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Notre faiblesse était notoire, et le gouvernement impérial +fut inexcusable de lancer la France dans une folle aventure. Mais +a-t-on oublié comment le peuple français avait accueilli les premières +tentatives de création de la garde nationale mobile? Malgré leur fierté +de compter le maréchal Niel parmi leurs compatriotes, les riverains de +la Garonne reçurent mal ses décrets. Ils y répondirent en brisant +les réverbères de Toulouse. Le sort des armes n'eût-il pas changé, +cependant, si, à la fin de juillet, quatre-vingts légions, organisées de +longue main, avaient pu seconder les efforts de la vaillante armée du +Rhin? + +A vrai dire, les reproches amers éclatèrent plus tard. Ce fut d'abord de +la stupeur à la nouvelle des désastres de Wissembourg, de Froeschwiller +et de Forbach. Précieux patrimoine, l'honneur national s'apprécie à sa +valeur, comme la santé, quand il a subi une atteinte. La vie sembla +s'arrêter à Toulouse. Industrie, commerce, tout fut suspendu. Les +boutiques restaient à demi closes, les usines chômaient. Dès le matin, +toute la population se portait sur la place du Capitole. Bourgeois +modestes, ouvriers en blouse, aristocrates à la mise élégante, étudiants +un peu débraillés, tous, confondus en une foule inquiète, venaient +chercher vainement sur les murs de l'Hôtel de Ville l'annonce d'un +retour de la fortune. + +Ces hommes demeuraient mornes, silencieux, comme implantés dans le sol +de la place. Ils s'en arrachaient parfois, d'attente lasse, pour aller +inutilement demander si les nouvelles n'étaient pas retenues à la +préfecture. Dans ce va-et-vient, personne n'osait marcher tête haute. +Les amis s'accostaient tristement, avec de longs serrements de main et +des hochements de tête découragés, comme pour s'annoncer mutuellement +l'agonie d'un être cher. Les rares officiers laissés dans les dépôts +circulaient à peine, ne se montrant plus au café. Par pitié pour eux, on +les évitait. Du reste, la honte de la défaite appesantissait le front de +tous les Français, indistinctement, et ils n'osaient plus se regarder en +face. + +Énervantes journées que ces journées d'attente du mois d'août, pendant +lesquelles on voulait douter, on voulait espérer encore. Il fallut se +résigner. Les premiers revers furent confirmés, avec l'aggravation des +plus navrants détails. Pourtant le maréchal de Mac-Mahon ralliait à +Châlons les débris héroïques de Froeschwiller; Bazaine massait autour de +Metz l'armée du Rhin, que Forbach avait à peine entamée. La victoire, si +longtemps attachée à nos armes, nous reviendrait peut-être. Mais il n'y +a pas de douleur si cruelle qu'il ne faille s'en distraire, parce que +s'impose l'obligation de vivre. Le marchand forcément revint à son +comptoir, l'ouvrier reprit ses outils, en proie à une sourde rancoeur. +Seuls, dans un si grave péril, les oisifs durent continuer à subir le +sentiment de leur inutilité. + +Pour moi, j'allais avoir vingt ans. Jamais je n'avais rêvé batailles, +et, à mon grand regret, je ne comptais pas des lieutenants généraux, +ni le moindre mareschal de camp dans mes ascendants. Mon père était +un actif industriel; il avait le désir d'étendre le cercle de ses +opérations à mesure que chacun de ses quatre fils serait en âge de +le seconder. Je commençais à m'initier aux affaires, quand la guerre +éclata. Rien ne m'avait donc préparé à l'idée d'être soldat un jour; +mais le malheur suscite des vocations soudaines, et il y a des grâces +d'état. + +La _Marseillaise_ avait alors une signification poignante, car le flot +envahisseur grossissait sans répit. Chaque jour, les hordes allemandes +nous débordaient plus nombreuses; de terrifiantes rumeurs circulaient +déjà sur leurs exactions, et leurs hardis éclaireurs étaient signalés à +d'énormes distances. Qu'importait d'ailleurs le point sur lequel portait +la souillure: elle entachait le sol de la France; la patrie était +violée. Comment demeurer le témoin impassible d'une telle honte? Ne +devaient-ils pas moins souffrir ceux qui, luttant au péril de leur vie, +mettaient au moins, quelle que dût être l'issue finale, leur conscience +en repos? + +Partout, dans les casernes, dans les établissements privés, des écoles +s'étaient ouvertes spontanément, dès la déclaration de guerre, pour +l'instruction des cadres de la garde nationale mobile. Je m'étais fait +inscrire au gymnase Léotard, et j'avais d'abord suivi les cours sans +plan déterminé, par imitation de mes camarades qui aimaient mieux +devenir officiers que simples gardes. Mais je ne tardai pas à me +passionner pour le maniement du fusil, pour l'école de peloton et de +compagnie, pour l'escrime à la baïonnette. La nuit venue, j'allais, +accompagné d'un de mes jeunes frères, faire de longues courses au pas +gymnastique, pour m'assouplir et m'entraîner. Nous rentrions rouges, +haletants, épuisés; mais ces efforts avaient déjà leur récompense. Ils +m'épargnaient les insomnies durant lesquelles je ne cessais de repasser +tous les détails désespérants apportés par le télégraphe. Après un bon +somme, l'idée fixe des progrès à faire pour hâter le départ me reprenait +au réveil, et je retournais de bonne heure au gymnase. + +Avant de décrocher les fusils du râtelier, nous nous pressions autour +des moniteurs, pour avoir des nouvelles du maître de la maison. Léotard, +le célèbre acrobate, était atteint de la petite vérole. Chez cet +athlète, alors dans la force de l'âge, la maladie avait pris tout d'un +coup une violence extrême. Il délirait sans repos, et, ce qui nous +attachait le plus à lui, c'est que son délire se changeait en fureur +patriotique. Il ne voyait que des Prussiens autour de lui, dans ses +hallucinations. Malgré l'affaiblissement de la fièvre, les restes de sa +vigueur le rendaient encore redoutable; il ne fallait pas moins de deux +hommes robustes pour le veiller sans cesse, et, presque d'heure en +heure, ils avaient à lutter corps à corps avec lui, afin de le maintenir +dans le lit d'où il voulait s'élancer pour courir sus aux ennemis de la +France. Il mourut un matin dans un de ces terribles accès. + +Cependant, la légion des mobiles de la Haute-Garonne s'organisa et mes +camarades du gymnase y obtinrent tous des grades. J'estimai dès lors +qu'il n'était pas trop ambitieux de ma part de prétendre faire ma partie +comme simple soldat. Le soir, à la table de famille, j'annonçai mon +intention de m'engager. + + +II + + +Cette déclaration éclata comme un obus. A l'exception du compagnon de +mes courses nocturnes, personne n'y était préparé. Pour les parents, un +fils est toujours un enfant: la première manifestation virile étonne de +sa part, inquiète un peu, lors même qu'il ne s'ensuivrait pas un danger +immédiat. Dès qu'il revendique l'entier usage de son libre arbitre, le +jeune homme échappe aux siens, en supprimant l'action d'une sollicitude +tendre et avisée. A l'heure critique où nous étions, le péril était +certain et tout proche. La pensée en fit venir à ma mère deux grosses +larmes, qui un instant voilèrent ses yeux bleus, puis roulèrent +silencieusement sur son doux visage résigné. Mon père, mal remis de sa +surprise, se contenta de me faire une réponse évasive. + +Ma nuit fut mauvaise. J'étais partagé entre le regret d'avoir chagriné +ma mère, la conviction que je ne lui épargnerais pas cette épreuve, et +le dépit de n'avoir pas brusqué le dénouement inéluctable. Le lendemain, +au déjeuner, je remis donc la question sur le tapis, non sans un +tremblement dans la voix. Mon père, voyant de nouveau le front de +ma mère s'assombrir, m'arrêta net cette fois. Homme de décision et +coeur-droit, il n'admettait pas les voies détournées. + +«Si tu veux t'engager, dit-il, fais-le; mais parles-en moins. + +--Qu'à cela ne tienne, répondis-je; j'attendais votre consentement.» + +Et, fort d'une autorisation ainsi surprise, je me rendis, en sortant de +table, au commissariat de police. + +Mon coeur battait la chamade pendant que, négligemment, comme +s'accomplit toute besogne coutumière, le magistrat remplissait, en me +posant les questions nécessaires, l'imprimé sur lequel grinçait sa plume +agile. + +«Mais, fit-il en relisant la date de ma naissance, vous n'avez pas vingt +ans?» + +La plume en l'air, le menton appuyé sur sa main gauche, il me +dévisageait avec le regard scrutateur et sévère d'un juge. Pour +conclure, il m'invita à aller chercher mon père. Vainement j'insistai, +lui affirmant que j'avais l'assentiment paternel, qu'il pouvait me +confier le certificat, et que je le lui rapporterais sur l'heure dûment +signé. Il déposa sa plume et me congédia poliment. + +Ce contretemps me vexa d'abord, parce que tout délai irrite une passion +sincère, et aussi parce que le commissaire semblait douter de ma parole; +mais, après tout, ce n'était qu'un retard d'une heure. A la réflexion, +je me réjouissais que la signature de mon père sanctionnât le premier +acte solennel de ma vie. + +Quant à lui, mon engagement avait été jusque-là si loin de sa pensée, +qu'il n'avait pas songé à vérifier l'étendue de ses droits. Néanmoins +il éprouva quelque satisfaction d'apprendre que son autorité pouvait +prévaloir sur ma résolution. Il ne se dédit point toutefois, et se +disposa à m'accompagner sur-le-champ. + +Or nous rencontrâmes à notre porte un de mes camarades qui, peu de jours +auparavant, m'avait précisément exposé de belles théories sur l'impôt +direct du sang. Mon père lui ayant dit le but de notre course, quelle +ne fut pas ma surprise en le voyant s'exclamer: Henri Roland développa, +pour me détourner de mon projet, tous les sophismes que l'ingénieux +intérêt personnel sait invoquer. «La guerre éclatait tout d'un coup trop +meurtrière pour pouvoir durer. Si, pourtant, notre concours devenait +nécessaire, le gouvernement ne saurait-il pas nous appeler?... +N'avais-je pas tort, du reste, de me croire déjà bon à faire un soldat? +L'habileté à manier une arme s'acquiert-elle en quelques jours? Et, à +supposer que j'arrivasse à temps, n'irais-je pas-simplement offrir à +l'ennemi une victime de plus, sans profit appréciable?» + +A quoi bon discuter? J'entendais sans écouter, en quelque sorte malgré +moi. Quelle raison eût pu me vaincre, quand les pleurs de ma mère ne +m'avaient pas ébranlé? Mon père aussi gardait le silence; mais il +écoutait, lui, pensif, soucieux. En dépit de longues pauses tous les dix +mètres, je dirigeais insensiblement la marche vers le commissariat, et, +remerciant mon ami, je cédai le pas à mon père. Il connaissait un peu +le commissaire. S'asseyant à la table où mon certificat était resté +inachevé, il prit la plume et la plongea dans l'encre. Anxieux, +j'attendais le petit grincement que j'avais remarqué naguère. + +«Eh bien! non, fit mon père en rejetant la plume et en se levant, je ne +peux pas signer!» + +Les discours de mon ami avaient été trop cruels pour son coeur. Mon +affection filiale lui tient compte aujourd'hui de cette hésitation, mais +je fus moins résigné jadis. Au surplus, l'heure de ma vingtième année +était proche. Il fallait patienter quelques jours seulement.... +Seulement. Mais ces jours me semblaient aussi longs que des semaines, et +j'étais agité, troublé, comme par un remords. + +Quelque éloigné que fût le théâtre des hostilités, Toulouse en recevait +constamment des échos et tout y parlait de la guerre. L'arsenal, la +poudrerie activaient leurs travaux, multipliaient leurs envois. Les +réserves rejoignaient les dépôts, et ceux-ci dirigeaient chaque jour +des détachements sur l'armée pour combler les vides ou concourir à la +formation des premiers régiments de marche. Les moblots foisonnaient, +luttant entre eux de crânerie et d'élégance, avec le pantalon bleu à +bande rouge et la vareuse foncée propice aux coupes de fantaisie. + +Pour rappeler toutefois que l'heure était grave, et que la coquetterie +militaire était la parure juvénile de prochains sacrifices, le curé de +notre paroisse, septuagénaire au coeur chaud, organisa le premier un +service funèbre en mémoire des victimes des batailles perdues. Au milieu +de l'église froide et nue, dont la richesse est concentrée dans une +des chapelles du transept où se trouve une Vierge Noire, un catafalque +élevait haut ses draperies. Les trois couleurs apparaissaient aux +angles, obscurcies, comme dans le combat, par la fumée des cierges dont +les flammes tremblantes faisaient scintiller l'acier des faisceaux +d'armes. Entourée d'un semis de larmes symboliques, dans un cartouche à +demi caché sous une palme verte, cette seule inscription: + + AUX BRAVES, MORTS POUR LA PATRIE. + +La vaste nef et les bas-côtés étaient trop étroits pour contenir la +foule. Malgré ce concours empressé, un silence saisissant planait +au-dessus de ces mille fronts penchés comme sous la pensée d'un deuil +personnel. Des larmes même coulaient; mais, dans la sincérité de mon +âme, je ne plaignais pas, moi, ceux que l'on pleurait. Leur sort me +semblait enviable. Tombés, ils restaient glorieux, tandis que la honte +atteignait les survivants inactifs. + +Aussi, au sortir de l'église, je me sentis étrangement remué, en +entendant l'alerte sonnerie des clairons des chasseurs. Le pantalon +dans les guêtres, la tente sur le sac, marmites neuves, grands bidons +reluisants, en tenue de campagne, ils partaient, vifs, gais, comme à la +parade. Insoucieux des dangers prochains, ils allaient crânement, d'un +pas rapide. La certitude de la revanche ne leur eût pas donné plus +d'entrain, et je fus pris d'émulation. Un instant, je les suivis; mais +presque aussitôt je m'arrêtai court, comme saisi de honte, car, à la +gare, il faudrait les quitter, leur dire adieu. Non, je n'avais pas le +droit de les accompagner, n'ayant pas le pouvoir de les suivre jusqu'au +bout. + +Maussade, silencieux, alternativement morne et nerveux, je ne +dissimulais pas que j'attendais l'heure d'agir suivant ma seule volonté. +Mon père ne s'y trompait pas. Ébranlé par les propos de mon ami, il +avait pu nourrir le vague espoir que j'en serais touché moi-même à la +réflexion. Devant une résolution fermement arrêtée, il ne voulut pas +s'obstiner. Ne pouvant douter que je m'engagerais le jour même de mon +vingtième anniversaire, il consentit à me laisser partir avant. Il fixa +mon engagement à une date facile à retenir, me dit-il: _le 1er septembre +1870_. + + +III + + +Hélas! la nouvelle de la capitulation de Sedan me fut apportée le +lendemain matin au quartier du 72e de ligne, par un officier de mobiles. +Le désastre surpassait tous les précédents. La honte nous semblait +monter démesurément, comme les eaux du déluge. Il s'y mêla chez moi une +préoccupation enfantine: je me demandais avec inquiétude si la guerre +n'allait pas être fatalement terminée. Aussi, sans peser les chances +favorables et les chances contraires, j'applaudis aux résolutions du +gouvernement de la Défense nationale qui répondaient à mes aspirations +et aux sentiments généreux du pays. + +Mon rêve ne se réalisa pas sitôt que je l'avais espéré. Je m'imaginais +que, trois ou quatre jours après mon engagement, je serais habillé, +équipé, armé et dirigé vers l'armée. Il me fallut plus de patience. La +plupart de mes chefs, peut-être inconsciemment, pratiquaient la calme +philosophie de Henri Roland. Pour eux, je n'étais qu'un numéro matricule +qui prenait sa place entre deux autres et marcherait quand son rang +serait appelé. + +Or les jours et les jours passaient et rien ne faisait prévoir que cet +appel aurait lieu. Il régnait à la caserne un désordre inexprimable. +Dans la hâte de former et d'organiser l'armée du Rhin, aucune mesure +n'avait été prise pour encadrer les réserves au fur et à mesure de +leur arrivée. Il n'y avait au dépôt du 72e qu'une seule compagnie, qui +comptait 1400 ou 1500 hommes. Si actifs que fussent le sergent-major et +son fourrier, ils ne pouvaient, malgré un travail forcené et des veilles +prolongées, y voir clair dans leur comptabilité. Un dimanche, le chef +de bataillon commandant le dépôt voulut procéder lui-même à une revue +sérieuse. + +Tout le troupeau, car le nom de troupe ne pouvait s'appliquer à cette +cohue, se trouva dès six heures du matin dans la cour du quartier, et +l'appel commença: + +«Présent.... Présent.... Présent....» + +Le mot était lancé sur des tons très différents, tantôt en fausset, +tantôt en faux-bourdon, à intervalles inégaux. Parfois l'appelé était +tout proche, plus souvent il était perdu dans la foule ou à l'autre +extrémité de la cour. Les noms, peu familiers aux officiers, n'étaient +pas toujours intelligiblement prononcés et plus d'un avait besoin d'être +répété pour parvenir à son adresse. Il fallait perdre plusieurs minutes +pour ajouter un rang à la double file qui, à la longue, s'allongeait +cependant, s'allongeait comme un ver annelé. Mais le groupe compact des +non-appelés paraissait à peine entamé, et midi approchait. La lassitude +était générale, pour un résultat illusoire. Quel avantage de dénombrer +cette foule, puisqu'il était impossible de la sectionner, faute de +savoir à qui confier la surveillance et la direction de chaque peloton! + +Le commandant perdit patience et courage. Il fit sonner la soupe, bien +avant d'avoir achevé la lecture du contrôle général. Cette tentative +avortée tourna contre la discipline. Ceux qui redoutaient encore une +surveillance relative s'estimèrent dès lors sûrs de l'impunité, et +beaucoup en profitèrent pour déserter à peu près complètement la +caserne. + +Inutile de dire que je n'étais pas du nombre. Avec le même sérieux +qu'un bambin montant la garde armé d'un fusil de bois, j'étais d'une +exactitude scrupuleuse à remplir des devoirs fort mal définis. A l'heure +où le quartier était régulièrement ouvert, j'allais voir un instant ma +famille; mais, pour rien au monde, je n'eusse découché, et ce n'était +pas la bonté du lit qui m'attirait: pour mieux dire, je n'en avais ni de +bon ni de mauvais. Notre caserne ressemblait à une halle ouverte la +nuit aux vagabonds. L'espace ne nous manquait pas. Nous avions la libre +disposition de toutes les chambrées laissées vides par le régiment; mais +deux cents ou trois cents fournitures de lit y étaient clairsemées: il +nous en manquait donc plus de mille. De distance en distance, le long +des murs, matelas et paillasses avaient été juxtaposés par terre, afin +d'accroître la surface de couchage. Quand, la retraite battue, on +rejoignait à tâtons le coin dont on avait pris possession la veille, +il n'était pas rare de le trouver occupé par un ronfleur inconnu, +déguenillé et malpropre. Heureux celui qui pouvait alors découvrir +une planche ou un banc pour y dormir en équilibre, plutôt que d'aller +s'étendre sur la brique nue. + +Tout a une fin, même le désordre. L'attention de nos chefs était +concentrée d'ailleurs sur la préparation d'un détachement de deux cents +hommes, au nombre desquels je sollicitai vainement d'être compté. Leur +départ effectué, la compagnie de dépôt fut dédoublée; d'anciens soldats +rengagés constituèrent les cadres, et tout prit alors une allure +militaire. Les hommes une fois recensés, il fut assigné à chacun une +place dans les chambrées: qu'il y eût des lits ou non, il fallait s'y +trouver. Appels réguliers matin et soir, punitions sévères au moindre +manquement, et, chaque jour, un nouveau groupe allait troquer des +vêtements dépareillés ou sordides contre l'uniforme en drap neuf, raide +et lustré. + +L'enfantine joie d'étrenner ma première culotte est sortie de ma +mémoire, mais je suppose qu'elle fut comparable à celle que j'éprouvai +en sortant à mon tour du magasin d'habillement. Enfant, j'avais dû me +croire un homme en chaussant l'_inexpressible_; homme, je me croyais +presque un héros, parce que j'étais vêtu comme d'autres qui s'étaient +sacrifiés héroïquement. + +Fier, je l'étais, mais non pas élégant. Mon pantalon rouge semblait être +né de l'union de deux sacs; ma veste, en drap gros bleu, eût pu servir +de corsage à une plantureuse nourrice--pardonnez à un troupier cette +comparaison--et la visière de mon képi était si longue, que l'ombre +en était projetée sur toute ma figure. Je ne la redressais pas, à dire +vrai, comme c'était la mode alors. Au contraire, je m'efforçais de +la rabattre, selon le type d'aujourd'hui, car je tenais à n'être pas +confondu avec les nombreux infirmiers que distinguait un beau numéro +blanc. + +Il me semblait, en traversant la ville pour me rendre de la caserne à la +maison paternelle, que mon nouvel accoutrement dût me valoir l'attention +générale, presque des égards universels. Loin de là , personne ne me +regardait. Des amis, que j'arrêtai, s'y prirent à deux fois pour me +reconnaître sous mon banal déguisement. Après quoi, ils s'esclaffèrent, +en me regardant de face, de profil et de dos. + +Ce ne fut point le ridicule de ma nouvelle tenue qui frappa ma mère. +Elle aussi pensa qu'à présent j'avais un premier point de ressemblance +avec ceux qui, à l'autre bout de la France, versaient leur sang. Sa +tristesse et la gravité de mon père, quand il me considéra longuement, +témoignèrent qu'ils pressentaient et redoutaient tous deux une +séparation prochaine. Elle l'était en effet. Mais mon ardeur batailleuse +devait être longtemps contrariée, car ce n'était pas vers le Nord que +j'allais être emmené loin d'eux. + +Le gouvernement de la Défense nationale avait assumé une lourde tâche. +Pour tout réorganiser en face de l'envahisseur, il n'avait pas le loisir +d'aller cueillir les violettes cachées. Il dut accepter les concours qui +s'offraient bruyamment, sans trop se préoccuper des aptitudes. Armand +Duportal, ancien déporté il est vrai, rédacteur en chef du journal +le plus avancé de Toulouse, fut de la sorte bombardé préfet de la +Haute-Garonne. + +Sur je ne sais quelle plainte de quelques mauvais soldats, le nouveau +préfet admonesta vertement notre commandant, lequel prit mal la chose. +Pour couper court au différend, le ministre de la guerre ordonna par le +télégraphe notre départ immédiat à destination de Perpignan. + +Déménager un dépôt, ce n'est pas une petite affaire. En quarante-huit +heures, le stock des magasins fut à moitié réparti entre nous. Chaque +objet nous causait une surprise et un embarras nouveaux, et il nous +fallut bâcler en un jour ce que les jeunes soldats apprennent d'habitude +à faire en six mois. Pour loger, dans l'armoire minuscule que constitue +le havresac, toute sa garde-robe--linge, chaussures, brosses,--et y +réserver la place d'honneur aux cartouches, il n'y a pas à perdre +l'épaisseur d'une épingle. Tout bien aménagé en dedans, il reste +à édifier l'extérieur, ce qui n'est pas moins difficile. Tente et +couverture doivent être roulées ensemble, dans des proportions fixes. +Piquets, outils, ustensiles de campement, exigent une répartition égale +et symétrique, de peur qu'une épaule ne devienne jalouse de l'autre. Sur +le tout, enfin, il faut, par un miracle d'équilibre, fixer la gamelle +qui, à l'occasion, servira de garde-manger, et qui semblera élever +au-dessus du képi comme un casque de fer-blanc. Que notre paquetage fût +cette fois exécuté selon les meilleures règles, je n'oserais l'affirmer. +Toujours est-il qu'il nous avait occupés fort, et qu'il parut abréger +encore le court délai qui nous avait été accordé. + +Le départ devant avoir lieu à l'aurore, j'avais demandé une permission +de minuit pour passer en famille ma dernière soirée. Le rendez-vous +était chez ma soeur, mariée depuis quelques années. Par une délicate +attention, elle avait réuni autour de nos parents ceux de ses amis +qu'elle savait m'être le plus chers. Elle habitait, je m'en souviens, en +face du quartier général. De ses fenêtres, nous avions aperçu le général +de Lorencez faire, naguère, son repas d'adieu. Il était seul, vis-à -vis +de la générale, entre leurs enfants. Ce soir-là , le tic nerveux de sa +physionomie toujours grave paraissait s'accentuer. Le hardi soldat de +Puebla, peut-être disgracié à tort, était fondé à prévoir la funeste +issue d'une guerre imprudente. Cela seul eût justifié sa noble +tristesse,--à moins que son ambition ne souffrît d'avoir à jouer un rôle +effacé auprès de celui de commandant en chef qui allait malheureusement +échoir à l'autre héros du Mexique? + +Pour moi, une situation infime et de modestes devoirs facilement +remplis, tout cela me laissait une conscience légère. Tous mes +préparatifs étant terminés, j'étais à l'une de ces heures où, après une +légère fatigue du corps, le repos qui le soulage donne en même temps à +l'esprit toute sa plénitude et lui rend son entière liberté. Heureux de +me trouver dans cette réunion amie, je ne songeais pas à remonter à sa +cause: mon coeur se complétait par la sympathie générale qui semblait +rayonner vers moi comme une bienfaisante chaleur. Ma gaieté était +pleine, franche, quoique sans éclat. Quel instant dans ma vie! + +Dès le commencement du repas, la conversation s'anima grâce aux efforts +de chacun pour paraître gai. On plaisante et l'on rit; puis on choque le +verre, pour boire aux exploits du troupier et à son heureux retour. L'un +de mes frères, collectionneur enragé, me fait promettre de lui rapporter +un souvenir prussien, et l'on me souhaite encore de revenir sain et +sauf. Pourtant mon beau-frère semble prophétiser: «Bah! quand vous +seriez légèrement atteint, par exemple au bras gauche». A quoi je +réponds, à la toulousaine: «Certes je le voudrais bien», pour courir la +chance d'une riposte heureuse. + +Le repas fut long. Passés au salon, nous achevions à peine de prendre le +café, que la pendule sonna onze fois. La caserne était assez éloignée, +et je n'avais que la permission de minuit. Aussitôt rappelé au sentiment +de l'exactitude militaire: «Maman, dis-je en me tournant vers ma mère, +je vais partir.» + +Que se passa-t-il soudain en moi? Je me penchai vers elle, et, comme si +une main d'acier m'eût étreint la gorge, je fus un instant sans voix. Un +torrent de larmes s'échappa brusquement de mes yeux. Je sanglotai.... +Je n'eus pas conscience du temps qui s'écoula, pendant que, la tenant +pressée sur mon coeur, je balbutiais des paroles entrecoupées, lui +promettant que je reviendrais et que nous nous reverrions. + +Elle avait le calme d'une sainte et contenait son immense douleur. +Durant toute la soirée elle avait été souriante, héroïque; parlant +peu, mais m'enveloppant sans cesse des caresses de son regard limpide; +retenant ses larmes, parce qu'elle savait que je n'aurais pas été +joyeux si je l'avais vue triste; courageuse parce que j'avais besoin de +courage, car, m'ayant donné la vie, elle tenait à m'inspirer aussi les +vertus qui l'honorent: «Fais toujours ton devoir, me dit-elle simplement +en essuyant mes larmes comme au jour de mes premiers chagrins, et +n'oublie jamais Dieu, c'est le sûr moyen de nous retrouver un jour. +S'il décide que ce ne doit plus être ici-bas, ce sera dans un monde +meilleur.» + +Mais l'enfant s'était retrouvé en moi, et ma tendresse filiale +continuait de se répandre en un flot irrésistible, inépuisable. + +Quand je me reconnus, j'étais à ses pieds. Nous étions seuls. Reprenant +enfin courage, je me levai et m'éloignai avec effort. Mais, à la porte, +une idée me heurta: cet obstacle inerte allait la dérober pour toujours +peut-être à ma vue, placer entre elle et moi l'inconnu, la mort, qui +sait? Alors je revins vers elle; je m'élançai dans ses bras de nouveau +et la contemplai longuement. + +Vingt années d'état maladif, six maternités et la mort d'un enfant +l'avaient amaigrie, affaiblie, sans pouvoir altérer sa beauté modeste +et sereine. Cette douce figure encadrée de bandeaux noirs abondants, +ce profil si pur, ne les verrais-je donc plus? Ces beaux yeux bleus +au regard indulgent et tendre, ne se lèveraient-ils plus sur moi? Ces +lèvres un peu fortes, d'où jamais, jamais, aucune médisance ne +s'était échappée, ne murmureraient-elles plus pour moi de consolantes +paroles?--Pourquoi, cependant? Parce que la patrie l'exigeait. La +patrie, abstraction tyrannique, valait-elle un tel sacrifice? + +Il faut le croire, car mon affection filiale était vive, profonde, et +pourtant, quand, après avoir frénétiquement embrassé ma mère, je me +précipitai hors du salon, n'y voyant plus, ne pouvant plus parler, mon +coeur était navré, déchiré, mais il ne ressentait l'aigreur d'aucun +regret, d'aucun remords. Ma douleur était saine et en quelque sorte +fortifiante. + +Le lendemain, malgré l'heure matinale, mon père et mes frères étaient +à la gare, accompagnés de plusieurs amis. Devant tant de témoignages +affectueux, je sentis prêt à se renouveler l'accès de sensibilité de la +veille; je me hâtai de me dérober aux regards de la foule indiscrète. +Bientôt le cri de la locomotive annonça le départ: le train s'ébranla. +Quand la gare eut disparu, j'aperçus longtemps le clocher de la +basilique de Saint-Sernin dressant son cône de briques tout rose sur le +champ d'azur du ciel. Il reparaissait encore, puis enfin ne se montra +plus. + +Pourtant je distinguais toujours le vert feuillage des grands platanes +de l'allée Sainte-Anne, à l'ombre desquels j'avais si souvent joué avec +mes condisciples dans nos promenades du jeudi; à son tour il se perdit +dans le lointain, et je me demandai s'il me serait donné de le revoir un +jour. + + +IV + + +La vie militaire exige une abnégation complète, un entier oubli de +soi-même. Aussi faut-il, non pas entrer, mais se précipiter dans cette +existence. On n'est vraiment soldat qu'après s'être éloigné de sa +famille; je commençai à m'en rendre compte, en constatant mon isolement +parmi mes compagnons de route, que semblait unir une réelle fraternité. + +Certaine liaison existait bien entre eux et moi; je leur avais fait les +honneurs de Toulouse, où ils étaient étrangers; mais j'avais par là obéi +à un sentiment de courtoisie, plutôt qu'au double besoin de me distraire +et de me livrer, car, pour satisfaire inconsciemment mon coeur, j'avais +tous les jours une heure ou deux à passer au milieu des miens. La +Rochefoucauld l'a dit sans l'avoir inventé: les affections naissent, se +développent et se maintiennent sous l'influence de mutuels intérêts. +L'expansion de mes camarades établissait entre eux une communion +inspirée par le désir d'oublier tout souci personnel, tout regret +intime, autant que par l'envie d'amuser les autres et de leur plaire. +Ce naïf égoïsme, étant général, ne choquait personne. Il établissait +au contraire une égalité d'humeur parfaite et nivelait des esprits +d'origine et d'éducation bien diverses. + +Gabriel Toubet, à la physionomie intelligente rendue étrange par +des yeux tigrés, au corps si grand, si maigre, que la capote bleue +paraissait flotter dessus comme autour d'une perche, avait abandonné +l'étude du code pour le maniement du chassepot. + +Né d'une Espagnole qu'il n'avait jamais connue, Louis Nareval avait dès +les premières hostilités quitté à Lisbonne son père qui l'avait emmené +à bord d'un vaisseau où il était mécanicien. Nareval avait hérité de sa +mère un coeur ardent. Jaloux aussi, et vindicatif, il s'était engagé +sous l'impulsion du patriotisme et en même temps avec l'âpre désir de +gagner l'épaulette. Il offrait en un mot un mélange de nobles élans et +de petites passions. D'un esprit, vif, mal, cultivé, il avait rapporté +de ses voyages quelques souvenirs intéressants, quoiqu'il les gâtât par +trop de prétention à éblouir tout le monde. + +Il trouvait à qui parler dans la toute jeune personne d'un Parisien de +dix-sept ans. Le petit Royle était ainsi qualifié à cause de son âge, +bien qu'il fût long comme une asperge. Il s'était gaillardement évadé +d'une imprimerie pour courir à la frontière, mais non pas à la frontière +espagnole. Sa déconvenue avait exalté le sentiment d'irrespectueuse +indépendance ancré au coeur de tout Parisien. Outre que par son bagou +faubourien il submergeait aisément la science factice de son partenaire, +il le froissait dans sa conscience d'autoritaire, car Nareval prétendait +que l'on respectât les galons auxquels il aspirait. + +Ces discussions entre deux natures violentes eussent à tout moment mal +tourné, sans la bienfaisante influence du doyen de notre compartiment. +Bacannes, arraché à un congé de semestre, avait rendossé la tunique +encore ornée des insignes du caporalat, et qu'il ne pouvait plus +boutonner. Légèrement grêlé, le nez en trompette, l'oeil vif et mobile, +les lèvres assez épaisses toujours souriantes, il donnait envie de rire +en se montrant, et comme il avait une verve intarissable, un esprit +facile, pétillant, bouffon, force était d'éclater quand il parlait. +Or il ne se taisait guère. Il était bien secondé par Linemer, un +compatriote de Toubet, à l'esprit fin et railleur, un pince-sans-rire. + +Le public était représenté par un brave garçon, paysan à demi dégrossi, +à face large, épanouie, respirant la franchise et la bonté. Sans aucune +prétention personnelle, Dariès écoutait et riait tout le temps de bon +coeur, encourageant ainsi naïvement la verve des autres compères. + +La jovialité de ces bons vivants me gagna d'autant plus vite qu'ils ne +s'imposèrent point. S'étant bien aperçus, au départ, que j'avais le +coeur gros, ils avaient respecté mon silence sans y paraître prendre +garde. Comment ne pas leur en savoir gré? Comment d'ailleurs entendre +Bacannes pendant une heure sans se dérider? + +Pourtant un de nos camarades demeura tout le jour inaccessible à la +gaieté générale. Nous le connaissions à peine. Il était de Toulouse et +s'appelait Murette, voilà tout. L'uniforme a le grand avantage d'établir +une égalité parfaite entre tous les conscrits, du jour au lendemain. +Pour distinguer le noble du rustre, il n'y a plus aucune particularité +étrangère aux êtres eux-mêmes. Les grossiers vêtements de soldat, aux +couleurs voyantes, enlèvent même aux physionomies leur aspect ordinaire. +Un observateur sagace découvre les secrets de l'âme dans les traits du +visage; mais, à vingt ans, chacun est trop débordant de soi-même +pour s'adonner aux patientes études de l'observation. Pour juger ses +camarades, on s'en tient aux révélations qui tôt ou tard jaillissent de +leur humeur. + +Murette avait une jolie tête brune; le rapprochement excessif des yeux +lui donnait toutefois une expression très dure, presque de cruauté. Très +soigneux, il s'était installé des premiers dans un coin, et, au lieu de +glisser, comme nous tous, son sac sous les banquettes, il l'avait placé +sur ses genoux, le maintenant debout comme une mère eût fait de son +enfant. Quand, à peine le train en marche, tous offrirent à la ronde les +provisions de bouche dont parents ou amis nous avaient comblés, Murette +refusa brièvement. En le voyant s'obstiner dans son mutisme, tandis que +moi-même je faisais contre tristesse bon coeur et trinquais comme les +autres, plusieurs furent tentés de le plaindre. Plus d'un regard sévère +se leva sur l'impitoyable Royle, qui, tout en déchirant à belles dents +une rondelle de saucisson, murmura: + + Monsieur vit de régime, et il mange à sept heures. + +Notre faim plus ou moins bien apaisée, notre soif à peine allumée, avec +quel étonnement, mêlé d'un léger mépris, ne vîmes-nous point Murette +tirer de sa musette une collation choisie, abondante néanmoins! Tandis +qu'il s'en régalait égoïstement, le petit Parisien le nargua, sans +d'ailleurs l'émouvoir: + +«La prévoyance de la fourmi, dit-il, au service de l'hygiène du héron!» + +Après une courte halte à Narbonne, vers le milieu du jour, il y eut +comme une agréable surprise à se trouver debout, les mouvements libres, +sur le quai de la gare de Perpignan. La ville est à deux kilomètres. +Dans le demi-jour crépusculaire, elle nous apparut, groupée autour de +sa citadelle, comme une modeste tortue endormie au pied du monstre que +figurait le sombre Canigou, dont la crête seule resplendissait encore +sous les derniers feux du soleil déjà invisible dans la plaine. + +Le régiment s'achemina vers la ville, nos rangs formés tant bien que +mal. En somme, c'était notre première prise d'armes. L'équipement était +loin d'être au complet. Pour ma part, je n'avais pas de ceinturon; mon +sabre-baïonnette pendait piètrement à la patte de ma capote, tournant à +chaque pas sur ma hanche. Notre allure manquait peut-être d'ensemble, +ou, du moins, il nous le semblait, et ce mécontentement de nous-mêmes +nous indisposa contre notre nouvelle garnison. Quelques-uns d'ailleurs +étaient déjà mal préparés, les distractions de Perpignan ne leur +paraissant pas pouvoir lutter avec celles de Toulouse. D'autres, les +bons soldats, regrettaient un déplacement qui avait entravé et retardé +l'organisation des compagnies de marche: ils en voulaient à l'autorité +civile, cause de tout le mal, et ils crurent voir dans les regards +curieux de la population perpignanaise la manifestation de sentiments +peu sympathiques. + +Tout cela contribuait à nous montrer sous un jour défavorable la +capitale du Roussillon. Toujours plein du souvenir de Paris, Royle +n'avait pas assez de railleries pour les rues courtes, étroites et +tortueuses, où notre colonne serpentait. Il ne revenait pas de l'aspect +de certaines maisons à un seul étage, surplombant le rez-de-chaussée: +comiquement, il se baissait dans la crainte de les voir s'effondrer. +Au tournant de la ruelle, à montée rapide, qui aboutit à un premier +pont-levis, il s'écria, en jurant, que jamais il n'eût cru possible de +trouver un pavage plus douloureux aux pieds que celui de Toulouse. + +La citadelle, de loin, apparaît comme un monticule inoffensif. De près, +elle semble inexpugnable. Au lieu d'admirer comme moi, Royle haussa +les épaules, peut-être pour secouer, sans en avoir l'air, le sac qu'il +commençait à trouver lourd. Le Mont-Valérien, dit-il, a une autre +tournure, et comme le spectacle majestueux de la double enceinte, la vue +des chaînes des portes m'imposait, il ajouta qu'il se moquait pas mal +de sa nouvelle prison. Les murs de pierre qui supportent la terre du +rempart suintaient comme un caveau; le vent s'engouffrait avec nous en +sifflant lugubrement, et je me souvins plus tard de l'impression rapide, +mais pénible, que me fit, à cet instant précis, dans la nuit tombante, +la voix cynique du gavroche déguisé en soldat. + +La cour d'honneur, assez vaste parallélogramme, est formée par de hauts +bâtiments qui peuvent abriter environ 3 000 hommes. Le dépôt du 22e de +ligne en occupait une partie au midi, près du donjon, qui date de six +siècles. Nous fûmes distribués dans le principal corps de logis qui +règne à l'est. Le lendemain matin, des fenêtres du second étage, nous +découvrîmes toute une plaine verdoyante bordée par une ligne d'un bleu +vif que piquaient de tout petits points blancs. C'était la Méditerranée. + +A partir de ce jour, je connus pleinement la vie de caserne, dont la +monotonie était rompue par la variété des corvées. Il fallut d'abord +s'approvisionner pour la nuit au magasin des lits militaires, et chacun +s'en revint avec sa paillasse sur la tête à un premier voyage, avec un +matelas au second. Corvée de pain, corvée de bois. Et jusqu'à la grande +peinture à fresque avec le gros pinceau que tout le monde doit manier +sans études préalables! + +Le plus pénible, c'était la lutte pour la vie. Comme il n'y avait pour +tout le régiment que deux ordinaires, le repas d'environ six cents +hommes se préparait dans une seule cuisine; il était réparti au petit +bonheur dans les gamelles alignées sur plusieurs tables après un lavage +très sommaire. Il n'était pas question de retrouver la sienne; mais, +pour en obtenir une quelconque, il se livrait chaque jour, sous l'oeil +indifférent ou goguenard des cuisiniers aux tabliers sordides, de +véritables pugilats. Ces combats à l'eau graisseuse me faisaient +reculer. Déjeunant d'une botte de radis, j'allais, pour quelques sous, +dîner le soir avec un de mes camarades dans un modeste cabaret de la +ville. Après la retraite, la chambrée retrouvait, réunis, les dix +compagnons de route. + +Il nous manquait les glorieux récits de la veillée, tous les vétérans +ayant disparu à Sedan. Mais Bacannes se chargeait toujours d'égayer +les heures où le sommeil nous fuyait. Ayant vite saisi les travers de +Nareval, il les exploitait, de complicité avec Linemer, au profit de la +gaieté générale. Chaque soir, ils l'amenaient à faire le complaisant +étalage de sa petite science. Ils se faisaient ignorants et naïfs +jusqu'à la bêtise, et lui se perdait en des définitions minutieuses, +en des détails oiseux, en des descriptions enfantines. Toujours de +sang-froid, les interlocuteurs accompagnaient leurs questions de +pantomimes folles, exécutées sur la table, en bonnet de coton et en +caleçon, à la lueur vacillante d'une chandelle fumeuse, qui projetait +sur les murs et au plafond des ombres mouvantes, grotesques. Aveuglé par +l'amour-propre, Nareval s'exécutait indéfiniment, en toute conscience. +Il se persuadait que nous avions recours à lui parce qu'il était +naturellement désigné pour nous primer, nous diriger, pour devenir enfin +notre chef. + +Cette farce eût pu se renouveler longtemps; mais, un soir, Royle, ayant +dîné en ville, rentra maussade; le gros vin bleu du Roussillon l'avait +peut-être alourdi, et il éprouvait le besoin de dormir. Il déchaîna le +fou rire que nous étouffions sous nos couvertures, en sabrant la plus +belle période de Nareval d'un impitoyable: «As-tu fini, jobard?» + +Nareval se le tint pour dit: Il garda sans doute quelque fiel au fond +du coeur, mais il n'osa pas se fâcher, dans la crainte d'augmenter le +ridicule. Une scène d'un comique plus sombre, et qui faillit tourner au +drame, vint d'ailleurs faire diversion le lendemain. + +Murette était resté dans notre groupe sans devenir plus expansif. Ses +yeux semblaient jeter sans cesse un feu plus vif; ses traits réguliers +paraissaient s'affiner. Sa réserve, ne se démentant jamais, ressemblait +à de la fierté; elle finissait par imposer. Malgré le souvenir du trait +d'égoïsme qui l'avait signalé dans le wagon, il commençait à conquérir +par son silence une sorte de prestige, lorsqu'un futile incident nous le +révéla tout entier. + +Chacun, l'appel terminé, faisait son petit ménage, quand sa voix presque +inconnue s'éleva, sonore et vibrante. Devant son havresac, qu'il avait +vidé sur son lit, il hurlait, se déclarant volé. Il lui manquait, je +crois, une paire de chaussures qu'il possédait en sus de l'ordonnance et +que pour ce motif il dissimulait sous son linge. Mais la passion blessée +ne connaît ni frein ni règlement. Jamais trésor ne fut regretté comme +ces malheureux godillots. Impossible de rendre l'intensité de la fureur +de leur ci-devant propriétaire. + +Leur disparition bien constatée, il courut chez le sergent-major. Un +brave homme, qui vint inviter le mauvais plaisant, s'il y en avait un, +à ne pas pousser le jeu plus avant. Tout le monde se déclara innocent; +mais je ne sais qui proposa de fouiller les paillasses. + +Pendant la perquisition, Murette multipliait ses imprécations à mesure +que l'espoir lui échappait. Il en vint même aux menaces, et il tira son +sabre, jurant d'éventrer le voleur. Toutes les recherches restèrent +infructueuses, heureusement. Alors le sergent-major se fâcha contre le +réclamant. Peine perdue. Murette, insensible aux reproches, ne songeait +qu'à la perte subie, et il se roula sur son lit, mordant de rage ses +draps et son matelas, pleurant de désespoir. + +Royle était son voisin. «Auras-tu bientôt fini de geindre, lui +demanda-t-il, Harpagon, Grandet, Shylock de vingt ans!» + +Murette, qui avait beaucoup moins de littérature, rugit cependant sous +l'injure, heureux qu'une victime s'offrît à sa colère. Quoique fluet, +Royle était nerveux: il arrêta son agresseur, le dompta, en continuant à +l'invectiver en son parler faubourien. «Allons, allons, c'est pas tout +ça! Il ne faut pas nous la faire. Tu nous as tous traités de voleurs, et +tu nous as fait bousculer nos fournitures. Tes godillots n'ont pas été +mangés après tout. Ils ont trop d'arêtes. Il y a encore ta paillasse à +visiter. Dépêchons, il est temps de nous montrer ce qu'elle a dans le +ventre!» + +Et, en effet, dans les feuilles sèches de maïs, les bienheureux souliers +chamois, à semis de clous d'acier, étaient cachés. Murette eut un éclair +de joie d'abord, à la vue de son bien retrouvé. Puis, soupçonnant Royle +de l'avoir joué, il darda sur lui un regard chargé de haine. Mais-il dut +mesurer la profondeur du dégoût qu'il nous inspirait. Dès cet instant, +la quarantaine s'établit; il se creusa comme un fossé autour de lui. Du +reste, sa peau, comme toute sa pacotille, lui appartenant, lui était +chère: il sollicita et obtint la place de brosseur auprès d'un officier +que ses fonctions fixaient au dépôt. Il n'irait pas au feu, et ajoutait +cinq francs par mois à l'argent de son prêt. + + +V + + +Par le spectacle de passions poussées au point de déséquilibrer ainsi +un homme, les natures simples s'apprécient mieux. En s'éloignant de +Murette, les autres camarades de la chambrée se rapprochèrent d'autant. +Pourtant avec son esprit indiscipliné et frondeur à l'excès, le petit +Royle nous choquait aussi. De son plein gré, il faisait bande à part; +il étendait ses relations extérieures, qui d'une part lui procuraient +quelques bons dîners, et lui fournissaient d'autre part l'occasion de +s'exalter en compagnie de gardes nationaux farouches. + +Nareval, de son côté, s'était replié en lui-même, depuis qu'il s'était +reconnu mystifié. Son ambition le rendait d'ailleurs très assidu auprès +du sergent-major, lequel cherchait à retenir tous ceux qui savaient +tenir une plume. Mais, dans une compagnie de 5 à 600 hommes, les scribes +ne manquaient pas. Le tracé perpétuel d'interminables états ne nous +paraissait pas avancer la libération du territoire. Fréquemment, +Bacannes, Toubet et moi, peu jaloux d'étaler un zèle superflu, nous nous +échappions, et, le poste de police passé, les ponts de la citadelle +franchis, nous éprouvions la joie espiègle de gamins en rupture d'école. + +Tout au rebours de Royle, nous évitions la fréquentation des civils. +C'était moins aisé que dans un grand centre. Au café, parfois, à +l'auberge, les conversations engagées avec le patron, ou avec des +clients indigènes, nous avaient édifiés sur les tendances radicales de +la population. Comme s'il était vrai que l'uniforme a quelque vertu +comparable à la puissance de la tunique de Nessus, nous étions déjà +imbus de l'esprit militaire, au point de ne pouvoir admettre que les +pékins osassent formuler sur les officiers des critiques dont l'idée +nous était venue. Nous ne songions à mettre à profit nos escapades que +pour nous promener. + +La ville avait été vite explorée. Resserrée dans ses murs, elle n'a pu +s'embellir comme des villes ouvertes, même moins importantes. Mais il y +a de l'air pur au delà des remparts, et de nombreuses portes s'ouvrent +sur la campagne. L'une d'elles est flanquée d'un _Castillet_ d'aspect +romantique, et que, par parenthèse, Royle, avec son instinct artistique, +trouvait très chic. Il ajoutait en gouaillant qu'il aurait voulu y +habiter, et le malheureux n'ignorait pas que ce joli Castillet sert de +prison militaire. + +Par cette porte on se rend à une belle allée de platanes, près de +laquelle s'étend la pépinière départementale. Sans borner nos promenades +à ces endroits fréquentés, nous parcourions tous les recoins du paysage +que commande le canon de la place. Les innocentes joies du soldat +désoeuvré me furent alors révélées. Combien de fois ne nous +attardâmes-nous pas à choisir, tailler et éplucher des gaules dans les +saussaies, pour les jeter une heure après? Quel intérêt à voir courir au +fil de l'eau d'un ruisseau des brindilles de paille jetées en amont d'un +petit pont et guettées à l'aval? + +Malgré la saison avancée, le Roussillon était encore couvert d'une +végétation puissante, où apparaissaient à peine quelques taches de +rouille automnale. Nous allions à travers champs, escaladant des coteaux +avant-coureurs des Pyrénées, et, de là , nous nous plaisions à regarder +scintiller au loin la mer sous les rayons du soleil. Puis, allongés +à l'ombre du grêle feuillage de quelque olivier, les bras repliés en +oreiller sous notre tête, nous nous laissions bercer par la brise au +parfum salin, contemplant la dentelle d'un vert pâle qui doucement se +mouvait sur le champ d'azur infini. + +Les semailles et les vendanges étant achevées, rien ne troublait la +calme nature, sinon, tout près de nous, le vol de mouches obstinées +ou le bruissement d'insectes cheminant dans l'herbe sèche, parfois le +cri-cri solitaire d'une cigale attardée. Dans ce silence relatif, l'air +était si sonore, que, de temps en temps, les notes perlées des clairons +nous parvenaient de la lointaine citadelle. Ce rappel à la vie militaire +nous faisait songer aux camarades étendus, comme nous, non pas sur un +lit de mousse, mais à même la terre froide des provinces envahies. + +A cette pensée, le _far niente_ nous humiliait, et dans notre ignorance +des difficultés de l'improvisation des armées nouvelles, nous éprouvions +de l'irritation contre nos organisateurs inconnus. Le vulgaire tran-tran +de la caserne nous apparaissait de plus en plus fastidieux. Pour nous +forcer au retour, il fallait que le soleil eût disparu derrière la +chaîne des Pyrénées. Malgré les saillies de Bacannes, la mélancolie nous +tenait, tandis que, le long des haies d'aloès aux feuilles charnues à +pointes aiguës, nous nous acheminions vers les murs blanchis, criblés +de fenêtres sombres, qui émergeaient carrément de la citadelle, dans la +lueur orangée du crépuscule. + +Tout cela m'engourdissait le coeur, je m'en rendais compte: j'aurais +voulu chercher des réactifs dans des exercices et des devoirs pénibles. +Déjouant un jour la surveillance du sergent-major, qui n'entendait pas +que les sergents missent la main sur ses scribes, je parvins à me faire +enrôler dans le piquet de garde. + +Sac au dos, fourniment au complet, le détachement se dirige d'un pas +cadencé vers l'intérieur de la ville. En portant les armes devant le +poste de police, en entendant mon pied faire résonner le pont-levis, +et mon bidon cliqueter contre la poignée de mon sabre-baïonnette, +j'éprouvais une sorte de béatitude de conscience, mêlée de fierté +patriotique: Il en faut peu pour être fier et satisfait, à vingt ans. + +Mon piquet allait relever le poste du Castillet. J'eus donc deux fois +le plaisir d'être posé en faction sous la voûte de la porte Notre-Dame. +Pour les passants, la sentinelle en armes est la garniture obligée de la +guérite. Jamais je n'avais fait grande attention à cet ornement animé. +Or, devenu à mon tour mannequin, je croyais remplir un sacerdoce: mon +fusil bien en main, baïonnette au canon, je me sentais la Force, au +service de la Loi. Pour un peu, je me fusse attribué l'honneur de +l'ordre dans lequel s'écoulait le petit flot des promeneurs, allant aux +Platanes, et de leur calme quand ils en revenaient. + +Comme trêve à la banalité, je dus faire sortir le poste à la vue, aussi +nouvelle pour moi que pour les habitants, d'un peloton de cuirassiers de +l'ex-garde impériale. Il venait constituer, à Perpignan, le noyau d'un +nouveau régiment. + +Ces hommes superbes, à la brillante armure, étonnaient dans les rues +étroites, où ils ne pouvaient s'engager plus de deux à la fois; mais, +avant d'atteindre la voûte un peu sombre à l'autre extrémité de laquelle +je me tenais, ils apparaissaient en pleine lumière, resplendissant au +soleil, sur le fond des arbres prochains, dans la baie ogivale de +la porte extérieure. Leurs palefrois, énervés par un long voyage, +caracolaient bruyamment sur le tablier du pont-levis: les cimiers des +casques effleuraient le cintre. Dans le cadre romantique du Castillet, +avec ses deux petits bastions crénelés, ce groupe de ballade figurait +assez un retour de croisade en quelque manoir féodal. + +A la vérité, il n'était pas nécessaire de remonter si loin pour voir des +héros dans ces hommes bardés de fer. Le souvenir récent du dévouement +tragique de leurs frères d'armes, à Reichshofen, à Mouzon, les +rajeunissait, sans les rapetisser. + +De grands changements s'étaient produits à la caserne pendant mes +vingt-quatre heures de garde. En dehors des deux compagnies provisoires +de dépôt, on en avait créé quatre autres, que l'on avait honorées de +l'épithète d'actives, et Nareval ne se tenait pas de joie: il avait +gravi le premier échelon de la hiérarchie, caporal. Il était caporal à +la 2e, tandis que je demeurais, quant à moi, simple pousse-cailloux à la +4e. Toubet, Bacannes étaient distribués dans les deux autres. De ceux +qui avaient composé notre joyeuse chambrée, Royle et Dariès, les deux +natures les plus dissemblables, restaient seuls avec moi. Le premier ne +me recherchait pas, estimant que, si je n'étais pas encore galonné, je +ne tarderais pas à l'être. + +Compagnie active, ce titre était une promesse. Aussi ne marchandai-je +plus ma collaboration à notre nouveau sergent-major, digne troupier qui, +bien qu'il n'eût plus trop de scribes pour chaque compagnie, me laissait +aller à l'exercice le matin. Mon apprentissage volontaire me valut +d'être aussitôt chargé d'instruire d'autres conscrits, ce qui n'est pas, +il faut en convenir, une besogne toujours facile. + +L'exemple de la patience m'était cependant donné par l'officier qui nous +dirigeait. D'un zèle infatigable, toujours présent sur tous les points +du terrain de manoeuvres, il ne se départait jamais de son calme; mais +il était sombre et triste. A Sedan, il avait signé le revers. Condamné à +ne pouvoir affronter de nouveau l'ennemi, il désirait du moins lui créer +des adversaires redoutables, sans que rien parût lui faire oublier le +titre injurieux de _capitulard_ que la population ne mâchait guère aux +revenants de nos premiers désastres. + +En le plaignant, et fier au reste d'être reconnu suffisamment instruit, +j'étais de plus en plus impatient d'user du droit qu'il avait perdu. La +compagnie de Toubet reçut sur ces entrefaites l'ordre de se tenir prête +à partir: j'allai demander au commandant lui-même à y être versé. Mais +il repoussa ma requête: premièrement, me dit-il en souriant, parce que +j'étais candidat caporal, et, en second lieu, ajouta-t-il d'un ton +sévère, parce que je ne portais seulement pas de bretelles. + +Point mécontent d'être proposé pour le double galon de laine, tant +les honneurs attirent, je n'eus plus aucun regret en apprenant que la +compagnie de Toubet allait simplement relever un bataillon de mobiles, à +Montlouis. + +Aucun regret n'est pas le mot. Toubet était mon meilleur camarade. Lui +parti, je me sentis isolé, en proie à de douloureux énervements. Le +doute naissait presque en moi sur le devoir, et, quand les recrues de ma +classe arrivèrent, j'en vins à me demander si mon ami Roland n'était pas +dans le vrai. Qu'avais-je gagné à me séparer des miens avant l'heure, +puisque j'étais encore là , impuissant et découragé! + +Pour loger les nouveaux venus, on nous fit dresser la tente sur +les remparts, au pied du donjon. Malgré la fraîcheur des nuits, la +température était clémente, et ce campement n'était pas sans charme: +mais il me semblait que ce charme m'amollissait. Trop longtemps je me +perdais en contemplations devant le même paysage, où il ne m'était plus +loisible d'aller fatiguer mon corps. Après l'avoir vu s'estomper dans la +dégradation crépusculaire et disparaître dans la nuit, je me glissais +hors de la tente avant le réveil, pour le voir encore renaître au lever +du soleil. + +Spectacle magnifique, auquel je revenais sans cesse à mon corps +défendant. Je m'étais engagé pour agir, non pour rêver. Ce _far +niente_ relatif, sous un beau ciel, me laissait trop penser au milieu +que j'avais quitté. Je redoutais d'en arriver à aimer trop la vie et +craignais d'avoir peur de la perdre. Autre chose me faisait souhaiter +d'aller éprouver au loin mon courage: l'air était chargé d'électricité: +le ciel n'avait jamais été bien limpide, il s'embrumait tous les jours. + + +VI + + +Aux caresses de la brise d'Orient, aux rayons du soleil qui les éclaire +en même temps qu'Athènes et que Rome, les hommes, sous ce beau climat, +semblent imbus de sentiments artistiques, et animés d'ardeurs libérales; +ils aiment ce qui est beau et désirent ce qui est grand; mais la mâle +vertu et l'indomptable énergie des peuples antiques leur font défaut +généralement. Le vent d'Italie paraît leur insuffler surtout l'indolence +des lazzaroni, qu'ils secouent par saccades. Leur ordinaire occupation +consiste à discourir en buvant dans les vastes cafés de la Loge, plus +vastes que la place qu'ils bordent. Les thèmes à déclamations ne +manquaient pas alors. Les voix s'élevaient trop haut, les discussions +s'échauffaient trop vite, pour permettre de réfléchir sagement sur +l'inconstance de la fortune. Aux yeux de ce public sévère au malheur, +l'armée avait fait banqueroute. Le retour des échappés des premiers +désastres était l'occasion d'anathèmes. + +Que ces vaincus eussent eu la faiblesse, comme notre sous-lieutenant, de +signer la capitulation; qu'ils eussent acheté leur liberté au prix d'une +blessure, ou qu'ils l'eussent reconquise par évasion au risque d'être +massacrés, tous étaient regardés, ou peu s'en faut, comme des traîtres +et des lâches. Capitulards, ce seul mot disait tout. Et ceux qui le +lançaient, aveuglément, cruellement, croyaient avoir le droit, s'étant +revêtus de l'uniforme hybride de la garde nationale, de condamner +l'armée avant de s'être donné la peine de faire leurs preuves. + +L'armée, quant à elle, ayant longtemps fourni des gages de sa valeur, +ne s'expliquait pas bien l'infidélité de la gloire; mais elle savait, +à n'en pouvoir douter, qu'elle avait racheté ses défaites par plus +d'héroïsme et de sang que ne lui en avaient coûté les victoires d'antan. +Elle ne pouvait subir de bonne grâce l'attitude parfois insultante de la +population. + +Pourtant les pioupious, comme les moutons, sont endurants et modestes, +tant qu'on ne les fait pas trop enrager. Mais l'arrivée du dépôt de +cuirassiers envenima la situation. Ces hommes avaient appartenu à la +garde impériale, ce qui, dans l'esprit de certains Perpignanais, était +aussi honteux que de sortir du bagne. Or ces forçats libérés étaient +sans vergogne; ils avaient l'air avantageux qui caractérise tout bon +cavalier. Quand ils se promenaient par deux dans la ville, le bonnet de +police penché sur l'oreille, les rues, qui retentissaient du bruit de +leurs grandes bottes éperonnées, paraissaient trop étroites, et ils ne +se rangeaient guère pour faciliter la circulation aux pékins, ceux-ci +fussent-ils en gardes nationaux. De là , un accroissement d'hostilité et, +dans les cafés, un redoublement de fureur bavarde. Dans le récipient que +formait l'enceinte fortifiée, tous ces petits sentiments, toutes ces +vulgaires passions cuisaient et bouillonnaient. Un éclat faillit +toutefois se produire en dehors des murailles. + +Tous les Pyrénéens-Orientaux ne songeaient pas à attendre les Prussiens +au pied du Canigou. Une compagnie de francs-tireurs s'étant recrutée +dans le département, les dames du chef-lieu voulurent lui offrir un +drapeau brodé de leurs mains brunies. L'autorité avait décidé que la +remise en serait faite solennellement, un dimanche, sur le Champ de +Manoeuvres, qui s'étendait en vue de la citadelle. + +Le temps favorisa la cérémonie. Par toutes les portes de la ville, la +foule se dirigea vers le terrain en ses plus beaux atours. Depuis les +plus vieux barbons de la garde nationale jusqu'aux tout jeunes pupilles +de la République, sans parler des francs-tireurs eux-mêmes, toute la +population masculine était en armes, et notre régiment avait été convié +à la fête. Nous n'avions à notre tête qu'un simple chef de bataillon, +tandis que l'armée sédentaire était commandée par un monsieur dont le +bonnet était orné d'au moins cinq galons: très larges, très espacés, ils +couvraient presque toute la coiffure, et il était à peu près impossible +de les compter, tant s'agitait, comme la mouche du coche, d'un bout à +l'autre du polygone, ce pseudo-colonel. A peine étions-nous alignés du +côté laissé libre, qu'il s'élança d'un air farouche, au galop secoué +de sa maigre haridelle, pour enjoindre à notre commandant de se ranger +d'une tout autre manière. Toujours peu endurant, notre chef riposta par +un commandement bref et net, qui fut d'ailleurs admirablement exécuté: +«Par le flanc droit et par file à gauche. En avant, marche! A la +citadelle!» + +Le retentissement de ce scandale fut grand à nos oreilles, le soir +et pendant plusieurs jours. Pour affirmer son importance, la garde +nationale décida d'organiser une revue, le dimanche suivant, sur la +promenade des Platanes, en présence des autorités civiles. Le spectacle +militaire était ainsi offert aux soldats par la population. Peu d'entre +nous s'en privèrent. + +La bonne tenue sous les armes, la rectitude des mouvements étaient, à +vrai dire, le moindre souci de ces braves. Ils cherchaient à révéler +leur mérite par des vociférations d'énergumènes et par des gestes +d'épileptiques, en défilant devant la tribune municipale. Et ils +recommençaient de plus belle, en se tournant ostensiblement vers les +groupes de troupiers qui les regardaient. + +Suspects. Nous étions suspects, non de modérantisme, mais d'hostilité. +Dans ces esprits méridionaux, surexcités et exaltés, il y avait peu de +différence entre la froideur à l'égard du gouvernement et l'oubli des +devoirs sacrés envers la patrie. Et c'est à ce moment que le télégraphe +apporta la désastreuse nouvelle de la capitulation de Metz, aussitôt +suivie des commentaires douloureux de Gambetta. + +La citadelle fut aussitôt consignée, les portes closes, les chaînes des +ponts-levis vérifiées. La rumeur se répandit bientôt que des +troubles avaient éclaté dans la ville. Aucun détail précis. Tous les +renseignements manquaient; mais la rigueur de la consigne témoignait de +la gravité de la situation. Au surplus, cette privation de nouvelles à +un moment si critique était affreusement pénible et énervante. + +D'ailleurs il n'y avait pas que de dociles moutons parmi nous. Quelques +loups avaient été enfermés dans la bergerie. Pour moi, nommé caporal +et adjoint au fourrier depuis deux jours, je n'avais ni l'humeur ni +le temps de me mêler aux conciliabules qui se formaient dans quelques +cantines. Un nouveau lieutenant avait tout récemment été mis à notre +tête; malgré une assez douloureuse blessure qui à Sedan lui avait entamé +l'épaule, il était d'une activité et d'une énergie peu communes: il +avait précisément fixé ce jour-là au sergent-major comme extrême délai +pour l'organisation complète de la compagnie. Mais, de notre bureau, +nous entendions des rumeurs inaccoutumées. A plusieurs reprises nous +aperçûmes les sergents de semaine occupés à disperser des groupes. + +Le jour s'écoula cependant sans incident remarquable. Après la soupe du +soir, le lieutenant était venu signer les pièces de comptabilité. Il +paraissait très énervé, sans doute à cause des scènes tumultueuses de +la ville, dont nous ne savions toujours rien de formel. Dans ses yeux +brillait, par contre, une clarté d'énergie satisfaite. Il donna l'ordre +de veiller à tous les derniers préparatifs, dans l'éventualité d'un +départ prochain. + +Tandis que le sergent-major et le fourrier couchaient dans la chambre où +nous travaillions, je n'avais pas cessé d'occuper ma place dans l'une +des tentes dressées sur les remparts. Il me parut bon d'aller vérifier +mon havresac. + +La nuit était venue, et le firmament n'en était pas moins tout éclairé. +Il resplendissait comme dans l'embrasement d'un immense incendie, et +cette rougeur paraissait devenir de plus en plus intense. Par toute la +voûte céleste, les nuées semblaient teintes d'un reflet sanglant, depuis +la dentelure noire des Pyrénées jusqu'à la ligne lointaine de l'horizon +sur la Méditerranée. + +Sur le rempart, le spectacle, quoiqu'à peine distinct par contraste, +était saisissant. Bien que le couvre-feu fût sonné, presque tous les +hommes étaient debout hors des tentes, qui dessinaient en triangles +leurs silhouettes blanchâtres sur la terre noire, et quelques ombres +humaines s'agitaient, gesticulaient, parlaient. + +Dominant ma poignante impression, je me dirigeai vers mon bastion, en +cherchant d'éloquentes paroles, pour user sur mes camarades de ma jeune +et faible autorité. Mais, au pied de l'antique donjon qui se dresse +là , regardant le Canigou du côté de l'Espagne, deux officiers me +devançaient. Ils allaient d'un pas résolu. C'était le commandant du 22e +de ligne, suivi d'un capitaine. + +Ils abordèrent un premier groupe qui, à leur approche, s'était resserré. +Le commandant ayant dit qu'il fallait rentrer sous les tentes, un +murmure s'éleva. Les officiers s'avancèrent encore, et le groupe +s'ouvrit, mais pour se refermer aussitôt comme une vague. D'autres +hommes accoururent, entraînés par un courant invincible, et, en un clin +d'oeil, un cercle étroit enferma les deux officiers, et le commandant +tomba. + +A ce moment, d'autres officiers survinrent en nombre. C'étaient les +nôtres. Ils achevèrent de rompre le charme funeste qui avait plané sur +la citadelle, en nous apportant l'ordre de départ pour le lendemain +même. + +Trois de nos compagnies actives étaient désignées, dont la mienne, et +il ne s'agissait plus d'aller à Bellegarde ou à Montlouis. Cette fois, +c'est vers le Nord que nous serions dirigés. Vers l'ennemi, enfin. + +Ah! la noble activité qui régna en cette nuit si mal commencée. L'ardeur +de tous était égale. C'était à qui se prêterait aide mutuelle, pour que +rien ne clochât, pour qu'il n'y eût aucun retardataire. A l'aube, après +une veillée féconde, le ciel était redevenu d'un bleu pur et profond: +la soirée ensanglantée par l'aurore boréale ne m'apparaissait plus que +comme un vain cauchemar. + +Mais, avant le départ, le commandant du 22e, qui savait bien qu'il +n'avait pas rêvé, tint à passer en revue tous les hommes de notre +régiment. Les partants, comme ceux qui restaient, durent s'aligner sur +le rempart. On vit même errer par la Murette, l'ordonnance, le brosseur, +l'avare, qui ne se mêlait plus à nos assemblées. Son regard, d'une +acuité singulière, donnait l'impression que doivent produire les gens +à qui le peuple attribue le _mauvais oeil_. Il paraissait être là pour +porter malheur à quelqu'un. + +Quant à moi, j'avais fort à faire, avec le sergent-fourrier, pour +achever de régler les derniers détails administratifs: officier +d'habillement, maître armurier, préposé des lits militaires, le défilé +était-interminable. L'heure du départ arriva, sans que le détachement +eût traversé la cour d'honneur. Courant au rempart, nous le trouvâmes +désert. + +Les trois compagnies s'étaient écoulées hors de la citadelle par une +poterne. Bien qu'elles eussent à gagner la gare par un long détour dans +la campagne, nous n'avions que le temps de couper au plus court par la +ville. Cela me permit au moins d'adresser un télégramme à ma famille, +car Angers était notre but, et nous passions par Toulouse. + +Nous avions le regret de laisser en arrière deux de nos meilleurs +camarades, Toubet et Bacannes, sans parler du malheureux petit Royle. +Au dernier moment, il avait été interné au Castillet sur l'ordre du +commandant du 22e. Murette aurait sans doute pu dire pourquoi. + + + + +LE 48e RÉGIMENT DE MARCHE + + + +Il n'y avait pas à s'apitoyer longuement. Dans le métier des armes, +les liaisons ne se dénouent pas; elles sont presque toujours rompues +brusquement, si fraternelles qu'elles aient été. Les exigences du +service veulent qu'après une longue intimité on se sépare immédiatement +sans murmure, sinon sans regrets. A la guerre, il faut voir tomber, +sans faiblir, sans lui tendre la main, sans jeter vers lui un regard en +arrière, le camarade frappé à mort qui était devenu votre ami. Et la +discipline impose parfois des épreuves plus cruelles. Il faut brider son +coeur, si l'on ne peut l'étouffer. C'est pourquoi les vieux militaires +passent et repassent sans cesse en revue les noms de leurs compagnons +d'autrefois; ils rachètent ainsi leur sécheresse professionnelle, leur +froideur obligatoire et passagère, l'apparente indifférence qui fut +longtemps exigée d'eux. D'ailleurs Royle ne nous avait jamais inspiré de +véritable amitié, à Nareval ni à moi: nous déplorions qu'il eût commis +les fautes dont il serait châtié, plus que nous ne pouvions le regretter +lui-même. + +Pour nous distraire, nous n'avions pas cependant la société des joyeux +compères du premier voyage. Tous étaient restés au dépôt, et, outre que +nous n'étions pas gais naturellement, le grade nous isolait déjà un peu +des simples soldats. D'eux-mêmes ils s'éloignaient de nous. Cette sorte +de solitude, en plein brouhaha, était favorable au cours de mes pensées +à la fois heureuses et graves. Le train rapide m'emportait enfin vers +le but que m'avait assigné ma conscience, et, par une circonstance +inespérée, il allait m'être donné de revoir mes amis, de recevoir dans +un baiser une nouvelle bénédiction de ma mère. + +Dans cette saine disposition d'esprit, je ne m'expliquais pas que la vue +de ce pays ne m'eût pas frappé et charmé à mon premier passage. Chère +terre de France, aux sites si divers, aux aspects admirables dans leur +variété, je m'en éprenais de plus en plus à cette revue panoramique, +parce qu'on s'attache en se dévouant. Et n'allions-nous pas essayer de +la défendre? Qui sait si nous ne l'arroserions pas de notre sang? + +De Perpignan à Narbonne, la voie suit le littoral, et, en certains +endroits, sur une chaussée de quelques mètres à peine. D'un côté, la +mer, confondant la ligne de ses eaux avec le ciel, et, de l'autre, +d'immenses étangs bleus. Sur la côte, les pauvres villages de pêcheurs +étagent leurs cabanes en amphithéâtre, devant l'élément qui leur fournit +la nourriture et souvent les engloutit. Le train semblait glisser sur +la mer. Le sifflet strident de la locomotive se perdait dans cette +immensité dont le calme n'était troublé que par le cri de quelque +goéland effarouché, s'envolant de rocher en rocher. + +La matinée s'écoula assez vite, dans cette contemplation. Mais, vers le +milieu du jour, les heures parurent s'allonger. A mesure que le moment +attendu approchait, il semblait fuir. Je comptais les stations qui +restaient à franchir, et nous en rencontrions toujours que j'avais +oubliées. La nuit tombait, et Toulouse n'apparaissait pas. En vain, +pour prendre le change, j'essayais de dormir; mes yeux clos, l'esprit +veillait. Enfin, vers six heures, le train ralentit sa marche. Aux +portières, les clairons sonnent allègrement la charge. Nous entrons en +gare. Le train roule toujours, il y a encore un pont à passer; mais +je n'y peux tenir. Me voilà déjà debout sur le marchepied, quand une +terreur me prend. C'est jour férié, le 1er novembre, la Toussaint, +veille des Morts. Mon télégramme est-il parvenu?... Oui, oui; là -bas, +devant le bureau du chef de gare, stationne un groupe nombreux. Tous, +ils y sont tous, et, d'un bond, je suis au milieu d'eux. Quel délicieux +moment, mais qu'il fut court! + +Ma mère était radieuse; elle retrouvait son fils, aussi décidé que +le premier jour, mais plus fort, devenu homme au bout de deux mois +d'absence. Elle me regarda quelques instants, sans parole, les yeux +brillants de joie au travers d'un voile humide. Bien que j'allasse vers +le danger, elle ne tremblait plus; après m'avoir cru à jamais perdu, +elle me revoyait: heureux présage. Ah! quel chaleureux accueil! quelles +attentions charmantes! Quelques aliments réparateurs à prendre, tout en +causant; un chaud gilet de laine, que je dus m'engager à mettre le soir +même. Que sais-je encore? Comme tous grandissaient le mérite du devoir +en se rendant plus chers, en découvrant à celui qui partait les trésors +de tendresse que peut-être il allait perdre, mais dont rien alors +n'aurait pu l'obliger à se montrer moins digne!--Quoi! déjà ? Le clairon +rappelait: il fallut se dire adieu, et nous avions à peine échangé +quelques paroles! + +Quel vide dans le wagon, malgré le tumulte environnant! Bien que, blotti +silencieusement dans un coin, je m'efforçasse de jouir encore, comme +d'un doux parfum, du souvenir de cette minute exquise, je souffrais; +j'étais triste, craignant que ma mère n'eût entendu ces mots jetés au +passage par un brutal, par un jaloux: «Embrassez-le bien, vous ne le +reverrez pas!» + +Lorsque, au matin, nous eûmes dépassé Bordeaux, le froid, dans nos +wagons à marchandises mal clos; devint, d'heure en heure plus vif et la +campagne nous apparut toute dépouillée. Elle semblait s'être mise en +deuil à mesure que nous nous rapprochions des contrées où se jouaient +nos destinées. Mais, aux abords des grandes villes, comme dans les plus +petits hameaux, nous apercevions les jeunes gens et les hommes faits +s'exerçant au maniement des armes. Ils interrompaient leurs manoeuvres +pour nous saluer, et six cents voix leur répondaient en entonnant un +chant patriotique. + + +II + + +Arrivés à Angers à une heure du matin, nous fûmes cantonnés +provisoirement dans les bâtiments de l'École des arts et métiers. Après +quatre heures d'un pénible sommeil sur les tables d'étude, on nous +distribua des billets de logement. Chacun se mit en quête de l'habitant +chargé de le recevoir. Il y eut ce jour-là repos général--excepté pour +moi. + +Requis comme secrétaire par l'officier payeur du détachement, le +lieutenant Christophe, je dus à cet honneur de faire, sans plus tarder, +ample connaissance avec la ville. Sac au dos, fusil sur l'épaule, il +fallut suivre toute la ligne des boulevards neufs qui enveloppent la +cité, frissonner à la vue du sombre château d'ardoises à grosses tours +édifié par saint Louis, saluer en passant la statue du paisible roi +René, et tâcher de se retrouver dans le dédale des rues du quartier +central, qui montent, descendent, remontent, s'enchevêtrent. C'est très +pittoresque, mais bien fatigant. + +Vers deux heures, je recouvrai ma liberté, et, à mon tour, je me mis à +la recherche de mon habitant, un sculpteur, je crois, demeurant à la +montée des Forges, sur l'autre rive de la Maine. Une jeune femme me +reçut poliment, et je me réjouissais à l'idée de m'asseoir, un jour +ou deux, à un honnête foyer familial qui, me rappellerait celui où je +manquais; mais je fus très courtoisement adressé à une banale hôtellerie +du voisinage. + +Mon lit n'en fut pas moins excellent. La douce chose, au bout d'un long +voyage et après quinze jours de campement, même sur des remparts ouatés +de gazon! Quel héroïsme, le lendemain, de sauter hors des draps, avant +le jour, sans avoir dormi son content! Voilà de tout petits sacrifices +dont la vie militaire est semée et qui la rendent aussi méritoire que +les actions d'éclat dans l'apothéose d'un jour de bataille! + + +III + + +A sept heures, j'étais donc à plus d'un kilomètre de mon gîte, tout +là -bas, devant l'Hôtel de Ville, sur le Champ de Mars que bordent les +jardins publics, et je n'y étais pas seul. Trois mille six cents de mes +pareils grouillaient autour d'une cinquantaine d'officiers, l'effectif +de dix-huit compagnies venues de tous les coins de la France, pour se +fondre en un seul corps. Chaque commandant d'unité ralliait ses hommes +de son mieux, ce qui, dans cette foule uniforme, n'était pas très aisé. + +Le nôtre, le lieutenant Martial Eynard, était des plus actifs et des +plus énergiques. De taille moyenne, il avait la démarche souple, le pas +élastique, les épaules larges, la poitrine bombée, le buste en avant +d'un bon gymnaste, avec la tête blonde et fine, déjà un peu mûrie, d'un +élégant Saint-Cyrien. L'oeil vif, le regard direct, témoignant d'une +noble ardeur; la voix chaude et vibrante, aussi prompte à l'éloge qu'au +blâme. Son sang généreux, que sa blessure encore ouverte semblait +rafraîchir, et non épuiser, entretenait en lui une animation +perpétuelle. Un bon chien de berger n'eût pas réuni son troupeau plus +vite qu'il nous eut rassemblés. La présence de notre sous-lieutenant, +non loin de lui, le servait, à vrai dire, dans cette circonstance. + +M. Houssine, échappé, lui aussi, de Sedan comme simple adjudant, avait +reçu l'épaulette en rentrant au dépôt. Sa dignité récente le tenait à +distance de la troupe: il paraissait tellement oublier qu'il était +issu de cette catégorie subalterne, qu'il traitait les hommes très +dédaigneusement. Mais il était très grand et avait les cheveux d'un +rouge éclatant, ce qui nous guidait. + +Quel que fût le point de repère de chacun, l'ordre sortit en moins d'un +quart d'heure de ce chaos humain. Dix-huit doubles lignes vivantes +s'espacèrent sur l'étendue du Champ de Mars. Sous la direction du +lieutenant-colonel Koch, venu du 1er régiment étranger, les compagnies +furent réparties en trois bataillons, dont le commandement fut confié au +commandant Bourrel, naguère major de place à Perpignan, au commandant +Chambeau, tiré des capitaines du 5e de ligne, et au capitaine rengagé +David, intrépide vieillard de soixante-dix ans, qui ne redoutait pas +d'affronter les fatigues d'une dure campagne d'hiver. Le 48e régiment +d'infanterie de marche était constitué. + +En tout pareil aux héroïques légions détruites autour de Sedan et de +Metz, il lui manquait pourtant ces deux fiers ornements dont l'un +provoquait le sourire et l'autre imposait le respect, suscitait +l'enthousiasme: pas de tambour-major à voir parader en tête de la +colonne; point de drapeau, hélas! à entendre frissonner glorieusement au +milieu des rangs! + +Tel quel, il lui fut accordé un court délai pour régler les derniers +détails de son organisation, pour assurer la soudure de ses éléments, +épars la veille, inconnus les uns aux autres, pour permettre enfin à +l'état-major de tâter et d'assouplir ce corps fait de milliers d'hommes +et de lui donner en même temps quelque cohésion, de lui infuser l'esprit +de solidarité, l'amour collectif qui pousse hardiment vers le danger et +apprend à braver la mort. Cinq jours pour accomplir oeuvre pareille, +c'était peu, et il fallut s'en contenter. + +Tandis que chacun collaborait selon son rôle à l'oeuvre commune de +fusion et d'entraînement, en se montrant exact aux rassemblements, +attentif et docile durant les exercices, scrupuleux à établir les +situations, les bons, les feuilles de journées, etc., tous, le devoir +rempli, nous jouissions sans scrupule du dernier répit qui nous était +accordé. Maintenant, le doute n'était plus permis; il n'y avait plus +de place pour l'impatience et l'énervement: à brève échéance, nous +combattrions, nous aussi; il nous serait donné de tenir la campagne, de +dormir à la belle étoile, de peiner et de souffrir pour la défense du +pays. Pour le moment, nous goûtions l'agrément de déambuler dans une +ville belle, élégante, animée comme au temps d'une paix heureuse, en +songeant aux tristes étapes en pays dévastés; nous savourions le plaisir +de manger, assis, des mets servis proprement dans de la vaisselle, +en prévoyant le renversement des marmites au bivouac et les repas de +biscuit tout sec; voluptueusement, nous prenions nos aises dans des +lits chauds et douillets, frissonnant seulement à l'idée des prochaines +nuitées sur la terre humide ou gelée. + +Pourtant les passions mesquines gâtaient par leurs infiltrations +malsaines ces dernières heures de légitime bien-être. Le cadre +subalterne de chaque compagnie forme un groupe d'hommes, qu'à certaines +heures rassemblent le service ou les nécessités matérielles, et que +l'habitude maintient à peu près réunis le reste du temps: en un mot, +c'est une petite société; donc, on s'y observe mutuellement, on s'y +jalouse, on y médit les uns des autres, la charité servant rarement de +lien aux réunions humaines. + +A Angers, la compagnie n'avait plus de sergent-major. Le nôtre avait +été nommé adjudant à l'organisation du régiment. Les fonctions de chef +étaient remplies par le sergent-fourrier, camarade généreux, loyal, +malgré quelques inégalités de caractère. Harel avait été mousse, je +crois. Il avait alors vingt-cinq ans, il était grand et beau, ses +yeux, très noirs, s'enfonçaient sous un front bombé, proéminent, et +semblaient, par l'habitude des vastes horizons de la mer, lancer des +regards d'une portée trop lointaine. + +Villiot, le doyen des sergents, était, quoique né à Marseille, simple, +brave et modeste. Excellent soldat, bon camarade, supérieur affable, +subordonné digne. Ayant éprouvé son courage à ses propres yeux dans +la sanglante fournaise de Sedan et dans sa fuite périlleuse après la +capitulation, il ne cherchait à en imposer à personne. Sa qualité +d'ancien prévôt d'armes témoignait assez d'ailleurs qu'il n'avait rien à +craindre d'un adversaire individuel. Sa complaisance et sa serviabilité +n'en avaient que plus de prix; elles ne se démentaient jamais. + +Son compatriote Laurier ne lui ressemblait guère, surtout au moral. +Moins grand, mais de traits plus réguliers, grassouillet, il offrait le +type combiné du joli sergent et du vrai Marseillais. La face réjouie +d'un gourmand, toujours propret, pommadé, reluisant, il était aussi +glorieux que son nom, bien que le laurier serve à parfumer la soupe +autant qu'à tresser des couronnes. Jamais zouave n'eut de guêtres plus +blanches ni mieux ajustées que les siennes, sur un pied mieux cambré. +Aucun mousquetaire n'eut l'allure plus avantageuse. Quels accroche-coeur +que les bouts aiguisés et retroussés de ses moustaches noires! Qu'ils +annonçaient bien la hardiesse de langage et les propos vantards, que +l'accent _aïolé_ semblait du reste légitimer! + +Pluvier, comme Royle, nous était venu de Paris; mais il avait beaucoup +plus de chance d'y retourner. Court, malingre, le nez déjà bourgeonnant, +il grelottait avant d'avoir passé une nuit dehors et se plaignait de +rhumatismes sans avoir essuyé la moindre averse. Il était du nombre des +Parisiens qui préfèrent regarder l'émeute derrière leurs volets, plutôt +que d'aller la tenter--ou la combattre--sur les barricades. + +D'où Gouzy pouvait-il bien être originaire? Je ne sais. Il était un peu +vantard comme Laurier, mais beaucoup moins freluquet. Quoique l'un +des plus anciens gradés, il avait l'esprit subversif de Royle, qu'il +rappelait par son jeune âge et sa longue taille dégingandée. Il avait, +comme Nareval, la manie de pérorer devant les hommes. + +Quant à ce dernier, en prenant du galon, il s'était peu modifié. Plus +circonspect dans l'étalage de son savoir, il était livré âprement à son +ambition. Il goûtait moins la satisfaction d'avoir franchi les premiers +degrés, qu'il n'aspirait inquiètement à en gravir d'autres. Aussi +mettait-il son temps à profit pour tâcher d'acquérir sur le Champ de +Mars les premières notions du commandement, qu'il possédait à peine. + +Là , comme partout, Villiot était la providence de tous. Il manoeuvrait +fort bien, donnait l'exemple, entraînait et, de plus, prodiguait à +chacun des conseils, au besoin, un coup de main, pour le paquetage des +sacs, l'entretien du fusil, l'arrangement commode du fourniment. Pendant +ce temps, Gouzy se contentait de développer, mais à profusion, des +conseils théoriques, tandis que Laurier se campait fièrement, en +retroussant ses moustaches sous l'oeil des bonnes angevines, et que +Pluvier constatait l'intensité progressive de ses rhumatismes. Harel, +pour lui, contenait sa fureur avec peine à l'idée que sa comptabilité, +confiée à mon inexpérience, n'avançait guère. + +Sans titre encore, j'étais en effet mêlé aux sous-officiers. Bien que +je n'eusse même pas les insignes de caporal-fourrier, j'en remplissais +complètement les fonctions. De là , s'il faut l'avouer, les troubles qui +agitaient notre petit groupe. La promotion de notre sergent-major au +grade d'adjudant avait immédiatement allumé les convoitises de Laurier +et de Gouzy, sans parler naturellement de Nareval. + +A leurs yeux, il était légitime que Harel passât sergent-major, +avant-dernière et peut-être dernière étape vers le grade de +sous-lieutenant. Ils désiraient tous trois obtenir le grade de fourrier, +avec le ferme espoir de suivre après lui le même chemin. Il leur +déplaisait donc que la place me parût réservée, et, puisque je n'étais +pas sous-officier, ils estimaient que leurs désirs devaient primer mes +droits. Avec cette idée, ils étaient vexés de voir leurs doyens me +traiter déjà en égal. Ils s'en expliquèrent avec eux à l'occasion d'un +fin repas d'adieu organisé la veille de notre départ d'Angers. + +Villiot et Harel se contentèrent de hausser les épaules. Mais, au +dernier moment, le beau Laurier déclara tout net qu'il y allait de la +dignité de son grade à ne point s'attabler avec un simple caporal. Ses +deux émules appuyèrent son avis, par leur silence. Harel et Pluvier, au +contraire, tout en se mettant à table, le traitèrent de ridicule, ce qui +était insuffisant pour le faire capituler. Villiot, président de droit, +ressentit davantage l'odieux d'une insolence que l'inégalité de grade +m'empêchait de relever. Froidement, s'asseyant à son tour et m'invitant +à l'imiter, il répondit à Laurier qu'il avait un bon moyen de +sauvegarder sa dignité menacée. En même temps, il lui indiquait la +porte. + +Ce geste interloqua notre chatouilleux sergent. Il eut bien bonne envie +de nous punir tous, en nous privant de sa gracieuse personne. Mais le +potage fumait dans les assiettes et une grosse volaille étalait au +milieu de la table sa chair reluisante et dorée. Laurier était incapable +de bouder contre son ventre. Il prit sa place sans répliquer, et, à +coups de dents, il se vengea sur le dîner. + + +IV + + +Le 9 novembre, tandis que la première armée de la Loire remportait sans +nous la victoire de Coulmiers, le régiment reçut l'ordre de se diriger +sur Nevers, par les voies dites rapides. A la nuit, les trois bataillons +s'acheminèrent vers la gare; mais les deux premiers purent seuls être +embarqués, faute de matériel roulant. Nous les suivîmes le lendemain +matin, et vingt-quatre heures après nous atteignions notre nouvelle +destination. + +Sur une vaste promenade plantée en quinconce, douze clairons rassemblés +lançaient l'allègre sonnerie du réveil, soutenus par le roulement +cadencé des tambours. Là , au milieu de Nevers, s'élevait comme une autre +ville. Véritable ville lilliputienne, avec ses petites maisons blanches +identiques, avec ses étroites avenues et son carrefour central où se +dressait la tente du colonel. Dominant toutes les autres, cette tente +semblait, ainsi qu'un clocher de village, étendre sa protection tout à +l'entour. Quand, de chacun de ces petits abris fragiles, se glissèrent +au dehors six hommes tous semblables, qui paraissaient sortir de +terre et dominaient de deux coudées leurs demeures, on eût dit d'une +innombrable foule de géants. + +Étant enfant, j'appréciais fort les images d'Épinal et les soldats de +plomb qui me fournissaient de longues files d'un même type uniformément +reproduit; mais je raffolais littéralement des gravures plus soignées ou +des jouets de luxe qui figuraient un camp dans sa diversité pittoresque. +Or c'était ce spectacle au naturel qui m'était offert maintenant +et infiniment plus varié que toutes les imitations. Non loin des +sentinelles en armes, les uns baignaient bravement leur tête et leurs +bras à la fontaine publique; d'autres nettoyaient leur fusil, mal +graissé la veille, et que l'humidité de la nuit menaçait. Ceux-là +bâtissaient les fourneaux de campagne, rallumaient les feux de bivouac +et préparaient le café. Les sergents commandaient la garde, les caporaux +rassemblaient les corvées que les fourriers réclamaient impatiemment, +toujours affairés, tandis que, pour assister au rapport, officiers et +sergents-majors se réunissaient en cercle devant la tente du colonel. + +Tout cela dans la perspective accusée par les rangées successives des +arbres aux fûts blanchâtres, aux hautes branches dépouillées d'où +tombaient pourtant, çà et là , par instants, dans la buée matinale, +quelques dernières feuilles, recroquevillées et rouillées, qui +semblaient retrouver une fugace vitalité en roulant sur le plan incliné +de la toile des petites tentes. Ce cadre, par le contraste, accentuait +la couleur, l'animation du tableau martial, et en même temps lui donnait +une teinte mélancolique bien appropriée, car cette vie des camps, pleine +et robuste, est dans son activité le prélude de sanglantes hécatombes. +Néanmoins, nous qui, arrivant, n'étions encore que des spectateurs, nous +éprouvions, par un entraînement physique, par une émulation instinctive, +quelque intime fierté et une sensualité indéfinissable à nous savoir une +partie de ce tout et à avoir le droit de nous mêler à son mouvement. + +Le 3e bataillon n'eut pas à dresser ses tentes. Le temps de préparer son +repas, et le régiment devait se porter en masse dans la direction du +Nord. Les clairons sonnèrent vers midi. Immédiatement tout le monde met +sac au dos; puis la colonne s'ébranle en bon ordre et se met en marche +gaiement. + +Sevrés du doux climat du Roussillon, nous fûmes cependant favorisés, +pour cette promenade militaire, d'un dernier sourire du soleil +d'automne. Par un temps sec, la route était excellente et le régiment +magnifique. Sur un espace d'un kilomètre environ, les hommes marchaient, +deux par deux, sur chaque bord de la route, laissant circuler au milieu +le train régimentaire et les voitures d'ambulances. + +Les uniformes étaient irréprochables. Relevées sur les hanches, les +capotes bleues laissaient voir, agitée d'un mouvement unique et cadencé, +une longue traînée rouge, coupée à quelques centimètres de terre par +la ligne blanche, éclatante, des guêtres. Au sommet des havresacs, les +gamelles neuves resplendissaient sous le soleil, comme des casques, +entre les tentes et la haie d'acier des chassepots. Le cliquetis des +armes scandait la marche, et un bruissement général, comme celui des +écailles d'un monstre gigantesque, servait d'accompagnement aux chants +qui s'élevaient alternativement, de distance en distance. Quel effet +merveilleux! Jamais régiment marchant à la victoire fut-il plus dispos? +parut-il plus alerte et plus fier? + +A un tel pas, il nous eût été facile d'aller fort loin; mais notre +ardeur dut se borner à franchir six kilomètres. Il y avait là , sur la +droite de la route, l'emplacement d'un camp, marqué par la présence +d'un peloton de tirailleurs algériens. Sur un coin de la verte prairie, +bientôt jalonnée par nos adjudants-majors, les noirs Africains, dans +leur vêtement d'azur galonné de jaune, accroupis devant leurs tentes, +recueillaient frileusement les rayons du soleil qui leur envoyait un +pâle reflet du pays natal. De leurs yeux blancs ils semblaient nous +toiser assez dédaigneusement, tandis que, fiers de notre gros effectif, +nous ne pouvions nous empêcher de trouver leur masse un peu grêle. + +L'herbe était sèche, la paille de couchage nous fut bientôt distribuée. +Après quelques hésitations, certaines lenteurs, nos six cents tentes +s'alignèrent en colonne par compagnie, derrière les faisceaux aux lames +miroitantes irradiées comme des feuilles d'aloès. Les fourneaux se +creusèrent à l'abri d'une haie vive, et bientôt les hommes, en petite +veste, sans ceinturon, vinrent en nombre s'offrir l'avant-goût de soupes +qui délicieusement chantaient dans les marmites de fer-blanc tout neuf. + +Quelques-uns, moins affamés, allèrent essayer de fraterniser avec les +turcos, qui déjà répartissaient entre eux leurs gamelles. Les sombres +visages de nos voisins servaient de repoussoir à la-blanche figure de +leur jeune chef. Physionomie intelligente et douce, le blond capitaine +Carrière semblait n'avoir nul besoin d'énergie pour mener ces +demi-sauvages. Il y suppléait par sa bonté naturelle, ne les quittant +jamais, mangeant gaiement au milieu d'eux la même soupe et le même pain. + +Notre première nuit de bivouac fut bonne, sauf quelques indiscrets +courants d'air signalant de légères imperfections architecturales dans +notre fragile demeure. Mais nul n'osait critiquer un édifice qui était +en partie sorti de ses mains. Seul Pluvier hasarda quelques soupirs. +Point d'écho. Force fut bien d'imiter le stoïcisme de ses compagnons, +et, se réchauffant mutuellement les uns les autres, tous bientôt +s'endormirent. + +Hélas! le lendemain, une pluie diluvienne transforma notre moelleuse +prairie en un grand lac. Quoique Villiot eût pris le soin de creuser +une rigole tout autour de la tente pour en préserver l'intérieur, la +situation fut terrible, quand, après le couvre-feu, nous nous trouvâmes +blottis, immobiles, pour plusieurs heures, dans nos vêtements trempés, +avec nos chaussures boueuses, sous nos toiles mouillées. A la première +plainte de Pluvier, ce fut un concert affreux de reproches adverses. +Chacun se souvenait de l'ouvrage des autres, pour leur en faire un +grief. Nareval accusait Gouzy d'avoir mal planté les piquets. Laurier +critiquait la tension des cordes, et Gouzy leur reprochait d'avoir +boutonné les toiles de travers. Une goutte d'eau, une perle fluide, +lui tombait sur le nez avec une telle régularité, qu'il craignait d'y +trouver une stalagmite le lendemain. + +Ces orages passaient au-dessus de moi, qui n'avais garde de souffler +mot. Cela n'empêcha pas Harel de me prendre à partie. Modestement, je +fis valoir que, appelé à copier un ordre en arrivant au camp, je n'avais +pu collaborer à l'édification de la tente.--En vérité, j'avais le +cynisme de l'avouer: j'acceptais une hospitalité volée, voyez quelle +paresse! A ces mots, en un instant, on cria baro sur le fourrier. +Tellement, que, du voisinage, le lieutenant nous pria de causer plus +bas, ce qui assura mon salut. Un suprême gémissement de Pluvier, et +chacun se morfondit dans le silence et dans l'humidité. + +La pluie, comme eût dit M. de la Palisse, est un grand dissolvant; mais +je l'entends au moral. Comme elle ne s'arrêta pas le jour suivant, les +tentes restaient debout; mais beaucoup d'hommes s'en échappaient, +allant chercher un abri et du feu dans les habitations du voisinage. +La discipline déjà , il faut en convenir, commençait à se relâcher. +J'enviais un peu les transfuges, sans vouloir pourtant, sans pouvoir +d'ailleurs les imiter, car il fallait sous l'ondée recevoir à toute +heure une distribution nouvelle et la répartir aussitôt entre les +escouades. Ah! que j'eusse volontiers cédé à Laurier, ou à tout autre, +le galon de fourrier, que je n'avais du reste toujours pas! + +Le quatrième jour enfin, le ciel, au réveil, nous apparut tout bleu, +sans un nuage. Le soleil se montra, et tous les hommes profitaient +avec joie de ses rayons bienfaisants pour sécher leurs vêtements et se +dégourdir comme des lézards. Libre de toute corvée, j'allai avec Nareval +visiter une immense construction, un couvent, je crois, qui se dressait +à proximité, quand le clairon sonna à l'ordre. Nous revenons au pas de +course. Départ immédiat. Il est onze heures, et à une heure le régiment +doit se trouver à la gare de Nevers. + +En un clin d'oeil, les six cents tentes qui couvrent la prairie +s'effondrent. Pendant quelques instants, un mouvement indescriptible, +une agitation fébrile, règnent partout. C'est comme une mer humaine. +Tous--les bras agiles, les mains prestes--tantôt s'agenouillent, tantôt +se lèvent, se courbent, se redressent, ainsi que font, au théâtre, sous +la toile verte figurant l'océan, les manoeuvres qui _jouent les flots_. +Et de cet immense désordre, de ce fouillis inextricable d'hommes et de +choses, le régiment bientôt se dégage, s'aligne, se meut et s'éloigne, +laissant, dans le vaste espace où quatre nuits il a dormi, un champ de +paille flétrie, piétinée, entre des sentiers bourbeux. Six cents tas de +fumier, sur un cloaque. + +A la gare, l'appel signala quelques retardataires. Le départ avait été +si imprévu, si prompt, que beaucoup avaient appris la levée du camp +lorsque nous étions loin. Harel était de ce nombre. Il nous rejoignit à +temps, mais furieux d'être en faute. Les vifs reproches du lieutenant ne +le calmèrent point. Il s'en prit naturellement à moi, qui avais eu soin +de boucler vivement son sac et de le mettre aux bagages. Cette injustice +m'indigna: oubliant la différence de grade, je le rabrouai vertement. +Tandis qu'il se perdait dans la foule, l'attention générale fut attirée +vers une scène analogue, dont les conséquences devaient être plus +graves. L'altercation avait lieu entre un caporal et un sergent-major du +2e bataillon, les rôles étant, il est vrai, renversés. + +L'un des derniers arrivés, le caporal, soit qu'il se fût échauffé en +voulant rejoindre son rang, soit qu'il eût trop essayé de se rafraîchir, +avait le visage enflammé, l'air surexcité. A une observation de son +chef, il répliqua, et le sous-officier s'avança d'un air courroucé. Le +caporal le saisit par le plastron de la capote, assez violemment pour en +arracher un des boutons. Si le caporal était aviné, ce geste, malgré +sa brusquerie, pouvait être celui d'un interlocuteur tenace, importun, +grossier, si l'on veut, sans intention brutale. Mais ce point ne devait +jamais être éclairci. + +Cent cinquante personnes avaient été témoins du fait en lui-même, +y compris les officiers. Irrités déjà du relâchement que dénotait +l'interminable défilé des retardataires, nos chefs étaient mal préparés +à l'indulgence. Ordre fut donné de saisir le caporal et de le désarmer. +Le malheureux était inculpé de voies de fait envers un supérieur. + +Aussitôt dégrisé ou calmé, il demeura stupéfait, prêt sans doute à faire +des excuses, à s'humilier. Car, déjà mûr, marié, assurait-on, et père +de famille, il n'avait plus la fougue de la prime jeunesse. Rengagé +volontairement à bonne intention, il dut regretter vite un premier +mouvement inconsidéré; mais on ne lui demandait plus rien. Rien que sa +vie. Il était pris dans l'engrenage de la justice militaire, terrible +instrument que la nécessité du salut commun rendait impitoyable. + +Retenu par ce pénible incident, j'avais laissé envahir les wagons. +J'errais le long de la voie, demandant distraitement une place à chaque +portière. Mentalement, j'établissais une relation entre ma situation et +celle du misérable caporal; je frémissais à l'idée qu'il eût pu dépendre +d'un mauvais regard de Harel, d'un geste trop hardi de sa part, pour me +jeter dans une situation pareille, et, par cela seul, je sentais monter +en moi une rancune contre lui. Or je l'aperçus, entr'ouvrant à ma vue la +portière d'un compartiment de deuxième classe qu'il occupait seul +avec Villiot. Pour m'aider à monter, il me tendit la main. C'était +délicatement me faire des excuses. Elles m'allèrent au coeur, je +l'avoue, dans l'état particulier d'esprit où je me trouvais. + +Installé commodément entre mes deux meilleurs camarades, je leur +rapportai la scène dont j'étais ému encore. Harel, faisant tout bas le +même rapprochement que moi, pâlit un peu, en mesurant les conséquences +possibles de la vivacité de son caractère. «Bah! dit-il, le conseil de +guerre expliquera tout cela.» Car nous ignorions qu'il n'y avait même +plus pour nous de conseils de guerre. Nous n'avions plus droit qu'à une +justice sommaire, celle des _cours martiales_. + +Le train nous emportait cependant vers Blois, notre nouvelle +destination. Nous passâmes par Orléans, que les Allemands avaient évacué +après leur défaite de Coulmiers. Mais la voie était à peine rétablie. Il +fallait avancer prudemment, toujours sur le qui-vive. L'ennemi pouvait à +tout instant reparaître, et cette pensée nous surexcitait. Elle rompit +l'ennui d'un trajet de dix-huit longues heures. + + +V + + +A Blois, on nous fit établir nos bivouacs au sud-ouest de la ville, +au delà de la gare. Nos tentes s'alignaient tout le long d'une avenue +boisée qui aboutit à la forêt; les dernières, les nôtres, en touchaient +la lisière, et il y avait comme une sorte de mystère inquiétant dans ce +voisinage immédiat. Bien que toutes les feuilles fussent tombées, les +troncs d'arbres formaient, par leur foule, un mur impénétrable aux +regards et d'où semblaient s'échapper, comme des fantômes, les vapeurs +du matin. + +La vie de Nevers se continua là , par un temps meilleur. J'y achevai plus +agréablement mon apprentissage de fourrier. Il ne me laissait pas un +instant de liberté, même pour assister aux exercices. Préparation des +bons, direction des corvées, distributions de toute nature. Il n'y avait +pas de temps à perdre pour arriver à tout. Ce ne fut pas d'ailleurs sans +une certaine émotion que je pris charge des 18 000 cartouches destinées +à ma compagnie. Quatre-vingt-dix pour chacun de nous. Sur les +recommandations réitérées de M. Eynard, nous les logeâmes dans le +havresac, douillettement, de manière à les bien garantir de l'humidité. + +Ces soins divers, multiples, nous absorbaient entièrement. Beaucoup +d'entre nous avaient oublié la scène du départ de Nevers, mais non +pas ceux qui avaient mission de s'en souvenir. Elle devait avoir son +épilogue, logique, fatal et prompt. + +L'accusé fut traduit devant une cour martiale, où siégeaient un chef de +bataillon, deux capitaines, un lieutenant et un sous-officier, et dont +la sentence ne pouvait être ni révisée ni cassée. + +Cela dut tout d'abord ne point paraître sérieux au caporal Tillot, ainsi +se nommait le malheureux accusé. Pour un instant d'oubli, pour une +bénigne vivacité, mourir de la mort des assassins, des voleurs et des +lâches? Etre tué par des Français, avant d'avoir affronté les Prussiens +détestés! + +Non, ce n'était pas vraisemblable. Il s'agissait sans doute de quelque +simulacre de jugement et de supplice, à la manière maçonnique, afin +d'éprouver le courage du patient. Mais il ne pouvait être question +d'enlever au pays un de ses défenseurs dévoués. + +Telles durent être les pensées du caporal Tillot. Mais, pour les juges, +qui ne pouvaient décliner leurs fonctions sans être honteusement mis en +réforme, ils durent envisager leur rôle avec tristesse et terreur, car, +entre un texte formel et un fait indéniable, il n'y avait pas de place +pour une hésitation. La cour martiale n'hésita pas. + +Notre lieutenant en faisait partie, en raison de son ancienneté de +grade. Il nous annonça le verdict, sans commentaires. Certes il avait eu +l'occasion de cuirasser son coeur, à Sedan. Plus d'une fois il menaça de +son revolver des hommes qui maugréaient contre le service, et il aurait +eu le courage de tuer un fuyard; mais il veillait sur sa compagnie +paternellement, quoique bien jeune. Il la réconfortait après les +journées de fatigue. Il était bon, certainement, autant que brave. Toute +sa bravoure lui fut nécessaire pour tenir jusqu'au bout le rôle qui +lui était échu dans l'accomplissement de ce drame. L'arrêt qu'il avait +contribué à rendre, il devait le prononcer le lendemain à la face du +condamné, devant 8000 hommes assemblés pour en voir mourir un autre. + +Spectacle douloureux. Acte le plus pénible de la vie militaire, car, +quelque bien établi qu'il soit que l'armée forme un tout complet qui +doit se suffire, il n'en reste pas moins terrible d'être obligé de +passer, sans préparation, à l'état et de juge et de justicier. Nul ne +peut répondre qu'il ne deviendra pas le bourreau sans pitié de son +camarade coupable d'une peccadille, qu'il ne sera pas forcé de viser +au coeur un ami digne de son estime quand même. Le code de justice +militaire, en effet, mieux pondéré que le décret du 2 octobre 1870, qui +avait institué les cours martiales, distingue entre les crimes contre +la discipline militaire: il en reconnaît de honteux, pour lesquels la +dégradation accompagne la mort, et d'autres qui entraînent seulement +la mort. Mais il est muet pour la désignation des exécuteurs. Ce point +était alors réglé par le décret du 13 octobre 1863, où il était dit: +«Le commandant de place fait commander pour l'exécution un adjudant +sous-officier, quatre sergents, quatre caporaux et quatre soldats, pris +à tour de rôle, en commençant par les plus anciens, dans le corps auquel +appartenait le condamné.» + +Dans l'amalgame que nous formions, personne, parmi les hommes de troupe, +n'était fixé sur son ancienneté relative. Il était probable que, dans +une telle incertitude, le sort, le hasard, remplacerait la règle. Tous, +nous avions à craindre d'être désignés pour faire partie du fatal +peloton. Brûler ainsi sa première cartouche, quelle épreuve! + +Mauvaise nuit que celle qui précéda l'exécution. Pourtant nos +appréhensions furent vaines. Aucun gradé, aucun homme de notre compagnie +ne fut requis. Seul le 2e bataillon avait été chargé de former le +peloton. Dès l'aube, tout le régiment s'était préparé à prendre les +armes, dans une sorte de recueillement. Il était à peine aligné en avant +du front de bandière, que l'alerte sonnerie de clairons des chasseurs +à pied se fit entendre venant de la ville: «As-tu vu la casquette, la +casquette?» + +Le 10e bataillon de marche défilait devant nous, d'une vive allure. +Puis, le puissant roulement des tambours, sourd d'abord, plus distinct, +plus sonore d'instant en instant, sembla faire trembler le sol. C'était +un aussi beau régiment que le nôtre, le 51e. Il venait de son campement, +sur l'autre rive de la Loire. Il passa devant nous, et, à la suite des +chasseurs, s'enfonça dans la forêt, où nous nous engageâmes à notre +tour. Allant en faire les frais, nous faisions aussi les honneurs de +cette première réunion de notre brigade. + +A distance, le bois et les chemins se perdaient dans le brouillard; mais +ce voile, sans se dissiper, semblait reculer devant nous, dessinant, à +mesure que nous avancions, un cadre approprié à la cérémonie où nous +étions conduits. Les arbres dépouillés étendaient lamentablement +leurs branches, comme les bras d'un peuple de squelettes; l'herbe +disparaissait sous la litière des feuilles desséchées, terreuses, qui +s'affaissaient en grinçant sous nos pas. Quittant bientôt la grande +route qui partage la forêt, la colonne prit un étroit chemin, mal frayé, +défoncé par les chariots des bûcherons. Tout à coup s'ouvrit devant nous +une immense clairière, où nous nous engageâmes en face du 51e de marche +et à côté du 10e bataillon. + +Clairons et tambours s'étaient tus; mais derrière nous se faisait +entendre la voiture cellulaire qui, entre deux gendarmes, cahotait dans +les ornières. Il lui fut impossible d'avancer au milieu des fougères +qui nous cachaient jusqu'à la ceinture. La portière s'ouvrit, et le +condamné, invité à descendre, put contempler une dernière fois la voûte +du ciel, qui, dans ce large espace, n'était plus voilé par la brume. + +Le caporal Tillot était vêtu de la petite veste bleu foncé, avec ses +galons. Un aumônier le soutenait, car il semblait prêt à faiblir, +comme au terme d'un trop long voyage. Il recueillait les dernières +consolations de la bouche du prêtre. Son visage, douloureusement +contracté, exprimait pourtant la résignation. Sa marche était pénible, +mais non pas hésitante. + +Les herbes et les fougères avaient été fauchées sur un carré de quelques +mètres. C'était l'endroit où le malheureux devait mourir. Il y parvint +enfin. Il se laissa bander les yeux et s'agenouilla devant ses +compagnons d'armes rangés à dix pas de lui. + +A cheval auprès du peloton, le colonel Koch était visible de tous les +points de la clairière. Il commanda: «Portez vos armes!--Tambours, +ouvrez le ban...!» + +A un roulement lugubre comme un glas, succéda un silence plus lugubre +encore. Dans cet espace où, sous le ciel, 8000 hommes respiraient, on +entendit, semblable à un râle d'agonie, le souffle oppressé du condamné. +A cet instant solennel, la voix sonore, nette et vibrante du lieutenant +Eynard s'éleva du centre de ce cirque et prononça l'inexorable arrêt que +terminaient ces mots: + +_«Au nom de la patrie envahie, le caporal Tillot est condamné à la peine +de mort.»_ + +La dernière parole fut couverte par une détonation que les échos de +la forêt répercutèrent comme un grondement de tonnerre. Puis, un coup +isolé, sec, sinistre, le coup de grâce, tandis qu'un blanc nuage de +fumée s'élevait lentement dans l'air en s'y évaporant peu à peu. Le +caporal Tillot avait achevé de souffrir. + +M. Eynard nous rejoignit de son pas long et souple. Nous ne savions trop +s'il fallait admirer cette maîtrise de soi-même ou craindre la cruauté +que dénotait le sang-froid de notre chef. Pourtant il était livide et +sa main trembla en cherchant la poignée du sabre qu'il tira du fourreau +pour défiler. Il n'essaya pas d'ailleurs de dissimuler. «J'ai passé, +nous dit-il à demi-voix, par bien des émotions; mais celle-ci est la +plus cruelle.» + +«Armes au bras!» reprit cependant la voix calme et froide du colonel. +Les tambours roulèrent de nouveau, et le défilé commença devant le corps +du supplicié. Auprès se tenaient le prêtre et le docteur, et autour de +ce groupe quatre hommes en sentinelle formaient le carré à dix pas les +uns des autres. Le malheureux s'était affaissé sur le côté droit, sa +veste portait dans le dos les petites déchirures rondes des balles qui +l'avaient traversé de part en part, et le visage exsangue touchait +terre, baignant dans une mare d'un rouge noir dont l'herbe s'imprégnait. + + +VI + + +Nous passâmes rapidement devant cette guenille humaine, la regardant, +par une sorte de fascination, obstinément, quelque désir que nous +eussions de ne la point voir. Un lourd silence, au retour, pesait sur +nous: il semblait qu'un lien trop étroit nous opprimât la poitrine, +jusqu'à nous étreindre le coeur. Chacun de nous ruminait de sombres +pensées. Gouzy, au risque d'être atteint à son tour, exprima les siennes +tout haut. Il déclara cette exécution barbare et imbécile: mais il +n'éveilla pas de franc écho. Moi-même, je n'aurais pas osé m'affirmer +comme lui. S'il y avait dans nos rangs des traîtres ou des lâches, la +terreur pouvait les dompter et les entraîner. Aux yeux des autres, le +caporal Tillot était un martyr. Son sang a coulé pour la patrie, sans +gloire, mais non sans utilité. Dans l'immense sacrifice, qu'était-ce +que de frapper une victime quelques jours plus tôt, parmi cette foule +destinée au carnage? N'y avait-il pas là un jeu de la loterie du sort +qui avait désigné le caporal Tillot et avait voué ce premier holocauste +aux esprits malins de la peur et de l'indiscipline, pour les conjurer? + +Peut-être; mais nous nous trouvions dans la situation du patient qu'un +opérateur hardi a privé d'un membre, sous prétexte d'éviter la gangrène. +Il nous fallait changer le cours de nos idées; l'air du camp paraissait +délétère. Après la prise d'armes du matin, la journée était remplie. +Point de corvées, aucune crainte de départ, la date du nôtre étant +fixée officiellement au surlendemain. Nareval était libre comme moi. +Impossible de résister au besoin d'aller entrevoir, dans des rues, sur +le seuil des maisons, derrière les vitres des boutiques, une population +vivant de la vie ordinaire des peuples civilisés, banale, monotone, mais +sûre et non sans attrait. + +Blois avait à nous montrer son château, que nous avions aperçu de la +gare. Il est flanqué de tourelles élégantes, au sommet desquelles +flottait alors le drapeau blanc à la croix de Genève. De ce côté, il +domine un joli square, du haut d'un talus abrupt où poussent quelques +arbustes et d'où le lierre s'élève en capricieux dessins jusqu'aux +premières croisées. Elles sont ornées de balcons sculptés dans la pierre +délicatement ajourée, et elles alternent avec des panneaux peints +de couleurs vives et semés d'écussons, d'or, d'argent, d'azur et de +gueules. + +En suivant une pente raide à notre gauche, nous parvînmes devant le +portail, que surmonte une statue équestre de Louis XII en haut-relief. +Une voûte ogivale, bordée de statues séparées par de gracieuses colonnes +torses, conduit à la cour d'honneur, où apparaît en saillie le large +escalier de pierre qui a tenté plus d'un peintre. Là dut se borner notre +visite; nous n'avions pas encore acquis le droit de pénétrer dans les +salles, et ne le regrettions pas: il fallait, pour entrer, permission ou +plutôt ordre de la Faculté. + +A ce point de vue, notre dernière journée de Blois compléta les titres +de l'un de nous. Une pluie diluvienne détrempa le sol et rendit le camp +inhabitable. Pluvier, se déclarant vaincu par les rhumatismes, se fit +hospitaliser. + +Sans avoir le désir de l'imiter, nous trouvions tous qu'un lit de +boue, pour être moelleux, n'en était pas moins désagréable et en effet +malsain. La retraite et le couvre-feu sonnés, Gouzy et Nareval, bons +camarades, en dépit d'un reste d'envie, m'offrirent de les accompagner +jusqu'à une ferme voisine où ils avaient déjà admirablement dormi. +Les nuits précédentes avaient été mauvaises pour moi, grande était ma +fatigue. Et puis, enfin, trop rigoureuse était la sanction donnée à la +discipline, pour ne pas relever l'attrait du fruit défendu. + +L'obscurité favorisa notre évasion. Il fallait gagner la ferme par de +petits sentiers courant à travers champs. Ils étaient coupés de larges +flaques d'eau, où je m'embourbais, tandis que mes compagnons filaient +beaucoup mieux dans un chemin qu'ils avaient pratiqué. Derrière nous, on +marchait. D'autres soldats allaient peut-être nous ravir nos places, à +moins que nous ne fussions poursuivis par la garde du camp. De toute +manière, il fallait se hâter, gagner de vitesse; mais des étangs, de +véritables lacs, succédaient aux premières flaques. A la fin, Gouzy, le +mieux enjambé de nous trois, cria victoire: à nous le prix de la course, +et nous fûmes aussitôt rassurés quant à la poursuite. La défaite +constatée, les pas découragés s'éloignèrent, faisant entendre par +intervalles le bruit flou de crapauds s'affalant dans l'eau. Les +malheureux vaincus pataugeaient toujours. + +Si notre escapade nous avait causé quelques remords, ils s'évaporèrent à +la chaleur de l'âtre de notre hôte. En notre honneur, il s'empressa +de jeter deux sarments dans sa large cheminée. Le bois sec pétillait +gaiement, et, dans la flamme agile, les brindilles se tordaient, +pareilles à des cornes de diablotins. Nos vêtements de gros drap tout +mouillés séchaient rapidement, et nous étions enveloppés chacun d'un +nuage, comme les dieux de la mythologie. Quoique moins olympien, le +spectacle qui s'offrait à nos yeux était charmant, dans sa simplicité. + +Sur des murs blanchis à la chaux et légèrement enfumés, deux gravures +religieuses pour tout ornement. Un sol de terre battue; des outils +de laboureur dans un coin; quatre chaises rustiques; un lourd bahut +reluisant; une table massive de bois blanc où transparaissait, comme une +neige impalpable, la fleur du savon dont elle devait être tous les jours +frottée; les provisions d'hiver suspendues dans des linges aux poutres +du plafond. + +Après nous avoir reçus et avoir activé le feu, le maître du logis, +paraissant un peu las de sa journée, s'était assis en face de sa jeune +femme, qui, près de la table où attendait un tricot tout hérissé de ses +aiguilles, allaitait un enfant, tandis qu'un bambin plus âgé jouait à +ses pieds avec des épis de maïs et nous examinait curieusement à la +dérobée. Les joyeuses lueurs du foyer faisaient pâlir la petite flamme +de la chandelle fumeuse, et illuminaient la scène entière. + +L'homme, dans la force de l'âge, le teint hâlé, l'air franc et bon, +reposait volontiers son regard sur la jeune mère, au visage régulier, +presque beau, agréable en tout cas dans le cadre de cheveux bruns lissés +en deux bandeaux qui s'échappaient d'un serre-tête blanc. Les traits +étaient fins, l'expression naïve, et, malgré cette naïveté, les quelques +mots qu'elle ajoutait aux propos de son mari, avec la même prononciation +parfaite, dénotaient un ferme bon sens. Ce tableau figurait à souhait la +paix bienfaisante et féconde. + +Combien de temps ces braves gens en jouiraient-ils? Au lieu de donner +une hospitalité volontaire, ne subiraient-ils pas bientôt, comme le +tiers de leurs semblables, l'occupation forcée d'un brutal ennemi? +L'éloignement de ce supplice, de cette honte, ne dépendrait-il pas +de notre conduite? Si vraiment l'immolation d'un des nôtres devait +enflammer les courages et communiquer aux faibles de la force, est-ce +que, devant les périls à enrayer, le sacrifice ne se légitimait pas? + +Nos vêtements ayant été assez séchés, il nous fallut remercier de son +aimable accueil la jeune femme que nous ne devions plus revoir. Son mari +nous conduisit dans un grenier bien clos, tout garni de paille fraîche +et de foin odorant. Là nous goûtâmes quelques heures d'un sommeil +réparateur, embelli de doux rêves. La victoire nous souriait; tous +nos frères étaient vengés, l'ennemi vaincu, refoulé, anéanti. Songes, +mensonges. Les nôtres, si séduisants qu'ils fussent, ne purent nous +détourner longtemps de la réalité. Bien avant le réveil, nous nous +glissions sous notre tente. Cela se fit sans encombre, Dieu merci! + +A sept heures, le café bu tout chaud, nous prenions, avec armes et +bagages, le chemin de la petite ville de Mer, située à une vingtaine +de kilomètres de notre camp, au nord-est de Blois. La brigade allait +s'incorporer au 17e corps d'armée. Elle était confiée à un ancien +colonel d'infanterie de marine, le général Charvet, du cadre auxiliaire. + + + + +EN CAMPAGNE + + +I + + +Vingt kilomètres à parcourir, c'est une petite étape. Le temps était +sombre, assez favorable pour la marche; mais le sol, détrempé par la +pluie de la veille, mollissait sous les pieds. Et puis, notre bagage +était au grand complet. Fourniment, vivres, cartouches, rien ne +manquait. La tente, humide encore, pesait fort. Quand, au bout d'une +heure, retentit de distance en distance, comme répercutée par un +interminable écho, la sonnerie de la halte, tous, et moi le premier, +nous poussâmes un long soupir de soulagement; mais il était à peine +exhalé, que les clairons, l'instant d'avant si charitables, nous +ordonnèrent cruellement de repartir. + +Grise et pénible journée, qui n'a rien laissé dans ma mémoire de +l'aspect du pays. Nous avions tout au plus parcouru le quart du chemin, +et il me semblait que j'étais déjà à bout de forces. Je ne voyais que +les deux pieds qui devant moi s'agitaient, fuyant alternativement les +miens. Mon regard, s'il s'élevait, ne dépassait pas la hauteur du +havresac qui sous mon nez se balançait comme un esquif, avec le fréquent +tressaut que lui imprimait un sec haussement d'épaules. Cet as de +carreau marchant, je le regardais, je le fixais désespérément, pour +subir son attraction magnétique, pour contre-balancer l'horrible poids +de celui qui me sollicitait en arrière, me tiraillait sous les bras, +m'écrasait les épaules, comme si, de minute en minute, il eût grossi et +se fût réellement appesanti. + +Avec une terreur qui croissait en proportion de l'affaiblissement de mon +corps, je me demandais si jamais j'arriverais au bout de l'étape. Or, +si à cette première épreuve j'étais vaincu, comment espérer fournir une +carrière plus longue? Ma bonne volonté, mon ardeur patriotique, tous mes +élans sincères allaient-ils donc être éteints, annihilés? Etait-il donc +inutile et vain d'avoir du coeur? Ne valait-il pas mieux posséder de +solides jarrets? + +A la dernière pause, j'eus l'imprudence de m'asseoir. Quand le clairon +sonna, mes jambes étaient rouillées, inertes. Je voulus me lever. +Impossible. Mon fardeau me clouait sur le tas de pierres où je m'étais +échoué, au bord de la route, et, plein de désespoir et de rage, je vis +défiler tout le 51e régiment qui suivait le 48e. Par un suprême effort, +je m'étais redressé pourtant; mais, loin de pouvoir regagner le terrain +perdu, je me voyais distancer toujours plus. Non seulement mes effets et +mon sac me pesaient, mais aussi mes galons: je m'en trouvais indigne, +j'en étais honteux. Volontiers je me les fusse arrachés, et je me +demandais avec inquiétude comment j'allais m'excuser auprès de mes +officiers d'être un traînard. + +La brigade s'était arrêtée au nord de la ville, le 48e à droite et le +51e à gauche de la voie ferrée qui monte vers Beaugency. La nuit tombait +quand je rejoignis ma compagnie; il avait fallu du temps pour assigner +à chacun sa place: les faisceaux étaient formés, les tentes à peine +dressées. Officiers et camarades ne remarquèrent pas mon retard ou +feignirent de ne s'en être pas aperçus. Impossible de me rappeler si la +soupe fut bonne, ni même si j'en mangeai. Me reposer, m'étendre, dormir, +voilà ce qu'il me fallait. N'importe où. Nécessaire est l'extrême +fatigue de la marche avec un chargement de bête de somme, pour vous +faire goûter les bienfaits du repos sous un illusoire abri et à même la +terre humide. + +Au redoublement de froid qui coïncide avec l'aube, je me réveillai +pourtant. Le besoin de secouer l'engourdissement du sommeil me poussa +à m'agiter hors de ma tente: je me trouvai si dispos, si alerte, que +j'espérai mieux résister à une seconde épreuve. Faible espoir, car j'eus +l'ennui de constater que, ressemblant aux héros par les mauvais côtés, +j'avais, comme Achille, le talon entamé. + +Par bonheur, nous ne devions pas quitter Mer tout de suite. Cette ville, +qui compte normalement 4 000 âmes, était alors entourée et farcie de 12 +000 hommes de troupes de toutes catégories et de toutes couleurs. +Avec nous, les chasseurs campaient alentour. Au centre de la cité, un +régiment de mobiles occupait la halle, qui offrait véritablement le +spectacle d'une ruche gigantesque. Des moblots y apparaissaient en +effet, non seulement fourmillant au ras du sol, mais encore allant +chercher le repos sur les piles de sacs qui attendaient l'ouverture du +marché. Dehors, sur la place, dans les rues, aux carrefours, partout +s'ébrouaient, piaffaient, ruaient, des chevaux au piquet, et +quelques-uns stationnaient tête basse, crinière tombante, leurs grands +yeux mornes. Le long des grandes voies, s'alignait le matériel de +l'artillerie. Canons à la longue gueule élevée, hardie, caissons +lugubres comme des cercueils, forges roulantes, fourgons, fourragères, +enfin le train de la 2e division du 17e corps d'armée. + +Sous l'impulsion du général Durrieu, un divisionnaire authentique, +graine d'épinards rare à ce moment-là , le corps d'armée s'agglomérait +graduellement, sans précipitation, sans hâte exagérée. Cette prudence +semblait s'imposer avec des formations improvisées, comptant--j'en +fournissais la preuve--des volontés meilleures que les jambes. + +A la tête de la 2e division était placé le général de brigade du Bois de +Jancigny, la veille colonel de gendarmerie. Bientôt un autre brigadier, +depuis lors célèbre, allait être désigné pour remplacer le baron +Durrieu, trop méthodique et trop lent au gré du ministre de la guerre. +Le 17e corps était offert par le télégraphe au général Gaston de Sonis, +pendant qu'il cherchait vainement à Châteaudun d'introuvables régiments +de cavalerie avec lesquels il brûlait de charger. + +Moi aussi, je profitai du trouble des temps pour avancer +vertigineusement en grade. Le haut galon de sergent-fourrier me fut +décerné à Mer. M. Eynard, promu lui-même capitaine, répondit à mes +remerciements en me promettant de me faire avoir sous peu, si je +continuais de bien servir, le grade de sergent-major. Comme je l'eusse +envié, le double galon, s'il avait dû me dispenser de porter mon sac! + +En tout cas, les paroles bienveillantes du capitaine justifiaient un peu +le dépit de Gouzy et de Nareval, qui perça malgré eux. Ils me boudèrent +pendant une heure et devinrent ensuite les meilleurs camarades du monde. +Quant à mon troisième rival, il ne daignait plus être jaloux de moi. +Villiot, simple sergent, était déjà désigné pour passer sous-lieutenant. +Pourquoi son compatriote n'obtiendrait-il pas la même faveur? En vérité, +le beau Laurier attendait l'épaulette, ni plus ni moins, et dans cette +attente il relevait un peu plus ses moustaches; il multipliait les +punitions, sans de bien graves motifs, pour se donner de l'importance! + +Harel, cela va sans dire, avait été consacré sergent-major, et, pour +compléter notre cadre, il nous fut donné un lieutenant. M. Barta, comme +M. Houssine, était sorti des rangs, mais depuis plus longtemps. Il avait +la mine d'un grognard qu'il était, ayant combattu en Crimée, en Italie, +et étant décoré de la médaille militaire. Forte moustache, longue +barbiche, grosse-voix. Au demeurant, le meilleur des hommes. Il eût été +parfait, sans son goût prononcé pour la dive bouteille; mais, à l'armée +de la Loire, il n'y avait guère à boire que de la neige fondue. M. +Barta nous apparut donc sous un jour excellent. Grâce à lui, la 6e du 3 +achevait d'être encadrée de manière à ne pas trop redouter l'épreuve du +feu. + +D'ailleurs le colonel Koch mettait à profit le dernier répit accordé par +le général en chef, pour faire manoeuvrer le régiment à travers champs. +J'eusse pris plaisir à cette préparation aux combats prochains; mais mon +quartier général était à la gare, où se poursuivaient d'interminables +distributions. Fastidieuses corvées. Tous les fourriers de la brigade +étant convoqués en même temps, il leur fallait assister à la pesée +successive, par les soins d'un sergent d'administration rarement bien +disposé, des lots de denrées revenant à chaque compagnie. L'opération, +quand il s'agissait des vivres de campagne, se renouvelait cinq fois. +Sucre, 36 pesées; café, 36 pesées; riz, de même; sel encore, haricots, +toujours 36. Le lendemain, distribution de viande fraîche ou de lard +salé, de pain ou de biscuit, pour recommencer ensuite. Ah! l'effrayant +tonneau des Danaïdes que le ventre d'une armée! + +Le 24 novembre, je ramenais de la gare mes hommes de corvée, moins +irrité encore d'une station de trois heures, qui nous avait fait rentrer +les jambes dans le corps, que du soupçon d'avoir été victime d'une +grossière erreur. Quelque raillerie qu'excitent les règlements +militaires, ils sont généralement bons, quand ils sont strictement +appliqués. Mais ils forment comme une chaîne: il ne faut pas qu'il +y manque un seul anneau. Nul ne doit se dérober tant soit peu à son +devoir, sous peine d'ouvrir toute grande la porte aux abus. L'intendance +avait trop à faire, en 1870, pour que les fonctionnaires ou que même +les officiers d'administration fussent présents partout: le soin des +distributions était forcément abandonné à des subalternes, recrues que, +en général, le désir d'éviter le feu, plus que la conscience du devoir +ou que les aptitudes professionnelles, avait poussées dans les services +auxiliaires. Il appartenait donc aux officiers chargés de la +conduite des fourriers d'être vigilants. Ce jour-là --il faut +l'avouer,--l'officier de service, un lieutenant du 51e, impatienté +d'attendre si longtemps, ne prêta aucune attention à la protestation que +je formulai. Pour ne pas perdre le temps, il fallut se contenter, de la +part du sergent qui nous servait, d'une démonstration embarrassée au +moyen de sa bascule. Cette sorte d'instrument est facile à fausser, et +j'étais parti convaincu que nous avions été trompés. + +Dominé par cette préoccupation, j'entrai dans une épicerie qui se +trouvait sur notre chemin. Vérification faite, mes soupçons se +changèrent en certitude. Ainsi, plusieurs milliers d'hommes allaient se +trouver privés de la nourriture d'un jour sur trois environ. Impossible +d'en douter, les soldats de corvée en étant témoins comme moi. + +En un temps où les vétilles étaient parmi nous punies de mort, je ne me +croyais pas en droit de taire la faute d'un homme qui, par calcul ou par +maladresse, allait en affamer des milliers au moment des rudes fatigues, +pendant les marches forcées. Il appartenait à mon capitaine, sur mon +rapport, de signaler la fraude ou l'erreur; mais il n'était pas au camp, +et, quelques minutes après, je n'avais plus le loisir de me plaindre +efficacement. + +Les clairons rappelaient, rappelaient au pas gymnastique. Dans la ville, +les vibrantes trompettes de l'artillerie répondaient à nos sonneries. +Puis il s'éleva au-dessus et autour de la ville un bruissement +intraduisible, fait de l'agitation des soldats, du froissement du pavé +par le fer des chevaux, du roulement des affûts et des avant-trains, +d'une longue clameur de commandements et d'un immense cliquetis d'armes. + +La ville de Mer, au bout d'une heure, dut sembler morne et vide à ses +habitants: notre division l'avait évacuée. Le général de Sonis, d'abord +suffoqué par un tel excès d'honneur, s'était cependant résigné, par +esprit de discipline, à accepter le commandement en chef du 17e corps +d'armée. Pour constituer solidement l'aile gauche de l'armée de la +Loire, il avait demandé la concentration immédiate de ses divisions +autour de lui, à Châteaudun, tandis que le 16e corps se maintenait au +centre, en avant de Coulmiers, sous les ordres du général Chanzy, dans +les positions conquises le 9 novembre, et que, plus à droite, le général +Martin des Pallières couvrait Orléans avec le 15e corps. + +Mer, où je devais bientôt revenir, non plus pédestrement, mais monté, je +n'ose pourtant dire sur un noble coursier, Mer, qu'une sinuosité de la +route nous avait permis de découvrir à distance sans détourner la tête, +s'était effacé dans la brume de cette triste journée d'automne. Le pays +était plat, sans horizon, sous un ciel terne, bas, qui semblait étouffer +la terre. Et ce qui assombrissait encore tout cela, c'était le souvenir +de ma première étape. Il me préoccupait fort. Il me préoccupait d'autant +plus qu'à chaque pas mon talon, mon talon d'Achille, me rappelait, par +une sensation de brûlure, ma vulnérabilité. + +Heureusement le départ avait été tardif: il n'y eut pas à fournir ce +jour-là une longue course. Au bout de trois lieues, ayant atteint à la +nuit le bourg de Lorges, nous établîmes nos bivouacs dans des champs que +bornait à notre gauche une large bande irrégulière, noire et confuse. + +Au jour, nous reconnûmes que nous étions campés près d'un grand bois, la +forêt de Marchenoir. Le café pris, on nous fit aligner à une portée de +fusil de la lisière: le 51e avait à nous rendre le funeste spectacle que +nous lui avions offert dans la forêt de Blois. Il y mit un peu moins +de cérémonie que nous. Ayant laissé les faisceaux auprès des derniers +fumerons de leurs bivouacs, les hommes de ce régiment vinrent se +ranger à nos côtés, les bras ballants, presque comme à la foire. Il ne +s'agissait, à vrai dire, que d'exécuter un simple soldat, lequel, chose +grave, avait refusé d'obéir à un caporal qui le commandait de corvée. + +Grand, fort, l'air décidé, cet homme fut conduit tout à l'entrée du +bois, sous l'escorte du peloton fatal. Il ne voulut pas se laisser +bander les yeux, ni s'agenouiller. En se plaçant lui-même bien en face +de ses compagnons armés, il nous parut, de loin, demander si la distance +était convenable. Il recula d'un pas, et, s'étant bien assujetti sur ses +jambes afin de montrer qu'il ne tremblait pas, il fit un mouvement de +tête qui fut le signal du feu. Le bruit de la décharge nous parvint +trois secondes après que nous avions vu ce brave s'affaisser, foudroyé. + +Il n'était plus temps de s'attarder en des formalités superflues: +grâce nous fut faite du défilé devant le corps sanglant. Le camp levé +aussitôt, la brigade se mit en marche par une des routes qui traversent +la forêt. La journée était belle, le ciel assez clair, sauf quelques +buées matinales qui s'évaporaient comme des farfadets à notre approche. +L'exécution sommaire nous avait un peu, malgré un commencement +d'habitude, figé le sang: l'exercice nous semblait une nécessité et +un bienfait. Le chemin prenait, entre la multitude d'arbres qui se +pressaient autour de nous, un caractère pittoresque, varié, car, au +coeur de la forêt, les feuilles n'étaient pas toutes tombées: il y avait +là comme un regain, exhalant un doux parfum automnal. La fatigue se +faisait à peine sentir; l'étape eût été vite parcourue; mais, pour la +défense de la patrie, le génie civil s'était exercé en ces parages dans +le secret des bois: il contribua à modérer notre allure. + +La tête de la colonne s'arrêta à un carrefour devant une tranchée +à épaulement, obstacle qui déjà immobilisait une batterie de notre +division arrivée par une autre route. Les artilleurs travaillaient +activement à rétablir la voie; mais, après une pause, nous n'attendîmes +pas l'achèvement de leur rude besogne. Bravant l'enchevêtrement +des racines d'arbres, des fougères et la fouettée des branches +successivement tendues par les fusils, l'infanterie tourna les +obstacles, en coupant à travers les taillis. Peu après, la fin de la +forêt s'annonça par une perspective romantique, dont l'image, quoique +vaporeuse, vague, est cependant fixée, indélébilement, je ne sais +pourquoi, dans ma mémoire, avec la grâce indéfinissable d'un beau rêve. +Au bout de l'avenue qui filait toute droite, au milieu des arbres +dénudés, se dressait, sur un coteau, dans la lumière plus vive de la +plaine, un castel à tourelles. + +La grande halte eut lieu au delà de ce site charmant. Les fourriers, +condamnés à écourter leur repos, durent presque aussitôt prendre les +devants, pour aller, sous la conduite d'un adjudant-major, reconnaître +l'emplacement des prochains bivouacs. Un peloton complétait cette +avant-garde, dont l'allure devait se maintenir assez vive. + +Vers quatre heures, un grondement lointain de tonnerre vint frapper +nos oreilles. Il n'y avait point d'électricité dans le ciel, l'orage +sévissait sur la terre. C'était le bruit de la canonnade. Enfin! + +Faible encore, bien faible, très éloigné, mais nettement perceptible, ce +premier écho de la bataille nous insuffla comme une vie nouvelle. Pour +ma part, je ne sentais plus le poids de mon sac; le fusil me semblait +aussi léger qu'une canne de jonc; j'oubliai même la cuisante douleur de +mon malheureux talon; je me trouvais aussi alerte et dispos qu'aux jours +où je m'exerçais chez Léotard, et, la nuit, dans la prairie des Filtres +de Toulouse. Qu'importaient à présent les fatigues et les souffrances: +le danger était proche, donc nous allions être utiles, devenir bons à +quelque chose. Les forces nous étaient revenues pour doubler l'étape, +s'il l'avait fallu, et, vraiment, nous espérâmes que l'ordre en +serait donné. Non, nécessité fut de se reposer pour arriver en vue de +Châteaudun le lendemain à pareille heure. + +La dernière étape avait été pénible, à travers un pays déjà violé par +les envahisseurs. Habitations désertes, tout le long de la route. +Grilles de parcs brisées, murs crénelés ou rongés de brèches. Les +arbres, fauchés par les obus, montraient leurs moignons à cassures +fraîches. De loin en loin, une carcasse de cheval fourmillante de taches +noires,--des corbeaux dont le vol sinistre animait seul le paysage que +la pluie rayait de ses lignes obliques. + +Sur ce fond sombre, la ville de Châteaudun nous apparut tout d'un +coup--un repli de terrain franchi--à deux kilomètres environ. Bâtie sur +un coteau, elle produit un grand effet, avec la haute silhouette du +château de Dunois qui domine ses maisons étagées. Après quelques nuits +de bivouac il nous semblait déjà que nous étions condamnés aux steppes +éternelles. Aussi la vue de cette cité nous surprit-elle et nous +réjouit-elle, malgré l'inclémence du temps: nous avions hâte, une hâte +enfantine, de heurter de nos pieds endoloris le pavé de ses rues. Il +fallut cependant modérer notre impatience et lui voir prendre un autre +cours. + +En franchissant le coteau d'où nous avions pu découvrir la ville, nous +avions entendu subitement, clair et intense, le bruit de la canonnade +qui jusque-là avait grondé sourdement, confusément. L'action paraissait +se livrer à quelques kilomètres. Les clairons sonnèrent la halte d'un +bout à l'autre de la longue colonne, et les estafettes coururent bride +abattue vers la ville pour savoir s'il fallait y entrer, ou bien marcher +au canon. Dans la direction du nord-ouest, semblait-il. + +Les officiers ayant visité les armes, les hommes jonchèrent aussitôt +la route des petites croix blanches dont sont formés les étuis de +cartouches. Cela témoignait d'une belle ardeur, et surtout d'une grande +inexpérience, car il suffit de trois secondes pour rompre ces boîtes de +carton, et il nous eût fallu de longues heures pour joindre l'ennemi. + +C'est à Yèvres et à Brou que le canon tonnait ce jour-là , à plusieurs +lieues de Châteaudun. Pour détourner les Prussiens d'une marche sur +Vendôme signalée par le ministre de la guerre, le général de Sonis +s'était porté en avant dès le matin, avec quelques batteries et les +fantassins du général Deflandre qu'il avait fait trotter comme des +chevaux arabes. Notre appui, qui aurait été tardif, n'était pas +nécessaire; la colonne expéditionnaire devait sans désemparer rentrer +après l'affaire dans ses bivouacs de Marboué, sous Châteaudun. L'ordre +ne tarda donc pas à nous arriver d'aller occuper dans la ville haute les +emplacements abandonnés par des francs-tireurs et des mobiles, qu'un +train emporta devant nous vers Vendôme. A leur rapide passage, nous les +saluâmes chaleureusement, croyant qu'ils allaient au feu. + + + +II + + +Dans la ville basse que baignent les eaux du Loir, la vie régnait à peu +près comme aux jours paisibles, bien que plus d'une toiture montrât un +trou béant percé par les projectiles allemands; mais, sur la crête du +coteau, où naguère se trouvaient des quartiers opulents, il restait à +peine quelques habitations debout, au milieu d'affreuses ruines. +Les rues étaient pour la plupart impraticables. Dans quelques-unes, +l'incendie avait tout dévoré. Les murailles seules subsistaient, +mouchetées de balles et fendues par les obus. Les matériaux noircis +et calcinés comblaient l'intérieur des maisons, débordant sur la voie +publique par les fenêtres du rez-de-chaussée, qu'ils obstruaient, et +dont les ferrures hérissées semblaient avoir été tordues par des mains +de géant. + +Peu d'habitants erraient parmi ce théâtre de désolation. Ceux-là +s'obstinaient pourtant à rôder autour des décombres où gisaient encore +les victimes qui avaient été surprises et étouffées dans les caves. + +Comme insensible à tout, une armée campait là , abritant ses tentes +contre les murs demeurés debout, formant ses fourneaux avec les briques +écroulées, se chauffant des débris de bois non consumé. Dans la pénombre +du crépuscule, les feux pétillants des bivouacs rendaient aux ruines les +teintes rougeâtres de l'incendie, et, la nuit venue, leur donnèrent un +aspect fantastique. Et des canons roulaient avec fracas dans les rues le +moins obstruées, où piétinait un régiment de cuirassiers attendant la +sonnerie du boute-selle. Parmi les spectres que figuraient, dans leurs +longs manteaux blancs, ces hommes de haute stature, grandis par le +casque cerclé de peau sombre, les estafettes galopaient en divers sens, +au bruit continu de la canonnade qui grondait comme le tonnerre d'une +nouvelle invasion. + +Ce spectacle, sans nous surprendre après l'héroïque défense de la fière +cité, nous navrait profondément, tandis que, lentement, nous nous +dirigions vers l'avenue de la Gare où nous devions camper. Un brusque +arrêt se produisit, sans que les clairons eussent sonné la halte, et, +successivement, les files se serrèrent un peu. Toutes les têtes se +retournaient l'une après l'autre. Au milieu d'un silence recueilli, nous +entendîmes, avant de rien voir, le pas d'un peloton qui arrivait en +sens inverse. Il escortait des prisonniers prussiens en tête desquels +marchaient deux athlètes, aux épaules larges, aux bras puissants, +que dessinait une casaque blanche. Ils avaient la chevelure courte, +roussâtre, et la tête vraiment carrée dans leur toque, blanche aussi, +sauf le bandeau qui était du même drap bleu que le pantalon. Ils +passèrent, lourdement, leur nez épaté bien en l'air, suivant ainsi la +direction de leurs regards qui de la sorte évitaient les nôtres. + +Nous fûmes enfin autorisés à dresser la tente sur un boulevard qui +aboutit à la gare. Pour ma part, j'aspirais ardemment au repos. Certes +j'avais, depuis Mer, suivi le régiment à mon rang de bataille, mais non +sans effort. La marche avait aggravé la blessure qui me déchirait le +pied, et je me sentais frissonner de fièvre. Or il me fallut aller +chercher du pain à la gare et l'attendre pendant deux heures. A mon +retour, mes camarades avaient mangé leur soupe, mais le brave Villiot +m'avait réservé une gamelle de bouillon, qui mijotait près du feu. Rien +ne pouvait m'être meilleur. Cela me réchauffa, et, notre tente étant +garnie d'excellente paille, je comptais sur un bon somme pour me +rétablir tout à fait. + +Avec le sac comme oreiller, la terre est proche; les moindres bruits +parviennent vite à l'oreille. A peine dormions-nous, que le galop d'un +cheval résonna sur le pavé; il allait vers la tente du colonel. Funeste +avertissement. Quelques instants après, tente à bas, sac au dos et +en marche. En contremarche, plutôt. Au bout d'une heure de promenade +pénible dans les décombres, nous nous retrouvâmes sur notre premier +emplacement. Il pleuvait, par surcroît. Nos paillasses, en partie +dispersées, étaient toutes trempées. Il fallut néanmoins s'en contenter. +Mauvaise nuit pour un fiévreux. + +La journée suivante se passa au bivouac, sur le qui-vive. Les sacs, +bouclés dès le matin, gisaient en tas près des faisceaux. Tous les +chevaux étaient sellés, les pièces attelées. Au premier coup de clairon, +le corps d'armée pouvait s'ébranler tout entier. Une batterie pourtant +était en position vers l'est. Quelques hommes, au risque de se rompre +les os, s'étaient hissés au faîte des ruines de la dernière maison +brûlée. De cet observatoire branlant, ils découvraient la campagne +jusqu'à la ligne de l'horizon perdue dans la brume; ils crurent +distinguer des reconnaissances de uhlans. Le canon cependant grondait +sur un autre point. Par deux fois, on prit les armes: fausses alertes. +Allions-nous attendre l'ennemi? courir à sa rencontre, ou le fuir? + +En vérité, personne ne le savait. Le général de Sonis, fier d'avoir la +veille délogé les Prussiens du camp de Brou, ne pouvait pas exiger tous +les jours les fatigues qu'il avait imposées à la division Deflandre. +Près de cinquante kilomètres en vingt-quatre heures, sans sac il est +vrai, avec un combat pour reprendre haleine, le Cid n'eût guère fait +plus; mais le 17e corps n'était pas composé exclusivement de héros +pareils et les Prussiens valaient bien les Maures. Quoi qu'il en +soit, notre chef, tout en jugeant nos positions de défense peu sûres, +n'envisageait pas sans révolte l'idée de reculer, au lendemain d'un +succès qui en revanche devait provoquer, pour une contre-attaque +sérieuse, la concentration de plusieurs corps ennemis. + +Tandis que le général balançait comme un héros de tragédie, +entouré--ainsi que d'un choeur antique de confidents--de tous ses +lieutenants et chefs de corps, le ministre de la guerre et le commandant +en chef s'effrayaient d'une telle ardeur chevaleresque. Après avoir +renoncé à stimuler le zèle du général Durrieu, ils s'efforçaient de +modérer l'activité de son successeur, lui télégraphiant à toute heure +d'être prudent. Ils jugèrent à la fin nécessaire de lui ordonner de +se replier, de manière à s'assurer au besoin le soutien des autres +fractions de l'armée de la Loire. + +Pendant que se donnaient cours ces agitations supérieures, les fourriers +du 48e avaient été appelés à la gare pour renouveler prosaïquement les +vivres épuisés. Toujours le dernier servi, je revenais avec mes hommes +chargés de viande, de café, de riz et de biscuit; mais le régiment avait +décampé. Étaient restés là , par ordre, pour garder nos bagages et nos +armes, le caporal Dariès et le sergent Nareval. + +A cette vue, affaibli sans doute par quarante-huit heures de fièvre, +j'eus un accès de découragement. Partir, c'était facile à dire! mais +est-ce que je pouvais imposer à huit hommes de traîner comme des bêtes +de somme les vivres de leurs deux cents camarades? Est-ce que j'avais le +droit d'abandonner ces vivres, la nourriture de quatre jours? Mon tour +était donc venu d'osciller comme un pendule, entre des partis qui me +paraissaient également impraticables. C'est le bon côté de la guerre +d'exiger de l'initiative des plus humbles comme des plus glorieux et +d'accroître ainsi la valeur personnelle de chacun; mais c'est un vilain +penchant de la nature humaine de toujours accuser autrui.--Pourquoi +cette retraite précipitée? A quoi bon nous avoir fait venir, pour nous +emmener aussitôt? + +Grâce à Dieu, cette révolte intime ne dura pas. Près de nous stationnait +une charrette de réquisition, dont le conducteur, un paysan à l'air +ahuri, semblait attendre des ordres. Ces ordres,--me ressaisissant +aussitôt,--je les lui donnai. Il déchargea mes hommes de toutes nos +denrées. Je ne gardai de ma corvée que deux soldats, et avec Nareval et +Dariès nous escortâmes le véhicule que la Providence m'avait si fort à +propos envoyé. + +Il suivait, cahin-caha, le flot de l'armée qui dévalait vers les +ponts du Loir et s'écoulait dans la plaine que nous avions parcourue +l'avant-veille. Moi aussi, je cahotais, n'étant point guéri. Mon pied me +faisait toujours souffrir, et à tout moment je frissonnais sans avoir +froid. + +Jusqu'à la nuit pourtant, le trajet se fit sans encombre et sans +incident. Mais les longs convois de l'administration ne tardèrent pas +à barrer la route. Chariots de vivres, grandes fourragères, voitures +d'ambulances, se heurtaient, sans hâte. L'artillerie exigeant qu'on +lui cédât le pas, c'était le commencement du chaos, que les ténèbres +allaient achever. L'infanterie s'infiltrait entre les roues et courait à +travers champs, pendant que ma charrette était empêchée d'avancer; nous +risquions d'être fortement distancés et de perdre la piste du régiment. + +Pour moi, mon état de faiblesse m'enlevait toute idée, je l'avoue, toute +énergie. Ne pas abandonner les vivres dont la compagnie aurait besoin le +lendemain, telle était ma seule préoccupation, ma seule pensée, et je +restais en conséquence auprès de mon convoyeur sans espérer pouvoir le +suivre longtemps. Or un lieutenant de mon bataillon se trouvait là , +retardé par une entorse: nous ayant reconnus, il monta sur la charrette, +et, sourd aux protestations du conducteur, nous engagea dans un chemin +de traverse. + +La nuit était venue, profonde, sans une étoile au ciel. Impossible de +distinguer un homme à dix pas. La pluie de la nuit précédente avait +détrempé le sol. Roues, essieu, toute la voiture gémissait, craquait, +comme un vaisseau dans la tempête. Le cheval hennissait de douleur, +en donnant de furieux coups de collier, sous la pointe de la canne du +lieutenant. Mais la pauvre bête souffrait moins que son maître: la +guidant de son mieux par le licou, il ne cessait de pousser, lui aussi, +de sourds gémissements. + +Pourtant nous rejoignîmes la grande route sans avarie apparente, le +cheval marchant encore, l'homme se désolant toujours. Quelques traînards +nous affirmèrent d'ailleurs que nous suivions de près le régiment, ce +qui nous encouragea un peu; mais quand donc nous arrêterions-nous? + +Toujours, toujours, les vagues silhouettes fuyaient au loin devant nous, +comme nos propres ombres, sans pouvoir jamais être atteintes. Le bruit +de notre marche effrénée, fantastique, troublait d'heure en heure le +repos d'un village silencieux. Les fenêtres s'entr'ouvraient prudemment, +puis des formes blanchâtres se penchaient au dehors, demandant quelques +renseignements à voix basse. A quoi, par dépit et par honte, nous ne +répondions qu'en haussant les épaules. + +Nareval, faisant son métier en conscience, se multipliait pour stimuler +les retardataires. Et moi, à côté de la voiture, je marchais en titubant +de fièvre, soutenu par le caporal Dariès. Il ne me quittait pas, +persuadé que je serais tombé sans son appui. Lui-même avait besoin de +toutes ses forces et je lui disais de m'abandonner, mais de veiller à ma +place sur les vivres. + +J'étais résigné à me coucher dans le fossé qui bordait la route, +lorsqu'un capitaine d'état-major passa près de nous: «Lieutenant, dit-il +à notre officier, surveillez vos hommes. Nous sommes talonnés; pas de +traînards: ils seraient pris.» + +Quoi! être ramassé par l'ennemi comme un vagabond par des gendarmes, +est-ce que telle devait être ma destinée militaire? Sans doute, libre +à moi de vendre ma vie; mais aurais-je assez de vigueur pour la vendre +cher? Non, non; pour mourir dignement, utilement, il fallait être à un +poste de combat, et il nous était pour le moment interdit de lutter. Le +devoir, c'était de fuir, se sauver. En avais-je la force? + +Le lieutenant descendit un instant de son siège pour seconder Nareval. +Vite, j'en profitai pour me glisser sous la bâche dans un si étroit +espace que je n'aurais pas pu m'y retourner. Peu m'importait, j'étais +couché sur un lit de foin sec. Un délicieux bien-être m'envahit dès que +je sentis repartir la voiture. Bercé par le mouvement de la marche, +j'oubliai tout, Châteaudun détruit, la honte de la retraite, les menaces +d'être fait prisonnier: je m'endormis, et il faisait grand jour quand je +rouvris les yeux. Frais, dispos, la fièvre éteinte, le talon cicatrisé, +j'étais sauvé, guéri, et désormais à l'épreuve. Sans les attentions de +Dariès, sans la charrette providentielle du convoyeur, Dieu sait ce +qu'il fût advenu de moi, dans cette vertigineuse retraite de Châteaudun +dont la précipitation n'était peut-être pas absolument justifiée? Mais +un pur sang emballé--et tel était notre fougueux général--mesure-t-il +l'espace qu'il dévore? + +Vers sept heures il y eut une halte, le temps de préparer le café. Aussi +le capitaine Eynard me fit-il réclamer des provisions par un caporal. +Pour protéger la retraite, nous dit ce dernier, la compagnie avait +été déployée en tirailleurs pendant la nuit, nouvelle qui fit bondir +Nareval. Il se calma en apprenant que l'ennemi, si c'était lui, avait +seulement révélé sa présence par d'inoffensifs coups de sifflet. Au bout +d'une heure de repos, la colonne reprit sa route, encore. + +Personnellement, après un bon somme, je n'avais pas grand mérite à +marcher d'un pas allègre; mais, autour de moi, tout le monde était +fourbu, rendu, et, dans cet état de lassitude extrême, chacun songeait +à sa propre souffrance, sans qu'il lui restât de pitié pour les autres. +Notre convoyeur fut un peu victime de cet égoïsme féroce. + +Grand, l'air benêt, sous son vieux chapeau de feutre aux bords moins +larges que ses oreilles en contrevents, dans sa blouse bleu pâle à +piqûres blanches qui lui couvrait à peine les hanches, il prêtait +naturellement à la raillerie; sa mine effarée, quand il entendit parler +de l'approche des Prussiens, provoqua un franc rire. Cependant il y +avait quelque chose de touchant dans son désespoir. Peut-être avait-il +peur pour sa propre personne; mais, à coup sûr, il souffrait davantage à +cause de son cheval. La pauvre bête, n'en pouvant plus, devait continuer +à traîner son lourd fardeau. Le maître la caressait, la flattait comme +il eût fait à un enfant, toutes les fois qu'un coup lui était administré +par l'un ou par l'autre. Or bientôt un second officier vint accroître la +charge du bidet, qui n'en reçut que plus de horions. Affolé, le paysan +supplia le nouveau venu et l'autre officier d'avoir pitié d'eux. Ce +fut en vain. Alors, pour ne pas voir mourir son serviteur, le maître +s'éloigna, disparut. Force me fut de prendre la conduite de l'équipage +jusqu'au soir. + +A la tombée de la nuit, nous découvrîmes de loin la masse sombre de +la forêt de Marchenoir, et, sur la lisière, les lignes des prismes +blanchâtres des petites tentes. Les bivouacs fumaient et flambaient. Le +terme de la retraite était atteint, Dieu merci. Le régiment campait à +Saint-Laurent-des-Bois. Nareval, Dariès et moi, nous fîmes avec notre +char une entrée triomphale. Les applaudissements ne nous manquèrent pas, +car nous apportions des vivres bien nécessaires après un si long jeûne. + +Ma charrette menaçait par exemple de m'embarrasser autant qu'elle +m'avait été utile. Mais son propriétaire n'avait pu se résigner à la +perdre tout à fait de vue; il sut en tout cas nous retrouver, quoiqu'il +feignît de n'avoir plus sa tête. Feinte ou réalité, il se livra à de +telles extravagances, qu'après lui avoir fait partager notre soupe, nous +nous empressâmes de lui rendre sa liberté. Du même coup il recouvra son +calme et son air primitif de placide ahurissement. + + + +III + + +«Votre retraite de Châteaudun sur Écoman s'est faite avec un peu trop de +précipitation», écrivait au général de Sonis le commandant en chef, qui +ajoutait paternellement: «Ne vous inquiétez pas de cet insuccès et n'en +prenez aucun tourment». Il était donc avéré que, sans avoir le droit de +s'endormir sur ses lauriers, le 17e corps avait besoin de se refaire de +ses stériles efforts. Il lui fut accordé deux jours de repos, que chacun +employa à réparer le désordre de sa toilette, ou, tout au moins, à faire +sa toilette. Coquetterie à part, c'était un soin légitime, nécessaire, +que le froid qui commençait à sévir ne facilitait point. + +Curieux spectacle que celui de ces hommes livrés aux occupations +minutieuses et variées du ménage. Les uns lavaient leur linge dans un +ruisseau dont il avait fallu casser la glace; d'autres le roussissaient +aux feux du bivouac, sans parvenir à le faire sécher. Beaucoup +rajustaient les sous-pieds de leurs guêtres ou recousaient des boutons, +tandis que j'avais à réparer un désastre. Riche tout juste d'un écheveau +de fil blanc très grossier, je l'étendis de mon mieux le long de mon +vêtement rouge, en impertinents zigzags. + +Il nous restait d'ailleurs du temps pour voisiner. A cent pas de nous +se trouvait le parc d'artillerie, où quelques mitrailleuses excitèrent +notre curiosité. Longs cylindres munis de manivelles, qui éveillaient +l'idée d'orgues de Barbarie à musique infernale ou de moulins à chair +humaine. + +Le général de Sonis avait placé ses batteries de réserve sous la +garde d'une légion bretonne et vendéenne, composée des mobiles des +Côtes-du-Nord et des volontaires de l'Ouest. Ces volontaires étaient au +moins aussi curieux pour nous que les mitrailleuses, comme tout ce dont +on a beaucoup entendu parler sans l'avoir vu. Leur costume était en +somme terne et disparate. Veste courte et pantalon bouffant, avec un +képi à la française, le tout gris de fer soutaché de rouge. L'oeil +est tellement habitué à voir la chéchia ou le turban accompagner les +culottes turques, qu'à première vue le bonnet militaire à visière +choquait chez les zouaves de Charette. Peu importe l'habit, du reste. A +la défense d'Orléans, ils s'étaient déjà signalés: l'honneur du combat +de Brou leur revenait en partie, et ils étaient à la veille de créer +leur belle légende, héroïque et sanglante. Ils ne connurent point +cependant la rigueur des cours martiales, bien que tous n'eussent pas +leur nom inscrit sur l'_Armorial de France_ et ne fussent point soutenus +par les plus nobles sentiments. + +Deux d'entre eux, au contraire,--des roturiers évidemment,--méritèrent +une observation d'un officier, qui était un parfait gentilhomme, de mine +et de coeur, allant au feu en gants de soirée et en bottes vernies. +Cette recherche, loin d'être étudiée, était le témoignage, poussé à +l'excès, du respect de soi-même et la manifestation naturelle d'une +grande pureté d'âme. Il n'avait pas un blason trompeur: _D'azur à une +fleur de lis au naturel, au chef d'hermine._ + +Or les deux zouaves qu'il avait pris en faute lui répliquèrent à la +muette, par un geste peu respectueux. Si la scène n'avait eu aucun +témoin, elle se fût sans doute terminée là , le capitaine ne pouvant que +reculer devant la honte de motiver sa punition en termes précis; mais +quelques officiers et sous-officiers, d'autres zouaves étaient présents: +l'écho du scandale parvint vite aux oreilles du colonel. + +Avec la décision qui le caractérise, M. de Charette ordonna à son +officier d'habillement de se procurer, dans le village, deux vêtements +complets de paysan. Pantalons de bure, blouses, bonnets de laine et +sabots. Sur-le-champ les délinquants durent troquer leur uniforme contre +un accoutrement rappelant par la coiffure celui des forçats. Ordre est +donné au régiment de s'assembler et de former le cercle. Au centre se +trouvent le colonel et le capitaine offensé, devant les deux hommes +désormais indignes de figurer dans la noble légion. + +Pour solenniser l'exécution des brebis galeuses, le colonel de Charette +tient à prononcer un discours qui leur grave la honte dans le coeur et y +sème le remords. Il commence d'un ton sincèrement indigné; mais, autant +il excelle dans la brève éloquence du champ de bataille, qui, par un +mot, par un geste coupant la mitraille, enlève les hommes, autant il est +réfractaire à la rhétorique oiseuse qui arrondit et enchaîne élégamment +et savamment les périodes. Au milieu d'une phrase un peu laborieuse, +l'un des condamnés, peut-être pour se donner une contenance, laisse +errer, à l'ombre de son bonnet, sur ses lèvres, un imperceptible +sourire. Pas si imperceptible qu'il échappe au colonel. + +Tant pis, ou tant mieux: la phrase ne sera jamais finie. Le colonel de +Charette, d'un air à faire reculer Garibaldi, c'est-à -dire avec un calme +imperturbable, en caressant doucement sa longue barbiche, s'avance +vers l'impertinent et lui ordonne de faire demi-tour. Sans s'expliquer +d'abord vers quel but tend le commandement, mais n'en augurant rien de +bon, le zouave l'exécute avec tremblement. Aussitôt la botte du colonel +s'élève, sa jambe se replie, puis s'allonge comme un ressort puissant. +Littéralement soulevé de terre, le malheureux zouave est projeté à +quatre pas en avant, sur ses pieds qui marchent, qui trottent, qui +galopent. Le cercle, devant lui, s'est ouvert, d'instinct, et derrière +lui court son compagnon; il court aussi vite que les sabots le lui +permettent. Oncques le régiment n'entendit parler d'eux et, depuis lors, +nul ne manqua tant soit peu d'égards envers le correct capitaine. + +Se reposer, bon, tant que c'était indispensable; mais nous n'étions pas +à Capoue et n'avions pas le loisir de nous y rendre; nous rougissions de +la reculade de Châteaudun, ordonnée sans que notre courage eût été mis +à l'épreuve, et nous avions hâte de regagner le terrain perdu. L'ordre +parti le 29 novembre du grand quartier général de Saint-Jean-la-Ruelle +fut donc bien accueilli. «Que vos troupes, avait écrit le général +d'Aurelle au général de Sonis, se mettent demain en marche, pour se +diriger sur Coulmiers.... Le canon vous servira de guide.» + +De son côté, le général Chanzy, dont nous devions seconder les +efforts, avait pris soin d'envoyer un de ses aides de camp à +Saint-Laurent-des-Bois pour conférer avec notre commandant en chef. +Escorté seulement de deux cavaliers, cet officier, après une chevauchée +nocturne en plein champ et à travers bois, parvint à Saint-Laurent avant +l'aube. Le général de Sonis était installé dans une bicoque du village; +il déjeunait avec ses officiers d'ordonnance, en toute simplicité, +paraît-il, quand le nouveau venu arriva jusqu'à lui. L'officier du 16e +corps lui exposa l'intérêt qu'il y avait à faire concourir le 17e à +l'action qui allait s'engager pour rouvrir la route de Paris. Quoiqu'il +parût très fatigué, le général de Sonis se réjouit d'avoir enfin à agir. +Ses traits fins s'animèrent au récit qu'il fit de son exploit de Brou, +et il déclara que ses troupes, qu'il avait su si rondement mener, +sauraient marcher de nouveau. + +En effet, le 30 novembre, le 17e corps rompit au petit jour. Il s'avança +méthodiquement en trois colonnes par des routes parallèles à peine +distantes d'un kilomètre les unes des autres. L'artillerie et les +convois tenaient la chaussée, l'infanterie escortant à travers champs. +De forts pelotons de cavaliers éclairaient notre marche. Ils formaient +sur nos flancs comme un chapelet: suivant les accidents du terrain, ce +long cordon humain s'étirait plus ou moins, espaçant ou rapprochant tour +à tour, sur la ligne brumeuse de l'horizon, les silhouettes qui souvent +se dressaient sur les étriers, la tête en éveil bien dégagée de +l'immense manteau étendu du col de l'homme jusqu'à la croupe du cheval. +Un instant, ce rideau de vedettes s'élargit démesurément, s'éloigna +presque à perte de vue. Il se resserra ensuite au petit trot, ayant fait +reculer et s'évanouir quelques ombres rapides qui avaient été entrevues +à trois kilomètres. + +Tout cela donnait de la solennité et du piquant à notre marche, +d'ailleurs bien ordonnée et bien exécutée. Il eût été seulement +désirable de découvrir à cette scène un décor plus riant, sous une +température plus clémente. Comme toujours, la brume ternissait le +paysage et le froid sévissait avec rigueur. Une bise glaciale cinglait +le visage, pinçait les oreilles: les mains se crispaient sur l'acier des +armes. Quelques hommes roulèrent leur mouchoir autour de la tête, les +bouts noués au-dessus de la visière du képi; d'autres, hardiment, en +rabattirent la doublure de cuir sur le front et sur les oreilles. Tous, +nous enfouissions une main dans une poche et l'autre sous le plastron de +la capote, en marchant l'arme au bras. + +Armée de manchots, semblait-il au premier abord; mais l'allure était +bonne, vive et décidée. Il n'y avait pour nous stimuler ni roulements de +tambours, ni sonneries de clairons; mais le canon nous marquait le pas, +nous guidait, nous attirait. Voilà le meilleur métronome du soldat. +Au surplus, le nom de Coulmiers, seul nom de victoire qui eût depuis +longtemps retenti, enflammait un peu notre imagination. Coulmiers était, +non le terme, mais l'orientation de notre étape. Bon augure. Le pas, sur +les sillons figés, était ferme et relevé. Il ne venait même pas à l'idée +que nous pussions nous lasser d'avancer sur un sol pourtant si peu +propice. + +Certes je n'entends pas nier en notre honneur l'émotion des combattants. +Les plus braves éprouvent au feu une impression combinée de sentiment et +de sensation, que le courage enseigne à dominer sans pouvoir toujours +l'étouffer: mais, à distance, la rumeur de la bataille électrise tout le +monde. En songeant aux coups que chaque décharge porte dans les rangs +des siens, on souhaite d'accourir: une généreuse impatience vous anime +et vous pousse. L'ouragan meurtrier ne mugit pas encore à vos oreilles, +le frisson de la mort qui passe au-dessus de vos têtes est loin; +l'horreur du carnage ne vous blesse point les yeux; il n'y a +véritablement que des héros qui vont au secours de leurs frères. + +Tandis que chacun se félicitait en son for intérieur de puiser une +vigueur nécessaire dans l'idée du devoir, le bruit d'une cavalcade +résonna sur la terre gelée. L'état-major s'avançait derrière nous. Tous +les officiers étaient enveloppés d'épaisses pelisses, aux fourrures +sombres, d'où les têtes émergeaient à peine. Les képis eux-mêmes ne +permettaient guère de distinguer les grades, car les promotions avaient +été trop rapides pour laisser aux généraux le loisir de troquer leurs +anciens galons contre les lourdes broderies d'or. + +Cependant le général de Sonis se faisait remarquer par l'avance qu'il +prenait sur le groupe nombreux, non pour indiquer sa suprématie, mais +par l'élan naturel d'un hardi cavalier. Rapidement ils nous atteignent, +et nous dépassent. Nos regards suivent de loin l'escorte, papillotement +de grosses taches blanches et rouges. Manteaux des chasseurs, manteaux +des spahis. Le goum fuit. A la suite des képis galonnés et luisants, il +s'engouffre dans la rue d'un village, et, jusqu'au dernier cavalier, +disparaît. Telle fut l'unique et courte vision que nous eûmes de notre +chef suprême. + + +IV + + +Ce village était un gros bourg, Ouzouer-le-Marché. Tout pavoisé, pavoisé +comme il ne l'avait jamais été et comme il faut espérer qu'il ne le sera +plus. Sous ses rustiques toitures, il abritait de nombreux blessés qui, +à l'ombre flottante du drapeau international de Genève, luttaient depuis +vingt jours contre la mort. + +A notre tour, nous nous engageâmes dans la rue principale. Sur le seuil +de l'une des maisons hospitalières, un officier à visage blême s'avança, +soutenu par une soeur de charité. Un temps d'arrêt s'était produit, il +voulut nous adresser quelques mots. Émotion ou faiblesse, il lui fut +impossible de se faire entendre. La colonne déjà se remettait en marche. +Alors, de sa main décharnée, il nous fit un geste d'encouragement, +qui était bien plutôt un signe d'adieu. Plusieurs rideaux blancs se +soulevèrent à notre passage, laissant apparaître des visages pâles et +des mains osseuses, jaunes, pareilles à celles de l'officier blessé. +Il semblait qu'Ouzouer fût un bourg hanté, exclusivement peuplé de +squelettes, les nobles revenants de Coulmiers. + +A peine avions-nous franchi les dernières maisons, que les clairons +sonnèrent la halte. La canonnade était devenue plus retentissante et +plus claire. Elle venait du nord-ouest, tandis que nous devions nous +porter à l'est. Mais il fallait avant tout marcher au canon. Un +double cordon de cavaliers et de fantassins se déploya aussitôt pour +reconnaître la campagne. L'artillerie s'achemina vers le point culminant +de la route de Charsonville, et l'infanterie se rangea en bataille +au milieu des champs. Le canon tonnait toujours, et quelques masses +sombres, encore indistinctes, apparaissaient au loin. Le général Charvet +étant venu prendre place près de nous, l'ordre fut donné d'avancer et de +faire bonne contenance. + +L'idée du combat, qui nous animait et nous surexcitait depuis le matin, +prenait corps. Ce qui avait l'aspect de simples haies, à l'horizon, +allait sans doute se changer en buissons ardents, crachant le fer, et +la traversée d'Ouzouer venait de rappeler quelles pouvaient être les +conséquences de cet ouragan. Chacun a des nerfs plus ou moins faciles à +exciter, à tendre. Mais tous s'efforçaient d'aller bravement au baptême +du feu. + +Moi aussi, je marchais à mon rang de bataille, exactement, +scrupuleusement, et, s'il faut l'avouer, mon courage de conscrit puisait +quelque réconfort dans ce strict accomplissement du devoir. Le fourrier +se tenant derrière la première section de la compagnie, ma petite taille +se flattait tout bas de trouver un abri derrière les grands gaillards +dont j'avais peine à emboîter le pas. Du moins, les premiers pruneaux +seraient gobés par d'autres, illusoire espérance qui avait suffi pour +m'empêcher de trembler et de paraître ému. + +Je gardais en tout cas assez de présence d'esprit pour observer du coin +de l'oeil tout le monde autour de moi. Il faut dire d'abord que, si +l'action s'engageait ce jour-là , un bon moteur allait nous manquer, +l'ascendant de notre énergique capitaine: M. Eynard, chargé la veille +d'une mission secrète, avait laissé le commandement au lieutenant Barta. +Assurément le flegme de ce vieux soldat de Crimée et d'Italie était d'un +bon exemple, sans valoir toutefois le bel entrain de notre jeune chef. +Il allait à dix pas en avant, paraissant surtout préoccupé de ne pas se +laisser distancer par M. Houssine, qui avait de beaucoup plus longues +jambes. + +Quant aux soldats, après quelques rares accidents passagers, rien de +remarquable, si ce n'est l'attention qu'ils prêtaient à se sentir les +coudes et à ne pas perdre l'alignement dans la marche en bataille assez +pénible sur un sol inégal et durci. La peur des entorses, jointe au +désir de ne pas manquer le pas, les distrayait de l'idée du danger. +Ce qu'il convient de noter, c'est l'instinctive coquetterie qui avait +poussé les plus frileux, dès que le combat avai paru probable, à dénouer +leurs mouchoirs serre-tête et à rentrer dans le képi la doublure de +cuir. D'ailleurs personne n'avait plus froid et aucune main ne craignait +plus la bise. + +A deux pas en arrière, la ligne des serre-files suivait: Villiot d'un +pas et d'un air tranquilles, Gouzy accentuant un peu sa nonchalance et +son déhanchement habituels, Harel avec un regard plus profond sous un +front qui semblait plus proéminent que jamais, Nareval mâchonnant ses +lèvres par saccades, tandis que Laurier tortillait sa moustache, la +rabattait, au lieu de la retrousser glorieusement, et paraissait +chercher de ses yeux inquiets un trou où s'abriter. + +Pur gaspillage que l'émotion ce jour-là . Ou les ombres lointaines +n'étaient réellement que des buissons creux, ou bien elles avaient +reculé, fui, à notre approche. Le canon avait cessé de gronder. Nous +avions eu devant nous, probablement, quelques détachements des troupes +qui venaient d'écraser les francs-tireurs girondins dans le parc de +Varize. Ils avaient par contre trouvé un habile adversaire dans le +colonel Lipowski, et ils avaient jugé prudent de se replier à la vue du +déploiement de tout un corps d'armée. + +Qu'il eût été imaginaire ou qu'il se fût dérobé, l'adversaire manquait. +Une batterie prit position avec un bataillon de soutien, pour garder à +tout événement nos derrières. Puis le 17e corps repartit en colonne vers +l'est, dans la direction de Coulmiers, par Charsonville. Au bout d'une +heure, nous trouvâmes la route gardée par le premier poste du 16e corps, +que le général Chanzy avait porté en avant la veille. Il nous laissait +les emplacements qu'il avait occupés depuis sa victoire. Dès lors, nous +cheminâmes sur le champ de bataille, reconnaissable aux travaux de +défense improvisés à droite et à gauche, au ravage causé dans les arbres +par l'ouragan de l'artillerie et de la fusillade, et, comme aux portes +de Châteaudun, à des carcasses de chevaux dont se repaissaient des nuées +de corbeaux. + +Tandis que le général de Sonis établissait son quartier général à +Coulmiers même, avec son artillerie toujours entourée de la légion +bretonne, le corps d'armée forma ses bivouacs aux environs. Le 31e alla +dresser ses tentes dans le parc de la Renardière: nous fûmes postés près +de Huisseau-sur-Mauve, à la lisière du bois de Montpipeau. Doux noms du +beau pays de France, mieux faits pour évoquer de poétiques légendes que +pour servir de points de repère dans de tristes étapes. + + +V + + +Malgré la rigueur de la température, la nuit fut excellente. Le bois +voisin nous avait fourni notre sommier, il est vrai, c'est-à -dire des +branches mortes, et nous avions touché dans le village de la paille +fraîche pour former le matelas; mais la satisfaction d'une journée bien +remplie contribua plus encore à notre sommeil réparateur. Marche en +avant, dans un ordre parfait. Cela suffit pour être content de soi et de +ses chefs. En campagne, il n'y a rien à souhaiter au delà . + +Le lendemain, pourtant, nous eussions désiré un peu plus de chaleur. +Les piquets des tentes se brisèrent dans la terre gelée, quand il nous +fallut aller prendre la grand'-garde et transporter nos bivouacs tout +contre la forêt. La compagnie étant établie à son poste, je n'avais plus +rien à faire comme fourrier; les dernières dispositions indiquaient +que nous passerions encore une nuit au moins à Huisseau; je prévins +le lieutenant, et je m'engageai dans la forêt en compagnie du caporal +Dariès, à qui je m'étais attaché depuis la retraite de Châteaudun. + +Jeudi, 1er décembre, le temps était beau, malgré la persistance du +froid. Le soleil brillait, non plus au-dessus de nos têtes: il déclinait +derrière nous, éclairant d'une lumière frisante les fûts verdâtres +des arbres, se jouant dans la mousse qui s'écrasait sous nos pieds, +accentuant par le contraste le dessin des choses, allongeant d'instant +en instant notre ombre qui affectait, selon les hasards de la promenade, +des formes bizarres. En suivant à l'aventure des sentiers sinueux, nous +parvînmes dans une gaie clairière, ménagée, semblait-il, pour servir +de salle à de joyeux repas sur l'herbe. Quelques mouches mordorées y +voletaient, l'animaient de leur bourdonnement sonore dans le silence du +bois. + +Or, dans le tapis de verdure où peut-être on avait jadis folâtré, une +assez large déchirure avait été pratiquée. La terre paraissait avoir été +fraîchement remuée, et, à côté, l'herbe flétrie, couchée; comme sous le +poids d'un cavalier et de son cheval. Français ou Allemand, un homme +avait sans nul doute été frappé là , par des tirailleurs en embuscade. Il +y avait trouvé la mort et une sépulture ignorée. Les siens n'avaient pu +recevoir de lui d'autre nouvelle, sinon, cette indication, si désolante +par son indécision: «Disparu!» + +La claire sonnerie des clairons vint jusqu'au coeur de la forêt nous +arracher à nos mélancoliques réflexions. Vite, vite! Au pas gymnastique! +Sans prendre garde aux branches qui nous déchirent les mains et nous +fouettent le visage, nous regagnons le camp. Il faut partir. Des +nouvelles sont parvenues de Paris. Le général Ducrot tente une grande +sortie. Pour tendre la main à l'armée de Paris, le 16e corps se bat. A +nous de le rallier pour seconder ses efforts. Notre brigade doit, la +première, l'aller rejoindre à Patay. Patay, nom glorieux, car notre +Jeanne y fit prisonnier celui que l'Angleterre appelait «son Achille». +Jamais nous n'avions été si allègres. C'est en chantant qu'à la +nuit tombante, nous prîmes la route qui passe à Gémigny, puis à +Saint-Péravy-la-Colombe, où nous laissâmes les zouaves de Charette avec +le général de Sonis. + +Depuis longtemps nous cheminions dans les ténèbres--et aussi dans le +silence. Nos voix étaient lasses d'avoir compté «les canards, qui, +déployant leurs ailes, se confient à leurs canes fidèles» et d'avoir +averti cent fois «le meunier que son moulin va trop vite, va trop fort». +Il nous semblait, de plus, indigne de faire retentir l'air de telles +puérilités, en approchant du terme de notre étape que marquait sans +doute un champ de bataille. + +En effet, la division de l'amiral Jauréguiberry, bien secondée par la +cavalerie du général Michel, avait culbuté l'ennemi à Villepion, non +sans éprouver quelques pertes. Le 16e corps couchait sur les positions +conquises. Seul son chef, le général Chanzy, était encore à Patay. Il +se disposait à transporter son quartier plus avant, sur la droite, à +Terminiers. + +Notre brigade reçut l'ordre de prendre position au nord-ouest de la +ville, en attendant le jour. Le 48e s'avança à deux kilomètres, en +grand'garde, et les tentes furent péniblement dressées sur un front de +bataille d'au moins 800 mètres. Quoique abrités par un repli de terrain, +nous grelottions sous la bise glaciale. Les sentinelles furent postées +par deux pour se garantir mutuellement du sommeil qui eût amené la +congélation des membres ou la mort. + +Le général de Jancigny, qui commandait notre division, avait tenu à nous +conduire en avant. Ce fut lui, ou peut-être Chanzy, qui se porta sans +escorte sur le point culminant du terrain que nous occupions. Sa +silhouette se dressa à la hauteur de nos yeux, comme une apparition. Le +croissant lunaire éclairait faiblement la longue crinière blanche de son +cheval arabe et faisait briller l'or de son képi. Comme un grand +silence planait autour de nous. Le cheval, naseaux au vent, flairant la +lointaine odeur de la poudre et du sang, frémissait, mais se retenait +de hennir. A peine entendait-on, sur la terre gelée, le pas traînant et +fatigué des sentinelles, dont les baïonnettes jetaient, par éclairs, des +reflets argentés. + +Longtemps le général sonda de son regard la profondeur noire de la +plaine, que piquaient au loin, sur la ligne de l'horizon, les feux des +bivouacs ennemis. Puis il repartit au petit pas de son cheval, l'air +pensif, supputant sans doute, d'après le nombre et l'éparpillement des +lueurs lointaines, les forces qu'il allait falloir combattre. Aucun +ordre ne vint du reste modifier les dispositions prises. Tout était +tranquille, tout semblait dormir. Quelques fusées, du côté d'Orgères, +dans les lignes allemandes, troublèrent seules, par instants, cette nuit +calme et glaciale. Accompagnement habituel des fêtes populaires, ces +traînées lumineuses, par leur éclat éphémère, par leur signification +inconnue, avaient je ne sais quoi d'ironique et d'irritant. Chaque fois +elles semblaient laisser l'horizon plus sombre. + +Le jour parut enfin, ce jour que plusieurs milliers d'hommes, tous +sains, valides, vigoureux et dispos, jeunes et ardents, faits pour vivre +et pour aimer, ne devaient pas voir finir. Le froid persistait; mais, +quand le soleil se fut dégagé des brumes qui rasaient le sol, le +temps s'affirma superbe, tel qu'il peut être rêvé pour une solennité +militaire. Et, de fait, toutes les manoeuvres préliminaires de combat +s'accomplirent avec ordre et méthode, comme en une superbe parade qui +s'exécuta sous nos yeux. + + + + +LA DÉROUTE + + +I + + +La brigade Charvet, la nôtre, formait la liaison des troupes du 16e et +du 17e corps d'armée. Elle devait donc, selon toute vraisemblance, être +appelée à jouer un rôle important. Le succès pouvait dépendre d'elle; +mais, dans sa situation intermédiaire, il y avait un premier point à +établir: il fallait savoir de qui lui viendraient les ordres. Pendant +quelques heures, au moins, elle avait été placée sous l'autorité +immédiate du commandant du 16e corps. Le général d'Aurelle avait en +effet donné des ordres en conséquence: «La brigade commandée par le +général de Jancigny, dit-il dans son ouvrage sur la _Première Armée de +la Loire_, avait précédé sa division, et était arrivée à Patay le 1er +décembre, dans la nuit. Ce général se mit immédiatement à la disposition +du général Chanzy, assuré dès lors de l'appui du 17e corps.» Mais, +lorsque le général de Sonis, «plus vite que les aigles, plus courageux +que les lions», fut à son tour parvenu sur le théâtre des opérations, +il reprit évidemment autorité sur nous, et, ce qu'il faut peut-être +regretter, c'est que des scrupules aient un instant suspendu son ardeur; +c'est qu'il les ait communiqués au général Chanzy. «J'ai fait mon +possible, lui vint-il déclarer à huit heures du matin, pour venir +promptement à votre secours; mais je marche avec des troupes fatiguées. +Nous voilà , nous sommes ici, mais je vous déclare que, si vous +avez besoin de nous aujourd'hui, il me sera bien difficile de vous +satisfaire.» Avec son esprit net et précis, le général Chanzy dut être +surpris de cet élan qui s'annihilait. Dans les graves circonstances +qu'il traversait, il s'était contenté de répondre: «Je tâcherai de me +passer de vous». + +Nous, qui ignorions ces détails, et qui, presque à la portée du canon, +ne ressentions plus nos fatigues, nous étions impatients de marcher et +fort surpris de n'en pas recevoir l'ordre. Cet ordre, je l'attendais +personnellement comme une récompense. Il faut tout dire, ce récit ne +pouvant avoir d'intérêt qu'à la condition d'être sincère comme une +confession. Le matin du 2 décembre 1870, j'ai subi une humiliation +profonde: il m'a été infligé des voies de fait, et j'ai essuyé +silencieusement l'outrage, et j'ai bu ma honte, par abnégation, par +devoir, par amour pour mon pays. + +A l'aube, des distributions de vivres avaient été annoncées. Comme +toujours, elles furent assez longues; comme toujours représentant la +18e compagnie du régiment, je fus servi le dernier, et, naturellement, +regagnai le bivouac après tous les autres fourriers. Le sous-lieutenant +Houssine, l'ancien sous-officier à chevelure rouge et raide, +m'accueillit en me reprochant ma lenteur. Quand, chargé, pour venir en +aide à mes hommes de corvée, je m'en souviens, d'une moitié de pain de +sucre, je passai devant lui, il m'allongea dans le dos, sur le sac, un +coup de canne, pour activer ma marche, comme il eût fait à une bête de +somme. + +M'arrêtant, je vis rouge pendant une seconde. La voix du canon me sauva. +Encourir le sort du caporal Tillot, quand j'allais pouvoir m'exposer +pour la noble cause, non. Je haussai les épaules sans plus hâter le pas, +et le sous-lieutenant en fut pour une lâcheté qu'il n'eût point commise +si M. Eynard avait été là , car le capitaine rendait justice à tous. + +Quoi qu'il en soit, les tristes exemples qui nous avaient été donnés, à +Lorges et dans la forêt de Blois, me furent ce jour-là salutaires. +Ils m'enseignèrent à ronger mon frein: mais j'aspirais à me battre, +à affronter le feu ennemi, pour m'absoudre à mes propres yeux de +l'ignominie acceptée sans protestation. + +Aussi, tandis que nous attendions en armes sur le terrain où nous avions +dormi, je m'efforçais de suivre des yeux, faute de pouvoir m'y mêler +moi-même, les mouvements du 16e corps qui engageait vigoureusement +la bataille à deux lieues vers le nord-est. Quelques nuages de fumée +s'élevant lentement dans le ciel clair, voilà tout ce que nous pouvions +distinguer. Le roulement ininterrompu du canon, qui grossissait par +éclats, attestait l'intensité croissante de la lutte. Pendant ce temps, +les autres troupes du 17e corps, que nous avions distancées la veille, +arrivaient à la hauteur de Patay et défilaient devant nous. Passé la +ville, les batteries se mettaient en ligne et roulaient à travers +champs, précédées et suivies de l'infanterie qui se déployait aussi. + +En art, il y a le choix entre des procédés tout différents. Certains +artistes épuisent l'émotion par l'exposé de scènes effrayantes ou +horribles; d'autres préfèrent la faire naître et la maintenir en mettant +l'esprit en suspens devant des tableaux où plane la crainte du drame +qui se prépare, et en épargnant à la vue les détails terribles ou +répugnants. Le spectacle qui s'offrait à nos yeux avait ce caractère +tempéré, saisissant quand même. Sur le fond lointain d'une réalité +menaçante se détachait un premier plan pittoresque et attachant. + +Les artilleurs, pour gagner ou maintenir leurs distances, tantôt +fouettaient leurs chevaux à tour de bras, leur déchiraient les flancs de +l'éperon, tantôt s'efforçaient de leur faire sentir le mors pour modérer +leur emballement. Pendant ces alternatives, les pauvres servants, montés +sur les caissons, se soutenaient mutuellement, de peur de tomber à +chaque violente secousse que provoquaient les sillons de terre durcie. +Puis une ligne rouge et bleue de fantassins ou toute bleue de mobiles +ondulait sans désordre, offrant un front de tout jeunes visages, un peu +pâles, qui, par leur sérieux, tâchaient de faire aussi bonne figure que +de vieilles troupes. Et le soleil brillait, non pour réchauffer les +membres engourdis par une nuit glaciale, mais assez pour pailleter de +fugaces étincelles le bronze des canons et l'acier des doubles rangées +mouvementées de fusils. + +Bientôt les zouaves pontificaux mêlèrent leurs costumes gris aux autres +uniformes plus voyants. Les troupes de ligne, après avoir effectué un +mouvement vers la gauche, accentué par chaque brigade, s'arrêtèrent pour +se refaire de leur marche ininterrompue depuis Coulmiers. Les zouaves +arrivaient seulement de Saint-Péravy; ils venaient de déposer leurs sacs +à Patay. De Terminiers arriva vers eux, au galop de son cheval bai, +un jeune capitaine du génie, au teint pâle, à l'oeil creusé par les +veillées studieuses. De là part du général Chanzy, il venait requérir +la légion du général de Charette, avec mission de la diriger sur l'est, +vers le champ de bataille. Le groupe aussitôt s'agite et s'éloigne. + +Au milieu d'eux marchait un aumônier, auprès duquel chacun se penchait +à son tour. Comme allégés au moral ainsi qu'ils l'étaient physiquement, +ils allaient, vifs, alertes, avec un fourmillement de guêtres blanches +et de jaunes molletières. Ils allaient à la mort ou plutôt, suivant le +mot de leur aïeul Polyeucte, à la gloire. + +Cependant, le défilé continuait. Peu après le départ des zouaves, ordre +nous fut enfin donné de marcher. Au commandement du colonel Koch, le +régiment, formé par compagnies en colonne serrée, arrêta un instant le +flot qui sortait toujours de Patay. Il suivit presque la même direction +que la troupe de Charette, mais moins au nord. Le 51e rompait en même +temps, et s'avançait à notre gauche avec de l'artillerie. + +Sur un parcours de plusieurs kilomètres, nous fûmes tour à tour déployés +en bataille sur un front de 800 mètres, puis repliés comme en terrain +de manoeuvres. Un éventail s'ouvre ainsi et se referme, au gré d'un +caprice. Sans chercher à comprendre l'utilité de nos mouvements, nous +nous appliquions à les exécuter vivement, car l'heure était venue +d'avoir une aveugle confiance dans ceux qui avaient mission de nous +diriger. En effet, la voix du canon ne nous arrivait plus comme un sourd +grondement: chaque coup détonait, distinct, immédiatement suivi d'un +autre. Nous apercevions, non seulement le feu de la poudre, mais aussi +les projectiles bourdonnant dans l'air. La fusillade crépitait sans +relâche, et nous entendions un bruit d'ouragan accompagné d'éclairs qui +rasaient la terre. + +Nous pûmes croire, pourtant, que notre appui était inutile. Tout le 48e +fut massé à l'abri du village de Terminiers, que le général Chanzy avait +désigné pour son quartier général. Tandis que, sans distinguer autre +chose que le sillage aérien des obus, nous nous consumions dans la +fièvre d'une attente vaine, le général, du haut du clocher, suivait les +mouvements de ses troupes sur Loigny. + +Après la bataille de Coulmiers, le lendemain du combat heureux de +Villepion, il avait le droit d'avoir confiance en elles. Cependant, par +l'étendue et la multitude des feux de bivouac qu'il avait remarqués la +veille, et par les signaux observés pendant la nuit du côté d'Orgères, +il avait jugé que la résistance serait sérieuse. Au lieu d'éparpiller +ses forces, il avait concentré ses trois divisions, de manière qu'elles +pussent pénétrer comme un coin dans le corps ennemi. Il avait chargé le +général Michel de surveiller sa gauche avec sa cavalerie, vers Orgères, +en avant des positions où le 17e corps reprenait haleine. Il pouvait, +d'un autre côté, espérer qu'à l'extrême droite, le général des Pallières +viendrait lui donner la main. + +Dès huit heures il avait lancé sa 2e division sur le village de Loigny. +Résolument elle s'était avancée sous les ordres du général Barry qui, +comme à Coulmiers, allait faire de l'histoire aussi noblement que son +frère Edouard nous l'enseignait disertement à la Faculté de Toulouse. +La 1re division--amiral Jauréguiberry,--celle qui avait enlevé si +brillamment Villepion la veille, suivait de près à gauche. En même +temps la 3e, commandée par le général Maurandy, devait appuyer à droite +l'effort principal en attaquant Lumeau, village voisin de Loigny. + +Loigny emporté vivement, la division Barry poursuivit sa marche vers +l'est; mais, au château de Goury, elle rencontra une résistance +opiniâtre et meurtrière; il fallut d'abord reculer, pour mieux avancer +ensuite. Le parc du château fut le théâtre d'une lutte sanglante, +acharnée, qui dura avec des chances diverses, mais sans répit, jusqu'à +la nuit. Von der Thann, qui comprenait l'importance de cette position, +envoya l'une après l'autre ses trois brigades pour renforcer ses +premières troupes promptement décimées. L'amiral Jauréguiberry, tout en +soutenant en deuxième ligne ce combat, dut faire tête, sur la gauche, +aux troupes nombreuses qui descendaient d'Orgères, de la Maladrerie, de +Tanon, et que n'arrêta pas la division de cavalerie Michel ramenée par +erreur jusqu'à Guillonville. A droite, la division Maurandy se battait +avec moins de fermeté, quoiqu'un régiment de mobiles fît, à Ecuillon, +tout près de Loigny, une défense héroïque. + +«A midi et demi, d'après le rapport du général Chanzy, la situation +devenait de plus en plus difficile.--Toutes les troupes du 16e corps +étaient engagées, et il n'y avait plus d'autre réserve que celle +qu'offraient les troupes fatiguées de la brigade du Bois de Jancigny en +position à Terminiers.» Convaincu qu'il avait affaire à des forces de +beaucoup supérieures aux siennes, le général Chanzy se décida à faire +appel au secours du général de Sonis, malgré leur conversation du +matin.--«Je montai à cheval, fort inquiet et très fatigué, a raconté +celui-ci.... Je me portai en avant avec mes troupes, c'est-à -dire +avec une brigade de la 2e division, ma réserve d'artillerie, les +zouaves-pontificaux, les mobiles des Côtes-du-Nord; je marchai dans la +direction de Loigny. Je criai: «Voilà le 17e corps qui arrive.» + + +II + + +Quelque fatigué qu'il fût en mettant le pied à l'étrier, le général +de Sonis, une fois sur le champ de bataille, ne se ménagea pas. Il ne +devait plus s'arrêter qu'il ne fût terrassé. Il fit d'abord placer deux +batteries sur la route de Faverolles à Villepion, pour canonner l'ennemi +à droite; puis, averti qu'il allait être tourné, il fit face à gauche. +Il plaça son artillerie au coin du château de Villepion. Il mit en +batterie toutes les pièces de la réserve et rétablit le combat si +énergiquement, qu'au bout d'une heure et demie de canonnade le corps +allemand dut se replier. + +Cet heureux résultat était fait pour stimuler son ardeur. Avec une +activité extraordinaire, il plaça ses troupes en ligne, de sa main, car +il exerçait le commandement à sa manière. Chanzy, pour l'exécution des +plans qu'il avait conçus, chargeait ses lieutenants de concourir chacun +pour sa part à l'action générale qu'il surveillait et dirigeait. Sonis, +lui, sauf les conceptions d'ensemble qu'il n'avait guère le loisir de +former, était en même temps général, colonel, commandant, capitaine. Son +procédé, renouvelé des temps chevaleresques où la valeur personnelle +pouvait vaincre la puissance du nombre, lui enlevait, par contre, la +perception nette d'une situation étendue et complexe. A tel point qu'il +croyait de bonne foi, suivant son propre récit, avoir relevé de leur +poste de combat, avec le faible effectif qu'il avait amené, toutes les +troupes du 16e corps. + +Tout en élan d'ailleurs, il ne regardait jamais en arrière: «La nuit +arrivait, a-t-il raconté encore, et j'étais occupé de la pensée de +canonner Loigny, lorsqu'on vint me dire: «Votre centre se replie». Je me +portai au fort de l'action, où se trouvaient deux régiments de marche +d'un effectif considérable, le 48e et le 51e; je me portai vers l'un +d'eux, et je l'exhortai de toutes mes forces. Mes paroles furent vaines, +tout le monde fuyait.» + +En ce qui concerne le 48e, il y a là une erreur. Loin d'avancer ni de +fuir, nous battions toujours la semelle à côté de Terminiers, dans la +position exaspérante de gens qui entendent se dérouler près d'eux un +drame poignant et qu'un invincible obstacle empêche d'aller au secours +des victimes. L'obstacle, c'était la consigne. Ordre avait été donné +d'attendre là : donc nous attendions un ordre nouveau pour marcher, et, +dans cette journée de pénible attente, pas un homme ne quitta son rang. + +Mais, depuis le chef de corps, visible à tous les yeux, sur son grand +cheval gris, jusqu'au plus modeste soldat, le flegmatique lieutenant +Barta, aussi bien que notre sous-lieutenant; le patient Villiot lui-même +aussi bien que le bouillant Nareval; tous souffraient d'une inaction qui +paraissait inexplicable et qui l'était en effet. + +Vers trois heures, un aide de camp du général Chanzy, le capitaine +Henry, qui précédemment avait guidé sur Villepion les zouaves de +Charette, vint avertir notre chef qu'il était temps de se préparer à +entrer en ligne. Le colonel répondit que nous étions prêts, et qu'il +n'attendait plus que les ordres du général Charvet. Les officiers +généraux avaient sans doute reçu avis que le général d'Aurelle, résidant +à Saint-Jean-la-Ruelle, avait délégué le commandement de l'aile gauche +au général Chanzy; mais les chefs de corps n'avaient pas été peut-être +assez formellement avisés de ces dispositions. En tout cas, il était +hasardeux, pour un colonel disposant d'une réserve de 3000 hommes, +d'abandonner, sur l'avis d'un officier, d'état-major qu'il ne +connaissait pas encore, le point où d'un moment à l'autre son chef +direct pouvait lui transmettre l'ordre de marcher. + +Or, établi assez loin de nous, à gauche, en tête du 51e de marche, le +général Charvet s'était trouvé dans la sphère d'action du général +de Sonis qui, à la même heure, l'entraînait avec les deux premiers +bataillons de ce régiment, commandés par le colonel Thibouville. +Un frisson avait agité tous les conscrits du 31e, au moment où ils +parvenaient dans la zone dangereuse du combat; là gisait à terre le +corps d'un dragon, la main crispée sur la poignée du sabre, la tête +exsangue, aux grands yeux ouverts, fixes, complètement détachée du +tronc, et retenue par la jugulaire intacte dans le casque à peau tigrée. +D'abord établi à trois cents pas des batteries mises en action par le +général de Sonis, le régiment, tous les hommes couchés par ordre, avait +essuyé dans cette position une grêle d'obus. C'est la plus pénible +manière de recevoir le baptême du feu. Aucun mouvement, aucune +préoccupation étrangère, rien ne distrait de la pensée de la mort: de la +mort qui s'avance en puissance dans ces moucherons noirs, bourdonnants, +rapides, qu'une flamme lointaine a annoncés et qui finissent, en +touchant la terre, par une autre flamme jaillie de leur sein déchiré en +vingt éclats de fonte à dents irrégulières, cruelles. + +«Bon, encore un!--Il arrive droit sur nous. + +--Non, il passe. + +--Un autre, deux autres.--Si, du moins, on pouvait appuyer à gauche. + +--Imbécile, c'est là qu'ils tombent.--Bien visé, cette fois.--Misère +et horreur!--Un cri, des gémissements, une convulsion suprême.--Qui +est-ce?--Il ne bouge plus.... Il en pleut encore, toujours. Nous y +resterons tous. Et à quoi bon? Autant de morts, autant de fusils perdus! +Que ne nous commande-t-on de tirer!» + +Pendant une heure et demie, les jeunes soldats du 51° subirent cette +terrible épreuve de l'immobilité sous le feu. Ce leur fut donc un +soulagement de recevoir enfin l'ordre de se lever et de courir en avant. +Les nerfs se détendirent par le jeu des muscles, et la circulation du +sang fut si précipitée qu'il semblait que, durant l'heure écoulée, tous +ces coeurs eussent cessé de battre. En avant, toujours. A gauche de +Loigny, l'ennemi occupait une ferme qu'il avait crénelée, et, de la +lisière d'un petit bois voisin, il fusillait les assaillants, qui +cependant ne reculèrent pas, ne s'arrêtèrent point. La ferme fut +emportée d'assaut et le bois vivement nettoyé. Le général Charvet, qui +avait dirigé l'attaque, établit sa troupe dans les positions conquises: +elle s'y maintint, deux heures sous un feu très violent de l'infanterie +prussienne, qui s'avançait sur le côté opposé, au secours des Bavarois. + +D'une intrépidité qui s'accommodait mal d'une fusillade à distance, le +général de Sonis ordonna de charger sur Loigny. Le 51e obéit; mais ici +doit se placer un incident bizarre. Du moins le fait fut raconté le soir +aux bivouacs de Patay, par plusieurs officiers: il ne pouvait pas être +vérifié; mais l'historique du régiment l'a enregistré comme un on-dit. +A un commandement qui aurait été fait en excellent français par un +officier prussien, audacieusement embusqué en cet endroit, le régiment, +tombant dans un piège, alla donner tête baissée sur une forte colonne +ennemie, massée dans un bouquet de bois d'aspect inoffensif. Une +effroyable fusillade éclata à bout portant. Le général Charvet eut son +cheval tué et tomba avec lui; deux cents hommes roulèrent à terre, +blessés ou morts; les autres, surpris, reculèrent. Le général fut +aussitôt fait prisonnier, ce qui augmenta le désordre, malgré le +sang-froid du colonel, qui resta du moins jusqu'à la dispersion de +l'état-major. + +Cet émoi pouvait n'être que passager et n'avait rien en soi +d'irréparable. Maintes fois, au cours de leur trop glorieuse campagne, +les Allemands, à Froeschwiller, à Gravelotte, au Bourget, à Loigny même, +ont subi de ces temps d'arrêt, qui malheureusement ne les ont pas privés +du succès final. D'autres troupes étaient toujours prêtes à recueillir +les premières par trop maltraitées. Les réserves, bien postées, +donnaient aussitôt pendant que les chefs ralliaient les fuyards pour les +ramener en avant. La panique du 51e devait avoir au contraire de graves +conséquences, car elle provoqua chez le général de Sonis une grande +crise psychologique. + +«Je savais, a-t-il dit, que j'avais confié ma réserve d'artillerie à des +troupes d'infanterie sur lesquelles je pouvais compter et qui étaient +commandées par un homme de résolution et de courage. J'allai trouver +le colonel de Charette et je lui dis: «Il y a des lâches là -bas qui se +débandent et compromettent le salut de l'armée; suivez-moi». Lui et ses +hommes me suivirent avec le plus noble enthousiasme; la nuit tombait. Il +y avait tellement d'entrain dans cette troupe, que les Allemands, qui +occupaient depuis le matin la ferme de Villours qu'ils avaient mise +en état de défense, l'abandonnèrent et se sauvèrent. J'avais un grand +espoir, une très grande confiance dans ce mouvement en avant qui, je +l'espérais, entraînerait les deux régiments de marche dont j'ai parlé. +Mais, accueilli par un feu très vif de l'ennemi, le 51e lâcha pied et +prit la fuite.... Je ne voulais pas moi-même battre en retraite; je me +serais déshonoré et j'aurais déshonoré 300 braves zouaves de Charette +qui marchaient derrière moi et qui ne m'auraient jamais pardonné ce +crime.» + +Acte épique, qui a pu être qualifié d'héroïque folie. Tandis que les +anciens preux luttaient à armes égales et bardés de fer, ce nouveau +Roland, sans casque ni cuirasse, suivi seulement de quelques braves, +espéra faire une trouée, avec cette poignée d'hommes, dans une ligne +de quatre-vingts bouches à feu qui concentraient sur un seul point une +avalanche d'obus et de mitraille. Et cependant 20 000 soldats disséminés +dans la plaine entre Guillonville et Terminiers, les chasseurs du 10e +bataillon, le général Deflandre et ses quatre régiments tous, impatients +de combattre, attendaient ses ordres à une portée de canon. Que ne +confia-t-il au colonel de Charette l'effort initial! Que ne prit-il le +temps d'appeler ses réserves à la rescousse! qu'importait-il, comme il a +dit plus tard qu'il en avait eu la pensée, qu'il songeât à nous prêcher +d'exemple? + +De Terminiers on aperçoit à peine en plein jour le clocher de Loigny, +séparé par les ondulations du terrain, et «la nuit tombait». Il +était donc impossible au 48e de marche, toujours inactif, de subir +l'attraction d'un chef invisible, et qui, au surplus, dans l'ardeur +d'une action locale, ne songeait plus guère à ceux qu'il avait laissés +en arrière. Après les malheurs de la patrie, qui apparaissaient comme +irréparables à bien des gens, s'immoler à elle, au milieu des zouaves +pontificaux, cette pensée, ce rêve d'un Français chrétien, s'était +emparé irrésistiblement du général de Sonis et sembla l'avoir frappé de +vertige. Telle est la vérité. + +Lorsqu'à son corps défendant ce général avait remplacé le baron Durrieu, +son inquiétude avait été grande; elle s'était calmée à la nouvelle qu'il +avait le colonel de Charette sous la main. Dès lors, il n'avait plus +fait un pas sans le bataillon des zouaves, qui l'avait fasciné. Sa +confiance, qui ne pouvait d'ailleurs être mieux placée, était absolue et +un peu exclusive. Il s'était tellement identifié avec le rôle de général +commandant des zouaves, que, la veille, en arrivant à Saint-Péravy, il +leur avait lui-même fait faire halte, et, soulignant ses paroles d'un +geste courtois, de gentilhomme à gentilshommes, il avait de sa bouche +commandé: «Sac à terre. La soupe, messieurs.» + +Le lendemain, il avait un instant oublié sa garde d'élite en faisant +manoeuvrer ses batteries entre Villepion et Loigny. Mais l'écrasement du +51e, qu'il qualifia de coupable défaillance, l'avait fortifié dans cette +opinion qu'il n'y avait pas de bon fantassin, hors l'élite des zouaves. +Il était excité aussi par le désir de prouver au général Chanzy qu'il +n'avait pas eu de mauvais vouloir en lui disant de ne pas compter sur le +17e corps. + +Voilà pourquoi, plein de fougue, tel que le comte d'Alençon à Crécy, il +s'avança presque seul sur Loigny. Il marchait entouré de son état-major, +à la tête d'un petit groupe de zouaves. + +Malheureusement, ces hommes, allant en rangs serrés, offraient aux +projectiles une proie facile, et ils étaient empêchés de tirer par les +cavaliers qui les précédaient. Pour comble, un soldat prussien eut à ce +moment l'audace de sortir seul du petit bois Bourgeon, qu'on a depuis +nommé le Bois des Zouaves. Il vint briser d'un coup de feu, tiré à très +courte portée, la cuisse du général de Sonis, qui se vit ajusté sans +pouvoir atteindre son adversaire. + +Le général, quelques instants avant de tomber, avait, paraît-il, chargé +son chef d'état-major d'aller chercher au moins le 48e de marche; mais +le général de Bouillé, lui aussi, fut atteint par un éclat d'obus. +Jeté à terre sans connaissance, il ne put accomplir sa mission ni la +transmettre à un autre. Pendant ce temps, la plupart de ceux qui avaient +suivi le général en chef tombaient à leur tour sous les coups des +Bavarois et des Prussiens. + +Ils n'eurent même pas la joie de dégager les bataillons du 37e de +marche, qui depuis plusieurs heures se défendaient bravement dans le +cimetière. Un millier d'hommes luttèrent là , contre dix mille, et ne +laissèrent tomber leurs armes que cernés, harassés, écrasés, vaincus +surtout par la fumée, et la chaleur suffocante du brasier que commençait +à former le village en flammes. + + +III + + +Dans la nuit profonde, les premières lueurs de l'incendie nous +indiquaient au loin le théâtre de notre défaite, et, à notre droite, le +canon tonnait encore, les mitrailleuses grinçaient toujours. Derniers +efforts du général Peytavin qui, vers quatre heures, avait apporté +l'appui du 15e corps. Arrêté par les troupes du prince Frédéric-Charles, +il n'avait pu dépasser Poupry; mais sans doute avait-il empêché le +vainqueur de Metz d'aider le grand-duc de Mecklembourg à écraser tout à +fait le 16e corps. A Poupry aussi la lassitude gagna les combattants, et +le feu de la poudre s'éteignit dans les ténèbres. + +En revanche, devant nous, les flammes gagnaient, s'élevaient, +enveloppant Loigny dont le clocher se profilait en noir au sein +des langues de feu et dans la nuée rougeâtre qui progressivement +s'épaississait et encombrait le ciel. Fort loin à la ronde, le champ de +bataille en était éclairé, comme par une aurore boréale. Les survivants +sans blessure et les blessés encore ingambes s'éloignaient de cette +lumière d'enfer, la plupart sans officiers, sans autre guide que +l'instinct qui les poussait à retourner au gîte du matin. + +Près de nous vint s'échouer un groupe confus de fantassins et de +mobiles, avec quelques zouaves pontificaux échappés miraculeusement au +carnage. Tous, quoique désorientés, perdus, affirmaient que la journée +nous appartenait. Chacun, sans exception, en toute sincérité, disait +avoir assisté aux plus chauds épisodes de la bataille, et, après tant +d'efforts, au bout d'une si longue lutte, aucun ne pouvait croire à une +défaite. + +Cependant le doute n'était pas possible. Les corps qui avaient gardé +leur cohésion se repliaient aussi. De même l'artillerie, dont le +roulement sonore sur la terre gelée était dominé de temps à autre par +les cris des blessés qui avaient été déposés en travers des caissons où +ils étaient horriblement secoués. Tout cela s'apercevait à peine +dans l'obscurité, tout cela se devinait plutôt. Parfois pourtant les +silhouettes se dessinaient nettement, quand le hasard de la marche sur +le terrain amenait une troupe entre la flamme et nous. + +A cette heure navrante, un homme connaissait seul toute la profondeur du +désastre, et sur lui s'appesantissait la lourde charge de rallier et de +sauver tous les débris qui s'éparpillaient à plusieurs lieues. Comme +l'athlète qui a besoin de sentir une résistance pour déployer sa force, +le général Chanzy se raidit contre l'insuccès et alors il apparut plus +grand que dans la victoire. Assumant sans hésiter la responsabilité de +diriger, en même temps que le sien, le 17e corps privé de son chef, il +employa les premières heures à rétablir l'ordre dans les bataillons +dispersés. A chacun fut immédiatement assignée une place, et il y fut +conduit, s'y arrêta, pour que le combat pût reprendre le lendemain, si +l'ennemi se montrait entreprenant. + +Tandis que, le régiment ayant été maintenu dans ses positions de +Terminiers, nous n'avions d'autre préoccupation que de trouver dans +le village quelque nourriture et un abri, Chanzy, descendu de cheval, +allait y passer la nuit à rendre compte de la journée au général +d'Aurelle et à régler dans le détail la retraite qui s'imposait devant +un ennemi trop nombreux. Nos recherches furent vaines. Les Allemands +n'avaient évacué Terminiers que l'avant-veille: il n'y avait pas à +glaner derrière eux et l'humanité ordonnait de laisser aux blessés qui +arrivaient les refuges qu'offraient les maisons toutes abandonnées du +village. Un pailler toutefois nous offrit de quoi garnir légèrement le +sol de nos tentes. Mais le général Chanzy se souvint que nous avions +été gardés en réserve. Vers dix heures, notre bataillon reçut l'ordre +d'aller se poster en grand'garde à un kilomètre. Les tentes abattues, +notre bagage ficelé à la diable, chargés de quelques poignées de paille, +nous nous acheminâmes en avant, guidés par les flammes vacillantes, +alternées de gerbes d'étincelles, qui s'élevaient encore des ruines de +Loigny. + +Nuit terrible, sous un ciel voilé de brume. Défense était faite +naturellement d'allumer aucun feu. Il ne fallait pas non plus dresser +les tentes. Notre provision de paille, maigre au départ, était à peu +près dispersée quand nous pûmes nous arrêter. Nous devions être aux +environs de Villepion. Nous grelottions en plein champ, sous la bise du +nord qui ravivait l'incendie maintenant à quelques centaines de pas. Au +pied de la haie de faisceaux aux baïonnettes flamboyantes, nous nous +couchâmes malgré tout, avec la terre pour lit, le sac pour oreiller +et nos toiles de tente simplement étendues sur nos têtes afin de nous +garantir au moins du serein. Or il gelait à pierre fendre, et le serein +fut un beau verglas qui transforma la toile en carton cassant comme du +verre. + +Peu importe. Villiot, encore cinquante pas plus loin, veillait en +avant-poste: nous étions bien gardés: après un long frisson, causé par +le froid à coup sûr et aussi par l'idée des souffrances que devaient +endurer les blessés râlant tout près de nous, le sommeil nous gagna +pourtant. Ainsi la lassitude animale vient, chez l'homme, au secours de +l'esprit. Oui, moins abrités du froid que les Groënlandais, à une portée +de fusil des barbares qui en pleine France détruisaient nos demeures, +nous pûmes fermer les yeux, nous endormir, reposer. Chose curieuse, +l'esprit, comme pour acquitter aussitôt sa dette de reconnaissance +envers le corps qui lui accordait quelques heures d'oubli, évoqua de +doux rêves sensuels. A mon estomac vide, il donna l'illusion d'un repas +succulent; à mes membres brisés et engourdis, il offrit la sensation +imaginaire d'un lit moelleux et chaud. Je m'y étendais délicieusement, +lorsque l'adjudant du bataillon, passant tout le long du rang, réveilla +les dormeurs et ordonna à voix basse de se lever. + +Brrr! la rude réalité. Nous avions l'onglée au bout de nos vingt doigts +et un instant nous craignîmes de ne pas pouvoir nous mettre debout. +Énergiquement, tout le monde se secoua et reprit ses sens. Il faisait +nuit encore. La sinistre lueur, devant nous, s'était éteinte, et, vers +l'orient, l'azur céleste s'éclaircissait à l'approche de l'aube. Notre +compagnie fut chargée de pousser une reconnaissance. Nous aperçûmes +vaguement, dans le demi-jour naissant, un assez gros parti de uhlans. +Ayant sans doute distingué la masse du bataillon, ils tournèrent bride. +Nous-mêmes, nous ne pouvions attaquer sans un ordre, après l'échec de la +veille. La compagnie se replia sur le gros du bataillon et un planton +fut vivement dépêché au colonel pour lui rendre compte et prendre ses +instructions. + +La campagne cependant se dégageait de l'obscurité. Derrière nous +retentit la diane, claire comme le chant du coq gaulois, tandis que, +de Loigny, d'Ecuillon, de Lumeau, partaient quelques brefs coups de +sifflet. Des ombres se montrèrent un instant à l'entrée de chaque +village et presque aussitôt se dérobèrent à l'abri des maisons ou des +murs de clôture. Rien d'autre ne nous révéla la présence de notre +redoutable adversaire, qui sans doute songeait aussi à panser ses +blessures. + +Ordre nous arriva bientôt de rejoindre nos deux premiers bataillons à +Terminiers. De ce village jusqu'à Patay, toutes les troupes du 16e et du +17e corps, selon les dispositions que le général Chanzy avait arrêtées +et fait approuver pendant la nuit, s'échelonnaient, bataillon par +bataillon, en colonne de compagnie, avec une batterie dans chaque +intervalle. Dès huit heures, tout était prêt pour battre méthodiquement +en retraite, sauf à offrir vivement un large front de bataille aux +Allemands, en cas de poursuite. + +A notre brigade était échu le faible honneur de s'éloigner la dernière, +sous la direction de l'amiral Jauréguiberry. Il était charge du +commandement de l'arrière-garde. + +Nous dûmes donc attendre l'ordre de marcher, jusqu'à dix heures, l'arme +au pied. Les serre-files de notre compagnie se trouvaient ainsi en +première ligne, le dos il est vrai tourné à l'ennemi. Telle était du +moins la position réglementaire; mais--j'en conviens--j'avais peine à la +garder. Invinciblement, mes regards étaient attirés vers le village +des Échelles, à l'entrée duquel se montraient quelques groupes. Cette +curiosité était-elle excessive, justifiait-elle un blâme? Le salut de +l'armée nécessitait-il qu'on s'éloignât des Allemands, sans même les +regarder? Pourquoi cependant M. Houssine l'exigea-t-il brutalement de +moi, sinon par l'effet d'une animosité qui s'acharnait en l'absence +du capitaine, pour se venger de la bienveillance que me témoignait ce +dernier? + + +IV + + +Jusqu'au soir nous marchâmes, en très bon ordre. Malgré notre +épuisement, le bataillon ne compta pas, ce jour-là 3 décembre, un seul +traînard; mais ce fut une triste journée, l'une des plus tristes dont +je me souvienne. Depuis notre entrée en campagne, fatigues, privations, +souffrances, rien ne nous avait été épargné. Après des marches +forcées, quelques heures de repos sur la terre gelée; une nourriture +insuffisante, car plus d'un repas s'était composé de biscuit et d'eau de +pluie prise dans un fossé. Toutes ces misères, nous les bravions sans +regret, pour atteindre plus tôt l'ennemi. Or, pour la seconde fois, nous +l'avions rencontré, et il nous fallait le fuir. Le fuir, sans avoir +brûlé une cartouche. D'autres, sans doute, s'étaient mesurés avec lui +et avaient dû s'avouer vaincus; mais, dans la petite sphère où se meut +l'homme de troupe, il ne peut embrasser l'ensemble des opérations, et, +tant qu'il n'a pas éprouvé directement la supériorité de l'adversaire, +il est tenté de croire que ses chefs n'ont pas su mettre à profit +sa bonne volonté. De là une rancoeur qui aggravait notre souffrance +physique. + +Le lendemain, après une nuit pénible passée à Saint-Sigismond, que nous +avions traversé l'avant-veille d'un pas allègre et en chantant, nous +pûmes croire qu'enfin nous allions être utiles. Le mouvement de retraite +parut avoir été suspendu. Tandis que le prince Frédéric-Charles +refoulait à Artenay et à Cercottes notre 15e corps, les Bavarois avaient +repris haleine, et, le 4, ils harcelèrent notre gauche à Patay, où le +général de Tucé soutint vigoureusement le choc. A droite, la division +Barry se battit aussi à Bricy et à Boulay. Mais, à la nouvelle +qu'Orléans était repris sur nous, il fallut continuer la retraite, avec +un changement d'orientation, vers Beaugency. Nous devions nous diriger +sur Baccon, à travers la forêt de Montpipeau. + +Notre bataillon, spécialement chargé d'escorter les convois du 17e +corps, laissa ses trois dernières compagnies en observation dans un +hameau qui bordait la route. Pendant que nous attendions la disparition +du dernier fourgon, il nous fut offert en cet endroit un spectacle +inattendu. Nous étions six cents hommes occupés à surveiller +attentivement le point d'où l'ennemi pouvait surgir, lorsqu'il s'éleva +dans cette direction un gros nuage. Il s'avançait lentement, soulevé sur +la route par le mouvement d'une foule en désordre. Aucun point brillant +ne révélait cependant une troupe armée, et en effet nous fûmes bientôt +fixés. Femmes, vieillards, enfants, poussant devant eux des troupeaux +de bétail, marchaient autour de chars attelés, les uns de chevaux de +labour, et d'autres de boeufs au pas pesant. Tous étaient chargés de +mille objets entassés pêle-mêle. Au sommet de l'une des voitures, sur +une botte de paille, une jeune mère allaitait un enfant, auprès d'un +aïeul infirme. Plus loin, une grande fille tenait par la main ses deux +tout jeunes frères; tantôt elle leur souriait pour les encourager +à marcher, et tantôt leur montrait, pour les faire rougir de leur +nonchalance, un homme qui, bien que plié en deux par le dur labeur de +la terre, donnait courageusement l'exemple à toute cette malheureuse +population. Ces pauvres gens ignoraient sans doute où ils allaient; mais +ils préféraient une vie errante et la misère, parmi les Français, au +bien-être de leurs foyers envahis. + +Ce triste exode de tout un village ne nous attrista pas seulement, il +nous humilia. A nous il appartenait de l'empêcher, et nous y étions +impuissants. Ces paysans ne nous témoignèrent pourtant aucune rancune. +Ils nous firent remarquer eux-mêmes, à 1500 mètres, environ, des +cavaliers qui apparaissaient et presque aussitôt se retiraient. Nul +doute que ce ne fussent les éclaireurs de l'armée allemande. Le convoi +que nous avions mission de protéger avait pris de l'avance; il ne nous +était pas permis d'engager, sans absolue nécessité, un combat où nous +n'aurions pas été soutenus: le chef du détachement ordonna donc la +retraite. + +Comme nous risquions de perdre le contact de l'armée, force nous fut +d'accélérer le pas, de louvoyer autour des véhicules de toutes sortes, +dans les chemins défoncés courant à travers bois. L'encombrement des +voitures, la précipitation de la marche, tout contribuait à semer parmi +nous le désordre. Vers la fin du jour, quelle que fût la bonne +volonté individuelle, il y eut une débâcle générale, une complète +démoralisation. + +Chacun allait à la dérive, se tenant aussi longtemps que possible +auprès des camarades qu'il reconnaissait. Mais la nuit acheva de nous +désorienter et de nous disperser: je n'ai gardé de ces pénibles moments +qu'un souvenir vague, trouble. La voix seule d'officiers passant à +cheval me revient aux oreilles avec cet éternel refrain: «Pas de +retardataires! Les Allemands glanent derrière nous!» + +Avec le sergent-major Harel, le caporal Dariès et une dizaine d'hommes, +nous formions encore un petit groupe, qui s'efforçait de ne plus +s'égrener. + +Au petit jour nous sortîmes enfin de la région des forêts. La marche à +travers bois est toujours lente, pénible, incertaine. Chaque chemin qui +s'ouvre fait naître une hésitation nouvelle. Avec la nuit surtout, le +rideau sombre qui borne immédiatement la vue de tous côtés fait craindre +à bon droit les surprises. En plaine, au contraire, et quand la lumière +du jour vous éclaire, on se sent plus sûr de soi, plus hardi et plus +fort, grâce à la vaste étendue de pays qui s'offre à vos yeux, grâce à +la facilité de s'orienter. + +D'autres groupes pareils aux nôtres s'apercevaient à d'assez grandes +distances. Ils grossissaient, s'aggloméraient, convergeant tous vers le +même point. Il y avait déjà là un indice qu'une pensée unique présidait +à cette marche, si irrégulière qu'elle fût encore. Ce premier gage +nous encourageait, nous stimulait. Nous n'avions pas tort de reprendre +espoir. + + + + +BATAILLE + + +I + + +Le commandement supérieur veillait, en effet, il agissait et vivement +réagissait sur cette multitude d'individus épars dont il allait en deux +jours refaire une armée compacte, valeureuse et redoutable, suivant +l'aveu de nos ennemis. «Ainsi, est-il dit dans le travail historique +du grand état-major prussien, tandis que la 25e division flanquait le +mouvement sur la rive gauche de la Loire, le 6 et le 7 décembre sur la +rive droite, la subdivision d'armée du grand-duc se trouvait aux prises, +sur tout son front, c'est-à -dire sur 20 kilomètres environ, avec des +masses ennemies en état de soutenir la lutte et d'opposer une résistance +très vive.» + +Certes ce n'était pas sans une volonté ferme, sans une perpétuelle +vigilance, qu'un tel résultat pouvait être obtenu. A tous les +carrefours, à chaque fourche de route, se trouvait un officier +d'état-major, planté là comme un poteau indicateur. L'un après l'autre, +ils désignaient aux hommes désorientés la direction à suivre pour +atteindre la localité qui avait été assignée à chaque corps, dans la +nouvelle ligne de bataille que venait d'arrêter le général Chanzy. + +Entre la Loire et la forêt de Marchenoir, cette ligne s'étendait sur un +espace de 11 kilomètres, de Beaugency jusqu'à Lorges, où nous avions +fusillé un soldat du 51e. Le quartier général était à Josnes. Le 17e +corps, au centre, devant lui. Le 16e corps, dont la première division +seule était présente, les deux autres s'étant égarées, forma d'abord +l'aile gauche, puis fut porté à droite, à Villorceau, tout contre +la division indépendante du général Camô. L'aile gauche fut alors +constituée au moyen d'une division du 21e corps: récemment organisé sous +le commandement de l'amiral Jaurès, il avait en outre mission de garder +la forêt de Marchenoir, ce qui étendait de plusieurs kilomètres le front +de bataille. Enfin, le général Chanzy, qui, avec la spontanéité du +génie, palliait les fautes de ses lieutenants en en tirant parti, +ordonna aux généraux Barry et Maurandy de réorganiser leurs divisions à +Mer et à Blois. Il leur confia le soin de défendre les ponts, dont les +Allemands allaient chercher à s'emparer, en effet, pour nous tourner. + +Arrêté dans la fièvre d'une retraite infernale, ce dispositif était +tel que de longues délibérations n'eussent pu le rendre meilleur. Il +assignait au 48e de marche son bivouac près du village d'Ourcelles, à +un kilomètre du quartier général. La plaine ondulée, où étaient dressés +quelques groupes de tentes, s'ouvrit à nous dans la matinée du 6 +décembre. Le temps était clair. Quelques sonneries familières égayaient +le panorama, qui, naguère, nous avait paru plus triste, dans notre +première marche de Mer sur Châteaudun. Cette impression était favorable. +Tout embryonnaire qu'il était, le camp apparaissait enfin, comme +une digue élevée contre la débâcle. L'ordre renaissait; la force en +résulterait peut-être, et, en tout cas, la possibilité de tenter de +nouveaux efforts plus honorables qu'une fuite éternelle. + +Pourtant, pourtant. Il ne faut pas se faire meilleur que nature. La +préoccupation de rallier le régiment avait tout primé dans notre esprit +depuis trente-six heures que la débandade s'était produite. A tel point +que nous avions à peine repris haleine quelques instants, la seconde +nuit, sous un hangar de je ne sais quel village, et nous n'avions eu +d'autre nourriture que des miettes de biscuit. Aussi, lorsque nous eûmes +acquis la certitude que le but était atteint, qu'à la moindre alerte +il ne nous fallait pas un quart d'heure pour retrouver nos +chefs, l'estomac--la bête, si l'on veut--reprit ses droits. Un +village--Cravant, nous dit-on--offrait l'attirante animation d'un lieu +habité. Irrésistible tentation, il y avait une auberge ouverte. Nombre +de militaires l'encombraient déjà . Dariès et moi, nous trouvâmes encore +un coin libre et deux chaises. + +Ah! quel repas! Quelle volupté de manger à sa faim et de boire à sa +soif! Le menu, cependant, n'était pas très varié. Un hareng saur +d'abord, un hareng saur ensuite, et je ne m'en suis pas dégoûté pour +cela. Au contraire, j'ai gardé pour ce comestible un goût profond, une +sorte de culte, la reconnaissance de l'estomac. De loin en loin, il faut +de toute nécessité que je lui sacrifie, bien qu'à vrai dire il me soit +devenu d'une digestion difficile. D'ailleurs un litre de vin et du pain +frais à discrétion véhiculèrent en nous ces deux braves poissons, dont +un doux fromage blanc, aussi rond et plus éclatant que la lune en son +plein, vint tempérer l'excessive salaison. + + +II + + +Réconfortés, ragaillardis, nous quittâmes l'auberge, prêts à endurer de +nouvelles fatigues pourvu qu'elles ne servissent pas à nous éloigner +encore de l'ennemi. Même à jeun, nous ne demandions qu'à faire notre +devoir; mais--règle sans exception--le courage se décuple au sortir de +table, quand une légère griserie trouble imperceptiblement la vue. Le +paysage bénéficia à nos yeux de l'agréable état où nous nous trouvions. + +Pour gagner Ourcelles, il nous fallut traverser un petit village, +Cernay, bâti, en forme de T, à cheval sur la route qui va de Cravant à +Mer, par Origny, et sur le chemin qui vers l'est le relie à Lorges. Il +est entouré, avec quelques grands arbres, de vergers clos de haies, qui, +au printemps, en été et en automne, doivent lui former une ceinture +charmante de fleurs, de feuillage et de fruits. Les arbres et les +arbustes n'y montraient alors que leurs squelettes, et cependant nous +nous l'imaginâmes tel qu'aux beaux jours. Au reste, quelques nuages de +fumée s'échappaient des toits et suffisaient pour lui donner la vie, en +attestant la présence des habitants autour du foyer hivernal. + +Comme couronnement de cette bonne journée, je fus hélé en arrivant au +camp par le vaguemestre, qui avait à me remettre une lettre de mon frère +Emmanuel. Les journaux ayant répandu la nouvelle du premier engagement +du 17e corps, la sollicitude de ma famille s'était éveillée: les +angoisses des miens se trahissaient par ces mots, qu'ont gravés dans mon +coeur les larmes qu'ils me firent coulerj'en conviens sans honte, car je +me sentis attendri, mais non pas amolli:--«Comme il faut tout prévoir, +si tu viens à être blessé, préviens-nous aussitôt... ou fais-nous +prévenir. Il est convenu à la maison que, là où tu seras, j'irai, pour +te ramener, si c'est possible, ou, sinon, pour te soigner.» + +Ni le lieutenant Barta ni M. Houssine n'étaient encore arrivés. En +revanche, le capitaine Eynard, sa mission terminée, avait rejoint son +poste. Il s'occupait activement de reconstituer la compagnie, secondé +par le sergent Villiot, qui était parvenu des premiers au point de +ralliement avec Laurier. En même temps que nous et après nous, les +hommes arrivèrent, isolément, ou par petits groupes. A la fin du jour, +les deux tiers de l'effectif étaient présents. De même dans tout le +régiment, qui, dès lors, pouvait au premier ordre entrer en ligne. + +Le colonel Koch, en prenant le commandement de la brigade, avait passé +la conduite du 48e au commandant Bourrel, du 1er bataillon. Au 3e nous +étions toujours dirigés par l'intrépide vieillard, capitaine David. De +beaux exemples d'honneur, de courage et de dévouement nous soutenaient, +nous stimulaient: quelques prodiges qu'exécutât la délégation de Tours +pour l'improvisation des armées, elle ne pouvait parfaire son oeuvre +dans les détails. Ainsi, notre bataillon ne comptait aucun officier +monté. Pas plus l'adjudant-major que le capitaine David. Des chevaux +leur eussent été précieux pour conduire et faire mouvoir une unité d'un +millier d'hommes. Ce petit fait méritait d'être noté, à l'honneur des +chefs qui surent utiliser des instruments tactiquement incomplets, sans +parler de l'inexpérience individuelle de leurs éléments. + +Chaque jour, la température devenait plus rigoureuse. Tout en demandant +à ses soldats une entière abnégation, le général Chanzy leur était +pitoyable; il lui parut impossible de continuer à nous faire coucher +sous la tente. Des dispositions furent prises pour le cantonnement +dans les villages d'ailleurs nombreux en ce pays. Notre bataillon fut +distribué dans les granges d'Origny, au centre de la ligne de bataille. +Mais pour les fourriers, point de repos: ils devaient concourir aux +prises d'armes pendant le jour, et, la nuit, assister aux longues +distributions de vivres. + +Déjà , le 6, la canonnade s'était sourdement fait entendre à l'extrême +droite, première démonstration de l'ennemi sur Meung. Le 7, dès la +première heure, l'attaque fut générale. Tandis que nous attendions +sous les armes, la 2e division du 21e corps et la 3e du 17e, sur notre +gauche, s'opposaient aux reconnaissances de l'ennemi, à Vallières, +devant Saint-Laurent-des-Bois, et, plus près de nous, à Villermain. A +notre droite, du côté de Beaugency, la 1re division du 16e corps se +battait aussi, avec l'appui, cette fois heureux, du 51e de marche, +pendant qu'au centre le général de Roquebrune, commandant la 1re +division du 17e corps, repoussait victorieusement deux divisions +bavaroises qui s'étaient avancées de Cravant et, plus à droite, de +Beaumont. + +Comme l'armée avait pu vaincre sans nous, les compagnies regagnèrent à +la nuit leurs cantonnements, et, avec mes collègues, chacun entouré de +sa corvée, j'allai battre la semelle auprès des charrettes d'un convoi +administratif parqué à l'entrée du village. Annoncées pour minuit, les +distributions n'étaient pas achevées au petit jour. Or il neigeait. Les +flocons abondants, épais, voilaient le ciel, sans répit, d'une nuée de +taches claires tourbillonnant sur un fond gris, tandis que, dans le +cercle restreint où la vue pouvait s'étendre, ils accusaient la forme +des choses en les ouatant de blanc. Meules de paille, chariots de +convoi, chevaux immobiles sous les harnais et nous-mêmes, tout prenait +une même couleur spectrale, car le froid figeait les flocons, et il ne +nous était pas permis de faire des feux visibles de trop loin: le foyer +que nous entretenions modérément avec des broussailles ne suffisait pas +pour nous dégourdir les pieds et les mains; mais il colorait de lueurs +fugitives un tableau qui nous rappelait invinciblement la douloureuse +légende de la retraite de Russie. + + +III + + +Au jour, un jour presque aussi gris, aussi triste que la nuit, nous +pûmes aller répartir les vivres entre les escouades, puis nous étendre +un peu, pendant que nos camarades préparaient la soupe sur les fourneaux +improvisés le long des maisons. Elle fut vite absorbée, car le canon et +la fusillade avaient tôt battu le rappel. Les Allemands, surpris de se +heurter contre une armée en bataille, quand ils espéraient n'avoir +qu'à ramasser des traînards débandés, avaient reconnu la nécessité +de redoubler leurs coups. Avec l'assentiment du grand état-major de +Versailles, le prince Frédéric-Charles ralentissait la marche des +troupes dirigées sur la rive gauche de la Loire pour qu'elles pussent +seconder les efforts du grand-duc de Mecklembourg; et le 1er corps +d'armée bavarois, appuyé par la 22e division prussienne et la 4e +division de cavalerie, allait tenter de rompre nos lignes. + +Dès huit heures, l'attaque se produisait violemment contre la division +Collin, du 21e corps, à notre gauche. Le général de Roquebrune se +dirigeait alors sur Cravant, et notre division recevait l'ordre de se +porter en soutien sur Cernay, le poétique petit village à la ceinture de +vergers. + +En avant d'Origny, le bataillon se forme, sous les ordres du capitaine +David. La barbe blanche et le tremblement de tête de cet homme de haute +stature donnent une autorité singulière aux commandements qu'il articule +d'une voix ferme, avec une énergie juvénile. Sac au dos, les rangs +étaient formés: le vieux capitaine s'apprêtait à crier en avant, +lorsqu'il nous arriva un renfort inespéré. + +Le lieutenant Barta, M. Houssine, les sergents Gouzy, Nareval et une +trentaine d'hommes nous rejoignirent enfin. Ils revenaient de Mer, +jusqu'où ils s'étaient égarés. Quelques minutes plus tard, et nous +allions au feu sans eux; mais, parce que nous ne les avions pas suivis, +ils songeaient à nous gourmander, tant est irrésistible l'envie +d'accuser autrui quand soi-même on ne se sent pas sans reproche. Ma +situation aurait sans doute été pénible, sans la présence de notre +capitaine. Le sous-lieutenant Houssine eût été heureux de me chercher +chicane; mais il était gêné d'avoir à s'en prendre en même temps au +sergent-major, à Villiot et à Laurier. Au surplus, M. Eynard n'était pas +homme à encourager les mauvaises plaisanteries. Il coupa court à des +récriminations un peu grotesques et tout à fait oiseuses. La compagnie +se reconstitua à l'effectif respectable de 180 hommes, et, formé en +colonne par sections, le bataillon se dirigea vers la partie du champ de +bataille qui nous était assignée, au nord d'Origny, à deux kilomètres +environ. + +Durant notre marche assez pénible dans des champs labourés ou à travers +des vignes hérissées de tuteurs et de ceps rampant sur la terre et sous +la neige, nous pûmes causer un peu, Nareval et moi. Soit que les étapes +supplémentaires l'eussent fatigué, soit qu'un fâcheux pressentiment +le troublât, il manquait de cet enthousiasme que, dans le trajet de +Perpignan à Angers, je m'étais plus d'une fois efforcé de modérer. Le +décor n'était point fait à la vérité pour réchauffer le coeur. Le sol +était dur et glissant, la neige nous glaçait, et l'idée d'être couché là +pour ne plus se relever nous faisait malgré tout passer un frisson dans +le dos. Une steppe blanche, à perte de vue. A peine si la silhouette des +fermes et des villages tranchait sur cet horizon pâle. Dans les hameaux +que nous côtoyions, les jardins étaient déserts, les basses-cours +silencieuses. Pas un nuage de fumée au-dessus des toits, comme +l'avant-veille. Les récents combats avaient chassé tous les êtres +vivants et fait de cette plaine une immense nécropole. Seule la lueur +des décharges, leur détonation, à droite et à gauche, rompaient la morne +tristesse de la nature. La vie ne s'y révélait que par le jeu formidable +des instruments de mort. + +Les deux premiers bataillons du 48e, cantonnés dans le village +d'Ourcelles, nous avaient devancés sur le terrain. Dessus n'est pas le +mot, dedans serait plus exact, car nous les trouvâmes en position dans +des tranchées-abris pratiquées au milieu des champs entre Origny +et Villejouan. L'esprit français trouva, dans cette circonstance, +l'occasion de s'exercer, malgré la gravité du moment. «Ils seront bien +gênés pour courir! disait l'un.--Parbleu, ajouta un autre, ils font déjà +le pas gymnastique sur place. Vois donc!» Le fait est qu'ils tâchaient +de se réchauffer les pieds. «Ils s'enterrent avant d'être tués!» conclut +un troisième. Plaisanterie macabre, non sans à -propos. La plupart de +ces ouvrages de défense devaient abréger, après la bataille, la triste +besogne des infirmiers. Beaucoup d'hommes furent déposés dans les fosses +qu'ils avaient aidé à creuser la veille. + +Tout en les plaisantant, nous serrâmes, en passant, la main aux +camarades, que peut-être nous ne reverrions plus. A ce moment un +roulement sourd, comparable à l'écho affaibli de coups de battoirs +précipités, se fit entendre vers l'ouest. Dans la brume de l'horizon +se profila bientôt, tranchant sur la blancheur du terrain, un groupe +irrégulier et mouvant de cavaliers qui venaient de Josnes. Ils +s'avançaient au trot, mais ralentirent leur allure pour passer en revue +nos deux premiers bataillons. C'était l'état-major de l'armée. + +Le général Chanzy parcourait le champ de bataille, s'assurant partout de +l'exécution de ses ordres, et veillant à la bonne tenue des troupes. Il +montait un cheval arabe à longue crinière, sans doute celui que nous +avions entrevu dans la froide nuit du 1er au 2 décembre. Alors dans la +force de l'âge, le vainqueur de Coulmiers tenait droite sa tête fine, +aux moustaches effilées, aux sourcils froncés légèrement. Sauf ce +dernier signe de perpétuelle réflexion, sa physionomie martiale +respirait la confiance et le calme. La journée de la veille, les +engagements du matin, justifiaient cet état sérieux d'une grande +conscience en repos. Qu'il fût battu, Chanzy avait du moins tenté tout +ce qui était en son pouvoir; mais il semblait croire sincèrement à +la victoire. Il communiqua son espoir à ceux de nos camarades qui +occupaient les tranchées: en passant, il leur promit la revanche. + +Cette figure, animée du plein éclat que donnent les grandes +responsabilités courageusement acceptées, contrastait avec l'air fatigué +des aides de camp, surmenés nuit et jour. Ces jeunes têtes pâles +émergeaient à demi du col des pelisses-fourrées, autour du visage +austère du général Guillemot, que semblait allonger encore sa barbiche +blonde. + +Cependant, déployé en ligne au commandement du capitaine David, notre +bataillon poursuit sa marche vers son objectif, Cernay. L'ambition de +tous, la préoccupation de chacun, est de ressembler à cet ancêtre qui, +calme et froid, digne, montre le chemin, trente pas en avant du front de +bataille. + +Le colonel Koch, accompagné du commandant Bourrel et d'un officier +d'ordonnance, vient diriger en personne l'action de sa brigade. Il +nous rapproche du village, pour nous abriter derrière les maisons, +en attendant qu'il nous emploie. Quatre chasseurs le suivent: leurs +manteaux blancs servent aussitôt de points de mire aux artilleurs +allemands. Une volée d'obus part des batteries braquées entre Cravant et +Beaumont; ils bourdonnent au-dessus de nos têtes et vont tomber assez +loin derrière nous. L'état-major se déplace, tantôt à droite, tantôt à +gauche. Les projectiles le suivent, sans l'atteindre encore. Alors le +colonel se décide à éloigner son escorte, inutile pour le moment. Les +cavaliers prennent le trot; mais ils ne sont pas à deux cents mètres, +qu'un nouvel obus va éclater entre eux, et deux roulent à terre avec +leurs chevaux. Quelques éclats viennent se loger dans nos havresacs ou +bossuer en cliquetant les marmites et les gamelles. + +Petit et insignifiant épisode. Plusieurs maisons nous masquaient le +coin le plus chaud du champ de bataille; mais un vacarme incessant +nous permettait d'apprécier l'intensité de la lutte. Crépitation de +la mousqueterie, grondement des canons ou grincement strident des +mitrailleuses, se combinaient avec une sorte de long mugissement +ininterrompu, qui était le cinglement de l'air par tous les projectiles. +A notre gauche nous apercevions un régiment de mobiles qui criblait de +feux de salve les positions de Cravant. Une batterie, postée à notre +droite, tirait aussi sans relâche, et ces feux convergents étaient +bien dirigés. «A l'est de Cravant, dit le rapport allemand, les cinq +batteries bavaroises les plus rapprochées du village durent, à la suite +de pertes énormes, se retirer en dehors de l'action de l'artillerie +française et des chassepots.» + + +IV + + +Nous étions cependant maintenus en première réserve, pour coopérer d'un +moment à l'autre à l'attaque du centre ennemi. Sur l'ordre du général +en chef, deux escadrons de grosse cavalerie de notre corps devaient se +masser à l'abri des maisons de Cernay, et, avec un peloton d'éclaireurs +algériens commandés par le capitaine Laroque, s'élancer de là sur +les positions de Beaumont. Mais il fallait que la préparation de +ce mouvement se fît avec prudence, sans attirer l'attention. Les +cuirassiers, lourds, imposants, comme des statues de pierre, dans leurs +blancs manteaux aux plis rares, défilèrent deux par deux, à la suite +du goum tout fringant dans ses flottants burnous rouges, le long d'un +sentier couvert par un repli de terrain. Les suivant curieusement des +yeux pendant qu'ils s'engageaient dans le village, nous attendions +qu'ils eussent fait leur oeuvre pour accomplir la nôtre. + +Quiconque a veillé un mourant se souvient de l'émotion qui vous étreint, +au cours de minutes longues comme des heures. On épie le souffle, tantôt +violent, tantôt insensible, du moribond condamné, et chaque râle vous +fait frémir parce qu'il vous semble être le gémissement d'une âme +s'élançant vers l'inconnu, dans l'éternité. Au feu, dans la passivité de +l'attente, cette même pensée--la pensée du passage possible, immédiat, +pour soi-même, de l'état de santé à trépas--hante les plus braves. Il +est bien de se dominer assez pour cacher le léger frémissement qui vous +trouble; mais que dire de l'effort des officiers--hommes après tout, +attachés à la vie comme les conscrits, et qui de plus ont souvent femme +et enfants--pour se maîtriser d'abord et pour suivre en même temps avec +netteté les phases de l'action, pour juger sûrement de l'opportunité de +se porter de préférence sur tel ou tel point? + +Pour nous distraire de notre préoccupation personnelle, nous avions ce +spectacle. Un peu penché sur l'encolure, pour mieux voir sans doute et +de plus loin, ou peut-être gêné par sa haute taille, le colonel Koch +flattait de la main son cheval gris, à chaque nouvel éclat de tonnerre +qui arrachait un hennissement à la pauvre bête et la faisait tressaillir +sur ses quatre pieds. D'une bravoure encore plus crâne, le commandant +Bourrel, naturellement froid et, au physique, court de buste, se +dressait sur ses étriers comme s'il était honteux de n'offrir pas assez +de prise aux coups: il semblait invinciblement attiré vers les endroits +où venait d'éclater un obus. + +Le capitaine David se reposait sur son sabre, immobile et muet comme +un dieu Terme. Il n'en était pas de même du nôtre, qui frémissait +d'impatience, et qui eût certainement voulu nous lancer en avant s'il +avait commandé le bataillon. Chez les sous-officiers se manifestaient à +peu de chose près les mêmes symptômes que le matin du 30 novembre, à la +sortie d'Ouzouer-le-Marché, sauf, il faut l'avouer, un air plus sombre +du côté de Nareval et quelques imperceptibles signes de couardise de la +part de l'impertinent Laurier. La tenue des hommes était correcte, avec +même une pointe d'humour. + +Il me serait impossible de dire combien de temps dura notre attente. +Mais voici les éclaireurs algériens, qu'une bordée de mitraille a +ramenés. Trop longue est la distance à franchir dans la zone dangereuse +du tir. Tous les chevaux auraient été fauchés en chemin, pas un homme ne +serait arrivé sur les batteries de Beaumont. Les Africains s'éloignent +d'ailleurs en caracolant, comme à la fantasia. Plus gravement s'écoule, +au petit trot, la double file des _Gros Frères_, qui vont attendre une +occasion meilleure dans la direction d'Ourcelles. Tous semblent un +instant grandir en franchissant la crête d'un coteau au delà duquel ils +disparaissent brusquement, comme s'ils s'étaient abîmés dans un ravin ou +évanouis dans la brume. + +Ce que la cavalerie n'avait pu faire, il nous appartenait de le tenter +avec de l'artillerie. Ordre fut donné à toute la division de se porter +en avant de Cernay et de Villechaumont, petit village qui se dressait +à l'est, sur notre droite. Mais, avant que le commandement eût été +transmis sur toute la ligne, un bataillon du 51e qui le premier avait +occupé Cernay, et s'y maintenait âprement depuis le matin, est à la fin +serré de trop près, culbuté, refoulé; son chef, le commandant Pondielli, +notre capitaine de Perpignan, a la moitié de la main emportée,--la main +qui avait signé la condamnation du soldat dont le corps était enfoui, +tout près de là , sur la lisière de la forêt de Marche, noir: la plupart +des officiers sont atteints: les soldats reculent et abandonnent le +village. Le colonel Koch les arrête, les rallie et les range à notre +gauche. Tout émus encore, ils saluent les obus d'un mouvement plongeant, +à la grande joie de nos hommes qui, n'ayant pas été encore étrillés, les +raillent sans pitié. + +Enfin, tandis que le 10e bataillon de marche de chasseurs à pied se +jette dans le village et empêche la tête de colonne bavaroise d'y +pénétrer, notre compagnie est déployée en tirailleurs, en avant du +bataillon qui se porte vers la gauche. Mais les mobiles de l'Orne et les +mobilisés de la Sarthe sont là , massés par pelotons. De minute en minute +brille un éclair suivi d'une détonation terrible: elle reçoit un court +écho, le bruit des décharges ennemies. La riposte est meurtrière. S'ils +en ont la force, les blessés se traînent en arrière; sinon, on les +écarte avec les morts. Les survivants se resserrent, et le bruit +sinistre retentit à intervalles réguliers. De vieilles troupes ne +montreraient pas plus de sang-froid. Les mobiles sont en nombre +et gagnent du terrain: ils n'ont pas besoin de nous. A droite, au +contraire, le 10e de chasseurs entretient la fusillade avec un +acharnement désespéré: il s'épuise. L'ardeur de ceux qui tirent toujours +ne peut suppléer au nombre et il y a plus de chasseurs à terre que +debout: + +«A droite et en avant, pour les soutenir!» + +Les maisons du village ne nous couvrent plus. Tout à coup un bruit sec, +semblable à celui d'une baguette qui se casse, claque à côté de moi: un +homme tombe la face contre terre, en poussant un cri, un seul: il a +le crâne brisé. Un autre a la gorge traversée et il expire. D'autres +roulent à terre pendant que les balles sifflent et bourdonnent à nos +oreilles. Chacun de nous pense alors, sans rien dire, qu'il n'y a +pas lieu de plaisanter: on éprouve un vif désir de se rapetisser, de +s'amincir; on voudrait n'être pas plus haut qu'un caillou, pas plus +large qu'un fil. Une heure durant, on nous maintient sur la route de +Cernay à Origny, sans ordonner le feu. Rien n'est plus énervant. + +Le jour baisse, et autour de nous l'approche de la nuit surexcite les +volontés. Le bruit redouble. Les chasseurs reprennent coeur et semblent +se multiplier. Leurs silhouettes se détachent dans les positions variées +du combattant chargeant, tirant, rechargeant, sans répit, sans relâche. +Des canons passent près de nous, au galop, la moitié des servants, +couchés, livides, sur des affûts: plusieurs chevaux, sans cavalier, +hennissent douloureusement. L'un a le naseau déchiré et sanglant; un +autre suit de loin l'attelage dont on l'a détaché, et son jarret brisé +s'embarrasse dans les liens rompus qui traînent autour de lui. La +batterie s'éloigne, non parce qu'elle est aux trois quarts détruite, +mais parce qu'elle a épuisé ses munitions. Une autre s'avance, bride +abattue, pour la remplacer. Ce sont des mitrailleuses, dont le râle aigu +fait tressaillir. Dans le concert infernal, elles mêlent leur musique, +aigre comme un déchirement, à la basse profonde du canon et au +pétillement inégal de la fusillade. + +Au rebours du malchanceux 51e, qui avait été des premiers à toutes les +fêtes, il semblait écrit que nous attendrions toujours. L'attente, telle +qu'elle nous était imposée, était particulièrement cruelle. Le perpétuel +sifflement des balles, dans l'obscurité naissante, avec la perspective +d'une nuit de souffrance, sans secours et, qui plus est, sans vengeance, +est intolérable. Nombre d'hommes qui, l'instant d'avant, riaient de +leurs camarades du 51e, ne résistèrent pas longtemps à l'envie de se +garer un peu. Les uns s'assirent; d'autres s'allongèrent même par terre. + +S'il faut être sincère, je fus tenté de les imiter; mais le galon +oblige; je me jurai de ne pas me baisser, tant qu'il y aurait un simple +soldat debout. Je me tins parole et ne me courbai pas, bien qu'il tombât +constamment de nouvelles victimes dans la masse du bataillon. De ce +nombre fut Gouzy, atteint d'une balle au pied. Il se vit obligé de se +laisser hisser sur l'un des cacolets qui, en louvoyant loin des endroits +périlleux, faisaient la navette entre la ligne de bataille et les +villages d'Ourcelles et de Josnes, où étaient établies des ambulances +volantes. + +Nareval, comme les autres, essuyait le feu dignement, quoique avec +un visible effort de courage. Par petite malice je lui demandai s'il +craignait toujours de se laisser emballer vers le danger. Il haussa +légèrement les épaules. Non, l'épaulette ne fulgurait plus à ses yeux; +le feu prochain des batteries en faisait pâlir l'éclat. Il regrettait +le recoin modeste, paisible, qu'il avait abandonné sur le bateau où +travaillait son père. Il ne s'en cacha pas; la réalité lui apparaissait +plus terrible qu'il ne se l'était imaginée. Il était décidément vaincu +par ses pressentiments, et, chose singulière, la préoccupation suprême +de cet infortuné, à peu près oublié en ce monde de son vivant, fut qu'on +se souvînt de lui après sa mort. + +«Écoute, me dit-il, on ne sait ni qui vit ni qui meurt: donne-moi +l'adresse de tes parents pour que je leur écrive en cas de malheur. +Voici celle des parents de mon père, à moi; si je disparais, promets-moi +de leur apprendre comment je suis mort.» Et, à la lueur pâlissante du +crépuscule, pendant que les dernières déchargés s'échangeaient au hasard +dans l'ombre de l'éloignement, nous inscrivîmes mutuellement sur nos +calepins, en tâtonnant, ces renseignements funèbres. + +Cependant, croyant que Cernay avait été perdu au moment du recul du 51e, +le général en chef s'était borné à en ordonner la réoccupation à tout +prix, tandis que les deux autres bataillons du 48e, sortant de leurs +tranchées, déployaient en tirailleurs les compagnies du lieutenant Gélis +et du capitaine Duhamel et s'avançaient eux-mêmes en bataille au nord +de Villevert. Plus à droite, les mobiles de l'Yonne et ceux dû Cantal +franchissaient résolument la route de Cravant à Beaugency, en faisant +de nombreux prisonniers. Au delà encore, la division Deplanque, du 16e +corps, enlevait la ferme du Mée, à la baïonnette, tandis qu'à gauche le +général Deflandre, au prix d'une blessure mortelle, s'emparait du bourg +de Layes. Ces derniers épisodes de la journée en firent sans conteste +une journée victorieuse. Il suffit de s'en rapporter sur ce point au +rapport de nos ennemis: + +«Vers quatre heures, la 1re brigade bavaroise venait prendre rang entre +les troupes postées le long de la grande route, gravissait de concert +avec elles, et aux cris de «hourra!» les hauteurs qui s'étendent de +Cernay vers Villevert et se heurtaient alors à des troupes fraîches +débouchant du sud à sa rencontre. Les bataillons bavarois avaient perdu +déjà un grand nombre d'officiers, et leurs rangs décimés n'étaient plus +en état de recevoir ce nouveau choc; ils se replient sur Beaumont, +suivis par les Français; mais l'artillerie, qui s'y maintient +inébranlable, oppose un insurmontable obstacle aux assaillants.» + + +V + + +Comme si un accord se fût établi entre les deux adversaires, le feu +cessa simultanément sur les deux fronts de bataille. La nuit était +noire, le silence profond. A en juger par la sensation personnelle de +chacun, on comprenait qu'une détente se produisait en cet instant dans +les nerfs des cent mille hommes éparpillés dans la plaine, tant d'un +côté que de l'autre. Cette détente, toutefois, n'entraînait +pas l'allégement complet du coeur. Soit la pensée des horreurs +environnantes, soit la conscience du peu de durée de cette accalmie, une +invincible oppression persistait. Tout à coup, pour la justifier, deux +gerbes de feu jaillirent à cent pas de nous, en même temps que nous +parvenait le bruit de deux détonations isolées. Est-ce qu'après douze +heures de lutte il n'y aurait pas de répit? Ou bien était-ce simplement, +comme à la fin d'une fête publique, la bombe d'adieu des artificiers? +ou, plutôt, une façon de dire au revoir pour le lendemain? + +Plus rien, quelques minutes s'écoulèrent, un quart d'heure, et le +silence persista. Lentement, nous pénétrions pendant ce temps dans le +village de Cernay. La route qui le traverse était jalonnée de cadavres. +Le premier qui se trouva sur nos pas était celui d'un sergent de +chasseurs, avec la tunique ouverte, la chemise toute teinte de sang: +nous le soulevâmes; il était froid. Un autre sergent, tombé la face en +terre, avait passé ses mains derrière le dos pour essayer de déboucler +son sac; il n'avait pu y parvenir, et ce poids l'avait étouffé. De +la lumière brillait dans une maison, j'y entrai. Des paysans, restés +bravement auprès de leur foyer sous les boulets, s'efforçaient de +ranimer un malheureux chasseur. Ils l'avaient couché tout de son long +sur le sol battu, et ils humectaient de vinaigre ses lèvres tuméfiées, +lui frictionnaient la région du coeur; ils secouaient un mort. En +revanche, sur des matelas par terre deux autres pauvres diables +attestaient leur existence par des plaintes. A peine parqués dans la +cour d'une grande ferme qui fait l'angle du chemin de Lorges, nous +reçûmes l'ordre d'aller creuser une tranchée à l'entrée du village, au +nord, pour défendre la route de Cravant. Dans cette direction, une ferme +flambait ou peut-être un village. Chaque soir de bataille, les Allemands +avaient besoin de venger leurs pertes par un acte de vandalisme. Ils +prenaient plaisir, au centre de la France, à nous envoyer de ces défis +inhumains. Le vent soufflait, activant l'incendie. Le froid était devenu +sec, le temps d'ailleurs assez clair; la pioche et la pelle n'entamaient +la terre durcie qu'après de longs et pénibles efforts. Cette harassante +besogne s'accomplissait au bruit d'un grand mouvement dans l'armée +allemande. En appliquant l'oreille au sol, on percevait distinctement le +piaffement des chevaux et le roulement des caissons et des affûts. Nul +doute qu'il ne s'effectuât de la part de l'ennemi une conversion vers +notre droite. M. Bourrel en fit prévenir le commandement supérieur. + +La vérité est que, dans l'année terrible, rien ne devait nous réussir. +Nos qualités nationales, la vivacité d'esprit, le courage primesautier, +sont des qualités natives, heureuses, mais, en somme, peu méritoires, +car elles sont mélangées de vanité et de présomption. Elles se +développent sous notre beau climat, de même que la flore riche et variée +s'étale sur notre sol fertile, tout naturellement. Or rien n'est solide +ni précieux, sinon ce qui est rare et ce qui est produit avec effort, +perfectionné avec soin. La Providence, en 1870, s'est servie contre nous +des armées allemandes, comme d'un fléau, pour nous apprendra à pratiquer +les vertus, peut-être arides, mais sûrement robustes, pour nous +enseigner la puissance de la réflexion, de la suite dans les idées, +apanage des chefs teutons, qui a logiquement engendré la confiance +chez le peuple armé et lui a donné la force d'endurance prédestinée +nécessairement à éteindre nos flambées d'ardeur. Grâce à sa savante +organisation, à la liaison permanente de toutes ses fractions, cette +armée ennemie figurait assez une colossale pieuvre à tentacules, qui +retentissait tout entière des coups portés aux plus éloignés de ses +membres élastiques et les faisait se replier ou s'étendre utilement, +quelque espace que les nécessités stratégiques eussent fait occuper +à nos envahisseurs. Nous, au contraire, nous n'étions qu'un corps +désarticulé, ou à soudures fragiles, et tout à fait rompu en maint +endroit. + +Lorsque toute la 2e armée de la Loire s'était bien comportée, un +malentendu, né de l'inhabitude de subordonner l'exécution des détails +à l'intérêt de l'ensemble des opérations, avait compromis le succès +incontestable de la journée du 8 décembre: Le général Camô, sans même +rendre compte au général en chef, s'était, dans le milieu du jour sur +un avis parvenu de Tours, replié vers Mer, évacuant Beaugency, et +découvrant notre aile droite à l'improviste. Ce recul avait obligé le +général Chanzy à rectifier sa ligne de bataille et à abandonner sans +combat quelques-uns des points conquis par ses troupes. Les Bavarois +avaient pu ainsi occuper, à l'est de Cernay, le village de Villechaumont +et la ferme du Mée. A la faveur de la nuit, ils s'y établissaient en +force pour nous prendre en flanc le lendemain, pendant que nous nous +retranchions au nord du côté de Cravant, d'où ils nous avaient lancé +leurs derniers obus. + +Après deux heures d'un travail opiniâtre, la 6e compagnie fut, en tout +cas, autorisée à aller prendre quelque repos jusqu'au matin. Bien qu'une +grange nous eût été attribuée pour dortoir, je me laissai attirer par la +faible clarté qui s'échappait d'une porte entr'ouverte sur la cour de +la ferme que nous occupions. Vingt hommes se pressaient dans une salle +enfumée, auprès d'un feu de branches sèches pétillant en une vaste +cheminée. Les uns, assis devant une table massive, dormaient, la tête +posée sur leurs bras croisés. D'autres cuisinaient, et, j'en conviens, +quelques quartiers de pommes de terre qui rissolaient dans une poêle +à frire, quand j'entrai, m'attirèrent vers l'âtre, tout autant que +la chaleur du foyer. Comme Don César, dans _Ruy Blas_, j'espérais me +nourrir au moins par l'odorat, étant, quoique fourrier, à peu près à +jeun. Avant de nous rendre à la tranchée, j'avais mangé un biscuit, +mon dernier, trempé dans un quart de café. Non que les vivres fissent +défaut, dans les escouades; mais les soldats n'avaient pas eu le loisir +de préparer la soupe. Mes yeux révélaient sans doute la faim qui me +tiraillait l'estomac, car le cuisinier offrit, pour dix sous, à qui le +voudrait, en me regardant, son beau plat de frites. Le caporal Dariès +était là , riche de deux galettes de biscuit. Une fois encore, en +souvenir de notre retraite de Châteaudun, nous nous régalâmes. Il était +écrit que nous ne le ferions plus ensemble. + +L'atmosphère, autour de nous, s'était épaissie de la fumée du foyer et +de la buée des respirations. Cet air opaque étouffait à peu près la +flamme de l'unique quinquet qui éclairait comme une étoile lointaine, +quand la clarté pâle de l'aube pénétra sur nous par les fissures de la +porte et des volets de la fenêtre. Un roulement de tambour retentit dans +la rue du village, et tous nous nous dressâmes debout comme un seul +homme. Nous fîmes irruption hors de la maison, et, deux minutes après, +chaque compagnie était formée sur l'emplacement indiqué la veille. Puis +toutes furent dirigées au nord et à l'est de Cernay, dans les jardins +qui l'entourent. + +Par une ruelle, un étroit passage, nous gagnâmes l'un des vergers qui +s'étendent vers l'orient. Sa haie de clôture, sans feuillage, était déjà +brisée en plusieurs endroits. A terre gisaient quelques chassepots, et, +tout auprès, des fosses à peine comblées renfermaient sans doute les +hommes qui s'en étaient servis la veille. Au delà des clôtures, il +restait quelques cadavres que l'on n'avait pas eu le temps d'enterrer. +Entre autres, un artilleur auprès duquel je demeurai un instant. Il +reposait sur le dos, les bras ouverts en croix, les jambes un peu +pliées. Les yeux semblaient clos par le sommeil, tout le visage +était empreint de sérénité; la mort avait dû être instantanée, +sans souffrance; elle avait surpris ce modeste héros dans le calme +accomplissement du devoir. + +Villechaumont, que nous apercevions devant nous, se trouve à 1200 mètres +environ de Cernay. Un moulin à vent, monté sur son pivot de bois comme +sur un piédestal conique, occupe le premier plan au sud. A sa droite se +mouvait une masse noire. Autant que le brouillard encore intense nous +permettait d'en juger, quelques petits groupes se détachaient du gros, +et, se glissant en avant du village, disparaissaient soudain. Ces +ombres étaient évidemment des tirailleurs qui se dispersaient dans des +tranchées. + +«On éprouvait, comme a dit Tolstoï, le sentiment de cette distance +indéfinissable, menaçante et insondable, qui sépare deux armées ennemies +en présence. Qu'y a-t-il à un pas au delà de cette limite, qui évoque +la pensée de l'autre limite, celle qui sépare les morts des vivants?... +L'inconnu; les souffrances, la mort? Qu'y a-t-il là , au delà de ce +champ, de cet arbre, de ce toit, éclairés par le soleil? On l'ignore, +et l'on voudrait le savoir.... On a peur de franchir cette ligne, et +cependant on voudrait la dépasser, car on comprend que tôt ou tard on y +sera obligé et qu'on saura alors ce qu'il y a là -bas, aussi fatalement +que l'on connaîtra ce qui se trouve de l'autre côté de la vie.... On se +sent exubérant de force, de santé, de gaieté, d'animation, et ceux qui +vous entourent sont aussi en train et aussi vaillants que vous-même. +Telles sont les sensations, sinon les pensées, de tout homme en face de +l'ennemi, et elles ajoutent un éclat particulier, une vivacité et une +netteté, de perception inexprimables, à tout ce qui se déroule pendant +ces courts instants.» + +Le soleil ne perçait pas la brume de cette froide matinée de décembre: +hormis cela; tout ce tableau est d'une vérité saisissante. Nos fatigues +étaient oubliées: les coeurs battaient fort, la circulation du sang +était active: nous nous sentions pleins de sève et de vigueur, et tout +prenait autour de nous le plus vif relief. Rien ne s'est effacé: je +revois tout, exactement. Les jardinets dépouillés aux arbres chargés de +givre. Les restes de l'artilleur qui semblait dormir. Non loin de lui, +un cheval estropié, le sien peut-être, tremblant sur ses trois jambes +valides, mais attendant stoïquement la mort, debout, les yeux ouverts, +sans un hennissement. A cinq cents pas enfin, en plein champ, dans la +zone de séparation des deux lignes ennemies, errait une vache, bête +paisible et nourricière, qui cherchait le chemin de son étable et ne le +retrouvait pas, car le bruit de quelques coups de feu isolés l'effarait. + +Malgré la grande distance, les hommes, au risque de perdre leur poudre +et leurs balles, essayaient leur fusil: Le mien était chargé, mais je +ne sais quelle crainte m'empêchait de m'en servir. Jamais je ne l'avais +essayé. A peine si, dans mon adolescence, j'avais brûlé quatre où cinq +cartouches de revolver, et j'éprouvais quelque émotion à l'idée d'avoir +pour cible des corps humains comme début. Le sous-lieutenant Houssine +m'emprunta mon arme, visa, tira, me la rendit froidement. J'y glissai +une seconde cartouche: mais je ne l'imitai point: j'attendis encore. +Quoi? Impossible de le dire; je l'ignore moi-même. Est-ce que j'allais +avoir de lâches scrupules? une fausse honte de mon devoir ou des élans +intempestifs d'humanité? Les êtres qui depuis quatre mois tiraient sans +relâche sur des Français, les sanguinaires Bavarois de Bazeilles qui +étaient là devant nous, m'inspiraient-ils de la compassion? Non, certes. +Pourquoi, cependant, hésiter à les frapper?... + +Quoique le général Chanzy ait écrit que nous fûmes attaqués de bonne +heure, je crois que le premier coup de canon a retenti de notre côté le +vendredi, 9 décembre. Une batterie s'était établie contre le village de +Cernay, et, vers sept heures, elle ouvrit le feu sur la masse noire qui +fourmillait devant Villechaumont. La réplique, il est vrai, ne se fît +pas attendre. La foule sombre s'étant aussitôt écartée, huit flammes +brillèrent presque simultanément au sein d'un nuage grossissant, et, +comme nous étions dans l'axe du tir, nous pûmes suivre du regard les +projectiles qui se croisèrent dans l'air. Le bruit des deux décharges se +faisant écho, le fracas des obus dans les hautes branches au-dessus de +nos têtes, le grand silence qui soudain régna dans les rangs, tout donna +à cet instant un caractère de singulière solennité. Il y eut comme le +saisissement qui vous prend devant un spectacle de beauté supérieure. + +Au milieu du recueillement qui avait suivi les détonations, une voix à +l'énergie et aux vibrations bien connues, celle qui dans la forêt de +Blois avait prononcé, au nom de la Patrie envahie, la sentence du +caporal Tillot, s'éleva, claire, forte et ferme. Le capitaine Eynard, +donnant l'élan à son corps vigoureux et souple, s'écriait, en nous +montrant le chemin: «En avant!--La première section, en tirailleurs!» + +Rompant les clôtures des jardins, qui leur servaient encore de frêles +abris, cent hommes s'élancèrent de bon coeur, préparant leurs +cartouches dans la gibecière, apprêtant le tonnerre du chassepot. Le +sous-lieutenant marchait avec nous: Villiot et moi, nous étions les +seuls sous-officiers de la section, Gouzy ayant disparu la veille. + +Au bout de trois cents pas, le capitaine s'arrêta, de même toute la +chaîne humaine dont il était le moteur. «A sept cents mètres, dit-il, +commencez le feu!» + +Mais neuf balles sur dix devaient se perdre. Nous n'eûmes pas le temps +d'en perdre beaucoup. Presque immédiatement, stimulé d'ailleurs par une +compagnie du 10e bataillon de chasseurs, qui s'était déployée à notre +droite et nous avait devancés, M. Eynard avait de nouveau commandé en +avant et au pas gymnastique. Rapidement nous franchîmes ainsi cinq cents +mètres. «Tout le monde par terre. Tir à volonté, à deux cents mètres. +Aux artilleurs, et visez bien!» ajouta notre chef, toujours debout, lui, +pour mieux apprécier la justesse de notre tir. + +Pour moi, j'avais éprouvé une compression violente et rapide au coeur, +comme un trémolo silencieux. Puis, plus rien. L'ordre donné, il n'y +avait plus ni hésitation ni scrupule. Je tirais, je chargeais; je tirais +toujours, avec calme et sang-froid, visant de mon mieux, comme à la +cible, sans fièvre ni remords. Il n'y a pas de comparaison à établir +entre l'impression de ce moment et le tressaillement pénible qu'avait +provoqué le premier bruit des balles, à la nuit tombante. Occupé +d'exécuter méthodiquement la charge, je ne songeais pas à trembler, +quoique le sifflement fût autrement intense et soutenu que la veille. +L'appréhension vague--on ne peut trop le répéter--est pire que le danger +réel, défini; le danger se laisse regarder sans terreur, pourvu qu'on le +regarde en face. + +Dans le mouvement incessant des artilleurs, au sein de la fumée qui se +renouvelait, s'épaississait sans cesse, il était impossible de les viser +individuellement; mais, les uns à plat ventre, d'autres, comme moi, un +genou en terre, ce qui est une excellente position pour assurer le tir, +nous prenions tous pour objectifs les flammes qui, d'instant en instant, +jaillissaient de cette nuée blanche. + +A cent cinquante mètres environ, nos coups portaient: nos balles firent +du ravage. «Les huit pièces qui avaient pris position au début sur la +droite de Villechaumont--relate le rapport allemand--se portent bientôt +plus à l'ouest, vers la butte du moulin à vent; canonnées par trois +batteries françaises, criblées par les feux de l'infanterie parvenue +à petite portée, elles subissent des pertes très sérieuses, qui les +obligent à rétrograder momentanément pour se remettre en état de +combattre.» + +Leurs obus avaient tous passé fort au-dessus de nous. En revanche, dans +le champ nu, découvert, d'où nous les fusillions sans relâche, nous +étions à la merci de l'infanterie que nous n'apercevions pas du tout. +Complètement dissimulés dans les tranchées où ils s'étaient terrés, les +tirailleurs bavarois nous envoyaient, comme une grêle tombée du ciel, +des kilogrammes de plomb. Devant nous, à droite, à gauche, de tous les +côtés à la fois, les balles pleuvaient, soulevant chacune une pincée de +terre. Si le plomb germait, quelle terrible moisson eût produit le champ +que nous occupions! Mais franchement, quel tâtonnement! Que de coups +perdus! + +Il y avait là comme un encouragement à ne pas se préoccuper des +fantassins et à destiner sans regret tous nos coups aux canonniers. Ils +s'agitaient perpétuellement, comme des ombres chinoises, sur le fond +blanc de la fumée. Au-dessus d'eux, le moulin élevait sa cage carrée, +faite de vieilles planches noircies, et son pignon à angle droit, où +la croix de ses ailes immobiles semblait fixée comme sur un énorme +catafalque. + +Peu après que la batterie eut repris position sous cet abri, je +constatai que la provision de ma cartouchière était épuisée. Il fallut +recourir à la réserve du sac, opération qui paraissait longue dans +l'endroit où nous nous trouvions. Je m'appliquai pourtant à l'exécuter +sans hâte exagérée, de peur de maladresses qui eussent allongé le temps +perdu. En rebouclant mon sac sur les épaules, je vis, tout près de moi, +couché comme la plupart des hommes, M. Houssine, qui, du bout de sa +canne, jouait avec une motte de terre encore blanche de la neige +tombée l'avant-dernière nuit. Un impérieux besoin vous prend, dans les +situations tendues, d'entendre le son de sa propre voix. Sans doute +veut-on s'affirmer à soi-même, par quelques paroles, si banales +soient-elles, qu'on jouit de sa présence d'esprit. Cela seul explique +pourquoi, tout en glissant une nouvelle cartouche dans la culasse de mon +fusil, j'adressai ces mots à mon peu sympathique officier: «La fin des +munitions approche, mon lieutenant. J'en ai déjà brûlé la moitié. C'est +dommage!» + +Avant que j'eusse refermé le tonnerre sur la cartouche, une forte +commotion, comme un rude coup de bâton, m'avait secoué le bras gauche. +Toujours dans la position du tireur à genou, je chargeais; ma main +glissa, inerte, de dessus mon genou par terre, et un flot de sang +l'inonda. En même temps, une très vive douleur se faisait sentir à la +jambe sur laquelle avait reposé mon bras. + +Point de doute possible, nos maladroits adversaires, avaient enfin, +sur mille coups peut-être, touché au moins une fois. Une balle m'avait +fracassé l'avant-bras, l'avait traversé, et s'était amortie sur ma +cuisse. Malgré une assez vive souffrance, très supportable cependant, +je fis à part moi ces constatations, nettement, comme pour le compte +d'autrui; puis, d'instinct, je me retournai vers mon confident de +hasard, le sous-lieutenant Houssine. Il ne jouait plus avec sa motte de +terre, car une autre balle venait de la pulvériser. Philosophiquement, +je me bornai à lui dire: «Allons! j'ai mon compte!» + + + + +HORS DE COMBAT + + +I + + +Être blessé et continuer à se battre, c'est le suprême courage: mais +cet héroïsme me fut interdit. J'essayai de relever ma main, où le sang +délayait par nappes la couche noire que la fumée de la poudre y avait +déposée. Impossible. L'avant-bras était comme disloqué en son milieu, à +l'endroit où persistait une douleur sourde. Force à moi de déposer mon +fusil, pour ramener, avec la main droite, la gauche, qui définitivement +refusait le service. Devenu inutile, je me couchai tout de mon long dans +la profondeur d'un sillon. + +De là je pus remarquer ce qui, dans l'action, m'avait échappé. Le +capitaine jurait comme un diable, hurlant de toutes ses forces: «Tirez! +mais tirez donc!» Villiot rampait de l'un à l'autre, et, avec un petit +instrument, que je reconnus pour être une lime, il cherchait à rogner +les têtes mobiles des chassepots dilatées par la chaleur du tir. Malgré +ce soin, le feu ne reprenait guère. Moi-même, pour les derniers coups, +j'avais eu toutes les peines du monde à refermer le tonnerre. Les armes +étaient trop échauffées, trop encrassées. Il fallait de toute nécessité +les laisser se refroidir et les nettoyer. La place était incommode pour +pratiquer cette opération. En pestant de plus belle, le capitaine se +résigna donc à abandonner momentanément la partie, sauf à la reprendre +avec le reste de ses hommes. Il n'y avait plus qu'à s'en aller, chose +malaisée pour moi. Ma jambe était plus endolorie que mon bras. Une fois +mis debout, non sans peine, je boitais tellement qu'il me fallut +faire appel à l'appui d'un soldat, qui se chargea aussi de mon fusil. +Lorsqu'ils nous virent tourner le dos, nos invisibles adversaires +redoublèrent de coups, sinon d'adresse. A nos oreilles grondait un +véritable ouragan, dont mon soutien était péniblement impressionné. «Mon +Dieu, mon Dieu, disait-il en patois, quelle grêle! Mon fourrier, ne +pourriez-vous pas aller plus vite?... Ah! bonne Vierge, ayez pitié de +nous!» + +Ses prières ne furent point vaines. Lui et moi, nous regagnâmes les +jardins de Cernay sans nouvel accroc. Là , le capitaine se hâta de +rallier la seconde section. Au moment où, comme nous l'avions fait trois +quarts d'heure plus tôt, le reste de la compagnie s'élançait dans le +champ que, sans figure de rhétorique, je venais d'arroser de mon sang, +je reconnus la voix éclatante de Nareval. Avec un entrain qui me réjouit +et un instant effaça l'impression des tristes détails de la veille, il +criait: «Allons, les enfants! Allons, en avant, et vive la République!» +Comme je poursuivais mon chemin vers l'intérieur du village, le +capitaine demanda, courroucé: «Quel est l'homme qui s'en va?--C'est le +fourrier, lui répondit le sous-lieutenant avec un ton de bienveillance +tout nouveau pour moi. Il est grièvement blessé.--C'est bien!» ajouta M. +Eynard en se disposant à suivre le lieutenant Barta et le sergent-major +Harel, tandis que mes camarades nettoyaient leurs armes. + +«Comment, déjà , mon pauvre ami?» me cria le brave Villiot en guise +d'adieu. M'étant retourné à la question du capitaine, j'allais répondre; +mais, au même instant, un léger émoi se produisit parmi ceux qui +couraient en avant. A la vue d'un obus fonçant sur eux, le lieutenant +leur jeta l'avertissement des tranchées de Crimée: «Gare la bombe! +Couchez-vous!» Toute la section s'abattit ensemble, pendant que +l'implacable projectile achevait sa course en bourdonnant. Une lueur, un +éclatement, aussitôt suivi de la voix du lieutenant Barta: «Debout! +en avant!» Tous les hommes se redressèrent et repartirent au pas +gymnastique. + +Tous, sauf un qui, la face en terre, ne bougeait plus. Deux soldats de +la première section s'avancèrent pour l'aider à se relever: j'attendis +leur retour avec angoisse. Après avoir soulevé le malheureux et l'avoir +reposé à terre, ils revinrent, très pâles. «Le sergent Nareval», dit +l'un, et, avec une expression d'horreur invincible, l'autre ajouta; +«Tué. Il a le crâne ouvert.» + +Depuis ce jour je crois aux pressentiments et je laisse glisser sur moi +les railleries que parfois les sceptiques ne me ménagent pas. En allant +au feu, sous la pluie des balles, je n'avais jamais été préoccupé, à +l'excès, de la pensée de la mort, tout en mesurant assez froidement le +danger. Quoique endommagé, plus, il est vrai, que ne le prévoyait mon +beau-frère quand il prophétisait plaisamment la veille de mon départ, +je suis cependant revenu. Louis Nareval, au contraire, d'aussi bonne +volonté que moi, avait tremblé, le 8 décembre, parce que le spectre +invisible, mais obsédant quand même, lui avait donné pour le lendemain +le rendez-vous inévitable, le rendez-vous fatal. + +Par la ruelle où la compagnie s'était engagée, encore intacte, deux +heures plus tôt, je rentrai dans le village, en tirant le pied, en +soutenant mon bras douloureux, et je me laissai tomber sur un banc de +pierre, près d'une porte, plus triste encore que souffrant. Mon +coeur était navré de la mort de mon plus ancien frère d'armes, et je +regrettais en même temps ceux qui lui survivaient. De communes misères, +surtout endurées pour une noble cause, nouent des liens solides. Par là +se justifie l'assimilation faite entre le régiment et la famille, car la +parenté s'affirme principalement dans les jours de peine et de deuil. + +Si les balles bavaroises ne portaient pas toutes, les obus étaient +meurtriers. Devant moi, sur le terrain où la veille nous avions +manoeuvré, il en tombait, tombait toujours, et beaucoup faisaient des +ravages dans un bataillon qui était massé là , en réserve. Les cacolets +venaient faire leur sanglante récolte dans le village. Il en passa +bientôt un près de moi, mais déjà chargé. Le conducteur s'approcha +néanmoins. Il tira de sa poche un grand mouchoir à carreaux, tout neuf, +dont il me fit une écharpe, et il m'engagea à le suivre, si je pouvais +marcher, afin de me faire soigner plus tôt. + +Mon sang, à la vérité, s'écoulait par les deux trous pratiqués dans +mon bras, l'un assez près du poignet, l'autre à la sortie de la balle, +presque au coude. Tous mes vêtements, capote, pantalon, guêtres, tout +était inondé: je m'épuiserais sans doute à vouloir trop attendre. +Et puis, par le temps glacial qu'il faisait, j'avais l'étrange et +désagréable sensation de l'air s'infiltrant, au travers de mon bras, +comme dans un tube. Je me décidai donc à suivre le cacolet. Mais ne +voilà -t-il pas que, par une prudence fort naturelle, obligée même, +le conducteur s'engagea dans le chemin le plus sûr, à l'abri des +projectiles. Malheureusement c'était aussi le plus long. Ma jambe me +faisait toujours souffrir; la longueur du circuit m'effraya. Après la +vérification des pressentiments de Nareval, mon fatalisme était devenu +tel, qu'il ne me vint pas à l'idée que je pouvais être atteint sur un +point plutôt que sur un autre. Quittant mon guide, je coupai court, +impunément, à travers le champ que plusieurs obus labourèrent devant moi +et derrière moi. + +A mi-chemin d'Ourcelles je rencontrai le sergent Gouzy. Il n'avait été +frappé que par une balle morte, qui lui avait causé un engourdissement +douloureux dont il était déjà guéri. Du moment que nos camarades se +battaient, il avait hâte de les rejoindre. Le cadre de la compagnie +étant fort réduit, je n'essayai pas de le retenir, bien qu'en vérité +son appui m'eût été utile. Il y avait encore cent mètres à parcourir +jusqu'au village, et j'étais à bout de forces. Je ne serais pas arrivé, +si deux paysans n'étaient venus courageusement à mon secours. + +Revêtus, comme en un jour de fête, de leurs habits du dimanche, ils +suivaient anxieux le spectacle de la bataille, du seuil de leur demeure. +Après s'être préparés à la quitter, ils ne pouvaient s'y résoudre. Ils +voulaient espérer encore, sans l'oser tout à fait. Quelque cruelle que +fût leur préoccupation, ils parurent l'oublier généreusement pour me +donner des soins. Ils me firent asseoir à leur foyer, me présentèrent un +cordial, et, sans toucher à mon bras, m'enlevèrent mon sac qui pesait +fort sur mes épaules affaiblies. + +Le temps passait, et, par la porte entr'ouverte, le bruit du combat nous +parvenait, continu, de plus en plus intense. Dans mon état de faiblesse, +je ne me rendais plus un compte très exact de la durée, ni des +événements; mais il paraît que toute une division prussienne était +venue appuyer les efforts des Bavarois à Villechaumont. Notre division, +violemment canonnée, dut se replier sur la ligne de retranchement +ménagée en avant de Villejouan et d'Origny, dans les tranchées que le +1er et le 2e bataillon du 48e avaient occupées la veille. Par ordre, mes +camarades quittèrent ainsi vers midi leurs positions avancées. A eux +échut la mission de protéger la retraite. «Sans quelques compagnies du +48e de marche et des chasseurs à pied qui, déployés en tirailleurs, +firent bonne contenance au delà d'Origny, ce mouvement rétrograde eût +dégénéré en déroute», au dire du général Chanzy. Le lendemain, 10 +décembre, il cita la compagnie du capitaine Eynard à l'ordre de l'armée, +à l'heure même où elle se distinguait de nouveau. Avec tout le régiment, +elle reprit Origny à la baïonnette, avant l'aube. Il fut fait là de +nombreux prisonniers. Dès qu'il fut engagé, le 48e ne se ménagea pas: +dans les journées de Josnes, il perdit trois officiers, les lieutenants +Combes, Lafranchi et Lespinasse, et 460 sous-officiers et soldats, tués +ou blessés. + + +II + + +Pendant que mes compagnons d'armes devaient continuer à se conduire +avec honneur, d'abord à Saint-Calais, et, en janvier, à Ardenay, sur le +plateau d'Auvours, à Sillé-le-Guillaume, puis, suprême épreuve, dans +Paris, au mois de mai 1871, j'allais prendre un repos trop tôt gagné, +mais non exempt de toute épreuve. + +Le 9 décembre, dès que mes paysans secourables virent plier notre ligne, +l'un d'eux courut à la recherche d'un cacolet et nous l'amena presque +aussitôt. On me hissa sur la chaise de gauche, et en contrepoids fut +placé un autre fantassin qui avait été atteint au ventre par un éclat +d'obus. Puis, en route vers Josnes, pour une destination indéterminée. + +Le doux balancement de mon véhicule original, l'air vif de décembre +qui me fouettait le visage, la secrète pensée que chaque pas de notre +monture me rapprochait un peu des miens, le vague espoir de les aller +retrouver sans que ma conscience eût rien à me reprocher, tout cela me +ranima, me rendit coeur. Bien que le vent, en soufflant dans mon bras, +me rappelât assez vivement ma blessure, je me sentis gagner par une +sorte de joyeuse insouciance. + +A ce moment--je m'en souviens--un capitaine d'état-major nous croisa sur +la route: mon air de jeunesse le frappa sans doute et aussi tout le sang +qui dégouttait de ma manche sur mon pantalon garance, qu'il maculait +de larges taches vineuses: «Du courage, fourrier!» me dit-il +affectueusement au passage. Sans forfanterie, je pus lui répondre que +cela ne manquait pas, car pour lui parler je m'interrompis de fredonner +le refrain de la retraite qui s'arrangeait dans ma tête à la pensée de +mes parents: + + V'là votre fils qu'on vous ramène, + Il est en bien triste état. + +Souffrir, cela devrait apitoyer sur les maux d'autrui. Il faut avouer +pourtant que mon voisin m'importunait fort, par ses plaintes et ses +gémissements continuels. Les blessures au ventre sont très douloureuses; +mais celle de mon compagnon n'était pas des plus graves. Son +étui-musette avait heureusement amorti le coup. Ses vêtements étaient +intacts, au plus était-il contusionné. Aussi je ne me faisais aucun +scrupule de chantonner d'autant plus haut qu'il hurlait davantage. + +Le bon tringlot qui dirigeait notre mulet subissait stoïquement cet +étrange concert, tout au souci de sa fonction. Il tenait court le licou +de la bête et choisissait avec soin le terrain, car, sur la route gelée, +elle glissait à chaque pas. Mon voisin, entre deux soupirs, stimulait +le zèle du conducteur. Rien n'y fit. Il était écrit que notre mulet +tomberait; il tomba, en nous projetant à deux ou trois mètres. Dieu, +quels effroyables cris! Comment songer à son propre mal, en entendant de +telles lamentations? + +Nous venions d'entrer dans un village qu'occupaient des mobiles. +Vite relevés par quelques-uns d'entre eux, nous fûmes conduits dans +l'auberge, et régalés d'une tasse de café bien chaud. Notre mulet +s'étant de son côté remis de sa chute, les mobiles nous réinstallèrent +avec précaution sur nos sièges et nous reprîmes notre odyssée par le +chemin qui conduit à Mer. + +Au départ nous avions passé devant des fermes où travaillaient des +chirurgiens. Des hommes au torse nu taché de rouge, d'autres montrant, +qui son bras, qui sa jambe ou son pied, cela avait glissé en quelque +sorte sous nos yeux, sans faire sur moi une impression trop profonde. +Mais, à mesure que le jour avançait et que nous nous rapprochions de la +ville, différents chemins aboutissaient à la grande route où affluaient +les blessés provenant des divers points du champ de bataille. +Quelques-uns, les plus rares, suivaient à pied, beaucoup en cacolet, +d'autres sur des chariots de toutes formes. Ils offraient un spectacle +attristant. Parmi ceux qui étaient couchés sur des charrettes, il y en +avait au teint blême et verdâtre. Les convoyeurs n'osaient sans doute +pas se défaire d'un fardeau sacré, lors même qu'ils avaient la certitude +de ne plus transporter qu'un cadavre. Dans une de ces voitures, j'eus la +douleur d'apercevoir, vivant encore, mais trop privé de ses sens pour +me reconnaître, le malheureux caporal Dariès. Il avait eu, à ce que +m'apprit le charretier, une jambe broyée par un obus. + +Derrière le remblai du chemin de fer, la ville de Mer montra enfin le +faîte de ses maisons inégales, le grand toit de sa halle et son clocher +qui, toute proportion gardée, rappelle modestement une des tours de +Notre-Dame de Paris. La route passe sous un pont, et les habitations se +dressent au delà . Au milieu du faubourg, notre conducteur s'avoua fort +embarrassé. Il ne pouvait guère nous transporter plus loin, d'autant que +nous avions besoin d'être pansés et de nous reposer; mais il ne savait +où nous laisser. Une foule de malheureux, en attendant d'être évacués +dans la direction de Blois, s'entassaient à la gare: nous n'y aurions +trouvé aucun abri. Me souvenant de m'être arrêté dans un café du +voisinage, je dis au soldat de nous y conduire. Depuis un mois, +l'établissement avait été abandonné; les volets étaient clos. Alors, par +une inspiration soudaine, j'indiquai à notre guide l'épicerie où j'étais +entré quelques instants avant notre départ précipité pour Châteaudun. + +Les blessés reçoivent vite leur récompense. Pour eux, la sollicitude de +tous s'éveille aussitôt. Nous fûmes charitablement accueillis par la +personne qui m'avait reçu naguère. Tout exigu que fût le logement +qu'elle partageait avec sa tante, au fond du magasin, elle nous y +installa près du feu, mon compagnon et moi, et, en apprenant que nous +n'avions reçu aucun soin, elle nous quitta brusquement. Elle se mit à +parcourir la ville, qu'encombraient les troupes de la division Camô, +rétrogradées de Beaugency. Le premier chirurgien qui se trouva sur son +chemin, elle nous l'amena. + +C'était le docteur Charles, médecin-major du 1er régiment de gendarmerie +mobile. Après avoir déclaré à mon plaintif compagnon qu'il pourrait +reprendre son service dans quinze jours, il s'occupa de moi. Avec +affabilité, secondé d'ailleurs par la jeune fille, il me fit un +pansement sommaire; puis il me délivra un certificat constatant la +gravité de ma blessure et spécifiant qu'elle exigerait trois mois de +soins. J'aurais dû m'en affliger, mais je ne vis là que l'autorisation +implicite de regagner le nid familial. + +Le docteur fut remercié par notre bienfaitrice, dont la bonté ne se +démentit pas un instant et que ma reconnaissance se plaît à rappeler. + +Chose remarquable, ce court épisode, qui a semé dans mon souvenir un +poétique bouquet au parfum impérissable, fut rempli, en un cadre tout +prosaïque, de soins matériels infimes. Préparer un petit chiffon de +toile, y étendre prestement du beurre frais, à défaut de cérat, pour +oindre mes plaies. Me faire prendre du bouillon, que de son souffle +elle avait refroidi. S'abaisser ensuite jusqu'à défaire mes guêtres +ensanglantées, pour me permettre de me délasser sur un matelas qui +avait été étendu dans l'atelier d'un menuisier voisin. Mais la charité +ennoblissait tout cela. Malgré ma faiblesse, je n'en étais pas moins +honteux de voir cette inconnue s'agenouiller à mes pieds. «Laissez donc, +me dit-elle avec un triste sourire; n'est-ce pas notre seule manière, à +nous autres, de servir notre malheureux pays?» + +Le malheur d'autrui n'abolit pas le nôtre; mais il peut nous enseigner +à le mieux supporter, en nous rappelant que l'échelle des maux est +infinie. Sur mon grabat, je dus me faire tout petit, pour partager la +place avec un pauvre diable qui avait les deux bras brisés. Jusqu'au +jour je n'osai me remuer, de peur de heurter le misérable que sa double +blessure immobilisait comme un mort. Or les nuits de décembre sont +interminables, et celle que je passai là me parut bien la plus longue de +ma vie. Le sommeil me fuyait, et mon cerveau semblait tourner dans ma +tête. A la lueur vacillante d'une veilleuse, les objets environnants +prenaient des formes étranges, fantastiques, effrayantes. L'établi du +menuisier, dont l'ombre s'étendait jusqu'à nous, offrait l'aspect d'un +catafalque. Plusieurs planches, dressées contre les murs, avaient des +blancheurs de fantômes, et le jeu de la lumière leur donnait un semblant +d'agitation. La fièvre gagnait sur moi, incontestablement, et quand, +par un effort de volonté, je parvenais à la vaincre, à ressaisir le +sentiment exact des choses, une autre terreur surgissait. Je prêtais +anxieusement l'oreille aux rumeurs de la rue. + +A la nouvelle de l'abandon de Beaugency, le bruit s'était répandu que +les Allemands s'avançaient rapidement et que la ville de Mer allait être +envahie. Les chevaux qui parfois passaient au galop, appartenaient-ils à +nos estafettes ou à quelques uhlans audacieux? Etaient-ce déjà les pas +de nos ennemis qui résonnaient sur le pavé de la rue? Le jour allait-il +nous trouver libres, ou prisonniers? + +Dans l'immobilité pénible où j'étais réduit, un incident futile vint +cependant me distraire. Un petit objet, comme un caillou, roulait sous +mes talons, me gênait: je me creusai vainement l'esprit à en déterminer +la forme et la nature, sans pouvoir l'atteindre. Au jour enfin, je +reconnus une balle tronconique, de la grosseur du pouce, toute mâchée. +C'était celle qui m'avait blessé: après m'avoir contusionné la cuisse, +elle était descendue dans ma guêtre. Soigneusement je la recueillis. Mon +frère aîné m'avait demandé un souvenir des Allemands: ils ne m'avaient +pas laissé en ramasser un, mais me l'avaient envoyé: faute de mieux, il +faudrait que mon collectionneur s'en contentât. Je comptais bien pouvoir +le lui rapporter, les troupes françaises occupant encore la ville. En +les voyant circuler dans la rue, j'éprouvai autant de joie que si elles +venaient réellement de nous délivrer. + +Le 10, dans la matinée, il me fallut donc dire adieu à ma gracieuse et +douce infirmière. Tremblant de fièvre et de froid, boitant, _traînant +l'aile et tirant le pied_, je gagnai la gare, où, d'heure en heure, des +trains formés à la hâte emportaient par centaines des débris humains +de l'armée de la Loire. Dans la station gisaient les plus grièvement +atteints. D'autres, qui, comme moi, pouvaient marcher encore, gagnaient +le bord de la voie. Parmi eux, quelques-uns de nos adversaires, Bavarois +au casque en cuir bouilli. Deux avaient été frappés à la tête, un autre +au bras. La solidarité du malheur ne s'était pas encore établie d'eux à +nous. Trop des nôtres subissaient leur sort pour que notre rancune pût +tomber tout d'un coup. Du reste, ils paraissaient résignés, sous leurs +linges sanglants. + +Ils furent bientôt embarqués, et de mon côté je trouvai place dans le +fond d'une voiture à bestiaux. Quoique ma jambe fût toujours raide et +endolorie, je n'eus garde de me coucher: je m'efforçais de taper des +pieds dans mon coin. Long exercice. Le train glissa, tout doucement par +bonheur, hors des rails, pendant la première nuit: le trajet, de Mer +à Bordeaux, dura quarante-huit heures, par un froid sibérien. Les +malheureux, qui autour de moi n'avaient pas la ressource de m'imiter, +enduraient le martyre. Tandis que d'autres souvenirs me reviennent avec +une admirable netteté, ce triste tableau, trop longtemps placé sous +mes yeux, échappe à ma mémoire. De cet entassement se dégage un petit +chasseur à pied, au visage d'enfant, grelottant en un coin, dans sa +veste courte, sans manteau ni couverture: il avait--je crois--une main +écrasée. Plus près de moi est étendu un malheureux garde-mobile dont le +pied tient à peine à la jambe, par quelques fibres. + +Pourtant ni les uns ni les autres ne se plaignaient guère. Il ne fut +certainement pas échangé dix paroles entre nous durant ces deux longues +journées: c'est une chose remarquable que la morne résignation des +soldats mutilés. Aux prises avec la douleur, en attendant la révélation +du grand mystère de la mort, ils deviennent silencieux et graves. Les +hurleurs sont généralement les moins atteints. Les autres regardent +venir stoïquement la guérison incertaine, lointaine en tout cas, +indifférents à ce qui les environne et dédaigneux même de la +commisération. + +A Bordeaux, quant à moi, j'étais vaincu. La fièvre commençait à +m'accabler; mon bras semblait s'appesantir davantage d'instant en +instant: je craignais de ne pouvoir résister jusqu'au terme de mon +voyage. J'appris d'ailleurs avec inquiétude que notre train allait être +dirigé sur Mont-de-Marsan et sur Bayonne. Un sous-intendant militaire se +trouvait sur le quai; je lui exprimai mon désir de rentrer à Toulouse, +et lui parlai du certificat du docteur Charles. Il n'hésita pas à me +faire descendre; il m'autorisa à aller prendre un autre train, à la gare +Saint-Jean, de l'autre côté de la Garonne, après m'avoir engagé à me +faire panser dans une salle dont il m'indiqua l'entrée. + +Cette salle était le hall d'attente, peu élevé de toiture, mais d'une +très vaste superficie. Le gaz l'éclairait médiocrement. Quand je poussai +devant moi la porte vitrée, une odeur âcre me prit à la gorge, une odeur +indécise, entre l'abattoir et le charnier. Le sol n'était qu'une immense +litière, jonchée de victimes saignantes, et, de distance en distance, +circulaient avec précaution quelques soeurs grises dont les cornettes +blanches semblaient lumineuses dans l'obscurité relative. Une rumeur de +plaintes, dominée par des hurlements sonores, s'élevait de ce lit commun +de nobles souffrances. A ce douloureux spectacle, j'oubliai mon propre +mal et me sentis assailli par de plus hautes pensées. + +Dans notre guerre à outrance, il fallait bien que la victoire restât à +l'une des deux nations: l'autre, à défaut de gloire, pouvait du moins +revendiquer l'estime du monde, en se défendant jusqu'à l'épuisement. +Dans cette lutte où tombaient tant de Français, peu importait qu'ils +fussent vaincus: il est vrai que nous n'ajouterions pas de trophées +à ceux que nos aînés ont entassés à l'hôtel des Invalides; mais nous +souffrions assez pour avoir droit plus tard au respect de nos cadets. +Oui, malgré nos désastres inouïs, nous pouvions sans forfanterie, comme +les Russes après la défense héroïque de Sébastopol, répéter le mot du +vaincu de Pavie: _Tout est perdu, fors l'honneur._ + +Devant le sombre tableau qui s'était offert à mes yeux, une pitié +profonde, mêlée d'un certain orgueil, m'avait donc envahi. Nareval, +Dariès, le malheureux caporal Tillot, et mes autres compagnons d'armes, +qui, peut-être, avaient succombée à leur tour, tous me revinrent en +mémoire; et en pensant à eux je fus saisi de la crainte de fouler +aux pieds quelques-uns des martyrs qui se tordaient sur cette paille +ensanglantée, tandis que mon bras n'exigeait pas des soins immédiats. +Quand j'eus refermé la porte de l'étrange salle d'attente où l'on +sentait planer la mort, je m'éloignai en frissonnant malgré moi: je +quittai la gare pour marcher un peu, pour me convaincre aussi que, +quoique frappé, je n'étais pas tout à fait abattu. + +Quelque temps avant la guerre, j'avais fait à Bordeaux un court séjour +chez de vieux amis de mon père; mais ils habitaient loin du centre, +près de Caudéran, une maison isolée, ce que les Bordelais nomment une +échoppe. La ville m'était peu familière. L'idée d'aller si loin ne +m'était pas venue d'abord; seul sur le pavé de la Bastide, dans la +demi-obscurité de l'aube luttant avec la lueur pâlissante des papillons +de gaz, devant la vaste étendue brumeuse qui marquait le lit du fleuve +gascon, j'eus une sorte de défaillance morale; il me parut impossible de +reprendre ma route sans un relais, je me laissai séduire à la pensée de +me reposer en face de visages amis. Mais près d'une lieue me séparait de +Caudéran, une lieue de quais, de places, de rues. Comment se retrouver +dans un pareil dédale? + +Heureusement, au fond de mon gousset, dormait un écu de cinq francs, +superstitieusement gardé comme un en-cas suprême. Le moment était +venu de faire donner la réserve. Devant moi se trouvait un débit où +mangeaient et buvaient quelques débardeurs du port; j'y entrai. Tandis +que je prenais une tasse de café, un homme voulut bien m'aller chercher +une voiture. Une heure durant, elle me cahota; du moins, mon bras +répercutait les moindres secousses. Elle me déposa tout là -bas, au +moment même où nos bons amis ouvraient leurs volets. + +Il serait difficile de peindre leur pénible surprise, en me +reconnaissant dans le militaire, pâle et faible, qui ne pouvait parvenir +à ouvrir la voiture. Ils accoururent, firent céder la portière, me +soutinrent jusque dans la maison. Le premier moment de stupeur passé, +les braves gens préparèrent pour moi, afin de m'avoir plus près d'eux, +un lit où personne ne s'était reposé depuis qu'ils y avaient vu mourir +leur unique enfant. Ensuite ils appelèrent mon père par le télégraphe. + + +III + + +A partir de cet instant, la sollicitude la plus éclairée, les soins les +plus habiles ne cessèrent de m'être prodigués. Mon père, arrivé par +le premier express, put amener près de moi le docteur Fusier, médecin +principal des armées, que les fiévreux du Mexique et plusieurs +générations de polytechniciens ne peuvent avoir oublié. D'un léger coup +de bistouri, il me fit une incision par où treize esquilles, nombre +fatidique, devaient être extraites successivement, et il autorisa +mon transport à Toulouse en coupé-lit. Le lendemain, à cheval dès la +première heure, lui-même vint présider à mon embarquement. + +Pour le voyage, comme mes habits de guerre nécessitaient une +désinfection, j'avais été enveloppé dans des vêtements civils. La fièvre +aidant, je n'étais guère qu'un paquet inerte, presque inconscient. Il +me souvient pourtant que, devenu le point de mire des voyageurs, je fus +pris à la gare d'un mouvement d'enfantine coquetterie. De ma main libre, +j'arrachai au moins la coiffure d'invalide dont nos amis m'avaient orné: +il me répugnait de rentrer dans ma ville sous le casque du pacifique roi +d'Yvetot. Au bout du trajet, autre motif de protestation. Une civière +avait été amenée pour moi de l'hôpital militaire à la gare de Toulouse; +je refusai d'y prendre place; je refusai énergiquement, et rien ne put +me faire céder, car ce n'était plus la coquetterie qui m'animait: mais à +aucun prix je ne voulais être rendu à ma mère comme un cadavre. + +A ce moment, sur le quai de la gare, monseigneur Desprez, l'archevêque +du diocèse, se trouvait là fortuitement; il fit quelques pas à ma +rencontre. Après m'avoir adressé de bienveillantes paroles, il me donna +sa bénédiction. Puis une voiture m'emporta avec mon père, et, enfin, par +un dernier effort, je pus recevoir debout l'embrassement maternel. + +Douce étreinte, accompagnée de larmes dont le seul souvenir me paraît +plus précieux que la possession d'une rivière de diamants. Oui, nous +pouvions nous embrasser, nous embrasser de bon coeur. Au milieu du +désastre national nous nous sentions la conscience légère, exempte de +tout reproche. + +Dans cet état, le bonheur ineffable du retour était d'autant plus +appréciable, que le danger avait été réel. Ce danger, le mal physique le +rappelait, pour la jouissance du revoir. Un rien, une légère déviation +de la balle, j'étais tué et perdu pour ma mère; elle était perdue pour +moi. Au contraire, je lui étais rendu, pleinement rendu, pour redevenir +pendant quatre longs mois son petit enfant. Oui, toutes les mères ont +prodigué au leur des soins de toutes les heures, heures de jour et +heures de nuit: elles leur ont témoigné un dévouement absolu, sans +borne; mais la mienne m'a prodigué ces soins, m'a en un mot donné la vie +deux fois, et, la seconde fois, j'étais conscient de tout; il m'a donc +été possible de lui vouer une reconnaissance presque proportionnée à sa +tendresse. + +Si, pour apprécier cette immense affection, il m'avait fallu un +contraste, ce contraste ne m'eût pas manqué. Puisque j'avais survécu, je +devais au malheureux Nareval d'accomplir son dernier souhait, aller dire +à ceux dont il m'avait donné le nom, le soir du 8 décembre, qu'il avait +su bien mourir. Son ombre même ne devait pas être heureuse. Ma guérison +traînait beaucoup et devenait douteuse; je n'avais pas de peine à m'en +apercevoir: j'obtins de mon père qu'il se chargeât d'aller à l'adresse +indiquée. Nul n'était mieux fait pour remplir avec tact la pénible +mission dont je désespérais de pouvoir m'acquitter. Mais ceux qui +avaient eu les dernières pensées de mon infortuné compagnon ne lui +accordèrent qu'indifférence en retour. Mon père, pour les préparer, +parla d'abord d'une blessure, d'une blessure grave. «Vraiment, ce pauvre +Louis! C'était un brave garçon!» dirent-ils simplement. Les premiers, +ils parlèrent de lui au passé, froidement, le tuant en quelque sorte de +nouveau, en effigie. + +Le délai prévu par le docteur Charles fut de beaucoup dépassé. Décembre, +janvier, février, mars, avril, tout ce temps s'écoula sans amélioration. +Au contraire, toujours au lit, le bras dans un affreux état, je +m'affaiblissais, je dépérissais, je m'en allais visiblement, en dépit +des soins dévoués du docteur Henri Molinier. Bien qu'il prît la peine de +me panser lui-même matin et soir, il désespérait de me guérir; à moins +d'en venir aux moyens extrêmes. Chaque jour, il parlait plus fermement +de l'amputation: mais, quelque pessimiste qu'il fût, sa patience ne se +démentait pas. Faible comme un moribond, j'atteignis le mois de mai, +moins à plaindre, sans doute, que mes camarades qui guerroyaient +encore, sous les balles françaises, autour du Mont-Valérien, à l'Arc de +Triomphe, à Montmartre, à la Chapelle. + +Aux Buttes-Chaumont, Villiot, devenu sous-lieutenant, mérita d'être cité +à l'ordre du 1er corps de l'armée de Versailles. Nos trois officiers +furent décorés vers le même temps, et mon successeur eût pu l'être sans +injustice. Atteint d'une balle en pleine figure, le sergent-fourrier +Leyris la fit ressortir lui-même de sa blessure, en pressant sa joue +de toute la force de ses doigts. Il refusa d'ailleurs de quitter la +compagnie. Sa plaie bandée, il continua de se battre jusqu'au dernier +jour. Harel, Gouzy, sans rencontrer d'occasions si éclatantes, +poursuivaient simplement l'accomplissement de leur dur devoir. Seul +Laurier, qu'au moins une fois Villiot avait surpris loin de son poste, +était rentré en congé à Marseille, où il se vantait d'avoir dédaigné +l'épaulette. + +Tout d'un coup, la constance et le dévouement du docteur Molinier furent +enfin récompensés. Les prières de ma mère aidant, j'entrai presque +subitement en convalescence. Un jour, en cachette de mes parents, je +parvins, après une heure de patients efforts, avec l'aide d'une amie +du voisinage, à glisser mon bras ankylosé dans la manche trouée de +mon habit de guerre, ce bras si largement labouré par la lancette +du chirurgien, ce bras qu'avait si longtemps menacé le couteau de +l'opérateur, ce bras qui m'avait été conservé miraculeusement. + +Soutenant à peine ma main cependant lourde comme du plomb, j'apparus +soudain, triomphant, aux yeux de tous les miens réunis pour le repas du +soir. Quelle surprise, et quel attendrissement! Ah! j'ai causé bien +des soucis à ma mère, il est vrai; mais, en revanche, quelles joies +infinies! + +Nulle autre récompense ne pouvait égaler celle-là , et elle m'a suffi. +Aussi, en dépit des plus vives souffrances, malgré l'énervement de ma +longue maladie, dans l'angoisse de très douloureuses opérations, aucun +regret n'est jamais venu obscurcir ni troubler ma conscience. Aux +amis qui s'apitoyaient sur moi, j'ai pu répéter sans cesse, en toute +sincérité, ce vers si simple du grand Corneille: + + Je le ferais encor, si j'avais à le faire. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +Échos des premiers revers + +Le 48e régiment de marche + +En campagne + +La déroute + +Bataille + +Hors de combat + + + + + +End of Project Gutenberg's Journal d'un sous-officier, 1870, by Amédée Delorme + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11893 *** diff --git a/11893-h/11893-h.htm b/11893-h/11893-h.htm new file mode 100644 index 0000000..12bf031 --- /dev/null +++ b/11893-h/11893-h.htm @@ -0,0 +1,6124 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" + content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>Journal d'un sous-officier</title> + <meta name="author" content="Amédée Delorme"> + + <style type="text/css"> + <!-- + p {text-align: justify;} + blockquote {text-align: justify;} + h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} + .footnote {font-size: 0.8em; margin-right: 10%; margin-left: 10%;} + + + --> + </style> +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11893 ***</div> + +<h1>JOURNAL<br> + +D'UN SOUS-OFFICIER</h1> + + + + + +<h3>AMÉDÉE DELORME</h3> +<br><br><br> + + + + + + + +<h2>ÉCHOS DES PREMIERS REVERS</h2> + + + + +<h3>I</h3> + + +<p>Le malheur aigrit. De là les récriminations qui se sont +entre-croisées, violentes, acerbes, au lendemain de nos +désastres. Nul n'a voulu de bonne foi accepter sa part +de responsabilité. Chacun, au lieu de sonder sa conscience, +a regardé autour de soi, au-dessus ou au-dessous, +selon sa situation, et il lui a été facile de découvrir des +griefs chez autrui, car il n'est personne qui n'ait eu +quelque reproche à s'adresser. Notre faiblesse était notoire, +et le gouvernement impérial fut inexcusable de lancer la +France dans une folle aventure. Mais a-t-on oublié comment +le peuple français avait accueilli les premières tentatives +de création de la garde nationale mobile? Malgré +leur fierté de compter le maréchal Niel parmi leurs compatriotes, +les riverains de la Garonne reçurent mal ses +décrets. Ils y répondirent en brisant les réverbères de Toulouse. +Le sort des armes n'eût-il pas changé, cependant, si, +à la fin de juillet, quatre-vingts légions, organisées de longue +main, avaient pu seconder les efforts de la vaillante armée +du Rhin?</p> + +<p>A vrai dire, les reproches amers éclatèrent plus tard. Ce +fut d'abord de la stupeur à la nouvelle des désastres de +Wissembourg, de Froeschwiller et de Forbach. Précieux +patrimoine, l'honneur national s'apprécie à sa valeur, +comme la santé, quand il a subi une atteinte. La vie sembla +s'arrêter à Toulouse. Industrie, commerce, tout fut suspendu. +Les boutiques restaient à demi closes, les usines chômaient. +Dès le matin, toute la population se portait sur la place du +Capitole. Bourgeois modestes, ouvriers en blouse, aristocrates +à la mise élégante, étudiants un peu débraillés, tous, +confondus en une foule inquiète, venaient chercher vainement +sur les murs de l'Hôtel de Ville l'annonce d'un retour +de la fortune.</p> + +<p>Ces hommes demeuraient mornes, silencieux, comme +implantés dans le sol de la place. Ils s'en arrachaient parfois, d'attente lasse, pour aller inutilement demander si les +nouvelles n'étaient pas retenues à la préfecture. Dans ce +va-et-vient, personne n'osait marcher tête haute. Les amis +s'accostaient tristement, avec de longs serrements de main +et des hochements de tête découragés, comme pour s'annoncer +mutuellement l'agonie d'un être cher. Les rares +officiers laissés dans les dépôts circulaient à peine, ne se +montrant plus au café. Par pitié pour eux, on les évitait. +Du reste, la honte de la défaite appesantissait le front de +tous les Français, indistinctement, et ils n'osaient plus +se regarder en face.</p> + +<p>Énervantes journées que ces journées d'attente du mois +d'août, pendant lesquelles on voulait douter, on voulait +espérer encore. Il fallut se résigner. Les premiers revers +furent confirmés, avec l'aggravation des plus navrants +détails. Pourtant le maréchal de Mac-Mahon ralliait à Châlons +les débris héroïques de Froeschwiller; Bazaine massait +autour de Metz l'armée du Rhin, que Forbach avait à peine +entamée. La victoire, si longtemps attachée à nos armes, +nous reviendrait peut-être. Mais il n'y a pas de douleur +si cruelle qu'il ne faille s'en distraire, parce que s'impose +l'obligation de vivre. Le marchand forcément revint à son +comptoir, l'ouvrier reprit ses outils, en proie à une sourde +rancoeur. Seuls, dans un si grave péril, les oisifs durent +continuer à subir le sentiment de leur inutilité.</p> + +<p>Pour moi, j'allais avoir vingt ans. Jamais je n'avais rêvé +batailles, et, à mon grand regret, je ne comptais pas des +lieutenants généraux, ni le moindre mareschal de camp +dans mes ascendants. Mon père était un actif industriel; il +avait le désir d'étendre le cercle de ses opérations à mesure +que chacun de ses quatre fils serait en âge de le seconder. +Je commençais à m'initier aux affaires, quand la guerre +éclata. Rien ne m'avait donc préparé à l'idée d'être soldat +un jour; mais le malheur suscite des vocations soudaines, +et il y a des grâces d'état.</p> + +<p>La <i>Marseillaise</i> avait alors une signification poignante, +car le flot envahisseur grossissait sans répit. Chaque jour, +les hordes allemandes nous débordaient plus nombreuses; +de terrifiantes rumeurs circulaient déjà sur leurs exactions, +et leurs hardis éclaireurs étaient signalés à d'énormes distances. +Qu'importait d'ailleurs le point sur lequel portait +la souillure: elle entachait le sol de la France; la patrie +était violée. Comment demeurer le témoin impassible d'une +telle honte? Ne devaient-ils pas moins souffrir ceux qui, +luttant au péril de leur vie, mettaient au moins, quelle que +dût être l'issue finale, leur conscience en repos?</p> + +<p>Partout, dans les casernes, dans les établissements privés, +des écoles s'étaient ouvertes spontanément, dès la déclaration +de guerre, pour l'instruction des cadres de la garde +nationale mobile. Je m'étais fait inscrire au gymnase Léotard, +et j'avais d'abord suivi les cours sans plan déterminé, +par imitation de mes camarades qui aimaient mieux devenir +officiers que simples gardes. Mais je ne tardai pas à me passionner +pour le maniement du fusil, pour l'école de peloton +et de compagnie, pour l'escrime à la baïonnette. La nuit +venue, j'allais, accompagné d'un de mes jeunes frères, faire +de longues courses au pas gymnastique, pour m'assouplir +et m'entraîner. Nous rentrions rouges, haletants, épuisés; +mais ces efforts avaient déjà leur récompense. Ils m'épargnaient +les insomnies durant lesquelles je ne cessais de +repasser tous les détails désespérants apportés par le télégraphe. +Après un bon somme, l'idée fixe des progrès à +faire pour hâter le départ me reprenait au réveil, et je +retournais de bonne heure au gymnase.</p> + +<p>Avant de décrocher les fusils du râtelier, nous nous pressions +autour des moniteurs, pour avoir des nouvelles du +maître de la maison. Léotard, le célèbre acrobate, était +atteint de la petite vérole. Chez cet athlète, alors dans la +force de l'âge, la maladie avait pris tout d'un coup une violence +extrême. Il délirait sans repos, et, ce qui nous attachait +le plus à lui, c'est que son délire se changeait en +fureur patriotique. Il ne voyait que des Prussiens autour de +lui, dans ses hallucinations. Malgré l'affaiblissement de la +fièvre, les restes de sa vigueur le rendaient encore redoutable; +il ne fallait pas moins de deux hommes robustes +pour le veiller sans cesse, et, presque d'heure en heure, ils +avaient à lutter corps à corps avec lui, afin de le maintenir +dans le lit d'où il voulait s'élancer pour courir sus aux +ennemis de la France. Il mourut un matin dans un de +ces terribles accès.</p> + +<p>Cependant, la légion des mobiles de la Haute-Garonne +s'organisa et mes camarades du gymnase y obtinrent tous +des grades. J'estimai dès lors qu'il n'était pas trop ambitieux +de ma part de prétendre faire ma partie comme simple +soldat. Le soir, à la table de famille, j'annonçai mon intention +de m'engager.</p> + + + +<h3>II</h3> + + +<p>Cette déclaration éclata comme un obus. A l'exception +du compagnon de mes courses nocturnes, personne n'y +était préparé. Pour les parents, un fils est toujours un +enfant: la première manifestation virile étonne de sa part, +inquiète un peu, lors même qu'il ne s'ensuivrait pas un +danger immédiat. Dès qu'il revendique l'entier usage de +son libre arbitre, le jeune homme échappe aux siens, en +supprimant l'action d'une sollicitude tendre et avisée. A +l'heure critique où nous étions, le péril était certain et tout +proche. La pensée en fit venir à ma mère deux grosses +larmes, qui un instant voilèrent ses yeux bleus, puis roulèrent +silencieusement sur son doux visage résigné. Mon +père, mal remis de sa surprise, se contenta de me faire une +réponse évasive.</p> + +<p>Ma nuit fut mauvaise. J'étais partagé entre le regret +d'avoir chagriné ma mère, la conviction que je ne lui épargnerais +pas cette épreuve, et le dépit de n'avoir pas brusqué +le dénouement inéluctable. Le lendemain, au déjeuner, je +remis donc la question sur le tapis, non sans un tremblement dans +la voix. Mon père, voyant de nouveau le front +de ma mère s'assombrir, m'arrêta net cette fois. Homme de +décision et coeur-droit, il n'admettait pas les voies détournées.</p> + +<p>«Si tu veux t'engager, dit-il, fais-le; mais parles-en +moins.</p> + +<p>—Qu'à cela ne tienne, répondis-je; j'attendais votre +consentement.»</p> + +<p>Et, fort d'une autorisation ainsi surprise, je me rendis, +en sortant de table, au commissariat de police.</p> + +<p>Mon coeur battait la chamade pendant que, négligemment, +comme s'accomplit toute besogne coutumière, le +magistrat remplissait, en me posant les questions nécessaires, +l'imprimé sur lequel grinçait sa plume agile.</p> + +<p>«Mais, fit-il en relisant la date de ma naissance, vous +n'avez pas vingt ans?»</p> + +<p>La plume en l'air, le menton appuyé sur sa main gauche, +il me dévisageait avec le regard scrutateur et sévère d'un +juge. Pour conclure, il m'invita à aller chercher mon père. +Vainement j'insistai, lui affirmant que j'avais l'assentiment +paternel, qu'il pouvait me confier le certificat, et que je le +lui rapporterais sur l'heure dûment signé. Il déposa sa +plume et me congédia poliment.</p> + +<p>Ce contretemps me vexa d'abord, parce que tout délai +irrite une passion sincère, et aussi parce que le commissaire +semblait douter de ma parole; mais, après tout, ce +n'était qu'un retard d'une heure. A la réflexion, je me +réjouissais que la signature de mon père sanctionnât le +premier acte solennel de ma vie.</p> + +<p>Quant à lui, mon engagement avait été jusque-là si loin +de sa pensée, qu'il n'avait pas songé à vérifier l'étendue de +ses droits. Néanmoins il éprouva quelque satisfaction d'apprendre +que son autorité pouvait prévaloir sur ma résolution. +Il ne se dédit point toutefois, et se disposa à m'accompagner +sur-le-champ.</p> + +<p>Or nous rencontrâmes à notre porte un de mes camarades +qui, peu de jours auparavant, m'avait précisément +exposé de belles théories sur l'impôt direct du sang. Mon +père lui ayant +dit le but de +notre course, +quelle ne fut +pas ma surprise +en le +voyant s'exclamer: +Henri +Roland développa, pour +me détourner +de mon +projet, tous +les sophismes +que l'ingénieux +intérêt +personnel sait invoquer. «La guerre éclatait tout d'un +coup trop meurtrière pour pouvoir durer. Si, pourtant, +notre concours devenait nécessaire, le gouvernement ne +saurait-il pas nous appeler?... N'avais-je pas tort, du reste, +de me croire déjà bon à faire un soldat? L'habileté à manier +une arme s'acquiert-elle en quelques jours? Et, à supposer +que j'arrivasse à temps, n'irais-je pas-simplement offrir à +l'ennemi une victime de plus, sans profit appréciable?»</p> + +<p>A quoi bon discuter? J'entendais sans écouter, en quelque +sorte malgré moi. Quelle raison eût pu me vaincre, quand +les pleurs de ma mère ne m'avaient pas ébranlé? +Mon père aussi gardait le silence; mais il écoutait, lui, +pensif, soucieux. En dépit de longues pauses tous les dix +mètres, je dirigeais insensiblement la marche vers le commissariat, +et, remerciant mon ami, je cédai le pas à mon +père. Il connaissait un peu le commissaire. S'asseyant à la +table où mon certificat était resté inachevé, il prit la plume +et la plongea dans l'encre. Anxieux, j'attendais le petit +grincement que j'avais remarqué naguère.</p> + +<p>«Eh bien! non, fit mon père en rejetant la plume et en +se levant, je ne peux pas signer!»</p> + +<p>Les discours de mon ami avaient été trop cruels pour son +coeur. Mon affection filiale lui tient compte aujourd'hui de +cette hésitation, mais je fus moins résigné jadis. Au surplus, +l'heure de ma vingtième année était proche. Il fallait +patienter quelques jours seulement.... Seulement. Mais ces +jours me semblaient aussi longs que des semaines, et +j'étais agité, troublé, comme par un remords.</p> + +<p>Quelque éloigné que fût le théâtre des hostilités, Toulouse +en recevait constamment des échos et tout y parlait +de la guerre. L'arsenal, la poudrerie activaient leurs travaux, +multipliaient leurs envois. Les réserves rejoignaient +les dépôts, et ceux-ci dirigeaient chaque jour des détachements +sur l'armée pour combler les vides ou concourir +à la formation des premiers régiments de marche. Les +moblots foisonnaient, luttant entre eux de crânerie et d'élégance, +avec le pantalon bleu à bande rouge et la vareuse +foncée propice aux coupes de fantaisie.</p> + +<p>Pour rappeler toutefois que l'heure était grave, et que la +coquetterie militaire était la parure juvénile de prochains +sacrifices, le curé de notre paroisse, septuagénaire au coeur +chaud, organisa le premier un service funèbre en mémoire +des victimes des batailles perdues. Au milieu de l'église +froide et nue, dont la richesse est concentrée dans une des +chapelles du transept où se trouve une Vierge Noire, un +catafalque élevait haut ses draperies. Les trois couleurs +apparaissaient aux angles, obscurcies, comme dans le +combat, par la fumée des cierges dont les flammes tremblantes +faisaient scintiller l'acier des faisceaux d'armes. +Entourée d'un semis de larmes symboliques, dans un cartouche +à demi caché sous une palme verte, cette seule +inscription:</p> + + +<p>AUX BRAVES, MORTS POUR LA PATRIE.</p> + +<p>La vaste nef et les bas-côtés étaient trop étroits pour contenir +la foule. Malgré ce concours empressé, un silence +saisissant planait au-dessus de ces mille fronts penchés +comme sous la pensée d'un deuil personnel. Des larmes +même coulaient; mais, dans la sincérité de mon âme, je +ne plaignais pas, moi, ceux que l'on pleurait. Leur sort +me semblait enviable. Tombés, ils restaient glorieux, tandis +que la honte atteignait les survivants inactifs.</p> + +<p>Aussi, au sortir de l'église, je me sentis étrangement +remué, en entendant l'alerte sonnerie des clairons des chasseurs. +Le pantalon dans les guêtres, la tente sur le sac, +marmites neuves, grands bidons reluisants, en tenue de +campagne, ils partaient, vifs, gais, comme à la parade. +Insoucieux des dangers prochains, ils allaient crânement, +d'un pas rapide. La certitude de la revanche ne leur eût pas +donné plus d'entrain, et je fus pris d'émulation. Un instant, +je les suivis; mais presque aussitôt je m'arrêtai court, +comme saisi de honte, car, à la gare, il faudrait les quitter, +leur dire adieu. Non, je n'avais pas le droit de les accompagner, +n'ayant pas le pouvoir de les suivre jusqu'au bout.</p> + +<p>Maussade, silencieux, alternativement morne et nerveux, +je ne dissimulais pas que j'attendais l'heure d'agir suivant +ma seule volonté. Mon père ne s'y trompait pas. Ébranlé +par les propos de mon ami, il avait pu nourrir le vague +espoir que j'en serais touché moi-même à la réflexion. +Devant une résolution fermement arrêtée, il ne voulut pas +s'obstiner. Ne pouvant douter que je m'engagerais le jour +même de mon vingtième anniversaire, il consentit à me +laisser partir avant. Il fixa mon engagement à une date +facile à retenir, me dit-il: <i>le 1er septembre 1870</i>.</p> + + + + +<h3>III</h3> + + +<p>Hélas! la nouvelle de la capitulation de Sedan me fut +apportée le lendemain matin au quartier du 72e de ligne, +par un officier de mobiles. Le désastre surpassait tous les +précédents. La honte nous semblait monter démesurément, +comme les eaux du déluge. Il s'y mêla chez moi une préoccupation +enfantine: je me demandais avec inquiétude si la +guerre n'allait pas être fatalement terminée. Aussi, sans +peser les chances favorables et les chances contraires, j'applaudis +aux résolutions du gouvernement de la Défense +nationale qui répondaient à mes aspirations et aux sentiments +généreux du pays.</p> + +<p>Mon rêve ne se réalisa pas sitôt que je l'avais espéré. Je +m'imaginais que, trois ou quatre jours après mon engagement, +je serais habillé, équipé, armé et dirigé vers l'armée. +Il me fallut plus de patience. La plupart de mes chefs, +peut-être inconsciemment, pratiquaient la calme philosophie +de Henri Roland. Pour eux, je n'étais qu'un numéro +matricule qui prenait sa place entre deux autres et marcherait +quand son rang serait appelé.</p> + +<p>Or les jours et les jours passaient et rien ne faisait prévoir +que cet appel aurait lieu. Il régnait à la caserne un +désordre inexprimable. Dans la hâte de former et d'organiser +l'armée du Rhin, aucune mesure n'avait été prise +pour encadrer les réserves au fur et à mesure de leur +arrivée. Il n'y avait au dépôt du 72e qu'une seule compagnie, +qui comptait 1400 ou 1500 hommes. Si actifs que fussent +le sergent-major et son fourrier, ils ne pouvaient, +malgré un travail forcené et des veilles prolongées, y voir +clair dans leur comptabilité. Un dimanche, le chef de +bataillon commandant le dépôt voulut procéder lui-même à +une revue sérieuse.</p> + +<p>Tout le troupeau, car le nom de troupe ne pouvait s'appliquer +à cette cohue, se trouva dès six heures du matin +dans la cour du quartier, et l'appel commença:</p> + +<p>«Présent.... Présent.... Présent....»</p> + +<p>Le mot était lancé sur des tons très différents, tantôt en +fausset, tantôt en faux-bourdon, à intervalles inégaux. +Parfois l'appelé était tout proche, plus souvent il était perdu +dans la foule ou à l'autre extrémité de la cour. Les noms, +peu familiers aux officiers, n'étaient pas toujours intelligiblement +prononcés et plus d'un avait besoin d'être répété +pour parvenir à son adresse. Il fallait perdre plusieurs +minutes pour ajouter un rang à la double file qui, à la +longue, s'allongeait cependant, s'allongeait comme un ver +annelé. Mais le groupe compact des non-appelés paraissait +à peine entamé, et midi approchait. La lassitude était générale, +pour un résultat illusoire. Quel avantage de dénombrer +cette foule, puisqu'il était impossible de la sectionner, +faute de savoir à qui confier la surveillance et la direction +de chaque peloton!</p> + +<p>Le commandant perdit patience et courage. Il fit sonner +la soupe, bien avant d'avoir achevé la lecture du contrôle +général. Cette tentative avortée tourna contre la discipline. +Ceux qui redoutaient encore une surveillance relative +s'estimèrent dès lors sûrs de l'impunité, et beaucoup en +profitèrent pour déserter à peu près complètement la +caserne.</p> + +<p>Inutile de dire que je n'étais pas du nombre. Avec le +même sérieux qu'un bambin montant la garde armé d'un +fusil de bois, j'étais d'une exactitude scrupuleuse à remplir +des devoirs fort mal définis. A l'heure où le quartier était +régulièrement ouvert, j'allais voir un instant ma famille; +mais, pour rien au monde, je n'eusse découché, et ce n'était +pas la bonté du lit qui m'attirait: pour mieux dire, je n'en +avais ni de bon ni de mauvais. Notre caserne ressemblait à +une halle ouverte la nuit aux vagabonds. L'espace ne nous +manquait pas. Nous avions la libre disposition de toutes les +chambrées laissées vides par le régiment; mais deux cents +ou trois cents fournitures de lit y étaient clairsemées: il +nous en manquait donc plus de mille. De distance en distance, +le long des murs, matelas et paillasses avaient été +juxtaposés par terre, afin d'accroître la surface de couchage. +Quand, la retraite battue, on rejoignait à tâtons le coin +dont on avait pris possession la veille, il n'était pas rare de +le trouver occupé par un ronfleur inconnu, déguenillé et +malpropre. Heureux celui qui pouvait alors découvrir une +planche ou un banc pour y dormir en équilibre, plutôt que +d'aller s'étendre sur la brique nue.</p> + +<p>Tout a une fin, même le désordre. L'attention de nos +chefs était concentrée d'ailleurs sur la préparation d'un +détachement de deux cents hommes, au nombre desquels +je sollicitai vainement d'être compté. Leur départ effectué, +la compagnie de dépôt fut dédoublée; d'anciens soldats +rengagés constituèrent les cadres, et tout prit alors une +allure militaire. Les hommes une fois recensés, il fut +assigné à chacun une place dans les chambrées: qu'il y eût +des lits ou non, il fallait s'y trouver. Appels réguliers +matin et soir, punitions sévères au moindre manquement, +et, chaque jour, un nouveau groupe allait troquer des vêtements +dépareillés ou sordides contre l'uniforme en drap +neuf, raide et lustré.</p> + +<p>L'enfantine joie d'étrenner ma première culotte est sortie +de ma mémoire, mais je suppose qu'elle fut comparable à +celle que j'éprouvai en sortant à mon tour du magasin +d'habillement. Enfant, j'avais dû me croire un homme en +chaussant l'<i>inexpressible</i>; homme, je me croyais presque +un héros, parce que j'étais vêtu comme d'autres qui +s'étaient sacrifiés héroïquement.</p> + +<p>Fier, je l'étais, mais non pas élégant. Mon pantalon +rouge semblait être né de l'union de deux sacs; ma veste, +en drap gros bleu, eût pu servir de corsage à une plantureuse +nourrice—pardonnez à un troupier cette comparaison—et +la visière de mon képi était si longue, que +l'ombre en était projetée sur toute ma figure. Je ne la +redressais pas, à dire vrai, comme c'était la mode alors. +Au contraire, je m'efforçais de la rabattre, selon le type +d'aujourd'hui, car je tenais à n'être pas confondu avec +les nombreux infirmiers que distinguait un beau numéro +blanc.</p> + +<p>Il me semblait, en traversant la ville pour me rendre de +la caserne à la maison paternelle, que mon nouvel accoutrement +dût me valoir l'attention générale, presque des +égards universels. Loin de là , personne ne me regardait. +Des amis, que j'arrêtai, s'y prirent à deux fois pour me +reconnaître sous mon banal déguisement. Après quoi, ils +s'esclaffèrent, en me regardant de face, de profil et de dos.</p> + +<p>Ce ne fut point le ridicule de ma nouvelle tenue qui +frappa ma mère. Elle aussi pensa qu'à présent j'avais un +premier point de ressemblance avec ceux qui, à l'autre +bout de la France, versaient leur sang. Sa tristesse et la +gravité de mon père, quand il me considéra longuement, +témoignèrent qu'ils pressentaient et redoutaient tous deux +une séparation prochaine. Elle l'était en effet. Mais mon +ardeur batailleuse devait être longtemps contrariée, car +ce n'était pas vers le Nord que j'allais être emmené loin +d'eux.</p> + +<p>Le gouvernement de la Défense nationale avait assumé +une lourde tâche. Pour tout réorganiser en face de l'envahisseur, +il n'avait pas le loisir d'aller cueillir les violettes +cachées. Il dut accepter les concours qui s'offraient bruyamment, +sans trop se préoccuper des aptitudes. Armand +Duportal, ancien déporté il est vrai, rédacteur en chef du +journal le plus avancé de Toulouse, fut de la sorte bombardé +préfet de la Haute-Garonne.</p> + +<p>Sur je ne sais quelle plainte de quelques mauvais soldats, +le nouveau préfet admonesta vertement notre commandant, +lequel prit mal la chose. Pour couper court au différend, +le ministre de la guerre ordonna par le télégraphe notre +départ immédiat à destination de Perpignan.</p> + +<p>Déménager un dépôt, ce n'est pas une petite affaire. En +quarante-huit heures, le stock des magasins fut à moitié +réparti entre nous. Chaque objet nous causait une surprise +et un embarras nouveaux, et il nous fallut bâcler en un +jour ce que les jeunes soldats apprennent d'habitude à faire +en six mois. Pour loger, dans l'armoire minuscule que +constitue le havresac, toute sa garde-robe—linge, chaussures, +brosses,—et y réserver la place d'honneur aux cartouches, +il n'y a pas à perdre l'épaisseur d'une épingle. +Tout bien aménagé en dedans, il reste à édifier l'extérieur, +ce qui n'est pas moins difficile. Tente et couverture doivent +être roulées ensemble, dans des proportions fixes. Piquets, +outils, ustensiles de campement, exigent une répartition +égale et symétrique, de peur qu'une épaule ne devienne +jalouse de l'autre. Sur le tout, enfin, il faut, par un miracle +d'équilibre, fixer la gamelle qui, à l'occasion, servira de +garde-manger, et qui semblera élever au-dessus du képi +comme un casque de fer-blanc. Que notre paquetage fût +cette fois exécuté selon les meilleures règles, je n'oserais +l'affirmer. Toujours est-il qu'il nous avait occupés fort, et +qu'il parut abréger encore le court délai qui nous avait été +accordé.</p> + +<p>Le départ devant avoir lieu à l'aurore, j'avais demandé +une permission de minuit pour passer en famille ma dernière +soirée. Le rendez-vous était chez ma soeur, mariée +depuis quelques années. Par une délicate attention, elle +avait réuni autour de nos parents ceux de ses amis qu'elle +savait m'être le plus chers. Elle habitait, je m'en souviens, +en face du quartier général. De ses fenêtres, nous avions +aperçu le général de Lorencez faire, naguère, son repas +d'adieu. Il était seul, vis-à -vis de la générale, entre leurs +enfants. Ce soir-là , le tic nerveux de sa physionomie toujours +grave paraissait s'accentuer. Le hardi soldat de +Puebla, peut-être disgracié à tort, était fondé à prévoir la +funeste issue d'une guerre imprudente. Cela seul eût justifié +sa noble tristesse,—à moins que son ambition ne +souffrît d'avoir à jouer un rôle effacé auprès de celui de +commandant en chef qui allait malheureusement échoir à +l'autre héros du Mexique?</p> + +<p>Pour moi, une situation infime et de modestes devoirs +facilement remplis, tout cela me laissait une conscience +légère. Tous mes préparatifs étant terminés, j'étais à l'une +de ces heures où, après une légère fatigue du corps, le +repos qui le soulage donne en même temps à l'esprit toute +sa plénitude et lui rend son entière liberté. Heureux de me +trouver dans cette réunion amie, je ne songeais pas à +remonter à sa cause: mon coeur se complétait par la sympathie +générale qui semblait rayonner vers moi comme +une bienfaisante chaleur. Ma gaieté était pleine, franche, +quoique sans éclat. Quel instant dans ma vie!</p> + +<p>Dès le commencement du repas, la conversation s'anima +grâce aux efforts de chacun pour paraître gai. On plaisante +et l'on rit; puis on choque le verre, pour boire aux exploits +du troupier et à son heureux retour. L'un de mes frères, +collectionneur enragé, me fait promettre de lui rapporter +un souvenir prussien, et l'on me souhaite encore de revenir +sain et sauf. Pourtant mon beau-frère semble prophétiser: +«Bah! quand vous seriez légèrement atteint, par exemple +au bras gauche». A quoi je réponds, à la toulousaine: +«Certes je le voudrais bien», pour courir la chance d'une +riposte heureuse.</p> + +<p>Le repas fut long. Passés au salon, nous achevions à +peine de prendre le café, que la pendule sonna onze fois. +La caserne était assez éloignée, et je n'avais que la permission +de minuit. Aussitôt rappelé au sentiment de l'exactitude +militaire: «Maman, dis-je en me tournant vers ma +mère, je vais partir.»</p> + +<p>Que se passa-t-il soudain en moi? Je me penchai vers +elle, et, comme si une main d'acier m'eût étreint la gorge, +je fus un instant sans voix. Un torrent de larmes s'échappa +brusquement de mes yeux. Je sanglotai.... Je n'eus pas +conscience du temps qui s'écoula, pendant que, la tenant +pressée sur mon coeur, je balbutiais des paroles entrecoupées, +lui promettant que je reviendrais et que nous nous +reverrions.</p> + +<p>Elle avait le calme d'une sainte et contenait son immense +douleur. Durant toute la soirée elle avait été souriante, +héroïque; parlant peu, mais m'enveloppant sans cesse des +caresses de son regard limpide; retenant ses larmes, parce +qu'elle savait que je n'aurais pas été joyeux si je l'avais +vue triste; courageuse parce que j'avais besoin de courage, +car, m'ayant donné la vie, elle tenait à m'inspirer aussi les +vertus qui l'honorent: «Fais toujours ton devoir, me dit-elle +simplement en essuyant mes larmes comme au jour +de mes premiers chagrins, et n'oublie jamais Dieu, c'est +le sûr moyen de nous retrouver un jour. S'il décide que +ce ne doit plus être ici-bas, ce sera dans un monde meilleur.»</p> + +<p>Mais l'enfant s'était retrouvé en moi, et ma tendresse +filiale continuait de se répandre en un flot irrésistible, inépuisable.</p> + +<p>Quand je me reconnus, j'étais à ses pieds. Nous étions +seuls. Reprenant enfin courage, je me levai et m'éloignai +avec effort. Mais, à la porte, une idée me heurta: cet +obstacle inerte allait la dérober pour toujours peut-être à +ma vue, placer entre elle et moi l'inconnu, la mort, qui +sait? Alors je revins vers elle; je m'élançai dans ses bras +de nouveau et la contemplai longuement.</p> + +<p>Vingt années d'état maladif, six maternités et la mort +d'un enfant l'avaient amaigrie, affaiblie, sans pouvoir +altérer sa beauté modeste et sereine. Cette douce figure +encadrée de bandeaux noirs abondants, ce profil si pur, ne +les verrais-je donc plus? Ces beaux yeux bleus au regard +indulgent et tendre, ne se lèveraient-ils plus sur moi? Ces +lèvres un peu fortes, d'où jamais, jamais, aucune médisance +ne s'était échappée, ne murmureraient-elles plus pour +moi de consolantes paroles?—Pourquoi, cependant? Parce +que la patrie l'exigeait. La patrie, abstraction tyrannique, +valait-elle un tel sacrifice?</p> + +<p>Il faut le croire, car mon affection filiale était vive, +profonde, et pourtant, quand, après avoir frénétiquement +embrassé ma mère, je me précipitai hors du salon, n'y +voyant plus, ne pouvant plus parler, mon coeur était navré, +déchiré, mais il ne ressentait l'aigreur d'aucun regret, +d'aucun remords. Ma douleur était saine et en quelque +sorte fortifiante.</p> + +<p>Le lendemain, malgré l'heure matinale, mon père et mes +frères étaient à la gare, accompagnés de plusieurs amis. +Devant tant de témoignages affectueux, je sentis prêt à se +renouveler l'accès de sensibilité de la veille; je me hâtai +de me dérober aux regards de la foule indiscrète. Bientôt le +cri de la locomotive annonça le départ: le train s'ébranla. +Quand la gare eut disparu, j'aperçus longtemps le clocher +de la basilique de Saint-Sernin dressant son cône de briques +tout rose sur le champ d'azur du ciel. Il reparaissait +encore, puis enfin ne se montra plus.</p> + +<p>Pourtant je distinguais toujours le vert feuillage des +grands platanes de l'allée Sainte-Anne, à l'ombre desquels +j'avais si souvent joué avec mes condisciples dans nos promenades +du jeudi; à son tour il se perdit dans le lointain, +et je me demandai s'il me serait donné de le revoir un jour.</p> + + + + +<h3>IV</h3> + + +<p>La vie militaire exige une abnégation complète, un +entier oubli de soi-même. Aussi faut-il, non pas entrer, +mais se précipiter dans cette existence. On n'est vraiment +soldat qu'après s'être éloigné de sa famille; je commençai +à m'en rendre compte, en constatant mon isolement parmi +mes compagnons de route, que semblait unir une réelle +fraternité.</p> + +<p>Certaine liaison existait bien entre eux et moi; je leur +avais fait les honneurs de Toulouse, où ils étaient étrangers; +mais j'avais par là obéi à un sentiment de courtoisie, +plutôt qu'au double besoin de me distraire et de me livrer, +car, pour satisfaire inconsciemment mon coeur, j'avais tous +les jours une heure ou deux à passer au milieu des miens. +La Rochefoucauld l'a dit sans l'avoir inventé: les affections +naissent, se développent et se maintiennent sous l'influence +de mutuels intérêts. L'expansion de mes camarades établissait +entre eux une communion inspirée par le désir d'oublier +tout souci personnel, tout regret intime, autant que par +l'envie d'amuser les autres et de leur plaire. Ce naïf +égoïsme, étant général, ne choquait personne. Il établissait +au contraire une égalité d'humeur parfaite et nivelait des +esprits d'origine et d'éducation bien diverses.</p> + +<p>Gabriel Toubet, à la physionomie intelligente rendue +étrange par des yeux tigrés, au corps si grand, si maigre, +que la capote bleue paraissait flotter dessus comme autour +d'une perche, avait abandonné l'étude du code pour le +maniement du chassepot.</p> + +<p>Né d'une Espagnole qu'il n'avait jamais connue, Louis +Nareval avait dès les premières hostilités quitté à Lisbonne +son père qui l'avait emmené à bord d'un vaisseau où il était +mécanicien. Nareval avait hérité de sa mère un coeur +ardent. Jaloux aussi, et vindicatif, il s'était engagé sous +l'impulsion du patriotisme et en même temps avec l'âpre +désir de gagner l'épaulette. Il offrait en un mot un mélange +de nobles élans et de petites passions. D'un esprit, vif, mal, +cultivé, il avait rapporté de ses voyages quelques souvenirs +intéressants, quoiqu'il les gâtât par trop de prétention à +éblouir tout le monde.</p> + +<p>Il trouvait à qui parler dans la toute jeune personne d'un +Parisien de dix-sept ans. Le petit Royle était ainsi qualifié +à cause de son âge, bien qu'il fût long comme une asperge. +Il s'était gaillardement évadé d'une imprimerie pour courir +à la frontière, mais non pas à la frontière espagnole. Sa +déconvenue avait exalté le sentiment d'irrespectueuse indépendance +ancré au coeur de tout Parisien. Outre que par +son bagou faubourien il submergeait aisément la science +factice de son partenaire, il le froissait dans sa conscience +d'autoritaire, car Nareval prétendait que l'on respectât les +galons auxquels il aspirait.</p> + +<p>Ces discussions entre deux natures violentes eussent à +tout moment mal tourné, sans la bienfaisante influence +du doyen de notre compartiment. Bacannes, arraché à un +congé de semestre, avait rendossé la tunique encore ornée +des insignes du caporalat, et qu'il ne pouvait plus boutonner. +Légèrement grêlé, le nez en trompette, l'oeil vif et +mobile, les lèvres assez épaisses toujours souriantes, il +donnait envie de rire en se montrant, et comme il avait +une verve intarissable, un esprit facile, pétillant, bouffon, +force était d'éclater quand il parlait. Or il ne se taisait +guère. Il était bien secondé par Linemer, un compatriote +de Toubet, à l'esprit fin et railleur, un pince-sans-rire.</p> + +<p>Le public était représenté par un brave garçon, paysan +à demi dégrossi, à face large, épanouie, respirant la franchise +et la bonté. Sans aucune prétention personnelle, +Dariès écoutait et riait tout le temps de bon coeur, encourageant +ainsi naïvement la verve des autres compères.</p> + +<p>La jovialité de ces bons vivants me gagna d'autant plus +vite qu'ils ne s'imposèrent point. S'étant bien aperçus, au +départ, que j'avais le coeur gros, ils avaient respecté mon +silence sans y paraître prendre garde. Comment ne pas leur +en savoir gré? Comment d'ailleurs entendre Bacannes pendant +une heure sans se dérider?</p> + +<p>Pourtant un de nos camarades demeura tout le jour +inaccessible à la gaieté générale. Nous le connaissions à +peine. Il était de Toulouse et s'appelait Murette, voilà tout. +L'uniforme a le grand avantage d'établir une égalité parfaite +entre tous les conscrits, du jour au lendemain. Pour +distinguer le noble du rustre, il n'y a plus aucune particularité +étrangère aux êtres eux-mêmes. Les grossiers vêtements +de soldat, aux couleurs voyantes, enlèvent même +aux physionomies leur aspect ordinaire. Un observateur +sagace découvre les secrets de l'âme dans les traits du +visage; mais, à vingt ans, chacun est trop débordant de +soi-même pour s'adonner aux patientes études de l'observation. +Pour juger ses camarades, on s'en tient aux révélations +qui tôt ou tard jaillissent de leur humeur.</p> + +<p>Murette avait une jolie tête brune; le rapprochement +excessif des yeux lui donnait toutefois une expression très +dure, presque de cruauté. Très soigneux, il s'était installé +des premiers dans un coin, et, au lieu de glisser, comme +nous tous, son sac sous les banquettes, il l'avait placé sur +ses genoux, le maintenant debout comme une mère eût +fait de son enfant. Quand, à peine le train en marche, +tous offrirent à la ronde les provisions de bouche dont +parents ou amis nous avaient comblés, Murette refusa brièvement. +En le voyant s'obstiner dans son mutisme, tandis +que moi-même je faisais contre tristesse bon coeur et trinquais +comme les autres, plusieurs furent tentés de le +plaindre. Plus d'un regard sévère se leva sur l'impitoyable +Royle, qui, tout en déchirant à belles dents une rondelle de +saucisson, murmura:</p> + + +<p>Monsieur vit de régime, et il mange à sept heures.</p> + + +<p>Notre faim plus ou moins bien apaisée, notre soif à peine +allumée, avec quel étonnement, mêlé d'un léger mépris, +ne vîmes-nous point Murette tirer de sa musette une collation +choisie, abondante néanmoins! Tandis qu'il s'en +régalait égoïstement, le petit Parisien le nargua, sans d'ailleurs +l'émouvoir:</p> + +<p>«La prévoyance de la fourmi, dit-il, au service de +l'hygiène du héron!»</p> + +<p>Après une courte halte à Narbonne, vers le milieu du +jour, il y eut comme une agréable surprise à se trouver +debout, les mouvements libres, sur le quai de la gare de +Perpignan. La ville est à deux kilomètres. Dans le demi-jour +crépusculaire, elle nous apparut, groupée autour de +sa citadelle, comme une modeste tortue endormie au pied +du monstre que figurait le sombre Canigou, dont la crête +seule resplendissait encore sous les derniers feux du soleil +déjà invisible dans la plaine.</p> + +<p>Le régiment s'achemina vers la ville, nos rangs formés +tant bien que mal. En somme, c'était notre première prise +d'armes. L'équipement était loin d'être au complet. Pour +ma part, je n'avais pas de ceinturon; mon sabre-baïonnette +pendait piètrement à la patte de ma capote, tournant à +chaque pas sur ma hanche. Notre allure manquait peut-être +d'ensemble, ou, du moins, il nous le semblait, et ce +mécontentement de nous-mêmes nous indisposa contre +notre nouvelle garnison. Quelques-uns d'ailleurs étaient +déjà mal préparés, les distractions de Perpignan ne leur +paraissant pas pouvoir lutter avec celles de Toulouse. +D'autres, les bons soldats, regrettaient un déplacement +qui avait entravé et retardé l'organisation des compagnies +de marche: ils en voulaient à l'autorité civile, cause de +tout le mal, et ils crurent voir dans les regards curieux de +la population perpignanaise la manifestation de sentiments +peu sympathiques.</p> + +<p>Tout cela contribuait à nous montrer sous un jour défavorable +la capitale du Roussillon. Toujours plein du souvenir +de Paris, Royle n'avait pas assez de railleries pour +les rues courtes, étroites et tortueuses, où notre colonne +serpentait. Il ne revenait pas de l'aspect de certaines maisons +à un seul étage, surplombant le rez-de-chaussée: +comiquement, il se baissait dans la crainte de les voir +s'effondrer. Au tournant de la ruelle, à montée rapide, qui +aboutit à un premier pont-levis, il s'écria, en jurant, que +jamais il n'eût cru possible de trouver un pavage plus douloureux +aux pieds que celui de Toulouse.</p> + +<p>La citadelle, de loin, apparaît comme un monticule +inoffensif. De près, elle semble inexpugnable. Au lieu +d'admirer comme moi, Royle haussa les épaules, peut-être +pour secouer, sans en avoir l'air, le sac qu'il commençait +à trouver lourd. Le Mont-Valérien, dit-il, a une autre tournure, +et comme le spectacle majestueux de la double +enceinte, la vue des chaînes des portes m'imposait, il +ajouta qu'il se moquait pas mal de sa nouvelle prison. Les +murs de pierre qui supportent la terre du rempart suintaient +comme un caveau; le vent s'engouffrait avec nous +en sifflant lugubrement, et je me souvins plus tard de +l'impression rapide, mais pénible, que me fit, à cet instant +précis, dans la nuit tombante, la voix cynique du gavroche +déguisé en soldat.</p> + +<p>La cour d'honneur, assez vaste parallélogramme, est +formée par de hauts bâtiments qui peuvent abriter environ +3 000 hommes. Le dépôt du 22e de ligne en occupait une +partie au midi, près du donjon, qui date de six siècles. +Nous fûmes distribués dans le principal corps de logis qui +règne à l'est. Le lendemain matin, des fenêtres du second +étage, nous découvrîmes toute une plaine verdoyante +bordée par une ligne d'un bleu vif que piquaient de tout +petits points blancs. C'était la Méditerranée.</p> + +<p>A partir de ce jour, je connus pleinement la vie de +caserne, dont la monotonie était rompue par la variété +des corvées. Il fallut d'abord s'approvisionner pour la +nuit au magasin des lits militaires, et chacun s'en revint +avec sa paillasse sur la tête à un premier voyage, avec un +matelas au second. Corvée de pain, corvée de bois. Et +jusqu'à la grande peinture à fresque avec le gros pinceau +que tout le monde doit manier sans études préalables!</p> + +<p>Le plus pénible, c'était la lutte pour la vie. Comme il +n'y avait pour tout le régiment que deux ordinaires, le +repas d'environ six cents hommes se préparait dans une +seule cuisine; il était réparti au petit bonheur dans les +gamelles alignées sur plusieurs tables après un lavage très +sommaire. Il n'était pas question de retrouver la sienne; +mais, pour en obtenir une quelconque, il se livrait chaque +jour, sous l'oeil indifférent ou goguenard des cuisiniers +aux tabliers sordides, de véritables pugilats. Ces combats +à l'eau graisseuse me faisaient reculer. Déjeunant d'une +botte de radis, j'allais, pour quelques sous, dîner le soir +avec un de mes camarades dans un modeste cabaret de +la ville. Après la retraite, la chambrée retrouvait, réunis, +les dix compagnons de route.</p> + +<p>Il nous manquait les glorieux récits de la veillée, tous +les vétérans ayant disparu à Sedan. Mais Bacannes se +chargeait toujours d'égayer les heures où le sommeil nous +fuyait. Ayant vite saisi les travers de Nareval, il les +exploitait, de complicité avec Linemer, au profit de la +gaieté générale. Chaque soir, ils l'amenaient à faire le +complaisant étalage de sa petite science. Ils se faisaient +ignorants et naïfs jusqu'à la bêtise, et lui se perdait en +des définitions minutieuses, en des détails oiseux, en des +descriptions enfantines. Toujours de sang-froid, les interlocuteurs +accompagnaient leurs questions de pantomimes +folles, exécutées sur la table, en bonnet de coton et en +caleçon, à la lueur vacillante d'une chandelle fumeuse, +qui projetait sur les murs et au plafond des ombres mouvantes, +grotesques. Aveuglé par l'amour-propre, Nareval +s'exécutait indéfiniment, en toute conscience. Il se persuadait +que nous avions recours à lui parce qu'il était +naturellement désigné pour nous primer, nous diriger, +pour devenir enfin notre chef.</p> + +<p>Cette farce eût pu se renouveler longtemps; mais, un +soir, Royle, ayant dîné en ville, rentra maussade; le gros +vin bleu du Roussillon l'avait peut-être alourdi, et il éprouvait +le besoin de dormir. Il déchaîna le fou rire que nous +étouffions sous nos couvertures, en sabrant la plus belle +période de Nareval d'un impitoyable: «As-tu fini, jobard?»</p> + +<p>Nareval se le tint pour dit: Il garda sans doute quelque +fiel au fond du coeur, mais il n'osa pas se fâcher, dans la +crainte d'augmenter le ridicule. Une scène d'un comique +plus sombre, et qui faillit tourner au drame, vint d'ailleurs +faire diversion le lendemain.</p> + +<p>Murette était resté dans notre groupe sans devenir plus +expansif. Ses yeux semblaient jeter sans cesse un feu plus +vif; ses traits réguliers paraissaient s'affiner. Sa réserve, +ne se démentant jamais, ressemblait à de la fierté; elle +finissait par imposer. Malgré le souvenir du trait d'égoïsme +qui l'avait signalé dans le wagon, il commençait à conquérir +par son silence une sorte de prestige, lorsqu'un futile incident +nous le révéla tout entier.</p> + +<p>Chacun, l'appel terminé, faisait son petit ménage, quand +sa voix presque inconnue s'éleva, sonore et vibrante. +Devant son havresac, qu'il avait vidé sur son lit, il hurlait, +se déclarant volé. Il lui manquait, je crois, une paire de +chaussures qu'il possédait en sus de l'ordonnance et que +pour ce motif il dissimulait sous son linge. Mais la passion +blessée ne connaît ni frein ni règlement. Jamais trésor ne +fut regretté comme ces malheureux godillots. Impossible +de rendre l'intensité de la fureur de leur ci-devant propriétaire.</p> + +<p>Leur disparition bien constatée, il courut chez le sergent-major. +Un brave homme, qui vint inviter le mauvais plaisant, +s'il y en avait un, à ne pas pousser le jeu plus avant. +Tout le monde se déclara innocent; mais je ne sais qui proposa +de fouiller les paillasses.</p> + +<p>Pendant la perquisition, Murette multipliait ses imprécations +à mesure que l'espoir lui échappait. Il en vint +même aux menaces, et il tira son sabre, jurant d'éventrer +le voleur. Toutes les recherches restèrent infructueuses, +heureusement. Alors le sergent-major se fâcha contre le +réclamant. Peine perdue. Murette, insensible aux reproches, +ne songeait qu'à la perte subie, et il se roula sur +son lit, mordant de rage ses draps et son matelas, pleurant +de désespoir.</p> + +<p>Royle était son voisin. «Auras-tu bientôt fini de +geindre, lui demanda-t-il, Harpagon, Grandet, Shylock de +vingt ans!»</p> + +<p>Murette, qui avait beaucoup moins de littérature, rugit +cependant sous l'injure, heureux qu'une victime s'offrît à +sa colère. Quoique fluet, Royle était nerveux: il arrêta son +agresseur, le dompta, en continuant à l'invectiver en son +parler faubourien. «Allons, allons, c'est pas tout ça! Il ne +faut pas nous la faire. Tu nous as tous traités de voleurs, +et tu nous as fait bousculer nos fournitures. Tes godillots +n'ont pas été mangés après tout. Ils ont trop d'arêtes. Il y a +encore ta paillasse à visiter. Dépêchons, il est temps de +nous montrer ce qu'elle a dans le ventre!»</p> + +<p>Et, en effet, dans les feuilles sèches de maïs, les bienheureux +souliers chamois, à semis de clous d'acier, étaient +cachés. Murette eut un éclair de joie d'abord, à la vue de +son bien retrouvé. Puis, soupçonnant Royle de l'avoir joué, +il darda sur lui un regard chargé de haine. Mais-il dut +mesurer la profondeur du dégoût qu'il nous inspirait. Dès +cet instant, la quarantaine s'établit; il se creusa comme un +fossé autour de lui. Du reste, sa peau, comme toute sa +pacotille, lui appartenant, lui était chère: il sollicita et +obtint la place de brosseur auprès d'un officier que ses +fonctions fixaient au dépôt. Il n'irait pas au feu, et ajoutait +cinq francs par mois à l'argent de son prêt.</p> + +<h3>V</h3> + + +<p>Par le spectacle de passions poussées au point de déséquilibrer +ainsi un homme, les natures simples s'apprécient +mieux. En s'éloignant de Murette, les autres camarades de +la chambrée se rapprochèrent d'autant. Pourtant avec son +esprit indiscipliné et frondeur à l'excès, le petit Royle nous +choquait aussi. De son plein gré, il faisait bande à part; il +étendait ses relations extérieures, qui d'une part lui procuraient +quelques bons dîners, et lui fournissaient d'autre +part l'occasion de s'exalter en compagnie de gardes nationaux +farouches.</p> + +<p>Nareval, de son côté, s'était replié en lui-même, depuis +qu'il s'était reconnu mystifié. Son ambition le rendait d'ailleurs +très assidu auprès du sergent-major, lequel cherchait +à retenir tous ceux qui savaient tenir une plume. +Mais, dans une compagnie de 5 à 600 hommes, les scribes +ne manquaient pas. Le tracé perpétuel d'interminables états +ne nous paraissait pas avancer la libération du territoire. +Fréquemment, Bacannes, Toubet et moi, peu jaloux d'étaler +un zèle superflu, nous nous échappions, et, le poste de +police passé, les ponts de la citadelle franchis, nous éprouvions +la joie espiègle de gamins en rupture d'école.</p> + +<p>Tout au rebours de Royle, nous évitions la fréquentation +des civils. C'était moins aisé que dans un grand centre. Au +café, parfois, à l'auberge, les conversations engagées avec +le patron, ou avec des clients indigènes, nous avaient +édifiés sur les tendances radicales de la population. Comme +s'il était vrai que l'uniforme a quelque vertu comparable à +la puissance de la tunique de Nessus, nous étions déjà +imbus de l'esprit militaire, au point de ne pouvoir admettre +que les pékins osassent formuler sur les officiers des critiques +dont l'idée nous était venue. Nous ne songions à +mettre à profit nos escapades que pour nous promener.</p> + +<p>La ville avait été vite explorée. Resserrée dans ses murs, +elle n'a pu s'embellir comme des villes ouvertes, même +moins importantes. Mais il y a de l'air pur au delà des +remparts, et de nombreuses portes s'ouvrent sur la campagne. +L'une d'elles est flanquée d'un <i>Castillet</i> d'aspect +romantique, et que, par parenthèse, Royle, avec son instinct +artistique, trouvait très chic. Il ajoutait en gouaillant +qu'il aurait voulu y habiter, et le malheureux n'ignorait pas +que ce joli Castillet sert de prison militaire.</p> + +<p>Par cette porte on se rend à une belle allée de platanes, +près de laquelle s'étend la pépinière départementale. Sans +borner nos promenades à ces endroits fréquentés, nous +parcourions tous les recoins du paysage que commande le +canon de la place. Les innocentes joies du soldat désoeuvré +me furent alors révélées. Combien de fois ne nous attardâmes-nous +pas à choisir, tailler et éplucher des gaules +dans les saussaies, pour les jeter une heure après? Quel +intérêt à voir courir au fil de l'eau d'un ruisseau des brindilles +de paille jetées en amont d'un petit pont et guettées +à l'aval?</p> + +<p>Malgré la saison avancée, le Roussillon était encore couvert +d'une végétation puissante, où apparaissaient à peine +quelques taches de rouille automnale. Nous allions à travers +champs, escaladant des coteaux avant-coureurs des +Pyrénées, et, de là , nous nous plaisions à regarder scintiller +au loin la mer sous les rayons du soleil. Puis, allongés +à l'ombre du grêle feuillage de quelque olivier, les bras +repliés en oreiller sous notre tête, nous nous laissions +bercer par la brise au parfum salin, contemplant la dentelle +d'un vert pâle qui doucement se mouvait sur le champ +d'azur infini.</p> + +<p>Les semailles et les vendanges étant achevées, rien ne +troublait la calme nature, sinon, tout près de nous, le vol +de mouches obstinées ou le bruissement d'insectes cheminant +dans l'herbe sèche, parfois le cri-cri solitaire d'une +cigale attardée. Dans ce silence relatif, l'air était si sonore, +que, de temps en temps, les notes perlées des clairons nous +parvenaient de la lointaine citadelle. Ce rappel à la vie +militaire nous faisait songer aux camarades étendus, +comme nous, non pas sur un lit de mousse, mais à même +la terre froide des provinces envahies.</p> + +<p>A cette pensée, le <i>far niente</i> nous humiliait, et dans +notre ignorance des difficultés de l'improvisation des +armées nouvelles, nous éprouvions de l'irritation contre +nos organisateurs inconnus. Le vulgaire tran-tran de la +caserne nous apparaissait de plus en plus fastidieux. Pour +nous forcer au retour, il fallait que le soleil eût disparu +derrière la chaîne des Pyrénées. Malgré les saillies de +Bacannes, la mélancolie nous tenait, tandis que, le long +des haies d'aloès aux feuilles charnues à pointes aiguës, +nous nous acheminions vers les murs blanchis, criblés de +fenêtres sombres, qui émergeaient carrément de la citadelle, +dans la lueur orangée du crépuscule.</p> + +<p>Tout cela m'engourdissait le coeur, je m'en rendais +compte: j'aurais voulu chercher des réactifs dans des exercices +et des devoirs pénibles. Déjouant un jour la surveillance +du sergent-major, qui n'entendait pas que les sergents +missent la main sur ses scribes, je parvins à me faire +enrôler dans le piquet de garde.</p> + +<p>Sac au dos, fourniment au complet, le détachement se +dirige d'un pas cadencé vers l'intérieur de la ville. En portant +les armes devant le poste de police, en entendant mon +pied faire résonner le pont-levis, et mon bidon cliqueter +contre la poignée de mon sabre-baïonnette, j'éprouvais +une sorte de béatitude de conscience, mêlée de fierté patriotique: +Il en faut peu pour être fier et satisfait, à vingt ans.</p> + +<p>Mon piquet allait relever le poste du Castillet. J'eus donc +deux fois le plaisir d'être posé en faction sous la voûte de +la porte Notre-Dame. Pour les passants, la sentinelle en +armes est la garniture obligée de la guérite. Jamais je +n'avais fait grande attention à cet ornement animé. Or, +devenu à mon tour mannequin, je croyais remplir un +sacerdoce: mon fusil bien en main, baïonnette au canon, +je me sentais la Force, au service de la Loi. Pour un peu, +je me fusse attribué l'honneur de l'ordre dans lequel +s'écoulait le petit flot des promeneurs, allant aux Platanes, +et de leur calme quand ils en revenaient.</p> + +<p>Comme trêve à la banalité, je dus faire sortir le poste à +la vue, aussi nouvelle pour moi que pour les habitants, +d'un peloton de cuirassiers de l'ex-garde impériale. Il venait +constituer, à Perpignan, le noyau d'un nouveau régiment.</p> + +<p>Ces hommes superbes, à la brillante armure, étonnaient +dans les rues étroites, où ils ne pouvaient s'engager plus +de deux à la fois; mais, avant d'atteindre la voûte un peu +sombre à l'autre extrémité de laquelle je me tenais, ils +apparaissaient en pleine lumière, resplendissant au soleil, +sur le fond des arbres prochains, dans la baie ogivale de +la porte extérieure. Leurs palefrois, énervés par un long +voyage, caracolaient bruyamment sur le tablier du pont-levis: +les cimiers des casques effleuraient le cintre. Dans +le cadre romantique du Castillet, avec ses deux petits bastions +crénelés, ce groupe de ballade figurait assez un retour +de croisade en quelque manoir féodal.</p> + +<p>A la vérité, il n'était pas nécessaire de remonter si loin +pour voir des héros dans ces hommes bardés de fer. Le souvenir +récent du dévouement tragique de leurs frères d'armes, +à Reichshofen, à Mouzon, les rajeunissait, sans les rapetisser.</p> + +<p>De grands changements s'étaient produits à la caserne +pendant mes vingt-quatre heures de garde. En dehors des +deux compagnies provisoires de dépôt, on en avait créé +quatre autres, que l'on avait honorées de l'épithète d'actives, +et Nareval ne se tenait pas de joie: il avait gravi le +premier échelon de la hiérarchie, caporal. Il était caporal à +la 2e, tandis que je demeurais, quant à moi, simple pousse-cailloux +à la 4e. Toubet, Bacannes étaient distribués dans +les deux autres. De ceux qui avaient composé notre joyeuse +chambrée, Royle et Dariès, les deux natures les plus dissemblables, +restaient seuls avec moi. Le premier ne me +recherchait pas, estimant que, si je n'étais pas encore +galonné, je ne tarderais pas à l'être.</p> + +<p>Compagnie active, ce titre était une promesse. Aussi ne +marchandai-je plus ma collaboration à notre nouveau sergent-major, +digne troupier qui, bien qu'il n'eût plus trop +de scribes pour chaque compagnie, me laissait aller à l'exercice +le matin. Mon apprentissage volontaire me valut d'être +aussitôt chargé d'instruire d'autres conscrits, ce qui n'est +pas, il faut en convenir, une besogne toujours facile.</p> + +<p>L'exemple de la patience m'était cependant donné par +l'officier qui nous dirigeait. D'un zèle infatigable, toujours +présent sur tous les points du terrain de manoeuvres, il ne +se départait jamais de son calme; mais il était sombre et +triste. A Sedan, il avait signé le revers. Condamné à ne +pouvoir affronter de nouveau l'ennemi, il désirait du moins +lui créer des adversaires redoutables, sans que rien parût +lui faire oublier le titre injurieux de <i>capitulard</i> que la population +ne mâchait guère aux revenants de nos premiers +désastres.</p> + +<p>En le plaignant, et fier au reste d'être reconnu suffisamment +instruit, j'étais de plus en plus impatient d'user du +droit qu'il avait perdu. La compagnie de Toubet reçut sur +ces entrefaites l'ordre de se tenir prête à partir: j'allai +demander au commandant lui-même à y être versé. Mais il +repoussa ma requête: premièrement, me dit-il en souriant, +parce que j'étais candidat caporal, et, en second lieu, +ajouta-t-il d'un ton sévère, parce que je ne portais seulement +pas de bretelles.</p> + +<p>Point mécontent d'être proposé pour le double galon de +laine, tant les honneurs attirent, je n'eus plus aucun regret +en apprenant que la compagnie de Toubet allait simplement +relever un bataillon de mobiles, à Montlouis.</p> + +<p>Aucun regret n'est pas le mot. Toubet était mon meilleur +camarade. Lui parti, je me sentis isolé, en proie à de douloureux +énervements. Le doute naissait presque en moi +sur le devoir, et, quand les recrues de ma classe arrivèrent, +j'en vins à me demander si mon ami Roland n'était pas +dans le vrai. Qu'avais-je gagné à me séparer des miens +avant l'heure, puisque j'étais encore là , impuissant et +découragé!</p> + +<p>Pour loger les nouveaux venus, on nous fit dresser la +tente sur les remparts, au pied du donjon. Malgré la fraîcheur +des nuits, la température était clémente, et ce campement +n'était pas sans charme: mais il me semblait que +ce charme m'amollissait. Trop longtemps je me perdais en +contemplations devant le même paysage, où il ne m'était +plus loisible d'aller fatiguer mon corps. Après l'avoir vu +s'estomper dans la dégradation crépusculaire et disparaître +dans la nuit, je me glissais hors de la tente avant le réveil, +pour le voir encore renaître au lever du soleil.</p> + +<p>Spectacle magnifique, auquel je revenais sans cesse à +mon corps défendant. Je m'étais engagé pour agir, non +pour rêver. Ce <i>far niente</i> relatif, sous un beau ciel, me laissait +trop penser au milieu que j'avais quitté. Je redoutais +d'en arriver à aimer trop la vie et craignais d'avoir peur de +la perdre. Autre chose me faisait souhaiter d'aller éprouver +au loin mon courage: l'air était chargé d'électricité: le ciel +n'avait jamais été bien limpide, il s'embrumait tous les +jours.</p> + + + + +<h3>VI</h3> + + +<p>Aux caresses de la brise d'Orient, aux rayons du soleil +qui les éclaire en même temps qu'Athènes et que Rome, les +hommes, sous ce beau climat, semblent imbus de sentiments +artistiques, et animés d'ardeurs libérales; ils aiment +ce qui est beau et désirent ce qui est grand; mais la mâle +vertu et l'indomptable énergie des peuples antiques leur +font défaut généralement. Le vent d'Italie paraît leur +insuffler surtout l'indolence des lazzaroni, qu'ils secouent +par saccades. Leur ordinaire occupation consiste à discourir +en buvant dans les vastes cafés de la Loge, plus +vastes que la place qu'ils bordent. Les thèmes à déclamations +ne manquaient pas alors. Les voix s'élevaient trop +haut, les discussions s'échauffaient trop vite, pour permettre +de réfléchir sagement sur l'inconstance de la fortune. +Aux yeux de ce public sévère au malheur, l'armée +avait fait banqueroute. Le retour des échappés des premiers +désastres était l'occasion d'anathèmes.</p> + +<p>Que ces vaincus eussent eu la faiblesse, comme notre +sous-lieutenant, de signer la capitulation; qu'ils eussent +acheté leur liberté au prix d'une blessure, ou qu'ils l'eussent +reconquise par évasion au risque d'être massacrés, +tous étaient regardés, ou peu s'en faut, comme des traîtres +et des lâches. Capitulards, ce seul mot disait tout. Et ceux +qui le lançaient, aveuglément, cruellement, croyaient avoir +le droit, s'étant revêtus de l'uniforme hybride de la garde +nationale, de condamner l'armée avant de s'être donné la +peine de faire leurs preuves.</p> + +<p>L'armée, quant à elle, ayant longtemps fourni des gages +de sa valeur, ne s'expliquait pas bien l'infidélité de la +gloire; mais elle savait, à n'en pouvoir douter, qu'elle avait +racheté ses défaites par plus d'héroïsme et de sang que ne +lui en avaient coûté les victoires d'antan. Elle ne pouvait +subir de bonne grâce l'attitude parfois insultante de la +population.</p> + +<p>Pourtant les pioupious, comme les moutons, sont endurants +et modestes, tant qu'on ne les fait pas trop enrager. +Mais l'arrivée du dépôt de cuirassiers envenima la situation. +Ces hommes avaient appartenu à la garde impériale, +ce qui, dans l'esprit de certains Perpignanais, était aussi +honteux que de sortir du bagne. Or ces forçats libérés +étaient sans vergogne; ils avaient l'air avantageux qui +caractérise tout bon cavalier. Quand ils se promenaient par +deux dans la ville, le bonnet de police penché sur l'oreille, +les rues, qui retentissaient du bruit de leurs grandes bottes +éperonnées, paraissaient trop étroites, et ils ne se rangeaient +guère pour faciliter la circulation aux pékins, ceux-ci +fussent-ils en gardes nationaux. De là , un accroissement +d'hostilité et, dans les cafés, un redoublement de fureur +bavarde. Dans le récipient que formait l'enceinte fortifiée, +tous ces petits sentiments, toutes ces vulgaires passions cuisaient +et bouillonnaient. Un éclat faillit toutefois se produire +en dehors des murailles.</p> + +<p>Tous les Pyrénéens-Orientaux ne songeaient pas à +attendre les Prussiens au pied du Canigou. Une compagnie +de francs-tireurs s'étant recrutée dans le département, +les dames du chef-lieu voulurent lui offrir un drapeau brodé +de leurs mains brunies. L'autorité avait décidé que la remise +en serait faite solennellement, un dimanche, sur le Champ +de Manoeuvres, qui s'étendait en vue de la citadelle.</p> + +<p>Le temps favorisa la cérémonie. Par toutes les portes de +la ville, la foule se dirigea vers le terrain en ses plus beaux +atours. Depuis les plus vieux barbons de la garde nationale +jusqu'aux tout jeunes pupilles de la République, sans parler +des francs-tireurs eux-mêmes, toute la population masculine +était en armes, et notre régiment avait été convié à +la fête. Nous n'avions à notre tête qu'un simple chef de +bataillon, tandis que l'armée sédentaire était commandée +par un monsieur dont le bonnet était orné d'au moins cinq +galons: très larges, très espacés, ils couvraient presque +toute la coiffure, et il était à peu près impossible de les +compter, tant s'agitait, comme la mouche du coche, d'un +bout à l'autre du polygone, ce pseudo-colonel. A peine +étions-nous alignés du côté laissé libre, qu'il s'élança d'un +air farouche, au galop secoué de sa maigre haridelle, pour +enjoindre à notre commandant de se ranger d'une tout +autre manière. Toujours peu endurant, notre chef riposta +par un commandement bref et net, qui fut d'ailleurs admirablement +exécuté: «Par le flanc droit et par file à gauche. +En avant, marche! A la citadelle!»</p> + +<p>Le retentissement de ce scandale fut grand à nos oreilles, +le soir et pendant plusieurs jours. Pour affirmer son importance, +la garde nationale décida d'organiser une revue, le +dimanche suivant, sur la promenade des Platanes, en présence +des autorités civiles. Le spectacle militaire était ainsi +offert aux soldats par la population. Peu d'entre nous s'en +privèrent.</p> + +<p>La bonne tenue sous les armes, la rectitude des mouvements +étaient, à vrai dire, le moindre souci de ces braves. +Ils cherchaient à révéler leur mérite par des vociférations +d'énergumènes et par des gestes d'épileptiques, en défilant +devant la tribune municipale. Et ils recommençaient de +plus belle, en se tournant ostensiblement vers les groupes +de troupiers qui les regardaient.</p> + +<p>Suspects. Nous étions suspects, non de modérantisme, +mais d'hostilité. Dans ces esprits méridionaux, surexcités +et exaltés, il y avait peu de différence entre la froideur +à l'égard du gouvernement et l'oubli des devoirs sacrés +envers la patrie. Et c'est à ce moment que le télégraphe +apporta la désastreuse nouvelle de la capitulation de Metz, +aussitôt suivie des commentaires douloureux de Gambetta.</p> + +<p>La citadelle fut aussitôt consignée, les portes closes, les +chaînes des ponts-levis vérifiées. La rumeur se répandit +bientôt que des troubles avaient éclaté dans la ville. Aucun +détail précis. Tous les renseignements manquaient; mais +la rigueur de la consigne témoignait de la gravité de la +situation. Au surplus, cette privation de nouvelles à un +moment si critique était affreusement pénible et énervante.</p> + +<p>D'ailleurs il n'y avait pas que de dociles moutons parmi +nous. Quelques loups avaient été enfermés dans la bergerie. +Pour moi, nommé caporal et adjoint au fourrier +depuis deux jours, je n'avais ni l'humeur ni le temps de +me mêler aux conciliabules qui se formaient dans quelques +cantines. Un nouveau lieutenant avait tout récemment été +mis à notre tête; malgré une assez douloureuse blessure +qui à Sedan lui avait entamé l'épaule, il était d'une activité +et d'une énergie peu communes: il avait précisément fixé +ce jour-là au sergent-major comme extrême délai pour +l'organisation complète de la compagnie. Mais, de notre +bureau, nous entendions des rumeurs inaccoutumées. A +plusieurs reprises nous aperçûmes les sergents de semaine +occupés à disperser des groupes.</p> + +<p>Le jour s'écoula cependant sans incident remarquable. +Après la soupe du soir, le lieutenant était venu signer les +pièces de comptabilité. Il paraissait très énervé, sans doute +à cause des scènes tumultueuses de la ville, dont nous ne +savions toujours rien de formel. Dans ses yeux brillait, par +contre, une clarté d'énergie satisfaite. Il donna l'ordre de +veiller à tous les derniers préparatifs, dans l'éventualité +d'un départ prochain.</p> + +<p>Tandis que le sergent-major et le fourrier couchaient +dans la chambre où nous travaillions, je n'avais pas +cessé d'occuper ma place dans l'une des tentes dressées +sur les remparts. Il me parut bon d'aller vérifier mon +havresac.</p> + +<p>La nuit était venue, et le firmament n'en était pas moins +tout éclairé. Il resplendissait comme dans l'embrasement +d'un immense incendie, et cette rougeur paraissait devenir +de plus en plus intense. Par toute la voûte céleste, les +nuées semblaient teintes d'un reflet sanglant, depuis la +dentelure noire des Pyrénées jusqu'à la ligne lointaine de +l'horizon sur la Méditerranée.</p> + +<p>Sur le rempart, le spectacle, quoiqu'à peine distinct par +contraste, était saisissant. Bien que le couvre-feu fût +sonné, presque tous les hommes étaient debout hors des +tentes, qui dessinaient en triangles leurs silhouettes blanchâtres +sur la terre noire, et quelques ombres humaines +s'agitaient, gesticulaient, parlaient.</p> + +<p>Dominant ma poignante impression, je me dirigeai vers +mon bastion, en cherchant d'éloquentes paroles, pour user +sur mes camarades de ma jeune et faible autorité. Mais, au +pied de l'antique donjon qui se dresse là , regardant le +Canigou du côté de l'Espagne, deux officiers me devançaient. +Ils allaient d'un pas résolu. C'était le commandant +du 22e de ligne, suivi d'un capitaine.</p> + +<p>Ils abordèrent un premier groupe qui, à leur approche, +s'était resserré. Le commandant ayant dit qu'il fallait rentrer +sous les tentes, un murmure s'éleva. Les officiers s'avancèrent +encore, et le groupe s'ouvrit, mais pour se refermer +aussitôt comme une vague. D'autres hommes accoururent, +entraînés par un courant invincible, et, en un clin d'oeil, un +cercle étroit enferma les deux officiers, et le commandant +tomba.</p> + +<p>A ce moment, d'autres officiers survinrent en nombre. +C'étaient les nôtres. Ils achevèrent de rompre le charme +funeste qui avait plané sur la citadelle, en nous apportant +l'ordre de départ pour le lendemain même.</p> + +<p>Trois de nos compagnies actives étaient désignées, dont +la mienne, et il ne s'agissait plus d'aller à Bellegarde ou à +Montlouis. Cette fois, c'est vers le Nord que nous serions +dirigés. Vers l'ennemi, enfin.</p> + +<p>Ah! la noble activité qui régna en cette nuit si mal commencée. +L'ardeur de tous était égale. C'était à qui se prêterait +aide mutuelle, pour que rien ne clochât, pour qu'il +n'y eût aucun retardataire. A l'aube, après une veillée +féconde, le ciel était redevenu d'un bleu pur et profond: la +soirée ensanglantée par l'aurore boréale ne m'apparaissait +plus que comme un vain cauchemar.</p> + +<p>Mais, avant le départ, le commandant du 22e, qui savait +bien qu'il n'avait pas rêvé, tint à passer en revue tous les +hommes de notre régiment. Les partants, comme ceux qui +restaient, durent s'aligner sur le rempart. On vit même errer +par la Murette, l'ordonnance, le brosseur, l'avare, qui ne +se mêlait plus à nos assemblées. Son regard, d'une acuité +singulière, donnait l'impression que doivent produire les +gens à qui le peuple attribue le <i>mauvais oeil</i>. Il paraissait +être là pour porter malheur à quelqu'un.</p> + +<p>Quant à moi, j'avais fort à faire, avec le sergent-fourrier, +pour achever de régler les derniers détails administratifs: +officier d'habillement, maître armurier, préposé +des lits militaires, le défilé était-interminable. L'heure du +départ arriva, sans que le détachement eût traversé la cour +d'honneur. Courant au rempart, nous le trouvâmes désert.</p> + +<p>Les trois compagnies s'étaient écoulées hors de la citadelle +par une poterne. Bien qu'elles eussent à gagner la +gare par un long détour dans la campagne, nous n'avions +que le temps de couper au plus court par la ville. Cela me +permit au moins d'adresser un télégramme à ma famille, +car Angers était notre but, et nous passions par Toulouse.</p> + +<p>Nous avions le regret de laisser en arrière deux de nos +meilleurs camarades, Toubet et Bacannes, sans parler du +malheureux petit Royle. Au dernier moment, il avait été +interné au Castillet sur l'ordre du commandant du 22e. +Murette aurait sans doute pu dire pourquoi.</p> + +<br><br><br> +<h2>LE 48e RÉGIMENT DE MARCHE</h2> +<br> + +<p>Il n'y avait pas à s'apitoyer longuement. Dans le métier +des armes, les liaisons ne se dénouent pas; elles sont +presque toujours rompues brusquement, si fraternelles +qu'elles aient été. Les exigences du service veulent qu'après +une longue intimité on se sépare immédiatement sans murmure, +sinon sans regrets. A la guerre, il faut voir tomber, +sans faiblir, sans lui tendre la main, sans jeter vers lui +un regard en arrière, le camarade frappé à mort qui était +devenu votre ami. Et la discipline impose parfois des +épreuves plus cruelles. Il faut brider son coeur, si l'on ne +peut l'étouffer. C'est pourquoi les vieux militaires passent +et repassent sans cesse en revue les noms de leurs compagnons +d'autrefois; ils rachètent ainsi leur sécheresse +professionnelle, leur froideur obligatoire et passagère, +l'apparente indifférence qui fut longtemps exigée d'eux. +D'ailleurs Royle ne nous avait jamais inspiré de véritable +amitié, à Nareval ni à moi: nous déplorions qu'il eût commis +les fautes dont il serait châtié, plus que nous ne pouvions +le regretter lui-même.</p> + +<p>Pour nous distraire, nous n'avions pas cependant la +société des joyeux compères du premier voyage. Tous +étaient restés au dépôt, et, outre que nous n'étions pas +gais naturellement, le grade nous isolait +déjà un peu des simples soldats. D'eux-mêmes +ils s'éloignaient de nous. Cette +sorte de solitude, en plein brouhaha, +était favorable au cours de mes pensées +à la fois heureuses et graves. Le train +rapide m'emportait enfin vers le but +que m'avait assigné ma conscience, et, +par une circonstance inespérée, il allait +m'être donné de revoir mes amis, de recevoir +dans un baiser une nouvelle bénédiction +de ma mère.</p> + +<p>Dans cette saine disposition d'esprit, je +ne m'expliquais pas que la vue de ce pays +ne m'eût pas frappé et charmé à mon +premier passage. Chère terre de France, +aux sites si divers, aux aspects admirables +dans leur variété, je m'en éprenais +de plus en plus à cette revue panoramique, +parce qu'on s'attache en se dévouant. Et n'allions-nous +pas essayer de la défendre? Qui sait si nous ne +l'arroserions pas de notre sang?</p> + +<p>De Perpignan à Narbonne, la voie suit le littoral, et, en +certains endroits, sur une chaussée de quelques mètres à +peine. D'un côté, la mer, confondant la ligne de ses eaux +avec le ciel, et, de l'autre, d'immenses étangs bleus. Sur +la côte, les pauvres villages de pêcheurs étagent leurs +cabanes en amphithéâtre, devant l'élément qui leur fournit +la nourriture et souvent les engloutit. Le train semblait +glisser sur la mer. Le sifflet strident de la locomotive se +perdait dans cette immensité dont le calme n'était troublé +que par le cri de quelque goéland effarouché, s'envolant +de rocher en rocher.</p> + +<p>La matinée s'écoula assez vite, dans cette contemplation. +Mais, vers le milieu du jour, les heures parurent +s'allonger. A mesure que le moment attendu approchait, +il semblait fuir. Je comptais les stations qui restaient à +franchir, et nous en rencontrions toujours que j'avais +oubliées. La nuit tombait, et Toulouse n'apparaissait pas. +En vain, pour prendre le change, j'essayais de dormir; +mes yeux clos, l'esprit veillait. Enfin, vers six heures, le +train ralentit sa marche. Aux portières, les clairons sonnent +allègrement la charge. Nous entrons en gare. Le train +roule toujours, il y a encore un pont à passer; mais je +n'y peux tenir. Me voilà déjà debout sur le marchepied, +quand une terreur me prend. C'est jour férié, le 1er novembre, +la Toussaint, veille des Morts. Mon télégramme +est-il parvenu?... Oui, oui; là -bas, devant le bureau du +chef de gare, stationne un groupe nombreux. Tous, ils y +sont tous, et, d'un bond, je suis au milieu d'eux. Quel +délicieux moment, mais qu'il fut court!</p> + +<p>Ma mère était radieuse; elle retrouvait son fils, aussi +décidé que le premier jour, mais plus fort, devenu homme +au bout de deux mois d'absence. Elle me regarda quelques +instants, sans parole, les yeux brillants de joie au +travers d'un voile humide. Bien que j'allasse vers le danger, +elle ne tremblait plus; après m'avoir cru à jamais perdu, +elle me revoyait: heureux présage. Ah! quel chaleureux +accueil! quelles attentions charmantes! Quelques aliments +réparateurs à prendre, tout en causant; un chaud gilet de +laine, que je dus m'engager à mettre le soir même. Que +sais-je encore? Comme tous grandissaient le mérite du +devoir en se rendant plus chers, en découvrant à celui qui +partait les trésors de tendresse que peut-être il allait perdre, +mais dont rien alors n'aurait pu l'obliger à se montrer +moins digne!—Quoi! déjà ? Le clairon rappelait: il fallut +se dire adieu, et nous avions à peine échangé quelques +paroles!</p> + +<p>Quel vide dans le wagon, malgré le tumulte environnant! +Bien que, blotti silencieusement dans un coin, je +m'efforçasse de jouir encore, comme d'un doux parfum, du +souvenir de cette minute exquise, je souffrais; j'étais +triste, craignant que ma mère n'eût entendu ces mots +jetés au passage par un brutal, par un jaloux: «Embrassez-le +bien, vous ne le reverrez pas!»</p> + +<p>Lorsque, au matin, nous eûmes dépassé Bordeaux, le +froid, dans nos wagons à marchandises mal clos; devint, +d'heure en heure plus vif et la campagne nous apparut +toute dépouillée. Elle semblait s'être mise en deuil à +mesure que nous nous rapprochions des contrées où se +jouaient nos destinées. Mais, aux abords des grandes +villes, comme dans les plus petits hameaux, nous apercevions +les jeunes gens et les hommes faits s'exerçant au +maniement des armes. Ils interrompaient leurs manoeuvres +pour nous saluer, et six cents voix leur répondaient en +entonnant un chant patriotique.</p> + +<h3>II</h3> + +<p>Arrivés à Angers à une heure du matin, nous fûmes +cantonnés provisoirement dans les bâtiments de l'École +des arts et métiers. Après quatre heures d'un pénible sommeil +sur les tables d'étude, on nous distribua des billets de +logement. Chacun se mit en quête de l'habitant chargé de +le recevoir. Il y eut ce jour-là repos général—excepté +pour moi.</p> + +<p>Requis comme secrétaire par l'officier payeur du détachement, +le lieutenant Christophe, je dus à cet honneur de +faire, sans plus tarder, ample connaissance avec la ville. +Sac au dos, fusil sur l'épaule, il fallut suivre toute la ligne +des boulevards neufs qui enveloppent la cité, frissonner à +la vue du sombre château d'ardoises à grosses tours édifié +par saint Louis, saluer en passant la statue du paisible roi +René, et tâcher de se retrouver dans le dédale des rues +du quartier central, qui montent, descendent, remontent, +s'enchevêtrent. C'est très pittoresque, mais bien fatigant.</p> + +<p>Vers deux heures, je recouvrai ma liberté, et, à mon +tour, je me mis à la recherche de mon habitant, un sculpteur, +je crois, demeurant à la montée des Forges, sur +l'autre rive de la Maine. Une jeune femme me reçut poliment, +et je me réjouissais à l'idée de m'asseoir, un jour ou +deux, à un honnête foyer familial qui, me rappellerait celui +où je manquais; mais je fus très courtoisement adressé à +une banale hôtellerie du voisinage.</p> + +<p>Mon lit n'en fut pas moins excellent. La douce chose, +au bout d'un long voyage et après quinze jours de campement, +même sur des remparts ouatés de gazon! Quel +héroïsme, le lendemain, de sauter hors des draps, avant le +jour, sans avoir dormi son content! Voilà de tout petits +sacrifices dont la vie militaire est semée et qui la rendent +aussi méritoire que les actions d'éclat dans l'apothéose +d'un jour de bataille!</p> + +<h3>III</h3> + +<p>A sept heures, j'étais donc à plus d'un kilomètre de mon +gîte, tout là -bas, devant l'Hôtel de Ville, sur le Champ de +Mars que bordent les jardins publics, et je n'y étais pas +seul. Trois mille six cents de mes pareils grouillaient +autour d'une cinquantaine d'officiers, l'effectif de dix-huit +compagnies venues de tous les coins de la France, pour se +fondre en un seul corps. Chaque commandant d'unité ralliait +ses hommes de son mieux, ce qui, dans cette foule +uniforme, n'était pas très aisé.</p> + +<p>Le nôtre, le lieutenant Martial Eynard, était des plus +actifs et des plus énergiques. De taille moyenne, il avait la +démarche souple, le pas élastique, les épaules larges, la +poitrine bombée, le buste en avant d'un bon gymnaste, +avec la tête blonde et fine, déjà un peu mûrie, d'un élégant +Saint-Cyrien. L'oeil vif, le regard direct, témoignant d'une +noble ardeur; la voix chaude et vibrante, aussi prompte à +l'éloge qu'au blâme. Son sang généreux, que sa blessure +encore ouverte semblait rafraîchir, et non épuiser, entretenait +en lui une animation perpétuelle. Un bon chien de +berger n'eût pas réuni son troupeau plus vite qu'il nous +eut rassemblés. La présence de notre sous-lieutenant, non +loin de lui, le servait, à vrai dire, dans cette circonstance.</p> + +<p>M. Houssine, échappé, lui aussi, de Sedan comme simple +adjudant, avait reçu l'épaulette en rentrant au dépôt. Sa +dignité récente le tenait à distance de la troupe: il paraissait +tellement oublier qu'il était issu de cette catégorie +subalterne, qu'il traitait les hommes très dédaigneusement. +Mais il était très grand et avait les cheveux d'un rouge +éclatant, ce qui nous guidait.</p> + +<p>Quel que fût le point de repère de chacun, l'ordre sortit +en moins d'un quart d'heure de ce chaos humain. Dix-huit +doubles lignes vivantes s'espacèrent sur l'étendue du +Champ de Mars. Sous la direction du lieutenant-colonel +Koch, venu du 1er régiment étranger, les compagnies +furent réparties en trois bataillons, dont le commandement +fut confié au commandant Bourrel, naguère major de place +à Perpignan, au commandant Chambeau, tiré des capitaines +du 5e de ligne, et au capitaine rengagé David, intrépide +vieillard de soixante-dix ans, qui ne redoutait pas +d'affronter les fatigues d'une dure campagne d'hiver. Le +48e régiment d'infanterie de marche était constitué.</p> + +<p>En tout pareil aux héroïques légions détruites autour de +Sedan et de Metz, il lui manquait pourtant ces deux fiers +ornements dont l'un provoquait le sourire et l'autre imposait +le respect, suscitait l'enthousiasme: pas de tambour-major +à voir parader en tête de la colonne; point de drapeau, +hélas! à entendre frissonner glorieusement au milieu +des rangs!</p> + +<p>Tel quel, il lui fut accordé un court délai pour régler les +derniers détails de son organisation, pour assurer la soudure +de ses éléments, épars la veille, inconnus les uns aux +autres, pour permettre enfin à l'état-major de tâter et +d'assouplir ce corps fait de milliers d'hommes et de lui +donner en même temps quelque cohésion, de lui infuser +l'esprit de solidarité, l'amour collectif qui pousse hardiment +vers le danger et apprend à braver la mort. Cinq +jours pour accomplir oeuvre pareille, c'était peu, et il fallut +s'en contenter.</p> + +<p>Tandis que chacun collaborait selon son rôle à l'oeuvre +commune de fusion et d'entraînement, en se montrant +exact aux rassemblements, attentif et docile durant les +exercices, scrupuleux à établir les situations, les bons, les +feuilles de journées, etc., tous, le devoir rempli, nous jouissions +sans scrupule du dernier répit qui nous était accordé. +Maintenant, le doute n'était plus permis; il n'y avait plus +de place pour l'impatience et l'énervement: à brève +échéance, nous combattrions, nous aussi; il nous serait +donné de tenir la campagne, de dormir à la belle étoile, de +peiner et de souffrir pour la défense du pays. Pour le +moment, nous goûtions l'agrément de déambuler dans une +ville belle, élégante, animée comme au temps d'une paix +heureuse, en songeant aux tristes étapes en pays dévastés; +nous savourions le plaisir de manger, assis, des mets servis +proprement dans de la vaisselle, en prévoyant le renversement +des marmites au bivouac et les repas de biscuit tout +sec; voluptueusement, nous prenions nos aises dans des lits +chauds et douillets, frissonnant seulement à l'idée des prochaines +nuitées sur la terre humide ou gelée.</p> + +<p>Pourtant les passions mesquines gâtaient par leurs infiltrations +malsaines ces dernières heures de légitime bien-être. +Le cadre subalterne de chaque compagnie forme un +groupe d'hommes, qu'à certaines heures rassemblent le +service ou les nécessités matérielles, et que l'habitude +maintient à peu près réunis le reste du temps: en un mot, +c'est une petite société; donc, on s'y observe mutuellement, +on s'y jalouse, on y médit les uns des autres, la charité +servant rarement de lien aux réunions humaines.</p> + +<p>A Angers, la compagnie n'avait plus de sergent-major. +Le nôtre avait été nommé adjudant à l'organisation du +régiment. Les fonctions de chef étaient remplies par le +sergent-fourrier, camarade généreux, loyal, malgré quelques +inégalités de caractère. Harel avait été mousse, je +crois. Il avait alors vingt-cinq ans, il était grand et beau, +ses yeux, très noirs, s'enfonçaient sous un front bombé, +proéminent, et semblaient, par l'habitude des vastes horizons +de la mer, lancer des regards d'une portée trop lointaine.</p> + +<p>Villiot, le doyen des sergents, était, quoique né à Marseille, +simple, brave et modeste. Excellent soldat, bon +camarade, supérieur affable, subordonné digne. Ayant +éprouvé son courage à ses propres yeux dans la sanglante +fournaise de Sedan et dans sa fuite périlleuse après la capitulation, +il ne cherchait à en imposer à personne. Sa qualité +d'ancien prévôt d'armes témoignait assez d'ailleurs +qu'il n'avait rien à craindre d'un adversaire individuel. Sa +complaisance et sa serviabilité n'en avaient que plus de +prix; elles ne se démentaient jamais.</p> + +<p>Son compatriote Laurier ne lui ressemblait guère, surtout +au moral. Moins grand, mais de traits plus réguliers, +grassouillet, il offrait le type combiné du joli sergent et du +vrai Marseillais. La face réjouie d'un gourmand, toujours +propret, pommadé, reluisant, il était aussi glorieux que son +nom, bien que le laurier serve à parfumer la soupe autant +qu'à tresser des couronnes. Jamais zouave n'eut de guêtres +plus blanches ni mieux ajustées que les siennes, sur un +pied mieux cambré. Aucun mousquetaire n'eut l'allure plus +avantageuse. Quels accroche-coeur que les bouts aiguisés +et retroussés de ses moustaches noires! Qu'ils annonçaient +bien la hardiesse de langage et les propos vantards, que +l'accent <i>aïolé</i> semblait du reste légitimer!</p> + +<p>Pluvier, comme Royle, nous était venu de Paris; mais il +avait beaucoup plus de chance d'y retourner. Court, malingre, +le nez déjà bourgeonnant, il grelottait avant d'avoir +passé une nuit dehors et se plaignait de rhumatismes sans +avoir essuyé la moindre averse. Il était du nombre des +Parisiens qui préfèrent regarder l'émeute derrière leurs +volets, plutôt que d'aller la tenter—ou la combattre—sur +les barricades.</p> + +<p>D'où Gouzy pouvait-il bien être originaire? Je ne sais. Il +était un peu vantard comme Laurier, mais beaucoup moins +freluquet. Quoique l'un des plus anciens gradés, il avait +l'esprit subversif de Royle, qu'il rappelait par son jeune +âge et sa longue taille dégingandée. Il avait, comme +Nareval, la manie de pérorer devant les hommes.</p> + +<p>Quant à ce dernier, en prenant du galon, il +s'était peu modifié. Plus circonspect dans +l'étalage de son savoir, il était livré âprement +à son ambition. Il goûtait moins la +satisfaction d'avoir franchi les premiers +degrés, qu'il n'aspirait inquiètement à en +gravir d'autres. Aussi mettait-il son temps à +profit pour tâcher d'acquérir sur le Champ +de Mars les premières notions du commandement, +qu'il possédait à peine.</p> + +<p>Là , comme partout, Villiot était la +providence de tous. Il manoeuvrait fort +bien, donnait l'exemple, entraînait et, +de plus, prodiguait à chacun des conseils, +au besoin, un coup de main, pour le paquetage des +sacs, l'entretien du fusil, l'arrangement commode du fourniment. +Pendant ce temps, Gouzy se contentait de développer, +mais à profusion, des conseils théoriques, tandis +que Laurier se campait fièrement, en retroussant ses +moustaches sous l'oeil des bonnes angevines, et que Pluvier +constatait l'intensité progressive de ses rhumatismes. +Harel, pour lui, contenait sa fureur avec peine à l'idée +que sa comptabilité, confiée à mon inexpérience, n'avançait +guère.</p> + +<p>Sans titre encore, j'étais en effet mêlé aux sous-officiers. +Bien que je n'eusse même pas les insignes de caporal-fourrier, +j'en remplissais complètement les fonctions. De là , +s'il faut l'avouer, les troubles qui agitaient notre petit +groupe. La promotion de notre sergent-major au grade +d'adjudant avait immédiatement allumé les convoitises de +Laurier et de Gouzy, sans parler naturellement de Nareval.</p> + +<p>A leurs yeux, il était légitime que Harel passât sergent-major, +avant-dernière et peut-être dernière étape vers le +grade de sous-lieutenant. Ils désiraient tous trois obtenir le +grade de fourrier, avec le ferme espoir de suivre après lui +le même chemin. Il leur déplaisait donc que la place me +parût réservée, et, puisque je n'étais pas sous-officier, ils +estimaient que leurs désirs devaient primer mes droits. Avec +cette idée, ils étaient vexés de voir leurs doyens me traiter déjà +en égal. Ils s'en expliquèrent avec eux à l'occasion +d'un fin repas d'adieu organisé la veille de notre départ +d'Angers.</p> + +<p>Villiot et Harel se contentèrent de hausser les épaules. +Mais, au dernier moment, le beau Laurier déclara tout net +qu'il y allait de la dignité de son grade à ne point s'attabler +avec un simple caporal. Ses deux émules appuyèrent son +avis, par leur silence. Harel et Pluvier, au contraire, tout +en se mettant à table, le traitèrent de ridicule, ce qui était +insuffisant pour le faire capituler. Villiot, président de +droit, ressentit davantage l'odieux d'une insolence que +l'inégalité de grade m'empêchait de relever. Froidement, +s'asseyant à son tour et m'invitant à l'imiter, il répondit +à Laurier qu'il avait un bon moyen de sauvegarder sa +dignité menacée. En même temps, il lui indiquait la porte.</p> + +<p>Ce geste interloqua notre chatouilleux sergent. Il eut +bien bonne envie de nous punir tous, en nous privant de sa +gracieuse personne. Mais le potage fumait dans les assiettes +et une grosse volaille étalait au milieu de la table sa chair +reluisante et dorée. Laurier était incapable de bouder +contre son ventre. Il prit sa place sans répliquer, et, à coups +de dents, il se vengea sur le dîner.</p> + + + + +<h3>IV</h3> + + +<p>Le 9 novembre, tandis que la première armée de la Loire +remportait sans nous la victoire de Coulmiers, le régiment +reçut l'ordre de se diriger sur Nevers, par les voies dites +rapides. A la nuit, les trois bataillons s'acheminèrent vers +la gare; mais les deux premiers purent seuls être embarqués, +faute de matériel roulant. Nous les suivîmes le lendemain +matin, et vingt-quatre heures après nous atteignions +notre nouvelle destination.</p> + +<p>Sur une vaste promenade plantée en quinconce, douze +clairons rassemblés lançaient l'allègre sonnerie du réveil, +soutenus par le roulement cadencé des tambours. Là , au +milieu de Nevers, s'élevait comme une autre ville. Véritable +ville lilliputienne, avec ses petites maisons blanches +identiques, avec ses étroites avenues et son carrefour central +où se dressait la tente du colonel. Dominant toutes les +autres, cette tente semblait, ainsi qu'un clocher de village, +étendre sa protection tout à l'entour. Quand, de chacun de +ces petits abris fragiles, se glissèrent au dehors six hommes +tous semblables, qui paraissaient sortir de terre et dominaient +de deux coudées leurs demeures, on eût dit d'une +innombrable foule de géants.</p> + +<p>Étant enfant, j'appréciais fort les images d'Épinal et les +soldats de plomb qui me fournissaient de longues files d'un +même type uniformément reproduit; mais je raffolais littéralement +des gravures plus soignées ou des jouets de luxe +qui figuraient un camp dans sa diversité pittoresque. Or +c'était ce spectacle au naturel qui m'était offert maintenant +et infiniment plus varié que toutes les imitations. Non loin +des sentinelles en armes, les uns baignaient bravement leur +tête et leurs bras à la fontaine publique; d'autres nettoyaient +leur fusil, mal graissé la veille, et que l'humidité de la +nuit menaçait. Ceux-là bâtissaient les fourneaux de campagne, +rallumaient les feux de bivouac et préparaient le +café. Les sergents commandaient la garde, les caporaux +rassemblaient les corvées que les fourriers réclamaient +impatiemment, toujours affairés, tandis que, pour assister +au rapport, officiers et sergents-majors se réunissaient en +cercle devant la tente du colonel.</p> + +<p>Tout cela dans la perspective accusée par les rangées successives +des arbres aux fûts blanchâtres, aux hautes branches +dépouillées d'où tombaient pourtant, çà et là , par instants, +dans la buée matinale, quelques dernières feuilles, +recroquevillées et rouillées, qui semblaient retrouver une +fugace vitalité en roulant sur le plan incliné de la toile des +petites tentes. Ce cadre, par le contraste, accentuait la couleur, +l'animation du tableau martial, et en même temps lui +donnait une teinte mélancolique bien appropriée, car cette +vie des camps, pleine et robuste, est dans son activité le +prélude de sanglantes hécatombes. Néanmoins, nous qui, +arrivant, n'étions encore que des spectateurs, nous éprouvions, +par un entraînement physique, par une émulation +instinctive, quelque intime fierté et une sensualité indéfinissable +à nous savoir une partie de ce tout et à avoir le +droit de nous mêler à son mouvement.</p> + +<p>Le 3e bataillon n'eut pas à dresser ses tentes. Le temps +de préparer son repas, et le régiment devait se porter en +masse dans la direction du Nord. Les clairons sonnèrent +vers midi. Immédiatement tout le monde met sac au dos; +puis la colonne s'ébranle en bon ordre et se met en marche +gaiement.</p> + +<p>Sevrés du doux climat du Roussillon, nous fûmes cependant +favorisés, pour cette promenade militaire, d'un dernier +sourire du soleil d'automne. Par un temps sec, la route était +excellente et le régiment magnifique. Sur un espace d'un +kilomètre environ, les hommes marchaient, deux par deux, +sur chaque bord de la route, laissant circuler au milieu le +train régimentaire et les voitures d'ambulances.</p> + +<p>Les uniformes étaient irréprochables. Relevées sur les +hanches, les capotes bleues laissaient voir, agitée d'un +mouvement unique et cadencé, une longue traînée rouge, +coupée à quelques centimètres de terre par la ligne blanche, +éclatante, des guêtres. Au sommet des havresacs, les +gamelles neuves resplendissaient sous le soleil, comme des +casques, entre les tentes et la haie d'acier des chassepots. +Le cliquetis des armes scandait la marche, et un bruissement +général, comme celui des écailles d'un monstre gigantesque, +servait d'accompagnement aux chants qui s'élevaient +alternativement, de distance en distance. Quel effet merveilleux! +Jamais régiment marchant à la victoire fut-il +plus dispos? parut-il plus alerte et plus fier?</p> + +<p>A un tel pas, il nous eût été facile d'aller fort loin; mais +notre ardeur dut se borner à franchir six kilomètres. Il y +avait là , sur la droite de la route, l'emplacement d'un +camp, marqué par la présence d'un peloton de tirailleurs +algériens. Sur un coin de la verte prairie, bientôt jalonnée +par nos adjudants-majors, les noirs Africains, dans leur +vêtement d'azur galonné de jaune, accroupis devant leurs +tentes, recueillaient frileusement les rayons du soleil qui +leur envoyait un pâle reflet du pays natal. De leurs yeux +blancs ils semblaient nous toiser assez dédaigneusement, +tandis que, fiers de notre gros effectif, nous ne pouvions +nous empêcher de trouver leur masse un peu grêle.</p> + +<p>L'herbe était sèche, la paille de couchage nous fut bientôt +distribuée. Après quelques hésitations, certaines lenteurs, +nos six cents tentes s'alignèrent en colonne par compagnie, +derrière les faisceaux aux lames miroitantes irradiées +comme des feuilles d'aloès. Les fourneaux se creusèrent à +l'abri d'une haie vive, et bientôt les hommes, en petite +veste, sans ceinturon, vinrent en nombre s'offrir l'avant-goût +de soupes qui délicieusement chantaient dans les marmites +de fer-blanc tout neuf.</p> + +<p>Quelques-uns, moins affamés, allèrent essayer de fraterniser +avec les turcos, qui déjà répartissaient entre eux leurs +gamelles. Les sombres visages de nos voisins servaient de +repoussoir à la-blanche figure de leur jeune chef. Physionomie +intelligente et douce, le blond capitaine Carrière +semblait n'avoir nul besoin d'énergie pour mener ces demi-sauvages. +Il y suppléait par sa bonté naturelle, ne les quittant +jamais, mangeant gaiement au milieu d'eux la même +soupe et le même pain.</p> + +<p>Notre première nuit de bivouac fut bonne, sauf quelques +indiscrets courants d'air signalant de légères imperfections +architecturales dans notre fragile demeure. Mais nul n'osait +critiquer un édifice qui était en partie sorti de ses mains. +Seul Pluvier hasarda quelques soupirs. Point d'écho. Force +fut bien d'imiter le stoïcisme de ses compagnons, et, se +réchauffant mutuellement les uns les autres, tous bientôt +s'endormirent.</p> + +<p>Hélas! le lendemain, une pluie diluvienne transforma +notre moelleuse prairie en un grand lac. Quoique Villiot +eût pris le soin de creuser une rigole tout autour de la tente +pour en préserver l'intérieur, la situation fut terrible, +quand, après le couvre-feu, nous nous trouvâmes blottis, +immobiles, pour plusieurs heures, dans nos vêtements +trempés, avec nos chaussures boueuses, sous nos toiles +mouillées. A la première plainte de Pluvier, ce fut un concert +affreux de reproches adverses. Chacun se souvenait de +l'ouvrage des autres, pour leur en faire un grief. Nareval +accusait Gouzy d'avoir mal planté les piquets. Laurier critiquait +la tension des cordes, et Gouzy leur reprochait +d'avoir boutonné les toiles de travers. Une goutte d'eau, +une perle fluide, lui tombait sur le nez avec une telle +régularité, qu'il craignait d'y trouver une stalagmite le +lendemain.</p> + +<p>Ces orages passaient au-dessus de moi, qui n'avais garde +de souffler mot. Cela n'empêcha pas Harel de me prendre +à partie. Modestement, je fis valoir que, appelé à copier un +ordre en arrivant au camp, je n'avais pu collaborer à l'édification +de la tente.—En vérité, j'avais le cynisme de +l'avouer: j'acceptais une hospitalité volée, voyez quelle +paresse! A ces mots, en un instant, on cria baro sur le +fourrier. Tellement, que, du voisinage, le lieutenant nous +pria de causer plus bas, ce qui assura mon salut. Un +suprême gémissement de Pluvier, et chacun se morfondit +dans le silence et dans l'humidité.</p> + +<p>La pluie, comme eût dit M. de la Palisse, est un grand +dissolvant; mais je l'entends au moral. Comme elle ne +s'arrêta pas le jour suivant, les tentes restaient debout; +mais beaucoup d'hommes s'en échappaient, allant chercher +un abri et du feu dans les habitations du voisinage. +La discipline déjà , il faut en convenir, commençait à se +relâcher. J'enviais un peu les transfuges, sans vouloir +pourtant, sans pouvoir d'ailleurs les imiter, car il fallait +sous l'ondée recevoir à toute heure une distribution nouvelle +et la répartir aussitôt entre les escouades. Ah! que +j'eusse volontiers cédé à Laurier, ou à tout autre, le galon +de fourrier, que je n'avais du reste toujours pas!</p> + +<p>Le quatrième jour enfin, le ciel, au réveil, nous apparut +tout bleu, sans un nuage. Le soleil se montra, et tous les +hommes profitaient avec joie de ses rayons bienfaisants +pour sécher leurs vêtements et se dégourdir comme des +lézards. Libre de toute corvée, j'allai avec Nareval visiter +une immense construction, un couvent, je crois, qui se +dressait à proximité, quand le clairon sonna à l'ordre. +Nous revenons au pas de course. Départ immédiat. Il est +onze heures, et à une heure le régiment doit se trouver à +la gare de Nevers.</p> + +<p>En un clin d'oeil, les six cents tentes qui couvrent la +prairie s'effondrent. Pendant quelques instants, un mouvement +indescriptible, une agitation fébrile, règnent partout. +C'est comme une mer humaine. Tous—les bras +agiles, les mains prestes—tantôt s'agenouillent, tantôt +se lèvent, se courbent, se redressent, ainsi que font, au +théâtre, sous la toile verte figurant l'océan, les manoeuvres +qui <i>jouent les flots</i>. Et de cet immense désordre, de ce +fouillis inextricable d'hommes et de choses, le régiment +bientôt se dégage, s'aligne, se meut et s'éloigne, laissant, +dans le vaste espace où quatre nuits il a dormi, un champ +de paille flétrie, piétinée, entre des sentiers bourbeux. +Six cents tas de fumier, sur un cloaque.</p> + +<p>A la gare, l'appel signala quelques retardataires. Le +départ avait été si imprévu, si prompt, que beaucoup +avaient appris la levée du camp lorsque nous étions loin. +Harel était de ce nombre. Il nous rejoignit à temps, mais +furieux d'être en faute. Les vifs reproches du lieutenant ne +le calmèrent point. Il s'en prit naturellement à moi, qui +avais eu soin de boucler vivement son sac et de le mettre +aux bagages. Cette injustice m'indigna: oubliant la différence +de grade, je le rabrouai vertement. Tandis qu'il se +perdait dans la foule, l'attention générale fut attirée vers +une scène analogue, dont les conséquences devaient être +plus graves. L'altercation avait lieu entre un caporal et un +sergent-major du 2e bataillon, les rôles étant, il est vrai, +renversés.</p> + +<p>L'un des derniers arrivés, le caporal, soit qu'il se fût +échauffé en voulant rejoindre son rang, soit qu'il eût trop +essayé de se rafraîchir, avait le visage enflammé, l'air +surexcité. A une observation de son chef, il répliqua, et le +sous-officier s'avança d'un air courroucé. Le caporal le +saisit par le plastron de la capote, assez violemment pour +en arracher un des boutons. Si le caporal était aviné, ce +geste, malgré sa brusquerie, pouvait être celui d'un interlocuteur +tenace, importun, grossier, si l'on veut, sans intention +brutale. Mais ce point ne devait jamais être éclairci.</p> + +<p>Cent cinquante personnes avaient été témoins du fait +en lui-même, y compris les officiers. Irrités déjà du relâchement +que dénotait l'interminable défilé des retardataires, +nos chefs étaient mal préparés à l'indulgence. Ordre +fut donné de saisir le caporal et de le désarmer. Le +malheureux était inculpé de voies de fait envers un +supérieur.</p> + +<p>Aussitôt dégrisé ou calmé, il demeura stupéfait, prêt +sans doute à faire des excuses, à s'humilier. Car, déjà +mûr, marié, assurait-on, et père de famille, il n'avait plus +la fougue de la prime jeunesse. Rengagé volontairement à +bonne intention, il dut regretter vite un premier mouvement +inconsidéré; mais on ne lui demandait plus rien. +Rien que sa vie. Il était pris dans l'engrenage de la justice +militaire, terrible instrument que la nécessité du salut +commun rendait impitoyable.</p> + +<p>Retenu par ce pénible incident, j'avais laissé envahir les +wagons. J'errais le long de la voie, demandant distraitement +une place à chaque portière. Mentalement, j'établissais +une relation entre ma situation et celle du misérable +caporal; je frémissais à l'idée qu'il eût pu dépendre +d'un mauvais regard de Harel, d'un geste trop hardi de sa +part, pour me jeter dans une situation pareille, et, par cela +seul, je sentais monter en moi une rancune contre lui. Or je +l'aperçus, entr'ouvrant à ma vue la portière d'un compartiment +de deuxième classe qu'il occupait seul avec Villiot. +Pour m'aider à monter, il me tendit la main. C'était délicatement +me faire des excuses. Elles m'allèrent au coeur, je +l'avoue, dans l'état particulier d'esprit où je me trouvais.</p> + +<p>Installé commodément entre mes deux meilleurs camarades, +je leur rapportai la scène dont j'étais ému encore. +Harel, faisant tout bas le même rapprochement que moi, +pâlit un peu, en mesurant les conséquences possibles de +la vivacité de son caractère. «Bah! dit-il, le conseil de +guerre expliquera tout cela.» Car nous ignorions qu'il n'y +avait même plus pour nous de conseils de guerre. Nous +n'avions plus droit qu'à une justice sommaire, celle des +<i>cours martiales</i>.</p> + +<p>Le train nous emportait cependant vers Blois, notre +nouvelle destination. Nous passâmes par Orléans, que les +Allemands avaient évacué après leur défaite de Coulmiers. +Mais la voie était à peine rétablie. Il fallait avancer prudemment, +toujours sur le qui-vive. L'ennemi pouvait à tout +instant reparaître, et cette pensée nous surexcitait. Elle +rompit l'ennui d'un trajet de dix-huit longues heures.</p> + + + + +<h3>V</h3> + + +<p>A Blois, on nous fit établir nos bivouacs au sud-ouest de +la ville, au delà de la gare. Nos tentes s'alignaient tout le +long d'une avenue boisée qui aboutit à la forêt; les dernières, +les nôtres, en touchaient la lisière, et il y avait +comme une sorte de mystère inquiétant dans ce voisinage +immédiat. Bien que toutes les feuilles fussent tombées, les +troncs d'arbres formaient, par leur foule, un mur impénétrable +aux regards et d'où semblaient s'échapper, comme +des fantômes, les vapeurs du matin.</p> + +<p>La vie de Nevers se continua là , par un temps meilleur. +J'y achevai plus agréablement mon apprentissage de fourrier. +Il ne me laissait pas un instant de liberté, même pour +assister aux exercices. Préparation des bons, direction des +corvées, distributions de toute nature. Il n'y avait pas de +temps à perdre pour arriver à tout. Ce ne fut pas d'ailleurs +sans une certaine émotion que je pris charge des 18 000 cartouches +destinées à ma compagnie. Quatre-vingt-dix pour +chacun de nous. Sur les recommandations réitérées de +M. Eynard, nous les logeâmes dans le havresac, douillettement, +de manière à les bien garantir de l'humidité.</p> + +<p>Ces soins divers, multiples, nous absorbaient entièrement. +Beaucoup d'entre nous avaient oublié la scène du +départ de Nevers, mais non pas ceux qui avaient mission +de s'en souvenir. Elle devait avoir son épilogue, logique, +fatal et prompt.</p> + +<p>L'accusé fut traduit devant une cour martiale, où siégeaient +un chef de bataillon, deux capitaines, un lieutenant +et un sous-officier, et dont la sentence ne pouvait être ni +révisée ni cassée.</p> + +<p>Cela dut tout d'abord ne point paraître sérieux au +caporal Tillot, ainsi se nommait le malheureux accusé. +Pour un instant d'oubli, pour une bénigne vivacité, mourir +de la mort des assassins, des voleurs et des lâches? Etre +tué par des Français, avant d'avoir affronté les Prussiens +détestés!</p> + +<p>Non, ce n'était pas vraisemblable. Il s'agissait sans +doute de quelque simulacre de jugement et de supplice, +à la manière maçonnique, afin d'éprouver le courage du +patient. Mais il ne pouvait être question d'enlever au +pays un de ses défenseurs dévoués.</p> + +<p>Telles durent être les pensées du caporal Tillot. Mais, +pour les juges, qui ne pouvaient décliner leurs fonctions +sans être honteusement mis en réforme, ils durent envisager +leur rôle avec tristesse et terreur, car, entre un +texte formel et un fait indéniable, il n'y avait pas de place +pour une hésitation. La cour martiale n'hésita pas.</p> + +<p>Notre lieutenant en faisait partie, en raison de son +ancienneté de grade. Il nous annonça le verdict, sans +commentaires. Certes il avait eu l'occasion de cuirasser +son coeur, à Sedan. Plus d'une fois il menaça de son +revolver des hommes qui maugréaient contre le service, et +il aurait eu le courage de tuer un fuyard; mais il veillait +sur sa compagnie paternellement, quoique bien jeune. Il +la réconfortait après les journées de fatigue. Il était bon, +certainement, autant que brave. Toute sa bravoure lui fut +nécessaire pour tenir jusqu'au bout le rôle qui lui était +échu dans l'accomplissement de ce drame. L'arrêt qu'il +avait contribué à rendre, il devait le prononcer le lendemain +à la face du condamné, devant 8000 hommes assemblés +pour en voir mourir un autre.</p> + +<p>Spectacle douloureux. Acte le plus pénible de la vie +militaire, car, quelque bien établi qu'il soit que l'armée +forme un tout complet qui doit se suffire, il n'en reste pas +moins terrible d'être obligé de passer, sans préparation, à +l'état et de juge et de justicier. Nul ne peut répondre qu'il +ne deviendra pas le bourreau sans pitié de son camarade +coupable d'une peccadille, qu'il ne sera pas forcé de viser +au coeur un ami digne de son estime quand même. Le code +de justice militaire, en effet, mieux pondéré que le décret +du 2 octobre 1870, qui avait institué les cours martiales, +distingue entre les crimes contre la discipline militaire: il +en reconnaît de honteux, pour lesquels la dégradation +accompagne la mort, et d'autres qui entraînent seulement +la mort. Mais il est muet pour la désignation des exécuteurs. +Ce point était alors réglé par le décret du 13 octobre 1863, +où il était dit: «Le commandant de place fait commander +pour l'exécution un adjudant sous-officier, quatre sergents, +quatre caporaux et quatre soldats, pris à tour de rôle, en +commençant par les plus anciens, dans le corps auquel +appartenait le condamné.»</p> + +<p>Dans l'amalgame que nous formions, personne, parmi +les hommes de troupe, n'était fixé sur son ancienneté relative. +Il était probable que, dans une telle incertitude, le +sort, le hasard, remplacerait la règle. Tous, nous avions +à craindre d'être désignés pour faire partie du fatal peloton. +Brûler ainsi sa première cartouche, quelle épreuve!</p> + +<p>Mauvaise nuit que celle qui précéda l'exécution. Pourtant +nos appréhensions furent vaines. Aucun gradé, aucun +homme de notre compagnie ne fut requis. Seul le 2e bataillon +avait été chargé de former le peloton. Dès l'aube, tout +le régiment s'était préparé à prendre les armes, dans une +sorte de recueillement. Il était à peine aligné en avant du +front de bandière, que l'alerte sonnerie de clairons des +chasseurs à pied se fit entendre venant de la ville: «As-tu +vu la casquette, la casquette?»</p> + +<p>Le 10e bataillon de marche défilait devant nous, d'une +vive allure. Puis, le puissant roulement des tambours, +sourd d'abord, plus distinct, plus sonore d'instant en +instant, sembla faire trembler le sol. C'était un aussi beau +régiment que le nôtre, le 51e. Il venait de son campement, +sur l'autre rive de la Loire. Il passa devant nous, et, à la +suite des chasseurs, s'enfonça dans la forêt, où nous nous +engageâmes à notre tour. Allant en faire les frais, nous +faisions aussi les honneurs de cette première réunion de +notre brigade.</p> + +<p>A distance, le bois et les chemins se perdaient dans le +brouillard; mais ce voile, sans se dissiper, semblait reculer +devant nous, dessinant, à mesure que nous avancions, un +cadre approprié à la cérémonie où nous étions conduits. +Les arbres dépouillés étendaient lamentablement leurs +branches, comme les bras d'un peuple de squelettes; +l'herbe disparaissait sous la litière des feuilles desséchées, +terreuses, qui s'affaissaient en grinçant sous nos pas. +Quittant bientôt la grande route qui partage la forêt, la +colonne prit un étroit chemin, mal frayé, défoncé par les +chariots des bûcherons. Tout à coup s'ouvrit devant nous +une immense clairière, où nous nous engageâmes en face +du 51e de marche et à côté du 10e bataillon.</p> + +<p>Clairons et tambours s'étaient tus; mais derrière nous +se faisait entendre la voiture cellulaire qui, entre deux +gendarmes, cahotait dans les ornières. Il lui fut impossible +d'avancer au milieu des fougères qui nous cachaient +jusqu'à la ceinture. La portière s'ouvrit, et le condamné, +invité à descendre, put contempler une dernière fois la +voûte du ciel, qui, dans ce large espace, n'était plus voilé +par la brume.</p> + +<p>Le caporal Tillot était vêtu de la petite veste bleu foncé, +avec ses galons. Un aumônier le soutenait, car il semblait +prêt à faiblir, comme au terme d'un trop long voyage. +Il recueillait les dernières consolations de la bouche du +prêtre. Son visage, douloureusement contracté, exprimait +pourtant la résignation. Sa marche était pénible, mais non +pas hésitante.</p> + +<p>Les herbes et les fougères avaient été fauchées sur un +carré de quelques mètres. C'était l'endroit où le malheureux +devait mourir. Il y parvint enfin. Il se laissa bander +les yeux et s'agenouilla devant ses compagnons d'armes +rangés à dix pas de lui.</p> + +<p>A cheval auprès du peloton, le colonel Koch était visible +de tous les points de la clairière. Il commanda: «Portez +vos armes!—Tambours, ouvrez le ban...!»</p> + +<p>A un roulement lugubre comme un glas, succéda un +silence plus lugubre encore. Dans cet espace où, sous le +ciel, 8000 hommes respiraient, on entendit, semblable à +un râle d'agonie, le souffle oppressé du condamné. A cet +instant solennel, la voix sonore, nette et vibrante du lieutenant +Eynard s'éleva du centre de ce cirque et prononça +l'inexorable arrêt que terminaient ces mots:</p> + +<p><i>«Au nom de la patrie envahie, le caporal Tillot est condamné +à la peine de mort.»</i></p> + +<p>La dernière parole fut couverte par une détonation que +les échos de la forêt répercutèrent comme un grondement +de tonnerre. Puis, un coup isolé, sec, sinistre, le coup de +grâce, tandis qu'un blanc nuage de fumée s'élevait lentement +dans l'air en s'y évaporant peu à peu. Le caporal +Tillot avait achevé de souffrir.</p> + +<p>M. Eynard nous rejoignit de son pas long et souple. +Nous ne savions trop s'il fallait admirer cette maîtrise de +soi-même ou craindre la cruauté que dénotait le sang-froid +de notre chef. Pourtant il était livide et sa main trembla +en cherchant la poignée du sabre qu'il tira du fourreau +pour défiler. Il n'essaya pas d'ailleurs de dissimuler. «J'ai +passé, nous dit-il à demi-voix, par bien des émotions; mais +celle-ci est la plus cruelle.»</p> + +<p>«Armes au bras!» reprit cependant la voix calme et +froide du colonel. Les tambours roulèrent de nouveau, et +le défilé commença devant le corps du supplicié. Auprès se +tenaient le prêtre et le docteur, et autour de ce groupe +quatre hommes en sentinelle formaient le carré à dix pas +les uns des autres. Le malheureux s'était affaissé sur le +côté droit, sa veste portait dans le dos les petites déchirures +rondes des balles qui l'avaient traversé de part en +part, et le visage exsangue touchait terre, baignant dans une +mare d'un rouge noir dont l'herbe s'imprégnait.</p> + + + + +<h3>VI</h3> + + +<p>Nous passâmes rapidement devant cette guenille +humaine, la regardant, par une sorte de fascination, +obstinément, quelque désir que nous eussions de ne la +point voir. Un lourd silence, au retour, pesait sur nous: +il semblait qu'un lien trop étroit nous opprimât la poitrine, +jusqu'à nous étreindre le coeur. Chacun de nous ruminait +de sombres pensées. Gouzy, au risque d'être atteint à son +tour, exprima les siennes tout haut. Il déclara cette exécution +barbare et imbécile: mais il n'éveilla pas de franc +écho. Moi-même, je n'aurais pas osé m'affirmer comme +lui. S'il y avait dans nos rangs des traîtres ou des lâches, +la terreur pouvait les dompter et les entraîner. Aux yeux +des autres, le caporal Tillot était un martyr. Son sang a +coulé pour la patrie, sans gloire, mais non sans utilité. Dans +l'immense sacrifice, qu'était-ce que de frapper une victime +quelques jours plus tôt, parmi cette foule destinée au +carnage? N'y avait-il pas là un jeu de la loterie du sort qui +avait désigné le caporal Tillot et avait voué ce premier +holocauste aux esprits malins de la peur et de l'indiscipline, +pour les conjurer?</p> + +<p>Peut-être; mais nous nous trouvions dans la situation +du patient qu'un opérateur hardi a privé d'un membre, +sous prétexte d'éviter la gangrène. Il nous fallait changer +le cours de nos idées; l'air du camp paraissait délétère. +Après la prise d'armes du matin, la journée était remplie. +Point de corvées, aucune crainte de départ, la date du +nôtre étant fixée officiellement au surlendemain. Nareval +était libre comme moi. Impossible de résister au besoin +d'aller entrevoir, dans des rues, sur le seuil des maisons, +derrière les vitres des boutiques, une population vivant de +la vie ordinaire des peuples civilisés, banale, monotone, +mais sûre et non sans attrait.</p> + +<p>Blois avait à nous montrer son château, que nous avions +aperçu de la gare. Il est flanqué de tourelles élégantes, au +sommet desquelles flottait alors le drapeau blanc à la croix +de Genève. De ce côté, il domine un joli square, du haut +d'un talus abrupt où poussent quelques arbustes et d'où le +lierre s'élève en capricieux dessins jusqu'aux premières +croisées. Elles sont ornées de balcons sculptés dans la +pierre délicatement ajourée, et elles alternent avec des +panneaux peints de couleurs vives et semés d'écussons, +d'or, d'argent, d'azur et de gueules.</p> + +<p>En suivant une pente raide à notre gauche, nous parvînmes +devant le portail, que surmonte une statue équestre +de Louis XII en haut-relief. Une voûte ogivale, bordée de +statues séparées par de gracieuses colonnes torses, conduit +à la cour d'honneur, où apparaît en saillie le large escalier +de pierre qui a tenté plus d'un peintre. Là dut se borner +notre visite; nous n'avions pas encore acquis le droit de +pénétrer dans les salles, et ne le regrettions pas: il fallait, +pour entrer, permission ou plutôt ordre de la Faculté.</p> + +<p>A ce point de vue, notre dernière journée de Blois compléta +les titres de l'un de nous. Une pluie diluvienne +détrempa le sol et rendit le camp inhabitable. Pluvier, se +déclarant vaincu par les rhumatismes, se fit hospitaliser.</p> + +<p>Sans avoir le désir de l'imiter, nous trouvions tous qu'un +lit de boue, pour être moelleux, n'en était pas moins désagréable +et en effet malsain. La retraite et le couvre-feu +sonnés, Gouzy et Nareval, bons camarades, en dépit d'un +reste d'envie, m'offrirent de les accompagner jusqu'à une +ferme voisine où ils avaient déjà admirablement dormi. +Les nuits précédentes avaient été mauvaises pour moi, +grande était ma fatigue. Et puis, enfin, trop rigoureuse +était la sanction donnée à la discipline, pour ne pas relever +l'attrait du fruit défendu.</p> + +<p>L'obscurité favorisa notre évasion. Il fallait gagner la +ferme par de petits sentiers courant à travers champs. Ils +étaient coupés de larges flaques d'eau, où je m'embourbais, +tandis que mes compagnons filaient beaucoup mieux dans +un chemin qu'ils avaient pratiqué. Derrière nous, on +marchait. D'autres soldats allaient peut-être nous ravir +nos places, à moins que nous ne fussions poursuivis par +la garde du camp. De toute manière, il fallait se hâter, +gagner de vitesse; mais des étangs, de véritables lacs, +succédaient aux premières flaques. A la fin, Gouzy, le +mieux enjambé de nous trois, cria victoire: à nous le prix +de la course, et nous fûmes aussitôt rassurés quant à la +poursuite. La défaite constatée, les pas découragés s'éloignèrent, +faisant entendre par intervalles le bruit flou de +crapauds s'affalant dans l'eau. Les malheureux vaincus +pataugeaient toujours.</p> + +<p>Si notre escapade nous avait causé quelques remords, ils +s'évaporèrent à la chaleur de l'âtre de notre hôte. En notre +honneur, il s'empressa de jeter deux sarments dans sa +large cheminée. Le bois sec pétillait gaiement, et, dans la +flamme agile, les brindilles se tordaient, pareilles à des +cornes de diablotins. Nos vêtements de gros drap tout +mouillés séchaient rapidement, et nous étions enveloppés +chacun d'un nuage, comme les dieux de la mythologie. +Quoique moins olympien, le spectacle qui s'offrait à nos +yeux était charmant, dans sa simplicité.</p> + +<p>Sur des murs blanchis à la chaux et légèrement enfumés, +deux gravures religieuses pour tout ornement. Un sol de +terre battue; des outils de laboureur dans un coin; quatre +chaises rustiques; un lourd bahut reluisant; une table massive +de bois blanc où transparaissait, comme une neige +impalpable, la fleur du savon dont elle devait être tous les +jours frottée; les provisions d'hiver suspendues dans des +linges aux poutres du plafond.</p> + +<p>Après nous avoir reçus et avoir activé le feu, le maître +du logis, paraissant un peu las de sa journée, s'était assis +en face de sa jeune femme, qui, près de la table où attendait +un tricot tout hérissé de ses aiguilles, allaitait un +enfant, tandis qu'un bambin plus âgé jouait à ses pieds +avec des épis de maïs et nous examinait curieusement à la +dérobée. Les joyeuses lueurs du foyer faisaient pâlir la +petite flamme de la chandelle fumeuse, et illuminaient la +scène entière.</p> + +<p>L'homme, dans la force de l'âge, le teint hâlé, l'air franc +et bon, reposait volontiers son regard sur la jeune mère, +au visage régulier, presque beau, agréable en tout cas dans +le cadre de cheveux bruns lissés en deux bandeaux qui +s'échappaient d'un serre-tête blanc. Les traits étaient fins, +l'expression naïve, et, malgré cette naïveté, les quelques +mots qu'elle ajoutait aux propos de son mari, avec la même +prononciation parfaite, dénotaient un ferme bon sens. Ce +tableau figurait à souhait la paix bienfaisante et féconde.</p> + +<p>Combien de temps ces braves gens en jouiraient-ils? Au +lieu de donner une hospitalité volontaire, ne subiraient-ils +pas bientôt, comme le tiers de leurs semblables, l'occupation +forcée d'un brutal ennemi? L'éloignement de ce supplice, +de cette honte, ne dépendrait-il pas de notre conduite? +Si vraiment l'immolation d'un des nôtres devait enflammer +les courages et communiquer aux faibles de la force, est-ce +que, devant les périls à enrayer, le sacrifice ne se légitimait +pas?</p> + +<p>Nos vêtements ayant été assez séchés, il nous fallut +remercier de son aimable accueil la jeune femme que nous +ne devions plus revoir. Son mari nous conduisit dans un +grenier bien clos, tout garni de paille fraîche et de foin +odorant. Là nous goûtâmes quelques heures d'un sommeil +réparateur, embelli de doux rêves. La victoire nous souriait; +tous nos frères étaient vengés, l'ennemi vaincu, +refoulé, anéanti. Songes, mensonges. Les nôtres, si séduisants +qu'ils fussent, ne purent nous détourner longtemps de +la réalité. Bien avant le réveil, nous nous glissions sous +notre tente. Cela se fit sans encombre, Dieu merci!</p> + +<p>A sept heures, le café bu tout chaud, nous prenions, +avec armes et bagages, le chemin de la petite ville de Mer, +située à une vingtaine de kilomètres de notre camp, au +nord-est de Blois. La brigade allait s'incorporer au 17e corps +d'armée. Elle était confiée à un ancien colonel d'infanterie +de marine, le général Charvet, du cadre auxiliaire.</p> + + +<br><br><br> + +<h2>EN CAMPAGNE</h2> + + + +<h3>I</h3> + +<p>Vingt kilomètres à parcourir, c'est une petite étape. Le +temps était sombre, assez favorable pour la marche; mais +le sol, détrempé par la pluie de la veille, mollissait sous les +pieds. Et puis, notre bagage était au grand complet. Fourniment, +vivres, cartouches, rien ne manquait. La tente, humide +encore, pesait fort. Quand, au bout d'une heure, retentit de +distance en distance, comme répercutée par un interminable +écho, la sonnerie de la halte, tous, et moi le premier, +nous poussâmes un long soupir de soulagement; mais il +était à peine exhalé, que les clairons, l'instant d'avant si +charitables, nous ordonnèrent cruellement de repartir.</p> + +<p>Grise et pénible journée, qui n'a rien laissé dans ma +mémoire de l'aspect du pays. Nous avions tout au plus +parcouru le quart du chemin, et il me semblait que j'étais +déjà à bout de forces. Je ne voyais que les deux pieds qui +devant moi s'agitaient, fuyant alternativement les miens. +Mon regard, s'il s'élevait, ne dépassait pas la hauteur du +havresac qui sous mon nez se balançait comme un esquif, +avec le fréquent tressaut que lui imprimait un sec haussement +d'épaules. Cet as de carreau marchant, je le regardais, +je le fixais désespérément, pour subir son attraction +magnétique, pour contre-balancer l'horrible poids de celui +qui me sollicitait en arrière, me tiraillait sous les bras, +m'écrasait les épaules, comme si, de minute en minute, il +eût grossi et se fût réellement appesanti.</p> + +<p>Avec une terreur qui croissait en proportion de l'affaiblissement +de mon corps, je me demandais si jamais j'arriverais +au bout de l'étape. Or, si à cette première épreuve +j'étais vaincu, comment espérer fournir une carrière plus +longue? Ma bonne volonté, mon ardeur patriotique, tous +mes élans sincères allaient-ils donc être éteints, annihilés? +Etait-il donc inutile et vain d'avoir du coeur? Ne valait-il +pas mieux posséder de solides jarrets?</p> + +<p>A la dernière pause, j'eus l'imprudence de m'asseoir. +Quand le clairon sonna, mes jambes étaient rouillées, +inertes. Je voulus me lever. Impossible. Mon fardeau me +clouait sur le tas de pierres où je m'étais échoué, au bord +de la route, et, plein de désespoir et de rage, je vis défiler +tout le 51e régiment qui suivait le 48e. Par un suprême +effort, je m'étais redressé pourtant; mais, loin de pouvoir +regagner le terrain perdu, je me voyais distancer toujours +plus. Non seulement mes effets et mon sac me pesaient, +mais aussi mes galons: je m'en trouvais indigne, j'en étais +honteux. Volontiers je me les fusse arrachés, et je me +demandais avec inquiétude comment j'allais m'excuser +auprès de mes officiers d'être un traînard.</p> + +<p>La brigade s'était arrêtée au nord de la ville, le 48e à +droite et le 51e à gauche de la voie ferrée qui monte vers +Beaugency. La nuit tombait quand je rejoignis ma compagnie; +il avait fallu du temps pour assigner à chacun sa +place: les faisceaux étaient formés, les tentes à peine +dressées. Officiers et camarades ne remarquèrent pas mon +retard ou feignirent de ne s'en être pas aperçus. Impossible +de me rappeler si la soupe fut bonne, ni même si j'en +mangeai. Me reposer, m'étendre, dormir, voilà ce qu'il me +fallait. N'importe où. Nécessaire est l'extrême fatigue de la +marche avec un chargement de bête de somme, pour vous +faire goûter les bienfaits du repos sous un +illusoire abri et à même la terre humide.</p> + +<p>Au redoublement +de froid +qui coïncide +avec l'aube, je +me réveillai +pourtant. Le besoin +de secouer +l'engourdissement +du sommeil +me poussa +à m'agiter hors +de ma tente: +je me trouvai si dispos, si alerte, que j'espérai mieux +résister à une seconde épreuve. Faible espoir, car j'eus +l'ennui de constater que, ressemblant aux héros par les +mauvais côtés, j'avais, comme Achille, le talon entamé.</p> + +<p>Par bonheur, nous ne devions pas quitter Mer tout de +suite. Cette ville, qui compte normalement 4 000 âmes, +était alors entourée et farcie de 12 000 hommes de troupes +de toutes catégories et de toutes couleurs. Avec nous, les +chasseurs campaient alentour. Au centre de la cité, un +régiment de mobiles occupait la halle, qui offrait véritablement +le spectacle d'une ruche gigantesque. Des moblots y +apparaissaient en effet, non seulement fourmillant au ras +du sol, mais encore allant chercher le repos sur les piles de +sacs qui attendaient l'ouverture du marché. Dehors, sur la +place, dans les rues, aux carrefours, partout s'ébrouaient, +piaffaient, ruaient, des chevaux au piquet, et quelques-uns +stationnaient tête basse, crinière tombante, leurs grands +yeux mornes. Le long des grandes voies, s'alignait le +matériel de l'artillerie. Canons à la longue gueule élevée, +hardie, caissons lugubres comme des cercueils, forges roulantes, +fourgons, fourragères, enfin le train de la 2e division +du 17e corps d'armée.</p> + +<p>Sous l'impulsion du général Durrieu, un divisionnaire +authentique, graine d'épinards rare à ce moment-là , le +corps d'armée s'agglomérait graduellement, sans précipitation, +sans hâte exagérée. Cette prudence semblait s'imposer +avec des formations improvisées, comptant—j'en fournissais +la preuve—des volontés meilleures que les +jambes.</p> + +<p>A la tête de la 2e division était placé le général de brigade +du Bois de Jancigny, la veille colonel de gendarmerie. +Bientôt un autre brigadier, depuis lors célèbre, allait être +désigné pour remplacer le baron Durrieu, trop méthodique +et trop lent au gré du ministre de la guerre. Le 17e corps +était offert par le télégraphe au général Gaston de Sonis, +pendant qu'il cherchait vainement à Châteaudun d'introuvables +régiments de cavalerie avec lesquels il brûlait de +charger.</p> + +<p>Moi aussi, je profitai du trouble des temps pour avancer +vertigineusement en grade. Le haut galon de sergent-fourrier +me fut décerné à Mer. M. Eynard, promu lui-même +capitaine, répondit à mes remerciements en me promettant +de me faire avoir sous peu, si je continuais de bien servir, +le grade de sergent-major. Comme je l'eusse envié, le +double galon, s'il avait dû me dispenser de porter mon sac!</p> + +<p>En tout cas, les paroles bienveillantes du capitaine justifiaient +un peu le dépit de Gouzy et de Nareval, qui perça +malgré eux. Ils me boudèrent pendant une heure et devinrent +ensuite les meilleurs camarades du monde. Quant à +mon troisième rival, il ne daignait plus être jaloux de moi. +Villiot, simple sergent, était déjà désigné pour passer sous-lieutenant. +Pourquoi son compatriote n'obtiendrait-il pas +la même faveur? En vérité, le beau Laurier attendait +l'épaulette, ni plus ni moins, et dans cette attente il relevait +un peu plus ses moustaches; il multipliait les punitions, +sans de bien graves motifs, pour se donner de l'importance!</p> + +<p>Harel, cela va sans dire, avait été consacré sergent-major, +et, pour compléter notre cadre, il nous fut donné +un lieutenant. M. Barta, comme M. Houssine, était sorti des +rangs, mais depuis plus longtemps. Il avait la mine d'un +grognard qu'il était, ayant combattu en Crimée, en Italie, +et étant décoré de la médaille militaire. Forte moustache, +longue barbiche, grosse-voix. Au demeurant, le meilleur +des hommes. Il eût été parfait, sans son goût prononcé +pour la dive bouteille; mais, à l'armée de la Loire, il n'y +avait guère à boire que de la neige fondue. M. Barta nous +apparut donc sous un jour excellent. Grâce à lui, la 6e du +3 achevait d'être encadrée de manière à ne pas trop redouter +l'épreuve du feu.</p> + +<p>D'ailleurs le colonel Koch mettait à profit le dernier +répit accordé par le général en chef, pour faire manoeuvrer +le régiment à travers champs. J'eusse pris plaisir à cette +préparation aux combats prochains; mais mon quartier +général était à la gare, où se poursuivaient d'interminables +distributions. Fastidieuses corvées. Tous les fourriers de +la brigade étant convoqués en même temps, il leur fallait +assister à la pesée successive, par les soins d'un sergent +d'administration rarement bien disposé, des lots de denrées +revenant à chaque compagnie. L'opération, quand il s'agissait +des vivres de campagne, se renouvelait cinq fois. +Sucre, 36 pesées; café, 36 pesées; riz, de même; sel +encore, haricots, toujours 36. Le lendemain, distribution +de viande fraîche ou de lard salé, de pain ou de biscuit, +pour recommencer ensuite. Ah! l'effrayant tonneau des +Danaïdes que le ventre d'une armée!</p> + +<p>Le 24 novembre, je ramenais de la gare mes hommes +de corvée, moins irrité encore d'une station de trois heures, +qui nous avait fait rentrer les jambes dans le corps, que du +soupçon d'avoir été victime d'une grossière erreur. Quelque +raillerie qu'excitent les règlements militaires, ils sont généralement +bons, quand ils sont strictement appliqués. Mais +ils forment comme une chaîne: il ne faut pas qu'il y +manque un seul anneau. Nul ne doit se dérober tant soit +peu à son devoir, sous peine d'ouvrir toute grande la porte +aux abus. L'intendance avait trop à faire, en 1870, pour +que les fonctionnaires ou que même les officiers d'administration +fussent présents partout: le soin des distributions +était forcément abandonné à des subalternes, recrues que, +en général, le désir d'éviter le feu, plus que la conscience +du devoir ou que les aptitudes professionnelles, avait poussées +dans les services auxiliaires. Il appartenait donc aux +officiers chargés de la conduite des fourriers d'être vigilants. +Ce jour-là —il faut l'avouer,—l'officier de service, +un lieutenant du 51e, impatienté d'attendre si longtemps, +ne prêta aucune attention à la protestation que je formulai. +Pour ne pas perdre le temps, il fallut se contenter, de la +part du sergent qui nous servait, d'une démonstration +embarrassée au moyen de sa bascule. Cette sorte d'instrument +est facile à fausser, et j'étais parti convaincu que +nous avions été trompés.</p> + +<p>Dominé par cette préoccupation, j'entrai dans une épicerie +qui se trouvait sur notre chemin. Vérification faite, +mes soupçons se changèrent en certitude. Ainsi, plusieurs +milliers d'hommes allaient se trouver privés de la nourriture +d'un jour sur trois environ. Impossible d'en douter, +les soldats de corvée en étant témoins comme moi.</p> + +<p>En un temps où les vétilles étaient parmi nous punies +de mort, je ne me croyais pas en droit de taire la faute +d'un homme qui, par calcul ou par maladresse, allait en +affamer des milliers au moment des rudes fatigues, pendant +les marches forcées. Il appartenait à mon capitaine, +sur mon rapport, de signaler la fraude ou l'erreur; mais il +n'était pas au camp, et, quelques minutes après, je n'avais +plus le loisir de me plaindre efficacement.</p> + +<p>Les clairons rappelaient, rappelaient au pas gymnastique. +Dans la ville, les vibrantes trompettes de l'artillerie répondaient +à nos sonneries. Puis il s'éleva au-dessus et autour +de la ville un bruissement intraduisible, fait de l'agitation +des soldats, du froissement du pavé par le fer des chevaux, +du roulement des affûts et des avant-trains, d'une longue +clameur de commandements et d'un immense cliquetis +d'armes.</p> + +<p>La ville de Mer, au bout d'une heure, dut sembler morne +et vide à ses habitants: notre division l'avait évacuée. Le +général de Sonis, d'abord suffoqué par un tel excès d'honneur, +s'était cependant résigné, par esprit de discipline, à +accepter le commandement en chef du 17e corps d'armée. +Pour constituer solidement l'aile gauche de l'armée de la +Loire, il avait demandé la concentration immédiate de ses +divisions autour de lui, à Châteaudun, tandis que le 16e corps +se maintenait au centre, en avant de Coulmiers, sous les +ordres du général Chanzy, dans les positions conquises le +9 novembre, et que, plus à droite, le général Martin des +Pallières couvrait Orléans avec le 15e corps.</p> + +<p>Mer, où je devais bientôt revenir, non plus pédestrement, +mais monté, je n'ose pourtant dire sur un noble +coursier, Mer, qu'une sinuosité de la route nous avait +permis de découvrir à distance sans détourner la tête, +s'était effacé dans la brume de cette triste journée d'automne. +Le pays était plat, sans horizon, sous un ciel +terne, bas, qui semblait étouffer la terre. Et ce qui assombrissait +encore tout cela, c'était le souvenir de ma première +étape. Il me préoccupait fort. Il me préoccupait +d'autant plus qu'à chaque pas mon talon, mon talon +d'Achille, me rappelait, par une sensation de brûlure, ma +vulnérabilité.</p> + +<p>Heureusement le départ avait été tardif: il n'y eut pas +à fournir ce jour-là une longue course. Au bout de trois +lieues, ayant atteint à la nuit le bourg de Lorges, nous +établîmes nos bivouacs dans des champs que bornait à +notre gauche une large bande irrégulière, noire et confuse.</p> + +<p>Au jour, nous reconnûmes que nous étions campés +près d'un grand bois, la forêt de Marchenoir. Le café pris, +on nous fit aligner à une portée de fusil de la lisière: +le 51e avait à nous rendre le funeste spectacle que nous lui +avions offert dans la forêt de Blois. Il y mit un peu moins +de cérémonie que nous. Ayant laissé les faisceaux auprès +des derniers fumerons de leurs bivouacs, les hommes de +ce régiment vinrent se ranger à nos côtés, les bras ballants, +presque comme à la foire. Il ne s'agissait, à vrai +dire, que d'exécuter un simple soldat, lequel, chose grave, +avait refusé d'obéir à un caporal qui le commandait de +corvée.</p> + +<p>Grand, fort, l'air décidé, cet homme fut conduit tout à +l'entrée du bois, sous l'escorte du peloton fatal. Il ne voulut +pas se laisser bander les yeux, ni s'agenouiller. En +se plaçant lui-même bien en face de ses compagnons armés, +il nous parut, de loin, demander si la distance était convenable. +Il recula d'un pas, et, s'étant bien assujetti sur ses +jambes afin de montrer qu'il ne tremblait pas, il fit un +mouvement de tête qui fut le signal du feu. Le bruit de la +décharge nous parvint trois secondes après que nous avions +vu ce brave s'affaisser, foudroyé.</p> + +<p>Il n'était plus temps de s'attarder en des formalités +superflues: grâce nous fut faite du défilé devant le corps +sanglant. Le camp levé aussitôt, la brigade se mit en +marche par une des routes qui traversent la forêt. La +journée était belle, le ciel assez clair, sauf quelques buées +matinales qui s'évaporaient comme des farfadets à notre +approche. L'exécution sommaire nous avait un peu, malgré +un commencement d'habitude, figé le sang: l'exercice +nous semblait une nécessité et un bienfait. Le chemin prenait, +entre la multitude d'arbres qui se pressaient autour de +nous, un caractère pittoresque, varié, car, au coeur de la +forêt, les feuilles n'étaient pas toutes tombées: il y avait +là comme un regain, exhalant un doux parfum automnal. +La fatigue se faisait à peine sentir; l'étape eût été vite parcourue; +mais, pour la défense de la patrie, le génie civil +s'était exercé en ces parages dans le secret des bois: il +contribua à modérer notre allure.</p> + +<p>La tête de la colonne s'arrêta à un carrefour devant une +tranchée à épaulement, obstacle qui déjà immobilisait une +batterie de notre division arrivée par une autre route. Les +artilleurs travaillaient activement à rétablir la voie; mais, +après une pause, nous n'attendîmes pas l'achèvement de +leur rude besogne. Bravant l'enchevêtrement des racines +d'arbres, des fougères et la fouettée des branches successivement +tendues par les fusils, l'infanterie tourna les +obstacles, en coupant à travers les taillis. Peu après, la fin +de la forêt s'annonça par une perspective romantique, dont +l'image, quoique vaporeuse, vague, est cependant fixée, +indélébilement, je ne sais pourquoi, dans ma mémoire, +avec la grâce indéfinissable d'un beau rêve. Au bout de +l'avenue qui filait toute droite, au milieu des arbres dénudés, +se dressait, sur un coteau, dans la lumière plus vive de +la plaine, un castel à tourelles.</p> + +<p>La grande halte eut lieu au delà de ce site charmant. Les +fourriers, condamnés à écourter leur repos, durent presque +aussitôt prendre les devants, pour aller, sous la conduite +d'un adjudant-major, reconnaître l'emplacement des prochains +bivouacs. Un peloton complétait cette avant-garde, +dont l'allure devait se maintenir assez vive.</p> + +<p>Vers quatre heures, un grondement lointain de tonnerre +vint frapper nos oreilles. Il n'y avait point d'électricité dans +le ciel, l'orage sévissait sur la terre. C'était le bruit de la +canonnade. Enfin!</p> + +<p>Faible encore, bien faible, très éloigné, mais nettement +perceptible, ce premier écho de la bataille nous insuffla +comme une vie nouvelle. Pour ma part, je ne sentais plus +le poids de mon sac; le fusil me semblait aussi léger qu'une +canne de jonc; j'oubliai même la cuisante douleur de mon +malheureux talon; je me trouvais aussi alerte et dispos +qu'aux jours où je m'exerçais chez Léotard, et, la nuit, dans +la prairie des Filtres de Toulouse. Qu'importaient à présent +les fatigues et les souffrances: le danger était proche, +donc nous allions être utiles, devenir bons à quelque chose. +Les forces nous étaient revenues pour doubler l'étape, s'il +l'avait fallu, et, vraiment, nous espérâmes que l'ordre en +serait donné. Non, nécessité fut de se reposer pour arriver +en vue de Châteaudun le lendemain à pareille heure.</p> + +<p>La dernière étape avait été pénible, à travers un pays +déjà violé par les envahisseurs. Habitations désertes, tout +le long de la route. Grilles de parcs brisées, murs crénelés +ou rongés de brèches. Les arbres, fauchés par les obus, +montraient leurs moignons à cassures fraîches. De loin en +loin, une carcasse de cheval fourmillante de taches noires,—des +corbeaux dont le vol sinistre animait seul le paysage +que la pluie rayait de ses lignes obliques.</p> + +<p>Sur ce fond sombre, la ville de Châteaudun nous apparut +tout d'un coup—un repli de terrain franchi—à deux kilomètres +environ. Bâtie sur un coteau, elle produit un grand +effet, avec la haute silhouette du château de Dunois qui +domine ses maisons étagées. Après quelques nuits de +bivouac il nous semblait déjà que nous étions condamnés +aux steppes éternelles. Aussi la vue de cette cité nous +surprit-elle et nous réjouit-elle, malgré l'inclémence du +temps: nous avions hâte, une hâte enfantine, de heurter de +nos pieds endoloris le pavé de ses rues. Il fallut cependant +modérer notre impatience et lui voir prendre un autre cours.</p> + +<p>En franchissant le coteau d'où nous avions pu découvrir +la ville, nous avions entendu subitement, clair et intense, +le bruit de la canonnade qui jusque-là avait grondé sourdement, +confusément. L'action paraissait se livrer à quelques +kilomètres. Les clairons sonnèrent la halte d'un bout +à l'autre de la longue colonne, et les estafettes coururent +bride abattue vers la ville pour savoir s'il fallait y entrer, +ou bien marcher au canon. Dans la direction du nord-ouest, +semblait-il.</p> + +<p>Les officiers ayant visité les armes, les hommes jonchèrent +aussitôt la route des petites croix blanches dont +sont formés les étuis de cartouches. Cela témoignait d'une +belle ardeur, et surtout d'une grande inexpérience, car il +suffit de trois secondes pour rompre ces boîtes de carton, et +il nous eût fallu de longues heures pour joindre l'ennemi.</p> + +<p>C'est à Yèvres et à Brou que le canon tonnait ce jour-là , +à plusieurs lieues de Châteaudun. Pour détourner les Prussiens +d'une marche sur Vendôme signalée par le ministre +de la guerre, le général de Sonis s'était porté en avant dès +le matin, avec quelques batteries et les fantassins du général +Deflandre qu'il avait fait trotter comme des chevaux arabes. +Notre appui, qui aurait été tardif, n'était pas nécessaire; la +colonne expéditionnaire devait sans désemparer rentrer +après l'affaire dans ses bivouacs de Marboué, sous Châteaudun. +L'ordre ne tarda donc pas à nous arriver d'aller +occuper dans la ville haute les emplacements abandonnés +par des francs-tireurs et des mobiles, qu'un train emporta +devant nous vers Vendôme. A leur rapide passage, nous les +saluâmes chaleureusement, croyant qu'ils allaient au feu.</p> + + + + +<h3>II</h3> + + +<p>Dans la ville basse que baignent les eaux du Loir, la vie +régnait à peu près comme aux jours paisibles, bien que +plus d'une toiture montrât un trou béant percé par les +projectiles allemands; mais, sur la crête du coteau, où +naguère se trouvaient des quartiers opulents, il restait à +peine quelques habitations debout, au milieu d'affreuses +ruines. Les rues étaient pour la plupart impraticables. Dans +quelques-unes, l'incendie avait tout dévoré. Les murailles +seules subsistaient, mouchetées de balles et fendues par les +obus. Les matériaux noircis et calcinés comblaient l'intérieur +des maisons, débordant sur la voie publique par les +fenêtres du rez-de-chaussée, qu'ils obstruaient, et dont les +ferrures hérissées semblaient avoir été tordues par des +mains de géant.</p> + +<p>Peu d'habitants erraient parmi ce théâtre de désolation. +Ceux-là s'obstinaient pourtant à rôder autour des décombres +où gisaient encore les victimes qui avaient été surprises et +étouffées dans les caves.</p> + +<p>Comme insensible à tout, une armée campait là , abritant +ses tentes contre les murs demeurés debout, formant ses +fourneaux avec les briques écroulées, se chauffant des +débris de bois non consumé. Dans la pénombre du crépuscule, +les feux pétillants des bivouacs rendaient aux ruines +les teintes rougeâtres de l'incendie, et, la nuit venue, leur +donnèrent un aspect fantastique. Et des canons roulaient +avec fracas dans les rues le moins obstruées, où piétinait +un régiment de cuirassiers attendant la sonnerie du boute-selle. +Parmi les spectres que figuraient, dans leurs longs +manteaux blancs, ces hommes de haute stature, grandis +par le casque cerclé de peau sombre, les estafettes galopaient +en divers sens, au bruit continu de la canonnade qui +grondait comme le tonnerre d'une nouvelle invasion.</p> + +<p>Ce spectacle, sans nous surprendre après l'héroïque +défense de la fière cité, nous navrait profondément, tandis +que, lentement, nous nous dirigions vers l'avenue de la +Gare où nous devions camper. Un brusque arrêt se produisit, +sans que les clairons eussent sonné la halte, et, successivement, +les files se serrèrent un peu. Toutes les têtes +se retournaient l'une après l'autre. Au milieu d'un silence +recueilli, nous entendîmes, avant de rien voir, le pas d'un +peloton qui arrivait en sens inverse. Il escortait des prisonniers +prussiens en tête desquels marchaient deux athlètes, +aux épaules larges, aux bras puissants, que dessinait une +casaque blanche. Ils avaient la chevelure courte, roussâtre, +et la tête vraiment carrée dans leur toque, blanche aussi, +sauf le bandeau qui était du même drap bleu que le pantalon. +Ils passèrent, lourdement, leur nez épaté bien en +l'air, suivant ainsi la direction de leurs regards qui de la +sorte évitaient les nôtres.</p> + +<p>Nous fûmes enfin autorisés à dresser la tente sur un +boulevard qui aboutit à la gare. Pour ma part, j'aspirais +ardemment au repos. Certes j'avais, depuis Mer, suivi le +régiment à mon rang de bataille, mais non sans effort. La +marche avait aggravé la blessure qui me déchirait le pied, +et je me sentais frissonner de fièvre. Or il me fallut aller +chercher du pain à la gare et l'attendre pendant deux +heures. A mon retour, mes camarades avaient mangé leur +soupe, mais le brave Villiot m'avait réservé une gamelle +de bouillon, qui mijotait près du feu. Rien ne pouvait m'être +meilleur. Cela me réchauffa, et, notre tente étant garnie +d'excellente paille, je comptais sur un bon somme pour me +rétablir tout à fait.</p> + +<p>Avec le sac comme oreiller, la terre est proche; les +moindres bruits parviennent vite à l'oreille. A peine dormions-nous, +que le galop d'un cheval résonna sur le pavé; +il allait vers la tente du colonel. Funeste avertissement. +Quelques instants après, tente à bas, sac au dos et en +marche. En contremarche, plutôt. Au bout d'une heure de +promenade pénible dans les décombres, nous nous retrouvâmes +sur notre premier emplacement. Il pleuvait, par +surcroît. Nos paillasses, en partie dispersées, étaient toutes +trempées. Il fallut néanmoins s'en contenter. Mauvaise +nuit pour un fiévreux.</p> + +<p>La journée suivante se passa au bivouac, sur le qui-vive. +Les sacs, bouclés dès le matin, gisaient en tas près +des faisceaux. Tous les chevaux étaient sellés, les pièces +attelées. Au premier coup de clairon, le corps d'armée +pouvait s'ébranler tout entier. Une batterie pourtant était +en position vers l'est. Quelques hommes, au risque de se +rompre les os, s'étaient hissés au faîte des ruines de la +dernière maison brûlée. De cet observatoire branlant, ils +découvraient la campagne jusqu'à la ligne de l'horizon +perdue dans la brume; ils crurent distinguer des reconnaissances +de uhlans. Le canon cependant grondait sur un +autre point. Par deux fois, on prit les armes: fausses +alertes. Allions-nous attendre l'ennemi? courir à sa rencontre, +ou le fuir?</p> + + + +<p>En vérité, personne ne le savait. Le général de Sonis, fier d'avoir la +veille délogé les Prussiens du camp de Brou, ne pouvait pas exiger tous +les jours les fatigues qu'il avait imposées à la division Deflandre. Près +de cinquante kilomètres en vingt-quatre heures, sans sac +il est vrai, avec un combat pour reprendre haleine, le Cid +n'eût guère fait plus; mais le 17e corps n'était pas composé +exclusivement de héros pareils et les Prussiens valaient +bien les Maures. Quoi qu'il en soit, notre chef, tout en +jugeant nos positions de défense peu sûres, n'envisageait +pas sans révolte l'idée de reculer, au lendemain d'un succès +qui en revanche devait provoquer, pour une contre-attaque +sérieuse, la concentration de plusieurs corps ennemis.</p> + +<p>Tandis que le général balançait comme un héros de tragédie, +entouré—ainsi que d'un choeur antique de confidents—de +tous ses lieutenants et chefs de corps, le ministre +de la guerre et le commandant en chef s'effrayaient d'une +telle ardeur chevaleresque. Après avoir renoncé à stimuler +le zèle du général Durrieu, ils s'efforçaient de modérer +l'activité de son successeur, lui télégraphiant à toute heure +d'être prudent. Ils jugèrent à la fin nécessaire de lui +ordonner de se replier, de manière à s'assurer au besoin le +soutien des autres fractions de l'armée de la Loire.</p> + +<p>Pendant que se donnaient cours ces agitations supérieures, +les fourriers du 48e avaient été appelés à la gare +pour renouveler prosaïquement les vivres épuisés. Toujours +le dernier servi, je revenais avec mes hommes +chargés de viande, de café, de riz et de biscuit; mais le +régiment avait décampé. Étaient restés là , par ordre, +pour garder nos bagages et nos armes, le caporal Dariès +et le sergent Nareval.</p> + +<p>A cette vue, affaibli sans doute par quarante-huit heures +de fièvre, j'eus un accès de découragement. Partir, c'était +facile à dire! mais est-ce que je pouvais imposer à huit +hommes de traîner comme des bêtes de somme les vivres +de leurs deux cents camarades? Est-ce que j'avais le droit +d'abandonner ces vivres, la nourriture de quatre jours? +Mon tour était donc venu d'osciller comme un pendule, +entre des partis qui me paraissaient également impraticables. +C'est le bon côté de la guerre d'exiger de l'initiative +des plus humbles comme des plus glorieux et d'accroître +ainsi la valeur personnelle de chacun; mais c'est un vilain +penchant de la nature humaine de toujours accuser autrui.—Pourquoi +cette retraite précipitée? A quoi bon nous +avoir fait venir, pour nous emmener aussitôt?</p> + +<p>Grâce à Dieu, cette révolte intime ne dura pas. Près de +nous stationnait une charrette de réquisition, dont le conducteur, +un paysan à l'air ahuri, semblait attendre des +ordres. Ces ordres,—me ressaisissant aussitôt,—je les +lui donnai. Il déchargea mes hommes de toutes nos denrées. +Je ne gardai de ma corvée que deux soldats, et avec +Nareval et Dariès nous escortâmes le véhicule que la +Providence m'avait si fort à propos envoyé.</p> + +<p>Il suivait, cahin-caha, le flot de l'armée qui dévalait vers +les ponts du Loir et s'écoulait dans la plaine que nous +avions parcourue l'avant-veille. Moi aussi, je cahotais, +n'étant point guéri. Mon pied me faisait toujours souffrir, +et à tout moment je frissonnais sans avoir froid.</p> + +<p>Jusqu'à la nuit pourtant, le trajet se fit sans encombre et +sans incident. Mais les longs convois de l'administration +ne tardèrent pas à barrer la route. Chariots de vivres, +grandes fourragères, voitures d'ambulances, se heurtaient, +sans hâte. L'artillerie exigeant qu'on lui cédât le pas, +c'était le commencement du chaos, que les ténèbres allaient +achever. L'infanterie s'infiltrait entre les roues et courait à +travers champs, pendant que ma charrette était empêchée +d'avancer; nous risquions d'être fortement distancés et de +perdre la piste du régiment.</p> + +<p>Pour moi, mon état de faiblesse m'enlevait toute idée, +je l'avoue, toute énergie. Ne pas abandonner les vivres +dont la compagnie aurait besoin le lendemain, telle était +ma seule préoccupation, ma seule pensée, et je restais en +conséquence auprès de mon convoyeur sans espérer pouvoir +le suivre longtemps. Or un lieutenant de mon bataillon se +trouvait là , retardé par une entorse: nous ayant reconnus, +il monta sur la charrette, et, sourd aux protestations du +conducteur, nous engagea dans un chemin de traverse.</p> + +<p>La nuit était venue, profonde, sans une étoile au ciel. +Impossible de distinguer un homme à dix pas. La pluie de +la nuit précédente avait détrempé le sol. Roues, essieu, +toute la voiture gémissait, craquait, comme un vaisseau +dans la tempête. Le cheval hennissait de douleur, en donnant +de furieux coups de collier, sous la pointe de la canne +du lieutenant. Mais la pauvre bête souffrait moins que son +maître: la guidant de son mieux par le licou, il ne cessait +de pousser, lui aussi, de sourds gémissements.</p> + +<p>Pourtant nous rejoignîmes la grande route sans avarie +apparente, le cheval marchant encore, l'homme se désolant +toujours. Quelques traînards nous affirmèrent d'ailleurs +que nous suivions de près le régiment, ce qui nous encouragea +un peu; mais quand donc nous arrêterions-nous?</p> + +<p>Toujours, toujours, les vagues silhouettes fuyaient au +loin devant nous, comme nos propres ombres, sans pouvoir +jamais être atteintes. Le bruit de notre marche effrénée, +fantastique, troublait d'heure en heure le repos d'un village +silencieux. Les fenêtres s'entr'ouvraient prudemment, puis +des formes blanchâtres se penchaient au dehors, demandant +quelques renseignements à voix basse. A quoi, par dépit et +par honte, nous ne répondions qu'en haussant les épaules.</p> + +<p>Nareval, faisant son métier en conscience, se multipliait +pour stimuler les retardataires. Et moi, à côté de la voiture, +je marchais en titubant de fièvre, soutenu par le caporal +Dariès. Il ne me quittait pas, persuadé que je serais tombé +sans son appui. Lui-même avait besoin de toutes ses forces +et je lui disais de m'abandonner, mais de veiller à ma +place sur les vivres.</p> + +<p>J'étais résigné à me coucher dans le fossé qui bordait +la route, lorsqu'un capitaine d'état-major passa près de +nous: «Lieutenant, dit-il à notre officier, surveillez vos +hommes. Nous sommes talonnés; pas de traînards: ils +seraient pris.»</p> + +<p>Quoi! être ramassé par l'ennemi comme un vagabond par +des gendarmes, est-ce que telle devait être ma destinée +militaire? Sans doute, libre à moi de vendre ma vie; mais +aurais-je assez de vigueur pour la vendre cher? Non, non; +pour mourir dignement, utilement, il fallait être à un poste +de combat, et il nous était pour le moment interdit de lutter. +Le devoir, c'était de fuir, se sauver. En avais-je la force?</p> + +<p>Le lieutenant descendit un instant de son siège pour +seconder Nareval. Vite, j'en profitai pour me glisser sous +la bâche dans un si étroit espace que je n'aurais pas pu +m'y retourner. Peu m'importait, j'étais couché sur un lit +de foin sec. Un délicieux bien-être m'envahit dès que je +sentis repartir la voiture. Bercé par le mouvement de la +marche, j'oubliai tout, Châteaudun détruit, la honte de la +retraite, les menaces d'être fait prisonnier: je m'endormis, +et il faisait grand jour quand je rouvris les yeux. Frais, +dispos, la fièvre éteinte, le talon cicatrisé, j'étais sauvé, +guéri, et désormais à l'épreuve. Sans les attentions de +Dariès, sans la charrette providentielle du convoyeur, Dieu +sait ce qu'il fût advenu de moi, dans cette vertigineuse +retraite de Châteaudun dont la précipitation n'était peut-être +pas absolument justifiée? Mais un pur sang emballé—et +tel était notre fougueux général—mesure-t-il +l'espace qu'il dévore?</p> + +<p>Vers sept heures il y eut une halte, le temps de préparer +le café. Aussi le capitaine Eynard me fit-il réclamer des +provisions par un caporal. Pour protéger la retraite, nous +dit ce dernier, la compagnie avait été déployée en tirailleurs +pendant la nuit, nouvelle qui fit bondir Nareval. Il +se calma en apprenant que l'ennemi, si c'était lui, avait +seulement révélé sa présence par d'inoffensifs coups de +sifflet. Au bout d'une heure de repos, la colonne reprit sa +route, encore.</p> + +<p>Personnellement, après un bon somme, je n'avais pas +grand mérite à marcher d'un pas allègre; mais, autour de +moi, tout le monde était fourbu, rendu, et, dans cet état de +lassitude extrême, chacun songeait à sa propre souffrance, +sans qu'il lui restât de pitié pour les autres. Notre convoyeur +fut un peu victime de cet égoïsme féroce.</p> + +<p>Grand, l'air benêt, sous son vieux chapeau de feutre aux +bords moins larges que ses oreilles en contrevents, dans sa +blouse bleu pâle à piqûres blanches qui lui couvrait à +peine les hanches, il prêtait naturellement à la raillerie; sa +mine effarée, quand il entendit parler de l'approche des +Prussiens, provoqua un franc rire. Cependant il y avait +quelque chose de touchant dans son désespoir. Peut-être +avait-il peur pour sa propre personne; mais, à coup sûr, il +souffrait davantage à cause de son cheval. La pauvre bête, +n'en pouvant plus, devait continuer à traîner son lourd +fardeau. Le maître la caressait, la flattait comme il eût +fait à un enfant, toutes les fois qu'un coup lui était administré +par l'un ou par l'autre. Or bientôt un second officier +vint accroître la charge du bidet, qui n'en reçut que plus +de horions. Affolé, le paysan supplia le nouveau venu et +l'autre officier d'avoir pitié d'eux. Ce fut en vain. Alors, +pour ne pas voir mourir son serviteur, le maître s'éloigna, +disparut. Force me fut de prendre la conduite de l'équipage +jusqu'au soir.</p> + +<p>A la tombée de la nuit, nous découvrîmes de loin la +masse sombre de la forêt de Marchenoir, et, sur la lisière, +les lignes des prismes blanchâtres des petites tentes. Les +bivouacs fumaient et flambaient. Le terme de la retraite +était atteint, Dieu merci. Le régiment campait à Saint-Laurent-des-Bois. +Nareval, Dariès et moi, nous fîmes avec +notre char une entrée triomphale. Les applaudissements +ne nous manquèrent pas, car nous apportions des vivres +bien nécessaires après un si long jeûne.</p> + +<p>Ma charrette menaçait par exemple de m'embarrasser +autant qu'elle m'avait été utile. Mais son propriétaire +n'avait pu se résigner à la perdre tout à fait de vue; il sut +en tout cas nous retrouver, quoiqu'il feignît de n'avoir plus +sa tête. Feinte ou réalité, il se livra à de telles extravagances, +qu'après lui avoir fait partager notre soupe, nous +nous empressâmes de lui rendre sa liberté. Du même coup +il recouvra son calme et son air primitif de placide ahurissement.</p> + + + + +<h3>III</h3> + + +<p>«Votre retraite de Châteaudun sur Écoman s'est faite +avec un peu trop de précipitation», écrivait au général de +Sonis le commandant en chef, qui ajoutait paternellement: +«Ne vous inquiétez pas de cet insuccès et n'en +prenez aucun tourment». Il était donc avéré que, sans +avoir le droit de s'endormir sur ses lauriers, le 17e corps +avait besoin de se refaire de ses stériles efforts. Il lui fut +accordé deux jours de repos, que chacun employa à +réparer le désordre de sa toilette, ou, tout au moins, à +faire sa toilette. Coquetterie à part, c'était un soin légitime, +nécessaire, que le froid qui commençait à sévir ne +facilitait point.</p> + +<p>Curieux spectacle que celui de ces hommes livrés aux +occupations minutieuses et variées du ménage. Les uns +lavaient leur linge dans un ruisseau dont il avait fallu +casser la glace; d'autres le roussissaient aux feux du +bivouac, sans parvenir à le faire sécher. Beaucoup rajustaient +les sous-pieds de leurs guêtres ou recousaient des +boutons, tandis que j'avais à réparer un désastre. Riche +tout juste d'un écheveau de fil blanc très grossier, je +l'étendis de mon mieux le long de mon vêtement rouge, +en impertinents zigzags.</p> + +<p>Il nous restait d'ailleurs du temps pour voisiner. A cent +pas de nous se trouvait le parc d'artillerie, où quelques +mitrailleuses excitèrent notre curiosité. Longs cylindres +munis de manivelles, qui éveillaient l'idée d'orgues de Barbarie +à musique infernale ou de moulins à chair humaine.</p> + +<p>Le général de Sonis avait placé ses batteries de réserve +sous la garde d'une légion bretonne et vendéenne, composée +des mobiles des Côtes-du-Nord et des volontaires de +l'Ouest. Ces volontaires étaient au moins aussi curieux +pour nous que les mitrailleuses, comme tout ce dont on a +beaucoup entendu parler sans l'avoir vu. Leur costume +était en somme terne et disparate. Veste courte et pantalon +bouffant, avec un képi à la française, le tout gris de fer +soutaché de rouge. L'oeil est tellement habitué à voir la +chéchia ou le turban accompagner les culottes turques, +qu'à première vue le bonnet militaire à visière choquait +chez les zouaves de Charette. Peu importe l'habit, du reste. +A la défense d'Orléans, ils s'étaient déjà signalés: l'honneur +du combat de Brou leur revenait en partie, et ils +étaient à la veille de créer leur belle légende, héroïque et +sanglante. Ils ne connurent point cependant la rigueur des +cours martiales, bien que tous n'eussent pas leur nom +inscrit sur l'<i>Armorial de France</i> et ne fussent point soutenus +par les plus nobles sentiments.</p> + +<p>Deux d'entre eux, au contraire,—des roturiers évidemment,—méritèrent +une observation d'un officier, qui était +un parfait gentilhomme, de mine et de coeur, allant au feu +en gants de soirée et en bottes vernies. Cette recherche, +loin d'être étudiée, était le témoignage, poussé à l'excès, +du respect de soi-même et la manifestation naturelle d'une +grande pureté d'âme. Il n'avait pas un blason trompeur: +<i>D'azur à une fleur de lis au naturel, au chef d'hermine.</i></p> + +<p>Or les deux zouaves qu'il avait pris en faute lui répliquèrent +à la muette, par un geste peu respectueux. Si la +scène n'avait eu aucun témoin, elle se fût sans doute +terminée là , le capitaine ne pouvant que reculer devant +la honte de motiver sa punition en termes précis; mais +quelques officiers et sous-officiers, d'autres zouaves étaient +présents: l'écho du scandale parvint vite aux oreilles du +colonel.</p> + +<p>Avec la décision qui le caractérise, M. de Charette +ordonna à son officier d'habillement de se procurer, dans le +village, deux vêtements complets de paysan. Pantalons de +bure, blouses, bonnets de laine et sabots. Sur-le-champ les +délinquants durent troquer leur uniforme contre un accoutrement +rappelant par la coiffure celui des forçats. Ordre +est donné au régiment de s'assembler et de former le cercle. +Au centre se trouvent le colonel et le capitaine offensé, +devant les deux hommes désormais indignes de figurer +dans la noble légion.</p> + +<p>Pour solenniser l'exécution des brebis galeuses, le colonel +de Charette tient à prononcer un discours qui leur grave +la honte dans le coeur et y sème le remords. Il commence +d'un ton sincèrement indigné; mais, autant il excelle dans +la brève éloquence du champ de bataille, qui, par un mot, +par un geste coupant la mitraille, enlève les hommes, +autant il est réfractaire à la rhétorique oiseuse qui arrondit +et enchaîne élégamment et savamment les périodes. Au +milieu d'une phrase un peu laborieuse, l'un des condamnés, +peut-être pour se donner une contenance, laisse errer, à +l'ombre de son bonnet, sur ses lèvres, un imperceptible +sourire. Pas si imperceptible qu'il échappe au colonel.</p> + +<p>Tant pis, ou tant mieux: la phrase ne sera jamais finie. +Le colonel de Charette, d'un air à faire reculer Garibaldi, +c'est-à -dire avec un calme imperturbable, en caressant +doucement sa longue barbiche, s'avance vers l'impertinent +et lui ordonne de faire demi-tour. Sans s'expliquer d'abord +vers quel but tend le commandement, mais n'en augurant +rien de bon, le zouave l'exécute avec tremblement. Aussitôt +la botte du colonel s'élève, sa jambe se replie, puis s'allonge +comme un ressort puissant. Littéralement soulevé de terre, +le malheureux zouave est projeté à quatre pas en avant, +sur ses pieds qui marchent, qui trottent, qui galopent. Le +cercle, devant lui, s'est ouvert, d'instinct, et derrière lui +court son compagnon; il court aussi vite que les sabots le +lui permettent. Oncques le régiment n'entendit parler d'eux +et, depuis lors, nul ne manqua tant soit peu d'égards envers +le correct capitaine.</p> + +<p>Se reposer, bon, tant que c'était indispensable; mais +nous n'étions pas à Capoue et n'avions pas le loisir de nous +y rendre; nous rougissions de la reculade de Châteaudun, +ordonnée sans que notre courage eût été mis à l'épreuve, +et nous avions hâte de regagner le terrain perdu. L'ordre +parti le 29 novembre du grand quartier général de Saint-Jean-la-Ruelle +fut donc bien accueilli. «Que vos troupes, +avait écrit le général d'Aurelle au général de Sonis, se +mettent demain en marche, pour se diriger sur Coulmiers.... +Le canon vous servira de guide.»</p> + +<p>De son côté, le général Chanzy, dont nous devions +seconder les efforts, avait pris soin d'envoyer un de ses +aides de camp à Saint-Laurent-des-Bois pour conférer avec +notre commandant en chef. Escorté seulement de deux +cavaliers, cet officier, après une chevauchée nocturne en +plein champ et à travers bois, parvint à Saint-Laurent +avant l'aube. Le général de Sonis était installé dans une +bicoque du village; il déjeunait avec ses officiers d'ordonnance, +en toute simplicité, paraît-il, quand le nouveau venu +arriva jusqu'à lui. L'officier du 16e corps lui exposa l'intérêt +qu'il y avait à faire concourir le 17e à l'action qui +allait s'engager pour rouvrir la route de Paris. Quoiqu'il +parût très fatigué, le général de Sonis se réjouit d'avoir +enfin à agir. Ses traits fins s'animèrent au récit qu'il fit de +son exploit de Brou, et il déclara que ses troupes, qu'il +avait su si rondement mener, sauraient marcher de nouveau.</p> + +<p>En effet, le 30 novembre, le 17e corps rompit au petit +jour. Il s'avança méthodiquement en trois colonnes par +des routes parallèles à peine distantes d'un kilomètre les +unes des autres. L'artillerie et les convois tenaient la +chaussée, l'infanterie escortant à travers champs. De forts +pelotons de cavaliers éclairaient notre marche. Ils formaient +sur nos flancs comme un chapelet: suivant les +accidents du terrain, ce long cordon humain s'étirait plus +ou moins, espaçant ou rapprochant tour à tour, sur la ligne +brumeuse de l'horizon, les silhouettes qui souvent se dressaient +sur les étriers, la tête en éveil bien dégagée de l'immense +manteau étendu du col de l'homme jusqu'à la croupe +du cheval. Un instant, ce rideau de vedettes s'élargit démesurément, +s'éloigna presque à perte de vue. Il se resserra +ensuite au petit trot, ayant fait reculer et s'évanouir +quelques ombres rapides qui avaient été entrevues à trois +kilomètres.</p> + +<p>Tout cela donnait de la solennité et du piquant à notre +marche, d'ailleurs bien ordonnée et bien exécutée. Il eût été +seulement désirable de découvrir à cette scène un décor +plus riant, sous une température plus clémente. Comme +toujours, la brume ternissait le paysage et le froid sévissait +avec rigueur. Une bise glaciale cinglait le visage, pinçait +les oreilles: les mains se crispaient sur l'acier des armes. +Quelques hommes roulèrent leur mouchoir autour de la +tête, les bouts noués au-dessus de la visière du képi; +d'autres, hardiment, en rabattirent la doublure de cuir +sur le front et sur les oreilles. Tous, nous enfouissions une +main dans une poche et l'autre sous le plastron de la +capote, en marchant l'arme au bras.</p> + +<p>Armée de manchots, semblait-il au premier abord; mais +l'allure était bonne, vive et décidée. Il n'y avait pour nous +stimuler ni roulements de tambours, ni sonneries de clairons; +mais le canon nous marquait le pas, nous guidait, +nous attirait. Voilà le meilleur métronome du soldat. Au +surplus, le nom de Coulmiers, seul nom de victoire qui eût +depuis longtemps retenti, enflammait un peu notre imagination. +Coulmiers était, non le terme, mais l'orientation de +notre étape. Bon augure. Le pas, sur les sillons figés, était +ferme et relevé. Il ne venait même pas à l'idée que nous +pussions nous lasser d'avancer sur un sol pourtant si peu +propice.</p> + +<p>Certes je n'entends pas nier en notre honneur l'émotion +des combattants. Les plus braves éprouvent au feu une +impression combinée de sentiment et de sensation, que +le courage enseigne à dominer sans pouvoir toujours +l'étouffer: mais, à distance, la rumeur de la bataille électrise +tout le monde. En songeant aux coups que chaque +décharge porte dans les rangs des siens, on souhaite d'accourir: +une généreuse impatience vous anime et vous +pousse. L'ouragan meurtrier ne mugit pas encore à vos +oreilles, le frisson de la mort qui passe au-dessus de vos +têtes est loin; l'horreur du carnage ne vous blesse point les +yeux; il n'y a véritablement que des héros qui vont au +secours de leurs frères.</p> + +<p>Tandis que chacun se félicitait en son for intérieur de +puiser une vigueur nécessaire dans l'idée du devoir, le bruit +d'une cavalcade résonna sur la terre gelée. L'état-major +s'avançait derrière nous. Tous les officiers étaient enveloppés +d'épaisses pelisses, aux fourrures sombres, d'où les +têtes émergeaient à peine. Les képis eux-mêmes ne permettaient +guère de distinguer les grades, car les promotions +avaient été trop rapides pour laisser aux généraux le loisir +de troquer leurs anciens galons contre les lourdes broderies +d'or.</p> + +<p>Cependant le général de Sonis se faisait remarquer par +l'avance qu'il prenait sur le groupe nombreux, non pour +indiquer sa suprématie, mais par l'élan naturel d'un +hardi cavalier. Rapidement ils nous atteignent, et nous +dépassent. Nos regards suivent de loin l'escorte, papillotement +de grosses taches blanches et rouges. Manteaux des +chasseurs, manteaux des spahis. Le goum fuit. A la suite +des képis galonnés et luisants, il s'engouffre dans la rue +d'un village, et, jusqu'au dernier cavalier, disparaît. Telle +fut l'unique et courte vision que nous eûmes de notre chef +suprême.</p> + + + + +<h3>IV</h3> + + +<p>Ce village était un gros bourg, Ouzouer-le-Marché. Tout +pavoisé, pavoisé comme il ne l'avait jamais été et comme il +faut espérer qu'il ne le sera plus. Sous ses rustiques toitures, +il abritait de nombreux blessés qui, à l'ombre flottante du +drapeau international de Genève, luttaient depuis vingt +jours contre la mort.</p> + +<p>A notre tour, nous nous engageâmes dans la rue principale. +Sur le seuil de l'une des maisons hospitalières, un +officier à visage blême s'avança, soutenu par une soeur de +charité. Un temps d'arrêt s'était produit, il voulut nous +adresser quelques mots. Émotion ou faiblesse, il lui fut +impossible de se faire entendre. La colonne déjà se remettait +en marche. Alors, de sa main décharnée, il nous fit un +geste d'encouragement, qui était bien plutôt un signe +d'adieu. Plusieurs rideaux blancs se soulevèrent à notre +passage, laissant apparaître des visages pâles et des mains +osseuses, jaunes, pareilles à celles de l'officier blessé. Il +semblait qu'Ouzouer fût un bourg hanté, exclusivement +peuplé de squelettes, les nobles revenants de Coulmiers.</p> + +<p>A peine avions-nous franchi les dernières maisons, que +les clairons sonnèrent la halte. La canonnade était devenue +plus retentissante et plus claire. Elle venait du nord-ouest, +tandis que nous devions nous porter à l'est. Mais il fallait +avant tout marcher au canon. Un double cordon de cavaliers +et de fantassins se déploya aussitôt pour reconnaître +la campagne. L'artillerie s'achemina vers le point culminant +de la route de Charsonville, et l'infanterie se rangea +en bataille au milieu des champs. Le canon tonnait toujours, +et quelques masses sombres, encore indistinctes, +apparaissaient au loin. Le général Charvet étant venu +prendre place près de nous, l'ordre fut donné d'avancer et +de faire bonne contenance.</p> + +<p>L'idée du combat, qui nous animait et nous surexcitait +depuis le matin, prenait corps. Ce qui avait l'aspect de +simples haies, à l'horizon, allait sans doute se changer en +buissons ardents, crachant le fer, et la traversée d'Ouzouer +venait de rappeler quelles pouvaient être les conséquences +de cet ouragan. Chacun a des nerfs plus ou moins faciles à +exciter, à tendre. Mais tous s'efforçaient d'aller bravement +au baptême du feu.</p> + +<p>Moi aussi, je marchais à mon rang de bataille, exactement, +scrupuleusement, et, s'il faut l'avouer, mon courage +de conscrit puisait quelque réconfort dans ce strict accomplissement +du devoir. Le fourrier se tenant derrière la +première section de la compagnie, ma petite taille se flattait +tout bas de trouver un abri derrière les grands gaillards dont +j'avais peine à emboîter le pas. Du moins, les premiers +pruneaux seraient gobés par d'autres, illusoire espérance qui +avait suffi pour m'empêcher de trembler et de paraître ému.</p> + +<p>Je gardais en tout cas assez de présence d'esprit pour +observer du coin de l'oeil tout le monde autour de moi. Il +faut dire d'abord que, si l'action s'engageait ce jour-là , un +bon moteur allait nous manquer, l'ascendant de notre +énergique capitaine: M. Eynard, chargé la veille d'une +mission secrète, avait laissé le commandement au lieutenant +Barta. Assurément le flegme de ce vieux soldat de +Crimée et d'Italie était d'un bon exemple, sans valoir +toutefois le bel entrain de notre jeune chef. Il allait à dix +pas en avant, paraissant surtout préoccupé de ne pas se +laisser distancer par M. Houssine, qui avait de beaucoup +plus longues jambes.</p> + +<p>Quant aux soldats, après quelques rares accidents passagers, +rien de remarquable, si ce n'est l'attention qu'ils +prêtaient à se sentir les coudes et à ne pas perdre l'alignement +dans la marche en bataille assez pénible sur un +sol inégal et durci. La peur des entorses, jointe au désir +de ne pas manquer le pas, les distrayait de l'idée du danger. +Ce qu'il convient de noter, c'est l'instinctive coquetterie qui +avait poussé les plus frileux, dès que le combat avai paru +probable, à dénouer leurs mouchoirs serre-tête et à rentrer +dans le képi la doublure de cuir. D'ailleurs personne n'avait +plus froid et aucune main ne craignait plus la bise.</p> + +<p>A deux pas en arrière, la ligne des serre-files suivait: +Villiot d'un pas et d'un air tranquilles, Gouzy accentuant +un peu sa nonchalance et son déhanchement habituels, +Harel avec un regard plus profond sous un front qui semblait +plus proéminent que jamais, Nareval mâchonnant +ses lèvres par saccades, tandis que Laurier tortillait sa +moustache, la rabattait, au lieu de la retrousser glorieusement, +et paraissait chercher de ses yeux inquiets un trou +où s'abriter.</p> + +<p>Pur gaspillage que l'émotion ce jour-là . Ou les ombres +lointaines n'étaient réellement que des buissons creux, ou +bien elles avaient reculé, fui, à notre approche. Le canon +avait cessé de gronder. Nous avions eu devant nous, probablement, +quelques détachements des troupes qui venaient +d'écraser les francs-tireurs girondins dans le parc de Varize. +Ils avaient par contre trouvé un habile adversaire dans le +colonel Lipowski, et ils avaient jugé prudent de se replier +à la vue du déploiement de tout un corps d'armée.</p> + +<p>Qu'il eût été imaginaire ou qu'il se fût dérobé, l'adversaire +manquait. Une batterie prit position avec un bataillon +de soutien, pour garder à tout événement nos derrières. +Puis le 17e corps repartit en colonne vers l'est, dans la +direction de Coulmiers, par Charsonville. Au bout d'une +heure, nous trouvâmes la route gardée par le premier poste +du 16e corps, que le général Chanzy avait porté en avant la +veille. Il nous laissait les emplacements qu'il avait occupés +depuis sa victoire. Dès lors, nous cheminâmes sur le champ +de bataille, reconnaissable aux travaux de défense improvisés +à droite et à gauche, au ravage causé dans les arbres +par l'ouragan de l'artillerie et de la fusillade, et, comme +aux portes de Châteaudun, à des carcasses de chevaux dont +se repaissaient des nuées de corbeaux.</p> + +<p>Tandis que le général de Sonis établissait son quartier +général à Coulmiers même, avec son artillerie toujours +entourée de la légion bretonne, le corps d'armée forma ses +bivouacs aux environs. Le 31e alla dresser ses tentes dans +le parc de la Renardière: nous fûmes postés près de Huisseau-sur-Mauve, à la lisière du bois de Montpipeau. Doux +noms du beau pays de France, mieux faits pour évoquer de +poétiques légendes que pour servir de points de repère dans +de tristes étapes.</p> + +<h3>V</h3> + + +<p>Malgré la rigueur de la température, la nuit fut excellente. +Le bois voisin nous avait fourni notre sommier, il +est vrai, c'est-à -dire des branches mortes, et nous avions +touché dans le village de la paille fraîche pour former le +matelas; mais la satisfaction d'une journée bien remplie +contribua plus encore à notre sommeil réparateur. Marche +en avant, dans un ordre parfait. Cela suffit pour être content +de soi et de ses chefs. En campagne, il n'y a rien à +souhaiter au delà .</p> + +<p>Le lendemain, pourtant, nous eussions désiré un peu +plus de chaleur. Les piquets des tentes se brisèrent dans la +terre gelée, quand il nous fallut aller prendre la grand'-garde +et transporter nos bivouacs tout contre la forêt. La +compagnie étant établie à son poste, je n'avais plus rien +à faire comme fourrier; les dernières dispositions indiquaient +que nous passerions encore une nuit au moins à +Huisseau; je prévins le lieutenant, et je m'engageai dans +la forêt en compagnie du caporal Dariès, à qui je m'étais +attaché depuis la retraite de Châteaudun.</p> + +<p>Jeudi, 1er décembre, le temps était beau, malgré la persistance +du froid. Le soleil brillait, non plus au-dessus +de nos têtes: il déclinait derrière nous, éclairant d'une +lumière frisante les fûts verdâtres des arbres, se jouant +dans la mousse qui s'écrasait sous nos pieds, accentuant +par le contraste le dessin des choses, allongeant d'instant +en instant notre ombre qui affectait, selon les hasards de la +promenade, des formes bizarres. En suivant à l'aventure +des sentiers sinueux, nous parvînmes dans une gaie clairière, +ménagée, semblait-il, pour servir de salle à de joyeux +repas sur l'herbe. Quelques mouches mordorées y voletaient, +l'animaient de leur bourdonnement sonore dans le +silence du bois.</p> + +<p>Or, dans le tapis de verdure où peut-être on avait jadis +folâtré, une assez large déchirure avait été pratiquée. La +terre paraissait avoir été fraîchement remuée, et, à côté, +l'herbe flétrie, couchée; comme sous le poids d'un cavalier +et de son cheval. Français ou Allemand, un homme +avait sans nul doute été frappé là , par des tirailleurs en +embuscade. Il y avait trouvé la mort et une sépulture +ignorée. Les siens n'avaient pu recevoir de lui d'autre nouvelle, +sinon, cette indication, si désolante par son indécision: «Disparu!»</p> + +<p>La claire sonnerie des clairons vint jusqu'au coeur de la +forêt nous arracher à nos mélancoliques réflexions. Vite, +vite! Au pas gymnastique! Sans prendre garde aux branches +qui nous déchirent les mains et nous fouettent le +visage, nous regagnons le camp. Il faut partir. Des nouvelles +sont parvenues de Paris. Le général Ducrot tente +une grande sortie. Pour tendre la main à l'armée de Paris, +le 16e corps se bat. A nous de le rallier pour seconder ses +efforts. Notre brigade doit, la première, l'aller rejoindre à +Patay. Patay, nom glorieux, car notre Jeanne y fit prisonnier +celui que l'Angleterre appelait «son Achille». Jamais +nous n'avions été si allègres. C'est en chantant qu'à la +nuit tombante, nous prîmes la route qui passe à Gémigny, +puis à Saint-Péravy-la-Colombe, où nous laissâmes les +zouaves de Charette avec le général de Sonis.</p> + +<p>Depuis longtemps nous cheminions dans les ténèbres—et +aussi dans le silence. Nos voix étaient lasses d'avoir +compté «les canards, qui, déployant leurs ailes, se confient +à leurs canes fidèles» et d'avoir averti cent fois «le +meunier que son moulin va trop vite, va trop fort». Il +nous semblait, de plus, indigne de faire retentir l'air de +telles puérilités, en approchant du terme de notre étape que +marquait sans doute un champ de bataille.</p> + +<p>En effet, la division de l'amiral Jauréguiberry, bien +secondée par la cavalerie du général Michel, avait culbuté +l'ennemi à Villepion, non sans éprouver quelques pertes. +Le 16e corps couchait sur les positions conquises. Seul son +chef, le général Chanzy, était encore à Patay. Il se disposait +à transporter son quartier plus avant, sur la droite, à +Terminiers.</p> + +<p>Notre brigade reçut l'ordre de prendre position au nord-ouest +de la ville, en attendant le jour. Le 48e s'avança à +deux kilomètres, en grand'garde, et les tentes furent péniblement +dressées sur un front de bataille d'au moins +800 mètres. Quoique abrités par un repli de terrain, nous +grelottions sous la bise glaciale. Les sentinelles furent postées +par deux pour se garantir mutuellement du sommeil +qui eût amené la congélation des membres ou la mort.</p> + +<p>Le général de Jancigny, qui commandait notre division, +avait tenu à nous conduire en avant. Ce fut lui, ou peut-être +Chanzy, qui se porta sans escorte sur le point culminant +du terrain que nous occupions. Sa silhouette se +dressa à la hauteur de nos yeux, comme une apparition. +Le croissant lunaire éclairait faiblement la longue crinière +blanche de son cheval arabe et faisait briller l'or de son +képi. Comme un grand silence planait autour de nous. +Le cheval, naseaux au vent, flairant la lointaine odeur de +la poudre et du sang, frémissait, mais se retenait de hennir. +A peine entendait-on, sur la terre gelée, le pas traînant +et fatigué des sentinelles, dont les baïonnettes jetaient, par +éclairs, des reflets argentés.</p> + +<p>Longtemps le général sonda de son regard la profondeur +noire de la plaine, que piquaient au loin, sur la ligne de +l'horizon, les feux des bivouacs ennemis. Puis il repartit +au petit pas de son cheval, l'air pensif, supputant sans +doute, d'après le nombre et l'éparpillement des lueurs +lointaines, les forces qu'il allait falloir combattre. Aucun +ordre ne vint du reste modifier les dispositions prises. Tout +était tranquille, tout semblait dormir. Quelques fusées, du +côté d'Orgères, dans les lignes allemandes, troublèrent +seules, par instants, cette nuit calme et glaciale. Accompagnement +habituel des fêtes populaires, ces traînées lumineuses, +par leur éclat éphémère, par leur signification +inconnue, avaient je ne sais quoi d'ironique et d'irritant. +Chaque fois elles semblaient laisser l'horizon plus sombre.</p> + +<p>Le jour parut enfin, ce jour que plusieurs milliers +d'hommes, tous sains, valides, vigoureux et dispos, jeunes +et ardents, faits pour vivre et pour aimer, ne devaient pas +voir finir. Le froid persistait; mais, quand le soleil se fut +dégagé des brumes qui rasaient le sol, le temps s'affirma +superbe, tel qu'il peut être rêvé pour une solennité militaire. +Et, de fait, toutes les manoeuvres préliminaires de +combat s'accomplirent avec ordre et méthode, comme en +une superbe parade qui s'exécuta sous nos yeux.</p> + + + +<br><br><br> +<h2>LA DÉROUTE</h2> + + +<h3>I</h3> + + +<p>La brigade Charvet, la nôtre, formait la liaison des +troupes du 16e et du 17e corps d'armée. Elle devait donc, +selon toute vraisemblance, être appelée à jouer un rôle +important. Le succès pouvait dépendre d'elle; mais, dans +sa situation intermédiaire, il y avait un premier point à +établir: il fallait savoir de qui lui viendraient les ordres. +Pendant quelques heures, au moins, elle avait été placée +sous l'autorité immédiate du commandant du 16e corps. Le +général d'Aurelle avait en effet donné des ordres en conséquence: +«La brigade commandée par le général de Jancigny, +dit-il dans son ouvrage sur la <i>Première Armée de la +Loire</i>, avait précédé sa division, et était arrivée à Patay +le 1er décembre, dans la nuit. Ce général se mit immédiatement +à la disposition du général Chanzy, assuré dès lors +de l'appui du 17e corps.» Mais, lorsque le général de +Sonis, «plus vite que les aigles, plus courageux que les +lions», fut à son tour parvenu sur le théâtre des opérations, +il reprit évidemment autorité sur nous, et, ce qu'il +faut peut-être regretter, c'est que des scrupules aient un +instant suspendu son ardeur; c'est qu'il les ait communiqués +au général Chanzy. «J'ai fait mon possible, lui +vint-il déclarer à huit heures du matin, pour venir promptement +à votre secours; mais je marche avec des troupes +fatiguées. Nous voilà , nous sommes ici, mais je vous +déclare que, si vous avez besoin de nous aujourd'hui, il +me sera bien difficile de vous satisfaire.» Avec son esprit +net et précis, le général Chanzy dut être surpris de cet +élan qui s'annihilait. Dans les graves circonstances qu'il +traversait, il s'était contenté de répondre: «Je tâcherai de +me passer de vous».</p> + +<p>Nous, qui ignorions ces détails, et qui, presque à la +portée du canon, ne ressentions plus nos fatigues, nous +étions impatients de marcher et fort surpris de n'en pas +recevoir l'ordre. Cet ordre, je l'attendais personnellement +comme une récompense. Il faut tout dire, ce récit ne pouvant +avoir d'intérêt qu'à la condition d'être sincère comme +une confession. Le matin du 2 décembre 1870, j'ai subi +une humiliation profonde: il m'a été infligé des voies de +fait, et j'ai essuyé silencieusement l'outrage, et j'ai bu ma +honte, par abnégation, par devoir, par amour pour mon +pays.</p> + +<p>A l'aube, des distributions de vivres avaient été annoncées. +Comme toujours, elles furent assez longues; comme +toujours représentant la 18e compagnie du régiment, je fus +servi le dernier, et, naturellement, regagnai le bivouac +après tous les autres fourriers. Le sous-lieutenant Houssine, +l'ancien sous-officier à chevelure rouge et raide, +m'accueillit en me reprochant ma lenteur. Quand, chargé, +pour venir en aide à mes hommes de corvée, je m'en souviens, +d'une moitié de pain de sucre, je passai devant lui, +il m'allongea dans le dos, sur le sac, un coup de canne, +pour activer ma marche, comme il eût fait à une bête de +somme.</p> + +<p>M'arrêtant, je vis rouge pendant une seconde. La voix du +canon me sauva. Encourir le sort du caporal Tillot, quand +j'allais pouvoir m'exposer pour la noble cause, non. Je +haussai les épaules sans plus hâter le pas, et le sous-lieutenant +en fut pour une lâcheté qu'il n'eût point commise +si M. Eynard avait été là , car le capitaine rendait +justice à tous.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, les tristes exemples qui nous avaient +été donnés, à Lorges et dans la forêt de Blois, me furent +ce jour-là salutaires. Ils m'enseignèrent à ronger mon +frein: mais j'aspirais à me battre, à affronter le feu +ennemi, pour m'absoudre à mes propres yeux de l'ignominie +acceptée sans protestation.</p> + +<p>Aussi, tandis que nous attendions en armes sur le terrain +où nous avions dormi, je m'efforçais de suivre des +yeux, faute de pouvoir m'y mêler moi-même, les mouvements +du 16e corps qui engageait vigoureusement la +bataille à deux lieues vers le nord-est. Quelques nuages +de fumée s'élevant lentement dans le ciel clair, voilà tout +ce que nous pouvions distinguer. Le roulement ininterrompu +du canon, qui grossissait par éclats, attestait l'intensité +croissante de la lutte. Pendant ce temps, les autres +troupes du 17e corps, que nous avions distancées la veille, +arrivaient à la hauteur de Patay et défilaient devant nous. +Passé la ville, les batteries se mettaient en ligne et roulaient +à travers champs, précédées et suivies de l'infanterie +qui se déployait aussi.</p> + +<p>En art, il y a le choix entre des procédés tout différents. +Certains artistes épuisent l'émotion par l'exposé de scènes +effrayantes ou horribles; d'autres préfèrent la faire naître +et la maintenir en mettant l'esprit en suspens devant des +tableaux où plane la crainte du drame qui se prépare, et en +épargnant à la vue les détails terribles ou répugnants. Le +spectacle qui s'offrait à nos yeux avait ce caractère tempéré, +saisissant quand même. Sur le fond lointain d'une +réalité menaçante se détachait un premier plan pittoresque +et attachant.</p> + +<p>Les artilleurs, pour gagner ou maintenir leurs distances, +tantôt fouettaient leurs chevaux à tour de bras, leur déchiraient +les flancs de l'éperon, tantôt s'efforçaient de leur +faire sentir le mors pour modérer leur emballement. Pendant +ces alternatives, les pauvres servants, montés sur les +caissons, se soutenaient mutuellement, de peur de tomber +à chaque violente secousse que provoquaient les sillons de +terre durcie. Puis une ligne rouge et bleue de fantassins ou +toute bleue de mobiles ondulait sans désordre, offrant un +front de tout jeunes visages, un peu pâles, qui, par leur +sérieux, tâchaient de faire aussi bonne figure que de +vieilles troupes. Et le soleil brillait, non pour réchauffer +les membres engourdis par une nuit glaciale, mais assez +pour pailleter de fugaces étincelles le bronze des canons et +l'acier des doubles rangées mouvementées de fusils.</p> + +<p>Bientôt les zouaves pontificaux mêlèrent leurs costumes +gris aux autres uniformes plus voyants. Les troupes de +ligne, après avoir effectué un mouvement vers la gauche, +accentué par chaque brigade, s'arrêtèrent pour se refaire +de leur marche ininterrompue depuis Coulmiers. Les +zouaves arrivaient seulement de Saint-Péravy; ils venaient +de déposer leurs sacs à Patay. De Terminiers arriva vers +eux, au galop de son cheval bai, un jeune capitaine du +génie, au teint pâle, à l'oeil creusé par les veillées studieuses. +De là part du général Chanzy, il venait requérir la +légion du général de Charette, avec mission de la diriger +sur l'est, vers le champ de bataille. Le groupe aussitôt +s'agite et s'éloigne.</p> + +<p>Au milieu d'eux marchait un aumônier, auprès duquel +chacun se penchait à son tour. Comme allégés au moral +ainsi qu'ils l'étaient physiquement, ils allaient, vifs, alertes, +avec un fourmillement de guêtres blanches et de jaunes +molletières. Ils allaient à la mort ou plutôt, suivant le +mot de leur aïeul Polyeucte, à la gloire.</p> + +<p>Cependant, le défilé continuait. Peu après le départ des +zouaves, ordre nous fut enfin donné de marcher. Au commandement +du colonel Koch, le régiment, formé par compagnies +en colonne serrée, arrêta un instant le flot qui +sortait toujours de Patay. Il suivit presque la même direction +que la troupe de Charette, mais moins au nord. Le +51e rompait en même temps, et s'avançait à notre gauche +avec de l'artillerie.</p> + +<p>Sur un parcours de plusieurs kilomètres, nous fûmes +tour à tour déployés en bataille sur un front de 800 mètres, +puis repliés comme en terrain de manoeuvres. Un éventail +s'ouvre ainsi et se referme, au gré d'un caprice. Sans +chercher à comprendre l'utilité de nos mouvements, nous +nous appliquions à les exécuter vivement, car l'heure était +venue d'avoir une aveugle confiance dans ceux qui avaient +mission de nous diriger. En effet, la voix du canon ne nous +arrivait plus comme un sourd grondement: chaque coup +détonait, distinct, immédiatement suivi d'un autre. Nous +apercevions, non seulement le feu de la poudre, mais +aussi les projectiles bourdonnant dans l'air. La fusillade +crépitait sans relâche, et nous entendions un bruit d'ouragan +accompagné d'éclairs qui rasaient la terre.</p> + +<p>Nous pûmes croire, pourtant, que notre appui était +inutile. Tout le 48e fut massé à l'abri du village de Terminiers, +que le général Chanzy avait désigné pour son +quartier général. Tandis que, sans distinguer autre chose +que le sillage aérien des obus, nous nous consumions dans +la fièvre d'une attente vaine, le général, du haut du clocher, +suivait les mouvements de ses troupes sur Loigny.</p> + +<p>Après la bataille de Coulmiers, le lendemain du combat +heureux de Villepion, il avait le droit d'avoir confiance +en elles. Cependant, par l'étendue et la multitude des feux +de bivouac qu'il avait remarqués la veille, et par les +signaux observés pendant la nuit du côté d'Orgères, il +avait jugé que la résistance serait sérieuse. Au lieu d'éparpiller +ses forces, il avait concentré ses trois divisions, de +manière qu'elles pussent pénétrer comme un coin dans le +corps ennemi. Il avait chargé le général Michel de surveiller +sa gauche avec sa cavalerie, vers Orgères, en avant +des positions où le 17e corps reprenait haleine. Il pouvait, +d'un autre côté, espérer qu'à l'extrême droite, le général +des Pallières viendrait lui donner la main.</p> + +<p>Dès huit heures il avait lancé sa 2e division sur le village +de Loigny. Résolument elle s'était avancée sous les +ordres du général Barry qui, comme à Coulmiers, allait +faire de l'histoire aussi noblement que son frère Edouard +nous l'enseignait disertement à la Faculté de Toulouse. +La 1re division—amiral Jauréguiberry,—celle qui +avait enlevé si brillamment Villepion la veille, suivait de +près à gauche. En même temps la 3e, commandée par le +général Maurandy, devait appuyer à droite l'effort principal +en attaquant Lumeau, village voisin de Loigny.</p> + +<p>Loigny emporté vivement, la division Barry poursuivit +sa marche vers l'est; mais, au château de Goury, elle rencontra +une résistance opiniâtre et meurtrière; il fallut +d'abord reculer, pour mieux avancer ensuite. Le parc du +château fut le théâtre d'une lutte sanglante, acharnée, qui +dura avec des chances diverses, mais sans répit, jusqu'à +la nuit. Von der Thann, qui comprenait l'importance de +cette position, envoya l'une après l'autre ses trois brigades +pour renforcer ses premières troupes promptement décimées. +L'amiral Jauréguiberry, tout en soutenant en +deuxième ligne ce combat, dut faire tête, sur la gauche, +aux troupes nombreuses qui descendaient d'Orgères, de la +Maladrerie, de Tanon, et que n'arrêta pas la division de +cavalerie Michel ramenée par erreur jusqu'à Guillonville. +A droite, la division Maurandy se battait avec moins de +fermeté, quoiqu'un régiment de mobiles fît, à Ecuillon, +tout près de Loigny, une défense héroïque.</p> + +<p>«A midi et demi, d'après le rapport du général Chanzy, +la situation devenait de plus en plus difficile.—Toutes +les troupes du 16e corps étaient engagées, et il n'y avait +plus d'autre réserve que celle qu'offraient les troupes +fatiguées de la brigade du Bois de Jancigny en position à +Terminiers.» Convaincu qu'il avait affaire à des forces +de beaucoup supérieures aux siennes, le général Chanzy +se décida à faire appel au secours du général de Sonis, +malgré leur conversation du matin.—«Je montai à +cheval, fort inquiet et très fatigué, a raconté celui-ci.... Je +me portai en avant avec mes troupes, c'est-à -dire avec une +brigade de la 2e division, ma réserve d'artillerie, les +zouaves-pontificaux, les mobiles des Côtes-du-Nord; je +marchai dans la direction de Loigny. Je criai: «Voilà +le 17e corps qui arrive.»</p> + +<h3>II</h3> + +<p>Quelque fatigué qu'il fût en mettant le pied à l'étrier, +le général de Sonis, une fois sur le champ de bataille, ne se +ménagea pas. Il ne devait plus s'arrêter qu'il ne fût terrassé. +Il fit d'abord placer deux batteries sur la route de +Faverolles à Villepion, pour canonner l'ennemi à droite; +puis, averti qu'il allait être tourné, il fit face à gauche. Il +plaça son artillerie au coin du château de Villepion. Il mit +en batterie toutes les pièces de la réserve et rétablit le +combat si énergiquement, qu'au bout d'une heure et demie +de canonnade le corps allemand dut se replier.</p> + +<p>Cet heureux résultat était fait pour stimuler son ardeur. +Avec une activité extraordinaire, il plaça ses troupes en +ligne, de sa main, car il exerçait le commandement à sa +manière. Chanzy, pour l'exécution des plans qu'il avait +conçus, chargeait ses lieutenants de concourir chacun pour +sa part à l'action générale qu'il surveillait et dirigeait. +Sonis, lui, sauf les conceptions d'ensemble qu'il n'avait +guère le loisir de former, était en même temps général, +colonel, commandant, capitaine. Son procédé, renouvelé +des temps chevaleresques où la valeur personnelle pouvait +vaincre la puissance du nombre, lui enlevait, par contre, +la perception nette d'une situation étendue et complexe. +A tel point qu'il croyait de bonne foi, suivant son propre +récit, avoir relevé de leur poste de combat, avec le faible +effectif qu'il avait amené, toutes les troupes du 16e corps.</p> + +<p>Tout en élan d'ailleurs, il ne regardait jamais en arrière: +«La nuit arrivait, a-t-il raconté encore, et j'étais occupé +de la pensée de canonner Loigny, lorsqu'on vint me dire: +«Votre centre se replie». Je me portai au fort de l'action, +où se trouvaient deux régiments de marche d'un effectif +considérable, le 48e et le 51e; je me portai vers l'un d'eux, +et je l'exhortai +de toutes +mes forces. +Mes paroles +furent vaines, +tout +le monde +fuyait.»</p> + +<p>En ce qui +concerne le +48e, il y a là +une erreur. +Loin d'avancer +ni de +fuir, nous +battions +toujours la +semelle à +côté de Terminiers, +dans la position +exaspérante +de gens qui entendent se dérouler près d'eux un +drame poignant et qu'un invincible obstacle empêche +d'aller au secours des victimes. L'obstacle, c'était la +consigne. Ordre avait été donné d'attendre là : donc nous +attendions un ordre nouveau pour marcher, et, dans cette +journée de pénible attente, pas un homme ne quitta son +rang.</p> + +<p>Mais, depuis le chef de corps, visible à tous les yeux, sur +son grand cheval gris, jusqu'au plus modeste soldat, le +flegmatique lieutenant Barta, aussi bien que notre sous-lieutenant; +le patient Villiot lui-même aussi bien que +le bouillant Nareval; tous souffraient d'une inaction qui +paraissait inexplicable et qui l'était en effet.</p> + +<p>Vers trois heures, un aide de camp du général Chanzy, +le capitaine Henry, qui précédemment avait guidé sur +Villepion les zouaves de Charette, vint avertir notre chef +qu'il était temps de se préparer à entrer en ligne. Le +colonel répondit que nous étions prêts, et qu'il n'attendait +plus que les ordres du général Charvet. Les officiers généraux +avaient sans doute reçu avis que le général d'Aurelle, +résidant à Saint-Jean-la-Ruelle, avait délégué le commandement +de l'aile gauche au général Chanzy; mais les +chefs de corps n'avaient pas été peut-être assez formellement +avisés de ces dispositions. En tout cas, il était +hasardeux, pour un colonel disposant d'une réserve de +3000 hommes, d'abandonner, sur l'avis d'un officier, d'état-major +qu'il ne connaissait pas encore, le point où d'un +moment à l'autre son chef direct pouvait lui transmettre +l'ordre de marcher.</p> + +<p>Or, établi assez loin de nous, à gauche, en tête du 51e de +marche, le général Charvet s'était trouvé dans la sphère +d'action du général de Sonis qui, à la même heure, l'entraînait +avec les deux premiers bataillons de ce régiment, +commandés par le colonel Thibouville. Un frisson avait +agité tous les conscrits du 31e, au moment où ils parvenaient +dans la zone dangereuse du combat; là gisait à +terre le corps d'un dragon, la main crispée sur la poignée +du sabre, la tête exsangue, aux grands yeux ouverts, fixes, +complètement détachée du tronc, et retenue par la jugulaire +intacte dans le casque à peau tigrée. D'abord établi à +trois cents pas des batteries mises en action par le général +de Sonis, le régiment, tous les hommes couchés par ordre, +avait essuyé dans cette position une grêle d'obus. C'est la +plus pénible manière de recevoir le baptême du feu. Aucun +mouvement, aucune préoccupation étrangère, rien ne distrait +de la pensée de la mort: de la mort +qui s'avance en puissance dans ces +moucherons noirs, bourdonnants, +rapides, qu'une +flamme lointaine a annoncés +et qui finissent, +en touchant la +terre, par une +autre flamme +jaillie de leur +sein déchiré en +vingt éclats de +fonte à dents irrégulières, +cruelles.</p> + +<p>«Bon, encore +un!—Il arrive +droit sur nous.</p> + +<p>—Non, il passe.</p> + +<p>—Un autre, deux +autres.—Si, du moins, on pouvait appuyer à gauche.</p> + +<p>—Imbécile, c'est là qu'ils tombent.—Bien visé, cette +fois.—Misère et horreur!—Un cri, des gémissements, +une convulsion suprême.—Qui est-ce?—Il ne bouge +plus.... Il en pleut encore, toujours. Nous y resterons tous. +Et à quoi bon? Autant de morts, autant de fusils perdus! +Que ne nous commande-t-on de tirer!»</p> + + + +<p>Pendant une heure et demie, les jeunes soldats du 51° +subirent cette terrible épreuve de l'immobilité sous le feu. +Ce leur fut donc un soulagement de recevoir enfin l'ordre +de se lever et de courir en avant. Les nerfs se détendirent +par le jeu des muscles, et la circulation du sang fut si +précipitée qu'il semblait que, durant l'heure écoulée, tous +ces coeurs eussent cessé de battre. En avant, toujours. A +gauche de Loigny, l'ennemi occupait une ferme qu'il avait +crénelée, et, de la lisière d'un petit bois voisin, il fusillait +les assaillants, qui cependant ne reculèrent pas, ne s'arrêtèrent +point. La ferme fut emportée d'assaut et le bois +vivement nettoyé. Le général Charvet, qui avait dirigé +l'attaque, établit sa troupe dans les positions conquises: +elle s'y maintint, deux heures sous un feu très violent de +l'infanterie prussienne, qui s'avançait sur le côté opposé, +au secours des Bavarois.</p> + +<p>D'une intrépidité qui s'accommodait mal d'une fusillade +à distance, le général de Sonis ordonna de charger sur +Loigny. Le 51e obéit; mais ici doit se placer un incident +bizarre. Du moins le fait fut raconté le soir aux bivouacs +de Patay, par plusieurs officiers: il ne pouvait pas être +vérifié; mais l'historique du régiment l'a enregistré comme +un on-dit. A un commandement qui aurait été fait en excellent +français par un officier prussien, audacieusement +embusqué en cet endroit, le régiment, tombant dans un +piège, alla donner tête baissée sur une forte colonne ennemie, +massée dans un bouquet de bois d'aspect inoffensif. +Une effroyable fusillade éclata à bout portant. Le général +Charvet eut son cheval tué et tomba avec lui; deux cents +hommes roulèrent à terre, blessés ou morts; les autres, +surpris, reculèrent. Le général fut aussitôt fait prisonnier, ce +qui augmenta le désordre, malgré le sang-froid du colonel, +qui resta du moins jusqu'à la dispersion de l'état-major.</p> + +<p>Cet émoi pouvait n'être que passager et n'avait rien en +soi d'irréparable. Maintes fois, au cours de leur trop +glorieuse campagne, les Allemands, à Froeschwiller, à +Gravelotte, au Bourget, à Loigny même, ont subi de ces +temps d'arrêt, qui malheureusement ne les ont pas privés +du succès final. D'autres troupes étaient toujours prêtes à +recueillir les premières par trop maltraitées. Les réserves, +bien postées, donnaient aussitôt pendant que les chefs +ralliaient les fuyards pour les ramener en avant. La +panique du 51e devait avoir au contraire de graves conséquences, +car elle provoqua chez le général de Sonis une +grande crise psychologique.</p> + +<p>«Je savais, a-t-il dit, que j'avais confié ma réserve +d'artillerie à des troupes d'infanterie sur lesquelles je +pouvais compter et qui étaient commandées par un homme +de résolution et de courage. J'allai trouver le colonel de +Charette et je lui dis: «Il y a des lâches là -bas qui se +débandent et compromettent le salut de l'armée; suivez-moi». +Lui et ses hommes me suivirent avec le plus noble +enthousiasme; la nuit tombait. Il y avait tellement d'entrain +dans cette troupe, que les Allemands, qui occupaient +depuis le matin la ferme de Villours qu'ils avaient mise +en état de défense, l'abandonnèrent et se sauvèrent. J'avais +un grand espoir, une très grande confiance dans ce mouvement +en avant qui, je l'espérais, entraînerait les deux +régiments de marche dont j'ai parlé. Mais, accueilli par +un feu très vif de l'ennemi, le 51e lâcha pied et prit la +fuite.... Je ne voulais pas moi-même battre en retraite; +je me serais déshonoré et j'aurais déshonoré 300 braves +zouaves de Charette qui marchaient derrière moi et qui ne +m'auraient jamais pardonné ce crime.»</p> + +<p>Acte épique, qui a pu être qualifié d'héroïque folie. +Tandis que les anciens preux luttaient à armes égales et +bardés de fer, ce nouveau Roland, sans casque ni cuirasse, +suivi seulement de quelques braves, espéra faire une +trouée, avec cette poignée d'hommes, dans une ligne de +quatre-vingts bouches à feu qui concentraient sur un seul +point une avalanche d'obus et de mitraille. Et cependant +20 000 soldats disséminés dans la plaine entre Guillonville +et Terminiers, les chasseurs du 10e bataillon, le général +Deflandre et ses quatre régiments tous, impatients de combattre, +attendaient ses ordres à une portée de canon. Que +ne confia-t-il au colonel de Charette l'effort initial! Que +ne prit-il le temps d'appeler ses réserves à la rescousse! +qu'importait-il, comme il a dit plus tard qu'il en avait eu la +pensée, qu'il songeât à nous prêcher d'exemple?</p> + +<p>De Terminiers on aperçoit à peine en plein jour le +clocher de Loigny, séparé par les ondulations du terrain, +et «la nuit tombait». Il était donc impossible au 48e de +marche, toujours inactif, de subir l'attraction d'un chef +invisible, et qui, au surplus, dans l'ardeur d'une action +locale, ne songeait plus guère à ceux qu'il avait laissés en +arrière. Après les malheurs de la patrie, qui apparaissaient +comme irréparables à bien des gens, s'immoler à elle, +au milieu des zouaves pontificaux, cette pensée, ce rêve +d'un Français chrétien, s'était emparé irrésistiblement du +général de Sonis et sembla l'avoir frappé de vertige. Telle +est la vérité.</p> + +<p>Lorsqu'à son corps défendant ce général avait remplacé +le baron Durrieu, son inquiétude avait été grande; elle +s'était calmée à la nouvelle qu'il avait le colonel de Charette +sous la main. Dès lors, il n'avait plus fait un pas sans +le bataillon des zouaves, qui l'avait fasciné. Sa confiance, +qui ne pouvait d'ailleurs être mieux placée, était absolue +et un peu exclusive. Il s'était tellement identifié avec le +rôle de général commandant des zouaves, que, la veille, en +arrivant à Saint-Péravy, il leur avait lui-même fait faire +halte, et, soulignant ses paroles d'un geste courtois, de +gentilhomme à gentilshommes, il avait de sa bouche commandé: +«Sac à terre. La soupe, messieurs.»</p> + +<p>Le lendemain, il avait un instant oublié sa garde d'élite +en faisant manoeuvrer ses batteries entre Villepion et +Loigny. Mais l'écrasement du 51e, qu'il +qualifia de coupable défaillance, l'avait fortifié dans +cette opinion qu'il n'y avait pas de bon fantassin, +hors l'élite des zouaves. Il était excité aussi par le +désir de prouver au général Chanzy qu'il n'avait pas eu de +mauvais vouloir en lui disant de ne pas compter sur le 17e corps.</p> + +<p>Voilà pourquoi, plein de fougue, tel que +le comte d'Alençon à Crécy, il s'avança presque seul sur +Loigny. Il marchait entouré de son état-major, à la tête +d'un petit groupe de zouaves.</p> + +<p>Malheureusement, ces hommes, allant en rangs serrés, +offraient aux projectiles une proie facile, et ils étaient +empêchés de tirer par les cavaliers qui les précédaient. +Pour comble, un soldat prussien eut à ce moment l'audace +de sortir seul du petit bois Bourgeon, qu'on a depuis nommé +le Bois des Zouaves. Il vint briser d'un coup de +feu, tiré à très courte portée, la cuisse du général de Sonis, +qui se vit ajusté sans pouvoir atteindre son adversaire.</p> + +<p>Le général, quelques instants avant de tomber, avait, +paraît-il, chargé son chef d'état-major d'aller chercher au +moins le 48e de marche; mais le général de Bouillé, lui +aussi, fut atteint par un éclat d'obus. Jeté à terre sans connaissance, +il ne put accomplir sa mission ni la transmettre +à un autre. Pendant ce temps, la plupart de ceux qui +avaient suivi le général en chef tombaient à leur tour sous +les coups des Bavarois et des Prussiens.</p> + +<p>Ils n'eurent même pas la joie de dégager les bataillons +du 37e de marche, qui depuis plusieurs heures se défendaient +bravement dans le cimetière. Un millier d'hommes +luttèrent là , contre dix mille, et ne laissèrent tomber leurs +armes que cernés, harassés, écrasés, vaincus surtout par +la fumée, et la chaleur suffocante du brasier que commençait +à former le village en flammes.</p> + + + + +<h3>III</h3> + + +<p>Dans la nuit profonde, les premières lueurs de l'incendie +nous indiquaient au loin le théâtre de notre défaite, et, à +notre droite, le canon tonnait encore, les mitrailleuses +grinçaient toujours. Derniers efforts du général Peytavin +qui, vers quatre heures, avait apporté l'appui du 15e corps. +Arrêté par les troupes du prince Frédéric-Charles, il n'avait +pu dépasser Poupry; mais sans doute avait-il empêché le +vainqueur de Metz d'aider le grand-duc de Mecklembourg à +écraser tout à fait le 16e corps. A Poupry aussi la lassitude +gagna les combattants, et le feu de la poudre s'éteignit +dans les ténèbres.</p> + +<p>En revanche, devant nous, les flammes gagnaient, s'élevaient, +enveloppant Loigny dont le clocher se profilait en +noir au sein des langues de feu et dans la nuée rougeâtre +qui progressivement s'épaississait et encombrait le ciel. +Fort loin à la ronde, le champ de bataille en était éclairé, +comme par une aurore boréale. Les survivants sans blessure +et les blessés encore ingambes s'éloignaient de cette +lumière d'enfer, la plupart sans officiers, sans autre guide +que l'instinct qui les poussait à retourner au gîte du matin.</p> + +<p>Près de nous vint s'échouer un groupe confus de fantassins +et de mobiles, avec quelques zouaves pontificaux +échappés miraculeusement au carnage. Tous, quoique +désorientés, perdus, affirmaient que la journée nous appartenait. +Chacun, sans exception, en toute sincérité, disait +avoir assisté aux plus chauds épisodes de la bataille, et, +après tant d'efforts, au bout d'une si longue lutte, aucun ne +pouvait croire à une défaite.</p> + +<p>Cependant le doute n'était pas possible. Les corps qui +avaient gardé leur cohésion se repliaient aussi. De même +l'artillerie, dont le roulement sonore sur la terre gelée était +dominé de temps à autre par les cris des blessés qui avaient +été déposés en travers des caissons où ils étaient horriblement +secoués. Tout cela s'apercevait à peine dans +l'obscurité, tout cela se devinait plutôt. Parfois pourtant +les silhouettes se dessinaient nettement, quand le hasard +de la marche sur le terrain amenait une troupe entre la +flamme et nous.</p> + +<p>A cette heure navrante, un homme connaissait seul toute +la profondeur du désastre, et sur lui s'appesantissait la +lourde charge de rallier et de sauver tous les débris qui +s'éparpillaient à plusieurs lieues. Comme l'athlète qui a +besoin de sentir une résistance pour déployer sa force, le +général Chanzy se raidit contre l'insuccès et alors il apparut +plus grand que dans la victoire. Assumant sans hésiter +la responsabilité de diriger, en même temps que le sien, +le 17e corps privé de son chef, il employa les premières +heures à rétablir l'ordre dans les bataillons dispersés. A +chacun fut immédiatement assignée une place, et il y fut +conduit, s'y arrêta, pour que le combat pût reprendre le +lendemain, si l'ennemi se montrait entreprenant.</p> + +<p>Tandis que, le régiment ayant été maintenu dans ses +positions de Terminiers, nous n'avions d'autre préoccupation +que de trouver dans le village quelque nourriture +et un abri, Chanzy, descendu de cheval, allait y passer la +nuit à rendre compte de la journée au général d'Aurelle et +à régler dans le détail la retraite qui s'imposait devant un +ennemi trop nombreux. Nos recherches furent vaines. Les +Allemands n'avaient évacué Terminiers que l'avant-veille: +il n'y avait pas à glaner derrière eux et l'humanité ordonnait +de laisser aux blessés qui arrivaient les refuges qu'offraient +les maisons toutes abandonnées du village. Un +pailler toutefois nous offrit de quoi garnir légèrement le +sol de nos tentes. Mais le général Chanzy se souvint que +nous avions été gardés en réserve. Vers dix heures, notre +bataillon reçut l'ordre d'aller se poster en grand'garde à +un kilomètre. Les tentes abattues, notre bagage ficelé à la +diable, chargés de quelques poignées de paille, nous nous +acheminâmes en avant, guidés par les flammes vacillantes, +alternées de gerbes d'étincelles, qui s'élevaient encore des +ruines de Loigny.</p> + +<p>Nuit terrible, sous un ciel voilé de brume. Défense était +faite naturellement d'allumer aucun feu. Il ne fallait pas +non plus dresser les tentes. Notre provision de paille, +maigre au départ, était à peu près dispersée quand nous +pûmes nous arrêter. Nous devions être aux environs de +Villepion. Nous grelottions en plein champ, sous la bise +du nord qui ravivait l'incendie maintenant à quelques centaines +de pas. Au pied de la haie de faisceaux aux baïonnettes +flamboyantes, nous nous couchâmes malgré tout, +avec la terre pour lit, le sac pour oreiller et nos toiles de +tente simplement étendues sur nos têtes afin de nous +garantir au moins du serein. Or il gelait à pierre fendre, +et le serein fut un beau verglas qui transforma la toile en +carton cassant comme du verre.</p> + +<p>Peu importe. Villiot, encore cinquante pas plus loin, +veillait en avant-poste: nous étions bien gardés: après un +long frisson, causé par le froid à coup sûr et aussi par +l'idée des souffrances que devaient endurer les blessés +râlant tout près de nous, le sommeil nous gagna pourtant. +Ainsi la lassitude animale vient, chez l'homme, au secours +de l'esprit. Oui, moins abrités du froid que les Groënlandais, +à une portée de fusil des barbares qui en pleine France +détruisaient nos demeures, nous pûmes fermer les yeux, +nous endormir, reposer. Chose curieuse, l'esprit, comme +pour acquitter aussitôt sa dette de reconnaissance envers +le corps qui lui accordait quelques heures d'oubli, évoqua +de doux rêves sensuels. A mon estomac vide, il donna +l'illusion d'un repas succulent; à mes membres brisés et +engourdis, il offrit la sensation imaginaire d'un lit moelleux +et chaud. Je m'y étendais délicieusement, lorsque +l'adjudant du bataillon, passant tout le long du rang, +réveilla les dormeurs et ordonna à voix basse de se lever.</p> + +<p>Brrr! la rude réalité. Nous avions l'onglée au bout de +nos vingt doigts et un instant nous craignîmes de ne pas +pouvoir nous mettre debout. Énergiquement, tout le monde +se secoua et reprit ses sens. Il faisait nuit encore. La +sinistre lueur, devant nous, s'était éteinte, et, vers l'orient, +l'azur céleste s'éclaircissait à l'approche de l'aube. Notre +compagnie fut chargée de pousser une reconnaissance. +Nous aperçûmes vaguement, dans le demi-jour naissant, +un assez gros parti de uhlans. Ayant sans doute distingué +la masse du bataillon, ils tournèrent bride. Nous-mêmes, +nous ne pouvions attaquer sans un ordre, après l'échec de +la veille. La compagnie se replia sur le gros du bataillon +et un planton fut vivement dépêché au colonel pour lui +rendre compte et prendre ses instructions.</p> + +<p>La campagne cependant se dégageait de l'obscurité. Derrière +nous retentit la diane, claire comme le chant du coq +gaulois, tandis que, de Loigny, d'Ecuillon, de Lumeau, +partaient quelques brefs coups de sifflet. Des ombres se +montrèrent un instant à l'entrée de chaque village et +presque aussitôt se dérobèrent à l'abri des maisons ou des +murs de clôture. Rien d'autre ne nous révéla la présence +de notre redoutable adversaire, qui sans doute songeait +aussi à panser ses blessures.</p> + +<p>Ordre nous arriva bientôt de rejoindre nos deux premiers +bataillons à Terminiers. De ce village jusqu'à Patay, +toutes les troupes du 16e et du 17e corps, selon les dispositions +que le général Chanzy avait arrêtées et fait approuver +pendant la nuit, s'échelonnaient, bataillon par bataillon, en +colonne de compagnie, avec une batterie dans chaque +intervalle. Dès huit heures, tout était prêt pour battre +méthodiquement en retraite, sauf à offrir vivement un +large front de bataille aux Allemands, en cas de poursuite.</p> + +<p>A notre brigade était échu le faible honneur de s'éloigner +la dernière, sous la direction de l'amiral Jauréguiberry. +Il était charge du commandement de l'arrière-garde.</p> + +<p>Nous dûmes donc attendre l'ordre de marcher, jusqu'à +dix heures, l'arme au pied. Les serre-files de notre compagnie +se trouvaient ainsi en première ligne, le dos il est +vrai tourné à l'ennemi. Telle était du moins la position +réglementaire; mais—j'en conviens—j'avais peine à +la garder. Invinciblement, mes regards étaient attirés vers +le village des Échelles, à l'entrée duquel se montraient +quelques groupes. Cette curiosité était-elle excessive, justifiait-elle +un blâme? Le salut de l'armée nécessitait-il +qu'on s'éloignât des Allemands, sans même les regarder? +Pourquoi cependant M. Houssine l'exigea-t-il brutalement +de moi, sinon par l'effet d'une animosité qui s'acharnait +en l'absence du capitaine, pour se venger de la bienveillance +que me témoignait ce dernier?</p> + + + + +<h3>IV</h3> + + +<p>Jusqu'au soir nous marchâmes, en très bon ordre. +Malgré notre épuisement, le bataillon ne compta pas, ce +jour-là 3 décembre, un seul traînard; mais ce fut une +triste journée, l'une des plus tristes dont je me souvienne. +Depuis notre entrée en campagne, fatigues, privations, +souffrances, rien ne nous avait été épargné. Après des +marches forcées, quelques heures de repos sur la terre +gelée; une nourriture insuffisante, car plus d'un repas +s'était composé de biscuit et d'eau de pluie prise dans un +fossé. Toutes ces misères, nous les bravions sans regret, +pour atteindre plus tôt l'ennemi. Or, pour la seconde fois, +nous l'avions rencontré, et il nous fallait le fuir. Le fuir, +sans avoir brûlé une cartouche. D'autres, sans doute, +s'étaient mesurés avec lui et avaient dû s'avouer vaincus; +mais, dans la petite sphère où se meut l'homme de troupe, +il ne peut embrasser l'ensemble des opérations, et, tant +qu'il n'a pas éprouvé directement la supériorité de l'adversaire, +il est tenté de croire que ses chefs n'ont pas su mettre +à profit sa bonne volonté. De là une rancoeur qui aggravait +notre souffrance physique.</p> + +<p>Le lendemain, après une nuit pénible passée à Saint-Sigismond, +que nous avions traversé l'avant-veille d'un +pas allègre et en chantant, nous pûmes croire qu'enfin +nous allions être utiles. Le mouvement de retraite parut +avoir été suspendu. Tandis que le prince Frédéric-Charles +refoulait à Artenay et à Cercottes notre 15e corps, les +Bavarois avaient repris haleine, et, le 4, ils harcelèrent +notre gauche à Patay, où le général de Tucé soutint vigoureusement +le choc. A droite, la division Barry se battit +aussi à Bricy et à Boulay. Mais, à la nouvelle qu'Orléans +était repris sur nous, il fallut continuer la retraite, avec un +changement d'orientation, vers Beaugency. Nous devions +nous diriger sur Baccon, à travers la forêt de Montpipeau.</p> + +<p>Notre bataillon, spécialement chargé d'escorter les convois +du 17e corps, laissa ses trois dernières compagnies +en observation dans un hameau qui bordait la route. +Pendant que nous attendions la disparition du dernier +fourgon, il nous fut offert en cet endroit un spectacle inattendu. +Nous étions six cents hommes occupés à surveiller +attentivement le point d'où l'ennemi pouvait surgir, lorsqu'il +s'éleva dans cette direction un gros nuage. Il s'avançait +lentement, soulevé sur la route par le mouvement +d'une foule en désordre. Aucun point brillant ne révélait +cependant une troupe armée, et en effet nous fûmes +bientôt fixés. Femmes, vieillards, enfants, poussant devant +eux des troupeaux de bétail, marchaient autour de chars +attelés, les uns de chevaux de labour, et d'autres de boeufs +au pas pesant. Tous étaient chargés de mille objets entassés +pêle-mêle. Au sommet de l'une des voitures, sur une +botte de paille, une jeune mère allaitait un enfant, auprès +d'un aïeul infirme. Plus loin, une grande fille tenait par la +main ses deux tout jeunes frères; tantôt elle leur souriait +pour les encourager à marcher, et tantôt leur montrait, +pour les faire rougir de leur nonchalance, un homme qui, +bien que plié en deux par le dur labeur de la terre, donnait +courageusement l'exemple à toute cette malheureuse population. +Ces pauvres gens ignoraient sans doute où ils +allaient; mais ils préféraient une vie errante et la misère, +parmi les Français, au bien-être de leurs foyers envahis.</p> + +<p>Ce triste exode de tout un village ne nous attrista pas +seulement, il nous humilia. A nous il appartenait de l'empêcher, +et nous y étions impuissants. Ces paysans ne nous +témoignèrent pourtant aucune rancune. Ils nous firent +remarquer eux-mêmes, à 1500 mètres, environ, des cavaliers +qui apparaissaient et presque aussitôt se retiraient. +Nul doute que ce ne fussent les éclaireurs de l'armée allemande. +Le convoi que nous avions mission de protéger +avait pris de l'avance; il ne nous était pas permis d'engager, +sans absolue nécessité, un combat où nous n'aurions +pas été soutenus: le chef du détachement ordonna +donc la retraite.</p> + +<p>Comme nous risquions de perdre le contact de l'armée, +force nous fut d'accélérer le pas, de louvoyer autour des +véhicules de toutes sortes, dans les chemins défoncés courant +à travers bois. L'encombrement des voitures, la précipitation +de la marche, tout contribuait à semer parmi nous +le désordre. Vers la fin du jour, quelle que fût la bonne +volonté individuelle, il y eut une débâcle générale, une +complète démoralisation.</p> + +<p>Chacun allait à la dérive, se tenant aussi longtemps que +possible auprès des camarades qu'il reconnaissait. Mais la +nuit acheva de nous désorienter et de nous disperser: je +n'ai gardé de ces pénibles moments qu'un souvenir vague, +trouble. La voix seule d'officiers passant à cheval me +revient aux oreilles avec cet éternel refrain: «Pas de +retardataires! Les Allemands glanent derrière nous!»</p> + +<p>Avec le sergent-major Harel, le caporal Dariès et une +dizaine d'hommes, nous formions encore un petit groupe, +qui s'efforçait de ne plus s'égrener.</p> + +<p>Au petit jour nous sortîmes enfin de la région des +forêts. La marche à travers bois est toujours lente, +pénible, incertaine. Chaque chemin qui s'ouvre fait naître +une hésitation nouvelle. Avec la nuit surtout, le rideau +sombre qui borne immédiatement la vue de tous côtés fait +craindre à bon droit les surprises. En plaine, au contraire, +et quand la lumière du jour vous éclaire, on se sent plus +sûr de soi, plus hardi et plus fort, grâce à la vaste étendue +de pays qui s'offre à vos yeux, grâce à la facilité de +s'orienter.</p> + +<p>D'autres groupes pareils aux nôtres s'apercevaient à +d'assez grandes distances. Ils grossissaient, s'aggloméraient, +convergeant tous vers le même point. Il y avait +déjà là un indice qu'une pensée unique présidait à cette +marche, si irrégulière qu'elle fût encore. Ce premier gage +nous encourageait, nous stimulait. Nous n'avions pas tort +de reprendre espoir.</p> + + +<br><br><br> +<h2>BATAILLE</h2> + +<h3>I</h3> + + +<p>Le commandement supérieur veillait, en effet, il agissait +et vivement réagissait sur cette multitude d'individus épars +dont il allait en deux jours refaire une armée compacte, +valeureuse et redoutable, suivant l'aveu de nos ennemis. +«Ainsi, est-il dit dans le travail historique du grand état-major +prussien, tandis que la 25e division flanquait le mouvement +sur la rive gauche de la Loire, le 6 et le 7 décembre +sur la rive droite, la subdivision d'armée du grand-duc se +trouvait aux prises, sur tout son front, c'est-à -dire sur +20 kilomètres environ, avec des masses ennemies en état +de soutenir la lutte et d'opposer une résistance très vive.»</p> + +<p>Certes ce n'était pas sans une volonté ferme, sans une +perpétuelle vigilance, qu'un tel résultat pouvait être obtenu. +A tous les carrefours, à chaque fourche de route, se trouvait +un officier d'état-major, planté là comme un poteau +indicateur. L'un après l'autre, ils désignaient aux hommes +désorientés la direction à suivre pour atteindre la localité +qui avait été assignée à chaque corps, dans la nouvelle +ligne de bataille que venait d'arrêter le général Chanzy.</p> + +<p>Entre la Loire et la forêt de Marchenoir, cette ligne +s'étendait sur un espace de 11 kilomètres, de Beaugency +jusqu'à Lorges, où nous avions fusillé un soldat du 51e. Le +quartier général était à Josnes. Le 17e corps, au centre, +devant lui. Le 16e corps, dont la première division seule +était présente, les deux autres s'étant égarées, forma +d'abord l'aile gauche, puis fut porté à droite, à Villorceau, +tout contre la division indépendante du général Camô. L'aile +gauche fut alors constituée au moyen d'une division du +21e corps: récemment organisé sous le commandement de +l'amiral Jaurès, il avait en outre mission de garder la forêt +de Marchenoir, ce qui étendait de plusieurs kilomètres le +front de bataille. Enfin, le général Chanzy, qui, avec la +spontanéité du génie, palliait les fautes de ses lieutenants +en en tirant parti, ordonna aux généraux Barry et Maurandy +de réorganiser leurs divisions à Mer et à Blois. Il +leur confia le soin de défendre les ponts, dont les Allemands +allaient chercher à s'emparer, en effet, pour nous +tourner.</p> + +<p>Arrêté dans la fièvre d'une retraite infernale, ce dispositif +était tel que de longues délibérations n'eussent pu le +rendre meilleur. Il assignait au 48e de marche son bivouac +près du village d'Ourcelles, à un kilomètre du quartier +général. La plaine ondulée, où étaient dressés quelques +groupes de tentes, s'ouvrit à nous dans la matinée du +6 décembre. Le temps était clair. Quelques sonneries familières +égayaient le panorama, qui, naguère, nous avait +paru plus triste, dans notre première marche de Mer +sur Châteaudun. Cette impression était favorable. Tout +embryonnaire qu'il était, le camp apparaissait enfin, comme +une digue élevée contre la débâcle. L'ordre renaissait; +la force en résulterait peut-être, et, en tout cas, la possibilité +de tenter de nouveaux efforts plus honorables qu'une +fuite éternelle.</p> + +<p>Pourtant, pourtant. Il ne faut pas se faire meilleur que +nature. La préoccupation de rallier le régiment avait tout +primé dans notre esprit depuis trente-six heures que la +débandade s'était produite. A tel point que nous avions à +peine repris haleine quelques instants, la seconde nuit, +sous un hangar de je ne sais quel village, et nous n'avions +eu d'autre nourriture que des miettes de biscuit. Aussi, +lorsque nous eûmes acquis la certitude que le but était +atteint, qu'à la moindre alerte il ne nous fallait pas un +quart d'heure pour retrouver nos chefs, l'estomac—la bête, +si l'on veut—reprit ses droits. Un village—Cravant, nous +dit-on—offrait l'attirante animation d'un lieu habité. Irrésistible +tentation, il y avait une auberge ouverte. Nombre de +militaires l'encombraient déjà . Dariès et moi, nous trouvâmes +encore un coin libre et deux chaises.</p> + +<p>Ah! quel repas! Quelle volupté de manger à sa faim et +de boire à sa soif! Le menu, cependant, n'était pas très +varié. Un hareng saur d'abord, un hareng saur ensuite, et +je ne m'en suis pas dégoûté pour cela. Au contraire, j'ai +gardé pour ce comestible un goût profond, une sorte de +culte, la reconnaissance de l'estomac. De loin en loin, il +faut de toute nécessité que je lui sacrifie, bien qu'à vrai +dire il me soit devenu d'une digestion difficile. D'ailleurs +un litre de vin et du pain frais à discrétion véhiculèrent en +nous ces deux braves poissons, dont un doux fromage +blanc, aussi rond et plus éclatant que la lune en son plein, +vint tempérer l'excessive salaison.</p> + +<h3>II</h3> + + +<p>Réconfortés, ragaillardis, nous quittâmes l'auberge, prêts +à endurer de nouvelles fatigues pourvu qu'elles ne servissent +pas à nous éloigner encore de l'ennemi. Même à jeun, +nous ne demandions qu'à faire notre devoir; mais—règle +sans exception—le courage se décuple au sortir de table, +quand une légère griserie trouble imperceptiblement la vue. +Le paysage bénéficia à nos yeux de l'agréable état où nous +nous trouvions.</p> + +<p>Pour gagner Ourcelles, il nous fallut traverser un petit +village, Cernay, bâti, en forme de T, à cheval sur la route +qui va de Cravant à Mer, par Origny, et sur le chemin qui +vers l'est le relie à Lorges. Il est entouré, avec quelques +grands arbres, de vergers clos de haies, qui, au printemps, +en été et en automne, doivent lui former une ceinture charmante +de fleurs, de feuillage et de fruits. Les arbres et les +arbustes n'y montraient alors que leurs squelettes, et cependant +nous nous l'imaginâmes tel qu'aux beaux jours. Au +reste, quelques nuages de fumée s'échappaient des toits et +suffisaient pour lui donner la vie, en attestant la présence +des habitants autour du foyer hivernal.</p> + +<p>Comme couronnement de cette bonne journée, je fus +hélé en arrivant au camp par le vaguemestre, qui avait à +me remettre une lettre de mon frère Emmanuel. Les journaux +ayant répandu la nouvelle du premier engagement du +17e corps, la sollicitude de ma famille s'était éveillée: les +angoisses des miens se trahissaient par ces mots, qu'ont +gravés dans mon coeur les larmes qu'ils me firent coulerj'en +conviens sans honte, car je me sentis attendri, mais +non pas amolli:—«Comme il faut tout prévoir, si tu viens à +être blessé, préviens-nous aussitôt... ou fais-nous prévenir. +Il est convenu à la maison que, là où tu seras, j'irai, pour +te ramener, si c'est possible, ou, sinon, pour te soigner.»</p> + +<p>Ni le lieutenant Barta ni M. Houssine n'étaient encore +arrivés. En revanche, le capitaine Eynard, sa mission terminée, +avait rejoint son poste. Il s'occupait activement de +reconstituer la compagnie, secondé par le sergent Villiot, +qui était parvenu des premiers au point de ralliement avec +Laurier. En même temps que nous et après nous, les +hommes arrivèrent, isolément, ou par petits groupes. A la +fin du jour, les deux tiers de l'effectif étaient présents. De +même dans tout le régiment, qui, dès lors, pouvait au premier +ordre entrer en ligne.</p> + +<p>Le colonel Koch, en prenant le commandement de la brigade, +avait passé la conduite du 48e au commandant Bourrel, +du 1er bataillon. Au 3e nous étions toujours dirigés par +l'intrépide vieillard, capitaine David. De beaux exemples +d'honneur, de courage et de dévouement nous soutenaient, +nous stimulaient: quelques prodiges qu'exécutât la délégation +de Tours pour l'improvisation des armées, elle ne +pouvait parfaire son oeuvre dans les détails. Ainsi, notre +bataillon ne comptait aucun officier monté. Pas plus l'adjudant-major +que le capitaine David. Des chevaux leur eussent +été précieux pour conduire et faire mouvoir une unité d'un +millier d'hommes. Ce petit fait méritait d'être noté, à l'honneur +des chefs qui surent utiliser des instruments tactiquement +incomplets, sans parler de l'inexpérience individuelle +de leurs éléments.</p> + +<p>Chaque jour, la température devenait plus rigoureuse. +Tout en demandant à ses soldats une entière abnégation, le +général Chanzy leur était pitoyable; il lui parut impossible +de continuer à nous faire coucher sous la tente. Des dispositions +furent prises pour le cantonnement dans les villages +d'ailleurs nombreux en ce pays. Notre bataillon fut distribué +dans les granges d'Origny, au centre de la ligne de +bataille. Mais pour les fourriers, point de repos: ils +devaient concourir aux prises d'armes pendant le jour, et, +la nuit, assister aux longues distributions de vivres.</p> + +<p>Déjà , le 6, la canonnade s'était sourdement fait entendre +à l'extrême droite, première démonstration de l'ennemi sur +Meung. Le 7, dès la première heure, l'attaque fut générale. +Tandis que nous attendions sous les armes, la 2e division +du 21e corps et la 3e du 17e, sur notre gauche, s'opposaient +aux reconnaissances de l'ennemi, à Vallières, devant +Saint-Laurent-des-Bois, et, plus près de nous, à Villermain. +A notre droite, du côté de Beaugency, la 1re division du +16e corps se battait aussi, avec l'appui, cette fois heureux, +du 51e de marche, pendant qu'au centre le général de Roquebrune, +commandant la 1re division du 17e corps, repoussait +victorieusement deux divisions bavaroises qui s'étaient +avancées de Cravant et, plus à droite, de Beaumont.</p> + +<p>Comme l'armée avait pu vaincre sans nous, les compagnies +regagnèrent à la nuit leurs cantonnements, et, avec +mes collègues, chacun entouré de sa corvée, j'allai battre +la semelle auprès des charrettes d'un convoi administratif +parqué à l'entrée du village. Annoncées pour minuit, les +distributions n'étaient pas achevées au petit jour. Or il +neigeait. Les flocons abondants, épais, voilaient le ciel, +sans répit, d'une nuée de taches claires tourbillonnant sur +un fond gris, tandis que, dans le cercle restreint où la vue +pouvait s'étendre, ils accusaient la forme des choses en les +ouatant de blanc. Meules de paille, chariots de convoi, +chevaux immobiles sous les harnais et nous-mêmes, tout +prenait une même couleur spectrale, car le froid figeait les +flocons, et il ne nous était pas permis de faire des feux visibles +de trop loin: le foyer que nous entretenions modérément +avec des broussailles ne suffisait pas pour nous +dégourdir les pieds et les mains; mais il colorait de lueurs +fugitives un tableau qui nous rappelait invinciblement la +douloureuse légende de la retraite de Russie.</p> + + + + +<h3>III</h3> + + +<p>Au jour, un jour presque aussi gris, aussi triste que +la nuit, nous pûmes aller répartir les vivres entre les +escouades, puis nous étendre un peu, pendant que nos camarades +préparaient la soupe sur les fourneaux improvisés +le long des maisons. Elle fut vite absorbée, car le canon et +la fusillade avaient tôt battu le rappel. Les Allemands, +surpris de se heurter contre une armée en bataille, quand +ils espéraient n'avoir qu'à ramasser des traînards débandés, +avaient reconnu la nécessité de redoubler leurs coups. +Avec l'assentiment du grand état-major de Versailles, le +prince Frédéric-Charles ralentissait la marche des troupes +dirigées sur la rive gauche de la Loire pour qu'elles +pussent seconder les efforts du grand-duc de Mecklembourg; +et le 1er corps d'armée bavarois, appuyé par la +22e division prussienne et la 4e division de cavalerie, allait +tenter de rompre nos lignes.</p> + +<p>Dès huit heures, l'attaque se produisait violemment +contre la division Collin, du 21e corps, à notre gauche. Le +général de Roquebrune se dirigeait alors sur Cravant, et +notre division recevait l'ordre de se porter en soutien sur +Cernay, le poétique petit village à la ceinture de vergers.</p> + +<p>En avant d'Origny, le bataillon se forme, sous les ordres +du capitaine David. La barbe blanche et le tremblement +de tête de cet homme de haute stature donnent une +autorité singulière aux commandements qu'il articule +d'une voix ferme, avec une énergie juvénile. Sac au dos, +les rangs étaient formés: le vieux capitaine s'apprêtait à +crier en avant, lorsqu'il nous arriva un renfort inespéré.</p> + +<p>Le lieutenant Barta, M. Houssine, les sergents Gouzy, +Nareval et une trentaine d'hommes nous rejoignirent +enfin. Ils revenaient de Mer, jusqu'où ils s'étaient égarés. +Quelques minutes plus tard, et nous allions au feu sans +eux; mais, parce que nous ne les avions pas suivis, ils +songeaient à nous gourmander, tant est irrésistible l'envie +d'accuser autrui quand soi-même on ne se sent pas sans +reproche. Ma situation aurait sans doute été pénible, sans +la présence de notre capitaine. Le sous-lieutenant Houssine +eût été heureux de me chercher chicane; mais il était +gêné d'avoir à s'en prendre en même temps au sergent-major, +à Villiot et à Laurier. Au surplus, M. Eynard +n'était pas homme à encourager les mauvaises plaisanteries. +Il coupa court à des récriminations un peu grotesques +et tout à fait oiseuses. La compagnie se reconstitua +à l'effectif respectable de 180 hommes, et, formé +en colonne par sections, le bataillon se dirigea vers la +partie du champ de bataille qui nous était assignée, au +nord d'Origny, à deux kilomètres environ.</p> + +<p>Durant notre marche assez pénible dans des champs +labourés ou à travers des vignes hérissées de tuteurs et de +ceps rampant sur la terre et sous la neige, nous pûmes +causer un peu, Nareval et moi. Soit que les étapes supplémentaires +l'eussent fatigué, soit qu'un fâcheux pressentiment +le troublât, il manquait de cet enthousiasme que, +dans le trajet de Perpignan à Angers, je m'étais plus +d'une fois efforcé de modérer. Le décor n'était point fait +à la vérité pour réchauffer le coeur. Le sol était dur et +glissant, la neige nous glaçait, et l'idée d'être couché là pour +ne plus se relever nous faisait malgré tout passer un +frisson dans le dos. Une steppe blanche, à perte de vue. +A peine si la silhouette des fermes et des villages tranchait +sur cet horizon pâle. Dans les hameaux que nous +côtoyions, les jardins étaient déserts, les basses-cours +silencieuses. Pas un nuage de fumée au-dessus des toits, +comme l'avant-veille. Les récents combats avaient chassé +tous les êtres vivants et fait de cette plaine une immense +nécropole. Seule la lueur des décharges, leur détonation, +à droite et à gauche, rompaient la morne tristesse de la +nature. La vie ne s'y révélait que par le jeu formidable +des instruments de mort.</p> + +<p>Les deux premiers bataillons du 48e, cantonnés dans le +village d'Ourcelles, nous avaient devancés sur le terrain. +Dessus n'est pas le mot, dedans serait plus exact, car nous +les trouvâmes en position dans des tranchées-abris pratiquées +au milieu des champs entre Origny et Villejouan. +L'esprit français trouva, dans cette circonstance, l'occasion +de s'exercer, malgré la gravité du moment. «Ils seront +bien gênés pour courir! disait l'un.—Parbleu, ajouta un +autre, ils font déjà le pas gymnastique sur place. Vois +donc!» Le fait est qu'ils tâchaient de se réchauffer les +pieds. «Ils s'enterrent avant d'être tués!» conclut un +troisième. Plaisanterie macabre, non sans à -propos. La +plupart de ces ouvrages de défense devaient abréger, après +la bataille, la triste besogne des infirmiers. Beaucoup +d'hommes furent déposés dans les fosses qu'ils avaient +aidé à creuser la veille.</p> + +<p>Tout en les plaisantant, nous serrâmes, en passant, la +main aux camarades, que peut-être nous ne reverrions +plus. A ce moment un roulement sourd, comparable à +l'écho affaibli de coups de battoirs précipités, se fit entendre +vers l'ouest. Dans la brume de l'horizon se profila bientôt, +tranchant sur la blancheur du terrain, un groupe irrégulier +et mouvant de cavaliers qui venaient de Josnes. Ils +s'avançaient au trot, mais ralentirent leur allure pour +passer en revue nos deux premiers bataillons. C'était +l'état-major de l'armée.</p> + +<p>Le général Chanzy parcourait le champ de bataille, +s'assurant partout de l'exécution de ses ordres, et veillant +à la bonne tenue des troupes. Il montait un cheval arabe +à longue crinière, sans doute celui que nous avions +entrevu dans la froide nuit du 1er au 2 décembre. Alors +dans la force de l'âge, le vainqueur de Coulmiers tenait +droite sa tête fine, aux moustaches effilées, aux sourcils +froncés légèrement. Sauf ce dernier signe de perpétuelle +réflexion, sa physionomie martiale respirait la confiance et +le calme. La journée de la veille, les engagements du +matin, justifiaient cet état sérieux d'une grande conscience +en repos. Qu'il fût battu, Chanzy avait du moins tenté tout +ce qui était en son pouvoir; mais il semblait croire sincèrement +à la victoire. Il communiqua son espoir à ceux de +nos camarades qui occupaient les tranchées: en passant, +il leur promit la revanche.</p> + +<p>Cette figure, animée du plein éclat que donnent les +grandes responsabilités courageusement acceptées, contrastait +avec l'air fatigué des aides de camp, surmenés nuit +et jour. Ces jeunes têtes pâles émergeaient à demi du col +des pelisses-fourrées, autour du visage austère du général +Guillemot, que semblait allonger encore sa barbiche blonde.</p> + +<p>Cependant, déployé en ligne au commandement du +capitaine David, notre bataillon poursuit sa marche vers +son objectif, Cernay. L'ambition de tous, la préoccupation +de chacun, est de ressembler à cet ancêtre qui, calme et +froid, digne, montre le chemin, trente pas en avant du +front de bataille.</p> + +<p>Le colonel Koch, accompagné du commandant Bourrel +et d'un officier d'ordonnance, vient diriger en personne +l'action de sa brigade. Il nous rapproche du village, pour +nous abriter derrière les maisons, en attendant qu'il nous +emploie. Quatre chasseurs le suivent: leurs manteaux +blancs servent aussitôt de points de mire aux artilleurs +allemands. Une volée d'obus part des batteries braquées +entre Cravant et Beaumont; ils bourdonnent au-dessus de +nos têtes et vont tomber assez loin derrière nous. L'état-major +se déplace, tantôt à droite, tantôt à gauche. Les projectiles +le suivent, sans l'atteindre encore. Alors le colonel +se décide à éloigner son escorte, inutile pour le moment. +Les cavaliers prennent le trot; mais ils ne sont pas à deux +cents mètres, qu'un nouvel obus va éclater entre eux, et +deux roulent à terre avec leurs chevaux. Quelques éclats +viennent se loger dans nos havresacs ou bossuer en cliquetant +les marmites et les gamelles.</p> + +<p>Petit et insignifiant épisode. Plusieurs maisons nous +masquaient le coin le plus chaud du champ de bataille; +mais un vacarme incessant nous permettait d'apprécier +l'intensité de la lutte. Crépitation de la mousqueterie, +grondement des canons ou grincement strident des mitrailleuses, +se combinaient avec une sorte de long mugissement +ininterrompu, qui était le cinglement de l'air par +tous les projectiles. A notre gauche nous apercevions un +régiment de mobiles qui criblait de feux de salve les positions +de Cravant. Une batterie, postée à notre droite, tirait +aussi sans relâche, et ces feux convergents étaient bien +dirigés. «A l'est de Cravant, dit le rapport allemand, les +cinq batteries bavaroises les plus rapprochées du village +durent, à la suite de pertes énormes, se retirer en dehors +de l'action de l'artillerie française et des chassepots.»</p> + + + +<h3>IV</h3> + +<p>Nous étions cependant maintenus en première réserve, +pour coopérer d'un moment à l'autre à l'attaque du centre +ennemi. Sur l'ordre du général en chef, deux escadrons de +grosse cavalerie de notre corps devaient se masser à l'abri +des maisons de Cernay, et, avec un peloton d'éclaireurs +algériens commandés par le capitaine Laroque, s'élancer +de là sur les positions de Beaumont. Mais il fallait que la +préparation de ce mouvement se fît avec prudence, sans +attirer l'attention. Les cuirassiers, lourds, imposants, +comme des statues de pierre, dans leurs blancs manteaux +aux plis rares, défilèrent deux par deux, à la suite du +goum tout fringant dans ses flottants burnous rouges, le +long d'un sentier couvert par un repli de terrain. Les +suivant curieusement des yeux pendant qu'ils s'engageaient +dans le village, nous attendions qu'ils eussent fait +leur oeuvre pour accomplir la nôtre.</p> + +<p>Quiconque a veillé un mourant se souvient de l'émotion +qui vous étreint, au cours de minutes longues comme des +heures. On épie le souffle, tantôt violent, tantôt insensible, +du moribond condamné, et chaque râle vous fait frémir +parce qu'il vous semble être le gémissement d'une âme +s'élançant vers l'inconnu, dans l'éternité. Au feu, dans la +passivité de l'attente, cette même pensée—la pensée du +passage possible, immédiat, pour soi-même, de l'état de +santé à trépas—hante les plus braves. Il est bien de se +dominer assez pour cacher le léger frémissement qui vous +trouble; mais que dire de l'effort des officiers—hommes +après tout, attachés à la vie comme les conscrits, et qui de +plus ont souvent femme et enfants—pour se maîtriser +d'abord et pour suivre en même temps avec netteté les +phases de l'action, pour juger sûrement de l'opportunité +de se porter de préférence sur tel ou tel point?</p> + +<p>Pour nous distraire de notre préoccupation personnelle, +nous avions ce spectacle. Un peu penché sur l'encolure, +pour mieux voir sans doute et de plus loin, ou peut-être +gêné par sa haute taille, le colonel Koch flattait de la main +son cheval gris, à chaque nouvel éclat de tonnerre qui +arrachait un hennissement à la pauvre bête et la faisait +tressaillir sur ses quatre pieds. D'une bravoure encore +plus crâne, le commandant Bourrel, naturellement froid +et, au physique, court de buste, se dressait sur ses étriers +comme s'il était honteux de n'offrir pas assez de prise aux +coups: il semblait invinciblement attiré vers les endroits +où venait d'éclater un obus.</p> + +<p>Le capitaine David se reposait sur son sabre, immobile +et muet comme un dieu Terme. Il n'en était pas de même +du nôtre, qui frémissait d'impatience, et qui eût certainement +voulu nous lancer en avant s'il avait commandé +le bataillon. Chez les sous-officiers se manifestaient à peu +de chose près les mêmes symptômes que le matin du +30 novembre, à la sortie d'Ouzouer-le-Marché, sauf, il faut +l'avouer, un air plus sombre du côté de Nareval et quelques +imperceptibles signes de couardise de la part de l'impertinent +Laurier. La tenue des hommes était correcte, +avec même une pointe d'humour.</p> + +<p>Il me serait impossible de dire combien de temps dura +notre attente. Mais voici les éclaireurs algériens, qu'une +bordée de mitraille a ramenés. Trop longue est la distance +à franchir dans la zone dangereuse du tir. Tous les chevaux +auraient été fauchés en chemin, pas un homme ne serait +arrivé sur les batteries de Beaumont. Les Africains s'éloignent +d'ailleurs en caracolant, comme à la fantasia. Plus +gravement s'écoule, au petit trot, la double file des <i>Gros +Frères</i>, qui vont attendre une occasion meilleure dans la +direction d'Ourcelles. Tous semblent un instant grandir en +franchissant la crête d'un coteau au delà duquel ils disparaissent +brusquement, comme s'ils s'étaient abîmés dans +un ravin ou évanouis dans la brume.</p> + +<p>Ce que la cavalerie n'avait pu faire, il nous appartenait +de le tenter avec de l'artillerie. Ordre fut donné à toute la +division de se porter en avant de Cernay et de Villechaumont, +petit village qui se dressait à l'est, sur notre droite. +Mais, avant que le commandement eût été transmis sur +toute la ligne, un bataillon du 51e qui le premier avait +occupé Cernay, et s'y maintenait âprement depuis le +matin, est à la fin serré de trop près, culbuté, refoulé; son +chef, le commandant Pondielli, notre capitaine de Perpignan, +a la moitié de la main emportée,—la main qui +avait signé la condamnation du soldat dont le corps était +enfoui, tout près de là , sur la lisière de la forêt de Marche, +noir: la plupart des officiers sont atteints: les soldats +reculent et abandonnent le village. Le colonel Koch les +arrête, les rallie et les range à notre gauche. Tout émus +encore, ils saluent les obus d'un mouvement plongeant, à +la grande joie de nos hommes qui, n'ayant pas été encore +étrillés, les raillent sans pitié.</p> + +<p>Enfin, tandis que le 10e bataillon de marche de chasseurs +à pied se jette dans le village et empêche la tête +de colonne bavaroise d'y pénétrer, notre compagnie est +déployée en tirailleurs, en avant du bataillon qui se porte +vers la gauche. Mais les mobiles de l'Orne et les mobilisés +de la Sarthe sont là , massés par pelotons. De minute en +minute brille un éclair suivi d'une détonation terrible: +elle reçoit un court écho, le bruit des décharges ennemies. +La riposte est meurtrière. S'ils en ont la force, les blessés +se traînent en arrière; sinon, on les écarte avec les morts. +Les survivants se resserrent, et le bruit sinistre retentit à +intervalles réguliers. De vieilles troupes ne montreraient +pas plus de sang-froid. Les mobiles sont en nombre et +gagnent du terrain: ils n'ont pas besoin de nous. A droite, +au contraire, le 10e de chasseurs entretient la fusillade +avec un acharnement désespéré: il s'épuise. L'ardeur de +ceux qui tirent toujours ne peut suppléer au nombre et il +y a plus de chasseurs à terre que debout:</p> + +<p>«A droite et en avant, pour les soutenir!»</p> + +<p>Les maisons du village ne nous couvrent plus. Tout à +coup un bruit sec, semblable à celui d'une baguette qui se +casse, claque à côté de moi: un homme tombe la face +contre terre, en poussant un cri, un seul: il a le crâne +brisé. Un autre a la gorge traversée et il expire. D'autres +roulent à terre pendant que les balles sifflent et bourdonnent +à nos oreilles. Chacun de nous pense alors, sans rien +dire, qu'il n'y a pas lieu de plaisanter: on éprouve un vif +désir de se rapetisser, de s'amincir; on voudrait n'être pas +plus haut qu'un caillou, pas plus large qu'un fil. Une +heure durant, on nous maintient sur la route de Cernay +à Origny, sans ordonner le feu. Rien n'est plus énervant.</p> + +<p>Le jour baisse, et autour de nous l'approche de la nuit +surexcite les volontés. Le bruit redouble. Les chasseurs +reprennent coeur et semblent se multiplier. Leurs silhouettes +se détachent dans les positions variées du combattant chargeant, +tirant, rechargeant, sans répit, sans relâche. Des +canons passent près de nous, au galop, la moitié des +servants, couchés, livides, sur des affûts: plusieurs chevaux, +sans cavalier, hennissent douloureusement. L'un a le +naseau déchiré et sanglant; un autre suit de loin l'attelage +dont on l'a détaché, et son jarret brisé s'embarrasse dans +les liens rompus qui traînent autour de lui. La batterie +s'éloigne, non parce qu'elle est aux trois quarts détruite, +mais parce qu'elle a épuisé ses munitions. Une autre +s'avance, bride abattue, pour la remplacer. Ce sont des +mitrailleuses, dont le râle aigu fait tressaillir. Dans le +concert infernal, elles mêlent leur musique, aigre comme +un déchirement, à la basse profonde du canon et au pétillement +inégal de la fusillade.</p> + +<p>Au rebours du malchanceux 51e, qui avait été des premiers +à toutes les fêtes, il semblait écrit que nous attendrions +toujours. L'attente, telle qu'elle nous était imposée, +était particulièrement cruelle. Le perpétuel sifflement des +balles, dans l'obscurité naissante, avec la perspective +d'une nuit de souffrance, sans secours et, qui plus est, +sans vengeance, est intolérable. Nombre d'hommes qui, +l'instant d'avant, riaient de leurs camarades du 51e, ne +résistèrent pas longtemps à l'envie de se garer un peu. Les +uns s'assirent; d'autres s'allongèrent même par terre.</p> + +<p>S'il faut être sincère, je fus tenté de les imiter; mais +le galon oblige; je me jurai de ne pas me baisser, tant +qu'il y aurait un simple soldat debout. Je me tins parole +et ne me courbai pas, bien qu'il tombât constamment de +nouvelles victimes dans la masse du bataillon. De ce +nombre fut Gouzy, atteint d'une balle au pied. Il se vit +obligé de se laisser hisser sur l'un des cacolets qui, en +louvoyant loin des endroits périlleux, faisaient la navette +entre la ligne de bataille et les villages d'Ourcelles et de +Josnes, où étaient établies des ambulances volantes.</p> + +<p>Nareval, comme les autres, essuyait le feu dignement, +quoique avec un visible effort de courage. Par petite malice +je lui demandai s'il craignait toujours de se laisser emballer +vers le danger. Il haussa légèrement les épaules. Non, +l'épaulette ne fulgurait plus à ses yeux; le feu prochain des +batteries en faisait pâlir l'éclat. Il regrettait le recoin +modeste, paisible, qu'il avait abandonné sur le bateau où +travaillait son père. Il ne s'en cacha pas; la réalité lui +apparaissait plus terrible qu'il ne se l'était imaginée. Il +était décidément vaincu par ses pressentiments, et, chose +singulière, la préoccupation suprême de cet infortuné, à +peu près oublié en ce monde de son vivant, fut qu'on se +souvînt de lui après sa mort.</p> + +<p>«Écoute, me dit-il, on ne sait ni qui vit ni qui meurt: +donne-moi l'adresse de tes parents pour que je leur écrive en +cas de malheur. Voici celle des parents de mon père, à moi; +si je disparais, promets-moi de leur apprendre comment je +suis mort.» Et, à la lueur pâlissante du crépuscule, pendant +que les dernières déchargés s'échangeaient au hasard dans +l'ombre de l'éloignement, nous inscrivîmes mutuellement sur +nos calepins, en tâtonnant, ces renseignements funèbres.</p> + +<p>Cependant, croyant que Cernay avait été perdu au +moment du recul du 51e, le général en chef s'était borné +à en ordonner la réoccupation à tout prix, tandis que les +deux autres bataillons du 48e, sortant de leurs tranchées, +déployaient en tirailleurs les compagnies du lieutenant +Gélis et du capitaine Duhamel et s'avançaient eux-mêmes +en bataille au nord de Villevert. Plus à droite, les mobiles +de l'Yonne et ceux dû Cantal franchissaient résolument +la route de Cravant à Beaugency, en faisant de nombreux +prisonniers. Au delà encore, la division Deplanque, du +16e corps, enlevait la ferme du Mée, à la baïonnette, tandis +qu'à gauche le général Deflandre, au prix d'une blessure +mortelle, s'emparait du bourg de Layes. Ces derniers épisodes +de la journée en firent sans conteste une journée +victorieuse. Il suffit de s'en rapporter sur ce point au rapport +de nos ennemis:</p> + +<p>«Vers quatre heures, la 1re brigade bavaroise venait +prendre rang entre les troupes postées le long de la grande +route, gravissait de concert avec elles, et aux cris de +«hourra!» les hauteurs qui s'étendent de Cernay vers +Villevert et se heurtaient alors à des troupes fraîches +débouchant du sud à sa rencontre. Les bataillons bavarois +avaient perdu déjà un grand nombre d'officiers, et leurs +rangs décimés n'étaient plus en état de recevoir ce nouveau +choc; ils se replient sur Beaumont, suivis par les Français; +mais l'artillerie, qui s'y maintient inébranlable, +oppose un insurmontable obstacle aux assaillants.»</p> + + + +<h3>V</h3> + + +<p>Comme si un accord se fût établi entre les deux adversaires, +le feu cessa simultanément sur les deux fronts de +bataille. La nuit était noire, le silence profond. A en juger +par la sensation personnelle de chacun, on comprenait +qu'une détente se produisait en cet instant dans les nerfs +des cent mille hommes éparpillés dans la plaine, tant d'un +côté que de l'autre. Cette détente, toutefois, n'entraînait +pas l'allégement complet du coeur. Soit la pensée des horreurs +environnantes, soit la conscience du peu de durée de +cette accalmie, une invincible oppression persistait. Tout à +coup, pour la justifier, deux gerbes de feu jaillirent à cent +pas de nous, en même temps que nous parvenait le bruit +de deux détonations isolées. Est-ce qu'après douze heures +de lutte il n'y aurait pas de répit? Ou bien était-ce simplement, +comme à la fin d'une fête publique, la bombe +d'adieu des artificiers? ou, plutôt, une façon de dire au +revoir pour le lendemain?</p> + +<p>Plus rien, quelques minutes s'écoulèrent, un quart +d'heure, et le silence persista. Lentement, nous pénétrions +pendant ce temps dans le village de Cernay. La route qui +le traverse était jalonnée de cadavres. Le premier qui se +trouva sur nos pas était celui d'un sergent de chasseurs, +avec la tunique ouverte, la chemise toute teinte de sang: +nous le soulevâmes; il était froid. Un autre sergent, tombé +la face en terre, avait passé ses mains derrière le dos pour +essayer de déboucler son sac; il n'avait pu y parvenir, et +ce poids l'avait étouffé. De la lumière brillait dans une +maison, j'y entrai. Des paysans, restés bravement auprès +de leur foyer sous les boulets, s'efforçaient de ranimer +un malheureux chasseur. Ils l'avaient couché tout de son +long sur le sol battu, et ils humectaient de vinaigre ses +lèvres tuméfiées, lui frictionnaient la région du coeur; ils +secouaient un mort. En revanche, sur des matelas par terre +deux autres pauvres diables attestaient leur existence par +des plaintes. A peine parqués dans la cour d'une grande +ferme qui fait l'angle du chemin de Lorges, nous reçûmes +l'ordre d'aller creuser une tranchée à l'entrée du village, +au nord, pour défendre la route de Cravant. Dans cette +direction, une ferme flambait ou peut-être un village. +Chaque soir de bataille, les Allemands avaient besoin de +venger leurs pertes par un acte de vandalisme. Ils prenaient +plaisir, au centre de la France, à nous envoyer de +ces défis inhumains. Le vent soufflait, activant l'incendie. +Le froid était devenu sec, le temps d'ailleurs assez clair; +la pioche et la pelle n'entamaient la terre durcie qu'après +de longs et pénibles efforts. Cette harassante besogne s'accomplissait +au bruit d'un grand mouvement dans l'armée +allemande. En appliquant l'oreille au sol, on percevait +distinctement le piaffement des chevaux et le roulement +des caissons et des affûts. Nul doute qu'il ne s'effectuât +de la part de l'ennemi une conversion vers notre droite. +M. Bourrel en fit prévenir le commandement supérieur.</p> + +<p>La vérité est que, dans l'année terrible, rien ne devait +nous réussir. Nos qualités nationales, la vivacité d'esprit, +le courage primesautier, sont des qualités natives, heureuses, +mais, en somme, peu méritoires, car elles sont +mélangées de vanité et de présomption. Elles se développent +sous notre beau climat, de même que la flore +riche et variée s'étale sur notre sol fertile, tout naturellement. +Or rien n'est solide ni précieux, sinon ce qui est +rare et ce qui est produit avec effort, perfectionné avec +soin. La Providence, en 1870, s'est servie contre nous +des armées allemandes, comme d'un fléau, pour nous +apprendra à pratiquer les vertus, peut-être arides, mais +sûrement robustes, pour nous enseigner la puissance de la +réflexion, de la suite dans les idées, apanage des chefs teutons, +qui a logiquement engendré la confiance chez le +peuple armé et lui a donné la force d'endurance prédestinée +nécessairement à éteindre nos flambées d'ardeur. Grâce à +sa savante organisation, à la liaison permanente de toutes +ses fractions, cette armée ennemie figurait assez une colossale +pieuvre à tentacules, qui retentissait tout entière des +coups portés aux plus éloignés de ses membres élastiques +et les faisait se replier ou s'étendre utilement, quelque +espace que les nécessités stratégiques eussent fait occuper +à nos envahisseurs. Nous, au contraire, nous n'étions qu'un +corps désarticulé, ou à soudures fragiles, et tout à fait +rompu en maint endroit.</p> + +<p>Lorsque toute la 2e armée de la Loire s'était bien comportée, +un malentendu, né de l'inhabitude de subordonner +l'exécution des détails à l'intérêt de l'ensemble des opérations, +avait compromis le succès incontestable de la journée +du 8 décembre: Le général Camô, sans même rendre +compte au général en chef, s'était, dans le milieu du jour +sur un avis parvenu de Tours, replié vers Mer, évacuant +Beaugency, et découvrant notre aile droite à l'improviste. +Ce recul avait obligé le général Chanzy à rectifier sa ligne +de bataille et à abandonner sans combat quelques-uns des +points conquis par ses troupes. Les Bavarois avaient pu +ainsi occuper, à l'est de Cernay, le village de Villechaumont +et la ferme du Mée. A la faveur de la nuit, ils s'y +établissaient en force pour nous prendre en flanc le lendemain, +pendant que nous nous retranchions au nord du côté +de Cravant, d'où ils nous avaient lancé leurs derniers obus.</p> + +<p>Après deux heures d'un travail opiniâtre, la 6e compagnie +fut, en tout cas, autorisée à aller prendre quelque +repos jusqu'au matin. Bien qu'une grange nous eût été +attribuée pour dortoir, je me laissai attirer par la faible +clarté qui s'échappait d'une porte entr'ouverte sur la cour +de la ferme que nous occupions. Vingt hommes se pressaient +dans une salle enfumée, auprès d'un feu de branches +sèches pétillant en une vaste cheminée. Les uns, assis +devant une table massive, dormaient, la tête posée sur +leurs bras croisés. D'autres cuisinaient, et, j'en conviens, +quelques quartiers de pommes de terre qui rissolaient +dans une poêle à frire, quand j'entrai, m'attirèrent vers +l'âtre, tout autant que la chaleur du foyer. Comme Don +César, dans <i>Ruy Blas</i>, j'espérais me nourrir au moins par +l'odorat, étant, quoique fourrier, à peu près à jeun. Avant +de nous rendre à la tranchée, j'avais mangé un biscuit, mon +dernier, trempé dans un quart de café. Non que les vivres +fissent défaut, dans les escouades; mais les soldats n'avaient +pas eu le loisir de préparer la soupe. Mes yeux révélaient +sans doute la faim qui me tiraillait l'estomac, car le cuisinier +offrit, pour +dix sous, à +qui le voudrait, +en me +regardant, +son beau +plat de frites. +Le caporal Dariès +était là , riche +de deux +galettes de +biscuit. Une +fois encore, +en souvenir +de notre retraite +de +Châteaudun, +nous nous régalâmes. Il était écrit que nous ne le ferions +plus ensemble.</p> + +<p>L'atmosphère, autour de nous, s'était épaissie de la +fumée du foyer et de la buée des respirations. Cet air +opaque étouffait à peu près la flamme de l'unique quinquet +qui éclairait comme une étoile lointaine, quand la clarté +pâle de l'aube pénétra sur nous par les fissures de la +porte et des volets de la fenêtre. Un roulement de tambour +retentit dans la rue du village, et tous nous nous dressâmes +debout comme un seul homme. Nous fîmes irruption hors +de la maison, et, deux minutes après, chaque compagnie +était formée sur l'emplacement indiqué la veille. Puis toutes +furent dirigées au nord et à l'est de Cernay, dans les jardins +qui l'entourent.</p> + +<p>Par une ruelle, un étroit passage, nous gagnâmes l'un +des vergers qui s'étendent vers l'orient. Sa haie de clôture, +sans feuillage, était déjà brisée en plusieurs endroits. +A terre gisaient quelques chassepots, et, tout auprès, +des fosses à peine comblées renfermaient sans doute les +hommes qui s'en étaient servis la veille. Au delà des clôtures, +il restait quelques cadavres que l'on n'avait pas eu le +temps d'enterrer. Entre autres, un artilleur auprès duquel +je demeurai un instant. Il reposait sur le dos, les bras +ouverts en croix, les jambes un peu pliées. Les yeux +semblaient clos par le sommeil, tout le visage était empreint +de sérénité; la mort avait dû être instantanée, sans souffrance; +elle avait surpris ce modeste héros dans le calme +accomplissement du devoir.</p> + +<p>Villechaumont, que nous apercevions devant nous, se +trouve à 1200 mètres environ de Cernay. Un moulin à +vent, monté sur son pivot de bois comme sur un piédestal +conique, occupe le premier plan au sud. A sa droite se +mouvait une masse noire. Autant que le brouillard encore +intense nous permettait d'en juger, quelques petits groupes +se détachaient du gros, et, se glissant en avant du village, +disparaissaient soudain. Ces ombres étaient évidemment +des tirailleurs qui se dispersaient dans des tranchées.</p> + +<p>«On éprouvait, comme a dit Tolstoï, le sentiment de +cette distance indéfinissable, menaçante et insondable, qui +sépare deux armées ennemies en présence. Qu'y a-t-il à +un pas au delà de cette limite, qui évoque la pensée de +l'autre limite, celle qui sépare les morts des vivants?... +L'inconnu; les souffrances, la mort? Qu'y a-t-il là , au delà +de ce champ, de cet arbre, de ce toit, éclairés par le soleil? +On l'ignore, et l'on voudrait le savoir.... On a peur de +franchir cette ligne, et cependant on voudrait la dépasser, +car on comprend que tôt ou tard on y sera obligé et qu'on +saura alors ce qu'il y a là -bas, aussi fatalement que l'on +connaîtra ce qui se trouve de l'autre côté de la vie.... On +se sent exubérant de force, de santé, de gaieté, d'animation, +et ceux qui vous entourent sont aussi en train et +aussi vaillants que vous-même. Telles sont les sensations, +sinon les pensées, de tout homme en face de l'ennemi, et +elles ajoutent un éclat particulier, une vivacité et une +netteté, de perception inexprimables, à tout ce qui se +déroule pendant ces courts instants.»</p> + +<p>Le soleil ne perçait pas la brume de cette froide +matinée de décembre: hormis cela; tout ce tableau est +d'une vérité saisissante. Nos fatigues étaient oubliées: +les coeurs battaient fort, la circulation du sang était active: +nous nous sentions pleins de sève et de vigueur, et tout +prenait autour de nous le plus vif relief. Rien ne s'est +effacé: je revois tout, exactement. Les jardinets dépouillés +aux arbres chargés de givre. Les restes de l'artilleur qui +semblait dormir. Non loin de lui, un cheval estropié, le +sien peut-être, tremblant sur ses trois jambes valides, mais +attendant stoïquement la mort, debout, les yeux ouverts, +sans un hennissement. A cinq cents pas enfin, en plein +champ, dans la zone de séparation des deux lignes +ennemies, errait une vache, bête paisible et nourricière, +qui cherchait le chemin de son étable et ne le retrouvait +pas, car le bruit de quelques coups de feu isolés l'effarait.</p> + +<p>Malgré la grande distance, les hommes, au risque de +perdre leur poudre et leurs balles, essayaient leur fusil: +Le mien était chargé, mais je ne sais quelle crainte m'empêchait +de m'en servir. Jamais je ne l'avais essayé. A +peine si, dans mon adolescence, j'avais brûlé quatre où +cinq cartouches de revolver, et j'éprouvais quelque émotion +à l'idée d'avoir pour cible des corps humains comme +début. Le sous-lieutenant Houssine m'emprunta mon arme, +visa, tira, me la rendit froidement. J'y glissai une seconde +cartouche: mais je ne l'imitai point: j'attendis encore. +Quoi? Impossible de le dire; je l'ignore moi-même. Est-ce +que j'allais avoir de lâches scrupules? une fausse honte de +mon devoir ou des élans intempestifs d'humanité? Les êtres +qui depuis quatre mois tiraient sans relâche sur des Français, +les sanguinaires Bavarois de Bazeilles qui étaient là +devant nous, m'inspiraient-ils de la compassion? Non, +certes. Pourquoi, cependant, hésiter à les frapper?...</p> + +<p>Quoique le général Chanzy ait écrit que nous fûmes +attaqués de bonne heure, je crois que le premier coup de +canon a retenti de notre côté le vendredi, 9 décembre. Une +batterie s'était établie contre le village de Cernay, et, vers +sept heures, elle ouvrit le feu sur la masse noire qui fourmillait +devant Villechaumont. La réplique, il est vrai, ne +se fît pas attendre. La foule sombre s'étant aussitôt écartée, +huit flammes brillèrent presque simultanément au sein +d'un nuage grossissant, et, comme nous étions dans l'axe +du tir, nous pûmes suivre du regard les projectiles qui se +croisèrent dans l'air. Le bruit des deux décharges se +faisant écho, le fracas des obus dans les hautes branches +au-dessus de nos têtes, le grand silence qui soudain régna +dans les rangs, tout donna à cet instant un caractère de +singulière solennité. Il y eut comme le saisissement qui +vous prend devant un spectacle de beauté supérieure.</p> + +<p>Au milieu du recueillement qui avait suivi les détonations, +une voix à l'énergie et aux vibrations bien +connues, celle qui dans la forêt de Blois avait prononcé, au +nom de la Patrie envahie, la sentence du caporal Tillot, +s'éleva, claire, forte et ferme. Le capitaine Eynard, +donnant l'élan à son corps vigoureux et souple, s'écriait, +en nous montrant le chemin: «En avant!—La première +section, en tirailleurs!»</p> + +<p>Rompant les clôtures des jardins, qui leur servaient +encore de frêles abris, cent hommes s'élancèrent de bon +coeur, préparant leurs cartouches dans la gibecière, apprêtant +le tonnerre du chassepot. Le sous-lieutenant marchait +avec nous: Villiot et moi, nous étions les seuls sous-officiers +de la section, Gouzy ayant disparu la veille.</p> + +<p>Au bout de trois cents pas, le capitaine s'arrêta, de +même toute la chaîne humaine dont il était le moteur. +«A sept cents mètres, dit-il, commencez le feu!»</p> + +<p>Mais neuf balles sur dix devaient se perdre. Nous +n'eûmes pas le temps d'en perdre beaucoup. Presque +immédiatement, stimulé d'ailleurs par une compagnie du +10e bataillon de chasseurs, qui s'était déployée à notre +droite et nous avait devancés, M. Eynard avait de nouveau +commandé en avant et au pas gymnastique. Rapidement +nous franchîmes ainsi cinq cents mètres. «Tout le monde +par terre. Tir à volonté, à deux cents mètres. Aux artilleurs, +et visez bien!» ajouta notre chef, toujours debout, lui, +pour mieux apprécier la justesse de notre tir.</p> + +<p>Pour moi, j'avais éprouvé une compression violente et +rapide au coeur, comme un trémolo silencieux. Puis, plus +rien. L'ordre donné, il n'y avait plus ni hésitation ni +scrupule. Je tirais, je chargeais; je tirais toujours, avec +calme et sang-froid, visant de mon mieux, comme à la +cible, sans fièvre ni remords. Il n'y a pas de comparaison à +établir entre l'impression de ce moment et le tressaillement +pénible qu'avait provoqué le premier bruit des balles, +à la nuit tombante. Occupé d'exécuter méthodiquement la +charge, je ne songeais pas à trembler, quoique le sifflement +fût autrement intense et soutenu que la veille. +L'appréhension vague—on ne peut trop le répéter—est +pire que le danger réel, défini; le danger se laisse regarder +sans terreur, pourvu qu'on le regarde en face.</p> + +<p>Dans le mouvement incessant des artilleurs, au sein de +la fumée qui se renouvelait, s'épaississait sans cesse, il +était impossible de les viser individuellement; mais, les +uns à plat ventre, d'autres, comme moi, un genou en terre, +ce qui est une excellente position pour assurer le tir, nous +prenions tous pour objectifs les flammes qui, d'instant en +instant, jaillissaient de cette nuée blanche.</p> + +<p>A cent cinquante mètres environ, nos coups portaient: +nos balles firent du ravage. «Les huit pièces qui avaient +pris position au début sur la droite de Villechaumont—relate +le rapport allemand—se portent bientôt plus à +l'ouest, vers la butte du moulin à vent; canonnées par trois +batteries françaises, criblées par les feux de l'infanterie +parvenue à petite portée, elles subissent des pertes très +sérieuses, qui les obligent à rétrograder momentanément +pour se remettre en état de combattre.»</p> + +<p>Leurs obus avaient tous passé fort au-dessus de nous. En +revanche, dans le champ nu, découvert, d'où nous les fusillions +sans relâche, nous étions à la merci de l'infanterie +que nous n'apercevions pas du tout. Complètement dissimulés +dans les tranchées où ils s'étaient terrés, les tirailleurs +bavarois nous envoyaient, comme une grêle tombée +du ciel, des kilogrammes de plomb. Devant nous, à droite, +à gauche, de tous les côtés à la fois, les balles pleuvaient, +soulevant chacune une pincée de terre. Si le plomb germait, +quelle terrible moisson eût produit le champ que nous +occupions! Mais franchement, quel tâtonnement! Que de +coups perdus!</p> + +<p>Il y avait là comme un encouragement à ne pas se +préoccuper des fantassins et à destiner sans regret tous +nos coups aux canonniers. Ils s'agitaient perpétuellement, +comme des ombres chinoises, sur le fond blanc de la +fumée. Au-dessus d'eux, le moulin élevait sa cage carrée, +faite de vieilles planches noircies, et son pignon à angle +droit, où la croix de ses ailes immobiles semblait fixée +comme sur un énorme catafalque.</p> + +<p>Peu après que la batterie eut repris position sous cet +abri, je constatai que la provision de ma cartouchière était +épuisée. Il fallut recourir à la réserve du sac, opération qui +paraissait longue dans l'endroit où nous nous trouvions. Je +m'appliquai pourtant à l'exécuter sans hâte exagérée, de +peur de maladresses qui eussent allongé le temps perdu. En +rebouclant mon sac sur les épaules, je vis, tout près de +moi, couché comme la plupart des hommes, M. Houssine, +qui, du bout de sa canne, jouait avec une motte de terre +encore blanche de la neige tombée l'avant-dernière nuit. +Un impérieux besoin vous prend, dans les situations tendues, +d'entendre le son de sa propre voix. Sans doute veut-on +s'affirmer à soi-même, par quelques paroles, si banales +soient-elles, qu'on jouit de sa présence d'esprit. Cela seul +explique pourquoi, tout en glissant une nouvelle cartouche +dans la culasse de mon fusil, j'adressai ces mots à mon peu +sympathique officier: «La fin des munitions approche, +mon lieutenant. J'en ai déjà brûlé la moitié. C'est dommage!»</p> + +<p>Avant que j'eusse refermé le tonnerre sur la cartouche, +une forte commotion, comme un rude coup de bâton, +m'avait secoué le bras gauche. Toujours dans la position +du tireur à genou, je chargeais; ma main glissa, inerte, de +dessus mon genou par terre, et un flot de sang l'inonda. En +même temps, une très vive douleur se faisait sentir à la +jambe sur laquelle avait reposé mon bras.</p> + +<p>Point de doute possible, nos maladroits adversaires, +avaient enfin, sur mille coups peut-être, touché au moins +une fois. Une balle m'avait fracassé l'avant-bras, l'avait +traversé, et s'était amortie sur ma cuisse. Malgré une assez +vive souffrance, très supportable cependant, je fis à part +moi ces constatations, nettement, comme pour le compte +d'autrui; puis, d'instinct, je me retournai vers mon confident +de hasard, le sous-lieutenant Houssine. Il ne jouait +plus avec sa motte de terre, car une autre balle venait de la +pulvériser. Philosophiquement, je me bornai à lui dire: +«Allons! j'ai mon compte!»</p> + +<br><br><br> +<h2>HORS DE COMBAT</h2> + + + +<h3>I</h3> + + +<p>Être blessé et continuer à se battre, c'est le suprême courage: +mais cet héroïsme me fut interdit. J'essayai de +relever ma main, où le sang délayait par nappes la couche +noire que la fumée de la poudre y avait déposée. Impossible. +L'avant-bras était comme disloqué en son milieu, à +l'endroit où persistait une douleur sourde. Force à moi de +déposer mon fusil, pour ramener, avec la main droite, la +gauche, qui définitivement refusait le service. Devenu inutile, +je me couchai tout de mon long dans la profondeur +d'un sillon.</p> + +<p>De là je pus remarquer ce qui, dans l'action, m'avait +échappé. Le capitaine jurait comme un diable, hurlant de +toutes ses forces: «Tirez! mais tirez donc!» Villiot rampait +de l'un à l'autre, et, avec un petit instrument, que je +reconnus pour être une lime, il cherchait à rogner les têtes +mobiles des chassepots dilatées par la chaleur du tir. +Malgré ce soin, le feu ne reprenait guère. Moi-même, pour +les derniers coups, j'avais eu toutes les peines du monde à +refermer le tonnerre. Les armes étaient trop échauffées, trop +encrassées. Il fallait de toute nécessité les laisser se refroidir +et les nettoyer. La place était incommode pour pratiquer +cette opération. En pestant de plus belle, le capitaine se +résigna donc à abandonner momentanément la partie, sauf +à la reprendre avec le reste de ses hommes. Il n'y avait +plus qu'à s'en aller, chose malaisée pour moi. Ma jambe +était plus endolorie que mon bras. Une fois mis debout, +non sans peine, je boitais tellement qu'il me fallut faire +appel à l'appui d'un soldat, qui se chargea aussi de mon +fusil. Lorsqu'ils nous virent tourner le dos, nos invisibles +adversaires redoublèrent de coups, sinon d'adresse. A nos +oreilles grondait un véritable ouragan, dont mon soutien +était péniblement impressionné. «Mon Dieu, mon Dieu, +disait-il en patois, quelle grêle! Mon fourrier, ne pourriez-vous +pas aller plus vite?... Ah! bonne Vierge, ayez pitié de +nous!»</p> + +<p>Ses prières ne furent point vaines. Lui et moi, nous +regagnâmes les jardins de Cernay sans nouvel accroc. Là , +le capitaine se hâta de rallier la seconde section. Au +moment où, comme nous l'avions fait trois quarts d'heure +plus tôt, le reste de la compagnie s'élançait dans le champ +que, sans figure de rhétorique, je venais d'arroser de mon +sang, je reconnus la voix éclatante de Nareval. Avec un +entrain qui me réjouit et un instant effaça l'impression des +tristes détails de la veille, il criait: «Allons, les enfants! +Allons, en avant, et vive la République!» Comme je poursuivais +mon chemin vers l'intérieur du village, le capitaine +demanda, courroucé: «Quel est l'homme qui s'en va?—C'est +le fourrier, lui répondit le sous-lieutenant avec un +ton de bienveillance tout nouveau pour moi. Il est grièvement +blessé.—C'est bien!» ajouta M. Eynard en se disposant +à suivre le lieutenant Barta et le sergent-major Harel, +tandis que mes camarades nettoyaient leurs armes.</p> + +<p>«Comment, déjà , mon pauvre ami?» me cria le brave +Villiot en guise d'adieu. M'étant retourné à la question du +capitaine, j'allais répondre; mais, au même instant, un +léger émoi se produisit parmi ceux qui couraient en avant. +A la vue d'un +obus fonçant sur +eux, le lieutenant +leur jeta +l'avertissement +des tranchées +de Crimée: +«Gare la +bombe! Couchez-vous!» +Toute la section +s'abattit +ensemble, +pendant que +l'implacable +projectile +achevait sa +course en +bourdonnant. Une lueur, un éclatement, aussitôt suivi +de la voix du lieutenant Barta: «Debout! en avant!» +Tous les hommes se redressèrent et repartirent au pas +gymnastique.</p> + +<p>Tous, sauf un qui, la face en terre, ne bougeait plus. Deux +soldats de la première section s'avancèrent pour l'aider à se +relever: j'attendis leur retour avec angoisse. Après avoir +soulevé le malheureux et l'avoir reposé à terre, ils revinrent, +très pâles. «Le sergent Nareval», dit l'un, et, avec +une expression d'horreur invincible, l'autre ajouta; «Tué. +Il a le crâne ouvert.»</p> + +<p>Depuis ce jour je crois aux pressentiments et je laisse +glisser sur moi les railleries que parfois les sceptiques ne +me ménagent pas. En allant au feu, sous la pluie des balles, +je n'avais jamais été préoccupé, à l'excès, de la pensée de +la mort, tout en mesurant assez froidement le danger. +Quoique endommagé, plus, il est vrai, que ne le prévoyait +mon beau-frère quand il prophétisait plaisamment la veille +de mon départ, je suis cependant revenu. Louis Nareval, au +contraire, d'aussi bonne volonté que moi, avait tremblé, le +8 décembre, parce que le spectre invisible, mais obsédant +quand même, lui avait donné pour le lendemain le rendez-vous +inévitable, le rendez-vous fatal.</p> + +<p>Par la ruelle où la compagnie s'était engagée, encore +intacte, deux heures plus tôt, je rentrai dans le village, +en tirant le pied, en soutenant mon bras douloureux, et +je me laissai tomber sur un banc de pierre, près d'une +porte, plus triste encore que souffrant. Mon coeur était +navré de la mort de mon plus ancien frère d'armes, et je +regrettais en même temps ceux qui lui survivaient. De +communes misères, surtout endurées pour une noble cause, +nouent des liens solides. Par là se justifie l'assimilation +faite entre le régiment et la famille, car la parenté +s'affirme principalement dans les jours de peine et de deuil.</p> + +<p>Si les balles bavaroises ne portaient pas toutes, les obus +étaient meurtriers. Devant moi, sur le terrain où la veille +nous avions manoeuvré, il en tombait, tombait toujours, +et beaucoup faisaient des ravages dans un bataillon qui +était massé là , en réserve. Les cacolets venaient faire leur +sanglante récolte dans le village. Il en passa bientôt un +près de moi, mais déjà chargé. Le conducteur s'approcha +néanmoins. Il tira de sa poche un grand mouchoir à carreaux, +tout neuf, dont il me fit une écharpe, et il m'engagea +à le suivre, si je pouvais marcher, afin de me faire +soigner plus tôt.</p> + +<p>Mon sang, à la vérité, s'écoulait par les deux trous pratiqués +dans mon bras, l'un assez près du poignet, l'autre +à la sortie de la balle, presque au coude. Tous mes vêtements, +capote, pantalon, guêtres, tout était inondé: je +m'épuiserais sans doute à vouloir trop attendre. Et puis, +par le temps glacial qu'il faisait, j'avais l'étrange et désagréable +sensation de l'air s'infiltrant, au travers de mon +bras, comme dans un tube. Je me décidai donc à suivre le +cacolet. Mais ne voilà -t-il pas que, par une prudence fort +naturelle, obligée même, le conducteur s'engagea dans le +chemin le plus sûr, à l'abri des projectiles. Malheureusement +c'était aussi le plus long. Ma jambe me faisait +toujours souffrir; la longueur du circuit m'effraya. Après +la vérification des pressentiments de Nareval, mon fatalisme +était devenu tel, qu'il ne me vint pas à l'idée que je +pouvais être atteint sur un point plutôt que sur un autre. +Quittant mon guide, je coupai court, impunément, à travers +le champ que plusieurs obus labourèrent devant moi +et derrière moi.</p> + +<p>A mi-chemin d'Ourcelles je rencontrai le sergent Gouzy. +Il n'avait été frappé que par une balle morte, qui lui avait +causé un engourdissement douloureux dont il était déjà +guéri. Du moment que nos camarades se battaient, il avait +hâte de les rejoindre. Le cadre de la compagnie étant fort +réduit, je n'essayai pas de le retenir, bien qu'en vérité son +appui m'eût été utile. Il y avait encore cent mètres à parcourir +jusqu'au village, et j'étais à bout de forces. Je ne +serais pas arrivé, si deux paysans n'étaient venus courageusement +à mon secours.</p> + +<p>Revêtus, comme en un jour de fête, de leurs habits du +dimanche, ils suivaient anxieux le spectacle de la bataille, +du seuil de leur demeure. Après s'être préparés à la quitter, +ils ne pouvaient s'y résoudre. Ils voulaient espérer encore, +sans l'oser tout à fait. Quelque cruelle que fût leur préoccupation, +ils parurent l'oublier généreusement pour me +donner des soins. Ils me firent asseoir à leur foyer, me +présentèrent un cordial, et, sans toucher à mon bras, m'enlevèrent +mon sac qui pesait fort sur mes épaules affaiblies.</p> + +<p>Le temps passait, et, par la porte entr'ouverte, le bruit +du combat nous parvenait, continu, de plus en plus intense. +Dans mon état de faiblesse, je ne me rendais plus un +compte très exact de la durée, ni des événements; mais +il paraît que toute une division prussienne était venue +appuyer les efforts des Bavarois à Villechaumont. Notre +division, violemment canonnée, dut se replier sur la ligne +de retranchement ménagée en avant de Villejouan et +d'Origny, dans les tranchées que le 1er et le 2e bataillon +du 48e avaient occupées la veille. Par ordre, mes camarades +quittèrent ainsi vers midi leurs positions avancées. A eux +échut la mission de protéger la retraite. «Sans quelques +compagnies du 48e de marche et des chasseurs à pied qui, +déployés en tirailleurs, firent bonne contenance au delà +d'Origny, ce mouvement rétrograde eût dégénéré en +déroute», au dire du général Chanzy. Le lendemain, +10 décembre, il cita la compagnie du capitaine Eynard à +l'ordre de l'armée, à l'heure même où elle se distinguait +de nouveau. Avec tout le régiment, elle reprit Origny à +la baïonnette, avant l'aube. Il fut fait là de nombreux +prisonniers. Dès qu'il fut engagé, le 48e ne se ménagea +pas: dans les journées de Josnes, il perdit trois officiers, +les lieutenants Combes, Lafranchi et Lespinasse, et +460 sous-officiers et soldats, tués ou blessés.</p> + +<h3>II</h3> + + +<p>Pendant que mes compagnons d'armes devaient continuer +à se conduire avec honneur, d'abord à Saint-Calais, +et, en janvier, à Ardenay, sur le plateau d'Auvours, à +Sillé-le-Guillaume, puis, suprême épreuve, dans Paris, au +mois de mai 1871, j'allais prendre un repos trop tôt gagné, +mais non exempt de toute épreuve.</p> + +<p>Le 9 décembre, dès que mes paysans secourables virent +plier notre ligne, l'un d'eux courut à la recherche d'un +cacolet et nous l'amena presque aussitôt. On me hissa sur +la chaise de gauche, et en contrepoids fut placé un autre +fantassin qui avait été atteint au ventre par un éclat d'obus. +Puis, en route vers Josnes, pour une destination indéterminée.</p> + +<p>Le doux balancement de mon véhicule original, l'air +vif de décembre qui me fouettait le visage, la secrète +pensée que chaque pas de notre monture me rapprochait +un peu des miens, le vague espoir de les aller retrouver +sans que ma conscience eût rien à me reprocher, tout cela +me ranima, me rendit coeur. Bien que le vent, en soufflant +dans mon bras, me rappelât assez vivement ma blessure, +je me sentis gagner par une sorte de joyeuse insouciance.</p> + +<p>A ce moment—je m'en souviens—un capitaine d'état-major +nous croisa sur la route: mon air de jeunesse le +frappa sans doute et aussi tout le sang qui dégouttait de +ma manche sur mon pantalon garance, qu'il maculait de +larges taches vineuses: «Du courage, fourrier!» me dit-il +affectueusement au passage. Sans forfanterie, je pus lui +répondre que cela ne manquait pas, car pour lui parler je +m'interrompis de fredonner le refrain de la retraite qui +s'arrangeait dans ma tête à la pensée de mes parents:</p> + + +<p>V'là votre fils qu'on vous ramène,<br> +Il est en bien triste état.</p> + + +<p>Souffrir, cela devrait apitoyer sur les maux d'autrui. Il +faut avouer pourtant que mon voisin m'importunait fort, +par ses plaintes et ses gémissements continuels. Les blessures +au ventre sont très douloureuses; mais celle de mon +compagnon n'était pas des plus graves. Son étui-musette +avait heureusement amorti le coup. Ses vêtements étaient +intacts, au plus était-il contusionné. Aussi je ne me faisais +aucun scrupule de chantonner d'autant plus haut qu'il +hurlait davantage.</p> + +<p>Le bon tringlot qui dirigeait notre mulet subissait stoïquement +cet étrange concert, tout au souci de sa fonction. +Il tenait court le licou de la bête et choisissait avec soin +le terrain, car, sur la route gelée, elle glissait à chaque +pas. Mon voisin, entre deux soupirs, stimulait le zèle du +conducteur. Rien n'y fit. Il était écrit que notre mulet +tomberait; il tomba, en nous projetant à deux ou trois +mètres. Dieu, quels effroyables cris! Comment songer +à son propre mal, en entendant de telles lamentations?</p> + +<p>Nous venions d'entrer dans un village qu'occupaient +des mobiles. Vite relevés par quelques-uns d'entre eux, +nous fûmes conduits dans l'auberge, et régalés d'une tasse +de café bien chaud. Notre mulet s'étant de son côté remis +de sa chute, les mobiles nous réinstallèrent avec précaution +sur nos sièges et nous reprîmes notre odyssée par le +chemin qui conduit à Mer.</p> + +<p>Au départ nous avions passé devant des fermes où +travaillaient des chirurgiens. Des hommes au torse nu +taché de rouge, d'autres montrant, qui son bras, qui sa +jambe ou son pied, cela avait glissé en quelque sorte sous +nos yeux, sans faire sur moi une impression trop profonde. +Mais, à mesure que le jour avançait et que nous +nous rapprochions de la ville, différents chemins aboutissaient +à la grande route où affluaient les blessés provenant +des divers points du champ de bataille. Quelques-uns, les +plus rares, suivaient à pied, beaucoup en cacolet, d'autres +sur des chariots de toutes formes. Ils offraient un spectacle +attristant. Parmi ceux qui étaient couchés sur des charrettes, +il y en avait au teint blême et verdâtre. Les convoyeurs +n'osaient sans doute pas se défaire d'un fardeau +sacré, lors même qu'ils avaient la certitude de ne plus +transporter qu'un cadavre. Dans une de ces voitures, j'eus +la douleur d'apercevoir, vivant encore, mais trop privé +de ses sens pour me reconnaître, le malheureux caporal +Dariès. Il avait eu, à ce que m'apprit le charretier, une +jambe broyée par un obus.</p> + +<p>Derrière le remblai du chemin de fer, la ville de Mer +montra enfin le faîte de ses maisons inégales, le grand toit +de sa halle et son clocher qui, toute proportion gardée, +rappelle modestement une des tours de Notre-Dame de +Paris. La route passe sous un pont, et les habitations se +dressent au delà . Au milieu du faubourg, notre conducteur +s'avoua fort embarrassé. Il ne pouvait guère nous +transporter plus loin, d'autant que nous avions besoin +d'être pansés et de nous reposer; mais il ne savait où nous +laisser. Une foule de malheureux, en attendant d'être évacués +dans la direction de Blois, s'entassaient à la gare: +nous n'y aurions trouvé aucun abri. Me souvenant de +m'être arrêté dans un café du voisinage, je dis au soldat de +nous y conduire. Depuis un mois, l'établissement avait été +abandonné; les volets étaient clos. Alors, par une inspiration +soudaine, j'indiquai à notre guide l'épicerie où j'étais +entré quelques instants avant notre départ précipité pour +Châteaudun.</p> + +<p>Les blessés reçoivent vite leur récompense. Pour eux, +la sollicitude de tous s'éveille aussitôt. Nous fûmes charitablement +accueillis par la personne qui m'avait reçu +naguère. Tout exigu que fût le logement qu'elle partageait +avec sa tante, au fond du magasin, elle nous y installa près +du feu, mon compagnon et moi, et, en apprenant que nous +n'avions reçu aucun soin, elle nous quitta brusquement. +Elle se mit à parcourir la ville, qu'encombraient les troupes +de la division Camô, rétrogradées de Beaugency. Le premier +chirurgien qui se trouva sur son chemin, elle nous +l'amena.</p> + +<p>C'était le docteur Charles, médecin-major du 1er régiment +de gendarmerie mobile. Après avoir déclaré à mon +plaintif compagnon qu'il pourrait reprendre son service +dans quinze jours, il s'occupa de moi. Avec affabilité, +secondé d'ailleurs par la jeune fille, il me fit un pansement +sommaire; puis il me délivra un certificat constatant la +gravité de ma blessure et spécifiant qu'elle exigerait trois +mois de soins. J'aurais dû m'en affliger, mais je ne vis là +que l'autorisation implicite de regagner le nid familial.</p> + +<p>Le docteur fut remercié par notre bienfaitrice, dont la +bonté ne se démentit pas un instant et que ma reconnaissance +se plaît à rappeler.</p> + +<p>Chose remarquable, ce court épisode, qui a semé dans +mon souvenir un poétique bouquet au parfum impérissable, +fut rempli, en un cadre tout prosaïque, de soins matériels +infimes. Préparer un petit chiffon de toile, y étendre prestement +du beurre frais, à défaut de cérat, pour oindre mes +plaies. Me faire prendre du bouillon, que de son souffle +elle avait refroidi. S'abaisser ensuite jusqu'à défaire mes +guêtres ensanglantées, pour me permettre de me délasser +sur un matelas qui avait été étendu dans l'atelier d'un +menuisier voisin. Mais la charité ennoblissait tout cela. +Malgré ma faiblesse, je n'en étais pas moins honteux de +voir cette inconnue s'agenouiller à mes pieds. «Laissez +donc, me dit-elle avec un triste sourire; n'est-ce pas notre +seule manière, à nous autres, de servir notre malheureux +pays?»</p> + +<p>Le malheur d'autrui n'abolit pas le nôtre; mais il peut +nous enseigner à le mieux supporter, en nous rappelant +que l'échelle des maux est infinie. Sur mon grabat, je dus +me faire tout petit, pour partager la place avec un pauvre +diable qui avait les deux bras brisés. Jusqu'au jour je +n'osai me remuer, de peur de heurter le misérable que sa +double blessure immobilisait comme un mort. Or les nuits +de décembre sont interminables, et celle que je passai là +me parut bien la plus longue de ma vie. Le sommeil me +fuyait, et mon cerveau semblait tourner dans ma tête. A +la lueur vacillante d'une veilleuse, les objets environnants +prenaient des formes étranges, fantastiques, effrayantes. +L'établi du menuisier, dont l'ombre s'étendait jusqu'à nous, +offrait l'aspect d'un catafalque. Plusieurs planches, dressées +contre les murs, avaient des blancheurs de fantômes, +et le jeu de la lumière leur donnait un semblant d'agitation. +La fièvre gagnait sur moi, incontestablement, et +quand, par un effort de volonté, je parvenais à la vaincre, +à ressaisir le sentiment exact des choses, une autre terreur +surgissait. Je prêtais anxieusement l'oreille aux rumeurs +de la rue.</p> + +<p>A la nouvelle de l'abandon de Beaugency, le bruit +s'était répandu que les Allemands s'avançaient rapidement +et que la ville de Mer allait être envahie. Les chevaux +qui parfois passaient au galop, appartenaient-ils à +nos estafettes ou à quelques uhlans audacieux? Etaient-ce +déjà les pas de nos ennemis qui résonnaient sur le pavé +de la rue? Le jour allait-il nous trouver libres, ou prisonniers?</p> + +<p>Dans l'immobilité pénible où j'étais réduit, un incident +futile vint cependant me distraire. Un petit objet, comme +un caillou, roulait sous mes talons, me gênait: je me +creusai vainement l'esprit à en déterminer la forme et la +nature, sans pouvoir l'atteindre. Au jour enfin, je reconnus +une balle tronconique, de la grosseur du pouce, toute +mâchée. C'était celle qui m'avait blessé: après m'avoir +contusionné la cuisse, elle était descendue dans ma guêtre. +Soigneusement je la recueillis. Mon frère aîné m'avait +demandé un souvenir des Allemands: ils ne m'avaient pas +laissé en ramasser un, mais me l'avaient envoyé: faute +de mieux, il faudrait que mon collectionneur s'en contentât. +Je comptais bien pouvoir le lui rapporter, les +troupes françaises occupant encore la ville. En les voyant +circuler dans la rue, j'éprouvai autant de joie que si elles +venaient réellement de nous délivrer.</p> + +<p>Le 10, dans la matinée, il me fallut donc dire adieu à +ma gracieuse et douce infirmière. Tremblant de fièvre et +de froid, boitant, <i>traînant l'aile et tirant le pied</i>, je gagnai +la gare, où, d'heure en heure, des trains formés à la hâte +emportaient par centaines des débris humains de l'armée +de la Loire. Dans la station gisaient les plus grièvement +atteints. D'autres, qui, comme moi, pouvaient marcher +encore, gagnaient le bord de la voie. Parmi eux, quelques-uns +de nos adversaires, Bavarois au casque en cuir bouilli. +Deux avaient été frappés à la tête, un autre au bras. La +solidarité du malheur ne s'était pas encore établie d'eux à +nous. Trop des nôtres subissaient leur sort pour que notre +rancune pût tomber tout d'un coup. Du reste, ils paraissaient +résignés, sous leurs linges sanglants.</p> + +<p>Ils furent bientôt embarqués, et de mon côté je trouvai +place dans le fond d'une voiture à bestiaux. Quoique ma +jambe fût toujours raide et endolorie, je n'eus garde de +me coucher: je m'efforçais de taper des pieds dans mon +coin. Long exercice. Le train glissa, tout doucement par +bonheur, hors des rails, pendant la première nuit: le +trajet, de Mer à Bordeaux, dura quarante-huit heures, +par un froid sibérien. Les malheureux, qui autour de moi +n'avaient pas la ressource de m'imiter, enduraient le +martyre. Tandis que d'autres souvenirs me reviennent +avec une admirable netteté, ce triste tableau, trop longtemps +placé sous mes yeux, échappe à ma mémoire. De +cet entassement se dégage un petit chasseur à pied, au +visage d'enfant, grelottant en un coin, dans sa veste +courte, sans manteau ni couverture: il avait—je crois—une +main écrasée. Plus près de moi est étendu un +malheureux garde-mobile dont le pied tient à peine à la jambe, +par quelques fibres.</p> + +<p>Pourtant ni les uns ni les autres ne se plaignaient +guère. Il ne fut certainement pas échangé dix paroles +entre nous durant ces deux longues journées: c'est une +chose remarquable que la morne résignation des soldats +mutilés. Aux prises avec la douleur, en attendant la révélation +du grand mystère de la mort, ils deviennent silencieux +et graves. Les hurleurs sont généralement les moins +atteints. Les autres regardent venir stoïquement la guérison +incertaine, lointaine en tout cas, indifférents à +ce qui les environne et dédaigneux même de la commisération.</p> + +<p>A Bordeaux, quant à moi, j'étais vaincu. La fièvre commençait +à m'accabler; mon bras semblait s'appesantir +davantage d'instant en instant: je craignais de ne pouvoir +résister jusqu'au terme de mon voyage. J'appris d'ailleurs +avec inquiétude que notre train allait être dirigé sur Mont-de-Marsan +et sur Bayonne. Un sous-intendant militaire se +trouvait sur le quai; je lui exprimai mon désir de rentrer à +Toulouse, et lui parlai du certificat du docteur Charles. Il +n'hésita pas à me faire descendre; il m'autorisa à aller +prendre un autre train, à la gare Saint-Jean, de l'autre +côté de la Garonne, après m'avoir engagé à me faire +panser dans une salle dont il m'indiqua l'entrée.</p> + +<p>Cette salle était le hall d'attente, peu élevé de toiture, +mais d'une très vaste superficie. Le gaz l'éclairait médiocrement. +Quand je poussai devant moi la porte vitrée, +une odeur âcre me prit à la gorge, une odeur indécise, +entre l'abattoir et le charnier. Le sol n'était qu'une +immense litière, jonchée de victimes saignantes, et, de +distance en distance, circulaient avec précaution quelques +soeurs grises dont les cornettes blanches semblaient lumineuses +dans l'obscurité relative. Une rumeur de plaintes, +dominée par des hurlements sonores, s'élevait de ce lit +commun de nobles souffrances. A ce douloureux spectacle, +j'oubliai mon propre mal et me sentis assailli par +de plus hautes pensées.</p> + +<p>Dans notre guerre à outrance, il fallait bien que la victoire +restât à l'une des deux nations: l'autre, à défaut de +gloire, pouvait du moins revendiquer l'estime du monde, +en se défendant jusqu'à l'épuisement. Dans cette lutte où +tombaient tant de Français, peu importait qu'ils fussent +vaincus: il est vrai que nous n'ajouterions pas de trophées +à ceux que nos aînés ont entassés à l'hôtel des Invalides; +mais nous souffrions assez pour avoir droit plus tard au +respect de nos cadets. Oui, malgré nos désastres inouïs, +nous pouvions sans forfanterie, comme les Russes après +la défense héroïque de Sébastopol, répéter le mot du +vaincu de Pavie: <i>Tout est perdu, fors l'honneur.</i></p> + +<p>Devant le sombre tableau qui s'était offert à mes yeux, +une pitié profonde, mêlée d'un certain orgueil, m'avait +donc envahi. Nareval, Dariès, le malheureux caporal Tillot, +et mes autres compagnons d'armes, qui, peut-être, avaient +succombée à leur tour, tous me revinrent en mémoire; et +en pensant à eux je fus saisi de la crainte de fouler aux +pieds quelques-uns des martyrs qui se tordaient sur cette +paille ensanglantée, tandis que mon bras n'exigeait pas +des soins immédiats. Quand j'eus refermé la porte de +l'étrange salle d'attente où l'on sentait planer la mort, +je m'éloignai en frissonnant malgré moi: je quittai la +gare pour marcher un peu, pour me convaincre aussi +que, quoique frappé, je n'étais pas tout à fait abattu.</p> + +<p>Quelque temps avant la guerre, j'avais fait à Bordeaux +un court séjour chez de vieux amis de mon père; mais +ils habitaient loin du centre, près de Caudéran, une +maison isolée, ce que les Bordelais nomment une échoppe. +La ville m'était peu familière. L'idée d'aller si loin ne +m'était pas venue d'abord; seul sur le pavé de la Bastide, +dans la demi-obscurité de l'aube luttant avec la lueur +pâlissante des papillons de gaz, devant la vaste étendue +brumeuse qui marquait le lit du fleuve gascon, j'eus une +sorte de défaillance morale; il me parut impossible de +reprendre ma route sans un relais, je me laissai séduire à +la pensée de me reposer en face de visages amis. Mais près +d'une lieue me séparait de Caudéran, une lieue de quais, +de places, de rues. Comment se retrouver dans un pareil +dédale?</p> + +<p>Heureusement, au fond de mon gousset, dormait un écu +de cinq francs, superstitieusement gardé comme un en-cas +suprême. Le moment était venu de faire donner la réserve. +Devant moi se trouvait un débit où mangeaient et buvaient +quelques débardeurs du port; j'y entrai. Tandis que je +prenais une tasse de café, un homme voulut bien m'aller +chercher une voiture. Une heure durant, elle me cahota; +du moins, mon bras répercutait les moindres secousses. +Elle me déposa tout là -bas, au moment même où nos bons +amis ouvraient leurs volets.</p> + +<p>Il serait difficile de peindre leur pénible surprise, en me +reconnaissant dans le militaire, pâle et faible, qui ne +pouvait parvenir à ouvrir la voiture. Ils accoururent, +firent céder la portière, me soutinrent jusque dans la +maison. Le premier moment de stupeur passé, les braves +gens préparèrent pour moi, afin de m'avoir plus près +d'eux, un lit où personne ne s'était reposé depuis qu'ils y +avaient vu mourir leur unique enfant. Ensuite ils appelèrent +mon père par le télégraphe.</p> + + + + +<h3>III</h3> + + +<p>A partir de cet instant, la sollicitude la plus éclairée, +les soins les plus habiles ne cessèrent de m'être prodigués. +Mon père, arrivé par le premier express, put amener près +de moi le docteur Fusier, médecin principal des armées, +que les fiévreux du Mexique et plusieurs générations de +polytechniciens ne peuvent avoir oublié. D'un léger coup +de bistouri, il me fit une incision par où treize esquilles, +nombre fatidique, devaient être extraites successivement, +et il autorisa mon transport à Toulouse en coupé-lit. Le +lendemain, à cheval dès la première heure, lui-même vint +présider à mon embarquement.</p> + +<p>Pour le voyage, comme mes habits de guerre nécessitaient +une désinfection, j'avais été enveloppé dans des +vêtements civils. La fièvre aidant, je n'étais guère qu'un +paquet inerte, presque inconscient. Il me souvient pourtant +que, devenu le point de mire des voyageurs, je fus pris à +la gare d'un mouvement d'enfantine coquetterie. De ma +main libre, j'arrachai au moins la coiffure d'invalide dont +nos amis m'avaient orné: il me répugnait de rentrer dans +ma ville sous le casque du pacifique roi d'Yvetot. Au bout +du trajet, autre motif de protestation. Une civière avait été +amenée pour moi de l'hôpital militaire à la gare de +Toulouse; je refusai d'y prendre place; je refusai énergiquement, +et rien ne put me faire céder, car ce n'était plus +la coquetterie qui m'animait: mais à aucun prix je ne +voulais être rendu à ma mère comme un cadavre.</p> + +<p>A ce moment, sur le quai de la gare, monseigneur +Desprez, l'archevêque du diocèse, se trouvait là fortuitement; +il fit quelques pas à ma rencontre. Après m'avoir +adressé de bienveillantes paroles, il me donna sa bénédiction. +Puis une voiture m'emporta avec mon père, et, +enfin, par un dernier effort, je pus recevoir debout l'embrassement +maternel.</p> + +<p>Douce étreinte, accompagnée de larmes dont le seul +souvenir me paraît plus précieux que la possession d'une +rivière de diamants. Oui, nous pouvions nous embrasser, +nous embrasser de bon coeur. Au milieu du désastre +national nous nous sentions la conscience légère, exempte +de tout reproche.</p> + +<p>Dans cet état, le bonheur ineffable du retour était +d'autant plus appréciable, que le danger avait été réel. Ce +danger, le mal physique le rappelait, pour la jouissance du +revoir. Un rien, une légère déviation de la balle, j'étais tué +et perdu pour ma mère; elle était perdue pour moi. Au +contraire, je lui étais rendu, pleinement rendu, pour +redevenir pendant quatre longs mois son petit enfant. Oui, +toutes les mères ont prodigué au leur des soins de toutes +les heures, heures de jour et heures de nuit: elles +leur ont témoigné un dévouement absolu, sans borne; +mais la mienne m'a prodigué ces soins, m'a en un mot +donné la vie deux fois, et, la seconde fois, j'étais conscient +de tout; il m'a donc été possible de lui vouer une reconnaissance +presque proportionnée à sa tendresse.</p> + +<p>Si, pour apprécier cette immense affection, il m'avait +fallu un contraste, ce contraste ne m'eût pas manqué. +Puisque j'avais survécu, je devais au malheureux Nareval +d'accomplir son dernier souhait, aller dire à ceux dont il +m'avait donné le nom, le soir du 8 décembre, qu'il avait +su bien mourir. Son ombre même ne devait pas être heureuse. +Ma guérison traînait beaucoup et devenait douteuse; +je n'avais pas de peine à m'en apercevoir: j'obtins de +mon père qu'il se chargeât d'aller à l'adresse indiquée. Nul +n'était mieux fait pour remplir avec tact la pénible mission +dont je désespérais de pouvoir m'acquitter. Mais ceux qui +avaient eu les dernières pensées de mon infortuné compagnon +ne lui accordèrent qu'indifférence en retour. Mon +père, pour les préparer, parla d'abord d'une blessure, d'une +blessure grave. «Vraiment, ce pauvre Louis! C'était un +brave garçon!» dirent-ils simplement. Les premiers, ils +parlèrent de lui au passé, froidement, le tuant en quelque +sorte de nouveau, en effigie.</p> + +<p>Le délai prévu par le docteur Charles fut de beaucoup +dépassé. Décembre, janvier, février, mars, avril, tout ce +temps s'écoula sans amélioration. Au contraire, toujours +au lit, le bras dans un affreux état, je m'affaiblissais, +je dépérissais, je m'en allais visiblement, en dépit des soins +dévoués du docteur Henri Molinier. Bien qu'il prît la +peine de me panser lui-même matin et soir, il désespérait +de me guérir; à moins d'en venir aux moyens extrêmes. +Chaque jour, il parlait plus fermement de l'amputation: +mais, quelque pessimiste qu'il fût, sa patience ne se démentait +pas. Faible comme un moribond, j'atteignis le mois de +mai, moins à plaindre, sans doute, que mes camarades qui +guerroyaient encore, sous les balles françaises, autour du +Mont-Valérien, à l'Arc de Triomphe, à Montmartre, à la +Chapelle.</p> + +<p>Aux Buttes-Chaumont, Villiot, devenu sous-lieutenant, +mérita d'être cité à l'ordre du 1er corps de l'armée de +Versailles. Nos trois officiers furent décorés vers le même +temps, et mon successeur eût pu l'être sans injustice. +Atteint d'une balle en pleine figure, le sergent-fourrier +Leyris la fit ressortir lui-même de sa blessure, en pressant +sa joue de toute la force de ses doigts. Il refusa d'ailleurs +de quitter la compagnie. Sa plaie bandée, il continua de se +battre jusqu'au dernier jour. Harel, Gouzy, sans rencontrer +d'occasions si éclatantes, poursuivaient simplement l'accomplissement +de leur dur devoir. Seul Laurier, qu'au +moins une fois Villiot avait surpris loin de son poste, était +rentré en congé à Marseille, où il se vantait d'avoir +dédaigné l'épaulette.</p> + +<p>Tout d'un coup, la constance et le dévouement du +docteur Molinier furent enfin récompensés. Les prières de +ma mère aidant, j'entrai presque subitement en convalescence. +Un jour, en cachette de mes parents, je parvins, +après une heure de patients efforts, avec l'aide d'une amie +du voisinage, à glisser mon bras ankylosé dans la manche +trouée de mon habit de guerre, ce bras si largement +labouré par la lancette du chirurgien, ce bras qu'avait si +longtemps menacé le couteau de l'opérateur, ce bras qui +m'avait été conservé miraculeusement.</p> + +<p>Soutenant à peine ma main cependant lourde comme du +plomb, j'apparus soudain, triomphant, aux yeux de tous les +miens réunis pour le repas du soir. Quelle surprise, et +quel attendrissement! Ah! j'ai causé bien des soucis à ma +mère, il est vrai; mais, en revanche, quelles joies infinies!</p> + +<p>Nulle autre récompense ne pouvait égaler celle-là , et elle +m'a suffi. Aussi, en dépit des plus vives souffrances, +malgré l'énervement de ma longue maladie, dans l'angoisse +de très douloureuses opérations, aucun regret n'est +jamais venu obscurcir ni troubler ma conscience. Aux +amis qui s'apitoyaient sur moi, j'ai pu répéter sans cesse, +en toute sincérité, ce vers si simple du grand Corneille:</p> + + +<p>Je le ferais encor, si j'avais à le faire.</p> + + +<br><br><br> + +<h4>TABLE DES MATIÈRES</h4> + +<p>Échos des premiers revers</p> + +<p>Le 48e régiment de marche</p> + +<p>En campagne</p> + +<p>La déroute</p> + +<p>Bataille</p> + +Hors de combat + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11893 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Journal d'un sous-officier, 1870 + +Author: Amédée Delorme + +Release Date: April 3, 2004 [EBook #11893] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL D'UN SOUS-OFFICIER, 1870 *** + + + + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + + +JOURNAL +D'UN SOUS-OFFICIER + + + + +AMÉDÉE DELORME + + + + + +ÉCHOS DES PREMIERS REVERS + + +I + + +Le malheur aigrit. De là les récriminations qui se sont entre-croisées, +violentes, acerbes, au lendemain de nos désastres. Nul n'a voulu de +bonne foi accepter sa part de responsabilité. Chacun, au lieu de sonder +sa conscience, a regardé autour de soi, au-dessus ou au-dessous, selon +sa situation, et il lui a été facile de découvrir des griefs chez +autrui, car il n'est personne qui n'ait eu quelque reproche à +s'adresser. Notre faiblesse était notoire, et le gouvernement impérial +fut inexcusable de lancer la France dans une folle aventure. Mais +a-t-on oublié comment le peuple français avait accueilli les premières +tentatives de création de la garde nationale mobile? Malgré leur fierté +de compter le maréchal Niel parmi leurs compatriotes, les riverains de +la Garonne reçurent mal ses décrets. Ils y répondirent en brisant +les réverbères de Toulouse. Le sort des armes n'eût-il pas changé, +cependant, si, à la fin de juillet, quatre-vingts légions, organisées de +longue main, avaient pu seconder les efforts de la vaillante armée du +Rhin? + +A vrai dire, les reproches amers éclatèrent plus tard. Ce fut d'abord de +la stupeur à la nouvelle des désastres de Wissembourg, de Froeschwiller +et de Forbach. Précieux patrimoine, l'honneur national s'apprécie à sa +valeur, comme la santé, quand il a subi une atteinte. La vie sembla +s'arrêter à Toulouse. Industrie, commerce, tout fut suspendu. Les +boutiques restaient à demi closes, les usines chômaient. Dès le matin, +toute la population se portait sur la place du Capitole. Bourgeois +modestes, ouvriers en blouse, aristocrates à la mise élégante, étudiants +un peu débraillés, tous, confondus en une foule inquiète, venaient +chercher vainement sur les murs de l'Hôtel de Ville l'annonce d'un +retour de la fortune. + +Ces hommes demeuraient mornes, silencieux, comme implantés dans le sol +de la place. Ils s'en arrachaient parfois, d'attente lasse, pour aller +inutilement demander si les nouvelles n'étaient pas retenues à la +préfecture. Dans ce va-et-vient, personne n'osait marcher tête haute. +Les amis s'accostaient tristement, avec de longs serrements de main et +des hochements de tête découragés, comme pour s'annoncer mutuellement +l'agonie d'un être cher. Les rares officiers laissés dans les dépôts +circulaient à peine, ne se montrant plus au café. Par pitié pour eux, on +les évitait. Du reste, la honte de la défaite appesantissait le front de +tous les Français, indistinctement, et ils n'osaient plus se regarder en +face. + +Énervantes journées que ces journées d'attente du mois d'août, pendant +lesquelles on voulait douter, on voulait espérer encore. Il fallut se +résigner. Les premiers revers furent confirmés, avec l'aggravation des +plus navrants détails. Pourtant le maréchal de Mac-Mahon ralliait à +Châlons les débris héroïques de Froeschwiller; Bazaine massait autour de +Metz l'armée du Rhin, que Forbach avait à peine entamée. La victoire, si +longtemps attachée à nos armes, nous reviendrait peut-être. Mais il n'y +a pas de douleur si cruelle qu'il ne faille s'en distraire, parce que +s'impose l'obligation de vivre. Le marchand forcément revint à son +comptoir, l'ouvrier reprit ses outils, en proie à une sourde rancoeur. +Seuls, dans un si grave péril, les oisifs durent continuer à subir le +sentiment de leur inutilité. + +Pour moi, j'allais avoir vingt ans. Jamais je n'avais rêvé batailles, +et, à mon grand regret, je ne comptais pas des lieutenants généraux, +ni le moindre mareschal de camp dans mes ascendants. Mon père était +un actif industriel; il avait le désir d'étendre le cercle de ses +opérations à mesure que chacun de ses quatre fils serait en âge de +le seconder. Je commençais à m'initier aux affaires, quand la guerre +éclata. Rien ne m'avait donc préparé à l'idée d'être soldat un jour; +mais le malheur suscite des vocations soudaines, et il y a des grâces +d'état. + +La _Marseillaise_ avait alors une signification poignante, car le flot +envahisseur grossissait sans répit. Chaque jour, les hordes allemandes +nous débordaient plus nombreuses; de terrifiantes rumeurs circulaient +déjà sur leurs exactions, et leurs hardis éclaireurs étaient signalés à +d'énormes distances. Qu'importait d'ailleurs le point sur lequel portait +la souillure: elle entachait le sol de la France; la patrie était +violée. Comment demeurer le témoin impassible d'une telle honte? Ne +devaient-ils pas moins souffrir ceux qui, luttant au péril de leur vie, +mettaient au moins, quelle que dût être l'issue finale, leur conscience +en repos? + +Partout, dans les casernes, dans les établissements privés, des écoles +s'étaient ouvertes spontanément, dès la déclaration de guerre, pour +l'instruction des cadres de la garde nationale mobile. Je m'étais fait +inscrire au gymnase Léotard, et j'avais d'abord suivi les cours sans +plan déterminé, par imitation de mes camarades qui aimaient mieux +devenir officiers que simples gardes. Mais je ne tardai pas à me +passionner pour le maniement du fusil, pour l'école de peloton et de +compagnie, pour l'escrime à la baïonnette. La nuit venue, j'allais, +accompagné d'un de mes jeunes frères, faire de longues courses au pas +gymnastique, pour m'assouplir et m'entraîner. Nous rentrions rouges, +haletants, épuisés; mais ces efforts avaient déjà leur récompense. Ils +m'épargnaient les insomnies durant lesquelles je ne cessais de repasser +tous les détails désespérants apportés par le télégraphe. Après un bon +somme, l'idée fixe des progrès à faire pour hâter le départ me reprenait +au réveil, et je retournais de bonne heure au gymnase. + +Avant de décrocher les fusils du râtelier, nous nous pressions autour +des moniteurs, pour avoir des nouvelles du maître de la maison. Léotard, +le célèbre acrobate, était atteint de la petite vérole. Chez cet +athlète, alors dans la force de l'âge, la maladie avait pris tout d'un +coup une violence extrême. Il délirait sans repos, et, ce qui nous +attachait le plus à lui, c'est que son délire se changeait en fureur +patriotique. Il ne voyait que des Prussiens autour de lui, dans ses +hallucinations. Malgré l'affaiblissement de la fièvre, les restes de sa +vigueur le rendaient encore redoutable; il ne fallait pas moins de deux +hommes robustes pour le veiller sans cesse, et, presque d'heure en +heure, ils avaient à lutter corps à corps avec lui, afin de le maintenir +dans le lit d'où il voulait s'élancer pour courir sus aux ennemis de la +France. Il mourut un matin dans un de ces terribles accès. + +Cependant, la légion des mobiles de la Haute-Garonne s'organisa et mes +camarades du gymnase y obtinrent tous des grades. J'estimai dès lors +qu'il n'était pas trop ambitieux de ma part de prétendre faire ma partie +comme simple soldat. Le soir, à la table de famille, j'annonçai mon +intention de m'engager. + + +II + + +Cette déclaration éclata comme un obus. A l'exception du compagnon de +mes courses nocturnes, personne n'y était préparé. Pour les parents, un +fils est toujours un enfant: la première manifestation virile étonne de +sa part, inquiète un peu, lors même qu'il ne s'ensuivrait pas un danger +immédiat. Dès qu'il revendique l'entier usage de son libre arbitre, le +jeune homme échappe aux siens, en supprimant l'action d'une sollicitude +tendre et avisée. A l'heure critique où nous étions, le péril était +certain et tout proche. La pensée en fit venir à ma mère deux grosses +larmes, qui un instant voilèrent ses yeux bleus, puis roulèrent +silencieusement sur son doux visage résigné. Mon père, mal remis de sa +surprise, se contenta de me faire une réponse évasive. + +Ma nuit fut mauvaise. J'étais partagé entre le regret d'avoir chagriné +ma mère, la conviction que je ne lui épargnerais pas cette épreuve, et +le dépit de n'avoir pas brusqué le dénouement inéluctable. Le lendemain, +au déjeuner, je remis donc la question sur le tapis, non sans un +tremblement dans la voix. Mon père, voyant de nouveau le front de +ma mère s'assombrir, m'arrêta net cette fois. Homme de décision et +coeur-droit, il n'admettait pas les voies détournées. + +«Si tu veux t'engager, dit-il, fais-le; mais parles-en moins. + +--Qu'à cela ne tienne, répondis-je; j'attendais votre consentement.» + +Et, fort d'une autorisation ainsi surprise, je me rendis, en sortant de +table, au commissariat de police. + +Mon coeur battait la chamade pendant que, négligemment, comme +s'accomplit toute besogne coutumière, le magistrat remplissait, en me +posant les questions nécessaires, l'imprimé sur lequel grinçait sa plume +agile. + +«Mais, fit-il en relisant la date de ma naissance, vous n'avez pas vingt +ans?» + +La plume en l'air, le menton appuyé sur sa main gauche, il me +dévisageait avec le regard scrutateur et sévère d'un juge. Pour +conclure, il m'invita à aller chercher mon père. Vainement j'insistai, +lui affirmant que j'avais l'assentiment paternel, qu'il pouvait me +confier le certificat, et que je le lui rapporterais sur l'heure dûment +signé. Il déposa sa plume et me congédia poliment. + +Ce contretemps me vexa d'abord, parce que tout délai irrite une passion +sincère, et aussi parce que le commissaire semblait douter de ma parole; +mais, après tout, ce n'était qu'un retard d'une heure. A la réflexion, +je me réjouissais que la signature de mon père sanctionnât le premier +acte solennel de ma vie. + +Quant à lui, mon engagement avait été jusque-là si loin de sa pensée, +qu'il n'avait pas songé à vérifier l'étendue de ses droits. Néanmoins +il éprouva quelque satisfaction d'apprendre que son autorité pouvait +prévaloir sur ma résolution. Il ne se dédit point toutefois, et se +disposa à m'accompagner sur-le-champ. + +Or nous rencontrâmes à notre porte un de mes camarades qui, peu de jours +auparavant, m'avait précisément exposé de belles théories sur l'impôt +direct du sang. Mon père lui ayant dit le but de notre course, quelle +ne fut pas ma surprise en le voyant s'exclamer: Henri Roland développa, +pour me détourner de mon projet, tous les sophismes que l'ingénieux +intérêt personnel sait invoquer. «La guerre éclatait tout d'un coup trop +meurtrière pour pouvoir durer. Si, pourtant, notre concours devenait +nécessaire, le gouvernement ne saurait-il pas nous appeler?... +N'avais-je pas tort, du reste, de me croire déjà bon à faire un soldat? +L'habileté à manier une arme s'acquiert-elle en quelques jours? Et, à +supposer que j'arrivasse à temps, n'irais-je pas-simplement offrir à +l'ennemi une victime de plus, sans profit appréciable?» + +A quoi bon discuter? J'entendais sans écouter, en quelque sorte malgré +moi. Quelle raison eût pu me vaincre, quand les pleurs de ma mère ne +m'avaient pas ébranlé? Mon père aussi gardait le silence; mais il +écoutait, lui, pensif, soucieux. En dépit de longues pauses tous les dix +mètres, je dirigeais insensiblement la marche vers le commissariat, et, +remerciant mon ami, je cédai le pas à mon père. Il connaissait un peu +le commissaire. S'asseyant à la table où mon certificat était resté +inachevé, il prit la plume et la plongea dans l'encre. Anxieux, +j'attendais le petit grincement que j'avais remarqué naguère. + +«Eh bien! non, fit mon père en rejetant la plume et en se levant, je ne +peux pas signer!» + +Les discours de mon ami avaient été trop cruels pour son coeur. Mon +affection filiale lui tient compte aujourd'hui de cette hésitation, mais +je fus moins résigné jadis. Au surplus, l'heure de ma vingtième année +était proche. Il fallait patienter quelques jours seulement.... +Seulement. Mais ces jours me semblaient aussi longs que des semaines, et +j'étais agité, troublé, comme par un remords. + +Quelque éloigné que fût le théâtre des hostilités, Toulouse en recevait +constamment des échos et tout y parlait de la guerre. L'arsenal, la +poudrerie activaient leurs travaux, multipliaient leurs envois. Les +réserves rejoignaient les dépôts, et ceux-ci dirigeaient chaque jour +des détachements sur l'armée pour combler les vides ou concourir à la +formation des premiers régiments de marche. Les moblots foisonnaient, +luttant entre eux de crânerie et d'élégance, avec le pantalon bleu à +bande rouge et la vareuse foncée propice aux coupes de fantaisie. + +Pour rappeler toutefois que l'heure était grave, et que la coquetterie +militaire était la parure juvénile de prochains sacrifices, le curé de +notre paroisse, septuagénaire au coeur chaud, organisa le premier un +service funèbre en mémoire des victimes des batailles perdues. Au milieu +de l'église froide et nue, dont la richesse est concentrée dans une +des chapelles du transept où se trouve une Vierge Noire, un catafalque +élevait haut ses draperies. Les trois couleurs apparaissaient aux +angles, obscurcies, comme dans le combat, par la fumée des cierges dont +les flammes tremblantes faisaient scintiller l'acier des faisceaux +d'armes. Entourée d'un semis de larmes symboliques, dans un cartouche à +demi caché sous une palme verte, cette seule inscription: + + AUX BRAVES, MORTS POUR LA PATRIE. + +La vaste nef et les bas-côtés étaient trop étroits pour contenir la +foule. Malgré ce concours empressé, un silence saisissant planait +au-dessus de ces mille fronts penchés comme sous la pensée d'un deuil +personnel. Des larmes même coulaient; mais, dans la sincérité de mon +âme, je ne plaignais pas, moi, ceux que l'on pleurait. Leur sort me +semblait enviable. Tombés, ils restaient glorieux, tandis que la honte +atteignait les survivants inactifs. + +Aussi, au sortir de l'église, je me sentis étrangement remué, en +entendant l'alerte sonnerie des clairons des chasseurs. Le pantalon +dans les guêtres, la tente sur le sac, marmites neuves, grands bidons +reluisants, en tenue de campagne, ils partaient, vifs, gais, comme à la +parade. Insoucieux des dangers prochains, ils allaient crânement, d'un +pas rapide. La certitude de la revanche ne leur eût pas donné plus +d'entrain, et je fus pris d'émulation. Un instant, je les suivis; mais +presque aussitôt je m'arrêtai court, comme saisi de honte, car, à la +gare, il faudrait les quitter, leur dire adieu. Non, je n'avais pas le +droit de les accompagner, n'ayant pas le pouvoir de les suivre jusqu'au +bout. + +Maussade, silencieux, alternativement morne et nerveux, je ne +dissimulais pas que j'attendais l'heure d'agir suivant ma seule volonté. +Mon père ne s'y trompait pas. Ébranlé par les propos de mon ami, il +avait pu nourrir le vague espoir que j'en serais touché moi-même à la +réflexion. Devant une résolution fermement arrêtée, il ne voulut pas +s'obstiner. Ne pouvant douter que je m'engagerais le jour même de mon +vingtième anniversaire, il consentit à me laisser partir avant. Il fixa +mon engagement à une date facile à retenir, me dit-il: _le 1er septembre +1870_. + + +III + + +Hélas! la nouvelle de la capitulation de Sedan me fut apportée le +lendemain matin au quartier du 72e de ligne, par un officier de mobiles. +Le désastre surpassait tous les précédents. La honte nous semblait +monter démesurément, comme les eaux du déluge. Il s'y mêla chez moi une +préoccupation enfantine: je me demandais avec inquiétude si la guerre +n'allait pas être fatalement terminée. Aussi, sans peser les chances +favorables et les chances contraires, j'applaudis aux résolutions du +gouvernement de la Défense nationale qui répondaient à mes aspirations +et aux sentiments généreux du pays. + +Mon rêve ne se réalisa pas sitôt que je l'avais espéré. Je m'imaginais +que, trois ou quatre jours après mon engagement, je serais habillé, +équipé, armé et dirigé vers l'armée. Il me fallut plus de patience. La +plupart de mes chefs, peut-être inconsciemment, pratiquaient la calme +philosophie de Henri Roland. Pour eux, je n'étais qu'un numéro matricule +qui prenait sa place entre deux autres et marcherait quand son rang +serait appelé. + +Or les jours et les jours passaient et rien ne faisait prévoir que cet +appel aurait lieu. Il régnait à la caserne un désordre inexprimable. +Dans la hâte de former et d'organiser l'armée du Rhin, aucune mesure +n'avait été prise pour encadrer les réserves au fur et à mesure de +leur arrivée. Il n'y avait au dépôt du 72e qu'une seule compagnie, qui +comptait 1400 ou 1500 hommes. Si actifs que fussent le sergent-major et +son fourrier, ils ne pouvaient, malgré un travail forcené et des veilles +prolongées, y voir clair dans leur comptabilité. Un dimanche, le chef +de bataillon commandant le dépôt voulut procéder lui-même à une revue +sérieuse. + +Tout le troupeau, car le nom de troupe ne pouvait s'appliquer à cette +cohue, se trouva dès six heures du matin dans la cour du quartier, et +l'appel commença: + +«Présent.... Présent.... Présent....» + +Le mot était lancé sur des tons très différents, tantôt en fausset, +tantôt en faux-bourdon, à intervalles inégaux. Parfois l'appelé était +tout proche, plus souvent il était perdu dans la foule ou à l'autre +extrémité de la cour. Les noms, peu familiers aux officiers, n'étaient +pas toujours intelligiblement prononcés et plus d'un avait besoin d'être +répété pour parvenir à son adresse. Il fallait perdre plusieurs minutes +pour ajouter un rang à la double file qui, à la longue, s'allongeait +cependant, s'allongeait comme un ver annelé. Mais le groupe compact des +non-appelés paraissait à peine entamé, et midi approchait. La lassitude +était générale, pour un résultat illusoire. Quel avantage de dénombrer +cette foule, puisqu'il était impossible de la sectionner, faute de +savoir à qui confier la surveillance et la direction de chaque peloton! + +Le commandant perdit patience et courage. Il fit sonner la soupe, bien +avant d'avoir achevé la lecture du contrôle général. Cette tentative +avortée tourna contre la discipline. Ceux qui redoutaient encore une +surveillance relative s'estimèrent dès lors sûrs de l'impunité, et +beaucoup en profitèrent pour déserter à peu près complètement la +caserne. + +Inutile de dire que je n'étais pas du nombre. Avec le même sérieux +qu'un bambin montant la garde armé d'un fusil de bois, j'étais d'une +exactitude scrupuleuse à remplir des devoirs fort mal définis. A l'heure +où le quartier était régulièrement ouvert, j'allais voir un instant ma +famille; mais, pour rien au monde, je n'eusse découché, et ce n'était +pas la bonté du lit qui m'attirait: pour mieux dire, je n'en avais ni de +bon ni de mauvais. Notre caserne ressemblait à une halle ouverte la +nuit aux vagabonds. L'espace ne nous manquait pas. Nous avions la libre +disposition de toutes les chambrées laissées vides par le régiment; mais +deux cents ou trois cents fournitures de lit y étaient clairsemées: il +nous en manquait donc plus de mille. De distance en distance, le long +des murs, matelas et paillasses avaient été juxtaposés par terre, afin +d'accroître la surface de couchage. Quand, la retraite battue, on +rejoignait à tâtons le coin dont on avait pris possession la veille, +il n'était pas rare de le trouver occupé par un ronfleur inconnu, +déguenillé et malpropre. Heureux celui qui pouvait alors découvrir +une planche ou un banc pour y dormir en équilibre, plutôt que d'aller +s'étendre sur la brique nue. + +Tout a une fin, même le désordre. L'attention de nos chefs était +concentrée d'ailleurs sur la préparation d'un détachement de deux cents +hommes, au nombre desquels je sollicitai vainement d'être compté. Leur +départ effectué, la compagnie de dépôt fut dédoublée; d'anciens soldats +rengagés constituèrent les cadres, et tout prit alors une allure +militaire. Les hommes une fois recensés, il fut assigné à chacun une +place dans les chambrées: qu'il y eût des lits ou non, il fallait s'y +trouver. Appels réguliers matin et soir, punitions sévères au moindre +manquement, et, chaque jour, un nouveau groupe allait troquer des +vêtements dépareillés ou sordides contre l'uniforme en drap neuf, raide +et lustré. + +L'enfantine joie d'étrenner ma première culotte est sortie de ma +mémoire, mais je suppose qu'elle fut comparable à celle que j'éprouvai +en sortant à mon tour du magasin d'habillement. Enfant, j'avais dû me +croire un homme en chaussant l'_inexpressible_; homme, je me croyais +presque un héros, parce que j'étais vêtu comme d'autres qui s'étaient +sacrifiés héroïquement. + +Fier, je l'étais, mais non pas élégant. Mon pantalon rouge semblait être +né de l'union de deux sacs; ma veste, en drap gros bleu, eût pu servir +de corsage à une plantureuse nourrice--pardonnez à un troupier cette +comparaison--et la visière de mon képi était si longue, que l'ombre +en était projetée sur toute ma figure. Je ne la redressais pas, à dire +vrai, comme c'était la mode alors. Au contraire, je m'efforçais de +la rabattre, selon le type d'aujourd'hui, car je tenais à n'être pas +confondu avec les nombreux infirmiers que distinguait un beau numéro +blanc. + +Il me semblait, en traversant la ville pour me rendre de la caserne à la +maison paternelle, que mon nouvel accoutrement dût me valoir l'attention +générale, presque des égards universels. Loin de là, personne ne me +regardait. Des amis, que j'arrêtai, s'y prirent à deux fois pour me +reconnaître sous mon banal déguisement. Après quoi, ils s'esclaffèrent, +en me regardant de face, de profil et de dos. + +Ce ne fut point le ridicule de ma nouvelle tenue qui frappa ma mère. +Elle aussi pensa qu'à présent j'avais un premier point de ressemblance +avec ceux qui, à l'autre bout de la France, versaient leur sang. Sa +tristesse et la gravité de mon père, quand il me considéra longuement, +témoignèrent qu'ils pressentaient et redoutaient tous deux une +séparation prochaine. Elle l'était en effet. Mais mon ardeur batailleuse +devait être longtemps contrariée, car ce n'était pas vers le Nord que +j'allais être emmené loin d'eux. + +Le gouvernement de la Défense nationale avait assumé une lourde tâche. +Pour tout réorganiser en face de l'envahisseur, il n'avait pas le loisir +d'aller cueillir les violettes cachées. Il dut accepter les concours qui +s'offraient bruyamment, sans trop se préoccuper des aptitudes. Armand +Duportal, ancien déporté il est vrai, rédacteur en chef du journal +le plus avancé de Toulouse, fut de la sorte bombardé préfet de la +Haute-Garonne. + +Sur je ne sais quelle plainte de quelques mauvais soldats, le nouveau +préfet admonesta vertement notre commandant, lequel prit mal la chose. +Pour couper court au différend, le ministre de la guerre ordonna par le +télégraphe notre départ immédiat à destination de Perpignan. + +Déménager un dépôt, ce n'est pas une petite affaire. En quarante-huit +heures, le stock des magasins fut à moitié réparti entre nous. Chaque +objet nous causait une surprise et un embarras nouveaux, et il nous +fallut bâcler en un jour ce que les jeunes soldats apprennent d'habitude +à faire en six mois. Pour loger, dans l'armoire minuscule que constitue +le havresac, toute sa garde-robe--linge, chaussures, brosses,--et y +réserver la place d'honneur aux cartouches, il n'y a pas à perdre +l'épaisseur d'une épingle. Tout bien aménagé en dedans, il reste +à édifier l'extérieur, ce qui n'est pas moins difficile. Tente et +couverture doivent être roulées ensemble, dans des proportions fixes. +Piquets, outils, ustensiles de campement, exigent une répartition égale +et symétrique, de peur qu'une épaule ne devienne jalouse de l'autre. Sur +le tout, enfin, il faut, par un miracle d'équilibre, fixer la gamelle +qui, à l'occasion, servira de garde-manger, et qui semblera élever +au-dessus du képi comme un casque de fer-blanc. Que notre paquetage fût +cette fois exécuté selon les meilleures règles, je n'oserais l'affirmer. +Toujours est-il qu'il nous avait occupés fort, et qu'il parut abréger +encore le court délai qui nous avait été accordé. + +Le départ devant avoir lieu à l'aurore, j'avais demandé une permission +de minuit pour passer en famille ma dernière soirée. Le rendez-vous +était chez ma soeur, mariée depuis quelques années. Par une délicate +attention, elle avait réuni autour de nos parents ceux de ses amis +qu'elle savait m'être le plus chers. Elle habitait, je m'en souviens, en +face du quartier général. De ses fenêtres, nous avions aperçu le général +de Lorencez faire, naguère, son repas d'adieu. Il était seul, vis-à-vis +de la générale, entre leurs enfants. Ce soir-là, le tic nerveux de sa +physionomie toujours grave paraissait s'accentuer. Le hardi soldat de +Puebla, peut-être disgracié à tort, était fondé à prévoir la funeste +issue d'une guerre imprudente. Cela seul eût justifié sa noble +tristesse,--à moins que son ambition ne souffrît d'avoir à jouer un rôle +effacé auprès de celui de commandant en chef qui allait malheureusement +échoir à l'autre héros du Mexique? + +Pour moi, une situation infime et de modestes devoirs facilement +remplis, tout cela me laissait une conscience légère. Tous mes +préparatifs étant terminés, j'étais à l'une de ces heures où, après une +légère fatigue du corps, le repos qui le soulage donne en même temps à +l'esprit toute sa plénitude et lui rend son entière liberté. Heureux de +me trouver dans cette réunion amie, je ne songeais pas à remonter à sa +cause: mon coeur se complétait par la sympathie générale qui semblait +rayonner vers moi comme une bienfaisante chaleur. Ma gaieté était +pleine, franche, quoique sans éclat. Quel instant dans ma vie! + +Dès le commencement du repas, la conversation s'anima grâce aux efforts +de chacun pour paraître gai. On plaisante et l'on rit; puis on choque le +verre, pour boire aux exploits du troupier et à son heureux retour. L'un +de mes frères, collectionneur enragé, me fait promettre de lui rapporter +un souvenir prussien, et l'on me souhaite encore de revenir sain et +sauf. Pourtant mon beau-frère semble prophétiser: «Bah! quand vous +seriez légèrement atteint, par exemple au bras gauche». A quoi je +réponds, à la toulousaine: «Certes je le voudrais bien», pour courir la +chance d'une riposte heureuse. + +Le repas fut long. Passés au salon, nous achevions à peine de prendre le +café, que la pendule sonna onze fois. La caserne était assez éloignée, +et je n'avais que la permission de minuit. Aussitôt rappelé au sentiment +de l'exactitude militaire: «Maman, dis-je en me tournant vers ma mère, +je vais partir.» + +Que se passa-t-il soudain en moi? Je me penchai vers elle, et, comme si +une main d'acier m'eût étreint la gorge, je fus un instant sans voix. Un +torrent de larmes s'échappa brusquement de mes yeux. Je sanglotai.... +Je n'eus pas conscience du temps qui s'écoula, pendant que, la tenant +pressée sur mon coeur, je balbutiais des paroles entrecoupées, lui +promettant que je reviendrais et que nous nous reverrions. + +Elle avait le calme d'une sainte et contenait son immense douleur. +Durant toute la soirée elle avait été souriante, héroïque; parlant +peu, mais m'enveloppant sans cesse des caresses de son regard limpide; +retenant ses larmes, parce qu'elle savait que je n'aurais pas été +joyeux si je l'avais vue triste; courageuse parce que j'avais besoin de +courage, car, m'ayant donné la vie, elle tenait à m'inspirer aussi les +vertus qui l'honorent: «Fais toujours ton devoir, me dit-elle simplement +en essuyant mes larmes comme au jour de mes premiers chagrins, et +n'oublie jamais Dieu, c'est le sûr moyen de nous retrouver un jour. +S'il décide que ce ne doit plus être ici-bas, ce sera dans un monde +meilleur.» + +Mais l'enfant s'était retrouvé en moi, et ma tendresse filiale +continuait de se répandre en un flot irrésistible, inépuisable. + +Quand je me reconnus, j'étais à ses pieds. Nous étions seuls. Reprenant +enfin courage, je me levai et m'éloignai avec effort. Mais, à la porte, +une idée me heurta: cet obstacle inerte allait la dérober pour toujours +peut-être à ma vue, placer entre elle et moi l'inconnu, la mort, qui +sait? Alors je revins vers elle; je m'élançai dans ses bras de nouveau +et la contemplai longuement. + +Vingt années d'état maladif, six maternités et la mort d'un enfant +l'avaient amaigrie, affaiblie, sans pouvoir altérer sa beauté modeste +et sereine. Cette douce figure encadrée de bandeaux noirs abondants, +ce profil si pur, ne les verrais-je donc plus? Ces beaux yeux bleus +au regard indulgent et tendre, ne se lèveraient-ils plus sur moi? Ces +lèvres un peu fortes, d'où jamais, jamais, aucune médisance ne +s'était échappée, ne murmureraient-elles plus pour moi de consolantes +paroles?--Pourquoi, cependant? Parce que la patrie l'exigeait. La +patrie, abstraction tyrannique, valait-elle un tel sacrifice? + +Il faut le croire, car mon affection filiale était vive, profonde, et +pourtant, quand, après avoir frénétiquement embrassé ma mère, je me +précipitai hors du salon, n'y voyant plus, ne pouvant plus parler, mon +coeur était navré, déchiré, mais il ne ressentait l'aigreur d'aucun +regret, d'aucun remords. Ma douleur était saine et en quelque sorte +fortifiante. + +Le lendemain, malgré l'heure matinale, mon père et mes frères étaient +à la gare, accompagnés de plusieurs amis. Devant tant de témoignages +affectueux, je sentis prêt à se renouveler l'accès de sensibilité de la +veille; je me hâtai de me dérober aux regards de la foule indiscrète. +Bientôt le cri de la locomotive annonça le départ: le train s'ébranla. +Quand la gare eut disparu, j'aperçus longtemps le clocher de la +basilique de Saint-Sernin dressant son cône de briques tout rose sur le +champ d'azur du ciel. Il reparaissait encore, puis enfin ne se montra +plus. + +Pourtant je distinguais toujours le vert feuillage des grands platanes +de l'allée Sainte-Anne, à l'ombre desquels j'avais si souvent joué avec +mes condisciples dans nos promenades du jeudi; à son tour il se perdit +dans le lointain, et je me demandai s'il me serait donné de le revoir un +jour. + + +IV + + +La vie militaire exige une abnégation complète, un entier oubli de +soi-même. Aussi faut-il, non pas entrer, mais se précipiter dans cette +existence. On n'est vraiment soldat qu'après s'être éloigné de sa +famille; je commençai à m'en rendre compte, en constatant mon isolement +parmi mes compagnons de route, que semblait unir une réelle fraternité. + +Certaine liaison existait bien entre eux et moi; je leur avais fait les +honneurs de Toulouse, où ils étaient étrangers; mais j'avais par là obéi +à un sentiment de courtoisie, plutôt qu'au double besoin de me distraire +et de me livrer, car, pour satisfaire inconsciemment mon coeur, j'avais +tous les jours une heure ou deux à passer au milieu des miens. La +Rochefoucauld l'a dit sans l'avoir inventé: les affections naissent, se +développent et se maintiennent sous l'influence de mutuels intérêts. +L'expansion de mes camarades établissait entre eux une communion +inspirée par le désir d'oublier tout souci personnel, tout regret +intime, autant que par l'envie d'amuser les autres et de leur plaire. +Ce naïf égoïsme, étant général, ne choquait personne. Il établissait +au contraire une égalité d'humeur parfaite et nivelait des esprits +d'origine et d'éducation bien diverses. + +Gabriel Toubet, à la physionomie intelligente rendue étrange par +des yeux tigrés, au corps si grand, si maigre, que la capote bleue +paraissait flotter dessus comme autour d'une perche, avait abandonné +l'étude du code pour le maniement du chassepot. + +Né d'une Espagnole qu'il n'avait jamais connue, Louis Nareval avait dès +les premières hostilités quitté à Lisbonne son père qui l'avait emmené +à bord d'un vaisseau où il était mécanicien. Nareval avait hérité de sa +mère un coeur ardent. Jaloux aussi, et vindicatif, il s'était engagé +sous l'impulsion du patriotisme et en même temps avec l'âpre désir de +gagner l'épaulette. Il offrait en un mot un mélange de nobles élans et +de petites passions. D'un esprit, vif, mal, cultivé, il avait rapporté +de ses voyages quelques souvenirs intéressants, quoiqu'il les gâtât par +trop de prétention à éblouir tout le monde. + +Il trouvait à qui parler dans la toute jeune personne d'un Parisien de +dix-sept ans. Le petit Royle était ainsi qualifié à cause de son âge, +bien qu'il fût long comme une asperge. Il s'était gaillardement évadé +d'une imprimerie pour courir à la frontière, mais non pas à la frontière +espagnole. Sa déconvenue avait exalté le sentiment d'irrespectueuse +indépendance ancré au coeur de tout Parisien. Outre que par son bagou +faubourien il submergeait aisément la science factice de son partenaire, +il le froissait dans sa conscience d'autoritaire, car Nareval prétendait +que l'on respectât les galons auxquels il aspirait. + +Ces discussions entre deux natures violentes eussent à tout moment mal +tourné, sans la bienfaisante influence du doyen de notre compartiment. +Bacannes, arraché à un congé de semestre, avait rendossé la tunique +encore ornée des insignes du caporalat, et qu'il ne pouvait plus +boutonner. Légèrement grêlé, le nez en trompette, l'oeil vif et mobile, +les lèvres assez épaisses toujours souriantes, il donnait envie de rire +en se montrant, et comme il avait une verve intarissable, un esprit +facile, pétillant, bouffon, force était d'éclater quand il parlait. +Or il ne se taisait guère. Il était bien secondé par Linemer, un +compatriote de Toubet, à l'esprit fin et railleur, un pince-sans-rire. + +Le public était représenté par un brave garçon, paysan à demi dégrossi, +à face large, épanouie, respirant la franchise et la bonté. Sans aucune +prétention personnelle, Dariès écoutait et riait tout le temps de bon +coeur, encourageant ainsi naïvement la verve des autres compères. + +La jovialité de ces bons vivants me gagna d'autant plus vite qu'ils ne +s'imposèrent point. S'étant bien aperçus, au départ, que j'avais le +coeur gros, ils avaient respecté mon silence sans y paraître prendre +garde. Comment ne pas leur en savoir gré? Comment d'ailleurs entendre +Bacannes pendant une heure sans se dérider? + +Pourtant un de nos camarades demeura tout le jour inaccessible à la +gaieté générale. Nous le connaissions à peine. Il était de Toulouse et +s'appelait Murette, voilà tout. L'uniforme a le grand avantage d'établir +une égalité parfaite entre tous les conscrits, du jour au lendemain. +Pour distinguer le noble du rustre, il n'y a plus aucune particularité +étrangère aux êtres eux-mêmes. Les grossiers vêtements de soldat, aux +couleurs voyantes, enlèvent même aux physionomies leur aspect ordinaire. +Un observateur sagace découvre les secrets de l'âme dans les traits du +visage; mais, à vingt ans, chacun est trop débordant de soi-même +pour s'adonner aux patientes études de l'observation. Pour juger ses +camarades, on s'en tient aux révélations qui tôt ou tard jaillissent de +leur humeur. + +Murette avait une jolie tête brune; le rapprochement excessif des yeux +lui donnait toutefois une expression très dure, presque de cruauté. Très +soigneux, il s'était installé des premiers dans un coin, et, au lieu de +glisser, comme nous tous, son sac sous les banquettes, il l'avait placé +sur ses genoux, le maintenant debout comme une mère eût fait de son +enfant. Quand, à peine le train en marche, tous offrirent à la ronde les +provisions de bouche dont parents ou amis nous avaient comblés, Murette +refusa brièvement. En le voyant s'obstiner dans son mutisme, tandis que +moi-même je faisais contre tristesse bon coeur et trinquais comme les +autres, plusieurs furent tentés de le plaindre. Plus d'un regard sévère +se leva sur l'impitoyable Royle, qui, tout en déchirant à belles dents +une rondelle de saucisson, murmura: + + Monsieur vit de régime, et il mange à sept heures. + +Notre faim plus ou moins bien apaisée, notre soif à peine allumée, avec +quel étonnement, mêlé d'un léger mépris, ne vîmes-nous point Murette +tirer de sa musette une collation choisie, abondante néanmoins! Tandis +qu'il s'en régalait égoïstement, le petit Parisien le nargua, sans +d'ailleurs l'émouvoir: + +«La prévoyance de la fourmi, dit-il, au service de l'hygiène du héron!» + +Après une courte halte à Narbonne, vers le milieu du jour, il y eut +comme une agréable surprise à se trouver debout, les mouvements libres, +sur le quai de la gare de Perpignan. La ville est à deux kilomètres. +Dans le demi-jour crépusculaire, elle nous apparut, groupée autour de +sa citadelle, comme une modeste tortue endormie au pied du monstre que +figurait le sombre Canigou, dont la crête seule resplendissait encore +sous les derniers feux du soleil déjà invisible dans la plaine. + +Le régiment s'achemina vers la ville, nos rangs formés tant bien que +mal. En somme, c'était notre première prise d'armes. L'équipement était +loin d'être au complet. Pour ma part, je n'avais pas de ceinturon; mon +sabre-baïonnette pendait piètrement à la patte de ma capote, tournant à +chaque pas sur ma hanche. Notre allure manquait peut-être d'ensemble, +ou, du moins, il nous le semblait, et ce mécontentement de nous-mêmes +nous indisposa contre notre nouvelle garnison. Quelques-uns d'ailleurs +étaient déjà mal préparés, les distractions de Perpignan ne leur +paraissant pas pouvoir lutter avec celles de Toulouse. D'autres, les +bons soldats, regrettaient un déplacement qui avait entravé et retardé +l'organisation des compagnies de marche: ils en voulaient à l'autorité +civile, cause de tout le mal, et ils crurent voir dans les regards +curieux de la population perpignanaise la manifestation de sentiments +peu sympathiques. + +Tout cela contribuait à nous montrer sous un jour défavorable la +capitale du Roussillon. Toujours plein du souvenir de Paris, Royle +n'avait pas assez de railleries pour les rues courtes, étroites et +tortueuses, où notre colonne serpentait. Il ne revenait pas de l'aspect +de certaines maisons à un seul étage, surplombant le rez-de-chaussée: +comiquement, il se baissait dans la crainte de les voir s'effondrer. +Au tournant de la ruelle, à montée rapide, qui aboutit à un premier +pont-levis, il s'écria, en jurant, que jamais il n'eût cru possible de +trouver un pavage plus douloureux aux pieds que celui de Toulouse. + +La citadelle, de loin, apparaît comme un monticule inoffensif. De près, +elle semble inexpugnable. Au lieu d'admirer comme moi, Royle haussa +les épaules, peut-être pour secouer, sans en avoir l'air, le sac qu'il +commençait à trouver lourd. Le Mont-Valérien, dit-il, a une autre +tournure, et comme le spectacle majestueux de la double enceinte, la vue +des chaînes des portes m'imposait, il ajouta qu'il se moquait pas mal +de sa nouvelle prison. Les murs de pierre qui supportent la terre du +rempart suintaient comme un caveau; le vent s'engouffrait avec nous en +sifflant lugubrement, et je me souvins plus tard de l'impression rapide, +mais pénible, que me fit, à cet instant précis, dans la nuit tombante, +la voix cynique du gavroche déguisé en soldat. + +La cour d'honneur, assez vaste parallélogramme, est formée par de hauts +bâtiments qui peuvent abriter environ 3 000 hommes. Le dépôt du 22e de +ligne en occupait une partie au midi, près du donjon, qui date de six +siècles. Nous fûmes distribués dans le principal corps de logis qui +règne à l'est. Le lendemain matin, des fenêtres du second étage, nous +découvrîmes toute une plaine verdoyante bordée par une ligne d'un bleu +vif que piquaient de tout petits points blancs. C'était la Méditerranée. + +A partir de ce jour, je connus pleinement la vie de caserne, dont la +monotonie était rompue par la variété des corvées. Il fallut d'abord +s'approvisionner pour la nuit au magasin des lits militaires, et chacun +s'en revint avec sa paillasse sur la tête à un premier voyage, avec un +matelas au second. Corvée de pain, corvée de bois. Et jusqu'à la grande +peinture à fresque avec le gros pinceau que tout le monde doit manier +sans études préalables! + +Le plus pénible, c'était la lutte pour la vie. Comme il n'y avait pour +tout le régiment que deux ordinaires, le repas d'environ six cents +hommes se préparait dans une seule cuisine; il était réparti au petit +bonheur dans les gamelles alignées sur plusieurs tables après un lavage +très sommaire. Il n'était pas question de retrouver la sienne; mais, +pour en obtenir une quelconque, il se livrait chaque jour, sous l'oeil +indifférent ou goguenard des cuisiniers aux tabliers sordides, de +véritables pugilats. Ces combats à l'eau graisseuse me faisaient +reculer. Déjeunant d'une botte de radis, j'allais, pour quelques sous, +dîner le soir avec un de mes camarades dans un modeste cabaret de la +ville. Après la retraite, la chambrée retrouvait, réunis, les dix +compagnons de route. + +Il nous manquait les glorieux récits de la veillée, tous les vétérans +ayant disparu à Sedan. Mais Bacannes se chargeait toujours d'égayer +les heures où le sommeil nous fuyait. Ayant vite saisi les travers de +Nareval, il les exploitait, de complicité avec Linemer, au profit de la +gaieté générale. Chaque soir, ils l'amenaient à faire le complaisant +étalage de sa petite science. Ils se faisaient ignorants et naïfs +jusqu'à la bêtise, et lui se perdait en des définitions minutieuses, +en des détails oiseux, en des descriptions enfantines. Toujours de +sang-froid, les interlocuteurs accompagnaient leurs questions de +pantomimes folles, exécutées sur la table, en bonnet de coton et en +caleçon, à la lueur vacillante d'une chandelle fumeuse, qui projetait +sur les murs et au plafond des ombres mouvantes, grotesques. Aveuglé par +l'amour-propre, Nareval s'exécutait indéfiniment, en toute conscience. +Il se persuadait que nous avions recours à lui parce qu'il était +naturellement désigné pour nous primer, nous diriger, pour devenir enfin +notre chef. + +Cette farce eût pu se renouveler longtemps; mais, un soir, Royle, ayant +dîné en ville, rentra maussade; le gros vin bleu du Roussillon l'avait +peut-être alourdi, et il éprouvait le besoin de dormir. Il déchaîna le +fou rire que nous étouffions sous nos couvertures, en sabrant la plus +belle période de Nareval d'un impitoyable: «As-tu fini, jobard?» + +Nareval se le tint pour dit: Il garda sans doute quelque fiel au fond +du coeur, mais il n'osa pas se fâcher, dans la crainte d'augmenter le +ridicule. Une scène d'un comique plus sombre, et qui faillit tourner au +drame, vint d'ailleurs faire diversion le lendemain. + +Murette était resté dans notre groupe sans devenir plus expansif. Ses +yeux semblaient jeter sans cesse un feu plus vif; ses traits réguliers +paraissaient s'affiner. Sa réserve, ne se démentant jamais, ressemblait +à de la fierté; elle finissait par imposer. Malgré le souvenir du trait +d'égoïsme qui l'avait signalé dans le wagon, il commençait à conquérir +par son silence une sorte de prestige, lorsqu'un futile incident nous le +révéla tout entier. + +Chacun, l'appel terminé, faisait son petit ménage, quand sa voix presque +inconnue s'éleva, sonore et vibrante. Devant son havresac, qu'il avait +vidé sur son lit, il hurlait, se déclarant volé. Il lui manquait, je +crois, une paire de chaussures qu'il possédait en sus de l'ordonnance et +que pour ce motif il dissimulait sous son linge. Mais la passion blessée +ne connaît ni frein ni règlement. Jamais trésor ne fut regretté comme +ces malheureux godillots. Impossible de rendre l'intensité de la fureur +de leur ci-devant propriétaire. + +Leur disparition bien constatée, il courut chez le sergent-major. Un +brave homme, qui vint inviter le mauvais plaisant, s'il y en avait un, +à ne pas pousser le jeu plus avant. Tout le monde se déclara innocent; +mais je ne sais qui proposa de fouiller les paillasses. + +Pendant la perquisition, Murette multipliait ses imprécations à mesure +que l'espoir lui échappait. Il en vint même aux menaces, et il tira son +sabre, jurant d'éventrer le voleur. Toutes les recherches restèrent +infructueuses, heureusement. Alors le sergent-major se fâcha contre le +réclamant. Peine perdue. Murette, insensible aux reproches, ne songeait +qu'à la perte subie, et il se roula sur son lit, mordant de rage ses +draps et son matelas, pleurant de désespoir. + +Royle était son voisin. «Auras-tu bientôt fini de geindre, lui +demanda-t-il, Harpagon, Grandet, Shylock de vingt ans!» + +Murette, qui avait beaucoup moins de littérature, rugit cependant sous +l'injure, heureux qu'une victime s'offrît à sa colère. Quoique fluet, +Royle était nerveux: il arrêta son agresseur, le dompta, en continuant à +l'invectiver en son parler faubourien. «Allons, allons, c'est pas tout +ça! Il ne faut pas nous la faire. Tu nous as tous traités de voleurs, et +tu nous as fait bousculer nos fournitures. Tes godillots n'ont pas été +mangés après tout. Ils ont trop d'arêtes. Il y a encore ta paillasse à +visiter. Dépêchons, il est temps de nous montrer ce qu'elle a dans le +ventre!» + +Et, en effet, dans les feuilles sèches de maïs, les bienheureux souliers +chamois, à semis de clous d'acier, étaient cachés. Murette eut un éclair +de joie d'abord, à la vue de son bien retrouvé. Puis, soupçonnant Royle +de l'avoir joué, il darda sur lui un regard chargé de haine. Mais-il dut +mesurer la profondeur du dégoût qu'il nous inspirait. Dès cet instant, +la quarantaine s'établit; il se creusa comme un fossé autour de lui. Du +reste, sa peau, comme toute sa pacotille, lui appartenant, lui était +chère: il sollicita et obtint la place de brosseur auprès d'un officier +que ses fonctions fixaient au dépôt. Il n'irait pas au feu, et ajoutait +cinq francs par mois à l'argent de son prêt. + + +V + + +Par le spectacle de passions poussées au point de déséquilibrer ainsi +un homme, les natures simples s'apprécient mieux. En s'éloignant de +Murette, les autres camarades de la chambrée se rapprochèrent d'autant. +Pourtant avec son esprit indiscipliné et frondeur à l'excès, le petit +Royle nous choquait aussi. De son plein gré, il faisait bande à part; +il étendait ses relations extérieures, qui d'une part lui procuraient +quelques bons dîners, et lui fournissaient d'autre part l'occasion de +s'exalter en compagnie de gardes nationaux farouches. + +Nareval, de son côté, s'était replié en lui-même, depuis qu'il s'était +reconnu mystifié. Son ambition le rendait d'ailleurs très assidu auprès +du sergent-major, lequel cherchait à retenir tous ceux qui savaient +tenir une plume. Mais, dans une compagnie de 5 à 600 hommes, les scribes +ne manquaient pas. Le tracé perpétuel d'interminables états ne nous +paraissait pas avancer la libération du territoire. Fréquemment, +Bacannes, Toubet et moi, peu jaloux d'étaler un zèle superflu, nous nous +échappions, et, le poste de police passé, les ponts de la citadelle +franchis, nous éprouvions la joie espiègle de gamins en rupture d'école. + +Tout au rebours de Royle, nous évitions la fréquentation des civils. +C'était moins aisé que dans un grand centre. Au café, parfois, à +l'auberge, les conversations engagées avec le patron, ou avec des +clients indigènes, nous avaient édifiés sur les tendances radicales de +la population. Comme s'il était vrai que l'uniforme a quelque vertu +comparable à la puissance de la tunique de Nessus, nous étions déjà +imbus de l'esprit militaire, au point de ne pouvoir admettre que les +pékins osassent formuler sur les officiers des critiques dont l'idée +nous était venue. Nous ne songions à mettre à profit nos escapades que +pour nous promener. + +La ville avait été vite explorée. Resserrée dans ses murs, elle n'a pu +s'embellir comme des villes ouvertes, même moins importantes. Mais il y +a de l'air pur au delà des remparts, et de nombreuses portes s'ouvrent +sur la campagne. L'une d'elles est flanquée d'un _Castillet_ d'aspect +romantique, et que, par parenthèse, Royle, avec son instinct artistique, +trouvait très chic. Il ajoutait en gouaillant qu'il aurait voulu y +habiter, et le malheureux n'ignorait pas que ce joli Castillet sert de +prison militaire. + +Par cette porte on se rend à une belle allée de platanes, près de +laquelle s'étend la pépinière départementale. Sans borner nos promenades +à ces endroits fréquentés, nous parcourions tous les recoins du paysage +que commande le canon de la place. Les innocentes joies du soldat +désoeuvré me furent alors révélées. Combien de fois ne nous +attardâmes-nous pas à choisir, tailler et éplucher des gaules dans les +saussaies, pour les jeter une heure après? Quel intérêt à voir courir au +fil de l'eau d'un ruisseau des brindilles de paille jetées en amont d'un +petit pont et guettées à l'aval? + +Malgré la saison avancée, le Roussillon était encore couvert d'une +végétation puissante, où apparaissaient à peine quelques taches de +rouille automnale. Nous allions à travers champs, escaladant des coteaux +avant-coureurs des Pyrénées, et, de là, nous nous plaisions à regarder +scintiller au loin la mer sous les rayons du soleil. Puis, allongés +à l'ombre du grêle feuillage de quelque olivier, les bras repliés en +oreiller sous notre tête, nous nous laissions bercer par la brise au +parfum salin, contemplant la dentelle d'un vert pâle qui doucement se +mouvait sur le champ d'azur infini. + +Les semailles et les vendanges étant achevées, rien ne troublait la +calme nature, sinon, tout près de nous, le vol de mouches obstinées +ou le bruissement d'insectes cheminant dans l'herbe sèche, parfois le +cri-cri solitaire d'une cigale attardée. Dans ce silence relatif, l'air +était si sonore, que, de temps en temps, les notes perlées des clairons +nous parvenaient de la lointaine citadelle. Ce rappel à la vie militaire +nous faisait songer aux camarades étendus, comme nous, non pas sur un +lit de mousse, mais à même la terre froide des provinces envahies. + +A cette pensée, le _far niente_ nous humiliait, et dans notre ignorance +des difficultés de l'improvisation des armées nouvelles, nous éprouvions +de l'irritation contre nos organisateurs inconnus. Le vulgaire tran-tran +de la caserne nous apparaissait de plus en plus fastidieux. Pour nous +forcer au retour, il fallait que le soleil eût disparu derrière la +chaîne des Pyrénées. Malgré les saillies de Bacannes, la mélancolie nous +tenait, tandis que, le long des haies d'aloès aux feuilles charnues à +pointes aiguës, nous nous acheminions vers les murs blanchis, criblés +de fenêtres sombres, qui émergeaient carrément de la citadelle, dans la +lueur orangée du crépuscule. + +Tout cela m'engourdissait le coeur, je m'en rendais compte: j'aurais +voulu chercher des réactifs dans des exercices et des devoirs pénibles. +Déjouant un jour la surveillance du sergent-major, qui n'entendait pas +que les sergents missent la main sur ses scribes, je parvins à me faire +enrôler dans le piquet de garde. + +Sac au dos, fourniment au complet, le détachement se dirige d'un pas +cadencé vers l'intérieur de la ville. En portant les armes devant le +poste de police, en entendant mon pied faire résonner le pont-levis, +et mon bidon cliqueter contre la poignée de mon sabre-baïonnette, +j'éprouvais une sorte de béatitude de conscience, mêlée de fierté +patriotique: Il en faut peu pour être fier et satisfait, à vingt ans. + +Mon piquet allait relever le poste du Castillet. J'eus donc deux fois +le plaisir d'être posé en faction sous la voûte de la porte Notre-Dame. +Pour les passants, la sentinelle en armes est la garniture obligée de la +guérite. Jamais je n'avais fait grande attention à cet ornement animé. +Or, devenu à mon tour mannequin, je croyais remplir un sacerdoce: mon +fusil bien en main, baïonnette au canon, je me sentais la Force, au +service de la Loi. Pour un peu, je me fusse attribué l'honneur de +l'ordre dans lequel s'écoulait le petit flot des promeneurs, allant aux +Platanes, et de leur calme quand ils en revenaient. + +Comme trêve à la banalité, je dus faire sortir le poste à la vue, aussi +nouvelle pour moi que pour les habitants, d'un peloton de cuirassiers de +l'ex-garde impériale. Il venait constituer, à Perpignan, le noyau d'un +nouveau régiment. + +Ces hommes superbes, à la brillante armure, étonnaient dans les rues +étroites, où ils ne pouvaient s'engager plus de deux à la fois; mais, +avant d'atteindre la voûte un peu sombre à l'autre extrémité de laquelle +je me tenais, ils apparaissaient en pleine lumière, resplendissant au +soleil, sur le fond des arbres prochains, dans la baie ogivale de +la porte extérieure. Leurs palefrois, énervés par un long voyage, +caracolaient bruyamment sur le tablier du pont-levis: les cimiers des +casques effleuraient le cintre. Dans le cadre romantique du Castillet, +avec ses deux petits bastions crénelés, ce groupe de ballade figurait +assez un retour de croisade en quelque manoir féodal. + +A la vérité, il n'était pas nécessaire de remonter si loin pour voir des +héros dans ces hommes bardés de fer. Le souvenir récent du dévouement +tragique de leurs frères d'armes, à Reichshofen, à Mouzon, les +rajeunissait, sans les rapetisser. + +De grands changements s'étaient produits à la caserne pendant mes +vingt-quatre heures de garde. En dehors des deux compagnies provisoires +de dépôt, on en avait créé quatre autres, que l'on avait honorées de +l'épithète d'actives, et Nareval ne se tenait pas de joie: il avait +gravi le premier échelon de la hiérarchie, caporal. Il était caporal à +la 2e, tandis que je demeurais, quant à moi, simple pousse-cailloux à la +4e. Toubet, Bacannes étaient distribués dans les deux autres. De ceux +qui avaient composé notre joyeuse chambrée, Royle et Dariès, les deux +natures les plus dissemblables, restaient seuls avec moi. Le premier ne +me recherchait pas, estimant que, si je n'étais pas encore galonné, je +ne tarderais pas à l'être. + +Compagnie active, ce titre était une promesse. Aussi ne marchandai-je +plus ma collaboration à notre nouveau sergent-major, digne troupier qui, +bien qu'il n'eût plus trop de scribes pour chaque compagnie, me laissait +aller à l'exercice le matin. Mon apprentissage volontaire me valut +d'être aussitôt chargé d'instruire d'autres conscrits, ce qui n'est pas, +il faut en convenir, une besogne toujours facile. + +L'exemple de la patience m'était cependant donné par l'officier qui nous +dirigeait. D'un zèle infatigable, toujours présent sur tous les points +du terrain de manoeuvres, il ne se départait jamais de son calme; mais +il était sombre et triste. A Sedan, il avait signé le revers. Condamné à +ne pouvoir affronter de nouveau l'ennemi, il désirait du moins lui créer +des adversaires redoutables, sans que rien parût lui faire oublier le +titre injurieux de _capitulard_ que la population ne mâchait guère aux +revenants de nos premiers désastres. + +En le plaignant, et fier au reste d'être reconnu suffisamment instruit, +j'étais de plus en plus impatient d'user du droit qu'il avait perdu. La +compagnie de Toubet reçut sur ces entrefaites l'ordre de se tenir prête +à partir: j'allai demander au commandant lui-même à y être versé. Mais +il repoussa ma requête: premièrement, me dit-il en souriant, parce que +j'étais candidat caporal, et, en second lieu, ajouta-t-il d'un ton +sévère, parce que je ne portais seulement pas de bretelles. + +Point mécontent d'être proposé pour le double galon de laine, tant +les honneurs attirent, je n'eus plus aucun regret en apprenant que la +compagnie de Toubet allait simplement relever un bataillon de mobiles, à +Montlouis. + +Aucun regret n'est pas le mot. Toubet était mon meilleur camarade. Lui +parti, je me sentis isolé, en proie à de douloureux énervements. Le +doute naissait presque en moi sur le devoir, et, quand les recrues de ma +classe arrivèrent, j'en vins à me demander si mon ami Roland n'était pas +dans le vrai. Qu'avais-je gagné à me séparer des miens avant l'heure, +puisque j'étais encore là, impuissant et découragé! + +Pour loger les nouveaux venus, on nous fit dresser la tente sur +les remparts, au pied du donjon. Malgré la fraîcheur des nuits, la +température était clémente, et ce campement n'était pas sans charme: +mais il me semblait que ce charme m'amollissait. Trop longtemps je me +perdais en contemplations devant le même paysage, où il ne m'était plus +loisible d'aller fatiguer mon corps. Après l'avoir vu s'estomper dans la +dégradation crépusculaire et disparaître dans la nuit, je me glissais +hors de la tente avant le réveil, pour le voir encore renaître au lever +du soleil. + +Spectacle magnifique, auquel je revenais sans cesse à mon corps +défendant. Je m'étais engagé pour agir, non pour rêver. Ce _far +niente_ relatif, sous un beau ciel, me laissait trop penser au milieu +que j'avais quitté. Je redoutais d'en arriver à aimer trop la vie et +craignais d'avoir peur de la perdre. Autre chose me faisait souhaiter +d'aller éprouver au loin mon courage: l'air était chargé d'électricité: +le ciel n'avait jamais été bien limpide, il s'embrumait tous les jours. + + +VI + + +Aux caresses de la brise d'Orient, aux rayons du soleil qui les éclaire +en même temps qu'Athènes et que Rome, les hommes, sous ce beau climat, +semblent imbus de sentiments artistiques, et animés d'ardeurs libérales; +ils aiment ce qui est beau et désirent ce qui est grand; mais la mâle +vertu et l'indomptable énergie des peuples antiques leur font défaut +généralement. Le vent d'Italie paraît leur insuffler surtout l'indolence +des lazzaroni, qu'ils secouent par saccades. Leur ordinaire occupation +consiste à discourir en buvant dans les vastes cafés de la Loge, plus +vastes que la place qu'ils bordent. Les thèmes à déclamations ne +manquaient pas alors. Les voix s'élevaient trop haut, les discussions +s'échauffaient trop vite, pour permettre de réfléchir sagement sur +l'inconstance de la fortune. Aux yeux de ce public sévère au malheur, +l'armée avait fait banqueroute. Le retour des échappés des premiers +désastres était l'occasion d'anathèmes. + +Que ces vaincus eussent eu la faiblesse, comme notre sous-lieutenant, de +signer la capitulation; qu'ils eussent acheté leur liberté au prix d'une +blessure, ou qu'ils l'eussent reconquise par évasion au risque d'être +massacrés, tous étaient regardés, ou peu s'en faut, comme des traîtres +et des lâches. Capitulards, ce seul mot disait tout. Et ceux qui le +lançaient, aveuglément, cruellement, croyaient avoir le droit, s'étant +revêtus de l'uniforme hybride de la garde nationale, de condamner +l'armée avant de s'être donné la peine de faire leurs preuves. + +L'armée, quant à elle, ayant longtemps fourni des gages de sa valeur, +ne s'expliquait pas bien l'infidélité de la gloire; mais elle savait, +à n'en pouvoir douter, qu'elle avait racheté ses défaites par plus +d'héroïsme et de sang que ne lui en avaient coûté les victoires d'antan. +Elle ne pouvait subir de bonne grâce l'attitude parfois insultante de la +population. + +Pourtant les pioupious, comme les moutons, sont endurants et modestes, +tant qu'on ne les fait pas trop enrager. Mais l'arrivée du dépôt de +cuirassiers envenima la situation. Ces hommes avaient appartenu à la +garde impériale, ce qui, dans l'esprit de certains Perpignanais, était +aussi honteux que de sortir du bagne. Or ces forçats libérés étaient +sans vergogne; ils avaient l'air avantageux qui caractérise tout bon +cavalier. Quand ils se promenaient par deux dans la ville, le bonnet de +police penché sur l'oreille, les rues, qui retentissaient du bruit de +leurs grandes bottes éperonnées, paraissaient trop étroites, et ils ne +se rangeaient guère pour faciliter la circulation aux pékins, ceux-ci +fussent-ils en gardes nationaux. De là, un accroissement d'hostilité et, +dans les cafés, un redoublement de fureur bavarde. Dans le récipient que +formait l'enceinte fortifiée, tous ces petits sentiments, toutes ces +vulgaires passions cuisaient et bouillonnaient. Un éclat faillit +toutefois se produire en dehors des murailles. + +Tous les Pyrénéens-Orientaux ne songeaient pas à attendre les Prussiens +au pied du Canigou. Une compagnie de francs-tireurs s'étant recrutée +dans le département, les dames du chef-lieu voulurent lui offrir un +drapeau brodé de leurs mains brunies. L'autorité avait décidé que la +remise en serait faite solennellement, un dimanche, sur le Champ de +Manoeuvres, qui s'étendait en vue de la citadelle. + +Le temps favorisa la cérémonie. Par toutes les portes de la ville, la +foule se dirigea vers le terrain en ses plus beaux atours. Depuis les +plus vieux barbons de la garde nationale jusqu'aux tout jeunes pupilles +de la République, sans parler des francs-tireurs eux-mêmes, toute la +population masculine était en armes, et notre régiment avait été convié +à la fête. Nous n'avions à notre tête qu'un simple chef de bataillon, +tandis que l'armée sédentaire était commandée par un monsieur dont le +bonnet était orné d'au moins cinq galons: très larges, très espacés, ils +couvraient presque toute la coiffure, et il était à peu près impossible +de les compter, tant s'agitait, comme la mouche du coche, d'un bout à +l'autre du polygone, ce pseudo-colonel. A peine étions-nous alignés du +côté laissé libre, qu'il s'élança d'un air farouche, au galop secoué +de sa maigre haridelle, pour enjoindre à notre commandant de se ranger +d'une tout autre manière. Toujours peu endurant, notre chef riposta par +un commandement bref et net, qui fut d'ailleurs admirablement exécuté: +«Par le flanc droit et par file à gauche. En avant, marche! A la +citadelle!» + +Le retentissement de ce scandale fut grand à nos oreilles, le soir +et pendant plusieurs jours. Pour affirmer son importance, la garde +nationale décida d'organiser une revue, le dimanche suivant, sur la +promenade des Platanes, en présence des autorités civiles. Le spectacle +militaire était ainsi offert aux soldats par la population. Peu d'entre +nous s'en privèrent. + +La bonne tenue sous les armes, la rectitude des mouvements étaient, à +vrai dire, le moindre souci de ces braves. Ils cherchaient à révéler +leur mérite par des vociférations d'énergumènes et par des gestes +d'épileptiques, en défilant devant la tribune municipale. Et ils +recommençaient de plus belle, en se tournant ostensiblement vers les +groupes de troupiers qui les regardaient. + +Suspects. Nous étions suspects, non de modérantisme, mais d'hostilité. +Dans ces esprits méridionaux, surexcités et exaltés, il y avait peu de +différence entre la froideur à l'égard du gouvernement et l'oubli des +devoirs sacrés envers la patrie. Et c'est à ce moment que le télégraphe +apporta la désastreuse nouvelle de la capitulation de Metz, aussitôt +suivie des commentaires douloureux de Gambetta. + +La citadelle fut aussitôt consignée, les portes closes, les chaînes des +ponts-levis vérifiées. La rumeur se répandit bientôt que des +troubles avaient éclaté dans la ville. Aucun détail précis. Tous les +renseignements manquaient; mais la rigueur de la consigne témoignait de +la gravité de la situation. Au surplus, cette privation de nouvelles à +un moment si critique était affreusement pénible et énervante. + +D'ailleurs il n'y avait pas que de dociles moutons parmi nous. Quelques +loups avaient été enfermés dans la bergerie. Pour moi, nommé caporal +et adjoint au fourrier depuis deux jours, je n'avais ni l'humeur ni +le temps de me mêler aux conciliabules qui se formaient dans quelques +cantines. Un nouveau lieutenant avait tout récemment été mis à notre +tête; malgré une assez douloureuse blessure qui à Sedan lui avait entamé +l'épaule, il était d'une activité et d'une énergie peu communes: il +avait précisément fixé ce jour-là au sergent-major comme extrême délai +pour l'organisation complète de la compagnie. Mais, de notre bureau, +nous entendions des rumeurs inaccoutumées. A plusieurs reprises nous +aperçûmes les sergents de semaine occupés à disperser des groupes. + +Le jour s'écoula cependant sans incident remarquable. Après la soupe du +soir, le lieutenant était venu signer les pièces de comptabilité. Il +paraissait très énervé, sans doute à cause des scènes tumultueuses de +la ville, dont nous ne savions toujours rien de formel. Dans ses yeux +brillait, par contre, une clarté d'énergie satisfaite. Il donna l'ordre +de veiller à tous les derniers préparatifs, dans l'éventualité d'un +départ prochain. + +Tandis que le sergent-major et le fourrier couchaient dans la chambre où +nous travaillions, je n'avais pas cessé d'occuper ma place dans l'une +des tentes dressées sur les remparts. Il me parut bon d'aller vérifier +mon havresac. + +La nuit était venue, et le firmament n'en était pas moins tout éclairé. +Il resplendissait comme dans l'embrasement d'un immense incendie, et +cette rougeur paraissait devenir de plus en plus intense. Par toute la +voûte céleste, les nuées semblaient teintes d'un reflet sanglant, depuis +la dentelure noire des Pyrénées jusqu'à la ligne lointaine de l'horizon +sur la Méditerranée. + +Sur le rempart, le spectacle, quoiqu'à peine distinct par contraste, +était saisissant. Bien que le couvre-feu fût sonné, presque tous les +hommes étaient debout hors des tentes, qui dessinaient en triangles +leurs silhouettes blanchâtres sur la terre noire, et quelques ombres +humaines s'agitaient, gesticulaient, parlaient. + +Dominant ma poignante impression, je me dirigeai vers mon bastion, en +cherchant d'éloquentes paroles, pour user sur mes camarades de ma jeune +et faible autorité. Mais, au pied de l'antique donjon qui se dresse +là, regardant le Canigou du côté de l'Espagne, deux officiers me +devançaient. Ils allaient d'un pas résolu. C'était le commandant du 22e +de ligne, suivi d'un capitaine. + +Ils abordèrent un premier groupe qui, à leur approche, s'était resserré. +Le commandant ayant dit qu'il fallait rentrer sous les tentes, un +murmure s'éleva. Les officiers s'avancèrent encore, et le groupe +s'ouvrit, mais pour se refermer aussitôt comme une vague. D'autres +hommes accoururent, entraînés par un courant invincible, et, en un clin +d'oeil, un cercle étroit enferma les deux officiers, et le commandant +tomba. + +A ce moment, d'autres officiers survinrent en nombre. C'étaient les +nôtres. Ils achevèrent de rompre le charme funeste qui avait plané sur +la citadelle, en nous apportant l'ordre de départ pour le lendemain +même. + +Trois de nos compagnies actives étaient désignées, dont la mienne, et +il ne s'agissait plus d'aller à Bellegarde ou à Montlouis. Cette fois, +c'est vers le Nord que nous serions dirigés. Vers l'ennemi, enfin. + +Ah! la noble activité qui régna en cette nuit si mal commencée. L'ardeur +de tous était égale. C'était à qui se prêterait aide mutuelle, pour que +rien ne clochât, pour qu'il n'y eût aucun retardataire. A l'aube, après +une veillée féconde, le ciel était redevenu d'un bleu pur et profond: +la soirée ensanglantée par l'aurore boréale ne m'apparaissait plus que +comme un vain cauchemar. + +Mais, avant le départ, le commandant du 22e, qui savait bien qu'il +n'avait pas rêvé, tint à passer en revue tous les hommes de notre +régiment. Les partants, comme ceux qui restaient, durent s'aligner sur +le rempart. On vit même errer par la Murette, l'ordonnance, le brosseur, +l'avare, qui ne se mêlait plus à nos assemblées. Son regard, d'une +acuité singulière, donnait l'impression que doivent produire les gens +à qui le peuple attribue le _mauvais oeil_. Il paraissait être là pour +porter malheur à quelqu'un. + +Quant à moi, j'avais fort à faire, avec le sergent-fourrier, pour +achever de régler les derniers détails administratifs: officier +d'habillement, maître armurier, préposé des lits militaires, le défilé +était-interminable. L'heure du départ arriva, sans que le détachement +eût traversé la cour d'honneur. Courant au rempart, nous le trouvâmes +désert. + +Les trois compagnies s'étaient écoulées hors de la citadelle par une +poterne. Bien qu'elles eussent à gagner la gare par un long détour dans +la campagne, nous n'avions que le temps de couper au plus court par la +ville. Cela me permit au moins d'adresser un télégramme à ma famille, +car Angers était notre but, et nous passions par Toulouse. + +Nous avions le regret de laisser en arrière deux de nos meilleurs +camarades, Toubet et Bacannes, sans parler du malheureux petit Royle. +Au dernier moment, il avait été interné au Castillet sur l'ordre du +commandant du 22e. Murette aurait sans doute pu dire pourquoi. + + + + +LE 48e RÉGIMENT DE MARCHE + + + +Il n'y avait pas à s'apitoyer longuement. Dans le métier des armes, +les liaisons ne se dénouent pas; elles sont presque toujours rompues +brusquement, si fraternelles qu'elles aient été. Les exigences du +service veulent qu'après une longue intimité on se sépare immédiatement +sans murmure, sinon sans regrets. A la guerre, il faut voir tomber, +sans faiblir, sans lui tendre la main, sans jeter vers lui un regard en +arrière, le camarade frappé à mort qui était devenu votre ami. Et la +discipline impose parfois des épreuves plus cruelles. Il faut brider son +coeur, si l'on ne peut l'étouffer. C'est pourquoi les vieux militaires +passent et repassent sans cesse en revue les noms de leurs compagnons +d'autrefois; ils rachètent ainsi leur sécheresse professionnelle, leur +froideur obligatoire et passagère, l'apparente indifférence qui fut +longtemps exigée d'eux. D'ailleurs Royle ne nous avait jamais inspiré de +véritable amitié, à Nareval ni à moi: nous déplorions qu'il eût commis +les fautes dont il serait châtié, plus que nous ne pouvions le regretter +lui-même. + +Pour nous distraire, nous n'avions pas cependant la société des joyeux +compères du premier voyage. Tous étaient restés au dépôt, et, outre que +nous n'étions pas gais naturellement, le grade nous isolait déjà un peu +des simples soldats. D'eux-mêmes ils s'éloignaient de nous. Cette sorte +de solitude, en plein brouhaha, était favorable au cours de mes pensées +à la fois heureuses et graves. Le train rapide m'emportait enfin vers +le but que m'avait assigné ma conscience, et, par une circonstance +inespérée, il allait m'être donné de revoir mes amis, de recevoir dans +un baiser une nouvelle bénédiction de ma mère. + +Dans cette saine disposition d'esprit, je ne m'expliquais pas que la vue +de ce pays ne m'eût pas frappé et charmé à mon premier passage. Chère +terre de France, aux sites si divers, aux aspects admirables dans leur +variété, je m'en éprenais de plus en plus à cette revue panoramique, +parce qu'on s'attache en se dévouant. Et n'allions-nous pas essayer de +la défendre? Qui sait si nous ne l'arroserions pas de notre sang? + +De Perpignan à Narbonne, la voie suit le littoral, et, en certains +endroits, sur une chaussée de quelques mètres à peine. D'un côté, la +mer, confondant la ligne de ses eaux avec le ciel, et, de l'autre, +d'immenses étangs bleus. Sur la côte, les pauvres villages de pêcheurs +étagent leurs cabanes en amphithéâtre, devant l'élément qui leur fournit +la nourriture et souvent les engloutit. Le train semblait glisser sur +la mer. Le sifflet strident de la locomotive se perdait dans cette +immensité dont le calme n'était troublé que par le cri de quelque +goéland effarouché, s'envolant de rocher en rocher. + +La matinée s'écoula assez vite, dans cette contemplation. Mais, vers le +milieu du jour, les heures parurent s'allonger. A mesure que le moment +attendu approchait, il semblait fuir. Je comptais les stations qui +restaient à franchir, et nous en rencontrions toujours que j'avais +oubliées. La nuit tombait, et Toulouse n'apparaissait pas. En vain, +pour prendre le change, j'essayais de dormir; mes yeux clos, l'esprit +veillait. Enfin, vers six heures, le train ralentit sa marche. Aux +portières, les clairons sonnent allègrement la charge. Nous entrons en +gare. Le train roule toujours, il y a encore un pont à passer; mais +je n'y peux tenir. Me voilà déjà debout sur le marchepied, quand une +terreur me prend. C'est jour férié, le 1er novembre, la Toussaint, +veille des Morts. Mon télégramme est-il parvenu?... Oui, oui; là-bas, +devant le bureau du chef de gare, stationne un groupe nombreux. Tous, +ils y sont tous, et, d'un bond, je suis au milieu d'eux. Quel délicieux +moment, mais qu'il fut court! + +Ma mère était radieuse; elle retrouvait son fils, aussi décidé que +le premier jour, mais plus fort, devenu homme au bout de deux mois +d'absence. Elle me regarda quelques instants, sans parole, les yeux +brillants de joie au travers d'un voile humide. Bien que j'allasse vers +le danger, elle ne tremblait plus; après m'avoir cru à jamais perdu, +elle me revoyait: heureux présage. Ah! quel chaleureux accueil! quelles +attentions charmantes! Quelques aliments réparateurs à prendre, tout en +causant; un chaud gilet de laine, que je dus m'engager à mettre le soir +même. Que sais-je encore? Comme tous grandissaient le mérite du devoir +en se rendant plus chers, en découvrant à celui qui partait les trésors +de tendresse que peut-être il allait perdre, mais dont rien alors +n'aurait pu l'obliger à se montrer moins digne!--Quoi! déjà? Le clairon +rappelait: il fallut se dire adieu, et nous avions à peine échangé +quelques paroles! + +Quel vide dans le wagon, malgré le tumulte environnant! Bien que, blotti +silencieusement dans un coin, je m'efforçasse de jouir encore, comme +d'un doux parfum, du souvenir de cette minute exquise, je souffrais; +j'étais triste, craignant que ma mère n'eût entendu ces mots jetés au +passage par un brutal, par un jaloux: «Embrassez-le bien, vous ne le +reverrez pas!» + +Lorsque, au matin, nous eûmes dépassé Bordeaux, le froid, dans nos +wagons à marchandises mal clos; devint, d'heure en heure plus vif et la +campagne nous apparut toute dépouillée. Elle semblait s'être mise en +deuil à mesure que nous nous rapprochions des contrées où se jouaient +nos destinées. Mais, aux abords des grandes villes, comme dans les plus +petits hameaux, nous apercevions les jeunes gens et les hommes faits +s'exerçant au maniement des armes. Ils interrompaient leurs manoeuvres +pour nous saluer, et six cents voix leur répondaient en entonnant un +chant patriotique. + + +II + + +Arrivés à Angers à une heure du matin, nous fûmes cantonnés +provisoirement dans les bâtiments de l'École des arts et métiers. Après +quatre heures d'un pénible sommeil sur les tables d'étude, on nous +distribua des billets de logement. Chacun se mit en quête de l'habitant +chargé de le recevoir. Il y eut ce jour-là repos général--excepté pour +moi. + +Requis comme secrétaire par l'officier payeur du détachement, le +lieutenant Christophe, je dus à cet honneur de faire, sans plus tarder, +ample connaissance avec la ville. Sac au dos, fusil sur l'épaule, il +fallut suivre toute la ligne des boulevards neufs qui enveloppent la +cité, frissonner à la vue du sombre château d'ardoises à grosses tours +édifié par saint Louis, saluer en passant la statue du paisible roi +René, et tâcher de se retrouver dans le dédale des rues du quartier +central, qui montent, descendent, remontent, s'enchevêtrent. C'est très +pittoresque, mais bien fatigant. + +Vers deux heures, je recouvrai ma liberté, et, à mon tour, je me mis à +la recherche de mon habitant, un sculpteur, je crois, demeurant à la +montée des Forges, sur l'autre rive de la Maine. Une jeune femme me +reçut poliment, et je me réjouissais à l'idée de m'asseoir, un jour +ou deux, à un honnête foyer familial qui, me rappellerait celui où je +manquais; mais je fus très courtoisement adressé à une banale hôtellerie +du voisinage. + +Mon lit n'en fut pas moins excellent. La douce chose, au bout d'un long +voyage et après quinze jours de campement, même sur des remparts ouatés +de gazon! Quel héroïsme, le lendemain, de sauter hors des draps, avant +le jour, sans avoir dormi son content! Voilà de tout petits sacrifices +dont la vie militaire est semée et qui la rendent aussi méritoire que +les actions d'éclat dans l'apothéose d'un jour de bataille! + + +III + + +A sept heures, j'étais donc à plus d'un kilomètre de mon gîte, tout +là-bas, devant l'Hôtel de Ville, sur le Champ de Mars que bordent les +jardins publics, et je n'y étais pas seul. Trois mille six cents de mes +pareils grouillaient autour d'une cinquantaine d'officiers, l'effectif +de dix-huit compagnies venues de tous les coins de la France, pour se +fondre en un seul corps. Chaque commandant d'unité ralliait ses hommes +de son mieux, ce qui, dans cette foule uniforme, n'était pas très aisé. + +Le nôtre, le lieutenant Martial Eynard, était des plus actifs et des +plus énergiques. De taille moyenne, il avait la démarche souple, le pas +élastique, les épaules larges, la poitrine bombée, le buste en avant +d'un bon gymnaste, avec la tête blonde et fine, déjà un peu mûrie, d'un +élégant Saint-Cyrien. L'oeil vif, le regard direct, témoignant d'une +noble ardeur; la voix chaude et vibrante, aussi prompte à l'éloge qu'au +blâme. Son sang généreux, que sa blessure encore ouverte semblait +rafraîchir, et non épuiser, entretenait en lui une animation +perpétuelle. Un bon chien de berger n'eût pas réuni son troupeau plus +vite qu'il nous eut rassemblés. La présence de notre sous-lieutenant, +non loin de lui, le servait, à vrai dire, dans cette circonstance. + +M. Houssine, échappé, lui aussi, de Sedan comme simple adjudant, avait +reçu l'épaulette en rentrant au dépôt. Sa dignité récente le tenait à +distance de la troupe: il paraissait tellement oublier qu'il était +issu de cette catégorie subalterne, qu'il traitait les hommes très +dédaigneusement. Mais il était très grand et avait les cheveux d'un +rouge éclatant, ce qui nous guidait. + +Quel que fût le point de repère de chacun, l'ordre sortit en moins d'un +quart d'heure de ce chaos humain. Dix-huit doubles lignes vivantes +s'espacèrent sur l'étendue du Champ de Mars. Sous la direction du +lieutenant-colonel Koch, venu du 1er régiment étranger, les compagnies +furent réparties en trois bataillons, dont le commandement fut confié au +commandant Bourrel, naguère major de place à Perpignan, au commandant +Chambeau, tiré des capitaines du 5e de ligne, et au capitaine rengagé +David, intrépide vieillard de soixante-dix ans, qui ne redoutait pas +d'affronter les fatigues d'une dure campagne d'hiver. Le 48e régiment +d'infanterie de marche était constitué. + +En tout pareil aux héroïques légions détruites autour de Sedan et de +Metz, il lui manquait pourtant ces deux fiers ornements dont l'un +provoquait le sourire et l'autre imposait le respect, suscitait +l'enthousiasme: pas de tambour-major à voir parader en tête de la +colonne; point de drapeau, hélas! à entendre frissonner glorieusement au +milieu des rangs! + +Tel quel, il lui fut accordé un court délai pour régler les derniers +détails de son organisation, pour assurer la soudure de ses éléments, +épars la veille, inconnus les uns aux autres, pour permettre enfin à +l'état-major de tâter et d'assouplir ce corps fait de milliers d'hommes +et de lui donner en même temps quelque cohésion, de lui infuser l'esprit +de solidarité, l'amour collectif qui pousse hardiment vers le danger et +apprend à braver la mort. Cinq jours pour accomplir oeuvre pareille, +c'était peu, et il fallut s'en contenter. + +Tandis que chacun collaborait selon son rôle à l'oeuvre commune de +fusion et d'entraînement, en se montrant exact aux rassemblements, +attentif et docile durant les exercices, scrupuleux à établir les +situations, les bons, les feuilles de journées, etc., tous, le devoir +rempli, nous jouissions sans scrupule du dernier répit qui nous était +accordé. Maintenant, le doute n'était plus permis; il n'y avait plus +de place pour l'impatience et l'énervement: à brève échéance, nous +combattrions, nous aussi; il nous serait donné de tenir la campagne, de +dormir à la belle étoile, de peiner et de souffrir pour la défense du +pays. Pour le moment, nous goûtions l'agrément de déambuler dans une +ville belle, élégante, animée comme au temps d'une paix heureuse, en +songeant aux tristes étapes en pays dévastés; nous savourions le plaisir +de manger, assis, des mets servis proprement dans de la vaisselle, +en prévoyant le renversement des marmites au bivouac et les repas de +biscuit tout sec; voluptueusement, nous prenions nos aises dans des +lits chauds et douillets, frissonnant seulement à l'idée des prochaines +nuitées sur la terre humide ou gelée. + +Pourtant les passions mesquines gâtaient par leurs infiltrations +malsaines ces dernières heures de légitime bien-être. Le cadre +subalterne de chaque compagnie forme un groupe d'hommes, qu'à certaines +heures rassemblent le service ou les nécessités matérielles, et que +l'habitude maintient à peu près réunis le reste du temps: en un mot, +c'est une petite société; donc, on s'y observe mutuellement, on s'y +jalouse, on y médit les uns des autres, la charité servant rarement de +lien aux réunions humaines. + +A Angers, la compagnie n'avait plus de sergent-major. Le nôtre avait +été nommé adjudant à l'organisation du régiment. Les fonctions de chef +étaient remplies par le sergent-fourrier, camarade généreux, loyal, +malgré quelques inégalités de caractère. Harel avait été mousse, je +crois. Il avait alors vingt-cinq ans, il était grand et beau, ses +yeux, très noirs, s'enfonçaient sous un front bombé, proéminent, et +semblaient, par l'habitude des vastes horizons de la mer, lancer des +regards d'une portée trop lointaine. + +Villiot, le doyen des sergents, était, quoique né à Marseille, simple, +brave et modeste. Excellent soldat, bon camarade, supérieur affable, +subordonné digne. Ayant éprouvé son courage à ses propres yeux dans +la sanglante fournaise de Sedan et dans sa fuite périlleuse après la +capitulation, il ne cherchait à en imposer à personne. Sa qualité +d'ancien prévôt d'armes témoignait assez d'ailleurs qu'il n'avait rien à +craindre d'un adversaire individuel. Sa complaisance et sa serviabilité +n'en avaient que plus de prix; elles ne se démentaient jamais. + +Son compatriote Laurier ne lui ressemblait guère, surtout au moral. +Moins grand, mais de traits plus réguliers, grassouillet, il offrait le +type combiné du joli sergent et du vrai Marseillais. La face réjouie +d'un gourmand, toujours propret, pommadé, reluisant, il était aussi +glorieux que son nom, bien que le laurier serve à parfumer la soupe +autant qu'à tresser des couronnes. Jamais zouave n'eut de guêtres plus +blanches ni mieux ajustées que les siennes, sur un pied mieux cambré. +Aucun mousquetaire n'eut l'allure plus avantageuse. Quels accroche-coeur +que les bouts aiguisés et retroussés de ses moustaches noires! Qu'ils +annonçaient bien la hardiesse de langage et les propos vantards, que +l'accent _aïolé_ semblait du reste légitimer! + +Pluvier, comme Royle, nous était venu de Paris; mais il avait beaucoup +plus de chance d'y retourner. Court, malingre, le nez déjà bourgeonnant, +il grelottait avant d'avoir passé une nuit dehors et se plaignait de +rhumatismes sans avoir essuyé la moindre averse. Il était du nombre des +Parisiens qui préfèrent regarder l'émeute derrière leurs volets, plutôt +que d'aller la tenter--ou la combattre--sur les barricades. + +D'où Gouzy pouvait-il bien être originaire? Je ne sais. Il était un peu +vantard comme Laurier, mais beaucoup moins freluquet. Quoique l'un +des plus anciens gradés, il avait l'esprit subversif de Royle, qu'il +rappelait par son jeune âge et sa longue taille dégingandée. Il avait, +comme Nareval, la manie de pérorer devant les hommes. + +Quant à ce dernier, en prenant du galon, il s'était peu modifié. Plus +circonspect dans l'étalage de son savoir, il était livré âprement à son +ambition. Il goûtait moins la satisfaction d'avoir franchi les premiers +degrés, qu'il n'aspirait inquiètement à en gravir d'autres. Aussi +mettait-il son temps à profit pour tâcher d'acquérir sur le Champ de +Mars les premières notions du commandement, qu'il possédait à peine. + +Là, comme partout, Villiot était la providence de tous. Il manoeuvrait +fort bien, donnait l'exemple, entraînait et, de plus, prodiguait à +chacun des conseils, au besoin, un coup de main, pour le paquetage des +sacs, l'entretien du fusil, l'arrangement commode du fourniment. Pendant +ce temps, Gouzy se contentait de développer, mais à profusion, des +conseils théoriques, tandis que Laurier se campait fièrement, en +retroussant ses moustaches sous l'oeil des bonnes angevines, et que +Pluvier constatait l'intensité progressive de ses rhumatismes. Harel, +pour lui, contenait sa fureur avec peine à l'idée que sa comptabilité, +confiée à mon inexpérience, n'avançait guère. + +Sans titre encore, j'étais en effet mêlé aux sous-officiers. Bien que +je n'eusse même pas les insignes de caporal-fourrier, j'en remplissais +complètement les fonctions. De là, s'il faut l'avouer, les troubles qui +agitaient notre petit groupe. La promotion de notre sergent-major au +grade d'adjudant avait immédiatement allumé les convoitises de Laurier +et de Gouzy, sans parler naturellement de Nareval. + +A leurs yeux, il était légitime que Harel passât sergent-major, +avant-dernière et peut-être dernière étape vers le grade de +sous-lieutenant. Ils désiraient tous trois obtenir le grade de fourrier, +avec le ferme espoir de suivre après lui le même chemin. Il leur +déplaisait donc que la place me parût réservée, et, puisque je n'étais +pas sous-officier, ils estimaient que leurs désirs devaient primer mes +droits. Avec cette idée, ils étaient vexés de voir leurs doyens me +traiter déjà en égal. Ils s'en expliquèrent avec eux à l'occasion d'un +fin repas d'adieu organisé la veille de notre départ d'Angers. + +Villiot et Harel se contentèrent de hausser les épaules. Mais, au +dernier moment, le beau Laurier déclara tout net qu'il y allait de la +dignité de son grade à ne point s'attabler avec un simple caporal. Ses +deux émules appuyèrent son avis, par leur silence. Harel et Pluvier, au +contraire, tout en se mettant à table, le traitèrent de ridicule, ce qui +était insuffisant pour le faire capituler. Villiot, président de droit, +ressentit davantage l'odieux d'une insolence que l'inégalité de grade +m'empêchait de relever. Froidement, s'asseyant à son tour et m'invitant +à l'imiter, il répondit à Laurier qu'il avait un bon moyen de +sauvegarder sa dignité menacée. En même temps, il lui indiquait la +porte. + +Ce geste interloqua notre chatouilleux sergent. Il eut bien bonne envie +de nous punir tous, en nous privant de sa gracieuse personne. Mais le +potage fumait dans les assiettes et une grosse volaille étalait au +milieu de la table sa chair reluisante et dorée. Laurier était incapable +de bouder contre son ventre. Il prit sa place sans répliquer, et, à +coups de dents, il se vengea sur le dîner. + + +IV + + +Le 9 novembre, tandis que la première armée de la Loire remportait sans +nous la victoire de Coulmiers, le régiment reçut l'ordre de se diriger +sur Nevers, par les voies dites rapides. A la nuit, les trois bataillons +s'acheminèrent vers la gare; mais les deux premiers purent seuls être +embarqués, faute de matériel roulant. Nous les suivîmes le lendemain +matin, et vingt-quatre heures après nous atteignions notre nouvelle +destination. + +Sur une vaste promenade plantée en quinconce, douze clairons rassemblés +lançaient l'allègre sonnerie du réveil, soutenus par le roulement +cadencé des tambours. Là, au milieu de Nevers, s'élevait comme une autre +ville. Véritable ville lilliputienne, avec ses petites maisons blanches +identiques, avec ses étroites avenues et son carrefour central où se +dressait la tente du colonel. Dominant toutes les autres, cette tente +semblait, ainsi qu'un clocher de village, étendre sa protection tout à +l'entour. Quand, de chacun de ces petits abris fragiles, se glissèrent +au dehors six hommes tous semblables, qui paraissaient sortir de +terre et dominaient de deux coudées leurs demeures, on eût dit d'une +innombrable foule de géants. + +Étant enfant, j'appréciais fort les images d'Épinal et les soldats de +plomb qui me fournissaient de longues files d'un même type uniformément +reproduit; mais je raffolais littéralement des gravures plus soignées ou +des jouets de luxe qui figuraient un camp dans sa diversité pittoresque. +Or c'était ce spectacle au naturel qui m'était offert maintenant +et infiniment plus varié que toutes les imitations. Non loin des +sentinelles en armes, les uns baignaient bravement leur tête et leurs +bras à la fontaine publique; d'autres nettoyaient leur fusil, mal +graissé la veille, et que l'humidité de la nuit menaçait. Ceux-là +bâtissaient les fourneaux de campagne, rallumaient les feux de bivouac +et préparaient le café. Les sergents commandaient la garde, les caporaux +rassemblaient les corvées que les fourriers réclamaient impatiemment, +toujours affairés, tandis que, pour assister au rapport, officiers et +sergents-majors se réunissaient en cercle devant la tente du colonel. + +Tout cela dans la perspective accusée par les rangées successives des +arbres aux fûts blanchâtres, aux hautes branches dépouillées d'où +tombaient pourtant, çà et là, par instants, dans la buée matinale, +quelques dernières feuilles, recroquevillées et rouillées, qui +semblaient retrouver une fugace vitalité en roulant sur le plan incliné +de la toile des petites tentes. Ce cadre, par le contraste, accentuait +la couleur, l'animation du tableau martial, et en même temps lui donnait +une teinte mélancolique bien appropriée, car cette vie des camps, pleine +et robuste, est dans son activité le prélude de sanglantes hécatombes. +Néanmoins, nous qui, arrivant, n'étions encore que des spectateurs, nous +éprouvions, par un entraînement physique, par une émulation instinctive, +quelque intime fierté et une sensualité indéfinissable à nous savoir une +partie de ce tout et à avoir le droit de nous mêler à son mouvement. + +Le 3e bataillon n'eut pas à dresser ses tentes. Le temps de préparer son +repas, et le régiment devait se porter en masse dans la direction du +Nord. Les clairons sonnèrent vers midi. Immédiatement tout le monde met +sac au dos; puis la colonne s'ébranle en bon ordre et se met en marche +gaiement. + +Sevrés du doux climat du Roussillon, nous fûmes cependant favorisés, +pour cette promenade militaire, d'un dernier sourire du soleil +d'automne. Par un temps sec, la route était excellente et le régiment +magnifique. Sur un espace d'un kilomètre environ, les hommes marchaient, +deux par deux, sur chaque bord de la route, laissant circuler au milieu +le train régimentaire et les voitures d'ambulances. + +Les uniformes étaient irréprochables. Relevées sur les hanches, les +capotes bleues laissaient voir, agitée d'un mouvement unique et cadencé, +une longue traînée rouge, coupée à quelques centimètres de terre par +la ligne blanche, éclatante, des guêtres. Au sommet des havresacs, les +gamelles neuves resplendissaient sous le soleil, comme des casques, +entre les tentes et la haie d'acier des chassepots. Le cliquetis des +armes scandait la marche, et un bruissement général, comme celui des +écailles d'un monstre gigantesque, servait d'accompagnement aux chants +qui s'élevaient alternativement, de distance en distance. Quel effet +merveilleux! Jamais régiment marchant à la victoire fut-il plus dispos? +parut-il plus alerte et plus fier? + +A un tel pas, il nous eût été facile d'aller fort loin; mais notre +ardeur dut se borner à franchir six kilomètres. Il y avait là, sur la +droite de la route, l'emplacement d'un camp, marqué par la présence +d'un peloton de tirailleurs algériens. Sur un coin de la verte prairie, +bientôt jalonnée par nos adjudants-majors, les noirs Africains, dans +leur vêtement d'azur galonné de jaune, accroupis devant leurs tentes, +recueillaient frileusement les rayons du soleil qui leur envoyait un +pâle reflet du pays natal. De leurs yeux blancs ils semblaient nous +toiser assez dédaigneusement, tandis que, fiers de notre gros effectif, +nous ne pouvions nous empêcher de trouver leur masse un peu grêle. + +L'herbe était sèche, la paille de couchage nous fut bientôt distribuée. +Après quelques hésitations, certaines lenteurs, nos six cents tentes +s'alignèrent en colonne par compagnie, derrière les faisceaux aux lames +miroitantes irradiées comme des feuilles d'aloès. Les fourneaux se +creusèrent à l'abri d'une haie vive, et bientôt les hommes, en petite +veste, sans ceinturon, vinrent en nombre s'offrir l'avant-goût de soupes +qui délicieusement chantaient dans les marmites de fer-blanc tout neuf. + +Quelques-uns, moins affamés, allèrent essayer de fraterniser avec les +turcos, qui déjà répartissaient entre eux leurs gamelles. Les sombres +visages de nos voisins servaient de repoussoir à la-blanche figure de +leur jeune chef. Physionomie intelligente et douce, le blond capitaine +Carrière semblait n'avoir nul besoin d'énergie pour mener ces +demi-sauvages. Il y suppléait par sa bonté naturelle, ne les quittant +jamais, mangeant gaiement au milieu d'eux la même soupe et le même pain. + +Notre première nuit de bivouac fut bonne, sauf quelques indiscrets +courants d'air signalant de légères imperfections architecturales dans +notre fragile demeure. Mais nul n'osait critiquer un édifice qui était +en partie sorti de ses mains. Seul Pluvier hasarda quelques soupirs. +Point d'écho. Force fut bien d'imiter le stoïcisme de ses compagnons, +et, se réchauffant mutuellement les uns les autres, tous bientôt +s'endormirent. + +Hélas! le lendemain, une pluie diluvienne transforma notre moelleuse +prairie en un grand lac. Quoique Villiot eût pris le soin de creuser +une rigole tout autour de la tente pour en préserver l'intérieur, la +situation fut terrible, quand, après le couvre-feu, nous nous trouvâmes +blottis, immobiles, pour plusieurs heures, dans nos vêtements trempés, +avec nos chaussures boueuses, sous nos toiles mouillées. A la première +plainte de Pluvier, ce fut un concert affreux de reproches adverses. +Chacun se souvenait de l'ouvrage des autres, pour leur en faire un +grief. Nareval accusait Gouzy d'avoir mal planté les piquets. Laurier +critiquait la tension des cordes, et Gouzy leur reprochait d'avoir +boutonné les toiles de travers. Une goutte d'eau, une perle fluide, +lui tombait sur le nez avec une telle régularité, qu'il craignait d'y +trouver une stalagmite le lendemain. + +Ces orages passaient au-dessus de moi, qui n'avais garde de souffler +mot. Cela n'empêcha pas Harel de me prendre à partie. Modestement, je +fis valoir que, appelé à copier un ordre en arrivant au camp, je n'avais +pu collaborer à l'édification de la tente.--En vérité, j'avais le +cynisme de l'avouer: j'acceptais une hospitalité volée, voyez quelle +paresse! A ces mots, en un instant, on cria baro sur le fourrier. +Tellement, que, du voisinage, le lieutenant nous pria de causer plus +bas, ce qui assura mon salut. Un suprême gémissement de Pluvier, et +chacun se morfondit dans le silence et dans l'humidité. + +La pluie, comme eût dit M. de la Palisse, est un grand dissolvant; mais +je l'entends au moral. Comme elle ne s'arrêta pas le jour suivant, les +tentes restaient debout; mais beaucoup d'hommes s'en échappaient, +allant chercher un abri et du feu dans les habitations du voisinage. +La discipline déjà, il faut en convenir, commençait à se relâcher. +J'enviais un peu les transfuges, sans vouloir pourtant, sans pouvoir +d'ailleurs les imiter, car il fallait sous l'ondée recevoir à toute +heure une distribution nouvelle et la répartir aussitôt entre les +escouades. Ah! que j'eusse volontiers cédé à Laurier, ou à tout autre, +le galon de fourrier, que je n'avais du reste toujours pas! + +Le quatrième jour enfin, le ciel, au réveil, nous apparut tout bleu, +sans un nuage. Le soleil se montra, et tous les hommes profitaient +avec joie de ses rayons bienfaisants pour sécher leurs vêtements et se +dégourdir comme des lézards. Libre de toute corvée, j'allai avec Nareval +visiter une immense construction, un couvent, je crois, qui se dressait +à proximité, quand le clairon sonna à l'ordre. Nous revenons au pas de +course. Départ immédiat. Il est onze heures, et à une heure le régiment +doit se trouver à la gare de Nevers. + +En un clin d'oeil, les six cents tentes qui couvrent la prairie +s'effondrent. Pendant quelques instants, un mouvement indescriptible, +une agitation fébrile, règnent partout. C'est comme une mer humaine. +Tous--les bras agiles, les mains prestes--tantôt s'agenouillent, tantôt +se lèvent, se courbent, se redressent, ainsi que font, au théâtre, sous +la toile verte figurant l'océan, les manoeuvres qui _jouent les flots_. +Et de cet immense désordre, de ce fouillis inextricable d'hommes et de +choses, le régiment bientôt se dégage, s'aligne, se meut et s'éloigne, +laissant, dans le vaste espace où quatre nuits il a dormi, un champ de +paille flétrie, piétinée, entre des sentiers bourbeux. Six cents tas de +fumier, sur un cloaque. + +A la gare, l'appel signala quelques retardataires. Le départ avait été +si imprévu, si prompt, que beaucoup avaient appris la levée du camp +lorsque nous étions loin. Harel était de ce nombre. Il nous rejoignit à +temps, mais furieux d'être en faute. Les vifs reproches du lieutenant ne +le calmèrent point. Il s'en prit naturellement à moi, qui avais eu soin +de boucler vivement son sac et de le mettre aux bagages. Cette injustice +m'indigna: oubliant la différence de grade, je le rabrouai vertement. +Tandis qu'il se perdait dans la foule, l'attention générale fut attirée +vers une scène analogue, dont les conséquences devaient être plus +graves. L'altercation avait lieu entre un caporal et un sergent-major du +2e bataillon, les rôles étant, il est vrai, renversés. + +L'un des derniers arrivés, le caporal, soit qu'il se fût échauffé en +voulant rejoindre son rang, soit qu'il eût trop essayé de se rafraîchir, +avait le visage enflammé, l'air surexcité. A une observation de son +chef, il répliqua, et le sous-officier s'avança d'un air courroucé. Le +caporal le saisit par le plastron de la capote, assez violemment pour en +arracher un des boutons. Si le caporal était aviné, ce geste, malgré +sa brusquerie, pouvait être celui d'un interlocuteur tenace, importun, +grossier, si l'on veut, sans intention brutale. Mais ce point ne devait +jamais être éclairci. + +Cent cinquante personnes avaient été témoins du fait en lui-même, +y compris les officiers. Irrités déjà du relâchement que dénotait +l'interminable défilé des retardataires, nos chefs étaient mal préparés +à l'indulgence. Ordre fut donné de saisir le caporal et de le désarmer. +Le malheureux était inculpé de voies de fait envers un supérieur. + +Aussitôt dégrisé ou calmé, il demeura stupéfait, prêt sans doute à faire +des excuses, à s'humilier. Car, déjà mûr, marié, assurait-on, et père +de famille, il n'avait plus la fougue de la prime jeunesse. Rengagé +volontairement à bonne intention, il dut regretter vite un premier +mouvement inconsidéré; mais on ne lui demandait plus rien. Rien que sa +vie. Il était pris dans l'engrenage de la justice militaire, terrible +instrument que la nécessité du salut commun rendait impitoyable. + +Retenu par ce pénible incident, j'avais laissé envahir les wagons. +J'errais le long de la voie, demandant distraitement une place à chaque +portière. Mentalement, j'établissais une relation entre ma situation et +celle du misérable caporal; je frémissais à l'idée qu'il eût pu dépendre +d'un mauvais regard de Harel, d'un geste trop hardi de sa part, pour me +jeter dans une situation pareille, et, par cela seul, je sentais monter +en moi une rancune contre lui. Or je l'aperçus, entr'ouvrant à ma vue la +portière d'un compartiment de deuxième classe qu'il occupait seul +avec Villiot. Pour m'aider à monter, il me tendit la main. C'était +délicatement me faire des excuses. Elles m'allèrent au coeur, je +l'avoue, dans l'état particulier d'esprit où je me trouvais. + +Installé commodément entre mes deux meilleurs camarades, je leur +rapportai la scène dont j'étais ému encore. Harel, faisant tout bas le +même rapprochement que moi, pâlit un peu, en mesurant les conséquences +possibles de la vivacité de son caractère. «Bah! dit-il, le conseil de +guerre expliquera tout cela.» Car nous ignorions qu'il n'y avait même +plus pour nous de conseils de guerre. Nous n'avions plus droit qu'à une +justice sommaire, celle des _cours martiales_. + +Le train nous emportait cependant vers Blois, notre nouvelle +destination. Nous passâmes par Orléans, que les Allemands avaient évacué +après leur défaite de Coulmiers. Mais la voie était à peine rétablie. Il +fallait avancer prudemment, toujours sur le qui-vive. L'ennemi pouvait à +tout instant reparaître, et cette pensée nous surexcitait. Elle rompit +l'ennui d'un trajet de dix-huit longues heures. + + +V + + +A Blois, on nous fit établir nos bivouacs au sud-ouest de la ville, +au delà de la gare. Nos tentes s'alignaient tout le long d'une avenue +boisée qui aboutit à la forêt; les dernières, les nôtres, en touchaient +la lisière, et il y avait comme une sorte de mystère inquiétant dans ce +voisinage immédiat. Bien que toutes les feuilles fussent tombées, les +troncs d'arbres formaient, par leur foule, un mur impénétrable aux +regards et d'où semblaient s'échapper, comme des fantômes, les vapeurs +du matin. + +La vie de Nevers se continua là, par un temps meilleur. J'y achevai plus +agréablement mon apprentissage de fourrier. Il ne me laissait pas un +instant de liberté, même pour assister aux exercices. Préparation des +bons, direction des corvées, distributions de toute nature. Il n'y avait +pas de temps à perdre pour arriver à tout. Ce ne fut pas d'ailleurs sans +une certaine émotion que je pris charge des 18 000 cartouches destinées +à ma compagnie. Quatre-vingt-dix pour chacun de nous. Sur les +recommandations réitérées de M. Eynard, nous les logeâmes dans le +havresac, douillettement, de manière à les bien garantir de l'humidité. + +Ces soins divers, multiples, nous absorbaient entièrement. Beaucoup +d'entre nous avaient oublié la scène du départ de Nevers, mais non +pas ceux qui avaient mission de s'en souvenir. Elle devait avoir son +épilogue, logique, fatal et prompt. + +L'accusé fut traduit devant une cour martiale, où siégeaient un chef de +bataillon, deux capitaines, un lieutenant et un sous-officier, et dont +la sentence ne pouvait être ni révisée ni cassée. + +Cela dut tout d'abord ne point paraître sérieux au caporal Tillot, ainsi +se nommait le malheureux accusé. Pour un instant d'oubli, pour une +bénigne vivacité, mourir de la mort des assassins, des voleurs et des +lâches? Etre tué par des Français, avant d'avoir affronté les Prussiens +détestés! + +Non, ce n'était pas vraisemblable. Il s'agissait sans doute de quelque +simulacre de jugement et de supplice, à la manière maçonnique, afin +d'éprouver le courage du patient. Mais il ne pouvait être question +d'enlever au pays un de ses défenseurs dévoués. + +Telles durent être les pensées du caporal Tillot. Mais, pour les juges, +qui ne pouvaient décliner leurs fonctions sans être honteusement mis en +réforme, ils durent envisager leur rôle avec tristesse et terreur, car, +entre un texte formel et un fait indéniable, il n'y avait pas de place +pour une hésitation. La cour martiale n'hésita pas. + +Notre lieutenant en faisait partie, en raison de son ancienneté de +grade. Il nous annonça le verdict, sans commentaires. Certes il avait eu +l'occasion de cuirasser son coeur, à Sedan. Plus d'une fois il menaça de +son revolver des hommes qui maugréaient contre le service, et il aurait +eu le courage de tuer un fuyard; mais il veillait sur sa compagnie +paternellement, quoique bien jeune. Il la réconfortait après les +journées de fatigue. Il était bon, certainement, autant que brave. Toute +sa bravoure lui fut nécessaire pour tenir jusqu'au bout le rôle qui +lui était échu dans l'accomplissement de ce drame. L'arrêt qu'il avait +contribué à rendre, il devait le prononcer le lendemain à la face du +condamné, devant 8000 hommes assemblés pour en voir mourir un autre. + +Spectacle douloureux. Acte le plus pénible de la vie militaire, car, +quelque bien établi qu'il soit que l'armée forme un tout complet qui +doit se suffire, il n'en reste pas moins terrible d'être obligé de +passer, sans préparation, à l'état et de juge et de justicier. Nul ne +peut répondre qu'il ne deviendra pas le bourreau sans pitié de son +camarade coupable d'une peccadille, qu'il ne sera pas forcé de viser +au coeur un ami digne de son estime quand même. Le code de justice +militaire, en effet, mieux pondéré que le décret du 2 octobre 1870, qui +avait institué les cours martiales, distingue entre les crimes contre +la discipline militaire: il en reconnaît de honteux, pour lesquels la +dégradation accompagne la mort, et d'autres qui entraînent seulement +la mort. Mais il est muet pour la désignation des exécuteurs. Ce point +était alors réglé par le décret du 13 octobre 1863, où il était dit: +«Le commandant de place fait commander pour l'exécution un adjudant +sous-officier, quatre sergents, quatre caporaux et quatre soldats, pris +à tour de rôle, en commençant par les plus anciens, dans le corps auquel +appartenait le condamné.» + +Dans l'amalgame que nous formions, personne, parmi les hommes de troupe, +n'était fixé sur son ancienneté relative. Il était probable que, dans +une telle incertitude, le sort, le hasard, remplacerait la règle. Tous, +nous avions à craindre d'être désignés pour faire partie du fatal +peloton. Brûler ainsi sa première cartouche, quelle épreuve! + +Mauvaise nuit que celle qui précéda l'exécution. Pourtant nos +appréhensions furent vaines. Aucun gradé, aucun homme de notre compagnie +ne fut requis. Seul le 2e bataillon avait été chargé de former le +peloton. Dès l'aube, tout le régiment s'était préparé à prendre les +armes, dans une sorte de recueillement. Il était à peine aligné en avant +du front de bandière, que l'alerte sonnerie de clairons des chasseurs +à pied se fit entendre venant de la ville: «As-tu vu la casquette, la +casquette?» + +Le 10e bataillon de marche défilait devant nous, d'une vive allure. +Puis, le puissant roulement des tambours, sourd d'abord, plus distinct, +plus sonore d'instant en instant, sembla faire trembler le sol. C'était +un aussi beau régiment que le nôtre, le 51e. Il venait de son campement, +sur l'autre rive de la Loire. Il passa devant nous, et, à la suite des +chasseurs, s'enfonça dans la forêt, où nous nous engageâmes à notre +tour. Allant en faire les frais, nous faisions aussi les honneurs de +cette première réunion de notre brigade. + +A distance, le bois et les chemins se perdaient dans le brouillard; mais +ce voile, sans se dissiper, semblait reculer devant nous, dessinant, à +mesure que nous avancions, un cadre approprié à la cérémonie où nous +étions conduits. Les arbres dépouillés étendaient lamentablement +leurs branches, comme les bras d'un peuple de squelettes; l'herbe +disparaissait sous la litière des feuilles desséchées, terreuses, qui +s'affaissaient en grinçant sous nos pas. Quittant bientôt la grande +route qui partage la forêt, la colonne prit un étroit chemin, mal frayé, +défoncé par les chariots des bûcherons. Tout à coup s'ouvrit devant nous +une immense clairière, où nous nous engageâmes en face du 51e de marche +et à côté du 10e bataillon. + +Clairons et tambours s'étaient tus; mais derrière nous se faisait +entendre la voiture cellulaire qui, entre deux gendarmes, cahotait dans +les ornières. Il lui fut impossible d'avancer au milieu des fougères +qui nous cachaient jusqu'à la ceinture. La portière s'ouvrit, et le +condamné, invité à descendre, put contempler une dernière fois la voûte +du ciel, qui, dans ce large espace, n'était plus voilé par la brume. + +Le caporal Tillot était vêtu de la petite veste bleu foncé, avec ses +galons. Un aumônier le soutenait, car il semblait prêt à faiblir, +comme au terme d'un trop long voyage. Il recueillait les dernières +consolations de la bouche du prêtre. Son visage, douloureusement +contracté, exprimait pourtant la résignation. Sa marche était pénible, +mais non pas hésitante. + +Les herbes et les fougères avaient été fauchées sur un carré de quelques +mètres. C'était l'endroit où le malheureux devait mourir. Il y parvint +enfin. Il se laissa bander les yeux et s'agenouilla devant ses +compagnons d'armes rangés à dix pas de lui. + +A cheval auprès du peloton, le colonel Koch était visible de tous les +points de la clairière. Il commanda: «Portez vos armes!--Tambours, +ouvrez le ban...!» + +A un roulement lugubre comme un glas, succéda un silence plus lugubre +encore. Dans cet espace où, sous le ciel, 8000 hommes respiraient, on +entendit, semblable à un râle d'agonie, le souffle oppressé du condamné. +A cet instant solennel, la voix sonore, nette et vibrante du lieutenant +Eynard s'éleva du centre de ce cirque et prononça l'inexorable arrêt que +terminaient ces mots: + +_«Au nom de la patrie envahie, le caporal Tillot est condamné à la peine +de mort.»_ + +La dernière parole fut couverte par une détonation que les échos de +la forêt répercutèrent comme un grondement de tonnerre. Puis, un coup +isolé, sec, sinistre, le coup de grâce, tandis qu'un blanc nuage de +fumée s'élevait lentement dans l'air en s'y évaporant peu à peu. Le +caporal Tillot avait achevé de souffrir. + +M. Eynard nous rejoignit de son pas long et souple. Nous ne savions trop +s'il fallait admirer cette maîtrise de soi-même ou craindre la cruauté +que dénotait le sang-froid de notre chef. Pourtant il était livide et +sa main trembla en cherchant la poignée du sabre qu'il tira du fourreau +pour défiler. Il n'essaya pas d'ailleurs de dissimuler. «J'ai passé, +nous dit-il à demi-voix, par bien des émotions; mais celle-ci est la +plus cruelle.» + +«Armes au bras!» reprit cependant la voix calme et froide du colonel. +Les tambours roulèrent de nouveau, et le défilé commença devant le corps +du supplicié. Auprès se tenaient le prêtre et le docteur, et autour de +ce groupe quatre hommes en sentinelle formaient le carré à dix pas les +uns des autres. Le malheureux s'était affaissé sur le côté droit, sa +veste portait dans le dos les petites déchirures rondes des balles qui +l'avaient traversé de part en part, et le visage exsangue touchait +terre, baignant dans une mare d'un rouge noir dont l'herbe s'imprégnait. + + +VI + + +Nous passâmes rapidement devant cette guenille humaine, la regardant, +par une sorte de fascination, obstinément, quelque désir que nous +eussions de ne la point voir. Un lourd silence, au retour, pesait sur +nous: il semblait qu'un lien trop étroit nous opprimât la poitrine, +jusqu'à nous étreindre le coeur. Chacun de nous ruminait de sombres +pensées. Gouzy, au risque d'être atteint à son tour, exprima les siennes +tout haut. Il déclara cette exécution barbare et imbécile: mais il +n'éveilla pas de franc écho. Moi-même, je n'aurais pas osé m'affirmer +comme lui. S'il y avait dans nos rangs des traîtres ou des lâches, la +terreur pouvait les dompter et les entraîner. Aux yeux des autres, le +caporal Tillot était un martyr. Son sang a coulé pour la patrie, sans +gloire, mais non sans utilité. Dans l'immense sacrifice, qu'était-ce +que de frapper une victime quelques jours plus tôt, parmi cette foule +destinée au carnage? N'y avait-il pas là un jeu de la loterie du sort +qui avait désigné le caporal Tillot et avait voué ce premier holocauste +aux esprits malins de la peur et de l'indiscipline, pour les conjurer? + +Peut-être; mais nous nous trouvions dans la situation du patient qu'un +opérateur hardi a privé d'un membre, sous prétexte d'éviter la gangrène. +Il nous fallait changer le cours de nos idées; l'air du camp paraissait +délétère. Après la prise d'armes du matin, la journée était remplie. +Point de corvées, aucune crainte de départ, la date du nôtre étant +fixée officiellement au surlendemain. Nareval était libre comme moi. +Impossible de résister au besoin d'aller entrevoir, dans des rues, sur +le seuil des maisons, derrière les vitres des boutiques, une population +vivant de la vie ordinaire des peuples civilisés, banale, monotone, mais +sûre et non sans attrait. + +Blois avait à nous montrer son château, que nous avions aperçu de la +gare. Il est flanqué de tourelles élégantes, au sommet desquelles +flottait alors le drapeau blanc à la croix de Genève. De ce côté, il +domine un joli square, du haut d'un talus abrupt où poussent quelques +arbustes et d'où le lierre s'élève en capricieux dessins jusqu'aux +premières croisées. Elles sont ornées de balcons sculptés dans la pierre +délicatement ajourée, et elles alternent avec des panneaux peints +de couleurs vives et semés d'écussons, d'or, d'argent, d'azur et de +gueules. + +En suivant une pente raide à notre gauche, nous parvînmes devant le +portail, que surmonte une statue équestre de Louis XII en haut-relief. +Une voûte ogivale, bordée de statues séparées par de gracieuses colonnes +torses, conduit à la cour d'honneur, où apparaît en saillie le large +escalier de pierre qui a tenté plus d'un peintre. Là dut se borner notre +visite; nous n'avions pas encore acquis le droit de pénétrer dans les +salles, et ne le regrettions pas: il fallait, pour entrer, permission ou +plutôt ordre de la Faculté. + +A ce point de vue, notre dernière journée de Blois compléta les titres +de l'un de nous. Une pluie diluvienne détrempa le sol et rendit le camp +inhabitable. Pluvier, se déclarant vaincu par les rhumatismes, se fit +hospitaliser. + +Sans avoir le désir de l'imiter, nous trouvions tous qu'un lit de +boue, pour être moelleux, n'en était pas moins désagréable et en effet +malsain. La retraite et le couvre-feu sonnés, Gouzy et Nareval, bons +camarades, en dépit d'un reste d'envie, m'offrirent de les accompagner +jusqu'à une ferme voisine où ils avaient déjà admirablement dormi. +Les nuits précédentes avaient été mauvaises pour moi, grande était ma +fatigue. Et puis, enfin, trop rigoureuse était la sanction donnée à la +discipline, pour ne pas relever l'attrait du fruit défendu. + +L'obscurité favorisa notre évasion. Il fallait gagner la ferme par de +petits sentiers courant à travers champs. Ils étaient coupés de larges +flaques d'eau, où je m'embourbais, tandis que mes compagnons filaient +beaucoup mieux dans un chemin qu'ils avaient pratiqué. Derrière nous, on +marchait. D'autres soldats allaient peut-être nous ravir nos places, à +moins que nous ne fussions poursuivis par la garde du camp. De toute +manière, il fallait se hâter, gagner de vitesse; mais des étangs, de +véritables lacs, succédaient aux premières flaques. A la fin, Gouzy, le +mieux enjambé de nous trois, cria victoire: à nous le prix de la course, +et nous fûmes aussitôt rassurés quant à la poursuite. La défaite +constatée, les pas découragés s'éloignèrent, faisant entendre par +intervalles le bruit flou de crapauds s'affalant dans l'eau. Les +malheureux vaincus pataugeaient toujours. + +Si notre escapade nous avait causé quelques remords, ils s'évaporèrent à +la chaleur de l'âtre de notre hôte. En notre honneur, il s'empressa +de jeter deux sarments dans sa large cheminée. Le bois sec pétillait +gaiement, et, dans la flamme agile, les brindilles se tordaient, +pareilles à des cornes de diablotins. Nos vêtements de gros drap tout +mouillés séchaient rapidement, et nous étions enveloppés chacun d'un +nuage, comme les dieux de la mythologie. Quoique moins olympien, le +spectacle qui s'offrait à nos yeux était charmant, dans sa simplicité. + +Sur des murs blanchis à la chaux et légèrement enfumés, deux gravures +religieuses pour tout ornement. Un sol de terre battue; des outils +de laboureur dans un coin; quatre chaises rustiques; un lourd bahut +reluisant; une table massive de bois blanc où transparaissait, comme une +neige impalpable, la fleur du savon dont elle devait être tous les jours +frottée; les provisions d'hiver suspendues dans des linges aux poutres +du plafond. + +Après nous avoir reçus et avoir activé le feu, le maître du logis, +paraissant un peu las de sa journée, s'était assis en face de sa jeune +femme, qui, près de la table où attendait un tricot tout hérissé de ses +aiguilles, allaitait un enfant, tandis qu'un bambin plus âgé jouait à +ses pieds avec des épis de maïs et nous examinait curieusement à la +dérobée. Les joyeuses lueurs du foyer faisaient pâlir la petite flamme +de la chandelle fumeuse, et illuminaient la scène entière. + +L'homme, dans la force de l'âge, le teint hâlé, l'air franc et bon, +reposait volontiers son regard sur la jeune mère, au visage régulier, +presque beau, agréable en tout cas dans le cadre de cheveux bruns lissés +en deux bandeaux qui s'échappaient d'un serre-tête blanc. Les traits +étaient fins, l'expression naïve, et, malgré cette naïveté, les quelques +mots qu'elle ajoutait aux propos de son mari, avec la même prononciation +parfaite, dénotaient un ferme bon sens. Ce tableau figurait à souhait la +paix bienfaisante et féconde. + +Combien de temps ces braves gens en jouiraient-ils? Au lieu de donner +une hospitalité volontaire, ne subiraient-ils pas bientôt, comme le +tiers de leurs semblables, l'occupation forcée d'un brutal ennemi? +L'éloignement de ce supplice, de cette honte, ne dépendrait-il pas +de notre conduite? Si vraiment l'immolation d'un des nôtres devait +enflammer les courages et communiquer aux faibles de la force, est-ce +que, devant les périls à enrayer, le sacrifice ne se légitimait pas? + +Nos vêtements ayant été assez séchés, il nous fallut remercier de son +aimable accueil la jeune femme que nous ne devions plus revoir. Son mari +nous conduisit dans un grenier bien clos, tout garni de paille fraîche +et de foin odorant. Là nous goûtâmes quelques heures d'un sommeil +réparateur, embelli de doux rêves. La victoire nous souriait; tous +nos frères étaient vengés, l'ennemi vaincu, refoulé, anéanti. Songes, +mensonges. Les nôtres, si séduisants qu'ils fussent, ne purent nous +détourner longtemps de la réalité. Bien avant le réveil, nous nous +glissions sous notre tente. Cela se fit sans encombre, Dieu merci! + +A sept heures, le café bu tout chaud, nous prenions, avec armes et +bagages, le chemin de la petite ville de Mer, située à une vingtaine +de kilomètres de notre camp, au nord-est de Blois. La brigade allait +s'incorporer au 17e corps d'armée. Elle était confiée à un ancien +colonel d'infanterie de marine, le général Charvet, du cadre auxiliaire. + + + + +EN CAMPAGNE + + +I + + +Vingt kilomètres à parcourir, c'est une petite étape. Le temps était +sombre, assez favorable pour la marche; mais le sol, détrempé par la +pluie de la veille, mollissait sous les pieds. Et puis, notre bagage +était au grand complet. Fourniment, vivres, cartouches, rien ne +manquait. La tente, humide encore, pesait fort. Quand, au bout d'une +heure, retentit de distance en distance, comme répercutée par un +interminable écho, la sonnerie de la halte, tous, et moi le premier, +nous poussâmes un long soupir de soulagement; mais il était à peine +exhalé, que les clairons, l'instant d'avant si charitables, nous +ordonnèrent cruellement de repartir. + +Grise et pénible journée, qui n'a rien laissé dans ma mémoire de +l'aspect du pays. Nous avions tout au plus parcouru le quart du chemin, +et il me semblait que j'étais déjà à bout de forces. Je ne voyais que +les deux pieds qui devant moi s'agitaient, fuyant alternativement les +miens. Mon regard, s'il s'élevait, ne dépassait pas la hauteur du +havresac qui sous mon nez se balançait comme un esquif, avec le fréquent +tressaut que lui imprimait un sec haussement d'épaules. Cet as de +carreau marchant, je le regardais, je le fixais désespérément, pour +subir son attraction magnétique, pour contre-balancer l'horrible poids +de celui qui me sollicitait en arrière, me tiraillait sous les bras, +m'écrasait les épaules, comme si, de minute en minute, il eût grossi et +se fût réellement appesanti. + +Avec une terreur qui croissait en proportion de l'affaiblissement de mon +corps, je me demandais si jamais j'arriverais au bout de l'étape. Or, +si à cette première épreuve j'étais vaincu, comment espérer fournir une +carrière plus longue? Ma bonne volonté, mon ardeur patriotique, tous mes +élans sincères allaient-ils donc être éteints, annihilés? Etait-il donc +inutile et vain d'avoir du coeur? Ne valait-il pas mieux posséder de +solides jarrets? + +A la dernière pause, j'eus l'imprudence de m'asseoir. Quand le clairon +sonna, mes jambes étaient rouillées, inertes. Je voulus me lever. +Impossible. Mon fardeau me clouait sur le tas de pierres où je m'étais +échoué, au bord de la route, et, plein de désespoir et de rage, je vis +défiler tout le 51e régiment qui suivait le 48e. Par un suprême effort, +je m'étais redressé pourtant; mais, loin de pouvoir regagner le terrain +perdu, je me voyais distancer toujours plus. Non seulement mes effets et +mon sac me pesaient, mais aussi mes galons: je m'en trouvais indigne, +j'en étais honteux. Volontiers je me les fusse arrachés, et je me +demandais avec inquiétude comment j'allais m'excuser auprès de mes +officiers d'être un traînard. + +La brigade s'était arrêtée au nord de la ville, le 48e à droite et le +51e à gauche de la voie ferrée qui monte vers Beaugency. La nuit tombait +quand je rejoignis ma compagnie; il avait fallu du temps pour assigner +à chacun sa place: les faisceaux étaient formés, les tentes à peine +dressées. Officiers et camarades ne remarquèrent pas mon retard ou +feignirent de ne s'en être pas aperçus. Impossible de me rappeler si la +soupe fut bonne, ni même si j'en mangeai. Me reposer, m'étendre, dormir, +voilà ce qu'il me fallait. N'importe où. Nécessaire est l'extrême +fatigue de la marche avec un chargement de bête de somme, pour vous +faire goûter les bienfaits du repos sous un illusoire abri et à même la +terre humide. + +Au redoublement de froid qui coïncide avec l'aube, je me réveillai +pourtant. Le besoin de secouer l'engourdissement du sommeil me poussa +à m'agiter hors de ma tente: je me trouvai si dispos, si alerte, que +j'espérai mieux résister à une seconde épreuve. Faible espoir, car j'eus +l'ennui de constater que, ressemblant aux héros par les mauvais côtés, +j'avais, comme Achille, le talon entamé. + +Par bonheur, nous ne devions pas quitter Mer tout de suite. Cette ville, +qui compte normalement 4 000 âmes, était alors entourée et farcie de 12 +000 hommes de troupes de toutes catégories et de toutes couleurs. +Avec nous, les chasseurs campaient alentour. Au centre de la cité, un +régiment de mobiles occupait la halle, qui offrait véritablement le +spectacle d'une ruche gigantesque. Des moblots y apparaissaient en +effet, non seulement fourmillant au ras du sol, mais encore allant +chercher le repos sur les piles de sacs qui attendaient l'ouverture du +marché. Dehors, sur la place, dans les rues, aux carrefours, partout +s'ébrouaient, piaffaient, ruaient, des chevaux au piquet, et +quelques-uns stationnaient tête basse, crinière tombante, leurs grands +yeux mornes. Le long des grandes voies, s'alignait le matériel de +l'artillerie. Canons à la longue gueule élevée, hardie, caissons +lugubres comme des cercueils, forges roulantes, fourgons, fourragères, +enfin le train de la 2e division du 17e corps d'armée. + +Sous l'impulsion du général Durrieu, un divisionnaire authentique, +graine d'épinards rare à ce moment-là, le corps d'armée s'agglomérait +graduellement, sans précipitation, sans hâte exagérée. Cette prudence +semblait s'imposer avec des formations improvisées, comptant--j'en +fournissais la preuve--des volontés meilleures que les jambes. + +A la tête de la 2e division était placé le général de brigade du Bois de +Jancigny, la veille colonel de gendarmerie. Bientôt un autre brigadier, +depuis lors célèbre, allait être désigné pour remplacer le baron +Durrieu, trop méthodique et trop lent au gré du ministre de la guerre. +Le 17e corps était offert par le télégraphe au général Gaston de Sonis, +pendant qu'il cherchait vainement à Châteaudun d'introuvables régiments +de cavalerie avec lesquels il brûlait de charger. + +Moi aussi, je profitai du trouble des temps pour avancer +vertigineusement en grade. Le haut galon de sergent-fourrier me fut +décerné à Mer. M. Eynard, promu lui-même capitaine, répondit à mes +remerciements en me promettant de me faire avoir sous peu, si je +continuais de bien servir, le grade de sergent-major. Comme je l'eusse +envié, le double galon, s'il avait dû me dispenser de porter mon sac! + +En tout cas, les paroles bienveillantes du capitaine justifiaient un peu +le dépit de Gouzy et de Nareval, qui perça malgré eux. Ils me boudèrent +pendant une heure et devinrent ensuite les meilleurs camarades du monde. +Quant à mon troisième rival, il ne daignait plus être jaloux de moi. +Villiot, simple sergent, était déjà désigné pour passer sous-lieutenant. +Pourquoi son compatriote n'obtiendrait-il pas la même faveur? En vérité, +le beau Laurier attendait l'épaulette, ni plus ni moins, et dans cette +attente il relevait un peu plus ses moustaches; il multipliait les +punitions, sans de bien graves motifs, pour se donner de l'importance! + +Harel, cela va sans dire, avait été consacré sergent-major, et, pour +compléter notre cadre, il nous fut donné un lieutenant. M. Barta, comme +M. Houssine, était sorti des rangs, mais depuis plus longtemps. Il avait +la mine d'un grognard qu'il était, ayant combattu en Crimée, en Italie, +et étant décoré de la médaille militaire. Forte moustache, longue +barbiche, grosse-voix. Au demeurant, le meilleur des hommes. Il eût été +parfait, sans son goût prononcé pour la dive bouteille; mais, à l'armée +de la Loire, il n'y avait guère à boire que de la neige fondue. M. +Barta nous apparut donc sous un jour excellent. Grâce à lui, la 6e du 3 +achevait d'être encadrée de manière à ne pas trop redouter l'épreuve du +feu. + +D'ailleurs le colonel Koch mettait à profit le dernier répit accordé par +le général en chef, pour faire manoeuvrer le régiment à travers champs. +J'eusse pris plaisir à cette préparation aux combats prochains; mais mon +quartier général était à la gare, où se poursuivaient d'interminables +distributions. Fastidieuses corvées. Tous les fourriers de la brigade +étant convoqués en même temps, il leur fallait assister à la pesée +successive, par les soins d'un sergent d'administration rarement bien +disposé, des lots de denrées revenant à chaque compagnie. L'opération, +quand il s'agissait des vivres de campagne, se renouvelait cinq fois. +Sucre, 36 pesées; café, 36 pesées; riz, de même; sel encore, haricots, +toujours 36. Le lendemain, distribution de viande fraîche ou de lard +salé, de pain ou de biscuit, pour recommencer ensuite. Ah! l'effrayant +tonneau des Danaïdes que le ventre d'une armée! + +Le 24 novembre, je ramenais de la gare mes hommes de corvée, moins +irrité encore d'une station de trois heures, qui nous avait fait rentrer +les jambes dans le corps, que du soupçon d'avoir été victime d'une +grossière erreur. Quelque raillerie qu'excitent les règlements +militaires, ils sont généralement bons, quand ils sont strictement +appliqués. Mais ils forment comme une chaîne: il ne faut pas qu'il +y manque un seul anneau. Nul ne doit se dérober tant soit peu à son +devoir, sous peine d'ouvrir toute grande la porte aux abus. L'intendance +avait trop à faire, en 1870, pour que les fonctionnaires ou que même +les officiers d'administration fussent présents partout: le soin des +distributions était forcément abandonné à des subalternes, recrues que, +en général, le désir d'éviter le feu, plus que la conscience du devoir +ou que les aptitudes professionnelles, avait poussées dans les services +auxiliaires. Il appartenait donc aux officiers chargés de la +conduite des fourriers d'être vigilants. Ce jour-là--il faut +l'avouer,--l'officier de service, un lieutenant du 51e, impatienté +d'attendre si longtemps, ne prêta aucune attention à la protestation que +je formulai. Pour ne pas perdre le temps, il fallut se contenter, de la +part du sergent qui nous servait, d'une démonstration embarrassée au +moyen de sa bascule. Cette sorte d'instrument est facile à fausser, et +j'étais parti convaincu que nous avions été trompés. + +Dominé par cette préoccupation, j'entrai dans une épicerie qui se +trouvait sur notre chemin. Vérification faite, mes soupçons se +changèrent en certitude. Ainsi, plusieurs milliers d'hommes allaient se +trouver privés de la nourriture d'un jour sur trois environ. Impossible +d'en douter, les soldats de corvée en étant témoins comme moi. + +En un temps où les vétilles étaient parmi nous punies de mort, je ne me +croyais pas en droit de taire la faute d'un homme qui, par calcul ou par +maladresse, allait en affamer des milliers au moment des rudes fatigues, +pendant les marches forcées. Il appartenait à mon capitaine, sur mon +rapport, de signaler la fraude ou l'erreur; mais il n'était pas au camp, +et, quelques minutes après, je n'avais plus le loisir de me plaindre +efficacement. + +Les clairons rappelaient, rappelaient au pas gymnastique. Dans la ville, +les vibrantes trompettes de l'artillerie répondaient à nos sonneries. +Puis il s'éleva au-dessus et autour de la ville un bruissement +intraduisible, fait de l'agitation des soldats, du froissement du pavé +par le fer des chevaux, du roulement des affûts et des avant-trains, +d'une longue clameur de commandements et d'un immense cliquetis d'armes. + +La ville de Mer, au bout d'une heure, dut sembler morne et vide à ses +habitants: notre division l'avait évacuée. Le général de Sonis, d'abord +suffoqué par un tel excès d'honneur, s'était cependant résigné, par +esprit de discipline, à accepter le commandement en chef du 17e corps +d'armée. Pour constituer solidement l'aile gauche de l'armée de la +Loire, il avait demandé la concentration immédiate de ses divisions +autour de lui, à Châteaudun, tandis que le 16e corps se maintenait au +centre, en avant de Coulmiers, sous les ordres du général Chanzy, dans +les positions conquises le 9 novembre, et que, plus à droite, le général +Martin des Pallières couvrait Orléans avec le 15e corps. + +Mer, où je devais bientôt revenir, non plus pédestrement, mais monté, je +n'ose pourtant dire sur un noble coursier, Mer, qu'une sinuosité de la +route nous avait permis de découvrir à distance sans détourner la tête, +s'était effacé dans la brume de cette triste journée d'automne. Le pays +était plat, sans horizon, sous un ciel terne, bas, qui semblait étouffer +la terre. Et ce qui assombrissait encore tout cela, c'était le souvenir +de ma première étape. Il me préoccupait fort. Il me préoccupait d'autant +plus qu'à chaque pas mon talon, mon talon d'Achille, me rappelait, par +une sensation de brûlure, ma vulnérabilité. + +Heureusement le départ avait été tardif: il n'y eut pas à fournir ce +jour-là une longue course. Au bout de trois lieues, ayant atteint à la +nuit le bourg de Lorges, nous établîmes nos bivouacs dans des champs que +bornait à notre gauche une large bande irrégulière, noire et confuse. + +Au jour, nous reconnûmes que nous étions campés près d'un grand bois, la +forêt de Marchenoir. Le café pris, on nous fit aligner à une portée de +fusil de la lisière: le 51e avait à nous rendre le funeste spectacle que +nous lui avions offert dans la forêt de Blois. Il y mit un peu moins +de cérémonie que nous. Ayant laissé les faisceaux auprès des derniers +fumerons de leurs bivouacs, les hommes de ce régiment vinrent se +ranger à nos côtés, les bras ballants, presque comme à la foire. Il ne +s'agissait, à vrai dire, que d'exécuter un simple soldat, lequel, chose +grave, avait refusé d'obéir à un caporal qui le commandait de corvée. + +Grand, fort, l'air décidé, cet homme fut conduit tout à l'entrée du +bois, sous l'escorte du peloton fatal. Il ne voulut pas se laisser +bander les yeux, ni s'agenouiller. En se plaçant lui-même bien en face +de ses compagnons armés, il nous parut, de loin, demander si la distance +était convenable. Il recula d'un pas, et, s'étant bien assujetti sur ses +jambes afin de montrer qu'il ne tremblait pas, il fit un mouvement de +tête qui fut le signal du feu. Le bruit de la décharge nous parvint +trois secondes après que nous avions vu ce brave s'affaisser, foudroyé. + +Il n'était plus temps de s'attarder en des formalités superflues: +grâce nous fut faite du défilé devant le corps sanglant. Le camp levé +aussitôt, la brigade se mit en marche par une des routes qui traversent +la forêt. La journée était belle, le ciel assez clair, sauf quelques +buées matinales qui s'évaporaient comme des farfadets à notre approche. +L'exécution sommaire nous avait un peu, malgré un commencement +d'habitude, figé le sang: l'exercice nous semblait une nécessité et +un bienfait. Le chemin prenait, entre la multitude d'arbres qui se +pressaient autour de nous, un caractère pittoresque, varié, car, au +coeur de la forêt, les feuilles n'étaient pas toutes tombées: il y avait +là comme un regain, exhalant un doux parfum automnal. La fatigue se +faisait à peine sentir; l'étape eût été vite parcourue; mais, pour la +défense de la patrie, le génie civil s'était exercé en ces parages dans +le secret des bois: il contribua à modérer notre allure. + +La tête de la colonne s'arrêta à un carrefour devant une tranchée +à épaulement, obstacle qui déjà immobilisait une batterie de notre +division arrivée par une autre route. Les artilleurs travaillaient +activement à rétablir la voie; mais, après une pause, nous n'attendîmes +pas l'achèvement de leur rude besogne. Bravant l'enchevêtrement +des racines d'arbres, des fougères et la fouettée des branches +successivement tendues par les fusils, l'infanterie tourna les +obstacles, en coupant à travers les taillis. Peu après, la fin de la +forêt s'annonça par une perspective romantique, dont l'image, quoique +vaporeuse, vague, est cependant fixée, indélébilement, je ne sais +pourquoi, dans ma mémoire, avec la grâce indéfinissable d'un beau rêve. +Au bout de l'avenue qui filait toute droite, au milieu des arbres +dénudés, se dressait, sur un coteau, dans la lumière plus vive de la +plaine, un castel à tourelles. + +La grande halte eut lieu au delà de ce site charmant. Les fourriers, +condamnés à écourter leur repos, durent presque aussitôt prendre les +devants, pour aller, sous la conduite d'un adjudant-major, reconnaître +l'emplacement des prochains bivouacs. Un peloton complétait cette +avant-garde, dont l'allure devait se maintenir assez vive. + +Vers quatre heures, un grondement lointain de tonnerre vint frapper +nos oreilles. Il n'y avait point d'électricité dans le ciel, l'orage +sévissait sur la terre. C'était le bruit de la canonnade. Enfin! + +Faible encore, bien faible, très éloigné, mais nettement perceptible, ce +premier écho de la bataille nous insuffla comme une vie nouvelle. Pour +ma part, je ne sentais plus le poids de mon sac; le fusil me semblait +aussi léger qu'une canne de jonc; j'oubliai même la cuisante douleur de +mon malheureux talon; je me trouvais aussi alerte et dispos qu'aux jours +où je m'exerçais chez Léotard, et, la nuit, dans la prairie des Filtres +de Toulouse. Qu'importaient à présent les fatigues et les souffrances: +le danger était proche, donc nous allions être utiles, devenir bons à +quelque chose. Les forces nous étaient revenues pour doubler l'étape, +s'il l'avait fallu, et, vraiment, nous espérâmes que l'ordre en +serait donné. Non, nécessité fut de se reposer pour arriver en vue de +Châteaudun le lendemain à pareille heure. + +La dernière étape avait été pénible, à travers un pays déjà violé par +les envahisseurs. Habitations désertes, tout le long de la route. +Grilles de parcs brisées, murs crénelés ou rongés de brèches. Les +arbres, fauchés par les obus, montraient leurs moignons à cassures +fraîches. De loin en loin, une carcasse de cheval fourmillante de taches +noires,--des corbeaux dont le vol sinistre animait seul le paysage que +la pluie rayait de ses lignes obliques. + +Sur ce fond sombre, la ville de Châteaudun nous apparut tout d'un +coup--un repli de terrain franchi--à deux kilomètres environ. Bâtie sur +un coteau, elle produit un grand effet, avec la haute silhouette du +château de Dunois qui domine ses maisons étagées. Après quelques nuits +de bivouac il nous semblait déjà que nous étions condamnés aux steppes +éternelles. Aussi la vue de cette cité nous surprit-elle et nous +réjouit-elle, malgré l'inclémence du temps: nous avions hâte, une hâte +enfantine, de heurter de nos pieds endoloris le pavé de ses rues. Il +fallut cependant modérer notre impatience et lui voir prendre un autre +cours. + +En franchissant le coteau d'où nous avions pu découvrir la ville, nous +avions entendu subitement, clair et intense, le bruit de la canonnade +qui jusque-là avait grondé sourdement, confusément. L'action paraissait +se livrer à quelques kilomètres. Les clairons sonnèrent la halte d'un +bout à l'autre de la longue colonne, et les estafettes coururent bride +abattue vers la ville pour savoir s'il fallait y entrer, ou bien marcher +au canon. Dans la direction du nord-ouest, semblait-il. + +Les officiers ayant visité les armes, les hommes jonchèrent aussitôt +la route des petites croix blanches dont sont formés les étuis de +cartouches. Cela témoignait d'une belle ardeur, et surtout d'une grande +inexpérience, car il suffit de trois secondes pour rompre ces boîtes de +carton, et il nous eût fallu de longues heures pour joindre l'ennemi. + +C'est à Yèvres et à Brou que le canon tonnait ce jour-là, à plusieurs +lieues de Châteaudun. Pour détourner les Prussiens d'une marche sur +Vendôme signalée par le ministre de la guerre, le général de Sonis +s'était porté en avant dès le matin, avec quelques batteries et les +fantassins du général Deflandre qu'il avait fait trotter comme des +chevaux arabes. Notre appui, qui aurait été tardif, n'était pas +nécessaire; la colonne expéditionnaire devait sans désemparer rentrer +après l'affaire dans ses bivouacs de Marboué, sous Châteaudun. L'ordre +ne tarda donc pas à nous arriver d'aller occuper dans la ville haute les +emplacements abandonnés par des francs-tireurs et des mobiles, qu'un +train emporta devant nous vers Vendôme. A leur rapide passage, nous les +saluâmes chaleureusement, croyant qu'ils allaient au feu. + + + +II + + +Dans la ville basse que baignent les eaux du Loir, la vie régnait à peu +près comme aux jours paisibles, bien que plus d'une toiture montrât un +trou béant percé par les projectiles allemands; mais, sur la crête du +coteau, où naguère se trouvaient des quartiers opulents, il restait à +peine quelques habitations debout, au milieu d'affreuses ruines. +Les rues étaient pour la plupart impraticables. Dans quelques-unes, +l'incendie avait tout dévoré. Les murailles seules subsistaient, +mouchetées de balles et fendues par les obus. Les matériaux noircis +et calcinés comblaient l'intérieur des maisons, débordant sur la voie +publique par les fenêtres du rez-de-chaussée, qu'ils obstruaient, et +dont les ferrures hérissées semblaient avoir été tordues par des mains +de géant. + +Peu d'habitants erraient parmi ce théâtre de désolation. Ceux-là +s'obstinaient pourtant à rôder autour des décombres où gisaient encore +les victimes qui avaient été surprises et étouffées dans les caves. + +Comme insensible à tout, une armée campait là, abritant ses tentes +contre les murs demeurés debout, formant ses fourneaux avec les briques +écroulées, se chauffant des débris de bois non consumé. Dans la pénombre +du crépuscule, les feux pétillants des bivouacs rendaient aux ruines les +teintes rougeâtres de l'incendie, et, la nuit venue, leur donnèrent un +aspect fantastique. Et des canons roulaient avec fracas dans les rues le +moins obstruées, où piétinait un régiment de cuirassiers attendant la +sonnerie du boute-selle. Parmi les spectres que figuraient, dans leurs +longs manteaux blancs, ces hommes de haute stature, grandis par le +casque cerclé de peau sombre, les estafettes galopaient en divers sens, +au bruit continu de la canonnade qui grondait comme le tonnerre d'une +nouvelle invasion. + +Ce spectacle, sans nous surprendre après l'héroïque défense de la fière +cité, nous navrait profondément, tandis que, lentement, nous nous +dirigions vers l'avenue de la Gare où nous devions camper. Un brusque +arrêt se produisit, sans que les clairons eussent sonné la halte, et, +successivement, les files se serrèrent un peu. Toutes les têtes se +retournaient l'une après l'autre. Au milieu d'un silence recueilli, nous +entendîmes, avant de rien voir, le pas d'un peloton qui arrivait en +sens inverse. Il escortait des prisonniers prussiens en tête desquels +marchaient deux athlètes, aux épaules larges, aux bras puissants, +que dessinait une casaque blanche. Ils avaient la chevelure courte, +roussâtre, et la tête vraiment carrée dans leur toque, blanche aussi, +sauf le bandeau qui était du même drap bleu que le pantalon. Ils +passèrent, lourdement, leur nez épaté bien en l'air, suivant ainsi la +direction de leurs regards qui de la sorte évitaient les nôtres. + +Nous fûmes enfin autorisés à dresser la tente sur un boulevard qui +aboutit à la gare. Pour ma part, j'aspirais ardemment au repos. Certes +j'avais, depuis Mer, suivi le régiment à mon rang de bataille, mais non +sans effort. La marche avait aggravé la blessure qui me déchirait le +pied, et je me sentais frissonner de fièvre. Or il me fallut aller +chercher du pain à la gare et l'attendre pendant deux heures. A mon +retour, mes camarades avaient mangé leur soupe, mais le brave Villiot +m'avait réservé une gamelle de bouillon, qui mijotait près du feu. Rien +ne pouvait m'être meilleur. Cela me réchauffa, et, notre tente étant +garnie d'excellente paille, je comptais sur un bon somme pour me +rétablir tout à fait. + +Avec le sac comme oreiller, la terre est proche; les moindres bruits +parviennent vite à l'oreille. A peine dormions-nous, que le galop d'un +cheval résonna sur le pavé; il allait vers la tente du colonel. Funeste +avertissement. Quelques instants après, tente à bas, sac au dos et +en marche. En contremarche, plutôt. Au bout d'une heure de promenade +pénible dans les décombres, nous nous retrouvâmes sur notre premier +emplacement. Il pleuvait, par surcroît. Nos paillasses, en partie +dispersées, étaient toutes trempées. Il fallut néanmoins s'en contenter. +Mauvaise nuit pour un fiévreux. + +La journée suivante se passa au bivouac, sur le qui-vive. Les sacs, +bouclés dès le matin, gisaient en tas près des faisceaux. Tous les +chevaux étaient sellés, les pièces attelées. Au premier coup de clairon, +le corps d'armée pouvait s'ébranler tout entier. Une batterie pourtant +était en position vers l'est. Quelques hommes, au risque de se rompre +les os, s'étaient hissés au faîte des ruines de la dernière maison +brûlée. De cet observatoire branlant, ils découvraient la campagne +jusqu'à la ligne de l'horizon perdue dans la brume; ils crurent +distinguer des reconnaissances de uhlans. Le canon cependant grondait +sur un autre point. Par deux fois, on prit les armes: fausses alertes. +Allions-nous attendre l'ennemi? courir à sa rencontre, ou le fuir? + +En vérité, personne ne le savait. Le général de Sonis, fier d'avoir la +veille délogé les Prussiens du camp de Brou, ne pouvait pas exiger tous +les jours les fatigues qu'il avait imposées à la division Deflandre. +Près de cinquante kilomètres en vingt-quatre heures, sans sac il est +vrai, avec un combat pour reprendre haleine, le Cid n'eût guère fait +plus; mais le 17e corps n'était pas composé exclusivement de héros +pareils et les Prussiens valaient bien les Maures. Quoi qu'il en +soit, notre chef, tout en jugeant nos positions de défense peu sûres, +n'envisageait pas sans révolte l'idée de reculer, au lendemain d'un +succès qui en revanche devait provoquer, pour une contre-attaque +sérieuse, la concentration de plusieurs corps ennemis. + +Tandis que le général balançait comme un héros de tragédie, +entouré--ainsi que d'un choeur antique de confidents--de tous ses +lieutenants et chefs de corps, le ministre de la guerre et le commandant +en chef s'effrayaient d'une telle ardeur chevaleresque. Après avoir +renoncé à stimuler le zèle du général Durrieu, ils s'efforçaient de +modérer l'activité de son successeur, lui télégraphiant à toute heure +d'être prudent. Ils jugèrent à la fin nécessaire de lui ordonner de +se replier, de manière à s'assurer au besoin le soutien des autres +fractions de l'armée de la Loire. + +Pendant que se donnaient cours ces agitations supérieures, les fourriers +du 48e avaient été appelés à la gare pour renouveler prosaïquement les +vivres épuisés. Toujours le dernier servi, je revenais avec mes hommes +chargés de viande, de café, de riz et de biscuit; mais le régiment avait +décampé. Étaient restés là, par ordre, pour garder nos bagages et nos +armes, le caporal Dariès et le sergent Nareval. + +A cette vue, affaibli sans doute par quarante-huit heures de fièvre, +j'eus un accès de découragement. Partir, c'était facile à dire! mais +est-ce que je pouvais imposer à huit hommes de traîner comme des bêtes +de somme les vivres de leurs deux cents camarades? Est-ce que j'avais le +droit d'abandonner ces vivres, la nourriture de quatre jours? Mon tour +était donc venu d'osciller comme un pendule, entre des partis qui me +paraissaient également impraticables. C'est le bon côté de la guerre +d'exiger de l'initiative des plus humbles comme des plus glorieux et +d'accroître ainsi la valeur personnelle de chacun; mais c'est un vilain +penchant de la nature humaine de toujours accuser autrui.--Pourquoi +cette retraite précipitée? A quoi bon nous avoir fait venir, pour nous +emmener aussitôt? + +Grâce à Dieu, cette révolte intime ne dura pas. Près de nous stationnait +une charrette de réquisition, dont le conducteur, un paysan à l'air +ahuri, semblait attendre des ordres. Ces ordres,--me ressaisissant +aussitôt,--je les lui donnai. Il déchargea mes hommes de toutes nos +denrées. Je ne gardai de ma corvée que deux soldats, et avec Nareval et +Dariès nous escortâmes le véhicule que la Providence m'avait si fort à +propos envoyé. + +Il suivait, cahin-caha, le flot de l'armée qui dévalait vers les +ponts du Loir et s'écoulait dans la plaine que nous avions parcourue +l'avant-veille. Moi aussi, je cahotais, n'étant point guéri. Mon pied me +faisait toujours souffrir, et à tout moment je frissonnais sans avoir +froid. + +Jusqu'à la nuit pourtant, le trajet se fit sans encombre et sans +incident. Mais les longs convois de l'administration ne tardèrent pas +à barrer la route. Chariots de vivres, grandes fourragères, voitures +d'ambulances, se heurtaient, sans hâte. L'artillerie exigeant qu'on +lui cédât le pas, c'était le commencement du chaos, que les ténèbres +allaient achever. L'infanterie s'infiltrait entre les roues et courait à +travers champs, pendant que ma charrette était empêchée d'avancer; nous +risquions d'être fortement distancés et de perdre la piste du régiment. + +Pour moi, mon état de faiblesse m'enlevait toute idée, je l'avoue, toute +énergie. Ne pas abandonner les vivres dont la compagnie aurait besoin le +lendemain, telle était ma seule préoccupation, ma seule pensée, et je +restais en conséquence auprès de mon convoyeur sans espérer pouvoir le +suivre longtemps. Or un lieutenant de mon bataillon se trouvait là, +retardé par une entorse: nous ayant reconnus, il monta sur la charrette, +et, sourd aux protestations du conducteur, nous engagea dans un chemin +de traverse. + +La nuit était venue, profonde, sans une étoile au ciel. Impossible de +distinguer un homme à dix pas. La pluie de la nuit précédente avait +détrempé le sol. Roues, essieu, toute la voiture gémissait, craquait, +comme un vaisseau dans la tempête. Le cheval hennissait de douleur, +en donnant de furieux coups de collier, sous la pointe de la canne du +lieutenant. Mais la pauvre bête souffrait moins que son maître: la +guidant de son mieux par le licou, il ne cessait de pousser, lui aussi, +de sourds gémissements. + +Pourtant nous rejoignîmes la grande route sans avarie apparente, le +cheval marchant encore, l'homme se désolant toujours. Quelques traînards +nous affirmèrent d'ailleurs que nous suivions de près le régiment, ce +qui nous encouragea un peu; mais quand donc nous arrêterions-nous? + +Toujours, toujours, les vagues silhouettes fuyaient au loin devant nous, +comme nos propres ombres, sans pouvoir jamais être atteintes. Le bruit +de notre marche effrénée, fantastique, troublait d'heure en heure le +repos d'un village silencieux. Les fenêtres s'entr'ouvraient prudemment, +puis des formes blanchâtres se penchaient au dehors, demandant quelques +renseignements à voix basse. A quoi, par dépit et par honte, nous ne +répondions qu'en haussant les épaules. + +Nareval, faisant son métier en conscience, se multipliait pour stimuler +les retardataires. Et moi, à côté de la voiture, je marchais en titubant +de fièvre, soutenu par le caporal Dariès. Il ne me quittait pas, +persuadé que je serais tombé sans son appui. Lui-même avait besoin de +toutes ses forces et je lui disais de m'abandonner, mais de veiller à ma +place sur les vivres. + +J'étais résigné à me coucher dans le fossé qui bordait la route, +lorsqu'un capitaine d'état-major passa près de nous: «Lieutenant, dit-il +à notre officier, surveillez vos hommes. Nous sommes talonnés; pas de +traînards: ils seraient pris.» + +Quoi! être ramassé par l'ennemi comme un vagabond par des gendarmes, +est-ce que telle devait être ma destinée militaire? Sans doute, libre +à moi de vendre ma vie; mais aurais-je assez de vigueur pour la vendre +cher? Non, non; pour mourir dignement, utilement, il fallait être à un +poste de combat, et il nous était pour le moment interdit de lutter. Le +devoir, c'était de fuir, se sauver. En avais-je la force? + +Le lieutenant descendit un instant de son siège pour seconder Nareval. +Vite, j'en profitai pour me glisser sous la bâche dans un si étroit +espace que je n'aurais pas pu m'y retourner. Peu m'importait, j'étais +couché sur un lit de foin sec. Un délicieux bien-être m'envahit dès que +je sentis repartir la voiture. Bercé par le mouvement de la marche, +j'oubliai tout, Châteaudun détruit, la honte de la retraite, les menaces +d'être fait prisonnier: je m'endormis, et il faisait grand jour quand je +rouvris les yeux. Frais, dispos, la fièvre éteinte, le talon cicatrisé, +j'étais sauvé, guéri, et désormais à l'épreuve. Sans les attentions de +Dariès, sans la charrette providentielle du convoyeur, Dieu sait ce +qu'il fût advenu de moi, dans cette vertigineuse retraite de Châteaudun +dont la précipitation n'était peut-être pas absolument justifiée? Mais +un pur sang emballé--et tel était notre fougueux général--mesure-t-il +l'espace qu'il dévore? + +Vers sept heures il y eut une halte, le temps de préparer le café. Aussi +le capitaine Eynard me fit-il réclamer des provisions par un caporal. +Pour protéger la retraite, nous dit ce dernier, la compagnie avait +été déployée en tirailleurs pendant la nuit, nouvelle qui fit bondir +Nareval. Il se calma en apprenant que l'ennemi, si c'était lui, avait +seulement révélé sa présence par d'inoffensifs coups de sifflet. Au bout +d'une heure de repos, la colonne reprit sa route, encore. + +Personnellement, après un bon somme, je n'avais pas grand mérite à +marcher d'un pas allègre; mais, autour de moi, tout le monde était +fourbu, rendu, et, dans cet état de lassitude extrême, chacun songeait +à sa propre souffrance, sans qu'il lui restât de pitié pour les autres. +Notre convoyeur fut un peu victime de cet égoïsme féroce. + +Grand, l'air benêt, sous son vieux chapeau de feutre aux bords moins +larges que ses oreilles en contrevents, dans sa blouse bleu pâle à +piqûres blanches qui lui couvrait à peine les hanches, il prêtait +naturellement à la raillerie; sa mine effarée, quand il entendit parler +de l'approche des Prussiens, provoqua un franc rire. Cependant il y +avait quelque chose de touchant dans son désespoir. Peut-être avait-il +peur pour sa propre personne; mais, à coup sûr, il souffrait davantage à +cause de son cheval. La pauvre bête, n'en pouvant plus, devait continuer +à traîner son lourd fardeau. Le maître la caressait, la flattait comme +il eût fait à un enfant, toutes les fois qu'un coup lui était administré +par l'un ou par l'autre. Or bientôt un second officier vint accroître la +charge du bidet, qui n'en reçut que plus de horions. Affolé, le paysan +supplia le nouveau venu et l'autre officier d'avoir pitié d'eux. Ce +fut en vain. Alors, pour ne pas voir mourir son serviteur, le maître +s'éloigna, disparut. Force me fut de prendre la conduite de l'équipage +jusqu'au soir. + +A la tombée de la nuit, nous découvrîmes de loin la masse sombre de +la forêt de Marchenoir, et, sur la lisière, les lignes des prismes +blanchâtres des petites tentes. Les bivouacs fumaient et flambaient. Le +terme de la retraite était atteint, Dieu merci. Le régiment campait à +Saint-Laurent-des-Bois. Nareval, Dariès et moi, nous fîmes avec notre +char une entrée triomphale. Les applaudissements ne nous manquèrent pas, +car nous apportions des vivres bien nécessaires après un si long jeûne. + +Ma charrette menaçait par exemple de m'embarrasser autant qu'elle +m'avait été utile. Mais son propriétaire n'avait pu se résigner à la +perdre tout à fait de vue; il sut en tout cas nous retrouver, quoiqu'il +feignît de n'avoir plus sa tête. Feinte ou réalité, il se livra à de +telles extravagances, qu'après lui avoir fait partager notre soupe, nous +nous empressâmes de lui rendre sa liberté. Du même coup il recouvra son +calme et son air primitif de placide ahurissement. + + + +III + + +«Votre retraite de Châteaudun sur Écoman s'est faite avec un peu trop de +précipitation», écrivait au général de Sonis le commandant en chef, qui +ajoutait paternellement: «Ne vous inquiétez pas de cet insuccès et n'en +prenez aucun tourment». Il était donc avéré que, sans avoir le droit de +s'endormir sur ses lauriers, le 17e corps avait besoin de se refaire de +ses stériles efforts. Il lui fut accordé deux jours de repos, que chacun +employa à réparer le désordre de sa toilette, ou, tout au moins, à faire +sa toilette. Coquetterie à part, c'était un soin légitime, nécessaire, +que le froid qui commençait à sévir ne facilitait point. + +Curieux spectacle que celui de ces hommes livrés aux occupations +minutieuses et variées du ménage. Les uns lavaient leur linge dans un +ruisseau dont il avait fallu casser la glace; d'autres le roussissaient +aux feux du bivouac, sans parvenir à le faire sécher. Beaucoup +rajustaient les sous-pieds de leurs guêtres ou recousaient des boutons, +tandis que j'avais à réparer un désastre. Riche tout juste d'un écheveau +de fil blanc très grossier, je l'étendis de mon mieux le long de mon +vêtement rouge, en impertinents zigzags. + +Il nous restait d'ailleurs du temps pour voisiner. A cent pas de nous +se trouvait le parc d'artillerie, où quelques mitrailleuses excitèrent +notre curiosité. Longs cylindres munis de manivelles, qui éveillaient +l'idée d'orgues de Barbarie à musique infernale ou de moulins à chair +humaine. + +Le général de Sonis avait placé ses batteries de réserve sous la +garde d'une légion bretonne et vendéenne, composée des mobiles des +Côtes-du-Nord et des volontaires de l'Ouest. Ces volontaires étaient au +moins aussi curieux pour nous que les mitrailleuses, comme tout ce dont +on a beaucoup entendu parler sans l'avoir vu. Leur costume était en +somme terne et disparate. Veste courte et pantalon bouffant, avec un +képi à la française, le tout gris de fer soutaché de rouge. L'oeil +est tellement habitué à voir la chéchia ou le turban accompagner les +culottes turques, qu'à première vue le bonnet militaire à visière +choquait chez les zouaves de Charette. Peu importe l'habit, du reste. A +la défense d'Orléans, ils s'étaient déjà signalés: l'honneur du combat +de Brou leur revenait en partie, et ils étaient à la veille de créer +leur belle légende, héroïque et sanglante. Ils ne connurent point +cependant la rigueur des cours martiales, bien que tous n'eussent pas +leur nom inscrit sur l'_Armorial de France_ et ne fussent point soutenus +par les plus nobles sentiments. + +Deux d'entre eux, au contraire,--des roturiers évidemment,--méritèrent +une observation d'un officier, qui était un parfait gentilhomme, de mine +et de coeur, allant au feu en gants de soirée et en bottes vernies. +Cette recherche, loin d'être étudiée, était le témoignage, poussé à +l'excès, du respect de soi-même et la manifestation naturelle d'une +grande pureté d'âme. Il n'avait pas un blason trompeur: _D'azur à une +fleur de lis au naturel, au chef d'hermine._ + +Or les deux zouaves qu'il avait pris en faute lui répliquèrent à la +muette, par un geste peu respectueux. Si la scène n'avait eu aucun +témoin, elle se fût sans doute terminée là, le capitaine ne pouvant que +reculer devant la honte de motiver sa punition en termes précis; mais +quelques officiers et sous-officiers, d'autres zouaves étaient présents: +l'écho du scandale parvint vite aux oreilles du colonel. + +Avec la décision qui le caractérise, M. de Charette ordonna à son +officier d'habillement de se procurer, dans le village, deux vêtements +complets de paysan. Pantalons de bure, blouses, bonnets de laine et +sabots. Sur-le-champ les délinquants durent troquer leur uniforme contre +un accoutrement rappelant par la coiffure celui des forçats. Ordre est +donné au régiment de s'assembler et de former le cercle. Au centre se +trouvent le colonel et le capitaine offensé, devant les deux hommes +désormais indignes de figurer dans la noble légion. + +Pour solenniser l'exécution des brebis galeuses, le colonel de Charette +tient à prononcer un discours qui leur grave la honte dans le coeur et y +sème le remords. Il commence d'un ton sincèrement indigné; mais, autant +il excelle dans la brève éloquence du champ de bataille, qui, par un +mot, par un geste coupant la mitraille, enlève les hommes, autant il est +réfractaire à la rhétorique oiseuse qui arrondit et enchaîne élégamment +et savamment les périodes. Au milieu d'une phrase un peu laborieuse, +l'un des condamnés, peut-être pour se donner une contenance, laisse +errer, à l'ombre de son bonnet, sur ses lèvres, un imperceptible +sourire. Pas si imperceptible qu'il échappe au colonel. + +Tant pis, ou tant mieux: la phrase ne sera jamais finie. Le colonel de +Charette, d'un air à faire reculer Garibaldi, c'est-à-dire avec un calme +imperturbable, en caressant doucement sa longue barbiche, s'avance +vers l'impertinent et lui ordonne de faire demi-tour. Sans s'expliquer +d'abord vers quel but tend le commandement, mais n'en augurant rien de +bon, le zouave l'exécute avec tremblement. Aussitôt la botte du colonel +s'élève, sa jambe se replie, puis s'allonge comme un ressort puissant. +Littéralement soulevé de terre, le malheureux zouave est projeté à +quatre pas en avant, sur ses pieds qui marchent, qui trottent, qui +galopent. Le cercle, devant lui, s'est ouvert, d'instinct, et derrière +lui court son compagnon; il court aussi vite que les sabots le lui +permettent. Oncques le régiment n'entendit parler d'eux et, depuis lors, +nul ne manqua tant soit peu d'égards envers le correct capitaine. + +Se reposer, bon, tant que c'était indispensable; mais nous n'étions pas +à Capoue et n'avions pas le loisir de nous y rendre; nous rougissions de +la reculade de Châteaudun, ordonnée sans que notre courage eût été mis +à l'épreuve, et nous avions hâte de regagner le terrain perdu. L'ordre +parti le 29 novembre du grand quartier général de Saint-Jean-la-Ruelle +fut donc bien accueilli. «Que vos troupes, avait écrit le général +d'Aurelle au général de Sonis, se mettent demain en marche, pour se +diriger sur Coulmiers.... Le canon vous servira de guide.» + +De son côté, le général Chanzy, dont nous devions seconder les +efforts, avait pris soin d'envoyer un de ses aides de camp à +Saint-Laurent-des-Bois pour conférer avec notre commandant en chef. +Escorté seulement de deux cavaliers, cet officier, après une chevauchée +nocturne en plein champ et à travers bois, parvint à Saint-Laurent avant +l'aube. Le général de Sonis était installé dans une bicoque du village; +il déjeunait avec ses officiers d'ordonnance, en toute simplicité, +paraît-il, quand le nouveau venu arriva jusqu'à lui. L'officier du 16e +corps lui exposa l'intérêt qu'il y avait à faire concourir le 17e à +l'action qui allait s'engager pour rouvrir la route de Paris. Quoiqu'il +parût très fatigué, le général de Sonis se réjouit d'avoir enfin à agir. +Ses traits fins s'animèrent au récit qu'il fit de son exploit de Brou, +et il déclara que ses troupes, qu'il avait su si rondement mener, +sauraient marcher de nouveau. + +En effet, le 30 novembre, le 17e corps rompit au petit jour. Il s'avança +méthodiquement en trois colonnes par des routes parallèles à peine +distantes d'un kilomètre les unes des autres. L'artillerie et les +convois tenaient la chaussée, l'infanterie escortant à travers champs. +De forts pelotons de cavaliers éclairaient notre marche. Ils formaient +sur nos flancs comme un chapelet: suivant les accidents du terrain, ce +long cordon humain s'étirait plus ou moins, espaçant ou rapprochant tour +à tour, sur la ligne brumeuse de l'horizon, les silhouettes qui souvent +se dressaient sur les étriers, la tête en éveil bien dégagée de +l'immense manteau étendu du col de l'homme jusqu'à la croupe du cheval. +Un instant, ce rideau de vedettes s'élargit démesurément, s'éloigna +presque à perte de vue. Il se resserra ensuite au petit trot, ayant fait +reculer et s'évanouir quelques ombres rapides qui avaient été entrevues +à trois kilomètres. + +Tout cela donnait de la solennité et du piquant à notre marche, +d'ailleurs bien ordonnée et bien exécutée. Il eût été seulement +désirable de découvrir à cette scène un décor plus riant, sous une +température plus clémente. Comme toujours, la brume ternissait le +paysage et le froid sévissait avec rigueur. Une bise glaciale cinglait +le visage, pinçait les oreilles: les mains se crispaient sur l'acier des +armes. Quelques hommes roulèrent leur mouchoir autour de la tête, les +bouts noués au-dessus de la visière du képi; d'autres, hardiment, en +rabattirent la doublure de cuir sur le front et sur les oreilles. Tous, +nous enfouissions une main dans une poche et l'autre sous le plastron de +la capote, en marchant l'arme au bras. + +Armée de manchots, semblait-il au premier abord; mais l'allure était +bonne, vive et décidée. Il n'y avait pour nous stimuler ni roulements de +tambours, ni sonneries de clairons; mais le canon nous marquait le pas, +nous guidait, nous attirait. Voilà le meilleur métronome du soldat. +Au surplus, le nom de Coulmiers, seul nom de victoire qui eût depuis +longtemps retenti, enflammait un peu notre imagination. Coulmiers était, +non le terme, mais l'orientation de notre étape. Bon augure. Le pas, sur +les sillons figés, était ferme et relevé. Il ne venait même pas à l'idée +que nous pussions nous lasser d'avancer sur un sol pourtant si peu +propice. + +Certes je n'entends pas nier en notre honneur l'émotion des combattants. +Les plus braves éprouvent au feu une impression combinée de sentiment et +de sensation, que le courage enseigne à dominer sans pouvoir toujours +l'étouffer: mais, à distance, la rumeur de la bataille électrise tout le +monde. En songeant aux coups que chaque décharge porte dans les rangs +des siens, on souhaite d'accourir: une généreuse impatience vous anime +et vous pousse. L'ouragan meurtrier ne mugit pas encore à vos oreilles, +le frisson de la mort qui passe au-dessus de vos têtes est loin; +l'horreur du carnage ne vous blesse point les yeux; il n'y a +véritablement que des héros qui vont au secours de leurs frères. + +Tandis que chacun se félicitait en son for intérieur de puiser une +vigueur nécessaire dans l'idée du devoir, le bruit d'une cavalcade +résonna sur la terre gelée. L'état-major s'avançait derrière nous. Tous +les officiers étaient enveloppés d'épaisses pelisses, aux fourrures +sombres, d'où les têtes émergeaient à peine. Les képis eux-mêmes ne +permettaient guère de distinguer les grades, car les promotions avaient +été trop rapides pour laisser aux généraux le loisir de troquer leurs +anciens galons contre les lourdes broderies d'or. + +Cependant le général de Sonis se faisait remarquer par l'avance qu'il +prenait sur le groupe nombreux, non pour indiquer sa suprématie, mais +par l'élan naturel d'un hardi cavalier. Rapidement ils nous atteignent, +et nous dépassent. Nos regards suivent de loin l'escorte, papillotement +de grosses taches blanches et rouges. Manteaux des chasseurs, manteaux +des spahis. Le goum fuit. A la suite des képis galonnés et luisants, il +s'engouffre dans la rue d'un village, et, jusqu'au dernier cavalier, +disparaît. Telle fut l'unique et courte vision que nous eûmes de notre +chef suprême. + + +IV + + +Ce village était un gros bourg, Ouzouer-le-Marché. Tout pavoisé, pavoisé +comme il ne l'avait jamais été et comme il faut espérer qu'il ne le sera +plus. Sous ses rustiques toitures, il abritait de nombreux blessés qui, +à l'ombre flottante du drapeau international de Genève, luttaient depuis +vingt jours contre la mort. + +A notre tour, nous nous engageâmes dans la rue principale. Sur le seuil +de l'une des maisons hospitalières, un officier à visage blême s'avança, +soutenu par une soeur de charité. Un temps d'arrêt s'était produit, il +voulut nous adresser quelques mots. Émotion ou faiblesse, il lui fut +impossible de se faire entendre. La colonne déjà se remettait en marche. +Alors, de sa main décharnée, il nous fit un geste d'encouragement, +qui était bien plutôt un signe d'adieu. Plusieurs rideaux blancs se +soulevèrent à notre passage, laissant apparaître des visages pâles et +des mains osseuses, jaunes, pareilles à celles de l'officier blessé. +Il semblait qu'Ouzouer fût un bourg hanté, exclusivement peuplé de +squelettes, les nobles revenants de Coulmiers. + +A peine avions-nous franchi les dernières maisons, que les clairons +sonnèrent la halte. La canonnade était devenue plus retentissante et +plus claire. Elle venait du nord-ouest, tandis que nous devions nous +porter à l'est. Mais il fallait avant tout marcher au canon. Un +double cordon de cavaliers et de fantassins se déploya aussitôt pour +reconnaître la campagne. L'artillerie s'achemina vers le point culminant +de la route de Charsonville, et l'infanterie se rangea en bataille +au milieu des champs. Le canon tonnait toujours, et quelques masses +sombres, encore indistinctes, apparaissaient au loin. Le général Charvet +étant venu prendre place près de nous, l'ordre fut donné d'avancer et de +faire bonne contenance. + +L'idée du combat, qui nous animait et nous surexcitait depuis le matin, +prenait corps. Ce qui avait l'aspect de simples haies, à l'horizon, +allait sans doute se changer en buissons ardents, crachant le fer, et +la traversée d'Ouzouer venait de rappeler quelles pouvaient être les +conséquences de cet ouragan. Chacun a des nerfs plus ou moins faciles à +exciter, à tendre. Mais tous s'efforçaient d'aller bravement au baptême +du feu. + +Moi aussi, je marchais à mon rang de bataille, exactement, +scrupuleusement, et, s'il faut l'avouer, mon courage de conscrit puisait +quelque réconfort dans ce strict accomplissement du devoir. Le fourrier +se tenant derrière la première section de la compagnie, ma petite taille +se flattait tout bas de trouver un abri derrière les grands gaillards +dont j'avais peine à emboîter le pas. Du moins, les premiers pruneaux +seraient gobés par d'autres, illusoire espérance qui avait suffi pour +m'empêcher de trembler et de paraître ému. + +Je gardais en tout cas assez de présence d'esprit pour observer du coin +de l'oeil tout le monde autour de moi. Il faut dire d'abord que, si +l'action s'engageait ce jour-là, un bon moteur allait nous manquer, +l'ascendant de notre énergique capitaine: M. Eynard, chargé la veille +d'une mission secrète, avait laissé le commandement au lieutenant Barta. +Assurément le flegme de ce vieux soldat de Crimée et d'Italie était d'un +bon exemple, sans valoir toutefois le bel entrain de notre jeune chef. +Il allait à dix pas en avant, paraissant surtout préoccupé de ne pas se +laisser distancer par M. Houssine, qui avait de beaucoup plus longues +jambes. + +Quant aux soldats, après quelques rares accidents passagers, rien de +remarquable, si ce n'est l'attention qu'ils prêtaient à se sentir les +coudes et à ne pas perdre l'alignement dans la marche en bataille assez +pénible sur un sol inégal et durci. La peur des entorses, jointe au +désir de ne pas manquer le pas, les distrayait de l'idée du danger. +Ce qu'il convient de noter, c'est l'instinctive coquetterie qui avait +poussé les plus frileux, dès que le combat avai paru probable, à dénouer +leurs mouchoirs serre-tête et à rentrer dans le képi la doublure de +cuir. D'ailleurs personne n'avait plus froid et aucune main ne craignait +plus la bise. + +A deux pas en arrière, la ligne des serre-files suivait: Villiot d'un +pas et d'un air tranquilles, Gouzy accentuant un peu sa nonchalance et +son déhanchement habituels, Harel avec un regard plus profond sous un +front qui semblait plus proéminent que jamais, Nareval mâchonnant ses +lèvres par saccades, tandis que Laurier tortillait sa moustache, la +rabattait, au lieu de la retrousser glorieusement, et paraissait +chercher de ses yeux inquiets un trou où s'abriter. + +Pur gaspillage que l'émotion ce jour-là. Ou les ombres lointaines +n'étaient réellement que des buissons creux, ou bien elles avaient +reculé, fui, à notre approche. Le canon avait cessé de gronder. Nous +avions eu devant nous, probablement, quelques détachements des troupes +qui venaient d'écraser les francs-tireurs girondins dans le parc de +Varize. Ils avaient par contre trouvé un habile adversaire dans le +colonel Lipowski, et ils avaient jugé prudent de se replier à la vue du +déploiement de tout un corps d'armée. + +Qu'il eût été imaginaire ou qu'il se fût dérobé, l'adversaire manquait. +Une batterie prit position avec un bataillon de soutien, pour garder à +tout événement nos derrières. Puis le 17e corps repartit en colonne vers +l'est, dans la direction de Coulmiers, par Charsonville. Au bout d'une +heure, nous trouvâmes la route gardée par le premier poste du 16e corps, +que le général Chanzy avait porté en avant la veille. Il nous laissait +les emplacements qu'il avait occupés depuis sa victoire. Dès lors, nous +cheminâmes sur le champ de bataille, reconnaissable aux travaux de +défense improvisés à droite et à gauche, au ravage causé dans les arbres +par l'ouragan de l'artillerie et de la fusillade, et, comme aux portes +de Châteaudun, à des carcasses de chevaux dont se repaissaient des nuées +de corbeaux. + +Tandis que le général de Sonis établissait son quartier général à +Coulmiers même, avec son artillerie toujours entourée de la légion +bretonne, le corps d'armée forma ses bivouacs aux environs. Le 31e alla +dresser ses tentes dans le parc de la Renardière: nous fûmes postés près +de Huisseau-sur-Mauve, à la lisière du bois de Montpipeau. Doux noms du +beau pays de France, mieux faits pour évoquer de poétiques légendes que +pour servir de points de repère dans de tristes étapes. + + +V + + +Malgré la rigueur de la température, la nuit fut excellente. Le bois +voisin nous avait fourni notre sommier, il est vrai, c'est-à-dire des +branches mortes, et nous avions touché dans le village de la paille +fraîche pour former le matelas; mais la satisfaction d'une journée bien +remplie contribua plus encore à notre sommeil réparateur. Marche en +avant, dans un ordre parfait. Cela suffit pour être content de soi et de +ses chefs. En campagne, il n'y a rien à souhaiter au delà. + +Le lendemain, pourtant, nous eussions désiré un peu plus de chaleur. +Les piquets des tentes se brisèrent dans la terre gelée, quand il nous +fallut aller prendre la grand'-garde et transporter nos bivouacs tout +contre la forêt. La compagnie étant établie à son poste, je n'avais plus +rien à faire comme fourrier; les dernières dispositions indiquaient +que nous passerions encore une nuit au moins à Huisseau; je prévins +le lieutenant, et je m'engageai dans la forêt en compagnie du caporal +Dariès, à qui je m'étais attaché depuis la retraite de Châteaudun. + +Jeudi, 1er décembre, le temps était beau, malgré la persistance du +froid. Le soleil brillait, non plus au-dessus de nos têtes: il déclinait +derrière nous, éclairant d'une lumière frisante les fûts verdâtres +des arbres, se jouant dans la mousse qui s'écrasait sous nos pieds, +accentuant par le contraste le dessin des choses, allongeant d'instant +en instant notre ombre qui affectait, selon les hasards de la promenade, +des formes bizarres. En suivant à l'aventure des sentiers sinueux, nous +parvînmes dans une gaie clairière, ménagée, semblait-il, pour servir +de salle à de joyeux repas sur l'herbe. Quelques mouches mordorées y +voletaient, l'animaient de leur bourdonnement sonore dans le silence du +bois. + +Or, dans le tapis de verdure où peut-être on avait jadis folâtré, une +assez large déchirure avait été pratiquée. La terre paraissait avoir été +fraîchement remuée, et, à côté, l'herbe flétrie, couchée; comme sous le +poids d'un cavalier et de son cheval. Français ou Allemand, un homme +avait sans nul doute été frappé là, par des tirailleurs en embuscade. Il +y avait trouvé la mort et une sépulture ignorée. Les siens n'avaient pu +recevoir de lui d'autre nouvelle, sinon, cette indication, si désolante +par son indécision: «Disparu!» + +La claire sonnerie des clairons vint jusqu'au coeur de la forêt nous +arracher à nos mélancoliques réflexions. Vite, vite! Au pas gymnastique! +Sans prendre garde aux branches qui nous déchirent les mains et nous +fouettent le visage, nous regagnons le camp. Il faut partir. Des +nouvelles sont parvenues de Paris. Le général Ducrot tente une grande +sortie. Pour tendre la main à l'armée de Paris, le 16e corps se bat. A +nous de le rallier pour seconder ses efforts. Notre brigade doit, la +première, l'aller rejoindre à Patay. Patay, nom glorieux, car notre +Jeanne y fit prisonnier celui que l'Angleterre appelait «son Achille». +Jamais nous n'avions été si allègres. C'est en chantant qu'à la +nuit tombante, nous prîmes la route qui passe à Gémigny, puis à +Saint-Péravy-la-Colombe, où nous laissâmes les zouaves de Charette avec +le général de Sonis. + +Depuis longtemps nous cheminions dans les ténèbres--et aussi dans le +silence. Nos voix étaient lasses d'avoir compté «les canards, qui, +déployant leurs ailes, se confient à leurs canes fidèles» et d'avoir +averti cent fois «le meunier que son moulin va trop vite, va trop fort». +Il nous semblait, de plus, indigne de faire retentir l'air de telles +puérilités, en approchant du terme de notre étape que marquait sans +doute un champ de bataille. + +En effet, la division de l'amiral Jauréguiberry, bien secondée par la +cavalerie du général Michel, avait culbuté l'ennemi à Villepion, non +sans éprouver quelques pertes. Le 16e corps couchait sur les positions +conquises. Seul son chef, le général Chanzy, était encore à Patay. Il +se disposait à transporter son quartier plus avant, sur la droite, à +Terminiers. + +Notre brigade reçut l'ordre de prendre position au nord-ouest de la +ville, en attendant le jour. Le 48e s'avança à deux kilomètres, en +grand'garde, et les tentes furent péniblement dressées sur un front de +bataille d'au moins 800 mètres. Quoique abrités par un repli de terrain, +nous grelottions sous la bise glaciale. Les sentinelles furent postées +par deux pour se garantir mutuellement du sommeil qui eût amené la +congélation des membres ou la mort. + +Le général de Jancigny, qui commandait notre division, avait tenu à nous +conduire en avant. Ce fut lui, ou peut-être Chanzy, qui se porta sans +escorte sur le point culminant du terrain que nous occupions. Sa +silhouette se dressa à la hauteur de nos yeux, comme une apparition. Le +croissant lunaire éclairait faiblement la longue crinière blanche de son +cheval arabe et faisait briller l'or de son képi. Comme un grand +silence planait autour de nous. Le cheval, naseaux au vent, flairant la +lointaine odeur de la poudre et du sang, frémissait, mais se retenait +de hennir. A peine entendait-on, sur la terre gelée, le pas traînant et +fatigué des sentinelles, dont les baïonnettes jetaient, par éclairs, des +reflets argentés. + +Longtemps le général sonda de son regard la profondeur noire de la +plaine, que piquaient au loin, sur la ligne de l'horizon, les feux des +bivouacs ennemis. Puis il repartit au petit pas de son cheval, l'air +pensif, supputant sans doute, d'après le nombre et l'éparpillement des +lueurs lointaines, les forces qu'il allait falloir combattre. Aucun +ordre ne vint du reste modifier les dispositions prises. Tout était +tranquille, tout semblait dormir. Quelques fusées, du côté d'Orgères, +dans les lignes allemandes, troublèrent seules, par instants, cette nuit +calme et glaciale. Accompagnement habituel des fêtes populaires, ces +traînées lumineuses, par leur éclat éphémère, par leur signification +inconnue, avaient je ne sais quoi d'ironique et d'irritant. Chaque fois +elles semblaient laisser l'horizon plus sombre. + +Le jour parut enfin, ce jour que plusieurs milliers d'hommes, tous +sains, valides, vigoureux et dispos, jeunes et ardents, faits pour vivre +et pour aimer, ne devaient pas voir finir. Le froid persistait; mais, +quand le soleil se fut dégagé des brumes qui rasaient le sol, le +temps s'affirma superbe, tel qu'il peut être rêvé pour une solennité +militaire. Et, de fait, toutes les manoeuvres préliminaires de combat +s'accomplirent avec ordre et méthode, comme en une superbe parade qui +s'exécuta sous nos yeux. + + + + +LA DÉROUTE + + +I + + +La brigade Charvet, la nôtre, formait la liaison des troupes du 16e et +du 17e corps d'armée. Elle devait donc, selon toute vraisemblance, être +appelée à jouer un rôle important. Le succès pouvait dépendre d'elle; +mais, dans sa situation intermédiaire, il y avait un premier point à +établir: il fallait savoir de qui lui viendraient les ordres. Pendant +quelques heures, au moins, elle avait été placée sous l'autorité +immédiate du commandant du 16e corps. Le général d'Aurelle avait en +effet donné des ordres en conséquence: «La brigade commandée par le +général de Jancigny, dit-il dans son ouvrage sur la _Première Armée de +la Loire_, avait précédé sa division, et était arrivée à Patay le 1er +décembre, dans la nuit. Ce général se mit immédiatement à la disposition +du général Chanzy, assuré dès lors de l'appui du 17e corps.» Mais, +lorsque le général de Sonis, «plus vite que les aigles, plus courageux +que les lions», fut à son tour parvenu sur le théâtre des opérations, +il reprit évidemment autorité sur nous, et, ce qu'il faut peut-être +regretter, c'est que des scrupules aient un instant suspendu son ardeur; +c'est qu'il les ait communiqués au général Chanzy. «J'ai fait mon +possible, lui vint-il déclarer à huit heures du matin, pour venir +promptement à votre secours; mais je marche avec des troupes fatiguées. +Nous voilà, nous sommes ici, mais je vous déclare que, si vous +avez besoin de nous aujourd'hui, il me sera bien difficile de vous +satisfaire.» Avec son esprit net et précis, le général Chanzy dut être +surpris de cet élan qui s'annihilait. Dans les graves circonstances +qu'il traversait, il s'était contenté de répondre: «Je tâcherai de me +passer de vous». + +Nous, qui ignorions ces détails, et qui, presque à la portée du canon, +ne ressentions plus nos fatigues, nous étions impatients de marcher et +fort surpris de n'en pas recevoir l'ordre. Cet ordre, je l'attendais +personnellement comme une récompense. Il faut tout dire, ce récit ne +pouvant avoir d'intérêt qu'à la condition d'être sincère comme une +confession. Le matin du 2 décembre 1870, j'ai subi une humiliation +profonde: il m'a été infligé des voies de fait, et j'ai essuyé +silencieusement l'outrage, et j'ai bu ma honte, par abnégation, par +devoir, par amour pour mon pays. + +A l'aube, des distributions de vivres avaient été annoncées. Comme +toujours, elles furent assez longues; comme toujours représentant la +18e compagnie du régiment, je fus servi le dernier, et, naturellement, +regagnai le bivouac après tous les autres fourriers. Le sous-lieutenant +Houssine, l'ancien sous-officier à chevelure rouge et raide, +m'accueillit en me reprochant ma lenteur. Quand, chargé, pour venir en +aide à mes hommes de corvée, je m'en souviens, d'une moitié de pain de +sucre, je passai devant lui, il m'allongea dans le dos, sur le sac, un +coup de canne, pour activer ma marche, comme il eût fait à une bête de +somme. + +M'arrêtant, je vis rouge pendant une seconde. La voix du canon me sauva. +Encourir le sort du caporal Tillot, quand j'allais pouvoir m'exposer +pour la noble cause, non. Je haussai les épaules sans plus hâter le pas, +et le sous-lieutenant en fut pour une lâcheté qu'il n'eût point commise +si M. Eynard avait été là, car le capitaine rendait justice à tous. + +Quoi qu'il en soit, les tristes exemples qui nous avaient été donnés, à +Lorges et dans la forêt de Blois, me furent ce jour-là salutaires. +Ils m'enseignèrent à ronger mon frein: mais j'aspirais à me battre, +à affronter le feu ennemi, pour m'absoudre à mes propres yeux de +l'ignominie acceptée sans protestation. + +Aussi, tandis que nous attendions en armes sur le terrain où nous avions +dormi, je m'efforçais de suivre des yeux, faute de pouvoir m'y mêler +moi-même, les mouvements du 16e corps qui engageait vigoureusement +la bataille à deux lieues vers le nord-est. Quelques nuages de fumée +s'élevant lentement dans le ciel clair, voilà tout ce que nous pouvions +distinguer. Le roulement ininterrompu du canon, qui grossissait par +éclats, attestait l'intensité croissante de la lutte. Pendant ce temps, +les autres troupes du 17e corps, que nous avions distancées la veille, +arrivaient à la hauteur de Patay et défilaient devant nous. Passé la +ville, les batteries se mettaient en ligne et roulaient à travers +champs, précédées et suivies de l'infanterie qui se déployait aussi. + +En art, il y a le choix entre des procédés tout différents. Certains +artistes épuisent l'émotion par l'exposé de scènes effrayantes ou +horribles; d'autres préfèrent la faire naître et la maintenir en mettant +l'esprit en suspens devant des tableaux où plane la crainte du drame +qui se prépare, et en épargnant à la vue les détails terribles ou +répugnants. Le spectacle qui s'offrait à nos yeux avait ce caractère +tempéré, saisissant quand même. Sur le fond lointain d'une réalité +menaçante se détachait un premier plan pittoresque et attachant. + +Les artilleurs, pour gagner ou maintenir leurs distances, tantôt +fouettaient leurs chevaux à tour de bras, leur déchiraient les flancs de +l'éperon, tantôt s'efforçaient de leur faire sentir le mors pour modérer +leur emballement. Pendant ces alternatives, les pauvres servants, montés +sur les caissons, se soutenaient mutuellement, de peur de tomber à +chaque violente secousse que provoquaient les sillons de terre durcie. +Puis une ligne rouge et bleue de fantassins ou toute bleue de mobiles +ondulait sans désordre, offrant un front de tout jeunes visages, un peu +pâles, qui, par leur sérieux, tâchaient de faire aussi bonne figure que +de vieilles troupes. Et le soleil brillait, non pour réchauffer les +membres engourdis par une nuit glaciale, mais assez pour pailleter de +fugaces étincelles le bronze des canons et l'acier des doubles rangées +mouvementées de fusils. + +Bientôt les zouaves pontificaux mêlèrent leurs costumes gris aux autres +uniformes plus voyants. Les troupes de ligne, après avoir effectué un +mouvement vers la gauche, accentué par chaque brigade, s'arrêtèrent pour +se refaire de leur marche ininterrompue depuis Coulmiers. Les zouaves +arrivaient seulement de Saint-Péravy; ils venaient de déposer leurs sacs +à Patay. De Terminiers arriva vers eux, au galop de son cheval bai, +un jeune capitaine du génie, au teint pâle, à l'oeil creusé par les +veillées studieuses. De là part du général Chanzy, il venait requérir +la légion du général de Charette, avec mission de la diriger sur l'est, +vers le champ de bataille. Le groupe aussitôt s'agite et s'éloigne. + +Au milieu d'eux marchait un aumônier, auprès duquel chacun se penchait +à son tour. Comme allégés au moral ainsi qu'ils l'étaient physiquement, +ils allaient, vifs, alertes, avec un fourmillement de guêtres blanches +et de jaunes molletières. Ils allaient à la mort ou plutôt, suivant le +mot de leur aïeul Polyeucte, à la gloire. + +Cependant, le défilé continuait. Peu après le départ des zouaves, ordre +nous fut enfin donné de marcher. Au commandement du colonel Koch, le +régiment, formé par compagnies en colonne serrée, arrêta un instant le +flot qui sortait toujours de Patay. Il suivit presque la même direction +que la troupe de Charette, mais moins au nord. Le 51e rompait en même +temps, et s'avançait à notre gauche avec de l'artillerie. + +Sur un parcours de plusieurs kilomètres, nous fûmes tour à tour déployés +en bataille sur un front de 800 mètres, puis repliés comme en terrain +de manoeuvres. Un éventail s'ouvre ainsi et se referme, au gré d'un +caprice. Sans chercher à comprendre l'utilité de nos mouvements, nous +nous appliquions à les exécuter vivement, car l'heure était venue +d'avoir une aveugle confiance dans ceux qui avaient mission de nous +diriger. En effet, la voix du canon ne nous arrivait plus comme un sourd +grondement: chaque coup détonait, distinct, immédiatement suivi d'un +autre. Nous apercevions, non seulement le feu de la poudre, mais aussi +les projectiles bourdonnant dans l'air. La fusillade crépitait sans +relâche, et nous entendions un bruit d'ouragan accompagné d'éclairs qui +rasaient la terre. + +Nous pûmes croire, pourtant, que notre appui était inutile. Tout le 48e +fut massé à l'abri du village de Terminiers, que le général Chanzy avait +désigné pour son quartier général. Tandis que, sans distinguer autre +chose que le sillage aérien des obus, nous nous consumions dans la +fièvre d'une attente vaine, le général, du haut du clocher, suivait les +mouvements de ses troupes sur Loigny. + +Après la bataille de Coulmiers, le lendemain du combat heureux de +Villepion, il avait le droit d'avoir confiance en elles. Cependant, par +l'étendue et la multitude des feux de bivouac qu'il avait remarqués la +veille, et par les signaux observés pendant la nuit du côté d'Orgères, +il avait jugé que la résistance serait sérieuse. Au lieu d'éparpiller +ses forces, il avait concentré ses trois divisions, de manière qu'elles +pussent pénétrer comme un coin dans le corps ennemi. Il avait chargé le +général Michel de surveiller sa gauche avec sa cavalerie, vers Orgères, +en avant des positions où le 17e corps reprenait haleine. Il pouvait, +d'un autre côté, espérer qu'à l'extrême droite, le général des Pallières +viendrait lui donner la main. + +Dès huit heures il avait lancé sa 2e division sur le village de Loigny. +Résolument elle s'était avancée sous les ordres du général Barry qui, +comme à Coulmiers, allait faire de l'histoire aussi noblement que son +frère Edouard nous l'enseignait disertement à la Faculté de Toulouse. +La 1re division--amiral Jauréguiberry,--celle qui avait enlevé si +brillamment Villepion la veille, suivait de près à gauche. En même +temps la 3e, commandée par le général Maurandy, devait appuyer à droite +l'effort principal en attaquant Lumeau, village voisin de Loigny. + +Loigny emporté vivement, la division Barry poursuivit sa marche vers +l'est; mais, au château de Goury, elle rencontra une résistance +opiniâtre et meurtrière; il fallut d'abord reculer, pour mieux avancer +ensuite. Le parc du château fut le théâtre d'une lutte sanglante, +acharnée, qui dura avec des chances diverses, mais sans répit, jusqu'à +la nuit. Von der Thann, qui comprenait l'importance de cette position, +envoya l'une après l'autre ses trois brigades pour renforcer ses +premières troupes promptement décimées. L'amiral Jauréguiberry, tout en +soutenant en deuxième ligne ce combat, dut faire tête, sur la gauche, +aux troupes nombreuses qui descendaient d'Orgères, de la Maladrerie, de +Tanon, et que n'arrêta pas la division de cavalerie Michel ramenée par +erreur jusqu'à Guillonville. A droite, la division Maurandy se battait +avec moins de fermeté, quoiqu'un régiment de mobiles fît, à Ecuillon, +tout près de Loigny, une défense héroïque. + +«A midi et demi, d'après le rapport du général Chanzy, la situation +devenait de plus en plus difficile.--Toutes les troupes du 16e corps +étaient engagées, et il n'y avait plus d'autre réserve que celle +qu'offraient les troupes fatiguées de la brigade du Bois de Jancigny en +position à Terminiers.» Convaincu qu'il avait affaire à des forces de +beaucoup supérieures aux siennes, le général Chanzy se décida à faire +appel au secours du général de Sonis, malgré leur conversation du +matin.--«Je montai à cheval, fort inquiet et très fatigué, a raconté +celui-ci.... Je me portai en avant avec mes troupes, c'est-à-dire +avec une brigade de la 2e division, ma réserve d'artillerie, les +zouaves-pontificaux, les mobiles des Côtes-du-Nord; je marchai dans la +direction de Loigny. Je criai: «Voilà le 17e corps qui arrive.» + + +II + + +Quelque fatigué qu'il fût en mettant le pied à l'étrier, le général +de Sonis, une fois sur le champ de bataille, ne se ménagea pas. Il ne +devait plus s'arrêter qu'il ne fût terrassé. Il fit d'abord placer deux +batteries sur la route de Faverolles à Villepion, pour canonner l'ennemi +à droite; puis, averti qu'il allait être tourné, il fit face à gauche. +Il plaça son artillerie au coin du château de Villepion. Il mit en +batterie toutes les pièces de la réserve et rétablit le combat si +énergiquement, qu'au bout d'une heure et demie de canonnade le corps +allemand dut se replier. + +Cet heureux résultat était fait pour stimuler son ardeur. Avec une +activité extraordinaire, il plaça ses troupes en ligne, de sa main, car +il exerçait le commandement à sa manière. Chanzy, pour l'exécution des +plans qu'il avait conçus, chargeait ses lieutenants de concourir chacun +pour sa part à l'action générale qu'il surveillait et dirigeait. Sonis, +lui, sauf les conceptions d'ensemble qu'il n'avait guère le loisir de +former, était en même temps général, colonel, commandant, capitaine. Son +procédé, renouvelé des temps chevaleresques où la valeur personnelle +pouvait vaincre la puissance du nombre, lui enlevait, par contre, la +perception nette d'une situation étendue et complexe. A tel point qu'il +croyait de bonne foi, suivant son propre récit, avoir relevé de leur +poste de combat, avec le faible effectif qu'il avait amené, toutes les +troupes du 16e corps. + +Tout en élan d'ailleurs, il ne regardait jamais en arrière: «La nuit +arrivait, a-t-il raconté encore, et j'étais occupé de la pensée de +canonner Loigny, lorsqu'on vint me dire: «Votre centre se replie». Je me +portai au fort de l'action, où se trouvaient deux régiments de marche +d'un effectif considérable, le 48e et le 51e; je me portai vers l'un +d'eux, et je l'exhortai de toutes mes forces. Mes paroles furent vaines, +tout le monde fuyait.» + +En ce qui concerne le 48e, il y a là une erreur. Loin d'avancer ni de +fuir, nous battions toujours la semelle à côté de Terminiers, dans la +position exaspérante de gens qui entendent se dérouler près d'eux un +drame poignant et qu'un invincible obstacle empêche d'aller au secours +des victimes. L'obstacle, c'était la consigne. Ordre avait été donné +d'attendre là: donc nous attendions un ordre nouveau pour marcher, et, +dans cette journée de pénible attente, pas un homme ne quitta son rang. + +Mais, depuis le chef de corps, visible à tous les yeux, sur son grand +cheval gris, jusqu'au plus modeste soldat, le flegmatique lieutenant +Barta, aussi bien que notre sous-lieutenant; le patient Villiot lui-même +aussi bien que le bouillant Nareval; tous souffraient d'une inaction qui +paraissait inexplicable et qui l'était en effet. + +Vers trois heures, un aide de camp du général Chanzy, le capitaine +Henry, qui précédemment avait guidé sur Villepion les zouaves de +Charette, vint avertir notre chef qu'il était temps de se préparer à +entrer en ligne. Le colonel répondit que nous étions prêts, et qu'il +n'attendait plus que les ordres du général Charvet. Les officiers +généraux avaient sans doute reçu avis que le général d'Aurelle, résidant +à Saint-Jean-la-Ruelle, avait délégué le commandement de l'aile gauche +au général Chanzy; mais les chefs de corps n'avaient pas été peut-être +assez formellement avisés de ces dispositions. En tout cas, il était +hasardeux, pour un colonel disposant d'une réserve de 3000 hommes, +d'abandonner, sur l'avis d'un officier, d'état-major qu'il ne +connaissait pas encore, le point où d'un moment à l'autre son chef +direct pouvait lui transmettre l'ordre de marcher. + +Or, établi assez loin de nous, à gauche, en tête du 51e de marche, le +général Charvet s'était trouvé dans la sphère d'action du général +de Sonis qui, à la même heure, l'entraînait avec les deux premiers +bataillons de ce régiment, commandés par le colonel Thibouville. +Un frisson avait agité tous les conscrits du 31e, au moment où ils +parvenaient dans la zone dangereuse du combat; là gisait à terre le +corps d'un dragon, la main crispée sur la poignée du sabre, la tête +exsangue, aux grands yeux ouverts, fixes, complètement détachée du +tronc, et retenue par la jugulaire intacte dans le casque à peau tigrée. +D'abord établi à trois cents pas des batteries mises en action par le +général de Sonis, le régiment, tous les hommes couchés par ordre, avait +essuyé dans cette position une grêle d'obus. C'est la plus pénible +manière de recevoir le baptême du feu. Aucun mouvement, aucune +préoccupation étrangère, rien ne distrait de la pensée de la mort: de la +mort qui s'avance en puissance dans ces moucherons noirs, bourdonnants, +rapides, qu'une flamme lointaine a annoncés et qui finissent, en +touchant la terre, par une autre flamme jaillie de leur sein déchiré en +vingt éclats de fonte à dents irrégulières, cruelles. + +«Bon, encore un!--Il arrive droit sur nous. + +--Non, il passe. + +--Un autre, deux autres.--Si, du moins, on pouvait appuyer à gauche. + +--Imbécile, c'est là qu'ils tombent.--Bien visé, cette fois.--Misère +et horreur!--Un cri, des gémissements, une convulsion suprême.--Qui +est-ce?--Il ne bouge plus.... Il en pleut encore, toujours. Nous y +resterons tous. Et à quoi bon? Autant de morts, autant de fusils perdus! +Que ne nous commande-t-on de tirer!» + +Pendant une heure et demie, les jeunes soldats du 51° subirent cette +terrible épreuve de l'immobilité sous le feu. Ce leur fut donc un +soulagement de recevoir enfin l'ordre de se lever et de courir en avant. +Les nerfs se détendirent par le jeu des muscles, et la circulation du +sang fut si précipitée qu'il semblait que, durant l'heure écoulée, tous +ces coeurs eussent cessé de battre. En avant, toujours. A gauche de +Loigny, l'ennemi occupait une ferme qu'il avait crénelée, et, de la +lisière d'un petit bois voisin, il fusillait les assaillants, qui +cependant ne reculèrent pas, ne s'arrêtèrent point. La ferme fut +emportée d'assaut et le bois vivement nettoyé. Le général Charvet, qui +avait dirigé l'attaque, établit sa troupe dans les positions conquises: +elle s'y maintint, deux heures sous un feu très violent de l'infanterie +prussienne, qui s'avançait sur le côté opposé, au secours des Bavarois. + +D'une intrépidité qui s'accommodait mal d'une fusillade à distance, le +général de Sonis ordonna de charger sur Loigny. Le 51e obéit; mais ici +doit se placer un incident bizarre. Du moins le fait fut raconté le soir +aux bivouacs de Patay, par plusieurs officiers: il ne pouvait pas être +vérifié; mais l'historique du régiment l'a enregistré comme un on-dit. +A un commandement qui aurait été fait en excellent français par un +officier prussien, audacieusement embusqué en cet endroit, le régiment, +tombant dans un piège, alla donner tête baissée sur une forte colonne +ennemie, massée dans un bouquet de bois d'aspect inoffensif. Une +effroyable fusillade éclata à bout portant. Le général Charvet eut son +cheval tué et tomba avec lui; deux cents hommes roulèrent à terre, +blessés ou morts; les autres, surpris, reculèrent. Le général fut +aussitôt fait prisonnier, ce qui augmenta le désordre, malgré le +sang-froid du colonel, qui resta du moins jusqu'à la dispersion de +l'état-major. + +Cet émoi pouvait n'être que passager et n'avait rien en soi +d'irréparable. Maintes fois, au cours de leur trop glorieuse campagne, +les Allemands, à Froeschwiller, à Gravelotte, au Bourget, à Loigny même, +ont subi de ces temps d'arrêt, qui malheureusement ne les ont pas privés +du succès final. D'autres troupes étaient toujours prêtes à recueillir +les premières par trop maltraitées. Les réserves, bien postées, +donnaient aussitôt pendant que les chefs ralliaient les fuyards pour les +ramener en avant. La panique du 51e devait avoir au contraire de graves +conséquences, car elle provoqua chez le général de Sonis une grande +crise psychologique. + +«Je savais, a-t-il dit, que j'avais confié ma réserve d'artillerie à des +troupes d'infanterie sur lesquelles je pouvais compter et qui étaient +commandées par un homme de résolution et de courage. J'allai trouver +le colonel de Charette et je lui dis: «Il y a des lâches là-bas qui se +débandent et compromettent le salut de l'armée; suivez-moi». Lui et ses +hommes me suivirent avec le plus noble enthousiasme; la nuit tombait. Il +y avait tellement d'entrain dans cette troupe, que les Allemands, qui +occupaient depuis le matin la ferme de Villours qu'ils avaient mise +en état de défense, l'abandonnèrent et se sauvèrent. J'avais un grand +espoir, une très grande confiance dans ce mouvement en avant qui, je +l'espérais, entraînerait les deux régiments de marche dont j'ai parlé. +Mais, accueilli par un feu très vif de l'ennemi, le 51e lâcha pied et +prit la fuite.... Je ne voulais pas moi-même battre en retraite; je me +serais déshonoré et j'aurais déshonoré 300 braves zouaves de Charette +qui marchaient derrière moi et qui ne m'auraient jamais pardonné ce +crime.» + +Acte épique, qui a pu être qualifié d'héroïque folie. Tandis que les +anciens preux luttaient à armes égales et bardés de fer, ce nouveau +Roland, sans casque ni cuirasse, suivi seulement de quelques braves, +espéra faire une trouée, avec cette poignée d'hommes, dans une ligne +de quatre-vingts bouches à feu qui concentraient sur un seul point une +avalanche d'obus et de mitraille. Et cependant 20 000 soldats disséminés +dans la plaine entre Guillonville et Terminiers, les chasseurs du 10e +bataillon, le général Deflandre et ses quatre régiments tous, impatients +de combattre, attendaient ses ordres à une portée de canon. Que ne +confia-t-il au colonel de Charette l'effort initial! Que ne prit-il le +temps d'appeler ses réserves à la rescousse! qu'importait-il, comme il a +dit plus tard qu'il en avait eu la pensée, qu'il songeât à nous prêcher +d'exemple? + +De Terminiers on aperçoit à peine en plein jour le clocher de Loigny, +séparé par les ondulations du terrain, et «la nuit tombait». Il +était donc impossible au 48e de marche, toujours inactif, de subir +l'attraction d'un chef invisible, et qui, au surplus, dans l'ardeur +d'une action locale, ne songeait plus guère à ceux qu'il avait laissés +en arrière. Après les malheurs de la patrie, qui apparaissaient comme +irréparables à bien des gens, s'immoler à elle, au milieu des zouaves +pontificaux, cette pensée, ce rêve d'un Français chrétien, s'était +emparé irrésistiblement du général de Sonis et sembla l'avoir frappé de +vertige. Telle est la vérité. + +Lorsqu'à son corps défendant ce général avait remplacé le baron Durrieu, +son inquiétude avait été grande; elle s'était calmée à la nouvelle qu'il +avait le colonel de Charette sous la main. Dès lors, il n'avait plus +fait un pas sans le bataillon des zouaves, qui l'avait fasciné. Sa +confiance, qui ne pouvait d'ailleurs être mieux placée, était absolue et +un peu exclusive. Il s'était tellement identifié avec le rôle de général +commandant des zouaves, que, la veille, en arrivant à Saint-Péravy, il +leur avait lui-même fait faire halte, et, soulignant ses paroles d'un +geste courtois, de gentilhomme à gentilshommes, il avait de sa bouche +commandé: «Sac à terre. La soupe, messieurs.» + +Le lendemain, il avait un instant oublié sa garde d'élite en faisant +manoeuvrer ses batteries entre Villepion et Loigny. Mais l'écrasement du +51e, qu'il qualifia de coupable défaillance, l'avait fortifié dans cette +opinion qu'il n'y avait pas de bon fantassin, hors l'élite des zouaves. +Il était excité aussi par le désir de prouver au général Chanzy qu'il +n'avait pas eu de mauvais vouloir en lui disant de ne pas compter sur le +17e corps. + +Voilà pourquoi, plein de fougue, tel que le comte d'Alençon à Crécy, il +s'avança presque seul sur Loigny. Il marchait entouré de son état-major, +à la tête d'un petit groupe de zouaves. + +Malheureusement, ces hommes, allant en rangs serrés, offraient aux +projectiles une proie facile, et ils étaient empêchés de tirer par les +cavaliers qui les précédaient. Pour comble, un soldat prussien eut à ce +moment l'audace de sortir seul du petit bois Bourgeon, qu'on a depuis +nommé le Bois des Zouaves. Il vint briser d'un coup de feu, tiré à très +courte portée, la cuisse du général de Sonis, qui se vit ajusté sans +pouvoir atteindre son adversaire. + +Le général, quelques instants avant de tomber, avait, paraît-il, chargé +son chef d'état-major d'aller chercher au moins le 48e de marche; mais +le général de Bouillé, lui aussi, fut atteint par un éclat d'obus. +Jeté à terre sans connaissance, il ne put accomplir sa mission ni la +transmettre à un autre. Pendant ce temps, la plupart de ceux qui avaient +suivi le général en chef tombaient à leur tour sous les coups des +Bavarois et des Prussiens. + +Ils n'eurent même pas la joie de dégager les bataillons du 37e de +marche, qui depuis plusieurs heures se défendaient bravement dans le +cimetière. Un millier d'hommes luttèrent là, contre dix mille, et ne +laissèrent tomber leurs armes que cernés, harassés, écrasés, vaincus +surtout par la fumée, et la chaleur suffocante du brasier que commençait +à former le village en flammes. + + +III + + +Dans la nuit profonde, les premières lueurs de l'incendie nous +indiquaient au loin le théâtre de notre défaite, et, à notre droite, le +canon tonnait encore, les mitrailleuses grinçaient toujours. Derniers +efforts du général Peytavin qui, vers quatre heures, avait apporté +l'appui du 15e corps. Arrêté par les troupes du prince Frédéric-Charles, +il n'avait pu dépasser Poupry; mais sans doute avait-il empêché le +vainqueur de Metz d'aider le grand-duc de Mecklembourg à écraser tout à +fait le 16e corps. A Poupry aussi la lassitude gagna les combattants, et +le feu de la poudre s'éteignit dans les ténèbres. + +En revanche, devant nous, les flammes gagnaient, s'élevaient, +enveloppant Loigny dont le clocher se profilait en noir au sein +des langues de feu et dans la nuée rougeâtre qui progressivement +s'épaississait et encombrait le ciel. Fort loin à la ronde, le champ de +bataille en était éclairé, comme par une aurore boréale. Les survivants +sans blessure et les blessés encore ingambes s'éloignaient de cette +lumière d'enfer, la plupart sans officiers, sans autre guide que +l'instinct qui les poussait à retourner au gîte du matin. + +Près de nous vint s'échouer un groupe confus de fantassins et de +mobiles, avec quelques zouaves pontificaux échappés miraculeusement au +carnage. Tous, quoique désorientés, perdus, affirmaient que la journée +nous appartenait. Chacun, sans exception, en toute sincérité, disait +avoir assisté aux plus chauds épisodes de la bataille, et, après tant +d'efforts, au bout d'une si longue lutte, aucun ne pouvait croire à une +défaite. + +Cependant le doute n'était pas possible. Les corps qui avaient gardé +leur cohésion se repliaient aussi. De même l'artillerie, dont le +roulement sonore sur la terre gelée était dominé de temps à autre par +les cris des blessés qui avaient été déposés en travers des caissons où +ils étaient horriblement secoués. Tout cela s'apercevait à peine +dans l'obscurité, tout cela se devinait plutôt. Parfois pourtant les +silhouettes se dessinaient nettement, quand le hasard de la marche sur +le terrain amenait une troupe entre la flamme et nous. + +A cette heure navrante, un homme connaissait seul toute la profondeur du +désastre, et sur lui s'appesantissait la lourde charge de rallier et de +sauver tous les débris qui s'éparpillaient à plusieurs lieues. Comme +l'athlète qui a besoin de sentir une résistance pour déployer sa force, +le général Chanzy se raidit contre l'insuccès et alors il apparut plus +grand que dans la victoire. Assumant sans hésiter la responsabilité de +diriger, en même temps que le sien, le 17e corps privé de son chef, il +employa les premières heures à rétablir l'ordre dans les bataillons +dispersés. A chacun fut immédiatement assignée une place, et il y fut +conduit, s'y arrêta, pour que le combat pût reprendre le lendemain, si +l'ennemi se montrait entreprenant. + +Tandis que, le régiment ayant été maintenu dans ses positions de +Terminiers, nous n'avions d'autre préoccupation que de trouver dans +le village quelque nourriture et un abri, Chanzy, descendu de cheval, +allait y passer la nuit à rendre compte de la journée au général +d'Aurelle et à régler dans le détail la retraite qui s'imposait devant +un ennemi trop nombreux. Nos recherches furent vaines. Les Allemands +n'avaient évacué Terminiers que l'avant-veille: il n'y avait pas à +glaner derrière eux et l'humanité ordonnait de laisser aux blessés qui +arrivaient les refuges qu'offraient les maisons toutes abandonnées du +village. Un pailler toutefois nous offrit de quoi garnir légèrement le +sol de nos tentes. Mais le général Chanzy se souvint que nous avions +été gardés en réserve. Vers dix heures, notre bataillon reçut l'ordre +d'aller se poster en grand'garde à un kilomètre. Les tentes abattues, +notre bagage ficelé à la diable, chargés de quelques poignées de paille, +nous nous acheminâmes en avant, guidés par les flammes vacillantes, +alternées de gerbes d'étincelles, qui s'élevaient encore des ruines de +Loigny. + +Nuit terrible, sous un ciel voilé de brume. Défense était faite +naturellement d'allumer aucun feu. Il ne fallait pas non plus dresser +les tentes. Notre provision de paille, maigre au départ, était à peu +près dispersée quand nous pûmes nous arrêter. Nous devions être aux +environs de Villepion. Nous grelottions en plein champ, sous la bise du +nord qui ravivait l'incendie maintenant à quelques centaines de pas. Au +pied de la haie de faisceaux aux baïonnettes flamboyantes, nous nous +couchâmes malgré tout, avec la terre pour lit, le sac pour oreiller +et nos toiles de tente simplement étendues sur nos têtes afin de nous +garantir au moins du serein. Or il gelait à pierre fendre, et le serein +fut un beau verglas qui transforma la toile en carton cassant comme du +verre. + +Peu importe. Villiot, encore cinquante pas plus loin, veillait en +avant-poste: nous étions bien gardés: après un long frisson, causé par +le froid à coup sûr et aussi par l'idée des souffrances que devaient +endurer les blessés râlant tout près de nous, le sommeil nous gagna +pourtant. Ainsi la lassitude animale vient, chez l'homme, au secours de +l'esprit. Oui, moins abrités du froid que les Groënlandais, à une portée +de fusil des barbares qui en pleine France détruisaient nos demeures, +nous pûmes fermer les yeux, nous endormir, reposer. Chose curieuse, +l'esprit, comme pour acquitter aussitôt sa dette de reconnaissance +envers le corps qui lui accordait quelques heures d'oubli, évoqua de +doux rêves sensuels. A mon estomac vide, il donna l'illusion d'un repas +succulent; à mes membres brisés et engourdis, il offrit la sensation +imaginaire d'un lit moelleux et chaud. Je m'y étendais délicieusement, +lorsque l'adjudant du bataillon, passant tout le long du rang, réveilla +les dormeurs et ordonna à voix basse de se lever. + +Brrr! la rude réalité. Nous avions l'onglée au bout de nos vingt doigts +et un instant nous craignîmes de ne pas pouvoir nous mettre debout. +Énergiquement, tout le monde se secoua et reprit ses sens. Il faisait +nuit encore. La sinistre lueur, devant nous, s'était éteinte, et, vers +l'orient, l'azur céleste s'éclaircissait à l'approche de l'aube. Notre +compagnie fut chargée de pousser une reconnaissance. Nous aperçûmes +vaguement, dans le demi-jour naissant, un assez gros parti de uhlans. +Ayant sans doute distingué la masse du bataillon, ils tournèrent bride. +Nous-mêmes, nous ne pouvions attaquer sans un ordre, après l'échec de la +veille. La compagnie se replia sur le gros du bataillon et un planton +fut vivement dépêché au colonel pour lui rendre compte et prendre ses +instructions. + +La campagne cependant se dégageait de l'obscurité. Derrière nous +retentit la diane, claire comme le chant du coq gaulois, tandis que, +de Loigny, d'Ecuillon, de Lumeau, partaient quelques brefs coups de +sifflet. Des ombres se montrèrent un instant à l'entrée de chaque +village et presque aussitôt se dérobèrent à l'abri des maisons ou des +murs de clôture. Rien d'autre ne nous révéla la présence de notre +redoutable adversaire, qui sans doute songeait aussi à panser ses +blessures. + +Ordre nous arriva bientôt de rejoindre nos deux premiers bataillons à +Terminiers. De ce village jusqu'à Patay, toutes les troupes du 16e et du +17e corps, selon les dispositions que le général Chanzy avait arrêtées +et fait approuver pendant la nuit, s'échelonnaient, bataillon par +bataillon, en colonne de compagnie, avec une batterie dans chaque +intervalle. Dès huit heures, tout était prêt pour battre méthodiquement +en retraite, sauf à offrir vivement un large front de bataille aux +Allemands, en cas de poursuite. + +A notre brigade était échu le faible honneur de s'éloigner la dernière, +sous la direction de l'amiral Jauréguiberry. Il était charge du +commandement de l'arrière-garde. + +Nous dûmes donc attendre l'ordre de marcher, jusqu'à dix heures, l'arme +au pied. Les serre-files de notre compagnie se trouvaient ainsi en +première ligne, le dos il est vrai tourné à l'ennemi. Telle était du +moins la position réglementaire; mais--j'en conviens--j'avais peine à la +garder. Invinciblement, mes regards étaient attirés vers le village +des Échelles, à l'entrée duquel se montraient quelques groupes. Cette +curiosité était-elle excessive, justifiait-elle un blâme? Le salut de +l'armée nécessitait-il qu'on s'éloignât des Allemands, sans même les +regarder? Pourquoi cependant M. Houssine l'exigea-t-il brutalement de +moi, sinon par l'effet d'une animosité qui s'acharnait en l'absence +du capitaine, pour se venger de la bienveillance que me témoignait ce +dernier? + + +IV + + +Jusqu'au soir nous marchâmes, en très bon ordre. Malgré notre +épuisement, le bataillon ne compta pas, ce jour-là 3 décembre, un seul +traînard; mais ce fut une triste journée, l'une des plus tristes dont +je me souvienne. Depuis notre entrée en campagne, fatigues, privations, +souffrances, rien ne nous avait été épargné. Après des marches +forcées, quelques heures de repos sur la terre gelée; une nourriture +insuffisante, car plus d'un repas s'était composé de biscuit et d'eau de +pluie prise dans un fossé. Toutes ces misères, nous les bravions sans +regret, pour atteindre plus tôt l'ennemi. Or, pour la seconde fois, nous +l'avions rencontré, et il nous fallait le fuir. Le fuir, sans avoir +brûlé une cartouche. D'autres, sans doute, s'étaient mesurés avec lui +et avaient dû s'avouer vaincus; mais, dans la petite sphère où se meut +l'homme de troupe, il ne peut embrasser l'ensemble des opérations, et, +tant qu'il n'a pas éprouvé directement la supériorité de l'adversaire, +il est tenté de croire que ses chefs n'ont pas su mettre à profit +sa bonne volonté. De là une rancoeur qui aggravait notre souffrance +physique. + +Le lendemain, après une nuit pénible passée à Saint-Sigismond, que nous +avions traversé l'avant-veille d'un pas allègre et en chantant, nous +pûmes croire qu'enfin nous allions être utiles. Le mouvement de retraite +parut avoir été suspendu. Tandis que le prince Frédéric-Charles +refoulait à Artenay et à Cercottes notre 15e corps, les Bavarois avaient +repris haleine, et, le 4, ils harcelèrent notre gauche à Patay, où le +général de Tucé soutint vigoureusement le choc. A droite, la division +Barry se battit aussi à Bricy et à Boulay. Mais, à la nouvelle +qu'Orléans était repris sur nous, il fallut continuer la retraite, avec +un changement d'orientation, vers Beaugency. Nous devions nous diriger +sur Baccon, à travers la forêt de Montpipeau. + +Notre bataillon, spécialement chargé d'escorter les convois du 17e +corps, laissa ses trois dernières compagnies en observation dans un +hameau qui bordait la route. Pendant que nous attendions la disparition +du dernier fourgon, il nous fut offert en cet endroit un spectacle +inattendu. Nous étions six cents hommes occupés à surveiller +attentivement le point d'où l'ennemi pouvait surgir, lorsqu'il s'éleva +dans cette direction un gros nuage. Il s'avançait lentement, soulevé sur +la route par le mouvement d'une foule en désordre. Aucun point brillant +ne révélait cependant une troupe armée, et en effet nous fûmes bientôt +fixés. Femmes, vieillards, enfants, poussant devant eux des troupeaux +de bétail, marchaient autour de chars attelés, les uns de chevaux de +labour, et d'autres de boeufs au pas pesant. Tous étaient chargés de +mille objets entassés pêle-mêle. Au sommet de l'une des voitures, sur +une botte de paille, une jeune mère allaitait un enfant, auprès d'un +aïeul infirme. Plus loin, une grande fille tenait par la main ses deux +tout jeunes frères; tantôt elle leur souriait pour les encourager +à marcher, et tantôt leur montrait, pour les faire rougir de leur +nonchalance, un homme qui, bien que plié en deux par le dur labeur de +la terre, donnait courageusement l'exemple à toute cette malheureuse +population. Ces pauvres gens ignoraient sans doute où ils allaient; mais +ils préféraient une vie errante et la misère, parmi les Français, au +bien-être de leurs foyers envahis. + +Ce triste exode de tout un village ne nous attrista pas seulement, il +nous humilia. A nous il appartenait de l'empêcher, et nous y étions +impuissants. Ces paysans ne nous témoignèrent pourtant aucune rancune. +Ils nous firent remarquer eux-mêmes, à 1500 mètres, environ, des +cavaliers qui apparaissaient et presque aussitôt se retiraient. Nul +doute que ce ne fussent les éclaireurs de l'armée allemande. Le convoi +que nous avions mission de protéger avait pris de l'avance; il ne nous +était pas permis d'engager, sans absolue nécessité, un combat où nous +n'aurions pas été soutenus: le chef du détachement ordonna donc la +retraite. + +Comme nous risquions de perdre le contact de l'armée, force nous fut +d'accélérer le pas, de louvoyer autour des véhicules de toutes sortes, +dans les chemins défoncés courant à travers bois. L'encombrement des +voitures, la précipitation de la marche, tout contribuait à semer parmi +nous le désordre. Vers la fin du jour, quelle que fût la bonne +volonté individuelle, il y eut une débâcle générale, une complète +démoralisation. + +Chacun allait à la dérive, se tenant aussi longtemps que possible +auprès des camarades qu'il reconnaissait. Mais la nuit acheva de nous +désorienter et de nous disperser: je n'ai gardé de ces pénibles moments +qu'un souvenir vague, trouble. La voix seule d'officiers passant à +cheval me revient aux oreilles avec cet éternel refrain: «Pas de +retardataires! Les Allemands glanent derrière nous!» + +Avec le sergent-major Harel, le caporal Dariès et une dizaine d'hommes, +nous formions encore un petit groupe, qui s'efforçait de ne plus +s'égrener. + +Au petit jour nous sortîmes enfin de la région des forêts. La marche à +travers bois est toujours lente, pénible, incertaine. Chaque chemin qui +s'ouvre fait naître une hésitation nouvelle. Avec la nuit surtout, le +rideau sombre qui borne immédiatement la vue de tous côtés fait craindre +à bon droit les surprises. En plaine, au contraire, et quand la lumière +du jour vous éclaire, on se sent plus sûr de soi, plus hardi et plus +fort, grâce à la vaste étendue de pays qui s'offre à vos yeux, grâce à +la facilité de s'orienter. + +D'autres groupes pareils aux nôtres s'apercevaient à d'assez grandes +distances. Ils grossissaient, s'aggloméraient, convergeant tous vers le +même point. Il y avait déjà là un indice qu'une pensée unique présidait +à cette marche, si irrégulière qu'elle fût encore. Ce premier gage +nous encourageait, nous stimulait. Nous n'avions pas tort de reprendre +espoir. + + + + +BATAILLE + + +I + + +Le commandement supérieur veillait, en effet, il agissait et vivement +réagissait sur cette multitude d'individus épars dont il allait en deux +jours refaire une armée compacte, valeureuse et redoutable, suivant +l'aveu de nos ennemis. «Ainsi, est-il dit dans le travail historique +du grand état-major prussien, tandis que la 25e division flanquait le +mouvement sur la rive gauche de la Loire, le 6 et le 7 décembre sur la +rive droite, la subdivision d'armée du grand-duc se trouvait aux prises, +sur tout son front, c'est-à-dire sur 20 kilomètres environ, avec des +masses ennemies en état de soutenir la lutte et d'opposer une résistance +très vive.» + +Certes ce n'était pas sans une volonté ferme, sans une perpétuelle +vigilance, qu'un tel résultat pouvait être obtenu. A tous les +carrefours, à chaque fourche de route, se trouvait un officier +d'état-major, planté là comme un poteau indicateur. L'un après l'autre, +ils désignaient aux hommes désorientés la direction à suivre pour +atteindre la localité qui avait été assignée à chaque corps, dans la +nouvelle ligne de bataille que venait d'arrêter le général Chanzy. + +Entre la Loire et la forêt de Marchenoir, cette ligne s'étendait sur un +espace de 11 kilomètres, de Beaugency jusqu'à Lorges, où nous avions +fusillé un soldat du 51e. Le quartier général était à Josnes. Le 17e +corps, au centre, devant lui. Le 16e corps, dont la première division +seule était présente, les deux autres s'étant égarées, forma d'abord +l'aile gauche, puis fut porté à droite, à Villorceau, tout contre +la division indépendante du général Camô. L'aile gauche fut alors +constituée au moyen d'une division du 21e corps: récemment organisé sous +le commandement de l'amiral Jaurès, il avait en outre mission de garder +la forêt de Marchenoir, ce qui étendait de plusieurs kilomètres le front +de bataille. Enfin, le général Chanzy, qui, avec la spontanéité du +génie, palliait les fautes de ses lieutenants en en tirant parti, +ordonna aux généraux Barry et Maurandy de réorganiser leurs divisions à +Mer et à Blois. Il leur confia le soin de défendre les ponts, dont les +Allemands allaient chercher à s'emparer, en effet, pour nous tourner. + +Arrêté dans la fièvre d'une retraite infernale, ce dispositif était +tel que de longues délibérations n'eussent pu le rendre meilleur. Il +assignait au 48e de marche son bivouac près du village d'Ourcelles, à +un kilomètre du quartier général. La plaine ondulée, où étaient dressés +quelques groupes de tentes, s'ouvrit à nous dans la matinée du 6 +décembre. Le temps était clair. Quelques sonneries familières égayaient +le panorama, qui, naguère, nous avait paru plus triste, dans notre +première marche de Mer sur Châteaudun. Cette impression était favorable. +Tout embryonnaire qu'il était, le camp apparaissait enfin, comme +une digue élevée contre la débâcle. L'ordre renaissait; la force en +résulterait peut-être, et, en tout cas, la possibilité de tenter de +nouveaux efforts plus honorables qu'une fuite éternelle. + +Pourtant, pourtant. Il ne faut pas se faire meilleur que nature. La +préoccupation de rallier le régiment avait tout primé dans notre esprit +depuis trente-six heures que la débandade s'était produite. A tel point +que nous avions à peine repris haleine quelques instants, la seconde +nuit, sous un hangar de je ne sais quel village, et nous n'avions eu +d'autre nourriture que des miettes de biscuit. Aussi, lorsque nous eûmes +acquis la certitude que le but était atteint, qu'à la moindre alerte +il ne nous fallait pas un quart d'heure pour retrouver nos +chefs, l'estomac--la bête, si l'on veut--reprit ses droits. Un +village--Cravant, nous dit-on--offrait l'attirante animation d'un lieu +habité. Irrésistible tentation, il y avait une auberge ouverte. Nombre +de militaires l'encombraient déjà. Dariès et moi, nous trouvâmes encore +un coin libre et deux chaises. + +Ah! quel repas! Quelle volupté de manger à sa faim et de boire à sa +soif! Le menu, cependant, n'était pas très varié. Un hareng saur +d'abord, un hareng saur ensuite, et je ne m'en suis pas dégoûté pour +cela. Au contraire, j'ai gardé pour ce comestible un goût profond, une +sorte de culte, la reconnaissance de l'estomac. De loin en loin, il faut +de toute nécessité que je lui sacrifie, bien qu'à vrai dire il me soit +devenu d'une digestion difficile. D'ailleurs un litre de vin et du pain +frais à discrétion véhiculèrent en nous ces deux braves poissons, dont +un doux fromage blanc, aussi rond et plus éclatant que la lune en son +plein, vint tempérer l'excessive salaison. + + +II + + +Réconfortés, ragaillardis, nous quittâmes l'auberge, prêts à endurer de +nouvelles fatigues pourvu qu'elles ne servissent pas à nous éloigner +encore de l'ennemi. Même à jeun, nous ne demandions qu'à faire notre +devoir; mais--règle sans exception--le courage se décuple au sortir de +table, quand une légère griserie trouble imperceptiblement la vue. Le +paysage bénéficia à nos yeux de l'agréable état où nous nous trouvions. + +Pour gagner Ourcelles, il nous fallut traverser un petit village, +Cernay, bâti, en forme de T, à cheval sur la route qui va de Cravant à +Mer, par Origny, et sur le chemin qui vers l'est le relie à Lorges. Il +est entouré, avec quelques grands arbres, de vergers clos de haies, qui, +au printemps, en été et en automne, doivent lui former une ceinture +charmante de fleurs, de feuillage et de fruits. Les arbres et les +arbustes n'y montraient alors que leurs squelettes, et cependant nous +nous l'imaginâmes tel qu'aux beaux jours. Au reste, quelques nuages de +fumée s'échappaient des toits et suffisaient pour lui donner la vie, en +attestant la présence des habitants autour du foyer hivernal. + +Comme couronnement de cette bonne journée, je fus hélé en arrivant au +camp par le vaguemestre, qui avait à me remettre une lettre de mon frère +Emmanuel. Les journaux ayant répandu la nouvelle du premier engagement +du 17e corps, la sollicitude de ma famille s'était éveillée: les +angoisses des miens se trahissaient par ces mots, qu'ont gravés dans mon +coeur les larmes qu'ils me firent coulerj'en conviens sans honte, car je +me sentis attendri, mais non pas amolli:--«Comme il faut tout prévoir, +si tu viens à être blessé, préviens-nous aussitôt... ou fais-nous +prévenir. Il est convenu à la maison que, là où tu seras, j'irai, pour +te ramener, si c'est possible, ou, sinon, pour te soigner.» + +Ni le lieutenant Barta ni M. Houssine n'étaient encore arrivés. En +revanche, le capitaine Eynard, sa mission terminée, avait rejoint son +poste. Il s'occupait activement de reconstituer la compagnie, secondé +par le sergent Villiot, qui était parvenu des premiers au point de +ralliement avec Laurier. En même temps que nous et après nous, les +hommes arrivèrent, isolément, ou par petits groupes. A la fin du jour, +les deux tiers de l'effectif étaient présents. De même dans tout le +régiment, qui, dès lors, pouvait au premier ordre entrer en ligne. + +Le colonel Koch, en prenant le commandement de la brigade, avait passé +la conduite du 48e au commandant Bourrel, du 1er bataillon. Au 3e nous +étions toujours dirigés par l'intrépide vieillard, capitaine David. De +beaux exemples d'honneur, de courage et de dévouement nous soutenaient, +nous stimulaient: quelques prodiges qu'exécutât la délégation de Tours +pour l'improvisation des armées, elle ne pouvait parfaire son oeuvre +dans les détails. Ainsi, notre bataillon ne comptait aucun officier +monté. Pas plus l'adjudant-major que le capitaine David. Des chevaux +leur eussent été précieux pour conduire et faire mouvoir une unité d'un +millier d'hommes. Ce petit fait méritait d'être noté, à l'honneur des +chefs qui surent utiliser des instruments tactiquement incomplets, sans +parler de l'inexpérience individuelle de leurs éléments. + +Chaque jour, la température devenait plus rigoureuse. Tout en demandant +à ses soldats une entière abnégation, le général Chanzy leur était +pitoyable; il lui parut impossible de continuer à nous faire coucher +sous la tente. Des dispositions furent prises pour le cantonnement +dans les villages d'ailleurs nombreux en ce pays. Notre bataillon fut +distribué dans les granges d'Origny, au centre de la ligne de bataille. +Mais pour les fourriers, point de repos: ils devaient concourir aux +prises d'armes pendant le jour, et, la nuit, assister aux longues +distributions de vivres. + +Déjà, le 6, la canonnade s'était sourdement fait entendre à l'extrême +droite, première démonstration de l'ennemi sur Meung. Le 7, dès la +première heure, l'attaque fut générale. Tandis que nous attendions +sous les armes, la 2e division du 21e corps et la 3e du 17e, sur notre +gauche, s'opposaient aux reconnaissances de l'ennemi, à Vallières, +devant Saint-Laurent-des-Bois, et, plus près de nous, à Villermain. A +notre droite, du côté de Beaugency, la 1re division du 16e corps se +battait aussi, avec l'appui, cette fois heureux, du 51e de marche, +pendant qu'au centre le général de Roquebrune, commandant la 1re +division du 17e corps, repoussait victorieusement deux divisions +bavaroises qui s'étaient avancées de Cravant et, plus à droite, de +Beaumont. + +Comme l'armée avait pu vaincre sans nous, les compagnies regagnèrent à +la nuit leurs cantonnements, et, avec mes collègues, chacun entouré de +sa corvée, j'allai battre la semelle auprès des charrettes d'un convoi +administratif parqué à l'entrée du village. Annoncées pour minuit, les +distributions n'étaient pas achevées au petit jour. Or il neigeait. Les +flocons abondants, épais, voilaient le ciel, sans répit, d'une nuée de +taches claires tourbillonnant sur un fond gris, tandis que, dans le +cercle restreint où la vue pouvait s'étendre, ils accusaient la forme +des choses en les ouatant de blanc. Meules de paille, chariots de +convoi, chevaux immobiles sous les harnais et nous-mêmes, tout prenait +une même couleur spectrale, car le froid figeait les flocons, et il ne +nous était pas permis de faire des feux visibles de trop loin: le foyer +que nous entretenions modérément avec des broussailles ne suffisait pas +pour nous dégourdir les pieds et les mains; mais il colorait de lueurs +fugitives un tableau qui nous rappelait invinciblement la douloureuse +légende de la retraite de Russie. + + +III + + +Au jour, un jour presque aussi gris, aussi triste que la nuit, nous +pûmes aller répartir les vivres entre les escouades, puis nous étendre +un peu, pendant que nos camarades préparaient la soupe sur les fourneaux +improvisés le long des maisons. Elle fut vite absorbée, car le canon et +la fusillade avaient tôt battu le rappel. Les Allemands, surpris de se +heurter contre une armée en bataille, quand ils espéraient n'avoir +qu'à ramasser des traînards débandés, avaient reconnu la nécessité +de redoubler leurs coups. Avec l'assentiment du grand état-major de +Versailles, le prince Frédéric-Charles ralentissait la marche des +troupes dirigées sur la rive gauche de la Loire pour qu'elles pussent +seconder les efforts du grand-duc de Mecklembourg; et le 1er corps +d'armée bavarois, appuyé par la 22e division prussienne et la 4e +division de cavalerie, allait tenter de rompre nos lignes. + +Dès huit heures, l'attaque se produisait violemment contre la division +Collin, du 21e corps, à notre gauche. Le général de Roquebrune se +dirigeait alors sur Cravant, et notre division recevait l'ordre de se +porter en soutien sur Cernay, le poétique petit village à la ceinture de +vergers. + +En avant d'Origny, le bataillon se forme, sous les ordres du capitaine +David. La barbe blanche et le tremblement de tête de cet homme de haute +stature donnent une autorité singulière aux commandements qu'il articule +d'une voix ferme, avec une énergie juvénile. Sac au dos, les rangs +étaient formés: le vieux capitaine s'apprêtait à crier en avant, +lorsqu'il nous arriva un renfort inespéré. + +Le lieutenant Barta, M. Houssine, les sergents Gouzy, Nareval et une +trentaine d'hommes nous rejoignirent enfin. Ils revenaient de Mer, +jusqu'où ils s'étaient égarés. Quelques minutes plus tard, et nous +allions au feu sans eux; mais, parce que nous ne les avions pas suivis, +ils songeaient à nous gourmander, tant est irrésistible l'envie +d'accuser autrui quand soi-même on ne se sent pas sans reproche. Ma +situation aurait sans doute été pénible, sans la présence de notre +capitaine. Le sous-lieutenant Houssine eût été heureux de me chercher +chicane; mais il était gêné d'avoir à s'en prendre en même temps au +sergent-major, à Villiot et à Laurier. Au surplus, M. Eynard n'était pas +homme à encourager les mauvaises plaisanteries. Il coupa court à des +récriminations un peu grotesques et tout à fait oiseuses. La compagnie +se reconstitua à l'effectif respectable de 180 hommes, et, formé en +colonne par sections, le bataillon se dirigea vers la partie du champ de +bataille qui nous était assignée, au nord d'Origny, à deux kilomètres +environ. + +Durant notre marche assez pénible dans des champs labourés ou à travers +des vignes hérissées de tuteurs et de ceps rampant sur la terre et sous +la neige, nous pûmes causer un peu, Nareval et moi. Soit que les étapes +supplémentaires l'eussent fatigué, soit qu'un fâcheux pressentiment +le troublât, il manquait de cet enthousiasme que, dans le trajet de +Perpignan à Angers, je m'étais plus d'une fois efforcé de modérer. Le +décor n'était point fait à la vérité pour réchauffer le coeur. Le sol +était dur et glissant, la neige nous glaçait, et l'idée d'être couché là +pour ne plus se relever nous faisait malgré tout passer un frisson dans +le dos. Une steppe blanche, à perte de vue. A peine si la silhouette des +fermes et des villages tranchait sur cet horizon pâle. Dans les hameaux +que nous côtoyions, les jardins étaient déserts, les basses-cours +silencieuses. Pas un nuage de fumée au-dessus des toits, comme +l'avant-veille. Les récents combats avaient chassé tous les êtres +vivants et fait de cette plaine une immense nécropole. Seule la lueur +des décharges, leur détonation, à droite et à gauche, rompaient la morne +tristesse de la nature. La vie ne s'y révélait que par le jeu formidable +des instruments de mort. + +Les deux premiers bataillons du 48e, cantonnés dans le village +d'Ourcelles, nous avaient devancés sur le terrain. Dessus n'est pas le +mot, dedans serait plus exact, car nous les trouvâmes en position dans +des tranchées-abris pratiquées au milieu des champs entre Origny +et Villejouan. L'esprit français trouva, dans cette circonstance, +l'occasion de s'exercer, malgré la gravité du moment. «Ils seront bien +gênés pour courir! disait l'un.--Parbleu, ajouta un autre, ils font déjà +le pas gymnastique sur place. Vois donc!» Le fait est qu'ils tâchaient +de se réchauffer les pieds. «Ils s'enterrent avant d'être tués!» conclut +un troisième. Plaisanterie macabre, non sans à-propos. La plupart de +ces ouvrages de défense devaient abréger, après la bataille, la triste +besogne des infirmiers. Beaucoup d'hommes furent déposés dans les fosses +qu'ils avaient aidé à creuser la veille. + +Tout en les plaisantant, nous serrâmes, en passant, la main aux +camarades, que peut-être nous ne reverrions plus. A ce moment un +roulement sourd, comparable à l'écho affaibli de coups de battoirs +précipités, se fit entendre vers l'ouest. Dans la brume de l'horizon +se profila bientôt, tranchant sur la blancheur du terrain, un groupe +irrégulier et mouvant de cavaliers qui venaient de Josnes. Ils +s'avançaient au trot, mais ralentirent leur allure pour passer en revue +nos deux premiers bataillons. C'était l'état-major de l'armée. + +Le général Chanzy parcourait le champ de bataille, s'assurant partout de +l'exécution de ses ordres, et veillant à la bonne tenue des troupes. Il +montait un cheval arabe à longue crinière, sans doute celui que nous +avions entrevu dans la froide nuit du 1er au 2 décembre. Alors dans la +force de l'âge, le vainqueur de Coulmiers tenait droite sa tête fine, +aux moustaches effilées, aux sourcils froncés légèrement. Sauf ce +dernier signe de perpétuelle réflexion, sa physionomie martiale +respirait la confiance et le calme. La journée de la veille, les +engagements du matin, justifiaient cet état sérieux d'une grande +conscience en repos. Qu'il fût battu, Chanzy avait du moins tenté tout +ce qui était en son pouvoir; mais il semblait croire sincèrement à +la victoire. Il communiqua son espoir à ceux de nos camarades qui +occupaient les tranchées: en passant, il leur promit la revanche. + +Cette figure, animée du plein éclat que donnent les grandes +responsabilités courageusement acceptées, contrastait avec l'air fatigué +des aides de camp, surmenés nuit et jour. Ces jeunes têtes pâles +émergeaient à demi du col des pelisses-fourrées, autour du visage +austère du général Guillemot, que semblait allonger encore sa barbiche +blonde. + +Cependant, déployé en ligne au commandement du capitaine David, notre +bataillon poursuit sa marche vers son objectif, Cernay. L'ambition de +tous, la préoccupation de chacun, est de ressembler à cet ancêtre qui, +calme et froid, digne, montre le chemin, trente pas en avant du front de +bataille. + +Le colonel Koch, accompagné du commandant Bourrel et d'un officier +d'ordonnance, vient diriger en personne l'action de sa brigade. Il +nous rapproche du village, pour nous abriter derrière les maisons, +en attendant qu'il nous emploie. Quatre chasseurs le suivent: leurs +manteaux blancs servent aussitôt de points de mire aux artilleurs +allemands. Une volée d'obus part des batteries braquées entre Cravant et +Beaumont; ils bourdonnent au-dessus de nos têtes et vont tomber assez +loin derrière nous. L'état-major se déplace, tantôt à droite, tantôt à +gauche. Les projectiles le suivent, sans l'atteindre encore. Alors le +colonel se décide à éloigner son escorte, inutile pour le moment. Les +cavaliers prennent le trot; mais ils ne sont pas à deux cents mètres, +qu'un nouvel obus va éclater entre eux, et deux roulent à terre avec +leurs chevaux. Quelques éclats viennent se loger dans nos havresacs ou +bossuer en cliquetant les marmites et les gamelles. + +Petit et insignifiant épisode. Plusieurs maisons nous masquaient le +coin le plus chaud du champ de bataille; mais un vacarme incessant +nous permettait d'apprécier l'intensité de la lutte. Crépitation de +la mousqueterie, grondement des canons ou grincement strident des +mitrailleuses, se combinaient avec une sorte de long mugissement +ininterrompu, qui était le cinglement de l'air par tous les projectiles. +A notre gauche nous apercevions un régiment de mobiles qui criblait de +feux de salve les positions de Cravant. Une batterie, postée à notre +droite, tirait aussi sans relâche, et ces feux convergents étaient +bien dirigés. «A l'est de Cravant, dit le rapport allemand, les cinq +batteries bavaroises les plus rapprochées du village durent, à la suite +de pertes énormes, se retirer en dehors de l'action de l'artillerie +française et des chassepots.» + + +IV + + +Nous étions cependant maintenus en première réserve, pour coopérer d'un +moment à l'autre à l'attaque du centre ennemi. Sur l'ordre du général +en chef, deux escadrons de grosse cavalerie de notre corps devaient se +masser à l'abri des maisons de Cernay, et, avec un peloton d'éclaireurs +algériens commandés par le capitaine Laroque, s'élancer de là sur +les positions de Beaumont. Mais il fallait que la préparation de +ce mouvement se fît avec prudence, sans attirer l'attention. Les +cuirassiers, lourds, imposants, comme des statues de pierre, dans leurs +blancs manteaux aux plis rares, défilèrent deux par deux, à la suite +du goum tout fringant dans ses flottants burnous rouges, le long d'un +sentier couvert par un repli de terrain. Les suivant curieusement des +yeux pendant qu'ils s'engageaient dans le village, nous attendions +qu'ils eussent fait leur oeuvre pour accomplir la nôtre. + +Quiconque a veillé un mourant se souvient de l'émotion qui vous étreint, +au cours de minutes longues comme des heures. On épie le souffle, tantôt +violent, tantôt insensible, du moribond condamné, et chaque râle vous +fait frémir parce qu'il vous semble être le gémissement d'une âme +s'élançant vers l'inconnu, dans l'éternité. Au feu, dans la passivité de +l'attente, cette même pensée--la pensée du passage possible, immédiat, +pour soi-même, de l'état de santé à trépas--hante les plus braves. Il +est bien de se dominer assez pour cacher le léger frémissement qui vous +trouble; mais que dire de l'effort des officiers--hommes après tout, +attachés à la vie comme les conscrits, et qui de plus ont souvent femme +et enfants--pour se maîtriser d'abord et pour suivre en même temps avec +netteté les phases de l'action, pour juger sûrement de l'opportunité de +se porter de préférence sur tel ou tel point? + +Pour nous distraire de notre préoccupation personnelle, nous avions ce +spectacle. Un peu penché sur l'encolure, pour mieux voir sans doute et +de plus loin, ou peut-être gêné par sa haute taille, le colonel Koch +flattait de la main son cheval gris, à chaque nouvel éclat de tonnerre +qui arrachait un hennissement à la pauvre bête et la faisait tressaillir +sur ses quatre pieds. D'une bravoure encore plus crâne, le commandant +Bourrel, naturellement froid et, au physique, court de buste, se +dressait sur ses étriers comme s'il était honteux de n'offrir pas assez +de prise aux coups: il semblait invinciblement attiré vers les endroits +où venait d'éclater un obus. + +Le capitaine David se reposait sur son sabre, immobile et muet comme +un dieu Terme. Il n'en était pas de même du nôtre, qui frémissait +d'impatience, et qui eût certainement voulu nous lancer en avant s'il +avait commandé le bataillon. Chez les sous-officiers se manifestaient à +peu de chose près les mêmes symptômes que le matin du 30 novembre, à la +sortie d'Ouzouer-le-Marché, sauf, il faut l'avouer, un air plus sombre +du côté de Nareval et quelques imperceptibles signes de couardise de la +part de l'impertinent Laurier. La tenue des hommes était correcte, avec +même une pointe d'humour. + +Il me serait impossible de dire combien de temps dura notre attente. +Mais voici les éclaireurs algériens, qu'une bordée de mitraille a +ramenés. Trop longue est la distance à franchir dans la zone dangereuse +du tir. Tous les chevaux auraient été fauchés en chemin, pas un homme ne +serait arrivé sur les batteries de Beaumont. Les Africains s'éloignent +d'ailleurs en caracolant, comme à la fantasia. Plus gravement s'écoule, +au petit trot, la double file des _Gros Frères_, qui vont attendre une +occasion meilleure dans la direction d'Ourcelles. Tous semblent un +instant grandir en franchissant la crête d'un coteau au delà duquel ils +disparaissent brusquement, comme s'ils s'étaient abîmés dans un ravin ou +évanouis dans la brume. + +Ce que la cavalerie n'avait pu faire, il nous appartenait de le tenter +avec de l'artillerie. Ordre fut donné à toute la division de se porter +en avant de Cernay et de Villechaumont, petit village qui se dressait +à l'est, sur notre droite. Mais, avant que le commandement eût été +transmis sur toute la ligne, un bataillon du 51e qui le premier avait +occupé Cernay, et s'y maintenait âprement depuis le matin, est à la fin +serré de trop près, culbuté, refoulé; son chef, le commandant Pondielli, +notre capitaine de Perpignan, a la moitié de la main emportée,--la main +qui avait signé la condamnation du soldat dont le corps était enfoui, +tout près de là, sur la lisière de la forêt de Marche, noir: la plupart +des officiers sont atteints: les soldats reculent et abandonnent le +village. Le colonel Koch les arrête, les rallie et les range à notre +gauche. Tout émus encore, ils saluent les obus d'un mouvement plongeant, +à la grande joie de nos hommes qui, n'ayant pas été encore étrillés, les +raillent sans pitié. + +Enfin, tandis que le 10e bataillon de marche de chasseurs à pied se +jette dans le village et empêche la tête de colonne bavaroise d'y +pénétrer, notre compagnie est déployée en tirailleurs, en avant du +bataillon qui se porte vers la gauche. Mais les mobiles de l'Orne et les +mobilisés de la Sarthe sont là, massés par pelotons. De minute en minute +brille un éclair suivi d'une détonation terrible: elle reçoit un court +écho, le bruit des décharges ennemies. La riposte est meurtrière. S'ils +en ont la force, les blessés se traînent en arrière; sinon, on les +écarte avec les morts. Les survivants se resserrent, et le bruit +sinistre retentit à intervalles réguliers. De vieilles troupes ne +montreraient pas plus de sang-froid. Les mobiles sont en nombre +et gagnent du terrain: ils n'ont pas besoin de nous. A droite, au +contraire, le 10e de chasseurs entretient la fusillade avec un +acharnement désespéré: il s'épuise. L'ardeur de ceux qui tirent toujours +ne peut suppléer au nombre et il y a plus de chasseurs à terre que +debout: + +«A droite et en avant, pour les soutenir!» + +Les maisons du village ne nous couvrent plus. Tout à coup un bruit sec, +semblable à celui d'une baguette qui se casse, claque à côté de moi: un +homme tombe la face contre terre, en poussant un cri, un seul: il a +le crâne brisé. Un autre a la gorge traversée et il expire. D'autres +roulent à terre pendant que les balles sifflent et bourdonnent à nos +oreilles. Chacun de nous pense alors, sans rien dire, qu'il n'y a +pas lieu de plaisanter: on éprouve un vif désir de se rapetisser, de +s'amincir; on voudrait n'être pas plus haut qu'un caillou, pas plus +large qu'un fil. Une heure durant, on nous maintient sur la route de +Cernay à Origny, sans ordonner le feu. Rien n'est plus énervant. + +Le jour baisse, et autour de nous l'approche de la nuit surexcite les +volontés. Le bruit redouble. Les chasseurs reprennent coeur et semblent +se multiplier. Leurs silhouettes se détachent dans les positions variées +du combattant chargeant, tirant, rechargeant, sans répit, sans relâche. +Des canons passent près de nous, au galop, la moitié des servants, +couchés, livides, sur des affûts: plusieurs chevaux, sans cavalier, +hennissent douloureusement. L'un a le naseau déchiré et sanglant; un +autre suit de loin l'attelage dont on l'a détaché, et son jarret brisé +s'embarrasse dans les liens rompus qui traînent autour de lui. La +batterie s'éloigne, non parce qu'elle est aux trois quarts détruite, +mais parce qu'elle a épuisé ses munitions. Une autre s'avance, bride +abattue, pour la remplacer. Ce sont des mitrailleuses, dont le râle aigu +fait tressaillir. Dans le concert infernal, elles mêlent leur musique, +aigre comme un déchirement, à la basse profonde du canon et au +pétillement inégal de la fusillade. + +Au rebours du malchanceux 51e, qui avait été des premiers à toutes les +fêtes, il semblait écrit que nous attendrions toujours. L'attente, telle +qu'elle nous était imposée, était particulièrement cruelle. Le perpétuel +sifflement des balles, dans l'obscurité naissante, avec la perspective +d'une nuit de souffrance, sans secours et, qui plus est, sans vengeance, +est intolérable. Nombre d'hommes qui, l'instant d'avant, riaient de +leurs camarades du 51e, ne résistèrent pas longtemps à l'envie de se +garer un peu. Les uns s'assirent; d'autres s'allongèrent même par terre. + +S'il faut être sincère, je fus tenté de les imiter; mais le galon +oblige; je me jurai de ne pas me baisser, tant qu'il y aurait un simple +soldat debout. Je me tins parole et ne me courbai pas, bien qu'il tombât +constamment de nouvelles victimes dans la masse du bataillon. De ce +nombre fut Gouzy, atteint d'une balle au pied. Il se vit obligé de se +laisser hisser sur l'un des cacolets qui, en louvoyant loin des endroits +périlleux, faisaient la navette entre la ligne de bataille et les +villages d'Ourcelles et de Josnes, où étaient établies des ambulances +volantes. + +Nareval, comme les autres, essuyait le feu dignement, quoique avec +un visible effort de courage. Par petite malice je lui demandai s'il +craignait toujours de se laisser emballer vers le danger. Il haussa +légèrement les épaules. Non, l'épaulette ne fulgurait plus à ses yeux; +le feu prochain des batteries en faisait pâlir l'éclat. Il regrettait +le recoin modeste, paisible, qu'il avait abandonné sur le bateau où +travaillait son père. Il ne s'en cacha pas; la réalité lui apparaissait +plus terrible qu'il ne se l'était imaginée. Il était décidément vaincu +par ses pressentiments, et, chose singulière, la préoccupation suprême +de cet infortuné, à peu près oublié en ce monde de son vivant, fut qu'on +se souvînt de lui après sa mort. + +«Écoute, me dit-il, on ne sait ni qui vit ni qui meurt: donne-moi +l'adresse de tes parents pour que je leur écrive en cas de malheur. +Voici celle des parents de mon père, à moi; si je disparais, promets-moi +de leur apprendre comment je suis mort.» Et, à la lueur pâlissante du +crépuscule, pendant que les dernières déchargés s'échangeaient au hasard +dans l'ombre de l'éloignement, nous inscrivîmes mutuellement sur nos +calepins, en tâtonnant, ces renseignements funèbres. + +Cependant, croyant que Cernay avait été perdu au moment du recul du 51e, +le général en chef s'était borné à en ordonner la réoccupation à tout +prix, tandis que les deux autres bataillons du 48e, sortant de leurs +tranchées, déployaient en tirailleurs les compagnies du lieutenant Gélis +et du capitaine Duhamel et s'avançaient eux-mêmes en bataille au nord +de Villevert. Plus à droite, les mobiles de l'Yonne et ceux dû Cantal +franchissaient résolument la route de Cravant à Beaugency, en faisant +de nombreux prisonniers. Au delà encore, la division Deplanque, du 16e +corps, enlevait la ferme du Mée, à la baïonnette, tandis qu'à gauche le +général Deflandre, au prix d'une blessure mortelle, s'emparait du bourg +de Layes. Ces derniers épisodes de la journée en firent sans conteste +une journée victorieuse. Il suffit de s'en rapporter sur ce point au +rapport de nos ennemis: + +«Vers quatre heures, la 1re brigade bavaroise venait prendre rang entre +les troupes postées le long de la grande route, gravissait de concert +avec elles, et aux cris de «hourra!» les hauteurs qui s'étendent de +Cernay vers Villevert et se heurtaient alors à des troupes fraîches +débouchant du sud à sa rencontre. Les bataillons bavarois avaient perdu +déjà un grand nombre d'officiers, et leurs rangs décimés n'étaient plus +en état de recevoir ce nouveau choc; ils se replient sur Beaumont, +suivis par les Français; mais l'artillerie, qui s'y maintient +inébranlable, oppose un insurmontable obstacle aux assaillants.» + + +V + + +Comme si un accord se fût établi entre les deux adversaires, le feu +cessa simultanément sur les deux fronts de bataille. La nuit était +noire, le silence profond. A en juger par la sensation personnelle de +chacun, on comprenait qu'une détente se produisait en cet instant dans +les nerfs des cent mille hommes éparpillés dans la plaine, tant d'un +côté que de l'autre. Cette détente, toutefois, n'entraînait +pas l'allégement complet du coeur. Soit la pensée des horreurs +environnantes, soit la conscience du peu de durée de cette accalmie, une +invincible oppression persistait. Tout à coup, pour la justifier, deux +gerbes de feu jaillirent à cent pas de nous, en même temps que nous +parvenait le bruit de deux détonations isolées. Est-ce qu'après douze +heures de lutte il n'y aurait pas de répit? Ou bien était-ce simplement, +comme à la fin d'une fête publique, la bombe d'adieu des artificiers? +ou, plutôt, une façon de dire au revoir pour le lendemain? + +Plus rien, quelques minutes s'écoulèrent, un quart d'heure, et le +silence persista. Lentement, nous pénétrions pendant ce temps dans le +village de Cernay. La route qui le traverse était jalonnée de cadavres. +Le premier qui se trouva sur nos pas était celui d'un sergent de +chasseurs, avec la tunique ouverte, la chemise toute teinte de sang: +nous le soulevâmes; il était froid. Un autre sergent, tombé la face en +terre, avait passé ses mains derrière le dos pour essayer de déboucler +son sac; il n'avait pu y parvenir, et ce poids l'avait étouffé. De +la lumière brillait dans une maison, j'y entrai. Des paysans, restés +bravement auprès de leur foyer sous les boulets, s'efforçaient de +ranimer un malheureux chasseur. Ils l'avaient couché tout de son long +sur le sol battu, et ils humectaient de vinaigre ses lèvres tuméfiées, +lui frictionnaient la région du coeur; ils secouaient un mort. En +revanche, sur des matelas par terre deux autres pauvres diables +attestaient leur existence par des plaintes. A peine parqués dans la +cour d'une grande ferme qui fait l'angle du chemin de Lorges, nous +reçûmes l'ordre d'aller creuser une tranchée à l'entrée du village, au +nord, pour défendre la route de Cravant. Dans cette direction, une ferme +flambait ou peut-être un village. Chaque soir de bataille, les Allemands +avaient besoin de venger leurs pertes par un acte de vandalisme. Ils +prenaient plaisir, au centre de la France, à nous envoyer de ces défis +inhumains. Le vent soufflait, activant l'incendie. Le froid était devenu +sec, le temps d'ailleurs assez clair; la pioche et la pelle n'entamaient +la terre durcie qu'après de longs et pénibles efforts. Cette harassante +besogne s'accomplissait au bruit d'un grand mouvement dans l'armée +allemande. En appliquant l'oreille au sol, on percevait distinctement le +piaffement des chevaux et le roulement des caissons et des affûts. Nul +doute qu'il ne s'effectuât de la part de l'ennemi une conversion vers +notre droite. M. Bourrel en fit prévenir le commandement supérieur. + +La vérité est que, dans l'année terrible, rien ne devait nous réussir. +Nos qualités nationales, la vivacité d'esprit, le courage primesautier, +sont des qualités natives, heureuses, mais, en somme, peu méritoires, +car elles sont mélangées de vanité et de présomption. Elles se +développent sous notre beau climat, de même que la flore riche et variée +s'étale sur notre sol fertile, tout naturellement. Or rien n'est solide +ni précieux, sinon ce qui est rare et ce qui est produit avec effort, +perfectionné avec soin. La Providence, en 1870, s'est servie contre nous +des armées allemandes, comme d'un fléau, pour nous apprendra à pratiquer +les vertus, peut-être arides, mais sûrement robustes, pour nous +enseigner la puissance de la réflexion, de la suite dans les idées, +apanage des chefs teutons, qui a logiquement engendré la confiance +chez le peuple armé et lui a donné la force d'endurance prédestinée +nécessairement à éteindre nos flambées d'ardeur. Grâce à sa savante +organisation, à la liaison permanente de toutes ses fractions, cette +armée ennemie figurait assez une colossale pieuvre à tentacules, qui +retentissait tout entière des coups portés aux plus éloignés de ses +membres élastiques et les faisait se replier ou s'étendre utilement, +quelque espace que les nécessités stratégiques eussent fait occuper +à nos envahisseurs. Nous, au contraire, nous n'étions qu'un corps +désarticulé, ou à soudures fragiles, et tout à fait rompu en maint +endroit. + +Lorsque toute la 2e armée de la Loire s'était bien comportée, un +malentendu, né de l'inhabitude de subordonner l'exécution des détails +à l'intérêt de l'ensemble des opérations, avait compromis le succès +incontestable de la journée du 8 décembre: Le général Camô, sans même +rendre compte au général en chef, s'était, dans le milieu du jour sur +un avis parvenu de Tours, replié vers Mer, évacuant Beaugency, et +découvrant notre aile droite à l'improviste. Ce recul avait obligé le +général Chanzy à rectifier sa ligne de bataille et à abandonner sans +combat quelques-uns des points conquis par ses troupes. Les Bavarois +avaient pu ainsi occuper, à l'est de Cernay, le village de Villechaumont +et la ferme du Mée. A la faveur de la nuit, ils s'y établissaient en +force pour nous prendre en flanc le lendemain, pendant que nous nous +retranchions au nord du côté de Cravant, d'où ils nous avaient lancé +leurs derniers obus. + +Après deux heures d'un travail opiniâtre, la 6e compagnie fut, en tout +cas, autorisée à aller prendre quelque repos jusqu'au matin. Bien qu'une +grange nous eût été attribuée pour dortoir, je me laissai attirer par la +faible clarté qui s'échappait d'une porte entr'ouverte sur la cour de +la ferme que nous occupions. Vingt hommes se pressaient dans une salle +enfumée, auprès d'un feu de branches sèches pétillant en une vaste +cheminée. Les uns, assis devant une table massive, dormaient, la tête +posée sur leurs bras croisés. D'autres cuisinaient, et, j'en conviens, +quelques quartiers de pommes de terre qui rissolaient dans une poêle +à frire, quand j'entrai, m'attirèrent vers l'âtre, tout autant que +la chaleur du foyer. Comme Don César, dans _Ruy Blas_, j'espérais me +nourrir au moins par l'odorat, étant, quoique fourrier, à peu près à +jeun. Avant de nous rendre à la tranchée, j'avais mangé un biscuit, +mon dernier, trempé dans un quart de café. Non que les vivres fissent +défaut, dans les escouades; mais les soldats n'avaient pas eu le loisir +de préparer la soupe. Mes yeux révélaient sans doute la faim qui me +tiraillait l'estomac, car le cuisinier offrit, pour dix sous, à qui le +voudrait, en me regardant, son beau plat de frites. Le caporal Dariès +était là, riche de deux galettes de biscuit. Une fois encore, en +souvenir de notre retraite de Châteaudun, nous nous régalâmes. Il était +écrit que nous ne le ferions plus ensemble. + +L'atmosphère, autour de nous, s'était épaissie de la fumée du foyer et +de la buée des respirations. Cet air opaque étouffait à peu près la +flamme de l'unique quinquet qui éclairait comme une étoile lointaine, +quand la clarté pâle de l'aube pénétra sur nous par les fissures de la +porte et des volets de la fenêtre. Un roulement de tambour retentit dans +la rue du village, et tous nous nous dressâmes debout comme un seul +homme. Nous fîmes irruption hors de la maison, et, deux minutes après, +chaque compagnie était formée sur l'emplacement indiqué la veille. Puis +toutes furent dirigées au nord et à l'est de Cernay, dans les jardins +qui l'entourent. + +Par une ruelle, un étroit passage, nous gagnâmes l'un des vergers qui +s'étendent vers l'orient. Sa haie de clôture, sans feuillage, était déjà +brisée en plusieurs endroits. A terre gisaient quelques chassepots, et, +tout auprès, des fosses à peine comblées renfermaient sans doute les +hommes qui s'en étaient servis la veille. Au delà des clôtures, il +restait quelques cadavres que l'on n'avait pas eu le temps d'enterrer. +Entre autres, un artilleur auprès duquel je demeurai un instant. Il +reposait sur le dos, les bras ouverts en croix, les jambes un peu +pliées. Les yeux semblaient clos par le sommeil, tout le visage +était empreint de sérénité; la mort avait dû être instantanée, +sans souffrance; elle avait surpris ce modeste héros dans le calme +accomplissement du devoir. + +Villechaumont, que nous apercevions devant nous, se trouve à 1200 mètres +environ de Cernay. Un moulin à vent, monté sur son pivot de bois comme +sur un piédestal conique, occupe le premier plan au sud. A sa droite se +mouvait une masse noire. Autant que le brouillard encore intense nous +permettait d'en juger, quelques petits groupes se détachaient du gros, +et, se glissant en avant du village, disparaissaient soudain. Ces +ombres étaient évidemment des tirailleurs qui se dispersaient dans des +tranchées. + +«On éprouvait, comme a dit Tolstoï, le sentiment de cette distance +indéfinissable, menaçante et insondable, qui sépare deux armées ennemies +en présence. Qu'y a-t-il à un pas au delà de cette limite, qui évoque +la pensée de l'autre limite, celle qui sépare les morts des vivants?... +L'inconnu; les souffrances, la mort? Qu'y a-t-il là, au delà de ce +champ, de cet arbre, de ce toit, éclairés par le soleil? On l'ignore, +et l'on voudrait le savoir.... On a peur de franchir cette ligne, et +cependant on voudrait la dépasser, car on comprend que tôt ou tard on y +sera obligé et qu'on saura alors ce qu'il y a là-bas, aussi fatalement +que l'on connaîtra ce qui se trouve de l'autre côté de la vie.... On se +sent exubérant de force, de santé, de gaieté, d'animation, et ceux qui +vous entourent sont aussi en train et aussi vaillants que vous-même. +Telles sont les sensations, sinon les pensées, de tout homme en face de +l'ennemi, et elles ajoutent un éclat particulier, une vivacité et une +netteté, de perception inexprimables, à tout ce qui se déroule pendant +ces courts instants.» + +Le soleil ne perçait pas la brume de cette froide matinée de décembre: +hormis cela; tout ce tableau est d'une vérité saisissante. Nos fatigues +étaient oubliées: les coeurs battaient fort, la circulation du sang +était active: nous nous sentions pleins de sève et de vigueur, et tout +prenait autour de nous le plus vif relief. Rien ne s'est effacé: je +revois tout, exactement. Les jardinets dépouillés aux arbres chargés de +givre. Les restes de l'artilleur qui semblait dormir. Non loin de lui, +un cheval estropié, le sien peut-être, tremblant sur ses trois jambes +valides, mais attendant stoïquement la mort, debout, les yeux ouverts, +sans un hennissement. A cinq cents pas enfin, en plein champ, dans la +zone de séparation des deux lignes ennemies, errait une vache, bête +paisible et nourricière, qui cherchait le chemin de son étable et ne le +retrouvait pas, car le bruit de quelques coups de feu isolés l'effarait. + +Malgré la grande distance, les hommes, au risque de perdre leur poudre +et leurs balles, essayaient leur fusil: Le mien était chargé, mais je +ne sais quelle crainte m'empêchait de m'en servir. Jamais je ne l'avais +essayé. A peine si, dans mon adolescence, j'avais brûlé quatre où cinq +cartouches de revolver, et j'éprouvais quelque émotion à l'idée d'avoir +pour cible des corps humains comme début. Le sous-lieutenant Houssine +m'emprunta mon arme, visa, tira, me la rendit froidement. J'y glissai +une seconde cartouche: mais je ne l'imitai point: j'attendis encore. +Quoi? Impossible de le dire; je l'ignore moi-même. Est-ce que j'allais +avoir de lâches scrupules? une fausse honte de mon devoir ou des élans +intempestifs d'humanité? Les êtres qui depuis quatre mois tiraient sans +relâche sur des Français, les sanguinaires Bavarois de Bazeilles qui +étaient là devant nous, m'inspiraient-ils de la compassion? Non, certes. +Pourquoi, cependant, hésiter à les frapper?... + +Quoique le général Chanzy ait écrit que nous fûmes attaqués de bonne +heure, je crois que le premier coup de canon a retenti de notre côté le +vendredi, 9 décembre. Une batterie s'était établie contre le village de +Cernay, et, vers sept heures, elle ouvrit le feu sur la masse noire qui +fourmillait devant Villechaumont. La réplique, il est vrai, ne se fît +pas attendre. La foule sombre s'étant aussitôt écartée, huit flammes +brillèrent presque simultanément au sein d'un nuage grossissant, et, +comme nous étions dans l'axe du tir, nous pûmes suivre du regard les +projectiles qui se croisèrent dans l'air. Le bruit des deux décharges se +faisant écho, le fracas des obus dans les hautes branches au-dessus de +nos têtes, le grand silence qui soudain régna dans les rangs, tout donna +à cet instant un caractère de singulière solennité. Il y eut comme le +saisissement qui vous prend devant un spectacle de beauté supérieure. + +Au milieu du recueillement qui avait suivi les détonations, une voix à +l'énergie et aux vibrations bien connues, celle qui dans la forêt de +Blois avait prononcé, au nom de la Patrie envahie, la sentence du +caporal Tillot, s'éleva, claire, forte et ferme. Le capitaine Eynard, +donnant l'élan à son corps vigoureux et souple, s'écriait, en nous +montrant le chemin: «En avant!--La première section, en tirailleurs!» + +Rompant les clôtures des jardins, qui leur servaient encore de frêles +abris, cent hommes s'élancèrent de bon coeur, préparant leurs +cartouches dans la gibecière, apprêtant le tonnerre du chassepot. Le +sous-lieutenant marchait avec nous: Villiot et moi, nous étions les +seuls sous-officiers de la section, Gouzy ayant disparu la veille. + +Au bout de trois cents pas, le capitaine s'arrêta, de même toute la +chaîne humaine dont il était le moteur. «A sept cents mètres, dit-il, +commencez le feu!» + +Mais neuf balles sur dix devaient se perdre. Nous n'eûmes pas le temps +d'en perdre beaucoup. Presque immédiatement, stimulé d'ailleurs par une +compagnie du 10e bataillon de chasseurs, qui s'était déployée à notre +droite et nous avait devancés, M. Eynard avait de nouveau commandé en +avant et au pas gymnastique. Rapidement nous franchîmes ainsi cinq cents +mètres. «Tout le monde par terre. Tir à volonté, à deux cents mètres. +Aux artilleurs, et visez bien!» ajouta notre chef, toujours debout, lui, +pour mieux apprécier la justesse de notre tir. + +Pour moi, j'avais éprouvé une compression violente et rapide au coeur, +comme un trémolo silencieux. Puis, plus rien. L'ordre donné, il n'y +avait plus ni hésitation ni scrupule. Je tirais, je chargeais; je tirais +toujours, avec calme et sang-froid, visant de mon mieux, comme à la +cible, sans fièvre ni remords. Il n'y a pas de comparaison à établir +entre l'impression de ce moment et le tressaillement pénible qu'avait +provoqué le premier bruit des balles, à la nuit tombante. Occupé +d'exécuter méthodiquement la charge, je ne songeais pas à trembler, +quoique le sifflement fût autrement intense et soutenu que la veille. +L'appréhension vague--on ne peut trop le répéter--est pire que le danger +réel, défini; le danger se laisse regarder sans terreur, pourvu qu'on le +regarde en face. + +Dans le mouvement incessant des artilleurs, au sein de la fumée qui se +renouvelait, s'épaississait sans cesse, il était impossible de les viser +individuellement; mais, les uns à plat ventre, d'autres, comme moi, un +genou en terre, ce qui est une excellente position pour assurer le tir, +nous prenions tous pour objectifs les flammes qui, d'instant en instant, +jaillissaient de cette nuée blanche. + +A cent cinquante mètres environ, nos coups portaient: nos balles firent +du ravage. «Les huit pièces qui avaient pris position au début sur la +droite de Villechaumont--relate le rapport allemand--se portent bientôt +plus à l'ouest, vers la butte du moulin à vent; canonnées par trois +batteries françaises, criblées par les feux de l'infanterie parvenue +à petite portée, elles subissent des pertes très sérieuses, qui les +obligent à rétrograder momentanément pour se remettre en état de +combattre.» + +Leurs obus avaient tous passé fort au-dessus de nous. En revanche, dans +le champ nu, découvert, d'où nous les fusillions sans relâche, nous +étions à la merci de l'infanterie que nous n'apercevions pas du tout. +Complètement dissimulés dans les tranchées où ils s'étaient terrés, les +tirailleurs bavarois nous envoyaient, comme une grêle tombée du ciel, +des kilogrammes de plomb. Devant nous, à droite, à gauche, de tous les +côtés à la fois, les balles pleuvaient, soulevant chacune une pincée de +terre. Si le plomb germait, quelle terrible moisson eût produit le champ +que nous occupions! Mais franchement, quel tâtonnement! Que de coups +perdus! + +Il y avait là comme un encouragement à ne pas se préoccuper des +fantassins et à destiner sans regret tous nos coups aux canonniers. Ils +s'agitaient perpétuellement, comme des ombres chinoises, sur le fond +blanc de la fumée. Au-dessus d'eux, le moulin élevait sa cage carrée, +faite de vieilles planches noircies, et son pignon à angle droit, où +la croix de ses ailes immobiles semblait fixée comme sur un énorme +catafalque. + +Peu après que la batterie eut repris position sous cet abri, je +constatai que la provision de ma cartouchière était épuisée. Il fallut +recourir à la réserve du sac, opération qui paraissait longue dans +l'endroit où nous nous trouvions. Je m'appliquai pourtant à l'exécuter +sans hâte exagérée, de peur de maladresses qui eussent allongé le temps +perdu. En rebouclant mon sac sur les épaules, je vis, tout près de moi, +couché comme la plupart des hommes, M. Houssine, qui, du bout de sa +canne, jouait avec une motte de terre encore blanche de la neige +tombée l'avant-dernière nuit. Un impérieux besoin vous prend, dans les +situations tendues, d'entendre le son de sa propre voix. Sans doute +veut-on s'affirmer à soi-même, par quelques paroles, si banales +soient-elles, qu'on jouit de sa présence d'esprit. Cela seul explique +pourquoi, tout en glissant une nouvelle cartouche dans la culasse de mon +fusil, j'adressai ces mots à mon peu sympathique officier: «La fin des +munitions approche, mon lieutenant. J'en ai déjà brûlé la moitié. C'est +dommage!» + +Avant que j'eusse refermé le tonnerre sur la cartouche, une forte +commotion, comme un rude coup de bâton, m'avait secoué le bras gauche. +Toujours dans la position du tireur à genou, je chargeais; ma main +glissa, inerte, de dessus mon genou par terre, et un flot de sang +l'inonda. En même temps, une très vive douleur se faisait sentir à la +jambe sur laquelle avait reposé mon bras. + +Point de doute possible, nos maladroits adversaires, avaient enfin, +sur mille coups peut-être, touché au moins une fois. Une balle m'avait +fracassé l'avant-bras, l'avait traversé, et s'était amortie sur ma +cuisse. Malgré une assez vive souffrance, très supportable cependant, +je fis à part moi ces constatations, nettement, comme pour le compte +d'autrui; puis, d'instinct, je me retournai vers mon confident de +hasard, le sous-lieutenant Houssine. Il ne jouait plus avec sa motte de +terre, car une autre balle venait de la pulvériser. Philosophiquement, +je me bornai à lui dire: «Allons! j'ai mon compte!» + + + + +HORS DE COMBAT + + +I + + +Être blessé et continuer à se battre, c'est le suprême courage: mais +cet héroïsme me fut interdit. J'essayai de relever ma main, où le sang +délayait par nappes la couche noire que la fumée de la poudre y avait +déposée. Impossible. L'avant-bras était comme disloqué en son milieu, à +l'endroit où persistait une douleur sourde. Force à moi de déposer mon +fusil, pour ramener, avec la main droite, la gauche, qui définitivement +refusait le service. Devenu inutile, je me couchai tout de mon long dans +la profondeur d'un sillon. + +De là je pus remarquer ce qui, dans l'action, m'avait échappé. Le +capitaine jurait comme un diable, hurlant de toutes ses forces: «Tirez! +mais tirez donc!» Villiot rampait de l'un à l'autre, et, avec un petit +instrument, que je reconnus pour être une lime, il cherchait à rogner +les têtes mobiles des chassepots dilatées par la chaleur du tir. Malgré +ce soin, le feu ne reprenait guère. Moi-même, pour les derniers coups, +j'avais eu toutes les peines du monde à refermer le tonnerre. Les armes +étaient trop échauffées, trop encrassées. Il fallait de toute nécessité +les laisser se refroidir et les nettoyer. La place était incommode pour +pratiquer cette opération. En pestant de plus belle, le capitaine se +résigna donc à abandonner momentanément la partie, sauf à la reprendre +avec le reste de ses hommes. Il n'y avait plus qu'à s'en aller, chose +malaisée pour moi. Ma jambe était plus endolorie que mon bras. Une fois +mis debout, non sans peine, je boitais tellement qu'il me fallut +faire appel à l'appui d'un soldat, qui se chargea aussi de mon fusil. +Lorsqu'ils nous virent tourner le dos, nos invisibles adversaires +redoublèrent de coups, sinon d'adresse. A nos oreilles grondait un +véritable ouragan, dont mon soutien était péniblement impressionné. «Mon +Dieu, mon Dieu, disait-il en patois, quelle grêle! Mon fourrier, ne +pourriez-vous pas aller plus vite?... Ah! bonne Vierge, ayez pitié de +nous!» + +Ses prières ne furent point vaines. Lui et moi, nous regagnâmes les +jardins de Cernay sans nouvel accroc. Là, le capitaine se hâta de +rallier la seconde section. Au moment où, comme nous l'avions fait trois +quarts d'heure plus tôt, le reste de la compagnie s'élançait dans le +champ que, sans figure de rhétorique, je venais d'arroser de mon sang, +je reconnus la voix éclatante de Nareval. Avec un entrain qui me réjouit +et un instant effaça l'impression des tristes détails de la veille, il +criait: «Allons, les enfants! Allons, en avant, et vive la République!» +Comme je poursuivais mon chemin vers l'intérieur du village, le +capitaine demanda, courroucé: «Quel est l'homme qui s'en va?--C'est le +fourrier, lui répondit le sous-lieutenant avec un ton de bienveillance +tout nouveau pour moi. Il est grièvement blessé.--C'est bien!» ajouta M. +Eynard en se disposant à suivre le lieutenant Barta et le sergent-major +Harel, tandis que mes camarades nettoyaient leurs armes. + +«Comment, déjà, mon pauvre ami?» me cria le brave Villiot en guise +d'adieu. M'étant retourné à la question du capitaine, j'allais répondre; +mais, au même instant, un léger émoi se produisit parmi ceux qui +couraient en avant. A la vue d'un obus fonçant sur eux, le lieutenant +leur jeta l'avertissement des tranchées de Crimée: «Gare la bombe! +Couchez-vous!» Toute la section s'abattit ensemble, pendant que +l'implacable projectile achevait sa course en bourdonnant. Une lueur, un +éclatement, aussitôt suivi de la voix du lieutenant Barta: «Debout! +en avant!» Tous les hommes se redressèrent et repartirent au pas +gymnastique. + +Tous, sauf un qui, la face en terre, ne bougeait plus. Deux soldats de +la première section s'avancèrent pour l'aider à se relever: j'attendis +leur retour avec angoisse. Après avoir soulevé le malheureux et l'avoir +reposé à terre, ils revinrent, très pâles. «Le sergent Nareval», dit +l'un, et, avec une expression d'horreur invincible, l'autre ajouta; +«Tué. Il a le crâne ouvert.» + +Depuis ce jour je crois aux pressentiments et je laisse glisser sur moi +les railleries que parfois les sceptiques ne me ménagent pas. En allant +au feu, sous la pluie des balles, je n'avais jamais été préoccupé, à +l'excès, de la pensée de la mort, tout en mesurant assez froidement le +danger. Quoique endommagé, plus, il est vrai, que ne le prévoyait mon +beau-frère quand il prophétisait plaisamment la veille de mon départ, +je suis cependant revenu. Louis Nareval, au contraire, d'aussi bonne +volonté que moi, avait tremblé, le 8 décembre, parce que le spectre +invisible, mais obsédant quand même, lui avait donné pour le lendemain +le rendez-vous inévitable, le rendez-vous fatal. + +Par la ruelle où la compagnie s'était engagée, encore intacte, deux +heures plus tôt, je rentrai dans le village, en tirant le pied, en +soutenant mon bras douloureux, et je me laissai tomber sur un banc de +pierre, près d'une porte, plus triste encore que souffrant. Mon +coeur était navré de la mort de mon plus ancien frère d'armes, et je +regrettais en même temps ceux qui lui survivaient. De communes misères, +surtout endurées pour une noble cause, nouent des liens solides. Par là +se justifie l'assimilation faite entre le régiment et la famille, car la +parenté s'affirme principalement dans les jours de peine et de deuil. + +Si les balles bavaroises ne portaient pas toutes, les obus étaient +meurtriers. Devant moi, sur le terrain où la veille nous avions +manoeuvré, il en tombait, tombait toujours, et beaucoup faisaient des +ravages dans un bataillon qui était massé là, en réserve. Les cacolets +venaient faire leur sanglante récolte dans le village. Il en passa +bientôt un près de moi, mais déjà chargé. Le conducteur s'approcha +néanmoins. Il tira de sa poche un grand mouchoir à carreaux, tout neuf, +dont il me fit une écharpe, et il m'engagea à le suivre, si je pouvais +marcher, afin de me faire soigner plus tôt. + +Mon sang, à la vérité, s'écoulait par les deux trous pratiqués dans +mon bras, l'un assez près du poignet, l'autre à la sortie de la balle, +presque au coude. Tous mes vêtements, capote, pantalon, guêtres, tout +était inondé: je m'épuiserais sans doute à vouloir trop attendre. +Et puis, par le temps glacial qu'il faisait, j'avais l'étrange et +désagréable sensation de l'air s'infiltrant, au travers de mon bras, +comme dans un tube. Je me décidai donc à suivre le cacolet. Mais ne +voilà-t-il pas que, par une prudence fort naturelle, obligée même, +le conducteur s'engagea dans le chemin le plus sûr, à l'abri des +projectiles. Malheureusement c'était aussi le plus long. Ma jambe me +faisait toujours souffrir; la longueur du circuit m'effraya. Après la +vérification des pressentiments de Nareval, mon fatalisme était devenu +tel, qu'il ne me vint pas à l'idée que je pouvais être atteint sur un +point plutôt que sur un autre. Quittant mon guide, je coupai court, +impunément, à travers le champ que plusieurs obus labourèrent devant moi +et derrière moi. + +A mi-chemin d'Ourcelles je rencontrai le sergent Gouzy. Il n'avait été +frappé que par une balle morte, qui lui avait causé un engourdissement +douloureux dont il était déjà guéri. Du moment que nos camarades se +battaient, il avait hâte de les rejoindre. Le cadre de la compagnie +étant fort réduit, je n'essayai pas de le retenir, bien qu'en vérité +son appui m'eût été utile. Il y avait encore cent mètres à parcourir +jusqu'au village, et j'étais à bout de forces. Je ne serais pas arrivé, +si deux paysans n'étaient venus courageusement à mon secours. + +Revêtus, comme en un jour de fête, de leurs habits du dimanche, ils +suivaient anxieux le spectacle de la bataille, du seuil de leur demeure. +Après s'être préparés à la quitter, ils ne pouvaient s'y résoudre. Ils +voulaient espérer encore, sans l'oser tout à fait. Quelque cruelle que +fût leur préoccupation, ils parurent l'oublier généreusement pour me +donner des soins. Ils me firent asseoir à leur foyer, me présentèrent un +cordial, et, sans toucher à mon bras, m'enlevèrent mon sac qui pesait +fort sur mes épaules affaiblies. + +Le temps passait, et, par la porte entr'ouverte, le bruit du combat nous +parvenait, continu, de plus en plus intense. Dans mon état de faiblesse, +je ne me rendais plus un compte très exact de la durée, ni des +événements; mais il paraît que toute une division prussienne était +venue appuyer les efforts des Bavarois à Villechaumont. Notre division, +violemment canonnée, dut se replier sur la ligne de retranchement +ménagée en avant de Villejouan et d'Origny, dans les tranchées que le +1er et le 2e bataillon du 48e avaient occupées la veille. Par ordre, mes +camarades quittèrent ainsi vers midi leurs positions avancées. A eux +échut la mission de protéger la retraite. «Sans quelques compagnies du +48e de marche et des chasseurs à pied qui, déployés en tirailleurs, +firent bonne contenance au delà d'Origny, ce mouvement rétrograde eût +dégénéré en déroute», au dire du général Chanzy. Le lendemain, 10 +décembre, il cita la compagnie du capitaine Eynard à l'ordre de l'armée, +à l'heure même où elle se distinguait de nouveau. Avec tout le régiment, +elle reprit Origny à la baïonnette, avant l'aube. Il fut fait là de +nombreux prisonniers. Dès qu'il fut engagé, le 48e ne se ménagea pas: +dans les journées de Josnes, il perdit trois officiers, les lieutenants +Combes, Lafranchi et Lespinasse, et 460 sous-officiers et soldats, tués +ou blessés. + + +II + + +Pendant que mes compagnons d'armes devaient continuer à se conduire +avec honneur, d'abord à Saint-Calais, et, en janvier, à Ardenay, sur le +plateau d'Auvours, à Sillé-le-Guillaume, puis, suprême épreuve, dans +Paris, au mois de mai 1871, j'allais prendre un repos trop tôt gagné, +mais non exempt de toute épreuve. + +Le 9 décembre, dès que mes paysans secourables virent plier notre ligne, +l'un d'eux courut à la recherche d'un cacolet et nous l'amena presque +aussitôt. On me hissa sur la chaise de gauche, et en contrepoids fut +placé un autre fantassin qui avait été atteint au ventre par un éclat +d'obus. Puis, en route vers Josnes, pour une destination indéterminée. + +Le doux balancement de mon véhicule original, l'air vif de décembre +qui me fouettait le visage, la secrète pensée que chaque pas de notre +monture me rapprochait un peu des miens, le vague espoir de les aller +retrouver sans que ma conscience eût rien à me reprocher, tout cela me +ranima, me rendit coeur. Bien que le vent, en soufflant dans mon bras, +me rappelât assez vivement ma blessure, je me sentis gagner par une +sorte de joyeuse insouciance. + +A ce moment--je m'en souviens--un capitaine d'état-major nous croisa sur +la route: mon air de jeunesse le frappa sans doute et aussi tout le sang +qui dégouttait de ma manche sur mon pantalon garance, qu'il maculait +de larges taches vineuses: «Du courage, fourrier!» me dit-il +affectueusement au passage. Sans forfanterie, je pus lui répondre que +cela ne manquait pas, car pour lui parler je m'interrompis de fredonner +le refrain de la retraite qui s'arrangeait dans ma tête à la pensée de +mes parents: + + V'là votre fils qu'on vous ramène, + Il est en bien triste état. + +Souffrir, cela devrait apitoyer sur les maux d'autrui. Il faut avouer +pourtant que mon voisin m'importunait fort, par ses plaintes et ses +gémissements continuels. Les blessures au ventre sont très douloureuses; +mais celle de mon compagnon n'était pas des plus graves. Son +étui-musette avait heureusement amorti le coup. Ses vêtements étaient +intacts, au plus était-il contusionné. Aussi je ne me faisais aucun +scrupule de chantonner d'autant plus haut qu'il hurlait davantage. + +Le bon tringlot qui dirigeait notre mulet subissait stoïquement cet +étrange concert, tout au souci de sa fonction. Il tenait court le licou +de la bête et choisissait avec soin le terrain, car, sur la route gelée, +elle glissait à chaque pas. Mon voisin, entre deux soupirs, stimulait +le zèle du conducteur. Rien n'y fit. Il était écrit que notre mulet +tomberait; il tomba, en nous projetant à deux ou trois mètres. Dieu, +quels effroyables cris! Comment songer à son propre mal, en entendant de +telles lamentations? + +Nous venions d'entrer dans un village qu'occupaient des mobiles. +Vite relevés par quelques-uns d'entre eux, nous fûmes conduits dans +l'auberge, et régalés d'une tasse de café bien chaud. Notre mulet +s'étant de son côté remis de sa chute, les mobiles nous réinstallèrent +avec précaution sur nos sièges et nous reprîmes notre odyssée par le +chemin qui conduit à Mer. + +Au départ nous avions passé devant des fermes où travaillaient des +chirurgiens. Des hommes au torse nu taché de rouge, d'autres montrant, +qui son bras, qui sa jambe ou son pied, cela avait glissé en quelque +sorte sous nos yeux, sans faire sur moi une impression trop profonde. +Mais, à mesure que le jour avançait et que nous nous rapprochions de la +ville, différents chemins aboutissaient à la grande route où affluaient +les blessés provenant des divers points du champ de bataille. +Quelques-uns, les plus rares, suivaient à pied, beaucoup en cacolet, +d'autres sur des chariots de toutes formes. Ils offraient un spectacle +attristant. Parmi ceux qui étaient couchés sur des charrettes, il y en +avait au teint blême et verdâtre. Les convoyeurs n'osaient sans doute +pas se défaire d'un fardeau sacré, lors même qu'ils avaient la certitude +de ne plus transporter qu'un cadavre. Dans une de ces voitures, j'eus la +douleur d'apercevoir, vivant encore, mais trop privé de ses sens pour +me reconnaître, le malheureux caporal Dariès. Il avait eu, à ce que +m'apprit le charretier, une jambe broyée par un obus. + +Derrière le remblai du chemin de fer, la ville de Mer montra enfin le +faîte de ses maisons inégales, le grand toit de sa halle et son clocher +qui, toute proportion gardée, rappelle modestement une des tours de +Notre-Dame de Paris. La route passe sous un pont, et les habitations se +dressent au delà. Au milieu du faubourg, notre conducteur s'avoua fort +embarrassé. Il ne pouvait guère nous transporter plus loin, d'autant que +nous avions besoin d'être pansés et de nous reposer; mais il ne savait +où nous laisser. Une foule de malheureux, en attendant d'être évacués +dans la direction de Blois, s'entassaient à la gare: nous n'y aurions +trouvé aucun abri. Me souvenant de m'être arrêté dans un café du +voisinage, je dis au soldat de nous y conduire. Depuis un mois, +l'établissement avait été abandonné; les volets étaient clos. Alors, par +une inspiration soudaine, j'indiquai à notre guide l'épicerie où j'étais +entré quelques instants avant notre départ précipité pour Châteaudun. + +Les blessés reçoivent vite leur récompense. Pour eux, la sollicitude de +tous s'éveille aussitôt. Nous fûmes charitablement accueillis par la +personne qui m'avait reçu naguère. Tout exigu que fût le logement +qu'elle partageait avec sa tante, au fond du magasin, elle nous y +installa près du feu, mon compagnon et moi, et, en apprenant que nous +n'avions reçu aucun soin, elle nous quitta brusquement. Elle se mit à +parcourir la ville, qu'encombraient les troupes de la division Camô, +rétrogradées de Beaugency. Le premier chirurgien qui se trouva sur son +chemin, elle nous l'amena. + +C'était le docteur Charles, médecin-major du 1er régiment de gendarmerie +mobile. Après avoir déclaré à mon plaintif compagnon qu'il pourrait +reprendre son service dans quinze jours, il s'occupa de moi. Avec +affabilité, secondé d'ailleurs par la jeune fille, il me fit un +pansement sommaire; puis il me délivra un certificat constatant la +gravité de ma blessure et spécifiant qu'elle exigerait trois mois de +soins. J'aurais dû m'en affliger, mais je ne vis là que l'autorisation +implicite de regagner le nid familial. + +Le docteur fut remercié par notre bienfaitrice, dont la bonté ne se +démentit pas un instant et que ma reconnaissance se plaît à rappeler. + +Chose remarquable, ce court épisode, qui a semé dans mon souvenir un +poétique bouquet au parfum impérissable, fut rempli, en un cadre tout +prosaïque, de soins matériels infimes. Préparer un petit chiffon de +toile, y étendre prestement du beurre frais, à défaut de cérat, pour +oindre mes plaies. Me faire prendre du bouillon, que de son souffle +elle avait refroidi. S'abaisser ensuite jusqu'à défaire mes guêtres +ensanglantées, pour me permettre de me délasser sur un matelas qui +avait été étendu dans l'atelier d'un menuisier voisin. Mais la charité +ennoblissait tout cela. Malgré ma faiblesse, je n'en étais pas moins +honteux de voir cette inconnue s'agenouiller à mes pieds. «Laissez donc, +me dit-elle avec un triste sourire; n'est-ce pas notre seule manière, à +nous autres, de servir notre malheureux pays?» + +Le malheur d'autrui n'abolit pas le nôtre; mais il peut nous enseigner +à le mieux supporter, en nous rappelant que l'échelle des maux est +infinie. Sur mon grabat, je dus me faire tout petit, pour partager la +place avec un pauvre diable qui avait les deux bras brisés. Jusqu'au +jour je n'osai me remuer, de peur de heurter le misérable que sa double +blessure immobilisait comme un mort. Or les nuits de décembre sont +interminables, et celle que je passai là me parut bien la plus longue de +ma vie. Le sommeil me fuyait, et mon cerveau semblait tourner dans ma +tête. A la lueur vacillante d'une veilleuse, les objets environnants +prenaient des formes étranges, fantastiques, effrayantes. L'établi du +menuisier, dont l'ombre s'étendait jusqu'à nous, offrait l'aspect d'un +catafalque. Plusieurs planches, dressées contre les murs, avaient des +blancheurs de fantômes, et le jeu de la lumière leur donnait un semblant +d'agitation. La fièvre gagnait sur moi, incontestablement, et quand, +par un effort de volonté, je parvenais à la vaincre, à ressaisir le +sentiment exact des choses, une autre terreur surgissait. Je prêtais +anxieusement l'oreille aux rumeurs de la rue. + +A la nouvelle de l'abandon de Beaugency, le bruit s'était répandu que +les Allemands s'avançaient rapidement et que la ville de Mer allait être +envahie. Les chevaux qui parfois passaient au galop, appartenaient-ils à +nos estafettes ou à quelques uhlans audacieux? Etaient-ce déjà les pas +de nos ennemis qui résonnaient sur le pavé de la rue? Le jour allait-il +nous trouver libres, ou prisonniers? + +Dans l'immobilité pénible où j'étais réduit, un incident futile vint +cependant me distraire. Un petit objet, comme un caillou, roulait sous +mes talons, me gênait: je me creusai vainement l'esprit à en déterminer +la forme et la nature, sans pouvoir l'atteindre. Au jour enfin, je +reconnus une balle tronconique, de la grosseur du pouce, toute mâchée. +C'était celle qui m'avait blessé: après m'avoir contusionné la cuisse, +elle était descendue dans ma guêtre. Soigneusement je la recueillis. Mon +frère aîné m'avait demandé un souvenir des Allemands: ils ne m'avaient +pas laissé en ramasser un, mais me l'avaient envoyé: faute de mieux, il +faudrait que mon collectionneur s'en contentât. Je comptais bien pouvoir +le lui rapporter, les troupes françaises occupant encore la ville. En +les voyant circuler dans la rue, j'éprouvai autant de joie que si elles +venaient réellement de nous délivrer. + +Le 10, dans la matinée, il me fallut donc dire adieu à ma gracieuse et +douce infirmière. Tremblant de fièvre et de froid, boitant, _traînant +l'aile et tirant le pied_, je gagnai la gare, où, d'heure en heure, des +trains formés à la hâte emportaient par centaines des débris humains +de l'armée de la Loire. Dans la station gisaient les plus grièvement +atteints. D'autres, qui, comme moi, pouvaient marcher encore, gagnaient +le bord de la voie. Parmi eux, quelques-uns de nos adversaires, Bavarois +au casque en cuir bouilli. Deux avaient été frappés à la tête, un autre +au bras. La solidarité du malheur ne s'était pas encore établie d'eux à +nous. Trop des nôtres subissaient leur sort pour que notre rancune pût +tomber tout d'un coup. Du reste, ils paraissaient résignés, sous leurs +linges sanglants. + +Ils furent bientôt embarqués, et de mon côté je trouvai place dans le +fond d'une voiture à bestiaux. Quoique ma jambe fût toujours raide et +endolorie, je n'eus garde de me coucher: je m'efforçais de taper des +pieds dans mon coin. Long exercice. Le train glissa, tout doucement par +bonheur, hors des rails, pendant la première nuit: le trajet, de Mer +à Bordeaux, dura quarante-huit heures, par un froid sibérien. Les +malheureux, qui autour de moi n'avaient pas la ressource de m'imiter, +enduraient le martyre. Tandis que d'autres souvenirs me reviennent avec +une admirable netteté, ce triste tableau, trop longtemps placé sous +mes yeux, échappe à ma mémoire. De cet entassement se dégage un petit +chasseur à pied, au visage d'enfant, grelottant en un coin, dans sa +veste courte, sans manteau ni couverture: il avait--je crois--une main +écrasée. Plus près de moi est étendu un malheureux garde-mobile dont le +pied tient à peine à la jambe, par quelques fibres. + +Pourtant ni les uns ni les autres ne se plaignaient guère. Il ne fut +certainement pas échangé dix paroles entre nous durant ces deux longues +journées: c'est une chose remarquable que la morne résignation des +soldats mutilés. Aux prises avec la douleur, en attendant la révélation +du grand mystère de la mort, ils deviennent silencieux et graves. Les +hurleurs sont généralement les moins atteints. Les autres regardent +venir stoïquement la guérison incertaine, lointaine en tout cas, +indifférents à ce qui les environne et dédaigneux même de la +commisération. + +A Bordeaux, quant à moi, j'étais vaincu. La fièvre commençait à +m'accabler; mon bras semblait s'appesantir davantage d'instant en +instant: je craignais de ne pouvoir résister jusqu'au terme de mon +voyage. J'appris d'ailleurs avec inquiétude que notre train allait être +dirigé sur Mont-de-Marsan et sur Bayonne. Un sous-intendant militaire se +trouvait sur le quai; je lui exprimai mon désir de rentrer à Toulouse, +et lui parlai du certificat du docteur Charles. Il n'hésita pas à me +faire descendre; il m'autorisa à aller prendre un autre train, à la gare +Saint-Jean, de l'autre côté de la Garonne, après m'avoir engagé à me +faire panser dans une salle dont il m'indiqua l'entrée. + +Cette salle était le hall d'attente, peu élevé de toiture, mais d'une +très vaste superficie. Le gaz l'éclairait médiocrement. Quand je poussai +devant moi la porte vitrée, une odeur âcre me prit à la gorge, une odeur +indécise, entre l'abattoir et le charnier. Le sol n'était qu'une immense +litière, jonchée de victimes saignantes, et, de distance en distance, +circulaient avec précaution quelques soeurs grises dont les cornettes +blanches semblaient lumineuses dans l'obscurité relative. Une rumeur de +plaintes, dominée par des hurlements sonores, s'élevait de ce lit commun +de nobles souffrances. A ce douloureux spectacle, j'oubliai mon propre +mal et me sentis assailli par de plus hautes pensées. + +Dans notre guerre à outrance, il fallait bien que la victoire restât à +l'une des deux nations: l'autre, à défaut de gloire, pouvait du moins +revendiquer l'estime du monde, en se défendant jusqu'à l'épuisement. +Dans cette lutte où tombaient tant de Français, peu importait qu'ils +fussent vaincus: il est vrai que nous n'ajouterions pas de trophées +à ceux que nos aînés ont entassés à l'hôtel des Invalides; mais nous +souffrions assez pour avoir droit plus tard au respect de nos cadets. +Oui, malgré nos désastres inouïs, nous pouvions sans forfanterie, comme +les Russes après la défense héroïque de Sébastopol, répéter le mot du +vaincu de Pavie: _Tout est perdu, fors l'honneur._ + +Devant le sombre tableau qui s'était offert à mes yeux, une pitié +profonde, mêlée d'un certain orgueil, m'avait donc envahi. Nareval, +Dariès, le malheureux caporal Tillot, et mes autres compagnons d'armes, +qui, peut-être, avaient succombée à leur tour, tous me revinrent en +mémoire; et en pensant à eux je fus saisi de la crainte de fouler +aux pieds quelques-uns des martyrs qui se tordaient sur cette paille +ensanglantée, tandis que mon bras n'exigeait pas des soins immédiats. +Quand j'eus refermé la porte de l'étrange salle d'attente où l'on +sentait planer la mort, je m'éloignai en frissonnant malgré moi: je +quittai la gare pour marcher un peu, pour me convaincre aussi que, +quoique frappé, je n'étais pas tout à fait abattu. + +Quelque temps avant la guerre, j'avais fait à Bordeaux un court séjour +chez de vieux amis de mon père; mais ils habitaient loin du centre, +près de Caudéran, une maison isolée, ce que les Bordelais nomment une +échoppe. La ville m'était peu familière. L'idée d'aller si loin ne +m'était pas venue d'abord; seul sur le pavé de la Bastide, dans la +demi-obscurité de l'aube luttant avec la lueur pâlissante des papillons +de gaz, devant la vaste étendue brumeuse qui marquait le lit du fleuve +gascon, j'eus une sorte de défaillance morale; il me parut impossible de +reprendre ma route sans un relais, je me laissai séduire à la pensée de +me reposer en face de visages amis. Mais près d'une lieue me séparait de +Caudéran, une lieue de quais, de places, de rues. Comment se retrouver +dans un pareil dédale? + +Heureusement, au fond de mon gousset, dormait un écu de cinq francs, +superstitieusement gardé comme un en-cas suprême. Le moment était +venu de faire donner la réserve. Devant moi se trouvait un débit où +mangeaient et buvaient quelques débardeurs du port; j'y entrai. Tandis +que je prenais une tasse de café, un homme voulut bien m'aller chercher +une voiture. Une heure durant, elle me cahota; du moins, mon bras +répercutait les moindres secousses. Elle me déposa tout là-bas, au +moment même où nos bons amis ouvraient leurs volets. + +Il serait difficile de peindre leur pénible surprise, en me +reconnaissant dans le militaire, pâle et faible, qui ne pouvait parvenir +à ouvrir la voiture. Ils accoururent, firent céder la portière, me +soutinrent jusque dans la maison. Le premier moment de stupeur passé, +les braves gens préparèrent pour moi, afin de m'avoir plus près d'eux, +un lit où personne ne s'était reposé depuis qu'ils y avaient vu mourir +leur unique enfant. Ensuite ils appelèrent mon père par le télégraphe. + + +III + + +A partir de cet instant, la sollicitude la plus éclairée, les soins les +plus habiles ne cessèrent de m'être prodigués. Mon père, arrivé par +le premier express, put amener près de moi le docteur Fusier, médecin +principal des armées, que les fiévreux du Mexique et plusieurs +générations de polytechniciens ne peuvent avoir oublié. D'un léger coup +de bistouri, il me fit une incision par où treize esquilles, nombre +fatidique, devaient être extraites successivement, et il autorisa +mon transport à Toulouse en coupé-lit. Le lendemain, à cheval dès la +première heure, lui-même vint présider à mon embarquement. + +Pour le voyage, comme mes habits de guerre nécessitaient une +désinfection, j'avais été enveloppé dans des vêtements civils. La fièvre +aidant, je n'étais guère qu'un paquet inerte, presque inconscient. Il +me souvient pourtant que, devenu le point de mire des voyageurs, je fus +pris à la gare d'un mouvement d'enfantine coquetterie. De ma main libre, +j'arrachai au moins la coiffure d'invalide dont nos amis m'avaient orné: +il me répugnait de rentrer dans ma ville sous le casque du pacifique roi +d'Yvetot. Au bout du trajet, autre motif de protestation. Une civière +avait été amenée pour moi de l'hôpital militaire à la gare de Toulouse; +je refusai d'y prendre place; je refusai énergiquement, et rien ne put +me faire céder, car ce n'était plus la coquetterie qui m'animait: mais à +aucun prix je ne voulais être rendu à ma mère comme un cadavre. + +A ce moment, sur le quai de la gare, monseigneur Desprez, l'archevêque +du diocèse, se trouvait là fortuitement; il fit quelques pas à ma +rencontre. Après m'avoir adressé de bienveillantes paroles, il me donna +sa bénédiction. Puis une voiture m'emporta avec mon père, et, enfin, par +un dernier effort, je pus recevoir debout l'embrassement maternel. + +Douce étreinte, accompagnée de larmes dont le seul souvenir me paraît +plus précieux que la possession d'une rivière de diamants. Oui, nous +pouvions nous embrasser, nous embrasser de bon coeur. Au milieu du +désastre national nous nous sentions la conscience légère, exempte de +tout reproche. + +Dans cet état, le bonheur ineffable du retour était d'autant plus +appréciable, que le danger avait été réel. Ce danger, le mal physique le +rappelait, pour la jouissance du revoir. Un rien, une légère déviation +de la balle, j'étais tué et perdu pour ma mère; elle était perdue pour +moi. Au contraire, je lui étais rendu, pleinement rendu, pour redevenir +pendant quatre longs mois son petit enfant. Oui, toutes les mères ont +prodigué au leur des soins de toutes les heures, heures de jour et +heures de nuit: elles leur ont témoigné un dévouement absolu, sans +borne; mais la mienne m'a prodigué ces soins, m'a en un mot donné la vie +deux fois, et, la seconde fois, j'étais conscient de tout; il m'a donc +été possible de lui vouer une reconnaissance presque proportionnée à sa +tendresse. + +Si, pour apprécier cette immense affection, il m'avait fallu un +contraste, ce contraste ne m'eût pas manqué. Puisque j'avais survécu, je +devais au malheureux Nareval d'accomplir son dernier souhait, aller dire +à ceux dont il m'avait donné le nom, le soir du 8 décembre, qu'il avait +su bien mourir. Son ombre même ne devait pas être heureuse. Ma guérison +traînait beaucoup et devenait douteuse; je n'avais pas de peine à m'en +apercevoir: j'obtins de mon père qu'il se chargeât d'aller à l'adresse +indiquée. Nul n'était mieux fait pour remplir avec tact la pénible +mission dont je désespérais de pouvoir m'acquitter. Mais ceux qui +avaient eu les dernières pensées de mon infortuné compagnon ne lui +accordèrent qu'indifférence en retour. Mon père, pour les préparer, +parla d'abord d'une blessure, d'une blessure grave. «Vraiment, ce pauvre +Louis! C'était un brave garçon!» dirent-ils simplement. Les premiers, +ils parlèrent de lui au passé, froidement, le tuant en quelque sorte de +nouveau, en effigie. + +Le délai prévu par le docteur Charles fut de beaucoup dépassé. Décembre, +janvier, février, mars, avril, tout ce temps s'écoula sans amélioration. +Au contraire, toujours au lit, le bras dans un affreux état, je +m'affaiblissais, je dépérissais, je m'en allais visiblement, en dépit +des soins dévoués du docteur Henri Molinier. Bien qu'il prît la peine de +me panser lui-même matin et soir, il désespérait de me guérir; à moins +d'en venir aux moyens extrêmes. Chaque jour, il parlait plus fermement +de l'amputation: mais, quelque pessimiste qu'il fût, sa patience ne se +démentait pas. Faible comme un moribond, j'atteignis le mois de mai, +moins à plaindre, sans doute, que mes camarades qui guerroyaient +encore, sous les balles françaises, autour du Mont-Valérien, à l'Arc de +Triomphe, à Montmartre, à la Chapelle. + +Aux Buttes-Chaumont, Villiot, devenu sous-lieutenant, mérita d'être cité +à l'ordre du 1er corps de l'armée de Versailles. Nos trois officiers +furent décorés vers le même temps, et mon successeur eût pu l'être sans +injustice. Atteint d'une balle en pleine figure, le sergent-fourrier +Leyris la fit ressortir lui-même de sa blessure, en pressant sa joue +de toute la force de ses doigts. Il refusa d'ailleurs de quitter la +compagnie. Sa plaie bandée, il continua de se battre jusqu'au dernier +jour. Harel, Gouzy, sans rencontrer d'occasions si éclatantes, +poursuivaient simplement l'accomplissement de leur dur devoir. Seul +Laurier, qu'au moins une fois Villiot avait surpris loin de son poste, +était rentré en congé à Marseille, où il se vantait d'avoir dédaigné +l'épaulette. + +Tout d'un coup, la constance et le dévouement du docteur Molinier furent +enfin récompensés. Les prières de ma mère aidant, j'entrai presque +subitement en convalescence. Un jour, en cachette de mes parents, je +parvins, après une heure de patients efforts, avec l'aide d'une amie +du voisinage, à glisser mon bras ankylosé dans la manche trouée de +mon habit de guerre, ce bras si largement labouré par la lancette +du chirurgien, ce bras qu'avait si longtemps menacé le couteau de +l'opérateur, ce bras qui m'avait été conservé miraculeusement. + +Soutenant à peine ma main cependant lourde comme du plomb, j'apparus +soudain, triomphant, aux yeux de tous les miens réunis pour le repas du +soir. Quelle surprise, et quel attendrissement! Ah! j'ai causé bien +des soucis à ma mère, il est vrai; mais, en revanche, quelles joies +infinies! + +Nulle autre récompense ne pouvait égaler celle-là, et elle m'a suffi. +Aussi, en dépit des plus vives souffrances, malgré l'énervement de ma +longue maladie, dans l'angoisse de très douloureuses opérations, aucun +regret n'est jamais venu obscurcir ni troubler ma conscience. Aux +amis qui s'apitoyaient sur moi, j'ai pu répéter sans cesse, en toute +sincérité, ce vers si simple du grand Corneille: + + Je le ferais encor, si j'avais à le faire. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +Échos des premiers revers + +Le 48e régiment de marche + +En campagne + +La déroute + +Bataille + +Hors de combat + + + + + +End of Project Gutenberg's Journal d'un sous-officier, 1870, by Amédée Delorme + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL D'UN SOUS-OFFICIER, 1870 *** + +***** This file should be named 11893-8.txt or 11893-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/8/9/11893/ + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. 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For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/old/11893-8.zip b/old/11893-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..420e720 --- /dev/null +++ b/old/11893-8.zip diff --git a/old/11893-h.zip b/old/11893-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d46fdef --- /dev/null +++ b/old/11893-h.zip diff --git a/old/11893-h/11893-h.htm b/old/11893-h/11893-h.htm new file mode 100644 index 0000000..157838c --- /dev/null +++ b/old/11893-h/11893-h.htm @@ -0,0 +1,6578 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" + content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>Journal d'un sous-officier</title> + <meta name="author" content="Amédée Delorme"> + + <style type="text/css"> + <!-- + p {text-align: justify;} + blockquote {text-align: justify;} + h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} + .footnote {font-size: 0.8em; margin-right: 10%; margin-left: 10%;} + + + --> + </style> +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Journal d'un sous-officier, 1870, by Amédée Delorme + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Journal d'un sous-officier, 1870 + +Author: Amédée Delorme + +Release Date: April 3, 2004 [EBook #11893] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL D'UN SOUS-OFFICIER, 1870 *** + + + + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +</pre> + + + + +<h1>JOURNAL<br> + +D'UN SOUS-OFFICIER</h1> + + + + + +<h3>AMÉDÉE DELORME</h3> +<br><br><br> + + + + + + + +<h2>ÉCHOS DES PREMIERS REVERS</h2> + + + + +<h3>I</h3> + + +<p>Le malheur aigrit. De là les récriminations qui se sont +entre-croisées, violentes, acerbes, au lendemain de nos +désastres. Nul n'a voulu de bonne foi accepter sa part +de responsabilité. Chacun, au lieu de sonder sa conscience, +a regardé autour de soi, au-dessus ou au-dessous, +selon sa situation, et il lui a été facile de découvrir des +griefs chez autrui, car il n'est personne qui n'ait eu +quelque reproche à s'adresser. Notre faiblesse était notoire, +et le gouvernement impérial fut inexcusable de lancer la +France dans une folle aventure. Mais a-t-on oublié comment +le peuple français avait accueilli les premières tentatives +de création de la garde nationale mobile? Malgré +leur fierté de compter le maréchal Niel parmi leurs compatriotes, +les riverains de la Garonne reçurent mal ses +décrets. Ils y répondirent en brisant les réverbères de Toulouse. +Le sort des armes n'eût-il pas changé, cependant, si, +à la fin de juillet, quatre-vingts légions, organisées de longue +main, avaient pu seconder les efforts de la vaillante armée +du Rhin?</p> + +<p>A vrai dire, les reproches amers éclatèrent plus tard. Ce +fut d'abord de la stupeur à la nouvelle des désastres de +Wissembourg, de Froeschwiller et de Forbach. Précieux +patrimoine, l'honneur national s'apprécie à sa valeur, +comme la santé, quand il a subi une atteinte. La vie sembla +s'arrêter à Toulouse. Industrie, commerce, tout fut suspendu. +Les boutiques restaient à demi closes, les usines chômaient. +Dès le matin, toute la population se portait sur la place du +Capitole. Bourgeois modestes, ouvriers en blouse, aristocrates +à la mise élégante, étudiants un peu débraillés, tous, +confondus en une foule inquiète, venaient chercher vainement +sur les murs de l'Hôtel de Ville l'annonce d'un retour +de la fortune.</p> + +<p>Ces hommes demeuraient mornes, silencieux, comme +implantés dans le sol de la place. Ils s'en arrachaient parfois, d'attente lasse, pour aller inutilement demander si les +nouvelles n'étaient pas retenues à la préfecture. Dans ce +va-et-vient, personne n'osait marcher tête haute. Les amis +s'accostaient tristement, avec de longs serrements de main +et des hochements de tête découragés, comme pour s'annoncer +mutuellement l'agonie d'un être cher. Les rares +officiers laissés dans les dépôts circulaient à peine, ne se +montrant plus au café. Par pitié pour eux, on les évitait. +Du reste, la honte de la défaite appesantissait le front de +tous les Français, indistinctement, et ils n'osaient plus +se regarder en face.</p> + +<p>Énervantes journées que ces journées d'attente du mois +d'août, pendant lesquelles on voulait douter, on voulait +espérer encore. Il fallut se résigner. Les premiers revers +furent confirmés, avec l'aggravation des plus navrants +détails. Pourtant le maréchal de Mac-Mahon ralliait à Châlons +les débris héroïques de Froeschwiller; Bazaine massait +autour de Metz l'armée du Rhin, que Forbach avait à peine +entamée. La victoire, si longtemps attachée à nos armes, +nous reviendrait peut-être. Mais il n'y a pas de douleur +si cruelle qu'il ne faille s'en distraire, parce que s'impose +l'obligation de vivre. Le marchand forcément revint à son +comptoir, l'ouvrier reprit ses outils, en proie à une sourde +rancoeur. Seuls, dans un si grave péril, les oisifs durent +continuer à subir le sentiment de leur inutilité.</p> + +<p>Pour moi, j'allais avoir vingt ans. Jamais je n'avais rêvé +batailles, et, à mon grand regret, je ne comptais pas des +lieutenants généraux, ni le moindre mareschal de camp +dans mes ascendants. Mon père était un actif industriel; il +avait le désir d'étendre le cercle de ses opérations à mesure +que chacun de ses quatre fils serait en âge de le seconder. +Je commençais à m'initier aux affaires, quand la guerre +éclata. Rien ne m'avait donc préparé à l'idée d'être soldat +un jour; mais le malheur suscite des vocations soudaines, +et il y a des grâces d'état.</p> + +<p>La <i>Marseillaise</i> avait alors une signification poignante, +car le flot envahisseur grossissait sans répit. Chaque jour, +les hordes allemandes nous débordaient plus nombreuses; +de terrifiantes rumeurs circulaient déjà sur leurs exactions, +et leurs hardis éclaireurs étaient signalés à d'énormes distances. +Qu'importait d'ailleurs le point sur lequel portait +la souillure: elle entachait le sol de la France; la patrie +était violée. Comment demeurer le témoin impassible d'une +telle honte? Ne devaient-ils pas moins souffrir ceux qui, +luttant au péril de leur vie, mettaient au moins, quelle que +dût être l'issue finale, leur conscience en repos?</p> + +<p>Partout, dans les casernes, dans les établissements privés, +des écoles s'étaient ouvertes spontanément, dès la déclaration +de guerre, pour l'instruction des cadres de la garde +nationale mobile. Je m'étais fait inscrire au gymnase Léotard, +et j'avais d'abord suivi les cours sans plan déterminé, +par imitation de mes camarades qui aimaient mieux devenir +officiers que simples gardes. Mais je ne tardai pas à me passionner +pour le maniement du fusil, pour l'école de peloton +et de compagnie, pour l'escrime à la baïonnette. La nuit +venue, j'allais, accompagné d'un de mes jeunes frères, faire +de longues courses au pas gymnastique, pour m'assouplir +et m'entraîner. Nous rentrions rouges, haletants, épuisés; +mais ces efforts avaient déjà leur récompense. Ils m'épargnaient +les insomnies durant lesquelles je ne cessais de +repasser tous les détails désespérants apportés par le télégraphe. +Après un bon somme, l'idée fixe des progrès à +faire pour hâter le départ me reprenait au réveil, et je +retournais de bonne heure au gymnase.</p> + +<p>Avant de décrocher les fusils du râtelier, nous nous pressions +autour des moniteurs, pour avoir des nouvelles du +maître de la maison. Léotard, le célèbre acrobate, était +atteint de la petite vérole. Chez cet athlète, alors dans la +force de l'âge, la maladie avait pris tout d'un coup une violence +extrême. Il délirait sans repos, et, ce qui nous attachait +le plus à lui, c'est que son délire se changeait en +fureur patriotique. Il ne voyait que des Prussiens autour de +lui, dans ses hallucinations. Malgré l'affaiblissement de la +fièvre, les restes de sa vigueur le rendaient encore redoutable; +il ne fallait pas moins de deux hommes robustes +pour le veiller sans cesse, et, presque d'heure en heure, ils +avaient à lutter corps à corps avec lui, afin de le maintenir +dans le lit d'où il voulait s'élancer pour courir sus aux +ennemis de la France. Il mourut un matin dans un de +ces terribles accès.</p> + +<p>Cependant, la légion des mobiles de la Haute-Garonne +s'organisa et mes camarades du gymnase y obtinrent tous +des grades. J'estimai dès lors qu'il n'était pas trop ambitieux +de ma part de prétendre faire ma partie comme simple +soldat. Le soir, à la table de famille, j'annonçai mon intention +de m'engager.</p> + + + +<h3>II</h3> + + +<p>Cette déclaration éclata comme un obus. A l'exception +du compagnon de mes courses nocturnes, personne n'y +était préparé. Pour les parents, un fils est toujours un +enfant: la première manifestation virile étonne de sa part, +inquiète un peu, lors même qu'il ne s'ensuivrait pas un +danger immédiat. Dès qu'il revendique l'entier usage de +son libre arbitre, le jeune homme échappe aux siens, en +supprimant l'action d'une sollicitude tendre et avisée. A +l'heure critique où nous étions, le péril était certain et tout +proche. La pensée en fit venir à ma mère deux grosses +larmes, qui un instant voilèrent ses yeux bleus, puis roulèrent +silencieusement sur son doux visage résigné. Mon +père, mal remis de sa surprise, se contenta de me faire une +réponse évasive.</p> + +<p>Ma nuit fut mauvaise. J'étais partagé entre le regret +d'avoir chagriné ma mère, la conviction que je ne lui épargnerais +pas cette épreuve, et le dépit de n'avoir pas brusqué +le dénouement inéluctable. Le lendemain, au déjeuner, je +remis donc la question sur le tapis, non sans un tremblement dans +la voix. Mon père, voyant de nouveau le front +de ma mère s'assombrir, m'arrêta net cette fois. Homme de +décision et coeur-droit, il n'admettait pas les voies détournées.</p> + +<p>«Si tu veux t'engager, dit-il, fais-le; mais parles-en +moins.</p> + +<p>—Qu'à cela ne tienne, répondis-je; j'attendais votre +consentement.»</p> + +<p>Et, fort d'une autorisation ainsi surprise, je me rendis, +en sortant de table, au commissariat de police.</p> + +<p>Mon coeur battait la chamade pendant que, négligemment, +comme s'accomplit toute besogne coutumière, le +magistrat remplissait, en me posant les questions nécessaires, +l'imprimé sur lequel grinçait sa plume agile.</p> + +<p>«Mais, fit-il en relisant la date de ma naissance, vous +n'avez pas vingt ans?»</p> + +<p>La plume en l'air, le menton appuyé sur sa main gauche, +il me dévisageait avec le regard scrutateur et sévère d'un +juge. Pour conclure, il m'invita à aller chercher mon père. +Vainement j'insistai, lui affirmant que j'avais l'assentiment +paternel, qu'il pouvait me confier le certificat, et que je le +lui rapporterais sur l'heure dûment signé. Il déposa sa +plume et me congédia poliment.</p> + +<p>Ce contretemps me vexa d'abord, parce que tout délai +irrite une passion sincère, et aussi parce que le commissaire +semblait douter de ma parole; mais, après tout, ce +n'était qu'un retard d'une heure. A la réflexion, je me +réjouissais que la signature de mon père sanctionnât le +premier acte solennel de ma vie.</p> + +<p>Quant à lui, mon engagement avait été jusque-là si loin +de sa pensée, qu'il n'avait pas songé à vérifier l'étendue de +ses droits. Néanmoins il éprouva quelque satisfaction d'apprendre +que son autorité pouvait prévaloir sur ma résolution. +Il ne se dédit point toutefois, et se disposa à m'accompagner +sur-le-champ.</p> + +<p>Or nous rencontrâmes à notre porte un de mes camarades +qui, peu de jours auparavant, m'avait précisément +exposé de belles théories sur l'impôt direct du sang. Mon +père lui ayant +dit le but de +notre course, +quelle ne fut +pas ma surprise +en le +voyant s'exclamer: +Henri +Roland développa, pour +me détourner +de mon +projet, tous +les sophismes +que l'ingénieux +intérêt +personnel sait invoquer. «La guerre éclatait tout d'un +coup trop meurtrière pour pouvoir durer. Si, pourtant, +notre concours devenait nécessaire, le gouvernement ne +saurait-il pas nous appeler?... N'avais-je pas tort, du reste, +de me croire déjà bon à faire un soldat? L'habileté à manier +une arme s'acquiert-elle en quelques jours? Et, à supposer +que j'arrivasse à temps, n'irais-je pas-simplement offrir à +l'ennemi une victime de plus, sans profit appréciable?»</p> + +<p>A quoi bon discuter? J'entendais sans écouter, en quelque +sorte malgré moi. Quelle raison eût pu me vaincre, quand +les pleurs de ma mère ne m'avaient pas ébranlé? +Mon père aussi gardait le silence; mais il écoutait, lui, +pensif, soucieux. En dépit de longues pauses tous les dix +mètres, je dirigeais insensiblement la marche vers le commissariat, +et, remerciant mon ami, je cédai le pas à mon +père. Il connaissait un peu le commissaire. S'asseyant à la +table où mon certificat était resté inachevé, il prit la plume +et la plongea dans l'encre. Anxieux, j'attendais le petit +grincement que j'avais remarqué naguère.</p> + +<p>«Eh bien! non, fit mon père en rejetant la plume et en +se levant, je ne peux pas signer!»</p> + +<p>Les discours de mon ami avaient été trop cruels pour son +coeur. Mon affection filiale lui tient compte aujourd'hui de +cette hésitation, mais je fus moins résigné jadis. Au surplus, +l'heure de ma vingtième année était proche. Il fallait +patienter quelques jours seulement.... Seulement. Mais ces +jours me semblaient aussi longs que des semaines, et +j'étais agité, troublé, comme par un remords.</p> + +<p>Quelque éloigné que fût le théâtre des hostilités, Toulouse +en recevait constamment des échos et tout y parlait +de la guerre. L'arsenal, la poudrerie activaient leurs travaux, +multipliaient leurs envois. Les réserves rejoignaient +les dépôts, et ceux-ci dirigeaient chaque jour des détachements +sur l'armée pour combler les vides ou concourir +à la formation des premiers régiments de marche. Les +moblots foisonnaient, luttant entre eux de crânerie et d'élégance, +avec le pantalon bleu à bande rouge et la vareuse +foncée propice aux coupes de fantaisie.</p> + +<p>Pour rappeler toutefois que l'heure était grave, et que la +coquetterie militaire était la parure juvénile de prochains +sacrifices, le curé de notre paroisse, septuagénaire au coeur +chaud, organisa le premier un service funèbre en mémoire +des victimes des batailles perdues. Au milieu de l'église +froide et nue, dont la richesse est concentrée dans une des +chapelles du transept où se trouve une Vierge Noire, un +catafalque élevait haut ses draperies. Les trois couleurs +apparaissaient aux angles, obscurcies, comme dans le +combat, par la fumée des cierges dont les flammes tremblantes +faisaient scintiller l'acier des faisceaux d'armes. +Entourée d'un semis de larmes symboliques, dans un cartouche +à demi caché sous une palme verte, cette seule +inscription:</p> + + +<p>AUX BRAVES, MORTS POUR LA PATRIE.</p> + +<p>La vaste nef et les bas-côtés étaient trop étroits pour contenir +la foule. Malgré ce concours empressé, un silence +saisissant planait au-dessus de ces mille fronts penchés +comme sous la pensée d'un deuil personnel. Des larmes +même coulaient; mais, dans la sincérité de mon âme, je +ne plaignais pas, moi, ceux que l'on pleurait. Leur sort +me semblait enviable. Tombés, ils restaient glorieux, tandis +que la honte atteignait les survivants inactifs.</p> + +<p>Aussi, au sortir de l'église, je me sentis étrangement +remué, en entendant l'alerte sonnerie des clairons des chasseurs. +Le pantalon dans les guêtres, la tente sur le sac, +marmites neuves, grands bidons reluisants, en tenue de +campagne, ils partaient, vifs, gais, comme à la parade. +Insoucieux des dangers prochains, ils allaient crânement, +d'un pas rapide. La certitude de la revanche ne leur eût pas +donné plus d'entrain, et je fus pris d'émulation. Un instant, +je les suivis; mais presque aussitôt je m'arrêtai court, +comme saisi de honte, car, à la gare, il faudrait les quitter, +leur dire adieu. Non, je n'avais pas le droit de les accompagner, +n'ayant pas le pouvoir de les suivre jusqu'au bout.</p> + +<p>Maussade, silencieux, alternativement morne et nerveux, +je ne dissimulais pas que j'attendais l'heure d'agir suivant +ma seule volonté. Mon père ne s'y trompait pas. Ébranlé +par les propos de mon ami, il avait pu nourrir le vague +espoir que j'en serais touché moi-même à la réflexion. +Devant une résolution fermement arrêtée, il ne voulut pas +s'obstiner. Ne pouvant douter que je m'engagerais le jour +même de mon vingtième anniversaire, il consentit à me +laisser partir avant. Il fixa mon engagement à une date +facile à retenir, me dit-il: <i>le 1er septembre 1870</i>.</p> + + + + +<h3>III</h3> + + +<p>Hélas! la nouvelle de la capitulation de Sedan me fut +apportée le lendemain matin au quartier du 72e de ligne, +par un officier de mobiles. Le désastre surpassait tous les +précédents. La honte nous semblait monter démesurément, +comme les eaux du déluge. Il s'y mêla chez moi une préoccupation +enfantine: je me demandais avec inquiétude si la +guerre n'allait pas être fatalement terminée. Aussi, sans +peser les chances favorables et les chances contraires, j'applaudis +aux résolutions du gouvernement de la Défense +nationale qui répondaient à mes aspirations et aux sentiments +généreux du pays.</p> + +<p>Mon rêve ne se réalisa pas sitôt que je l'avais espéré. Je +m'imaginais que, trois ou quatre jours après mon engagement, +je serais habillé, équipé, armé et dirigé vers l'armée. +Il me fallut plus de patience. La plupart de mes chefs, +peut-être inconsciemment, pratiquaient la calme philosophie +de Henri Roland. Pour eux, je n'étais qu'un numéro +matricule qui prenait sa place entre deux autres et marcherait +quand son rang serait appelé.</p> + +<p>Or les jours et les jours passaient et rien ne faisait prévoir +que cet appel aurait lieu. Il régnait à la caserne un +désordre inexprimable. Dans la hâte de former et d'organiser +l'armée du Rhin, aucune mesure n'avait été prise +pour encadrer les réserves au fur et à mesure de leur +arrivée. Il n'y avait au dépôt du 72e qu'une seule compagnie, +qui comptait 1400 ou 1500 hommes. Si actifs que fussent +le sergent-major et son fourrier, ils ne pouvaient, +malgré un travail forcené et des veilles prolongées, y voir +clair dans leur comptabilité. Un dimanche, le chef de +bataillon commandant le dépôt voulut procéder lui-même à +une revue sérieuse.</p> + +<p>Tout le troupeau, car le nom de troupe ne pouvait s'appliquer +à cette cohue, se trouva dès six heures du matin +dans la cour du quartier, et l'appel commença:</p> + +<p>«Présent.... Présent.... Présent....»</p> + +<p>Le mot était lancé sur des tons très différents, tantôt en +fausset, tantôt en faux-bourdon, à intervalles inégaux. +Parfois l'appelé était tout proche, plus souvent il était perdu +dans la foule ou à l'autre extrémité de la cour. Les noms, +peu familiers aux officiers, n'étaient pas toujours intelligiblement +prononcés et plus d'un avait besoin d'être répété +pour parvenir à son adresse. Il fallait perdre plusieurs +minutes pour ajouter un rang à la double file qui, à la +longue, s'allongeait cependant, s'allongeait comme un ver +annelé. Mais le groupe compact des non-appelés paraissait +à peine entamé, et midi approchait. La lassitude était générale, +pour un résultat illusoire. Quel avantage de dénombrer +cette foule, puisqu'il était impossible de la sectionner, +faute de savoir à qui confier la surveillance et la direction +de chaque peloton!</p> + +<p>Le commandant perdit patience et courage. Il fit sonner +la soupe, bien avant d'avoir achevé la lecture du contrôle +général. Cette tentative avortée tourna contre la discipline. +Ceux qui redoutaient encore une surveillance relative +s'estimèrent dès lors sûrs de l'impunité, et beaucoup en +profitèrent pour déserter à peu près complètement la +caserne.</p> + +<p>Inutile de dire que je n'étais pas du nombre. Avec le +même sérieux qu'un bambin montant la garde armé d'un +fusil de bois, j'étais d'une exactitude scrupuleuse à remplir +des devoirs fort mal définis. A l'heure où le quartier était +régulièrement ouvert, j'allais voir un instant ma famille; +mais, pour rien au monde, je n'eusse découché, et ce n'était +pas la bonté du lit qui m'attirait: pour mieux dire, je n'en +avais ni de bon ni de mauvais. Notre caserne ressemblait à +une halle ouverte la nuit aux vagabonds. L'espace ne nous +manquait pas. Nous avions la libre disposition de toutes les +chambrées laissées vides par le régiment; mais deux cents +ou trois cents fournitures de lit y étaient clairsemées: il +nous en manquait donc plus de mille. De distance en distance, +le long des murs, matelas et paillasses avaient été +juxtaposés par terre, afin d'accroître la surface de couchage. +Quand, la retraite battue, on rejoignait à tâtons le coin +dont on avait pris possession la veille, il n'était pas rare de +le trouver occupé par un ronfleur inconnu, déguenillé et +malpropre. Heureux celui qui pouvait alors découvrir une +planche ou un banc pour y dormir en équilibre, plutôt que +d'aller s'étendre sur la brique nue.</p> + +<p>Tout a une fin, même le désordre. L'attention de nos +chefs était concentrée d'ailleurs sur la préparation d'un +détachement de deux cents hommes, au nombre desquels +je sollicitai vainement d'être compté. Leur départ effectué, +la compagnie de dépôt fut dédoublée; d'anciens soldats +rengagés constituèrent les cadres, et tout prit alors une +allure militaire. Les hommes une fois recensés, il fut +assigné à chacun une place dans les chambrées: qu'il y eût +des lits ou non, il fallait s'y trouver. Appels réguliers +matin et soir, punitions sévères au moindre manquement, +et, chaque jour, un nouveau groupe allait troquer des vêtements +dépareillés ou sordides contre l'uniforme en drap +neuf, raide et lustré.</p> + +<p>L'enfantine joie d'étrenner ma première culotte est sortie +de ma mémoire, mais je suppose qu'elle fut comparable à +celle que j'éprouvai en sortant à mon tour du magasin +d'habillement. Enfant, j'avais dû me croire un homme en +chaussant l'<i>inexpressible</i>; homme, je me croyais presque +un héros, parce que j'étais vêtu comme d'autres qui +s'étaient sacrifiés héroïquement.</p> + +<p>Fier, je l'étais, mais non pas élégant. Mon pantalon +rouge semblait être né de l'union de deux sacs; ma veste, +en drap gros bleu, eût pu servir de corsage à une plantureuse +nourrice—pardonnez à un troupier cette comparaison—et +la visière de mon képi était si longue, que +l'ombre en était projetée sur toute ma figure. Je ne la +redressais pas, à dire vrai, comme c'était la mode alors. +Au contraire, je m'efforçais de la rabattre, selon le type +d'aujourd'hui, car je tenais à n'être pas confondu avec +les nombreux infirmiers que distinguait un beau numéro +blanc.</p> + +<p>Il me semblait, en traversant la ville pour me rendre de +la caserne à la maison paternelle, que mon nouvel accoutrement +dût me valoir l'attention générale, presque des +égards universels. Loin de là, personne ne me regardait. +Des amis, que j'arrêtai, s'y prirent à deux fois pour me +reconnaître sous mon banal déguisement. Après quoi, ils +s'esclaffèrent, en me regardant de face, de profil et de dos.</p> + +<p>Ce ne fut point le ridicule de ma nouvelle tenue qui +frappa ma mère. Elle aussi pensa qu'à présent j'avais un +premier point de ressemblance avec ceux qui, à l'autre +bout de la France, versaient leur sang. Sa tristesse et la +gravité de mon père, quand il me considéra longuement, +témoignèrent qu'ils pressentaient et redoutaient tous deux +une séparation prochaine. Elle l'était en effet. Mais mon +ardeur batailleuse devait être longtemps contrariée, car +ce n'était pas vers le Nord que j'allais être emmené loin +d'eux.</p> + +<p>Le gouvernement de la Défense nationale avait assumé +une lourde tâche. Pour tout réorganiser en face de l'envahisseur, +il n'avait pas le loisir d'aller cueillir les violettes +cachées. Il dut accepter les concours qui s'offraient bruyamment, +sans trop se préoccuper des aptitudes. Armand +Duportal, ancien déporté il est vrai, rédacteur en chef du +journal le plus avancé de Toulouse, fut de la sorte bombardé +préfet de la Haute-Garonne.</p> + +<p>Sur je ne sais quelle plainte de quelques mauvais soldats, +le nouveau préfet admonesta vertement notre commandant, +lequel prit mal la chose. Pour couper court au différend, +le ministre de la guerre ordonna par le télégraphe notre +départ immédiat à destination de Perpignan.</p> + +<p>Déménager un dépôt, ce n'est pas une petite affaire. En +quarante-huit heures, le stock des magasins fut à moitié +réparti entre nous. Chaque objet nous causait une surprise +et un embarras nouveaux, et il nous fallut bâcler en un +jour ce que les jeunes soldats apprennent d'habitude à faire +en six mois. Pour loger, dans l'armoire minuscule que +constitue le havresac, toute sa garde-robe—linge, chaussures, +brosses,—et y réserver la place d'honneur aux cartouches, +il n'y a pas à perdre l'épaisseur d'une épingle. +Tout bien aménagé en dedans, il reste à édifier l'extérieur, +ce qui n'est pas moins difficile. Tente et couverture doivent +être roulées ensemble, dans des proportions fixes. Piquets, +outils, ustensiles de campement, exigent une répartition +égale et symétrique, de peur qu'une épaule ne devienne +jalouse de l'autre. Sur le tout, enfin, il faut, par un miracle +d'équilibre, fixer la gamelle qui, à l'occasion, servira de +garde-manger, et qui semblera élever au-dessus du képi +comme un casque de fer-blanc. Que notre paquetage fût +cette fois exécuté selon les meilleures règles, je n'oserais +l'affirmer. Toujours est-il qu'il nous avait occupés fort, et +qu'il parut abréger encore le court délai qui nous avait été +accordé.</p> + +<p>Le départ devant avoir lieu à l'aurore, j'avais demandé +une permission de minuit pour passer en famille ma dernière +soirée. Le rendez-vous était chez ma soeur, mariée +depuis quelques années. Par une délicate attention, elle +avait réuni autour de nos parents ceux de ses amis qu'elle +savait m'être le plus chers. Elle habitait, je m'en souviens, +en face du quartier général. De ses fenêtres, nous avions +aperçu le général de Lorencez faire, naguère, son repas +d'adieu. Il était seul, vis-à-vis de la générale, entre leurs +enfants. Ce soir-là, le tic nerveux de sa physionomie toujours +grave paraissait s'accentuer. Le hardi soldat de +Puebla, peut-être disgracié à tort, était fondé à prévoir la +funeste issue d'une guerre imprudente. Cela seul eût justifié +sa noble tristesse,—à moins que son ambition ne +souffrît d'avoir à jouer un rôle effacé auprès de celui de +commandant en chef qui allait malheureusement échoir à +l'autre héros du Mexique?</p> + +<p>Pour moi, une situation infime et de modestes devoirs +facilement remplis, tout cela me laissait une conscience +légère. Tous mes préparatifs étant terminés, j'étais à l'une +de ces heures où, après une légère fatigue du corps, le +repos qui le soulage donne en même temps à l'esprit toute +sa plénitude et lui rend son entière liberté. Heureux de me +trouver dans cette réunion amie, je ne songeais pas à +remonter à sa cause: mon coeur se complétait par la sympathie +générale qui semblait rayonner vers moi comme +une bienfaisante chaleur. Ma gaieté était pleine, franche, +quoique sans éclat. Quel instant dans ma vie!</p> + +<p>Dès le commencement du repas, la conversation s'anima +grâce aux efforts de chacun pour paraître gai. On plaisante +et l'on rit; puis on choque le verre, pour boire aux exploits +du troupier et à son heureux retour. L'un de mes frères, +collectionneur enragé, me fait promettre de lui rapporter +un souvenir prussien, et l'on me souhaite encore de revenir +sain et sauf. Pourtant mon beau-frère semble prophétiser: +«Bah! quand vous seriez légèrement atteint, par exemple +au bras gauche». A quoi je réponds, à la toulousaine: +«Certes je le voudrais bien», pour courir la chance d'une +riposte heureuse.</p> + +<p>Le repas fut long. Passés au salon, nous achevions à +peine de prendre le café, que la pendule sonna onze fois. +La caserne était assez éloignée, et je n'avais que la permission +de minuit. Aussitôt rappelé au sentiment de l'exactitude +militaire: «Maman, dis-je en me tournant vers ma +mère, je vais partir.»</p> + +<p>Que se passa-t-il soudain en moi? Je me penchai vers +elle, et, comme si une main d'acier m'eût étreint la gorge, +je fus un instant sans voix. Un torrent de larmes s'échappa +brusquement de mes yeux. Je sanglotai.... Je n'eus pas +conscience du temps qui s'écoula, pendant que, la tenant +pressée sur mon coeur, je balbutiais des paroles entrecoupées, +lui promettant que je reviendrais et que nous nous +reverrions.</p> + +<p>Elle avait le calme d'une sainte et contenait son immense +douleur. Durant toute la soirée elle avait été souriante, +héroïque; parlant peu, mais m'enveloppant sans cesse des +caresses de son regard limpide; retenant ses larmes, parce +qu'elle savait que je n'aurais pas été joyeux si je l'avais +vue triste; courageuse parce que j'avais besoin de courage, +car, m'ayant donné la vie, elle tenait à m'inspirer aussi les +vertus qui l'honorent: «Fais toujours ton devoir, me dit-elle +simplement en essuyant mes larmes comme au jour +de mes premiers chagrins, et n'oublie jamais Dieu, c'est +le sûr moyen de nous retrouver un jour. S'il décide que +ce ne doit plus être ici-bas, ce sera dans un monde meilleur.»</p> + +<p>Mais l'enfant s'était retrouvé en moi, et ma tendresse +filiale continuait de se répandre en un flot irrésistible, inépuisable.</p> + +<p>Quand je me reconnus, j'étais à ses pieds. Nous étions +seuls. Reprenant enfin courage, je me levai et m'éloignai +avec effort. Mais, à la porte, une idée me heurta: cet +obstacle inerte allait la dérober pour toujours peut-être à +ma vue, placer entre elle et moi l'inconnu, la mort, qui +sait? Alors je revins vers elle; je m'élançai dans ses bras +de nouveau et la contemplai longuement.</p> + +<p>Vingt années d'état maladif, six maternités et la mort +d'un enfant l'avaient amaigrie, affaiblie, sans pouvoir +altérer sa beauté modeste et sereine. Cette douce figure +encadrée de bandeaux noirs abondants, ce profil si pur, ne +les verrais-je donc plus? Ces beaux yeux bleus au regard +indulgent et tendre, ne se lèveraient-ils plus sur moi? Ces +lèvres un peu fortes, d'où jamais, jamais, aucune médisance +ne s'était échappée, ne murmureraient-elles plus pour +moi de consolantes paroles?—Pourquoi, cependant? Parce +que la patrie l'exigeait. La patrie, abstraction tyrannique, +valait-elle un tel sacrifice?</p> + +<p>Il faut le croire, car mon affection filiale était vive, +profonde, et pourtant, quand, après avoir frénétiquement +embrassé ma mère, je me précipitai hors du salon, n'y +voyant plus, ne pouvant plus parler, mon coeur était navré, +déchiré, mais il ne ressentait l'aigreur d'aucun regret, +d'aucun remords. Ma douleur était saine et en quelque +sorte fortifiante.</p> + +<p>Le lendemain, malgré l'heure matinale, mon père et mes +frères étaient à la gare, accompagnés de plusieurs amis. +Devant tant de témoignages affectueux, je sentis prêt à se +renouveler l'accès de sensibilité de la veille; je me hâtai +de me dérober aux regards de la foule indiscrète. Bientôt le +cri de la locomotive annonça le départ: le train s'ébranla. +Quand la gare eut disparu, j'aperçus longtemps le clocher +de la basilique de Saint-Sernin dressant son cône de briques +tout rose sur le champ d'azur du ciel. Il reparaissait +encore, puis enfin ne se montra plus.</p> + +<p>Pourtant je distinguais toujours le vert feuillage des +grands platanes de l'allée Sainte-Anne, à l'ombre desquels +j'avais si souvent joué avec mes condisciples dans nos promenades +du jeudi; à son tour il se perdit dans le lointain, +et je me demandai s'il me serait donné de le revoir un jour.</p> + + + + +<h3>IV</h3> + + +<p>La vie militaire exige une abnégation complète, un +entier oubli de soi-même. Aussi faut-il, non pas entrer, +mais se précipiter dans cette existence. On n'est vraiment +soldat qu'après s'être éloigné de sa famille; je commençai +à m'en rendre compte, en constatant mon isolement parmi +mes compagnons de route, que semblait unir une réelle +fraternité.</p> + +<p>Certaine liaison existait bien entre eux et moi; je leur +avais fait les honneurs de Toulouse, où ils étaient étrangers; +mais j'avais par là obéi à un sentiment de courtoisie, +plutôt qu'au double besoin de me distraire et de me livrer, +car, pour satisfaire inconsciemment mon coeur, j'avais tous +les jours une heure ou deux à passer au milieu des miens. +La Rochefoucauld l'a dit sans l'avoir inventé: les affections +naissent, se développent et se maintiennent sous l'influence +de mutuels intérêts. L'expansion de mes camarades établissait +entre eux une communion inspirée par le désir d'oublier +tout souci personnel, tout regret intime, autant que par +l'envie d'amuser les autres et de leur plaire. Ce naïf +égoïsme, étant général, ne choquait personne. Il établissait +au contraire une égalité d'humeur parfaite et nivelait des +esprits d'origine et d'éducation bien diverses.</p> + +<p>Gabriel Toubet, à la physionomie intelligente rendue +étrange par des yeux tigrés, au corps si grand, si maigre, +que la capote bleue paraissait flotter dessus comme autour +d'une perche, avait abandonné l'étude du code pour le +maniement du chassepot.</p> + +<p>Né d'une Espagnole qu'il n'avait jamais connue, Louis +Nareval avait dès les premières hostilités quitté à Lisbonne +son père qui l'avait emmené à bord d'un vaisseau où il était +mécanicien. Nareval avait hérité de sa mère un coeur +ardent. Jaloux aussi, et vindicatif, il s'était engagé sous +l'impulsion du patriotisme et en même temps avec l'âpre +désir de gagner l'épaulette. Il offrait en un mot un mélange +de nobles élans et de petites passions. D'un esprit, vif, mal, +cultivé, il avait rapporté de ses voyages quelques souvenirs +intéressants, quoiqu'il les gâtât par trop de prétention à +éblouir tout le monde.</p> + +<p>Il trouvait à qui parler dans la toute jeune personne d'un +Parisien de dix-sept ans. Le petit Royle était ainsi qualifié +à cause de son âge, bien qu'il fût long comme une asperge. +Il s'était gaillardement évadé d'une imprimerie pour courir +à la frontière, mais non pas à la frontière espagnole. Sa +déconvenue avait exalté le sentiment d'irrespectueuse indépendance +ancré au coeur de tout Parisien. Outre que par +son bagou faubourien il submergeait aisément la science +factice de son partenaire, il le froissait dans sa conscience +d'autoritaire, car Nareval prétendait que l'on respectât les +galons auxquels il aspirait.</p> + +<p>Ces discussions entre deux natures violentes eussent à +tout moment mal tourné, sans la bienfaisante influence +du doyen de notre compartiment. Bacannes, arraché à un +congé de semestre, avait rendossé la tunique encore ornée +des insignes du caporalat, et qu'il ne pouvait plus boutonner. +Légèrement grêlé, le nez en trompette, l'oeil vif et +mobile, les lèvres assez épaisses toujours souriantes, il +donnait envie de rire en se montrant, et comme il avait +une verve intarissable, un esprit facile, pétillant, bouffon, +force était d'éclater quand il parlait. Or il ne se taisait +guère. Il était bien secondé par Linemer, un compatriote +de Toubet, à l'esprit fin et railleur, un pince-sans-rire.</p> + +<p>Le public était représenté par un brave garçon, paysan +à demi dégrossi, à face large, épanouie, respirant la franchise +et la bonté. Sans aucune prétention personnelle, +Dariès écoutait et riait tout le temps de bon coeur, encourageant +ainsi naïvement la verve des autres compères.</p> + +<p>La jovialité de ces bons vivants me gagna d'autant plus +vite qu'ils ne s'imposèrent point. S'étant bien aperçus, au +départ, que j'avais le coeur gros, ils avaient respecté mon +silence sans y paraître prendre garde. Comment ne pas leur +en savoir gré? Comment d'ailleurs entendre Bacannes pendant +une heure sans se dérider?</p> + +<p>Pourtant un de nos camarades demeura tout le jour +inaccessible à la gaieté générale. Nous le connaissions à +peine. Il était de Toulouse et s'appelait Murette, voilà tout. +L'uniforme a le grand avantage d'établir une égalité parfaite +entre tous les conscrits, du jour au lendemain. Pour +distinguer le noble du rustre, il n'y a plus aucune particularité +étrangère aux êtres eux-mêmes. Les grossiers vêtements +de soldat, aux couleurs voyantes, enlèvent même +aux physionomies leur aspect ordinaire. Un observateur +sagace découvre les secrets de l'âme dans les traits du +visage; mais, à vingt ans, chacun est trop débordant de +soi-même pour s'adonner aux patientes études de l'observation. +Pour juger ses camarades, on s'en tient aux révélations +qui tôt ou tard jaillissent de leur humeur.</p> + +<p>Murette avait une jolie tête brune; le rapprochement +excessif des yeux lui donnait toutefois une expression très +dure, presque de cruauté. Très soigneux, il s'était installé +des premiers dans un coin, et, au lieu de glisser, comme +nous tous, son sac sous les banquettes, il l'avait placé sur +ses genoux, le maintenant debout comme une mère eût +fait de son enfant. Quand, à peine le train en marche, +tous offrirent à la ronde les provisions de bouche dont +parents ou amis nous avaient comblés, Murette refusa brièvement. +En le voyant s'obstiner dans son mutisme, tandis +que moi-même je faisais contre tristesse bon coeur et trinquais +comme les autres, plusieurs furent tentés de le +plaindre. Plus d'un regard sévère se leva sur l'impitoyable +Royle, qui, tout en déchirant à belles dents une rondelle de +saucisson, murmura:</p> + + +<p>Monsieur vit de régime, et il mange à sept heures.</p> + + +<p>Notre faim plus ou moins bien apaisée, notre soif à peine +allumée, avec quel étonnement, mêlé d'un léger mépris, +ne vîmes-nous point Murette tirer de sa musette une collation +choisie, abondante néanmoins! Tandis qu'il s'en +régalait égoïstement, le petit Parisien le nargua, sans d'ailleurs +l'émouvoir:</p> + +<p>«La prévoyance de la fourmi, dit-il, au service de +l'hygiène du héron!»</p> + +<p>Après une courte halte à Narbonne, vers le milieu du +jour, il y eut comme une agréable surprise à se trouver +debout, les mouvements libres, sur le quai de la gare de +Perpignan. La ville est à deux kilomètres. Dans le demi-jour +crépusculaire, elle nous apparut, groupée autour de +sa citadelle, comme une modeste tortue endormie au pied +du monstre que figurait le sombre Canigou, dont la crête +seule resplendissait encore sous les derniers feux du soleil +déjà invisible dans la plaine.</p> + +<p>Le régiment s'achemina vers la ville, nos rangs formés +tant bien que mal. En somme, c'était notre première prise +d'armes. L'équipement était loin d'être au complet. Pour +ma part, je n'avais pas de ceinturon; mon sabre-baïonnette +pendait piètrement à la patte de ma capote, tournant à +chaque pas sur ma hanche. Notre allure manquait peut-être +d'ensemble, ou, du moins, il nous le semblait, et ce +mécontentement de nous-mêmes nous indisposa contre +notre nouvelle garnison. Quelques-uns d'ailleurs étaient +déjà mal préparés, les distractions de Perpignan ne leur +paraissant pas pouvoir lutter avec celles de Toulouse. +D'autres, les bons soldats, regrettaient un déplacement +qui avait entravé et retardé l'organisation des compagnies +de marche: ils en voulaient à l'autorité civile, cause de +tout le mal, et ils crurent voir dans les regards curieux de +la population perpignanaise la manifestation de sentiments +peu sympathiques.</p> + +<p>Tout cela contribuait à nous montrer sous un jour défavorable +la capitale du Roussillon. Toujours plein du souvenir +de Paris, Royle n'avait pas assez de railleries pour +les rues courtes, étroites et tortueuses, où notre colonne +serpentait. Il ne revenait pas de l'aspect de certaines maisons +à un seul étage, surplombant le rez-de-chaussée: +comiquement, il se baissait dans la crainte de les voir +s'effondrer. Au tournant de la ruelle, à montée rapide, qui +aboutit à un premier pont-levis, il s'écria, en jurant, que +jamais il n'eût cru possible de trouver un pavage plus douloureux +aux pieds que celui de Toulouse.</p> + +<p>La citadelle, de loin, apparaît comme un monticule +inoffensif. De près, elle semble inexpugnable. Au lieu +d'admirer comme moi, Royle haussa les épaules, peut-être +pour secouer, sans en avoir l'air, le sac qu'il commençait +à trouver lourd. Le Mont-Valérien, dit-il, a une autre tournure, +et comme le spectacle majestueux de la double +enceinte, la vue des chaînes des portes m'imposait, il +ajouta qu'il se moquait pas mal de sa nouvelle prison. Les +murs de pierre qui supportent la terre du rempart suintaient +comme un caveau; le vent s'engouffrait avec nous +en sifflant lugubrement, et je me souvins plus tard de +l'impression rapide, mais pénible, que me fit, à cet instant +précis, dans la nuit tombante, la voix cynique du gavroche +déguisé en soldat.</p> + +<p>La cour d'honneur, assez vaste parallélogramme, est +formée par de hauts bâtiments qui peuvent abriter environ +3 000 hommes. Le dépôt du 22e de ligne en occupait une +partie au midi, près du donjon, qui date de six siècles. +Nous fûmes distribués dans le principal corps de logis qui +règne à l'est. Le lendemain matin, des fenêtres du second +étage, nous découvrîmes toute une plaine verdoyante +bordée par une ligne d'un bleu vif que piquaient de tout +petits points blancs. C'était la Méditerranée.</p> + +<p>A partir de ce jour, je connus pleinement la vie de +caserne, dont la monotonie était rompue par la variété +des corvées. Il fallut d'abord s'approvisionner pour la +nuit au magasin des lits militaires, et chacun s'en revint +avec sa paillasse sur la tête à un premier voyage, avec un +matelas au second. Corvée de pain, corvée de bois. Et +jusqu'à la grande peinture à fresque avec le gros pinceau +que tout le monde doit manier sans études préalables!</p> + +<p>Le plus pénible, c'était la lutte pour la vie. Comme il +n'y avait pour tout le régiment que deux ordinaires, le +repas d'environ six cents hommes se préparait dans une +seule cuisine; il était réparti au petit bonheur dans les +gamelles alignées sur plusieurs tables après un lavage très +sommaire. Il n'était pas question de retrouver la sienne; +mais, pour en obtenir une quelconque, il se livrait chaque +jour, sous l'oeil indifférent ou goguenard des cuisiniers +aux tabliers sordides, de véritables pugilats. Ces combats +à l'eau graisseuse me faisaient reculer. Déjeunant d'une +botte de radis, j'allais, pour quelques sous, dîner le soir +avec un de mes camarades dans un modeste cabaret de +la ville. Après la retraite, la chambrée retrouvait, réunis, +les dix compagnons de route.</p> + +<p>Il nous manquait les glorieux récits de la veillée, tous +les vétérans ayant disparu à Sedan. Mais Bacannes se +chargeait toujours d'égayer les heures où le sommeil nous +fuyait. Ayant vite saisi les travers de Nareval, il les +exploitait, de complicité avec Linemer, au profit de la +gaieté générale. Chaque soir, ils l'amenaient à faire le +complaisant étalage de sa petite science. Ils se faisaient +ignorants et naïfs jusqu'à la bêtise, et lui se perdait en +des définitions minutieuses, en des détails oiseux, en des +descriptions enfantines. Toujours de sang-froid, les interlocuteurs +accompagnaient leurs questions de pantomimes +folles, exécutées sur la table, en bonnet de coton et en +caleçon, à la lueur vacillante d'une chandelle fumeuse, +qui projetait sur les murs et au plafond des ombres mouvantes, +grotesques. Aveuglé par l'amour-propre, Nareval +s'exécutait indéfiniment, en toute conscience. Il se persuadait +que nous avions recours à lui parce qu'il était +naturellement désigné pour nous primer, nous diriger, +pour devenir enfin notre chef.</p> + +<p>Cette farce eût pu se renouveler longtemps; mais, un +soir, Royle, ayant dîné en ville, rentra maussade; le gros +vin bleu du Roussillon l'avait peut-être alourdi, et il éprouvait +le besoin de dormir. Il déchaîna le fou rire que nous +étouffions sous nos couvertures, en sabrant la plus belle +période de Nareval d'un impitoyable: «As-tu fini, jobard?»</p> + +<p>Nareval se le tint pour dit: Il garda sans doute quelque +fiel au fond du coeur, mais il n'osa pas se fâcher, dans la +crainte d'augmenter le ridicule. Une scène d'un comique +plus sombre, et qui faillit tourner au drame, vint d'ailleurs +faire diversion le lendemain.</p> + +<p>Murette était resté dans notre groupe sans devenir plus +expansif. Ses yeux semblaient jeter sans cesse un feu plus +vif; ses traits réguliers paraissaient s'affiner. Sa réserve, +ne se démentant jamais, ressemblait à de la fierté; elle +finissait par imposer. Malgré le souvenir du trait d'égoïsme +qui l'avait signalé dans le wagon, il commençait à conquérir +par son silence une sorte de prestige, lorsqu'un futile incident +nous le révéla tout entier.</p> + +<p>Chacun, l'appel terminé, faisait son petit ménage, quand +sa voix presque inconnue s'éleva, sonore et vibrante. +Devant son havresac, qu'il avait vidé sur son lit, il hurlait, +se déclarant volé. Il lui manquait, je crois, une paire de +chaussures qu'il possédait en sus de l'ordonnance et que +pour ce motif il dissimulait sous son linge. Mais la passion +blessée ne connaît ni frein ni règlement. Jamais trésor ne +fut regretté comme ces malheureux godillots. Impossible +de rendre l'intensité de la fureur de leur ci-devant propriétaire.</p> + +<p>Leur disparition bien constatée, il courut chez le sergent-major. +Un brave homme, qui vint inviter le mauvais plaisant, +s'il y en avait un, à ne pas pousser le jeu plus avant. +Tout le monde se déclara innocent; mais je ne sais qui proposa +de fouiller les paillasses.</p> + +<p>Pendant la perquisition, Murette multipliait ses imprécations +à mesure que l'espoir lui échappait. Il en vint +même aux menaces, et il tira son sabre, jurant d'éventrer +le voleur. Toutes les recherches restèrent infructueuses, +heureusement. Alors le sergent-major se fâcha contre le +réclamant. Peine perdue. Murette, insensible aux reproches, +ne songeait qu'à la perte subie, et il se roula sur +son lit, mordant de rage ses draps et son matelas, pleurant +de désespoir.</p> + +<p>Royle était son voisin. «Auras-tu bientôt fini de +geindre, lui demanda-t-il, Harpagon, Grandet, Shylock de +vingt ans!»</p> + +<p>Murette, qui avait beaucoup moins de littérature, rugit +cependant sous l'injure, heureux qu'une victime s'offrît à +sa colère. Quoique fluet, Royle était nerveux: il arrêta son +agresseur, le dompta, en continuant à l'invectiver en son +parler faubourien. «Allons, allons, c'est pas tout ça! Il ne +faut pas nous la faire. Tu nous as tous traités de voleurs, +et tu nous as fait bousculer nos fournitures. Tes godillots +n'ont pas été mangés après tout. Ils ont trop d'arêtes. Il y a +encore ta paillasse à visiter. Dépêchons, il est temps de +nous montrer ce qu'elle a dans le ventre!»</p> + +<p>Et, en effet, dans les feuilles sèches de maïs, les bienheureux +souliers chamois, à semis de clous d'acier, étaient +cachés. Murette eut un éclair de joie d'abord, à la vue de +son bien retrouvé. Puis, soupçonnant Royle de l'avoir joué, +il darda sur lui un regard chargé de haine. Mais-il dut +mesurer la profondeur du dégoût qu'il nous inspirait. Dès +cet instant, la quarantaine s'établit; il se creusa comme un +fossé autour de lui. Du reste, sa peau, comme toute sa +pacotille, lui appartenant, lui était chère: il sollicita et +obtint la place de brosseur auprès d'un officier que ses +fonctions fixaient au dépôt. Il n'irait pas au feu, et ajoutait +cinq francs par mois à l'argent de son prêt.</p> + +<h3>V</h3> + + +<p>Par le spectacle de passions poussées au point de déséquilibrer +ainsi un homme, les natures simples s'apprécient +mieux. En s'éloignant de Murette, les autres camarades de +la chambrée se rapprochèrent d'autant. Pourtant avec son +esprit indiscipliné et frondeur à l'excès, le petit Royle nous +choquait aussi. De son plein gré, il faisait bande à part; il +étendait ses relations extérieures, qui d'une part lui procuraient +quelques bons dîners, et lui fournissaient d'autre +part l'occasion de s'exalter en compagnie de gardes nationaux +farouches.</p> + +<p>Nareval, de son côté, s'était replié en lui-même, depuis +qu'il s'était reconnu mystifié. Son ambition le rendait d'ailleurs +très assidu auprès du sergent-major, lequel cherchait +à retenir tous ceux qui savaient tenir une plume. +Mais, dans une compagnie de 5 à 600 hommes, les scribes +ne manquaient pas. Le tracé perpétuel d'interminables états +ne nous paraissait pas avancer la libération du territoire. +Fréquemment, Bacannes, Toubet et moi, peu jaloux d'étaler +un zèle superflu, nous nous échappions, et, le poste de +police passé, les ponts de la citadelle franchis, nous éprouvions +la joie espiègle de gamins en rupture d'école.</p> + +<p>Tout au rebours de Royle, nous évitions la fréquentation +des civils. C'était moins aisé que dans un grand centre. Au +café, parfois, à l'auberge, les conversations engagées avec +le patron, ou avec des clients indigènes, nous avaient +édifiés sur les tendances radicales de la population. Comme +s'il était vrai que l'uniforme a quelque vertu comparable à +la puissance de la tunique de Nessus, nous étions déjà +imbus de l'esprit militaire, au point de ne pouvoir admettre +que les pékins osassent formuler sur les officiers des critiques +dont l'idée nous était venue. Nous ne songions à +mettre à profit nos escapades que pour nous promener.</p> + +<p>La ville avait été vite explorée. Resserrée dans ses murs, +elle n'a pu s'embellir comme des villes ouvertes, même +moins importantes. Mais il y a de l'air pur au delà des +remparts, et de nombreuses portes s'ouvrent sur la campagne. +L'une d'elles est flanquée d'un <i>Castillet</i> d'aspect +romantique, et que, par parenthèse, Royle, avec son instinct +artistique, trouvait très chic. Il ajoutait en gouaillant +qu'il aurait voulu y habiter, et le malheureux n'ignorait pas +que ce joli Castillet sert de prison militaire.</p> + +<p>Par cette porte on se rend à une belle allée de platanes, +près de laquelle s'étend la pépinière départementale. Sans +borner nos promenades à ces endroits fréquentés, nous +parcourions tous les recoins du paysage que commande le +canon de la place. Les innocentes joies du soldat désoeuvré +me furent alors révélées. Combien de fois ne nous attardâmes-nous +pas à choisir, tailler et éplucher des gaules +dans les saussaies, pour les jeter une heure après? Quel +intérêt à voir courir au fil de l'eau d'un ruisseau des brindilles +de paille jetées en amont d'un petit pont et guettées +à l'aval?</p> + +<p>Malgré la saison avancée, le Roussillon était encore couvert +d'une végétation puissante, où apparaissaient à peine +quelques taches de rouille automnale. Nous allions à travers +champs, escaladant des coteaux avant-coureurs des +Pyrénées, et, de là, nous nous plaisions à regarder scintiller +au loin la mer sous les rayons du soleil. Puis, allongés +à l'ombre du grêle feuillage de quelque olivier, les bras +repliés en oreiller sous notre tête, nous nous laissions +bercer par la brise au parfum salin, contemplant la dentelle +d'un vert pâle qui doucement se mouvait sur le champ +d'azur infini.</p> + +<p>Les semailles et les vendanges étant achevées, rien ne +troublait la calme nature, sinon, tout près de nous, le vol +de mouches obstinées ou le bruissement d'insectes cheminant +dans l'herbe sèche, parfois le cri-cri solitaire d'une +cigale attardée. Dans ce silence relatif, l'air était si sonore, +que, de temps en temps, les notes perlées des clairons nous +parvenaient de la lointaine citadelle. Ce rappel à la vie +militaire nous faisait songer aux camarades étendus, +comme nous, non pas sur un lit de mousse, mais à même +la terre froide des provinces envahies.</p> + +<p>A cette pensée, le <i>far niente</i> nous humiliait, et dans +notre ignorance des difficultés de l'improvisation des +armées nouvelles, nous éprouvions de l'irritation contre +nos organisateurs inconnus. Le vulgaire tran-tran de la +caserne nous apparaissait de plus en plus fastidieux. Pour +nous forcer au retour, il fallait que le soleil eût disparu +derrière la chaîne des Pyrénées. Malgré les saillies de +Bacannes, la mélancolie nous tenait, tandis que, le long +des haies d'aloès aux feuilles charnues à pointes aiguës, +nous nous acheminions vers les murs blanchis, criblés de +fenêtres sombres, qui émergeaient carrément de la citadelle, +dans la lueur orangée du crépuscule.</p> + +<p>Tout cela m'engourdissait le coeur, je m'en rendais +compte: j'aurais voulu chercher des réactifs dans des exercices +et des devoirs pénibles. Déjouant un jour la surveillance +du sergent-major, qui n'entendait pas que les sergents +missent la main sur ses scribes, je parvins à me faire +enrôler dans le piquet de garde.</p> + +<p>Sac au dos, fourniment au complet, le détachement se +dirige d'un pas cadencé vers l'intérieur de la ville. En portant +les armes devant le poste de police, en entendant mon +pied faire résonner le pont-levis, et mon bidon cliqueter +contre la poignée de mon sabre-baïonnette, j'éprouvais +une sorte de béatitude de conscience, mêlée de fierté patriotique: +Il en faut peu pour être fier et satisfait, à vingt ans.</p> + +<p>Mon piquet allait relever le poste du Castillet. J'eus donc +deux fois le plaisir d'être posé en faction sous la voûte de +la porte Notre-Dame. Pour les passants, la sentinelle en +armes est la garniture obligée de la guérite. Jamais je +n'avais fait grande attention à cet ornement animé. Or, +devenu à mon tour mannequin, je croyais remplir un +sacerdoce: mon fusil bien en main, baïonnette au canon, +je me sentais la Force, au service de la Loi. Pour un peu, +je me fusse attribué l'honneur de l'ordre dans lequel +s'écoulait le petit flot des promeneurs, allant aux Platanes, +et de leur calme quand ils en revenaient.</p> + +<p>Comme trêve à la banalité, je dus faire sortir le poste à +la vue, aussi nouvelle pour moi que pour les habitants, +d'un peloton de cuirassiers de l'ex-garde impériale. Il venait +constituer, à Perpignan, le noyau d'un nouveau régiment.</p> + +<p>Ces hommes superbes, à la brillante armure, étonnaient +dans les rues étroites, où ils ne pouvaient s'engager plus +de deux à la fois; mais, avant d'atteindre la voûte un peu +sombre à l'autre extrémité de laquelle je me tenais, ils +apparaissaient en pleine lumière, resplendissant au soleil, +sur le fond des arbres prochains, dans la baie ogivale de +la porte extérieure. Leurs palefrois, énervés par un long +voyage, caracolaient bruyamment sur le tablier du pont-levis: +les cimiers des casques effleuraient le cintre. Dans +le cadre romantique du Castillet, avec ses deux petits bastions +crénelés, ce groupe de ballade figurait assez un retour +de croisade en quelque manoir féodal.</p> + +<p>A la vérité, il n'était pas nécessaire de remonter si loin +pour voir des héros dans ces hommes bardés de fer. Le souvenir +récent du dévouement tragique de leurs frères d'armes, +à Reichshofen, à Mouzon, les rajeunissait, sans les rapetisser.</p> + +<p>De grands changements s'étaient produits à la caserne +pendant mes vingt-quatre heures de garde. En dehors des +deux compagnies provisoires de dépôt, on en avait créé +quatre autres, que l'on avait honorées de l'épithète d'actives, +et Nareval ne se tenait pas de joie: il avait gravi le +premier échelon de la hiérarchie, caporal. Il était caporal à +la 2e, tandis que je demeurais, quant à moi, simple pousse-cailloux +à la 4e. Toubet, Bacannes étaient distribués dans +les deux autres. De ceux qui avaient composé notre joyeuse +chambrée, Royle et Dariès, les deux natures les plus dissemblables, +restaient seuls avec moi. Le premier ne me +recherchait pas, estimant que, si je n'étais pas encore +galonné, je ne tarderais pas à l'être.</p> + +<p>Compagnie active, ce titre était une promesse. Aussi ne +marchandai-je plus ma collaboration à notre nouveau sergent-major, +digne troupier qui, bien qu'il n'eût plus trop +de scribes pour chaque compagnie, me laissait aller à l'exercice +le matin. Mon apprentissage volontaire me valut d'être +aussitôt chargé d'instruire d'autres conscrits, ce qui n'est +pas, il faut en convenir, une besogne toujours facile.</p> + +<p>L'exemple de la patience m'était cependant donné par +l'officier qui nous dirigeait. D'un zèle infatigable, toujours +présent sur tous les points du terrain de manoeuvres, il ne +se départait jamais de son calme; mais il était sombre et +triste. A Sedan, il avait signé le revers. Condamné à ne +pouvoir affronter de nouveau l'ennemi, il désirait du moins +lui créer des adversaires redoutables, sans que rien parût +lui faire oublier le titre injurieux de <i>capitulard</i> que la population +ne mâchait guère aux revenants de nos premiers +désastres.</p> + +<p>En le plaignant, et fier au reste d'être reconnu suffisamment +instruit, j'étais de plus en plus impatient d'user du +droit qu'il avait perdu. La compagnie de Toubet reçut sur +ces entrefaites l'ordre de se tenir prête à partir: j'allai +demander au commandant lui-même à y être versé. Mais il +repoussa ma requête: premièrement, me dit-il en souriant, +parce que j'étais candidat caporal, et, en second lieu, +ajouta-t-il d'un ton sévère, parce que je ne portais seulement +pas de bretelles.</p> + +<p>Point mécontent d'être proposé pour le double galon de +laine, tant les honneurs attirent, je n'eus plus aucun regret +en apprenant que la compagnie de Toubet allait simplement +relever un bataillon de mobiles, à Montlouis.</p> + +<p>Aucun regret n'est pas le mot. Toubet était mon meilleur +camarade. Lui parti, je me sentis isolé, en proie à de douloureux +énervements. Le doute naissait presque en moi +sur le devoir, et, quand les recrues de ma classe arrivèrent, +j'en vins à me demander si mon ami Roland n'était pas +dans le vrai. Qu'avais-je gagné à me séparer des miens +avant l'heure, puisque j'étais encore là, impuissant et +découragé!</p> + +<p>Pour loger les nouveaux venus, on nous fit dresser la +tente sur les remparts, au pied du donjon. Malgré la fraîcheur +des nuits, la température était clémente, et ce campement +n'était pas sans charme: mais il me semblait que +ce charme m'amollissait. Trop longtemps je me perdais en +contemplations devant le même paysage, où il ne m'était +plus loisible d'aller fatiguer mon corps. Après l'avoir vu +s'estomper dans la dégradation crépusculaire et disparaître +dans la nuit, je me glissais hors de la tente avant le réveil, +pour le voir encore renaître au lever du soleil.</p> + +<p>Spectacle magnifique, auquel je revenais sans cesse à +mon corps défendant. Je m'étais engagé pour agir, non +pour rêver. Ce <i>far niente</i> relatif, sous un beau ciel, me laissait +trop penser au milieu que j'avais quitté. Je redoutais +d'en arriver à aimer trop la vie et craignais d'avoir peur de +la perdre. Autre chose me faisait souhaiter d'aller éprouver +au loin mon courage: l'air était chargé d'électricité: le ciel +n'avait jamais été bien limpide, il s'embrumait tous les +jours.</p> + + + + +<h3>VI</h3> + + +<p>Aux caresses de la brise d'Orient, aux rayons du soleil +qui les éclaire en même temps qu'Athènes et que Rome, les +hommes, sous ce beau climat, semblent imbus de sentiments +artistiques, et animés d'ardeurs libérales; ils aiment +ce qui est beau et désirent ce qui est grand; mais la mâle +vertu et l'indomptable énergie des peuples antiques leur +font défaut généralement. Le vent d'Italie paraît leur +insuffler surtout l'indolence des lazzaroni, qu'ils secouent +par saccades. Leur ordinaire occupation consiste à discourir +en buvant dans les vastes cafés de la Loge, plus +vastes que la place qu'ils bordent. Les thèmes à déclamations +ne manquaient pas alors. Les voix s'élevaient trop +haut, les discussions s'échauffaient trop vite, pour permettre +de réfléchir sagement sur l'inconstance de la fortune. +Aux yeux de ce public sévère au malheur, l'armée +avait fait banqueroute. Le retour des échappés des premiers +désastres était l'occasion d'anathèmes.</p> + +<p>Que ces vaincus eussent eu la faiblesse, comme notre +sous-lieutenant, de signer la capitulation; qu'ils eussent +acheté leur liberté au prix d'une blessure, ou qu'ils l'eussent +reconquise par évasion au risque d'être massacrés, +tous étaient regardés, ou peu s'en faut, comme des traîtres +et des lâches. Capitulards, ce seul mot disait tout. Et ceux +qui le lançaient, aveuglément, cruellement, croyaient avoir +le droit, s'étant revêtus de l'uniforme hybride de la garde +nationale, de condamner l'armée avant de s'être donné la +peine de faire leurs preuves.</p> + +<p>L'armée, quant à elle, ayant longtemps fourni des gages +de sa valeur, ne s'expliquait pas bien l'infidélité de la +gloire; mais elle savait, à n'en pouvoir douter, qu'elle avait +racheté ses défaites par plus d'héroïsme et de sang que ne +lui en avaient coûté les victoires d'antan. Elle ne pouvait +subir de bonne grâce l'attitude parfois insultante de la +population.</p> + +<p>Pourtant les pioupious, comme les moutons, sont endurants +et modestes, tant qu'on ne les fait pas trop enrager. +Mais l'arrivée du dépôt de cuirassiers envenima la situation. +Ces hommes avaient appartenu à la garde impériale, +ce qui, dans l'esprit de certains Perpignanais, était aussi +honteux que de sortir du bagne. Or ces forçats libérés +étaient sans vergogne; ils avaient l'air avantageux qui +caractérise tout bon cavalier. Quand ils se promenaient par +deux dans la ville, le bonnet de police penché sur l'oreille, +les rues, qui retentissaient du bruit de leurs grandes bottes +éperonnées, paraissaient trop étroites, et ils ne se rangeaient +guère pour faciliter la circulation aux pékins, ceux-ci +fussent-ils en gardes nationaux. De là, un accroissement +d'hostilité et, dans les cafés, un redoublement de fureur +bavarde. Dans le récipient que formait l'enceinte fortifiée, +tous ces petits sentiments, toutes ces vulgaires passions cuisaient +et bouillonnaient. Un éclat faillit toutefois se produire +en dehors des murailles.</p> + +<p>Tous les Pyrénéens-Orientaux ne songeaient pas à +attendre les Prussiens au pied du Canigou. Une compagnie +de francs-tireurs s'étant recrutée dans le département, +les dames du chef-lieu voulurent lui offrir un drapeau brodé +de leurs mains brunies. L'autorité avait décidé que la remise +en serait faite solennellement, un dimanche, sur le Champ +de Manoeuvres, qui s'étendait en vue de la citadelle.</p> + +<p>Le temps favorisa la cérémonie. Par toutes les portes de +la ville, la foule se dirigea vers le terrain en ses plus beaux +atours. Depuis les plus vieux barbons de la garde nationale +jusqu'aux tout jeunes pupilles de la République, sans parler +des francs-tireurs eux-mêmes, toute la population masculine +était en armes, et notre régiment avait été convié à +la fête. Nous n'avions à notre tête qu'un simple chef de +bataillon, tandis que l'armée sédentaire était commandée +par un monsieur dont le bonnet était orné d'au moins cinq +galons: très larges, très espacés, ils couvraient presque +toute la coiffure, et il était à peu près impossible de les +compter, tant s'agitait, comme la mouche du coche, d'un +bout à l'autre du polygone, ce pseudo-colonel. A peine +étions-nous alignés du côté laissé libre, qu'il s'élança d'un +air farouche, au galop secoué de sa maigre haridelle, pour +enjoindre à notre commandant de se ranger d'une tout +autre manière. Toujours peu endurant, notre chef riposta +par un commandement bref et net, qui fut d'ailleurs admirablement +exécuté: «Par le flanc droit et par file à gauche. +En avant, marche! A la citadelle!»</p> + +<p>Le retentissement de ce scandale fut grand à nos oreilles, +le soir et pendant plusieurs jours. Pour affirmer son importance, +la garde nationale décida d'organiser une revue, le +dimanche suivant, sur la promenade des Platanes, en présence +des autorités civiles. Le spectacle militaire était ainsi +offert aux soldats par la population. Peu d'entre nous s'en +privèrent.</p> + +<p>La bonne tenue sous les armes, la rectitude des mouvements +étaient, à vrai dire, le moindre souci de ces braves. +Ils cherchaient à révéler leur mérite par des vociférations +d'énergumènes et par des gestes d'épileptiques, en défilant +devant la tribune municipale. Et ils recommençaient de +plus belle, en se tournant ostensiblement vers les groupes +de troupiers qui les regardaient.</p> + +<p>Suspects. Nous étions suspects, non de modérantisme, +mais d'hostilité. Dans ces esprits méridionaux, surexcités +et exaltés, il y avait peu de différence entre la froideur +à l'égard du gouvernement et l'oubli des devoirs sacrés +envers la patrie. Et c'est à ce moment que le télégraphe +apporta la désastreuse nouvelle de la capitulation de Metz, +aussitôt suivie des commentaires douloureux de Gambetta.</p> + +<p>La citadelle fut aussitôt consignée, les portes closes, les +chaînes des ponts-levis vérifiées. La rumeur se répandit +bientôt que des troubles avaient éclaté dans la ville. Aucun +détail précis. Tous les renseignements manquaient; mais +la rigueur de la consigne témoignait de la gravité de la +situation. Au surplus, cette privation de nouvelles à un +moment si critique était affreusement pénible et énervante.</p> + +<p>D'ailleurs il n'y avait pas que de dociles moutons parmi +nous. Quelques loups avaient été enfermés dans la bergerie. +Pour moi, nommé caporal et adjoint au fourrier +depuis deux jours, je n'avais ni l'humeur ni le temps de +me mêler aux conciliabules qui se formaient dans quelques +cantines. Un nouveau lieutenant avait tout récemment été +mis à notre tête; malgré une assez douloureuse blessure +qui à Sedan lui avait entamé l'épaule, il était d'une activité +et d'une énergie peu communes: il avait précisément fixé +ce jour-là au sergent-major comme extrême délai pour +l'organisation complète de la compagnie. Mais, de notre +bureau, nous entendions des rumeurs inaccoutumées. A +plusieurs reprises nous aperçûmes les sergents de semaine +occupés à disperser des groupes.</p> + +<p>Le jour s'écoula cependant sans incident remarquable. +Après la soupe du soir, le lieutenant était venu signer les +pièces de comptabilité. Il paraissait très énervé, sans doute +à cause des scènes tumultueuses de la ville, dont nous ne +savions toujours rien de formel. Dans ses yeux brillait, par +contre, une clarté d'énergie satisfaite. Il donna l'ordre de +veiller à tous les derniers préparatifs, dans l'éventualité +d'un départ prochain.</p> + +<p>Tandis que le sergent-major et le fourrier couchaient +dans la chambre où nous travaillions, je n'avais pas +cessé d'occuper ma place dans l'une des tentes dressées +sur les remparts. Il me parut bon d'aller vérifier mon +havresac.</p> + +<p>La nuit était venue, et le firmament n'en était pas moins +tout éclairé. Il resplendissait comme dans l'embrasement +d'un immense incendie, et cette rougeur paraissait devenir +de plus en plus intense. Par toute la voûte céleste, les +nuées semblaient teintes d'un reflet sanglant, depuis la +dentelure noire des Pyrénées jusqu'à la ligne lointaine de +l'horizon sur la Méditerranée.</p> + +<p>Sur le rempart, le spectacle, quoiqu'à peine distinct par +contraste, était saisissant. Bien que le couvre-feu fût +sonné, presque tous les hommes étaient debout hors des +tentes, qui dessinaient en triangles leurs silhouettes blanchâtres +sur la terre noire, et quelques ombres humaines +s'agitaient, gesticulaient, parlaient.</p> + +<p>Dominant ma poignante impression, je me dirigeai vers +mon bastion, en cherchant d'éloquentes paroles, pour user +sur mes camarades de ma jeune et faible autorité. Mais, au +pied de l'antique donjon qui se dresse là, regardant le +Canigou du côté de l'Espagne, deux officiers me devançaient. +Ils allaient d'un pas résolu. C'était le commandant +du 22e de ligne, suivi d'un capitaine.</p> + +<p>Ils abordèrent un premier groupe qui, à leur approche, +s'était resserré. Le commandant ayant dit qu'il fallait rentrer +sous les tentes, un murmure s'éleva. Les officiers s'avancèrent +encore, et le groupe s'ouvrit, mais pour se refermer +aussitôt comme une vague. D'autres hommes accoururent, +entraînés par un courant invincible, et, en un clin d'oeil, un +cercle étroit enferma les deux officiers, et le commandant +tomba.</p> + +<p>A ce moment, d'autres officiers survinrent en nombre. +C'étaient les nôtres. Ils achevèrent de rompre le charme +funeste qui avait plané sur la citadelle, en nous apportant +l'ordre de départ pour le lendemain même.</p> + +<p>Trois de nos compagnies actives étaient désignées, dont +la mienne, et il ne s'agissait plus d'aller à Bellegarde ou à +Montlouis. Cette fois, c'est vers le Nord que nous serions +dirigés. Vers l'ennemi, enfin.</p> + +<p>Ah! la noble activité qui régna en cette nuit si mal commencée. +L'ardeur de tous était égale. C'était à qui se prêterait +aide mutuelle, pour que rien ne clochât, pour qu'il +n'y eût aucun retardataire. A l'aube, après une veillée +féconde, le ciel était redevenu d'un bleu pur et profond: la +soirée ensanglantée par l'aurore boréale ne m'apparaissait +plus que comme un vain cauchemar.</p> + +<p>Mais, avant le départ, le commandant du 22e, qui savait +bien qu'il n'avait pas rêvé, tint à passer en revue tous les +hommes de notre régiment. Les partants, comme ceux qui +restaient, durent s'aligner sur le rempart. On vit même errer +par la Murette, l'ordonnance, le brosseur, l'avare, qui ne +se mêlait plus à nos assemblées. Son regard, d'une acuité +singulière, donnait l'impression que doivent produire les +gens à qui le peuple attribue le <i>mauvais oeil</i>. Il paraissait +être là pour porter malheur à quelqu'un.</p> + +<p>Quant à moi, j'avais fort à faire, avec le sergent-fourrier, +pour achever de régler les derniers détails administratifs: +officier d'habillement, maître armurier, préposé +des lits militaires, le défilé était-interminable. L'heure du +départ arriva, sans que le détachement eût traversé la cour +d'honneur. Courant au rempart, nous le trouvâmes désert.</p> + +<p>Les trois compagnies s'étaient écoulées hors de la citadelle +par une poterne. Bien qu'elles eussent à gagner la +gare par un long détour dans la campagne, nous n'avions +que le temps de couper au plus court par la ville. Cela me +permit au moins d'adresser un télégramme à ma famille, +car Angers était notre but, et nous passions par Toulouse.</p> + +<p>Nous avions le regret de laisser en arrière deux de nos +meilleurs camarades, Toubet et Bacannes, sans parler du +malheureux petit Royle. Au dernier moment, il avait été +interné au Castillet sur l'ordre du commandant du 22e. +Murette aurait sans doute pu dire pourquoi.</p> + +<br><br><br> +<h2>LE 48e RÉGIMENT DE MARCHE</h2> +<br> + +<p>Il n'y avait pas à s'apitoyer longuement. Dans le métier +des armes, les liaisons ne se dénouent pas; elles sont +presque toujours rompues brusquement, si fraternelles +qu'elles aient été. Les exigences du service veulent qu'après +une longue intimité on se sépare immédiatement sans murmure, +sinon sans regrets. A la guerre, il faut voir tomber, +sans faiblir, sans lui tendre la main, sans jeter vers lui +un regard en arrière, le camarade frappé à mort qui était +devenu votre ami. Et la discipline impose parfois des +épreuves plus cruelles. Il faut brider son coeur, si l'on ne +peut l'étouffer. C'est pourquoi les vieux militaires passent +et repassent sans cesse en revue les noms de leurs compagnons +d'autrefois; ils rachètent ainsi leur sécheresse +professionnelle, leur froideur obligatoire et passagère, +l'apparente indifférence qui fut longtemps exigée d'eux. +D'ailleurs Royle ne nous avait jamais inspiré de véritable +amitié, à Nareval ni à moi: nous déplorions qu'il eût commis +les fautes dont il serait châtié, plus que nous ne pouvions +le regretter lui-même.</p> + +<p>Pour nous distraire, nous n'avions pas cependant la +société des joyeux compères du premier voyage. Tous +étaient restés au dépôt, et, outre que nous n'étions pas +gais naturellement, le grade nous isolait +déjà un peu des simples soldats. D'eux-mêmes +ils s'éloignaient de nous. Cette +sorte de solitude, en plein brouhaha, +était favorable au cours de mes pensées +à la fois heureuses et graves. Le train +rapide m'emportait enfin vers le but +que m'avait assigné ma conscience, et, +par une circonstance inespérée, il allait +m'être donné de revoir mes amis, de recevoir +dans un baiser une nouvelle bénédiction +de ma mère.</p> + +<p>Dans cette saine disposition d'esprit, je +ne m'expliquais pas que la vue de ce pays +ne m'eût pas frappé et charmé à mon +premier passage. Chère terre de France, +aux sites si divers, aux aspects admirables +dans leur variété, je m'en éprenais +de plus en plus à cette revue panoramique, +parce qu'on s'attache en se dévouant. Et n'allions-nous +pas essayer de la défendre? Qui sait si nous ne +l'arroserions pas de notre sang?</p> + +<p>De Perpignan à Narbonne, la voie suit le littoral, et, en +certains endroits, sur une chaussée de quelques mètres à +peine. D'un côté, la mer, confondant la ligne de ses eaux +avec le ciel, et, de l'autre, d'immenses étangs bleus. Sur +la côte, les pauvres villages de pêcheurs étagent leurs +cabanes en amphithéâtre, devant l'élément qui leur fournit +la nourriture et souvent les engloutit. Le train semblait +glisser sur la mer. Le sifflet strident de la locomotive se +perdait dans cette immensité dont le calme n'était troublé +que par le cri de quelque goéland effarouché, s'envolant +de rocher en rocher.</p> + +<p>La matinée s'écoula assez vite, dans cette contemplation. +Mais, vers le milieu du jour, les heures parurent +s'allonger. A mesure que le moment attendu approchait, +il semblait fuir. Je comptais les stations qui restaient à +franchir, et nous en rencontrions toujours que j'avais +oubliées. La nuit tombait, et Toulouse n'apparaissait pas. +En vain, pour prendre le change, j'essayais de dormir; +mes yeux clos, l'esprit veillait. Enfin, vers six heures, le +train ralentit sa marche. Aux portières, les clairons sonnent +allègrement la charge. Nous entrons en gare. Le train +roule toujours, il y a encore un pont à passer; mais je +n'y peux tenir. Me voilà déjà debout sur le marchepied, +quand une terreur me prend. C'est jour férié, le 1er novembre, +la Toussaint, veille des Morts. Mon télégramme +est-il parvenu?... Oui, oui; là-bas, devant le bureau du +chef de gare, stationne un groupe nombreux. Tous, ils y +sont tous, et, d'un bond, je suis au milieu d'eux. Quel +délicieux moment, mais qu'il fut court!</p> + +<p>Ma mère était radieuse; elle retrouvait son fils, aussi +décidé que le premier jour, mais plus fort, devenu homme +au bout de deux mois d'absence. Elle me regarda quelques +instants, sans parole, les yeux brillants de joie au +travers d'un voile humide. Bien que j'allasse vers le danger, +elle ne tremblait plus; après m'avoir cru à jamais perdu, +elle me revoyait: heureux présage. Ah! quel chaleureux +accueil! quelles attentions charmantes! Quelques aliments +réparateurs à prendre, tout en causant; un chaud gilet de +laine, que je dus m'engager à mettre le soir même. Que +sais-je encore? Comme tous grandissaient le mérite du +devoir en se rendant plus chers, en découvrant à celui qui +partait les trésors de tendresse que peut-être il allait perdre, +mais dont rien alors n'aurait pu l'obliger à se montrer +moins digne!—Quoi! déjà? Le clairon rappelait: il fallut +se dire adieu, et nous avions à peine échangé quelques +paroles!</p> + +<p>Quel vide dans le wagon, malgré le tumulte environnant! +Bien que, blotti silencieusement dans un coin, je +m'efforçasse de jouir encore, comme d'un doux parfum, du +souvenir de cette minute exquise, je souffrais; j'étais +triste, craignant que ma mère n'eût entendu ces mots +jetés au passage par un brutal, par un jaloux: «Embrassez-le +bien, vous ne le reverrez pas!»</p> + +<p>Lorsque, au matin, nous eûmes dépassé Bordeaux, le +froid, dans nos wagons à marchandises mal clos; devint, +d'heure en heure plus vif et la campagne nous apparut +toute dépouillée. Elle semblait s'être mise en deuil à +mesure que nous nous rapprochions des contrées où se +jouaient nos destinées. Mais, aux abords des grandes +villes, comme dans les plus petits hameaux, nous apercevions +les jeunes gens et les hommes faits s'exerçant au +maniement des armes. Ils interrompaient leurs manoeuvres +pour nous saluer, et six cents voix leur répondaient en +entonnant un chant patriotique.</p> + +<h3>II</h3> + +<p>Arrivés à Angers à une heure du matin, nous fûmes +cantonnés provisoirement dans les bâtiments de l'École +des arts et métiers. Après quatre heures d'un pénible sommeil +sur les tables d'étude, on nous distribua des billets de +logement. Chacun se mit en quête de l'habitant chargé de +le recevoir. Il y eut ce jour-là repos général—excepté +pour moi.</p> + +<p>Requis comme secrétaire par l'officier payeur du détachement, +le lieutenant Christophe, je dus à cet honneur de +faire, sans plus tarder, ample connaissance avec la ville. +Sac au dos, fusil sur l'épaule, il fallut suivre toute la ligne +des boulevards neufs qui enveloppent la cité, frissonner à +la vue du sombre château d'ardoises à grosses tours édifié +par saint Louis, saluer en passant la statue du paisible roi +René, et tâcher de se retrouver dans le dédale des rues +du quartier central, qui montent, descendent, remontent, +s'enchevêtrent. C'est très pittoresque, mais bien fatigant.</p> + +<p>Vers deux heures, je recouvrai ma liberté, et, à mon +tour, je me mis à la recherche de mon habitant, un sculpteur, +je crois, demeurant à la montée des Forges, sur +l'autre rive de la Maine. Une jeune femme me reçut poliment, +et je me réjouissais à l'idée de m'asseoir, un jour ou +deux, à un honnête foyer familial qui, me rappellerait celui +où je manquais; mais je fus très courtoisement adressé à +une banale hôtellerie du voisinage.</p> + +<p>Mon lit n'en fut pas moins excellent. La douce chose, +au bout d'un long voyage et après quinze jours de campement, +même sur des remparts ouatés de gazon! Quel +héroïsme, le lendemain, de sauter hors des draps, avant le +jour, sans avoir dormi son content! Voilà de tout petits +sacrifices dont la vie militaire est semée et qui la rendent +aussi méritoire que les actions d'éclat dans l'apothéose +d'un jour de bataille!</p> + +<h3>III</h3> + +<p>A sept heures, j'étais donc à plus d'un kilomètre de mon +gîte, tout là-bas, devant l'Hôtel de Ville, sur le Champ de +Mars que bordent les jardins publics, et je n'y étais pas +seul. Trois mille six cents de mes pareils grouillaient +autour d'une cinquantaine d'officiers, l'effectif de dix-huit +compagnies venues de tous les coins de la France, pour se +fondre en un seul corps. Chaque commandant d'unité ralliait +ses hommes de son mieux, ce qui, dans cette foule +uniforme, n'était pas très aisé.</p> + +<p>Le nôtre, le lieutenant Martial Eynard, était des plus +actifs et des plus énergiques. De taille moyenne, il avait la +démarche souple, le pas élastique, les épaules larges, la +poitrine bombée, le buste en avant d'un bon gymnaste, +avec la tête blonde et fine, déjà un peu mûrie, d'un élégant +Saint-Cyrien. L'oeil vif, le regard direct, témoignant d'une +noble ardeur; la voix chaude et vibrante, aussi prompte à +l'éloge qu'au blâme. Son sang généreux, que sa blessure +encore ouverte semblait rafraîchir, et non épuiser, entretenait +en lui une animation perpétuelle. Un bon chien de +berger n'eût pas réuni son troupeau plus vite qu'il nous +eut rassemblés. La présence de notre sous-lieutenant, non +loin de lui, le servait, à vrai dire, dans cette circonstance.</p> + +<p>M. Houssine, échappé, lui aussi, de Sedan comme simple +adjudant, avait reçu l'épaulette en rentrant au dépôt. Sa +dignité récente le tenait à distance de la troupe: il paraissait +tellement oublier qu'il était issu de cette catégorie +subalterne, qu'il traitait les hommes très dédaigneusement. +Mais il était très grand et avait les cheveux d'un rouge +éclatant, ce qui nous guidait.</p> + +<p>Quel que fût le point de repère de chacun, l'ordre sortit +en moins d'un quart d'heure de ce chaos humain. Dix-huit +doubles lignes vivantes s'espacèrent sur l'étendue du +Champ de Mars. Sous la direction du lieutenant-colonel +Koch, venu du 1er régiment étranger, les compagnies +furent réparties en trois bataillons, dont le commandement +fut confié au commandant Bourrel, naguère major de place +à Perpignan, au commandant Chambeau, tiré des capitaines +du 5e de ligne, et au capitaine rengagé David, intrépide +vieillard de soixante-dix ans, qui ne redoutait pas +d'affronter les fatigues d'une dure campagne d'hiver. Le +48e régiment d'infanterie de marche était constitué.</p> + +<p>En tout pareil aux héroïques légions détruites autour de +Sedan et de Metz, il lui manquait pourtant ces deux fiers +ornements dont l'un provoquait le sourire et l'autre imposait +le respect, suscitait l'enthousiasme: pas de tambour-major +à voir parader en tête de la colonne; point de drapeau, +hélas! à entendre frissonner glorieusement au milieu +des rangs!</p> + +<p>Tel quel, il lui fut accordé un court délai pour régler les +derniers détails de son organisation, pour assurer la soudure +de ses éléments, épars la veille, inconnus les uns aux +autres, pour permettre enfin à l'état-major de tâter et +d'assouplir ce corps fait de milliers d'hommes et de lui +donner en même temps quelque cohésion, de lui infuser +l'esprit de solidarité, l'amour collectif qui pousse hardiment +vers le danger et apprend à braver la mort. Cinq +jours pour accomplir oeuvre pareille, c'était peu, et il fallut +s'en contenter.</p> + +<p>Tandis que chacun collaborait selon son rôle à l'oeuvre +commune de fusion et d'entraînement, en se montrant +exact aux rassemblements, attentif et docile durant les +exercices, scrupuleux à établir les situations, les bons, les +feuilles de journées, etc., tous, le devoir rempli, nous jouissions +sans scrupule du dernier répit qui nous était accordé. +Maintenant, le doute n'était plus permis; il n'y avait plus +de place pour l'impatience et l'énervement: à brève +échéance, nous combattrions, nous aussi; il nous serait +donné de tenir la campagne, de dormir à la belle étoile, de +peiner et de souffrir pour la défense du pays. Pour le +moment, nous goûtions l'agrément de déambuler dans une +ville belle, élégante, animée comme au temps d'une paix +heureuse, en songeant aux tristes étapes en pays dévastés; +nous savourions le plaisir de manger, assis, des mets servis +proprement dans de la vaisselle, en prévoyant le renversement +des marmites au bivouac et les repas de biscuit tout +sec; voluptueusement, nous prenions nos aises dans des lits +chauds et douillets, frissonnant seulement à l'idée des prochaines +nuitées sur la terre humide ou gelée.</p> + +<p>Pourtant les passions mesquines gâtaient par leurs infiltrations +malsaines ces dernières heures de légitime bien-être. +Le cadre subalterne de chaque compagnie forme un +groupe d'hommes, qu'à certaines heures rassemblent le +service ou les nécessités matérielles, et que l'habitude +maintient à peu près réunis le reste du temps: en un mot, +c'est une petite société; donc, on s'y observe mutuellement, +on s'y jalouse, on y médit les uns des autres, la charité +servant rarement de lien aux réunions humaines.</p> + +<p>A Angers, la compagnie n'avait plus de sergent-major. +Le nôtre avait été nommé adjudant à l'organisation du +régiment. Les fonctions de chef étaient remplies par le +sergent-fourrier, camarade généreux, loyal, malgré quelques +inégalités de caractère. Harel avait été mousse, je +crois. Il avait alors vingt-cinq ans, il était grand et beau, +ses yeux, très noirs, s'enfonçaient sous un front bombé, +proéminent, et semblaient, par l'habitude des vastes horizons +de la mer, lancer des regards d'une portée trop lointaine.</p> + +<p>Villiot, le doyen des sergents, était, quoique né à Marseille, +simple, brave et modeste. Excellent soldat, bon +camarade, supérieur affable, subordonné digne. Ayant +éprouvé son courage à ses propres yeux dans la sanglante +fournaise de Sedan et dans sa fuite périlleuse après la capitulation, +il ne cherchait à en imposer à personne. Sa qualité +d'ancien prévôt d'armes témoignait assez d'ailleurs +qu'il n'avait rien à craindre d'un adversaire individuel. Sa +complaisance et sa serviabilité n'en avaient que plus de +prix; elles ne se démentaient jamais.</p> + +<p>Son compatriote Laurier ne lui ressemblait guère, surtout +au moral. Moins grand, mais de traits plus réguliers, +grassouillet, il offrait le type combiné du joli sergent et du +vrai Marseillais. La face réjouie d'un gourmand, toujours +propret, pommadé, reluisant, il était aussi glorieux que son +nom, bien que le laurier serve à parfumer la soupe autant +qu'à tresser des couronnes. Jamais zouave n'eut de guêtres +plus blanches ni mieux ajustées que les siennes, sur un +pied mieux cambré. Aucun mousquetaire n'eut l'allure plus +avantageuse. Quels accroche-coeur que les bouts aiguisés +et retroussés de ses moustaches noires! Qu'ils annonçaient +bien la hardiesse de langage et les propos vantards, que +l'accent <i>aïolé</i> semblait du reste légitimer!</p> + +<p>Pluvier, comme Royle, nous était venu de Paris; mais il +avait beaucoup plus de chance d'y retourner. Court, malingre, +le nez déjà bourgeonnant, il grelottait avant d'avoir +passé une nuit dehors et se plaignait de rhumatismes sans +avoir essuyé la moindre averse. Il était du nombre des +Parisiens qui préfèrent regarder l'émeute derrière leurs +volets, plutôt que d'aller la tenter—ou la combattre—sur +les barricades.</p> + +<p>D'où Gouzy pouvait-il bien être originaire? Je ne sais. Il +était un peu vantard comme Laurier, mais beaucoup moins +freluquet. Quoique l'un des plus anciens gradés, il avait +l'esprit subversif de Royle, qu'il rappelait par son jeune +âge et sa longue taille dégingandée. Il avait, comme +Nareval, la manie de pérorer devant les hommes.</p> + +<p>Quant à ce dernier, en prenant du galon, il +s'était peu modifié. Plus circonspect dans +l'étalage de son savoir, il était livré âprement +à son ambition. Il goûtait moins la +satisfaction d'avoir franchi les premiers +degrés, qu'il n'aspirait inquiètement à en +gravir d'autres. Aussi mettait-il son temps à +profit pour tâcher d'acquérir sur le Champ +de Mars les premières notions du commandement, +qu'il possédait à peine.</p> + +<p>Là, comme partout, Villiot était la +providence de tous. Il manoeuvrait fort +bien, donnait l'exemple, entraînait et, +de plus, prodiguait à chacun des conseils, +au besoin, un coup de main, pour le paquetage des +sacs, l'entretien du fusil, l'arrangement commode du fourniment. +Pendant ce temps, Gouzy se contentait de développer, +mais à profusion, des conseils théoriques, tandis +que Laurier se campait fièrement, en retroussant ses +moustaches sous l'oeil des bonnes angevines, et que Pluvier +constatait l'intensité progressive de ses rhumatismes. +Harel, pour lui, contenait sa fureur avec peine à l'idée +que sa comptabilité, confiée à mon inexpérience, n'avançait +guère.</p> + +<p>Sans titre encore, j'étais en effet mêlé aux sous-officiers. +Bien que je n'eusse même pas les insignes de caporal-fourrier, +j'en remplissais complètement les fonctions. De là, +s'il faut l'avouer, les troubles qui agitaient notre petit +groupe. La promotion de notre sergent-major au grade +d'adjudant avait immédiatement allumé les convoitises de +Laurier et de Gouzy, sans parler naturellement de Nareval.</p> + +<p>A leurs yeux, il était légitime que Harel passât sergent-major, +avant-dernière et peut-être dernière étape vers le +grade de sous-lieutenant. Ils désiraient tous trois obtenir le +grade de fourrier, avec le ferme espoir de suivre après lui +le même chemin. Il leur déplaisait donc que la place me +parût réservée, et, puisque je n'étais pas sous-officier, ils +estimaient que leurs désirs devaient primer mes droits. Avec +cette idée, ils étaient vexés de voir leurs doyens me traiter déjà +en égal. Ils s'en expliquèrent avec eux à l'occasion +d'un fin repas d'adieu organisé la veille de notre départ +d'Angers.</p> + +<p>Villiot et Harel se contentèrent de hausser les épaules. +Mais, au dernier moment, le beau Laurier déclara tout net +qu'il y allait de la dignité de son grade à ne point s'attabler +avec un simple caporal. Ses deux émules appuyèrent son +avis, par leur silence. Harel et Pluvier, au contraire, tout +en se mettant à table, le traitèrent de ridicule, ce qui était +insuffisant pour le faire capituler. Villiot, président de +droit, ressentit davantage l'odieux d'une insolence que +l'inégalité de grade m'empêchait de relever. Froidement, +s'asseyant à son tour et m'invitant à l'imiter, il répondit +à Laurier qu'il avait un bon moyen de sauvegarder sa +dignité menacée. En même temps, il lui indiquait la porte.</p> + +<p>Ce geste interloqua notre chatouilleux sergent. Il eut +bien bonne envie de nous punir tous, en nous privant de sa +gracieuse personne. Mais le potage fumait dans les assiettes +et une grosse volaille étalait au milieu de la table sa chair +reluisante et dorée. Laurier était incapable de bouder +contre son ventre. Il prit sa place sans répliquer, et, à coups +de dents, il se vengea sur le dîner.</p> + + + + +<h3>IV</h3> + + +<p>Le 9 novembre, tandis que la première armée de la Loire +remportait sans nous la victoire de Coulmiers, le régiment +reçut l'ordre de se diriger sur Nevers, par les voies dites +rapides. A la nuit, les trois bataillons s'acheminèrent vers +la gare; mais les deux premiers purent seuls être embarqués, +faute de matériel roulant. Nous les suivîmes le lendemain +matin, et vingt-quatre heures après nous atteignions +notre nouvelle destination.</p> + +<p>Sur une vaste promenade plantée en quinconce, douze +clairons rassemblés lançaient l'allègre sonnerie du réveil, +soutenus par le roulement cadencé des tambours. Là, au +milieu de Nevers, s'élevait comme une autre ville. Véritable +ville lilliputienne, avec ses petites maisons blanches +identiques, avec ses étroites avenues et son carrefour central +où se dressait la tente du colonel. Dominant toutes les +autres, cette tente semblait, ainsi qu'un clocher de village, +étendre sa protection tout à l'entour. Quand, de chacun de +ces petits abris fragiles, se glissèrent au dehors six hommes +tous semblables, qui paraissaient sortir de terre et dominaient +de deux coudées leurs demeures, on eût dit d'une +innombrable foule de géants.</p> + +<p>Étant enfant, j'appréciais fort les images d'Épinal et les +soldats de plomb qui me fournissaient de longues files d'un +même type uniformément reproduit; mais je raffolais littéralement +des gravures plus soignées ou des jouets de luxe +qui figuraient un camp dans sa diversité pittoresque. Or +c'était ce spectacle au naturel qui m'était offert maintenant +et infiniment plus varié que toutes les imitations. Non loin +des sentinelles en armes, les uns baignaient bravement leur +tête et leurs bras à la fontaine publique; d'autres nettoyaient +leur fusil, mal graissé la veille, et que l'humidité de la +nuit menaçait. Ceux-là bâtissaient les fourneaux de campagne, +rallumaient les feux de bivouac et préparaient le +café. Les sergents commandaient la garde, les caporaux +rassemblaient les corvées que les fourriers réclamaient +impatiemment, toujours affairés, tandis que, pour assister +au rapport, officiers et sergents-majors se réunissaient en +cercle devant la tente du colonel.</p> + +<p>Tout cela dans la perspective accusée par les rangées successives +des arbres aux fûts blanchâtres, aux hautes branches +dépouillées d'où tombaient pourtant, çà et là, par instants, +dans la buée matinale, quelques dernières feuilles, +recroquevillées et rouillées, qui semblaient retrouver une +fugace vitalité en roulant sur le plan incliné de la toile des +petites tentes. Ce cadre, par le contraste, accentuait la couleur, +l'animation du tableau martial, et en même temps lui +donnait une teinte mélancolique bien appropriée, car cette +vie des camps, pleine et robuste, est dans son activité le +prélude de sanglantes hécatombes. Néanmoins, nous qui, +arrivant, n'étions encore que des spectateurs, nous éprouvions, +par un entraînement physique, par une émulation +instinctive, quelque intime fierté et une sensualité indéfinissable +à nous savoir une partie de ce tout et à avoir le +droit de nous mêler à son mouvement.</p> + +<p>Le 3e bataillon n'eut pas à dresser ses tentes. Le temps +de préparer son repas, et le régiment devait se porter en +masse dans la direction du Nord. Les clairons sonnèrent +vers midi. Immédiatement tout le monde met sac au dos; +puis la colonne s'ébranle en bon ordre et se met en marche +gaiement.</p> + +<p>Sevrés du doux climat du Roussillon, nous fûmes cependant +favorisés, pour cette promenade militaire, d'un dernier +sourire du soleil d'automne. Par un temps sec, la route était +excellente et le régiment magnifique. Sur un espace d'un +kilomètre environ, les hommes marchaient, deux par deux, +sur chaque bord de la route, laissant circuler au milieu le +train régimentaire et les voitures d'ambulances.</p> + +<p>Les uniformes étaient irréprochables. Relevées sur les +hanches, les capotes bleues laissaient voir, agitée d'un +mouvement unique et cadencé, une longue traînée rouge, +coupée à quelques centimètres de terre par la ligne blanche, +éclatante, des guêtres. Au sommet des havresacs, les +gamelles neuves resplendissaient sous le soleil, comme des +casques, entre les tentes et la haie d'acier des chassepots. +Le cliquetis des armes scandait la marche, et un bruissement +général, comme celui des écailles d'un monstre gigantesque, +servait d'accompagnement aux chants qui s'élevaient +alternativement, de distance en distance. Quel effet merveilleux! +Jamais régiment marchant à la victoire fut-il +plus dispos? parut-il plus alerte et plus fier?</p> + +<p>A un tel pas, il nous eût été facile d'aller fort loin; mais +notre ardeur dut se borner à franchir six kilomètres. Il y +avait là, sur la droite de la route, l'emplacement d'un +camp, marqué par la présence d'un peloton de tirailleurs +algériens. Sur un coin de la verte prairie, bientôt jalonnée +par nos adjudants-majors, les noirs Africains, dans leur +vêtement d'azur galonné de jaune, accroupis devant leurs +tentes, recueillaient frileusement les rayons du soleil qui +leur envoyait un pâle reflet du pays natal. De leurs yeux +blancs ils semblaient nous toiser assez dédaigneusement, +tandis que, fiers de notre gros effectif, nous ne pouvions +nous empêcher de trouver leur masse un peu grêle.</p> + +<p>L'herbe était sèche, la paille de couchage nous fut bientôt +distribuée. Après quelques hésitations, certaines lenteurs, +nos six cents tentes s'alignèrent en colonne par compagnie, +derrière les faisceaux aux lames miroitantes irradiées +comme des feuilles d'aloès. Les fourneaux se creusèrent à +l'abri d'une haie vive, et bientôt les hommes, en petite +veste, sans ceinturon, vinrent en nombre s'offrir l'avant-goût +de soupes qui délicieusement chantaient dans les marmites +de fer-blanc tout neuf.</p> + +<p>Quelques-uns, moins affamés, allèrent essayer de fraterniser +avec les turcos, qui déjà répartissaient entre eux leurs +gamelles. Les sombres visages de nos voisins servaient de +repoussoir à la-blanche figure de leur jeune chef. Physionomie +intelligente et douce, le blond capitaine Carrière +semblait n'avoir nul besoin d'énergie pour mener ces demi-sauvages. +Il y suppléait par sa bonté naturelle, ne les quittant +jamais, mangeant gaiement au milieu d'eux la même +soupe et le même pain.</p> + +<p>Notre première nuit de bivouac fut bonne, sauf quelques +indiscrets courants d'air signalant de légères imperfections +architecturales dans notre fragile demeure. Mais nul n'osait +critiquer un édifice qui était en partie sorti de ses mains. +Seul Pluvier hasarda quelques soupirs. Point d'écho. Force +fut bien d'imiter le stoïcisme de ses compagnons, et, se +réchauffant mutuellement les uns les autres, tous bientôt +s'endormirent.</p> + +<p>Hélas! le lendemain, une pluie diluvienne transforma +notre moelleuse prairie en un grand lac. Quoique Villiot +eût pris le soin de creuser une rigole tout autour de la tente +pour en préserver l'intérieur, la situation fut terrible, +quand, après le couvre-feu, nous nous trouvâmes blottis, +immobiles, pour plusieurs heures, dans nos vêtements +trempés, avec nos chaussures boueuses, sous nos toiles +mouillées. A la première plainte de Pluvier, ce fut un concert +affreux de reproches adverses. Chacun se souvenait de +l'ouvrage des autres, pour leur en faire un grief. Nareval +accusait Gouzy d'avoir mal planté les piquets. Laurier critiquait +la tension des cordes, et Gouzy leur reprochait +d'avoir boutonné les toiles de travers. Une goutte d'eau, +une perle fluide, lui tombait sur le nez avec une telle +régularité, qu'il craignait d'y trouver une stalagmite le +lendemain.</p> + +<p>Ces orages passaient au-dessus de moi, qui n'avais garde +de souffler mot. Cela n'empêcha pas Harel de me prendre +à partie. Modestement, je fis valoir que, appelé à copier un +ordre en arrivant au camp, je n'avais pu collaborer à l'édification +de la tente.—En vérité, j'avais le cynisme de +l'avouer: j'acceptais une hospitalité volée, voyez quelle +paresse! A ces mots, en un instant, on cria baro sur le +fourrier. Tellement, que, du voisinage, le lieutenant nous +pria de causer plus bas, ce qui assura mon salut. Un +suprême gémissement de Pluvier, et chacun se morfondit +dans le silence et dans l'humidité.</p> + +<p>La pluie, comme eût dit M. de la Palisse, est un grand +dissolvant; mais je l'entends au moral. Comme elle ne +s'arrêta pas le jour suivant, les tentes restaient debout; +mais beaucoup d'hommes s'en échappaient, allant chercher +un abri et du feu dans les habitations du voisinage. +La discipline déjà, il faut en convenir, commençait à se +relâcher. J'enviais un peu les transfuges, sans vouloir +pourtant, sans pouvoir d'ailleurs les imiter, car il fallait +sous l'ondée recevoir à toute heure une distribution nouvelle +et la répartir aussitôt entre les escouades. Ah! que +j'eusse volontiers cédé à Laurier, ou à tout autre, le galon +de fourrier, que je n'avais du reste toujours pas!</p> + +<p>Le quatrième jour enfin, le ciel, au réveil, nous apparut +tout bleu, sans un nuage. Le soleil se montra, et tous les +hommes profitaient avec joie de ses rayons bienfaisants +pour sécher leurs vêtements et se dégourdir comme des +lézards. Libre de toute corvée, j'allai avec Nareval visiter +une immense construction, un couvent, je crois, qui se +dressait à proximité, quand le clairon sonna à l'ordre. +Nous revenons au pas de course. Départ immédiat. Il est +onze heures, et à une heure le régiment doit se trouver à +la gare de Nevers.</p> + +<p>En un clin d'oeil, les six cents tentes qui couvrent la +prairie s'effondrent. Pendant quelques instants, un mouvement +indescriptible, une agitation fébrile, règnent partout. +C'est comme une mer humaine. Tous—les bras +agiles, les mains prestes—tantôt s'agenouillent, tantôt +se lèvent, se courbent, se redressent, ainsi que font, au +théâtre, sous la toile verte figurant l'océan, les manoeuvres +qui <i>jouent les flots</i>. Et de cet immense désordre, de ce +fouillis inextricable d'hommes et de choses, le régiment +bientôt se dégage, s'aligne, se meut et s'éloigne, laissant, +dans le vaste espace où quatre nuits il a dormi, un champ +de paille flétrie, piétinée, entre des sentiers bourbeux. +Six cents tas de fumier, sur un cloaque.</p> + +<p>A la gare, l'appel signala quelques retardataires. Le +départ avait été si imprévu, si prompt, que beaucoup +avaient appris la levée du camp lorsque nous étions loin. +Harel était de ce nombre. Il nous rejoignit à temps, mais +furieux d'être en faute. Les vifs reproches du lieutenant ne +le calmèrent point. Il s'en prit naturellement à moi, qui +avais eu soin de boucler vivement son sac et de le mettre +aux bagages. Cette injustice m'indigna: oubliant la différence +de grade, je le rabrouai vertement. Tandis qu'il se +perdait dans la foule, l'attention générale fut attirée vers +une scène analogue, dont les conséquences devaient être +plus graves. L'altercation avait lieu entre un caporal et un +sergent-major du 2e bataillon, les rôles étant, il est vrai, +renversés.</p> + +<p>L'un des derniers arrivés, le caporal, soit qu'il se fût +échauffé en voulant rejoindre son rang, soit qu'il eût trop +essayé de se rafraîchir, avait le visage enflammé, l'air +surexcité. A une observation de son chef, il répliqua, et le +sous-officier s'avança d'un air courroucé. Le caporal le +saisit par le plastron de la capote, assez violemment pour +en arracher un des boutons. Si le caporal était aviné, ce +geste, malgré sa brusquerie, pouvait être celui d'un interlocuteur +tenace, importun, grossier, si l'on veut, sans intention +brutale. Mais ce point ne devait jamais être éclairci.</p> + +<p>Cent cinquante personnes avaient été témoins du fait +en lui-même, y compris les officiers. Irrités déjà du relâchement +que dénotait l'interminable défilé des retardataires, +nos chefs étaient mal préparés à l'indulgence. Ordre +fut donné de saisir le caporal et de le désarmer. Le +malheureux était inculpé de voies de fait envers un +supérieur.</p> + +<p>Aussitôt dégrisé ou calmé, il demeura stupéfait, prêt +sans doute à faire des excuses, à s'humilier. Car, déjà +mûr, marié, assurait-on, et père de famille, il n'avait plus +la fougue de la prime jeunesse. Rengagé volontairement à +bonne intention, il dut regretter vite un premier mouvement +inconsidéré; mais on ne lui demandait plus rien. +Rien que sa vie. Il était pris dans l'engrenage de la justice +militaire, terrible instrument que la nécessité du salut +commun rendait impitoyable.</p> + +<p>Retenu par ce pénible incident, j'avais laissé envahir les +wagons. J'errais le long de la voie, demandant distraitement +une place à chaque portière. Mentalement, j'établissais +une relation entre ma situation et celle du misérable +caporal; je frémissais à l'idée qu'il eût pu dépendre +d'un mauvais regard de Harel, d'un geste trop hardi de sa +part, pour me jeter dans une situation pareille, et, par cela +seul, je sentais monter en moi une rancune contre lui. Or je +l'aperçus, entr'ouvrant à ma vue la portière d'un compartiment +de deuxième classe qu'il occupait seul avec Villiot. +Pour m'aider à monter, il me tendit la main. C'était délicatement +me faire des excuses. Elles m'allèrent au coeur, je +l'avoue, dans l'état particulier d'esprit où je me trouvais.</p> + +<p>Installé commodément entre mes deux meilleurs camarades, +je leur rapportai la scène dont j'étais ému encore. +Harel, faisant tout bas le même rapprochement que moi, +pâlit un peu, en mesurant les conséquences possibles de +la vivacité de son caractère. «Bah! dit-il, le conseil de +guerre expliquera tout cela.» Car nous ignorions qu'il n'y +avait même plus pour nous de conseils de guerre. Nous +n'avions plus droit qu'à une justice sommaire, celle des +<i>cours martiales</i>.</p> + +<p>Le train nous emportait cependant vers Blois, notre +nouvelle destination. Nous passâmes par Orléans, que les +Allemands avaient évacué après leur défaite de Coulmiers. +Mais la voie était à peine rétablie. Il fallait avancer prudemment, +toujours sur le qui-vive. L'ennemi pouvait à tout +instant reparaître, et cette pensée nous surexcitait. Elle +rompit l'ennui d'un trajet de dix-huit longues heures.</p> + + + + +<h3>V</h3> + + +<p>A Blois, on nous fit établir nos bivouacs au sud-ouest de +la ville, au delà de la gare. Nos tentes s'alignaient tout le +long d'une avenue boisée qui aboutit à la forêt; les dernières, +les nôtres, en touchaient la lisière, et il y avait +comme une sorte de mystère inquiétant dans ce voisinage +immédiat. Bien que toutes les feuilles fussent tombées, les +troncs d'arbres formaient, par leur foule, un mur impénétrable +aux regards et d'où semblaient s'échapper, comme +des fantômes, les vapeurs du matin.</p> + +<p>La vie de Nevers se continua là, par un temps meilleur. +J'y achevai plus agréablement mon apprentissage de fourrier. +Il ne me laissait pas un instant de liberté, même pour +assister aux exercices. Préparation des bons, direction des +corvées, distributions de toute nature. Il n'y avait pas de +temps à perdre pour arriver à tout. Ce ne fut pas d'ailleurs +sans une certaine émotion que je pris charge des 18 000 cartouches +destinées à ma compagnie. Quatre-vingt-dix pour +chacun de nous. Sur les recommandations réitérées de +M. Eynard, nous les logeâmes dans le havresac, douillettement, +de manière à les bien garantir de l'humidité.</p> + +<p>Ces soins divers, multiples, nous absorbaient entièrement. +Beaucoup d'entre nous avaient oublié la scène du +départ de Nevers, mais non pas ceux qui avaient mission +de s'en souvenir. Elle devait avoir son épilogue, logique, +fatal et prompt.</p> + +<p>L'accusé fut traduit devant une cour martiale, où siégeaient +un chef de bataillon, deux capitaines, un lieutenant +et un sous-officier, et dont la sentence ne pouvait être ni +révisée ni cassée.</p> + +<p>Cela dut tout d'abord ne point paraître sérieux au +caporal Tillot, ainsi se nommait le malheureux accusé. +Pour un instant d'oubli, pour une bénigne vivacité, mourir +de la mort des assassins, des voleurs et des lâches? Etre +tué par des Français, avant d'avoir affronté les Prussiens +détestés!</p> + +<p>Non, ce n'était pas vraisemblable. Il s'agissait sans +doute de quelque simulacre de jugement et de supplice, +à la manière maçonnique, afin d'éprouver le courage du +patient. Mais il ne pouvait être question d'enlever au +pays un de ses défenseurs dévoués.</p> + +<p>Telles durent être les pensées du caporal Tillot. Mais, +pour les juges, qui ne pouvaient décliner leurs fonctions +sans être honteusement mis en réforme, ils durent envisager +leur rôle avec tristesse et terreur, car, entre un +texte formel et un fait indéniable, il n'y avait pas de place +pour une hésitation. La cour martiale n'hésita pas.</p> + +<p>Notre lieutenant en faisait partie, en raison de son +ancienneté de grade. Il nous annonça le verdict, sans +commentaires. Certes il avait eu l'occasion de cuirasser +son coeur, à Sedan. Plus d'une fois il menaça de son +revolver des hommes qui maugréaient contre le service, et +il aurait eu le courage de tuer un fuyard; mais il veillait +sur sa compagnie paternellement, quoique bien jeune. Il +la réconfortait après les journées de fatigue. Il était bon, +certainement, autant que brave. Toute sa bravoure lui fut +nécessaire pour tenir jusqu'au bout le rôle qui lui était +échu dans l'accomplissement de ce drame. L'arrêt qu'il +avait contribué à rendre, il devait le prononcer le lendemain +à la face du condamné, devant 8000 hommes assemblés +pour en voir mourir un autre.</p> + +<p>Spectacle douloureux. Acte le plus pénible de la vie +militaire, car, quelque bien établi qu'il soit que l'armée +forme un tout complet qui doit se suffire, il n'en reste pas +moins terrible d'être obligé de passer, sans préparation, à +l'état et de juge et de justicier. Nul ne peut répondre qu'il +ne deviendra pas le bourreau sans pitié de son camarade +coupable d'une peccadille, qu'il ne sera pas forcé de viser +au coeur un ami digne de son estime quand même. Le code +de justice militaire, en effet, mieux pondéré que le décret +du 2 octobre 1870, qui avait institué les cours martiales, +distingue entre les crimes contre la discipline militaire: il +en reconnaît de honteux, pour lesquels la dégradation +accompagne la mort, et d'autres qui entraînent seulement +la mort. Mais il est muet pour la désignation des exécuteurs. +Ce point était alors réglé par le décret du 13 octobre 1863, +où il était dit: «Le commandant de place fait commander +pour l'exécution un adjudant sous-officier, quatre sergents, +quatre caporaux et quatre soldats, pris à tour de rôle, en +commençant par les plus anciens, dans le corps auquel +appartenait le condamné.»</p> + +<p>Dans l'amalgame que nous formions, personne, parmi +les hommes de troupe, n'était fixé sur son ancienneté relative. +Il était probable que, dans une telle incertitude, le +sort, le hasard, remplacerait la règle. Tous, nous avions +à craindre d'être désignés pour faire partie du fatal peloton. +Brûler ainsi sa première cartouche, quelle épreuve!</p> + +<p>Mauvaise nuit que celle qui précéda l'exécution. Pourtant +nos appréhensions furent vaines. Aucun gradé, aucun +homme de notre compagnie ne fut requis. Seul le 2e bataillon +avait été chargé de former le peloton. Dès l'aube, tout +le régiment s'était préparé à prendre les armes, dans une +sorte de recueillement. Il était à peine aligné en avant du +front de bandière, que l'alerte sonnerie de clairons des +chasseurs à pied se fit entendre venant de la ville: «As-tu +vu la casquette, la casquette?»</p> + +<p>Le 10e bataillon de marche défilait devant nous, d'une +vive allure. Puis, le puissant roulement des tambours, +sourd d'abord, plus distinct, plus sonore d'instant en +instant, sembla faire trembler le sol. C'était un aussi beau +régiment que le nôtre, le 51e. Il venait de son campement, +sur l'autre rive de la Loire. Il passa devant nous, et, à la +suite des chasseurs, s'enfonça dans la forêt, où nous nous +engageâmes à notre tour. Allant en faire les frais, nous +faisions aussi les honneurs de cette première réunion de +notre brigade.</p> + +<p>A distance, le bois et les chemins se perdaient dans le +brouillard; mais ce voile, sans se dissiper, semblait reculer +devant nous, dessinant, à mesure que nous avancions, un +cadre approprié à la cérémonie où nous étions conduits. +Les arbres dépouillés étendaient lamentablement leurs +branches, comme les bras d'un peuple de squelettes; +l'herbe disparaissait sous la litière des feuilles desséchées, +terreuses, qui s'affaissaient en grinçant sous nos pas. +Quittant bientôt la grande route qui partage la forêt, la +colonne prit un étroit chemin, mal frayé, défoncé par les +chariots des bûcherons. Tout à coup s'ouvrit devant nous +une immense clairière, où nous nous engageâmes en face +du 51e de marche et à côté du 10e bataillon.</p> + +<p>Clairons et tambours s'étaient tus; mais derrière nous +se faisait entendre la voiture cellulaire qui, entre deux +gendarmes, cahotait dans les ornières. Il lui fut impossible +d'avancer au milieu des fougères qui nous cachaient +jusqu'à la ceinture. La portière s'ouvrit, et le condamné, +invité à descendre, put contempler une dernière fois la +voûte du ciel, qui, dans ce large espace, n'était plus voilé +par la brume.</p> + +<p>Le caporal Tillot était vêtu de la petite veste bleu foncé, +avec ses galons. Un aumônier le soutenait, car il semblait +prêt à faiblir, comme au terme d'un trop long voyage. +Il recueillait les dernières consolations de la bouche du +prêtre. Son visage, douloureusement contracté, exprimait +pourtant la résignation. Sa marche était pénible, mais non +pas hésitante.</p> + +<p>Les herbes et les fougères avaient été fauchées sur un +carré de quelques mètres. C'était l'endroit où le malheureux +devait mourir. Il y parvint enfin. Il se laissa bander +les yeux et s'agenouilla devant ses compagnons d'armes +rangés à dix pas de lui.</p> + +<p>A cheval auprès du peloton, le colonel Koch était visible +de tous les points de la clairière. Il commanda: «Portez +vos armes!—Tambours, ouvrez le ban...!»</p> + +<p>A un roulement lugubre comme un glas, succéda un +silence plus lugubre encore. Dans cet espace où, sous le +ciel, 8000 hommes respiraient, on entendit, semblable à +un râle d'agonie, le souffle oppressé du condamné. A cet +instant solennel, la voix sonore, nette et vibrante du lieutenant +Eynard s'éleva du centre de ce cirque et prononça +l'inexorable arrêt que terminaient ces mots:</p> + +<p><i>«Au nom de la patrie envahie, le caporal Tillot est condamné +à la peine de mort.»</i></p> + +<p>La dernière parole fut couverte par une détonation que +les échos de la forêt répercutèrent comme un grondement +de tonnerre. Puis, un coup isolé, sec, sinistre, le coup de +grâce, tandis qu'un blanc nuage de fumée s'élevait lentement +dans l'air en s'y évaporant peu à peu. Le caporal +Tillot avait achevé de souffrir.</p> + +<p>M. Eynard nous rejoignit de son pas long et souple. +Nous ne savions trop s'il fallait admirer cette maîtrise de +soi-même ou craindre la cruauté que dénotait le sang-froid +de notre chef. Pourtant il était livide et sa main trembla +en cherchant la poignée du sabre qu'il tira du fourreau +pour défiler. Il n'essaya pas d'ailleurs de dissimuler. «J'ai +passé, nous dit-il à demi-voix, par bien des émotions; mais +celle-ci est la plus cruelle.»</p> + +<p>«Armes au bras!» reprit cependant la voix calme et +froide du colonel. Les tambours roulèrent de nouveau, et +le défilé commença devant le corps du supplicié. Auprès se +tenaient le prêtre et le docteur, et autour de ce groupe +quatre hommes en sentinelle formaient le carré à dix pas +les uns des autres. Le malheureux s'était affaissé sur le +côté droit, sa veste portait dans le dos les petites déchirures +rondes des balles qui l'avaient traversé de part en +part, et le visage exsangue touchait terre, baignant dans une +mare d'un rouge noir dont l'herbe s'imprégnait.</p> + + + + +<h3>VI</h3> + + +<p>Nous passâmes rapidement devant cette guenille +humaine, la regardant, par une sorte de fascination, +obstinément, quelque désir que nous eussions de ne la +point voir. Un lourd silence, au retour, pesait sur nous: +il semblait qu'un lien trop étroit nous opprimât la poitrine, +jusqu'à nous étreindre le coeur. Chacun de nous ruminait +de sombres pensées. Gouzy, au risque d'être atteint à son +tour, exprima les siennes tout haut. Il déclara cette exécution +barbare et imbécile: mais il n'éveilla pas de franc +écho. Moi-même, je n'aurais pas osé m'affirmer comme +lui. S'il y avait dans nos rangs des traîtres ou des lâches, +la terreur pouvait les dompter et les entraîner. Aux yeux +des autres, le caporal Tillot était un martyr. Son sang a +coulé pour la patrie, sans gloire, mais non sans utilité. Dans +l'immense sacrifice, qu'était-ce que de frapper une victime +quelques jours plus tôt, parmi cette foule destinée au +carnage? N'y avait-il pas là un jeu de la loterie du sort qui +avait désigné le caporal Tillot et avait voué ce premier +holocauste aux esprits malins de la peur et de l'indiscipline, +pour les conjurer?</p> + +<p>Peut-être; mais nous nous trouvions dans la situation +du patient qu'un opérateur hardi a privé d'un membre, +sous prétexte d'éviter la gangrène. Il nous fallait changer +le cours de nos idées; l'air du camp paraissait délétère. +Après la prise d'armes du matin, la journée était remplie. +Point de corvées, aucune crainte de départ, la date du +nôtre étant fixée officiellement au surlendemain. Nareval +était libre comme moi. Impossible de résister au besoin +d'aller entrevoir, dans des rues, sur le seuil des maisons, +derrière les vitres des boutiques, une population vivant de +la vie ordinaire des peuples civilisés, banale, monotone, +mais sûre et non sans attrait.</p> + +<p>Blois avait à nous montrer son château, que nous avions +aperçu de la gare. Il est flanqué de tourelles élégantes, au +sommet desquelles flottait alors le drapeau blanc à la croix +de Genève. De ce côté, il domine un joli square, du haut +d'un talus abrupt où poussent quelques arbustes et d'où le +lierre s'élève en capricieux dessins jusqu'aux premières +croisées. Elles sont ornées de balcons sculptés dans la +pierre délicatement ajourée, et elles alternent avec des +panneaux peints de couleurs vives et semés d'écussons, +d'or, d'argent, d'azur et de gueules.</p> + +<p>En suivant une pente raide à notre gauche, nous parvînmes +devant le portail, que surmonte une statue équestre +de Louis XII en haut-relief. Une voûte ogivale, bordée de +statues séparées par de gracieuses colonnes torses, conduit +à la cour d'honneur, où apparaît en saillie le large escalier +de pierre qui a tenté plus d'un peintre. Là dut se borner +notre visite; nous n'avions pas encore acquis le droit de +pénétrer dans les salles, et ne le regrettions pas: il fallait, +pour entrer, permission ou plutôt ordre de la Faculté.</p> + +<p>A ce point de vue, notre dernière journée de Blois compléta +les titres de l'un de nous. Une pluie diluvienne +détrempa le sol et rendit le camp inhabitable. Pluvier, se +déclarant vaincu par les rhumatismes, se fit hospitaliser.</p> + +<p>Sans avoir le désir de l'imiter, nous trouvions tous qu'un +lit de boue, pour être moelleux, n'en était pas moins désagréable +et en effet malsain. La retraite et le couvre-feu +sonnés, Gouzy et Nareval, bons camarades, en dépit d'un +reste d'envie, m'offrirent de les accompagner jusqu'à une +ferme voisine où ils avaient déjà admirablement dormi. +Les nuits précédentes avaient été mauvaises pour moi, +grande était ma fatigue. Et puis, enfin, trop rigoureuse +était la sanction donnée à la discipline, pour ne pas relever +l'attrait du fruit défendu.</p> + +<p>L'obscurité favorisa notre évasion. Il fallait gagner la +ferme par de petits sentiers courant à travers champs. Ils +étaient coupés de larges flaques d'eau, où je m'embourbais, +tandis que mes compagnons filaient beaucoup mieux dans +un chemin qu'ils avaient pratiqué. Derrière nous, on +marchait. D'autres soldats allaient peut-être nous ravir +nos places, à moins que nous ne fussions poursuivis par +la garde du camp. De toute manière, il fallait se hâter, +gagner de vitesse; mais des étangs, de véritables lacs, +succédaient aux premières flaques. A la fin, Gouzy, le +mieux enjambé de nous trois, cria victoire: à nous le prix +de la course, et nous fûmes aussitôt rassurés quant à la +poursuite. La défaite constatée, les pas découragés s'éloignèrent, +faisant entendre par intervalles le bruit flou de +crapauds s'affalant dans l'eau. Les malheureux vaincus +pataugeaient toujours.</p> + +<p>Si notre escapade nous avait causé quelques remords, ils +s'évaporèrent à la chaleur de l'âtre de notre hôte. En notre +honneur, il s'empressa de jeter deux sarments dans sa +large cheminée. Le bois sec pétillait gaiement, et, dans la +flamme agile, les brindilles se tordaient, pareilles à des +cornes de diablotins. Nos vêtements de gros drap tout +mouillés séchaient rapidement, et nous étions enveloppés +chacun d'un nuage, comme les dieux de la mythologie. +Quoique moins olympien, le spectacle qui s'offrait à nos +yeux était charmant, dans sa simplicité.</p> + +<p>Sur des murs blanchis à la chaux et légèrement enfumés, +deux gravures religieuses pour tout ornement. Un sol de +terre battue; des outils de laboureur dans un coin; quatre +chaises rustiques; un lourd bahut reluisant; une table massive +de bois blanc où transparaissait, comme une neige +impalpable, la fleur du savon dont elle devait être tous les +jours frottée; les provisions d'hiver suspendues dans des +linges aux poutres du plafond.</p> + +<p>Après nous avoir reçus et avoir activé le feu, le maître +du logis, paraissant un peu las de sa journée, s'était assis +en face de sa jeune femme, qui, près de la table où attendait +un tricot tout hérissé de ses aiguilles, allaitait un +enfant, tandis qu'un bambin plus âgé jouait à ses pieds +avec des épis de maïs et nous examinait curieusement à la +dérobée. Les joyeuses lueurs du foyer faisaient pâlir la +petite flamme de la chandelle fumeuse, et illuminaient la +scène entière.</p> + +<p>L'homme, dans la force de l'âge, le teint hâlé, l'air franc +et bon, reposait volontiers son regard sur la jeune mère, +au visage régulier, presque beau, agréable en tout cas dans +le cadre de cheveux bruns lissés en deux bandeaux qui +s'échappaient d'un serre-tête blanc. Les traits étaient fins, +l'expression naïve, et, malgré cette naïveté, les quelques +mots qu'elle ajoutait aux propos de son mari, avec la même +prononciation parfaite, dénotaient un ferme bon sens. Ce +tableau figurait à souhait la paix bienfaisante et féconde.</p> + +<p>Combien de temps ces braves gens en jouiraient-ils? Au +lieu de donner une hospitalité volontaire, ne subiraient-ils +pas bientôt, comme le tiers de leurs semblables, l'occupation +forcée d'un brutal ennemi? L'éloignement de ce supplice, +de cette honte, ne dépendrait-il pas de notre conduite? +Si vraiment l'immolation d'un des nôtres devait enflammer +les courages et communiquer aux faibles de la force, est-ce +que, devant les périls à enrayer, le sacrifice ne se légitimait +pas?</p> + +<p>Nos vêtements ayant été assez séchés, il nous fallut +remercier de son aimable accueil la jeune femme que nous +ne devions plus revoir. Son mari nous conduisit dans un +grenier bien clos, tout garni de paille fraîche et de foin +odorant. Là nous goûtâmes quelques heures d'un sommeil +réparateur, embelli de doux rêves. La victoire nous souriait; +tous nos frères étaient vengés, l'ennemi vaincu, +refoulé, anéanti. Songes, mensonges. Les nôtres, si séduisants +qu'ils fussent, ne purent nous détourner longtemps de +la réalité. Bien avant le réveil, nous nous glissions sous +notre tente. Cela se fit sans encombre, Dieu merci!</p> + +<p>A sept heures, le café bu tout chaud, nous prenions, +avec armes et bagages, le chemin de la petite ville de Mer, +située à une vingtaine de kilomètres de notre camp, au +nord-est de Blois. La brigade allait s'incorporer au 17e corps +d'armée. Elle était confiée à un ancien colonel d'infanterie +de marine, le général Charvet, du cadre auxiliaire.</p> + + +<br><br><br> + +<h2>EN CAMPAGNE</h2> + + + +<h3>I</h3> + +<p>Vingt kilomètres à parcourir, c'est une petite étape. Le +temps était sombre, assez favorable pour la marche; mais +le sol, détrempé par la pluie de la veille, mollissait sous les +pieds. Et puis, notre bagage était au grand complet. Fourniment, +vivres, cartouches, rien ne manquait. La tente, humide +encore, pesait fort. Quand, au bout d'une heure, retentit de +distance en distance, comme répercutée par un interminable +écho, la sonnerie de la halte, tous, et moi le premier, +nous poussâmes un long soupir de soulagement; mais il +était à peine exhalé, que les clairons, l'instant d'avant si +charitables, nous ordonnèrent cruellement de repartir.</p> + +<p>Grise et pénible journée, qui n'a rien laissé dans ma +mémoire de l'aspect du pays. Nous avions tout au plus +parcouru le quart du chemin, et il me semblait que j'étais +déjà à bout de forces. Je ne voyais que les deux pieds qui +devant moi s'agitaient, fuyant alternativement les miens. +Mon regard, s'il s'élevait, ne dépassait pas la hauteur du +havresac qui sous mon nez se balançait comme un esquif, +avec le fréquent tressaut que lui imprimait un sec haussement +d'épaules. Cet as de carreau marchant, je le regardais, +je le fixais désespérément, pour subir son attraction +magnétique, pour contre-balancer l'horrible poids de celui +qui me sollicitait en arrière, me tiraillait sous les bras, +m'écrasait les épaules, comme si, de minute en minute, il +eût grossi et se fût réellement appesanti.</p> + +<p>Avec une terreur qui croissait en proportion de l'affaiblissement +de mon corps, je me demandais si jamais j'arriverais +au bout de l'étape. Or, si à cette première épreuve +j'étais vaincu, comment espérer fournir une carrière plus +longue? Ma bonne volonté, mon ardeur patriotique, tous +mes élans sincères allaient-ils donc être éteints, annihilés? +Etait-il donc inutile et vain d'avoir du coeur? Ne valait-il +pas mieux posséder de solides jarrets?</p> + +<p>A la dernière pause, j'eus l'imprudence de m'asseoir. +Quand le clairon sonna, mes jambes étaient rouillées, +inertes. Je voulus me lever. Impossible. Mon fardeau me +clouait sur le tas de pierres où je m'étais échoué, au bord +de la route, et, plein de désespoir et de rage, je vis défiler +tout le 51e régiment qui suivait le 48e. Par un suprême +effort, je m'étais redressé pourtant; mais, loin de pouvoir +regagner le terrain perdu, je me voyais distancer toujours +plus. Non seulement mes effets et mon sac me pesaient, +mais aussi mes galons: je m'en trouvais indigne, j'en étais +honteux. Volontiers je me les fusse arrachés, et je me +demandais avec inquiétude comment j'allais m'excuser +auprès de mes officiers d'être un traînard.</p> + +<p>La brigade s'était arrêtée au nord de la ville, le 48e à +droite et le 51e à gauche de la voie ferrée qui monte vers +Beaugency. La nuit tombait quand je rejoignis ma compagnie; +il avait fallu du temps pour assigner à chacun sa +place: les faisceaux étaient formés, les tentes à peine +dressées. Officiers et camarades ne remarquèrent pas mon +retard ou feignirent de ne s'en être pas aperçus. Impossible +de me rappeler si la soupe fut bonne, ni même si j'en +mangeai. Me reposer, m'étendre, dormir, voilà ce qu'il me +fallait. N'importe où. Nécessaire est l'extrême fatigue de la +marche avec un chargement de bête de somme, pour vous +faire goûter les bienfaits du repos sous un +illusoire abri et à même la terre humide.</p> + +<p>Au redoublement +de froid +qui coïncide +avec l'aube, je +me réveillai +pourtant. Le besoin +de secouer +l'engourdissement +du sommeil +me poussa +à m'agiter hors +de ma tente: +je me trouvai si dispos, si alerte, que j'espérai mieux +résister à une seconde épreuve. Faible espoir, car j'eus +l'ennui de constater que, ressemblant aux héros par les +mauvais côtés, j'avais, comme Achille, le talon entamé.</p> + +<p>Par bonheur, nous ne devions pas quitter Mer tout de +suite. Cette ville, qui compte normalement 4 000 âmes, +était alors entourée et farcie de 12 000 hommes de troupes +de toutes catégories et de toutes couleurs. Avec nous, les +chasseurs campaient alentour. Au centre de la cité, un +régiment de mobiles occupait la halle, qui offrait véritablement +le spectacle d'une ruche gigantesque. Des moblots y +apparaissaient en effet, non seulement fourmillant au ras +du sol, mais encore allant chercher le repos sur les piles de +sacs qui attendaient l'ouverture du marché. Dehors, sur la +place, dans les rues, aux carrefours, partout s'ébrouaient, +piaffaient, ruaient, des chevaux au piquet, et quelques-uns +stationnaient tête basse, crinière tombante, leurs grands +yeux mornes. Le long des grandes voies, s'alignait le +matériel de l'artillerie. Canons à la longue gueule élevée, +hardie, caissons lugubres comme des cercueils, forges roulantes, +fourgons, fourragères, enfin le train de la 2e division +du 17e corps d'armée.</p> + +<p>Sous l'impulsion du général Durrieu, un divisionnaire +authentique, graine d'épinards rare à ce moment-là, le +corps d'armée s'agglomérait graduellement, sans précipitation, +sans hâte exagérée. Cette prudence semblait s'imposer +avec des formations improvisées, comptant—j'en fournissais +la preuve—des volontés meilleures que les +jambes.</p> + +<p>A la tête de la 2e division était placé le général de brigade +du Bois de Jancigny, la veille colonel de gendarmerie. +Bientôt un autre brigadier, depuis lors célèbre, allait être +désigné pour remplacer le baron Durrieu, trop méthodique +et trop lent au gré du ministre de la guerre. Le 17e corps +était offert par le télégraphe au général Gaston de Sonis, +pendant qu'il cherchait vainement à Châteaudun d'introuvables +régiments de cavalerie avec lesquels il brûlait de +charger.</p> + +<p>Moi aussi, je profitai du trouble des temps pour avancer +vertigineusement en grade. Le haut galon de sergent-fourrier +me fut décerné à Mer. M. Eynard, promu lui-même +capitaine, répondit à mes remerciements en me promettant +de me faire avoir sous peu, si je continuais de bien servir, +le grade de sergent-major. Comme je l'eusse envié, le +double galon, s'il avait dû me dispenser de porter mon sac!</p> + +<p>En tout cas, les paroles bienveillantes du capitaine justifiaient +un peu le dépit de Gouzy et de Nareval, qui perça +malgré eux. Ils me boudèrent pendant une heure et devinrent +ensuite les meilleurs camarades du monde. Quant à +mon troisième rival, il ne daignait plus être jaloux de moi. +Villiot, simple sergent, était déjà désigné pour passer sous-lieutenant. +Pourquoi son compatriote n'obtiendrait-il pas +la même faveur? En vérité, le beau Laurier attendait +l'épaulette, ni plus ni moins, et dans cette attente il relevait +un peu plus ses moustaches; il multipliait les punitions, +sans de bien graves motifs, pour se donner de l'importance!</p> + +<p>Harel, cela va sans dire, avait été consacré sergent-major, +et, pour compléter notre cadre, il nous fut donné +un lieutenant. M. Barta, comme M. Houssine, était sorti des +rangs, mais depuis plus longtemps. Il avait la mine d'un +grognard qu'il était, ayant combattu en Crimée, en Italie, +et étant décoré de la médaille militaire. Forte moustache, +longue barbiche, grosse-voix. Au demeurant, le meilleur +des hommes. Il eût été parfait, sans son goût prononcé +pour la dive bouteille; mais, à l'armée de la Loire, il n'y +avait guère à boire que de la neige fondue. M. Barta nous +apparut donc sous un jour excellent. Grâce à lui, la 6e du +3 achevait d'être encadrée de manière à ne pas trop redouter +l'épreuve du feu.</p> + +<p>D'ailleurs le colonel Koch mettait à profit le dernier +répit accordé par le général en chef, pour faire manoeuvrer +le régiment à travers champs. J'eusse pris plaisir à cette +préparation aux combats prochains; mais mon quartier +général était à la gare, où se poursuivaient d'interminables +distributions. Fastidieuses corvées. Tous les fourriers de +la brigade étant convoqués en même temps, il leur fallait +assister à la pesée successive, par les soins d'un sergent +d'administration rarement bien disposé, des lots de denrées +revenant à chaque compagnie. L'opération, quand il s'agissait +des vivres de campagne, se renouvelait cinq fois. +Sucre, 36 pesées; café, 36 pesées; riz, de même; sel +encore, haricots, toujours 36. Le lendemain, distribution +de viande fraîche ou de lard salé, de pain ou de biscuit, +pour recommencer ensuite. Ah! l'effrayant tonneau des +Danaïdes que le ventre d'une armée!</p> + +<p>Le 24 novembre, je ramenais de la gare mes hommes +de corvée, moins irrité encore d'une station de trois heures, +qui nous avait fait rentrer les jambes dans le corps, que du +soupçon d'avoir été victime d'une grossière erreur. Quelque +raillerie qu'excitent les règlements militaires, ils sont généralement +bons, quand ils sont strictement appliqués. Mais +ils forment comme une chaîne: il ne faut pas qu'il y +manque un seul anneau. Nul ne doit se dérober tant soit +peu à son devoir, sous peine d'ouvrir toute grande la porte +aux abus. L'intendance avait trop à faire, en 1870, pour +que les fonctionnaires ou que même les officiers d'administration +fussent présents partout: le soin des distributions +était forcément abandonné à des subalternes, recrues que, +en général, le désir d'éviter le feu, plus que la conscience +du devoir ou que les aptitudes professionnelles, avait poussées +dans les services auxiliaires. Il appartenait donc aux +officiers chargés de la conduite des fourriers d'être vigilants. +Ce jour-là—il faut l'avouer,—l'officier de service, +un lieutenant du 51e, impatienté d'attendre si longtemps, +ne prêta aucune attention à la protestation que je formulai. +Pour ne pas perdre le temps, il fallut se contenter, de la +part du sergent qui nous servait, d'une démonstration +embarrassée au moyen de sa bascule. Cette sorte d'instrument +est facile à fausser, et j'étais parti convaincu que +nous avions été trompés.</p> + +<p>Dominé par cette préoccupation, j'entrai dans une épicerie +qui se trouvait sur notre chemin. Vérification faite, +mes soupçons se changèrent en certitude. Ainsi, plusieurs +milliers d'hommes allaient se trouver privés de la nourriture +d'un jour sur trois environ. Impossible d'en douter, +les soldats de corvée en étant témoins comme moi.</p> + +<p>En un temps où les vétilles étaient parmi nous punies +de mort, je ne me croyais pas en droit de taire la faute +d'un homme qui, par calcul ou par maladresse, allait en +affamer des milliers au moment des rudes fatigues, pendant +les marches forcées. Il appartenait à mon capitaine, +sur mon rapport, de signaler la fraude ou l'erreur; mais il +n'était pas au camp, et, quelques minutes après, je n'avais +plus le loisir de me plaindre efficacement.</p> + +<p>Les clairons rappelaient, rappelaient au pas gymnastique. +Dans la ville, les vibrantes trompettes de l'artillerie répondaient +à nos sonneries. Puis il s'éleva au-dessus et autour +de la ville un bruissement intraduisible, fait de l'agitation +des soldats, du froissement du pavé par le fer des chevaux, +du roulement des affûts et des avant-trains, d'une longue +clameur de commandements et d'un immense cliquetis +d'armes.</p> + +<p>La ville de Mer, au bout d'une heure, dut sembler morne +et vide à ses habitants: notre division l'avait évacuée. Le +général de Sonis, d'abord suffoqué par un tel excès d'honneur, +s'était cependant résigné, par esprit de discipline, à +accepter le commandement en chef du 17e corps d'armée. +Pour constituer solidement l'aile gauche de l'armée de la +Loire, il avait demandé la concentration immédiate de ses +divisions autour de lui, à Châteaudun, tandis que le 16e corps +se maintenait au centre, en avant de Coulmiers, sous les +ordres du général Chanzy, dans les positions conquises le +9 novembre, et que, plus à droite, le général Martin des +Pallières couvrait Orléans avec le 15e corps.</p> + +<p>Mer, où je devais bientôt revenir, non plus pédestrement, +mais monté, je n'ose pourtant dire sur un noble +coursier, Mer, qu'une sinuosité de la route nous avait +permis de découvrir à distance sans détourner la tête, +s'était effacé dans la brume de cette triste journée d'automne. +Le pays était plat, sans horizon, sous un ciel +terne, bas, qui semblait étouffer la terre. Et ce qui assombrissait +encore tout cela, c'était le souvenir de ma première +étape. Il me préoccupait fort. Il me préoccupait +d'autant plus qu'à chaque pas mon talon, mon talon +d'Achille, me rappelait, par une sensation de brûlure, ma +vulnérabilité.</p> + +<p>Heureusement le départ avait été tardif: il n'y eut pas +à fournir ce jour-là une longue course. Au bout de trois +lieues, ayant atteint à la nuit le bourg de Lorges, nous +établîmes nos bivouacs dans des champs que bornait à +notre gauche une large bande irrégulière, noire et confuse.</p> + +<p>Au jour, nous reconnûmes que nous étions campés +près d'un grand bois, la forêt de Marchenoir. Le café pris, +on nous fit aligner à une portée de fusil de la lisière: +le 51e avait à nous rendre le funeste spectacle que nous lui +avions offert dans la forêt de Blois. Il y mit un peu moins +de cérémonie que nous. Ayant laissé les faisceaux auprès +des derniers fumerons de leurs bivouacs, les hommes de +ce régiment vinrent se ranger à nos côtés, les bras ballants, +presque comme à la foire. Il ne s'agissait, à vrai +dire, que d'exécuter un simple soldat, lequel, chose grave, +avait refusé d'obéir à un caporal qui le commandait de +corvée.</p> + +<p>Grand, fort, l'air décidé, cet homme fut conduit tout à +l'entrée du bois, sous l'escorte du peloton fatal. Il ne voulut +pas se laisser bander les yeux, ni s'agenouiller. En +se plaçant lui-même bien en face de ses compagnons armés, +il nous parut, de loin, demander si la distance était convenable. +Il recula d'un pas, et, s'étant bien assujetti sur ses +jambes afin de montrer qu'il ne tremblait pas, il fit un +mouvement de tête qui fut le signal du feu. Le bruit de la +décharge nous parvint trois secondes après que nous avions +vu ce brave s'affaisser, foudroyé.</p> + +<p>Il n'était plus temps de s'attarder en des formalités +superflues: grâce nous fut faite du défilé devant le corps +sanglant. Le camp levé aussitôt, la brigade se mit en +marche par une des routes qui traversent la forêt. La +journée était belle, le ciel assez clair, sauf quelques buées +matinales qui s'évaporaient comme des farfadets à notre +approche. L'exécution sommaire nous avait un peu, malgré +un commencement d'habitude, figé le sang: l'exercice +nous semblait une nécessité et un bienfait. Le chemin prenait, +entre la multitude d'arbres qui se pressaient autour de +nous, un caractère pittoresque, varié, car, au coeur de la +forêt, les feuilles n'étaient pas toutes tombées: il y avait +là comme un regain, exhalant un doux parfum automnal. +La fatigue se faisait à peine sentir; l'étape eût été vite parcourue; +mais, pour la défense de la patrie, le génie civil +s'était exercé en ces parages dans le secret des bois: il +contribua à modérer notre allure.</p> + +<p>La tête de la colonne s'arrêta à un carrefour devant une +tranchée à épaulement, obstacle qui déjà immobilisait une +batterie de notre division arrivée par une autre route. Les +artilleurs travaillaient activement à rétablir la voie; mais, +après une pause, nous n'attendîmes pas l'achèvement de +leur rude besogne. Bravant l'enchevêtrement des racines +d'arbres, des fougères et la fouettée des branches successivement +tendues par les fusils, l'infanterie tourna les +obstacles, en coupant à travers les taillis. Peu après, la fin +de la forêt s'annonça par une perspective romantique, dont +l'image, quoique vaporeuse, vague, est cependant fixée, +indélébilement, je ne sais pourquoi, dans ma mémoire, +avec la grâce indéfinissable d'un beau rêve. Au bout de +l'avenue qui filait toute droite, au milieu des arbres dénudés, +se dressait, sur un coteau, dans la lumière plus vive de +la plaine, un castel à tourelles.</p> + +<p>La grande halte eut lieu au delà de ce site charmant. Les +fourriers, condamnés à écourter leur repos, durent presque +aussitôt prendre les devants, pour aller, sous la conduite +d'un adjudant-major, reconnaître l'emplacement des prochains +bivouacs. Un peloton complétait cette avant-garde, +dont l'allure devait se maintenir assez vive.</p> + +<p>Vers quatre heures, un grondement lointain de tonnerre +vint frapper nos oreilles. Il n'y avait point d'électricité dans +le ciel, l'orage sévissait sur la terre. C'était le bruit de la +canonnade. Enfin!</p> + +<p>Faible encore, bien faible, très éloigné, mais nettement +perceptible, ce premier écho de la bataille nous insuffla +comme une vie nouvelle. Pour ma part, je ne sentais plus +le poids de mon sac; le fusil me semblait aussi léger qu'une +canne de jonc; j'oubliai même la cuisante douleur de mon +malheureux talon; je me trouvais aussi alerte et dispos +qu'aux jours où je m'exerçais chez Léotard, et, la nuit, dans +la prairie des Filtres de Toulouse. Qu'importaient à présent +les fatigues et les souffrances: le danger était proche, +donc nous allions être utiles, devenir bons à quelque chose. +Les forces nous étaient revenues pour doubler l'étape, s'il +l'avait fallu, et, vraiment, nous espérâmes que l'ordre en +serait donné. Non, nécessité fut de se reposer pour arriver +en vue de Châteaudun le lendemain à pareille heure.</p> + +<p>La dernière étape avait été pénible, à travers un pays +déjà violé par les envahisseurs. Habitations désertes, tout +le long de la route. Grilles de parcs brisées, murs crénelés +ou rongés de brèches. Les arbres, fauchés par les obus, +montraient leurs moignons à cassures fraîches. De loin en +loin, une carcasse de cheval fourmillante de taches noires,—des +corbeaux dont le vol sinistre animait seul le paysage +que la pluie rayait de ses lignes obliques.</p> + +<p>Sur ce fond sombre, la ville de Châteaudun nous apparut +tout d'un coup—un repli de terrain franchi—à deux kilomètres +environ. Bâtie sur un coteau, elle produit un grand +effet, avec la haute silhouette du château de Dunois qui +domine ses maisons étagées. Après quelques nuits de +bivouac il nous semblait déjà que nous étions condamnés +aux steppes éternelles. Aussi la vue de cette cité nous +surprit-elle et nous réjouit-elle, malgré l'inclémence du +temps: nous avions hâte, une hâte enfantine, de heurter de +nos pieds endoloris le pavé de ses rues. Il fallut cependant +modérer notre impatience et lui voir prendre un autre cours.</p> + +<p>En franchissant le coteau d'où nous avions pu découvrir +la ville, nous avions entendu subitement, clair et intense, +le bruit de la canonnade qui jusque-là avait grondé sourdement, +confusément. L'action paraissait se livrer à quelques +kilomètres. Les clairons sonnèrent la halte d'un bout +à l'autre de la longue colonne, et les estafettes coururent +bride abattue vers la ville pour savoir s'il fallait y entrer, +ou bien marcher au canon. Dans la direction du nord-ouest, +semblait-il.</p> + +<p>Les officiers ayant visité les armes, les hommes jonchèrent +aussitôt la route des petites croix blanches dont +sont formés les étuis de cartouches. Cela témoignait d'une +belle ardeur, et surtout d'une grande inexpérience, car il +suffit de trois secondes pour rompre ces boîtes de carton, et +il nous eût fallu de longues heures pour joindre l'ennemi.</p> + +<p>C'est à Yèvres et à Brou que le canon tonnait ce jour-là, +à plusieurs lieues de Châteaudun. Pour détourner les Prussiens +d'une marche sur Vendôme signalée par le ministre +de la guerre, le général de Sonis s'était porté en avant dès +le matin, avec quelques batteries et les fantassins du général +Deflandre qu'il avait fait trotter comme des chevaux arabes. +Notre appui, qui aurait été tardif, n'était pas nécessaire; la +colonne expéditionnaire devait sans désemparer rentrer +après l'affaire dans ses bivouacs de Marboué, sous Châteaudun. +L'ordre ne tarda donc pas à nous arriver d'aller +occuper dans la ville haute les emplacements abandonnés +par des francs-tireurs et des mobiles, qu'un train emporta +devant nous vers Vendôme. A leur rapide passage, nous les +saluâmes chaleureusement, croyant qu'ils allaient au feu.</p> + + + + +<h3>II</h3> + + +<p>Dans la ville basse que baignent les eaux du Loir, la vie +régnait à peu près comme aux jours paisibles, bien que +plus d'une toiture montrât un trou béant percé par les +projectiles allemands; mais, sur la crête du coteau, où +naguère se trouvaient des quartiers opulents, il restait à +peine quelques habitations debout, au milieu d'affreuses +ruines. Les rues étaient pour la plupart impraticables. Dans +quelques-unes, l'incendie avait tout dévoré. Les murailles +seules subsistaient, mouchetées de balles et fendues par les +obus. Les matériaux noircis et calcinés comblaient l'intérieur +des maisons, débordant sur la voie publique par les +fenêtres du rez-de-chaussée, qu'ils obstruaient, et dont les +ferrures hérissées semblaient avoir été tordues par des +mains de géant.</p> + +<p>Peu d'habitants erraient parmi ce théâtre de désolation. +Ceux-là s'obstinaient pourtant à rôder autour des décombres +où gisaient encore les victimes qui avaient été surprises et +étouffées dans les caves.</p> + +<p>Comme insensible à tout, une armée campait là, abritant +ses tentes contre les murs demeurés debout, formant ses +fourneaux avec les briques écroulées, se chauffant des +débris de bois non consumé. Dans la pénombre du crépuscule, +les feux pétillants des bivouacs rendaient aux ruines +les teintes rougeâtres de l'incendie, et, la nuit venue, leur +donnèrent un aspect fantastique. Et des canons roulaient +avec fracas dans les rues le moins obstruées, où piétinait +un régiment de cuirassiers attendant la sonnerie du boute-selle. +Parmi les spectres que figuraient, dans leurs longs +manteaux blancs, ces hommes de haute stature, grandis +par le casque cerclé de peau sombre, les estafettes galopaient +en divers sens, au bruit continu de la canonnade qui +grondait comme le tonnerre d'une nouvelle invasion.</p> + +<p>Ce spectacle, sans nous surprendre après l'héroïque +défense de la fière cité, nous navrait profondément, tandis +que, lentement, nous nous dirigions vers l'avenue de la +Gare où nous devions camper. Un brusque arrêt se produisit, +sans que les clairons eussent sonné la halte, et, successivement, +les files se serrèrent un peu. Toutes les têtes +se retournaient l'une après l'autre. Au milieu d'un silence +recueilli, nous entendîmes, avant de rien voir, le pas d'un +peloton qui arrivait en sens inverse. Il escortait des prisonniers +prussiens en tête desquels marchaient deux athlètes, +aux épaules larges, aux bras puissants, que dessinait une +casaque blanche. Ils avaient la chevelure courte, roussâtre, +et la tête vraiment carrée dans leur toque, blanche aussi, +sauf le bandeau qui était du même drap bleu que le pantalon. +Ils passèrent, lourdement, leur nez épaté bien en +l'air, suivant ainsi la direction de leurs regards qui de la +sorte évitaient les nôtres.</p> + +<p>Nous fûmes enfin autorisés à dresser la tente sur un +boulevard qui aboutit à la gare. Pour ma part, j'aspirais +ardemment au repos. Certes j'avais, depuis Mer, suivi le +régiment à mon rang de bataille, mais non sans effort. La +marche avait aggravé la blessure qui me déchirait le pied, +et je me sentais frissonner de fièvre. Or il me fallut aller +chercher du pain à la gare et l'attendre pendant deux +heures. A mon retour, mes camarades avaient mangé leur +soupe, mais le brave Villiot m'avait réservé une gamelle +de bouillon, qui mijotait près du feu. Rien ne pouvait m'être +meilleur. Cela me réchauffa, et, notre tente étant garnie +d'excellente paille, je comptais sur un bon somme pour me +rétablir tout à fait.</p> + +<p>Avec le sac comme oreiller, la terre est proche; les +moindres bruits parviennent vite à l'oreille. A peine dormions-nous, +que le galop d'un cheval résonna sur le pavé; +il allait vers la tente du colonel. Funeste avertissement. +Quelques instants après, tente à bas, sac au dos et en +marche. En contremarche, plutôt. Au bout d'une heure de +promenade pénible dans les décombres, nous nous retrouvâmes +sur notre premier emplacement. Il pleuvait, par +surcroît. Nos paillasses, en partie dispersées, étaient toutes +trempées. Il fallut néanmoins s'en contenter. Mauvaise +nuit pour un fiévreux.</p> + +<p>La journée suivante se passa au bivouac, sur le qui-vive. +Les sacs, bouclés dès le matin, gisaient en tas près +des faisceaux. Tous les chevaux étaient sellés, les pièces +attelées. Au premier coup de clairon, le corps d'armée +pouvait s'ébranler tout entier. Une batterie pourtant était +en position vers l'est. Quelques hommes, au risque de se +rompre les os, s'étaient hissés au faîte des ruines de la +dernière maison brûlée. De cet observatoire branlant, ils +découvraient la campagne jusqu'à la ligne de l'horizon +perdue dans la brume; ils crurent distinguer des reconnaissances +de uhlans. Le canon cependant grondait sur un +autre point. Par deux fois, on prit les armes: fausses +alertes. Allions-nous attendre l'ennemi? courir à sa rencontre, +ou le fuir?</p> + + + +<p>En vérité, personne ne le savait. Le général de Sonis, fier d'avoir la +veille délogé les Prussiens du camp de Brou, ne pouvait pas exiger tous +les jours les fatigues qu'il avait imposées à la division Deflandre. Près +de cinquante kilomètres en vingt-quatre heures, sans sac +il est vrai, avec un combat pour reprendre haleine, le Cid +n'eût guère fait plus; mais le 17e corps n'était pas composé +exclusivement de héros pareils et les Prussiens valaient +bien les Maures. Quoi qu'il en soit, notre chef, tout en +jugeant nos positions de défense peu sûres, n'envisageait +pas sans révolte l'idée de reculer, au lendemain d'un succès +qui en revanche devait provoquer, pour une contre-attaque +sérieuse, la concentration de plusieurs corps ennemis.</p> + +<p>Tandis que le général balançait comme un héros de tragédie, +entouré—ainsi que d'un choeur antique de confidents—de +tous ses lieutenants et chefs de corps, le ministre +de la guerre et le commandant en chef s'effrayaient d'une +telle ardeur chevaleresque. Après avoir renoncé à stimuler +le zèle du général Durrieu, ils s'efforçaient de modérer +l'activité de son successeur, lui télégraphiant à toute heure +d'être prudent. Ils jugèrent à la fin nécessaire de lui +ordonner de se replier, de manière à s'assurer au besoin le +soutien des autres fractions de l'armée de la Loire.</p> + +<p>Pendant que se donnaient cours ces agitations supérieures, +les fourriers du 48e avaient été appelés à la gare +pour renouveler prosaïquement les vivres épuisés. Toujours +le dernier servi, je revenais avec mes hommes +chargés de viande, de café, de riz et de biscuit; mais le +régiment avait décampé. Étaient restés là, par ordre, +pour garder nos bagages et nos armes, le caporal Dariès +et le sergent Nareval.</p> + +<p>A cette vue, affaibli sans doute par quarante-huit heures +de fièvre, j'eus un accès de découragement. Partir, c'était +facile à dire! mais est-ce que je pouvais imposer à huit +hommes de traîner comme des bêtes de somme les vivres +de leurs deux cents camarades? Est-ce que j'avais le droit +d'abandonner ces vivres, la nourriture de quatre jours? +Mon tour était donc venu d'osciller comme un pendule, +entre des partis qui me paraissaient également impraticables. +C'est le bon côté de la guerre d'exiger de l'initiative +des plus humbles comme des plus glorieux et d'accroître +ainsi la valeur personnelle de chacun; mais c'est un vilain +penchant de la nature humaine de toujours accuser autrui.—Pourquoi +cette retraite précipitée? A quoi bon nous +avoir fait venir, pour nous emmener aussitôt?</p> + +<p>Grâce à Dieu, cette révolte intime ne dura pas. Près de +nous stationnait une charrette de réquisition, dont le conducteur, +un paysan à l'air ahuri, semblait attendre des +ordres. Ces ordres,—me ressaisissant aussitôt,—je les +lui donnai. Il déchargea mes hommes de toutes nos denrées. +Je ne gardai de ma corvée que deux soldats, et avec +Nareval et Dariès nous escortâmes le véhicule que la +Providence m'avait si fort à propos envoyé.</p> + +<p>Il suivait, cahin-caha, le flot de l'armée qui dévalait vers +les ponts du Loir et s'écoulait dans la plaine que nous +avions parcourue l'avant-veille. Moi aussi, je cahotais, +n'étant point guéri. Mon pied me faisait toujours souffrir, +et à tout moment je frissonnais sans avoir froid.</p> + +<p>Jusqu'à la nuit pourtant, le trajet se fit sans encombre et +sans incident. Mais les longs convois de l'administration +ne tardèrent pas à barrer la route. Chariots de vivres, +grandes fourragères, voitures d'ambulances, se heurtaient, +sans hâte. L'artillerie exigeant qu'on lui cédât le pas, +c'était le commencement du chaos, que les ténèbres allaient +achever. L'infanterie s'infiltrait entre les roues et courait à +travers champs, pendant que ma charrette était empêchée +d'avancer; nous risquions d'être fortement distancés et de +perdre la piste du régiment.</p> + +<p>Pour moi, mon état de faiblesse m'enlevait toute idée, +je l'avoue, toute énergie. Ne pas abandonner les vivres +dont la compagnie aurait besoin le lendemain, telle était +ma seule préoccupation, ma seule pensée, et je restais en +conséquence auprès de mon convoyeur sans espérer pouvoir +le suivre longtemps. Or un lieutenant de mon bataillon se +trouvait là, retardé par une entorse: nous ayant reconnus, +il monta sur la charrette, et, sourd aux protestations du +conducteur, nous engagea dans un chemin de traverse.</p> + +<p>La nuit était venue, profonde, sans une étoile au ciel. +Impossible de distinguer un homme à dix pas. La pluie de +la nuit précédente avait détrempé le sol. Roues, essieu, +toute la voiture gémissait, craquait, comme un vaisseau +dans la tempête. Le cheval hennissait de douleur, en donnant +de furieux coups de collier, sous la pointe de la canne +du lieutenant. Mais la pauvre bête souffrait moins que son +maître: la guidant de son mieux par le licou, il ne cessait +de pousser, lui aussi, de sourds gémissements.</p> + +<p>Pourtant nous rejoignîmes la grande route sans avarie +apparente, le cheval marchant encore, l'homme se désolant +toujours. Quelques traînards nous affirmèrent d'ailleurs +que nous suivions de près le régiment, ce qui nous encouragea +un peu; mais quand donc nous arrêterions-nous?</p> + +<p>Toujours, toujours, les vagues silhouettes fuyaient au +loin devant nous, comme nos propres ombres, sans pouvoir +jamais être atteintes. Le bruit de notre marche effrénée, +fantastique, troublait d'heure en heure le repos d'un village +silencieux. Les fenêtres s'entr'ouvraient prudemment, puis +des formes blanchâtres se penchaient au dehors, demandant +quelques renseignements à voix basse. A quoi, par dépit et +par honte, nous ne répondions qu'en haussant les épaules.</p> + +<p>Nareval, faisant son métier en conscience, se multipliait +pour stimuler les retardataires. Et moi, à côté de la voiture, +je marchais en titubant de fièvre, soutenu par le caporal +Dariès. Il ne me quittait pas, persuadé que je serais tombé +sans son appui. Lui-même avait besoin de toutes ses forces +et je lui disais de m'abandonner, mais de veiller à ma +place sur les vivres.</p> + +<p>J'étais résigné à me coucher dans le fossé qui bordait +la route, lorsqu'un capitaine d'état-major passa près de +nous: «Lieutenant, dit-il à notre officier, surveillez vos +hommes. Nous sommes talonnés; pas de traînards: ils +seraient pris.»</p> + +<p>Quoi! être ramassé par l'ennemi comme un vagabond par +des gendarmes, est-ce que telle devait être ma destinée +militaire? Sans doute, libre à moi de vendre ma vie; mais +aurais-je assez de vigueur pour la vendre cher? Non, non; +pour mourir dignement, utilement, il fallait être à un poste +de combat, et il nous était pour le moment interdit de lutter. +Le devoir, c'était de fuir, se sauver. En avais-je la force?</p> + +<p>Le lieutenant descendit un instant de son siège pour +seconder Nareval. Vite, j'en profitai pour me glisser sous +la bâche dans un si étroit espace que je n'aurais pas pu +m'y retourner. Peu m'importait, j'étais couché sur un lit +de foin sec. Un délicieux bien-être m'envahit dès que je +sentis repartir la voiture. Bercé par le mouvement de la +marche, j'oubliai tout, Châteaudun détruit, la honte de la +retraite, les menaces d'être fait prisonnier: je m'endormis, +et il faisait grand jour quand je rouvris les yeux. Frais, +dispos, la fièvre éteinte, le talon cicatrisé, j'étais sauvé, +guéri, et désormais à l'épreuve. Sans les attentions de +Dariès, sans la charrette providentielle du convoyeur, Dieu +sait ce qu'il fût advenu de moi, dans cette vertigineuse +retraite de Châteaudun dont la précipitation n'était peut-être +pas absolument justifiée? Mais un pur sang emballé—et +tel était notre fougueux général—mesure-t-il +l'espace qu'il dévore?</p> + +<p>Vers sept heures il y eut une halte, le temps de préparer +le café. Aussi le capitaine Eynard me fit-il réclamer des +provisions par un caporal. Pour protéger la retraite, nous +dit ce dernier, la compagnie avait été déployée en tirailleurs +pendant la nuit, nouvelle qui fit bondir Nareval. Il +se calma en apprenant que l'ennemi, si c'était lui, avait +seulement révélé sa présence par d'inoffensifs coups de +sifflet. Au bout d'une heure de repos, la colonne reprit sa +route, encore.</p> + +<p>Personnellement, après un bon somme, je n'avais pas +grand mérite à marcher d'un pas allègre; mais, autour de +moi, tout le monde était fourbu, rendu, et, dans cet état de +lassitude extrême, chacun songeait à sa propre souffrance, +sans qu'il lui restât de pitié pour les autres. Notre convoyeur +fut un peu victime de cet égoïsme féroce.</p> + +<p>Grand, l'air benêt, sous son vieux chapeau de feutre aux +bords moins larges que ses oreilles en contrevents, dans sa +blouse bleu pâle à piqûres blanches qui lui couvrait à +peine les hanches, il prêtait naturellement à la raillerie; sa +mine effarée, quand il entendit parler de l'approche des +Prussiens, provoqua un franc rire. Cependant il y avait +quelque chose de touchant dans son désespoir. Peut-être +avait-il peur pour sa propre personne; mais, à coup sûr, il +souffrait davantage à cause de son cheval. La pauvre bête, +n'en pouvant plus, devait continuer à traîner son lourd +fardeau. Le maître la caressait, la flattait comme il eût +fait à un enfant, toutes les fois qu'un coup lui était administré +par l'un ou par l'autre. Or bientôt un second officier +vint accroître la charge du bidet, qui n'en reçut que plus +de horions. Affolé, le paysan supplia le nouveau venu et +l'autre officier d'avoir pitié d'eux. Ce fut en vain. Alors, +pour ne pas voir mourir son serviteur, le maître s'éloigna, +disparut. Force me fut de prendre la conduite de l'équipage +jusqu'au soir.</p> + +<p>A la tombée de la nuit, nous découvrîmes de loin la +masse sombre de la forêt de Marchenoir, et, sur la lisière, +les lignes des prismes blanchâtres des petites tentes. Les +bivouacs fumaient et flambaient. Le terme de la retraite +était atteint, Dieu merci. Le régiment campait à Saint-Laurent-des-Bois. +Nareval, Dariès et moi, nous fîmes avec +notre char une entrée triomphale. Les applaudissements +ne nous manquèrent pas, car nous apportions des vivres +bien nécessaires après un si long jeûne.</p> + +<p>Ma charrette menaçait par exemple de m'embarrasser +autant qu'elle m'avait été utile. Mais son propriétaire +n'avait pu se résigner à la perdre tout à fait de vue; il sut +en tout cas nous retrouver, quoiqu'il feignît de n'avoir plus +sa tête. Feinte ou réalité, il se livra à de telles extravagances, +qu'après lui avoir fait partager notre soupe, nous +nous empressâmes de lui rendre sa liberté. Du même coup +il recouvra son calme et son air primitif de placide ahurissement.</p> + + + + +<h3>III</h3> + + +<p>«Votre retraite de Châteaudun sur Écoman s'est faite +avec un peu trop de précipitation», écrivait au général de +Sonis le commandant en chef, qui ajoutait paternellement: +«Ne vous inquiétez pas de cet insuccès et n'en +prenez aucun tourment». Il était donc avéré que, sans +avoir le droit de s'endormir sur ses lauriers, le 17e corps +avait besoin de se refaire de ses stériles efforts. Il lui fut +accordé deux jours de repos, que chacun employa à +réparer le désordre de sa toilette, ou, tout au moins, à +faire sa toilette. Coquetterie à part, c'était un soin légitime, +nécessaire, que le froid qui commençait à sévir ne +facilitait point.</p> + +<p>Curieux spectacle que celui de ces hommes livrés aux +occupations minutieuses et variées du ménage. Les uns +lavaient leur linge dans un ruisseau dont il avait fallu +casser la glace; d'autres le roussissaient aux feux du +bivouac, sans parvenir à le faire sécher. Beaucoup rajustaient +les sous-pieds de leurs guêtres ou recousaient des +boutons, tandis que j'avais à réparer un désastre. Riche +tout juste d'un écheveau de fil blanc très grossier, je +l'étendis de mon mieux le long de mon vêtement rouge, +en impertinents zigzags.</p> + +<p>Il nous restait d'ailleurs du temps pour voisiner. A cent +pas de nous se trouvait le parc d'artillerie, où quelques +mitrailleuses excitèrent notre curiosité. Longs cylindres +munis de manivelles, qui éveillaient l'idée d'orgues de Barbarie +à musique infernale ou de moulins à chair humaine.</p> + +<p>Le général de Sonis avait placé ses batteries de réserve +sous la garde d'une légion bretonne et vendéenne, composée +des mobiles des Côtes-du-Nord et des volontaires de +l'Ouest. Ces volontaires étaient au moins aussi curieux +pour nous que les mitrailleuses, comme tout ce dont on a +beaucoup entendu parler sans l'avoir vu. Leur costume +était en somme terne et disparate. Veste courte et pantalon +bouffant, avec un képi à la française, le tout gris de fer +soutaché de rouge. L'oeil est tellement habitué à voir la +chéchia ou le turban accompagner les culottes turques, +qu'à première vue le bonnet militaire à visière choquait +chez les zouaves de Charette. Peu importe l'habit, du reste. +A la défense d'Orléans, ils s'étaient déjà signalés: l'honneur +du combat de Brou leur revenait en partie, et ils +étaient à la veille de créer leur belle légende, héroïque et +sanglante. Ils ne connurent point cependant la rigueur des +cours martiales, bien que tous n'eussent pas leur nom +inscrit sur l'<i>Armorial de France</i> et ne fussent point soutenus +par les plus nobles sentiments.</p> + +<p>Deux d'entre eux, au contraire,—des roturiers évidemment,—méritèrent +une observation d'un officier, qui était +un parfait gentilhomme, de mine et de coeur, allant au feu +en gants de soirée et en bottes vernies. Cette recherche, +loin d'être étudiée, était le témoignage, poussé à l'excès, +du respect de soi-même et la manifestation naturelle d'une +grande pureté d'âme. Il n'avait pas un blason trompeur: +<i>D'azur à une fleur de lis au naturel, au chef d'hermine.</i></p> + +<p>Or les deux zouaves qu'il avait pris en faute lui répliquèrent +à la muette, par un geste peu respectueux. Si la +scène n'avait eu aucun témoin, elle se fût sans doute +terminée là, le capitaine ne pouvant que reculer devant +la honte de motiver sa punition en termes précis; mais +quelques officiers et sous-officiers, d'autres zouaves étaient +présents: l'écho du scandale parvint vite aux oreilles du +colonel.</p> + +<p>Avec la décision qui le caractérise, M. de Charette +ordonna à son officier d'habillement de se procurer, dans le +village, deux vêtements complets de paysan. Pantalons de +bure, blouses, bonnets de laine et sabots. Sur-le-champ les +délinquants durent troquer leur uniforme contre un accoutrement +rappelant par la coiffure celui des forçats. Ordre +est donné au régiment de s'assembler et de former le cercle. +Au centre se trouvent le colonel et le capitaine offensé, +devant les deux hommes désormais indignes de figurer +dans la noble légion.</p> + +<p>Pour solenniser l'exécution des brebis galeuses, le colonel +de Charette tient à prononcer un discours qui leur grave +la honte dans le coeur et y sème le remords. Il commence +d'un ton sincèrement indigné; mais, autant il excelle dans +la brève éloquence du champ de bataille, qui, par un mot, +par un geste coupant la mitraille, enlève les hommes, +autant il est réfractaire à la rhétorique oiseuse qui arrondit +et enchaîne élégamment et savamment les périodes. Au +milieu d'une phrase un peu laborieuse, l'un des condamnés, +peut-être pour se donner une contenance, laisse errer, à +l'ombre de son bonnet, sur ses lèvres, un imperceptible +sourire. Pas si imperceptible qu'il échappe au colonel.</p> + +<p>Tant pis, ou tant mieux: la phrase ne sera jamais finie. +Le colonel de Charette, d'un air à faire reculer Garibaldi, +c'est-à-dire avec un calme imperturbable, en caressant +doucement sa longue barbiche, s'avance vers l'impertinent +et lui ordonne de faire demi-tour. Sans s'expliquer d'abord +vers quel but tend le commandement, mais n'en augurant +rien de bon, le zouave l'exécute avec tremblement. Aussitôt +la botte du colonel s'élève, sa jambe se replie, puis s'allonge +comme un ressort puissant. Littéralement soulevé de terre, +le malheureux zouave est projeté à quatre pas en avant, +sur ses pieds qui marchent, qui trottent, qui galopent. Le +cercle, devant lui, s'est ouvert, d'instinct, et derrière lui +court son compagnon; il court aussi vite que les sabots le +lui permettent. Oncques le régiment n'entendit parler d'eux +et, depuis lors, nul ne manqua tant soit peu d'égards envers +le correct capitaine.</p> + +<p>Se reposer, bon, tant que c'était indispensable; mais +nous n'étions pas à Capoue et n'avions pas le loisir de nous +y rendre; nous rougissions de la reculade de Châteaudun, +ordonnée sans que notre courage eût été mis à l'épreuve, +et nous avions hâte de regagner le terrain perdu. L'ordre +parti le 29 novembre du grand quartier général de Saint-Jean-la-Ruelle +fut donc bien accueilli. «Que vos troupes, +avait écrit le général d'Aurelle au général de Sonis, se +mettent demain en marche, pour se diriger sur Coulmiers.... +Le canon vous servira de guide.»</p> + +<p>De son côté, le général Chanzy, dont nous devions +seconder les efforts, avait pris soin d'envoyer un de ses +aides de camp à Saint-Laurent-des-Bois pour conférer avec +notre commandant en chef. Escorté seulement de deux +cavaliers, cet officier, après une chevauchée nocturne en +plein champ et à travers bois, parvint à Saint-Laurent +avant l'aube. Le général de Sonis était installé dans une +bicoque du village; il déjeunait avec ses officiers d'ordonnance, +en toute simplicité, paraît-il, quand le nouveau venu +arriva jusqu'à lui. L'officier du 16e corps lui exposa l'intérêt +qu'il y avait à faire concourir le 17e à l'action qui +allait s'engager pour rouvrir la route de Paris. Quoiqu'il +parût très fatigué, le général de Sonis se réjouit d'avoir +enfin à agir. Ses traits fins s'animèrent au récit qu'il fit de +son exploit de Brou, et il déclara que ses troupes, qu'il +avait su si rondement mener, sauraient marcher de nouveau.</p> + +<p>En effet, le 30 novembre, le 17e corps rompit au petit +jour. Il s'avança méthodiquement en trois colonnes par +des routes parallèles à peine distantes d'un kilomètre les +unes des autres. L'artillerie et les convois tenaient la +chaussée, l'infanterie escortant à travers champs. De forts +pelotons de cavaliers éclairaient notre marche. Ils formaient +sur nos flancs comme un chapelet: suivant les +accidents du terrain, ce long cordon humain s'étirait plus +ou moins, espaçant ou rapprochant tour à tour, sur la ligne +brumeuse de l'horizon, les silhouettes qui souvent se dressaient +sur les étriers, la tête en éveil bien dégagée de l'immense +manteau étendu du col de l'homme jusqu'à la croupe +du cheval. Un instant, ce rideau de vedettes s'élargit démesurément, +s'éloigna presque à perte de vue. Il se resserra +ensuite au petit trot, ayant fait reculer et s'évanouir +quelques ombres rapides qui avaient été entrevues à trois +kilomètres.</p> + +<p>Tout cela donnait de la solennité et du piquant à notre +marche, d'ailleurs bien ordonnée et bien exécutée. Il eût été +seulement désirable de découvrir à cette scène un décor +plus riant, sous une température plus clémente. Comme +toujours, la brume ternissait le paysage et le froid sévissait +avec rigueur. Une bise glaciale cinglait le visage, pinçait +les oreilles: les mains se crispaient sur l'acier des armes. +Quelques hommes roulèrent leur mouchoir autour de la +tête, les bouts noués au-dessus de la visière du képi; +d'autres, hardiment, en rabattirent la doublure de cuir +sur le front et sur les oreilles. Tous, nous enfouissions une +main dans une poche et l'autre sous le plastron de la +capote, en marchant l'arme au bras.</p> + +<p>Armée de manchots, semblait-il au premier abord; mais +l'allure était bonne, vive et décidée. Il n'y avait pour nous +stimuler ni roulements de tambours, ni sonneries de clairons; +mais le canon nous marquait le pas, nous guidait, +nous attirait. Voilà le meilleur métronome du soldat. Au +surplus, le nom de Coulmiers, seul nom de victoire qui eût +depuis longtemps retenti, enflammait un peu notre imagination. +Coulmiers était, non le terme, mais l'orientation de +notre étape. Bon augure. Le pas, sur les sillons figés, était +ferme et relevé. Il ne venait même pas à l'idée que nous +pussions nous lasser d'avancer sur un sol pourtant si peu +propice.</p> + +<p>Certes je n'entends pas nier en notre honneur l'émotion +des combattants. Les plus braves éprouvent au feu une +impression combinée de sentiment et de sensation, que +le courage enseigne à dominer sans pouvoir toujours +l'étouffer: mais, à distance, la rumeur de la bataille électrise +tout le monde. En songeant aux coups que chaque +décharge porte dans les rangs des siens, on souhaite d'accourir: +une généreuse impatience vous anime et vous +pousse. L'ouragan meurtrier ne mugit pas encore à vos +oreilles, le frisson de la mort qui passe au-dessus de vos +têtes est loin; l'horreur du carnage ne vous blesse point les +yeux; il n'y a véritablement que des héros qui vont au +secours de leurs frères.</p> + +<p>Tandis que chacun se félicitait en son for intérieur de +puiser une vigueur nécessaire dans l'idée du devoir, le bruit +d'une cavalcade résonna sur la terre gelée. L'état-major +s'avançait derrière nous. Tous les officiers étaient enveloppés +d'épaisses pelisses, aux fourrures sombres, d'où les +têtes émergeaient à peine. Les képis eux-mêmes ne permettaient +guère de distinguer les grades, car les promotions +avaient été trop rapides pour laisser aux généraux le loisir +de troquer leurs anciens galons contre les lourdes broderies +d'or.</p> + +<p>Cependant le général de Sonis se faisait remarquer par +l'avance qu'il prenait sur le groupe nombreux, non pour +indiquer sa suprématie, mais par l'élan naturel d'un +hardi cavalier. Rapidement ils nous atteignent, et nous +dépassent. Nos regards suivent de loin l'escorte, papillotement +de grosses taches blanches et rouges. Manteaux des +chasseurs, manteaux des spahis. Le goum fuit. A la suite +des képis galonnés et luisants, il s'engouffre dans la rue +d'un village, et, jusqu'au dernier cavalier, disparaît. Telle +fut l'unique et courte vision que nous eûmes de notre chef +suprême.</p> + + + + +<h3>IV</h3> + + +<p>Ce village était un gros bourg, Ouzouer-le-Marché. Tout +pavoisé, pavoisé comme il ne l'avait jamais été et comme il +faut espérer qu'il ne le sera plus. Sous ses rustiques toitures, +il abritait de nombreux blessés qui, à l'ombre flottante du +drapeau international de Genève, luttaient depuis vingt +jours contre la mort.</p> + +<p>A notre tour, nous nous engageâmes dans la rue principale. +Sur le seuil de l'une des maisons hospitalières, un +officier à visage blême s'avança, soutenu par une soeur de +charité. Un temps d'arrêt s'était produit, il voulut nous +adresser quelques mots. Émotion ou faiblesse, il lui fut +impossible de se faire entendre. La colonne déjà se remettait +en marche. Alors, de sa main décharnée, il nous fit un +geste d'encouragement, qui était bien plutôt un signe +d'adieu. Plusieurs rideaux blancs se soulevèrent à notre +passage, laissant apparaître des visages pâles et des mains +osseuses, jaunes, pareilles à celles de l'officier blessé. Il +semblait qu'Ouzouer fût un bourg hanté, exclusivement +peuplé de squelettes, les nobles revenants de Coulmiers.</p> + +<p>A peine avions-nous franchi les dernières maisons, que +les clairons sonnèrent la halte. La canonnade était devenue +plus retentissante et plus claire. Elle venait du nord-ouest, +tandis que nous devions nous porter à l'est. Mais il fallait +avant tout marcher au canon. Un double cordon de cavaliers +et de fantassins se déploya aussitôt pour reconnaître +la campagne. L'artillerie s'achemina vers le point culminant +de la route de Charsonville, et l'infanterie se rangea +en bataille au milieu des champs. Le canon tonnait toujours, +et quelques masses sombres, encore indistinctes, +apparaissaient au loin. Le général Charvet étant venu +prendre place près de nous, l'ordre fut donné d'avancer et +de faire bonne contenance.</p> + +<p>L'idée du combat, qui nous animait et nous surexcitait +depuis le matin, prenait corps. Ce qui avait l'aspect de +simples haies, à l'horizon, allait sans doute se changer en +buissons ardents, crachant le fer, et la traversée d'Ouzouer +venait de rappeler quelles pouvaient être les conséquences +de cet ouragan. Chacun a des nerfs plus ou moins faciles à +exciter, à tendre. Mais tous s'efforçaient d'aller bravement +au baptême du feu.</p> + +<p>Moi aussi, je marchais à mon rang de bataille, exactement, +scrupuleusement, et, s'il faut l'avouer, mon courage +de conscrit puisait quelque réconfort dans ce strict accomplissement +du devoir. Le fourrier se tenant derrière la +première section de la compagnie, ma petite taille se flattait +tout bas de trouver un abri derrière les grands gaillards dont +j'avais peine à emboîter le pas. Du moins, les premiers +pruneaux seraient gobés par d'autres, illusoire espérance qui +avait suffi pour m'empêcher de trembler et de paraître ému.</p> + +<p>Je gardais en tout cas assez de présence d'esprit pour +observer du coin de l'oeil tout le monde autour de moi. Il +faut dire d'abord que, si l'action s'engageait ce jour-là, un +bon moteur allait nous manquer, l'ascendant de notre +énergique capitaine: M. Eynard, chargé la veille d'une +mission secrète, avait laissé le commandement au lieutenant +Barta. Assurément le flegme de ce vieux soldat de +Crimée et d'Italie était d'un bon exemple, sans valoir +toutefois le bel entrain de notre jeune chef. Il allait à dix +pas en avant, paraissant surtout préoccupé de ne pas se +laisser distancer par M. Houssine, qui avait de beaucoup +plus longues jambes.</p> + +<p>Quant aux soldats, après quelques rares accidents passagers, +rien de remarquable, si ce n'est l'attention qu'ils +prêtaient à se sentir les coudes et à ne pas perdre l'alignement +dans la marche en bataille assez pénible sur un +sol inégal et durci. La peur des entorses, jointe au désir +de ne pas manquer le pas, les distrayait de l'idée du danger. +Ce qu'il convient de noter, c'est l'instinctive coquetterie qui +avait poussé les plus frileux, dès que le combat avai paru +probable, à dénouer leurs mouchoirs serre-tête et à rentrer +dans le képi la doublure de cuir. D'ailleurs personne n'avait +plus froid et aucune main ne craignait plus la bise.</p> + +<p>A deux pas en arrière, la ligne des serre-files suivait: +Villiot d'un pas et d'un air tranquilles, Gouzy accentuant +un peu sa nonchalance et son déhanchement habituels, +Harel avec un regard plus profond sous un front qui semblait +plus proéminent que jamais, Nareval mâchonnant +ses lèvres par saccades, tandis que Laurier tortillait sa +moustache, la rabattait, au lieu de la retrousser glorieusement, +et paraissait chercher de ses yeux inquiets un trou +où s'abriter.</p> + +<p>Pur gaspillage que l'émotion ce jour-là. Ou les ombres +lointaines n'étaient réellement que des buissons creux, ou +bien elles avaient reculé, fui, à notre approche. Le canon +avait cessé de gronder. Nous avions eu devant nous, probablement, +quelques détachements des troupes qui venaient +d'écraser les francs-tireurs girondins dans le parc de Varize. +Ils avaient par contre trouvé un habile adversaire dans le +colonel Lipowski, et ils avaient jugé prudent de se replier +à la vue du déploiement de tout un corps d'armée.</p> + +<p>Qu'il eût été imaginaire ou qu'il se fût dérobé, l'adversaire +manquait. Une batterie prit position avec un bataillon +de soutien, pour garder à tout événement nos derrières. +Puis le 17e corps repartit en colonne vers l'est, dans la +direction de Coulmiers, par Charsonville. Au bout d'une +heure, nous trouvâmes la route gardée par le premier poste +du 16e corps, que le général Chanzy avait porté en avant la +veille. Il nous laissait les emplacements qu'il avait occupés +depuis sa victoire. Dès lors, nous cheminâmes sur le champ +de bataille, reconnaissable aux travaux de défense improvisés +à droite et à gauche, au ravage causé dans les arbres +par l'ouragan de l'artillerie et de la fusillade, et, comme +aux portes de Châteaudun, à des carcasses de chevaux dont +se repaissaient des nuées de corbeaux.</p> + +<p>Tandis que le général de Sonis établissait son quartier +général à Coulmiers même, avec son artillerie toujours +entourée de la légion bretonne, le corps d'armée forma ses +bivouacs aux environs. Le 31e alla dresser ses tentes dans +le parc de la Renardière: nous fûmes postés près de Huisseau-sur-Mauve, à la lisière du bois de Montpipeau. Doux +noms du beau pays de France, mieux faits pour évoquer de +poétiques légendes que pour servir de points de repère dans +de tristes étapes.</p> + +<h3>V</h3> + + +<p>Malgré la rigueur de la température, la nuit fut excellente. +Le bois voisin nous avait fourni notre sommier, il +est vrai, c'est-à-dire des branches mortes, et nous avions +touché dans le village de la paille fraîche pour former le +matelas; mais la satisfaction d'une journée bien remplie +contribua plus encore à notre sommeil réparateur. Marche +en avant, dans un ordre parfait. Cela suffit pour être content +de soi et de ses chefs. En campagne, il n'y a rien à +souhaiter au delà.</p> + +<p>Le lendemain, pourtant, nous eussions désiré un peu +plus de chaleur. Les piquets des tentes se brisèrent dans la +terre gelée, quand il nous fallut aller prendre la grand'-garde +et transporter nos bivouacs tout contre la forêt. La +compagnie étant établie à son poste, je n'avais plus rien +à faire comme fourrier; les dernières dispositions indiquaient +que nous passerions encore une nuit au moins à +Huisseau; je prévins le lieutenant, et je m'engageai dans +la forêt en compagnie du caporal Dariès, à qui je m'étais +attaché depuis la retraite de Châteaudun.</p> + +<p>Jeudi, 1er décembre, le temps était beau, malgré la persistance +du froid. Le soleil brillait, non plus au-dessus +de nos têtes: il déclinait derrière nous, éclairant d'une +lumière frisante les fûts verdâtres des arbres, se jouant +dans la mousse qui s'écrasait sous nos pieds, accentuant +par le contraste le dessin des choses, allongeant d'instant +en instant notre ombre qui affectait, selon les hasards de la +promenade, des formes bizarres. En suivant à l'aventure +des sentiers sinueux, nous parvînmes dans une gaie clairière, +ménagée, semblait-il, pour servir de salle à de joyeux +repas sur l'herbe. Quelques mouches mordorées y voletaient, +l'animaient de leur bourdonnement sonore dans le +silence du bois.</p> + +<p>Or, dans le tapis de verdure où peut-être on avait jadis +folâtré, une assez large déchirure avait été pratiquée. La +terre paraissait avoir été fraîchement remuée, et, à côté, +l'herbe flétrie, couchée; comme sous le poids d'un cavalier +et de son cheval. Français ou Allemand, un homme +avait sans nul doute été frappé là, par des tirailleurs en +embuscade. Il y avait trouvé la mort et une sépulture +ignorée. Les siens n'avaient pu recevoir de lui d'autre nouvelle, +sinon, cette indication, si désolante par son indécision: «Disparu!»</p> + +<p>La claire sonnerie des clairons vint jusqu'au coeur de la +forêt nous arracher à nos mélancoliques réflexions. Vite, +vite! Au pas gymnastique! Sans prendre garde aux branches +qui nous déchirent les mains et nous fouettent le +visage, nous regagnons le camp. Il faut partir. Des nouvelles +sont parvenues de Paris. Le général Ducrot tente +une grande sortie. Pour tendre la main à l'armée de Paris, +le 16e corps se bat. A nous de le rallier pour seconder ses +efforts. Notre brigade doit, la première, l'aller rejoindre à +Patay. Patay, nom glorieux, car notre Jeanne y fit prisonnier +celui que l'Angleterre appelait «son Achille». Jamais +nous n'avions été si allègres. C'est en chantant qu'à la +nuit tombante, nous prîmes la route qui passe à Gémigny, +puis à Saint-Péravy-la-Colombe, où nous laissâmes les +zouaves de Charette avec le général de Sonis.</p> + +<p>Depuis longtemps nous cheminions dans les ténèbres—et +aussi dans le silence. Nos voix étaient lasses d'avoir +compté «les canards, qui, déployant leurs ailes, se confient +à leurs canes fidèles» et d'avoir averti cent fois «le +meunier que son moulin va trop vite, va trop fort». Il +nous semblait, de plus, indigne de faire retentir l'air de +telles puérilités, en approchant du terme de notre étape que +marquait sans doute un champ de bataille.</p> + +<p>En effet, la division de l'amiral Jauréguiberry, bien +secondée par la cavalerie du général Michel, avait culbuté +l'ennemi à Villepion, non sans éprouver quelques pertes. +Le 16e corps couchait sur les positions conquises. Seul son +chef, le général Chanzy, était encore à Patay. Il se disposait +à transporter son quartier plus avant, sur la droite, à +Terminiers.</p> + +<p>Notre brigade reçut l'ordre de prendre position au nord-ouest +de la ville, en attendant le jour. Le 48e s'avança à +deux kilomètres, en grand'garde, et les tentes furent péniblement +dressées sur un front de bataille d'au moins +800 mètres. Quoique abrités par un repli de terrain, nous +grelottions sous la bise glaciale. Les sentinelles furent postées +par deux pour se garantir mutuellement du sommeil +qui eût amené la congélation des membres ou la mort.</p> + +<p>Le général de Jancigny, qui commandait notre division, +avait tenu à nous conduire en avant. Ce fut lui, ou peut-être +Chanzy, qui se porta sans escorte sur le point culminant +du terrain que nous occupions. Sa silhouette se +dressa à la hauteur de nos yeux, comme une apparition. +Le croissant lunaire éclairait faiblement la longue crinière +blanche de son cheval arabe et faisait briller l'or de son +képi. Comme un grand silence planait autour de nous. +Le cheval, naseaux au vent, flairant la lointaine odeur de +la poudre et du sang, frémissait, mais se retenait de hennir. +A peine entendait-on, sur la terre gelée, le pas traînant +et fatigué des sentinelles, dont les baïonnettes jetaient, par +éclairs, des reflets argentés.</p> + +<p>Longtemps le général sonda de son regard la profondeur +noire de la plaine, que piquaient au loin, sur la ligne de +l'horizon, les feux des bivouacs ennemis. Puis il repartit +au petit pas de son cheval, l'air pensif, supputant sans +doute, d'après le nombre et l'éparpillement des lueurs +lointaines, les forces qu'il allait falloir combattre. Aucun +ordre ne vint du reste modifier les dispositions prises. Tout +était tranquille, tout semblait dormir. Quelques fusées, du +côté d'Orgères, dans les lignes allemandes, troublèrent +seules, par instants, cette nuit calme et glaciale. Accompagnement +habituel des fêtes populaires, ces traînées lumineuses, +par leur éclat éphémère, par leur signification +inconnue, avaient je ne sais quoi d'ironique et d'irritant. +Chaque fois elles semblaient laisser l'horizon plus sombre.</p> + +<p>Le jour parut enfin, ce jour que plusieurs milliers +d'hommes, tous sains, valides, vigoureux et dispos, jeunes +et ardents, faits pour vivre et pour aimer, ne devaient pas +voir finir. Le froid persistait; mais, quand le soleil se fut +dégagé des brumes qui rasaient le sol, le temps s'affirma +superbe, tel qu'il peut être rêvé pour une solennité militaire. +Et, de fait, toutes les manoeuvres préliminaires de +combat s'accomplirent avec ordre et méthode, comme en +une superbe parade qui s'exécuta sous nos yeux.</p> + + + +<br><br><br> +<h2>LA DÉROUTE</h2> + + +<h3>I</h3> + + +<p>La brigade Charvet, la nôtre, formait la liaison des +troupes du 16e et du 17e corps d'armée. Elle devait donc, +selon toute vraisemblance, être appelée à jouer un rôle +important. Le succès pouvait dépendre d'elle; mais, dans +sa situation intermédiaire, il y avait un premier point à +établir: il fallait savoir de qui lui viendraient les ordres. +Pendant quelques heures, au moins, elle avait été placée +sous l'autorité immédiate du commandant du 16e corps. Le +général d'Aurelle avait en effet donné des ordres en conséquence: +«La brigade commandée par le général de Jancigny, +dit-il dans son ouvrage sur la <i>Première Armée de la +Loire</i>, avait précédé sa division, et était arrivée à Patay +le 1er décembre, dans la nuit. Ce général se mit immédiatement +à la disposition du général Chanzy, assuré dès lors +de l'appui du 17e corps.» Mais, lorsque le général de +Sonis, «plus vite que les aigles, plus courageux que les +lions», fut à son tour parvenu sur le théâtre des opérations, +il reprit évidemment autorité sur nous, et, ce qu'il +faut peut-être regretter, c'est que des scrupules aient un +instant suspendu son ardeur; c'est qu'il les ait communiqués +au général Chanzy. «J'ai fait mon possible, lui +vint-il déclarer à huit heures du matin, pour venir promptement +à votre secours; mais je marche avec des troupes +fatiguées. Nous voilà, nous sommes ici, mais je vous +déclare que, si vous avez besoin de nous aujourd'hui, il +me sera bien difficile de vous satisfaire.» Avec son esprit +net et précis, le général Chanzy dut être surpris de cet +élan qui s'annihilait. Dans les graves circonstances qu'il +traversait, il s'était contenté de répondre: «Je tâcherai de +me passer de vous».</p> + +<p>Nous, qui ignorions ces détails, et qui, presque à la +portée du canon, ne ressentions plus nos fatigues, nous +étions impatients de marcher et fort surpris de n'en pas +recevoir l'ordre. Cet ordre, je l'attendais personnellement +comme une récompense. Il faut tout dire, ce récit ne pouvant +avoir d'intérêt qu'à la condition d'être sincère comme +une confession. Le matin du 2 décembre 1870, j'ai subi +une humiliation profonde: il m'a été infligé des voies de +fait, et j'ai essuyé silencieusement l'outrage, et j'ai bu ma +honte, par abnégation, par devoir, par amour pour mon +pays.</p> + +<p>A l'aube, des distributions de vivres avaient été annoncées. +Comme toujours, elles furent assez longues; comme +toujours représentant la 18e compagnie du régiment, je fus +servi le dernier, et, naturellement, regagnai le bivouac +après tous les autres fourriers. Le sous-lieutenant Houssine, +l'ancien sous-officier à chevelure rouge et raide, +m'accueillit en me reprochant ma lenteur. Quand, chargé, +pour venir en aide à mes hommes de corvée, je m'en souviens, +d'une moitié de pain de sucre, je passai devant lui, +il m'allongea dans le dos, sur le sac, un coup de canne, +pour activer ma marche, comme il eût fait à une bête de +somme.</p> + +<p>M'arrêtant, je vis rouge pendant une seconde. La voix du +canon me sauva. Encourir le sort du caporal Tillot, quand +j'allais pouvoir m'exposer pour la noble cause, non. Je +haussai les épaules sans plus hâter le pas, et le sous-lieutenant +en fut pour une lâcheté qu'il n'eût point commise +si M. Eynard avait été là, car le capitaine rendait +justice à tous.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, les tristes exemples qui nous avaient +été donnés, à Lorges et dans la forêt de Blois, me furent +ce jour-là salutaires. Ils m'enseignèrent à ronger mon +frein: mais j'aspirais à me battre, à affronter le feu +ennemi, pour m'absoudre à mes propres yeux de l'ignominie +acceptée sans protestation.</p> + +<p>Aussi, tandis que nous attendions en armes sur le terrain +où nous avions dormi, je m'efforçais de suivre des +yeux, faute de pouvoir m'y mêler moi-même, les mouvements +du 16e corps qui engageait vigoureusement la +bataille à deux lieues vers le nord-est. Quelques nuages +de fumée s'élevant lentement dans le ciel clair, voilà tout +ce que nous pouvions distinguer. Le roulement ininterrompu +du canon, qui grossissait par éclats, attestait l'intensité +croissante de la lutte. Pendant ce temps, les autres +troupes du 17e corps, que nous avions distancées la veille, +arrivaient à la hauteur de Patay et défilaient devant nous. +Passé la ville, les batteries se mettaient en ligne et roulaient +à travers champs, précédées et suivies de l'infanterie +qui se déployait aussi.</p> + +<p>En art, il y a le choix entre des procédés tout différents. +Certains artistes épuisent l'émotion par l'exposé de scènes +effrayantes ou horribles; d'autres préfèrent la faire naître +et la maintenir en mettant l'esprit en suspens devant des +tableaux où plane la crainte du drame qui se prépare, et en +épargnant à la vue les détails terribles ou répugnants. Le +spectacle qui s'offrait à nos yeux avait ce caractère tempéré, +saisissant quand même. Sur le fond lointain d'une +réalité menaçante se détachait un premier plan pittoresque +et attachant.</p> + +<p>Les artilleurs, pour gagner ou maintenir leurs distances, +tantôt fouettaient leurs chevaux à tour de bras, leur déchiraient +les flancs de l'éperon, tantôt s'efforçaient de leur +faire sentir le mors pour modérer leur emballement. Pendant +ces alternatives, les pauvres servants, montés sur les +caissons, se soutenaient mutuellement, de peur de tomber +à chaque violente secousse que provoquaient les sillons de +terre durcie. Puis une ligne rouge et bleue de fantassins ou +toute bleue de mobiles ondulait sans désordre, offrant un +front de tout jeunes visages, un peu pâles, qui, par leur +sérieux, tâchaient de faire aussi bonne figure que de +vieilles troupes. Et le soleil brillait, non pour réchauffer +les membres engourdis par une nuit glaciale, mais assez +pour pailleter de fugaces étincelles le bronze des canons et +l'acier des doubles rangées mouvementées de fusils.</p> + +<p>Bientôt les zouaves pontificaux mêlèrent leurs costumes +gris aux autres uniformes plus voyants. Les troupes de +ligne, après avoir effectué un mouvement vers la gauche, +accentué par chaque brigade, s'arrêtèrent pour se refaire +de leur marche ininterrompue depuis Coulmiers. Les +zouaves arrivaient seulement de Saint-Péravy; ils venaient +de déposer leurs sacs à Patay. De Terminiers arriva vers +eux, au galop de son cheval bai, un jeune capitaine du +génie, au teint pâle, à l'oeil creusé par les veillées studieuses. +De là part du général Chanzy, il venait requérir la +légion du général de Charette, avec mission de la diriger +sur l'est, vers le champ de bataille. Le groupe aussitôt +s'agite et s'éloigne.</p> + +<p>Au milieu d'eux marchait un aumônier, auprès duquel +chacun se penchait à son tour. Comme allégés au moral +ainsi qu'ils l'étaient physiquement, ils allaient, vifs, alertes, +avec un fourmillement de guêtres blanches et de jaunes +molletières. Ils allaient à la mort ou plutôt, suivant le +mot de leur aïeul Polyeucte, à la gloire.</p> + +<p>Cependant, le défilé continuait. Peu après le départ des +zouaves, ordre nous fut enfin donné de marcher. Au commandement +du colonel Koch, le régiment, formé par compagnies +en colonne serrée, arrêta un instant le flot qui +sortait toujours de Patay. Il suivit presque la même direction +que la troupe de Charette, mais moins au nord. Le +51e rompait en même temps, et s'avançait à notre gauche +avec de l'artillerie.</p> + +<p>Sur un parcours de plusieurs kilomètres, nous fûmes +tour à tour déployés en bataille sur un front de 800 mètres, +puis repliés comme en terrain de manoeuvres. Un éventail +s'ouvre ainsi et se referme, au gré d'un caprice. Sans +chercher à comprendre l'utilité de nos mouvements, nous +nous appliquions à les exécuter vivement, car l'heure était +venue d'avoir une aveugle confiance dans ceux qui avaient +mission de nous diriger. En effet, la voix du canon ne nous +arrivait plus comme un sourd grondement: chaque coup +détonait, distinct, immédiatement suivi d'un autre. Nous +apercevions, non seulement le feu de la poudre, mais +aussi les projectiles bourdonnant dans l'air. La fusillade +crépitait sans relâche, et nous entendions un bruit d'ouragan +accompagné d'éclairs qui rasaient la terre.</p> + +<p>Nous pûmes croire, pourtant, que notre appui était +inutile. Tout le 48e fut massé à l'abri du village de Terminiers, +que le général Chanzy avait désigné pour son +quartier général. Tandis que, sans distinguer autre chose +que le sillage aérien des obus, nous nous consumions dans +la fièvre d'une attente vaine, le général, du haut du clocher, +suivait les mouvements de ses troupes sur Loigny.</p> + +<p>Après la bataille de Coulmiers, le lendemain du combat +heureux de Villepion, il avait le droit d'avoir confiance +en elles. Cependant, par l'étendue et la multitude des feux +de bivouac qu'il avait remarqués la veille, et par les +signaux observés pendant la nuit du côté d'Orgères, il +avait jugé que la résistance serait sérieuse. Au lieu d'éparpiller +ses forces, il avait concentré ses trois divisions, de +manière qu'elles pussent pénétrer comme un coin dans le +corps ennemi. Il avait chargé le général Michel de surveiller +sa gauche avec sa cavalerie, vers Orgères, en avant +des positions où le 17e corps reprenait haleine. Il pouvait, +d'un autre côté, espérer qu'à l'extrême droite, le général +des Pallières viendrait lui donner la main.</p> + +<p>Dès huit heures il avait lancé sa 2e division sur le village +de Loigny. Résolument elle s'était avancée sous les +ordres du général Barry qui, comme à Coulmiers, allait +faire de l'histoire aussi noblement que son frère Edouard +nous l'enseignait disertement à la Faculté de Toulouse. +La 1re division—amiral Jauréguiberry,—celle qui +avait enlevé si brillamment Villepion la veille, suivait de +près à gauche. En même temps la 3e, commandée par le +général Maurandy, devait appuyer à droite l'effort principal +en attaquant Lumeau, village voisin de Loigny.</p> + +<p>Loigny emporté vivement, la division Barry poursuivit +sa marche vers l'est; mais, au château de Goury, elle rencontra +une résistance opiniâtre et meurtrière; il fallut +d'abord reculer, pour mieux avancer ensuite. Le parc du +château fut le théâtre d'une lutte sanglante, acharnée, qui +dura avec des chances diverses, mais sans répit, jusqu'à +la nuit. Von der Thann, qui comprenait l'importance de +cette position, envoya l'une après l'autre ses trois brigades +pour renforcer ses premières troupes promptement décimées. +L'amiral Jauréguiberry, tout en soutenant en +deuxième ligne ce combat, dut faire tête, sur la gauche, +aux troupes nombreuses qui descendaient d'Orgères, de la +Maladrerie, de Tanon, et que n'arrêta pas la division de +cavalerie Michel ramenée par erreur jusqu'à Guillonville. +A droite, la division Maurandy se battait avec moins de +fermeté, quoiqu'un régiment de mobiles fît, à Ecuillon, +tout près de Loigny, une défense héroïque.</p> + +<p>«A midi et demi, d'après le rapport du général Chanzy, +la situation devenait de plus en plus difficile.—Toutes +les troupes du 16e corps étaient engagées, et il n'y avait +plus d'autre réserve que celle qu'offraient les troupes +fatiguées de la brigade du Bois de Jancigny en position à +Terminiers.» Convaincu qu'il avait affaire à des forces +de beaucoup supérieures aux siennes, le général Chanzy +se décida à faire appel au secours du général de Sonis, +malgré leur conversation du matin.—«Je montai à +cheval, fort inquiet et très fatigué, a raconté celui-ci.... Je +me portai en avant avec mes troupes, c'est-à-dire avec une +brigade de la 2e division, ma réserve d'artillerie, les +zouaves-pontificaux, les mobiles des Côtes-du-Nord; je +marchai dans la direction de Loigny. Je criai: «Voilà +le 17e corps qui arrive.»</p> + +<h3>II</h3> + +<p>Quelque fatigué qu'il fût en mettant le pied à l'étrier, +le général de Sonis, une fois sur le champ de bataille, ne se +ménagea pas. Il ne devait plus s'arrêter qu'il ne fût terrassé. +Il fit d'abord placer deux batteries sur la route de +Faverolles à Villepion, pour canonner l'ennemi à droite; +puis, averti qu'il allait être tourné, il fit face à gauche. Il +plaça son artillerie au coin du château de Villepion. Il mit +en batterie toutes les pièces de la réserve et rétablit le +combat si énergiquement, qu'au bout d'une heure et demie +de canonnade le corps allemand dut se replier.</p> + +<p>Cet heureux résultat était fait pour stimuler son ardeur. +Avec une activité extraordinaire, il plaça ses troupes en +ligne, de sa main, car il exerçait le commandement à sa +manière. Chanzy, pour l'exécution des plans qu'il avait +conçus, chargeait ses lieutenants de concourir chacun pour +sa part à l'action générale qu'il surveillait et dirigeait. +Sonis, lui, sauf les conceptions d'ensemble qu'il n'avait +guère le loisir de former, était en même temps général, +colonel, commandant, capitaine. Son procédé, renouvelé +des temps chevaleresques où la valeur personnelle pouvait +vaincre la puissance du nombre, lui enlevait, par contre, +la perception nette d'une situation étendue et complexe. +A tel point qu'il croyait de bonne foi, suivant son propre +récit, avoir relevé de leur poste de combat, avec le faible +effectif qu'il avait amené, toutes les troupes du 16e corps.</p> + +<p>Tout en élan d'ailleurs, il ne regardait jamais en arrière: +«La nuit arrivait, a-t-il raconté encore, et j'étais occupé +de la pensée de canonner Loigny, lorsqu'on vint me dire: +«Votre centre se replie». Je me portai au fort de l'action, +où se trouvaient deux régiments de marche d'un effectif +considérable, le 48e et le 51e; je me portai vers l'un d'eux, +et je l'exhortai +de toutes +mes forces. +Mes paroles +furent vaines, +tout +le monde +fuyait.»</p> + +<p>En ce qui +concerne le +48e, il y a là +une erreur. +Loin d'avancer +ni de +fuir, nous +battions +toujours la +semelle à +côté de Terminiers, +dans la position +exaspérante +de gens qui entendent se dérouler près d'eux un +drame poignant et qu'un invincible obstacle empêche +d'aller au secours des victimes. L'obstacle, c'était la +consigne. Ordre avait été donné d'attendre là: donc nous +attendions un ordre nouveau pour marcher, et, dans cette +journée de pénible attente, pas un homme ne quitta son +rang.</p> + +<p>Mais, depuis le chef de corps, visible à tous les yeux, sur +son grand cheval gris, jusqu'au plus modeste soldat, le +flegmatique lieutenant Barta, aussi bien que notre sous-lieutenant; +le patient Villiot lui-même aussi bien que +le bouillant Nareval; tous souffraient d'une inaction qui +paraissait inexplicable et qui l'était en effet.</p> + +<p>Vers trois heures, un aide de camp du général Chanzy, +le capitaine Henry, qui précédemment avait guidé sur +Villepion les zouaves de Charette, vint avertir notre chef +qu'il était temps de se préparer à entrer en ligne. Le +colonel répondit que nous étions prêts, et qu'il n'attendait +plus que les ordres du général Charvet. Les officiers généraux +avaient sans doute reçu avis que le général d'Aurelle, +résidant à Saint-Jean-la-Ruelle, avait délégué le commandement +de l'aile gauche au général Chanzy; mais les +chefs de corps n'avaient pas été peut-être assez formellement +avisés de ces dispositions. En tout cas, il était +hasardeux, pour un colonel disposant d'une réserve de +3000 hommes, d'abandonner, sur l'avis d'un officier, d'état-major +qu'il ne connaissait pas encore, le point où d'un +moment à l'autre son chef direct pouvait lui transmettre +l'ordre de marcher.</p> + +<p>Or, établi assez loin de nous, à gauche, en tête du 51e de +marche, le général Charvet s'était trouvé dans la sphère +d'action du général de Sonis qui, à la même heure, l'entraînait +avec les deux premiers bataillons de ce régiment, +commandés par le colonel Thibouville. Un frisson avait +agité tous les conscrits du 31e, au moment où ils parvenaient +dans la zone dangereuse du combat; là gisait à +terre le corps d'un dragon, la main crispée sur la poignée +du sabre, la tête exsangue, aux grands yeux ouverts, fixes, +complètement détachée du tronc, et retenue par la jugulaire +intacte dans le casque à peau tigrée. D'abord établi à +trois cents pas des batteries mises en action par le général +de Sonis, le régiment, tous les hommes couchés par ordre, +avait essuyé dans cette position une grêle d'obus. C'est la +plus pénible manière de recevoir le baptême du feu. Aucun +mouvement, aucune préoccupation étrangère, rien ne distrait +de la pensée de la mort: de la mort +qui s'avance en puissance dans ces +moucherons noirs, bourdonnants, +rapides, qu'une +flamme lointaine a annoncés +et qui finissent, +en touchant la +terre, par une +autre flamme +jaillie de leur +sein déchiré en +vingt éclats de +fonte à dents irrégulières, +cruelles.</p> + +<p>«Bon, encore +un!—Il arrive +droit sur nous.</p> + +<p>—Non, il passe.</p> + +<p>—Un autre, deux +autres.—Si, du moins, on pouvait appuyer à gauche.</p> + +<p>—Imbécile, c'est là qu'ils tombent.—Bien visé, cette +fois.—Misère et horreur!—Un cri, des gémissements, +une convulsion suprême.—Qui est-ce?—Il ne bouge +plus.... Il en pleut encore, toujours. Nous y resterons tous. +Et à quoi bon? Autant de morts, autant de fusils perdus! +Que ne nous commande-t-on de tirer!»</p> + + + +<p>Pendant une heure et demie, les jeunes soldats du 51° +subirent cette terrible épreuve de l'immobilité sous le feu. +Ce leur fut donc un soulagement de recevoir enfin l'ordre +de se lever et de courir en avant. Les nerfs se détendirent +par le jeu des muscles, et la circulation du sang fut si +précipitée qu'il semblait que, durant l'heure écoulée, tous +ces coeurs eussent cessé de battre. En avant, toujours. A +gauche de Loigny, l'ennemi occupait une ferme qu'il avait +crénelée, et, de la lisière d'un petit bois voisin, il fusillait +les assaillants, qui cependant ne reculèrent pas, ne s'arrêtèrent +point. La ferme fut emportée d'assaut et le bois +vivement nettoyé. Le général Charvet, qui avait dirigé +l'attaque, établit sa troupe dans les positions conquises: +elle s'y maintint, deux heures sous un feu très violent de +l'infanterie prussienne, qui s'avançait sur le côté opposé, +au secours des Bavarois.</p> + +<p>D'une intrépidité qui s'accommodait mal d'une fusillade +à distance, le général de Sonis ordonna de charger sur +Loigny. Le 51e obéit; mais ici doit se placer un incident +bizarre. Du moins le fait fut raconté le soir aux bivouacs +de Patay, par plusieurs officiers: il ne pouvait pas être +vérifié; mais l'historique du régiment l'a enregistré comme +un on-dit. A un commandement qui aurait été fait en excellent +français par un officier prussien, audacieusement +embusqué en cet endroit, le régiment, tombant dans un +piège, alla donner tête baissée sur une forte colonne ennemie, +massée dans un bouquet de bois d'aspect inoffensif. +Une effroyable fusillade éclata à bout portant. Le général +Charvet eut son cheval tué et tomba avec lui; deux cents +hommes roulèrent à terre, blessés ou morts; les autres, +surpris, reculèrent. Le général fut aussitôt fait prisonnier, ce +qui augmenta le désordre, malgré le sang-froid du colonel, +qui resta du moins jusqu'à la dispersion de l'état-major.</p> + +<p>Cet émoi pouvait n'être que passager et n'avait rien en +soi d'irréparable. Maintes fois, au cours de leur trop +glorieuse campagne, les Allemands, à Froeschwiller, à +Gravelotte, au Bourget, à Loigny même, ont subi de ces +temps d'arrêt, qui malheureusement ne les ont pas privés +du succès final. D'autres troupes étaient toujours prêtes à +recueillir les premières par trop maltraitées. Les réserves, +bien postées, donnaient aussitôt pendant que les chefs +ralliaient les fuyards pour les ramener en avant. La +panique du 51e devait avoir au contraire de graves conséquences, +car elle provoqua chez le général de Sonis une +grande crise psychologique.</p> + +<p>«Je savais, a-t-il dit, que j'avais confié ma réserve +d'artillerie à des troupes d'infanterie sur lesquelles je +pouvais compter et qui étaient commandées par un homme +de résolution et de courage. J'allai trouver le colonel de +Charette et je lui dis: «Il y a des lâches là-bas qui se +débandent et compromettent le salut de l'armée; suivez-moi». +Lui et ses hommes me suivirent avec le plus noble +enthousiasme; la nuit tombait. Il y avait tellement d'entrain +dans cette troupe, que les Allemands, qui occupaient +depuis le matin la ferme de Villours qu'ils avaient mise +en état de défense, l'abandonnèrent et se sauvèrent. J'avais +un grand espoir, une très grande confiance dans ce mouvement +en avant qui, je l'espérais, entraînerait les deux +régiments de marche dont j'ai parlé. Mais, accueilli par +un feu très vif de l'ennemi, le 51e lâcha pied et prit la +fuite.... Je ne voulais pas moi-même battre en retraite; +je me serais déshonoré et j'aurais déshonoré 300 braves +zouaves de Charette qui marchaient derrière moi et qui ne +m'auraient jamais pardonné ce crime.»</p> + +<p>Acte épique, qui a pu être qualifié d'héroïque folie. +Tandis que les anciens preux luttaient à armes égales et +bardés de fer, ce nouveau Roland, sans casque ni cuirasse, +suivi seulement de quelques braves, espéra faire une +trouée, avec cette poignée d'hommes, dans une ligne de +quatre-vingts bouches à feu qui concentraient sur un seul +point une avalanche d'obus et de mitraille. Et cependant +20 000 soldats disséminés dans la plaine entre Guillonville +et Terminiers, les chasseurs du 10e bataillon, le général +Deflandre et ses quatre régiments tous, impatients de combattre, +attendaient ses ordres à une portée de canon. Que +ne confia-t-il au colonel de Charette l'effort initial! Que +ne prit-il le temps d'appeler ses réserves à la rescousse! +qu'importait-il, comme il a dit plus tard qu'il en avait eu la +pensée, qu'il songeât à nous prêcher d'exemple?</p> + +<p>De Terminiers on aperçoit à peine en plein jour le +clocher de Loigny, séparé par les ondulations du terrain, +et «la nuit tombait». Il était donc impossible au 48e de +marche, toujours inactif, de subir l'attraction d'un chef +invisible, et qui, au surplus, dans l'ardeur d'une action +locale, ne songeait plus guère à ceux qu'il avait laissés en +arrière. Après les malheurs de la patrie, qui apparaissaient +comme irréparables à bien des gens, s'immoler à elle, +au milieu des zouaves pontificaux, cette pensée, ce rêve +d'un Français chrétien, s'était emparé irrésistiblement du +général de Sonis et sembla l'avoir frappé de vertige. Telle +est la vérité.</p> + +<p>Lorsqu'à son corps défendant ce général avait remplacé +le baron Durrieu, son inquiétude avait été grande; elle +s'était calmée à la nouvelle qu'il avait le colonel de Charette +sous la main. Dès lors, il n'avait plus fait un pas sans +le bataillon des zouaves, qui l'avait fasciné. Sa confiance, +qui ne pouvait d'ailleurs être mieux placée, était absolue +et un peu exclusive. Il s'était tellement identifié avec le +rôle de général commandant des zouaves, que, la veille, en +arrivant à Saint-Péravy, il leur avait lui-même fait faire +halte, et, soulignant ses paroles d'un geste courtois, de +gentilhomme à gentilshommes, il avait de sa bouche commandé: +«Sac à terre. La soupe, messieurs.»</p> + +<p>Le lendemain, il avait un instant oublié sa garde d'élite +en faisant manoeuvrer ses batteries entre Villepion et +Loigny. Mais l'écrasement du 51e, qu'il +qualifia de coupable défaillance, l'avait fortifié dans +cette opinion qu'il n'y avait pas de bon fantassin, +hors l'élite des zouaves. Il était excité aussi par le +désir de prouver au général Chanzy qu'il n'avait pas eu de +mauvais vouloir en lui disant de ne pas compter sur le 17e corps.</p> + +<p>Voilà pourquoi, plein de fougue, tel que +le comte d'Alençon à Crécy, il s'avança presque seul sur +Loigny. Il marchait entouré de son état-major, à la tête +d'un petit groupe de zouaves.</p> + +<p>Malheureusement, ces hommes, allant en rangs serrés, +offraient aux projectiles une proie facile, et ils étaient +empêchés de tirer par les cavaliers qui les précédaient. +Pour comble, un soldat prussien eut à ce moment l'audace +de sortir seul du petit bois Bourgeon, qu'on a depuis nommé +le Bois des Zouaves. Il vint briser d'un coup de +feu, tiré à très courte portée, la cuisse du général de Sonis, +qui se vit ajusté sans pouvoir atteindre son adversaire.</p> + +<p>Le général, quelques instants avant de tomber, avait, +paraît-il, chargé son chef d'état-major d'aller chercher au +moins le 48e de marche; mais le général de Bouillé, lui +aussi, fut atteint par un éclat d'obus. Jeté à terre sans connaissance, +il ne put accomplir sa mission ni la transmettre +à un autre. Pendant ce temps, la plupart de ceux qui +avaient suivi le général en chef tombaient à leur tour sous +les coups des Bavarois et des Prussiens.</p> + +<p>Ils n'eurent même pas la joie de dégager les bataillons +du 37e de marche, qui depuis plusieurs heures se défendaient +bravement dans le cimetière. Un millier d'hommes +luttèrent là, contre dix mille, et ne laissèrent tomber leurs +armes que cernés, harassés, écrasés, vaincus surtout par +la fumée, et la chaleur suffocante du brasier que commençait +à former le village en flammes.</p> + + + + +<h3>III</h3> + + +<p>Dans la nuit profonde, les premières lueurs de l'incendie +nous indiquaient au loin le théâtre de notre défaite, et, à +notre droite, le canon tonnait encore, les mitrailleuses +grinçaient toujours. Derniers efforts du général Peytavin +qui, vers quatre heures, avait apporté l'appui du 15e corps. +Arrêté par les troupes du prince Frédéric-Charles, il n'avait +pu dépasser Poupry; mais sans doute avait-il empêché le +vainqueur de Metz d'aider le grand-duc de Mecklembourg à +écraser tout à fait le 16e corps. A Poupry aussi la lassitude +gagna les combattants, et le feu de la poudre s'éteignit +dans les ténèbres.</p> + +<p>En revanche, devant nous, les flammes gagnaient, s'élevaient, +enveloppant Loigny dont le clocher se profilait en +noir au sein des langues de feu et dans la nuée rougeâtre +qui progressivement s'épaississait et encombrait le ciel. +Fort loin à la ronde, le champ de bataille en était éclairé, +comme par une aurore boréale. Les survivants sans blessure +et les blessés encore ingambes s'éloignaient de cette +lumière d'enfer, la plupart sans officiers, sans autre guide +que l'instinct qui les poussait à retourner au gîte du matin.</p> + +<p>Près de nous vint s'échouer un groupe confus de fantassins +et de mobiles, avec quelques zouaves pontificaux +échappés miraculeusement au carnage. Tous, quoique +désorientés, perdus, affirmaient que la journée nous appartenait. +Chacun, sans exception, en toute sincérité, disait +avoir assisté aux plus chauds épisodes de la bataille, et, +après tant d'efforts, au bout d'une si longue lutte, aucun ne +pouvait croire à une défaite.</p> + +<p>Cependant le doute n'était pas possible. Les corps qui +avaient gardé leur cohésion se repliaient aussi. De même +l'artillerie, dont le roulement sonore sur la terre gelée était +dominé de temps à autre par les cris des blessés qui avaient +été déposés en travers des caissons où ils étaient horriblement +secoués. Tout cela s'apercevait à peine dans +l'obscurité, tout cela se devinait plutôt. Parfois pourtant +les silhouettes se dessinaient nettement, quand le hasard +de la marche sur le terrain amenait une troupe entre la +flamme et nous.</p> + +<p>A cette heure navrante, un homme connaissait seul toute +la profondeur du désastre, et sur lui s'appesantissait la +lourde charge de rallier et de sauver tous les débris qui +s'éparpillaient à plusieurs lieues. Comme l'athlète qui a +besoin de sentir une résistance pour déployer sa force, le +général Chanzy se raidit contre l'insuccès et alors il apparut +plus grand que dans la victoire. Assumant sans hésiter +la responsabilité de diriger, en même temps que le sien, +le 17e corps privé de son chef, il employa les premières +heures à rétablir l'ordre dans les bataillons dispersés. A +chacun fut immédiatement assignée une place, et il y fut +conduit, s'y arrêta, pour que le combat pût reprendre le +lendemain, si l'ennemi se montrait entreprenant.</p> + +<p>Tandis que, le régiment ayant été maintenu dans ses +positions de Terminiers, nous n'avions d'autre préoccupation +que de trouver dans le village quelque nourriture +et un abri, Chanzy, descendu de cheval, allait y passer la +nuit à rendre compte de la journée au général d'Aurelle et +à régler dans le détail la retraite qui s'imposait devant un +ennemi trop nombreux. Nos recherches furent vaines. Les +Allemands n'avaient évacué Terminiers que l'avant-veille: +il n'y avait pas à glaner derrière eux et l'humanité ordonnait +de laisser aux blessés qui arrivaient les refuges qu'offraient +les maisons toutes abandonnées du village. Un +pailler toutefois nous offrit de quoi garnir légèrement le +sol de nos tentes. Mais le général Chanzy se souvint que +nous avions été gardés en réserve. Vers dix heures, notre +bataillon reçut l'ordre d'aller se poster en grand'garde à +un kilomètre. Les tentes abattues, notre bagage ficelé à la +diable, chargés de quelques poignées de paille, nous nous +acheminâmes en avant, guidés par les flammes vacillantes, +alternées de gerbes d'étincelles, qui s'élevaient encore des +ruines de Loigny.</p> + +<p>Nuit terrible, sous un ciel voilé de brume. Défense était +faite naturellement d'allumer aucun feu. Il ne fallait pas +non plus dresser les tentes. Notre provision de paille, +maigre au départ, était à peu près dispersée quand nous +pûmes nous arrêter. Nous devions être aux environs de +Villepion. Nous grelottions en plein champ, sous la bise +du nord qui ravivait l'incendie maintenant à quelques centaines +de pas. Au pied de la haie de faisceaux aux baïonnettes +flamboyantes, nous nous couchâmes malgré tout, +avec la terre pour lit, le sac pour oreiller et nos toiles de +tente simplement étendues sur nos têtes afin de nous +garantir au moins du serein. Or il gelait à pierre fendre, +et le serein fut un beau verglas qui transforma la toile en +carton cassant comme du verre.</p> + +<p>Peu importe. Villiot, encore cinquante pas plus loin, +veillait en avant-poste: nous étions bien gardés: après un +long frisson, causé par le froid à coup sûr et aussi par +l'idée des souffrances que devaient endurer les blessés +râlant tout près de nous, le sommeil nous gagna pourtant. +Ainsi la lassitude animale vient, chez l'homme, au secours +de l'esprit. Oui, moins abrités du froid que les Groënlandais, +à une portée de fusil des barbares qui en pleine France +détruisaient nos demeures, nous pûmes fermer les yeux, +nous endormir, reposer. Chose curieuse, l'esprit, comme +pour acquitter aussitôt sa dette de reconnaissance envers +le corps qui lui accordait quelques heures d'oubli, évoqua +de doux rêves sensuels. A mon estomac vide, il donna +l'illusion d'un repas succulent; à mes membres brisés et +engourdis, il offrit la sensation imaginaire d'un lit moelleux +et chaud. Je m'y étendais délicieusement, lorsque +l'adjudant du bataillon, passant tout le long du rang, +réveilla les dormeurs et ordonna à voix basse de se lever.</p> + +<p>Brrr! la rude réalité. Nous avions l'onglée au bout de +nos vingt doigts et un instant nous craignîmes de ne pas +pouvoir nous mettre debout. Énergiquement, tout le monde +se secoua et reprit ses sens. Il faisait nuit encore. La +sinistre lueur, devant nous, s'était éteinte, et, vers l'orient, +l'azur céleste s'éclaircissait à l'approche de l'aube. Notre +compagnie fut chargée de pousser une reconnaissance. +Nous aperçûmes vaguement, dans le demi-jour naissant, +un assez gros parti de uhlans. Ayant sans doute distingué +la masse du bataillon, ils tournèrent bride. Nous-mêmes, +nous ne pouvions attaquer sans un ordre, après l'échec de +la veille. La compagnie se replia sur le gros du bataillon +et un planton fut vivement dépêché au colonel pour lui +rendre compte et prendre ses instructions.</p> + +<p>La campagne cependant se dégageait de l'obscurité. Derrière +nous retentit la diane, claire comme le chant du coq +gaulois, tandis que, de Loigny, d'Ecuillon, de Lumeau, +partaient quelques brefs coups de sifflet. Des ombres se +montrèrent un instant à l'entrée de chaque village et +presque aussitôt se dérobèrent à l'abri des maisons ou des +murs de clôture. Rien d'autre ne nous révéla la présence +de notre redoutable adversaire, qui sans doute songeait +aussi à panser ses blessures.</p> + +<p>Ordre nous arriva bientôt de rejoindre nos deux premiers +bataillons à Terminiers. De ce village jusqu'à Patay, +toutes les troupes du 16e et du 17e corps, selon les dispositions +que le général Chanzy avait arrêtées et fait approuver +pendant la nuit, s'échelonnaient, bataillon par bataillon, en +colonne de compagnie, avec une batterie dans chaque +intervalle. Dès huit heures, tout était prêt pour battre +méthodiquement en retraite, sauf à offrir vivement un +large front de bataille aux Allemands, en cas de poursuite.</p> + +<p>A notre brigade était échu le faible honneur de s'éloigner +la dernière, sous la direction de l'amiral Jauréguiberry. +Il était charge du commandement de l'arrière-garde.</p> + +<p>Nous dûmes donc attendre l'ordre de marcher, jusqu'à +dix heures, l'arme au pied. Les serre-files de notre compagnie +se trouvaient ainsi en première ligne, le dos il est +vrai tourné à l'ennemi. Telle était du moins la position +réglementaire; mais—j'en conviens—j'avais peine à +la garder. Invinciblement, mes regards étaient attirés vers +le village des Échelles, à l'entrée duquel se montraient +quelques groupes. Cette curiosité était-elle excessive, justifiait-elle +un blâme? Le salut de l'armée nécessitait-il +qu'on s'éloignât des Allemands, sans même les regarder? +Pourquoi cependant M. Houssine l'exigea-t-il brutalement +de moi, sinon par l'effet d'une animosité qui s'acharnait +en l'absence du capitaine, pour se venger de la bienveillance +que me témoignait ce dernier?</p> + + + + +<h3>IV</h3> + + +<p>Jusqu'au soir nous marchâmes, en très bon ordre. +Malgré notre épuisement, le bataillon ne compta pas, ce +jour-là 3 décembre, un seul traînard; mais ce fut une +triste journée, l'une des plus tristes dont je me souvienne. +Depuis notre entrée en campagne, fatigues, privations, +souffrances, rien ne nous avait été épargné. Après des +marches forcées, quelques heures de repos sur la terre +gelée; une nourriture insuffisante, car plus d'un repas +s'était composé de biscuit et d'eau de pluie prise dans un +fossé. Toutes ces misères, nous les bravions sans regret, +pour atteindre plus tôt l'ennemi. Or, pour la seconde fois, +nous l'avions rencontré, et il nous fallait le fuir. Le fuir, +sans avoir brûlé une cartouche. D'autres, sans doute, +s'étaient mesurés avec lui et avaient dû s'avouer vaincus; +mais, dans la petite sphère où se meut l'homme de troupe, +il ne peut embrasser l'ensemble des opérations, et, tant +qu'il n'a pas éprouvé directement la supériorité de l'adversaire, +il est tenté de croire que ses chefs n'ont pas su mettre +à profit sa bonne volonté. De là une rancoeur qui aggravait +notre souffrance physique.</p> + +<p>Le lendemain, après une nuit pénible passée à Saint-Sigismond, +que nous avions traversé l'avant-veille d'un +pas allègre et en chantant, nous pûmes croire qu'enfin +nous allions être utiles. Le mouvement de retraite parut +avoir été suspendu. Tandis que le prince Frédéric-Charles +refoulait à Artenay et à Cercottes notre 15e corps, les +Bavarois avaient repris haleine, et, le 4, ils harcelèrent +notre gauche à Patay, où le général de Tucé soutint vigoureusement +le choc. A droite, la division Barry se battit +aussi à Bricy et à Boulay. Mais, à la nouvelle qu'Orléans +était repris sur nous, il fallut continuer la retraite, avec un +changement d'orientation, vers Beaugency. Nous devions +nous diriger sur Baccon, à travers la forêt de Montpipeau.</p> + +<p>Notre bataillon, spécialement chargé d'escorter les convois +du 17e corps, laissa ses trois dernières compagnies +en observation dans un hameau qui bordait la route. +Pendant que nous attendions la disparition du dernier +fourgon, il nous fut offert en cet endroit un spectacle inattendu. +Nous étions six cents hommes occupés à surveiller +attentivement le point d'où l'ennemi pouvait surgir, lorsqu'il +s'éleva dans cette direction un gros nuage. Il s'avançait +lentement, soulevé sur la route par le mouvement +d'une foule en désordre. Aucun point brillant ne révélait +cependant une troupe armée, et en effet nous fûmes +bientôt fixés. Femmes, vieillards, enfants, poussant devant +eux des troupeaux de bétail, marchaient autour de chars +attelés, les uns de chevaux de labour, et d'autres de boeufs +au pas pesant. Tous étaient chargés de mille objets entassés +pêle-mêle. Au sommet de l'une des voitures, sur une +botte de paille, une jeune mère allaitait un enfant, auprès +d'un aïeul infirme. Plus loin, une grande fille tenait par la +main ses deux tout jeunes frères; tantôt elle leur souriait +pour les encourager à marcher, et tantôt leur montrait, +pour les faire rougir de leur nonchalance, un homme qui, +bien que plié en deux par le dur labeur de la terre, donnait +courageusement l'exemple à toute cette malheureuse population. +Ces pauvres gens ignoraient sans doute où ils +allaient; mais ils préféraient une vie errante et la misère, +parmi les Français, au bien-être de leurs foyers envahis.</p> + +<p>Ce triste exode de tout un village ne nous attrista pas +seulement, il nous humilia. A nous il appartenait de l'empêcher, +et nous y étions impuissants. Ces paysans ne nous +témoignèrent pourtant aucune rancune. Ils nous firent +remarquer eux-mêmes, à 1500 mètres, environ, des cavaliers +qui apparaissaient et presque aussitôt se retiraient. +Nul doute que ce ne fussent les éclaireurs de l'armée allemande. +Le convoi que nous avions mission de protéger +avait pris de l'avance; il ne nous était pas permis d'engager, +sans absolue nécessité, un combat où nous n'aurions +pas été soutenus: le chef du détachement ordonna +donc la retraite.</p> + +<p>Comme nous risquions de perdre le contact de l'armée, +force nous fut d'accélérer le pas, de louvoyer autour des +véhicules de toutes sortes, dans les chemins défoncés courant +à travers bois. L'encombrement des voitures, la précipitation +de la marche, tout contribuait à semer parmi nous +le désordre. Vers la fin du jour, quelle que fût la bonne +volonté individuelle, il y eut une débâcle générale, une +complète démoralisation.</p> + +<p>Chacun allait à la dérive, se tenant aussi longtemps que +possible auprès des camarades qu'il reconnaissait. Mais la +nuit acheva de nous désorienter et de nous disperser: je +n'ai gardé de ces pénibles moments qu'un souvenir vague, +trouble. La voix seule d'officiers passant à cheval me +revient aux oreilles avec cet éternel refrain: «Pas de +retardataires! Les Allemands glanent derrière nous!»</p> + +<p>Avec le sergent-major Harel, le caporal Dariès et une +dizaine d'hommes, nous formions encore un petit groupe, +qui s'efforçait de ne plus s'égrener.</p> + +<p>Au petit jour nous sortîmes enfin de la région des +forêts. La marche à travers bois est toujours lente, +pénible, incertaine. Chaque chemin qui s'ouvre fait naître +une hésitation nouvelle. Avec la nuit surtout, le rideau +sombre qui borne immédiatement la vue de tous côtés fait +craindre à bon droit les surprises. En plaine, au contraire, +et quand la lumière du jour vous éclaire, on se sent plus +sûr de soi, plus hardi et plus fort, grâce à la vaste étendue +de pays qui s'offre à vos yeux, grâce à la facilité de +s'orienter.</p> + +<p>D'autres groupes pareils aux nôtres s'apercevaient à +d'assez grandes distances. Ils grossissaient, s'aggloméraient, +convergeant tous vers le même point. Il y avait +déjà là un indice qu'une pensée unique présidait à cette +marche, si irrégulière qu'elle fût encore. Ce premier gage +nous encourageait, nous stimulait. Nous n'avions pas tort +de reprendre espoir.</p> + + +<br><br><br> +<h2>BATAILLE</h2> + +<h3>I</h3> + + +<p>Le commandement supérieur veillait, en effet, il agissait +et vivement réagissait sur cette multitude d'individus épars +dont il allait en deux jours refaire une armée compacte, +valeureuse et redoutable, suivant l'aveu de nos ennemis. +«Ainsi, est-il dit dans le travail historique du grand état-major +prussien, tandis que la 25e division flanquait le mouvement +sur la rive gauche de la Loire, le 6 et le 7 décembre +sur la rive droite, la subdivision d'armée du grand-duc se +trouvait aux prises, sur tout son front, c'est-à-dire sur +20 kilomètres environ, avec des masses ennemies en état +de soutenir la lutte et d'opposer une résistance très vive.»</p> + +<p>Certes ce n'était pas sans une volonté ferme, sans une +perpétuelle vigilance, qu'un tel résultat pouvait être obtenu. +A tous les carrefours, à chaque fourche de route, se trouvait +un officier d'état-major, planté là comme un poteau +indicateur. L'un après l'autre, ils désignaient aux hommes +désorientés la direction à suivre pour atteindre la localité +qui avait été assignée à chaque corps, dans la nouvelle +ligne de bataille que venait d'arrêter le général Chanzy.</p> + +<p>Entre la Loire et la forêt de Marchenoir, cette ligne +s'étendait sur un espace de 11 kilomètres, de Beaugency +jusqu'à Lorges, où nous avions fusillé un soldat du 51e. Le +quartier général était à Josnes. Le 17e corps, au centre, +devant lui. Le 16e corps, dont la première division seule +était présente, les deux autres s'étant égarées, forma +d'abord l'aile gauche, puis fut porté à droite, à Villorceau, +tout contre la division indépendante du général Camô. L'aile +gauche fut alors constituée au moyen d'une division du +21e corps: récemment organisé sous le commandement de +l'amiral Jaurès, il avait en outre mission de garder la forêt +de Marchenoir, ce qui étendait de plusieurs kilomètres le +front de bataille. Enfin, le général Chanzy, qui, avec la +spontanéité du génie, palliait les fautes de ses lieutenants +en en tirant parti, ordonna aux généraux Barry et Maurandy +de réorganiser leurs divisions à Mer et à Blois. Il +leur confia le soin de défendre les ponts, dont les Allemands +allaient chercher à s'emparer, en effet, pour nous +tourner.</p> + +<p>Arrêté dans la fièvre d'une retraite infernale, ce dispositif +était tel que de longues délibérations n'eussent pu le +rendre meilleur. Il assignait au 48e de marche son bivouac +près du village d'Ourcelles, à un kilomètre du quartier +général. La plaine ondulée, où étaient dressés quelques +groupes de tentes, s'ouvrit à nous dans la matinée du +6 décembre. Le temps était clair. Quelques sonneries familières +égayaient le panorama, qui, naguère, nous avait +paru plus triste, dans notre première marche de Mer +sur Châteaudun. Cette impression était favorable. Tout +embryonnaire qu'il était, le camp apparaissait enfin, comme +une digue élevée contre la débâcle. L'ordre renaissait; +la force en résulterait peut-être, et, en tout cas, la possibilité +de tenter de nouveaux efforts plus honorables qu'une +fuite éternelle.</p> + +<p>Pourtant, pourtant. Il ne faut pas se faire meilleur que +nature. La préoccupation de rallier le régiment avait tout +primé dans notre esprit depuis trente-six heures que la +débandade s'était produite. A tel point que nous avions à +peine repris haleine quelques instants, la seconde nuit, +sous un hangar de je ne sais quel village, et nous n'avions +eu d'autre nourriture que des miettes de biscuit. Aussi, +lorsque nous eûmes acquis la certitude que le but était +atteint, qu'à la moindre alerte il ne nous fallait pas un +quart d'heure pour retrouver nos chefs, l'estomac—la bête, +si l'on veut—reprit ses droits. Un village—Cravant, nous +dit-on—offrait l'attirante animation d'un lieu habité. Irrésistible +tentation, il y avait une auberge ouverte. Nombre de +militaires l'encombraient déjà. Dariès et moi, nous trouvâmes +encore un coin libre et deux chaises.</p> + +<p>Ah! quel repas! Quelle volupté de manger à sa faim et +de boire à sa soif! Le menu, cependant, n'était pas très +varié. Un hareng saur d'abord, un hareng saur ensuite, et +je ne m'en suis pas dégoûté pour cela. Au contraire, j'ai +gardé pour ce comestible un goût profond, une sorte de +culte, la reconnaissance de l'estomac. De loin en loin, il +faut de toute nécessité que je lui sacrifie, bien qu'à vrai +dire il me soit devenu d'une digestion difficile. D'ailleurs +un litre de vin et du pain frais à discrétion véhiculèrent en +nous ces deux braves poissons, dont un doux fromage +blanc, aussi rond et plus éclatant que la lune en son plein, +vint tempérer l'excessive salaison.</p> + +<h3>II</h3> + + +<p>Réconfortés, ragaillardis, nous quittâmes l'auberge, prêts +à endurer de nouvelles fatigues pourvu qu'elles ne servissent +pas à nous éloigner encore de l'ennemi. Même à jeun, +nous ne demandions qu'à faire notre devoir; mais—règle +sans exception—le courage se décuple au sortir de table, +quand une légère griserie trouble imperceptiblement la vue. +Le paysage bénéficia à nos yeux de l'agréable état où nous +nous trouvions.</p> + +<p>Pour gagner Ourcelles, il nous fallut traverser un petit +village, Cernay, bâti, en forme de T, à cheval sur la route +qui va de Cravant à Mer, par Origny, et sur le chemin qui +vers l'est le relie à Lorges. Il est entouré, avec quelques +grands arbres, de vergers clos de haies, qui, au printemps, +en été et en automne, doivent lui former une ceinture charmante +de fleurs, de feuillage et de fruits. Les arbres et les +arbustes n'y montraient alors que leurs squelettes, et cependant +nous nous l'imaginâmes tel qu'aux beaux jours. Au +reste, quelques nuages de fumée s'échappaient des toits et +suffisaient pour lui donner la vie, en attestant la présence +des habitants autour du foyer hivernal.</p> + +<p>Comme couronnement de cette bonne journée, je fus +hélé en arrivant au camp par le vaguemestre, qui avait à +me remettre une lettre de mon frère Emmanuel. Les journaux +ayant répandu la nouvelle du premier engagement du +17e corps, la sollicitude de ma famille s'était éveillée: les +angoisses des miens se trahissaient par ces mots, qu'ont +gravés dans mon coeur les larmes qu'ils me firent coulerj'en +conviens sans honte, car je me sentis attendri, mais +non pas amolli:—«Comme il faut tout prévoir, si tu viens à +être blessé, préviens-nous aussitôt... ou fais-nous prévenir. +Il est convenu à la maison que, là où tu seras, j'irai, pour +te ramener, si c'est possible, ou, sinon, pour te soigner.»</p> + +<p>Ni le lieutenant Barta ni M. Houssine n'étaient encore +arrivés. En revanche, le capitaine Eynard, sa mission terminée, +avait rejoint son poste. Il s'occupait activement de +reconstituer la compagnie, secondé par le sergent Villiot, +qui était parvenu des premiers au point de ralliement avec +Laurier. En même temps que nous et après nous, les +hommes arrivèrent, isolément, ou par petits groupes. A la +fin du jour, les deux tiers de l'effectif étaient présents. De +même dans tout le régiment, qui, dès lors, pouvait au premier +ordre entrer en ligne.</p> + +<p>Le colonel Koch, en prenant le commandement de la brigade, +avait passé la conduite du 48e au commandant Bourrel, +du 1er bataillon. Au 3e nous étions toujours dirigés par +l'intrépide vieillard, capitaine David. De beaux exemples +d'honneur, de courage et de dévouement nous soutenaient, +nous stimulaient: quelques prodiges qu'exécutât la délégation +de Tours pour l'improvisation des armées, elle ne +pouvait parfaire son oeuvre dans les détails. Ainsi, notre +bataillon ne comptait aucun officier monté. Pas plus l'adjudant-major +que le capitaine David. Des chevaux leur eussent +été précieux pour conduire et faire mouvoir une unité d'un +millier d'hommes. Ce petit fait méritait d'être noté, à l'honneur +des chefs qui surent utiliser des instruments tactiquement +incomplets, sans parler de l'inexpérience individuelle +de leurs éléments.</p> + +<p>Chaque jour, la température devenait plus rigoureuse. +Tout en demandant à ses soldats une entière abnégation, le +général Chanzy leur était pitoyable; il lui parut impossible +de continuer à nous faire coucher sous la tente. Des dispositions +furent prises pour le cantonnement dans les villages +d'ailleurs nombreux en ce pays. Notre bataillon fut distribué +dans les granges d'Origny, au centre de la ligne de +bataille. Mais pour les fourriers, point de repos: ils +devaient concourir aux prises d'armes pendant le jour, et, +la nuit, assister aux longues distributions de vivres.</p> + +<p>Déjà, le 6, la canonnade s'était sourdement fait entendre +à l'extrême droite, première démonstration de l'ennemi sur +Meung. Le 7, dès la première heure, l'attaque fut générale. +Tandis que nous attendions sous les armes, la 2e division +du 21e corps et la 3e du 17e, sur notre gauche, s'opposaient +aux reconnaissances de l'ennemi, à Vallières, devant +Saint-Laurent-des-Bois, et, plus près de nous, à Villermain. +A notre droite, du côté de Beaugency, la 1re division du +16e corps se battait aussi, avec l'appui, cette fois heureux, +du 51e de marche, pendant qu'au centre le général de Roquebrune, +commandant la 1re division du 17e corps, repoussait +victorieusement deux divisions bavaroises qui s'étaient +avancées de Cravant et, plus à droite, de Beaumont.</p> + +<p>Comme l'armée avait pu vaincre sans nous, les compagnies +regagnèrent à la nuit leurs cantonnements, et, avec +mes collègues, chacun entouré de sa corvée, j'allai battre +la semelle auprès des charrettes d'un convoi administratif +parqué à l'entrée du village. Annoncées pour minuit, les +distributions n'étaient pas achevées au petit jour. Or il +neigeait. Les flocons abondants, épais, voilaient le ciel, +sans répit, d'une nuée de taches claires tourbillonnant sur +un fond gris, tandis que, dans le cercle restreint où la vue +pouvait s'étendre, ils accusaient la forme des choses en les +ouatant de blanc. Meules de paille, chariots de convoi, +chevaux immobiles sous les harnais et nous-mêmes, tout +prenait une même couleur spectrale, car le froid figeait les +flocons, et il ne nous était pas permis de faire des feux visibles +de trop loin: le foyer que nous entretenions modérément +avec des broussailles ne suffisait pas pour nous +dégourdir les pieds et les mains; mais il colorait de lueurs +fugitives un tableau qui nous rappelait invinciblement la +douloureuse légende de la retraite de Russie.</p> + + + + +<h3>III</h3> + + +<p>Au jour, un jour presque aussi gris, aussi triste que +la nuit, nous pûmes aller répartir les vivres entre les +escouades, puis nous étendre un peu, pendant que nos camarades +préparaient la soupe sur les fourneaux improvisés +le long des maisons. Elle fut vite absorbée, car le canon et +la fusillade avaient tôt battu le rappel. Les Allemands, +surpris de se heurter contre une armée en bataille, quand +ils espéraient n'avoir qu'à ramasser des traînards débandés, +avaient reconnu la nécessité de redoubler leurs coups. +Avec l'assentiment du grand état-major de Versailles, le +prince Frédéric-Charles ralentissait la marche des troupes +dirigées sur la rive gauche de la Loire pour qu'elles +pussent seconder les efforts du grand-duc de Mecklembourg; +et le 1er corps d'armée bavarois, appuyé par la +22e division prussienne et la 4e division de cavalerie, allait +tenter de rompre nos lignes.</p> + +<p>Dès huit heures, l'attaque se produisait violemment +contre la division Collin, du 21e corps, à notre gauche. Le +général de Roquebrune se dirigeait alors sur Cravant, et +notre division recevait l'ordre de se porter en soutien sur +Cernay, le poétique petit village à la ceinture de vergers.</p> + +<p>En avant d'Origny, le bataillon se forme, sous les ordres +du capitaine David. La barbe blanche et le tremblement +de tête de cet homme de haute stature donnent une +autorité singulière aux commandements qu'il articule +d'une voix ferme, avec une énergie juvénile. Sac au dos, +les rangs étaient formés: le vieux capitaine s'apprêtait à +crier en avant, lorsqu'il nous arriva un renfort inespéré.</p> + +<p>Le lieutenant Barta, M. Houssine, les sergents Gouzy, +Nareval et une trentaine d'hommes nous rejoignirent +enfin. Ils revenaient de Mer, jusqu'où ils s'étaient égarés. +Quelques minutes plus tard, et nous allions au feu sans +eux; mais, parce que nous ne les avions pas suivis, ils +songeaient à nous gourmander, tant est irrésistible l'envie +d'accuser autrui quand soi-même on ne se sent pas sans +reproche. Ma situation aurait sans doute été pénible, sans +la présence de notre capitaine. Le sous-lieutenant Houssine +eût été heureux de me chercher chicane; mais il était +gêné d'avoir à s'en prendre en même temps au sergent-major, +à Villiot et à Laurier. Au surplus, M. Eynard +n'était pas homme à encourager les mauvaises plaisanteries. +Il coupa court à des récriminations un peu grotesques +et tout à fait oiseuses. La compagnie se reconstitua +à l'effectif respectable de 180 hommes, et, formé +en colonne par sections, le bataillon se dirigea vers la +partie du champ de bataille qui nous était assignée, au +nord d'Origny, à deux kilomètres environ.</p> + +<p>Durant notre marche assez pénible dans des champs +labourés ou à travers des vignes hérissées de tuteurs et de +ceps rampant sur la terre et sous la neige, nous pûmes +causer un peu, Nareval et moi. Soit que les étapes supplémentaires +l'eussent fatigué, soit qu'un fâcheux pressentiment +le troublât, il manquait de cet enthousiasme que, +dans le trajet de Perpignan à Angers, je m'étais plus +d'une fois efforcé de modérer. Le décor n'était point fait +à la vérité pour réchauffer le coeur. Le sol était dur et +glissant, la neige nous glaçait, et l'idée d'être couché là pour +ne plus se relever nous faisait malgré tout passer un +frisson dans le dos. Une steppe blanche, à perte de vue. +A peine si la silhouette des fermes et des villages tranchait +sur cet horizon pâle. Dans les hameaux que nous +côtoyions, les jardins étaient déserts, les basses-cours +silencieuses. Pas un nuage de fumée au-dessus des toits, +comme l'avant-veille. Les récents combats avaient chassé +tous les êtres vivants et fait de cette plaine une immense +nécropole. Seule la lueur des décharges, leur détonation, +à droite et à gauche, rompaient la morne tristesse de la +nature. La vie ne s'y révélait que par le jeu formidable +des instruments de mort.</p> + +<p>Les deux premiers bataillons du 48e, cantonnés dans le +village d'Ourcelles, nous avaient devancés sur le terrain. +Dessus n'est pas le mot, dedans serait plus exact, car nous +les trouvâmes en position dans des tranchées-abris pratiquées +au milieu des champs entre Origny et Villejouan. +L'esprit français trouva, dans cette circonstance, l'occasion +de s'exercer, malgré la gravité du moment. «Ils seront +bien gênés pour courir! disait l'un.—Parbleu, ajouta un +autre, ils font déjà le pas gymnastique sur place. Vois +donc!» Le fait est qu'ils tâchaient de se réchauffer les +pieds. «Ils s'enterrent avant d'être tués!» conclut un +troisième. Plaisanterie macabre, non sans à-propos. La +plupart de ces ouvrages de défense devaient abréger, après +la bataille, la triste besogne des infirmiers. Beaucoup +d'hommes furent déposés dans les fosses qu'ils avaient +aidé à creuser la veille.</p> + +<p>Tout en les plaisantant, nous serrâmes, en passant, la +main aux camarades, que peut-être nous ne reverrions +plus. A ce moment un roulement sourd, comparable à +l'écho affaibli de coups de battoirs précipités, se fit entendre +vers l'ouest. Dans la brume de l'horizon se profila bientôt, +tranchant sur la blancheur du terrain, un groupe irrégulier +et mouvant de cavaliers qui venaient de Josnes. Ils +s'avançaient au trot, mais ralentirent leur allure pour +passer en revue nos deux premiers bataillons. C'était +l'état-major de l'armée.</p> + +<p>Le général Chanzy parcourait le champ de bataille, +s'assurant partout de l'exécution de ses ordres, et veillant +à la bonne tenue des troupes. Il montait un cheval arabe +à longue crinière, sans doute celui que nous avions +entrevu dans la froide nuit du 1er au 2 décembre. Alors +dans la force de l'âge, le vainqueur de Coulmiers tenait +droite sa tête fine, aux moustaches effilées, aux sourcils +froncés légèrement. Sauf ce dernier signe de perpétuelle +réflexion, sa physionomie martiale respirait la confiance et +le calme. La journée de la veille, les engagements du +matin, justifiaient cet état sérieux d'une grande conscience +en repos. Qu'il fût battu, Chanzy avait du moins tenté tout +ce qui était en son pouvoir; mais il semblait croire sincèrement +à la victoire. Il communiqua son espoir à ceux de +nos camarades qui occupaient les tranchées: en passant, +il leur promit la revanche.</p> + +<p>Cette figure, animée du plein éclat que donnent les +grandes responsabilités courageusement acceptées, contrastait +avec l'air fatigué des aides de camp, surmenés nuit +et jour. Ces jeunes têtes pâles émergeaient à demi du col +des pelisses-fourrées, autour du visage austère du général +Guillemot, que semblait allonger encore sa barbiche blonde.</p> + +<p>Cependant, déployé en ligne au commandement du +capitaine David, notre bataillon poursuit sa marche vers +son objectif, Cernay. L'ambition de tous, la préoccupation +de chacun, est de ressembler à cet ancêtre qui, calme et +froid, digne, montre le chemin, trente pas en avant du +front de bataille.</p> + +<p>Le colonel Koch, accompagné du commandant Bourrel +et d'un officier d'ordonnance, vient diriger en personne +l'action de sa brigade. Il nous rapproche du village, pour +nous abriter derrière les maisons, en attendant qu'il nous +emploie. Quatre chasseurs le suivent: leurs manteaux +blancs servent aussitôt de points de mire aux artilleurs +allemands. Une volée d'obus part des batteries braquées +entre Cravant et Beaumont; ils bourdonnent au-dessus de +nos têtes et vont tomber assez loin derrière nous. L'état-major +se déplace, tantôt à droite, tantôt à gauche. Les projectiles +le suivent, sans l'atteindre encore. Alors le colonel +se décide à éloigner son escorte, inutile pour le moment. +Les cavaliers prennent le trot; mais ils ne sont pas à deux +cents mètres, qu'un nouvel obus va éclater entre eux, et +deux roulent à terre avec leurs chevaux. Quelques éclats +viennent se loger dans nos havresacs ou bossuer en cliquetant +les marmites et les gamelles.</p> + +<p>Petit et insignifiant épisode. Plusieurs maisons nous +masquaient le coin le plus chaud du champ de bataille; +mais un vacarme incessant nous permettait d'apprécier +l'intensité de la lutte. Crépitation de la mousqueterie, +grondement des canons ou grincement strident des mitrailleuses, +se combinaient avec une sorte de long mugissement +ininterrompu, qui était le cinglement de l'air par +tous les projectiles. A notre gauche nous apercevions un +régiment de mobiles qui criblait de feux de salve les positions +de Cravant. Une batterie, postée à notre droite, tirait +aussi sans relâche, et ces feux convergents étaient bien +dirigés. «A l'est de Cravant, dit le rapport allemand, les +cinq batteries bavaroises les plus rapprochées du village +durent, à la suite de pertes énormes, se retirer en dehors +de l'action de l'artillerie française et des chassepots.»</p> + + + +<h3>IV</h3> + +<p>Nous étions cependant maintenus en première réserve, +pour coopérer d'un moment à l'autre à l'attaque du centre +ennemi. Sur l'ordre du général en chef, deux escadrons de +grosse cavalerie de notre corps devaient se masser à l'abri +des maisons de Cernay, et, avec un peloton d'éclaireurs +algériens commandés par le capitaine Laroque, s'élancer +de là sur les positions de Beaumont. Mais il fallait que la +préparation de ce mouvement se fît avec prudence, sans +attirer l'attention. Les cuirassiers, lourds, imposants, +comme des statues de pierre, dans leurs blancs manteaux +aux plis rares, défilèrent deux par deux, à la suite du +goum tout fringant dans ses flottants burnous rouges, le +long d'un sentier couvert par un repli de terrain. Les +suivant curieusement des yeux pendant qu'ils s'engageaient +dans le village, nous attendions qu'ils eussent fait +leur oeuvre pour accomplir la nôtre.</p> + +<p>Quiconque a veillé un mourant se souvient de l'émotion +qui vous étreint, au cours de minutes longues comme des +heures. On épie le souffle, tantôt violent, tantôt insensible, +du moribond condamné, et chaque râle vous fait frémir +parce qu'il vous semble être le gémissement d'une âme +s'élançant vers l'inconnu, dans l'éternité. Au feu, dans la +passivité de l'attente, cette même pensée—la pensée du +passage possible, immédiat, pour soi-même, de l'état de +santé à trépas—hante les plus braves. Il est bien de se +dominer assez pour cacher le léger frémissement qui vous +trouble; mais que dire de l'effort des officiers—hommes +après tout, attachés à la vie comme les conscrits, et qui de +plus ont souvent femme et enfants—pour se maîtriser +d'abord et pour suivre en même temps avec netteté les +phases de l'action, pour juger sûrement de l'opportunité +de se porter de préférence sur tel ou tel point?</p> + +<p>Pour nous distraire de notre préoccupation personnelle, +nous avions ce spectacle. Un peu penché sur l'encolure, +pour mieux voir sans doute et de plus loin, ou peut-être +gêné par sa haute taille, le colonel Koch flattait de la main +son cheval gris, à chaque nouvel éclat de tonnerre qui +arrachait un hennissement à la pauvre bête et la faisait +tressaillir sur ses quatre pieds. D'une bravoure encore +plus crâne, le commandant Bourrel, naturellement froid +et, au physique, court de buste, se dressait sur ses étriers +comme s'il était honteux de n'offrir pas assez de prise aux +coups: il semblait invinciblement attiré vers les endroits +où venait d'éclater un obus.</p> + +<p>Le capitaine David se reposait sur son sabre, immobile +et muet comme un dieu Terme. Il n'en était pas de même +du nôtre, qui frémissait d'impatience, et qui eût certainement +voulu nous lancer en avant s'il avait commandé +le bataillon. Chez les sous-officiers se manifestaient à peu +de chose près les mêmes symptômes que le matin du +30 novembre, à la sortie d'Ouzouer-le-Marché, sauf, il faut +l'avouer, un air plus sombre du côté de Nareval et quelques +imperceptibles signes de couardise de la part de l'impertinent +Laurier. La tenue des hommes était correcte, +avec même une pointe d'humour.</p> + +<p>Il me serait impossible de dire combien de temps dura +notre attente. Mais voici les éclaireurs algériens, qu'une +bordée de mitraille a ramenés. Trop longue est la distance +à franchir dans la zone dangereuse du tir. Tous les chevaux +auraient été fauchés en chemin, pas un homme ne serait +arrivé sur les batteries de Beaumont. Les Africains s'éloignent +d'ailleurs en caracolant, comme à la fantasia. Plus +gravement s'écoule, au petit trot, la double file des <i>Gros +Frères</i>, qui vont attendre une occasion meilleure dans la +direction d'Ourcelles. Tous semblent un instant grandir en +franchissant la crête d'un coteau au delà duquel ils disparaissent +brusquement, comme s'ils s'étaient abîmés dans +un ravin ou évanouis dans la brume.</p> + +<p>Ce que la cavalerie n'avait pu faire, il nous appartenait +de le tenter avec de l'artillerie. Ordre fut donné à toute la +division de se porter en avant de Cernay et de Villechaumont, +petit village qui se dressait à l'est, sur notre droite. +Mais, avant que le commandement eût été transmis sur +toute la ligne, un bataillon du 51e qui le premier avait +occupé Cernay, et s'y maintenait âprement depuis le +matin, est à la fin serré de trop près, culbuté, refoulé; son +chef, le commandant Pondielli, notre capitaine de Perpignan, +a la moitié de la main emportée,—la main qui +avait signé la condamnation du soldat dont le corps était +enfoui, tout près de là, sur la lisière de la forêt de Marche, +noir: la plupart des officiers sont atteints: les soldats +reculent et abandonnent le village. Le colonel Koch les +arrête, les rallie et les range à notre gauche. Tout émus +encore, ils saluent les obus d'un mouvement plongeant, à +la grande joie de nos hommes qui, n'ayant pas été encore +étrillés, les raillent sans pitié.</p> + +<p>Enfin, tandis que le 10e bataillon de marche de chasseurs +à pied se jette dans le village et empêche la tête +de colonne bavaroise d'y pénétrer, notre compagnie est +déployée en tirailleurs, en avant du bataillon qui se porte +vers la gauche. Mais les mobiles de l'Orne et les mobilisés +de la Sarthe sont là, massés par pelotons. De minute en +minute brille un éclair suivi d'une détonation terrible: +elle reçoit un court écho, le bruit des décharges ennemies. +La riposte est meurtrière. S'ils en ont la force, les blessés +se traînent en arrière; sinon, on les écarte avec les morts. +Les survivants se resserrent, et le bruit sinistre retentit à +intervalles réguliers. De vieilles troupes ne montreraient +pas plus de sang-froid. Les mobiles sont en nombre et +gagnent du terrain: ils n'ont pas besoin de nous. A droite, +au contraire, le 10e de chasseurs entretient la fusillade +avec un acharnement désespéré: il s'épuise. L'ardeur de +ceux qui tirent toujours ne peut suppléer au nombre et il +y a plus de chasseurs à terre que debout:</p> + +<p>«A droite et en avant, pour les soutenir!»</p> + +<p>Les maisons du village ne nous couvrent plus. Tout à +coup un bruit sec, semblable à celui d'une baguette qui se +casse, claque à côté de moi: un homme tombe la face +contre terre, en poussant un cri, un seul: il a le crâne +brisé. Un autre a la gorge traversée et il expire. D'autres +roulent à terre pendant que les balles sifflent et bourdonnent +à nos oreilles. Chacun de nous pense alors, sans rien +dire, qu'il n'y a pas lieu de plaisanter: on éprouve un vif +désir de se rapetisser, de s'amincir; on voudrait n'être pas +plus haut qu'un caillou, pas plus large qu'un fil. Une +heure durant, on nous maintient sur la route de Cernay +à Origny, sans ordonner le feu. Rien n'est plus énervant.</p> + +<p>Le jour baisse, et autour de nous l'approche de la nuit +surexcite les volontés. Le bruit redouble. Les chasseurs +reprennent coeur et semblent se multiplier. Leurs silhouettes +se détachent dans les positions variées du combattant chargeant, +tirant, rechargeant, sans répit, sans relâche. Des +canons passent près de nous, au galop, la moitié des +servants, couchés, livides, sur des affûts: plusieurs chevaux, +sans cavalier, hennissent douloureusement. L'un a le +naseau déchiré et sanglant; un autre suit de loin l'attelage +dont on l'a détaché, et son jarret brisé s'embarrasse dans +les liens rompus qui traînent autour de lui. La batterie +s'éloigne, non parce qu'elle est aux trois quarts détruite, +mais parce qu'elle a épuisé ses munitions. Une autre +s'avance, bride abattue, pour la remplacer. Ce sont des +mitrailleuses, dont le râle aigu fait tressaillir. Dans le +concert infernal, elles mêlent leur musique, aigre comme +un déchirement, à la basse profonde du canon et au pétillement +inégal de la fusillade.</p> + +<p>Au rebours du malchanceux 51e, qui avait été des premiers +à toutes les fêtes, il semblait écrit que nous attendrions +toujours. L'attente, telle qu'elle nous était imposée, +était particulièrement cruelle. Le perpétuel sifflement des +balles, dans l'obscurité naissante, avec la perspective +d'une nuit de souffrance, sans secours et, qui plus est, +sans vengeance, est intolérable. Nombre d'hommes qui, +l'instant d'avant, riaient de leurs camarades du 51e, ne +résistèrent pas longtemps à l'envie de se garer un peu. Les +uns s'assirent; d'autres s'allongèrent même par terre.</p> + +<p>S'il faut être sincère, je fus tenté de les imiter; mais +le galon oblige; je me jurai de ne pas me baisser, tant +qu'il y aurait un simple soldat debout. Je me tins parole +et ne me courbai pas, bien qu'il tombât constamment de +nouvelles victimes dans la masse du bataillon. De ce +nombre fut Gouzy, atteint d'une balle au pied. Il se vit +obligé de se laisser hisser sur l'un des cacolets qui, en +louvoyant loin des endroits périlleux, faisaient la navette +entre la ligne de bataille et les villages d'Ourcelles et de +Josnes, où étaient établies des ambulances volantes.</p> + +<p>Nareval, comme les autres, essuyait le feu dignement, +quoique avec un visible effort de courage. Par petite malice +je lui demandai s'il craignait toujours de se laisser emballer +vers le danger. Il haussa légèrement les épaules. Non, +l'épaulette ne fulgurait plus à ses yeux; le feu prochain des +batteries en faisait pâlir l'éclat. Il regrettait le recoin +modeste, paisible, qu'il avait abandonné sur le bateau où +travaillait son père. Il ne s'en cacha pas; la réalité lui +apparaissait plus terrible qu'il ne se l'était imaginée. Il +était décidément vaincu par ses pressentiments, et, chose +singulière, la préoccupation suprême de cet infortuné, à +peu près oublié en ce monde de son vivant, fut qu'on se +souvînt de lui après sa mort.</p> + +<p>«Écoute, me dit-il, on ne sait ni qui vit ni qui meurt: +donne-moi l'adresse de tes parents pour que je leur écrive en +cas de malheur. Voici celle des parents de mon père, à moi; +si je disparais, promets-moi de leur apprendre comment je +suis mort.» Et, à la lueur pâlissante du crépuscule, pendant +que les dernières déchargés s'échangeaient au hasard dans +l'ombre de l'éloignement, nous inscrivîmes mutuellement sur +nos calepins, en tâtonnant, ces renseignements funèbres.</p> + +<p>Cependant, croyant que Cernay avait été perdu au +moment du recul du 51e, le général en chef s'était borné +à en ordonner la réoccupation à tout prix, tandis que les +deux autres bataillons du 48e, sortant de leurs tranchées, +déployaient en tirailleurs les compagnies du lieutenant +Gélis et du capitaine Duhamel et s'avançaient eux-mêmes +en bataille au nord de Villevert. Plus à droite, les mobiles +de l'Yonne et ceux dû Cantal franchissaient résolument +la route de Cravant à Beaugency, en faisant de nombreux +prisonniers. Au delà encore, la division Deplanque, du +16e corps, enlevait la ferme du Mée, à la baïonnette, tandis +qu'à gauche le général Deflandre, au prix d'une blessure +mortelle, s'emparait du bourg de Layes. Ces derniers épisodes +de la journée en firent sans conteste une journée +victorieuse. Il suffit de s'en rapporter sur ce point au rapport +de nos ennemis:</p> + +<p>«Vers quatre heures, la 1re brigade bavaroise venait +prendre rang entre les troupes postées le long de la grande +route, gravissait de concert avec elles, et aux cris de +«hourra!» les hauteurs qui s'étendent de Cernay vers +Villevert et se heurtaient alors à des troupes fraîches +débouchant du sud à sa rencontre. Les bataillons bavarois +avaient perdu déjà un grand nombre d'officiers, et leurs +rangs décimés n'étaient plus en état de recevoir ce nouveau +choc; ils se replient sur Beaumont, suivis par les Français; +mais l'artillerie, qui s'y maintient inébranlable, +oppose un insurmontable obstacle aux assaillants.»</p> + + + +<h3>V</h3> + + +<p>Comme si un accord se fût établi entre les deux adversaires, +le feu cessa simultanément sur les deux fronts de +bataille. La nuit était noire, le silence profond. A en juger +par la sensation personnelle de chacun, on comprenait +qu'une détente se produisait en cet instant dans les nerfs +des cent mille hommes éparpillés dans la plaine, tant d'un +côté que de l'autre. Cette détente, toutefois, n'entraînait +pas l'allégement complet du coeur. Soit la pensée des horreurs +environnantes, soit la conscience du peu de durée de +cette accalmie, une invincible oppression persistait. Tout à +coup, pour la justifier, deux gerbes de feu jaillirent à cent +pas de nous, en même temps que nous parvenait le bruit +de deux détonations isolées. Est-ce qu'après douze heures +de lutte il n'y aurait pas de répit? Ou bien était-ce simplement, +comme à la fin d'une fête publique, la bombe +d'adieu des artificiers? ou, plutôt, une façon de dire au +revoir pour le lendemain?</p> + +<p>Plus rien, quelques minutes s'écoulèrent, un quart +d'heure, et le silence persista. Lentement, nous pénétrions +pendant ce temps dans le village de Cernay. La route qui +le traverse était jalonnée de cadavres. Le premier qui se +trouva sur nos pas était celui d'un sergent de chasseurs, +avec la tunique ouverte, la chemise toute teinte de sang: +nous le soulevâmes; il était froid. Un autre sergent, tombé +la face en terre, avait passé ses mains derrière le dos pour +essayer de déboucler son sac; il n'avait pu y parvenir, et +ce poids l'avait étouffé. De la lumière brillait dans une +maison, j'y entrai. Des paysans, restés bravement auprès +de leur foyer sous les boulets, s'efforçaient de ranimer +un malheureux chasseur. Ils l'avaient couché tout de son +long sur le sol battu, et ils humectaient de vinaigre ses +lèvres tuméfiées, lui frictionnaient la région du coeur; ils +secouaient un mort. En revanche, sur des matelas par terre +deux autres pauvres diables attestaient leur existence par +des plaintes. A peine parqués dans la cour d'une grande +ferme qui fait l'angle du chemin de Lorges, nous reçûmes +l'ordre d'aller creuser une tranchée à l'entrée du village, +au nord, pour défendre la route de Cravant. Dans cette +direction, une ferme flambait ou peut-être un village. +Chaque soir de bataille, les Allemands avaient besoin de +venger leurs pertes par un acte de vandalisme. Ils prenaient +plaisir, au centre de la France, à nous envoyer de +ces défis inhumains. Le vent soufflait, activant l'incendie. +Le froid était devenu sec, le temps d'ailleurs assez clair; +la pioche et la pelle n'entamaient la terre durcie qu'après +de longs et pénibles efforts. Cette harassante besogne s'accomplissait +au bruit d'un grand mouvement dans l'armée +allemande. En appliquant l'oreille au sol, on percevait +distinctement le piaffement des chevaux et le roulement +des caissons et des affûts. Nul doute qu'il ne s'effectuât +de la part de l'ennemi une conversion vers notre droite. +M. Bourrel en fit prévenir le commandement supérieur.</p> + +<p>La vérité est que, dans l'année terrible, rien ne devait +nous réussir. Nos qualités nationales, la vivacité d'esprit, +le courage primesautier, sont des qualités natives, heureuses, +mais, en somme, peu méritoires, car elles sont +mélangées de vanité et de présomption. Elles se développent +sous notre beau climat, de même que la flore +riche et variée s'étale sur notre sol fertile, tout naturellement. +Or rien n'est solide ni précieux, sinon ce qui est +rare et ce qui est produit avec effort, perfectionné avec +soin. La Providence, en 1870, s'est servie contre nous +des armées allemandes, comme d'un fléau, pour nous +apprendra à pratiquer les vertus, peut-être arides, mais +sûrement robustes, pour nous enseigner la puissance de la +réflexion, de la suite dans les idées, apanage des chefs teutons, +qui a logiquement engendré la confiance chez le +peuple armé et lui a donné la force d'endurance prédestinée +nécessairement à éteindre nos flambées d'ardeur. Grâce à +sa savante organisation, à la liaison permanente de toutes +ses fractions, cette armée ennemie figurait assez une colossale +pieuvre à tentacules, qui retentissait tout entière des +coups portés aux plus éloignés de ses membres élastiques +et les faisait se replier ou s'étendre utilement, quelque +espace que les nécessités stratégiques eussent fait occuper +à nos envahisseurs. Nous, au contraire, nous n'étions qu'un +corps désarticulé, ou à soudures fragiles, et tout à fait +rompu en maint endroit.</p> + +<p>Lorsque toute la 2e armée de la Loire s'était bien comportée, +un malentendu, né de l'inhabitude de subordonner +l'exécution des détails à l'intérêt de l'ensemble des opérations, +avait compromis le succès incontestable de la journée +du 8 décembre: Le général Camô, sans même rendre +compte au général en chef, s'était, dans le milieu du jour +sur un avis parvenu de Tours, replié vers Mer, évacuant +Beaugency, et découvrant notre aile droite à l'improviste. +Ce recul avait obligé le général Chanzy à rectifier sa ligne +de bataille et à abandonner sans combat quelques-uns des +points conquis par ses troupes. Les Bavarois avaient pu +ainsi occuper, à l'est de Cernay, le village de Villechaumont +et la ferme du Mée. A la faveur de la nuit, ils s'y +établissaient en force pour nous prendre en flanc le lendemain, +pendant que nous nous retranchions au nord du côté +de Cravant, d'où ils nous avaient lancé leurs derniers obus.</p> + +<p>Après deux heures d'un travail opiniâtre, la 6e compagnie +fut, en tout cas, autorisée à aller prendre quelque +repos jusqu'au matin. Bien qu'une grange nous eût été +attribuée pour dortoir, je me laissai attirer par la faible +clarté qui s'échappait d'une porte entr'ouverte sur la cour +de la ferme que nous occupions. Vingt hommes se pressaient +dans une salle enfumée, auprès d'un feu de branches +sèches pétillant en une vaste cheminée. Les uns, assis +devant une table massive, dormaient, la tête posée sur +leurs bras croisés. D'autres cuisinaient, et, j'en conviens, +quelques quartiers de pommes de terre qui rissolaient +dans une poêle à frire, quand j'entrai, m'attirèrent vers +l'âtre, tout autant que la chaleur du foyer. Comme Don +César, dans <i>Ruy Blas</i>, j'espérais me nourrir au moins par +l'odorat, étant, quoique fourrier, à peu près à jeun. Avant +de nous rendre à la tranchée, j'avais mangé un biscuit, mon +dernier, trempé dans un quart de café. Non que les vivres +fissent défaut, dans les escouades; mais les soldats n'avaient +pas eu le loisir de préparer la soupe. Mes yeux révélaient +sans doute la faim qui me tiraillait l'estomac, car le cuisinier +offrit, pour +dix sous, à +qui le voudrait, +en me +regardant, +son beau +plat de frites. +Le caporal Dariès +était là, riche +de deux +galettes de +biscuit. Une +fois encore, +en souvenir +de notre retraite +de +Châteaudun, +nous nous régalâmes. Il était écrit que nous ne le ferions +plus ensemble.</p> + +<p>L'atmosphère, autour de nous, s'était épaissie de la +fumée du foyer et de la buée des respirations. Cet air +opaque étouffait à peu près la flamme de l'unique quinquet +qui éclairait comme une étoile lointaine, quand la clarté +pâle de l'aube pénétra sur nous par les fissures de la +porte et des volets de la fenêtre. Un roulement de tambour +retentit dans la rue du village, et tous nous nous dressâmes +debout comme un seul homme. Nous fîmes irruption hors +de la maison, et, deux minutes après, chaque compagnie +était formée sur l'emplacement indiqué la veille. Puis toutes +furent dirigées au nord et à l'est de Cernay, dans les jardins +qui l'entourent.</p> + +<p>Par une ruelle, un étroit passage, nous gagnâmes l'un +des vergers qui s'étendent vers l'orient. Sa haie de clôture, +sans feuillage, était déjà brisée en plusieurs endroits. +A terre gisaient quelques chassepots, et, tout auprès, +des fosses à peine comblées renfermaient sans doute les +hommes qui s'en étaient servis la veille. Au delà des clôtures, +il restait quelques cadavres que l'on n'avait pas eu le +temps d'enterrer. Entre autres, un artilleur auprès duquel +je demeurai un instant. Il reposait sur le dos, les bras +ouverts en croix, les jambes un peu pliées. Les yeux +semblaient clos par le sommeil, tout le visage était empreint +de sérénité; la mort avait dû être instantanée, sans souffrance; +elle avait surpris ce modeste héros dans le calme +accomplissement du devoir.</p> + +<p>Villechaumont, que nous apercevions devant nous, se +trouve à 1200 mètres environ de Cernay. Un moulin à +vent, monté sur son pivot de bois comme sur un piédestal +conique, occupe le premier plan au sud. A sa droite se +mouvait une masse noire. Autant que le brouillard encore +intense nous permettait d'en juger, quelques petits groupes +se détachaient du gros, et, se glissant en avant du village, +disparaissaient soudain. Ces ombres étaient évidemment +des tirailleurs qui se dispersaient dans des tranchées.</p> + +<p>«On éprouvait, comme a dit Tolstoï, le sentiment de +cette distance indéfinissable, menaçante et insondable, qui +sépare deux armées ennemies en présence. Qu'y a-t-il à +un pas au delà de cette limite, qui évoque la pensée de +l'autre limite, celle qui sépare les morts des vivants?... +L'inconnu; les souffrances, la mort? Qu'y a-t-il là, au delà +de ce champ, de cet arbre, de ce toit, éclairés par le soleil? +On l'ignore, et l'on voudrait le savoir.... On a peur de +franchir cette ligne, et cependant on voudrait la dépasser, +car on comprend que tôt ou tard on y sera obligé et qu'on +saura alors ce qu'il y a là-bas, aussi fatalement que l'on +connaîtra ce qui se trouve de l'autre côté de la vie.... On +se sent exubérant de force, de santé, de gaieté, d'animation, +et ceux qui vous entourent sont aussi en train et +aussi vaillants que vous-même. Telles sont les sensations, +sinon les pensées, de tout homme en face de l'ennemi, et +elles ajoutent un éclat particulier, une vivacité et une +netteté, de perception inexprimables, à tout ce qui se +déroule pendant ces courts instants.»</p> + +<p>Le soleil ne perçait pas la brume de cette froide +matinée de décembre: hormis cela; tout ce tableau est +d'une vérité saisissante. Nos fatigues étaient oubliées: +les coeurs battaient fort, la circulation du sang était active: +nous nous sentions pleins de sève et de vigueur, et tout +prenait autour de nous le plus vif relief. Rien ne s'est +effacé: je revois tout, exactement. Les jardinets dépouillés +aux arbres chargés de givre. Les restes de l'artilleur qui +semblait dormir. Non loin de lui, un cheval estropié, le +sien peut-être, tremblant sur ses trois jambes valides, mais +attendant stoïquement la mort, debout, les yeux ouverts, +sans un hennissement. A cinq cents pas enfin, en plein +champ, dans la zone de séparation des deux lignes +ennemies, errait une vache, bête paisible et nourricière, +qui cherchait le chemin de son étable et ne le retrouvait +pas, car le bruit de quelques coups de feu isolés l'effarait.</p> + +<p>Malgré la grande distance, les hommes, au risque de +perdre leur poudre et leurs balles, essayaient leur fusil: +Le mien était chargé, mais je ne sais quelle crainte m'empêchait +de m'en servir. Jamais je ne l'avais essayé. A +peine si, dans mon adolescence, j'avais brûlé quatre où +cinq cartouches de revolver, et j'éprouvais quelque émotion +à l'idée d'avoir pour cible des corps humains comme +début. Le sous-lieutenant Houssine m'emprunta mon arme, +visa, tira, me la rendit froidement. J'y glissai une seconde +cartouche: mais je ne l'imitai point: j'attendis encore. +Quoi? Impossible de le dire; je l'ignore moi-même. Est-ce +que j'allais avoir de lâches scrupules? une fausse honte de +mon devoir ou des élans intempestifs d'humanité? Les êtres +qui depuis quatre mois tiraient sans relâche sur des Français, +les sanguinaires Bavarois de Bazeilles qui étaient là +devant nous, m'inspiraient-ils de la compassion? Non, +certes. Pourquoi, cependant, hésiter à les frapper?...</p> + +<p>Quoique le général Chanzy ait écrit que nous fûmes +attaqués de bonne heure, je crois que le premier coup de +canon a retenti de notre côté le vendredi, 9 décembre. Une +batterie s'était établie contre le village de Cernay, et, vers +sept heures, elle ouvrit le feu sur la masse noire qui fourmillait +devant Villechaumont. La réplique, il est vrai, ne +se fît pas attendre. La foule sombre s'étant aussitôt écartée, +huit flammes brillèrent presque simultanément au sein +d'un nuage grossissant, et, comme nous étions dans l'axe +du tir, nous pûmes suivre du regard les projectiles qui se +croisèrent dans l'air. Le bruit des deux décharges se +faisant écho, le fracas des obus dans les hautes branches +au-dessus de nos têtes, le grand silence qui soudain régna +dans les rangs, tout donna à cet instant un caractère de +singulière solennité. Il y eut comme le saisissement qui +vous prend devant un spectacle de beauté supérieure.</p> + +<p>Au milieu du recueillement qui avait suivi les détonations, +une voix à l'énergie et aux vibrations bien +connues, celle qui dans la forêt de Blois avait prononcé, au +nom de la Patrie envahie, la sentence du caporal Tillot, +s'éleva, claire, forte et ferme. Le capitaine Eynard, +donnant l'élan à son corps vigoureux et souple, s'écriait, +en nous montrant le chemin: «En avant!—La première +section, en tirailleurs!»</p> + +<p>Rompant les clôtures des jardins, qui leur servaient +encore de frêles abris, cent hommes s'élancèrent de bon +coeur, préparant leurs cartouches dans la gibecière, apprêtant +le tonnerre du chassepot. Le sous-lieutenant marchait +avec nous: Villiot et moi, nous étions les seuls sous-officiers +de la section, Gouzy ayant disparu la veille.</p> + +<p>Au bout de trois cents pas, le capitaine s'arrêta, de +même toute la chaîne humaine dont il était le moteur. +«A sept cents mètres, dit-il, commencez le feu!»</p> + +<p>Mais neuf balles sur dix devaient se perdre. Nous +n'eûmes pas le temps d'en perdre beaucoup. Presque +immédiatement, stimulé d'ailleurs par une compagnie du +10e bataillon de chasseurs, qui s'était déployée à notre +droite et nous avait devancés, M. Eynard avait de nouveau +commandé en avant et au pas gymnastique. Rapidement +nous franchîmes ainsi cinq cents mètres. «Tout le monde +par terre. Tir à volonté, à deux cents mètres. Aux artilleurs, +et visez bien!» ajouta notre chef, toujours debout, lui, +pour mieux apprécier la justesse de notre tir.</p> + +<p>Pour moi, j'avais éprouvé une compression violente et +rapide au coeur, comme un trémolo silencieux. Puis, plus +rien. L'ordre donné, il n'y avait plus ni hésitation ni +scrupule. Je tirais, je chargeais; je tirais toujours, avec +calme et sang-froid, visant de mon mieux, comme à la +cible, sans fièvre ni remords. Il n'y a pas de comparaison à +établir entre l'impression de ce moment et le tressaillement +pénible qu'avait provoqué le premier bruit des balles, +à la nuit tombante. Occupé d'exécuter méthodiquement la +charge, je ne songeais pas à trembler, quoique le sifflement +fût autrement intense et soutenu que la veille. +L'appréhension vague—on ne peut trop le répéter—est +pire que le danger réel, défini; le danger se laisse regarder +sans terreur, pourvu qu'on le regarde en face.</p> + +<p>Dans le mouvement incessant des artilleurs, au sein de +la fumée qui se renouvelait, s'épaississait sans cesse, il +était impossible de les viser individuellement; mais, les +uns à plat ventre, d'autres, comme moi, un genou en terre, +ce qui est une excellente position pour assurer le tir, nous +prenions tous pour objectifs les flammes qui, d'instant en +instant, jaillissaient de cette nuée blanche.</p> + +<p>A cent cinquante mètres environ, nos coups portaient: +nos balles firent du ravage. «Les huit pièces qui avaient +pris position au début sur la droite de Villechaumont—relate +le rapport allemand—se portent bientôt plus à +l'ouest, vers la butte du moulin à vent; canonnées par trois +batteries françaises, criblées par les feux de l'infanterie +parvenue à petite portée, elles subissent des pertes très +sérieuses, qui les obligent à rétrograder momentanément +pour se remettre en état de combattre.»</p> + +<p>Leurs obus avaient tous passé fort au-dessus de nous. En +revanche, dans le champ nu, découvert, d'où nous les fusillions +sans relâche, nous étions à la merci de l'infanterie +que nous n'apercevions pas du tout. Complètement dissimulés +dans les tranchées où ils s'étaient terrés, les tirailleurs +bavarois nous envoyaient, comme une grêle tombée +du ciel, des kilogrammes de plomb. Devant nous, à droite, +à gauche, de tous les côtés à la fois, les balles pleuvaient, +soulevant chacune une pincée de terre. Si le plomb germait, +quelle terrible moisson eût produit le champ que nous +occupions! Mais franchement, quel tâtonnement! Que de +coups perdus!</p> + +<p>Il y avait là comme un encouragement à ne pas se +préoccuper des fantassins et à destiner sans regret tous +nos coups aux canonniers. Ils s'agitaient perpétuellement, +comme des ombres chinoises, sur le fond blanc de la +fumée. Au-dessus d'eux, le moulin élevait sa cage carrée, +faite de vieilles planches noircies, et son pignon à angle +droit, où la croix de ses ailes immobiles semblait fixée +comme sur un énorme catafalque.</p> + +<p>Peu après que la batterie eut repris position sous cet +abri, je constatai que la provision de ma cartouchière était +épuisée. Il fallut recourir à la réserve du sac, opération qui +paraissait longue dans l'endroit où nous nous trouvions. Je +m'appliquai pourtant à l'exécuter sans hâte exagérée, de +peur de maladresses qui eussent allongé le temps perdu. En +rebouclant mon sac sur les épaules, je vis, tout près de +moi, couché comme la plupart des hommes, M. Houssine, +qui, du bout de sa canne, jouait avec une motte de terre +encore blanche de la neige tombée l'avant-dernière nuit. +Un impérieux besoin vous prend, dans les situations tendues, +d'entendre le son de sa propre voix. Sans doute veut-on +s'affirmer à soi-même, par quelques paroles, si banales +soient-elles, qu'on jouit de sa présence d'esprit. Cela seul +explique pourquoi, tout en glissant une nouvelle cartouche +dans la culasse de mon fusil, j'adressai ces mots à mon peu +sympathique officier: «La fin des munitions approche, +mon lieutenant. J'en ai déjà brûlé la moitié. C'est dommage!»</p> + +<p>Avant que j'eusse refermé le tonnerre sur la cartouche, +une forte commotion, comme un rude coup de bâton, +m'avait secoué le bras gauche. Toujours dans la position +du tireur à genou, je chargeais; ma main glissa, inerte, de +dessus mon genou par terre, et un flot de sang l'inonda. En +même temps, une très vive douleur se faisait sentir à la +jambe sur laquelle avait reposé mon bras.</p> + +<p>Point de doute possible, nos maladroits adversaires, +avaient enfin, sur mille coups peut-être, touché au moins +une fois. Une balle m'avait fracassé l'avant-bras, l'avait +traversé, et s'était amortie sur ma cuisse. Malgré une assez +vive souffrance, très supportable cependant, je fis à part +moi ces constatations, nettement, comme pour le compte +d'autrui; puis, d'instinct, je me retournai vers mon confident +de hasard, le sous-lieutenant Houssine. Il ne jouait +plus avec sa motte de terre, car une autre balle venait de la +pulvériser. Philosophiquement, je me bornai à lui dire: +«Allons! j'ai mon compte!»</p> + +<br><br><br> +<h2>HORS DE COMBAT</h2> + + + +<h3>I</h3> + + +<p>Être blessé et continuer à se battre, c'est le suprême courage: +mais cet héroïsme me fut interdit. J'essayai de +relever ma main, où le sang délayait par nappes la couche +noire que la fumée de la poudre y avait déposée. Impossible. +L'avant-bras était comme disloqué en son milieu, à +l'endroit où persistait une douleur sourde. Force à moi de +déposer mon fusil, pour ramener, avec la main droite, la +gauche, qui définitivement refusait le service. Devenu inutile, +je me couchai tout de mon long dans la profondeur +d'un sillon.</p> + +<p>De là je pus remarquer ce qui, dans l'action, m'avait +échappé. Le capitaine jurait comme un diable, hurlant de +toutes ses forces: «Tirez! mais tirez donc!» Villiot rampait +de l'un à l'autre, et, avec un petit instrument, que je +reconnus pour être une lime, il cherchait à rogner les têtes +mobiles des chassepots dilatées par la chaleur du tir. +Malgré ce soin, le feu ne reprenait guère. Moi-même, pour +les derniers coups, j'avais eu toutes les peines du monde à +refermer le tonnerre. Les armes étaient trop échauffées, trop +encrassées. Il fallait de toute nécessité les laisser se refroidir +et les nettoyer. La place était incommode pour pratiquer +cette opération. En pestant de plus belle, le capitaine se +résigna donc à abandonner momentanément la partie, sauf +à la reprendre avec le reste de ses hommes. Il n'y avait +plus qu'à s'en aller, chose malaisée pour moi. Ma jambe +était plus endolorie que mon bras. Une fois mis debout, +non sans peine, je boitais tellement qu'il me fallut faire +appel à l'appui d'un soldat, qui se chargea aussi de mon +fusil. Lorsqu'ils nous virent tourner le dos, nos invisibles +adversaires redoublèrent de coups, sinon d'adresse. A nos +oreilles grondait un véritable ouragan, dont mon soutien +était péniblement impressionné. «Mon Dieu, mon Dieu, +disait-il en patois, quelle grêle! Mon fourrier, ne pourriez-vous +pas aller plus vite?... Ah! bonne Vierge, ayez pitié de +nous!»</p> + +<p>Ses prières ne furent point vaines. Lui et moi, nous +regagnâmes les jardins de Cernay sans nouvel accroc. Là, +le capitaine se hâta de rallier la seconde section. Au +moment où, comme nous l'avions fait trois quarts d'heure +plus tôt, le reste de la compagnie s'élançait dans le champ +que, sans figure de rhétorique, je venais d'arroser de mon +sang, je reconnus la voix éclatante de Nareval. Avec un +entrain qui me réjouit et un instant effaça l'impression des +tristes détails de la veille, il criait: «Allons, les enfants! +Allons, en avant, et vive la République!» Comme je poursuivais +mon chemin vers l'intérieur du village, le capitaine +demanda, courroucé: «Quel est l'homme qui s'en va?—C'est +le fourrier, lui répondit le sous-lieutenant avec un +ton de bienveillance tout nouveau pour moi. Il est grièvement +blessé.—C'est bien!» ajouta M. Eynard en se disposant +à suivre le lieutenant Barta et le sergent-major Harel, +tandis que mes camarades nettoyaient leurs armes.</p> + +<p>«Comment, déjà, mon pauvre ami?» me cria le brave +Villiot en guise d'adieu. M'étant retourné à la question du +capitaine, j'allais répondre; mais, au même instant, un +léger émoi se produisit parmi ceux qui couraient en avant. +A la vue d'un +obus fonçant sur +eux, le lieutenant +leur jeta +l'avertissement +des tranchées +de Crimée: +«Gare la +bombe! Couchez-vous!» +Toute la section +s'abattit +ensemble, +pendant que +l'implacable +projectile +achevait sa +course en +bourdonnant. Une lueur, un éclatement, aussitôt suivi +de la voix du lieutenant Barta: «Debout! en avant!» +Tous les hommes se redressèrent et repartirent au pas +gymnastique.</p> + +<p>Tous, sauf un qui, la face en terre, ne bougeait plus. Deux +soldats de la première section s'avancèrent pour l'aider à se +relever: j'attendis leur retour avec angoisse. Après avoir +soulevé le malheureux et l'avoir reposé à terre, ils revinrent, +très pâles. «Le sergent Nareval», dit l'un, et, avec +une expression d'horreur invincible, l'autre ajouta; «Tué. +Il a le crâne ouvert.»</p> + +<p>Depuis ce jour je crois aux pressentiments et je laisse +glisser sur moi les railleries que parfois les sceptiques ne +me ménagent pas. En allant au feu, sous la pluie des balles, +je n'avais jamais été préoccupé, à l'excès, de la pensée de +la mort, tout en mesurant assez froidement le danger. +Quoique endommagé, plus, il est vrai, que ne le prévoyait +mon beau-frère quand il prophétisait plaisamment la veille +de mon départ, je suis cependant revenu. Louis Nareval, au +contraire, d'aussi bonne volonté que moi, avait tremblé, le +8 décembre, parce que le spectre invisible, mais obsédant +quand même, lui avait donné pour le lendemain le rendez-vous +inévitable, le rendez-vous fatal.</p> + +<p>Par la ruelle où la compagnie s'était engagée, encore +intacte, deux heures plus tôt, je rentrai dans le village, +en tirant le pied, en soutenant mon bras douloureux, et +je me laissai tomber sur un banc de pierre, près d'une +porte, plus triste encore que souffrant. Mon coeur était +navré de la mort de mon plus ancien frère d'armes, et je +regrettais en même temps ceux qui lui survivaient. De +communes misères, surtout endurées pour une noble cause, +nouent des liens solides. Par là se justifie l'assimilation +faite entre le régiment et la famille, car la parenté +s'affirme principalement dans les jours de peine et de deuil.</p> + +<p>Si les balles bavaroises ne portaient pas toutes, les obus +étaient meurtriers. Devant moi, sur le terrain où la veille +nous avions manoeuvré, il en tombait, tombait toujours, +et beaucoup faisaient des ravages dans un bataillon qui +était massé là, en réserve. Les cacolets venaient faire leur +sanglante récolte dans le village. Il en passa bientôt un +près de moi, mais déjà chargé. Le conducteur s'approcha +néanmoins. Il tira de sa poche un grand mouchoir à carreaux, +tout neuf, dont il me fit une écharpe, et il m'engagea +à le suivre, si je pouvais marcher, afin de me faire +soigner plus tôt.</p> + +<p>Mon sang, à la vérité, s'écoulait par les deux trous pratiqués +dans mon bras, l'un assez près du poignet, l'autre +à la sortie de la balle, presque au coude. Tous mes vêtements, +capote, pantalon, guêtres, tout était inondé: je +m'épuiserais sans doute à vouloir trop attendre. Et puis, +par le temps glacial qu'il faisait, j'avais l'étrange et désagréable +sensation de l'air s'infiltrant, au travers de mon +bras, comme dans un tube. Je me décidai donc à suivre le +cacolet. Mais ne voilà-t-il pas que, par une prudence fort +naturelle, obligée même, le conducteur s'engagea dans le +chemin le plus sûr, à l'abri des projectiles. Malheureusement +c'était aussi le plus long. Ma jambe me faisait +toujours souffrir; la longueur du circuit m'effraya. Après +la vérification des pressentiments de Nareval, mon fatalisme +était devenu tel, qu'il ne me vint pas à l'idée que je +pouvais être atteint sur un point plutôt que sur un autre. +Quittant mon guide, je coupai court, impunément, à travers +le champ que plusieurs obus labourèrent devant moi +et derrière moi.</p> + +<p>A mi-chemin d'Ourcelles je rencontrai le sergent Gouzy. +Il n'avait été frappé que par une balle morte, qui lui avait +causé un engourdissement douloureux dont il était déjà +guéri. Du moment que nos camarades se battaient, il avait +hâte de les rejoindre. Le cadre de la compagnie étant fort +réduit, je n'essayai pas de le retenir, bien qu'en vérité son +appui m'eût été utile. Il y avait encore cent mètres à parcourir +jusqu'au village, et j'étais à bout de forces. Je ne +serais pas arrivé, si deux paysans n'étaient venus courageusement +à mon secours.</p> + +<p>Revêtus, comme en un jour de fête, de leurs habits du +dimanche, ils suivaient anxieux le spectacle de la bataille, +du seuil de leur demeure. Après s'être préparés à la quitter, +ils ne pouvaient s'y résoudre. Ils voulaient espérer encore, +sans l'oser tout à fait. Quelque cruelle que fût leur préoccupation, +ils parurent l'oublier généreusement pour me +donner des soins. Ils me firent asseoir à leur foyer, me +présentèrent un cordial, et, sans toucher à mon bras, m'enlevèrent +mon sac qui pesait fort sur mes épaules affaiblies.</p> + +<p>Le temps passait, et, par la porte entr'ouverte, le bruit +du combat nous parvenait, continu, de plus en plus intense. +Dans mon état de faiblesse, je ne me rendais plus un +compte très exact de la durée, ni des événements; mais +il paraît que toute une division prussienne était venue +appuyer les efforts des Bavarois à Villechaumont. Notre +division, violemment canonnée, dut se replier sur la ligne +de retranchement ménagée en avant de Villejouan et +d'Origny, dans les tranchées que le 1er et le 2e bataillon +du 48e avaient occupées la veille. Par ordre, mes camarades +quittèrent ainsi vers midi leurs positions avancées. A eux +échut la mission de protéger la retraite. «Sans quelques +compagnies du 48e de marche et des chasseurs à pied qui, +déployés en tirailleurs, firent bonne contenance au delà +d'Origny, ce mouvement rétrograde eût dégénéré en +déroute», au dire du général Chanzy. Le lendemain, +10 décembre, il cita la compagnie du capitaine Eynard à +l'ordre de l'armée, à l'heure même où elle se distinguait +de nouveau. Avec tout le régiment, elle reprit Origny à +la baïonnette, avant l'aube. Il fut fait là de nombreux +prisonniers. Dès qu'il fut engagé, le 48e ne se ménagea +pas: dans les journées de Josnes, il perdit trois officiers, +les lieutenants Combes, Lafranchi et Lespinasse, et +460 sous-officiers et soldats, tués ou blessés.</p> + +<h3>II</h3> + + +<p>Pendant que mes compagnons d'armes devaient continuer +à se conduire avec honneur, d'abord à Saint-Calais, +et, en janvier, à Ardenay, sur le plateau d'Auvours, à +Sillé-le-Guillaume, puis, suprême épreuve, dans Paris, au +mois de mai 1871, j'allais prendre un repos trop tôt gagné, +mais non exempt de toute épreuve.</p> + +<p>Le 9 décembre, dès que mes paysans secourables virent +plier notre ligne, l'un d'eux courut à la recherche d'un +cacolet et nous l'amena presque aussitôt. On me hissa sur +la chaise de gauche, et en contrepoids fut placé un autre +fantassin qui avait été atteint au ventre par un éclat d'obus. +Puis, en route vers Josnes, pour une destination indéterminée.</p> + +<p>Le doux balancement de mon véhicule original, l'air +vif de décembre qui me fouettait le visage, la secrète +pensée que chaque pas de notre monture me rapprochait +un peu des miens, le vague espoir de les aller retrouver +sans que ma conscience eût rien à me reprocher, tout cela +me ranima, me rendit coeur. Bien que le vent, en soufflant +dans mon bras, me rappelât assez vivement ma blessure, +je me sentis gagner par une sorte de joyeuse insouciance.</p> + +<p>A ce moment—je m'en souviens—un capitaine d'état-major +nous croisa sur la route: mon air de jeunesse le +frappa sans doute et aussi tout le sang qui dégouttait de +ma manche sur mon pantalon garance, qu'il maculait de +larges taches vineuses: «Du courage, fourrier!» me dit-il +affectueusement au passage. Sans forfanterie, je pus lui +répondre que cela ne manquait pas, car pour lui parler je +m'interrompis de fredonner le refrain de la retraite qui +s'arrangeait dans ma tête à la pensée de mes parents:</p> + + +<p>V'là votre fils qu'on vous ramène,<br> +Il est en bien triste état.</p> + + +<p>Souffrir, cela devrait apitoyer sur les maux d'autrui. Il +faut avouer pourtant que mon voisin m'importunait fort, +par ses plaintes et ses gémissements continuels. Les blessures +au ventre sont très douloureuses; mais celle de mon +compagnon n'était pas des plus graves. Son étui-musette +avait heureusement amorti le coup. Ses vêtements étaient +intacts, au plus était-il contusionné. Aussi je ne me faisais +aucun scrupule de chantonner d'autant plus haut qu'il +hurlait davantage.</p> + +<p>Le bon tringlot qui dirigeait notre mulet subissait stoïquement +cet étrange concert, tout au souci de sa fonction. +Il tenait court le licou de la bête et choisissait avec soin +le terrain, car, sur la route gelée, elle glissait à chaque +pas. Mon voisin, entre deux soupirs, stimulait le zèle du +conducteur. Rien n'y fit. Il était écrit que notre mulet +tomberait; il tomba, en nous projetant à deux ou trois +mètres. Dieu, quels effroyables cris! Comment songer +à son propre mal, en entendant de telles lamentations?</p> + +<p>Nous venions d'entrer dans un village qu'occupaient +des mobiles. Vite relevés par quelques-uns d'entre eux, +nous fûmes conduits dans l'auberge, et régalés d'une tasse +de café bien chaud. Notre mulet s'étant de son côté remis +de sa chute, les mobiles nous réinstallèrent avec précaution +sur nos sièges et nous reprîmes notre odyssée par le +chemin qui conduit à Mer.</p> + +<p>Au départ nous avions passé devant des fermes où +travaillaient des chirurgiens. Des hommes au torse nu +taché de rouge, d'autres montrant, qui son bras, qui sa +jambe ou son pied, cela avait glissé en quelque sorte sous +nos yeux, sans faire sur moi une impression trop profonde. +Mais, à mesure que le jour avançait et que nous +nous rapprochions de la ville, différents chemins aboutissaient +à la grande route où affluaient les blessés provenant +des divers points du champ de bataille. Quelques-uns, les +plus rares, suivaient à pied, beaucoup en cacolet, d'autres +sur des chariots de toutes formes. Ils offraient un spectacle +attristant. Parmi ceux qui étaient couchés sur des charrettes, +il y en avait au teint blême et verdâtre. Les convoyeurs +n'osaient sans doute pas se défaire d'un fardeau +sacré, lors même qu'ils avaient la certitude de ne plus +transporter qu'un cadavre. Dans une de ces voitures, j'eus +la douleur d'apercevoir, vivant encore, mais trop privé +de ses sens pour me reconnaître, le malheureux caporal +Dariès. Il avait eu, à ce que m'apprit le charretier, une +jambe broyée par un obus.</p> + +<p>Derrière le remblai du chemin de fer, la ville de Mer +montra enfin le faîte de ses maisons inégales, le grand toit +de sa halle et son clocher qui, toute proportion gardée, +rappelle modestement une des tours de Notre-Dame de +Paris. La route passe sous un pont, et les habitations se +dressent au delà. Au milieu du faubourg, notre conducteur +s'avoua fort embarrassé. Il ne pouvait guère nous +transporter plus loin, d'autant que nous avions besoin +d'être pansés et de nous reposer; mais il ne savait où nous +laisser. Une foule de malheureux, en attendant d'être évacués +dans la direction de Blois, s'entassaient à la gare: +nous n'y aurions trouvé aucun abri. Me souvenant de +m'être arrêté dans un café du voisinage, je dis au soldat de +nous y conduire. Depuis un mois, l'établissement avait été +abandonné; les volets étaient clos. Alors, par une inspiration +soudaine, j'indiquai à notre guide l'épicerie où j'étais +entré quelques instants avant notre départ précipité pour +Châteaudun.</p> + +<p>Les blessés reçoivent vite leur récompense. Pour eux, +la sollicitude de tous s'éveille aussitôt. Nous fûmes charitablement +accueillis par la personne qui m'avait reçu +naguère. Tout exigu que fût le logement qu'elle partageait +avec sa tante, au fond du magasin, elle nous y installa près +du feu, mon compagnon et moi, et, en apprenant que nous +n'avions reçu aucun soin, elle nous quitta brusquement. +Elle se mit à parcourir la ville, qu'encombraient les troupes +de la division Camô, rétrogradées de Beaugency. Le premier +chirurgien qui se trouva sur son chemin, elle nous +l'amena.</p> + +<p>C'était le docteur Charles, médecin-major du 1er régiment +de gendarmerie mobile. Après avoir déclaré à mon +plaintif compagnon qu'il pourrait reprendre son service +dans quinze jours, il s'occupa de moi. Avec affabilité, +secondé d'ailleurs par la jeune fille, il me fit un pansement +sommaire; puis il me délivra un certificat constatant la +gravité de ma blessure et spécifiant qu'elle exigerait trois +mois de soins. J'aurais dû m'en affliger, mais je ne vis là +que l'autorisation implicite de regagner le nid familial.</p> + +<p>Le docteur fut remercié par notre bienfaitrice, dont la +bonté ne se démentit pas un instant et que ma reconnaissance +se plaît à rappeler.</p> + +<p>Chose remarquable, ce court épisode, qui a semé dans +mon souvenir un poétique bouquet au parfum impérissable, +fut rempli, en un cadre tout prosaïque, de soins matériels +infimes. Préparer un petit chiffon de toile, y étendre prestement +du beurre frais, à défaut de cérat, pour oindre mes +plaies. Me faire prendre du bouillon, que de son souffle +elle avait refroidi. S'abaisser ensuite jusqu'à défaire mes +guêtres ensanglantées, pour me permettre de me délasser +sur un matelas qui avait été étendu dans l'atelier d'un +menuisier voisin. Mais la charité ennoblissait tout cela. +Malgré ma faiblesse, je n'en étais pas moins honteux de +voir cette inconnue s'agenouiller à mes pieds. «Laissez +donc, me dit-elle avec un triste sourire; n'est-ce pas notre +seule manière, à nous autres, de servir notre malheureux +pays?»</p> + +<p>Le malheur d'autrui n'abolit pas le nôtre; mais il peut +nous enseigner à le mieux supporter, en nous rappelant +que l'échelle des maux est infinie. Sur mon grabat, je dus +me faire tout petit, pour partager la place avec un pauvre +diable qui avait les deux bras brisés. Jusqu'au jour je +n'osai me remuer, de peur de heurter le misérable que sa +double blessure immobilisait comme un mort. Or les nuits +de décembre sont interminables, et celle que je passai là +me parut bien la plus longue de ma vie. Le sommeil me +fuyait, et mon cerveau semblait tourner dans ma tête. A +la lueur vacillante d'une veilleuse, les objets environnants +prenaient des formes étranges, fantastiques, effrayantes. +L'établi du menuisier, dont l'ombre s'étendait jusqu'à nous, +offrait l'aspect d'un catafalque. Plusieurs planches, dressées +contre les murs, avaient des blancheurs de fantômes, +et le jeu de la lumière leur donnait un semblant d'agitation. +La fièvre gagnait sur moi, incontestablement, et +quand, par un effort de volonté, je parvenais à la vaincre, +à ressaisir le sentiment exact des choses, une autre terreur +surgissait. Je prêtais anxieusement l'oreille aux rumeurs +de la rue.</p> + +<p>A la nouvelle de l'abandon de Beaugency, le bruit +s'était répandu que les Allemands s'avançaient rapidement +et que la ville de Mer allait être envahie. Les chevaux +qui parfois passaient au galop, appartenaient-ils à +nos estafettes ou à quelques uhlans audacieux? Etaient-ce +déjà les pas de nos ennemis qui résonnaient sur le pavé +de la rue? Le jour allait-il nous trouver libres, ou prisonniers?</p> + +<p>Dans l'immobilité pénible où j'étais réduit, un incident +futile vint cependant me distraire. Un petit objet, comme +un caillou, roulait sous mes talons, me gênait: je me +creusai vainement l'esprit à en déterminer la forme et la +nature, sans pouvoir l'atteindre. Au jour enfin, je reconnus +une balle tronconique, de la grosseur du pouce, toute +mâchée. C'était celle qui m'avait blessé: après m'avoir +contusionné la cuisse, elle était descendue dans ma guêtre. +Soigneusement je la recueillis. Mon frère aîné m'avait +demandé un souvenir des Allemands: ils ne m'avaient pas +laissé en ramasser un, mais me l'avaient envoyé: faute +de mieux, il faudrait que mon collectionneur s'en contentât. +Je comptais bien pouvoir le lui rapporter, les +troupes françaises occupant encore la ville. En les voyant +circuler dans la rue, j'éprouvai autant de joie que si elles +venaient réellement de nous délivrer.</p> + +<p>Le 10, dans la matinée, il me fallut donc dire adieu à +ma gracieuse et douce infirmière. Tremblant de fièvre et +de froid, boitant, <i>traînant l'aile et tirant le pied</i>, je gagnai +la gare, où, d'heure en heure, des trains formés à la hâte +emportaient par centaines des débris humains de l'armée +de la Loire. Dans la station gisaient les plus grièvement +atteints. D'autres, qui, comme moi, pouvaient marcher +encore, gagnaient le bord de la voie. Parmi eux, quelques-uns +de nos adversaires, Bavarois au casque en cuir bouilli. +Deux avaient été frappés à la tête, un autre au bras. La +solidarité du malheur ne s'était pas encore établie d'eux à +nous. Trop des nôtres subissaient leur sort pour que notre +rancune pût tomber tout d'un coup. Du reste, ils paraissaient +résignés, sous leurs linges sanglants.</p> + +<p>Ils furent bientôt embarqués, et de mon côté je trouvai +place dans le fond d'une voiture à bestiaux. Quoique ma +jambe fût toujours raide et endolorie, je n'eus garde de +me coucher: je m'efforçais de taper des pieds dans mon +coin. Long exercice. Le train glissa, tout doucement par +bonheur, hors des rails, pendant la première nuit: le +trajet, de Mer à Bordeaux, dura quarante-huit heures, +par un froid sibérien. Les malheureux, qui autour de moi +n'avaient pas la ressource de m'imiter, enduraient le +martyre. Tandis que d'autres souvenirs me reviennent +avec une admirable netteté, ce triste tableau, trop longtemps +placé sous mes yeux, échappe à ma mémoire. De +cet entassement se dégage un petit chasseur à pied, au +visage d'enfant, grelottant en un coin, dans sa veste +courte, sans manteau ni couverture: il avait—je crois—une +main écrasée. Plus près de moi est étendu un +malheureux garde-mobile dont le pied tient à peine à la jambe, +par quelques fibres.</p> + +<p>Pourtant ni les uns ni les autres ne se plaignaient +guère. Il ne fut certainement pas échangé dix paroles +entre nous durant ces deux longues journées: c'est une +chose remarquable que la morne résignation des soldats +mutilés. Aux prises avec la douleur, en attendant la révélation +du grand mystère de la mort, ils deviennent silencieux +et graves. Les hurleurs sont généralement les moins +atteints. Les autres regardent venir stoïquement la guérison +incertaine, lointaine en tout cas, indifférents à +ce qui les environne et dédaigneux même de la commisération.</p> + +<p>A Bordeaux, quant à moi, j'étais vaincu. La fièvre commençait +à m'accabler; mon bras semblait s'appesantir +davantage d'instant en instant: je craignais de ne pouvoir +résister jusqu'au terme de mon voyage. J'appris d'ailleurs +avec inquiétude que notre train allait être dirigé sur Mont-de-Marsan +et sur Bayonne. Un sous-intendant militaire se +trouvait sur le quai; je lui exprimai mon désir de rentrer à +Toulouse, et lui parlai du certificat du docteur Charles. Il +n'hésita pas à me faire descendre; il m'autorisa à aller +prendre un autre train, à la gare Saint-Jean, de l'autre +côté de la Garonne, après m'avoir engagé à me faire +panser dans une salle dont il m'indiqua l'entrée.</p> + +<p>Cette salle était le hall d'attente, peu élevé de toiture, +mais d'une très vaste superficie. Le gaz l'éclairait médiocrement. +Quand je poussai devant moi la porte vitrée, +une odeur âcre me prit à la gorge, une odeur indécise, +entre l'abattoir et le charnier. Le sol n'était qu'une +immense litière, jonchée de victimes saignantes, et, de +distance en distance, circulaient avec précaution quelques +soeurs grises dont les cornettes blanches semblaient lumineuses +dans l'obscurité relative. Une rumeur de plaintes, +dominée par des hurlements sonores, s'élevait de ce lit +commun de nobles souffrances. A ce douloureux spectacle, +j'oubliai mon propre mal et me sentis assailli par +de plus hautes pensées.</p> + +<p>Dans notre guerre à outrance, il fallait bien que la victoire +restât à l'une des deux nations: l'autre, à défaut de +gloire, pouvait du moins revendiquer l'estime du monde, +en se défendant jusqu'à l'épuisement. Dans cette lutte où +tombaient tant de Français, peu importait qu'ils fussent +vaincus: il est vrai que nous n'ajouterions pas de trophées +à ceux que nos aînés ont entassés à l'hôtel des Invalides; +mais nous souffrions assez pour avoir droit plus tard au +respect de nos cadets. Oui, malgré nos désastres inouïs, +nous pouvions sans forfanterie, comme les Russes après +la défense héroïque de Sébastopol, répéter le mot du +vaincu de Pavie: <i>Tout est perdu, fors l'honneur.</i></p> + +<p>Devant le sombre tableau qui s'était offert à mes yeux, +une pitié profonde, mêlée d'un certain orgueil, m'avait +donc envahi. Nareval, Dariès, le malheureux caporal Tillot, +et mes autres compagnons d'armes, qui, peut-être, avaient +succombée à leur tour, tous me revinrent en mémoire; et +en pensant à eux je fus saisi de la crainte de fouler aux +pieds quelques-uns des martyrs qui se tordaient sur cette +paille ensanglantée, tandis que mon bras n'exigeait pas +des soins immédiats. Quand j'eus refermé la porte de +l'étrange salle d'attente où l'on sentait planer la mort, +je m'éloignai en frissonnant malgré moi: je quittai la +gare pour marcher un peu, pour me convaincre aussi +que, quoique frappé, je n'étais pas tout à fait abattu.</p> + +<p>Quelque temps avant la guerre, j'avais fait à Bordeaux +un court séjour chez de vieux amis de mon père; mais +ils habitaient loin du centre, près de Caudéran, une +maison isolée, ce que les Bordelais nomment une échoppe. +La ville m'était peu familière. L'idée d'aller si loin ne +m'était pas venue d'abord; seul sur le pavé de la Bastide, +dans la demi-obscurité de l'aube luttant avec la lueur +pâlissante des papillons de gaz, devant la vaste étendue +brumeuse qui marquait le lit du fleuve gascon, j'eus une +sorte de défaillance morale; il me parut impossible de +reprendre ma route sans un relais, je me laissai séduire à +la pensée de me reposer en face de visages amis. Mais près +d'une lieue me séparait de Caudéran, une lieue de quais, +de places, de rues. Comment se retrouver dans un pareil +dédale?</p> + +<p>Heureusement, au fond de mon gousset, dormait un écu +de cinq francs, superstitieusement gardé comme un en-cas +suprême. Le moment était venu de faire donner la réserve. +Devant moi se trouvait un débit où mangeaient et buvaient +quelques débardeurs du port; j'y entrai. Tandis que je +prenais une tasse de café, un homme voulut bien m'aller +chercher une voiture. Une heure durant, elle me cahota; +du moins, mon bras répercutait les moindres secousses. +Elle me déposa tout là-bas, au moment même où nos bons +amis ouvraient leurs volets.</p> + +<p>Il serait difficile de peindre leur pénible surprise, en me +reconnaissant dans le militaire, pâle et faible, qui ne +pouvait parvenir à ouvrir la voiture. Ils accoururent, +firent céder la portière, me soutinrent jusque dans la +maison. Le premier moment de stupeur passé, les braves +gens préparèrent pour moi, afin de m'avoir plus près +d'eux, un lit où personne ne s'était reposé depuis qu'ils y +avaient vu mourir leur unique enfant. Ensuite ils appelèrent +mon père par le télégraphe.</p> + + + + +<h3>III</h3> + + +<p>A partir de cet instant, la sollicitude la plus éclairée, +les soins les plus habiles ne cessèrent de m'être prodigués. +Mon père, arrivé par le premier express, put amener près +de moi le docteur Fusier, médecin principal des armées, +que les fiévreux du Mexique et plusieurs générations de +polytechniciens ne peuvent avoir oublié. D'un léger coup +de bistouri, il me fit une incision par où treize esquilles, +nombre fatidique, devaient être extraites successivement, +et il autorisa mon transport à Toulouse en coupé-lit. Le +lendemain, à cheval dès la première heure, lui-même vint +présider à mon embarquement.</p> + +<p>Pour le voyage, comme mes habits de guerre nécessitaient +une désinfection, j'avais été enveloppé dans des +vêtements civils. La fièvre aidant, je n'étais guère qu'un +paquet inerte, presque inconscient. Il me souvient pourtant +que, devenu le point de mire des voyageurs, je fus pris à +la gare d'un mouvement d'enfantine coquetterie. De ma +main libre, j'arrachai au moins la coiffure d'invalide dont +nos amis m'avaient orné: il me répugnait de rentrer dans +ma ville sous le casque du pacifique roi d'Yvetot. Au bout +du trajet, autre motif de protestation. Une civière avait été +amenée pour moi de l'hôpital militaire à la gare de +Toulouse; je refusai d'y prendre place; je refusai énergiquement, +et rien ne put me faire céder, car ce n'était plus +la coquetterie qui m'animait: mais à aucun prix je ne +voulais être rendu à ma mère comme un cadavre.</p> + +<p>A ce moment, sur le quai de la gare, monseigneur +Desprez, l'archevêque du diocèse, se trouvait là fortuitement; +il fit quelques pas à ma rencontre. Après m'avoir +adressé de bienveillantes paroles, il me donna sa bénédiction. +Puis une voiture m'emporta avec mon père, et, +enfin, par un dernier effort, je pus recevoir debout l'embrassement +maternel.</p> + +<p>Douce étreinte, accompagnée de larmes dont le seul +souvenir me paraît plus précieux que la possession d'une +rivière de diamants. Oui, nous pouvions nous embrasser, +nous embrasser de bon coeur. Au milieu du désastre +national nous nous sentions la conscience légère, exempte +de tout reproche.</p> + +<p>Dans cet état, le bonheur ineffable du retour était +d'autant plus appréciable, que le danger avait été réel. Ce +danger, le mal physique le rappelait, pour la jouissance du +revoir. Un rien, une légère déviation de la balle, j'étais tué +et perdu pour ma mère; elle était perdue pour moi. Au +contraire, je lui étais rendu, pleinement rendu, pour +redevenir pendant quatre longs mois son petit enfant. Oui, +toutes les mères ont prodigué au leur des soins de toutes +les heures, heures de jour et heures de nuit: elles +leur ont témoigné un dévouement absolu, sans borne; +mais la mienne m'a prodigué ces soins, m'a en un mot +donné la vie deux fois, et, la seconde fois, j'étais conscient +de tout; il m'a donc été possible de lui vouer une reconnaissance +presque proportionnée à sa tendresse.</p> + +<p>Si, pour apprécier cette immense affection, il m'avait +fallu un contraste, ce contraste ne m'eût pas manqué. +Puisque j'avais survécu, je devais au malheureux Nareval +d'accomplir son dernier souhait, aller dire à ceux dont il +m'avait donné le nom, le soir du 8 décembre, qu'il avait +su bien mourir. Son ombre même ne devait pas être heureuse. +Ma guérison traînait beaucoup et devenait douteuse; +je n'avais pas de peine à m'en apercevoir: j'obtins de +mon père qu'il se chargeât d'aller à l'adresse indiquée. Nul +n'était mieux fait pour remplir avec tact la pénible mission +dont je désespérais de pouvoir m'acquitter. Mais ceux qui +avaient eu les dernières pensées de mon infortuné compagnon +ne lui accordèrent qu'indifférence en retour. Mon +père, pour les préparer, parla d'abord d'une blessure, d'une +blessure grave. «Vraiment, ce pauvre Louis! C'était un +brave garçon!» dirent-ils simplement. Les premiers, ils +parlèrent de lui au passé, froidement, le tuant en quelque +sorte de nouveau, en effigie.</p> + +<p>Le délai prévu par le docteur Charles fut de beaucoup +dépassé. Décembre, janvier, février, mars, avril, tout ce +temps s'écoula sans amélioration. Au contraire, toujours +au lit, le bras dans un affreux état, je m'affaiblissais, +je dépérissais, je m'en allais visiblement, en dépit des soins +dévoués du docteur Henri Molinier. Bien qu'il prît la +peine de me panser lui-même matin et soir, il désespérait +de me guérir; à moins d'en venir aux moyens extrêmes. +Chaque jour, il parlait plus fermement de l'amputation: +mais, quelque pessimiste qu'il fût, sa patience ne se démentait +pas. Faible comme un moribond, j'atteignis le mois de +mai, moins à plaindre, sans doute, que mes camarades qui +guerroyaient encore, sous les balles françaises, autour du +Mont-Valérien, à l'Arc de Triomphe, à Montmartre, à la +Chapelle.</p> + +<p>Aux Buttes-Chaumont, Villiot, devenu sous-lieutenant, +mérita d'être cité à l'ordre du 1er corps de l'armée de +Versailles. Nos trois officiers furent décorés vers le même +temps, et mon successeur eût pu l'être sans injustice. +Atteint d'une balle en pleine figure, le sergent-fourrier +Leyris la fit ressortir lui-même de sa blessure, en pressant +sa joue de toute la force de ses doigts. Il refusa d'ailleurs +de quitter la compagnie. Sa plaie bandée, il continua de se +battre jusqu'au dernier jour. Harel, Gouzy, sans rencontrer +d'occasions si éclatantes, poursuivaient simplement l'accomplissement +de leur dur devoir. Seul Laurier, qu'au +moins une fois Villiot avait surpris loin de son poste, était +rentré en congé à Marseille, où il se vantait d'avoir +dédaigné l'épaulette.</p> + +<p>Tout d'un coup, la constance et le dévouement du +docteur Molinier furent enfin récompensés. Les prières de +ma mère aidant, j'entrai presque subitement en convalescence. +Un jour, en cachette de mes parents, je parvins, +après une heure de patients efforts, avec l'aide d'une amie +du voisinage, à glisser mon bras ankylosé dans la manche +trouée de mon habit de guerre, ce bras si largement +labouré par la lancette du chirurgien, ce bras qu'avait si +longtemps menacé le couteau de l'opérateur, ce bras qui +m'avait été conservé miraculeusement.</p> + +<p>Soutenant à peine ma main cependant lourde comme du +plomb, j'apparus soudain, triomphant, aux yeux de tous les +miens réunis pour le repas du soir. Quelle surprise, et +quel attendrissement! Ah! j'ai causé bien des soucis à ma +mère, il est vrai; mais, en revanche, quelles joies infinies!</p> + +<p>Nulle autre récompense ne pouvait égaler celle-là, et elle +m'a suffi. Aussi, en dépit des plus vives souffrances, +malgré l'énervement de ma longue maladie, dans l'angoisse +de très douloureuses opérations, aucun regret n'est +jamais venu obscurcir ni troubler ma conscience. Aux +amis qui s'apitoyaient sur moi, j'ai pu répéter sans cesse, +en toute sincérité, ce vers si simple du grand Corneille:</p> + + +<p>Je le ferais encor, si j'avais à le faire.</p> + + +<br><br><br> + +<h4>TABLE DES MATIÈRES</h4> + +<p>Échos des premiers revers</p> + +<p>Le 48e régiment de marche</p> + +<p>En campagne</p> + +<p>La déroute</p> + +<p>Bataille</p> + +Hors de combat + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Journal d'un sous-officier, 1870, by Amédée Delorme + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL D'UN SOUS-OFFICIER, 1870 *** + +***** This file should be named 11893-h.htm or 11893-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/8/9/11893/ + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. 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For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/old/11893.txt b/old/11893.txt new file mode 100644 index 0000000..3c60ad9 --- /dev/null +++ b/old/11893.txt @@ -0,0 +1,5554 @@ +Project Gutenberg's Journal d'un sous-officier, 1870, by Amedee Delorme + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Journal d'un sous-officier, 1870 + +Author: Amedee Delorme + +Release Date: April 3, 2004 [EBook #11893] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL D'UN SOUS-OFFICIER, 1870 *** + + + + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + + +JOURNAL +D'UN SOUS-OFFICIER + + + + +AMEDEE DELORME + + + + + +ECHOS DES PREMIERS REVERS + + +I + + +Le malheur aigrit. De la les recriminations qui se sont entre-croisees, +violentes, acerbes, au lendemain de nos desastres. Nul n'a voulu de +bonne foi accepter sa part de responsabilite. Chacun, au lieu de sonder +sa conscience, a regarde autour de soi, au-dessus ou au-dessous, selon +sa situation, et il lui a ete facile de decouvrir des griefs chez +autrui, car il n'est personne qui n'ait eu quelque reproche a +s'adresser. Notre faiblesse etait notoire, et le gouvernement imperial +fut inexcusable de lancer la France dans une folle aventure. Mais +a-t-on oublie comment le peuple francais avait accueilli les premieres +tentatives de creation de la garde nationale mobile? Malgre leur fierte +de compter le marechal Niel parmi leurs compatriotes, les riverains de +la Garonne recurent mal ses decrets. Ils y repondirent en brisant +les reverberes de Toulouse. Le sort des armes n'eut-il pas change, +cependant, si, a la fin de juillet, quatre-vingts legions, organisees de +longue main, avaient pu seconder les efforts de la vaillante armee du +Rhin? + +A vrai dire, les reproches amers eclaterent plus tard. Ce fut d'abord de +la stupeur a la nouvelle des desastres de Wissembourg, de Froeschwiller +et de Forbach. Precieux patrimoine, l'honneur national s'apprecie a sa +valeur, comme la sante, quand il a subi une atteinte. La vie sembla +s'arreter a Toulouse. Industrie, commerce, tout fut suspendu. Les +boutiques restaient a demi closes, les usines chomaient. Des le matin, +toute la population se portait sur la place du Capitole. Bourgeois +modestes, ouvriers en blouse, aristocrates a la mise elegante, etudiants +un peu debrailles, tous, confondus en une foule inquiete, venaient +chercher vainement sur les murs de l'Hotel de Ville l'annonce d'un +retour de la fortune. + +Ces hommes demeuraient mornes, silencieux, comme implantes dans le sol +de la place. Ils s'en arrachaient parfois, d'attente lasse, pour aller +inutilement demander si les nouvelles n'etaient pas retenues a la +prefecture. Dans ce va-et-vient, personne n'osait marcher tete haute. +Les amis s'accostaient tristement, avec de longs serrements de main et +des hochements de tete decourages, comme pour s'annoncer mutuellement +l'agonie d'un etre cher. Les rares officiers laisses dans les depots +circulaient a peine, ne se montrant plus au cafe. Par pitie pour eux, on +les evitait. Du reste, la honte de la defaite appesantissait le front de +tous les Francais, indistinctement, et ils n'osaient plus se regarder en +face. + +Enervantes journees que ces journees d'attente du mois d'aout, pendant +lesquelles on voulait douter, on voulait esperer encore. Il fallut se +resigner. Les premiers revers furent confirmes, avec l'aggravation des +plus navrants details. Pourtant le marechal de Mac-Mahon ralliait a +Chalons les debris heroiques de Froeschwiller; Bazaine massait autour de +Metz l'armee du Rhin, que Forbach avait a peine entamee. La victoire, si +longtemps attachee a nos armes, nous reviendrait peut-etre. Mais il n'y +a pas de douleur si cruelle qu'il ne faille s'en distraire, parce que +s'impose l'obligation de vivre. Le marchand forcement revint a son +comptoir, l'ouvrier reprit ses outils, en proie a une sourde rancoeur. +Seuls, dans un si grave peril, les oisifs durent continuer a subir le +sentiment de leur inutilite. + +Pour moi, j'allais avoir vingt ans. Jamais je n'avais reve batailles, +et, a mon grand regret, je ne comptais pas des lieutenants generaux, +ni le moindre mareschal de camp dans mes ascendants. Mon pere etait +un actif industriel; il avait le desir d'etendre le cercle de ses +operations a mesure que chacun de ses quatre fils serait en age de +le seconder. Je commencais a m'initier aux affaires, quand la guerre +eclata. Rien ne m'avait donc prepare a l'idee d'etre soldat un jour; +mais le malheur suscite des vocations soudaines, et il y a des graces +d'etat. + +La _Marseillaise_ avait alors une signification poignante, car le flot +envahisseur grossissait sans repit. Chaque jour, les hordes allemandes +nous debordaient plus nombreuses; de terrifiantes rumeurs circulaient +deja sur leurs exactions, et leurs hardis eclaireurs etaient signales a +d'enormes distances. Qu'importait d'ailleurs le point sur lequel portait +la souillure: elle entachait le sol de la France; la patrie etait +violee. Comment demeurer le temoin impassible d'une telle honte? Ne +devaient-ils pas moins souffrir ceux qui, luttant au peril de leur vie, +mettaient au moins, quelle que dut etre l'issue finale, leur conscience +en repos? + +Partout, dans les casernes, dans les etablissements prives, des ecoles +s'etaient ouvertes spontanement, des la declaration de guerre, pour +l'instruction des cadres de la garde nationale mobile. Je m'etais fait +inscrire au gymnase Leotard, et j'avais d'abord suivi les cours sans +plan determine, par imitation de mes camarades qui aimaient mieux +devenir officiers que simples gardes. Mais je ne tardai pas a me +passionner pour le maniement du fusil, pour l'ecole de peloton et de +compagnie, pour l'escrime a la baionnette. La nuit venue, j'allais, +accompagne d'un de mes jeunes freres, faire de longues courses au pas +gymnastique, pour m'assouplir et m'entrainer. Nous rentrions rouges, +haletants, epuises; mais ces efforts avaient deja leur recompense. Ils +m'epargnaient les insomnies durant lesquelles je ne cessais de repasser +tous les details desesperants apportes par le telegraphe. Apres un bon +somme, l'idee fixe des progres a faire pour hater le depart me reprenait +au reveil, et je retournais de bonne heure au gymnase. + +Avant de decrocher les fusils du ratelier, nous nous pressions autour +des moniteurs, pour avoir des nouvelles du maitre de la maison. Leotard, +le celebre acrobate, etait atteint de la petite verole. Chez cet +athlete, alors dans la force de l'age, la maladie avait pris tout d'un +coup une violence extreme. Il delirait sans repos, et, ce qui nous +attachait le plus a lui, c'est que son delire se changeait en fureur +patriotique. Il ne voyait que des Prussiens autour de lui, dans ses +hallucinations. Malgre l'affaiblissement de la fievre, les restes de sa +vigueur le rendaient encore redoutable; il ne fallait pas moins de deux +hommes robustes pour le veiller sans cesse, et, presque d'heure en +heure, ils avaient a lutter corps a corps avec lui, afin de le maintenir +dans le lit d'ou il voulait s'elancer pour courir sus aux ennemis de la +France. Il mourut un matin dans un de ces terribles acces. + +Cependant, la legion des mobiles de la Haute-Garonne s'organisa et mes +camarades du gymnase y obtinrent tous des grades. J'estimai des lors +qu'il n'etait pas trop ambitieux de ma part de pretendre faire ma partie +comme simple soldat. Le soir, a la table de famille, j'annoncai mon +intention de m'engager. + + +II + + +Cette declaration eclata comme un obus. A l'exception du compagnon de +mes courses nocturnes, personne n'y etait prepare. Pour les parents, un +fils est toujours un enfant: la premiere manifestation virile etonne de +sa part, inquiete un peu, lors meme qu'il ne s'ensuivrait pas un danger +immediat. Des qu'il revendique l'entier usage de son libre arbitre, le +jeune homme echappe aux siens, en supprimant l'action d'une sollicitude +tendre et avisee. A l'heure critique ou nous etions, le peril etait +certain et tout proche. La pensee en fit venir a ma mere deux grosses +larmes, qui un instant voilerent ses yeux bleus, puis roulerent +silencieusement sur son doux visage resigne. Mon pere, mal remis de sa +surprise, se contenta de me faire une reponse evasive. + +Ma nuit fut mauvaise. J'etais partage entre le regret d'avoir chagrine +ma mere, la conviction que je ne lui epargnerais pas cette epreuve, et +le depit de n'avoir pas brusque le denouement ineluctable. Le lendemain, +au dejeuner, je remis donc la question sur le tapis, non sans un +tremblement dans la voix. Mon pere, voyant de nouveau le front de +ma mere s'assombrir, m'arreta net cette fois. Homme de decision et +coeur-droit, il n'admettait pas les voies detournees. + +"Si tu veux t'engager, dit-il, fais-le; mais parles-en moins. + +--Qu'a cela ne tienne, repondis-je; j'attendais votre consentement." + +Et, fort d'une autorisation ainsi surprise, je me rendis, en sortant de +table, au commissariat de police. + +Mon coeur battait la chamade pendant que, negligemment, comme +s'accomplit toute besogne coutumiere, le magistrat remplissait, en me +posant les questions necessaires, l'imprime sur lequel grincait sa plume +agile. + +"Mais, fit-il en relisant la date de ma naissance, vous n'avez pas vingt +ans?" + +La plume en l'air, le menton appuye sur sa main gauche, il me +devisageait avec le regard scrutateur et severe d'un juge. Pour +conclure, il m'invita a aller chercher mon pere. Vainement j'insistai, +lui affirmant que j'avais l'assentiment paternel, qu'il pouvait me +confier le certificat, et que je le lui rapporterais sur l'heure dument +signe. Il deposa sa plume et me congedia poliment. + +Ce contretemps me vexa d'abord, parce que tout delai irrite une passion +sincere, et aussi parce que le commissaire semblait douter de ma parole; +mais, apres tout, ce n'etait qu'un retard d'une heure. A la reflexion, +je me rejouissais que la signature de mon pere sanctionnat le premier +acte solennel de ma vie. + +Quant a lui, mon engagement avait ete jusque-la si loin de sa pensee, +qu'il n'avait pas songe a verifier l'etendue de ses droits. Neanmoins +il eprouva quelque satisfaction d'apprendre que son autorite pouvait +prevaloir sur ma resolution. Il ne se dedit point toutefois, et se +disposa a m'accompagner sur-le-champ. + +Or nous rencontrames a notre porte un de mes camarades qui, peu de jours +auparavant, m'avait precisement expose de belles theories sur l'impot +direct du sang. Mon pere lui ayant dit le but de notre course, quelle +ne fut pas ma surprise en le voyant s'exclamer: Henri Roland developpa, +pour me detourner de mon projet, tous les sophismes que l'ingenieux +interet personnel sait invoquer. "La guerre eclatait tout d'un coup trop +meurtriere pour pouvoir durer. Si, pourtant, notre concours devenait +necessaire, le gouvernement ne saurait-il pas nous appeler?... +N'avais-je pas tort, du reste, de me croire deja bon a faire un soldat? +L'habilete a manier une arme s'acquiert-elle en quelques jours? Et, a +supposer que j'arrivasse a temps, n'irais-je pas-simplement offrir a +l'ennemi une victime de plus, sans profit appreciable?" + +A quoi bon discuter? J'entendais sans ecouter, en quelque sorte malgre +moi. Quelle raison eut pu me vaincre, quand les pleurs de ma mere ne +m'avaient pas ebranle? Mon pere aussi gardait le silence; mais il +ecoutait, lui, pensif, soucieux. En depit de longues pauses tous les dix +metres, je dirigeais insensiblement la marche vers le commissariat, et, +remerciant mon ami, je cedai le pas a mon pere. Il connaissait un peu +le commissaire. S'asseyant a la table ou mon certificat etait reste +inacheve, il prit la plume et la plongea dans l'encre. Anxieux, +j'attendais le petit grincement que j'avais remarque naguere. + +"Eh bien! non, fit mon pere en rejetant la plume et en se levant, je ne +peux pas signer!" + +Les discours de mon ami avaient ete trop cruels pour son coeur. Mon +affection filiale lui tient compte aujourd'hui de cette hesitation, mais +je fus moins resigne jadis. Au surplus, l'heure de ma vingtieme annee +etait proche. Il fallait patienter quelques jours seulement.... +Seulement. Mais ces jours me semblaient aussi longs que des semaines, et +j'etais agite, trouble, comme par un remords. + +Quelque eloigne que fut le theatre des hostilites, Toulouse en recevait +constamment des echos et tout y parlait de la guerre. L'arsenal, la +poudrerie activaient leurs travaux, multipliaient leurs envois. Les +reserves rejoignaient les depots, et ceux-ci dirigeaient chaque jour +des detachements sur l'armee pour combler les vides ou concourir a la +formation des premiers regiments de marche. Les moblots foisonnaient, +luttant entre eux de cranerie et d'elegance, avec le pantalon bleu a +bande rouge et la vareuse foncee propice aux coupes de fantaisie. + +Pour rappeler toutefois que l'heure etait grave, et que la coquetterie +militaire etait la parure juvenile de prochains sacrifices, le cure de +notre paroisse, septuagenaire au coeur chaud, organisa le premier un +service funebre en memoire des victimes des batailles perdues. Au milieu +de l'eglise froide et nue, dont la richesse est concentree dans une +des chapelles du transept ou se trouve une Vierge Noire, un catafalque +elevait haut ses draperies. Les trois couleurs apparaissaient aux +angles, obscurcies, comme dans le combat, par la fumee des cierges dont +les flammes tremblantes faisaient scintiller l'acier des faisceaux +d'armes. Entouree d'un semis de larmes symboliques, dans un cartouche a +demi cache sous une palme verte, cette seule inscription: + + AUX BRAVES, MORTS POUR LA PATRIE. + +La vaste nef et les bas-cotes etaient trop etroits pour contenir la +foule. Malgre ce concours empresse, un silence saisissant planait +au-dessus de ces mille fronts penches comme sous la pensee d'un deuil +personnel. Des larmes meme coulaient; mais, dans la sincerite de mon +ame, je ne plaignais pas, moi, ceux que l'on pleurait. Leur sort me +semblait enviable. Tombes, ils restaient glorieux, tandis que la honte +atteignait les survivants inactifs. + +Aussi, au sortir de l'eglise, je me sentis etrangement remue, en +entendant l'alerte sonnerie des clairons des chasseurs. Le pantalon +dans les guetres, la tente sur le sac, marmites neuves, grands bidons +reluisants, en tenue de campagne, ils partaient, vifs, gais, comme a la +parade. Insoucieux des dangers prochains, ils allaient cranement, d'un +pas rapide. La certitude de la revanche ne leur eut pas donne plus +d'entrain, et je fus pris d'emulation. Un instant, je les suivis; mais +presque aussitot je m'arretai court, comme saisi de honte, car, a la +gare, il faudrait les quitter, leur dire adieu. Non, je n'avais pas le +droit de les accompagner, n'ayant pas le pouvoir de les suivre jusqu'au +bout. + +Maussade, silencieux, alternativement morne et nerveux, je ne +dissimulais pas que j'attendais l'heure d'agir suivant ma seule volonte. +Mon pere ne s'y trompait pas. Ebranle par les propos de mon ami, il +avait pu nourrir le vague espoir que j'en serais touche moi-meme a la +reflexion. Devant une resolution fermement arretee, il ne voulut pas +s'obstiner. Ne pouvant douter que je m'engagerais le jour meme de mon +vingtieme anniversaire, il consentit a me laisser partir avant. Il fixa +mon engagement a une date facile a retenir, me dit-il: _le 1er septembre +1870_. + + +III + + +Helas! la nouvelle de la capitulation de Sedan me fut apportee le +lendemain matin au quartier du 72e de ligne, par un officier de mobiles. +Le desastre surpassait tous les precedents. La honte nous semblait +monter demesurement, comme les eaux du deluge. Il s'y mela chez moi une +preoccupation enfantine: je me demandais avec inquietude si la guerre +n'allait pas etre fatalement terminee. Aussi, sans peser les chances +favorables et les chances contraires, j'applaudis aux resolutions du +gouvernement de la Defense nationale qui repondaient a mes aspirations +et aux sentiments genereux du pays. + +Mon reve ne se realisa pas sitot que je l'avais espere. Je m'imaginais +que, trois ou quatre jours apres mon engagement, je serais habille, +equipe, arme et dirige vers l'armee. Il me fallut plus de patience. La +plupart de mes chefs, peut-etre inconsciemment, pratiquaient la calme +philosophie de Henri Roland. Pour eux, je n'etais qu'un numero matricule +qui prenait sa place entre deux autres et marcherait quand son rang +serait appele. + +Or les jours et les jours passaient et rien ne faisait prevoir que cet +appel aurait lieu. Il regnait a la caserne un desordre inexprimable. +Dans la hate de former et d'organiser l'armee du Rhin, aucune mesure +n'avait ete prise pour encadrer les reserves au fur et a mesure de +leur arrivee. Il n'y avait au depot du 72e qu'une seule compagnie, qui +comptait 1400 ou 1500 hommes. Si actifs que fussent le sergent-major et +son fourrier, ils ne pouvaient, malgre un travail forcene et des veilles +prolongees, y voir clair dans leur comptabilite. Un dimanche, le chef +de bataillon commandant le depot voulut proceder lui-meme a une revue +serieuse. + +Tout le troupeau, car le nom de troupe ne pouvait s'appliquer a cette +cohue, se trouva des six heures du matin dans la cour du quartier, et +l'appel commenca: + +"Present.... Present.... Present...." + +Le mot etait lance sur des tons tres differents, tantot en fausset, +tantot en faux-bourdon, a intervalles inegaux. Parfois l'appele etait +tout proche, plus souvent il etait perdu dans la foule ou a l'autre +extremite de la cour. Les noms, peu familiers aux officiers, n'etaient +pas toujours intelligiblement prononces et plus d'un avait besoin d'etre +repete pour parvenir a son adresse. Il fallait perdre plusieurs minutes +pour ajouter un rang a la double file qui, a la longue, s'allongeait +cependant, s'allongeait comme un ver annele. Mais le groupe compact des +non-appeles paraissait a peine entame, et midi approchait. La lassitude +etait generale, pour un resultat illusoire. Quel avantage de denombrer +cette foule, puisqu'il etait impossible de la sectionner, faute de +savoir a qui confier la surveillance et la direction de chaque peloton! + +Le commandant perdit patience et courage. Il fit sonner la soupe, bien +avant d'avoir acheve la lecture du controle general. Cette tentative +avortee tourna contre la discipline. Ceux qui redoutaient encore une +surveillance relative s'estimerent des lors surs de l'impunite, et +beaucoup en profiterent pour deserter a peu pres completement la +caserne. + +Inutile de dire que je n'etais pas du nombre. Avec le meme serieux +qu'un bambin montant la garde arme d'un fusil de bois, j'etais d'une +exactitude scrupuleuse a remplir des devoirs fort mal definis. A l'heure +ou le quartier etait regulierement ouvert, j'allais voir un instant ma +famille; mais, pour rien au monde, je n'eusse decouche, et ce n'etait +pas la bonte du lit qui m'attirait: pour mieux dire, je n'en avais ni de +bon ni de mauvais. Notre caserne ressemblait a une halle ouverte la +nuit aux vagabonds. L'espace ne nous manquait pas. Nous avions la libre +disposition de toutes les chambrees laissees vides par le regiment; mais +deux cents ou trois cents fournitures de lit y etaient clairsemees: il +nous en manquait donc plus de mille. De distance en distance, le long +des murs, matelas et paillasses avaient ete juxtaposes par terre, afin +d'accroitre la surface de couchage. Quand, la retraite battue, on +rejoignait a tatons le coin dont on avait pris possession la veille, +il n'etait pas rare de le trouver occupe par un ronfleur inconnu, +deguenille et malpropre. Heureux celui qui pouvait alors decouvrir +une planche ou un banc pour y dormir en equilibre, plutot que d'aller +s'etendre sur la brique nue. + +Tout a une fin, meme le desordre. L'attention de nos chefs etait +concentree d'ailleurs sur la preparation d'un detachement de deux cents +hommes, au nombre desquels je sollicitai vainement d'etre compte. Leur +depart effectue, la compagnie de depot fut dedoublee; d'anciens soldats +rengages constituerent les cadres, et tout prit alors une allure +militaire. Les hommes une fois recenses, il fut assigne a chacun une +place dans les chambrees: qu'il y eut des lits ou non, il fallait s'y +trouver. Appels reguliers matin et soir, punitions severes au moindre +manquement, et, chaque jour, un nouveau groupe allait troquer des +vetements depareilles ou sordides contre l'uniforme en drap neuf, raide +et lustre. + +L'enfantine joie d'etrenner ma premiere culotte est sortie de ma +memoire, mais je suppose qu'elle fut comparable a celle que j'eprouvai +en sortant a mon tour du magasin d'habillement. Enfant, j'avais du me +croire un homme en chaussant l'_inexpressible_; homme, je me croyais +presque un heros, parce que j'etais vetu comme d'autres qui s'etaient +sacrifies heroiquement. + +Fier, je l'etais, mais non pas elegant. Mon pantalon rouge semblait etre +ne de l'union de deux sacs; ma veste, en drap gros bleu, eut pu servir +de corsage a une plantureuse nourrice--pardonnez a un troupier cette +comparaison--et la visiere de mon kepi etait si longue, que l'ombre +en etait projetee sur toute ma figure. Je ne la redressais pas, a dire +vrai, comme c'etait la mode alors. Au contraire, je m'efforcais de +la rabattre, selon le type d'aujourd'hui, car je tenais a n'etre pas +confondu avec les nombreux infirmiers que distinguait un beau numero +blanc. + +Il me semblait, en traversant la ville pour me rendre de la caserne a la +maison paternelle, que mon nouvel accoutrement dut me valoir l'attention +generale, presque des egards universels. Loin de la, personne ne me +regardait. Des amis, que j'arretai, s'y prirent a deux fois pour me +reconnaitre sous mon banal deguisement. Apres quoi, ils s'esclafferent, +en me regardant de face, de profil et de dos. + +Ce ne fut point le ridicule de ma nouvelle tenue qui frappa ma mere. +Elle aussi pensa qu'a present j'avais un premier point de ressemblance +avec ceux qui, a l'autre bout de la France, versaient leur sang. Sa +tristesse et la gravite de mon pere, quand il me considera longuement, +temoignerent qu'ils pressentaient et redoutaient tous deux une +separation prochaine. Elle l'etait en effet. Mais mon ardeur batailleuse +devait etre longtemps contrariee, car ce n'etait pas vers le Nord que +j'allais etre emmene loin d'eux. + +Le gouvernement de la Defense nationale avait assume une lourde tache. +Pour tout reorganiser en face de l'envahisseur, il n'avait pas le loisir +d'aller cueillir les violettes cachees. Il dut accepter les concours qui +s'offraient bruyamment, sans trop se preoccuper des aptitudes. Armand +Duportal, ancien deporte il est vrai, redacteur en chef du journal +le plus avance de Toulouse, fut de la sorte bombarde prefet de la +Haute-Garonne. + +Sur je ne sais quelle plainte de quelques mauvais soldats, le nouveau +prefet admonesta vertement notre commandant, lequel prit mal la chose. +Pour couper court au differend, le ministre de la guerre ordonna par le +telegraphe notre depart immediat a destination de Perpignan. + +Demenager un depot, ce n'est pas une petite affaire. En quarante-huit +heures, le stock des magasins fut a moitie reparti entre nous. Chaque +objet nous causait une surprise et un embarras nouveaux, et il nous +fallut bacler en un jour ce que les jeunes soldats apprennent d'habitude +a faire en six mois. Pour loger, dans l'armoire minuscule que constitue +le havresac, toute sa garde-robe--linge, chaussures, brosses,--et y +reserver la place d'honneur aux cartouches, il n'y a pas a perdre +l'epaisseur d'une epingle. Tout bien amenage en dedans, il reste +a edifier l'exterieur, ce qui n'est pas moins difficile. Tente et +couverture doivent etre roulees ensemble, dans des proportions fixes. +Piquets, outils, ustensiles de campement, exigent une repartition egale +et symetrique, de peur qu'une epaule ne devienne jalouse de l'autre. Sur +le tout, enfin, il faut, par un miracle d'equilibre, fixer la gamelle +qui, a l'occasion, servira de garde-manger, et qui semblera elever +au-dessus du kepi comme un casque de fer-blanc. Que notre paquetage fut +cette fois execute selon les meilleures regles, je n'oserais l'affirmer. +Toujours est-il qu'il nous avait occupes fort, et qu'il parut abreger +encore le court delai qui nous avait ete accorde. + +Le depart devant avoir lieu a l'aurore, j'avais demande une permission +de minuit pour passer en famille ma derniere soiree. Le rendez-vous +etait chez ma soeur, mariee depuis quelques annees. Par une delicate +attention, elle avait reuni autour de nos parents ceux de ses amis +qu'elle savait m'etre le plus chers. Elle habitait, je m'en souviens, en +face du quartier general. De ses fenetres, nous avions apercu le general +de Lorencez faire, naguere, son repas d'adieu. Il etait seul, vis-a-vis +de la generale, entre leurs enfants. Ce soir-la, le tic nerveux de sa +physionomie toujours grave paraissait s'accentuer. Le hardi soldat de +Puebla, peut-etre disgracie a tort, etait fonde a prevoir la funeste +issue d'une guerre imprudente. Cela seul eut justifie sa noble +tristesse,--a moins que son ambition ne souffrit d'avoir a jouer un role +efface aupres de celui de commandant en chef qui allait malheureusement +echoir a l'autre heros du Mexique? + +Pour moi, une situation infime et de modestes devoirs facilement +remplis, tout cela me laissait une conscience legere. Tous mes +preparatifs etant termines, j'etais a l'une de ces heures ou, apres une +legere fatigue du corps, le repos qui le soulage donne en meme temps a +l'esprit toute sa plenitude et lui rend son entiere liberte. Heureux de +me trouver dans cette reunion amie, je ne songeais pas a remonter a sa +cause: mon coeur se completait par la sympathie generale qui semblait +rayonner vers moi comme une bienfaisante chaleur. Ma gaiete etait +pleine, franche, quoique sans eclat. Quel instant dans ma vie! + +Des le commencement du repas, la conversation s'anima grace aux efforts +de chacun pour paraitre gai. On plaisante et l'on rit; puis on choque le +verre, pour boire aux exploits du troupier et a son heureux retour. L'un +de mes freres, collectionneur enrage, me fait promettre de lui rapporter +un souvenir prussien, et l'on me souhaite encore de revenir sain et +sauf. Pourtant mon beau-frere semble prophetiser: "Bah! quand vous +seriez legerement atteint, par exemple au bras gauche". A quoi je +reponds, a la toulousaine: "Certes je le voudrais bien", pour courir la +chance d'une riposte heureuse. + +Le repas fut long. Passes au salon, nous achevions a peine de prendre le +cafe, que la pendule sonna onze fois. La caserne etait assez eloignee, +et je n'avais que la permission de minuit. Aussitot rappele au sentiment +de l'exactitude militaire: "Maman, dis-je en me tournant vers ma mere, +je vais partir." + +Que se passa-t-il soudain en moi? Je me penchai vers elle, et, comme si +une main d'acier m'eut etreint la gorge, je fus un instant sans voix. Un +torrent de larmes s'echappa brusquement de mes yeux. Je sanglotai.... +Je n'eus pas conscience du temps qui s'ecoula, pendant que, la tenant +pressee sur mon coeur, je balbutiais des paroles entrecoupees, lui +promettant que je reviendrais et que nous nous reverrions. + +Elle avait le calme d'une sainte et contenait son immense douleur. +Durant toute la soiree elle avait ete souriante, heroique; parlant +peu, mais m'enveloppant sans cesse des caresses de son regard limpide; +retenant ses larmes, parce qu'elle savait que je n'aurais pas ete +joyeux si je l'avais vue triste; courageuse parce que j'avais besoin de +courage, car, m'ayant donne la vie, elle tenait a m'inspirer aussi les +vertus qui l'honorent: "Fais toujours ton devoir, me dit-elle simplement +en essuyant mes larmes comme au jour de mes premiers chagrins, et +n'oublie jamais Dieu, c'est le sur moyen de nous retrouver un jour. +S'il decide que ce ne doit plus etre ici-bas, ce sera dans un monde +meilleur." + +Mais l'enfant s'etait retrouve en moi, et ma tendresse filiale +continuait de se repandre en un flot irresistible, inepuisable. + +Quand je me reconnus, j'etais a ses pieds. Nous etions seuls. Reprenant +enfin courage, je me levai et m'eloignai avec effort. Mais, a la porte, +une idee me heurta: cet obstacle inerte allait la derober pour toujours +peut-etre a ma vue, placer entre elle et moi l'inconnu, la mort, qui +sait? Alors je revins vers elle; je m'elancai dans ses bras de nouveau +et la contemplai longuement. + +Vingt annees d'etat maladif, six maternites et la mort d'un enfant +l'avaient amaigrie, affaiblie, sans pouvoir alterer sa beaute modeste +et sereine. Cette douce figure encadree de bandeaux noirs abondants, +ce profil si pur, ne les verrais-je donc plus? Ces beaux yeux bleus +au regard indulgent et tendre, ne se leveraient-ils plus sur moi? Ces +levres un peu fortes, d'ou jamais, jamais, aucune medisance ne +s'etait echappee, ne murmureraient-elles plus pour moi de consolantes +paroles?--Pourquoi, cependant? Parce que la patrie l'exigeait. La +patrie, abstraction tyrannique, valait-elle un tel sacrifice? + +Il faut le croire, car mon affection filiale etait vive, profonde, et +pourtant, quand, apres avoir frenetiquement embrasse ma mere, je me +precipitai hors du salon, n'y voyant plus, ne pouvant plus parler, mon +coeur etait navre, dechire, mais il ne ressentait l'aigreur d'aucun +regret, d'aucun remords. Ma douleur etait saine et en quelque sorte +fortifiante. + +Le lendemain, malgre l'heure matinale, mon pere et mes freres etaient +a la gare, accompagnes de plusieurs amis. Devant tant de temoignages +affectueux, je sentis pret a se renouveler l'acces de sensibilite de la +veille; je me hatai de me derober aux regards de la foule indiscrete. +Bientot le cri de la locomotive annonca le depart: le train s'ebranla. +Quand la gare eut disparu, j'apercus longtemps le clocher de la +basilique de Saint-Sernin dressant son cone de briques tout rose sur le +champ d'azur du ciel. Il reparaissait encore, puis enfin ne se montra +plus. + +Pourtant je distinguais toujours le vert feuillage des grands platanes +de l'allee Sainte-Anne, a l'ombre desquels j'avais si souvent joue avec +mes condisciples dans nos promenades du jeudi; a son tour il se perdit +dans le lointain, et je me demandai s'il me serait donne de le revoir un +jour. + + +IV + + +La vie militaire exige une abnegation complete, un entier oubli de +soi-meme. Aussi faut-il, non pas entrer, mais se precipiter dans cette +existence. On n'est vraiment soldat qu'apres s'etre eloigne de sa +famille; je commencai a m'en rendre compte, en constatant mon isolement +parmi mes compagnons de route, que semblait unir une reelle fraternite. + +Certaine liaison existait bien entre eux et moi; je leur avais fait les +honneurs de Toulouse, ou ils etaient etrangers; mais j'avais par la obei +a un sentiment de courtoisie, plutot qu'au double besoin de me distraire +et de me livrer, car, pour satisfaire inconsciemment mon coeur, j'avais +tous les jours une heure ou deux a passer au milieu des miens. La +Rochefoucauld l'a dit sans l'avoir invente: les affections naissent, se +developpent et se maintiennent sous l'influence de mutuels interets. +L'expansion de mes camarades etablissait entre eux une communion +inspiree par le desir d'oublier tout souci personnel, tout regret +intime, autant que par l'envie d'amuser les autres et de leur plaire. +Ce naif egoisme, etant general, ne choquait personne. Il etablissait +au contraire une egalite d'humeur parfaite et nivelait des esprits +d'origine et d'education bien diverses. + +Gabriel Toubet, a la physionomie intelligente rendue etrange par +des yeux tigres, au corps si grand, si maigre, que la capote bleue +paraissait flotter dessus comme autour d'une perche, avait abandonne +l'etude du code pour le maniement du chassepot. + +Ne d'une Espagnole qu'il n'avait jamais connue, Louis Nareval avait des +les premieres hostilites quitte a Lisbonne son pere qui l'avait emmene +a bord d'un vaisseau ou il etait mecanicien. Nareval avait herite de sa +mere un coeur ardent. Jaloux aussi, et vindicatif, il s'etait engage +sous l'impulsion du patriotisme et en meme temps avec l'apre desir de +gagner l'epaulette. Il offrait en un mot un melange de nobles elans et +de petites passions. D'un esprit, vif, mal, cultive, il avait rapporte +de ses voyages quelques souvenirs interessants, quoiqu'il les gatat par +trop de pretention a eblouir tout le monde. + +Il trouvait a qui parler dans la toute jeune personne d'un Parisien de +dix-sept ans. Le petit Royle etait ainsi qualifie a cause de son age, +bien qu'il fut long comme une asperge. Il s'etait gaillardement evade +d'une imprimerie pour courir a la frontiere, mais non pas a la frontiere +espagnole. Sa deconvenue avait exalte le sentiment d'irrespectueuse +independance ancre au coeur de tout Parisien. Outre que par son bagou +faubourien il submergeait aisement la science factice de son partenaire, +il le froissait dans sa conscience d'autoritaire, car Nareval pretendait +que l'on respectat les galons auxquels il aspirait. + +Ces discussions entre deux natures violentes eussent a tout moment mal +tourne, sans la bienfaisante influence du doyen de notre compartiment. +Bacannes, arrache a un conge de semestre, avait rendosse la tunique +encore ornee des insignes du caporalat, et qu'il ne pouvait plus +boutonner. Legerement grele, le nez en trompette, l'oeil vif et mobile, +les levres assez epaisses toujours souriantes, il donnait envie de rire +en se montrant, et comme il avait une verve intarissable, un esprit +facile, petillant, bouffon, force etait d'eclater quand il parlait. +Or il ne se taisait guere. Il etait bien seconde par Linemer, un +compatriote de Toubet, a l'esprit fin et railleur, un pince-sans-rire. + +Le public etait represente par un brave garcon, paysan a demi degrossi, +a face large, epanouie, respirant la franchise et la bonte. Sans aucune +pretention personnelle, Daries ecoutait et riait tout le temps de bon +coeur, encourageant ainsi naivement la verve des autres comperes. + +La jovialite de ces bons vivants me gagna d'autant plus vite qu'ils ne +s'imposerent point. S'etant bien apercus, au depart, que j'avais le +coeur gros, ils avaient respecte mon silence sans y paraitre prendre +garde. Comment ne pas leur en savoir gre? Comment d'ailleurs entendre +Bacannes pendant une heure sans se derider? + +Pourtant un de nos camarades demeura tout le jour inaccessible a la +gaiete generale. Nous le connaissions a peine. Il etait de Toulouse et +s'appelait Murette, voila tout. L'uniforme a le grand avantage d'etablir +une egalite parfaite entre tous les conscrits, du jour au lendemain. +Pour distinguer le noble du rustre, il n'y a plus aucune particularite +etrangere aux etres eux-memes. Les grossiers vetements de soldat, aux +couleurs voyantes, enlevent meme aux physionomies leur aspect ordinaire. +Un observateur sagace decouvre les secrets de l'ame dans les traits du +visage; mais, a vingt ans, chacun est trop debordant de soi-meme +pour s'adonner aux patientes etudes de l'observation. Pour juger ses +camarades, on s'en tient aux revelations qui tot ou tard jaillissent de +leur humeur. + +Murette avait une jolie tete brune; le rapprochement excessif des yeux +lui donnait toutefois une expression tres dure, presque de cruaute. Tres +soigneux, il s'etait installe des premiers dans un coin, et, au lieu de +glisser, comme nous tous, son sac sous les banquettes, il l'avait place +sur ses genoux, le maintenant debout comme une mere eut fait de son +enfant. Quand, a peine le train en marche, tous offrirent a la ronde les +provisions de bouche dont parents ou amis nous avaient combles, Murette +refusa brievement. En le voyant s'obstiner dans son mutisme, tandis que +moi-meme je faisais contre tristesse bon coeur et trinquais comme les +autres, plusieurs furent tentes de le plaindre. Plus d'un regard severe +se leva sur l'impitoyable Royle, qui, tout en dechirant a belles dents +une rondelle de saucisson, murmura: + + Monsieur vit de regime, et il mange a sept heures. + +Notre faim plus ou moins bien apaisee, notre soif a peine allumee, avec +quel etonnement, mele d'un leger mepris, ne vimes-nous point Murette +tirer de sa musette une collation choisie, abondante neanmoins! Tandis +qu'il s'en regalait egoistement, le petit Parisien le nargua, sans +d'ailleurs l'emouvoir: + +"La prevoyance de la fourmi, dit-il, au service de l'hygiene du heron!" + +Apres une courte halte a Narbonne, vers le milieu du jour, il y eut +comme une agreable surprise a se trouver debout, les mouvements libres, +sur le quai de la gare de Perpignan. La ville est a deux kilometres. +Dans le demi-jour crepusculaire, elle nous apparut, groupee autour de +sa citadelle, comme une modeste tortue endormie au pied du monstre que +figurait le sombre Canigou, dont la crete seule resplendissait encore +sous les derniers feux du soleil deja invisible dans la plaine. + +Le regiment s'achemina vers la ville, nos rangs formes tant bien que +mal. En somme, c'etait notre premiere prise d'armes. L'equipement etait +loin d'etre au complet. Pour ma part, je n'avais pas de ceinturon; mon +sabre-baionnette pendait pietrement a la patte de ma capote, tournant a +chaque pas sur ma hanche. Notre allure manquait peut-etre d'ensemble, +ou, du moins, il nous le semblait, et ce mecontentement de nous-memes +nous indisposa contre notre nouvelle garnison. Quelques-uns d'ailleurs +etaient deja mal prepares, les distractions de Perpignan ne leur +paraissant pas pouvoir lutter avec celles de Toulouse. D'autres, les +bons soldats, regrettaient un deplacement qui avait entrave et retarde +l'organisation des compagnies de marche: ils en voulaient a l'autorite +civile, cause de tout le mal, et ils crurent voir dans les regards +curieux de la population perpignanaise la manifestation de sentiments +peu sympathiques. + +Tout cela contribuait a nous montrer sous un jour defavorable la +capitale du Roussillon. Toujours plein du souvenir de Paris, Royle +n'avait pas assez de railleries pour les rues courtes, etroites et +tortueuses, ou notre colonne serpentait. Il ne revenait pas de l'aspect +de certaines maisons a un seul etage, surplombant le rez-de-chaussee: +comiquement, il se baissait dans la crainte de les voir s'effondrer. +Au tournant de la ruelle, a montee rapide, qui aboutit a un premier +pont-levis, il s'ecria, en jurant, que jamais il n'eut cru possible de +trouver un pavage plus douloureux aux pieds que celui de Toulouse. + +La citadelle, de loin, apparait comme un monticule inoffensif. De pres, +elle semble inexpugnable. Au lieu d'admirer comme moi, Royle haussa +les epaules, peut-etre pour secouer, sans en avoir l'air, le sac qu'il +commencait a trouver lourd. Le Mont-Valerien, dit-il, a une autre +tournure, et comme le spectacle majestueux de la double enceinte, la vue +des chaines des portes m'imposait, il ajouta qu'il se moquait pas mal +de sa nouvelle prison. Les murs de pierre qui supportent la terre du +rempart suintaient comme un caveau; le vent s'engouffrait avec nous en +sifflant lugubrement, et je me souvins plus tard de l'impression rapide, +mais penible, que me fit, a cet instant precis, dans la nuit tombante, +la voix cynique du gavroche deguise en soldat. + +La cour d'honneur, assez vaste parallelogramme, est formee par de hauts +batiments qui peuvent abriter environ 3 000 hommes. Le depot du 22e de +ligne en occupait une partie au midi, pres du donjon, qui date de six +siecles. Nous fumes distribues dans le principal corps de logis qui +regne a l'est. Le lendemain matin, des fenetres du second etage, nous +decouvrimes toute une plaine verdoyante bordee par une ligne d'un bleu +vif que piquaient de tout petits points blancs. C'etait la Mediterranee. + +A partir de ce jour, je connus pleinement la vie de caserne, dont la +monotonie etait rompue par la variete des corvees. Il fallut d'abord +s'approvisionner pour la nuit au magasin des lits militaires, et chacun +s'en revint avec sa paillasse sur la tete a un premier voyage, avec un +matelas au second. Corvee de pain, corvee de bois. Et jusqu'a la grande +peinture a fresque avec le gros pinceau que tout le monde doit manier +sans etudes prealables! + +Le plus penible, c'etait la lutte pour la vie. Comme il n'y avait pour +tout le regiment que deux ordinaires, le repas d'environ six cents +hommes se preparait dans une seule cuisine; il etait reparti au petit +bonheur dans les gamelles alignees sur plusieurs tables apres un lavage +tres sommaire. Il n'etait pas question de retrouver la sienne; mais, +pour en obtenir une quelconque, il se livrait chaque jour, sous l'oeil +indifferent ou goguenard des cuisiniers aux tabliers sordides, de +veritables pugilats. Ces combats a l'eau graisseuse me faisaient +reculer. Dejeunant d'une botte de radis, j'allais, pour quelques sous, +diner le soir avec un de mes camarades dans un modeste cabaret de la +ville. Apres la retraite, la chambree retrouvait, reunis, les dix +compagnons de route. + +Il nous manquait les glorieux recits de la veillee, tous les veterans +ayant disparu a Sedan. Mais Bacannes se chargeait toujours d'egayer +les heures ou le sommeil nous fuyait. Ayant vite saisi les travers de +Nareval, il les exploitait, de complicite avec Linemer, au profit de la +gaiete generale. Chaque soir, ils l'amenaient a faire le complaisant +etalage de sa petite science. Ils se faisaient ignorants et naifs +jusqu'a la betise, et lui se perdait en des definitions minutieuses, +en des details oiseux, en des descriptions enfantines. Toujours de +sang-froid, les interlocuteurs accompagnaient leurs questions de +pantomimes folles, executees sur la table, en bonnet de coton et en +calecon, a la lueur vacillante d'une chandelle fumeuse, qui projetait +sur les murs et au plafond des ombres mouvantes, grotesques. Aveugle par +l'amour-propre, Nareval s'executait indefiniment, en toute conscience. +Il se persuadait que nous avions recours a lui parce qu'il etait +naturellement designe pour nous primer, nous diriger, pour devenir enfin +notre chef. + +Cette farce eut pu se renouveler longtemps; mais, un soir, Royle, ayant +dine en ville, rentra maussade; le gros vin bleu du Roussillon l'avait +peut-etre alourdi, et il eprouvait le besoin de dormir. Il dechaina le +fou rire que nous etouffions sous nos couvertures, en sabrant la plus +belle periode de Nareval d'un impitoyable: "As-tu fini, jobard?" + +Nareval se le tint pour dit: Il garda sans doute quelque fiel au fond +du coeur, mais il n'osa pas se facher, dans la crainte d'augmenter le +ridicule. Une scene d'un comique plus sombre, et qui faillit tourner au +drame, vint d'ailleurs faire diversion le lendemain. + +Murette etait reste dans notre groupe sans devenir plus expansif. Ses +yeux semblaient jeter sans cesse un feu plus vif; ses traits reguliers +paraissaient s'affiner. Sa reserve, ne se dementant jamais, ressemblait +a de la fierte; elle finissait par imposer. Malgre le souvenir du trait +d'egoisme qui l'avait signale dans le wagon, il commencait a conquerir +par son silence une sorte de prestige, lorsqu'un futile incident nous le +revela tout entier. + +Chacun, l'appel termine, faisait son petit menage, quand sa voix presque +inconnue s'eleva, sonore et vibrante. Devant son havresac, qu'il avait +vide sur son lit, il hurlait, se declarant vole. Il lui manquait, je +crois, une paire de chaussures qu'il possedait en sus de l'ordonnance et +que pour ce motif il dissimulait sous son linge. Mais la passion blessee +ne connait ni frein ni reglement. Jamais tresor ne fut regrette comme +ces malheureux godillots. Impossible de rendre l'intensite de la fureur +de leur ci-devant proprietaire. + +Leur disparition bien constatee, il courut chez le sergent-major. Un +brave homme, qui vint inviter le mauvais plaisant, s'il y en avait un, +a ne pas pousser le jeu plus avant. Tout le monde se declara innocent; +mais je ne sais qui proposa de fouiller les paillasses. + +Pendant la perquisition, Murette multipliait ses imprecations a mesure +que l'espoir lui echappait. Il en vint meme aux menaces, et il tira son +sabre, jurant d'eventrer le voleur. Toutes les recherches resterent +infructueuses, heureusement. Alors le sergent-major se facha contre le +reclamant. Peine perdue. Murette, insensible aux reproches, ne songeait +qu'a la perte subie, et il se roula sur son lit, mordant de rage ses +draps et son matelas, pleurant de desespoir. + +Royle etait son voisin. "Auras-tu bientot fini de geindre, lui +demanda-t-il, Harpagon, Grandet, Shylock de vingt ans!" + +Murette, qui avait beaucoup moins de litterature, rugit cependant sous +l'injure, heureux qu'une victime s'offrit a sa colere. Quoique fluet, +Royle etait nerveux: il arreta son agresseur, le dompta, en continuant a +l'invectiver en son parler faubourien. "Allons, allons, c'est pas tout +ca! Il ne faut pas nous la faire. Tu nous as tous traites de voleurs, et +tu nous as fait bousculer nos fournitures. Tes godillots n'ont pas ete +manges apres tout. Ils ont trop d'aretes. Il y a encore ta paillasse a +visiter. Depechons, il est temps de nous montrer ce qu'elle a dans le +ventre!" + +Et, en effet, dans les feuilles seches de mais, les bienheureux souliers +chamois, a semis de clous d'acier, etaient caches. Murette eut un eclair +de joie d'abord, a la vue de son bien retrouve. Puis, soupconnant Royle +de l'avoir joue, il darda sur lui un regard charge de haine. Mais-il dut +mesurer la profondeur du degout qu'il nous inspirait. Des cet instant, +la quarantaine s'etablit; il se creusa comme un fosse autour de lui. Du +reste, sa peau, comme toute sa pacotille, lui appartenant, lui etait +chere: il sollicita et obtint la place de brosseur aupres d'un officier +que ses fonctions fixaient au depot. Il n'irait pas au feu, et ajoutait +cinq francs par mois a l'argent de son pret. + + +V + + +Par le spectacle de passions poussees au point de desequilibrer ainsi +un homme, les natures simples s'apprecient mieux. En s'eloignant de +Murette, les autres camarades de la chambree se rapprocherent d'autant. +Pourtant avec son esprit indiscipline et frondeur a l'exces, le petit +Royle nous choquait aussi. De son plein gre, il faisait bande a part; +il etendait ses relations exterieures, qui d'une part lui procuraient +quelques bons diners, et lui fournissaient d'autre part l'occasion de +s'exalter en compagnie de gardes nationaux farouches. + +Nareval, de son cote, s'etait replie en lui-meme, depuis qu'il s'etait +reconnu mystifie. Son ambition le rendait d'ailleurs tres assidu aupres +du sergent-major, lequel cherchait a retenir tous ceux qui savaient +tenir une plume. Mais, dans une compagnie de 5 a 600 hommes, les scribes +ne manquaient pas. Le trace perpetuel d'interminables etats ne nous +paraissait pas avancer la liberation du territoire. Frequemment, +Bacannes, Toubet et moi, peu jaloux d'etaler un zele superflu, nous nous +echappions, et, le poste de police passe, les ponts de la citadelle +franchis, nous eprouvions la joie espiegle de gamins en rupture d'ecole. + +Tout au rebours de Royle, nous evitions la frequentation des civils. +C'etait moins aise que dans un grand centre. Au cafe, parfois, a +l'auberge, les conversations engagees avec le patron, ou avec des +clients indigenes, nous avaient edifies sur les tendances radicales de +la population. Comme s'il etait vrai que l'uniforme a quelque vertu +comparable a la puissance de la tunique de Nessus, nous etions deja +imbus de l'esprit militaire, au point de ne pouvoir admettre que les +pekins osassent formuler sur les officiers des critiques dont l'idee +nous etait venue. Nous ne songions a mettre a profit nos escapades que +pour nous promener. + +La ville avait ete vite exploree. Resserree dans ses murs, elle n'a pu +s'embellir comme des villes ouvertes, meme moins importantes. Mais il y +a de l'air pur au dela des remparts, et de nombreuses portes s'ouvrent +sur la campagne. L'une d'elles est flanquee d'un _Castillet_ d'aspect +romantique, et que, par parenthese, Royle, avec son instinct artistique, +trouvait tres chic. Il ajoutait en gouaillant qu'il aurait voulu y +habiter, et le malheureux n'ignorait pas que ce joli Castillet sert de +prison militaire. + +Par cette porte on se rend a une belle allee de platanes, pres de +laquelle s'etend la pepiniere departementale. Sans borner nos promenades +a ces endroits frequentes, nous parcourions tous les recoins du paysage +que commande le canon de la place. Les innocentes joies du soldat +desoeuvre me furent alors revelees. Combien de fois ne nous +attardames-nous pas a choisir, tailler et eplucher des gaules dans les +saussaies, pour les jeter une heure apres? Quel interet a voir courir au +fil de l'eau d'un ruisseau des brindilles de paille jetees en amont d'un +petit pont et guettees a l'aval? + +Malgre la saison avancee, le Roussillon etait encore couvert d'une +vegetation puissante, ou apparaissaient a peine quelques taches de +rouille automnale. Nous allions a travers champs, escaladant des coteaux +avant-coureurs des Pyrenees, et, de la, nous nous plaisions a regarder +scintiller au loin la mer sous les rayons du soleil. Puis, allonges +a l'ombre du grele feuillage de quelque olivier, les bras replies en +oreiller sous notre tete, nous nous laissions bercer par la brise au +parfum salin, contemplant la dentelle d'un vert pale qui doucement se +mouvait sur le champ d'azur infini. + +Les semailles et les vendanges etant achevees, rien ne troublait la +calme nature, sinon, tout pres de nous, le vol de mouches obstinees +ou le bruissement d'insectes cheminant dans l'herbe seche, parfois le +cri-cri solitaire d'une cigale attardee. Dans ce silence relatif, l'air +etait si sonore, que, de temps en temps, les notes perlees des clairons +nous parvenaient de la lointaine citadelle. Ce rappel a la vie militaire +nous faisait songer aux camarades etendus, comme nous, non pas sur un +lit de mousse, mais a meme la terre froide des provinces envahies. + +A cette pensee, le _far niente_ nous humiliait, et dans notre ignorance +des difficultes de l'improvisation des armees nouvelles, nous eprouvions +de l'irritation contre nos organisateurs inconnus. Le vulgaire tran-tran +de la caserne nous apparaissait de plus en plus fastidieux. Pour nous +forcer au retour, il fallait que le soleil eut disparu derriere la +chaine des Pyrenees. Malgre les saillies de Bacannes, la melancolie nous +tenait, tandis que, le long des haies d'aloes aux feuilles charnues a +pointes aigues, nous nous acheminions vers les murs blanchis, cribles +de fenetres sombres, qui emergeaient carrement de la citadelle, dans la +lueur orangee du crepuscule. + +Tout cela m'engourdissait le coeur, je m'en rendais compte: j'aurais +voulu chercher des reactifs dans des exercices et des devoirs penibles. +Dejouant un jour la surveillance du sergent-major, qui n'entendait pas +que les sergents missent la main sur ses scribes, je parvins a me faire +enroler dans le piquet de garde. + +Sac au dos, fourniment au complet, le detachement se dirige d'un pas +cadence vers l'interieur de la ville. En portant les armes devant le +poste de police, en entendant mon pied faire resonner le pont-levis, +et mon bidon cliqueter contre la poignee de mon sabre-baionnette, +j'eprouvais une sorte de beatitude de conscience, melee de fierte +patriotique: Il en faut peu pour etre fier et satisfait, a vingt ans. + +Mon piquet allait relever le poste du Castillet. J'eus donc deux fois +le plaisir d'etre pose en faction sous la voute de la porte Notre-Dame. +Pour les passants, la sentinelle en armes est la garniture obligee de la +guerite. Jamais je n'avais fait grande attention a cet ornement anime. +Or, devenu a mon tour mannequin, je croyais remplir un sacerdoce: mon +fusil bien en main, baionnette au canon, je me sentais la Force, au +service de la Loi. Pour un peu, je me fusse attribue l'honneur de +l'ordre dans lequel s'ecoulait le petit flot des promeneurs, allant aux +Platanes, et de leur calme quand ils en revenaient. + +Comme treve a la banalite, je dus faire sortir le poste a la vue, aussi +nouvelle pour moi que pour les habitants, d'un peloton de cuirassiers de +l'ex-garde imperiale. Il venait constituer, a Perpignan, le noyau d'un +nouveau regiment. + +Ces hommes superbes, a la brillante armure, etonnaient dans les rues +etroites, ou ils ne pouvaient s'engager plus de deux a la fois; mais, +avant d'atteindre la voute un peu sombre a l'autre extremite de laquelle +je me tenais, ils apparaissaient en pleine lumiere, resplendissant au +soleil, sur le fond des arbres prochains, dans la baie ogivale de +la porte exterieure. Leurs palefrois, enerves par un long voyage, +caracolaient bruyamment sur le tablier du pont-levis: les cimiers des +casques effleuraient le cintre. Dans le cadre romantique du Castillet, +avec ses deux petits bastions creneles, ce groupe de ballade figurait +assez un retour de croisade en quelque manoir feodal. + +A la verite, il n'etait pas necessaire de remonter si loin pour voir des +heros dans ces hommes bardes de fer. Le souvenir recent du devouement +tragique de leurs freres d'armes, a Reichshofen, a Mouzon, les +rajeunissait, sans les rapetisser. + +De grands changements s'etaient produits a la caserne pendant mes +vingt-quatre heures de garde. En dehors des deux compagnies provisoires +de depot, on en avait cree quatre autres, que l'on avait honorees de +l'epithete d'actives, et Nareval ne se tenait pas de joie: il avait +gravi le premier echelon de la hierarchie, caporal. Il etait caporal a +la 2e, tandis que je demeurais, quant a moi, simple pousse-cailloux a la +4e. Toubet, Bacannes etaient distribues dans les deux autres. De ceux +qui avaient compose notre joyeuse chambree, Royle et Daries, les deux +natures les plus dissemblables, restaient seuls avec moi. Le premier ne +me recherchait pas, estimant que, si je n'etais pas encore galonne, je +ne tarderais pas a l'etre. + +Compagnie active, ce titre etait une promesse. Aussi ne marchandai-je +plus ma collaboration a notre nouveau sergent-major, digne troupier qui, +bien qu'il n'eut plus trop de scribes pour chaque compagnie, me laissait +aller a l'exercice le matin. Mon apprentissage volontaire me valut +d'etre aussitot charge d'instruire d'autres conscrits, ce qui n'est pas, +il faut en convenir, une besogne toujours facile. + +L'exemple de la patience m'etait cependant donne par l'officier qui nous +dirigeait. D'un zele infatigable, toujours present sur tous les points +du terrain de manoeuvres, il ne se departait jamais de son calme; mais +il etait sombre et triste. A Sedan, il avait signe le revers. Condamne a +ne pouvoir affronter de nouveau l'ennemi, il desirait du moins lui creer +des adversaires redoutables, sans que rien parut lui faire oublier le +titre injurieux de _capitulard_ que la population ne machait guere aux +revenants de nos premiers desastres. + +En le plaignant, et fier au reste d'etre reconnu suffisamment instruit, +j'etais de plus en plus impatient d'user du droit qu'il avait perdu. La +compagnie de Toubet recut sur ces entrefaites l'ordre de se tenir prete +a partir: j'allai demander au commandant lui-meme a y etre verse. Mais +il repoussa ma requete: premierement, me dit-il en souriant, parce que +j'etais candidat caporal, et, en second lieu, ajouta-t-il d'un ton +severe, parce que je ne portais seulement pas de bretelles. + +Point mecontent d'etre propose pour le double galon de laine, tant +les honneurs attirent, je n'eus plus aucun regret en apprenant que la +compagnie de Toubet allait simplement relever un bataillon de mobiles, a +Montlouis. + +Aucun regret n'est pas le mot. Toubet etait mon meilleur camarade. Lui +parti, je me sentis isole, en proie a de douloureux enervements. Le +doute naissait presque en moi sur le devoir, et, quand les recrues de ma +classe arriverent, j'en vins a me demander si mon ami Roland n'etait pas +dans le vrai. Qu'avais-je gagne a me separer des miens avant l'heure, +puisque j'etais encore la, impuissant et decourage! + +Pour loger les nouveaux venus, on nous fit dresser la tente sur +les remparts, au pied du donjon. Malgre la fraicheur des nuits, la +temperature etait clemente, et ce campement n'etait pas sans charme: +mais il me semblait que ce charme m'amollissait. Trop longtemps je me +perdais en contemplations devant le meme paysage, ou il ne m'etait plus +loisible d'aller fatiguer mon corps. Apres l'avoir vu s'estomper dans la +degradation crepusculaire et disparaitre dans la nuit, je me glissais +hors de la tente avant le reveil, pour le voir encore renaitre au lever +du soleil. + +Spectacle magnifique, auquel je revenais sans cesse a mon corps +defendant. Je m'etais engage pour agir, non pour rever. Ce _far +niente_ relatif, sous un beau ciel, me laissait trop penser au milieu +que j'avais quitte. Je redoutais d'en arriver a aimer trop la vie et +craignais d'avoir peur de la perdre. Autre chose me faisait souhaiter +d'aller eprouver au loin mon courage: l'air etait charge d'electricite: +le ciel n'avait jamais ete bien limpide, il s'embrumait tous les jours. + + +VI + + +Aux caresses de la brise d'Orient, aux rayons du soleil qui les eclaire +en meme temps qu'Athenes et que Rome, les hommes, sous ce beau climat, +semblent imbus de sentiments artistiques, et animes d'ardeurs liberales; +ils aiment ce qui est beau et desirent ce qui est grand; mais la male +vertu et l'indomptable energie des peuples antiques leur font defaut +generalement. Le vent d'Italie parait leur insuffler surtout l'indolence +des lazzaroni, qu'ils secouent par saccades. Leur ordinaire occupation +consiste a discourir en buvant dans les vastes cafes de la Loge, plus +vastes que la place qu'ils bordent. Les themes a declamations ne +manquaient pas alors. Les voix s'elevaient trop haut, les discussions +s'echauffaient trop vite, pour permettre de reflechir sagement sur +l'inconstance de la fortune. Aux yeux de ce public severe au malheur, +l'armee avait fait banqueroute. Le retour des echappes des premiers +desastres etait l'occasion d'anathemes. + +Que ces vaincus eussent eu la faiblesse, comme notre sous-lieutenant, de +signer la capitulation; qu'ils eussent achete leur liberte au prix d'une +blessure, ou qu'ils l'eussent reconquise par evasion au risque d'etre +massacres, tous etaient regardes, ou peu s'en faut, comme des traitres +et des laches. Capitulards, ce seul mot disait tout. Et ceux qui le +lancaient, aveuglement, cruellement, croyaient avoir le droit, s'etant +revetus de l'uniforme hybride de la garde nationale, de condamner +l'armee avant de s'etre donne la peine de faire leurs preuves. + +L'armee, quant a elle, ayant longtemps fourni des gages de sa valeur, +ne s'expliquait pas bien l'infidelite de la gloire; mais elle savait, +a n'en pouvoir douter, qu'elle avait rachete ses defaites par plus +d'heroisme et de sang que ne lui en avaient coute les victoires d'antan. +Elle ne pouvait subir de bonne grace l'attitude parfois insultante de la +population. + +Pourtant les pioupious, comme les moutons, sont endurants et modestes, +tant qu'on ne les fait pas trop enrager. Mais l'arrivee du depot de +cuirassiers envenima la situation. Ces hommes avaient appartenu a la +garde imperiale, ce qui, dans l'esprit de certains Perpignanais, etait +aussi honteux que de sortir du bagne. Or ces forcats liberes etaient +sans vergogne; ils avaient l'air avantageux qui caracterise tout bon +cavalier. Quand ils se promenaient par deux dans la ville, le bonnet de +police penche sur l'oreille, les rues, qui retentissaient du bruit de +leurs grandes bottes eperonnees, paraissaient trop etroites, et ils ne +se rangeaient guere pour faciliter la circulation aux pekins, ceux-ci +fussent-ils en gardes nationaux. De la, un accroissement d'hostilite et, +dans les cafes, un redoublement de fureur bavarde. Dans le recipient que +formait l'enceinte fortifiee, tous ces petits sentiments, toutes ces +vulgaires passions cuisaient et bouillonnaient. Un eclat faillit +toutefois se produire en dehors des murailles. + +Tous les Pyreneens-Orientaux ne songeaient pas a attendre les Prussiens +au pied du Canigou. Une compagnie de francs-tireurs s'etant recrutee +dans le departement, les dames du chef-lieu voulurent lui offrir un +drapeau brode de leurs mains brunies. L'autorite avait decide que la +remise en serait faite solennellement, un dimanche, sur le Champ de +Manoeuvres, qui s'etendait en vue de la citadelle. + +Le temps favorisa la ceremonie. Par toutes les portes de la ville, la +foule se dirigea vers le terrain en ses plus beaux atours. Depuis les +plus vieux barbons de la garde nationale jusqu'aux tout jeunes pupilles +de la Republique, sans parler des francs-tireurs eux-memes, toute la +population masculine etait en armes, et notre regiment avait ete convie +a la fete. Nous n'avions a notre tete qu'un simple chef de bataillon, +tandis que l'armee sedentaire etait commandee par un monsieur dont le +bonnet etait orne d'au moins cinq galons: tres larges, tres espaces, ils +couvraient presque toute la coiffure, et il etait a peu pres impossible +de les compter, tant s'agitait, comme la mouche du coche, d'un bout a +l'autre du polygone, ce pseudo-colonel. A peine etions-nous alignes du +cote laisse libre, qu'il s'elanca d'un air farouche, au galop secoue +de sa maigre haridelle, pour enjoindre a notre commandant de se ranger +d'une tout autre maniere. Toujours peu endurant, notre chef riposta par +un commandement bref et net, qui fut d'ailleurs admirablement execute: +"Par le flanc droit et par file a gauche. En avant, marche! A la +citadelle!" + +Le retentissement de ce scandale fut grand a nos oreilles, le soir +et pendant plusieurs jours. Pour affirmer son importance, la garde +nationale decida d'organiser une revue, le dimanche suivant, sur la +promenade des Platanes, en presence des autorites civiles. Le spectacle +militaire etait ainsi offert aux soldats par la population. Peu d'entre +nous s'en priverent. + +La bonne tenue sous les armes, la rectitude des mouvements etaient, a +vrai dire, le moindre souci de ces braves. Ils cherchaient a reveler +leur merite par des vociferations d'energumenes et par des gestes +d'epileptiques, en defilant devant la tribune municipale. Et ils +recommencaient de plus belle, en se tournant ostensiblement vers les +groupes de troupiers qui les regardaient. + +Suspects. Nous etions suspects, non de moderantisme, mais d'hostilite. +Dans ces esprits meridionaux, surexcites et exaltes, il y avait peu de +difference entre la froideur a l'egard du gouvernement et l'oubli des +devoirs sacres envers la patrie. Et c'est a ce moment que le telegraphe +apporta la desastreuse nouvelle de la capitulation de Metz, aussitot +suivie des commentaires douloureux de Gambetta. + +La citadelle fut aussitot consignee, les portes closes, les chaines des +ponts-levis verifiees. La rumeur se repandit bientot que des +troubles avaient eclate dans la ville. Aucun detail precis. Tous les +renseignements manquaient; mais la rigueur de la consigne temoignait de +la gravite de la situation. Au surplus, cette privation de nouvelles a +un moment si critique etait affreusement penible et enervante. + +D'ailleurs il n'y avait pas que de dociles moutons parmi nous. Quelques +loups avaient ete enfermes dans la bergerie. Pour moi, nomme caporal +et adjoint au fourrier depuis deux jours, je n'avais ni l'humeur ni +le temps de me meler aux conciliabules qui se formaient dans quelques +cantines. Un nouveau lieutenant avait tout recemment ete mis a notre +tete; malgre une assez douloureuse blessure qui a Sedan lui avait entame +l'epaule, il etait d'une activite et d'une energie peu communes: il +avait precisement fixe ce jour-la au sergent-major comme extreme delai +pour l'organisation complete de la compagnie. Mais, de notre bureau, +nous entendions des rumeurs inaccoutumees. A plusieurs reprises nous +apercumes les sergents de semaine occupes a disperser des groupes. + +Le jour s'ecoula cependant sans incident remarquable. Apres la soupe du +soir, le lieutenant etait venu signer les pieces de comptabilite. Il +paraissait tres enerve, sans doute a cause des scenes tumultueuses de +la ville, dont nous ne savions toujours rien de formel. Dans ses yeux +brillait, par contre, une clarte d'energie satisfaite. Il donna l'ordre +de veiller a tous les derniers preparatifs, dans l'eventualite d'un +depart prochain. + +Tandis que le sergent-major et le fourrier couchaient dans la chambre ou +nous travaillions, je n'avais pas cesse d'occuper ma place dans l'une +des tentes dressees sur les remparts. Il me parut bon d'aller verifier +mon havresac. + +La nuit etait venue, et le firmament n'en etait pas moins tout eclaire. +Il resplendissait comme dans l'embrasement d'un immense incendie, et +cette rougeur paraissait devenir de plus en plus intense. Par toute la +voute celeste, les nuees semblaient teintes d'un reflet sanglant, depuis +la dentelure noire des Pyrenees jusqu'a la ligne lointaine de l'horizon +sur la Mediterranee. + +Sur le rempart, le spectacle, quoiqu'a peine distinct par contraste, +etait saisissant. Bien que le couvre-feu fut sonne, presque tous les +hommes etaient debout hors des tentes, qui dessinaient en triangles +leurs silhouettes blanchatres sur la terre noire, et quelques ombres +humaines s'agitaient, gesticulaient, parlaient. + +Dominant ma poignante impression, je me dirigeai vers mon bastion, en +cherchant d'eloquentes paroles, pour user sur mes camarades de ma jeune +et faible autorite. Mais, au pied de l'antique donjon qui se dresse +la, regardant le Canigou du cote de l'Espagne, deux officiers me +devancaient. Ils allaient d'un pas resolu. C'etait le commandant du 22e +de ligne, suivi d'un capitaine. + +Ils aborderent un premier groupe qui, a leur approche, s'etait resserre. +Le commandant ayant dit qu'il fallait rentrer sous les tentes, un +murmure s'eleva. Les officiers s'avancerent encore, et le groupe +s'ouvrit, mais pour se refermer aussitot comme une vague. D'autres +hommes accoururent, entraines par un courant invincible, et, en un clin +d'oeil, un cercle etroit enferma les deux officiers, et le commandant +tomba. + +A ce moment, d'autres officiers survinrent en nombre. C'etaient les +notres. Ils acheverent de rompre le charme funeste qui avait plane sur +la citadelle, en nous apportant l'ordre de depart pour le lendemain +meme. + +Trois de nos compagnies actives etaient designees, dont la mienne, et +il ne s'agissait plus d'aller a Bellegarde ou a Montlouis. Cette fois, +c'est vers le Nord que nous serions diriges. Vers l'ennemi, enfin. + +Ah! la noble activite qui regna en cette nuit si mal commencee. L'ardeur +de tous etait egale. C'etait a qui se preterait aide mutuelle, pour que +rien ne clochat, pour qu'il n'y eut aucun retardataire. A l'aube, apres +une veillee feconde, le ciel etait redevenu d'un bleu pur et profond: +la soiree ensanglantee par l'aurore boreale ne m'apparaissait plus que +comme un vain cauchemar. + +Mais, avant le depart, le commandant du 22e, qui savait bien qu'il +n'avait pas reve, tint a passer en revue tous les hommes de notre +regiment. Les partants, comme ceux qui restaient, durent s'aligner sur +le rempart. On vit meme errer par la Murette, l'ordonnance, le brosseur, +l'avare, qui ne se melait plus a nos assemblees. Son regard, d'une +acuite singuliere, donnait l'impression que doivent produire les gens +a qui le peuple attribue le _mauvais oeil_. Il paraissait etre la pour +porter malheur a quelqu'un. + +Quant a moi, j'avais fort a faire, avec le sergent-fourrier, pour +achever de regler les derniers details administratifs: officier +d'habillement, maitre armurier, prepose des lits militaires, le defile +etait-interminable. L'heure du depart arriva, sans que le detachement +eut traverse la cour d'honneur. Courant au rempart, nous le trouvames +desert. + +Les trois compagnies s'etaient ecoulees hors de la citadelle par une +poterne. Bien qu'elles eussent a gagner la gare par un long detour dans +la campagne, nous n'avions que le temps de couper au plus court par la +ville. Cela me permit au moins d'adresser un telegramme a ma famille, +car Angers etait notre but, et nous passions par Toulouse. + +Nous avions le regret de laisser en arriere deux de nos meilleurs +camarades, Toubet et Bacannes, sans parler du malheureux petit Royle. +Au dernier moment, il avait ete interne au Castillet sur l'ordre du +commandant du 22e. Murette aurait sans doute pu dire pourquoi. + + + + +LE 48e REGIMENT DE MARCHE + + + +Il n'y avait pas a s'apitoyer longuement. Dans le metier des armes, +les liaisons ne se denouent pas; elles sont presque toujours rompues +brusquement, si fraternelles qu'elles aient ete. Les exigences du +service veulent qu'apres une longue intimite on se separe immediatement +sans murmure, sinon sans regrets. A la guerre, il faut voir tomber, +sans faiblir, sans lui tendre la main, sans jeter vers lui un regard en +arriere, le camarade frappe a mort qui etait devenu votre ami. Et la +discipline impose parfois des epreuves plus cruelles. Il faut brider son +coeur, si l'on ne peut l'etouffer. C'est pourquoi les vieux militaires +passent et repassent sans cesse en revue les noms de leurs compagnons +d'autrefois; ils rachetent ainsi leur secheresse professionnelle, leur +froideur obligatoire et passagere, l'apparente indifference qui fut +longtemps exigee d'eux. D'ailleurs Royle ne nous avait jamais inspire de +veritable amitie, a Nareval ni a moi: nous deplorions qu'il eut commis +les fautes dont il serait chatie, plus que nous ne pouvions le regretter +lui-meme. + +Pour nous distraire, nous n'avions pas cependant la societe des joyeux +comperes du premier voyage. Tous etaient restes au depot, et, outre que +nous n'etions pas gais naturellement, le grade nous isolait deja un peu +des simples soldats. D'eux-memes ils s'eloignaient de nous. Cette sorte +de solitude, en plein brouhaha, etait favorable au cours de mes pensees +a la fois heureuses et graves. Le train rapide m'emportait enfin vers +le but que m'avait assigne ma conscience, et, par une circonstance +inesperee, il allait m'etre donne de revoir mes amis, de recevoir dans +un baiser une nouvelle benediction de ma mere. + +Dans cette saine disposition d'esprit, je ne m'expliquais pas que la vue +de ce pays ne m'eut pas frappe et charme a mon premier passage. Chere +terre de France, aux sites si divers, aux aspects admirables dans leur +variete, je m'en eprenais de plus en plus a cette revue panoramique, +parce qu'on s'attache en se devouant. Et n'allions-nous pas essayer de +la defendre? Qui sait si nous ne l'arroserions pas de notre sang? + +De Perpignan a Narbonne, la voie suit le littoral, et, en certains +endroits, sur une chaussee de quelques metres a peine. D'un cote, la +mer, confondant la ligne de ses eaux avec le ciel, et, de l'autre, +d'immenses etangs bleus. Sur la cote, les pauvres villages de pecheurs +etagent leurs cabanes en amphitheatre, devant l'element qui leur fournit +la nourriture et souvent les engloutit. Le train semblait glisser sur +la mer. Le sifflet strident de la locomotive se perdait dans cette +immensite dont le calme n'etait trouble que par le cri de quelque +goeland effarouche, s'envolant de rocher en rocher. + +La matinee s'ecoula assez vite, dans cette contemplation. Mais, vers le +milieu du jour, les heures parurent s'allonger. A mesure que le moment +attendu approchait, il semblait fuir. Je comptais les stations qui +restaient a franchir, et nous en rencontrions toujours que j'avais +oubliees. La nuit tombait, et Toulouse n'apparaissait pas. En vain, +pour prendre le change, j'essayais de dormir; mes yeux clos, l'esprit +veillait. Enfin, vers six heures, le train ralentit sa marche. Aux +portieres, les clairons sonnent allegrement la charge. Nous entrons en +gare. Le train roule toujours, il y a encore un pont a passer; mais +je n'y peux tenir. Me voila deja debout sur le marchepied, quand une +terreur me prend. C'est jour ferie, le 1er novembre, la Toussaint, +veille des Morts. Mon telegramme est-il parvenu?... Oui, oui; la-bas, +devant le bureau du chef de gare, stationne un groupe nombreux. Tous, +ils y sont tous, et, d'un bond, je suis au milieu d'eux. Quel delicieux +moment, mais qu'il fut court! + +Ma mere etait radieuse; elle retrouvait son fils, aussi decide que +le premier jour, mais plus fort, devenu homme au bout de deux mois +d'absence. Elle me regarda quelques instants, sans parole, les yeux +brillants de joie au travers d'un voile humide. Bien que j'allasse vers +le danger, elle ne tremblait plus; apres m'avoir cru a jamais perdu, +elle me revoyait: heureux presage. Ah! quel chaleureux accueil! quelles +attentions charmantes! Quelques aliments reparateurs a prendre, tout en +causant; un chaud gilet de laine, que je dus m'engager a mettre le soir +meme. Que sais-je encore? Comme tous grandissaient le merite du devoir +en se rendant plus chers, en decouvrant a celui qui partait les tresors +de tendresse que peut-etre il allait perdre, mais dont rien alors +n'aurait pu l'obliger a se montrer moins digne!--Quoi! deja? Le clairon +rappelait: il fallut se dire adieu, et nous avions a peine echange +quelques paroles! + +Quel vide dans le wagon, malgre le tumulte environnant! Bien que, blotti +silencieusement dans un coin, je m'efforcasse de jouir encore, comme +d'un doux parfum, du souvenir de cette minute exquise, je souffrais; +j'etais triste, craignant que ma mere n'eut entendu ces mots jetes au +passage par un brutal, par un jaloux: "Embrassez-le bien, vous ne le +reverrez pas!" + +Lorsque, au matin, nous eumes depasse Bordeaux, le froid, dans nos +wagons a marchandises mal clos; devint, d'heure en heure plus vif et la +campagne nous apparut toute depouillee. Elle semblait s'etre mise en +deuil a mesure que nous nous rapprochions des contrees ou se jouaient +nos destinees. Mais, aux abords des grandes villes, comme dans les plus +petits hameaux, nous apercevions les jeunes gens et les hommes faits +s'exercant au maniement des armes. Ils interrompaient leurs manoeuvres +pour nous saluer, et six cents voix leur repondaient en entonnant un +chant patriotique. + + +II + + +Arrives a Angers a une heure du matin, nous fumes cantonnes +provisoirement dans les batiments de l'Ecole des arts et metiers. Apres +quatre heures d'un penible sommeil sur les tables d'etude, on nous +distribua des billets de logement. Chacun se mit en quete de l'habitant +charge de le recevoir. Il y eut ce jour-la repos general--excepte pour +moi. + +Requis comme secretaire par l'officier payeur du detachement, le +lieutenant Christophe, je dus a cet honneur de faire, sans plus tarder, +ample connaissance avec la ville. Sac au dos, fusil sur l'epaule, il +fallut suivre toute la ligne des boulevards neufs qui enveloppent la +cite, frissonner a la vue du sombre chateau d'ardoises a grosses tours +edifie par saint Louis, saluer en passant la statue du paisible roi +Rene, et tacher de se retrouver dans le dedale des rues du quartier +central, qui montent, descendent, remontent, s'enchevetrent. C'est tres +pittoresque, mais bien fatigant. + +Vers deux heures, je recouvrai ma liberte, et, a mon tour, je me mis a +la recherche de mon habitant, un sculpteur, je crois, demeurant a la +montee des Forges, sur l'autre rive de la Maine. Une jeune femme me +recut poliment, et je me rejouissais a l'idee de m'asseoir, un jour +ou deux, a un honnete foyer familial qui, me rappellerait celui ou je +manquais; mais je fus tres courtoisement adresse a une banale hotellerie +du voisinage. + +Mon lit n'en fut pas moins excellent. La douce chose, au bout d'un long +voyage et apres quinze jours de campement, meme sur des remparts ouates +de gazon! Quel heroisme, le lendemain, de sauter hors des draps, avant +le jour, sans avoir dormi son content! Voila de tout petits sacrifices +dont la vie militaire est semee et qui la rendent aussi meritoire que +les actions d'eclat dans l'apotheose d'un jour de bataille! + + +III + + +A sept heures, j'etais donc a plus d'un kilometre de mon gite, tout +la-bas, devant l'Hotel de Ville, sur le Champ de Mars que bordent les +jardins publics, et je n'y etais pas seul. Trois mille six cents de mes +pareils grouillaient autour d'une cinquantaine d'officiers, l'effectif +de dix-huit compagnies venues de tous les coins de la France, pour se +fondre en un seul corps. Chaque commandant d'unite ralliait ses hommes +de son mieux, ce qui, dans cette foule uniforme, n'etait pas tres aise. + +Le notre, le lieutenant Martial Eynard, etait des plus actifs et des +plus energiques. De taille moyenne, il avait la demarche souple, le pas +elastique, les epaules larges, la poitrine bombee, le buste en avant +d'un bon gymnaste, avec la tete blonde et fine, deja un peu murie, d'un +elegant Saint-Cyrien. L'oeil vif, le regard direct, temoignant d'une +noble ardeur; la voix chaude et vibrante, aussi prompte a l'eloge qu'au +blame. Son sang genereux, que sa blessure encore ouverte semblait +rafraichir, et non epuiser, entretenait en lui une animation +perpetuelle. Un bon chien de berger n'eut pas reuni son troupeau plus +vite qu'il nous eut rassembles. La presence de notre sous-lieutenant, +non loin de lui, le servait, a vrai dire, dans cette circonstance. + +M. Houssine, echappe, lui aussi, de Sedan comme simple adjudant, avait +recu l'epaulette en rentrant au depot. Sa dignite recente le tenait a +distance de la troupe: il paraissait tellement oublier qu'il etait +issu de cette categorie subalterne, qu'il traitait les hommes tres +dedaigneusement. Mais il etait tres grand et avait les cheveux d'un +rouge eclatant, ce qui nous guidait. + +Quel que fut le point de repere de chacun, l'ordre sortit en moins d'un +quart d'heure de ce chaos humain. Dix-huit doubles lignes vivantes +s'espacerent sur l'etendue du Champ de Mars. Sous la direction du +lieutenant-colonel Koch, venu du 1er regiment etranger, les compagnies +furent reparties en trois bataillons, dont le commandement fut confie au +commandant Bourrel, naguere major de place a Perpignan, au commandant +Chambeau, tire des capitaines du 5e de ligne, et au capitaine rengage +David, intrepide vieillard de soixante-dix ans, qui ne redoutait pas +d'affronter les fatigues d'une dure campagne d'hiver. Le 48e regiment +d'infanterie de marche etait constitue. + +En tout pareil aux heroiques legions detruites autour de Sedan et de +Metz, il lui manquait pourtant ces deux fiers ornements dont l'un +provoquait le sourire et l'autre imposait le respect, suscitait +l'enthousiasme: pas de tambour-major a voir parader en tete de la +colonne; point de drapeau, helas! a entendre frissonner glorieusement au +milieu des rangs! + +Tel quel, il lui fut accorde un court delai pour regler les derniers +details de son organisation, pour assurer la soudure de ses elements, +epars la veille, inconnus les uns aux autres, pour permettre enfin a +l'etat-major de tater et d'assouplir ce corps fait de milliers d'hommes +et de lui donner en meme temps quelque cohesion, de lui infuser l'esprit +de solidarite, l'amour collectif qui pousse hardiment vers le danger et +apprend a braver la mort. Cinq jours pour accomplir oeuvre pareille, +c'etait peu, et il fallut s'en contenter. + +Tandis que chacun collaborait selon son role a l'oeuvre commune de +fusion et d'entrainement, en se montrant exact aux rassemblements, +attentif et docile durant les exercices, scrupuleux a etablir les +situations, les bons, les feuilles de journees, etc., tous, le devoir +rempli, nous jouissions sans scrupule du dernier repit qui nous etait +accorde. Maintenant, le doute n'etait plus permis; il n'y avait plus +de place pour l'impatience et l'enervement: a breve echeance, nous +combattrions, nous aussi; il nous serait donne de tenir la campagne, de +dormir a la belle etoile, de peiner et de souffrir pour la defense du +pays. Pour le moment, nous goutions l'agrement de deambuler dans une +ville belle, elegante, animee comme au temps d'une paix heureuse, en +songeant aux tristes etapes en pays devastes; nous savourions le plaisir +de manger, assis, des mets servis proprement dans de la vaisselle, +en prevoyant le renversement des marmites au bivouac et les repas de +biscuit tout sec; voluptueusement, nous prenions nos aises dans des +lits chauds et douillets, frissonnant seulement a l'idee des prochaines +nuitees sur la terre humide ou gelee. + +Pourtant les passions mesquines gataient par leurs infiltrations +malsaines ces dernieres heures de legitime bien-etre. Le cadre +subalterne de chaque compagnie forme un groupe d'hommes, qu'a certaines +heures rassemblent le service ou les necessites materielles, et que +l'habitude maintient a peu pres reunis le reste du temps: en un mot, +c'est une petite societe; donc, on s'y observe mutuellement, on s'y +jalouse, on y medit les uns des autres, la charite servant rarement de +lien aux reunions humaines. + +A Angers, la compagnie n'avait plus de sergent-major. Le notre avait +ete nomme adjudant a l'organisation du regiment. Les fonctions de chef +etaient remplies par le sergent-fourrier, camarade genereux, loyal, +malgre quelques inegalites de caractere. Harel avait ete mousse, je +crois. Il avait alors vingt-cinq ans, il etait grand et beau, ses +yeux, tres noirs, s'enfoncaient sous un front bombe, proeminent, et +semblaient, par l'habitude des vastes horizons de la mer, lancer des +regards d'une portee trop lointaine. + +Villiot, le doyen des sergents, etait, quoique ne a Marseille, simple, +brave et modeste. Excellent soldat, bon camarade, superieur affable, +subordonne digne. Ayant eprouve son courage a ses propres yeux dans +la sanglante fournaise de Sedan et dans sa fuite perilleuse apres la +capitulation, il ne cherchait a en imposer a personne. Sa qualite +d'ancien prevot d'armes temoignait assez d'ailleurs qu'il n'avait rien a +craindre d'un adversaire individuel. Sa complaisance et sa serviabilite +n'en avaient que plus de prix; elles ne se dementaient jamais. + +Son compatriote Laurier ne lui ressemblait guere, surtout au moral. +Moins grand, mais de traits plus reguliers, grassouillet, il offrait le +type combine du joli sergent et du vrai Marseillais. La face rejouie +d'un gourmand, toujours propret, pommade, reluisant, il etait aussi +glorieux que son nom, bien que le laurier serve a parfumer la soupe +autant qu'a tresser des couronnes. Jamais zouave n'eut de guetres plus +blanches ni mieux ajustees que les siennes, sur un pied mieux cambre. +Aucun mousquetaire n'eut l'allure plus avantageuse. Quels accroche-coeur +que les bouts aiguises et retrousses de ses moustaches noires! Qu'ils +annoncaient bien la hardiesse de langage et les propos vantards, que +l'accent _aiole_ semblait du reste legitimer! + +Pluvier, comme Royle, nous etait venu de Paris; mais il avait beaucoup +plus de chance d'y retourner. Court, malingre, le nez deja bourgeonnant, +il grelottait avant d'avoir passe une nuit dehors et se plaignait de +rhumatismes sans avoir essuye la moindre averse. Il etait du nombre des +Parisiens qui preferent regarder l'emeute derriere leurs volets, plutot +que d'aller la tenter--ou la combattre--sur les barricades. + +D'ou Gouzy pouvait-il bien etre originaire? Je ne sais. Il etait un peu +vantard comme Laurier, mais beaucoup moins freluquet. Quoique l'un +des plus anciens grades, il avait l'esprit subversif de Royle, qu'il +rappelait par son jeune age et sa longue taille degingandee. Il avait, +comme Nareval, la manie de perorer devant les hommes. + +Quant a ce dernier, en prenant du galon, il s'etait peu modifie. Plus +circonspect dans l'etalage de son savoir, il etait livre aprement a son +ambition. Il goutait moins la satisfaction d'avoir franchi les premiers +degres, qu'il n'aspirait inquietement a en gravir d'autres. Aussi +mettait-il son temps a profit pour tacher d'acquerir sur le Champ de +Mars les premieres notions du commandement, qu'il possedait a peine. + +La, comme partout, Villiot etait la providence de tous. Il manoeuvrait +fort bien, donnait l'exemple, entrainait et, de plus, prodiguait a +chacun des conseils, au besoin, un coup de main, pour le paquetage des +sacs, l'entretien du fusil, l'arrangement commode du fourniment. Pendant +ce temps, Gouzy se contentait de developper, mais a profusion, des +conseils theoriques, tandis que Laurier se campait fierement, en +retroussant ses moustaches sous l'oeil des bonnes angevines, et que +Pluvier constatait l'intensite progressive de ses rhumatismes. Harel, +pour lui, contenait sa fureur avec peine a l'idee que sa comptabilite, +confiee a mon inexperience, n'avancait guere. + +Sans titre encore, j'etais en effet mele aux sous-officiers. Bien que +je n'eusse meme pas les insignes de caporal-fourrier, j'en remplissais +completement les fonctions. De la, s'il faut l'avouer, les troubles qui +agitaient notre petit groupe. La promotion de notre sergent-major au +grade d'adjudant avait immediatement allume les convoitises de Laurier +et de Gouzy, sans parler naturellement de Nareval. + +A leurs yeux, il etait legitime que Harel passat sergent-major, +avant-derniere et peut-etre derniere etape vers le grade de +sous-lieutenant. Ils desiraient tous trois obtenir le grade de fourrier, +avec le ferme espoir de suivre apres lui le meme chemin. Il leur +deplaisait donc que la place me parut reservee, et, puisque je n'etais +pas sous-officier, ils estimaient que leurs desirs devaient primer mes +droits. Avec cette idee, ils etaient vexes de voir leurs doyens me +traiter deja en egal. Ils s'en expliquerent avec eux a l'occasion d'un +fin repas d'adieu organise la veille de notre depart d'Angers. + +Villiot et Harel se contenterent de hausser les epaules. Mais, au +dernier moment, le beau Laurier declara tout net qu'il y allait de la +dignite de son grade a ne point s'attabler avec un simple caporal. Ses +deux emules appuyerent son avis, par leur silence. Harel et Pluvier, au +contraire, tout en se mettant a table, le traiterent de ridicule, ce qui +etait insuffisant pour le faire capituler. Villiot, president de droit, +ressentit davantage l'odieux d'une insolence que l'inegalite de grade +m'empechait de relever. Froidement, s'asseyant a son tour et m'invitant +a l'imiter, il repondit a Laurier qu'il avait un bon moyen de +sauvegarder sa dignite menacee. En meme temps, il lui indiquait la +porte. + +Ce geste interloqua notre chatouilleux sergent. Il eut bien bonne envie +de nous punir tous, en nous privant de sa gracieuse personne. Mais le +potage fumait dans les assiettes et une grosse volaille etalait au +milieu de la table sa chair reluisante et doree. Laurier etait incapable +de bouder contre son ventre. Il prit sa place sans repliquer, et, a +coups de dents, il se vengea sur le diner. + + +IV + + +Le 9 novembre, tandis que la premiere armee de la Loire remportait sans +nous la victoire de Coulmiers, le regiment recut l'ordre de se diriger +sur Nevers, par les voies dites rapides. A la nuit, les trois bataillons +s'acheminerent vers la gare; mais les deux premiers purent seuls etre +embarques, faute de materiel roulant. Nous les suivimes le lendemain +matin, et vingt-quatre heures apres nous atteignions notre nouvelle +destination. + +Sur une vaste promenade plantee en quinconce, douze clairons rassembles +lancaient l'allegre sonnerie du reveil, soutenus par le roulement +cadence des tambours. La, au milieu de Nevers, s'elevait comme une autre +ville. Veritable ville lilliputienne, avec ses petites maisons blanches +identiques, avec ses etroites avenues et son carrefour central ou se +dressait la tente du colonel. Dominant toutes les autres, cette tente +semblait, ainsi qu'un clocher de village, etendre sa protection tout a +l'entour. Quand, de chacun de ces petits abris fragiles, se glisserent +au dehors six hommes tous semblables, qui paraissaient sortir de +terre et dominaient de deux coudees leurs demeures, on eut dit d'une +innombrable foule de geants. + +Etant enfant, j'appreciais fort les images d'Epinal et les soldats de +plomb qui me fournissaient de longues files d'un meme type uniformement +reproduit; mais je raffolais litteralement des gravures plus soignees ou +des jouets de luxe qui figuraient un camp dans sa diversite pittoresque. +Or c'etait ce spectacle au naturel qui m'etait offert maintenant +et infiniment plus varie que toutes les imitations. Non loin des +sentinelles en armes, les uns baignaient bravement leur tete et leurs +bras a la fontaine publique; d'autres nettoyaient leur fusil, mal +graisse la veille, et que l'humidite de la nuit menacait. Ceux-la +batissaient les fourneaux de campagne, rallumaient les feux de bivouac +et preparaient le cafe. Les sergents commandaient la garde, les caporaux +rassemblaient les corvees que les fourriers reclamaient impatiemment, +toujours affaires, tandis que, pour assister au rapport, officiers et +sergents-majors se reunissaient en cercle devant la tente du colonel. + +Tout cela dans la perspective accusee par les rangees successives des +arbres aux futs blanchatres, aux hautes branches depouillees d'ou +tombaient pourtant, ca et la, par instants, dans la buee matinale, +quelques dernieres feuilles, recroquevillees et rouillees, qui +semblaient retrouver une fugace vitalite en roulant sur le plan incline +de la toile des petites tentes. Ce cadre, par le contraste, accentuait +la couleur, l'animation du tableau martial, et en meme temps lui donnait +une teinte melancolique bien appropriee, car cette vie des camps, pleine +et robuste, est dans son activite le prelude de sanglantes hecatombes. +Neanmoins, nous qui, arrivant, n'etions encore que des spectateurs, nous +eprouvions, par un entrainement physique, par une emulation instinctive, +quelque intime fierte et une sensualite indefinissable a nous savoir une +partie de ce tout et a avoir le droit de nous meler a son mouvement. + +Le 3e bataillon n'eut pas a dresser ses tentes. Le temps de preparer son +repas, et le regiment devait se porter en masse dans la direction du +Nord. Les clairons sonnerent vers midi. Immediatement tout le monde met +sac au dos; puis la colonne s'ebranle en bon ordre et se met en marche +gaiement. + +Sevres du doux climat du Roussillon, nous fumes cependant favorises, +pour cette promenade militaire, d'un dernier sourire du soleil +d'automne. Par un temps sec, la route etait excellente et le regiment +magnifique. Sur un espace d'un kilometre environ, les hommes marchaient, +deux par deux, sur chaque bord de la route, laissant circuler au milieu +le train regimentaire et les voitures d'ambulances. + +Les uniformes etaient irreprochables. Relevees sur les hanches, les +capotes bleues laissaient voir, agitee d'un mouvement unique et cadence, +une longue trainee rouge, coupee a quelques centimetres de terre par +la ligne blanche, eclatante, des guetres. Au sommet des havresacs, les +gamelles neuves resplendissaient sous le soleil, comme des casques, +entre les tentes et la haie d'acier des chassepots. Le cliquetis des +armes scandait la marche, et un bruissement general, comme celui des +ecailles d'un monstre gigantesque, servait d'accompagnement aux chants +qui s'elevaient alternativement, de distance en distance. Quel effet +merveilleux! Jamais regiment marchant a la victoire fut-il plus dispos? +parut-il plus alerte et plus fier? + +A un tel pas, il nous eut ete facile d'aller fort loin; mais notre +ardeur dut se borner a franchir six kilometres. Il y avait la, sur la +droite de la route, l'emplacement d'un camp, marque par la presence +d'un peloton de tirailleurs algeriens. Sur un coin de la verte prairie, +bientot jalonnee par nos adjudants-majors, les noirs Africains, dans +leur vetement d'azur galonne de jaune, accroupis devant leurs tentes, +recueillaient frileusement les rayons du soleil qui leur envoyait un +pale reflet du pays natal. De leurs yeux blancs ils semblaient nous +toiser assez dedaigneusement, tandis que, fiers de notre gros effectif, +nous ne pouvions nous empecher de trouver leur masse un peu grele. + +L'herbe etait seche, la paille de couchage nous fut bientot distribuee. +Apres quelques hesitations, certaines lenteurs, nos six cents tentes +s'alignerent en colonne par compagnie, derriere les faisceaux aux lames +miroitantes irradiees comme des feuilles d'aloes. Les fourneaux se +creuserent a l'abri d'une haie vive, et bientot les hommes, en petite +veste, sans ceinturon, vinrent en nombre s'offrir l'avant-gout de soupes +qui delicieusement chantaient dans les marmites de fer-blanc tout neuf. + +Quelques-uns, moins affames, allerent essayer de fraterniser avec les +turcos, qui deja repartissaient entre eux leurs gamelles. Les sombres +visages de nos voisins servaient de repoussoir a la-blanche figure de +leur jeune chef. Physionomie intelligente et douce, le blond capitaine +Carriere semblait n'avoir nul besoin d'energie pour mener ces +demi-sauvages. Il y suppleait par sa bonte naturelle, ne les quittant +jamais, mangeant gaiement au milieu d'eux la meme soupe et le meme pain. + +Notre premiere nuit de bivouac fut bonne, sauf quelques indiscrets +courants d'air signalant de legeres imperfections architecturales dans +notre fragile demeure. Mais nul n'osait critiquer un edifice qui etait +en partie sorti de ses mains. Seul Pluvier hasarda quelques soupirs. +Point d'echo. Force fut bien d'imiter le stoicisme de ses compagnons, +et, se rechauffant mutuellement les uns les autres, tous bientot +s'endormirent. + +Helas! le lendemain, une pluie diluvienne transforma notre moelleuse +prairie en un grand lac. Quoique Villiot eut pris le soin de creuser +une rigole tout autour de la tente pour en preserver l'interieur, la +situation fut terrible, quand, apres le couvre-feu, nous nous trouvames +blottis, immobiles, pour plusieurs heures, dans nos vetements trempes, +avec nos chaussures boueuses, sous nos toiles mouillees. A la premiere +plainte de Pluvier, ce fut un concert affreux de reproches adverses. +Chacun se souvenait de l'ouvrage des autres, pour leur en faire un +grief. Nareval accusait Gouzy d'avoir mal plante les piquets. Laurier +critiquait la tension des cordes, et Gouzy leur reprochait d'avoir +boutonne les toiles de travers. Une goutte d'eau, une perle fluide, +lui tombait sur le nez avec une telle regularite, qu'il craignait d'y +trouver une stalagmite le lendemain. + +Ces orages passaient au-dessus de moi, qui n'avais garde de souffler +mot. Cela n'empecha pas Harel de me prendre a partie. Modestement, je +fis valoir que, appele a copier un ordre en arrivant au camp, je n'avais +pu collaborer a l'edification de la tente.--En verite, j'avais le +cynisme de l'avouer: j'acceptais une hospitalite volee, voyez quelle +paresse! A ces mots, en un instant, on cria baro sur le fourrier. +Tellement, que, du voisinage, le lieutenant nous pria de causer plus +bas, ce qui assura mon salut. Un supreme gemissement de Pluvier, et +chacun se morfondit dans le silence et dans l'humidite. + +La pluie, comme eut dit M. de la Palisse, est un grand dissolvant; mais +je l'entends au moral. Comme elle ne s'arreta pas le jour suivant, les +tentes restaient debout; mais beaucoup d'hommes s'en echappaient, +allant chercher un abri et du feu dans les habitations du voisinage. +La discipline deja, il faut en convenir, commencait a se relacher. +J'enviais un peu les transfuges, sans vouloir pourtant, sans pouvoir +d'ailleurs les imiter, car il fallait sous l'ondee recevoir a toute +heure une distribution nouvelle et la repartir aussitot entre les +escouades. Ah! que j'eusse volontiers cede a Laurier, ou a tout autre, +le galon de fourrier, que je n'avais du reste toujours pas! + +Le quatrieme jour enfin, le ciel, au reveil, nous apparut tout bleu, +sans un nuage. Le soleil se montra, et tous les hommes profitaient +avec joie de ses rayons bienfaisants pour secher leurs vetements et se +degourdir comme des lezards. Libre de toute corvee, j'allai avec Nareval +visiter une immense construction, un couvent, je crois, qui se dressait +a proximite, quand le clairon sonna a l'ordre. Nous revenons au pas de +course. Depart immediat. Il est onze heures, et a une heure le regiment +doit se trouver a la gare de Nevers. + +En un clin d'oeil, les six cents tentes qui couvrent la prairie +s'effondrent. Pendant quelques instants, un mouvement indescriptible, +une agitation febrile, regnent partout. C'est comme une mer humaine. +Tous--les bras agiles, les mains prestes--tantot s'agenouillent, tantot +se levent, se courbent, se redressent, ainsi que font, au theatre, sous +la toile verte figurant l'ocean, les manoeuvres qui _jouent les flots_. +Et de cet immense desordre, de ce fouillis inextricable d'hommes et de +choses, le regiment bientot se degage, s'aligne, se meut et s'eloigne, +laissant, dans le vaste espace ou quatre nuits il a dormi, un champ de +paille fletrie, pietinee, entre des sentiers bourbeux. Six cents tas de +fumier, sur un cloaque. + +A la gare, l'appel signala quelques retardataires. Le depart avait ete +si imprevu, si prompt, que beaucoup avaient appris la levee du camp +lorsque nous etions loin. Harel etait de ce nombre. Il nous rejoignit a +temps, mais furieux d'etre en faute. Les vifs reproches du lieutenant ne +le calmerent point. Il s'en prit naturellement a moi, qui avais eu soin +de boucler vivement son sac et de le mettre aux bagages. Cette injustice +m'indigna: oubliant la difference de grade, je le rabrouai vertement. +Tandis qu'il se perdait dans la foule, l'attention generale fut attiree +vers une scene analogue, dont les consequences devaient etre plus +graves. L'altercation avait lieu entre un caporal et un sergent-major du +2e bataillon, les roles etant, il est vrai, renverses. + +L'un des derniers arrives, le caporal, soit qu'il se fut echauffe en +voulant rejoindre son rang, soit qu'il eut trop essaye de se rafraichir, +avait le visage enflamme, l'air surexcite. A une observation de son +chef, il repliqua, et le sous-officier s'avanca d'un air courrouce. Le +caporal le saisit par le plastron de la capote, assez violemment pour en +arracher un des boutons. Si le caporal etait avine, ce geste, malgre +sa brusquerie, pouvait etre celui d'un interlocuteur tenace, importun, +grossier, si l'on veut, sans intention brutale. Mais ce point ne devait +jamais etre eclairci. + +Cent cinquante personnes avaient ete temoins du fait en lui-meme, +y compris les officiers. Irrites deja du relachement que denotait +l'interminable defile des retardataires, nos chefs etaient mal prepares +a l'indulgence. Ordre fut donne de saisir le caporal et de le desarmer. +Le malheureux etait inculpe de voies de fait envers un superieur. + +Aussitot degrise ou calme, il demeura stupefait, pret sans doute a faire +des excuses, a s'humilier. Car, deja mur, marie, assurait-on, et pere +de famille, il n'avait plus la fougue de la prime jeunesse. Rengage +volontairement a bonne intention, il dut regretter vite un premier +mouvement inconsidere; mais on ne lui demandait plus rien. Rien que sa +vie. Il etait pris dans l'engrenage de la justice militaire, terrible +instrument que la necessite du salut commun rendait impitoyable. + +Retenu par ce penible incident, j'avais laisse envahir les wagons. +J'errais le long de la voie, demandant distraitement une place a chaque +portiere. Mentalement, j'etablissais une relation entre ma situation et +celle du miserable caporal; je fremissais a l'idee qu'il eut pu dependre +d'un mauvais regard de Harel, d'un geste trop hardi de sa part, pour me +jeter dans une situation pareille, et, par cela seul, je sentais monter +en moi une rancune contre lui. Or je l'apercus, entr'ouvrant a ma vue la +portiere d'un compartiment de deuxieme classe qu'il occupait seul +avec Villiot. Pour m'aider a monter, il me tendit la main. C'etait +delicatement me faire des excuses. Elles m'allerent au coeur, je +l'avoue, dans l'etat particulier d'esprit ou je me trouvais. + +Installe commodement entre mes deux meilleurs camarades, je leur +rapportai la scene dont j'etais emu encore. Harel, faisant tout bas le +meme rapprochement que moi, palit un peu, en mesurant les consequences +possibles de la vivacite de son caractere. "Bah! dit-il, le conseil de +guerre expliquera tout cela." Car nous ignorions qu'il n'y avait meme +plus pour nous de conseils de guerre. Nous n'avions plus droit qu'a une +justice sommaire, celle des _cours martiales_. + +Le train nous emportait cependant vers Blois, notre nouvelle +destination. Nous passames par Orleans, que les Allemands avaient evacue +apres leur defaite de Coulmiers. Mais la voie etait a peine retablie. Il +fallait avancer prudemment, toujours sur le qui-vive. L'ennemi pouvait a +tout instant reparaitre, et cette pensee nous surexcitait. Elle rompit +l'ennui d'un trajet de dix-huit longues heures. + + +V + + +A Blois, on nous fit etablir nos bivouacs au sud-ouest de la ville, +au dela de la gare. Nos tentes s'alignaient tout le long d'une avenue +boisee qui aboutit a la foret; les dernieres, les notres, en touchaient +la lisiere, et il y avait comme une sorte de mystere inquietant dans ce +voisinage immediat. Bien que toutes les feuilles fussent tombees, les +troncs d'arbres formaient, par leur foule, un mur impenetrable aux +regards et d'ou semblaient s'echapper, comme des fantomes, les vapeurs +du matin. + +La vie de Nevers se continua la, par un temps meilleur. J'y achevai plus +agreablement mon apprentissage de fourrier. Il ne me laissait pas un +instant de liberte, meme pour assister aux exercices. Preparation des +bons, direction des corvees, distributions de toute nature. Il n'y avait +pas de temps a perdre pour arriver a tout. Ce ne fut pas d'ailleurs sans +une certaine emotion que je pris charge des 18 000 cartouches destinees +a ma compagnie. Quatre-vingt-dix pour chacun de nous. Sur les +recommandations reiterees de M. Eynard, nous les logeames dans le +havresac, douillettement, de maniere a les bien garantir de l'humidite. + +Ces soins divers, multiples, nous absorbaient entierement. Beaucoup +d'entre nous avaient oublie la scene du depart de Nevers, mais non +pas ceux qui avaient mission de s'en souvenir. Elle devait avoir son +epilogue, logique, fatal et prompt. + +L'accuse fut traduit devant une cour martiale, ou siegeaient un chef de +bataillon, deux capitaines, un lieutenant et un sous-officier, et dont +la sentence ne pouvait etre ni revisee ni cassee. + +Cela dut tout d'abord ne point paraitre serieux au caporal Tillot, ainsi +se nommait le malheureux accuse. Pour un instant d'oubli, pour une +benigne vivacite, mourir de la mort des assassins, des voleurs et des +laches? Etre tue par des Francais, avant d'avoir affronte les Prussiens +detestes! + +Non, ce n'etait pas vraisemblable. Il s'agissait sans doute de quelque +simulacre de jugement et de supplice, a la maniere maconnique, afin +d'eprouver le courage du patient. Mais il ne pouvait etre question +d'enlever au pays un de ses defenseurs devoues. + +Telles durent etre les pensees du caporal Tillot. Mais, pour les juges, +qui ne pouvaient decliner leurs fonctions sans etre honteusement mis en +reforme, ils durent envisager leur role avec tristesse et terreur, car, +entre un texte formel et un fait indeniable, il n'y avait pas de place +pour une hesitation. La cour martiale n'hesita pas. + +Notre lieutenant en faisait partie, en raison de son anciennete de +grade. Il nous annonca le verdict, sans commentaires. Certes il avait eu +l'occasion de cuirasser son coeur, a Sedan. Plus d'une fois il menaca de +son revolver des hommes qui maugreaient contre le service, et il aurait +eu le courage de tuer un fuyard; mais il veillait sur sa compagnie +paternellement, quoique bien jeune. Il la reconfortait apres les +journees de fatigue. Il etait bon, certainement, autant que brave. Toute +sa bravoure lui fut necessaire pour tenir jusqu'au bout le role qui +lui etait echu dans l'accomplissement de ce drame. L'arret qu'il avait +contribue a rendre, il devait le prononcer le lendemain a la face du +condamne, devant 8000 hommes assembles pour en voir mourir un autre. + +Spectacle douloureux. Acte le plus penible de la vie militaire, car, +quelque bien etabli qu'il soit que l'armee forme un tout complet qui +doit se suffire, il n'en reste pas moins terrible d'etre oblige de +passer, sans preparation, a l'etat et de juge et de justicier. Nul ne +peut repondre qu'il ne deviendra pas le bourreau sans pitie de son +camarade coupable d'une peccadille, qu'il ne sera pas force de viser +au coeur un ami digne de son estime quand meme. Le code de justice +militaire, en effet, mieux pondere que le decret du 2 octobre 1870, qui +avait institue les cours martiales, distingue entre les crimes contre +la discipline militaire: il en reconnait de honteux, pour lesquels la +degradation accompagne la mort, et d'autres qui entrainent seulement +la mort. Mais il est muet pour la designation des executeurs. Ce point +etait alors regle par le decret du 13 octobre 1863, ou il etait dit: +"Le commandant de place fait commander pour l'execution un adjudant +sous-officier, quatre sergents, quatre caporaux et quatre soldats, pris +a tour de role, en commencant par les plus anciens, dans le corps auquel +appartenait le condamne." + +Dans l'amalgame que nous formions, personne, parmi les hommes de troupe, +n'etait fixe sur son anciennete relative. Il etait probable que, dans +une telle incertitude, le sort, le hasard, remplacerait la regle. Tous, +nous avions a craindre d'etre designes pour faire partie du fatal +peloton. Bruler ainsi sa premiere cartouche, quelle epreuve! + +Mauvaise nuit que celle qui preceda l'execution. Pourtant nos +apprehensions furent vaines. Aucun grade, aucun homme de notre compagnie +ne fut requis. Seul le 2e bataillon avait ete charge de former le +peloton. Des l'aube, tout le regiment s'etait prepare a prendre les +armes, dans une sorte de recueillement. Il etait a peine aligne en avant +du front de bandiere, que l'alerte sonnerie de clairons des chasseurs +a pied se fit entendre venant de la ville: "As-tu vu la casquette, la +casquette?" + +Le 10e bataillon de marche defilait devant nous, d'une vive allure. +Puis, le puissant roulement des tambours, sourd d'abord, plus distinct, +plus sonore d'instant en instant, sembla faire trembler le sol. C'etait +un aussi beau regiment que le notre, le 51e. Il venait de son campement, +sur l'autre rive de la Loire. Il passa devant nous, et, a la suite des +chasseurs, s'enfonca dans la foret, ou nous nous engageames a notre +tour. Allant en faire les frais, nous faisions aussi les honneurs de +cette premiere reunion de notre brigade. + +A distance, le bois et les chemins se perdaient dans le brouillard; mais +ce voile, sans se dissiper, semblait reculer devant nous, dessinant, a +mesure que nous avancions, un cadre approprie a la ceremonie ou nous +etions conduits. Les arbres depouilles etendaient lamentablement +leurs branches, comme les bras d'un peuple de squelettes; l'herbe +disparaissait sous la litiere des feuilles dessechees, terreuses, qui +s'affaissaient en grincant sous nos pas. Quittant bientot la grande +route qui partage la foret, la colonne prit un etroit chemin, mal fraye, +defonce par les chariots des bucherons. Tout a coup s'ouvrit devant nous +une immense clairiere, ou nous nous engageames en face du 51e de marche +et a cote du 10e bataillon. + +Clairons et tambours s'etaient tus; mais derriere nous se faisait +entendre la voiture cellulaire qui, entre deux gendarmes, cahotait dans +les ornieres. Il lui fut impossible d'avancer au milieu des fougeres +qui nous cachaient jusqu'a la ceinture. La portiere s'ouvrit, et le +condamne, invite a descendre, put contempler une derniere fois la voute +du ciel, qui, dans ce large espace, n'etait plus voile par la brume. + +Le caporal Tillot etait vetu de la petite veste bleu fonce, avec ses +galons. Un aumonier le soutenait, car il semblait pret a faiblir, +comme au terme d'un trop long voyage. Il recueillait les dernieres +consolations de la bouche du pretre. Son visage, douloureusement +contracte, exprimait pourtant la resignation. Sa marche etait penible, +mais non pas hesitante. + +Les herbes et les fougeres avaient ete fauchees sur un carre de quelques +metres. C'etait l'endroit ou le malheureux devait mourir. Il y parvint +enfin. Il se laissa bander les yeux et s'agenouilla devant ses +compagnons d'armes ranges a dix pas de lui. + +A cheval aupres du peloton, le colonel Koch etait visible de tous les +points de la clairiere. Il commanda: "Portez vos armes!--Tambours, +ouvrez le ban...!" + +A un roulement lugubre comme un glas, succeda un silence plus lugubre +encore. Dans cet espace ou, sous le ciel, 8000 hommes respiraient, on +entendit, semblable a un rale d'agonie, le souffle oppresse du condamne. +A cet instant solennel, la voix sonore, nette et vibrante du lieutenant +Eynard s'eleva du centre de ce cirque et prononca l'inexorable arret que +terminaient ces mots: + +_"Au nom de la patrie envahie, le caporal Tillot est condamne a la peine +de mort."_ + +La derniere parole fut couverte par une detonation que les echos de +la foret repercuterent comme un grondement de tonnerre. Puis, un coup +isole, sec, sinistre, le coup de grace, tandis qu'un blanc nuage de +fumee s'elevait lentement dans l'air en s'y evaporant peu a peu. Le +caporal Tillot avait acheve de souffrir. + +M. Eynard nous rejoignit de son pas long et souple. Nous ne savions trop +s'il fallait admirer cette maitrise de soi-meme ou craindre la cruaute +que denotait le sang-froid de notre chef. Pourtant il etait livide et +sa main trembla en cherchant la poignee du sabre qu'il tira du fourreau +pour defiler. Il n'essaya pas d'ailleurs de dissimuler. "J'ai passe, +nous dit-il a demi-voix, par bien des emotions; mais celle-ci est la +plus cruelle." + +"Armes au bras!" reprit cependant la voix calme et froide du colonel. +Les tambours roulerent de nouveau, et le defile commenca devant le corps +du supplicie. Aupres se tenaient le pretre et le docteur, et autour de +ce groupe quatre hommes en sentinelle formaient le carre a dix pas les +uns des autres. Le malheureux s'etait affaisse sur le cote droit, sa +veste portait dans le dos les petites dechirures rondes des balles qui +l'avaient traverse de part en part, et le visage exsangue touchait +terre, baignant dans une mare d'un rouge noir dont l'herbe s'impregnait. + + +VI + + +Nous passames rapidement devant cette guenille humaine, la regardant, +par une sorte de fascination, obstinement, quelque desir que nous +eussions de ne la point voir. Un lourd silence, au retour, pesait sur +nous: il semblait qu'un lien trop etroit nous opprimat la poitrine, +jusqu'a nous etreindre le coeur. Chacun de nous ruminait de sombres +pensees. Gouzy, au risque d'etre atteint a son tour, exprima les siennes +tout haut. Il declara cette execution barbare et imbecile: mais il +n'eveilla pas de franc echo. Moi-meme, je n'aurais pas ose m'affirmer +comme lui. S'il y avait dans nos rangs des traitres ou des laches, la +terreur pouvait les dompter et les entrainer. Aux yeux des autres, le +caporal Tillot etait un martyr. Son sang a coule pour la patrie, sans +gloire, mais non sans utilite. Dans l'immense sacrifice, qu'etait-ce +que de frapper une victime quelques jours plus tot, parmi cette foule +destinee au carnage? N'y avait-il pas la un jeu de la loterie du sort +qui avait designe le caporal Tillot et avait voue ce premier holocauste +aux esprits malins de la peur et de l'indiscipline, pour les conjurer? + +Peut-etre; mais nous nous trouvions dans la situation du patient qu'un +operateur hardi a prive d'un membre, sous pretexte d'eviter la gangrene. +Il nous fallait changer le cours de nos idees; l'air du camp paraissait +deletere. Apres la prise d'armes du matin, la journee etait remplie. +Point de corvees, aucune crainte de depart, la date du notre etant +fixee officiellement au surlendemain. Nareval etait libre comme moi. +Impossible de resister au besoin d'aller entrevoir, dans des rues, sur +le seuil des maisons, derriere les vitres des boutiques, une population +vivant de la vie ordinaire des peuples civilises, banale, monotone, mais +sure et non sans attrait. + +Blois avait a nous montrer son chateau, que nous avions apercu de la +gare. Il est flanque de tourelles elegantes, au sommet desquelles +flottait alors le drapeau blanc a la croix de Geneve. De ce cote, il +domine un joli square, du haut d'un talus abrupt ou poussent quelques +arbustes et d'ou le lierre s'eleve en capricieux dessins jusqu'aux +premieres croisees. Elles sont ornees de balcons sculptes dans la pierre +delicatement ajouree, et elles alternent avec des panneaux peints +de couleurs vives et semes d'ecussons, d'or, d'argent, d'azur et de +gueules. + +En suivant une pente raide a notre gauche, nous parvinmes devant le +portail, que surmonte une statue equestre de Louis XII en haut-relief. +Une voute ogivale, bordee de statues separees par de gracieuses colonnes +torses, conduit a la cour d'honneur, ou apparait en saillie le large +escalier de pierre qui a tente plus d'un peintre. La dut se borner notre +visite; nous n'avions pas encore acquis le droit de penetrer dans les +salles, et ne le regrettions pas: il fallait, pour entrer, permission ou +plutot ordre de la Faculte. + +A ce point de vue, notre derniere journee de Blois completa les titres +de l'un de nous. Une pluie diluvienne detrempa le sol et rendit le camp +inhabitable. Pluvier, se declarant vaincu par les rhumatismes, se fit +hospitaliser. + +Sans avoir le desir de l'imiter, nous trouvions tous qu'un lit de +boue, pour etre moelleux, n'en etait pas moins desagreable et en effet +malsain. La retraite et le couvre-feu sonnes, Gouzy et Nareval, bons +camarades, en depit d'un reste d'envie, m'offrirent de les accompagner +jusqu'a une ferme voisine ou ils avaient deja admirablement dormi. +Les nuits precedentes avaient ete mauvaises pour moi, grande etait ma +fatigue. Et puis, enfin, trop rigoureuse etait la sanction donnee a la +discipline, pour ne pas relever l'attrait du fruit defendu. + +L'obscurite favorisa notre evasion. Il fallait gagner la ferme par de +petits sentiers courant a travers champs. Ils etaient coupes de larges +flaques d'eau, ou je m'embourbais, tandis que mes compagnons filaient +beaucoup mieux dans un chemin qu'ils avaient pratique. Derriere nous, on +marchait. D'autres soldats allaient peut-etre nous ravir nos places, a +moins que nous ne fussions poursuivis par la garde du camp. De toute +maniere, il fallait se hater, gagner de vitesse; mais des etangs, de +veritables lacs, succedaient aux premieres flaques. A la fin, Gouzy, le +mieux enjambe de nous trois, cria victoire: a nous le prix de la course, +et nous fumes aussitot rassures quant a la poursuite. La defaite +constatee, les pas decourages s'eloignerent, faisant entendre par +intervalles le bruit flou de crapauds s'affalant dans l'eau. Les +malheureux vaincus pataugeaient toujours. + +Si notre escapade nous avait cause quelques remords, ils s'evaporerent a +la chaleur de l'atre de notre hote. En notre honneur, il s'empressa +de jeter deux sarments dans sa large cheminee. Le bois sec petillait +gaiement, et, dans la flamme agile, les brindilles se tordaient, +pareilles a des cornes de diablotins. Nos vetements de gros drap tout +mouilles sechaient rapidement, et nous etions enveloppes chacun d'un +nuage, comme les dieux de la mythologie. Quoique moins olympien, le +spectacle qui s'offrait a nos yeux etait charmant, dans sa simplicite. + +Sur des murs blanchis a la chaux et legerement enfumes, deux gravures +religieuses pour tout ornement. Un sol de terre battue; des outils +de laboureur dans un coin; quatre chaises rustiques; un lourd bahut +reluisant; une table massive de bois blanc ou transparaissait, comme une +neige impalpable, la fleur du savon dont elle devait etre tous les jours +frottee; les provisions d'hiver suspendues dans des linges aux poutres +du plafond. + +Apres nous avoir recus et avoir active le feu, le maitre du logis, +paraissant un peu las de sa journee, s'etait assis en face de sa jeune +femme, qui, pres de la table ou attendait un tricot tout herisse de ses +aiguilles, allaitait un enfant, tandis qu'un bambin plus age jouait a +ses pieds avec des epis de mais et nous examinait curieusement a la +derobee. Les joyeuses lueurs du foyer faisaient palir la petite flamme +de la chandelle fumeuse, et illuminaient la scene entiere. + +L'homme, dans la force de l'age, le teint hale, l'air franc et bon, +reposait volontiers son regard sur la jeune mere, au visage regulier, +presque beau, agreable en tout cas dans le cadre de cheveux bruns lisses +en deux bandeaux qui s'echappaient d'un serre-tete blanc. Les traits +etaient fins, l'expression naive, et, malgre cette naivete, les quelques +mots qu'elle ajoutait aux propos de son mari, avec la meme prononciation +parfaite, denotaient un ferme bon sens. Ce tableau figurait a souhait la +paix bienfaisante et feconde. + +Combien de temps ces braves gens en jouiraient-ils? Au lieu de donner +une hospitalite volontaire, ne subiraient-ils pas bientot, comme le +tiers de leurs semblables, l'occupation forcee d'un brutal ennemi? +L'eloignement de ce supplice, de cette honte, ne dependrait-il pas +de notre conduite? Si vraiment l'immolation d'un des notres devait +enflammer les courages et communiquer aux faibles de la force, est-ce +que, devant les perils a enrayer, le sacrifice ne se legitimait pas? + +Nos vetements ayant ete assez seches, il nous fallut remercier de son +aimable accueil la jeune femme que nous ne devions plus revoir. Son mari +nous conduisit dans un grenier bien clos, tout garni de paille fraiche +et de foin odorant. La nous goutames quelques heures d'un sommeil +reparateur, embelli de doux reves. La victoire nous souriait; tous +nos freres etaient venges, l'ennemi vaincu, refoule, aneanti. Songes, +mensonges. Les notres, si seduisants qu'ils fussent, ne purent nous +detourner longtemps de la realite. Bien avant le reveil, nous nous +glissions sous notre tente. Cela se fit sans encombre, Dieu merci! + +A sept heures, le cafe bu tout chaud, nous prenions, avec armes et +bagages, le chemin de la petite ville de Mer, situee a une vingtaine +de kilometres de notre camp, au nord-est de Blois. La brigade allait +s'incorporer au 17e corps d'armee. Elle etait confiee a un ancien +colonel d'infanterie de marine, le general Charvet, du cadre auxiliaire. + + + + +EN CAMPAGNE + + +I + + +Vingt kilometres a parcourir, c'est une petite etape. Le temps etait +sombre, assez favorable pour la marche; mais le sol, detrempe par la +pluie de la veille, mollissait sous les pieds. Et puis, notre bagage +etait au grand complet. Fourniment, vivres, cartouches, rien ne +manquait. La tente, humide encore, pesait fort. Quand, au bout d'une +heure, retentit de distance en distance, comme repercutee par un +interminable echo, la sonnerie de la halte, tous, et moi le premier, +nous poussames un long soupir de soulagement; mais il etait a peine +exhale, que les clairons, l'instant d'avant si charitables, nous +ordonnerent cruellement de repartir. + +Grise et penible journee, qui n'a rien laisse dans ma memoire de +l'aspect du pays. Nous avions tout au plus parcouru le quart du chemin, +et il me semblait que j'etais deja a bout de forces. Je ne voyais que +les deux pieds qui devant moi s'agitaient, fuyant alternativement les +miens. Mon regard, s'il s'elevait, ne depassait pas la hauteur du +havresac qui sous mon nez se balancait comme un esquif, avec le frequent +tressaut que lui imprimait un sec haussement d'epaules. Cet as de +carreau marchant, je le regardais, je le fixais desesperement, pour +subir son attraction magnetique, pour contre-balancer l'horrible poids +de celui qui me sollicitait en arriere, me tiraillait sous les bras, +m'ecrasait les epaules, comme si, de minute en minute, il eut grossi et +se fut reellement appesanti. + +Avec une terreur qui croissait en proportion de l'affaiblissement de mon +corps, je me demandais si jamais j'arriverais au bout de l'etape. Or, +si a cette premiere epreuve j'etais vaincu, comment esperer fournir une +carriere plus longue? Ma bonne volonte, mon ardeur patriotique, tous mes +elans sinceres allaient-ils donc etre eteints, annihiles? Etait-il donc +inutile et vain d'avoir du coeur? Ne valait-il pas mieux posseder de +solides jarrets? + +A la derniere pause, j'eus l'imprudence de m'asseoir. Quand le clairon +sonna, mes jambes etaient rouillees, inertes. Je voulus me lever. +Impossible. Mon fardeau me clouait sur le tas de pierres ou je m'etais +echoue, au bord de la route, et, plein de desespoir et de rage, je vis +defiler tout le 51e regiment qui suivait le 48e. Par un supreme effort, +je m'etais redresse pourtant; mais, loin de pouvoir regagner le terrain +perdu, je me voyais distancer toujours plus. Non seulement mes effets et +mon sac me pesaient, mais aussi mes galons: je m'en trouvais indigne, +j'en etais honteux. Volontiers je me les fusse arraches, et je me +demandais avec inquietude comment j'allais m'excuser aupres de mes +officiers d'etre un trainard. + +La brigade s'etait arretee au nord de la ville, le 48e a droite et le +51e a gauche de la voie ferree qui monte vers Beaugency. La nuit tombait +quand je rejoignis ma compagnie; il avait fallu du temps pour assigner +a chacun sa place: les faisceaux etaient formes, les tentes a peine +dressees. Officiers et camarades ne remarquerent pas mon retard ou +feignirent de ne s'en etre pas apercus. Impossible de me rappeler si la +soupe fut bonne, ni meme si j'en mangeai. Me reposer, m'etendre, dormir, +voila ce qu'il me fallait. N'importe ou. Necessaire est l'extreme +fatigue de la marche avec un chargement de bete de somme, pour vous +faire gouter les bienfaits du repos sous un illusoire abri et a meme la +terre humide. + +Au redoublement de froid qui coincide avec l'aube, je me reveillai +pourtant. Le besoin de secouer l'engourdissement du sommeil me poussa +a m'agiter hors de ma tente: je me trouvai si dispos, si alerte, que +j'esperai mieux resister a une seconde epreuve. Faible espoir, car j'eus +l'ennui de constater que, ressemblant aux heros par les mauvais cotes, +j'avais, comme Achille, le talon entame. + +Par bonheur, nous ne devions pas quitter Mer tout de suite. Cette ville, +qui compte normalement 4 000 ames, etait alors entouree et farcie de 12 +000 hommes de troupes de toutes categories et de toutes couleurs. +Avec nous, les chasseurs campaient alentour. Au centre de la cite, un +regiment de mobiles occupait la halle, qui offrait veritablement le +spectacle d'une ruche gigantesque. Des moblots y apparaissaient en +effet, non seulement fourmillant au ras du sol, mais encore allant +chercher le repos sur les piles de sacs qui attendaient l'ouverture du +marche. Dehors, sur la place, dans les rues, aux carrefours, partout +s'ebrouaient, piaffaient, ruaient, des chevaux au piquet, et +quelques-uns stationnaient tete basse, criniere tombante, leurs grands +yeux mornes. Le long des grandes voies, s'alignait le materiel de +l'artillerie. Canons a la longue gueule elevee, hardie, caissons +lugubres comme des cercueils, forges roulantes, fourgons, fourrageres, +enfin le train de la 2e division du 17e corps d'armee. + +Sous l'impulsion du general Durrieu, un divisionnaire authentique, +graine d'epinards rare a ce moment-la, le corps d'armee s'agglomerait +graduellement, sans precipitation, sans hate exageree. Cette prudence +semblait s'imposer avec des formations improvisees, comptant--j'en +fournissais la preuve--des volontes meilleures que les jambes. + +A la tete de la 2e division etait place le general de brigade du Bois de +Jancigny, la veille colonel de gendarmerie. Bientot un autre brigadier, +depuis lors celebre, allait etre designe pour remplacer le baron +Durrieu, trop methodique et trop lent au gre du ministre de la guerre. +Le 17e corps etait offert par le telegraphe au general Gaston de Sonis, +pendant qu'il cherchait vainement a Chateaudun d'introuvables regiments +de cavalerie avec lesquels il brulait de charger. + +Moi aussi, je profitai du trouble des temps pour avancer +vertigineusement en grade. Le haut galon de sergent-fourrier me fut +decerne a Mer. M. Eynard, promu lui-meme capitaine, repondit a mes +remerciements en me promettant de me faire avoir sous peu, si je +continuais de bien servir, le grade de sergent-major. Comme je l'eusse +envie, le double galon, s'il avait du me dispenser de porter mon sac! + +En tout cas, les paroles bienveillantes du capitaine justifiaient un peu +le depit de Gouzy et de Nareval, qui perca malgre eux. Ils me bouderent +pendant une heure et devinrent ensuite les meilleurs camarades du monde. +Quant a mon troisieme rival, il ne daignait plus etre jaloux de moi. +Villiot, simple sergent, etait deja designe pour passer sous-lieutenant. +Pourquoi son compatriote n'obtiendrait-il pas la meme faveur? En verite, +le beau Laurier attendait l'epaulette, ni plus ni moins, et dans cette +attente il relevait un peu plus ses moustaches; il multipliait les +punitions, sans de bien graves motifs, pour se donner de l'importance! + +Harel, cela va sans dire, avait ete consacre sergent-major, et, pour +completer notre cadre, il nous fut donne un lieutenant. M. Barta, comme +M. Houssine, etait sorti des rangs, mais depuis plus longtemps. Il avait +la mine d'un grognard qu'il etait, ayant combattu en Crimee, en Italie, +et etant decore de la medaille militaire. Forte moustache, longue +barbiche, grosse-voix. Au demeurant, le meilleur des hommes. Il eut ete +parfait, sans son gout prononce pour la dive bouteille; mais, a l'armee +de la Loire, il n'y avait guere a boire que de la neige fondue. M. +Barta nous apparut donc sous un jour excellent. Grace a lui, la 6e du 3 +achevait d'etre encadree de maniere a ne pas trop redouter l'epreuve du +feu. + +D'ailleurs le colonel Koch mettait a profit le dernier repit accorde par +le general en chef, pour faire manoeuvrer le regiment a travers champs. +J'eusse pris plaisir a cette preparation aux combats prochains; mais mon +quartier general etait a la gare, ou se poursuivaient d'interminables +distributions. Fastidieuses corvees. Tous les fourriers de la brigade +etant convoques en meme temps, il leur fallait assister a la pesee +successive, par les soins d'un sergent d'administration rarement bien +dispose, des lots de denrees revenant a chaque compagnie. L'operation, +quand il s'agissait des vivres de campagne, se renouvelait cinq fois. +Sucre, 36 pesees; cafe, 36 pesees; riz, de meme; sel encore, haricots, +toujours 36. Le lendemain, distribution de viande fraiche ou de lard +sale, de pain ou de biscuit, pour recommencer ensuite. Ah! l'effrayant +tonneau des Danaides que le ventre d'une armee! + +Le 24 novembre, je ramenais de la gare mes hommes de corvee, moins +irrite encore d'une station de trois heures, qui nous avait fait rentrer +les jambes dans le corps, que du soupcon d'avoir ete victime d'une +grossiere erreur. Quelque raillerie qu'excitent les reglements +militaires, ils sont generalement bons, quand ils sont strictement +appliques. Mais ils forment comme une chaine: il ne faut pas qu'il +y manque un seul anneau. Nul ne doit se derober tant soit peu a son +devoir, sous peine d'ouvrir toute grande la porte aux abus. L'intendance +avait trop a faire, en 1870, pour que les fonctionnaires ou que meme +les officiers d'administration fussent presents partout: le soin des +distributions etait forcement abandonne a des subalternes, recrues que, +en general, le desir d'eviter le feu, plus que la conscience du devoir +ou que les aptitudes professionnelles, avait poussees dans les services +auxiliaires. Il appartenait donc aux officiers charges de la +conduite des fourriers d'etre vigilants. Ce jour-la--il faut +l'avouer,--l'officier de service, un lieutenant du 51e, impatiente +d'attendre si longtemps, ne preta aucune attention a la protestation que +je formulai. Pour ne pas perdre le temps, il fallut se contenter, de la +part du sergent qui nous servait, d'une demonstration embarrassee au +moyen de sa bascule. Cette sorte d'instrument est facile a fausser, et +j'etais parti convaincu que nous avions ete trompes. + +Domine par cette preoccupation, j'entrai dans une epicerie qui se +trouvait sur notre chemin. Verification faite, mes soupcons se +changerent en certitude. Ainsi, plusieurs milliers d'hommes allaient se +trouver prives de la nourriture d'un jour sur trois environ. Impossible +d'en douter, les soldats de corvee en etant temoins comme moi. + +En un temps ou les vetilles etaient parmi nous punies de mort, je ne me +croyais pas en droit de taire la faute d'un homme qui, par calcul ou par +maladresse, allait en affamer des milliers au moment des rudes fatigues, +pendant les marches forcees. Il appartenait a mon capitaine, sur mon +rapport, de signaler la fraude ou l'erreur; mais il n'etait pas au camp, +et, quelques minutes apres, je n'avais plus le loisir de me plaindre +efficacement. + +Les clairons rappelaient, rappelaient au pas gymnastique. Dans la ville, +les vibrantes trompettes de l'artillerie repondaient a nos sonneries. +Puis il s'eleva au-dessus et autour de la ville un bruissement +intraduisible, fait de l'agitation des soldats, du froissement du pave +par le fer des chevaux, du roulement des affuts et des avant-trains, +d'une longue clameur de commandements et d'un immense cliquetis d'armes. + +La ville de Mer, au bout d'une heure, dut sembler morne et vide a ses +habitants: notre division l'avait evacuee. Le general de Sonis, d'abord +suffoque par un tel exces d'honneur, s'etait cependant resigne, par +esprit de discipline, a accepter le commandement en chef du 17e corps +d'armee. Pour constituer solidement l'aile gauche de l'armee de la +Loire, il avait demande la concentration immediate de ses divisions +autour de lui, a Chateaudun, tandis que le 16e corps se maintenait au +centre, en avant de Coulmiers, sous les ordres du general Chanzy, dans +les positions conquises le 9 novembre, et que, plus a droite, le general +Martin des Pallieres couvrait Orleans avec le 15e corps. + +Mer, ou je devais bientot revenir, non plus pedestrement, mais monte, je +n'ose pourtant dire sur un noble coursier, Mer, qu'une sinuosite de la +route nous avait permis de decouvrir a distance sans detourner la tete, +s'etait efface dans la brume de cette triste journee d'automne. Le pays +etait plat, sans horizon, sous un ciel terne, bas, qui semblait etouffer +la terre. Et ce qui assombrissait encore tout cela, c'etait le souvenir +de ma premiere etape. Il me preoccupait fort. Il me preoccupait d'autant +plus qu'a chaque pas mon talon, mon talon d'Achille, me rappelait, par +une sensation de brulure, ma vulnerabilite. + +Heureusement le depart avait ete tardif: il n'y eut pas a fournir ce +jour-la une longue course. Au bout de trois lieues, ayant atteint a la +nuit le bourg de Lorges, nous etablimes nos bivouacs dans des champs que +bornait a notre gauche une large bande irreguliere, noire et confuse. + +Au jour, nous reconnumes que nous etions campes pres d'un grand bois, la +foret de Marchenoir. Le cafe pris, on nous fit aligner a une portee de +fusil de la lisiere: le 51e avait a nous rendre le funeste spectacle que +nous lui avions offert dans la foret de Blois. Il y mit un peu moins +de ceremonie que nous. Ayant laisse les faisceaux aupres des derniers +fumerons de leurs bivouacs, les hommes de ce regiment vinrent se +ranger a nos cotes, les bras ballants, presque comme a la foire. Il ne +s'agissait, a vrai dire, que d'executer un simple soldat, lequel, chose +grave, avait refuse d'obeir a un caporal qui le commandait de corvee. + +Grand, fort, l'air decide, cet homme fut conduit tout a l'entree du +bois, sous l'escorte du peloton fatal. Il ne voulut pas se laisser +bander les yeux, ni s'agenouiller. En se placant lui-meme bien en face +de ses compagnons armes, il nous parut, de loin, demander si la distance +etait convenable. Il recula d'un pas, et, s'etant bien assujetti sur ses +jambes afin de montrer qu'il ne tremblait pas, il fit un mouvement de +tete qui fut le signal du feu. Le bruit de la decharge nous parvint +trois secondes apres que nous avions vu ce brave s'affaisser, foudroye. + +Il n'etait plus temps de s'attarder en des formalites superflues: +grace nous fut faite du defile devant le corps sanglant. Le camp leve +aussitot, la brigade se mit en marche par une des routes qui traversent +la foret. La journee etait belle, le ciel assez clair, sauf quelques +buees matinales qui s'evaporaient comme des farfadets a notre approche. +L'execution sommaire nous avait un peu, malgre un commencement +d'habitude, fige le sang: l'exercice nous semblait une necessite et +un bienfait. Le chemin prenait, entre la multitude d'arbres qui se +pressaient autour de nous, un caractere pittoresque, varie, car, au +coeur de la foret, les feuilles n'etaient pas toutes tombees: il y avait +la comme un regain, exhalant un doux parfum automnal. La fatigue se +faisait a peine sentir; l'etape eut ete vite parcourue; mais, pour la +defense de la patrie, le genie civil s'etait exerce en ces parages dans +le secret des bois: il contribua a moderer notre allure. + +La tete de la colonne s'arreta a un carrefour devant une tranchee +a epaulement, obstacle qui deja immobilisait une batterie de notre +division arrivee par une autre route. Les artilleurs travaillaient +activement a retablir la voie; mais, apres une pause, nous n'attendimes +pas l'achevement de leur rude besogne. Bravant l'enchevetrement +des racines d'arbres, des fougeres et la fouettee des branches +successivement tendues par les fusils, l'infanterie tourna les +obstacles, en coupant a travers les taillis. Peu apres, la fin de la +foret s'annonca par une perspective romantique, dont l'image, quoique +vaporeuse, vague, est cependant fixee, indelebilement, je ne sais +pourquoi, dans ma memoire, avec la grace indefinissable d'un beau reve. +Au bout de l'avenue qui filait toute droite, au milieu des arbres +denudes, se dressait, sur un coteau, dans la lumiere plus vive de la +plaine, un castel a tourelles. + +La grande halte eut lieu au dela de ce site charmant. Les fourriers, +condamnes a ecourter leur repos, durent presque aussitot prendre les +devants, pour aller, sous la conduite d'un adjudant-major, reconnaitre +l'emplacement des prochains bivouacs. Un peloton completait cette +avant-garde, dont l'allure devait se maintenir assez vive. + +Vers quatre heures, un grondement lointain de tonnerre vint frapper +nos oreilles. Il n'y avait point d'electricite dans le ciel, l'orage +sevissait sur la terre. C'etait le bruit de la canonnade. Enfin! + +Faible encore, bien faible, tres eloigne, mais nettement perceptible, ce +premier echo de la bataille nous insuffla comme une vie nouvelle. Pour +ma part, je ne sentais plus le poids de mon sac; le fusil me semblait +aussi leger qu'une canne de jonc; j'oubliai meme la cuisante douleur de +mon malheureux talon; je me trouvais aussi alerte et dispos qu'aux jours +ou je m'exercais chez Leotard, et, la nuit, dans la prairie des Filtres +de Toulouse. Qu'importaient a present les fatigues et les souffrances: +le danger etait proche, donc nous allions etre utiles, devenir bons a +quelque chose. Les forces nous etaient revenues pour doubler l'etape, +s'il l'avait fallu, et, vraiment, nous esperames que l'ordre en +serait donne. Non, necessite fut de se reposer pour arriver en vue de +Chateaudun le lendemain a pareille heure. + +La derniere etape avait ete penible, a travers un pays deja viole par +les envahisseurs. Habitations desertes, tout le long de la route. +Grilles de parcs brisees, murs creneles ou ronges de breches. Les +arbres, fauches par les obus, montraient leurs moignons a cassures +fraiches. De loin en loin, une carcasse de cheval fourmillante de taches +noires,--des corbeaux dont le vol sinistre animait seul le paysage que +la pluie rayait de ses lignes obliques. + +Sur ce fond sombre, la ville de Chateaudun nous apparut tout d'un +coup--un repli de terrain franchi--a deux kilometres environ. Batie sur +un coteau, elle produit un grand effet, avec la haute silhouette du +chateau de Dunois qui domine ses maisons etagees. Apres quelques nuits +de bivouac il nous semblait deja que nous etions condamnes aux steppes +eternelles. Aussi la vue de cette cite nous surprit-elle et nous +rejouit-elle, malgre l'inclemence du temps: nous avions hate, une hate +enfantine, de heurter de nos pieds endoloris le pave de ses rues. Il +fallut cependant moderer notre impatience et lui voir prendre un autre +cours. + +En franchissant le coteau d'ou nous avions pu decouvrir la ville, nous +avions entendu subitement, clair et intense, le bruit de la canonnade +qui jusque-la avait gronde sourdement, confusement. L'action paraissait +se livrer a quelques kilometres. Les clairons sonnerent la halte d'un +bout a l'autre de la longue colonne, et les estafettes coururent bride +abattue vers la ville pour savoir s'il fallait y entrer, ou bien marcher +au canon. Dans la direction du nord-ouest, semblait-il. + +Les officiers ayant visite les armes, les hommes joncherent aussitot +la route des petites croix blanches dont sont formes les etuis de +cartouches. Cela temoignait d'une belle ardeur, et surtout d'une grande +inexperience, car il suffit de trois secondes pour rompre ces boites de +carton, et il nous eut fallu de longues heures pour joindre l'ennemi. + +C'est a Yevres et a Brou que le canon tonnait ce jour-la, a plusieurs +lieues de Chateaudun. Pour detourner les Prussiens d'une marche sur +Vendome signalee par le ministre de la guerre, le general de Sonis +s'etait porte en avant des le matin, avec quelques batteries et les +fantassins du general Deflandre qu'il avait fait trotter comme des +chevaux arabes. Notre appui, qui aurait ete tardif, n'etait pas +necessaire; la colonne expeditionnaire devait sans desemparer rentrer +apres l'affaire dans ses bivouacs de Marboue, sous Chateaudun. L'ordre +ne tarda donc pas a nous arriver d'aller occuper dans la ville haute les +emplacements abandonnes par des francs-tireurs et des mobiles, qu'un +train emporta devant nous vers Vendome. A leur rapide passage, nous les +saluames chaleureusement, croyant qu'ils allaient au feu. + + + +II + + +Dans la ville basse que baignent les eaux du Loir, la vie regnait a peu +pres comme aux jours paisibles, bien que plus d'une toiture montrat un +trou beant perce par les projectiles allemands; mais, sur la crete du +coteau, ou naguere se trouvaient des quartiers opulents, il restait a +peine quelques habitations debout, au milieu d'affreuses ruines. +Les rues etaient pour la plupart impraticables. Dans quelques-unes, +l'incendie avait tout devore. Les murailles seules subsistaient, +mouchetees de balles et fendues par les obus. Les materiaux noircis +et calcines comblaient l'interieur des maisons, debordant sur la voie +publique par les fenetres du rez-de-chaussee, qu'ils obstruaient, et +dont les ferrures herissees semblaient avoir ete tordues par des mains +de geant. + +Peu d'habitants erraient parmi ce theatre de desolation. Ceux-la +s'obstinaient pourtant a roder autour des decombres ou gisaient encore +les victimes qui avaient ete surprises et etouffees dans les caves. + +Comme insensible a tout, une armee campait la, abritant ses tentes +contre les murs demeures debout, formant ses fourneaux avec les briques +ecroulees, se chauffant des debris de bois non consume. Dans la penombre +du crepuscule, les feux petillants des bivouacs rendaient aux ruines les +teintes rougeatres de l'incendie, et, la nuit venue, leur donnerent un +aspect fantastique. Et des canons roulaient avec fracas dans les rues le +moins obstruees, ou pietinait un regiment de cuirassiers attendant la +sonnerie du boute-selle. Parmi les spectres que figuraient, dans leurs +longs manteaux blancs, ces hommes de haute stature, grandis par le +casque cercle de peau sombre, les estafettes galopaient en divers sens, +au bruit continu de la canonnade qui grondait comme le tonnerre d'une +nouvelle invasion. + +Ce spectacle, sans nous surprendre apres l'heroique defense de la fiere +cite, nous navrait profondement, tandis que, lentement, nous nous +dirigions vers l'avenue de la Gare ou nous devions camper. Un brusque +arret se produisit, sans que les clairons eussent sonne la halte, et, +successivement, les files se serrerent un peu. Toutes les tetes se +retournaient l'une apres l'autre. Au milieu d'un silence recueilli, nous +entendimes, avant de rien voir, le pas d'un peloton qui arrivait en +sens inverse. Il escortait des prisonniers prussiens en tete desquels +marchaient deux athletes, aux epaules larges, aux bras puissants, +que dessinait une casaque blanche. Ils avaient la chevelure courte, +roussatre, et la tete vraiment carree dans leur toque, blanche aussi, +sauf le bandeau qui etait du meme drap bleu que le pantalon. Ils +passerent, lourdement, leur nez epate bien en l'air, suivant ainsi la +direction de leurs regards qui de la sorte evitaient les notres. + +Nous fumes enfin autorises a dresser la tente sur un boulevard qui +aboutit a la gare. Pour ma part, j'aspirais ardemment au repos. Certes +j'avais, depuis Mer, suivi le regiment a mon rang de bataille, mais non +sans effort. La marche avait aggrave la blessure qui me dechirait le +pied, et je me sentais frissonner de fievre. Or il me fallut aller +chercher du pain a la gare et l'attendre pendant deux heures. A mon +retour, mes camarades avaient mange leur soupe, mais le brave Villiot +m'avait reserve une gamelle de bouillon, qui mijotait pres du feu. Rien +ne pouvait m'etre meilleur. Cela me rechauffa, et, notre tente etant +garnie d'excellente paille, je comptais sur un bon somme pour me +retablir tout a fait. + +Avec le sac comme oreiller, la terre est proche; les moindres bruits +parviennent vite a l'oreille. A peine dormions-nous, que le galop d'un +cheval resonna sur le pave; il allait vers la tente du colonel. Funeste +avertissement. Quelques instants apres, tente a bas, sac au dos et +en marche. En contremarche, plutot. Au bout d'une heure de promenade +penible dans les decombres, nous nous retrouvames sur notre premier +emplacement. Il pleuvait, par surcroit. Nos paillasses, en partie +dispersees, etaient toutes trempees. Il fallut neanmoins s'en contenter. +Mauvaise nuit pour un fievreux. + +La journee suivante se passa au bivouac, sur le qui-vive. Les sacs, +boucles des le matin, gisaient en tas pres des faisceaux. Tous les +chevaux etaient selles, les pieces attelees. Au premier coup de clairon, +le corps d'armee pouvait s'ebranler tout entier. Une batterie pourtant +etait en position vers l'est. Quelques hommes, au risque de se rompre +les os, s'etaient hisses au faite des ruines de la derniere maison +brulee. De cet observatoire branlant, ils decouvraient la campagne +jusqu'a la ligne de l'horizon perdue dans la brume; ils crurent +distinguer des reconnaissances de uhlans. Le canon cependant grondait +sur un autre point. Par deux fois, on prit les armes: fausses alertes. +Allions-nous attendre l'ennemi? courir a sa rencontre, ou le fuir? + +En verite, personne ne le savait. Le general de Sonis, fier d'avoir la +veille deloge les Prussiens du camp de Brou, ne pouvait pas exiger tous +les jours les fatigues qu'il avait imposees a la division Deflandre. +Pres de cinquante kilometres en vingt-quatre heures, sans sac il est +vrai, avec un combat pour reprendre haleine, le Cid n'eut guere fait +plus; mais le 17e corps n'etait pas compose exclusivement de heros +pareils et les Prussiens valaient bien les Maures. Quoi qu'il en +soit, notre chef, tout en jugeant nos positions de defense peu sures, +n'envisageait pas sans revolte l'idee de reculer, au lendemain d'un +succes qui en revanche devait provoquer, pour une contre-attaque +serieuse, la concentration de plusieurs corps ennemis. + +Tandis que le general balancait comme un heros de tragedie, +entoure--ainsi que d'un choeur antique de confidents--de tous ses +lieutenants et chefs de corps, le ministre de la guerre et le commandant +en chef s'effrayaient d'une telle ardeur chevaleresque. Apres avoir +renonce a stimuler le zele du general Durrieu, ils s'efforcaient de +moderer l'activite de son successeur, lui telegraphiant a toute heure +d'etre prudent. Ils jugerent a la fin necessaire de lui ordonner de +se replier, de maniere a s'assurer au besoin le soutien des autres +fractions de l'armee de la Loire. + +Pendant que se donnaient cours ces agitations superieures, les fourriers +du 48e avaient ete appeles a la gare pour renouveler prosaiquement les +vivres epuises. Toujours le dernier servi, je revenais avec mes hommes +charges de viande, de cafe, de riz et de biscuit; mais le regiment avait +decampe. Etaient restes la, par ordre, pour garder nos bagages et nos +armes, le caporal Daries et le sergent Nareval. + +A cette vue, affaibli sans doute par quarante-huit heures de fievre, +j'eus un acces de decouragement. Partir, c'etait facile a dire! mais +est-ce que je pouvais imposer a huit hommes de trainer comme des betes +de somme les vivres de leurs deux cents camarades? Est-ce que j'avais le +droit d'abandonner ces vivres, la nourriture de quatre jours? Mon tour +etait donc venu d'osciller comme un pendule, entre des partis qui me +paraissaient egalement impraticables. C'est le bon cote de la guerre +d'exiger de l'initiative des plus humbles comme des plus glorieux et +d'accroitre ainsi la valeur personnelle de chacun; mais c'est un vilain +penchant de la nature humaine de toujours accuser autrui.--Pourquoi +cette retraite precipitee? A quoi bon nous avoir fait venir, pour nous +emmener aussitot? + +Grace a Dieu, cette revolte intime ne dura pas. Pres de nous stationnait +une charrette de requisition, dont le conducteur, un paysan a l'air +ahuri, semblait attendre des ordres. Ces ordres,--me ressaisissant +aussitot,--je les lui donnai. Il dechargea mes hommes de toutes nos +denrees. Je ne gardai de ma corvee que deux soldats, et avec Nareval et +Daries nous escortames le vehicule que la Providence m'avait si fort a +propos envoye. + +Il suivait, cahin-caha, le flot de l'armee qui devalait vers les +ponts du Loir et s'ecoulait dans la plaine que nous avions parcourue +l'avant-veille. Moi aussi, je cahotais, n'etant point gueri. Mon pied me +faisait toujours souffrir, et a tout moment je frissonnais sans avoir +froid. + +Jusqu'a la nuit pourtant, le trajet se fit sans encombre et sans +incident. Mais les longs convois de l'administration ne tarderent pas +a barrer la route. Chariots de vivres, grandes fourrageres, voitures +d'ambulances, se heurtaient, sans hate. L'artillerie exigeant qu'on +lui cedat le pas, c'etait le commencement du chaos, que les tenebres +allaient achever. L'infanterie s'infiltrait entre les roues et courait a +travers champs, pendant que ma charrette etait empechee d'avancer; nous +risquions d'etre fortement distances et de perdre la piste du regiment. + +Pour moi, mon etat de faiblesse m'enlevait toute idee, je l'avoue, toute +energie. Ne pas abandonner les vivres dont la compagnie aurait besoin le +lendemain, telle etait ma seule preoccupation, ma seule pensee, et je +restais en consequence aupres de mon convoyeur sans esperer pouvoir le +suivre longtemps. Or un lieutenant de mon bataillon se trouvait la, +retarde par une entorse: nous ayant reconnus, il monta sur la charrette, +et, sourd aux protestations du conducteur, nous engagea dans un chemin +de traverse. + +La nuit etait venue, profonde, sans une etoile au ciel. Impossible de +distinguer un homme a dix pas. La pluie de la nuit precedente avait +detrempe le sol. Roues, essieu, toute la voiture gemissait, craquait, +comme un vaisseau dans la tempete. Le cheval hennissait de douleur, +en donnant de furieux coups de collier, sous la pointe de la canne du +lieutenant. Mais la pauvre bete souffrait moins que son maitre: la +guidant de son mieux par le licou, il ne cessait de pousser, lui aussi, +de sourds gemissements. + +Pourtant nous rejoignimes la grande route sans avarie apparente, le +cheval marchant encore, l'homme se desolant toujours. Quelques trainards +nous affirmerent d'ailleurs que nous suivions de pres le regiment, ce +qui nous encouragea un peu; mais quand donc nous arreterions-nous? + +Toujours, toujours, les vagues silhouettes fuyaient au loin devant nous, +comme nos propres ombres, sans pouvoir jamais etre atteintes. Le bruit +de notre marche effrenee, fantastique, troublait d'heure en heure le +repos d'un village silencieux. Les fenetres s'entr'ouvraient prudemment, +puis des formes blanchatres se penchaient au dehors, demandant quelques +renseignements a voix basse. A quoi, par depit et par honte, nous ne +repondions qu'en haussant les epaules. + +Nareval, faisant son metier en conscience, se multipliait pour stimuler +les retardataires. Et moi, a cote de la voiture, je marchais en titubant +de fievre, soutenu par le caporal Daries. Il ne me quittait pas, +persuade que je serais tombe sans son appui. Lui-meme avait besoin de +toutes ses forces et je lui disais de m'abandonner, mais de veiller a ma +place sur les vivres. + +J'etais resigne a me coucher dans le fosse qui bordait la route, +lorsqu'un capitaine d'etat-major passa pres de nous: "Lieutenant, dit-il +a notre officier, surveillez vos hommes. Nous sommes talonnes; pas de +trainards: ils seraient pris." + +Quoi! etre ramasse par l'ennemi comme un vagabond par des gendarmes, +est-ce que telle devait etre ma destinee militaire? Sans doute, libre +a moi de vendre ma vie; mais aurais-je assez de vigueur pour la vendre +cher? Non, non; pour mourir dignement, utilement, il fallait etre a un +poste de combat, et il nous etait pour le moment interdit de lutter. Le +devoir, c'etait de fuir, se sauver. En avais-je la force? + +Le lieutenant descendit un instant de son siege pour seconder Nareval. +Vite, j'en profitai pour me glisser sous la bache dans un si etroit +espace que je n'aurais pas pu m'y retourner. Peu m'importait, j'etais +couche sur un lit de foin sec. Un delicieux bien-etre m'envahit des que +je sentis repartir la voiture. Berce par le mouvement de la marche, +j'oubliai tout, Chateaudun detruit, la honte de la retraite, les menaces +d'etre fait prisonnier: je m'endormis, et il faisait grand jour quand je +rouvris les yeux. Frais, dispos, la fievre eteinte, le talon cicatrise, +j'etais sauve, gueri, et desormais a l'epreuve. Sans les attentions de +Daries, sans la charrette providentielle du convoyeur, Dieu sait ce +qu'il fut advenu de moi, dans cette vertigineuse retraite de Chateaudun +dont la precipitation n'etait peut-etre pas absolument justifiee? Mais +un pur sang emballe--et tel etait notre fougueux general--mesure-t-il +l'espace qu'il devore? + +Vers sept heures il y eut une halte, le temps de preparer le cafe. Aussi +le capitaine Eynard me fit-il reclamer des provisions par un caporal. +Pour proteger la retraite, nous dit ce dernier, la compagnie avait +ete deployee en tirailleurs pendant la nuit, nouvelle qui fit bondir +Nareval. Il se calma en apprenant que l'ennemi, si c'etait lui, avait +seulement revele sa presence par d'inoffensifs coups de sifflet. Au bout +d'une heure de repos, la colonne reprit sa route, encore. + +Personnellement, apres un bon somme, je n'avais pas grand merite a +marcher d'un pas allegre; mais, autour de moi, tout le monde etait +fourbu, rendu, et, dans cet etat de lassitude extreme, chacun songeait +a sa propre souffrance, sans qu'il lui restat de pitie pour les autres. +Notre convoyeur fut un peu victime de cet egoisme feroce. + +Grand, l'air benet, sous son vieux chapeau de feutre aux bords moins +larges que ses oreilles en contrevents, dans sa blouse bleu pale a +piqures blanches qui lui couvrait a peine les hanches, il pretait +naturellement a la raillerie; sa mine effaree, quand il entendit parler +de l'approche des Prussiens, provoqua un franc rire. Cependant il y +avait quelque chose de touchant dans son desespoir. Peut-etre avait-il +peur pour sa propre personne; mais, a coup sur, il souffrait davantage a +cause de son cheval. La pauvre bete, n'en pouvant plus, devait continuer +a trainer son lourd fardeau. Le maitre la caressait, la flattait comme +il eut fait a un enfant, toutes les fois qu'un coup lui etait administre +par l'un ou par l'autre. Or bientot un second officier vint accroitre la +charge du bidet, qui n'en recut que plus de horions. Affole, le paysan +supplia le nouveau venu et l'autre officier d'avoir pitie d'eux. Ce +fut en vain. Alors, pour ne pas voir mourir son serviteur, le maitre +s'eloigna, disparut. Force me fut de prendre la conduite de l'equipage +jusqu'au soir. + +A la tombee de la nuit, nous decouvrimes de loin la masse sombre de +la foret de Marchenoir, et, sur la lisiere, les lignes des prismes +blanchatres des petites tentes. Les bivouacs fumaient et flambaient. Le +terme de la retraite etait atteint, Dieu merci. Le regiment campait a +Saint-Laurent-des-Bois. Nareval, Daries et moi, nous fimes avec notre +char une entree triomphale. Les applaudissements ne nous manquerent pas, +car nous apportions des vivres bien necessaires apres un si long jeune. + +Ma charrette menacait par exemple de m'embarrasser autant qu'elle +m'avait ete utile. Mais son proprietaire n'avait pu se resigner a la +perdre tout a fait de vue; il sut en tout cas nous retrouver, quoiqu'il +feignit de n'avoir plus sa tete. Feinte ou realite, il se livra a de +telles extravagances, qu'apres lui avoir fait partager notre soupe, nous +nous empressames de lui rendre sa liberte. Du meme coup il recouvra son +calme et son air primitif de placide ahurissement. + + + +III + + +"Votre retraite de Chateaudun sur Ecoman s'est faite avec un peu trop de +precipitation", ecrivait au general de Sonis le commandant en chef, qui +ajoutait paternellement: "Ne vous inquietez pas de cet insucces et n'en +prenez aucun tourment". Il etait donc avere que, sans avoir le droit de +s'endormir sur ses lauriers, le 17e corps avait besoin de se refaire de +ses steriles efforts. Il lui fut accorde deux jours de repos, que chacun +employa a reparer le desordre de sa toilette, ou, tout au moins, a faire +sa toilette. Coquetterie a part, c'etait un soin legitime, necessaire, +que le froid qui commencait a sevir ne facilitait point. + +Curieux spectacle que celui de ces hommes livres aux occupations +minutieuses et variees du menage. Les uns lavaient leur linge dans un +ruisseau dont il avait fallu casser la glace; d'autres le roussissaient +aux feux du bivouac, sans parvenir a le faire secher. Beaucoup +rajustaient les sous-pieds de leurs guetres ou recousaient des boutons, +tandis que j'avais a reparer un desastre. Riche tout juste d'un echeveau +de fil blanc tres grossier, je l'etendis de mon mieux le long de mon +vetement rouge, en impertinents zigzags. + +Il nous restait d'ailleurs du temps pour voisiner. A cent pas de nous +se trouvait le parc d'artillerie, ou quelques mitrailleuses exciterent +notre curiosite. Longs cylindres munis de manivelles, qui eveillaient +l'idee d'orgues de Barbarie a musique infernale ou de moulins a chair +humaine. + +Le general de Sonis avait place ses batteries de reserve sous la +garde d'une legion bretonne et vendeenne, composee des mobiles des +Cotes-du-Nord et des volontaires de l'Ouest. Ces volontaires etaient au +moins aussi curieux pour nous que les mitrailleuses, comme tout ce dont +on a beaucoup entendu parler sans l'avoir vu. Leur costume etait en +somme terne et disparate. Veste courte et pantalon bouffant, avec un +kepi a la francaise, le tout gris de fer soutache de rouge. L'oeil +est tellement habitue a voir la chechia ou le turban accompagner les +culottes turques, qu'a premiere vue le bonnet militaire a visiere +choquait chez les zouaves de Charette. Peu importe l'habit, du reste. A +la defense d'Orleans, ils s'etaient deja signales: l'honneur du combat +de Brou leur revenait en partie, et ils etaient a la veille de creer +leur belle legende, heroique et sanglante. Ils ne connurent point +cependant la rigueur des cours martiales, bien que tous n'eussent pas +leur nom inscrit sur l'_Armorial de France_ et ne fussent point soutenus +par les plus nobles sentiments. + +Deux d'entre eux, au contraire,--des roturiers evidemment,--meriterent +une observation d'un officier, qui etait un parfait gentilhomme, de mine +et de coeur, allant au feu en gants de soiree et en bottes vernies. +Cette recherche, loin d'etre etudiee, etait le temoignage, pousse a +l'exces, du respect de soi-meme et la manifestation naturelle d'une +grande purete d'ame. Il n'avait pas un blason trompeur: _D'azur a une +fleur de lis au naturel, au chef d'hermine._ + +Or les deux zouaves qu'il avait pris en faute lui repliquerent a la +muette, par un geste peu respectueux. Si la scene n'avait eu aucun +temoin, elle se fut sans doute terminee la, le capitaine ne pouvant que +reculer devant la honte de motiver sa punition en termes precis; mais +quelques officiers et sous-officiers, d'autres zouaves etaient presents: +l'echo du scandale parvint vite aux oreilles du colonel. + +Avec la decision qui le caracterise, M. de Charette ordonna a son +officier d'habillement de se procurer, dans le village, deux vetements +complets de paysan. Pantalons de bure, blouses, bonnets de laine et +sabots. Sur-le-champ les delinquants durent troquer leur uniforme contre +un accoutrement rappelant par la coiffure celui des forcats. Ordre est +donne au regiment de s'assembler et de former le cercle. Au centre se +trouvent le colonel et le capitaine offense, devant les deux hommes +desormais indignes de figurer dans la noble legion. + +Pour solenniser l'execution des brebis galeuses, le colonel de Charette +tient a prononcer un discours qui leur grave la honte dans le coeur et y +seme le remords. Il commence d'un ton sincerement indigne; mais, autant +il excelle dans la breve eloquence du champ de bataille, qui, par un +mot, par un geste coupant la mitraille, enleve les hommes, autant il est +refractaire a la rhetorique oiseuse qui arrondit et enchaine elegamment +et savamment les periodes. Au milieu d'une phrase un peu laborieuse, +l'un des condamnes, peut-etre pour se donner une contenance, laisse +errer, a l'ombre de son bonnet, sur ses levres, un imperceptible +sourire. Pas si imperceptible qu'il echappe au colonel. + +Tant pis, ou tant mieux: la phrase ne sera jamais finie. Le colonel de +Charette, d'un air a faire reculer Garibaldi, c'est-a-dire avec un calme +imperturbable, en caressant doucement sa longue barbiche, s'avance +vers l'impertinent et lui ordonne de faire demi-tour. Sans s'expliquer +d'abord vers quel but tend le commandement, mais n'en augurant rien de +bon, le zouave l'execute avec tremblement. Aussitot la botte du colonel +s'eleve, sa jambe se replie, puis s'allonge comme un ressort puissant. +Litteralement souleve de terre, le malheureux zouave est projete a +quatre pas en avant, sur ses pieds qui marchent, qui trottent, qui +galopent. Le cercle, devant lui, s'est ouvert, d'instinct, et derriere +lui court son compagnon; il court aussi vite que les sabots le lui +permettent. Oncques le regiment n'entendit parler d'eux et, depuis lors, +nul ne manqua tant soit peu d'egards envers le correct capitaine. + +Se reposer, bon, tant que c'etait indispensable; mais nous n'etions pas +a Capoue et n'avions pas le loisir de nous y rendre; nous rougissions de +la reculade de Chateaudun, ordonnee sans que notre courage eut ete mis +a l'epreuve, et nous avions hate de regagner le terrain perdu. L'ordre +parti le 29 novembre du grand quartier general de Saint-Jean-la-Ruelle +fut donc bien accueilli. "Que vos troupes, avait ecrit le general +d'Aurelle au general de Sonis, se mettent demain en marche, pour se +diriger sur Coulmiers.... Le canon vous servira de guide." + +De son cote, le general Chanzy, dont nous devions seconder les +efforts, avait pris soin d'envoyer un de ses aides de camp a +Saint-Laurent-des-Bois pour conferer avec notre commandant en chef. +Escorte seulement de deux cavaliers, cet officier, apres une chevauchee +nocturne en plein champ et a travers bois, parvint a Saint-Laurent avant +l'aube. Le general de Sonis etait installe dans une bicoque du village; +il dejeunait avec ses officiers d'ordonnance, en toute simplicite, +parait-il, quand le nouveau venu arriva jusqu'a lui. L'officier du 16e +corps lui exposa l'interet qu'il y avait a faire concourir le 17e a +l'action qui allait s'engager pour rouvrir la route de Paris. Quoiqu'il +parut tres fatigue, le general de Sonis se rejouit d'avoir enfin a agir. +Ses traits fins s'animerent au recit qu'il fit de son exploit de Brou, +et il declara que ses troupes, qu'il avait su si rondement mener, +sauraient marcher de nouveau. + +En effet, le 30 novembre, le 17e corps rompit au petit jour. Il s'avanca +methodiquement en trois colonnes par des routes paralleles a peine +distantes d'un kilometre les unes des autres. L'artillerie et les +convois tenaient la chaussee, l'infanterie escortant a travers champs. +De forts pelotons de cavaliers eclairaient notre marche. Ils formaient +sur nos flancs comme un chapelet: suivant les accidents du terrain, ce +long cordon humain s'etirait plus ou moins, espacant ou rapprochant tour +a tour, sur la ligne brumeuse de l'horizon, les silhouettes qui souvent +se dressaient sur les etriers, la tete en eveil bien degagee de +l'immense manteau etendu du col de l'homme jusqu'a la croupe du cheval. +Un instant, ce rideau de vedettes s'elargit demesurement, s'eloigna +presque a perte de vue. Il se resserra ensuite au petit trot, ayant fait +reculer et s'evanouir quelques ombres rapides qui avaient ete entrevues +a trois kilometres. + +Tout cela donnait de la solennite et du piquant a notre marche, +d'ailleurs bien ordonnee et bien executee. Il eut ete seulement +desirable de decouvrir a cette scene un decor plus riant, sous une +temperature plus clemente. Comme toujours, la brume ternissait le +paysage et le froid sevissait avec rigueur. Une bise glaciale cinglait +le visage, pincait les oreilles: les mains se crispaient sur l'acier des +armes. Quelques hommes roulerent leur mouchoir autour de la tete, les +bouts noues au-dessus de la visiere du kepi; d'autres, hardiment, en +rabattirent la doublure de cuir sur le front et sur les oreilles. Tous, +nous enfouissions une main dans une poche et l'autre sous le plastron de +la capote, en marchant l'arme au bras. + +Armee de manchots, semblait-il au premier abord; mais l'allure etait +bonne, vive et decidee. Il n'y avait pour nous stimuler ni roulements de +tambours, ni sonneries de clairons; mais le canon nous marquait le pas, +nous guidait, nous attirait. Voila le meilleur metronome du soldat. +Au surplus, le nom de Coulmiers, seul nom de victoire qui eut depuis +longtemps retenti, enflammait un peu notre imagination. Coulmiers etait, +non le terme, mais l'orientation de notre etape. Bon augure. Le pas, sur +les sillons figes, etait ferme et releve. Il ne venait meme pas a l'idee +que nous pussions nous lasser d'avancer sur un sol pourtant si peu +propice. + +Certes je n'entends pas nier en notre honneur l'emotion des combattants. +Les plus braves eprouvent au feu une impression combinee de sentiment et +de sensation, que le courage enseigne a dominer sans pouvoir toujours +l'etouffer: mais, a distance, la rumeur de la bataille electrise tout le +monde. En songeant aux coups que chaque decharge porte dans les rangs +des siens, on souhaite d'accourir: une genereuse impatience vous anime +et vous pousse. L'ouragan meurtrier ne mugit pas encore a vos oreilles, +le frisson de la mort qui passe au-dessus de vos tetes est loin; +l'horreur du carnage ne vous blesse point les yeux; il n'y a +veritablement que des heros qui vont au secours de leurs freres. + +Tandis que chacun se felicitait en son for interieur de puiser une +vigueur necessaire dans l'idee du devoir, le bruit d'une cavalcade +resonna sur la terre gelee. L'etat-major s'avancait derriere nous. Tous +les officiers etaient enveloppes d'epaisses pelisses, aux fourrures +sombres, d'ou les tetes emergeaient a peine. Les kepis eux-memes ne +permettaient guere de distinguer les grades, car les promotions avaient +ete trop rapides pour laisser aux generaux le loisir de troquer leurs +anciens galons contre les lourdes broderies d'or. + +Cependant le general de Sonis se faisait remarquer par l'avance qu'il +prenait sur le groupe nombreux, non pour indiquer sa suprematie, mais +par l'elan naturel d'un hardi cavalier. Rapidement ils nous atteignent, +et nous depassent. Nos regards suivent de loin l'escorte, papillotement +de grosses taches blanches et rouges. Manteaux des chasseurs, manteaux +des spahis. Le goum fuit. A la suite des kepis galonnes et luisants, il +s'engouffre dans la rue d'un village, et, jusqu'au dernier cavalier, +disparait. Telle fut l'unique et courte vision que nous eumes de notre +chef supreme. + + +IV + + +Ce village etait un gros bourg, Ouzouer-le-Marche. Tout pavoise, pavoise +comme il ne l'avait jamais ete et comme il faut esperer qu'il ne le sera +plus. Sous ses rustiques toitures, il abritait de nombreux blesses qui, +a l'ombre flottante du drapeau international de Geneve, luttaient depuis +vingt jours contre la mort. + +A notre tour, nous nous engageames dans la rue principale. Sur le seuil +de l'une des maisons hospitalieres, un officier a visage bleme s'avanca, +soutenu par une soeur de charite. Un temps d'arret s'etait produit, il +voulut nous adresser quelques mots. Emotion ou faiblesse, il lui fut +impossible de se faire entendre. La colonne deja se remettait en marche. +Alors, de sa main decharnee, il nous fit un geste d'encouragement, +qui etait bien plutot un signe d'adieu. Plusieurs rideaux blancs se +souleverent a notre passage, laissant apparaitre des visages pales et +des mains osseuses, jaunes, pareilles a celles de l'officier blesse. +Il semblait qu'Ouzouer fut un bourg hante, exclusivement peuple de +squelettes, les nobles revenants de Coulmiers. + +A peine avions-nous franchi les dernieres maisons, que les clairons +sonnerent la halte. La canonnade etait devenue plus retentissante et +plus claire. Elle venait du nord-ouest, tandis que nous devions nous +porter a l'est. Mais il fallait avant tout marcher au canon. Un +double cordon de cavaliers et de fantassins se deploya aussitot pour +reconnaitre la campagne. L'artillerie s'achemina vers le point culminant +de la route de Charsonville, et l'infanterie se rangea en bataille +au milieu des champs. Le canon tonnait toujours, et quelques masses +sombres, encore indistinctes, apparaissaient au loin. Le general Charvet +etant venu prendre place pres de nous, l'ordre fut donne d'avancer et de +faire bonne contenance. + +L'idee du combat, qui nous animait et nous surexcitait depuis le matin, +prenait corps. Ce qui avait l'aspect de simples haies, a l'horizon, +allait sans doute se changer en buissons ardents, crachant le fer, et +la traversee d'Ouzouer venait de rappeler quelles pouvaient etre les +consequences de cet ouragan. Chacun a des nerfs plus ou moins faciles a +exciter, a tendre. Mais tous s'efforcaient d'aller bravement au bapteme +du feu. + +Moi aussi, je marchais a mon rang de bataille, exactement, +scrupuleusement, et, s'il faut l'avouer, mon courage de conscrit puisait +quelque reconfort dans ce strict accomplissement du devoir. Le fourrier +se tenant derriere la premiere section de la compagnie, ma petite taille +se flattait tout bas de trouver un abri derriere les grands gaillards +dont j'avais peine a emboiter le pas. Du moins, les premiers pruneaux +seraient gobes par d'autres, illusoire esperance qui avait suffi pour +m'empecher de trembler et de paraitre emu. + +Je gardais en tout cas assez de presence d'esprit pour observer du coin +de l'oeil tout le monde autour de moi. Il faut dire d'abord que, si +l'action s'engageait ce jour-la, un bon moteur allait nous manquer, +l'ascendant de notre energique capitaine: M. Eynard, charge la veille +d'une mission secrete, avait laisse le commandement au lieutenant Barta. +Assurement le flegme de ce vieux soldat de Crimee et d'Italie etait d'un +bon exemple, sans valoir toutefois le bel entrain de notre jeune chef. +Il allait a dix pas en avant, paraissant surtout preoccupe de ne pas se +laisser distancer par M. Houssine, qui avait de beaucoup plus longues +jambes. + +Quant aux soldats, apres quelques rares accidents passagers, rien de +remarquable, si ce n'est l'attention qu'ils pretaient a se sentir les +coudes et a ne pas perdre l'alignement dans la marche en bataille assez +penible sur un sol inegal et durci. La peur des entorses, jointe au +desir de ne pas manquer le pas, les distrayait de l'idee du danger. +Ce qu'il convient de noter, c'est l'instinctive coquetterie qui avait +pousse les plus frileux, des que le combat avai paru probable, a denouer +leurs mouchoirs serre-tete et a rentrer dans le kepi la doublure de +cuir. D'ailleurs personne n'avait plus froid et aucune main ne craignait +plus la bise. + +A deux pas en arriere, la ligne des serre-files suivait: Villiot d'un +pas et d'un air tranquilles, Gouzy accentuant un peu sa nonchalance et +son dehanchement habituels, Harel avec un regard plus profond sous un +front qui semblait plus proeminent que jamais, Nareval machonnant ses +levres par saccades, tandis que Laurier tortillait sa moustache, la +rabattait, au lieu de la retrousser glorieusement, et paraissait +chercher de ses yeux inquiets un trou ou s'abriter. + +Pur gaspillage que l'emotion ce jour-la. Ou les ombres lointaines +n'etaient reellement que des buissons creux, ou bien elles avaient +recule, fui, a notre approche. Le canon avait cesse de gronder. Nous +avions eu devant nous, probablement, quelques detachements des troupes +qui venaient d'ecraser les francs-tireurs girondins dans le parc de +Varize. Ils avaient par contre trouve un habile adversaire dans le +colonel Lipowski, et ils avaient juge prudent de se replier a la vue du +deploiement de tout un corps d'armee. + +Qu'il eut ete imaginaire ou qu'il se fut derobe, l'adversaire manquait. +Une batterie prit position avec un bataillon de soutien, pour garder a +tout evenement nos derrieres. Puis le 17e corps repartit en colonne vers +l'est, dans la direction de Coulmiers, par Charsonville. Au bout d'une +heure, nous trouvames la route gardee par le premier poste du 16e corps, +que le general Chanzy avait porte en avant la veille. Il nous laissait +les emplacements qu'il avait occupes depuis sa victoire. Des lors, nous +cheminames sur le champ de bataille, reconnaissable aux travaux de +defense improvises a droite et a gauche, au ravage cause dans les arbres +par l'ouragan de l'artillerie et de la fusillade, et, comme aux portes +de Chateaudun, a des carcasses de chevaux dont se repaissaient des nuees +de corbeaux. + +Tandis que le general de Sonis etablissait son quartier general a +Coulmiers meme, avec son artillerie toujours entouree de la legion +bretonne, le corps d'armee forma ses bivouacs aux environs. Le 31e alla +dresser ses tentes dans le parc de la Renardiere: nous fumes postes pres +de Huisseau-sur-Mauve, a la lisiere du bois de Montpipeau. Doux noms du +beau pays de France, mieux faits pour evoquer de poetiques legendes que +pour servir de points de repere dans de tristes etapes. + + +V + + +Malgre la rigueur de la temperature, la nuit fut excellente. Le bois +voisin nous avait fourni notre sommier, il est vrai, c'est-a-dire des +branches mortes, et nous avions touche dans le village de la paille +fraiche pour former le matelas; mais la satisfaction d'une journee bien +remplie contribua plus encore a notre sommeil reparateur. Marche en +avant, dans un ordre parfait. Cela suffit pour etre content de soi et de +ses chefs. En campagne, il n'y a rien a souhaiter au dela. + +Le lendemain, pourtant, nous eussions desire un peu plus de chaleur. +Les piquets des tentes se briserent dans la terre gelee, quand il nous +fallut aller prendre la grand'-garde et transporter nos bivouacs tout +contre la foret. La compagnie etant etablie a son poste, je n'avais plus +rien a faire comme fourrier; les dernieres dispositions indiquaient +que nous passerions encore une nuit au moins a Huisseau; je previns +le lieutenant, et je m'engageai dans la foret en compagnie du caporal +Daries, a qui je m'etais attache depuis la retraite de Chateaudun. + +Jeudi, 1er decembre, le temps etait beau, malgre la persistance du +froid. Le soleil brillait, non plus au-dessus de nos tetes: il declinait +derriere nous, eclairant d'une lumiere frisante les futs verdatres +des arbres, se jouant dans la mousse qui s'ecrasait sous nos pieds, +accentuant par le contraste le dessin des choses, allongeant d'instant +en instant notre ombre qui affectait, selon les hasards de la promenade, +des formes bizarres. En suivant a l'aventure des sentiers sinueux, nous +parvinmes dans une gaie clairiere, menagee, semblait-il, pour servir +de salle a de joyeux repas sur l'herbe. Quelques mouches mordorees y +voletaient, l'animaient de leur bourdonnement sonore dans le silence du +bois. + +Or, dans le tapis de verdure ou peut-etre on avait jadis folatre, une +assez large dechirure avait ete pratiquee. La terre paraissait avoir ete +fraichement remuee, et, a cote, l'herbe fletrie, couchee; comme sous le +poids d'un cavalier et de son cheval. Francais ou Allemand, un homme +avait sans nul doute ete frappe la, par des tirailleurs en embuscade. Il +y avait trouve la mort et une sepulture ignoree. Les siens n'avaient pu +recevoir de lui d'autre nouvelle, sinon, cette indication, si desolante +par son indecision: "Disparu!" + +La claire sonnerie des clairons vint jusqu'au coeur de la foret nous +arracher a nos melancoliques reflexions. Vite, vite! Au pas gymnastique! +Sans prendre garde aux branches qui nous dechirent les mains et nous +fouettent le visage, nous regagnons le camp. Il faut partir. Des +nouvelles sont parvenues de Paris. Le general Ducrot tente une grande +sortie. Pour tendre la main a l'armee de Paris, le 16e corps se bat. A +nous de le rallier pour seconder ses efforts. Notre brigade doit, la +premiere, l'aller rejoindre a Patay. Patay, nom glorieux, car notre +Jeanne y fit prisonnier celui que l'Angleterre appelait "son Achille". +Jamais nous n'avions ete si allegres. C'est en chantant qu'a la +nuit tombante, nous primes la route qui passe a Gemigny, puis a +Saint-Peravy-la-Colombe, ou nous laissames les zouaves de Charette avec +le general de Sonis. + +Depuis longtemps nous cheminions dans les tenebres--et aussi dans le +silence. Nos voix etaient lasses d'avoir compte "les canards, qui, +deployant leurs ailes, se confient a leurs canes fideles" et d'avoir +averti cent fois "le meunier que son moulin va trop vite, va trop fort". +Il nous semblait, de plus, indigne de faire retentir l'air de telles +puerilites, en approchant du terme de notre etape que marquait sans +doute un champ de bataille. + +En effet, la division de l'amiral Jaureguiberry, bien secondee par la +cavalerie du general Michel, avait culbute l'ennemi a Villepion, non +sans eprouver quelques pertes. Le 16e corps couchait sur les positions +conquises. Seul son chef, le general Chanzy, etait encore a Patay. Il +se disposait a transporter son quartier plus avant, sur la droite, a +Terminiers. + +Notre brigade recut l'ordre de prendre position au nord-ouest de la +ville, en attendant le jour. Le 48e s'avanca a deux kilometres, en +grand'garde, et les tentes furent peniblement dressees sur un front de +bataille d'au moins 800 metres. Quoique abrites par un repli de terrain, +nous grelottions sous la bise glaciale. Les sentinelles furent postees +par deux pour se garantir mutuellement du sommeil qui eut amene la +congelation des membres ou la mort. + +Le general de Jancigny, qui commandait notre division, avait tenu a nous +conduire en avant. Ce fut lui, ou peut-etre Chanzy, qui se porta sans +escorte sur le point culminant du terrain que nous occupions. Sa +silhouette se dressa a la hauteur de nos yeux, comme une apparition. Le +croissant lunaire eclairait faiblement la longue criniere blanche de son +cheval arabe et faisait briller l'or de son kepi. Comme un grand +silence planait autour de nous. Le cheval, naseaux au vent, flairant la +lointaine odeur de la poudre et du sang, fremissait, mais se retenait +de hennir. A peine entendait-on, sur la terre gelee, le pas trainant et +fatigue des sentinelles, dont les baionnettes jetaient, par eclairs, des +reflets argentes. + +Longtemps le general sonda de son regard la profondeur noire de la +plaine, que piquaient au loin, sur la ligne de l'horizon, les feux des +bivouacs ennemis. Puis il repartit au petit pas de son cheval, l'air +pensif, supputant sans doute, d'apres le nombre et l'eparpillement des +lueurs lointaines, les forces qu'il allait falloir combattre. Aucun +ordre ne vint du reste modifier les dispositions prises. Tout etait +tranquille, tout semblait dormir. Quelques fusees, du cote d'Orgeres, +dans les lignes allemandes, troublerent seules, par instants, cette nuit +calme et glaciale. Accompagnement habituel des fetes populaires, ces +trainees lumineuses, par leur eclat ephemere, par leur signification +inconnue, avaient je ne sais quoi d'ironique et d'irritant. Chaque fois +elles semblaient laisser l'horizon plus sombre. + +Le jour parut enfin, ce jour que plusieurs milliers d'hommes, tous +sains, valides, vigoureux et dispos, jeunes et ardents, faits pour vivre +et pour aimer, ne devaient pas voir finir. Le froid persistait; mais, +quand le soleil se fut degage des brumes qui rasaient le sol, le +temps s'affirma superbe, tel qu'il peut etre reve pour une solennite +militaire. Et, de fait, toutes les manoeuvres preliminaires de combat +s'accomplirent avec ordre et methode, comme en une superbe parade qui +s'executa sous nos yeux. + + + + +LA DEROUTE + + +I + + +La brigade Charvet, la notre, formait la liaison des troupes du 16e et +du 17e corps d'armee. Elle devait donc, selon toute vraisemblance, etre +appelee a jouer un role important. Le succes pouvait dependre d'elle; +mais, dans sa situation intermediaire, il y avait un premier point a +etablir: il fallait savoir de qui lui viendraient les ordres. Pendant +quelques heures, au moins, elle avait ete placee sous l'autorite +immediate du commandant du 16e corps. Le general d'Aurelle avait en +effet donne des ordres en consequence: "La brigade commandee par le +general de Jancigny, dit-il dans son ouvrage sur la _Premiere Armee de +la Loire_, avait precede sa division, et etait arrivee a Patay le 1er +decembre, dans la nuit. Ce general se mit immediatement a la disposition +du general Chanzy, assure des lors de l'appui du 17e corps." Mais, +lorsque le general de Sonis, "plus vite que les aigles, plus courageux +que les lions", fut a son tour parvenu sur le theatre des operations, +il reprit evidemment autorite sur nous, et, ce qu'il faut peut-etre +regretter, c'est que des scrupules aient un instant suspendu son ardeur; +c'est qu'il les ait communiques au general Chanzy. "J'ai fait mon +possible, lui vint-il declarer a huit heures du matin, pour venir +promptement a votre secours; mais je marche avec des troupes fatiguees. +Nous voila, nous sommes ici, mais je vous declare que, si vous +avez besoin de nous aujourd'hui, il me sera bien difficile de vous +satisfaire." Avec son esprit net et precis, le general Chanzy dut etre +surpris de cet elan qui s'annihilait. Dans les graves circonstances +qu'il traversait, il s'etait contente de repondre: "Je tacherai de me +passer de vous". + +Nous, qui ignorions ces details, et qui, presque a la portee du canon, +ne ressentions plus nos fatigues, nous etions impatients de marcher et +fort surpris de n'en pas recevoir l'ordre. Cet ordre, je l'attendais +personnellement comme une recompense. Il faut tout dire, ce recit ne +pouvant avoir d'interet qu'a la condition d'etre sincere comme une +confession. Le matin du 2 decembre 1870, j'ai subi une humiliation +profonde: il m'a ete inflige des voies de fait, et j'ai essuye +silencieusement l'outrage, et j'ai bu ma honte, par abnegation, par +devoir, par amour pour mon pays. + +A l'aube, des distributions de vivres avaient ete annoncees. Comme +toujours, elles furent assez longues; comme toujours representant la +18e compagnie du regiment, je fus servi le dernier, et, naturellement, +regagnai le bivouac apres tous les autres fourriers. Le sous-lieutenant +Houssine, l'ancien sous-officier a chevelure rouge et raide, +m'accueillit en me reprochant ma lenteur. Quand, charge, pour venir en +aide a mes hommes de corvee, je m'en souviens, d'une moitie de pain de +sucre, je passai devant lui, il m'allongea dans le dos, sur le sac, un +coup de canne, pour activer ma marche, comme il eut fait a une bete de +somme. + +M'arretant, je vis rouge pendant une seconde. La voix du canon me sauva. +Encourir le sort du caporal Tillot, quand j'allais pouvoir m'exposer +pour la noble cause, non. Je haussai les epaules sans plus hater le pas, +et le sous-lieutenant en fut pour une lachete qu'il n'eut point commise +si M. Eynard avait ete la, car le capitaine rendait justice a tous. + +Quoi qu'il en soit, les tristes exemples qui nous avaient ete donnes, a +Lorges et dans la foret de Blois, me furent ce jour-la salutaires. +Ils m'enseignerent a ronger mon frein: mais j'aspirais a me battre, +a affronter le feu ennemi, pour m'absoudre a mes propres yeux de +l'ignominie acceptee sans protestation. + +Aussi, tandis que nous attendions en armes sur le terrain ou nous avions +dormi, je m'efforcais de suivre des yeux, faute de pouvoir m'y meler +moi-meme, les mouvements du 16e corps qui engageait vigoureusement +la bataille a deux lieues vers le nord-est. Quelques nuages de fumee +s'elevant lentement dans le ciel clair, voila tout ce que nous pouvions +distinguer. Le roulement ininterrompu du canon, qui grossissait par +eclats, attestait l'intensite croissante de la lutte. Pendant ce temps, +les autres troupes du 17e corps, que nous avions distancees la veille, +arrivaient a la hauteur de Patay et defilaient devant nous. Passe la +ville, les batteries se mettaient en ligne et roulaient a travers +champs, precedees et suivies de l'infanterie qui se deployait aussi. + +En art, il y a le choix entre des procedes tout differents. Certains +artistes epuisent l'emotion par l'expose de scenes effrayantes ou +horribles; d'autres preferent la faire naitre et la maintenir en mettant +l'esprit en suspens devant des tableaux ou plane la crainte du drame +qui se prepare, et en epargnant a la vue les details terribles ou +repugnants. Le spectacle qui s'offrait a nos yeux avait ce caractere +tempere, saisissant quand meme. Sur le fond lointain d'une realite +menacante se detachait un premier plan pittoresque et attachant. + +Les artilleurs, pour gagner ou maintenir leurs distances, tantot +fouettaient leurs chevaux a tour de bras, leur dechiraient les flancs de +l'eperon, tantot s'efforcaient de leur faire sentir le mors pour moderer +leur emballement. Pendant ces alternatives, les pauvres servants, montes +sur les caissons, se soutenaient mutuellement, de peur de tomber a +chaque violente secousse que provoquaient les sillons de terre durcie. +Puis une ligne rouge et bleue de fantassins ou toute bleue de mobiles +ondulait sans desordre, offrant un front de tout jeunes visages, un peu +pales, qui, par leur serieux, tachaient de faire aussi bonne figure que +de vieilles troupes. Et le soleil brillait, non pour rechauffer les +membres engourdis par une nuit glaciale, mais assez pour pailleter de +fugaces etincelles le bronze des canons et l'acier des doubles rangees +mouvementees de fusils. + +Bientot les zouaves pontificaux melerent leurs costumes gris aux autres +uniformes plus voyants. Les troupes de ligne, apres avoir effectue un +mouvement vers la gauche, accentue par chaque brigade, s'arreterent pour +se refaire de leur marche ininterrompue depuis Coulmiers. Les zouaves +arrivaient seulement de Saint-Peravy; ils venaient de deposer leurs sacs +a Patay. De Terminiers arriva vers eux, au galop de son cheval bai, +un jeune capitaine du genie, au teint pale, a l'oeil creuse par les +veillees studieuses. De la part du general Chanzy, il venait requerir +la legion du general de Charette, avec mission de la diriger sur l'est, +vers le champ de bataille. Le groupe aussitot s'agite et s'eloigne. + +Au milieu d'eux marchait un aumonier, aupres duquel chacun se penchait +a son tour. Comme alleges au moral ainsi qu'ils l'etaient physiquement, +ils allaient, vifs, alertes, avec un fourmillement de guetres blanches +et de jaunes molletieres. Ils allaient a la mort ou plutot, suivant le +mot de leur aieul Polyeucte, a la gloire. + +Cependant, le defile continuait. Peu apres le depart des zouaves, ordre +nous fut enfin donne de marcher. Au commandement du colonel Koch, le +regiment, forme par compagnies en colonne serree, arreta un instant le +flot qui sortait toujours de Patay. Il suivit presque la meme direction +que la troupe de Charette, mais moins au nord. Le 51e rompait en meme +temps, et s'avancait a notre gauche avec de l'artillerie. + +Sur un parcours de plusieurs kilometres, nous fumes tour a tour deployes +en bataille sur un front de 800 metres, puis replies comme en terrain +de manoeuvres. Un eventail s'ouvre ainsi et se referme, au gre d'un +caprice. Sans chercher a comprendre l'utilite de nos mouvements, nous +nous appliquions a les executer vivement, car l'heure etait venue +d'avoir une aveugle confiance dans ceux qui avaient mission de nous +diriger. En effet, la voix du canon ne nous arrivait plus comme un sourd +grondement: chaque coup detonait, distinct, immediatement suivi d'un +autre. Nous apercevions, non seulement le feu de la poudre, mais aussi +les projectiles bourdonnant dans l'air. La fusillade crepitait sans +relache, et nous entendions un bruit d'ouragan accompagne d'eclairs qui +rasaient la terre. + +Nous pumes croire, pourtant, que notre appui etait inutile. Tout le 48e +fut masse a l'abri du village de Terminiers, que le general Chanzy avait +designe pour son quartier general. Tandis que, sans distinguer autre +chose que le sillage aerien des obus, nous nous consumions dans la +fievre d'une attente vaine, le general, du haut du clocher, suivait les +mouvements de ses troupes sur Loigny. + +Apres la bataille de Coulmiers, le lendemain du combat heureux de +Villepion, il avait le droit d'avoir confiance en elles. Cependant, par +l'etendue et la multitude des feux de bivouac qu'il avait remarques la +veille, et par les signaux observes pendant la nuit du cote d'Orgeres, +il avait juge que la resistance serait serieuse. Au lieu d'eparpiller +ses forces, il avait concentre ses trois divisions, de maniere qu'elles +pussent penetrer comme un coin dans le corps ennemi. Il avait charge le +general Michel de surveiller sa gauche avec sa cavalerie, vers Orgeres, +en avant des positions ou le 17e corps reprenait haleine. Il pouvait, +d'un autre cote, esperer qu'a l'extreme droite, le general des Pallieres +viendrait lui donner la main. + +Des huit heures il avait lance sa 2e division sur le village de Loigny. +Resolument elle s'etait avancee sous les ordres du general Barry qui, +comme a Coulmiers, allait faire de l'histoire aussi noblement que son +frere Edouard nous l'enseignait disertement a la Faculte de Toulouse. +La 1re division--amiral Jaureguiberry,--celle qui avait enleve si +brillamment Villepion la veille, suivait de pres a gauche. En meme +temps la 3e, commandee par le general Maurandy, devait appuyer a droite +l'effort principal en attaquant Lumeau, village voisin de Loigny. + +Loigny emporte vivement, la division Barry poursuivit sa marche vers +l'est; mais, au chateau de Goury, elle rencontra une resistance +opiniatre et meurtriere; il fallut d'abord reculer, pour mieux avancer +ensuite. Le parc du chateau fut le theatre d'une lutte sanglante, +acharnee, qui dura avec des chances diverses, mais sans repit, jusqu'a +la nuit. Von der Thann, qui comprenait l'importance de cette position, +envoya l'une apres l'autre ses trois brigades pour renforcer ses +premieres troupes promptement decimees. L'amiral Jaureguiberry, tout en +soutenant en deuxieme ligne ce combat, dut faire tete, sur la gauche, +aux troupes nombreuses qui descendaient d'Orgeres, de la Maladrerie, de +Tanon, et que n'arreta pas la division de cavalerie Michel ramenee par +erreur jusqu'a Guillonville. A droite, la division Maurandy se battait +avec moins de fermete, quoiqu'un regiment de mobiles fit, a Ecuillon, +tout pres de Loigny, une defense heroique. + +"A midi et demi, d'apres le rapport du general Chanzy, la situation +devenait de plus en plus difficile.--Toutes les troupes du 16e corps +etaient engagees, et il n'y avait plus d'autre reserve que celle +qu'offraient les troupes fatiguees de la brigade du Bois de Jancigny en +position a Terminiers." Convaincu qu'il avait affaire a des forces de +beaucoup superieures aux siennes, le general Chanzy se decida a faire +appel au secours du general de Sonis, malgre leur conversation du +matin.--"Je montai a cheval, fort inquiet et tres fatigue, a raconte +celui-ci.... Je me portai en avant avec mes troupes, c'est-a-dire +avec une brigade de la 2e division, ma reserve d'artillerie, les +zouaves-pontificaux, les mobiles des Cotes-du-Nord; je marchai dans la +direction de Loigny. Je criai: "Voila le 17e corps qui arrive." + + +II + + +Quelque fatigue qu'il fut en mettant le pied a l'etrier, le general +de Sonis, une fois sur le champ de bataille, ne se menagea pas. Il ne +devait plus s'arreter qu'il ne fut terrasse. Il fit d'abord placer deux +batteries sur la route de Faverolles a Villepion, pour canonner l'ennemi +a droite; puis, averti qu'il allait etre tourne, il fit face a gauche. +Il placa son artillerie au coin du chateau de Villepion. Il mit en +batterie toutes les pieces de la reserve et retablit le combat si +energiquement, qu'au bout d'une heure et demie de canonnade le corps +allemand dut se replier. + +Cet heureux resultat etait fait pour stimuler son ardeur. Avec une +activite extraordinaire, il placa ses troupes en ligne, de sa main, car +il exercait le commandement a sa maniere. Chanzy, pour l'execution des +plans qu'il avait concus, chargeait ses lieutenants de concourir chacun +pour sa part a l'action generale qu'il surveillait et dirigeait. Sonis, +lui, sauf les conceptions d'ensemble qu'il n'avait guere le loisir de +former, etait en meme temps general, colonel, commandant, capitaine. Son +procede, renouvele des temps chevaleresques ou la valeur personnelle +pouvait vaincre la puissance du nombre, lui enlevait, par contre, la +perception nette d'une situation etendue et complexe. A tel point qu'il +croyait de bonne foi, suivant son propre recit, avoir releve de leur +poste de combat, avec le faible effectif qu'il avait amene, toutes les +troupes du 16e corps. + +Tout en elan d'ailleurs, il ne regardait jamais en arriere: "La nuit +arrivait, a-t-il raconte encore, et j'etais occupe de la pensee de +canonner Loigny, lorsqu'on vint me dire: "Votre centre se replie". Je me +portai au fort de l'action, ou se trouvaient deux regiments de marche +d'un effectif considerable, le 48e et le 51e; je me portai vers l'un +d'eux, et je l'exhortai de toutes mes forces. Mes paroles furent vaines, +tout le monde fuyait." + +En ce qui concerne le 48e, il y a la une erreur. Loin d'avancer ni de +fuir, nous battions toujours la semelle a cote de Terminiers, dans la +position exasperante de gens qui entendent se derouler pres d'eux un +drame poignant et qu'un invincible obstacle empeche d'aller au secours +des victimes. L'obstacle, c'etait la consigne. Ordre avait ete donne +d'attendre la: donc nous attendions un ordre nouveau pour marcher, et, +dans cette journee de penible attente, pas un homme ne quitta son rang. + +Mais, depuis le chef de corps, visible a tous les yeux, sur son grand +cheval gris, jusqu'au plus modeste soldat, le flegmatique lieutenant +Barta, aussi bien que notre sous-lieutenant; le patient Villiot lui-meme +aussi bien que le bouillant Nareval; tous souffraient d'une inaction qui +paraissait inexplicable et qui l'etait en effet. + +Vers trois heures, un aide de camp du general Chanzy, le capitaine +Henry, qui precedemment avait guide sur Villepion les zouaves de +Charette, vint avertir notre chef qu'il etait temps de se preparer a +entrer en ligne. Le colonel repondit que nous etions prets, et qu'il +n'attendait plus que les ordres du general Charvet. Les officiers +generaux avaient sans doute recu avis que le general d'Aurelle, residant +a Saint-Jean-la-Ruelle, avait delegue le commandement de l'aile gauche +au general Chanzy; mais les chefs de corps n'avaient pas ete peut-etre +assez formellement avises de ces dispositions. En tout cas, il etait +hasardeux, pour un colonel disposant d'une reserve de 3000 hommes, +d'abandonner, sur l'avis d'un officier, d'etat-major qu'il ne +connaissait pas encore, le point ou d'un moment a l'autre son chef +direct pouvait lui transmettre l'ordre de marcher. + +Or, etabli assez loin de nous, a gauche, en tete du 51e de marche, le +general Charvet s'etait trouve dans la sphere d'action du general +de Sonis qui, a la meme heure, l'entrainait avec les deux premiers +bataillons de ce regiment, commandes par le colonel Thibouville. +Un frisson avait agite tous les conscrits du 31e, au moment ou ils +parvenaient dans la zone dangereuse du combat; la gisait a terre le +corps d'un dragon, la main crispee sur la poignee du sabre, la tete +exsangue, aux grands yeux ouverts, fixes, completement detachee du +tronc, et retenue par la jugulaire intacte dans le casque a peau tigree. +D'abord etabli a trois cents pas des batteries mises en action par le +general de Sonis, le regiment, tous les hommes couches par ordre, avait +essuye dans cette position une grele d'obus. C'est la plus penible +maniere de recevoir le bapteme du feu. Aucun mouvement, aucune +preoccupation etrangere, rien ne distrait de la pensee de la mort: de la +mort qui s'avance en puissance dans ces moucherons noirs, bourdonnants, +rapides, qu'une flamme lointaine a annonces et qui finissent, en +touchant la terre, par une autre flamme jaillie de leur sein dechire en +vingt eclats de fonte a dents irregulieres, cruelles. + +"Bon, encore un!--Il arrive droit sur nous. + +--Non, il passe. + +--Un autre, deux autres.--Si, du moins, on pouvait appuyer a gauche. + +--Imbecile, c'est la qu'ils tombent.--Bien vise, cette fois.--Misere +et horreur!--Un cri, des gemissements, une convulsion supreme.--Qui +est-ce?--Il ne bouge plus.... Il en pleut encore, toujours. Nous y +resterons tous. Et a quoi bon? Autant de morts, autant de fusils perdus! +Que ne nous commande-t-on de tirer!" + +Pendant une heure et demie, les jeunes soldats du 51 deg. subirent cette +terrible epreuve de l'immobilite sous le feu. Ce leur fut donc un +soulagement de recevoir enfin l'ordre de se lever et de courir en avant. +Les nerfs se detendirent par le jeu des muscles, et la circulation du +sang fut si precipitee qu'il semblait que, durant l'heure ecoulee, tous +ces coeurs eussent cesse de battre. En avant, toujours. A gauche de +Loigny, l'ennemi occupait une ferme qu'il avait crenelee, et, de la +lisiere d'un petit bois voisin, il fusillait les assaillants, qui +cependant ne reculerent pas, ne s'arreterent point. La ferme fut +emportee d'assaut et le bois vivement nettoye. Le general Charvet, qui +avait dirige l'attaque, etablit sa troupe dans les positions conquises: +elle s'y maintint, deux heures sous un feu tres violent de l'infanterie +prussienne, qui s'avancait sur le cote oppose, au secours des Bavarois. + +D'une intrepidite qui s'accommodait mal d'une fusillade a distance, le +general de Sonis ordonna de charger sur Loigny. Le 51e obeit; mais ici +doit se placer un incident bizarre. Du moins le fait fut raconte le soir +aux bivouacs de Patay, par plusieurs officiers: il ne pouvait pas etre +verifie; mais l'historique du regiment l'a enregistre comme un on-dit. +A un commandement qui aurait ete fait en excellent francais par un +officier prussien, audacieusement embusque en cet endroit, le regiment, +tombant dans un piege, alla donner tete baissee sur une forte colonne +ennemie, massee dans un bouquet de bois d'aspect inoffensif. Une +effroyable fusillade eclata a bout portant. Le general Charvet eut son +cheval tue et tomba avec lui; deux cents hommes roulerent a terre, +blesses ou morts; les autres, surpris, reculerent. Le general fut +aussitot fait prisonnier, ce qui augmenta le desordre, malgre le +sang-froid du colonel, qui resta du moins jusqu'a la dispersion de +l'etat-major. + +Cet emoi pouvait n'etre que passager et n'avait rien en soi +d'irreparable. Maintes fois, au cours de leur trop glorieuse campagne, +les Allemands, a Froeschwiller, a Gravelotte, au Bourget, a Loigny meme, +ont subi de ces temps d'arret, qui malheureusement ne les ont pas prives +du succes final. D'autres troupes etaient toujours pretes a recueillir +les premieres par trop maltraitees. Les reserves, bien postees, +donnaient aussitot pendant que les chefs ralliaient les fuyards pour les +ramener en avant. La panique du 51e devait avoir au contraire de graves +consequences, car elle provoqua chez le general de Sonis une grande +crise psychologique. + +"Je savais, a-t-il dit, que j'avais confie ma reserve d'artillerie a des +troupes d'infanterie sur lesquelles je pouvais compter et qui etaient +commandees par un homme de resolution et de courage. J'allai trouver +le colonel de Charette et je lui dis: "Il y a des laches la-bas qui se +debandent et compromettent le salut de l'armee; suivez-moi". Lui et ses +hommes me suivirent avec le plus noble enthousiasme; la nuit tombait. Il +y avait tellement d'entrain dans cette troupe, que les Allemands, qui +occupaient depuis le matin la ferme de Villours qu'ils avaient mise +en etat de defense, l'abandonnerent et se sauverent. J'avais un grand +espoir, une tres grande confiance dans ce mouvement en avant qui, je +l'esperais, entrainerait les deux regiments de marche dont j'ai parle. +Mais, accueilli par un feu tres vif de l'ennemi, le 51e lacha pied et +prit la fuite.... Je ne voulais pas moi-meme battre en retraite; je me +serais deshonore et j'aurais deshonore 300 braves zouaves de Charette +qui marchaient derriere moi et qui ne m'auraient jamais pardonne ce +crime." + +Acte epique, qui a pu etre qualifie d'heroique folie. Tandis que les +anciens preux luttaient a armes egales et bardes de fer, ce nouveau +Roland, sans casque ni cuirasse, suivi seulement de quelques braves, +espera faire une trouee, avec cette poignee d'hommes, dans une ligne +de quatre-vingts bouches a feu qui concentraient sur un seul point une +avalanche d'obus et de mitraille. Et cependant 20 000 soldats dissemines +dans la plaine entre Guillonville et Terminiers, les chasseurs du 10e +bataillon, le general Deflandre et ses quatre regiments tous, impatients +de combattre, attendaient ses ordres a une portee de canon. Que ne +confia-t-il au colonel de Charette l'effort initial! Que ne prit-il le +temps d'appeler ses reserves a la rescousse! qu'importait-il, comme il a +dit plus tard qu'il en avait eu la pensee, qu'il songeat a nous precher +d'exemple? + +De Terminiers on apercoit a peine en plein jour le clocher de Loigny, +separe par les ondulations du terrain, et "la nuit tombait". Il +etait donc impossible au 48e de marche, toujours inactif, de subir +l'attraction d'un chef invisible, et qui, au surplus, dans l'ardeur +d'une action locale, ne songeait plus guere a ceux qu'il avait laisses +en arriere. Apres les malheurs de la patrie, qui apparaissaient comme +irreparables a bien des gens, s'immoler a elle, au milieu des zouaves +pontificaux, cette pensee, ce reve d'un Francais chretien, s'etait +empare irresistiblement du general de Sonis et sembla l'avoir frappe de +vertige. Telle est la verite. + +Lorsqu'a son corps defendant ce general avait remplace le baron Durrieu, +son inquietude avait ete grande; elle s'etait calmee a la nouvelle qu'il +avait le colonel de Charette sous la main. Des lors, il n'avait plus +fait un pas sans le bataillon des zouaves, qui l'avait fascine. Sa +confiance, qui ne pouvait d'ailleurs etre mieux placee, etait absolue et +un peu exclusive. Il s'etait tellement identifie avec le role de general +commandant des zouaves, que, la veille, en arrivant a Saint-Peravy, il +leur avait lui-meme fait faire halte, et, soulignant ses paroles d'un +geste courtois, de gentilhomme a gentilshommes, il avait de sa bouche +commande: "Sac a terre. La soupe, messieurs." + +Le lendemain, il avait un instant oublie sa garde d'elite en faisant +manoeuvrer ses batteries entre Villepion et Loigny. Mais l'ecrasement du +51e, qu'il qualifia de coupable defaillance, l'avait fortifie dans cette +opinion qu'il n'y avait pas de bon fantassin, hors l'elite des zouaves. +Il etait excite aussi par le desir de prouver au general Chanzy qu'il +n'avait pas eu de mauvais vouloir en lui disant de ne pas compter sur le +17e corps. + +Voila pourquoi, plein de fougue, tel que le comte d'Alencon a Crecy, il +s'avanca presque seul sur Loigny. Il marchait entoure de son etat-major, +a la tete d'un petit groupe de zouaves. + +Malheureusement, ces hommes, allant en rangs serres, offraient aux +projectiles une proie facile, et ils etaient empeches de tirer par les +cavaliers qui les precedaient. Pour comble, un soldat prussien eut a ce +moment l'audace de sortir seul du petit bois Bourgeon, qu'on a depuis +nomme le Bois des Zouaves. Il vint briser d'un coup de feu, tire a tres +courte portee, la cuisse du general de Sonis, qui se vit ajuste sans +pouvoir atteindre son adversaire. + +Le general, quelques instants avant de tomber, avait, parait-il, charge +son chef d'etat-major d'aller chercher au moins le 48e de marche; mais +le general de Bouille, lui aussi, fut atteint par un eclat d'obus. +Jete a terre sans connaissance, il ne put accomplir sa mission ni la +transmettre a un autre. Pendant ce temps, la plupart de ceux qui avaient +suivi le general en chef tombaient a leur tour sous les coups des +Bavarois et des Prussiens. + +Ils n'eurent meme pas la joie de degager les bataillons du 37e de +marche, qui depuis plusieurs heures se defendaient bravement dans le +cimetiere. Un millier d'hommes lutterent la, contre dix mille, et ne +laisserent tomber leurs armes que cernes, harasses, ecrases, vaincus +surtout par la fumee, et la chaleur suffocante du brasier que commencait +a former le village en flammes. + + +III + + +Dans la nuit profonde, les premieres lueurs de l'incendie nous +indiquaient au loin le theatre de notre defaite, et, a notre droite, le +canon tonnait encore, les mitrailleuses grincaient toujours. Derniers +efforts du general Peytavin qui, vers quatre heures, avait apporte +l'appui du 15e corps. Arrete par les troupes du prince Frederic-Charles, +il n'avait pu depasser Poupry; mais sans doute avait-il empeche le +vainqueur de Metz d'aider le grand-duc de Mecklembourg a ecraser tout a +fait le 16e corps. A Poupry aussi la lassitude gagna les combattants, et +le feu de la poudre s'eteignit dans les tenebres. + +En revanche, devant nous, les flammes gagnaient, s'elevaient, +enveloppant Loigny dont le clocher se profilait en noir au sein +des langues de feu et dans la nuee rougeatre qui progressivement +s'epaississait et encombrait le ciel. Fort loin a la ronde, le champ de +bataille en etait eclaire, comme par une aurore boreale. Les survivants +sans blessure et les blesses encore ingambes s'eloignaient de cette +lumiere d'enfer, la plupart sans officiers, sans autre guide que +l'instinct qui les poussait a retourner au gite du matin. + +Pres de nous vint s'echouer un groupe confus de fantassins et de +mobiles, avec quelques zouaves pontificaux echappes miraculeusement au +carnage. Tous, quoique desorientes, perdus, affirmaient que la journee +nous appartenait. Chacun, sans exception, en toute sincerite, disait +avoir assiste aux plus chauds episodes de la bataille, et, apres tant +d'efforts, au bout d'une si longue lutte, aucun ne pouvait croire a une +defaite. + +Cependant le doute n'etait pas possible. Les corps qui avaient garde +leur cohesion se repliaient aussi. De meme l'artillerie, dont le +roulement sonore sur la terre gelee etait domine de temps a autre par +les cris des blesses qui avaient ete deposes en travers des caissons ou +ils etaient horriblement secoues. Tout cela s'apercevait a peine +dans l'obscurite, tout cela se devinait plutot. Parfois pourtant les +silhouettes se dessinaient nettement, quand le hasard de la marche sur +le terrain amenait une troupe entre la flamme et nous. + +A cette heure navrante, un homme connaissait seul toute la profondeur du +desastre, et sur lui s'appesantissait la lourde charge de rallier et de +sauver tous les debris qui s'eparpillaient a plusieurs lieues. Comme +l'athlete qui a besoin de sentir une resistance pour deployer sa force, +le general Chanzy se raidit contre l'insucces et alors il apparut plus +grand que dans la victoire. Assumant sans hesiter la responsabilite de +diriger, en meme temps que le sien, le 17e corps prive de son chef, il +employa les premieres heures a retablir l'ordre dans les bataillons +disperses. A chacun fut immediatement assignee une place, et il y fut +conduit, s'y arreta, pour que le combat put reprendre le lendemain, si +l'ennemi se montrait entreprenant. + +Tandis que, le regiment ayant ete maintenu dans ses positions de +Terminiers, nous n'avions d'autre preoccupation que de trouver dans +le village quelque nourriture et un abri, Chanzy, descendu de cheval, +allait y passer la nuit a rendre compte de la journee au general +d'Aurelle et a regler dans le detail la retraite qui s'imposait devant +un ennemi trop nombreux. Nos recherches furent vaines. Les Allemands +n'avaient evacue Terminiers que l'avant-veille: il n'y avait pas a +glaner derriere eux et l'humanite ordonnait de laisser aux blesses qui +arrivaient les refuges qu'offraient les maisons toutes abandonnees du +village. Un pailler toutefois nous offrit de quoi garnir legerement le +sol de nos tentes. Mais le general Chanzy se souvint que nous avions +ete gardes en reserve. Vers dix heures, notre bataillon recut l'ordre +d'aller se poster en grand'garde a un kilometre. Les tentes abattues, +notre bagage ficele a la diable, charges de quelques poignees de paille, +nous nous acheminames en avant, guides par les flammes vacillantes, +alternees de gerbes d'etincelles, qui s'elevaient encore des ruines de +Loigny. + +Nuit terrible, sous un ciel voile de brume. Defense etait faite +naturellement d'allumer aucun feu. Il ne fallait pas non plus dresser +les tentes. Notre provision de paille, maigre au depart, etait a peu +pres dispersee quand nous pumes nous arreter. Nous devions etre aux +environs de Villepion. Nous grelottions en plein champ, sous la bise du +nord qui ravivait l'incendie maintenant a quelques centaines de pas. Au +pied de la haie de faisceaux aux baionnettes flamboyantes, nous nous +couchames malgre tout, avec la terre pour lit, le sac pour oreiller +et nos toiles de tente simplement etendues sur nos tetes afin de nous +garantir au moins du serein. Or il gelait a pierre fendre, et le serein +fut un beau verglas qui transforma la toile en carton cassant comme du +verre. + +Peu importe. Villiot, encore cinquante pas plus loin, veillait en +avant-poste: nous etions bien gardes: apres un long frisson, cause par +le froid a coup sur et aussi par l'idee des souffrances que devaient +endurer les blesses ralant tout pres de nous, le sommeil nous gagna +pourtant. Ainsi la lassitude animale vient, chez l'homme, au secours de +l'esprit. Oui, moins abrites du froid que les Groenlandais, a une portee +de fusil des barbares qui en pleine France detruisaient nos demeures, +nous pumes fermer les yeux, nous endormir, reposer. Chose curieuse, +l'esprit, comme pour acquitter aussitot sa dette de reconnaissance +envers le corps qui lui accordait quelques heures d'oubli, evoqua de +doux reves sensuels. A mon estomac vide, il donna l'illusion d'un repas +succulent; a mes membres brises et engourdis, il offrit la sensation +imaginaire d'un lit moelleux et chaud. Je m'y etendais delicieusement, +lorsque l'adjudant du bataillon, passant tout le long du rang, reveilla +les dormeurs et ordonna a voix basse de se lever. + +Brrr! la rude realite. Nous avions l'onglee au bout de nos vingt doigts +et un instant nous craignimes de ne pas pouvoir nous mettre debout. +Energiquement, tout le monde se secoua et reprit ses sens. Il faisait +nuit encore. La sinistre lueur, devant nous, s'etait eteinte, et, vers +l'orient, l'azur celeste s'eclaircissait a l'approche de l'aube. Notre +compagnie fut chargee de pousser une reconnaissance. Nous apercumes +vaguement, dans le demi-jour naissant, un assez gros parti de uhlans. +Ayant sans doute distingue la masse du bataillon, ils tournerent bride. +Nous-memes, nous ne pouvions attaquer sans un ordre, apres l'echec de la +veille. La compagnie se replia sur le gros du bataillon et un planton +fut vivement depeche au colonel pour lui rendre compte et prendre ses +instructions. + +La campagne cependant se degageait de l'obscurite. Derriere nous +retentit la diane, claire comme le chant du coq gaulois, tandis que, +de Loigny, d'Ecuillon, de Lumeau, partaient quelques brefs coups de +sifflet. Des ombres se montrerent un instant a l'entree de chaque +village et presque aussitot se deroberent a l'abri des maisons ou des +murs de cloture. Rien d'autre ne nous revela la presence de notre +redoutable adversaire, qui sans doute songeait aussi a panser ses +blessures. + +Ordre nous arriva bientot de rejoindre nos deux premiers bataillons a +Terminiers. De ce village jusqu'a Patay, toutes les troupes du 16e et du +17e corps, selon les dispositions que le general Chanzy avait arretees +et fait approuver pendant la nuit, s'echelonnaient, bataillon par +bataillon, en colonne de compagnie, avec une batterie dans chaque +intervalle. Des huit heures, tout etait pret pour battre methodiquement +en retraite, sauf a offrir vivement un large front de bataille aux +Allemands, en cas de poursuite. + +A notre brigade etait echu le faible honneur de s'eloigner la derniere, +sous la direction de l'amiral Jaureguiberry. Il etait charge du +commandement de l'arriere-garde. + +Nous dumes donc attendre l'ordre de marcher, jusqu'a dix heures, l'arme +au pied. Les serre-files de notre compagnie se trouvaient ainsi en +premiere ligne, le dos il est vrai tourne a l'ennemi. Telle etait du +moins la position reglementaire; mais--j'en conviens--j'avais peine a la +garder. Invinciblement, mes regards etaient attires vers le village +des Echelles, a l'entree duquel se montraient quelques groupes. Cette +curiosite etait-elle excessive, justifiait-elle un blame? Le salut de +l'armee necessitait-il qu'on s'eloignat des Allemands, sans meme les +regarder? Pourquoi cependant M. Houssine l'exigea-t-il brutalement de +moi, sinon par l'effet d'une animosite qui s'acharnait en l'absence +du capitaine, pour se venger de la bienveillance que me temoignait ce +dernier? + + +IV + + +Jusqu'au soir nous marchames, en tres bon ordre. Malgre notre +epuisement, le bataillon ne compta pas, ce jour-la 3 decembre, un seul +trainard; mais ce fut une triste journee, l'une des plus tristes dont +je me souvienne. Depuis notre entree en campagne, fatigues, privations, +souffrances, rien ne nous avait ete epargne. Apres des marches +forcees, quelques heures de repos sur la terre gelee; une nourriture +insuffisante, car plus d'un repas s'etait compose de biscuit et d'eau de +pluie prise dans un fosse. Toutes ces miseres, nous les bravions sans +regret, pour atteindre plus tot l'ennemi. Or, pour la seconde fois, nous +l'avions rencontre, et il nous fallait le fuir. Le fuir, sans avoir +brule une cartouche. D'autres, sans doute, s'etaient mesures avec lui +et avaient du s'avouer vaincus; mais, dans la petite sphere ou se meut +l'homme de troupe, il ne peut embrasser l'ensemble des operations, et, +tant qu'il n'a pas eprouve directement la superiorite de l'adversaire, +il est tente de croire que ses chefs n'ont pas su mettre a profit +sa bonne volonte. De la une rancoeur qui aggravait notre souffrance +physique. + +Le lendemain, apres une nuit penible passee a Saint-Sigismond, que nous +avions traverse l'avant-veille d'un pas allegre et en chantant, nous +pumes croire qu'enfin nous allions etre utiles. Le mouvement de retraite +parut avoir ete suspendu. Tandis que le prince Frederic-Charles +refoulait a Artenay et a Cercottes notre 15e corps, les Bavarois avaient +repris haleine, et, le 4, ils harcelerent notre gauche a Patay, ou le +general de Tuce soutint vigoureusement le choc. A droite, la division +Barry se battit aussi a Bricy et a Boulay. Mais, a la nouvelle +qu'Orleans etait repris sur nous, il fallut continuer la retraite, avec +un changement d'orientation, vers Beaugency. Nous devions nous diriger +sur Baccon, a travers la foret de Montpipeau. + +Notre bataillon, specialement charge d'escorter les convois du 17e +corps, laissa ses trois dernieres compagnies en observation dans un +hameau qui bordait la route. Pendant que nous attendions la disparition +du dernier fourgon, il nous fut offert en cet endroit un spectacle +inattendu. Nous etions six cents hommes occupes a surveiller +attentivement le point d'ou l'ennemi pouvait surgir, lorsqu'il s'eleva +dans cette direction un gros nuage. Il s'avancait lentement, souleve sur +la route par le mouvement d'une foule en desordre. Aucun point brillant +ne revelait cependant une troupe armee, et en effet nous fumes bientot +fixes. Femmes, vieillards, enfants, poussant devant eux des troupeaux +de betail, marchaient autour de chars atteles, les uns de chevaux de +labour, et d'autres de boeufs au pas pesant. Tous etaient charges de +mille objets entasses pele-mele. Au sommet de l'une des voitures, sur +une botte de paille, une jeune mere allaitait un enfant, aupres d'un +aieul infirme. Plus loin, une grande fille tenait par la main ses deux +tout jeunes freres; tantot elle leur souriait pour les encourager +a marcher, et tantot leur montrait, pour les faire rougir de leur +nonchalance, un homme qui, bien que plie en deux par le dur labeur de +la terre, donnait courageusement l'exemple a toute cette malheureuse +population. Ces pauvres gens ignoraient sans doute ou ils allaient; mais +ils preferaient une vie errante et la misere, parmi les Francais, au +bien-etre de leurs foyers envahis. + +Ce triste exode de tout un village ne nous attrista pas seulement, il +nous humilia. A nous il appartenait de l'empecher, et nous y etions +impuissants. Ces paysans ne nous temoignerent pourtant aucune rancune. +Ils nous firent remarquer eux-memes, a 1500 metres, environ, des +cavaliers qui apparaissaient et presque aussitot se retiraient. Nul +doute que ce ne fussent les eclaireurs de l'armee allemande. Le convoi +que nous avions mission de proteger avait pris de l'avance; il ne nous +etait pas permis d'engager, sans absolue necessite, un combat ou nous +n'aurions pas ete soutenus: le chef du detachement ordonna donc la +retraite. + +Comme nous risquions de perdre le contact de l'armee, force nous fut +d'accelerer le pas, de louvoyer autour des vehicules de toutes sortes, +dans les chemins defonces courant a travers bois. L'encombrement des +voitures, la precipitation de la marche, tout contribuait a semer parmi +nous le desordre. Vers la fin du jour, quelle que fut la bonne +volonte individuelle, il y eut une debacle generale, une complete +demoralisation. + +Chacun allait a la derive, se tenant aussi longtemps que possible +aupres des camarades qu'il reconnaissait. Mais la nuit acheva de nous +desorienter et de nous disperser: je n'ai garde de ces penibles moments +qu'un souvenir vague, trouble. La voix seule d'officiers passant a +cheval me revient aux oreilles avec cet eternel refrain: "Pas de +retardataires! Les Allemands glanent derriere nous!" + +Avec le sergent-major Harel, le caporal Daries et une dizaine d'hommes, +nous formions encore un petit groupe, qui s'efforcait de ne plus +s'egrener. + +Au petit jour nous sortimes enfin de la region des forets. La marche a +travers bois est toujours lente, penible, incertaine. Chaque chemin qui +s'ouvre fait naitre une hesitation nouvelle. Avec la nuit surtout, le +rideau sombre qui borne immediatement la vue de tous cotes fait craindre +a bon droit les surprises. En plaine, au contraire, et quand la lumiere +du jour vous eclaire, on se sent plus sur de soi, plus hardi et plus +fort, grace a la vaste etendue de pays qui s'offre a vos yeux, grace a +la facilite de s'orienter. + +D'autres groupes pareils aux notres s'apercevaient a d'assez grandes +distances. Ils grossissaient, s'agglomeraient, convergeant tous vers le +meme point. Il y avait deja la un indice qu'une pensee unique presidait +a cette marche, si irreguliere qu'elle fut encore. Ce premier gage +nous encourageait, nous stimulait. Nous n'avions pas tort de reprendre +espoir. + + + + +BATAILLE + + +I + + +Le commandement superieur veillait, en effet, il agissait et vivement +reagissait sur cette multitude d'individus epars dont il allait en deux +jours refaire une armee compacte, valeureuse et redoutable, suivant +l'aveu de nos ennemis. "Ainsi, est-il dit dans le travail historique +du grand etat-major prussien, tandis que la 25e division flanquait le +mouvement sur la rive gauche de la Loire, le 6 et le 7 decembre sur la +rive droite, la subdivision d'armee du grand-duc se trouvait aux prises, +sur tout son front, c'est-a-dire sur 20 kilometres environ, avec des +masses ennemies en etat de soutenir la lutte et d'opposer une resistance +tres vive." + +Certes ce n'etait pas sans une volonte ferme, sans une perpetuelle +vigilance, qu'un tel resultat pouvait etre obtenu. A tous les +carrefours, a chaque fourche de route, se trouvait un officier +d'etat-major, plante la comme un poteau indicateur. L'un apres l'autre, +ils designaient aux hommes desorientes la direction a suivre pour +atteindre la localite qui avait ete assignee a chaque corps, dans la +nouvelle ligne de bataille que venait d'arreter le general Chanzy. + +Entre la Loire et la foret de Marchenoir, cette ligne s'etendait sur un +espace de 11 kilometres, de Beaugency jusqu'a Lorges, ou nous avions +fusille un soldat du 51e. Le quartier general etait a Josnes. Le 17e +corps, au centre, devant lui. Le 16e corps, dont la premiere division +seule etait presente, les deux autres s'etant egarees, forma d'abord +l'aile gauche, puis fut porte a droite, a Villorceau, tout contre +la division independante du general Camo. L'aile gauche fut alors +constituee au moyen d'une division du 21e corps: recemment organise sous +le commandement de l'amiral Jaures, il avait en outre mission de garder +la foret de Marchenoir, ce qui etendait de plusieurs kilometres le front +de bataille. Enfin, le general Chanzy, qui, avec la spontaneite du +genie, palliait les fautes de ses lieutenants en en tirant parti, +ordonna aux generaux Barry et Maurandy de reorganiser leurs divisions a +Mer et a Blois. Il leur confia le soin de defendre les ponts, dont les +Allemands allaient chercher a s'emparer, en effet, pour nous tourner. + +Arrete dans la fievre d'une retraite infernale, ce dispositif etait +tel que de longues deliberations n'eussent pu le rendre meilleur. Il +assignait au 48e de marche son bivouac pres du village d'Ourcelles, a +un kilometre du quartier general. La plaine ondulee, ou etaient dresses +quelques groupes de tentes, s'ouvrit a nous dans la matinee du 6 +decembre. Le temps etait clair. Quelques sonneries familieres egayaient +le panorama, qui, naguere, nous avait paru plus triste, dans notre +premiere marche de Mer sur Chateaudun. Cette impression etait favorable. +Tout embryonnaire qu'il etait, le camp apparaissait enfin, comme +une digue elevee contre la debacle. L'ordre renaissait; la force en +resulterait peut-etre, et, en tout cas, la possibilite de tenter de +nouveaux efforts plus honorables qu'une fuite eternelle. + +Pourtant, pourtant. Il ne faut pas se faire meilleur que nature. La +preoccupation de rallier le regiment avait tout prime dans notre esprit +depuis trente-six heures que la debandade s'etait produite. A tel point +que nous avions a peine repris haleine quelques instants, la seconde +nuit, sous un hangar de je ne sais quel village, et nous n'avions eu +d'autre nourriture que des miettes de biscuit. Aussi, lorsque nous eumes +acquis la certitude que le but etait atteint, qu'a la moindre alerte +il ne nous fallait pas un quart d'heure pour retrouver nos +chefs, l'estomac--la bete, si l'on veut--reprit ses droits. Un +village--Cravant, nous dit-on--offrait l'attirante animation d'un lieu +habite. Irresistible tentation, il y avait une auberge ouverte. Nombre +de militaires l'encombraient deja. Daries et moi, nous trouvames encore +un coin libre et deux chaises. + +Ah! quel repas! Quelle volupte de manger a sa faim et de boire a sa +soif! Le menu, cependant, n'etait pas tres varie. Un hareng saur +d'abord, un hareng saur ensuite, et je ne m'en suis pas degoute pour +cela. Au contraire, j'ai garde pour ce comestible un gout profond, une +sorte de culte, la reconnaissance de l'estomac. De loin en loin, il faut +de toute necessite que je lui sacrifie, bien qu'a vrai dire il me soit +devenu d'une digestion difficile. D'ailleurs un litre de vin et du pain +frais a discretion vehiculerent en nous ces deux braves poissons, dont +un doux fromage blanc, aussi rond et plus eclatant que la lune en son +plein, vint temperer l'excessive salaison. + + +II + + +Reconfortes, ragaillardis, nous quittames l'auberge, prets a endurer de +nouvelles fatigues pourvu qu'elles ne servissent pas a nous eloigner +encore de l'ennemi. Meme a jeun, nous ne demandions qu'a faire notre +devoir; mais--regle sans exception--le courage se decuple au sortir de +table, quand une legere griserie trouble imperceptiblement la vue. Le +paysage beneficia a nos yeux de l'agreable etat ou nous nous trouvions. + +Pour gagner Ourcelles, il nous fallut traverser un petit village, +Cernay, bati, en forme de T, a cheval sur la route qui va de Cravant a +Mer, par Origny, et sur le chemin qui vers l'est le relie a Lorges. Il +est entoure, avec quelques grands arbres, de vergers clos de haies, qui, +au printemps, en ete et en automne, doivent lui former une ceinture +charmante de fleurs, de feuillage et de fruits. Les arbres et les +arbustes n'y montraient alors que leurs squelettes, et cependant nous +nous l'imaginames tel qu'aux beaux jours. Au reste, quelques nuages de +fumee s'echappaient des toits et suffisaient pour lui donner la vie, en +attestant la presence des habitants autour du foyer hivernal. + +Comme couronnement de cette bonne journee, je fus hele en arrivant au +camp par le vaguemestre, qui avait a me remettre une lettre de mon frere +Emmanuel. Les journaux ayant repandu la nouvelle du premier engagement +du 17e corps, la sollicitude de ma famille s'etait eveillee: les +angoisses des miens se trahissaient par ces mots, qu'ont graves dans mon +coeur les larmes qu'ils me firent coulerj'en conviens sans honte, car je +me sentis attendri, mais non pas amolli:--"Comme il faut tout prevoir, +si tu viens a etre blesse, previens-nous aussitot... ou fais-nous +prevenir. Il est convenu a la maison que, la ou tu seras, j'irai, pour +te ramener, si c'est possible, ou, sinon, pour te soigner." + +Ni le lieutenant Barta ni M. Houssine n'etaient encore arrives. En +revanche, le capitaine Eynard, sa mission terminee, avait rejoint son +poste. Il s'occupait activement de reconstituer la compagnie, seconde +par le sergent Villiot, qui etait parvenu des premiers au point de +ralliement avec Laurier. En meme temps que nous et apres nous, les +hommes arriverent, isolement, ou par petits groupes. A la fin du jour, +les deux tiers de l'effectif etaient presents. De meme dans tout le +regiment, qui, des lors, pouvait au premier ordre entrer en ligne. + +Le colonel Koch, en prenant le commandement de la brigade, avait passe +la conduite du 48e au commandant Bourrel, du 1er bataillon. Au 3e nous +etions toujours diriges par l'intrepide vieillard, capitaine David. De +beaux exemples d'honneur, de courage et de devouement nous soutenaient, +nous stimulaient: quelques prodiges qu'executat la delegation de Tours +pour l'improvisation des armees, elle ne pouvait parfaire son oeuvre +dans les details. Ainsi, notre bataillon ne comptait aucun officier +monte. Pas plus l'adjudant-major que le capitaine David. Des chevaux +leur eussent ete precieux pour conduire et faire mouvoir une unite d'un +millier d'hommes. Ce petit fait meritait d'etre note, a l'honneur des +chefs qui surent utiliser des instruments tactiquement incomplets, sans +parler de l'inexperience individuelle de leurs elements. + +Chaque jour, la temperature devenait plus rigoureuse. Tout en demandant +a ses soldats une entiere abnegation, le general Chanzy leur etait +pitoyable; il lui parut impossible de continuer a nous faire coucher +sous la tente. Des dispositions furent prises pour le cantonnement +dans les villages d'ailleurs nombreux en ce pays. Notre bataillon fut +distribue dans les granges d'Origny, au centre de la ligne de bataille. +Mais pour les fourriers, point de repos: ils devaient concourir aux +prises d'armes pendant le jour, et, la nuit, assister aux longues +distributions de vivres. + +Deja, le 6, la canonnade s'etait sourdement fait entendre a l'extreme +droite, premiere demonstration de l'ennemi sur Meung. Le 7, des la +premiere heure, l'attaque fut generale. Tandis que nous attendions +sous les armes, la 2e division du 21e corps et la 3e du 17e, sur notre +gauche, s'opposaient aux reconnaissances de l'ennemi, a Vallieres, +devant Saint-Laurent-des-Bois, et, plus pres de nous, a Villermain. A +notre droite, du cote de Beaugency, la 1re division du 16e corps se +battait aussi, avec l'appui, cette fois heureux, du 51e de marche, +pendant qu'au centre le general de Roquebrune, commandant la 1re +division du 17e corps, repoussait victorieusement deux divisions +bavaroises qui s'etaient avancees de Cravant et, plus a droite, de +Beaumont. + +Comme l'armee avait pu vaincre sans nous, les compagnies regagnerent a +la nuit leurs cantonnements, et, avec mes collegues, chacun entoure de +sa corvee, j'allai battre la semelle aupres des charrettes d'un convoi +administratif parque a l'entree du village. Annoncees pour minuit, les +distributions n'etaient pas achevees au petit jour. Or il neigeait. Les +flocons abondants, epais, voilaient le ciel, sans repit, d'une nuee de +taches claires tourbillonnant sur un fond gris, tandis que, dans le +cercle restreint ou la vue pouvait s'etendre, ils accusaient la forme +des choses en les ouatant de blanc. Meules de paille, chariots de +convoi, chevaux immobiles sous les harnais et nous-memes, tout prenait +une meme couleur spectrale, car le froid figeait les flocons, et il ne +nous etait pas permis de faire des feux visibles de trop loin: le foyer +que nous entretenions moderement avec des broussailles ne suffisait pas +pour nous degourdir les pieds et les mains; mais il colorait de lueurs +fugitives un tableau qui nous rappelait invinciblement la douloureuse +legende de la retraite de Russie. + + +III + + +Au jour, un jour presque aussi gris, aussi triste que la nuit, nous +pumes aller repartir les vivres entre les escouades, puis nous etendre +un peu, pendant que nos camarades preparaient la soupe sur les fourneaux +improvises le long des maisons. Elle fut vite absorbee, car le canon et +la fusillade avaient tot battu le rappel. Les Allemands, surpris de se +heurter contre une armee en bataille, quand ils esperaient n'avoir +qu'a ramasser des trainards debandes, avaient reconnu la necessite +de redoubler leurs coups. Avec l'assentiment du grand etat-major de +Versailles, le prince Frederic-Charles ralentissait la marche des +troupes dirigees sur la rive gauche de la Loire pour qu'elles pussent +seconder les efforts du grand-duc de Mecklembourg; et le 1er corps +d'armee bavarois, appuye par la 22e division prussienne et la 4e +division de cavalerie, allait tenter de rompre nos lignes. + +Des huit heures, l'attaque se produisait violemment contre la division +Collin, du 21e corps, a notre gauche. Le general de Roquebrune se +dirigeait alors sur Cravant, et notre division recevait l'ordre de se +porter en soutien sur Cernay, le poetique petit village a la ceinture de +vergers. + +En avant d'Origny, le bataillon se forme, sous les ordres du capitaine +David. La barbe blanche et le tremblement de tete de cet homme de haute +stature donnent une autorite singuliere aux commandements qu'il articule +d'une voix ferme, avec une energie juvenile. Sac au dos, les rangs +etaient formes: le vieux capitaine s'appretait a crier en avant, +lorsqu'il nous arriva un renfort inespere. + +Le lieutenant Barta, M. Houssine, les sergents Gouzy, Nareval et une +trentaine d'hommes nous rejoignirent enfin. Ils revenaient de Mer, +jusqu'ou ils s'etaient egares. Quelques minutes plus tard, et nous +allions au feu sans eux; mais, parce que nous ne les avions pas suivis, +ils songeaient a nous gourmander, tant est irresistible l'envie +d'accuser autrui quand soi-meme on ne se sent pas sans reproche. Ma +situation aurait sans doute ete penible, sans la presence de notre +capitaine. Le sous-lieutenant Houssine eut ete heureux de me chercher +chicane; mais il etait gene d'avoir a s'en prendre en meme temps au +sergent-major, a Villiot et a Laurier. Au surplus, M. Eynard n'etait pas +homme a encourager les mauvaises plaisanteries. Il coupa court a des +recriminations un peu grotesques et tout a fait oiseuses. La compagnie +se reconstitua a l'effectif respectable de 180 hommes, et, forme en +colonne par sections, le bataillon se dirigea vers la partie du champ de +bataille qui nous etait assignee, au nord d'Origny, a deux kilometres +environ. + +Durant notre marche assez penible dans des champs laboures ou a travers +des vignes herissees de tuteurs et de ceps rampant sur la terre et sous +la neige, nous pumes causer un peu, Nareval et moi. Soit que les etapes +supplementaires l'eussent fatigue, soit qu'un facheux pressentiment +le troublat, il manquait de cet enthousiasme que, dans le trajet de +Perpignan a Angers, je m'etais plus d'une fois efforce de moderer. Le +decor n'etait point fait a la verite pour rechauffer le coeur. Le sol +etait dur et glissant, la neige nous glacait, et l'idee d'etre couche la +pour ne plus se relever nous faisait malgre tout passer un frisson dans +le dos. Une steppe blanche, a perte de vue. A peine si la silhouette des +fermes et des villages tranchait sur cet horizon pale. Dans les hameaux +que nous cotoyions, les jardins etaient deserts, les basses-cours +silencieuses. Pas un nuage de fumee au-dessus des toits, comme +l'avant-veille. Les recents combats avaient chasse tous les etres +vivants et fait de cette plaine une immense necropole. Seule la lueur +des decharges, leur detonation, a droite et a gauche, rompaient la morne +tristesse de la nature. La vie ne s'y revelait que par le jeu formidable +des instruments de mort. + +Les deux premiers bataillons du 48e, cantonnes dans le village +d'Ourcelles, nous avaient devances sur le terrain. Dessus n'est pas le +mot, dedans serait plus exact, car nous les trouvames en position dans +des tranchees-abris pratiquees au milieu des champs entre Origny +et Villejouan. L'esprit francais trouva, dans cette circonstance, +l'occasion de s'exercer, malgre la gravite du moment. "Ils seront bien +genes pour courir! disait l'un.--Parbleu, ajouta un autre, ils font deja +le pas gymnastique sur place. Vois donc!" Le fait est qu'ils tachaient +de se rechauffer les pieds. "Ils s'enterrent avant d'etre tues!" conclut +un troisieme. Plaisanterie macabre, non sans a-propos. La plupart de +ces ouvrages de defense devaient abreger, apres la bataille, la triste +besogne des infirmiers. Beaucoup d'hommes furent deposes dans les fosses +qu'ils avaient aide a creuser la veille. + +Tout en les plaisantant, nous serrames, en passant, la main aux +camarades, que peut-etre nous ne reverrions plus. A ce moment un +roulement sourd, comparable a l'echo affaibli de coups de battoirs +precipites, se fit entendre vers l'ouest. Dans la brume de l'horizon +se profila bientot, tranchant sur la blancheur du terrain, un groupe +irregulier et mouvant de cavaliers qui venaient de Josnes. Ils +s'avancaient au trot, mais ralentirent leur allure pour passer en revue +nos deux premiers bataillons. C'etait l'etat-major de l'armee. + +Le general Chanzy parcourait le champ de bataille, s'assurant partout de +l'execution de ses ordres, et veillant a la bonne tenue des troupes. Il +montait un cheval arabe a longue criniere, sans doute celui que nous +avions entrevu dans la froide nuit du 1er au 2 decembre. Alors dans la +force de l'age, le vainqueur de Coulmiers tenait droite sa tete fine, +aux moustaches effilees, aux sourcils fronces legerement. Sauf ce +dernier signe de perpetuelle reflexion, sa physionomie martiale +respirait la confiance et le calme. La journee de la veille, les +engagements du matin, justifiaient cet etat serieux d'une grande +conscience en repos. Qu'il fut battu, Chanzy avait du moins tente tout +ce qui etait en son pouvoir; mais il semblait croire sincerement a +la victoire. Il communiqua son espoir a ceux de nos camarades qui +occupaient les tranchees: en passant, il leur promit la revanche. + +Cette figure, animee du plein eclat que donnent les grandes +responsabilites courageusement acceptees, contrastait avec l'air fatigue +des aides de camp, surmenes nuit et jour. Ces jeunes tetes pales +emergeaient a demi du col des pelisses-fourrees, autour du visage +austere du general Guillemot, que semblait allonger encore sa barbiche +blonde. + +Cependant, deploye en ligne au commandement du capitaine David, notre +bataillon poursuit sa marche vers son objectif, Cernay. L'ambition de +tous, la preoccupation de chacun, est de ressembler a cet ancetre qui, +calme et froid, digne, montre le chemin, trente pas en avant du front de +bataille. + +Le colonel Koch, accompagne du commandant Bourrel et d'un officier +d'ordonnance, vient diriger en personne l'action de sa brigade. Il +nous rapproche du village, pour nous abriter derriere les maisons, +en attendant qu'il nous emploie. Quatre chasseurs le suivent: leurs +manteaux blancs servent aussitot de points de mire aux artilleurs +allemands. Une volee d'obus part des batteries braquees entre Cravant et +Beaumont; ils bourdonnent au-dessus de nos tetes et vont tomber assez +loin derriere nous. L'etat-major se deplace, tantot a droite, tantot a +gauche. Les projectiles le suivent, sans l'atteindre encore. Alors le +colonel se decide a eloigner son escorte, inutile pour le moment. Les +cavaliers prennent le trot; mais ils ne sont pas a deux cents metres, +qu'un nouvel obus va eclater entre eux, et deux roulent a terre avec +leurs chevaux. Quelques eclats viennent se loger dans nos havresacs ou +bossuer en cliquetant les marmites et les gamelles. + +Petit et insignifiant episode. Plusieurs maisons nous masquaient le +coin le plus chaud du champ de bataille; mais un vacarme incessant +nous permettait d'apprecier l'intensite de la lutte. Crepitation de +la mousqueterie, grondement des canons ou grincement strident des +mitrailleuses, se combinaient avec une sorte de long mugissement +ininterrompu, qui etait le cinglement de l'air par tous les projectiles. +A notre gauche nous apercevions un regiment de mobiles qui criblait de +feux de salve les positions de Cravant. Une batterie, postee a notre +droite, tirait aussi sans relache, et ces feux convergents etaient +bien diriges. "A l'est de Cravant, dit le rapport allemand, les cinq +batteries bavaroises les plus rapprochees du village durent, a la suite +de pertes enormes, se retirer en dehors de l'action de l'artillerie +francaise et des chassepots." + + +IV + + +Nous etions cependant maintenus en premiere reserve, pour cooperer d'un +moment a l'autre a l'attaque du centre ennemi. Sur l'ordre du general +en chef, deux escadrons de grosse cavalerie de notre corps devaient se +masser a l'abri des maisons de Cernay, et, avec un peloton d'eclaireurs +algeriens commandes par le capitaine Laroque, s'elancer de la sur +les positions de Beaumont. Mais il fallait que la preparation de +ce mouvement se fit avec prudence, sans attirer l'attention. Les +cuirassiers, lourds, imposants, comme des statues de pierre, dans leurs +blancs manteaux aux plis rares, defilerent deux par deux, a la suite +du goum tout fringant dans ses flottants burnous rouges, le long d'un +sentier couvert par un repli de terrain. Les suivant curieusement des +yeux pendant qu'ils s'engageaient dans le village, nous attendions +qu'ils eussent fait leur oeuvre pour accomplir la notre. + +Quiconque a veille un mourant se souvient de l'emotion qui vous etreint, +au cours de minutes longues comme des heures. On epie le souffle, tantot +violent, tantot insensible, du moribond condamne, et chaque rale vous +fait fremir parce qu'il vous semble etre le gemissement d'une ame +s'elancant vers l'inconnu, dans l'eternite. Au feu, dans la passivite de +l'attente, cette meme pensee--la pensee du passage possible, immediat, +pour soi-meme, de l'etat de sante a trepas--hante les plus braves. Il +est bien de se dominer assez pour cacher le leger fremissement qui vous +trouble; mais que dire de l'effort des officiers--hommes apres tout, +attaches a la vie comme les conscrits, et qui de plus ont souvent femme +et enfants--pour se maitriser d'abord et pour suivre en meme temps avec +nettete les phases de l'action, pour juger surement de l'opportunite de +se porter de preference sur tel ou tel point? + +Pour nous distraire de notre preoccupation personnelle, nous avions ce +spectacle. Un peu penche sur l'encolure, pour mieux voir sans doute et +de plus loin, ou peut-etre gene par sa haute taille, le colonel Koch +flattait de la main son cheval gris, a chaque nouvel eclat de tonnerre +qui arrachait un hennissement a la pauvre bete et la faisait tressaillir +sur ses quatre pieds. D'une bravoure encore plus crane, le commandant +Bourrel, naturellement froid et, au physique, court de buste, se +dressait sur ses etriers comme s'il etait honteux de n'offrir pas assez +de prise aux coups: il semblait invinciblement attire vers les endroits +ou venait d'eclater un obus. + +Le capitaine David se reposait sur son sabre, immobile et muet comme +un dieu Terme. Il n'en etait pas de meme du notre, qui fremissait +d'impatience, et qui eut certainement voulu nous lancer en avant s'il +avait commande le bataillon. Chez les sous-officiers se manifestaient a +peu de chose pres les memes symptomes que le matin du 30 novembre, a la +sortie d'Ouzouer-le-Marche, sauf, il faut l'avouer, un air plus sombre +du cote de Nareval et quelques imperceptibles signes de couardise de la +part de l'impertinent Laurier. La tenue des hommes etait correcte, avec +meme une pointe d'humour. + +Il me serait impossible de dire combien de temps dura notre attente. +Mais voici les eclaireurs algeriens, qu'une bordee de mitraille a +ramenes. Trop longue est la distance a franchir dans la zone dangereuse +du tir. Tous les chevaux auraient ete fauches en chemin, pas un homme ne +serait arrive sur les batteries de Beaumont. Les Africains s'eloignent +d'ailleurs en caracolant, comme a la fantasia. Plus gravement s'ecoule, +au petit trot, la double file des _Gros Freres_, qui vont attendre une +occasion meilleure dans la direction d'Ourcelles. Tous semblent un +instant grandir en franchissant la crete d'un coteau au dela duquel ils +disparaissent brusquement, comme s'ils s'etaient abimes dans un ravin ou +evanouis dans la brume. + +Ce que la cavalerie n'avait pu faire, il nous appartenait de le tenter +avec de l'artillerie. Ordre fut donne a toute la division de se porter +en avant de Cernay et de Villechaumont, petit village qui se dressait +a l'est, sur notre droite. Mais, avant que le commandement eut ete +transmis sur toute la ligne, un bataillon du 51e qui le premier avait +occupe Cernay, et s'y maintenait aprement depuis le matin, est a la fin +serre de trop pres, culbute, refoule; son chef, le commandant Pondielli, +notre capitaine de Perpignan, a la moitie de la main emportee,--la main +qui avait signe la condamnation du soldat dont le corps etait enfoui, +tout pres de la, sur la lisiere de la foret de Marche, noir: la plupart +des officiers sont atteints: les soldats reculent et abandonnent le +village. Le colonel Koch les arrete, les rallie et les range a notre +gauche. Tout emus encore, ils saluent les obus d'un mouvement plongeant, +a la grande joie de nos hommes qui, n'ayant pas ete encore etrilles, les +raillent sans pitie. + +Enfin, tandis que le 10e bataillon de marche de chasseurs a pied se +jette dans le village et empeche la tete de colonne bavaroise d'y +penetrer, notre compagnie est deployee en tirailleurs, en avant du +bataillon qui se porte vers la gauche. Mais les mobiles de l'Orne et les +mobilises de la Sarthe sont la, masses par pelotons. De minute en minute +brille un eclair suivi d'une detonation terrible: elle recoit un court +echo, le bruit des decharges ennemies. La riposte est meurtriere. S'ils +en ont la force, les blesses se trainent en arriere; sinon, on les +ecarte avec les morts. Les survivants se resserrent, et le bruit +sinistre retentit a intervalles reguliers. De vieilles troupes ne +montreraient pas plus de sang-froid. Les mobiles sont en nombre +et gagnent du terrain: ils n'ont pas besoin de nous. A droite, au +contraire, le 10e de chasseurs entretient la fusillade avec un +acharnement desespere: il s'epuise. L'ardeur de ceux qui tirent toujours +ne peut suppleer au nombre et il y a plus de chasseurs a terre que +debout: + +"A droite et en avant, pour les soutenir!" + +Les maisons du village ne nous couvrent plus. Tout a coup un bruit sec, +semblable a celui d'une baguette qui se casse, claque a cote de moi: un +homme tombe la face contre terre, en poussant un cri, un seul: il a +le crane brise. Un autre a la gorge traversee et il expire. D'autres +roulent a terre pendant que les balles sifflent et bourdonnent a nos +oreilles. Chacun de nous pense alors, sans rien dire, qu'il n'y a +pas lieu de plaisanter: on eprouve un vif desir de se rapetisser, de +s'amincir; on voudrait n'etre pas plus haut qu'un caillou, pas plus +large qu'un fil. Une heure durant, on nous maintient sur la route de +Cernay a Origny, sans ordonner le feu. Rien n'est plus enervant. + +Le jour baisse, et autour de nous l'approche de la nuit surexcite les +volontes. Le bruit redouble. Les chasseurs reprennent coeur et semblent +se multiplier. Leurs silhouettes se detachent dans les positions variees +du combattant chargeant, tirant, rechargeant, sans repit, sans relache. +Des canons passent pres de nous, au galop, la moitie des servants, +couches, livides, sur des affuts: plusieurs chevaux, sans cavalier, +hennissent douloureusement. L'un a le naseau dechire et sanglant; un +autre suit de loin l'attelage dont on l'a detache, et son jarret brise +s'embarrasse dans les liens rompus qui trainent autour de lui. La +batterie s'eloigne, non parce qu'elle est aux trois quarts detruite, +mais parce qu'elle a epuise ses munitions. Une autre s'avance, bride +abattue, pour la remplacer. Ce sont des mitrailleuses, dont le rale aigu +fait tressaillir. Dans le concert infernal, elles melent leur musique, +aigre comme un dechirement, a la basse profonde du canon et au +petillement inegal de la fusillade. + +Au rebours du malchanceux 51e, qui avait ete des premiers a toutes les +fetes, il semblait ecrit que nous attendrions toujours. L'attente, telle +qu'elle nous etait imposee, etait particulierement cruelle. Le perpetuel +sifflement des balles, dans l'obscurite naissante, avec la perspective +d'une nuit de souffrance, sans secours et, qui plus est, sans vengeance, +est intolerable. Nombre d'hommes qui, l'instant d'avant, riaient de +leurs camarades du 51e, ne resisterent pas longtemps a l'envie de se +garer un peu. Les uns s'assirent; d'autres s'allongerent meme par terre. + +S'il faut etre sincere, je fus tente de les imiter; mais le galon +oblige; je me jurai de ne pas me baisser, tant qu'il y aurait un simple +soldat debout. Je me tins parole et ne me courbai pas, bien qu'il tombat +constamment de nouvelles victimes dans la masse du bataillon. De ce +nombre fut Gouzy, atteint d'une balle au pied. Il se vit oblige de se +laisser hisser sur l'un des cacolets qui, en louvoyant loin des endroits +perilleux, faisaient la navette entre la ligne de bataille et les +villages d'Ourcelles et de Josnes, ou etaient etablies des ambulances +volantes. + +Nareval, comme les autres, essuyait le feu dignement, quoique avec +un visible effort de courage. Par petite malice je lui demandai s'il +craignait toujours de se laisser emballer vers le danger. Il haussa +legerement les epaules. Non, l'epaulette ne fulgurait plus a ses yeux; +le feu prochain des batteries en faisait palir l'eclat. Il regrettait +le recoin modeste, paisible, qu'il avait abandonne sur le bateau ou +travaillait son pere. Il ne s'en cacha pas; la realite lui apparaissait +plus terrible qu'il ne se l'etait imaginee. Il etait decidement vaincu +par ses pressentiments, et, chose singuliere, la preoccupation supreme +de cet infortune, a peu pres oublie en ce monde de son vivant, fut qu'on +se souvint de lui apres sa mort. + +"Ecoute, me dit-il, on ne sait ni qui vit ni qui meurt: donne-moi +l'adresse de tes parents pour que je leur ecrive en cas de malheur. +Voici celle des parents de mon pere, a moi; si je disparais, promets-moi +de leur apprendre comment je suis mort." Et, a la lueur palissante du +crepuscule, pendant que les dernieres decharges s'echangeaient au hasard +dans l'ombre de l'eloignement, nous inscrivimes mutuellement sur nos +calepins, en tatonnant, ces renseignements funebres. + +Cependant, croyant que Cernay avait ete perdu au moment du recul du 51e, +le general en chef s'etait borne a en ordonner la reoccupation a tout +prix, tandis que les deux autres bataillons du 48e, sortant de leurs +tranchees, deployaient en tirailleurs les compagnies du lieutenant Gelis +et du capitaine Duhamel et s'avancaient eux-memes en bataille au nord +de Villevert. Plus a droite, les mobiles de l'Yonne et ceux du Cantal +franchissaient resolument la route de Cravant a Beaugency, en faisant +de nombreux prisonniers. Au dela encore, la division Deplanque, du 16e +corps, enlevait la ferme du Mee, a la baionnette, tandis qu'a gauche le +general Deflandre, au prix d'une blessure mortelle, s'emparait du bourg +de Layes. Ces derniers episodes de la journee en firent sans conteste +une journee victorieuse. Il suffit de s'en rapporter sur ce point au +rapport de nos ennemis: + +"Vers quatre heures, la 1re brigade bavaroise venait prendre rang entre +les troupes postees le long de la grande route, gravissait de concert +avec elles, et aux cris de "hourra!" les hauteurs qui s'etendent de +Cernay vers Villevert et se heurtaient alors a des troupes fraiches +debouchant du sud a sa rencontre. Les bataillons bavarois avaient perdu +deja un grand nombre d'officiers, et leurs rangs decimes n'etaient plus +en etat de recevoir ce nouveau choc; ils se replient sur Beaumont, +suivis par les Francais; mais l'artillerie, qui s'y maintient +inebranlable, oppose un insurmontable obstacle aux assaillants." + + +V + + +Comme si un accord se fut etabli entre les deux adversaires, le feu +cessa simultanement sur les deux fronts de bataille. La nuit etait +noire, le silence profond. A en juger par la sensation personnelle de +chacun, on comprenait qu'une detente se produisait en cet instant dans +les nerfs des cent mille hommes eparpilles dans la plaine, tant d'un +cote que de l'autre. Cette detente, toutefois, n'entrainait +pas l'allegement complet du coeur. Soit la pensee des horreurs +environnantes, soit la conscience du peu de duree de cette accalmie, une +invincible oppression persistait. Tout a coup, pour la justifier, deux +gerbes de feu jaillirent a cent pas de nous, en meme temps que nous +parvenait le bruit de deux detonations isolees. Est-ce qu'apres douze +heures de lutte il n'y aurait pas de repit? Ou bien etait-ce simplement, +comme a la fin d'une fete publique, la bombe d'adieu des artificiers? +ou, plutot, une facon de dire au revoir pour le lendemain? + +Plus rien, quelques minutes s'ecoulerent, un quart d'heure, et le +silence persista. Lentement, nous penetrions pendant ce temps dans le +village de Cernay. La route qui le traverse etait jalonnee de cadavres. +Le premier qui se trouva sur nos pas etait celui d'un sergent de +chasseurs, avec la tunique ouverte, la chemise toute teinte de sang: +nous le soulevames; il etait froid. Un autre sergent, tombe la face en +terre, avait passe ses mains derriere le dos pour essayer de deboucler +son sac; il n'avait pu y parvenir, et ce poids l'avait etouffe. De +la lumiere brillait dans une maison, j'y entrai. Des paysans, restes +bravement aupres de leur foyer sous les boulets, s'efforcaient de +ranimer un malheureux chasseur. Ils l'avaient couche tout de son long +sur le sol battu, et ils humectaient de vinaigre ses levres tumefiees, +lui frictionnaient la region du coeur; ils secouaient un mort. En +revanche, sur des matelas par terre deux autres pauvres diables +attestaient leur existence par des plaintes. A peine parques dans la +cour d'une grande ferme qui fait l'angle du chemin de Lorges, nous +recumes l'ordre d'aller creuser une tranchee a l'entree du village, au +nord, pour defendre la route de Cravant. Dans cette direction, une ferme +flambait ou peut-etre un village. Chaque soir de bataille, les Allemands +avaient besoin de venger leurs pertes par un acte de vandalisme. Ils +prenaient plaisir, au centre de la France, a nous envoyer de ces defis +inhumains. Le vent soufflait, activant l'incendie. Le froid etait devenu +sec, le temps d'ailleurs assez clair; la pioche et la pelle n'entamaient +la terre durcie qu'apres de longs et penibles efforts. Cette harassante +besogne s'accomplissait au bruit d'un grand mouvement dans l'armee +allemande. En appliquant l'oreille au sol, on percevait distinctement le +piaffement des chevaux et le roulement des caissons et des affuts. Nul +doute qu'il ne s'effectuat de la part de l'ennemi une conversion vers +notre droite. M. Bourrel en fit prevenir le commandement superieur. + +La verite est que, dans l'annee terrible, rien ne devait nous reussir. +Nos qualites nationales, la vivacite d'esprit, le courage primesautier, +sont des qualites natives, heureuses, mais, en somme, peu meritoires, +car elles sont melangees de vanite et de presomption. Elles se +developpent sous notre beau climat, de meme que la flore riche et variee +s'etale sur notre sol fertile, tout naturellement. Or rien n'est solide +ni precieux, sinon ce qui est rare et ce qui est produit avec effort, +perfectionne avec soin. La Providence, en 1870, s'est servie contre nous +des armees allemandes, comme d'un fleau, pour nous apprendra a pratiquer +les vertus, peut-etre arides, mais surement robustes, pour nous +enseigner la puissance de la reflexion, de la suite dans les idees, +apanage des chefs teutons, qui a logiquement engendre la confiance +chez le peuple arme et lui a donne la force d'endurance predestinee +necessairement a eteindre nos flambees d'ardeur. Grace a sa savante +organisation, a la liaison permanente de toutes ses fractions, cette +armee ennemie figurait assez une colossale pieuvre a tentacules, qui +retentissait tout entiere des coups portes aux plus eloignes de ses +membres elastiques et les faisait se replier ou s'etendre utilement, +quelque espace que les necessites strategiques eussent fait occuper +a nos envahisseurs. Nous, au contraire, nous n'etions qu'un corps +desarticule, ou a soudures fragiles, et tout a fait rompu en maint +endroit. + +Lorsque toute la 2e armee de la Loire s'etait bien comportee, un +malentendu, ne de l'inhabitude de subordonner l'execution des details +a l'interet de l'ensemble des operations, avait compromis le succes +incontestable de la journee du 8 decembre: Le general Camo, sans meme +rendre compte au general en chef, s'etait, dans le milieu du jour sur +un avis parvenu de Tours, replie vers Mer, evacuant Beaugency, et +decouvrant notre aile droite a l'improviste. Ce recul avait oblige le +general Chanzy a rectifier sa ligne de bataille et a abandonner sans +combat quelques-uns des points conquis par ses troupes. Les Bavarois +avaient pu ainsi occuper, a l'est de Cernay, le village de Villechaumont +et la ferme du Mee. A la faveur de la nuit, ils s'y etablissaient en +force pour nous prendre en flanc le lendemain, pendant que nous nous +retranchions au nord du cote de Cravant, d'ou ils nous avaient lance +leurs derniers obus. + +Apres deux heures d'un travail opiniatre, la 6e compagnie fut, en tout +cas, autorisee a aller prendre quelque repos jusqu'au matin. Bien qu'une +grange nous eut ete attribuee pour dortoir, je me laissai attirer par la +faible clarte qui s'echappait d'une porte entr'ouverte sur la cour de +la ferme que nous occupions. Vingt hommes se pressaient dans une salle +enfumee, aupres d'un feu de branches seches petillant en une vaste +cheminee. Les uns, assis devant une table massive, dormaient, la tete +posee sur leurs bras croises. D'autres cuisinaient, et, j'en conviens, +quelques quartiers de pommes de terre qui rissolaient dans une poele +a frire, quand j'entrai, m'attirerent vers l'atre, tout autant que +la chaleur du foyer. Comme Don Cesar, dans _Ruy Blas_, j'esperais me +nourrir au moins par l'odorat, etant, quoique fourrier, a peu pres a +jeun. Avant de nous rendre a la tranchee, j'avais mange un biscuit, +mon dernier, trempe dans un quart de cafe. Non que les vivres fissent +defaut, dans les escouades; mais les soldats n'avaient pas eu le loisir +de preparer la soupe. Mes yeux revelaient sans doute la faim qui me +tiraillait l'estomac, car le cuisinier offrit, pour dix sous, a qui le +voudrait, en me regardant, son beau plat de frites. Le caporal Daries +etait la, riche de deux galettes de biscuit. Une fois encore, en +souvenir de notre retraite de Chateaudun, nous nous regalames. Il etait +ecrit que nous ne le ferions plus ensemble. + +L'atmosphere, autour de nous, s'etait epaissie de la fumee du foyer et +de la buee des respirations. Cet air opaque etouffait a peu pres la +flamme de l'unique quinquet qui eclairait comme une etoile lointaine, +quand la clarte pale de l'aube penetra sur nous par les fissures de la +porte et des volets de la fenetre. Un roulement de tambour retentit dans +la rue du village, et tous nous nous dressames debout comme un seul +homme. Nous fimes irruption hors de la maison, et, deux minutes apres, +chaque compagnie etait formee sur l'emplacement indique la veille. Puis +toutes furent dirigees au nord et a l'est de Cernay, dans les jardins +qui l'entourent. + +Par une ruelle, un etroit passage, nous gagnames l'un des vergers qui +s'etendent vers l'orient. Sa haie de cloture, sans feuillage, etait deja +brisee en plusieurs endroits. A terre gisaient quelques chassepots, et, +tout aupres, des fosses a peine comblees renfermaient sans doute les +hommes qui s'en etaient servis la veille. Au dela des clotures, il +restait quelques cadavres que l'on n'avait pas eu le temps d'enterrer. +Entre autres, un artilleur aupres duquel je demeurai un instant. Il +reposait sur le dos, les bras ouverts en croix, les jambes un peu +pliees. Les yeux semblaient clos par le sommeil, tout le visage +etait empreint de serenite; la mort avait du etre instantanee, +sans souffrance; elle avait surpris ce modeste heros dans le calme +accomplissement du devoir. + +Villechaumont, que nous apercevions devant nous, se trouve a 1200 metres +environ de Cernay. Un moulin a vent, monte sur son pivot de bois comme +sur un piedestal conique, occupe le premier plan au sud. A sa droite se +mouvait une masse noire. Autant que le brouillard encore intense nous +permettait d'en juger, quelques petits groupes se detachaient du gros, +et, se glissant en avant du village, disparaissaient soudain. Ces +ombres etaient evidemment des tirailleurs qui se dispersaient dans des +tranchees. + +"On eprouvait, comme a dit Tolstoi, le sentiment de cette distance +indefinissable, menacante et insondable, qui separe deux armees ennemies +en presence. Qu'y a-t-il a un pas au dela de cette limite, qui evoque +la pensee de l'autre limite, celle qui separe les morts des vivants?... +L'inconnu; les souffrances, la mort? Qu'y a-t-il la, au dela de ce +champ, de cet arbre, de ce toit, eclaires par le soleil? On l'ignore, +et l'on voudrait le savoir.... On a peur de franchir cette ligne, et +cependant on voudrait la depasser, car on comprend que tot ou tard on y +sera oblige et qu'on saura alors ce qu'il y a la-bas, aussi fatalement +que l'on connaitra ce qui se trouve de l'autre cote de la vie.... On se +sent exuberant de force, de sante, de gaiete, d'animation, et ceux qui +vous entourent sont aussi en train et aussi vaillants que vous-meme. +Telles sont les sensations, sinon les pensees, de tout homme en face de +l'ennemi, et elles ajoutent un eclat particulier, une vivacite et une +nettete, de perception inexprimables, a tout ce qui se deroule pendant +ces courts instants." + +Le soleil ne percait pas la brume de cette froide matinee de decembre: +hormis cela; tout ce tableau est d'une verite saisissante. Nos fatigues +etaient oubliees: les coeurs battaient fort, la circulation du sang +etait active: nous nous sentions pleins de seve et de vigueur, et tout +prenait autour de nous le plus vif relief. Rien ne s'est efface: je +revois tout, exactement. Les jardinets depouilles aux arbres charges de +givre. Les restes de l'artilleur qui semblait dormir. Non loin de lui, +un cheval estropie, le sien peut-etre, tremblant sur ses trois jambes +valides, mais attendant stoiquement la mort, debout, les yeux ouverts, +sans un hennissement. A cinq cents pas enfin, en plein champ, dans la +zone de separation des deux lignes ennemies, errait une vache, bete +paisible et nourriciere, qui cherchait le chemin de son etable et ne le +retrouvait pas, car le bruit de quelques coups de feu isoles l'effarait. + +Malgre la grande distance, les hommes, au risque de perdre leur poudre +et leurs balles, essayaient leur fusil: Le mien etait charge, mais je +ne sais quelle crainte m'empechait de m'en servir. Jamais je ne l'avais +essaye. A peine si, dans mon adolescence, j'avais brule quatre ou cinq +cartouches de revolver, et j'eprouvais quelque emotion a l'idee d'avoir +pour cible des corps humains comme debut. Le sous-lieutenant Houssine +m'emprunta mon arme, visa, tira, me la rendit froidement. J'y glissai +une seconde cartouche: mais je ne l'imitai point: j'attendis encore. +Quoi? Impossible de le dire; je l'ignore moi-meme. Est-ce que j'allais +avoir de laches scrupules? une fausse honte de mon devoir ou des elans +intempestifs d'humanite? Les etres qui depuis quatre mois tiraient sans +relache sur des Francais, les sanguinaires Bavarois de Bazeilles qui +etaient la devant nous, m'inspiraient-ils de la compassion? Non, certes. +Pourquoi, cependant, hesiter a les frapper?... + +Quoique le general Chanzy ait ecrit que nous fumes attaques de bonne +heure, je crois que le premier coup de canon a retenti de notre cote le +vendredi, 9 decembre. Une batterie s'etait etablie contre le village de +Cernay, et, vers sept heures, elle ouvrit le feu sur la masse noire qui +fourmillait devant Villechaumont. La replique, il est vrai, ne se fit +pas attendre. La foule sombre s'etant aussitot ecartee, huit flammes +brillerent presque simultanement au sein d'un nuage grossissant, et, +comme nous etions dans l'axe du tir, nous pumes suivre du regard les +projectiles qui se croiserent dans l'air. Le bruit des deux decharges se +faisant echo, le fracas des obus dans les hautes branches au-dessus de +nos tetes, le grand silence qui soudain regna dans les rangs, tout donna +a cet instant un caractere de singuliere solennite. Il y eut comme le +saisissement qui vous prend devant un spectacle de beaute superieure. + +Au milieu du recueillement qui avait suivi les detonations, une voix a +l'energie et aux vibrations bien connues, celle qui dans la foret de +Blois avait prononce, au nom de la Patrie envahie, la sentence du +caporal Tillot, s'eleva, claire, forte et ferme. Le capitaine Eynard, +donnant l'elan a son corps vigoureux et souple, s'ecriait, en nous +montrant le chemin: "En avant!--La premiere section, en tirailleurs!" + +Rompant les clotures des jardins, qui leur servaient encore de freles +abris, cent hommes s'elancerent de bon coeur, preparant leurs +cartouches dans la gibeciere, appretant le tonnerre du chassepot. Le +sous-lieutenant marchait avec nous: Villiot et moi, nous etions les +seuls sous-officiers de la section, Gouzy ayant disparu la veille. + +Au bout de trois cents pas, le capitaine s'arreta, de meme toute la +chaine humaine dont il etait le moteur. "A sept cents metres, dit-il, +commencez le feu!" + +Mais neuf balles sur dix devaient se perdre. Nous n'eumes pas le temps +d'en perdre beaucoup. Presque immediatement, stimule d'ailleurs par une +compagnie du 10e bataillon de chasseurs, qui s'etait deployee a notre +droite et nous avait devances, M. Eynard avait de nouveau commande en +avant et au pas gymnastique. Rapidement nous franchimes ainsi cinq cents +metres. "Tout le monde par terre. Tir a volonte, a deux cents metres. +Aux artilleurs, et visez bien!" ajouta notre chef, toujours debout, lui, +pour mieux apprecier la justesse de notre tir. + +Pour moi, j'avais eprouve une compression violente et rapide au coeur, +comme un tremolo silencieux. Puis, plus rien. L'ordre donne, il n'y +avait plus ni hesitation ni scrupule. Je tirais, je chargeais; je tirais +toujours, avec calme et sang-froid, visant de mon mieux, comme a la +cible, sans fievre ni remords. Il n'y a pas de comparaison a etablir +entre l'impression de ce moment et le tressaillement penible qu'avait +provoque le premier bruit des balles, a la nuit tombante. Occupe +d'executer methodiquement la charge, je ne songeais pas a trembler, +quoique le sifflement fut autrement intense et soutenu que la veille. +L'apprehension vague--on ne peut trop le repeter--est pire que le danger +reel, defini; le danger se laisse regarder sans terreur, pourvu qu'on le +regarde en face. + +Dans le mouvement incessant des artilleurs, au sein de la fumee qui se +renouvelait, s'epaississait sans cesse, il etait impossible de les viser +individuellement; mais, les uns a plat ventre, d'autres, comme moi, un +genou en terre, ce qui est une excellente position pour assurer le tir, +nous prenions tous pour objectifs les flammes qui, d'instant en instant, +jaillissaient de cette nuee blanche. + +A cent cinquante metres environ, nos coups portaient: nos balles firent +du ravage. "Les huit pieces qui avaient pris position au debut sur la +droite de Villechaumont--relate le rapport allemand--se portent bientot +plus a l'ouest, vers la butte du moulin a vent; canonnees par trois +batteries francaises, criblees par les feux de l'infanterie parvenue +a petite portee, elles subissent des pertes tres serieuses, qui les +obligent a retrograder momentanement pour se remettre en etat de +combattre." + +Leurs obus avaient tous passe fort au-dessus de nous. En revanche, dans +le champ nu, decouvert, d'ou nous les fusillions sans relache, nous +etions a la merci de l'infanterie que nous n'apercevions pas du tout. +Completement dissimules dans les tranchees ou ils s'etaient terres, les +tirailleurs bavarois nous envoyaient, comme une grele tombee du ciel, +des kilogrammes de plomb. Devant nous, a droite, a gauche, de tous les +cotes a la fois, les balles pleuvaient, soulevant chacune une pincee de +terre. Si le plomb germait, quelle terrible moisson eut produit le champ +que nous occupions! Mais franchement, quel tatonnement! Que de coups +perdus! + +Il y avait la comme un encouragement a ne pas se preoccuper des +fantassins et a destiner sans regret tous nos coups aux canonniers. Ils +s'agitaient perpetuellement, comme des ombres chinoises, sur le fond +blanc de la fumee. Au-dessus d'eux, le moulin elevait sa cage carree, +faite de vieilles planches noircies, et son pignon a angle droit, ou +la croix de ses ailes immobiles semblait fixee comme sur un enorme +catafalque. + +Peu apres que la batterie eut repris position sous cet abri, je +constatai que la provision de ma cartouchiere etait epuisee. Il fallut +recourir a la reserve du sac, operation qui paraissait longue dans +l'endroit ou nous nous trouvions. Je m'appliquai pourtant a l'executer +sans hate exageree, de peur de maladresses qui eussent allonge le temps +perdu. En rebouclant mon sac sur les epaules, je vis, tout pres de moi, +couche comme la plupart des hommes, M. Houssine, qui, du bout de sa +canne, jouait avec une motte de terre encore blanche de la neige +tombee l'avant-derniere nuit. Un imperieux besoin vous prend, dans les +situations tendues, d'entendre le son de sa propre voix. Sans doute +veut-on s'affirmer a soi-meme, par quelques paroles, si banales +soient-elles, qu'on jouit de sa presence d'esprit. Cela seul explique +pourquoi, tout en glissant une nouvelle cartouche dans la culasse de mon +fusil, j'adressai ces mots a mon peu sympathique officier: "La fin des +munitions approche, mon lieutenant. J'en ai deja brule la moitie. C'est +dommage!" + +Avant que j'eusse referme le tonnerre sur la cartouche, une forte +commotion, comme un rude coup de baton, m'avait secoue le bras gauche. +Toujours dans la position du tireur a genou, je chargeais; ma main +glissa, inerte, de dessus mon genou par terre, et un flot de sang +l'inonda. En meme temps, une tres vive douleur se faisait sentir a la +jambe sur laquelle avait repose mon bras. + +Point de doute possible, nos maladroits adversaires, avaient enfin, +sur mille coups peut-etre, touche au moins une fois. Une balle m'avait +fracasse l'avant-bras, l'avait traverse, et s'etait amortie sur ma +cuisse. Malgre une assez vive souffrance, tres supportable cependant, +je fis a part moi ces constatations, nettement, comme pour le compte +d'autrui; puis, d'instinct, je me retournai vers mon confident de +hasard, le sous-lieutenant Houssine. Il ne jouait plus avec sa motte de +terre, car une autre balle venait de la pulveriser. Philosophiquement, +je me bornai a lui dire: "Allons! j'ai mon compte!" + + + + +HORS DE COMBAT + + +I + + +Etre blesse et continuer a se battre, c'est le supreme courage: mais +cet heroisme me fut interdit. J'essayai de relever ma main, ou le sang +delayait par nappes la couche noire que la fumee de la poudre y avait +deposee. Impossible. L'avant-bras etait comme disloque en son milieu, a +l'endroit ou persistait une douleur sourde. Force a moi de deposer mon +fusil, pour ramener, avec la main droite, la gauche, qui definitivement +refusait le service. Devenu inutile, je me couchai tout de mon long dans +la profondeur d'un sillon. + +De la je pus remarquer ce qui, dans l'action, m'avait echappe. Le +capitaine jurait comme un diable, hurlant de toutes ses forces: "Tirez! +mais tirez donc!" Villiot rampait de l'un a l'autre, et, avec un petit +instrument, que je reconnus pour etre une lime, il cherchait a rogner +les tetes mobiles des chassepots dilatees par la chaleur du tir. Malgre +ce soin, le feu ne reprenait guere. Moi-meme, pour les derniers coups, +j'avais eu toutes les peines du monde a refermer le tonnerre. Les armes +etaient trop echauffees, trop encrassees. Il fallait de toute necessite +les laisser se refroidir et les nettoyer. La place etait incommode pour +pratiquer cette operation. En pestant de plus belle, le capitaine se +resigna donc a abandonner momentanement la partie, sauf a la reprendre +avec le reste de ses hommes. Il n'y avait plus qu'a s'en aller, chose +malaisee pour moi. Ma jambe etait plus endolorie que mon bras. Une fois +mis debout, non sans peine, je boitais tellement qu'il me fallut +faire appel a l'appui d'un soldat, qui se chargea aussi de mon fusil. +Lorsqu'ils nous virent tourner le dos, nos invisibles adversaires +redoublerent de coups, sinon d'adresse. A nos oreilles grondait un +veritable ouragan, dont mon soutien etait peniblement impressionne. "Mon +Dieu, mon Dieu, disait-il en patois, quelle grele! Mon fourrier, ne +pourriez-vous pas aller plus vite?... Ah! bonne Vierge, ayez pitie de +nous!" + +Ses prieres ne furent point vaines. Lui et moi, nous regagnames les +jardins de Cernay sans nouvel accroc. La, le capitaine se hata de +rallier la seconde section. Au moment ou, comme nous l'avions fait trois +quarts d'heure plus tot, le reste de la compagnie s'elancait dans le +champ que, sans figure de rhetorique, je venais d'arroser de mon sang, +je reconnus la voix eclatante de Nareval. Avec un entrain qui me rejouit +et un instant effaca l'impression des tristes details de la veille, il +criait: "Allons, les enfants! Allons, en avant, et vive la Republique!" +Comme je poursuivais mon chemin vers l'interieur du village, le +capitaine demanda, courrouce: "Quel est l'homme qui s'en va?--C'est le +fourrier, lui repondit le sous-lieutenant avec un ton de bienveillance +tout nouveau pour moi. Il est grievement blesse.--C'est bien!" ajouta M. +Eynard en se disposant a suivre le lieutenant Barta et le sergent-major +Harel, tandis que mes camarades nettoyaient leurs armes. + +"Comment, deja, mon pauvre ami?" me cria le brave Villiot en guise +d'adieu. M'etant retourne a la question du capitaine, j'allais repondre; +mais, au meme instant, un leger emoi se produisit parmi ceux qui +couraient en avant. A la vue d'un obus foncant sur eux, le lieutenant +leur jeta l'avertissement des tranchees de Crimee: "Gare la bombe! +Couchez-vous!" Toute la section s'abattit ensemble, pendant que +l'implacable projectile achevait sa course en bourdonnant. Une lueur, un +eclatement, aussitot suivi de la voix du lieutenant Barta: "Debout! +en avant!" Tous les hommes se redresserent et repartirent au pas +gymnastique. + +Tous, sauf un qui, la face en terre, ne bougeait plus. Deux soldats de +la premiere section s'avancerent pour l'aider a se relever: j'attendis +leur retour avec angoisse. Apres avoir souleve le malheureux et l'avoir +repose a terre, ils revinrent, tres pales. "Le sergent Nareval", dit +l'un, et, avec une expression d'horreur invincible, l'autre ajouta; +"Tue. Il a le crane ouvert." + +Depuis ce jour je crois aux pressentiments et je laisse glisser sur moi +les railleries que parfois les sceptiques ne me menagent pas. En allant +au feu, sous la pluie des balles, je n'avais jamais ete preoccupe, a +l'exces, de la pensee de la mort, tout en mesurant assez froidement le +danger. Quoique endommage, plus, il est vrai, que ne le prevoyait mon +beau-frere quand il prophetisait plaisamment la veille de mon depart, +je suis cependant revenu. Louis Nareval, au contraire, d'aussi bonne +volonte que moi, avait tremble, le 8 decembre, parce que le spectre +invisible, mais obsedant quand meme, lui avait donne pour le lendemain +le rendez-vous inevitable, le rendez-vous fatal. + +Par la ruelle ou la compagnie s'etait engagee, encore intacte, deux +heures plus tot, je rentrai dans le village, en tirant le pied, en +soutenant mon bras douloureux, et je me laissai tomber sur un banc de +pierre, pres d'une porte, plus triste encore que souffrant. Mon +coeur etait navre de la mort de mon plus ancien frere d'armes, et je +regrettais en meme temps ceux qui lui survivaient. De communes miseres, +surtout endurees pour une noble cause, nouent des liens solides. Par la +se justifie l'assimilation faite entre le regiment et la famille, car la +parente s'affirme principalement dans les jours de peine et de deuil. + +Si les balles bavaroises ne portaient pas toutes, les obus etaient +meurtriers. Devant moi, sur le terrain ou la veille nous avions +manoeuvre, il en tombait, tombait toujours, et beaucoup faisaient des +ravages dans un bataillon qui etait masse la, en reserve. Les cacolets +venaient faire leur sanglante recolte dans le village. Il en passa +bientot un pres de moi, mais deja charge. Le conducteur s'approcha +neanmoins. Il tira de sa poche un grand mouchoir a carreaux, tout neuf, +dont il me fit une echarpe, et il m'engagea a le suivre, si je pouvais +marcher, afin de me faire soigner plus tot. + +Mon sang, a la verite, s'ecoulait par les deux trous pratiques dans +mon bras, l'un assez pres du poignet, l'autre a la sortie de la balle, +presque au coude. Tous mes vetements, capote, pantalon, guetres, tout +etait inonde: je m'epuiserais sans doute a vouloir trop attendre. +Et puis, par le temps glacial qu'il faisait, j'avais l'etrange et +desagreable sensation de l'air s'infiltrant, au travers de mon bras, +comme dans un tube. Je me decidai donc a suivre le cacolet. Mais ne +voila-t-il pas que, par une prudence fort naturelle, obligee meme, +le conducteur s'engagea dans le chemin le plus sur, a l'abri des +projectiles. Malheureusement c'etait aussi le plus long. Ma jambe me +faisait toujours souffrir; la longueur du circuit m'effraya. Apres la +verification des pressentiments de Nareval, mon fatalisme etait devenu +tel, qu'il ne me vint pas a l'idee que je pouvais etre atteint sur un +point plutot que sur un autre. Quittant mon guide, je coupai court, +impunement, a travers le champ que plusieurs obus labourerent devant moi +et derriere moi. + +A mi-chemin d'Ourcelles je rencontrai le sergent Gouzy. Il n'avait ete +frappe que par une balle morte, qui lui avait cause un engourdissement +douloureux dont il etait deja gueri. Du moment que nos camarades se +battaient, il avait hate de les rejoindre. Le cadre de la compagnie +etant fort reduit, je n'essayai pas de le retenir, bien qu'en verite +son appui m'eut ete utile. Il y avait encore cent metres a parcourir +jusqu'au village, et j'etais a bout de forces. Je ne serais pas arrive, +si deux paysans n'etaient venus courageusement a mon secours. + +Revetus, comme en un jour de fete, de leurs habits du dimanche, ils +suivaient anxieux le spectacle de la bataille, du seuil de leur demeure. +Apres s'etre prepares a la quitter, ils ne pouvaient s'y resoudre. Ils +voulaient esperer encore, sans l'oser tout a fait. Quelque cruelle que +fut leur preoccupation, ils parurent l'oublier genereusement pour me +donner des soins. Ils me firent asseoir a leur foyer, me presenterent un +cordial, et, sans toucher a mon bras, m'enleverent mon sac qui pesait +fort sur mes epaules affaiblies. + +Le temps passait, et, par la porte entr'ouverte, le bruit du combat nous +parvenait, continu, de plus en plus intense. Dans mon etat de faiblesse, +je ne me rendais plus un compte tres exact de la duree, ni des +evenements; mais il parait que toute une division prussienne etait +venue appuyer les efforts des Bavarois a Villechaumont. Notre division, +violemment canonnee, dut se replier sur la ligne de retranchement +menagee en avant de Villejouan et d'Origny, dans les tranchees que le +1er et le 2e bataillon du 48e avaient occupees la veille. Par ordre, mes +camarades quitterent ainsi vers midi leurs positions avancees. A eux +echut la mission de proteger la retraite. "Sans quelques compagnies du +48e de marche et des chasseurs a pied qui, deployes en tirailleurs, +firent bonne contenance au dela d'Origny, ce mouvement retrograde eut +degenere en deroute", au dire du general Chanzy. Le lendemain, 10 +decembre, il cita la compagnie du capitaine Eynard a l'ordre de l'armee, +a l'heure meme ou elle se distinguait de nouveau. Avec tout le regiment, +elle reprit Origny a la baionnette, avant l'aube. Il fut fait la de +nombreux prisonniers. Des qu'il fut engage, le 48e ne se menagea pas: +dans les journees de Josnes, il perdit trois officiers, les lieutenants +Combes, Lafranchi et Lespinasse, et 460 sous-officiers et soldats, tues +ou blesses. + + +II + + +Pendant que mes compagnons d'armes devaient continuer a se conduire +avec honneur, d'abord a Saint-Calais, et, en janvier, a Ardenay, sur le +plateau d'Auvours, a Sille-le-Guillaume, puis, supreme epreuve, dans +Paris, au mois de mai 1871, j'allais prendre un repos trop tot gagne, +mais non exempt de toute epreuve. + +Le 9 decembre, des que mes paysans secourables virent plier notre ligne, +l'un d'eux courut a la recherche d'un cacolet et nous l'amena presque +aussitot. On me hissa sur la chaise de gauche, et en contrepoids fut +place un autre fantassin qui avait ete atteint au ventre par un eclat +d'obus. Puis, en route vers Josnes, pour une destination indeterminee. + +Le doux balancement de mon vehicule original, l'air vif de decembre +qui me fouettait le visage, la secrete pensee que chaque pas de notre +monture me rapprochait un peu des miens, le vague espoir de les aller +retrouver sans que ma conscience eut rien a me reprocher, tout cela me +ranima, me rendit coeur. Bien que le vent, en soufflant dans mon bras, +me rappelat assez vivement ma blessure, je me sentis gagner par une +sorte de joyeuse insouciance. + +A ce moment--je m'en souviens--un capitaine d'etat-major nous croisa sur +la route: mon air de jeunesse le frappa sans doute et aussi tout le sang +qui degouttait de ma manche sur mon pantalon garance, qu'il maculait +de larges taches vineuses: "Du courage, fourrier!" me dit-il +affectueusement au passage. Sans forfanterie, je pus lui repondre que +cela ne manquait pas, car pour lui parler je m'interrompis de fredonner +le refrain de la retraite qui s'arrangeait dans ma tete a la pensee de +mes parents: + + V'la votre fils qu'on vous ramene, + Il est en bien triste etat. + +Souffrir, cela devrait apitoyer sur les maux d'autrui. Il faut avouer +pourtant que mon voisin m'importunait fort, par ses plaintes et ses +gemissements continuels. Les blessures au ventre sont tres douloureuses; +mais celle de mon compagnon n'etait pas des plus graves. Son +etui-musette avait heureusement amorti le coup. Ses vetements etaient +intacts, au plus etait-il contusionne. Aussi je ne me faisais aucun +scrupule de chantonner d'autant plus haut qu'il hurlait davantage. + +Le bon tringlot qui dirigeait notre mulet subissait stoiquement cet +etrange concert, tout au souci de sa fonction. Il tenait court le licou +de la bete et choisissait avec soin le terrain, car, sur la route gelee, +elle glissait a chaque pas. Mon voisin, entre deux soupirs, stimulait +le zele du conducteur. Rien n'y fit. Il etait ecrit que notre mulet +tomberait; il tomba, en nous projetant a deux ou trois metres. Dieu, +quels effroyables cris! Comment songer a son propre mal, en entendant de +telles lamentations? + +Nous venions d'entrer dans un village qu'occupaient des mobiles. +Vite releves par quelques-uns d'entre eux, nous fumes conduits dans +l'auberge, et regales d'une tasse de cafe bien chaud. Notre mulet +s'etant de son cote remis de sa chute, les mobiles nous reinstallerent +avec precaution sur nos sieges et nous reprimes notre odyssee par le +chemin qui conduit a Mer. + +Au depart nous avions passe devant des fermes ou travaillaient des +chirurgiens. Des hommes au torse nu tache de rouge, d'autres montrant, +qui son bras, qui sa jambe ou son pied, cela avait glisse en quelque +sorte sous nos yeux, sans faire sur moi une impression trop profonde. +Mais, a mesure que le jour avancait et que nous nous rapprochions de la +ville, differents chemins aboutissaient a la grande route ou affluaient +les blesses provenant des divers points du champ de bataille. +Quelques-uns, les plus rares, suivaient a pied, beaucoup en cacolet, +d'autres sur des chariots de toutes formes. Ils offraient un spectacle +attristant. Parmi ceux qui etaient couches sur des charrettes, il y en +avait au teint bleme et verdatre. Les convoyeurs n'osaient sans doute +pas se defaire d'un fardeau sacre, lors meme qu'ils avaient la certitude +de ne plus transporter qu'un cadavre. Dans une de ces voitures, j'eus la +douleur d'apercevoir, vivant encore, mais trop prive de ses sens pour +me reconnaitre, le malheureux caporal Daries. Il avait eu, a ce que +m'apprit le charretier, une jambe broyee par un obus. + +Derriere le remblai du chemin de fer, la ville de Mer montra enfin le +faite de ses maisons inegales, le grand toit de sa halle et son clocher +qui, toute proportion gardee, rappelle modestement une des tours de +Notre-Dame de Paris. La route passe sous un pont, et les habitations se +dressent au dela. Au milieu du faubourg, notre conducteur s'avoua fort +embarrasse. Il ne pouvait guere nous transporter plus loin, d'autant que +nous avions besoin d'etre panses et de nous reposer; mais il ne savait +ou nous laisser. Une foule de malheureux, en attendant d'etre evacues +dans la direction de Blois, s'entassaient a la gare: nous n'y aurions +trouve aucun abri. Me souvenant de m'etre arrete dans un cafe du +voisinage, je dis au soldat de nous y conduire. Depuis un mois, +l'etablissement avait ete abandonne; les volets etaient clos. Alors, par +une inspiration soudaine, j'indiquai a notre guide l'epicerie ou j'etais +entre quelques instants avant notre depart precipite pour Chateaudun. + +Les blesses recoivent vite leur recompense. Pour eux, la sollicitude de +tous s'eveille aussitot. Nous fumes charitablement accueillis par la +personne qui m'avait recu naguere. Tout exigu que fut le logement +qu'elle partageait avec sa tante, au fond du magasin, elle nous y +installa pres du feu, mon compagnon et moi, et, en apprenant que nous +n'avions recu aucun soin, elle nous quitta brusquement. Elle se mit a +parcourir la ville, qu'encombraient les troupes de la division Camo, +retrogradees de Beaugency. Le premier chirurgien qui se trouva sur son +chemin, elle nous l'amena. + +C'etait le docteur Charles, medecin-major du 1er regiment de gendarmerie +mobile. Apres avoir declare a mon plaintif compagnon qu'il pourrait +reprendre son service dans quinze jours, il s'occupa de moi. Avec +affabilite, seconde d'ailleurs par la jeune fille, il me fit un +pansement sommaire; puis il me delivra un certificat constatant la +gravite de ma blessure et specifiant qu'elle exigerait trois mois de +soins. J'aurais du m'en affliger, mais je ne vis la que l'autorisation +implicite de regagner le nid familial. + +Le docteur fut remercie par notre bienfaitrice, dont la bonte ne se +dementit pas un instant et que ma reconnaissance se plait a rappeler. + +Chose remarquable, ce court episode, qui a seme dans mon souvenir un +poetique bouquet au parfum imperissable, fut rempli, en un cadre tout +prosaique, de soins materiels infimes. Preparer un petit chiffon de +toile, y etendre prestement du beurre frais, a defaut de cerat, pour +oindre mes plaies. Me faire prendre du bouillon, que de son souffle +elle avait refroidi. S'abaisser ensuite jusqu'a defaire mes guetres +ensanglantees, pour me permettre de me delasser sur un matelas qui +avait ete etendu dans l'atelier d'un menuisier voisin. Mais la charite +ennoblissait tout cela. Malgre ma faiblesse, je n'en etais pas moins +honteux de voir cette inconnue s'agenouiller a mes pieds. "Laissez donc, +me dit-elle avec un triste sourire; n'est-ce pas notre seule maniere, a +nous autres, de servir notre malheureux pays?" + +Le malheur d'autrui n'abolit pas le notre; mais il peut nous enseigner +a le mieux supporter, en nous rappelant que l'echelle des maux est +infinie. Sur mon grabat, je dus me faire tout petit, pour partager la +place avec un pauvre diable qui avait les deux bras brises. Jusqu'au +jour je n'osai me remuer, de peur de heurter le miserable que sa double +blessure immobilisait comme un mort. Or les nuits de decembre sont +interminables, et celle que je passai la me parut bien la plus longue de +ma vie. Le sommeil me fuyait, et mon cerveau semblait tourner dans ma +tete. A la lueur vacillante d'une veilleuse, les objets environnants +prenaient des formes etranges, fantastiques, effrayantes. L'etabli du +menuisier, dont l'ombre s'etendait jusqu'a nous, offrait l'aspect d'un +catafalque. Plusieurs planches, dressees contre les murs, avaient des +blancheurs de fantomes, et le jeu de la lumiere leur donnait un semblant +d'agitation. La fievre gagnait sur moi, incontestablement, et quand, +par un effort de volonte, je parvenais a la vaincre, a ressaisir le +sentiment exact des choses, une autre terreur surgissait. Je pretais +anxieusement l'oreille aux rumeurs de la rue. + +A la nouvelle de l'abandon de Beaugency, le bruit s'etait repandu que +les Allemands s'avancaient rapidement et que la ville de Mer allait etre +envahie. Les chevaux qui parfois passaient au galop, appartenaient-ils a +nos estafettes ou a quelques uhlans audacieux? Etaient-ce deja les pas +de nos ennemis qui resonnaient sur le pave de la rue? Le jour allait-il +nous trouver libres, ou prisonniers? + +Dans l'immobilite penible ou j'etais reduit, un incident futile vint +cependant me distraire. Un petit objet, comme un caillou, roulait sous +mes talons, me genait: je me creusai vainement l'esprit a en determiner +la forme et la nature, sans pouvoir l'atteindre. Au jour enfin, je +reconnus une balle tronconique, de la grosseur du pouce, toute machee. +C'etait celle qui m'avait blesse: apres m'avoir contusionne la cuisse, +elle etait descendue dans ma guetre. Soigneusement je la recueillis. Mon +frere aine m'avait demande un souvenir des Allemands: ils ne m'avaient +pas laisse en ramasser un, mais me l'avaient envoye: faute de mieux, il +faudrait que mon collectionneur s'en contentat. Je comptais bien pouvoir +le lui rapporter, les troupes francaises occupant encore la ville. En +les voyant circuler dans la rue, j'eprouvai autant de joie que si elles +venaient reellement de nous delivrer. + +Le 10, dans la matinee, il me fallut donc dire adieu a ma gracieuse et +douce infirmiere. Tremblant de fievre et de froid, boitant, _trainant +l'aile et tirant le pied_, je gagnai la gare, ou, d'heure en heure, des +trains formes a la hate emportaient par centaines des debris humains +de l'armee de la Loire. Dans la station gisaient les plus grievement +atteints. D'autres, qui, comme moi, pouvaient marcher encore, gagnaient +le bord de la voie. Parmi eux, quelques-uns de nos adversaires, Bavarois +au casque en cuir bouilli. Deux avaient ete frappes a la tete, un autre +au bras. La solidarite du malheur ne s'etait pas encore etablie d'eux a +nous. Trop des notres subissaient leur sort pour que notre rancune put +tomber tout d'un coup. Du reste, ils paraissaient resignes, sous leurs +linges sanglants. + +Ils furent bientot embarques, et de mon cote je trouvai place dans le +fond d'une voiture a bestiaux. Quoique ma jambe fut toujours raide et +endolorie, je n'eus garde de me coucher: je m'efforcais de taper des +pieds dans mon coin. Long exercice. Le train glissa, tout doucement par +bonheur, hors des rails, pendant la premiere nuit: le trajet, de Mer +a Bordeaux, dura quarante-huit heures, par un froid siberien. Les +malheureux, qui autour de moi n'avaient pas la ressource de m'imiter, +enduraient le martyre. Tandis que d'autres souvenirs me reviennent avec +une admirable nettete, ce triste tableau, trop longtemps place sous +mes yeux, echappe a ma memoire. De cet entassement se degage un petit +chasseur a pied, au visage d'enfant, grelottant en un coin, dans sa +veste courte, sans manteau ni couverture: il avait--je crois--une main +ecrasee. Plus pres de moi est etendu un malheureux garde-mobile dont le +pied tient a peine a la jambe, par quelques fibres. + +Pourtant ni les uns ni les autres ne se plaignaient guere. Il ne fut +certainement pas echange dix paroles entre nous durant ces deux longues +journees: c'est une chose remarquable que la morne resignation des +soldats mutiles. Aux prises avec la douleur, en attendant la revelation +du grand mystere de la mort, ils deviennent silencieux et graves. Les +hurleurs sont generalement les moins atteints. Les autres regardent +venir stoiquement la guerison incertaine, lointaine en tout cas, +indifferents a ce qui les environne et dedaigneux meme de la +commiseration. + +A Bordeaux, quant a moi, j'etais vaincu. La fievre commencait a +m'accabler; mon bras semblait s'appesantir davantage d'instant en +instant: je craignais de ne pouvoir resister jusqu'au terme de mon +voyage. J'appris d'ailleurs avec inquietude que notre train allait etre +dirige sur Mont-de-Marsan et sur Bayonne. Un sous-intendant militaire se +trouvait sur le quai; je lui exprimai mon desir de rentrer a Toulouse, +et lui parlai du certificat du docteur Charles. Il n'hesita pas a me +faire descendre; il m'autorisa a aller prendre un autre train, a la gare +Saint-Jean, de l'autre cote de la Garonne, apres m'avoir engage a me +faire panser dans une salle dont il m'indiqua l'entree. + +Cette salle etait le hall d'attente, peu eleve de toiture, mais d'une +tres vaste superficie. Le gaz l'eclairait mediocrement. Quand je poussai +devant moi la porte vitree, une odeur acre me prit a la gorge, une odeur +indecise, entre l'abattoir et le charnier. Le sol n'etait qu'une immense +litiere, jonchee de victimes saignantes, et, de distance en distance, +circulaient avec precaution quelques soeurs grises dont les cornettes +blanches semblaient lumineuses dans l'obscurite relative. Une rumeur de +plaintes, dominee par des hurlements sonores, s'elevait de ce lit commun +de nobles souffrances. A ce douloureux spectacle, j'oubliai mon propre +mal et me sentis assailli par de plus hautes pensees. + +Dans notre guerre a outrance, il fallait bien que la victoire restat a +l'une des deux nations: l'autre, a defaut de gloire, pouvait du moins +revendiquer l'estime du monde, en se defendant jusqu'a l'epuisement. +Dans cette lutte ou tombaient tant de Francais, peu importait qu'ils +fussent vaincus: il est vrai que nous n'ajouterions pas de trophees +a ceux que nos aines ont entasses a l'hotel des Invalides; mais nous +souffrions assez pour avoir droit plus tard au respect de nos cadets. +Oui, malgre nos desastres inouis, nous pouvions sans forfanterie, comme +les Russes apres la defense heroique de Sebastopol, repeter le mot du +vaincu de Pavie: _Tout est perdu, fors l'honneur._ + +Devant le sombre tableau qui s'etait offert a mes yeux, une pitie +profonde, melee d'un certain orgueil, m'avait donc envahi. Nareval, +Daries, le malheureux caporal Tillot, et mes autres compagnons d'armes, +qui, peut-etre, avaient succombee a leur tour, tous me revinrent en +memoire; et en pensant a eux je fus saisi de la crainte de fouler +aux pieds quelques-uns des martyrs qui se tordaient sur cette paille +ensanglantee, tandis que mon bras n'exigeait pas des soins immediats. +Quand j'eus referme la porte de l'etrange salle d'attente ou l'on +sentait planer la mort, je m'eloignai en frissonnant malgre moi: je +quittai la gare pour marcher un peu, pour me convaincre aussi que, +quoique frappe, je n'etais pas tout a fait abattu. + +Quelque temps avant la guerre, j'avais fait a Bordeaux un court sejour +chez de vieux amis de mon pere; mais ils habitaient loin du centre, +pres de Cauderan, une maison isolee, ce que les Bordelais nomment une +echoppe. La ville m'etait peu familiere. L'idee d'aller si loin ne +m'etait pas venue d'abord; seul sur le pave de la Bastide, dans la +demi-obscurite de l'aube luttant avec la lueur palissante des papillons +de gaz, devant la vaste etendue brumeuse qui marquait le lit du fleuve +gascon, j'eus une sorte de defaillance morale; il me parut impossible de +reprendre ma route sans un relais, je me laissai seduire a la pensee de +me reposer en face de visages amis. Mais pres d'une lieue me separait de +Cauderan, une lieue de quais, de places, de rues. Comment se retrouver +dans un pareil dedale? + +Heureusement, au fond de mon gousset, dormait un ecu de cinq francs, +superstitieusement garde comme un en-cas supreme. Le moment etait +venu de faire donner la reserve. Devant moi se trouvait un debit ou +mangeaient et buvaient quelques debardeurs du port; j'y entrai. Tandis +que je prenais une tasse de cafe, un homme voulut bien m'aller chercher +une voiture. Une heure durant, elle me cahota; du moins, mon bras +repercutait les moindres secousses. Elle me deposa tout la-bas, au +moment meme ou nos bons amis ouvraient leurs volets. + +Il serait difficile de peindre leur penible surprise, en me +reconnaissant dans le militaire, pale et faible, qui ne pouvait parvenir +a ouvrir la voiture. Ils accoururent, firent ceder la portiere, me +soutinrent jusque dans la maison. Le premier moment de stupeur passe, +les braves gens preparerent pour moi, afin de m'avoir plus pres d'eux, +un lit ou personne ne s'etait repose depuis qu'ils y avaient vu mourir +leur unique enfant. Ensuite ils appelerent mon pere par le telegraphe. + + +III + + +A partir de cet instant, la sollicitude la plus eclairee, les soins les +plus habiles ne cesserent de m'etre prodigues. Mon pere, arrive par +le premier express, put amener pres de moi le docteur Fusier, medecin +principal des armees, que les fievreux du Mexique et plusieurs +generations de polytechniciens ne peuvent avoir oublie. D'un leger coup +de bistouri, il me fit une incision par ou treize esquilles, nombre +fatidique, devaient etre extraites successivement, et il autorisa +mon transport a Toulouse en coupe-lit. Le lendemain, a cheval des la +premiere heure, lui-meme vint presider a mon embarquement. + +Pour le voyage, comme mes habits de guerre necessitaient une +desinfection, j'avais ete enveloppe dans des vetements civils. La fievre +aidant, je n'etais guere qu'un paquet inerte, presque inconscient. Il +me souvient pourtant que, devenu le point de mire des voyageurs, je fus +pris a la gare d'un mouvement d'enfantine coquetterie. De ma main libre, +j'arrachai au moins la coiffure d'invalide dont nos amis m'avaient orne: +il me repugnait de rentrer dans ma ville sous le casque du pacifique roi +d'Yvetot. Au bout du trajet, autre motif de protestation. Une civiere +avait ete amenee pour moi de l'hopital militaire a la gare de Toulouse; +je refusai d'y prendre place; je refusai energiquement, et rien ne put +me faire ceder, car ce n'etait plus la coquetterie qui m'animait: mais a +aucun prix je ne voulais etre rendu a ma mere comme un cadavre. + +A ce moment, sur le quai de la gare, monseigneur Desprez, l'archeveque +du diocese, se trouvait la fortuitement; il fit quelques pas a ma +rencontre. Apres m'avoir adresse de bienveillantes paroles, il me donna +sa benediction. Puis une voiture m'emporta avec mon pere, et, enfin, par +un dernier effort, je pus recevoir debout l'embrassement maternel. + +Douce etreinte, accompagnee de larmes dont le seul souvenir me parait +plus precieux que la possession d'une riviere de diamants. Oui, nous +pouvions nous embrasser, nous embrasser de bon coeur. Au milieu du +desastre national nous nous sentions la conscience legere, exempte de +tout reproche. + +Dans cet etat, le bonheur ineffable du retour etait d'autant plus +appreciable, que le danger avait ete reel. Ce danger, le mal physique le +rappelait, pour la jouissance du revoir. Un rien, une legere deviation +de la balle, j'etais tue et perdu pour ma mere; elle etait perdue pour +moi. Au contraire, je lui etais rendu, pleinement rendu, pour redevenir +pendant quatre longs mois son petit enfant. Oui, toutes les meres ont +prodigue au leur des soins de toutes les heures, heures de jour et +heures de nuit: elles leur ont temoigne un devouement absolu, sans +borne; mais la mienne m'a prodigue ces soins, m'a en un mot donne la vie +deux fois, et, la seconde fois, j'etais conscient de tout; il m'a donc +ete possible de lui vouer une reconnaissance presque proportionnee a sa +tendresse. + +Si, pour apprecier cette immense affection, il m'avait fallu un +contraste, ce contraste ne m'eut pas manque. Puisque j'avais survecu, je +devais au malheureux Nareval d'accomplir son dernier souhait, aller dire +a ceux dont il m'avait donne le nom, le soir du 8 decembre, qu'il avait +su bien mourir. Son ombre meme ne devait pas etre heureuse. Ma guerison +trainait beaucoup et devenait douteuse; je n'avais pas de peine a m'en +apercevoir: j'obtins de mon pere qu'il se chargeat d'aller a l'adresse +indiquee. Nul n'etait mieux fait pour remplir avec tact la penible +mission dont je desesperais de pouvoir m'acquitter. Mais ceux qui +avaient eu les dernieres pensees de mon infortune compagnon ne lui +accorderent qu'indifference en retour. Mon pere, pour les preparer, +parla d'abord d'une blessure, d'une blessure grave. "Vraiment, ce pauvre +Louis! C'etait un brave garcon!" dirent-ils simplement. Les premiers, +ils parlerent de lui au passe, froidement, le tuant en quelque sorte de +nouveau, en effigie. + +Le delai prevu par le docteur Charles fut de beaucoup depasse. Decembre, +janvier, fevrier, mars, avril, tout ce temps s'ecoula sans amelioration. +Au contraire, toujours au lit, le bras dans un affreux etat, je +m'affaiblissais, je deperissais, je m'en allais visiblement, en depit +des soins devoues du docteur Henri Molinier. Bien qu'il prit la peine de +me panser lui-meme matin et soir, il desesperait de me guerir; a moins +d'en venir aux moyens extremes. Chaque jour, il parlait plus fermement +de l'amputation: mais, quelque pessimiste qu'il fut, sa patience ne se +dementait pas. Faible comme un moribond, j'atteignis le mois de mai, +moins a plaindre, sans doute, que mes camarades qui guerroyaient +encore, sous les balles francaises, autour du Mont-Valerien, a l'Arc de +Triomphe, a Montmartre, a la Chapelle. + +Aux Buttes-Chaumont, Villiot, devenu sous-lieutenant, merita d'etre cite +a l'ordre du 1er corps de l'armee de Versailles. Nos trois officiers +furent decores vers le meme temps, et mon successeur eut pu l'etre sans +injustice. Atteint d'une balle en pleine figure, le sergent-fourrier +Leyris la fit ressortir lui-meme de sa blessure, en pressant sa joue +de toute la force de ses doigts. Il refusa d'ailleurs de quitter la +compagnie. Sa plaie bandee, il continua de se battre jusqu'au dernier +jour. Harel, Gouzy, sans rencontrer d'occasions si eclatantes, +poursuivaient simplement l'accomplissement de leur dur devoir. Seul +Laurier, qu'au moins une fois Villiot avait surpris loin de son poste, +etait rentre en conge a Marseille, ou il se vantait d'avoir dedaigne +l'epaulette. + +Tout d'un coup, la constance et le devouement du docteur Molinier furent +enfin recompenses. Les prieres de ma mere aidant, j'entrai presque +subitement en convalescence. Un jour, en cachette de mes parents, je +parvins, apres une heure de patients efforts, avec l'aide d'une amie +du voisinage, a glisser mon bras ankylose dans la manche trouee de +mon habit de guerre, ce bras si largement laboure par la lancette +du chirurgien, ce bras qu'avait si longtemps menace le couteau de +l'operateur, ce bras qui m'avait ete conserve miraculeusement. + +Soutenant a peine ma main cependant lourde comme du plomb, j'apparus +soudain, triomphant, aux yeux de tous les miens reunis pour le repas du +soir. Quelle surprise, et quel attendrissement! Ah! j'ai cause bien +des soucis a ma mere, il est vrai; mais, en revanche, quelles joies +infinies! + +Nulle autre recompense ne pouvait egaler celle-la, et elle m'a suffi. +Aussi, en depit des plus vives souffrances, malgre l'enervement de ma +longue maladie, dans l'angoisse de tres douloureuses operations, aucun +regret n'est jamais venu obscurcir ni troubler ma conscience. Aux +amis qui s'apitoyaient sur moi, j'ai pu repeter sans cesse, en toute +sincerite, ce vers si simple du grand Corneille: + + Je le ferais encor, si j'avais a le faire. + + + + +TABLE DES MATIERES + + +Echos des premiers revers + +Le 48e regiment de marche + +En campagne + +La deroute + +Bataille + +Hors de combat + + + + + +End of Project Gutenberg's Journal d'un sous-officier, 1870, by Amedee Delorme + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL D'UN SOUS-OFFICIER, 1870 *** + +***** This file should be named 11893.txt or 11893.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/8/9/11893/ + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. 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