistance du cote du coeur. Chose +curieuse: dans ces familles, la lesion cardiaque ne devient perceptible, +chez ses divers membres, qu'a des ages plus ou moins avances. Vers +trente ans, l'un d'eux eprouvera de l'arythmie, suivie, six ou sept ans +plus tard, de myocardite sclereuse. Un autre, tout en ayant le coeur +sain a l'auscultation, succombera par le coeur, dans le cours d'une +pneumonie. "La "maladie" etait au poumon, et le danger au coeur" +(Huchard). Un troisieme membre mourra a cinquante ans, a son quatrieme +acces d'angine de poitrine, sans qu'aucun des trois ait jamais eu la +moindre attaque de rhumatisme articulaire, ou autre affection capable +de determiner des lesions cardiaques. Enfin un quatrieme aura de la +tachycardie paroxystique. Et tout cela parce que la mere des quatre +enfants aura eu, avant la naissance du premier, le coeur touche +accidentellement par le rhumatisme; je connais meme une famille ou +l'heredite remonte a deux generations: presque tous les membres de cette +famille sont des cardiopathes. + +C) Le role de l'heredite pathologique renale merite d'etre signale au +meme titre. On connait l'albuminurie hereditaire et familiale: mais les +recents travaux de MM. Castaigne et Rathery (1904) ont demontre, en +outre, qu'une mere atteinte de nephrite donne naissance a des +enfants dont les reins sont moins resistants aux infections et aux +intoxications, ou meme sont alteres au point d'entrainer la mort des les +premiers jours de la vie. De plus, chacun nait avec une predominance de +tel ou tel systeme organique. Chez les uns, c'est le systeme nerveux qui +presente un developpement hors de proportion avec les autres systemes +organiques; chez d'autres, c'est le systeme musculaire. + +Ni les uns ni les autres ne sont, a proprement parler, des malades, +ni meme des candidats a la "maladie"; ils peuvent avoir un excellent +capital biologique. Mais, pour le faire valoir, il ne faut pas commettre +de fautes dans la direction a leur conseiller. Et nous retrouverons +cette importante donnee quand nous parlerons des grands problemes de +l'education. + +Est-ce encore a l'heredite qu'il faut attribuer cette singuliere +predominance d'un des cotes du corps sur l'autre que l'on observe chez +la plupart des malades? En general, c'est le cote gauche qui est le plus +faible; c'est lui qui est le siege des nevralgies, des pneumonies, des +miseres variees que les malades accusent; c'est lui qui est le plus +faible au dynamometre; et tout le monde sait que la main gauche est, en +general, moins habile que la main droite; le langage courant traduit +cette inferiorite, en faisant de "gauche" le synonyme de malhabile. Chez +d'autres, au contraire, c'est le cote droit du corps qui est le siege de +toutes les douleurs nevralgiques, rhumatismales, sans pour cela que +ces malades soient gauchers. J'avoue ne pas avoir recherche la part de +l'heredite dans cette repartition inegale de l'influx nerveux, que je ne +fais que signaler en passant. + +Mais ce qui resulte de tout ce que nous venons de voir, et qui doit en +former pour nous la conclusion pratique, c'est que, pour difficile que +soit la connaissance precise de l'heredite d'un sujet, peut-etre n'y +a-t-il pas de point sur lequel l'attention du clinicien doive se porter +plus soigneusement! En presence d'un malade, notre premier effort +doit etre de determiner ce qu'il a pu recevoir de ses parents; et les +resultats de cette premiere enquete doivent toujours nous etre presents +a l'esprit, tout dans le cours de la vie pathologique du sujet, mais +surtout quand nous aurons a diriger sa sante. + + + +CHAPITRE III + +CONCEPTION + + + +L'influence de la valeur actuelle des generateurs, au moment de la +conception, est a peine soupconnee, et le fait est qu'il serait bien +difficile de la demontrer; elle doit etre, cependant, considerable, et +il y a tout lieu de croire que la valeur d'un individu a naitre varie +du tout au tout selon qu'il a ete concu dans de bonnes ou de mauvaises +conditions. + +Depuis longtemps, les medecins protestent contre les voyages de noces. +On ne saurait trop faire campagne contre cette coutume, tout au moins +antihygienique. Considerez, en effet combien s'accumulent les conditions +deplorables pour la procreation, chez deux conjoints dont le systeme +nerveux a ete mis a l'epreuve par les preoccupations premonitoires du +mariage, par la fatigue des journees consacrees a sa celebration, par +les emotions inseparables de cet acte important de la vie! Et voila ces +jeunes gens qui, aussitot apres, se pressent pour un voyage lointain, +qui s'exposent a des fatigues de toute sorte, a la deplorable +alimentation de l'hotel, qui s'infligent le souci de changer de +residence tous les jours, etc.! C'est dans ces conditions que, sans +recueillement, a la legere, ils accomplissent l'acte qui doit donner _la +vie_. + +Dans d'autres milieux moins favorises, l'acte conjugal s'opere a la +suite de repas copieux, dans des conditions non moins deplorables. + +Pour combien ne faut-il pas compter aussi l'emotion de la jeune femme, +trop souvent surprise par les conditions nouvelles de l'existence +qu'elle a adoptee, ou qui lui a ete imposee? Comme le disait le +professeur Pinard: "En plein XXe siecle, nous procreons comme les +hommes des cavernes." + +Que faire a tout cela? C'est deja quelque chose que d'appeler +l'attention sur un mal dont presque personne ne soupconne l'importance, +en dehors du monde medical. Les remedes viendront, pour ainsi dire, +d'eux-memes, a partir du jour ou l'on connaitra le danger. + +Appelons aussi l'attention sur un point delicat: sur la necessite de +faire l'education de la jeune fille, pour qu'elle sache ce qu'est le +grand acte de la procreation. + +Je vois d'ici les meres francaises fremir, et s'armer en guerre les +bataillons de ceux qui confondent la pudeur avec la pudibonderie. Nul +doute, cependant, qu'il y ait une reforme a operer dans nos moeurs, a +cet egard, et dans tous les milieux sociaux. Et pourquoi ne pas rappeler +ce que dit la Bible, dans le livre de _Tobie_, chapitre VII? Le fils +du vieux Tobie, sur le conseil de l'ange Raphael, allait epouser Sara, +fille de Raquel, laquelle avait vu mourir subitement ses sept premiers +maris, aussitot qu'ils s'etaient approches d'elle; et, pour lui eviter +pareil sort, l'ange donnait au jeune homme les conseils suivants: " +Lorsque des personnes s'engagent tellement dans le mariage qu'elles +bannissent Dieu de leur coeur et de leur esprit et qu'elles ne pensent +qu'a satisfaire leur brutalite, comme les chevaux et les mulets qui sont +sans raison, le demon a pouvoir sur elles. Mais pour toi, apres que tu +auras epouse cette fille, etant entre dans la chambre, vis avec elle en +continence pendant trois jours, et ne pense a autre chose qu'a prier +Dieu avec elle! La troisieme nuit etant passee, tu prendras cette fille, +dans la crainte du Seigneur, et dans le desir d'avoir des enfants +plutot que par un mouvement de passion, afin que vous ayez part a la +benediction de Dieu." + +Dans le cours de la vie conjugale, on ne prend pas, pour procreer, plus +de precautions qu'a l'epoque des premieres ardeurs; c'est egalement une +faute dont se ressent le produit de la conception. + +Il y aurait a faire tout un traite sur l'hygiene de la procreation. Ce +traite, concu dans un esprit large, liberal, scientifique, qui tiendrait +compte de tous les elements du probleme, c'est-a-dire non seulement du +point de vue medical, mais aussi de l'element passionnel, repondrait a +un veritable besoin. + +Et un chapitre, et l'un des plus importants, devrait y etre consacre +au traitement preventif de la syphilis hereditaire. Combien d'hommes +atteints de syphilis huit ans, dix ans avant leur mariage, ignorent les +bienfaits d'un traitement specifique, qu'ils suivraient deux ou trois +mois avant de se marier, pour preserver leurs enfants de la terrible +"maladie"! Combien peu de medecins pensent a instituer ce traitement +preventif, alors meme qu'ils savent que le generateur a eu la syphilis! +Mais je ne sauvais m'etendre ici davantage sur ce sujet. + + + +CHAPITRE IV + +GESTATION + + + +Sur les influences qui atteignent l'enfant pendant la gestation, nous +n'avons aucune donnee precise a fournir. Nous n'avons pas remarque, par +exemple, qu'une mere ayant eu une grossesse penible, voire meme +des vomissements incoercibles, donnat naissance a un enfant plus +specialement faible; inversement meme, bien des femmes d'une sante +mediocre ont des grossesses superbes. J'etonnai fort une malade, un +jour, en lui disant qu'elle ne devait aller bien que pendant ses +grossesses. C'est qu'elle avait de la ptose abdominale, et que la +grossesse devait lui produire l'effet d'une sangle, en soutenant les +organes. Mais il n'est guere vraisemblable qu'un etat de sante +aussi artificiel, et aussi transitoire, soit, pour le produit de la +conception, un brevet de sante future. + +Par contre, les "maladies" de la mere pendant la grossesse ont une +influence bien connue sur la valeur de l'enfant a naitre. Quand elles ne +provoquent pas l'avortement, elles impriment a l'enfant une tare. + +J'ai observe, a cet egard, un fait bien suggestif. Une jeune femme, au +quatrieme mois de sa premiere grossesse, avait eu une appendicite si +nettement caracterisee que le confrere qui devait l'accoucher, et +moi-meme, avions ete sur le point de provoquer l'intervention d'un +chirurgien. La malade avait pu, cependant, etre traitee medicalement: +mais l'enfant, ne a terme, a presente des sa naissance une intolerance +intestinale veritablement anormale. Une premiere nourrice, choisie par +l'accoucheur, lui a donne un lait qui a semble trop fort, car l'enfant a +eu, des le deuxieme jour, de la diarrhee verte et des vomissements. Dans +l'espace de quatre semaines, trois autres nourrices, toujours choisies +avec le plus grand soin, n'ont pas eu plus de succes: a chaque nouvelle +nourrice, vomissements, fievre ardente, diminution rapide du poids. +Mais, pendant qu'on cherchait a grand prix des nourrices ideales, on +etait bien oblige de donner a l'enfant du simple lait de vache coupe; +alors il allait mieux, la fievre tombait, le poids augmentait tres +vite, la vie revenait: de telle sorte que, apres ces quatre tentatives +d'allaitement par le lait de femme, l'accoucheur me dit: "Mais enfin, +pourquoi s'obstiner a trouver une nourrice? Cet enfant a probablement +un intestin extremement delicat, a cause de l'appendicite de sa mere +pendant la gestation; donnons-lui simplement du lait sterilise coupe!" +Et il eut raison; grace a d'infinies precautions, a une surveillance +methodique, l'enfant put etre eleve. + +Il est bien clair qu'en rapportant ce fait je n'entends pas faire le +panegyrique de l'allaitement artificiel: je ne le cite que pour prouver +comment la "maladie" d'un organe de la mere pourrait bien avoir une +repercussion sur le fonctionnement du meme organe, chez l'enfant qu'elle +porte en son sein. + +Ce que l'on sait encore, c'est que les emotions de la mere, pendant la +grossesse, peuvent avoir un retentissement sur la qualite du produit. +Et de la derive le devoir strict, pour la societe, de proteger la femme +enceinte. Quelques philanthropes l'ont bien compris; mais cette notion +n'a pas assez penetre dans nos moeurs, et l'on peut dire que c'est un +scandale, pour une nation civilisee, de voir le peu qui est fait pour +assister la femme enceinte, pour lui epargner les soucis de l'avenir +prochain et les fatigues des derniers jours de la gestation. + +Un mot, enfin, sur les enfants nes avant terme. S'ils naissent avant +terme par le fait de la "maladie" des generateurs, de la syphilis par +exemple, leur valeur biologique est sensiblement reduite, et peut meme +etre reduite a zero. Mais s'ils naissent avant terme accidentellement, +par exemple a la suite d'une chute de leur mere, ou d'une intervention +obstetricale raisonnee, leur sort est beaucoup moins compromis qu'on ne +le croit dans le public non medical. Le tout est de leur assurer une +temperature qui se rapproche de celle qu'ils avaient dans le sein +maternel. + +Pour ce faire, les inventeurs ont multiplie les modeles de couveuses +artificielles. Ces appareils, certes, peuvent rendre des services; mais +il ne faut pas oublier qu'on peut tres bien s'en passer, en preservant +l'enfant du froid, ce qui s'obtient: 1 deg. en chauffant convenablement sa +chambre, et en l'entourant de boules d'eau chaude; et 2 deg. en sachant +l'alimenter des sa naissance. Ce second probleme est difficile; pour +le resoudre, il faut se rappeler une grande loi que nous retrouverons +plusieurs fois dans le cours de cette etude, et qui consiste a +proportionner la valeur nutritive de l'aliment, et le nombre de prises +alimentaires, a la puissance de l'estomac. Chez l'enfant ne avant terme, +on donnera donc, toutes les demi-heures, une cuilleree a cafe de lait, +coupe de 2/3 d'eau bouillie sucree. + +L'enfant va naitre; quel prejudice lui cause l'accouchement au forceps? +Nous ne pouvons pas nous defendre de redouter, pour notre part, la +compression colossale qu'impose l'application du forceps a la masse +cerebrale de l'enfant. Mais l'etude approfondie de cette question, qui +aurait pourtant de quoi interesser les neurologistes, n'a pas encore ete +faite, a notre connaissance du moins, d'une facon suffisante. En tout +cas, on est en droit de considerer comme coupable une intervention au +forceps faite pour gagner du temps, ou pour faire valoir l'importance +des soins obstetricaux. + + + +CHAPITRE V + +LES INFLUENCES MORBIGENES ET LES SYMPTOMES MORBIDES + + + +L'enfant est ne; il vaut ce qu'il vaut. Personne ne le sait, sauf dans +les cas extremes ou il vient au monde avec des apparences tellement +miserables que, des son premier vagissement, son inferiorite saute aux +yeux; c'est ce qui arrive chez les heredo-syphilitiques, et rien n'est +aussi navrant que l'apparition du petit monstre aux lieu et place d'un +enfant bien vivant, attendu avec une legitime impatience. Il faut avoir +assiste a ce spectacle pour en comprendre la poignante horreur. Tout le +monde, sauf la mere, s'accorde alors a penser qu'il vaudrait mieux que +l'enfant ne fut pas ne. Mais, en dehors de ces cas, il est impossible +de savoir le capital de vie que l'enfant apporte avec lui; c'est son +secret, qu'il gardera pendant toute la duree de son existence, mais que +le medecin parviendra cependant a deviner en partie, s'il sait fouiller +l'heredite de son malade et s'inspirer des quelques principes que nous +avons esquisses a grands traits dans le chapitre precedent. + +L'enfant est ne: toute sa vie, desormais, va etre une "lutte pour la +sante", une suite d'efforts, volontaires ou instinctifs, pour defendre +son capital naturel de sante contre les "influences morbigenes" qui vont +le guetter a chaque pas. + +Ces influences morbigenes, que l'etre vivant va rencontrer sur sa route, +depuis le jour de sa naissance jusqu'a la fin de sa carriere, nous +allons tout de suite les esquisser a grands traits. + +Au debut, nous avions assimile, pour les besoins de la theorie, l'etre +humain a un projectile lance dans l'espace avec une vitesse initiale +determinee; mais, tandis que le projectile parcourt une courbe +mathematique, qu'on appelle une parabole, la courbe evolutive de l'etre +humain est une courbe irreguliere qui flechit chaque fois qu'une +influence morbigene survient, puis remonte pour osciller de nouveau, +puis flechir definitivement a partir d'un certain moment de la vie que +nous appellerons le debut de la periode de declin, et toujours avec des +oscillations a amplitude de moins en moins considerable, jusqu'au moment +ou toutes les reserves se trouvent epuisees. + +La mort peut encore interrompre brusquement la courbe evolutive; c'est +ce qui arrive quand la breche faite au capital est irreparable, soit +a cause de l'importance de l'assaut perturbateur, soit a cause de +l'insuffisance des reserves, ou bien quand ces deux influences se +combinent; et le nombre de leurs combinaisons est incalculable. + +La variete des causes morbigenes est elle-meme infinie; mais la nature +n'a qu'un nombre limite de moyens pour exprimer ses plaintes, de sorte +que les causes les plus variees peuvent se traduire par les memes +symptomes. Aussi accordons-nous relativement peu de valeur a l'etude +du symptome. Les symptomes s'associent de mille et une facons, pour +constituer autant deformes morbides differentes. Que dis-je? Il n'est +pas deux malades qui se ressemblent, Ce n'est que pour la facilite de +l'etude que les pathologistes ont cree des cadres posologiques; mais +on comprend assez que ces cadres devraient etre aussi elastiques +que possible. Le vrai medecin, apres s'en etre servi pour faire +d'excellentes etudes, ne craindra pas, dans la pratique, d'en faire +abstraction, de penser et d'agir comme si les cadres n'existaient +pas. Et un moment viendra meme, quand son experience clinique sera +suffisante, ou il aura tout interet a faire table rase des notions qu'il +a peniblement accumulees par un travail assidu et prolonge; tout comme +l'architecte, qui, une fois la construction terminee, fait enlever les +enormes echafaudages qui avaient ete necessaires a la construction de +l'edifice. + +Certes, l'etude approfondie des symptomes morbides est indispensable au +clinicien, et l'on ne saurait apporter trop de soins a connaitre, dans +tous leurs details, les divers troubles de la sante. Mais il y a +un ecueil: c'est que, la theorie du moindre effort s'appliquant +naturellement a l'esprit humain, on a une tendance involontaire a +attribuer aux symptomes une influence pathologique qu'ils n'ont pas; en +d'autres termes, ce qui n'est en realite qu'une manifestation morbide +devient, trop aisement, dans l'esprit du medecin, la cause de la +"maladie". + +Prenons comme exemple la constipation: ce n'est en realite qu'un +symptome, et qui peut se trouver chez une foule de malades differents. +Nous ne parlons pas, bien entendu, de ceux chez qui elle est d'origine +mecanique (cancer du rectum, de l'iliaque, etc.). Un mot cependant, en +passant, pour dire que le medecin a le tort de ne pas assez penser a ces +causes mecaniques, et de traiter par des moyens medicaux des malades +dont une intervention chirurgicale aurait pu prolonger la vie ou +attenuer les souffrances. + +Mais chez les malades qui ne sont pas tributaires de la chirurgie, +n'est-il pas vrai que la constipation est un symptome banal, pouvant +etre attribue a une foule de causes? Parfois, elle est due a des lesions +d'organes lointains, par un mecanisme reflexe a long circuit, suivant +l'ingenieuse expression de M. Mathieu (appendicite chronique, lesions +uterines, etc.). D'autres fois, et plus souvent encore, elle est due a +un trouble profond du systeme nerveux, qui, avant l'apparition de la +constipation, avait traduit son malaise par des plaintes variees. +D'autres fois, elle apparait brusquement, en meme temps que +l'entero-colite sa compagne, a la suite d'un choc brutal, moral ou +traumatique. + +De plus, tout le monde sait qu'elle peut etre due tantot a un manque, +tantot a un exces d'exercice musculaire. Les hommes qui ont besoin de +beaucoup d'exercice, s'ils n'en ont pas assez, deviennent, suivant les +predispositions hereditaires, ou des cerebraux, ou des goutteux, ou +des lithiasiques, mais toujours des constipes: et leur constipation +disparait a partir du jour ou l'on a trouve le dosage precis de +l'exercice qui leur convient. Inversement, les hommes qui prennent trop +d'exercice deviennent dyspeptiques et constipes, et le lit est leur +meilleur laxatif. + +Enfin la constipation peut tenir a une erreur de regime, soit a l'abus +du lait (le cas est frequent), soit a l'usage abusif de la viande: alors +le regime semi-vegetarien serait indique, et il suffit de changer de +regime pour voir disparaitre la constipation. + +La constipation n'est donc qu'un symptome. + +Certes, en vertu de la synergie des fonctions, des repercussions a +distance, en vertu de ce principe que le systeme nerveux abdominal a des +relations intimes avec le systeme nerveux central, que, d'une facon plus +generale, le trouble d'un departement quelconque du systeme nerveux +retentit sur les autres departements, la constipation, bien que +symptomatique, contribue dans une certaine mesure a entretenir la +"maladie", ne fut-ce que par la preoccupation qu'elle cause au malade, +et qui peut degenerer quelquefois en veritable obsession. Mais ce qu'il +faut se rappeler, quand on aborde le probleme therapeutique, c'est que +le systeme nerveux est une chaine sans fin. Or, si l'on veut bien nous +accorder que la solidite d'une chaine est egale a celle du plus faible +de ses anneaux, on comprendra l'importance qu'il y a a rechercher quel +est l'anneau le plus faible; en d'autres termes, quelle est la partie du +systeme nerveux qu'il faut viser et consolider, pour guerir le constipe +medical. + +Il n'y a donc pas de remede contre la constipation, et, pour +l'atteindre, il faut atteindre la "maladie", dont elle constitue une +des manifestations les moins importantes et, disons-le tout de suite, +les plus faciles a faire disparaitre. Oui, dusse-je sembler paradoxal, +j'affirme que la constipation est, de tous les symptomes observes chez +le constipe medical, celui qui disparait le plus vite. Prenez un malade +qui souffre, depuis des annees, de ces miseres variees qu'on est +convenu de designer sous le nom un peu vague de neurasthenie, et +parmi lesquelles la constipation joue un role capital; apres enquete +minutieuse, trouvez la formule exacte de son regime, et par regime je +n'entends pas seulement le regime alimentaire, mais la reglementation +minutieuse de sa vie, le dosage de son exercice et de son travail +cerebral, etc.; supprimez les agents therapeutiques qui entretiennent la +"maladie" (douches froides, exercice force, medicaments varies, diete +lactee); supprimez surtout les influences qui entretiennent le trouble +nerveux de son intestin, a savoir les purgatifs, lavages a grande eau, +etc.: et vous serez etonne de voir la constipation disparaitre, avant +meme toutes les autres miseres. Le malade vous dira, au bout de huit +jours: "Chose curieuse, docteur, je souffre encore de la tete, de +l'estomac, du dos, d'une faiblesse extreme, mais je commence a retrouver +le sommeil, et surtout je vous suis bien reconnaissant parce que ma +constipation, si rebelle, est presque entierement vaincue. Je n'ai +presque plus de peaux dans les selles, et je commence a reprendre +confiance." A partir de ce moment precis vous tenez le malade, il a en +vous une foi aveugle, et, si vous continuez a le soigner methodiquement, +si surtout des influences etrangeres ne viennent pas contrecarrer la +votre, si le malade est assez intelligent pour s'abandonner entierement +a votre direction, vous lui rendrez, peu a peu, la sante. Il aura des +rechutes inevitables: mais lui annoncer a l'avance ces rechutes, +c'est consolider sa foi. Il aura aussi des rechutes, plus ou moins +importantes, chaque fois qu'il s'ecartera de la ligne tracee par vous: +s'il commet un ecart de regime, un exces d'exercice, ou s'il a une +commotion morale, l'odieuse constipation reparaitra, accompagnee d'etat +gastrique, de douleurs abdominales, de glaires sanguinolentes, de fievre +quelquefois; mais ce sera pour le bien du malade, si vous parvenez a +lui faire toucher du doigt la cause de cette rechute, et a lui faire +comprendre que cette rechute etait evitable. + +Si nous prenions une autre manifestation morbide quelconque, nous +verrions qu'elle appartient, de meme, a une foule d'affections. Le mal +de tete, par exemple, ne se rencontre-t-il pas dans les cas les plus +varies, n'est-il pas produit par les influences les plus diverses? +Heureusement pour les malades, il n'est encore venu a l'idee de personne +de trouver un remede applicable a tous les cas de mal de tete. Nous +en connaitrions un, par hasard, que nous nous garderions bien de le +divulguer: car, si la medecine "du symptome" est detestable au point de +vue de l'etude nosographique, elle l'est encore plus au point de vue +therapeutique. + +Mais qu'on lise une monographie quelconque sur un symptome, ou un +ensemble de symptomes (ce qu'on appelle un _syndrome_): on y trouve +toujours en germe la pathologie tout entiere. Ainsi dans mon article +_Epilepsie_ du _Dictionnaire Encyclopedique_, j'ai essaye de montrer +combien il faut se mefier des cadres trop rigides, si l'on veut avoir +une conception nette de l'epilepsie, et une therapeutique utile des +epileptiques. De meme, en lisant ces jours-ci une interessante etude du +Dr Baraduc sur l'entero-colite et son traitement a Chatel-Guyon, j'y +voyais une conception qui se rapproche grandement de la mienne. Qu'on +en juge par les quelques lignes que voici: "L'entero-colite +muco-membraneuse est un syndrome clinique dependant d'un trouble +fonctionnel du grand sympathique abdominal, des causes nombreuses et +variees etant capables de retentir sur les plexus intestinaux et de +troubler leur dynamisme. Mais aucune de ces causes n'est suffisante, a +elle seule, pour produire l'entero-colite. Il faut de toute necessite +une predisposition speciale du systeme nerveux, et plus particulierement +du sympathique abdominal, a se troubler aux chocs qu'il recoit. Cette +predisposition necessaire speciale, le plus souvent hereditaire, est +l'apanage des neuro-arthritiques." Si l'auteur voulait bien avouer +seulement que cette expression de "neuro-arthritiques" ne fait que +dissimuler notre ignorance, nous serions tout a fait d'accord avec lui. + +En resume, si le medecin doit bien connaitre dans tous leurs details, +sous tous leurs aspects, dans leurs moindres nuances, les manifestations +morbides, il doit surtout chercher leur pathogenie, et ne pas +s'hypnotiser sur tel ou tel symptome. En un mot, il doit voir de haut +pour voir loin, a condition toutefois de ne pas se perdre dans les +nuages. + +Quelquefois, tous les systemes organiques sont troubles a la fois sous +l'influence d'une cause morbigene. C'est ce qui arrive, par exemple, a +la suite d'un choc traumatique violent, On voit, du jour au lendemain, +le blesse devenir a la fois dyspeptique, desequilibre abdominal, +constipe avec enterite muco-membraneuse, desequilibre cerebral; et il +peut rester longtemps dans ce miserable etat qu'on designe sous le nom +d'_hystero-neurasthenie traumatique._ + +La fievre typhoide, la grippe infectieuse, impressionnent egalement a la +fois, tous les appareils de l'organisme, a des degres divers. Tantot la +sideration peut etre telle que le capital vital initial et les reserves +anterieures se trouvent tout a coup epuises: c'est la banqueroute +totale, c'est la mort. D'autres fois, le capital et les reserves ne sont +que profondement entames. C'est la "maladie" grave, aggravee encore par +des medications et des pratiques intempestives; a un moment donne, le +capital peut etre reduit a si peu de chose, que la moindre depense +suffit pour l'aneantir. Le malade est une flamme vacillante que le +moindre souffle peut eteindre, mais a laquelle un savant dosage +d'oxygene rendra, peu a peu, la vie. + +Quand le capital est moins profondement atteint, ou quand la cause +morbigene est moins importante, les troubles fonctionnels, au lieu +d'etre generalises, atteignent plus specialement tel ou tel organe: +l'organe le plus faible, qu'il soit plus faible par le fait de +l'heredite ou par le fait d'une atteinte anterieure. Mais, en vertu de +la synergie qui existe entre tous les organes, le trouble fonctionnel ne +reste pas longtemps limite a un organe ou a un systeme organique. Voyez +le grand neurasthenique: il est a la fois dyspeptique, enteralgique, +cerebral, medullaire. Quel est l'organe qui, chez lui, a ete le premier +atteint? Impossible de le dire, apres deux ou trois ans de "maladie". +Cependant une enquete bien conduite peut permettre souvent de +reconstituer son histoire pathologique, de voir par ou la "maladie" a +commence, quel etait le point initial. Et c'est de la connaissance de ce +point faible initial que derivera, en grande partie, la therapeutique. +Le medecin portera la plupart de ses efforts sur le point faible qu'il +aura decouvert, sans negliger, cependant, les perturbations secondaires +attribuables a la synergie des fonctions de tout etre vivant. + +Il arrive meme, quand l'influence morbide est peu intense, ou quand les +reserves sont bonnes, que le trouble de la sante ne se traduit que par +un nombre tres limite de symptomes, parfois meme par un seul. Ainsi il +y a des migraineux qui n'ont que de la migraine, des malades qui n'ont, +comme manifestation morbide que le symptome constipation, d'autres qui +n'ont que de la sciatique; mais ces cas sont exceptionnels, et, en bonne +clinique, et surtout pour faire de la bonne therapeutique, il faut, +presque de parti pris, les eliminer, et chercher au dela de la +manifestation monosymptomatique. Presque toujours, alors, ou trouvera +que la "maladie" n'est monosymptomatique qu'en apparence. + +De meme que, dans une compagnie de chemins de fer, une irregularite +dans le service, minime en apparence, denonce, si elle se renouvelle +frequemment, une mauvaise direction generale, de meme, en biologie, il +n'est pas d'indispositions insignifiantes, si limitees soient-elles a +tel ou tel organe. L'apparition d'une douleur a l'epaule, par exemple, +qui parait une affection bien locale, est l'indice d'une perturbation +plus profonde qu'on ne le croit du systeme nerveux central. + +Nous venons de prononcer un grand mot, et c'est toute une doctrine qui +est contenue dans cette affirmation; c'est que en effet c'est le systeme +nerveux central qui a notre avis est le grand reservoir de l'energie. +C'est par lui que nous vivons, que nous nous mouvons, et que nous +sommes. C'est lui qui dirige le fonctionnement de tous les organes, +de sorte que quand il est perturbe, il n'engendre pas seulement, la +nevrose, la neurasthenie, l'hysterie, l'irritation spinale, la folie, la +nevropathie generalisee, etc., mais encore les troubles de circulation +vaso-motrice des differents organes. En derniere analyse, il est la +clef de voute de la pathologie. Ses perturbations se traduisent par +les symptomes les plus varies, au point d'egarer presque fatalement le +diagnostic qu'on voudrait fonder sur eux seuls. Quelles que soient donc +la forme, la gravite, l'apparence de la manifestation morbide, c'est +toujours le systeme nerveux central qu'il faudra etudier, c'est sur lui +que devra porter le grand effort therapeutique. + +Ce qu'il faut toujours voir, c'est l'ensemble du malade et surtout la +cause ou la serie de causes qui ont fait flechir momentanement son +systeme nerveux, qui ont, en d'autres termes, diminue sa valeur +biologique. + +Or, comme nous l'avons dit, ces causes sont multiples. Il en est qui +appartiennent a tous les ages, mais d'autres qui appartiennent plus +specialement a un age determine. + +Pour mettre un peu d'ordre dans cette etude, c'est d'apres ce plan que +nous passerons en revue les principales de ces causes morbigenes. Nous +les etudierons donc suivant l'age de l'etre humain: 1 deg. depuis le jour +de la naissance jusqu'au sevrage; 2 deg. du sevrage a la puberte; 3 deg. de la +puberte a l'age adulte; 4 deg. pendant l'age adulte; 5 deg. aux differentes +phases du declin; 6 deg. pendant la vieillesse. + +Nous introduirons, en outre, des subdivisions, suivant que les +influences pathogenes atteignent plus specialement: 1 deg. le systeme +nerveux digestif; 2 deg. le systeme nerveux musculaire; 3 deg. le systeme +nerveux central. Enfin, pour chaque age de la vie, nous mentionnerons +les affections accidentelles qui portent atteinte a la fois a tous +les systemes organiques: nous voulons parler des "maladies" aigues +(rougeole, scarlatine, fievre typhoide, etc.), des intoxications +(syphilis, intoxications alimentaires, etc.), toutes affections qui, par +la brutalite de leurs assauts, ont surtout attire l'attention des +gens du monde et de beaucoup de medecins, mais qui, en realite, ne +constituent que la partie la moins importante de la pathologie, surtout +au point de vue therapeutique. La suite de ce travail demontrera, +j'espere, que cette formule n'est paradoxale qu'en apparence[4]. + +[Note 4: Certes, quelques-unes de ces influences morbigenes sont +inevitables et la prudence la plus vigilante n'en preserve pas l'etre +vivant. Mais beaucoup seraient evitables: ce sont celles qui constituent +le domaine de l'hygiene, de sorte que notre travail, en meme temps qu'il +dessinera a grands traits toute la pathologie, effleurera forcement +les problemes afferents a l'hygiene et a la therapeutique, en d'autres +termes, a la gestion du capital. + +L'hygiene publique est la gestion de la fortune de la communaute, +l'hygiene privee est la gestion de la fortune de chacun, constituee +essentiellement par le capital initial, et par les interets qu'il +rapporte.] + + + +CHAPITRE VI + +DE LA NAISSANCE AU SEVRAGE (PUERICULTURE) + + + +Ainsi donc, suivant que le capital sera fort ou faible et qu'il sera +bien ou mal gere, l'etre vivant sera sain ou malade, donnera ou ne +donnera pas son maximum de rendement, fournira ou ne fournira pas la +carriere qui lui etait originairement devolue. + +Dans les premieres annees de la vie, la gestion du capital appartient +tout entiere aux parents. Bien peu savent elever leurs enfants; et s'il +est des connaissances qu'on devrait repandre a profusion dans tous les +milieux sociaux, ce sont celles relatives a la "puericulture", d'autant +que les regles en sont simples et peu nombreuses, ainsi que le demontre +le _Traite de Puericulture_ du professeur Pinard, qui devrait etre entre +les mains de toutes les meres de famille. + +Rien de plus simple, d'ailleurs, que cette science de la puericulture. + +Surveiller le repos de l'enfant, ne pas l'exciter a tout propos et +hors de propos, l'alimenter intelligemment, lui epargner toute +medicamentation meurtriere, le preserver du froid et des changements +brusques de temperature: et c'est tout. + +Si seulement on savait la maniere d'economiser les vies d'enfants, on +pourrait le faire dans les milieux en apparence les plus defectueux; +c'est ainsi qu'au Creusot, grace aux incessants efforts de MM. +Schneider, la mortalite des enfants au-dessous d'un an n'est que de 110 +p. 1000, alors que, dans le canton de Vaud, renomme pour l'excellence +de ses conditions hygieniques, elle atteint 155 p. 1000. Ce magnifique +resultat est du surtout a l'elevation des salaires, qui permet aux meres +de se consacrer librement a leur mission maternelle. Pres de 80 p. 100 +des meres allaitent leurs enfants, toutes font de la puericulture avant +la naissance. (_Rapport_ de M. le professeur Pinard, a l'Academie de +medecine, 25 juillet 1905.) + +Il est bien evident que le capital initial ne suffit pour entretenir la +vie que pendant quelques jours; il a besoin d'etre sans cesse renouvele +et augmente, pour permettre de faire des reserves, de donner a +l'individu les moyens de vivre, et, plus tard, de transmettre la vie a +son tour. C'est l'aliment qui pourvoit a ce besoin incessant; et par +aliment nous entendons non seulement ce qui entre dans le tube digestif, +mais aussi l'air, que les anciens definissaient tres justement le +_pabulum vitae_. + +Quand l'aliment peche par sa qualite, par sa quantite, par une +repartition vicieuse, la "maladie" ne tarde pas a naitre; c'est la la +cause essentielle de toute la pathologie infantile. Et l'on ne saurait +croire, en verite, dans quelle mesure une mauvaise alimentation du +premier age retentit sur toute la vie pathologique de l'individu. +Quelques medecins le disent, le crient meme, mais c'est dans le desert; +la plupart le nient, ou passent indifferents a cote de cette verite +profonde. Quant aux gens du monde, ils en soupconnent a peine +l'importance. + +La verite est que, quand un enfant a ete mal nourri loin de sa famille, +quand il revient de nourrice avec un gros ventre, on peut affirmer que, +toute sa vie, il sera un valetudinaire. + +Quand, pour obeir aux injonctions d'un cenacle de gens incompetents, +ou quand, poussee par son medecin, qui veut mettre a l'abri sa +responsabilite, une mere consent a abandonner les doux devoirs de +la maternite et a confier a une nourrice l'enfant qu'elle aurait du +allaiter, quand a cette nourrice en succedent deux ou trois autres, +sous des pretextes quelconques, on doit tout craindre pour l'avenir de +l'enfant. Il sera, dans sa prime jeunesse, un etre insupportable, puis +un ecolier de quatrieme ordre, dans son adolescence un rate, +incapable de payer sa dette au pays; toute sa vie, un malheureux. Ces +considerations doivent etre presentes a l'esprit du clinicien qui, se +trouvant en face d'un malade quelconque, arrive a un age quelconque, +doit chercher a connaitre ce que vaut ce malade. + +On comprend donc l'importance du probleme de l'alimentation dans la +premiere enfance. En principe, comme l'a bien dit M. Pinard, "le lait de +la mere appartient a l'enfant"; et "si l'on veut faire quelque chose +qui soit puissamment efficace et fructueux, il est necessaire, il est +indispensable de faire tout d'abord ce que demandait la Convention, et +ce qu'ont realise MM. Schneider au Creusot, il faut permettre a la +mere de donner ce qu'elle possede." (_Rapport_ du professeur Pinard a +l'Academie, juillet 1905.) + +Mais si la mere ne peut absolument pas nourrir, il faut recourir +immediatement a l'alimentation artificielle, soit avec le lait sterilise +du commerce,--dont l'innocuite est quotidiennement demontree par les +resultats obtenus, a la Goutte de lait de Belleville, au dispensaire +tres habilement dirige par M. le Dr Variot,--soit encore avec le lait de +vache bien surveille, fraichement et proprement trait, sucre, plus ou +moins etendu d'eau, puis sterilise dans la famille, avec des appareils +Sosclet, ou mieux encore avec l'appareil "la Tutelaire". + +C'est ce dernier appareil qui est utilise a cette "Goutte de lait" +de Saint-Pol-sur-Mer, qui pourrait servir de modele a toutes +les institutions du meme genre, a cause de la simplicite de son +organisation. + +Fondee, en 1902, par M. Georges Vancauwenberghe, maire de +Saint-Pol-sur-Mer, a l'aide d'un subside de trente mille francs mis a +sa disposition par un autre philanthrope, cette "Goutte de lait" a deja +rendu d'importants services: elle a fait tomber la "maladie" des enfants +de 0 a 1 an de 288 p. 1000 (c'etait le chiffre de mortalite infantile le +plus eleve de toute la France) a 51 p. 1000. + +La consultation des nourrissons a lieu tous les dimanches matin, dans +un local mis a la disposition de l'Oeuvre par la municipalite de +Saint-Pol-sur-Mer: 120 enfants, en moyenne, sont presentes tous les +dimanches. + +Les meres arrivent par series, et se reunissent dans une grande +salle chauffee ou elles deshabillent leurs enfants. Elles penetrent +successivement dans la salle de consultation. Chaque enfant est pese, +puis examine par le medecin, qui compare le poids actuel a celui du +dimanche precedent, l'inscrit sur la fiche individuelle du nourrisson, +et fixe le regime pour la semaine qui va commencer. Toute mere recoit, +soit un important secours _en nature,_ si l'enfant est nourri au +sein,--car on fait tout ce qu'on peut pour favoriser l'allaitement +maternel,--soit des biberons de lait _pasteurise_, si l'enfant est a +l'allaitement mixte ou artificiel. + +Le lait est distribue tous les jours au local de l'Oeuvre. Chaque enfant +a l'allaitement artificiel a un double jeu de biberons et de paniers, +qui lui sont personnels. En venant chercher les biberons prescrits, la +mere remet ceux que l'enfant a vides la veille. Un seul homme suffit +pour assurer tout le service. + +Le lait est distribue gratuitement a tous les enfants indigents. Fourni +a l'Oeuvre a son prix coutant, il provient des etables du Sanatorium de +Saint-Pol-sur-Mer, ou aucune vache n'entre sans avoir ete prealablement +soumise a l'epreuve de la tuberculine. + +Aussitot recu, il est pasteurise suivant le procede Coutant: +c'est-a-dire que, dans le biberon meme ou la mere devra l'utiliser pour +son enfant, le lait est porte a 75 deg., puis les flacons sont brusquement +refroidis par immersion dans l'eau. Ce refroidissement brusque a ete +rendu possible par la contexture meme du verre des flacons. + +Le lait ainsi traite a perdu tous ses microbes pathogenes, et, a +l'inverse du lait sterilise a 110 deg., a conserve toutes ses proprietes +digestives et nutritives. + +Apres la pasteurisation, les biberons restent plonges dans des bacs +remplis d'eau froide, jusqu'a la livraison aux meres. + +La pathologie infantile est relativement simple. Faut-il donc, comme on +le propose de divers cotes, faire faire a tous les etudiants en medecine +un stage dans les hopitaux d'enfants, pour les initier aux mysteres de +cette pathologie? Remarquez que d'autres medecins demandent un stage +special pour l'etude des "maladies" veneriennes et cutanees; d'autres +encore un stage pour l'etude des "maladies" nerveuses, sans parler de +ceux qui voudraient un stage pour les "maladie" des yeux, des organes +genito-urinaires. Pourquoi pas un stage, aussi, pour celles des oreilles +et du nez? et, a ce compte, combien de temps dureraient les etudes +medicales? Tous ces stages successifs seraient excellents s'ils etaient +praticables; mais ils auraient pour effet de restreindre plus que de +raison le nombre des futurs medecins, et de remplacer la plethore +medicale actuelle par une anemie encore plus regrettable. + +Non, ce qu'il faut apprendre a l'etudiant, c'est qu'il lui reste +beaucoup _a apprendre_, c'est que toute sa vie de praticien ne sera pas +trop longue pour savoir lire dans le grand livre de la nature. Mais il +nous semble que, pour ce qui concerne en particulier la pathologie des +enfants, un peu de bon sens, beaucoup de prudence, pas de medicaments, +de la patience, suffisent pour faire de bonne therapeutique infantile, +quand, par ailleurs, on connait les lois generales de la pathologie. + +Sans etre specialiste pour les "maladies" d'enfants, je me rappelle +avoir ete appele en consultation, en province, pour un enfant de six +mois soigne par deux distingues confreres. Il avait, depuis cinq jours, +une enterite aigue avec fievre, amaigrissement rapide. Pendant les +trois quarts d'heure que dura mon enquete, je vis cet enfant passer +successivement des bras de sa mere dans ceux de la nourrice _seche_, +puis dans ceux d'une tante affolee, le tout pour calmer les faibles cris +qu'il avait encore la force de pousser. J'appris que ce manege durait +depuis deux jours, que l'enfant avait pris du calomel, trois fois de +grands lavages intestinaux, et qu'on l'alimentait toutes les heures, a +grand'peine, avec du lait sterilise! Je proposai simplement de mettre +cet enfant dans son berceau et de l'y laisser, de lui appliquer sur le +ventre un large cataplasme, de le laisser a la diete absolue pendant +quatre heures puis de lui donner de l'eau panee, et de le laisser dormir +si le sommeil pouvait venir. Le lendemain, la fievre avait cesse, +l'enfant avait dormi; j'autorisai alors, toutes les heures, le lait +naturel, ecreme et coupe avec parties egales d'eau de riz; je conseillai +de ne pas trop deranger l'enfant, de ne plus explorer son ventre. Le +surlendemain, il prenait du lait ecreme pur, et j'appris qu'il avait +retrouve sa gaite. Un sommeil prolonge mit fin a la grave alerte, et +aussi a la "maladie", qui avait failli rendre Je pauvre enfant victime +de soins trop empresses. + +Dans d'autres cas d'enterite choleriforme, le grand secret de la +therapeutique consiste a savoir rechauffer les enfants, tout en les +tenant a la diete absolue pendant six ou douze heures, puis au regime +"avec restriction des liquides" pendant deux ou trois jours. + +Avouons cependant que, parfois, les problemes de pathologie infantile +sont tres difficiles a resoudre. J'ai parle plus haut de cet enfant qui +ne supportait aucun lait de femme, pris en n'importe quelle quantite. +D'autres fois, les enfants s'empoisonnent avec le lait meme de leur +mere. C'est, tout simplement, parce qu'ils en prennent trop a la fois; +mais il faut quelquefois chercher longtemps pour trouver cette cause si +simple. On ne se figure pas le nombre d'enfants qui ont des indigestions +chroniques, parce qu'ils ne sont pas rationnes, surtout quand ils sont +nourris par de plantureuses mercenaires qu'on ne sait comment tonifier, +dans la pensee de donner plus de forces au precieux rejeton. + +Dans certains cas, meme, le diagnostic des "maladies" des enfants est +tellement difficile que les specialistes se declarent incompetents. Que +d'erreurs de diagnostic commises a propos des meningites! Et comment +aussi interpreter le cas suivant? Sans cause connue, un enfant d'un +an, bien eleve au sein maternel, eprouve un malaise insolite, devient +grognon, refuse de prendre le sein, a de la fievre. Les jours suivants, +la fievre augmente, une paleur inquietante s'etend sur la face, un +amaigrissement rapide preoccupe a juste titre tout l'entourage; puis, au +bout de quelques jours, sans qu'on ait rien fait que de laisser l'enfant +bien tranquille, l'appetit revient peu a peu, la fievre diminue, et tout +rentre dans l'ordre. Divers confreres appeles en consultation n'ont pas +pu etiqueter cette "maladie", ni se prononcer sur son issue; mais, +tous ayant eu le bon esprit de ne pas aggraver la situation par une +medication intempestive, tout s'est termine pour le mieux, et l'enfant a +garde son secret. + +La faute de ces insuffisances et de ces erreurs de diagnostic n'est +pas aux medecins, mais aux difficultes des problemes cliniques. En les +denoncant, nous ne voulons nullement denoncer la faillite de la science: +bien au contraire, ce que nous voulons dire, c'est qu'en therapeutique +infantile il faut avant tout de la sagacite, et que, dans certains cas, +il faut que le medecin sache reconnaitre son incompetence. + +Dans d'autres cas, d'ailleurs, la science prend une revanche eclatante, +et c'est alors que le medecin est en droit de se feliciter d'avoir fait +de bonnes etudes de pathologie generale. + +Voyez, par exemple, cet enfant ne a terme, et qui vient bien pendant les +six premieres semaines; puis voici que, tout en continuant a prendre +ardemment le sein, sans avoir ni diarrhee, ni vomissements, son poids +cesse d'augmenter; il diminue de 200, de 300 grammes en quelques jours. +Qu'est-ce a dire? Mais c'est que l'enfant est un heredo-syphilitique. Le +traitement mercuriel, sous forme de liqueur de Van Swieten, de frictions +mercurielles, ou mieux encore d'injections de sublime a la dose de 3 a +5 milligrammes par jour, fait merveille et retablit entierement cet +enfant. + +Nous avons dit plus haut combien souvent la meningite, qu'on croit +tuberculeuse, et qui survient de deux a cinq ans, est d'origine +syphilitique. Deja en 1872, quand nous faisions nos etudes a +Montpellier, le regrette professeur Fonsagrives nous disait qu'il avait +sauve beaucoup d'enfants, atteints de meningite tuberculeuse, en leur +donnant de l'iodure de potassium. C'est, sans doute, qu'il s'agissait de +meningites syphilitiques. Mais pour formuler un diagnostic de meningite +syphilitique, pour depister l'heredo-syphilis, soit par l'examen de +l'enfant, soit par une enquete sur les parents, ne faut-il pas que le +medecin ait beaucoup travaille, beaucoup vu et beaucoup retenu? Son role +n'est donc pas inutile, et si, le plus souvent, il doit se contenter de +faire de l'expectation armee, il peut, dans beaucoup de cas, rendre aux +enfants malades des services inappreciables. + +Que dire d'un bain chaud donne, en temps utile, a un enfant atteint de +pneumonie; de l'immersion alternative dans l'eau chaude et dans l'eau +froide d'un enfant nouveau-ne atteint de congestion pulmonaire, sinon +que, dans certaines circonstances, le medecin opere ainsi de veritables +resurrections? + +Encore une fois, nous ne voulons ni rabaisser le role social du medecin, +bien au contraire, ni introduire dans l'esprit des jeunes confreres un +scepticisme infecond: ce que nous voulons, c'est leur dire qu'il ne faut +pas se specialiser dans l'etude de la pathologie infantile, et que, pour +bien soigner un enfant, il faut savoir beaucoup, mais surtout qu'il faut +souvent savoir s'abstenir. + +En resume, la pathologie de l'enfance, tout en etant compliquee, comme +tout ce qui touche au probleme de la vie, nous semble etre relativement +simple, l'enfant n'etant, pour ainsi dire, "qu'un tube digestif perce +aux deux bouts". + +Plus nous allons voir l'etre humain avancer dans sa carriere, plus vont +devenir nombreux et compliques les problemes de la vie. Le systeme +nerveux ne va pas tarder a entrer en scene, les mille et une conditions +defavorables qu'impose a l'homme le milieu cosmique vont imprimer a son +capital biologique des depenses qu'on ne peut certainement pas evaluer +mathematiquement, mais qui se traduiront par une diminution de sa +valeur. La vie ne va etre de plus en plus qu'une serie d'oscillations, +de luttes entre la tendance a "perseverer dans l'etre" et les causes de +destruction de l'etre vivant; bref, un etat d'equilibre instable, la +sante n'etant qu'un bel accident passager. + + + +CHAPITRE VII + +DU SEVRAGE A LA PUBERTE + + + +Il est logique d'introduire une subdivision dans ce chapitre, et +d'etudier d'abord l'enfant de deux a sept ans, d'autant que, a cette +periode de la vie, il n'y a pas a tenir compte de la difference des +sexes. + +I + +Pendant cette periode, la nutrition a son activite maximum, l'enfant +ameliore son capital, accumule les reserves; mais il faut bien savoir +qu'il a aussi des depenses colossales. Combien d'influx nerveux doit +etre depense pour faire connaissance avec le monde exterieur, pour +apprendre le sens des mots, la notion des distances, etc.! On est +effraye en pensant au travail cerebral que supposent ces acquisitions. + +De la ce grand principe, qu'il faut eviter a l'enfant toute fuite +nerveuse inutile. Il faut presque se borner a le faire "boire, manger, +dormir; manger, dormir et boire". Il faut avant tout, que l'enfant de +cet age dorme beaucoup. En aucun cas, on ne devrait le reveiller. Pour +demontrer combien peu d'enfants ont leur dose _optima_ de sommeil, +prenez au hasard un enfant de cinq ans, laissez-le, un premier jour, +dormir a volonte; il s'octroiera douze heures de sommeil. Le lendemain, +il se reveillera apres onze heures, le surlendemain et les jours +suivants apres dix heures. C'est donc que, au moment precis ou +l'experience a commence, il avait un arriere de besoin de sommeil. + +Quant au probleme de l'alimentation, il est relativement simple, et +l'experience des meres de famille repond a la plupart des indications. +L'enfant doit manger quatre fois par jour; mais, en general, il mange +trop vite. Les parents devraient, pour leur usage personnel et pour le +bien de leurs enfants, se rappeler qu'il existe des glandes salivaires +secretant, chez l'homme adulte, 1 500 grammes de salive par jour, et +que, si une bonne digestion commence dans la cuisine, elle se continue +dans la bouche. + +En realite, cet age de la vie est celui ou il y a le moins d'influences +nocives; et un peu de surveillance suffit pour que l'enfant se porte +bien. + +Les "maladies" accidentelles elles-memes evoluent, en general, d'une +facon benigne, quand elles ne sont pas troublees par une therapeutique +incendiaire. De la la faible mortalite afferente a l'age que nous +etudions, denoncee par les tables qui servent de base aux calculs des +Compagnies d'assurances sur la vie. + +Quand l'enfant subit un choc accidentel quelconque, scarlatine, +rougeole, angine, il se retablit avec une rapidite contrastant avec la +lenteur de la convalescence chez l'adulte, et encore bien plus chez le +vieillard. Voyez, par exemple, une angine herpetique! Elle occasionne +chez l'enfant de tumultueux symptomes: de la fievre, du delire; mais, +au bout de quatre jours, tout rentre dans l'ordre, et, quatre jours +apres, l'enfant parait aussi bien portant qu'avant. Chez l'adulte, au +contraire, le meme nombre de points d'herpes sur la gorge provoque un +etat maladif moins tumultueux, mais qui se termine par une convalescence +de quinze jours a un mois, pendant laquelle il a besoin de soins, ou +tout au moins d'un repos, qui ne sont nullement necessaires a l'enfant +convalescent, doue de plus d'elasticite. + +A partir de sept ans s'esquisse, chez certains enfants, une +differenciation qui ira s'accusant d'annee en annee. Un oeil attentif +va percevoir si l'enfant appartient au type _musculaire_ ou au type +_cerebral_. Le _musculaire_ est cet enfant actif, aimant a jouer, +turbulent, ne parvenant pas a fixer son intention pour un quart d'heure +de suite, n'ayant, par consequent, aucun gout pour l'etude telle qu'elle +lui est imposee. Le _cerebral_ est l'enfant reflechi, n'aimant pas les +jeux bruyants, et dont l'esprit est en avance notable sur celui des +enfants de son age. A chacun de ces deux enfants conviendrait une +education differente; malheureusement, les necessites sociales les +soumettent, l'un et l'autre, a la meme discipline pedagogique,--bien +comprise, il faut l'avouer, pour les individus moyens. Mais si, pour +ces enfants moyens, le systeme pedagogique actuellement en vigueur +s'approche autant que possible de la perfection, il faut bien dire qu'il +convient moins aux types extremes que nous venons de mentionner. Le +petit _musculaire_, condamne a de longues heures d'etude, s'agite, +s'inquiete, devient de plus en plus dissipe, et ne tarde pas a entrer +dans la categorie des enfants dits "paresseux". Sa sante physique peut +ne pas souffrir outre mesure du regime compressif auquel il est soumis; +il grandit, se porte bien en apparence; mais son cerveau est, pour ainsi +dire, fausse, et ne donnera qu'un rendement inferieur. Chez le petit +_cerebral_, au contraire, l'education moyenne peut amener des troubles +de la sante physique: les recreations bruyantes et agitees, imposees +apres les repas, les longues promenades hebdomadaires, l'insuffisance +du sommeil, une alimentation mal adaptee a son tube digestif, tres +vulnerable le plus souvent, le fatiguent a la longue; et, d'un enfant +qui aurait pu donner les plus belles esperances, la pedagogie officielle +fait un etre malingre, nerveux, a terreurs nocturnes, en un mot un +malade. + +Faut-il donc preconiser l'education individuelle? Oui, dans les cas +extremes et dans des circonstances exceptionnelles. + +Une autre classe d'enfants chez lesquels l'education collective et le +surmenage cerebral impose par nos programmes amenent les plus facheuses +consequences, pour le present et pour l'avenir, c'est celle des enfants +que l'heredite n'a pas prepares au travail cerebral. Tels ces fils +de cultivateurs qui ont une longue heredite terrienne, et que leur +intelligence hative semble designer comme particulierement aptes aux +etudes superieures. Ce sont, quelquefois, de tres brillants eleves; ils +arrivent aux ecoles superieures: mais ils y arrivent malades, et seront +malades toute leur vie. + +De l'age de sept ans a celui de la puberte, les "maladies" accidentelles +sont presque inevitables, a cause de la promiscuite des enfants dans les +ecoles; mais elles sont, en general, de peu de gravite. Ce ne sont pas +elles qui diminuent sensiblement le capital biologique individuel. Les +fautes commises contre l'hygiene alimentaire sont d'une bien plus grande +importance. + +Combien on voit, notamment, de "maladies" aigues qui ressemblent plus +ou moins a la fievre typhoide, et qui sont dues a des indigestions! En +general, l'hygiene alimentaire de l'enfant n'est pas assez surveillee. +Les enfants mangent trop vite, comme nous l'avons dit plus haut; et, +tres souvent, ils mangent trop, precisement parce qu'ils mangent trop +vite, la sensation de faim n'etant pas calmee par l'introduction +brusque, dans l'estomac, d'une masse alimentaire mal elaboree. D'autre +part, de trop nombreux parents, oubliant que ce n'est pas ce qu'on mange +qui profite, mais ce qu'on assimile, se figurent qu'il faut que l'enfant +mange beaucoup pour se donner des forces; et ce prejuge amene chez +l'enfant des intoxications chroniques qui retentissent sur son systeme +nerveux, sur sa croissance, jusqu'au moment ou l'estomac surmene +commence a protester. A partir de ce moment, le cercle vicieux est +etabli, et, si un regime alimentaire bien compris n'est pas institue, +l'enfant devient un malade, et restera malade indefiniment. C'est ce que +M. le Dr Laumonier a tres bien expose dans un article du _Correspondant +medical_ de 1905: + +Voici des enfants qui sont, en apparence, bien portants; ils mangent +beaucoup, sont gros et gras, et bien que leur sommeil ne soit pas +toujours aussi calme qu'il faudrait, pourtant on ne peut, a premiere +vue, les accuser d'aucun trouble evident. Cependant, certains soirs +principalement, ils se montrent tantot plus enerves que d'habitude, +tantot plus abattus au contraire, et si, a ce moment, on prend leur +temperature rectale, on constate 38 deg. C, 38 deg.5, parfois meme 39 deg. et au +dela. Cet acces febrile est d'ailleurs passager; le lendemain, il n'y +parait plus. On ne lui attribue generalement aucune importance, et les +parents se gardent bien, pour si peu de chose, de faire appeler le +medecin; ils ont tort, car cette fievre digestive est le symptome +de troubles fonctionnels d'assez grande importance, et qu'il est en +consequence necessaire de soigner des le debut. + +Ces enfants, en effet, ne restent pas toujours gras et de belle +apparence: peu a peu leur appetit, qui faisait l'admiration de leurs +parents, flechit; et aussitot l'embonpoint et les belles couleurs +disparaissent. Ils finissent ainsi par se transformer en enfants +chetifs, maigres, pales, ayant mauvaise haleine, presentant des +alternatives de constipation et de diarrhee, souffrant parfois de +douleurs stomacales vives; en un mot ce sont maintenant de veritables +dyspeptiques. + +Or, cette dyspepsie n'est que l'aboutissant fonctionnel extreme, pour +ainsi dire, de troubles longtemps existants et dont les acces legers de +fievre digestive ont ete l'un des premiers et des plus caracteristiques +symptomes. Il suffit, pour s'en convaincre, de suivre avec quelque +attention l'evolution progressive des phenomenes. + +Tres souvent, les enfants qui manifestent ces acces febriles ont ete, +pendant leur premiere enfance, mal nourris, sinon comme qualite du lait, +au moins comme quantite; en d'autres termes, leur ration a ete trop +copieuse. Puis, apres le sevrage, ils ont ete mis rapidement a la +nourriture commune de la famille; ils ont mange de tout, et trop; +parfois aussi on leur a laisse prendre l'habitude de boire du vin, du +cafe. Peu a peu, ainsi, ils sont devenus polyphages et polydipsiques. + +C'est une grosse erreur de croire que l'enfant,--pas plus que l'homme, +du reste--ne mange qu'a sa faim; toujours, ou presque toujours, a ce +point de vue, la limite est depassee. La quantite d'aliments ingeres +est beaucoup plus une affaire d'habitude que de besoin reel, comme le +prouvent manifestement les resultats du traitement impose a ces petits +malades. Quoi qu'il en soit, le fait est qu'ils mangent trop, depassent +ainsi les limites du pouvoir digestif de l'estomac, dans lequel les +aliments, etant insuffisamment elabores par les secretions digestives, +stagnent et donnent lieu a des fermentations anormales. D'ou, d'une +part, l'insuffisance et l'epuisement des glandes gastriques, la +dilatation et l'atonie stomacales, et, d'autre part, la production des +substances toxiques qui, resorbees, entrainent l'auto-intoxication et +l'elevation thermique qui en est la consequence. Notons d'ailleurs,--et +c'est la un point essentiel,--que la fievre digestive peut se produire +et se produit ordinairement avant que l'epuisement glandulaire et +l'atonie ou l'ectasie gastriques soient completement realises; +elle coexiste plutot a la phase de polyphagie et constitue un signe +prodromique, avertissant que la limite digestive est depassee, que +l'estomac commence a se fatiguer, que l'auto-intoxication d'origine +digestive est deja manifeste. + +Il est inutile d'insister ici sur les signes physiques divers de cet +etat, gros ventre, clapotage ou ectasie gastrique, gros foie... etc., +ils sont bien connus et faciles a mettre en evidence; d'autres signes, +plus incertains, dyspnee, terreurs nocturnes, manifestations cutanees, +peuvent exister aussi, qui completent la signification des premiers. +Passons donc et arrivons au traitement. + +La premiere indication est de reduire la ration alimentaire a ce qui est +strictement necessaire a l'enfant, suivant l'age, le sexe, le poids, +la taille, et de composer cette ration d'aliments faciles a digerer, +fournissant le minimum de fermentation, tels que lait, oeufs, pain +grille, viande crue, puree de legumes. Sans en arriver au regime sec, +qui a beaucoup d'inconvenients, on reduira cependant le plus possible la +quantite de la boisson, constituee par de l'eau pure de bonne qualite ou +des tisanes chaudes. Enfin, en outre des mesures hygieniques generales, +on assurera la liberte du ventre par des habitudes regulieres ou a +l'aide de quelques lavements tiedes, mais sans en abuser. + + +DE LA PUBERTE A L'AGE ADULTE + + +I.--CHEZ LA FILLE + +Chez la petite fille, l'apparition des regles constitue un moment +solennel dans l'existence. La plupart des meres de famille le savent, +s'en inquietent, mais ne connaissent pas les precautions a prendre. Ces +precautions consistent a supprimer plus que jamais les fuites nerveuses. +Ainsi, il convient alors de diminuer le travail cerebral, le travail +musculaire, d'eviter a l'enfant les emotions, de la mettre a l'abri de +toutes les influences qui, par action reflexe, retentissent sur son +systeme nerveux (indigestions, coups de froid). + +Pendant les premieres periodes menstruelles, le repos presque absolu au +lit s'imposerait, si les regles etaient douloureuses ou trop abondantes; +et un repos relatif s'impose meme quand elles sont correctes. Ce qu'il +faut bien savoir, c'est que l'anemie qui accompagne, en general, cette +periode de la vie n'est justiciable ni du fer, ni du quinquina, ni de +la suralimentation; ce qu'il faut pour la combattre, ce sont les +precautions citees plus haut, et, par intervalles, quelques injections +de cacodylate de soude, ou mieux, de cacodylate de magnesie. C'est la un +des rares medicaments capables de rendre des services, a la condition +formelle qu'il ne soit pris ni par l'estomac ni par l'intestin. + +Une fois la menstruation etablie, il ne faut pas s'inquieter outre +mesure si, pendant les premieres annees, les regles ne viennent pas a +epoques fixes, et il faut se declarer satisfait si elles ne sont ni +douloureuses, ni trop abondantes. + +Plus tard, vers l'age de dix-huit ans, il est frequent de voir la sante +des jeunes filles subir un assaut considerable, qui se traduit par de +la chloro-anemie, avec etat nerveux, suppression des regles, troubles +dyspeptiques, constipation, etc. + +Les causes en sont multiples. Chez la jeune ouvriere, c'est, le plus +souvent, le surmenage physique, la vie anti-hygienique des ateliers, +l'accumulation des privations. Dans d'autre milieux, c'est le fait du +surmenage intellectuel pour l'obtention des brevets. Mais, plus souvent +encore, ce sont les causes morales qui portent atteinte au systeme +nerveux. C'est une vocation contrariee, une suite continue de petits +malentendus avec la famille, avec la mere en particulier. La mere, ne +se decidant pas a s'apercevoir que sa fille grandit, continue a vouloir +exercer sur elle une autorite despotique, contre laquelle l'enfant se +cabre en vain pendant de long mois, et dont elle souffre de jour en jour +davantage. + +Dans d'autres cas, enfin, c'est une passion contrariee, un mariage +desire qui se trouve rendu impossible par la volonte intransigeante des +parents, ou par des circonstances independantes de toute volonte ou meme +c'est un vague et obscur besoin du mariage: pour suivre, en somme, les +lois de la nature, et donner satisfaction a cette sorte d'instinct de la +maternite qui se rencontre chez la femme depuis son plus jeune age, et +se traduit, dans la premiere enfance, par le besoin de la poupee. + +Quelle que soit la cause, le mal se prepare sourdement; puis, un jour, +la "maladie" eclate, souvent a la suite d'une affection aigue qui +contribue a faire tomber brusquement la force de resistance du systeme +nerveux. + +Si varies que soient les symptomes par lesquels le mal se traduit, la +therapeutique doit etre la meme. Elle consiste a ne pas aggraver la +"maladie" par une medicamentation intempestive; ce ne sont ni les +pilules de fer, ni le drap mouille, ni la douche froide qui +pourront faire du bien a une jeune fille ainsi atteinte, ni meme la +suralimentation, malgre l'anemie evidente. Non: ce qu'il faut, c'est +chercher la cause de la "maladie", et la supprimer ou l'amoindrir autant +que possible. + +Quand c'est le surmenage physique, le repos absolu s'impose, et la jeune +malade arrive tres vite a la guerison. Quand le surmenage physique n'est +pas la seule cause a invoquer, rien n'est plus difficile que de doser le +repos et l'exercice. Le plus souvent, le repos relatif est de rigueur. +Dans d'autres cas, au contraire, chez les musculaires en particulier, un +exercice modere, et meme pousse assez loin, peut produire d'excellents +effets. Le medecin, appele a se prononcer sur l'opportunite de ce moyen +therapeutique, basera son jugement sur les resultats de l'enquete qu'il +fera au sujet du passe de la malade, et il aura le droit de proceder par +tatonnements. J'ajouterai que, dans les cas graves ou le repos absolu +s'impose d'abord, rien n'est plus difficile que de doser l'exercice +des que la malade est capable de le supporter, mais le principe est de +rester en deca de ce que la malade peut donner. + +Quand la "maladie" de la jeune fille est due au milieu familial, le +remede essentiel est de le lui faire quitter. Malheureusement, on attend +souvent trop longtemps pour prendre ce parti radical; on attend que la +vie soit devenue impossible, que la jeune fille ait perdu le sommeil, +les forces, l'appetit, et soit dans un etat d'excitation inquietant. On +l'isole alors dans une maison de sante ou d'hydrotherapie, ou on lui +impose le plus souvent, a notre avis, une sequestration trop radicale. +Car la priver de toute visite, de toute correspondance, la soumettre a +une discipline d'une severite exageree, nous semble vraiment excessif. +L'enfant se revolte, et ne tire de la cure d'isolement qu'un benefice +relativement restreint. Elle prend sur elle pour simuler la guerison, et +pour echapper a la tutelle des medecins; elle sort avec les apparences +de la sante; mais elle n'est pas guerie, et, comme elle retombe dans le +milieu familial hostile, la "maladie" ne tarde pas a renaitre de ses +cendres, jusqu'au jour ou une circonstance quelconque amene enfin un +changement de vie radical, qui la guerit. + +Le mieux ne serait-il pas, quand c'est possible, d'eloigner l'enfant, de +temps a autre, du milieu familial, des qu'on s'apercoit que c'est lui +qui est l'ennemi, en la confiant soit a une parente intelligente, soit +meme a une garde bien choisie, jusqu'au moment ou on trouvera a la +marier, chose qu'il ne faudra faire qu'apres mure reflexion, mais qui, +dans bien des cas, est le remede par excellence? Pendant les absences de +la jeune fille, l'etat nerveux du milieu familial lui-meme se calme, ce +qui rend la vie commune acceptable par intermittences. Loin de nous, +cependant, l'idee de porter atteinte a l'esprit de famille en proposant +pareille mesure; nous ne la considerons que comme exceptionnelle et +comme un pis-aller, preferable souvent a la maison de sante, et, en +definitive, moins onereuse. + +Chez les gens peu fortunes, on n'a pas la ressource de la separation, +meme momentanee. Heureusement, chez eux, les contacts entre parents et +enfants ne sont pas incessants. La jeune fille a toujours une certaine +independance; elle n'est pas soumise a une tyrannie de tous les +instants. En outre, son systeme nerveux est moins vulnerable, de sorte +que l'influence nefaste du milieu familial est rarement une cause de +"maladie". Nous connaissons cependant de jeunes ouvrieres dont la +sante a fini par sombrer, du fait du milieu dans lequel elles etaient +condamnees a vivre: pere alcoolique, qui les battait au retour de +l'atelier, mere ou belle-mere acariatre, frere debauche, etc. La pauvre +victime resiste tant qu'elle peut, jusqu'au jour ou elle quitte avec +eclat la maison paternelle, a moins que, victime resignee, elle ne voie +peu a peu s'effriter son capital nerveux. Elle devient ainsi une proie +toute designee pour la tuberculose, qui met fin a ses miseres; souvent +aussi sa decheance se traduit par l'apparition de la folie, et l'asile +d'alienes lui ouvre ses portes. + +D'autres fois, avons-nous dit, c'est une vocation contrariee qui met +la jeune fille en etat de "maladie". Il n'y a pas a se le dissimuler, +quelle que soit l'opinion que l'on puisse avoir sur la legitimite des +vocations religieuses, lorsqu'une vocation est sincere, toutes les +entraves qu'on lui apportera ne serviront de rien. La jeune fille +souffrira, deviendra de plus en plus malade, et force sera un jour de +ceder. Nous avons suivi plusieurs de ces drames intimes et ignores, qui +torturent meme les familles chretiennes; et le resultat final a toujours +ete le meme: la jeune fille a retrouve la sante des qu'elle a eu gain de +cause. + +Exemple. Une jeune fille de vingt-deux ans luttait respectueusement, +depuis trois ans, contre sa famille, pour obtenir l'autorisation +d'entrer au Carmel. Elle en etait arrivee a un degre avance de +"maladie", restant des huit et quinze jours sans garde-robe, malgre +l'hygiene intestinale la plus soignee, ne pouvant plus lire ni supporter +une conversation; elle maigrissait a vue d'oeil, et ne pouvait plus +quitter son lit, tant les forces physiques etaient diminuees. Gravement +preoccupe de l'issue de cette "maladie", dont je connaissais la cause, +je crus remplir mon role de medecin en m'instituant l'avocat de la +malade. Or, des qu'elle eut obtenu l'autorisation sollicitee depuis si +longtemps,--et que, par parenthese, elle avait cesse de demander depuis +un an, pour ne pas torturer sa famille,--nous vimes la sante revenir +avec une rapidite prodigieuse. Tous les organes inhibes se remirent a +fonctionner, et, un mois apres, la jeune fille entrait au Carmel. Quelle +ne fut pas notre stupefaction d'apprendre que, le troisieme jour, elle +lavait les escaliers a grande eau, pleine d'energie et de bonne humeur! + +Quelque respectueux que l'on doive etre de l'autorite des parents, +il faut que cette autorite sache s'effacer devant la volonte ferme, +reflechie, bien arretee d'une jeune fille; la justice le demande, et +ajoutons que l'interet l'exige. + +Les memes considerations s'appliquent au cas ou une jeune fille veut, +envers et contre tous, epouser le jeune homme de son choix. Certes, neuf +fois sur dix, elle ferait mieux de suivre l'avis de ses parents, qui ont +l'experience de la vie. Mais l'experience est semblable a un habit fait +sur mesure, et qui ne va bien qu'a celui pour lequel il est fait. Aussi, +lorsque, malgre les sages raisonnements, la jeune fille s'obstine et +s'entete, estimons-nous qu'il faut lui ceder apres un delai raisonnable. +On doit hair la persecution, de quelque part qu'elle vienne. + +Dans d'autres cas, avons-nous dit encore, la jeune fille est victime +de son temperament, qui ne trouve pas dans les joies de la famille une +satisfaction suffisante: elle eprouve le _besoin_ de se marier. C'est +alors aux parents a l'aider dans son choix, car cet etat d'ame peut +amener la "maladie". + +Mais, dans tous les cas, la jeune fille malade doit, avant de se marier, +subir un traitement medical; car elle n'a pas le droit de se marier en +etat de "maladie". Le mariage, le plus souvent, ne la guerirait pas. Or +il faut bien savoir que, au debut de la vie conjugale surtout, elle +n'a pas le droit d'etre malade. C'est donc une raison de plus pour la +soigner avant le mariage. En general, d'ailleurs, cette cure est des +plus simples: la cause de la "maladie" ayant disparu, et le capital +biologique n'etant pas encore gravement entame, le role de la +therapeutique se reduit a peu de chose. + + +II.--CHEZ LE GARCON + + +Chez le jeune garcon, de la puberte a l'age adulte, les influences +capables d'amener la "maladie" sont egalement multiples. Signalons, +parmi les principales : + +I. Le surmenage scolaire; + +II. L'abus des sports; + +III. Les deviations de l'hygiene sexuelle (habitudes solitaires et +prematuration). + +I. Que faut-il penser du surmenage scolaire, dont on a fait si grand +bruit il y a quelques annees? Les brillantes discussions de l'Academie +de medecine n'ont pas empeche les programmes de se surcharger d'annee en +annee; et ils se surchargeront encore davantage, cela est inevitable, +c'est la loi meme du progres; vouloir aller contre, c'est vouloir +remonter le courant. Mais, a la verite, ce soi-disant surmenage ne nous +effraie pas outre mesure, car il faut compter: 1 deg. avec les nouvelles +methodes d'enseignement, superieures a celles d'autrefois; 2 deg. avec une +adaptation du cerveau des generations actuelles et futures a un travail +cerebral plus considerable. N'est-ce pas ce manque d'adaptation qui rend +si dangereux le travail cerebral chez les "deracines" dont nous avons +dit un mot au chapitre precedent? + +Est-ce a dire que tout soit pour le mieux dans le meilleur des systemes +pedagogiques? Non. Le jeune homme ne travaille pas trop, mais il +travaille mal, il n'a pas le respect du temps. En outre, il ne dort pas +assez, et on n'a pas assez le respect de son sommeil: du sommeil qui +dompte tout, suivant la forte expression d'Homere. + +Un groupe de medecins anglais vient de commencer une campagne de presse +pour obtenir que l'eleve des colleges anglais puisse dormir plus +longtemps. Ils avaient ete precedes dans cette voie par le Dr +Chaillou[5], directeur de l'hygiene d'un grand etablissement +d'instruction, qui des 1903, a eu l'idee excellente d'installer, dans le +pensionnat, ce qu'il appelle une "chambre des dormeurs". La, les jeunes +gens fatigues momentanement vont, tout simplement, se reposer suivant +leurs besoins; et jamais ils n'abusent de la permission. Il est vrai de +dire que ce sont de grands jeunes gens, candidats aux ecoles, et que +l'intelligente discipline generale de la maison est de nature a prevenir +tout abus. + +[Note 5: _Hygiene, exercices physiques, et services medicaux dans +un grand college moderne_, par le Dr Chaillou, attache a l'Institut +Pasteur. Paris 1903.] + +II. _Abus des sports_.--Si pour l'homme sain l'exercice est necessaire +a la sante, cet exercice, lorsqu'il est pousse a un degre excessif, +devient un facteur important de "maladie". + +L'exercice, quand il est methodique, bien gradue, peut etre pousse +tres loin sans provoquer d'accidents; c'est ainsi que, chez les +professionnels des cirques, la sante se maintient excellente, comme j'ai +pu m'en rendre compte par une enquete faite chez Barnum. Le medecin +attache a la troupe de Barnum jouirait d'une veritable sinecure, s'il +n'avait pas a compter avec les accidents d'ordre chirurgical. + +Mais, remarquons-le, les hommes du cirque sont _selectionnes_, ce sont +des professionnels: ils ne font pas autre chose que des tours de force; +toute leur activite, physique, intellectuelle, est concentree sur ces +questions d'exercice musculaire. + +Ajoutons que l'exercice est savamment gradue par des gens du metier, qui +savent par experience ce que c'est que l'entrainement; disons enfin que +les gens des cirques observent une sage hygiene; ils savent que tous les +ecarts se payent, et ils sont, a tous egards, d'une sobriete exemplaire. + +Tout autres sont les conditions dans lesquelles se trouve l'homme du +monde qui fait du sport. Parfois il a une profession; c'est donc sur les +loisirs qu'elle lui laisse, et souvent sur son sommeil, qu'il prend le +temps de faire les exercices qui le passionnent; quand il n'a pas de +profession, il est rare qu'il ait la moderation exemplaire signalee plus +haut, et, alors, il ne depense pas son influx nerveux qu'en exercice +physique. + +Mais, dans tous les cas, le principal ennemi du sportsman, c'est le +_sport_, c'est-a-dire l'emulation qui existe presque fatalement entre +ceux qui s'occupent avec passion d'exercices physiques, et qui fait que +chacun d'eux veut devancer son voisin. + +Le bicycliste isole risquerait rarement d'arriver au surmenage; ce qui +le fatigue, c'est de voyager en compagnie d'autres camarades, a cause de +l'excitation qui se communique des uns aux autres, et qui les porte tous +a donner plus qu'ils ne peuvent. L'escrime, souvent, n'aurait pas sa +raison d'etre, sans le desir de l'emporter sur ses partenaires; de la le +danger special de cet exercice. Si l'on veut bien se rappeler qu'il +est pris, en general, dans un air confine, qu'il exige une depense +considerable d'influx nerveux, une tension permanente de l'esprit, un +exces de rapidite dans les mouvements, on comprendra que c'est plus un +exercice cerebral qu'un exercice musculaire, et que les gens qui croient +se reposer du travail cerebral en faisant de l'escrime sont bien vite +detrompes. Le sage est celui qui, desirant se reposer du travail +cerebral par l'exercice, s'attache aux exercices qui ne demandent pas +d'attention, aux exercices automatiques dans lesquels la moelle seule +intervient; marcher, ou mieux encore courir suivant les bons principes, +scier du bois, tourner une roue de pompe, labourer, ramer, etc. + +L'automobilisme "tient le record" parmi les exercices qui epuisent le +systeme nerveux; nous ne parlons pas, bien entendu, des hommes qui se +servent de l'automobile comme d'un moyen de locomotion, mais de ceux qui +en font un moyen de distraction. Quelques-uns arrivent a une mentalite +toute speciale, a un etat de folie qui n'a pas encore recu de nom, et +qu'on pourrait appeler la folie de la vitesse: quand ils sont sur leur +machine, ils ne voient que le ruban de route qui se deroule devant +eux, le reste de la terre a cesse d'exister. Ils ne voient point, ils +n'entendent point: ce sont des mangeurs de kilometres, ce ne sont +plus des hommes. Et, chose curieuse, l'automobiliste n'a pas besoin +d'emulation, il se suggestionne lui-meme, et devient le propre artisan +de son delire. + +Mais les dangers des sports deviennent encore plus considerables quand +ils sont pratiques par des organismes en voie de formation, par des +jeunes gens, par des ecoliers. Or, il y a quelques annees, avait souffle +un vent, venu d'Angleterre, qui avait veritablement tourne la tete a +certains hommes s'occupant des problemes de pedagogie,--ou plutot qui +avait affole l'opinion publique, et les pedagogues subissaient le +courant. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on ne parlait plus, dans les +etablissements scolaires, que de sports et de gymnastique. La culture +intellectuelle paraissait devoir etre mise au second plan. Mais on +n'a pas tarde a voir qu'il y avait abus. Les excellents travaux du Dr +Lagrange et du Dr Legendre, l'intervention des medecins dans la _Ligue +des Peres de Famille_, ont mis un frein a cet engouement, qu'on ne +rencontre plus que dans quelques institutions ou l'on s'obstine a imiter +l'education anglaise, sans se rappeler que nos petits Francais ne +sont pas des Anglo-Saxons. Je me demande d'ailleurs si les petits +Anglo-Saxons eux-memes de l'age de douze et treize ans se trouveraient +bien de faire des courses de 4 et 5 kilometres au pas gymnastique, sans +progression et sans entrainement prealable, comme je sais qu'on en +impose aux enfants dans les institutions dont je parle. + +III. _Deviations de l'hygiene sexuelle_.--Tous les pedagogues et tous +les peres de famille soucieux de l'avenir de leurs enfants sont, a juste +titre, preoccupes de l'important probleme de l'education sexuelle; mais +tous sont loin de le resoudre dans le meme sens. Les uns estiment qu'il +ne faut rien dire aux enfants, ni meme aux jeunes gens; les autres, +qu'il faut au contraire aborder le redoutable probleme en face, et le +plus tot possible. La verite, comme en bien d'autres circonstances, se +trouve entre ces deux extremes. + +Il est bien certain qu'il faut que, a un moment donne, le jeune homme +soit averti des dangers qu'il court en s'abandonnant a des aberrations +de l'instinct genesique, ou encore a l'usage premature des fonctions +sexuelles, et qu'il faut aussi qu'il connaisse de bonne heure le peril +venerien. Mais quels moyens employer pour l'instruire? Est-ce au pere de +famille que revient ce role educateur? Oui, s'il a suffisamment gagne +la confiance de ses enfants, et s'il se sent capable de cette mission +delicate; dans d'autres cas, c'est au medecin de la famille que doit +etre devolu ce soin; et, dans les pensions, lycees, institutions, c'est +encore au medecin de la maison, et, dans une certaine mesure, a ceux des +professeurs qui vivent le plus avec les eleves. + +Convient-il de donner a ceux-ci un enseignement collectif? La tentative +a ete faite, recemment, dans plusieurs lycees de Paris. Il faut avouer +qu'elle est ardue, mais les bons resultats ont depasse toute attente. +Cependant je suis avec M. l'abbe Fonsagrives partisan plutot de +l'enseignement individuel, compris dans un sens liberal, sous forme de +causerie du professeur avec un petit nombre d'eleves. + +Jusqu'au moment ou il est raisonnable d'aborder devant les enfants ces +delicats problemes, le role de l'educateur doit se borner a exercer +autour d'eux une surveillance assidue, et a retarder le plus possible +l'eclosion de l'instinct sexuel. Pour ce faire, il faut imposer +a l'enfant de la fatigue physique, la pousser au maximum de la +_tolerance_, dussent les etudes en souffrir momentanement. C'est de la +bonne economie, sans cependant qu'on doive verser dans cet abus des +sports que nous avons denonce plus haut. Ici se retrouve, comme dans +tous les problemes de l'hygiene, cette question de dosage, de mesure, +qui comporte un nombre indefini de solutions, d'apres la variete des cas +individuels. + +Les dangers que court l'enfant en s'abandonnant a des aberrations de +l'instinct sexuel sont moins grands que ne l'a dit Tissot, mais ils sont +neanmoins considerables, et le capital nerveux de l'enfant est vite +entame par les habitudes vicieuses. De la ces formes vagues de +neurasthenie avec difficulte pour le travail, timidite maladive, +manque de confiance en soi, cephalee, traits tires, yeux cernes, +amaigrissement, amoindrissement de la valeur du sujet. Un medecin +eclaire ne s'y trompe pas. Il doit alors trouver moyen de prendre +l'enfant a part, a la fin de la consultation, et lui dire a +brule-pourpoint, en le regardant fixement: "Mon ami, je sais la cause de +votre mal!" Il faut ensuite provoquer quelques aveux _discrets_, et la +consultation doit se terminer par une promesse formelle de l'enfant +de se corriger. La psychotherapie, en ce cas, vaut mieux que les +medications pharmaceutiques les plus savantes: elle manque bien rarement +son effet et elle peut etre grandement aidee, dans certains cas, par la +psychotherapie hypnotique, dont nous parlerons plus loin. + +Quant au danger que fait courir la prematuration des fonctions +sexuelles, c'est chose certaine que tout usage de ces fonctions devient +un abus, tant que l'organisme n'a pas atteint son complet developpement. +L'etre humain ne devrait aborder l'acte destine a perpetuer la vie qu'a +partir du moment ou il est, lui-meme, en pleine possession de toute +sa vigueur physique. Jusqu'a ce moment, la continence n'est pas +prejudiciable. La question a ete etudiee a fond, et resolue dans le meme +sens par les moralistes et par les hygienistes. La continence n'est +presque pas penible, elle ne le devient que si des excitations +factices ont eveille de trop bonne heure l'instinct sexuel. Elle est +recommandable au point de vue moral; elle entretient, chez le jeune +homme, ce sentiment qu'on ne saurait trop developper, "le respect de la +femme"; et, a vrai dire, c'est elle seule qui le met surement a l'abri +des contaminations veneriennes. + +Le grand public commence a connaitre le peril venerien, et, surtout, a +oser en parler. On ne saurait croire combien l'ingenieuse trouvaille de +M. Brieux, qui a designe sous le nom d'_avarie_ la plus redoutable des +"maladies" veneriennes, la syphilis, a fait faire de progres a l'opinion +publique. Le mot, d'ailleurs, meritait de faire fortune; et nous +aimerions aussi voir employer le terme de "petite avarie" pour designer +la blennorragie, dont les mefaits sont plus considerables que ne le +croit le public, et meme que ne le croient beaucoup de medecins. + +Ce que le public ignore encore, c'est l'age auquel les jeunes gens sont +le plus souvent contamines. Ainsi que l'a demontre le Dr Ed Fournier, +c'est beaucoup plus tot qu'on ne se le figure generalement; et +non seulement a Paris, mais partout, ainsi que le demontrent les +statistiques de _toutes_ les armees, qui enregistrent beaucoup plus de +"maladies" veneriennes a la premiere annee de service qu'aux annees +ulterieures, parce que, parmi les malades enregistres a la premiere +annee, figurent tous ceux qui etaient contamines avant leur entree au +regiment. + +Nous ne saurions trop recommander a ce sujet la lecture et la meditation +de l'excellente brochure du professeur A. Fournier: _Pour nos fils quand +ils auront dix-huit ans_. En quelques pages s'y trouvent nettement +indiquees, et sans aucune exageration, la gravite du peril venerien, la +conduite a tenir pour l'attenuer quand on est atteint, et pour l'eviter. +Cette brochure est bonne a lire, elle est necessaire et suffisante aux +conferenciers qui veulent repandre la verite. + +Nous n'avons pas a insister ici sur les mefaits de la syphilis. C'est +toujours une "maladie" grave, quelquefois elle est tres grave, et cela +des les premiers mois qui suivent son apparition. Elle se traduit alors +par les plus importants symptomes de la decheance organique, cephalee +violente, anemie aigue, perte des forces, albuminurie, etc.; inutile de +dire que, dans ce cas, elle fait subir au capital biologique un dechet +enorme. Heureusement le traitement mercuriel intensif est la pour +reparer, dans une certaine mesure, le desastre. + +D'autres fois, la syphilis amene chez le malade de telles preoccupations +morales qu'elle devient un danger imminent. L'angoisse peut meme +conduire au suicide. Il faut que le medecin et le pere de famille +connaissent cette syphilophobie, pour rasserener la victime, dans +la mesure necessaire. Mais dans tous les cas la syphilis, cause +d'amoindrissement enorme de la valeur du sujet, devra etre traitee +energiquement, des le debut et pendant un temps prolonge,--au moins +quatre ans,--par des traitements successifs. + +Chez la jeune fille, la syphilis est egalement a redouter. Nombre de +jeunes filles de la classe ouvriere connaissent tout ce qui est relatif +aux questions veneriennes; elles n'en ignorent que le danger. C'est a +leur usage que j'ai ecrit naguere une petite brochure intitulee: _Pour +nos filles_. Les services qu'elle est appelee a rendre ne sont pas +comparables a ceux que rendra sa soeur ainee, l'excellente brochure du +professeur Fournier; et si je la mentionne, ce n'est certes point par +une enfantine vanite d'auteur: c'est que, de divers cotes, on m'a +affirme qu'il etait bon de la faire connaitre. + + +III--CAUSES MORBIGENES COMMUNES AUX DEUX SEXES.--"MALADIES" +ACCIDENTELLES + + +C'est a dessein que nous placons ces observations a la suite de l'etude +consacree aux jeunes garcons, car les jeunes filles, entourees de +soins a l'age qui nous occupe, ont relativement peu de "maladies" +accidentelles. Chez le jeune homme, au contraire, plus ou moins mal +surveille, plus ou moins surmene par un travail cerebral auquel son +cerveau n'est pas encore completement adapte, ou par le travail +musculaire, pour lequel ses muscles, encore en etat de developpement, ne +sont pas suffisamment prepares, la flore microbienne trouve un excellent +terrain de culture. Nous ne pouvons pas passer en revue la pathologie de +cet age; faisons seulement remarquer que la "maladie" accidentelle ou +bien tue l'individu, ou bien laisse un reliquat definitif sur un organe +quelconque (endocardite du rhumatisme, etc.): mais il est tres rare que, +a cette periode de la vie, elle amene l'amoindrissement prolonge ou +definitif de la valeur du sujet. En d'autres termes, souvent, chez les +jeunes gens, l'affection aigue aboutit a une convalescence franche, sans +ebranler l'organisme; a cet age, comme dans l'enfance, l'organisme est +doue d'une grande elasticite, et rebondit facilement. + +Exception doit etre faite pour la tuberculose; c'est, par excellence, +la "maladie" de l'age adulte. Contractee, le plus souvent, dans la +plus tendre enfance, elle sommeille jusqu'au moment ou les mauvaises +conditions de milieu, la misere physiologique, le surmenage, mettent le +terrain en etat de moindre resistance. De la son maximum de frequence de +dix-huit a trente-cinq ans. + +De cette conception, qui n'est pas encore classique, mais qui commence a +penetrer dans les esprits, grace aux travaux du professeur Grancher, +et a ceux de M. le medecin inspecteur Kelsch, sur la tuberculose dans +l'armee, decoule la veritable prophylaxie de la tuberculose. C'est en +vain que l'on depenserait beaucoup d'argent pour fonder des sanatoria; +le sanatorium ne convient qu'aux riches. C'est peut-etre un bon +instrument de cure: surement ce n'est pas le meilleur, et, en tout cas +"ce n'est pas le meilleur instrument de la lutte contre la tuberculose +en tant que "maladie" sociale" (Grancher). Voyez, en effet, ce qu'il +faudrait pour qu'un sanatorium populaire donnat un rendement social +appreciable! Il faudrait: 1 deg.a l'entree du sanatorium, un dispensaire de +depistage pour ouvrir la porte aux seuls malades legerement atteints; +2 deg. pendant le sejour du malade au sanatorium, une oeuvre de secours pour +sa femme et ses enfants; 3 deg. a la sortie du sanatorium, la double ration +de repos et la demi-ration de travail pendant un temps presque illimite! +Le Congres de la tuberculose de 1905 a d'ailleurs sonne le glas sur les +sanatoria populaires, et les medecins de tous les pays, dans une heure +de sens commun et de clarte, ont vote la meme formule: "En fait de +tuberculose, la preservation domine l'assistance." Nous serons moins +severes dans notre appreciation des dispensaires: ils peuvent rendre +quelques services pour l'education populaire; mais les veritables +oeuvres de l'avenir, on ne saurait trop le repeter, sont les oeuvres de +preservation, celles qui arrachent un enfant sain d'un milieu contamine; +ce sont les oeuvres d'hopitaux marins, pour les enfants atteints de +tuberculose locale et non contagieuse; ce sont les colonies de vacances, +etc. Ce sont, surtout, les diverses oeuvres sociales luttant contre +la misere: car la misere est le grand, le plus grand facteur de la +tuberculose. + + + + +DEUXIEME PARTIE + + + + +CHAPITRE I + +MATURITE + + + +Voici l'homme arrive a l'age adulte; il est en pleine possession de tous +ses moyens, son capital a ete progressivement ameliore et lui rapporte +de gros interets; il s'agit maintenant de l'utiliser, de le faire +valoir, d'obtenir de lui son rendement maximum. + +L'ere des menagements est passee, il faut a tout prix que l'homme +travaille et produise. On l'alimentera en consequence: la depense +etant considerable, il faudra que l'aliment soit reparateur. Le point +essentiel est de ne pas depasser la dose des depenses, d'utiliser le +capital, mais non de l'amoindrir, de chauffer la machine, sinon a blanc, +du moins a la temperature maxima toleree, pour ne pas l'user trop vite, +et surtout pour ne pas la faire eclater. Il faut, en somme, que l'homme +produise; et, a s'ecouter vivre avec trop de prudence, il ne ferait que +s'empecher de mourir. Bien plus; de meme qu'un capitaliste avise, quand +il possede beaucoup de fonds disponibles, quand il a ce qu'on appelle +de la "surface", n'a pas peur, de temps a autre, de risquer une somme +raisonnable dans une affaire qui n'est pas de tout repos; de meme +l'homme bien portant, a capital solide, ne doit pas craindre, a certains +moments, de se depenser un peu plus que ne l'exigerait la sage hygiene, +a la condition que l'effort ne soit ni trop excessif, ni trop prolonge, +et qu'une periode de repos succede a cette periode de travail intensif. +(De la la necessite des vacances et du repos hebdomadaire). + +Soit, dira-t-on, nous acceptons le principe, nous croyons qu'il est bon +que l'homme actif, intelligent, bien portant, donne de temps a autre +ce qu'on appelle un "coup de collier", quitte a reparer sa depense +excessive par un repos plus ou moins prolonge, mais quel est le +criterium? a quel signe reconnaitrez-vous que l'homme n'a pas depasse la +mesure de ses forces, et qu'il ne court pas a la banqueroute? + +Le principe general est qu'il faut arriver aux confins de la fatigue, +mais ne jamais atteindre la fatigue douloureuse. Quand il s'agit de +travail musculaire, le criterium est relativement facile a trouver. On +est averti qu'on a depasse la mesure de ses forces par deux symptomes +caracteristiques: la diminution d'appetit et la diminution de sommeil. + +Cette donnee pourrait meme rendre de grands services aux chefs +militaires, dont l'ideal, tres legitime, est de faire produire a la +machine humaine son maximum de rendement, sans epuiser cependant les +forces des soldats. Malheureusement, quelques-uns d'entre eux confondent +l'entrainement et l'epuisement; ils arrivent a avoir des troupes qui +n'ont pas de valeur reelle, tout en ayant les apparences de la force. +Ces troupes, qui se sont presentees sous le plus bel aspect a des +manoeuvres de quelques jours, seraient incapables d'entrer en campagne +et de supporter des fatigues prolongees. Si les chefs de corps avaient +eu la precaution de s'enquerir de la facon dont les soldats mangent, +ou de _voir_, apres une marche prolongee, comment ils mangent, de +surveiller de temps a autre le tonneau des eaux grasses, qui recueille +tous les restes des repas, ils auraient vu que le travail excessif se +traduit par une baisse dans l'appetit. S'ils passaient, le soir, dans +les chambrees, d'une facon inopinee, ils verraient qu'a la suite de +fatigues excessives les hommes ne dorment pas bien. Et rien ne les +empecherait, d'ailleurs, de prendre parfois l'avis de leurs medecins. + +Nous ne dissimulons pas la difficulte du probleme, d'autant que, chez +l'homme qui a subi un entrainement methodique, la sensation de _fatigue_ +disparait; l'homme entraine ne connait pas la fatigue. L'epuisement, +chez lui, se traduit exclusivement par la diminution du poids, de +l'appetit et du sommeil, comme aussi, dans le milieu militaire en +particulier, par l'apparition des "maladies" dites accidentelles. + +Et si le probleme est difficile tant qu'il ne s'agit que de depenses +musculaires, il devient plus complexe encore quand il s'agit de depenses +cerebrales. Voici un commercant oblige de brasser de grosses affaires. +Il est reveille, le matin, par le telephone voisin de son lit; pendant +toute la journee, il n'a pas un quart d'heure de tranquillite; il sent +peser sur lui des responsabilites ecrasantes; sa vie n'est qu'une serie +d'inquietudes. Qu'a ce surmenage incessant viennent s'ajouter des +chagrins de famille, etc., voici notre homme qui, tout d'un coup, +tombe dans la "maladie". Le moindre pretexte suffit pour amener le +declanchement: c'est une emotion un peu violente, c'est une perte +d'argent, c'est une "maladie" infectieuse plus ou moins legere, qui +ouvre la breche, et voila la "maladie" installee! + +Cet homme aurait-il pu eviter le cataclysme? A-t-il eu, depuis dix ans +qu'il surmene son cerveau, un avertissement quelconque lui indiquant +qu'il depasse les limites de son elasticite, et qu'il puise a pleines +mains dans un capital insuffisamment repare chaque jour? Oui, le plus +souvent! C'est, par exemple, un vertige qui est apparu, a un moment +donne. Si cet homme avait tenu compte de ce qu'on pourrait appeler "un +avertissement sans frais", il aurait immediatement diminue le travail, +ou meme l'aurait suspendu pendant quelques jours. Mais il n'en a pas +tenu compte, il a pense que _ca passerait_. D'autres fois, c'est une +sorte d'endolorissement de la tete, non pas passager, mais permanent, +qui constitue l'avertissement, avec bourdonnements de l'oreille gauche. +(Cette predominance des bourdonnements a gauche, de la diminution de +l'acuite auditive a gauche, se rencontre a toutes les phases de la +"maladie".) D'autres fois encore, c'est une sorte de sensation +de fatigue permanente, exageree surtout le matin, avec diminution +d'appetit, constipation, autrement dit avec les petits symptomes de +la grande "maladie". Il est tout a fait exceptionnel que le krach se +produise sans de tels phenomenes premonitoires. Cela arrive, cependant, +et c'est chez les natures les plus admirablement douees en apparence. + +Quand le sujet est soumis a un surmenage intellectuel et musculaire a +la fois, il realise les conditions les plus parfaites pour arriver a +l'epuisement rapide; aussi ne saurait-on protester trop energiquement +contre le prejuge des gens du monde, qui se figurent que l'exercice +musculaire repose du travail cerebral, et que le surmene cerebral doit, +pour bien se porter, faire de l'exercice, de la bicyclette, de la marche +forcee, a ses moments disponibles. C'est la une erreur enorme dont +la pedagogie commence a faire justice. Certes il est des hommes, +admirablement doues, qui peuvent supporter une depense considerable a +la fois au point de vue musculaire et au point de vue cerebral: mais ce +qu'il faut bien se rappeler, c'est que, des que surviennent les premiers +symptomes du surmenage, on doit aussitot reduire la depense totale, et +la depense musculaire en particulier; a ce prix seulement on aura chance +d'echapper aux griffes, toujours pretes a s'abattre sur nous, de la +"maladie". + + + +CHAPITRE II + +CARACTERES GENERAUX DE LA "MALADIE" + + + +Plusieurs fois deja, dans le cours de ce travail, j'ai eu l'occasion de +parler de la "maladie", sans preciser le sens exact que je donnais +a ce mot. Mais le moment est venu de tenter, sinon une definition +scientifique de la "maladie",--definition aussi impossible que celles, +par exemple, de la richesse, de la vertu, ou de la beaute,--tout au +moins une explication sommaire de ce qu'est, a mes yeux, cette chose +indefinissable; des principaux caracteres qui lui sont propres; et des +traits qui la distinguent de ces manifestations pathologiques bien +determinees que l'on appelle communement les "maladies", et que +j'appellerais volontiers des "accidents", par opposition a la nature +plus generale, plus profonde, et infiniment plus complexe, de la +"maladie". + +Voici quatre personnes qui, dans une meme apres-midi, se presentent a ma +consultation. Ce sont quatre malades: il ne faut pas etre grand clerc +pour l'affirmer _a priori_. Mais voyons ce que nous enseignera l'etude +detaillee, et surtout reflechie, de chacune de ces quatre personnes, qui +paraissent se ressembler aussi peu que possible, et n'avoir l'une avec +l'autre absolument rien de commun. L'une est grande et forte, l'autre +petite et malingre; l'une est obese, l'autre d'une maigreur inquietante. +Les souffrances que chacune accuse sonttout a fait differentes, de +l'une a l'autre; les causes qui ont paru engendrer ces souffrances +semblent opposees: chez l'une l'exces de fatigue, chez une autre +l'exces d'oisivete, etc. + +Essayons a present d'approfondir un peu notre investigation. Ah! ce +n'est pas un mince travail que d'etudier un malade, de fouiller son +heredite, de le suivre depuis le jour de sa naissance, voire meme de sa +conception, de noter tous les incidents pathologiques de son enfance, de +sa jeunesse, de son adolescence, d'apprecier son degre de sante pendant +les periodes qui ont separe ces divers incidents, de se reconnaitre au +milieu du luxe de details avec lequel il decrit ses miseres, en un mot +de reconstituer a la fois le bilan complet de son etat present et le +tableau du chemin qu'il a suivi pour y parvenir. Mais cette etude +meticuleuse est necessaire; sans elle, pas de diagnostic possible, pas +de traitement rationnel; d'elle seule pourra resulter la connaissance +veritable du malade, c'est-a-dire l'appreciation de ce qu'il vaut, du +point precis ou il en est dans son evolution. Et j'ajoute que ce n'est +que lorsqu'on a etudie ainsi des centaines et des centaines de malades +que l'on commence a avoir une idee nette de ce que c'est que la +"maladie". + +Voici donc une premiere malade, que je connais depuis cinq ans. C'est +une femme de trente-deux ans, dont on devine des le premier abord la +vivacite d'intelligence, et avec laquelle le medecin comprend tout de +suite,--a sa grande satisfaction,--qu'il va pouvoir causer utilement. + +L'enquete m'apprend qu'elle a eu un capital initial excellent: un +grand-pere paternel mort a soixante-quinze ans, asthmatique, la +grand'mere paternelle morte a quatre-vingt-quatre ans. Du cote de +l'heredite maternelle, il n'y a pas non plus de tares transmissibles: +le grand-pere mort a soixante-quinze ans, la grand'mere vivant encore a +quatre-vingt-deux ans. Il est vrai que l'heredite directe est peut-etre +un peu moins parfaite. Le pere de Mme X... est mort a cinquante-deux +ans, d'une affection cerebrale, apres avoir toujours ete tres nerveux. +La mere, d'autre part, un peu delicate, continue a se bien porter, a la +condition de s'ecouter vivre. + +Ce capital initial a ete bien gere pendant les premieres annees de la +vie. Nourrie au sein, Mme X... a pu supporter sans dommage appreciable +divers assauts, tels que la coqueluche, la rougeole, la varicelle. +A huit ans, cependant, s'est produit un episode plus important: une +jaunisse, qui a dure un mois, et qui semble indiquer que le systeme +digestif etait, chez cette malade, le point faible. Un medecin avise, +qui l'aurait suivie de pres depuis lors, n'aurait pas manque de +remarquer qu'elle etait, si l'on peut dire, une candidate a la +dyspepsie. + +Toutefois, jusqu'a l'age de vingt-six ans, Mme X... n'eut aucun +phenomene grave, d'origine stomacale ou intestinale: mais elle avait +de petits symptomes, un manque d'appetit entremele de fringales, de la +constipation, etc... Et, malheureusement pour elle, ces petits symptomes +ont passe inapercus. L'enfant a ete soumise, dans un couvent, a +l'alimentation des autres pensionnaires; elle a mange vite, par +consequent mange mal; bref, rien n'a ete fait pour mettre en bon +etat son systeme nerveux abdominal, qui, sans protestations graves, +fonctionnait deja d'une facon defectueuse. + +De onze a vingt-six ans, c'etait le systeme nerveux cerebral qui, seul, +paraissait defectueux. Des l'age de onze ans, elle avait des tristesses +vagues, des idees de mort, qui ne firent que s'accentuer. + +A dix-sept ans surtout, son entourage remarquait cet etat de melancolie. +D'un caractere inegal, la jeune fille ne travaillait qu'a sa guise, +acceptant peniblement toute discipline. + +A dix-huit ans, la mort de son pere lui causa un violent chagrin; et cet +assaut ebranla si fortement son systeme nerveux que, six semaines apres, +sans cause connue, sans refroidissement prealable, elle dut garder +le lit pendant un mois, pour une "maladie" qualifiee "rhumatisme +mono-articulaire", mais avec predominance de symptomes nerveux graves +(angoisses cardiaques, insomnies). Elle ne se remit vraiment de cette +crise qu'un an apres, lorsque des projets de mariage opererent en elle +une sorte de derivation. + +Mariee a dix-neuf ans, elle ne tarda pas a retomber dans le meme etat +nerveux, auquel se joignirent des phenomenes nevralgiques (nevralgie +lombo-abdominale gauche), apparaissant subitement, et l'immobilisant +pendant quelques heures. Puis vinrent des crises de nerfs, le plus +souvent nocturnes, avec angoisses precordiales terribles, peur de toutes +les "maladies", etc... + +C'est dans ces conditions qu'elle devint enceinte; et, pendant la +grossesse, elle se porta admirablement. Mais, aussitot apres sa +delivrance, l'estomac, qui n'avait jusqu'alors traduit son malaise que +par des phenomenes insignifiants, entra definitivement en scene: perte +absolue d'appetit, crampes, gastralgie. Puis, l'annee suivante, ce fut +le tour de l'intestin: diarrhees frequentes, incoercibles, bientot +apparition de selles noires, survenant trois a quatre fois par jour avec +fortes coliques, et qui durerent quatre mois. A la fin de cette periode, +l'etat general etait des plus mauvais, et la vie semblait vraiment +compromise. + +Heureusement une annee passee dans l'isolement, et suivie d'une cure +dans un sanatorium de Suisse, enraya relativement le mal. Lorsque je vis +la malade pour la premiere fois, un an apres son retour de Suisse, voici +les principales constatations que je pus faire: + +Cephalee permanente,--picotement des yeux,--sciatique gauche +survenant au moment des regles,--inquietudes vagues,--peur de mourir +subitement,--trois heures a peine de sommeil dans les meilleures nuits. +L'estomac et l'intestin laissaient egalement a desirer: appetit nul, +alternatives de diarrhee et de constipation. + +L'examen des organes me demontra qu'il n'y avait rien a la poitrine, +mais qu'au coeur existait un souffle, au premier temps, a la base, +perceptible seulement dans la position horizontale; ventre plat, peu +elastique, sonorite basse et egale. La malade, qui pesait 50 kilogrammes +a dix-huit ans, n'en pesait plus que 46. + +Voila donc une jeune femme qui a toutes les apparences exterieures d'une +personne tres souffrante, et dont la vie est empoisonnee par une serie +ininterrompue de miseres variees. Et cependant l'histoire meme de ces +miseres prouve qu'il n'y a point chez elle d'organe particulierement +atteint, et que le capital biologique est, au fond, moins mauvais qu'il +ne parait l'etre. Mon premier soin fut de la rassurer, notamment sur +l'etat de son coeur, sur lequel un confrere un peu imprudent l'avait +fort inquietee. Je m'efforcai ensuite de lui refaire un estomac, par +un regime severe, puis de plus en plus large. Je dirigeai son hygiene +musculaire, intellectuelle et morale. Et ainsi, apres deux ans ou je +m'etais borne, en somme, a faciliter le retour a l'equilibre du systeme +nerveux, Mme X... se vit delivree de la plupart de ses maux, et ramenee +enfin a une vie des plus supportables. + +Qu'avait-elle donc au juste? me demandera-t-on Elle avait, sous une +forme speciale, ou plutot sous plusieurs formes, ce que j'appelle la +"maladie". Sous toutes ces miseres, c'etait le systeme nerveux qui, chez +elle, flechissait. Tout son systeme nerveux etait malade, et chacun de +ses centres, tour a tour, avait accuse le contre-coup de la depreciation +de l'ensemble. Au moment ou j'ai vu la malade, le centre le plus atteint +etait celui qui preside aux fonctions digestives; mais, si je m'etais +limite a ne soigner que celui-la, toute ma peine aurait risque d'etre +perdue. Il fallait, derriere les symptomes locaux, atteindre le trouble +general; il fallait depasser les incidents pour parer a la "maladie". + +Voici maintenant une autre malade, Mlle T..., chez qui les +manifestations morbides n'ont certainement rien de commun avec celles +que je viens de signaler chez Mme X... C'est une jeune fille qui, +lorsque je l'ai vue d'abord, en janvier 1901, avait progressivement +maigri, en six mois, de 50 a 41 kilogrammes, sans autre cause +connaissable que certaines influences morales. Elle ne se plaignait de +rien, ne se sentait pas malade; et cependant elle l'etait, puisqu'elle +maigrissait sans cesse, puisqu'elle avait le teint terreux et la peau +rugueuse, puisque ses regles etaient supprimees depuis un an. Pas de +lesions organiques, pas d'albumine, ni de sucre: mais toute l'apparence +d'une grande malade. + +Pourtant, apres un examen plus approfondi, j'augurai bien de l'avenir, +parce que le capital initial etait assez bon, parce que Mlle T... +n'avait pas eu de graves assauts dans son enfance, enfin parce qu'elle +etait jeune, et malade depuis peu de temps. Et le fait est qu'un +traitement tres simple, mais bien suivi (quinze heures de lit par jour, +puis douze heures, 5 repas par jour, d'abord sans viande, puis avec un +plat de viande a midi, et 30 injections de cacodylate de magnesie), +amena un resultat extraordinaire: reapparition des regles, augmentation +du poids, disparition de la rugosite cutanee, relevement de l'appetit, +etc. + +C'est que cette malade, qui ne presentait aucun trouble nerveux, n'en +etait pas moins une "nerveuse". Toutes ses miseres ne venaient, comme +chez Mme X..., que d'un ebranlement du systeme nerveux; quand ce systeme +se trouva modifie, par le repos, le regime et la psychotherapie, la +malade guerit. + +Elle revint alors dans son pays; six mois apres, elle allait tres bien, +mangeant de tout, pesant 58 kilogrammes. Mais voici que, dix-huit mois +plus tard, elle perd sa mere. De nouveau le chagrin la mine sourdement; +elle redevient "malade", maigrit jusqu'a 37 kilogrammes, toujours sans +accuser la moindre douleur, et sans ressentir aucune souffrance. Un +jour, le 25 decembre 1903, elle est tellement epuisee qu'elle a une +syncope grave, et que son entourage est convaincu qu'elle va mourir. +J'avoue que moi-meme, quand je la vis alors avec le Dr C..., je fus +epouvante, malgre la bonne opinion que j'avais de sa valeur biologique. +C'etait litteralement un squelette (34 kil.), elle n'avait plus qu'un +souffle de vie. + +Eh bien! elle se ressaisit encore. Que dis-je? En juin 1904, elle fit +une pleuro-pneumonie. Deux mois apres, des qu'elle fut transportable, +elle voulut venir a Paris, et se soumit, pendant trois mois, aux +injections d'huile creosotee. En octobre 1904, elle avait definitivement +retrouve sa sante. + +Comment douter que toutes les souffrances de cette jeune fille aient ete +surtout d'origine nerveuse? Et cependant voila un cas ou la perturbation +du systeme nerveux central s'est traduite par des phenomenes qui +n'avaient rien de ce que les neurologistes constatent d'ordinaire. Et +c'est bien le systeme nerveux cerebral qui etait en cause, chez cette +malade: car ses deux grandes crises morbides n'ont absolument pas +eu d'autre cause que le chagrin. Mlle T... etait une nevrosee sans +manifestations nerveuses. Tout a fait comme Mme X..., malgre la +dissemblance des symptomes, c'etait une "malade", c'est-a-dire une +personne dont le capital nerveux s'etait trouve entame. + +Dans l'exemple suivant, la "maladie" s'est traduite par des phenomenes +cardiaques. Chaque fois qu'il y a eu chez le malade une defaillance du +systeme nerveux, c'est le coeur qui a cesse de fonctionner normalement, +a tel point que tous les medecins qui ne connaissaient pas M. Z... le +traitaient infailliblement par la digitale et la cafeine. + +En realite, M. Z... n'est ni un cardiaque, ni meme un faux cardiaque: +c'est simplement un "malade" chez qui le systeme nerveux qui preside aux +mouvements du coeur est plus specialement impressionnable. + +Depuis l'age de vingt et un ans, a la suite d'un rhumatisme (sans +endocardite), chaque fois qu'il y a eu un assaut quelconque dans la +sante du malade, le coeur a aussitot proteste. En 1886, a la suite d'une +bronchite grippale, je constatai, pour la premiere fois, de l'arythmie, +et un souffle au 2e temps, a la base du coeur. Depuis lors, ce +souffle persiste, mais avec une telle inegalite que, parfois, il est +imperceptible, tandis que, d'autres fois, il est d'une nettete extreme: +si bien que plusieurs medecins ont affirme une lesion de la valvule de +l'aorte. + +Or, je le repete, il n'y a pas de lesions: M. Z. n'a jamais de pouls +bondissant, et de nombreux traces de pouls, pris par le Dr Lagrange, +demontrent qu'il n'y a pas d'insuffisance aortique. Quand M. Z... va +bien, son coeur va bien: quand il va mal, quand il se surmene, ou +eprouve une emotion vive, son coeur se fache, et traduit son malaise par +les manifestations les plus variees: syncopes, arythmie, fausses angines +de poitrine. + +M. Z... est un de ces hommes qui sont faits pour le travail intensif: +chez lui, quelle que soit l'enormite du travail, il n'y a jamais +de surmenage cerebral; mais c'est un _sensitif_, que le surmenage +emotionnel guette a tout instant. En 1898, a la suite d'emotions +vives, tout son systeme nerveux entre en revolte: le systeme digestif +(dyspepsie, constipation, etc.), le systeme nerveux central (insomnie +absolue, tristesse, paleur insolite, epuisement des forces). En meme +temps la glycosurie fait son apparition (10 grammes de sucre par litre). +Enfin les troubles du coeur atteignent une intensite extreme et defient +tous les traitements classiques (digitale, sparteine, bromures, etc.). + +Desirant me voir avant de mourir, le malade me fit appeler le 28 avril +1898, et me raconta les soucis qui l'avaient accable. Ces soucis +etaient, sans aucun doute, l'unique cause de la "maladie": une +psychotherapie prolongee, et accompagnee d'un regime alimentaire tres +modere, reussit parfaitement a remettre le malade sur pied. Les deux +annees qui suivirent furent meme excellentes. + +En 1901, une petite grippe suffit pour ramener le trouble cardiaque, +avec meme, cette fois, un pouls bi-gemine. Mais une saison a Vichy, sous +la direction du Dr Lagrange, produit un tres bon resultat. En 1903, ni +le Dr Lagrange, ni moi, ne percevons plus le souffle coutumier. + +Mais voici qu'en 1904, a la suite d'une nouvelle emotion, reparaissent +l'arythmie, le souffle, la glycosurie: de nouveau, une saison a Vichy +supprime tout cela. + +En avril 1905, enfin, a la suite de nouvelles contrarietes, +l'ebranlement du systeme nerveux se traduit par un lumbago, mais surtout +par une anesthesie de la main et de la joue droites, qui effraie +beaucoup le malade. Je le rassure encore, je le renvoie a Vichy, d'ou il +revient en parfait etat, toujours jeune, malgre ses cinquante-deux ans, +toujours avec une activite devorante. + +C'est que ce pretendu cardiaque, comme les deux malades precedents, est +simplement un "malade", avec cette particularite que c'est sur le +coeur que se portent de preference, chez lui, les plus importantes +manifestations de la "maladie". + +Dans les trois observations que je viens de citer, c'etait tel ou tel +departement du systeme nerveux qui manifestait plus specialement les +souffrances de l'etre entier, et les periodes de malaise etaient +separees par des periodes de sante, tout au moins relative. Voici +maintenant un cas ou tous les elements du systeme nerveux sont tellement +excites que la "maladie" revet les formes les plus diverses, et sans +qu'il y ait eu, pour ainsi dire, un seul jour de remission, depuis +l'epoque ou le systeme nerveux a ete ebranle,--c'est-a-dire depuis l'age +de huit ans,--jusqu'a l'age de la cessation des regles. La malade dont +je vais parler a ete vraiment, pendant plus de trente ans, un parfait +musee pathologique. Mais, malgre mille miseres qui se succedaient chez +elle comme les figures d'un kaleidoscope, je n'ai jamais desespere de sa +survie, ni de sa guerison, a cause meme de la mobilite et de la variete +des manifestations morbides, etant donne, d'autre part, l'integrite des +organes. + +La "maladie" de cette personne a commence a huit ans, a la suite d'une +fievre typhoide grave. Pendant cinq ans, elle ne s'est traduite que par +des migraines tres intenses et tres frequentes; mais des l'apparition +des regles, aux migraines se sont jointes des douleurs d'estomac et de +la constipation. Vers l'age de trente ans, le systeme nerveux cerebral a +manifeste son trouble par des vertiges, bourdonnements d'oreilles, etc. +Deux ans apres, c'est le tour de la moelle: douleurs rhumatismales +et nevralgies erratiques. Vers l'age de trente-trois ans, le systeme +nerveux cardiaque donne sa note dans le concert: syncopes qui durent de +dix minutes a une demi-heure, avec perte complete de connaissance. + +En octobre 1889, une crise gastralgique survient, qui se prolonge +pendant trois jours consecutifs. L'annee suivante, c'est une douleur +intercostale gauche qui immobilise la malade pendant plusieurs jours; +mais, par contre, la tete est redevenue parfaitement libre, les +vertiges, la cephalee, ont disparu. En 1893, apparait une dermalgie qui +occupe les deux bras. Puis voici que la fievre survient: la malade a +jusqu'a 40 deg., sans cause connue, a l'epoque de ses regles. En 1895, se +produit un etat de peritonisme,--avec douleurs tres vives dans l'estomac +et le foie, urines acajou chargees d'urobiline,--qui semble mettre la +vie en danger. Mais la malade sort de cette epreuve; et, pendant les +dix mois qui suivent, elle maigrit, tres heureusement, de 93 a 87 +kilogrammes. + +L'annee suivante fut tres bonne. Le sommeil revint, l'estomac rentra +dans l'ordre, la malade put croire que ses miseres allaient prendre fin. +Mais voici que, en 1897, a la suite d'un coup de froid l'intestin a son +tour se met de la partie: fausses membranes dans les selles, coliques, +diarrhee et faux besoins d'exoneration extremement penibles. L'appendice +meme parait touche: il y a une douleur tres nette au point de Mac +Burney. Un autre jour, en 1899, le foie se trouble: urines foncees, +selles decolorees, fievre; mais la menace ne persiste que quatre jours. +En 1900, ulcere de l'estomac, vomissements noirs. La meme annee, je note +une sorte d'inhibition du fonctionnement de la jambe droite, qui, a un +moment donne, deux ou trois fois par mois, refuse tout service, au point +que la malade tombe brusquement. Enfin, cette meme annee, se declare un +oedeme des jambes, disparaissant apres la marche;--c'est la un phenomene +que j'ai souvent observe chez les "malades" dits _arthritiques_. + +Cet etat lamentable s'est prolonge jusqu'en 1904; la malade etait, +suivant son expression, un "faisceau de douleurs", mais elle avait un +excellent moral, et restait sure qu'un jour ou l'autre elle reviendrait +a la sante. Or, le fait est que, depuis la fin de 1904, en meme temps +que disparaissaient ses regles, l'etat general s'ameliorait d'une facon +surprenante. Aujourd'hui Mlle X..., absolument guerie, definitivement +delivree de toutes ses miseres, promene joyeusement ses 105 kilogrammes +et se declare enchantee de vivre. + +C'est que, meme dans ses epreuves les plus douloureuses, meme quand elle +presentait les symptomes les plus inquietants, cette personne n'etait ni +une hepatique, ni une medullaire, ni une cerebrale, ni une gastrique, ni +une cardiaque, mais simplement une "malade" a manifestations cerebrales, +medullaires, gastriques, intestinales, etc. Pendant les longues annees +ou je lui ai donne des soins, toute ma therapeutique n'a consiste qu'a +essayer de dynamiser son systeme nerveux, et de le dynamiser tout +entier, sans presque chercher a atteindre, en particulier, tel ou tel de +ses centres qui semblait, provisoirement, le plus ebranle. J'ai eu le +bonheur de deviner que cette personne avait les apparences de trop de +"maladies" pour en avoir la realite; et, de fait, quand son systeme +nerveux a retrouve l'equilibre, la guerison de la veritable "maladie" +a aussitot amene la guerison de toutes les pseudo-affections qui n'en +etaient que le contre-coup. + +Le trouble du systeme nerveux central peut encore se traduire par +les symptomes qui caracterisent, de la facon la plus formelle, des +"maladies" organiques. J'ai parle deja, plus haut, de ce malade qui +avait toutes les apparences d'une lesion du coeur, sans avoir le coeur +lese. On sait que, par ailleurs, ce qu'on appelle l'hysterie simule +les "maladies" organiques les plus variees. Les hysteriques peuvent +presenter les symptomes de la meningite, de la grossesse, voire meme des +"maladies" les plus graves de la moelle epiniere. Ainsi j'ai vu un jeune +soldat qui offrait tous les signes de la sclerose en plaques. Apres +trois mois d'examen, on a fini par le reformer; or, ce n'etait qu'un +hysterique. Non pas que ce jeune homme ait ete un simulateur: car on ne +simule pas les symptomes de la sclerose en plaques! + +Et quand je dis que ce n'etait qu'un hysterique, j'exprime mal ma +pensee. En realite, c'etait un "malade". Je l'ai suivi pendant +longtemps, apres son depart du regiment. Une fois reforme, il n'eut plus +le moindre phenomene medullaire; mais il eut de la dyspepsie, et j'ai +su que, dans son enfance, il avait eu d'autres manifestations de ce que +j'appelle la "maladie". Ce n'est qu'a une phase determinee de sa vie, +quand il s'est agi pour lui de faire son service militaire, que la +"maladie" s'est traduite, pendant quelques mois, par ces troubles de +l'axe cerebro-spinal qu'on est convenu d'appeler hysterie. + +Je pourrais multiplier les exemples: mais ceux que j'ai cites suffiront, +je crois, a donner une idee de ce que j'entends, a proprement parler, +par la "maladie". D'une facon generale, je veux dire que la "maladie" +embrasse tout le domaine pathologique qui n'appartient pas a ce qu'on +pourrait appeler les "accidents"--accidents qui vont depuis les +fractures et les intoxications jusqu'a des lesions d'organes (cancer, +hemorragies cerebrales, etc.), en passant par toute la serie des +affections a microbes, connus et inconnus.--Au-dessous de ces +"accidents" s'etend une serie indefinie de troubles pouvant revetir +toutes les formes et donner meme l'illusion de toutes les "maladies" +organiques, mais qui, en realite, ne sont tous que d'origine nerveuse +(en donnant a ce mot toute l'extension qu'il comporte), ainsi que cela +apparait clairement pour peu que l'on considere leurs causes, leur +marche et leur terminaison. Dans la "maladie" rentrent donc toutes les +nevroses; la folie quand elle n'est pas produite par des lesions du +cerveau, l'hysterie, l'epilepsie dite idiopathique, la neurasthenie, les +algies, tous les troubles fonctionnels des divers organes, _tant que ces +troubles fonctionnels n'ont pas amene de lesion des organes_. + +Les medecins voient quotidiennement la "maladie" sous une de ses formes +preferees. C'est la forme gastrique, qu'on designe vulgairement sous le +nom d' "embarras gastrique", synonyme d'embarras de diagnostic. Dans +cette affection, il ne faut pas croire que le systeme nerveux soit +indemne; les malades eprouvent de la cephalee, des vertiges, souvent +des bourdonnements d'oreille, un etat de fatigue generale du systeme +musculaire, de l'insomnie, de la difficulte pour lire, pour supporter +une conversation; ils ne souhaitent que le repos et la tranquillite. Si +on les leur accordait, si une medication perturbatrice n'intervenait +pas, si on graduait sagement leur alimentation, il ne surviendrait, +en general, aucune complication; et apres quinze jours, un mois, ils +reviendraient peu a peu a la sante[6]. + +[Note 6: La guerison, souvent, s'annonce chez eux par une crise +urinaire. Les urines, qui avaient ete tres uraliques, quelquefois meme +urobilinuriques, et rares, deviennent, d'un jour a l'autre, claires et +abondantes. En meme temps la temperature tombe, pendant deux ou trois +jours, au-dessous de la normale, le sommeil reparait, l'appetit +egalement, et tout rentre dans l'ordre.] + +Dans d'autres cas, la "maladie" evolue sur le mode chronique; et c'est +pendant des mois et des annees que l'on voit tout le systeme organique +compromis dans son fonctionnement. Le systeme nerveux, l'estomac, +l'intestin, laissent a desirer d'une facon a peu pres egale. C'est chez +ces grands malades qu'on est en droit de se demander si c'est le cerveau +qui tient sous sa dependance les troubles nerveux de l'estomac ou de +l'intestin, ou si c'est l'inverse. Selon qu'on adopte telle ou telle +maniere de voir, on adopte telle ou telle therapeutique exclusive: on +s'acharne a remedier aux troubles du systeme nerveux, en negligeant les +troubles digestifs, ou inversement. Dans les deux cas on a tort. Pour +faire de la bonne therapeutique, il faut _a la fois_ soigner le cerveau, +l'estomac, l'intestin, la moelle, le malade entier, en un mot, tout en +recherchant, si possible, quel est le systeme le plus compromis et dont +le fonctionnement laisse le plus a desirer. + +C'est de la "maladie" ainsi comprise que je voudrais, maintenant, +rechercher les causes les plus habituelles, avant d'en indiquer, dans +ses grandes lignes, le mode de traitement: traitement qui doit etre +toujours _general_, puisque toujours la "maladie", meme quand elle ne +se traduit que par des troubles locaux, est, par son essence, d'ordre +general. + +Quant au traitement particulier des "maladies" accidentelles, il va sans +dire que je n'aurai pas a m'en preoccuper dans ce travail. + + + +CHAPITRE III + +LES CAUSES DE LA "MALADIE" + + + +I.--CAUSES PHYSIQUES + + +Je ne saurais songer a suivre l'homme a travers toutes les circonstances +de sa vie qui compromettent sa valeur, soit momentanement, soit d'une +facon definitive et irremediable. Elles varient a l'infini; l'homme +heureux seul n'a pas d'histoire, et l'homme heureux est un etre de +raison, qui n'existe pas dans la realite. + +Mais, d'une facon generale, je puis faire remarquer que ce n'est pas +le surmenage cerebral, ni le surmenage musculaire, ni meme les vices +d'alimentation, le defaut de confort, l'aeration insuffisante, etc., +qui constituent les grands facteurs de la "maladie": c'est le surmenage +emotionnel, c'est le chagrin,--l'influence psychique, en un mot. + +Cependant les autres influences morbigenes meritent une mention +detaillee. Je les rapporterai aux trois chefs suivants: + +I. Surmenage cerebral. + +II. Surmenage musculaire. + +III. Alimentation defectueuse ou insuffisante. + +1 deg. _Surmenage cerebral_.--Le cerveau est fait pour fonctionner, comme le +coeur est fait pour battre; et il est bien rare que le travail cerebral, +a lui seul, si excessif qu'il puisse paraitre, soit une cause de +deterioration profonde, et surtout de decheance definitive. C'est bien +plutot un element de survie prolongee.--Voyez cet ecrivain qui, a +l'age de soixante-dix-huit ans, continue a etonner le monde par les +productions de son genie; il n'a jamais cesse de travailler, et il a pu +faire les frais, a soixante-quinze ans, d'une pneumonie qui, a cet age, +est presque toujours fatale. Quel est donc son secret? Son secret, c'est +de n'avoir aucune preoccupation etrangere a son travail; c'est d'avoir +une femme qui pense pour lui a tous les details de la vie; c'est d'avoir +une excellente hygiene morale, la paix du coeur et de l'esprit. + +Bien plus nombreuses sont les victimes d'un travail cerebral +insuffisant, et tout le monde sait que les desoeuvres sont bien a +plaindre. Ce sont des coupables, puisqu'ils n'apportent pas a l'oeuvre +sociale le contingent d'efforts et de travail qu'ils lui doivent; mais +ce sont aussi des malheureux, car la "maladie" les guette. Le desoeuvre +accidentel lui-meme, habitue a un travail cerebral considerable, s'il +est condamne trop longtemps au repos de l'esprit, sent qu'il lui manque +quelque chose: il perd son bon sommeil coutumier, et a hate de reprendre +le travail cerebral, qui lui est aussi necessaire que l'air respirable. + +Quand, cependant, le travail cerebral est pousse a une limite +veritablement excessive, il amene aussi ce que nous avons appele la +"maladie", c'est-a-dire la deterioration, quelquefois definitive ou +prolongee pendant des annees. On en voit des exemples chez les candidats +aux ecoles, a l'internat, a l'agregation, etc. On serait porte a croire, +_a priori_, que, dans ces cas, la "maladie" atteint l'organe surmene; +c'est vrai quelquefois, mais pas toujours, meme quand elle est de cause +cerebrale, elle peut tres bien revetir les symptomes de la dyspepsie, de +l'enterite, tout comme si elle avait ete produite par une intoxication. +Il faut toujours en revenir aux notions que nous avons developpees au +chapitre precedent: a la notion des points faibles, et a la variete des +manifestations par lesquelles l'organisme traduit le malaise cause par +une influence determinee. + +2 deg. _Surmenage musculaire_.--Il n'amene qu'exceptionnellement la +"maladie". Chez le surmene musculaire, quelques jours ou quelques +semaines de repos suffisent pour remettre toutes les fonctions d'aplomb; +et l'on ne saurait se figurer le rendement dont est capable la machine, +quand, par ailleurs, il n'y a pas de fuites occasionnees par la depense +cerebrale. Ainsi nous avons vu des ouvriers italiens produire un travail +musculaire veritablement colossal, tout en ayant une alimentation tres +restreinte (polenta, macaroni, gruyere, viande une fois par semaine, +eau claire), et ce, sans le moindre prejudice pour leur sante. Ils se +contentaient du salaire dit "de famine", salaire qu'on serait mal venu +de proposer a nos ouvriers francais. + +Il est cependant incontestable que le travail musculaire, pousse a de +trop grands exces, peut devenir une cause de "maladie" momentanee, et +preparer le terrain a l'eclosion des affections accidentelles. Nous en +avons deja dit un mot a propos de l'entrainement dans l'armee, et des +sports chez les jeunes gens. + +3 deg. _Vices d'alimentation_.--Ils jouent un role important dans +la pathogenie de la "maladie", d'autant que, en dehors des cas +d'intoxication aigue, ils n'agissent qu'a la longue, traitreusement, +insidieusement. Le plus souvent, en effet, l'estomac et l'intestin ne +se revoltent qu'apres de longues annees de protestations presque +silencieuses. Mais, a partir du jour de cette revolte, la "maladie" +est constituee. Les symptomes d'ordre dyspeptique y tiendront le plus +souvent la premiere place, ce qui n'est pas fait pour surprendre, +puisque c'est l'estomac qui a ete, dans ces cas, le plus specialement +moleste. Cependant, dans certains cas, les troubles dyspeptiques +passeront a l'arriere-plan, au point d'egarer completement le +diagnostic. Voyez cet hystero-epileptique qui n'a, pour un examinateur +superficiel, que des troubles cerebraux; il peut tres bien se faire +qu'il ait de l'epilepsie gastrique, qu'on fera disparaitre par un bon +regime. Dans ce cas, les phenomenes gastriques etaient au second plan +pour le clinicien, alors que, pour le therapeute, ils doivent etre au +premier plan. Si donc le clinicien veut etre bon therapeute, il doit se +rappeler les grandes lois que nous avons deja formulees: s'il traite +comme cerebral un sujet dont la "maladie" a ete provoquee par des +troubles alimentaires, il fait fausse route; de meme qu'il ferait +fausse route en traitant comme dyspeptique un sujet ayant des miseres +gastriques, intestinales, hepatiques, mais dont l'etat pathologique +aurait ete occasionne par du surmenage cerebral, medullaire, emotionnel. + +Maintenant, essayons d'expliquer comment l'alimentation defectueuse +retentit sur l'ensemble de l'organisme. + +On a fait grand bruit, ces derniers temps, de l'auto-intoxication +d'origine alimentaire; et beaucoup de medecins s'obstinent a ne voir +dans la "maladie", quelle qu'en soit la forme, et surtout quand elle +revet la forme nerveuse, qu'une sorte d'empoisonnement de la cellule +cerebrale par les toxines alimentaires. + +C'est la une hypothese assez commode, et qui rend compte d'un nombre +considerable de faits: mais ce n'est, en somme, qu'une hypothese, et +ne pouvant pas etre demontree par des observations veritablement +scientifiques. On pourrait tout aussi bien expliquer les phenomenes +rapportes a l'auto-intoxication par l'irritation que provoque, sur le +plexus solaire, un aliment defectueux, ou encore par l'irritation des +extremites nerveuses du pneumo-gastrique. On sait que ce nerf etend ses +ramifications sur le coeur, l'estomac, le poumon; et on s'expliquerait +ainsi les irradiations a distance provoquees par l'irritation stomacale: +la dyspnee, l'asthme, les fausses cardiopathies, etc. + +Quoi qu'il en soit, les vices d'alimentation peuvent incontestablement +provoquer, a eux seuls, la "maladie". Mais, le plus souvent, ils +s'associent a d'autres causes: aux chagrins, au surmenage, a la +debauche, etc. + +Les vices d'alimentation peuvent, a leur tour, se classer en quatre +categories distinctes: + +I. Alimentation excessive en quantite. + +II. Alimentation insuffisante en quantite. + +III. Alimentation insuffisante en qualite. + +IV. Abus de l'alcool. + +I. _Alimentation excessive_.--Nous ne voulons pas nous etendre ici sur +les inconvenients, vraiment assez connus, de l'alimentation excessive. +Disons seulement que l'alimentation excessive empoisonne peut-etre la +cellule nerveuse par les toxines alimentaires, mais que surement elle +impose aux organes charges de l'elimination (foie, reins, peau), un +travail exagere, inutile, et par consequent nuisible; de la, a la +longue, le surmenage et les protestations de ces divers organes, se +traduisant de mille et une facons (eczema, urticaire, gravelle, +etc.). Cette maniere de voir donne satisfaction aux partisans de +l'auto-intoxication; ou bien si l'on admet la theorie de l'irritation +du pneumo-gastrique, ou du plexus solaire, on peut egalement comprendre +comment cette irritation, presque permanente, des nerfs de l'estomac par +une alimentation incendiaire, amene, par action reflexe, des troubles de +coeur (palpitations, arythmie, etc.) et du poumon (asthme, dyspnee), du +cerveau et de la moelle, voire meme des troubles cutanes, etc. Pourquoi, +d'ailleurs, ne pas adopter les deux theories a la fois? ce ne serait, en +tout cas, pas deraisonnable. + +Mais, dira-t-on, quelle est donc la dose _optima_ d'aliments qui +convient pour entretenir la vie et pour reparer les depenses incessantes +de l'organisme? Elle doit varier, evidemment, suivant le travail +produit, et suivant les individus. Tous n'ont pas le meme besoin +d'alimentation, pas plus que, dans un regiment de cavalerie, tous les +chevaux n'ont pas les memes besoins, bien qu'ils soient obliges aux +memes depenses musculaires. On a essaye de fixer mathematiquement ce +qu'on appelle la "ration d'entretien" et la "ration de travail"; et les +differents chimistes qui se sont livres a ce calcul sont arrives a des +chiffres qui variaient du simple au quadruple: mais tous s'accordent +pour demontrer qu'il faut _tres peu d'aliments_ pour subvenir a la +"ration d'entretien", et meme a la "ration de travail", de l'homme. La +verite est que nous mangeons, presque tous, trop, et qu'il faut que la +machine humaine soit bien admirablement construite pour qu'elle resiste +aux assauts quotidiens que nous lui imposons. + +Comme ce probleme de la ration physiologique m'a toujours interesse, je +me suis livre a une enquete sur le regime des Chartreux; et j'affirme +que l'insuffisance apparente d'alimentation n'est pour rien dans leur +morbidite. Ils ont beaucoup moins de jours d'indisponibilite que +la plupart des autres hommes du meme age, meurent plus vieux, et +s'eteignent sans "maladie". Pareillement, chez les Trappistes, le regime +fort severe n'est pas une cause de morbidite; j'ai meme ete etonne, +a leur propos, de voir la flexibilite de l'organisme humain, et de +constater qu'un homme habitue a manger comme tout le monde pouvait, d'un +jour a l'autre, sans troubler sa sante, passer au regime ultra-restreint +d'une Trappe. + +Mais, dira-t-on, avez-vous etudie le regime restreint chez les individus +qui depensent beaucoup? Oui, je l'ai etudie dans l'armee[7], et +j'affirme, au nom d'une experience de deux annees, pendant lesquelles je +me suis occupe de l'alimentation du soldat avec un colonel qui avait, +de ce grave probleme, tout le souci qu'il merite, que, si le soldat +francais, le seul que je connaisse, avait la quantite et la qualite des +aliments auxquels il a droit de par les reglements, et si ces aliments +etaient prepares comme ils devraient et comme ils pourraient l'etre dans +toutes les garnisons, sa nourriture serait tout a fait suffisante. Elle +n'est un peu au-dessous des besoins que pour les jeunes soldats, pendant +les trois premiers mois de la nouvelle existence qui leur est imposee; +aussi les officiers soucieux de la sante de leurs soldats reservent-ils +pour les nouveaux arrivants les _boni_ qu'ils ont pu realiser sur les +hommes dits "de la classe". + +[Note 7: _La vie du soldat en temps de paix (Ann. d'hyg. et de +medecine legale_, fevrier 1890).] + +Tout le monde, du reste, connait la sobriete des guides alpins, qui, +non seulement, les jours d'excursion, se contentent d'une alimentation +extremement reduite (quelques morceaux de sucre et des fruits secs), +mais, en temps ordinaire, mangent tres peu, pour conserver leurs forces. +Les professionnels du sport, egalement, savent que la sobriete est la +condition de leur succes. + +Autre exemple: j'ai donne, pendant plusieurs annees, des soins a une +dame qui, avec toutes les apparences de la sante, etait constamment +souffrante: migraines, eczema, urticaire, affections cutanees +polymorphes, palpitations, dyspnee, insomnies, caractere inquiet, +emotivite exageree, sensation de fatigue permanente, tendance a +l'obesite,--et j'en passe, pour ne pas faire le tableau complet de ce +qu'on est convenu d'appeler la "grande neurasthenie". Chose curieuse, +elle avait peu de phenomenes digestifs, seulement de la constipation et +des hemorroides. Elle avait meme un vigoureux appetit, bien qu'elle prit +fort peu d'exercice. En vain, je m'acharnai a diminuer son alimentation: +precisement a cause de cet appetit de premier ordre, elle ne voulait +pas entendre parler de regime restreint. Mais voici que l'adversite +s'abattit sur elle, sous la forme de la ruine absolue; elle en fut +reduite a ne plus manger que des pommes de terre cuites dans le four +d'un petit poele en faience, et des haricots; un demi-litre de lait +etait pour elle un grand extra. Or, a partir de ce jour, elle alla bien. +Toutes ses miseres disparurent successivement, en trois ou quatre mois, +y compris les miseres nerveuses et les migraines; et force me fut +d'attribuer au seul changement de regime la surprenante modification de +sa sante. Car on croira peut-etre que, pressee par le besoin, elle s'est +mise a marcher davantage, pour chercher du travail, ou pour se creer +des relations? Non, elle savait trop bien ce qu'il faut esperer des +relations quand on est dans l'extreme detresse; et je lui procurai un +travail sedentaire, qui consistait a faire des adresses sur des bandes, +pour un grand magasin de nouveautes. On avouera que ce n'est pas, +non plus, l'interet palpitant de ce travail qui a pu modifier +avantageusement sa mentalite. En dehors de ses douze heures de travail +quotidien, elle avait des preoccupations angoissantes, qui auraient +suffi pour ebranler un systeme nerveux moins equilibre. C'est donc bien +uniquement, toute analyse faite, a la restriction du regime, et a cet +element seul, qu'elle a du son retour a la sante. Et je pourrais, la +encore, multiplier les exemples: mais aucun ne peut etre plus typique +que celui que je viens de relater a grands traits. + +Ceci etant, j'aurai peu de choses a dire de l'alimentation insuffisante. + +II. _Alimentation insuffisante en quantite_.--Tout le monde connait +les desastres occasionnes par les famines qui sont encore, helas! trop +frequentes en Russie, aux Indes, en Algerie. En France, nous estimons +que personne ne doit avoir une alimentation insuffisante, et que c'est +une honte pour une societe civilisee d'avoir un seul de ses membres +manquant du necessaire. Nous n'hesitons pas a proclamer que ce desherite +aurait, dans ce cas, le droit absolu de prendre ce qui est indispensable +a sa vie, et cela sans etre meme tenu de le rendre si un jour la +capricieuse fortune venait a lui sourire. C'est d'ailleurs la doctrine +de l'Eglise, nettement formulee par saint Thomas, et tres bien expliquee +dans un livre recent (_Socialisme et Christianisme_) de l'abbe +Sertillanges, professeur de philosophie a l'Institut catholique. Mais +laissons la ces considerations d'ordre social, renoncons au delicat +plaisir qu'il y aurait a errer dans les sentiers adjacents, et +reprenons notre grande route! Ce qui est sur, c'est que le probleme de +l'insuffisance d'alimentation n'a pas souvent a etre resolu, chez les +gens bien portants; notre etat social n'etant pas aussi detestable +que se plaisent a le dire quelques pessimistes, ou encore quelques +jouisseurs, qui semblent n'avoir pour but que de semer la haine par +leurs discours et par leurs ecrits. En France, personne ne meurt de +faim, et bien peu de gens sont menaces d'insuffisance alimentaire, etant +donne le peu qu'il faut pour vivre et se bien porter. + +La ou le probleme de l'insuffisance alimentaire devient, pour le +medecin, d'une douloureuse perplexite, c'est quand il s'agit de malades +ne pouvant ou ne voulant pas manger, ne pouvant en apparence rien +digerer, vomissant tout ce qu'ils prennent, arrives au dernier degre de +la consomption, n'urinant presque plus, restant des semaines entieres +sans aller a la garde-robe, ne dormant plus, ne pouvant plus ni lire, ni +supporter une conversation, ni penser. Tous les medecins ont vu de ces +grands malades sans lesions organiques, auxquels il est tres difficile +de faire du bien, et auxquels on fait trop facilement du mal par une +intervention intempestive. Est-il admissible que la vie persiste dans +ces conditions deplorables, et faut-il, oui ou non, forcer ces malades a +manger? + +Il est certain que, parfois, en brusquant la resistance du systeme +nerveux, en domptant sa revolte, on arrive a des resultats remarquables. +Chez de grands nevropathes, on est tout etonne de voir qu'une seule +application de la sonde oesophagienne suffit pour faire renaitre +l'appetit, et rendre a l'estomac la tolerance qu'il avait perdue depuis +longtemps. Le plus bel exemple dont j'aie souvenance, a cet egard, est +celui d'une jeune femme mariee a un capitaine au long cours. Des le +lendemain du mariage, il l'emmenait en voyage de noces a San Francisco, +en passant par le detroit de Magellan, sur un navire a voiles. Pendant +ce voyage, qui dura six mois, la jeune femme commenca a eprouver divers +symptomes morbides. Elle en arriva a etre gravement atteinte, et on dut +la faire revenir, par les voies les plus rapides, de San Francisco +a Paris, ou elle desirait se confier a mes soins. A son arrivee, je +trouvai une veritable loque humaine, ayant toutes les apparences d'une +tuberculeuse avancee; l'auscultation ne revelait cependant rien. Pendant +les trois premieres semaines de son sejour a Paris, elle avait une +inappetence absolue, ne tolerait aucun aliment, pas meme le lait coupe, +et etait devoree par une fievre qui atteignait, le soir, 44 deg.. La +temperature s'abaissait a 40 deg. le matin. Bien que la chaleur de la peau +fut mordicante, bien que la malade n'eut aucun interet a me tromper +puisque c'est de son plein gre qu'elle m'avait appele, je me refusai a +croire a la possibilite d'une fievre aussi ardente et aussi continue. Je +m'attachai a verifier et a faire verifier avec le plus grand soin les +indications thermometriques; elles etaient parfaitement exactes. C'est +alors que, en desespoir de cause, voyant que ni la quinine en injections +ni les lotions fraiches ne modifiaient cette temperature, je me decidai +a recourir aux lumieres du Dr Babinski, qui, apres examen, me dit: "Je +ne trouve pas, non plus, de tuberculose, il n'y a certainement pas +d'impaludisme; nous sommes donc en presence d'une de ces hyperthermies +comme on en rencontre chez les grandes hysteriques. Mais le plus presse +est d'empecher cette femme de mourir de faim, et, puisqu'elle ne peut +pas manger, il faut la suralimenter par la sonde." Ainsi fut fait; et, +apres cinq repas assez copieux donnes a la sonde, la malade retrouva +l'appetit, la fievre tomba, le sommeil revint. Deux mois apres, elle +pouvait quitter Paris, et, vingt-huit mois apres, je recevais une lettre +m'annoncant la naissance d'un enfant. Suivant la formule traditionnelle, +la mere et l'enfant se portaient bien. + +Autre exemple. Quand j'etais au Val-de-Grace, le professeur Delorme +m'invita a voir l'un de ses malades, opere depuis dix jours, et qui, +depuis, ne voulait pas manger. Il etait gueri de son operation, n'avait +aucune fievre, aucune lesion organique, mais il se refusait obstinement +a avaler quoi que ce fut. C'etait probablement le choc operatoire qui +avait produit une folie passagere. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il +maigrissait a vue d'oeil. Je n'hesitai pas, alors, a lui donner du +premier coup, par la sonde, avec le plus de douceur et de bienveillance +possible, un repas complet; des le meme soir, il demandait a manger, et, +s'etant mis a digerer, il etait gueri. Huit jours apres, il sortait de +l'hopital en tres bon etat. Nul doute encore que, chez les alienes, il +ne soit du devoir strict du medecin de prolonger l'alimentation a la +sonde aussi longtemps qu'elle est necessaire, apres s'etre toutefois +bien enquis du fonctionnement du systeme digestif. Il y a la de grosses +difficultes cliniques. + +D'une facon generale, cependant, nous hesitons toujours a employer ce +moyen brutal qu'est la sonde oesophagienne; le plus souvent, quand +l'alimentation est indiquee pour une grande neurasthenique qui ne veut +ou ne peut pas manger, nous la lui imposons par suggestion a l'etat +de veille. Mais la n'est pas encore la difficulte veritable. La +vraie difficulte est de savoir a quel moment il faut alimenter. La +responsabilite du medecin est, quelquefois, bien gravement engagee +dans ce probleme. S'il alimente a tort, soit a la sonde, ou meme par +suggestion ou par persuasion, il risque de donner a sa malade une +indigestion formidable, avec fievre ardente et quelquefois collapsus; il +risque, en d'autres termes, d'epuiser les lueurs de vie qui soutiennent +l'existence de la malade. Etant donne ce que nous avons dit du peu +d'aliments qu'il faut pour entretenir la vie, et les risques a redouter +d'une alimentation intempestive, nous croyons qu'il faut patienter le +plus possible, et ne donner a ces malades que le regime ultra-restreint, +sans se laisser emouvoir par la tyrannie de l'entourage, toujours pret a +se figurer que la malade va mourir de faim. Et puis, peu a peu, quand, +par une alimentation restreinte mais bien conduite, on a ete assez +heureux pour vaincre l'intolerance gastrique,--et on y arrive +toujours,--alors seulement on alimente plus genereusement. + +Nous savons que ce n'est pas la maniere de proceder habituelle de nos +confreres renommes pour le traitement des grandes nevroses; mais nous +ne pouvons pas admettre que tous les malades, quel que soit le degre de +leur "maladie", soient justiciables d'un meme procede therapeutique, et +que, apres six jours de repos au lit et de regime lacte, il suffise +de leur dire: "Mangez, je l'ordonne!" pour qu'ils mangent et qu'ils +digerent n'importe quoi. Ils mangeront peut-etre, mais tous ne +digereront pas. + +III. _Alimentation insuffisante en qualite_.--Si l'insuffisance +alimentaire quantitative joue, dans la pathogenie de la "maladie", un +role relativement minime, il n'en est pas de meme de l'insuffisance +qualitative; et la defectueuse qualite des aliments est un ennemi de +tous les jours, d'autant plus dangereux qu'on ne le soupconne point. On +ne saurait croire combien les aliments les plus usuels sont frelates. +Si une chimie bienfaisante permet, par-ci par-la, de decouvrir quelques +fraudes, il est une chimie malfaisante qui fait tous les jours des +progres, et qui nous empoisonne sans que nous nous en doutions. Bientot +le dictionnaire des falsifications alimentaires atteindra le volume du +Bottin. Mais ce n'est pas tout: les sciences physiques se mettent aussi +de la partie, et, par les procedes de congelation, en particulier, on +arrive a jeter sur les marches des aliments de belle apparence, mais +qui deviennent toxiques avec une rapidite surprenante. Prenons, a titre +d'exemple, les poissons de mer. Je me souviens d'avoir ete frappe, dans +un port de mer, par la vue de gros blocs de glace que des pecheurs +emportaient avec eux. Ces blocs ne me disaient rien qui vaille; et +j'appris, en effet, que ces pecheurs partaient pour huit ou dix jours, +et que, au fur et a mesure qu'ils prenaient du poisson, ils le mettaient +dans la glace: de telle sorte que ce poisson congele arrive sur nos +marches avec bel aspect, mais, passant par cinq ou six intermediaires +avant de parvenir a notre table, il y parvient a l'etat d'aliment +toxique. + +Certains procedes de sterilisation sont egalement vus d'un mauvais oeil +par l'hygieniste. Pour les conserves de viande, notamment, on sait les +preoccupations bien legitimes de l'autorite militaire; et le probleme +vient seulement d'etre resolu, grace au zele d'une commission composee +de nos plus distingues maitres, en hygiene, en chimie, en bacteriologie +qui ont travaille pendant de longs mois. + +Le lait subit aussi mille et une tortures; c'est pourquoi il est si +souvent un breuvage meurtrier, non seulement pour les enfants, mais meme +pour les adultes; et c'est quelquefois parce qu'il est falsifie, ou +adultere spontanement, qu'il est, chez les malades, d'un emploi si +delicat. Remarquez que nous disons: quelquefois, car le plus souvent, si +le lait n'est pas supporte par les malades, ce n'est pas parce qu'il +est altere, c'est parce qu'il est trop riche en creme, ou pris en trop +grande quantite, c'est aussi sans que nous sachions pourquoi. Le simple +bon sens indique alors qu'il faut soit l'ecremer, ou s'en abstenir, sans +poursuivre le projet insense de vaincre l'intolerance des malades. A +cela on y arrive parfois, quand le malade est complaisant, mais le plus +souvent on echoue. + +Les aliments adulteres, quels qu'ils soient, poissons, mollusques, +viandes, provoquent des empoisonnements dont on neglige souvent de +chercher la cause. Ils revetent parfois les apparences de la fievre +typhoide grave, ou de la typhoidette, et, entre ces deux extremes, +toutes les varietes cliniques se rencontrent. D'autres fois, ils +empruntent le masque du cholera ou de la cholerine. Il va de soi que le +traitement consiste a attendre que l'economie soit debarrassee de ces +poisons (diete absolue d'abord, puis tisanes et repos); quant a chercher +a favoriser l'elimination des poisons par des purgatifs ou des vomitifs, +c'est tres legitime en theorie, mais, en fait, tres dangereux, car on +ajoute ainsi un element de perturbation qui aggrave parfois grandement +l'etat morbide. + +Ajoutons enfin que, le plus souvent, l'intoxication alimentaire +n'occasionne qu'a la longue la perturbation du systeme digestif; et +c'est alors qu'il est si difficile de rapporter les effets directs et +eloignes de cette perturbation a leur cause veritable. + +IV. _Alcool_.--Certes, l'alcool et toutes les boissons distillees, +quelque pompeuse que soit l'etiquette de leur flacon recepteur, +constituent un aliment meurtrier; et nous leur faisons grand honneur en +leur conservant le nom d'aliment. C'est par deference pour la memoire de +Duclaux, qui a excite de si vives polemiques en ecrivant que l'alcool +etait un aliment. Les ravages produits par l'alcoolisme sont de ceux +que deplorent tout hygieniste et tout bon citoyen; aussi ne saurait-on +encourager trop les ligues contre l'alcoolisme, les societes de +temperance, etc. Mais que peuvent tous ces petits efforts contre +les vraies causes de l'alcoolisme, qui se rattache aux conditions +economiques de la societe? L'alcoolisme durera aussi longtemps que +l'impot sur l'alcool, qui, au dernier exercice, avait rapporte a l'Etat +358 392 000 francs (et dans ce chiffre ne sont pas compris les droits +sur les vins, cidres, bieres, etc.); aussi longtemps que la puissance +electorale du marchand de vin; aussi longtemps que le malaise +de l'ouvrier, pousse au cabaret par la destruction du foyer et +l'insalubrite du logis... + +Et l'on ne peut meme s'empecher, tout en souhaitant sincerement le +succes des genereux efforts des ligues anti-alcooliques, de conserver un +reste de pitie pour les malheureux qui trouvent dans l'alcool un oubli +momentane aux miseres humaines. C'est souvent leur malheur, et non leur +faute, s'ils tombent dans la degradation progressive qu'on deplore a +trop juste titre. + +Mais autant est legitime la campagne contre les boissons distillees, +autant, a notre avis, les boissons fermentees devraient trouver grace +devant la rigueur des hygienistes; et nous pensons que la ligue +anti-alcoolique francaise, pour ne parler que d'elle, compromet d'une +facon irremediable le resultat qu'elle poursuit, si elle continue a +proscrire les boissons _fermentees_. Qu'un intellectuel dyspeptique ne +tolere pas une goutte de vin a ses repas, c'est chose possible, et il +fera bien de s'en abstenir; mais proscrire le vin, la biere, le cidre, +c'est commettre une faute contre le bon sens. Il y a quelques annees, +on pouvait dire qu'un litre de vin representait 100 grammes de mauvais +alcool; mais depuis la surproduction des vignes francaises, et depuis +qu'on a diminue les droits d'octroi, le vin est devenu une boisson +hygienique, quand elle est prise a petite dose par des gens dont +l'estomac n'est pas delabre. Certes, l'ouvrier charge de famille ferait +mieux, comme le lui conseillent les hygienistes en chambre, de depenser +a l'achat d'aliments azotes, ou hydro-carbones, le franc qu'il depense +a acheter du vin; mais que deviendrait la vie si elle etait soumise aux +tyrannies des theoriciens hygienistes? + +Pour les soldats, en particulier, il serait a souhaiter que le vin +entrat dans la ration reglementaire. Presque tous apprecient enormement +le vin, et rien ne leur va plus au coeur que l'attention du chef qui +leur octroie aimablement un quart de litre de vin. Malheureusement, il +ne faut pas songer avant longtemps a introduire l'usage regulier du vin +dans l'armee, a cause de la depense: si l'on voulait se rappeler que, +chaque fois qu'on augmente d'un centime par jour la depense du soldat +francais, le budget se trouve greve d'un million par an, on mettrait fin +du coup a toutes les discussions, plus ou moins interessees, qui font +perdre a nos legislateurs un temps precieux. + +Un esprit chagrin pourrait nous repondre que l'eau sterilisee que l'on +donne aux soldats coute plus cher que le vin, si l'on tient compte du +prix d'achat des appareils sterilisateurs, du prix du combustible, et +surtout de la repugnance invincible qu'ont les soldats a boire cette eau +cuite, presque toujours tiede malgre les soins qu'on met a la refroidir +apres la sterilisation; mais nous aurions mauvaise grace a nous associer +a ces critiques. Il ne faut decourager les efforts de personne. + +Je m'empresse d'ajouter que, si le vin est une boisson recommandable +pour l'adulte valide, chez le malade le vin et les autres boissons +fermentees sont, en general, de veritables toxiques; et c'est par +la suspension du vin qu'il faut commencer le traitement de tous les +dyspeptiques. Mais quand l'estomac a cesse de protester, quand il s'agit +d'aider a la reconstitution du systeme nerveux, le vin devient un +adjuvant utile; et non pas sous une forme pharmaceutique quelconque, +mais sous la forme de bon vin naturel peu acide (bordeaux, vin +d'Algerie, du Midi, etc.). + +En resume, les erreurs de l'alimentation sont essentiellement +regrettables, comme le sont toutes les erreurs contre la veritable +hygiene; elles entrent pour une bonne part dans la genese de la +"maladie"; mais elles ont ete denoncees de toutes parts, etudiees a +fond, tandis que les influences qui nous restent a passer en revue +agissent plus profondement encore, d'une maniere plus insidieuse et plus +malfaisante; et leur role pathogenique n'est, en general, pas apprecie a +sa juste valeur. Nous voulons parler des influences morales. + + +II.--CAUSES MORALES + + +Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on admet l'influence du moral sur le +physique; mais, malgre les travaux de divers philosophes, les medecins +en general ne connaissent pas encore assez cette influence du moral, et +ne lui attribuent pas assez d'importance. En realite, elle joue un role +enorme, et dans presque tous les cas elle se rencontre, pour qui sait la +chercher. Malheureusement, pour faire de semblables enquetes, il faut +beaucoup de temps, il faut que le medecin devienne le confident, l'ami +de son malade, et qu'une regrettable suspicion de l'entourage ne +l'empeche pas d'accomplir son oeuvre. Il faut, en outre, que le medecin +ait des qualites de psychologue. Il doit savoir lire dans la pensee du +sujet, deviner ce qu'on lui laisse entendre a mots couverts. + +Chez l'adulte des deux sexes, les causes morales de "maladie" sont +multiples, et peuvent etre rapportees aux quatre grands chefs suivants, +que nous classons par ordre d'importance effective, sans aucune +pretention psychologique: + +1 deg. Pertes materielles, pertes de fortune, pertes au jeu, etc., ambitions +decues. + +2 deg. Influences qui compromettent, par une action lente et continue, la +quietude de l'ame (passions contrariees, chagrins d'amour). + +3 deg. Inquietudes d'origine altruiste (chagrins occasionnes par +l'eloignement ou la perte d'etres aimes). + +4 deg. Choc moral et choc traumatique. + +1 deg. _Pertes materielles_.--Les pertes de fortune, les changements de +situation, sont des facteurs moins importants qu'on ne se le figure +d'ordinaire, relativement a l'eclosion de la "maladie". Une fois le +premier choc recu, les victimes s'adaptent assez vite aux nouvelles +conditions d'existence qui leur sont faites, si elles n'ont pas, par +ailleurs, a s'alarmer pour leurs enfants, et si elles sont prealablement +bien portantes. On pourrait paraphraser la pensee d'Horace, en disant: +_Sanum et tenacem impavidum feriunt ruinae_. C'est ainsi qu'on a pu +definir l'homme: "Un etre qui s'habitue a tout"; et c'est peut-etre la +meilleure definition qu'on en ait donnee. + +Mais il n'en est pas moins vrai que, dans certains cas, les +perturbations dans la situation sociale, les pertes d'argent, provoquent +des assauts considerables,--que le medecin doit savoir deviner,-- +capables de produire la "maladie", et surtout de l'aggraver quand elle +existe deja a un degre quelconque. Voyez ce diabetique qui, d'un jour +a l'autre, rend une quantite triple de sucre, et cherchez bien: c'est +souvent parce qu'il a eu, la veille, une perte d'argent. + +Les pertes au jeu sont encore plus pathogenes qu'une perte survenue +accidentellement ou par imprudence; c'est que le jeu, en lui-meme, a une +influence morbide considerable. Le joueur, en effet, vit dans un milieu +anti-hygienique; il joue, le plus souvent, la nuit, et se prive de +sommeil; en outre, son surmenage emotionnel est double de surmenage +cerebral; bref, la funeste habitude du jeu merite une place d'honneur +parmi les causes morales pathogenes. + +Les ambitions decues ont beaucoup d'analogie avec les pertes au jeu. +Ici l'enjeu, au lieu d'etre une somme d'argent, est un grade, une +decoration, un hochet quelconque, auquel l'interesse attribue +quelquefois une importance qui nous fait sourire, mais qui, cependant, +lui tient grandement au coeur: car tout est relatif dans la vie, et +l'ambition decue apres de longs efforts, apres des tentatives souvent +repetees, se traduit par l'apparition de la "maladie". Qui ne connait, +dans son entourage, un officier navre d'avoir a prendre sa retraite sans +avoir obtenu le grade ou la distinction reves, et qui fait le malheur +d'une famille, et son propre malheur, au point d'en perdre la sante, ou +quelquefois la vie? "Vanite des vanites", disait le sage; mais c'est de +cette nourriture que vivent les hommes. + +2 deg. _Influences qui compromettent la quietude de l'ame_--Les unes +agissent par leur continuite: ce sont les coups d'epingles incessants +dans un menage ou il y a incompatibilite d'humeur, les petites querelles +de famille quotidiennes, l'impossibilite de fuir un milieu ou l'on ne se +sent pas a l'aise. C'est le fait d'etre souvent en butte aux taquineries +ou aux caprices d'un chef avec lequel on ne s'entend pas, d'avoir a +subir l'autorite malveillante d'un parent, d'une mere. La victime se +trouve tiraillee a tout instant, retenue, d'un cote, par la notion plus +ou moins forte du devoir, et, d'un autre, poussee a la revolte par les +vexations, reelles ou imaginaires, qu'elle subit. Ce supplice +incessant finit par "enerver",--c'est le mot qu'on emploie +journellement,--autrement dit, finit par amener la "maladie", a un degre +variable: et l'une de ses formes les plus connues s'appelle le delire de +la persecution, quand le trouble mental domine la scene morbide. Mais, +si l'on etudie de pres un "persecute", on verra bien vite qu'il n'est +pas malade que de la tete; il digere mal, il est constipe, il maigrit, +il a souvent des battements de coeur, de la dyspnee, la peau seche, +etc., etc.; toutes ses fonctions sont en delire. Tout est fou chez +l'aliene, parce que l'aliene n'est pas autre chose qu'un "grand malade". + +D'autres fois, c'est une passion vive, intense, qui compromet +l'equilibre de la sante. La passion amoureuse merite, a ce titre, d'etre +signalee au premier rang; nous en avons dit un mot deja, a propos de la +jeune fille: mais ici nous l'etudions dans sa forme ardente, fougueuse, +la forme qu'elle revet chez l'etre adulte. Alors elle met le systeme +nerveux dans un etat d'erethisme, d'hyperesthesie, qui peut se traduire +par la production de chefs-d'oeuvre, comme le second acte de _Tristan +et Yseult_, ou comme la _Nuit d'Octobre_, mais qui amene souvent, chez +celui qui en est victime, une perturbation generale de la sante, quand +un obstacle d'ordre moral ou materiel empeche cette passion de se +satisfaire. La victime perd alors le sommeil, s'agite dans le vide, +est dans un etat d'inquietude mentale qui compromet les fonctions +digestives; l'estomac entre en scene, le cercle vicieux s'etablit; la +"maladie" est constituee. Elle durera tant que durera sa cause, ou +qu'une savante hygiene morale n'aura pas porte le remede efficace. Bien +souvent, d'ailleurs, le temps seul est le remede; et il faut savoir +attendre, sans imposer au malade une medication perturbatrice, qui +aggraverait son etat. + +Lorsque la victime est obligee de garder pour elle son secret, sans +pouvoir le communiquer a un confident, sa situation est encore plus +lamentable. Souffrir en silence, c'est deux fois souffrir; de la +l'importance que prend le medecin, lorsqu'il parvient a inspirer +confiance a son malade et a provoquer chez lui des confidences, qui le +soulagent plus que ne le feraient l'hydrotherapie ou l'electricite. + +Combien de femmes sont malheureuses en menage sans que personne s'en +doute! Elles dissimulent avec un soin jaloux a leur famille, a leurs +amis les plus intimes, les tortures quotidiennes. Et combien leur misere +n'est-elle pas attenuee quand elles peuvent confier leur chagrin a un +homme de bon conseil? + +3 deg. _Inquietudes d'origine altruiste_.--Les inquietudes relatives a la +sante d'un etre cher sont souvent aussi une cause de neurasthenie, et il +n'est pas rare de voir les divers membres d'une famille devenir, tour +a tour, malades, par le fait des preoccupations et des fatigues qu'a +causees l'atteinte d'un premier membre. Une mere qui, comme je l'ai vu, +passe vingt jours et vingt nuits sans quitter le chevet de son enfant +atteint de fievre typhoide, sera une malade lorsque l'enfant sera gueri. +Elle pourra peut-etre devenir, a son tour, une typhoidique; mais, meme +si elle ne prend pas la fievre typhoide, sa sante sera ebranlee pour +longtemps. De meme encore le fait d'avoir un enfant infirme, qu'on +voit du matin au soir, empoisonne assez l'existence pour entrainer, +quelquefois, la "maladie". + +Dans une famille bien unie, la nevrose de l'un des membres ebranle +tellement le systeme nerveux des autres, que la necessite de la +separation s'impose. La contagion de la nevrose n'est cependant pas une +"contagion" au sens propre du mot; mais, en pratique, on est souvent +appele a traiter le malade comme s'il etait contagieux, dans son propre +interet et dans celui de son entourage. + +Le depart des etres qui nous sont chers est un autre facteur important +de "maladie":--meme la separation momentanee, (femmes de marins ou de +militaires partant en campagne),--sans compter que le chagrin de la +separation se double, en ce cas, d'inquietude pour les dangers que va +courir l'etre aime. On voit alors la "maladie" survenir au bout de +quelque temps, revetir une forme quelconque, avec des manifestations +variant a l'infini (insomnie, gastralgie, phobies, etc.), tous symptomes +traduisant le malaise du systeme nerveux central, qui ne s'attenuera +que quand la cause disparaitra. Et meme, une fois la cause disparue, il +pourra persister encore des mois et des annees, parce que l'habitude +morbide est prise, parce que le systeme nerveux a recu le choc. La +cellule continuera a vibrer de travers, comme la surface d'un lac +continue a etre agitee bien longtemps apres la chute de la pierre qui a +trouble son repos. + +Quand la separation est definitive, le mal est plus profond encore, et +l'expression de "vie brisee" est absolument juste. La perte d'un etre +cher atteint la vie dans ses sources profondes, amoindrit, d'un seul +coup, le capital biologique. Le malade trainera une existence plus +ou moins lamentable, et plus ou moins prolongee; mais les moyens +therapeutiques les plus actifs ne le gueriront pas. Seule une saine +philosophie attenuera ses maux, et le medecin a surtout a lui offrir une +bonne psychotherapie. Le temps, aussi, devient un remede avec lequel il +faut compter; le role principal du medecin, dans les cas de ce genre, +doit etre d'empecher l'organisme de s'effondrer, pour permettre au temps +d'accomplir son oeuvre reparatrice. + +4 deg. _Choc moral et choc traumatique_.--Une emotion violente, quelle +qu'en soit la cause, peut egalement amener la "maladie" sous une forme +quelconque, et parfois lui faire revetir immediatement, sans transition, +les formes les plus graves. Je connais un officier tres distingue, et +bien portant jusqu'alors, qui, etant a l'Ecole de guerre, fit une chute +de cheval sur la tete. Apres deux jours de perte presque complete de +connaissance, il recouvra successivement la parole, la memoire, le +mouvement, les forces; mais il etait devenu un malade. Depuis douze +ans, il traine une existence pitoyable. Ce ne sont pas seulement les +fonctions cerebrales qui sont atteintes, chez lui; elles sont meme +relativement respectees, il n'a que des vertiges, des bourdonnements de +l'oreille gauche, des picotements dans les yeux, de la difficulte a lire +et a causer. Au demeurant, son intelligence est restee intacte: mais +toutes ses autres fonctions ont ete perturbees. Il a des nevralgies +erratiques,--plusieurs medecins ont cru que c'etait un candidat a +l'ataxie locomotrice,--et surtout il a les troubles digestifs les plus +varies (gastralgie, pesanteurs, gaz, ainsi que de l'enterite membraneuse +avec alternative de constipation opiniatre et d'une diarrhee qu'il est +difficile d'arreter). Les forces sont tellement reduites qu'il peut +a peine faire deux ou trois kilometres, bien qu'il ait conserve les +muscles d'un homme vigoureux. Chez ce type de malade, atteint de ce +qu'on appelle la "neurasthenie hystero-traumatique", ce sont les +troubles digestifs qui sont au premier plan, bien que le choc ait porte +sur la tete. + +De meme une frayeur, sans qu'il y ait eu de _trauma_ veritable de la +boite cranienne, suffit pour amener le choc determinant la "maladie". +J'ai vu a la Salpetriere, autrefois, une malade qui, des le debut du +siege de Paris, devint folle pour avoir vu eclater un obus a ses pieds. +On comprend donc qu'une serie d'emotions et de frayeurs arrive au meme +resultat. De la l'enorme proportion d'alienes observee apres le siege +de Paris; de la, la multiplicite des cas de psychonevrose, d'alienation +mentale, signales dans l'armee russe pendant le cours de la guerre +russo-japonaise. Jamais, depuis que les hommes s'entre-tuent, le systeme +nerveux des belligerants n'avait ete soumis a d'aussi dures epreuves. +Tous les facteurs morbides s'accumulaient, chez les Russes, pour +produire le desarroi du systeme nerveux. Eloignement de la patrie, +voyage prolonge en chemin de fer, alimentation insuffisante, manque +de confiance dans les chefs, menace incessante de surprise, surmenage +physique s'ajoutant au surmenage emotionnel; c'est plus qu'il n'en faut +pour rendre malade le malheureux soldat ou officier russe, pour peu +qu'il soit predispose par l'alcoolisme ou par l'heredite nerveuse. Mais +que faire contre un semblable etat de choses? L'homme sense ne peut que +deplorer l'inanite des efforts de tous les pacifistes. + +Ces "maladies", consecutives au fleau qu'on appelle la guerre, ne sont +pas assez connues du monde extra-scientifique. On se figure volontiers +que, quand la guerre a pris fin, tout est fini. Il n'en est rien; c'est +pendant quinze et vingt ans que les nefastes effets d'une guerre se font +sentir. Pendant vingt ans, nous avons eu a soigner des officiers qui +avaient pris le germe de leurs "maladies" pendant la campagne de 1870, +et surtout pendant la captivite. + +Dans un cadre plus restreint, nous voyons tous les jours l'influence du +choc chirurgical sur la genese de la nevrose. On commence a connaitre +les psycho-nevroses consecutives aux grandes operations: mais c'est un +point sur lequel il convient d'attirer l'attention, pour moderer le zele +chirurgical des operateurs. Ils doivent savoir que, quand l'operation +est finie et bien finie, tout n'est pas termine, et que le patient, +sorti gueri de leurs mains, est quelquefois "un malade" qui restera tel +pendant plusieurs annees. Le choc traumatique produit par l'intervention +chirurgicale suffit pour expliquer ces accidents tardifs. + +J'ai, pendant longtemps, donne des soins a une dame qui, d'une tres +belle sante jusqu'a trente-huit ans, est devenue grande nerveuse, avec +anorexie, amaigrissement, etc., immediatement apres une operation de +tumeur benigne du sein. Depuis lors, elle est sans cesse preoccupee de +la recidive possible d'une tumeur du sein, et sa vie est empoisonnee par +des malaises de tout genre qu'elle n'avait pas avant l'operation. + +Il faut aussi savoir qu'une intervention chirurgicale, meme de moindre +importance encore, d'importance ultra-minime, peut mettre le systeme +nerveux dans un etat d'ebranlement durable: c'est quand elle occasionne +une violente douleur. La douleur provoque une fuite nerveuse enorme. +Ainsi je connais une jeune fille, de bonne sante anterieure, qui est +devenue neurasthenique immediatement apres des operations sur les dents. + +Inutile de dire que, quand les interventions chirurgicales sont +pratiquees sur des personnes dont le systeme nerveux est deja ebranle +plus ou moins, elles deviennent une cause d'aggravation notable. +La seule crainte de l'operation possible suffit pour provoquer une +aggravation de la nevrose. Est-il un medecin qui n'ait pas vu accourir +chez lui, forcant sa porte, une cliente, affolee parce qu'elle a +constate sur elle, ou cru constater, une tumeur du sein? Et c'est bien +autre chose encore quand le diagnostic est douteux, quand la malade +va de chirurgien en chirurgien pour obtenir un avis ferme; jusqu'a ce +qu'elle soit fixee sur son sort, elle est dans un etat d'anxiete que ne +connaissent peut-etre pas assez les chirurgiens, et qui devrait leur +dicter leur conduite non pas seulement au point de vue operatoire, mais +au point de vue psychique. + +Personne plus que moi n'admire les chirurgiens. Leur sang-froid, leur +maitrise d'eux-memes, leur habilete manuelle m'etonnent; les merveilleux +resultats qu'ils obtiennent le plus souvent me font les considerer, au +total, comme de vrais bienfaiteurs de l'humanite. Aussi ai-je l'espoir +qu'ils ne m'en voudront pas si je me permets de faire remarquer que, +a cote de beaucoup de bien, ils font un peu de mal, et un mal qu'ils +pourraient ne pas faire s'ils connaissaient mieux les repercussions +qu'ont, sur le systeme nerveux, leur intervention, et aussi les soins +qu'ils donnent a leur malade apres l'operation. Je voudrais ne les voir +intervenir qu'en cas d'absolue necessite, se defendre energiquement +contre les operations qu'on pourrait appeler de complaisance:--comme +celle qui a ete pratiquee, contre mon avis, sur une malade qui se +croyait atteinte d'appendicite chronique, et qui n'etait que grande +nerveuse. Cette malade avait deja appele, malgre moi, quatre chirurgiens +qui n'avaient pas voulu operer; un cinquieme se decida a le faire, sans +avoir de conviction absolue, au sujet de l'existence d'une appendicite, +mais avec la persuasion que la malade, debarrassee de son obsession en +meme temps que de son appendice, recouvrerait la sante. Or il n'en fut +rien: l'appendice etait sain, et la malade, legerement amelioree pendant +un mois, par le fait du repos au lit, du regime severe, de l'espoir +qu'elle avait, et que je fus le premier a entretenir, vit bientot son +etat devenir pire qu'avant l'intervention. + +Je demanderai aussi a nos confreres les chirurgiens de tenir le moins +possible les malades en suspens pour savoir si l'on operera, et quel +sera le jour de l'operation. Cette attente, cette perplexite, sont +angoissantes au premier chef pour les personnes deja nerveuses. Et je +leur demanderai, enfin, de ne pas, si possible, faire oeuvre medicale +apres l'operation... Je sais bien que, dans certains cas, le chirurgien +doit suralimenter et meme medicamenter son opere, au risque de lui +fatiguer l'estomac, et de compromettre les resultats qu'une savante +hygiene alimentaire avait difficilement obtenus, pendant les mois ou les +annees qui ont precede l'intervention. La, il y a force majeure; et, +dans un cas semblable, M. Campenon me disait qu'il savait bien faire de +la mauvaise besogne, mais il se comparait aux pompiers que n'arrete +pas la consideration de degats limites, quand il s'agit de sauver un +immeuble. Mais, le plus souvent, l'opere guerirait sans intervention +medicale et sans champagne, sans suralimentation, sans medicaments, sans +morphine, sans purgatifs, sans lavements, et, au sortir de la maison +d'operations, son systeme nerveux serait moins ebranle qu'il ne l'est. +Il serait plus vite remis du choc traumatique inevitable, qui, a lui +seul, est un important facteur de depreciation de la valeur biologique. + +Pourquoi, par exemple, ce besoin de donner de la morphine aux malades, +et a des doses effrayantes? Je sais bien qu'en general ces doses +invraisemblables,--de 1 a 2 centigrammes repetes deux fois par +jour,--sont tolerees, pendant les premiers jours qui suivent +l'operation, parce que l'opere a une telle sideration du systeme +nerveux qu'il ne reagit pas au poison[8]. Mais combien, aussi, ont des +vomissements et des symptomes d'intoxication grave? Et plus facheux +encore est le resultat quand le malade se met a aimer l'odieux poison, +et devient morphinomane,--ce qui arrive quelquefois. De grace, reservez +donc la morphine pour les cas exceptionnels de souffrance, et n'en +confiez pas l'administration a une garde, si bien intentionnee et si +intelligente que vous la supposiez; vos malades n'en seront que plus +vite gueris! + +[Note 8: J'ai traite plus longuement ce sujet dans le _Bulletin de +la Societe Therapeutique_, novembre 1905.] + +Ou bien encore cette habitude de purger les malades, deux ou trois jours +apres l'operation, de leur donner des lavements, alors qu'ils auraient +tant besoin de repos! La constipation n'est-elle donc pas un symptome, +une manifestation, presque inevitable, de l'ebranlement du systeme +nerveux provoque par le choc operatoire? Laissez le systeme nerveux +reprendre son equilibre, et la constipation disparaitra d'elle-meme, +quand l'opere, sollicite par son appetit spontanement renaissant, +recommencera a manger. + +Et ne croyez pas que ce soit la de la theorie, une simple vue de +l'esprit d'un reveur qui n'a pas vu d'operes! La demonstration a ete +faite pour moi, d'une facon decisive, comme dans une experience de +laboratoire. Quand j'etais au Val-de-Grace, le professeur Delorme a bien +voulu m'associer aux longues recherches qu'il a faites pour provoquer la +constipation chez ses operes. Or, de tatonnements en tatonnements, il en +etait arrive a constiper tous les hommes ayant a subir des operations +dans les regions abdominales, inguinales et crurales; il evitait ainsi +la souillure, et, par consequent, le renouvellement des pansements. Et +ce n'etait pas une constipation de deux ou trois jours qu'il provoquait, +mais bien de douze ou quinze jours. Chez un malade de mon service, opere +par lui pour une cure radicale d'hemorroides, la constipation a ete +entretenue pendant dix-huit jours. J'ai demande recemment a M. +Delorme s'il etait toujours fidele a cette pratique; il m'a repondu +affirmativement, et il a bien voulu dresser pour moi une statistique de +laquelle il resulte que, depuis le jour ou il m'avait convie a assister +a ses premiers essais, en 1889, il avait opere, apres constipation +provoquee, tant au Val-de-Grace qu'a l'hopital de Vincennes, 1600 cures +radicales de hernies, 50 cures radicales d'hemorroides, 500 +varicoceles, 30 castrations, 500 operations variees de la sphere +inguino-genito-perineo-fessiere, enfin qu'il avait constipe +methodiquement 15 hommes atteints de fractures de la cuisse, pour que +leurs appareils contentifs ne fussent pas souilles. + +C'est une partie de ces faits que M. Delorme a brillamment exposes a la +Societe de Chirurgie, en 1892. Il y a presente une serie de 160 courbes +thermiques, demontrant que la temperature n'a pas monte au-dessus de la +normale, pendant toute la duree de la constipation, et que, meme, elle +a souvent ete abaissee un peu au-dessous de la normale (90 fois sur ces +160 observations). Dans quatre cas seulement, elle a depasse la normale, +mais c'etait par le fait de "maladies" accidentelles: intoxication +iodoformee, rhumatisme aigu, congestion pulmonaire (deux fois). Chez 110 +operes de cures radicales, il y eut parfois des coliques, mais sans la +moindre importance. Elles disparaissaient apres l'emission spontanee de +gaz. La langue, saburrale les premiers jours, reprenait bientot l'aspect +normal; l'appetit etait conserve chez la majeure partie des constipes. +Des le troisieme jour, on leur donnait a manger des potages, des oeufs, +de la viande blanche, du vin, en evitant que les aliments capables de +donner des dechets. Le sommeil restait bon, le caractere ne laissait +voir aucune modification, la soif n'etait pas excessive, et les analyses +d'urines, faites par le professeur Burcker, ont demontre que l'economie +ne subissait, du fait de la constipation provoquee, aucune influence +nefaste. La premiere selle etait, parfois, facile et spontanee; d'autres +fois elle etait penible; c'est ainsi qu'un malade ne put aller a la +garde-robe que le vingt-deuxieme jour. En vain avait-on essaye sur lui +les purgatifs, les lavements, depuis quatre jours; ce n'est que quand on +le fit marcher qu'il parvint a aller a la selle. Les selles suivantes +etaient habituellement aisees, et les fonctions de l'intestin +reprenaient leur regularite. "Ma communication, ajoutait M. Delorme, +pourrait avoir plus qu'un interet clinique, etant donnee les theories +qui ont cours sur l'importance et la frequence des intoxications +intestinales. Mais je desire rester exclusivement sur le terrain de la +pratique, et je conclurai en disant que, chez les hommes adultes et +sains surpris par un traumatisme chirurgical qui doit guerir par +premiere intention, la constipation, provoquee pendant huit a quinze +jours, n'a pas les inconvenients qu'on lui attribue generalement." + +Je ne dirai pas par quels procedes M. Delorme est arrive a obtenir ces +constipations prolongees, si peu nuisibles aux operes: car ce serait +sortir de mon sujet; mais ce qui resulte de cette trop longue +digression, c'est que la constipation de quelques jours, survenant +d'elle-meme et presque fatalement chez les operes, quels qu'ils soient, +ne doit pas preoccuper les chirurgiens, ni les entrainer a imposer +a leurs operes des purgations qui, fatiguant leur systeme nerveux +abdominal, ont forcement un retentissement sur leur systeme nerveux +central, et contribuent a en faire des malades, alors qu'au debut ils +n'etaient que des blesses, ou bien a aggraver leur "maladie", quand ils +etaient deja des malades avant l'operation. + +Je n'ignore pas que, d'autre part, les accoucheurs affirment que la +constipation est l'ennemi des femmes qui viennent d'accoucher. Je n'ose +pas m'inscrire en faux contre cette opinion generale: mais peut-etre +serait-elle, comme tant d'autres affirmations, passible d'un proces en +revision. + + +III.--CAUSES ACCIDENTELLES + + +Nous venons d'enumerer les principales causes d'ordre psychique qui +amenent la decheance, totale ou progressive, du capital vital de l'homme +ou de la femme adultes. Ce sont elles qui, combinees ou non aux +autres influences nefastes (surmenage cerebral, surmenage musculaire, +alimentation defectueuse, etc.), provoquent le plus souvent la +"maladie". + +Mais, d'autres fois, comme chez l'enfant du premier age, comme chez +l'adolescent, la "maladie", chez l'adulte, est provoquee par une +affection aigue qui le frappe en pleine sante: telle la fievre typhoide, +qui, veritable intoxication, surprend l'adulte dans le cours d'un etat +d'equilibre irreprochable, et qui, chose curieuse, parait etre d'autant +plus grave que le sujet etait plus robuste. + +La fievre typhoide, dis-je, peut parfois provoquer la "maladie". +Ainsi, je connais un homme de quarante-huit ans, qui a vu sa sante +irremediablement ebranlee a la suite d'une fievre typhoide survenue a +l'age de vingt ans. Mais le cas est rare; souvent, au contraire, on +observe qu'une fievre typhoide, survenant chez un individu malingre, lui +donne une sante, pour la suite, qu'il ne se connaissait pas jusqu'alors. +Est-ce parce que, jusqu'alors, il surmenait son estomac, et que la diete +imposee par la fievre typhoide a remis l'organe en etat? Est-ce parce +que, jusqu'alors, il se soumettait a un exercice trop vigoureux pour ses +forces, et que la fievre typhoide, en lui imposant le repos, a rectifie +ses erreurs d'hygiene musculaire? Est-ce enfin parce que la fievre, +en brulant ce que les anciens appelaient ses "humeurs peccantes", l'a +debarrasse de ses produits d'auto-intoxication anterieurs a l'affection +aigue? A vrai dire, nous ne pouvons rien affirmer, nous ne pouvons que +constater le fait. Trop heureux serait celui qui pourrait connaitre les +causes de tous les phenomenes de la vie! + +Quant aux autres affections accidentelles: rhumatismes, pneumonies, +etc., dans quelle mesure creent-elles, de toutes pieces, la "maladie"? +Nous pensons qu'elles ne la creent jamais, et qu'elles ne font que +l'aggraver: car, toujours la "maladie" preexistait. Pour contracter +un rhumatisme, une pneumonie, une angine, il faut deja que le systeme +nerveux se trouve dans un etat d'inferiorite, soit definitif, soit +momentane. La premiere condition pour ne pas prendre les "maladies", +c'est de se bien porter. + +Mais il n'en est pas moins certain que l'affection accidentelle, en +intervenant, imprime a la "maladie" un essor plus ou moins vigoureux, +suivant l'importance de la cause pathogene accidentelle, et aussi +suivant la valeur prealable du sujet. + +De toutes les affections accidentelles, celle qui est le plus +remarquable, a cet egard, est la grippe. La decheance post grippale est +tres frequente, et parfois d'une longueur invraisemblable. On met des +annees, souvent, a se remettre d'une mauvaise grippe. Et cet ennemi est +d'autant plus dangereux que, loin de creer l'immunite, il a une tendance +a revenir a la charge; or, dans le cours de la "maladie", chaque +atteinte de grippe fait faire un pas en arriere, et compromet les +resultats peniblement acquis. La grippe est l'ennemie personnelle des +sujets a capital defectueux, quelle que soit, bien entendu, la forme +symptomatique de leur "maladie". + +C'est aussi dans la periode que nous etudions que se manifeste +dangereusement la syphilis contractee a vingt ans, et insuffisamment +soignee; elle se traduit, maintenant, par de l'anevrisme de l'aorte, des +lesions du muscle cardiaque, de la nephrite dont personne ne soupconne +la cause, des ictus cerebraux, et toutes les manifestations de la +syphilis tertiaire. Elle cree de toutes pieces l'ataxie locomotrice et +la paralysie generale, ou du moins elle predispose singulierement +le terrain a l'apparition de ces cruelles "maladies", d'evolution +fatalement progressive. On commence a connaitre ses mefaits, dans le +monde des assurances, et a savoir que la syphilis n'est pas un brevet de +longue vie! D'un travail statistique fait par le Dr Rungberg pour une +Compagnie d'assurances, il resulte que l'age moyen de la mort des +syphilitiques assures a cette Compagnie a ete de quarante-trois ans et +quatre mois, et que, au point de vue des causes de mort, la syphilis +vient immediatement apres la tuberculose. + + +IV.--INFLUENCES MORBIGENES SPECIALES A LA FEMME + + +Toutes les considerations que nous venons d'exposer peuvent s'appliquer +egalement a l'un et a l'autre sexe: mais la femme a, en outre, le triste +privilege de pouvoir etre frappee par des influences morbigenes qui +n'atteignent pas le sexe masculin, et qui meritent d'etre etudiees a +part. + +La menstruation joue, dans la vie de la femme, un role de premier ordre. +Chez la femme tres bien portante, son influence est a peine perceptible, +mais chez la femme deja malade son influence est des plus nettes; chez +l'alienee, en particulier, on observe d'une facon constante, quelques +jours avant les regles, une aggravation du delire; et, chez l'alienee +qui semble guerie, on ne doit prononcer le mot de guerison que quand +deux periodes menstruelles se sont passees sans accident. Nous disons +a dessein _deux_ periodes: car si, chez les grandes nevrosees, les +troubles menstruels sont mensuels, chez les malades moins atteintes ils +nous ont semble souvent ne survenir que tous les deux mois[9]. + +[Note 9: Il y a de grandes nerveuses chez qui la menstruation +s'accompagne toujours d'une fievre ardente, se prolongeant deux ou trois +jours, et bien capable d'egarer le diagnostic.] + +Chez la grande neurasthenique qui a encore ses regles correctes, on peut +affirmer que, douze jours avant l'apparition des regles, les miseres +nerveuses, abdominales, etc., s'accentuent considerablement, au grand +desespoir des familles qui, ayant espere la guerison, croient que tout +est a refaire. Mais il n'en est rien: bientot tout rentre dans l'ordre, +quelquefois meme pendant les regles, a partir du deuxieme jour, et, le +plus souvent, immediatement apres la cessation de l'ecoulement. Les +malades entrent alors dans ce qu'elles appellent leur "bonne semaine". + +Le medecin doit connaitre ce detail, et avertir les malades et leurs +familles de la rechute, qui est inevitable tant que la "maladie" bat son +plein. Quand les grandes malades n'ont plus leurs regles, ce qui est +frequent, c'est d'un pronostic assez important; et la reapparition des +menstrues apres deux, trois, ou six ans, comme j'en ai vu plusieurs cas, +indique que la malade entre enfin dans la voie de l'amelioration, alors +meme qu'elle continue a souffrir. + +L'influence de la grossesse est non moins evidente. Nous avons dit +qu'elle etait quelquefois salutaire, parce que l'uterus developpe +remplacait la sangle abdominale defectueuse; mais, une fois l'uterus +revenu a son volume normal, la paroi abdominale se trouve encore un peu +plus flasque qu'avant; et, quand les grossesses sont repetees, la ptose +abdominale devient un des principaux elements de la "maladie". C'est +alors qu'une ceinture bien faite, avec ou sans pelote a air suivant la +forme du ventre, peut rendre a la malade d'inappreciables services. + +Mais, entendons-nous bien: la ptose n'est pas tout, chez les ptosiques. +Car enfin, pourquoi les malades ont-elles de la ptose? C'est parce +qu'elles etaient deja desequilibrees anterieurement, c'est parce que +la sangle que forment les muscles du ventre n'avait pas la tonicite +normale. Si on avait soigne la future ptosique en temps utile, alors +qu'elle n'avait encore que des troubles vagues du systeme nerveux, de +l'estomac, de l'intestin, elle ne serait pas devenue ptosique, elle +n'aurait pas eu besoin de ceinture, elle aurait pu avoir des grossesses +multiples sans avoir de ptose. De sorte que la ceinture, cet instrument +si merveilleux, ne doit, a notre avis, etre considere que comme un moyen +therapeutique d'attente. Ce qu'il faut, c'est regenerer la malade et lui +permettre de se passer de ceinture. + +On y parvient, sauf quand la decheance est trop avancee, par une bonne +hygiene generale, s'adaptant aux indications fournies par chaque +individu. Chez les unes, la ptose guerira par l'exercice, chez les +autres par le repos, chez les unes par une saison a Vichy, chez les +autres par un regime restreint, chez toutes par la reconstitution du +systeme nerveux, qui toujours laisse a desirer. + +La ceinture abdominale, pour en revenir a elle, ne sera employee que le +moins de temps possible. Chez les femmes non surmenees musculairement, +on se trouvera bien de tonifier la sangle abdominale naturelle, soit +par les exercices de plancher de la gymnastique suedoise, soit par la +pratique du chant, intelligemment comprise, telle que l'enseignent les +Italiens. Nul doute que, en utilisant la pression abdominale pour la +pulsion de l'air, on ne fasse a la fois de la bonne therapeutique +abdominale et de l'excellent travail au point de vue du chant. Tous les +chanteurs et meme toutes les chanteuses dignes de ce nom ont une force +extraordinaire des muscles droits anterieurs; en se contractant, ils +repoussent la main qui les comprime[10]. + +[Note 10: Il serait interessant d'inventer un dynamometre special +pour mesurer la force de ces muscles chez tous les malades. Ce +dynamometre donnerait des indications tres interessantes sur la valeur +biologique, car on peut dire que, tant vaut la pression abdominale, tant +vaut l'individu.] + +On voit combien nous sommes eloignes de l'opinion qui attribue a +la ptose abdominale toutes les miseres des dyspeptiques, des +neurastheniques, des malades qui souffrent de l'intestin, etc. Une femme +a de la ptose et mille miseres variees: une ceinture fait disparaitre +presque toutes ces miseres, c'est donc, conclut-on que la ptose etait +l'unique cause? Mais non; c'est toujours la theorie du moindre effort +appliquee au raisonnement humain. La verite est que la ptose est +symptomatique, que la ceinture ne guerit pas la malade, ne fait que la +soulager d'une partie de ses miseres, et qu'il faut deja etre malade +pour devenir ptosique,--en dehors, bien entendu, des cas ou la +contention abdominale insuffisante serait due a une eventration. + +La ptose peut d'ailleurs n'etre que passagere. Il existe meme des ptoses +qu'on pourrait appeler aigues, si l'on nous permettait cette expression. +Nous voulons parler de celles qui surviennent brusquement, dans le +cours d'une bonne sante, a la suite d'un coup de froid, d'une emotion +violente, d'une indigestion, d'un empoisonnement, d'une purgation. D'un +jour a l'autre, on voit le ventre s'effondrer, se vider, perdre son +elasticite, sa souplesse, donner la sensation d'un amas pateux, d'un +chiffon mouille: et l'exploration ne permet plus alors de noter ni +le caecum, ni le colon. On percoit, dans la fosse iliaque, un +gargouillement dont l'on enseigne a tort qu'il appartient en propre a la +fievre typhoide: on ne le rencontre dans la fievre typhoide que parce +qu'on l'y cherche. + +Cet effondrement abdominal s'observe en outre, dans presque toutes les +"maladies" aigues. Il est toujours l'indice d'une sideration du systeme +nerveux abdominal; et, comme le systeme nerveux abdominal n'est pas +sans avoir des relations intimes avec le systeme nerveux central, +l'effondrement en question est toujours l'indice d'un etat de "maladie" +assez grave. Mais il peut n'etre que passager, durer quinze jours, trois +semaines; d'autres fois, il dure deux a trois mois, dans certains etats +subaigus; puis, peu a peu, on voit le ventre se ressaisir, reprendre sa +forme, son elasticite, renaitre: c'est le commencement de la guerison. + +En meme temps que le ventre s'effondre et que survient la ptose +aigue, la sonorite abdominale subit des modifications extremement +interessantes. Le son devient uniforme, tandis que, a l'etat normal, +ou des que le ventre se ressaisit, la percussion donne des notes +differentes dans les deux fosses iliaques et sur la ligne mediane. Le +plus souvent, c'est l'octave qu'on observe entre le cote droit et le +gauche (octave superieure au cote droit).[11] + +[Note 11: Cette exploration abdominale par la vue, le toucher, et +la percussion, donne les renseignements les plus precieux sur la valeur +digestive de chacun, et des indications tres nettes sur le regime +alimentaire qu'il convient d'imposer: regime qui doit varier, +evidemment, d'un jour a l'autre, comme varient l'aspect du ventre et les +sensations que donnent la palpation et la percussion. Ce sera la +gloire du Dr Sigaud d'avoir su lire dans l'abdomen, et d'avoir essaye +d'apprendre cette lecture a ses contemporains. Mais, il ne faut pas se +le dissimuler, l'exploration abdominale est chose tres difficile; je la +pratique depuis dix ans que j'ai la bonne fortune d'etre en relations +scientifiques avec le Dr Sigaud, et je vois mieux, de jour en jour, la +difficulte de cette etude, en meme temps que j'en apprecie mieux toute +l'importance. + +Laissons d'ailleurs la parole a MM. Sigaud et Vincent, qui resument +ainsi les donnees de l'exploration abdominale: "Nous ne saurions trop +affirmer que l'exploration methodique de l'appareil digestif est, pour +le biologiste, une source de faits inepuisable. Quelle variete de +renseignements, quelle precision dans l'observation, ne devons-nous pas +attendre d'un procede a la perfection duquel nous voyons concourir les +donnees fournies, presque simultanement, par l'ouie, la vue, le toucher? +Ajouterons-nous que, en raison de la nature speciale cavitaire de son +tissu, le tube digestif se modifie dans sa forme, dans sa densite, +dans sa consistance, sous les influences les plus legeres et les +plus fugitives? Alors que, chez un malade, nous ne trouvons aucune +modification du cote des appareils circulatoire, pulmonaire, nerveux ou +renal, nous constatons toujours des signes positifs du cote de la sphere +gastro-intestinale. Les oscillations vitales que les autres appareils +organiques sont impuissants a objectiver, le tube digestif les +enregistre avec une fidelite remarquable et une variete de nuances que +l'on n'a point soupconnee jusqu'ici. Et toutes les modifications de +forme et de volume, d'elasticite et de resistance du tissu abdominal, +toutes les variations de sonorite des membranes digestives, ne sauraient +etre considerees comme des faits de valeur mediocre inutilisable. Elles +portent en elles-memes un double enseignement: elles traduisent, d'une +part, les diverses modalites fonctionnelles du tube digestif, d'autre +part, en vertu d'une loi sur laquelle nous allons revenir, l'orientation +generale des reactions de l'organisme correspond a ces modalites +digestives." (_Memoire_ lu a la Societe de Medecine de Gand, 4 avril +1905.) + +Les interessantes etudes de MM. Sigaud et Vincent auraient encore a +etre completees par l'etude de l'auscultation abdominale; c'est la un +chapitre de semeiologie qui est tout entier a faire, et que je ne puis +qu'indiquer aux travailleurs de l'avenir. Munis d'un bon stethoscope, +ils trouveront dans l'auscultation abdominale des renseignements d'une +valeur insoupconnee jusqu'a ce jour.] + +Pour en revenir aux ptosiques, une bonne sangle leur rend un service +momentane qui n'est pas a dedaigner. Elle les soulage: mais ce qui les +guerit, quand il leur reste encore assez d'energie vitale, c'est un +regime approprie, et du repos ou un exercice gradue, suivant les cas. Le +regime devra etre celui qui donne le moins a travailler a l'estomac et +a l'intestin sideres; il devra donc etre liquide ou semi-liquide. Les +prises alimentaires devront etre frequentes,--tres frequentes, dans +l'etat aigu. Quant au repos, il s'impose; les malades, d'ailleurs, en +eprouvent le besoin, et c'est dans ce cas qu'on peut dire que le lit est +le meilleur des agents therapeutiques. Quand le ventre commence a se +ressaisir, le regime devra etre plus substantiel: potages epais, purees +legeres prises toutes les trois heures en moyenne. Puis, quand il a fait +un nouveau progres, alimentation plus dense et moins frequente (six +repas en vingt-quatre heures, dont un dans le courant de la nuit: purees +epaisses, macaroni, riz, poisson, oeufs). Quand il est redevenu presque +normal, quatre repas par jour, assez copieux, presque egaux, dont un +avec viande non saignante. Enfin, quand l'orage est passe, quand le +ventre a retrouve sa souplesse, son elasticite et sa tension, alors +seulement il faut arriver aux trois repas: celui du matin, qui doit etre +assez copieux (cafe noir, oeuf ou viande froide); celui de midi, compose +en general de trois articles: 1 deg. macaroni, ou puree, ou pommes de terre +en robe de chambre; 2 deg. viande non saignante; 3 deg. fromage, peu de pain, +pas encore de vin, un verre de liquide a la fin du repas; enfin le repas +du soir, plus leger, comprenant aussi trois articles: 1 deg. potage epais; +2 deg. oeufs ou poisson; 3 deg. fruits cuits. + +Telles sont les grandes lignes de la dietetique des etats aigus ou +subaigus. En meme temps, avons-nous dit, le repos s'impose: dans l'etat +aigu un repos absolu au lit; plus tard, deux heures de lever sur une +chaise longue, entre les repas. Il faut faire longtemps manger les +malades au lit; puis, jusqu'a guerison complete, repos horizontal apres +les repas; et toujours beaucoup de sommeil, meme diurne, le sommeil +diurne etant le meilleur agent provocateur du sommeil nocturne, a +l'inverse de ce que l'on croit ordinairement. + +On comprend combien, dans cet etat d'equilibre instable, une violente +perturbation, produite soit par une purgation, soit par un vomitif, soit +par une alimentation trop hative, peut etre defavorable au malade. + + + +CHAPITRE IV + +PSYCHOTHERAPIE + + + +Nous avons, maintenant, suffisamment indique, les causes diverses qui +produisent la "maladie". Mais cette etude meme n'a fait encore que mieux +nous montrer le role preponderant que joue, dans l'origine comme dans +l'evolution de la "maladie", l'ebranlement du systeme nerveux. Et de la +resulte l'importance, egalement preponderante, d'une medication +destinee a remonter le systeme nerveux: medication dont un des elements +essentiels est cette "psychotherapie" qui, depuis quelque temps, a +commence a preoccuper vivement le monde medical, sans qu'on soit encore +parvenu a en fixer exactement le domaine et l'application. + +A en croire un certain nombre de nos confreres, francais et surtout +etrangers, le psychotherapie serait simplement destinee a remplacer +toute therapeutique. L'imagination, d'apres ces savants, jouerait dans +la production et le developpement des "maladies" un role si enorme, +qu'il suffirait de decouvrir, dans chaque cas, le moyen de persuader aux +malades qu'ils se portent bien, pour leur rendre aussitot la sante. La +psychotherapie consisterait donc a etudier, a ce point de vue, l'etat +d'esprit de chaque malade, de facon a pouvoir suffisamment s'emparer de +sa confiance pour lui ordonner de se croire gueri. Mais les plus recents +defenseurs de cette doctrine avouent eux-memes que les moyens de +persuasion sont, jusqu'ici, tres difficiles a trouver; et je dois dire, +quant a moi, qu'une conception aussi simpliste de la therapeutique me +parait, jusqu'a nouvel ordre, quelque peu fantaisiste. + +Oui certes, la preoccupation de l'etat d'esprit des malades, et de ce +qu'on pourrait appeler la cure morale, doit tenir plus de place qu'elle +n'en tenait, hier encore, dans la medecine officielle. Mais j'estime +que la psychotherapie peut faire mieux que d'imposer aux malades +l'illusion,--toujours bien breve et bien fragile,--de se bien porter: +elle peut devenir un des agents les plus actifs et les plus precieux de +la guerison. + +Etant donnee l'idee que nous nous faisons de l'origine nerveuse de +la "maladie", voici, a notre avis, la meilleure definition de la +psychotherapie: "C'est l'ensemble des moyens d'ordre psychique par +lesquels on ameliore ou on reconstitue le capital nerveux." Son action +s'etend: 1 deg. a toutes les deviations mentales; 2 deg. a un grand nombre de +troubles somatiques, tels que la constipation, l'insomnie, l'anorexie, +etc., l'incontinence d'urine, etc. + +Quant a ses moyens d'action, ils peuvent, pour la facilite de l'etude, +etre divises en deux grandes categories: + +1 deg. Moyens par lesquels on diminue les depenses; + +2 deg. Moyens par lesquels on augmente les recettes. + + +I + +MOYENS PAR LESQUELS ON DIMINUE LES DEPENSES + + +Il est une foule de malades qui gaspillent leur influx nerveux sans le +savoir; il faut leur apprendre a l'economiser, leur demontrer combien +est fatigante, pour le systeme nerveux, l'hesitation perpetuelle, +leur enseigner l'utilite qu'il y a a savoir prendre un parti dans +les moindres circonstances de la vie. Il vaut mieux prendre un parti +mediocre immediat qu'un parti plus sage apres hesitation. Or, pour +savoir vite prendre parti et s'epargner la peine de remettre en +discussion tous les motifs et mobiles qui doivent determiner l'acte a +accomplir, il y a un procede tres recommandable, qui consiste simplement +a adopter des principes, et a se dire: "Dans telle circonstance, je +ferai ceci, dans telle autre je ferai cela"; et puis, une fois le +principe adopte, a y rester fidele,--sans cependant en devenir esclave. +Car il ne faut pas que l'entetement remplace l'hesitation, que l'ocean +devienne terre ferme. Un petit moyen pratique a recommander aux +hesitants, c'est de fixer, sur un agenda, tout ce qu'ils doivent faire +dans la journee et les jours suivants, puis, une fois la chose ecrite, +d'executer ponctuellement ce qui aura ete arrete. La volonte parvient +ainsi, peu a peu, a se discipliner, en meme temps qu'on s'evite des +pertes considerables d'influx nerveux. + +D'une facon generale, il faut inspirer aux malades le respect du temps, +leur faire comprendre que le temps, c'est l'etoffe dont la vie est +faite, et qu'il n'est pas permis d'en gaspiller une parcelle: que c'est +par le respect du temps qu'on trouve le moyen de faire une foule de +choses utiles avec un minimum de depense. S'ils parviennent a comprendre +cette verite, ils trouveront eux-memes, peu a peu, un _modus vivendi_, +qui, sans qu'ils s'en doutent, leur fera faire des economies de depense +nerveuse. Recommander aux malades de prendre des habitudes _d'ordre_, de +tout regler dans leur vie,--les heures du lever, du coucher, des repas, +etc.,--de donner a chaque chose, a chaque preoccupation, la place et +l'importance qui lui conviennent, est encore un moyen de leur +epargner les depenses nerveuses inutiles, et de faire de l'excellente +psychotherapie. + +Appliquons ces idees generales a un cas particulier. Voici une jeune +fille atteinte de ce qu'on appelle la "folie du doute"; des son lever, +elle ne saura quelle robe mettre, elle en essaiera trois ou quatre, et +finira par reprendre la premiere; elle passera deux heures a faire sa +toilette, ne sachant si elle doit commencer par se coiffer ou par se +laver les mains; et toute sa journee se passera ainsi dans un etat vague +d'anxiete. Le soir, la situation est plus penible encore: la malade ne +parvient pas a se coucher, elle met deux heures pour se deshabiller, +s'interrompant a tout instant pour confier a un petit cahier une foule +d'idees qui ont torture son cerveau et qui n'ont pas pu prendre corps. +On dirait qu'elle cherche a les fixer en les ecrivant. J'ai chez moi +plusieurs collections de petits registres qui sont tous inspires par +ce meme esprit. Or, cette agitation sterile, continue, occasionne une +depense cerebrale enorme. Si l'on veut bien etudier une malade de ce +genre, on verra qu'elle n'est pas malade que de la tete, mais que tout +est malade chez elle. Elle digere mal, elle est amaigrie, elle a +des urines rares et chargees alternant avec des urines claires et +abondantes. Elle est mal reglee, etc. + +Il lui faut donc, avant tout, un traitement general; dont nous +indiquerons plus tard les grandes lignes, mais il lui faut aussi un +traitement psychotherapique.--Et lequel? La premiere chose est de lui +dire combien cette maniere de faire est ridicule: cela, on n'aura pas de +peine a le lui faire admettre, elle le sait tres bien; le preuve, +c'est qu'elle cache son infirmite avec le plus grand soin a tout son +entourage. Puis il faut lui expliquer comment cette depense nerveuse, +si sterile, la fatigue, et entretient ou cause sa "maladie" physique. +Enfin, d'accord avec elle, il faut lui tracer un plan de vie tel qu'au +lieu de gaspiller ses forces elle les concentre, pour les diriger dans +un sens determine. A l'une, on fera apprendre une langue etrangere, a +l'autre on proposera une autre occupation, non moins precise. Le +medecin s'inspirera d'une foule de considerations d'ordre secondaire; +l'essentiel est qu'il atteigne son but, qui est de discipliner la +volonte et d'eviter a la malade les pertes nerveuses, par une bonne +orientation de son activite. Nous avons pris la, a dessein, un cas des +plus difficiles a guerir: et cependant nous affirmons que la guerison +y est possible, quand, a la psychotherapie, on joint un traitement +somatique convenable et suffisamment prolonge. + +Dans la manie aigue, ou certaines phases de la paralysie generale, dans +tous les cas de delire aigu occasionnes par les "maladies" infectieuses, +l'influx nerveux subit des depenses colossales; les fuites se font de +toutes parts. La pensee est si rapide, chez le maniaque, que l'alieniste +experimente ne parvient pas a la suivre. Les associations d'idees se +font avec une telle rapidite que le malade n'a pas le temps de les +exprimer, et, quelle que soit sa volubilite, sa langue n'a pas un debit +egal a celui de son cerveau. La psychotherapie peut-elle etre utile a +des malades de ce genre? Oui, mais, a vrai dire, son role est alors +negatif; il faut savoir ce qu'il ne faut pas faire; il faut ne pas +s'acharner a discuter avec le malade, a rectifier ses appreciations; il +faut, en un mot, laisser passer l'orage, et se borner a eviter au malade +toute cause d'excitation prochaine ou eloignee. Il faut se rappeler, +surtout, qu'une fois l'orage passe, on aura longtemps encore a user +d'extremes precautions, et a menager le cerveau fragile. + +Lorsque la fuite nerveuse, au lieu d'etre disseminee, est limitee a un +point fixe, la psychotherapie intervient d'une facon plus active. Voici +un homme en proie a une obsession: une idee a envahi son cerveau, il y +pense nuit et jour, en perd le boire et le manger. Toutes ses pensees +ont pour pivot l'idee maitresse, il en parle a tous ceux qu'il estime +pouvoir le comprendre, il demande conseil, s'agite en vain, et, ne +trouvant pas de solution, il s'epuise. Faut-il, dans ce cas, essayer de +boucher la fuite, dire au malade qu'il ne doit pas penser a ce qui +le preoccupe? Mais c'est lui demander l'impossible, et le torturer +inutilement. Il faut, au moins une fois, lui laisser exposer, avec les +plus amples details, les causes de sa souffrance morale; mais, ceci +fait, pour acquerir sa confiance, il ne faut presque plus lui permettre +d'en parler, et, en echange, il faut lui trouver des derivatifs. De meme +que, dans une hemorragie pulmonaire, le medecin bien avise fait une +saignee generale, qui arrete l'hemorragie, de meme le psychotherapeute +ne doit, pour ainsi dire, pas lutter contre l'idee obsedante, mais faire +naitre des courants d'idees derivatifs; en d'autres termes, remplacer +une idee morbide par une serie d'idees saines. C'est la psychotherapie +_derivative_. + +Un autre moyen d'economiser les fuites nerveuses, moyen a employer dans +les cas exceptionnels, c'est de conseiller au malade l'acceptation du +fait acquis, en d'autres termes la resignation; c'est la psychotherapie +_sedative_. Que le malade accepte le fait accompli, qu'il cesse de se +cabrer contre les circonstances qui ont produit ou qui entretiennent +la "maladie", de se nourrir de son chagrin, de se rememorer les causes +morales qui l'ont amene; et il s'evitera une fatigue nerveuse enorme. +Cette passivite produira sur lui l'effet sedatif d'une sorte de sommeil +de la cellule nerveuse. + +Quand la resignation, au lieu d'etre pour ainsi dire passive, est un +acte volontaire en vertu duquel le patient accepte, en toute liberte, +sans restrictions, sans protestations, ses miseres, pour les offrir +dans une intention quelconque, elle devient tout le contraire de la +passivite, et deja elle rentre dans la deuxieme categorie des moyens +psychotherapiques. L'etude de cette resignation active va donc nous +servir de transition toute naturelle. + +La resignation ainsi comprise est un acte. Repeter plusieurs fois par +jour qu'on se resigne, c'est faire, plusieurs fois par jour, acte de +volonte; et encourager le malade a accomplir cet acte de volonte, c'est +faire de l'excellente psychotherapie _reconstituante_. Malheureusement, +cette resignation active est a la portee de peu d'inities. Elle suppose +toute une doctrine philosophique: la doctrine de la solidarite humaine, +de la reversibilite des merites et des souffrances, en un mot la +doctrine du renoncement; et peu de malades la connaissent. Aussi est-ce +a titre exceptionnel que les ressources de la resignation active peuvent +etre employees. + +Mais, dira-t-on, quel peut etre le role du medecin en face d'un malade +qui va jusqu'a voir dans la souffrance un bienfait? On croirait, _a +priori_, que le medecin n'a qu'a disparaitre; en fait, il n'en est rien. +Le medecin doit rester a son poste; et tout en encourageant le malade +dans cette voie, en fortifiant sa volonte, il doit l'exhorter a ne pas +negliger les moyens therapeutiques que reclame son etat. Car enfin le +resigne actif ne commet pas une erreur de logique en desirant guerir +et en acceptant les soins medicaux. S'il fait bien de se resigner a la +souffrance lorsque celle-ci est inevitable, il est tenu, au contraire, +de se resigner aussi a ce que veut pour lui la nature, c'est-a-dire a ne +rien omettre pour reconquerir, avec la sante, la possibilite d'une vie +plus active et plus utile. Ajoutons d'ailleurs que, en fait, le resigne +actif est d'ordinaire le plus obeissant, le plus stable des malades, le +plus reconnaissant pour les soins medicaux qui lui sont donnes; c'est le +malade de choix. + + +II + +MOYENS PAR LESQUELS ON AUGMENTE LES RECETTES + + +La deuxieme categorie des moyens psychotherapiques comprend, comme nous +l'avons dit, ceux qui ont pour but d'ameliorer la part subsistante du +capital nerveux. On peut parvenir a ce resultat de deux facons: + +1 deg. En dynamisant ce qui reste du capital nerveux par une savante +gymnastique de la volonte. (L'homme ne vaut que par sa volonte: donc +discipliner, fortifier, renforcer sa volonte, c'est lui rendre le plus +grand des services.) + +2 deg. En insufflant, pour ainsi dire, au malade un fluide nerveux etranger. + +Dans le premier cas, on fait appel au libre arbitre du malade. Celui-ci +devient le collaborateur du medecin, dont le role se borne a indiquer +les procedes de gymnastique de la volonte et a surveiller l'application. + +Dans le deuxieme cas, une volonte etrangere vient en aide a la volonte +defaillante, ou insuffisante, du patient. + +1 deg. _Gymnastique de la volonte_.--Il y a des procedes d'education de la +volonte,--cette faculte, comme la memoire, comme l'attention, etant +susceptible d'etre amelioree par une bonne gymnastique. Le principe +general, dans cette education, c'est de proceder lentement, de ne pas +demander au malade un effort qu'il serait incapable de fournir, mais de +lui demander, au debut, un tout petit effort, qui sera augmente tous +les jours. Ainsi nous invitons nos malades a faire trois fois, tous les +matins, trois mouvements determines des bras, puis six, puis douze, +puis d'en faire autant avec les membres inferieurs. En ordonnant ces +exercices, nous comptons bien moins sur l'action utile de la gymnastique +musculaire elle-meme que sur l'effort de volonte que nous obtenons du +malade, avec son libre consentement. Dans le meme esprit, nous envoyons +certains de nos malades faire une gymnastique speciale, tous les jours, +par tous les temps, a l'extremite de Paris, aussitot qu'ils peuvent +supporter la fatigue d'un deplacement quotidien. La, nous leur faisons +faire la course en flexion, exercice musculaire excellent, qui, bien +gradue d'apres des regles precises, regularise la circulation du sang, +les battements du coeur, augmente la vigueur de tous les muscles, en +particulier des muscles inspirateurs, et favorise, par consequent, +l'acte respiratoire. Grace a cette gymnastique, on arrive, au bout d'un +mois, a faire courir pendant vingt minutes des malades qui ne marchaient +pas, ou qui ne croyaient pas pouvoir marcher[12]. + +[Note 12: Ajoutons que cette course ne provoque jamais +d'essoufflement le principe de la methode etant, avant tout, d'eviter +l'essoufflement par une progression sage et bien reglee dans la longueur +et la rapidite du pas. La methode dont nous parlons a ete instituee par +notre regrette ami, le commandant de Raoul, qui avait fait des etudes +tres serieuses, theoriques au laboratoire de Marey et pratiques pendant +toute la duree de sa carriere militaire. Ce n'est pas le lieu de parler +avec detail de cette methode d'entrainement; disons seulement qu'on ne +se fait pas une idee, dans le monde des gymnasiarques, de la lenteur +dans la progression a imposer au coureur. Ainsi la vitesse du pas +gymnastique de l'armee ne doit etre atteinte, chez l'homme meme bien +portant, qu'apres quinze minutes de course progressivement plus rapide. +C'est comme cela que l'on arrive a obtenir le rendement maximum, et que +le pas gymnastique peut etre prolonge tres longtemps sans fatigue. +De meme, avant d'arriver a la vitesse de six kilometres a l'heure, +c'est-a-dire au pas d'un homme qui marche vite, il faut cinq minutes +de course en progression. Si, a cette prudence dans la progression, on +joint le soin de faire respirer le malade en temps utile, et de lui +apprendre a respirer, on lui evite l'essoufflement. Mais si le coureur +n'est pas essouffle, par contre il est envahi, au bout de vingt a trente +minutes, d'une transpiration enorme, telle que la course en flexion a +pour complement indispensable, soit une friction seche avec changement +de linge, soit, mieux encore, une douche tiede. Cette necessite de la +douche finale limite beaucoup l'emploi de la course en flexion, et, +par parenthese, l'interdit a l'armee, pour laquelle, dans l'esprit du +commandant de Raoul, elle semblait surtout indiquee. Nos malades, au +contraire, trouvent toute facilite pour prendre la douche terminale, +puisque la course a lieu dans le jardin attenant a la maison +d'hydrotherapie d'Auteuil, qui est gracieusement mis a notre disposition +par le Dr Oberthur, directeur de l'etablissement. + +Nul doute que cet exercice musculaire tres gradue, sous la direction de +moniteurs competents, que l'exercice pris au grand air, dans la matinee, +ne soient des facteurs importants dans l'excellent resultat total que +j'obtiens de ce que j'ai appele la _dromotherapie_; mais j'estime qu'une +grande part du resultat utile revient a cette gymnastique de la volonte +que le malade fait, pour ainsi dire, sans s'en douter. Il assiste tous +les jours a ses progres, il eprouve un vague sentiment de contentement +a la pensee qu'il a vaincu, tous les jours, une difficulte nouvelle. +Dut-on m'accuser de paradoxe, je dirai que, en imposant a un malade la +course en flexion, fait-on surtout de la psychotherapie: psychotherapie +par exercice de la volonte, et aussi psychotherapie derivative, +puisqu'on les distrait en leur procurant un exercice qui devient +vraiment une recreation, apres les trois ou quatre premiers jours.] + +Le Dr Lagrange a tres justement insiste sur l'utilite de l'attrait dans +l'exercice physique. Or cet attrait manque absolument dans l'exercice de +la _gymnastique respiratoire_. Cet exercice est souverainement ennuyeux, +et c'est chose rare que nos malades les plus obeissants le continuent +regulierement plus de deux mois; mais c'est precisement pourquoi il est, +pour le psychotherapeute, un agent de premier ordre, puisqu'il exige un +effort enorme de volonte. Aussi, a ce titre meme, ne saurions-nous trop +le recommander. En outre, il produit les effets les plus favorables sur +la circulation et la nutrition; c'est le seul moyen que je connaisse +de faire disparaitre ces rougeurs emotives, si desagreables a certains +neurastheniques des deux sexes, et qui ne s'observent pas seulement chez +les timides, car les personnes hardies et decidees leur payent aussi +leur tribut. Quand cette infirmite arrive a provoquer l'obsession de la +rougeur, la peur de rougir rend la vie sociale insupportable, et merite +l'attention du clinicien, d'ailleurs desarme s'il n'emploie que les +moyens classiques. Or, si l'on etudie de pres ce symptome, on voit qu'il +s'accompagne, presque toujours, d'une perturbation respiratoire, et +quelquefois de sensations precordiales; et c'est, sans doute, parce que +l'exercice en question regularise la respiration, qu'il est le meilleur +traitement de la rougeur emotive. En tout cas, le fait est certain, +je l'ai plusieurs fois observe. Mais comme ces exercices sont, je le +repete, extremement desagreables, il faut savoir les graduer de facon +a ce que le patient ait au moins le plaisir d'assister a ses propres +progres. On arrive ainsi, peu a peu, a faire faire au malade des +mouvements de respiration profonde pendant dix minutes, matin et +soir. On ne saurait croire l'effet utile, a divers titres, de cette +gymnastique methodique, telle que les Suedois l'enseignent, c'est-a-dire +faite d'apres les vrais principes de la physiologie; tandis que, quand +elle est enseignee, ce qui arrive trop souvent, par des instructeurs mal +instruits, elle trouble les phenomenes de la circulation, et peut meme +amener du vertige et de la syncope. C'est donc un moyen puissant, +mais qu'il faut savoir manier, comme toutes les autres armes de la +therapeutique. Il existe, dans tous les Instituts Zander, un appareil +qui fait faire automatiquement d'excellente gymnastique respiratoire. +Aux malades qui n'ont pas l'energie de la faire simplement dans leur +chambre sans le moindre appareil, nous conseillerons les instituts +mecanotherapiques. + +On peut exercer la volonte du malade, et, par consequent, la fortifier, +par mille autres moyens, qui seront inspires par les diverses conditions +de milieu, d'aptitudes, etc. Mais, autant que possible, il faut faire +faire au malade un travail utile, et dont il puisse facilement mesurer +les progres, et surtout un travail qui ne demande pas une depense, soit +cerebrale ou musculaire, excessive: car alors on perdrait d'un cote +ce qu'on gagne d'un autre. Il faut, enfin, se rappeler que le role du +psychotherapeute doit prendre fin a un moment donne, quand le malade a +reconquis une puissance suffisante pour pouvoir voler de ses propres +ailes. On doit alors l'abandonner a lui-meme, mais non pas brusquement: +il faut, si l'on nous permet cette comparaison, que le medecin imite +le professeur de bicyclette, qui soutient pendant un certain temps son +eleve, puis l'abandonne momentanement, sans qu'il s'en doute; l'eleve +confiant continue a pedaler, se croyant soutenu, jusqu'au moment ou il +est assez sur de lui-meme pour aller tout seul. Si le professeur le +soutenait indefiniment, l'eleve ne ferait pas de progres. + +2 deg. _Moyens d'augmenter artificiellement le capital nerveux +insuffisant_.--Dans les cas ou la volonte est tellement defaillante que +l'on ne saurait faire aucun fonds sur elle, le medecin peut essayer de +fournir a son malade un apport etranger d'influx nerveux: il y arrive +par le procede de l'hypnose. Rien ne m'otera la conviction que, dans +l'hypnose, il y a une "influence" de l'hypnotiseur sur son sujet, +"influence" etant compris dans son sens etymologique (_fluere_, couler). +L'hypnotiseur envoie de l'influx nerveux, il donne quelque chose de +lui-meme; il a une action personnelle; et les medecins qui pretendent +le contraire, qui disent que les passes peuvent etre remplacees par le +braidisme, par la fixation d'un objet brillant, immobile comme une boule +ou mobile comme un miroir a alouettes, ne me paraissent pas etre dans la +verite. + +L'hypnotisme peut rendre de grands services dans les cas les plus +varies; non seulement il peut rectifier des idees erronees, faire +disparaitre les mauvaises habitudes, les crises nerveuses, etc.: il agit +encore pour ramener chez le malade la quietude de l'esprit, la confiance +en soi-meme. + +Il modifie aussi les fonctions organiques. Rien n'est, en effet, plus +facile, chez un sujet hypnotisable, et qui est bien en main, que de +faire disparaitre des troubles dyspeptiques, nevralgiques, d'arreter des +vomissements, des metrorragies, de faire revenir les regles, le sommeil +naturel, de regulariser les selles, etc. + +Le malheur est que tous les sujets ne sont pas susceptibles de subir +l'influence hypnotique, et que, precisement, ceux qui en auraient le +plus besoin se trouvent etre refractaires; ainsi les alienes, les +hallucines, les grandes hysteriques, les malades atteints de delire +systematise, ne sont presque jamais hypnotisables. L'hypnose est +d'autant plus difficile a obtenir qu'elle serait plus utile. Ainsi, +chez les alienes, nous avons vu notre excellent maitre le Dr A. Voisin +s'acharner pendant des heures entieres sans obtenir le moindre effet; +mais aussi quel triomphe quand, d'aventure, il reussissait! Nous +connaissons pour notre part de grands nerveux qui, tres desireux de +pouvoir etre endormis, sont alles, sur notre conseil, consulter tels ou +tels confreres renommes pour leur habilete ou leur connaissance speciale +de l'hypnotisme, et toujours avec un insucces complet. + +C'est la une premiere raison qui restreint grandement l'emploi de +l'hypnose. Une deuxieme raison qui doit le limiter, c'est que, quand +on emploie l'hypnotisme, on risque de se discrediter, dans l'esprit du +malade, si on ne reussit pas du premier coup, et alors on le prive du +secours qu'on aurait pu lui donner si on n'avait pas, par une fausse +manoeuvre, perdu irremediablement sa confiance. Mais il existe des +procedes permettant de savoir si oui ou non le malade est hypnotisable, +de facon qu'on puisse ne marcher qu'a coup sur, et laisser de cote, sans +en avoir l'air, les sujets non facilement hypnotisables. + +Un autre motif encore restreint l'emploi de l'hypnose: c'est que +celle-ci, quand elle reussit, risque de devenir un moyen therapeutique +trop actif. Meme avec la plus grande prudence, on ne parvient pas +toujours a en graduer les effets, et le medecin s'empare souvent par +trop de l'esprit du malade, au point que ce dernier ne peut plus rien +faire sans son conseil. + +J'ai connu un ingenieur des chemins de fer, renomme pour sa severite a +l'egard des inferieurs, et nevropathe de grande marque. Son medecin crut +bien faire en le traitant par l'hypnose; et il se trouva, par hasard, +que c'etait un sujet de premier ordre. Un jour, pendant le sommeil +hypnotique, le medecin lui intima l'ordre d'avoir, a l'egard de ses +inferieurs, plus de bienveillance; et voici que, des le lendemain, les +procedes de cet homme a l'egard de ces inferieurs se firent tellement +bienveillants, affables, affectueux, qu'il devint la risee de ses +subordonnes eux-memes, et un sujet d'etonnement pour ses chefs. Il ne +parlait plus que de devoir social, d'altruisme, de solidarite humaine. +On le crut fou; il ne l'etait pas, mais il etait devenu tellement +different de lui-meme qu'il fallait aviser. Le medecin, averti de ce +changement a vue, s'efforca, en plusieurs conversations, de moderer le +zele charitable du neophyte; il n'y parvint pas. Le malade discutait +avec lui les theories socialistes, et serait devenu le pire des +utopistes. Il fallut une nouvelle seance d'hypnose pour attenuer, au +point voulu, les effets de la suggestion premiere. + +Pourquoi employer un moyen aussi actif quand on peut s'en passer? Autant +demander pourquoi l'ingenieur ne se sert pas de dynamite pour faire +sauter une motte de terre. Pourquoi mettre un mors arabe a un cheval qui +ne demande qu'a se laisser conduire? Reservons donc le mors arabe pour +les cas ou l'animal est indocile, indomptable, et retif! + +Ajoutons que, une fois produit l'effet a obtenir, le medecin doit cesser +de recourir a l'hypnose, sous peine de compromettre le resultat final. +Une fois le blesse remis en selle, on doit lui rendre la direction de +sa monture. Pour bien faire comprendre ma pensee, je prendrai la +comparaison suivante: l'hypnose est a la defaillance du systeme nerveux +ce que l'opotherapie thyroidienne est a l'insuffisance fonctionnelle +du corps thyroide, ce que l'opotherapie hepatique est a l'insuffisance +fonctionnelle du foie. Or, de meme que le medecin qui s'est servi +de foie de porc pour remettre en etat un hepatique, ne continue pas +indefiniment l'emploi du foie de porc, de meme le psychotherapeute doit +cesser l'emploi de l'hypnose des qu'il a obtenu le resultat voulu, +c'est-a-dire des qu'il a remis le malade en assez bon etat pour pouvoir +compter sur sa collaboration consciente, et lui demander un effort +personnel de gymnastique psychique; de sorte que quatre ou cinq seances +suffisent, dans la majorite des cas. + +Toutes ces considerations expliquent la rarete des cas ou l'hypnotisme +est a conseiller. Mais quant a dire, comme le font les adversaires +irreconciliables de la therapeutique par l'hypnose, que quelques seances +amenent, chez le malade, une perturbation d'esprit incurable, que +l'hypnotisme "dissocie la personnalite normale du sujet" (Grasset), +"aboutit a la ruine deplus en plus complete de ce moi qu'on voudrait +sauver" (Duprat), c'est tout simplement enoncer une erreur. L'hypnotisme +bien manie n'est pas si dangereux. Je n'ai vu qu'une fois, dans le +service de Charcot, l'hypnose amener chez un homme une violente attaque +d'hysterie. Et dire, avec certains scrupuleux, que les pratiques de +l'hypnotisme ont quelque chose de degradant pour la dignite humaine, +parce que le medecin qui impose sa volonte au malade porte atteinte au +dogme de la liberte, c'est enoncer une erreur non moins absolue, la +suggestion hypnotique n'etant pas autre chose que la suggestion a l'etat +de veille poussee a sa deuxieme puissance; a ce compte, on n'aurait +plus le droit de donner un conseil. Enfin, dire que les pratiques de +l'hypnose sont mal vues dans le monde, et discreditent le medecin, c'est +affirmer une verite, mais qui ne nous toucherait en rien, car le medecin +n'est responsable que devant sa conscience. Or, nous le repetons, sa +conscience peut lui permettre, accidentellement, l'emploi des procedes +hypnotiques, surtout s'il prend le soin de n'endormir les malades +qu'avec leur assentiment formel, et en presence d'un tiers representant +la famille. + +Ajoutons enfin que le medecin _seul_ doit avoir recours a ce procede +therapeutique; et que ce medecin doit agir uniquement pour le bien du +malade, sans la moindre preoccupation etrangere, voire meme sans aucune +preoccupation scientifique. + +_Conseils pratiques pour l'application des procedes +psychotherapiques._--Nous venons de passer en revue les moyens +psychotherapiques par lesquels on peut ameliorer le capital nerveux d'un +malade. Mais un apercu theorique ne suffirait pas au praticien voulant +employer la psychotherapie; il semble donc utile de le completer par des +considerations d'ordre tout a fait pratique, clinique, suggerees par une +experience personnelle. + +1 deg. Il est un principe qui domine tous les autres; c'est que, pour faire +de la bonne psychotherapie, il faut soigner le malade non seulement avec +toute son intelligence, mais surtout avec tout son coeur. Le medecin qui +ne ferait que de la psychologie, demontant curieusement piece a piece +tous les rouages du cerveau de son malade, pour chercher celui qui est +defectueux, sans se preoccuper avant tout d'etre utile, ne ferait pas de +bonne psychotherapie. Il lui faut etre bon mecanicien, bon psychologue, +c'est entendu; mais surtout il lui faut etre un homme charitable. Je +sais que le mot "charite" sonne mal aux oreilles, depuis qu'on ne parle +plus que d'altruisme, de solidarite, etc. Le mot "charite" pourra +disparaitre du dictionnaire, bien qu'il exprime autre chose que ses +soi-disant synonymes; mais la charite restera toujours au fond du coeur +de l'homme, et sera, comme par le passe, l'inspiratrice des actions +genereuses et veritablement utiles. + +2 deg. Encore n'est-ce pas assez que le medecin aime son malade. S'il veut +avoir sur lui une autorite morale effective, il faut en outre qu'il ne +soit pas presse: non seulement qu'il ne le paraisse pas, mais qu'il +ne le soit pas en realite. Savoir se donner tout entier a l'affaire +presente est la premiere condition du succes, en psychotherapie. Il faut +que, des la premiere entrevue, s'etablisse entre le malade et le medecin +un courant de sympathie; or ce courant ne peut s'etablir que si le +malade sent que le medecin s'interesse profondement a lui, et ne lui +menage pas son temps. La premiere consultation, surtout, doit pouvoir +durer tout le temps necessaire: mieux vaudrait la remettre a huitaine +que de l'ebaucher si le temps materiel fait defaut. + +3 deg. Il faut encore que le medecin sache ecouter, c'est-a-dire laisser +parler le malade aussi longtemps qu'il le desire, surtout pendant les +premieres consultations. Quelle que soit la prolixite, la volubilite +d'un malade, il y a toujours interet a l'ecouter, parce qu'on apprend +toujours quelque detail dont on pourra tirer profit: si l'on agit de +cette facon, le malade, par une sorte de discretion inconsciente, +arrive, apres quelques entrevues, a ne plus abuser de la patience de +son auditeur, et se contente de repondre aux quelques questions bien +precises qu'il lui pose. + +Une fois que le medecin aura ainsi pris position, les conseils qu'il +donnera, non seulement sur l'hygiene mentale, mais sur l'hygiene +alimentaire, musculaire, auront toutes chances d'etre suivis; et ainsi +tout concourra a la guerison ou a l'amelioration cherchee. + +4 deg. Un autre principe, c'est de dire au malade la verite dans la mesure +du possible. Evidemment, s'il y a une lesion organique incurable, +le medecin doit avoir la discretion de se taire, sauf dans les cas +exceptionnels ou le malade a des motifs serieux pour savoir la verite +entiere. Mais le plus souvent il faut dire la verite au malade, lui dire +tres franchement l'idee que l'on se fait de son etat, la duree probable +du traitement, etc. Si, cependant, le traitement doit demander des +annees, comme il arrive trop souvent chez les malades a capital +restreint, mieux vaut rester dans le vague, et dire: "Le traitement sera +long, un peu penible, mais la guerison est assuree." Il faut encore, +des les premieres entrevues, avertir le malade des rechutes possibles, +probables, ou certaines: si c'est une femme, la prevenir que, dans les +douze jours qui precederont l'epoque menstruelle, elle aura fatalement, +durant quelques mois, une reapparition de toutes ses miseres, mais a un +degre de moins en moins marque; dans tous les cas, avertir le patient, +s'il s'agit d'un etat grave, que, tous les deux jours, il risque d'avoir +une legere aggravation, puis, quand son etat s'ameliorera, tous les +trois jours, puis tous les huit jours, et ce, en dehors de toute cause +appreciable, par le seul fait de cette tendance qu'a le systeme nerveux +a protester d'une facon intermittente. Mais il faut, en outre, l'avertir +que toute emotion violente, et surtout que toute infraction au regime +alimentaire, musculaire, cerebral, qui lui a ete ou qui va lui etre +prescrit, se soldera inevitablement par une rechute plus ou moins grave, +suivant la gravite de l'infraction,--une rechute qui, chose curieuse, +ne se manifestera que le lendemain ou le surlendemain de l'ecart +commis;--l'avertir enfin qu'une affection accidentelle, la grippe en +particulier, fera faire un pas en arriere d'autant plus grand qu'elle +aura ete plus grave, et soignee plus tardivement; donner, par +consequent, au malade des conseils preventifs, pour qu'il se mette, dans +la mesure du possible, a l'abri des affections intercurrentes, et lui +recommander de demander ou de prendre des soins immediats, en lui +faisant bien remarquer que les affections accidentelles ne sont graves, +en general, que lorsqu'elles ne sont pas bien soignees des leur debut. + +5 deg. Le medecin doit eviter d'imposer au malade des prescriptions qui lui +seraient plus penibles que les malaises dont il se plaint. Il doit meme +eviter, en general, de multiplier ses prescriptions, sans quoi il risque +de decourager le patient, ou, ce qui est pire encore, de le rendre +egoiste et hypocondriaque, et d'entretenir sa "maladie" par le soin +meme apporte a la combattre. Aussi bien la therapeutique est-elle, en +general, plus simple qu'on ne croit, et les questions de regime, en +particulier, sont presque toujours faciles a resoudre. + +Ce dont il faut surtout tenir compte, avant de formuler une +prescription, c'est de la mesure ou il sera possible et facile, au +malade, de l'appliquer. Pour ma part, je n'arrete jamais un programme +de vie sans l'avoir discute, point par point, avec le malade, et, si +possible, avec l'un des membres de sa famille. Je donne alors au malade +une feuille ou est marquee la ligne de conduite a suivre depuis l'heure +du reveil jusqu'a l'heure du coucher, et ou, aux heures prescrites, sont +indiques les menus des repas, voire meme les livres a lire. J'ai soin, +en outre, d'indiquer que "tout ce qui n'est pas permis est defendu", en +laissant entendre au patient que, dans un avenir plus ou moins rapproche +"tout ce qui ne sera pas defendu sera permis". Le malade, pourvu de +cette feuille directrice, est averti qu'il doit s'en rapprocher le plus +possible, mais sans en devenir l'esclave. + +On peut dire, en principe, qu'un traitement efficace de la "maladie", +si grave qu'elle soit, est toujours praticable, quelles que soient +les conditions de la vie sociale du malade. Mais il est des cas ou ce +traitement doit etre simplifie au maximum: par exemple, chez une mere +de famille ayant des occupations multiples de toutes sortes. Il serait +souverainement absurde de proposer a cette malade un regime ou des soins +personnels qui l'empecheraient d'accomplir ses devoirs de tous les +instants; on doit se borner, alors, aux prescriptions les plus +importantes, en faisant comprendre a la malade que l'on ferait mieux +si les circonstances de sa vie n'etaient pas un obstacle, mais que, en +definitive, le peu qu'on va faire sera deja tres utile, et qu'on en sera +quitte pour prolonger le traitement plus longtemps. + +En fait, les seuls vrais obstacles qui s'opposent a un traitement +methodique proviennent de deux sources: 1 deg. De l'absence de foi du +malade, 2 deg. de la mauvaise volonte de son entourage. + +1 deg. Il est des malades qui viennent nous consulter malgre eux, sous la +pression de leur famille, avec l'idee bien arretee qu'ils vont prendre +une consultation de plus, tout aussi derisoire et inutile que les +precedentes. Il faut que le medecin, du premier coup, comprenne la +mentalite des sujets de ce genre; avec l'habitude, il peut etre fixe +des les premieres paroles echangees, voire des le premier abord. A lui, +alors, de deployer toute sa puissance de suggestion. S'il sait s'y +prendre, il peut arriver a faire, d'un malade irreductible en apparence, +l'etre le plus doux, le plus confiant, le plus obeissant, et il parvient +alors a des resultats inesperes. Les choses se passent ainsi huit fois +sur dix. + +Plus difficiles a convaincre sont les malades qui n'ont pas d'energie, +qui, loin de se cabrer, semblent des victimes soumises a l'avance, ou +encore ceux qui, desabuses, desesperant de tout, ne souhaitent que la +mort. En face de tous ces malheureux, le medecin ne doit pas se derober, +quelque souci que lui reservent les patients de cette sorte. + +Enfin, plus difficiles encore sont les malades a theories, qui ont leur +siege fait, apres avoir vu des medecins de tous les pays, suivi, dans +les sanatoria les plus varies, les traitements les plus dissemblables; +qui connaissent toutes les dernieres nouveautes sur les choses +medicales, le discours de la veille a l'Academie de medecine, les livres +qui vont paraitre. Avec ceux-la, rien a faire. Le mieux, pour ne pas +perdre un temps precieux, est de leur declarer de suite qu'on ne +parviendrait pas a s'entendre avec eux. Fort heureusement, d'ailleurs, +ces cas sont assez rares. + +Ajoutons qu'il est des malades a mentalite speciale qui commencent par +dire toujours non, ou a le penser, ce qui est encore plus grave. La +psychotherapie, comme tous les agents therapeutiques, a a compter avec +ce que, dans notre langage barbare, nous appelons les "idiosyncrasies". + +2 deg. L'autre obstacle, beaucoup plus frequent, provient de l'hostilite de +l'entourage du malade. + +On ne peut se faire une idee de l'influence nefaste qu'exerce cet +entourage; quelquefois il contrecarre ouvertement les opinions du +medecin, discute sa maniere de penser, ses prescriptions; le malade, +alors, ne sait plus s'il doit donner sa confiance au medecin ou a +l'entourage. + +Le plus souvent, l'hostilite n'est pas franchement declaree. Mais c'est +pis encore: c'est alors une lutte sourde, de tous les instants, a propos +des moindres prescriptions. Le malade sent tres bien que le medecin est +dans le vrai, qu'il a _compris_ sa "maladie"; il voudrait de tout son +coeur suivre ponctuellement ses conseils: mais l'entourage est la qui, +sans dire un mot, proteste interieurement et execute a contre-coeur +tout ce qui a ete prescrit. La position est des plus difficiles. Cette +contre-suggestion, qui s'exerce a tout instant, finit par diminuer +la confiance, si necessaire, que le malade avait tout d'abord; les +prescriptions ne sont qu'a moitie observees. Ces tiraillements continus +sont veritablement lamentables. + +Et que faut-il entendre par entourage? C'est rarement le mari ou la +femme, c'est souvent la mere ou la belle-mere, plus souvent encore des +personnes qui touchent de moins pres au malade. Les plus dangereux +ennemis sont ceux qui ont a donner des soins immediats; ce sont les +gardes, qui protestent par un silence eloquent, ce sont surtout les +domestiques. De la la dure necessite pour le medecin d'etre bien avec +tout le monde, dans la maison. Quelquefois il s'en tire en expliquant +avec bienveillance, en un langage clair, pourquoi il prescrit telle ou +telle chose qui semble inutile ou dangereuse: le repos, alors que tout +le monde voudrait que le malade fit de l'exercice; le regime restreint, +alors que, pour rendre du sang au patient, tout le monde voudrait qu'il +prit du jus de viande ou des vins fortifiants. Mais, le plus souvent, la +partie est perdue d'avance; et c'est alors que le medecin doit user +de toute son autorite pour imposer l'isolement, tandis qu'il eut ete +quelquefois tres simple de guerir a peu de frais le malade, en le +laissant chez lui. + +Quand on a la bonne fortune de s'etre gagne la confiance d'un malade, +et d'avoir conquis, non la neutralite,--elle n'existe nulle part,--mais +l'assentiment de l'entourage, on a fait la moitie de la besogne; il ne +reste plus qu'a surveiller l'application du traitement, et surtout a +entretenir la foi du malade en sa guerison a echeance plus ou moins +eloignee. Pour remplir ce double but, il faut que le medecin ait avec le +malade de frequents entretiens, au cours desquels il doit lui expliquer, +dans la mesure du possible, la raison de toutes ses prescriptions, lui +demontrer ses erreurs d'interpretation, et lui affirmer instamment, +quelles que soient ses doleances, que la guerison est assuree. + +Le role du medecin, au debut, est souvent difficile. Il l'est, par +exemple, chez les malades qui ont besoin du lit, pendant les premiers +temps, pour calmer leur systeme nerveux. Ne dormant presque jamais, ces +malheureux ont toutes les peines du monde a rester au lit; il faut leur +faire bien comprendre que cette agitation, ce malaise inexprimable +qu'ils eprouvent, proviennent non du sejour au lit, mais de l'excitation +du systeme nerveux; que cette excitation disparaitra dans huit ou quinze +jours, pour faire place a une detente de bon aloi, avec sensation de +fatigue enorme, mais non plus douloureuse, avec sommeil reparateur, +retour de l'appetit, disparition _spontanee_ de la constipation, etc. +Bref, il faut les faire patienter; cette phase exige, le plus souvent, +des visites quotidiennes. Plus tard, les visites pourront etre espacees: +il faut savoir se faire desirer. + +Dans les cas graves, il faut donner aux familles l'habitude de laisser +le malade en tete-a-tete avec le medecin. L'influence de celui-ci est, +alors, beaucoup plus active, et les malades, pouvant s'epancher en toute +liberte, tirent un grand benefice de la visite du medecin, qui ne tarde +pas a devenir leur ami. + +C'est dans ces tete-a-tete que le medecin doit insister pour faire de +la suggestion optimiste et de la veritable psychotherapie, d'apres les +principes que nous avons etudies anterieurement. + +Nous avons parle deja, a propos de la nevrose provoquee par les causes +morales chez les jeunes femmes, du role que le medecin pouvait acquerir, +a titre de confident de leurs miseres: ce role est toujours difficile, +et quelquefois dangereux. Le besoin qu'eprouve l'etre humain de pouvoir +confier sa pensee a autrui est bien connu de tous les psychologues; +c'est lui qui pousse les criminels a venir s'accuser d'un acte dont +l'auteur aurait pu rester inconnu; c'est lui qui, chose invraisemblable, +a excite un de mes malades a prendre sa femme, en tant que sa meilleure +amie, comme confidente d'une passion amoureuse qui le rongeait. On +comprend donc combien un confident sur et discret peut rendre de +services, chez les malades de tout age atteints de psycho-nevrose. Comme +l'a dit le poete: + + En se plaignant on se console, + Et quelquefois une parole + Nous a delivres d'un remords. + +Mais il est des cas ou la douleur humaine ne peut etre attenuee par une +confidence, si intime qu'on la suppose. Alors, la psychotherapie perd +tous ses droits. + +Il est d'autres cas ou elle est egalement impuissante. C'est quand le +malade ne _veut_ pas guerir,--s'il se complait dans son chagrin, par +exemple.--Ou bien encore on voit des malades qui ont pris l'habitude de +se faire plaindre, et qui, inconsciemment, ne veulent pas guerir; dans +leur egoisme morbide, ils mettent sur les dents tout leur entourage, +veritables vampires qui epuisent jusqu'au bout la patience, les forces, +les ressources pecuniaires de leurs proches, sans avoir un eclair de +reconnaissance pour ceux qui se sacrifient ainsi, ni pour le medecin qui +se depense en pure perte. Rappelons-nous bien que ces malades terribles +sont, avant tout, des malades, et ont droit a toute notre indulgence; +leur egoisme feroce n'est qu'un symptome morbide. Ainsi j'ai soigne une +dame qui, avant d'etre malade, etait exquise de bonte, de bienveillance, +de politesse. Or, quelques mois apres le debut de sa "maladie", en +meme temps qu'elle devenait dyspeptique, constipee, obese, tout en ne +mangeant presque pas, grande malade en un mot, son caractere se modifia +et la fit devenir le tyran dont j'esquisse a grand traits l'image. +Aujourd'hui, elle fait le desespoir de tout le monde. Inutile d'ajouter +qu'elle n'est pas hypnotisable. Chez ces malades, la psychotherapie +est impuissante. Si habilement maniee qu'on le suppose, elle echoue +quelquefois; elle a cela de commun avec tous les autres agents +therapeutiques. + + +PSYCHOTHERAPIE ET PROBLEME RELIGIEUX + +Dans quelle mesure le medecin peut-il utiliser, comme moyen +psychotherapeutique, les ressources que peut fournir la foi religieuse? +Grave question qui ne saurait etre traitee avec trop de discretion. + +En principe, le medecin ferait mieux de laisser ce soin au pretre, ou au +pasteur, ou au rabbin, a des manieurs d'ames plus habitues que lui a ces +delicats problemes; mais il est des circonstances ou il ne peut pas se +derober, et il nous faut en dire quelques mots. + +Il est certain, en tout cas, que le medecin ne doit jamais aborder, le +premier, ces questions d'ordre philosophique et religieux; ce n'est +pas son role, et un zele immodere, de sa part, pour la defense d'une +doctrine philosophique quelconque, pourrait etre, et serait a juste +titre, severement jugee. Mais, d'autre part, il doit s'attendre a ce +que, pousse par un besoin presque inconscient, le malade l'oblige a +entrer avec lui dans ce domaine. + +Cela arrive bien plus souvent qu'on ne se le figure: le malade qui, +pendant ses douloureux loisirs, a eu tout le temps d'apprecier l'inanite +de toutes les ressources morales qu'on lui offre, et la banalite des +consolations habituelles, qu'il n'accepte d'ailleurs qu'a son corps +defendant, se sent, a un moment donne, preoccupe d'une facon insolite +par les grands problemes de l'au-dela, de la destinee humaine. Sans +compter qu'il est envahi d'une crainte angoissante. Combien de fois +n'ai-je pas entendu des malades me dire: "J'ai peur!" Peur de quoi? Ils +n'en savent rien; ce n'est pas, en general, d'avoir a quitter cette +lamentable existence, qui ne leur offre rien de bon;--encore que +parfois, sans qu'ils s'en doutent, la voix sourde de l'instinct de +conservation parle la en eux: mais, quoi qu'il en soit, ils ressentent +une peur vague, animale; et, dans cette detresse morale, ils +s'accrochent desesperement a tout ce qui peut leur donner du reconfort. + +Ces deux motifs expliquent le besoin qu'eprouve souvent le malade +d'aborder des problemes qui, en etat de sante, lui etaient completement +indifferents. Or, avec qui les abordera-t-il? Est-ce avec la bonne +religieuse, qui repondra a toutes les questions par de petites +devotionnettes ou des pratiques tout a fait en dehors des habitudes du +malade, des pratiques qui n'ont de raison d'etre que pour les fervents, +et qui risquent de revolter l'esprit de ceux qui n'en comprennent pas le +sens cache? Est-ce avec le visiteur plus ou moins presse qui, entrant +en coup de vent prendre des nouvelles du malade, et ne pensant qu'a +ses affaires pendant qu'il lui detaille ses miseres, se borne a lui +repondre: "Patience! si vous souffrez ainsi, c'est qu'il pleut, ou qu'il +fait chaud, etc."? Trop heureux encore le malade, quand ces visiteurs ne +l'assassinent pas en lui parlant de leurs affaires personnelles, alors +que la victime n'a qu'une affaire qui l'interesse au monde! Vraiment, +tous ces consolateurs de passage feraient mieux de rester chez eux; +non seulement ils ne sont d'aucune utilite, mais ils contribuent a +entretenir la "maladie", surtout quand ils se succedent pres du lit des +patients. Chose curieuse, les amis les plus intimes, ceux qui dans le +cours ordinaire de la vie recevaient les confidences les plus secretes, +n'ont plus, pres du malade, le credit anterieur. Cela tient en partie +a ce que l'amitie d'autrefois etait entretenue par des confidences +reciproques; or, a partir du jour ou le malade a ete serieusement +touche, il n'y a plus de reciprocite possible, car les affaires de ses +meilleurs amis ne l'interessent plus, il ne s'interesse qu'aux siennes, +c'est-a-dire a sa "maladie". + +Le malade prendra-t-il, comme confidents de ses graves preoccupations, +les personnes de son entourage immediat, pere, mere, mari, femme, etc.? + +Quelle mediocre ressource!--Certes, ce n'est ni le devouement, ni la +bienveillance, ni la tendre affection qui font defaut aux membres de +la famille; mais le malade se garde bien de leur confier ses chagrins +intimes, d'abord par crainte de les alarmer, et ensuite parce qu'il sait +d'avance ce que pourront lui dire ces personnes, qu'il connait de tout +temps. Qui alors? Le pretre? Mais, bien souvent, le pretre n'a pas ses +entrees dans la maison; et meme, s'il s'agit d'un malade dont l'etat +soit un peu inquietant, la famille de celui-ci fait tout ce qu'elle peut +pour retarder une visite qui risque de l'effrayer. Il sera bien temps +d'appeler le pretre quand le malade sera sans connaissance! + +Que reste-il donc?--Le medecin. + +Le besoin qu'a de lui le malade, pour la sante de son corps, lui donne +une influence et une autorite morales superieures a celles memes des +parents ou des amis les plus respectes. C'est a lui surtout que le +malade est tente de confier ses doutes, ses preoccupations d'au-dela, +ses vagues espoirs, tout ce monde d'idees qui s'agitent en lui avec une +abondance et une intensite inaccoutumees. + +Au medecin, donc, d'etre a la hauteur de sa tache, sur ce domaine +particulier de la psychotherapie, dont l'importance est souvent +capitale. + +Mais que doit-il faire? En presence d'un malade qu'il voit partage entre +des restes de foi plus ou moins effaces, et cet etat d'incredulite, +active ou passive, qui est aujourd'hui si commun; en presence d'un +malade qui, sans croire qu'il va mourir, craint cependant de mourir, +et se demande avec angoisse si cette mort signifiera vraiment pour +lui l'aneantissement eternel, ou bien s'il y a quelques chances qu'il +retrouve ailleurs, avec une vie nouvelle, la societe de ceux qu'il a le +plus aimes sur cette terre; en presence d'un tel malade, que doit faire +le medecin? Il faut que, dans ces graves circonstances, il ne perde +jamais de vue que le malade est semblable a un noye qui cherche a se +raccrocher a la moindre branche de salut; si donc il n'a a lui offrir +que de froides theories philosophiques, aboutissant a la desesperance +finale, s'il est lui-meme bien convaincu que la mort signifie, pour le +malade, la fin absolue, et la separation a jamais d'avec ce qui lui +est cher, alors il fera mieux de se taire et de garder pour lui des +doctrines qui, en admettant meme qu'elles fussent exactes, ne pourraient +etre, ici, d'aucun reconfort. Ce dont le malade a besoin, c'est +de soutien moral, c'est de foi, c'est surtout d'esperance. Or, ou +trouvera-t-il tout cela en dehors de la doctrine de celui qui a dit: +"Venez a moi, vous tous qui souffrez, et je vous soulagerai?" + +L'influence utile de la religion est, d'ailleurs, reconnue par tous les +medecins qui se sont occupes des "maladies" nerveuses; et c'est avec +plaisir que nous avons lu les lignes suivantes, dans le livre du Dr +Dubois[13], de Berne, qui cependant, dans le reste de son ouvrage, +developpe avec complaisance des theories philosophiques fort eloignees +de l'orthodoxie chretienne: + +[Note 13: Dr Dubois. _Les Psychonevroses et leur traitement moral_, +1904.] + +"La foi religieuse pourrait etre le meilleur preservatif contre ces +"maladies" de l'ame, et le plus puissant moyen pour les guerir, si elle +etait assez vivante pour creer, chez ses adeptes, un vrai stoicisme +chretien. Dans cet etat d'ame, helas! si rare, dans les milieux bien +pensants, l'homme devient invulnerable; se sentant soutenu par son Dieu, +il ne craint ni la "maladie" ni la mort. Il peut succomber sous les +coups d'une "maladie" physique, mais, moralement, il reste debout au +milieu de sa souffrance, il est inaccessible aux emotions pusillanimes +des nevroses." Et, plus loin, a la lecon, XXXV: "Ceux a qui leur +tournure d'esprit permet encore la foi naive trouveront un appui dans +leurs convictions religieuses, a condition qu'elles soient sinceres et +vecues." + +Mais, s'il en est ainsi, est-ce que le devoir n'en resulte pas, pour le +medecin psychotherapeute, d'encourager son malade dans ces convictions +religieuses qui peuvent le rendre "inaccessible aux emotions +pusillanimes des nevroses"? + +Dans les cas ou la foi religieuse, sans etre assez, vivante "pour creer +un vrai stoicisme chretien", subsiste encore, et cherche vaguement a se +raviver sous l'enveloppe de l'indifference ou du scepticisme mondains, +est-ce que ce n'est pas une obligation pour le medecin de l'y aider, +autant qu'il le peut? + +Voici donc le medecin transforme, malgre lui, en apotre. Mais nous ne +craignons pas de le redire: pour soutenir ce role, auquel il n'est pas +prepare, il a toujours besoin d'une discretion extreme, et il ne doit +s'avancer qu'a pas mesures sur un terrain aussi dangereux. + + + +CHAPITRE V + +AUTRES AGENTS THERAPEUTIQUES + + + +La psychotherapie est la base du traitement, pour les malades chez qui +les troubles nerveux et mentaux predominent. Dans les autres formes de +la decheance du capital nerveux, elle joue aussi un role important; de +la les resultats remarquables obtenus, meme dans les "maladies" a forme +gastrique, abdominale, etc., par quelques-uns de nos confreres, +qui arrivent, en effet, a soulager et guerir un certain nombre de +dyspeptiques et abdominaux, tout en excluant systematiquement toute +preoccupation de regime alimentaire. Mais, a mon avis, ces confreres +tombent dans l'exageration; meme s'il n'y a pas de troubles gastriques, +le regime du malade doit etre surveille; et a plus forte raison quand +l'estomac ou l'intestin protestent. Le regime, en realite, joue, dans +la therapeutique des malades a phenomenes intestinaux et gastriques, un +role au moins egal a celui de la psychotherapie. + +Erreur, repondent les psychotherapeutes outranciers: lorsque vous +faites du regime, lorsque vous imposez a vos malades telle ou telle +alimentation, qui varie d'ailleurs d'une latitude a l'autre, d'une +maison de sante a l'autre, les bons resultats que vous obtenez sont dus, +exclusivement, a la psychotherapie que vous faites sans le savoir. Si +le docteur un tel guerit beaucoup de dyspeptiques en leur donnant du +macaroni sous toutes les formes, ce n'est pas parce qu'il remet leur +estomac en etat, c'est simplement parce qu'il leur inspire confiance; en +fait, il les guerit par suggestion, et malgre le regime. Car le +regime, ajoutent-ils, entretient plutot l'idee de "maladie": le malade +s'auto-suggestionne a chaque prise alimentaire, et ce qui peut arriver +de plus malheureux a un nevropathe, c'est de trouver un medecin qui le +soumette a un regime alimentaire, quel qu'il soit. + +Cette opinion me semble absolument excessive. Je voudrais bien voir +traiter, par la psychotherapie seule, telle ou telle jeune fille qui +vomit tout ce qu'elle prend, qui a des constipations de plusieurs +semaines, qui, outre les troubles nerveux, a des troubles digestifs +mettant sa vie en danger. Qu'on reussisse souvent a guerir les "malades" +sans regime, ou avec un regime qui n'a rien de methodique, qui n'est en +somme que la suralimentation, dans une maison de sante, c'est possible: +le changement de milieu, l'eloignement des causes qui avaient produit et +entretenu la "maladie", l'influence salutaire indiscutable du medecin, +expliquent ces miracles. Mais c'est une exception qu'on doit se garder +de generaliser; et mon avis est qu'il faut toujours, en meme temps qu'on +fait de la suggestion, instituer un regime alimentaire approprie au +fonctionnement de l'estomac et de l'intestin malades. + + +I + +REGIME + + +Nous avons deja mentionne des cas ou l'estomac et l'intestin, atteints +d'une sorte d'inertie, se refusent a tout travail, et indique les +symptomes physiques qui permettent d'affirmer cet etat d'inertie. Il +est evident qu'alors il faut fournir a cet estomac et a cet intestin un +travail frequent, mais peu actif; de la, necessite de la diete liquide +dans les cas tres graves, parfois meme de la diete absolue pendant +vingt-quatre ou trente-six heures, et de la diete semi-liquide dans les +cas moins graves, avec prises alimentaires toutes les heures, ou toutes +les deux heures, suivant le degre d'inertie constate. + +Il n'est point necessaire de varier a l'infini le nombre des aliments. +Je me rappelle un malade qui avait tout a fait l'aspect d'un cancereux, +qui depuis deux mois maigrissait a vue d'oeil, ne digerait plus rien, +avait une constipation invraisemblable, ne pouvait plus se trainer, +ne dormait plus, etc. Or, il s'est admirablement trouve d'un regime +consistant a s'alimenter exclusivement de Revalesciere. Je lui ai donne, +toutes les demi-heures, pendant trois jours, puis toutes les heures, +jour et nuit, pendant trois autres jours, puis toutes les trois heures +pendant huit jours, uniquement de la Revalesciere, cuite dans du +bouillon de legumes et de poulet. Apres ces deux semaines, son estomac +lui permit de tolerer d'autres potages, puis des purees, puis des oeufs +et du poisson, et enfin de la viande trois fois par semaine; et il +partit gueri, ayant augmente de 20 kilogrammes en trois mois. C'est que +je faisais, en meme temps, de la psychotherapie! me dira-t-on encore? +Sans doute, j'en faisais, et j'ai meme du me depenser beaucoup pour +faire accepter ce regime a mon malade, pour lui persuader qu'il n'avait +pas une "maladie" incurable, pour le faire rester a Paris, dans les +conditions d'installation mediocre ou il se trouvait, etc.; mais +j'affirme que ce n'est pas la psychotherapie qui l'a gueri, et que, +malgre la confiance qu'il avait en moi, malgre toute l'autorite que +j'exercais sur lui, malgre le repos au lit, si je lui avais donne a +manger ce qu'il mangeait auparavant, si je l'avais mis au lait, si +surtout j'avais fait de la suralimentation, ce malade n'aurait pas +gueri; et la preuve en est que, a partir du premier mois, sitot que +je m'ecartais du regime methodique, et que, pour essayer de gagner du +temps, je faisais un essai d'alimentation un peu substantielle, cet +essai, si timide qu'il put etre, amenait invariablement un petit recul. +Si cet essai avait ete prolonge, il aurait surement amene une rechute. + +Inutile de dire, apres cela, que la Revalesciere n'est nullement un +specifique. Tout autre aliment semi-liquide aurait amene le meme +resultat (panade bien cuite et bien passee, tapioca, arrow-root, +phosphatine, avenose, aristose, creme d'orge, de riz, etc) + +Dans d'autres cas d'inertie intestinale, c'est au contraire le regime +ultra-sec qui convient mais pendant quelques jours seulement: Le regime +sec est d'un maniement difficile et doit etre tres vite remplace par le +regime "a restriction des boissons". Ces cas sont ceux ou, a l'inertie, +se joint un element spasmodique. Il faut alors donner au malade, toutes +les demi-heures d'abord, puis toutes les heures, pendant deux ou trois +jours, des aliments secs a grignoter; et ce regime est specialement +indique chez les malades chroniques dont le capital est gravement +atteint. Il est bien certain que la psychotherapie intervient assez peu +dans ces cas, et que, si l'on fait fausse route, si l'on donne a un +malade qui aurait besoin d'un regime sec le regime liquide, ou meme +semi-liquide, il n'y a point de suggestion qui puisse empecher les +facheux resultats d'une pareille erreur therapeutique. + +Dans certains autres cas graves, le malade maigrit, semble ne pas +pouvoir digerer, et ne digere pas, en effet, simplement parce qu'il +a peur de manger; il s'auto-suggestionne lui-meme. Oh! alors la +psychotherapie fait merveille. On doit donc forcer le malade a manger, +et a manger n'importe quoi, pour lui bien demontrer qu'il peut tout +digerer. Mais je ne conseillerai jamais a un medecin d'essayer ce +systeme, de prime abord, chez un malade dont il n'aurait pas etudie +de tres pres le fonctionnement gastro-abdominal; il risquerait de +compromettre gravement la situation du malade, et la sienne propre. + +D'une facon generale, dans le doute, mieux vaut proceder avec une +sage lenteur, et se rappeler ce que nous avons dit du peu d'aliments +necessaire a la conservation de la vie. + +Il nous est impossible de tracer, meme a grands traits, les indications +de regime qui conviennent aux divers malades. Theoriquement, le regime +doit varier d'un individu a l'autre, et meme d'un jour a l'autre, +pendant toute la duree de la "maladie". Mais, en pratique, les choses +se passent plus simplement. Le principe general, c'est qu'il faut faire +manger souvent les malades, sans attendre qu'ils aient des phenomenes +spasmodiques (tiraillements d'estomac, baillements, etc.), et qu'il faut +les faire manger des le reveil, et meme pendant la nuit pour assurer +le sommeil. La moitie d'un oeuf dur pris vers minuit, apres le premier +reveil, dans les cas ou le regime doit etre plutot sec, une tasse de +cacao dans les cas ou le regime doit etre plus liquide, font mieux, pour +procurer le sommeil, que la meilleure des preparations opiacees. + +Une seconde recommandation, c'est de faire reposer les malades apres +avoir mange. Nous avons deja dit que, dans les cas graves, il faut +qu'ils se couchent pour manger; dans les cas moins graves, la position +horizontale apres les repas s'impose, et n'est pas moins necessaire +apres le gouter. L'homme tout a fait valide se trouve bien de faire, +apres les repas, un exercice modere; et il y a aussi quelques +dyspeptiques auxquels cet exercice est profitable: mais c'est la grande +exception. + +Et enfin, il y a un precepte que ni le dyspeptique ni l'homme bien +portant ne doivent oublier: c'est qu'il n'est pas bon de se mettre +a table immediatement apres un travail musculaire. C'est ce qu'a +parfaitement explique le Dr Lagrange, dans ses remarquables travaux sur +les exercices physiques; et je ne puis mieux faire que d'y renvoyer +mes lecteurs, s'ils desirent etre renseignes en detail sur toutes les +questions de l'alimentation dans ses rapports avec l'exercice. + + +II + +MOYENS ACCESSOIRES + + +Outre le regime, il est encore un grand nombre de petits moyens +therapeutiques que la psychotherapie ne remplacera certainement pas. Il +est tres simple, en verite, de dire que, si l'electricite, le massage, +la douche tiede, paraissent faire du bien aux malades, c'est parce +que ces agents provoquent des suggestions favorables. Mais c'est une +conception par trop facile, et qui se trouve dementie par l'experience. +Tous ces moyens accessoires ont leur action propre, independante de +toute suggestion, action quelquefois tres puissante; aussi doivent-ils, +tout comme l'hygiene alimentaire, etre soumis a un controle serieux, +et ne pas etre employes a tort et a travers: mais, quand ils sont bien +manies, ils jouent un role incontestable dans la therapeutique. Le +principe general, c'est qu'il faut en user avec une extreme prudence, et +que, dans le doute, il vaut mieux s'en abstenir. + +_Hydrotherapie_.--L'hydrotherapie froide est rarement indiquee; on +commence a le savoir! Dans tous les cas graves, alors que le capital +nerveux est vraiment compromis, elle peut occasionner des desastres. + +Les medecins alienistes qui, autrefois, faisaient de la douche froide la +base du traitement de la folie, y on tous entierement renonce: la douche +froide ne convient que dans les cas exceptionnels, chez les malades +ayant encore un excellent capital, et auxquels on peut impunement +soutirer une dose considerable d'influx nerveux. Je comparerais la +douche froide a la saignee faite chez les malades qui n'ont plus de +pouls, qui sont moribonds, et auxquels une saignee peut parfois rendre +le pouls et la vie. C'est ce que nos peres appelaient "la saignee dans +les cas d'oppression des forces". Or, pour pratiquer a coup sur la +saignee, dans ces cas, il fallait etre un virtuose; et, de meme, il +faut etre doue d'un doigte exceptionnel pour appliquer convenablement +l'hydrotherapie froide, chez les malades graves. + +Que dirai-je de la methode Kneipp? Les affusions, les lotions, le +manteau espagnol, etc., ont une action moins brutale que la douche. Bien +appliquees, ces pratiques peuvent rendre de grands services. Elles le +peuvent surtout si le malade, plein d'une foi aveugle, et suggestionne +par avance, quitte son milieu pour aller les suivre, s'il va, comme les +fervents de Woerishoffen, dans un endroit tranquille, bien aere, ou son +cerveau reste en jachere par le fait de l'horrible tristesse du milieu, +et s'il s'y soumet a une alimentation plus raisonnable que celle qu'il +avait chez lui. Tous ces elements entrent pour une part indeniable, +dans les remarquables succes qu'a obtenus Mgr Kneipp, et qu'obtiennent +encore, a un moindre degre, ses successeurs et ses eleves, a Altkirch, +en particulier. + +Pour en revenir a l'eau froide, il ne faut pas, de parti pris, se priver +de ses services, mais se rappeler qu'elle ne doit etre employee que chez +les malades qui ont encore beaucoup de ressort. Chez les malades de ce +genre, le maillot humide, notamment, constitue par un drap mouille +et tordu etendu sur un lit et dans lequel le malade se jette, est un +procede souvent tres utile et a la portee de toutes les bourses. On +entoure, avec le drap, le malade comme une momie, en l'enveloppant +ensuite de trois couvertures prealablement etendues, sous le drap. Nous +avons vu des malades, qui ne parvenaient pas a dormir, trouver, vingt +minutes apres qu'ils etaient dans ce maillot, un sommeil reparateur. +La duree des applications ne doit pas depasser trois quarts d'heure; et +leur nombre peut sans inconvenients atteindre 80, employees +quotidiennement, meme pendant les regles. + +L'hydrotherapie tiede trouve plus souvent ses indications. Le _tub_ +tiede, pratique dans la matinee, avec une infusion de tilleul et +l'enveloppement dans une couverture, est essentiellement sedatif, si le +malade prend soin de se recoucher sans s'essuyer. + +Le bain repond aussi a de nombreuses indications; mais c'est un moyen +beaucoup plus actif qu'on ne se le figure dans le monde. Il est des +malades qui ne le supportent pas, que le bain, meme de cinq minutes, +enerve, empeche de dormir; on doit tenir compte de cette susceptibilite, +et ne pas insister si le malade affirme que le bain lui est contraire. +Les medecins alienistes se trouvent quelquefois amenes a donner des +bains de douze et de vingt-quatre heures: c'est la une medication tres +active, et difficile a manier. Il arrive, en effet, que les malades ont +des syncopes dans le bain; c'est dire la surveillance qu'il faut exercer +autour d'eux. Les bains de six heures consecutives sont journellement +employes a Loueche, et avec grand profit, pour les malades atteints de +certaines formes d'eczema. Les eaux de Loueche ont peut-etre une qualite +particuliere, qui rend tolerables ces bains prolonges; ce qu'il y a de +certain, c'est que les bains de la meme duree avec de l'eau de Paris, +comme on les employait autrefois a l'hopital Saint-Louis, ne sont, en +general, pas toleres, et qu'on a du reserver ce traitement pour les cas +exceptionnels. + +C'est egalement une qualite particuliere de l'eau qu'il faut invoquer +pour expliquer la tolerance de certaines eaux minerales. A Badenweiller, +en particulier, a Gastein, a Neris, les nerveux supportent des bains +tres prolonges (pendant une et deux heures), alors que, chez eux, un +bain d'un quart d'heure les mettrait dans un etat pitoyable. + +Il est cependant des malades qui ne supportent pas le contact de l'eau, +meme aux stations minerales que je viens d'indiquer; les medecins de ces +stations auraient tort d'insister si, apres les deux ou trois premiers +bains, ils observaient une aggravation de l'etat maladif. + +Il faut bien savoir qu'il y a des malades dont on ne doit pas mouiller +la peau. L'application d'un cataplasme leur est odieuse, un bain de +pieds les revolutionne, ils eprouvent le besoin de se laver la figure +avec tres peu d'eau tiede, ou meme avec du cold-cream. Dira-t-on que ce +sont la des phobiques? Il n'en est rien. La verite, c'est que nous ne +connaissons pas tous les degres de susceptibilite du systeme nerveux, +reactif d'une sensibilite invraisemblable; et cette intolerance de la +peau pour l'eau est symptomatique. La preuve, c'est qu'elle disparait en +meme temps que les vertiges, gastralgie, constipation, maux de tete, +et autres miseres dont l'ensemble constitue la "maladie". Mais, aussi +longtemps qu'existe cette intolerance, le medecin doit savoir la +respecter, et ne pas s'obstiner a faire faire au malade l'hydrotherapie +meme la plus mitigee. + +C'est dans ces cas que convient souvent l'application de la chaleur +seche. Un sac en caoutchouc, a moitie rempli d'eau chaude, applique sur +l'estomac apres les repas, et, le soir, au lit, pour chauffer les pieds, +est tres apprecie de beaucoup de malades. Ce procede, tres simple, +facilite la digestion, surtout chez les malades spasmodiques. Cependant, +on ne doit pas le recommander dans les cas d'inertie. Dans ces cas, +c'est la compresse froide, etendue sur le ventre, recouverte de taffetas +chiffon, d'ouate, et d'une ceinture de flanelle, qui rend service au +patient. + +Le sac d'eau chaude dont je viens de parler peut encore etre remplace +par un sac en caoutchouc contenant un produit solide, qui se dissout par +la chaleur et abandonne, en redevenant solide, sa chaleur de fusion. +Ces petits appareils, connus sous le nom de _dermothermes_ ou de +_dermophores_, ont l'avantage de garder pendant cinq ou six heures une +chaleur egale. Ils ont, par contre, l'inconvenient d'etre un peu lourds; +aussi, quand l'installation le permet, leur preferons-nous un tissu +metallique tres leger, recouvert d'une enveloppe de soie, et chauffe par +un courant electrique a 70 volts. + +_Massage_.--Ce que nous disons de l'hydrotherapie s'applique, de point +en point, au massage. Le massage est un moyen violent qui ne devrait +jamais etre pratique en dehors du medecin. Employe meme legerement, il +fatigue beaucoup certains malades. Le massage abdominal, en particulier, +qui a ete fort en honneur il y a quelques annees, constitue un procede +therapeutique dangereux dans bien des cas; il faut qu'il soit toujours +pratique par une main experimentee, c'est-a-dire avec la plus grande +douceur. Il peut rendre alors quelques services, lutter contre la +paresse de l'estomac et de l'intestin; mais il faut bien se rappeler +que, meme alors, ce n'est jamais qu'un moyen tout a fait accessoire. Les +medecins qui auraient la pretention de guerir la constipation par le +massage abdominal exclusivement s'exposeraient a un echec certain, parce +que la constipation n'est pas causee seulement par une inertie des +muscles de l'intestin, mais n'est que le symptome d'un etat general, +ainsi que nous l'avons deja explique. + +Les frictions de la peau rendent, d'ordinaire, au moins autant de +services que le massage, et sont d'une application plus facile, +puisqu'elles peuvent etre confiees a toutes les mains. Elles sont faites +avec un gant de molleton, jamais ou tres rarement avec le gant de crin; +seules les personnes bien portantes, ou les malades ayant encore une +grande somme de resistance, supportent la friction violente au gant de +crin. Une bonne maniere de faire la friction humide est la suivante: + +Mettre le malade tout nu dans une couverture de flanelle; en extraire un +des bras, le frotter de bas en haut avec le gant imbibe d'une solution +alcoolique tiedie; oter ce gant, le remplacer par un gant sec, +frictionner de bas en haut, remettre le bras du malade dans la +couverture; s'emparer ensuite de l'autre bras, et agir de meme. +Frictionner successivement les deux jambes, toujours de bas en haut, +puis faire asseoir le malade sur son lit, lui frictionner le dos, +n'importe en quel sens, l'etendre de nouveau, travailler legerement le +devant de la poitrine sans toucher a l'estomac ni au ventre. L'operation +doit durer dix minutes. Elle est a recommander chez presque tous les +malades, meme chez ceux qui sont tres gravement touches. Bien faite, et +comme nous venons de le dire, elle n'est jamais dangereuse. + +Les bains de vapeur sont en general bien supportes; mais les prendre +dans des etablissements speciaux expose a une grande perte de temps, et +a un refroidissement terminal. Mieux vaut les prendre a domicile, soit +dans des boites portatives, soit, mieux encore, au lit. On peut, dans +ce cas, utiliser la vapeur et l'air chaud emanant d'une forte lampe a +alcool, et conduites sous les couvertures du lit par un tuyau en tole. +Mais un procede qui nous semble meilleur encore est le suivant: dans +des boites disposees _ad hoc_, mettre deux briques bien +chauffees,--appliquer une de ces boites aux pieds du malade couche, une +autre boite a chacun de ses cotes, et attendre que la transpiration +survienne. Elle arrive infailliblement, avec une douce lenteur, et ce +systeme permet: 1 deg. de graduer la transpiration; 2 deg. de ne pas mouiller +les draps et les couvertures, comme le fait l'air sature de vapeur qui +sort d'une lampe a alcool. Nous preconisons ces bains d'air sec chez les +malades obeses, rhumatisants, atteints d'algies, de sciatique, etc. + +En therapeutique, il n'y a pas de menus details: tout ce qui peut etre +utile au malade doit etre l'objet de nos recherches; et c'est le soin +des details qui fait la force, et, disons-le franchement, le legitime +succes de quelques-uns de nos confreres etrangers. + +_Electricite_.--L'electricite n'est pas, non plus, a negliger. Il est +certain que les courants de haute frequence ont, sur la nutrition en +general, et sur le systeme nerveux en particulier, une action tres +puissante, notamment chez les nerveux atteints de prurit anal (Dr +Leredde), et chez les malades envahis par une sensation permanente +de froid. Mais c'est la un procede forcement limite, a cause des +difficultes d'installation et du prix de revient. Les applications +faradiques ou galvaniques sur l'abdomen peuvent egalement avoir +leur efficacite; mais c'est la un procede tres actif, et qui, fort +heureusement, n'est pas, non plus, d'un emploi facile. + +Le tabouret electrique est souvent recommandable, a condition qu'on ne +tire pas d'etincelles. Les machines statiques a domicile sont des jouets +qu'on peut conceder aux malades; qui sait cependant si le peu d'ozone +qu'elles degagent n'a pas une influence utile? + +Les bains electriques constituent aussi un moyen puissant, et, +par consequent, difficile a manier. Ce que nous avons dit des +contre-indications du bain ne s'applique pas aux bains electriques; il +est des cas ou le bain electrique, bien applique, rend d'excellents +services: tant vaut l'application, tant vaut le moyen. D'une facon +generale, on peut dire que le bain electrique occasionne une courbature +notable qui, a l'inverse de la courbature produite par l'exces +d'exercice musculaire, amene le sommeil. Ces bains ne devraient etre +donnes que tous les deux ou trois jours, et sous surveillance medicale +tres exacte pendant toute la duree du bain. Dire qu'un pareil moyen +agit par suggestion, c'est enoncer une affirmation qui n'a rien de +scientifique. + +_Injections hypodermiques_.--Les injections hypodermiques constituent un +des agents les plus utiles de la therapeutique. On peut rapporter aux +trois chefs suivants leur action bienfaisante: 1 deg. toute injection, en +tant qu'injection, a une influence utile; 2 deg. le medicament injecte a +son action propre; 3 deg. une part de suggestion s'attache a l'emploi des +injections. + +I. On sait, depuis les remarquables etudes du Dr Cheron, que toute +injection hypodermique, quelle qu'elle soit, pourvu que le liquide +injecte ne soit pas toxique, produit un relevement momentane de la +tension vasculaire, se traduisant par une sensation de bien-etre, de +vigueur; produit, en un mot, un effet dynamogenique plus ou moins +prolonge, Suivant la dose injectee, et suivant une foule d'autres +conditions. + +Ainsi, qu'on injecte de l'eau salee, du liquide de Brown-Sequard, +de l'oceanine, etc.; il y a toujours a compter avec cette action +particuliere de l'injection en tant qu'injection sous-cutanee ou +intramusculaire, en tant qu'agent modificateur de la pression sanguine. +De la l'utilite des doses massives de liquide, comme aussi la vogue +qu'ont eue, pendant un certain temps, les injections de serum +artificiel, dont la formule habituelle est a 7 grammes de sel marin pour +un litre d'eau sterilisee. Malheureusement on sait, depuis quelques +annees, que le sel n'est pas un agent indifferent, et qu'il peut devenir +toxique chez les malades dont les reins ne fonctionnent pas tres bien. +Il faut donc en user avec grande prudence. + +Depuis un an, on fait beaucoup d'injections d'eau de mer sterilisee +(oceanine). On donne de 300 a 500 grammes de liquide, et les promoteurs +de ce nouveau medicament en disent merveille: il est possible que l'eau +de mer soit un heureux melange de substances utiles a l'organisme. Je +n'ai pas fait d'etudes sur ce sujet; je dirai seulement que j'ai essaye +l'oceanine chez trois malades, vus en consultation avec le Dr Marie, +sans resultats appreciables. Il est vrai que nous ne leur donnions que +des doses de 30 grammes par jour. D'une communication sur ce sujet faite +a la Societe de Therapeutique, le 11 octobre 1905, par le Dr Marie, il +resulte que ces injections, pratiquees a des doses plus fortes, ont des +effets vraiment importants chez les nerveux, les alienes, et qu'elles +n'ont pas les inconvenients graves des injections salees ordinaires, si +bien mis en lumiere par M. le Dr Hallion a la meme seance de la Societe. +L'eau de mer n'a donc pas dit son dernier mot, et c'est probablement +un des precieux medicaments de l'avenir, comme le dit le Dr R. Simon; +d'autant que les injections massives qu'on en fait agissent egalement en +tant qu'injections de liquide non toxique. + +II. Il faut tenir compte de la nature du produit injecte. Il existe, +certainement, des medicaments doues d'une action reconstituante sur +le systeme nerveux: les glycerophosphates, le cacodylate de soude et +surtout de magnesie, le serum de Brown-Sequard, peut-etre la lecithine, +les phosphates, etc. Loin de nous l'idee d'etudier l'action de tous ces +medicaments: disons seulement un mot des principaux. + +Le cacodylate de soude est incontestablement un reconstituant de premier +ordre; on peut l'employer sans danger a des doses beaucoup plus elevees +qu'on ne l'indique generalement, et j'ai publie, a la Societe de +Dermatologie, des observations prouvant la non-toxicite du produit, +ainsi que l'utilite des hautes doses longtemps continuees, dans certains +cas exceptionnels[14]. Le plus souvent, la dose indiquee par le +professeur Gautier, de 10 centigrammes par injection, est suffisante, et +il n'est pas necessaire de renouveler plus d'une fois par semaine cette +injection, a la condition de continuer le traitement pendant deux ou +trois mois dans les cas moyens. + +J'ai, d'ailleurs, fait une etude clinique detaillee de l'action des +cacodylates de soude et de magnesie, a la Societe de Therapeutique, en +1902, en indiquant les tres rares contre-indications, et en precisant, +dans la mesure du possible, les indications[15]. Le cacodylate de fer en +injections rend aussi des services, dans les cas exceptionnels ou le fer +est indique (chez certaines jeunes filles anemiques, chloro-anemiques): +mais quatre ou cinq injections de 5 centigrammes, faites a raison de +deux par semaine, nous ont toujours semble suffisantes. + +[Note 14: Considerations sur la medication cacodylique, _in Ann. de +dermatologie et Syphiliographie_, 6 mars 1902.] + +[Note 15: _Bull de la Soc. de Therapeutique_, 27 mars 1901.] + +Les injections orchitiques de Brown-Sequard, apres avoir eu un moment la +faveur que l'on sait, sont tombees dans un injuste oubli. Ayant eu la +bonne fortune d'etre en relations personnelles et suivies avec le venere +maitre, de recueillir de sa bouche des apercus therapeutiques de grande +envergure, que la mort ne lui a pas laisse le temps de verifier et +d'enseigner, je reste convaincu qu'il faudra reprendre l'etude de +l'action dynamogenique du liquide de Brown-Sequard, preciser les doses, +le nombre des injections, etc. Ce travail n'a ete qu'ebauche par le +grand initiateur. + +D'ailleurs l'opotherapie, en general, nous semble une methode pleine de +promesses; j'ai cite notamment, a la Societe de Therapeutique, en 1904, +le cas d'une malade a foie defectueux arrivee au dernier degre du +marasme, avec muguet dans la bouche, qui a ete comme ressuscitee par +l'emploi de trois lavements quotidiens prepares avec une maceration de +200 grammes de foie de porc, fraichement tue, dans 300 grammes d'eau +bouillie. Cette dame, une grande malade avec phenomenes nerveux et +dyspeptiques anciens, avait eu, a un moment donne, une insuffisance +hepatique; son foie ne fonctionnait pour ainsi dire plus (fievre +intermittente hepatique, urobiline dans l'urine, etc.); au deuxieme mois +de cette complication, elle etait arrivee a l'etat lamentable que j'ai +indique, quand nous eumes l'idee de lui rendre ce qui manquait a son +foie. Le resultat a depasse toute esperance; trois heures apres le +premier lavement, la malade avait des urines claires et abondantes; huit +jours apres, elle avait retrouve le sommeil et l'appetit, les selles +regulieres, etc. Une fois l'orage passe, le danger immediat conjure, il +m'a encore fallu continuer a soigner l'estomac, le cerveau, l'intestin, +la peau de ma malade: mais, trois mois apres, elle put aller achever sa +convalescence dans le Midi, et, depuis deux ans, elle va presque bien. +La complication hepatique n'avait ete qu'un episode dans le cours de la +"maladie", qui evoluait depuis vingt annees. + +D'une facon generale, les preparations opotherapiques, auxquelles un +immense avenir semble reserve, ne rendront tous les services qu'elles +peuvent rendre que quand on trouvera le moyen de les donner par +voie sous-cutanee, comme le faisait Brown-Sequard avec son liquide +orchitique. + +Chez certains malades, les preparations de strychnine par injections +hypodermiques ont un effet tres utile: mais il ne faut pas depasser en +general la dose d'un milligramme de sulfate, ou mieux encore d'arseniate +de strychnine, ni faire plus de huit ou dix injections, reparties sur +trente jours. + +Nous avons dit combien la grippe est dangereuse pour les malades, quels +qu'ils soient. C'est l'ennemie personnelle des neurastheniques. De la, +la preoccupation constante que nous avons de faire la guerre a cette +affection accidentelle, de la couper des ses debuts. Or, il m'a bien +semble trouver, dans le _cacodylate de gaiacol_, un agent antigrippal +specifique, sur lequel j'ai cru devoir appeler l'attention de mes +confreres, a la Societe de Therapeutique, en janvier 1906. + +Il est certain qu'une injection de cinq centigrammes de cacodylate de +gaiacol, dans un gramme d'eau sterilisee, et prealablement saturee de +gaiacol, fait merveille chez les grippes au debut: elle les guerit +en quelques heures. Deux ou trois injections consecutives suffisent +toujours pour couper la grippe, meme quand elle n'est pas prise au +debut, a moins qu'il n'y ait de graves complications pulmonaires, et, +meme alors, le cacodylate de gaiacol me semble tres recommandable. +Il l'est aussi dans ces convalescences interminables de grippe qui +resistent a tous les traitements. + +Dans les cas de grippe avec fievre, voire meme avec pneumonie, nous nous +sommes tres bien trouves de donner, pendant trois ou quatre jours de +suite, des injections de quinine. Une seringue de Pravaz de la solution +suivante, introduite profondement dans le muscle, est tres bien toleree +et n'occasionne jamais d'abces: + + Chlorhydrate neutre de quinine 3 grammes. + Antipyrine 2 -- + Eau distillee 6 -- + +Ces injections de quinine ont aussi un effet merveilleux dans les +nevralgies postgrippales, qui sont quelquefois si tenaces, et qui +resistent meme aux opiaces (nevralgies sous-orbitaires, sciatiques, +nevralgies intercostales). + +Je n'ai pas essaye la quinine en dehors de ces suites eloignees de la +grippe, cas de grippe aigue et de nevralgies postgrippales,--on ne peut +pas tout faire,--mais je crois bien que la quinine a petites doses, +donnee en injections a tous les malades a depreciation nerveuse +momentanee, aurait un effet dynamogenique precieux. + +Dans certains cas de douleurs nevralgiques trop penibles, les injections +d'heroine sont indiquees; mais il faut savoir que l'heroine doit se +manier a doses trois fois moindres que la morphine; en d'autres termes, +on ne doit jamais depasser un milligramme d'heroine, surtout chez les +malades dont on ne connait pas la tolerance. L'action antinevralgique de +l'heroine nous a semble superieure a celle de la morphine; mais il faut +bien se rappeler que l'heroine est un medicament aussi dangereux que la +morphine, auquel les malades s'habituent, et reserver son emploi pour +les cas exceptionnels. J'ai souvenir d'un malade chez lequel je me +disposais, a contre-coeur, a employer l'heroine, lorsque, me ravisant, +je me demandai si la nevralgie crurale qui le torturait ne serait pas, +par hasard, d'origine syphilitique. Or, en reconstituant son histoire, +j'acquis la conviction que la syphilis etait vraiment en cause; et une +seule piqure de calomel eut raison a tout jamais de cette nevralgie +si penible; tant il est vrai que le medecin doit toujours penser a la +syphilis, quel que soit le malade qu'il a devant lui. + +Chez les adultes, le traitement de choix de la syphilis tertiaire, +quelle que soit la manifestation syphilitique (aortite, gommes), nous +semble etre les injections mercurielles; celles au benzoate sont +douloureuses, et donnent des nodosites desagreables; celles de biiodure +en solution aqueuse sont tres douloureuses. Nous preferons l'huile grise +pour les cas moyens, le calomel pour les grandes circonstances, et +l'huile au sublime,--dont nous avons donne la formule en 1881 a la +Societe de Dermatologie,--chez les syphilitiques epuises, auxquels +l'huile sert d'aliment. + +Et puisque nous parlons d'injections huileuses, le moment est venu de +dire un mot de nos travaux anterieurs sur l'action dynamogenique de +l'huile creosotee, en injections sous-cutanees _a dose maxima toleree_. +Nous les avons surtout employees et les employons encore chez les +tuberculeux; mais nous etions guide par une fausse conception theorique; +et si la creosote _bien maniee_ reste,--et restera longtemps,--le +medicament de choix chez les tuberculeux, ce n'est pas parce qu'elle +agit contre le bacille de Koch, comme antiseptique, c'est parce qu'elle +a une action non douteuse, extraordinairement puissante, sur le systeme +nerveux. + +La creosote est, en effet, un agent dynamogenique de premier ordre. +Aussi les tuberculeux sont-ils loin d'etre les seuls malades qui +puissent tirer parti de ce precieux medicament; et si je ne craignais +d'etre accuse de paradoxe, je dirais que ce sont eux qui en tirent le +moindre benefice, a cause de la difficulte que presente le maniement de +la creosote chez ces malades, toujours prets a avoir la fievre. La +ou les injections d'huile creosotee font merveille, c'est chez les +pseudo-tuberculeux, qui sont tellement demolis par les troubles +gastriques, nerveux, etc., qu'ils ont l'aspect de phtisiques tout en ne +l'etant pas. Chez eux, la creosote bien maniee rend, en quelques jours, +l'appetit, la force, en un mot la vie. + +Le seul inconvenient de la creosote, et qui restreindra longtemps son +emploi, c'est l'extreme difficulte qu'il y a a la manier. Pour ma +part, je me suis attache a surprendre les moindres manifestations de +l'intolerance, et a les decrire minutieusement afin de permettre aux +praticiens de ne jamais depasser la dose utile; a appeler l'attention +sur les intolerances accidentelles, qui doivent faire immediatement +suspendre le traitement, ou baisser la dose acceptee les jours +precedents. J'ai meme tellement insiste sur les dangers de la creosote +que quelques confreres m'ont accuse d'avoir fait son proces; mais la +dynamite aussi est une arme redoutable, ce qui n'empeche pas que, bien +maniee, elle rende des services[16]. + +[Note 16: Dans les injections d'huile creosotee, il n'y a pas +seulement que la creosote qui soit utile. L'huile absorbee, digeree par +la peau, est un aliment de premier ordre, et j'ai pu nourrir pendant un +mois, avec des injections sous-cutanees d'huile et des lavements aqueux, +un malade atteint d'ulcere de l'estomac. Un mois durant, ce malade est +reste a la diete _absolue_, ce qui a donne a l'ulcere le temps de se +cicatriser. Je lui faisais faire, tous les jours, une injection de +150 grammes d'huile convenablement preparee. Le danger des injections +huileuses est la penetration de l'huile dans un vaisseau sanguin, d'ou +peut resulter une embolie qui peut etre mortelle; mais j'ai indique le +moyen de se mettre _surement_ a l'abri de tout accident grave. Le secret +consiste a bien connaitre les moindres symptomes d'introduction de +l'huile dans le torrent circulatoire, et a arreter l'injection des +l'apparition de ces symptomes. Rien n'est plus facile que d'arreter a +temps cette injection, si on la fait avec la lenteur voulue; mais +cette lenteur n'est possible qu'avec l'emploi d'un appareil special, a +fonctionnement automatique. Au reste tous ces points sont etudies dans +mon livre sur le _Traitement de la tuberculose par la creosote_.] + +III. Les injections hypodermiques, quelles qu'elles soient, agissent +encore d'une autre facon. En dehors des proprietes particulieres a +chaque medicament, et de l'action dynamogenique reconnue a toute +injection sous-cutanee et meme intra-musculaire, elles agissent encore +par suggestion. Elles font prendre patience au malade, en attendant +que les autres agents therapeutiques, qui visent l'hygiene cerebrale, +medullaire, gastrique, intestinale, cutanee, etc., aient eu le temps de +produire leurs effets. Car, comme ces agents n'ont qu'une action lente, +comme ils ne procurent pas de resultat immediat, le malade serait vite +decourage, si on ne lui donnait pas du premier coup, un remontant, +factice peut-etre, mais certainement utile, et ayant une action +evidente, rapide, qui le fait patienter et lui inspire confiance. + +La pratique des injections hypodermiques est egalement utile au medecin +a un autre point de vue: elle lui permet d'apprecier tres vite le degre +de confiance que lui accordent le malade et son entourage. Or, de +ce degre de confiance derive, dans une notable mesure, le resultat +therapeutique final. Si le medecin sent que son malade a foi en lui, +il deploiera, pour lui venir en aide, toutes les ressources de son +intelligence et de son coeur; dans le cas contraire, il se sentira a +tout instant, gene, paralyse, inhibe, et il risquera de n'avoir pas +toute la clairvoyance necessaire. De la l'importance qu'il y a, pour +lui, a evaluer le degre de confiance qui lui est octroye. Eh bien! pour +l'apprecier, il n'y a pas de meilleure pierre de touche que l'injection +hypodermique. Car si le malade et son entourage acceptent celle-ci +aveuglement, du premier coup, sans meme demander la formule du liquide +injecte, c'est toujours signe que le terrain est bon, et que le malade +acceptera avec la meme obeissance les diverses prescriptions qui lui +seront faites. Dans certains cas, il est vrai, le malade accepte, non +parce qu'il a confiance, mais par une sorte d'inertie; peu importe, +il acceptera avec la meme passivite les prescriptions qui lui seront +faites, et c'est la l'essentiel. Quand, au contraire, le malade, ou +surtout son entourage, manifestent une curiosite inquiete, qu'on ne +parvient pas a satisfaire par une reponse banale, quand ils expriment +des apprehensions sur la nature et les effets du liquide injecte, on +peut dire que le cas est mauvais, ou tout au moins mediocre; et le +medecin aura beaucoup a faire pour conquerir la confiance. + +Certes, cette curiosite et ces apprehensions sont legitimes, et ce que +nous disons ici ce n'est pas pour les empecher: mais il n'en est pas +moins vrai qu'elles constituent une sorte de suspicion, que le medecin +a interet a connaitre afin de travailler a la faire cesser et d'etablir +ainsi, entre son malade et lui, cette confiance reciproque qui est la +condition indispensable d'un traitement efficace.--Or l'attitude des +malades en face des injections qu'on leur propose constitue, a ce +point de vue, un excellent moyen de diagnostic moral. + +Parmi les autres moyens accessoires, il nous faut dire un mot des +applications locales, revulsives ou derivatives, qui etaient autrefois +si en honneur, et qui sont tombees dans un discredit bien injuste. + +_Vesicatoires_.--Autant nous protestons contre les larges vesicatoires +employes autrefois, et qui, chez quelques malades, produisaient de la +cystite, chez presque tous une douleur pire que le mal qu'on voulait +guerir; autant nous continuons a penser que le petit vesicatoire, sous +forme de mouche de Milan, ne doit pas etre dedaigne. Chez les grands +malades qui ont le systeme nerveux sens dessus dessous, une mouche, +appliquee derriere l'oreille, peut faire un mal extreme et produit +un etat d'agitation inconcevable, non pas a cause de la douleur +insignifiante qu'elle provoque, mais par le fait du trouble de +circulation qu'elle produit a distance. Ce seul fait suffirait a prouver +que l'application d'une mouche n'est pas indifferente; rien, d'ailleurs, +n'est indifferent en therapeutique. Mais chez certains malades qui ont +encore un bon capital nerveux, la mouche, appliquee derriere l'oreille +droite, de preference, produit une sedation des plus remarquables, amene +le sommeil, dissipe le malaise mental et les divers troubles +innommables qui constituent l'etat nerveux; c'est sans doute a cause de +l'inferiorite fonctionnelle de la partie gauche du corps,--habituelle +chez les malades, ainsi que nous l'avons dit,--que la mouche appliquee +derriere l'oreille droite produit ces effets favorables, qu'elle +produirait moins si elle etait appliquee a gauche; en tout cas, c'est un +fait d'observation. De meme, la mouche sur le creux de l'estomac peut +amener, si elle est appliquee trop tot, ou dans les cas trop aigus, une +aggravation notable des troubles gastriques; mais si elle vient a son +heure, elle provoque un apaisement notable des troubles digestifs. La +mouche lombaire, d'autre part, est souvent l'un des meilleurs remedes a +apporter a la constipation. Cette affirmation peut sembler singuliere, +mais elle s'explique pour qui comprend l'origine, presque toujours +nerveuse, de la constipation. + +_Emplatres_.--Les applications d'emplatres d'opium ne sont jamais +dangereuses, et font souvent le plus grand bien. Etant donnee l'extreme +susceptibilite d'un systeme nerveux malade, qui se laisse impressionner +par les moindres influences, ce fait n'a rien d'extraordinaire. En tout +cas, j'affirme, au nom d'une experience prolongee, qu'une mouche d'opium +appliquee a la tempe est souvent tres appreciee par les malades +cephalalgiques, qu'un emplatre d'opium, ou de cigue et de belladone, +laisse sur l'estomac pendant huit jours, calme mieux, ou du moins d'une +facon plus continue, les douleurs gastralgiques, que ne le ferait une +serie d'injections de morphine. + +De meme, l'emplatre a l'oxyde de zinc, applique sur la colonne +vertebrale, immediatement au-dessous de la premiere vertebre dorsale, +sur une longueur de dix centimetres, attenue singulierement certains +phenomenes medullaires dont se plaignent les malades, en particulier +les inquietudes dans les jambes qui sont si frequentes chez les grands +neurastheniques. + +Tous ces moyens si simples ne sont donc pas a dedaigner. A eux seuls, +ils seraient insuffisants; mais, ajoutes au regime alimentaire, au repos +methodiquement dose, aux applications hydrotherapiques raisonnables, et +a la psychotherapie, ils amenent surement la guerison, lorsqu'il reste +assez de capital biologique pour que la lutte ne soit pas impossible. + +_Purgatifs_.--Nous usons tres peu des medicaments fournis par la +pharmacopee, pour ce motif bien simple que nous n'en avons pas besoin, +et que nous avons une crainte presque instinctive de tous ces agents +therapeutiques a action violente et perturbatrice. Faut-il l'avouer? +c'est aussi parce que nous ne les connaissons pas. + +Rien n'est, en effet, difficile comme l'etude d'un medicament. J'ai +mis, quant a moi, des annees a etudier l'action du bromure, quand je +m'occupais plus specialement des "maladies" nerveuses et mentales; et +quand, en octobre 1898, le professeur Gautier a bien voulu me confier +l'etude du cacodylate de soude, la premiere chose que je lui ai dite, +c'est qu'il me fallait au moins deux ans pour pouvoir lui donner sur cet +agent therapeutique une appreciation ayant quelque valeur. Enfin, +pour ce qui est de la creosote et du gaiacol, j'ai mis cinq ans a en +connaitre l'effet. + +Comment, alors, avoir confiance dans des publications hatives sur des +medicaments decouverts de la veille? Et, en ce qui est des medicaments +anciens, ayant fait leurs preuves, je repete que, en general, je les +redoute, a cause de l'extreme sensibilite des malades, qui depasse tout +ce qu'on peut imaginer. + +Les purgatifs, en particulier, quels qu'ils soient, m'inspirent une +veritable terreur. Mais, dira-t-on, tous les jours nous les voyons +employer sans dommage, et meme avec une apparence de succes qui +saute aux yeux! Leur emploi repond d'ailleurs a une indication bien +rationnelle, puisqu'il faut evacuer les residus de la digestion qui +empoisonneraient l'economie! Il nous faut refuter ces objections en +passant: qu'on donne un purgatif a un homme solide qui a un leger +embarras gastrique, il le tolerera, et paraitra meme s'en trouver bien; +mais c'est une erreur d'interpretation, et si le purgatif ne lui a pas +fait de mal appreciable, c'est que tout est sain chez les hommes sains. +Mais donner un purgatif a un malade grave dont le systeme nerveux +est profondement atteint, c'est provoquer chez lui des reflexes dont +personne ne connait l'importance, c'est quelquefois siderer son +systeme nerveux abdominal. C'est alors qu'on voit le ventre, qui avait +jusqu'alors une certaine tonicite, devenir flasque, inerte, perdre toute +reaction; l'intestin est alors inhibe dans son fonctionnement, et il +faut quinze jours, un mois, pour qu'il se ressaisisse, quand il se +ressaisit. Mais, dira-t-on, que faut-il donc faire chez les malades +constipes? La reponse est bien simple: il ne faut pas s'occuper de leur +constipation, qui n'est qu'un symptome, et il faut les soigner en tant +que malades; la constipation disparaitra d'elle-meme. Le moment nous +semble venu de protester une derniere fois contre les idees des gens du +monde, et des medecins, relatives a la constipation. + +Nombreux sont les gens soi-disant bien portants qui sont atteints de +constipation chronique. Quand nous disons bien portants, c'est une facon +de parler: car, en realite, les constipes ne sont pas absolument bien +portants. Mais il en est beaucoup qui vont et viennent, vivent de la +vie commune, tout en ayant une constipation opiniatre; de plus il y a +beaucoup de vrais malades qui vont moins mal quand ils sont constipes. +Une dame nous disait plaisamment, a ce sujet, que son intestin avait +"horreur du vide". Tant que ces personnes ne sont pas atteintes de cette +obsession speciale qui empoisonne la vie des constipes, elles tolerent +leur infirmite sans se douter qu'elle existe. Mais malheur a elles quand +elles commencent a se preoccuper de leur constipation! C'est a partir de +ce moment qu'elles rapportent a la constipation les mille et une miseres +qui sont l'apanage des neurastheniques. Malheur a elles, surtout, +quand elles entrent dans la voie des soi-disant traitements de la +constipation! Elles commencent par user du lavement simple, tiede +d'abord, puis tres chaud, puis tres froid; puis elles ont recours aux +purgatifs doux, aux purgatifs plus violents, elles en arrivent aux +grands lavages. Elles font tant et si bien qu'elles irritent leur +intestin, et qu'a leur constipation anodine succede l'entero-colite +membraneuse. + +A partir de ce moment, la vie leur devient insupportable et le cercle +vicieux est etabli. Plus elles irritent leur intestin, plus la +constipation devient opiniatre, et, pour lutter contre cette +constipation opiniatre, elles irritent de plus en plus leur intestin. +L'obsession entre alors en scene, elles ne pensent plus qu'a leurs +fonctions alvines, a la liberte du ventre, qu'elles disent etre la plus +necessaire des libertes. Elles donneraient la vie du genre humain pour +obtenir une selle; elles se presentent a la garde-robe plusieurs fois +dans la journee, sans succes ou avec des resultats insignifiants, et, +cette impuissance les affolant, elles ont recours aux moyens les plus +extraordinaires pour lutter contre l'odieuse constipation. Cet etat +mental des constipes merite d'etre etudie de tres pres; et toute +therapeutique qui ne cherche pas a le modifier est, par avance, +condamnee a l'impuissance. + +La premiere chose a faire, quand on se trouve en presence d'un de ces +constipes a obsession, est de lui persuader que la constipation n'est +pas l'ennemie, n'est pas la cause immediate de toutes les miseres +qu'il ressent, qu'elle n'est au contraire qu'un symptome d'importance +secondaire, prouvant simplement qu'il y a quelque chose de defectueux +dans le fonctionnement du systeme nerveux abdominal. + +Persuadez a vos malades qu'il leur suffit d'aller a la garde-robe tous +les deux ou trois jours pour commencer, que, lorsqu'ils iront mieux, ils +iront quotidiennement; invitez-les a ne s'y presenter qu'une fois par +jour, a heure fixe, en leur interdisant, dans la mesure du possible d'y +aller en dehors de l'heure reglementaire. Recommandez-leur de ne pas +lutter contre la constipation, mais bien contre le trouble nerveux dont +la constipation n'est qu'un symptome, et, s'ils vous ecoutent, si vous +avez le don de les convaincre, ils seront par cela seul a moitie gueris. + +Cependant, comme il faut tenir compte de leur etat mental, et un peu +aussi de la mentalite de l'entourage, on peut autoriser un petit +lavement d'eau bouillie a prendre le matin du troisieme jour de +presentation inefficace, a l'heure reglementaire de la presentation, +lavement qui sera garde cinq minutes seulement. On peut encore, si l'on +croit devoir faire de grandes concessions, permettre au malade, le soir +du troisieme jour de presentation inefficace, un lavement d'huile, non +pas avec 200 ou 300 grammes d'huile, mais avec quatre ou cinq cuillerees +a bouche d'huile pure, lavement destine a etre garde toute la nuit; si +l'on y ajoute une forte dose de suggestion, ce lavement aura, pour le +lendemain, un effet magique. + +Les pilules de belladone d'apres la formule de Trousseau sont egalement +recommandables; elles ont tout au moins l'avantage de ne pas etre +nuisibles. + +Mais un agent veritablement utile, c'est le liquide orchitique de +Brown-Sequard; c'est de la bouche meme du savant professeur que je tiens +ce renseignement, et je me rappelle encore, comme si c'etait hier, le +jour ou il me disait ces paroles: "De tous les services que m'ont rendus +a moi-meme mes injections de suc orchitique, celui que je place en +premiere ligne, bien avant tous les autres, c'est qu'elles m'ont gueri +d'une constipation opiniatre". Et, ajoutait l'illustre maitre, "il faut +avoir ete, comme moi, torture par la constipation pour savoir toutes les +angoisses qu'elle occasionne". + +Or il faut remarquer que l'auto-suggestion n'a joue aucun role dans la +circonstance, car M. Brown-Sequard ne s'attendait pas le moins du monde +a cet effet des injections do liquide orchitique. + +Pour moi, utilisant ce precieux renseignement, j'ai traite et je +traite encore par les injections de liquide orchitique les grands +neurastheniques atteints de constipation opiniatre avec entero-colite. + +_Eaux minerales_.--Si nous donnons peu de creance aux medicaments de +la pharmacopee, nous croyons, par contre, que les eaux minerales +constituent des agents therapeutiques tres actifs. Voltaire, qui ne +respectait rien, disait que les voyages aux eaux ont ete inventes par +des femmes qui s'ennuyaient chez elles, et Diderot affirmait que, en +general, les eaux sont le dernier conseil de la medecine poussee a bout. +"On compte plus, ajoutait-il, sur le voyage que sur le remede." + +Tous les deux etaient, certes, des hommes d'esprit, mais ils parlaient +la de choses qu'ils ne connaissaient point. Si incommensurable que soit +la sottise humaine, les eaux n'auraient pas joui, depuis la plus haute +antiquite, et ne jouiraient pas du renom qu'elles ont encore, si elles +n'avaient pas vraiment une certaine efficacite. + +Certes, dans les bons effets des cures minerales, il faut compter, pour +une certaine mesure, avec le changement de milieu, l'influence agreable +du voyage; mais il ne faut pas oublier que cette influence, utile +quelquefois, est quelquefois facheuse. Aussi faut-il n'envoyer aux eaux +que les malades qui ont encore beaucoup de ressort, et dont le capital +n'est pas serieusement compromis. + +Le changement de regime alimentaire qui est impose aux malades, dans les +stations thermales, leur est parfois favorable, et peut avoir une part +d'influence dans les bons resultats obtenus. Nous savons, en effet, que, +a un moment donne, il est utile de ne pas se confiner dans un regime +alimentaire suivi depuis trop longtemps, et aussi que, dans certains +cas, il faut savoir brusquer l'estomac. Mais ce changement brusque, qui +souvent est utile, peut etre dangereux, au contraire, quand le systeme +nerveux n'est pas de taille a supporter le soudain assaut impose. + +C'est ce qui arrive souvent aux stations minerales, ou le bon effet +des eaux est, en grande partie, contre-balance par la mauvaise hygiene +alimentaire. De la l'utilite qu'il y aurait a instituer, dans toutes les +villes d'eaux, des "tables de regime" comme il en existe dans toutes les +maisons de sante bien tenues, ou chaque malade, pour ainsi dire, a le +regime alimentaire qui lui convient, dose et surveille par le medecin de +l'etablissement. Rien de semblable n'existe, malheureusement, dans nos +stations minerales, parce que les medecins n'y sont pas libres de tous +leurs actes, et ont a compter avec les hoteliers qui, eux-memes, ont a +compter avec leurs chefs de cuisine. + +A Carlsbad, on a bien essaye de faire des "tables de regime"; et j'y +ai vu moi-meme des menus imprimes; mais un bon nombre des mets qu'ils +annoncaient se sont trouves n'exister que sur le papier. A Vichy, par +contre, plusieurs medecins sont arrives a imposer a des tenanciers de +pensions de famille l'obligation de donner aux malades des regimes +varies, suivant les prescriptions medicales. + +Quant aux indications des eaux minerales, elles varient a l'infini. + +Certaines eaux ont certainement une action predominante sur tel on +tel syndrome. Ainsi, ce n'est pas du tout en vertu d'une erreur +d'observation, ou d'un engouement irreflechi, qu'on attribue aux eaux +de Bagnoles de l'Orne une action presque specifique sur les troubles +peripheriques de la circulation (varices, hemorroides, phlebites). +Les malades atteints d'hemorroides, par exemple, voient surement, a +Bagnoles, diminuer l'ensemble de leurs miseres (troubles nerveux, +dyspeptiques), mais plus particulierement les miseres locales causees +par leurs hemorroides. De meme Chatel-Guyon a une action non douteuse +sur le symptome constipation, action que n'a pas Vichy, qui, au +contraire, favorise la constipation pendant la duree du traitement. + +De meme, les eaux de Brides-les-Bains ont, chez certains enteralgiques, +convalescents d'appendicite, etc., une action veritablement speciale. De +meme encore, dans l'obesite, qui, comme nous le verrons, n'est qu'un des +symptomes de la "maladie", elles ont une bienfaisance incontestable, +surtout si, a leur action, on ajoute celle d'une gymnastique en montagne +bien comprise et bien reglee. Les eaux de Bagneres-de-Bigorre n'ont pas +d'action speciale, mais elles rendent de precieux services aux nerveux +fatigues. Celles de Vichy sont absolument indiquees chez les malades +dont le systeme nerveux digestif est en detresse, et la Grande Grille, +en particulier, a une action d'une puissance extreme, qui ne s'explique +pas plus par la theorie des _ions_ que par les theories chimiques, mais +qui est indiscutable. Et il ne s'agit pas la de psychotherapie ni de +suggestion; la Grande Grille a des effets qui lui sont propres, et Vichy +est souvent un adjuvant dont on ne peut se passer. Mais il faut se +rappeler que c'est une arme difficile a manier, comme toutes les armes +puissantes, et qu'a Vichy il ne faut envoyer que les malades ayant +encore une grande force de resistance vitale. + +Par contre, il ne faut pas croire qu'on ne doive y envoyer que des +dyspeptiques. Parmi les 30 ou 35 malades que j'y envoie, chaque annee, +il y en a au moins une dizaine chez lesquels les symptomes cerebraux +predominent, a condition, bien entendu, que ces symptomes ne soient pas +en rapport avec des lesions organiques; et ces malades se trouvent +au moins aussi bien de Vichy que ceux qui n'ont que des symptomes +gastriques ou hepatiques. + +Autrefois, on ne craignait pas d'envoyer a Bourbon-l'Archambault les +malades atteints de lesions organiques du cerveau ou de la moelle, +hemiplegiques, congestifs, etc. Depuis quelques annees, la physionomie +de cette station a change. Il y a eu des accidents provoques par l'eau +chaude sur les malades a arteres friables; et l'on se borne actuellement +a y envoyer les malades a troubles medullaires superficiels, +connus vulgairement sous les vocables de rhumatismes chroniques ou +articulaires, sciatiques, nevralgies, etc. Marienbad, avec ses bains de +boue, Franzenbad avec ses bains d'acide carbonique, rendent aussi de +grands services aux rhumatisants et aux obeses sans lesions organiques +appreciables. + +Seule, la station de Lamalou a garde le privilege de recevoir des +malades a lesions organiques nettement definies, et dont nous ne nous +occupons pas dans ce travail. + +Vittel et Contrexeville conviennent aux malades chez lesquels le trouble +de la nutrition, qui n'est, en general, qu'un trouble du systeme +nerveux, se traduit, sans que nous sachions pourquoi, par la formation +de calculs, soit dans le foie, soit dans les reins[17]. + +[Note 17: Pour supporter le traitement de Vittel, il faut avoir bon +estomac, a cause de la quantite d'eau qu'on est oblige de boire. De la +le nombre relativement limite de malades qu'on peut envoyer a Vittel. +Mais fouillez le passe de ces malades, et vous verrez que, longtemps +avant d'avoir la gravelle, ils ont eu de petits troubles cerebraux, ne +fut-ce que des migraines, de petits troubles cutanes, de l'obesite. Un +beau jour, une colique nephretique les surprend, et l'on se figure que +c'est a partir de ce jour qu'ils sont devenus malades. Il n'en est rien. +La colique nephretique n'a ete chez eux, qu'un accident; bien avant +de l'avoir, ils avaient, meme du cote du rein, de petites miseres qui +passaient inapercues: du lumbago, des urines chargees de sable. Et si, +au moment ou l'on s'est apercu de ces petits symptomes, on les avait +soignes methodiquement, par le repos ou l'exercice suivant les cas, +par telle ou telle hygiene alimentaire, telle ou telle pratique +hydrotherapique, telle ou telle hygiene cerebrale, ils n'auraient pas eu +de coliques nephretiques, et n'auraient pas eu besoin d'aller a Vittel. +Mais, ne cessons pas de le dire, ils sont bien heureux de recourir +au traitement bienfaisant de Vittel pour se debarrasser d'une des +manifestations importantes de leur "maladie", au moins d'une facon +temporaire. Ils doivent seulement se rappeler que Vittel seul ne les +guerira pas, quand meme ils y retourneraient tous les ans.] + +Les eaux arsenicales conviennent souvent a nos malades; la Bourboule en +particulier, Saint-Nectaire chez les enfants et les jeunes gens. + +Mais nous ne voulons pas faire une revue des eaux minerales francaises +et etrangeres. Tout ce que nous voulons prouver, c'est que les eaux +minerales sont un agent therapeutique de premier ordre, un agent que +tous les medecins doivent connaitre, non seulement parce qu'ils voient +dans les livres, non seulement par oui-dire, mais en se donnant la peine +d'aller les visiter. Il n'est meme pas mauvais qu'ils goutent, par +eux-memes, aux diverses sources, et qu'ils tatent parfois des bains. Ils +ne tarderont pas a voir que ce ne sont pas des agents indifferents: je +leur recommande, en particulier, un bain a Salies-de-Bearn, a forte dose +d'eau salee. Aussi le monde medical doit-il etre tres reconnaissant a +celui de nos maitres, le professeur Landouzy, qui a organise, tous les +ans, des caravanes scientifiques pour visiter les eaux francaises; +quinze jours de voyage sous une bonne direction medicale sont plus +utiles que six mois de travail dans les livres. On apprend ainsi a +connaitre non seulement les eaux, mais aussi les medecins des stations, +parmi lesquels il en est beaucoup qui ont des idees generales tres +interessantes sur la pathologie. Ces medecins des villes d'eaux sont, +d'ailleurs, pour les praticiens, de precieux collaborateurs, quand ils +veulent bien ne pas se borner a prescrire les eaux en boisson, les +bains, les douches, etc., et consentir a faire, en meme temps, oeuvre +medicale veritable, c'est-a-dire surveiller le regime, doser avec soin +le repos et l'exercice, et se souvenir que la psychotherapie ne perd +jamais ses droits. + +_Voyages_.--Les gens du monde se figurent que les voyages font le plus +grand bien aux malades en general, qu'a la suite d'un etat aigu, par +exemple, des que le malade est transportable, il faut l'envoyer bien +loin de chez lui, et que, dans les etats chroniques, ce deplacement +lointain est la condition _sine qua non_ d'une guerison. Cette opinion +est basee sur une erreur d'interpretation. Il est certain qu'un homme +bien portant se trouve tres bien d'un deplacement annuel, et les +vacances sont chose indispensable pour cet homme, quels que soient son +age et sa situation. Il faut que, au moins une fois par an, l'homme bien +portant mette, pendant quelques jours, son cerveau en jachere, prenne +l'exercice dont il a ete en partie prive pendant le reste de l'annee. +Ce temps consacre au repos cerebral n'est pas du temps perdu, c'est du +temps bien employe. + +Les vacances sont egalement necessaires a l'enfant qui travaille: et par +vacances nous entendons non seulement le repos cerebral, qui doit etre +presque absolu,--ce qui, par parenthese, contre-indique l'usage des +devoirs de vacances,--mais aussi, autant que possible, le changement de +milieu, ne fut-ce que pendant une trentaine de jours. De la l'utilite +des colonies de vacances, que le professeur Landouzy appelle "des +croisades de paix et de redemption". Elles sont, dit-il tres justement, +la "premiere ligne de defense contre la tuberculose". M. Plantet a fait +sur ce sujet, a la demande de l'Office central du travail, un rapport +des plus interessants et des plus complets, publie dans la _Reforme +sociale_, (16 juin et 1er juillet 1905). Il resulte de ce rapport que la +France est en retard sur les autres pays, sur le Danemark, l'Angleterre, +la Suisse, l'Allemagne, la Belgique; que nous n'occupons, en somme, que +le sixieme rang dans la lutte des societes contre le deperissement +de leur race. Cependant, depuis 1882, la France est entree dans le +mouvement, et les colonies scolaires francaises sont deja en nombre +considerable: il y a les colonies de la ville de Paris, 26 institutions +privees parisiennes, 40 comites de patronage s'occupant de procurer des +vacances aux enfants pauvres de la capitale; et des colonies semblables +fonctionnant dans cinquante-six villes de France. Au total, en +1902, 14000 petits Francais ont beneficie de ces institutions +philanthropiques[18]. + +[Note 18: Dans l'interessant rapport de M. Plantet, chacune de ces +colonies est etudiee avec des details suffisants pour qu'on puisse se +rendre compte de son fonctionnement, du prix de revient, des resultats +obtenus. Dans un premier type, les enfants sont loges en commun dans un +meme local (villas scolaires, ecoles communales vacantes pendant l'ete, +proprietes privees, louees, acquises, specialement amenagees pour +abriter une collectivite a la campagne ou a la mer). C'est la colonie +d'internat. + +Dans un second type, les enfants sont confies par petits groupes de +deux a quatre au plus, a des familles de cultivateurs recommandables, +moyennant un prix debattu, dans les regions reputees les plus saines. +C'est le placement familial.--Les deux systemes presentent des avantages +et des inconvenients qui sont analyses de tres pres dans le travail +que nous signalons.--En ce qui concerne la sante, tous les rapports +constatent la plus-value dans toutes les regions, en montagne, en +plaine, a la mer, aussi bien dans les colonies collectives que dans les +colonies familiales. + +Quant aux resultats moraux, tout depend de la colonie et de l'esprit +qui l'anime. Beaucoup pensent qu'il ne suffit pas de faire gagner a de +pauvres enfants une livre de graisse par semaine. Il y a mieux a faire, +on peut realiser un bien plus durable: il faut viser a ce qu'ils +rentrent meilleurs a leur foyer. Dans certaines colonies, un tel soin ne +se devine guere. Dans d'autres, au contraire, c'est la pensee dominante +et le reve du directeur. Le tout est de savoir choisir.] + +Non seulement l'homme bien portant, mais celui qui n'est qu'un peu +fatigue par le surmenage cerebral, et par les petites emotions +quotidiennes, se trouve tres bien de changer d'air, de milieu, non +seulement une fois par an, mais meme chaque fois qu'il sent, chez lui, +cette sorte de malaise cerebral premonitoire de la neurasthenie, ou +certains troubles digestifs mal definis qui prouvent que son systeme +nerveux abdominal n'est plus en fonctionnement parfait. Pour lui, un +deplacement de quelques jours est extremement favorable. Ou qu'il aille, +il verra son appetit renaitre, sa constipation disparaitre, la sante lui +revenir. Que dis-je? chez certaines femmes nerveuses, mais au demeurant +ayant encore un capital serieux, l'unique fait de monter en chemin de +fer produit des effets appreciables, et, le jour meme du depart, on les +voit transformees. Elles laissent a la premiere station leurs phobies, +leurs inquietudes; c'est un changement a vue, un veritable coup de +theatre. + +Mais autre chose est l'hygiene de l'homme bien portant, ou du candidat +a la "maladie" dont le capital est encore presque intact, et autre +l'hygiene du vrai malade. Voila ce que, d'une facon generale, les gens +du monde ignorent. Ils s'obstinent, malgre eux, par le fait d'un faux +raisonnement, a croire que ce qui fait du bien a l'homme valide doit +en faire encore plus a l'homme malade. "Un bon bifteck saignant est +certainement utile a un travailleur bien portant; combien il doit etre +plus utile a un malade affaibli! Il va certainement lui rendre des +forces. Donnons-lui donc de la viande saignante; plus il en prendra, +plus vite il sera gueri!" Le malade proteste, il affirme que la viande +saignante lui fait du mal: c'est egal, qu'on lui en donne au moins +autant que son estomac pourra en digerer, ce sera toujours pour son +bien! On disait la meme chose, autrefois, pour le vin; les gens +intelligents commencent a comprendre que le vin, si utile a un +travailleur bien portant, n'est pas un aliment heroique quand il est +donne a des malades, meme sous forme de vins medicamenteux. + +De meme l'on raisonne pour l'exercice. Un exercice modere est utile aux +gens bien portants; il faut donc l'imposer au malade. Ce dernier a beau +dire que la moindre marche le fatigue, lui ote le peu d'appetit et de +sommeil qu'il avait encore; c'est egal, il faut qu'il marche! On ne +concoit pas qu'il doive rester a la chambre, du moment qu'il peut se +tenir sur ses jambes. Le pauvre malade voudrait rester couche, il sent +que le lit lui est utile; c'est encore la, dit-il, qu'il souffre le +moins. Mais non, il faut qu'il se leve! Le lit ote les forces, le lit +constipe! Et plus le patient est soi-disant bien soigne, plus il a a +lutter contre ces prejuges, qu'on parvient difficilement a deraciner +meme dans les milieux intelligents. Il ne faut pas non plus, dit-on, +laisser le malade dormir le jour, sans quoi il ne dormira pas la nuit! +Malheureux, qui ne voulez pas comprendre que l'insomnie de votre cher +malade "tient a une excitation de ses cellules cerebrales, et que le +sommeil est le meilleur remede a apporter a cette excitation, et que, +par consequent, le sommeil du jour predispose au sommeil nocturne! Quand +donc aurez-vous une notion un peu precise et raisonnee sur la pathogenie +de tous ces troubles dont l'ensemble constitue la "maladie"? + +C'est aussi par une faute grossiere de raisonnement qu'on considere les +voyages comme utiles aux malades. Encore une fois, ils sont utiles aux +gens bien portants, et d'autant plus utiles qu'on se porte mieux, parce +qu'ils permettent a l'homme doue d'un beau capital biologique de faire +de ces petites avances dont nous avons parle deja, de ces placements a +gros interets qui augmentent sa fortune. Accidentellement, il est vrai, +il peut se faire que le placement soit malheureux: c'est ce qui arrive +chez l'alpiniste qui aventure une trop grosse somme d'energie, et met +quelquefois quinze jours a se refaire d'une excursion par trop fatigante. +Mais enfin, en general, on peut dire que, chez les gens bien portants, +ces risques de depenses exagerees sont reduits a tres peu de chose. Le +malade, au contraire, est un indigent. Non seulement il ne doit pas +depenser a tort et a travers, mais il doit parcimonieusement, et avec +un soin jaloux, garder le peu qu'il possede encore, et chercher a faire +des economies. Si son indigence est momentanee, il se remettra assez +vite a flot. Si elle est definitive, _a fortiori_ devra-t-il chercher a +ne pas faire de fausses depenses. + +Or, il ne faut pas se le dissimuler, pour le malade tout voyage est une +depense; le changement d'habitudes, le surcroit de fatigue inevitable, +a eux seuls, occasionnent de la depense nerveuse. Si c'est un grand +malade, le voyage peut meme le tuer, comme il tue ces malheureux +typhoidiques qu'on est quelquefois oblige, en campagne, ou qu'on se +croit oblige d'evacuer a de longues distances, sur des cacolets qui +les secouent d'une facon lamentable. Ils arrivent quelquefois morts a +l'ambulance lointaine, d'autres fois demi-morts; mais toujours leur etat +est extremement aggrave. Si on avait pu les soigner sur place, ou les +evacuer a tres petites journees, dut-on les tenir prives des ressources +de la therapeutique, et se borner a leur faire deux lotions fraiches par +jour, ils auraient eu bien plus de chances de guerir. Je l'affirme au +nom d'une experience personnelle, faite pendant la campagne de Tunisie. +Mais, sans parler des etats aigus qui contre-indiquent absolument +tout long deplacement, ne voyons-nous pas, tous les jours, des etats +chroniques aggraves a vue d'oeil par les longs trajets? Cet illustre +malade qui traverse toute la Russie pour aller au Caucase, dans le +vain espoir de retrouver la sante, et qui voit son etat s'aggraver +sensiblement en route; tous ces cardiaques, ces albuminuriques qui vont +aux eaux lointaines chercher la guerison promise, et en reviennent bien +plus fatigues que s'ils etaient restes chez eux? Et les tuberculeux +avances! ces tristes victimes des theories regnantes et de la crainte de +la contagion. + +Vous prenez la, dira-t-on, les cas extremes, et on commence a comprendre +que les grands deplacements ne sont pas favorables aux grands malades. + +Oui, mais j'ajoute qu'ils ne sont pas, non plus, favorables aux malades +_moyens_. + +Pour me faire comprendre, voyez cette jeune femme nerveuse qui ne digere +plus, qui dort mal, qui est constipee, qui n'a pas ses regles depuis six +mois; on se figure encore que, en lui faisant quitter le climat brumeux +du Nord pour l'envoyer sur la cote d'Azur, on va lui faire le plus +grand bien; c'est une profonde erreur. L'insolent ciel bleu du Midi lui +paraitra odieux, et, apres quelques jours, elle souhaitera, dans son for +interieur, de quitter le delicieux pays. Elle ne le dira pas, pour ne +pas torturer son entourage, elle souffrira en silence; et il peut meme +se faire qu'a la longue son etat s'ameliore; mais, surement, ce ne sera +pas l'effet du changement de milieu. Et il peut bien se faire aussi que +son etat s'aggrave assez pour que l'entourage se rende a l'evidence, et +ramene a grands frais, et avec d'infinies precautions, la pauvre victime +dans le milieu qu'elle n'aurait pas du quitter. + +En realite, le voyage n'est utile que chez les gens qui paraissent n'en +avoir pas besoin. C'est pour bien faire comprendre notre maniere de voir +que nous exagerons, a dessein, la formule de notre pensee. + +Il est bien certain qu'entre le malade grave, qu'on ne doit pour rien au +monde deplacer, et l'homme qu'on est convenu d'appeler bien portant, et +qui a tout interet a faire des voyages d'agrement, il existe toute une +serie d'intermediaires auxquels les voyages peuvent rendre des services. +Le changement radical de milieu, si dangereux pour le malade grave, peut +etre utile a l'individu qui n'est que sur la frontiere de la "maladie". +Quitte a avoir dans un hotel une nourriture moins bonne, moins +hygienique, moins adaptee a l'etat de son estomac, un dyspeptique pourra +se trouver bien de cette nourriture, si, en arrivant a l'hotel, il +laisse ses preoccupations incessantes, enervantes, de Paris. Comme toute +chose humaine, le deplacement peut avoir du bon et du mauvais, et on ne +peut formuler de regles absolues pour les cas moyens; c'est au medecin, +s'il est consulte, a peser le pour et le contre, et a donner les +indications generales. + +Mais il y a quelques conseils qu'il devra donner toujours au malade. +C'est: + +1 deg. De ne pas voyager de nuit. + +2 deg. De s'interdire les changements journaliers de stations, sauf dans +les cas ou, pour une raison quelconque, on est oblige de gagner les +altitudes. Dans ce dernier cas, il faut, au contraire, imposer au malade +des stations intermediaires, car l'experience demontre que rien n'est +prejudiciable a une grande nerveuse, par exemple, comme le voyage en une +seule traite de Paris en Engadine. Elle peut etre sure que, en arrivant +a destination, il lui faudra plusieurs jours pour s'adapter au nouveau +milieu d'altitude, pour faire son acclimatation; pendant ces quelques +jours, elle aura un malaise extreme, et, en particulier, de l'insomnie, +tandis que, si elle s'etait arretee deux fois en route, elle n'aurait +pas eu a payer ce tribut a la depression barometrique. + +3 deg. De s'interdire le voyage matinal; de ne pas croire que, parce que +le lever a l'aube est favorable a l'alpiniste bien portant, il soit +egalement favorable aux neurastheniques qui ont besoin de leur sommeil +matinal. + +4 deg. Une prescription importante, c'est encore de se reposer, a l'arrivee +a destination, pendant deux, quatre jours, suivant la valeur de +l'individu, pour reparer la depense occasionnee par le voyage. Ce repos +sera plus ou moins complet, suivant la gravite des cas. En principe, il +vaut mieux pecher par exces que par defaut de prudence. + +5 deg. Pendant ces villegiatures, le malade ne devra pas faire de sorties +quotidiennes, sous le fallacieux pretexte de s'entrainer; l'entrainement +convient aux gens bien portants, mais le mot "entrainement" doit +disparaitre du vocabulaire du malade. Certes, le role du medecin est +d'entrainer le malade; mais cet entrainement, que j'appellerai medical, +doit etre tellement progressif et mesure qu'il n'a, pour ainsi dire, +rien de commun avec l'entrainement de l'homme bien portant et de l'homme +de sport. + +Le malade ne devra faire un effort que tous les deux ou trois jours, et +profiter des jours intermediaires pour se reposer. Ainsi il parviendra a +reconquerir des forces, tandis que, s'il espere s'entrainer en depensant +tous les jours un peu plus de son miserable capital, il ira droit a la +ruine. + +On comprend aisement qu'un des facteurs importants du voyage est sa +longueur. Le voyage autour du monde ne convient a aucun malade; on peut +dire que, en general, il n'est pas necessaire d'aller tres loin. Le +malade parisien, par exemple, se trouvera mieux d'une villegiature a +Montmorency que d'une lointaine expatriation. On ignore trop l'extreme +susceptibilite du malade au changement de milieu. Une simple promenade +_extra muros_ impressionne le malade parisien, quelquefois en bien, mais +le plus souvent en mal. Combien connaissons-nous de personnes qui +ne peuvent pas aller jusqu'a Versailles sans avoir, au retour, une +veritable courbature, une nuit de moins bon sommeil, et, les deux ou +trois jours suivants, une aggravation de tous leurs symptomes morbides? + +Leurs parents, qui n'y comprennent rien, pretendent que c'est affaire +d'imagination. Mais non, c'est un fait parfaitement explicable, et le +medecin, qui connait cette susceptibilite invraisemblable, devrait +se constituer l'avocat des patients, au lieu de faire chorus avec la +famille et d'accabler le malade de conseils intempestifs. Certes, dans +certains cas, par une suggestion puissante, en reveillant ce qui reste +d'energie latente au malade, en faisant, en d'autres termes, de la +psychotherapie reconfortante, il pourra, pour ainsi dire, dynamiser le +malade et lui donner la force de supporter non seulement le voyage de +Versailles, mais un voyage relativement lointain, et ce, pour le plus +grand bien, car le malade reprend alors confiance en lui-meme. Mais, +avant de donner cette suggestion, le medecin doit bien etudier son +sujet, et savoir au juste ce qu'il vaut, sous peine de lui nuire en lui +demandant un effort au-dessus de ses forces. + +Nous ne nous dissimulons pas que rien n'est plus difficile que de +connaitre la valeur exacte d'un systeme nerveux; c'est presque +impossible pour le medecin qui voit le malade pour la premiere fois. +Dans le doute, il vaut mieux ne pas imposer une fatigue qui risquerait +d'etre prejudiciable; on se repent rarement d'avoir ete trop prudent. Un +element d'appreciation qui est d'un grand secours pour le medecin, en +pareille occurrence, c'est le desir du malade lui-meme. + +S'il ne desire pas voyager, s'il se dit fatigue, il y a gros a parier +qu'il l'est en realite. Le malade a toujours, en effet, une vague +conscience de sa valeur, et il faut tenir compte de son appreciation. +Si, au contraire, il manifeste vivement le desir de changer de milieu, +c'est qu'il sent vaguement qu'il a des reserves de force nerveuse ayant +besoin d'etre utilisees; il a un sourd instinct qui, en general, +le guide bien. Mais alors, direz-vous, le role du medecin est +singulierement restreint; il consiste a s'enquerir plus ou moins +discretement des desirs du malade, et a les transformer habilement +en prescriptions medicales? A vrai dire, ce serait encore de la +psychotherapie; mais nous ne concevons pas les choses de cette facon. +Quelquefois, il arrive que l'instinct du malade le guide mal; il est +devoye par des auto-suggestions, des prejuges ataviques, dos theories +plus ou moins scientifiques; et le role du medecin est, en ce cas, de +remettre tout au point, de demontrer a son malade que son instinct, dans +telle ou telle circonstance, le guide de travers; que, bien qu'il n'en +ait pas envie, il doit aller de l'avant; et le medecin merite alors le +beau titre de directeur de la sante. + +_La mer_.--Les voyages a la mer auraient du, en bonne logique, etre +etudies a la suite des cures thermales, parce que, en somme, le bain de +mer est un agent therapeutique comparable aux bains d'eau salee qu'on +va prendre a Rheinfelden, Salies, Arcachon, Mouthiers-Salins, etc. Mais +nous les placons a dessein a la suite de l'etude des voyages, parce +que, dans la pratique, le bain de mer est plutot considere comme voyage +d'agrement que comme traitement medical. Cela est si vrai que le medecin +est rarement consulte sur l'opportunite du traitement marin, sur le +choix de la plage: et c'est a tort. D'autre part, aux bains de mer, le +traitement n'est pas surveille comme il l'est dans les stations d'eau +salee, et c'est egalement regrettable; car la medication par l'eau de +mer est active, et son emploi n'est pas indifferent, surtout lorsqu'il +s'agit de malades impressionnables, auxquels la moindre intervention +fait du bien ou du mal. + +Les principaux conseils que nous ayons a donner aux malades livres a +eux-memes, a la mer, sont les suivants: + +1 deg. Ne pas prendre de bains des l'arrivee, et se reposer des fatigues du +voyage, comme nous avons dit qu'il fallait toujours le faire; + +2 deg. Se rappeler que l'air marin a, par lui-meme, une action appreciable, +et qu'il n'est pas toujours utile de prendre des bains; qu'on peut, dans +certains cas, se contenter de stationner pendant plusieurs heures par +jour au bord de la mer; + +3 deg. Se rappeler aussi qu'une saison au bord de la mer constitue un +veritable traitement mineral. Il faut donc au moins un mois pour obtenir +des effets serieux; et, par consequent, il n'est pas raisonnable d'aller +a la mer pour huit jours; c'est s'exposer a la fatigue du voyage et de +l'acclimatation sans aucun profit. _A fortiori_, ne doit-on pas prendre +un bain de mer accidentel, comme le font les maris qui, par train +special, arrivent toutes les semaines aux plages voisines de Paris, et +se croient obliges de prendre le bain traditionnel du dimanche. Ils +ont contre eux la fatigue du voyage, fait dans des conditions plutot +facheuses, l'influence du changement brusque de milieu, les trop douces +emotions du revoir conjugal, et le bain de mer acheve de leur soutirer +une reserve d'influx nerveux. Le tout se solde, parfois, par un etat +subaigu, au retour, qui recoit le nom d'embarras gastrique, et auquel se +joignent souvent des douleurs rhumatismales. + +Nous ne pouvons pas indiquer, dans cette etude rapide, les indications +et contre-indications des bains de mer. Le principe general est qu'il ne +faut pas en donner aux malades a capital restreint, et que, en realite, +ils conviennent surtout aux gens bien portants. Plus le capital est +entame, plus aussi il faudra de prudence dans l'administration du bain, +au point de vue de sa frequence et de sa duree. Tout ce qu'on peut dire, +c'est qu'il faut, en general, le prendre tres court, cinq minutes en +moyenne. + +Enfin, il faut tenir compte des effets produits par les deux ou trois +premiers bains. S'ils amenent de l'insomnie, c'est qu'ils sont trop +prolonges, ou trop frequents, ou tout a fait contre-indiques. Il ne faut +pas croire qu'on puisse s'y habituer, et que, si les premiers font du +mal, les suivants feront du bien. D'une facon generale, d'ailleurs, +l'organisme ne s'habitue pas a ce qui lui est nuisible; et les +medications, quelles qu'elles soient, ne doivent jamais faire de +mal, meme momentanement. Mais c'est la un point de doctrine dont la +demonstration nous entrainerait trop loin, et en dehors de notre plan. + + + + +TROISIEME PARTIE + + + + +CHAPITRE I + +LA PERIODE DE DECLIN + + + +Nous avons a dessein place dans l'etude de l'homme adulte la plus grosse +part de nos considerations therapeutiques, parce que, a vrai dire, c'est +l'age adulte qui est le plus interessant au point de vue medical comme +au point de vue social, et que c'est pendant cette periode de la vie que +le medecin peut faire le plus de bien au malade. + +Au contraire, a partir du moment ou l'etre humain est arrive au +sommet de sa courbe evolutive, et, par consequent, ou il va decliner, +l'importance des agents therapeutiques se limite de plus en plus, +jusqu'a aboutir a zero quand l'homme arrive a la fin de sa carriere. + +Dans les phases de la vie qui nous restent a etudier, la therapeutique +doit viser, avant tout, a eviter les depenses de capital: mais son role +pratique n'en reste pas moins tres appreciable; et l'on ne sait +pas assez combien une bonne direction medicale pourrait prolonger +l'existence de l'homme arrive a la periode de declin, voire meme a une +etape avancee de cette periode. + +Theoriquement, la periode de declin peut commencer le jour de la +naissance. C'est ce qu'on observe chez les enfants qui n'ont pas la +force de vivre, et qui meurent apres deux ou trois jours. A l'extreme +oppose, on voit des individus qui ne commencent a decliner qu'a un age +tres avance, ou encore dont la vie est brutalement interrompue, a un +age relativement avance, par un accident, avant que ne soit survenu le +commencement de la periode de declin. C'est que ces hommes a prodigieuse +sante sont venus au monde avec un excellent capital initial, que leurs +parents ont su ameliorer pendant la premiere enfance, et qu'ils ont +ensuite ameliore eux-memes en s'interdisant toute depense excessive, ou +en ne risquant qu'a bon escient une certaine partie du capital, pour lui +faire rapporter davantage. + +Chez ces individus fortunes, les affections intercurrentes ont, comme +nous l'avons dit, peu de prise. Ces privilegies sont semblables a +l'homme qui a recu les dix talents et qui, sachant les faire fructifier, +en rapporte dix autres, et recoit encore, en surplus, une recompense. +Chez ces individus, le declin n'arrive que tres tardivement, et ils +peuvent atteindre soixante ans tout en restant jeunes de coeur, de +corps, et d'esprit. + +Entre ces deux extremes, tous les intermediaires sont possibles; et +nombreux sont les hommes qui commencent a decliner a trente ans, qui +sont des vieillards a quarante ans. La plupart, cependant, commencent +a decliner vers cinquante ans, et se maintiennent tant bien que mal +pendant quelques annees, puis declinent a vue d'oeil a partir de +soixante ans. Malheur a eux quand, a cet age, ils prennent une +pneumonie! D'ailleurs la moindre "maladie" accidentelle les deteriore +pour plusieurs mois, et l'on est tout etonne de la lenteur de leur +convalescence. C'est a partir de ce moment que les tares organiques, +latentes jusque-la, se revelent, que l'homme qui avait une endocardite +avec laquelle il vivait en bonne intelligence, et dont parfois meme +il ne se savait pas atteint, voit tout d'un coup son coeur devenir +au-dessous de sa tache. A la suite d'un coup de froid insignifiant, +d'une indigestion, d'un exces alimentaire, d'une emotion violente, d'une +grippe qui paraissait benigne, il a de la dyspepsie, des palpitations, +des intermittences du pouls, puis un peu d'enflure des jambes; toutes +choses dont, au reste, le repos au lit suffit pour le debarrasser cette +premiere fois, parce qu'il n'est pas encore completement use. Mais, six +mois apres, sous l'influence d'une cause semblable, il a une nouvelle +atteinte, un peu plus de dyspnee, un peu de congestion de la base gauche +du poumon, ou quelquefois des deux bases, un peu plus d'enflure des +jambes; et, cette fois, le repos au lit, la diete lactee, ne suffisent +pas a le remettre en etat. + +La digitale est alors indiquee, a la dose de 10 centigrammes par jour en +infusion dans 200 grammes d'eau, que le malade prendra de deux heures en +deux heures, jusqu'au moment ou il aura une salutaire crise urinaire. +Grace a ce precieux medicament ainsi administre, il fera encore les +frais de cet assaut; mais, la fois suivante, les memes influences +insignifiantes ameneront l'affolement du coeur avec albuminurie, et +alors la decheance pourra etre irremediable. + +Il est certain que si, dans l'intervalle de ces assauts, notre homme +s'etait ecoute vivre, s'il n'avait rien laisse au hasard, si une sage +direction medicale avait dose son alimentation, son travail, son +sommeil, s'il n'avait pas eu d'emotions, si, pour conserver sa vie, +il avait, en quelque sorte, cesse de vivre, il aurait survecu plus +longtemps et n'aurait pas eu sa deuxieme atteinte; mais ce qu'il faut +bien se rappeler, c'est que, des sa premiere atteinte, ses jours etaient +comptes. Cette premiere atteinte denoncait deja l'insuffisance de son +systeme nerveux, incapable de donner au muscle cardiaque la force voulue +pour faire son office de pompe aspirante et foulante; le declin, qui +avait peut-etre commence quelques annees avant, s'etait traduit des le +jour de ce premier accroc. + +Le declin peut n'etre qu'apparent; et les symptomes revetent parfois une +gravite qui fait croire, a tort, a l'entourage qu'il existe une breche +serieuse ou irremediable dans le capital vital du malade, alors qu'il +n'est touche que superficiellement. C'est au medecin qu'il appartient +de faire un bon diagnostic, d'ou decoulent et le pronostic et le +traitement. Certes, le probleme est souvent difficile a resoudre, +et, pour y arriver, le medecin n'a pas trop de toute sa finesse +d'observation, de toute son experience, de toute sa penetration. C'est +dans ces cas que la medecine est veritablement un art, et le medecin un +artiste, appele a utiliser de son mieux les donnees scientifiques que +ses etudes anterieures lui ont fournies. + +Il aura naturellement, pour l'aider dans cette tache, l'examen physique +du malade, et, en particulier, l'exploration abdominale, le ventre +etant, de tous les organes, celui qu'on peut le plus facilement +explorer, par la vue, le palper, la percussion; il aura, pour l'aider, +l'analyse des urines, trop souvent negligee. Il sera egalement seconde +par l'etude du passe: il ne manquera pas de fouiller l'heredite, +l'evolution anterieure de la vie, chez le sujet qu'il examine. Celui-ci +a-t-il eu de grands assauts, et s'est-il ressaisi completement? En ce +cas, c'est une presomption en sa faveur: ce passe prouve qu'il a une +grande elasticite, un capital serieux, et qu'il est possible que, dans +la crise actuelle, il rebondisse encore une fois.--Au contraire n'a-t-il +jamais eu d'assaut important? le probleme devient alors plus difficile, +car le medecin manque d'une base pour apprecier la valeur reelle du +capital. Aussi fera-t-il bien de rester dans une prudente reserve, et +si, dans le cas precedent, il a ete en droit de rassurer la famille +malgre la gravite apparente de l'etat du malade, dans le second cas, au +contraire, il ne doit dire qu'une chose: "Je ne sais pas." + +Pour ma part, je me mefie beaucoup des hommes a sante insolente, n'ayant +jamais eu besoin de soins, que je vois brusquement atteints par une +"maladie" accidentelle, par la grippe en particulier. Me trouvant sur +un terrain inconnu, je me demande, tout d'abord, si leur capital etait +aussi bon qu'il le paraissait, et si la grippe ne va pas provoquer la +faillite, la debacle. + +Ce sont la, je le repete, des problemes cliniques extremement difficiles +a resoudre; mais ils ont un grand interet au point de vue du pronostic a +porter, et du traitement a instituer. Et cet interet est immediat: car +si le medecin soupconne, chez son malade, une alteration profonde que ne +traduit pas l'ensemble symptomatique, il doit redoubler de precautions, +sa surveillance doit etre incessante, son zele doit prevoir les moindres +incidents, ne rien laisser au hasard. Il a alors a lutter non seulement +contre la "maladie", mais aussi contre le malade, souvent indocile, et +contre les familles, qui trouvent qu'on en fait trop, qu'on prend trop +de soins, que le malade devrait se lever pour regagner des forces, +sortir pour se distraire, reprendre une partie de ses occupations pour +ne pas nuire a sa carriere; estimant, _in petto_, que le medecin userait +de discretion en espacant davantage ses visites, etc. Quoi qu'il arrive, +ce sont de mauvais cas pour le medecin. Il est accuse, si le malade +guerit, d'avoir retarde sa convalescence, et, s'il succombe, de ne +l'avoir pas bien soigne. Car enfin, un homme si bien portant! et qui +succombe a la suite d'une grippe, presque sans fievre! Surement, c'est +le medecin qui est coupable! Il n'a, pour se consoler, que la conscience +du devoir accompli. Et d'ailleurs il peut aussi se dire que, dans +d'autres cas, on a attribue exclusivement a ses bons soins ce qui etait +du, en grande partie, a la valeur du sujet; il y a donc compensation. + +En somme, le medecin qui se trouve en face d'un malade quelconque est +appele a resoudre le probleme suivant: Etant donnes la valeur anterieure +du malade A, et le dechet que lui fait perdre la "maladie" B, quelle est +la valeur du capital restant A--B? Le simple bon sens indique que +cette equation ne peut pas se resoudre par l'algebre, puisque nous ne +connaissons au juste ni A ni B. Aussi le medecin ne doit-il jamais +quitter le terrain, relativement solide, que lui fournit la science, +pour se perdre dans les abstractions. Il doit seulement se rappeler la +parole d'Hippocrate: _Judicium difficile_, et faire de son mieux pour +approcher le plus possible de la solution du probleme, qui, sans etre +d'ordre mathematique, a cependant une solution. + +"Quand on fait ce qu'on peut, on rend Dieu responsable." [V. HUGO] + +Existe-t-il, du moins, des symptomes permettant d'affirmer que l'homme +a atteint l'apogee de son evolution, et est sur la pente du declin? Eh! +non, tant qu'il est bien portant Il est evidemment moins fort, moins +actif, que pendant la periode de croissance, il supporte moins les +petits ecarts de regime, les fatigues, il est plus vulnerable, en un +mot, mais ce n'est pas un malade par cela seul qu'il est en periode de +declin. S'il veut eviter la "maladie", il le peut, dans une, certaine +mesure, en s'ecoutant vivre, en surveillent son hygiene quotidienne, en +ne faisant pas de fausses depenses ou de depenses exagerees, ou, s'il +est oblige d'en faire par hasard, en les compensant aussitot par une +exageration momentanee de prudence. Bref, la periode de declin est la +periode des precautions. L'homme en declin devrait se rappeler qu'il +faut "etre de sa sante" comme il faut "etre de sa condition", comme il +faut etre "de son temps". En usant de ces precautions, il peut prolonger +tres longtemps la duree de sa phase evolutive, et atteindre ainsi +sans transition la vieillesse, qui pourra, si elle est egalement bien +surveillee, le conduire, sans transition brusque, a la mort. + +Mais, quelques precautions qu'il prenne, les circonstances de la vie +sont telles que, fatalement, il rencontre sur son chemin des influences +qui font baisser brusquement sa valeur. Quelles sont ces influences +inevitables? Ce sont toutes celles que nous avons deja etudiees +dans l'enfance, dans l'adolescence, et dans l'age adulte: erreurs +d'alimentation, causes morales surtout, etc. + +Y en a-t-il cependant, parmi ces influences, qui soient plus speciales +a la periode de la vie que nous etudions, la periode comprise entre +cinquante et soixante-cinq ans? + +Chez la femme, tout le monde admet que la menopause produit des +perturbations considerables; la preuve, c'est qu'on s'accorde a appeler +"age critique" l'age de la cessation des regles. La menopause ramene +souvent des troubles de sante qui avaient disparu depuis longtemps, et +amene quelquefois des troubles nouveaux, tels que ces sueurs profuses +dont se plaignent amerement les malades. Nous avons en vain essaye +contre elles l'emploi de l'opotherapie ovarienne, et nous croyons que +c'est un moyen non seulement inutile, mais dangereux, et que le mieux +est de savoir attendre, en mettant la malade a un regime restreint. + +Dans les deux sexes, les emotions morales jouent encore, a cet age, +un role considerable. C'est une fille mal mariee, un fils qui fait le +chagrin de sa famille, c'est l'isolement au milieu d'indifferents, la +perte des amis de la premiere heure, l'age des desillusions, l'automne +de la vie, en un mot. Dans tous les cas, les pratiques de la +psychotherapie sont d'un incontestable utilite: seules, elles ne +suffisent pas a guerir un homme rendu malade par des influences morales; +mais, associees aux autres agents therapeutiques, elles sont toujours +d'une grande utilite et souvent d'une necessite absolue. J'ai plus fait +en reconciliant avec son fils un pere que le chagrin avait terrasse, +en lui demontrant la necessite et la legitimite du pardon, qu'en +le traitant, comme on le faisait depuis longtemps, avec toutes les +ressources de la pharmacopee et des agents physiques.--Le fonctionnaire +qui prend sa retraite, et se voit brusquement condamne a une oisivete +forcee, ne sait pas que faire de son temps. En vain cherche-t-il, dans +la societe des hommes de son age, un remede a son desoeuvrement; et +quant a esperer trouver chez les gens jeunes de sa famille un reconfort +quelconque, il n'y doit pas songer. Les plus jeunes ont leurs affaires, +et les affaires sont les affaires; c'est tout au plus si la fille vient +faire ses couches a la maison. + +Bref, une serie de chagrins multiples, auxquels on est encore sensible, +sont l'apanage ordinaire de cette periode de la vie. C'est a cet age, +aussi, que se soldent,--car tout se paie,--les erreurs du passe, les +fautes contre l'hygiene. Alors arrivent les traites imprevues, et, quand +le capitaliste veut mettre de l'ordre a ses affaires, il s'apercoit +trop tard que, depuis plusieurs annees, il ne s'est pas contente de +ses revenus et qu'il a ecorne son capital. Mais, dira-t-on, pouvait-il +s'apercevoir de la mauvaise gestion de sa fortune? C'est l'eternel +probleme du "Connais-toi, toi-meme!" de la sagesse antique. C'etait a +lui de voir que, de temps a autre, il avait de ces petites defaillances +de sante qu'il traitait a la legere, en leur attribuant des causes +banales et qui auraient du etre, pour lui, des avertissements +(l'avertissement sans frais du percepteur). Il aurait du, en homme bien +avise, rester toujours en deca de ce qu'il pouvait donner. + +Mais enfin le mal est fait; et il est encore temps, sinon de le reparer +completement, au moins de l'attenuer dans une notable mesure, en se +surveillant de pres, et en ne laissant rien au hasard de ce qu'on peut +lui enlever par prudence et par calcul. + +Certaines natures ultra-genereuses ne s'apercoivent pas qu'elles +depensent plus qu'elles ne devraient le faire; elles n'ont pas la +bonne fortune de recevoir les petits avertissements que nous venons de +signaler. Leur debordante sante fait l'envie de tout le monde; mais ces +privilegies sont souvent des desherites. Nous avons dit deja ce qu'il +fallait en penser, quand ils se trouvent aux prises, brusquement, avec +une affection accidentelle. + +Malheur aussi a l'homme qui, a cet age, se laisse entrainer par un +renouveau de passion sexuelle! Il s'impose des depenses trop fortes pour +sa reserve de sante, surtout s'il en arrive a forcer ses talents. Il +faut aussi compter avec les aberrations de l'instinct sexuel, assez +frequentes a cet age; et alors la neurasthenie vengeresse ne tarde pas a +s'installer, sous une forme qui rappelle, par sa brutalite d'apparition +et la gravite des symptomes, l'hystero-neurasthenie traumatique. + +En effet, du jour au lendemain, cet homme, vaillant jusqu'alors, +subit un veritable effondrement. Non seulement il perd tout d'un coup +l'aptitude sexuelle, ce qui est pour lui la source d'un grand chagrin, +mais il perd, en meme temps, l'appetit, le sommeil, les forces. La +constipation entre en scene; des douleurs nevralgiques variees,--ou, +pour mieux dire, des _algies_, car la douleur ne suit pas le trajet des +nerfs, le torturent nuit et jour. Il a une sensibilite excessive de +l'ouie, un erethisme de tout le systeme nerveux, qui devient comme une +lyre a cordes trop tendues que fait vibrer douloureusement le moindre +souffle. Cet etat peut n'etre que passager, si le malade a le bon esprit +de s'en avouer a lui-meme la cause determinante et de la supprimer. +Mais cela meme ne suffit pas toujours: _Sublata causa, non tollitur +effectus._ Le branle est donne a la cellule nerveuse, le systeme +nerveux, longtemps patient, s'est tout a coup revolte, et il faut des +mois et des annees de soins methodiques pour lui rendre son equilibre. +C'est dire que, pendant ces mois et ces annees, le medecin devra +surveiller non seulement l'hygiene sexuelle, dont il n'est plus +question, mais l'hygiene alimentaire, donner les repas frequents que +necessite un estomac toujours sur le point d'entrer soit en etat +paralytique ou en etat spasmodique; une alimentation non excitante +(pates, purees), sans vin, et sans les toniques qui passent, a tort, +pour reveiller les forces. Le repos physique est egalement indique. + +C'est dans ces cas qu'un changement de milieu, bien compris, bien +dirige, peut etre utile a divers titres. D'abord, il eloigne la victime +de la cause initiale de son mal, ensuite il lui permet d'apprecier +souvent les soins affectueux et tendres d'une femme momentanement +negligee. + +La psychotherapie joue aussi un role enorme dans le traitement de ces +malades qui, d'un jour a l'autre, sont devenus craintifs, scrupuleux a +l'exces, ayant peur de mourir, tenailles par des remords d'une intensite +morbide. Le medecin anime d'un esprit large et charitable peut leur etre +d'un grand secours, en mettant toutes choses au point, et en rasserenant +leur conscience dans la mesure qui convient. + +Ce tableau de la "maladie" de l'age critique, chez l'homme, n'a rien +d'exagere. Nous avons observe plusieurs cas semblables, ou des hommes +bien portants jusqu'alors ont paye cher leurs ecarts intempestifs. + +Le plus souvent, les malheurs de ce genre arrivent chez des hommes qui, +auparavant, n'etaient pas debauches, offraient meme le modele d'une vie +exemplaire; maintenus par des principes severes, ils avaient ete fideles +a la foi conjugale, et, alors meme qu'ils etaient veufs, ils etaient +restes fideles au dela du tombeau; et puis, un beau jour, une occasion +se presente et les surprend; c'est une Sapho quelconque rencontree +en chemin de fer; l'homme se trouve desarme devant la tentation, il +succombe, et, une premiere chute en entrainant de nombreuses a sa suite, +il devient enrage de vice. Aussi ne saurions-nous trop engager l'homme +mur, trop confiant en lui-meme, a veiller toujours, car le peril est +insidieux et les risques sont grands. + +C'est a l'age que nous etudions que se manifestent les troubles +prostatiques et urinaires, resultats tardifs de blennorragies mal +soignees et considerees comme une bagatelle par le jeune homme, plutot +fier d'avoir pris un brevet de virilite. C'est vers cinquante-cinq ans +que le retrecissement du canal provoque des miseres variees, que nous +n'avons pas a decrire ici, mais qui finissent par amener la mort +prematuree si le chirurgien n'intervient pas. + +Ainsi s'explique l'absence de tout retrecissement chez les hommes qui +ont depasse soixante-cinq ans: ceux qui avaient des retrecissements sont +morts avant cet age. + +C'est aussi vers l'age de soixante ans que la prostate entre en scene. +Certes, les affections de la prostate ne sont pas toujours d'origine +blennorragique; mais elles sont, plus qu'on ne le croit, dues a des +erreurs dans l'hygiene sexuelle. + +Quant aux autres affections capables de faire brusquement baisser le +capital, elles ne donnent lieu a aucune consideration particuliere. +Nous devons pourtant nous arreter encore, en passant, sur trois +manifestations morbides specialement frequentes a l'age en question: le +diabete, l'albuminurie, et l'obesite. + +_Diabete_.--L'apparition du diabete est, certes, chose facheuse; mais le +plus grand malheur qui puisse arriver a un diabetique impressionnable, +c'est de trouver un medecin qui lui annonce, sans menagements, la +facheuse nouvelle. A partir de ce moment commence, pour le malade, +une incessante preoccupation morale, aggravee encore par un regime +alimentaire qui lui cause plus de dommages que le diabete lui-meme. Il +est vrai de dire que, depuis quelques annees, les medecins se sont +un peu departis de la cruelle severite qui, autrefois, les rendait +redoutables aux diabetiques. On veut bien admettre, desormais, que le +regime des diabetiques comporte certains temperaments, et que les pommes +de terre en robe de chambre, par exemple, peuvent etre allouees, voire +meme en abondance. + +Mais il n'en reste pas moins vrai que la situation d'un diabetique, +traite d'apres les principes classiques, est encore loin d'etre +rejouissante. Elle sera telle jusqu'au jour ou l'on comprendra enfin +qu'il n'y a pas deux diabetiques devant etre soignes par le meme regime, +ou plutot qu'il n'y a pas de regime du diabete, le diabete n'etant qu'un +symptome qui ne merite pas qu'on s'acharne sur lui. + +Aux uns il faudra beaucoup de viande et du vin, aux autres la diete +lactee absolue pendant quelques jours, et le regime des potages au lait +ensuite. Et entre ces deux extremes, toutes les combinaisons du regime +peuvent etre indiquees. Le medecin doit imposer le repos au lit absolu +au diabetique qui maigrit et perd ses forces, l'exercice modere dans les +autres cas, mais, jamais d'exercice force, parce que le diabetique a +toujours des combustions exagerees, comme le professeur A. Robin l'a +tres elegamment demontre. On aura a s'occuper aussi de l'etat mental du +malade, et a ne pas negliger la psychotherapie. Le diabete peut etre +provoque, experimentalement, en touchant un point precis du quatrieme +ventricule du cerveau; et les diabetiques vraiment graves sont ceux +qui le deviennent a la suite d'une chute sur la tete: ces deux faits +prouvent assez l'importance des troubles du systeme nerveux dans la +pathogenie du diabete, et la necessite de faire une grosse part aux +soins moraux dans le traitement du diabetique. + +_Albuminurie_.--L'albuminurie donne lieu a des considerations de meme +ordre. + +Comme le diabete, elle est un symptome indiquant un etat de +deterioration generale de l'organisme; c'est, le plus souvent, un +symptome grave, mais quelquefois aussi un phenomene sans grande +importance. + +Tout le monde connait l'albuminurie de l'adolescence, intermittente, +venant apres la moindre fatigue. On sait encore que le seul fait de +se lever du lit et de proceder aux soins de la toilette suffit pour +provoquer l'apparition de l'albumine, qui n'existait pas dans l'urine +emise pendant que le sujet etait au lit: c'est ce qu'on appelle +l'albuminurie _orthostatique_ ou _physiologique_,--terme detestable, +parce qu'il n'y a pas d'albuminurie physiologique, pas plus que de +glycosurique physiologique. Cette albuminurie de peu d'importance +survient toujours chez des sujets qui ne sont pas en bon etat de sante, +et indique, par consequent, qu'ils doivent etre tenus a vue, et soignes +suivant les principes generaux que nous avons deja enonces. + +Chez l'homme adulte, la presence de l'albumine dans l'urine est toujours +d'un pronostic plus serieux. Parfois cependant, la encore, l'albuminurie +n'est que transitoire, et coincide avec une decharge d'acide urique par +les reins. Si l'on ne soumet pas le malade ainsi touche au regime lacte +absolu, qui acheverait de l'epuiser, si on le laisse au repos, si on lui +donne a prendre un peu de benzoate de soude, l'orage passe vite sans +laisser de traces. + +D'autres fois, l'albuminurie, sans etre transitoire, est intermittente, +meme chez l'adulte. Nous connaissons un malade qui, depuis quatre ans +que nous le soignons, a de l'albumine chaque fois qu'il monte a cheval. +Il peut faire jusqu'a 20 kilometres a pied sans avoir d'albumine; mais +une seule promenade a cheval fait reapparaitre l'albumine et, malgre la +dose considerable revelee par l'analyse apres l'exercice du cheval, il +est, au demeurant, bien portant en apparence, et a une vie des plus +actives.--Je connais aussi un medecin qui a, depuis des annees, de +l'albumine en permanence; apres s'en etre beaucoup inquiete, et avoir +suivi divers traitements et divers regimes, il a fini par ne plus faire +que de l'hygiene generale, manger raisonnablement, eviter le surmenage; +et il est, en somme, en aussi bon etat que possible. + +J'ai cite, dans une etude sur le _Cacodylate de Soude_ que j'ai publiee +en 1901, l'histoire d'une jeune malade ayant, depuis 1898, a la suite +d'un coup de froid, beaucoup d'albumine, et a laquelle j'ai donne des +doses considerables de cacodylate, en injections, pendant un mois. J'ai +eu, a ce moment, le bon esprit de ne pas attribuer exclusivement au +remede la survie de la malade. Or, elle s'est mariee en 1900: depuis, +elle a cesse toute medication, pour se borner a prendre de la viande +crue et beaucoup de repos. Elle a encore, actuellement, 3 a 4 grammes +d'albumine par jour, et va tres bien. + +On voit que tout est loin d'avoir ete dit sur la valeur pronostique de +l'albuminurie. Mais il n'en est pas moins vrai que, le plus souvent, la +presence de l'albumine chez l'etre humain, a l'age que nous etudions, +est un symptome qui doit inspirer au medecin des craintes serieuses, +surtout quand, en meme temps que l'albumine, il y a du sucre. Cette +combinaison m'a toujours semble etre un arret de mort a breve echeance. + +Je dois ajouter que la situation de l'albuminurique sera encore aggravee +si le medecin s'obstine a lui imposer le regime dit des albuminuriques. +Il n'y a pas de regime des albuminuriques: il y a le regime qui convient +a tel ou tel albuminurique. Parfois le regime lacte fait merveille, mais +c'est rare; en tout cas, il ne faut pas le prolonger plus de quinze +jours. D'autres fois, c'est le regime des pates, plus souvent encore le +regime lacto-vegetarien, qui, combine au repos, aide le malade a sortir +du mauvais pas, au moins momentanement. + +_Obesite_.--Au meme titre que le diabete et l'albuminurie, l'obesite +appartient en propre a la periode de declin. Mais, direz-vous, il est +des enfants et des adultes obeses! Qu'importe? C'est qu'ils ont commence +jeunes leur periode de declin. Mais, d'habitude, c'est aux environs de +la menopause que l'obesite devient, pour les femmes, une torture de tous +les jours. Nous n'avons pas a en indiquer les inconvenients; rappelons +seulement que l'obesite tend toujours a augmenter, parce qu'elle +interdit au malade l'exercice, et qu'il s'etablit immediatement un +cercle vicieux. Dans les cas d'obesite ou l'exercice serait utile, +l'obese qui est condamne a en prendre de moins en moins, devient de plus +en plus obese. + +Mais il ne faut pas croire que l'exercice soit toujours utile aux +obeses. L'obesite, etant un symptome de la "maladie", est quelquefois +entretenue par un exces d'exercice. J'ai connu une jeune fille de +vingt-huit ans, tres obese, qui, apres avoir consulte des medecins +de diverses nationalites, avait fini par suivre les conseils d'un +empirique, qui n'avait rien trouve de mieux, pour la faire maigrir, que +de mettre sa mere en relations avec un commandant de chasseurs a pied, +de facon que ces deux dames pussent suivre tous les exercices du +bataillon. Au bout d'un mois, la mere etait demi-morte, et la jeune +fille grossissait toujours. Sous l'influence de l'exercice, elle +mangeait davantage et buvait en consequence. Mais vint un jour ou +l'estomac, fatigue par la suralimentation, se mit a protester; c'est +alors que je prescrivis le regime ultra-restreint, pendant quelques +jours, pour remettre l'estomac en etat, le repos presque absolu pendant +cette periode, puis un regime s'adaptant au fonctionnement de l'estomac +et de l'intestin, avec un exercice modere; et voici que, sous +l'influence de ce traitement, la malade vit diminuer son obesite, +et disparaitre, successivement, d'autres troubles varies qui, comme +l'obesite, etaient symptomatiques! + +Il n'y a pas de regime des obeses: il y a le regime applicable a tel ou +tel malade atteint d'obesite. Le plus souvent, le regime restreint +est indique; d'autres fois, il faut alimenter l'obese, et rien n'est +dangereux comme de le faire maigrir par insuffisance alimentaire. Il ne +faut pas, non plus, le faire maigrir par l'emploi de la thyroidine. Je +dois dire, cependant, que j'ai ete surpris des resultats excellents +obtenus, par la thyroidine, chez un obese de vingt ans qui, en six +mois, a vu son poids baisser de 105 a 80 kilogrammes, sans qu'il en +soit resulte le moindre trouble pour la sante. Mais la thyroidine avait +ete maniee par le Dr Polin avec une prudence extreme (2 milligrammes +par jour, et pendant six mois consecutifs). + +En general, il faut se mefier de ce medicament, qui demande une +surveillance medicale sinon quotidienne, du moins hebdomadaire; il faut +enfin se rappeler que l'hygiene suffit toujours pour attenuer l'obesite +au point d'en supprimer les inconvenients, et aussi qu'il est toujours +dangereux de faire trop maigrir un obese, ou de le faire maigrir trop +vite. Quand un obese maigrit trop vite, son ventre tombe, il est vrai; +mais c'est le commencement de l'effondrement. Son systeme nerveux tombe +aussi. En y mettant le temps, au contraire, c'est-a-dire en ne brusquant +pas la maniere d'etre du sujet, on peut toujours arriver a des resultats +excellents. + +J'ai commence a donner des soins il y a dix ans, a une dame de +soixante-sept ans, qui pesait 97 kilogrammes. Elle est arrivee +en dix-huit mois, a baisser, avec une progression continue, a 77 +kilogrammes... Depuis, elle garde son poids et sa sante; son declin +s'opere avec une lenteur telle qu'il est a peine perceptible. Inutile de +dire que l'hygiene seule a fait les frais de la therapeutique. + + + +CHAPITRE II + +LA VIEILLESSE + + + +Quelle que soit l'economie qui ait preside a l'usage du capital +biologique, il n'est pas possible que quelques mauvais placements +n'aient ete faits, dans le courant de l'existence; que des chocs +accidentels, et independants de la volonte, n'aient, a diverses +reprises, ebreche le capital. L'homme qui se condamnerait a vivre a +seule fin de prolonger ses jours vivrait certainement tres longtemps, +mais la sentence d'Horace lui serait applicable: "Pour vivre, il aurait +perdu les raisons de vivre." _Et propter vitam vivendi perdere causas_. + +D'autre part, le capital diminue par le fait meme de la vie, comme la +vitesse initiale d'un projectile diminue progressivement par le fait de +la resistance de l'air. Enfin il vient un moment ou le capital, apres +avoir produit des interets considerables, ne donne plus que des interets +de moins en moins eleves. Ce moment coincide exactement avec la periode +de declin, de sorte que, a partir de ce jour, quoi qu'il fasse et +sans qu'il s'en doute, l'etre vivant s'appauvrit fatalement et +progressivement. Il en arrive enfin a n'etre plus qu'un mediocre petit +rentier; et c'est alors la vieillesse. + +Vieillesse qui peut, d'ailleurs, survenir a tout age; temoin ces enfants +qui ont l'aspect de petits vieillards, comme on dit dans le langage +courant; ces hommes de quarante ans qui sont aussi des vieillards, des +loques humaines. Mais, le plus souvent, la vieillesse survient a un +age plus tardif, que, pour le besoins de la cause, nous fixerons, par +exemple, a soixante-cinq ans. + +A partir de cet age, l'homme ne doit pas se borner, comme le lui +conseillaient les trois jeunes gens du fabuliste, "a songer a ses +erreurs passees" Il peut meme encore avoir "de longs espoirs et de +vastes pensees", a condition que ce ne soit pas pour lui, mais pour ses +arriere-neveux. Il peut, en d'autres termes, jouir de son experience et +s'efforcer d'en faire profiter les autres; mais en se rappelant qu'il a +atteint l'age du repos, des menagements et des precautions. Et de meme +que, dans la premiere periode de la vie, il appartient aux parents +de menager pieusement et de faire sagement fructifier le capital de +l'enfant; de meme, a cette derniere periode, il est du devoir des +enfants de veiller avec zele sur la frele existence dont ils ont la +charge; d'eviter au vieillard toute fuite nerveuse, tout chagrin, +tout souci, tout ecart de regime, et de le preserver contre toute +intervention therapeutique brutale. + +Quelles sont les influences qui compromettent d'une facon speciale le +vieillard vivotant? + +Les influences psychiques sont beaucoup moins importantes que dans l'age +adulte. Quelques vieillards, il est vrai, gardent leur sensibilite et +leur jeunesse de sentiments. L'experience de la vie ayant tempere la +fougue de leurs jeunes annees, leur ayant appris l'indulgence et la +misericorde, ils deviennent des etres exquis, d'un commerce aussi +agreable que profitable. Mais, le plus souvent, la sensibilite +s'emousse, et un egoisme tranquille preserve le vieillard de toute +emotion nuisible. Apprend-il la mort d'un de ses contemporains, fut-ce +de son meilleur ami? Il en est bien un peu chagrine, mais l'emotion +qu'il eprouve est surtout egoiste, a cause de la crainte qu'elle lui +donne de voir son tour arriver; en somme, elle est peu profonde, et +n'est pas comparable au chagrin poignant de l'homme adulte perdant un +etre aime. Donc, de ce cote, peu de fuites nerveuses. Du cote du systeme +musculaire, il n'y en a pas non plus. Le simple bon sens fait que le +vieillard n'abuse pas, en general, de son restant de forces musculaires: +exception faite cependant pour les cas ou des parents ou des amis mal +avises, croyant bien faire, forcent le vieillard a se deplacer sans +relache, pour passer l'hiver dans le Midi, l'ete en Suisse, le printemps +ailleurs. Combien ne serait-il pas plus sage, en general, de le laisser +tranquillement chez lui, dut-il ne pas quitter sa chambre? J'ai +longtemps donne des soins a une vieille dame que ses enfants emmenaient +en villegiature, toujours malgre elle, dans le centre de la France, et +ramenaient a Paris en octobre. Or, apres chaque voyage, il fallait un +mois de soins assidus et de precautions pour effacer les traces de +fatigue occasionnee par le deplacement. + +La verite est que, dans les cas exceptionnels, le sejour hivernal dans +le Midi peut etre recommandable, mais que, d'une facon generale, il +faudrait se rappeler un peu plus le dicton populaire affirmant "qu'on ne +doit pas transplanter un vieux chene", et qu'on devrait regarder a deux +fois avant de proposer, et surtout d'imposer a un vieillard, soit un +lointain changement de pays, soit meme un changement d'appartement. Il +faut, en general, tenir plus de compte qu'on ne le fait de son desir, +qui est dicte par un vague instinct de conservation et qui trompe +rarement. + +Ce qui menace le plus le vieillard, en dehors bien entendu des +affections accidentelles, ce sont les ecarts dans l'alimentation. Une +indigestion qui, chez un homme jeune, se serait traduite par un leger +etat gastrique, amene chez le vieillard un effondrement colossal; et, +pour peu que la therapeutique intervienne d'une facon inopportune +sous la forme d'un purgatif qui semble bien anodin, la situation peut +s'aggraver d'un jour a l'autre. Il faut alors des semaines pour remettre +en etat le systeme nerveux bouleverse. Imaginez un foyer pres de +s'eteindre, ou il ne reste plus qu'une petite flamme vacillante; +irez-vous l'alimenter par un soufflet de forge, et charger le foyer de +grosses buches de bois? Non, vous mettrez sur la flamme, avec d'infinies +precautions, des brindilles de bois bien sec, et c'est seulement ensuite +que vous mettrez des fragments un peu plus volumineux, pour arriver +enfin a la buche qui entretiendra la vie du foyer. De meme chez le +vieillard malade, surtout quand il a des phenomenes gastriques, prudence +extreme dans l'alimentation, frequence de l'alimentation, et repos +absolu: c'est la base du traitement. + +Mais combien, pour faire observer ces prescriptions si simples, ne +faut-il pas au medecin d'energie et de foi? Qu'on veuille donc bien +se rappeler que le vieillard malade n'a besoin que d'une alimentation +restreinte, que ce n'est pas ce qu'il prendra qui lui sera profitable, +mais bien ce qu'il assimilera, et que, chez lui, la puissance +d'assimilation est extremement minime! Lui-meme, d'ailleurs, il le dit, +il proteste, plus ou moins energiquement, contre les menus qu'un zele +mal eclaire s'ingenie a lui proposer. + +En dehors de ces etats gastriques passagers, le regime du vieillard doit +etre, en general, peu substantiel. Il faut surtout qu'il mange peu le +soir, s'il tient a avoir quelques heures de sommeil. S'il eprouve le +besoin de se nourrir, qu'il mange souvent, plutot que beaucoup a la +fois. Mais on ne saurait croire combien certains vieillards ont peu +besoin de manger. J'ai eu longtemps pour patiente une vieille dame qui +avait trop mange pendant toute sa vie, et, de ce chef, avait eu une +dyspepsie permanente accompagnee de miseres variees, en tete desquelles +venait la constipation. De la obsession de tous les instants; tant qu'on +ne l'eut pas mise exactement au regime convenable, elle fut torturee par +ce symptome, restant huit ou quinze jours sans parvenir a aller a +la garde-robe, malgre les lavements, les suppositoires, le massage +abdominal, etc. On avait du meme, plusieurs fois, recourir au curetage. +Or je me dis, un jour, que le regime relativement restreint que je lui +avais impose tout d'abord n'etait peut-etre pas encore assez restreint. +Comme elle n'avait jamais d'appetit, et qu'elle ne mangeait que pour +faire plaisir a son entourage, je fis avec elle une sorte de convention, +qui fut de restreindre, sous ma surveillance, son alimentation +progressivement, et dans la mesure extreme du possible. Apres un mois de +tatonnements, ma collaboratrice et moi en etions arrives a la formule +suivante, que je transcris d'apres mes notes: "7 heures matin, une tasse +a the de cafe au lait; 10 heures, une tasse a cafe de semoule au lait, +ou de panade, ou de farine de Hongrie, ou de creme de riz, ou de creme +d'orge aux memes doses, et un peu de confiture avec lait; Midi, un quart +d'echaude; 5 heures, cafe au lait; 7 heures, comme a midi; dans la nuit, +une tasse a cafe de lait." + +Ce regime, qui d'abord paraissait a l'entourage absolument +ridicule, finit par etre accepte quand on vit la malade reprendre, +progressivement, du sommeil, un peu de force, un peu d'appetit, et +surtout quand on vit disparaitre sa constipation. Ses fonctions +s'executaient, en effet, tres regulierement tous les deux ou trois +jours, spontanement. Le regime fut continue jusqu'a sa mort, qui +survint trois ans apres. Elle s'eteignit sans souffrance a l'age de +quatre-vingt-quatre ans. + +Je pourrais relater bien d'autres exemples semblables, mais ils seraient +tous calques sur ce modele. + +Il est, par contre, des vieillards qui ont conserve un gros appetit: +il faut savoir le respecter, tout en essayant de le moderer un peu, du +moment que la sante reste bonne. + +Pour en finir avec la question de regime, disons qu'un peu de vin +genereux, etendu d'eau, est, en general, une boisson excellente pour le +vieillard, bien portant ou malade; et que le lait, par contre, lui est +le plus souvent prejudiciable, sauf dans les etats aigus ou subaigus +prolonges. + +Quant aux affections accidentelles qui surviennent chez le vieillard, et +qui compromettent son reste de vie, elles sont peu nombreuses, et font, +neanmoins, beaucoup de victimes. La plus importante de toutes est la +pneumonie. C'est, tres souvent, une pneumonie d'origine grippale: aussi +ne saurait-on trop soigner la grippe des son debut, chez le vieillard +plus encore que chez l'adulte. La pneumonie est insidieuse chez le +vieillard. Elle ne se traduit que par un malaise general, avec tres peu +de phenomenes pulmonaires, mais elle s'accompagne toujours de fievre. +Si donc les familles savaient se servir du thermometre, on aurait des +chances de porter secours aux malades en temps utile; et alors une +injection de cacodylate de gaiacol, quelques cachets de quinine, une +certaine dose de cognac ou de vin tres genereux, parviendraient, dans +bon nombre de cas, a le sauver; tandis qu'en general, quand on appelle +le medecin, il est trop tard, le medecin ne peut plus faire que le +diagnostic, et prevenir la famille de la gravite de la situation. + +Les petites hemorragies cerebrales viennent souvent compromettre la +survie du vieillard. Ordinairement, il echappe a la premiere atteinte, +mais il en sort tellement amoindri, physiquement et intellectuellement, +qu'on peut dire qu'il a cesse de vivre avant de mourir. Grace aux soins +dont il est entoure, a partir de ce moment, il se survit a lui-meme +pendant quelquefois plusieurs annees, jusqu'a ce qu'il se decide a +mourir apres une deuxieme ou troisieme attaque. + +Quand aucune des causes graves ci-dessus mentionnees ne s'observe, le +petit rentier qu'est le vieillard continue a vivoter plus ou moins +longtemps, jusqu'au jour ou, tout son capital et tous ses revenus etant +epuises, il cesse de vivre, tout simplement parce qu'il n'a plus la +force de vivre. Il s'eteint alors et se repose comme le travailleur qui +a fini sa tache. C'est ce que traduit d'une facon, tres profondement +philosophique, l'expression courante de "defunt", la traduction +litterale du mot latin _defunctus_ etant: "Celui qui s'est acquitte." +Les privilegies sortent de la vie comme d'un banquet, en remerciant leur +hote. Heureux s'ils peuvent leguer a une nombreuse posterite "l'exemple +de leur vie!" + + + +FIN + + + + +INDEX ALPHABETIQUE + +Albuminurie:--permanente;--son regime. Alcool. Alimentation: de l'enfant +ne avant terme;--du premier age;--Gouttes de lait;--chez le +petit enfant;--chez l'enfant du deuxieme age;--defectueuse; +excessive;--ration d'entretien;--observation d'une malade guerie par le +regime restreint;--insuffisante en quantite;--a la sonde;--observation +d'une malade febricitante guerie par l'alimentation +forcee;--insuffisante en qualite;--chez le vieillard. + +Aliments adulteres par les procedes chimiques; physiques. + +Auto-intoxication, (Hypothese de l'). + +Avarie. + +Bains: chauds dans les pneumonies;--prolonges;--de briques;--de +vapeur;--electriques;--de mer. + +Blennorragie, ses dangers tardifs. + +Boissons: fermentees;--distillees;--le vin chez l'homme bien +portant;--chez le malade:--dans la ration du soldat;--eau sterilisee en +usage dans l'armee. + +Cancer, son heredite. + +Capital biologique (hypothese du). + +Causes morbigenes: ambitions decues;--passion amoureuse;--inquietudes; +--vie brisee;--frayeur. + +Causes accidentelles. + +Chaleur seche (dermotherme). + +Choc: traumatique;--chirurgical;--moral. + +Coeur: "maladies" du coeur--leur heredite;--observation d'un faux +cardiaque;--la periode de declin. + +Constipation;--et entero-colite;--provoquee chez les operes;--son +innocuite;--guerison par le repos;--dangers des purgatifs;--obsession de +la constipation;--lavements d'huile;--injections de Brown-Sequard;--chez +le vieillard;--Convalescence, sa rapidite chez l'enfant. + +Course en flexion. + +Declin: age de declin;--pouvant n'etre qu'apparent;--problemes cliniques +a l'age du declin, leur difficulte. + +Diabete: regime;--traumatique, sa gravite. + +Dyspepsie: observation d'une malade avec predominance de troubles +dyspeptiques. + +Eaux minerales;--table de regime;--de Carlsbad;--Chatel-Guyon, Bagnoles, +Brides, Vichy;--Vittel. + +Education: chez la jeune fille;--chez le jeune homme;--de la volonte;-- + +Electricite;--bains electriques. + +Emplatre. + +Enfants: preservation contre la tuberculose;--couveuses +artificielles;--alimentation de l'enfant ne avant terme:--le +capital biologique de l'enfant doit etre cree par les +parents;--puericulture;--alimentation du premier age, son importance +pour toute la vie;--Goutte de lait;--pathologie infantile;--sa +simplicite relative;--ses difficultes;--necessite du sommeil +prolonge;--mastication;--convalescence rapide;--enfants du type +musculaire;--cerebral;--du deuxieme age, alimentation:--fievre +digestive. + +Epilepsie. + +Exploration abdominale. + +Exercice: difficulte de le doser chez les jeunes filles +nerveuses; --dans un grand college moderne;--chez les +professionnels;--chez les jeunes gens (danger des sports);--et +entrainement;--et gymnastique respiratoire;--Institut Zander;--chez +les obeses. + +Fatigue;--et epuisement. + +Fievre digestive des enfants;--typhoide. + +Folie: chez la jeune fille:--delire de la persecution;--l'alienation +mentale et la "maladie";--menstruation chez l'alienee;--du +doute;--obsession:--manie aigue. + +Frictions. + +Grippe, son influence pathogene. + +Grossesse ("maladies" de la mere pendant la). + +Hemorragies cerebrales, chez les vieillards. Heredite: +etymologie;--generalites;--protestation contre la fatalite des tares +hereditaires;--de la longevite;--de la tuberculose;--du cancer;--des +tares nerveuses, 15;--de la paralysie generale, 16;--des "maladies" +de coeur, 16;--des affections renales, 17. + +Hydrotherapie: froide, 223;--tiede 225;--maillot humide, 225. + +Hypnose, 189;--chez les alienes, 191;--ses dangers, 194. + +Hygiene de la procreation, 21. + +Hysterie (simulant une "maladie" organique de la moelle), 114. + +Hypothese (son role dans la science), 1. + +Injections: action dynamogenique de tout liquide +injecte, 232;--hypodermiques d'eau de mer, 234;--de cacodylate de +magnesie, 235;--de cacodylate de soude, 235;--de gaiacol, 238;--de +quinine 239;--d'heroine,239;--de mercure, 240;--de morphine, +240;--huileuses,240;--d'huile mercurielle, 241;--d'huile creosotee, +242;--etsuggestion, 244;--injections de Brown-Sequard, (constipation), +353. + +Influences morbigenes, generalites, 30. + +Isolement (en maison de sante, ses dangers), 70. + +Jeune fille: voyage de noces, ses dangers, 20;--education +sexuelle--, 21;--menstruation--,66;--despotisme de certaines meres, +68;--difficulte de doser l'exercice chez les jeunes filles nerveuses, +66;--alienation mentale--, 71;--vocation contrariee, 72;--mariage +contrarie--, 73;--utilite du mariage chez les jeunes filles nerveuses, +74;--surmenage scolaire--, 75. + +Jeune homme: surmenage scolaire, 75;--necessite du sommeil, +76;--exercice chez les jeunes gens (danger des sports), 78; --exercice +physique chez les jeunes gens, 79; --education sexuelle, +81;--psychotherapie, 83. + +Ligue des peres de famille, 80. + +Longevite: heredite de la, 8;--humaine, 9. + +Malade: son entourage, 204;--ne voulant pas guerir, 207;--regime des +grands malades, 217;--n'osant pas manger, 220;--danger des voyages, 267. + +"Maladies": accidentelles, 42;--la "maladie", 94-95;--petits symptomes +de la "maladie", 95,--la "maladie" et les "maladies" accidentelles, +97;--causes morales, generalites, 142;--causes accidentelles de la +"maladie", 162;--du coeur a la periode du declin, 279. + +Mariage: contrarie chez la jeune fille, 73;--son utilite pour les +jeunes filles nerveuses et ses dangers, 74. + +Massage, 228;--abdominal, 229. + +Meningite, 55. + +Menstruation: utilite du repos, 66;--chez l'alienee, 165;--chez la +grande malade, 166;--menopause, 296. + +Migraine, 40. + +Mort naturelle, 310. + +Nevrose (sa contagion), 148. + +Obesite, 297;--exercice chez les obeses, 298;--regime chez les obeses, +299. + +Obsession: de la constipation, 251;--de la rougeur, 187. + +Observations: d'une malade avec predominance de troubles dyspeptiques, +99;--d'une malade avec predominance de troubles de nutrition, 105;--d'un +faux cardiaque, 107;--d'une malade suivie pendant trente ans, chez +laquelle presque tous les appareils ont ete successivement atteints, +110;--d'une grande malade guerie par le regime restreint, 128;--d'une +malade febricitante guerie par l'alimentation forcee. 132. + +Operes: operations de complaisance, 155;--morphine chez les, 156; +--role medical du chirurgien, 156;--purgation chez les, +157;--constipation provoquee chez les, 158. + +Opotherapie: hepatique, 236;--ovarienne, 286. + +Paralysie generale, heredite, 16. + +Pertes: materielles, 143;--au jeu, 144. + +Pneumonie: bains chauds dans la;--chez le vieillard, 308. Protection, +loi de protection des faibles, 10. + +Psychonevroses, leur traitement moral, 213. + +Psychotherapie: chez le jeune homme, 83;--savoir prendre un +parti, 175;--respect du temps, 176;--derivative. 180; --sedative, +181;--reconstituante, 182;--resignation, 182;--foi religieuse, 208;--et +probleme religieux, 210. + +Ptose: abdominale, 169;--et ceinture hypogastrique, 167;--passagere, +169. + +Purgatifs et constipation, 249. + +Regime: ration d'entretien, 125,--des Chartreux, 125;--des Trappistes, +125;--des soldats, 127-140;--des guides alpins, 127;--observation +d'une grande malade guerie par le regime restreint, 128;--en cas +d'effondrement abdominal, 172;--et suggestion, 215;--des grands malades, +217;--monotone, 218;--sec (ses dangers), 219;--a boisson restreinte, +219;--et eaux minerales, 255;--des diabetiques, 293;--des +albuminuriques, 297;--des obeses, 299;--lacte chez les vieillards, 308. + +Repos: dans les etats aigus, 173;--cure de--, 205;--constipation guerie +par le--, 205;--avant le repas, 221;--apres le repas, 222;--au lit, 265. + +Sommeil: necessite du sommeil chez l'enfant, 57;--necessite du sommeil +chez les jeunes gens, 76;--diurne (ses bons effets) 173;--l'aliment +favorise le--, 221;--et repos au lit, 221. + +Sports, chez les jeunes gens (leur danger) 78. + +Suggestion et regime, 215. + +Symptomes morbides, 32;--petits symptomes de la "maladie", 95. + +Syphilis: polynatalite, 10;--et meningite, 12;--Societe de prophylaxie +sanitaire et morale, 13;--necessite d'un traitement pour prevenir la +transmission hereditaire de la, 23; --age a laquelle se contracte +la--, 84;--manifestations tertiaires, 164;--et assurances sur la vie, +164. + +Travail: cerebral insuffisant, 119; --cerebral excessif, +119;--musculaire excessif, 121;--ration de--, 125. + +Tuberculose heredite, 13;--oeuvre de preservation de l'enfance contre +la--, 14 et 89;--dans l'armee, 87;--et sanatorium populaire, 38;--et +dispensaire, 88. + +Vacances: leur necessite, 261;--colonies de--, 262. + +Vesicatoires, 255. + +Vieillards: voyages, 304;--alimentation, 306;--constipation, +307;--pneumonie, 308;--regime lacte, 308;--hemorragie cerebrale, 309. + +Vin: chez l'homme bien portant, 139;--chez le malade. 141; + +Voyages: de noces (ses dangers), 20;--leur utilite chez les gens +bien portants, 261;--leur danger chez les malades, 267;--chez les +vieillards, 304. + + + + +AUTEURS CITES + + Dr BARADUC, 37. + BRIEUX, 83. + BROWN-SEQUARD, 236. + Dr CHARCOT, 194 + Dr CAMPENON, 156. + Dr CHAILLOU, 76. + Dr DELORME, 158. + Dr DUBOIS, 213. + Dr DUPRAT, 194. + FLOURENS, 9. + Dr FONSAGRIVES, 55. + FONSAGRIVES (Abbe), 81. + Dr A. FOURNIER, 13. + Dr ED. FOURNIER, 84. + Dr GRANCHER, 14. + Dr GRASSET, 194. + Dr HUCHARD, 17. + Dr KELSCH, 87. + KNEIPP, 224. + Dr LAGRANGE, 79 et 86. + Dr LAUMONIER, 64. + Dr LEGENDRE, 80. + Dr LEREDDE, 231. + Dr MATHIEU, 33. + Dr PINARD, 21 et 45. + PLANTET, 262. + POINCARE, 1. + Dr ROBIN, 293. + Dr RUNGBERG, 164. + SERTILLANGES (Abbe), 125. + Dr SIGAUD, 171. + Dr R. SIMON, 234. + VANCAUWENBERGHE, 48. + Dr VARIOT, 47. + Dr A. VOISIN, 194. + + + + +TABLE DES MATIERES + + +PREFACE + +PREMIERE PARTIE + + +CHAPITRE I + +LE CAPITAL BIOLOGIQUE +Notre postulatum: le capital biologique. Sa valeur variable selon chaque +individu et selon chaque periode de la vie. Capital initial; influences +qui le font varier. + + +CHAPITRE II + +HEREDITE +Definition de l'heredite; son role. Heredite de la longevite. Role de +l'heredite dans l'alcoolisme; la syphilis; la tuberculose; le cancer; +les tares nerveuses: les "maladies" de coeur; des reins. + + +CHAPITRE III + +CONCEPTION +La valeur des generateurs au moment de la conception.--Loi de protection +des faibles. Hygiene de la procreation: education sexuelle de la jeune +fille. + + +CHAPITRE IV + +GESTATION +Les influences qui ont pu atteindre le produit pendant la +gestation.--Emotions, miseres physiologiques, "maladies" de la mere +pendant la grossesse. Enfants nes avant terme. + + +CHAPITRE V + +INFLUENCES MORBIGENES ET SYMPTOMES MORBIDES +La vie de l'etre humain peut etre figuree par une courbe evolutive: les +influences morbigenes modifient cette courbe. La meme influence peut +se traduire par des symptomes varies; et, inversement, des influences +variees peuvent se traduire par le meme symptome (ex.: constipation) ou +par le meme ensemble de symptomes (ex.: epilepsie). Tous les systemes +organiques peuvent etre troubles a la fois. Le plus souvent, c'est +l'organe le plus faible qui traduit le malaise. Le systeme nerveux est +la clef de voute de la pathologie, c'est lui qu'atteignent le plus les +causes morbigenes. + + +CHAPITRE VI + +DE LA NAISSANCE AU SEVRAGE.--PUERICULTURE +Importance de l'alimentation du premier age pour toute la duree de la +vie. Le lait de la mere appartient a l'enfant. Gouttes de lait (de +Belleville, de Saint-Pol). La pathologie enfantine est, le plus souvent, +simple; quelquefois, de la plus grande difficulte. Succes therapeutiques +chez les petits enfants atteints de syphilis, de pneumonie. + + +CHAPITRE VII + +DU SEVRAGE A LA PUBERTE +1 deg. Chez l'enfant du deuxieme age. Necessite du sommeil prolonge, d'une +mastication parfaite. Les "maladies" accidentelles a cet age evoluent +vite, sans convalescence.--Chez l'enfant de sept ans a la puberte. +Enfant du type musculaire (hygiene qui lui convient); du type cerebral. +Les deracines. "maladies" accidentelles chez l'enfant. "maladies" tres +souvent provoquees par une alimentation defectueuse. + + +CHAPITRE VIII + +DE LA PUBERTE A L'AGE ADULTE +I. _Chez la fille_.--Precautions a prendre a l'apparition des regles. +Chloro-anemie. Causes speciales de "maladie": + +--A. Surmenage intellectuel.--B. Causes morales (despotisme de la mere, +vocation contrariee); brevets: mariage rendu impossible; besoin du +mariage.--C. Surmenage musculaire. Quelle que soit la cause, les +symptomes sont les memes, mais le traitement varie avec la cause. +Facilite relative de la guerison. + +II _Chez le garcon_.--1 deg. Surmenage scolaire (insuffisance du +sommeil).--2 deg. Surmenage physique (abus des sports, de l'escrime, utilite +des exercices automatiques _(Ligue des peres de famille_).--3 deg. Deviation +de l'hygiene sexuelle: education sexuelle. Par qui elle doit etre +donnee. Enseignement individuel et enseignement collectif. Utilite de +l'exercice pousse au maximum de la tolerance. Aberrations de l'instinct +sexuel: psychotherapie. + +III. _Causes morbigenes communes aux deux sexes_.--"maladies" +accidentelles: tuberculose (le sanatorium, les dispensaires, oeuvres de +preservation). + + + + +DEUXIEME PARTIE + + +CHAPITRE I + +MATURITE +L'homme doit travailler et produire. Necessite des periodes de repos. Le +coup de collier. La fatigue. L'entrainement. L'epuisement (ses signes +premonitoires). Surmenage cerebral-musculaire (ses signes premonitoires. +La "maladie". + + +CHAPITRE II + +CARACTERES GENERAUX DE LA "MALADIE" +Ce que c'est que la "maladie". Maniere d'etudier un malade. Quatre +observations de patients atteints de la "maladie" sous ses diverses +formes. Troubles fonctionnels pouvant simuler les affections avec +lesions d'organes. Role du systeme nerveux central dans la pathogenie de +la "maladie". Embarras gastrique. + + +CHAPITRE III + +LES CAUSES DE LA "MALADIE" +I. _Causes physiques_.--1 deg. Surmenage cerebral, travail cerebral +insuffisant. La "maladie" due au surmenage cerebral peut revetir des +formes cliniques tres diverses.--2 deg. Surmenage musculaire.--3 deg. Vices +d'alimentation. Generalites, auto-intoxication, irritation.--_A_. +Alimentation excessive en quantite. Ration d'entretien. Regime des +Chartreux, des Trappistes, des soldats, des guides alpins. Observation +d'une grande malade guerie par le regime restreint.--_B_. Alimentation a +la sonde.--_C_. Alimentation insuffisante en qualite. Adulteration +des aliments: _a_) par les procedes chimiques, _b_) par les procedes +physiques. --_D_. Alcool. Boissons fermentees, leur utilite. Boissons +distillees, leur danger. + +II. _Causes morales_.--Leur importance preponderante: + +_A_. Pertes d'argent. Jeu. Ambitions decues.--_B_. Influences +compromettant la quietude de l'ame. Passions. Incompatibilite +d'humeur.--_C_. Inquietudes d'origine altruiste. Separation momentanee, +definitive.--Choc traumatique: _a_) Hystero-neurasthenie traumatique. +_b_) Choc chirurgical. Danger de l'intervention medicale des +chirurgiens. Danger de la morphine aux operes. Des purgations. +Constipation provoquee chez les operes, ses avantages. + +III. _Causes accidentelles_.--Fievre typhoide. Grippe: son grand role +pathogenique. Syphilis. + +IV. _Influences morbigenes speciales a la femme_.--Menstruation. +Grossesse. Ptose abdominale: Exploration abdominale. + + +CHAPITRE IV + +PSYCHOTHERAPIE +Definition. Ne pas s'exagerer l'importance de son role 1 deg. Son action +s'etend aux deviations mentales.--2 deg. A un grand nombre de troubles +somatiques.--_A. Moyens par lesquels on diminue les depenses d'influx +nerveux:_ savoir prendre parti; avoir des principes; le respect du +temps; des habitudes d'ordre. Application de ces preceptes. Un cas de +folie du doute. Psychotherapie dans la manie aigue, dans les obsessions. +Resignation passive et active.--_B. Moyens par lesquels on augmente les +recettes._ 1 deg. Gymnastique de la volonte, quelques procedes pratiques +(gymnastique respiratoire, gymnastique suedoise).--Moyens par lesquels +on augmente artificiellement le capital insuffisant: hypnose. Action +personnelle de l'hypnotiseur, indications du traitement par l'hypnose. +Ce qui limite l'emploi de l'hypnose en therapeutique, c'est que: +1 deg. ceux qui en auraient le plus besoin sont les plus difficiles a +hypnotiser.--2 deg. C'est que c'est un moyen qui peut etre trop actif. +C'est un agent therapeutique utile, non dangereux, s'il est bien manie; +le medecin seul peut le bien manier. + +Conseils pratiques pour l'application des procedes psychotherapiques. +--1 deg. Le medecin doit soigner avec son coeur, plus qu'avec son +intelligence.--2 deg. Paraitre ne jamais etre presse.--3 deg. Ni meme etre +presse.--4 deg. Savoir parler au malade.--5 deg. Ne lui imposer que le strict +minimum de prescriptions. Difficultes du traitement psychotherapique: 1 deg. +Absence de foi chez le malade (malades a theories medicales. Malades +qui ne veulent pas guerir).--A l'hostilite de l'entourage. Le medecin +confident.--Psychotherapie et sentiment religieux. + + +CHAPITRE V + +AUTRES AGENTS THERAPEUTIQUES +1 deg. Regime alimentaire (les prescriptions dietetiques n'agissent pas +seulement par suggestion). Diete liquide. Regime des potages. Regime a +boisson restreinte. De la frequence des repas. Du repos apres et avant +le repas. + +2 deg. Moyens accessoires.--A. _Hydrotherapie_: froide, exceptionnellement +indiquee. Methode de Kneipp. Drap mouille. Hydrotherapie tiede: tub, +bain. Malades dont il ne faut pas mouiller la peau. Chaleur seche. +Massage. Frictions. Bains de vapeur. Bains electriques. Electricite.--B. +_Injections hypodermiques._--1 deg. Influence utile de l'injection en tant +qu'injection (serum artificiel, eau de mer).--2 deg. Action propre du +liquide injecte. Cacodylate de soude, de magnesie, de fer. Injections de +Brown-Sequard. Strychnine. Cacodylate de gaiacol dans la "maladie" +post grippale. Quinine, heroine et morphine, leurs dangers. Injections +huileuses: _a_. Mercurielles. _b_. Creosotees. Role alimentaire de +l'huile injectee.--3 deg. Des injections hypodermiques comme procede +de suggestion.--C. Vesicatoires. Emplatres. Purgatifs. Etude de la +constipation et des constipes.--D. _Eaux minerales_, leurs indications. +Les tables de regime. Carlsbad. Vichy. Bagnoles. Brides. Vittel. +Chatel-Guyon, Bourbon l'Archambault, etc. Les medecins des +eaux.--_Voyages_. Leur utilite chez les gens bien portants. Leur danger +chez de grands malades. Precautions a prendre pour qu'ils soient utiles +aux malades moyens. La grande malade et le ciel de la Cote d'Azur. +Voyage et entrainement. Vacances. Colonie de vacances.--F. +_La mer_.--La cure marine. Le train des maris. + + + + +TROISIEME PARTIE + + +CHAPITRE I + +LA PERIODE DE DECLIN +Le declin peut survenir a tout age. Exemples de limites extremes. Les +tares organiques. Les cardiopathies se revelent. Le declin peut n'etre +qu'apparent (difficulte du diagnostic). Petits symptomes premonitoires +du declin. Menopause. Opotherapie ovarienne. Influences morales. +Aberrations tardives de l'instinct sexuel. Age critique de l'homme. +Forme que revet souvent la "maladie" a cet age. Traitement +psychotherapique, regime, precautions. Le diabete. Role du systeme +nerveux dans le diabete. Il n'y a pas de regime du diabete, ni meme +des diabetiques. Albuminurie: transitoire, intermittente, permanente. +Pronostic variable. Il n'y a pas de regime de l'albuminurie, ni meme des +albuminuriques. Obesite. Exercice chez les obeses. Thyroidine. Il n'y a +pas de regime de l'obesite. Danger de l'amaigrissement rapide. + + +CHAPITRE II + +LA VIEILLESSE +Elle peut survenir a tout age. Influences speciales a la vieillesse de +l'homme age. Necessite du repos et dangers des voyages. Alimentation +restreinte. Accidents qui font mourir le vieillard. De la mort +naturelle. + + +INDEX. + +AUTEURS CITES. + +TABLE DES MATIERES. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La lutte pour la sante, by Dr. Burlureaux + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA LUTTE POUR LA SANTE *** + +***** This file should be named 12105.txt or 12105.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/1/0/12105/ + +Produced by Joris Van Dael, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. 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If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. 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