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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11893 ***
+
+JOURNAL
+D'UN SOUS-OFFICIER
+
+
+
+
+AMÉDÉE DELORME
+
+
+
+
+
+ÉCHOS DES PREMIERS REVERS
+
+
+I
+
+
+Le malheur aigrit. De là les récriminations qui se sont entre-croisées,
+violentes, acerbes, au lendemain de nos désastres. Nul n'a voulu de
+bonne foi accepter sa part de responsabilité. Chacun, au lieu de sonder
+sa conscience, a regardé autour de soi, au-dessus ou au-dessous, selon
+sa situation, et il lui a été facile de découvrir des griefs chez
+autrui, car il n'est personne qui n'ait eu quelque reproche à
+s'adresser. Notre faiblesse était notoire, et le gouvernement impérial
+fut inexcusable de lancer la France dans une folle aventure. Mais
+a-t-on oublié comment le peuple français avait accueilli les premières
+tentatives de création de la garde nationale mobile? Malgré leur fierté
+de compter le maréchal Niel parmi leurs compatriotes, les riverains de
+la Garonne reçurent mal ses décrets. Ils y répondirent en brisant
+les réverbères de Toulouse. Le sort des armes n'eût-il pas changé,
+cependant, si, à la fin de juillet, quatre-vingts légions, organisées de
+longue main, avaient pu seconder les efforts de la vaillante armée du
+Rhin?
+
+A vrai dire, les reproches amers éclatèrent plus tard. Ce fut d'abord de
+la stupeur à la nouvelle des désastres de Wissembourg, de Froeschwiller
+et de Forbach. Précieux patrimoine, l'honneur national s'apprécie à sa
+valeur, comme la santé, quand il a subi une atteinte. La vie sembla
+s'arrêter à Toulouse. Industrie, commerce, tout fut suspendu. Les
+boutiques restaient à demi closes, les usines chômaient. Dès le matin,
+toute la population se portait sur la place du Capitole. Bourgeois
+modestes, ouvriers en blouse, aristocrates à la mise élégante, étudiants
+un peu débraillés, tous, confondus en une foule inquiète, venaient
+chercher vainement sur les murs de l'Hôtel de Ville l'annonce d'un
+retour de la fortune.
+
+Ces hommes demeuraient mornes, silencieux, comme implantés dans le sol
+de la place. Ils s'en arrachaient parfois, d'attente lasse, pour aller
+inutilement demander si les nouvelles n'étaient pas retenues à la
+préfecture. Dans ce va-et-vient, personne n'osait marcher tête haute.
+Les amis s'accostaient tristement, avec de longs serrements de main et
+des hochements de tête découragés, comme pour s'annoncer mutuellement
+l'agonie d'un être cher. Les rares officiers laissés dans les dépôts
+circulaient à peine, ne se montrant plus au café. Par pitié pour eux, on
+les évitait. Du reste, la honte de la défaite appesantissait le front de
+tous les Français, indistinctement, et ils n'osaient plus se regarder en
+face.
+
+Énervantes journées que ces journées d'attente du mois d'août, pendant
+lesquelles on voulait douter, on voulait espérer encore. Il fallut se
+résigner. Les premiers revers furent confirmés, avec l'aggravation des
+plus navrants détails. Pourtant le maréchal de Mac-Mahon ralliait à
+Châlons les débris héroïques de Froeschwiller; Bazaine massait autour de
+Metz l'armée du Rhin, que Forbach avait à peine entamée. La victoire, si
+longtemps attachée à nos armes, nous reviendrait peut-être. Mais il n'y
+a pas de douleur si cruelle qu'il ne faille s'en distraire, parce que
+s'impose l'obligation de vivre. Le marchand forcément revint à son
+comptoir, l'ouvrier reprit ses outils, en proie à une sourde rancoeur.
+Seuls, dans un si grave péril, les oisifs durent continuer à subir le
+sentiment de leur inutilité.
+
+Pour moi, j'allais avoir vingt ans. Jamais je n'avais rêvé batailles,
+et, à mon grand regret, je ne comptais pas des lieutenants généraux,
+ni le moindre mareschal de camp dans mes ascendants. Mon père était
+un actif industriel; il avait le désir d'étendre le cercle de ses
+opérations à mesure que chacun de ses quatre fils serait en âge de
+le seconder. Je commençais à m'initier aux affaires, quand la guerre
+éclata. Rien ne m'avait donc préparé à l'idée d'être soldat un jour;
+mais le malheur suscite des vocations soudaines, et il y a des grâces
+d'état.
+
+La _Marseillaise_ avait alors une signification poignante, car le flot
+envahisseur grossissait sans répit. Chaque jour, les hordes allemandes
+nous débordaient plus nombreuses; de terrifiantes rumeurs circulaient
+déjà sur leurs exactions, et leurs hardis éclaireurs étaient signalés à
+d'énormes distances. Qu'importait d'ailleurs le point sur lequel portait
+la souillure: elle entachait le sol de la France; la patrie était
+violée. Comment demeurer le témoin impassible d'une telle honte? Ne
+devaient-ils pas moins souffrir ceux qui, luttant au péril de leur vie,
+mettaient au moins, quelle que dût être l'issue finale, leur conscience
+en repos?
+
+Partout, dans les casernes, dans les établissements privés, des écoles
+s'étaient ouvertes spontanément, dès la déclaration de guerre, pour
+l'instruction des cadres de la garde nationale mobile. Je m'étais fait
+inscrire au gymnase Léotard, et j'avais d'abord suivi les cours sans
+plan déterminé, par imitation de mes camarades qui aimaient mieux
+devenir officiers que simples gardes. Mais je ne tardai pas à me
+passionner pour le maniement du fusil, pour l'école de peloton et de
+compagnie, pour l'escrime à la baïonnette. La nuit venue, j'allais,
+accompagné d'un de mes jeunes frères, faire de longues courses au pas
+gymnastique, pour m'assouplir et m'entraîner. Nous rentrions rouges,
+haletants, épuisés; mais ces efforts avaient déjà leur récompense. Ils
+m'épargnaient les insomnies durant lesquelles je ne cessais de repasser
+tous les détails désespérants apportés par le télégraphe. Après un bon
+somme, l'idée fixe des progrès à faire pour hâter le départ me reprenait
+au réveil, et je retournais de bonne heure au gymnase.
+
+Avant de décrocher les fusils du râtelier, nous nous pressions autour
+des moniteurs, pour avoir des nouvelles du maître de la maison. Léotard,
+le célèbre acrobate, était atteint de la petite vérole. Chez cet
+athlète, alors dans la force de l'âge, la maladie avait pris tout d'un
+coup une violence extrême. Il délirait sans repos, et, ce qui nous
+attachait le plus à lui, c'est que son délire se changeait en fureur
+patriotique. Il ne voyait que des Prussiens autour de lui, dans ses
+hallucinations. Malgré l'affaiblissement de la fièvre, les restes de sa
+vigueur le rendaient encore redoutable; il ne fallait pas moins de deux
+hommes robustes pour le veiller sans cesse, et, presque d'heure en
+heure, ils avaient à lutter corps à corps avec lui, afin de le maintenir
+dans le lit d'où il voulait s'élancer pour courir sus aux ennemis de la
+France. Il mourut un matin dans un de ces terribles accès.
+
+Cependant, la légion des mobiles de la Haute-Garonne s'organisa et mes
+camarades du gymnase y obtinrent tous des grades. J'estimai dès lors
+qu'il n'était pas trop ambitieux de ma part de prétendre faire ma partie
+comme simple soldat. Le soir, à la table de famille, j'annonçai mon
+intention de m'engager.
+
+
+II
+
+
+Cette déclaration éclata comme un obus. A l'exception du compagnon de
+mes courses nocturnes, personne n'y était préparé. Pour les parents, un
+fils est toujours un enfant: la première manifestation virile étonne de
+sa part, inquiète un peu, lors même qu'il ne s'ensuivrait pas un danger
+immédiat. Dès qu'il revendique l'entier usage de son libre arbitre, le
+jeune homme échappe aux siens, en supprimant l'action d'une sollicitude
+tendre et avisée. A l'heure critique où nous étions, le péril était
+certain et tout proche. La pensée en fit venir à ma mère deux grosses
+larmes, qui un instant voilèrent ses yeux bleus, puis roulèrent
+silencieusement sur son doux visage résigné. Mon père, mal remis de sa
+surprise, se contenta de me faire une réponse évasive.
+
+Ma nuit fut mauvaise. J'étais partagé entre le regret d'avoir chagriné
+ma mère, la conviction que je ne lui épargnerais pas cette épreuve, et
+le dépit de n'avoir pas brusqué le dénouement inéluctable. Le lendemain,
+au déjeuner, je remis donc la question sur le tapis, non sans un
+tremblement dans la voix. Mon père, voyant de nouveau le front de
+ma mère s'assombrir, m'arrêta net cette fois. Homme de décision et
+coeur-droit, il n'admettait pas les voies détournées.
+
+«Si tu veux t'engager, dit-il, fais-le; mais parles-en moins.
+
+--Qu'à cela ne tienne, répondis-je; j'attendais votre consentement.»
+
+Et, fort d'une autorisation ainsi surprise, je me rendis, en sortant de
+table, au commissariat de police.
+
+Mon coeur battait la chamade pendant que, négligemment, comme
+s'accomplit toute besogne coutumière, le magistrat remplissait, en me
+posant les questions nécessaires, l'imprimé sur lequel grinçait sa plume
+agile.
+
+«Mais, fit-il en relisant la date de ma naissance, vous n'avez pas vingt
+ans?»
+
+La plume en l'air, le menton appuyé sur sa main gauche, il me
+dévisageait avec le regard scrutateur et sévère d'un juge. Pour
+conclure, il m'invita à aller chercher mon père. Vainement j'insistai,
+lui affirmant que j'avais l'assentiment paternel, qu'il pouvait me
+confier le certificat, et que je le lui rapporterais sur l'heure dûment
+signé. Il déposa sa plume et me congédia poliment.
+
+Ce contretemps me vexa d'abord, parce que tout délai irrite une passion
+sincère, et aussi parce que le commissaire semblait douter de ma parole;
+mais, après tout, ce n'était qu'un retard d'une heure. A la réflexion,
+je me réjouissais que la signature de mon père sanctionnât le premier
+acte solennel de ma vie.
+
+Quant à lui, mon engagement avait été jusque-là si loin de sa pensée,
+qu'il n'avait pas songé à vérifier l'étendue de ses droits. Néanmoins
+il éprouva quelque satisfaction d'apprendre que son autorité pouvait
+prévaloir sur ma résolution. Il ne se dédit point toutefois, et se
+disposa à m'accompagner sur-le-champ.
+
+Or nous rencontrâmes à notre porte un de mes camarades qui, peu de jours
+auparavant, m'avait précisément exposé de belles théories sur l'impôt
+direct du sang. Mon père lui ayant dit le but de notre course, quelle
+ne fut pas ma surprise en le voyant s'exclamer: Henri Roland développa,
+pour me détourner de mon projet, tous les sophismes que l'ingénieux
+intérêt personnel sait invoquer. «La guerre éclatait tout d'un coup trop
+meurtrière pour pouvoir durer. Si, pourtant, notre concours devenait
+nécessaire, le gouvernement ne saurait-il pas nous appeler?...
+N'avais-je pas tort, du reste, de me croire déjà bon à faire un soldat?
+L'habileté à manier une arme s'acquiert-elle en quelques jours? Et, à
+supposer que j'arrivasse à temps, n'irais-je pas-simplement offrir à
+l'ennemi une victime de plus, sans profit appréciable?»
+
+A quoi bon discuter? J'entendais sans écouter, en quelque sorte malgré
+moi. Quelle raison eût pu me vaincre, quand les pleurs de ma mère ne
+m'avaient pas ébranlé? Mon père aussi gardait le silence; mais il
+écoutait, lui, pensif, soucieux. En dépit de longues pauses tous les dix
+mètres, je dirigeais insensiblement la marche vers le commissariat, et,
+remerciant mon ami, je cédai le pas à mon père. Il connaissait un peu
+le commissaire. S'asseyant à la table où mon certificat était resté
+inachevé, il prit la plume et la plongea dans l'encre. Anxieux,
+j'attendais le petit grincement que j'avais remarqué naguère.
+
+«Eh bien! non, fit mon père en rejetant la plume et en se levant, je ne
+peux pas signer!»
+
+Les discours de mon ami avaient été trop cruels pour son coeur. Mon
+affection filiale lui tient compte aujourd'hui de cette hésitation, mais
+je fus moins résigné jadis. Au surplus, l'heure de ma vingtième année
+était proche. Il fallait patienter quelques jours seulement....
+Seulement. Mais ces jours me semblaient aussi longs que des semaines, et
+j'étais agité, troublé, comme par un remords.
+
+Quelque éloigné que fût le théâtre des hostilités, Toulouse en recevait
+constamment des échos et tout y parlait de la guerre. L'arsenal, la
+poudrerie activaient leurs travaux, multipliaient leurs envois. Les
+réserves rejoignaient les dépôts, et ceux-ci dirigeaient chaque jour
+des détachements sur l'armée pour combler les vides ou concourir à la
+formation des premiers régiments de marche. Les moblots foisonnaient,
+luttant entre eux de crânerie et d'élégance, avec le pantalon bleu à
+bande rouge et la vareuse foncée propice aux coupes de fantaisie.
+
+Pour rappeler toutefois que l'heure était grave, et que la coquetterie
+militaire était la parure juvénile de prochains sacrifices, le curé de
+notre paroisse, septuagénaire au coeur chaud, organisa le premier un
+service funèbre en mémoire des victimes des batailles perdues. Au milieu
+de l'église froide et nue, dont la richesse est concentrée dans une
+des chapelles du transept où se trouve une Vierge Noire, un catafalque
+élevait haut ses draperies. Les trois couleurs apparaissaient aux
+angles, obscurcies, comme dans le combat, par la fumée des cierges dont
+les flammes tremblantes faisaient scintiller l'acier des faisceaux
+d'armes. Entourée d'un semis de larmes symboliques, dans un cartouche à
+demi caché sous une palme verte, cette seule inscription:
+
+ AUX BRAVES, MORTS POUR LA PATRIE.
+
+La vaste nef et les bas-côtés étaient trop étroits pour contenir la
+foule. Malgré ce concours empressé, un silence saisissant planait
+au-dessus de ces mille fronts penchés comme sous la pensée d'un deuil
+personnel. Des larmes même coulaient; mais, dans la sincérité de mon
+âme, je ne plaignais pas, moi, ceux que l'on pleurait. Leur sort me
+semblait enviable. Tombés, ils restaient glorieux, tandis que la honte
+atteignait les survivants inactifs.
+
+Aussi, au sortir de l'église, je me sentis étrangement remué, en
+entendant l'alerte sonnerie des clairons des chasseurs. Le pantalon
+dans les guêtres, la tente sur le sac, marmites neuves, grands bidons
+reluisants, en tenue de campagne, ils partaient, vifs, gais, comme à la
+parade. Insoucieux des dangers prochains, ils allaient crânement, d'un
+pas rapide. La certitude de la revanche ne leur eût pas donné plus
+d'entrain, et je fus pris d'émulation. Un instant, je les suivis; mais
+presque aussitôt je m'arrêtai court, comme saisi de honte, car, à la
+gare, il faudrait les quitter, leur dire adieu. Non, je n'avais pas le
+droit de les accompagner, n'ayant pas le pouvoir de les suivre jusqu'au
+bout.
+
+Maussade, silencieux, alternativement morne et nerveux, je ne
+dissimulais pas que j'attendais l'heure d'agir suivant ma seule volonté.
+Mon père ne s'y trompait pas. Ébranlé par les propos de mon ami, il
+avait pu nourrir le vague espoir que j'en serais touché moi-même à la
+réflexion. Devant une résolution fermement arrêtée, il ne voulut pas
+s'obstiner. Ne pouvant douter que je m'engagerais le jour même de mon
+vingtième anniversaire, il consentit à me laisser partir avant. Il fixa
+mon engagement à une date facile à retenir, me dit-il: _le 1er septembre
+1870_.
+
+
+III
+
+
+Hélas! la nouvelle de la capitulation de Sedan me fut apportée le
+lendemain matin au quartier du 72e de ligne, par un officier de mobiles.
+Le désastre surpassait tous les précédents. La honte nous semblait
+monter démesurément, comme les eaux du déluge. Il s'y mêla chez moi une
+préoccupation enfantine: je me demandais avec inquiétude si la guerre
+n'allait pas être fatalement terminée. Aussi, sans peser les chances
+favorables et les chances contraires, j'applaudis aux résolutions du
+gouvernement de la Défense nationale qui répondaient à mes aspirations
+et aux sentiments généreux du pays.
+
+Mon rêve ne se réalisa pas sitôt que je l'avais espéré. Je m'imaginais
+que, trois ou quatre jours après mon engagement, je serais habillé,
+équipé, armé et dirigé vers l'armée. Il me fallut plus de patience. La
+plupart de mes chefs, peut-être inconsciemment, pratiquaient la calme
+philosophie de Henri Roland. Pour eux, je n'étais qu'un numéro matricule
+qui prenait sa place entre deux autres et marcherait quand son rang
+serait appelé.
+
+Or les jours et les jours passaient et rien ne faisait prévoir que cet
+appel aurait lieu. Il régnait à la caserne un désordre inexprimable.
+Dans la hâte de former et d'organiser l'armée du Rhin, aucune mesure
+n'avait été prise pour encadrer les réserves au fur et à mesure de
+leur arrivée. Il n'y avait au dépôt du 72e qu'une seule compagnie, qui
+comptait 1400 ou 1500 hommes. Si actifs que fussent le sergent-major et
+son fourrier, ils ne pouvaient, malgré un travail forcené et des veilles
+prolongées, y voir clair dans leur comptabilité. Un dimanche, le chef
+de bataillon commandant le dépôt voulut procéder lui-même à une revue
+sérieuse.
+
+Tout le troupeau, car le nom de troupe ne pouvait s'appliquer à cette
+cohue, se trouva dès six heures du matin dans la cour du quartier, et
+l'appel commença:
+
+«Présent.... Présent.... Présent....»
+
+Le mot était lancé sur des tons très différents, tantôt en fausset,
+tantôt en faux-bourdon, à intervalles inégaux. Parfois l'appelé était
+tout proche, plus souvent il était perdu dans la foule ou à l'autre
+extrémité de la cour. Les noms, peu familiers aux officiers, n'étaient
+pas toujours intelligiblement prononcés et plus d'un avait besoin d'être
+répété pour parvenir à son adresse. Il fallait perdre plusieurs minutes
+pour ajouter un rang à la double file qui, à la longue, s'allongeait
+cependant, s'allongeait comme un ver annelé. Mais le groupe compact des
+non-appelés paraissait à peine entamé, et midi approchait. La lassitude
+était générale, pour un résultat illusoire. Quel avantage de dénombrer
+cette foule, puisqu'il était impossible de la sectionner, faute de
+savoir à qui confier la surveillance et la direction de chaque peloton!
+
+Le commandant perdit patience et courage. Il fit sonner la soupe, bien
+avant d'avoir achevé la lecture du contrôle général. Cette tentative
+avortée tourna contre la discipline. Ceux qui redoutaient encore une
+surveillance relative s'estimèrent dès lors sûrs de l'impunité, et
+beaucoup en profitèrent pour déserter à peu près complètement la
+caserne.
+
+Inutile de dire que je n'étais pas du nombre. Avec le même sérieux
+qu'un bambin montant la garde armé d'un fusil de bois, j'étais d'une
+exactitude scrupuleuse à remplir des devoirs fort mal définis. A l'heure
+où le quartier était régulièrement ouvert, j'allais voir un instant ma
+famille; mais, pour rien au monde, je n'eusse découché, et ce n'était
+pas la bonté du lit qui m'attirait: pour mieux dire, je n'en avais ni de
+bon ni de mauvais. Notre caserne ressemblait à une halle ouverte la
+nuit aux vagabonds. L'espace ne nous manquait pas. Nous avions la libre
+disposition de toutes les chambrées laissées vides par le régiment; mais
+deux cents ou trois cents fournitures de lit y étaient clairsemées: il
+nous en manquait donc plus de mille. De distance en distance, le long
+des murs, matelas et paillasses avaient été juxtaposés par terre, afin
+d'accroître la surface de couchage. Quand, la retraite battue, on
+rejoignait à tâtons le coin dont on avait pris possession la veille,
+il n'était pas rare de le trouver occupé par un ronfleur inconnu,
+déguenillé et malpropre. Heureux celui qui pouvait alors découvrir
+une planche ou un banc pour y dormir en équilibre, plutôt que d'aller
+s'étendre sur la brique nue.
+
+Tout a une fin, même le désordre. L'attention de nos chefs était
+concentrée d'ailleurs sur la préparation d'un détachement de deux cents
+hommes, au nombre desquels je sollicitai vainement d'être compté. Leur
+départ effectué, la compagnie de dépôt fut dédoublée; d'anciens soldats
+rengagés constituèrent les cadres, et tout prit alors une allure
+militaire. Les hommes une fois recensés, il fut assigné à chacun une
+place dans les chambrées: qu'il y eût des lits ou non, il fallait s'y
+trouver. Appels réguliers matin et soir, punitions sévères au moindre
+manquement, et, chaque jour, un nouveau groupe allait troquer des
+vêtements dépareillés ou sordides contre l'uniforme en drap neuf, raide
+et lustré.
+
+L'enfantine joie d'étrenner ma première culotte est sortie de ma
+mémoire, mais je suppose qu'elle fut comparable à celle que j'éprouvai
+en sortant à mon tour du magasin d'habillement. Enfant, j'avais dû me
+croire un homme en chaussant l'_inexpressible_; homme, je me croyais
+presque un héros, parce que j'étais vêtu comme d'autres qui s'étaient
+sacrifiés héroïquement.
+
+Fier, je l'étais, mais non pas élégant. Mon pantalon rouge semblait être
+né de l'union de deux sacs; ma veste, en drap gros bleu, eût pu servir
+de corsage à une plantureuse nourrice--pardonnez à un troupier cette
+comparaison--et la visière de mon képi était si longue, que l'ombre
+en était projetée sur toute ma figure. Je ne la redressais pas, à dire
+vrai, comme c'était la mode alors. Au contraire, je m'efforçais de
+la rabattre, selon le type d'aujourd'hui, car je tenais à n'être pas
+confondu avec les nombreux infirmiers que distinguait un beau numéro
+blanc.
+
+Il me semblait, en traversant la ville pour me rendre de la caserne à la
+maison paternelle, que mon nouvel accoutrement dût me valoir l'attention
+générale, presque des égards universels. Loin de là, personne ne me
+regardait. Des amis, que j'arrêtai, s'y prirent à deux fois pour me
+reconnaître sous mon banal déguisement. Après quoi, ils s'esclaffèrent,
+en me regardant de face, de profil et de dos.
+
+Ce ne fut point le ridicule de ma nouvelle tenue qui frappa ma mère.
+Elle aussi pensa qu'à présent j'avais un premier point de ressemblance
+avec ceux qui, à l'autre bout de la France, versaient leur sang. Sa
+tristesse et la gravité de mon père, quand il me considéra longuement,
+témoignèrent qu'ils pressentaient et redoutaient tous deux une
+séparation prochaine. Elle l'était en effet. Mais mon ardeur batailleuse
+devait être longtemps contrariée, car ce n'était pas vers le Nord que
+j'allais être emmené loin d'eux.
+
+Le gouvernement de la Défense nationale avait assumé une lourde tâche.
+Pour tout réorganiser en face de l'envahisseur, il n'avait pas le loisir
+d'aller cueillir les violettes cachées. Il dut accepter les concours qui
+s'offraient bruyamment, sans trop se préoccuper des aptitudes. Armand
+Duportal, ancien déporté il est vrai, rédacteur en chef du journal
+le plus avancé de Toulouse, fut de la sorte bombardé préfet de la
+Haute-Garonne.
+
+Sur je ne sais quelle plainte de quelques mauvais soldats, le nouveau
+préfet admonesta vertement notre commandant, lequel prit mal la chose.
+Pour couper court au différend, le ministre de la guerre ordonna par le
+télégraphe notre départ immédiat à destination de Perpignan.
+
+Déménager un dépôt, ce n'est pas une petite affaire. En quarante-huit
+heures, le stock des magasins fut à moitié réparti entre nous. Chaque
+objet nous causait une surprise et un embarras nouveaux, et il nous
+fallut bâcler en un jour ce que les jeunes soldats apprennent d'habitude
+à faire en six mois. Pour loger, dans l'armoire minuscule que constitue
+le havresac, toute sa garde-robe--linge, chaussures, brosses,--et y
+réserver la place d'honneur aux cartouches, il n'y a pas à perdre
+l'épaisseur d'une épingle. Tout bien aménagé en dedans, il reste
+à édifier l'extérieur, ce qui n'est pas moins difficile. Tente et
+couverture doivent être roulées ensemble, dans des proportions fixes.
+Piquets, outils, ustensiles de campement, exigent une répartition égale
+et symétrique, de peur qu'une épaule ne devienne jalouse de l'autre. Sur
+le tout, enfin, il faut, par un miracle d'équilibre, fixer la gamelle
+qui, à l'occasion, servira de garde-manger, et qui semblera élever
+au-dessus du képi comme un casque de fer-blanc. Que notre paquetage fût
+cette fois exécuté selon les meilleures règles, je n'oserais l'affirmer.
+Toujours est-il qu'il nous avait occupés fort, et qu'il parut abréger
+encore le court délai qui nous avait été accordé.
+
+Le départ devant avoir lieu à l'aurore, j'avais demandé une permission
+de minuit pour passer en famille ma dernière soirée. Le rendez-vous
+était chez ma soeur, mariée depuis quelques années. Par une délicate
+attention, elle avait réuni autour de nos parents ceux de ses amis
+qu'elle savait m'être le plus chers. Elle habitait, je m'en souviens, en
+face du quartier général. De ses fenêtres, nous avions aperçu le général
+de Lorencez faire, naguère, son repas d'adieu. Il était seul, vis-à-vis
+de la générale, entre leurs enfants. Ce soir-là, le tic nerveux de sa
+physionomie toujours grave paraissait s'accentuer. Le hardi soldat de
+Puebla, peut-être disgracié à tort, était fondé à prévoir la funeste
+issue d'une guerre imprudente. Cela seul eût justifié sa noble
+tristesse,--à moins que son ambition ne souffrît d'avoir à jouer un rôle
+effacé auprès de celui de commandant en chef qui allait malheureusement
+échoir à l'autre héros du Mexique?
+
+Pour moi, une situation infime et de modestes devoirs facilement
+remplis, tout cela me laissait une conscience légère. Tous mes
+préparatifs étant terminés, j'étais à l'une de ces heures où, après une
+légère fatigue du corps, le repos qui le soulage donne en même temps à
+l'esprit toute sa plénitude et lui rend son entière liberté. Heureux de
+me trouver dans cette réunion amie, je ne songeais pas à remonter à sa
+cause: mon coeur se complétait par la sympathie générale qui semblait
+rayonner vers moi comme une bienfaisante chaleur. Ma gaieté était
+pleine, franche, quoique sans éclat. Quel instant dans ma vie!
+
+Dès le commencement du repas, la conversation s'anima grâce aux efforts
+de chacun pour paraître gai. On plaisante et l'on rit; puis on choque le
+verre, pour boire aux exploits du troupier et à son heureux retour. L'un
+de mes frères, collectionneur enragé, me fait promettre de lui rapporter
+un souvenir prussien, et l'on me souhaite encore de revenir sain et
+sauf. Pourtant mon beau-frère semble prophétiser: «Bah! quand vous
+seriez légèrement atteint, par exemple au bras gauche». A quoi je
+réponds, à la toulousaine: «Certes je le voudrais bien», pour courir la
+chance d'une riposte heureuse.
+
+Le repas fut long. Passés au salon, nous achevions à peine de prendre le
+café, que la pendule sonna onze fois. La caserne était assez éloignée,
+et je n'avais que la permission de minuit. Aussitôt rappelé au sentiment
+de l'exactitude militaire: «Maman, dis-je en me tournant vers ma mère,
+je vais partir.»
+
+Que se passa-t-il soudain en moi? Je me penchai vers elle, et, comme si
+une main d'acier m'eût étreint la gorge, je fus un instant sans voix. Un
+torrent de larmes s'échappa brusquement de mes yeux. Je sanglotai....
+Je n'eus pas conscience du temps qui s'écoula, pendant que, la tenant
+pressée sur mon coeur, je balbutiais des paroles entrecoupées, lui
+promettant que je reviendrais et que nous nous reverrions.
+
+Elle avait le calme d'une sainte et contenait son immense douleur.
+Durant toute la soirée elle avait été souriante, héroïque; parlant
+peu, mais m'enveloppant sans cesse des caresses de son regard limpide;
+retenant ses larmes, parce qu'elle savait que je n'aurais pas été
+joyeux si je l'avais vue triste; courageuse parce que j'avais besoin de
+courage, car, m'ayant donné la vie, elle tenait à m'inspirer aussi les
+vertus qui l'honorent: «Fais toujours ton devoir, me dit-elle simplement
+en essuyant mes larmes comme au jour de mes premiers chagrins, et
+n'oublie jamais Dieu, c'est le sûr moyen de nous retrouver un jour.
+S'il décide que ce ne doit plus être ici-bas, ce sera dans un monde
+meilleur.»
+
+Mais l'enfant s'était retrouvé en moi, et ma tendresse filiale
+continuait de se répandre en un flot irrésistible, inépuisable.
+
+Quand je me reconnus, j'étais à ses pieds. Nous étions seuls. Reprenant
+enfin courage, je me levai et m'éloignai avec effort. Mais, à la porte,
+une idée me heurta: cet obstacle inerte allait la dérober pour toujours
+peut-être à ma vue, placer entre elle et moi l'inconnu, la mort, qui
+sait? Alors je revins vers elle; je m'élançai dans ses bras de nouveau
+et la contemplai longuement.
+
+Vingt années d'état maladif, six maternités et la mort d'un enfant
+l'avaient amaigrie, affaiblie, sans pouvoir altérer sa beauté modeste
+et sereine. Cette douce figure encadrée de bandeaux noirs abondants,
+ce profil si pur, ne les verrais-je donc plus? Ces beaux yeux bleus
+au regard indulgent et tendre, ne se lèveraient-ils plus sur moi? Ces
+lèvres un peu fortes, d'où jamais, jamais, aucune médisance ne
+s'était échappée, ne murmureraient-elles plus pour moi de consolantes
+paroles?--Pourquoi, cependant? Parce que la patrie l'exigeait. La
+patrie, abstraction tyrannique, valait-elle un tel sacrifice?
+
+Il faut le croire, car mon affection filiale était vive, profonde, et
+pourtant, quand, après avoir frénétiquement embrassé ma mère, je me
+précipitai hors du salon, n'y voyant plus, ne pouvant plus parler, mon
+coeur était navré, déchiré, mais il ne ressentait l'aigreur d'aucun
+regret, d'aucun remords. Ma douleur était saine et en quelque sorte
+fortifiante.
+
+Le lendemain, malgré l'heure matinale, mon père et mes frères étaient
+à la gare, accompagnés de plusieurs amis. Devant tant de témoignages
+affectueux, je sentis prêt à se renouveler l'accès de sensibilité de la
+veille; je me hâtai de me dérober aux regards de la foule indiscrète.
+Bientôt le cri de la locomotive annonça le départ: le train s'ébranla.
+Quand la gare eut disparu, j'aperçus longtemps le clocher de la
+basilique de Saint-Sernin dressant son cône de briques tout rose sur le
+champ d'azur du ciel. Il reparaissait encore, puis enfin ne se montra
+plus.
+
+Pourtant je distinguais toujours le vert feuillage des grands platanes
+de l'allée Sainte-Anne, à l'ombre desquels j'avais si souvent joué avec
+mes condisciples dans nos promenades du jeudi; à son tour il se perdit
+dans le lointain, et je me demandai s'il me serait donné de le revoir un
+jour.
+
+
+IV
+
+
+La vie militaire exige une abnégation complète, un entier oubli de
+soi-même. Aussi faut-il, non pas entrer, mais se précipiter dans cette
+existence. On n'est vraiment soldat qu'après s'être éloigné de sa
+famille; je commençai à m'en rendre compte, en constatant mon isolement
+parmi mes compagnons de route, que semblait unir une réelle fraternité.
+
+Certaine liaison existait bien entre eux et moi; je leur avais fait les
+honneurs de Toulouse, où ils étaient étrangers; mais j'avais par là obéi
+à un sentiment de courtoisie, plutôt qu'au double besoin de me distraire
+et de me livrer, car, pour satisfaire inconsciemment mon coeur, j'avais
+tous les jours une heure ou deux à passer au milieu des miens. La
+Rochefoucauld l'a dit sans l'avoir inventé: les affections naissent, se
+développent et se maintiennent sous l'influence de mutuels intérêts.
+L'expansion de mes camarades établissait entre eux une communion
+inspirée par le désir d'oublier tout souci personnel, tout regret
+intime, autant que par l'envie d'amuser les autres et de leur plaire.
+Ce naïf égoïsme, étant général, ne choquait personne. Il établissait
+au contraire une égalité d'humeur parfaite et nivelait des esprits
+d'origine et d'éducation bien diverses.
+
+Gabriel Toubet, à la physionomie intelligente rendue étrange par
+des yeux tigrés, au corps si grand, si maigre, que la capote bleue
+paraissait flotter dessus comme autour d'une perche, avait abandonné
+l'étude du code pour le maniement du chassepot.
+
+Né d'une Espagnole qu'il n'avait jamais connue, Louis Nareval avait dès
+les premières hostilités quitté à Lisbonne son père qui l'avait emmené
+à bord d'un vaisseau où il était mécanicien. Nareval avait hérité de sa
+mère un coeur ardent. Jaloux aussi, et vindicatif, il s'était engagé
+sous l'impulsion du patriotisme et en même temps avec l'âpre désir de
+gagner l'épaulette. Il offrait en un mot un mélange de nobles élans et
+de petites passions. D'un esprit, vif, mal, cultivé, il avait rapporté
+de ses voyages quelques souvenirs intéressants, quoiqu'il les gâtât par
+trop de prétention à éblouir tout le monde.
+
+Il trouvait à qui parler dans la toute jeune personne d'un Parisien de
+dix-sept ans. Le petit Royle était ainsi qualifié à cause de son âge,
+bien qu'il fût long comme une asperge. Il s'était gaillardement évadé
+d'une imprimerie pour courir à la frontière, mais non pas à la frontière
+espagnole. Sa déconvenue avait exalté le sentiment d'irrespectueuse
+indépendance ancré au coeur de tout Parisien. Outre que par son bagou
+faubourien il submergeait aisément la science factice de son partenaire,
+il le froissait dans sa conscience d'autoritaire, car Nareval prétendait
+que l'on respectât les galons auxquels il aspirait.
+
+Ces discussions entre deux natures violentes eussent à tout moment mal
+tourné, sans la bienfaisante influence du doyen de notre compartiment.
+Bacannes, arraché à un congé de semestre, avait rendossé la tunique
+encore ornée des insignes du caporalat, et qu'il ne pouvait plus
+boutonner. Légèrement grêlé, le nez en trompette, l'oeil vif et mobile,
+les lèvres assez épaisses toujours souriantes, il donnait envie de rire
+en se montrant, et comme il avait une verve intarissable, un esprit
+facile, pétillant, bouffon, force était d'éclater quand il parlait.
+Or il ne se taisait guère. Il était bien secondé par Linemer, un
+compatriote de Toubet, à l'esprit fin et railleur, un pince-sans-rire.
+
+Le public était représenté par un brave garçon, paysan à demi dégrossi,
+à face large, épanouie, respirant la franchise et la bonté. Sans aucune
+prétention personnelle, Dariès écoutait et riait tout le temps de bon
+coeur, encourageant ainsi naïvement la verve des autres compères.
+
+La jovialité de ces bons vivants me gagna d'autant plus vite qu'ils ne
+s'imposèrent point. S'étant bien aperçus, au départ, que j'avais le
+coeur gros, ils avaient respecté mon silence sans y paraître prendre
+garde. Comment ne pas leur en savoir gré? Comment d'ailleurs entendre
+Bacannes pendant une heure sans se dérider?
+
+Pourtant un de nos camarades demeura tout le jour inaccessible à la
+gaieté générale. Nous le connaissions à peine. Il était de Toulouse et
+s'appelait Murette, voilà tout. L'uniforme a le grand avantage d'établir
+une égalité parfaite entre tous les conscrits, du jour au lendemain.
+Pour distinguer le noble du rustre, il n'y a plus aucune particularité
+étrangère aux êtres eux-mêmes. Les grossiers vêtements de soldat, aux
+couleurs voyantes, enlèvent même aux physionomies leur aspect ordinaire.
+Un observateur sagace découvre les secrets de l'âme dans les traits du
+visage; mais, à vingt ans, chacun est trop débordant de soi-même
+pour s'adonner aux patientes études de l'observation. Pour juger ses
+camarades, on s'en tient aux révélations qui tôt ou tard jaillissent de
+leur humeur.
+
+Murette avait une jolie tête brune; le rapprochement excessif des yeux
+lui donnait toutefois une expression très dure, presque de cruauté. Très
+soigneux, il s'était installé des premiers dans un coin, et, au lieu de
+glisser, comme nous tous, son sac sous les banquettes, il l'avait placé
+sur ses genoux, le maintenant debout comme une mère eût fait de son
+enfant. Quand, à peine le train en marche, tous offrirent à la ronde les
+provisions de bouche dont parents ou amis nous avaient comblés, Murette
+refusa brièvement. En le voyant s'obstiner dans son mutisme, tandis que
+moi-même je faisais contre tristesse bon coeur et trinquais comme les
+autres, plusieurs furent tentés de le plaindre. Plus d'un regard sévère
+se leva sur l'impitoyable Royle, qui, tout en déchirant à belles dents
+une rondelle de saucisson, murmura:
+
+ Monsieur vit de régime, et il mange à sept heures.
+
+Notre faim plus ou moins bien apaisée, notre soif à peine allumée, avec
+quel étonnement, mêlé d'un léger mépris, ne vîmes-nous point Murette
+tirer de sa musette une collation choisie, abondante néanmoins! Tandis
+qu'il s'en régalait égoïstement, le petit Parisien le nargua, sans
+d'ailleurs l'émouvoir:
+
+«La prévoyance de la fourmi, dit-il, au service de l'hygiène du héron!»
+
+Après une courte halte à Narbonne, vers le milieu du jour, il y eut
+comme une agréable surprise à se trouver debout, les mouvements libres,
+sur le quai de la gare de Perpignan. La ville est à deux kilomètres.
+Dans le demi-jour crépusculaire, elle nous apparut, groupée autour de
+sa citadelle, comme une modeste tortue endormie au pied du monstre que
+figurait le sombre Canigou, dont la crête seule resplendissait encore
+sous les derniers feux du soleil déjà invisible dans la plaine.
+
+Le régiment s'achemina vers la ville, nos rangs formés tant bien que
+mal. En somme, c'était notre première prise d'armes. L'équipement était
+loin d'être au complet. Pour ma part, je n'avais pas de ceinturon; mon
+sabre-baïonnette pendait piètrement à la patte de ma capote, tournant à
+chaque pas sur ma hanche. Notre allure manquait peut-être d'ensemble,
+ou, du moins, il nous le semblait, et ce mécontentement de nous-mêmes
+nous indisposa contre notre nouvelle garnison. Quelques-uns d'ailleurs
+étaient déjà mal préparés, les distractions de Perpignan ne leur
+paraissant pas pouvoir lutter avec celles de Toulouse. D'autres, les
+bons soldats, regrettaient un déplacement qui avait entravé et retardé
+l'organisation des compagnies de marche: ils en voulaient à l'autorité
+civile, cause de tout le mal, et ils crurent voir dans les regards
+curieux de la population perpignanaise la manifestation de sentiments
+peu sympathiques.
+
+Tout cela contribuait à nous montrer sous un jour défavorable la
+capitale du Roussillon. Toujours plein du souvenir de Paris, Royle
+n'avait pas assez de railleries pour les rues courtes, étroites et
+tortueuses, où notre colonne serpentait. Il ne revenait pas de l'aspect
+de certaines maisons à un seul étage, surplombant le rez-de-chaussée:
+comiquement, il se baissait dans la crainte de les voir s'effondrer.
+Au tournant de la ruelle, à montée rapide, qui aboutit à un premier
+pont-levis, il s'écria, en jurant, que jamais il n'eût cru possible de
+trouver un pavage plus douloureux aux pieds que celui de Toulouse.
+
+La citadelle, de loin, apparaît comme un monticule inoffensif. De près,
+elle semble inexpugnable. Au lieu d'admirer comme moi, Royle haussa
+les épaules, peut-être pour secouer, sans en avoir l'air, le sac qu'il
+commençait à trouver lourd. Le Mont-Valérien, dit-il, a une autre
+tournure, et comme le spectacle majestueux de la double enceinte, la vue
+des chaînes des portes m'imposait, il ajouta qu'il se moquait pas mal
+de sa nouvelle prison. Les murs de pierre qui supportent la terre du
+rempart suintaient comme un caveau; le vent s'engouffrait avec nous en
+sifflant lugubrement, et je me souvins plus tard de l'impression rapide,
+mais pénible, que me fit, à cet instant précis, dans la nuit tombante,
+la voix cynique du gavroche déguisé en soldat.
+
+La cour d'honneur, assez vaste parallélogramme, est formée par de hauts
+bâtiments qui peuvent abriter environ 3 000 hommes. Le dépôt du 22e de
+ligne en occupait une partie au midi, près du donjon, qui date de six
+siècles. Nous fûmes distribués dans le principal corps de logis qui
+règne à l'est. Le lendemain matin, des fenêtres du second étage, nous
+découvrîmes toute une plaine verdoyante bordée par une ligne d'un bleu
+vif que piquaient de tout petits points blancs. C'était la Méditerranée.
+
+A partir de ce jour, je connus pleinement la vie de caserne, dont la
+monotonie était rompue par la variété des corvées. Il fallut d'abord
+s'approvisionner pour la nuit au magasin des lits militaires, et chacun
+s'en revint avec sa paillasse sur la tête à un premier voyage, avec un
+matelas au second. Corvée de pain, corvée de bois. Et jusqu'à la grande
+peinture à fresque avec le gros pinceau que tout le monde doit manier
+sans études préalables!
+
+Le plus pénible, c'était la lutte pour la vie. Comme il n'y avait pour
+tout le régiment que deux ordinaires, le repas d'environ six cents
+hommes se préparait dans une seule cuisine; il était réparti au petit
+bonheur dans les gamelles alignées sur plusieurs tables après un lavage
+très sommaire. Il n'était pas question de retrouver la sienne; mais,
+pour en obtenir une quelconque, il se livrait chaque jour, sous l'oeil
+indifférent ou goguenard des cuisiniers aux tabliers sordides, de
+véritables pugilats. Ces combats à l'eau graisseuse me faisaient
+reculer. Déjeunant d'une botte de radis, j'allais, pour quelques sous,
+dîner le soir avec un de mes camarades dans un modeste cabaret de la
+ville. Après la retraite, la chambrée retrouvait, réunis, les dix
+compagnons de route.
+
+Il nous manquait les glorieux récits de la veillée, tous les vétérans
+ayant disparu à Sedan. Mais Bacannes se chargeait toujours d'égayer
+les heures où le sommeil nous fuyait. Ayant vite saisi les travers de
+Nareval, il les exploitait, de complicité avec Linemer, au profit de la
+gaieté générale. Chaque soir, ils l'amenaient à faire le complaisant
+étalage de sa petite science. Ils se faisaient ignorants et naïfs
+jusqu'à la bêtise, et lui se perdait en des définitions minutieuses,
+en des détails oiseux, en des descriptions enfantines. Toujours de
+sang-froid, les interlocuteurs accompagnaient leurs questions de
+pantomimes folles, exécutées sur la table, en bonnet de coton et en
+caleçon, à la lueur vacillante d'une chandelle fumeuse, qui projetait
+sur les murs et au plafond des ombres mouvantes, grotesques. Aveuglé par
+l'amour-propre, Nareval s'exécutait indéfiniment, en toute conscience.
+Il se persuadait que nous avions recours à lui parce qu'il était
+naturellement désigné pour nous primer, nous diriger, pour devenir enfin
+notre chef.
+
+Cette farce eût pu se renouveler longtemps; mais, un soir, Royle, ayant
+dîné en ville, rentra maussade; le gros vin bleu du Roussillon l'avait
+peut-être alourdi, et il éprouvait le besoin de dormir. Il déchaîna le
+fou rire que nous étouffions sous nos couvertures, en sabrant la plus
+belle période de Nareval d'un impitoyable: «As-tu fini, jobard?»
+
+Nareval se le tint pour dit: Il garda sans doute quelque fiel au fond
+du coeur, mais il n'osa pas se fâcher, dans la crainte d'augmenter le
+ridicule. Une scène d'un comique plus sombre, et qui faillit tourner au
+drame, vint d'ailleurs faire diversion le lendemain.
+
+Murette était resté dans notre groupe sans devenir plus expansif. Ses
+yeux semblaient jeter sans cesse un feu plus vif; ses traits réguliers
+paraissaient s'affiner. Sa réserve, ne se démentant jamais, ressemblait
+à de la fierté; elle finissait par imposer. Malgré le souvenir du trait
+d'égoïsme qui l'avait signalé dans le wagon, il commençait à conquérir
+par son silence une sorte de prestige, lorsqu'un futile incident nous le
+révéla tout entier.
+
+Chacun, l'appel terminé, faisait son petit ménage, quand sa voix presque
+inconnue s'éleva, sonore et vibrante. Devant son havresac, qu'il avait
+vidé sur son lit, il hurlait, se déclarant volé. Il lui manquait, je
+crois, une paire de chaussures qu'il possédait en sus de l'ordonnance et
+que pour ce motif il dissimulait sous son linge. Mais la passion blessée
+ne connaît ni frein ni règlement. Jamais trésor ne fut regretté comme
+ces malheureux godillots. Impossible de rendre l'intensité de la fureur
+de leur ci-devant propriétaire.
+
+Leur disparition bien constatée, il courut chez le sergent-major. Un
+brave homme, qui vint inviter le mauvais plaisant, s'il y en avait un,
+à ne pas pousser le jeu plus avant. Tout le monde se déclara innocent;
+mais je ne sais qui proposa de fouiller les paillasses.
+
+Pendant la perquisition, Murette multipliait ses imprécations à mesure
+que l'espoir lui échappait. Il en vint même aux menaces, et il tira son
+sabre, jurant d'éventrer le voleur. Toutes les recherches restèrent
+infructueuses, heureusement. Alors le sergent-major se fâcha contre le
+réclamant. Peine perdue. Murette, insensible aux reproches, ne songeait
+qu'à la perte subie, et il se roula sur son lit, mordant de rage ses
+draps et son matelas, pleurant de désespoir.
+
+Royle était son voisin. «Auras-tu bientôt fini de geindre, lui
+demanda-t-il, Harpagon, Grandet, Shylock de vingt ans!»
+
+Murette, qui avait beaucoup moins de littérature, rugit cependant sous
+l'injure, heureux qu'une victime s'offrît à sa colère. Quoique fluet,
+Royle était nerveux: il arrêta son agresseur, le dompta, en continuant à
+l'invectiver en son parler faubourien. «Allons, allons, c'est pas tout
+ça! Il ne faut pas nous la faire. Tu nous as tous traités de voleurs, et
+tu nous as fait bousculer nos fournitures. Tes godillots n'ont pas été
+mangés après tout. Ils ont trop d'arêtes. Il y a encore ta paillasse à
+visiter. Dépêchons, il est temps de nous montrer ce qu'elle a dans le
+ventre!»
+
+Et, en effet, dans les feuilles sèches de maïs, les bienheureux souliers
+chamois, à semis de clous d'acier, étaient cachés. Murette eut un éclair
+de joie d'abord, à la vue de son bien retrouvé. Puis, soupçonnant Royle
+de l'avoir joué, il darda sur lui un regard chargé de haine. Mais-il dut
+mesurer la profondeur du dégoût qu'il nous inspirait. Dès cet instant,
+la quarantaine s'établit; il se creusa comme un fossé autour de lui. Du
+reste, sa peau, comme toute sa pacotille, lui appartenant, lui était
+chère: il sollicita et obtint la place de brosseur auprès d'un officier
+que ses fonctions fixaient au dépôt. Il n'irait pas au feu, et ajoutait
+cinq francs par mois à l'argent de son prêt.
+
+
+V
+
+
+Par le spectacle de passions poussées au point de déséquilibrer ainsi
+un homme, les natures simples s'apprécient mieux. En s'éloignant de
+Murette, les autres camarades de la chambrée se rapprochèrent d'autant.
+Pourtant avec son esprit indiscipliné et frondeur à l'excès, le petit
+Royle nous choquait aussi. De son plein gré, il faisait bande à part;
+il étendait ses relations extérieures, qui d'une part lui procuraient
+quelques bons dîners, et lui fournissaient d'autre part l'occasion de
+s'exalter en compagnie de gardes nationaux farouches.
+
+Nareval, de son côté, s'était replié en lui-même, depuis qu'il s'était
+reconnu mystifié. Son ambition le rendait d'ailleurs très assidu auprès
+du sergent-major, lequel cherchait à retenir tous ceux qui savaient
+tenir une plume. Mais, dans une compagnie de 5 à 600 hommes, les scribes
+ne manquaient pas. Le tracé perpétuel d'interminables états ne nous
+paraissait pas avancer la libération du territoire. Fréquemment,
+Bacannes, Toubet et moi, peu jaloux d'étaler un zèle superflu, nous nous
+échappions, et, le poste de police passé, les ponts de la citadelle
+franchis, nous éprouvions la joie espiègle de gamins en rupture d'école.
+
+Tout au rebours de Royle, nous évitions la fréquentation des civils.
+C'était moins aisé que dans un grand centre. Au café, parfois, à
+l'auberge, les conversations engagées avec le patron, ou avec des
+clients indigènes, nous avaient édifiés sur les tendances radicales de
+la population. Comme s'il était vrai que l'uniforme a quelque vertu
+comparable à la puissance de la tunique de Nessus, nous étions déjà
+imbus de l'esprit militaire, au point de ne pouvoir admettre que les
+pékins osassent formuler sur les officiers des critiques dont l'idée
+nous était venue. Nous ne songions à mettre à profit nos escapades que
+pour nous promener.
+
+La ville avait été vite explorée. Resserrée dans ses murs, elle n'a pu
+s'embellir comme des villes ouvertes, même moins importantes. Mais il y
+a de l'air pur au delà des remparts, et de nombreuses portes s'ouvrent
+sur la campagne. L'une d'elles est flanquée d'un _Castillet_ d'aspect
+romantique, et que, par parenthèse, Royle, avec son instinct artistique,
+trouvait très chic. Il ajoutait en gouaillant qu'il aurait voulu y
+habiter, et le malheureux n'ignorait pas que ce joli Castillet sert de
+prison militaire.
+
+Par cette porte on se rend à une belle allée de platanes, près de
+laquelle s'étend la pépinière départementale. Sans borner nos promenades
+à ces endroits fréquentés, nous parcourions tous les recoins du paysage
+que commande le canon de la place. Les innocentes joies du soldat
+désoeuvré me furent alors révélées. Combien de fois ne nous
+attardâmes-nous pas à choisir, tailler et éplucher des gaules dans les
+saussaies, pour les jeter une heure après? Quel intérêt à voir courir au
+fil de l'eau d'un ruisseau des brindilles de paille jetées en amont d'un
+petit pont et guettées à l'aval?
+
+Malgré la saison avancée, le Roussillon était encore couvert d'une
+végétation puissante, où apparaissaient à peine quelques taches de
+rouille automnale. Nous allions à travers champs, escaladant des coteaux
+avant-coureurs des Pyrénées, et, de là, nous nous plaisions à regarder
+scintiller au loin la mer sous les rayons du soleil. Puis, allongés
+à l'ombre du grêle feuillage de quelque olivier, les bras repliés en
+oreiller sous notre tête, nous nous laissions bercer par la brise au
+parfum salin, contemplant la dentelle d'un vert pâle qui doucement se
+mouvait sur le champ d'azur infini.
+
+Les semailles et les vendanges étant achevées, rien ne troublait la
+calme nature, sinon, tout près de nous, le vol de mouches obstinées
+ou le bruissement d'insectes cheminant dans l'herbe sèche, parfois le
+cri-cri solitaire d'une cigale attardée. Dans ce silence relatif, l'air
+était si sonore, que, de temps en temps, les notes perlées des clairons
+nous parvenaient de la lointaine citadelle. Ce rappel à la vie militaire
+nous faisait songer aux camarades étendus, comme nous, non pas sur un
+lit de mousse, mais à même la terre froide des provinces envahies.
+
+A cette pensée, le _far niente_ nous humiliait, et dans notre ignorance
+des difficultés de l'improvisation des armées nouvelles, nous éprouvions
+de l'irritation contre nos organisateurs inconnus. Le vulgaire tran-tran
+de la caserne nous apparaissait de plus en plus fastidieux. Pour nous
+forcer au retour, il fallait que le soleil eût disparu derrière la
+chaîne des Pyrénées. Malgré les saillies de Bacannes, la mélancolie nous
+tenait, tandis que, le long des haies d'aloès aux feuilles charnues à
+pointes aiguës, nous nous acheminions vers les murs blanchis, criblés
+de fenêtres sombres, qui émergeaient carrément de la citadelle, dans la
+lueur orangée du crépuscule.
+
+Tout cela m'engourdissait le coeur, je m'en rendais compte: j'aurais
+voulu chercher des réactifs dans des exercices et des devoirs pénibles.
+Déjouant un jour la surveillance du sergent-major, qui n'entendait pas
+que les sergents missent la main sur ses scribes, je parvins à me faire
+enrôler dans le piquet de garde.
+
+Sac au dos, fourniment au complet, le détachement se dirige d'un pas
+cadencé vers l'intérieur de la ville. En portant les armes devant le
+poste de police, en entendant mon pied faire résonner le pont-levis,
+et mon bidon cliqueter contre la poignée de mon sabre-baïonnette,
+j'éprouvais une sorte de béatitude de conscience, mêlée de fierté
+patriotique: Il en faut peu pour être fier et satisfait, à vingt ans.
+
+Mon piquet allait relever le poste du Castillet. J'eus donc deux fois
+le plaisir d'être posé en faction sous la voûte de la porte Notre-Dame.
+Pour les passants, la sentinelle en armes est la garniture obligée de la
+guérite. Jamais je n'avais fait grande attention à cet ornement animé.
+Or, devenu à mon tour mannequin, je croyais remplir un sacerdoce: mon
+fusil bien en main, baïonnette au canon, je me sentais la Force, au
+service de la Loi. Pour un peu, je me fusse attribué l'honneur de
+l'ordre dans lequel s'écoulait le petit flot des promeneurs, allant aux
+Platanes, et de leur calme quand ils en revenaient.
+
+Comme trêve à la banalité, je dus faire sortir le poste à la vue, aussi
+nouvelle pour moi que pour les habitants, d'un peloton de cuirassiers de
+l'ex-garde impériale. Il venait constituer, à Perpignan, le noyau d'un
+nouveau régiment.
+
+Ces hommes superbes, à la brillante armure, étonnaient dans les rues
+étroites, où ils ne pouvaient s'engager plus de deux à la fois; mais,
+avant d'atteindre la voûte un peu sombre à l'autre extrémité de laquelle
+je me tenais, ils apparaissaient en pleine lumière, resplendissant au
+soleil, sur le fond des arbres prochains, dans la baie ogivale de
+la porte extérieure. Leurs palefrois, énervés par un long voyage,
+caracolaient bruyamment sur le tablier du pont-levis: les cimiers des
+casques effleuraient le cintre. Dans le cadre romantique du Castillet,
+avec ses deux petits bastions crénelés, ce groupe de ballade figurait
+assez un retour de croisade en quelque manoir féodal.
+
+A la vérité, il n'était pas nécessaire de remonter si loin pour voir des
+héros dans ces hommes bardés de fer. Le souvenir récent du dévouement
+tragique de leurs frères d'armes, à Reichshofen, à Mouzon, les
+rajeunissait, sans les rapetisser.
+
+De grands changements s'étaient produits à la caserne pendant mes
+vingt-quatre heures de garde. En dehors des deux compagnies provisoires
+de dépôt, on en avait créé quatre autres, que l'on avait honorées de
+l'épithète d'actives, et Nareval ne se tenait pas de joie: il avait
+gravi le premier échelon de la hiérarchie, caporal. Il était caporal à
+la 2e, tandis que je demeurais, quant à moi, simple pousse-cailloux à la
+4e. Toubet, Bacannes étaient distribués dans les deux autres. De ceux
+qui avaient composé notre joyeuse chambrée, Royle et Dariès, les deux
+natures les plus dissemblables, restaient seuls avec moi. Le premier ne
+me recherchait pas, estimant que, si je n'étais pas encore galonné, je
+ne tarderais pas à l'être.
+
+Compagnie active, ce titre était une promesse. Aussi ne marchandai-je
+plus ma collaboration à notre nouveau sergent-major, digne troupier qui,
+bien qu'il n'eût plus trop de scribes pour chaque compagnie, me laissait
+aller à l'exercice le matin. Mon apprentissage volontaire me valut
+d'être aussitôt chargé d'instruire d'autres conscrits, ce qui n'est pas,
+il faut en convenir, une besogne toujours facile.
+
+L'exemple de la patience m'était cependant donné par l'officier qui nous
+dirigeait. D'un zèle infatigable, toujours présent sur tous les points
+du terrain de manoeuvres, il ne se départait jamais de son calme; mais
+il était sombre et triste. A Sedan, il avait signé le revers. Condamné à
+ne pouvoir affronter de nouveau l'ennemi, il désirait du moins lui créer
+des adversaires redoutables, sans que rien parût lui faire oublier le
+titre injurieux de _capitulard_ que la population ne mâchait guère aux
+revenants de nos premiers désastres.
+
+En le plaignant, et fier au reste d'être reconnu suffisamment instruit,
+j'étais de plus en plus impatient d'user du droit qu'il avait perdu. La
+compagnie de Toubet reçut sur ces entrefaites l'ordre de se tenir prête
+à partir: j'allai demander au commandant lui-même à y être versé. Mais
+il repoussa ma requête: premièrement, me dit-il en souriant, parce que
+j'étais candidat caporal, et, en second lieu, ajouta-t-il d'un ton
+sévère, parce que je ne portais seulement pas de bretelles.
+
+Point mécontent d'être proposé pour le double galon de laine, tant
+les honneurs attirent, je n'eus plus aucun regret en apprenant que la
+compagnie de Toubet allait simplement relever un bataillon de mobiles, à
+Montlouis.
+
+Aucun regret n'est pas le mot. Toubet était mon meilleur camarade. Lui
+parti, je me sentis isolé, en proie à de douloureux énervements. Le
+doute naissait presque en moi sur le devoir, et, quand les recrues de ma
+classe arrivèrent, j'en vins à me demander si mon ami Roland n'était pas
+dans le vrai. Qu'avais-je gagné à me séparer des miens avant l'heure,
+puisque j'étais encore là, impuissant et découragé!
+
+Pour loger les nouveaux venus, on nous fit dresser la tente sur
+les remparts, au pied du donjon. Malgré la fraîcheur des nuits, la
+température était clémente, et ce campement n'était pas sans charme:
+mais il me semblait que ce charme m'amollissait. Trop longtemps je me
+perdais en contemplations devant le même paysage, où il ne m'était plus
+loisible d'aller fatiguer mon corps. Après l'avoir vu s'estomper dans la
+dégradation crépusculaire et disparaître dans la nuit, je me glissais
+hors de la tente avant le réveil, pour le voir encore renaître au lever
+du soleil.
+
+Spectacle magnifique, auquel je revenais sans cesse à mon corps
+défendant. Je m'étais engagé pour agir, non pour rêver. Ce _far
+niente_ relatif, sous un beau ciel, me laissait trop penser au milieu
+que j'avais quitté. Je redoutais d'en arriver à aimer trop la vie et
+craignais d'avoir peur de la perdre. Autre chose me faisait souhaiter
+d'aller éprouver au loin mon courage: l'air était chargé d'électricité:
+le ciel n'avait jamais été bien limpide, il s'embrumait tous les jours.
+
+
+VI
+
+
+Aux caresses de la brise d'Orient, aux rayons du soleil qui les éclaire
+en même temps qu'Athènes et que Rome, les hommes, sous ce beau climat,
+semblent imbus de sentiments artistiques, et animés d'ardeurs libérales;
+ils aiment ce qui est beau et désirent ce qui est grand; mais la mâle
+vertu et l'indomptable énergie des peuples antiques leur font défaut
+généralement. Le vent d'Italie paraît leur insuffler surtout l'indolence
+des lazzaroni, qu'ils secouent par saccades. Leur ordinaire occupation
+consiste à discourir en buvant dans les vastes cafés de la Loge, plus
+vastes que la place qu'ils bordent. Les thèmes à déclamations ne
+manquaient pas alors. Les voix s'élevaient trop haut, les discussions
+s'échauffaient trop vite, pour permettre de réfléchir sagement sur
+l'inconstance de la fortune. Aux yeux de ce public sévère au malheur,
+l'armée avait fait banqueroute. Le retour des échappés des premiers
+désastres était l'occasion d'anathèmes.
+
+Que ces vaincus eussent eu la faiblesse, comme notre sous-lieutenant, de
+signer la capitulation; qu'ils eussent acheté leur liberté au prix d'une
+blessure, ou qu'ils l'eussent reconquise par évasion au risque d'être
+massacrés, tous étaient regardés, ou peu s'en faut, comme des traîtres
+et des lâches. Capitulards, ce seul mot disait tout. Et ceux qui le
+lançaient, aveuglément, cruellement, croyaient avoir le droit, s'étant
+revêtus de l'uniforme hybride de la garde nationale, de condamner
+l'armée avant de s'être donné la peine de faire leurs preuves.
+
+L'armée, quant à elle, ayant longtemps fourni des gages de sa valeur,
+ne s'expliquait pas bien l'infidélité de la gloire; mais elle savait,
+à n'en pouvoir douter, qu'elle avait racheté ses défaites par plus
+d'héroïsme et de sang que ne lui en avaient coûté les victoires d'antan.
+Elle ne pouvait subir de bonne grâce l'attitude parfois insultante de la
+population.
+
+Pourtant les pioupious, comme les moutons, sont endurants et modestes,
+tant qu'on ne les fait pas trop enrager. Mais l'arrivée du dépôt de
+cuirassiers envenima la situation. Ces hommes avaient appartenu à la
+garde impériale, ce qui, dans l'esprit de certains Perpignanais, était
+aussi honteux que de sortir du bagne. Or ces forçats libérés étaient
+sans vergogne; ils avaient l'air avantageux qui caractérise tout bon
+cavalier. Quand ils se promenaient par deux dans la ville, le bonnet de
+police penché sur l'oreille, les rues, qui retentissaient du bruit de
+leurs grandes bottes éperonnées, paraissaient trop étroites, et ils ne
+se rangeaient guère pour faciliter la circulation aux pékins, ceux-ci
+fussent-ils en gardes nationaux. De là, un accroissement d'hostilité et,
+dans les cafés, un redoublement de fureur bavarde. Dans le récipient que
+formait l'enceinte fortifiée, tous ces petits sentiments, toutes ces
+vulgaires passions cuisaient et bouillonnaient. Un éclat faillit
+toutefois se produire en dehors des murailles.
+
+Tous les Pyrénéens-Orientaux ne songeaient pas à attendre les Prussiens
+au pied du Canigou. Une compagnie de francs-tireurs s'étant recrutée
+dans le département, les dames du chef-lieu voulurent lui offrir un
+drapeau brodé de leurs mains brunies. L'autorité avait décidé que la
+remise en serait faite solennellement, un dimanche, sur le Champ de
+Manoeuvres, qui s'étendait en vue de la citadelle.
+
+Le temps favorisa la cérémonie. Par toutes les portes de la ville, la
+foule se dirigea vers le terrain en ses plus beaux atours. Depuis les
+plus vieux barbons de la garde nationale jusqu'aux tout jeunes pupilles
+de la République, sans parler des francs-tireurs eux-mêmes, toute la
+population masculine était en armes, et notre régiment avait été convié
+à la fête. Nous n'avions à notre tête qu'un simple chef de bataillon,
+tandis que l'armée sédentaire était commandée par un monsieur dont le
+bonnet était orné d'au moins cinq galons: très larges, très espacés, ils
+couvraient presque toute la coiffure, et il était à peu près impossible
+de les compter, tant s'agitait, comme la mouche du coche, d'un bout à
+l'autre du polygone, ce pseudo-colonel. A peine étions-nous alignés du
+côté laissé libre, qu'il s'élança d'un air farouche, au galop secoué
+de sa maigre haridelle, pour enjoindre à notre commandant de se ranger
+d'une tout autre manière. Toujours peu endurant, notre chef riposta par
+un commandement bref et net, qui fut d'ailleurs admirablement exécuté:
+«Par le flanc droit et par file à gauche. En avant, marche! A la
+citadelle!»
+
+Le retentissement de ce scandale fut grand à nos oreilles, le soir
+et pendant plusieurs jours. Pour affirmer son importance, la garde
+nationale décida d'organiser une revue, le dimanche suivant, sur la
+promenade des Platanes, en présence des autorités civiles. Le spectacle
+militaire était ainsi offert aux soldats par la population. Peu d'entre
+nous s'en privèrent.
+
+La bonne tenue sous les armes, la rectitude des mouvements étaient, à
+vrai dire, le moindre souci de ces braves. Ils cherchaient à révéler
+leur mérite par des vociférations d'énergumènes et par des gestes
+d'épileptiques, en défilant devant la tribune municipale. Et ils
+recommençaient de plus belle, en se tournant ostensiblement vers les
+groupes de troupiers qui les regardaient.
+
+Suspects. Nous étions suspects, non de modérantisme, mais d'hostilité.
+Dans ces esprits méridionaux, surexcités et exaltés, il y avait peu de
+différence entre la froideur à l'égard du gouvernement et l'oubli des
+devoirs sacrés envers la patrie. Et c'est à ce moment que le télégraphe
+apporta la désastreuse nouvelle de la capitulation de Metz, aussitôt
+suivie des commentaires douloureux de Gambetta.
+
+La citadelle fut aussitôt consignée, les portes closes, les chaînes des
+ponts-levis vérifiées. La rumeur se répandit bientôt que des
+troubles avaient éclaté dans la ville. Aucun détail précis. Tous les
+renseignements manquaient; mais la rigueur de la consigne témoignait de
+la gravité de la situation. Au surplus, cette privation de nouvelles à
+un moment si critique était affreusement pénible et énervante.
+
+D'ailleurs il n'y avait pas que de dociles moutons parmi nous. Quelques
+loups avaient été enfermés dans la bergerie. Pour moi, nommé caporal
+et adjoint au fourrier depuis deux jours, je n'avais ni l'humeur ni
+le temps de me mêler aux conciliabules qui se formaient dans quelques
+cantines. Un nouveau lieutenant avait tout récemment été mis à notre
+tête; malgré une assez douloureuse blessure qui à Sedan lui avait entamé
+l'épaule, il était d'une activité et d'une énergie peu communes: il
+avait précisément fixé ce jour-là au sergent-major comme extrême délai
+pour l'organisation complète de la compagnie. Mais, de notre bureau,
+nous entendions des rumeurs inaccoutumées. A plusieurs reprises nous
+aperçûmes les sergents de semaine occupés à disperser des groupes.
+
+Le jour s'écoula cependant sans incident remarquable. Après la soupe du
+soir, le lieutenant était venu signer les pièces de comptabilité. Il
+paraissait très énervé, sans doute à cause des scènes tumultueuses de
+la ville, dont nous ne savions toujours rien de formel. Dans ses yeux
+brillait, par contre, une clarté d'énergie satisfaite. Il donna l'ordre
+de veiller à tous les derniers préparatifs, dans l'éventualité d'un
+départ prochain.
+
+Tandis que le sergent-major et le fourrier couchaient dans la chambre où
+nous travaillions, je n'avais pas cessé d'occuper ma place dans l'une
+des tentes dressées sur les remparts. Il me parut bon d'aller vérifier
+mon havresac.
+
+La nuit était venue, et le firmament n'en était pas moins tout éclairé.
+Il resplendissait comme dans l'embrasement d'un immense incendie, et
+cette rougeur paraissait devenir de plus en plus intense. Par toute la
+voûte céleste, les nuées semblaient teintes d'un reflet sanglant, depuis
+la dentelure noire des Pyrénées jusqu'à la ligne lointaine de l'horizon
+sur la Méditerranée.
+
+Sur le rempart, le spectacle, quoiqu'à peine distinct par contraste,
+était saisissant. Bien que le couvre-feu fût sonné, presque tous les
+hommes étaient debout hors des tentes, qui dessinaient en triangles
+leurs silhouettes blanchâtres sur la terre noire, et quelques ombres
+humaines s'agitaient, gesticulaient, parlaient.
+
+Dominant ma poignante impression, je me dirigeai vers mon bastion, en
+cherchant d'éloquentes paroles, pour user sur mes camarades de ma jeune
+et faible autorité. Mais, au pied de l'antique donjon qui se dresse
+là, regardant le Canigou du côté de l'Espagne, deux officiers me
+devançaient. Ils allaient d'un pas résolu. C'était le commandant du 22e
+de ligne, suivi d'un capitaine.
+
+Ils abordèrent un premier groupe qui, à leur approche, s'était resserré.
+Le commandant ayant dit qu'il fallait rentrer sous les tentes, un
+murmure s'éleva. Les officiers s'avancèrent encore, et le groupe
+s'ouvrit, mais pour se refermer aussitôt comme une vague. D'autres
+hommes accoururent, entraînés par un courant invincible, et, en un clin
+d'oeil, un cercle étroit enferma les deux officiers, et le commandant
+tomba.
+
+A ce moment, d'autres officiers survinrent en nombre. C'étaient les
+nôtres. Ils achevèrent de rompre le charme funeste qui avait plané sur
+la citadelle, en nous apportant l'ordre de départ pour le lendemain
+même.
+
+Trois de nos compagnies actives étaient désignées, dont la mienne, et
+il ne s'agissait plus d'aller à Bellegarde ou à Montlouis. Cette fois,
+c'est vers le Nord que nous serions dirigés. Vers l'ennemi, enfin.
+
+Ah! la noble activité qui régna en cette nuit si mal commencée. L'ardeur
+de tous était égale. C'était à qui se prêterait aide mutuelle, pour que
+rien ne clochât, pour qu'il n'y eût aucun retardataire. A l'aube, après
+une veillée féconde, le ciel était redevenu d'un bleu pur et profond:
+la soirée ensanglantée par l'aurore boréale ne m'apparaissait plus que
+comme un vain cauchemar.
+
+Mais, avant le départ, le commandant du 22e, qui savait bien qu'il
+n'avait pas rêvé, tint à passer en revue tous les hommes de notre
+régiment. Les partants, comme ceux qui restaient, durent s'aligner sur
+le rempart. On vit même errer par la Murette, l'ordonnance, le brosseur,
+l'avare, qui ne se mêlait plus à nos assemblées. Son regard, d'une
+acuité singulière, donnait l'impression que doivent produire les gens
+à qui le peuple attribue le _mauvais oeil_. Il paraissait être là pour
+porter malheur à quelqu'un.
+
+Quant à moi, j'avais fort à faire, avec le sergent-fourrier, pour
+achever de régler les derniers détails administratifs: officier
+d'habillement, maître armurier, préposé des lits militaires, le défilé
+était-interminable. L'heure du départ arriva, sans que le détachement
+eût traversé la cour d'honneur. Courant au rempart, nous le trouvâmes
+désert.
+
+Les trois compagnies s'étaient écoulées hors de la citadelle par une
+poterne. Bien qu'elles eussent à gagner la gare par un long détour dans
+la campagne, nous n'avions que le temps de couper au plus court par la
+ville. Cela me permit au moins d'adresser un télégramme à ma famille,
+car Angers était notre but, et nous passions par Toulouse.
+
+Nous avions le regret de laisser en arrière deux de nos meilleurs
+camarades, Toubet et Bacannes, sans parler du malheureux petit Royle.
+Au dernier moment, il avait été interné au Castillet sur l'ordre du
+commandant du 22e. Murette aurait sans doute pu dire pourquoi.
+
+
+
+
+LE 48e RÉGIMENT DE MARCHE
+
+
+
+Il n'y avait pas à s'apitoyer longuement. Dans le métier des armes,
+les liaisons ne se dénouent pas; elles sont presque toujours rompues
+brusquement, si fraternelles qu'elles aient été. Les exigences du
+service veulent qu'après une longue intimité on se sépare immédiatement
+sans murmure, sinon sans regrets. A la guerre, il faut voir tomber,
+sans faiblir, sans lui tendre la main, sans jeter vers lui un regard en
+arrière, le camarade frappé à mort qui était devenu votre ami. Et la
+discipline impose parfois des épreuves plus cruelles. Il faut brider son
+coeur, si l'on ne peut l'étouffer. C'est pourquoi les vieux militaires
+passent et repassent sans cesse en revue les noms de leurs compagnons
+d'autrefois; ils rachètent ainsi leur sécheresse professionnelle, leur
+froideur obligatoire et passagère, l'apparente indifférence qui fut
+longtemps exigée d'eux. D'ailleurs Royle ne nous avait jamais inspiré de
+véritable amitié, à Nareval ni à moi: nous déplorions qu'il eût commis
+les fautes dont il serait châtié, plus que nous ne pouvions le regretter
+lui-même.
+
+Pour nous distraire, nous n'avions pas cependant la société des joyeux
+compères du premier voyage. Tous étaient restés au dépôt, et, outre que
+nous n'étions pas gais naturellement, le grade nous isolait déjà un peu
+des simples soldats. D'eux-mêmes ils s'éloignaient de nous. Cette sorte
+de solitude, en plein brouhaha, était favorable au cours de mes pensées
+à la fois heureuses et graves. Le train rapide m'emportait enfin vers
+le but que m'avait assigné ma conscience, et, par une circonstance
+inespérée, il allait m'être donné de revoir mes amis, de recevoir dans
+un baiser une nouvelle bénédiction de ma mère.
+
+Dans cette saine disposition d'esprit, je ne m'expliquais pas que la vue
+de ce pays ne m'eût pas frappé et charmé à mon premier passage. Chère
+terre de France, aux sites si divers, aux aspects admirables dans leur
+variété, je m'en éprenais de plus en plus à cette revue panoramique,
+parce qu'on s'attache en se dévouant. Et n'allions-nous pas essayer de
+la défendre? Qui sait si nous ne l'arroserions pas de notre sang?
+
+De Perpignan à Narbonne, la voie suit le littoral, et, en certains
+endroits, sur une chaussée de quelques mètres à peine. D'un côté, la
+mer, confondant la ligne de ses eaux avec le ciel, et, de l'autre,
+d'immenses étangs bleus. Sur la côte, les pauvres villages de pêcheurs
+étagent leurs cabanes en amphithéâtre, devant l'élément qui leur fournit
+la nourriture et souvent les engloutit. Le train semblait glisser sur
+la mer. Le sifflet strident de la locomotive se perdait dans cette
+immensité dont le calme n'était troublé que par le cri de quelque
+goéland effarouché, s'envolant de rocher en rocher.
+
+La matinée s'écoula assez vite, dans cette contemplation. Mais, vers le
+milieu du jour, les heures parurent s'allonger. A mesure que le moment
+attendu approchait, il semblait fuir. Je comptais les stations qui
+restaient à franchir, et nous en rencontrions toujours que j'avais
+oubliées. La nuit tombait, et Toulouse n'apparaissait pas. En vain,
+pour prendre le change, j'essayais de dormir; mes yeux clos, l'esprit
+veillait. Enfin, vers six heures, le train ralentit sa marche. Aux
+portières, les clairons sonnent allègrement la charge. Nous entrons en
+gare. Le train roule toujours, il y a encore un pont à passer; mais
+je n'y peux tenir. Me voilà déjà debout sur le marchepied, quand une
+terreur me prend. C'est jour férié, le 1er novembre, la Toussaint,
+veille des Morts. Mon télégramme est-il parvenu?... Oui, oui; là-bas,
+devant le bureau du chef de gare, stationne un groupe nombreux. Tous,
+ils y sont tous, et, d'un bond, je suis au milieu d'eux. Quel délicieux
+moment, mais qu'il fut court!
+
+Ma mère était radieuse; elle retrouvait son fils, aussi décidé que
+le premier jour, mais plus fort, devenu homme au bout de deux mois
+d'absence. Elle me regarda quelques instants, sans parole, les yeux
+brillants de joie au travers d'un voile humide. Bien que j'allasse vers
+le danger, elle ne tremblait plus; après m'avoir cru à jamais perdu,
+elle me revoyait: heureux présage. Ah! quel chaleureux accueil! quelles
+attentions charmantes! Quelques aliments réparateurs à prendre, tout en
+causant; un chaud gilet de laine, que je dus m'engager à mettre le soir
+même. Que sais-je encore? Comme tous grandissaient le mérite du devoir
+en se rendant plus chers, en découvrant à celui qui partait les trésors
+de tendresse que peut-être il allait perdre, mais dont rien alors
+n'aurait pu l'obliger à se montrer moins digne!--Quoi! déjà? Le clairon
+rappelait: il fallut se dire adieu, et nous avions à peine échangé
+quelques paroles!
+
+Quel vide dans le wagon, malgré le tumulte environnant! Bien que, blotti
+silencieusement dans un coin, je m'efforçasse de jouir encore, comme
+d'un doux parfum, du souvenir de cette minute exquise, je souffrais;
+j'étais triste, craignant que ma mère n'eût entendu ces mots jetés au
+passage par un brutal, par un jaloux: «Embrassez-le bien, vous ne le
+reverrez pas!»
+
+Lorsque, au matin, nous eûmes dépassé Bordeaux, le froid, dans nos
+wagons à marchandises mal clos; devint, d'heure en heure plus vif et la
+campagne nous apparut toute dépouillée. Elle semblait s'être mise en
+deuil à mesure que nous nous rapprochions des contrées où se jouaient
+nos destinées. Mais, aux abords des grandes villes, comme dans les plus
+petits hameaux, nous apercevions les jeunes gens et les hommes faits
+s'exerçant au maniement des armes. Ils interrompaient leurs manoeuvres
+pour nous saluer, et six cents voix leur répondaient en entonnant un
+chant patriotique.
+
+
+II
+
+
+Arrivés à Angers à une heure du matin, nous fûmes cantonnés
+provisoirement dans les bâtiments de l'École des arts et métiers. Après
+quatre heures d'un pénible sommeil sur les tables d'étude, on nous
+distribua des billets de logement. Chacun se mit en quête de l'habitant
+chargé de le recevoir. Il y eut ce jour-là repos général--excepté pour
+moi.
+
+Requis comme secrétaire par l'officier payeur du détachement, le
+lieutenant Christophe, je dus à cet honneur de faire, sans plus tarder,
+ample connaissance avec la ville. Sac au dos, fusil sur l'épaule, il
+fallut suivre toute la ligne des boulevards neufs qui enveloppent la
+cité, frissonner à la vue du sombre château d'ardoises à grosses tours
+édifié par saint Louis, saluer en passant la statue du paisible roi
+René, et tâcher de se retrouver dans le dédale des rues du quartier
+central, qui montent, descendent, remontent, s'enchevêtrent. C'est très
+pittoresque, mais bien fatigant.
+
+Vers deux heures, je recouvrai ma liberté, et, à mon tour, je me mis à
+la recherche de mon habitant, un sculpteur, je crois, demeurant à la
+montée des Forges, sur l'autre rive de la Maine. Une jeune femme me
+reçut poliment, et je me réjouissais à l'idée de m'asseoir, un jour
+ou deux, à un honnête foyer familial qui, me rappellerait celui où je
+manquais; mais je fus très courtoisement adressé à une banale hôtellerie
+du voisinage.
+
+Mon lit n'en fut pas moins excellent. La douce chose, au bout d'un long
+voyage et après quinze jours de campement, même sur des remparts ouatés
+de gazon! Quel héroïsme, le lendemain, de sauter hors des draps, avant
+le jour, sans avoir dormi son content! Voilà de tout petits sacrifices
+dont la vie militaire est semée et qui la rendent aussi méritoire que
+les actions d'éclat dans l'apothéose d'un jour de bataille!
+
+
+III
+
+
+A sept heures, j'étais donc à plus d'un kilomètre de mon gîte, tout
+là-bas, devant l'Hôtel de Ville, sur le Champ de Mars que bordent les
+jardins publics, et je n'y étais pas seul. Trois mille six cents de mes
+pareils grouillaient autour d'une cinquantaine d'officiers, l'effectif
+de dix-huit compagnies venues de tous les coins de la France, pour se
+fondre en un seul corps. Chaque commandant d'unité ralliait ses hommes
+de son mieux, ce qui, dans cette foule uniforme, n'était pas très aisé.
+
+Le nôtre, le lieutenant Martial Eynard, était des plus actifs et des
+plus énergiques. De taille moyenne, il avait la démarche souple, le pas
+élastique, les épaules larges, la poitrine bombée, le buste en avant
+d'un bon gymnaste, avec la tête blonde et fine, déjà un peu mûrie, d'un
+élégant Saint-Cyrien. L'oeil vif, le regard direct, témoignant d'une
+noble ardeur; la voix chaude et vibrante, aussi prompte à l'éloge qu'au
+blâme. Son sang généreux, que sa blessure encore ouverte semblait
+rafraîchir, et non épuiser, entretenait en lui une animation
+perpétuelle. Un bon chien de berger n'eût pas réuni son troupeau plus
+vite qu'il nous eut rassemblés. La présence de notre sous-lieutenant,
+non loin de lui, le servait, à vrai dire, dans cette circonstance.
+
+M. Houssine, échappé, lui aussi, de Sedan comme simple adjudant, avait
+reçu l'épaulette en rentrant au dépôt. Sa dignité récente le tenait à
+distance de la troupe: il paraissait tellement oublier qu'il était
+issu de cette catégorie subalterne, qu'il traitait les hommes très
+dédaigneusement. Mais il était très grand et avait les cheveux d'un
+rouge éclatant, ce qui nous guidait.
+
+Quel que fût le point de repère de chacun, l'ordre sortit en moins d'un
+quart d'heure de ce chaos humain. Dix-huit doubles lignes vivantes
+s'espacèrent sur l'étendue du Champ de Mars. Sous la direction du
+lieutenant-colonel Koch, venu du 1er régiment étranger, les compagnies
+furent réparties en trois bataillons, dont le commandement fut confié au
+commandant Bourrel, naguère major de place à Perpignan, au commandant
+Chambeau, tiré des capitaines du 5e de ligne, et au capitaine rengagé
+David, intrépide vieillard de soixante-dix ans, qui ne redoutait pas
+d'affronter les fatigues d'une dure campagne d'hiver. Le 48e régiment
+d'infanterie de marche était constitué.
+
+En tout pareil aux héroïques légions détruites autour de Sedan et de
+Metz, il lui manquait pourtant ces deux fiers ornements dont l'un
+provoquait le sourire et l'autre imposait le respect, suscitait
+l'enthousiasme: pas de tambour-major à voir parader en tête de la
+colonne; point de drapeau, hélas! à entendre frissonner glorieusement au
+milieu des rangs!
+
+Tel quel, il lui fut accordé un court délai pour régler les derniers
+détails de son organisation, pour assurer la soudure de ses éléments,
+épars la veille, inconnus les uns aux autres, pour permettre enfin à
+l'état-major de tâter et d'assouplir ce corps fait de milliers d'hommes
+et de lui donner en même temps quelque cohésion, de lui infuser l'esprit
+de solidarité, l'amour collectif qui pousse hardiment vers le danger et
+apprend à braver la mort. Cinq jours pour accomplir oeuvre pareille,
+c'était peu, et il fallut s'en contenter.
+
+Tandis que chacun collaborait selon son rôle à l'oeuvre commune de
+fusion et d'entraînement, en se montrant exact aux rassemblements,
+attentif et docile durant les exercices, scrupuleux à établir les
+situations, les bons, les feuilles de journées, etc., tous, le devoir
+rempli, nous jouissions sans scrupule du dernier répit qui nous était
+accordé. Maintenant, le doute n'était plus permis; il n'y avait plus
+de place pour l'impatience et l'énervement: à brève échéance, nous
+combattrions, nous aussi; il nous serait donné de tenir la campagne, de
+dormir à la belle étoile, de peiner et de souffrir pour la défense du
+pays. Pour le moment, nous goûtions l'agrément de déambuler dans une
+ville belle, élégante, animée comme au temps d'une paix heureuse, en
+songeant aux tristes étapes en pays dévastés; nous savourions le plaisir
+de manger, assis, des mets servis proprement dans de la vaisselle,
+en prévoyant le renversement des marmites au bivouac et les repas de
+biscuit tout sec; voluptueusement, nous prenions nos aises dans des
+lits chauds et douillets, frissonnant seulement à l'idée des prochaines
+nuitées sur la terre humide ou gelée.
+
+Pourtant les passions mesquines gâtaient par leurs infiltrations
+malsaines ces dernières heures de légitime bien-être. Le cadre
+subalterne de chaque compagnie forme un groupe d'hommes, qu'à certaines
+heures rassemblent le service ou les nécessités matérielles, et que
+l'habitude maintient à peu près réunis le reste du temps: en un mot,
+c'est une petite société; donc, on s'y observe mutuellement, on s'y
+jalouse, on y médit les uns des autres, la charité servant rarement de
+lien aux réunions humaines.
+
+A Angers, la compagnie n'avait plus de sergent-major. Le nôtre avait
+été nommé adjudant à l'organisation du régiment. Les fonctions de chef
+étaient remplies par le sergent-fourrier, camarade généreux, loyal,
+malgré quelques inégalités de caractère. Harel avait été mousse, je
+crois. Il avait alors vingt-cinq ans, il était grand et beau, ses
+yeux, très noirs, s'enfonçaient sous un front bombé, proéminent, et
+semblaient, par l'habitude des vastes horizons de la mer, lancer des
+regards d'une portée trop lointaine.
+
+Villiot, le doyen des sergents, était, quoique né à Marseille, simple,
+brave et modeste. Excellent soldat, bon camarade, supérieur affable,
+subordonné digne. Ayant éprouvé son courage à ses propres yeux dans
+la sanglante fournaise de Sedan et dans sa fuite périlleuse après la
+capitulation, il ne cherchait à en imposer à personne. Sa qualité
+d'ancien prévôt d'armes témoignait assez d'ailleurs qu'il n'avait rien à
+craindre d'un adversaire individuel. Sa complaisance et sa serviabilité
+n'en avaient que plus de prix; elles ne se démentaient jamais.
+
+Son compatriote Laurier ne lui ressemblait guère, surtout au moral.
+Moins grand, mais de traits plus réguliers, grassouillet, il offrait le
+type combiné du joli sergent et du vrai Marseillais. La face réjouie
+d'un gourmand, toujours propret, pommadé, reluisant, il était aussi
+glorieux que son nom, bien que le laurier serve à parfumer la soupe
+autant qu'à tresser des couronnes. Jamais zouave n'eut de guêtres plus
+blanches ni mieux ajustées que les siennes, sur un pied mieux cambré.
+Aucun mousquetaire n'eut l'allure plus avantageuse. Quels accroche-coeur
+que les bouts aiguisés et retroussés de ses moustaches noires! Qu'ils
+annonçaient bien la hardiesse de langage et les propos vantards, que
+l'accent _aïolé_ semblait du reste légitimer!
+
+Pluvier, comme Royle, nous était venu de Paris; mais il avait beaucoup
+plus de chance d'y retourner. Court, malingre, le nez déjà bourgeonnant,
+il grelottait avant d'avoir passé une nuit dehors et se plaignait de
+rhumatismes sans avoir essuyé la moindre averse. Il était du nombre des
+Parisiens qui préfèrent regarder l'émeute derrière leurs volets, plutôt
+que d'aller la tenter--ou la combattre--sur les barricades.
+
+D'où Gouzy pouvait-il bien être originaire? Je ne sais. Il était un peu
+vantard comme Laurier, mais beaucoup moins freluquet. Quoique l'un
+des plus anciens gradés, il avait l'esprit subversif de Royle, qu'il
+rappelait par son jeune âge et sa longue taille dégingandée. Il avait,
+comme Nareval, la manie de pérorer devant les hommes.
+
+Quant à ce dernier, en prenant du galon, il s'était peu modifié. Plus
+circonspect dans l'étalage de son savoir, il était livré âprement à son
+ambition. Il goûtait moins la satisfaction d'avoir franchi les premiers
+degrés, qu'il n'aspirait inquiètement à en gravir d'autres. Aussi
+mettait-il son temps à profit pour tâcher d'acquérir sur le Champ de
+Mars les premières notions du commandement, qu'il possédait à peine.
+
+Là, comme partout, Villiot était la providence de tous. Il manoeuvrait
+fort bien, donnait l'exemple, entraînait et, de plus, prodiguait à
+chacun des conseils, au besoin, un coup de main, pour le paquetage des
+sacs, l'entretien du fusil, l'arrangement commode du fourniment. Pendant
+ce temps, Gouzy se contentait de développer, mais à profusion, des
+conseils théoriques, tandis que Laurier se campait fièrement, en
+retroussant ses moustaches sous l'oeil des bonnes angevines, et que
+Pluvier constatait l'intensité progressive de ses rhumatismes. Harel,
+pour lui, contenait sa fureur avec peine à l'idée que sa comptabilité,
+confiée à mon inexpérience, n'avançait guère.
+
+Sans titre encore, j'étais en effet mêlé aux sous-officiers. Bien que
+je n'eusse même pas les insignes de caporal-fourrier, j'en remplissais
+complètement les fonctions. De là, s'il faut l'avouer, les troubles qui
+agitaient notre petit groupe. La promotion de notre sergent-major au
+grade d'adjudant avait immédiatement allumé les convoitises de Laurier
+et de Gouzy, sans parler naturellement de Nareval.
+
+A leurs yeux, il était légitime que Harel passât sergent-major,
+avant-dernière et peut-être dernière étape vers le grade de
+sous-lieutenant. Ils désiraient tous trois obtenir le grade de fourrier,
+avec le ferme espoir de suivre après lui le même chemin. Il leur
+déplaisait donc que la place me parût réservée, et, puisque je n'étais
+pas sous-officier, ils estimaient que leurs désirs devaient primer mes
+droits. Avec cette idée, ils étaient vexés de voir leurs doyens me
+traiter déjà en égal. Ils s'en expliquèrent avec eux à l'occasion d'un
+fin repas d'adieu organisé la veille de notre départ d'Angers.
+
+Villiot et Harel se contentèrent de hausser les épaules. Mais, au
+dernier moment, le beau Laurier déclara tout net qu'il y allait de la
+dignité de son grade à ne point s'attabler avec un simple caporal. Ses
+deux émules appuyèrent son avis, par leur silence. Harel et Pluvier, au
+contraire, tout en se mettant à table, le traitèrent de ridicule, ce qui
+était insuffisant pour le faire capituler. Villiot, président de droit,
+ressentit davantage l'odieux d'une insolence que l'inégalité de grade
+m'empêchait de relever. Froidement, s'asseyant à son tour et m'invitant
+à l'imiter, il répondit à Laurier qu'il avait un bon moyen de
+sauvegarder sa dignité menacée. En même temps, il lui indiquait la
+porte.
+
+Ce geste interloqua notre chatouilleux sergent. Il eut bien bonne envie
+de nous punir tous, en nous privant de sa gracieuse personne. Mais le
+potage fumait dans les assiettes et une grosse volaille étalait au
+milieu de la table sa chair reluisante et dorée. Laurier était incapable
+de bouder contre son ventre. Il prit sa place sans répliquer, et, à
+coups de dents, il se vengea sur le dîner.
+
+
+IV
+
+
+Le 9 novembre, tandis que la première armée de la Loire remportait sans
+nous la victoire de Coulmiers, le régiment reçut l'ordre de se diriger
+sur Nevers, par les voies dites rapides. A la nuit, les trois bataillons
+s'acheminèrent vers la gare; mais les deux premiers purent seuls être
+embarqués, faute de matériel roulant. Nous les suivîmes le lendemain
+matin, et vingt-quatre heures après nous atteignions notre nouvelle
+destination.
+
+Sur une vaste promenade plantée en quinconce, douze clairons rassemblés
+lançaient l'allègre sonnerie du réveil, soutenus par le roulement
+cadencé des tambours. Là, au milieu de Nevers, s'élevait comme une autre
+ville. Véritable ville lilliputienne, avec ses petites maisons blanches
+identiques, avec ses étroites avenues et son carrefour central où se
+dressait la tente du colonel. Dominant toutes les autres, cette tente
+semblait, ainsi qu'un clocher de village, étendre sa protection tout à
+l'entour. Quand, de chacun de ces petits abris fragiles, se glissèrent
+au dehors six hommes tous semblables, qui paraissaient sortir de
+terre et dominaient de deux coudées leurs demeures, on eût dit d'une
+innombrable foule de géants.
+
+Étant enfant, j'appréciais fort les images d'Épinal et les soldats de
+plomb qui me fournissaient de longues files d'un même type uniformément
+reproduit; mais je raffolais littéralement des gravures plus soignées ou
+des jouets de luxe qui figuraient un camp dans sa diversité pittoresque.
+Or c'était ce spectacle au naturel qui m'était offert maintenant
+et infiniment plus varié que toutes les imitations. Non loin des
+sentinelles en armes, les uns baignaient bravement leur tête et leurs
+bras à la fontaine publique; d'autres nettoyaient leur fusil, mal
+graissé la veille, et que l'humidité de la nuit menaçait. Ceux-là
+bâtissaient les fourneaux de campagne, rallumaient les feux de bivouac
+et préparaient le café. Les sergents commandaient la garde, les caporaux
+rassemblaient les corvées que les fourriers réclamaient impatiemment,
+toujours affairés, tandis que, pour assister au rapport, officiers et
+sergents-majors se réunissaient en cercle devant la tente du colonel.
+
+Tout cela dans la perspective accusée par les rangées successives des
+arbres aux fûts blanchâtres, aux hautes branches dépouillées d'où
+tombaient pourtant, çà et là, par instants, dans la buée matinale,
+quelques dernières feuilles, recroquevillées et rouillées, qui
+semblaient retrouver une fugace vitalité en roulant sur le plan incliné
+de la toile des petites tentes. Ce cadre, par le contraste, accentuait
+la couleur, l'animation du tableau martial, et en même temps lui donnait
+une teinte mélancolique bien appropriée, car cette vie des camps, pleine
+et robuste, est dans son activité le prélude de sanglantes hécatombes.
+Néanmoins, nous qui, arrivant, n'étions encore que des spectateurs, nous
+éprouvions, par un entraînement physique, par une émulation instinctive,
+quelque intime fierté et une sensualité indéfinissable à nous savoir une
+partie de ce tout et à avoir le droit de nous mêler à son mouvement.
+
+Le 3e bataillon n'eut pas à dresser ses tentes. Le temps de préparer son
+repas, et le régiment devait se porter en masse dans la direction du
+Nord. Les clairons sonnèrent vers midi. Immédiatement tout le monde met
+sac au dos; puis la colonne s'ébranle en bon ordre et se met en marche
+gaiement.
+
+Sevrés du doux climat du Roussillon, nous fûmes cependant favorisés,
+pour cette promenade militaire, d'un dernier sourire du soleil
+d'automne. Par un temps sec, la route était excellente et le régiment
+magnifique. Sur un espace d'un kilomètre environ, les hommes marchaient,
+deux par deux, sur chaque bord de la route, laissant circuler au milieu
+le train régimentaire et les voitures d'ambulances.
+
+Les uniformes étaient irréprochables. Relevées sur les hanches, les
+capotes bleues laissaient voir, agitée d'un mouvement unique et cadencé,
+une longue traînée rouge, coupée à quelques centimètres de terre par
+la ligne blanche, éclatante, des guêtres. Au sommet des havresacs, les
+gamelles neuves resplendissaient sous le soleil, comme des casques,
+entre les tentes et la haie d'acier des chassepots. Le cliquetis des
+armes scandait la marche, et un bruissement général, comme celui des
+écailles d'un monstre gigantesque, servait d'accompagnement aux chants
+qui s'élevaient alternativement, de distance en distance. Quel effet
+merveilleux! Jamais régiment marchant à la victoire fut-il plus dispos?
+parut-il plus alerte et plus fier?
+
+A un tel pas, il nous eût été facile d'aller fort loin; mais notre
+ardeur dut se borner à franchir six kilomètres. Il y avait là, sur la
+droite de la route, l'emplacement d'un camp, marqué par la présence
+d'un peloton de tirailleurs algériens. Sur un coin de la verte prairie,
+bientôt jalonnée par nos adjudants-majors, les noirs Africains, dans
+leur vêtement d'azur galonné de jaune, accroupis devant leurs tentes,
+recueillaient frileusement les rayons du soleil qui leur envoyait un
+pâle reflet du pays natal. De leurs yeux blancs ils semblaient nous
+toiser assez dédaigneusement, tandis que, fiers de notre gros effectif,
+nous ne pouvions nous empêcher de trouver leur masse un peu grêle.
+
+L'herbe était sèche, la paille de couchage nous fut bientôt distribuée.
+Après quelques hésitations, certaines lenteurs, nos six cents tentes
+s'alignèrent en colonne par compagnie, derrière les faisceaux aux lames
+miroitantes irradiées comme des feuilles d'aloès. Les fourneaux se
+creusèrent à l'abri d'une haie vive, et bientôt les hommes, en petite
+veste, sans ceinturon, vinrent en nombre s'offrir l'avant-goût de soupes
+qui délicieusement chantaient dans les marmites de fer-blanc tout neuf.
+
+Quelques-uns, moins affamés, allèrent essayer de fraterniser avec les
+turcos, qui déjà répartissaient entre eux leurs gamelles. Les sombres
+visages de nos voisins servaient de repoussoir à la-blanche figure de
+leur jeune chef. Physionomie intelligente et douce, le blond capitaine
+Carrière semblait n'avoir nul besoin d'énergie pour mener ces
+demi-sauvages. Il y suppléait par sa bonté naturelle, ne les quittant
+jamais, mangeant gaiement au milieu d'eux la même soupe et le même pain.
+
+Notre première nuit de bivouac fut bonne, sauf quelques indiscrets
+courants d'air signalant de légères imperfections architecturales dans
+notre fragile demeure. Mais nul n'osait critiquer un édifice qui était
+en partie sorti de ses mains. Seul Pluvier hasarda quelques soupirs.
+Point d'écho. Force fut bien d'imiter le stoïcisme de ses compagnons,
+et, se réchauffant mutuellement les uns les autres, tous bientôt
+s'endormirent.
+
+Hélas! le lendemain, une pluie diluvienne transforma notre moelleuse
+prairie en un grand lac. Quoique Villiot eût pris le soin de creuser
+une rigole tout autour de la tente pour en préserver l'intérieur, la
+situation fut terrible, quand, après le couvre-feu, nous nous trouvâmes
+blottis, immobiles, pour plusieurs heures, dans nos vêtements trempés,
+avec nos chaussures boueuses, sous nos toiles mouillées. A la première
+plainte de Pluvier, ce fut un concert affreux de reproches adverses.
+Chacun se souvenait de l'ouvrage des autres, pour leur en faire un
+grief. Nareval accusait Gouzy d'avoir mal planté les piquets. Laurier
+critiquait la tension des cordes, et Gouzy leur reprochait d'avoir
+boutonné les toiles de travers. Une goutte d'eau, une perle fluide,
+lui tombait sur le nez avec une telle régularité, qu'il craignait d'y
+trouver une stalagmite le lendemain.
+
+Ces orages passaient au-dessus de moi, qui n'avais garde de souffler
+mot. Cela n'empêcha pas Harel de me prendre à partie. Modestement, je
+fis valoir que, appelé à copier un ordre en arrivant au camp, je n'avais
+pu collaborer à l'édification de la tente.--En vérité, j'avais le
+cynisme de l'avouer: j'acceptais une hospitalité volée, voyez quelle
+paresse! A ces mots, en un instant, on cria baro sur le fourrier.
+Tellement, que, du voisinage, le lieutenant nous pria de causer plus
+bas, ce qui assura mon salut. Un suprême gémissement de Pluvier, et
+chacun se morfondit dans le silence et dans l'humidité.
+
+La pluie, comme eût dit M. de la Palisse, est un grand dissolvant; mais
+je l'entends au moral. Comme elle ne s'arrêta pas le jour suivant, les
+tentes restaient debout; mais beaucoup d'hommes s'en échappaient,
+allant chercher un abri et du feu dans les habitations du voisinage.
+La discipline déjà, il faut en convenir, commençait à se relâcher.
+J'enviais un peu les transfuges, sans vouloir pourtant, sans pouvoir
+d'ailleurs les imiter, car il fallait sous l'ondée recevoir à toute
+heure une distribution nouvelle et la répartir aussitôt entre les
+escouades. Ah! que j'eusse volontiers cédé à Laurier, ou à tout autre,
+le galon de fourrier, que je n'avais du reste toujours pas!
+
+Le quatrième jour enfin, le ciel, au réveil, nous apparut tout bleu,
+sans un nuage. Le soleil se montra, et tous les hommes profitaient
+avec joie de ses rayons bienfaisants pour sécher leurs vêtements et se
+dégourdir comme des lézards. Libre de toute corvée, j'allai avec Nareval
+visiter une immense construction, un couvent, je crois, qui se dressait
+à proximité, quand le clairon sonna à l'ordre. Nous revenons au pas de
+course. Départ immédiat. Il est onze heures, et à une heure le régiment
+doit se trouver à la gare de Nevers.
+
+En un clin d'oeil, les six cents tentes qui couvrent la prairie
+s'effondrent. Pendant quelques instants, un mouvement indescriptible,
+une agitation fébrile, règnent partout. C'est comme une mer humaine.
+Tous--les bras agiles, les mains prestes--tantôt s'agenouillent, tantôt
+se lèvent, se courbent, se redressent, ainsi que font, au théâtre, sous
+la toile verte figurant l'océan, les manoeuvres qui _jouent les flots_.
+Et de cet immense désordre, de ce fouillis inextricable d'hommes et de
+choses, le régiment bientôt se dégage, s'aligne, se meut et s'éloigne,
+laissant, dans le vaste espace où quatre nuits il a dormi, un champ de
+paille flétrie, piétinée, entre des sentiers bourbeux. Six cents tas de
+fumier, sur un cloaque.
+
+A la gare, l'appel signala quelques retardataires. Le départ avait été
+si imprévu, si prompt, que beaucoup avaient appris la levée du camp
+lorsque nous étions loin. Harel était de ce nombre. Il nous rejoignit à
+temps, mais furieux d'être en faute. Les vifs reproches du lieutenant ne
+le calmèrent point. Il s'en prit naturellement à moi, qui avais eu soin
+de boucler vivement son sac et de le mettre aux bagages. Cette injustice
+m'indigna: oubliant la différence de grade, je le rabrouai vertement.
+Tandis qu'il se perdait dans la foule, l'attention générale fut attirée
+vers une scène analogue, dont les conséquences devaient être plus
+graves. L'altercation avait lieu entre un caporal et un sergent-major du
+2e bataillon, les rôles étant, il est vrai, renversés.
+
+L'un des derniers arrivés, le caporal, soit qu'il se fût échauffé en
+voulant rejoindre son rang, soit qu'il eût trop essayé de se rafraîchir,
+avait le visage enflammé, l'air surexcité. A une observation de son
+chef, il répliqua, et le sous-officier s'avança d'un air courroucé. Le
+caporal le saisit par le plastron de la capote, assez violemment pour en
+arracher un des boutons. Si le caporal était aviné, ce geste, malgré
+sa brusquerie, pouvait être celui d'un interlocuteur tenace, importun,
+grossier, si l'on veut, sans intention brutale. Mais ce point ne devait
+jamais être éclairci.
+
+Cent cinquante personnes avaient été témoins du fait en lui-même,
+y compris les officiers. Irrités déjà du relâchement que dénotait
+l'interminable défilé des retardataires, nos chefs étaient mal préparés
+à l'indulgence. Ordre fut donné de saisir le caporal et de le désarmer.
+Le malheureux était inculpé de voies de fait envers un supérieur.
+
+Aussitôt dégrisé ou calmé, il demeura stupéfait, prêt sans doute à faire
+des excuses, à s'humilier. Car, déjà mûr, marié, assurait-on, et père
+de famille, il n'avait plus la fougue de la prime jeunesse. Rengagé
+volontairement à bonne intention, il dut regretter vite un premier
+mouvement inconsidéré; mais on ne lui demandait plus rien. Rien que sa
+vie. Il était pris dans l'engrenage de la justice militaire, terrible
+instrument que la nécessité du salut commun rendait impitoyable.
+
+Retenu par ce pénible incident, j'avais laissé envahir les wagons.
+J'errais le long de la voie, demandant distraitement une place à chaque
+portière. Mentalement, j'établissais une relation entre ma situation et
+celle du misérable caporal; je frémissais à l'idée qu'il eût pu dépendre
+d'un mauvais regard de Harel, d'un geste trop hardi de sa part, pour me
+jeter dans une situation pareille, et, par cela seul, je sentais monter
+en moi une rancune contre lui. Or je l'aperçus, entr'ouvrant à ma vue la
+portière d'un compartiment de deuxième classe qu'il occupait seul
+avec Villiot. Pour m'aider à monter, il me tendit la main. C'était
+délicatement me faire des excuses. Elles m'allèrent au coeur, je
+l'avoue, dans l'état particulier d'esprit où je me trouvais.
+
+Installé commodément entre mes deux meilleurs camarades, je leur
+rapportai la scène dont j'étais ému encore. Harel, faisant tout bas le
+même rapprochement que moi, pâlit un peu, en mesurant les conséquences
+possibles de la vivacité de son caractère. «Bah! dit-il, le conseil de
+guerre expliquera tout cela.» Car nous ignorions qu'il n'y avait même
+plus pour nous de conseils de guerre. Nous n'avions plus droit qu'à une
+justice sommaire, celle des _cours martiales_.
+
+Le train nous emportait cependant vers Blois, notre nouvelle
+destination. Nous passâmes par Orléans, que les Allemands avaient évacué
+après leur défaite de Coulmiers. Mais la voie était à peine rétablie. Il
+fallait avancer prudemment, toujours sur le qui-vive. L'ennemi pouvait à
+tout instant reparaître, et cette pensée nous surexcitait. Elle rompit
+l'ennui d'un trajet de dix-huit longues heures.
+
+
+V
+
+
+A Blois, on nous fit établir nos bivouacs au sud-ouest de la ville,
+au delà de la gare. Nos tentes s'alignaient tout le long d'une avenue
+boisée qui aboutit à la forêt; les dernières, les nôtres, en touchaient
+la lisière, et il y avait comme une sorte de mystère inquiétant dans ce
+voisinage immédiat. Bien que toutes les feuilles fussent tombées, les
+troncs d'arbres formaient, par leur foule, un mur impénétrable aux
+regards et d'où semblaient s'échapper, comme des fantômes, les vapeurs
+du matin.
+
+La vie de Nevers se continua là, par un temps meilleur. J'y achevai plus
+agréablement mon apprentissage de fourrier. Il ne me laissait pas un
+instant de liberté, même pour assister aux exercices. Préparation des
+bons, direction des corvées, distributions de toute nature. Il n'y avait
+pas de temps à perdre pour arriver à tout. Ce ne fut pas d'ailleurs sans
+une certaine émotion que je pris charge des 18 000 cartouches destinées
+à ma compagnie. Quatre-vingt-dix pour chacun de nous. Sur les
+recommandations réitérées de M. Eynard, nous les logeâmes dans le
+havresac, douillettement, de manière à les bien garantir de l'humidité.
+
+Ces soins divers, multiples, nous absorbaient entièrement. Beaucoup
+d'entre nous avaient oublié la scène du départ de Nevers, mais non
+pas ceux qui avaient mission de s'en souvenir. Elle devait avoir son
+épilogue, logique, fatal et prompt.
+
+L'accusé fut traduit devant une cour martiale, où siégeaient un chef de
+bataillon, deux capitaines, un lieutenant et un sous-officier, et dont
+la sentence ne pouvait être ni révisée ni cassée.
+
+Cela dut tout d'abord ne point paraître sérieux au caporal Tillot, ainsi
+se nommait le malheureux accusé. Pour un instant d'oubli, pour une
+bénigne vivacité, mourir de la mort des assassins, des voleurs et des
+lâches? Etre tué par des Français, avant d'avoir affronté les Prussiens
+détestés!
+
+Non, ce n'était pas vraisemblable. Il s'agissait sans doute de quelque
+simulacre de jugement et de supplice, à la manière maçonnique, afin
+d'éprouver le courage du patient. Mais il ne pouvait être question
+d'enlever au pays un de ses défenseurs dévoués.
+
+Telles durent être les pensées du caporal Tillot. Mais, pour les juges,
+qui ne pouvaient décliner leurs fonctions sans être honteusement mis en
+réforme, ils durent envisager leur rôle avec tristesse et terreur, car,
+entre un texte formel et un fait indéniable, il n'y avait pas de place
+pour une hésitation. La cour martiale n'hésita pas.
+
+Notre lieutenant en faisait partie, en raison de son ancienneté de
+grade. Il nous annonça le verdict, sans commentaires. Certes il avait eu
+l'occasion de cuirasser son coeur, à Sedan. Plus d'une fois il menaça de
+son revolver des hommes qui maugréaient contre le service, et il aurait
+eu le courage de tuer un fuyard; mais il veillait sur sa compagnie
+paternellement, quoique bien jeune. Il la réconfortait après les
+journées de fatigue. Il était bon, certainement, autant que brave. Toute
+sa bravoure lui fut nécessaire pour tenir jusqu'au bout le rôle qui
+lui était échu dans l'accomplissement de ce drame. L'arrêt qu'il avait
+contribué à rendre, il devait le prononcer le lendemain à la face du
+condamné, devant 8000 hommes assemblés pour en voir mourir un autre.
+
+Spectacle douloureux. Acte le plus pénible de la vie militaire, car,
+quelque bien établi qu'il soit que l'armée forme un tout complet qui
+doit se suffire, il n'en reste pas moins terrible d'être obligé de
+passer, sans préparation, à l'état et de juge et de justicier. Nul ne
+peut répondre qu'il ne deviendra pas le bourreau sans pitié de son
+camarade coupable d'une peccadille, qu'il ne sera pas forcé de viser
+au coeur un ami digne de son estime quand même. Le code de justice
+militaire, en effet, mieux pondéré que le décret du 2 octobre 1870, qui
+avait institué les cours martiales, distingue entre les crimes contre
+la discipline militaire: il en reconnaît de honteux, pour lesquels la
+dégradation accompagne la mort, et d'autres qui entraînent seulement
+la mort. Mais il est muet pour la désignation des exécuteurs. Ce point
+était alors réglé par le décret du 13 octobre 1863, où il était dit:
+«Le commandant de place fait commander pour l'exécution un adjudant
+sous-officier, quatre sergents, quatre caporaux et quatre soldats, pris
+à tour de rôle, en commençant par les plus anciens, dans le corps auquel
+appartenait le condamné.»
+
+Dans l'amalgame que nous formions, personne, parmi les hommes de troupe,
+n'était fixé sur son ancienneté relative. Il était probable que, dans
+une telle incertitude, le sort, le hasard, remplacerait la règle. Tous,
+nous avions à craindre d'être désignés pour faire partie du fatal
+peloton. Brûler ainsi sa première cartouche, quelle épreuve!
+
+Mauvaise nuit que celle qui précéda l'exécution. Pourtant nos
+appréhensions furent vaines. Aucun gradé, aucun homme de notre compagnie
+ne fut requis. Seul le 2e bataillon avait été chargé de former le
+peloton. Dès l'aube, tout le régiment s'était préparé à prendre les
+armes, dans une sorte de recueillement. Il était à peine aligné en avant
+du front de bandière, que l'alerte sonnerie de clairons des chasseurs
+à pied se fit entendre venant de la ville: «As-tu vu la casquette, la
+casquette?»
+
+Le 10e bataillon de marche défilait devant nous, d'une vive allure.
+Puis, le puissant roulement des tambours, sourd d'abord, plus distinct,
+plus sonore d'instant en instant, sembla faire trembler le sol. C'était
+un aussi beau régiment que le nôtre, le 51e. Il venait de son campement,
+sur l'autre rive de la Loire. Il passa devant nous, et, à la suite des
+chasseurs, s'enfonça dans la forêt, où nous nous engageâmes à notre
+tour. Allant en faire les frais, nous faisions aussi les honneurs de
+cette première réunion de notre brigade.
+
+A distance, le bois et les chemins se perdaient dans le brouillard; mais
+ce voile, sans se dissiper, semblait reculer devant nous, dessinant, à
+mesure que nous avancions, un cadre approprié à la cérémonie où nous
+étions conduits. Les arbres dépouillés étendaient lamentablement
+leurs branches, comme les bras d'un peuple de squelettes; l'herbe
+disparaissait sous la litière des feuilles desséchées, terreuses, qui
+s'affaissaient en grinçant sous nos pas. Quittant bientôt la grande
+route qui partage la forêt, la colonne prit un étroit chemin, mal frayé,
+défoncé par les chariots des bûcherons. Tout à coup s'ouvrit devant nous
+une immense clairière, où nous nous engageâmes en face du 51e de marche
+et à côté du 10e bataillon.
+
+Clairons et tambours s'étaient tus; mais derrière nous se faisait
+entendre la voiture cellulaire qui, entre deux gendarmes, cahotait dans
+les ornières. Il lui fut impossible d'avancer au milieu des fougères
+qui nous cachaient jusqu'à la ceinture. La portière s'ouvrit, et le
+condamné, invité à descendre, put contempler une dernière fois la voûte
+du ciel, qui, dans ce large espace, n'était plus voilé par la brume.
+
+Le caporal Tillot était vêtu de la petite veste bleu foncé, avec ses
+galons. Un aumônier le soutenait, car il semblait prêt à faiblir,
+comme au terme d'un trop long voyage. Il recueillait les dernières
+consolations de la bouche du prêtre. Son visage, douloureusement
+contracté, exprimait pourtant la résignation. Sa marche était pénible,
+mais non pas hésitante.
+
+Les herbes et les fougères avaient été fauchées sur un carré de quelques
+mètres. C'était l'endroit où le malheureux devait mourir. Il y parvint
+enfin. Il se laissa bander les yeux et s'agenouilla devant ses
+compagnons d'armes rangés à dix pas de lui.
+
+A cheval auprès du peloton, le colonel Koch était visible de tous les
+points de la clairière. Il commanda: «Portez vos armes!--Tambours,
+ouvrez le ban...!»
+
+A un roulement lugubre comme un glas, succéda un silence plus lugubre
+encore. Dans cet espace où, sous le ciel, 8000 hommes respiraient, on
+entendit, semblable à un râle d'agonie, le souffle oppressé du condamné.
+A cet instant solennel, la voix sonore, nette et vibrante du lieutenant
+Eynard s'éleva du centre de ce cirque et prononça l'inexorable arrêt que
+terminaient ces mots:
+
+_«Au nom de la patrie envahie, le caporal Tillot est condamné à la peine
+de mort.»_
+
+La dernière parole fut couverte par une détonation que les échos de
+la forêt répercutèrent comme un grondement de tonnerre. Puis, un coup
+isolé, sec, sinistre, le coup de grâce, tandis qu'un blanc nuage de
+fumée s'élevait lentement dans l'air en s'y évaporant peu à peu. Le
+caporal Tillot avait achevé de souffrir.
+
+M. Eynard nous rejoignit de son pas long et souple. Nous ne savions trop
+s'il fallait admirer cette maîtrise de soi-même ou craindre la cruauté
+que dénotait le sang-froid de notre chef. Pourtant il était livide et
+sa main trembla en cherchant la poignée du sabre qu'il tira du fourreau
+pour défiler. Il n'essaya pas d'ailleurs de dissimuler. «J'ai passé,
+nous dit-il à demi-voix, par bien des émotions; mais celle-ci est la
+plus cruelle.»
+
+«Armes au bras!» reprit cependant la voix calme et froide du colonel.
+Les tambours roulèrent de nouveau, et le défilé commença devant le corps
+du supplicié. Auprès se tenaient le prêtre et le docteur, et autour de
+ce groupe quatre hommes en sentinelle formaient le carré à dix pas les
+uns des autres. Le malheureux s'était affaissé sur le côté droit, sa
+veste portait dans le dos les petites déchirures rondes des balles qui
+l'avaient traversé de part en part, et le visage exsangue touchait
+terre, baignant dans une mare d'un rouge noir dont l'herbe s'imprégnait.
+
+
+VI
+
+
+Nous passâmes rapidement devant cette guenille humaine, la regardant,
+par une sorte de fascination, obstinément, quelque désir que nous
+eussions de ne la point voir. Un lourd silence, au retour, pesait sur
+nous: il semblait qu'un lien trop étroit nous opprimât la poitrine,
+jusqu'à nous étreindre le coeur. Chacun de nous ruminait de sombres
+pensées. Gouzy, au risque d'être atteint à son tour, exprima les siennes
+tout haut. Il déclara cette exécution barbare et imbécile: mais il
+n'éveilla pas de franc écho. Moi-même, je n'aurais pas osé m'affirmer
+comme lui. S'il y avait dans nos rangs des traîtres ou des lâches, la
+terreur pouvait les dompter et les entraîner. Aux yeux des autres, le
+caporal Tillot était un martyr. Son sang a coulé pour la patrie, sans
+gloire, mais non sans utilité. Dans l'immense sacrifice, qu'était-ce
+que de frapper une victime quelques jours plus tôt, parmi cette foule
+destinée au carnage? N'y avait-il pas là un jeu de la loterie du sort
+qui avait désigné le caporal Tillot et avait voué ce premier holocauste
+aux esprits malins de la peur et de l'indiscipline, pour les conjurer?
+
+Peut-être; mais nous nous trouvions dans la situation du patient qu'un
+opérateur hardi a privé d'un membre, sous prétexte d'éviter la gangrène.
+Il nous fallait changer le cours de nos idées; l'air du camp paraissait
+délétère. Après la prise d'armes du matin, la journée était remplie.
+Point de corvées, aucune crainte de départ, la date du nôtre étant
+fixée officiellement au surlendemain. Nareval était libre comme moi.
+Impossible de résister au besoin d'aller entrevoir, dans des rues, sur
+le seuil des maisons, derrière les vitres des boutiques, une population
+vivant de la vie ordinaire des peuples civilisés, banale, monotone, mais
+sûre et non sans attrait.
+
+Blois avait à nous montrer son château, que nous avions aperçu de la
+gare. Il est flanqué de tourelles élégantes, au sommet desquelles
+flottait alors le drapeau blanc à la croix de Genève. De ce côté, il
+domine un joli square, du haut d'un talus abrupt où poussent quelques
+arbustes et d'où le lierre s'élève en capricieux dessins jusqu'aux
+premières croisées. Elles sont ornées de balcons sculptés dans la pierre
+délicatement ajourée, et elles alternent avec des panneaux peints
+de couleurs vives et semés d'écussons, d'or, d'argent, d'azur et de
+gueules.
+
+En suivant une pente raide à notre gauche, nous parvînmes devant le
+portail, que surmonte une statue équestre de Louis XII en haut-relief.
+Une voûte ogivale, bordée de statues séparées par de gracieuses colonnes
+torses, conduit à la cour d'honneur, où apparaît en saillie le large
+escalier de pierre qui a tenté plus d'un peintre. Là dut se borner notre
+visite; nous n'avions pas encore acquis le droit de pénétrer dans les
+salles, et ne le regrettions pas: il fallait, pour entrer, permission ou
+plutôt ordre de la Faculté.
+
+A ce point de vue, notre dernière journée de Blois compléta les titres
+de l'un de nous. Une pluie diluvienne détrempa le sol et rendit le camp
+inhabitable. Pluvier, se déclarant vaincu par les rhumatismes, se fit
+hospitaliser.
+
+Sans avoir le désir de l'imiter, nous trouvions tous qu'un lit de
+boue, pour être moelleux, n'en était pas moins désagréable et en effet
+malsain. La retraite et le couvre-feu sonnés, Gouzy et Nareval, bons
+camarades, en dépit d'un reste d'envie, m'offrirent de les accompagner
+jusqu'à une ferme voisine où ils avaient déjà admirablement dormi.
+Les nuits précédentes avaient été mauvaises pour moi, grande était ma
+fatigue. Et puis, enfin, trop rigoureuse était la sanction donnée à la
+discipline, pour ne pas relever l'attrait du fruit défendu.
+
+L'obscurité favorisa notre évasion. Il fallait gagner la ferme par de
+petits sentiers courant à travers champs. Ils étaient coupés de larges
+flaques d'eau, où je m'embourbais, tandis que mes compagnons filaient
+beaucoup mieux dans un chemin qu'ils avaient pratiqué. Derrière nous, on
+marchait. D'autres soldats allaient peut-être nous ravir nos places, à
+moins que nous ne fussions poursuivis par la garde du camp. De toute
+manière, il fallait se hâter, gagner de vitesse; mais des étangs, de
+véritables lacs, succédaient aux premières flaques. A la fin, Gouzy, le
+mieux enjambé de nous trois, cria victoire: à nous le prix de la course,
+et nous fûmes aussitôt rassurés quant à la poursuite. La défaite
+constatée, les pas découragés s'éloignèrent, faisant entendre par
+intervalles le bruit flou de crapauds s'affalant dans l'eau. Les
+malheureux vaincus pataugeaient toujours.
+
+Si notre escapade nous avait causé quelques remords, ils s'évaporèrent à
+la chaleur de l'âtre de notre hôte. En notre honneur, il s'empressa
+de jeter deux sarments dans sa large cheminée. Le bois sec pétillait
+gaiement, et, dans la flamme agile, les brindilles se tordaient,
+pareilles à des cornes de diablotins. Nos vêtements de gros drap tout
+mouillés séchaient rapidement, et nous étions enveloppés chacun d'un
+nuage, comme les dieux de la mythologie. Quoique moins olympien, le
+spectacle qui s'offrait à nos yeux était charmant, dans sa simplicité.
+
+Sur des murs blanchis à la chaux et légèrement enfumés, deux gravures
+religieuses pour tout ornement. Un sol de terre battue; des outils
+de laboureur dans un coin; quatre chaises rustiques; un lourd bahut
+reluisant; une table massive de bois blanc où transparaissait, comme une
+neige impalpable, la fleur du savon dont elle devait être tous les jours
+frottée; les provisions d'hiver suspendues dans des linges aux poutres
+du plafond.
+
+Après nous avoir reçus et avoir activé le feu, le maître du logis,
+paraissant un peu las de sa journée, s'était assis en face de sa jeune
+femme, qui, près de la table où attendait un tricot tout hérissé de ses
+aiguilles, allaitait un enfant, tandis qu'un bambin plus âgé jouait à
+ses pieds avec des épis de maïs et nous examinait curieusement à la
+dérobée. Les joyeuses lueurs du foyer faisaient pâlir la petite flamme
+de la chandelle fumeuse, et illuminaient la scène entière.
+
+L'homme, dans la force de l'âge, le teint hâlé, l'air franc et bon,
+reposait volontiers son regard sur la jeune mère, au visage régulier,
+presque beau, agréable en tout cas dans le cadre de cheveux bruns lissés
+en deux bandeaux qui s'échappaient d'un serre-tête blanc. Les traits
+étaient fins, l'expression naïve, et, malgré cette naïveté, les quelques
+mots qu'elle ajoutait aux propos de son mari, avec la même prononciation
+parfaite, dénotaient un ferme bon sens. Ce tableau figurait à souhait la
+paix bienfaisante et féconde.
+
+Combien de temps ces braves gens en jouiraient-ils? Au lieu de donner
+une hospitalité volontaire, ne subiraient-ils pas bientôt, comme le
+tiers de leurs semblables, l'occupation forcée d'un brutal ennemi?
+L'éloignement de ce supplice, de cette honte, ne dépendrait-il pas
+de notre conduite? Si vraiment l'immolation d'un des nôtres devait
+enflammer les courages et communiquer aux faibles de la force, est-ce
+que, devant les périls à enrayer, le sacrifice ne se légitimait pas?
+
+Nos vêtements ayant été assez séchés, il nous fallut remercier de son
+aimable accueil la jeune femme que nous ne devions plus revoir. Son mari
+nous conduisit dans un grenier bien clos, tout garni de paille fraîche
+et de foin odorant. Là nous goûtâmes quelques heures d'un sommeil
+réparateur, embelli de doux rêves. La victoire nous souriait; tous
+nos frères étaient vengés, l'ennemi vaincu, refoulé, anéanti. Songes,
+mensonges. Les nôtres, si séduisants qu'ils fussent, ne purent nous
+détourner longtemps de la réalité. Bien avant le réveil, nous nous
+glissions sous notre tente. Cela se fit sans encombre, Dieu merci!
+
+A sept heures, le café bu tout chaud, nous prenions, avec armes et
+bagages, le chemin de la petite ville de Mer, située à une vingtaine
+de kilomètres de notre camp, au nord-est de Blois. La brigade allait
+s'incorporer au 17e corps d'armée. Elle était confiée à un ancien
+colonel d'infanterie de marine, le général Charvet, du cadre auxiliaire.
+
+
+
+
+EN CAMPAGNE
+
+
+I
+
+
+Vingt kilomètres à parcourir, c'est une petite étape. Le temps était
+sombre, assez favorable pour la marche; mais le sol, détrempé par la
+pluie de la veille, mollissait sous les pieds. Et puis, notre bagage
+était au grand complet. Fourniment, vivres, cartouches, rien ne
+manquait. La tente, humide encore, pesait fort. Quand, au bout d'une
+heure, retentit de distance en distance, comme répercutée par un
+interminable écho, la sonnerie de la halte, tous, et moi le premier,
+nous poussâmes un long soupir de soulagement; mais il était à peine
+exhalé, que les clairons, l'instant d'avant si charitables, nous
+ordonnèrent cruellement de repartir.
+
+Grise et pénible journée, qui n'a rien laissé dans ma mémoire de
+l'aspect du pays. Nous avions tout au plus parcouru le quart du chemin,
+et il me semblait que j'étais déjà à bout de forces. Je ne voyais que
+les deux pieds qui devant moi s'agitaient, fuyant alternativement les
+miens. Mon regard, s'il s'élevait, ne dépassait pas la hauteur du
+havresac qui sous mon nez se balançait comme un esquif, avec le fréquent
+tressaut que lui imprimait un sec haussement d'épaules. Cet as de
+carreau marchant, je le regardais, je le fixais désespérément, pour
+subir son attraction magnétique, pour contre-balancer l'horrible poids
+de celui qui me sollicitait en arrière, me tiraillait sous les bras,
+m'écrasait les épaules, comme si, de minute en minute, il eût grossi et
+se fût réellement appesanti.
+
+Avec une terreur qui croissait en proportion de l'affaiblissement de mon
+corps, je me demandais si jamais j'arriverais au bout de l'étape. Or,
+si à cette première épreuve j'étais vaincu, comment espérer fournir une
+carrière plus longue? Ma bonne volonté, mon ardeur patriotique, tous mes
+élans sincères allaient-ils donc être éteints, annihilés? Etait-il donc
+inutile et vain d'avoir du coeur? Ne valait-il pas mieux posséder de
+solides jarrets?
+
+A la dernière pause, j'eus l'imprudence de m'asseoir. Quand le clairon
+sonna, mes jambes étaient rouillées, inertes. Je voulus me lever.
+Impossible. Mon fardeau me clouait sur le tas de pierres où je m'étais
+échoué, au bord de la route, et, plein de désespoir et de rage, je vis
+défiler tout le 51e régiment qui suivait le 48e. Par un suprême effort,
+je m'étais redressé pourtant; mais, loin de pouvoir regagner le terrain
+perdu, je me voyais distancer toujours plus. Non seulement mes effets et
+mon sac me pesaient, mais aussi mes galons: je m'en trouvais indigne,
+j'en étais honteux. Volontiers je me les fusse arrachés, et je me
+demandais avec inquiétude comment j'allais m'excuser auprès de mes
+officiers d'être un traînard.
+
+La brigade s'était arrêtée au nord de la ville, le 48e à droite et le
+51e à gauche de la voie ferrée qui monte vers Beaugency. La nuit tombait
+quand je rejoignis ma compagnie; il avait fallu du temps pour assigner
+à chacun sa place: les faisceaux étaient formés, les tentes à peine
+dressées. Officiers et camarades ne remarquèrent pas mon retard ou
+feignirent de ne s'en être pas aperçus. Impossible de me rappeler si la
+soupe fut bonne, ni même si j'en mangeai. Me reposer, m'étendre, dormir,
+voilà ce qu'il me fallait. N'importe où. Nécessaire est l'extrême
+fatigue de la marche avec un chargement de bête de somme, pour vous
+faire goûter les bienfaits du repos sous un illusoire abri et à même la
+terre humide.
+
+Au redoublement de froid qui coïncide avec l'aube, je me réveillai
+pourtant. Le besoin de secouer l'engourdissement du sommeil me poussa
+à m'agiter hors de ma tente: je me trouvai si dispos, si alerte, que
+j'espérai mieux résister à une seconde épreuve. Faible espoir, car j'eus
+l'ennui de constater que, ressemblant aux héros par les mauvais côtés,
+j'avais, comme Achille, le talon entamé.
+
+Par bonheur, nous ne devions pas quitter Mer tout de suite. Cette ville,
+qui compte normalement 4 000 âmes, était alors entourée et farcie de 12
+000 hommes de troupes de toutes catégories et de toutes couleurs.
+Avec nous, les chasseurs campaient alentour. Au centre de la cité, un
+régiment de mobiles occupait la halle, qui offrait véritablement le
+spectacle d'une ruche gigantesque. Des moblots y apparaissaient en
+effet, non seulement fourmillant au ras du sol, mais encore allant
+chercher le repos sur les piles de sacs qui attendaient l'ouverture du
+marché. Dehors, sur la place, dans les rues, aux carrefours, partout
+s'ébrouaient, piaffaient, ruaient, des chevaux au piquet, et
+quelques-uns stationnaient tête basse, crinière tombante, leurs grands
+yeux mornes. Le long des grandes voies, s'alignait le matériel de
+l'artillerie. Canons à la longue gueule élevée, hardie, caissons
+lugubres comme des cercueils, forges roulantes, fourgons, fourragères,
+enfin le train de la 2e division du 17e corps d'armée.
+
+Sous l'impulsion du général Durrieu, un divisionnaire authentique,
+graine d'épinards rare à ce moment-là, le corps d'armée s'agglomérait
+graduellement, sans précipitation, sans hâte exagérée. Cette prudence
+semblait s'imposer avec des formations improvisées, comptant--j'en
+fournissais la preuve--des volontés meilleures que les jambes.
+
+A la tête de la 2e division était placé le général de brigade du Bois de
+Jancigny, la veille colonel de gendarmerie. Bientôt un autre brigadier,
+depuis lors célèbre, allait être désigné pour remplacer le baron
+Durrieu, trop méthodique et trop lent au gré du ministre de la guerre.
+Le 17e corps était offert par le télégraphe au général Gaston de Sonis,
+pendant qu'il cherchait vainement à Châteaudun d'introuvables régiments
+de cavalerie avec lesquels il brûlait de charger.
+
+Moi aussi, je profitai du trouble des temps pour avancer
+vertigineusement en grade. Le haut galon de sergent-fourrier me fut
+décerné à Mer. M. Eynard, promu lui-même capitaine, répondit à mes
+remerciements en me promettant de me faire avoir sous peu, si je
+continuais de bien servir, le grade de sergent-major. Comme je l'eusse
+envié, le double galon, s'il avait dû me dispenser de porter mon sac!
+
+En tout cas, les paroles bienveillantes du capitaine justifiaient un peu
+le dépit de Gouzy et de Nareval, qui perça malgré eux. Ils me boudèrent
+pendant une heure et devinrent ensuite les meilleurs camarades du monde.
+Quant à mon troisième rival, il ne daignait plus être jaloux de moi.
+Villiot, simple sergent, était déjà désigné pour passer sous-lieutenant.
+Pourquoi son compatriote n'obtiendrait-il pas la même faveur? En vérité,
+le beau Laurier attendait l'épaulette, ni plus ni moins, et dans cette
+attente il relevait un peu plus ses moustaches; il multipliait les
+punitions, sans de bien graves motifs, pour se donner de l'importance!
+
+Harel, cela va sans dire, avait été consacré sergent-major, et, pour
+compléter notre cadre, il nous fut donné un lieutenant. M. Barta, comme
+M. Houssine, était sorti des rangs, mais depuis plus longtemps. Il avait
+la mine d'un grognard qu'il était, ayant combattu en Crimée, en Italie,
+et étant décoré de la médaille militaire. Forte moustache, longue
+barbiche, grosse-voix. Au demeurant, le meilleur des hommes. Il eût été
+parfait, sans son goût prononcé pour la dive bouteille; mais, à l'armée
+de la Loire, il n'y avait guère à boire que de la neige fondue. M.
+Barta nous apparut donc sous un jour excellent. Grâce à lui, la 6e du 3
+achevait d'être encadrée de manière à ne pas trop redouter l'épreuve du
+feu.
+
+D'ailleurs le colonel Koch mettait à profit le dernier répit accordé par
+le général en chef, pour faire manoeuvrer le régiment à travers champs.
+J'eusse pris plaisir à cette préparation aux combats prochains; mais mon
+quartier général était à la gare, où se poursuivaient d'interminables
+distributions. Fastidieuses corvées. Tous les fourriers de la brigade
+étant convoqués en même temps, il leur fallait assister à la pesée
+successive, par les soins d'un sergent d'administration rarement bien
+disposé, des lots de denrées revenant à chaque compagnie. L'opération,
+quand il s'agissait des vivres de campagne, se renouvelait cinq fois.
+Sucre, 36 pesées; café, 36 pesées; riz, de même; sel encore, haricots,
+toujours 36. Le lendemain, distribution de viande fraîche ou de lard
+salé, de pain ou de biscuit, pour recommencer ensuite. Ah! l'effrayant
+tonneau des Danaïdes que le ventre d'une armée!
+
+Le 24 novembre, je ramenais de la gare mes hommes de corvée, moins
+irrité encore d'une station de trois heures, qui nous avait fait rentrer
+les jambes dans le corps, que du soupçon d'avoir été victime d'une
+grossière erreur. Quelque raillerie qu'excitent les règlements
+militaires, ils sont généralement bons, quand ils sont strictement
+appliqués. Mais ils forment comme une chaîne: il ne faut pas qu'il
+y manque un seul anneau. Nul ne doit se dérober tant soit peu à son
+devoir, sous peine d'ouvrir toute grande la porte aux abus. L'intendance
+avait trop à faire, en 1870, pour que les fonctionnaires ou que même
+les officiers d'administration fussent présents partout: le soin des
+distributions était forcément abandonné à des subalternes, recrues que,
+en général, le désir d'éviter le feu, plus que la conscience du devoir
+ou que les aptitudes professionnelles, avait poussées dans les services
+auxiliaires. Il appartenait donc aux officiers chargés de la
+conduite des fourriers d'être vigilants. Ce jour-là--il faut
+l'avouer,--l'officier de service, un lieutenant du 51e, impatienté
+d'attendre si longtemps, ne prêta aucune attention à la protestation que
+je formulai. Pour ne pas perdre le temps, il fallut se contenter, de la
+part du sergent qui nous servait, d'une démonstration embarrassée au
+moyen de sa bascule. Cette sorte d'instrument est facile à fausser, et
+j'étais parti convaincu que nous avions été trompés.
+
+Dominé par cette préoccupation, j'entrai dans une épicerie qui se
+trouvait sur notre chemin. Vérification faite, mes soupçons se
+changèrent en certitude. Ainsi, plusieurs milliers d'hommes allaient se
+trouver privés de la nourriture d'un jour sur trois environ. Impossible
+d'en douter, les soldats de corvée en étant témoins comme moi.
+
+En un temps où les vétilles étaient parmi nous punies de mort, je ne me
+croyais pas en droit de taire la faute d'un homme qui, par calcul ou par
+maladresse, allait en affamer des milliers au moment des rudes fatigues,
+pendant les marches forcées. Il appartenait à mon capitaine, sur mon
+rapport, de signaler la fraude ou l'erreur; mais il n'était pas au camp,
+et, quelques minutes après, je n'avais plus le loisir de me plaindre
+efficacement.
+
+Les clairons rappelaient, rappelaient au pas gymnastique. Dans la ville,
+les vibrantes trompettes de l'artillerie répondaient à nos sonneries.
+Puis il s'éleva au-dessus et autour de la ville un bruissement
+intraduisible, fait de l'agitation des soldats, du froissement du pavé
+par le fer des chevaux, du roulement des affûts et des avant-trains,
+d'une longue clameur de commandements et d'un immense cliquetis d'armes.
+
+La ville de Mer, au bout d'une heure, dut sembler morne et vide à ses
+habitants: notre division l'avait évacuée. Le général de Sonis, d'abord
+suffoqué par un tel excès d'honneur, s'était cependant résigné, par
+esprit de discipline, à accepter le commandement en chef du 17e corps
+d'armée. Pour constituer solidement l'aile gauche de l'armée de la
+Loire, il avait demandé la concentration immédiate de ses divisions
+autour de lui, à Châteaudun, tandis que le 16e corps se maintenait au
+centre, en avant de Coulmiers, sous les ordres du général Chanzy, dans
+les positions conquises le 9 novembre, et que, plus à droite, le général
+Martin des Pallières couvrait Orléans avec le 15e corps.
+
+Mer, où je devais bientôt revenir, non plus pédestrement, mais monté, je
+n'ose pourtant dire sur un noble coursier, Mer, qu'une sinuosité de la
+route nous avait permis de découvrir à distance sans détourner la tête,
+s'était effacé dans la brume de cette triste journée d'automne. Le pays
+était plat, sans horizon, sous un ciel terne, bas, qui semblait étouffer
+la terre. Et ce qui assombrissait encore tout cela, c'était le souvenir
+de ma première étape. Il me préoccupait fort. Il me préoccupait d'autant
+plus qu'à chaque pas mon talon, mon talon d'Achille, me rappelait, par
+une sensation de brûlure, ma vulnérabilité.
+
+Heureusement le départ avait été tardif: il n'y eut pas à fournir ce
+jour-là une longue course. Au bout de trois lieues, ayant atteint à la
+nuit le bourg de Lorges, nous établîmes nos bivouacs dans des champs que
+bornait à notre gauche une large bande irrégulière, noire et confuse.
+
+Au jour, nous reconnûmes que nous étions campés près d'un grand bois, la
+forêt de Marchenoir. Le café pris, on nous fit aligner à une portée de
+fusil de la lisière: le 51e avait à nous rendre le funeste spectacle que
+nous lui avions offert dans la forêt de Blois. Il y mit un peu moins
+de cérémonie que nous. Ayant laissé les faisceaux auprès des derniers
+fumerons de leurs bivouacs, les hommes de ce régiment vinrent se
+ranger à nos côtés, les bras ballants, presque comme à la foire. Il ne
+s'agissait, à vrai dire, que d'exécuter un simple soldat, lequel, chose
+grave, avait refusé d'obéir à un caporal qui le commandait de corvée.
+
+Grand, fort, l'air décidé, cet homme fut conduit tout à l'entrée du
+bois, sous l'escorte du peloton fatal. Il ne voulut pas se laisser
+bander les yeux, ni s'agenouiller. En se plaçant lui-même bien en face
+de ses compagnons armés, il nous parut, de loin, demander si la distance
+était convenable. Il recula d'un pas, et, s'étant bien assujetti sur ses
+jambes afin de montrer qu'il ne tremblait pas, il fit un mouvement de
+tête qui fut le signal du feu. Le bruit de la décharge nous parvint
+trois secondes après que nous avions vu ce brave s'affaisser, foudroyé.
+
+Il n'était plus temps de s'attarder en des formalités superflues:
+grâce nous fut faite du défilé devant le corps sanglant. Le camp levé
+aussitôt, la brigade se mit en marche par une des routes qui traversent
+la forêt. La journée était belle, le ciel assez clair, sauf quelques
+buées matinales qui s'évaporaient comme des farfadets à notre approche.
+L'exécution sommaire nous avait un peu, malgré un commencement
+d'habitude, figé le sang: l'exercice nous semblait une nécessité et
+un bienfait. Le chemin prenait, entre la multitude d'arbres qui se
+pressaient autour de nous, un caractère pittoresque, varié, car, au
+coeur de la forêt, les feuilles n'étaient pas toutes tombées: il y avait
+là comme un regain, exhalant un doux parfum automnal. La fatigue se
+faisait à peine sentir; l'étape eût été vite parcourue; mais, pour la
+défense de la patrie, le génie civil s'était exercé en ces parages dans
+le secret des bois: il contribua à modérer notre allure.
+
+La tête de la colonne s'arrêta à un carrefour devant une tranchée
+à épaulement, obstacle qui déjà immobilisait une batterie de notre
+division arrivée par une autre route. Les artilleurs travaillaient
+activement à rétablir la voie; mais, après une pause, nous n'attendîmes
+pas l'achèvement de leur rude besogne. Bravant l'enchevêtrement
+des racines d'arbres, des fougères et la fouettée des branches
+successivement tendues par les fusils, l'infanterie tourna les
+obstacles, en coupant à travers les taillis. Peu après, la fin de la
+forêt s'annonça par une perspective romantique, dont l'image, quoique
+vaporeuse, vague, est cependant fixée, indélébilement, je ne sais
+pourquoi, dans ma mémoire, avec la grâce indéfinissable d'un beau rêve.
+Au bout de l'avenue qui filait toute droite, au milieu des arbres
+dénudés, se dressait, sur un coteau, dans la lumière plus vive de la
+plaine, un castel à tourelles.
+
+La grande halte eut lieu au delà de ce site charmant. Les fourriers,
+condamnés à écourter leur repos, durent presque aussitôt prendre les
+devants, pour aller, sous la conduite d'un adjudant-major, reconnaître
+l'emplacement des prochains bivouacs. Un peloton complétait cette
+avant-garde, dont l'allure devait se maintenir assez vive.
+
+Vers quatre heures, un grondement lointain de tonnerre vint frapper
+nos oreilles. Il n'y avait point d'électricité dans le ciel, l'orage
+sévissait sur la terre. C'était le bruit de la canonnade. Enfin!
+
+Faible encore, bien faible, très éloigné, mais nettement perceptible, ce
+premier écho de la bataille nous insuffla comme une vie nouvelle. Pour
+ma part, je ne sentais plus le poids de mon sac; le fusil me semblait
+aussi léger qu'une canne de jonc; j'oubliai même la cuisante douleur de
+mon malheureux talon; je me trouvais aussi alerte et dispos qu'aux jours
+où je m'exerçais chez Léotard, et, la nuit, dans la prairie des Filtres
+de Toulouse. Qu'importaient à présent les fatigues et les souffrances:
+le danger était proche, donc nous allions être utiles, devenir bons à
+quelque chose. Les forces nous étaient revenues pour doubler l'étape,
+s'il l'avait fallu, et, vraiment, nous espérâmes que l'ordre en
+serait donné. Non, nécessité fut de se reposer pour arriver en vue de
+Châteaudun le lendemain à pareille heure.
+
+La dernière étape avait été pénible, à travers un pays déjà violé par
+les envahisseurs. Habitations désertes, tout le long de la route.
+Grilles de parcs brisées, murs crénelés ou rongés de brèches. Les
+arbres, fauchés par les obus, montraient leurs moignons à cassures
+fraîches. De loin en loin, une carcasse de cheval fourmillante de taches
+noires,--des corbeaux dont le vol sinistre animait seul le paysage que
+la pluie rayait de ses lignes obliques.
+
+Sur ce fond sombre, la ville de Châteaudun nous apparut tout d'un
+coup--un repli de terrain franchi--à deux kilomètres environ. Bâtie sur
+un coteau, elle produit un grand effet, avec la haute silhouette du
+château de Dunois qui domine ses maisons étagées. Après quelques nuits
+de bivouac il nous semblait déjà que nous étions condamnés aux steppes
+éternelles. Aussi la vue de cette cité nous surprit-elle et nous
+réjouit-elle, malgré l'inclémence du temps: nous avions hâte, une hâte
+enfantine, de heurter de nos pieds endoloris le pavé de ses rues. Il
+fallut cependant modérer notre impatience et lui voir prendre un autre
+cours.
+
+En franchissant le coteau d'où nous avions pu découvrir la ville, nous
+avions entendu subitement, clair et intense, le bruit de la canonnade
+qui jusque-là avait grondé sourdement, confusément. L'action paraissait
+se livrer à quelques kilomètres. Les clairons sonnèrent la halte d'un
+bout à l'autre de la longue colonne, et les estafettes coururent bride
+abattue vers la ville pour savoir s'il fallait y entrer, ou bien marcher
+au canon. Dans la direction du nord-ouest, semblait-il.
+
+Les officiers ayant visité les armes, les hommes jonchèrent aussitôt
+la route des petites croix blanches dont sont formés les étuis de
+cartouches. Cela témoignait d'une belle ardeur, et surtout d'une grande
+inexpérience, car il suffit de trois secondes pour rompre ces boîtes de
+carton, et il nous eût fallu de longues heures pour joindre l'ennemi.
+
+C'est à Yèvres et à Brou que le canon tonnait ce jour-là, à plusieurs
+lieues de Châteaudun. Pour détourner les Prussiens d'une marche sur
+Vendôme signalée par le ministre de la guerre, le général de Sonis
+s'était porté en avant dès le matin, avec quelques batteries et les
+fantassins du général Deflandre qu'il avait fait trotter comme des
+chevaux arabes. Notre appui, qui aurait été tardif, n'était pas
+nécessaire; la colonne expéditionnaire devait sans désemparer rentrer
+après l'affaire dans ses bivouacs de Marboué, sous Châteaudun. L'ordre
+ne tarda donc pas à nous arriver d'aller occuper dans la ville haute les
+emplacements abandonnés par des francs-tireurs et des mobiles, qu'un
+train emporta devant nous vers Vendôme. A leur rapide passage, nous les
+saluâmes chaleureusement, croyant qu'ils allaient au feu.
+
+
+
+II
+
+
+Dans la ville basse que baignent les eaux du Loir, la vie régnait à peu
+près comme aux jours paisibles, bien que plus d'une toiture montrât un
+trou béant percé par les projectiles allemands; mais, sur la crête du
+coteau, où naguère se trouvaient des quartiers opulents, il restait à
+peine quelques habitations debout, au milieu d'affreuses ruines.
+Les rues étaient pour la plupart impraticables. Dans quelques-unes,
+l'incendie avait tout dévoré. Les murailles seules subsistaient,
+mouchetées de balles et fendues par les obus. Les matériaux noircis
+et calcinés comblaient l'intérieur des maisons, débordant sur la voie
+publique par les fenêtres du rez-de-chaussée, qu'ils obstruaient, et
+dont les ferrures hérissées semblaient avoir été tordues par des mains
+de géant.
+
+Peu d'habitants erraient parmi ce théâtre de désolation. Ceux-là
+s'obstinaient pourtant à rôder autour des décombres où gisaient encore
+les victimes qui avaient été surprises et étouffées dans les caves.
+
+Comme insensible à tout, une armée campait là, abritant ses tentes
+contre les murs demeurés debout, formant ses fourneaux avec les briques
+écroulées, se chauffant des débris de bois non consumé. Dans la pénombre
+du crépuscule, les feux pétillants des bivouacs rendaient aux ruines les
+teintes rougeâtres de l'incendie, et, la nuit venue, leur donnèrent un
+aspect fantastique. Et des canons roulaient avec fracas dans les rues le
+moins obstruées, où piétinait un régiment de cuirassiers attendant la
+sonnerie du boute-selle. Parmi les spectres que figuraient, dans leurs
+longs manteaux blancs, ces hommes de haute stature, grandis par le
+casque cerclé de peau sombre, les estafettes galopaient en divers sens,
+au bruit continu de la canonnade qui grondait comme le tonnerre d'une
+nouvelle invasion.
+
+Ce spectacle, sans nous surprendre après l'héroïque défense de la fière
+cité, nous navrait profondément, tandis que, lentement, nous nous
+dirigions vers l'avenue de la Gare où nous devions camper. Un brusque
+arrêt se produisit, sans que les clairons eussent sonné la halte, et,
+successivement, les files se serrèrent un peu. Toutes les têtes se
+retournaient l'une après l'autre. Au milieu d'un silence recueilli, nous
+entendîmes, avant de rien voir, le pas d'un peloton qui arrivait en
+sens inverse. Il escortait des prisonniers prussiens en tête desquels
+marchaient deux athlètes, aux épaules larges, aux bras puissants,
+que dessinait une casaque blanche. Ils avaient la chevelure courte,
+roussâtre, et la tête vraiment carrée dans leur toque, blanche aussi,
+sauf le bandeau qui était du même drap bleu que le pantalon. Ils
+passèrent, lourdement, leur nez épaté bien en l'air, suivant ainsi la
+direction de leurs regards qui de la sorte évitaient les nôtres.
+
+Nous fûmes enfin autorisés à dresser la tente sur un boulevard qui
+aboutit à la gare. Pour ma part, j'aspirais ardemment au repos. Certes
+j'avais, depuis Mer, suivi le régiment à mon rang de bataille, mais non
+sans effort. La marche avait aggravé la blessure qui me déchirait le
+pied, et je me sentais frissonner de fièvre. Or il me fallut aller
+chercher du pain à la gare et l'attendre pendant deux heures. A mon
+retour, mes camarades avaient mangé leur soupe, mais le brave Villiot
+m'avait réservé une gamelle de bouillon, qui mijotait près du feu. Rien
+ne pouvait m'être meilleur. Cela me réchauffa, et, notre tente étant
+garnie d'excellente paille, je comptais sur un bon somme pour me
+rétablir tout à fait.
+
+Avec le sac comme oreiller, la terre est proche; les moindres bruits
+parviennent vite à l'oreille. A peine dormions-nous, que le galop d'un
+cheval résonna sur le pavé; il allait vers la tente du colonel. Funeste
+avertissement. Quelques instants après, tente à bas, sac au dos et
+en marche. En contremarche, plutôt. Au bout d'une heure de promenade
+pénible dans les décombres, nous nous retrouvâmes sur notre premier
+emplacement. Il pleuvait, par surcroît. Nos paillasses, en partie
+dispersées, étaient toutes trempées. Il fallut néanmoins s'en contenter.
+Mauvaise nuit pour un fiévreux.
+
+La journée suivante se passa au bivouac, sur le qui-vive. Les sacs,
+bouclés dès le matin, gisaient en tas près des faisceaux. Tous les
+chevaux étaient sellés, les pièces attelées. Au premier coup de clairon,
+le corps d'armée pouvait s'ébranler tout entier. Une batterie pourtant
+était en position vers l'est. Quelques hommes, au risque de se rompre
+les os, s'étaient hissés au faîte des ruines de la dernière maison
+brûlée. De cet observatoire branlant, ils découvraient la campagne
+jusqu'à la ligne de l'horizon perdue dans la brume; ils crurent
+distinguer des reconnaissances de uhlans. Le canon cependant grondait
+sur un autre point. Par deux fois, on prit les armes: fausses alertes.
+Allions-nous attendre l'ennemi? courir à sa rencontre, ou le fuir?
+
+En vérité, personne ne le savait. Le général de Sonis, fier d'avoir la
+veille délogé les Prussiens du camp de Brou, ne pouvait pas exiger tous
+les jours les fatigues qu'il avait imposées à la division Deflandre.
+Près de cinquante kilomètres en vingt-quatre heures, sans sac il est
+vrai, avec un combat pour reprendre haleine, le Cid n'eût guère fait
+plus; mais le 17e corps n'était pas composé exclusivement de héros
+pareils et les Prussiens valaient bien les Maures. Quoi qu'il en
+soit, notre chef, tout en jugeant nos positions de défense peu sûres,
+n'envisageait pas sans révolte l'idée de reculer, au lendemain d'un
+succès qui en revanche devait provoquer, pour une contre-attaque
+sérieuse, la concentration de plusieurs corps ennemis.
+
+Tandis que le général balançait comme un héros de tragédie,
+entouré--ainsi que d'un choeur antique de confidents--de tous ses
+lieutenants et chefs de corps, le ministre de la guerre et le commandant
+en chef s'effrayaient d'une telle ardeur chevaleresque. Après avoir
+renoncé à stimuler le zèle du général Durrieu, ils s'efforçaient de
+modérer l'activité de son successeur, lui télégraphiant à toute heure
+d'être prudent. Ils jugèrent à la fin nécessaire de lui ordonner de
+se replier, de manière à s'assurer au besoin le soutien des autres
+fractions de l'armée de la Loire.
+
+Pendant que se donnaient cours ces agitations supérieures, les fourriers
+du 48e avaient été appelés à la gare pour renouveler prosaïquement les
+vivres épuisés. Toujours le dernier servi, je revenais avec mes hommes
+chargés de viande, de café, de riz et de biscuit; mais le régiment avait
+décampé. Étaient restés là, par ordre, pour garder nos bagages et nos
+armes, le caporal Dariès et le sergent Nareval.
+
+A cette vue, affaibli sans doute par quarante-huit heures de fièvre,
+j'eus un accès de découragement. Partir, c'était facile à dire! mais
+est-ce que je pouvais imposer à huit hommes de traîner comme des bêtes
+de somme les vivres de leurs deux cents camarades? Est-ce que j'avais le
+droit d'abandonner ces vivres, la nourriture de quatre jours? Mon tour
+était donc venu d'osciller comme un pendule, entre des partis qui me
+paraissaient également impraticables. C'est le bon côté de la guerre
+d'exiger de l'initiative des plus humbles comme des plus glorieux et
+d'accroître ainsi la valeur personnelle de chacun; mais c'est un vilain
+penchant de la nature humaine de toujours accuser autrui.--Pourquoi
+cette retraite précipitée? A quoi bon nous avoir fait venir, pour nous
+emmener aussitôt?
+
+Grâce à Dieu, cette révolte intime ne dura pas. Près de nous stationnait
+une charrette de réquisition, dont le conducteur, un paysan à l'air
+ahuri, semblait attendre des ordres. Ces ordres,--me ressaisissant
+aussitôt,--je les lui donnai. Il déchargea mes hommes de toutes nos
+denrées. Je ne gardai de ma corvée que deux soldats, et avec Nareval et
+Dariès nous escortâmes le véhicule que la Providence m'avait si fort à
+propos envoyé.
+
+Il suivait, cahin-caha, le flot de l'armée qui dévalait vers les
+ponts du Loir et s'écoulait dans la plaine que nous avions parcourue
+l'avant-veille. Moi aussi, je cahotais, n'étant point guéri. Mon pied me
+faisait toujours souffrir, et à tout moment je frissonnais sans avoir
+froid.
+
+Jusqu'à la nuit pourtant, le trajet se fit sans encombre et sans
+incident. Mais les longs convois de l'administration ne tardèrent pas
+à barrer la route. Chariots de vivres, grandes fourragères, voitures
+d'ambulances, se heurtaient, sans hâte. L'artillerie exigeant qu'on
+lui cédât le pas, c'était le commencement du chaos, que les ténèbres
+allaient achever. L'infanterie s'infiltrait entre les roues et courait à
+travers champs, pendant que ma charrette était empêchée d'avancer; nous
+risquions d'être fortement distancés et de perdre la piste du régiment.
+
+Pour moi, mon état de faiblesse m'enlevait toute idée, je l'avoue, toute
+énergie. Ne pas abandonner les vivres dont la compagnie aurait besoin le
+lendemain, telle était ma seule préoccupation, ma seule pensée, et je
+restais en conséquence auprès de mon convoyeur sans espérer pouvoir le
+suivre longtemps. Or un lieutenant de mon bataillon se trouvait là,
+retardé par une entorse: nous ayant reconnus, il monta sur la charrette,
+et, sourd aux protestations du conducteur, nous engagea dans un chemin
+de traverse.
+
+La nuit était venue, profonde, sans une étoile au ciel. Impossible de
+distinguer un homme à dix pas. La pluie de la nuit précédente avait
+détrempé le sol. Roues, essieu, toute la voiture gémissait, craquait,
+comme un vaisseau dans la tempête. Le cheval hennissait de douleur,
+en donnant de furieux coups de collier, sous la pointe de la canne du
+lieutenant. Mais la pauvre bête souffrait moins que son maître: la
+guidant de son mieux par le licou, il ne cessait de pousser, lui aussi,
+de sourds gémissements.
+
+Pourtant nous rejoignîmes la grande route sans avarie apparente, le
+cheval marchant encore, l'homme se désolant toujours. Quelques traînards
+nous affirmèrent d'ailleurs que nous suivions de près le régiment, ce
+qui nous encouragea un peu; mais quand donc nous arrêterions-nous?
+
+Toujours, toujours, les vagues silhouettes fuyaient au loin devant nous,
+comme nos propres ombres, sans pouvoir jamais être atteintes. Le bruit
+de notre marche effrénée, fantastique, troublait d'heure en heure le
+repos d'un village silencieux. Les fenêtres s'entr'ouvraient prudemment,
+puis des formes blanchâtres se penchaient au dehors, demandant quelques
+renseignements à voix basse. A quoi, par dépit et par honte, nous ne
+répondions qu'en haussant les épaules.
+
+Nareval, faisant son métier en conscience, se multipliait pour stimuler
+les retardataires. Et moi, à côté de la voiture, je marchais en titubant
+de fièvre, soutenu par le caporal Dariès. Il ne me quittait pas,
+persuadé que je serais tombé sans son appui. Lui-même avait besoin de
+toutes ses forces et je lui disais de m'abandonner, mais de veiller à ma
+place sur les vivres.
+
+J'étais résigné à me coucher dans le fossé qui bordait la route,
+lorsqu'un capitaine d'état-major passa près de nous: «Lieutenant, dit-il
+à notre officier, surveillez vos hommes. Nous sommes talonnés; pas de
+traînards: ils seraient pris.»
+
+Quoi! être ramassé par l'ennemi comme un vagabond par des gendarmes,
+est-ce que telle devait être ma destinée militaire? Sans doute, libre
+à moi de vendre ma vie; mais aurais-je assez de vigueur pour la vendre
+cher? Non, non; pour mourir dignement, utilement, il fallait être à un
+poste de combat, et il nous était pour le moment interdit de lutter. Le
+devoir, c'était de fuir, se sauver. En avais-je la force?
+
+Le lieutenant descendit un instant de son siège pour seconder Nareval.
+Vite, j'en profitai pour me glisser sous la bâche dans un si étroit
+espace que je n'aurais pas pu m'y retourner. Peu m'importait, j'étais
+couché sur un lit de foin sec. Un délicieux bien-être m'envahit dès que
+je sentis repartir la voiture. Bercé par le mouvement de la marche,
+j'oubliai tout, Châteaudun détruit, la honte de la retraite, les menaces
+d'être fait prisonnier: je m'endormis, et il faisait grand jour quand je
+rouvris les yeux. Frais, dispos, la fièvre éteinte, le talon cicatrisé,
+j'étais sauvé, guéri, et désormais à l'épreuve. Sans les attentions de
+Dariès, sans la charrette providentielle du convoyeur, Dieu sait ce
+qu'il fût advenu de moi, dans cette vertigineuse retraite de Châteaudun
+dont la précipitation n'était peut-être pas absolument justifiée? Mais
+un pur sang emballé--et tel était notre fougueux général--mesure-t-il
+l'espace qu'il dévore?
+
+Vers sept heures il y eut une halte, le temps de préparer le café. Aussi
+le capitaine Eynard me fit-il réclamer des provisions par un caporal.
+Pour protéger la retraite, nous dit ce dernier, la compagnie avait
+été déployée en tirailleurs pendant la nuit, nouvelle qui fit bondir
+Nareval. Il se calma en apprenant que l'ennemi, si c'était lui, avait
+seulement révélé sa présence par d'inoffensifs coups de sifflet. Au bout
+d'une heure de repos, la colonne reprit sa route, encore.
+
+Personnellement, après un bon somme, je n'avais pas grand mérite à
+marcher d'un pas allègre; mais, autour de moi, tout le monde était
+fourbu, rendu, et, dans cet état de lassitude extrême, chacun songeait
+à sa propre souffrance, sans qu'il lui restât de pitié pour les autres.
+Notre convoyeur fut un peu victime de cet égoïsme féroce.
+
+Grand, l'air benêt, sous son vieux chapeau de feutre aux bords moins
+larges que ses oreilles en contrevents, dans sa blouse bleu pâle à
+piqûres blanches qui lui couvrait à peine les hanches, il prêtait
+naturellement à la raillerie; sa mine effarée, quand il entendit parler
+de l'approche des Prussiens, provoqua un franc rire. Cependant il y
+avait quelque chose de touchant dans son désespoir. Peut-être avait-il
+peur pour sa propre personne; mais, à coup sûr, il souffrait davantage à
+cause de son cheval. La pauvre bête, n'en pouvant plus, devait continuer
+à traîner son lourd fardeau. Le maître la caressait, la flattait comme
+il eût fait à un enfant, toutes les fois qu'un coup lui était administré
+par l'un ou par l'autre. Or bientôt un second officier vint accroître la
+charge du bidet, qui n'en reçut que plus de horions. Affolé, le paysan
+supplia le nouveau venu et l'autre officier d'avoir pitié d'eux. Ce
+fut en vain. Alors, pour ne pas voir mourir son serviteur, le maître
+s'éloigna, disparut. Force me fut de prendre la conduite de l'équipage
+jusqu'au soir.
+
+A la tombée de la nuit, nous découvrîmes de loin la masse sombre de
+la forêt de Marchenoir, et, sur la lisière, les lignes des prismes
+blanchâtres des petites tentes. Les bivouacs fumaient et flambaient. Le
+terme de la retraite était atteint, Dieu merci. Le régiment campait à
+Saint-Laurent-des-Bois. Nareval, Dariès et moi, nous fîmes avec notre
+char une entrée triomphale. Les applaudissements ne nous manquèrent pas,
+car nous apportions des vivres bien nécessaires après un si long jeûne.
+
+Ma charrette menaçait par exemple de m'embarrasser autant qu'elle
+m'avait été utile. Mais son propriétaire n'avait pu se résigner à la
+perdre tout à fait de vue; il sut en tout cas nous retrouver, quoiqu'il
+feignît de n'avoir plus sa tête. Feinte ou réalité, il se livra à de
+telles extravagances, qu'après lui avoir fait partager notre soupe, nous
+nous empressâmes de lui rendre sa liberté. Du même coup il recouvra son
+calme et son air primitif de placide ahurissement.
+
+
+
+III
+
+
+«Votre retraite de Châteaudun sur Écoman s'est faite avec un peu trop de
+précipitation», écrivait au général de Sonis le commandant en chef, qui
+ajoutait paternellement: «Ne vous inquiétez pas de cet insuccès et n'en
+prenez aucun tourment». Il était donc avéré que, sans avoir le droit de
+s'endormir sur ses lauriers, le 17e corps avait besoin de se refaire de
+ses stériles efforts. Il lui fut accordé deux jours de repos, que chacun
+employa à réparer le désordre de sa toilette, ou, tout au moins, à faire
+sa toilette. Coquetterie à part, c'était un soin légitime, nécessaire,
+que le froid qui commençait à sévir ne facilitait point.
+
+Curieux spectacle que celui de ces hommes livrés aux occupations
+minutieuses et variées du ménage. Les uns lavaient leur linge dans un
+ruisseau dont il avait fallu casser la glace; d'autres le roussissaient
+aux feux du bivouac, sans parvenir à le faire sécher. Beaucoup
+rajustaient les sous-pieds de leurs guêtres ou recousaient des boutons,
+tandis que j'avais à réparer un désastre. Riche tout juste d'un écheveau
+de fil blanc très grossier, je l'étendis de mon mieux le long de mon
+vêtement rouge, en impertinents zigzags.
+
+Il nous restait d'ailleurs du temps pour voisiner. A cent pas de nous
+se trouvait le parc d'artillerie, où quelques mitrailleuses excitèrent
+notre curiosité. Longs cylindres munis de manivelles, qui éveillaient
+l'idée d'orgues de Barbarie à musique infernale ou de moulins à chair
+humaine.
+
+Le général de Sonis avait placé ses batteries de réserve sous la
+garde d'une légion bretonne et vendéenne, composée des mobiles des
+Côtes-du-Nord et des volontaires de l'Ouest. Ces volontaires étaient au
+moins aussi curieux pour nous que les mitrailleuses, comme tout ce dont
+on a beaucoup entendu parler sans l'avoir vu. Leur costume était en
+somme terne et disparate. Veste courte et pantalon bouffant, avec un
+képi à la française, le tout gris de fer soutaché de rouge. L'oeil
+est tellement habitué à voir la chéchia ou le turban accompagner les
+culottes turques, qu'à première vue le bonnet militaire à visière
+choquait chez les zouaves de Charette. Peu importe l'habit, du reste. A
+la défense d'Orléans, ils s'étaient déjà signalés: l'honneur du combat
+de Brou leur revenait en partie, et ils étaient à la veille de créer
+leur belle légende, héroïque et sanglante. Ils ne connurent point
+cependant la rigueur des cours martiales, bien que tous n'eussent pas
+leur nom inscrit sur l'_Armorial de France_ et ne fussent point soutenus
+par les plus nobles sentiments.
+
+Deux d'entre eux, au contraire,--des roturiers évidemment,--méritèrent
+une observation d'un officier, qui était un parfait gentilhomme, de mine
+et de coeur, allant au feu en gants de soirée et en bottes vernies.
+Cette recherche, loin d'être étudiée, était le témoignage, poussé à
+l'excès, du respect de soi-même et la manifestation naturelle d'une
+grande pureté d'âme. Il n'avait pas un blason trompeur: _D'azur à une
+fleur de lis au naturel, au chef d'hermine._
+
+Or les deux zouaves qu'il avait pris en faute lui répliquèrent à la
+muette, par un geste peu respectueux. Si la scène n'avait eu aucun
+témoin, elle se fût sans doute terminée là, le capitaine ne pouvant que
+reculer devant la honte de motiver sa punition en termes précis; mais
+quelques officiers et sous-officiers, d'autres zouaves étaient présents:
+l'écho du scandale parvint vite aux oreilles du colonel.
+
+Avec la décision qui le caractérise, M. de Charette ordonna à son
+officier d'habillement de se procurer, dans le village, deux vêtements
+complets de paysan. Pantalons de bure, blouses, bonnets de laine et
+sabots. Sur-le-champ les délinquants durent troquer leur uniforme contre
+un accoutrement rappelant par la coiffure celui des forçats. Ordre est
+donné au régiment de s'assembler et de former le cercle. Au centre se
+trouvent le colonel et le capitaine offensé, devant les deux hommes
+désormais indignes de figurer dans la noble légion.
+
+Pour solenniser l'exécution des brebis galeuses, le colonel de Charette
+tient à prononcer un discours qui leur grave la honte dans le coeur et y
+sème le remords. Il commence d'un ton sincèrement indigné; mais, autant
+il excelle dans la brève éloquence du champ de bataille, qui, par un
+mot, par un geste coupant la mitraille, enlève les hommes, autant il est
+réfractaire à la rhétorique oiseuse qui arrondit et enchaîne élégamment
+et savamment les périodes. Au milieu d'une phrase un peu laborieuse,
+l'un des condamnés, peut-être pour se donner une contenance, laisse
+errer, à l'ombre de son bonnet, sur ses lèvres, un imperceptible
+sourire. Pas si imperceptible qu'il échappe au colonel.
+
+Tant pis, ou tant mieux: la phrase ne sera jamais finie. Le colonel de
+Charette, d'un air à faire reculer Garibaldi, c'est-à-dire avec un calme
+imperturbable, en caressant doucement sa longue barbiche, s'avance
+vers l'impertinent et lui ordonne de faire demi-tour. Sans s'expliquer
+d'abord vers quel but tend le commandement, mais n'en augurant rien de
+bon, le zouave l'exécute avec tremblement. Aussitôt la botte du colonel
+s'élève, sa jambe se replie, puis s'allonge comme un ressort puissant.
+Littéralement soulevé de terre, le malheureux zouave est projeté à
+quatre pas en avant, sur ses pieds qui marchent, qui trottent, qui
+galopent. Le cercle, devant lui, s'est ouvert, d'instinct, et derrière
+lui court son compagnon; il court aussi vite que les sabots le lui
+permettent. Oncques le régiment n'entendit parler d'eux et, depuis lors,
+nul ne manqua tant soit peu d'égards envers le correct capitaine.
+
+Se reposer, bon, tant que c'était indispensable; mais nous n'étions pas
+à Capoue et n'avions pas le loisir de nous y rendre; nous rougissions de
+la reculade de Châteaudun, ordonnée sans que notre courage eût été mis
+à l'épreuve, et nous avions hâte de regagner le terrain perdu. L'ordre
+parti le 29 novembre du grand quartier général de Saint-Jean-la-Ruelle
+fut donc bien accueilli. «Que vos troupes, avait écrit le général
+d'Aurelle au général de Sonis, se mettent demain en marche, pour se
+diriger sur Coulmiers.... Le canon vous servira de guide.»
+
+De son côté, le général Chanzy, dont nous devions seconder les
+efforts, avait pris soin d'envoyer un de ses aides de camp à
+Saint-Laurent-des-Bois pour conférer avec notre commandant en chef.
+Escorté seulement de deux cavaliers, cet officier, après une chevauchée
+nocturne en plein champ et à travers bois, parvint à Saint-Laurent avant
+l'aube. Le général de Sonis était installé dans une bicoque du village;
+il déjeunait avec ses officiers d'ordonnance, en toute simplicité,
+paraît-il, quand le nouveau venu arriva jusqu'à lui. L'officier du 16e
+corps lui exposa l'intérêt qu'il y avait à faire concourir le 17e à
+l'action qui allait s'engager pour rouvrir la route de Paris. Quoiqu'il
+parût très fatigué, le général de Sonis se réjouit d'avoir enfin à agir.
+Ses traits fins s'animèrent au récit qu'il fit de son exploit de Brou,
+et il déclara que ses troupes, qu'il avait su si rondement mener,
+sauraient marcher de nouveau.
+
+En effet, le 30 novembre, le 17e corps rompit au petit jour. Il s'avança
+méthodiquement en trois colonnes par des routes parallèles à peine
+distantes d'un kilomètre les unes des autres. L'artillerie et les
+convois tenaient la chaussée, l'infanterie escortant à travers champs.
+De forts pelotons de cavaliers éclairaient notre marche. Ils formaient
+sur nos flancs comme un chapelet: suivant les accidents du terrain, ce
+long cordon humain s'étirait plus ou moins, espaçant ou rapprochant tour
+à tour, sur la ligne brumeuse de l'horizon, les silhouettes qui souvent
+se dressaient sur les étriers, la tête en éveil bien dégagée de
+l'immense manteau étendu du col de l'homme jusqu'à la croupe du cheval.
+Un instant, ce rideau de vedettes s'élargit démesurément, s'éloigna
+presque à perte de vue. Il se resserra ensuite au petit trot, ayant fait
+reculer et s'évanouir quelques ombres rapides qui avaient été entrevues
+à trois kilomètres.
+
+Tout cela donnait de la solennité et du piquant à notre marche,
+d'ailleurs bien ordonnée et bien exécutée. Il eût été seulement
+désirable de découvrir à cette scène un décor plus riant, sous une
+température plus clémente. Comme toujours, la brume ternissait le
+paysage et le froid sévissait avec rigueur. Une bise glaciale cinglait
+le visage, pinçait les oreilles: les mains se crispaient sur l'acier des
+armes. Quelques hommes roulèrent leur mouchoir autour de la tête, les
+bouts noués au-dessus de la visière du képi; d'autres, hardiment, en
+rabattirent la doublure de cuir sur le front et sur les oreilles. Tous,
+nous enfouissions une main dans une poche et l'autre sous le plastron de
+la capote, en marchant l'arme au bras.
+
+Armée de manchots, semblait-il au premier abord; mais l'allure était
+bonne, vive et décidée. Il n'y avait pour nous stimuler ni roulements de
+tambours, ni sonneries de clairons; mais le canon nous marquait le pas,
+nous guidait, nous attirait. Voilà le meilleur métronome du soldat.
+Au surplus, le nom de Coulmiers, seul nom de victoire qui eût depuis
+longtemps retenti, enflammait un peu notre imagination. Coulmiers était,
+non le terme, mais l'orientation de notre étape. Bon augure. Le pas, sur
+les sillons figés, était ferme et relevé. Il ne venait même pas à l'idée
+que nous pussions nous lasser d'avancer sur un sol pourtant si peu
+propice.
+
+Certes je n'entends pas nier en notre honneur l'émotion des combattants.
+Les plus braves éprouvent au feu une impression combinée de sentiment et
+de sensation, que le courage enseigne à dominer sans pouvoir toujours
+l'étouffer: mais, à distance, la rumeur de la bataille électrise tout le
+monde. En songeant aux coups que chaque décharge porte dans les rangs
+des siens, on souhaite d'accourir: une généreuse impatience vous anime
+et vous pousse. L'ouragan meurtrier ne mugit pas encore à vos oreilles,
+le frisson de la mort qui passe au-dessus de vos têtes est loin;
+l'horreur du carnage ne vous blesse point les yeux; il n'y a
+véritablement que des héros qui vont au secours de leurs frères.
+
+Tandis que chacun se félicitait en son for intérieur de puiser une
+vigueur nécessaire dans l'idée du devoir, le bruit d'une cavalcade
+résonna sur la terre gelée. L'état-major s'avançait derrière nous. Tous
+les officiers étaient enveloppés d'épaisses pelisses, aux fourrures
+sombres, d'où les têtes émergeaient à peine. Les képis eux-mêmes ne
+permettaient guère de distinguer les grades, car les promotions avaient
+été trop rapides pour laisser aux généraux le loisir de troquer leurs
+anciens galons contre les lourdes broderies d'or.
+
+Cependant le général de Sonis se faisait remarquer par l'avance qu'il
+prenait sur le groupe nombreux, non pour indiquer sa suprématie, mais
+par l'élan naturel d'un hardi cavalier. Rapidement ils nous atteignent,
+et nous dépassent. Nos regards suivent de loin l'escorte, papillotement
+de grosses taches blanches et rouges. Manteaux des chasseurs, manteaux
+des spahis. Le goum fuit. A la suite des képis galonnés et luisants, il
+s'engouffre dans la rue d'un village, et, jusqu'au dernier cavalier,
+disparaît. Telle fut l'unique et courte vision que nous eûmes de notre
+chef suprême.
+
+
+IV
+
+
+Ce village était un gros bourg, Ouzouer-le-Marché. Tout pavoisé, pavoisé
+comme il ne l'avait jamais été et comme il faut espérer qu'il ne le sera
+plus. Sous ses rustiques toitures, il abritait de nombreux blessés qui,
+à l'ombre flottante du drapeau international de Genève, luttaient depuis
+vingt jours contre la mort.
+
+A notre tour, nous nous engageâmes dans la rue principale. Sur le seuil
+de l'une des maisons hospitalières, un officier à visage blême s'avança,
+soutenu par une soeur de charité. Un temps d'arrêt s'était produit, il
+voulut nous adresser quelques mots. Émotion ou faiblesse, il lui fut
+impossible de se faire entendre. La colonne déjà se remettait en marche.
+Alors, de sa main décharnée, il nous fit un geste d'encouragement,
+qui était bien plutôt un signe d'adieu. Plusieurs rideaux blancs se
+soulevèrent à notre passage, laissant apparaître des visages pâles et
+des mains osseuses, jaunes, pareilles à celles de l'officier blessé.
+Il semblait qu'Ouzouer fût un bourg hanté, exclusivement peuplé de
+squelettes, les nobles revenants de Coulmiers.
+
+A peine avions-nous franchi les dernières maisons, que les clairons
+sonnèrent la halte. La canonnade était devenue plus retentissante et
+plus claire. Elle venait du nord-ouest, tandis que nous devions nous
+porter à l'est. Mais il fallait avant tout marcher au canon. Un
+double cordon de cavaliers et de fantassins se déploya aussitôt pour
+reconnaître la campagne. L'artillerie s'achemina vers le point culminant
+de la route de Charsonville, et l'infanterie se rangea en bataille
+au milieu des champs. Le canon tonnait toujours, et quelques masses
+sombres, encore indistinctes, apparaissaient au loin. Le général Charvet
+étant venu prendre place près de nous, l'ordre fut donné d'avancer et de
+faire bonne contenance.
+
+L'idée du combat, qui nous animait et nous surexcitait depuis le matin,
+prenait corps. Ce qui avait l'aspect de simples haies, à l'horizon,
+allait sans doute se changer en buissons ardents, crachant le fer, et
+la traversée d'Ouzouer venait de rappeler quelles pouvaient être les
+conséquences de cet ouragan. Chacun a des nerfs plus ou moins faciles à
+exciter, à tendre. Mais tous s'efforçaient d'aller bravement au baptême
+du feu.
+
+Moi aussi, je marchais à mon rang de bataille, exactement,
+scrupuleusement, et, s'il faut l'avouer, mon courage de conscrit puisait
+quelque réconfort dans ce strict accomplissement du devoir. Le fourrier
+se tenant derrière la première section de la compagnie, ma petite taille
+se flattait tout bas de trouver un abri derrière les grands gaillards
+dont j'avais peine à emboîter le pas. Du moins, les premiers pruneaux
+seraient gobés par d'autres, illusoire espérance qui avait suffi pour
+m'empêcher de trembler et de paraître ému.
+
+Je gardais en tout cas assez de présence d'esprit pour observer du coin
+de l'oeil tout le monde autour de moi. Il faut dire d'abord que, si
+l'action s'engageait ce jour-là, un bon moteur allait nous manquer,
+l'ascendant de notre énergique capitaine: M. Eynard, chargé la veille
+d'une mission secrète, avait laissé le commandement au lieutenant Barta.
+Assurément le flegme de ce vieux soldat de Crimée et d'Italie était d'un
+bon exemple, sans valoir toutefois le bel entrain de notre jeune chef.
+Il allait à dix pas en avant, paraissant surtout préoccupé de ne pas se
+laisser distancer par M. Houssine, qui avait de beaucoup plus longues
+jambes.
+
+Quant aux soldats, après quelques rares accidents passagers, rien de
+remarquable, si ce n'est l'attention qu'ils prêtaient à se sentir les
+coudes et à ne pas perdre l'alignement dans la marche en bataille assez
+pénible sur un sol inégal et durci. La peur des entorses, jointe au
+désir de ne pas manquer le pas, les distrayait de l'idée du danger.
+Ce qu'il convient de noter, c'est l'instinctive coquetterie qui avait
+poussé les plus frileux, dès que le combat avai paru probable, à dénouer
+leurs mouchoirs serre-tête et à rentrer dans le képi la doublure de
+cuir. D'ailleurs personne n'avait plus froid et aucune main ne craignait
+plus la bise.
+
+A deux pas en arrière, la ligne des serre-files suivait: Villiot d'un
+pas et d'un air tranquilles, Gouzy accentuant un peu sa nonchalance et
+son déhanchement habituels, Harel avec un regard plus profond sous un
+front qui semblait plus proéminent que jamais, Nareval mâchonnant ses
+lèvres par saccades, tandis que Laurier tortillait sa moustache, la
+rabattait, au lieu de la retrousser glorieusement, et paraissait
+chercher de ses yeux inquiets un trou où s'abriter.
+
+Pur gaspillage que l'émotion ce jour-là. Ou les ombres lointaines
+n'étaient réellement que des buissons creux, ou bien elles avaient
+reculé, fui, à notre approche. Le canon avait cessé de gronder. Nous
+avions eu devant nous, probablement, quelques détachements des troupes
+qui venaient d'écraser les francs-tireurs girondins dans le parc de
+Varize. Ils avaient par contre trouvé un habile adversaire dans le
+colonel Lipowski, et ils avaient jugé prudent de se replier à la vue du
+déploiement de tout un corps d'armée.
+
+Qu'il eût été imaginaire ou qu'il se fût dérobé, l'adversaire manquait.
+Une batterie prit position avec un bataillon de soutien, pour garder à
+tout événement nos derrières. Puis le 17e corps repartit en colonne vers
+l'est, dans la direction de Coulmiers, par Charsonville. Au bout d'une
+heure, nous trouvâmes la route gardée par le premier poste du 16e corps,
+que le général Chanzy avait porté en avant la veille. Il nous laissait
+les emplacements qu'il avait occupés depuis sa victoire. Dès lors, nous
+cheminâmes sur le champ de bataille, reconnaissable aux travaux de
+défense improvisés à droite et à gauche, au ravage causé dans les arbres
+par l'ouragan de l'artillerie et de la fusillade, et, comme aux portes
+de Châteaudun, à des carcasses de chevaux dont se repaissaient des nuées
+de corbeaux.
+
+Tandis que le général de Sonis établissait son quartier général à
+Coulmiers même, avec son artillerie toujours entourée de la légion
+bretonne, le corps d'armée forma ses bivouacs aux environs. Le 31e alla
+dresser ses tentes dans le parc de la Renardière: nous fûmes postés près
+de Huisseau-sur-Mauve, à la lisière du bois de Montpipeau. Doux noms du
+beau pays de France, mieux faits pour évoquer de poétiques légendes que
+pour servir de points de repère dans de tristes étapes.
+
+
+V
+
+
+Malgré la rigueur de la température, la nuit fut excellente. Le bois
+voisin nous avait fourni notre sommier, il est vrai, c'est-à-dire des
+branches mortes, et nous avions touché dans le village de la paille
+fraîche pour former le matelas; mais la satisfaction d'une journée bien
+remplie contribua plus encore à notre sommeil réparateur. Marche en
+avant, dans un ordre parfait. Cela suffit pour être content de soi et de
+ses chefs. En campagne, il n'y a rien à souhaiter au delà.
+
+Le lendemain, pourtant, nous eussions désiré un peu plus de chaleur.
+Les piquets des tentes se brisèrent dans la terre gelée, quand il nous
+fallut aller prendre la grand'-garde et transporter nos bivouacs tout
+contre la forêt. La compagnie étant établie à son poste, je n'avais plus
+rien à faire comme fourrier; les dernières dispositions indiquaient
+que nous passerions encore une nuit au moins à Huisseau; je prévins
+le lieutenant, et je m'engageai dans la forêt en compagnie du caporal
+Dariès, à qui je m'étais attaché depuis la retraite de Châteaudun.
+
+Jeudi, 1er décembre, le temps était beau, malgré la persistance du
+froid. Le soleil brillait, non plus au-dessus de nos têtes: il déclinait
+derrière nous, éclairant d'une lumière frisante les fûts verdâtres
+des arbres, se jouant dans la mousse qui s'écrasait sous nos pieds,
+accentuant par le contraste le dessin des choses, allongeant d'instant
+en instant notre ombre qui affectait, selon les hasards de la promenade,
+des formes bizarres. En suivant à l'aventure des sentiers sinueux, nous
+parvînmes dans une gaie clairière, ménagée, semblait-il, pour servir
+de salle à de joyeux repas sur l'herbe. Quelques mouches mordorées y
+voletaient, l'animaient de leur bourdonnement sonore dans le silence du
+bois.
+
+Or, dans le tapis de verdure où peut-être on avait jadis folâtré, une
+assez large déchirure avait été pratiquée. La terre paraissait avoir été
+fraîchement remuée, et, à côté, l'herbe flétrie, couchée; comme sous le
+poids d'un cavalier et de son cheval. Français ou Allemand, un homme
+avait sans nul doute été frappé là, par des tirailleurs en embuscade. Il
+y avait trouvé la mort et une sépulture ignorée. Les siens n'avaient pu
+recevoir de lui d'autre nouvelle, sinon, cette indication, si désolante
+par son indécision: «Disparu!»
+
+La claire sonnerie des clairons vint jusqu'au coeur de la forêt nous
+arracher à nos mélancoliques réflexions. Vite, vite! Au pas gymnastique!
+Sans prendre garde aux branches qui nous déchirent les mains et nous
+fouettent le visage, nous regagnons le camp. Il faut partir. Des
+nouvelles sont parvenues de Paris. Le général Ducrot tente une grande
+sortie. Pour tendre la main à l'armée de Paris, le 16e corps se bat. A
+nous de le rallier pour seconder ses efforts. Notre brigade doit, la
+première, l'aller rejoindre à Patay. Patay, nom glorieux, car notre
+Jeanne y fit prisonnier celui que l'Angleterre appelait «son Achille».
+Jamais nous n'avions été si allègres. C'est en chantant qu'à la
+nuit tombante, nous prîmes la route qui passe à Gémigny, puis à
+Saint-Péravy-la-Colombe, où nous laissâmes les zouaves de Charette avec
+le général de Sonis.
+
+Depuis longtemps nous cheminions dans les ténèbres--et aussi dans le
+silence. Nos voix étaient lasses d'avoir compté «les canards, qui,
+déployant leurs ailes, se confient à leurs canes fidèles» et d'avoir
+averti cent fois «le meunier que son moulin va trop vite, va trop fort».
+Il nous semblait, de plus, indigne de faire retentir l'air de telles
+puérilités, en approchant du terme de notre étape que marquait sans
+doute un champ de bataille.
+
+En effet, la division de l'amiral Jauréguiberry, bien secondée par la
+cavalerie du général Michel, avait culbuté l'ennemi à Villepion, non
+sans éprouver quelques pertes. Le 16e corps couchait sur les positions
+conquises. Seul son chef, le général Chanzy, était encore à Patay. Il
+se disposait à transporter son quartier plus avant, sur la droite, à
+Terminiers.
+
+Notre brigade reçut l'ordre de prendre position au nord-ouest de la
+ville, en attendant le jour. Le 48e s'avança à deux kilomètres, en
+grand'garde, et les tentes furent péniblement dressées sur un front de
+bataille d'au moins 800 mètres. Quoique abrités par un repli de terrain,
+nous grelottions sous la bise glaciale. Les sentinelles furent postées
+par deux pour se garantir mutuellement du sommeil qui eût amené la
+congélation des membres ou la mort.
+
+Le général de Jancigny, qui commandait notre division, avait tenu à nous
+conduire en avant. Ce fut lui, ou peut-être Chanzy, qui se porta sans
+escorte sur le point culminant du terrain que nous occupions. Sa
+silhouette se dressa à la hauteur de nos yeux, comme une apparition. Le
+croissant lunaire éclairait faiblement la longue crinière blanche de son
+cheval arabe et faisait briller l'or de son képi. Comme un grand
+silence planait autour de nous. Le cheval, naseaux au vent, flairant la
+lointaine odeur de la poudre et du sang, frémissait, mais se retenait
+de hennir. A peine entendait-on, sur la terre gelée, le pas traînant et
+fatigué des sentinelles, dont les baïonnettes jetaient, par éclairs, des
+reflets argentés.
+
+Longtemps le général sonda de son regard la profondeur noire de la
+plaine, que piquaient au loin, sur la ligne de l'horizon, les feux des
+bivouacs ennemis. Puis il repartit au petit pas de son cheval, l'air
+pensif, supputant sans doute, d'après le nombre et l'éparpillement des
+lueurs lointaines, les forces qu'il allait falloir combattre. Aucun
+ordre ne vint du reste modifier les dispositions prises. Tout était
+tranquille, tout semblait dormir. Quelques fusées, du côté d'Orgères,
+dans les lignes allemandes, troublèrent seules, par instants, cette nuit
+calme et glaciale. Accompagnement habituel des fêtes populaires, ces
+traînées lumineuses, par leur éclat éphémère, par leur signification
+inconnue, avaient je ne sais quoi d'ironique et d'irritant. Chaque fois
+elles semblaient laisser l'horizon plus sombre.
+
+Le jour parut enfin, ce jour que plusieurs milliers d'hommes, tous
+sains, valides, vigoureux et dispos, jeunes et ardents, faits pour vivre
+et pour aimer, ne devaient pas voir finir. Le froid persistait; mais,
+quand le soleil se fut dégagé des brumes qui rasaient le sol, le
+temps s'affirma superbe, tel qu'il peut être rêvé pour une solennité
+militaire. Et, de fait, toutes les manoeuvres préliminaires de combat
+s'accomplirent avec ordre et méthode, comme en une superbe parade qui
+s'exécuta sous nos yeux.
+
+
+
+
+LA DÉROUTE
+
+
+I
+
+
+La brigade Charvet, la nôtre, formait la liaison des troupes du 16e et
+du 17e corps d'armée. Elle devait donc, selon toute vraisemblance, être
+appelée à jouer un rôle important. Le succès pouvait dépendre d'elle;
+mais, dans sa situation intermédiaire, il y avait un premier point à
+établir: il fallait savoir de qui lui viendraient les ordres. Pendant
+quelques heures, au moins, elle avait été placée sous l'autorité
+immédiate du commandant du 16e corps. Le général d'Aurelle avait en
+effet donné des ordres en conséquence: «La brigade commandée par le
+général de Jancigny, dit-il dans son ouvrage sur la _Première Armée de
+la Loire_, avait précédé sa division, et était arrivée à Patay le 1er
+décembre, dans la nuit. Ce général se mit immédiatement à la disposition
+du général Chanzy, assuré dès lors de l'appui du 17e corps.» Mais,
+lorsque le général de Sonis, «plus vite que les aigles, plus courageux
+que les lions», fut à son tour parvenu sur le théâtre des opérations,
+il reprit évidemment autorité sur nous, et, ce qu'il faut peut-être
+regretter, c'est que des scrupules aient un instant suspendu son ardeur;
+c'est qu'il les ait communiqués au général Chanzy. «J'ai fait mon
+possible, lui vint-il déclarer à huit heures du matin, pour venir
+promptement à votre secours; mais je marche avec des troupes fatiguées.
+Nous voilà, nous sommes ici, mais je vous déclare que, si vous
+avez besoin de nous aujourd'hui, il me sera bien difficile de vous
+satisfaire.» Avec son esprit net et précis, le général Chanzy dut être
+surpris de cet élan qui s'annihilait. Dans les graves circonstances
+qu'il traversait, il s'était contenté de répondre: «Je tâcherai de me
+passer de vous».
+
+Nous, qui ignorions ces détails, et qui, presque à la portée du canon,
+ne ressentions plus nos fatigues, nous étions impatients de marcher et
+fort surpris de n'en pas recevoir l'ordre. Cet ordre, je l'attendais
+personnellement comme une récompense. Il faut tout dire, ce récit ne
+pouvant avoir d'intérêt qu'à la condition d'être sincère comme une
+confession. Le matin du 2 décembre 1870, j'ai subi une humiliation
+profonde: il m'a été infligé des voies de fait, et j'ai essuyé
+silencieusement l'outrage, et j'ai bu ma honte, par abnégation, par
+devoir, par amour pour mon pays.
+
+A l'aube, des distributions de vivres avaient été annoncées. Comme
+toujours, elles furent assez longues; comme toujours représentant la
+18e compagnie du régiment, je fus servi le dernier, et, naturellement,
+regagnai le bivouac après tous les autres fourriers. Le sous-lieutenant
+Houssine, l'ancien sous-officier à chevelure rouge et raide,
+m'accueillit en me reprochant ma lenteur. Quand, chargé, pour venir en
+aide à mes hommes de corvée, je m'en souviens, d'une moitié de pain de
+sucre, je passai devant lui, il m'allongea dans le dos, sur le sac, un
+coup de canne, pour activer ma marche, comme il eût fait à une bête de
+somme.
+
+M'arrêtant, je vis rouge pendant une seconde. La voix du canon me sauva.
+Encourir le sort du caporal Tillot, quand j'allais pouvoir m'exposer
+pour la noble cause, non. Je haussai les épaules sans plus hâter le pas,
+et le sous-lieutenant en fut pour une lâcheté qu'il n'eût point commise
+si M. Eynard avait été là, car le capitaine rendait justice à tous.
+
+Quoi qu'il en soit, les tristes exemples qui nous avaient été donnés, à
+Lorges et dans la forêt de Blois, me furent ce jour-là salutaires.
+Ils m'enseignèrent à ronger mon frein: mais j'aspirais à me battre,
+à affronter le feu ennemi, pour m'absoudre à mes propres yeux de
+l'ignominie acceptée sans protestation.
+
+Aussi, tandis que nous attendions en armes sur le terrain où nous avions
+dormi, je m'efforçais de suivre des yeux, faute de pouvoir m'y mêler
+moi-même, les mouvements du 16e corps qui engageait vigoureusement
+la bataille à deux lieues vers le nord-est. Quelques nuages de fumée
+s'élevant lentement dans le ciel clair, voilà tout ce que nous pouvions
+distinguer. Le roulement ininterrompu du canon, qui grossissait par
+éclats, attestait l'intensité croissante de la lutte. Pendant ce temps,
+les autres troupes du 17e corps, que nous avions distancées la veille,
+arrivaient à la hauteur de Patay et défilaient devant nous. Passé la
+ville, les batteries se mettaient en ligne et roulaient à travers
+champs, précédées et suivies de l'infanterie qui se déployait aussi.
+
+En art, il y a le choix entre des procédés tout différents. Certains
+artistes épuisent l'émotion par l'exposé de scènes effrayantes ou
+horribles; d'autres préfèrent la faire naître et la maintenir en mettant
+l'esprit en suspens devant des tableaux où plane la crainte du drame
+qui se prépare, et en épargnant à la vue les détails terribles ou
+répugnants. Le spectacle qui s'offrait à nos yeux avait ce caractère
+tempéré, saisissant quand même. Sur le fond lointain d'une réalité
+menaçante se détachait un premier plan pittoresque et attachant.
+
+Les artilleurs, pour gagner ou maintenir leurs distances, tantôt
+fouettaient leurs chevaux à tour de bras, leur déchiraient les flancs de
+l'éperon, tantôt s'efforçaient de leur faire sentir le mors pour modérer
+leur emballement. Pendant ces alternatives, les pauvres servants, montés
+sur les caissons, se soutenaient mutuellement, de peur de tomber à
+chaque violente secousse que provoquaient les sillons de terre durcie.
+Puis une ligne rouge et bleue de fantassins ou toute bleue de mobiles
+ondulait sans désordre, offrant un front de tout jeunes visages, un peu
+pâles, qui, par leur sérieux, tâchaient de faire aussi bonne figure que
+de vieilles troupes. Et le soleil brillait, non pour réchauffer les
+membres engourdis par une nuit glaciale, mais assez pour pailleter de
+fugaces étincelles le bronze des canons et l'acier des doubles rangées
+mouvementées de fusils.
+
+Bientôt les zouaves pontificaux mêlèrent leurs costumes gris aux autres
+uniformes plus voyants. Les troupes de ligne, après avoir effectué un
+mouvement vers la gauche, accentué par chaque brigade, s'arrêtèrent pour
+se refaire de leur marche ininterrompue depuis Coulmiers. Les zouaves
+arrivaient seulement de Saint-Péravy; ils venaient de déposer leurs sacs
+à Patay. De Terminiers arriva vers eux, au galop de son cheval bai,
+un jeune capitaine du génie, au teint pâle, à l'oeil creusé par les
+veillées studieuses. De là part du général Chanzy, il venait requérir
+la légion du général de Charette, avec mission de la diriger sur l'est,
+vers le champ de bataille. Le groupe aussitôt s'agite et s'éloigne.
+
+Au milieu d'eux marchait un aumônier, auprès duquel chacun se penchait
+à son tour. Comme allégés au moral ainsi qu'ils l'étaient physiquement,
+ils allaient, vifs, alertes, avec un fourmillement de guêtres blanches
+et de jaunes molletières. Ils allaient à la mort ou plutôt, suivant le
+mot de leur aïeul Polyeucte, à la gloire.
+
+Cependant, le défilé continuait. Peu après le départ des zouaves, ordre
+nous fut enfin donné de marcher. Au commandement du colonel Koch, le
+régiment, formé par compagnies en colonne serrée, arrêta un instant le
+flot qui sortait toujours de Patay. Il suivit presque la même direction
+que la troupe de Charette, mais moins au nord. Le 51e rompait en même
+temps, et s'avançait à notre gauche avec de l'artillerie.
+
+Sur un parcours de plusieurs kilomètres, nous fûmes tour à tour déployés
+en bataille sur un front de 800 mètres, puis repliés comme en terrain
+de manoeuvres. Un éventail s'ouvre ainsi et se referme, au gré d'un
+caprice. Sans chercher à comprendre l'utilité de nos mouvements, nous
+nous appliquions à les exécuter vivement, car l'heure était venue
+d'avoir une aveugle confiance dans ceux qui avaient mission de nous
+diriger. En effet, la voix du canon ne nous arrivait plus comme un sourd
+grondement: chaque coup détonait, distinct, immédiatement suivi d'un
+autre. Nous apercevions, non seulement le feu de la poudre, mais aussi
+les projectiles bourdonnant dans l'air. La fusillade crépitait sans
+relâche, et nous entendions un bruit d'ouragan accompagné d'éclairs qui
+rasaient la terre.
+
+Nous pûmes croire, pourtant, que notre appui était inutile. Tout le 48e
+fut massé à l'abri du village de Terminiers, que le général Chanzy avait
+désigné pour son quartier général. Tandis que, sans distinguer autre
+chose que le sillage aérien des obus, nous nous consumions dans la
+fièvre d'une attente vaine, le général, du haut du clocher, suivait les
+mouvements de ses troupes sur Loigny.
+
+Après la bataille de Coulmiers, le lendemain du combat heureux de
+Villepion, il avait le droit d'avoir confiance en elles. Cependant, par
+l'étendue et la multitude des feux de bivouac qu'il avait remarqués la
+veille, et par les signaux observés pendant la nuit du côté d'Orgères,
+il avait jugé que la résistance serait sérieuse. Au lieu d'éparpiller
+ses forces, il avait concentré ses trois divisions, de manière qu'elles
+pussent pénétrer comme un coin dans le corps ennemi. Il avait chargé le
+général Michel de surveiller sa gauche avec sa cavalerie, vers Orgères,
+en avant des positions où le 17e corps reprenait haleine. Il pouvait,
+d'un autre côté, espérer qu'à l'extrême droite, le général des Pallières
+viendrait lui donner la main.
+
+Dès huit heures il avait lancé sa 2e division sur le village de Loigny.
+Résolument elle s'était avancée sous les ordres du général Barry qui,
+comme à Coulmiers, allait faire de l'histoire aussi noblement que son
+frère Edouard nous l'enseignait disertement à la Faculté de Toulouse.
+La 1re division--amiral Jauréguiberry,--celle qui avait enlevé si
+brillamment Villepion la veille, suivait de près à gauche. En même
+temps la 3e, commandée par le général Maurandy, devait appuyer à droite
+l'effort principal en attaquant Lumeau, village voisin de Loigny.
+
+Loigny emporté vivement, la division Barry poursuivit sa marche vers
+l'est; mais, au château de Goury, elle rencontra une résistance
+opiniâtre et meurtrière; il fallut d'abord reculer, pour mieux avancer
+ensuite. Le parc du château fut le théâtre d'une lutte sanglante,
+acharnée, qui dura avec des chances diverses, mais sans répit, jusqu'à
+la nuit. Von der Thann, qui comprenait l'importance de cette position,
+envoya l'une après l'autre ses trois brigades pour renforcer ses
+premières troupes promptement décimées. L'amiral Jauréguiberry, tout en
+soutenant en deuxième ligne ce combat, dut faire tête, sur la gauche,
+aux troupes nombreuses qui descendaient d'Orgères, de la Maladrerie, de
+Tanon, et que n'arrêta pas la division de cavalerie Michel ramenée par
+erreur jusqu'à Guillonville. A droite, la division Maurandy se battait
+avec moins de fermeté, quoiqu'un régiment de mobiles fît, à Ecuillon,
+tout près de Loigny, une défense héroïque.
+
+«A midi et demi, d'après le rapport du général Chanzy, la situation
+devenait de plus en plus difficile.--Toutes les troupes du 16e corps
+étaient engagées, et il n'y avait plus d'autre réserve que celle
+qu'offraient les troupes fatiguées de la brigade du Bois de Jancigny en
+position à Terminiers.» Convaincu qu'il avait affaire à des forces de
+beaucoup supérieures aux siennes, le général Chanzy se décida à faire
+appel au secours du général de Sonis, malgré leur conversation du
+matin.--«Je montai à cheval, fort inquiet et très fatigué, a raconté
+celui-ci.... Je me portai en avant avec mes troupes, c'est-à-dire
+avec une brigade de la 2e division, ma réserve d'artillerie, les
+zouaves-pontificaux, les mobiles des Côtes-du-Nord; je marchai dans la
+direction de Loigny. Je criai: «Voilà le 17e corps qui arrive.»
+
+
+II
+
+
+Quelque fatigué qu'il fût en mettant le pied à l'étrier, le général
+de Sonis, une fois sur le champ de bataille, ne se ménagea pas. Il ne
+devait plus s'arrêter qu'il ne fût terrassé. Il fit d'abord placer deux
+batteries sur la route de Faverolles à Villepion, pour canonner l'ennemi
+à droite; puis, averti qu'il allait être tourné, il fit face à gauche.
+Il plaça son artillerie au coin du château de Villepion. Il mit en
+batterie toutes les pièces de la réserve et rétablit le combat si
+énergiquement, qu'au bout d'une heure et demie de canonnade le corps
+allemand dut se replier.
+
+Cet heureux résultat était fait pour stimuler son ardeur. Avec une
+activité extraordinaire, il plaça ses troupes en ligne, de sa main, car
+il exerçait le commandement à sa manière. Chanzy, pour l'exécution des
+plans qu'il avait conçus, chargeait ses lieutenants de concourir chacun
+pour sa part à l'action générale qu'il surveillait et dirigeait. Sonis,
+lui, sauf les conceptions d'ensemble qu'il n'avait guère le loisir de
+former, était en même temps général, colonel, commandant, capitaine. Son
+procédé, renouvelé des temps chevaleresques où la valeur personnelle
+pouvait vaincre la puissance du nombre, lui enlevait, par contre, la
+perception nette d'une situation étendue et complexe. A tel point qu'il
+croyait de bonne foi, suivant son propre récit, avoir relevé de leur
+poste de combat, avec le faible effectif qu'il avait amené, toutes les
+troupes du 16e corps.
+
+Tout en élan d'ailleurs, il ne regardait jamais en arrière: «La nuit
+arrivait, a-t-il raconté encore, et j'étais occupé de la pensée de
+canonner Loigny, lorsqu'on vint me dire: «Votre centre se replie». Je me
+portai au fort de l'action, où se trouvaient deux régiments de marche
+d'un effectif considérable, le 48e et le 51e; je me portai vers l'un
+d'eux, et je l'exhortai de toutes mes forces. Mes paroles furent vaines,
+tout le monde fuyait.»
+
+En ce qui concerne le 48e, il y a là une erreur. Loin d'avancer ni de
+fuir, nous battions toujours la semelle à côté de Terminiers, dans la
+position exaspérante de gens qui entendent se dérouler près d'eux un
+drame poignant et qu'un invincible obstacle empêche d'aller au secours
+des victimes. L'obstacle, c'était la consigne. Ordre avait été donné
+d'attendre là: donc nous attendions un ordre nouveau pour marcher, et,
+dans cette journée de pénible attente, pas un homme ne quitta son rang.
+
+Mais, depuis le chef de corps, visible à tous les yeux, sur son grand
+cheval gris, jusqu'au plus modeste soldat, le flegmatique lieutenant
+Barta, aussi bien que notre sous-lieutenant; le patient Villiot lui-même
+aussi bien que le bouillant Nareval; tous souffraient d'une inaction qui
+paraissait inexplicable et qui l'était en effet.
+
+Vers trois heures, un aide de camp du général Chanzy, le capitaine
+Henry, qui précédemment avait guidé sur Villepion les zouaves de
+Charette, vint avertir notre chef qu'il était temps de se préparer à
+entrer en ligne. Le colonel répondit que nous étions prêts, et qu'il
+n'attendait plus que les ordres du général Charvet. Les officiers
+généraux avaient sans doute reçu avis que le général d'Aurelle, résidant
+à Saint-Jean-la-Ruelle, avait délégué le commandement de l'aile gauche
+au général Chanzy; mais les chefs de corps n'avaient pas été peut-être
+assez formellement avisés de ces dispositions. En tout cas, il était
+hasardeux, pour un colonel disposant d'une réserve de 3000 hommes,
+d'abandonner, sur l'avis d'un officier, d'état-major qu'il ne
+connaissait pas encore, le point où d'un moment à l'autre son chef
+direct pouvait lui transmettre l'ordre de marcher.
+
+Or, établi assez loin de nous, à gauche, en tête du 51e de marche, le
+général Charvet s'était trouvé dans la sphère d'action du général
+de Sonis qui, à la même heure, l'entraînait avec les deux premiers
+bataillons de ce régiment, commandés par le colonel Thibouville.
+Un frisson avait agité tous les conscrits du 31e, au moment où ils
+parvenaient dans la zone dangereuse du combat; là gisait à terre le
+corps d'un dragon, la main crispée sur la poignée du sabre, la tête
+exsangue, aux grands yeux ouverts, fixes, complètement détachée du
+tronc, et retenue par la jugulaire intacte dans le casque à peau tigrée.
+D'abord établi à trois cents pas des batteries mises en action par le
+général de Sonis, le régiment, tous les hommes couchés par ordre, avait
+essuyé dans cette position une grêle d'obus. C'est la plus pénible
+manière de recevoir le baptême du feu. Aucun mouvement, aucune
+préoccupation étrangère, rien ne distrait de la pensée de la mort: de la
+mort qui s'avance en puissance dans ces moucherons noirs, bourdonnants,
+rapides, qu'une flamme lointaine a annoncés et qui finissent, en
+touchant la terre, par une autre flamme jaillie de leur sein déchiré en
+vingt éclats de fonte à dents irrégulières, cruelles.
+
+«Bon, encore un!--Il arrive droit sur nous.
+
+--Non, il passe.
+
+--Un autre, deux autres.--Si, du moins, on pouvait appuyer à gauche.
+
+--Imbécile, c'est là qu'ils tombent.--Bien visé, cette fois.--Misère
+et horreur!--Un cri, des gémissements, une convulsion suprême.--Qui
+est-ce?--Il ne bouge plus.... Il en pleut encore, toujours. Nous y
+resterons tous. Et à quoi bon? Autant de morts, autant de fusils perdus!
+Que ne nous commande-t-on de tirer!»
+
+Pendant une heure et demie, les jeunes soldats du 51° subirent cette
+terrible épreuve de l'immobilité sous le feu. Ce leur fut donc un
+soulagement de recevoir enfin l'ordre de se lever et de courir en avant.
+Les nerfs se détendirent par le jeu des muscles, et la circulation du
+sang fut si précipitée qu'il semblait que, durant l'heure écoulée, tous
+ces coeurs eussent cessé de battre. En avant, toujours. A gauche de
+Loigny, l'ennemi occupait une ferme qu'il avait crénelée, et, de la
+lisière d'un petit bois voisin, il fusillait les assaillants, qui
+cependant ne reculèrent pas, ne s'arrêtèrent point. La ferme fut
+emportée d'assaut et le bois vivement nettoyé. Le général Charvet, qui
+avait dirigé l'attaque, établit sa troupe dans les positions conquises:
+elle s'y maintint, deux heures sous un feu très violent de l'infanterie
+prussienne, qui s'avançait sur le côté opposé, au secours des Bavarois.
+
+D'une intrépidité qui s'accommodait mal d'une fusillade à distance, le
+général de Sonis ordonna de charger sur Loigny. Le 51e obéit; mais ici
+doit se placer un incident bizarre. Du moins le fait fut raconté le soir
+aux bivouacs de Patay, par plusieurs officiers: il ne pouvait pas être
+vérifié; mais l'historique du régiment l'a enregistré comme un on-dit.
+A un commandement qui aurait été fait en excellent français par un
+officier prussien, audacieusement embusqué en cet endroit, le régiment,
+tombant dans un piège, alla donner tête baissée sur une forte colonne
+ennemie, massée dans un bouquet de bois d'aspect inoffensif. Une
+effroyable fusillade éclata à bout portant. Le général Charvet eut son
+cheval tué et tomba avec lui; deux cents hommes roulèrent à terre,
+blessés ou morts; les autres, surpris, reculèrent. Le général fut
+aussitôt fait prisonnier, ce qui augmenta le désordre, malgré le
+sang-froid du colonel, qui resta du moins jusqu'à la dispersion de
+l'état-major.
+
+Cet émoi pouvait n'être que passager et n'avait rien en soi
+d'irréparable. Maintes fois, au cours de leur trop glorieuse campagne,
+les Allemands, à Froeschwiller, à Gravelotte, au Bourget, à Loigny même,
+ont subi de ces temps d'arrêt, qui malheureusement ne les ont pas privés
+du succès final. D'autres troupes étaient toujours prêtes à recueillir
+les premières par trop maltraitées. Les réserves, bien postées,
+donnaient aussitôt pendant que les chefs ralliaient les fuyards pour les
+ramener en avant. La panique du 51e devait avoir au contraire de graves
+conséquences, car elle provoqua chez le général de Sonis une grande
+crise psychologique.
+
+«Je savais, a-t-il dit, que j'avais confié ma réserve d'artillerie à des
+troupes d'infanterie sur lesquelles je pouvais compter et qui étaient
+commandées par un homme de résolution et de courage. J'allai trouver
+le colonel de Charette et je lui dis: «Il y a des lâches là-bas qui se
+débandent et compromettent le salut de l'armée; suivez-moi». Lui et ses
+hommes me suivirent avec le plus noble enthousiasme; la nuit tombait. Il
+y avait tellement d'entrain dans cette troupe, que les Allemands, qui
+occupaient depuis le matin la ferme de Villours qu'ils avaient mise
+en état de défense, l'abandonnèrent et se sauvèrent. J'avais un grand
+espoir, une très grande confiance dans ce mouvement en avant qui, je
+l'espérais, entraînerait les deux régiments de marche dont j'ai parlé.
+Mais, accueilli par un feu très vif de l'ennemi, le 51e lâcha pied et
+prit la fuite.... Je ne voulais pas moi-même battre en retraite; je me
+serais déshonoré et j'aurais déshonoré 300 braves zouaves de Charette
+qui marchaient derrière moi et qui ne m'auraient jamais pardonné ce
+crime.»
+
+Acte épique, qui a pu être qualifié d'héroïque folie. Tandis que les
+anciens preux luttaient à armes égales et bardés de fer, ce nouveau
+Roland, sans casque ni cuirasse, suivi seulement de quelques braves,
+espéra faire une trouée, avec cette poignée d'hommes, dans une ligne
+de quatre-vingts bouches à feu qui concentraient sur un seul point une
+avalanche d'obus et de mitraille. Et cependant 20 000 soldats disséminés
+dans la plaine entre Guillonville et Terminiers, les chasseurs du 10e
+bataillon, le général Deflandre et ses quatre régiments tous, impatients
+de combattre, attendaient ses ordres à une portée de canon. Que ne
+confia-t-il au colonel de Charette l'effort initial! Que ne prit-il le
+temps d'appeler ses réserves à la rescousse! qu'importait-il, comme il a
+dit plus tard qu'il en avait eu la pensée, qu'il songeât à nous prêcher
+d'exemple?
+
+De Terminiers on aperçoit à peine en plein jour le clocher de Loigny,
+séparé par les ondulations du terrain, et «la nuit tombait». Il
+était donc impossible au 48e de marche, toujours inactif, de subir
+l'attraction d'un chef invisible, et qui, au surplus, dans l'ardeur
+d'une action locale, ne songeait plus guère à ceux qu'il avait laissés
+en arrière. Après les malheurs de la patrie, qui apparaissaient comme
+irréparables à bien des gens, s'immoler à elle, au milieu des zouaves
+pontificaux, cette pensée, ce rêve d'un Français chrétien, s'était
+emparé irrésistiblement du général de Sonis et sembla l'avoir frappé de
+vertige. Telle est la vérité.
+
+Lorsqu'à son corps défendant ce général avait remplacé le baron Durrieu,
+son inquiétude avait été grande; elle s'était calmée à la nouvelle qu'il
+avait le colonel de Charette sous la main. Dès lors, il n'avait plus
+fait un pas sans le bataillon des zouaves, qui l'avait fasciné. Sa
+confiance, qui ne pouvait d'ailleurs être mieux placée, était absolue et
+un peu exclusive. Il s'était tellement identifié avec le rôle de général
+commandant des zouaves, que, la veille, en arrivant à Saint-Péravy, il
+leur avait lui-même fait faire halte, et, soulignant ses paroles d'un
+geste courtois, de gentilhomme à gentilshommes, il avait de sa bouche
+commandé: «Sac à terre. La soupe, messieurs.»
+
+Le lendemain, il avait un instant oublié sa garde d'élite en faisant
+manoeuvrer ses batteries entre Villepion et Loigny. Mais l'écrasement du
+51e, qu'il qualifia de coupable défaillance, l'avait fortifié dans cette
+opinion qu'il n'y avait pas de bon fantassin, hors l'élite des zouaves.
+Il était excité aussi par le désir de prouver au général Chanzy qu'il
+n'avait pas eu de mauvais vouloir en lui disant de ne pas compter sur le
+17e corps.
+
+Voilà pourquoi, plein de fougue, tel que le comte d'Alençon à Crécy, il
+s'avança presque seul sur Loigny. Il marchait entouré de son état-major,
+à la tête d'un petit groupe de zouaves.
+
+Malheureusement, ces hommes, allant en rangs serrés, offraient aux
+projectiles une proie facile, et ils étaient empêchés de tirer par les
+cavaliers qui les précédaient. Pour comble, un soldat prussien eut à ce
+moment l'audace de sortir seul du petit bois Bourgeon, qu'on a depuis
+nommé le Bois des Zouaves. Il vint briser d'un coup de feu, tiré à très
+courte portée, la cuisse du général de Sonis, qui se vit ajusté sans
+pouvoir atteindre son adversaire.
+
+Le général, quelques instants avant de tomber, avait, paraît-il, chargé
+son chef d'état-major d'aller chercher au moins le 48e de marche; mais
+le général de Bouillé, lui aussi, fut atteint par un éclat d'obus.
+Jeté à terre sans connaissance, il ne put accomplir sa mission ni la
+transmettre à un autre. Pendant ce temps, la plupart de ceux qui avaient
+suivi le général en chef tombaient à leur tour sous les coups des
+Bavarois et des Prussiens.
+
+Ils n'eurent même pas la joie de dégager les bataillons du 37e de
+marche, qui depuis plusieurs heures se défendaient bravement dans le
+cimetière. Un millier d'hommes luttèrent là, contre dix mille, et ne
+laissèrent tomber leurs armes que cernés, harassés, écrasés, vaincus
+surtout par la fumée, et la chaleur suffocante du brasier que commençait
+à former le village en flammes.
+
+
+III
+
+
+Dans la nuit profonde, les premières lueurs de l'incendie nous
+indiquaient au loin le théâtre de notre défaite, et, à notre droite, le
+canon tonnait encore, les mitrailleuses grinçaient toujours. Derniers
+efforts du général Peytavin qui, vers quatre heures, avait apporté
+l'appui du 15e corps. Arrêté par les troupes du prince Frédéric-Charles,
+il n'avait pu dépasser Poupry; mais sans doute avait-il empêché le
+vainqueur de Metz d'aider le grand-duc de Mecklembourg à écraser tout à
+fait le 16e corps. A Poupry aussi la lassitude gagna les combattants, et
+le feu de la poudre s'éteignit dans les ténèbres.
+
+En revanche, devant nous, les flammes gagnaient, s'élevaient,
+enveloppant Loigny dont le clocher se profilait en noir au sein
+des langues de feu et dans la nuée rougeâtre qui progressivement
+s'épaississait et encombrait le ciel. Fort loin à la ronde, le champ de
+bataille en était éclairé, comme par une aurore boréale. Les survivants
+sans blessure et les blessés encore ingambes s'éloignaient de cette
+lumière d'enfer, la plupart sans officiers, sans autre guide que
+l'instinct qui les poussait à retourner au gîte du matin.
+
+Près de nous vint s'échouer un groupe confus de fantassins et de
+mobiles, avec quelques zouaves pontificaux échappés miraculeusement au
+carnage. Tous, quoique désorientés, perdus, affirmaient que la journée
+nous appartenait. Chacun, sans exception, en toute sincérité, disait
+avoir assisté aux plus chauds épisodes de la bataille, et, après tant
+d'efforts, au bout d'une si longue lutte, aucun ne pouvait croire à une
+défaite.
+
+Cependant le doute n'était pas possible. Les corps qui avaient gardé
+leur cohésion se repliaient aussi. De même l'artillerie, dont le
+roulement sonore sur la terre gelée était dominé de temps à autre par
+les cris des blessés qui avaient été déposés en travers des caissons où
+ils étaient horriblement secoués. Tout cela s'apercevait à peine
+dans l'obscurité, tout cela se devinait plutôt. Parfois pourtant les
+silhouettes se dessinaient nettement, quand le hasard de la marche sur
+le terrain amenait une troupe entre la flamme et nous.
+
+A cette heure navrante, un homme connaissait seul toute la profondeur du
+désastre, et sur lui s'appesantissait la lourde charge de rallier et de
+sauver tous les débris qui s'éparpillaient à plusieurs lieues. Comme
+l'athlète qui a besoin de sentir une résistance pour déployer sa force,
+le général Chanzy se raidit contre l'insuccès et alors il apparut plus
+grand que dans la victoire. Assumant sans hésiter la responsabilité de
+diriger, en même temps que le sien, le 17e corps privé de son chef, il
+employa les premières heures à rétablir l'ordre dans les bataillons
+dispersés. A chacun fut immédiatement assignée une place, et il y fut
+conduit, s'y arrêta, pour que le combat pût reprendre le lendemain, si
+l'ennemi se montrait entreprenant.
+
+Tandis que, le régiment ayant été maintenu dans ses positions de
+Terminiers, nous n'avions d'autre préoccupation que de trouver dans
+le village quelque nourriture et un abri, Chanzy, descendu de cheval,
+allait y passer la nuit à rendre compte de la journée au général
+d'Aurelle et à régler dans le détail la retraite qui s'imposait devant
+un ennemi trop nombreux. Nos recherches furent vaines. Les Allemands
+n'avaient évacué Terminiers que l'avant-veille: il n'y avait pas à
+glaner derrière eux et l'humanité ordonnait de laisser aux blessés qui
+arrivaient les refuges qu'offraient les maisons toutes abandonnées du
+village. Un pailler toutefois nous offrit de quoi garnir légèrement le
+sol de nos tentes. Mais le général Chanzy se souvint que nous avions
+été gardés en réserve. Vers dix heures, notre bataillon reçut l'ordre
+d'aller se poster en grand'garde à un kilomètre. Les tentes abattues,
+notre bagage ficelé à la diable, chargés de quelques poignées de paille,
+nous nous acheminâmes en avant, guidés par les flammes vacillantes,
+alternées de gerbes d'étincelles, qui s'élevaient encore des ruines de
+Loigny.
+
+Nuit terrible, sous un ciel voilé de brume. Défense était faite
+naturellement d'allumer aucun feu. Il ne fallait pas non plus dresser
+les tentes. Notre provision de paille, maigre au départ, était à peu
+près dispersée quand nous pûmes nous arrêter. Nous devions être aux
+environs de Villepion. Nous grelottions en plein champ, sous la bise du
+nord qui ravivait l'incendie maintenant à quelques centaines de pas. Au
+pied de la haie de faisceaux aux baïonnettes flamboyantes, nous nous
+couchâmes malgré tout, avec la terre pour lit, le sac pour oreiller
+et nos toiles de tente simplement étendues sur nos têtes afin de nous
+garantir au moins du serein. Or il gelait à pierre fendre, et le serein
+fut un beau verglas qui transforma la toile en carton cassant comme du
+verre.
+
+Peu importe. Villiot, encore cinquante pas plus loin, veillait en
+avant-poste: nous étions bien gardés: après un long frisson, causé par
+le froid à coup sûr et aussi par l'idée des souffrances que devaient
+endurer les blessés râlant tout près de nous, le sommeil nous gagna
+pourtant. Ainsi la lassitude animale vient, chez l'homme, au secours de
+l'esprit. Oui, moins abrités du froid que les Groënlandais, à une portée
+de fusil des barbares qui en pleine France détruisaient nos demeures,
+nous pûmes fermer les yeux, nous endormir, reposer. Chose curieuse,
+l'esprit, comme pour acquitter aussitôt sa dette de reconnaissance
+envers le corps qui lui accordait quelques heures d'oubli, évoqua de
+doux rêves sensuels. A mon estomac vide, il donna l'illusion d'un repas
+succulent; à mes membres brisés et engourdis, il offrit la sensation
+imaginaire d'un lit moelleux et chaud. Je m'y étendais délicieusement,
+lorsque l'adjudant du bataillon, passant tout le long du rang, réveilla
+les dormeurs et ordonna à voix basse de se lever.
+
+Brrr! la rude réalité. Nous avions l'onglée au bout de nos vingt doigts
+et un instant nous craignîmes de ne pas pouvoir nous mettre debout.
+Énergiquement, tout le monde se secoua et reprit ses sens. Il faisait
+nuit encore. La sinistre lueur, devant nous, s'était éteinte, et, vers
+l'orient, l'azur céleste s'éclaircissait à l'approche de l'aube. Notre
+compagnie fut chargée de pousser une reconnaissance. Nous aperçûmes
+vaguement, dans le demi-jour naissant, un assez gros parti de uhlans.
+Ayant sans doute distingué la masse du bataillon, ils tournèrent bride.
+Nous-mêmes, nous ne pouvions attaquer sans un ordre, après l'échec de la
+veille. La compagnie se replia sur le gros du bataillon et un planton
+fut vivement dépêché au colonel pour lui rendre compte et prendre ses
+instructions.
+
+La campagne cependant se dégageait de l'obscurité. Derrière nous
+retentit la diane, claire comme le chant du coq gaulois, tandis que,
+de Loigny, d'Ecuillon, de Lumeau, partaient quelques brefs coups de
+sifflet. Des ombres se montrèrent un instant à l'entrée de chaque
+village et presque aussitôt se dérobèrent à l'abri des maisons ou des
+murs de clôture. Rien d'autre ne nous révéla la présence de notre
+redoutable adversaire, qui sans doute songeait aussi à panser ses
+blessures.
+
+Ordre nous arriva bientôt de rejoindre nos deux premiers bataillons à
+Terminiers. De ce village jusqu'à Patay, toutes les troupes du 16e et du
+17e corps, selon les dispositions que le général Chanzy avait arrêtées
+et fait approuver pendant la nuit, s'échelonnaient, bataillon par
+bataillon, en colonne de compagnie, avec une batterie dans chaque
+intervalle. Dès huit heures, tout était prêt pour battre méthodiquement
+en retraite, sauf à offrir vivement un large front de bataille aux
+Allemands, en cas de poursuite.
+
+A notre brigade était échu le faible honneur de s'éloigner la dernière,
+sous la direction de l'amiral Jauréguiberry. Il était charge du
+commandement de l'arrière-garde.
+
+Nous dûmes donc attendre l'ordre de marcher, jusqu'à dix heures, l'arme
+au pied. Les serre-files de notre compagnie se trouvaient ainsi en
+première ligne, le dos il est vrai tourné à l'ennemi. Telle était du
+moins la position réglementaire; mais--j'en conviens--j'avais peine à la
+garder. Invinciblement, mes regards étaient attirés vers le village
+des Échelles, à l'entrée duquel se montraient quelques groupes. Cette
+curiosité était-elle excessive, justifiait-elle un blâme? Le salut de
+l'armée nécessitait-il qu'on s'éloignât des Allemands, sans même les
+regarder? Pourquoi cependant M. Houssine l'exigea-t-il brutalement de
+moi, sinon par l'effet d'une animosité qui s'acharnait en l'absence
+du capitaine, pour se venger de la bienveillance que me témoignait ce
+dernier?
+
+
+IV
+
+
+Jusqu'au soir nous marchâmes, en très bon ordre. Malgré notre
+épuisement, le bataillon ne compta pas, ce jour-là 3 décembre, un seul
+traînard; mais ce fut une triste journée, l'une des plus tristes dont
+je me souvienne. Depuis notre entrée en campagne, fatigues, privations,
+souffrances, rien ne nous avait été épargné. Après des marches
+forcées, quelques heures de repos sur la terre gelée; une nourriture
+insuffisante, car plus d'un repas s'était composé de biscuit et d'eau de
+pluie prise dans un fossé. Toutes ces misères, nous les bravions sans
+regret, pour atteindre plus tôt l'ennemi. Or, pour la seconde fois, nous
+l'avions rencontré, et il nous fallait le fuir. Le fuir, sans avoir
+brûlé une cartouche. D'autres, sans doute, s'étaient mesurés avec lui
+et avaient dû s'avouer vaincus; mais, dans la petite sphère où se meut
+l'homme de troupe, il ne peut embrasser l'ensemble des opérations, et,
+tant qu'il n'a pas éprouvé directement la supériorité de l'adversaire,
+il est tenté de croire que ses chefs n'ont pas su mettre à profit
+sa bonne volonté. De là une rancoeur qui aggravait notre souffrance
+physique.
+
+Le lendemain, après une nuit pénible passée à Saint-Sigismond, que nous
+avions traversé l'avant-veille d'un pas allègre et en chantant, nous
+pûmes croire qu'enfin nous allions être utiles. Le mouvement de retraite
+parut avoir été suspendu. Tandis que le prince Frédéric-Charles
+refoulait à Artenay et à Cercottes notre 15e corps, les Bavarois avaient
+repris haleine, et, le 4, ils harcelèrent notre gauche à Patay, où le
+général de Tucé soutint vigoureusement le choc. A droite, la division
+Barry se battit aussi à Bricy et à Boulay. Mais, à la nouvelle
+qu'Orléans était repris sur nous, il fallut continuer la retraite, avec
+un changement d'orientation, vers Beaugency. Nous devions nous diriger
+sur Baccon, à travers la forêt de Montpipeau.
+
+Notre bataillon, spécialement chargé d'escorter les convois du 17e
+corps, laissa ses trois dernières compagnies en observation dans un
+hameau qui bordait la route. Pendant que nous attendions la disparition
+du dernier fourgon, il nous fut offert en cet endroit un spectacle
+inattendu. Nous étions six cents hommes occupés à surveiller
+attentivement le point d'où l'ennemi pouvait surgir, lorsqu'il s'éleva
+dans cette direction un gros nuage. Il s'avançait lentement, soulevé sur
+la route par le mouvement d'une foule en désordre. Aucun point brillant
+ne révélait cependant une troupe armée, et en effet nous fûmes bientôt
+fixés. Femmes, vieillards, enfants, poussant devant eux des troupeaux
+de bétail, marchaient autour de chars attelés, les uns de chevaux de
+labour, et d'autres de boeufs au pas pesant. Tous étaient chargés de
+mille objets entassés pêle-mêle. Au sommet de l'une des voitures, sur
+une botte de paille, une jeune mère allaitait un enfant, auprès d'un
+aïeul infirme. Plus loin, une grande fille tenait par la main ses deux
+tout jeunes frères; tantôt elle leur souriait pour les encourager
+à marcher, et tantôt leur montrait, pour les faire rougir de leur
+nonchalance, un homme qui, bien que plié en deux par le dur labeur de
+la terre, donnait courageusement l'exemple à toute cette malheureuse
+population. Ces pauvres gens ignoraient sans doute où ils allaient; mais
+ils préféraient une vie errante et la misère, parmi les Français, au
+bien-être de leurs foyers envahis.
+
+Ce triste exode de tout un village ne nous attrista pas seulement, il
+nous humilia. A nous il appartenait de l'empêcher, et nous y étions
+impuissants. Ces paysans ne nous témoignèrent pourtant aucune rancune.
+Ils nous firent remarquer eux-mêmes, à 1500 mètres, environ, des
+cavaliers qui apparaissaient et presque aussitôt se retiraient. Nul
+doute que ce ne fussent les éclaireurs de l'armée allemande. Le convoi
+que nous avions mission de protéger avait pris de l'avance; il ne nous
+était pas permis d'engager, sans absolue nécessité, un combat où nous
+n'aurions pas été soutenus: le chef du détachement ordonna donc la
+retraite.
+
+Comme nous risquions de perdre le contact de l'armée, force nous fut
+d'accélérer le pas, de louvoyer autour des véhicules de toutes sortes,
+dans les chemins défoncés courant à travers bois. L'encombrement des
+voitures, la précipitation de la marche, tout contribuait à semer parmi
+nous le désordre. Vers la fin du jour, quelle que fût la bonne
+volonté individuelle, il y eut une débâcle générale, une complète
+démoralisation.
+
+Chacun allait à la dérive, se tenant aussi longtemps que possible
+auprès des camarades qu'il reconnaissait. Mais la nuit acheva de nous
+désorienter et de nous disperser: je n'ai gardé de ces pénibles moments
+qu'un souvenir vague, trouble. La voix seule d'officiers passant à
+cheval me revient aux oreilles avec cet éternel refrain: «Pas de
+retardataires! Les Allemands glanent derrière nous!»
+
+Avec le sergent-major Harel, le caporal Dariès et une dizaine d'hommes,
+nous formions encore un petit groupe, qui s'efforçait de ne plus
+s'égrener.
+
+Au petit jour nous sortîmes enfin de la région des forêts. La marche à
+travers bois est toujours lente, pénible, incertaine. Chaque chemin qui
+s'ouvre fait naître une hésitation nouvelle. Avec la nuit surtout, le
+rideau sombre qui borne immédiatement la vue de tous côtés fait craindre
+à bon droit les surprises. En plaine, au contraire, et quand la lumière
+du jour vous éclaire, on se sent plus sûr de soi, plus hardi et plus
+fort, grâce à la vaste étendue de pays qui s'offre à vos yeux, grâce à
+la facilité de s'orienter.
+
+D'autres groupes pareils aux nôtres s'apercevaient à d'assez grandes
+distances. Ils grossissaient, s'aggloméraient, convergeant tous vers le
+même point. Il y avait déjà là un indice qu'une pensée unique présidait
+à cette marche, si irrégulière qu'elle fût encore. Ce premier gage
+nous encourageait, nous stimulait. Nous n'avions pas tort de reprendre
+espoir.
+
+
+
+
+BATAILLE
+
+
+I
+
+
+Le commandement supérieur veillait, en effet, il agissait et vivement
+réagissait sur cette multitude d'individus épars dont il allait en deux
+jours refaire une armée compacte, valeureuse et redoutable, suivant
+l'aveu de nos ennemis. «Ainsi, est-il dit dans le travail historique
+du grand état-major prussien, tandis que la 25e division flanquait le
+mouvement sur la rive gauche de la Loire, le 6 et le 7 décembre sur la
+rive droite, la subdivision d'armée du grand-duc se trouvait aux prises,
+sur tout son front, c'est-à-dire sur 20 kilomètres environ, avec des
+masses ennemies en état de soutenir la lutte et d'opposer une résistance
+très vive.»
+
+Certes ce n'était pas sans une volonté ferme, sans une perpétuelle
+vigilance, qu'un tel résultat pouvait être obtenu. A tous les
+carrefours, à chaque fourche de route, se trouvait un officier
+d'état-major, planté là comme un poteau indicateur. L'un après l'autre,
+ils désignaient aux hommes désorientés la direction à suivre pour
+atteindre la localité qui avait été assignée à chaque corps, dans la
+nouvelle ligne de bataille que venait d'arrêter le général Chanzy.
+
+Entre la Loire et la forêt de Marchenoir, cette ligne s'étendait sur un
+espace de 11 kilomètres, de Beaugency jusqu'à Lorges, où nous avions
+fusillé un soldat du 51e. Le quartier général était à Josnes. Le 17e
+corps, au centre, devant lui. Le 16e corps, dont la première division
+seule était présente, les deux autres s'étant égarées, forma d'abord
+l'aile gauche, puis fut porté à droite, à Villorceau, tout contre
+la division indépendante du général Camô. L'aile gauche fut alors
+constituée au moyen d'une division du 21e corps: récemment organisé sous
+le commandement de l'amiral Jaurès, il avait en outre mission de garder
+la forêt de Marchenoir, ce qui étendait de plusieurs kilomètres le front
+de bataille. Enfin, le général Chanzy, qui, avec la spontanéité du
+génie, palliait les fautes de ses lieutenants en en tirant parti,
+ordonna aux généraux Barry et Maurandy de réorganiser leurs divisions à
+Mer et à Blois. Il leur confia le soin de défendre les ponts, dont les
+Allemands allaient chercher à s'emparer, en effet, pour nous tourner.
+
+Arrêté dans la fièvre d'une retraite infernale, ce dispositif était
+tel que de longues délibérations n'eussent pu le rendre meilleur. Il
+assignait au 48e de marche son bivouac près du village d'Ourcelles, à
+un kilomètre du quartier général. La plaine ondulée, où étaient dressés
+quelques groupes de tentes, s'ouvrit à nous dans la matinée du 6
+décembre. Le temps était clair. Quelques sonneries familières égayaient
+le panorama, qui, naguère, nous avait paru plus triste, dans notre
+première marche de Mer sur Châteaudun. Cette impression était favorable.
+Tout embryonnaire qu'il était, le camp apparaissait enfin, comme
+une digue élevée contre la débâcle. L'ordre renaissait; la force en
+résulterait peut-être, et, en tout cas, la possibilité de tenter de
+nouveaux efforts plus honorables qu'une fuite éternelle.
+
+Pourtant, pourtant. Il ne faut pas se faire meilleur que nature. La
+préoccupation de rallier le régiment avait tout primé dans notre esprit
+depuis trente-six heures que la débandade s'était produite. A tel point
+que nous avions à peine repris haleine quelques instants, la seconde
+nuit, sous un hangar de je ne sais quel village, et nous n'avions eu
+d'autre nourriture que des miettes de biscuit. Aussi, lorsque nous eûmes
+acquis la certitude que le but était atteint, qu'à la moindre alerte
+il ne nous fallait pas un quart d'heure pour retrouver nos
+chefs, l'estomac--la bête, si l'on veut--reprit ses droits. Un
+village--Cravant, nous dit-on--offrait l'attirante animation d'un lieu
+habité. Irrésistible tentation, il y avait une auberge ouverte. Nombre
+de militaires l'encombraient déjà. Dariès et moi, nous trouvâmes encore
+un coin libre et deux chaises.
+
+Ah! quel repas! Quelle volupté de manger à sa faim et de boire à sa
+soif! Le menu, cependant, n'était pas très varié. Un hareng saur
+d'abord, un hareng saur ensuite, et je ne m'en suis pas dégoûté pour
+cela. Au contraire, j'ai gardé pour ce comestible un goût profond, une
+sorte de culte, la reconnaissance de l'estomac. De loin en loin, il faut
+de toute nécessité que je lui sacrifie, bien qu'à vrai dire il me soit
+devenu d'une digestion difficile. D'ailleurs un litre de vin et du pain
+frais à discrétion véhiculèrent en nous ces deux braves poissons, dont
+un doux fromage blanc, aussi rond et plus éclatant que la lune en son
+plein, vint tempérer l'excessive salaison.
+
+
+II
+
+
+Réconfortés, ragaillardis, nous quittâmes l'auberge, prêts à endurer de
+nouvelles fatigues pourvu qu'elles ne servissent pas à nous éloigner
+encore de l'ennemi. Même à jeun, nous ne demandions qu'à faire notre
+devoir; mais--règle sans exception--le courage se décuple au sortir de
+table, quand une légère griserie trouble imperceptiblement la vue. Le
+paysage bénéficia à nos yeux de l'agréable état où nous nous trouvions.
+
+Pour gagner Ourcelles, il nous fallut traverser un petit village,
+Cernay, bâti, en forme de T, à cheval sur la route qui va de Cravant à
+Mer, par Origny, et sur le chemin qui vers l'est le relie à Lorges. Il
+est entouré, avec quelques grands arbres, de vergers clos de haies, qui,
+au printemps, en été et en automne, doivent lui former une ceinture
+charmante de fleurs, de feuillage et de fruits. Les arbres et les
+arbustes n'y montraient alors que leurs squelettes, et cependant nous
+nous l'imaginâmes tel qu'aux beaux jours. Au reste, quelques nuages de
+fumée s'échappaient des toits et suffisaient pour lui donner la vie, en
+attestant la présence des habitants autour du foyer hivernal.
+
+Comme couronnement de cette bonne journée, je fus hélé en arrivant au
+camp par le vaguemestre, qui avait à me remettre une lettre de mon frère
+Emmanuel. Les journaux ayant répandu la nouvelle du premier engagement
+du 17e corps, la sollicitude de ma famille s'était éveillée: les
+angoisses des miens se trahissaient par ces mots, qu'ont gravés dans mon
+coeur les larmes qu'ils me firent coulerj'en conviens sans honte, car je
+me sentis attendri, mais non pas amolli:--«Comme il faut tout prévoir,
+si tu viens à être blessé, préviens-nous aussitôt... ou fais-nous
+prévenir. Il est convenu à la maison que, là où tu seras, j'irai, pour
+te ramener, si c'est possible, ou, sinon, pour te soigner.»
+
+Ni le lieutenant Barta ni M. Houssine n'étaient encore arrivés. En
+revanche, le capitaine Eynard, sa mission terminée, avait rejoint son
+poste. Il s'occupait activement de reconstituer la compagnie, secondé
+par le sergent Villiot, qui était parvenu des premiers au point de
+ralliement avec Laurier. En même temps que nous et après nous, les
+hommes arrivèrent, isolément, ou par petits groupes. A la fin du jour,
+les deux tiers de l'effectif étaient présents. De même dans tout le
+régiment, qui, dès lors, pouvait au premier ordre entrer en ligne.
+
+Le colonel Koch, en prenant le commandement de la brigade, avait passé
+la conduite du 48e au commandant Bourrel, du 1er bataillon. Au 3e nous
+étions toujours dirigés par l'intrépide vieillard, capitaine David. De
+beaux exemples d'honneur, de courage et de dévouement nous soutenaient,
+nous stimulaient: quelques prodiges qu'exécutât la délégation de Tours
+pour l'improvisation des armées, elle ne pouvait parfaire son oeuvre
+dans les détails. Ainsi, notre bataillon ne comptait aucun officier
+monté. Pas plus l'adjudant-major que le capitaine David. Des chevaux
+leur eussent été précieux pour conduire et faire mouvoir une unité d'un
+millier d'hommes. Ce petit fait méritait d'être noté, à l'honneur des
+chefs qui surent utiliser des instruments tactiquement incomplets, sans
+parler de l'inexpérience individuelle de leurs éléments.
+
+Chaque jour, la température devenait plus rigoureuse. Tout en demandant
+à ses soldats une entière abnégation, le général Chanzy leur était
+pitoyable; il lui parut impossible de continuer à nous faire coucher
+sous la tente. Des dispositions furent prises pour le cantonnement
+dans les villages d'ailleurs nombreux en ce pays. Notre bataillon fut
+distribué dans les granges d'Origny, au centre de la ligne de bataille.
+Mais pour les fourriers, point de repos: ils devaient concourir aux
+prises d'armes pendant le jour, et, la nuit, assister aux longues
+distributions de vivres.
+
+Déjà, le 6, la canonnade s'était sourdement fait entendre à l'extrême
+droite, première démonstration de l'ennemi sur Meung. Le 7, dès la
+première heure, l'attaque fut générale. Tandis que nous attendions
+sous les armes, la 2e division du 21e corps et la 3e du 17e, sur notre
+gauche, s'opposaient aux reconnaissances de l'ennemi, à Vallières,
+devant Saint-Laurent-des-Bois, et, plus près de nous, à Villermain. A
+notre droite, du côté de Beaugency, la 1re division du 16e corps se
+battait aussi, avec l'appui, cette fois heureux, du 51e de marche,
+pendant qu'au centre le général de Roquebrune, commandant la 1re
+division du 17e corps, repoussait victorieusement deux divisions
+bavaroises qui s'étaient avancées de Cravant et, plus à droite, de
+Beaumont.
+
+Comme l'armée avait pu vaincre sans nous, les compagnies regagnèrent à
+la nuit leurs cantonnements, et, avec mes collègues, chacun entouré de
+sa corvée, j'allai battre la semelle auprès des charrettes d'un convoi
+administratif parqué à l'entrée du village. Annoncées pour minuit, les
+distributions n'étaient pas achevées au petit jour. Or il neigeait. Les
+flocons abondants, épais, voilaient le ciel, sans répit, d'une nuée de
+taches claires tourbillonnant sur un fond gris, tandis que, dans le
+cercle restreint où la vue pouvait s'étendre, ils accusaient la forme
+des choses en les ouatant de blanc. Meules de paille, chariots de
+convoi, chevaux immobiles sous les harnais et nous-mêmes, tout prenait
+une même couleur spectrale, car le froid figeait les flocons, et il ne
+nous était pas permis de faire des feux visibles de trop loin: le foyer
+que nous entretenions modérément avec des broussailles ne suffisait pas
+pour nous dégourdir les pieds et les mains; mais il colorait de lueurs
+fugitives un tableau qui nous rappelait invinciblement la douloureuse
+légende de la retraite de Russie.
+
+
+III
+
+
+Au jour, un jour presque aussi gris, aussi triste que la nuit, nous
+pûmes aller répartir les vivres entre les escouades, puis nous étendre
+un peu, pendant que nos camarades préparaient la soupe sur les fourneaux
+improvisés le long des maisons. Elle fut vite absorbée, car le canon et
+la fusillade avaient tôt battu le rappel. Les Allemands, surpris de se
+heurter contre une armée en bataille, quand ils espéraient n'avoir
+qu'à ramasser des traînards débandés, avaient reconnu la nécessité
+de redoubler leurs coups. Avec l'assentiment du grand état-major de
+Versailles, le prince Frédéric-Charles ralentissait la marche des
+troupes dirigées sur la rive gauche de la Loire pour qu'elles pussent
+seconder les efforts du grand-duc de Mecklembourg; et le 1er corps
+d'armée bavarois, appuyé par la 22e division prussienne et la 4e
+division de cavalerie, allait tenter de rompre nos lignes.
+
+Dès huit heures, l'attaque se produisait violemment contre la division
+Collin, du 21e corps, à notre gauche. Le général de Roquebrune se
+dirigeait alors sur Cravant, et notre division recevait l'ordre de se
+porter en soutien sur Cernay, le poétique petit village à la ceinture de
+vergers.
+
+En avant d'Origny, le bataillon se forme, sous les ordres du capitaine
+David. La barbe blanche et le tremblement de tête de cet homme de haute
+stature donnent une autorité singulière aux commandements qu'il articule
+d'une voix ferme, avec une énergie juvénile. Sac au dos, les rangs
+étaient formés: le vieux capitaine s'apprêtait à crier en avant,
+lorsqu'il nous arriva un renfort inespéré.
+
+Le lieutenant Barta, M. Houssine, les sergents Gouzy, Nareval et une
+trentaine d'hommes nous rejoignirent enfin. Ils revenaient de Mer,
+jusqu'où ils s'étaient égarés. Quelques minutes plus tard, et nous
+allions au feu sans eux; mais, parce que nous ne les avions pas suivis,
+ils songeaient à nous gourmander, tant est irrésistible l'envie
+d'accuser autrui quand soi-même on ne se sent pas sans reproche. Ma
+situation aurait sans doute été pénible, sans la présence de notre
+capitaine. Le sous-lieutenant Houssine eût été heureux de me chercher
+chicane; mais il était gêné d'avoir à s'en prendre en même temps au
+sergent-major, à Villiot et à Laurier. Au surplus, M. Eynard n'était pas
+homme à encourager les mauvaises plaisanteries. Il coupa court à des
+récriminations un peu grotesques et tout à fait oiseuses. La compagnie
+se reconstitua à l'effectif respectable de 180 hommes, et, formé en
+colonne par sections, le bataillon se dirigea vers la partie du champ de
+bataille qui nous était assignée, au nord d'Origny, à deux kilomètres
+environ.
+
+Durant notre marche assez pénible dans des champs labourés ou à travers
+des vignes hérissées de tuteurs et de ceps rampant sur la terre et sous
+la neige, nous pûmes causer un peu, Nareval et moi. Soit que les étapes
+supplémentaires l'eussent fatigué, soit qu'un fâcheux pressentiment
+le troublât, il manquait de cet enthousiasme que, dans le trajet de
+Perpignan à Angers, je m'étais plus d'une fois efforcé de modérer. Le
+décor n'était point fait à la vérité pour réchauffer le coeur. Le sol
+était dur et glissant, la neige nous glaçait, et l'idée d'être couché là
+pour ne plus se relever nous faisait malgré tout passer un frisson dans
+le dos. Une steppe blanche, à perte de vue. A peine si la silhouette des
+fermes et des villages tranchait sur cet horizon pâle. Dans les hameaux
+que nous côtoyions, les jardins étaient déserts, les basses-cours
+silencieuses. Pas un nuage de fumée au-dessus des toits, comme
+l'avant-veille. Les récents combats avaient chassé tous les êtres
+vivants et fait de cette plaine une immense nécropole. Seule la lueur
+des décharges, leur détonation, à droite et à gauche, rompaient la morne
+tristesse de la nature. La vie ne s'y révélait que par le jeu formidable
+des instruments de mort.
+
+Les deux premiers bataillons du 48e, cantonnés dans le village
+d'Ourcelles, nous avaient devancés sur le terrain. Dessus n'est pas le
+mot, dedans serait plus exact, car nous les trouvâmes en position dans
+des tranchées-abris pratiquées au milieu des champs entre Origny
+et Villejouan. L'esprit français trouva, dans cette circonstance,
+l'occasion de s'exercer, malgré la gravité du moment. «Ils seront bien
+gênés pour courir! disait l'un.--Parbleu, ajouta un autre, ils font déjà
+le pas gymnastique sur place. Vois donc!» Le fait est qu'ils tâchaient
+de se réchauffer les pieds. «Ils s'enterrent avant d'être tués!» conclut
+un troisième. Plaisanterie macabre, non sans à-propos. La plupart de
+ces ouvrages de défense devaient abréger, après la bataille, la triste
+besogne des infirmiers. Beaucoup d'hommes furent déposés dans les fosses
+qu'ils avaient aidé à creuser la veille.
+
+Tout en les plaisantant, nous serrâmes, en passant, la main aux
+camarades, que peut-être nous ne reverrions plus. A ce moment un
+roulement sourd, comparable à l'écho affaibli de coups de battoirs
+précipités, se fit entendre vers l'ouest. Dans la brume de l'horizon
+se profila bientôt, tranchant sur la blancheur du terrain, un groupe
+irrégulier et mouvant de cavaliers qui venaient de Josnes. Ils
+s'avançaient au trot, mais ralentirent leur allure pour passer en revue
+nos deux premiers bataillons. C'était l'état-major de l'armée.
+
+Le général Chanzy parcourait le champ de bataille, s'assurant partout de
+l'exécution de ses ordres, et veillant à la bonne tenue des troupes. Il
+montait un cheval arabe à longue crinière, sans doute celui que nous
+avions entrevu dans la froide nuit du 1er au 2 décembre. Alors dans la
+force de l'âge, le vainqueur de Coulmiers tenait droite sa tête fine,
+aux moustaches effilées, aux sourcils froncés légèrement. Sauf ce
+dernier signe de perpétuelle réflexion, sa physionomie martiale
+respirait la confiance et le calme. La journée de la veille, les
+engagements du matin, justifiaient cet état sérieux d'une grande
+conscience en repos. Qu'il fût battu, Chanzy avait du moins tenté tout
+ce qui était en son pouvoir; mais il semblait croire sincèrement à
+la victoire. Il communiqua son espoir à ceux de nos camarades qui
+occupaient les tranchées: en passant, il leur promit la revanche.
+
+Cette figure, animée du plein éclat que donnent les grandes
+responsabilités courageusement acceptées, contrastait avec l'air fatigué
+des aides de camp, surmenés nuit et jour. Ces jeunes têtes pâles
+émergeaient à demi du col des pelisses-fourrées, autour du visage
+austère du général Guillemot, que semblait allonger encore sa barbiche
+blonde.
+
+Cependant, déployé en ligne au commandement du capitaine David, notre
+bataillon poursuit sa marche vers son objectif, Cernay. L'ambition de
+tous, la préoccupation de chacun, est de ressembler à cet ancêtre qui,
+calme et froid, digne, montre le chemin, trente pas en avant du front de
+bataille.
+
+Le colonel Koch, accompagné du commandant Bourrel et d'un officier
+d'ordonnance, vient diriger en personne l'action de sa brigade. Il
+nous rapproche du village, pour nous abriter derrière les maisons,
+en attendant qu'il nous emploie. Quatre chasseurs le suivent: leurs
+manteaux blancs servent aussitôt de points de mire aux artilleurs
+allemands. Une volée d'obus part des batteries braquées entre Cravant et
+Beaumont; ils bourdonnent au-dessus de nos têtes et vont tomber assez
+loin derrière nous. L'état-major se déplace, tantôt à droite, tantôt à
+gauche. Les projectiles le suivent, sans l'atteindre encore. Alors le
+colonel se décide à éloigner son escorte, inutile pour le moment. Les
+cavaliers prennent le trot; mais ils ne sont pas à deux cents mètres,
+qu'un nouvel obus va éclater entre eux, et deux roulent à terre avec
+leurs chevaux. Quelques éclats viennent se loger dans nos havresacs ou
+bossuer en cliquetant les marmites et les gamelles.
+
+Petit et insignifiant épisode. Plusieurs maisons nous masquaient le
+coin le plus chaud du champ de bataille; mais un vacarme incessant
+nous permettait d'apprécier l'intensité de la lutte. Crépitation de
+la mousqueterie, grondement des canons ou grincement strident des
+mitrailleuses, se combinaient avec une sorte de long mugissement
+ininterrompu, qui était le cinglement de l'air par tous les projectiles.
+A notre gauche nous apercevions un régiment de mobiles qui criblait de
+feux de salve les positions de Cravant. Une batterie, postée à notre
+droite, tirait aussi sans relâche, et ces feux convergents étaient
+bien dirigés. «A l'est de Cravant, dit le rapport allemand, les cinq
+batteries bavaroises les plus rapprochées du village durent, à la suite
+de pertes énormes, se retirer en dehors de l'action de l'artillerie
+française et des chassepots.»
+
+
+IV
+
+
+Nous étions cependant maintenus en première réserve, pour coopérer d'un
+moment à l'autre à l'attaque du centre ennemi. Sur l'ordre du général
+en chef, deux escadrons de grosse cavalerie de notre corps devaient se
+masser à l'abri des maisons de Cernay, et, avec un peloton d'éclaireurs
+algériens commandés par le capitaine Laroque, s'élancer de là sur
+les positions de Beaumont. Mais il fallait que la préparation de
+ce mouvement se fît avec prudence, sans attirer l'attention. Les
+cuirassiers, lourds, imposants, comme des statues de pierre, dans leurs
+blancs manteaux aux plis rares, défilèrent deux par deux, à la suite
+du goum tout fringant dans ses flottants burnous rouges, le long d'un
+sentier couvert par un repli de terrain. Les suivant curieusement des
+yeux pendant qu'ils s'engageaient dans le village, nous attendions
+qu'ils eussent fait leur oeuvre pour accomplir la nôtre.
+
+Quiconque a veillé un mourant se souvient de l'émotion qui vous étreint,
+au cours de minutes longues comme des heures. On épie le souffle, tantôt
+violent, tantôt insensible, du moribond condamné, et chaque râle vous
+fait frémir parce qu'il vous semble être le gémissement d'une âme
+s'élançant vers l'inconnu, dans l'éternité. Au feu, dans la passivité de
+l'attente, cette même pensée--la pensée du passage possible, immédiat,
+pour soi-même, de l'état de santé à trépas--hante les plus braves. Il
+est bien de se dominer assez pour cacher le léger frémissement qui vous
+trouble; mais que dire de l'effort des officiers--hommes après tout,
+attachés à la vie comme les conscrits, et qui de plus ont souvent femme
+et enfants--pour se maîtriser d'abord et pour suivre en même temps avec
+netteté les phases de l'action, pour juger sûrement de l'opportunité de
+se porter de préférence sur tel ou tel point?
+
+Pour nous distraire de notre préoccupation personnelle, nous avions ce
+spectacle. Un peu penché sur l'encolure, pour mieux voir sans doute et
+de plus loin, ou peut-être gêné par sa haute taille, le colonel Koch
+flattait de la main son cheval gris, à chaque nouvel éclat de tonnerre
+qui arrachait un hennissement à la pauvre bête et la faisait tressaillir
+sur ses quatre pieds. D'une bravoure encore plus crâne, le commandant
+Bourrel, naturellement froid et, au physique, court de buste, se
+dressait sur ses étriers comme s'il était honteux de n'offrir pas assez
+de prise aux coups: il semblait invinciblement attiré vers les endroits
+où venait d'éclater un obus.
+
+Le capitaine David se reposait sur son sabre, immobile et muet comme
+un dieu Terme. Il n'en était pas de même du nôtre, qui frémissait
+d'impatience, et qui eût certainement voulu nous lancer en avant s'il
+avait commandé le bataillon. Chez les sous-officiers se manifestaient à
+peu de chose près les mêmes symptômes que le matin du 30 novembre, à la
+sortie d'Ouzouer-le-Marché, sauf, il faut l'avouer, un air plus sombre
+du côté de Nareval et quelques imperceptibles signes de couardise de la
+part de l'impertinent Laurier. La tenue des hommes était correcte, avec
+même une pointe d'humour.
+
+Il me serait impossible de dire combien de temps dura notre attente.
+Mais voici les éclaireurs algériens, qu'une bordée de mitraille a
+ramenés. Trop longue est la distance à franchir dans la zone dangereuse
+du tir. Tous les chevaux auraient été fauchés en chemin, pas un homme ne
+serait arrivé sur les batteries de Beaumont. Les Africains s'éloignent
+d'ailleurs en caracolant, comme à la fantasia. Plus gravement s'écoule,
+au petit trot, la double file des _Gros Frères_, qui vont attendre une
+occasion meilleure dans la direction d'Ourcelles. Tous semblent un
+instant grandir en franchissant la crête d'un coteau au delà duquel ils
+disparaissent brusquement, comme s'ils s'étaient abîmés dans un ravin ou
+évanouis dans la brume.
+
+Ce que la cavalerie n'avait pu faire, il nous appartenait de le tenter
+avec de l'artillerie. Ordre fut donné à toute la division de se porter
+en avant de Cernay et de Villechaumont, petit village qui se dressait
+à l'est, sur notre droite. Mais, avant que le commandement eût été
+transmis sur toute la ligne, un bataillon du 51e qui le premier avait
+occupé Cernay, et s'y maintenait âprement depuis le matin, est à la fin
+serré de trop près, culbuté, refoulé; son chef, le commandant Pondielli,
+notre capitaine de Perpignan, a la moitié de la main emportée,--la main
+qui avait signé la condamnation du soldat dont le corps était enfoui,
+tout près de là, sur la lisière de la forêt de Marche, noir: la plupart
+des officiers sont atteints: les soldats reculent et abandonnent le
+village. Le colonel Koch les arrête, les rallie et les range à notre
+gauche. Tout émus encore, ils saluent les obus d'un mouvement plongeant,
+à la grande joie de nos hommes qui, n'ayant pas été encore étrillés, les
+raillent sans pitié.
+
+Enfin, tandis que le 10e bataillon de marche de chasseurs à pied se
+jette dans le village et empêche la tête de colonne bavaroise d'y
+pénétrer, notre compagnie est déployée en tirailleurs, en avant du
+bataillon qui se porte vers la gauche. Mais les mobiles de l'Orne et les
+mobilisés de la Sarthe sont là, massés par pelotons. De minute en minute
+brille un éclair suivi d'une détonation terrible: elle reçoit un court
+écho, le bruit des décharges ennemies. La riposte est meurtrière. S'ils
+en ont la force, les blessés se traînent en arrière; sinon, on les
+écarte avec les morts. Les survivants se resserrent, et le bruit
+sinistre retentit à intervalles réguliers. De vieilles troupes ne
+montreraient pas plus de sang-froid. Les mobiles sont en nombre
+et gagnent du terrain: ils n'ont pas besoin de nous. A droite, au
+contraire, le 10e de chasseurs entretient la fusillade avec un
+acharnement désespéré: il s'épuise. L'ardeur de ceux qui tirent toujours
+ne peut suppléer au nombre et il y a plus de chasseurs à terre que
+debout:
+
+«A droite et en avant, pour les soutenir!»
+
+Les maisons du village ne nous couvrent plus. Tout à coup un bruit sec,
+semblable à celui d'une baguette qui se casse, claque à côté de moi: un
+homme tombe la face contre terre, en poussant un cri, un seul: il a
+le crâne brisé. Un autre a la gorge traversée et il expire. D'autres
+roulent à terre pendant que les balles sifflent et bourdonnent à nos
+oreilles. Chacun de nous pense alors, sans rien dire, qu'il n'y a
+pas lieu de plaisanter: on éprouve un vif désir de se rapetisser, de
+s'amincir; on voudrait n'être pas plus haut qu'un caillou, pas plus
+large qu'un fil. Une heure durant, on nous maintient sur la route de
+Cernay à Origny, sans ordonner le feu. Rien n'est plus énervant.
+
+Le jour baisse, et autour de nous l'approche de la nuit surexcite les
+volontés. Le bruit redouble. Les chasseurs reprennent coeur et semblent
+se multiplier. Leurs silhouettes se détachent dans les positions variées
+du combattant chargeant, tirant, rechargeant, sans répit, sans relâche.
+Des canons passent près de nous, au galop, la moitié des servants,
+couchés, livides, sur des affûts: plusieurs chevaux, sans cavalier,
+hennissent douloureusement. L'un a le naseau déchiré et sanglant; un
+autre suit de loin l'attelage dont on l'a détaché, et son jarret brisé
+s'embarrasse dans les liens rompus qui traînent autour de lui. La
+batterie s'éloigne, non parce qu'elle est aux trois quarts détruite,
+mais parce qu'elle a épuisé ses munitions. Une autre s'avance, bride
+abattue, pour la remplacer. Ce sont des mitrailleuses, dont le râle aigu
+fait tressaillir. Dans le concert infernal, elles mêlent leur musique,
+aigre comme un déchirement, à la basse profonde du canon et au
+pétillement inégal de la fusillade.
+
+Au rebours du malchanceux 51e, qui avait été des premiers à toutes les
+fêtes, il semblait écrit que nous attendrions toujours. L'attente, telle
+qu'elle nous était imposée, était particulièrement cruelle. Le perpétuel
+sifflement des balles, dans l'obscurité naissante, avec la perspective
+d'une nuit de souffrance, sans secours et, qui plus est, sans vengeance,
+est intolérable. Nombre d'hommes qui, l'instant d'avant, riaient de
+leurs camarades du 51e, ne résistèrent pas longtemps à l'envie de se
+garer un peu. Les uns s'assirent; d'autres s'allongèrent même par terre.
+
+S'il faut être sincère, je fus tenté de les imiter; mais le galon
+oblige; je me jurai de ne pas me baisser, tant qu'il y aurait un simple
+soldat debout. Je me tins parole et ne me courbai pas, bien qu'il tombât
+constamment de nouvelles victimes dans la masse du bataillon. De ce
+nombre fut Gouzy, atteint d'une balle au pied. Il se vit obligé de se
+laisser hisser sur l'un des cacolets qui, en louvoyant loin des endroits
+périlleux, faisaient la navette entre la ligne de bataille et les
+villages d'Ourcelles et de Josnes, où étaient établies des ambulances
+volantes.
+
+Nareval, comme les autres, essuyait le feu dignement, quoique avec
+un visible effort de courage. Par petite malice je lui demandai s'il
+craignait toujours de se laisser emballer vers le danger. Il haussa
+légèrement les épaules. Non, l'épaulette ne fulgurait plus à ses yeux;
+le feu prochain des batteries en faisait pâlir l'éclat. Il regrettait
+le recoin modeste, paisible, qu'il avait abandonné sur le bateau où
+travaillait son père. Il ne s'en cacha pas; la réalité lui apparaissait
+plus terrible qu'il ne se l'était imaginée. Il était décidément vaincu
+par ses pressentiments, et, chose singulière, la préoccupation suprême
+de cet infortuné, à peu près oublié en ce monde de son vivant, fut qu'on
+se souvînt de lui après sa mort.
+
+«Écoute, me dit-il, on ne sait ni qui vit ni qui meurt: donne-moi
+l'adresse de tes parents pour que je leur écrive en cas de malheur.
+Voici celle des parents de mon père, à moi; si je disparais, promets-moi
+de leur apprendre comment je suis mort.» Et, à la lueur pâlissante du
+crépuscule, pendant que les dernières déchargés s'échangeaient au hasard
+dans l'ombre de l'éloignement, nous inscrivîmes mutuellement sur nos
+calepins, en tâtonnant, ces renseignements funèbres.
+
+Cependant, croyant que Cernay avait été perdu au moment du recul du 51e,
+le général en chef s'était borné à en ordonner la réoccupation à tout
+prix, tandis que les deux autres bataillons du 48e, sortant de leurs
+tranchées, déployaient en tirailleurs les compagnies du lieutenant Gélis
+et du capitaine Duhamel et s'avançaient eux-mêmes en bataille au nord
+de Villevert. Plus à droite, les mobiles de l'Yonne et ceux dû Cantal
+franchissaient résolument la route de Cravant à Beaugency, en faisant
+de nombreux prisonniers. Au delà encore, la division Deplanque, du 16e
+corps, enlevait la ferme du Mée, à la baïonnette, tandis qu'à gauche le
+général Deflandre, au prix d'une blessure mortelle, s'emparait du bourg
+de Layes. Ces derniers épisodes de la journée en firent sans conteste
+une journée victorieuse. Il suffit de s'en rapporter sur ce point au
+rapport de nos ennemis:
+
+«Vers quatre heures, la 1re brigade bavaroise venait prendre rang entre
+les troupes postées le long de la grande route, gravissait de concert
+avec elles, et aux cris de «hourra!» les hauteurs qui s'étendent de
+Cernay vers Villevert et se heurtaient alors à des troupes fraîches
+débouchant du sud à sa rencontre. Les bataillons bavarois avaient perdu
+déjà un grand nombre d'officiers, et leurs rangs décimés n'étaient plus
+en état de recevoir ce nouveau choc; ils se replient sur Beaumont,
+suivis par les Français; mais l'artillerie, qui s'y maintient
+inébranlable, oppose un insurmontable obstacle aux assaillants.»
+
+
+V
+
+
+Comme si un accord se fût établi entre les deux adversaires, le feu
+cessa simultanément sur les deux fronts de bataille. La nuit était
+noire, le silence profond. A en juger par la sensation personnelle de
+chacun, on comprenait qu'une détente se produisait en cet instant dans
+les nerfs des cent mille hommes éparpillés dans la plaine, tant d'un
+côté que de l'autre. Cette détente, toutefois, n'entraînait
+pas l'allégement complet du coeur. Soit la pensée des horreurs
+environnantes, soit la conscience du peu de durée de cette accalmie, une
+invincible oppression persistait. Tout à coup, pour la justifier, deux
+gerbes de feu jaillirent à cent pas de nous, en même temps que nous
+parvenait le bruit de deux détonations isolées. Est-ce qu'après douze
+heures de lutte il n'y aurait pas de répit? Ou bien était-ce simplement,
+comme à la fin d'une fête publique, la bombe d'adieu des artificiers?
+ou, plutôt, une façon de dire au revoir pour le lendemain?
+
+Plus rien, quelques minutes s'écoulèrent, un quart d'heure, et le
+silence persista. Lentement, nous pénétrions pendant ce temps dans le
+village de Cernay. La route qui le traverse était jalonnée de cadavres.
+Le premier qui se trouva sur nos pas était celui d'un sergent de
+chasseurs, avec la tunique ouverte, la chemise toute teinte de sang:
+nous le soulevâmes; il était froid. Un autre sergent, tombé la face en
+terre, avait passé ses mains derrière le dos pour essayer de déboucler
+son sac; il n'avait pu y parvenir, et ce poids l'avait étouffé. De
+la lumière brillait dans une maison, j'y entrai. Des paysans, restés
+bravement auprès de leur foyer sous les boulets, s'efforçaient de
+ranimer un malheureux chasseur. Ils l'avaient couché tout de son long
+sur le sol battu, et ils humectaient de vinaigre ses lèvres tuméfiées,
+lui frictionnaient la région du coeur; ils secouaient un mort. En
+revanche, sur des matelas par terre deux autres pauvres diables
+attestaient leur existence par des plaintes. A peine parqués dans la
+cour d'une grande ferme qui fait l'angle du chemin de Lorges, nous
+reçûmes l'ordre d'aller creuser une tranchée à l'entrée du village, au
+nord, pour défendre la route de Cravant. Dans cette direction, une ferme
+flambait ou peut-être un village. Chaque soir de bataille, les Allemands
+avaient besoin de venger leurs pertes par un acte de vandalisme. Ils
+prenaient plaisir, au centre de la France, à nous envoyer de ces défis
+inhumains. Le vent soufflait, activant l'incendie. Le froid était devenu
+sec, le temps d'ailleurs assez clair; la pioche et la pelle n'entamaient
+la terre durcie qu'après de longs et pénibles efforts. Cette harassante
+besogne s'accomplissait au bruit d'un grand mouvement dans l'armée
+allemande. En appliquant l'oreille au sol, on percevait distinctement le
+piaffement des chevaux et le roulement des caissons et des affûts. Nul
+doute qu'il ne s'effectuât de la part de l'ennemi une conversion vers
+notre droite. M. Bourrel en fit prévenir le commandement supérieur.
+
+La vérité est que, dans l'année terrible, rien ne devait nous réussir.
+Nos qualités nationales, la vivacité d'esprit, le courage primesautier,
+sont des qualités natives, heureuses, mais, en somme, peu méritoires,
+car elles sont mélangées de vanité et de présomption. Elles se
+développent sous notre beau climat, de même que la flore riche et variée
+s'étale sur notre sol fertile, tout naturellement. Or rien n'est solide
+ni précieux, sinon ce qui est rare et ce qui est produit avec effort,
+perfectionné avec soin. La Providence, en 1870, s'est servie contre nous
+des armées allemandes, comme d'un fléau, pour nous apprendra à pratiquer
+les vertus, peut-être arides, mais sûrement robustes, pour nous
+enseigner la puissance de la réflexion, de la suite dans les idées,
+apanage des chefs teutons, qui a logiquement engendré la confiance
+chez le peuple armé et lui a donné la force d'endurance prédestinée
+nécessairement à éteindre nos flambées d'ardeur. Grâce à sa savante
+organisation, à la liaison permanente de toutes ses fractions, cette
+armée ennemie figurait assez une colossale pieuvre à tentacules, qui
+retentissait tout entière des coups portés aux plus éloignés de ses
+membres élastiques et les faisait se replier ou s'étendre utilement,
+quelque espace que les nécessités stratégiques eussent fait occuper
+à nos envahisseurs. Nous, au contraire, nous n'étions qu'un corps
+désarticulé, ou à soudures fragiles, et tout à fait rompu en maint
+endroit.
+
+Lorsque toute la 2e armée de la Loire s'était bien comportée, un
+malentendu, né de l'inhabitude de subordonner l'exécution des détails
+à l'intérêt de l'ensemble des opérations, avait compromis le succès
+incontestable de la journée du 8 décembre: Le général Camô, sans même
+rendre compte au général en chef, s'était, dans le milieu du jour sur
+un avis parvenu de Tours, replié vers Mer, évacuant Beaugency, et
+découvrant notre aile droite à l'improviste. Ce recul avait obligé le
+général Chanzy à rectifier sa ligne de bataille et à abandonner sans
+combat quelques-uns des points conquis par ses troupes. Les Bavarois
+avaient pu ainsi occuper, à l'est de Cernay, le village de Villechaumont
+et la ferme du Mée. A la faveur de la nuit, ils s'y établissaient en
+force pour nous prendre en flanc le lendemain, pendant que nous nous
+retranchions au nord du côté de Cravant, d'où ils nous avaient lancé
+leurs derniers obus.
+
+Après deux heures d'un travail opiniâtre, la 6e compagnie fut, en tout
+cas, autorisée à aller prendre quelque repos jusqu'au matin. Bien qu'une
+grange nous eût été attribuée pour dortoir, je me laissai attirer par la
+faible clarté qui s'échappait d'une porte entr'ouverte sur la cour de
+la ferme que nous occupions. Vingt hommes se pressaient dans une salle
+enfumée, auprès d'un feu de branches sèches pétillant en une vaste
+cheminée. Les uns, assis devant une table massive, dormaient, la tête
+posée sur leurs bras croisés. D'autres cuisinaient, et, j'en conviens,
+quelques quartiers de pommes de terre qui rissolaient dans une poêle
+à frire, quand j'entrai, m'attirèrent vers l'âtre, tout autant que
+la chaleur du foyer. Comme Don César, dans _Ruy Blas_, j'espérais me
+nourrir au moins par l'odorat, étant, quoique fourrier, à peu près à
+jeun. Avant de nous rendre à la tranchée, j'avais mangé un biscuit,
+mon dernier, trempé dans un quart de café. Non que les vivres fissent
+défaut, dans les escouades; mais les soldats n'avaient pas eu le loisir
+de préparer la soupe. Mes yeux révélaient sans doute la faim qui me
+tiraillait l'estomac, car le cuisinier offrit, pour dix sous, à qui le
+voudrait, en me regardant, son beau plat de frites. Le caporal Dariès
+était là, riche de deux galettes de biscuit. Une fois encore, en
+souvenir de notre retraite de Châteaudun, nous nous régalâmes. Il était
+écrit que nous ne le ferions plus ensemble.
+
+L'atmosphère, autour de nous, s'était épaissie de la fumée du foyer et
+de la buée des respirations. Cet air opaque étouffait à peu près la
+flamme de l'unique quinquet qui éclairait comme une étoile lointaine,
+quand la clarté pâle de l'aube pénétra sur nous par les fissures de la
+porte et des volets de la fenêtre. Un roulement de tambour retentit dans
+la rue du village, et tous nous nous dressâmes debout comme un seul
+homme. Nous fîmes irruption hors de la maison, et, deux minutes après,
+chaque compagnie était formée sur l'emplacement indiqué la veille. Puis
+toutes furent dirigées au nord et à l'est de Cernay, dans les jardins
+qui l'entourent.
+
+Par une ruelle, un étroit passage, nous gagnâmes l'un des vergers qui
+s'étendent vers l'orient. Sa haie de clôture, sans feuillage, était déjà
+brisée en plusieurs endroits. A terre gisaient quelques chassepots, et,
+tout auprès, des fosses à peine comblées renfermaient sans doute les
+hommes qui s'en étaient servis la veille. Au delà des clôtures, il
+restait quelques cadavres que l'on n'avait pas eu le temps d'enterrer.
+Entre autres, un artilleur auprès duquel je demeurai un instant. Il
+reposait sur le dos, les bras ouverts en croix, les jambes un peu
+pliées. Les yeux semblaient clos par le sommeil, tout le visage
+était empreint de sérénité; la mort avait dû être instantanée,
+sans souffrance; elle avait surpris ce modeste héros dans le calme
+accomplissement du devoir.
+
+Villechaumont, que nous apercevions devant nous, se trouve à 1200 mètres
+environ de Cernay. Un moulin à vent, monté sur son pivot de bois comme
+sur un piédestal conique, occupe le premier plan au sud. A sa droite se
+mouvait une masse noire. Autant que le brouillard encore intense nous
+permettait d'en juger, quelques petits groupes se détachaient du gros,
+et, se glissant en avant du village, disparaissaient soudain. Ces
+ombres étaient évidemment des tirailleurs qui se dispersaient dans des
+tranchées.
+
+«On éprouvait, comme a dit Tolstoï, le sentiment de cette distance
+indéfinissable, menaçante et insondable, qui sépare deux armées ennemies
+en présence. Qu'y a-t-il à un pas au delà de cette limite, qui évoque
+la pensée de l'autre limite, celle qui sépare les morts des vivants?...
+L'inconnu; les souffrances, la mort? Qu'y a-t-il là, au delà de ce
+champ, de cet arbre, de ce toit, éclairés par le soleil? On l'ignore,
+et l'on voudrait le savoir.... On a peur de franchir cette ligne, et
+cependant on voudrait la dépasser, car on comprend que tôt ou tard on y
+sera obligé et qu'on saura alors ce qu'il y a là-bas, aussi fatalement
+que l'on connaîtra ce qui se trouve de l'autre côté de la vie.... On se
+sent exubérant de force, de santé, de gaieté, d'animation, et ceux qui
+vous entourent sont aussi en train et aussi vaillants que vous-même.
+Telles sont les sensations, sinon les pensées, de tout homme en face de
+l'ennemi, et elles ajoutent un éclat particulier, une vivacité et une
+netteté, de perception inexprimables, à tout ce qui se déroule pendant
+ces courts instants.»
+
+Le soleil ne perçait pas la brume de cette froide matinée de décembre:
+hormis cela; tout ce tableau est d'une vérité saisissante. Nos fatigues
+étaient oubliées: les coeurs battaient fort, la circulation du sang
+était active: nous nous sentions pleins de sève et de vigueur, et tout
+prenait autour de nous le plus vif relief. Rien ne s'est effacé: je
+revois tout, exactement. Les jardinets dépouillés aux arbres chargés de
+givre. Les restes de l'artilleur qui semblait dormir. Non loin de lui,
+un cheval estropié, le sien peut-être, tremblant sur ses trois jambes
+valides, mais attendant stoïquement la mort, debout, les yeux ouverts,
+sans un hennissement. A cinq cents pas enfin, en plein champ, dans la
+zone de séparation des deux lignes ennemies, errait une vache, bête
+paisible et nourricière, qui cherchait le chemin de son étable et ne le
+retrouvait pas, car le bruit de quelques coups de feu isolés l'effarait.
+
+Malgré la grande distance, les hommes, au risque de perdre leur poudre
+et leurs balles, essayaient leur fusil: Le mien était chargé, mais je
+ne sais quelle crainte m'empêchait de m'en servir. Jamais je ne l'avais
+essayé. A peine si, dans mon adolescence, j'avais brûlé quatre où cinq
+cartouches de revolver, et j'éprouvais quelque émotion à l'idée d'avoir
+pour cible des corps humains comme début. Le sous-lieutenant Houssine
+m'emprunta mon arme, visa, tira, me la rendit froidement. J'y glissai
+une seconde cartouche: mais je ne l'imitai point: j'attendis encore.
+Quoi? Impossible de le dire; je l'ignore moi-même. Est-ce que j'allais
+avoir de lâches scrupules? une fausse honte de mon devoir ou des élans
+intempestifs d'humanité? Les êtres qui depuis quatre mois tiraient sans
+relâche sur des Français, les sanguinaires Bavarois de Bazeilles qui
+étaient là devant nous, m'inspiraient-ils de la compassion? Non, certes.
+Pourquoi, cependant, hésiter à les frapper?...
+
+Quoique le général Chanzy ait écrit que nous fûmes attaqués de bonne
+heure, je crois que le premier coup de canon a retenti de notre côté le
+vendredi, 9 décembre. Une batterie s'était établie contre le village de
+Cernay, et, vers sept heures, elle ouvrit le feu sur la masse noire qui
+fourmillait devant Villechaumont. La réplique, il est vrai, ne se fît
+pas attendre. La foule sombre s'étant aussitôt écartée, huit flammes
+brillèrent presque simultanément au sein d'un nuage grossissant, et,
+comme nous étions dans l'axe du tir, nous pûmes suivre du regard les
+projectiles qui se croisèrent dans l'air. Le bruit des deux décharges se
+faisant écho, le fracas des obus dans les hautes branches au-dessus de
+nos têtes, le grand silence qui soudain régna dans les rangs, tout donna
+à cet instant un caractère de singulière solennité. Il y eut comme le
+saisissement qui vous prend devant un spectacle de beauté supérieure.
+
+Au milieu du recueillement qui avait suivi les détonations, une voix à
+l'énergie et aux vibrations bien connues, celle qui dans la forêt de
+Blois avait prononcé, au nom de la Patrie envahie, la sentence du
+caporal Tillot, s'éleva, claire, forte et ferme. Le capitaine Eynard,
+donnant l'élan à son corps vigoureux et souple, s'écriait, en nous
+montrant le chemin: «En avant!--La première section, en tirailleurs!»
+
+Rompant les clôtures des jardins, qui leur servaient encore de frêles
+abris, cent hommes s'élancèrent de bon coeur, préparant leurs
+cartouches dans la gibecière, apprêtant le tonnerre du chassepot. Le
+sous-lieutenant marchait avec nous: Villiot et moi, nous étions les
+seuls sous-officiers de la section, Gouzy ayant disparu la veille.
+
+Au bout de trois cents pas, le capitaine s'arrêta, de même toute la
+chaîne humaine dont il était le moteur. «A sept cents mètres, dit-il,
+commencez le feu!»
+
+Mais neuf balles sur dix devaient se perdre. Nous n'eûmes pas le temps
+d'en perdre beaucoup. Presque immédiatement, stimulé d'ailleurs par une
+compagnie du 10e bataillon de chasseurs, qui s'était déployée à notre
+droite et nous avait devancés, M. Eynard avait de nouveau commandé en
+avant et au pas gymnastique. Rapidement nous franchîmes ainsi cinq cents
+mètres. «Tout le monde par terre. Tir à volonté, à deux cents mètres.
+Aux artilleurs, et visez bien!» ajouta notre chef, toujours debout, lui,
+pour mieux apprécier la justesse de notre tir.
+
+Pour moi, j'avais éprouvé une compression violente et rapide au coeur,
+comme un trémolo silencieux. Puis, plus rien. L'ordre donné, il n'y
+avait plus ni hésitation ni scrupule. Je tirais, je chargeais; je tirais
+toujours, avec calme et sang-froid, visant de mon mieux, comme à la
+cible, sans fièvre ni remords. Il n'y a pas de comparaison à établir
+entre l'impression de ce moment et le tressaillement pénible qu'avait
+provoqué le premier bruit des balles, à la nuit tombante. Occupé
+d'exécuter méthodiquement la charge, je ne songeais pas à trembler,
+quoique le sifflement fût autrement intense et soutenu que la veille.
+L'appréhension vague--on ne peut trop le répéter--est pire que le danger
+réel, défini; le danger se laisse regarder sans terreur, pourvu qu'on le
+regarde en face.
+
+Dans le mouvement incessant des artilleurs, au sein de la fumée qui se
+renouvelait, s'épaississait sans cesse, il était impossible de les viser
+individuellement; mais, les uns à plat ventre, d'autres, comme moi, un
+genou en terre, ce qui est une excellente position pour assurer le tir,
+nous prenions tous pour objectifs les flammes qui, d'instant en instant,
+jaillissaient de cette nuée blanche.
+
+A cent cinquante mètres environ, nos coups portaient: nos balles firent
+du ravage. «Les huit pièces qui avaient pris position au début sur la
+droite de Villechaumont--relate le rapport allemand--se portent bientôt
+plus à l'ouest, vers la butte du moulin à vent; canonnées par trois
+batteries françaises, criblées par les feux de l'infanterie parvenue
+à petite portée, elles subissent des pertes très sérieuses, qui les
+obligent à rétrograder momentanément pour se remettre en état de
+combattre.»
+
+Leurs obus avaient tous passé fort au-dessus de nous. En revanche, dans
+le champ nu, découvert, d'où nous les fusillions sans relâche, nous
+étions à la merci de l'infanterie que nous n'apercevions pas du tout.
+Complètement dissimulés dans les tranchées où ils s'étaient terrés, les
+tirailleurs bavarois nous envoyaient, comme une grêle tombée du ciel,
+des kilogrammes de plomb. Devant nous, à droite, à gauche, de tous les
+côtés à la fois, les balles pleuvaient, soulevant chacune une pincée de
+terre. Si le plomb germait, quelle terrible moisson eût produit le champ
+que nous occupions! Mais franchement, quel tâtonnement! Que de coups
+perdus!
+
+Il y avait là comme un encouragement à ne pas se préoccuper des
+fantassins et à destiner sans regret tous nos coups aux canonniers. Ils
+s'agitaient perpétuellement, comme des ombres chinoises, sur le fond
+blanc de la fumée. Au-dessus d'eux, le moulin élevait sa cage carrée,
+faite de vieilles planches noircies, et son pignon à angle droit, où
+la croix de ses ailes immobiles semblait fixée comme sur un énorme
+catafalque.
+
+Peu après que la batterie eut repris position sous cet abri, je
+constatai que la provision de ma cartouchière était épuisée. Il fallut
+recourir à la réserve du sac, opération qui paraissait longue dans
+l'endroit où nous nous trouvions. Je m'appliquai pourtant à l'exécuter
+sans hâte exagérée, de peur de maladresses qui eussent allongé le temps
+perdu. En rebouclant mon sac sur les épaules, je vis, tout près de moi,
+couché comme la plupart des hommes, M. Houssine, qui, du bout de sa
+canne, jouait avec une motte de terre encore blanche de la neige
+tombée l'avant-dernière nuit. Un impérieux besoin vous prend, dans les
+situations tendues, d'entendre le son de sa propre voix. Sans doute
+veut-on s'affirmer à soi-même, par quelques paroles, si banales
+soient-elles, qu'on jouit de sa présence d'esprit. Cela seul explique
+pourquoi, tout en glissant une nouvelle cartouche dans la culasse de mon
+fusil, j'adressai ces mots à mon peu sympathique officier: «La fin des
+munitions approche, mon lieutenant. J'en ai déjà brûlé la moitié. C'est
+dommage!»
+
+Avant que j'eusse refermé le tonnerre sur la cartouche, une forte
+commotion, comme un rude coup de bâton, m'avait secoué le bras gauche.
+Toujours dans la position du tireur à genou, je chargeais; ma main
+glissa, inerte, de dessus mon genou par terre, et un flot de sang
+l'inonda. En même temps, une très vive douleur se faisait sentir à la
+jambe sur laquelle avait reposé mon bras.
+
+Point de doute possible, nos maladroits adversaires, avaient enfin,
+sur mille coups peut-être, touché au moins une fois. Une balle m'avait
+fracassé l'avant-bras, l'avait traversé, et s'était amortie sur ma
+cuisse. Malgré une assez vive souffrance, très supportable cependant,
+je fis à part moi ces constatations, nettement, comme pour le compte
+d'autrui; puis, d'instinct, je me retournai vers mon confident de
+hasard, le sous-lieutenant Houssine. Il ne jouait plus avec sa motte de
+terre, car une autre balle venait de la pulvériser. Philosophiquement,
+je me bornai à lui dire: «Allons! j'ai mon compte!»
+
+
+
+
+HORS DE COMBAT
+
+
+I
+
+
+Être blessé et continuer à se battre, c'est le suprême courage: mais
+cet héroïsme me fut interdit. J'essayai de relever ma main, où le sang
+délayait par nappes la couche noire que la fumée de la poudre y avait
+déposée. Impossible. L'avant-bras était comme disloqué en son milieu, à
+l'endroit où persistait une douleur sourde. Force à moi de déposer mon
+fusil, pour ramener, avec la main droite, la gauche, qui définitivement
+refusait le service. Devenu inutile, je me couchai tout de mon long dans
+la profondeur d'un sillon.
+
+De là je pus remarquer ce qui, dans l'action, m'avait échappé. Le
+capitaine jurait comme un diable, hurlant de toutes ses forces: «Tirez!
+mais tirez donc!» Villiot rampait de l'un à l'autre, et, avec un petit
+instrument, que je reconnus pour être une lime, il cherchait à rogner
+les têtes mobiles des chassepots dilatées par la chaleur du tir. Malgré
+ce soin, le feu ne reprenait guère. Moi-même, pour les derniers coups,
+j'avais eu toutes les peines du monde à refermer le tonnerre. Les armes
+étaient trop échauffées, trop encrassées. Il fallait de toute nécessité
+les laisser se refroidir et les nettoyer. La place était incommode pour
+pratiquer cette opération. En pestant de plus belle, le capitaine se
+résigna donc à abandonner momentanément la partie, sauf à la reprendre
+avec le reste de ses hommes. Il n'y avait plus qu'à s'en aller, chose
+malaisée pour moi. Ma jambe était plus endolorie que mon bras. Une fois
+mis debout, non sans peine, je boitais tellement qu'il me fallut
+faire appel à l'appui d'un soldat, qui se chargea aussi de mon fusil.
+Lorsqu'ils nous virent tourner le dos, nos invisibles adversaires
+redoublèrent de coups, sinon d'adresse. A nos oreilles grondait un
+véritable ouragan, dont mon soutien était péniblement impressionné. «Mon
+Dieu, mon Dieu, disait-il en patois, quelle grêle! Mon fourrier, ne
+pourriez-vous pas aller plus vite?... Ah! bonne Vierge, ayez pitié de
+nous!»
+
+Ses prières ne furent point vaines. Lui et moi, nous regagnâmes les
+jardins de Cernay sans nouvel accroc. Là, le capitaine se hâta de
+rallier la seconde section. Au moment où, comme nous l'avions fait trois
+quarts d'heure plus tôt, le reste de la compagnie s'élançait dans le
+champ que, sans figure de rhétorique, je venais d'arroser de mon sang,
+je reconnus la voix éclatante de Nareval. Avec un entrain qui me réjouit
+et un instant effaça l'impression des tristes détails de la veille, il
+criait: «Allons, les enfants! Allons, en avant, et vive la République!»
+Comme je poursuivais mon chemin vers l'intérieur du village, le
+capitaine demanda, courroucé: «Quel est l'homme qui s'en va?--C'est le
+fourrier, lui répondit le sous-lieutenant avec un ton de bienveillance
+tout nouveau pour moi. Il est grièvement blessé.--C'est bien!» ajouta M.
+Eynard en se disposant à suivre le lieutenant Barta et le sergent-major
+Harel, tandis que mes camarades nettoyaient leurs armes.
+
+«Comment, déjà, mon pauvre ami?» me cria le brave Villiot en guise
+d'adieu. M'étant retourné à la question du capitaine, j'allais répondre;
+mais, au même instant, un léger émoi se produisit parmi ceux qui
+couraient en avant. A la vue d'un obus fonçant sur eux, le lieutenant
+leur jeta l'avertissement des tranchées de Crimée: «Gare la bombe!
+Couchez-vous!» Toute la section s'abattit ensemble, pendant que
+l'implacable projectile achevait sa course en bourdonnant. Une lueur, un
+éclatement, aussitôt suivi de la voix du lieutenant Barta: «Debout!
+en avant!» Tous les hommes se redressèrent et repartirent au pas
+gymnastique.
+
+Tous, sauf un qui, la face en terre, ne bougeait plus. Deux soldats de
+la première section s'avancèrent pour l'aider à se relever: j'attendis
+leur retour avec angoisse. Après avoir soulevé le malheureux et l'avoir
+reposé à terre, ils revinrent, très pâles. «Le sergent Nareval», dit
+l'un, et, avec une expression d'horreur invincible, l'autre ajouta;
+«Tué. Il a le crâne ouvert.»
+
+Depuis ce jour je crois aux pressentiments et je laisse glisser sur moi
+les railleries que parfois les sceptiques ne me ménagent pas. En allant
+au feu, sous la pluie des balles, je n'avais jamais été préoccupé, à
+l'excès, de la pensée de la mort, tout en mesurant assez froidement le
+danger. Quoique endommagé, plus, il est vrai, que ne le prévoyait mon
+beau-frère quand il prophétisait plaisamment la veille de mon départ,
+je suis cependant revenu. Louis Nareval, au contraire, d'aussi bonne
+volonté que moi, avait tremblé, le 8 décembre, parce que le spectre
+invisible, mais obsédant quand même, lui avait donné pour le lendemain
+le rendez-vous inévitable, le rendez-vous fatal.
+
+Par la ruelle où la compagnie s'était engagée, encore intacte, deux
+heures plus tôt, je rentrai dans le village, en tirant le pied, en
+soutenant mon bras douloureux, et je me laissai tomber sur un banc de
+pierre, près d'une porte, plus triste encore que souffrant. Mon
+coeur était navré de la mort de mon plus ancien frère d'armes, et je
+regrettais en même temps ceux qui lui survivaient. De communes misères,
+surtout endurées pour une noble cause, nouent des liens solides. Par là
+se justifie l'assimilation faite entre le régiment et la famille, car la
+parenté s'affirme principalement dans les jours de peine et de deuil.
+
+Si les balles bavaroises ne portaient pas toutes, les obus étaient
+meurtriers. Devant moi, sur le terrain où la veille nous avions
+manoeuvré, il en tombait, tombait toujours, et beaucoup faisaient des
+ravages dans un bataillon qui était massé là, en réserve. Les cacolets
+venaient faire leur sanglante récolte dans le village. Il en passa
+bientôt un près de moi, mais déjà chargé. Le conducteur s'approcha
+néanmoins. Il tira de sa poche un grand mouchoir à carreaux, tout neuf,
+dont il me fit une écharpe, et il m'engagea à le suivre, si je pouvais
+marcher, afin de me faire soigner plus tôt.
+
+Mon sang, à la vérité, s'écoulait par les deux trous pratiqués dans
+mon bras, l'un assez près du poignet, l'autre à la sortie de la balle,
+presque au coude. Tous mes vêtements, capote, pantalon, guêtres, tout
+était inondé: je m'épuiserais sans doute à vouloir trop attendre.
+Et puis, par le temps glacial qu'il faisait, j'avais l'étrange et
+désagréable sensation de l'air s'infiltrant, au travers de mon bras,
+comme dans un tube. Je me décidai donc à suivre le cacolet. Mais ne
+voilà-t-il pas que, par une prudence fort naturelle, obligée même,
+le conducteur s'engagea dans le chemin le plus sûr, à l'abri des
+projectiles. Malheureusement c'était aussi le plus long. Ma jambe me
+faisait toujours souffrir; la longueur du circuit m'effraya. Après la
+vérification des pressentiments de Nareval, mon fatalisme était devenu
+tel, qu'il ne me vint pas à l'idée que je pouvais être atteint sur un
+point plutôt que sur un autre. Quittant mon guide, je coupai court,
+impunément, à travers le champ que plusieurs obus labourèrent devant moi
+et derrière moi.
+
+A mi-chemin d'Ourcelles je rencontrai le sergent Gouzy. Il n'avait été
+frappé que par une balle morte, qui lui avait causé un engourdissement
+douloureux dont il était déjà guéri. Du moment que nos camarades se
+battaient, il avait hâte de les rejoindre. Le cadre de la compagnie
+étant fort réduit, je n'essayai pas de le retenir, bien qu'en vérité
+son appui m'eût été utile. Il y avait encore cent mètres à parcourir
+jusqu'au village, et j'étais à bout de forces. Je ne serais pas arrivé,
+si deux paysans n'étaient venus courageusement à mon secours.
+
+Revêtus, comme en un jour de fête, de leurs habits du dimanche, ils
+suivaient anxieux le spectacle de la bataille, du seuil de leur demeure.
+Après s'être préparés à la quitter, ils ne pouvaient s'y résoudre. Ils
+voulaient espérer encore, sans l'oser tout à fait. Quelque cruelle que
+fût leur préoccupation, ils parurent l'oublier généreusement pour me
+donner des soins. Ils me firent asseoir à leur foyer, me présentèrent un
+cordial, et, sans toucher à mon bras, m'enlevèrent mon sac qui pesait
+fort sur mes épaules affaiblies.
+
+Le temps passait, et, par la porte entr'ouverte, le bruit du combat nous
+parvenait, continu, de plus en plus intense. Dans mon état de faiblesse,
+je ne me rendais plus un compte très exact de la durée, ni des
+événements; mais il paraît que toute une division prussienne était
+venue appuyer les efforts des Bavarois à Villechaumont. Notre division,
+violemment canonnée, dut se replier sur la ligne de retranchement
+ménagée en avant de Villejouan et d'Origny, dans les tranchées que le
+1er et le 2e bataillon du 48e avaient occupées la veille. Par ordre, mes
+camarades quittèrent ainsi vers midi leurs positions avancées. A eux
+échut la mission de protéger la retraite. «Sans quelques compagnies du
+48e de marche et des chasseurs à pied qui, déployés en tirailleurs,
+firent bonne contenance au delà d'Origny, ce mouvement rétrograde eût
+dégénéré en déroute», au dire du général Chanzy. Le lendemain, 10
+décembre, il cita la compagnie du capitaine Eynard à l'ordre de l'armée,
+à l'heure même où elle se distinguait de nouveau. Avec tout le régiment,
+elle reprit Origny à la baïonnette, avant l'aube. Il fut fait là de
+nombreux prisonniers. Dès qu'il fut engagé, le 48e ne se ménagea pas:
+dans les journées de Josnes, il perdit trois officiers, les lieutenants
+Combes, Lafranchi et Lespinasse, et 460 sous-officiers et soldats, tués
+ou blessés.
+
+
+II
+
+
+Pendant que mes compagnons d'armes devaient continuer à se conduire
+avec honneur, d'abord à Saint-Calais, et, en janvier, à Ardenay, sur le
+plateau d'Auvours, à Sillé-le-Guillaume, puis, suprême épreuve, dans
+Paris, au mois de mai 1871, j'allais prendre un repos trop tôt gagné,
+mais non exempt de toute épreuve.
+
+Le 9 décembre, dès que mes paysans secourables virent plier notre ligne,
+l'un d'eux courut à la recherche d'un cacolet et nous l'amena presque
+aussitôt. On me hissa sur la chaise de gauche, et en contrepoids fut
+placé un autre fantassin qui avait été atteint au ventre par un éclat
+d'obus. Puis, en route vers Josnes, pour une destination indéterminée.
+
+Le doux balancement de mon véhicule original, l'air vif de décembre
+qui me fouettait le visage, la secrète pensée que chaque pas de notre
+monture me rapprochait un peu des miens, le vague espoir de les aller
+retrouver sans que ma conscience eût rien à me reprocher, tout cela me
+ranima, me rendit coeur. Bien que le vent, en soufflant dans mon bras,
+me rappelât assez vivement ma blessure, je me sentis gagner par une
+sorte de joyeuse insouciance.
+
+A ce moment--je m'en souviens--un capitaine d'état-major nous croisa sur
+la route: mon air de jeunesse le frappa sans doute et aussi tout le sang
+qui dégouttait de ma manche sur mon pantalon garance, qu'il maculait
+de larges taches vineuses: «Du courage, fourrier!» me dit-il
+affectueusement au passage. Sans forfanterie, je pus lui répondre que
+cela ne manquait pas, car pour lui parler je m'interrompis de fredonner
+le refrain de la retraite qui s'arrangeait dans ma tête à la pensée de
+mes parents:
+
+ V'là votre fils qu'on vous ramène,
+ Il est en bien triste état.
+
+Souffrir, cela devrait apitoyer sur les maux d'autrui. Il faut avouer
+pourtant que mon voisin m'importunait fort, par ses plaintes et ses
+gémissements continuels. Les blessures au ventre sont très douloureuses;
+mais celle de mon compagnon n'était pas des plus graves. Son
+étui-musette avait heureusement amorti le coup. Ses vêtements étaient
+intacts, au plus était-il contusionné. Aussi je ne me faisais aucun
+scrupule de chantonner d'autant plus haut qu'il hurlait davantage.
+
+Le bon tringlot qui dirigeait notre mulet subissait stoïquement cet
+étrange concert, tout au souci de sa fonction. Il tenait court le licou
+de la bête et choisissait avec soin le terrain, car, sur la route gelée,
+elle glissait à chaque pas. Mon voisin, entre deux soupirs, stimulait
+le zèle du conducteur. Rien n'y fit. Il était écrit que notre mulet
+tomberait; il tomba, en nous projetant à deux ou trois mètres. Dieu,
+quels effroyables cris! Comment songer à son propre mal, en entendant de
+telles lamentations?
+
+Nous venions d'entrer dans un village qu'occupaient des mobiles.
+Vite relevés par quelques-uns d'entre eux, nous fûmes conduits dans
+l'auberge, et régalés d'une tasse de café bien chaud. Notre mulet
+s'étant de son côté remis de sa chute, les mobiles nous réinstallèrent
+avec précaution sur nos sièges et nous reprîmes notre odyssée par le
+chemin qui conduit à Mer.
+
+Au départ nous avions passé devant des fermes où travaillaient des
+chirurgiens. Des hommes au torse nu taché de rouge, d'autres montrant,
+qui son bras, qui sa jambe ou son pied, cela avait glissé en quelque
+sorte sous nos yeux, sans faire sur moi une impression trop profonde.
+Mais, à mesure que le jour avançait et que nous nous rapprochions de la
+ville, différents chemins aboutissaient à la grande route où affluaient
+les blessés provenant des divers points du champ de bataille.
+Quelques-uns, les plus rares, suivaient à pied, beaucoup en cacolet,
+d'autres sur des chariots de toutes formes. Ils offraient un spectacle
+attristant. Parmi ceux qui étaient couchés sur des charrettes, il y en
+avait au teint blême et verdâtre. Les convoyeurs n'osaient sans doute
+pas se défaire d'un fardeau sacré, lors même qu'ils avaient la certitude
+de ne plus transporter qu'un cadavre. Dans une de ces voitures, j'eus la
+douleur d'apercevoir, vivant encore, mais trop privé de ses sens pour
+me reconnaître, le malheureux caporal Dariès. Il avait eu, à ce que
+m'apprit le charretier, une jambe broyée par un obus.
+
+Derrière le remblai du chemin de fer, la ville de Mer montra enfin le
+faîte de ses maisons inégales, le grand toit de sa halle et son clocher
+qui, toute proportion gardée, rappelle modestement une des tours de
+Notre-Dame de Paris. La route passe sous un pont, et les habitations se
+dressent au delà. Au milieu du faubourg, notre conducteur s'avoua fort
+embarrassé. Il ne pouvait guère nous transporter plus loin, d'autant que
+nous avions besoin d'être pansés et de nous reposer; mais il ne savait
+où nous laisser. Une foule de malheureux, en attendant d'être évacués
+dans la direction de Blois, s'entassaient à la gare: nous n'y aurions
+trouvé aucun abri. Me souvenant de m'être arrêté dans un café du
+voisinage, je dis au soldat de nous y conduire. Depuis un mois,
+l'établissement avait été abandonné; les volets étaient clos. Alors, par
+une inspiration soudaine, j'indiquai à notre guide l'épicerie où j'étais
+entré quelques instants avant notre départ précipité pour Châteaudun.
+
+Les blessés reçoivent vite leur récompense. Pour eux, la sollicitude de
+tous s'éveille aussitôt. Nous fûmes charitablement accueillis par la
+personne qui m'avait reçu naguère. Tout exigu que fût le logement
+qu'elle partageait avec sa tante, au fond du magasin, elle nous y
+installa près du feu, mon compagnon et moi, et, en apprenant que nous
+n'avions reçu aucun soin, elle nous quitta brusquement. Elle se mit à
+parcourir la ville, qu'encombraient les troupes de la division Camô,
+rétrogradées de Beaugency. Le premier chirurgien qui se trouva sur son
+chemin, elle nous l'amena.
+
+C'était le docteur Charles, médecin-major du 1er régiment de gendarmerie
+mobile. Après avoir déclaré à mon plaintif compagnon qu'il pourrait
+reprendre son service dans quinze jours, il s'occupa de moi. Avec
+affabilité, secondé d'ailleurs par la jeune fille, il me fit un
+pansement sommaire; puis il me délivra un certificat constatant la
+gravité de ma blessure et spécifiant qu'elle exigerait trois mois de
+soins. J'aurais dû m'en affliger, mais je ne vis là que l'autorisation
+implicite de regagner le nid familial.
+
+Le docteur fut remercié par notre bienfaitrice, dont la bonté ne se
+démentit pas un instant et que ma reconnaissance se plaît à rappeler.
+
+Chose remarquable, ce court épisode, qui a semé dans mon souvenir un
+poétique bouquet au parfum impérissable, fut rempli, en un cadre tout
+prosaïque, de soins matériels infimes. Préparer un petit chiffon de
+toile, y étendre prestement du beurre frais, à défaut de cérat, pour
+oindre mes plaies. Me faire prendre du bouillon, que de son souffle
+elle avait refroidi. S'abaisser ensuite jusqu'à défaire mes guêtres
+ensanglantées, pour me permettre de me délasser sur un matelas qui
+avait été étendu dans l'atelier d'un menuisier voisin. Mais la charité
+ennoblissait tout cela. Malgré ma faiblesse, je n'en étais pas moins
+honteux de voir cette inconnue s'agenouiller à mes pieds. «Laissez donc,
+me dit-elle avec un triste sourire; n'est-ce pas notre seule manière, à
+nous autres, de servir notre malheureux pays?»
+
+Le malheur d'autrui n'abolit pas le nôtre; mais il peut nous enseigner
+à le mieux supporter, en nous rappelant que l'échelle des maux est
+infinie. Sur mon grabat, je dus me faire tout petit, pour partager la
+place avec un pauvre diable qui avait les deux bras brisés. Jusqu'au
+jour je n'osai me remuer, de peur de heurter le misérable que sa double
+blessure immobilisait comme un mort. Or les nuits de décembre sont
+interminables, et celle que je passai là me parut bien la plus longue de
+ma vie. Le sommeil me fuyait, et mon cerveau semblait tourner dans ma
+tête. A la lueur vacillante d'une veilleuse, les objets environnants
+prenaient des formes étranges, fantastiques, effrayantes. L'établi du
+menuisier, dont l'ombre s'étendait jusqu'à nous, offrait l'aspect d'un
+catafalque. Plusieurs planches, dressées contre les murs, avaient des
+blancheurs de fantômes, et le jeu de la lumière leur donnait un semblant
+d'agitation. La fièvre gagnait sur moi, incontestablement, et quand,
+par un effort de volonté, je parvenais à la vaincre, à ressaisir le
+sentiment exact des choses, une autre terreur surgissait. Je prêtais
+anxieusement l'oreille aux rumeurs de la rue.
+
+A la nouvelle de l'abandon de Beaugency, le bruit s'était répandu que
+les Allemands s'avançaient rapidement et que la ville de Mer allait être
+envahie. Les chevaux qui parfois passaient au galop, appartenaient-ils à
+nos estafettes ou à quelques uhlans audacieux? Etaient-ce déjà les pas
+de nos ennemis qui résonnaient sur le pavé de la rue? Le jour allait-il
+nous trouver libres, ou prisonniers?
+
+Dans l'immobilité pénible où j'étais réduit, un incident futile vint
+cependant me distraire. Un petit objet, comme un caillou, roulait sous
+mes talons, me gênait: je me creusai vainement l'esprit à en déterminer
+la forme et la nature, sans pouvoir l'atteindre. Au jour enfin, je
+reconnus une balle tronconique, de la grosseur du pouce, toute mâchée.
+C'était celle qui m'avait blessé: après m'avoir contusionné la cuisse,
+elle était descendue dans ma guêtre. Soigneusement je la recueillis. Mon
+frère aîné m'avait demandé un souvenir des Allemands: ils ne m'avaient
+pas laissé en ramasser un, mais me l'avaient envoyé: faute de mieux, il
+faudrait que mon collectionneur s'en contentât. Je comptais bien pouvoir
+le lui rapporter, les troupes françaises occupant encore la ville. En
+les voyant circuler dans la rue, j'éprouvai autant de joie que si elles
+venaient réellement de nous délivrer.
+
+Le 10, dans la matinée, il me fallut donc dire adieu à ma gracieuse et
+douce infirmière. Tremblant de fièvre et de froid, boitant, _traînant
+l'aile et tirant le pied_, je gagnai la gare, où, d'heure en heure, des
+trains formés à la hâte emportaient par centaines des débris humains
+de l'armée de la Loire. Dans la station gisaient les plus grièvement
+atteints. D'autres, qui, comme moi, pouvaient marcher encore, gagnaient
+le bord de la voie. Parmi eux, quelques-uns de nos adversaires, Bavarois
+au casque en cuir bouilli. Deux avaient été frappés à la tête, un autre
+au bras. La solidarité du malheur ne s'était pas encore établie d'eux à
+nous. Trop des nôtres subissaient leur sort pour que notre rancune pût
+tomber tout d'un coup. Du reste, ils paraissaient résignés, sous leurs
+linges sanglants.
+
+Ils furent bientôt embarqués, et de mon côté je trouvai place dans le
+fond d'une voiture à bestiaux. Quoique ma jambe fût toujours raide et
+endolorie, je n'eus garde de me coucher: je m'efforçais de taper des
+pieds dans mon coin. Long exercice. Le train glissa, tout doucement par
+bonheur, hors des rails, pendant la première nuit: le trajet, de Mer
+à Bordeaux, dura quarante-huit heures, par un froid sibérien. Les
+malheureux, qui autour de moi n'avaient pas la ressource de m'imiter,
+enduraient le martyre. Tandis que d'autres souvenirs me reviennent avec
+une admirable netteté, ce triste tableau, trop longtemps placé sous
+mes yeux, échappe à ma mémoire. De cet entassement se dégage un petit
+chasseur à pied, au visage d'enfant, grelottant en un coin, dans sa
+veste courte, sans manteau ni couverture: il avait--je crois--une main
+écrasée. Plus près de moi est étendu un malheureux garde-mobile dont le
+pied tient à peine à la jambe, par quelques fibres.
+
+Pourtant ni les uns ni les autres ne se plaignaient guère. Il ne fut
+certainement pas échangé dix paroles entre nous durant ces deux longues
+journées: c'est une chose remarquable que la morne résignation des
+soldats mutilés. Aux prises avec la douleur, en attendant la révélation
+du grand mystère de la mort, ils deviennent silencieux et graves. Les
+hurleurs sont généralement les moins atteints. Les autres regardent
+venir stoïquement la guérison incertaine, lointaine en tout cas,
+indifférents à ce qui les environne et dédaigneux même de la
+commisération.
+
+A Bordeaux, quant à moi, j'étais vaincu. La fièvre commençait à
+m'accabler; mon bras semblait s'appesantir davantage d'instant en
+instant: je craignais de ne pouvoir résister jusqu'au terme de mon
+voyage. J'appris d'ailleurs avec inquiétude que notre train allait être
+dirigé sur Mont-de-Marsan et sur Bayonne. Un sous-intendant militaire se
+trouvait sur le quai; je lui exprimai mon désir de rentrer à Toulouse,
+et lui parlai du certificat du docteur Charles. Il n'hésita pas à me
+faire descendre; il m'autorisa à aller prendre un autre train, à la gare
+Saint-Jean, de l'autre côté de la Garonne, après m'avoir engagé à me
+faire panser dans une salle dont il m'indiqua l'entrée.
+
+Cette salle était le hall d'attente, peu élevé de toiture, mais d'une
+très vaste superficie. Le gaz l'éclairait médiocrement. Quand je poussai
+devant moi la porte vitrée, une odeur âcre me prit à la gorge, une odeur
+indécise, entre l'abattoir et le charnier. Le sol n'était qu'une immense
+litière, jonchée de victimes saignantes, et, de distance en distance,
+circulaient avec précaution quelques soeurs grises dont les cornettes
+blanches semblaient lumineuses dans l'obscurité relative. Une rumeur de
+plaintes, dominée par des hurlements sonores, s'élevait de ce lit commun
+de nobles souffrances. A ce douloureux spectacle, j'oubliai mon propre
+mal et me sentis assailli par de plus hautes pensées.
+
+Dans notre guerre à outrance, il fallait bien que la victoire restât à
+l'une des deux nations: l'autre, à défaut de gloire, pouvait du moins
+revendiquer l'estime du monde, en se défendant jusqu'à l'épuisement.
+Dans cette lutte où tombaient tant de Français, peu importait qu'ils
+fussent vaincus: il est vrai que nous n'ajouterions pas de trophées
+à ceux que nos aînés ont entassés à l'hôtel des Invalides; mais nous
+souffrions assez pour avoir droit plus tard au respect de nos cadets.
+Oui, malgré nos désastres inouïs, nous pouvions sans forfanterie, comme
+les Russes après la défense héroïque de Sébastopol, répéter le mot du
+vaincu de Pavie: _Tout est perdu, fors l'honneur._
+
+Devant le sombre tableau qui s'était offert à mes yeux, une pitié
+profonde, mêlée d'un certain orgueil, m'avait donc envahi. Nareval,
+Dariès, le malheureux caporal Tillot, et mes autres compagnons d'armes,
+qui, peut-être, avaient succombée à leur tour, tous me revinrent en
+mémoire; et en pensant à eux je fus saisi de la crainte de fouler
+aux pieds quelques-uns des martyrs qui se tordaient sur cette paille
+ensanglantée, tandis que mon bras n'exigeait pas des soins immédiats.
+Quand j'eus refermé la porte de l'étrange salle d'attente où l'on
+sentait planer la mort, je m'éloignai en frissonnant malgré moi: je
+quittai la gare pour marcher un peu, pour me convaincre aussi que,
+quoique frappé, je n'étais pas tout à fait abattu.
+
+Quelque temps avant la guerre, j'avais fait à Bordeaux un court séjour
+chez de vieux amis de mon père; mais ils habitaient loin du centre,
+près de Caudéran, une maison isolée, ce que les Bordelais nomment une
+échoppe. La ville m'était peu familière. L'idée d'aller si loin ne
+m'était pas venue d'abord; seul sur le pavé de la Bastide, dans la
+demi-obscurité de l'aube luttant avec la lueur pâlissante des papillons
+de gaz, devant la vaste étendue brumeuse qui marquait le lit du fleuve
+gascon, j'eus une sorte de défaillance morale; il me parut impossible de
+reprendre ma route sans un relais, je me laissai séduire à la pensée de
+me reposer en face de visages amis. Mais près d'une lieue me séparait de
+Caudéran, une lieue de quais, de places, de rues. Comment se retrouver
+dans un pareil dédale?
+
+Heureusement, au fond de mon gousset, dormait un écu de cinq francs,
+superstitieusement gardé comme un en-cas suprême. Le moment était
+venu de faire donner la réserve. Devant moi se trouvait un débit où
+mangeaient et buvaient quelques débardeurs du port; j'y entrai. Tandis
+que je prenais une tasse de café, un homme voulut bien m'aller chercher
+une voiture. Une heure durant, elle me cahota; du moins, mon bras
+répercutait les moindres secousses. Elle me déposa tout là-bas, au
+moment même où nos bons amis ouvraient leurs volets.
+
+Il serait difficile de peindre leur pénible surprise, en me
+reconnaissant dans le militaire, pâle et faible, qui ne pouvait parvenir
+à ouvrir la voiture. Ils accoururent, firent céder la portière, me
+soutinrent jusque dans la maison. Le premier moment de stupeur passé,
+les braves gens préparèrent pour moi, afin de m'avoir plus près d'eux,
+un lit où personne ne s'était reposé depuis qu'ils y avaient vu mourir
+leur unique enfant. Ensuite ils appelèrent mon père par le télégraphe.
+
+
+III
+
+
+A partir de cet instant, la sollicitude la plus éclairée, les soins les
+plus habiles ne cessèrent de m'être prodigués. Mon père, arrivé par
+le premier express, put amener près de moi le docteur Fusier, médecin
+principal des armées, que les fiévreux du Mexique et plusieurs
+générations de polytechniciens ne peuvent avoir oublié. D'un léger coup
+de bistouri, il me fit une incision par où treize esquilles, nombre
+fatidique, devaient être extraites successivement, et il autorisa
+mon transport à Toulouse en coupé-lit. Le lendemain, à cheval dès la
+première heure, lui-même vint présider à mon embarquement.
+
+Pour le voyage, comme mes habits de guerre nécessitaient une
+désinfection, j'avais été enveloppé dans des vêtements civils. La fièvre
+aidant, je n'étais guère qu'un paquet inerte, presque inconscient. Il
+me souvient pourtant que, devenu le point de mire des voyageurs, je fus
+pris à la gare d'un mouvement d'enfantine coquetterie. De ma main libre,
+j'arrachai au moins la coiffure d'invalide dont nos amis m'avaient orné:
+il me répugnait de rentrer dans ma ville sous le casque du pacifique roi
+d'Yvetot. Au bout du trajet, autre motif de protestation. Une civière
+avait été amenée pour moi de l'hôpital militaire à la gare de Toulouse;
+je refusai d'y prendre place; je refusai énergiquement, et rien ne put
+me faire céder, car ce n'était plus la coquetterie qui m'animait: mais à
+aucun prix je ne voulais être rendu à ma mère comme un cadavre.
+
+A ce moment, sur le quai de la gare, monseigneur Desprez, l'archevêque
+du diocèse, se trouvait là fortuitement; il fit quelques pas à ma
+rencontre. Après m'avoir adressé de bienveillantes paroles, il me donna
+sa bénédiction. Puis une voiture m'emporta avec mon père, et, enfin, par
+un dernier effort, je pus recevoir debout l'embrassement maternel.
+
+Douce étreinte, accompagnée de larmes dont le seul souvenir me paraît
+plus précieux que la possession d'une rivière de diamants. Oui, nous
+pouvions nous embrasser, nous embrasser de bon coeur. Au milieu du
+désastre national nous nous sentions la conscience légère, exempte de
+tout reproche.
+
+Dans cet état, le bonheur ineffable du retour était d'autant plus
+appréciable, que le danger avait été réel. Ce danger, le mal physique le
+rappelait, pour la jouissance du revoir. Un rien, une légère déviation
+de la balle, j'étais tué et perdu pour ma mère; elle était perdue pour
+moi. Au contraire, je lui étais rendu, pleinement rendu, pour redevenir
+pendant quatre longs mois son petit enfant. Oui, toutes les mères ont
+prodigué au leur des soins de toutes les heures, heures de jour et
+heures de nuit: elles leur ont témoigné un dévouement absolu, sans
+borne; mais la mienne m'a prodigué ces soins, m'a en un mot donné la vie
+deux fois, et, la seconde fois, j'étais conscient de tout; il m'a donc
+été possible de lui vouer une reconnaissance presque proportionnée à sa
+tendresse.
+
+Si, pour apprécier cette immense affection, il m'avait fallu un
+contraste, ce contraste ne m'eût pas manqué. Puisque j'avais survécu, je
+devais au malheureux Nareval d'accomplir son dernier souhait, aller dire
+à ceux dont il m'avait donné le nom, le soir du 8 décembre, qu'il avait
+su bien mourir. Son ombre même ne devait pas être heureuse. Ma guérison
+traînait beaucoup et devenait douteuse; je n'avais pas de peine à m'en
+apercevoir: j'obtins de mon père qu'il se chargeât d'aller à l'adresse
+indiquée. Nul n'était mieux fait pour remplir avec tact la pénible
+mission dont je désespérais de pouvoir m'acquitter. Mais ceux qui
+avaient eu les dernières pensées de mon infortuné compagnon ne lui
+accordèrent qu'indifférence en retour. Mon père, pour les préparer,
+parla d'abord d'une blessure, d'une blessure grave. «Vraiment, ce pauvre
+Louis! C'était un brave garçon!» dirent-ils simplement. Les premiers,
+ils parlèrent de lui au passé, froidement, le tuant en quelque sorte de
+nouveau, en effigie.
+
+Le délai prévu par le docteur Charles fut de beaucoup dépassé. Décembre,
+janvier, février, mars, avril, tout ce temps s'écoula sans amélioration.
+Au contraire, toujours au lit, le bras dans un affreux état, je
+m'affaiblissais, je dépérissais, je m'en allais visiblement, en dépit
+des soins dévoués du docteur Henri Molinier. Bien qu'il prît la peine de
+me panser lui-même matin et soir, il désespérait de me guérir; à moins
+d'en venir aux moyens extrêmes. Chaque jour, il parlait plus fermement
+de l'amputation: mais, quelque pessimiste qu'il fût, sa patience ne se
+démentait pas. Faible comme un moribond, j'atteignis le mois de mai,
+moins à plaindre, sans doute, que mes camarades qui guerroyaient
+encore, sous les balles françaises, autour du Mont-Valérien, à l'Arc de
+Triomphe, à Montmartre, à la Chapelle.
+
+Aux Buttes-Chaumont, Villiot, devenu sous-lieutenant, mérita d'être cité
+à l'ordre du 1er corps de l'armée de Versailles. Nos trois officiers
+furent décorés vers le même temps, et mon successeur eût pu l'être sans
+injustice. Atteint d'une balle en pleine figure, le sergent-fourrier
+Leyris la fit ressortir lui-même de sa blessure, en pressant sa joue
+de toute la force de ses doigts. Il refusa d'ailleurs de quitter la
+compagnie. Sa plaie bandée, il continua de se battre jusqu'au dernier
+jour. Harel, Gouzy, sans rencontrer d'occasions si éclatantes,
+poursuivaient simplement l'accomplissement de leur dur devoir. Seul
+Laurier, qu'au moins une fois Villiot avait surpris loin de son poste,
+était rentré en congé à Marseille, où il se vantait d'avoir dédaigné
+l'épaulette.
+
+Tout d'un coup, la constance et le dévouement du docteur Molinier furent
+enfin récompensés. Les prières de ma mère aidant, j'entrai presque
+subitement en convalescence. Un jour, en cachette de mes parents, je
+parvins, après une heure de patients efforts, avec l'aide d'une amie
+du voisinage, à glisser mon bras ankylosé dans la manche trouée de
+mon habit de guerre, ce bras si largement labouré par la lancette
+du chirurgien, ce bras qu'avait si longtemps menacé le couteau de
+l'opérateur, ce bras qui m'avait été conservé miraculeusement.
+
+Soutenant à peine ma main cependant lourde comme du plomb, j'apparus
+soudain, triomphant, aux yeux de tous les miens réunis pour le repas du
+soir. Quelle surprise, et quel attendrissement! Ah! j'ai causé bien
+des soucis à ma mère, il est vrai; mais, en revanche, quelles joies
+infinies!
+
+Nulle autre récompense ne pouvait égaler celle-là, et elle m'a suffi.
+Aussi, en dépit des plus vives souffrances, malgré l'énervement de ma
+longue maladie, dans l'angoisse de très douloureuses opérations, aucun
+regret n'est jamais venu obscurcir ni troubler ma conscience. Aux
+amis qui s'apitoyaient sur moi, j'ai pu répéter sans cesse, en toute
+sincérité, ce vers si simple du grand Corneille:
+
+ Je le ferais encor, si j'avais à le faire.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+Échos des premiers revers
+
+Le 48e régiment de marche
+
+En campagne
+
+La déroute
+
+Bataille
+
+Hors de combat
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Journal d'un sous-officier, 1870, by Amédée Delorme
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11893 ***
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+ <title>Journal d'un sous-officier</title>
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+
+ -->
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+<body>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11893 ***</div>
+
+<h1>JOURNAL<br>
+
+D'UN SOUS-OFFICIER</h1>
+
+
+
+
+
+<h3>AMÉDÉE DELORME</h3>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+<h2>ÉCHOS DES PREMIERS REVERS</h2>
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Le malheur aigrit. De là les récriminations qui se sont
+entre-croisées, violentes, acerbes, au lendemain de nos
+désastres. Nul n'a voulu de bonne foi accepter sa part
+de responsabilité. Chacun, au lieu de sonder sa conscience,
+a regardé autour de soi, au-dessus ou au-dessous,
+selon sa situation, et il lui a été facile de découvrir des
+griefs chez autrui, car il n'est personne qui n'ait eu
+quelque reproche à s'adresser. Notre faiblesse était notoire,
+et le gouvernement impérial fut inexcusable de lancer la
+France dans une folle aventure. Mais a-t-on oublié comment
+le peuple français avait accueilli les premières tentatives
+de création de la garde nationale mobile? Malgré
+leur fierté de compter le maréchal Niel parmi leurs compatriotes,
+les riverains de la Garonne reçurent mal ses
+décrets. Ils y répondirent en brisant les réverbères de Toulouse.
+Le sort des armes n'eût-il pas changé, cependant, si,
+à la fin de juillet, quatre-vingts légions, organisées de longue
+main, avaient pu seconder les efforts de la vaillante armée
+du Rhin?</p>
+
+<p>A vrai dire, les reproches amers éclatèrent plus tard. Ce
+fut d'abord de la stupeur à la nouvelle des désastres de
+Wissembourg, de Froeschwiller et de Forbach. Précieux
+patrimoine, l'honneur national s'apprécie à sa valeur,
+comme la santé, quand il a subi une atteinte. La vie sembla
+s'arrêter à Toulouse. Industrie, commerce, tout fut suspendu.
+Les boutiques restaient à demi closes, les usines chômaient.
+Dès le matin, toute la population se portait sur la place du
+Capitole. Bourgeois modestes, ouvriers en blouse, aristocrates
+à la mise élégante, étudiants un peu débraillés, tous,
+confondus en une foule inquiète, venaient chercher vainement
+sur les murs de l'Hôtel de Ville l'annonce d'un retour
+de la fortune.</p>
+
+<p>Ces hommes demeuraient mornes, silencieux, comme
+implantés dans le sol de la place. Ils s'en arrachaient parfois, d'attente lasse, pour aller inutilement demander si les
+nouvelles n'étaient pas retenues à la préfecture. Dans ce
+va-et-vient, personne n'osait marcher tête haute. Les amis
+s'accostaient tristement, avec de longs serrements de main
+et des hochements de tête découragés, comme pour s'annoncer
+mutuellement l'agonie d'un être cher. Les rares
+officiers laissés dans les dépôts circulaient à peine, ne se
+montrant plus au café. Par pitié pour eux, on les évitait.
+Du reste, la honte de la défaite appesantissait le front de
+tous les Français, indistinctement, et ils n'osaient plus
+se regarder en face.</p>
+
+<p>Énervantes journées que ces journées d'attente du mois
+d'août, pendant lesquelles on voulait douter, on voulait
+espérer encore. Il fallut se résigner. Les premiers revers
+furent confirmés, avec l'aggravation des plus navrants
+détails. Pourtant le maréchal de Mac-Mahon ralliait à Châlons
+les débris héroïques de Froeschwiller; Bazaine massait
+autour de Metz l'armée du Rhin, que Forbach avait à peine
+entamée. La victoire, si longtemps attachée à nos armes,
+nous reviendrait peut-être. Mais il n'y a pas de douleur
+si cruelle qu'il ne faille s'en distraire, parce que s'impose
+l'obligation de vivre. Le marchand forcément revint à son
+comptoir, l'ouvrier reprit ses outils, en proie à une sourde
+rancoeur. Seuls, dans un si grave péril, les oisifs durent
+continuer à subir le sentiment de leur inutilité.</p>
+
+<p>Pour moi, j'allais avoir vingt ans. Jamais je n'avais rêvé
+batailles, et, à mon grand regret, je ne comptais pas des
+lieutenants généraux, ni le moindre mareschal de camp
+dans mes ascendants. Mon père était un actif industriel; il
+avait le désir d'étendre le cercle de ses opérations à mesure
+que chacun de ses quatre fils serait en âge de le seconder.
+Je commençais à m'initier aux affaires, quand la guerre
+éclata. Rien ne m'avait donc préparé à l'idée d'être soldat
+un jour; mais le malheur suscite des vocations soudaines,
+et il y a des grâces d'état.</p>
+
+<p>La <i>Marseillaise</i> avait alors une signification poignante,
+car le flot envahisseur grossissait sans répit. Chaque jour,
+les hordes allemandes nous débordaient plus nombreuses;
+de terrifiantes rumeurs circulaient déjà sur leurs exactions,
+et leurs hardis éclaireurs étaient signalés à d'énormes distances.
+Qu'importait d'ailleurs le point sur lequel portait
+la souillure: elle entachait le sol de la France; la patrie
+était violée. Comment demeurer le témoin impassible d'une
+telle honte? Ne devaient-ils pas moins souffrir ceux qui,
+luttant au péril de leur vie, mettaient au moins, quelle que
+dût être l'issue finale, leur conscience en repos?</p>
+
+<p>Partout, dans les casernes, dans les établissements privés,
+des écoles s'étaient ouvertes spontanément, dès la déclaration
+de guerre, pour l'instruction des cadres de la garde
+nationale mobile. Je m'étais fait inscrire au gymnase Léotard,
+et j'avais d'abord suivi les cours sans plan déterminé,
+par imitation de mes camarades qui aimaient mieux devenir
+officiers que simples gardes. Mais je ne tardai pas à me passionner
+pour le maniement du fusil, pour l'école de peloton
+et de compagnie, pour l'escrime à la baïonnette. La nuit
+venue, j'allais, accompagné d'un de mes jeunes frères, faire
+de longues courses au pas gymnastique, pour m'assouplir
+et m'entraîner. Nous rentrions rouges, haletants, épuisés;
+mais ces efforts avaient déjà leur récompense. Ils m'épargnaient
+les insomnies durant lesquelles je ne cessais de
+repasser tous les détails désespérants apportés par le télégraphe.
+Après un bon somme, l'idée fixe des progrès à
+faire pour hâter le départ me reprenait au réveil, et je
+retournais de bonne heure au gymnase.</p>
+
+<p>Avant de décrocher les fusils du râtelier, nous nous pressions
+autour des moniteurs, pour avoir des nouvelles du
+maître de la maison. Léotard, le célèbre acrobate, était
+atteint de la petite vérole. Chez cet athlète, alors dans la
+force de l'âge, la maladie avait pris tout d'un coup une violence
+extrême. Il délirait sans repos, et, ce qui nous attachait
+le plus à lui, c'est que son délire se changeait en
+fureur patriotique. Il ne voyait que des Prussiens autour de
+lui, dans ses hallucinations. Malgré l'affaiblissement de la
+fièvre, les restes de sa vigueur le rendaient encore redoutable;
+il ne fallait pas moins de deux hommes robustes
+pour le veiller sans cesse, et, presque d'heure en heure, ils
+avaient à lutter corps à corps avec lui, afin de le maintenir
+dans le lit d'où il voulait s'élancer pour courir sus aux
+ennemis de la France. Il mourut un matin dans un de
+ces terribles accès.</p>
+
+<p>Cependant, la légion des mobiles de la Haute-Garonne
+s'organisa et mes camarades du gymnase y obtinrent tous
+des grades. J'estimai dès lors qu'il n'était pas trop ambitieux
+de ma part de prétendre faire ma partie comme simple
+soldat. Le soir, à la table de famille, j'annonçai mon intention
+de m'engager.</p>
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Cette déclaration éclata comme un obus. A l'exception
+du compagnon de mes courses nocturnes, personne n'y
+était préparé. Pour les parents, un fils est toujours un
+enfant: la première manifestation virile étonne de sa part,
+inquiète un peu, lors même qu'il ne s'ensuivrait pas un
+danger immédiat. Dès qu'il revendique l'entier usage de
+son libre arbitre, le jeune homme échappe aux siens, en
+supprimant l'action d'une sollicitude tendre et avisée. A
+l'heure critique où nous étions, le péril était certain et tout
+proche. La pensée en fit venir à ma mère deux grosses
+larmes, qui un instant voilèrent ses yeux bleus, puis roulèrent
+silencieusement sur son doux visage résigné. Mon
+père, mal remis de sa surprise, se contenta de me faire une
+réponse évasive.</p>
+
+<p>Ma nuit fut mauvaise. J'étais partagé entre le regret
+d'avoir chagriné ma mère, la conviction que je ne lui épargnerais
+pas cette épreuve, et le dépit de n'avoir pas brusqué
+le dénouement inéluctable. Le lendemain, au déjeuner, je
+remis donc la question sur le tapis, non sans un tremblement dans
+la voix. Mon père, voyant de nouveau le front
+de ma mère s'assombrir, m'arrêta net cette fois. Homme de
+décision et coeur-droit, il n'admettait pas les voies détournées.</p>
+
+<p>«Si tu veux t'engager, dit-il, fais-le; mais parles-en
+moins.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'à cela ne tienne, répondis-je; j'attendais votre
+consentement.»</p>
+
+<p>Et, fort d'une autorisation ainsi surprise, je me rendis,
+en sortant de table, au commissariat de police.</p>
+
+<p>Mon coeur battait la chamade pendant que, négligemment,
+comme s'accomplit toute besogne coutumière, le
+magistrat remplissait, en me posant les questions nécessaires,
+l'imprimé sur lequel grinçait sa plume agile.</p>
+
+<p>«Mais, fit-il en relisant la date de ma naissance, vous
+n'avez pas vingt ans?»</p>
+
+<p>La plume en l'air, le menton appuyé sur sa main gauche,
+il me dévisageait avec le regard scrutateur et sévère d'un
+juge. Pour conclure, il m'invita à aller chercher mon père.
+Vainement j'insistai, lui affirmant que j'avais l'assentiment
+paternel, qu'il pouvait me confier le certificat, et que je le
+lui rapporterais sur l'heure dûment signé. Il déposa sa
+plume et me congédia poliment.</p>
+
+<p>Ce contretemps me vexa d'abord, parce que tout délai
+irrite une passion sincère, et aussi parce que le commissaire
+semblait douter de ma parole; mais, après tout, ce
+n'était qu'un retard d'une heure. A la réflexion, je me
+réjouissais que la signature de mon père sanctionnât le
+premier acte solennel de ma vie.</p>
+
+<p>Quant à lui, mon engagement avait été jusque-là si loin
+de sa pensée, qu'il n'avait pas songé à vérifier l'étendue de
+ses droits. Néanmoins il éprouva quelque satisfaction d'apprendre
+que son autorité pouvait prévaloir sur ma résolution.
+Il ne se dédit point toutefois, et se disposa à m'accompagner
+sur-le-champ.</p>
+
+<p>Or nous rencontrâmes à notre porte un de mes camarades
+qui, peu de jours auparavant, m'avait précisément
+exposé de belles théories sur l'impôt direct du sang. Mon
+père lui ayant
+dit le but de
+notre course,
+quelle ne fut
+pas ma surprise
+en le
+voyant s'exclamer:
+Henri
+Roland développa, pour
+me détourner
+de mon
+projet, tous
+les sophismes
+que l'ingénieux
+intérêt
+personnel sait invoquer. «La guerre éclatait tout d'un
+coup trop meurtrière pour pouvoir durer. Si, pourtant,
+notre concours devenait nécessaire, le gouvernement ne
+saurait-il pas nous appeler?... N'avais-je pas tort, du reste,
+de me croire déjà bon à faire un soldat? L'habileté à manier
+une arme s'acquiert-elle en quelques jours? Et, à supposer
+que j'arrivasse à temps, n'irais-je pas-simplement offrir à
+l'ennemi une victime de plus, sans profit appréciable?»</p>
+
+<p>A quoi bon discuter? J'entendais sans écouter, en quelque
+sorte malgré moi. Quelle raison eût pu me vaincre, quand
+les pleurs de ma mère ne m'avaient pas ébranlé?
+Mon père aussi gardait le silence; mais il écoutait, lui,
+pensif, soucieux. En dépit de longues pauses tous les dix
+mètres, je dirigeais insensiblement la marche vers le commissariat,
+et, remerciant mon ami, je cédai le pas à mon
+père. Il connaissait un peu le commissaire. S'asseyant à la
+table où mon certificat était resté inachevé, il prit la plume
+et la plongea dans l'encre. Anxieux, j'attendais le petit
+grincement que j'avais remarqué naguère.</p>
+
+<p>«Eh bien! non, fit mon père en rejetant la plume et en
+se levant, je ne peux pas signer!»</p>
+
+<p>Les discours de mon ami avaient été trop cruels pour son
+coeur. Mon affection filiale lui tient compte aujourd'hui de
+cette hésitation, mais je fus moins résigné jadis. Au surplus,
+l'heure de ma vingtième année était proche. Il fallait
+patienter quelques jours seulement.... Seulement. Mais ces
+jours me semblaient aussi longs que des semaines, et
+j'étais agité, troublé, comme par un remords.</p>
+
+<p>Quelque éloigné que fût le théâtre des hostilités, Toulouse
+en recevait constamment des échos et tout y parlait
+de la guerre. L'arsenal, la poudrerie activaient leurs travaux,
+multipliaient leurs envois. Les réserves rejoignaient
+les dépôts, et ceux-ci dirigeaient chaque jour des détachements
+sur l'armée pour combler les vides ou concourir
+à la formation des premiers régiments de marche. Les
+moblots foisonnaient, luttant entre eux de crânerie et d'élégance,
+avec le pantalon bleu à bande rouge et la vareuse
+foncée propice aux coupes de fantaisie.</p>
+
+<p>Pour rappeler toutefois que l'heure était grave, et que la
+coquetterie militaire était la parure juvénile de prochains
+sacrifices, le curé de notre paroisse, septuagénaire au coeur
+chaud, organisa le premier un service funèbre en mémoire
+des victimes des batailles perdues. Au milieu de l'église
+froide et nue, dont la richesse est concentrée dans une des
+chapelles du transept où se trouve une Vierge Noire, un
+catafalque élevait haut ses draperies. Les trois couleurs
+apparaissaient aux angles, obscurcies, comme dans le
+combat, par la fumée des cierges dont les flammes tremblantes
+faisaient scintiller l'acier des faisceaux d'armes.
+Entourée d'un semis de larmes symboliques, dans un cartouche
+à demi caché sous une palme verte, cette seule
+inscription:</p>
+
+
+<p>AUX BRAVES, MORTS POUR LA PATRIE.</p>
+
+<p>La vaste nef et les bas-côtés étaient trop étroits pour contenir
+la foule. Malgré ce concours empressé, un silence
+saisissant planait au-dessus de ces mille fronts penchés
+comme sous la pensée d'un deuil personnel. Des larmes
+même coulaient; mais, dans la sincérité de mon âme, je
+ne plaignais pas, moi, ceux que l'on pleurait. Leur sort
+me semblait enviable. Tombés, ils restaient glorieux, tandis
+que la honte atteignait les survivants inactifs.</p>
+
+<p>Aussi, au sortir de l'église, je me sentis étrangement
+remué, en entendant l'alerte sonnerie des clairons des chasseurs.
+Le pantalon dans les guêtres, la tente sur le sac,
+marmites neuves, grands bidons reluisants, en tenue de
+campagne, ils partaient, vifs, gais, comme à la parade.
+Insoucieux des dangers prochains, ils allaient crânement,
+d'un pas rapide. La certitude de la revanche ne leur eût pas
+donné plus d'entrain, et je fus pris d'émulation. Un instant,
+je les suivis; mais presque aussitôt je m'arrêtai court,
+comme saisi de honte, car, à la gare, il faudrait les quitter,
+leur dire adieu. Non, je n'avais pas le droit de les accompagner,
+n'ayant pas le pouvoir de les suivre jusqu'au bout.</p>
+
+<p>Maussade, silencieux, alternativement morne et nerveux,
+je ne dissimulais pas que j'attendais l'heure d'agir suivant
+ma seule volonté. Mon père ne s'y trompait pas. Ébranlé
+par les propos de mon ami, il avait pu nourrir le vague
+espoir que j'en serais touché moi-même à la réflexion.
+Devant une résolution fermement arrêtée, il ne voulut pas
+s'obstiner. Ne pouvant douter que je m'engagerais le jour
+même de mon vingtième anniversaire, il consentit à me
+laisser partir avant. Il fixa mon engagement à une date
+facile à retenir, me dit-il: <i>le 1er septembre 1870</i>.</p>
+
+
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Hélas! la nouvelle de la capitulation de Sedan me fut
+apportée le lendemain matin au quartier du 72e de ligne,
+par un officier de mobiles. Le désastre surpassait tous les
+précédents. La honte nous semblait monter démesurément,
+comme les eaux du déluge. Il s'y mêla chez moi une préoccupation
+enfantine: je me demandais avec inquiétude si la
+guerre n'allait pas être fatalement terminée. Aussi, sans
+peser les chances favorables et les chances contraires, j'applaudis
+aux résolutions du gouvernement de la Défense
+nationale qui répondaient à mes aspirations et aux sentiments
+généreux du pays.</p>
+
+<p>Mon rêve ne se réalisa pas sitôt que je l'avais espéré. Je
+m'imaginais que, trois ou quatre jours après mon engagement,
+je serais habillé, équipé, armé et dirigé vers l'armée.
+Il me fallut plus de patience. La plupart de mes chefs,
+peut-être inconsciemment, pratiquaient la calme philosophie
+de Henri Roland. Pour eux, je n'étais qu'un numéro
+matricule qui prenait sa place entre deux autres et marcherait
+quand son rang serait appelé.</p>
+
+<p>Or les jours et les jours passaient et rien ne faisait prévoir
+que cet appel aurait lieu. Il régnait à la caserne un
+désordre inexprimable. Dans la hâte de former et d'organiser
+l'armée du Rhin, aucune mesure n'avait été prise
+pour encadrer les réserves au fur et à mesure de leur
+arrivée. Il n'y avait au dépôt du 72e qu'une seule compagnie,
+qui comptait 1400 ou 1500 hommes. Si actifs que fussent
+le sergent-major et son fourrier, ils ne pouvaient,
+malgré un travail forcené et des veilles prolongées, y voir
+clair dans leur comptabilité. Un dimanche, le chef de
+bataillon commandant le dépôt voulut procéder lui-même à
+une revue sérieuse.</p>
+
+<p>Tout le troupeau, car le nom de troupe ne pouvait s'appliquer
+à cette cohue, se trouva dès six heures du matin
+dans la cour du quartier, et l'appel commença:</p>
+
+<p>«Présent.... Présent.... Présent....»</p>
+
+<p>Le mot était lancé sur des tons très différents, tantôt en
+fausset, tantôt en faux-bourdon, à intervalles inégaux.
+Parfois l'appelé était tout proche, plus souvent il était perdu
+dans la foule ou à l'autre extrémité de la cour. Les noms,
+peu familiers aux officiers, n'étaient pas toujours intelligiblement
+prononcés et plus d'un avait besoin d'être répété
+pour parvenir à son adresse. Il fallait perdre plusieurs
+minutes pour ajouter un rang à la double file qui, à la
+longue, s'allongeait cependant, s'allongeait comme un ver
+annelé. Mais le groupe compact des non-appelés paraissait
+à peine entamé, et midi approchait. La lassitude était générale,
+pour un résultat illusoire. Quel avantage de dénombrer
+cette foule, puisqu'il était impossible de la sectionner,
+faute de savoir à qui confier la surveillance et la direction
+de chaque peloton!</p>
+
+<p>Le commandant perdit patience et courage. Il fit sonner
+la soupe, bien avant d'avoir achevé la lecture du contrôle
+général. Cette tentative avortée tourna contre la discipline.
+Ceux qui redoutaient encore une surveillance relative
+s'estimèrent dès lors sûrs de l'impunité, et beaucoup en
+profitèrent pour déserter à peu près complètement la
+caserne.</p>
+
+<p>Inutile de dire que je n'étais pas du nombre. Avec le
+même sérieux qu'un bambin montant la garde armé d'un
+fusil de bois, j'étais d'une exactitude scrupuleuse à remplir
+des devoirs fort mal définis. A l'heure où le quartier était
+régulièrement ouvert, j'allais voir un instant ma famille;
+mais, pour rien au monde, je n'eusse découché, et ce n'était
+pas la bonté du lit qui m'attirait: pour mieux dire, je n'en
+avais ni de bon ni de mauvais. Notre caserne ressemblait à
+une halle ouverte la nuit aux vagabonds. L'espace ne nous
+manquait pas. Nous avions la libre disposition de toutes les
+chambrées laissées vides par le régiment; mais deux cents
+ou trois cents fournitures de lit y étaient clairsemées: il
+nous en manquait donc plus de mille. De distance en distance,
+le long des murs, matelas et paillasses avaient été
+juxtaposés par terre, afin d'accroître la surface de couchage.
+Quand, la retraite battue, on rejoignait à tâtons le coin
+dont on avait pris possession la veille, il n'était pas rare de
+le trouver occupé par un ronfleur inconnu, déguenillé et
+malpropre. Heureux celui qui pouvait alors découvrir une
+planche ou un banc pour y dormir en équilibre, plutôt que
+d'aller s'étendre sur la brique nue.</p>
+
+<p>Tout a une fin, même le désordre. L'attention de nos
+chefs était concentrée d'ailleurs sur la préparation d'un
+détachement de deux cents hommes, au nombre desquels
+je sollicitai vainement d'être compté. Leur départ effectué,
+la compagnie de dépôt fut dédoublée; d'anciens soldats
+rengagés constituèrent les cadres, et tout prit alors une
+allure militaire. Les hommes une fois recensés, il fut
+assigné à chacun une place dans les chambrées: qu'il y eût
+des lits ou non, il fallait s'y trouver. Appels réguliers
+matin et soir, punitions sévères au moindre manquement,
+et, chaque jour, un nouveau groupe allait troquer des vêtements
+dépareillés ou sordides contre l'uniforme en drap
+neuf, raide et lustré.</p>
+
+<p>L'enfantine joie d'étrenner ma première culotte est sortie
+de ma mémoire, mais je suppose qu'elle fut comparable à
+celle que j'éprouvai en sortant à mon tour du magasin
+d'habillement. Enfant, j'avais dû me croire un homme en
+chaussant l'<i>inexpressible</i>; homme, je me croyais presque
+un héros, parce que j'étais vêtu comme d'autres qui
+s'étaient sacrifiés héroïquement.</p>
+
+<p>Fier, je l'étais, mais non pas élégant. Mon pantalon
+rouge semblait être né de l'union de deux sacs; ma veste,
+en drap gros bleu, eût pu servir de corsage à une plantureuse
+nourrice&mdash;pardonnez à un troupier cette comparaison&mdash;et
+la visière de mon képi était si longue, que
+l'ombre en était projetée sur toute ma figure. Je ne la
+redressais pas, à dire vrai, comme c'était la mode alors.
+Au contraire, je m'efforçais de la rabattre, selon le type
+d'aujourd'hui, car je tenais à n'être pas confondu avec
+les nombreux infirmiers que distinguait un beau numéro
+blanc.</p>
+
+<p>Il me semblait, en traversant la ville pour me rendre de
+la caserne à la maison paternelle, que mon nouvel accoutrement
+dût me valoir l'attention générale, presque des
+égards universels. Loin de là, personne ne me regardait.
+Des amis, que j'arrêtai, s'y prirent à deux fois pour me
+reconnaître sous mon banal déguisement. Après quoi, ils
+s'esclaffèrent, en me regardant de face, de profil et de dos.</p>
+
+<p>Ce ne fut point le ridicule de ma nouvelle tenue qui
+frappa ma mère. Elle aussi pensa qu'à présent j'avais un
+premier point de ressemblance avec ceux qui, à l'autre
+bout de la France, versaient leur sang. Sa tristesse et la
+gravité de mon père, quand il me considéra longuement,
+témoignèrent qu'ils pressentaient et redoutaient tous deux
+une séparation prochaine. Elle l'était en effet. Mais mon
+ardeur batailleuse devait être longtemps contrariée, car
+ce n'était pas vers le Nord que j'allais être emmené loin
+d'eux.</p>
+
+<p>Le gouvernement de la Défense nationale avait assumé
+une lourde tâche. Pour tout réorganiser en face de l'envahisseur,
+il n'avait pas le loisir d'aller cueillir les violettes
+cachées. Il dut accepter les concours qui s'offraient bruyamment,
+sans trop se préoccuper des aptitudes. Armand
+Duportal, ancien déporté il est vrai, rédacteur en chef du
+journal le plus avancé de Toulouse, fut de la sorte bombardé
+préfet de la Haute-Garonne.</p>
+
+<p>Sur je ne sais quelle plainte de quelques mauvais soldats,
+le nouveau préfet admonesta vertement notre commandant,
+lequel prit mal la chose. Pour couper court au différend,
+le ministre de la guerre ordonna par le télégraphe notre
+départ immédiat à destination de Perpignan.</p>
+
+<p>Déménager un dépôt, ce n'est pas une petite affaire. En
+quarante-huit heures, le stock des magasins fut à moitié
+réparti entre nous. Chaque objet nous causait une surprise
+et un embarras nouveaux, et il nous fallut bâcler en un
+jour ce que les jeunes soldats apprennent d'habitude à faire
+en six mois. Pour loger, dans l'armoire minuscule que
+constitue le havresac, toute sa garde-robe&mdash;linge, chaussures,
+brosses,&mdash;et y réserver la place d'honneur aux cartouches,
+il n'y a pas à perdre l'épaisseur d'une épingle.
+Tout bien aménagé en dedans, il reste à édifier l'extérieur,
+ce qui n'est pas moins difficile. Tente et couverture doivent
+être roulées ensemble, dans des proportions fixes. Piquets,
+outils, ustensiles de campement, exigent une répartition
+égale et symétrique, de peur qu'une épaule ne devienne
+jalouse de l'autre. Sur le tout, enfin, il faut, par un miracle
+d'équilibre, fixer la gamelle qui, à l'occasion, servira de
+garde-manger, et qui semblera élever au-dessus du képi
+comme un casque de fer-blanc. Que notre paquetage fût
+cette fois exécuté selon les meilleures règles, je n'oserais
+l'affirmer. Toujours est-il qu'il nous avait occupés fort, et
+qu'il parut abréger encore le court délai qui nous avait été
+accordé.</p>
+
+<p>Le départ devant avoir lieu à l'aurore, j'avais demandé
+une permission de minuit pour passer en famille ma dernière
+soirée. Le rendez-vous était chez ma soeur, mariée
+depuis quelques années. Par une délicate attention, elle
+avait réuni autour de nos parents ceux de ses amis qu'elle
+savait m'être le plus chers. Elle habitait, je m'en souviens,
+en face du quartier général. De ses fenêtres, nous avions
+aperçu le général de Lorencez faire, naguère, son repas
+d'adieu. Il était seul, vis-à-vis de la générale, entre leurs
+enfants. Ce soir-là, le tic nerveux de sa physionomie toujours
+grave paraissait s'accentuer. Le hardi soldat de
+Puebla, peut-être disgracié à tort, était fondé à prévoir la
+funeste issue d'une guerre imprudente. Cela seul eût justifié
+sa noble tristesse,&mdash;à moins que son ambition ne
+souffrît d'avoir à jouer un rôle effacé auprès de celui de
+commandant en chef qui allait malheureusement échoir à
+l'autre héros du Mexique?</p>
+
+<p>Pour moi, une situation infime et de modestes devoirs
+facilement remplis, tout cela me laissait une conscience
+légère. Tous mes préparatifs étant terminés, j'étais à l'une
+de ces heures où, après une légère fatigue du corps, le
+repos qui le soulage donne en même temps à l'esprit toute
+sa plénitude et lui rend son entière liberté. Heureux de me
+trouver dans cette réunion amie, je ne songeais pas à
+remonter à sa cause: mon coeur se complétait par la sympathie
+générale qui semblait rayonner vers moi comme
+une bienfaisante chaleur. Ma gaieté était pleine, franche,
+quoique sans éclat. Quel instant dans ma vie!</p>
+
+<p>Dès le commencement du repas, la conversation s'anima
+grâce aux efforts de chacun pour paraître gai. On plaisante
+et l'on rit; puis on choque le verre, pour boire aux exploits
+du troupier et à son heureux retour. L'un de mes frères,
+collectionneur enragé, me fait promettre de lui rapporter
+un souvenir prussien, et l'on me souhaite encore de revenir
+sain et sauf. Pourtant mon beau-frère semble prophétiser:
+«Bah! quand vous seriez légèrement atteint, par exemple
+au bras gauche». A quoi je réponds, à la toulousaine:
+«Certes je le voudrais bien», pour courir la chance d'une
+riposte heureuse.</p>
+
+<p>Le repas fut long. Passés au salon, nous achevions à
+peine de prendre le café, que la pendule sonna onze fois.
+La caserne était assez éloignée, et je n'avais que la permission
+de minuit. Aussitôt rappelé au sentiment de l'exactitude
+militaire: «Maman, dis-je en me tournant vers ma
+mère, je vais partir.»</p>
+
+<p>Que se passa-t-il soudain en moi? Je me penchai vers
+elle, et, comme si une main d'acier m'eût étreint la gorge,
+je fus un instant sans voix. Un torrent de larmes s'échappa
+brusquement de mes yeux. Je sanglotai.... Je n'eus pas
+conscience du temps qui s'écoula, pendant que, la tenant
+pressée sur mon coeur, je balbutiais des paroles entrecoupées,
+lui promettant que je reviendrais et que nous nous
+reverrions.</p>
+
+<p>Elle avait le calme d'une sainte et contenait son immense
+douleur. Durant toute la soirée elle avait été souriante,
+héroïque; parlant peu, mais m'enveloppant sans cesse des
+caresses de son regard limpide; retenant ses larmes, parce
+qu'elle savait que je n'aurais pas été joyeux si je l'avais
+vue triste; courageuse parce que j'avais besoin de courage,
+car, m'ayant donné la vie, elle tenait à m'inspirer aussi les
+vertus qui l'honorent: «Fais toujours ton devoir, me dit-elle
+simplement en essuyant mes larmes comme au jour
+de mes premiers chagrins, et n'oublie jamais Dieu, c'est
+le sûr moyen de nous retrouver un jour. S'il décide que
+ce ne doit plus être ici-bas, ce sera dans un monde meilleur.»</p>
+
+<p>Mais l'enfant s'était retrouvé en moi, et ma tendresse
+filiale continuait de se répandre en un flot irrésistible, inépuisable.</p>
+
+<p>Quand je me reconnus, j'étais à ses pieds. Nous étions
+seuls. Reprenant enfin courage, je me levai et m'éloignai
+avec effort. Mais, à la porte, une idée me heurta: cet
+obstacle inerte allait la dérober pour toujours peut-être à
+ma vue, placer entre elle et moi l'inconnu, la mort, qui
+sait? Alors je revins vers elle; je m'élançai dans ses bras
+de nouveau et la contemplai longuement.</p>
+
+<p>Vingt années d'état maladif, six maternités et la mort
+d'un enfant l'avaient amaigrie, affaiblie, sans pouvoir
+altérer sa beauté modeste et sereine. Cette douce figure
+encadrée de bandeaux noirs abondants, ce profil si pur, ne
+les verrais-je donc plus? Ces beaux yeux bleus au regard
+indulgent et tendre, ne se lèveraient-ils plus sur moi? Ces
+lèvres un peu fortes, d'où jamais, jamais, aucune médisance
+ne s'était échappée, ne murmureraient-elles plus pour
+moi de consolantes paroles?&mdash;Pourquoi, cependant? Parce
+que la patrie l'exigeait. La patrie, abstraction tyrannique,
+valait-elle un tel sacrifice?</p>
+
+<p>Il faut le croire, car mon affection filiale était vive,
+profonde, et pourtant, quand, après avoir frénétiquement
+embrassé ma mère, je me précipitai hors du salon, n'y
+voyant plus, ne pouvant plus parler, mon coeur était navré,
+déchiré, mais il ne ressentait l'aigreur d'aucun regret,
+d'aucun remords. Ma douleur était saine et en quelque
+sorte fortifiante.</p>
+
+<p>Le lendemain, malgré l'heure matinale, mon père et mes
+frères étaient à la gare, accompagnés de plusieurs amis.
+Devant tant de témoignages affectueux, je sentis prêt à se
+renouveler l'accès de sensibilité de la veille; je me hâtai
+de me dérober aux regards de la foule indiscrète. Bientôt le
+cri de la locomotive annonça le départ: le train s'ébranla.
+Quand la gare eut disparu, j'aperçus longtemps le clocher
+de la basilique de Saint-Sernin dressant son cône de briques
+tout rose sur le champ d'azur du ciel. Il reparaissait
+encore, puis enfin ne se montra plus.</p>
+
+<p>Pourtant je distinguais toujours le vert feuillage des
+grands platanes de l'allée Sainte-Anne, à l'ombre desquels
+j'avais si souvent joué avec mes condisciples dans nos promenades
+du jeudi; à son tour il se perdit dans le lointain,
+et je me demandai s'il me serait donné de le revoir un jour.</p>
+
+
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>La vie militaire exige une abnégation complète, un
+entier oubli de soi-même. Aussi faut-il, non pas entrer,
+mais se précipiter dans cette existence. On n'est vraiment
+soldat qu'après s'être éloigné de sa famille; je commençai
+à m'en rendre compte, en constatant mon isolement parmi
+mes compagnons de route, que semblait unir une réelle
+fraternité.</p>
+
+<p>Certaine liaison existait bien entre eux et moi; je leur
+avais fait les honneurs de Toulouse, où ils étaient étrangers;
+mais j'avais par là obéi à un sentiment de courtoisie,
+plutôt qu'au double besoin de me distraire et de me livrer,
+car, pour satisfaire inconsciemment mon coeur, j'avais tous
+les jours une heure ou deux à passer au milieu des miens.
+La Rochefoucauld l'a dit sans l'avoir inventé: les affections
+naissent, se développent et se maintiennent sous l'influence
+de mutuels intérêts. L'expansion de mes camarades établissait
+entre eux une communion inspirée par le désir d'oublier
+tout souci personnel, tout regret intime, autant que par
+l'envie d'amuser les autres et de leur plaire. Ce naïf
+égoïsme, étant général, ne choquait personne. Il établissait
+au contraire une égalité d'humeur parfaite et nivelait des
+esprits d'origine et d'éducation bien diverses.</p>
+
+<p>Gabriel Toubet, à la physionomie intelligente rendue
+étrange par des yeux tigrés, au corps si grand, si maigre,
+que la capote bleue paraissait flotter dessus comme autour
+d'une perche, avait abandonné l'étude du code pour le
+maniement du chassepot.</p>
+
+<p>Né d'une Espagnole qu'il n'avait jamais connue, Louis
+Nareval avait dès les premières hostilités quitté à Lisbonne
+son père qui l'avait emmené à bord d'un vaisseau où il était
+mécanicien. Nareval avait hérité de sa mère un coeur
+ardent. Jaloux aussi, et vindicatif, il s'était engagé sous
+l'impulsion du patriotisme et en même temps avec l'âpre
+désir de gagner l'épaulette. Il offrait en un mot un mélange
+de nobles élans et de petites passions. D'un esprit, vif, mal,
+cultivé, il avait rapporté de ses voyages quelques souvenirs
+intéressants, quoiqu'il les gâtât par trop de prétention à
+éblouir tout le monde.</p>
+
+<p>Il trouvait à qui parler dans la toute jeune personne d'un
+Parisien de dix-sept ans. Le petit Royle était ainsi qualifié
+à cause de son âge, bien qu'il fût long comme une asperge.
+Il s'était gaillardement évadé d'une imprimerie pour courir
+à la frontière, mais non pas à la frontière espagnole. Sa
+déconvenue avait exalté le sentiment d'irrespectueuse indépendance
+ancré au coeur de tout Parisien. Outre que par
+son bagou faubourien il submergeait aisément la science
+factice de son partenaire, il le froissait dans sa conscience
+d'autoritaire, car Nareval prétendait que l'on respectât les
+galons auxquels il aspirait.</p>
+
+<p>Ces discussions entre deux natures violentes eussent à
+tout moment mal tourné, sans la bienfaisante influence
+du doyen de notre compartiment. Bacannes, arraché à un
+congé de semestre, avait rendossé la tunique encore ornée
+des insignes du caporalat, et qu'il ne pouvait plus boutonner.
+Légèrement grêlé, le nez en trompette, l'oeil vif et
+mobile, les lèvres assez épaisses toujours souriantes, il
+donnait envie de rire en se montrant, et comme il avait
+une verve intarissable, un esprit facile, pétillant, bouffon,
+force était d'éclater quand il parlait. Or il ne se taisait
+guère. Il était bien secondé par Linemer, un compatriote
+de Toubet, à l'esprit fin et railleur, un pince-sans-rire.</p>
+
+<p>Le public était représenté par un brave garçon, paysan
+à demi dégrossi, à face large, épanouie, respirant la franchise
+et la bonté. Sans aucune prétention personnelle,
+Dariès écoutait et riait tout le temps de bon coeur, encourageant
+ainsi naïvement la verve des autres compères.</p>
+
+<p>La jovialité de ces bons vivants me gagna d'autant plus
+vite qu'ils ne s'imposèrent point. S'étant bien aperçus, au
+départ, que j'avais le coeur gros, ils avaient respecté mon
+silence sans y paraître prendre garde. Comment ne pas leur
+en savoir gré? Comment d'ailleurs entendre Bacannes pendant
+une heure sans se dérider?</p>
+
+<p>Pourtant un de nos camarades demeura tout le jour
+inaccessible à la gaieté générale. Nous le connaissions à
+peine. Il était de Toulouse et s'appelait Murette, voilà tout.
+L'uniforme a le grand avantage d'établir une égalité parfaite
+entre tous les conscrits, du jour au lendemain. Pour
+distinguer le noble du rustre, il n'y a plus aucune particularité
+étrangère aux êtres eux-mêmes. Les grossiers vêtements
+de soldat, aux couleurs voyantes, enlèvent même
+aux physionomies leur aspect ordinaire. Un observateur
+sagace découvre les secrets de l'âme dans les traits du
+visage; mais, à vingt ans, chacun est trop débordant de
+soi-même pour s'adonner aux patientes études de l'observation.
+Pour juger ses camarades, on s'en tient aux révélations
+qui tôt ou tard jaillissent de leur humeur.</p>
+
+<p>Murette avait une jolie tête brune; le rapprochement
+excessif des yeux lui donnait toutefois une expression très
+dure, presque de cruauté. Très soigneux, il s'était installé
+des premiers dans un coin, et, au lieu de glisser, comme
+nous tous, son sac sous les banquettes, il l'avait placé sur
+ses genoux, le maintenant debout comme une mère eût
+fait de son enfant. Quand, à peine le train en marche,
+tous offrirent à la ronde les provisions de bouche dont
+parents ou amis nous avaient comblés, Murette refusa brièvement.
+En le voyant s'obstiner dans son mutisme, tandis
+que moi-même je faisais contre tristesse bon coeur et trinquais
+comme les autres, plusieurs furent tentés de le
+plaindre. Plus d'un regard sévère se leva sur l'impitoyable
+Royle, qui, tout en déchirant à belles dents une rondelle de
+saucisson, murmura:</p>
+
+
+<p>Monsieur vit de régime, et il mange à sept heures.</p>
+
+
+<p>Notre faim plus ou moins bien apaisée, notre soif à peine
+allumée, avec quel étonnement, mêlé d'un léger mépris,
+ne vîmes-nous point Murette tirer de sa musette une collation
+choisie, abondante néanmoins! Tandis qu'il s'en
+régalait égoïstement, le petit Parisien le nargua, sans d'ailleurs
+l'émouvoir:</p>
+
+<p>«La prévoyance de la fourmi, dit-il, au service de
+l'hygiène du héron!»</p>
+
+<p>Après une courte halte à Narbonne, vers le milieu du
+jour, il y eut comme une agréable surprise à se trouver
+debout, les mouvements libres, sur le quai de la gare de
+Perpignan. La ville est à deux kilomètres. Dans le demi-jour
+crépusculaire, elle nous apparut, groupée autour de
+sa citadelle, comme une modeste tortue endormie au pied
+du monstre que figurait le sombre Canigou, dont la crête
+seule resplendissait encore sous les derniers feux du soleil
+déjà invisible dans la plaine.</p>
+
+<p>Le régiment s'achemina vers la ville, nos rangs formés
+tant bien que mal. En somme, c'était notre première prise
+d'armes. L'équipement était loin d'être au complet. Pour
+ma part, je n'avais pas de ceinturon; mon sabre-baïonnette
+pendait piètrement à la patte de ma capote, tournant à
+chaque pas sur ma hanche. Notre allure manquait peut-être
+d'ensemble, ou, du moins, il nous le semblait, et ce
+mécontentement de nous-mêmes nous indisposa contre
+notre nouvelle garnison. Quelques-uns d'ailleurs étaient
+déjà mal préparés, les distractions de Perpignan ne leur
+paraissant pas pouvoir lutter avec celles de Toulouse.
+D'autres, les bons soldats, regrettaient un déplacement
+qui avait entravé et retardé l'organisation des compagnies
+de marche: ils en voulaient à l'autorité civile, cause de
+tout le mal, et ils crurent voir dans les regards curieux de
+la population perpignanaise la manifestation de sentiments
+peu sympathiques.</p>
+
+<p>Tout cela contribuait à nous montrer sous un jour défavorable
+la capitale du Roussillon. Toujours plein du souvenir
+de Paris, Royle n'avait pas assez de railleries pour
+les rues courtes, étroites et tortueuses, où notre colonne
+serpentait. Il ne revenait pas de l'aspect de certaines maisons
+à un seul étage, surplombant le rez-de-chaussée:
+comiquement, il se baissait dans la crainte de les voir
+s'effondrer. Au tournant de la ruelle, à montée rapide, qui
+aboutit à un premier pont-levis, il s'écria, en jurant, que
+jamais il n'eût cru possible de trouver un pavage plus douloureux
+aux pieds que celui de Toulouse.</p>
+
+<p>La citadelle, de loin, apparaît comme un monticule
+inoffensif. De près, elle semble inexpugnable. Au lieu
+d'admirer comme moi, Royle haussa les épaules, peut-être
+pour secouer, sans en avoir l'air, le sac qu'il commençait
+à trouver lourd. Le Mont-Valérien, dit-il, a une autre tournure,
+et comme le spectacle majestueux de la double
+enceinte, la vue des chaînes des portes m'imposait, il
+ajouta qu'il se moquait pas mal de sa nouvelle prison. Les
+murs de pierre qui supportent la terre du rempart suintaient
+comme un caveau; le vent s'engouffrait avec nous
+en sifflant lugubrement, et je me souvins plus tard de
+l'impression rapide, mais pénible, que me fit, à cet instant
+précis, dans la nuit tombante, la voix cynique du gavroche
+déguisé en soldat.</p>
+
+<p>La cour d'honneur, assez vaste parallélogramme, est
+formée par de hauts bâtiments qui peuvent abriter environ
+3 000 hommes. Le dépôt du 22e de ligne en occupait une
+partie au midi, près du donjon, qui date de six siècles.
+Nous fûmes distribués dans le principal corps de logis qui
+règne à l'est. Le lendemain matin, des fenêtres du second
+étage, nous découvrîmes toute une plaine verdoyante
+bordée par une ligne d'un bleu vif que piquaient de tout
+petits points blancs. C'était la Méditerranée.</p>
+
+<p>A partir de ce jour, je connus pleinement la vie de
+caserne, dont la monotonie était rompue par la variété
+des corvées. Il fallut d'abord s'approvisionner pour la
+nuit au magasin des lits militaires, et chacun s'en revint
+avec sa paillasse sur la tête à un premier voyage, avec un
+matelas au second. Corvée de pain, corvée de bois. Et
+jusqu'à la grande peinture à fresque avec le gros pinceau
+que tout le monde doit manier sans études préalables!</p>
+
+<p>Le plus pénible, c'était la lutte pour la vie. Comme il
+n'y avait pour tout le régiment que deux ordinaires, le
+repas d'environ six cents hommes se préparait dans une
+seule cuisine; il était réparti au petit bonheur dans les
+gamelles alignées sur plusieurs tables après un lavage très
+sommaire. Il n'était pas question de retrouver la sienne;
+mais, pour en obtenir une quelconque, il se livrait chaque
+jour, sous l'oeil indifférent ou goguenard des cuisiniers
+aux tabliers sordides, de véritables pugilats. Ces combats
+à l'eau graisseuse me faisaient reculer. Déjeunant d'une
+botte de radis, j'allais, pour quelques sous, dîner le soir
+avec un de mes camarades dans un modeste cabaret de
+la ville. Après la retraite, la chambrée retrouvait, réunis,
+les dix compagnons de route.</p>
+
+<p>Il nous manquait les glorieux récits de la veillée, tous
+les vétérans ayant disparu à Sedan. Mais Bacannes se
+chargeait toujours d'égayer les heures où le sommeil nous
+fuyait. Ayant vite saisi les travers de Nareval, il les
+exploitait, de complicité avec Linemer, au profit de la
+gaieté générale. Chaque soir, ils l'amenaient à faire le
+complaisant étalage de sa petite science. Ils se faisaient
+ignorants et naïfs jusqu'à la bêtise, et lui se perdait en
+des définitions minutieuses, en des détails oiseux, en des
+descriptions enfantines. Toujours de sang-froid, les interlocuteurs
+accompagnaient leurs questions de pantomimes
+folles, exécutées sur la table, en bonnet de coton et en
+caleçon, à la lueur vacillante d'une chandelle fumeuse,
+qui projetait sur les murs et au plafond des ombres mouvantes,
+grotesques. Aveuglé par l'amour-propre, Nareval
+s'exécutait indéfiniment, en toute conscience. Il se persuadait
+que nous avions recours à lui parce qu'il était
+naturellement désigné pour nous primer, nous diriger,
+pour devenir enfin notre chef.</p>
+
+<p>Cette farce eût pu se renouveler longtemps; mais, un
+soir, Royle, ayant dîné en ville, rentra maussade; le gros
+vin bleu du Roussillon l'avait peut-être alourdi, et il éprouvait
+le besoin de dormir. Il déchaîna le fou rire que nous
+étouffions sous nos couvertures, en sabrant la plus belle
+période de Nareval d'un impitoyable: «As-tu fini, jobard?»</p>
+
+<p>Nareval se le tint pour dit: Il garda sans doute quelque
+fiel au fond du coeur, mais il n'osa pas se fâcher, dans la
+crainte d'augmenter le ridicule. Une scène d'un comique
+plus sombre, et qui faillit tourner au drame, vint d'ailleurs
+faire diversion le lendemain.</p>
+
+<p>Murette était resté dans notre groupe sans devenir plus
+expansif. Ses yeux semblaient jeter sans cesse un feu plus
+vif; ses traits réguliers paraissaient s'affiner. Sa réserve,
+ne se démentant jamais, ressemblait à de la fierté; elle
+finissait par imposer. Malgré le souvenir du trait d'égoïsme
+qui l'avait signalé dans le wagon, il commençait à conquérir
+par son silence une sorte de prestige, lorsqu'un futile incident
+nous le révéla tout entier.</p>
+
+<p>Chacun, l'appel terminé, faisait son petit ménage, quand
+sa voix presque inconnue s'éleva, sonore et vibrante.
+Devant son havresac, qu'il avait vidé sur son lit, il hurlait,
+se déclarant volé. Il lui manquait, je crois, une paire de
+chaussures qu'il possédait en sus de l'ordonnance et que
+pour ce motif il dissimulait sous son linge. Mais la passion
+blessée ne connaît ni frein ni règlement. Jamais trésor ne
+fut regretté comme ces malheureux godillots. Impossible
+de rendre l'intensité de la fureur de leur ci-devant propriétaire.</p>
+
+<p>Leur disparition bien constatée, il courut chez le sergent-major.
+Un brave homme, qui vint inviter le mauvais plaisant,
+s'il y en avait un, à ne pas pousser le jeu plus avant.
+Tout le monde se déclara innocent; mais je ne sais qui proposa
+de fouiller les paillasses.</p>
+
+<p>Pendant la perquisition, Murette multipliait ses imprécations
+à mesure que l'espoir lui échappait. Il en vint
+même aux menaces, et il tira son sabre, jurant d'éventrer
+le voleur. Toutes les recherches restèrent infructueuses,
+heureusement. Alors le sergent-major se fâcha contre le
+réclamant. Peine perdue. Murette, insensible aux reproches,
+ne songeait qu'à la perte subie, et il se roula sur
+son lit, mordant de rage ses draps et son matelas, pleurant
+de désespoir.</p>
+
+<p>Royle était son voisin. «Auras-tu bientôt fini de
+geindre, lui demanda-t-il, Harpagon, Grandet, Shylock de
+vingt ans!»</p>
+
+<p>Murette, qui avait beaucoup moins de littérature, rugit
+cependant sous l'injure, heureux qu'une victime s'offrît à
+sa colère. Quoique fluet, Royle était nerveux: il arrêta son
+agresseur, le dompta, en continuant à l'invectiver en son
+parler faubourien. «Allons, allons, c'est pas tout ça! Il ne
+faut pas nous la faire. Tu nous as tous traités de voleurs,
+et tu nous as fait bousculer nos fournitures. Tes godillots
+n'ont pas été mangés après tout. Ils ont trop d'arêtes. Il y a
+encore ta paillasse à visiter. Dépêchons, il est temps de
+nous montrer ce qu'elle a dans le ventre!»</p>
+
+<p>Et, en effet, dans les feuilles sèches de maïs, les bienheureux
+souliers chamois, à semis de clous d'acier, étaient
+cachés. Murette eut un éclair de joie d'abord, à la vue de
+son bien retrouvé. Puis, soupçonnant Royle de l'avoir joué,
+il darda sur lui un regard chargé de haine. Mais-il dut
+mesurer la profondeur du dégoût qu'il nous inspirait. Dès
+cet instant, la quarantaine s'établit; il se creusa comme un
+fossé autour de lui. Du reste, sa peau, comme toute sa
+pacotille, lui appartenant, lui était chère: il sollicita et
+obtint la place de brosseur auprès d'un officier que ses
+fonctions fixaient au dépôt. Il n'irait pas au feu, et ajoutait
+cinq francs par mois à l'argent de son prêt.</p>
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Par le spectacle de passions poussées au point de déséquilibrer
+ainsi un homme, les natures simples s'apprécient
+mieux. En s'éloignant de Murette, les autres camarades de
+la chambrée se rapprochèrent d'autant. Pourtant avec son
+esprit indiscipliné et frondeur à l'excès, le petit Royle nous
+choquait aussi. De son plein gré, il faisait bande à part; il
+étendait ses relations extérieures, qui d'une part lui procuraient
+quelques bons dîners, et lui fournissaient d'autre
+part l'occasion de s'exalter en compagnie de gardes nationaux
+farouches.</p>
+
+<p>Nareval, de son côté, s'était replié en lui-même, depuis
+qu'il s'était reconnu mystifié. Son ambition le rendait d'ailleurs
+très assidu auprès du sergent-major, lequel cherchait
+à retenir tous ceux qui savaient tenir une plume.
+Mais, dans une compagnie de 5 à 600 hommes, les scribes
+ne manquaient pas. Le tracé perpétuel d'interminables états
+ne nous paraissait pas avancer la libération du territoire.
+Fréquemment, Bacannes, Toubet et moi, peu jaloux d'étaler
+un zèle superflu, nous nous échappions, et, le poste de
+police passé, les ponts de la citadelle franchis, nous éprouvions
+la joie espiègle de gamins en rupture d'école.</p>
+
+<p>Tout au rebours de Royle, nous évitions la fréquentation
+des civils. C'était moins aisé que dans un grand centre. Au
+café, parfois, à l'auberge, les conversations engagées avec
+le patron, ou avec des clients indigènes, nous avaient
+édifiés sur les tendances radicales de la population. Comme
+s'il était vrai que l'uniforme a quelque vertu comparable à
+la puissance de la tunique de Nessus, nous étions déjà
+imbus de l'esprit militaire, au point de ne pouvoir admettre
+que les pékins osassent formuler sur les officiers des critiques
+dont l'idée nous était venue. Nous ne songions à
+mettre à profit nos escapades que pour nous promener.</p>
+
+<p>La ville avait été vite explorée. Resserrée dans ses murs,
+elle n'a pu s'embellir comme des villes ouvertes, même
+moins importantes. Mais il y a de l'air pur au delà des
+remparts, et de nombreuses portes s'ouvrent sur la campagne.
+L'une d'elles est flanquée d'un <i>Castillet</i> d'aspect
+romantique, et que, par parenthèse, Royle, avec son instinct
+artistique, trouvait très chic. Il ajoutait en gouaillant
+qu'il aurait voulu y habiter, et le malheureux n'ignorait pas
+que ce joli Castillet sert de prison militaire.</p>
+
+<p>Par cette porte on se rend à une belle allée de platanes,
+près de laquelle s'étend la pépinière départementale. Sans
+borner nos promenades à ces endroits fréquentés, nous
+parcourions tous les recoins du paysage que commande le
+canon de la place. Les innocentes joies du soldat désoeuvré
+me furent alors révélées. Combien de fois ne nous attardâmes-nous
+pas à choisir, tailler et éplucher des gaules
+dans les saussaies, pour les jeter une heure après? Quel
+intérêt à voir courir au fil de l'eau d'un ruisseau des brindilles
+de paille jetées en amont d'un petit pont et guettées
+à l'aval?</p>
+
+<p>Malgré la saison avancée, le Roussillon était encore couvert
+d'une végétation puissante, où apparaissaient à peine
+quelques taches de rouille automnale. Nous allions à travers
+champs, escaladant des coteaux avant-coureurs des
+Pyrénées, et, de là, nous nous plaisions à regarder scintiller
+au loin la mer sous les rayons du soleil. Puis, allongés
+à l'ombre du grêle feuillage de quelque olivier, les bras
+repliés en oreiller sous notre tête, nous nous laissions
+bercer par la brise au parfum salin, contemplant la dentelle
+d'un vert pâle qui doucement se mouvait sur le champ
+d'azur infini.</p>
+
+<p>Les semailles et les vendanges étant achevées, rien ne
+troublait la calme nature, sinon, tout près de nous, le vol
+de mouches obstinées ou le bruissement d'insectes cheminant
+dans l'herbe sèche, parfois le cri-cri solitaire d'une
+cigale attardée. Dans ce silence relatif, l'air était si sonore,
+que, de temps en temps, les notes perlées des clairons nous
+parvenaient de la lointaine citadelle. Ce rappel à la vie
+militaire nous faisait songer aux camarades étendus,
+comme nous, non pas sur un lit de mousse, mais à même
+la terre froide des provinces envahies.</p>
+
+<p>A cette pensée, le <i>far niente</i> nous humiliait, et dans
+notre ignorance des difficultés de l'improvisation des
+armées nouvelles, nous éprouvions de l'irritation contre
+nos organisateurs inconnus. Le vulgaire tran-tran de la
+caserne nous apparaissait de plus en plus fastidieux. Pour
+nous forcer au retour, il fallait que le soleil eût disparu
+derrière la chaîne des Pyrénées. Malgré les saillies de
+Bacannes, la mélancolie nous tenait, tandis que, le long
+des haies d'aloès aux feuilles charnues à pointes aiguës,
+nous nous acheminions vers les murs blanchis, criblés de
+fenêtres sombres, qui émergeaient carrément de la citadelle,
+dans la lueur orangée du crépuscule.</p>
+
+<p>Tout cela m'engourdissait le coeur, je m'en rendais
+compte: j'aurais voulu chercher des réactifs dans des exercices
+et des devoirs pénibles. Déjouant un jour la surveillance
+du sergent-major, qui n'entendait pas que les sergents
+missent la main sur ses scribes, je parvins à me faire
+enrôler dans le piquet de garde.</p>
+
+<p>Sac au dos, fourniment au complet, le détachement se
+dirige d'un pas cadencé vers l'intérieur de la ville. En portant
+les armes devant le poste de police, en entendant mon
+pied faire résonner le pont-levis, et mon bidon cliqueter
+contre la poignée de mon sabre-baïonnette, j'éprouvais
+une sorte de béatitude de conscience, mêlée de fierté patriotique:
+Il en faut peu pour être fier et satisfait, à vingt ans.</p>
+
+<p>Mon piquet allait relever le poste du Castillet. J'eus donc
+deux fois le plaisir d'être posé en faction sous la voûte de
+la porte Notre-Dame. Pour les passants, la sentinelle en
+armes est la garniture obligée de la guérite. Jamais je
+n'avais fait grande attention à cet ornement animé. Or,
+devenu à mon tour mannequin, je croyais remplir un
+sacerdoce: mon fusil bien en main, baïonnette au canon,
+je me sentais la Force, au service de la Loi. Pour un peu,
+je me fusse attribué l'honneur de l'ordre dans lequel
+s'écoulait le petit flot des promeneurs, allant aux Platanes,
+et de leur calme quand ils en revenaient.</p>
+
+<p>Comme trêve à la banalité, je dus faire sortir le poste à
+la vue, aussi nouvelle pour moi que pour les habitants,
+d'un peloton de cuirassiers de l'ex-garde impériale. Il venait
+constituer, à Perpignan, le noyau d'un nouveau régiment.</p>
+
+<p>Ces hommes superbes, à la brillante armure, étonnaient
+dans les rues étroites, où ils ne pouvaient s'engager plus
+de deux à la fois; mais, avant d'atteindre la voûte un peu
+sombre à l'autre extrémité de laquelle je me tenais, ils
+apparaissaient en pleine lumière, resplendissant au soleil,
+sur le fond des arbres prochains, dans la baie ogivale de
+la porte extérieure. Leurs palefrois, énervés par un long
+voyage, caracolaient bruyamment sur le tablier du pont-levis:
+les cimiers des casques effleuraient le cintre. Dans
+le cadre romantique du Castillet, avec ses deux petits bastions
+crénelés, ce groupe de ballade figurait assez un retour
+de croisade en quelque manoir féodal.</p>
+
+<p>A la vérité, il n'était pas nécessaire de remonter si loin
+pour voir des héros dans ces hommes bardés de fer. Le souvenir
+récent du dévouement tragique de leurs frères d'armes,
+à Reichshofen, à Mouzon, les rajeunissait, sans les rapetisser.</p>
+
+<p>De grands changements s'étaient produits à la caserne
+pendant mes vingt-quatre heures de garde. En dehors des
+deux compagnies provisoires de dépôt, on en avait créé
+quatre autres, que l'on avait honorées de l'épithète d'actives,
+et Nareval ne se tenait pas de joie: il avait gravi le
+premier échelon de la hiérarchie, caporal. Il était caporal à
+la 2e, tandis que je demeurais, quant à moi, simple pousse-cailloux
+à la 4e. Toubet, Bacannes étaient distribués dans
+les deux autres. De ceux qui avaient composé notre joyeuse
+chambrée, Royle et Dariès, les deux natures les plus dissemblables,
+restaient seuls avec moi. Le premier ne me
+recherchait pas, estimant que, si je n'étais pas encore
+galonné, je ne tarderais pas à l'être.</p>
+
+<p>Compagnie active, ce titre était une promesse. Aussi ne
+marchandai-je plus ma collaboration à notre nouveau sergent-major,
+digne troupier qui, bien qu'il n'eût plus trop
+de scribes pour chaque compagnie, me laissait aller à l'exercice
+le matin. Mon apprentissage volontaire me valut d'être
+aussitôt chargé d'instruire d'autres conscrits, ce qui n'est
+pas, il faut en convenir, une besogne toujours facile.</p>
+
+<p>L'exemple de la patience m'était cependant donné par
+l'officier qui nous dirigeait. D'un zèle infatigable, toujours
+présent sur tous les points du terrain de manoeuvres, il ne
+se départait jamais de son calme; mais il était sombre et
+triste. A Sedan, il avait signé le revers. Condamné à ne
+pouvoir affronter de nouveau l'ennemi, il désirait du moins
+lui créer des adversaires redoutables, sans que rien parût
+lui faire oublier le titre injurieux de <i>capitulard</i> que la population
+ne mâchait guère aux revenants de nos premiers
+désastres.</p>
+
+<p>En le plaignant, et fier au reste d'être reconnu suffisamment
+instruit, j'étais de plus en plus impatient d'user du
+droit qu'il avait perdu. La compagnie de Toubet reçut sur
+ces entrefaites l'ordre de se tenir prête à partir: j'allai
+demander au commandant lui-même à y être versé. Mais il
+repoussa ma requête: premièrement, me dit-il en souriant,
+parce que j'étais candidat caporal, et, en second lieu,
+ajouta-t-il d'un ton sévère, parce que je ne portais seulement
+pas de bretelles.</p>
+
+<p>Point mécontent d'être proposé pour le double galon de
+laine, tant les honneurs attirent, je n'eus plus aucun regret
+en apprenant que la compagnie de Toubet allait simplement
+relever un bataillon de mobiles, à Montlouis.</p>
+
+<p>Aucun regret n'est pas le mot. Toubet était mon meilleur
+camarade. Lui parti, je me sentis isolé, en proie à de douloureux
+énervements. Le doute naissait presque en moi
+sur le devoir, et, quand les recrues de ma classe arrivèrent,
+j'en vins à me demander si mon ami Roland n'était pas
+dans le vrai. Qu'avais-je gagné à me séparer des miens
+avant l'heure, puisque j'étais encore là, impuissant et
+découragé!</p>
+
+<p>Pour loger les nouveaux venus, on nous fit dresser la
+tente sur les remparts, au pied du donjon. Malgré la fraîcheur
+des nuits, la température était clémente, et ce campement
+n'était pas sans charme: mais il me semblait que
+ce charme m'amollissait. Trop longtemps je me perdais en
+contemplations devant le même paysage, où il ne m'était
+plus loisible d'aller fatiguer mon corps. Après l'avoir vu
+s'estomper dans la dégradation crépusculaire et disparaître
+dans la nuit, je me glissais hors de la tente avant le réveil,
+pour le voir encore renaître au lever du soleil.</p>
+
+<p>Spectacle magnifique, auquel je revenais sans cesse à
+mon corps défendant. Je m'étais engagé pour agir, non
+pour rêver. Ce <i>far niente</i> relatif, sous un beau ciel, me laissait
+trop penser au milieu que j'avais quitté. Je redoutais
+d'en arriver à aimer trop la vie et craignais d'avoir peur de
+la perdre. Autre chose me faisait souhaiter d'aller éprouver
+au loin mon courage: l'air était chargé d'électricité: le ciel
+n'avait jamais été bien limpide, il s'embrumait tous les
+jours.</p>
+
+
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Aux caresses de la brise d'Orient, aux rayons du soleil
+qui les éclaire en même temps qu'Athènes et que Rome, les
+hommes, sous ce beau climat, semblent imbus de sentiments
+artistiques, et animés d'ardeurs libérales; ils aiment
+ce qui est beau et désirent ce qui est grand; mais la mâle
+vertu et l'indomptable énergie des peuples antiques leur
+font défaut généralement. Le vent d'Italie paraît leur
+insuffler surtout l'indolence des lazzaroni, qu'ils secouent
+par saccades. Leur ordinaire occupation consiste à discourir
+en buvant dans les vastes cafés de la Loge, plus
+vastes que la place qu'ils bordent. Les thèmes à déclamations
+ne manquaient pas alors. Les voix s'élevaient trop
+haut, les discussions s'échauffaient trop vite, pour permettre
+de réfléchir sagement sur l'inconstance de la fortune.
+Aux yeux de ce public sévère au malheur, l'armée
+avait fait banqueroute. Le retour des échappés des premiers
+désastres était l'occasion d'anathèmes.</p>
+
+<p>Que ces vaincus eussent eu la faiblesse, comme notre
+sous-lieutenant, de signer la capitulation; qu'ils eussent
+acheté leur liberté au prix d'une blessure, ou qu'ils l'eussent
+reconquise par évasion au risque d'être massacrés,
+tous étaient regardés, ou peu s'en faut, comme des traîtres
+et des lâches. Capitulards, ce seul mot disait tout. Et ceux
+qui le lançaient, aveuglément, cruellement, croyaient avoir
+le droit, s'étant revêtus de l'uniforme hybride de la garde
+nationale, de condamner l'armée avant de s'être donné la
+peine de faire leurs preuves.</p>
+
+<p>L'armée, quant à elle, ayant longtemps fourni des gages
+de sa valeur, ne s'expliquait pas bien l'infidélité de la
+gloire; mais elle savait, à n'en pouvoir douter, qu'elle avait
+racheté ses défaites par plus d'héroïsme et de sang que ne
+lui en avaient coûté les victoires d'antan. Elle ne pouvait
+subir de bonne grâce l'attitude parfois insultante de la
+population.</p>
+
+<p>Pourtant les pioupious, comme les moutons, sont endurants
+et modestes, tant qu'on ne les fait pas trop enrager.
+Mais l'arrivée du dépôt de cuirassiers envenima la situation.
+Ces hommes avaient appartenu à la garde impériale,
+ce qui, dans l'esprit de certains Perpignanais, était aussi
+honteux que de sortir du bagne. Or ces forçats libérés
+étaient sans vergogne; ils avaient l'air avantageux qui
+caractérise tout bon cavalier. Quand ils se promenaient par
+deux dans la ville, le bonnet de police penché sur l'oreille,
+les rues, qui retentissaient du bruit de leurs grandes bottes
+éperonnées, paraissaient trop étroites, et ils ne se rangeaient
+guère pour faciliter la circulation aux pékins, ceux-ci
+fussent-ils en gardes nationaux. De là, un accroissement
+d'hostilité et, dans les cafés, un redoublement de fureur
+bavarde. Dans le récipient que formait l'enceinte fortifiée,
+tous ces petits sentiments, toutes ces vulgaires passions cuisaient
+et bouillonnaient. Un éclat faillit toutefois se produire
+en dehors des murailles.</p>
+
+<p>Tous les Pyrénéens-Orientaux ne songeaient pas à
+attendre les Prussiens au pied du Canigou. Une compagnie
+de francs-tireurs s'étant recrutée dans le département,
+les dames du chef-lieu voulurent lui offrir un drapeau brodé
+de leurs mains brunies. L'autorité avait décidé que la remise
+en serait faite solennellement, un dimanche, sur le Champ
+de Manoeuvres, qui s'étendait en vue de la citadelle.</p>
+
+<p>Le temps favorisa la cérémonie. Par toutes les portes de
+la ville, la foule se dirigea vers le terrain en ses plus beaux
+atours. Depuis les plus vieux barbons de la garde nationale
+jusqu'aux tout jeunes pupilles de la République, sans parler
+des francs-tireurs eux-mêmes, toute la population masculine
+était en armes, et notre régiment avait été convié à
+la fête. Nous n'avions à notre tête qu'un simple chef de
+bataillon, tandis que l'armée sédentaire était commandée
+par un monsieur dont le bonnet était orné d'au moins cinq
+galons: très larges, très espacés, ils couvraient presque
+toute la coiffure, et il était à peu près impossible de les
+compter, tant s'agitait, comme la mouche du coche, d'un
+bout à l'autre du polygone, ce pseudo-colonel. A peine
+étions-nous alignés du côté laissé libre, qu'il s'élança d'un
+air farouche, au galop secoué de sa maigre haridelle, pour
+enjoindre à notre commandant de se ranger d'une tout
+autre manière. Toujours peu endurant, notre chef riposta
+par un commandement bref et net, qui fut d'ailleurs admirablement
+exécuté: «Par le flanc droit et par file à gauche.
+En avant, marche! A la citadelle!»</p>
+
+<p>Le retentissement de ce scandale fut grand à nos oreilles,
+le soir et pendant plusieurs jours. Pour affirmer son importance,
+la garde nationale décida d'organiser une revue, le
+dimanche suivant, sur la promenade des Platanes, en présence
+des autorités civiles. Le spectacle militaire était ainsi
+offert aux soldats par la population. Peu d'entre nous s'en
+privèrent.</p>
+
+<p>La bonne tenue sous les armes, la rectitude des mouvements
+étaient, à vrai dire, le moindre souci de ces braves.
+Ils cherchaient à révéler leur mérite par des vociférations
+d'énergumènes et par des gestes d'épileptiques, en défilant
+devant la tribune municipale. Et ils recommençaient de
+plus belle, en se tournant ostensiblement vers les groupes
+de troupiers qui les regardaient.</p>
+
+<p>Suspects. Nous étions suspects, non de modérantisme,
+mais d'hostilité. Dans ces esprits méridionaux, surexcités
+et exaltés, il y avait peu de différence entre la froideur
+à l'égard du gouvernement et l'oubli des devoirs sacrés
+envers la patrie. Et c'est à ce moment que le télégraphe
+apporta la désastreuse nouvelle de la capitulation de Metz,
+aussitôt suivie des commentaires douloureux de Gambetta.</p>
+
+<p>La citadelle fut aussitôt consignée, les portes closes, les
+chaînes des ponts-levis vérifiées. La rumeur se répandit
+bientôt que des troubles avaient éclaté dans la ville. Aucun
+détail précis. Tous les renseignements manquaient; mais
+la rigueur de la consigne témoignait de la gravité de la
+situation. Au surplus, cette privation de nouvelles à un
+moment si critique était affreusement pénible et énervante.</p>
+
+<p>D'ailleurs il n'y avait pas que de dociles moutons parmi
+nous. Quelques loups avaient été enfermés dans la bergerie.
+Pour moi, nommé caporal et adjoint au fourrier
+depuis deux jours, je n'avais ni l'humeur ni le temps de
+me mêler aux conciliabules qui se formaient dans quelques
+cantines. Un nouveau lieutenant avait tout récemment été
+mis à notre tête; malgré une assez douloureuse blessure
+qui à Sedan lui avait entamé l'épaule, il était d'une activité
+et d'une énergie peu communes: il avait précisément fixé
+ce jour-là au sergent-major comme extrême délai pour
+l'organisation complète de la compagnie. Mais, de notre
+bureau, nous entendions des rumeurs inaccoutumées. A
+plusieurs reprises nous aperçûmes les sergents de semaine
+occupés à disperser des groupes.</p>
+
+<p>Le jour s'écoula cependant sans incident remarquable.
+Après la soupe du soir, le lieutenant était venu signer les
+pièces de comptabilité. Il paraissait très énervé, sans doute
+à cause des scènes tumultueuses de la ville, dont nous ne
+savions toujours rien de formel. Dans ses yeux brillait, par
+contre, une clarté d'énergie satisfaite. Il donna l'ordre de
+veiller à tous les derniers préparatifs, dans l'éventualité
+d'un départ prochain.</p>
+
+<p>Tandis que le sergent-major et le fourrier couchaient
+dans la chambre où nous travaillions, je n'avais pas
+cessé d'occuper ma place dans l'une des tentes dressées
+sur les remparts. Il me parut bon d'aller vérifier mon
+havresac.</p>
+
+<p>La nuit était venue, et le firmament n'en était pas moins
+tout éclairé. Il resplendissait comme dans l'embrasement
+d'un immense incendie, et cette rougeur paraissait devenir
+de plus en plus intense. Par toute la voûte céleste, les
+nuées semblaient teintes d'un reflet sanglant, depuis la
+dentelure noire des Pyrénées jusqu'à la ligne lointaine de
+l'horizon sur la Méditerranée.</p>
+
+<p>Sur le rempart, le spectacle, quoiqu'à peine distinct par
+contraste, était saisissant. Bien que le couvre-feu fût
+sonné, presque tous les hommes étaient debout hors des
+tentes, qui dessinaient en triangles leurs silhouettes blanchâtres
+sur la terre noire, et quelques ombres humaines
+s'agitaient, gesticulaient, parlaient.</p>
+
+<p>Dominant ma poignante impression, je me dirigeai vers
+mon bastion, en cherchant d'éloquentes paroles, pour user
+sur mes camarades de ma jeune et faible autorité. Mais, au
+pied de l'antique donjon qui se dresse là, regardant le
+Canigou du côté de l'Espagne, deux officiers me devançaient.
+Ils allaient d'un pas résolu. C'était le commandant
+du 22e de ligne, suivi d'un capitaine.</p>
+
+<p>Ils abordèrent un premier groupe qui, à leur approche,
+s'était resserré. Le commandant ayant dit qu'il fallait rentrer
+sous les tentes, un murmure s'éleva. Les officiers s'avancèrent
+encore, et le groupe s'ouvrit, mais pour se refermer
+aussitôt comme une vague. D'autres hommes accoururent,
+entraînés par un courant invincible, et, en un clin d'oeil, un
+cercle étroit enferma les deux officiers, et le commandant
+tomba.</p>
+
+<p>A ce moment, d'autres officiers survinrent en nombre.
+C'étaient les nôtres. Ils achevèrent de rompre le charme
+funeste qui avait plané sur la citadelle, en nous apportant
+l'ordre de départ pour le lendemain même.</p>
+
+<p>Trois de nos compagnies actives étaient désignées, dont
+la mienne, et il ne s'agissait plus d'aller à Bellegarde ou à
+Montlouis. Cette fois, c'est vers le Nord que nous serions
+dirigés. Vers l'ennemi, enfin.</p>
+
+<p>Ah! la noble activité qui régna en cette nuit si mal commencée.
+L'ardeur de tous était égale. C'était à qui se prêterait
+aide mutuelle, pour que rien ne clochât, pour qu'il
+n'y eût aucun retardataire. A l'aube, après une veillée
+féconde, le ciel était redevenu d'un bleu pur et profond: la
+soirée ensanglantée par l'aurore boréale ne m'apparaissait
+plus que comme un vain cauchemar.</p>
+
+<p>Mais, avant le départ, le commandant du 22e, qui savait
+bien qu'il n'avait pas rêvé, tint à passer en revue tous les
+hommes de notre régiment. Les partants, comme ceux qui
+restaient, durent s'aligner sur le rempart. On vit même errer
+par la Murette, l'ordonnance, le brosseur, l'avare, qui ne
+se mêlait plus à nos assemblées. Son regard, d'une acuité
+singulière, donnait l'impression que doivent produire les
+gens à qui le peuple attribue le <i>mauvais oeil</i>. Il paraissait
+être là pour porter malheur à quelqu'un.</p>
+
+<p>Quant à moi, j'avais fort à faire, avec le sergent-fourrier,
+pour achever de régler les derniers détails administratifs:
+officier d'habillement, maître armurier, préposé
+des lits militaires, le défilé était-interminable. L'heure du
+départ arriva, sans que le détachement eût traversé la cour
+d'honneur. Courant au rempart, nous le trouvâmes désert.</p>
+
+<p>Les trois compagnies s'étaient écoulées hors de la citadelle
+par une poterne. Bien qu'elles eussent à gagner la
+gare par un long détour dans la campagne, nous n'avions
+que le temps de couper au plus court par la ville. Cela me
+permit au moins d'adresser un télégramme à ma famille,
+car Angers était notre but, et nous passions par Toulouse.</p>
+
+<p>Nous avions le regret de laisser en arrière deux de nos
+meilleurs camarades, Toubet et Bacannes, sans parler du
+malheureux petit Royle. Au dernier moment, il avait été
+interné au Castillet sur l'ordre du commandant du 22e.
+Murette aurait sans doute pu dire pourquoi.</p>
+
+<br><br><br>
+<h2>LE 48e RÉGIMENT DE MARCHE</h2>
+<br>
+
+<p>Il n'y avait pas à s'apitoyer longuement. Dans le métier
+des armes, les liaisons ne se dénouent pas; elles sont
+presque toujours rompues brusquement, si fraternelles
+qu'elles aient été. Les exigences du service veulent qu'après
+une longue intimité on se sépare immédiatement sans murmure,
+sinon sans regrets. A la guerre, il faut voir tomber,
+sans faiblir, sans lui tendre la main, sans jeter vers lui
+un regard en arrière, le camarade frappé à mort qui était
+devenu votre ami. Et la discipline impose parfois des
+épreuves plus cruelles. Il faut brider son coeur, si l'on ne
+peut l'étouffer. C'est pourquoi les vieux militaires passent
+et repassent sans cesse en revue les noms de leurs compagnons
+d'autrefois; ils rachètent ainsi leur sécheresse
+professionnelle, leur froideur obligatoire et passagère,
+l'apparente indifférence qui fut longtemps exigée d'eux.
+D'ailleurs Royle ne nous avait jamais inspiré de véritable
+amitié, à Nareval ni à moi: nous déplorions qu'il eût commis
+les fautes dont il serait châtié, plus que nous ne pouvions
+le regretter lui-même.</p>
+
+<p>Pour nous distraire, nous n'avions pas cependant la
+société des joyeux compères du premier voyage. Tous
+étaient restés au dépôt, et, outre que nous n'étions pas
+gais naturellement, le grade nous isolait
+déjà un peu des simples soldats. D'eux-mêmes
+ils s'éloignaient de nous. Cette
+sorte de solitude, en plein brouhaha,
+était favorable au cours de mes pensées
+à la fois heureuses et graves. Le train
+rapide m'emportait enfin vers le but
+que m'avait assigné ma conscience, et,
+par une circonstance inespérée, il allait
+m'être donné de revoir mes amis, de recevoir
+dans un baiser une nouvelle bénédiction
+de ma mère.</p>
+
+<p>Dans cette saine disposition d'esprit, je
+ne m'expliquais pas que la vue de ce pays
+ne m'eût pas frappé et charmé à mon
+premier passage. Chère terre de France,
+aux sites si divers, aux aspects admirables
+dans leur variété, je m'en éprenais
+de plus en plus à cette revue panoramique,
+parce qu'on s'attache en se dévouant. Et n'allions-nous
+pas essayer de la défendre? Qui sait si nous ne
+l'arroserions pas de notre sang?</p>
+
+<p>De Perpignan à Narbonne, la voie suit le littoral, et, en
+certains endroits, sur une chaussée de quelques mètres à
+peine. D'un côté, la mer, confondant la ligne de ses eaux
+avec le ciel, et, de l'autre, d'immenses étangs bleus. Sur
+la côte, les pauvres villages de pêcheurs étagent leurs
+cabanes en amphithéâtre, devant l'élément qui leur fournit
+la nourriture et souvent les engloutit. Le train semblait
+glisser sur la mer. Le sifflet strident de la locomotive se
+perdait dans cette immensité dont le calme n'était troublé
+que par le cri de quelque goéland effarouché, s'envolant
+de rocher en rocher.</p>
+
+<p>La matinée s'écoula assez vite, dans cette contemplation.
+Mais, vers le milieu du jour, les heures parurent
+s'allonger. A mesure que le moment attendu approchait,
+il semblait fuir. Je comptais les stations qui restaient à
+franchir, et nous en rencontrions toujours que j'avais
+oubliées. La nuit tombait, et Toulouse n'apparaissait pas.
+En vain, pour prendre le change, j'essayais de dormir;
+mes yeux clos, l'esprit veillait. Enfin, vers six heures, le
+train ralentit sa marche. Aux portières, les clairons sonnent
+allègrement la charge. Nous entrons en gare. Le train
+roule toujours, il y a encore un pont à passer; mais je
+n'y peux tenir. Me voilà déjà debout sur le marchepied,
+quand une terreur me prend. C'est jour férié, le 1er novembre,
+la Toussaint, veille des Morts. Mon télégramme
+est-il parvenu?... Oui, oui; là-bas, devant le bureau du
+chef de gare, stationne un groupe nombreux. Tous, ils y
+sont tous, et, d'un bond, je suis au milieu d'eux. Quel
+délicieux moment, mais qu'il fut court!</p>
+
+<p>Ma mère était radieuse; elle retrouvait son fils, aussi
+décidé que le premier jour, mais plus fort, devenu homme
+au bout de deux mois d'absence. Elle me regarda quelques
+instants, sans parole, les yeux brillants de joie au
+travers d'un voile humide. Bien que j'allasse vers le danger,
+elle ne tremblait plus; après m'avoir cru à jamais perdu,
+elle me revoyait: heureux présage. Ah! quel chaleureux
+accueil! quelles attentions charmantes! Quelques aliments
+réparateurs à prendre, tout en causant; un chaud gilet de
+laine, que je dus m'engager à mettre le soir même. Que
+sais-je encore? Comme tous grandissaient le mérite du
+devoir en se rendant plus chers, en découvrant à celui qui
+partait les trésors de tendresse que peut-être il allait perdre,
+mais dont rien alors n'aurait pu l'obliger à se montrer
+moins digne!&mdash;Quoi! déjà? Le clairon rappelait: il fallut
+se dire adieu, et nous avions à peine échangé quelques
+paroles!</p>
+
+<p>Quel vide dans le wagon, malgré le tumulte environnant!
+Bien que, blotti silencieusement dans un coin, je
+m'efforçasse de jouir encore, comme d'un doux parfum, du
+souvenir de cette minute exquise, je souffrais; j'étais
+triste, craignant que ma mère n'eût entendu ces mots
+jetés au passage par un brutal, par un jaloux: «Embrassez-le
+bien, vous ne le reverrez pas!»</p>
+
+<p>Lorsque, au matin, nous eûmes dépassé Bordeaux, le
+froid, dans nos wagons à marchandises mal clos; devint,
+d'heure en heure plus vif et la campagne nous apparut
+toute dépouillée. Elle semblait s'être mise en deuil à
+mesure que nous nous rapprochions des contrées où se
+jouaient nos destinées. Mais, aux abords des grandes
+villes, comme dans les plus petits hameaux, nous apercevions
+les jeunes gens et les hommes faits s'exerçant au
+maniement des armes. Ils interrompaient leurs manoeuvres
+pour nous saluer, et six cents voix leur répondaient en
+entonnant un chant patriotique.</p>
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Arrivés à Angers à une heure du matin, nous fûmes
+cantonnés provisoirement dans les bâtiments de l'École
+des arts et métiers. Après quatre heures d'un pénible sommeil
+sur les tables d'étude, on nous distribua des billets de
+logement. Chacun se mit en quête de l'habitant chargé de
+le recevoir. Il y eut ce jour-là repos général&mdash;excepté
+pour moi.</p>
+
+<p>Requis comme secrétaire par l'officier payeur du détachement,
+le lieutenant Christophe, je dus à cet honneur de
+faire, sans plus tarder, ample connaissance avec la ville.
+Sac au dos, fusil sur l'épaule, il fallut suivre toute la ligne
+des boulevards neufs qui enveloppent la cité, frissonner à
+la vue du sombre château d'ardoises à grosses tours édifié
+par saint Louis, saluer en passant la statue du paisible roi
+René, et tâcher de se retrouver dans le dédale des rues
+du quartier central, qui montent, descendent, remontent,
+s'enchevêtrent. C'est très pittoresque, mais bien fatigant.</p>
+
+<p>Vers deux heures, je recouvrai ma liberté, et, à mon
+tour, je me mis à la recherche de mon habitant, un sculpteur,
+je crois, demeurant à la montée des Forges, sur
+l'autre rive de la Maine. Une jeune femme me reçut poliment,
+et je me réjouissais à l'idée de m'asseoir, un jour ou
+deux, à un honnête foyer familial qui, me rappellerait celui
+où je manquais; mais je fus très courtoisement adressé à
+une banale hôtellerie du voisinage.</p>
+
+<p>Mon lit n'en fut pas moins excellent. La douce chose,
+au bout d'un long voyage et après quinze jours de campement,
+même sur des remparts ouatés de gazon! Quel
+héroïsme, le lendemain, de sauter hors des draps, avant le
+jour, sans avoir dormi son content! Voilà de tout petits
+sacrifices dont la vie militaire est semée et qui la rendent
+aussi méritoire que les actions d'éclat dans l'apothéose
+d'un jour de bataille!</p>
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>A sept heures, j'étais donc à plus d'un kilomètre de mon
+gîte, tout là-bas, devant l'Hôtel de Ville, sur le Champ de
+Mars que bordent les jardins publics, et je n'y étais pas
+seul. Trois mille six cents de mes pareils grouillaient
+autour d'une cinquantaine d'officiers, l'effectif de dix-huit
+compagnies venues de tous les coins de la France, pour se
+fondre en un seul corps. Chaque commandant d'unité ralliait
+ses hommes de son mieux, ce qui, dans cette foule
+uniforme, n'était pas très aisé.</p>
+
+<p>Le nôtre, le lieutenant Martial Eynard, était des plus
+actifs et des plus énergiques. De taille moyenne, il avait la
+démarche souple, le pas élastique, les épaules larges, la
+poitrine bombée, le buste en avant d'un bon gymnaste,
+avec la tête blonde et fine, déjà un peu mûrie, d'un élégant
+Saint-Cyrien. L'oeil vif, le regard direct, témoignant d'une
+noble ardeur; la voix chaude et vibrante, aussi prompte à
+l'éloge qu'au blâme. Son sang généreux, que sa blessure
+encore ouverte semblait rafraîchir, et non épuiser, entretenait
+en lui une animation perpétuelle. Un bon chien de
+berger n'eût pas réuni son troupeau plus vite qu'il nous
+eut rassemblés. La présence de notre sous-lieutenant, non
+loin de lui, le servait, à vrai dire, dans cette circonstance.</p>
+
+<p>M. Houssine, échappé, lui aussi, de Sedan comme simple
+adjudant, avait reçu l'épaulette en rentrant au dépôt. Sa
+dignité récente le tenait à distance de la troupe: il paraissait
+tellement oublier qu'il était issu de cette catégorie
+subalterne, qu'il traitait les hommes très dédaigneusement.
+Mais il était très grand et avait les cheveux d'un rouge
+éclatant, ce qui nous guidait.</p>
+
+<p>Quel que fût le point de repère de chacun, l'ordre sortit
+en moins d'un quart d'heure de ce chaos humain. Dix-huit
+doubles lignes vivantes s'espacèrent sur l'étendue du
+Champ de Mars. Sous la direction du lieutenant-colonel
+Koch, venu du 1er régiment étranger, les compagnies
+furent réparties en trois bataillons, dont le commandement
+fut confié au commandant Bourrel, naguère major de place
+à Perpignan, au commandant Chambeau, tiré des capitaines
+du 5e de ligne, et au capitaine rengagé David, intrépide
+vieillard de soixante-dix ans, qui ne redoutait pas
+d'affronter les fatigues d'une dure campagne d'hiver. Le
+48e régiment d'infanterie de marche était constitué.</p>
+
+<p>En tout pareil aux héroïques légions détruites autour de
+Sedan et de Metz, il lui manquait pourtant ces deux fiers
+ornements dont l'un provoquait le sourire et l'autre imposait
+le respect, suscitait l'enthousiasme: pas de tambour-major
+à voir parader en tête de la colonne; point de drapeau,
+hélas! à entendre frissonner glorieusement au milieu
+des rangs!</p>
+
+<p>Tel quel, il lui fut accordé un court délai pour régler les
+derniers détails de son organisation, pour assurer la soudure
+de ses éléments, épars la veille, inconnus les uns aux
+autres, pour permettre enfin à l'état-major de tâter et
+d'assouplir ce corps fait de milliers d'hommes et de lui
+donner en même temps quelque cohésion, de lui infuser
+l'esprit de solidarité, l'amour collectif qui pousse hardiment
+vers le danger et apprend à braver la mort. Cinq
+jours pour accomplir oeuvre pareille, c'était peu, et il fallut
+s'en contenter.</p>
+
+<p>Tandis que chacun collaborait selon son rôle à l'oeuvre
+commune de fusion et d'entraînement, en se montrant
+exact aux rassemblements, attentif et docile durant les
+exercices, scrupuleux à établir les situations, les bons, les
+feuilles de journées, etc., tous, le devoir rempli, nous jouissions
+sans scrupule du dernier répit qui nous était accordé.
+Maintenant, le doute n'était plus permis; il n'y avait plus
+de place pour l'impatience et l'énervement: à brève
+échéance, nous combattrions, nous aussi; il nous serait
+donné de tenir la campagne, de dormir à la belle étoile, de
+peiner et de souffrir pour la défense du pays. Pour le
+moment, nous goûtions l'agrément de déambuler dans une
+ville belle, élégante, animée comme au temps d'une paix
+heureuse, en songeant aux tristes étapes en pays dévastés;
+nous savourions le plaisir de manger, assis, des mets servis
+proprement dans de la vaisselle, en prévoyant le renversement
+des marmites au bivouac et les repas de biscuit tout
+sec; voluptueusement, nous prenions nos aises dans des lits
+chauds et douillets, frissonnant seulement à l'idée des prochaines
+nuitées sur la terre humide ou gelée.</p>
+
+<p>Pourtant les passions mesquines gâtaient par leurs infiltrations
+malsaines ces dernières heures de légitime bien-être.
+Le cadre subalterne de chaque compagnie forme un
+groupe d'hommes, qu'à certaines heures rassemblent le
+service ou les nécessités matérielles, et que l'habitude
+maintient à peu près réunis le reste du temps: en un mot,
+c'est une petite société; donc, on s'y observe mutuellement,
+on s'y jalouse, on y médit les uns des autres, la charité
+servant rarement de lien aux réunions humaines.</p>
+
+<p>A Angers, la compagnie n'avait plus de sergent-major.
+Le nôtre avait été nommé adjudant à l'organisation du
+régiment. Les fonctions de chef étaient remplies par le
+sergent-fourrier, camarade généreux, loyal, malgré quelques
+inégalités de caractère. Harel avait été mousse, je
+crois. Il avait alors vingt-cinq ans, il était grand et beau,
+ses yeux, très noirs, s'enfonçaient sous un front bombé,
+proéminent, et semblaient, par l'habitude des vastes horizons
+de la mer, lancer des regards d'une portée trop lointaine.</p>
+
+<p>Villiot, le doyen des sergents, était, quoique né à Marseille,
+simple, brave et modeste. Excellent soldat, bon
+camarade, supérieur affable, subordonné digne. Ayant
+éprouvé son courage à ses propres yeux dans la sanglante
+fournaise de Sedan et dans sa fuite périlleuse après la capitulation,
+il ne cherchait à en imposer à personne. Sa qualité
+d'ancien prévôt d'armes témoignait assez d'ailleurs
+qu'il n'avait rien à craindre d'un adversaire individuel. Sa
+complaisance et sa serviabilité n'en avaient que plus de
+prix; elles ne se démentaient jamais.</p>
+
+<p>Son compatriote Laurier ne lui ressemblait guère, surtout
+au moral. Moins grand, mais de traits plus réguliers,
+grassouillet, il offrait le type combiné du joli sergent et du
+vrai Marseillais. La face réjouie d'un gourmand, toujours
+propret, pommadé, reluisant, il était aussi glorieux que son
+nom, bien que le laurier serve à parfumer la soupe autant
+qu'à tresser des couronnes. Jamais zouave n'eut de guêtres
+plus blanches ni mieux ajustées que les siennes, sur un
+pied mieux cambré. Aucun mousquetaire n'eut l'allure plus
+avantageuse. Quels accroche-coeur que les bouts aiguisés
+et retroussés de ses moustaches noires! Qu'ils annonçaient
+bien la hardiesse de langage et les propos vantards, que
+l'accent <i>aïolé</i> semblait du reste légitimer!</p>
+
+<p>Pluvier, comme Royle, nous était venu de Paris; mais il
+avait beaucoup plus de chance d'y retourner. Court, malingre,
+le nez déjà bourgeonnant, il grelottait avant d'avoir
+passé une nuit dehors et se plaignait de rhumatismes sans
+avoir essuyé la moindre averse. Il était du nombre des
+Parisiens qui préfèrent regarder l'émeute derrière leurs
+volets, plutôt que d'aller la tenter&mdash;ou la combattre&mdash;sur
+les barricades.</p>
+
+<p>D'où Gouzy pouvait-il bien être originaire? Je ne sais. Il
+était un peu vantard comme Laurier, mais beaucoup moins
+freluquet. Quoique l'un des plus anciens gradés, il avait
+l'esprit subversif de Royle, qu'il rappelait par son jeune
+âge et sa longue taille dégingandée. Il avait, comme
+Nareval, la manie de pérorer devant les hommes.</p>
+
+<p>Quant à ce dernier, en prenant du galon, il
+s'était peu modifié. Plus circonspect dans
+l'étalage de son savoir, il était livré âprement
+à son ambition. Il goûtait moins la
+satisfaction d'avoir franchi les premiers
+degrés, qu'il n'aspirait inquiètement à en
+gravir d'autres. Aussi mettait-il son temps à
+profit pour tâcher d'acquérir sur le Champ
+de Mars les premières notions du commandement,
+qu'il possédait à peine.</p>
+
+<p>Là, comme partout, Villiot était la
+providence de tous. Il manoeuvrait fort
+bien, donnait l'exemple, entraînait et,
+de plus, prodiguait à chacun des conseils,
+au besoin, un coup de main, pour le paquetage des
+sacs, l'entretien du fusil, l'arrangement commode du fourniment.
+Pendant ce temps, Gouzy se contentait de développer,
+mais à profusion, des conseils théoriques, tandis
+que Laurier se campait fièrement, en retroussant ses
+moustaches sous l'oeil des bonnes angevines, et que Pluvier
+constatait l'intensité progressive de ses rhumatismes.
+Harel, pour lui, contenait sa fureur avec peine à l'idée
+que sa comptabilité, confiée à mon inexpérience, n'avançait
+guère.</p>
+
+<p>Sans titre encore, j'étais en effet mêlé aux sous-officiers.
+Bien que je n'eusse même pas les insignes de caporal-fourrier,
+j'en remplissais complètement les fonctions. De là,
+s'il faut l'avouer, les troubles qui agitaient notre petit
+groupe. La promotion de notre sergent-major au grade
+d'adjudant avait immédiatement allumé les convoitises de
+Laurier et de Gouzy, sans parler naturellement de Nareval.</p>
+
+<p>A leurs yeux, il était légitime que Harel passât sergent-major,
+avant-dernière et peut-être dernière étape vers le
+grade de sous-lieutenant. Ils désiraient tous trois obtenir le
+grade de fourrier, avec le ferme espoir de suivre après lui
+le même chemin. Il leur déplaisait donc que la place me
+parût réservée, et, puisque je n'étais pas sous-officier, ils
+estimaient que leurs désirs devaient primer mes droits. Avec
+cette idée, ils étaient vexés de voir leurs doyens me traiter déjà
+en égal. Ils s'en expliquèrent avec eux à l'occasion
+d'un fin repas d'adieu organisé la veille de notre départ
+d'Angers.</p>
+
+<p>Villiot et Harel se contentèrent de hausser les épaules.
+Mais, au dernier moment, le beau Laurier déclara tout net
+qu'il y allait de la dignité de son grade à ne point s'attabler
+avec un simple caporal. Ses deux émules appuyèrent son
+avis, par leur silence. Harel et Pluvier, au contraire, tout
+en se mettant à table, le traitèrent de ridicule, ce qui était
+insuffisant pour le faire capituler. Villiot, président de
+droit, ressentit davantage l'odieux d'une insolence que
+l'inégalité de grade m'empêchait de relever. Froidement,
+s'asseyant à son tour et m'invitant à l'imiter, il répondit
+à Laurier qu'il avait un bon moyen de sauvegarder sa
+dignité menacée. En même temps, il lui indiquait la porte.</p>
+
+<p>Ce geste interloqua notre chatouilleux sergent. Il eut
+bien bonne envie de nous punir tous, en nous privant de sa
+gracieuse personne. Mais le potage fumait dans les assiettes
+et une grosse volaille étalait au milieu de la table sa chair
+reluisante et dorée. Laurier était incapable de bouder
+contre son ventre. Il prit sa place sans répliquer, et, à coups
+de dents, il se vengea sur le dîner.</p>
+
+
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Le 9 novembre, tandis que la première armée de la Loire
+remportait sans nous la victoire de Coulmiers, le régiment
+reçut l'ordre de se diriger sur Nevers, par les voies dites
+rapides. A la nuit, les trois bataillons s'acheminèrent vers
+la gare; mais les deux premiers purent seuls être embarqués,
+faute de matériel roulant. Nous les suivîmes le lendemain
+matin, et vingt-quatre heures après nous atteignions
+notre nouvelle destination.</p>
+
+<p>Sur une vaste promenade plantée en quinconce, douze
+clairons rassemblés lançaient l'allègre sonnerie du réveil,
+soutenus par le roulement cadencé des tambours. Là, au
+milieu de Nevers, s'élevait comme une autre ville. Véritable
+ville lilliputienne, avec ses petites maisons blanches
+identiques, avec ses étroites avenues et son carrefour central
+où se dressait la tente du colonel. Dominant toutes les
+autres, cette tente semblait, ainsi qu'un clocher de village,
+étendre sa protection tout à l'entour. Quand, de chacun de
+ces petits abris fragiles, se glissèrent au dehors six hommes
+tous semblables, qui paraissaient sortir de terre et dominaient
+de deux coudées leurs demeures, on eût dit d'une
+innombrable foule de géants.</p>
+
+<p>Étant enfant, j'appréciais fort les images d'Épinal et les
+soldats de plomb qui me fournissaient de longues files d'un
+même type uniformément reproduit; mais je raffolais littéralement
+des gravures plus soignées ou des jouets de luxe
+qui figuraient un camp dans sa diversité pittoresque. Or
+c'était ce spectacle au naturel qui m'était offert maintenant
+et infiniment plus varié que toutes les imitations. Non loin
+des sentinelles en armes, les uns baignaient bravement leur
+tête et leurs bras à la fontaine publique; d'autres nettoyaient
+leur fusil, mal graissé la veille, et que l'humidité de la
+nuit menaçait. Ceux-là bâtissaient les fourneaux de campagne,
+rallumaient les feux de bivouac et préparaient le
+café. Les sergents commandaient la garde, les caporaux
+rassemblaient les corvées que les fourriers réclamaient
+impatiemment, toujours affairés, tandis que, pour assister
+au rapport, officiers et sergents-majors se réunissaient en
+cercle devant la tente du colonel.</p>
+
+<p>Tout cela dans la perspective accusée par les rangées successives
+des arbres aux fûts blanchâtres, aux hautes branches
+dépouillées d'où tombaient pourtant, çà et là, par instants,
+dans la buée matinale, quelques dernières feuilles,
+recroquevillées et rouillées, qui semblaient retrouver une
+fugace vitalité en roulant sur le plan incliné de la toile des
+petites tentes. Ce cadre, par le contraste, accentuait la couleur,
+l'animation du tableau martial, et en même temps lui
+donnait une teinte mélancolique bien appropriée, car cette
+vie des camps, pleine et robuste, est dans son activité le
+prélude de sanglantes hécatombes. Néanmoins, nous qui,
+arrivant, n'étions encore que des spectateurs, nous éprouvions,
+par un entraînement physique, par une émulation
+instinctive, quelque intime fierté et une sensualité indéfinissable
+à nous savoir une partie de ce tout et à avoir le
+droit de nous mêler à son mouvement.</p>
+
+<p>Le 3e bataillon n'eut pas à dresser ses tentes. Le temps
+de préparer son repas, et le régiment devait se porter en
+masse dans la direction du Nord. Les clairons sonnèrent
+vers midi. Immédiatement tout le monde met sac au dos;
+puis la colonne s'ébranle en bon ordre et se met en marche
+gaiement.</p>
+
+<p>Sevrés du doux climat du Roussillon, nous fûmes cependant
+favorisés, pour cette promenade militaire, d'un dernier
+sourire du soleil d'automne. Par un temps sec, la route était
+excellente et le régiment magnifique. Sur un espace d'un
+kilomètre environ, les hommes marchaient, deux par deux,
+sur chaque bord de la route, laissant circuler au milieu le
+train régimentaire et les voitures d'ambulances.</p>
+
+<p>Les uniformes étaient irréprochables. Relevées sur les
+hanches, les capotes bleues laissaient voir, agitée d'un
+mouvement unique et cadencé, une longue traînée rouge,
+coupée à quelques centimètres de terre par la ligne blanche,
+éclatante, des guêtres. Au sommet des havresacs, les
+gamelles neuves resplendissaient sous le soleil, comme des
+casques, entre les tentes et la haie d'acier des chassepots.
+Le cliquetis des armes scandait la marche, et un bruissement
+général, comme celui des écailles d'un monstre gigantesque,
+servait d'accompagnement aux chants qui s'élevaient
+alternativement, de distance en distance. Quel effet merveilleux!
+Jamais régiment marchant à la victoire fut-il
+plus dispos? parut-il plus alerte et plus fier?</p>
+
+<p>A un tel pas, il nous eût été facile d'aller fort loin; mais
+notre ardeur dut se borner à franchir six kilomètres. Il y
+avait là, sur la droite de la route, l'emplacement d'un
+camp, marqué par la présence d'un peloton de tirailleurs
+algériens. Sur un coin de la verte prairie, bientôt jalonnée
+par nos adjudants-majors, les noirs Africains, dans leur
+vêtement d'azur galonné de jaune, accroupis devant leurs
+tentes, recueillaient frileusement les rayons du soleil qui
+leur envoyait un pâle reflet du pays natal. De leurs yeux
+blancs ils semblaient nous toiser assez dédaigneusement,
+tandis que, fiers de notre gros effectif, nous ne pouvions
+nous empêcher de trouver leur masse un peu grêle.</p>
+
+<p>L'herbe était sèche, la paille de couchage nous fut bientôt
+distribuée. Après quelques hésitations, certaines lenteurs,
+nos six cents tentes s'alignèrent en colonne par compagnie,
+derrière les faisceaux aux lames miroitantes irradiées
+comme des feuilles d'aloès. Les fourneaux se creusèrent à
+l'abri d'une haie vive, et bientôt les hommes, en petite
+veste, sans ceinturon, vinrent en nombre s'offrir l'avant-goût
+de soupes qui délicieusement chantaient dans les marmites
+de fer-blanc tout neuf.</p>
+
+<p>Quelques-uns, moins affamés, allèrent essayer de fraterniser
+avec les turcos, qui déjà répartissaient entre eux leurs
+gamelles. Les sombres visages de nos voisins servaient de
+repoussoir à la-blanche figure de leur jeune chef. Physionomie
+intelligente et douce, le blond capitaine Carrière
+semblait n'avoir nul besoin d'énergie pour mener ces demi-sauvages.
+Il y suppléait par sa bonté naturelle, ne les quittant
+jamais, mangeant gaiement au milieu d'eux la même
+soupe et le même pain.</p>
+
+<p>Notre première nuit de bivouac fut bonne, sauf quelques
+indiscrets courants d'air signalant de légères imperfections
+architecturales dans notre fragile demeure. Mais nul n'osait
+critiquer un édifice qui était en partie sorti de ses mains.
+Seul Pluvier hasarda quelques soupirs. Point d'écho. Force
+fut bien d'imiter le stoïcisme de ses compagnons, et, se
+réchauffant mutuellement les uns les autres, tous bientôt
+s'endormirent.</p>
+
+<p>Hélas! le lendemain, une pluie diluvienne transforma
+notre moelleuse prairie en un grand lac. Quoique Villiot
+eût pris le soin de creuser une rigole tout autour de la tente
+pour en préserver l'intérieur, la situation fut terrible,
+quand, après le couvre-feu, nous nous trouvâmes blottis,
+immobiles, pour plusieurs heures, dans nos vêtements
+trempés, avec nos chaussures boueuses, sous nos toiles
+mouillées. A la première plainte de Pluvier, ce fut un concert
+affreux de reproches adverses. Chacun se souvenait de
+l'ouvrage des autres, pour leur en faire un grief. Nareval
+accusait Gouzy d'avoir mal planté les piquets. Laurier critiquait
+la tension des cordes, et Gouzy leur reprochait
+d'avoir boutonné les toiles de travers. Une goutte d'eau,
+une perle fluide, lui tombait sur le nez avec une telle
+régularité, qu'il craignait d'y trouver une stalagmite le
+lendemain.</p>
+
+<p>Ces orages passaient au-dessus de moi, qui n'avais garde
+de souffler mot. Cela n'empêcha pas Harel de me prendre
+à partie. Modestement, je fis valoir que, appelé à copier un
+ordre en arrivant au camp, je n'avais pu collaborer à l'édification
+de la tente.&mdash;En vérité, j'avais le cynisme de
+l'avouer: j'acceptais une hospitalité volée, voyez quelle
+paresse! A ces mots, en un instant, on cria baro sur le
+fourrier. Tellement, que, du voisinage, le lieutenant nous
+pria de causer plus bas, ce qui assura mon salut. Un
+suprême gémissement de Pluvier, et chacun se morfondit
+dans le silence et dans l'humidité.</p>
+
+<p>La pluie, comme eût dit M. de la Palisse, est un grand
+dissolvant; mais je l'entends au moral. Comme elle ne
+s'arrêta pas le jour suivant, les tentes restaient debout;
+mais beaucoup d'hommes s'en échappaient, allant chercher
+un abri et du feu dans les habitations du voisinage.
+La discipline déjà, il faut en convenir, commençait à se
+relâcher. J'enviais un peu les transfuges, sans vouloir
+pourtant, sans pouvoir d'ailleurs les imiter, car il fallait
+sous l'ondée recevoir à toute heure une distribution nouvelle
+et la répartir aussitôt entre les escouades. Ah! que
+j'eusse volontiers cédé à Laurier, ou à tout autre, le galon
+de fourrier, que je n'avais du reste toujours pas!</p>
+
+<p>Le quatrième jour enfin, le ciel, au réveil, nous apparut
+tout bleu, sans un nuage. Le soleil se montra, et tous les
+hommes profitaient avec joie de ses rayons bienfaisants
+pour sécher leurs vêtements et se dégourdir comme des
+lézards. Libre de toute corvée, j'allai avec Nareval visiter
+une immense construction, un couvent, je crois, qui se
+dressait à proximité, quand le clairon sonna à l'ordre.
+Nous revenons au pas de course. Départ immédiat. Il est
+onze heures, et à une heure le régiment doit se trouver à
+la gare de Nevers.</p>
+
+<p>En un clin d'oeil, les six cents tentes qui couvrent la
+prairie s'effondrent. Pendant quelques instants, un mouvement
+indescriptible, une agitation fébrile, règnent partout.
+C'est comme une mer humaine. Tous&mdash;les bras
+agiles, les mains prestes&mdash;tantôt s'agenouillent, tantôt
+se lèvent, se courbent, se redressent, ainsi que font, au
+théâtre, sous la toile verte figurant l'océan, les manoeuvres
+qui <i>jouent les flots</i>. Et de cet immense désordre, de ce
+fouillis inextricable d'hommes et de choses, le régiment
+bientôt se dégage, s'aligne, se meut et s'éloigne, laissant,
+dans le vaste espace où quatre nuits il a dormi, un champ
+de paille flétrie, piétinée, entre des sentiers bourbeux.
+Six cents tas de fumier, sur un cloaque.</p>
+
+<p>A la gare, l'appel signala quelques retardataires. Le
+départ avait été si imprévu, si prompt, que beaucoup
+avaient appris la levée du camp lorsque nous étions loin.
+Harel était de ce nombre. Il nous rejoignit à temps, mais
+furieux d'être en faute. Les vifs reproches du lieutenant ne
+le calmèrent point. Il s'en prit naturellement à moi, qui
+avais eu soin de boucler vivement son sac et de le mettre
+aux bagages. Cette injustice m'indigna: oubliant la différence
+de grade, je le rabrouai vertement. Tandis qu'il se
+perdait dans la foule, l'attention générale fut attirée vers
+une scène analogue, dont les conséquences devaient être
+plus graves. L'altercation avait lieu entre un caporal et un
+sergent-major du 2e bataillon, les rôles étant, il est vrai,
+renversés.</p>
+
+<p>L'un des derniers arrivés, le caporal, soit qu'il se fût
+échauffé en voulant rejoindre son rang, soit qu'il eût trop
+essayé de se rafraîchir, avait le visage enflammé, l'air
+surexcité. A une observation de son chef, il répliqua, et le
+sous-officier s'avança d'un air courroucé. Le caporal le
+saisit par le plastron de la capote, assez violemment pour
+en arracher un des boutons. Si le caporal était aviné, ce
+geste, malgré sa brusquerie, pouvait être celui d'un interlocuteur
+tenace, importun, grossier, si l'on veut, sans intention
+brutale. Mais ce point ne devait jamais être éclairci.</p>
+
+<p>Cent cinquante personnes avaient été témoins du fait
+en lui-même, y compris les officiers. Irrités déjà du relâchement
+que dénotait l'interminable défilé des retardataires,
+nos chefs étaient mal préparés à l'indulgence. Ordre
+fut donné de saisir le caporal et de le désarmer. Le
+malheureux était inculpé de voies de fait envers un
+supérieur.</p>
+
+<p>Aussitôt dégrisé ou calmé, il demeura stupéfait, prêt
+sans doute à faire des excuses, à s'humilier. Car, déjà
+mûr, marié, assurait-on, et père de famille, il n'avait plus
+la fougue de la prime jeunesse. Rengagé volontairement à
+bonne intention, il dut regretter vite un premier mouvement
+inconsidéré; mais on ne lui demandait plus rien.
+Rien que sa vie. Il était pris dans l'engrenage de la justice
+militaire, terrible instrument que la nécessité du salut
+commun rendait impitoyable.</p>
+
+<p>Retenu par ce pénible incident, j'avais laissé envahir les
+wagons. J'errais le long de la voie, demandant distraitement
+une place à chaque portière. Mentalement, j'établissais
+une relation entre ma situation et celle du misérable
+caporal; je frémissais à l'idée qu'il eût pu dépendre
+d'un mauvais regard de Harel, d'un geste trop hardi de sa
+part, pour me jeter dans une situation pareille, et, par cela
+seul, je sentais monter en moi une rancune contre lui. Or je
+l'aperçus, entr'ouvrant à ma vue la portière d'un compartiment
+de deuxième classe qu'il occupait seul avec Villiot.
+Pour m'aider à monter, il me tendit la main. C'était délicatement
+me faire des excuses. Elles m'allèrent au coeur, je
+l'avoue, dans l'état particulier d'esprit où je me trouvais.</p>
+
+<p>Installé commodément entre mes deux meilleurs camarades,
+je leur rapportai la scène dont j'étais ému encore.
+Harel, faisant tout bas le même rapprochement que moi,
+pâlit un peu, en mesurant les conséquences possibles de
+la vivacité de son caractère. «Bah! dit-il, le conseil de
+guerre expliquera tout cela.» Car nous ignorions qu'il n'y
+avait même plus pour nous de conseils de guerre. Nous
+n'avions plus droit qu'à une justice sommaire, celle des
+<i>cours martiales</i>.</p>
+
+<p>Le train nous emportait cependant vers Blois, notre
+nouvelle destination. Nous passâmes par Orléans, que les
+Allemands avaient évacué après leur défaite de Coulmiers.
+Mais la voie était à peine rétablie. Il fallait avancer prudemment,
+toujours sur le qui-vive. L'ennemi pouvait à tout
+instant reparaître, et cette pensée nous surexcitait. Elle
+rompit l'ennui d'un trajet de dix-huit longues heures.</p>
+
+
+
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>A Blois, on nous fit établir nos bivouacs au sud-ouest de
+la ville, au delà de la gare. Nos tentes s'alignaient tout le
+long d'une avenue boisée qui aboutit à la forêt; les dernières,
+les nôtres, en touchaient la lisière, et il y avait
+comme une sorte de mystère inquiétant dans ce voisinage
+immédiat. Bien que toutes les feuilles fussent tombées, les
+troncs d'arbres formaient, par leur foule, un mur impénétrable
+aux regards et d'où semblaient s'échapper, comme
+des fantômes, les vapeurs du matin.</p>
+
+<p>La vie de Nevers se continua là, par un temps meilleur.
+J'y achevai plus agréablement mon apprentissage de fourrier.
+Il ne me laissait pas un instant de liberté, même pour
+assister aux exercices. Préparation des bons, direction des
+corvées, distributions de toute nature. Il n'y avait pas de
+temps à perdre pour arriver à tout. Ce ne fut pas d'ailleurs
+sans une certaine émotion que je pris charge des 18 000 cartouches
+destinées à ma compagnie. Quatre-vingt-dix pour
+chacun de nous. Sur les recommandations réitérées de
+M. Eynard, nous les logeâmes dans le havresac, douillettement,
+de manière à les bien garantir de l'humidité.</p>
+
+<p>Ces soins divers, multiples, nous absorbaient entièrement.
+Beaucoup d'entre nous avaient oublié la scène du
+départ de Nevers, mais non pas ceux qui avaient mission
+de s'en souvenir. Elle devait avoir son épilogue, logique,
+fatal et prompt.</p>
+
+<p>L'accusé fut traduit devant une cour martiale, où siégeaient
+un chef de bataillon, deux capitaines, un lieutenant
+et un sous-officier, et dont la sentence ne pouvait être ni
+révisée ni cassée.</p>
+
+<p>Cela dut tout d'abord ne point paraître sérieux au
+caporal Tillot, ainsi se nommait le malheureux accusé.
+Pour un instant d'oubli, pour une bénigne vivacité, mourir
+de la mort des assassins, des voleurs et des lâches? Etre
+tué par des Français, avant d'avoir affronté les Prussiens
+détestés!</p>
+
+<p>Non, ce n'était pas vraisemblable. Il s'agissait sans
+doute de quelque simulacre de jugement et de supplice,
+à la manière maçonnique, afin d'éprouver le courage du
+patient. Mais il ne pouvait être question d'enlever au
+pays un de ses défenseurs dévoués.</p>
+
+<p>Telles durent être les pensées du caporal Tillot. Mais,
+pour les juges, qui ne pouvaient décliner leurs fonctions
+sans être honteusement mis en réforme, ils durent envisager
+leur rôle avec tristesse et terreur, car, entre un
+texte formel et un fait indéniable, il n'y avait pas de place
+pour une hésitation. La cour martiale n'hésita pas.</p>
+
+<p>Notre lieutenant en faisait partie, en raison de son
+ancienneté de grade. Il nous annonça le verdict, sans
+commentaires. Certes il avait eu l'occasion de cuirasser
+son coeur, à Sedan. Plus d'une fois il menaça de son
+revolver des hommes qui maugréaient contre le service, et
+il aurait eu le courage de tuer un fuyard; mais il veillait
+sur sa compagnie paternellement, quoique bien jeune. Il
+la réconfortait après les journées de fatigue. Il était bon,
+certainement, autant que brave. Toute sa bravoure lui fut
+nécessaire pour tenir jusqu'au bout le rôle qui lui était
+échu dans l'accomplissement de ce drame. L'arrêt qu'il
+avait contribué à rendre, il devait le prononcer le lendemain
+à la face du condamné, devant 8000 hommes assemblés
+pour en voir mourir un autre.</p>
+
+<p>Spectacle douloureux. Acte le plus pénible de la vie
+militaire, car, quelque bien établi qu'il soit que l'armée
+forme un tout complet qui doit se suffire, il n'en reste pas
+moins terrible d'être obligé de passer, sans préparation, à
+l'état et de juge et de justicier. Nul ne peut répondre qu'il
+ne deviendra pas le bourreau sans pitié de son camarade
+coupable d'une peccadille, qu'il ne sera pas forcé de viser
+au coeur un ami digne de son estime quand même. Le code
+de justice militaire, en effet, mieux pondéré que le décret
+du 2 octobre 1870, qui avait institué les cours martiales,
+distingue entre les crimes contre la discipline militaire: il
+en reconnaît de honteux, pour lesquels la dégradation
+accompagne la mort, et d'autres qui entraînent seulement
+la mort. Mais il est muet pour la désignation des exécuteurs.
+Ce point était alors réglé par le décret du 13 octobre 1863,
+où il était dit: «Le commandant de place fait commander
+pour l'exécution un adjudant sous-officier, quatre sergents,
+quatre caporaux et quatre soldats, pris à tour de rôle, en
+commençant par les plus anciens, dans le corps auquel
+appartenait le condamné.»</p>
+
+<p>Dans l'amalgame que nous formions, personne, parmi
+les hommes de troupe, n'était fixé sur son ancienneté relative.
+Il était probable que, dans une telle incertitude, le
+sort, le hasard, remplacerait la règle. Tous, nous avions
+à craindre d'être désignés pour faire partie du fatal peloton.
+Brûler ainsi sa première cartouche, quelle épreuve!</p>
+
+<p>Mauvaise nuit que celle qui précéda l'exécution. Pourtant
+nos appréhensions furent vaines. Aucun gradé, aucun
+homme de notre compagnie ne fut requis. Seul le 2e bataillon
+avait été chargé de former le peloton. Dès l'aube, tout
+le régiment s'était préparé à prendre les armes, dans une
+sorte de recueillement. Il était à peine aligné en avant du
+front de bandière, que l'alerte sonnerie de clairons des
+chasseurs à pied se fit entendre venant de la ville: «As-tu
+vu la casquette, la casquette?»</p>
+
+<p>Le 10e bataillon de marche défilait devant nous, d'une
+vive allure. Puis, le puissant roulement des tambours,
+sourd d'abord, plus distinct, plus sonore d'instant en
+instant, sembla faire trembler le sol. C'était un aussi beau
+régiment que le nôtre, le 51e. Il venait de son campement,
+sur l'autre rive de la Loire. Il passa devant nous, et, à la
+suite des chasseurs, s'enfonça dans la forêt, où nous nous
+engageâmes à notre tour. Allant en faire les frais, nous
+faisions aussi les honneurs de cette première réunion de
+notre brigade.</p>
+
+<p>A distance, le bois et les chemins se perdaient dans le
+brouillard; mais ce voile, sans se dissiper, semblait reculer
+devant nous, dessinant, à mesure que nous avancions, un
+cadre approprié à la cérémonie où nous étions conduits.
+Les arbres dépouillés étendaient lamentablement leurs
+branches, comme les bras d'un peuple de squelettes;
+l'herbe disparaissait sous la litière des feuilles desséchées,
+terreuses, qui s'affaissaient en grinçant sous nos pas.
+Quittant bientôt la grande route qui partage la forêt, la
+colonne prit un étroit chemin, mal frayé, défoncé par les
+chariots des bûcherons. Tout à coup s'ouvrit devant nous
+une immense clairière, où nous nous engageâmes en face
+du 51e de marche et à côté du 10e bataillon.</p>
+
+<p>Clairons et tambours s'étaient tus; mais derrière nous
+se faisait entendre la voiture cellulaire qui, entre deux
+gendarmes, cahotait dans les ornières. Il lui fut impossible
+d'avancer au milieu des fougères qui nous cachaient
+jusqu'à la ceinture. La portière s'ouvrit, et le condamné,
+invité à descendre, put contempler une dernière fois la
+voûte du ciel, qui, dans ce large espace, n'était plus voilé
+par la brume.</p>
+
+<p>Le caporal Tillot était vêtu de la petite veste bleu foncé,
+avec ses galons. Un aumônier le soutenait, car il semblait
+prêt à faiblir, comme au terme d'un trop long voyage.
+Il recueillait les dernières consolations de la bouche du
+prêtre. Son visage, douloureusement contracté, exprimait
+pourtant la résignation. Sa marche était pénible, mais non
+pas hésitante.</p>
+
+<p>Les herbes et les fougères avaient été fauchées sur un
+carré de quelques mètres. C'était l'endroit où le malheureux
+devait mourir. Il y parvint enfin. Il se laissa bander
+les yeux et s'agenouilla devant ses compagnons d'armes
+rangés à dix pas de lui.</p>
+
+<p>A cheval auprès du peloton, le colonel Koch était visible
+de tous les points de la clairière. Il commanda: «Portez
+vos armes!&mdash;Tambours, ouvrez le ban...!»</p>
+
+<p>A un roulement lugubre comme un glas, succéda un
+silence plus lugubre encore. Dans cet espace où, sous le
+ciel, 8000 hommes respiraient, on entendit, semblable à
+un râle d'agonie, le souffle oppressé du condamné. A cet
+instant solennel, la voix sonore, nette et vibrante du lieutenant
+Eynard s'éleva du centre de ce cirque et prononça
+l'inexorable arrêt que terminaient ces mots:</p>
+
+<p><i>«Au nom de la patrie envahie, le caporal Tillot est condamné
+à la peine de mort.»</i></p>
+
+<p>La dernière parole fut couverte par une détonation que
+les échos de la forêt répercutèrent comme un grondement
+de tonnerre. Puis, un coup isolé, sec, sinistre, le coup de
+grâce, tandis qu'un blanc nuage de fumée s'élevait lentement
+dans l'air en s'y évaporant peu à peu. Le caporal
+Tillot avait achevé de souffrir.</p>
+
+<p>M. Eynard nous rejoignit de son pas long et souple.
+Nous ne savions trop s'il fallait admirer cette maîtrise de
+soi-même ou craindre la cruauté que dénotait le sang-froid
+de notre chef. Pourtant il était livide et sa main trembla
+en cherchant la poignée du sabre qu'il tira du fourreau
+pour défiler. Il n'essaya pas d'ailleurs de dissimuler. «J'ai
+passé, nous dit-il à demi-voix, par bien des émotions; mais
+celle-ci est la plus cruelle.»</p>
+
+<p>«Armes au bras!» reprit cependant la voix calme et
+froide du colonel. Les tambours roulèrent de nouveau, et
+le défilé commença devant le corps du supplicié. Auprès se
+tenaient le prêtre et le docteur, et autour de ce groupe
+quatre hommes en sentinelle formaient le carré à dix pas
+les uns des autres. Le malheureux s'était affaissé sur le
+côté droit, sa veste portait dans le dos les petites déchirures
+rondes des balles qui l'avaient traversé de part en
+part, et le visage exsangue touchait terre, baignant dans une
+mare d'un rouge noir dont l'herbe s'imprégnait.</p>
+
+
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Nous passâmes rapidement devant cette guenille
+humaine, la regardant, par une sorte de fascination,
+obstinément, quelque désir que nous eussions de ne la
+point voir. Un lourd silence, au retour, pesait sur nous:
+il semblait qu'un lien trop étroit nous opprimât la poitrine,
+jusqu'à nous étreindre le coeur. Chacun de nous ruminait
+de sombres pensées. Gouzy, au risque d'être atteint à son
+tour, exprima les siennes tout haut. Il déclara cette exécution
+barbare et imbécile: mais il n'éveilla pas de franc
+écho. Moi-même, je n'aurais pas osé m'affirmer comme
+lui. S'il y avait dans nos rangs des traîtres ou des lâches,
+la terreur pouvait les dompter et les entraîner. Aux yeux
+des autres, le caporal Tillot était un martyr. Son sang a
+coulé pour la patrie, sans gloire, mais non sans utilité. Dans
+l'immense sacrifice, qu'était-ce que de frapper une victime
+quelques jours plus tôt, parmi cette foule destinée au
+carnage? N'y avait-il pas là un jeu de la loterie du sort qui
+avait désigné le caporal Tillot et avait voué ce premier
+holocauste aux esprits malins de la peur et de l'indiscipline,
+pour les conjurer?</p>
+
+<p>Peut-être; mais nous nous trouvions dans la situation
+du patient qu'un opérateur hardi a privé d'un membre,
+sous prétexte d'éviter la gangrène. Il nous fallait changer
+le cours de nos idées; l'air du camp paraissait délétère.
+Après la prise d'armes du matin, la journée était remplie.
+Point de corvées, aucune crainte de départ, la date du
+nôtre étant fixée officiellement au surlendemain. Nareval
+était libre comme moi. Impossible de résister au besoin
+d'aller entrevoir, dans des rues, sur le seuil des maisons,
+derrière les vitres des boutiques, une population vivant de
+la vie ordinaire des peuples civilisés, banale, monotone,
+mais sûre et non sans attrait.</p>
+
+<p>Blois avait à nous montrer son château, que nous avions
+aperçu de la gare. Il est flanqué de tourelles élégantes, au
+sommet desquelles flottait alors le drapeau blanc à la croix
+de Genève. De ce côté, il domine un joli square, du haut
+d'un talus abrupt où poussent quelques arbustes et d'où le
+lierre s'élève en capricieux dessins jusqu'aux premières
+croisées. Elles sont ornées de balcons sculptés dans la
+pierre délicatement ajourée, et elles alternent avec des
+panneaux peints de couleurs vives et semés d'écussons,
+d'or, d'argent, d'azur et de gueules.</p>
+
+<p>En suivant une pente raide à notre gauche, nous parvînmes
+devant le portail, que surmonte une statue équestre
+de Louis XII en haut-relief. Une voûte ogivale, bordée de
+statues séparées par de gracieuses colonnes torses, conduit
+à la cour d'honneur, où apparaît en saillie le large escalier
+de pierre qui a tenté plus d'un peintre. Là dut se borner
+notre visite; nous n'avions pas encore acquis le droit de
+pénétrer dans les salles, et ne le regrettions pas: il fallait,
+pour entrer, permission ou plutôt ordre de la Faculté.</p>
+
+<p>A ce point de vue, notre dernière journée de Blois compléta
+les titres de l'un de nous. Une pluie diluvienne
+détrempa le sol et rendit le camp inhabitable. Pluvier, se
+déclarant vaincu par les rhumatismes, se fit hospitaliser.</p>
+
+<p>Sans avoir le désir de l'imiter, nous trouvions tous qu'un
+lit de boue, pour être moelleux, n'en était pas moins désagréable
+et en effet malsain. La retraite et le couvre-feu
+sonnés, Gouzy et Nareval, bons camarades, en dépit d'un
+reste d'envie, m'offrirent de les accompagner jusqu'à une
+ferme voisine où ils avaient déjà admirablement dormi.
+Les nuits précédentes avaient été mauvaises pour moi,
+grande était ma fatigue. Et puis, enfin, trop rigoureuse
+était la sanction donnée à la discipline, pour ne pas relever
+l'attrait du fruit défendu.</p>
+
+<p>L'obscurité favorisa notre évasion. Il fallait gagner la
+ferme par de petits sentiers courant à travers champs. Ils
+étaient coupés de larges flaques d'eau, où je m'embourbais,
+tandis que mes compagnons filaient beaucoup mieux dans
+un chemin qu'ils avaient pratiqué. Derrière nous, on
+marchait. D'autres soldats allaient peut-être nous ravir
+nos places, à moins que nous ne fussions poursuivis par
+la garde du camp. De toute manière, il fallait se hâter,
+gagner de vitesse; mais des étangs, de véritables lacs,
+succédaient aux premières flaques. A la fin, Gouzy, le
+mieux enjambé de nous trois, cria victoire: à nous le prix
+de la course, et nous fûmes aussitôt rassurés quant à la
+poursuite. La défaite constatée, les pas découragés s'éloignèrent,
+faisant entendre par intervalles le bruit flou de
+crapauds s'affalant dans l'eau. Les malheureux vaincus
+pataugeaient toujours.</p>
+
+<p>Si notre escapade nous avait causé quelques remords, ils
+s'évaporèrent à la chaleur de l'âtre de notre hôte. En notre
+honneur, il s'empressa de jeter deux sarments dans sa
+large cheminée. Le bois sec pétillait gaiement, et, dans la
+flamme agile, les brindilles se tordaient, pareilles à des
+cornes de diablotins. Nos vêtements de gros drap tout
+mouillés séchaient rapidement, et nous étions enveloppés
+chacun d'un nuage, comme les dieux de la mythologie.
+Quoique moins olympien, le spectacle qui s'offrait à nos
+yeux était charmant, dans sa simplicité.</p>
+
+<p>Sur des murs blanchis à la chaux et légèrement enfumés,
+deux gravures religieuses pour tout ornement. Un sol de
+terre battue; des outils de laboureur dans un coin; quatre
+chaises rustiques; un lourd bahut reluisant; une table massive
+de bois blanc où transparaissait, comme une neige
+impalpable, la fleur du savon dont elle devait être tous les
+jours frottée; les provisions d'hiver suspendues dans des
+linges aux poutres du plafond.</p>
+
+<p>Après nous avoir reçus et avoir activé le feu, le maître
+du logis, paraissant un peu las de sa journée, s'était assis
+en face de sa jeune femme, qui, près de la table où attendait
+un tricot tout hérissé de ses aiguilles, allaitait un
+enfant, tandis qu'un bambin plus âgé jouait à ses pieds
+avec des épis de maïs et nous examinait curieusement à la
+dérobée. Les joyeuses lueurs du foyer faisaient pâlir la
+petite flamme de la chandelle fumeuse, et illuminaient la
+scène entière.</p>
+
+<p>L'homme, dans la force de l'âge, le teint hâlé, l'air franc
+et bon, reposait volontiers son regard sur la jeune mère,
+au visage régulier, presque beau, agréable en tout cas dans
+le cadre de cheveux bruns lissés en deux bandeaux qui
+s'échappaient d'un serre-tête blanc. Les traits étaient fins,
+l'expression naïve, et, malgré cette naïveté, les quelques
+mots qu'elle ajoutait aux propos de son mari, avec la même
+prononciation parfaite, dénotaient un ferme bon sens. Ce
+tableau figurait à souhait la paix bienfaisante et féconde.</p>
+
+<p>Combien de temps ces braves gens en jouiraient-ils? Au
+lieu de donner une hospitalité volontaire, ne subiraient-ils
+pas bientôt, comme le tiers de leurs semblables, l'occupation
+forcée d'un brutal ennemi? L'éloignement de ce supplice,
+de cette honte, ne dépendrait-il pas de notre conduite?
+Si vraiment l'immolation d'un des nôtres devait enflammer
+les courages et communiquer aux faibles de la force, est-ce
+que, devant les périls à enrayer, le sacrifice ne se légitimait
+pas?</p>
+
+<p>Nos vêtements ayant été assez séchés, il nous fallut
+remercier de son aimable accueil la jeune femme que nous
+ne devions plus revoir. Son mari nous conduisit dans un
+grenier bien clos, tout garni de paille fraîche et de foin
+odorant. Là nous goûtâmes quelques heures d'un sommeil
+réparateur, embelli de doux rêves. La victoire nous souriait;
+tous nos frères étaient vengés, l'ennemi vaincu,
+refoulé, anéanti. Songes, mensonges. Les nôtres, si séduisants
+qu'ils fussent, ne purent nous détourner longtemps de
+la réalité. Bien avant le réveil, nous nous glissions sous
+notre tente. Cela se fit sans encombre, Dieu merci!</p>
+
+<p>A sept heures, le café bu tout chaud, nous prenions,
+avec armes et bagages, le chemin de la petite ville de Mer,
+située à une vingtaine de kilomètres de notre camp, au
+nord-est de Blois. La brigade allait s'incorporer au 17e corps
+d'armée. Elle était confiée à un ancien colonel d'infanterie
+de marine, le général Charvet, du cadre auxiliaire.</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>EN CAMPAGNE</h2>
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Vingt kilomètres à parcourir, c'est une petite étape. Le
+temps était sombre, assez favorable pour la marche; mais
+le sol, détrempé par la pluie de la veille, mollissait sous les
+pieds. Et puis, notre bagage était au grand complet. Fourniment,
+vivres, cartouches, rien ne manquait. La tente, humide
+encore, pesait fort. Quand, au bout d'une heure, retentit de
+distance en distance, comme répercutée par un interminable
+écho, la sonnerie de la halte, tous, et moi le premier,
+nous poussâmes un long soupir de soulagement; mais il
+était à peine exhalé, que les clairons, l'instant d'avant si
+charitables, nous ordonnèrent cruellement de repartir.</p>
+
+<p>Grise et pénible journée, qui n'a rien laissé dans ma
+mémoire de l'aspect du pays. Nous avions tout au plus
+parcouru le quart du chemin, et il me semblait que j'étais
+déjà à bout de forces. Je ne voyais que les deux pieds qui
+devant moi s'agitaient, fuyant alternativement les miens.
+Mon regard, s'il s'élevait, ne dépassait pas la hauteur du
+havresac qui sous mon nez se balançait comme un esquif,
+avec le fréquent tressaut que lui imprimait un sec haussement
+d'épaules. Cet as de carreau marchant, je le regardais,
+je le fixais désespérément, pour subir son attraction
+magnétique, pour contre-balancer l'horrible poids de celui
+qui me sollicitait en arrière, me tiraillait sous les bras,
+m'écrasait les épaules, comme si, de minute en minute, il
+eût grossi et se fût réellement appesanti.</p>
+
+<p>Avec une terreur qui croissait en proportion de l'affaiblissement
+de mon corps, je me demandais si jamais j'arriverais
+au bout de l'étape. Or, si à cette première épreuve
+j'étais vaincu, comment espérer fournir une carrière plus
+longue? Ma bonne volonté, mon ardeur patriotique, tous
+mes élans sincères allaient-ils donc être éteints, annihilés?
+Etait-il donc inutile et vain d'avoir du coeur? Ne valait-il
+pas mieux posséder de solides jarrets?</p>
+
+<p>A la dernière pause, j'eus l'imprudence de m'asseoir.
+Quand le clairon sonna, mes jambes étaient rouillées,
+inertes. Je voulus me lever. Impossible. Mon fardeau me
+clouait sur le tas de pierres où je m'étais échoué, au bord
+de la route, et, plein de désespoir et de rage, je vis défiler
+tout le 51e régiment qui suivait le 48e. Par un suprême
+effort, je m'étais redressé pourtant; mais, loin de pouvoir
+regagner le terrain perdu, je me voyais distancer toujours
+plus. Non seulement mes effets et mon sac me pesaient,
+mais aussi mes galons: je m'en trouvais indigne, j'en étais
+honteux. Volontiers je me les fusse arrachés, et je me
+demandais avec inquiétude comment j'allais m'excuser
+auprès de mes officiers d'être un traînard.</p>
+
+<p>La brigade s'était arrêtée au nord de la ville, le 48e à
+droite et le 51e à gauche de la voie ferrée qui monte vers
+Beaugency. La nuit tombait quand je rejoignis ma compagnie;
+il avait fallu du temps pour assigner à chacun sa
+place: les faisceaux étaient formés, les tentes à peine
+dressées. Officiers et camarades ne remarquèrent pas mon
+retard ou feignirent de ne s'en être pas aperçus. Impossible
+de me rappeler si la soupe fut bonne, ni même si j'en
+mangeai. Me reposer, m'étendre, dormir, voilà ce qu'il me
+fallait. N'importe où. Nécessaire est l'extrême fatigue de la
+marche avec un chargement de bête de somme, pour vous
+faire goûter les bienfaits du repos sous un
+illusoire abri et à même la terre humide.</p>
+
+<p>Au redoublement
+de froid
+qui coïncide
+avec l'aube, je
+me réveillai
+pourtant. Le besoin
+de secouer
+l'engourdissement
+du sommeil
+me poussa
+à m'agiter hors
+de ma tente:
+je me trouvai si dispos, si alerte, que j'espérai mieux
+résister à une seconde épreuve. Faible espoir, car j'eus
+l'ennui de constater que, ressemblant aux héros par les
+mauvais côtés, j'avais, comme Achille, le talon entamé.</p>
+
+<p>Par bonheur, nous ne devions pas quitter Mer tout de
+suite. Cette ville, qui compte normalement 4 000 âmes,
+était alors entourée et farcie de 12 000 hommes de troupes
+de toutes catégories et de toutes couleurs. Avec nous, les
+chasseurs campaient alentour. Au centre de la cité, un
+régiment de mobiles occupait la halle, qui offrait véritablement
+le spectacle d'une ruche gigantesque. Des moblots y
+apparaissaient en effet, non seulement fourmillant au ras
+du sol, mais encore allant chercher le repos sur les piles de
+sacs qui attendaient l'ouverture du marché. Dehors, sur la
+place, dans les rues, aux carrefours, partout s'ébrouaient,
+piaffaient, ruaient, des chevaux au piquet, et quelques-uns
+stationnaient tête basse, crinière tombante, leurs grands
+yeux mornes. Le long des grandes voies, s'alignait le
+matériel de l'artillerie. Canons à la longue gueule élevée,
+hardie, caissons lugubres comme des cercueils, forges roulantes,
+fourgons, fourragères, enfin le train de la 2e division
+du 17e corps d'armée.</p>
+
+<p>Sous l'impulsion du général Durrieu, un divisionnaire
+authentique, graine d'épinards rare à ce moment-là, le
+corps d'armée s'agglomérait graduellement, sans précipitation,
+sans hâte exagérée. Cette prudence semblait s'imposer
+avec des formations improvisées, comptant&mdash;j'en fournissais
+la preuve&mdash;des volontés meilleures que les
+jambes.</p>
+
+<p>A la tête de la 2e division était placé le général de brigade
+du Bois de Jancigny, la veille colonel de gendarmerie.
+Bientôt un autre brigadier, depuis lors célèbre, allait être
+désigné pour remplacer le baron Durrieu, trop méthodique
+et trop lent au gré du ministre de la guerre. Le 17e corps
+était offert par le télégraphe au général Gaston de Sonis,
+pendant qu'il cherchait vainement à Châteaudun d'introuvables
+régiments de cavalerie avec lesquels il brûlait de
+charger.</p>
+
+<p>Moi aussi, je profitai du trouble des temps pour avancer
+vertigineusement en grade. Le haut galon de sergent-fourrier
+me fut décerné à Mer. M. Eynard, promu lui-même
+capitaine, répondit à mes remerciements en me promettant
+de me faire avoir sous peu, si je continuais de bien servir,
+le grade de sergent-major. Comme je l'eusse envié, le
+double galon, s'il avait dû me dispenser de porter mon sac!</p>
+
+<p>En tout cas, les paroles bienveillantes du capitaine justifiaient
+un peu le dépit de Gouzy et de Nareval, qui perça
+malgré eux. Ils me boudèrent pendant une heure et devinrent
+ensuite les meilleurs camarades du monde. Quant à
+mon troisième rival, il ne daignait plus être jaloux de moi.
+Villiot, simple sergent, était déjà désigné pour passer sous-lieutenant.
+Pourquoi son compatriote n'obtiendrait-il pas
+la même faveur? En vérité, le beau Laurier attendait
+l'épaulette, ni plus ni moins, et dans cette attente il relevait
+un peu plus ses moustaches; il multipliait les punitions,
+sans de bien graves motifs, pour se donner de l'importance!</p>
+
+<p>Harel, cela va sans dire, avait été consacré sergent-major,
+et, pour compléter notre cadre, il nous fut donné
+un lieutenant. M. Barta, comme M. Houssine, était sorti des
+rangs, mais depuis plus longtemps. Il avait la mine d'un
+grognard qu'il était, ayant combattu en Crimée, en Italie,
+et étant décoré de la médaille militaire. Forte moustache,
+longue barbiche, grosse-voix. Au demeurant, le meilleur
+des hommes. Il eût été parfait, sans son goût prononcé
+pour la dive bouteille; mais, à l'armée de la Loire, il n'y
+avait guère à boire que de la neige fondue. M. Barta nous
+apparut donc sous un jour excellent. Grâce à lui, la 6e du
+3 achevait d'être encadrée de manière à ne pas trop redouter
+l'épreuve du feu.</p>
+
+<p>D'ailleurs le colonel Koch mettait à profit le dernier
+répit accordé par le général en chef, pour faire manoeuvrer
+le régiment à travers champs. J'eusse pris plaisir à cette
+préparation aux combats prochains; mais mon quartier
+général était à la gare, où se poursuivaient d'interminables
+distributions. Fastidieuses corvées. Tous les fourriers de
+la brigade étant convoqués en même temps, il leur fallait
+assister à la pesée successive, par les soins d'un sergent
+d'administration rarement bien disposé, des lots de denrées
+revenant à chaque compagnie. L'opération, quand il s'agissait
+des vivres de campagne, se renouvelait cinq fois.
+Sucre, 36 pesées; café, 36 pesées; riz, de même; sel
+encore, haricots, toujours 36. Le lendemain, distribution
+de viande fraîche ou de lard salé, de pain ou de biscuit,
+pour recommencer ensuite. Ah! l'effrayant tonneau des
+Danaïdes que le ventre d'une armée!</p>
+
+<p>Le 24 novembre, je ramenais de la gare mes hommes
+de corvée, moins irrité encore d'une station de trois heures,
+qui nous avait fait rentrer les jambes dans le corps, que du
+soupçon d'avoir été victime d'une grossière erreur. Quelque
+raillerie qu'excitent les règlements militaires, ils sont généralement
+bons, quand ils sont strictement appliqués. Mais
+ils forment comme une chaîne: il ne faut pas qu'il y
+manque un seul anneau. Nul ne doit se dérober tant soit
+peu à son devoir, sous peine d'ouvrir toute grande la porte
+aux abus. L'intendance avait trop à faire, en 1870, pour
+que les fonctionnaires ou que même les officiers d'administration
+fussent présents partout: le soin des distributions
+était forcément abandonné à des subalternes, recrues que,
+en général, le désir d'éviter le feu, plus que la conscience
+du devoir ou que les aptitudes professionnelles, avait poussées
+dans les services auxiliaires. Il appartenait donc aux
+officiers chargés de la conduite des fourriers d'être vigilants.
+Ce jour-là&mdash;il faut l'avouer,&mdash;l'officier de service,
+un lieutenant du 51e, impatienté d'attendre si longtemps,
+ne prêta aucune attention à la protestation que je formulai.
+Pour ne pas perdre le temps, il fallut se contenter, de la
+part du sergent qui nous servait, d'une démonstration
+embarrassée au moyen de sa bascule. Cette sorte d'instrument
+est facile à fausser, et j'étais parti convaincu que
+nous avions été trompés.</p>
+
+<p>Dominé par cette préoccupation, j'entrai dans une épicerie
+qui se trouvait sur notre chemin. Vérification faite,
+mes soupçons se changèrent en certitude. Ainsi, plusieurs
+milliers d'hommes allaient se trouver privés de la nourriture
+d'un jour sur trois environ. Impossible d'en douter,
+les soldats de corvée en étant témoins comme moi.</p>
+
+<p>En un temps où les vétilles étaient parmi nous punies
+de mort, je ne me croyais pas en droit de taire la faute
+d'un homme qui, par calcul ou par maladresse, allait en
+affamer des milliers au moment des rudes fatigues, pendant
+les marches forcées. Il appartenait à mon capitaine,
+sur mon rapport, de signaler la fraude ou l'erreur; mais il
+n'était pas au camp, et, quelques minutes après, je n'avais
+plus le loisir de me plaindre efficacement.</p>
+
+<p>Les clairons rappelaient, rappelaient au pas gymnastique.
+Dans la ville, les vibrantes trompettes de l'artillerie répondaient
+à nos sonneries. Puis il s'éleva au-dessus et autour
+de la ville un bruissement intraduisible, fait de l'agitation
+des soldats, du froissement du pavé par le fer des chevaux,
+du roulement des affûts et des avant-trains, d'une longue
+clameur de commandements et d'un immense cliquetis
+d'armes.</p>
+
+<p>La ville de Mer, au bout d'une heure, dut sembler morne
+et vide à ses habitants: notre division l'avait évacuée. Le
+général de Sonis, d'abord suffoqué par un tel excès d'honneur,
+s'était cependant résigné, par esprit de discipline, à
+accepter le commandement en chef du 17e corps d'armée.
+Pour constituer solidement l'aile gauche de l'armée de la
+Loire, il avait demandé la concentration immédiate de ses
+divisions autour de lui, à Châteaudun, tandis que le 16e corps
+se maintenait au centre, en avant de Coulmiers, sous les
+ordres du général Chanzy, dans les positions conquises le
+9 novembre, et que, plus à droite, le général Martin des
+Pallières couvrait Orléans avec le 15e corps.</p>
+
+<p>Mer, où je devais bientôt revenir, non plus pédestrement,
+mais monté, je n'ose pourtant dire sur un noble
+coursier, Mer, qu'une sinuosité de la route nous avait
+permis de découvrir à distance sans détourner la tête,
+s'était effacé dans la brume de cette triste journée d'automne.
+Le pays était plat, sans horizon, sous un ciel
+terne, bas, qui semblait étouffer la terre. Et ce qui assombrissait
+encore tout cela, c'était le souvenir de ma première
+étape. Il me préoccupait fort. Il me préoccupait
+d'autant plus qu'à chaque pas mon talon, mon talon
+d'Achille, me rappelait, par une sensation de brûlure, ma
+vulnérabilité.</p>
+
+<p>Heureusement le départ avait été tardif: il n'y eut pas
+à fournir ce jour-là une longue course. Au bout de trois
+lieues, ayant atteint à la nuit le bourg de Lorges, nous
+établîmes nos bivouacs dans des champs que bornait à
+notre gauche une large bande irrégulière, noire et confuse.</p>
+
+<p>Au jour, nous reconnûmes que nous étions campés
+près d'un grand bois, la forêt de Marchenoir. Le café pris,
+on nous fit aligner à une portée de fusil de la lisière:
+le 51e avait à nous rendre le funeste spectacle que nous lui
+avions offert dans la forêt de Blois. Il y mit un peu moins
+de cérémonie que nous. Ayant laissé les faisceaux auprès
+des derniers fumerons de leurs bivouacs, les hommes de
+ce régiment vinrent se ranger à nos côtés, les bras ballants,
+presque comme à la foire. Il ne s'agissait, à vrai
+dire, que d'exécuter un simple soldat, lequel, chose grave,
+avait refusé d'obéir à un caporal qui le commandait de
+corvée.</p>
+
+<p>Grand, fort, l'air décidé, cet homme fut conduit tout à
+l'entrée du bois, sous l'escorte du peloton fatal. Il ne voulut
+pas se laisser bander les yeux, ni s'agenouiller. En
+se plaçant lui-même bien en face de ses compagnons armés,
+il nous parut, de loin, demander si la distance était convenable.
+Il recula d'un pas, et, s'étant bien assujetti sur ses
+jambes afin de montrer qu'il ne tremblait pas, il fit un
+mouvement de tête qui fut le signal du feu. Le bruit de la
+décharge nous parvint trois secondes après que nous avions
+vu ce brave s'affaisser, foudroyé.</p>
+
+<p>Il n'était plus temps de s'attarder en des formalités
+superflues: grâce nous fut faite du défilé devant le corps
+sanglant. Le camp levé aussitôt, la brigade se mit en
+marche par une des routes qui traversent la forêt. La
+journée était belle, le ciel assez clair, sauf quelques buées
+matinales qui s'évaporaient comme des farfadets à notre
+approche. L'exécution sommaire nous avait un peu, malgré
+un commencement d'habitude, figé le sang: l'exercice
+nous semblait une nécessité et un bienfait. Le chemin prenait,
+entre la multitude d'arbres qui se pressaient autour de
+nous, un caractère pittoresque, varié, car, au coeur de la
+forêt, les feuilles n'étaient pas toutes tombées: il y avait
+là comme un regain, exhalant un doux parfum automnal.
+La fatigue se faisait à peine sentir; l'étape eût été vite parcourue;
+mais, pour la défense de la patrie, le génie civil
+s'était exercé en ces parages dans le secret des bois: il
+contribua à modérer notre allure.</p>
+
+<p>La tête de la colonne s'arrêta à un carrefour devant une
+tranchée à épaulement, obstacle qui déjà immobilisait une
+batterie de notre division arrivée par une autre route. Les
+artilleurs travaillaient activement à rétablir la voie; mais,
+après une pause, nous n'attendîmes pas l'achèvement de
+leur rude besogne. Bravant l'enchevêtrement des racines
+d'arbres, des fougères et la fouettée des branches successivement
+tendues par les fusils, l'infanterie tourna les
+obstacles, en coupant à travers les taillis. Peu après, la fin
+de la forêt s'annonça par une perspective romantique, dont
+l'image, quoique vaporeuse, vague, est cependant fixée,
+indélébilement, je ne sais pourquoi, dans ma mémoire,
+avec la grâce indéfinissable d'un beau rêve. Au bout de
+l'avenue qui filait toute droite, au milieu des arbres dénudés,
+se dressait, sur un coteau, dans la lumière plus vive de
+la plaine, un castel à tourelles.</p>
+
+<p>La grande halte eut lieu au delà de ce site charmant. Les
+fourriers, condamnés à écourter leur repos, durent presque
+aussitôt prendre les devants, pour aller, sous la conduite
+d'un adjudant-major, reconnaître l'emplacement des prochains
+bivouacs. Un peloton complétait cette avant-garde,
+dont l'allure devait se maintenir assez vive.</p>
+
+<p>Vers quatre heures, un grondement lointain de tonnerre
+vint frapper nos oreilles. Il n'y avait point d'électricité dans
+le ciel, l'orage sévissait sur la terre. C'était le bruit de la
+canonnade. Enfin!</p>
+
+<p>Faible encore, bien faible, très éloigné, mais nettement
+perceptible, ce premier écho de la bataille nous insuffla
+comme une vie nouvelle. Pour ma part, je ne sentais plus
+le poids de mon sac; le fusil me semblait aussi léger qu'une
+canne de jonc; j'oubliai même la cuisante douleur de mon
+malheureux talon; je me trouvais aussi alerte et dispos
+qu'aux jours où je m'exerçais chez Léotard, et, la nuit, dans
+la prairie des Filtres de Toulouse. Qu'importaient à présent
+les fatigues et les souffrances: le danger était proche,
+donc nous allions être utiles, devenir bons à quelque chose.
+Les forces nous étaient revenues pour doubler l'étape, s'il
+l'avait fallu, et, vraiment, nous espérâmes que l'ordre en
+serait donné. Non, nécessité fut de se reposer pour arriver
+en vue de Châteaudun le lendemain à pareille heure.</p>
+
+<p>La dernière étape avait été pénible, à travers un pays
+déjà violé par les envahisseurs. Habitations désertes, tout
+le long de la route. Grilles de parcs brisées, murs crénelés
+ou rongés de brèches. Les arbres, fauchés par les obus,
+montraient leurs moignons à cassures fraîches. De loin en
+loin, une carcasse de cheval fourmillante de taches noires,&mdash;des
+corbeaux dont le vol sinistre animait seul le paysage
+que la pluie rayait de ses lignes obliques.</p>
+
+<p>Sur ce fond sombre, la ville de Châteaudun nous apparut
+tout d'un coup&mdash;un repli de terrain franchi&mdash;à deux kilomètres
+environ. Bâtie sur un coteau, elle produit un grand
+effet, avec la haute silhouette du château de Dunois qui
+domine ses maisons étagées. Après quelques nuits de
+bivouac il nous semblait déjà que nous étions condamnés
+aux steppes éternelles. Aussi la vue de cette cité nous
+surprit-elle et nous réjouit-elle, malgré l'inclémence du
+temps: nous avions hâte, une hâte enfantine, de heurter de
+nos pieds endoloris le pavé de ses rues. Il fallut cependant
+modérer notre impatience et lui voir prendre un autre cours.</p>
+
+<p>En franchissant le coteau d'où nous avions pu découvrir
+la ville, nous avions entendu subitement, clair et intense,
+le bruit de la canonnade qui jusque-là avait grondé sourdement,
+confusément. L'action paraissait se livrer à quelques
+kilomètres. Les clairons sonnèrent la halte d'un bout
+à l'autre de la longue colonne, et les estafettes coururent
+bride abattue vers la ville pour savoir s'il fallait y entrer,
+ou bien marcher au canon. Dans la direction du nord-ouest,
+semblait-il.</p>
+
+<p>Les officiers ayant visité les armes, les hommes jonchèrent
+aussitôt la route des petites croix blanches dont
+sont formés les étuis de cartouches. Cela témoignait d'une
+belle ardeur, et surtout d'une grande inexpérience, car il
+suffit de trois secondes pour rompre ces boîtes de carton, et
+il nous eût fallu de longues heures pour joindre l'ennemi.</p>
+
+<p>C'est à Yèvres et à Brou que le canon tonnait ce jour-là,
+à plusieurs lieues de Châteaudun. Pour détourner les Prussiens
+d'une marche sur Vendôme signalée par le ministre
+de la guerre, le général de Sonis s'était porté en avant dès
+le matin, avec quelques batteries et les fantassins du général
+Deflandre qu'il avait fait trotter comme des chevaux arabes.
+Notre appui, qui aurait été tardif, n'était pas nécessaire; la
+colonne expéditionnaire devait sans désemparer rentrer
+après l'affaire dans ses bivouacs de Marboué, sous Châteaudun.
+L'ordre ne tarda donc pas à nous arriver d'aller
+occuper dans la ville haute les emplacements abandonnés
+par des francs-tireurs et des mobiles, qu'un train emporta
+devant nous vers Vendôme. A leur rapide passage, nous les
+saluâmes chaleureusement, croyant qu'ils allaient au feu.</p>
+
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Dans la ville basse que baignent les eaux du Loir, la vie
+régnait à peu près comme aux jours paisibles, bien que
+plus d'une toiture montrât un trou béant percé par les
+projectiles allemands; mais, sur la crête du coteau, où
+naguère se trouvaient des quartiers opulents, il restait à
+peine quelques habitations debout, au milieu d'affreuses
+ruines. Les rues étaient pour la plupart impraticables. Dans
+quelques-unes, l'incendie avait tout dévoré. Les murailles
+seules subsistaient, mouchetées de balles et fendues par les
+obus. Les matériaux noircis et calcinés comblaient l'intérieur
+des maisons, débordant sur la voie publique par les
+fenêtres du rez-de-chaussée, qu'ils obstruaient, et dont les
+ferrures hérissées semblaient avoir été tordues par des
+mains de géant.</p>
+
+<p>Peu d'habitants erraient parmi ce théâtre de désolation.
+Ceux-là s'obstinaient pourtant à rôder autour des décombres
+où gisaient encore les victimes qui avaient été surprises et
+étouffées dans les caves.</p>
+
+<p>Comme insensible à tout, une armée campait là, abritant
+ses tentes contre les murs demeurés debout, formant ses
+fourneaux avec les briques écroulées, se chauffant des
+débris de bois non consumé. Dans la pénombre du crépuscule,
+les feux pétillants des bivouacs rendaient aux ruines
+les teintes rougeâtres de l'incendie, et, la nuit venue, leur
+donnèrent un aspect fantastique. Et des canons roulaient
+avec fracas dans les rues le moins obstruées, où piétinait
+un régiment de cuirassiers attendant la sonnerie du boute-selle.
+Parmi les spectres que figuraient, dans leurs longs
+manteaux blancs, ces hommes de haute stature, grandis
+par le casque cerclé de peau sombre, les estafettes galopaient
+en divers sens, au bruit continu de la canonnade qui
+grondait comme le tonnerre d'une nouvelle invasion.</p>
+
+<p>Ce spectacle, sans nous surprendre après l'héroïque
+défense de la fière cité, nous navrait profondément, tandis
+que, lentement, nous nous dirigions vers l'avenue de la
+Gare où nous devions camper. Un brusque arrêt se produisit,
+sans que les clairons eussent sonné la halte, et, successivement,
+les files se serrèrent un peu. Toutes les têtes
+se retournaient l'une après l'autre. Au milieu d'un silence
+recueilli, nous entendîmes, avant de rien voir, le pas d'un
+peloton qui arrivait en sens inverse. Il escortait des prisonniers
+prussiens en tête desquels marchaient deux athlètes,
+aux épaules larges, aux bras puissants, que dessinait une
+casaque blanche. Ils avaient la chevelure courte, roussâtre,
+et la tête vraiment carrée dans leur toque, blanche aussi,
+sauf le bandeau qui était du même drap bleu que le pantalon.
+Ils passèrent, lourdement, leur nez épaté bien en
+l'air, suivant ainsi la direction de leurs regards qui de la
+sorte évitaient les nôtres.</p>
+
+<p>Nous fûmes enfin autorisés à dresser la tente sur un
+boulevard qui aboutit à la gare. Pour ma part, j'aspirais
+ardemment au repos. Certes j'avais, depuis Mer, suivi le
+régiment à mon rang de bataille, mais non sans effort. La
+marche avait aggravé la blessure qui me déchirait le pied,
+et je me sentais frissonner de fièvre. Or il me fallut aller
+chercher du pain à la gare et l'attendre pendant deux
+heures. A mon retour, mes camarades avaient mangé leur
+soupe, mais le brave Villiot m'avait réservé une gamelle
+de bouillon, qui mijotait près du feu. Rien ne pouvait m'être
+meilleur. Cela me réchauffa, et, notre tente étant garnie
+d'excellente paille, je comptais sur un bon somme pour me
+rétablir tout à fait.</p>
+
+<p>Avec le sac comme oreiller, la terre est proche; les
+moindres bruits parviennent vite à l'oreille. A peine dormions-nous,
+que le galop d'un cheval résonna sur le pavé;
+il allait vers la tente du colonel. Funeste avertissement.
+Quelques instants après, tente à bas, sac au dos et en
+marche. En contremarche, plutôt. Au bout d'une heure de
+promenade pénible dans les décombres, nous nous retrouvâmes
+sur notre premier emplacement. Il pleuvait, par
+surcroît. Nos paillasses, en partie dispersées, étaient toutes
+trempées. Il fallut néanmoins s'en contenter. Mauvaise
+nuit pour un fiévreux.</p>
+
+<p>La journée suivante se passa au bivouac, sur le qui-vive.
+Les sacs, bouclés dès le matin, gisaient en tas près
+des faisceaux. Tous les chevaux étaient sellés, les pièces
+attelées. Au premier coup de clairon, le corps d'armée
+pouvait s'ébranler tout entier. Une batterie pourtant était
+en position vers l'est. Quelques hommes, au risque de se
+rompre les os, s'étaient hissés au faîte des ruines de la
+dernière maison brûlée. De cet observatoire branlant, ils
+découvraient la campagne jusqu'à la ligne de l'horizon
+perdue dans la brume; ils crurent distinguer des reconnaissances
+de uhlans. Le canon cependant grondait sur un
+autre point. Par deux fois, on prit les armes: fausses
+alertes. Allions-nous attendre l'ennemi? courir à sa rencontre,
+ou le fuir?</p>
+
+
+
+<p>En vérité, personne ne le savait. Le général de Sonis, fier d'avoir la
+veille délogé les Prussiens du camp de Brou, ne pouvait pas exiger tous
+les jours les fatigues qu'il avait imposées à la division Deflandre. Près
+de cinquante kilomètres en vingt-quatre heures, sans sac
+il est vrai, avec un combat pour reprendre haleine, le Cid
+n'eût guère fait plus; mais le 17e corps n'était pas composé
+exclusivement de héros pareils et les Prussiens valaient
+bien les Maures. Quoi qu'il en soit, notre chef, tout en
+jugeant nos positions de défense peu sûres, n'envisageait
+pas sans révolte l'idée de reculer, au lendemain d'un succès
+qui en revanche devait provoquer, pour une contre-attaque
+sérieuse, la concentration de plusieurs corps ennemis.</p>
+
+<p>Tandis que le général balançait comme un héros de tragédie,
+entouré&mdash;ainsi que d'un choeur antique de confidents&mdash;de
+tous ses lieutenants et chefs de corps, le ministre
+de la guerre et le commandant en chef s'effrayaient d'une
+telle ardeur chevaleresque. Après avoir renoncé à stimuler
+le zèle du général Durrieu, ils s'efforçaient de modérer
+l'activité de son successeur, lui télégraphiant à toute heure
+d'être prudent. Ils jugèrent à la fin nécessaire de lui
+ordonner de se replier, de manière à s'assurer au besoin le
+soutien des autres fractions de l'armée de la Loire.</p>
+
+<p>Pendant que se donnaient cours ces agitations supérieures,
+les fourriers du 48e avaient été appelés à la gare
+pour renouveler prosaïquement les vivres épuisés. Toujours
+le dernier servi, je revenais avec mes hommes
+chargés de viande, de café, de riz et de biscuit; mais le
+régiment avait décampé. Étaient restés là, par ordre,
+pour garder nos bagages et nos armes, le caporal Dariès
+et le sergent Nareval.</p>
+
+<p>A cette vue, affaibli sans doute par quarante-huit heures
+de fièvre, j'eus un accès de découragement. Partir, c'était
+facile à dire! mais est-ce que je pouvais imposer à huit
+hommes de traîner comme des bêtes de somme les vivres
+de leurs deux cents camarades? Est-ce que j'avais le droit
+d'abandonner ces vivres, la nourriture de quatre jours?
+Mon tour était donc venu d'osciller comme un pendule,
+entre des partis qui me paraissaient également impraticables.
+C'est le bon côté de la guerre d'exiger de l'initiative
+des plus humbles comme des plus glorieux et d'accroître
+ainsi la valeur personnelle de chacun; mais c'est un vilain
+penchant de la nature humaine de toujours accuser autrui.&mdash;Pourquoi
+cette retraite précipitée? A quoi bon nous
+avoir fait venir, pour nous emmener aussitôt?</p>
+
+<p>Grâce à Dieu, cette révolte intime ne dura pas. Près de
+nous stationnait une charrette de réquisition, dont le conducteur,
+un paysan à l'air ahuri, semblait attendre des
+ordres. Ces ordres,&mdash;me ressaisissant aussitôt,&mdash;je les
+lui donnai. Il déchargea mes hommes de toutes nos denrées.
+Je ne gardai de ma corvée que deux soldats, et avec
+Nareval et Dariès nous escortâmes le véhicule que la
+Providence m'avait si fort à propos envoyé.</p>
+
+<p>Il suivait, cahin-caha, le flot de l'armée qui dévalait vers
+les ponts du Loir et s'écoulait dans la plaine que nous
+avions parcourue l'avant-veille. Moi aussi, je cahotais,
+n'étant point guéri. Mon pied me faisait toujours souffrir,
+et à tout moment je frissonnais sans avoir froid.</p>
+
+<p>Jusqu'à la nuit pourtant, le trajet se fit sans encombre et
+sans incident. Mais les longs convois de l'administration
+ne tardèrent pas à barrer la route. Chariots de vivres,
+grandes fourragères, voitures d'ambulances, se heurtaient,
+sans hâte. L'artillerie exigeant qu'on lui cédât le pas,
+c'était le commencement du chaos, que les ténèbres allaient
+achever. L'infanterie s'infiltrait entre les roues et courait à
+travers champs, pendant que ma charrette était empêchée
+d'avancer; nous risquions d'être fortement distancés et de
+perdre la piste du régiment.</p>
+
+<p>Pour moi, mon état de faiblesse m'enlevait toute idée,
+je l'avoue, toute énergie. Ne pas abandonner les vivres
+dont la compagnie aurait besoin le lendemain, telle était
+ma seule préoccupation, ma seule pensée, et je restais en
+conséquence auprès de mon convoyeur sans espérer pouvoir
+le suivre longtemps. Or un lieutenant de mon bataillon se
+trouvait là, retardé par une entorse: nous ayant reconnus,
+il monta sur la charrette, et, sourd aux protestations du
+conducteur, nous engagea dans un chemin de traverse.</p>
+
+<p>La nuit était venue, profonde, sans une étoile au ciel.
+Impossible de distinguer un homme à dix pas. La pluie de
+la nuit précédente avait détrempé le sol. Roues, essieu,
+toute la voiture gémissait, craquait, comme un vaisseau
+dans la tempête. Le cheval hennissait de douleur, en donnant
+de furieux coups de collier, sous la pointe de la canne
+du lieutenant. Mais la pauvre bête souffrait moins que son
+maître: la guidant de son mieux par le licou, il ne cessait
+de pousser, lui aussi, de sourds gémissements.</p>
+
+<p>Pourtant nous rejoignîmes la grande route sans avarie
+apparente, le cheval marchant encore, l'homme se désolant
+toujours. Quelques traînards nous affirmèrent d'ailleurs
+que nous suivions de près le régiment, ce qui nous encouragea
+un peu; mais quand donc nous arrêterions-nous?</p>
+
+<p>Toujours, toujours, les vagues silhouettes fuyaient au
+loin devant nous, comme nos propres ombres, sans pouvoir
+jamais être atteintes. Le bruit de notre marche effrénée,
+fantastique, troublait d'heure en heure le repos d'un village
+silencieux. Les fenêtres s'entr'ouvraient prudemment, puis
+des formes blanchâtres se penchaient au dehors, demandant
+quelques renseignements à voix basse. A quoi, par dépit et
+par honte, nous ne répondions qu'en haussant les épaules.</p>
+
+<p>Nareval, faisant son métier en conscience, se multipliait
+pour stimuler les retardataires. Et moi, à côté de la voiture,
+je marchais en titubant de fièvre, soutenu par le caporal
+Dariès. Il ne me quittait pas, persuadé que je serais tombé
+sans son appui. Lui-même avait besoin de toutes ses forces
+et je lui disais de m'abandonner, mais de veiller à ma
+place sur les vivres.</p>
+
+<p>J'étais résigné à me coucher dans le fossé qui bordait
+la route, lorsqu'un capitaine d'état-major passa près de
+nous: «Lieutenant, dit-il à notre officier, surveillez vos
+hommes. Nous sommes talonnés; pas de traînards: ils
+seraient pris.»</p>
+
+<p>Quoi! être ramassé par l'ennemi comme un vagabond par
+des gendarmes, est-ce que telle devait être ma destinée
+militaire? Sans doute, libre à moi de vendre ma vie; mais
+aurais-je assez de vigueur pour la vendre cher? Non, non;
+pour mourir dignement, utilement, il fallait être à un poste
+de combat, et il nous était pour le moment interdit de lutter.
+Le devoir, c'était de fuir, se sauver. En avais-je la force?</p>
+
+<p>Le lieutenant descendit un instant de son siège pour
+seconder Nareval. Vite, j'en profitai pour me glisser sous
+la bâche dans un si étroit espace que je n'aurais pas pu
+m'y retourner. Peu m'importait, j'étais couché sur un lit
+de foin sec. Un délicieux bien-être m'envahit dès que je
+sentis repartir la voiture. Bercé par le mouvement de la
+marche, j'oubliai tout, Châteaudun détruit, la honte de la
+retraite, les menaces d'être fait prisonnier: je m'endormis,
+et il faisait grand jour quand je rouvris les yeux. Frais,
+dispos, la fièvre éteinte, le talon cicatrisé, j'étais sauvé,
+guéri, et désormais à l'épreuve. Sans les attentions de
+Dariès, sans la charrette providentielle du convoyeur, Dieu
+sait ce qu'il fût advenu de moi, dans cette vertigineuse
+retraite de Châteaudun dont la précipitation n'était peut-être
+pas absolument justifiée? Mais un pur sang emballé&mdash;et
+tel était notre fougueux général&mdash;mesure-t-il
+l'espace qu'il dévore?</p>
+
+<p>Vers sept heures il y eut une halte, le temps de préparer
+le café. Aussi le capitaine Eynard me fit-il réclamer des
+provisions par un caporal. Pour protéger la retraite, nous
+dit ce dernier, la compagnie avait été déployée en tirailleurs
+pendant la nuit, nouvelle qui fit bondir Nareval. Il
+se calma en apprenant que l'ennemi, si c'était lui, avait
+seulement révélé sa présence par d'inoffensifs coups de
+sifflet. Au bout d'une heure de repos, la colonne reprit sa
+route, encore.</p>
+
+<p>Personnellement, après un bon somme, je n'avais pas
+grand mérite à marcher d'un pas allègre; mais, autour de
+moi, tout le monde était fourbu, rendu, et, dans cet état de
+lassitude extrême, chacun songeait à sa propre souffrance,
+sans qu'il lui restât de pitié pour les autres. Notre convoyeur
+fut un peu victime de cet égoïsme féroce.</p>
+
+<p>Grand, l'air benêt, sous son vieux chapeau de feutre aux
+bords moins larges que ses oreilles en contrevents, dans sa
+blouse bleu pâle à piqûres blanches qui lui couvrait à
+peine les hanches, il prêtait naturellement à la raillerie; sa
+mine effarée, quand il entendit parler de l'approche des
+Prussiens, provoqua un franc rire. Cependant il y avait
+quelque chose de touchant dans son désespoir. Peut-être
+avait-il peur pour sa propre personne; mais, à coup sûr, il
+souffrait davantage à cause de son cheval. La pauvre bête,
+n'en pouvant plus, devait continuer à traîner son lourd
+fardeau. Le maître la caressait, la flattait comme il eût
+fait à un enfant, toutes les fois qu'un coup lui était administré
+par l'un ou par l'autre. Or bientôt un second officier
+vint accroître la charge du bidet, qui n'en reçut que plus
+de horions. Affolé, le paysan supplia le nouveau venu et
+l'autre officier d'avoir pitié d'eux. Ce fut en vain. Alors,
+pour ne pas voir mourir son serviteur, le maître s'éloigna,
+disparut. Force me fut de prendre la conduite de l'équipage
+jusqu'au soir.</p>
+
+<p>A la tombée de la nuit, nous découvrîmes de loin la
+masse sombre de la forêt de Marchenoir, et, sur la lisière,
+les lignes des prismes blanchâtres des petites tentes. Les
+bivouacs fumaient et flambaient. Le terme de la retraite
+était atteint, Dieu merci. Le régiment campait à Saint-Laurent-des-Bois.
+Nareval, Dariès et moi, nous fîmes avec
+notre char une entrée triomphale. Les applaudissements
+ne nous manquèrent pas, car nous apportions des vivres
+bien nécessaires après un si long jeûne.</p>
+
+<p>Ma charrette menaçait par exemple de m'embarrasser
+autant qu'elle m'avait été utile. Mais son propriétaire
+n'avait pu se résigner à la perdre tout à fait de vue; il sut
+en tout cas nous retrouver, quoiqu'il feignît de n'avoir plus
+sa tête. Feinte ou réalité, il se livra à de telles extravagances,
+qu'après lui avoir fait partager notre soupe, nous
+nous empressâmes de lui rendre sa liberté. Du même coup
+il recouvra son calme et son air primitif de placide ahurissement.</p>
+
+
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>«Votre retraite de Châteaudun sur Écoman s'est faite
+avec un peu trop de précipitation», écrivait au général de
+Sonis le commandant en chef, qui ajoutait paternellement:
+«Ne vous inquiétez pas de cet insuccès et n'en
+prenez aucun tourment». Il était donc avéré que, sans
+avoir le droit de s'endormir sur ses lauriers, le 17e corps
+avait besoin de se refaire de ses stériles efforts. Il lui fut
+accordé deux jours de repos, que chacun employa à
+réparer le désordre de sa toilette, ou, tout au moins, à
+faire sa toilette. Coquetterie à part, c'était un soin légitime,
+nécessaire, que le froid qui commençait à sévir ne
+facilitait point.</p>
+
+<p>Curieux spectacle que celui de ces hommes livrés aux
+occupations minutieuses et variées du ménage. Les uns
+lavaient leur linge dans un ruisseau dont il avait fallu
+casser la glace; d'autres le roussissaient aux feux du
+bivouac, sans parvenir à le faire sécher. Beaucoup rajustaient
+les sous-pieds de leurs guêtres ou recousaient des
+boutons, tandis que j'avais à réparer un désastre. Riche
+tout juste d'un écheveau de fil blanc très grossier, je
+l'étendis de mon mieux le long de mon vêtement rouge,
+en impertinents zigzags.</p>
+
+<p>Il nous restait d'ailleurs du temps pour voisiner. A cent
+pas de nous se trouvait le parc d'artillerie, où quelques
+mitrailleuses excitèrent notre curiosité. Longs cylindres
+munis de manivelles, qui éveillaient l'idée d'orgues de Barbarie
+à musique infernale ou de moulins à chair humaine.</p>
+
+<p>Le général de Sonis avait placé ses batteries de réserve
+sous la garde d'une légion bretonne et vendéenne, composée
+des mobiles des Côtes-du-Nord et des volontaires de
+l'Ouest. Ces volontaires étaient au moins aussi curieux
+pour nous que les mitrailleuses, comme tout ce dont on a
+beaucoup entendu parler sans l'avoir vu. Leur costume
+était en somme terne et disparate. Veste courte et pantalon
+bouffant, avec un képi à la française, le tout gris de fer
+soutaché de rouge. L'oeil est tellement habitué à voir la
+chéchia ou le turban accompagner les culottes turques,
+qu'à première vue le bonnet militaire à visière choquait
+chez les zouaves de Charette. Peu importe l'habit, du reste.
+A la défense d'Orléans, ils s'étaient déjà signalés: l'honneur
+du combat de Brou leur revenait en partie, et ils
+étaient à la veille de créer leur belle légende, héroïque et
+sanglante. Ils ne connurent point cependant la rigueur des
+cours martiales, bien que tous n'eussent pas leur nom
+inscrit sur l'<i>Armorial de France</i> et ne fussent point soutenus
+par les plus nobles sentiments.</p>
+
+<p>Deux d'entre eux, au contraire,&mdash;des roturiers évidemment,&mdash;méritèrent
+une observation d'un officier, qui était
+un parfait gentilhomme, de mine et de coeur, allant au feu
+en gants de soirée et en bottes vernies. Cette recherche,
+loin d'être étudiée, était le témoignage, poussé à l'excès,
+du respect de soi-même et la manifestation naturelle d'une
+grande pureté d'âme. Il n'avait pas un blason trompeur:
+<i>D'azur à une fleur de lis au naturel, au chef d'hermine.</i></p>
+
+<p>Or les deux zouaves qu'il avait pris en faute lui répliquèrent
+à la muette, par un geste peu respectueux. Si la
+scène n'avait eu aucun témoin, elle se fût sans doute
+terminée là, le capitaine ne pouvant que reculer devant
+la honte de motiver sa punition en termes précis; mais
+quelques officiers et sous-officiers, d'autres zouaves étaient
+présents: l'écho du scandale parvint vite aux oreilles du
+colonel.</p>
+
+<p>Avec la décision qui le caractérise, M. de Charette
+ordonna à son officier d'habillement de se procurer, dans le
+village, deux vêtements complets de paysan. Pantalons de
+bure, blouses, bonnets de laine et sabots. Sur-le-champ les
+délinquants durent troquer leur uniforme contre un accoutrement
+rappelant par la coiffure celui des forçats. Ordre
+est donné au régiment de s'assembler et de former le cercle.
+Au centre se trouvent le colonel et le capitaine offensé,
+devant les deux hommes désormais indignes de figurer
+dans la noble légion.</p>
+
+<p>Pour solenniser l'exécution des brebis galeuses, le colonel
+de Charette tient à prononcer un discours qui leur grave
+la honte dans le coeur et y sème le remords. Il commence
+d'un ton sincèrement indigné; mais, autant il excelle dans
+la brève éloquence du champ de bataille, qui, par un mot,
+par un geste coupant la mitraille, enlève les hommes,
+autant il est réfractaire à la rhétorique oiseuse qui arrondit
+et enchaîne élégamment et savamment les périodes. Au
+milieu d'une phrase un peu laborieuse, l'un des condamnés,
+peut-être pour se donner une contenance, laisse errer, à
+l'ombre de son bonnet, sur ses lèvres, un imperceptible
+sourire. Pas si imperceptible qu'il échappe au colonel.</p>
+
+<p>Tant pis, ou tant mieux: la phrase ne sera jamais finie.
+Le colonel de Charette, d'un air à faire reculer Garibaldi,
+c'est-à-dire avec un calme imperturbable, en caressant
+doucement sa longue barbiche, s'avance vers l'impertinent
+et lui ordonne de faire demi-tour. Sans s'expliquer d'abord
+vers quel but tend le commandement, mais n'en augurant
+rien de bon, le zouave l'exécute avec tremblement. Aussitôt
+la botte du colonel s'élève, sa jambe se replie, puis s'allonge
+comme un ressort puissant. Littéralement soulevé de terre,
+le malheureux zouave est projeté à quatre pas en avant,
+sur ses pieds qui marchent, qui trottent, qui galopent. Le
+cercle, devant lui, s'est ouvert, d'instinct, et derrière lui
+court son compagnon; il court aussi vite que les sabots le
+lui permettent. Oncques le régiment n'entendit parler d'eux
+et, depuis lors, nul ne manqua tant soit peu d'égards envers
+le correct capitaine.</p>
+
+<p>Se reposer, bon, tant que c'était indispensable; mais
+nous n'étions pas à Capoue et n'avions pas le loisir de nous
+y rendre; nous rougissions de la reculade de Châteaudun,
+ordonnée sans que notre courage eût été mis à l'épreuve,
+et nous avions hâte de regagner le terrain perdu. L'ordre
+parti le 29 novembre du grand quartier général de Saint-Jean-la-Ruelle
+fut donc bien accueilli. «Que vos troupes,
+avait écrit le général d'Aurelle au général de Sonis, se
+mettent demain en marche, pour se diriger sur Coulmiers....
+Le canon vous servira de guide.»</p>
+
+<p>De son côté, le général Chanzy, dont nous devions
+seconder les efforts, avait pris soin d'envoyer un de ses
+aides de camp à Saint-Laurent-des-Bois pour conférer avec
+notre commandant en chef. Escorté seulement de deux
+cavaliers, cet officier, après une chevauchée nocturne en
+plein champ et à travers bois, parvint à Saint-Laurent
+avant l'aube. Le général de Sonis était installé dans une
+bicoque du village; il déjeunait avec ses officiers d'ordonnance,
+en toute simplicité, paraît-il, quand le nouveau venu
+arriva jusqu'à lui. L'officier du 16e corps lui exposa l'intérêt
+qu'il y avait à faire concourir le 17e à l'action qui
+allait s'engager pour rouvrir la route de Paris. Quoiqu'il
+parût très fatigué, le général de Sonis se réjouit d'avoir
+enfin à agir. Ses traits fins s'animèrent au récit qu'il fit de
+son exploit de Brou, et il déclara que ses troupes, qu'il
+avait su si rondement mener, sauraient marcher de nouveau.</p>
+
+<p>En effet, le 30 novembre, le 17e corps rompit au petit
+jour. Il s'avança méthodiquement en trois colonnes par
+des routes parallèles à peine distantes d'un kilomètre les
+unes des autres. L'artillerie et les convois tenaient la
+chaussée, l'infanterie escortant à travers champs. De forts
+pelotons de cavaliers éclairaient notre marche. Ils formaient
+sur nos flancs comme un chapelet: suivant les
+accidents du terrain, ce long cordon humain s'étirait plus
+ou moins, espaçant ou rapprochant tour à tour, sur la ligne
+brumeuse de l'horizon, les silhouettes qui souvent se dressaient
+sur les étriers, la tête en éveil bien dégagée de l'immense
+manteau étendu du col de l'homme jusqu'à la croupe
+du cheval. Un instant, ce rideau de vedettes s'élargit démesurément,
+s'éloigna presque à perte de vue. Il se resserra
+ensuite au petit trot, ayant fait reculer et s'évanouir
+quelques ombres rapides qui avaient été entrevues à trois
+kilomètres.</p>
+
+<p>Tout cela donnait de la solennité et du piquant à notre
+marche, d'ailleurs bien ordonnée et bien exécutée. Il eût été
+seulement désirable de découvrir à cette scène un décor
+plus riant, sous une température plus clémente. Comme
+toujours, la brume ternissait le paysage et le froid sévissait
+avec rigueur. Une bise glaciale cinglait le visage, pinçait
+les oreilles: les mains se crispaient sur l'acier des armes.
+Quelques hommes roulèrent leur mouchoir autour de la
+tête, les bouts noués au-dessus de la visière du képi;
+d'autres, hardiment, en rabattirent la doublure de cuir
+sur le front et sur les oreilles. Tous, nous enfouissions une
+main dans une poche et l'autre sous le plastron de la
+capote, en marchant l'arme au bras.</p>
+
+<p>Armée de manchots, semblait-il au premier abord; mais
+l'allure était bonne, vive et décidée. Il n'y avait pour nous
+stimuler ni roulements de tambours, ni sonneries de clairons;
+mais le canon nous marquait le pas, nous guidait,
+nous attirait. Voilà le meilleur métronome du soldat. Au
+surplus, le nom de Coulmiers, seul nom de victoire qui eût
+depuis longtemps retenti, enflammait un peu notre imagination.
+Coulmiers était, non le terme, mais l'orientation de
+notre étape. Bon augure. Le pas, sur les sillons figés, était
+ferme et relevé. Il ne venait même pas à l'idée que nous
+pussions nous lasser d'avancer sur un sol pourtant si peu
+propice.</p>
+
+<p>Certes je n'entends pas nier en notre honneur l'émotion
+des combattants. Les plus braves éprouvent au feu une
+impression combinée de sentiment et de sensation, que
+le courage enseigne à dominer sans pouvoir toujours
+l'étouffer: mais, à distance, la rumeur de la bataille électrise
+tout le monde. En songeant aux coups que chaque
+décharge porte dans les rangs des siens, on souhaite d'accourir:
+une généreuse impatience vous anime et vous
+pousse. L'ouragan meurtrier ne mugit pas encore à vos
+oreilles, le frisson de la mort qui passe au-dessus de vos
+têtes est loin; l'horreur du carnage ne vous blesse point les
+yeux; il n'y a véritablement que des héros qui vont au
+secours de leurs frères.</p>
+
+<p>Tandis que chacun se félicitait en son for intérieur de
+puiser une vigueur nécessaire dans l'idée du devoir, le bruit
+d'une cavalcade résonna sur la terre gelée. L'état-major
+s'avançait derrière nous. Tous les officiers étaient enveloppés
+d'épaisses pelisses, aux fourrures sombres, d'où les
+têtes émergeaient à peine. Les képis eux-mêmes ne permettaient
+guère de distinguer les grades, car les promotions
+avaient été trop rapides pour laisser aux généraux le loisir
+de troquer leurs anciens galons contre les lourdes broderies
+d'or.</p>
+
+<p>Cependant le général de Sonis se faisait remarquer par
+l'avance qu'il prenait sur le groupe nombreux, non pour
+indiquer sa suprématie, mais par l'élan naturel d'un
+hardi cavalier. Rapidement ils nous atteignent, et nous
+dépassent. Nos regards suivent de loin l'escorte, papillotement
+de grosses taches blanches et rouges. Manteaux des
+chasseurs, manteaux des spahis. Le goum fuit. A la suite
+des képis galonnés et luisants, il s'engouffre dans la rue
+d'un village, et, jusqu'au dernier cavalier, disparaît. Telle
+fut l'unique et courte vision que nous eûmes de notre chef
+suprême.</p>
+
+
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Ce village était un gros bourg, Ouzouer-le-Marché. Tout
+pavoisé, pavoisé comme il ne l'avait jamais été et comme il
+faut espérer qu'il ne le sera plus. Sous ses rustiques toitures,
+il abritait de nombreux blessés qui, à l'ombre flottante du
+drapeau international de Genève, luttaient depuis vingt
+jours contre la mort.</p>
+
+<p>A notre tour, nous nous engageâmes dans la rue principale.
+Sur le seuil de l'une des maisons hospitalières, un
+officier à visage blême s'avança, soutenu par une soeur de
+charité. Un temps d'arrêt s'était produit, il voulut nous
+adresser quelques mots. Émotion ou faiblesse, il lui fut
+impossible de se faire entendre. La colonne déjà se remettait
+en marche. Alors, de sa main décharnée, il nous fit un
+geste d'encouragement, qui était bien plutôt un signe
+d'adieu. Plusieurs rideaux blancs se soulevèrent à notre
+passage, laissant apparaître des visages pâles et des mains
+osseuses, jaunes, pareilles à celles de l'officier blessé. Il
+semblait qu'Ouzouer fût un bourg hanté, exclusivement
+peuplé de squelettes, les nobles revenants de Coulmiers.</p>
+
+<p>A peine avions-nous franchi les dernières maisons, que
+les clairons sonnèrent la halte. La canonnade était devenue
+plus retentissante et plus claire. Elle venait du nord-ouest,
+tandis que nous devions nous porter à l'est. Mais il fallait
+avant tout marcher au canon. Un double cordon de cavaliers
+et de fantassins se déploya aussitôt pour reconnaître
+la campagne. L'artillerie s'achemina vers le point culminant
+de la route de Charsonville, et l'infanterie se rangea
+en bataille au milieu des champs. Le canon tonnait toujours,
+et quelques masses sombres, encore indistinctes,
+apparaissaient au loin. Le général Charvet étant venu
+prendre place près de nous, l'ordre fut donné d'avancer et
+de faire bonne contenance.</p>
+
+<p>L'idée du combat, qui nous animait et nous surexcitait
+depuis le matin, prenait corps. Ce qui avait l'aspect de
+simples haies, à l'horizon, allait sans doute se changer en
+buissons ardents, crachant le fer, et la traversée d'Ouzouer
+venait de rappeler quelles pouvaient être les conséquences
+de cet ouragan. Chacun a des nerfs plus ou moins faciles à
+exciter, à tendre. Mais tous s'efforçaient d'aller bravement
+au baptême du feu.</p>
+
+<p>Moi aussi, je marchais à mon rang de bataille, exactement,
+scrupuleusement, et, s'il faut l'avouer, mon courage
+de conscrit puisait quelque réconfort dans ce strict accomplissement
+du devoir. Le fourrier se tenant derrière la
+première section de la compagnie, ma petite taille se flattait
+tout bas de trouver un abri derrière les grands gaillards dont
+j'avais peine à emboîter le pas. Du moins, les premiers
+pruneaux seraient gobés par d'autres, illusoire espérance qui
+avait suffi pour m'empêcher de trembler et de paraître ému.</p>
+
+<p>Je gardais en tout cas assez de présence d'esprit pour
+observer du coin de l'oeil tout le monde autour de moi. Il
+faut dire d'abord que, si l'action s'engageait ce jour-là, un
+bon moteur allait nous manquer, l'ascendant de notre
+énergique capitaine: M. Eynard, chargé la veille d'une
+mission secrète, avait laissé le commandement au lieutenant
+Barta. Assurément le flegme de ce vieux soldat de
+Crimée et d'Italie était d'un bon exemple, sans valoir
+toutefois le bel entrain de notre jeune chef. Il allait à dix
+pas en avant, paraissant surtout préoccupé de ne pas se
+laisser distancer par M. Houssine, qui avait de beaucoup
+plus longues jambes.</p>
+
+<p>Quant aux soldats, après quelques rares accidents passagers,
+rien de remarquable, si ce n'est l'attention qu'ils
+prêtaient à se sentir les coudes et à ne pas perdre l'alignement
+dans la marche en bataille assez pénible sur un
+sol inégal et durci. La peur des entorses, jointe au désir
+de ne pas manquer le pas, les distrayait de l'idée du danger.
+Ce qu'il convient de noter, c'est l'instinctive coquetterie qui
+avait poussé les plus frileux, dès que le combat avai paru
+probable, à dénouer leurs mouchoirs serre-tête et à rentrer
+dans le képi la doublure de cuir. D'ailleurs personne n'avait
+plus froid et aucune main ne craignait plus la bise.</p>
+
+<p>A deux pas en arrière, la ligne des serre-files suivait:
+Villiot d'un pas et d'un air tranquilles, Gouzy accentuant
+un peu sa nonchalance et son déhanchement habituels,
+Harel avec un regard plus profond sous un front qui semblait
+plus proéminent que jamais, Nareval mâchonnant
+ses lèvres par saccades, tandis que Laurier tortillait sa
+moustache, la rabattait, au lieu de la retrousser glorieusement,
+et paraissait chercher de ses yeux inquiets un trou
+où s'abriter.</p>
+
+<p>Pur gaspillage que l'émotion ce jour-là. Ou les ombres
+lointaines n'étaient réellement que des buissons creux, ou
+bien elles avaient reculé, fui, à notre approche. Le canon
+avait cessé de gronder. Nous avions eu devant nous, probablement,
+quelques détachements des troupes qui venaient
+d'écraser les francs-tireurs girondins dans le parc de Varize.
+Ils avaient par contre trouvé un habile adversaire dans le
+colonel Lipowski, et ils avaient jugé prudent de se replier
+à la vue du déploiement de tout un corps d'armée.</p>
+
+<p>Qu'il eût été imaginaire ou qu'il se fût dérobé, l'adversaire
+manquait. Une batterie prit position avec un bataillon
+de soutien, pour garder à tout événement nos derrières.
+Puis le 17e corps repartit en colonne vers l'est, dans la
+direction de Coulmiers, par Charsonville. Au bout d'une
+heure, nous trouvâmes la route gardée par le premier poste
+du 16e corps, que le général Chanzy avait porté en avant la
+veille. Il nous laissait les emplacements qu'il avait occupés
+depuis sa victoire. Dès lors, nous cheminâmes sur le champ
+de bataille, reconnaissable aux travaux de défense improvisés
+à droite et à gauche, au ravage causé dans les arbres
+par l'ouragan de l'artillerie et de la fusillade, et, comme
+aux portes de Châteaudun, à des carcasses de chevaux dont
+se repaissaient des nuées de corbeaux.</p>
+
+<p>Tandis que le général de Sonis établissait son quartier
+général à Coulmiers même, avec son artillerie toujours
+entourée de la légion bretonne, le corps d'armée forma ses
+bivouacs aux environs. Le 31e alla dresser ses tentes dans
+le parc de la Renardière: nous fûmes postés près de Huisseau-sur-Mauve, à la lisière du bois de Montpipeau. Doux
+noms du beau pays de France, mieux faits pour évoquer de
+poétiques légendes que pour servir de points de repère dans
+de tristes étapes.</p>
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Malgré la rigueur de la température, la nuit fut excellente.
+Le bois voisin nous avait fourni notre sommier, il
+est vrai, c'est-à-dire des branches mortes, et nous avions
+touché dans le village de la paille fraîche pour former le
+matelas; mais la satisfaction d'une journée bien remplie
+contribua plus encore à notre sommeil réparateur. Marche
+en avant, dans un ordre parfait. Cela suffit pour être content
+de soi et de ses chefs. En campagne, il n'y a rien à
+souhaiter au delà.</p>
+
+<p>Le lendemain, pourtant, nous eussions désiré un peu
+plus de chaleur. Les piquets des tentes se brisèrent dans la
+terre gelée, quand il nous fallut aller prendre la grand'-garde
+et transporter nos bivouacs tout contre la forêt. La
+compagnie étant établie à son poste, je n'avais plus rien
+à faire comme fourrier; les dernières dispositions indiquaient
+que nous passerions encore une nuit au moins à
+Huisseau; je prévins le lieutenant, et je m'engageai dans
+la forêt en compagnie du caporal Dariès, à qui je m'étais
+attaché depuis la retraite de Châteaudun.</p>
+
+<p>Jeudi, 1er décembre, le temps était beau, malgré la persistance
+du froid. Le soleil brillait, non plus au-dessus
+de nos têtes: il déclinait derrière nous, éclairant d'une
+lumière frisante les fûts verdâtres des arbres, se jouant
+dans la mousse qui s'écrasait sous nos pieds, accentuant
+par le contraste le dessin des choses, allongeant d'instant
+en instant notre ombre qui affectait, selon les hasards de la
+promenade, des formes bizarres. En suivant à l'aventure
+des sentiers sinueux, nous parvînmes dans une gaie clairière,
+ménagée, semblait-il, pour servir de salle à de joyeux
+repas sur l'herbe. Quelques mouches mordorées y voletaient,
+l'animaient de leur bourdonnement sonore dans le
+silence du bois.</p>
+
+<p>Or, dans le tapis de verdure où peut-être on avait jadis
+folâtré, une assez large déchirure avait été pratiquée. La
+terre paraissait avoir été fraîchement remuée, et, à côté,
+l'herbe flétrie, couchée; comme sous le poids d'un cavalier
+et de son cheval. Français ou Allemand, un homme
+avait sans nul doute été frappé là, par des tirailleurs en
+embuscade. Il y avait trouvé la mort et une sépulture
+ignorée. Les siens n'avaient pu recevoir de lui d'autre nouvelle,
+sinon, cette indication, si désolante par son indécision: «Disparu!»</p>
+
+<p>La claire sonnerie des clairons vint jusqu'au coeur de la
+forêt nous arracher à nos mélancoliques réflexions. Vite,
+vite! Au pas gymnastique! Sans prendre garde aux branches
+qui nous déchirent les mains et nous fouettent le
+visage, nous regagnons le camp. Il faut partir. Des nouvelles
+sont parvenues de Paris. Le général Ducrot tente
+une grande sortie. Pour tendre la main à l'armée de Paris,
+le 16e corps se bat. A nous de le rallier pour seconder ses
+efforts. Notre brigade doit, la première, l'aller rejoindre à
+Patay. Patay, nom glorieux, car notre Jeanne y fit prisonnier
+celui que l'Angleterre appelait «son Achille». Jamais
+nous n'avions été si allègres. C'est en chantant qu'à la
+nuit tombante, nous prîmes la route qui passe à Gémigny,
+puis à Saint-Péravy-la-Colombe, où nous laissâmes les
+zouaves de Charette avec le général de Sonis.</p>
+
+<p>Depuis longtemps nous cheminions dans les ténèbres&mdash;et
+aussi dans le silence. Nos voix étaient lasses d'avoir
+compté «les canards, qui, déployant leurs ailes, se confient
+à leurs canes fidèles» et d'avoir averti cent fois «le
+meunier que son moulin va trop vite, va trop fort». Il
+nous semblait, de plus, indigne de faire retentir l'air de
+telles puérilités, en approchant du terme de notre étape que
+marquait sans doute un champ de bataille.</p>
+
+<p>En effet, la division de l'amiral Jauréguiberry, bien
+secondée par la cavalerie du général Michel, avait culbuté
+l'ennemi à Villepion, non sans éprouver quelques pertes.
+Le 16e corps couchait sur les positions conquises. Seul son
+chef, le général Chanzy, était encore à Patay. Il se disposait
+à transporter son quartier plus avant, sur la droite, à
+Terminiers.</p>
+
+<p>Notre brigade reçut l'ordre de prendre position au nord-ouest
+de la ville, en attendant le jour. Le 48e s'avança à
+deux kilomètres, en grand'garde, et les tentes furent péniblement
+dressées sur un front de bataille d'au moins
+800 mètres. Quoique abrités par un repli de terrain, nous
+grelottions sous la bise glaciale. Les sentinelles furent postées
+par deux pour se garantir mutuellement du sommeil
+qui eût amené la congélation des membres ou la mort.</p>
+
+<p>Le général de Jancigny, qui commandait notre division,
+avait tenu à nous conduire en avant. Ce fut lui, ou peut-être
+Chanzy, qui se porta sans escorte sur le point culminant
+du terrain que nous occupions. Sa silhouette se
+dressa à la hauteur de nos yeux, comme une apparition.
+Le croissant lunaire éclairait faiblement la longue crinière
+blanche de son cheval arabe et faisait briller l'or de son
+képi. Comme un grand silence planait autour de nous.
+Le cheval, naseaux au vent, flairant la lointaine odeur de
+la poudre et du sang, frémissait, mais se retenait de hennir.
+A peine entendait-on, sur la terre gelée, le pas traînant
+et fatigué des sentinelles, dont les baïonnettes jetaient, par
+éclairs, des reflets argentés.</p>
+
+<p>Longtemps le général sonda de son regard la profondeur
+noire de la plaine, que piquaient au loin, sur la ligne de
+l'horizon, les feux des bivouacs ennemis. Puis il repartit
+au petit pas de son cheval, l'air pensif, supputant sans
+doute, d'après le nombre et l'éparpillement des lueurs
+lointaines, les forces qu'il allait falloir combattre. Aucun
+ordre ne vint du reste modifier les dispositions prises. Tout
+était tranquille, tout semblait dormir. Quelques fusées, du
+côté d'Orgères, dans les lignes allemandes, troublèrent
+seules, par instants, cette nuit calme et glaciale. Accompagnement
+habituel des fêtes populaires, ces traînées lumineuses,
+par leur éclat éphémère, par leur signification
+inconnue, avaient je ne sais quoi d'ironique et d'irritant.
+Chaque fois elles semblaient laisser l'horizon plus sombre.</p>
+
+<p>Le jour parut enfin, ce jour que plusieurs milliers
+d'hommes, tous sains, valides, vigoureux et dispos, jeunes
+et ardents, faits pour vivre et pour aimer, ne devaient pas
+voir finir. Le froid persistait; mais, quand le soleil se fut
+dégagé des brumes qui rasaient le sol, le temps s'affirma
+superbe, tel qu'il peut être rêvé pour une solennité militaire.
+Et, de fait, toutes les manoeuvres préliminaires de
+combat s'accomplirent avec ordre et méthode, comme en
+une superbe parade qui s'exécuta sous nos yeux.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h2>LA DÉROUTE</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>La brigade Charvet, la nôtre, formait la liaison des
+troupes du 16e et du 17e corps d'armée. Elle devait donc,
+selon toute vraisemblance, être appelée à jouer un rôle
+important. Le succès pouvait dépendre d'elle; mais, dans
+sa situation intermédiaire, il y avait un premier point à
+établir: il fallait savoir de qui lui viendraient les ordres.
+Pendant quelques heures, au moins, elle avait été placée
+sous l'autorité immédiate du commandant du 16e corps. Le
+général d'Aurelle avait en effet donné des ordres en conséquence:
+«La brigade commandée par le général de Jancigny,
+dit-il dans son ouvrage sur la <i>Première Armée de la
+Loire</i>, avait précédé sa division, et était arrivée à Patay
+le 1er décembre, dans la nuit. Ce général se mit immédiatement
+à la disposition du général Chanzy, assuré dès lors
+de l'appui du 17e corps.» Mais, lorsque le général de
+Sonis, «plus vite que les aigles, plus courageux que les
+lions», fut à son tour parvenu sur le théâtre des opérations,
+il reprit évidemment autorité sur nous, et, ce qu'il
+faut peut-être regretter, c'est que des scrupules aient un
+instant suspendu son ardeur; c'est qu'il les ait communiqués
+au général Chanzy. «J'ai fait mon possible, lui
+vint-il déclarer à huit heures du matin, pour venir promptement
+à votre secours; mais je marche avec des troupes
+fatiguées. Nous voilà, nous sommes ici, mais je vous
+déclare que, si vous avez besoin de nous aujourd'hui, il
+me sera bien difficile de vous satisfaire.» Avec son esprit
+net et précis, le général Chanzy dut être surpris de cet
+élan qui s'annihilait. Dans les graves circonstances qu'il
+traversait, il s'était contenté de répondre: «Je tâcherai de
+me passer de vous».</p>
+
+<p>Nous, qui ignorions ces détails, et qui, presque à la
+portée du canon, ne ressentions plus nos fatigues, nous
+étions impatients de marcher et fort surpris de n'en pas
+recevoir l'ordre. Cet ordre, je l'attendais personnellement
+comme une récompense. Il faut tout dire, ce récit ne pouvant
+avoir d'intérêt qu'à la condition d'être sincère comme
+une confession. Le matin du 2 décembre 1870, j'ai subi
+une humiliation profonde: il m'a été infligé des voies de
+fait, et j'ai essuyé silencieusement l'outrage, et j'ai bu ma
+honte, par abnégation, par devoir, par amour pour mon
+pays.</p>
+
+<p>A l'aube, des distributions de vivres avaient été annoncées.
+Comme toujours, elles furent assez longues; comme
+toujours représentant la 18e compagnie du régiment, je fus
+servi le dernier, et, naturellement, regagnai le bivouac
+après tous les autres fourriers. Le sous-lieutenant Houssine,
+l'ancien sous-officier à chevelure rouge et raide,
+m'accueillit en me reprochant ma lenteur. Quand, chargé,
+pour venir en aide à mes hommes de corvée, je m'en souviens,
+d'une moitié de pain de sucre, je passai devant lui,
+il m'allongea dans le dos, sur le sac, un coup de canne,
+pour activer ma marche, comme il eût fait à une bête de
+somme.</p>
+
+<p>M'arrêtant, je vis rouge pendant une seconde. La voix du
+canon me sauva. Encourir le sort du caporal Tillot, quand
+j'allais pouvoir m'exposer pour la noble cause, non. Je
+haussai les épaules sans plus hâter le pas, et le sous-lieutenant
+en fut pour une lâcheté qu'il n'eût point commise
+si M. Eynard avait été là, car le capitaine rendait
+justice à tous.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, les tristes exemples qui nous avaient
+été donnés, à Lorges et dans la forêt de Blois, me furent
+ce jour-là salutaires. Ils m'enseignèrent à ronger mon
+frein: mais j'aspirais à me battre, à affronter le feu
+ennemi, pour m'absoudre à mes propres yeux de l'ignominie
+acceptée sans protestation.</p>
+
+<p>Aussi, tandis que nous attendions en armes sur le terrain
+où nous avions dormi, je m'efforçais de suivre des
+yeux, faute de pouvoir m'y mêler moi-même, les mouvements
+du 16e corps qui engageait vigoureusement la
+bataille à deux lieues vers le nord-est. Quelques nuages
+de fumée s'élevant lentement dans le ciel clair, voilà tout
+ce que nous pouvions distinguer. Le roulement ininterrompu
+du canon, qui grossissait par éclats, attestait l'intensité
+croissante de la lutte. Pendant ce temps, les autres
+troupes du 17e corps, que nous avions distancées la veille,
+arrivaient à la hauteur de Patay et défilaient devant nous.
+Passé la ville, les batteries se mettaient en ligne et roulaient
+à travers champs, précédées et suivies de l'infanterie
+qui se déployait aussi.</p>
+
+<p>En art, il y a le choix entre des procédés tout différents.
+Certains artistes épuisent l'émotion par l'exposé de scènes
+effrayantes ou horribles; d'autres préfèrent la faire naître
+et la maintenir en mettant l'esprit en suspens devant des
+tableaux où plane la crainte du drame qui se prépare, et en
+épargnant à la vue les détails terribles ou répugnants. Le
+spectacle qui s'offrait à nos yeux avait ce caractère tempéré,
+saisissant quand même. Sur le fond lointain d'une
+réalité menaçante se détachait un premier plan pittoresque
+et attachant.</p>
+
+<p>Les artilleurs, pour gagner ou maintenir leurs distances,
+tantôt fouettaient leurs chevaux à tour de bras, leur déchiraient
+les flancs de l'éperon, tantôt s'efforçaient de leur
+faire sentir le mors pour modérer leur emballement. Pendant
+ces alternatives, les pauvres servants, montés sur les
+caissons, se soutenaient mutuellement, de peur de tomber
+à chaque violente secousse que provoquaient les sillons de
+terre durcie. Puis une ligne rouge et bleue de fantassins ou
+toute bleue de mobiles ondulait sans désordre, offrant un
+front de tout jeunes visages, un peu pâles, qui, par leur
+sérieux, tâchaient de faire aussi bonne figure que de
+vieilles troupes. Et le soleil brillait, non pour réchauffer
+les membres engourdis par une nuit glaciale, mais assez
+pour pailleter de fugaces étincelles le bronze des canons et
+l'acier des doubles rangées mouvementées de fusils.</p>
+
+<p>Bientôt les zouaves pontificaux mêlèrent leurs costumes
+gris aux autres uniformes plus voyants. Les troupes de
+ligne, après avoir effectué un mouvement vers la gauche,
+accentué par chaque brigade, s'arrêtèrent pour se refaire
+de leur marche ininterrompue depuis Coulmiers. Les
+zouaves arrivaient seulement de Saint-Péravy; ils venaient
+de déposer leurs sacs à Patay. De Terminiers arriva vers
+eux, au galop de son cheval bai, un jeune capitaine du
+génie, au teint pâle, à l'oeil creusé par les veillées studieuses.
+De là part du général Chanzy, il venait requérir la
+légion du général de Charette, avec mission de la diriger
+sur l'est, vers le champ de bataille. Le groupe aussitôt
+s'agite et s'éloigne.</p>
+
+<p>Au milieu d'eux marchait un aumônier, auprès duquel
+chacun se penchait à son tour. Comme allégés au moral
+ainsi qu'ils l'étaient physiquement, ils allaient, vifs, alertes,
+avec un fourmillement de guêtres blanches et de jaunes
+molletières. Ils allaient à la mort ou plutôt, suivant le
+mot de leur aïeul Polyeucte, à la gloire.</p>
+
+<p>Cependant, le défilé continuait. Peu après le départ des
+zouaves, ordre nous fut enfin donné de marcher. Au commandement
+du colonel Koch, le régiment, formé par compagnies
+en colonne serrée, arrêta un instant le flot qui
+sortait toujours de Patay. Il suivit presque la même direction
+que la troupe de Charette, mais moins au nord. Le
+51e rompait en même temps, et s'avançait à notre gauche
+avec de l'artillerie.</p>
+
+<p>Sur un parcours de plusieurs kilomètres, nous fûmes
+tour à tour déployés en bataille sur un front de 800 mètres,
+puis repliés comme en terrain de manoeuvres. Un éventail
+s'ouvre ainsi et se referme, au gré d'un caprice. Sans
+chercher à comprendre l'utilité de nos mouvements, nous
+nous appliquions à les exécuter vivement, car l'heure était
+venue d'avoir une aveugle confiance dans ceux qui avaient
+mission de nous diriger. En effet, la voix du canon ne nous
+arrivait plus comme un sourd grondement: chaque coup
+détonait, distinct, immédiatement suivi d'un autre. Nous
+apercevions, non seulement le feu de la poudre, mais
+aussi les projectiles bourdonnant dans l'air. La fusillade
+crépitait sans relâche, et nous entendions un bruit d'ouragan
+accompagné d'éclairs qui rasaient la terre.</p>
+
+<p>Nous pûmes croire, pourtant, que notre appui était
+inutile. Tout le 48e fut massé à l'abri du village de Terminiers,
+que le général Chanzy avait désigné pour son
+quartier général. Tandis que, sans distinguer autre chose
+que le sillage aérien des obus, nous nous consumions dans
+la fièvre d'une attente vaine, le général, du haut du clocher,
+suivait les mouvements de ses troupes sur Loigny.</p>
+
+<p>Après la bataille de Coulmiers, le lendemain du combat
+heureux de Villepion, il avait le droit d'avoir confiance
+en elles. Cependant, par l'étendue et la multitude des feux
+de bivouac qu'il avait remarqués la veille, et par les
+signaux observés pendant la nuit du côté d'Orgères, il
+avait jugé que la résistance serait sérieuse. Au lieu d'éparpiller
+ses forces, il avait concentré ses trois divisions, de
+manière qu'elles pussent pénétrer comme un coin dans le
+corps ennemi. Il avait chargé le général Michel de surveiller
+sa gauche avec sa cavalerie, vers Orgères, en avant
+des positions où le 17e corps reprenait haleine. Il pouvait,
+d'un autre côté, espérer qu'à l'extrême droite, le général
+des Pallières viendrait lui donner la main.</p>
+
+<p>Dès huit heures il avait lancé sa 2e division sur le village
+de Loigny. Résolument elle s'était avancée sous les
+ordres du général Barry qui, comme à Coulmiers, allait
+faire de l'histoire aussi noblement que son frère Edouard
+nous l'enseignait disertement à la Faculté de Toulouse.
+La 1re division&mdash;amiral Jauréguiberry,&mdash;celle qui
+avait enlevé si brillamment Villepion la veille, suivait de
+près à gauche. En même temps la 3e, commandée par le
+général Maurandy, devait appuyer à droite l'effort principal
+en attaquant Lumeau, village voisin de Loigny.</p>
+
+<p>Loigny emporté vivement, la division Barry poursuivit
+sa marche vers l'est; mais, au château de Goury, elle rencontra
+une résistance opiniâtre et meurtrière; il fallut
+d'abord reculer, pour mieux avancer ensuite. Le parc du
+château fut le théâtre d'une lutte sanglante, acharnée, qui
+dura avec des chances diverses, mais sans répit, jusqu'à
+la nuit. Von der Thann, qui comprenait l'importance de
+cette position, envoya l'une après l'autre ses trois brigades
+pour renforcer ses premières troupes promptement décimées.
+L'amiral Jauréguiberry, tout en soutenant en
+deuxième ligne ce combat, dut faire tête, sur la gauche,
+aux troupes nombreuses qui descendaient d'Orgères, de la
+Maladrerie, de Tanon, et que n'arrêta pas la division de
+cavalerie Michel ramenée par erreur jusqu'à Guillonville.
+A droite, la division Maurandy se battait avec moins de
+fermeté, quoiqu'un régiment de mobiles fît, à Ecuillon,
+tout près de Loigny, une défense héroïque.</p>
+
+<p>«A midi et demi, d'après le rapport du général Chanzy,
+la situation devenait de plus en plus difficile.&mdash;Toutes
+les troupes du 16e corps étaient engagées, et il n'y avait
+plus d'autre réserve que celle qu'offraient les troupes
+fatiguées de la brigade du Bois de Jancigny en position à
+Terminiers.» Convaincu qu'il avait affaire à des forces
+de beaucoup supérieures aux siennes, le général Chanzy
+se décida à faire appel au secours du général de Sonis,
+malgré leur conversation du matin.&mdash;«Je montai à
+cheval, fort inquiet et très fatigué, a raconté celui-ci.... Je
+me portai en avant avec mes troupes, c'est-à-dire avec une
+brigade de la 2e division, ma réserve d'artillerie, les
+zouaves-pontificaux, les mobiles des Côtes-du-Nord; je
+marchai dans la direction de Loigny. Je criai: «Voilà
+le 17e corps qui arrive.»</p>
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Quelque fatigué qu'il fût en mettant le pied à l'étrier,
+le général de Sonis, une fois sur le champ de bataille, ne se
+ménagea pas. Il ne devait plus s'arrêter qu'il ne fût terrassé.
+Il fit d'abord placer deux batteries sur la route de
+Faverolles à Villepion, pour canonner l'ennemi à droite;
+puis, averti qu'il allait être tourné, il fit face à gauche. Il
+plaça son artillerie au coin du château de Villepion. Il mit
+en batterie toutes les pièces de la réserve et rétablit le
+combat si énergiquement, qu'au bout d'une heure et demie
+de canonnade le corps allemand dut se replier.</p>
+
+<p>Cet heureux résultat était fait pour stimuler son ardeur.
+Avec une activité extraordinaire, il plaça ses troupes en
+ligne, de sa main, car il exerçait le commandement à sa
+manière. Chanzy, pour l'exécution des plans qu'il avait
+conçus, chargeait ses lieutenants de concourir chacun pour
+sa part à l'action générale qu'il surveillait et dirigeait.
+Sonis, lui, sauf les conceptions d'ensemble qu'il n'avait
+guère le loisir de former, était en même temps général,
+colonel, commandant, capitaine. Son procédé, renouvelé
+des temps chevaleresques où la valeur personnelle pouvait
+vaincre la puissance du nombre, lui enlevait, par contre,
+la perception nette d'une situation étendue et complexe.
+A tel point qu'il croyait de bonne foi, suivant son propre
+récit, avoir relevé de leur poste de combat, avec le faible
+effectif qu'il avait amené, toutes les troupes du 16e corps.</p>
+
+<p>Tout en élan d'ailleurs, il ne regardait jamais en arrière:
+«La nuit arrivait, a-t-il raconté encore, et j'étais occupé
+de la pensée de canonner Loigny, lorsqu'on vint me dire:
+«Votre centre se replie». Je me portai au fort de l'action,
+où se trouvaient deux régiments de marche d'un effectif
+considérable, le 48e et le 51e; je me portai vers l'un d'eux,
+et je l'exhortai
+de toutes
+mes forces.
+Mes paroles
+furent vaines,
+tout
+le monde
+fuyait.»</p>
+
+<p>En ce qui
+concerne le
+48e, il y a là
+une erreur.
+Loin d'avancer
+ni de
+fuir, nous
+battions
+toujours la
+semelle à
+côté de Terminiers,
+dans la position
+exaspérante
+de gens qui entendent se dérouler près d'eux un
+drame poignant et qu'un invincible obstacle empêche
+d'aller au secours des victimes. L'obstacle, c'était la
+consigne. Ordre avait été donné d'attendre là: donc nous
+attendions un ordre nouveau pour marcher, et, dans cette
+journée de pénible attente, pas un homme ne quitta son
+rang.</p>
+
+<p>Mais, depuis le chef de corps, visible à tous les yeux, sur
+son grand cheval gris, jusqu'au plus modeste soldat, le
+flegmatique lieutenant Barta, aussi bien que notre sous-lieutenant;
+le patient Villiot lui-même aussi bien que
+le bouillant Nareval; tous souffraient d'une inaction qui
+paraissait inexplicable et qui l'était en effet.</p>
+
+<p>Vers trois heures, un aide de camp du général Chanzy,
+le capitaine Henry, qui précédemment avait guidé sur
+Villepion les zouaves de Charette, vint avertir notre chef
+qu'il était temps de se préparer à entrer en ligne. Le
+colonel répondit que nous étions prêts, et qu'il n'attendait
+plus que les ordres du général Charvet. Les officiers généraux
+avaient sans doute reçu avis que le général d'Aurelle,
+résidant à Saint-Jean-la-Ruelle, avait délégué le commandement
+de l'aile gauche au général Chanzy; mais les
+chefs de corps n'avaient pas été peut-être assez formellement
+avisés de ces dispositions. En tout cas, il était
+hasardeux, pour un colonel disposant d'une réserve de
+3000 hommes, d'abandonner, sur l'avis d'un officier, d'état-major
+qu'il ne connaissait pas encore, le point où d'un
+moment à l'autre son chef direct pouvait lui transmettre
+l'ordre de marcher.</p>
+
+<p>Or, établi assez loin de nous, à gauche, en tête du 51e de
+marche, le général Charvet s'était trouvé dans la sphère
+d'action du général de Sonis qui, à la même heure, l'entraînait
+avec les deux premiers bataillons de ce régiment,
+commandés par le colonel Thibouville. Un frisson avait
+agité tous les conscrits du 31e, au moment où ils parvenaient
+dans la zone dangereuse du combat; là gisait à
+terre le corps d'un dragon, la main crispée sur la poignée
+du sabre, la tête exsangue, aux grands yeux ouverts, fixes,
+complètement détachée du tronc, et retenue par la jugulaire
+intacte dans le casque à peau tigrée. D'abord établi à
+trois cents pas des batteries mises en action par le général
+de Sonis, le régiment, tous les hommes couchés par ordre,
+avait essuyé dans cette position une grêle d'obus. C'est la
+plus pénible manière de recevoir le baptême du feu. Aucun
+mouvement, aucune préoccupation étrangère, rien ne distrait
+de la pensée de la mort: de la mort
+qui s'avance en puissance dans ces
+moucherons noirs, bourdonnants,
+rapides, qu'une
+flamme lointaine a annoncés
+et qui finissent,
+en touchant la
+terre, par une
+autre flamme
+jaillie de leur
+sein déchiré en
+vingt éclats de
+fonte à dents irrégulières,
+cruelles.</p>
+
+<p>«Bon, encore
+un!&mdash;Il arrive
+droit sur nous.</p>
+
+<p>&mdash;Non, il passe.</p>
+
+<p>&mdash;Un autre, deux
+autres.&mdash;Si, du moins, on pouvait appuyer à gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile, c'est là qu'ils tombent.&mdash;Bien visé, cette
+fois.&mdash;Misère et horreur!&mdash;Un cri, des gémissements,
+une convulsion suprême.&mdash;Qui est-ce?&mdash;Il ne bouge
+plus.... Il en pleut encore, toujours. Nous y resterons tous.
+Et à quoi bon? Autant de morts, autant de fusils perdus!
+Que ne nous commande-t-on de tirer!»</p>
+
+
+
+<p>Pendant une heure et demie, les jeunes soldats du 51°
+subirent cette terrible épreuve de l'immobilité sous le feu.
+Ce leur fut donc un soulagement de recevoir enfin l'ordre
+de se lever et de courir en avant. Les nerfs se détendirent
+par le jeu des muscles, et la circulation du sang fut si
+précipitée qu'il semblait que, durant l'heure écoulée, tous
+ces coeurs eussent cessé de battre. En avant, toujours. A
+gauche de Loigny, l'ennemi occupait une ferme qu'il avait
+crénelée, et, de la lisière d'un petit bois voisin, il fusillait
+les assaillants, qui cependant ne reculèrent pas, ne s'arrêtèrent
+point. La ferme fut emportée d'assaut et le bois
+vivement nettoyé. Le général Charvet, qui avait dirigé
+l'attaque, établit sa troupe dans les positions conquises:
+elle s'y maintint, deux heures sous un feu très violent de
+l'infanterie prussienne, qui s'avançait sur le côté opposé,
+au secours des Bavarois.</p>
+
+<p>D'une intrépidité qui s'accommodait mal d'une fusillade
+à distance, le général de Sonis ordonna de charger sur
+Loigny. Le 51e obéit; mais ici doit se placer un incident
+bizarre. Du moins le fait fut raconté le soir aux bivouacs
+de Patay, par plusieurs officiers: il ne pouvait pas être
+vérifié; mais l'historique du régiment l'a enregistré comme
+un on-dit. A un commandement qui aurait été fait en excellent
+français par un officier prussien, audacieusement
+embusqué en cet endroit, le régiment, tombant dans un
+piège, alla donner tête baissée sur une forte colonne ennemie,
+massée dans un bouquet de bois d'aspect inoffensif.
+Une effroyable fusillade éclata à bout portant. Le général
+Charvet eut son cheval tué et tomba avec lui; deux cents
+hommes roulèrent à terre, blessés ou morts; les autres,
+surpris, reculèrent. Le général fut aussitôt fait prisonnier, ce
+qui augmenta le désordre, malgré le sang-froid du colonel,
+qui resta du moins jusqu'à la dispersion de l'état-major.</p>
+
+<p>Cet émoi pouvait n'être que passager et n'avait rien en
+soi d'irréparable. Maintes fois, au cours de leur trop
+glorieuse campagne, les Allemands, à Froeschwiller, à
+Gravelotte, au Bourget, à Loigny même, ont subi de ces
+temps d'arrêt, qui malheureusement ne les ont pas privés
+du succès final. D'autres troupes étaient toujours prêtes à
+recueillir les premières par trop maltraitées. Les réserves,
+bien postées, donnaient aussitôt pendant que les chefs
+ralliaient les fuyards pour les ramener en avant. La
+panique du 51e devait avoir au contraire de graves conséquences,
+car elle provoqua chez le général de Sonis une
+grande crise psychologique.</p>
+
+<p>«Je savais, a-t-il dit, que j'avais confié ma réserve
+d'artillerie à des troupes d'infanterie sur lesquelles je
+pouvais compter et qui étaient commandées par un homme
+de résolution et de courage. J'allai trouver le colonel de
+Charette et je lui dis: «Il y a des lâches là-bas qui se
+débandent et compromettent le salut de l'armée; suivez-moi».
+Lui et ses hommes me suivirent avec le plus noble
+enthousiasme; la nuit tombait. Il y avait tellement d'entrain
+dans cette troupe, que les Allemands, qui occupaient
+depuis le matin la ferme de Villours qu'ils avaient mise
+en état de défense, l'abandonnèrent et se sauvèrent. J'avais
+un grand espoir, une très grande confiance dans ce mouvement
+en avant qui, je l'espérais, entraînerait les deux
+régiments de marche dont j'ai parlé. Mais, accueilli par
+un feu très vif de l'ennemi, le 51e lâcha pied et prit la
+fuite.... Je ne voulais pas moi-même battre en retraite;
+je me serais déshonoré et j'aurais déshonoré 300 braves
+zouaves de Charette qui marchaient derrière moi et qui ne
+m'auraient jamais pardonné ce crime.»</p>
+
+<p>Acte épique, qui a pu être qualifié d'héroïque folie.
+Tandis que les anciens preux luttaient à armes égales et
+bardés de fer, ce nouveau Roland, sans casque ni cuirasse,
+suivi seulement de quelques braves, espéra faire une
+trouée, avec cette poignée d'hommes, dans une ligne de
+quatre-vingts bouches à feu qui concentraient sur un seul
+point une avalanche d'obus et de mitraille. Et cependant
+20 000 soldats disséminés dans la plaine entre Guillonville
+et Terminiers, les chasseurs du 10e bataillon, le général
+Deflandre et ses quatre régiments tous, impatients de combattre,
+attendaient ses ordres à une portée de canon. Que
+ne confia-t-il au colonel de Charette l'effort initial! Que
+ne prit-il le temps d'appeler ses réserves à la rescousse!
+qu'importait-il, comme il a dit plus tard qu'il en avait eu la
+pensée, qu'il songeât à nous prêcher d'exemple?</p>
+
+<p>De Terminiers on aperçoit à peine en plein jour le
+clocher de Loigny, séparé par les ondulations du terrain,
+et «la nuit tombait». Il était donc impossible au 48e de
+marche, toujours inactif, de subir l'attraction d'un chef
+invisible, et qui, au surplus, dans l'ardeur d'une action
+locale, ne songeait plus guère à ceux qu'il avait laissés en
+arrière. Après les malheurs de la patrie, qui apparaissaient
+comme irréparables à bien des gens, s'immoler à elle,
+au milieu des zouaves pontificaux, cette pensée, ce rêve
+d'un Français chrétien, s'était emparé irrésistiblement du
+général de Sonis et sembla l'avoir frappé de vertige. Telle
+est la vérité.</p>
+
+<p>Lorsqu'à son corps défendant ce général avait remplacé
+le baron Durrieu, son inquiétude avait été grande; elle
+s'était calmée à la nouvelle qu'il avait le colonel de Charette
+sous la main. Dès lors, il n'avait plus fait un pas sans
+le bataillon des zouaves, qui l'avait fasciné. Sa confiance,
+qui ne pouvait d'ailleurs être mieux placée, était absolue
+et un peu exclusive. Il s'était tellement identifié avec le
+rôle de général commandant des zouaves, que, la veille, en
+arrivant à Saint-Péravy, il leur avait lui-même fait faire
+halte, et, soulignant ses paroles d'un geste courtois, de
+gentilhomme à gentilshommes, il avait de sa bouche commandé:
+«Sac à terre. La soupe, messieurs.»</p>
+
+<p>Le lendemain, il avait un instant oublié sa garde d'élite
+en faisant manoeuvrer ses batteries entre Villepion et
+Loigny. Mais l'écrasement du 51e, qu'il
+qualifia de coupable défaillance, l'avait fortifié dans
+cette opinion qu'il n'y avait pas de bon fantassin,
+hors l'élite des zouaves. Il était excité aussi par le
+désir de prouver au général Chanzy qu'il n'avait pas eu de
+mauvais vouloir en lui disant de ne pas compter sur le 17e corps.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi, plein de fougue, tel que
+le comte d'Alençon à Crécy, il s'avança presque seul sur
+Loigny. Il marchait entouré de son état-major, à la tête
+d'un petit groupe de zouaves.</p>
+
+<p>Malheureusement, ces hommes, allant en rangs serrés,
+offraient aux projectiles une proie facile, et ils étaient
+empêchés de tirer par les cavaliers qui les précédaient.
+Pour comble, un soldat prussien eut à ce moment l'audace
+de sortir seul du petit bois Bourgeon, qu'on a depuis nommé
+le Bois des Zouaves. Il vint briser d'un coup de
+feu, tiré à très courte portée, la cuisse du général de Sonis,
+qui se vit ajusté sans pouvoir atteindre son adversaire.</p>
+
+<p>Le général, quelques instants avant de tomber, avait,
+paraît-il, chargé son chef d'état-major d'aller chercher au
+moins le 48e de marche; mais le général de Bouillé, lui
+aussi, fut atteint par un éclat d'obus. Jeté à terre sans connaissance,
+il ne put accomplir sa mission ni la transmettre
+à un autre. Pendant ce temps, la plupart de ceux qui
+avaient suivi le général en chef tombaient à leur tour sous
+les coups des Bavarois et des Prussiens.</p>
+
+<p>Ils n'eurent même pas la joie de dégager les bataillons
+du 37e de marche, qui depuis plusieurs heures se défendaient
+bravement dans le cimetière. Un millier d'hommes
+luttèrent là, contre dix mille, et ne laissèrent tomber leurs
+armes que cernés, harassés, écrasés, vaincus surtout par
+la fumée, et la chaleur suffocante du brasier que commençait
+à former le village en flammes.</p>
+
+
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Dans la nuit profonde, les premières lueurs de l'incendie
+nous indiquaient au loin le théâtre de notre défaite, et, à
+notre droite, le canon tonnait encore, les mitrailleuses
+grinçaient toujours. Derniers efforts du général Peytavin
+qui, vers quatre heures, avait apporté l'appui du 15e corps.
+Arrêté par les troupes du prince Frédéric-Charles, il n'avait
+pu dépasser Poupry; mais sans doute avait-il empêché le
+vainqueur de Metz d'aider le grand-duc de Mecklembourg à
+écraser tout à fait le 16e corps. A Poupry aussi la lassitude
+gagna les combattants, et le feu de la poudre s'éteignit
+dans les ténèbres.</p>
+
+<p>En revanche, devant nous, les flammes gagnaient, s'élevaient,
+enveloppant Loigny dont le clocher se profilait en
+noir au sein des langues de feu et dans la nuée rougeâtre
+qui progressivement s'épaississait et encombrait le ciel.
+Fort loin à la ronde, le champ de bataille en était éclairé,
+comme par une aurore boréale. Les survivants sans blessure
+et les blessés encore ingambes s'éloignaient de cette
+lumière d'enfer, la plupart sans officiers, sans autre guide
+que l'instinct qui les poussait à retourner au gîte du matin.</p>
+
+<p>Près de nous vint s'échouer un groupe confus de fantassins
+et de mobiles, avec quelques zouaves pontificaux
+échappés miraculeusement au carnage. Tous, quoique
+désorientés, perdus, affirmaient que la journée nous appartenait.
+Chacun, sans exception, en toute sincérité, disait
+avoir assisté aux plus chauds épisodes de la bataille, et,
+après tant d'efforts, au bout d'une si longue lutte, aucun ne
+pouvait croire à une défaite.</p>
+
+<p>Cependant le doute n'était pas possible. Les corps qui
+avaient gardé leur cohésion se repliaient aussi. De même
+l'artillerie, dont le roulement sonore sur la terre gelée était
+dominé de temps à autre par les cris des blessés qui avaient
+été déposés en travers des caissons où ils étaient horriblement
+secoués. Tout cela s'apercevait à peine dans
+l'obscurité, tout cela se devinait plutôt. Parfois pourtant
+les silhouettes se dessinaient nettement, quand le hasard
+de la marche sur le terrain amenait une troupe entre la
+flamme et nous.</p>
+
+<p>A cette heure navrante, un homme connaissait seul toute
+la profondeur du désastre, et sur lui s'appesantissait la
+lourde charge de rallier et de sauver tous les débris qui
+s'éparpillaient à plusieurs lieues. Comme l'athlète qui a
+besoin de sentir une résistance pour déployer sa force, le
+général Chanzy se raidit contre l'insuccès et alors il apparut
+plus grand que dans la victoire. Assumant sans hésiter
+la responsabilité de diriger, en même temps que le sien,
+le 17e corps privé de son chef, il employa les premières
+heures à rétablir l'ordre dans les bataillons dispersés. A
+chacun fut immédiatement assignée une place, et il y fut
+conduit, s'y arrêta, pour que le combat pût reprendre le
+lendemain, si l'ennemi se montrait entreprenant.</p>
+
+<p>Tandis que, le régiment ayant été maintenu dans ses
+positions de Terminiers, nous n'avions d'autre préoccupation
+que de trouver dans le village quelque nourriture
+et un abri, Chanzy, descendu de cheval, allait y passer la
+nuit à rendre compte de la journée au général d'Aurelle et
+à régler dans le détail la retraite qui s'imposait devant un
+ennemi trop nombreux. Nos recherches furent vaines. Les
+Allemands n'avaient évacué Terminiers que l'avant-veille:
+il n'y avait pas à glaner derrière eux et l'humanité ordonnait
+de laisser aux blessés qui arrivaient les refuges qu'offraient
+les maisons toutes abandonnées du village. Un
+pailler toutefois nous offrit de quoi garnir légèrement le
+sol de nos tentes. Mais le général Chanzy se souvint que
+nous avions été gardés en réserve. Vers dix heures, notre
+bataillon reçut l'ordre d'aller se poster en grand'garde à
+un kilomètre. Les tentes abattues, notre bagage ficelé à la
+diable, chargés de quelques poignées de paille, nous nous
+acheminâmes en avant, guidés par les flammes vacillantes,
+alternées de gerbes d'étincelles, qui s'élevaient encore des
+ruines de Loigny.</p>
+
+<p>Nuit terrible, sous un ciel voilé de brume. Défense était
+faite naturellement d'allumer aucun feu. Il ne fallait pas
+non plus dresser les tentes. Notre provision de paille,
+maigre au départ, était à peu près dispersée quand nous
+pûmes nous arrêter. Nous devions être aux environs de
+Villepion. Nous grelottions en plein champ, sous la bise
+du nord qui ravivait l'incendie maintenant à quelques centaines
+de pas. Au pied de la haie de faisceaux aux baïonnettes
+flamboyantes, nous nous couchâmes malgré tout,
+avec la terre pour lit, le sac pour oreiller et nos toiles de
+tente simplement étendues sur nos têtes afin de nous
+garantir au moins du serein. Or il gelait à pierre fendre,
+et le serein fut un beau verglas qui transforma la toile en
+carton cassant comme du verre.</p>
+
+<p>Peu importe. Villiot, encore cinquante pas plus loin,
+veillait en avant-poste: nous étions bien gardés: après un
+long frisson, causé par le froid à coup sûr et aussi par
+l'idée des souffrances que devaient endurer les blessés
+râlant tout près de nous, le sommeil nous gagna pourtant.
+Ainsi la lassitude animale vient, chez l'homme, au secours
+de l'esprit. Oui, moins abrités du froid que les Groënlandais,
+à une portée de fusil des barbares qui en pleine France
+détruisaient nos demeures, nous pûmes fermer les yeux,
+nous endormir, reposer. Chose curieuse, l'esprit, comme
+pour acquitter aussitôt sa dette de reconnaissance envers
+le corps qui lui accordait quelques heures d'oubli, évoqua
+de doux rêves sensuels. A mon estomac vide, il donna
+l'illusion d'un repas succulent; à mes membres brisés et
+engourdis, il offrit la sensation imaginaire d'un lit moelleux
+et chaud. Je m'y étendais délicieusement, lorsque
+l'adjudant du bataillon, passant tout le long du rang,
+réveilla les dormeurs et ordonna à voix basse de se lever.</p>
+
+<p>Brrr! la rude réalité. Nous avions l'onglée au bout de
+nos vingt doigts et un instant nous craignîmes de ne pas
+pouvoir nous mettre debout. Énergiquement, tout le monde
+se secoua et reprit ses sens. Il faisait nuit encore. La
+sinistre lueur, devant nous, s'était éteinte, et, vers l'orient,
+l'azur céleste s'éclaircissait à l'approche de l'aube. Notre
+compagnie fut chargée de pousser une reconnaissance.
+Nous aperçûmes vaguement, dans le demi-jour naissant,
+un assez gros parti de uhlans. Ayant sans doute distingué
+la masse du bataillon, ils tournèrent bride. Nous-mêmes,
+nous ne pouvions attaquer sans un ordre, après l'échec de
+la veille. La compagnie se replia sur le gros du bataillon
+et un planton fut vivement dépêché au colonel pour lui
+rendre compte et prendre ses instructions.</p>
+
+<p>La campagne cependant se dégageait de l'obscurité. Derrière
+nous retentit la diane, claire comme le chant du coq
+gaulois, tandis que, de Loigny, d'Ecuillon, de Lumeau,
+partaient quelques brefs coups de sifflet. Des ombres se
+montrèrent un instant à l'entrée de chaque village et
+presque aussitôt se dérobèrent à l'abri des maisons ou des
+murs de clôture. Rien d'autre ne nous révéla la présence
+de notre redoutable adversaire, qui sans doute songeait
+aussi à panser ses blessures.</p>
+
+<p>Ordre nous arriva bientôt de rejoindre nos deux premiers
+bataillons à Terminiers. De ce village jusqu'à Patay,
+toutes les troupes du 16e et du 17e corps, selon les dispositions
+que le général Chanzy avait arrêtées et fait approuver
+pendant la nuit, s'échelonnaient, bataillon par bataillon, en
+colonne de compagnie, avec une batterie dans chaque
+intervalle. Dès huit heures, tout était prêt pour battre
+méthodiquement en retraite, sauf à offrir vivement un
+large front de bataille aux Allemands, en cas de poursuite.</p>
+
+<p>A notre brigade était échu le faible honneur de s'éloigner
+la dernière, sous la direction de l'amiral Jauréguiberry.
+Il était charge du commandement de l'arrière-garde.</p>
+
+<p>Nous dûmes donc attendre l'ordre de marcher, jusqu'à
+dix heures, l'arme au pied. Les serre-files de notre compagnie
+se trouvaient ainsi en première ligne, le dos il est
+vrai tourné à l'ennemi. Telle était du moins la position
+réglementaire; mais&mdash;j'en conviens&mdash;j'avais peine à
+la garder. Invinciblement, mes regards étaient attirés vers
+le village des Échelles, à l'entrée duquel se montraient
+quelques groupes. Cette curiosité était-elle excessive, justifiait-elle
+un blâme? Le salut de l'armée nécessitait-il
+qu'on s'éloignât des Allemands, sans même les regarder?
+Pourquoi cependant M. Houssine l'exigea-t-il brutalement
+de moi, sinon par l'effet d'une animosité qui s'acharnait
+en l'absence du capitaine, pour se venger de la bienveillance
+que me témoignait ce dernier?</p>
+
+
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Jusqu'au soir nous marchâmes, en très bon ordre.
+Malgré notre épuisement, le bataillon ne compta pas, ce
+jour-là 3 décembre, un seul traînard; mais ce fut une
+triste journée, l'une des plus tristes dont je me souvienne.
+Depuis notre entrée en campagne, fatigues, privations,
+souffrances, rien ne nous avait été épargné. Après des
+marches forcées, quelques heures de repos sur la terre
+gelée; une nourriture insuffisante, car plus d'un repas
+s'était composé de biscuit et d'eau de pluie prise dans un
+fossé. Toutes ces misères, nous les bravions sans regret,
+pour atteindre plus tôt l'ennemi. Or, pour la seconde fois,
+nous l'avions rencontré, et il nous fallait le fuir. Le fuir,
+sans avoir brûlé une cartouche. D'autres, sans doute,
+s'étaient mesurés avec lui et avaient dû s'avouer vaincus;
+mais, dans la petite sphère où se meut l'homme de troupe,
+il ne peut embrasser l'ensemble des opérations, et, tant
+qu'il n'a pas éprouvé directement la supériorité de l'adversaire,
+il est tenté de croire que ses chefs n'ont pas su mettre
+à profit sa bonne volonté. De là une rancoeur qui aggravait
+notre souffrance physique.</p>
+
+<p>Le lendemain, après une nuit pénible passée à Saint-Sigismond,
+que nous avions traversé l'avant-veille d'un
+pas allègre et en chantant, nous pûmes croire qu'enfin
+nous allions être utiles. Le mouvement de retraite parut
+avoir été suspendu. Tandis que le prince Frédéric-Charles
+refoulait à Artenay et à Cercottes notre 15e corps, les
+Bavarois avaient repris haleine, et, le 4, ils harcelèrent
+notre gauche à Patay, où le général de Tucé soutint vigoureusement
+le choc. A droite, la division Barry se battit
+aussi à Bricy et à Boulay. Mais, à la nouvelle qu'Orléans
+était repris sur nous, il fallut continuer la retraite, avec un
+changement d'orientation, vers Beaugency. Nous devions
+nous diriger sur Baccon, à travers la forêt de Montpipeau.</p>
+
+<p>Notre bataillon, spécialement chargé d'escorter les convois
+du 17e corps, laissa ses trois dernières compagnies
+en observation dans un hameau qui bordait la route.
+Pendant que nous attendions la disparition du dernier
+fourgon, il nous fut offert en cet endroit un spectacle inattendu.
+Nous étions six cents hommes occupés à surveiller
+attentivement le point d'où l'ennemi pouvait surgir, lorsqu'il
+s'éleva dans cette direction un gros nuage. Il s'avançait
+lentement, soulevé sur la route par le mouvement
+d'une foule en désordre. Aucun point brillant ne révélait
+cependant une troupe armée, et en effet nous fûmes
+bientôt fixés. Femmes, vieillards, enfants, poussant devant
+eux des troupeaux de bétail, marchaient autour de chars
+attelés, les uns de chevaux de labour, et d'autres de boeufs
+au pas pesant. Tous étaient chargés de mille objets entassés
+pêle-mêle. Au sommet de l'une des voitures, sur une
+botte de paille, une jeune mère allaitait un enfant, auprès
+d'un aïeul infirme. Plus loin, une grande fille tenait par la
+main ses deux tout jeunes frères; tantôt elle leur souriait
+pour les encourager à marcher, et tantôt leur montrait,
+pour les faire rougir de leur nonchalance, un homme qui,
+bien que plié en deux par le dur labeur de la terre, donnait
+courageusement l'exemple à toute cette malheureuse population.
+Ces pauvres gens ignoraient sans doute où ils
+allaient; mais ils préféraient une vie errante et la misère,
+parmi les Français, au bien-être de leurs foyers envahis.</p>
+
+<p>Ce triste exode de tout un village ne nous attrista pas
+seulement, il nous humilia. A nous il appartenait de l'empêcher,
+et nous y étions impuissants. Ces paysans ne nous
+témoignèrent pourtant aucune rancune. Ils nous firent
+remarquer eux-mêmes, à 1500 mètres, environ, des cavaliers
+qui apparaissaient et presque aussitôt se retiraient.
+Nul doute que ce ne fussent les éclaireurs de l'armée allemande.
+Le convoi que nous avions mission de protéger
+avait pris de l'avance; il ne nous était pas permis d'engager,
+sans absolue nécessité, un combat où nous n'aurions
+pas été soutenus: le chef du détachement ordonna
+donc la retraite.</p>
+
+<p>Comme nous risquions de perdre le contact de l'armée,
+force nous fut d'accélérer le pas, de louvoyer autour des
+véhicules de toutes sortes, dans les chemins défoncés courant
+à travers bois. L'encombrement des voitures, la précipitation
+de la marche, tout contribuait à semer parmi nous
+le désordre. Vers la fin du jour, quelle que fût la bonne
+volonté individuelle, il y eut une débâcle générale, une
+complète démoralisation.</p>
+
+<p>Chacun allait à la dérive, se tenant aussi longtemps que
+possible auprès des camarades qu'il reconnaissait. Mais la
+nuit acheva de nous désorienter et de nous disperser: je
+n'ai gardé de ces pénibles moments qu'un souvenir vague,
+trouble. La voix seule d'officiers passant à cheval me
+revient aux oreilles avec cet éternel refrain: «Pas de
+retardataires! Les Allemands glanent derrière nous!»</p>
+
+<p>Avec le sergent-major Harel, le caporal Dariès et une
+dizaine d'hommes, nous formions encore un petit groupe,
+qui s'efforçait de ne plus s'égrener.</p>
+
+<p>Au petit jour nous sortîmes enfin de la région des
+forêts. La marche à travers bois est toujours lente,
+pénible, incertaine. Chaque chemin qui s'ouvre fait naître
+une hésitation nouvelle. Avec la nuit surtout, le rideau
+sombre qui borne immédiatement la vue de tous côtés fait
+craindre à bon droit les surprises. En plaine, au contraire,
+et quand la lumière du jour vous éclaire, on se sent plus
+sûr de soi, plus hardi et plus fort, grâce à la vaste étendue
+de pays qui s'offre à vos yeux, grâce à la facilité de
+s'orienter.</p>
+
+<p>D'autres groupes pareils aux nôtres s'apercevaient à
+d'assez grandes distances. Ils grossissaient, s'aggloméraient,
+convergeant tous vers le même point. Il y avait
+déjà là un indice qu'une pensée unique présidait à cette
+marche, si irrégulière qu'elle fût encore. Ce premier gage
+nous encourageait, nous stimulait. Nous n'avions pas tort
+de reprendre espoir.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h2>BATAILLE</h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Le commandement supérieur veillait, en effet, il agissait
+et vivement réagissait sur cette multitude d'individus épars
+dont il allait en deux jours refaire une armée compacte,
+valeureuse et redoutable, suivant l'aveu de nos ennemis.
+«Ainsi, est-il dit dans le travail historique du grand état-major
+prussien, tandis que la 25e division flanquait le mouvement
+sur la rive gauche de la Loire, le 6 et le 7 décembre
+sur la rive droite, la subdivision d'armée du grand-duc se
+trouvait aux prises, sur tout son front, c'est-à-dire sur
+20 kilomètres environ, avec des masses ennemies en état
+de soutenir la lutte et d'opposer une résistance très vive.»</p>
+
+<p>Certes ce n'était pas sans une volonté ferme, sans une
+perpétuelle vigilance, qu'un tel résultat pouvait être obtenu.
+A tous les carrefours, à chaque fourche de route, se trouvait
+un officier d'état-major, planté là comme un poteau
+indicateur. L'un après l'autre, ils désignaient aux hommes
+désorientés la direction à suivre pour atteindre la localité
+qui avait été assignée à chaque corps, dans la nouvelle
+ligne de bataille que venait d'arrêter le général Chanzy.</p>
+
+<p>Entre la Loire et la forêt de Marchenoir, cette ligne
+s'étendait sur un espace de 11 kilomètres, de Beaugency
+jusqu'à Lorges, où nous avions fusillé un soldat du 51e. Le
+quartier général était à Josnes. Le 17e corps, au centre,
+devant lui. Le 16e corps, dont la première division seule
+était présente, les deux autres s'étant égarées, forma
+d'abord l'aile gauche, puis fut porté à droite, à Villorceau,
+tout contre la division indépendante du général Camô. L'aile
+gauche fut alors constituée au moyen d'une division du
+21e corps: récemment organisé sous le commandement de
+l'amiral Jaurès, il avait en outre mission de garder la forêt
+de Marchenoir, ce qui étendait de plusieurs kilomètres le
+front de bataille. Enfin, le général Chanzy, qui, avec la
+spontanéité du génie, palliait les fautes de ses lieutenants
+en en tirant parti, ordonna aux généraux Barry et Maurandy
+de réorganiser leurs divisions à Mer et à Blois. Il
+leur confia le soin de défendre les ponts, dont les Allemands
+allaient chercher à s'emparer, en effet, pour nous
+tourner.</p>
+
+<p>Arrêté dans la fièvre d'une retraite infernale, ce dispositif
+était tel que de longues délibérations n'eussent pu le
+rendre meilleur. Il assignait au 48e de marche son bivouac
+près du village d'Ourcelles, à un kilomètre du quartier
+général. La plaine ondulée, où étaient dressés quelques
+groupes de tentes, s'ouvrit à nous dans la matinée du
+6 décembre. Le temps était clair. Quelques sonneries familières
+égayaient le panorama, qui, naguère, nous avait
+paru plus triste, dans notre première marche de Mer
+sur Châteaudun. Cette impression était favorable. Tout
+embryonnaire qu'il était, le camp apparaissait enfin, comme
+une digue élevée contre la débâcle. L'ordre renaissait;
+la force en résulterait peut-être, et, en tout cas, la possibilité
+de tenter de nouveaux efforts plus honorables qu'une
+fuite éternelle.</p>
+
+<p>Pourtant, pourtant. Il ne faut pas se faire meilleur que
+nature. La préoccupation de rallier le régiment avait tout
+primé dans notre esprit depuis trente-six heures que la
+débandade s'était produite. A tel point que nous avions à
+peine repris haleine quelques instants, la seconde nuit,
+sous un hangar de je ne sais quel village, et nous n'avions
+eu d'autre nourriture que des miettes de biscuit. Aussi,
+lorsque nous eûmes acquis la certitude que le but était
+atteint, qu'à la moindre alerte il ne nous fallait pas un
+quart d'heure pour retrouver nos chefs, l'estomac&mdash;la bête,
+si l'on veut&mdash;reprit ses droits. Un village&mdash;Cravant, nous
+dit-on&mdash;offrait l'attirante animation d'un lieu habité. Irrésistible
+tentation, il y avait une auberge ouverte. Nombre de
+militaires l'encombraient déjà. Dariès et moi, nous trouvâmes
+encore un coin libre et deux chaises.</p>
+
+<p>Ah! quel repas! Quelle volupté de manger à sa faim et
+de boire à sa soif! Le menu, cependant, n'était pas très
+varié. Un hareng saur d'abord, un hareng saur ensuite, et
+je ne m'en suis pas dégoûté pour cela. Au contraire, j'ai
+gardé pour ce comestible un goût profond, une sorte de
+culte, la reconnaissance de l'estomac. De loin en loin, il
+faut de toute nécessité que je lui sacrifie, bien qu'à vrai
+dire il me soit devenu d'une digestion difficile. D'ailleurs
+un litre de vin et du pain frais à discrétion véhiculèrent en
+nous ces deux braves poissons, dont un doux fromage
+blanc, aussi rond et plus éclatant que la lune en son plein,
+vint tempérer l'excessive salaison.</p>
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Réconfortés, ragaillardis, nous quittâmes l'auberge, prêts
+à endurer de nouvelles fatigues pourvu qu'elles ne servissent
+pas à nous éloigner encore de l'ennemi. Même à jeun,
+nous ne demandions qu'à faire notre devoir; mais&mdash;règle
+sans exception&mdash;le courage se décuple au sortir de table,
+quand une légère griserie trouble imperceptiblement la vue.
+Le paysage bénéficia à nos yeux de l'agréable état où nous
+nous trouvions.</p>
+
+<p>Pour gagner Ourcelles, il nous fallut traverser un petit
+village, Cernay, bâti, en forme de T, à cheval sur la route
+qui va de Cravant à Mer, par Origny, et sur le chemin qui
+vers l'est le relie à Lorges. Il est entouré, avec quelques
+grands arbres, de vergers clos de haies, qui, au printemps,
+en été et en automne, doivent lui former une ceinture charmante
+de fleurs, de feuillage et de fruits. Les arbres et les
+arbustes n'y montraient alors que leurs squelettes, et cependant
+nous nous l'imaginâmes tel qu'aux beaux jours. Au
+reste, quelques nuages de fumée s'échappaient des toits et
+suffisaient pour lui donner la vie, en attestant la présence
+des habitants autour du foyer hivernal.</p>
+
+<p>Comme couronnement de cette bonne journée, je fus
+hélé en arrivant au camp par le vaguemestre, qui avait à
+me remettre une lettre de mon frère Emmanuel. Les journaux
+ayant répandu la nouvelle du premier engagement du
+17e corps, la sollicitude de ma famille s'était éveillée: les
+angoisses des miens se trahissaient par ces mots, qu'ont
+gravés dans mon coeur les larmes qu'ils me firent coulerj'en
+conviens sans honte, car je me sentis attendri, mais
+non pas amolli:&mdash;«Comme il faut tout prévoir, si tu viens à
+être blessé, préviens-nous aussitôt... ou fais-nous prévenir.
+Il est convenu à la maison que, là où tu seras, j'irai, pour
+te ramener, si c'est possible, ou, sinon, pour te soigner.»</p>
+
+<p>Ni le lieutenant Barta ni M. Houssine n'étaient encore
+arrivés. En revanche, le capitaine Eynard, sa mission terminée,
+avait rejoint son poste. Il s'occupait activement de
+reconstituer la compagnie, secondé par le sergent Villiot,
+qui était parvenu des premiers au point de ralliement avec
+Laurier. En même temps que nous et après nous, les
+hommes arrivèrent, isolément, ou par petits groupes. A la
+fin du jour, les deux tiers de l'effectif étaient présents. De
+même dans tout le régiment, qui, dès lors, pouvait au premier
+ordre entrer en ligne.</p>
+
+<p>Le colonel Koch, en prenant le commandement de la brigade,
+avait passé la conduite du 48e au commandant Bourrel,
+du 1er bataillon. Au 3e nous étions toujours dirigés par
+l'intrépide vieillard, capitaine David. De beaux exemples
+d'honneur, de courage et de dévouement nous soutenaient,
+nous stimulaient: quelques prodiges qu'exécutât la délégation
+de Tours pour l'improvisation des armées, elle ne
+pouvait parfaire son oeuvre dans les détails. Ainsi, notre
+bataillon ne comptait aucun officier monté. Pas plus l'adjudant-major
+que le capitaine David. Des chevaux leur eussent
+été précieux pour conduire et faire mouvoir une unité d'un
+millier d'hommes. Ce petit fait méritait d'être noté, à l'honneur
+des chefs qui surent utiliser des instruments tactiquement
+incomplets, sans parler de l'inexpérience individuelle
+de leurs éléments.</p>
+
+<p>Chaque jour, la température devenait plus rigoureuse.
+Tout en demandant à ses soldats une entière abnégation, le
+général Chanzy leur était pitoyable; il lui parut impossible
+de continuer à nous faire coucher sous la tente. Des dispositions
+furent prises pour le cantonnement dans les villages
+d'ailleurs nombreux en ce pays. Notre bataillon fut distribué
+dans les granges d'Origny, au centre de la ligne de
+bataille. Mais pour les fourriers, point de repos: ils
+devaient concourir aux prises d'armes pendant le jour, et,
+la nuit, assister aux longues distributions de vivres.</p>
+
+<p>Déjà, le 6, la canonnade s'était sourdement fait entendre
+à l'extrême droite, première démonstration de l'ennemi sur
+Meung. Le 7, dès la première heure, l'attaque fut générale.
+Tandis que nous attendions sous les armes, la 2e division
+du 21e corps et la 3e du 17e, sur notre gauche, s'opposaient
+aux reconnaissances de l'ennemi, à Vallières, devant
+Saint-Laurent-des-Bois, et, plus près de nous, à Villermain.
+A notre droite, du côté de Beaugency, la 1re division du
+16e corps se battait aussi, avec l'appui, cette fois heureux,
+du 51e de marche, pendant qu'au centre le général de Roquebrune,
+commandant la 1re division du 17e corps, repoussait
+victorieusement deux divisions bavaroises qui s'étaient
+avancées de Cravant et, plus à droite, de Beaumont.</p>
+
+<p>Comme l'armée avait pu vaincre sans nous, les compagnies
+regagnèrent à la nuit leurs cantonnements, et, avec
+mes collègues, chacun entouré de sa corvée, j'allai battre
+la semelle auprès des charrettes d'un convoi administratif
+parqué à l'entrée du village. Annoncées pour minuit, les
+distributions n'étaient pas achevées au petit jour. Or il
+neigeait. Les flocons abondants, épais, voilaient le ciel,
+sans répit, d'une nuée de taches claires tourbillonnant sur
+un fond gris, tandis que, dans le cercle restreint où la vue
+pouvait s'étendre, ils accusaient la forme des choses en les
+ouatant de blanc. Meules de paille, chariots de convoi,
+chevaux immobiles sous les harnais et nous-mêmes, tout
+prenait une même couleur spectrale, car le froid figeait les
+flocons, et il ne nous était pas permis de faire des feux visibles
+de trop loin: le foyer que nous entretenions modérément
+avec des broussailles ne suffisait pas pour nous
+dégourdir les pieds et les mains; mais il colorait de lueurs
+fugitives un tableau qui nous rappelait invinciblement la
+douloureuse légende de la retraite de Russie.</p>
+
+
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Au jour, un jour presque aussi gris, aussi triste que
+la nuit, nous pûmes aller répartir les vivres entre les
+escouades, puis nous étendre un peu, pendant que nos camarades
+préparaient la soupe sur les fourneaux improvisés
+le long des maisons. Elle fut vite absorbée, car le canon et
+la fusillade avaient tôt battu le rappel. Les Allemands,
+surpris de se heurter contre une armée en bataille, quand
+ils espéraient n'avoir qu'à ramasser des traînards débandés,
+avaient reconnu la nécessité de redoubler leurs coups.
+Avec l'assentiment du grand état-major de Versailles, le
+prince Frédéric-Charles ralentissait la marche des troupes
+dirigées sur la rive gauche de la Loire pour qu'elles
+pussent seconder les efforts du grand-duc de Mecklembourg;
+et le 1er corps d'armée bavarois, appuyé par la
+22e division prussienne et la 4e division de cavalerie, allait
+tenter de rompre nos lignes.</p>
+
+<p>Dès huit heures, l'attaque se produisait violemment
+contre la division Collin, du 21e corps, à notre gauche. Le
+général de Roquebrune se dirigeait alors sur Cravant, et
+notre division recevait l'ordre de se porter en soutien sur
+Cernay, le poétique petit village à la ceinture de vergers.</p>
+
+<p>En avant d'Origny, le bataillon se forme, sous les ordres
+du capitaine David. La barbe blanche et le tremblement
+de tête de cet homme de haute stature donnent une
+autorité singulière aux commandements qu'il articule
+d'une voix ferme, avec une énergie juvénile. Sac au dos,
+les rangs étaient formés: le vieux capitaine s'apprêtait à
+crier en avant, lorsqu'il nous arriva un renfort inespéré.</p>
+
+<p>Le lieutenant Barta, M. Houssine, les sergents Gouzy,
+Nareval et une trentaine d'hommes nous rejoignirent
+enfin. Ils revenaient de Mer, jusqu'où ils s'étaient égarés.
+Quelques minutes plus tard, et nous allions au feu sans
+eux; mais, parce que nous ne les avions pas suivis, ils
+songeaient à nous gourmander, tant est irrésistible l'envie
+d'accuser autrui quand soi-même on ne se sent pas sans
+reproche. Ma situation aurait sans doute été pénible, sans
+la présence de notre capitaine. Le sous-lieutenant Houssine
+eût été heureux de me chercher chicane; mais il était
+gêné d'avoir à s'en prendre en même temps au sergent-major,
+à Villiot et à Laurier. Au surplus, M. Eynard
+n'était pas homme à encourager les mauvaises plaisanteries.
+Il coupa court à des récriminations un peu grotesques
+et tout à fait oiseuses. La compagnie se reconstitua
+à l'effectif respectable de 180 hommes, et, formé
+en colonne par sections, le bataillon se dirigea vers la
+partie du champ de bataille qui nous était assignée, au
+nord d'Origny, à deux kilomètres environ.</p>
+
+<p>Durant notre marche assez pénible dans des champs
+labourés ou à travers des vignes hérissées de tuteurs et de
+ceps rampant sur la terre et sous la neige, nous pûmes
+causer un peu, Nareval et moi. Soit que les étapes supplémentaires
+l'eussent fatigué, soit qu'un fâcheux pressentiment
+le troublât, il manquait de cet enthousiasme que,
+dans le trajet de Perpignan à Angers, je m'étais plus
+d'une fois efforcé de modérer. Le décor n'était point fait
+à la vérité pour réchauffer le coeur. Le sol était dur et
+glissant, la neige nous glaçait, et l'idée d'être couché là pour
+ne plus se relever nous faisait malgré tout passer un
+frisson dans le dos. Une steppe blanche, à perte de vue.
+A peine si la silhouette des fermes et des villages tranchait
+sur cet horizon pâle. Dans les hameaux que nous
+côtoyions, les jardins étaient déserts, les basses-cours
+silencieuses. Pas un nuage de fumée au-dessus des toits,
+comme l'avant-veille. Les récents combats avaient chassé
+tous les êtres vivants et fait de cette plaine une immense
+nécropole. Seule la lueur des décharges, leur détonation,
+à droite et à gauche, rompaient la morne tristesse de la
+nature. La vie ne s'y révélait que par le jeu formidable
+des instruments de mort.</p>
+
+<p>Les deux premiers bataillons du 48e, cantonnés dans le
+village d'Ourcelles, nous avaient devancés sur le terrain.
+Dessus n'est pas le mot, dedans serait plus exact, car nous
+les trouvâmes en position dans des tranchées-abris pratiquées
+au milieu des champs entre Origny et Villejouan.
+L'esprit français trouva, dans cette circonstance, l'occasion
+de s'exercer, malgré la gravité du moment. «Ils seront
+bien gênés pour courir! disait l'un.&mdash;Parbleu, ajouta un
+autre, ils font déjà le pas gymnastique sur place. Vois
+donc!» Le fait est qu'ils tâchaient de se réchauffer les
+pieds. «Ils s'enterrent avant d'être tués!» conclut un
+troisième. Plaisanterie macabre, non sans à-propos. La
+plupart de ces ouvrages de défense devaient abréger, après
+la bataille, la triste besogne des infirmiers. Beaucoup
+d'hommes furent déposés dans les fosses qu'ils avaient
+aidé à creuser la veille.</p>
+
+<p>Tout en les plaisantant, nous serrâmes, en passant, la
+main aux camarades, que peut-être nous ne reverrions
+plus. A ce moment un roulement sourd, comparable à
+l'écho affaibli de coups de battoirs précipités, se fit entendre
+vers l'ouest. Dans la brume de l'horizon se profila bientôt,
+tranchant sur la blancheur du terrain, un groupe irrégulier
+et mouvant de cavaliers qui venaient de Josnes. Ils
+s'avançaient au trot, mais ralentirent leur allure pour
+passer en revue nos deux premiers bataillons. C'était
+l'état-major de l'armée.</p>
+
+<p>Le général Chanzy parcourait le champ de bataille,
+s'assurant partout de l'exécution de ses ordres, et veillant
+à la bonne tenue des troupes. Il montait un cheval arabe
+à longue crinière, sans doute celui que nous avions
+entrevu dans la froide nuit du 1er au 2 décembre. Alors
+dans la force de l'âge, le vainqueur de Coulmiers tenait
+droite sa tête fine, aux moustaches effilées, aux sourcils
+froncés légèrement. Sauf ce dernier signe de perpétuelle
+réflexion, sa physionomie martiale respirait la confiance et
+le calme. La journée de la veille, les engagements du
+matin, justifiaient cet état sérieux d'une grande conscience
+en repos. Qu'il fût battu, Chanzy avait du moins tenté tout
+ce qui était en son pouvoir; mais il semblait croire sincèrement
+à la victoire. Il communiqua son espoir à ceux de
+nos camarades qui occupaient les tranchées: en passant,
+il leur promit la revanche.</p>
+
+<p>Cette figure, animée du plein éclat que donnent les
+grandes responsabilités courageusement acceptées, contrastait
+avec l'air fatigué des aides de camp, surmenés nuit
+et jour. Ces jeunes têtes pâles émergeaient à demi du col
+des pelisses-fourrées, autour du visage austère du général
+Guillemot, que semblait allonger encore sa barbiche blonde.</p>
+
+<p>Cependant, déployé en ligne au commandement du
+capitaine David, notre bataillon poursuit sa marche vers
+son objectif, Cernay. L'ambition de tous, la préoccupation
+de chacun, est de ressembler à cet ancêtre qui, calme et
+froid, digne, montre le chemin, trente pas en avant du
+front de bataille.</p>
+
+<p>Le colonel Koch, accompagné du commandant Bourrel
+et d'un officier d'ordonnance, vient diriger en personne
+l'action de sa brigade. Il nous rapproche du village, pour
+nous abriter derrière les maisons, en attendant qu'il nous
+emploie. Quatre chasseurs le suivent: leurs manteaux
+blancs servent aussitôt de points de mire aux artilleurs
+allemands. Une volée d'obus part des batteries braquées
+entre Cravant et Beaumont; ils bourdonnent au-dessus de
+nos têtes et vont tomber assez loin derrière nous. L'état-major
+se déplace, tantôt à droite, tantôt à gauche. Les projectiles
+le suivent, sans l'atteindre encore. Alors le colonel
+se décide à éloigner son escorte, inutile pour le moment.
+Les cavaliers prennent le trot; mais ils ne sont pas à deux
+cents mètres, qu'un nouvel obus va éclater entre eux, et
+deux roulent à terre avec leurs chevaux. Quelques éclats
+viennent se loger dans nos havresacs ou bossuer en cliquetant
+les marmites et les gamelles.</p>
+
+<p>Petit et insignifiant épisode. Plusieurs maisons nous
+masquaient le coin le plus chaud du champ de bataille;
+mais un vacarme incessant nous permettait d'apprécier
+l'intensité de la lutte. Crépitation de la mousqueterie,
+grondement des canons ou grincement strident des mitrailleuses,
+se combinaient avec une sorte de long mugissement
+ininterrompu, qui était le cinglement de l'air par
+tous les projectiles. A notre gauche nous apercevions un
+régiment de mobiles qui criblait de feux de salve les positions
+de Cravant. Une batterie, postée à notre droite, tirait
+aussi sans relâche, et ces feux convergents étaient bien
+dirigés. «A l'est de Cravant, dit le rapport allemand, les
+cinq batteries bavaroises les plus rapprochées du village
+durent, à la suite de pertes énormes, se retirer en dehors
+de l'action de l'artillerie française et des chassepots.»</p>
+
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Nous étions cependant maintenus en première réserve,
+pour coopérer d'un moment à l'autre à l'attaque du centre
+ennemi. Sur l'ordre du général en chef, deux escadrons de
+grosse cavalerie de notre corps devaient se masser à l'abri
+des maisons de Cernay, et, avec un peloton d'éclaireurs
+algériens commandés par le capitaine Laroque, s'élancer
+de là sur les positions de Beaumont. Mais il fallait que la
+préparation de ce mouvement se fît avec prudence, sans
+attirer l'attention. Les cuirassiers, lourds, imposants,
+comme des statues de pierre, dans leurs blancs manteaux
+aux plis rares, défilèrent deux par deux, à la suite du
+goum tout fringant dans ses flottants burnous rouges, le
+long d'un sentier couvert par un repli de terrain. Les
+suivant curieusement des yeux pendant qu'ils s'engageaient
+dans le village, nous attendions qu'ils eussent fait
+leur oeuvre pour accomplir la nôtre.</p>
+
+<p>Quiconque a veillé un mourant se souvient de l'émotion
+qui vous étreint, au cours de minutes longues comme des
+heures. On épie le souffle, tantôt violent, tantôt insensible,
+du moribond condamné, et chaque râle vous fait frémir
+parce qu'il vous semble être le gémissement d'une âme
+s'élançant vers l'inconnu, dans l'éternité. Au feu, dans la
+passivité de l'attente, cette même pensée&mdash;la pensée du
+passage possible, immédiat, pour soi-même, de l'état de
+santé à trépas&mdash;hante les plus braves. Il est bien de se
+dominer assez pour cacher le léger frémissement qui vous
+trouble; mais que dire de l'effort des officiers&mdash;hommes
+après tout, attachés à la vie comme les conscrits, et qui de
+plus ont souvent femme et enfants&mdash;pour se maîtriser
+d'abord et pour suivre en même temps avec netteté les
+phases de l'action, pour juger sûrement de l'opportunité
+de se porter de préférence sur tel ou tel point?</p>
+
+<p>Pour nous distraire de notre préoccupation personnelle,
+nous avions ce spectacle. Un peu penché sur l'encolure,
+pour mieux voir sans doute et de plus loin, ou peut-être
+gêné par sa haute taille, le colonel Koch flattait de la main
+son cheval gris, à chaque nouvel éclat de tonnerre qui
+arrachait un hennissement à la pauvre bête et la faisait
+tressaillir sur ses quatre pieds. D'une bravoure encore
+plus crâne, le commandant Bourrel, naturellement froid
+et, au physique, court de buste, se dressait sur ses étriers
+comme s'il était honteux de n'offrir pas assez de prise aux
+coups: il semblait invinciblement attiré vers les endroits
+où venait d'éclater un obus.</p>
+
+<p>Le capitaine David se reposait sur son sabre, immobile
+et muet comme un dieu Terme. Il n'en était pas de même
+du nôtre, qui frémissait d'impatience, et qui eût certainement
+voulu nous lancer en avant s'il avait commandé
+le bataillon. Chez les sous-officiers se manifestaient à peu
+de chose près les mêmes symptômes que le matin du
+30 novembre, à la sortie d'Ouzouer-le-Marché, sauf, il faut
+l'avouer, un air plus sombre du côté de Nareval et quelques
+imperceptibles signes de couardise de la part de l'impertinent
+Laurier. La tenue des hommes était correcte,
+avec même une pointe d'humour.</p>
+
+<p>Il me serait impossible de dire combien de temps dura
+notre attente. Mais voici les éclaireurs algériens, qu'une
+bordée de mitraille a ramenés. Trop longue est la distance
+à franchir dans la zone dangereuse du tir. Tous les chevaux
+auraient été fauchés en chemin, pas un homme ne serait
+arrivé sur les batteries de Beaumont. Les Africains s'éloignent
+d'ailleurs en caracolant, comme à la fantasia. Plus
+gravement s'écoule, au petit trot, la double file des <i>Gros
+Frères</i>, qui vont attendre une occasion meilleure dans la
+direction d'Ourcelles. Tous semblent un instant grandir en
+franchissant la crête d'un coteau au delà duquel ils disparaissent
+brusquement, comme s'ils s'étaient abîmés dans
+un ravin ou évanouis dans la brume.</p>
+
+<p>Ce que la cavalerie n'avait pu faire, il nous appartenait
+de le tenter avec de l'artillerie. Ordre fut donné à toute la
+division de se porter en avant de Cernay et de Villechaumont,
+petit village qui se dressait à l'est, sur notre droite.
+Mais, avant que le commandement eût été transmis sur
+toute la ligne, un bataillon du 51e qui le premier avait
+occupé Cernay, et s'y maintenait âprement depuis le
+matin, est à la fin serré de trop près, culbuté, refoulé; son
+chef, le commandant Pondielli, notre capitaine de Perpignan,
+a la moitié de la main emportée,&mdash;la main qui
+avait signé la condamnation du soldat dont le corps était
+enfoui, tout près de là, sur la lisière de la forêt de Marche,
+noir: la plupart des officiers sont atteints: les soldats
+reculent et abandonnent le village. Le colonel Koch les
+arrête, les rallie et les range à notre gauche. Tout émus
+encore, ils saluent les obus d'un mouvement plongeant, à
+la grande joie de nos hommes qui, n'ayant pas été encore
+étrillés, les raillent sans pitié.</p>
+
+<p>Enfin, tandis que le 10e bataillon de marche de chasseurs
+à pied se jette dans le village et empêche la tête
+de colonne bavaroise d'y pénétrer, notre compagnie est
+déployée en tirailleurs, en avant du bataillon qui se porte
+vers la gauche. Mais les mobiles de l'Orne et les mobilisés
+de la Sarthe sont là, massés par pelotons. De minute en
+minute brille un éclair suivi d'une détonation terrible:
+elle reçoit un court écho, le bruit des décharges ennemies.
+La riposte est meurtrière. S'ils en ont la force, les blessés
+se traînent en arrière; sinon, on les écarte avec les morts.
+Les survivants se resserrent, et le bruit sinistre retentit à
+intervalles réguliers. De vieilles troupes ne montreraient
+pas plus de sang-froid. Les mobiles sont en nombre et
+gagnent du terrain: ils n'ont pas besoin de nous. A droite,
+au contraire, le 10e de chasseurs entretient la fusillade
+avec un acharnement désespéré: il s'épuise. L'ardeur de
+ceux qui tirent toujours ne peut suppléer au nombre et il
+y a plus de chasseurs à terre que debout:</p>
+
+<p>«A droite et en avant, pour les soutenir!»</p>
+
+<p>Les maisons du village ne nous couvrent plus. Tout à
+coup un bruit sec, semblable à celui d'une baguette qui se
+casse, claque à côté de moi: un homme tombe la face
+contre terre, en poussant un cri, un seul: il a le crâne
+brisé. Un autre a la gorge traversée et il expire. D'autres
+roulent à terre pendant que les balles sifflent et bourdonnent
+à nos oreilles. Chacun de nous pense alors, sans rien
+dire, qu'il n'y a pas lieu de plaisanter: on éprouve un vif
+désir de se rapetisser, de s'amincir; on voudrait n'être pas
+plus haut qu'un caillou, pas plus large qu'un fil. Une
+heure durant, on nous maintient sur la route de Cernay
+à Origny, sans ordonner le feu. Rien n'est plus énervant.</p>
+
+<p>Le jour baisse, et autour de nous l'approche de la nuit
+surexcite les volontés. Le bruit redouble. Les chasseurs
+reprennent coeur et semblent se multiplier. Leurs silhouettes
+se détachent dans les positions variées du combattant chargeant,
+tirant, rechargeant, sans répit, sans relâche. Des
+canons passent près de nous, au galop, la moitié des
+servants, couchés, livides, sur des affûts: plusieurs chevaux,
+sans cavalier, hennissent douloureusement. L'un a le
+naseau déchiré et sanglant; un autre suit de loin l'attelage
+dont on l'a détaché, et son jarret brisé s'embarrasse dans
+les liens rompus qui traînent autour de lui. La batterie
+s'éloigne, non parce qu'elle est aux trois quarts détruite,
+mais parce qu'elle a épuisé ses munitions. Une autre
+s'avance, bride abattue, pour la remplacer. Ce sont des
+mitrailleuses, dont le râle aigu fait tressaillir. Dans le
+concert infernal, elles mêlent leur musique, aigre comme
+un déchirement, à la basse profonde du canon et au pétillement
+inégal de la fusillade.</p>
+
+<p>Au rebours du malchanceux 51e, qui avait été des premiers
+à toutes les fêtes, il semblait écrit que nous attendrions
+toujours. L'attente, telle qu'elle nous était imposée,
+était particulièrement cruelle. Le perpétuel sifflement des
+balles, dans l'obscurité naissante, avec la perspective
+d'une nuit de souffrance, sans secours et, qui plus est,
+sans vengeance, est intolérable. Nombre d'hommes qui,
+l'instant d'avant, riaient de leurs camarades du 51e, ne
+résistèrent pas longtemps à l'envie de se garer un peu. Les
+uns s'assirent; d'autres s'allongèrent même par terre.</p>
+
+<p>S'il faut être sincère, je fus tenté de les imiter; mais
+le galon oblige; je me jurai de ne pas me baisser, tant
+qu'il y aurait un simple soldat debout. Je me tins parole
+et ne me courbai pas, bien qu'il tombât constamment de
+nouvelles victimes dans la masse du bataillon. De ce
+nombre fut Gouzy, atteint d'une balle au pied. Il se vit
+obligé de se laisser hisser sur l'un des cacolets qui, en
+louvoyant loin des endroits périlleux, faisaient la navette
+entre la ligne de bataille et les villages d'Ourcelles et de
+Josnes, où étaient établies des ambulances volantes.</p>
+
+<p>Nareval, comme les autres, essuyait le feu dignement,
+quoique avec un visible effort de courage. Par petite malice
+je lui demandai s'il craignait toujours de se laisser emballer
+vers le danger. Il haussa légèrement les épaules. Non,
+l'épaulette ne fulgurait plus à ses yeux; le feu prochain des
+batteries en faisait pâlir l'éclat. Il regrettait le recoin
+modeste, paisible, qu'il avait abandonné sur le bateau où
+travaillait son père. Il ne s'en cacha pas; la réalité lui
+apparaissait plus terrible qu'il ne se l'était imaginée. Il
+était décidément vaincu par ses pressentiments, et, chose
+singulière, la préoccupation suprême de cet infortuné, à
+peu près oublié en ce monde de son vivant, fut qu'on se
+souvînt de lui après sa mort.</p>
+
+<p>«Écoute, me dit-il, on ne sait ni qui vit ni qui meurt:
+donne-moi l'adresse de tes parents pour que je leur écrive en
+cas de malheur. Voici celle des parents de mon père, à moi;
+si je disparais, promets-moi de leur apprendre comment je
+suis mort.» Et, à la lueur pâlissante du crépuscule, pendant
+que les dernières déchargés s'échangeaient au hasard dans
+l'ombre de l'éloignement, nous inscrivîmes mutuellement sur
+nos calepins, en tâtonnant, ces renseignements funèbres.</p>
+
+<p>Cependant, croyant que Cernay avait été perdu au
+moment du recul du 51e, le général en chef s'était borné
+à en ordonner la réoccupation à tout prix, tandis que les
+deux autres bataillons du 48e, sortant de leurs tranchées,
+déployaient en tirailleurs les compagnies du lieutenant
+Gélis et du capitaine Duhamel et s'avançaient eux-mêmes
+en bataille au nord de Villevert. Plus à droite, les mobiles
+de l'Yonne et ceux dû Cantal franchissaient résolument
+la route de Cravant à Beaugency, en faisant de nombreux
+prisonniers. Au delà encore, la division Deplanque, du
+16e corps, enlevait la ferme du Mée, à la baïonnette, tandis
+qu'à gauche le général Deflandre, au prix d'une blessure
+mortelle, s'emparait du bourg de Layes. Ces derniers épisodes
+de la journée en firent sans conteste une journée
+victorieuse. Il suffit de s'en rapporter sur ce point au rapport
+de nos ennemis:</p>
+
+<p>«Vers quatre heures, la 1re brigade bavaroise venait
+prendre rang entre les troupes postées le long de la grande
+route, gravissait de concert avec elles, et aux cris de
+«hourra!» les hauteurs qui s'étendent de Cernay vers
+Villevert et se heurtaient alors à des troupes fraîches
+débouchant du sud à sa rencontre. Les bataillons bavarois
+avaient perdu déjà un grand nombre d'officiers, et leurs
+rangs décimés n'étaient plus en état de recevoir ce nouveau
+choc; ils se replient sur Beaumont, suivis par les Français;
+mais l'artillerie, qui s'y maintient inébranlable,
+oppose un insurmontable obstacle aux assaillants.»</p>
+
+
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Comme si un accord se fût établi entre les deux adversaires,
+le feu cessa simultanément sur les deux fronts de
+bataille. La nuit était noire, le silence profond. A en juger
+par la sensation personnelle de chacun, on comprenait
+qu'une détente se produisait en cet instant dans les nerfs
+des cent mille hommes éparpillés dans la plaine, tant d'un
+côté que de l'autre. Cette détente, toutefois, n'entraînait
+pas l'allégement complet du coeur. Soit la pensée des horreurs
+environnantes, soit la conscience du peu de durée de
+cette accalmie, une invincible oppression persistait. Tout à
+coup, pour la justifier, deux gerbes de feu jaillirent à cent
+pas de nous, en même temps que nous parvenait le bruit
+de deux détonations isolées. Est-ce qu'après douze heures
+de lutte il n'y aurait pas de répit? Ou bien était-ce simplement,
+comme à la fin d'une fête publique, la bombe
+d'adieu des artificiers? ou, plutôt, une façon de dire au
+revoir pour le lendemain?</p>
+
+<p>Plus rien, quelques minutes s'écoulèrent, un quart
+d'heure, et le silence persista. Lentement, nous pénétrions
+pendant ce temps dans le village de Cernay. La route qui
+le traverse était jalonnée de cadavres. Le premier qui se
+trouva sur nos pas était celui d'un sergent de chasseurs,
+avec la tunique ouverte, la chemise toute teinte de sang:
+nous le soulevâmes; il était froid. Un autre sergent, tombé
+la face en terre, avait passé ses mains derrière le dos pour
+essayer de déboucler son sac; il n'avait pu y parvenir, et
+ce poids l'avait étouffé. De la lumière brillait dans une
+maison, j'y entrai. Des paysans, restés bravement auprès
+de leur foyer sous les boulets, s'efforçaient de ranimer
+un malheureux chasseur. Ils l'avaient couché tout de son
+long sur le sol battu, et ils humectaient de vinaigre ses
+lèvres tuméfiées, lui frictionnaient la région du coeur; ils
+secouaient un mort. En revanche, sur des matelas par terre
+deux autres pauvres diables attestaient leur existence par
+des plaintes. A peine parqués dans la cour d'une grande
+ferme qui fait l'angle du chemin de Lorges, nous reçûmes
+l'ordre d'aller creuser une tranchée à l'entrée du village,
+au nord, pour défendre la route de Cravant. Dans cette
+direction, une ferme flambait ou peut-être un village.
+Chaque soir de bataille, les Allemands avaient besoin de
+venger leurs pertes par un acte de vandalisme. Ils prenaient
+plaisir, au centre de la France, à nous envoyer de
+ces défis inhumains. Le vent soufflait, activant l'incendie.
+Le froid était devenu sec, le temps d'ailleurs assez clair;
+la pioche et la pelle n'entamaient la terre durcie qu'après
+de longs et pénibles efforts. Cette harassante besogne s'accomplissait
+au bruit d'un grand mouvement dans l'armée
+allemande. En appliquant l'oreille au sol, on percevait
+distinctement le piaffement des chevaux et le roulement
+des caissons et des affûts. Nul doute qu'il ne s'effectuât
+de la part de l'ennemi une conversion vers notre droite.
+M. Bourrel en fit prévenir le commandement supérieur.</p>
+
+<p>La vérité est que, dans l'année terrible, rien ne devait
+nous réussir. Nos qualités nationales, la vivacité d'esprit,
+le courage primesautier, sont des qualités natives, heureuses,
+mais, en somme, peu méritoires, car elles sont
+mélangées de vanité et de présomption. Elles se développent
+sous notre beau climat, de même que la flore
+riche et variée s'étale sur notre sol fertile, tout naturellement.
+Or rien n'est solide ni précieux, sinon ce qui est
+rare et ce qui est produit avec effort, perfectionné avec
+soin. La Providence, en 1870, s'est servie contre nous
+des armées allemandes, comme d'un fléau, pour nous
+apprendra à pratiquer les vertus, peut-être arides, mais
+sûrement robustes, pour nous enseigner la puissance de la
+réflexion, de la suite dans les idées, apanage des chefs teutons,
+qui a logiquement engendré la confiance chez le
+peuple armé et lui a donné la force d'endurance prédestinée
+nécessairement à éteindre nos flambées d'ardeur. Grâce à
+sa savante organisation, à la liaison permanente de toutes
+ses fractions, cette armée ennemie figurait assez une colossale
+pieuvre à tentacules, qui retentissait tout entière des
+coups portés aux plus éloignés de ses membres élastiques
+et les faisait se replier ou s'étendre utilement, quelque
+espace que les nécessités stratégiques eussent fait occuper
+à nos envahisseurs. Nous, au contraire, nous n'étions qu'un
+corps désarticulé, ou à soudures fragiles, et tout à fait
+rompu en maint endroit.</p>
+
+<p>Lorsque toute la 2e armée de la Loire s'était bien comportée,
+un malentendu, né de l'inhabitude de subordonner
+l'exécution des détails à l'intérêt de l'ensemble des opérations,
+avait compromis le succès incontestable de la journée
+du 8 décembre: Le général Camô, sans même rendre
+compte au général en chef, s'était, dans le milieu du jour
+sur un avis parvenu de Tours, replié vers Mer, évacuant
+Beaugency, et découvrant notre aile droite à l'improviste.
+Ce recul avait obligé le général Chanzy à rectifier sa ligne
+de bataille et à abandonner sans combat quelques-uns des
+points conquis par ses troupes. Les Bavarois avaient pu
+ainsi occuper, à l'est de Cernay, le village de Villechaumont
+et la ferme du Mée. A la faveur de la nuit, ils s'y
+établissaient en force pour nous prendre en flanc le lendemain,
+pendant que nous nous retranchions au nord du côté
+de Cravant, d'où ils nous avaient lancé leurs derniers obus.</p>
+
+<p>Après deux heures d'un travail opiniâtre, la 6e compagnie
+fut, en tout cas, autorisée à aller prendre quelque
+repos jusqu'au matin. Bien qu'une grange nous eût été
+attribuée pour dortoir, je me laissai attirer par la faible
+clarté qui s'échappait d'une porte entr'ouverte sur la cour
+de la ferme que nous occupions. Vingt hommes se pressaient
+dans une salle enfumée, auprès d'un feu de branches
+sèches pétillant en une vaste cheminée. Les uns, assis
+devant une table massive, dormaient, la tête posée sur
+leurs bras croisés. D'autres cuisinaient, et, j'en conviens,
+quelques quartiers de pommes de terre qui rissolaient
+dans une poêle à frire, quand j'entrai, m'attirèrent vers
+l'âtre, tout autant que la chaleur du foyer. Comme Don
+César, dans <i>Ruy Blas</i>, j'espérais me nourrir au moins par
+l'odorat, étant, quoique fourrier, à peu près à jeun. Avant
+de nous rendre à la tranchée, j'avais mangé un biscuit, mon
+dernier, trempé dans un quart de café. Non que les vivres
+fissent défaut, dans les escouades; mais les soldats n'avaient
+pas eu le loisir de préparer la soupe. Mes yeux révélaient
+sans doute la faim qui me tiraillait l'estomac, car le cuisinier
+offrit, pour
+dix sous, à
+qui le voudrait,
+en me
+regardant,
+son beau
+plat de frites.
+Le caporal Dariès
+était là, riche
+de deux
+galettes de
+biscuit. Une
+fois encore,
+en souvenir
+de notre retraite
+de
+Châteaudun,
+nous nous régalâmes. Il était écrit que nous ne le ferions
+plus ensemble.</p>
+
+<p>L'atmosphère, autour de nous, s'était épaissie de la
+fumée du foyer et de la buée des respirations. Cet air
+opaque étouffait à peu près la flamme de l'unique quinquet
+qui éclairait comme une étoile lointaine, quand la clarté
+pâle de l'aube pénétra sur nous par les fissures de la
+porte et des volets de la fenêtre. Un roulement de tambour
+retentit dans la rue du village, et tous nous nous dressâmes
+debout comme un seul homme. Nous fîmes irruption hors
+de la maison, et, deux minutes après, chaque compagnie
+était formée sur l'emplacement indiqué la veille. Puis toutes
+furent dirigées au nord et à l'est de Cernay, dans les jardins
+qui l'entourent.</p>
+
+<p>Par une ruelle, un étroit passage, nous gagnâmes l'un
+des vergers qui s'étendent vers l'orient. Sa haie de clôture,
+sans feuillage, était déjà brisée en plusieurs endroits.
+A terre gisaient quelques chassepots, et, tout auprès,
+des fosses à peine comblées renfermaient sans doute les
+hommes qui s'en étaient servis la veille. Au delà des clôtures,
+il restait quelques cadavres que l'on n'avait pas eu le
+temps d'enterrer. Entre autres, un artilleur auprès duquel
+je demeurai un instant. Il reposait sur le dos, les bras
+ouverts en croix, les jambes un peu pliées. Les yeux
+semblaient clos par le sommeil, tout le visage était empreint
+de sérénité; la mort avait dû être instantanée, sans souffrance;
+elle avait surpris ce modeste héros dans le calme
+accomplissement du devoir.</p>
+
+<p>Villechaumont, que nous apercevions devant nous, se
+trouve à 1200 mètres environ de Cernay. Un moulin à
+vent, monté sur son pivot de bois comme sur un piédestal
+conique, occupe le premier plan au sud. A sa droite se
+mouvait une masse noire. Autant que le brouillard encore
+intense nous permettait d'en juger, quelques petits groupes
+se détachaient du gros, et, se glissant en avant du village,
+disparaissaient soudain. Ces ombres étaient évidemment
+des tirailleurs qui se dispersaient dans des tranchées.</p>
+
+<p>«On éprouvait, comme a dit Tolstoï, le sentiment de
+cette distance indéfinissable, menaçante et insondable, qui
+sépare deux armées ennemies en présence. Qu'y a-t-il à
+un pas au delà de cette limite, qui évoque la pensée de
+l'autre limite, celle qui sépare les morts des vivants?...
+L'inconnu; les souffrances, la mort? Qu'y a-t-il là, au delà
+de ce champ, de cet arbre, de ce toit, éclairés par le soleil?
+On l'ignore, et l'on voudrait le savoir.... On a peur de
+franchir cette ligne, et cependant on voudrait la dépasser,
+car on comprend que tôt ou tard on y sera obligé et qu'on
+saura alors ce qu'il y a là-bas, aussi fatalement que l'on
+connaîtra ce qui se trouve de l'autre côté de la vie.... On
+se sent exubérant de force, de santé, de gaieté, d'animation,
+et ceux qui vous entourent sont aussi en train et
+aussi vaillants que vous-même. Telles sont les sensations,
+sinon les pensées, de tout homme en face de l'ennemi, et
+elles ajoutent un éclat particulier, une vivacité et une
+netteté, de perception inexprimables, à tout ce qui se
+déroule pendant ces courts instants.»</p>
+
+<p>Le soleil ne perçait pas la brume de cette froide
+matinée de décembre: hormis cela; tout ce tableau est
+d'une vérité saisissante. Nos fatigues étaient oubliées:
+les coeurs battaient fort, la circulation du sang était active:
+nous nous sentions pleins de sève et de vigueur, et tout
+prenait autour de nous le plus vif relief. Rien ne s'est
+effacé: je revois tout, exactement. Les jardinets dépouillés
+aux arbres chargés de givre. Les restes de l'artilleur qui
+semblait dormir. Non loin de lui, un cheval estropié, le
+sien peut-être, tremblant sur ses trois jambes valides, mais
+attendant stoïquement la mort, debout, les yeux ouverts,
+sans un hennissement. A cinq cents pas enfin, en plein
+champ, dans la zone de séparation des deux lignes
+ennemies, errait une vache, bête paisible et nourricière,
+qui cherchait le chemin de son étable et ne le retrouvait
+pas, car le bruit de quelques coups de feu isolés l'effarait.</p>
+
+<p>Malgré la grande distance, les hommes, au risque de
+perdre leur poudre et leurs balles, essayaient leur fusil:
+Le mien était chargé, mais je ne sais quelle crainte m'empêchait
+de m'en servir. Jamais je ne l'avais essayé. A
+peine si, dans mon adolescence, j'avais brûlé quatre où
+cinq cartouches de revolver, et j'éprouvais quelque émotion
+à l'idée d'avoir pour cible des corps humains comme
+début. Le sous-lieutenant Houssine m'emprunta mon arme,
+visa, tira, me la rendit froidement. J'y glissai une seconde
+cartouche: mais je ne l'imitai point: j'attendis encore.
+Quoi? Impossible de le dire; je l'ignore moi-même. Est-ce
+que j'allais avoir de lâches scrupules? une fausse honte de
+mon devoir ou des élans intempestifs d'humanité? Les êtres
+qui depuis quatre mois tiraient sans relâche sur des Français,
+les sanguinaires Bavarois de Bazeilles qui étaient là
+devant nous, m'inspiraient-ils de la compassion? Non,
+certes. Pourquoi, cependant, hésiter à les frapper?...</p>
+
+<p>Quoique le général Chanzy ait écrit que nous fûmes
+attaqués de bonne heure, je crois que le premier coup de
+canon a retenti de notre côté le vendredi, 9 décembre. Une
+batterie s'était établie contre le village de Cernay, et, vers
+sept heures, elle ouvrit le feu sur la masse noire qui fourmillait
+devant Villechaumont. La réplique, il est vrai, ne
+se fît pas attendre. La foule sombre s'étant aussitôt écartée,
+huit flammes brillèrent presque simultanément au sein
+d'un nuage grossissant, et, comme nous étions dans l'axe
+du tir, nous pûmes suivre du regard les projectiles qui se
+croisèrent dans l'air. Le bruit des deux décharges se
+faisant écho, le fracas des obus dans les hautes branches
+au-dessus de nos têtes, le grand silence qui soudain régna
+dans les rangs, tout donna à cet instant un caractère de
+singulière solennité. Il y eut comme le saisissement qui
+vous prend devant un spectacle de beauté supérieure.</p>
+
+<p>Au milieu du recueillement qui avait suivi les détonations,
+une voix à l'énergie et aux vibrations bien
+connues, celle qui dans la forêt de Blois avait prononcé, au
+nom de la Patrie envahie, la sentence du caporal Tillot,
+s'éleva, claire, forte et ferme. Le capitaine Eynard,
+donnant l'élan à son corps vigoureux et souple, s'écriait,
+en nous montrant le chemin: «En avant!&mdash;La première
+section, en tirailleurs!»</p>
+
+<p>Rompant les clôtures des jardins, qui leur servaient
+encore de frêles abris, cent hommes s'élancèrent de bon
+coeur, préparant leurs cartouches dans la gibecière, apprêtant
+le tonnerre du chassepot. Le sous-lieutenant marchait
+avec nous: Villiot et moi, nous étions les seuls sous-officiers
+de la section, Gouzy ayant disparu la veille.</p>
+
+<p>Au bout de trois cents pas, le capitaine s'arrêta, de
+même toute la chaîne humaine dont il était le moteur.
+«A sept cents mètres, dit-il, commencez le feu!»</p>
+
+<p>Mais neuf balles sur dix devaient se perdre. Nous
+n'eûmes pas le temps d'en perdre beaucoup. Presque
+immédiatement, stimulé d'ailleurs par une compagnie du
+10e bataillon de chasseurs, qui s'était déployée à notre
+droite et nous avait devancés, M. Eynard avait de nouveau
+commandé en avant et au pas gymnastique. Rapidement
+nous franchîmes ainsi cinq cents mètres. «Tout le monde
+par terre. Tir à volonté, à deux cents mètres. Aux artilleurs,
+et visez bien!» ajouta notre chef, toujours debout, lui,
+pour mieux apprécier la justesse de notre tir.</p>
+
+<p>Pour moi, j'avais éprouvé une compression violente et
+rapide au coeur, comme un trémolo silencieux. Puis, plus
+rien. L'ordre donné, il n'y avait plus ni hésitation ni
+scrupule. Je tirais, je chargeais; je tirais toujours, avec
+calme et sang-froid, visant de mon mieux, comme à la
+cible, sans fièvre ni remords. Il n'y a pas de comparaison à
+établir entre l'impression de ce moment et le tressaillement
+pénible qu'avait provoqué le premier bruit des balles,
+à la nuit tombante. Occupé d'exécuter méthodiquement la
+charge, je ne songeais pas à trembler, quoique le sifflement
+fût autrement intense et soutenu que la veille.
+L'appréhension vague&mdash;on ne peut trop le répéter&mdash;est
+pire que le danger réel, défini; le danger se laisse regarder
+sans terreur, pourvu qu'on le regarde en face.</p>
+
+<p>Dans le mouvement incessant des artilleurs, au sein de
+la fumée qui se renouvelait, s'épaississait sans cesse, il
+était impossible de les viser individuellement; mais, les
+uns à plat ventre, d'autres, comme moi, un genou en terre,
+ce qui est une excellente position pour assurer le tir, nous
+prenions tous pour objectifs les flammes qui, d'instant en
+instant, jaillissaient de cette nuée blanche.</p>
+
+<p>A cent cinquante mètres environ, nos coups portaient:
+nos balles firent du ravage. «Les huit pièces qui avaient
+pris position au début sur la droite de Villechaumont&mdash;relate
+le rapport allemand&mdash;se portent bientôt plus à
+l'ouest, vers la butte du moulin à vent; canonnées par trois
+batteries françaises, criblées par les feux de l'infanterie
+parvenue à petite portée, elles subissent des pertes très
+sérieuses, qui les obligent à rétrograder momentanément
+pour se remettre en état de combattre.»</p>
+
+<p>Leurs obus avaient tous passé fort au-dessus de nous. En
+revanche, dans le champ nu, découvert, d'où nous les fusillions
+sans relâche, nous étions à la merci de l'infanterie
+que nous n'apercevions pas du tout. Complètement dissimulés
+dans les tranchées où ils s'étaient terrés, les tirailleurs
+bavarois nous envoyaient, comme une grêle tombée
+du ciel, des kilogrammes de plomb. Devant nous, à droite,
+à gauche, de tous les côtés à la fois, les balles pleuvaient,
+soulevant chacune une pincée de terre. Si le plomb germait,
+quelle terrible moisson eût produit le champ que nous
+occupions! Mais franchement, quel tâtonnement! Que de
+coups perdus!</p>
+
+<p>Il y avait là comme un encouragement à ne pas se
+préoccuper des fantassins et à destiner sans regret tous
+nos coups aux canonniers. Ils s'agitaient perpétuellement,
+comme des ombres chinoises, sur le fond blanc de la
+fumée. Au-dessus d'eux, le moulin élevait sa cage carrée,
+faite de vieilles planches noircies, et son pignon à angle
+droit, où la croix de ses ailes immobiles semblait fixée
+comme sur un énorme catafalque.</p>
+
+<p>Peu après que la batterie eut repris position sous cet
+abri, je constatai que la provision de ma cartouchière était
+épuisée. Il fallut recourir à la réserve du sac, opération qui
+paraissait longue dans l'endroit où nous nous trouvions. Je
+m'appliquai pourtant à l'exécuter sans hâte exagérée, de
+peur de maladresses qui eussent allongé le temps perdu. En
+rebouclant mon sac sur les épaules, je vis, tout près de
+moi, couché comme la plupart des hommes, M. Houssine,
+qui, du bout de sa canne, jouait avec une motte de terre
+encore blanche de la neige tombée l'avant-dernière nuit.
+Un impérieux besoin vous prend, dans les situations tendues,
+d'entendre le son de sa propre voix. Sans doute veut-on
+s'affirmer à soi-même, par quelques paroles, si banales
+soient-elles, qu'on jouit de sa présence d'esprit. Cela seul
+explique pourquoi, tout en glissant une nouvelle cartouche
+dans la culasse de mon fusil, j'adressai ces mots à mon peu
+sympathique officier: «La fin des munitions approche,
+mon lieutenant. J'en ai déjà brûlé la moitié. C'est dommage!»</p>
+
+<p>Avant que j'eusse refermé le tonnerre sur la cartouche,
+une forte commotion, comme un rude coup de bâton,
+m'avait secoué le bras gauche. Toujours dans la position
+du tireur à genou, je chargeais; ma main glissa, inerte, de
+dessus mon genou par terre, et un flot de sang l'inonda. En
+même temps, une très vive douleur se faisait sentir à la
+jambe sur laquelle avait reposé mon bras.</p>
+
+<p>Point de doute possible, nos maladroits adversaires,
+avaient enfin, sur mille coups peut-être, touché au moins
+une fois. Une balle m'avait fracassé l'avant-bras, l'avait
+traversé, et s'était amortie sur ma cuisse. Malgré une assez
+vive souffrance, très supportable cependant, je fis à part
+moi ces constatations, nettement, comme pour le compte
+d'autrui; puis, d'instinct, je me retournai vers mon confident
+de hasard, le sous-lieutenant Houssine. Il ne jouait
+plus avec sa motte de terre, car une autre balle venait de la
+pulvériser. Philosophiquement, je me bornai à lui dire:
+«Allons! j'ai mon compte!»</p>
+
+<br><br><br>
+<h2>HORS DE COMBAT</h2>
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Être blessé et continuer à se battre, c'est le suprême courage:
+mais cet héroïsme me fut interdit. J'essayai de
+relever ma main, où le sang délayait par nappes la couche
+noire que la fumée de la poudre y avait déposée. Impossible.
+L'avant-bras était comme disloqué en son milieu, à
+l'endroit où persistait une douleur sourde. Force à moi de
+déposer mon fusil, pour ramener, avec la main droite, la
+gauche, qui définitivement refusait le service. Devenu inutile,
+je me couchai tout de mon long dans la profondeur
+d'un sillon.</p>
+
+<p>De là je pus remarquer ce qui, dans l'action, m'avait
+échappé. Le capitaine jurait comme un diable, hurlant de
+toutes ses forces: «Tirez! mais tirez donc!» Villiot rampait
+de l'un à l'autre, et, avec un petit instrument, que je
+reconnus pour être une lime, il cherchait à rogner les têtes
+mobiles des chassepots dilatées par la chaleur du tir.
+Malgré ce soin, le feu ne reprenait guère. Moi-même, pour
+les derniers coups, j'avais eu toutes les peines du monde à
+refermer le tonnerre. Les armes étaient trop échauffées, trop
+encrassées. Il fallait de toute nécessité les laisser se refroidir
+et les nettoyer. La place était incommode pour pratiquer
+cette opération. En pestant de plus belle, le capitaine se
+résigna donc à abandonner momentanément la partie, sauf
+à la reprendre avec le reste de ses hommes. Il n'y avait
+plus qu'à s'en aller, chose malaisée pour moi. Ma jambe
+était plus endolorie que mon bras. Une fois mis debout,
+non sans peine, je boitais tellement qu'il me fallut faire
+appel à l'appui d'un soldat, qui se chargea aussi de mon
+fusil. Lorsqu'ils nous virent tourner le dos, nos invisibles
+adversaires redoublèrent de coups, sinon d'adresse. A nos
+oreilles grondait un véritable ouragan, dont mon soutien
+était péniblement impressionné. «Mon Dieu, mon Dieu,
+disait-il en patois, quelle grêle! Mon fourrier, ne pourriez-vous
+pas aller plus vite?... Ah! bonne Vierge, ayez pitié de
+nous!»</p>
+
+<p>Ses prières ne furent point vaines. Lui et moi, nous
+regagnâmes les jardins de Cernay sans nouvel accroc. Là,
+le capitaine se hâta de rallier la seconde section. Au
+moment où, comme nous l'avions fait trois quarts d'heure
+plus tôt, le reste de la compagnie s'élançait dans le champ
+que, sans figure de rhétorique, je venais d'arroser de mon
+sang, je reconnus la voix éclatante de Nareval. Avec un
+entrain qui me réjouit et un instant effaça l'impression des
+tristes détails de la veille, il criait: «Allons, les enfants!
+Allons, en avant, et vive la République!» Comme je poursuivais
+mon chemin vers l'intérieur du village, le capitaine
+demanda, courroucé: «Quel est l'homme qui s'en va?&mdash;C'est
+le fourrier, lui répondit le sous-lieutenant avec un
+ton de bienveillance tout nouveau pour moi. Il est grièvement
+blessé.&mdash;C'est bien!» ajouta M. Eynard en se disposant
+à suivre le lieutenant Barta et le sergent-major Harel,
+tandis que mes camarades nettoyaient leurs armes.</p>
+
+<p>«Comment, déjà, mon pauvre ami?» me cria le brave
+Villiot en guise d'adieu. M'étant retourné à la question du
+capitaine, j'allais répondre; mais, au même instant, un
+léger émoi se produisit parmi ceux qui couraient en avant.
+A la vue d'un
+obus fonçant sur
+eux, le lieutenant
+leur jeta
+l'avertissement
+des tranchées
+de Crimée:
+«Gare la
+bombe! Couchez-vous!»
+Toute la section
+s'abattit
+ensemble,
+pendant que
+l'implacable
+projectile
+achevait sa
+course en
+bourdonnant. Une lueur, un éclatement, aussitôt suivi
+de la voix du lieutenant Barta: «Debout! en avant!»
+Tous les hommes se redressèrent et repartirent au pas
+gymnastique.</p>
+
+<p>Tous, sauf un qui, la face en terre, ne bougeait plus. Deux
+soldats de la première section s'avancèrent pour l'aider à se
+relever: j'attendis leur retour avec angoisse. Après avoir
+soulevé le malheureux et l'avoir reposé à terre, ils revinrent,
+très pâles. «Le sergent Nareval», dit l'un, et, avec
+une expression d'horreur invincible, l'autre ajouta; «Tué.
+Il a le crâne ouvert.»</p>
+
+<p>Depuis ce jour je crois aux pressentiments et je laisse
+glisser sur moi les railleries que parfois les sceptiques ne
+me ménagent pas. En allant au feu, sous la pluie des balles,
+je n'avais jamais été préoccupé, à l'excès, de la pensée de
+la mort, tout en mesurant assez froidement le danger.
+Quoique endommagé, plus, il est vrai, que ne le prévoyait
+mon beau-frère quand il prophétisait plaisamment la veille
+de mon départ, je suis cependant revenu. Louis Nareval, au
+contraire, d'aussi bonne volonté que moi, avait tremblé, le
+8 décembre, parce que le spectre invisible, mais obsédant
+quand même, lui avait donné pour le lendemain le rendez-vous
+inévitable, le rendez-vous fatal.</p>
+
+<p>Par la ruelle où la compagnie s'était engagée, encore
+intacte, deux heures plus tôt, je rentrai dans le village,
+en tirant le pied, en soutenant mon bras douloureux, et
+je me laissai tomber sur un banc de pierre, près d'une
+porte, plus triste encore que souffrant. Mon coeur était
+navré de la mort de mon plus ancien frère d'armes, et je
+regrettais en même temps ceux qui lui survivaient. De
+communes misères, surtout endurées pour une noble cause,
+nouent des liens solides. Par là se justifie l'assimilation
+faite entre le régiment et la famille, car la parenté
+s'affirme principalement dans les jours de peine et de deuil.</p>
+
+<p>Si les balles bavaroises ne portaient pas toutes, les obus
+étaient meurtriers. Devant moi, sur le terrain où la veille
+nous avions manoeuvré, il en tombait, tombait toujours,
+et beaucoup faisaient des ravages dans un bataillon qui
+était massé là, en réserve. Les cacolets venaient faire leur
+sanglante récolte dans le village. Il en passa bientôt un
+près de moi, mais déjà chargé. Le conducteur s'approcha
+néanmoins. Il tira de sa poche un grand mouchoir à carreaux,
+tout neuf, dont il me fit une écharpe, et il m'engagea
+à le suivre, si je pouvais marcher, afin de me faire
+soigner plus tôt.</p>
+
+<p>Mon sang, à la vérité, s'écoulait par les deux trous pratiqués
+dans mon bras, l'un assez près du poignet, l'autre
+à la sortie de la balle, presque au coude. Tous mes vêtements,
+capote, pantalon, guêtres, tout était inondé: je
+m'épuiserais sans doute à vouloir trop attendre. Et puis,
+par le temps glacial qu'il faisait, j'avais l'étrange et désagréable
+sensation de l'air s'infiltrant, au travers de mon
+bras, comme dans un tube. Je me décidai donc à suivre le
+cacolet. Mais ne voilà-t-il pas que, par une prudence fort
+naturelle, obligée même, le conducteur s'engagea dans le
+chemin le plus sûr, à l'abri des projectiles. Malheureusement
+c'était aussi le plus long. Ma jambe me faisait
+toujours souffrir; la longueur du circuit m'effraya. Après
+la vérification des pressentiments de Nareval, mon fatalisme
+était devenu tel, qu'il ne me vint pas à l'idée que je
+pouvais être atteint sur un point plutôt que sur un autre.
+Quittant mon guide, je coupai court, impunément, à travers
+le champ que plusieurs obus labourèrent devant moi
+et derrière moi.</p>
+
+<p>A mi-chemin d'Ourcelles je rencontrai le sergent Gouzy.
+Il n'avait été frappé que par une balle morte, qui lui avait
+causé un engourdissement douloureux dont il était déjà
+guéri. Du moment que nos camarades se battaient, il avait
+hâte de les rejoindre. Le cadre de la compagnie étant fort
+réduit, je n'essayai pas de le retenir, bien qu'en vérité son
+appui m'eût été utile. Il y avait encore cent mètres à parcourir
+jusqu'au village, et j'étais à bout de forces. Je ne
+serais pas arrivé, si deux paysans n'étaient venus courageusement
+à mon secours.</p>
+
+<p>Revêtus, comme en un jour de fête, de leurs habits du
+dimanche, ils suivaient anxieux le spectacle de la bataille,
+du seuil de leur demeure. Après s'être préparés à la quitter,
+ils ne pouvaient s'y résoudre. Ils voulaient espérer encore,
+sans l'oser tout à fait. Quelque cruelle que fût leur préoccupation,
+ils parurent l'oublier généreusement pour me
+donner des soins. Ils me firent asseoir à leur foyer, me
+présentèrent un cordial, et, sans toucher à mon bras, m'enlevèrent
+mon sac qui pesait fort sur mes épaules affaiblies.</p>
+
+<p>Le temps passait, et, par la porte entr'ouverte, le bruit
+du combat nous parvenait, continu, de plus en plus intense.
+Dans mon état de faiblesse, je ne me rendais plus un
+compte très exact de la durée, ni des événements; mais
+il paraît que toute une division prussienne était venue
+appuyer les efforts des Bavarois à Villechaumont. Notre
+division, violemment canonnée, dut se replier sur la ligne
+de retranchement ménagée en avant de Villejouan et
+d'Origny, dans les tranchées que le 1er et le 2e bataillon
+du 48e avaient occupées la veille. Par ordre, mes camarades
+quittèrent ainsi vers midi leurs positions avancées. A eux
+échut la mission de protéger la retraite. «Sans quelques
+compagnies du 48e de marche et des chasseurs à pied qui,
+déployés en tirailleurs, firent bonne contenance au delà
+d'Origny, ce mouvement rétrograde eût dégénéré en
+déroute», au dire du général Chanzy. Le lendemain,
+10 décembre, il cita la compagnie du capitaine Eynard à
+l'ordre de l'armée, à l'heure même où elle se distinguait
+de nouveau. Avec tout le régiment, elle reprit Origny à
+la baïonnette, avant l'aube. Il fut fait là de nombreux
+prisonniers. Dès qu'il fut engagé, le 48e ne se ménagea
+pas: dans les journées de Josnes, il perdit trois officiers,
+les lieutenants Combes, Lafranchi et Lespinasse, et
+460 sous-officiers et soldats, tués ou blessés.</p>
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Pendant que mes compagnons d'armes devaient continuer
+à se conduire avec honneur, d'abord à Saint-Calais,
+et, en janvier, à Ardenay, sur le plateau d'Auvours, à
+Sillé-le-Guillaume, puis, suprême épreuve, dans Paris, au
+mois de mai 1871, j'allais prendre un repos trop tôt gagné,
+mais non exempt de toute épreuve.</p>
+
+<p>Le 9 décembre, dès que mes paysans secourables virent
+plier notre ligne, l'un d'eux courut à la recherche d'un
+cacolet et nous l'amena presque aussitôt. On me hissa sur
+la chaise de gauche, et en contrepoids fut placé un autre
+fantassin qui avait été atteint au ventre par un éclat d'obus.
+Puis, en route vers Josnes, pour une destination indéterminée.</p>
+
+<p>Le doux balancement de mon véhicule original, l'air
+vif de décembre qui me fouettait le visage, la secrète
+pensée que chaque pas de notre monture me rapprochait
+un peu des miens, le vague espoir de les aller retrouver
+sans que ma conscience eût rien à me reprocher, tout cela
+me ranima, me rendit coeur. Bien que le vent, en soufflant
+dans mon bras, me rappelât assez vivement ma blessure,
+je me sentis gagner par une sorte de joyeuse insouciance.</p>
+
+<p>A ce moment&mdash;je m'en souviens&mdash;un capitaine d'état-major
+nous croisa sur la route: mon air de jeunesse le
+frappa sans doute et aussi tout le sang qui dégouttait de
+ma manche sur mon pantalon garance, qu'il maculait de
+larges taches vineuses: «Du courage, fourrier!» me dit-il
+affectueusement au passage. Sans forfanterie, je pus lui
+répondre que cela ne manquait pas, car pour lui parler je
+m'interrompis de fredonner le refrain de la retraite qui
+s'arrangeait dans ma tête à la pensée de mes parents:</p>
+
+
+<p>V'là votre fils qu'on vous ramène,<br>
+Il est en bien triste état.</p>
+
+
+<p>Souffrir, cela devrait apitoyer sur les maux d'autrui. Il
+faut avouer pourtant que mon voisin m'importunait fort,
+par ses plaintes et ses gémissements continuels. Les blessures
+au ventre sont très douloureuses; mais celle de mon
+compagnon n'était pas des plus graves. Son étui-musette
+avait heureusement amorti le coup. Ses vêtements étaient
+intacts, au plus était-il contusionné. Aussi je ne me faisais
+aucun scrupule de chantonner d'autant plus haut qu'il
+hurlait davantage.</p>
+
+<p>Le bon tringlot qui dirigeait notre mulet subissait stoïquement
+cet étrange concert, tout au souci de sa fonction.
+Il tenait court le licou de la bête et choisissait avec soin
+le terrain, car, sur la route gelée, elle glissait à chaque
+pas. Mon voisin, entre deux soupirs, stimulait le zèle du
+conducteur. Rien n'y fit. Il était écrit que notre mulet
+tomberait; il tomba, en nous projetant à deux ou trois
+mètres. Dieu, quels effroyables cris! Comment songer
+à son propre mal, en entendant de telles lamentations?</p>
+
+<p>Nous venions d'entrer dans un village qu'occupaient
+des mobiles. Vite relevés par quelques-uns d'entre eux,
+nous fûmes conduits dans l'auberge, et régalés d'une tasse
+de café bien chaud. Notre mulet s'étant de son côté remis
+de sa chute, les mobiles nous réinstallèrent avec précaution
+sur nos sièges et nous reprîmes notre odyssée par le
+chemin qui conduit à Mer.</p>
+
+<p>Au départ nous avions passé devant des fermes où
+travaillaient des chirurgiens. Des hommes au torse nu
+taché de rouge, d'autres montrant, qui son bras, qui sa
+jambe ou son pied, cela avait glissé en quelque sorte sous
+nos yeux, sans faire sur moi une impression trop profonde.
+Mais, à mesure que le jour avançait et que nous
+nous rapprochions de la ville, différents chemins aboutissaient
+à la grande route où affluaient les blessés provenant
+des divers points du champ de bataille. Quelques-uns, les
+plus rares, suivaient à pied, beaucoup en cacolet, d'autres
+sur des chariots de toutes formes. Ils offraient un spectacle
+attristant. Parmi ceux qui étaient couchés sur des charrettes,
+il y en avait au teint blême et verdâtre. Les convoyeurs
+n'osaient sans doute pas se défaire d'un fardeau
+sacré, lors même qu'ils avaient la certitude de ne plus
+transporter qu'un cadavre. Dans une de ces voitures, j'eus
+la douleur d'apercevoir, vivant encore, mais trop privé
+de ses sens pour me reconnaître, le malheureux caporal
+Dariès. Il avait eu, à ce que m'apprit le charretier, une
+jambe broyée par un obus.</p>
+
+<p>Derrière le remblai du chemin de fer, la ville de Mer
+montra enfin le faîte de ses maisons inégales, le grand toit
+de sa halle et son clocher qui, toute proportion gardée,
+rappelle modestement une des tours de Notre-Dame de
+Paris. La route passe sous un pont, et les habitations se
+dressent au delà. Au milieu du faubourg, notre conducteur
+s'avoua fort embarrassé. Il ne pouvait guère nous
+transporter plus loin, d'autant que nous avions besoin
+d'être pansés et de nous reposer; mais il ne savait où nous
+laisser. Une foule de malheureux, en attendant d'être évacués
+dans la direction de Blois, s'entassaient à la gare:
+nous n'y aurions trouvé aucun abri. Me souvenant de
+m'être arrêté dans un café du voisinage, je dis au soldat de
+nous y conduire. Depuis un mois, l'établissement avait été
+abandonné; les volets étaient clos. Alors, par une inspiration
+soudaine, j'indiquai à notre guide l'épicerie où j'étais
+entré quelques instants avant notre départ précipité pour
+Châteaudun.</p>
+
+<p>Les blessés reçoivent vite leur récompense. Pour eux,
+la sollicitude de tous s'éveille aussitôt. Nous fûmes charitablement
+accueillis par la personne qui m'avait reçu
+naguère. Tout exigu que fût le logement qu'elle partageait
+avec sa tante, au fond du magasin, elle nous y installa près
+du feu, mon compagnon et moi, et, en apprenant que nous
+n'avions reçu aucun soin, elle nous quitta brusquement.
+Elle se mit à parcourir la ville, qu'encombraient les troupes
+de la division Camô, rétrogradées de Beaugency. Le premier
+chirurgien qui se trouva sur son chemin, elle nous
+l'amena.</p>
+
+<p>C'était le docteur Charles, médecin-major du 1er régiment
+de gendarmerie mobile. Après avoir déclaré à mon
+plaintif compagnon qu'il pourrait reprendre son service
+dans quinze jours, il s'occupa de moi. Avec affabilité,
+secondé d'ailleurs par la jeune fille, il me fit un pansement
+sommaire; puis il me délivra un certificat constatant la
+gravité de ma blessure et spécifiant qu'elle exigerait trois
+mois de soins. J'aurais dû m'en affliger, mais je ne vis là
+que l'autorisation implicite de regagner le nid familial.</p>
+
+<p>Le docteur fut remercié par notre bienfaitrice, dont la
+bonté ne se démentit pas un instant et que ma reconnaissance
+se plaît à rappeler.</p>
+
+<p>Chose remarquable, ce court épisode, qui a semé dans
+mon souvenir un poétique bouquet au parfum impérissable,
+fut rempli, en un cadre tout prosaïque, de soins matériels
+infimes. Préparer un petit chiffon de toile, y étendre prestement
+du beurre frais, à défaut de cérat, pour oindre mes
+plaies. Me faire prendre du bouillon, que de son souffle
+elle avait refroidi. S'abaisser ensuite jusqu'à défaire mes
+guêtres ensanglantées, pour me permettre de me délasser
+sur un matelas qui avait été étendu dans l'atelier d'un
+menuisier voisin. Mais la charité ennoblissait tout cela.
+Malgré ma faiblesse, je n'en étais pas moins honteux de
+voir cette inconnue s'agenouiller à mes pieds. «Laissez
+donc, me dit-elle avec un triste sourire; n'est-ce pas notre
+seule manière, à nous autres, de servir notre malheureux
+pays?»</p>
+
+<p>Le malheur d'autrui n'abolit pas le nôtre; mais il peut
+nous enseigner à le mieux supporter, en nous rappelant
+que l'échelle des maux est infinie. Sur mon grabat, je dus
+me faire tout petit, pour partager la place avec un pauvre
+diable qui avait les deux bras brisés. Jusqu'au jour je
+n'osai me remuer, de peur de heurter le misérable que sa
+double blessure immobilisait comme un mort. Or les nuits
+de décembre sont interminables, et celle que je passai là
+me parut bien la plus longue de ma vie. Le sommeil me
+fuyait, et mon cerveau semblait tourner dans ma tête. A
+la lueur vacillante d'une veilleuse, les objets environnants
+prenaient des formes étranges, fantastiques, effrayantes.
+L'établi du menuisier, dont l'ombre s'étendait jusqu'à nous,
+offrait l'aspect d'un catafalque. Plusieurs planches, dressées
+contre les murs, avaient des blancheurs de fantômes,
+et le jeu de la lumière leur donnait un semblant d'agitation.
+La fièvre gagnait sur moi, incontestablement, et
+quand, par un effort de volonté, je parvenais à la vaincre,
+à ressaisir le sentiment exact des choses, une autre terreur
+surgissait. Je prêtais anxieusement l'oreille aux rumeurs
+de la rue.</p>
+
+<p>A la nouvelle de l'abandon de Beaugency, le bruit
+s'était répandu que les Allemands s'avançaient rapidement
+et que la ville de Mer allait être envahie. Les chevaux
+qui parfois passaient au galop, appartenaient-ils à
+nos estafettes ou à quelques uhlans audacieux? Etaient-ce
+déjà les pas de nos ennemis qui résonnaient sur le pavé
+de la rue? Le jour allait-il nous trouver libres, ou prisonniers?</p>
+
+<p>Dans l'immobilité pénible où j'étais réduit, un incident
+futile vint cependant me distraire. Un petit objet, comme
+un caillou, roulait sous mes talons, me gênait: je me
+creusai vainement l'esprit à en déterminer la forme et la
+nature, sans pouvoir l'atteindre. Au jour enfin, je reconnus
+une balle tronconique, de la grosseur du pouce, toute
+mâchée. C'était celle qui m'avait blessé: après m'avoir
+contusionné la cuisse, elle était descendue dans ma guêtre.
+Soigneusement je la recueillis. Mon frère aîné m'avait
+demandé un souvenir des Allemands: ils ne m'avaient pas
+laissé en ramasser un, mais me l'avaient envoyé: faute
+de mieux, il faudrait que mon collectionneur s'en contentât.
+Je comptais bien pouvoir le lui rapporter, les
+troupes françaises occupant encore la ville. En les voyant
+circuler dans la rue, j'éprouvai autant de joie que si elles
+venaient réellement de nous délivrer.</p>
+
+<p>Le 10, dans la matinée, il me fallut donc dire adieu à
+ma gracieuse et douce infirmière. Tremblant de fièvre et
+de froid, boitant, <i>traînant l'aile et tirant le pied</i>, je gagnai
+la gare, où, d'heure en heure, des trains formés à la hâte
+emportaient par centaines des débris humains de l'armée
+de la Loire. Dans la station gisaient les plus grièvement
+atteints. D'autres, qui, comme moi, pouvaient marcher
+encore, gagnaient le bord de la voie. Parmi eux, quelques-uns
+de nos adversaires, Bavarois au casque en cuir bouilli.
+Deux avaient été frappés à la tête, un autre au bras. La
+solidarité du malheur ne s'était pas encore établie d'eux à
+nous. Trop des nôtres subissaient leur sort pour que notre
+rancune pût tomber tout d'un coup. Du reste, ils paraissaient
+résignés, sous leurs linges sanglants.</p>
+
+<p>Ils furent bientôt embarqués, et de mon côté je trouvai
+place dans le fond d'une voiture à bestiaux. Quoique ma
+jambe fût toujours raide et endolorie, je n'eus garde de
+me coucher: je m'efforçais de taper des pieds dans mon
+coin. Long exercice. Le train glissa, tout doucement par
+bonheur, hors des rails, pendant la première nuit: le
+trajet, de Mer à Bordeaux, dura quarante-huit heures,
+par un froid sibérien. Les malheureux, qui autour de moi
+n'avaient pas la ressource de m'imiter, enduraient le
+martyre. Tandis que d'autres souvenirs me reviennent
+avec une admirable netteté, ce triste tableau, trop longtemps
+placé sous mes yeux, échappe à ma mémoire. De
+cet entassement se dégage un petit chasseur à pied, au
+visage d'enfant, grelottant en un coin, dans sa veste
+courte, sans manteau ni couverture: il avait&mdash;je crois&mdash;une
+main écrasée. Plus près de moi est étendu un
+malheureux garde-mobile dont le pied tient à peine à la jambe,
+par quelques fibres.</p>
+
+<p>Pourtant ni les uns ni les autres ne se plaignaient
+guère. Il ne fut certainement pas échangé dix paroles
+entre nous durant ces deux longues journées: c'est une
+chose remarquable que la morne résignation des soldats
+mutilés. Aux prises avec la douleur, en attendant la révélation
+du grand mystère de la mort, ils deviennent silencieux
+et graves. Les hurleurs sont généralement les moins
+atteints. Les autres regardent venir stoïquement la guérison
+incertaine, lointaine en tout cas, indifférents à
+ce qui les environne et dédaigneux même de la commisération.</p>
+
+<p>A Bordeaux, quant à moi, j'étais vaincu. La fièvre commençait
+à m'accabler; mon bras semblait s'appesantir
+davantage d'instant en instant: je craignais de ne pouvoir
+résister jusqu'au terme de mon voyage. J'appris d'ailleurs
+avec inquiétude que notre train allait être dirigé sur Mont-de-Marsan
+et sur Bayonne. Un sous-intendant militaire se
+trouvait sur le quai; je lui exprimai mon désir de rentrer à
+Toulouse, et lui parlai du certificat du docteur Charles. Il
+n'hésita pas à me faire descendre; il m'autorisa à aller
+prendre un autre train, à la gare Saint-Jean, de l'autre
+côté de la Garonne, après m'avoir engagé à me faire
+panser dans une salle dont il m'indiqua l'entrée.</p>
+
+<p>Cette salle était le hall d'attente, peu élevé de toiture,
+mais d'une très vaste superficie. Le gaz l'éclairait médiocrement.
+Quand je poussai devant moi la porte vitrée,
+une odeur âcre me prit à la gorge, une odeur indécise,
+entre l'abattoir et le charnier. Le sol n'était qu'une
+immense litière, jonchée de victimes saignantes, et, de
+distance en distance, circulaient avec précaution quelques
+soeurs grises dont les cornettes blanches semblaient lumineuses
+dans l'obscurité relative. Une rumeur de plaintes,
+dominée par des hurlements sonores, s'élevait de ce lit
+commun de nobles souffrances. A ce douloureux spectacle,
+j'oubliai mon propre mal et me sentis assailli par
+de plus hautes pensées.</p>
+
+<p>Dans notre guerre à outrance, il fallait bien que la victoire
+restât à l'une des deux nations: l'autre, à défaut de
+gloire, pouvait du moins revendiquer l'estime du monde,
+en se défendant jusqu'à l'épuisement. Dans cette lutte où
+tombaient tant de Français, peu importait qu'ils fussent
+vaincus: il est vrai que nous n'ajouterions pas de trophées
+à ceux que nos aînés ont entassés à l'hôtel des Invalides;
+mais nous souffrions assez pour avoir droit plus tard au
+respect de nos cadets. Oui, malgré nos désastres inouïs,
+nous pouvions sans forfanterie, comme les Russes après
+la défense héroïque de Sébastopol, répéter le mot du
+vaincu de Pavie: <i>Tout est perdu, fors l'honneur.</i></p>
+
+<p>Devant le sombre tableau qui s'était offert à mes yeux,
+une pitié profonde, mêlée d'un certain orgueil, m'avait
+donc envahi. Nareval, Dariès, le malheureux caporal Tillot,
+et mes autres compagnons d'armes, qui, peut-être, avaient
+succombée à leur tour, tous me revinrent en mémoire; et
+en pensant à eux je fus saisi de la crainte de fouler aux
+pieds quelques-uns des martyrs qui se tordaient sur cette
+paille ensanglantée, tandis que mon bras n'exigeait pas
+des soins immédiats. Quand j'eus refermé la porte de
+l'étrange salle d'attente où l'on sentait planer la mort,
+je m'éloignai en frissonnant malgré moi: je quittai la
+gare pour marcher un peu, pour me convaincre aussi
+que, quoique frappé, je n'étais pas tout à fait abattu.</p>
+
+<p>Quelque temps avant la guerre, j'avais fait à Bordeaux
+un court séjour chez de vieux amis de mon père; mais
+ils habitaient loin du centre, près de Caudéran, une
+maison isolée, ce que les Bordelais nomment une échoppe.
+La ville m'était peu familière. L'idée d'aller si loin ne
+m'était pas venue d'abord; seul sur le pavé de la Bastide,
+dans la demi-obscurité de l'aube luttant avec la lueur
+pâlissante des papillons de gaz, devant la vaste étendue
+brumeuse qui marquait le lit du fleuve gascon, j'eus une
+sorte de défaillance morale; il me parut impossible de
+reprendre ma route sans un relais, je me laissai séduire à
+la pensée de me reposer en face de visages amis. Mais près
+d'une lieue me séparait de Caudéran, une lieue de quais,
+de places, de rues. Comment se retrouver dans un pareil
+dédale?</p>
+
+<p>Heureusement, au fond de mon gousset, dormait un écu
+de cinq francs, superstitieusement gardé comme un en-cas
+suprême. Le moment était venu de faire donner la réserve.
+Devant moi se trouvait un débit où mangeaient et buvaient
+quelques débardeurs du port; j'y entrai. Tandis que je
+prenais une tasse de café, un homme voulut bien m'aller
+chercher une voiture. Une heure durant, elle me cahota;
+du moins, mon bras répercutait les moindres secousses.
+Elle me déposa tout là-bas, au moment même où nos bons
+amis ouvraient leurs volets.</p>
+
+<p>Il serait difficile de peindre leur pénible surprise, en me
+reconnaissant dans le militaire, pâle et faible, qui ne
+pouvait parvenir à ouvrir la voiture. Ils accoururent,
+firent céder la portière, me soutinrent jusque dans la
+maison. Le premier moment de stupeur passé, les braves
+gens préparèrent pour moi, afin de m'avoir plus près
+d'eux, un lit où personne ne s'était reposé depuis qu'ils y
+avaient vu mourir leur unique enfant. Ensuite ils appelèrent
+mon père par le télégraphe.</p>
+
+
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>A partir de cet instant, la sollicitude la plus éclairée,
+les soins les plus habiles ne cessèrent de m'être prodigués.
+Mon père, arrivé par le premier express, put amener près
+de moi le docteur Fusier, médecin principal des armées,
+que les fiévreux du Mexique et plusieurs générations de
+polytechniciens ne peuvent avoir oublié. D'un léger coup
+de bistouri, il me fit une incision par où treize esquilles,
+nombre fatidique, devaient être extraites successivement,
+et il autorisa mon transport à Toulouse en coupé-lit. Le
+lendemain, à cheval dès la première heure, lui-même vint
+présider à mon embarquement.</p>
+
+<p>Pour le voyage, comme mes habits de guerre nécessitaient
+une désinfection, j'avais été enveloppé dans des
+vêtements civils. La fièvre aidant, je n'étais guère qu'un
+paquet inerte, presque inconscient. Il me souvient pourtant
+que, devenu le point de mire des voyageurs, je fus pris à
+la gare d'un mouvement d'enfantine coquetterie. De ma
+main libre, j'arrachai au moins la coiffure d'invalide dont
+nos amis m'avaient orné: il me répugnait de rentrer dans
+ma ville sous le casque du pacifique roi d'Yvetot. Au bout
+du trajet, autre motif de protestation. Une civière avait été
+amenée pour moi de l'hôpital militaire à la gare de
+Toulouse; je refusai d'y prendre place; je refusai énergiquement,
+et rien ne put me faire céder, car ce n'était plus
+la coquetterie qui m'animait: mais à aucun prix je ne
+voulais être rendu à ma mère comme un cadavre.</p>
+
+<p>A ce moment, sur le quai de la gare, monseigneur
+Desprez, l'archevêque du diocèse, se trouvait là fortuitement;
+il fit quelques pas à ma rencontre. Après m'avoir
+adressé de bienveillantes paroles, il me donna sa bénédiction.
+Puis une voiture m'emporta avec mon père, et,
+enfin, par un dernier effort, je pus recevoir debout l'embrassement
+maternel.</p>
+
+<p>Douce étreinte, accompagnée de larmes dont le seul
+souvenir me paraît plus précieux que la possession d'une
+rivière de diamants. Oui, nous pouvions nous embrasser,
+nous embrasser de bon coeur. Au milieu du désastre
+national nous nous sentions la conscience légère, exempte
+de tout reproche.</p>
+
+<p>Dans cet état, le bonheur ineffable du retour était
+d'autant plus appréciable, que le danger avait été réel. Ce
+danger, le mal physique le rappelait, pour la jouissance du
+revoir. Un rien, une légère déviation de la balle, j'étais tué
+et perdu pour ma mère; elle était perdue pour moi. Au
+contraire, je lui étais rendu, pleinement rendu, pour
+redevenir pendant quatre longs mois son petit enfant. Oui,
+toutes les mères ont prodigué au leur des soins de toutes
+les heures, heures de jour et heures de nuit: elles
+leur ont témoigné un dévouement absolu, sans borne;
+mais la mienne m'a prodigué ces soins, m'a en un mot
+donné la vie deux fois, et, la seconde fois, j'étais conscient
+de tout; il m'a donc été possible de lui vouer une reconnaissance
+presque proportionnée à sa tendresse.</p>
+
+<p>Si, pour apprécier cette immense affection, il m'avait
+fallu un contraste, ce contraste ne m'eût pas manqué.
+Puisque j'avais survécu, je devais au malheureux Nareval
+d'accomplir son dernier souhait, aller dire à ceux dont il
+m'avait donné le nom, le soir du 8 décembre, qu'il avait
+su bien mourir. Son ombre même ne devait pas être heureuse.
+Ma guérison traînait beaucoup et devenait douteuse;
+je n'avais pas de peine à m'en apercevoir: j'obtins de
+mon père qu'il se chargeât d'aller à l'adresse indiquée. Nul
+n'était mieux fait pour remplir avec tact la pénible mission
+dont je désespérais de pouvoir m'acquitter. Mais ceux qui
+avaient eu les dernières pensées de mon infortuné compagnon
+ne lui accordèrent qu'indifférence en retour. Mon
+père, pour les préparer, parla d'abord d'une blessure, d'une
+blessure grave. «Vraiment, ce pauvre Louis! C'était un
+brave garçon!» dirent-ils simplement. Les premiers, ils
+parlèrent de lui au passé, froidement, le tuant en quelque
+sorte de nouveau, en effigie.</p>
+
+<p>Le délai prévu par le docteur Charles fut de beaucoup
+dépassé. Décembre, janvier, février, mars, avril, tout ce
+temps s'écoula sans amélioration. Au contraire, toujours
+au lit, le bras dans un affreux état, je m'affaiblissais,
+je dépérissais, je m'en allais visiblement, en dépit des soins
+dévoués du docteur Henri Molinier. Bien qu'il prît la
+peine de me panser lui-même matin et soir, il désespérait
+de me guérir; à moins d'en venir aux moyens extrêmes.
+Chaque jour, il parlait plus fermement de l'amputation:
+mais, quelque pessimiste qu'il fût, sa patience ne se démentait
+pas. Faible comme un moribond, j'atteignis le mois de
+mai, moins à plaindre, sans doute, que mes camarades qui
+guerroyaient encore, sous les balles françaises, autour du
+Mont-Valérien, à l'Arc de Triomphe, à Montmartre, à la
+Chapelle.</p>
+
+<p>Aux Buttes-Chaumont, Villiot, devenu sous-lieutenant,
+mérita d'être cité à l'ordre du 1er corps de l'armée de
+Versailles. Nos trois officiers furent décorés vers le même
+temps, et mon successeur eût pu l'être sans injustice.
+Atteint d'une balle en pleine figure, le sergent-fourrier
+Leyris la fit ressortir lui-même de sa blessure, en pressant
+sa joue de toute la force de ses doigts. Il refusa d'ailleurs
+de quitter la compagnie. Sa plaie bandée, il continua de se
+battre jusqu'au dernier jour. Harel, Gouzy, sans rencontrer
+d'occasions si éclatantes, poursuivaient simplement l'accomplissement
+de leur dur devoir. Seul Laurier, qu'au
+moins une fois Villiot avait surpris loin de son poste, était
+rentré en congé à Marseille, où il se vantait d'avoir
+dédaigné l'épaulette.</p>
+
+<p>Tout d'un coup, la constance et le dévouement du
+docteur Molinier furent enfin récompensés. Les prières de
+ma mère aidant, j'entrai presque subitement en convalescence.
+Un jour, en cachette de mes parents, je parvins,
+après une heure de patients efforts, avec l'aide d'une amie
+du voisinage, à glisser mon bras ankylosé dans la manche
+trouée de mon habit de guerre, ce bras si largement
+labouré par la lancette du chirurgien, ce bras qu'avait si
+longtemps menacé le couteau de l'opérateur, ce bras qui
+m'avait été conservé miraculeusement.</p>
+
+<p>Soutenant à peine ma main cependant lourde comme du
+plomb, j'apparus soudain, triomphant, aux yeux de tous les
+miens réunis pour le repas du soir. Quelle surprise, et
+quel attendrissement! Ah! j'ai causé bien des soucis à ma
+mère, il est vrai; mais, en revanche, quelles joies infinies!</p>
+
+<p>Nulle autre récompense ne pouvait égaler celle-là, et elle
+m'a suffi. Aussi, en dépit des plus vives souffrances,
+malgré l'énervement de ma longue maladie, dans l'angoisse
+de très douloureuses opérations, aucun regret n'est
+jamais venu obscurcir ni troubler ma conscience. Aux
+amis qui s'apitoyaient sur moi, j'ai pu répéter sans cesse,
+en toute sincérité, ce vers si simple du grand Corneille:</p>
+
+
+<p>Je le ferais encor, si j'avais à le faire.</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+<h4>TABLE DES MATIÈRES</h4>
+
+<p>Échos des premiers revers</p>
+
+<p>Le 48e régiment de marche</p>
+
+<p>En campagne</p>
+
+<p>La déroute</p>
+
+<p>Bataille</p>
+
+Hors de combat
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11893 ***</div>
+</body>
+</html>
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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+Project Gutenberg's Journal d'un sous-officier, 1870, by Amédée Delorme
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Journal d'un sous-officier, 1870
+
+Author: Amédée Delorme
+
+Release Date: April 3, 2004 [EBook #11893]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL D'UN SOUS-OFFICIER, 1870 ***
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+
+Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+
+JOURNAL
+D'UN SOUS-OFFICIER
+
+
+
+
+AMÉDÉE DELORME
+
+
+
+
+
+ÉCHOS DES PREMIERS REVERS
+
+
+I
+
+
+Le malheur aigrit. De là les récriminations qui se sont entre-croisées,
+violentes, acerbes, au lendemain de nos désastres. Nul n'a voulu de
+bonne foi accepter sa part de responsabilité. Chacun, au lieu de sonder
+sa conscience, a regardé autour de soi, au-dessus ou au-dessous, selon
+sa situation, et il lui a été facile de découvrir des griefs chez
+autrui, car il n'est personne qui n'ait eu quelque reproche à
+s'adresser. Notre faiblesse était notoire, et le gouvernement impérial
+fut inexcusable de lancer la France dans une folle aventure. Mais
+a-t-on oublié comment le peuple français avait accueilli les premières
+tentatives de création de la garde nationale mobile? Malgré leur fierté
+de compter le maréchal Niel parmi leurs compatriotes, les riverains de
+la Garonne reçurent mal ses décrets. Ils y répondirent en brisant
+les réverbères de Toulouse. Le sort des armes n'eût-il pas changé,
+cependant, si, à la fin de juillet, quatre-vingts légions, organisées de
+longue main, avaient pu seconder les efforts de la vaillante armée du
+Rhin?
+
+A vrai dire, les reproches amers éclatèrent plus tard. Ce fut d'abord de
+la stupeur à la nouvelle des désastres de Wissembourg, de Froeschwiller
+et de Forbach. Précieux patrimoine, l'honneur national s'apprécie à sa
+valeur, comme la santé, quand il a subi une atteinte. La vie sembla
+s'arrêter à Toulouse. Industrie, commerce, tout fut suspendu. Les
+boutiques restaient à demi closes, les usines chômaient. Dès le matin,
+toute la population se portait sur la place du Capitole. Bourgeois
+modestes, ouvriers en blouse, aristocrates à la mise élégante, étudiants
+un peu débraillés, tous, confondus en une foule inquiète, venaient
+chercher vainement sur les murs de l'Hôtel de Ville l'annonce d'un
+retour de la fortune.
+
+Ces hommes demeuraient mornes, silencieux, comme implantés dans le sol
+de la place. Ils s'en arrachaient parfois, d'attente lasse, pour aller
+inutilement demander si les nouvelles n'étaient pas retenues à la
+préfecture. Dans ce va-et-vient, personne n'osait marcher tête haute.
+Les amis s'accostaient tristement, avec de longs serrements de main et
+des hochements de tête découragés, comme pour s'annoncer mutuellement
+l'agonie d'un être cher. Les rares officiers laissés dans les dépôts
+circulaient à peine, ne se montrant plus au café. Par pitié pour eux, on
+les évitait. Du reste, la honte de la défaite appesantissait le front de
+tous les Français, indistinctement, et ils n'osaient plus se regarder en
+face.
+
+Énervantes journées que ces journées d'attente du mois d'août, pendant
+lesquelles on voulait douter, on voulait espérer encore. Il fallut se
+résigner. Les premiers revers furent confirmés, avec l'aggravation des
+plus navrants détails. Pourtant le maréchal de Mac-Mahon ralliait à
+Châlons les débris héroïques de Froeschwiller; Bazaine massait autour de
+Metz l'armée du Rhin, que Forbach avait à peine entamée. La victoire, si
+longtemps attachée à nos armes, nous reviendrait peut-être. Mais il n'y
+a pas de douleur si cruelle qu'il ne faille s'en distraire, parce que
+s'impose l'obligation de vivre. Le marchand forcément revint à son
+comptoir, l'ouvrier reprit ses outils, en proie à une sourde rancoeur.
+Seuls, dans un si grave péril, les oisifs durent continuer à subir le
+sentiment de leur inutilité.
+
+Pour moi, j'allais avoir vingt ans. Jamais je n'avais rêvé batailles,
+et, à mon grand regret, je ne comptais pas des lieutenants généraux,
+ni le moindre mareschal de camp dans mes ascendants. Mon père était
+un actif industriel; il avait le désir d'étendre le cercle de ses
+opérations à mesure que chacun de ses quatre fils serait en âge de
+le seconder. Je commençais à m'initier aux affaires, quand la guerre
+éclata. Rien ne m'avait donc préparé à l'idée d'être soldat un jour;
+mais le malheur suscite des vocations soudaines, et il y a des grâces
+d'état.
+
+La _Marseillaise_ avait alors une signification poignante, car le flot
+envahisseur grossissait sans répit. Chaque jour, les hordes allemandes
+nous débordaient plus nombreuses; de terrifiantes rumeurs circulaient
+déjà sur leurs exactions, et leurs hardis éclaireurs étaient signalés à
+d'énormes distances. Qu'importait d'ailleurs le point sur lequel portait
+la souillure: elle entachait le sol de la France; la patrie était
+violée. Comment demeurer le témoin impassible d'une telle honte? Ne
+devaient-ils pas moins souffrir ceux qui, luttant au péril de leur vie,
+mettaient au moins, quelle que dût être l'issue finale, leur conscience
+en repos?
+
+Partout, dans les casernes, dans les établissements privés, des écoles
+s'étaient ouvertes spontanément, dès la déclaration de guerre, pour
+l'instruction des cadres de la garde nationale mobile. Je m'étais fait
+inscrire au gymnase Léotard, et j'avais d'abord suivi les cours sans
+plan déterminé, par imitation de mes camarades qui aimaient mieux
+devenir officiers que simples gardes. Mais je ne tardai pas à me
+passionner pour le maniement du fusil, pour l'école de peloton et de
+compagnie, pour l'escrime à la baïonnette. La nuit venue, j'allais,
+accompagné d'un de mes jeunes frères, faire de longues courses au pas
+gymnastique, pour m'assouplir et m'entraîner. Nous rentrions rouges,
+haletants, épuisés; mais ces efforts avaient déjà leur récompense. Ils
+m'épargnaient les insomnies durant lesquelles je ne cessais de repasser
+tous les détails désespérants apportés par le télégraphe. Après un bon
+somme, l'idée fixe des progrès à faire pour hâter le départ me reprenait
+au réveil, et je retournais de bonne heure au gymnase.
+
+Avant de décrocher les fusils du râtelier, nous nous pressions autour
+des moniteurs, pour avoir des nouvelles du maître de la maison. Léotard,
+le célèbre acrobate, était atteint de la petite vérole. Chez cet
+athlète, alors dans la force de l'âge, la maladie avait pris tout d'un
+coup une violence extrême. Il délirait sans repos, et, ce qui nous
+attachait le plus à lui, c'est que son délire se changeait en fureur
+patriotique. Il ne voyait que des Prussiens autour de lui, dans ses
+hallucinations. Malgré l'affaiblissement de la fièvre, les restes de sa
+vigueur le rendaient encore redoutable; il ne fallait pas moins de deux
+hommes robustes pour le veiller sans cesse, et, presque d'heure en
+heure, ils avaient à lutter corps à corps avec lui, afin de le maintenir
+dans le lit d'où il voulait s'élancer pour courir sus aux ennemis de la
+France. Il mourut un matin dans un de ces terribles accès.
+
+Cependant, la légion des mobiles de la Haute-Garonne s'organisa et mes
+camarades du gymnase y obtinrent tous des grades. J'estimai dès lors
+qu'il n'était pas trop ambitieux de ma part de prétendre faire ma partie
+comme simple soldat. Le soir, à la table de famille, j'annonçai mon
+intention de m'engager.
+
+
+II
+
+
+Cette déclaration éclata comme un obus. A l'exception du compagnon de
+mes courses nocturnes, personne n'y était préparé. Pour les parents, un
+fils est toujours un enfant: la première manifestation virile étonne de
+sa part, inquiète un peu, lors même qu'il ne s'ensuivrait pas un danger
+immédiat. Dès qu'il revendique l'entier usage de son libre arbitre, le
+jeune homme échappe aux siens, en supprimant l'action d'une sollicitude
+tendre et avisée. A l'heure critique où nous étions, le péril était
+certain et tout proche. La pensée en fit venir à ma mère deux grosses
+larmes, qui un instant voilèrent ses yeux bleus, puis roulèrent
+silencieusement sur son doux visage résigné. Mon père, mal remis de sa
+surprise, se contenta de me faire une réponse évasive.
+
+Ma nuit fut mauvaise. J'étais partagé entre le regret d'avoir chagriné
+ma mère, la conviction que je ne lui épargnerais pas cette épreuve, et
+le dépit de n'avoir pas brusqué le dénouement inéluctable. Le lendemain,
+au déjeuner, je remis donc la question sur le tapis, non sans un
+tremblement dans la voix. Mon père, voyant de nouveau le front de
+ma mère s'assombrir, m'arrêta net cette fois. Homme de décision et
+coeur-droit, il n'admettait pas les voies détournées.
+
+«Si tu veux t'engager, dit-il, fais-le; mais parles-en moins.
+
+--Qu'à cela ne tienne, répondis-je; j'attendais votre consentement.»
+
+Et, fort d'une autorisation ainsi surprise, je me rendis, en sortant de
+table, au commissariat de police.
+
+Mon coeur battait la chamade pendant que, négligemment, comme
+s'accomplit toute besogne coutumière, le magistrat remplissait, en me
+posant les questions nécessaires, l'imprimé sur lequel grinçait sa plume
+agile.
+
+«Mais, fit-il en relisant la date de ma naissance, vous n'avez pas vingt
+ans?»
+
+La plume en l'air, le menton appuyé sur sa main gauche, il me
+dévisageait avec le regard scrutateur et sévère d'un juge. Pour
+conclure, il m'invita à aller chercher mon père. Vainement j'insistai,
+lui affirmant que j'avais l'assentiment paternel, qu'il pouvait me
+confier le certificat, et que je le lui rapporterais sur l'heure dûment
+signé. Il déposa sa plume et me congédia poliment.
+
+Ce contretemps me vexa d'abord, parce que tout délai irrite une passion
+sincère, et aussi parce que le commissaire semblait douter de ma parole;
+mais, après tout, ce n'était qu'un retard d'une heure. A la réflexion,
+je me réjouissais que la signature de mon père sanctionnât le premier
+acte solennel de ma vie.
+
+Quant à lui, mon engagement avait été jusque-là si loin de sa pensée,
+qu'il n'avait pas songé à vérifier l'étendue de ses droits. Néanmoins
+il éprouva quelque satisfaction d'apprendre que son autorité pouvait
+prévaloir sur ma résolution. Il ne se dédit point toutefois, et se
+disposa à m'accompagner sur-le-champ.
+
+Or nous rencontrâmes à notre porte un de mes camarades qui, peu de jours
+auparavant, m'avait précisément exposé de belles théories sur l'impôt
+direct du sang. Mon père lui ayant dit le but de notre course, quelle
+ne fut pas ma surprise en le voyant s'exclamer: Henri Roland développa,
+pour me détourner de mon projet, tous les sophismes que l'ingénieux
+intérêt personnel sait invoquer. «La guerre éclatait tout d'un coup trop
+meurtrière pour pouvoir durer. Si, pourtant, notre concours devenait
+nécessaire, le gouvernement ne saurait-il pas nous appeler?...
+N'avais-je pas tort, du reste, de me croire déjà bon à faire un soldat?
+L'habileté à manier une arme s'acquiert-elle en quelques jours? Et, à
+supposer que j'arrivasse à temps, n'irais-je pas-simplement offrir à
+l'ennemi une victime de plus, sans profit appréciable?»
+
+A quoi bon discuter? J'entendais sans écouter, en quelque sorte malgré
+moi. Quelle raison eût pu me vaincre, quand les pleurs de ma mère ne
+m'avaient pas ébranlé? Mon père aussi gardait le silence; mais il
+écoutait, lui, pensif, soucieux. En dépit de longues pauses tous les dix
+mètres, je dirigeais insensiblement la marche vers le commissariat, et,
+remerciant mon ami, je cédai le pas à mon père. Il connaissait un peu
+le commissaire. S'asseyant à la table où mon certificat était resté
+inachevé, il prit la plume et la plongea dans l'encre. Anxieux,
+j'attendais le petit grincement que j'avais remarqué naguère.
+
+«Eh bien! non, fit mon père en rejetant la plume et en se levant, je ne
+peux pas signer!»
+
+Les discours de mon ami avaient été trop cruels pour son coeur. Mon
+affection filiale lui tient compte aujourd'hui de cette hésitation, mais
+je fus moins résigné jadis. Au surplus, l'heure de ma vingtième année
+était proche. Il fallait patienter quelques jours seulement....
+Seulement. Mais ces jours me semblaient aussi longs que des semaines, et
+j'étais agité, troublé, comme par un remords.
+
+Quelque éloigné que fût le théâtre des hostilités, Toulouse en recevait
+constamment des échos et tout y parlait de la guerre. L'arsenal, la
+poudrerie activaient leurs travaux, multipliaient leurs envois. Les
+réserves rejoignaient les dépôts, et ceux-ci dirigeaient chaque jour
+des détachements sur l'armée pour combler les vides ou concourir à la
+formation des premiers régiments de marche. Les moblots foisonnaient,
+luttant entre eux de crânerie et d'élégance, avec le pantalon bleu à
+bande rouge et la vareuse foncée propice aux coupes de fantaisie.
+
+Pour rappeler toutefois que l'heure était grave, et que la coquetterie
+militaire était la parure juvénile de prochains sacrifices, le curé de
+notre paroisse, septuagénaire au coeur chaud, organisa le premier un
+service funèbre en mémoire des victimes des batailles perdues. Au milieu
+de l'église froide et nue, dont la richesse est concentrée dans une
+des chapelles du transept où se trouve une Vierge Noire, un catafalque
+élevait haut ses draperies. Les trois couleurs apparaissaient aux
+angles, obscurcies, comme dans le combat, par la fumée des cierges dont
+les flammes tremblantes faisaient scintiller l'acier des faisceaux
+d'armes. Entourée d'un semis de larmes symboliques, dans un cartouche à
+demi caché sous une palme verte, cette seule inscription:
+
+ AUX BRAVES, MORTS POUR LA PATRIE.
+
+La vaste nef et les bas-côtés étaient trop étroits pour contenir la
+foule. Malgré ce concours empressé, un silence saisissant planait
+au-dessus de ces mille fronts penchés comme sous la pensée d'un deuil
+personnel. Des larmes même coulaient; mais, dans la sincérité de mon
+âme, je ne plaignais pas, moi, ceux que l'on pleurait. Leur sort me
+semblait enviable. Tombés, ils restaient glorieux, tandis que la honte
+atteignait les survivants inactifs.
+
+Aussi, au sortir de l'église, je me sentis étrangement remué, en
+entendant l'alerte sonnerie des clairons des chasseurs. Le pantalon
+dans les guêtres, la tente sur le sac, marmites neuves, grands bidons
+reluisants, en tenue de campagne, ils partaient, vifs, gais, comme à la
+parade. Insoucieux des dangers prochains, ils allaient crânement, d'un
+pas rapide. La certitude de la revanche ne leur eût pas donné plus
+d'entrain, et je fus pris d'émulation. Un instant, je les suivis; mais
+presque aussitôt je m'arrêtai court, comme saisi de honte, car, à la
+gare, il faudrait les quitter, leur dire adieu. Non, je n'avais pas le
+droit de les accompagner, n'ayant pas le pouvoir de les suivre jusqu'au
+bout.
+
+Maussade, silencieux, alternativement morne et nerveux, je ne
+dissimulais pas que j'attendais l'heure d'agir suivant ma seule volonté.
+Mon père ne s'y trompait pas. Ébranlé par les propos de mon ami, il
+avait pu nourrir le vague espoir que j'en serais touché moi-même à la
+réflexion. Devant une résolution fermement arrêtée, il ne voulut pas
+s'obstiner. Ne pouvant douter que je m'engagerais le jour même de mon
+vingtième anniversaire, il consentit à me laisser partir avant. Il fixa
+mon engagement à une date facile à retenir, me dit-il: _le 1er septembre
+1870_.
+
+
+III
+
+
+Hélas! la nouvelle de la capitulation de Sedan me fut apportée le
+lendemain matin au quartier du 72e de ligne, par un officier de mobiles.
+Le désastre surpassait tous les précédents. La honte nous semblait
+monter démesurément, comme les eaux du déluge. Il s'y mêla chez moi une
+préoccupation enfantine: je me demandais avec inquiétude si la guerre
+n'allait pas être fatalement terminée. Aussi, sans peser les chances
+favorables et les chances contraires, j'applaudis aux résolutions du
+gouvernement de la Défense nationale qui répondaient à mes aspirations
+et aux sentiments généreux du pays.
+
+Mon rêve ne se réalisa pas sitôt que je l'avais espéré. Je m'imaginais
+que, trois ou quatre jours après mon engagement, je serais habillé,
+équipé, armé et dirigé vers l'armée. Il me fallut plus de patience. La
+plupart de mes chefs, peut-être inconsciemment, pratiquaient la calme
+philosophie de Henri Roland. Pour eux, je n'étais qu'un numéro matricule
+qui prenait sa place entre deux autres et marcherait quand son rang
+serait appelé.
+
+Or les jours et les jours passaient et rien ne faisait prévoir que cet
+appel aurait lieu. Il régnait à la caserne un désordre inexprimable.
+Dans la hâte de former et d'organiser l'armée du Rhin, aucune mesure
+n'avait été prise pour encadrer les réserves au fur et à mesure de
+leur arrivée. Il n'y avait au dépôt du 72e qu'une seule compagnie, qui
+comptait 1400 ou 1500 hommes. Si actifs que fussent le sergent-major et
+son fourrier, ils ne pouvaient, malgré un travail forcené et des veilles
+prolongées, y voir clair dans leur comptabilité. Un dimanche, le chef
+de bataillon commandant le dépôt voulut procéder lui-même à une revue
+sérieuse.
+
+Tout le troupeau, car le nom de troupe ne pouvait s'appliquer à cette
+cohue, se trouva dès six heures du matin dans la cour du quartier, et
+l'appel commença:
+
+«Présent.... Présent.... Présent....»
+
+Le mot était lancé sur des tons très différents, tantôt en fausset,
+tantôt en faux-bourdon, à intervalles inégaux. Parfois l'appelé était
+tout proche, plus souvent il était perdu dans la foule ou à l'autre
+extrémité de la cour. Les noms, peu familiers aux officiers, n'étaient
+pas toujours intelligiblement prononcés et plus d'un avait besoin d'être
+répété pour parvenir à son adresse. Il fallait perdre plusieurs minutes
+pour ajouter un rang à la double file qui, à la longue, s'allongeait
+cependant, s'allongeait comme un ver annelé. Mais le groupe compact des
+non-appelés paraissait à peine entamé, et midi approchait. La lassitude
+était générale, pour un résultat illusoire. Quel avantage de dénombrer
+cette foule, puisqu'il était impossible de la sectionner, faute de
+savoir à qui confier la surveillance et la direction de chaque peloton!
+
+Le commandant perdit patience et courage. Il fit sonner la soupe, bien
+avant d'avoir achevé la lecture du contrôle général. Cette tentative
+avortée tourna contre la discipline. Ceux qui redoutaient encore une
+surveillance relative s'estimèrent dès lors sûrs de l'impunité, et
+beaucoup en profitèrent pour déserter à peu près complètement la
+caserne.
+
+Inutile de dire que je n'étais pas du nombre. Avec le même sérieux
+qu'un bambin montant la garde armé d'un fusil de bois, j'étais d'une
+exactitude scrupuleuse à remplir des devoirs fort mal définis. A l'heure
+où le quartier était régulièrement ouvert, j'allais voir un instant ma
+famille; mais, pour rien au monde, je n'eusse découché, et ce n'était
+pas la bonté du lit qui m'attirait: pour mieux dire, je n'en avais ni de
+bon ni de mauvais. Notre caserne ressemblait à une halle ouverte la
+nuit aux vagabonds. L'espace ne nous manquait pas. Nous avions la libre
+disposition de toutes les chambrées laissées vides par le régiment; mais
+deux cents ou trois cents fournitures de lit y étaient clairsemées: il
+nous en manquait donc plus de mille. De distance en distance, le long
+des murs, matelas et paillasses avaient été juxtaposés par terre, afin
+d'accroître la surface de couchage. Quand, la retraite battue, on
+rejoignait à tâtons le coin dont on avait pris possession la veille,
+il n'était pas rare de le trouver occupé par un ronfleur inconnu,
+déguenillé et malpropre. Heureux celui qui pouvait alors découvrir
+une planche ou un banc pour y dormir en équilibre, plutôt que d'aller
+s'étendre sur la brique nue.
+
+Tout a une fin, même le désordre. L'attention de nos chefs était
+concentrée d'ailleurs sur la préparation d'un détachement de deux cents
+hommes, au nombre desquels je sollicitai vainement d'être compté. Leur
+départ effectué, la compagnie de dépôt fut dédoublée; d'anciens soldats
+rengagés constituèrent les cadres, et tout prit alors une allure
+militaire. Les hommes une fois recensés, il fut assigné à chacun une
+place dans les chambrées: qu'il y eût des lits ou non, il fallait s'y
+trouver. Appels réguliers matin et soir, punitions sévères au moindre
+manquement, et, chaque jour, un nouveau groupe allait troquer des
+vêtements dépareillés ou sordides contre l'uniforme en drap neuf, raide
+et lustré.
+
+L'enfantine joie d'étrenner ma première culotte est sortie de ma
+mémoire, mais je suppose qu'elle fut comparable à celle que j'éprouvai
+en sortant à mon tour du magasin d'habillement. Enfant, j'avais dû me
+croire un homme en chaussant l'_inexpressible_; homme, je me croyais
+presque un héros, parce que j'étais vêtu comme d'autres qui s'étaient
+sacrifiés héroïquement.
+
+Fier, je l'étais, mais non pas élégant. Mon pantalon rouge semblait être
+né de l'union de deux sacs; ma veste, en drap gros bleu, eût pu servir
+de corsage à une plantureuse nourrice--pardonnez à un troupier cette
+comparaison--et la visière de mon képi était si longue, que l'ombre
+en était projetée sur toute ma figure. Je ne la redressais pas, à dire
+vrai, comme c'était la mode alors. Au contraire, je m'efforçais de
+la rabattre, selon le type d'aujourd'hui, car je tenais à n'être pas
+confondu avec les nombreux infirmiers que distinguait un beau numéro
+blanc.
+
+Il me semblait, en traversant la ville pour me rendre de la caserne à la
+maison paternelle, que mon nouvel accoutrement dût me valoir l'attention
+générale, presque des égards universels. Loin de là, personne ne me
+regardait. Des amis, que j'arrêtai, s'y prirent à deux fois pour me
+reconnaître sous mon banal déguisement. Après quoi, ils s'esclaffèrent,
+en me regardant de face, de profil et de dos.
+
+Ce ne fut point le ridicule de ma nouvelle tenue qui frappa ma mère.
+Elle aussi pensa qu'à présent j'avais un premier point de ressemblance
+avec ceux qui, à l'autre bout de la France, versaient leur sang. Sa
+tristesse et la gravité de mon père, quand il me considéra longuement,
+témoignèrent qu'ils pressentaient et redoutaient tous deux une
+séparation prochaine. Elle l'était en effet. Mais mon ardeur batailleuse
+devait être longtemps contrariée, car ce n'était pas vers le Nord que
+j'allais être emmené loin d'eux.
+
+Le gouvernement de la Défense nationale avait assumé une lourde tâche.
+Pour tout réorganiser en face de l'envahisseur, il n'avait pas le loisir
+d'aller cueillir les violettes cachées. Il dut accepter les concours qui
+s'offraient bruyamment, sans trop se préoccuper des aptitudes. Armand
+Duportal, ancien déporté il est vrai, rédacteur en chef du journal
+le plus avancé de Toulouse, fut de la sorte bombardé préfet de la
+Haute-Garonne.
+
+Sur je ne sais quelle plainte de quelques mauvais soldats, le nouveau
+préfet admonesta vertement notre commandant, lequel prit mal la chose.
+Pour couper court au différend, le ministre de la guerre ordonna par le
+télégraphe notre départ immédiat à destination de Perpignan.
+
+Déménager un dépôt, ce n'est pas une petite affaire. En quarante-huit
+heures, le stock des magasins fut à moitié réparti entre nous. Chaque
+objet nous causait une surprise et un embarras nouveaux, et il nous
+fallut bâcler en un jour ce que les jeunes soldats apprennent d'habitude
+à faire en six mois. Pour loger, dans l'armoire minuscule que constitue
+le havresac, toute sa garde-robe--linge, chaussures, brosses,--et y
+réserver la place d'honneur aux cartouches, il n'y a pas à perdre
+l'épaisseur d'une épingle. Tout bien aménagé en dedans, il reste
+à édifier l'extérieur, ce qui n'est pas moins difficile. Tente et
+couverture doivent être roulées ensemble, dans des proportions fixes.
+Piquets, outils, ustensiles de campement, exigent une répartition égale
+et symétrique, de peur qu'une épaule ne devienne jalouse de l'autre. Sur
+le tout, enfin, il faut, par un miracle d'équilibre, fixer la gamelle
+qui, à l'occasion, servira de garde-manger, et qui semblera élever
+au-dessus du képi comme un casque de fer-blanc. Que notre paquetage fût
+cette fois exécuté selon les meilleures règles, je n'oserais l'affirmer.
+Toujours est-il qu'il nous avait occupés fort, et qu'il parut abréger
+encore le court délai qui nous avait été accordé.
+
+Le départ devant avoir lieu à l'aurore, j'avais demandé une permission
+de minuit pour passer en famille ma dernière soirée. Le rendez-vous
+était chez ma soeur, mariée depuis quelques années. Par une délicate
+attention, elle avait réuni autour de nos parents ceux de ses amis
+qu'elle savait m'être le plus chers. Elle habitait, je m'en souviens, en
+face du quartier général. De ses fenêtres, nous avions aperçu le général
+de Lorencez faire, naguère, son repas d'adieu. Il était seul, vis-à-vis
+de la générale, entre leurs enfants. Ce soir-là, le tic nerveux de sa
+physionomie toujours grave paraissait s'accentuer. Le hardi soldat de
+Puebla, peut-être disgracié à tort, était fondé à prévoir la funeste
+issue d'une guerre imprudente. Cela seul eût justifié sa noble
+tristesse,--à moins que son ambition ne souffrît d'avoir à jouer un rôle
+effacé auprès de celui de commandant en chef qui allait malheureusement
+échoir à l'autre héros du Mexique?
+
+Pour moi, une situation infime et de modestes devoirs facilement
+remplis, tout cela me laissait une conscience légère. Tous mes
+préparatifs étant terminés, j'étais à l'une de ces heures où, après une
+légère fatigue du corps, le repos qui le soulage donne en même temps à
+l'esprit toute sa plénitude et lui rend son entière liberté. Heureux de
+me trouver dans cette réunion amie, je ne songeais pas à remonter à sa
+cause: mon coeur se complétait par la sympathie générale qui semblait
+rayonner vers moi comme une bienfaisante chaleur. Ma gaieté était
+pleine, franche, quoique sans éclat. Quel instant dans ma vie!
+
+Dès le commencement du repas, la conversation s'anima grâce aux efforts
+de chacun pour paraître gai. On plaisante et l'on rit; puis on choque le
+verre, pour boire aux exploits du troupier et à son heureux retour. L'un
+de mes frères, collectionneur enragé, me fait promettre de lui rapporter
+un souvenir prussien, et l'on me souhaite encore de revenir sain et
+sauf. Pourtant mon beau-frère semble prophétiser: «Bah! quand vous
+seriez légèrement atteint, par exemple au bras gauche». A quoi je
+réponds, à la toulousaine: «Certes je le voudrais bien», pour courir la
+chance d'une riposte heureuse.
+
+Le repas fut long. Passés au salon, nous achevions à peine de prendre le
+café, que la pendule sonna onze fois. La caserne était assez éloignée,
+et je n'avais que la permission de minuit. Aussitôt rappelé au sentiment
+de l'exactitude militaire: «Maman, dis-je en me tournant vers ma mère,
+je vais partir.»
+
+Que se passa-t-il soudain en moi? Je me penchai vers elle, et, comme si
+une main d'acier m'eût étreint la gorge, je fus un instant sans voix. Un
+torrent de larmes s'échappa brusquement de mes yeux. Je sanglotai....
+Je n'eus pas conscience du temps qui s'écoula, pendant que, la tenant
+pressée sur mon coeur, je balbutiais des paroles entrecoupées, lui
+promettant que je reviendrais et que nous nous reverrions.
+
+Elle avait le calme d'une sainte et contenait son immense douleur.
+Durant toute la soirée elle avait été souriante, héroïque; parlant
+peu, mais m'enveloppant sans cesse des caresses de son regard limpide;
+retenant ses larmes, parce qu'elle savait que je n'aurais pas été
+joyeux si je l'avais vue triste; courageuse parce que j'avais besoin de
+courage, car, m'ayant donné la vie, elle tenait à m'inspirer aussi les
+vertus qui l'honorent: «Fais toujours ton devoir, me dit-elle simplement
+en essuyant mes larmes comme au jour de mes premiers chagrins, et
+n'oublie jamais Dieu, c'est le sûr moyen de nous retrouver un jour.
+S'il décide que ce ne doit plus être ici-bas, ce sera dans un monde
+meilleur.»
+
+Mais l'enfant s'était retrouvé en moi, et ma tendresse filiale
+continuait de se répandre en un flot irrésistible, inépuisable.
+
+Quand je me reconnus, j'étais à ses pieds. Nous étions seuls. Reprenant
+enfin courage, je me levai et m'éloignai avec effort. Mais, à la porte,
+une idée me heurta: cet obstacle inerte allait la dérober pour toujours
+peut-être à ma vue, placer entre elle et moi l'inconnu, la mort, qui
+sait? Alors je revins vers elle; je m'élançai dans ses bras de nouveau
+et la contemplai longuement.
+
+Vingt années d'état maladif, six maternités et la mort d'un enfant
+l'avaient amaigrie, affaiblie, sans pouvoir altérer sa beauté modeste
+et sereine. Cette douce figure encadrée de bandeaux noirs abondants,
+ce profil si pur, ne les verrais-je donc plus? Ces beaux yeux bleus
+au regard indulgent et tendre, ne se lèveraient-ils plus sur moi? Ces
+lèvres un peu fortes, d'où jamais, jamais, aucune médisance ne
+s'était échappée, ne murmureraient-elles plus pour moi de consolantes
+paroles?--Pourquoi, cependant? Parce que la patrie l'exigeait. La
+patrie, abstraction tyrannique, valait-elle un tel sacrifice?
+
+Il faut le croire, car mon affection filiale était vive, profonde, et
+pourtant, quand, après avoir frénétiquement embrassé ma mère, je me
+précipitai hors du salon, n'y voyant plus, ne pouvant plus parler, mon
+coeur était navré, déchiré, mais il ne ressentait l'aigreur d'aucun
+regret, d'aucun remords. Ma douleur était saine et en quelque sorte
+fortifiante.
+
+Le lendemain, malgré l'heure matinale, mon père et mes frères étaient
+à la gare, accompagnés de plusieurs amis. Devant tant de témoignages
+affectueux, je sentis prêt à se renouveler l'accès de sensibilité de la
+veille; je me hâtai de me dérober aux regards de la foule indiscrète.
+Bientôt le cri de la locomotive annonça le départ: le train s'ébranla.
+Quand la gare eut disparu, j'aperçus longtemps le clocher de la
+basilique de Saint-Sernin dressant son cône de briques tout rose sur le
+champ d'azur du ciel. Il reparaissait encore, puis enfin ne se montra
+plus.
+
+Pourtant je distinguais toujours le vert feuillage des grands platanes
+de l'allée Sainte-Anne, à l'ombre desquels j'avais si souvent joué avec
+mes condisciples dans nos promenades du jeudi; à son tour il se perdit
+dans le lointain, et je me demandai s'il me serait donné de le revoir un
+jour.
+
+
+IV
+
+
+La vie militaire exige une abnégation complète, un entier oubli de
+soi-même. Aussi faut-il, non pas entrer, mais se précipiter dans cette
+existence. On n'est vraiment soldat qu'après s'être éloigné de sa
+famille; je commençai à m'en rendre compte, en constatant mon isolement
+parmi mes compagnons de route, que semblait unir une réelle fraternité.
+
+Certaine liaison existait bien entre eux et moi; je leur avais fait les
+honneurs de Toulouse, où ils étaient étrangers; mais j'avais par là obéi
+à un sentiment de courtoisie, plutôt qu'au double besoin de me distraire
+et de me livrer, car, pour satisfaire inconsciemment mon coeur, j'avais
+tous les jours une heure ou deux à passer au milieu des miens. La
+Rochefoucauld l'a dit sans l'avoir inventé: les affections naissent, se
+développent et se maintiennent sous l'influence de mutuels intérêts.
+L'expansion de mes camarades établissait entre eux une communion
+inspirée par le désir d'oublier tout souci personnel, tout regret
+intime, autant que par l'envie d'amuser les autres et de leur plaire.
+Ce naïf égoïsme, étant général, ne choquait personne. Il établissait
+au contraire une égalité d'humeur parfaite et nivelait des esprits
+d'origine et d'éducation bien diverses.
+
+Gabriel Toubet, à la physionomie intelligente rendue étrange par
+des yeux tigrés, au corps si grand, si maigre, que la capote bleue
+paraissait flotter dessus comme autour d'une perche, avait abandonné
+l'étude du code pour le maniement du chassepot.
+
+Né d'une Espagnole qu'il n'avait jamais connue, Louis Nareval avait dès
+les premières hostilités quitté à Lisbonne son père qui l'avait emmené
+à bord d'un vaisseau où il était mécanicien. Nareval avait hérité de sa
+mère un coeur ardent. Jaloux aussi, et vindicatif, il s'était engagé
+sous l'impulsion du patriotisme et en même temps avec l'âpre désir de
+gagner l'épaulette. Il offrait en un mot un mélange de nobles élans et
+de petites passions. D'un esprit, vif, mal, cultivé, il avait rapporté
+de ses voyages quelques souvenirs intéressants, quoiqu'il les gâtât par
+trop de prétention à éblouir tout le monde.
+
+Il trouvait à qui parler dans la toute jeune personne d'un Parisien de
+dix-sept ans. Le petit Royle était ainsi qualifié à cause de son âge,
+bien qu'il fût long comme une asperge. Il s'était gaillardement évadé
+d'une imprimerie pour courir à la frontière, mais non pas à la frontière
+espagnole. Sa déconvenue avait exalté le sentiment d'irrespectueuse
+indépendance ancré au coeur de tout Parisien. Outre que par son bagou
+faubourien il submergeait aisément la science factice de son partenaire,
+il le froissait dans sa conscience d'autoritaire, car Nareval prétendait
+que l'on respectât les galons auxquels il aspirait.
+
+Ces discussions entre deux natures violentes eussent à tout moment mal
+tourné, sans la bienfaisante influence du doyen de notre compartiment.
+Bacannes, arraché à un congé de semestre, avait rendossé la tunique
+encore ornée des insignes du caporalat, et qu'il ne pouvait plus
+boutonner. Légèrement grêlé, le nez en trompette, l'oeil vif et mobile,
+les lèvres assez épaisses toujours souriantes, il donnait envie de rire
+en se montrant, et comme il avait une verve intarissable, un esprit
+facile, pétillant, bouffon, force était d'éclater quand il parlait.
+Or il ne se taisait guère. Il était bien secondé par Linemer, un
+compatriote de Toubet, à l'esprit fin et railleur, un pince-sans-rire.
+
+Le public était représenté par un brave garçon, paysan à demi dégrossi,
+à face large, épanouie, respirant la franchise et la bonté. Sans aucune
+prétention personnelle, Dariès écoutait et riait tout le temps de bon
+coeur, encourageant ainsi naïvement la verve des autres compères.
+
+La jovialité de ces bons vivants me gagna d'autant plus vite qu'ils ne
+s'imposèrent point. S'étant bien aperçus, au départ, que j'avais le
+coeur gros, ils avaient respecté mon silence sans y paraître prendre
+garde. Comment ne pas leur en savoir gré? Comment d'ailleurs entendre
+Bacannes pendant une heure sans se dérider?
+
+Pourtant un de nos camarades demeura tout le jour inaccessible à la
+gaieté générale. Nous le connaissions à peine. Il était de Toulouse et
+s'appelait Murette, voilà tout. L'uniforme a le grand avantage d'établir
+une égalité parfaite entre tous les conscrits, du jour au lendemain.
+Pour distinguer le noble du rustre, il n'y a plus aucune particularité
+étrangère aux êtres eux-mêmes. Les grossiers vêtements de soldat, aux
+couleurs voyantes, enlèvent même aux physionomies leur aspect ordinaire.
+Un observateur sagace découvre les secrets de l'âme dans les traits du
+visage; mais, à vingt ans, chacun est trop débordant de soi-même
+pour s'adonner aux patientes études de l'observation. Pour juger ses
+camarades, on s'en tient aux révélations qui tôt ou tard jaillissent de
+leur humeur.
+
+Murette avait une jolie tête brune; le rapprochement excessif des yeux
+lui donnait toutefois une expression très dure, presque de cruauté. Très
+soigneux, il s'était installé des premiers dans un coin, et, au lieu de
+glisser, comme nous tous, son sac sous les banquettes, il l'avait placé
+sur ses genoux, le maintenant debout comme une mère eût fait de son
+enfant. Quand, à peine le train en marche, tous offrirent à la ronde les
+provisions de bouche dont parents ou amis nous avaient comblés, Murette
+refusa brièvement. En le voyant s'obstiner dans son mutisme, tandis que
+moi-même je faisais contre tristesse bon coeur et trinquais comme les
+autres, plusieurs furent tentés de le plaindre. Plus d'un regard sévère
+se leva sur l'impitoyable Royle, qui, tout en déchirant à belles dents
+une rondelle de saucisson, murmura:
+
+ Monsieur vit de régime, et il mange à sept heures.
+
+Notre faim plus ou moins bien apaisée, notre soif à peine allumée, avec
+quel étonnement, mêlé d'un léger mépris, ne vîmes-nous point Murette
+tirer de sa musette une collation choisie, abondante néanmoins! Tandis
+qu'il s'en régalait égoïstement, le petit Parisien le nargua, sans
+d'ailleurs l'émouvoir:
+
+«La prévoyance de la fourmi, dit-il, au service de l'hygiène du héron!»
+
+Après une courte halte à Narbonne, vers le milieu du jour, il y eut
+comme une agréable surprise à se trouver debout, les mouvements libres,
+sur le quai de la gare de Perpignan. La ville est à deux kilomètres.
+Dans le demi-jour crépusculaire, elle nous apparut, groupée autour de
+sa citadelle, comme une modeste tortue endormie au pied du monstre que
+figurait le sombre Canigou, dont la crête seule resplendissait encore
+sous les derniers feux du soleil déjà invisible dans la plaine.
+
+Le régiment s'achemina vers la ville, nos rangs formés tant bien que
+mal. En somme, c'était notre première prise d'armes. L'équipement était
+loin d'être au complet. Pour ma part, je n'avais pas de ceinturon; mon
+sabre-baïonnette pendait piètrement à la patte de ma capote, tournant à
+chaque pas sur ma hanche. Notre allure manquait peut-être d'ensemble,
+ou, du moins, il nous le semblait, et ce mécontentement de nous-mêmes
+nous indisposa contre notre nouvelle garnison. Quelques-uns d'ailleurs
+étaient déjà mal préparés, les distractions de Perpignan ne leur
+paraissant pas pouvoir lutter avec celles de Toulouse. D'autres, les
+bons soldats, regrettaient un déplacement qui avait entravé et retardé
+l'organisation des compagnies de marche: ils en voulaient à l'autorité
+civile, cause de tout le mal, et ils crurent voir dans les regards
+curieux de la population perpignanaise la manifestation de sentiments
+peu sympathiques.
+
+Tout cela contribuait à nous montrer sous un jour défavorable la
+capitale du Roussillon. Toujours plein du souvenir de Paris, Royle
+n'avait pas assez de railleries pour les rues courtes, étroites et
+tortueuses, où notre colonne serpentait. Il ne revenait pas de l'aspect
+de certaines maisons à un seul étage, surplombant le rez-de-chaussée:
+comiquement, il se baissait dans la crainte de les voir s'effondrer.
+Au tournant de la ruelle, à montée rapide, qui aboutit à un premier
+pont-levis, il s'écria, en jurant, que jamais il n'eût cru possible de
+trouver un pavage plus douloureux aux pieds que celui de Toulouse.
+
+La citadelle, de loin, apparaît comme un monticule inoffensif. De près,
+elle semble inexpugnable. Au lieu d'admirer comme moi, Royle haussa
+les épaules, peut-être pour secouer, sans en avoir l'air, le sac qu'il
+commençait à trouver lourd. Le Mont-Valérien, dit-il, a une autre
+tournure, et comme le spectacle majestueux de la double enceinte, la vue
+des chaînes des portes m'imposait, il ajouta qu'il se moquait pas mal
+de sa nouvelle prison. Les murs de pierre qui supportent la terre du
+rempart suintaient comme un caveau; le vent s'engouffrait avec nous en
+sifflant lugubrement, et je me souvins plus tard de l'impression rapide,
+mais pénible, que me fit, à cet instant précis, dans la nuit tombante,
+la voix cynique du gavroche déguisé en soldat.
+
+La cour d'honneur, assez vaste parallélogramme, est formée par de hauts
+bâtiments qui peuvent abriter environ 3 000 hommes. Le dépôt du 22e de
+ligne en occupait une partie au midi, près du donjon, qui date de six
+siècles. Nous fûmes distribués dans le principal corps de logis qui
+règne à l'est. Le lendemain matin, des fenêtres du second étage, nous
+découvrîmes toute une plaine verdoyante bordée par une ligne d'un bleu
+vif que piquaient de tout petits points blancs. C'était la Méditerranée.
+
+A partir de ce jour, je connus pleinement la vie de caserne, dont la
+monotonie était rompue par la variété des corvées. Il fallut d'abord
+s'approvisionner pour la nuit au magasin des lits militaires, et chacun
+s'en revint avec sa paillasse sur la tête à un premier voyage, avec un
+matelas au second. Corvée de pain, corvée de bois. Et jusqu'à la grande
+peinture à fresque avec le gros pinceau que tout le monde doit manier
+sans études préalables!
+
+Le plus pénible, c'était la lutte pour la vie. Comme il n'y avait pour
+tout le régiment que deux ordinaires, le repas d'environ six cents
+hommes se préparait dans une seule cuisine; il était réparti au petit
+bonheur dans les gamelles alignées sur plusieurs tables après un lavage
+très sommaire. Il n'était pas question de retrouver la sienne; mais,
+pour en obtenir une quelconque, il se livrait chaque jour, sous l'oeil
+indifférent ou goguenard des cuisiniers aux tabliers sordides, de
+véritables pugilats. Ces combats à l'eau graisseuse me faisaient
+reculer. Déjeunant d'une botte de radis, j'allais, pour quelques sous,
+dîner le soir avec un de mes camarades dans un modeste cabaret de la
+ville. Après la retraite, la chambrée retrouvait, réunis, les dix
+compagnons de route.
+
+Il nous manquait les glorieux récits de la veillée, tous les vétérans
+ayant disparu à Sedan. Mais Bacannes se chargeait toujours d'égayer
+les heures où le sommeil nous fuyait. Ayant vite saisi les travers de
+Nareval, il les exploitait, de complicité avec Linemer, au profit de la
+gaieté générale. Chaque soir, ils l'amenaient à faire le complaisant
+étalage de sa petite science. Ils se faisaient ignorants et naïfs
+jusqu'à la bêtise, et lui se perdait en des définitions minutieuses,
+en des détails oiseux, en des descriptions enfantines. Toujours de
+sang-froid, les interlocuteurs accompagnaient leurs questions de
+pantomimes folles, exécutées sur la table, en bonnet de coton et en
+caleçon, à la lueur vacillante d'une chandelle fumeuse, qui projetait
+sur les murs et au plafond des ombres mouvantes, grotesques. Aveuglé par
+l'amour-propre, Nareval s'exécutait indéfiniment, en toute conscience.
+Il se persuadait que nous avions recours à lui parce qu'il était
+naturellement désigné pour nous primer, nous diriger, pour devenir enfin
+notre chef.
+
+Cette farce eût pu se renouveler longtemps; mais, un soir, Royle, ayant
+dîné en ville, rentra maussade; le gros vin bleu du Roussillon l'avait
+peut-être alourdi, et il éprouvait le besoin de dormir. Il déchaîna le
+fou rire que nous étouffions sous nos couvertures, en sabrant la plus
+belle période de Nareval d'un impitoyable: «As-tu fini, jobard?»
+
+Nareval se le tint pour dit: Il garda sans doute quelque fiel au fond
+du coeur, mais il n'osa pas se fâcher, dans la crainte d'augmenter le
+ridicule. Une scène d'un comique plus sombre, et qui faillit tourner au
+drame, vint d'ailleurs faire diversion le lendemain.
+
+Murette était resté dans notre groupe sans devenir plus expansif. Ses
+yeux semblaient jeter sans cesse un feu plus vif; ses traits réguliers
+paraissaient s'affiner. Sa réserve, ne se démentant jamais, ressemblait
+à de la fierté; elle finissait par imposer. Malgré le souvenir du trait
+d'égoïsme qui l'avait signalé dans le wagon, il commençait à conquérir
+par son silence une sorte de prestige, lorsqu'un futile incident nous le
+révéla tout entier.
+
+Chacun, l'appel terminé, faisait son petit ménage, quand sa voix presque
+inconnue s'éleva, sonore et vibrante. Devant son havresac, qu'il avait
+vidé sur son lit, il hurlait, se déclarant volé. Il lui manquait, je
+crois, une paire de chaussures qu'il possédait en sus de l'ordonnance et
+que pour ce motif il dissimulait sous son linge. Mais la passion blessée
+ne connaît ni frein ni règlement. Jamais trésor ne fut regretté comme
+ces malheureux godillots. Impossible de rendre l'intensité de la fureur
+de leur ci-devant propriétaire.
+
+Leur disparition bien constatée, il courut chez le sergent-major. Un
+brave homme, qui vint inviter le mauvais plaisant, s'il y en avait un,
+à ne pas pousser le jeu plus avant. Tout le monde se déclara innocent;
+mais je ne sais qui proposa de fouiller les paillasses.
+
+Pendant la perquisition, Murette multipliait ses imprécations à mesure
+que l'espoir lui échappait. Il en vint même aux menaces, et il tira son
+sabre, jurant d'éventrer le voleur. Toutes les recherches restèrent
+infructueuses, heureusement. Alors le sergent-major se fâcha contre le
+réclamant. Peine perdue. Murette, insensible aux reproches, ne songeait
+qu'à la perte subie, et il se roula sur son lit, mordant de rage ses
+draps et son matelas, pleurant de désespoir.
+
+Royle était son voisin. «Auras-tu bientôt fini de geindre, lui
+demanda-t-il, Harpagon, Grandet, Shylock de vingt ans!»
+
+Murette, qui avait beaucoup moins de littérature, rugit cependant sous
+l'injure, heureux qu'une victime s'offrît à sa colère. Quoique fluet,
+Royle était nerveux: il arrêta son agresseur, le dompta, en continuant à
+l'invectiver en son parler faubourien. «Allons, allons, c'est pas tout
+ça! Il ne faut pas nous la faire. Tu nous as tous traités de voleurs, et
+tu nous as fait bousculer nos fournitures. Tes godillots n'ont pas été
+mangés après tout. Ils ont trop d'arêtes. Il y a encore ta paillasse à
+visiter. Dépêchons, il est temps de nous montrer ce qu'elle a dans le
+ventre!»
+
+Et, en effet, dans les feuilles sèches de maïs, les bienheureux souliers
+chamois, à semis de clous d'acier, étaient cachés. Murette eut un éclair
+de joie d'abord, à la vue de son bien retrouvé. Puis, soupçonnant Royle
+de l'avoir joué, il darda sur lui un regard chargé de haine. Mais-il dut
+mesurer la profondeur du dégoût qu'il nous inspirait. Dès cet instant,
+la quarantaine s'établit; il se creusa comme un fossé autour de lui. Du
+reste, sa peau, comme toute sa pacotille, lui appartenant, lui était
+chère: il sollicita et obtint la place de brosseur auprès d'un officier
+que ses fonctions fixaient au dépôt. Il n'irait pas au feu, et ajoutait
+cinq francs par mois à l'argent de son prêt.
+
+
+V
+
+
+Par le spectacle de passions poussées au point de déséquilibrer ainsi
+un homme, les natures simples s'apprécient mieux. En s'éloignant de
+Murette, les autres camarades de la chambrée se rapprochèrent d'autant.
+Pourtant avec son esprit indiscipliné et frondeur à l'excès, le petit
+Royle nous choquait aussi. De son plein gré, il faisait bande à part;
+il étendait ses relations extérieures, qui d'une part lui procuraient
+quelques bons dîners, et lui fournissaient d'autre part l'occasion de
+s'exalter en compagnie de gardes nationaux farouches.
+
+Nareval, de son côté, s'était replié en lui-même, depuis qu'il s'était
+reconnu mystifié. Son ambition le rendait d'ailleurs très assidu auprès
+du sergent-major, lequel cherchait à retenir tous ceux qui savaient
+tenir une plume. Mais, dans une compagnie de 5 à 600 hommes, les scribes
+ne manquaient pas. Le tracé perpétuel d'interminables états ne nous
+paraissait pas avancer la libération du territoire. Fréquemment,
+Bacannes, Toubet et moi, peu jaloux d'étaler un zèle superflu, nous nous
+échappions, et, le poste de police passé, les ponts de la citadelle
+franchis, nous éprouvions la joie espiègle de gamins en rupture d'école.
+
+Tout au rebours de Royle, nous évitions la fréquentation des civils.
+C'était moins aisé que dans un grand centre. Au café, parfois, à
+l'auberge, les conversations engagées avec le patron, ou avec des
+clients indigènes, nous avaient édifiés sur les tendances radicales de
+la population. Comme s'il était vrai que l'uniforme a quelque vertu
+comparable à la puissance de la tunique de Nessus, nous étions déjà
+imbus de l'esprit militaire, au point de ne pouvoir admettre que les
+pékins osassent formuler sur les officiers des critiques dont l'idée
+nous était venue. Nous ne songions à mettre à profit nos escapades que
+pour nous promener.
+
+La ville avait été vite explorée. Resserrée dans ses murs, elle n'a pu
+s'embellir comme des villes ouvertes, même moins importantes. Mais il y
+a de l'air pur au delà des remparts, et de nombreuses portes s'ouvrent
+sur la campagne. L'une d'elles est flanquée d'un _Castillet_ d'aspect
+romantique, et que, par parenthèse, Royle, avec son instinct artistique,
+trouvait très chic. Il ajoutait en gouaillant qu'il aurait voulu y
+habiter, et le malheureux n'ignorait pas que ce joli Castillet sert de
+prison militaire.
+
+Par cette porte on se rend à une belle allée de platanes, près de
+laquelle s'étend la pépinière départementale. Sans borner nos promenades
+à ces endroits fréquentés, nous parcourions tous les recoins du paysage
+que commande le canon de la place. Les innocentes joies du soldat
+désoeuvré me furent alors révélées. Combien de fois ne nous
+attardâmes-nous pas à choisir, tailler et éplucher des gaules dans les
+saussaies, pour les jeter une heure après? Quel intérêt à voir courir au
+fil de l'eau d'un ruisseau des brindilles de paille jetées en amont d'un
+petit pont et guettées à l'aval?
+
+Malgré la saison avancée, le Roussillon était encore couvert d'une
+végétation puissante, où apparaissaient à peine quelques taches de
+rouille automnale. Nous allions à travers champs, escaladant des coteaux
+avant-coureurs des Pyrénées, et, de là, nous nous plaisions à regarder
+scintiller au loin la mer sous les rayons du soleil. Puis, allongés
+à l'ombre du grêle feuillage de quelque olivier, les bras repliés en
+oreiller sous notre tête, nous nous laissions bercer par la brise au
+parfum salin, contemplant la dentelle d'un vert pâle qui doucement se
+mouvait sur le champ d'azur infini.
+
+Les semailles et les vendanges étant achevées, rien ne troublait la
+calme nature, sinon, tout près de nous, le vol de mouches obstinées
+ou le bruissement d'insectes cheminant dans l'herbe sèche, parfois le
+cri-cri solitaire d'une cigale attardée. Dans ce silence relatif, l'air
+était si sonore, que, de temps en temps, les notes perlées des clairons
+nous parvenaient de la lointaine citadelle. Ce rappel à la vie militaire
+nous faisait songer aux camarades étendus, comme nous, non pas sur un
+lit de mousse, mais à même la terre froide des provinces envahies.
+
+A cette pensée, le _far niente_ nous humiliait, et dans notre ignorance
+des difficultés de l'improvisation des armées nouvelles, nous éprouvions
+de l'irritation contre nos organisateurs inconnus. Le vulgaire tran-tran
+de la caserne nous apparaissait de plus en plus fastidieux. Pour nous
+forcer au retour, il fallait que le soleil eût disparu derrière la
+chaîne des Pyrénées. Malgré les saillies de Bacannes, la mélancolie nous
+tenait, tandis que, le long des haies d'aloès aux feuilles charnues à
+pointes aiguës, nous nous acheminions vers les murs blanchis, criblés
+de fenêtres sombres, qui émergeaient carrément de la citadelle, dans la
+lueur orangée du crépuscule.
+
+Tout cela m'engourdissait le coeur, je m'en rendais compte: j'aurais
+voulu chercher des réactifs dans des exercices et des devoirs pénibles.
+Déjouant un jour la surveillance du sergent-major, qui n'entendait pas
+que les sergents missent la main sur ses scribes, je parvins à me faire
+enrôler dans le piquet de garde.
+
+Sac au dos, fourniment au complet, le détachement se dirige d'un pas
+cadencé vers l'intérieur de la ville. En portant les armes devant le
+poste de police, en entendant mon pied faire résonner le pont-levis,
+et mon bidon cliqueter contre la poignée de mon sabre-baïonnette,
+j'éprouvais une sorte de béatitude de conscience, mêlée de fierté
+patriotique: Il en faut peu pour être fier et satisfait, à vingt ans.
+
+Mon piquet allait relever le poste du Castillet. J'eus donc deux fois
+le plaisir d'être posé en faction sous la voûte de la porte Notre-Dame.
+Pour les passants, la sentinelle en armes est la garniture obligée de la
+guérite. Jamais je n'avais fait grande attention à cet ornement animé.
+Or, devenu à mon tour mannequin, je croyais remplir un sacerdoce: mon
+fusil bien en main, baïonnette au canon, je me sentais la Force, au
+service de la Loi. Pour un peu, je me fusse attribué l'honneur de
+l'ordre dans lequel s'écoulait le petit flot des promeneurs, allant aux
+Platanes, et de leur calme quand ils en revenaient.
+
+Comme trêve à la banalité, je dus faire sortir le poste à la vue, aussi
+nouvelle pour moi que pour les habitants, d'un peloton de cuirassiers de
+l'ex-garde impériale. Il venait constituer, à Perpignan, le noyau d'un
+nouveau régiment.
+
+Ces hommes superbes, à la brillante armure, étonnaient dans les rues
+étroites, où ils ne pouvaient s'engager plus de deux à la fois; mais,
+avant d'atteindre la voûte un peu sombre à l'autre extrémité de laquelle
+je me tenais, ils apparaissaient en pleine lumière, resplendissant au
+soleil, sur le fond des arbres prochains, dans la baie ogivale de
+la porte extérieure. Leurs palefrois, énervés par un long voyage,
+caracolaient bruyamment sur le tablier du pont-levis: les cimiers des
+casques effleuraient le cintre. Dans le cadre romantique du Castillet,
+avec ses deux petits bastions crénelés, ce groupe de ballade figurait
+assez un retour de croisade en quelque manoir féodal.
+
+A la vérité, il n'était pas nécessaire de remonter si loin pour voir des
+héros dans ces hommes bardés de fer. Le souvenir récent du dévouement
+tragique de leurs frères d'armes, à Reichshofen, à Mouzon, les
+rajeunissait, sans les rapetisser.
+
+De grands changements s'étaient produits à la caserne pendant mes
+vingt-quatre heures de garde. En dehors des deux compagnies provisoires
+de dépôt, on en avait créé quatre autres, que l'on avait honorées de
+l'épithète d'actives, et Nareval ne se tenait pas de joie: il avait
+gravi le premier échelon de la hiérarchie, caporal. Il était caporal à
+la 2e, tandis que je demeurais, quant à moi, simple pousse-cailloux à la
+4e. Toubet, Bacannes étaient distribués dans les deux autres. De ceux
+qui avaient composé notre joyeuse chambrée, Royle et Dariès, les deux
+natures les plus dissemblables, restaient seuls avec moi. Le premier ne
+me recherchait pas, estimant que, si je n'étais pas encore galonné, je
+ne tarderais pas à l'être.
+
+Compagnie active, ce titre était une promesse. Aussi ne marchandai-je
+plus ma collaboration à notre nouveau sergent-major, digne troupier qui,
+bien qu'il n'eût plus trop de scribes pour chaque compagnie, me laissait
+aller à l'exercice le matin. Mon apprentissage volontaire me valut
+d'être aussitôt chargé d'instruire d'autres conscrits, ce qui n'est pas,
+il faut en convenir, une besogne toujours facile.
+
+L'exemple de la patience m'était cependant donné par l'officier qui nous
+dirigeait. D'un zèle infatigable, toujours présent sur tous les points
+du terrain de manoeuvres, il ne se départait jamais de son calme; mais
+il était sombre et triste. A Sedan, il avait signé le revers. Condamné à
+ne pouvoir affronter de nouveau l'ennemi, il désirait du moins lui créer
+des adversaires redoutables, sans que rien parût lui faire oublier le
+titre injurieux de _capitulard_ que la population ne mâchait guère aux
+revenants de nos premiers désastres.
+
+En le plaignant, et fier au reste d'être reconnu suffisamment instruit,
+j'étais de plus en plus impatient d'user du droit qu'il avait perdu. La
+compagnie de Toubet reçut sur ces entrefaites l'ordre de se tenir prête
+à partir: j'allai demander au commandant lui-même à y être versé. Mais
+il repoussa ma requête: premièrement, me dit-il en souriant, parce que
+j'étais candidat caporal, et, en second lieu, ajouta-t-il d'un ton
+sévère, parce que je ne portais seulement pas de bretelles.
+
+Point mécontent d'être proposé pour le double galon de laine, tant
+les honneurs attirent, je n'eus plus aucun regret en apprenant que la
+compagnie de Toubet allait simplement relever un bataillon de mobiles, à
+Montlouis.
+
+Aucun regret n'est pas le mot. Toubet était mon meilleur camarade. Lui
+parti, je me sentis isolé, en proie à de douloureux énervements. Le
+doute naissait presque en moi sur le devoir, et, quand les recrues de ma
+classe arrivèrent, j'en vins à me demander si mon ami Roland n'était pas
+dans le vrai. Qu'avais-je gagné à me séparer des miens avant l'heure,
+puisque j'étais encore là, impuissant et découragé!
+
+Pour loger les nouveaux venus, on nous fit dresser la tente sur
+les remparts, au pied du donjon. Malgré la fraîcheur des nuits, la
+température était clémente, et ce campement n'était pas sans charme:
+mais il me semblait que ce charme m'amollissait. Trop longtemps je me
+perdais en contemplations devant le même paysage, où il ne m'était plus
+loisible d'aller fatiguer mon corps. Après l'avoir vu s'estomper dans la
+dégradation crépusculaire et disparaître dans la nuit, je me glissais
+hors de la tente avant le réveil, pour le voir encore renaître au lever
+du soleil.
+
+Spectacle magnifique, auquel je revenais sans cesse à mon corps
+défendant. Je m'étais engagé pour agir, non pour rêver. Ce _far
+niente_ relatif, sous un beau ciel, me laissait trop penser au milieu
+que j'avais quitté. Je redoutais d'en arriver à aimer trop la vie et
+craignais d'avoir peur de la perdre. Autre chose me faisait souhaiter
+d'aller éprouver au loin mon courage: l'air était chargé d'électricité:
+le ciel n'avait jamais été bien limpide, il s'embrumait tous les jours.
+
+
+VI
+
+
+Aux caresses de la brise d'Orient, aux rayons du soleil qui les éclaire
+en même temps qu'Athènes et que Rome, les hommes, sous ce beau climat,
+semblent imbus de sentiments artistiques, et animés d'ardeurs libérales;
+ils aiment ce qui est beau et désirent ce qui est grand; mais la mâle
+vertu et l'indomptable énergie des peuples antiques leur font défaut
+généralement. Le vent d'Italie paraît leur insuffler surtout l'indolence
+des lazzaroni, qu'ils secouent par saccades. Leur ordinaire occupation
+consiste à discourir en buvant dans les vastes cafés de la Loge, plus
+vastes que la place qu'ils bordent. Les thèmes à déclamations ne
+manquaient pas alors. Les voix s'élevaient trop haut, les discussions
+s'échauffaient trop vite, pour permettre de réfléchir sagement sur
+l'inconstance de la fortune. Aux yeux de ce public sévère au malheur,
+l'armée avait fait banqueroute. Le retour des échappés des premiers
+désastres était l'occasion d'anathèmes.
+
+Que ces vaincus eussent eu la faiblesse, comme notre sous-lieutenant, de
+signer la capitulation; qu'ils eussent acheté leur liberté au prix d'une
+blessure, ou qu'ils l'eussent reconquise par évasion au risque d'être
+massacrés, tous étaient regardés, ou peu s'en faut, comme des traîtres
+et des lâches. Capitulards, ce seul mot disait tout. Et ceux qui le
+lançaient, aveuglément, cruellement, croyaient avoir le droit, s'étant
+revêtus de l'uniforme hybride de la garde nationale, de condamner
+l'armée avant de s'être donné la peine de faire leurs preuves.
+
+L'armée, quant à elle, ayant longtemps fourni des gages de sa valeur,
+ne s'expliquait pas bien l'infidélité de la gloire; mais elle savait,
+à n'en pouvoir douter, qu'elle avait racheté ses défaites par plus
+d'héroïsme et de sang que ne lui en avaient coûté les victoires d'antan.
+Elle ne pouvait subir de bonne grâce l'attitude parfois insultante de la
+population.
+
+Pourtant les pioupious, comme les moutons, sont endurants et modestes,
+tant qu'on ne les fait pas trop enrager. Mais l'arrivée du dépôt de
+cuirassiers envenima la situation. Ces hommes avaient appartenu à la
+garde impériale, ce qui, dans l'esprit de certains Perpignanais, était
+aussi honteux que de sortir du bagne. Or ces forçats libérés étaient
+sans vergogne; ils avaient l'air avantageux qui caractérise tout bon
+cavalier. Quand ils se promenaient par deux dans la ville, le bonnet de
+police penché sur l'oreille, les rues, qui retentissaient du bruit de
+leurs grandes bottes éperonnées, paraissaient trop étroites, et ils ne
+se rangeaient guère pour faciliter la circulation aux pékins, ceux-ci
+fussent-ils en gardes nationaux. De là, un accroissement d'hostilité et,
+dans les cafés, un redoublement de fureur bavarde. Dans le récipient que
+formait l'enceinte fortifiée, tous ces petits sentiments, toutes ces
+vulgaires passions cuisaient et bouillonnaient. Un éclat faillit
+toutefois se produire en dehors des murailles.
+
+Tous les Pyrénéens-Orientaux ne songeaient pas à attendre les Prussiens
+au pied du Canigou. Une compagnie de francs-tireurs s'étant recrutée
+dans le département, les dames du chef-lieu voulurent lui offrir un
+drapeau brodé de leurs mains brunies. L'autorité avait décidé que la
+remise en serait faite solennellement, un dimanche, sur le Champ de
+Manoeuvres, qui s'étendait en vue de la citadelle.
+
+Le temps favorisa la cérémonie. Par toutes les portes de la ville, la
+foule se dirigea vers le terrain en ses plus beaux atours. Depuis les
+plus vieux barbons de la garde nationale jusqu'aux tout jeunes pupilles
+de la République, sans parler des francs-tireurs eux-mêmes, toute la
+population masculine était en armes, et notre régiment avait été convié
+à la fête. Nous n'avions à notre tête qu'un simple chef de bataillon,
+tandis que l'armée sédentaire était commandée par un monsieur dont le
+bonnet était orné d'au moins cinq galons: très larges, très espacés, ils
+couvraient presque toute la coiffure, et il était à peu près impossible
+de les compter, tant s'agitait, comme la mouche du coche, d'un bout à
+l'autre du polygone, ce pseudo-colonel. A peine étions-nous alignés du
+côté laissé libre, qu'il s'élança d'un air farouche, au galop secoué
+de sa maigre haridelle, pour enjoindre à notre commandant de se ranger
+d'une tout autre manière. Toujours peu endurant, notre chef riposta par
+un commandement bref et net, qui fut d'ailleurs admirablement exécuté:
+«Par le flanc droit et par file à gauche. En avant, marche! A la
+citadelle!»
+
+Le retentissement de ce scandale fut grand à nos oreilles, le soir
+et pendant plusieurs jours. Pour affirmer son importance, la garde
+nationale décida d'organiser une revue, le dimanche suivant, sur la
+promenade des Platanes, en présence des autorités civiles. Le spectacle
+militaire était ainsi offert aux soldats par la population. Peu d'entre
+nous s'en privèrent.
+
+La bonne tenue sous les armes, la rectitude des mouvements étaient, à
+vrai dire, le moindre souci de ces braves. Ils cherchaient à révéler
+leur mérite par des vociférations d'énergumènes et par des gestes
+d'épileptiques, en défilant devant la tribune municipale. Et ils
+recommençaient de plus belle, en se tournant ostensiblement vers les
+groupes de troupiers qui les regardaient.
+
+Suspects. Nous étions suspects, non de modérantisme, mais d'hostilité.
+Dans ces esprits méridionaux, surexcités et exaltés, il y avait peu de
+différence entre la froideur à l'égard du gouvernement et l'oubli des
+devoirs sacrés envers la patrie. Et c'est à ce moment que le télégraphe
+apporta la désastreuse nouvelle de la capitulation de Metz, aussitôt
+suivie des commentaires douloureux de Gambetta.
+
+La citadelle fut aussitôt consignée, les portes closes, les chaînes des
+ponts-levis vérifiées. La rumeur se répandit bientôt que des
+troubles avaient éclaté dans la ville. Aucun détail précis. Tous les
+renseignements manquaient; mais la rigueur de la consigne témoignait de
+la gravité de la situation. Au surplus, cette privation de nouvelles à
+un moment si critique était affreusement pénible et énervante.
+
+D'ailleurs il n'y avait pas que de dociles moutons parmi nous. Quelques
+loups avaient été enfermés dans la bergerie. Pour moi, nommé caporal
+et adjoint au fourrier depuis deux jours, je n'avais ni l'humeur ni
+le temps de me mêler aux conciliabules qui se formaient dans quelques
+cantines. Un nouveau lieutenant avait tout récemment été mis à notre
+tête; malgré une assez douloureuse blessure qui à Sedan lui avait entamé
+l'épaule, il était d'une activité et d'une énergie peu communes: il
+avait précisément fixé ce jour-là au sergent-major comme extrême délai
+pour l'organisation complète de la compagnie. Mais, de notre bureau,
+nous entendions des rumeurs inaccoutumées. A plusieurs reprises nous
+aperçûmes les sergents de semaine occupés à disperser des groupes.
+
+Le jour s'écoula cependant sans incident remarquable. Après la soupe du
+soir, le lieutenant était venu signer les pièces de comptabilité. Il
+paraissait très énervé, sans doute à cause des scènes tumultueuses de
+la ville, dont nous ne savions toujours rien de formel. Dans ses yeux
+brillait, par contre, une clarté d'énergie satisfaite. Il donna l'ordre
+de veiller à tous les derniers préparatifs, dans l'éventualité d'un
+départ prochain.
+
+Tandis que le sergent-major et le fourrier couchaient dans la chambre où
+nous travaillions, je n'avais pas cessé d'occuper ma place dans l'une
+des tentes dressées sur les remparts. Il me parut bon d'aller vérifier
+mon havresac.
+
+La nuit était venue, et le firmament n'en était pas moins tout éclairé.
+Il resplendissait comme dans l'embrasement d'un immense incendie, et
+cette rougeur paraissait devenir de plus en plus intense. Par toute la
+voûte céleste, les nuées semblaient teintes d'un reflet sanglant, depuis
+la dentelure noire des Pyrénées jusqu'à la ligne lointaine de l'horizon
+sur la Méditerranée.
+
+Sur le rempart, le spectacle, quoiqu'à peine distinct par contraste,
+était saisissant. Bien que le couvre-feu fût sonné, presque tous les
+hommes étaient debout hors des tentes, qui dessinaient en triangles
+leurs silhouettes blanchâtres sur la terre noire, et quelques ombres
+humaines s'agitaient, gesticulaient, parlaient.
+
+Dominant ma poignante impression, je me dirigeai vers mon bastion, en
+cherchant d'éloquentes paroles, pour user sur mes camarades de ma jeune
+et faible autorité. Mais, au pied de l'antique donjon qui se dresse
+là, regardant le Canigou du côté de l'Espagne, deux officiers me
+devançaient. Ils allaient d'un pas résolu. C'était le commandant du 22e
+de ligne, suivi d'un capitaine.
+
+Ils abordèrent un premier groupe qui, à leur approche, s'était resserré.
+Le commandant ayant dit qu'il fallait rentrer sous les tentes, un
+murmure s'éleva. Les officiers s'avancèrent encore, et le groupe
+s'ouvrit, mais pour se refermer aussitôt comme une vague. D'autres
+hommes accoururent, entraînés par un courant invincible, et, en un clin
+d'oeil, un cercle étroit enferma les deux officiers, et le commandant
+tomba.
+
+A ce moment, d'autres officiers survinrent en nombre. C'étaient les
+nôtres. Ils achevèrent de rompre le charme funeste qui avait plané sur
+la citadelle, en nous apportant l'ordre de départ pour le lendemain
+même.
+
+Trois de nos compagnies actives étaient désignées, dont la mienne, et
+il ne s'agissait plus d'aller à Bellegarde ou à Montlouis. Cette fois,
+c'est vers le Nord que nous serions dirigés. Vers l'ennemi, enfin.
+
+Ah! la noble activité qui régna en cette nuit si mal commencée. L'ardeur
+de tous était égale. C'était à qui se prêterait aide mutuelle, pour que
+rien ne clochât, pour qu'il n'y eût aucun retardataire. A l'aube, après
+une veillée féconde, le ciel était redevenu d'un bleu pur et profond:
+la soirée ensanglantée par l'aurore boréale ne m'apparaissait plus que
+comme un vain cauchemar.
+
+Mais, avant le départ, le commandant du 22e, qui savait bien qu'il
+n'avait pas rêvé, tint à passer en revue tous les hommes de notre
+régiment. Les partants, comme ceux qui restaient, durent s'aligner sur
+le rempart. On vit même errer par la Murette, l'ordonnance, le brosseur,
+l'avare, qui ne se mêlait plus à nos assemblées. Son regard, d'une
+acuité singulière, donnait l'impression que doivent produire les gens
+à qui le peuple attribue le _mauvais oeil_. Il paraissait être là pour
+porter malheur à quelqu'un.
+
+Quant à moi, j'avais fort à faire, avec le sergent-fourrier, pour
+achever de régler les derniers détails administratifs: officier
+d'habillement, maître armurier, préposé des lits militaires, le défilé
+était-interminable. L'heure du départ arriva, sans que le détachement
+eût traversé la cour d'honneur. Courant au rempart, nous le trouvâmes
+désert.
+
+Les trois compagnies s'étaient écoulées hors de la citadelle par une
+poterne. Bien qu'elles eussent à gagner la gare par un long détour dans
+la campagne, nous n'avions que le temps de couper au plus court par la
+ville. Cela me permit au moins d'adresser un télégramme à ma famille,
+car Angers était notre but, et nous passions par Toulouse.
+
+Nous avions le regret de laisser en arrière deux de nos meilleurs
+camarades, Toubet et Bacannes, sans parler du malheureux petit Royle.
+Au dernier moment, il avait été interné au Castillet sur l'ordre du
+commandant du 22e. Murette aurait sans doute pu dire pourquoi.
+
+
+
+
+LE 48e RÉGIMENT DE MARCHE
+
+
+
+Il n'y avait pas à s'apitoyer longuement. Dans le métier des armes,
+les liaisons ne se dénouent pas; elles sont presque toujours rompues
+brusquement, si fraternelles qu'elles aient été. Les exigences du
+service veulent qu'après une longue intimité on se sépare immédiatement
+sans murmure, sinon sans regrets. A la guerre, il faut voir tomber,
+sans faiblir, sans lui tendre la main, sans jeter vers lui un regard en
+arrière, le camarade frappé à mort qui était devenu votre ami. Et la
+discipline impose parfois des épreuves plus cruelles. Il faut brider son
+coeur, si l'on ne peut l'étouffer. C'est pourquoi les vieux militaires
+passent et repassent sans cesse en revue les noms de leurs compagnons
+d'autrefois; ils rachètent ainsi leur sécheresse professionnelle, leur
+froideur obligatoire et passagère, l'apparente indifférence qui fut
+longtemps exigée d'eux. D'ailleurs Royle ne nous avait jamais inspiré de
+véritable amitié, à Nareval ni à moi: nous déplorions qu'il eût commis
+les fautes dont il serait châtié, plus que nous ne pouvions le regretter
+lui-même.
+
+Pour nous distraire, nous n'avions pas cependant la société des joyeux
+compères du premier voyage. Tous étaient restés au dépôt, et, outre que
+nous n'étions pas gais naturellement, le grade nous isolait déjà un peu
+des simples soldats. D'eux-mêmes ils s'éloignaient de nous. Cette sorte
+de solitude, en plein brouhaha, était favorable au cours de mes pensées
+à la fois heureuses et graves. Le train rapide m'emportait enfin vers
+le but que m'avait assigné ma conscience, et, par une circonstance
+inespérée, il allait m'être donné de revoir mes amis, de recevoir dans
+un baiser une nouvelle bénédiction de ma mère.
+
+Dans cette saine disposition d'esprit, je ne m'expliquais pas que la vue
+de ce pays ne m'eût pas frappé et charmé à mon premier passage. Chère
+terre de France, aux sites si divers, aux aspects admirables dans leur
+variété, je m'en éprenais de plus en plus à cette revue panoramique,
+parce qu'on s'attache en se dévouant. Et n'allions-nous pas essayer de
+la défendre? Qui sait si nous ne l'arroserions pas de notre sang?
+
+De Perpignan à Narbonne, la voie suit le littoral, et, en certains
+endroits, sur une chaussée de quelques mètres à peine. D'un côté, la
+mer, confondant la ligne de ses eaux avec le ciel, et, de l'autre,
+d'immenses étangs bleus. Sur la côte, les pauvres villages de pêcheurs
+étagent leurs cabanes en amphithéâtre, devant l'élément qui leur fournit
+la nourriture et souvent les engloutit. Le train semblait glisser sur
+la mer. Le sifflet strident de la locomotive se perdait dans cette
+immensité dont le calme n'était troublé que par le cri de quelque
+goéland effarouché, s'envolant de rocher en rocher.
+
+La matinée s'écoula assez vite, dans cette contemplation. Mais, vers le
+milieu du jour, les heures parurent s'allonger. A mesure que le moment
+attendu approchait, il semblait fuir. Je comptais les stations qui
+restaient à franchir, et nous en rencontrions toujours que j'avais
+oubliées. La nuit tombait, et Toulouse n'apparaissait pas. En vain,
+pour prendre le change, j'essayais de dormir; mes yeux clos, l'esprit
+veillait. Enfin, vers six heures, le train ralentit sa marche. Aux
+portières, les clairons sonnent allègrement la charge. Nous entrons en
+gare. Le train roule toujours, il y a encore un pont à passer; mais
+je n'y peux tenir. Me voilà déjà debout sur le marchepied, quand une
+terreur me prend. C'est jour férié, le 1er novembre, la Toussaint,
+veille des Morts. Mon télégramme est-il parvenu?... Oui, oui; là-bas,
+devant le bureau du chef de gare, stationne un groupe nombreux. Tous,
+ils y sont tous, et, d'un bond, je suis au milieu d'eux. Quel délicieux
+moment, mais qu'il fut court!
+
+Ma mère était radieuse; elle retrouvait son fils, aussi décidé que
+le premier jour, mais plus fort, devenu homme au bout de deux mois
+d'absence. Elle me regarda quelques instants, sans parole, les yeux
+brillants de joie au travers d'un voile humide. Bien que j'allasse vers
+le danger, elle ne tremblait plus; après m'avoir cru à jamais perdu,
+elle me revoyait: heureux présage. Ah! quel chaleureux accueil! quelles
+attentions charmantes! Quelques aliments réparateurs à prendre, tout en
+causant; un chaud gilet de laine, que je dus m'engager à mettre le soir
+même. Que sais-je encore? Comme tous grandissaient le mérite du devoir
+en se rendant plus chers, en découvrant à celui qui partait les trésors
+de tendresse que peut-être il allait perdre, mais dont rien alors
+n'aurait pu l'obliger à se montrer moins digne!--Quoi! déjà? Le clairon
+rappelait: il fallut se dire adieu, et nous avions à peine échangé
+quelques paroles!
+
+Quel vide dans le wagon, malgré le tumulte environnant! Bien que, blotti
+silencieusement dans un coin, je m'efforçasse de jouir encore, comme
+d'un doux parfum, du souvenir de cette minute exquise, je souffrais;
+j'étais triste, craignant que ma mère n'eût entendu ces mots jetés au
+passage par un brutal, par un jaloux: «Embrassez-le bien, vous ne le
+reverrez pas!»
+
+Lorsque, au matin, nous eûmes dépassé Bordeaux, le froid, dans nos
+wagons à marchandises mal clos; devint, d'heure en heure plus vif et la
+campagne nous apparut toute dépouillée. Elle semblait s'être mise en
+deuil à mesure que nous nous rapprochions des contrées où se jouaient
+nos destinées. Mais, aux abords des grandes villes, comme dans les plus
+petits hameaux, nous apercevions les jeunes gens et les hommes faits
+s'exerçant au maniement des armes. Ils interrompaient leurs manoeuvres
+pour nous saluer, et six cents voix leur répondaient en entonnant un
+chant patriotique.
+
+
+II
+
+
+Arrivés à Angers à une heure du matin, nous fûmes cantonnés
+provisoirement dans les bâtiments de l'École des arts et métiers. Après
+quatre heures d'un pénible sommeil sur les tables d'étude, on nous
+distribua des billets de logement. Chacun se mit en quête de l'habitant
+chargé de le recevoir. Il y eut ce jour-là repos général--excepté pour
+moi.
+
+Requis comme secrétaire par l'officier payeur du détachement, le
+lieutenant Christophe, je dus à cet honneur de faire, sans plus tarder,
+ample connaissance avec la ville. Sac au dos, fusil sur l'épaule, il
+fallut suivre toute la ligne des boulevards neufs qui enveloppent la
+cité, frissonner à la vue du sombre château d'ardoises à grosses tours
+édifié par saint Louis, saluer en passant la statue du paisible roi
+René, et tâcher de se retrouver dans le dédale des rues du quartier
+central, qui montent, descendent, remontent, s'enchevêtrent. C'est très
+pittoresque, mais bien fatigant.
+
+Vers deux heures, je recouvrai ma liberté, et, à mon tour, je me mis à
+la recherche de mon habitant, un sculpteur, je crois, demeurant à la
+montée des Forges, sur l'autre rive de la Maine. Une jeune femme me
+reçut poliment, et je me réjouissais à l'idée de m'asseoir, un jour
+ou deux, à un honnête foyer familial qui, me rappellerait celui où je
+manquais; mais je fus très courtoisement adressé à une banale hôtellerie
+du voisinage.
+
+Mon lit n'en fut pas moins excellent. La douce chose, au bout d'un long
+voyage et après quinze jours de campement, même sur des remparts ouatés
+de gazon! Quel héroïsme, le lendemain, de sauter hors des draps, avant
+le jour, sans avoir dormi son content! Voilà de tout petits sacrifices
+dont la vie militaire est semée et qui la rendent aussi méritoire que
+les actions d'éclat dans l'apothéose d'un jour de bataille!
+
+
+III
+
+
+A sept heures, j'étais donc à plus d'un kilomètre de mon gîte, tout
+là-bas, devant l'Hôtel de Ville, sur le Champ de Mars que bordent les
+jardins publics, et je n'y étais pas seul. Trois mille six cents de mes
+pareils grouillaient autour d'une cinquantaine d'officiers, l'effectif
+de dix-huit compagnies venues de tous les coins de la France, pour se
+fondre en un seul corps. Chaque commandant d'unité ralliait ses hommes
+de son mieux, ce qui, dans cette foule uniforme, n'était pas très aisé.
+
+Le nôtre, le lieutenant Martial Eynard, était des plus actifs et des
+plus énergiques. De taille moyenne, il avait la démarche souple, le pas
+élastique, les épaules larges, la poitrine bombée, le buste en avant
+d'un bon gymnaste, avec la tête blonde et fine, déjà un peu mûrie, d'un
+élégant Saint-Cyrien. L'oeil vif, le regard direct, témoignant d'une
+noble ardeur; la voix chaude et vibrante, aussi prompte à l'éloge qu'au
+blâme. Son sang généreux, que sa blessure encore ouverte semblait
+rafraîchir, et non épuiser, entretenait en lui une animation
+perpétuelle. Un bon chien de berger n'eût pas réuni son troupeau plus
+vite qu'il nous eut rassemblés. La présence de notre sous-lieutenant,
+non loin de lui, le servait, à vrai dire, dans cette circonstance.
+
+M. Houssine, échappé, lui aussi, de Sedan comme simple adjudant, avait
+reçu l'épaulette en rentrant au dépôt. Sa dignité récente le tenait à
+distance de la troupe: il paraissait tellement oublier qu'il était
+issu de cette catégorie subalterne, qu'il traitait les hommes très
+dédaigneusement. Mais il était très grand et avait les cheveux d'un
+rouge éclatant, ce qui nous guidait.
+
+Quel que fût le point de repère de chacun, l'ordre sortit en moins d'un
+quart d'heure de ce chaos humain. Dix-huit doubles lignes vivantes
+s'espacèrent sur l'étendue du Champ de Mars. Sous la direction du
+lieutenant-colonel Koch, venu du 1er régiment étranger, les compagnies
+furent réparties en trois bataillons, dont le commandement fut confié au
+commandant Bourrel, naguère major de place à Perpignan, au commandant
+Chambeau, tiré des capitaines du 5e de ligne, et au capitaine rengagé
+David, intrépide vieillard de soixante-dix ans, qui ne redoutait pas
+d'affronter les fatigues d'une dure campagne d'hiver. Le 48e régiment
+d'infanterie de marche était constitué.
+
+En tout pareil aux héroïques légions détruites autour de Sedan et de
+Metz, il lui manquait pourtant ces deux fiers ornements dont l'un
+provoquait le sourire et l'autre imposait le respect, suscitait
+l'enthousiasme: pas de tambour-major à voir parader en tête de la
+colonne; point de drapeau, hélas! à entendre frissonner glorieusement au
+milieu des rangs!
+
+Tel quel, il lui fut accordé un court délai pour régler les derniers
+détails de son organisation, pour assurer la soudure de ses éléments,
+épars la veille, inconnus les uns aux autres, pour permettre enfin à
+l'état-major de tâter et d'assouplir ce corps fait de milliers d'hommes
+et de lui donner en même temps quelque cohésion, de lui infuser l'esprit
+de solidarité, l'amour collectif qui pousse hardiment vers le danger et
+apprend à braver la mort. Cinq jours pour accomplir oeuvre pareille,
+c'était peu, et il fallut s'en contenter.
+
+Tandis que chacun collaborait selon son rôle à l'oeuvre commune de
+fusion et d'entraînement, en se montrant exact aux rassemblements,
+attentif et docile durant les exercices, scrupuleux à établir les
+situations, les bons, les feuilles de journées, etc., tous, le devoir
+rempli, nous jouissions sans scrupule du dernier répit qui nous était
+accordé. Maintenant, le doute n'était plus permis; il n'y avait plus
+de place pour l'impatience et l'énervement: à brève échéance, nous
+combattrions, nous aussi; il nous serait donné de tenir la campagne, de
+dormir à la belle étoile, de peiner et de souffrir pour la défense du
+pays. Pour le moment, nous goûtions l'agrément de déambuler dans une
+ville belle, élégante, animée comme au temps d'une paix heureuse, en
+songeant aux tristes étapes en pays dévastés; nous savourions le plaisir
+de manger, assis, des mets servis proprement dans de la vaisselle,
+en prévoyant le renversement des marmites au bivouac et les repas de
+biscuit tout sec; voluptueusement, nous prenions nos aises dans des
+lits chauds et douillets, frissonnant seulement à l'idée des prochaines
+nuitées sur la terre humide ou gelée.
+
+Pourtant les passions mesquines gâtaient par leurs infiltrations
+malsaines ces dernières heures de légitime bien-être. Le cadre
+subalterne de chaque compagnie forme un groupe d'hommes, qu'à certaines
+heures rassemblent le service ou les nécessités matérielles, et que
+l'habitude maintient à peu près réunis le reste du temps: en un mot,
+c'est une petite société; donc, on s'y observe mutuellement, on s'y
+jalouse, on y médit les uns des autres, la charité servant rarement de
+lien aux réunions humaines.
+
+A Angers, la compagnie n'avait plus de sergent-major. Le nôtre avait
+été nommé adjudant à l'organisation du régiment. Les fonctions de chef
+étaient remplies par le sergent-fourrier, camarade généreux, loyal,
+malgré quelques inégalités de caractère. Harel avait été mousse, je
+crois. Il avait alors vingt-cinq ans, il était grand et beau, ses
+yeux, très noirs, s'enfonçaient sous un front bombé, proéminent, et
+semblaient, par l'habitude des vastes horizons de la mer, lancer des
+regards d'une portée trop lointaine.
+
+Villiot, le doyen des sergents, était, quoique né à Marseille, simple,
+brave et modeste. Excellent soldat, bon camarade, supérieur affable,
+subordonné digne. Ayant éprouvé son courage à ses propres yeux dans
+la sanglante fournaise de Sedan et dans sa fuite périlleuse après la
+capitulation, il ne cherchait à en imposer à personne. Sa qualité
+d'ancien prévôt d'armes témoignait assez d'ailleurs qu'il n'avait rien à
+craindre d'un adversaire individuel. Sa complaisance et sa serviabilité
+n'en avaient que plus de prix; elles ne se démentaient jamais.
+
+Son compatriote Laurier ne lui ressemblait guère, surtout au moral.
+Moins grand, mais de traits plus réguliers, grassouillet, il offrait le
+type combiné du joli sergent et du vrai Marseillais. La face réjouie
+d'un gourmand, toujours propret, pommadé, reluisant, il était aussi
+glorieux que son nom, bien que le laurier serve à parfumer la soupe
+autant qu'à tresser des couronnes. Jamais zouave n'eut de guêtres plus
+blanches ni mieux ajustées que les siennes, sur un pied mieux cambré.
+Aucun mousquetaire n'eut l'allure plus avantageuse. Quels accroche-coeur
+que les bouts aiguisés et retroussés de ses moustaches noires! Qu'ils
+annonçaient bien la hardiesse de langage et les propos vantards, que
+l'accent _aïolé_ semblait du reste légitimer!
+
+Pluvier, comme Royle, nous était venu de Paris; mais il avait beaucoup
+plus de chance d'y retourner. Court, malingre, le nez déjà bourgeonnant,
+il grelottait avant d'avoir passé une nuit dehors et se plaignait de
+rhumatismes sans avoir essuyé la moindre averse. Il était du nombre des
+Parisiens qui préfèrent regarder l'émeute derrière leurs volets, plutôt
+que d'aller la tenter--ou la combattre--sur les barricades.
+
+D'où Gouzy pouvait-il bien être originaire? Je ne sais. Il était un peu
+vantard comme Laurier, mais beaucoup moins freluquet. Quoique l'un
+des plus anciens gradés, il avait l'esprit subversif de Royle, qu'il
+rappelait par son jeune âge et sa longue taille dégingandée. Il avait,
+comme Nareval, la manie de pérorer devant les hommes.
+
+Quant à ce dernier, en prenant du galon, il s'était peu modifié. Plus
+circonspect dans l'étalage de son savoir, il était livré âprement à son
+ambition. Il goûtait moins la satisfaction d'avoir franchi les premiers
+degrés, qu'il n'aspirait inquiètement à en gravir d'autres. Aussi
+mettait-il son temps à profit pour tâcher d'acquérir sur le Champ de
+Mars les premières notions du commandement, qu'il possédait à peine.
+
+Là, comme partout, Villiot était la providence de tous. Il manoeuvrait
+fort bien, donnait l'exemple, entraînait et, de plus, prodiguait à
+chacun des conseils, au besoin, un coup de main, pour le paquetage des
+sacs, l'entretien du fusil, l'arrangement commode du fourniment. Pendant
+ce temps, Gouzy se contentait de développer, mais à profusion, des
+conseils théoriques, tandis que Laurier se campait fièrement, en
+retroussant ses moustaches sous l'oeil des bonnes angevines, et que
+Pluvier constatait l'intensité progressive de ses rhumatismes. Harel,
+pour lui, contenait sa fureur avec peine à l'idée que sa comptabilité,
+confiée à mon inexpérience, n'avançait guère.
+
+Sans titre encore, j'étais en effet mêlé aux sous-officiers. Bien que
+je n'eusse même pas les insignes de caporal-fourrier, j'en remplissais
+complètement les fonctions. De là, s'il faut l'avouer, les troubles qui
+agitaient notre petit groupe. La promotion de notre sergent-major au
+grade d'adjudant avait immédiatement allumé les convoitises de Laurier
+et de Gouzy, sans parler naturellement de Nareval.
+
+A leurs yeux, il était légitime que Harel passât sergent-major,
+avant-dernière et peut-être dernière étape vers le grade de
+sous-lieutenant. Ils désiraient tous trois obtenir le grade de fourrier,
+avec le ferme espoir de suivre après lui le même chemin. Il leur
+déplaisait donc que la place me parût réservée, et, puisque je n'étais
+pas sous-officier, ils estimaient que leurs désirs devaient primer mes
+droits. Avec cette idée, ils étaient vexés de voir leurs doyens me
+traiter déjà en égal. Ils s'en expliquèrent avec eux à l'occasion d'un
+fin repas d'adieu organisé la veille de notre départ d'Angers.
+
+Villiot et Harel se contentèrent de hausser les épaules. Mais, au
+dernier moment, le beau Laurier déclara tout net qu'il y allait de la
+dignité de son grade à ne point s'attabler avec un simple caporal. Ses
+deux émules appuyèrent son avis, par leur silence. Harel et Pluvier, au
+contraire, tout en se mettant à table, le traitèrent de ridicule, ce qui
+était insuffisant pour le faire capituler. Villiot, président de droit,
+ressentit davantage l'odieux d'une insolence que l'inégalité de grade
+m'empêchait de relever. Froidement, s'asseyant à son tour et m'invitant
+à l'imiter, il répondit à Laurier qu'il avait un bon moyen de
+sauvegarder sa dignité menacée. En même temps, il lui indiquait la
+porte.
+
+Ce geste interloqua notre chatouilleux sergent. Il eut bien bonne envie
+de nous punir tous, en nous privant de sa gracieuse personne. Mais le
+potage fumait dans les assiettes et une grosse volaille étalait au
+milieu de la table sa chair reluisante et dorée. Laurier était incapable
+de bouder contre son ventre. Il prit sa place sans répliquer, et, à
+coups de dents, il se vengea sur le dîner.
+
+
+IV
+
+
+Le 9 novembre, tandis que la première armée de la Loire remportait sans
+nous la victoire de Coulmiers, le régiment reçut l'ordre de se diriger
+sur Nevers, par les voies dites rapides. A la nuit, les trois bataillons
+s'acheminèrent vers la gare; mais les deux premiers purent seuls être
+embarqués, faute de matériel roulant. Nous les suivîmes le lendemain
+matin, et vingt-quatre heures après nous atteignions notre nouvelle
+destination.
+
+Sur une vaste promenade plantée en quinconce, douze clairons rassemblés
+lançaient l'allègre sonnerie du réveil, soutenus par le roulement
+cadencé des tambours. Là, au milieu de Nevers, s'élevait comme une autre
+ville. Véritable ville lilliputienne, avec ses petites maisons blanches
+identiques, avec ses étroites avenues et son carrefour central où se
+dressait la tente du colonel. Dominant toutes les autres, cette tente
+semblait, ainsi qu'un clocher de village, étendre sa protection tout à
+l'entour. Quand, de chacun de ces petits abris fragiles, se glissèrent
+au dehors six hommes tous semblables, qui paraissaient sortir de
+terre et dominaient de deux coudées leurs demeures, on eût dit d'une
+innombrable foule de géants.
+
+Étant enfant, j'appréciais fort les images d'Épinal et les soldats de
+plomb qui me fournissaient de longues files d'un même type uniformément
+reproduit; mais je raffolais littéralement des gravures plus soignées ou
+des jouets de luxe qui figuraient un camp dans sa diversité pittoresque.
+Or c'était ce spectacle au naturel qui m'était offert maintenant
+et infiniment plus varié que toutes les imitations. Non loin des
+sentinelles en armes, les uns baignaient bravement leur tête et leurs
+bras à la fontaine publique; d'autres nettoyaient leur fusil, mal
+graissé la veille, et que l'humidité de la nuit menaçait. Ceux-là
+bâtissaient les fourneaux de campagne, rallumaient les feux de bivouac
+et préparaient le café. Les sergents commandaient la garde, les caporaux
+rassemblaient les corvées que les fourriers réclamaient impatiemment,
+toujours affairés, tandis que, pour assister au rapport, officiers et
+sergents-majors se réunissaient en cercle devant la tente du colonel.
+
+Tout cela dans la perspective accusée par les rangées successives des
+arbres aux fûts blanchâtres, aux hautes branches dépouillées d'où
+tombaient pourtant, çà et là, par instants, dans la buée matinale,
+quelques dernières feuilles, recroquevillées et rouillées, qui
+semblaient retrouver une fugace vitalité en roulant sur le plan incliné
+de la toile des petites tentes. Ce cadre, par le contraste, accentuait
+la couleur, l'animation du tableau martial, et en même temps lui donnait
+une teinte mélancolique bien appropriée, car cette vie des camps, pleine
+et robuste, est dans son activité le prélude de sanglantes hécatombes.
+Néanmoins, nous qui, arrivant, n'étions encore que des spectateurs, nous
+éprouvions, par un entraînement physique, par une émulation instinctive,
+quelque intime fierté et une sensualité indéfinissable à nous savoir une
+partie de ce tout et à avoir le droit de nous mêler à son mouvement.
+
+Le 3e bataillon n'eut pas à dresser ses tentes. Le temps de préparer son
+repas, et le régiment devait se porter en masse dans la direction du
+Nord. Les clairons sonnèrent vers midi. Immédiatement tout le monde met
+sac au dos; puis la colonne s'ébranle en bon ordre et se met en marche
+gaiement.
+
+Sevrés du doux climat du Roussillon, nous fûmes cependant favorisés,
+pour cette promenade militaire, d'un dernier sourire du soleil
+d'automne. Par un temps sec, la route était excellente et le régiment
+magnifique. Sur un espace d'un kilomètre environ, les hommes marchaient,
+deux par deux, sur chaque bord de la route, laissant circuler au milieu
+le train régimentaire et les voitures d'ambulances.
+
+Les uniformes étaient irréprochables. Relevées sur les hanches, les
+capotes bleues laissaient voir, agitée d'un mouvement unique et cadencé,
+une longue traînée rouge, coupée à quelques centimètres de terre par
+la ligne blanche, éclatante, des guêtres. Au sommet des havresacs, les
+gamelles neuves resplendissaient sous le soleil, comme des casques,
+entre les tentes et la haie d'acier des chassepots. Le cliquetis des
+armes scandait la marche, et un bruissement général, comme celui des
+écailles d'un monstre gigantesque, servait d'accompagnement aux chants
+qui s'élevaient alternativement, de distance en distance. Quel effet
+merveilleux! Jamais régiment marchant à la victoire fut-il plus dispos?
+parut-il plus alerte et plus fier?
+
+A un tel pas, il nous eût été facile d'aller fort loin; mais notre
+ardeur dut se borner à franchir six kilomètres. Il y avait là, sur la
+droite de la route, l'emplacement d'un camp, marqué par la présence
+d'un peloton de tirailleurs algériens. Sur un coin de la verte prairie,
+bientôt jalonnée par nos adjudants-majors, les noirs Africains, dans
+leur vêtement d'azur galonné de jaune, accroupis devant leurs tentes,
+recueillaient frileusement les rayons du soleil qui leur envoyait un
+pâle reflet du pays natal. De leurs yeux blancs ils semblaient nous
+toiser assez dédaigneusement, tandis que, fiers de notre gros effectif,
+nous ne pouvions nous empêcher de trouver leur masse un peu grêle.
+
+L'herbe était sèche, la paille de couchage nous fut bientôt distribuée.
+Après quelques hésitations, certaines lenteurs, nos six cents tentes
+s'alignèrent en colonne par compagnie, derrière les faisceaux aux lames
+miroitantes irradiées comme des feuilles d'aloès. Les fourneaux se
+creusèrent à l'abri d'une haie vive, et bientôt les hommes, en petite
+veste, sans ceinturon, vinrent en nombre s'offrir l'avant-goût de soupes
+qui délicieusement chantaient dans les marmites de fer-blanc tout neuf.
+
+Quelques-uns, moins affamés, allèrent essayer de fraterniser avec les
+turcos, qui déjà répartissaient entre eux leurs gamelles. Les sombres
+visages de nos voisins servaient de repoussoir à la-blanche figure de
+leur jeune chef. Physionomie intelligente et douce, le blond capitaine
+Carrière semblait n'avoir nul besoin d'énergie pour mener ces
+demi-sauvages. Il y suppléait par sa bonté naturelle, ne les quittant
+jamais, mangeant gaiement au milieu d'eux la même soupe et le même pain.
+
+Notre première nuit de bivouac fut bonne, sauf quelques indiscrets
+courants d'air signalant de légères imperfections architecturales dans
+notre fragile demeure. Mais nul n'osait critiquer un édifice qui était
+en partie sorti de ses mains. Seul Pluvier hasarda quelques soupirs.
+Point d'écho. Force fut bien d'imiter le stoïcisme de ses compagnons,
+et, se réchauffant mutuellement les uns les autres, tous bientôt
+s'endormirent.
+
+Hélas! le lendemain, une pluie diluvienne transforma notre moelleuse
+prairie en un grand lac. Quoique Villiot eût pris le soin de creuser
+une rigole tout autour de la tente pour en préserver l'intérieur, la
+situation fut terrible, quand, après le couvre-feu, nous nous trouvâmes
+blottis, immobiles, pour plusieurs heures, dans nos vêtements trempés,
+avec nos chaussures boueuses, sous nos toiles mouillées. A la première
+plainte de Pluvier, ce fut un concert affreux de reproches adverses.
+Chacun se souvenait de l'ouvrage des autres, pour leur en faire un
+grief. Nareval accusait Gouzy d'avoir mal planté les piquets. Laurier
+critiquait la tension des cordes, et Gouzy leur reprochait d'avoir
+boutonné les toiles de travers. Une goutte d'eau, une perle fluide,
+lui tombait sur le nez avec une telle régularité, qu'il craignait d'y
+trouver une stalagmite le lendemain.
+
+Ces orages passaient au-dessus de moi, qui n'avais garde de souffler
+mot. Cela n'empêcha pas Harel de me prendre à partie. Modestement, je
+fis valoir que, appelé à copier un ordre en arrivant au camp, je n'avais
+pu collaborer à l'édification de la tente.--En vérité, j'avais le
+cynisme de l'avouer: j'acceptais une hospitalité volée, voyez quelle
+paresse! A ces mots, en un instant, on cria baro sur le fourrier.
+Tellement, que, du voisinage, le lieutenant nous pria de causer plus
+bas, ce qui assura mon salut. Un suprême gémissement de Pluvier, et
+chacun se morfondit dans le silence et dans l'humidité.
+
+La pluie, comme eût dit M. de la Palisse, est un grand dissolvant; mais
+je l'entends au moral. Comme elle ne s'arrêta pas le jour suivant, les
+tentes restaient debout; mais beaucoup d'hommes s'en échappaient,
+allant chercher un abri et du feu dans les habitations du voisinage.
+La discipline déjà, il faut en convenir, commençait à se relâcher.
+J'enviais un peu les transfuges, sans vouloir pourtant, sans pouvoir
+d'ailleurs les imiter, car il fallait sous l'ondée recevoir à toute
+heure une distribution nouvelle et la répartir aussitôt entre les
+escouades. Ah! que j'eusse volontiers cédé à Laurier, ou à tout autre,
+le galon de fourrier, que je n'avais du reste toujours pas!
+
+Le quatrième jour enfin, le ciel, au réveil, nous apparut tout bleu,
+sans un nuage. Le soleil se montra, et tous les hommes profitaient
+avec joie de ses rayons bienfaisants pour sécher leurs vêtements et se
+dégourdir comme des lézards. Libre de toute corvée, j'allai avec Nareval
+visiter une immense construction, un couvent, je crois, qui se dressait
+à proximité, quand le clairon sonna à l'ordre. Nous revenons au pas de
+course. Départ immédiat. Il est onze heures, et à une heure le régiment
+doit se trouver à la gare de Nevers.
+
+En un clin d'oeil, les six cents tentes qui couvrent la prairie
+s'effondrent. Pendant quelques instants, un mouvement indescriptible,
+une agitation fébrile, règnent partout. C'est comme une mer humaine.
+Tous--les bras agiles, les mains prestes--tantôt s'agenouillent, tantôt
+se lèvent, se courbent, se redressent, ainsi que font, au théâtre, sous
+la toile verte figurant l'océan, les manoeuvres qui _jouent les flots_.
+Et de cet immense désordre, de ce fouillis inextricable d'hommes et de
+choses, le régiment bientôt se dégage, s'aligne, se meut et s'éloigne,
+laissant, dans le vaste espace où quatre nuits il a dormi, un champ de
+paille flétrie, piétinée, entre des sentiers bourbeux. Six cents tas de
+fumier, sur un cloaque.
+
+A la gare, l'appel signala quelques retardataires. Le départ avait été
+si imprévu, si prompt, que beaucoup avaient appris la levée du camp
+lorsque nous étions loin. Harel était de ce nombre. Il nous rejoignit à
+temps, mais furieux d'être en faute. Les vifs reproches du lieutenant ne
+le calmèrent point. Il s'en prit naturellement à moi, qui avais eu soin
+de boucler vivement son sac et de le mettre aux bagages. Cette injustice
+m'indigna: oubliant la différence de grade, je le rabrouai vertement.
+Tandis qu'il se perdait dans la foule, l'attention générale fut attirée
+vers une scène analogue, dont les conséquences devaient être plus
+graves. L'altercation avait lieu entre un caporal et un sergent-major du
+2e bataillon, les rôles étant, il est vrai, renversés.
+
+L'un des derniers arrivés, le caporal, soit qu'il se fût échauffé en
+voulant rejoindre son rang, soit qu'il eût trop essayé de se rafraîchir,
+avait le visage enflammé, l'air surexcité. A une observation de son
+chef, il répliqua, et le sous-officier s'avança d'un air courroucé. Le
+caporal le saisit par le plastron de la capote, assez violemment pour en
+arracher un des boutons. Si le caporal était aviné, ce geste, malgré
+sa brusquerie, pouvait être celui d'un interlocuteur tenace, importun,
+grossier, si l'on veut, sans intention brutale. Mais ce point ne devait
+jamais être éclairci.
+
+Cent cinquante personnes avaient été témoins du fait en lui-même,
+y compris les officiers. Irrités déjà du relâchement que dénotait
+l'interminable défilé des retardataires, nos chefs étaient mal préparés
+à l'indulgence. Ordre fut donné de saisir le caporal et de le désarmer.
+Le malheureux était inculpé de voies de fait envers un supérieur.
+
+Aussitôt dégrisé ou calmé, il demeura stupéfait, prêt sans doute à faire
+des excuses, à s'humilier. Car, déjà mûr, marié, assurait-on, et père
+de famille, il n'avait plus la fougue de la prime jeunesse. Rengagé
+volontairement à bonne intention, il dut regretter vite un premier
+mouvement inconsidéré; mais on ne lui demandait plus rien. Rien que sa
+vie. Il était pris dans l'engrenage de la justice militaire, terrible
+instrument que la nécessité du salut commun rendait impitoyable.
+
+Retenu par ce pénible incident, j'avais laissé envahir les wagons.
+J'errais le long de la voie, demandant distraitement une place à chaque
+portière. Mentalement, j'établissais une relation entre ma situation et
+celle du misérable caporal; je frémissais à l'idée qu'il eût pu dépendre
+d'un mauvais regard de Harel, d'un geste trop hardi de sa part, pour me
+jeter dans une situation pareille, et, par cela seul, je sentais monter
+en moi une rancune contre lui. Or je l'aperçus, entr'ouvrant à ma vue la
+portière d'un compartiment de deuxième classe qu'il occupait seul
+avec Villiot. Pour m'aider à monter, il me tendit la main. C'était
+délicatement me faire des excuses. Elles m'allèrent au coeur, je
+l'avoue, dans l'état particulier d'esprit où je me trouvais.
+
+Installé commodément entre mes deux meilleurs camarades, je leur
+rapportai la scène dont j'étais ému encore. Harel, faisant tout bas le
+même rapprochement que moi, pâlit un peu, en mesurant les conséquences
+possibles de la vivacité de son caractère. «Bah! dit-il, le conseil de
+guerre expliquera tout cela.» Car nous ignorions qu'il n'y avait même
+plus pour nous de conseils de guerre. Nous n'avions plus droit qu'à une
+justice sommaire, celle des _cours martiales_.
+
+Le train nous emportait cependant vers Blois, notre nouvelle
+destination. Nous passâmes par Orléans, que les Allemands avaient évacué
+après leur défaite de Coulmiers. Mais la voie était à peine rétablie. Il
+fallait avancer prudemment, toujours sur le qui-vive. L'ennemi pouvait à
+tout instant reparaître, et cette pensée nous surexcitait. Elle rompit
+l'ennui d'un trajet de dix-huit longues heures.
+
+
+V
+
+
+A Blois, on nous fit établir nos bivouacs au sud-ouest de la ville,
+au delà de la gare. Nos tentes s'alignaient tout le long d'une avenue
+boisée qui aboutit à la forêt; les dernières, les nôtres, en touchaient
+la lisière, et il y avait comme une sorte de mystère inquiétant dans ce
+voisinage immédiat. Bien que toutes les feuilles fussent tombées, les
+troncs d'arbres formaient, par leur foule, un mur impénétrable aux
+regards et d'où semblaient s'échapper, comme des fantômes, les vapeurs
+du matin.
+
+La vie de Nevers se continua là, par un temps meilleur. J'y achevai plus
+agréablement mon apprentissage de fourrier. Il ne me laissait pas un
+instant de liberté, même pour assister aux exercices. Préparation des
+bons, direction des corvées, distributions de toute nature. Il n'y avait
+pas de temps à perdre pour arriver à tout. Ce ne fut pas d'ailleurs sans
+une certaine émotion que je pris charge des 18 000 cartouches destinées
+à ma compagnie. Quatre-vingt-dix pour chacun de nous. Sur les
+recommandations réitérées de M. Eynard, nous les logeâmes dans le
+havresac, douillettement, de manière à les bien garantir de l'humidité.
+
+Ces soins divers, multiples, nous absorbaient entièrement. Beaucoup
+d'entre nous avaient oublié la scène du départ de Nevers, mais non
+pas ceux qui avaient mission de s'en souvenir. Elle devait avoir son
+épilogue, logique, fatal et prompt.
+
+L'accusé fut traduit devant une cour martiale, où siégeaient un chef de
+bataillon, deux capitaines, un lieutenant et un sous-officier, et dont
+la sentence ne pouvait être ni révisée ni cassée.
+
+Cela dut tout d'abord ne point paraître sérieux au caporal Tillot, ainsi
+se nommait le malheureux accusé. Pour un instant d'oubli, pour une
+bénigne vivacité, mourir de la mort des assassins, des voleurs et des
+lâches? Etre tué par des Français, avant d'avoir affronté les Prussiens
+détestés!
+
+Non, ce n'était pas vraisemblable. Il s'agissait sans doute de quelque
+simulacre de jugement et de supplice, à la manière maçonnique, afin
+d'éprouver le courage du patient. Mais il ne pouvait être question
+d'enlever au pays un de ses défenseurs dévoués.
+
+Telles durent être les pensées du caporal Tillot. Mais, pour les juges,
+qui ne pouvaient décliner leurs fonctions sans être honteusement mis en
+réforme, ils durent envisager leur rôle avec tristesse et terreur, car,
+entre un texte formel et un fait indéniable, il n'y avait pas de place
+pour une hésitation. La cour martiale n'hésita pas.
+
+Notre lieutenant en faisait partie, en raison de son ancienneté de
+grade. Il nous annonça le verdict, sans commentaires. Certes il avait eu
+l'occasion de cuirasser son coeur, à Sedan. Plus d'une fois il menaça de
+son revolver des hommes qui maugréaient contre le service, et il aurait
+eu le courage de tuer un fuyard; mais il veillait sur sa compagnie
+paternellement, quoique bien jeune. Il la réconfortait après les
+journées de fatigue. Il était bon, certainement, autant que brave. Toute
+sa bravoure lui fut nécessaire pour tenir jusqu'au bout le rôle qui
+lui était échu dans l'accomplissement de ce drame. L'arrêt qu'il avait
+contribué à rendre, il devait le prononcer le lendemain à la face du
+condamné, devant 8000 hommes assemblés pour en voir mourir un autre.
+
+Spectacle douloureux. Acte le plus pénible de la vie militaire, car,
+quelque bien établi qu'il soit que l'armée forme un tout complet qui
+doit se suffire, il n'en reste pas moins terrible d'être obligé de
+passer, sans préparation, à l'état et de juge et de justicier. Nul ne
+peut répondre qu'il ne deviendra pas le bourreau sans pitié de son
+camarade coupable d'une peccadille, qu'il ne sera pas forcé de viser
+au coeur un ami digne de son estime quand même. Le code de justice
+militaire, en effet, mieux pondéré que le décret du 2 octobre 1870, qui
+avait institué les cours martiales, distingue entre les crimes contre
+la discipline militaire: il en reconnaît de honteux, pour lesquels la
+dégradation accompagne la mort, et d'autres qui entraînent seulement
+la mort. Mais il est muet pour la désignation des exécuteurs. Ce point
+était alors réglé par le décret du 13 octobre 1863, où il était dit:
+«Le commandant de place fait commander pour l'exécution un adjudant
+sous-officier, quatre sergents, quatre caporaux et quatre soldats, pris
+à tour de rôle, en commençant par les plus anciens, dans le corps auquel
+appartenait le condamné.»
+
+Dans l'amalgame que nous formions, personne, parmi les hommes de troupe,
+n'était fixé sur son ancienneté relative. Il était probable que, dans
+une telle incertitude, le sort, le hasard, remplacerait la règle. Tous,
+nous avions à craindre d'être désignés pour faire partie du fatal
+peloton. Brûler ainsi sa première cartouche, quelle épreuve!
+
+Mauvaise nuit que celle qui précéda l'exécution. Pourtant nos
+appréhensions furent vaines. Aucun gradé, aucun homme de notre compagnie
+ne fut requis. Seul le 2e bataillon avait été chargé de former le
+peloton. Dès l'aube, tout le régiment s'était préparé à prendre les
+armes, dans une sorte de recueillement. Il était à peine aligné en avant
+du front de bandière, que l'alerte sonnerie de clairons des chasseurs
+à pied se fit entendre venant de la ville: «As-tu vu la casquette, la
+casquette?»
+
+Le 10e bataillon de marche défilait devant nous, d'une vive allure.
+Puis, le puissant roulement des tambours, sourd d'abord, plus distinct,
+plus sonore d'instant en instant, sembla faire trembler le sol. C'était
+un aussi beau régiment que le nôtre, le 51e. Il venait de son campement,
+sur l'autre rive de la Loire. Il passa devant nous, et, à la suite des
+chasseurs, s'enfonça dans la forêt, où nous nous engageâmes à notre
+tour. Allant en faire les frais, nous faisions aussi les honneurs de
+cette première réunion de notre brigade.
+
+A distance, le bois et les chemins se perdaient dans le brouillard; mais
+ce voile, sans se dissiper, semblait reculer devant nous, dessinant, à
+mesure que nous avancions, un cadre approprié à la cérémonie où nous
+étions conduits. Les arbres dépouillés étendaient lamentablement
+leurs branches, comme les bras d'un peuple de squelettes; l'herbe
+disparaissait sous la litière des feuilles desséchées, terreuses, qui
+s'affaissaient en grinçant sous nos pas. Quittant bientôt la grande
+route qui partage la forêt, la colonne prit un étroit chemin, mal frayé,
+défoncé par les chariots des bûcherons. Tout à coup s'ouvrit devant nous
+une immense clairière, où nous nous engageâmes en face du 51e de marche
+et à côté du 10e bataillon.
+
+Clairons et tambours s'étaient tus; mais derrière nous se faisait
+entendre la voiture cellulaire qui, entre deux gendarmes, cahotait dans
+les ornières. Il lui fut impossible d'avancer au milieu des fougères
+qui nous cachaient jusqu'à la ceinture. La portière s'ouvrit, et le
+condamné, invité à descendre, put contempler une dernière fois la voûte
+du ciel, qui, dans ce large espace, n'était plus voilé par la brume.
+
+Le caporal Tillot était vêtu de la petite veste bleu foncé, avec ses
+galons. Un aumônier le soutenait, car il semblait prêt à faiblir,
+comme au terme d'un trop long voyage. Il recueillait les dernières
+consolations de la bouche du prêtre. Son visage, douloureusement
+contracté, exprimait pourtant la résignation. Sa marche était pénible,
+mais non pas hésitante.
+
+Les herbes et les fougères avaient été fauchées sur un carré de quelques
+mètres. C'était l'endroit où le malheureux devait mourir. Il y parvint
+enfin. Il se laissa bander les yeux et s'agenouilla devant ses
+compagnons d'armes rangés à dix pas de lui.
+
+A cheval auprès du peloton, le colonel Koch était visible de tous les
+points de la clairière. Il commanda: «Portez vos armes!--Tambours,
+ouvrez le ban...!»
+
+A un roulement lugubre comme un glas, succéda un silence plus lugubre
+encore. Dans cet espace où, sous le ciel, 8000 hommes respiraient, on
+entendit, semblable à un râle d'agonie, le souffle oppressé du condamné.
+A cet instant solennel, la voix sonore, nette et vibrante du lieutenant
+Eynard s'éleva du centre de ce cirque et prononça l'inexorable arrêt que
+terminaient ces mots:
+
+_«Au nom de la patrie envahie, le caporal Tillot est condamné à la peine
+de mort.»_
+
+La dernière parole fut couverte par une détonation que les échos de
+la forêt répercutèrent comme un grondement de tonnerre. Puis, un coup
+isolé, sec, sinistre, le coup de grâce, tandis qu'un blanc nuage de
+fumée s'élevait lentement dans l'air en s'y évaporant peu à peu. Le
+caporal Tillot avait achevé de souffrir.
+
+M. Eynard nous rejoignit de son pas long et souple. Nous ne savions trop
+s'il fallait admirer cette maîtrise de soi-même ou craindre la cruauté
+que dénotait le sang-froid de notre chef. Pourtant il était livide et
+sa main trembla en cherchant la poignée du sabre qu'il tira du fourreau
+pour défiler. Il n'essaya pas d'ailleurs de dissimuler. «J'ai passé,
+nous dit-il à demi-voix, par bien des émotions; mais celle-ci est la
+plus cruelle.»
+
+«Armes au bras!» reprit cependant la voix calme et froide du colonel.
+Les tambours roulèrent de nouveau, et le défilé commença devant le corps
+du supplicié. Auprès se tenaient le prêtre et le docteur, et autour de
+ce groupe quatre hommes en sentinelle formaient le carré à dix pas les
+uns des autres. Le malheureux s'était affaissé sur le côté droit, sa
+veste portait dans le dos les petites déchirures rondes des balles qui
+l'avaient traversé de part en part, et le visage exsangue touchait
+terre, baignant dans une mare d'un rouge noir dont l'herbe s'imprégnait.
+
+
+VI
+
+
+Nous passâmes rapidement devant cette guenille humaine, la regardant,
+par une sorte de fascination, obstinément, quelque désir que nous
+eussions de ne la point voir. Un lourd silence, au retour, pesait sur
+nous: il semblait qu'un lien trop étroit nous opprimât la poitrine,
+jusqu'à nous étreindre le coeur. Chacun de nous ruminait de sombres
+pensées. Gouzy, au risque d'être atteint à son tour, exprima les siennes
+tout haut. Il déclara cette exécution barbare et imbécile: mais il
+n'éveilla pas de franc écho. Moi-même, je n'aurais pas osé m'affirmer
+comme lui. S'il y avait dans nos rangs des traîtres ou des lâches, la
+terreur pouvait les dompter et les entraîner. Aux yeux des autres, le
+caporal Tillot était un martyr. Son sang a coulé pour la patrie, sans
+gloire, mais non sans utilité. Dans l'immense sacrifice, qu'était-ce
+que de frapper une victime quelques jours plus tôt, parmi cette foule
+destinée au carnage? N'y avait-il pas là un jeu de la loterie du sort
+qui avait désigné le caporal Tillot et avait voué ce premier holocauste
+aux esprits malins de la peur et de l'indiscipline, pour les conjurer?
+
+Peut-être; mais nous nous trouvions dans la situation du patient qu'un
+opérateur hardi a privé d'un membre, sous prétexte d'éviter la gangrène.
+Il nous fallait changer le cours de nos idées; l'air du camp paraissait
+délétère. Après la prise d'armes du matin, la journée était remplie.
+Point de corvées, aucune crainte de départ, la date du nôtre étant
+fixée officiellement au surlendemain. Nareval était libre comme moi.
+Impossible de résister au besoin d'aller entrevoir, dans des rues, sur
+le seuil des maisons, derrière les vitres des boutiques, une population
+vivant de la vie ordinaire des peuples civilisés, banale, monotone, mais
+sûre et non sans attrait.
+
+Blois avait à nous montrer son château, que nous avions aperçu de la
+gare. Il est flanqué de tourelles élégantes, au sommet desquelles
+flottait alors le drapeau blanc à la croix de Genève. De ce côté, il
+domine un joli square, du haut d'un talus abrupt où poussent quelques
+arbustes et d'où le lierre s'élève en capricieux dessins jusqu'aux
+premières croisées. Elles sont ornées de balcons sculptés dans la pierre
+délicatement ajourée, et elles alternent avec des panneaux peints
+de couleurs vives et semés d'écussons, d'or, d'argent, d'azur et de
+gueules.
+
+En suivant une pente raide à notre gauche, nous parvînmes devant le
+portail, que surmonte une statue équestre de Louis XII en haut-relief.
+Une voûte ogivale, bordée de statues séparées par de gracieuses colonnes
+torses, conduit à la cour d'honneur, où apparaît en saillie le large
+escalier de pierre qui a tenté plus d'un peintre. Là dut se borner notre
+visite; nous n'avions pas encore acquis le droit de pénétrer dans les
+salles, et ne le regrettions pas: il fallait, pour entrer, permission ou
+plutôt ordre de la Faculté.
+
+A ce point de vue, notre dernière journée de Blois compléta les titres
+de l'un de nous. Une pluie diluvienne détrempa le sol et rendit le camp
+inhabitable. Pluvier, se déclarant vaincu par les rhumatismes, se fit
+hospitaliser.
+
+Sans avoir le désir de l'imiter, nous trouvions tous qu'un lit de
+boue, pour être moelleux, n'en était pas moins désagréable et en effet
+malsain. La retraite et le couvre-feu sonnés, Gouzy et Nareval, bons
+camarades, en dépit d'un reste d'envie, m'offrirent de les accompagner
+jusqu'à une ferme voisine où ils avaient déjà admirablement dormi.
+Les nuits précédentes avaient été mauvaises pour moi, grande était ma
+fatigue. Et puis, enfin, trop rigoureuse était la sanction donnée à la
+discipline, pour ne pas relever l'attrait du fruit défendu.
+
+L'obscurité favorisa notre évasion. Il fallait gagner la ferme par de
+petits sentiers courant à travers champs. Ils étaient coupés de larges
+flaques d'eau, où je m'embourbais, tandis que mes compagnons filaient
+beaucoup mieux dans un chemin qu'ils avaient pratiqué. Derrière nous, on
+marchait. D'autres soldats allaient peut-être nous ravir nos places, à
+moins que nous ne fussions poursuivis par la garde du camp. De toute
+manière, il fallait se hâter, gagner de vitesse; mais des étangs, de
+véritables lacs, succédaient aux premières flaques. A la fin, Gouzy, le
+mieux enjambé de nous trois, cria victoire: à nous le prix de la course,
+et nous fûmes aussitôt rassurés quant à la poursuite. La défaite
+constatée, les pas découragés s'éloignèrent, faisant entendre par
+intervalles le bruit flou de crapauds s'affalant dans l'eau. Les
+malheureux vaincus pataugeaient toujours.
+
+Si notre escapade nous avait causé quelques remords, ils s'évaporèrent à
+la chaleur de l'âtre de notre hôte. En notre honneur, il s'empressa
+de jeter deux sarments dans sa large cheminée. Le bois sec pétillait
+gaiement, et, dans la flamme agile, les brindilles se tordaient,
+pareilles à des cornes de diablotins. Nos vêtements de gros drap tout
+mouillés séchaient rapidement, et nous étions enveloppés chacun d'un
+nuage, comme les dieux de la mythologie. Quoique moins olympien, le
+spectacle qui s'offrait à nos yeux était charmant, dans sa simplicité.
+
+Sur des murs blanchis à la chaux et légèrement enfumés, deux gravures
+religieuses pour tout ornement. Un sol de terre battue; des outils
+de laboureur dans un coin; quatre chaises rustiques; un lourd bahut
+reluisant; une table massive de bois blanc où transparaissait, comme une
+neige impalpable, la fleur du savon dont elle devait être tous les jours
+frottée; les provisions d'hiver suspendues dans des linges aux poutres
+du plafond.
+
+Après nous avoir reçus et avoir activé le feu, le maître du logis,
+paraissant un peu las de sa journée, s'était assis en face de sa jeune
+femme, qui, près de la table où attendait un tricot tout hérissé de ses
+aiguilles, allaitait un enfant, tandis qu'un bambin plus âgé jouait à
+ses pieds avec des épis de maïs et nous examinait curieusement à la
+dérobée. Les joyeuses lueurs du foyer faisaient pâlir la petite flamme
+de la chandelle fumeuse, et illuminaient la scène entière.
+
+L'homme, dans la force de l'âge, le teint hâlé, l'air franc et bon,
+reposait volontiers son regard sur la jeune mère, au visage régulier,
+presque beau, agréable en tout cas dans le cadre de cheveux bruns lissés
+en deux bandeaux qui s'échappaient d'un serre-tête blanc. Les traits
+étaient fins, l'expression naïve, et, malgré cette naïveté, les quelques
+mots qu'elle ajoutait aux propos de son mari, avec la même prononciation
+parfaite, dénotaient un ferme bon sens. Ce tableau figurait à souhait la
+paix bienfaisante et féconde.
+
+Combien de temps ces braves gens en jouiraient-ils? Au lieu de donner
+une hospitalité volontaire, ne subiraient-ils pas bientôt, comme le
+tiers de leurs semblables, l'occupation forcée d'un brutal ennemi?
+L'éloignement de ce supplice, de cette honte, ne dépendrait-il pas
+de notre conduite? Si vraiment l'immolation d'un des nôtres devait
+enflammer les courages et communiquer aux faibles de la force, est-ce
+que, devant les périls à enrayer, le sacrifice ne se légitimait pas?
+
+Nos vêtements ayant été assez séchés, il nous fallut remercier de son
+aimable accueil la jeune femme que nous ne devions plus revoir. Son mari
+nous conduisit dans un grenier bien clos, tout garni de paille fraîche
+et de foin odorant. Là nous goûtâmes quelques heures d'un sommeil
+réparateur, embelli de doux rêves. La victoire nous souriait; tous
+nos frères étaient vengés, l'ennemi vaincu, refoulé, anéanti. Songes,
+mensonges. Les nôtres, si séduisants qu'ils fussent, ne purent nous
+détourner longtemps de la réalité. Bien avant le réveil, nous nous
+glissions sous notre tente. Cela se fit sans encombre, Dieu merci!
+
+A sept heures, le café bu tout chaud, nous prenions, avec armes et
+bagages, le chemin de la petite ville de Mer, située à une vingtaine
+de kilomètres de notre camp, au nord-est de Blois. La brigade allait
+s'incorporer au 17e corps d'armée. Elle était confiée à un ancien
+colonel d'infanterie de marine, le général Charvet, du cadre auxiliaire.
+
+
+
+
+EN CAMPAGNE
+
+
+I
+
+
+Vingt kilomètres à parcourir, c'est une petite étape. Le temps était
+sombre, assez favorable pour la marche; mais le sol, détrempé par la
+pluie de la veille, mollissait sous les pieds. Et puis, notre bagage
+était au grand complet. Fourniment, vivres, cartouches, rien ne
+manquait. La tente, humide encore, pesait fort. Quand, au bout d'une
+heure, retentit de distance en distance, comme répercutée par un
+interminable écho, la sonnerie de la halte, tous, et moi le premier,
+nous poussâmes un long soupir de soulagement; mais il était à peine
+exhalé, que les clairons, l'instant d'avant si charitables, nous
+ordonnèrent cruellement de repartir.
+
+Grise et pénible journée, qui n'a rien laissé dans ma mémoire de
+l'aspect du pays. Nous avions tout au plus parcouru le quart du chemin,
+et il me semblait que j'étais déjà à bout de forces. Je ne voyais que
+les deux pieds qui devant moi s'agitaient, fuyant alternativement les
+miens. Mon regard, s'il s'élevait, ne dépassait pas la hauteur du
+havresac qui sous mon nez se balançait comme un esquif, avec le fréquent
+tressaut que lui imprimait un sec haussement d'épaules. Cet as de
+carreau marchant, je le regardais, je le fixais désespérément, pour
+subir son attraction magnétique, pour contre-balancer l'horrible poids
+de celui qui me sollicitait en arrière, me tiraillait sous les bras,
+m'écrasait les épaules, comme si, de minute en minute, il eût grossi et
+se fût réellement appesanti.
+
+Avec une terreur qui croissait en proportion de l'affaiblissement de mon
+corps, je me demandais si jamais j'arriverais au bout de l'étape. Or,
+si à cette première épreuve j'étais vaincu, comment espérer fournir une
+carrière plus longue? Ma bonne volonté, mon ardeur patriotique, tous mes
+élans sincères allaient-ils donc être éteints, annihilés? Etait-il donc
+inutile et vain d'avoir du coeur? Ne valait-il pas mieux posséder de
+solides jarrets?
+
+A la dernière pause, j'eus l'imprudence de m'asseoir. Quand le clairon
+sonna, mes jambes étaient rouillées, inertes. Je voulus me lever.
+Impossible. Mon fardeau me clouait sur le tas de pierres où je m'étais
+échoué, au bord de la route, et, plein de désespoir et de rage, je vis
+défiler tout le 51e régiment qui suivait le 48e. Par un suprême effort,
+je m'étais redressé pourtant; mais, loin de pouvoir regagner le terrain
+perdu, je me voyais distancer toujours plus. Non seulement mes effets et
+mon sac me pesaient, mais aussi mes galons: je m'en trouvais indigne,
+j'en étais honteux. Volontiers je me les fusse arrachés, et je me
+demandais avec inquiétude comment j'allais m'excuser auprès de mes
+officiers d'être un traînard.
+
+La brigade s'était arrêtée au nord de la ville, le 48e à droite et le
+51e à gauche de la voie ferrée qui monte vers Beaugency. La nuit tombait
+quand je rejoignis ma compagnie; il avait fallu du temps pour assigner
+à chacun sa place: les faisceaux étaient formés, les tentes à peine
+dressées. Officiers et camarades ne remarquèrent pas mon retard ou
+feignirent de ne s'en être pas aperçus. Impossible de me rappeler si la
+soupe fut bonne, ni même si j'en mangeai. Me reposer, m'étendre, dormir,
+voilà ce qu'il me fallait. N'importe où. Nécessaire est l'extrême
+fatigue de la marche avec un chargement de bête de somme, pour vous
+faire goûter les bienfaits du repos sous un illusoire abri et à même la
+terre humide.
+
+Au redoublement de froid qui coïncide avec l'aube, je me réveillai
+pourtant. Le besoin de secouer l'engourdissement du sommeil me poussa
+à m'agiter hors de ma tente: je me trouvai si dispos, si alerte, que
+j'espérai mieux résister à une seconde épreuve. Faible espoir, car j'eus
+l'ennui de constater que, ressemblant aux héros par les mauvais côtés,
+j'avais, comme Achille, le talon entamé.
+
+Par bonheur, nous ne devions pas quitter Mer tout de suite. Cette ville,
+qui compte normalement 4 000 âmes, était alors entourée et farcie de 12
+000 hommes de troupes de toutes catégories et de toutes couleurs.
+Avec nous, les chasseurs campaient alentour. Au centre de la cité, un
+régiment de mobiles occupait la halle, qui offrait véritablement le
+spectacle d'une ruche gigantesque. Des moblots y apparaissaient en
+effet, non seulement fourmillant au ras du sol, mais encore allant
+chercher le repos sur les piles de sacs qui attendaient l'ouverture du
+marché. Dehors, sur la place, dans les rues, aux carrefours, partout
+s'ébrouaient, piaffaient, ruaient, des chevaux au piquet, et
+quelques-uns stationnaient tête basse, crinière tombante, leurs grands
+yeux mornes. Le long des grandes voies, s'alignait le matériel de
+l'artillerie. Canons à la longue gueule élevée, hardie, caissons
+lugubres comme des cercueils, forges roulantes, fourgons, fourragères,
+enfin le train de la 2e division du 17e corps d'armée.
+
+Sous l'impulsion du général Durrieu, un divisionnaire authentique,
+graine d'épinards rare à ce moment-là, le corps d'armée s'agglomérait
+graduellement, sans précipitation, sans hâte exagérée. Cette prudence
+semblait s'imposer avec des formations improvisées, comptant--j'en
+fournissais la preuve--des volontés meilleures que les jambes.
+
+A la tête de la 2e division était placé le général de brigade du Bois de
+Jancigny, la veille colonel de gendarmerie. Bientôt un autre brigadier,
+depuis lors célèbre, allait être désigné pour remplacer le baron
+Durrieu, trop méthodique et trop lent au gré du ministre de la guerre.
+Le 17e corps était offert par le télégraphe au général Gaston de Sonis,
+pendant qu'il cherchait vainement à Châteaudun d'introuvables régiments
+de cavalerie avec lesquels il brûlait de charger.
+
+Moi aussi, je profitai du trouble des temps pour avancer
+vertigineusement en grade. Le haut galon de sergent-fourrier me fut
+décerné à Mer. M. Eynard, promu lui-même capitaine, répondit à mes
+remerciements en me promettant de me faire avoir sous peu, si je
+continuais de bien servir, le grade de sergent-major. Comme je l'eusse
+envié, le double galon, s'il avait dû me dispenser de porter mon sac!
+
+En tout cas, les paroles bienveillantes du capitaine justifiaient un peu
+le dépit de Gouzy et de Nareval, qui perça malgré eux. Ils me boudèrent
+pendant une heure et devinrent ensuite les meilleurs camarades du monde.
+Quant à mon troisième rival, il ne daignait plus être jaloux de moi.
+Villiot, simple sergent, était déjà désigné pour passer sous-lieutenant.
+Pourquoi son compatriote n'obtiendrait-il pas la même faveur? En vérité,
+le beau Laurier attendait l'épaulette, ni plus ni moins, et dans cette
+attente il relevait un peu plus ses moustaches; il multipliait les
+punitions, sans de bien graves motifs, pour se donner de l'importance!
+
+Harel, cela va sans dire, avait été consacré sergent-major, et, pour
+compléter notre cadre, il nous fut donné un lieutenant. M. Barta, comme
+M. Houssine, était sorti des rangs, mais depuis plus longtemps. Il avait
+la mine d'un grognard qu'il était, ayant combattu en Crimée, en Italie,
+et étant décoré de la médaille militaire. Forte moustache, longue
+barbiche, grosse-voix. Au demeurant, le meilleur des hommes. Il eût été
+parfait, sans son goût prononcé pour la dive bouteille; mais, à l'armée
+de la Loire, il n'y avait guère à boire que de la neige fondue. M.
+Barta nous apparut donc sous un jour excellent. Grâce à lui, la 6e du 3
+achevait d'être encadrée de manière à ne pas trop redouter l'épreuve du
+feu.
+
+D'ailleurs le colonel Koch mettait à profit le dernier répit accordé par
+le général en chef, pour faire manoeuvrer le régiment à travers champs.
+J'eusse pris plaisir à cette préparation aux combats prochains; mais mon
+quartier général était à la gare, où se poursuivaient d'interminables
+distributions. Fastidieuses corvées. Tous les fourriers de la brigade
+étant convoqués en même temps, il leur fallait assister à la pesée
+successive, par les soins d'un sergent d'administration rarement bien
+disposé, des lots de denrées revenant à chaque compagnie. L'opération,
+quand il s'agissait des vivres de campagne, se renouvelait cinq fois.
+Sucre, 36 pesées; café, 36 pesées; riz, de même; sel encore, haricots,
+toujours 36. Le lendemain, distribution de viande fraîche ou de lard
+salé, de pain ou de biscuit, pour recommencer ensuite. Ah! l'effrayant
+tonneau des Danaïdes que le ventre d'une armée!
+
+Le 24 novembre, je ramenais de la gare mes hommes de corvée, moins
+irrité encore d'une station de trois heures, qui nous avait fait rentrer
+les jambes dans le corps, que du soupçon d'avoir été victime d'une
+grossière erreur. Quelque raillerie qu'excitent les règlements
+militaires, ils sont généralement bons, quand ils sont strictement
+appliqués. Mais ils forment comme une chaîne: il ne faut pas qu'il
+y manque un seul anneau. Nul ne doit se dérober tant soit peu à son
+devoir, sous peine d'ouvrir toute grande la porte aux abus. L'intendance
+avait trop à faire, en 1870, pour que les fonctionnaires ou que même
+les officiers d'administration fussent présents partout: le soin des
+distributions était forcément abandonné à des subalternes, recrues que,
+en général, le désir d'éviter le feu, plus que la conscience du devoir
+ou que les aptitudes professionnelles, avait poussées dans les services
+auxiliaires. Il appartenait donc aux officiers chargés de la
+conduite des fourriers d'être vigilants. Ce jour-là--il faut
+l'avouer,--l'officier de service, un lieutenant du 51e, impatienté
+d'attendre si longtemps, ne prêta aucune attention à la protestation que
+je formulai. Pour ne pas perdre le temps, il fallut se contenter, de la
+part du sergent qui nous servait, d'une démonstration embarrassée au
+moyen de sa bascule. Cette sorte d'instrument est facile à fausser, et
+j'étais parti convaincu que nous avions été trompés.
+
+Dominé par cette préoccupation, j'entrai dans une épicerie qui se
+trouvait sur notre chemin. Vérification faite, mes soupçons se
+changèrent en certitude. Ainsi, plusieurs milliers d'hommes allaient se
+trouver privés de la nourriture d'un jour sur trois environ. Impossible
+d'en douter, les soldats de corvée en étant témoins comme moi.
+
+En un temps où les vétilles étaient parmi nous punies de mort, je ne me
+croyais pas en droit de taire la faute d'un homme qui, par calcul ou par
+maladresse, allait en affamer des milliers au moment des rudes fatigues,
+pendant les marches forcées. Il appartenait à mon capitaine, sur mon
+rapport, de signaler la fraude ou l'erreur; mais il n'était pas au camp,
+et, quelques minutes après, je n'avais plus le loisir de me plaindre
+efficacement.
+
+Les clairons rappelaient, rappelaient au pas gymnastique. Dans la ville,
+les vibrantes trompettes de l'artillerie répondaient à nos sonneries.
+Puis il s'éleva au-dessus et autour de la ville un bruissement
+intraduisible, fait de l'agitation des soldats, du froissement du pavé
+par le fer des chevaux, du roulement des affûts et des avant-trains,
+d'une longue clameur de commandements et d'un immense cliquetis d'armes.
+
+La ville de Mer, au bout d'une heure, dut sembler morne et vide à ses
+habitants: notre division l'avait évacuée. Le général de Sonis, d'abord
+suffoqué par un tel excès d'honneur, s'était cependant résigné, par
+esprit de discipline, à accepter le commandement en chef du 17e corps
+d'armée. Pour constituer solidement l'aile gauche de l'armée de la
+Loire, il avait demandé la concentration immédiate de ses divisions
+autour de lui, à Châteaudun, tandis que le 16e corps se maintenait au
+centre, en avant de Coulmiers, sous les ordres du général Chanzy, dans
+les positions conquises le 9 novembre, et que, plus à droite, le général
+Martin des Pallières couvrait Orléans avec le 15e corps.
+
+Mer, où je devais bientôt revenir, non plus pédestrement, mais monté, je
+n'ose pourtant dire sur un noble coursier, Mer, qu'une sinuosité de la
+route nous avait permis de découvrir à distance sans détourner la tête,
+s'était effacé dans la brume de cette triste journée d'automne. Le pays
+était plat, sans horizon, sous un ciel terne, bas, qui semblait étouffer
+la terre. Et ce qui assombrissait encore tout cela, c'était le souvenir
+de ma première étape. Il me préoccupait fort. Il me préoccupait d'autant
+plus qu'à chaque pas mon talon, mon talon d'Achille, me rappelait, par
+une sensation de brûlure, ma vulnérabilité.
+
+Heureusement le départ avait été tardif: il n'y eut pas à fournir ce
+jour-là une longue course. Au bout de trois lieues, ayant atteint à la
+nuit le bourg de Lorges, nous établîmes nos bivouacs dans des champs que
+bornait à notre gauche une large bande irrégulière, noire et confuse.
+
+Au jour, nous reconnûmes que nous étions campés près d'un grand bois, la
+forêt de Marchenoir. Le café pris, on nous fit aligner à une portée de
+fusil de la lisière: le 51e avait à nous rendre le funeste spectacle que
+nous lui avions offert dans la forêt de Blois. Il y mit un peu moins
+de cérémonie que nous. Ayant laissé les faisceaux auprès des derniers
+fumerons de leurs bivouacs, les hommes de ce régiment vinrent se
+ranger à nos côtés, les bras ballants, presque comme à la foire. Il ne
+s'agissait, à vrai dire, que d'exécuter un simple soldat, lequel, chose
+grave, avait refusé d'obéir à un caporal qui le commandait de corvée.
+
+Grand, fort, l'air décidé, cet homme fut conduit tout à l'entrée du
+bois, sous l'escorte du peloton fatal. Il ne voulut pas se laisser
+bander les yeux, ni s'agenouiller. En se plaçant lui-même bien en face
+de ses compagnons armés, il nous parut, de loin, demander si la distance
+était convenable. Il recula d'un pas, et, s'étant bien assujetti sur ses
+jambes afin de montrer qu'il ne tremblait pas, il fit un mouvement de
+tête qui fut le signal du feu. Le bruit de la décharge nous parvint
+trois secondes après que nous avions vu ce brave s'affaisser, foudroyé.
+
+Il n'était plus temps de s'attarder en des formalités superflues:
+grâce nous fut faite du défilé devant le corps sanglant. Le camp levé
+aussitôt, la brigade se mit en marche par une des routes qui traversent
+la forêt. La journée était belle, le ciel assez clair, sauf quelques
+buées matinales qui s'évaporaient comme des farfadets à notre approche.
+L'exécution sommaire nous avait un peu, malgré un commencement
+d'habitude, figé le sang: l'exercice nous semblait une nécessité et
+un bienfait. Le chemin prenait, entre la multitude d'arbres qui se
+pressaient autour de nous, un caractère pittoresque, varié, car, au
+coeur de la forêt, les feuilles n'étaient pas toutes tombées: il y avait
+là comme un regain, exhalant un doux parfum automnal. La fatigue se
+faisait à peine sentir; l'étape eût été vite parcourue; mais, pour la
+défense de la patrie, le génie civil s'était exercé en ces parages dans
+le secret des bois: il contribua à modérer notre allure.
+
+La tête de la colonne s'arrêta à un carrefour devant une tranchée
+à épaulement, obstacle qui déjà immobilisait une batterie de notre
+division arrivée par une autre route. Les artilleurs travaillaient
+activement à rétablir la voie; mais, après une pause, nous n'attendîmes
+pas l'achèvement de leur rude besogne. Bravant l'enchevêtrement
+des racines d'arbres, des fougères et la fouettée des branches
+successivement tendues par les fusils, l'infanterie tourna les
+obstacles, en coupant à travers les taillis. Peu après, la fin de la
+forêt s'annonça par une perspective romantique, dont l'image, quoique
+vaporeuse, vague, est cependant fixée, indélébilement, je ne sais
+pourquoi, dans ma mémoire, avec la grâce indéfinissable d'un beau rêve.
+Au bout de l'avenue qui filait toute droite, au milieu des arbres
+dénudés, se dressait, sur un coteau, dans la lumière plus vive de la
+plaine, un castel à tourelles.
+
+La grande halte eut lieu au delà de ce site charmant. Les fourriers,
+condamnés à écourter leur repos, durent presque aussitôt prendre les
+devants, pour aller, sous la conduite d'un adjudant-major, reconnaître
+l'emplacement des prochains bivouacs. Un peloton complétait cette
+avant-garde, dont l'allure devait se maintenir assez vive.
+
+Vers quatre heures, un grondement lointain de tonnerre vint frapper
+nos oreilles. Il n'y avait point d'électricité dans le ciel, l'orage
+sévissait sur la terre. C'était le bruit de la canonnade. Enfin!
+
+Faible encore, bien faible, très éloigné, mais nettement perceptible, ce
+premier écho de la bataille nous insuffla comme une vie nouvelle. Pour
+ma part, je ne sentais plus le poids de mon sac; le fusil me semblait
+aussi léger qu'une canne de jonc; j'oubliai même la cuisante douleur de
+mon malheureux talon; je me trouvais aussi alerte et dispos qu'aux jours
+où je m'exerçais chez Léotard, et, la nuit, dans la prairie des Filtres
+de Toulouse. Qu'importaient à présent les fatigues et les souffrances:
+le danger était proche, donc nous allions être utiles, devenir bons à
+quelque chose. Les forces nous étaient revenues pour doubler l'étape,
+s'il l'avait fallu, et, vraiment, nous espérâmes que l'ordre en
+serait donné. Non, nécessité fut de se reposer pour arriver en vue de
+Châteaudun le lendemain à pareille heure.
+
+La dernière étape avait été pénible, à travers un pays déjà violé par
+les envahisseurs. Habitations désertes, tout le long de la route.
+Grilles de parcs brisées, murs crénelés ou rongés de brèches. Les
+arbres, fauchés par les obus, montraient leurs moignons à cassures
+fraîches. De loin en loin, une carcasse de cheval fourmillante de taches
+noires,--des corbeaux dont le vol sinistre animait seul le paysage que
+la pluie rayait de ses lignes obliques.
+
+Sur ce fond sombre, la ville de Châteaudun nous apparut tout d'un
+coup--un repli de terrain franchi--à deux kilomètres environ. Bâtie sur
+un coteau, elle produit un grand effet, avec la haute silhouette du
+château de Dunois qui domine ses maisons étagées. Après quelques nuits
+de bivouac il nous semblait déjà que nous étions condamnés aux steppes
+éternelles. Aussi la vue de cette cité nous surprit-elle et nous
+réjouit-elle, malgré l'inclémence du temps: nous avions hâte, une hâte
+enfantine, de heurter de nos pieds endoloris le pavé de ses rues. Il
+fallut cependant modérer notre impatience et lui voir prendre un autre
+cours.
+
+En franchissant le coteau d'où nous avions pu découvrir la ville, nous
+avions entendu subitement, clair et intense, le bruit de la canonnade
+qui jusque-là avait grondé sourdement, confusément. L'action paraissait
+se livrer à quelques kilomètres. Les clairons sonnèrent la halte d'un
+bout à l'autre de la longue colonne, et les estafettes coururent bride
+abattue vers la ville pour savoir s'il fallait y entrer, ou bien marcher
+au canon. Dans la direction du nord-ouest, semblait-il.
+
+Les officiers ayant visité les armes, les hommes jonchèrent aussitôt
+la route des petites croix blanches dont sont formés les étuis de
+cartouches. Cela témoignait d'une belle ardeur, et surtout d'une grande
+inexpérience, car il suffit de trois secondes pour rompre ces boîtes de
+carton, et il nous eût fallu de longues heures pour joindre l'ennemi.
+
+C'est à Yèvres et à Brou que le canon tonnait ce jour-là, à plusieurs
+lieues de Châteaudun. Pour détourner les Prussiens d'une marche sur
+Vendôme signalée par le ministre de la guerre, le général de Sonis
+s'était porté en avant dès le matin, avec quelques batteries et les
+fantassins du général Deflandre qu'il avait fait trotter comme des
+chevaux arabes. Notre appui, qui aurait été tardif, n'était pas
+nécessaire; la colonne expéditionnaire devait sans désemparer rentrer
+après l'affaire dans ses bivouacs de Marboué, sous Châteaudun. L'ordre
+ne tarda donc pas à nous arriver d'aller occuper dans la ville haute les
+emplacements abandonnés par des francs-tireurs et des mobiles, qu'un
+train emporta devant nous vers Vendôme. A leur rapide passage, nous les
+saluâmes chaleureusement, croyant qu'ils allaient au feu.
+
+
+
+II
+
+
+Dans la ville basse que baignent les eaux du Loir, la vie régnait à peu
+près comme aux jours paisibles, bien que plus d'une toiture montrât un
+trou béant percé par les projectiles allemands; mais, sur la crête du
+coteau, où naguère se trouvaient des quartiers opulents, il restait à
+peine quelques habitations debout, au milieu d'affreuses ruines.
+Les rues étaient pour la plupart impraticables. Dans quelques-unes,
+l'incendie avait tout dévoré. Les murailles seules subsistaient,
+mouchetées de balles et fendues par les obus. Les matériaux noircis
+et calcinés comblaient l'intérieur des maisons, débordant sur la voie
+publique par les fenêtres du rez-de-chaussée, qu'ils obstruaient, et
+dont les ferrures hérissées semblaient avoir été tordues par des mains
+de géant.
+
+Peu d'habitants erraient parmi ce théâtre de désolation. Ceux-là
+s'obstinaient pourtant à rôder autour des décombres où gisaient encore
+les victimes qui avaient été surprises et étouffées dans les caves.
+
+Comme insensible à tout, une armée campait là, abritant ses tentes
+contre les murs demeurés debout, formant ses fourneaux avec les briques
+écroulées, se chauffant des débris de bois non consumé. Dans la pénombre
+du crépuscule, les feux pétillants des bivouacs rendaient aux ruines les
+teintes rougeâtres de l'incendie, et, la nuit venue, leur donnèrent un
+aspect fantastique. Et des canons roulaient avec fracas dans les rues le
+moins obstruées, où piétinait un régiment de cuirassiers attendant la
+sonnerie du boute-selle. Parmi les spectres que figuraient, dans leurs
+longs manteaux blancs, ces hommes de haute stature, grandis par le
+casque cerclé de peau sombre, les estafettes galopaient en divers sens,
+au bruit continu de la canonnade qui grondait comme le tonnerre d'une
+nouvelle invasion.
+
+Ce spectacle, sans nous surprendre après l'héroïque défense de la fière
+cité, nous navrait profondément, tandis que, lentement, nous nous
+dirigions vers l'avenue de la Gare où nous devions camper. Un brusque
+arrêt se produisit, sans que les clairons eussent sonné la halte, et,
+successivement, les files se serrèrent un peu. Toutes les têtes se
+retournaient l'une après l'autre. Au milieu d'un silence recueilli, nous
+entendîmes, avant de rien voir, le pas d'un peloton qui arrivait en
+sens inverse. Il escortait des prisonniers prussiens en tête desquels
+marchaient deux athlètes, aux épaules larges, aux bras puissants,
+que dessinait une casaque blanche. Ils avaient la chevelure courte,
+roussâtre, et la tête vraiment carrée dans leur toque, blanche aussi,
+sauf le bandeau qui était du même drap bleu que le pantalon. Ils
+passèrent, lourdement, leur nez épaté bien en l'air, suivant ainsi la
+direction de leurs regards qui de la sorte évitaient les nôtres.
+
+Nous fûmes enfin autorisés à dresser la tente sur un boulevard qui
+aboutit à la gare. Pour ma part, j'aspirais ardemment au repos. Certes
+j'avais, depuis Mer, suivi le régiment à mon rang de bataille, mais non
+sans effort. La marche avait aggravé la blessure qui me déchirait le
+pied, et je me sentais frissonner de fièvre. Or il me fallut aller
+chercher du pain à la gare et l'attendre pendant deux heures. A mon
+retour, mes camarades avaient mangé leur soupe, mais le brave Villiot
+m'avait réservé une gamelle de bouillon, qui mijotait près du feu. Rien
+ne pouvait m'être meilleur. Cela me réchauffa, et, notre tente étant
+garnie d'excellente paille, je comptais sur un bon somme pour me
+rétablir tout à fait.
+
+Avec le sac comme oreiller, la terre est proche; les moindres bruits
+parviennent vite à l'oreille. A peine dormions-nous, que le galop d'un
+cheval résonna sur le pavé; il allait vers la tente du colonel. Funeste
+avertissement. Quelques instants après, tente à bas, sac au dos et
+en marche. En contremarche, plutôt. Au bout d'une heure de promenade
+pénible dans les décombres, nous nous retrouvâmes sur notre premier
+emplacement. Il pleuvait, par surcroît. Nos paillasses, en partie
+dispersées, étaient toutes trempées. Il fallut néanmoins s'en contenter.
+Mauvaise nuit pour un fiévreux.
+
+La journée suivante se passa au bivouac, sur le qui-vive. Les sacs,
+bouclés dès le matin, gisaient en tas près des faisceaux. Tous les
+chevaux étaient sellés, les pièces attelées. Au premier coup de clairon,
+le corps d'armée pouvait s'ébranler tout entier. Une batterie pourtant
+était en position vers l'est. Quelques hommes, au risque de se rompre
+les os, s'étaient hissés au faîte des ruines de la dernière maison
+brûlée. De cet observatoire branlant, ils découvraient la campagne
+jusqu'à la ligne de l'horizon perdue dans la brume; ils crurent
+distinguer des reconnaissances de uhlans. Le canon cependant grondait
+sur un autre point. Par deux fois, on prit les armes: fausses alertes.
+Allions-nous attendre l'ennemi? courir à sa rencontre, ou le fuir?
+
+En vérité, personne ne le savait. Le général de Sonis, fier d'avoir la
+veille délogé les Prussiens du camp de Brou, ne pouvait pas exiger tous
+les jours les fatigues qu'il avait imposées à la division Deflandre.
+Près de cinquante kilomètres en vingt-quatre heures, sans sac il est
+vrai, avec un combat pour reprendre haleine, le Cid n'eût guère fait
+plus; mais le 17e corps n'était pas composé exclusivement de héros
+pareils et les Prussiens valaient bien les Maures. Quoi qu'il en
+soit, notre chef, tout en jugeant nos positions de défense peu sûres,
+n'envisageait pas sans révolte l'idée de reculer, au lendemain d'un
+succès qui en revanche devait provoquer, pour une contre-attaque
+sérieuse, la concentration de plusieurs corps ennemis.
+
+Tandis que le général balançait comme un héros de tragédie,
+entouré--ainsi que d'un choeur antique de confidents--de tous ses
+lieutenants et chefs de corps, le ministre de la guerre et le commandant
+en chef s'effrayaient d'une telle ardeur chevaleresque. Après avoir
+renoncé à stimuler le zèle du général Durrieu, ils s'efforçaient de
+modérer l'activité de son successeur, lui télégraphiant à toute heure
+d'être prudent. Ils jugèrent à la fin nécessaire de lui ordonner de
+se replier, de manière à s'assurer au besoin le soutien des autres
+fractions de l'armée de la Loire.
+
+Pendant que se donnaient cours ces agitations supérieures, les fourriers
+du 48e avaient été appelés à la gare pour renouveler prosaïquement les
+vivres épuisés. Toujours le dernier servi, je revenais avec mes hommes
+chargés de viande, de café, de riz et de biscuit; mais le régiment avait
+décampé. Étaient restés là, par ordre, pour garder nos bagages et nos
+armes, le caporal Dariès et le sergent Nareval.
+
+A cette vue, affaibli sans doute par quarante-huit heures de fièvre,
+j'eus un accès de découragement. Partir, c'était facile à dire! mais
+est-ce que je pouvais imposer à huit hommes de traîner comme des bêtes
+de somme les vivres de leurs deux cents camarades? Est-ce que j'avais le
+droit d'abandonner ces vivres, la nourriture de quatre jours? Mon tour
+était donc venu d'osciller comme un pendule, entre des partis qui me
+paraissaient également impraticables. C'est le bon côté de la guerre
+d'exiger de l'initiative des plus humbles comme des plus glorieux et
+d'accroître ainsi la valeur personnelle de chacun; mais c'est un vilain
+penchant de la nature humaine de toujours accuser autrui.--Pourquoi
+cette retraite précipitée? A quoi bon nous avoir fait venir, pour nous
+emmener aussitôt?
+
+Grâce à Dieu, cette révolte intime ne dura pas. Près de nous stationnait
+une charrette de réquisition, dont le conducteur, un paysan à l'air
+ahuri, semblait attendre des ordres. Ces ordres,--me ressaisissant
+aussitôt,--je les lui donnai. Il déchargea mes hommes de toutes nos
+denrées. Je ne gardai de ma corvée que deux soldats, et avec Nareval et
+Dariès nous escortâmes le véhicule que la Providence m'avait si fort à
+propos envoyé.
+
+Il suivait, cahin-caha, le flot de l'armée qui dévalait vers les
+ponts du Loir et s'écoulait dans la plaine que nous avions parcourue
+l'avant-veille. Moi aussi, je cahotais, n'étant point guéri. Mon pied me
+faisait toujours souffrir, et à tout moment je frissonnais sans avoir
+froid.
+
+Jusqu'à la nuit pourtant, le trajet se fit sans encombre et sans
+incident. Mais les longs convois de l'administration ne tardèrent pas
+à barrer la route. Chariots de vivres, grandes fourragères, voitures
+d'ambulances, se heurtaient, sans hâte. L'artillerie exigeant qu'on
+lui cédât le pas, c'était le commencement du chaos, que les ténèbres
+allaient achever. L'infanterie s'infiltrait entre les roues et courait à
+travers champs, pendant que ma charrette était empêchée d'avancer; nous
+risquions d'être fortement distancés et de perdre la piste du régiment.
+
+Pour moi, mon état de faiblesse m'enlevait toute idée, je l'avoue, toute
+énergie. Ne pas abandonner les vivres dont la compagnie aurait besoin le
+lendemain, telle était ma seule préoccupation, ma seule pensée, et je
+restais en conséquence auprès de mon convoyeur sans espérer pouvoir le
+suivre longtemps. Or un lieutenant de mon bataillon se trouvait là,
+retardé par une entorse: nous ayant reconnus, il monta sur la charrette,
+et, sourd aux protestations du conducteur, nous engagea dans un chemin
+de traverse.
+
+La nuit était venue, profonde, sans une étoile au ciel. Impossible de
+distinguer un homme à dix pas. La pluie de la nuit précédente avait
+détrempé le sol. Roues, essieu, toute la voiture gémissait, craquait,
+comme un vaisseau dans la tempête. Le cheval hennissait de douleur,
+en donnant de furieux coups de collier, sous la pointe de la canne du
+lieutenant. Mais la pauvre bête souffrait moins que son maître: la
+guidant de son mieux par le licou, il ne cessait de pousser, lui aussi,
+de sourds gémissements.
+
+Pourtant nous rejoignîmes la grande route sans avarie apparente, le
+cheval marchant encore, l'homme se désolant toujours. Quelques traînards
+nous affirmèrent d'ailleurs que nous suivions de près le régiment, ce
+qui nous encouragea un peu; mais quand donc nous arrêterions-nous?
+
+Toujours, toujours, les vagues silhouettes fuyaient au loin devant nous,
+comme nos propres ombres, sans pouvoir jamais être atteintes. Le bruit
+de notre marche effrénée, fantastique, troublait d'heure en heure le
+repos d'un village silencieux. Les fenêtres s'entr'ouvraient prudemment,
+puis des formes blanchâtres se penchaient au dehors, demandant quelques
+renseignements à voix basse. A quoi, par dépit et par honte, nous ne
+répondions qu'en haussant les épaules.
+
+Nareval, faisant son métier en conscience, se multipliait pour stimuler
+les retardataires. Et moi, à côté de la voiture, je marchais en titubant
+de fièvre, soutenu par le caporal Dariès. Il ne me quittait pas,
+persuadé que je serais tombé sans son appui. Lui-même avait besoin de
+toutes ses forces et je lui disais de m'abandonner, mais de veiller à ma
+place sur les vivres.
+
+J'étais résigné à me coucher dans le fossé qui bordait la route,
+lorsqu'un capitaine d'état-major passa près de nous: «Lieutenant, dit-il
+à notre officier, surveillez vos hommes. Nous sommes talonnés; pas de
+traînards: ils seraient pris.»
+
+Quoi! être ramassé par l'ennemi comme un vagabond par des gendarmes,
+est-ce que telle devait être ma destinée militaire? Sans doute, libre
+à moi de vendre ma vie; mais aurais-je assez de vigueur pour la vendre
+cher? Non, non; pour mourir dignement, utilement, il fallait être à un
+poste de combat, et il nous était pour le moment interdit de lutter. Le
+devoir, c'était de fuir, se sauver. En avais-je la force?
+
+Le lieutenant descendit un instant de son siège pour seconder Nareval.
+Vite, j'en profitai pour me glisser sous la bâche dans un si étroit
+espace que je n'aurais pas pu m'y retourner. Peu m'importait, j'étais
+couché sur un lit de foin sec. Un délicieux bien-être m'envahit dès que
+je sentis repartir la voiture. Bercé par le mouvement de la marche,
+j'oubliai tout, Châteaudun détruit, la honte de la retraite, les menaces
+d'être fait prisonnier: je m'endormis, et il faisait grand jour quand je
+rouvris les yeux. Frais, dispos, la fièvre éteinte, le talon cicatrisé,
+j'étais sauvé, guéri, et désormais à l'épreuve. Sans les attentions de
+Dariès, sans la charrette providentielle du convoyeur, Dieu sait ce
+qu'il fût advenu de moi, dans cette vertigineuse retraite de Châteaudun
+dont la précipitation n'était peut-être pas absolument justifiée? Mais
+un pur sang emballé--et tel était notre fougueux général--mesure-t-il
+l'espace qu'il dévore?
+
+Vers sept heures il y eut une halte, le temps de préparer le café. Aussi
+le capitaine Eynard me fit-il réclamer des provisions par un caporal.
+Pour protéger la retraite, nous dit ce dernier, la compagnie avait
+été déployée en tirailleurs pendant la nuit, nouvelle qui fit bondir
+Nareval. Il se calma en apprenant que l'ennemi, si c'était lui, avait
+seulement révélé sa présence par d'inoffensifs coups de sifflet. Au bout
+d'une heure de repos, la colonne reprit sa route, encore.
+
+Personnellement, après un bon somme, je n'avais pas grand mérite à
+marcher d'un pas allègre; mais, autour de moi, tout le monde était
+fourbu, rendu, et, dans cet état de lassitude extrême, chacun songeait
+à sa propre souffrance, sans qu'il lui restât de pitié pour les autres.
+Notre convoyeur fut un peu victime de cet égoïsme féroce.
+
+Grand, l'air benêt, sous son vieux chapeau de feutre aux bords moins
+larges que ses oreilles en contrevents, dans sa blouse bleu pâle à
+piqûres blanches qui lui couvrait à peine les hanches, il prêtait
+naturellement à la raillerie; sa mine effarée, quand il entendit parler
+de l'approche des Prussiens, provoqua un franc rire. Cependant il y
+avait quelque chose de touchant dans son désespoir. Peut-être avait-il
+peur pour sa propre personne; mais, à coup sûr, il souffrait davantage à
+cause de son cheval. La pauvre bête, n'en pouvant plus, devait continuer
+à traîner son lourd fardeau. Le maître la caressait, la flattait comme
+il eût fait à un enfant, toutes les fois qu'un coup lui était administré
+par l'un ou par l'autre. Or bientôt un second officier vint accroître la
+charge du bidet, qui n'en reçut que plus de horions. Affolé, le paysan
+supplia le nouveau venu et l'autre officier d'avoir pitié d'eux. Ce
+fut en vain. Alors, pour ne pas voir mourir son serviteur, le maître
+s'éloigna, disparut. Force me fut de prendre la conduite de l'équipage
+jusqu'au soir.
+
+A la tombée de la nuit, nous découvrîmes de loin la masse sombre de
+la forêt de Marchenoir, et, sur la lisière, les lignes des prismes
+blanchâtres des petites tentes. Les bivouacs fumaient et flambaient. Le
+terme de la retraite était atteint, Dieu merci. Le régiment campait à
+Saint-Laurent-des-Bois. Nareval, Dariès et moi, nous fîmes avec notre
+char une entrée triomphale. Les applaudissements ne nous manquèrent pas,
+car nous apportions des vivres bien nécessaires après un si long jeûne.
+
+Ma charrette menaçait par exemple de m'embarrasser autant qu'elle
+m'avait été utile. Mais son propriétaire n'avait pu se résigner à la
+perdre tout à fait de vue; il sut en tout cas nous retrouver, quoiqu'il
+feignît de n'avoir plus sa tête. Feinte ou réalité, il se livra à de
+telles extravagances, qu'après lui avoir fait partager notre soupe, nous
+nous empressâmes de lui rendre sa liberté. Du même coup il recouvra son
+calme et son air primitif de placide ahurissement.
+
+
+
+III
+
+
+«Votre retraite de Châteaudun sur Écoman s'est faite avec un peu trop de
+précipitation», écrivait au général de Sonis le commandant en chef, qui
+ajoutait paternellement: «Ne vous inquiétez pas de cet insuccès et n'en
+prenez aucun tourment». Il était donc avéré que, sans avoir le droit de
+s'endormir sur ses lauriers, le 17e corps avait besoin de se refaire de
+ses stériles efforts. Il lui fut accordé deux jours de repos, que chacun
+employa à réparer le désordre de sa toilette, ou, tout au moins, à faire
+sa toilette. Coquetterie à part, c'était un soin légitime, nécessaire,
+que le froid qui commençait à sévir ne facilitait point.
+
+Curieux spectacle que celui de ces hommes livrés aux occupations
+minutieuses et variées du ménage. Les uns lavaient leur linge dans un
+ruisseau dont il avait fallu casser la glace; d'autres le roussissaient
+aux feux du bivouac, sans parvenir à le faire sécher. Beaucoup
+rajustaient les sous-pieds de leurs guêtres ou recousaient des boutons,
+tandis que j'avais à réparer un désastre. Riche tout juste d'un écheveau
+de fil blanc très grossier, je l'étendis de mon mieux le long de mon
+vêtement rouge, en impertinents zigzags.
+
+Il nous restait d'ailleurs du temps pour voisiner. A cent pas de nous
+se trouvait le parc d'artillerie, où quelques mitrailleuses excitèrent
+notre curiosité. Longs cylindres munis de manivelles, qui éveillaient
+l'idée d'orgues de Barbarie à musique infernale ou de moulins à chair
+humaine.
+
+Le général de Sonis avait placé ses batteries de réserve sous la
+garde d'une légion bretonne et vendéenne, composée des mobiles des
+Côtes-du-Nord et des volontaires de l'Ouest. Ces volontaires étaient au
+moins aussi curieux pour nous que les mitrailleuses, comme tout ce dont
+on a beaucoup entendu parler sans l'avoir vu. Leur costume était en
+somme terne et disparate. Veste courte et pantalon bouffant, avec un
+képi à la française, le tout gris de fer soutaché de rouge. L'oeil
+est tellement habitué à voir la chéchia ou le turban accompagner les
+culottes turques, qu'à première vue le bonnet militaire à visière
+choquait chez les zouaves de Charette. Peu importe l'habit, du reste. A
+la défense d'Orléans, ils s'étaient déjà signalés: l'honneur du combat
+de Brou leur revenait en partie, et ils étaient à la veille de créer
+leur belle légende, héroïque et sanglante. Ils ne connurent point
+cependant la rigueur des cours martiales, bien que tous n'eussent pas
+leur nom inscrit sur l'_Armorial de France_ et ne fussent point soutenus
+par les plus nobles sentiments.
+
+Deux d'entre eux, au contraire,--des roturiers évidemment,--méritèrent
+une observation d'un officier, qui était un parfait gentilhomme, de mine
+et de coeur, allant au feu en gants de soirée et en bottes vernies.
+Cette recherche, loin d'être étudiée, était le témoignage, poussé à
+l'excès, du respect de soi-même et la manifestation naturelle d'une
+grande pureté d'âme. Il n'avait pas un blason trompeur: _D'azur à une
+fleur de lis au naturel, au chef d'hermine._
+
+Or les deux zouaves qu'il avait pris en faute lui répliquèrent à la
+muette, par un geste peu respectueux. Si la scène n'avait eu aucun
+témoin, elle se fût sans doute terminée là, le capitaine ne pouvant que
+reculer devant la honte de motiver sa punition en termes précis; mais
+quelques officiers et sous-officiers, d'autres zouaves étaient présents:
+l'écho du scandale parvint vite aux oreilles du colonel.
+
+Avec la décision qui le caractérise, M. de Charette ordonna à son
+officier d'habillement de se procurer, dans le village, deux vêtements
+complets de paysan. Pantalons de bure, blouses, bonnets de laine et
+sabots. Sur-le-champ les délinquants durent troquer leur uniforme contre
+un accoutrement rappelant par la coiffure celui des forçats. Ordre est
+donné au régiment de s'assembler et de former le cercle. Au centre se
+trouvent le colonel et le capitaine offensé, devant les deux hommes
+désormais indignes de figurer dans la noble légion.
+
+Pour solenniser l'exécution des brebis galeuses, le colonel de Charette
+tient à prononcer un discours qui leur grave la honte dans le coeur et y
+sème le remords. Il commence d'un ton sincèrement indigné; mais, autant
+il excelle dans la brève éloquence du champ de bataille, qui, par un
+mot, par un geste coupant la mitraille, enlève les hommes, autant il est
+réfractaire à la rhétorique oiseuse qui arrondit et enchaîne élégamment
+et savamment les périodes. Au milieu d'une phrase un peu laborieuse,
+l'un des condamnés, peut-être pour se donner une contenance, laisse
+errer, à l'ombre de son bonnet, sur ses lèvres, un imperceptible
+sourire. Pas si imperceptible qu'il échappe au colonel.
+
+Tant pis, ou tant mieux: la phrase ne sera jamais finie. Le colonel de
+Charette, d'un air à faire reculer Garibaldi, c'est-à-dire avec un calme
+imperturbable, en caressant doucement sa longue barbiche, s'avance
+vers l'impertinent et lui ordonne de faire demi-tour. Sans s'expliquer
+d'abord vers quel but tend le commandement, mais n'en augurant rien de
+bon, le zouave l'exécute avec tremblement. Aussitôt la botte du colonel
+s'élève, sa jambe se replie, puis s'allonge comme un ressort puissant.
+Littéralement soulevé de terre, le malheureux zouave est projeté à
+quatre pas en avant, sur ses pieds qui marchent, qui trottent, qui
+galopent. Le cercle, devant lui, s'est ouvert, d'instinct, et derrière
+lui court son compagnon; il court aussi vite que les sabots le lui
+permettent. Oncques le régiment n'entendit parler d'eux et, depuis lors,
+nul ne manqua tant soit peu d'égards envers le correct capitaine.
+
+Se reposer, bon, tant que c'était indispensable; mais nous n'étions pas
+à Capoue et n'avions pas le loisir de nous y rendre; nous rougissions de
+la reculade de Châteaudun, ordonnée sans que notre courage eût été mis
+à l'épreuve, et nous avions hâte de regagner le terrain perdu. L'ordre
+parti le 29 novembre du grand quartier général de Saint-Jean-la-Ruelle
+fut donc bien accueilli. «Que vos troupes, avait écrit le général
+d'Aurelle au général de Sonis, se mettent demain en marche, pour se
+diriger sur Coulmiers.... Le canon vous servira de guide.»
+
+De son côté, le général Chanzy, dont nous devions seconder les
+efforts, avait pris soin d'envoyer un de ses aides de camp à
+Saint-Laurent-des-Bois pour conférer avec notre commandant en chef.
+Escorté seulement de deux cavaliers, cet officier, après une chevauchée
+nocturne en plein champ et à travers bois, parvint à Saint-Laurent avant
+l'aube. Le général de Sonis était installé dans une bicoque du village;
+il déjeunait avec ses officiers d'ordonnance, en toute simplicité,
+paraît-il, quand le nouveau venu arriva jusqu'à lui. L'officier du 16e
+corps lui exposa l'intérêt qu'il y avait à faire concourir le 17e à
+l'action qui allait s'engager pour rouvrir la route de Paris. Quoiqu'il
+parût très fatigué, le général de Sonis se réjouit d'avoir enfin à agir.
+Ses traits fins s'animèrent au récit qu'il fit de son exploit de Brou,
+et il déclara que ses troupes, qu'il avait su si rondement mener,
+sauraient marcher de nouveau.
+
+En effet, le 30 novembre, le 17e corps rompit au petit jour. Il s'avança
+méthodiquement en trois colonnes par des routes parallèles à peine
+distantes d'un kilomètre les unes des autres. L'artillerie et les
+convois tenaient la chaussée, l'infanterie escortant à travers champs.
+De forts pelotons de cavaliers éclairaient notre marche. Ils formaient
+sur nos flancs comme un chapelet: suivant les accidents du terrain, ce
+long cordon humain s'étirait plus ou moins, espaçant ou rapprochant tour
+à tour, sur la ligne brumeuse de l'horizon, les silhouettes qui souvent
+se dressaient sur les étriers, la tête en éveil bien dégagée de
+l'immense manteau étendu du col de l'homme jusqu'à la croupe du cheval.
+Un instant, ce rideau de vedettes s'élargit démesurément, s'éloigna
+presque à perte de vue. Il se resserra ensuite au petit trot, ayant fait
+reculer et s'évanouir quelques ombres rapides qui avaient été entrevues
+à trois kilomètres.
+
+Tout cela donnait de la solennité et du piquant à notre marche,
+d'ailleurs bien ordonnée et bien exécutée. Il eût été seulement
+désirable de découvrir à cette scène un décor plus riant, sous une
+température plus clémente. Comme toujours, la brume ternissait le
+paysage et le froid sévissait avec rigueur. Une bise glaciale cinglait
+le visage, pinçait les oreilles: les mains se crispaient sur l'acier des
+armes. Quelques hommes roulèrent leur mouchoir autour de la tête, les
+bouts noués au-dessus de la visière du képi; d'autres, hardiment, en
+rabattirent la doublure de cuir sur le front et sur les oreilles. Tous,
+nous enfouissions une main dans une poche et l'autre sous le plastron de
+la capote, en marchant l'arme au bras.
+
+Armée de manchots, semblait-il au premier abord; mais l'allure était
+bonne, vive et décidée. Il n'y avait pour nous stimuler ni roulements de
+tambours, ni sonneries de clairons; mais le canon nous marquait le pas,
+nous guidait, nous attirait. Voilà le meilleur métronome du soldat.
+Au surplus, le nom de Coulmiers, seul nom de victoire qui eût depuis
+longtemps retenti, enflammait un peu notre imagination. Coulmiers était,
+non le terme, mais l'orientation de notre étape. Bon augure. Le pas, sur
+les sillons figés, était ferme et relevé. Il ne venait même pas à l'idée
+que nous pussions nous lasser d'avancer sur un sol pourtant si peu
+propice.
+
+Certes je n'entends pas nier en notre honneur l'émotion des combattants.
+Les plus braves éprouvent au feu une impression combinée de sentiment et
+de sensation, que le courage enseigne à dominer sans pouvoir toujours
+l'étouffer: mais, à distance, la rumeur de la bataille électrise tout le
+monde. En songeant aux coups que chaque décharge porte dans les rangs
+des siens, on souhaite d'accourir: une généreuse impatience vous anime
+et vous pousse. L'ouragan meurtrier ne mugit pas encore à vos oreilles,
+le frisson de la mort qui passe au-dessus de vos têtes est loin;
+l'horreur du carnage ne vous blesse point les yeux; il n'y a
+véritablement que des héros qui vont au secours de leurs frères.
+
+Tandis que chacun se félicitait en son for intérieur de puiser une
+vigueur nécessaire dans l'idée du devoir, le bruit d'une cavalcade
+résonna sur la terre gelée. L'état-major s'avançait derrière nous. Tous
+les officiers étaient enveloppés d'épaisses pelisses, aux fourrures
+sombres, d'où les têtes émergeaient à peine. Les képis eux-mêmes ne
+permettaient guère de distinguer les grades, car les promotions avaient
+été trop rapides pour laisser aux généraux le loisir de troquer leurs
+anciens galons contre les lourdes broderies d'or.
+
+Cependant le général de Sonis se faisait remarquer par l'avance qu'il
+prenait sur le groupe nombreux, non pour indiquer sa suprématie, mais
+par l'élan naturel d'un hardi cavalier. Rapidement ils nous atteignent,
+et nous dépassent. Nos regards suivent de loin l'escorte, papillotement
+de grosses taches blanches et rouges. Manteaux des chasseurs, manteaux
+des spahis. Le goum fuit. A la suite des képis galonnés et luisants, il
+s'engouffre dans la rue d'un village, et, jusqu'au dernier cavalier,
+disparaît. Telle fut l'unique et courte vision que nous eûmes de notre
+chef suprême.
+
+
+IV
+
+
+Ce village était un gros bourg, Ouzouer-le-Marché. Tout pavoisé, pavoisé
+comme il ne l'avait jamais été et comme il faut espérer qu'il ne le sera
+plus. Sous ses rustiques toitures, il abritait de nombreux blessés qui,
+à l'ombre flottante du drapeau international de Genève, luttaient depuis
+vingt jours contre la mort.
+
+A notre tour, nous nous engageâmes dans la rue principale. Sur le seuil
+de l'une des maisons hospitalières, un officier à visage blême s'avança,
+soutenu par une soeur de charité. Un temps d'arrêt s'était produit, il
+voulut nous adresser quelques mots. Émotion ou faiblesse, il lui fut
+impossible de se faire entendre. La colonne déjà se remettait en marche.
+Alors, de sa main décharnée, il nous fit un geste d'encouragement,
+qui était bien plutôt un signe d'adieu. Plusieurs rideaux blancs se
+soulevèrent à notre passage, laissant apparaître des visages pâles et
+des mains osseuses, jaunes, pareilles à celles de l'officier blessé.
+Il semblait qu'Ouzouer fût un bourg hanté, exclusivement peuplé de
+squelettes, les nobles revenants de Coulmiers.
+
+A peine avions-nous franchi les dernières maisons, que les clairons
+sonnèrent la halte. La canonnade était devenue plus retentissante et
+plus claire. Elle venait du nord-ouest, tandis que nous devions nous
+porter à l'est. Mais il fallait avant tout marcher au canon. Un
+double cordon de cavaliers et de fantassins se déploya aussitôt pour
+reconnaître la campagne. L'artillerie s'achemina vers le point culminant
+de la route de Charsonville, et l'infanterie se rangea en bataille
+au milieu des champs. Le canon tonnait toujours, et quelques masses
+sombres, encore indistinctes, apparaissaient au loin. Le général Charvet
+étant venu prendre place près de nous, l'ordre fut donné d'avancer et de
+faire bonne contenance.
+
+L'idée du combat, qui nous animait et nous surexcitait depuis le matin,
+prenait corps. Ce qui avait l'aspect de simples haies, à l'horizon,
+allait sans doute se changer en buissons ardents, crachant le fer, et
+la traversée d'Ouzouer venait de rappeler quelles pouvaient être les
+conséquences de cet ouragan. Chacun a des nerfs plus ou moins faciles à
+exciter, à tendre. Mais tous s'efforçaient d'aller bravement au baptême
+du feu.
+
+Moi aussi, je marchais à mon rang de bataille, exactement,
+scrupuleusement, et, s'il faut l'avouer, mon courage de conscrit puisait
+quelque réconfort dans ce strict accomplissement du devoir. Le fourrier
+se tenant derrière la première section de la compagnie, ma petite taille
+se flattait tout bas de trouver un abri derrière les grands gaillards
+dont j'avais peine à emboîter le pas. Du moins, les premiers pruneaux
+seraient gobés par d'autres, illusoire espérance qui avait suffi pour
+m'empêcher de trembler et de paraître ému.
+
+Je gardais en tout cas assez de présence d'esprit pour observer du coin
+de l'oeil tout le monde autour de moi. Il faut dire d'abord que, si
+l'action s'engageait ce jour-là, un bon moteur allait nous manquer,
+l'ascendant de notre énergique capitaine: M. Eynard, chargé la veille
+d'une mission secrète, avait laissé le commandement au lieutenant Barta.
+Assurément le flegme de ce vieux soldat de Crimée et d'Italie était d'un
+bon exemple, sans valoir toutefois le bel entrain de notre jeune chef.
+Il allait à dix pas en avant, paraissant surtout préoccupé de ne pas se
+laisser distancer par M. Houssine, qui avait de beaucoup plus longues
+jambes.
+
+Quant aux soldats, après quelques rares accidents passagers, rien de
+remarquable, si ce n'est l'attention qu'ils prêtaient à se sentir les
+coudes et à ne pas perdre l'alignement dans la marche en bataille assez
+pénible sur un sol inégal et durci. La peur des entorses, jointe au
+désir de ne pas manquer le pas, les distrayait de l'idée du danger.
+Ce qu'il convient de noter, c'est l'instinctive coquetterie qui avait
+poussé les plus frileux, dès que le combat avai paru probable, à dénouer
+leurs mouchoirs serre-tête et à rentrer dans le képi la doublure de
+cuir. D'ailleurs personne n'avait plus froid et aucune main ne craignait
+plus la bise.
+
+A deux pas en arrière, la ligne des serre-files suivait: Villiot d'un
+pas et d'un air tranquilles, Gouzy accentuant un peu sa nonchalance et
+son déhanchement habituels, Harel avec un regard plus profond sous un
+front qui semblait plus proéminent que jamais, Nareval mâchonnant ses
+lèvres par saccades, tandis que Laurier tortillait sa moustache, la
+rabattait, au lieu de la retrousser glorieusement, et paraissait
+chercher de ses yeux inquiets un trou où s'abriter.
+
+Pur gaspillage que l'émotion ce jour-là. Ou les ombres lointaines
+n'étaient réellement que des buissons creux, ou bien elles avaient
+reculé, fui, à notre approche. Le canon avait cessé de gronder. Nous
+avions eu devant nous, probablement, quelques détachements des troupes
+qui venaient d'écraser les francs-tireurs girondins dans le parc de
+Varize. Ils avaient par contre trouvé un habile adversaire dans le
+colonel Lipowski, et ils avaient jugé prudent de se replier à la vue du
+déploiement de tout un corps d'armée.
+
+Qu'il eût été imaginaire ou qu'il se fût dérobé, l'adversaire manquait.
+Une batterie prit position avec un bataillon de soutien, pour garder à
+tout événement nos derrières. Puis le 17e corps repartit en colonne vers
+l'est, dans la direction de Coulmiers, par Charsonville. Au bout d'une
+heure, nous trouvâmes la route gardée par le premier poste du 16e corps,
+que le général Chanzy avait porté en avant la veille. Il nous laissait
+les emplacements qu'il avait occupés depuis sa victoire. Dès lors, nous
+cheminâmes sur le champ de bataille, reconnaissable aux travaux de
+défense improvisés à droite et à gauche, au ravage causé dans les arbres
+par l'ouragan de l'artillerie et de la fusillade, et, comme aux portes
+de Châteaudun, à des carcasses de chevaux dont se repaissaient des nuées
+de corbeaux.
+
+Tandis que le général de Sonis établissait son quartier général à
+Coulmiers même, avec son artillerie toujours entourée de la légion
+bretonne, le corps d'armée forma ses bivouacs aux environs. Le 31e alla
+dresser ses tentes dans le parc de la Renardière: nous fûmes postés près
+de Huisseau-sur-Mauve, à la lisière du bois de Montpipeau. Doux noms du
+beau pays de France, mieux faits pour évoquer de poétiques légendes que
+pour servir de points de repère dans de tristes étapes.
+
+
+V
+
+
+Malgré la rigueur de la température, la nuit fut excellente. Le bois
+voisin nous avait fourni notre sommier, il est vrai, c'est-à-dire des
+branches mortes, et nous avions touché dans le village de la paille
+fraîche pour former le matelas; mais la satisfaction d'une journée bien
+remplie contribua plus encore à notre sommeil réparateur. Marche en
+avant, dans un ordre parfait. Cela suffit pour être content de soi et de
+ses chefs. En campagne, il n'y a rien à souhaiter au delà.
+
+Le lendemain, pourtant, nous eussions désiré un peu plus de chaleur.
+Les piquets des tentes se brisèrent dans la terre gelée, quand il nous
+fallut aller prendre la grand'-garde et transporter nos bivouacs tout
+contre la forêt. La compagnie étant établie à son poste, je n'avais plus
+rien à faire comme fourrier; les dernières dispositions indiquaient
+que nous passerions encore une nuit au moins à Huisseau; je prévins
+le lieutenant, et je m'engageai dans la forêt en compagnie du caporal
+Dariès, à qui je m'étais attaché depuis la retraite de Châteaudun.
+
+Jeudi, 1er décembre, le temps était beau, malgré la persistance du
+froid. Le soleil brillait, non plus au-dessus de nos têtes: il déclinait
+derrière nous, éclairant d'une lumière frisante les fûts verdâtres
+des arbres, se jouant dans la mousse qui s'écrasait sous nos pieds,
+accentuant par le contraste le dessin des choses, allongeant d'instant
+en instant notre ombre qui affectait, selon les hasards de la promenade,
+des formes bizarres. En suivant à l'aventure des sentiers sinueux, nous
+parvînmes dans une gaie clairière, ménagée, semblait-il, pour servir
+de salle à de joyeux repas sur l'herbe. Quelques mouches mordorées y
+voletaient, l'animaient de leur bourdonnement sonore dans le silence du
+bois.
+
+Or, dans le tapis de verdure où peut-être on avait jadis folâtré, une
+assez large déchirure avait été pratiquée. La terre paraissait avoir été
+fraîchement remuée, et, à côté, l'herbe flétrie, couchée; comme sous le
+poids d'un cavalier et de son cheval. Français ou Allemand, un homme
+avait sans nul doute été frappé là, par des tirailleurs en embuscade. Il
+y avait trouvé la mort et une sépulture ignorée. Les siens n'avaient pu
+recevoir de lui d'autre nouvelle, sinon, cette indication, si désolante
+par son indécision: «Disparu!»
+
+La claire sonnerie des clairons vint jusqu'au coeur de la forêt nous
+arracher à nos mélancoliques réflexions. Vite, vite! Au pas gymnastique!
+Sans prendre garde aux branches qui nous déchirent les mains et nous
+fouettent le visage, nous regagnons le camp. Il faut partir. Des
+nouvelles sont parvenues de Paris. Le général Ducrot tente une grande
+sortie. Pour tendre la main à l'armée de Paris, le 16e corps se bat. A
+nous de le rallier pour seconder ses efforts. Notre brigade doit, la
+première, l'aller rejoindre à Patay. Patay, nom glorieux, car notre
+Jeanne y fit prisonnier celui que l'Angleterre appelait «son Achille».
+Jamais nous n'avions été si allègres. C'est en chantant qu'à la
+nuit tombante, nous prîmes la route qui passe à Gémigny, puis à
+Saint-Péravy-la-Colombe, où nous laissâmes les zouaves de Charette avec
+le général de Sonis.
+
+Depuis longtemps nous cheminions dans les ténèbres--et aussi dans le
+silence. Nos voix étaient lasses d'avoir compté «les canards, qui,
+déployant leurs ailes, se confient à leurs canes fidèles» et d'avoir
+averti cent fois «le meunier que son moulin va trop vite, va trop fort».
+Il nous semblait, de plus, indigne de faire retentir l'air de telles
+puérilités, en approchant du terme de notre étape que marquait sans
+doute un champ de bataille.
+
+En effet, la division de l'amiral Jauréguiberry, bien secondée par la
+cavalerie du général Michel, avait culbuté l'ennemi à Villepion, non
+sans éprouver quelques pertes. Le 16e corps couchait sur les positions
+conquises. Seul son chef, le général Chanzy, était encore à Patay. Il
+se disposait à transporter son quartier plus avant, sur la droite, à
+Terminiers.
+
+Notre brigade reçut l'ordre de prendre position au nord-ouest de la
+ville, en attendant le jour. Le 48e s'avança à deux kilomètres, en
+grand'garde, et les tentes furent péniblement dressées sur un front de
+bataille d'au moins 800 mètres. Quoique abrités par un repli de terrain,
+nous grelottions sous la bise glaciale. Les sentinelles furent postées
+par deux pour se garantir mutuellement du sommeil qui eût amené la
+congélation des membres ou la mort.
+
+Le général de Jancigny, qui commandait notre division, avait tenu à nous
+conduire en avant. Ce fut lui, ou peut-être Chanzy, qui se porta sans
+escorte sur le point culminant du terrain que nous occupions. Sa
+silhouette se dressa à la hauteur de nos yeux, comme une apparition. Le
+croissant lunaire éclairait faiblement la longue crinière blanche de son
+cheval arabe et faisait briller l'or de son képi. Comme un grand
+silence planait autour de nous. Le cheval, naseaux au vent, flairant la
+lointaine odeur de la poudre et du sang, frémissait, mais se retenait
+de hennir. A peine entendait-on, sur la terre gelée, le pas traînant et
+fatigué des sentinelles, dont les baïonnettes jetaient, par éclairs, des
+reflets argentés.
+
+Longtemps le général sonda de son regard la profondeur noire de la
+plaine, que piquaient au loin, sur la ligne de l'horizon, les feux des
+bivouacs ennemis. Puis il repartit au petit pas de son cheval, l'air
+pensif, supputant sans doute, d'après le nombre et l'éparpillement des
+lueurs lointaines, les forces qu'il allait falloir combattre. Aucun
+ordre ne vint du reste modifier les dispositions prises. Tout était
+tranquille, tout semblait dormir. Quelques fusées, du côté d'Orgères,
+dans les lignes allemandes, troublèrent seules, par instants, cette nuit
+calme et glaciale. Accompagnement habituel des fêtes populaires, ces
+traînées lumineuses, par leur éclat éphémère, par leur signification
+inconnue, avaient je ne sais quoi d'ironique et d'irritant. Chaque fois
+elles semblaient laisser l'horizon plus sombre.
+
+Le jour parut enfin, ce jour que plusieurs milliers d'hommes, tous
+sains, valides, vigoureux et dispos, jeunes et ardents, faits pour vivre
+et pour aimer, ne devaient pas voir finir. Le froid persistait; mais,
+quand le soleil se fut dégagé des brumes qui rasaient le sol, le
+temps s'affirma superbe, tel qu'il peut être rêvé pour une solennité
+militaire. Et, de fait, toutes les manoeuvres préliminaires de combat
+s'accomplirent avec ordre et méthode, comme en une superbe parade qui
+s'exécuta sous nos yeux.
+
+
+
+
+LA DÉROUTE
+
+
+I
+
+
+La brigade Charvet, la nôtre, formait la liaison des troupes du 16e et
+du 17e corps d'armée. Elle devait donc, selon toute vraisemblance, être
+appelée à jouer un rôle important. Le succès pouvait dépendre d'elle;
+mais, dans sa situation intermédiaire, il y avait un premier point à
+établir: il fallait savoir de qui lui viendraient les ordres. Pendant
+quelques heures, au moins, elle avait été placée sous l'autorité
+immédiate du commandant du 16e corps. Le général d'Aurelle avait en
+effet donné des ordres en conséquence: «La brigade commandée par le
+général de Jancigny, dit-il dans son ouvrage sur la _Première Armée de
+la Loire_, avait précédé sa division, et était arrivée à Patay le 1er
+décembre, dans la nuit. Ce général se mit immédiatement à la disposition
+du général Chanzy, assuré dès lors de l'appui du 17e corps.» Mais,
+lorsque le général de Sonis, «plus vite que les aigles, plus courageux
+que les lions», fut à son tour parvenu sur le théâtre des opérations,
+il reprit évidemment autorité sur nous, et, ce qu'il faut peut-être
+regretter, c'est que des scrupules aient un instant suspendu son ardeur;
+c'est qu'il les ait communiqués au général Chanzy. «J'ai fait mon
+possible, lui vint-il déclarer à huit heures du matin, pour venir
+promptement à votre secours; mais je marche avec des troupes fatiguées.
+Nous voilà, nous sommes ici, mais je vous déclare que, si vous
+avez besoin de nous aujourd'hui, il me sera bien difficile de vous
+satisfaire.» Avec son esprit net et précis, le général Chanzy dut être
+surpris de cet élan qui s'annihilait. Dans les graves circonstances
+qu'il traversait, il s'était contenté de répondre: «Je tâcherai de me
+passer de vous».
+
+Nous, qui ignorions ces détails, et qui, presque à la portée du canon,
+ne ressentions plus nos fatigues, nous étions impatients de marcher et
+fort surpris de n'en pas recevoir l'ordre. Cet ordre, je l'attendais
+personnellement comme une récompense. Il faut tout dire, ce récit ne
+pouvant avoir d'intérêt qu'à la condition d'être sincère comme une
+confession. Le matin du 2 décembre 1870, j'ai subi une humiliation
+profonde: il m'a été infligé des voies de fait, et j'ai essuyé
+silencieusement l'outrage, et j'ai bu ma honte, par abnégation, par
+devoir, par amour pour mon pays.
+
+A l'aube, des distributions de vivres avaient été annoncées. Comme
+toujours, elles furent assez longues; comme toujours représentant la
+18e compagnie du régiment, je fus servi le dernier, et, naturellement,
+regagnai le bivouac après tous les autres fourriers. Le sous-lieutenant
+Houssine, l'ancien sous-officier à chevelure rouge et raide,
+m'accueillit en me reprochant ma lenteur. Quand, chargé, pour venir en
+aide à mes hommes de corvée, je m'en souviens, d'une moitié de pain de
+sucre, je passai devant lui, il m'allongea dans le dos, sur le sac, un
+coup de canne, pour activer ma marche, comme il eût fait à une bête de
+somme.
+
+M'arrêtant, je vis rouge pendant une seconde. La voix du canon me sauva.
+Encourir le sort du caporal Tillot, quand j'allais pouvoir m'exposer
+pour la noble cause, non. Je haussai les épaules sans plus hâter le pas,
+et le sous-lieutenant en fut pour une lâcheté qu'il n'eût point commise
+si M. Eynard avait été là, car le capitaine rendait justice à tous.
+
+Quoi qu'il en soit, les tristes exemples qui nous avaient été donnés, à
+Lorges et dans la forêt de Blois, me furent ce jour-là salutaires.
+Ils m'enseignèrent à ronger mon frein: mais j'aspirais à me battre,
+à affronter le feu ennemi, pour m'absoudre à mes propres yeux de
+l'ignominie acceptée sans protestation.
+
+Aussi, tandis que nous attendions en armes sur le terrain où nous avions
+dormi, je m'efforçais de suivre des yeux, faute de pouvoir m'y mêler
+moi-même, les mouvements du 16e corps qui engageait vigoureusement
+la bataille à deux lieues vers le nord-est. Quelques nuages de fumée
+s'élevant lentement dans le ciel clair, voilà tout ce que nous pouvions
+distinguer. Le roulement ininterrompu du canon, qui grossissait par
+éclats, attestait l'intensité croissante de la lutte. Pendant ce temps,
+les autres troupes du 17e corps, que nous avions distancées la veille,
+arrivaient à la hauteur de Patay et défilaient devant nous. Passé la
+ville, les batteries se mettaient en ligne et roulaient à travers
+champs, précédées et suivies de l'infanterie qui se déployait aussi.
+
+En art, il y a le choix entre des procédés tout différents. Certains
+artistes épuisent l'émotion par l'exposé de scènes effrayantes ou
+horribles; d'autres préfèrent la faire naître et la maintenir en mettant
+l'esprit en suspens devant des tableaux où plane la crainte du drame
+qui se prépare, et en épargnant à la vue les détails terribles ou
+répugnants. Le spectacle qui s'offrait à nos yeux avait ce caractère
+tempéré, saisissant quand même. Sur le fond lointain d'une réalité
+menaçante se détachait un premier plan pittoresque et attachant.
+
+Les artilleurs, pour gagner ou maintenir leurs distances, tantôt
+fouettaient leurs chevaux à tour de bras, leur déchiraient les flancs de
+l'éperon, tantôt s'efforçaient de leur faire sentir le mors pour modérer
+leur emballement. Pendant ces alternatives, les pauvres servants, montés
+sur les caissons, se soutenaient mutuellement, de peur de tomber à
+chaque violente secousse que provoquaient les sillons de terre durcie.
+Puis une ligne rouge et bleue de fantassins ou toute bleue de mobiles
+ondulait sans désordre, offrant un front de tout jeunes visages, un peu
+pâles, qui, par leur sérieux, tâchaient de faire aussi bonne figure que
+de vieilles troupes. Et le soleil brillait, non pour réchauffer les
+membres engourdis par une nuit glaciale, mais assez pour pailleter de
+fugaces étincelles le bronze des canons et l'acier des doubles rangées
+mouvementées de fusils.
+
+Bientôt les zouaves pontificaux mêlèrent leurs costumes gris aux autres
+uniformes plus voyants. Les troupes de ligne, après avoir effectué un
+mouvement vers la gauche, accentué par chaque brigade, s'arrêtèrent pour
+se refaire de leur marche ininterrompue depuis Coulmiers. Les zouaves
+arrivaient seulement de Saint-Péravy; ils venaient de déposer leurs sacs
+à Patay. De Terminiers arriva vers eux, au galop de son cheval bai,
+un jeune capitaine du génie, au teint pâle, à l'oeil creusé par les
+veillées studieuses. De là part du général Chanzy, il venait requérir
+la légion du général de Charette, avec mission de la diriger sur l'est,
+vers le champ de bataille. Le groupe aussitôt s'agite et s'éloigne.
+
+Au milieu d'eux marchait un aumônier, auprès duquel chacun se penchait
+à son tour. Comme allégés au moral ainsi qu'ils l'étaient physiquement,
+ils allaient, vifs, alertes, avec un fourmillement de guêtres blanches
+et de jaunes molletières. Ils allaient à la mort ou plutôt, suivant le
+mot de leur aïeul Polyeucte, à la gloire.
+
+Cependant, le défilé continuait. Peu après le départ des zouaves, ordre
+nous fut enfin donné de marcher. Au commandement du colonel Koch, le
+régiment, formé par compagnies en colonne serrée, arrêta un instant le
+flot qui sortait toujours de Patay. Il suivit presque la même direction
+que la troupe de Charette, mais moins au nord. Le 51e rompait en même
+temps, et s'avançait à notre gauche avec de l'artillerie.
+
+Sur un parcours de plusieurs kilomètres, nous fûmes tour à tour déployés
+en bataille sur un front de 800 mètres, puis repliés comme en terrain
+de manoeuvres. Un éventail s'ouvre ainsi et se referme, au gré d'un
+caprice. Sans chercher à comprendre l'utilité de nos mouvements, nous
+nous appliquions à les exécuter vivement, car l'heure était venue
+d'avoir une aveugle confiance dans ceux qui avaient mission de nous
+diriger. En effet, la voix du canon ne nous arrivait plus comme un sourd
+grondement: chaque coup détonait, distinct, immédiatement suivi d'un
+autre. Nous apercevions, non seulement le feu de la poudre, mais aussi
+les projectiles bourdonnant dans l'air. La fusillade crépitait sans
+relâche, et nous entendions un bruit d'ouragan accompagné d'éclairs qui
+rasaient la terre.
+
+Nous pûmes croire, pourtant, que notre appui était inutile. Tout le 48e
+fut massé à l'abri du village de Terminiers, que le général Chanzy avait
+désigné pour son quartier général. Tandis que, sans distinguer autre
+chose que le sillage aérien des obus, nous nous consumions dans la
+fièvre d'une attente vaine, le général, du haut du clocher, suivait les
+mouvements de ses troupes sur Loigny.
+
+Après la bataille de Coulmiers, le lendemain du combat heureux de
+Villepion, il avait le droit d'avoir confiance en elles. Cependant, par
+l'étendue et la multitude des feux de bivouac qu'il avait remarqués la
+veille, et par les signaux observés pendant la nuit du côté d'Orgères,
+il avait jugé que la résistance serait sérieuse. Au lieu d'éparpiller
+ses forces, il avait concentré ses trois divisions, de manière qu'elles
+pussent pénétrer comme un coin dans le corps ennemi. Il avait chargé le
+général Michel de surveiller sa gauche avec sa cavalerie, vers Orgères,
+en avant des positions où le 17e corps reprenait haleine. Il pouvait,
+d'un autre côté, espérer qu'à l'extrême droite, le général des Pallières
+viendrait lui donner la main.
+
+Dès huit heures il avait lancé sa 2e division sur le village de Loigny.
+Résolument elle s'était avancée sous les ordres du général Barry qui,
+comme à Coulmiers, allait faire de l'histoire aussi noblement que son
+frère Edouard nous l'enseignait disertement à la Faculté de Toulouse.
+La 1re division--amiral Jauréguiberry,--celle qui avait enlevé si
+brillamment Villepion la veille, suivait de près à gauche. En même
+temps la 3e, commandée par le général Maurandy, devait appuyer à droite
+l'effort principal en attaquant Lumeau, village voisin de Loigny.
+
+Loigny emporté vivement, la division Barry poursuivit sa marche vers
+l'est; mais, au château de Goury, elle rencontra une résistance
+opiniâtre et meurtrière; il fallut d'abord reculer, pour mieux avancer
+ensuite. Le parc du château fut le théâtre d'une lutte sanglante,
+acharnée, qui dura avec des chances diverses, mais sans répit, jusqu'à
+la nuit. Von der Thann, qui comprenait l'importance de cette position,
+envoya l'une après l'autre ses trois brigades pour renforcer ses
+premières troupes promptement décimées. L'amiral Jauréguiberry, tout en
+soutenant en deuxième ligne ce combat, dut faire tête, sur la gauche,
+aux troupes nombreuses qui descendaient d'Orgères, de la Maladrerie, de
+Tanon, et que n'arrêta pas la division de cavalerie Michel ramenée par
+erreur jusqu'à Guillonville. A droite, la division Maurandy se battait
+avec moins de fermeté, quoiqu'un régiment de mobiles fît, à Ecuillon,
+tout près de Loigny, une défense héroïque.
+
+«A midi et demi, d'après le rapport du général Chanzy, la situation
+devenait de plus en plus difficile.--Toutes les troupes du 16e corps
+étaient engagées, et il n'y avait plus d'autre réserve que celle
+qu'offraient les troupes fatiguées de la brigade du Bois de Jancigny en
+position à Terminiers.» Convaincu qu'il avait affaire à des forces de
+beaucoup supérieures aux siennes, le général Chanzy se décida à faire
+appel au secours du général de Sonis, malgré leur conversation du
+matin.--«Je montai à cheval, fort inquiet et très fatigué, a raconté
+celui-ci.... Je me portai en avant avec mes troupes, c'est-à-dire
+avec une brigade de la 2e division, ma réserve d'artillerie, les
+zouaves-pontificaux, les mobiles des Côtes-du-Nord; je marchai dans la
+direction de Loigny. Je criai: «Voilà le 17e corps qui arrive.»
+
+
+II
+
+
+Quelque fatigué qu'il fût en mettant le pied à l'étrier, le général
+de Sonis, une fois sur le champ de bataille, ne se ménagea pas. Il ne
+devait plus s'arrêter qu'il ne fût terrassé. Il fit d'abord placer deux
+batteries sur la route de Faverolles à Villepion, pour canonner l'ennemi
+à droite; puis, averti qu'il allait être tourné, il fit face à gauche.
+Il plaça son artillerie au coin du château de Villepion. Il mit en
+batterie toutes les pièces de la réserve et rétablit le combat si
+énergiquement, qu'au bout d'une heure et demie de canonnade le corps
+allemand dut se replier.
+
+Cet heureux résultat était fait pour stimuler son ardeur. Avec une
+activité extraordinaire, il plaça ses troupes en ligne, de sa main, car
+il exerçait le commandement à sa manière. Chanzy, pour l'exécution des
+plans qu'il avait conçus, chargeait ses lieutenants de concourir chacun
+pour sa part à l'action générale qu'il surveillait et dirigeait. Sonis,
+lui, sauf les conceptions d'ensemble qu'il n'avait guère le loisir de
+former, était en même temps général, colonel, commandant, capitaine. Son
+procédé, renouvelé des temps chevaleresques où la valeur personnelle
+pouvait vaincre la puissance du nombre, lui enlevait, par contre, la
+perception nette d'une situation étendue et complexe. A tel point qu'il
+croyait de bonne foi, suivant son propre récit, avoir relevé de leur
+poste de combat, avec le faible effectif qu'il avait amené, toutes les
+troupes du 16e corps.
+
+Tout en élan d'ailleurs, il ne regardait jamais en arrière: «La nuit
+arrivait, a-t-il raconté encore, et j'étais occupé de la pensée de
+canonner Loigny, lorsqu'on vint me dire: «Votre centre se replie». Je me
+portai au fort de l'action, où se trouvaient deux régiments de marche
+d'un effectif considérable, le 48e et le 51e; je me portai vers l'un
+d'eux, et je l'exhortai de toutes mes forces. Mes paroles furent vaines,
+tout le monde fuyait.»
+
+En ce qui concerne le 48e, il y a là une erreur. Loin d'avancer ni de
+fuir, nous battions toujours la semelle à côté de Terminiers, dans la
+position exaspérante de gens qui entendent se dérouler près d'eux un
+drame poignant et qu'un invincible obstacle empêche d'aller au secours
+des victimes. L'obstacle, c'était la consigne. Ordre avait été donné
+d'attendre là: donc nous attendions un ordre nouveau pour marcher, et,
+dans cette journée de pénible attente, pas un homme ne quitta son rang.
+
+Mais, depuis le chef de corps, visible à tous les yeux, sur son grand
+cheval gris, jusqu'au plus modeste soldat, le flegmatique lieutenant
+Barta, aussi bien que notre sous-lieutenant; le patient Villiot lui-même
+aussi bien que le bouillant Nareval; tous souffraient d'une inaction qui
+paraissait inexplicable et qui l'était en effet.
+
+Vers trois heures, un aide de camp du général Chanzy, le capitaine
+Henry, qui précédemment avait guidé sur Villepion les zouaves de
+Charette, vint avertir notre chef qu'il était temps de se préparer à
+entrer en ligne. Le colonel répondit que nous étions prêts, et qu'il
+n'attendait plus que les ordres du général Charvet. Les officiers
+généraux avaient sans doute reçu avis que le général d'Aurelle, résidant
+à Saint-Jean-la-Ruelle, avait délégué le commandement de l'aile gauche
+au général Chanzy; mais les chefs de corps n'avaient pas été peut-être
+assez formellement avisés de ces dispositions. En tout cas, il était
+hasardeux, pour un colonel disposant d'une réserve de 3000 hommes,
+d'abandonner, sur l'avis d'un officier, d'état-major qu'il ne
+connaissait pas encore, le point où d'un moment à l'autre son chef
+direct pouvait lui transmettre l'ordre de marcher.
+
+Or, établi assez loin de nous, à gauche, en tête du 51e de marche, le
+général Charvet s'était trouvé dans la sphère d'action du général
+de Sonis qui, à la même heure, l'entraînait avec les deux premiers
+bataillons de ce régiment, commandés par le colonel Thibouville.
+Un frisson avait agité tous les conscrits du 31e, au moment où ils
+parvenaient dans la zone dangereuse du combat; là gisait à terre le
+corps d'un dragon, la main crispée sur la poignée du sabre, la tête
+exsangue, aux grands yeux ouverts, fixes, complètement détachée du
+tronc, et retenue par la jugulaire intacte dans le casque à peau tigrée.
+D'abord établi à trois cents pas des batteries mises en action par le
+général de Sonis, le régiment, tous les hommes couchés par ordre, avait
+essuyé dans cette position une grêle d'obus. C'est la plus pénible
+manière de recevoir le baptême du feu. Aucun mouvement, aucune
+préoccupation étrangère, rien ne distrait de la pensée de la mort: de la
+mort qui s'avance en puissance dans ces moucherons noirs, bourdonnants,
+rapides, qu'une flamme lointaine a annoncés et qui finissent, en
+touchant la terre, par une autre flamme jaillie de leur sein déchiré en
+vingt éclats de fonte à dents irrégulières, cruelles.
+
+«Bon, encore un!--Il arrive droit sur nous.
+
+--Non, il passe.
+
+--Un autre, deux autres.--Si, du moins, on pouvait appuyer à gauche.
+
+--Imbécile, c'est là qu'ils tombent.--Bien visé, cette fois.--Misère
+et horreur!--Un cri, des gémissements, une convulsion suprême.--Qui
+est-ce?--Il ne bouge plus.... Il en pleut encore, toujours. Nous y
+resterons tous. Et à quoi bon? Autant de morts, autant de fusils perdus!
+Que ne nous commande-t-on de tirer!»
+
+Pendant une heure et demie, les jeunes soldats du 51° subirent cette
+terrible épreuve de l'immobilité sous le feu. Ce leur fut donc un
+soulagement de recevoir enfin l'ordre de se lever et de courir en avant.
+Les nerfs se détendirent par le jeu des muscles, et la circulation du
+sang fut si précipitée qu'il semblait que, durant l'heure écoulée, tous
+ces coeurs eussent cessé de battre. En avant, toujours. A gauche de
+Loigny, l'ennemi occupait une ferme qu'il avait crénelée, et, de la
+lisière d'un petit bois voisin, il fusillait les assaillants, qui
+cependant ne reculèrent pas, ne s'arrêtèrent point. La ferme fut
+emportée d'assaut et le bois vivement nettoyé. Le général Charvet, qui
+avait dirigé l'attaque, établit sa troupe dans les positions conquises:
+elle s'y maintint, deux heures sous un feu très violent de l'infanterie
+prussienne, qui s'avançait sur le côté opposé, au secours des Bavarois.
+
+D'une intrépidité qui s'accommodait mal d'une fusillade à distance, le
+général de Sonis ordonna de charger sur Loigny. Le 51e obéit; mais ici
+doit se placer un incident bizarre. Du moins le fait fut raconté le soir
+aux bivouacs de Patay, par plusieurs officiers: il ne pouvait pas être
+vérifié; mais l'historique du régiment l'a enregistré comme un on-dit.
+A un commandement qui aurait été fait en excellent français par un
+officier prussien, audacieusement embusqué en cet endroit, le régiment,
+tombant dans un piège, alla donner tête baissée sur une forte colonne
+ennemie, massée dans un bouquet de bois d'aspect inoffensif. Une
+effroyable fusillade éclata à bout portant. Le général Charvet eut son
+cheval tué et tomba avec lui; deux cents hommes roulèrent à terre,
+blessés ou morts; les autres, surpris, reculèrent. Le général fut
+aussitôt fait prisonnier, ce qui augmenta le désordre, malgré le
+sang-froid du colonel, qui resta du moins jusqu'à la dispersion de
+l'état-major.
+
+Cet émoi pouvait n'être que passager et n'avait rien en soi
+d'irréparable. Maintes fois, au cours de leur trop glorieuse campagne,
+les Allemands, à Froeschwiller, à Gravelotte, au Bourget, à Loigny même,
+ont subi de ces temps d'arrêt, qui malheureusement ne les ont pas privés
+du succès final. D'autres troupes étaient toujours prêtes à recueillir
+les premières par trop maltraitées. Les réserves, bien postées,
+donnaient aussitôt pendant que les chefs ralliaient les fuyards pour les
+ramener en avant. La panique du 51e devait avoir au contraire de graves
+conséquences, car elle provoqua chez le général de Sonis une grande
+crise psychologique.
+
+«Je savais, a-t-il dit, que j'avais confié ma réserve d'artillerie à des
+troupes d'infanterie sur lesquelles je pouvais compter et qui étaient
+commandées par un homme de résolution et de courage. J'allai trouver
+le colonel de Charette et je lui dis: «Il y a des lâches là-bas qui se
+débandent et compromettent le salut de l'armée; suivez-moi». Lui et ses
+hommes me suivirent avec le plus noble enthousiasme; la nuit tombait. Il
+y avait tellement d'entrain dans cette troupe, que les Allemands, qui
+occupaient depuis le matin la ferme de Villours qu'ils avaient mise
+en état de défense, l'abandonnèrent et se sauvèrent. J'avais un grand
+espoir, une très grande confiance dans ce mouvement en avant qui, je
+l'espérais, entraînerait les deux régiments de marche dont j'ai parlé.
+Mais, accueilli par un feu très vif de l'ennemi, le 51e lâcha pied et
+prit la fuite.... Je ne voulais pas moi-même battre en retraite; je me
+serais déshonoré et j'aurais déshonoré 300 braves zouaves de Charette
+qui marchaient derrière moi et qui ne m'auraient jamais pardonné ce
+crime.»
+
+Acte épique, qui a pu être qualifié d'héroïque folie. Tandis que les
+anciens preux luttaient à armes égales et bardés de fer, ce nouveau
+Roland, sans casque ni cuirasse, suivi seulement de quelques braves,
+espéra faire une trouée, avec cette poignée d'hommes, dans une ligne
+de quatre-vingts bouches à feu qui concentraient sur un seul point une
+avalanche d'obus et de mitraille. Et cependant 20 000 soldats disséminés
+dans la plaine entre Guillonville et Terminiers, les chasseurs du 10e
+bataillon, le général Deflandre et ses quatre régiments tous, impatients
+de combattre, attendaient ses ordres à une portée de canon. Que ne
+confia-t-il au colonel de Charette l'effort initial! Que ne prit-il le
+temps d'appeler ses réserves à la rescousse! qu'importait-il, comme il a
+dit plus tard qu'il en avait eu la pensée, qu'il songeât à nous prêcher
+d'exemple?
+
+De Terminiers on aperçoit à peine en plein jour le clocher de Loigny,
+séparé par les ondulations du terrain, et «la nuit tombait». Il
+était donc impossible au 48e de marche, toujours inactif, de subir
+l'attraction d'un chef invisible, et qui, au surplus, dans l'ardeur
+d'une action locale, ne songeait plus guère à ceux qu'il avait laissés
+en arrière. Après les malheurs de la patrie, qui apparaissaient comme
+irréparables à bien des gens, s'immoler à elle, au milieu des zouaves
+pontificaux, cette pensée, ce rêve d'un Français chrétien, s'était
+emparé irrésistiblement du général de Sonis et sembla l'avoir frappé de
+vertige. Telle est la vérité.
+
+Lorsqu'à son corps défendant ce général avait remplacé le baron Durrieu,
+son inquiétude avait été grande; elle s'était calmée à la nouvelle qu'il
+avait le colonel de Charette sous la main. Dès lors, il n'avait plus
+fait un pas sans le bataillon des zouaves, qui l'avait fasciné. Sa
+confiance, qui ne pouvait d'ailleurs être mieux placée, était absolue et
+un peu exclusive. Il s'était tellement identifié avec le rôle de général
+commandant des zouaves, que, la veille, en arrivant à Saint-Péravy, il
+leur avait lui-même fait faire halte, et, soulignant ses paroles d'un
+geste courtois, de gentilhomme à gentilshommes, il avait de sa bouche
+commandé: «Sac à terre. La soupe, messieurs.»
+
+Le lendemain, il avait un instant oublié sa garde d'élite en faisant
+manoeuvrer ses batteries entre Villepion et Loigny. Mais l'écrasement du
+51e, qu'il qualifia de coupable défaillance, l'avait fortifié dans cette
+opinion qu'il n'y avait pas de bon fantassin, hors l'élite des zouaves.
+Il était excité aussi par le désir de prouver au général Chanzy qu'il
+n'avait pas eu de mauvais vouloir en lui disant de ne pas compter sur le
+17e corps.
+
+Voilà pourquoi, plein de fougue, tel que le comte d'Alençon à Crécy, il
+s'avança presque seul sur Loigny. Il marchait entouré de son état-major,
+à la tête d'un petit groupe de zouaves.
+
+Malheureusement, ces hommes, allant en rangs serrés, offraient aux
+projectiles une proie facile, et ils étaient empêchés de tirer par les
+cavaliers qui les précédaient. Pour comble, un soldat prussien eut à ce
+moment l'audace de sortir seul du petit bois Bourgeon, qu'on a depuis
+nommé le Bois des Zouaves. Il vint briser d'un coup de feu, tiré à très
+courte portée, la cuisse du général de Sonis, qui se vit ajusté sans
+pouvoir atteindre son adversaire.
+
+Le général, quelques instants avant de tomber, avait, paraît-il, chargé
+son chef d'état-major d'aller chercher au moins le 48e de marche; mais
+le général de Bouillé, lui aussi, fut atteint par un éclat d'obus.
+Jeté à terre sans connaissance, il ne put accomplir sa mission ni la
+transmettre à un autre. Pendant ce temps, la plupart de ceux qui avaient
+suivi le général en chef tombaient à leur tour sous les coups des
+Bavarois et des Prussiens.
+
+Ils n'eurent même pas la joie de dégager les bataillons du 37e de
+marche, qui depuis plusieurs heures se défendaient bravement dans le
+cimetière. Un millier d'hommes luttèrent là, contre dix mille, et ne
+laissèrent tomber leurs armes que cernés, harassés, écrasés, vaincus
+surtout par la fumée, et la chaleur suffocante du brasier que commençait
+à former le village en flammes.
+
+
+III
+
+
+Dans la nuit profonde, les premières lueurs de l'incendie nous
+indiquaient au loin le théâtre de notre défaite, et, à notre droite, le
+canon tonnait encore, les mitrailleuses grinçaient toujours. Derniers
+efforts du général Peytavin qui, vers quatre heures, avait apporté
+l'appui du 15e corps. Arrêté par les troupes du prince Frédéric-Charles,
+il n'avait pu dépasser Poupry; mais sans doute avait-il empêché le
+vainqueur de Metz d'aider le grand-duc de Mecklembourg à écraser tout à
+fait le 16e corps. A Poupry aussi la lassitude gagna les combattants, et
+le feu de la poudre s'éteignit dans les ténèbres.
+
+En revanche, devant nous, les flammes gagnaient, s'élevaient,
+enveloppant Loigny dont le clocher se profilait en noir au sein
+des langues de feu et dans la nuée rougeâtre qui progressivement
+s'épaississait et encombrait le ciel. Fort loin à la ronde, le champ de
+bataille en était éclairé, comme par une aurore boréale. Les survivants
+sans blessure et les blessés encore ingambes s'éloignaient de cette
+lumière d'enfer, la plupart sans officiers, sans autre guide que
+l'instinct qui les poussait à retourner au gîte du matin.
+
+Près de nous vint s'échouer un groupe confus de fantassins et de
+mobiles, avec quelques zouaves pontificaux échappés miraculeusement au
+carnage. Tous, quoique désorientés, perdus, affirmaient que la journée
+nous appartenait. Chacun, sans exception, en toute sincérité, disait
+avoir assisté aux plus chauds épisodes de la bataille, et, après tant
+d'efforts, au bout d'une si longue lutte, aucun ne pouvait croire à une
+défaite.
+
+Cependant le doute n'était pas possible. Les corps qui avaient gardé
+leur cohésion se repliaient aussi. De même l'artillerie, dont le
+roulement sonore sur la terre gelée était dominé de temps à autre par
+les cris des blessés qui avaient été déposés en travers des caissons où
+ils étaient horriblement secoués. Tout cela s'apercevait à peine
+dans l'obscurité, tout cela se devinait plutôt. Parfois pourtant les
+silhouettes se dessinaient nettement, quand le hasard de la marche sur
+le terrain amenait une troupe entre la flamme et nous.
+
+A cette heure navrante, un homme connaissait seul toute la profondeur du
+désastre, et sur lui s'appesantissait la lourde charge de rallier et de
+sauver tous les débris qui s'éparpillaient à plusieurs lieues. Comme
+l'athlète qui a besoin de sentir une résistance pour déployer sa force,
+le général Chanzy se raidit contre l'insuccès et alors il apparut plus
+grand que dans la victoire. Assumant sans hésiter la responsabilité de
+diriger, en même temps que le sien, le 17e corps privé de son chef, il
+employa les premières heures à rétablir l'ordre dans les bataillons
+dispersés. A chacun fut immédiatement assignée une place, et il y fut
+conduit, s'y arrêta, pour que le combat pût reprendre le lendemain, si
+l'ennemi se montrait entreprenant.
+
+Tandis que, le régiment ayant été maintenu dans ses positions de
+Terminiers, nous n'avions d'autre préoccupation que de trouver dans
+le village quelque nourriture et un abri, Chanzy, descendu de cheval,
+allait y passer la nuit à rendre compte de la journée au général
+d'Aurelle et à régler dans le détail la retraite qui s'imposait devant
+un ennemi trop nombreux. Nos recherches furent vaines. Les Allemands
+n'avaient évacué Terminiers que l'avant-veille: il n'y avait pas à
+glaner derrière eux et l'humanité ordonnait de laisser aux blessés qui
+arrivaient les refuges qu'offraient les maisons toutes abandonnées du
+village. Un pailler toutefois nous offrit de quoi garnir légèrement le
+sol de nos tentes. Mais le général Chanzy se souvint que nous avions
+été gardés en réserve. Vers dix heures, notre bataillon reçut l'ordre
+d'aller se poster en grand'garde à un kilomètre. Les tentes abattues,
+notre bagage ficelé à la diable, chargés de quelques poignées de paille,
+nous nous acheminâmes en avant, guidés par les flammes vacillantes,
+alternées de gerbes d'étincelles, qui s'élevaient encore des ruines de
+Loigny.
+
+Nuit terrible, sous un ciel voilé de brume. Défense était faite
+naturellement d'allumer aucun feu. Il ne fallait pas non plus dresser
+les tentes. Notre provision de paille, maigre au départ, était à peu
+près dispersée quand nous pûmes nous arrêter. Nous devions être aux
+environs de Villepion. Nous grelottions en plein champ, sous la bise du
+nord qui ravivait l'incendie maintenant à quelques centaines de pas. Au
+pied de la haie de faisceaux aux baïonnettes flamboyantes, nous nous
+couchâmes malgré tout, avec la terre pour lit, le sac pour oreiller
+et nos toiles de tente simplement étendues sur nos têtes afin de nous
+garantir au moins du serein. Or il gelait à pierre fendre, et le serein
+fut un beau verglas qui transforma la toile en carton cassant comme du
+verre.
+
+Peu importe. Villiot, encore cinquante pas plus loin, veillait en
+avant-poste: nous étions bien gardés: après un long frisson, causé par
+le froid à coup sûr et aussi par l'idée des souffrances que devaient
+endurer les blessés râlant tout près de nous, le sommeil nous gagna
+pourtant. Ainsi la lassitude animale vient, chez l'homme, au secours de
+l'esprit. Oui, moins abrités du froid que les Groënlandais, à une portée
+de fusil des barbares qui en pleine France détruisaient nos demeures,
+nous pûmes fermer les yeux, nous endormir, reposer. Chose curieuse,
+l'esprit, comme pour acquitter aussitôt sa dette de reconnaissance
+envers le corps qui lui accordait quelques heures d'oubli, évoqua de
+doux rêves sensuels. A mon estomac vide, il donna l'illusion d'un repas
+succulent; à mes membres brisés et engourdis, il offrit la sensation
+imaginaire d'un lit moelleux et chaud. Je m'y étendais délicieusement,
+lorsque l'adjudant du bataillon, passant tout le long du rang, réveilla
+les dormeurs et ordonna à voix basse de se lever.
+
+Brrr! la rude réalité. Nous avions l'onglée au bout de nos vingt doigts
+et un instant nous craignîmes de ne pas pouvoir nous mettre debout.
+Énergiquement, tout le monde se secoua et reprit ses sens. Il faisait
+nuit encore. La sinistre lueur, devant nous, s'était éteinte, et, vers
+l'orient, l'azur céleste s'éclaircissait à l'approche de l'aube. Notre
+compagnie fut chargée de pousser une reconnaissance. Nous aperçûmes
+vaguement, dans le demi-jour naissant, un assez gros parti de uhlans.
+Ayant sans doute distingué la masse du bataillon, ils tournèrent bride.
+Nous-mêmes, nous ne pouvions attaquer sans un ordre, après l'échec de la
+veille. La compagnie se replia sur le gros du bataillon et un planton
+fut vivement dépêché au colonel pour lui rendre compte et prendre ses
+instructions.
+
+La campagne cependant se dégageait de l'obscurité. Derrière nous
+retentit la diane, claire comme le chant du coq gaulois, tandis que,
+de Loigny, d'Ecuillon, de Lumeau, partaient quelques brefs coups de
+sifflet. Des ombres se montrèrent un instant à l'entrée de chaque
+village et presque aussitôt se dérobèrent à l'abri des maisons ou des
+murs de clôture. Rien d'autre ne nous révéla la présence de notre
+redoutable adversaire, qui sans doute songeait aussi à panser ses
+blessures.
+
+Ordre nous arriva bientôt de rejoindre nos deux premiers bataillons à
+Terminiers. De ce village jusqu'à Patay, toutes les troupes du 16e et du
+17e corps, selon les dispositions que le général Chanzy avait arrêtées
+et fait approuver pendant la nuit, s'échelonnaient, bataillon par
+bataillon, en colonne de compagnie, avec une batterie dans chaque
+intervalle. Dès huit heures, tout était prêt pour battre méthodiquement
+en retraite, sauf à offrir vivement un large front de bataille aux
+Allemands, en cas de poursuite.
+
+A notre brigade était échu le faible honneur de s'éloigner la dernière,
+sous la direction de l'amiral Jauréguiberry. Il était charge du
+commandement de l'arrière-garde.
+
+Nous dûmes donc attendre l'ordre de marcher, jusqu'à dix heures, l'arme
+au pied. Les serre-files de notre compagnie se trouvaient ainsi en
+première ligne, le dos il est vrai tourné à l'ennemi. Telle était du
+moins la position réglementaire; mais--j'en conviens--j'avais peine à la
+garder. Invinciblement, mes regards étaient attirés vers le village
+des Échelles, à l'entrée duquel se montraient quelques groupes. Cette
+curiosité était-elle excessive, justifiait-elle un blâme? Le salut de
+l'armée nécessitait-il qu'on s'éloignât des Allemands, sans même les
+regarder? Pourquoi cependant M. Houssine l'exigea-t-il brutalement de
+moi, sinon par l'effet d'une animosité qui s'acharnait en l'absence
+du capitaine, pour se venger de la bienveillance que me témoignait ce
+dernier?
+
+
+IV
+
+
+Jusqu'au soir nous marchâmes, en très bon ordre. Malgré notre
+épuisement, le bataillon ne compta pas, ce jour-là 3 décembre, un seul
+traînard; mais ce fut une triste journée, l'une des plus tristes dont
+je me souvienne. Depuis notre entrée en campagne, fatigues, privations,
+souffrances, rien ne nous avait été épargné. Après des marches
+forcées, quelques heures de repos sur la terre gelée; une nourriture
+insuffisante, car plus d'un repas s'était composé de biscuit et d'eau de
+pluie prise dans un fossé. Toutes ces misères, nous les bravions sans
+regret, pour atteindre plus tôt l'ennemi. Or, pour la seconde fois, nous
+l'avions rencontré, et il nous fallait le fuir. Le fuir, sans avoir
+brûlé une cartouche. D'autres, sans doute, s'étaient mesurés avec lui
+et avaient dû s'avouer vaincus; mais, dans la petite sphère où se meut
+l'homme de troupe, il ne peut embrasser l'ensemble des opérations, et,
+tant qu'il n'a pas éprouvé directement la supériorité de l'adversaire,
+il est tenté de croire que ses chefs n'ont pas su mettre à profit
+sa bonne volonté. De là une rancoeur qui aggravait notre souffrance
+physique.
+
+Le lendemain, après une nuit pénible passée à Saint-Sigismond, que nous
+avions traversé l'avant-veille d'un pas allègre et en chantant, nous
+pûmes croire qu'enfin nous allions être utiles. Le mouvement de retraite
+parut avoir été suspendu. Tandis que le prince Frédéric-Charles
+refoulait à Artenay et à Cercottes notre 15e corps, les Bavarois avaient
+repris haleine, et, le 4, ils harcelèrent notre gauche à Patay, où le
+général de Tucé soutint vigoureusement le choc. A droite, la division
+Barry se battit aussi à Bricy et à Boulay. Mais, à la nouvelle
+qu'Orléans était repris sur nous, il fallut continuer la retraite, avec
+un changement d'orientation, vers Beaugency. Nous devions nous diriger
+sur Baccon, à travers la forêt de Montpipeau.
+
+Notre bataillon, spécialement chargé d'escorter les convois du 17e
+corps, laissa ses trois dernières compagnies en observation dans un
+hameau qui bordait la route. Pendant que nous attendions la disparition
+du dernier fourgon, il nous fut offert en cet endroit un spectacle
+inattendu. Nous étions six cents hommes occupés à surveiller
+attentivement le point d'où l'ennemi pouvait surgir, lorsqu'il s'éleva
+dans cette direction un gros nuage. Il s'avançait lentement, soulevé sur
+la route par le mouvement d'une foule en désordre. Aucun point brillant
+ne révélait cependant une troupe armée, et en effet nous fûmes bientôt
+fixés. Femmes, vieillards, enfants, poussant devant eux des troupeaux
+de bétail, marchaient autour de chars attelés, les uns de chevaux de
+labour, et d'autres de boeufs au pas pesant. Tous étaient chargés de
+mille objets entassés pêle-mêle. Au sommet de l'une des voitures, sur
+une botte de paille, une jeune mère allaitait un enfant, auprès d'un
+aïeul infirme. Plus loin, une grande fille tenait par la main ses deux
+tout jeunes frères; tantôt elle leur souriait pour les encourager
+à marcher, et tantôt leur montrait, pour les faire rougir de leur
+nonchalance, un homme qui, bien que plié en deux par le dur labeur de
+la terre, donnait courageusement l'exemple à toute cette malheureuse
+population. Ces pauvres gens ignoraient sans doute où ils allaient; mais
+ils préféraient une vie errante et la misère, parmi les Français, au
+bien-être de leurs foyers envahis.
+
+Ce triste exode de tout un village ne nous attrista pas seulement, il
+nous humilia. A nous il appartenait de l'empêcher, et nous y étions
+impuissants. Ces paysans ne nous témoignèrent pourtant aucune rancune.
+Ils nous firent remarquer eux-mêmes, à 1500 mètres, environ, des
+cavaliers qui apparaissaient et presque aussitôt se retiraient. Nul
+doute que ce ne fussent les éclaireurs de l'armée allemande. Le convoi
+que nous avions mission de protéger avait pris de l'avance; il ne nous
+était pas permis d'engager, sans absolue nécessité, un combat où nous
+n'aurions pas été soutenus: le chef du détachement ordonna donc la
+retraite.
+
+Comme nous risquions de perdre le contact de l'armée, force nous fut
+d'accélérer le pas, de louvoyer autour des véhicules de toutes sortes,
+dans les chemins défoncés courant à travers bois. L'encombrement des
+voitures, la précipitation de la marche, tout contribuait à semer parmi
+nous le désordre. Vers la fin du jour, quelle que fût la bonne
+volonté individuelle, il y eut une débâcle générale, une complète
+démoralisation.
+
+Chacun allait à la dérive, se tenant aussi longtemps que possible
+auprès des camarades qu'il reconnaissait. Mais la nuit acheva de nous
+désorienter et de nous disperser: je n'ai gardé de ces pénibles moments
+qu'un souvenir vague, trouble. La voix seule d'officiers passant à
+cheval me revient aux oreilles avec cet éternel refrain: «Pas de
+retardataires! Les Allemands glanent derrière nous!»
+
+Avec le sergent-major Harel, le caporal Dariès et une dizaine d'hommes,
+nous formions encore un petit groupe, qui s'efforçait de ne plus
+s'égrener.
+
+Au petit jour nous sortîmes enfin de la région des forêts. La marche à
+travers bois est toujours lente, pénible, incertaine. Chaque chemin qui
+s'ouvre fait naître une hésitation nouvelle. Avec la nuit surtout, le
+rideau sombre qui borne immédiatement la vue de tous côtés fait craindre
+à bon droit les surprises. En plaine, au contraire, et quand la lumière
+du jour vous éclaire, on se sent plus sûr de soi, plus hardi et plus
+fort, grâce à la vaste étendue de pays qui s'offre à vos yeux, grâce à
+la facilité de s'orienter.
+
+D'autres groupes pareils aux nôtres s'apercevaient à d'assez grandes
+distances. Ils grossissaient, s'aggloméraient, convergeant tous vers le
+même point. Il y avait déjà là un indice qu'une pensée unique présidait
+à cette marche, si irrégulière qu'elle fût encore. Ce premier gage
+nous encourageait, nous stimulait. Nous n'avions pas tort de reprendre
+espoir.
+
+
+
+
+BATAILLE
+
+
+I
+
+
+Le commandement supérieur veillait, en effet, il agissait et vivement
+réagissait sur cette multitude d'individus épars dont il allait en deux
+jours refaire une armée compacte, valeureuse et redoutable, suivant
+l'aveu de nos ennemis. «Ainsi, est-il dit dans le travail historique
+du grand état-major prussien, tandis que la 25e division flanquait le
+mouvement sur la rive gauche de la Loire, le 6 et le 7 décembre sur la
+rive droite, la subdivision d'armée du grand-duc se trouvait aux prises,
+sur tout son front, c'est-à-dire sur 20 kilomètres environ, avec des
+masses ennemies en état de soutenir la lutte et d'opposer une résistance
+très vive.»
+
+Certes ce n'était pas sans une volonté ferme, sans une perpétuelle
+vigilance, qu'un tel résultat pouvait être obtenu. A tous les
+carrefours, à chaque fourche de route, se trouvait un officier
+d'état-major, planté là comme un poteau indicateur. L'un après l'autre,
+ils désignaient aux hommes désorientés la direction à suivre pour
+atteindre la localité qui avait été assignée à chaque corps, dans la
+nouvelle ligne de bataille que venait d'arrêter le général Chanzy.
+
+Entre la Loire et la forêt de Marchenoir, cette ligne s'étendait sur un
+espace de 11 kilomètres, de Beaugency jusqu'à Lorges, où nous avions
+fusillé un soldat du 51e. Le quartier général était à Josnes. Le 17e
+corps, au centre, devant lui. Le 16e corps, dont la première division
+seule était présente, les deux autres s'étant égarées, forma d'abord
+l'aile gauche, puis fut porté à droite, à Villorceau, tout contre
+la division indépendante du général Camô. L'aile gauche fut alors
+constituée au moyen d'une division du 21e corps: récemment organisé sous
+le commandement de l'amiral Jaurès, il avait en outre mission de garder
+la forêt de Marchenoir, ce qui étendait de plusieurs kilomètres le front
+de bataille. Enfin, le général Chanzy, qui, avec la spontanéité du
+génie, palliait les fautes de ses lieutenants en en tirant parti,
+ordonna aux généraux Barry et Maurandy de réorganiser leurs divisions à
+Mer et à Blois. Il leur confia le soin de défendre les ponts, dont les
+Allemands allaient chercher à s'emparer, en effet, pour nous tourner.
+
+Arrêté dans la fièvre d'une retraite infernale, ce dispositif était
+tel que de longues délibérations n'eussent pu le rendre meilleur. Il
+assignait au 48e de marche son bivouac près du village d'Ourcelles, à
+un kilomètre du quartier général. La plaine ondulée, où étaient dressés
+quelques groupes de tentes, s'ouvrit à nous dans la matinée du 6
+décembre. Le temps était clair. Quelques sonneries familières égayaient
+le panorama, qui, naguère, nous avait paru plus triste, dans notre
+première marche de Mer sur Châteaudun. Cette impression était favorable.
+Tout embryonnaire qu'il était, le camp apparaissait enfin, comme
+une digue élevée contre la débâcle. L'ordre renaissait; la force en
+résulterait peut-être, et, en tout cas, la possibilité de tenter de
+nouveaux efforts plus honorables qu'une fuite éternelle.
+
+Pourtant, pourtant. Il ne faut pas se faire meilleur que nature. La
+préoccupation de rallier le régiment avait tout primé dans notre esprit
+depuis trente-six heures que la débandade s'était produite. A tel point
+que nous avions à peine repris haleine quelques instants, la seconde
+nuit, sous un hangar de je ne sais quel village, et nous n'avions eu
+d'autre nourriture que des miettes de biscuit. Aussi, lorsque nous eûmes
+acquis la certitude que le but était atteint, qu'à la moindre alerte
+il ne nous fallait pas un quart d'heure pour retrouver nos
+chefs, l'estomac--la bête, si l'on veut--reprit ses droits. Un
+village--Cravant, nous dit-on--offrait l'attirante animation d'un lieu
+habité. Irrésistible tentation, il y avait une auberge ouverte. Nombre
+de militaires l'encombraient déjà. Dariès et moi, nous trouvâmes encore
+un coin libre et deux chaises.
+
+Ah! quel repas! Quelle volupté de manger à sa faim et de boire à sa
+soif! Le menu, cependant, n'était pas très varié. Un hareng saur
+d'abord, un hareng saur ensuite, et je ne m'en suis pas dégoûté pour
+cela. Au contraire, j'ai gardé pour ce comestible un goût profond, une
+sorte de culte, la reconnaissance de l'estomac. De loin en loin, il faut
+de toute nécessité que je lui sacrifie, bien qu'à vrai dire il me soit
+devenu d'une digestion difficile. D'ailleurs un litre de vin et du pain
+frais à discrétion véhiculèrent en nous ces deux braves poissons, dont
+un doux fromage blanc, aussi rond et plus éclatant que la lune en son
+plein, vint tempérer l'excessive salaison.
+
+
+II
+
+
+Réconfortés, ragaillardis, nous quittâmes l'auberge, prêts à endurer de
+nouvelles fatigues pourvu qu'elles ne servissent pas à nous éloigner
+encore de l'ennemi. Même à jeun, nous ne demandions qu'à faire notre
+devoir; mais--règle sans exception--le courage se décuple au sortir de
+table, quand une légère griserie trouble imperceptiblement la vue. Le
+paysage bénéficia à nos yeux de l'agréable état où nous nous trouvions.
+
+Pour gagner Ourcelles, il nous fallut traverser un petit village,
+Cernay, bâti, en forme de T, à cheval sur la route qui va de Cravant à
+Mer, par Origny, et sur le chemin qui vers l'est le relie à Lorges. Il
+est entouré, avec quelques grands arbres, de vergers clos de haies, qui,
+au printemps, en été et en automne, doivent lui former une ceinture
+charmante de fleurs, de feuillage et de fruits. Les arbres et les
+arbustes n'y montraient alors que leurs squelettes, et cependant nous
+nous l'imaginâmes tel qu'aux beaux jours. Au reste, quelques nuages de
+fumée s'échappaient des toits et suffisaient pour lui donner la vie, en
+attestant la présence des habitants autour du foyer hivernal.
+
+Comme couronnement de cette bonne journée, je fus hélé en arrivant au
+camp par le vaguemestre, qui avait à me remettre une lettre de mon frère
+Emmanuel. Les journaux ayant répandu la nouvelle du premier engagement
+du 17e corps, la sollicitude de ma famille s'était éveillée: les
+angoisses des miens se trahissaient par ces mots, qu'ont gravés dans mon
+coeur les larmes qu'ils me firent coulerj'en conviens sans honte, car je
+me sentis attendri, mais non pas amolli:--«Comme il faut tout prévoir,
+si tu viens à être blessé, préviens-nous aussitôt... ou fais-nous
+prévenir. Il est convenu à la maison que, là où tu seras, j'irai, pour
+te ramener, si c'est possible, ou, sinon, pour te soigner.»
+
+Ni le lieutenant Barta ni M. Houssine n'étaient encore arrivés. En
+revanche, le capitaine Eynard, sa mission terminée, avait rejoint son
+poste. Il s'occupait activement de reconstituer la compagnie, secondé
+par le sergent Villiot, qui était parvenu des premiers au point de
+ralliement avec Laurier. En même temps que nous et après nous, les
+hommes arrivèrent, isolément, ou par petits groupes. A la fin du jour,
+les deux tiers de l'effectif étaient présents. De même dans tout le
+régiment, qui, dès lors, pouvait au premier ordre entrer en ligne.
+
+Le colonel Koch, en prenant le commandement de la brigade, avait passé
+la conduite du 48e au commandant Bourrel, du 1er bataillon. Au 3e nous
+étions toujours dirigés par l'intrépide vieillard, capitaine David. De
+beaux exemples d'honneur, de courage et de dévouement nous soutenaient,
+nous stimulaient: quelques prodiges qu'exécutât la délégation de Tours
+pour l'improvisation des armées, elle ne pouvait parfaire son oeuvre
+dans les détails. Ainsi, notre bataillon ne comptait aucun officier
+monté. Pas plus l'adjudant-major que le capitaine David. Des chevaux
+leur eussent été précieux pour conduire et faire mouvoir une unité d'un
+millier d'hommes. Ce petit fait méritait d'être noté, à l'honneur des
+chefs qui surent utiliser des instruments tactiquement incomplets, sans
+parler de l'inexpérience individuelle de leurs éléments.
+
+Chaque jour, la température devenait plus rigoureuse. Tout en demandant
+à ses soldats une entière abnégation, le général Chanzy leur était
+pitoyable; il lui parut impossible de continuer à nous faire coucher
+sous la tente. Des dispositions furent prises pour le cantonnement
+dans les villages d'ailleurs nombreux en ce pays. Notre bataillon fut
+distribué dans les granges d'Origny, au centre de la ligne de bataille.
+Mais pour les fourriers, point de repos: ils devaient concourir aux
+prises d'armes pendant le jour, et, la nuit, assister aux longues
+distributions de vivres.
+
+Déjà, le 6, la canonnade s'était sourdement fait entendre à l'extrême
+droite, première démonstration de l'ennemi sur Meung. Le 7, dès la
+première heure, l'attaque fut générale. Tandis que nous attendions
+sous les armes, la 2e division du 21e corps et la 3e du 17e, sur notre
+gauche, s'opposaient aux reconnaissances de l'ennemi, à Vallières,
+devant Saint-Laurent-des-Bois, et, plus près de nous, à Villermain. A
+notre droite, du côté de Beaugency, la 1re division du 16e corps se
+battait aussi, avec l'appui, cette fois heureux, du 51e de marche,
+pendant qu'au centre le général de Roquebrune, commandant la 1re
+division du 17e corps, repoussait victorieusement deux divisions
+bavaroises qui s'étaient avancées de Cravant et, plus à droite, de
+Beaumont.
+
+Comme l'armée avait pu vaincre sans nous, les compagnies regagnèrent à
+la nuit leurs cantonnements, et, avec mes collègues, chacun entouré de
+sa corvée, j'allai battre la semelle auprès des charrettes d'un convoi
+administratif parqué à l'entrée du village. Annoncées pour minuit, les
+distributions n'étaient pas achevées au petit jour. Or il neigeait. Les
+flocons abondants, épais, voilaient le ciel, sans répit, d'une nuée de
+taches claires tourbillonnant sur un fond gris, tandis que, dans le
+cercle restreint où la vue pouvait s'étendre, ils accusaient la forme
+des choses en les ouatant de blanc. Meules de paille, chariots de
+convoi, chevaux immobiles sous les harnais et nous-mêmes, tout prenait
+une même couleur spectrale, car le froid figeait les flocons, et il ne
+nous était pas permis de faire des feux visibles de trop loin: le foyer
+que nous entretenions modérément avec des broussailles ne suffisait pas
+pour nous dégourdir les pieds et les mains; mais il colorait de lueurs
+fugitives un tableau qui nous rappelait invinciblement la douloureuse
+légende de la retraite de Russie.
+
+
+III
+
+
+Au jour, un jour presque aussi gris, aussi triste que la nuit, nous
+pûmes aller répartir les vivres entre les escouades, puis nous étendre
+un peu, pendant que nos camarades préparaient la soupe sur les fourneaux
+improvisés le long des maisons. Elle fut vite absorbée, car le canon et
+la fusillade avaient tôt battu le rappel. Les Allemands, surpris de se
+heurter contre une armée en bataille, quand ils espéraient n'avoir
+qu'à ramasser des traînards débandés, avaient reconnu la nécessité
+de redoubler leurs coups. Avec l'assentiment du grand état-major de
+Versailles, le prince Frédéric-Charles ralentissait la marche des
+troupes dirigées sur la rive gauche de la Loire pour qu'elles pussent
+seconder les efforts du grand-duc de Mecklembourg; et le 1er corps
+d'armée bavarois, appuyé par la 22e division prussienne et la 4e
+division de cavalerie, allait tenter de rompre nos lignes.
+
+Dès huit heures, l'attaque se produisait violemment contre la division
+Collin, du 21e corps, à notre gauche. Le général de Roquebrune se
+dirigeait alors sur Cravant, et notre division recevait l'ordre de se
+porter en soutien sur Cernay, le poétique petit village à la ceinture de
+vergers.
+
+En avant d'Origny, le bataillon se forme, sous les ordres du capitaine
+David. La barbe blanche et le tremblement de tête de cet homme de haute
+stature donnent une autorité singulière aux commandements qu'il articule
+d'une voix ferme, avec une énergie juvénile. Sac au dos, les rangs
+étaient formés: le vieux capitaine s'apprêtait à crier en avant,
+lorsqu'il nous arriva un renfort inespéré.
+
+Le lieutenant Barta, M. Houssine, les sergents Gouzy, Nareval et une
+trentaine d'hommes nous rejoignirent enfin. Ils revenaient de Mer,
+jusqu'où ils s'étaient égarés. Quelques minutes plus tard, et nous
+allions au feu sans eux; mais, parce que nous ne les avions pas suivis,
+ils songeaient à nous gourmander, tant est irrésistible l'envie
+d'accuser autrui quand soi-même on ne se sent pas sans reproche. Ma
+situation aurait sans doute été pénible, sans la présence de notre
+capitaine. Le sous-lieutenant Houssine eût été heureux de me chercher
+chicane; mais il était gêné d'avoir à s'en prendre en même temps au
+sergent-major, à Villiot et à Laurier. Au surplus, M. Eynard n'était pas
+homme à encourager les mauvaises plaisanteries. Il coupa court à des
+récriminations un peu grotesques et tout à fait oiseuses. La compagnie
+se reconstitua à l'effectif respectable de 180 hommes, et, formé en
+colonne par sections, le bataillon se dirigea vers la partie du champ de
+bataille qui nous était assignée, au nord d'Origny, à deux kilomètres
+environ.
+
+Durant notre marche assez pénible dans des champs labourés ou à travers
+des vignes hérissées de tuteurs et de ceps rampant sur la terre et sous
+la neige, nous pûmes causer un peu, Nareval et moi. Soit que les étapes
+supplémentaires l'eussent fatigué, soit qu'un fâcheux pressentiment
+le troublât, il manquait de cet enthousiasme que, dans le trajet de
+Perpignan à Angers, je m'étais plus d'une fois efforcé de modérer. Le
+décor n'était point fait à la vérité pour réchauffer le coeur. Le sol
+était dur et glissant, la neige nous glaçait, et l'idée d'être couché là
+pour ne plus se relever nous faisait malgré tout passer un frisson dans
+le dos. Une steppe blanche, à perte de vue. A peine si la silhouette des
+fermes et des villages tranchait sur cet horizon pâle. Dans les hameaux
+que nous côtoyions, les jardins étaient déserts, les basses-cours
+silencieuses. Pas un nuage de fumée au-dessus des toits, comme
+l'avant-veille. Les récents combats avaient chassé tous les êtres
+vivants et fait de cette plaine une immense nécropole. Seule la lueur
+des décharges, leur détonation, à droite et à gauche, rompaient la morne
+tristesse de la nature. La vie ne s'y révélait que par le jeu formidable
+des instruments de mort.
+
+Les deux premiers bataillons du 48e, cantonnés dans le village
+d'Ourcelles, nous avaient devancés sur le terrain. Dessus n'est pas le
+mot, dedans serait plus exact, car nous les trouvâmes en position dans
+des tranchées-abris pratiquées au milieu des champs entre Origny
+et Villejouan. L'esprit français trouva, dans cette circonstance,
+l'occasion de s'exercer, malgré la gravité du moment. «Ils seront bien
+gênés pour courir! disait l'un.--Parbleu, ajouta un autre, ils font déjà
+le pas gymnastique sur place. Vois donc!» Le fait est qu'ils tâchaient
+de se réchauffer les pieds. «Ils s'enterrent avant d'être tués!» conclut
+un troisième. Plaisanterie macabre, non sans à-propos. La plupart de
+ces ouvrages de défense devaient abréger, après la bataille, la triste
+besogne des infirmiers. Beaucoup d'hommes furent déposés dans les fosses
+qu'ils avaient aidé à creuser la veille.
+
+Tout en les plaisantant, nous serrâmes, en passant, la main aux
+camarades, que peut-être nous ne reverrions plus. A ce moment un
+roulement sourd, comparable à l'écho affaibli de coups de battoirs
+précipités, se fit entendre vers l'ouest. Dans la brume de l'horizon
+se profila bientôt, tranchant sur la blancheur du terrain, un groupe
+irrégulier et mouvant de cavaliers qui venaient de Josnes. Ils
+s'avançaient au trot, mais ralentirent leur allure pour passer en revue
+nos deux premiers bataillons. C'était l'état-major de l'armée.
+
+Le général Chanzy parcourait le champ de bataille, s'assurant partout de
+l'exécution de ses ordres, et veillant à la bonne tenue des troupes. Il
+montait un cheval arabe à longue crinière, sans doute celui que nous
+avions entrevu dans la froide nuit du 1er au 2 décembre. Alors dans la
+force de l'âge, le vainqueur de Coulmiers tenait droite sa tête fine,
+aux moustaches effilées, aux sourcils froncés légèrement. Sauf ce
+dernier signe de perpétuelle réflexion, sa physionomie martiale
+respirait la confiance et le calme. La journée de la veille, les
+engagements du matin, justifiaient cet état sérieux d'une grande
+conscience en repos. Qu'il fût battu, Chanzy avait du moins tenté tout
+ce qui était en son pouvoir; mais il semblait croire sincèrement à
+la victoire. Il communiqua son espoir à ceux de nos camarades qui
+occupaient les tranchées: en passant, il leur promit la revanche.
+
+Cette figure, animée du plein éclat que donnent les grandes
+responsabilités courageusement acceptées, contrastait avec l'air fatigué
+des aides de camp, surmenés nuit et jour. Ces jeunes têtes pâles
+émergeaient à demi du col des pelisses-fourrées, autour du visage
+austère du général Guillemot, que semblait allonger encore sa barbiche
+blonde.
+
+Cependant, déployé en ligne au commandement du capitaine David, notre
+bataillon poursuit sa marche vers son objectif, Cernay. L'ambition de
+tous, la préoccupation de chacun, est de ressembler à cet ancêtre qui,
+calme et froid, digne, montre le chemin, trente pas en avant du front de
+bataille.
+
+Le colonel Koch, accompagné du commandant Bourrel et d'un officier
+d'ordonnance, vient diriger en personne l'action de sa brigade. Il
+nous rapproche du village, pour nous abriter derrière les maisons,
+en attendant qu'il nous emploie. Quatre chasseurs le suivent: leurs
+manteaux blancs servent aussitôt de points de mire aux artilleurs
+allemands. Une volée d'obus part des batteries braquées entre Cravant et
+Beaumont; ils bourdonnent au-dessus de nos têtes et vont tomber assez
+loin derrière nous. L'état-major se déplace, tantôt à droite, tantôt à
+gauche. Les projectiles le suivent, sans l'atteindre encore. Alors le
+colonel se décide à éloigner son escorte, inutile pour le moment. Les
+cavaliers prennent le trot; mais ils ne sont pas à deux cents mètres,
+qu'un nouvel obus va éclater entre eux, et deux roulent à terre avec
+leurs chevaux. Quelques éclats viennent se loger dans nos havresacs ou
+bossuer en cliquetant les marmites et les gamelles.
+
+Petit et insignifiant épisode. Plusieurs maisons nous masquaient le
+coin le plus chaud du champ de bataille; mais un vacarme incessant
+nous permettait d'apprécier l'intensité de la lutte. Crépitation de
+la mousqueterie, grondement des canons ou grincement strident des
+mitrailleuses, se combinaient avec une sorte de long mugissement
+ininterrompu, qui était le cinglement de l'air par tous les projectiles.
+A notre gauche nous apercevions un régiment de mobiles qui criblait de
+feux de salve les positions de Cravant. Une batterie, postée à notre
+droite, tirait aussi sans relâche, et ces feux convergents étaient
+bien dirigés. «A l'est de Cravant, dit le rapport allemand, les cinq
+batteries bavaroises les plus rapprochées du village durent, à la suite
+de pertes énormes, se retirer en dehors de l'action de l'artillerie
+française et des chassepots.»
+
+
+IV
+
+
+Nous étions cependant maintenus en première réserve, pour coopérer d'un
+moment à l'autre à l'attaque du centre ennemi. Sur l'ordre du général
+en chef, deux escadrons de grosse cavalerie de notre corps devaient se
+masser à l'abri des maisons de Cernay, et, avec un peloton d'éclaireurs
+algériens commandés par le capitaine Laroque, s'élancer de là sur
+les positions de Beaumont. Mais il fallait que la préparation de
+ce mouvement se fît avec prudence, sans attirer l'attention. Les
+cuirassiers, lourds, imposants, comme des statues de pierre, dans leurs
+blancs manteaux aux plis rares, défilèrent deux par deux, à la suite
+du goum tout fringant dans ses flottants burnous rouges, le long d'un
+sentier couvert par un repli de terrain. Les suivant curieusement des
+yeux pendant qu'ils s'engageaient dans le village, nous attendions
+qu'ils eussent fait leur oeuvre pour accomplir la nôtre.
+
+Quiconque a veillé un mourant se souvient de l'émotion qui vous étreint,
+au cours de minutes longues comme des heures. On épie le souffle, tantôt
+violent, tantôt insensible, du moribond condamné, et chaque râle vous
+fait frémir parce qu'il vous semble être le gémissement d'une âme
+s'élançant vers l'inconnu, dans l'éternité. Au feu, dans la passivité de
+l'attente, cette même pensée--la pensée du passage possible, immédiat,
+pour soi-même, de l'état de santé à trépas--hante les plus braves. Il
+est bien de se dominer assez pour cacher le léger frémissement qui vous
+trouble; mais que dire de l'effort des officiers--hommes après tout,
+attachés à la vie comme les conscrits, et qui de plus ont souvent femme
+et enfants--pour se maîtriser d'abord et pour suivre en même temps avec
+netteté les phases de l'action, pour juger sûrement de l'opportunité de
+se porter de préférence sur tel ou tel point?
+
+Pour nous distraire de notre préoccupation personnelle, nous avions ce
+spectacle. Un peu penché sur l'encolure, pour mieux voir sans doute et
+de plus loin, ou peut-être gêné par sa haute taille, le colonel Koch
+flattait de la main son cheval gris, à chaque nouvel éclat de tonnerre
+qui arrachait un hennissement à la pauvre bête et la faisait tressaillir
+sur ses quatre pieds. D'une bravoure encore plus crâne, le commandant
+Bourrel, naturellement froid et, au physique, court de buste, se
+dressait sur ses étriers comme s'il était honteux de n'offrir pas assez
+de prise aux coups: il semblait invinciblement attiré vers les endroits
+où venait d'éclater un obus.
+
+Le capitaine David se reposait sur son sabre, immobile et muet comme
+un dieu Terme. Il n'en était pas de même du nôtre, qui frémissait
+d'impatience, et qui eût certainement voulu nous lancer en avant s'il
+avait commandé le bataillon. Chez les sous-officiers se manifestaient à
+peu de chose près les mêmes symptômes que le matin du 30 novembre, à la
+sortie d'Ouzouer-le-Marché, sauf, il faut l'avouer, un air plus sombre
+du côté de Nareval et quelques imperceptibles signes de couardise de la
+part de l'impertinent Laurier. La tenue des hommes était correcte, avec
+même une pointe d'humour.
+
+Il me serait impossible de dire combien de temps dura notre attente.
+Mais voici les éclaireurs algériens, qu'une bordée de mitraille a
+ramenés. Trop longue est la distance à franchir dans la zone dangereuse
+du tir. Tous les chevaux auraient été fauchés en chemin, pas un homme ne
+serait arrivé sur les batteries de Beaumont. Les Africains s'éloignent
+d'ailleurs en caracolant, comme à la fantasia. Plus gravement s'écoule,
+au petit trot, la double file des _Gros Frères_, qui vont attendre une
+occasion meilleure dans la direction d'Ourcelles. Tous semblent un
+instant grandir en franchissant la crête d'un coteau au delà duquel ils
+disparaissent brusquement, comme s'ils s'étaient abîmés dans un ravin ou
+évanouis dans la brume.
+
+Ce que la cavalerie n'avait pu faire, il nous appartenait de le tenter
+avec de l'artillerie. Ordre fut donné à toute la division de se porter
+en avant de Cernay et de Villechaumont, petit village qui se dressait
+à l'est, sur notre droite. Mais, avant que le commandement eût été
+transmis sur toute la ligne, un bataillon du 51e qui le premier avait
+occupé Cernay, et s'y maintenait âprement depuis le matin, est à la fin
+serré de trop près, culbuté, refoulé; son chef, le commandant Pondielli,
+notre capitaine de Perpignan, a la moitié de la main emportée,--la main
+qui avait signé la condamnation du soldat dont le corps était enfoui,
+tout près de là, sur la lisière de la forêt de Marche, noir: la plupart
+des officiers sont atteints: les soldats reculent et abandonnent le
+village. Le colonel Koch les arrête, les rallie et les range à notre
+gauche. Tout émus encore, ils saluent les obus d'un mouvement plongeant,
+à la grande joie de nos hommes qui, n'ayant pas été encore étrillés, les
+raillent sans pitié.
+
+Enfin, tandis que le 10e bataillon de marche de chasseurs à pied se
+jette dans le village et empêche la tête de colonne bavaroise d'y
+pénétrer, notre compagnie est déployée en tirailleurs, en avant du
+bataillon qui se porte vers la gauche. Mais les mobiles de l'Orne et les
+mobilisés de la Sarthe sont là, massés par pelotons. De minute en minute
+brille un éclair suivi d'une détonation terrible: elle reçoit un court
+écho, le bruit des décharges ennemies. La riposte est meurtrière. S'ils
+en ont la force, les blessés se traînent en arrière; sinon, on les
+écarte avec les morts. Les survivants se resserrent, et le bruit
+sinistre retentit à intervalles réguliers. De vieilles troupes ne
+montreraient pas plus de sang-froid. Les mobiles sont en nombre
+et gagnent du terrain: ils n'ont pas besoin de nous. A droite, au
+contraire, le 10e de chasseurs entretient la fusillade avec un
+acharnement désespéré: il s'épuise. L'ardeur de ceux qui tirent toujours
+ne peut suppléer au nombre et il y a plus de chasseurs à terre que
+debout:
+
+«A droite et en avant, pour les soutenir!»
+
+Les maisons du village ne nous couvrent plus. Tout à coup un bruit sec,
+semblable à celui d'une baguette qui se casse, claque à côté de moi: un
+homme tombe la face contre terre, en poussant un cri, un seul: il a
+le crâne brisé. Un autre a la gorge traversée et il expire. D'autres
+roulent à terre pendant que les balles sifflent et bourdonnent à nos
+oreilles. Chacun de nous pense alors, sans rien dire, qu'il n'y a
+pas lieu de plaisanter: on éprouve un vif désir de se rapetisser, de
+s'amincir; on voudrait n'être pas plus haut qu'un caillou, pas plus
+large qu'un fil. Une heure durant, on nous maintient sur la route de
+Cernay à Origny, sans ordonner le feu. Rien n'est plus énervant.
+
+Le jour baisse, et autour de nous l'approche de la nuit surexcite les
+volontés. Le bruit redouble. Les chasseurs reprennent coeur et semblent
+se multiplier. Leurs silhouettes se détachent dans les positions variées
+du combattant chargeant, tirant, rechargeant, sans répit, sans relâche.
+Des canons passent près de nous, au galop, la moitié des servants,
+couchés, livides, sur des affûts: plusieurs chevaux, sans cavalier,
+hennissent douloureusement. L'un a le naseau déchiré et sanglant; un
+autre suit de loin l'attelage dont on l'a détaché, et son jarret brisé
+s'embarrasse dans les liens rompus qui traînent autour de lui. La
+batterie s'éloigne, non parce qu'elle est aux trois quarts détruite,
+mais parce qu'elle a épuisé ses munitions. Une autre s'avance, bride
+abattue, pour la remplacer. Ce sont des mitrailleuses, dont le râle aigu
+fait tressaillir. Dans le concert infernal, elles mêlent leur musique,
+aigre comme un déchirement, à la basse profonde du canon et au
+pétillement inégal de la fusillade.
+
+Au rebours du malchanceux 51e, qui avait été des premiers à toutes les
+fêtes, il semblait écrit que nous attendrions toujours. L'attente, telle
+qu'elle nous était imposée, était particulièrement cruelle. Le perpétuel
+sifflement des balles, dans l'obscurité naissante, avec la perspective
+d'une nuit de souffrance, sans secours et, qui plus est, sans vengeance,
+est intolérable. Nombre d'hommes qui, l'instant d'avant, riaient de
+leurs camarades du 51e, ne résistèrent pas longtemps à l'envie de se
+garer un peu. Les uns s'assirent; d'autres s'allongèrent même par terre.
+
+S'il faut être sincère, je fus tenté de les imiter; mais le galon
+oblige; je me jurai de ne pas me baisser, tant qu'il y aurait un simple
+soldat debout. Je me tins parole et ne me courbai pas, bien qu'il tombât
+constamment de nouvelles victimes dans la masse du bataillon. De ce
+nombre fut Gouzy, atteint d'une balle au pied. Il se vit obligé de se
+laisser hisser sur l'un des cacolets qui, en louvoyant loin des endroits
+périlleux, faisaient la navette entre la ligne de bataille et les
+villages d'Ourcelles et de Josnes, où étaient établies des ambulances
+volantes.
+
+Nareval, comme les autres, essuyait le feu dignement, quoique avec
+un visible effort de courage. Par petite malice je lui demandai s'il
+craignait toujours de se laisser emballer vers le danger. Il haussa
+légèrement les épaules. Non, l'épaulette ne fulgurait plus à ses yeux;
+le feu prochain des batteries en faisait pâlir l'éclat. Il regrettait
+le recoin modeste, paisible, qu'il avait abandonné sur le bateau où
+travaillait son père. Il ne s'en cacha pas; la réalité lui apparaissait
+plus terrible qu'il ne se l'était imaginée. Il était décidément vaincu
+par ses pressentiments, et, chose singulière, la préoccupation suprême
+de cet infortuné, à peu près oublié en ce monde de son vivant, fut qu'on
+se souvînt de lui après sa mort.
+
+«Écoute, me dit-il, on ne sait ni qui vit ni qui meurt: donne-moi
+l'adresse de tes parents pour que je leur écrive en cas de malheur.
+Voici celle des parents de mon père, à moi; si je disparais, promets-moi
+de leur apprendre comment je suis mort.» Et, à la lueur pâlissante du
+crépuscule, pendant que les dernières déchargés s'échangeaient au hasard
+dans l'ombre de l'éloignement, nous inscrivîmes mutuellement sur nos
+calepins, en tâtonnant, ces renseignements funèbres.
+
+Cependant, croyant que Cernay avait été perdu au moment du recul du 51e,
+le général en chef s'était borné à en ordonner la réoccupation à tout
+prix, tandis que les deux autres bataillons du 48e, sortant de leurs
+tranchées, déployaient en tirailleurs les compagnies du lieutenant Gélis
+et du capitaine Duhamel et s'avançaient eux-mêmes en bataille au nord
+de Villevert. Plus à droite, les mobiles de l'Yonne et ceux dû Cantal
+franchissaient résolument la route de Cravant à Beaugency, en faisant
+de nombreux prisonniers. Au delà encore, la division Deplanque, du 16e
+corps, enlevait la ferme du Mée, à la baïonnette, tandis qu'à gauche le
+général Deflandre, au prix d'une blessure mortelle, s'emparait du bourg
+de Layes. Ces derniers épisodes de la journée en firent sans conteste
+une journée victorieuse. Il suffit de s'en rapporter sur ce point au
+rapport de nos ennemis:
+
+«Vers quatre heures, la 1re brigade bavaroise venait prendre rang entre
+les troupes postées le long de la grande route, gravissait de concert
+avec elles, et aux cris de «hourra!» les hauteurs qui s'étendent de
+Cernay vers Villevert et se heurtaient alors à des troupes fraîches
+débouchant du sud à sa rencontre. Les bataillons bavarois avaient perdu
+déjà un grand nombre d'officiers, et leurs rangs décimés n'étaient plus
+en état de recevoir ce nouveau choc; ils se replient sur Beaumont,
+suivis par les Français; mais l'artillerie, qui s'y maintient
+inébranlable, oppose un insurmontable obstacle aux assaillants.»
+
+
+V
+
+
+Comme si un accord se fût établi entre les deux adversaires, le feu
+cessa simultanément sur les deux fronts de bataille. La nuit était
+noire, le silence profond. A en juger par la sensation personnelle de
+chacun, on comprenait qu'une détente se produisait en cet instant dans
+les nerfs des cent mille hommes éparpillés dans la plaine, tant d'un
+côté que de l'autre. Cette détente, toutefois, n'entraînait
+pas l'allégement complet du coeur. Soit la pensée des horreurs
+environnantes, soit la conscience du peu de durée de cette accalmie, une
+invincible oppression persistait. Tout à coup, pour la justifier, deux
+gerbes de feu jaillirent à cent pas de nous, en même temps que nous
+parvenait le bruit de deux détonations isolées. Est-ce qu'après douze
+heures de lutte il n'y aurait pas de répit? Ou bien était-ce simplement,
+comme à la fin d'une fête publique, la bombe d'adieu des artificiers?
+ou, plutôt, une façon de dire au revoir pour le lendemain?
+
+Plus rien, quelques minutes s'écoulèrent, un quart d'heure, et le
+silence persista. Lentement, nous pénétrions pendant ce temps dans le
+village de Cernay. La route qui le traverse était jalonnée de cadavres.
+Le premier qui se trouva sur nos pas était celui d'un sergent de
+chasseurs, avec la tunique ouverte, la chemise toute teinte de sang:
+nous le soulevâmes; il était froid. Un autre sergent, tombé la face en
+terre, avait passé ses mains derrière le dos pour essayer de déboucler
+son sac; il n'avait pu y parvenir, et ce poids l'avait étouffé. De
+la lumière brillait dans une maison, j'y entrai. Des paysans, restés
+bravement auprès de leur foyer sous les boulets, s'efforçaient de
+ranimer un malheureux chasseur. Ils l'avaient couché tout de son long
+sur le sol battu, et ils humectaient de vinaigre ses lèvres tuméfiées,
+lui frictionnaient la région du coeur; ils secouaient un mort. En
+revanche, sur des matelas par terre deux autres pauvres diables
+attestaient leur existence par des plaintes. A peine parqués dans la
+cour d'une grande ferme qui fait l'angle du chemin de Lorges, nous
+reçûmes l'ordre d'aller creuser une tranchée à l'entrée du village, au
+nord, pour défendre la route de Cravant. Dans cette direction, une ferme
+flambait ou peut-être un village. Chaque soir de bataille, les Allemands
+avaient besoin de venger leurs pertes par un acte de vandalisme. Ils
+prenaient plaisir, au centre de la France, à nous envoyer de ces défis
+inhumains. Le vent soufflait, activant l'incendie. Le froid était devenu
+sec, le temps d'ailleurs assez clair; la pioche et la pelle n'entamaient
+la terre durcie qu'après de longs et pénibles efforts. Cette harassante
+besogne s'accomplissait au bruit d'un grand mouvement dans l'armée
+allemande. En appliquant l'oreille au sol, on percevait distinctement le
+piaffement des chevaux et le roulement des caissons et des affûts. Nul
+doute qu'il ne s'effectuât de la part de l'ennemi une conversion vers
+notre droite. M. Bourrel en fit prévenir le commandement supérieur.
+
+La vérité est que, dans l'année terrible, rien ne devait nous réussir.
+Nos qualités nationales, la vivacité d'esprit, le courage primesautier,
+sont des qualités natives, heureuses, mais, en somme, peu méritoires,
+car elles sont mélangées de vanité et de présomption. Elles se
+développent sous notre beau climat, de même que la flore riche et variée
+s'étale sur notre sol fertile, tout naturellement. Or rien n'est solide
+ni précieux, sinon ce qui est rare et ce qui est produit avec effort,
+perfectionné avec soin. La Providence, en 1870, s'est servie contre nous
+des armées allemandes, comme d'un fléau, pour nous apprendra à pratiquer
+les vertus, peut-être arides, mais sûrement robustes, pour nous
+enseigner la puissance de la réflexion, de la suite dans les idées,
+apanage des chefs teutons, qui a logiquement engendré la confiance
+chez le peuple armé et lui a donné la force d'endurance prédestinée
+nécessairement à éteindre nos flambées d'ardeur. Grâce à sa savante
+organisation, à la liaison permanente de toutes ses fractions, cette
+armée ennemie figurait assez une colossale pieuvre à tentacules, qui
+retentissait tout entière des coups portés aux plus éloignés de ses
+membres élastiques et les faisait se replier ou s'étendre utilement,
+quelque espace que les nécessités stratégiques eussent fait occuper
+à nos envahisseurs. Nous, au contraire, nous n'étions qu'un corps
+désarticulé, ou à soudures fragiles, et tout à fait rompu en maint
+endroit.
+
+Lorsque toute la 2e armée de la Loire s'était bien comportée, un
+malentendu, né de l'inhabitude de subordonner l'exécution des détails
+à l'intérêt de l'ensemble des opérations, avait compromis le succès
+incontestable de la journée du 8 décembre: Le général Camô, sans même
+rendre compte au général en chef, s'était, dans le milieu du jour sur
+un avis parvenu de Tours, replié vers Mer, évacuant Beaugency, et
+découvrant notre aile droite à l'improviste. Ce recul avait obligé le
+général Chanzy à rectifier sa ligne de bataille et à abandonner sans
+combat quelques-uns des points conquis par ses troupes. Les Bavarois
+avaient pu ainsi occuper, à l'est de Cernay, le village de Villechaumont
+et la ferme du Mée. A la faveur de la nuit, ils s'y établissaient en
+force pour nous prendre en flanc le lendemain, pendant que nous nous
+retranchions au nord du côté de Cravant, d'où ils nous avaient lancé
+leurs derniers obus.
+
+Après deux heures d'un travail opiniâtre, la 6e compagnie fut, en tout
+cas, autorisée à aller prendre quelque repos jusqu'au matin. Bien qu'une
+grange nous eût été attribuée pour dortoir, je me laissai attirer par la
+faible clarté qui s'échappait d'une porte entr'ouverte sur la cour de
+la ferme que nous occupions. Vingt hommes se pressaient dans une salle
+enfumée, auprès d'un feu de branches sèches pétillant en une vaste
+cheminée. Les uns, assis devant une table massive, dormaient, la tête
+posée sur leurs bras croisés. D'autres cuisinaient, et, j'en conviens,
+quelques quartiers de pommes de terre qui rissolaient dans une poêle
+à frire, quand j'entrai, m'attirèrent vers l'âtre, tout autant que
+la chaleur du foyer. Comme Don César, dans _Ruy Blas_, j'espérais me
+nourrir au moins par l'odorat, étant, quoique fourrier, à peu près à
+jeun. Avant de nous rendre à la tranchée, j'avais mangé un biscuit,
+mon dernier, trempé dans un quart de café. Non que les vivres fissent
+défaut, dans les escouades; mais les soldats n'avaient pas eu le loisir
+de préparer la soupe. Mes yeux révélaient sans doute la faim qui me
+tiraillait l'estomac, car le cuisinier offrit, pour dix sous, à qui le
+voudrait, en me regardant, son beau plat de frites. Le caporal Dariès
+était là, riche de deux galettes de biscuit. Une fois encore, en
+souvenir de notre retraite de Châteaudun, nous nous régalâmes. Il était
+écrit que nous ne le ferions plus ensemble.
+
+L'atmosphère, autour de nous, s'était épaissie de la fumée du foyer et
+de la buée des respirations. Cet air opaque étouffait à peu près la
+flamme de l'unique quinquet qui éclairait comme une étoile lointaine,
+quand la clarté pâle de l'aube pénétra sur nous par les fissures de la
+porte et des volets de la fenêtre. Un roulement de tambour retentit dans
+la rue du village, et tous nous nous dressâmes debout comme un seul
+homme. Nous fîmes irruption hors de la maison, et, deux minutes après,
+chaque compagnie était formée sur l'emplacement indiqué la veille. Puis
+toutes furent dirigées au nord et à l'est de Cernay, dans les jardins
+qui l'entourent.
+
+Par une ruelle, un étroit passage, nous gagnâmes l'un des vergers qui
+s'étendent vers l'orient. Sa haie de clôture, sans feuillage, était déjà
+brisée en plusieurs endroits. A terre gisaient quelques chassepots, et,
+tout auprès, des fosses à peine comblées renfermaient sans doute les
+hommes qui s'en étaient servis la veille. Au delà des clôtures, il
+restait quelques cadavres que l'on n'avait pas eu le temps d'enterrer.
+Entre autres, un artilleur auprès duquel je demeurai un instant. Il
+reposait sur le dos, les bras ouverts en croix, les jambes un peu
+pliées. Les yeux semblaient clos par le sommeil, tout le visage
+était empreint de sérénité; la mort avait dû être instantanée,
+sans souffrance; elle avait surpris ce modeste héros dans le calme
+accomplissement du devoir.
+
+Villechaumont, que nous apercevions devant nous, se trouve à 1200 mètres
+environ de Cernay. Un moulin à vent, monté sur son pivot de bois comme
+sur un piédestal conique, occupe le premier plan au sud. A sa droite se
+mouvait une masse noire. Autant que le brouillard encore intense nous
+permettait d'en juger, quelques petits groupes se détachaient du gros,
+et, se glissant en avant du village, disparaissaient soudain. Ces
+ombres étaient évidemment des tirailleurs qui se dispersaient dans des
+tranchées.
+
+«On éprouvait, comme a dit Tolstoï, le sentiment de cette distance
+indéfinissable, menaçante et insondable, qui sépare deux armées ennemies
+en présence. Qu'y a-t-il à un pas au delà de cette limite, qui évoque
+la pensée de l'autre limite, celle qui sépare les morts des vivants?...
+L'inconnu; les souffrances, la mort? Qu'y a-t-il là, au delà de ce
+champ, de cet arbre, de ce toit, éclairés par le soleil? On l'ignore,
+et l'on voudrait le savoir.... On a peur de franchir cette ligne, et
+cependant on voudrait la dépasser, car on comprend que tôt ou tard on y
+sera obligé et qu'on saura alors ce qu'il y a là-bas, aussi fatalement
+que l'on connaîtra ce qui se trouve de l'autre côté de la vie.... On se
+sent exubérant de force, de santé, de gaieté, d'animation, et ceux qui
+vous entourent sont aussi en train et aussi vaillants que vous-même.
+Telles sont les sensations, sinon les pensées, de tout homme en face de
+l'ennemi, et elles ajoutent un éclat particulier, une vivacité et une
+netteté, de perception inexprimables, à tout ce qui se déroule pendant
+ces courts instants.»
+
+Le soleil ne perçait pas la brume de cette froide matinée de décembre:
+hormis cela; tout ce tableau est d'une vérité saisissante. Nos fatigues
+étaient oubliées: les coeurs battaient fort, la circulation du sang
+était active: nous nous sentions pleins de sève et de vigueur, et tout
+prenait autour de nous le plus vif relief. Rien ne s'est effacé: je
+revois tout, exactement. Les jardinets dépouillés aux arbres chargés de
+givre. Les restes de l'artilleur qui semblait dormir. Non loin de lui,
+un cheval estropié, le sien peut-être, tremblant sur ses trois jambes
+valides, mais attendant stoïquement la mort, debout, les yeux ouverts,
+sans un hennissement. A cinq cents pas enfin, en plein champ, dans la
+zone de séparation des deux lignes ennemies, errait une vache, bête
+paisible et nourricière, qui cherchait le chemin de son étable et ne le
+retrouvait pas, car le bruit de quelques coups de feu isolés l'effarait.
+
+Malgré la grande distance, les hommes, au risque de perdre leur poudre
+et leurs balles, essayaient leur fusil: Le mien était chargé, mais je
+ne sais quelle crainte m'empêchait de m'en servir. Jamais je ne l'avais
+essayé. A peine si, dans mon adolescence, j'avais brûlé quatre où cinq
+cartouches de revolver, et j'éprouvais quelque émotion à l'idée d'avoir
+pour cible des corps humains comme début. Le sous-lieutenant Houssine
+m'emprunta mon arme, visa, tira, me la rendit froidement. J'y glissai
+une seconde cartouche: mais je ne l'imitai point: j'attendis encore.
+Quoi? Impossible de le dire; je l'ignore moi-même. Est-ce que j'allais
+avoir de lâches scrupules? une fausse honte de mon devoir ou des élans
+intempestifs d'humanité? Les êtres qui depuis quatre mois tiraient sans
+relâche sur des Français, les sanguinaires Bavarois de Bazeilles qui
+étaient là devant nous, m'inspiraient-ils de la compassion? Non, certes.
+Pourquoi, cependant, hésiter à les frapper?...
+
+Quoique le général Chanzy ait écrit que nous fûmes attaqués de bonne
+heure, je crois que le premier coup de canon a retenti de notre côté le
+vendredi, 9 décembre. Une batterie s'était établie contre le village de
+Cernay, et, vers sept heures, elle ouvrit le feu sur la masse noire qui
+fourmillait devant Villechaumont. La réplique, il est vrai, ne se fît
+pas attendre. La foule sombre s'étant aussitôt écartée, huit flammes
+brillèrent presque simultanément au sein d'un nuage grossissant, et,
+comme nous étions dans l'axe du tir, nous pûmes suivre du regard les
+projectiles qui se croisèrent dans l'air. Le bruit des deux décharges se
+faisant écho, le fracas des obus dans les hautes branches au-dessus de
+nos têtes, le grand silence qui soudain régna dans les rangs, tout donna
+à cet instant un caractère de singulière solennité. Il y eut comme le
+saisissement qui vous prend devant un spectacle de beauté supérieure.
+
+Au milieu du recueillement qui avait suivi les détonations, une voix à
+l'énergie et aux vibrations bien connues, celle qui dans la forêt de
+Blois avait prononcé, au nom de la Patrie envahie, la sentence du
+caporal Tillot, s'éleva, claire, forte et ferme. Le capitaine Eynard,
+donnant l'élan à son corps vigoureux et souple, s'écriait, en nous
+montrant le chemin: «En avant!--La première section, en tirailleurs!»
+
+Rompant les clôtures des jardins, qui leur servaient encore de frêles
+abris, cent hommes s'élancèrent de bon coeur, préparant leurs
+cartouches dans la gibecière, apprêtant le tonnerre du chassepot. Le
+sous-lieutenant marchait avec nous: Villiot et moi, nous étions les
+seuls sous-officiers de la section, Gouzy ayant disparu la veille.
+
+Au bout de trois cents pas, le capitaine s'arrêta, de même toute la
+chaîne humaine dont il était le moteur. «A sept cents mètres, dit-il,
+commencez le feu!»
+
+Mais neuf balles sur dix devaient se perdre. Nous n'eûmes pas le temps
+d'en perdre beaucoup. Presque immédiatement, stimulé d'ailleurs par une
+compagnie du 10e bataillon de chasseurs, qui s'était déployée à notre
+droite et nous avait devancés, M. Eynard avait de nouveau commandé en
+avant et au pas gymnastique. Rapidement nous franchîmes ainsi cinq cents
+mètres. «Tout le monde par terre. Tir à volonté, à deux cents mètres.
+Aux artilleurs, et visez bien!» ajouta notre chef, toujours debout, lui,
+pour mieux apprécier la justesse de notre tir.
+
+Pour moi, j'avais éprouvé une compression violente et rapide au coeur,
+comme un trémolo silencieux. Puis, plus rien. L'ordre donné, il n'y
+avait plus ni hésitation ni scrupule. Je tirais, je chargeais; je tirais
+toujours, avec calme et sang-froid, visant de mon mieux, comme à la
+cible, sans fièvre ni remords. Il n'y a pas de comparaison à établir
+entre l'impression de ce moment et le tressaillement pénible qu'avait
+provoqué le premier bruit des balles, à la nuit tombante. Occupé
+d'exécuter méthodiquement la charge, je ne songeais pas à trembler,
+quoique le sifflement fût autrement intense et soutenu que la veille.
+L'appréhension vague--on ne peut trop le répéter--est pire que le danger
+réel, défini; le danger se laisse regarder sans terreur, pourvu qu'on le
+regarde en face.
+
+Dans le mouvement incessant des artilleurs, au sein de la fumée qui se
+renouvelait, s'épaississait sans cesse, il était impossible de les viser
+individuellement; mais, les uns à plat ventre, d'autres, comme moi, un
+genou en terre, ce qui est une excellente position pour assurer le tir,
+nous prenions tous pour objectifs les flammes qui, d'instant en instant,
+jaillissaient de cette nuée blanche.
+
+A cent cinquante mètres environ, nos coups portaient: nos balles firent
+du ravage. «Les huit pièces qui avaient pris position au début sur la
+droite de Villechaumont--relate le rapport allemand--se portent bientôt
+plus à l'ouest, vers la butte du moulin à vent; canonnées par trois
+batteries françaises, criblées par les feux de l'infanterie parvenue
+à petite portée, elles subissent des pertes très sérieuses, qui les
+obligent à rétrograder momentanément pour se remettre en état de
+combattre.»
+
+Leurs obus avaient tous passé fort au-dessus de nous. En revanche, dans
+le champ nu, découvert, d'où nous les fusillions sans relâche, nous
+étions à la merci de l'infanterie que nous n'apercevions pas du tout.
+Complètement dissimulés dans les tranchées où ils s'étaient terrés, les
+tirailleurs bavarois nous envoyaient, comme une grêle tombée du ciel,
+des kilogrammes de plomb. Devant nous, à droite, à gauche, de tous les
+côtés à la fois, les balles pleuvaient, soulevant chacune une pincée de
+terre. Si le plomb germait, quelle terrible moisson eût produit le champ
+que nous occupions! Mais franchement, quel tâtonnement! Que de coups
+perdus!
+
+Il y avait là comme un encouragement à ne pas se préoccuper des
+fantassins et à destiner sans regret tous nos coups aux canonniers. Ils
+s'agitaient perpétuellement, comme des ombres chinoises, sur le fond
+blanc de la fumée. Au-dessus d'eux, le moulin élevait sa cage carrée,
+faite de vieilles planches noircies, et son pignon à angle droit, où
+la croix de ses ailes immobiles semblait fixée comme sur un énorme
+catafalque.
+
+Peu après que la batterie eut repris position sous cet abri, je
+constatai que la provision de ma cartouchière était épuisée. Il fallut
+recourir à la réserve du sac, opération qui paraissait longue dans
+l'endroit où nous nous trouvions. Je m'appliquai pourtant à l'exécuter
+sans hâte exagérée, de peur de maladresses qui eussent allongé le temps
+perdu. En rebouclant mon sac sur les épaules, je vis, tout près de moi,
+couché comme la plupart des hommes, M. Houssine, qui, du bout de sa
+canne, jouait avec une motte de terre encore blanche de la neige
+tombée l'avant-dernière nuit. Un impérieux besoin vous prend, dans les
+situations tendues, d'entendre le son de sa propre voix. Sans doute
+veut-on s'affirmer à soi-même, par quelques paroles, si banales
+soient-elles, qu'on jouit de sa présence d'esprit. Cela seul explique
+pourquoi, tout en glissant une nouvelle cartouche dans la culasse de mon
+fusil, j'adressai ces mots à mon peu sympathique officier: «La fin des
+munitions approche, mon lieutenant. J'en ai déjà brûlé la moitié. C'est
+dommage!»
+
+Avant que j'eusse refermé le tonnerre sur la cartouche, une forte
+commotion, comme un rude coup de bâton, m'avait secoué le bras gauche.
+Toujours dans la position du tireur à genou, je chargeais; ma main
+glissa, inerte, de dessus mon genou par terre, et un flot de sang
+l'inonda. En même temps, une très vive douleur se faisait sentir à la
+jambe sur laquelle avait reposé mon bras.
+
+Point de doute possible, nos maladroits adversaires, avaient enfin,
+sur mille coups peut-être, touché au moins une fois. Une balle m'avait
+fracassé l'avant-bras, l'avait traversé, et s'était amortie sur ma
+cuisse. Malgré une assez vive souffrance, très supportable cependant,
+je fis à part moi ces constatations, nettement, comme pour le compte
+d'autrui; puis, d'instinct, je me retournai vers mon confident de
+hasard, le sous-lieutenant Houssine. Il ne jouait plus avec sa motte de
+terre, car une autre balle venait de la pulvériser. Philosophiquement,
+je me bornai à lui dire: «Allons! j'ai mon compte!»
+
+
+
+
+HORS DE COMBAT
+
+
+I
+
+
+Être blessé et continuer à se battre, c'est le suprême courage: mais
+cet héroïsme me fut interdit. J'essayai de relever ma main, où le sang
+délayait par nappes la couche noire que la fumée de la poudre y avait
+déposée. Impossible. L'avant-bras était comme disloqué en son milieu, à
+l'endroit où persistait une douleur sourde. Force à moi de déposer mon
+fusil, pour ramener, avec la main droite, la gauche, qui définitivement
+refusait le service. Devenu inutile, je me couchai tout de mon long dans
+la profondeur d'un sillon.
+
+De là je pus remarquer ce qui, dans l'action, m'avait échappé. Le
+capitaine jurait comme un diable, hurlant de toutes ses forces: «Tirez!
+mais tirez donc!» Villiot rampait de l'un à l'autre, et, avec un petit
+instrument, que je reconnus pour être une lime, il cherchait à rogner
+les têtes mobiles des chassepots dilatées par la chaleur du tir. Malgré
+ce soin, le feu ne reprenait guère. Moi-même, pour les derniers coups,
+j'avais eu toutes les peines du monde à refermer le tonnerre. Les armes
+étaient trop échauffées, trop encrassées. Il fallait de toute nécessité
+les laisser se refroidir et les nettoyer. La place était incommode pour
+pratiquer cette opération. En pestant de plus belle, le capitaine se
+résigna donc à abandonner momentanément la partie, sauf à la reprendre
+avec le reste de ses hommes. Il n'y avait plus qu'à s'en aller, chose
+malaisée pour moi. Ma jambe était plus endolorie que mon bras. Une fois
+mis debout, non sans peine, je boitais tellement qu'il me fallut
+faire appel à l'appui d'un soldat, qui se chargea aussi de mon fusil.
+Lorsqu'ils nous virent tourner le dos, nos invisibles adversaires
+redoublèrent de coups, sinon d'adresse. A nos oreilles grondait un
+véritable ouragan, dont mon soutien était péniblement impressionné. «Mon
+Dieu, mon Dieu, disait-il en patois, quelle grêle! Mon fourrier, ne
+pourriez-vous pas aller plus vite?... Ah! bonne Vierge, ayez pitié de
+nous!»
+
+Ses prières ne furent point vaines. Lui et moi, nous regagnâmes les
+jardins de Cernay sans nouvel accroc. Là, le capitaine se hâta de
+rallier la seconde section. Au moment où, comme nous l'avions fait trois
+quarts d'heure plus tôt, le reste de la compagnie s'élançait dans le
+champ que, sans figure de rhétorique, je venais d'arroser de mon sang,
+je reconnus la voix éclatante de Nareval. Avec un entrain qui me réjouit
+et un instant effaça l'impression des tristes détails de la veille, il
+criait: «Allons, les enfants! Allons, en avant, et vive la République!»
+Comme je poursuivais mon chemin vers l'intérieur du village, le
+capitaine demanda, courroucé: «Quel est l'homme qui s'en va?--C'est le
+fourrier, lui répondit le sous-lieutenant avec un ton de bienveillance
+tout nouveau pour moi. Il est grièvement blessé.--C'est bien!» ajouta M.
+Eynard en se disposant à suivre le lieutenant Barta et le sergent-major
+Harel, tandis que mes camarades nettoyaient leurs armes.
+
+«Comment, déjà, mon pauvre ami?» me cria le brave Villiot en guise
+d'adieu. M'étant retourné à la question du capitaine, j'allais répondre;
+mais, au même instant, un léger émoi se produisit parmi ceux qui
+couraient en avant. A la vue d'un obus fonçant sur eux, le lieutenant
+leur jeta l'avertissement des tranchées de Crimée: «Gare la bombe!
+Couchez-vous!» Toute la section s'abattit ensemble, pendant que
+l'implacable projectile achevait sa course en bourdonnant. Une lueur, un
+éclatement, aussitôt suivi de la voix du lieutenant Barta: «Debout!
+en avant!» Tous les hommes se redressèrent et repartirent au pas
+gymnastique.
+
+Tous, sauf un qui, la face en terre, ne bougeait plus. Deux soldats de
+la première section s'avancèrent pour l'aider à se relever: j'attendis
+leur retour avec angoisse. Après avoir soulevé le malheureux et l'avoir
+reposé à terre, ils revinrent, très pâles. «Le sergent Nareval», dit
+l'un, et, avec une expression d'horreur invincible, l'autre ajouta;
+«Tué. Il a le crâne ouvert.»
+
+Depuis ce jour je crois aux pressentiments et je laisse glisser sur moi
+les railleries que parfois les sceptiques ne me ménagent pas. En allant
+au feu, sous la pluie des balles, je n'avais jamais été préoccupé, à
+l'excès, de la pensée de la mort, tout en mesurant assez froidement le
+danger. Quoique endommagé, plus, il est vrai, que ne le prévoyait mon
+beau-frère quand il prophétisait plaisamment la veille de mon départ,
+je suis cependant revenu. Louis Nareval, au contraire, d'aussi bonne
+volonté que moi, avait tremblé, le 8 décembre, parce que le spectre
+invisible, mais obsédant quand même, lui avait donné pour le lendemain
+le rendez-vous inévitable, le rendez-vous fatal.
+
+Par la ruelle où la compagnie s'était engagée, encore intacte, deux
+heures plus tôt, je rentrai dans le village, en tirant le pied, en
+soutenant mon bras douloureux, et je me laissai tomber sur un banc de
+pierre, près d'une porte, plus triste encore que souffrant. Mon
+coeur était navré de la mort de mon plus ancien frère d'armes, et je
+regrettais en même temps ceux qui lui survivaient. De communes misères,
+surtout endurées pour une noble cause, nouent des liens solides. Par là
+se justifie l'assimilation faite entre le régiment et la famille, car la
+parenté s'affirme principalement dans les jours de peine et de deuil.
+
+Si les balles bavaroises ne portaient pas toutes, les obus étaient
+meurtriers. Devant moi, sur le terrain où la veille nous avions
+manoeuvré, il en tombait, tombait toujours, et beaucoup faisaient des
+ravages dans un bataillon qui était massé là, en réserve. Les cacolets
+venaient faire leur sanglante récolte dans le village. Il en passa
+bientôt un près de moi, mais déjà chargé. Le conducteur s'approcha
+néanmoins. Il tira de sa poche un grand mouchoir à carreaux, tout neuf,
+dont il me fit une écharpe, et il m'engagea à le suivre, si je pouvais
+marcher, afin de me faire soigner plus tôt.
+
+Mon sang, à la vérité, s'écoulait par les deux trous pratiqués dans
+mon bras, l'un assez près du poignet, l'autre à la sortie de la balle,
+presque au coude. Tous mes vêtements, capote, pantalon, guêtres, tout
+était inondé: je m'épuiserais sans doute à vouloir trop attendre.
+Et puis, par le temps glacial qu'il faisait, j'avais l'étrange et
+désagréable sensation de l'air s'infiltrant, au travers de mon bras,
+comme dans un tube. Je me décidai donc à suivre le cacolet. Mais ne
+voilà-t-il pas que, par une prudence fort naturelle, obligée même,
+le conducteur s'engagea dans le chemin le plus sûr, à l'abri des
+projectiles. Malheureusement c'était aussi le plus long. Ma jambe me
+faisait toujours souffrir; la longueur du circuit m'effraya. Après la
+vérification des pressentiments de Nareval, mon fatalisme était devenu
+tel, qu'il ne me vint pas à l'idée que je pouvais être atteint sur un
+point plutôt que sur un autre. Quittant mon guide, je coupai court,
+impunément, à travers le champ que plusieurs obus labourèrent devant moi
+et derrière moi.
+
+A mi-chemin d'Ourcelles je rencontrai le sergent Gouzy. Il n'avait été
+frappé que par une balle morte, qui lui avait causé un engourdissement
+douloureux dont il était déjà guéri. Du moment que nos camarades se
+battaient, il avait hâte de les rejoindre. Le cadre de la compagnie
+étant fort réduit, je n'essayai pas de le retenir, bien qu'en vérité
+son appui m'eût été utile. Il y avait encore cent mètres à parcourir
+jusqu'au village, et j'étais à bout de forces. Je ne serais pas arrivé,
+si deux paysans n'étaient venus courageusement à mon secours.
+
+Revêtus, comme en un jour de fête, de leurs habits du dimanche, ils
+suivaient anxieux le spectacle de la bataille, du seuil de leur demeure.
+Après s'être préparés à la quitter, ils ne pouvaient s'y résoudre. Ils
+voulaient espérer encore, sans l'oser tout à fait. Quelque cruelle que
+fût leur préoccupation, ils parurent l'oublier généreusement pour me
+donner des soins. Ils me firent asseoir à leur foyer, me présentèrent un
+cordial, et, sans toucher à mon bras, m'enlevèrent mon sac qui pesait
+fort sur mes épaules affaiblies.
+
+Le temps passait, et, par la porte entr'ouverte, le bruit du combat nous
+parvenait, continu, de plus en plus intense. Dans mon état de faiblesse,
+je ne me rendais plus un compte très exact de la durée, ni des
+événements; mais il paraît que toute une division prussienne était
+venue appuyer les efforts des Bavarois à Villechaumont. Notre division,
+violemment canonnée, dut se replier sur la ligne de retranchement
+ménagée en avant de Villejouan et d'Origny, dans les tranchées que le
+1er et le 2e bataillon du 48e avaient occupées la veille. Par ordre, mes
+camarades quittèrent ainsi vers midi leurs positions avancées. A eux
+échut la mission de protéger la retraite. «Sans quelques compagnies du
+48e de marche et des chasseurs à pied qui, déployés en tirailleurs,
+firent bonne contenance au delà d'Origny, ce mouvement rétrograde eût
+dégénéré en déroute», au dire du général Chanzy. Le lendemain, 10
+décembre, il cita la compagnie du capitaine Eynard à l'ordre de l'armée,
+à l'heure même où elle se distinguait de nouveau. Avec tout le régiment,
+elle reprit Origny à la baïonnette, avant l'aube. Il fut fait là de
+nombreux prisonniers. Dès qu'il fut engagé, le 48e ne se ménagea pas:
+dans les journées de Josnes, il perdit trois officiers, les lieutenants
+Combes, Lafranchi et Lespinasse, et 460 sous-officiers et soldats, tués
+ou blessés.
+
+
+II
+
+
+Pendant que mes compagnons d'armes devaient continuer à se conduire
+avec honneur, d'abord à Saint-Calais, et, en janvier, à Ardenay, sur le
+plateau d'Auvours, à Sillé-le-Guillaume, puis, suprême épreuve, dans
+Paris, au mois de mai 1871, j'allais prendre un repos trop tôt gagné,
+mais non exempt de toute épreuve.
+
+Le 9 décembre, dès que mes paysans secourables virent plier notre ligne,
+l'un d'eux courut à la recherche d'un cacolet et nous l'amena presque
+aussitôt. On me hissa sur la chaise de gauche, et en contrepoids fut
+placé un autre fantassin qui avait été atteint au ventre par un éclat
+d'obus. Puis, en route vers Josnes, pour une destination indéterminée.
+
+Le doux balancement de mon véhicule original, l'air vif de décembre
+qui me fouettait le visage, la secrète pensée que chaque pas de notre
+monture me rapprochait un peu des miens, le vague espoir de les aller
+retrouver sans que ma conscience eût rien à me reprocher, tout cela me
+ranima, me rendit coeur. Bien que le vent, en soufflant dans mon bras,
+me rappelât assez vivement ma blessure, je me sentis gagner par une
+sorte de joyeuse insouciance.
+
+A ce moment--je m'en souviens--un capitaine d'état-major nous croisa sur
+la route: mon air de jeunesse le frappa sans doute et aussi tout le sang
+qui dégouttait de ma manche sur mon pantalon garance, qu'il maculait
+de larges taches vineuses: «Du courage, fourrier!» me dit-il
+affectueusement au passage. Sans forfanterie, je pus lui répondre que
+cela ne manquait pas, car pour lui parler je m'interrompis de fredonner
+le refrain de la retraite qui s'arrangeait dans ma tête à la pensée de
+mes parents:
+
+ V'là votre fils qu'on vous ramène,
+ Il est en bien triste état.
+
+Souffrir, cela devrait apitoyer sur les maux d'autrui. Il faut avouer
+pourtant que mon voisin m'importunait fort, par ses plaintes et ses
+gémissements continuels. Les blessures au ventre sont très douloureuses;
+mais celle de mon compagnon n'était pas des plus graves. Son
+étui-musette avait heureusement amorti le coup. Ses vêtements étaient
+intacts, au plus était-il contusionné. Aussi je ne me faisais aucun
+scrupule de chantonner d'autant plus haut qu'il hurlait davantage.
+
+Le bon tringlot qui dirigeait notre mulet subissait stoïquement cet
+étrange concert, tout au souci de sa fonction. Il tenait court le licou
+de la bête et choisissait avec soin le terrain, car, sur la route gelée,
+elle glissait à chaque pas. Mon voisin, entre deux soupirs, stimulait
+le zèle du conducteur. Rien n'y fit. Il était écrit que notre mulet
+tomberait; il tomba, en nous projetant à deux ou trois mètres. Dieu,
+quels effroyables cris! Comment songer à son propre mal, en entendant de
+telles lamentations?
+
+Nous venions d'entrer dans un village qu'occupaient des mobiles.
+Vite relevés par quelques-uns d'entre eux, nous fûmes conduits dans
+l'auberge, et régalés d'une tasse de café bien chaud. Notre mulet
+s'étant de son côté remis de sa chute, les mobiles nous réinstallèrent
+avec précaution sur nos sièges et nous reprîmes notre odyssée par le
+chemin qui conduit à Mer.
+
+Au départ nous avions passé devant des fermes où travaillaient des
+chirurgiens. Des hommes au torse nu taché de rouge, d'autres montrant,
+qui son bras, qui sa jambe ou son pied, cela avait glissé en quelque
+sorte sous nos yeux, sans faire sur moi une impression trop profonde.
+Mais, à mesure que le jour avançait et que nous nous rapprochions de la
+ville, différents chemins aboutissaient à la grande route où affluaient
+les blessés provenant des divers points du champ de bataille.
+Quelques-uns, les plus rares, suivaient à pied, beaucoup en cacolet,
+d'autres sur des chariots de toutes formes. Ils offraient un spectacle
+attristant. Parmi ceux qui étaient couchés sur des charrettes, il y en
+avait au teint blême et verdâtre. Les convoyeurs n'osaient sans doute
+pas se défaire d'un fardeau sacré, lors même qu'ils avaient la certitude
+de ne plus transporter qu'un cadavre. Dans une de ces voitures, j'eus la
+douleur d'apercevoir, vivant encore, mais trop privé de ses sens pour
+me reconnaître, le malheureux caporal Dariès. Il avait eu, à ce que
+m'apprit le charretier, une jambe broyée par un obus.
+
+Derrière le remblai du chemin de fer, la ville de Mer montra enfin le
+faîte de ses maisons inégales, le grand toit de sa halle et son clocher
+qui, toute proportion gardée, rappelle modestement une des tours de
+Notre-Dame de Paris. La route passe sous un pont, et les habitations se
+dressent au delà. Au milieu du faubourg, notre conducteur s'avoua fort
+embarrassé. Il ne pouvait guère nous transporter plus loin, d'autant que
+nous avions besoin d'être pansés et de nous reposer; mais il ne savait
+où nous laisser. Une foule de malheureux, en attendant d'être évacués
+dans la direction de Blois, s'entassaient à la gare: nous n'y aurions
+trouvé aucun abri. Me souvenant de m'être arrêté dans un café du
+voisinage, je dis au soldat de nous y conduire. Depuis un mois,
+l'établissement avait été abandonné; les volets étaient clos. Alors, par
+une inspiration soudaine, j'indiquai à notre guide l'épicerie où j'étais
+entré quelques instants avant notre départ précipité pour Châteaudun.
+
+Les blessés reçoivent vite leur récompense. Pour eux, la sollicitude de
+tous s'éveille aussitôt. Nous fûmes charitablement accueillis par la
+personne qui m'avait reçu naguère. Tout exigu que fût le logement
+qu'elle partageait avec sa tante, au fond du magasin, elle nous y
+installa près du feu, mon compagnon et moi, et, en apprenant que nous
+n'avions reçu aucun soin, elle nous quitta brusquement. Elle se mit à
+parcourir la ville, qu'encombraient les troupes de la division Camô,
+rétrogradées de Beaugency. Le premier chirurgien qui se trouva sur son
+chemin, elle nous l'amena.
+
+C'était le docteur Charles, médecin-major du 1er régiment de gendarmerie
+mobile. Après avoir déclaré à mon plaintif compagnon qu'il pourrait
+reprendre son service dans quinze jours, il s'occupa de moi. Avec
+affabilité, secondé d'ailleurs par la jeune fille, il me fit un
+pansement sommaire; puis il me délivra un certificat constatant la
+gravité de ma blessure et spécifiant qu'elle exigerait trois mois de
+soins. J'aurais dû m'en affliger, mais je ne vis là que l'autorisation
+implicite de regagner le nid familial.
+
+Le docteur fut remercié par notre bienfaitrice, dont la bonté ne se
+démentit pas un instant et que ma reconnaissance se plaît à rappeler.
+
+Chose remarquable, ce court épisode, qui a semé dans mon souvenir un
+poétique bouquet au parfum impérissable, fut rempli, en un cadre tout
+prosaïque, de soins matériels infimes. Préparer un petit chiffon de
+toile, y étendre prestement du beurre frais, à défaut de cérat, pour
+oindre mes plaies. Me faire prendre du bouillon, que de son souffle
+elle avait refroidi. S'abaisser ensuite jusqu'à défaire mes guêtres
+ensanglantées, pour me permettre de me délasser sur un matelas qui
+avait été étendu dans l'atelier d'un menuisier voisin. Mais la charité
+ennoblissait tout cela. Malgré ma faiblesse, je n'en étais pas moins
+honteux de voir cette inconnue s'agenouiller à mes pieds. «Laissez donc,
+me dit-elle avec un triste sourire; n'est-ce pas notre seule manière, à
+nous autres, de servir notre malheureux pays?»
+
+Le malheur d'autrui n'abolit pas le nôtre; mais il peut nous enseigner
+à le mieux supporter, en nous rappelant que l'échelle des maux est
+infinie. Sur mon grabat, je dus me faire tout petit, pour partager la
+place avec un pauvre diable qui avait les deux bras brisés. Jusqu'au
+jour je n'osai me remuer, de peur de heurter le misérable que sa double
+blessure immobilisait comme un mort. Or les nuits de décembre sont
+interminables, et celle que je passai là me parut bien la plus longue de
+ma vie. Le sommeil me fuyait, et mon cerveau semblait tourner dans ma
+tête. A la lueur vacillante d'une veilleuse, les objets environnants
+prenaient des formes étranges, fantastiques, effrayantes. L'établi du
+menuisier, dont l'ombre s'étendait jusqu'à nous, offrait l'aspect d'un
+catafalque. Plusieurs planches, dressées contre les murs, avaient des
+blancheurs de fantômes, et le jeu de la lumière leur donnait un semblant
+d'agitation. La fièvre gagnait sur moi, incontestablement, et quand,
+par un effort de volonté, je parvenais à la vaincre, à ressaisir le
+sentiment exact des choses, une autre terreur surgissait. Je prêtais
+anxieusement l'oreille aux rumeurs de la rue.
+
+A la nouvelle de l'abandon de Beaugency, le bruit s'était répandu que
+les Allemands s'avançaient rapidement et que la ville de Mer allait être
+envahie. Les chevaux qui parfois passaient au galop, appartenaient-ils à
+nos estafettes ou à quelques uhlans audacieux? Etaient-ce déjà les pas
+de nos ennemis qui résonnaient sur le pavé de la rue? Le jour allait-il
+nous trouver libres, ou prisonniers?
+
+Dans l'immobilité pénible où j'étais réduit, un incident futile vint
+cependant me distraire. Un petit objet, comme un caillou, roulait sous
+mes talons, me gênait: je me creusai vainement l'esprit à en déterminer
+la forme et la nature, sans pouvoir l'atteindre. Au jour enfin, je
+reconnus une balle tronconique, de la grosseur du pouce, toute mâchée.
+C'était celle qui m'avait blessé: après m'avoir contusionné la cuisse,
+elle était descendue dans ma guêtre. Soigneusement je la recueillis. Mon
+frère aîné m'avait demandé un souvenir des Allemands: ils ne m'avaient
+pas laissé en ramasser un, mais me l'avaient envoyé: faute de mieux, il
+faudrait que mon collectionneur s'en contentât. Je comptais bien pouvoir
+le lui rapporter, les troupes françaises occupant encore la ville. En
+les voyant circuler dans la rue, j'éprouvai autant de joie que si elles
+venaient réellement de nous délivrer.
+
+Le 10, dans la matinée, il me fallut donc dire adieu à ma gracieuse et
+douce infirmière. Tremblant de fièvre et de froid, boitant, _traînant
+l'aile et tirant le pied_, je gagnai la gare, où, d'heure en heure, des
+trains formés à la hâte emportaient par centaines des débris humains
+de l'armée de la Loire. Dans la station gisaient les plus grièvement
+atteints. D'autres, qui, comme moi, pouvaient marcher encore, gagnaient
+le bord de la voie. Parmi eux, quelques-uns de nos adversaires, Bavarois
+au casque en cuir bouilli. Deux avaient été frappés à la tête, un autre
+au bras. La solidarité du malheur ne s'était pas encore établie d'eux à
+nous. Trop des nôtres subissaient leur sort pour que notre rancune pût
+tomber tout d'un coup. Du reste, ils paraissaient résignés, sous leurs
+linges sanglants.
+
+Ils furent bientôt embarqués, et de mon côté je trouvai place dans le
+fond d'une voiture à bestiaux. Quoique ma jambe fût toujours raide et
+endolorie, je n'eus garde de me coucher: je m'efforçais de taper des
+pieds dans mon coin. Long exercice. Le train glissa, tout doucement par
+bonheur, hors des rails, pendant la première nuit: le trajet, de Mer
+à Bordeaux, dura quarante-huit heures, par un froid sibérien. Les
+malheureux, qui autour de moi n'avaient pas la ressource de m'imiter,
+enduraient le martyre. Tandis que d'autres souvenirs me reviennent avec
+une admirable netteté, ce triste tableau, trop longtemps placé sous
+mes yeux, échappe à ma mémoire. De cet entassement se dégage un petit
+chasseur à pied, au visage d'enfant, grelottant en un coin, dans sa
+veste courte, sans manteau ni couverture: il avait--je crois--une main
+écrasée. Plus près de moi est étendu un malheureux garde-mobile dont le
+pied tient à peine à la jambe, par quelques fibres.
+
+Pourtant ni les uns ni les autres ne se plaignaient guère. Il ne fut
+certainement pas échangé dix paroles entre nous durant ces deux longues
+journées: c'est une chose remarquable que la morne résignation des
+soldats mutilés. Aux prises avec la douleur, en attendant la révélation
+du grand mystère de la mort, ils deviennent silencieux et graves. Les
+hurleurs sont généralement les moins atteints. Les autres regardent
+venir stoïquement la guérison incertaine, lointaine en tout cas,
+indifférents à ce qui les environne et dédaigneux même de la
+commisération.
+
+A Bordeaux, quant à moi, j'étais vaincu. La fièvre commençait à
+m'accabler; mon bras semblait s'appesantir davantage d'instant en
+instant: je craignais de ne pouvoir résister jusqu'au terme de mon
+voyage. J'appris d'ailleurs avec inquiétude que notre train allait être
+dirigé sur Mont-de-Marsan et sur Bayonne. Un sous-intendant militaire se
+trouvait sur le quai; je lui exprimai mon désir de rentrer à Toulouse,
+et lui parlai du certificat du docteur Charles. Il n'hésita pas à me
+faire descendre; il m'autorisa à aller prendre un autre train, à la gare
+Saint-Jean, de l'autre côté de la Garonne, après m'avoir engagé à me
+faire panser dans une salle dont il m'indiqua l'entrée.
+
+Cette salle était le hall d'attente, peu élevé de toiture, mais d'une
+très vaste superficie. Le gaz l'éclairait médiocrement. Quand je poussai
+devant moi la porte vitrée, une odeur âcre me prit à la gorge, une odeur
+indécise, entre l'abattoir et le charnier. Le sol n'était qu'une immense
+litière, jonchée de victimes saignantes, et, de distance en distance,
+circulaient avec précaution quelques soeurs grises dont les cornettes
+blanches semblaient lumineuses dans l'obscurité relative. Une rumeur de
+plaintes, dominée par des hurlements sonores, s'élevait de ce lit commun
+de nobles souffrances. A ce douloureux spectacle, j'oubliai mon propre
+mal et me sentis assailli par de plus hautes pensées.
+
+Dans notre guerre à outrance, il fallait bien que la victoire restât à
+l'une des deux nations: l'autre, à défaut de gloire, pouvait du moins
+revendiquer l'estime du monde, en se défendant jusqu'à l'épuisement.
+Dans cette lutte où tombaient tant de Français, peu importait qu'ils
+fussent vaincus: il est vrai que nous n'ajouterions pas de trophées
+à ceux que nos aînés ont entassés à l'hôtel des Invalides; mais nous
+souffrions assez pour avoir droit plus tard au respect de nos cadets.
+Oui, malgré nos désastres inouïs, nous pouvions sans forfanterie, comme
+les Russes après la défense héroïque de Sébastopol, répéter le mot du
+vaincu de Pavie: _Tout est perdu, fors l'honneur._
+
+Devant le sombre tableau qui s'était offert à mes yeux, une pitié
+profonde, mêlée d'un certain orgueil, m'avait donc envahi. Nareval,
+Dariès, le malheureux caporal Tillot, et mes autres compagnons d'armes,
+qui, peut-être, avaient succombée à leur tour, tous me revinrent en
+mémoire; et en pensant à eux je fus saisi de la crainte de fouler
+aux pieds quelques-uns des martyrs qui se tordaient sur cette paille
+ensanglantée, tandis que mon bras n'exigeait pas des soins immédiats.
+Quand j'eus refermé la porte de l'étrange salle d'attente où l'on
+sentait planer la mort, je m'éloignai en frissonnant malgré moi: je
+quittai la gare pour marcher un peu, pour me convaincre aussi que,
+quoique frappé, je n'étais pas tout à fait abattu.
+
+Quelque temps avant la guerre, j'avais fait à Bordeaux un court séjour
+chez de vieux amis de mon père; mais ils habitaient loin du centre,
+près de Caudéran, une maison isolée, ce que les Bordelais nomment une
+échoppe. La ville m'était peu familière. L'idée d'aller si loin ne
+m'était pas venue d'abord; seul sur le pavé de la Bastide, dans la
+demi-obscurité de l'aube luttant avec la lueur pâlissante des papillons
+de gaz, devant la vaste étendue brumeuse qui marquait le lit du fleuve
+gascon, j'eus une sorte de défaillance morale; il me parut impossible de
+reprendre ma route sans un relais, je me laissai séduire à la pensée de
+me reposer en face de visages amis. Mais près d'une lieue me séparait de
+Caudéran, une lieue de quais, de places, de rues. Comment se retrouver
+dans un pareil dédale?
+
+Heureusement, au fond de mon gousset, dormait un écu de cinq francs,
+superstitieusement gardé comme un en-cas suprême. Le moment était
+venu de faire donner la réserve. Devant moi se trouvait un débit où
+mangeaient et buvaient quelques débardeurs du port; j'y entrai. Tandis
+que je prenais une tasse de café, un homme voulut bien m'aller chercher
+une voiture. Une heure durant, elle me cahota; du moins, mon bras
+répercutait les moindres secousses. Elle me déposa tout là-bas, au
+moment même où nos bons amis ouvraient leurs volets.
+
+Il serait difficile de peindre leur pénible surprise, en me
+reconnaissant dans le militaire, pâle et faible, qui ne pouvait parvenir
+à ouvrir la voiture. Ils accoururent, firent céder la portière, me
+soutinrent jusque dans la maison. Le premier moment de stupeur passé,
+les braves gens préparèrent pour moi, afin de m'avoir plus près d'eux,
+un lit où personne ne s'était reposé depuis qu'ils y avaient vu mourir
+leur unique enfant. Ensuite ils appelèrent mon père par le télégraphe.
+
+
+III
+
+
+A partir de cet instant, la sollicitude la plus éclairée, les soins les
+plus habiles ne cessèrent de m'être prodigués. Mon père, arrivé par
+le premier express, put amener près de moi le docteur Fusier, médecin
+principal des armées, que les fiévreux du Mexique et plusieurs
+générations de polytechniciens ne peuvent avoir oublié. D'un léger coup
+de bistouri, il me fit une incision par où treize esquilles, nombre
+fatidique, devaient être extraites successivement, et il autorisa
+mon transport à Toulouse en coupé-lit. Le lendemain, à cheval dès la
+première heure, lui-même vint présider à mon embarquement.
+
+Pour le voyage, comme mes habits de guerre nécessitaient une
+désinfection, j'avais été enveloppé dans des vêtements civils. La fièvre
+aidant, je n'étais guère qu'un paquet inerte, presque inconscient. Il
+me souvient pourtant que, devenu le point de mire des voyageurs, je fus
+pris à la gare d'un mouvement d'enfantine coquetterie. De ma main libre,
+j'arrachai au moins la coiffure d'invalide dont nos amis m'avaient orné:
+il me répugnait de rentrer dans ma ville sous le casque du pacifique roi
+d'Yvetot. Au bout du trajet, autre motif de protestation. Une civière
+avait été amenée pour moi de l'hôpital militaire à la gare de Toulouse;
+je refusai d'y prendre place; je refusai énergiquement, et rien ne put
+me faire céder, car ce n'était plus la coquetterie qui m'animait: mais à
+aucun prix je ne voulais être rendu à ma mère comme un cadavre.
+
+A ce moment, sur le quai de la gare, monseigneur Desprez, l'archevêque
+du diocèse, se trouvait là fortuitement; il fit quelques pas à ma
+rencontre. Après m'avoir adressé de bienveillantes paroles, il me donna
+sa bénédiction. Puis une voiture m'emporta avec mon père, et, enfin, par
+un dernier effort, je pus recevoir debout l'embrassement maternel.
+
+Douce étreinte, accompagnée de larmes dont le seul souvenir me paraît
+plus précieux que la possession d'une rivière de diamants. Oui, nous
+pouvions nous embrasser, nous embrasser de bon coeur. Au milieu du
+désastre national nous nous sentions la conscience légère, exempte de
+tout reproche.
+
+Dans cet état, le bonheur ineffable du retour était d'autant plus
+appréciable, que le danger avait été réel. Ce danger, le mal physique le
+rappelait, pour la jouissance du revoir. Un rien, une légère déviation
+de la balle, j'étais tué et perdu pour ma mère; elle était perdue pour
+moi. Au contraire, je lui étais rendu, pleinement rendu, pour redevenir
+pendant quatre longs mois son petit enfant. Oui, toutes les mères ont
+prodigué au leur des soins de toutes les heures, heures de jour et
+heures de nuit: elles leur ont témoigné un dévouement absolu, sans
+borne; mais la mienne m'a prodigué ces soins, m'a en un mot donné la vie
+deux fois, et, la seconde fois, j'étais conscient de tout; il m'a donc
+été possible de lui vouer une reconnaissance presque proportionnée à sa
+tendresse.
+
+Si, pour apprécier cette immense affection, il m'avait fallu un
+contraste, ce contraste ne m'eût pas manqué. Puisque j'avais survécu, je
+devais au malheureux Nareval d'accomplir son dernier souhait, aller dire
+à ceux dont il m'avait donné le nom, le soir du 8 décembre, qu'il avait
+su bien mourir. Son ombre même ne devait pas être heureuse. Ma guérison
+traînait beaucoup et devenait douteuse; je n'avais pas de peine à m'en
+apercevoir: j'obtins de mon père qu'il se chargeât d'aller à l'adresse
+indiquée. Nul n'était mieux fait pour remplir avec tact la pénible
+mission dont je désespérais de pouvoir m'acquitter. Mais ceux qui
+avaient eu les dernières pensées de mon infortuné compagnon ne lui
+accordèrent qu'indifférence en retour. Mon père, pour les préparer,
+parla d'abord d'une blessure, d'une blessure grave. «Vraiment, ce pauvre
+Louis! C'était un brave garçon!» dirent-ils simplement. Les premiers,
+ils parlèrent de lui au passé, froidement, le tuant en quelque sorte de
+nouveau, en effigie.
+
+Le délai prévu par le docteur Charles fut de beaucoup dépassé. Décembre,
+janvier, février, mars, avril, tout ce temps s'écoula sans amélioration.
+Au contraire, toujours au lit, le bras dans un affreux état, je
+m'affaiblissais, je dépérissais, je m'en allais visiblement, en dépit
+des soins dévoués du docteur Henri Molinier. Bien qu'il prît la peine de
+me panser lui-même matin et soir, il désespérait de me guérir; à moins
+d'en venir aux moyens extrêmes. Chaque jour, il parlait plus fermement
+de l'amputation: mais, quelque pessimiste qu'il fût, sa patience ne se
+démentait pas. Faible comme un moribond, j'atteignis le mois de mai,
+moins à plaindre, sans doute, que mes camarades qui guerroyaient
+encore, sous les balles françaises, autour du Mont-Valérien, à l'Arc de
+Triomphe, à Montmartre, à la Chapelle.
+
+Aux Buttes-Chaumont, Villiot, devenu sous-lieutenant, mérita d'être cité
+à l'ordre du 1er corps de l'armée de Versailles. Nos trois officiers
+furent décorés vers le même temps, et mon successeur eût pu l'être sans
+injustice. Atteint d'une balle en pleine figure, le sergent-fourrier
+Leyris la fit ressortir lui-même de sa blessure, en pressant sa joue
+de toute la force de ses doigts. Il refusa d'ailleurs de quitter la
+compagnie. Sa plaie bandée, il continua de se battre jusqu'au dernier
+jour. Harel, Gouzy, sans rencontrer d'occasions si éclatantes,
+poursuivaient simplement l'accomplissement de leur dur devoir. Seul
+Laurier, qu'au moins une fois Villiot avait surpris loin de son poste,
+était rentré en congé à Marseille, où il se vantait d'avoir dédaigné
+l'épaulette.
+
+Tout d'un coup, la constance et le dévouement du docteur Molinier furent
+enfin récompensés. Les prières de ma mère aidant, j'entrai presque
+subitement en convalescence. Un jour, en cachette de mes parents, je
+parvins, après une heure de patients efforts, avec l'aide d'une amie
+du voisinage, à glisser mon bras ankylosé dans la manche trouée de
+mon habit de guerre, ce bras si largement labouré par la lancette
+du chirurgien, ce bras qu'avait si longtemps menacé le couteau de
+l'opérateur, ce bras qui m'avait été conservé miraculeusement.
+
+Soutenant à peine ma main cependant lourde comme du plomb, j'apparus
+soudain, triomphant, aux yeux de tous les miens réunis pour le repas du
+soir. Quelle surprise, et quel attendrissement! Ah! j'ai causé bien
+des soucis à ma mère, il est vrai; mais, en revanche, quelles joies
+infinies!
+
+Nulle autre récompense ne pouvait égaler celle-là, et elle m'a suffi.
+Aussi, en dépit des plus vives souffrances, malgré l'énervement de ma
+longue maladie, dans l'angoisse de très douloureuses opérations, aucun
+regret n'est jamais venu obscurcir ni troubler ma conscience. Aux
+amis qui s'apitoyaient sur moi, j'ai pu répéter sans cesse, en toute
+sincérité, ce vers si simple du grand Corneille:
+
+ Je le ferais encor, si j'avais à le faire.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+Échos des premiers revers
+
+Le 48e régiment de marche
+
+En campagne
+
+La déroute
+
+Bataille
+
+Hors de combat
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Journal d'un sous-officier, 1870, by Amédée Delorme
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL D'UN SOUS-OFFICIER, 1870 ***
+
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+Project Gutenberg's Journal d'un sous-officier, 1870, by Amédée Delorme
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Journal d'un sous-officier, 1870
+
+Author: Amédée Delorme
+
+Release Date: April 3, 2004 [EBook #11893]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL D'UN SOUS-OFFICIER, 1870 ***
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+
+
+
+Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
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+
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+
+D'UN SOUS-OFFICIER</h1>
+
+
+
+
+
+<h3>AMÉDÉE DELORME</h3>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+<h2>ÉCHOS DES PREMIERS REVERS</h2>
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Le malheur aigrit. De là les récriminations qui se sont
+entre-croisées, violentes, acerbes, au lendemain de nos
+désastres. Nul n'a voulu de bonne foi accepter sa part
+de responsabilité. Chacun, au lieu de sonder sa conscience,
+a regardé autour de soi, au-dessus ou au-dessous,
+selon sa situation, et il lui a été facile de découvrir des
+griefs chez autrui, car il n'est personne qui n'ait eu
+quelque reproche à s'adresser. Notre faiblesse était notoire,
+et le gouvernement impérial fut inexcusable de lancer la
+France dans une folle aventure. Mais a-t-on oublié comment
+le peuple français avait accueilli les premières tentatives
+de création de la garde nationale mobile? Malgré
+leur fierté de compter le maréchal Niel parmi leurs compatriotes,
+les riverains de la Garonne reçurent mal ses
+décrets. Ils y répondirent en brisant les réverbères de Toulouse.
+Le sort des armes n'eût-il pas changé, cependant, si,
+à la fin de juillet, quatre-vingts légions, organisées de longue
+main, avaient pu seconder les efforts de la vaillante armée
+du Rhin?</p>
+
+<p>A vrai dire, les reproches amers éclatèrent plus tard. Ce
+fut d'abord de la stupeur à la nouvelle des désastres de
+Wissembourg, de Froeschwiller et de Forbach. Précieux
+patrimoine, l'honneur national s'apprécie à sa valeur,
+comme la santé, quand il a subi une atteinte. La vie sembla
+s'arrêter à Toulouse. Industrie, commerce, tout fut suspendu.
+Les boutiques restaient à demi closes, les usines chômaient.
+Dès le matin, toute la population se portait sur la place du
+Capitole. Bourgeois modestes, ouvriers en blouse, aristocrates
+à la mise élégante, étudiants un peu débraillés, tous,
+confondus en une foule inquiète, venaient chercher vainement
+sur les murs de l'Hôtel de Ville l'annonce d'un retour
+de la fortune.</p>
+
+<p>Ces hommes demeuraient mornes, silencieux, comme
+implantés dans le sol de la place. Ils s'en arrachaient parfois, d'attente lasse, pour aller inutilement demander si les
+nouvelles n'étaient pas retenues à la préfecture. Dans ce
+va-et-vient, personne n'osait marcher tête haute. Les amis
+s'accostaient tristement, avec de longs serrements de main
+et des hochements de tête découragés, comme pour s'annoncer
+mutuellement l'agonie d'un être cher. Les rares
+officiers laissés dans les dépôts circulaient à peine, ne se
+montrant plus au café. Par pitié pour eux, on les évitait.
+Du reste, la honte de la défaite appesantissait le front de
+tous les Français, indistinctement, et ils n'osaient plus
+se regarder en face.</p>
+
+<p>Énervantes journées que ces journées d'attente du mois
+d'août, pendant lesquelles on voulait douter, on voulait
+espérer encore. Il fallut se résigner. Les premiers revers
+furent confirmés, avec l'aggravation des plus navrants
+détails. Pourtant le maréchal de Mac-Mahon ralliait à Châlons
+les débris héroïques de Froeschwiller; Bazaine massait
+autour de Metz l'armée du Rhin, que Forbach avait à peine
+entamée. La victoire, si longtemps attachée à nos armes,
+nous reviendrait peut-être. Mais il n'y a pas de douleur
+si cruelle qu'il ne faille s'en distraire, parce que s'impose
+l'obligation de vivre. Le marchand forcément revint à son
+comptoir, l'ouvrier reprit ses outils, en proie à une sourde
+rancoeur. Seuls, dans un si grave péril, les oisifs durent
+continuer à subir le sentiment de leur inutilité.</p>
+
+<p>Pour moi, j'allais avoir vingt ans. Jamais je n'avais rêvé
+batailles, et, à mon grand regret, je ne comptais pas des
+lieutenants généraux, ni le moindre mareschal de camp
+dans mes ascendants. Mon père était un actif industriel; il
+avait le désir d'étendre le cercle de ses opérations à mesure
+que chacun de ses quatre fils serait en âge de le seconder.
+Je commençais à m'initier aux affaires, quand la guerre
+éclata. Rien ne m'avait donc préparé à l'idée d'être soldat
+un jour; mais le malheur suscite des vocations soudaines,
+et il y a des grâces d'état.</p>
+
+<p>La <i>Marseillaise</i> avait alors une signification poignante,
+car le flot envahisseur grossissait sans répit. Chaque jour,
+les hordes allemandes nous débordaient plus nombreuses;
+de terrifiantes rumeurs circulaient déjà sur leurs exactions,
+et leurs hardis éclaireurs étaient signalés à d'énormes distances.
+Qu'importait d'ailleurs le point sur lequel portait
+la souillure: elle entachait le sol de la France; la patrie
+était violée. Comment demeurer le témoin impassible d'une
+telle honte? Ne devaient-ils pas moins souffrir ceux qui,
+luttant au péril de leur vie, mettaient au moins, quelle que
+dût être l'issue finale, leur conscience en repos?</p>
+
+<p>Partout, dans les casernes, dans les établissements privés,
+des écoles s'étaient ouvertes spontanément, dès la déclaration
+de guerre, pour l'instruction des cadres de la garde
+nationale mobile. Je m'étais fait inscrire au gymnase Léotard,
+et j'avais d'abord suivi les cours sans plan déterminé,
+par imitation de mes camarades qui aimaient mieux devenir
+officiers que simples gardes. Mais je ne tardai pas à me passionner
+pour le maniement du fusil, pour l'école de peloton
+et de compagnie, pour l'escrime à la baïonnette. La nuit
+venue, j'allais, accompagné d'un de mes jeunes frères, faire
+de longues courses au pas gymnastique, pour m'assouplir
+et m'entraîner. Nous rentrions rouges, haletants, épuisés;
+mais ces efforts avaient déjà leur récompense. Ils m'épargnaient
+les insomnies durant lesquelles je ne cessais de
+repasser tous les détails désespérants apportés par le télégraphe.
+Après un bon somme, l'idée fixe des progrès à
+faire pour hâter le départ me reprenait au réveil, et je
+retournais de bonne heure au gymnase.</p>
+
+<p>Avant de décrocher les fusils du râtelier, nous nous pressions
+autour des moniteurs, pour avoir des nouvelles du
+maître de la maison. Léotard, le célèbre acrobate, était
+atteint de la petite vérole. Chez cet athlète, alors dans la
+force de l'âge, la maladie avait pris tout d'un coup une violence
+extrême. Il délirait sans repos, et, ce qui nous attachait
+le plus à lui, c'est que son délire se changeait en
+fureur patriotique. Il ne voyait que des Prussiens autour de
+lui, dans ses hallucinations. Malgré l'affaiblissement de la
+fièvre, les restes de sa vigueur le rendaient encore redoutable;
+il ne fallait pas moins de deux hommes robustes
+pour le veiller sans cesse, et, presque d'heure en heure, ils
+avaient à lutter corps à corps avec lui, afin de le maintenir
+dans le lit d'où il voulait s'élancer pour courir sus aux
+ennemis de la France. Il mourut un matin dans un de
+ces terribles accès.</p>
+
+<p>Cependant, la légion des mobiles de la Haute-Garonne
+s'organisa et mes camarades du gymnase y obtinrent tous
+des grades. J'estimai dès lors qu'il n'était pas trop ambitieux
+de ma part de prétendre faire ma partie comme simple
+soldat. Le soir, à la table de famille, j'annonçai mon intention
+de m'engager.</p>
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Cette déclaration éclata comme un obus. A l'exception
+du compagnon de mes courses nocturnes, personne n'y
+était préparé. Pour les parents, un fils est toujours un
+enfant: la première manifestation virile étonne de sa part,
+inquiète un peu, lors même qu'il ne s'ensuivrait pas un
+danger immédiat. Dès qu'il revendique l'entier usage de
+son libre arbitre, le jeune homme échappe aux siens, en
+supprimant l'action d'une sollicitude tendre et avisée. A
+l'heure critique où nous étions, le péril était certain et tout
+proche. La pensée en fit venir à ma mère deux grosses
+larmes, qui un instant voilèrent ses yeux bleus, puis roulèrent
+silencieusement sur son doux visage résigné. Mon
+père, mal remis de sa surprise, se contenta de me faire une
+réponse évasive.</p>
+
+<p>Ma nuit fut mauvaise. J'étais partagé entre le regret
+d'avoir chagriné ma mère, la conviction que je ne lui épargnerais
+pas cette épreuve, et le dépit de n'avoir pas brusqué
+le dénouement inéluctable. Le lendemain, au déjeuner, je
+remis donc la question sur le tapis, non sans un tremblement dans
+la voix. Mon père, voyant de nouveau le front
+de ma mère s'assombrir, m'arrêta net cette fois. Homme de
+décision et coeur-droit, il n'admettait pas les voies détournées.</p>
+
+<p>«Si tu veux t'engager, dit-il, fais-le; mais parles-en
+moins.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'à cela ne tienne, répondis-je; j'attendais votre
+consentement.»</p>
+
+<p>Et, fort d'une autorisation ainsi surprise, je me rendis,
+en sortant de table, au commissariat de police.</p>
+
+<p>Mon coeur battait la chamade pendant que, négligemment,
+comme s'accomplit toute besogne coutumière, le
+magistrat remplissait, en me posant les questions nécessaires,
+l'imprimé sur lequel grinçait sa plume agile.</p>
+
+<p>«Mais, fit-il en relisant la date de ma naissance, vous
+n'avez pas vingt ans?»</p>
+
+<p>La plume en l'air, le menton appuyé sur sa main gauche,
+il me dévisageait avec le regard scrutateur et sévère d'un
+juge. Pour conclure, il m'invita à aller chercher mon père.
+Vainement j'insistai, lui affirmant que j'avais l'assentiment
+paternel, qu'il pouvait me confier le certificat, et que je le
+lui rapporterais sur l'heure dûment signé. Il déposa sa
+plume et me congédia poliment.</p>
+
+<p>Ce contretemps me vexa d'abord, parce que tout délai
+irrite une passion sincère, et aussi parce que le commissaire
+semblait douter de ma parole; mais, après tout, ce
+n'était qu'un retard d'une heure. A la réflexion, je me
+réjouissais que la signature de mon père sanctionnât le
+premier acte solennel de ma vie.</p>
+
+<p>Quant à lui, mon engagement avait été jusque-là si loin
+de sa pensée, qu'il n'avait pas songé à vérifier l'étendue de
+ses droits. Néanmoins il éprouva quelque satisfaction d'apprendre
+que son autorité pouvait prévaloir sur ma résolution.
+Il ne se dédit point toutefois, et se disposa à m'accompagner
+sur-le-champ.</p>
+
+<p>Or nous rencontrâmes à notre porte un de mes camarades
+qui, peu de jours auparavant, m'avait précisément
+exposé de belles théories sur l'impôt direct du sang. Mon
+père lui ayant
+dit le but de
+notre course,
+quelle ne fut
+pas ma surprise
+en le
+voyant s'exclamer:
+Henri
+Roland développa, pour
+me détourner
+de mon
+projet, tous
+les sophismes
+que l'ingénieux
+intérêt
+personnel sait invoquer. «La guerre éclatait tout d'un
+coup trop meurtrière pour pouvoir durer. Si, pourtant,
+notre concours devenait nécessaire, le gouvernement ne
+saurait-il pas nous appeler?... N'avais-je pas tort, du reste,
+de me croire déjà bon à faire un soldat? L'habileté à manier
+une arme s'acquiert-elle en quelques jours? Et, à supposer
+que j'arrivasse à temps, n'irais-je pas-simplement offrir à
+l'ennemi une victime de plus, sans profit appréciable?»</p>
+
+<p>A quoi bon discuter? J'entendais sans écouter, en quelque
+sorte malgré moi. Quelle raison eût pu me vaincre, quand
+les pleurs de ma mère ne m'avaient pas ébranlé?
+Mon père aussi gardait le silence; mais il écoutait, lui,
+pensif, soucieux. En dépit de longues pauses tous les dix
+mètres, je dirigeais insensiblement la marche vers le commissariat,
+et, remerciant mon ami, je cédai le pas à mon
+père. Il connaissait un peu le commissaire. S'asseyant à la
+table où mon certificat était resté inachevé, il prit la plume
+et la plongea dans l'encre. Anxieux, j'attendais le petit
+grincement que j'avais remarqué naguère.</p>
+
+<p>«Eh bien! non, fit mon père en rejetant la plume et en
+se levant, je ne peux pas signer!»</p>
+
+<p>Les discours de mon ami avaient été trop cruels pour son
+coeur. Mon affection filiale lui tient compte aujourd'hui de
+cette hésitation, mais je fus moins résigné jadis. Au surplus,
+l'heure de ma vingtième année était proche. Il fallait
+patienter quelques jours seulement.... Seulement. Mais ces
+jours me semblaient aussi longs que des semaines, et
+j'étais agité, troublé, comme par un remords.</p>
+
+<p>Quelque éloigné que fût le théâtre des hostilités, Toulouse
+en recevait constamment des échos et tout y parlait
+de la guerre. L'arsenal, la poudrerie activaient leurs travaux,
+multipliaient leurs envois. Les réserves rejoignaient
+les dépôts, et ceux-ci dirigeaient chaque jour des détachements
+sur l'armée pour combler les vides ou concourir
+à la formation des premiers régiments de marche. Les
+moblots foisonnaient, luttant entre eux de crânerie et d'élégance,
+avec le pantalon bleu à bande rouge et la vareuse
+foncée propice aux coupes de fantaisie.</p>
+
+<p>Pour rappeler toutefois que l'heure était grave, et que la
+coquetterie militaire était la parure juvénile de prochains
+sacrifices, le curé de notre paroisse, septuagénaire au coeur
+chaud, organisa le premier un service funèbre en mémoire
+des victimes des batailles perdues. Au milieu de l'église
+froide et nue, dont la richesse est concentrée dans une des
+chapelles du transept où se trouve une Vierge Noire, un
+catafalque élevait haut ses draperies. Les trois couleurs
+apparaissaient aux angles, obscurcies, comme dans le
+combat, par la fumée des cierges dont les flammes tremblantes
+faisaient scintiller l'acier des faisceaux d'armes.
+Entourée d'un semis de larmes symboliques, dans un cartouche
+à demi caché sous une palme verte, cette seule
+inscription:</p>
+
+
+<p>AUX BRAVES, MORTS POUR LA PATRIE.</p>
+
+<p>La vaste nef et les bas-côtés étaient trop étroits pour contenir
+la foule. Malgré ce concours empressé, un silence
+saisissant planait au-dessus de ces mille fronts penchés
+comme sous la pensée d'un deuil personnel. Des larmes
+même coulaient; mais, dans la sincérité de mon âme, je
+ne plaignais pas, moi, ceux que l'on pleurait. Leur sort
+me semblait enviable. Tombés, ils restaient glorieux, tandis
+que la honte atteignait les survivants inactifs.</p>
+
+<p>Aussi, au sortir de l'église, je me sentis étrangement
+remué, en entendant l'alerte sonnerie des clairons des chasseurs.
+Le pantalon dans les guêtres, la tente sur le sac,
+marmites neuves, grands bidons reluisants, en tenue de
+campagne, ils partaient, vifs, gais, comme à la parade.
+Insoucieux des dangers prochains, ils allaient crânement,
+d'un pas rapide. La certitude de la revanche ne leur eût pas
+donné plus d'entrain, et je fus pris d'émulation. Un instant,
+je les suivis; mais presque aussitôt je m'arrêtai court,
+comme saisi de honte, car, à la gare, il faudrait les quitter,
+leur dire adieu. Non, je n'avais pas le droit de les accompagner,
+n'ayant pas le pouvoir de les suivre jusqu'au bout.</p>
+
+<p>Maussade, silencieux, alternativement morne et nerveux,
+je ne dissimulais pas que j'attendais l'heure d'agir suivant
+ma seule volonté. Mon père ne s'y trompait pas. Ébranlé
+par les propos de mon ami, il avait pu nourrir le vague
+espoir que j'en serais touché moi-même à la réflexion.
+Devant une résolution fermement arrêtée, il ne voulut pas
+s'obstiner. Ne pouvant douter que je m'engagerais le jour
+même de mon vingtième anniversaire, il consentit à me
+laisser partir avant. Il fixa mon engagement à une date
+facile à retenir, me dit-il: <i>le 1er septembre 1870</i>.</p>
+
+
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Hélas! la nouvelle de la capitulation de Sedan me fut
+apportée le lendemain matin au quartier du 72e de ligne,
+par un officier de mobiles. Le désastre surpassait tous les
+précédents. La honte nous semblait monter démesurément,
+comme les eaux du déluge. Il s'y mêla chez moi une préoccupation
+enfantine: je me demandais avec inquiétude si la
+guerre n'allait pas être fatalement terminée. Aussi, sans
+peser les chances favorables et les chances contraires, j'applaudis
+aux résolutions du gouvernement de la Défense
+nationale qui répondaient à mes aspirations et aux sentiments
+généreux du pays.</p>
+
+<p>Mon rêve ne se réalisa pas sitôt que je l'avais espéré. Je
+m'imaginais que, trois ou quatre jours après mon engagement,
+je serais habillé, équipé, armé et dirigé vers l'armée.
+Il me fallut plus de patience. La plupart de mes chefs,
+peut-être inconsciemment, pratiquaient la calme philosophie
+de Henri Roland. Pour eux, je n'étais qu'un numéro
+matricule qui prenait sa place entre deux autres et marcherait
+quand son rang serait appelé.</p>
+
+<p>Or les jours et les jours passaient et rien ne faisait prévoir
+que cet appel aurait lieu. Il régnait à la caserne un
+désordre inexprimable. Dans la hâte de former et d'organiser
+l'armée du Rhin, aucune mesure n'avait été prise
+pour encadrer les réserves au fur et à mesure de leur
+arrivée. Il n'y avait au dépôt du 72e qu'une seule compagnie,
+qui comptait 1400 ou 1500 hommes. Si actifs que fussent
+le sergent-major et son fourrier, ils ne pouvaient,
+malgré un travail forcené et des veilles prolongées, y voir
+clair dans leur comptabilité. Un dimanche, le chef de
+bataillon commandant le dépôt voulut procéder lui-même à
+une revue sérieuse.</p>
+
+<p>Tout le troupeau, car le nom de troupe ne pouvait s'appliquer
+à cette cohue, se trouva dès six heures du matin
+dans la cour du quartier, et l'appel commença:</p>
+
+<p>«Présent.... Présent.... Présent....»</p>
+
+<p>Le mot était lancé sur des tons très différents, tantôt en
+fausset, tantôt en faux-bourdon, à intervalles inégaux.
+Parfois l'appelé était tout proche, plus souvent il était perdu
+dans la foule ou à l'autre extrémité de la cour. Les noms,
+peu familiers aux officiers, n'étaient pas toujours intelligiblement
+prononcés et plus d'un avait besoin d'être répété
+pour parvenir à son adresse. Il fallait perdre plusieurs
+minutes pour ajouter un rang à la double file qui, à la
+longue, s'allongeait cependant, s'allongeait comme un ver
+annelé. Mais le groupe compact des non-appelés paraissait
+à peine entamé, et midi approchait. La lassitude était générale,
+pour un résultat illusoire. Quel avantage de dénombrer
+cette foule, puisqu'il était impossible de la sectionner,
+faute de savoir à qui confier la surveillance et la direction
+de chaque peloton!</p>
+
+<p>Le commandant perdit patience et courage. Il fit sonner
+la soupe, bien avant d'avoir achevé la lecture du contrôle
+général. Cette tentative avortée tourna contre la discipline.
+Ceux qui redoutaient encore une surveillance relative
+s'estimèrent dès lors sûrs de l'impunité, et beaucoup en
+profitèrent pour déserter à peu près complètement la
+caserne.</p>
+
+<p>Inutile de dire que je n'étais pas du nombre. Avec le
+même sérieux qu'un bambin montant la garde armé d'un
+fusil de bois, j'étais d'une exactitude scrupuleuse à remplir
+des devoirs fort mal définis. A l'heure où le quartier était
+régulièrement ouvert, j'allais voir un instant ma famille;
+mais, pour rien au monde, je n'eusse découché, et ce n'était
+pas la bonté du lit qui m'attirait: pour mieux dire, je n'en
+avais ni de bon ni de mauvais. Notre caserne ressemblait à
+une halle ouverte la nuit aux vagabonds. L'espace ne nous
+manquait pas. Nous avions la libre disposition de toutes les
+chambrées laissées vides par le régiment; mais deux cents
+ou trois cents fournitures de lit y étaient clairsemées: il
+nous en manquait donc plus de mille. De distance en distance,
+le long des murs, matelas et paillasses avaient été
+juxtaposés par terre, afin d'accroître la surface de couchage.
+Quand, la retraite battue, on rejoignait à tâtons le coin
+dont on avait pris possession la veille, il n'était pas rare de
+le trouver occupé par un ronfleur inconnu, déguenillé et
+malpropre. Heureux celui qui pouvait alors découvrir une
+planche ou un banc pour y dormir en équilibre, plutôt que
+d'aller s'étendre sur la brique nue.</p>
+
+<p>Tout a une fin, même le désordre. L'attention de nos
+chefs était concentrée d'ailleurs sur la préparation d'un
+détachement de deux cents hommes, au nombre desquels
+je sollicitai vainement d'être compté. Leur départ effectué,
+la compagnie de dépôt fut dédoublée; d'anciens soldats
+rengagés constituèrent les cadres, et tout prit alors une
+allure militaire. Les hommes une fois recensés, il fut
+assigné à chacun une place dans les chambrées: qu'il y eût
+des lits ou non, il fallait s'y trouver. Appels réguliers
+matin et soir, punitions sévères au moindre manquement,
+et, chaque jour, un nouveau groupe allait troquer des vêtements
+dépareillés ou sordides contre l'uniforme en drap
+neuf, raide et lustré.</p>
+
+<p>L'enfantine joie d'étrenner ma première culotte est sortie
+de ma mémoire, mais je suppose qu'elle fut comparable à
+celle que j'éprouvai en sortant à mon tour du magasin
+d'habillement. Enfant, j'avais dû me croire un homme en
+chaussant l'<i>inexpressible</i>; homme, je me croyais presque
+un héros, parce que j'étais vêtu comme d'autres qui
+s'étaient sacrifiés héroïquement.</p>
+
+<p>Fier, je l'étais, mais non pas élégant. Mon pantalon
+rouge semblait être né de l'union de deux sacs; ma veste,
+en drap gros bleu, eût pu servir de corsage à une plantureuse
+nourrice&mdash;pardonnez à un troupier cette comparaison&mdash;et
+la visière de mon képi était si longue, que
+l'ombre en était projetée sur toute ma figure. Je ne la
+redressais pas, à dire vrai, comme c'était la mode alors.
+Au contraire, je m'efforçais de la rabattre, selon le type
+d'aujourd'hui, car je tenais à n'être pas confondu avec
+les nombreux infirmiers que distinguait un beau numéro
+blanc.</p>
+
+<p>Il me semblait, en traversant la ville pour me rendre de
+la caserne à la maison paternelle, que mon nouvel accoutrement
+dût me valoir l'attention générale, presque des
+égards universels. Loin de là, personne ne me regardait.
+Des amis, que j'arrêtai, s'y prirent à deux fois pour me
+reconnaître sous mon banal déguisement. Après quoi, ils
+s'esclaffèrent, en me regardant de face, de profil et de dos.</p>
+
+<p>Ce ne fut point le ridicule de ma nouvelle tenue qui
+frappa ma mère. Elle aussi pensa qu'à présent j'avais un
+premier point de ressemblance avec ceux qui, à l'autre
+bout de la France, versaient leur sang. Sa tristesse et la
+gravité de mon père, quand il me considéra longuement,
+témoignèrent qu'ils pressentaient et redoutaient tous deux
+une séparation prochaine. Elle l'était en effet. Mais mon
+ardeur batailleuse devait être longtemps contrariée, car
+ce n'était pas vers le Nord que j'allais être emmené loin
+d'eux.</p>
+
+<p>Le gouvernement de la Défense nationale avait assumé
+une lourde tâche. Pour tout réorganiser en face de l'envahisseur,
+il n'avait pas le loisir d'aller cueillir les violettes
+cachées. Il dut accepter les concours qui s'offraient bruyamment,
+sans trop se préoccuper des aptitudes. Armand
+Duportal, ancien déporté il est vrai, rédacteur en chef du
+journal le plus avancé de Toulouse, fut de la sorte bombardé
+préfet de la Haute-Garonne.</p>
+
+<p>Sur je ne sais quelle plainte de quelques mauvais soldats,
+le nouveau préfet admonesta vertement notre commandant,
+lequel prit mal la chose. Pour couper court au différend,
+le ministre de la guerre ordonna par le télégraphe notre
+départ immédiat à destination de Perpignan.</p>
+
+<p>Déménager un dépôt, ce n'est pas une petite affaire. En
+quarante-huit heures, le stock des magasins fut à moitié
+réparti entre nous. Chaque objet nous causait une surprise
+et un embarras nouveaux, et il nous fallut bâcler en un
+jour ce que les jeunes soldats apprennent d'habitude à faire
+en six mois. Pour loger, dans l'armoire minuscule que
+constitue le havresac, toute sa garde-robe&mdash;linge, chaussures,
+brosses,&mdash;et y réserver la place d'honneur aux cartouches,
+il n'y a pas à perdre l'épaisseur d'une épingle.
+Tout bien aménagé en dedans, il reste à édifier l'extérieur,
+ce qui n'est pas moins difficile. Tente et couverture doivent
+être roulées ensemble, dans des proportions fixes. Piquets,
+outils, ustensiles de campement, exigent une répartition
+égale et symétrique, de peur qu'une épaule ne devienne
+jalouse de l'autre. Sur le tout, enfin, il faut, par un miracle
+d'équilibre, fixer la gamelle qui, à l'occasion, servira de
+garde-manger, et qui semblera élever au-dessus du képi
+comme un casque de fer-blanc. Que notre paquetage fût
+cette fois exécuté selon les meilleures règles, je n'oserais
+l'affirmer. Toujours est-il qu'il nous avait occupés fort, et
+qu'il parut abréger encore le court délai qui nous avait été
+accordé.</p>
+
+<p>Le départ devant avoir lieu à l'aurore, j'avais demandé
+une permission de minuit pour passer en famille ma dernière
+soirée. Le rendez-vous était chez ma soeur, mariée
+depuis quelques années. Par une délicate attention, elle
+avait réuni autour de nos parents ceux de ses amis qu'elle
+savait m'être le plus chers. Elle habitait, je m'en souviens,
+en face du quartier général. De ses fenêtres, nous avions
+aperçu le général de Lorencez faire, naguère, son repas
+d'adieu. Il était seul, vis-à-vis de la générale, entre leurs
+enfants. Ce soir-là, le tic nerveux de sa physionomie toujours
+grave paraissait s'accentuer. Le hardi soldat de
+Puebla, peut-être disgracié à tort, était fondé à prévoir la
+funeste issue d'une guerre imprudente. Cela seul eût justifié
+sa noble tristesse,&mdash;à moins que son ambition ne
+souffrît d'avoir à jouer un rôle effacé auprès de celui de
+commandant en chef qui allait malheureusement échoir à
+l'autre héros du Mexique?</p>
+
+<p>Pour moi, une situation infime et de modestes devoirs
+facilement remplis, tout cela me laissait une conscience
+légère. Tous mes préparatifs étant terminés, j'étais à l'une
+de ces heures où, après une légère fatigue du corps, le
+repos qui le soulage donne en même temps à l'esprit toute
+sa plénitude et lui rend son entière liberté. Heureux de me
+trouver dans cette réunion amie, je ne songeais pas à
+remonter à sa cause: mon coeur se complétait par la sympathie
+générale qui semblait rayonner vers moi comme
+une bienfaisante chaleur. Ma gaieté était pleine, franche,
+quoique sans éclat. Quel instant dans ma vie!</p>
+
+<p>Dès le commencement du repas, la conversation s'anima
+grâce aux efforts de chacun pour paraître gai. On plaisante
+et l'on rit; puis on choque le verre, pour boire aux exploits
+du troupier et à son heureux retour. L'un de mes frères,
+collectionneur enragé, me fait promettre de lui rapporter
+un souvenir prussien, et l'on me souhaite encore de revenir
+sain et sauf. Pourtant mon beau-frère semble prophétiser:
+«Bah! quand vous seriez légèrement atteint, par exemple
+au bras gauche». A quoi je réponds, à la toulousaine:
+«Certes je le voudrais bien», pour courir la chance d'une
+riposte heureuse.</p>
+
+<p>Le repas fut long. Passés au salon, nous achevions à
+peine de prendre le café, que la pendule sonna onze fois.
+La caserne était assez éloignée, et je n'avais que la permission
+de minuit. Aussitôt rappelé au sentiment de l'exactitude
+militaire: «Maman, dis-je en me tournant vers ma
+mère, je vais partir.»</p>
+
+<p>Que se passa-t-il soudain en moi? Je me penchai vers
+elle, et, comme si une main d'acier m'eût étreint la gorge,
+je fus un instant sans voix. Un torrent de larmes s'échappa
+brusquement de mes yeux. Je sanglotai.... Je n'eus pas
+conscience du temps qui s'écoula, pendant que, la tenant
+pressée sur mon coeur, je balbutiais des paroles entrecoupées,
+lui promettant que je reviendrais et que nous nous
+reverrions.</p>
+
+<p>Elle avait le calme d'une sainte et contenait son immense
+douleur. Durant toute la soirée elle avait été souriante,
+héroïque; parlant peu, mais m'enveloppant sans cesse des
+caresses de son regard limpide; retenant ses larmes, parce
+qu'elle savait que je n'aurais pas été joyeux si je l'avais
+vue triste; courageuse parce que j'avais besoin de courage,
+car, m'ayant donné la vie, elle tenait à m'inspirer aussi les
+vertus qui l'honorent: «Fais toujours ton devoir, me dit-elle
+simplement en essuyant mes larmes comme au jour
+de mes premiers chagrins, et n'oublie jamais Dieu, c'est
+le sûr moyen de nous retrouver un jour. S'il décide que
+ce ne doit plus être ici-bas, ce sera dans un monde meilleur.»</p>
+
+<p>Mais l'enfant s'était retrouvé en moi, et ma tendresse
+filiale continuait de se répandre en un flot irrésistible, inépuisable.</p>
+
+<p>Quand je me reconnus, j'étais à ses pieds. Nous étions
+seuls. Reprenant enfin courage, je me levai et m'éloignai
+avec effort. Mais, à la porte, une idée me heurta: cet
+obstacle inerte allait la dérober pour toujours peut-être à
+ma vue, placer entre elle et moi l'inconnu, la mort, qui
+sait? Alors je revins vers elle; je m'élançai dans ses bras
+de nouveau et la contemplai longuement.</p>
+
+<p>Vingt années d'état maladif, six maternités et la mort
+d'un enfant l'avaient amaigrie, affaiblie, sans pouvoir
+altérer sa beauté modeste et sereine. Cette douce figure
+encadrée de bandeaux noirs abondants, ce profil si pur, ne
+les verrais-je donc plus? Ces beaux yeux bleus au regard
+indulgent et tendre, ne se lèveraient-ils plus sur moi? Ces
+lèvres un peu fortes, d'où jamais, jamais, aucune médisance
+ne s'était échappée, ne murmureraient-elles plus pour
+moi de consolantes paroles?&mdash;Pourquoi, cependant? Parce
+que la patrie l'exigeait. La patrie, abstraction tyrannique,
+valait-elle un tel sacrifice?</p>
+
+<p>Il faut le croire, car mon affection filiale était vive,
+profonde, et pourtant, quand, après avoir frénétiquement
+embrassé ma mère, je me précipitai hors du salon, n'y
+voyant plus, ne pouvant plus parler, mon coeur était navré,
+déchiré, mais il ne ressentait l'aigreur d'aucun regret,
+d'aucun remords. Ma douleur était saine et en quelque
+sorte fortifiante.</p>
+
+<p>Le lendemain, malgré l'heure matinale, mon père et mes
+frères étaient à la gare, accompagnés de plusieurs amis.
+Devant tant de témoignages affectueux, je sentis prêt à se
+renouveler l'accès de sensibilité de la veille; je me hâtai
+de me dérober aux regards de la foule indiscrète. Bientôt le
+cri de la locomotive annonça le départ: le train s'ébranla.
+Quand la gare eut disparu, j'aperçus longtemps le clocher
+de la basilique de Saint-Sernin dressant son cône de briques
+tout rose sur le champ d'azur du ciel. Il reparaissait
+encore, puis enfin ne se montra plus.</p>
+
+<p>Pourtant je distinguais toujours le vert feuillage des
+grands platanes de l'allée Sainte-Anne, à l'ombre desquels
+j'avais si souvent joué avec mes condisciples dans nos promenades
+du jeudi; à son tour il se perdit dans le lointain,
+et je me demandai s'il me serait donné de le revoir un jour.</p>
+
+
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>La vie militaire exige une abnégation complète, un
+entier oubli de soi-même. Aussi faut-il, non pas entrer,
+mais se précipiter dans cette existence. On n'est vraiment
+soldat qu'après s'être éloigné de sa famille; je commençai
+à m'en rendre compte, en constatant mon isolement parmi
+mes compagnons de route, que semblait unir une réelle
+fraternité.</p>
+
+<p>Certaine liaison existait bien entre eux et moi; je leur
+avais fait les honneurs de Toulouse, où ils étaient étrangers;
+mais j'avais par là obéi à un sentiment de courtoisie,
+plutôt qu'au double besoin de me distraire et de me livrer,
+car, pour satisfaire inconsciemment mon coeur, j'avais tous
+les jours une heure ou deux à passer au milieu des miens.
+La Rochefoucauld l'a dit sans l'avoir inventé: les affections
+naissent, se développent et se maintiennent sous l'influence
+de mutuels intérêts. L'expansion de mes camarades établissait
+entre eux une communion inspirée par le désir d'oublier
+tout souci personnel, tout regret intime, autant que par
+l'envie d'amuser les autres et de leur plaire. Ce naïf
+égoïsme, étant général, ne choquait personne. Il établissait
+au contraire une égalité d'humeur parfaite et nivelait des
+esprits d'origine et d'éducation bien diverses.</p>
+
+<p>Gabriel Toubet, à la physionomie intelligente rendue
+étrange par des yeux tigrés, au corps si grand, si maigre,
+que la capote bleue paraissait flotter dessus comme autour
+d'une perche, avait abandonné l'étude du code pour le
+maniement du chassepot.</p>
+
+<p>Né d'une Espagnole qu'il n'avait jamais connue, Louis
+Nareval avait dès les premières hostilités quitté à Lisbonne
+son père qui l'avait emmené à bord d'un vaisseau où il était
+mécanicien. Nareval avait hérité de sa mère un coeur
+ardent. Jaloux aussi, et vindicatif, il s'était engagé sous
+l'impulsion du patriotisme et en même temps avec l'âpre
+désir de gagner l'épaulette. Il offrait en un mot un mélange
+de nobles élans et de petites passions. D'un esprit, vif, mal,
+cultivé, il avait rapporté de ses voyages quelques souvenirs
+intéressants, quoiqu'il les gâtât par trop de prétention à
+éblouir tout le monde.</p>
+
+<p>Il trouvait à qui parler dans la toute jeune personne d'un
+Parisien de dix-sept ans. Le petit Royle était ainsi qualifié
+à cause de son âge, bien qu'il fût long comme une asperge.
+Il s'était gaillardement évadé d'une imprimerie pour courir
+à la frontière, mais non pas à la frontière espagnole. Sa
+déconvenue avait exalté le sentiment d'irrespectueuse indépendance
+ancré au coeur de tout Parisien. Outre que par
+son bagou faubourien il submergeait aisément la science
+factice de son partenaire, il le froissait dans sa conscience
+d'autoritaire, car Nareval prétendait que l'on respectât les
+galons auxquels il aspirait.</p>
+
+<p>Ces discussions entre deux natures violentes eussent à
+tout moment mal tourné, sans la bienfaisante influence
+du doyen de notre compartiment. Bacannes, arraché à un
+congé de semestre, avait rendossé la tunique encore ornée
+des insignes du caporalat, et qu'il ne pouvait plus boutonner.
+Légèrement grêlé, le nez en trompette, l'oeil vif et
+mobile, les lèvres assez épaisses toujours souriantes, il
+donnait envie de rire en se montrant, et comme il avait
+une verve intarissable, un esprit facile, pétillant, bouffon,
+force était d'éclater quand il parlait. Or il ne se taisait
+guère. Il était bien secondé par Linemer, un compatriote
+de Toubet, à l'esprit fin et railleur, un pince-sans-rire.</p>
+
+<p>Le public était représenté par un brave garçon, paysan
+à demi dégrossi, à face large, épanouie, respirant la franchise
+et la bonté. Sans aucune prétention personnelle,
+Dariès écoutait et riait tout le temps de bon coeur, encourageant
+ainsi naïvement la verve des autres compères.</p>
+
+<p>La jovialité de ces bons vivants me gagna d'autant plus
+vite qu'ils ne s'imposèrent point. S'étant bien aperçus, au
+départ, que j'avais le coeur gros, ils avaient respecté mon
+silence sans y paraître prendre garde. Comment ne pas leur
+en savoir gré? Comment d'ailleurs entendre Bacannes pendant
+une heure sans se dérider?</p>
+
+<p>Pourtant un de nos camarades demeura tout le jour
+inaccessible à la gaieté générale. Nous le connaissions à
+peine. Il était de Toulouse et s'appelait Murette, voilà tout.
+L'uniforme a le grand avantage d'établir une égalité parfaite
+entre tous les conscrits, du jour au lendemain. Pour
+distinguer le noble du rustre, il n'y a plus aucune particularité
+étrangère aux êtres eux-mêmes. Les grossiers vêtements
+de soldat, aux couleurs voyantes, enlèvent même
+aux physionomies leur aspect ordinaire. Un observateur
+sagace découvre les secrets de l'âme dans les traits du
+visage; mais, à vingt ans, chacun est trop débordant de
+soi-même pour s'adonner aux patientes études de l'observation.
+Pour juger ses camarades, on s'en tient aux révélations
+qui tôt ou tard jaillissent de leur humeur.</p>
+
+<p>Murette avait une jolie tête brune; le rapprochement
+excessif des yeux lui donnait toutefois une expression très
+dure, presque de cruauté. Très soigneux, il s'était installé
+des premiers dans un coin, et, au lieu de glisser, comme
+nous tous, son sac sous les banquettes, il l'avait placé sur
+ses genoux, le maintenant debout comme une mère eût
+fait de son enfant. Quand, à peine le train en marche,
+tous offrirent à la ronde les provisions de bouche dont
+parents ou amis nous avaient comblés, Murette refusa brièvement.
+En le voyant s'obstiner dans son mutisme, tandis
+que moi-même je faisais contre tristesse bon coeur et trinquais
+comme les autres, plusieurs furent tentés de le
+plaindre. Plus d'un regard sévère se leva sur l'impitoyable
+Royle, qui, tout en déchirant à belles dents une rondelle de
+saucisson, murmura:</p>
+
+
+<p>Monsieur vit de régime, et il mange à sept heures.</p>
+
+
+<p>Notre faim plus ou moins bien apaisée, notre soif à peine
+allumée, avec quel étonnement, mêlé d'un léger mépris,
+ne vîmes-nous point Murette tirer de sa musette une collation
+choisie, abondante néanmoins! Tandis qu'il s'en
+régalait égoïstement, le petit Parisien le nargua, sans d'ailleurs
+l'émouvoir:</p>
+
+<p>«La prévoyance de la fourmi, dit-il, au service de
+l'hygiène du héron!»</p>
+
+<p>Après une courte halte à Narbonne, vers le milieu du
+jour, il y eut comme une agréable surprise à se trouver
+debout, les mouvements libres, sur le quai de la gare de
+Perpignan. La ville est à deux kilomètres. Dans le demi-jour
+crépusculaire, elle nous apparut, groupée autour de
+sa citadelle, comme une modeste tortue endormie au pied
+du monstre que figurait le sombre Canigou, dont la crête
+seule resplendissait encore sous les derniers feux du soleil
+déjà invisible dans la plaine.</p>
+
+<p>Le régiment s'achemina vers la ville, nos rangs formés
+tant bien que mal. En somme, c'était notre première prise
+d'armes. L'équipement était loin d'être au complet. Pour
+ma part, je n'avais pas de ceinturon; mon sabre-baïonnette
+pendait piètrement à la patte de ma capote, tournant à
+chaque pas sur ma hanche. Notre allure manquait peut-être
+d'ensemble, ou, du moins, il nous le semblait, et ce
+mécontentement de nous-mêmes nous indisposa contre
+notre nouvelle garnison. Quelques-uns d'ailleurs étaient
+déjà mal préparés, les distractions de Perpignan ne leur
+paraissant pas pouvoir lutter avec celles de Toulouse.
+D'autres, les bons soldats, regrettaient un déplacement
+qui avait entravé et retardé l'organisation des compagnies
+de marche: ils en voulaient à l'autorité civile, cause de
+tout le mal, et ils crurent voir dans les regards curieux de
+la population perpignanaise la manifestation de sentiments
+peu sympathiques.</p>
+
+<p>Tout cela contribuait à nous montrer sous un jour défavorable
+la capitale du Roussillon. Toujours plein du souvenir
+de Paris, Royle n'avait pas assez de railleries pour
+les rues courtes, étroites et tortueuses, où notre colonne
+serpentait. Il ne revenait pas de l'aspect de certaines maisons
+à un seul étage, surplombant le rez-de-chaussée:
+comiquement, il se baissait dans la crainte de les voir
+s'effondrer. Au tournant de la ruelle, à montée rapide, qui
+aboutit à un premier pont-levis, il s'écria, en jurant, que
+jamais il n'eût cru possible de trouver un pavage plus douloureux
+aux pieds que celui de Toulouse.</p>
+
+<p>La citadelle, de loin, apparaît comme un monticule
+inoffensif. De près, elle semble inexpugnable. Au lieu
+d'admirer comme moi, Royle haussa les épaules, peut-être
+pour secouer, sans en avoir l'air, le sac qu'il commençait
+à trouver lourd. Le Mont-Valérien, dit-il, a une autre tournure,
+et comme le spectacle majestueux de la double
+enceinte, la vue des chaînes des portes m'imposait, il
+ajouta qu'il se moquait pas mal de sa nouvelle prison. Les
+murs de pierre qui supportent la terre du rempart suintaient
+comme un caveau; le vent s'engouffrait avec nous
+en sifflant lugubrement, et je me souvins plus tard de
+l'impression rapide, mais pénible, que me fit, à cet instant
+précis, dans la nuit tombante, la voix cynique du gavroche
+déguisé en soldat.</p>
+
+<p>La cour d'honneur, assez vaste parallélogramme, est
+formée par de hauts bâtiments qui peuvent abriter environ
+3 000 hommes. Le dépôt du 22e de ligne en occupait une
+partie au midi, près du donjon, qui date de six siècles.
+Nous fûmes distribués dans le principal corps de logis qui
+règne à l'est. Le lendemain matin, des fenêtres du second
+étage, nous découvrîmes toute une plaine verdoyante
+bordée par une ligne d'un bleu vif que piquaient de tout
+petits points blancs. C'était la Méditerranée.</p>
+
+<p>A partir de ce jour, je connus pleinement la vie de
+caserne, dont la monotonie était rompue par la variété
+des corvées. Il fallut d'abord s'approvisionner pour la
+nuit au magasin des lits militaires, et chacun s'en revint
+avec sa paillasse sur la tête à un premier voyage, avec un
+matelas au second. Corvée de pain, corvée de bois. Et
+jusqu'à la grande peinture à fresque avec le gros pinceau
+que tout le monde doit manier sans études préalables!</p>
+
+<p>Le plus pénible, c'était la lutte pour la vie. Comme il
+n'y avait pour tout le régiment que deux ordinaires, le
+repas d'environ six cents hommes se préparait dans une
+seule cuisine; il était réparti au petit bonheur dans les
+gamelles alignées sur plusieurs tables après un lavage très
+sommaire. Il n'était pas question de retrouver la sienne;
+mais, pour en obtenir une quelconque, il se livrait chaque
+jour, sous l'oeil indifférent ou goguenard des cuisiniers
+aux tabliers sordides, de véritables pugilats. Ces combats
+à l'eau graisseuse me faisaient reculer. Déjeunant d'une
+botte de radis, j'allais, pour quelques sous, dîner le soir
+avec un de mes camarades dans un modeste cabaret de
+la ville. Après la retraite, la chambrée retrouvait, réunis,
+les dix compagnons de route.</p>
+
+<p>Il nous manquait les glorieux récits de la veillée, tous
+les vétérans ayant disparu à Sedan. Mais Bacannes se
+chargeait toujours d'égayer les heures où le sommeil nous
+fuyait. Ayant vite saisi les travers de Nareval, il les
+exploitait, de complicité avec Linemer, au profit de la
+gaieté générale. Chaque soir, ils l'amenaient à faire le
+complaisant étalage de sa petite science. Ils se faisaient
+ignorants et naïfs jusqu'à la bêtise, et lui se perdait en
+des définitions minutieuses, en des détails oiseux, en des
+descriptions enfantines. Toujours de sang-froid, les interlocuteurs
+accompagnaient leurs questions de pantomimes
+folles, exécutées sur la table, en bonnet de coton et en
+caleçon, à la lueur vacillante d'une chandelle fumeuse,
+qui projetait sur les murs et au plafond des ombres mouvantes,
+grotesques. Aveuglé par l'amour-propre, Nareval
+s'exécutait indéfiniment, en toute conscience. Il se persuadait
+que nous avions recours à lui parce qu'il était
+naturellement désigné pour nous primer, nous diriger,
+pour devenir enfin notre chef.</p>
+
+<p>Cette farce eût pu se renouveler longtemps; mais, un
+soir, Royle, ayant dîné en ville, rentra maussade; le gros
+vin bleu du Roussillon l'avait peut-être alourdi, et il éprouvait
+le besoin de dormir. Il déchaîna le fou rire que nous
+étouffions sous nos couvertures, en sabrant la plus belle
+période de Nareval d'un impitoyable: «As-tu fini, jobard?»</p>
+
+<p>Nareval se le tint pour dit: Il garda sans doute quelque
+fiel au fond du coeur, mais il n'osa pas se fâcher, dans la
+crainte d'augmenter le ridicule. Une scène d'un comique
+plus sombre, et qui faillit tourner au drame, vint d'ailleurs
+faire diversion le lendemain.</p>
+
+<p>Murette était resté dans notre groupe sans devenir plus
+expansif. Ses yeux semblaient jeter sans cesse un feu plus
+vif; ses traits réguliers paraissaient s'affiner. Sa réserve,
+ne se démentant jamais, ressemblait à de la fierté; elle
+finissait par imposer. Malgré le souvenir du trait d'égoïsme
+qui l'avait signalé dans le wagon, il commençait à conquérir
+par son silence une sorte de prestige, lorsqu'un futile incident
+nous le révéla tout entier.</p>
+
+<p>Chacun, l'appel terminé, faisait son petit ménage, quand
+sa voix presque inconnue s'éleva, sonore et vibrante.
+Devant son havresac, qu'il avait vidé sur son lit, il hurlait,
+se déclarant volé. Il lui manquait, je crois, une paire de
+chaussures qu'il possédait en sus de l'ordonnance et que
+pour ce motif il dissimulait sous son linge. Mais la passion
+blessée ne connaît ni frein ni règlement. Jamais trésor ne
+fut regretté comme ces malheureux godillots. Impossible
+de rendre l'intensité de la fureur de leur ci-devant propriétaire.</p>
+
+<p>Leur disparition bien constatée, il courut chez le sergent-major.
+Un brave homme, qui vint inviter le mauvais plaisant,
+s'il y en avait un, à ne pas pousser le jeu plus avant.
+Tout le monde se déclara innocent; mais je ne sais qui proposa
+de fouiller les paillasses.</p>
+
+<p>Pendant la perquisition, Murette multipliait ses imprécations
+à mesure que l'espoir lui échappait. Il en vint
+même aux menaces, et il tira son sabre, jurant d'éventrer
+le voleur. Toutes les recherches restèrent infructueuses,
+heureusement. Alors le sergent-major se fâcha contre le
+réclamant. Peine perdue. Murette, insensible aux reproches,
+ne songeait qu'à la perte subie, et il se roula sur
+son lit, mordant de rage ses draps et son matelas, pleurant
+de désespoir.</p>
+
+<p>Royle était son voisin. «Auras-tu bientôt fini de
+geindre, lui demanda-t-il, Harpagon, Grandet, Shylock de
+vingt ans!»</p>
+
+<p>Murette, qui avait beaucoup moins de littérature, rugit
+cependant sous l'injure, heureux qu'une victime s'offrît à
+sa colère. Quoique fluet, Royle était nerveux: il arrêta son
+agresseur, le dompta, en continuant à l'invectiver en son
+parler faubourien. «Allons, allons, c'est pas tout ça! Il ne
+faut pas nous la faire. Tu nous as tous traités de voleurs,
+et tu nous as fait bousculer nos fournitures. Tes godillots
+n'ont pas été mangés après tout. Ils ont trop d'arêtes. Il y a
+encore ta paillasse à visiter. Dépêchons, il est temps de
+nous montrer ce qu'elle a dans le ventre!»</p>
+
+<p>Et, en effet, dans les feuilles sèches de maïs, les bienheureux
+souliers chamois, à semis de clous d'acier, étaient
+cachés. Murette eut un éclair de joie d'abord, à la vue de
+son bien retrouvé. Puis, soupçonnant Royle de l'avoir joué,
+il darda sur lui un regard chargé de haine. Mais-il dut
+mesurer la profondeur du dégoût qu'il nous inspirait. Dès
+cet instant, la quarantaine s'établit; il se creusa comme un
+fossé autour de lui. Du reste, sa peau, comme toute sa
+pacotille, lui appartenant, lui était chère: il sollicita et
+obtint la place de brosseur auprès d'un officier que ses
+fonctions fixaient au dépôt. Il n'irait pas au feu, et ajoutait
+cinq francs par mois à l'argent de son prêt.</p>
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Par le spectacle de passions poussées au point de déséquilibrer
+ainsi un homme, les natures simples s'apprécient
+mieux. En s'éloignant de Murette, les autres camarades de
+la chambrée se rapprochèrent d'autant. Pourtant avec son
+esprit indiscipliné et frondeur à l'excès, le petit Royle nous
+choquait aussi. De son plein gré, il faisait bande à part; il
+étendait ses relations extérieures, qui d'une part lui procuraient
+quelques bons dîners, et lui fournissaient d'autre
+part l'occasion de s'exalter en compagnie de gardes nationaux
+farouches.</p>
+
+<p>Nareval, de son côté, s'était replié en lui-même, depuis
+qu'il s'était reconnu mystifié. Son ambition le rendait d'ailleurs
+très assidu auprès du sergent-major, lequel cherchait
+à retenir tous ceux qui savaient tenir une plume.
+Mais, dans une compagnie de 5 à 600 hommes, les scribes
+ne manquaient pas. Le tracé perpétuel d'interminables états
+ne nous paraissait pas avancer la libération du territoire.
+Fréquemment, Bacannes, Toubet et moi, peu jaloux d'étaler
+un zèle superflu, nous nous échappions, et, le poste de
+police passé, les ponts de la citadelle franchis, nous éprouvions
+la joie espiègle de gamins en rupture d'école.</p>
+
+<p>Tout au rebours de Royle, nous évitions la fréquentation
+des civils. C'était moins aisé que dans un grand centre. Au
+café, parfois, à l'auberge, les conversations engagées avec
+le patron, ou avec des clients indigènes, nous avaient
+édifiés sur les tendances radicales de la population. Comme
+s'il était vrai que l'uniforme a quelque vertu comparable à
+la puissance de la tunique de Nessus, nous étions déjà
+imbus de l'esprit militaire, au point de ne pouvoir admettre
+que les pékins osassent formuler sur les officiers des critiques
+dont l'idée nous était venue. Nous ne songions à
+mettre à profit nos escapades que pour nous promener.</p>
+
+<p>La ville avait été vite explorée. Resserrée dans ses murs,
+elle n'a pu s'embellir comme des villes ouvertes, même
+moins importantes. Mais il y a de l'air pur au delà des
+remparts, et de nombreuses portes s'ouvrent sur la campagne.
+L'une d'elles est flanquée d'un <i>Castillet</i> d'aspect
+romantique, et que, par parenthèse, Royle, avec son instinct
+artistique, trouvait très chic. Il ajoutait en gouaillant
+qu'il aurait voulu y habiter, et le malheureux n'ignorait pas
+que ce joli Castillet sert de prison militaire.</p>
+
+<p>Par cette porte on se rend à une belle allée de platanes,
+près de laquelle s'étend la pépinière départementale. Sans
+borner nos promenades à ces endroits fréquentés, nous
+parcourions tous les recoins du paysage que commande le
+canon de la place. Les innocentes joies du soldat désoeuvré
+me furent alors révélées. Combien de fois ne nous attardâmes-nous
+pas à choisir, tailler et éplucher des gaules
+dans les saussaies, pour les jeter une heure après? Quel
+intérêt à voir courir au fil de l'eau d'un ruisseau des brindilles
+de paille jetées en amont d'un petit pont et guettées
+à l'aval?</p>
+
+<p>Malgré la saison avancée, le Roussillon était encore couvert
+d'une végétation puissante, où apparaissaient à peine
+quelques taches de rouille automnale. Nous allions à travers
+champs, escaladant des coteaux avant-coureurs des
+Pyrénées, et, de là, nous nous plaisions à regarder scintiller
+au loin la mer sous les rayons du soleil. Puis, allongés
+à l'ombre du grêle feuillage de quelque olivier, les bras
+repliés en oreiller sous notre tête, nous nous laissions
+bercer par la brise au parfum salin, contemplant la dentelle
+d'un vert pâle qui doucement se mouvait sur le champ
+d'azur infini.</p>
+
+<p>Les semailles et les vendanges étant achevées, rien ne
+troublait la calme nature, sinon, tout près de nous, le vol
+de mouches obstinées ou le bruissement d'insectes cheminant
+dans l'herbe sèche, parfois le cri-cri solitaire d'une
+cigale attardée. Dans ce silence relatif, l'air était si sonore,
+que, de temps en temps, les notes perlées des clairons nous
+parvenaient de la lointaine citadelle. Ce rappel à la vie
+militaire nous faisait songer aux camarades étendus,
+comme nous, non pas sur un lit de mousse, mais à même
+la terre froide des provinces envahies.</p>
+
+<p>A cette pensée, le <i>far niente</i> nous humiliait, et dans
+notre ignorance des difficultés de l'improvisation des
+armées nouvelles, nous éprouvions de l'irritation contre
+nos organisateurs inconnus. Le vulgaire tran-tran de la
+caserne nous apparaissait de plus en plus fastidieux. Pour
+nous forcer au retour, il fallait que le soleil eût disparu
+derrière la chaîne des Pyrénées. Malgré les saillies de
+Bacannes, la mélancolie nous tenait, tandis que, le long
+des haies d'aloès aux feuilles charnues à pointes aiguës,
+nous nous acheminions vers les murs blanchis, criblés de
+fenêtres sombres, qui émergeaient carrément de la citadelle,
+dans la lueur orangée du crépuscule.</p>
+
+<p>Tout cela m'engourdissait le coeur, je m'en rendais
+compte: j'aurais voulu chercher des réactifs dans des exercices
+et des devoirs pénibles. Déjouant un jour la surveillance
+du sergent-major, qui n'entendait pas que les sergents
+missent la main sur ses scribes, je parvins à me faire
+enrôler dans le piquet de garde.</p>
+
+<p>Sac au dos, fourniment au complet, le détachement se
+dirige d'un pas cadencé vers l'intérieur de la ville. En portant
+les armes devant le poste de police, en entendant mon
+pied faire résonner le pont-levis, et mon bidon cliqueter
+contre la poignée de mon sabre-baïonnette, j'éprouvais
+une sorte de béatitude de conscience, mêlée de fierté patriotique:
+Il en faut peu pour être fier et satisfait, à vingt ans.</p>
+
+<p>Mon piquet allait relever le poste du Castillet. J'eus donc
+deux fois le plaisir d'être posé en faction sous la voûte de
+la porte Notre-Dame. Pour les passants, la sentinelle en
+armes est la garniture obligée de la guérite. Jamais je
+n'avais fait grande attention à cet ornement animé. Or,
+devenu à mon tour mannequin, je croyais remplir un
+sacerdoce: mon fusil bien en main, baïonnette au canon,
+je me sentais la Force, au service de la Loi. Pour un peu,
+je me fusse attribué l'honneur de l'ordre dans lequel
+s'écoulait le petit flot des promeneurs, allant aux Platanes,
+et de leur calme quand ils en revenaient.</p>
+
+<p>Comme trêve à la banalité, je dus faire sortir le poste à
+la vue, aussi nouvelle pour moi que pour les habitants,
+d'un peloton de cuirassiers de l'ex-garde impériale. Il venait
+constituer, à Perpignan, le noyau d'un nouveau régiment.</p>
+
+<p>Ces hommes superbes, à la brillante armure, étonnaient
+dans les rues étroites, où ils ne pouvaient s'engager plus
+de deux à la fois; mais, avant d'atteindre la voûte un peu
+sombre à l'autre extrémité de laquelle je me tenais, ils
+apparaissaient en pleine lumière, resplendissant au soleil,
+sur le fond des arbres prochains, dans la baie ogivale de
+la porte extérieure. Leurs palefrois, énervés par un long
+voyage, caracolaient bruyamment sur le tablier du pont-levis:
+les cimiers des casques effleuraient le cintre. Dans
+le cadre romantique du Castillet, avec ses deux petits bastions
+crénelés, ce groupe de ballade figurait assez un retour
+de croisade en quelque manoir féodal.</p>
+
+<p>A la vérité, il n'était pas nécessaire de remonter si loin
+pour voir des héros dans ces hommes bardés de fer. Le souvenir
+récent du dévouement tragique de leurs frères d'armes,
+à Reichshofen, à Mouzon, les rajeunissait, sans les rapetisser.</p>
+
+<p>De grands changements s'étaient produits à la caserne
+pendant mes vingt-quatre heures de garde. En dehors des
+deux compagnies provisoires de dépôt, on en avait créé
+quatre autres, que l'on avait honorées de l'épithète d'actives,
+et Nareval ne se tenait pas de joie: il avait gravi le
+premier échelon de la hiérarchie, caporal. Il était caporal à
+la 2e, tandis que je demeurais, quant à moi, simple pousse-cailloux
+à la 4e. Toubet, Bacannes étaient distribués dans
+les deux autres. De ceux qui avaient composé notre joyeuse
+chambrée, Royle et Dariès, les deux natures les plus dissemblables,
+restaient seuls avec moi. Le premier ne me
+recherchait pas, estimant que, si je n'étais pas encore
+galonné, je ne tarderais pas à l'être.</p>
+
+<p>Compagnie active, ce titre était une promesse. Aussi ne
+marchandai-je plus ma collaboration à notre nouveau sergent-major,
+digne troupier qui, bien qu'il n'eût plus trop
+de scribes pour chaque compagnie, me laissait aller à l'exercice
+le matin. Mon apprentissage volontaire me valut d'être
+aussitôt chargé d'instruire d'autres conscrits, ce qui n'est
+pas, il faut en convenir, une besogne toujours facile.</p>
+
+<p>L'exemple de la patience m'était cependant donné par
+l'officier qui nous dirigeait. D'un zèle infatigable, toujours
+présent sur tous les points du terrain de manoeuvres, il ne
+se départait jamais de son calme; mais il était sombre et
+triste. A Sedan, il avait signé le revers. Condamné à ne
+pouvoir affronter de nouveau l'ennemi, il désirait du moins
+lui créer des adversaires redoutables, sans que rien parût
+lui faire oublier le titre injurieux de <i>capitulard</i> que la population
+ne mâchait guère aux revenants de nos premiers
+désastres.</p>
+
+<p>En le plaignant, et fier au reste d'être reconnu suffisamment
+instruit, j'étais de plus en plus impatient d'user du
+droit qu'il avait perdu. La compagnie de Toubet reçut sur
+ces entrefaites l'ordre de se tenir prête à partir: j'allai
+demander au commandant lui-même à y être versé. Mais il
+repoussa ma requête: premièrement, me dit-il en souriant,
+parce que j'étais candidat caporal, et, en second lieu,
+ajouta-t-il d'un ton sévère, parce que je ne portais seulement
+pas de bretelles.</p>
+
+<p>Point mécontent d'être proposé pour le double galon de
+laine, tant les honneurs attirent, je n'eus plus aucun regret
+en apprenant que la compagnie de Toubet allait simplement
+relever un bataillon de mobiles, à Montlouis.</p>
+
+<p>Aucun regret n'est pas le mot. Toubet était mon meilleur
+camarade. Lui parti, je me sentis isolé, en proie à de douloureux
+énervements. Le doute naissait presque en moi
+sur le devoir, et, quand les recrues de ma classe arrivèrent,
+j'en vins à me demander si mon ami Roland n'était pas
+dans le vrai. Qu'avais-je gagné à me séparer des miens
+avant l'heure, puisque j'étais encore là, impuissant et
+découragé!</p>
+
+<p>Pour loger les nouveaux venus, on nous fit dresser la
+tente sur les remparts, au pied du donjon. Malgré la fraîcheur
+des nuits, la température était clémente, et ce campement
+n'était pas sans charme: mais il me semblait que
+ce charme m'amollissait. Trop longtemps je me perdais en
+contemplations devant le même paysage, où il ne m'était
+plus loisible d'aller fatiguer mon corps. Après l'avoir vu
+s'estomper dans la dégradation crépusculaire et disparaître
+dans la nuit, je me glissais hors de la tente avant le réveil,
+pour le voir encore renaître au lever du soleil.</p>
+
+<p>Spectacle magnifique, auquel je revenais sans cesse à
+mon corps défendant. Je m'étais engagé pour agir, non
+pour rêver. Ce <i>far niente</i> relatif, sous un beau ciel, me laissait
+trop penser au milieu que j'avais quitté. Je redoutais
+d'en arriver à aimer trop la vie et craignais d'avoir peur de
+la perdre. Autre chose me faisait souhaiter d'aller éprouver
+au loin mon courage: l'air était chargé d'électricité: le ciel
+n'avait jamais été bien limpide, il s'embrumait tous les
+jours.</p>
+
+
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Aux caresses de la brise d'Orient, aux rayons du soleil
+qui les éclaire en même temps qu'Athènes et que Rome, les
+hommes, sous ce beau climat, semblent imbus de sentiments
+artistiques, et animés d'ardeurs libérales; ils aiment
+ce qui est beau et désirent ce qui est grand; mais la mâle
+vertu et l'indomptable énergie des peuples antiques leur
+font défaut généralement. Le vent d'Italie paraît leur
+insuffler surtout l'indolence des lazzaroni, qu'ils secouent
+par saccades. Leur ordinaire occupation consiste à discourir
+en buvant dans les vastes cafés de la Loge, plus
+vastes que la place qu'ils bordent. Les thèmes à déclamations
+ne manquaient pas alors. Les voix s'élevaient trop
+haut, les discussions s'échauffaient trop vite, pour permettre
+de réfléchir sagement sur l'inconstance de la fortune.
+Aux yeux de ce public sévère au malheur, l'armée
+avait fait banqueroute. Le retour des échappés des premiers
+désastres était l'occasion d'anathèmes.</p>
+
+<p>Que ces vaincus eussent eu la faiblesse, comme notre
+sous-lieutenant, de signer la capitulation; qu'ils eussent
+acheté leur liberté au prix d'une blessure, ou qu'ils l'eussent
+reconquise par évasion au risque d'être massacrés,
+tous étaient regardés, ou peu s'en faut, comme des traîtres
+et des lâches. Capitulards, ce seul mot disait tout. Et ceux
+qui le lançaient, aveuglément, cruellement, croyaient avoir
+le droit, s'étant revêtus de l'uniforme hybride de la garde
+nationale, de condamner l'armée avant de s'être donné la
+peine de faire leurs preuves.</p>
+
+<p>L'armée, quant à elle, ayant longtemps fourni des gages
+de sa valeur, ne s'expliquait pas bien l'infidélité de la
+gloire; mais elle savait, à n'en pouvoir douter, qu'elle avait
+racheté ses défaites par plus d'héroïsme et de sang que ne
+lui en avaient coûté les victoires d'antan. Elle ne pouvait
+subir de bonne grâce l'attitude parfois insultante de la
+population.</p>
+
+<p>Pourtant les pioupious, comme les moutons, sont endurants
+et modestes, tant qu'on ne les fait pas trop enrager.
+Mais l'arrivée du dépôt de cuirassiers envenima la situation.
+Ces hommes avaient appartenu à la garde impériale,
+ce qui, dans l'esprit de certains Perpignanais, était aussi
+honteux que de sortir du bagne. Or ces forçats libérés
+étaient sans vergogne; ils avaient l'air avantageux qui
+caractérise tout bon cavalier. Quand ils se promenaient par
+deux dans la ville, le bonnet de police penché sur l'oreille,
+les rues, qui retentissaient du bruit de leurs grandes bottes
+éperonnées, paraissaient trop étroites, et ils ne se rangeaient
+guère pour faciliter la circulation aux pékins, ceux-ci
+fussent-ils en gardes nationaux. De là, un accroissement
+d'hostilité et, dans les cafés, un redoublement de fureur
+bavarde. Dans le récipient que formait l'enceinte fortifiée,
+tous ces petits sentiments, toutes ces vulgaires passions cuisaient
+et bouillonnaient. Un éclat faillit toutefois se produire
+en dehors des murailles.</p>
+
+<p>Tous les Pyrénéens-Orientaux ne songeaient pas à
+attendre les Prussiens au pied du Canigou. Une compagnie
+de francs-tireurs s'étant recrutée dans le département,
+les dames du chef-lieu voulurent lui offrir un drapeau brodé
+de leurs mains brunies. L'autorité avait décidé que la remise
+en serait faite solennellement, un dimanche, sur le Champ
+de Manoeuvres, qui s'étendait en vue de la citadelle.</p>
+
+<p>Le temps favorisa la cérémonie. Par toutes les portes de
+la ville, la foule se dirigea vers le terrain en ses plus beaux
+atours. Depuis les plus vieux barbons de la garde nationale
+jusqu'aux tout jeunes pupilles de la République, sans parler
+des francs-tireurs eux-mêmes, toute la population masculine
+était en armes, et notre régiment avait été convié à
+la fête. Nous n'avions à notre tête qu'un simple chef de
+bataillon, tandis que l'armée sédentaire était commandée
+par un monsieur dont le bonnet était orné d'au moins cinq
+galons: très larges, très espacés, ils couvraient presque
+toute la coiffure, et il était à peu près impossible de les
+compter, tant s'agitait, comme la mouche du coche, d'un
+bout à l'autre du polygone, ce pseudo-colonel. A peine
+étions-nous alignés du côté laissé libre, qu'il s'élança d'un
+air farouche, au galop secoué de sa maigre haridelle, pour
+enjoindre à notre commandant de se ranger d'une tout
+autre manière. Toujours peu endurant, notre chef riposta
+par un commandement bref et net, qui fut d'ailleurs admirablement
+exécuté: «Par le flanc droit et par file à gauche.
+En avant, marche! A la citadelle!»</p>
+
+<p>Le retentissement de ce scandale fut grand à nos oreilles,
+le soir et pendant plusieurs jours. Pour affirmer son importance,
+la garde nationale décida d'organiser une revue, le
+dimanche suivant, sur la promenade des Platanes, en présence
+des autorités civiles. Le spectacle militaire était ainsi
+offert aux soldats par la population. Peu d'entre nous s'en
+privèrent.</p>
+
+<p>La bonne tenue sous les armes, la rectitude des mouvements
+étaient, à vrai dire, le moindre souci de ces braves.
+Ils cherchaient à révéler leur mérite par des vociférations
+d'énergumènes et par des gestes d'épileptiques, en défilant
+devant la tribune municipale. Et ils recommençaient de
+plus belle, en se tournant ostensiblement vers les groupes
+de troupiers qui les regardaient.</p>
+
+<p>Suspects. Nous étions suspects, non de modérantisme,
+mais d'hostilité. Dans ces esprits méridionaux, surexcités
+et exaltés, il y avait peu de différence entre la froideur
+à l'égard du gouvernement et l'oubli des devoirs sacrés
+envers la patrie. Et c'est à ce moment que le télégraphe
+apporta la désastreuse nouvelle de la capitulation de Metz,
+aussitôt suivie des commentaires douloureux de Gambetta.</p>
+
+<p>La citadelle fut aussitôt consignée, les portes closes, les
+chaînes des ponts-levis vérifiées. La rumeur se répandit
+bientôt que des troubles avaient éclaté dans la ville. Aucun
+détail précis. Tous les renseignements manquaient; mais
+la rigueur de la consigne témoignait de la gravité de la
+situation. Au surplus, cette privation de nouvelles à un
+moment si critique était affreusement pénible et énervante.</p>
+
+<p>D'ailleurs il n'y avait pas que de dociles moutons parmi
+nous. Quelques loups avaient été enfermés dans la bergerie.
+Pour moi, nommé caporal et adjoint au fourrier
+depuis deux jours, je n'avais ni l'humeur ni le temps de
+me mêler aux conciliabules qui se formaient dans quelques
+cantines. Un nouveau lieutenant avait tout récemment été
+mis à notre tête; malgré une assez douloureuse blessure
+qui à Sedan lui avait entamé l'épaule, il était d'une activité
+et d'une énergie peu communes: il avait précisément fixé
+ce jour-là au sergent-major comme extrême délai pour
+l'organisation complète de la compagnie. Mais, de notre
+bureau, nous entendions des rumeurs inaccoutumées. A
+plusieurs reprises nous aperçûmes les sergents de semaine
+occupés à disperser des groupes.</p>
+
+<p>Le jour s'écoula cependant sans incident remarquable.
+Après la soupe du soir, le lieutenant était venu signer les
+pièces de comptabilité. Il paraissait très énervé, sans doute
+à cause des scènes tumultueuses de la ville, dont nous ne
+savions toujours rien de formel. Dans ses yeux brillait, par
+contre, une clarté d'énergie satisfaite. Il donna l'ordre de
+veiller à tous les derniers préparatifs, dans l'éventualité
+d'un départ prochain.</p>
+
+<p>Tandis que le sergent-major et le fourrier couchaient
+dans la chambre où nous travaillions, je n'avais pas
+cessé d'occuper ma place dans l'une des tentes dressées
+sur les remparts. Il me parut bon d'aller vérifier mon
+havresac.</p>
+
+<p>La nuit était venue, et le firmament n'en était pas moins
+tout éclairé. Il resplendissait comme dans l'embrasement
+d'un immense incendie, et cette rougeur paraissait devenir
+de plus en plus intense. Par toute la voûte céleste, les
+nuées semblaient teintes d'un reflet sanglant, depuis la
+dentelure noire des Pyrénées jusqu'à la ligne lointaine de
+l'horizon sur la Méditerranée.</p>
+
+<p>Sur le rempart, le spectacle, quoiqu'à peine distinct par
+contraste, était saisissant. Bien que le couvre-feu fût
+sonné, presque tous les hommes étaient debout hors des
+tentes, qui dessinaient en triangles leurs silhouettes blanchâtres
+sur la terre noire, et quelques ombres humaines
+s'agitaient, gesticulaient, parlaient.</p>
+
+<p>Dominant ma poignante impression, je me dirigeai vers
+mon bastion, en cherchant d'éloquentes paroles, pour user
+sur mes camarades de ma jeune et faible autorité. Mais, au
+pied de l'antique donjon qui se dresse là, regardant le
+Canigou du côté de l'Espagne, deux officiers me devançaient.
+Ils allaient d'un pas résolu. C'était le commandant
+du 22e de ligne, suivi d'un capitaine.</p>
+
+<p>Ils abordèrent un premier groupe qui, à leur approche,
+s'était resserré. Le commandant ayant dit qu'il fallait rentrer
+sous les tentes, un murmure s'éleva. Les officiers s'avancèrent
+encore, et le groupe s'ouvrit, mais pour se refermer
+aussitôt comme une vague. D'autres hommes accoururent,
+entraînés par un courant invincible, et, en un clin d'oeil, un
+cercle étroit enferma les deux officiers, et le commandant
+tomba.</p>
+
+<p>A ce moment, d'autres officiers survinrent en nombre.
+C'étaient les nôtres. Ils achevèrent de rompre le charme
+funeste qui avait plané sur la citadelle, en nous apportant
+l'ordre de départ pour le lendemain même.</p>
+
+<p>Trois de nos compagnies actives étaient désignées, dont
+la mienne, et il ne s'agissait plus d'aller à Bellegarde ou à
+Montlouis. Cette fois, c'est vers le Nord que nous serions
+dirigés. Vers l'ennemi, enfin.</p>
+
+<p>Ah! la noble activité qui régna en cette nuit si mal commencée.
+L'ardeur de tous était égale. C'était à qui se prêterait
+aide mutuelle, pour que rien ne clochât, pour qu'il
+n'y eût aucun retardataire. A l'aube, après une veillée
+féconde, le ciel était redevenu d'un bleu pur et profond: la
+soirée ensanglantée par l'aurore boréale ne m'apparaissait
+plus que comme un vain cauchemar.</p>
+
+<p>Mais, avant le départ, le commandant du 22e, qui savait
+bien qu'il n'avait pas rêvé, tint à passer en revue tous les
+hommes de notre régiment. Les partants, comme ceux qui
+restaient, durent s'aligner sur le rempart. On vit même errer
+par la Murette, l'ordonnance, le brosseur, l'avare, qui ne
+se mêlait plus à nos assemblées. Son regard, d'une acuité
+singulière, donnait l'impression que doivent produire les
+gens à qui le peuple attribue le <i>mauvais oeil</i>. Il paraissait
+être là pour porter malheur à quelqu'un.</p>
+
+<p>Quant à moi, j'avais fort à faire, avec le sergent-fourrier,
+pour achever de régler les derniers détails administratifs:
+officier d'habillement, maître armurier, préposé
+des lits militaires, le défilé était-interminable. L'heure du
+départ arriva, sans que le détachement eût traversé la cour
+d'honneur. Courant au rempart, nous le trouvâmes désert.</p>
+
+<p>Les trois compagnies s'étaient écoulées hors de la citadelle
+par une poterne. Bien qu'elles eussent à gagner la
+gare par un long détour dans la campagne, nous n'avions
+que le temps de couper au plus court par la ville. Cela me
+permit au moins d'adresser un télégramme à ma famille,
+car Angers était notre but, et nous passions par Toulouse.</p>
+
+<p>Nous avions le regret de laisser en arrière deux de nos
+meilleurs camarades, Toubet et Bacannes, sans parler du
+malheureux petit Royle. Au dernier moment, il avait été
+interné au Castillet sur l'ordre du commandant du 22e.
+Murette aurait sans doute pu dire pourquoi.</p>
+
+<br><br><br>
+<h2>LE 48e RÉGIMENT DE MARCHE</h2>
+<br>
+
+<p>Il n'y avait pas à s'apitoyer longuement. Dans le métier
+des armes, les liaisons ne se dénouent pas; elles sont
+presque toujours rompues brusquement, si fraternelles
+qu'elles aient été. Les exigences du service veulent qu'après
+une longue intimité on se sépare immédiatement sans murmure,
+sinon sans regrets. A la guerre, il faut voir tomber,
+sans faiblir, sans lui tendre la main, sans jeter vers lui
+un regard en arrière, le camarade frappé à mort qui était
+devenu votre ami. Et la discipline impose parfois des
+épreuves plus cruelles. Il faut brider son coeur, si l'on ne
+peut l'étouffer. C'est pourquoi les vieux militaires passent
+et repassent sans cesse en revue les noms de leurs compagnons
+d'autrefois; ils rachètent ainsi leur sécheresse
+professionnelle, leur froideur obligatoire et passagère,
+l'apparente indifférence qui fut longtemps exigée d'eux.
+D'ailleurs Royle ne nous avait jamais inspiré de véritable
+amitié, à Nareval ni à moi: nous déplorions qu'il eût commis
+les fautes dont il serait châtié, plus que nous ne pouvions
+le regretter lui-même.</p>
+
+<p>Pour nous distraire, nous n'avions pas cependant la
+société des joyeux compères du premier voyage. Tous
+étaient restés au dépôt, et, outre que nous n'étions pas
+gais naturellement, le grade nous isolait
+déjà un peu des simples soldats. D'eux-mêmes
+ils s'éloignaient de nous. Cette
+sorte de solitude, en plein brouhaha,
+était favorable au cours de mes pensées
+à la fois heureuses et graves. Le train
+rapide m'emportait enfin vers le but
+que m'avait assigné ma conscience, et,
+par une circonstance inespérée, il allait
+m'être donné de revoir mes amis, de recevoir
+dans un baiser une nouvelle bénédiction
+de ma mère.</p>
+
+<p>Dans cette saine disposition d'esprit, je
+ne m'expliquais pas que la vue de ce pays
+ne m'eût pas frappé et charmé à mon
+premier passage. Chère terre de France,
+aux sites si divers, aux aspects admirables
+dans leur variété, je m'en éprenais
+de plus en plus à cette revue panoramique,
+parce qu'on s'attache en se dévouant. Et n'allions-nous
+pas essayer de la défendre? Qui sait si nous ne
+l'arroserions pas de notre sang?</p>
+
+<p>De Perpignan à Narbonne, la voie suit le littoral, et, en
+certains endroits, sur une chaussée de quelques mètres à
+peine. D'un côté, la mer, confondant la ligne de ses eaux
+avec le ciel, et, de l'autre, d'immenses étangs bleus. Sur
+la côte, les pauvres villages de pêcheurs étagent leurs
+cabanes en amphithéâtre, devant l'élément qui leur fournit
+la nourriture et souvent les engloutit. Le train semblait
+glisser sur la mer. Le sifflet strident de la locomotive se
+perdait dans cette immensité dont le calme n'était troublé
+que par le cri de quelque goéland effarouché, s'envolant
+de rocher en rocher.</p>
+
+<p>La matinée s'écoula assez vite, dans cette contemplation.
+Mais, vers le milieu du jour, les heures parurent
+s'allonger. A mesure que le moment attendu approchait,
+il semblait fuir. Je comptais les stations qui restaient à
+franchir, et nous en rencontrions toujours que j'avais
+oubliées. La nuit tombait, et Toulouse n'apparaissait pas.
+En vain, pour prendre le change, j'essayais de dormir;
+mes yeux clos, l'esprit veillait. Enfin, vers six heures, le
+train ralentit sa marche. Aux portières, les clairons sonnent
+allègrement la charge. Nous entrons en gare. Le train
+roule toujours, il y a encore un pont à passer; mais je
+n'y peux tenir. Me voilà déjà debout sur le marchepied,
+quand une terreur me prend. C'est jour férié, le 1er novembre,
+la Toussaint, veille des Morts. Mon télégramme
+est-il parvenu?... Oui, oui; là-bas, devant le bureau du
+chef de gare, stationne un groupe nombreux. Tous, ils y
+sont tous, et, d'un bond, je suis au milieu d'eux. Quel
+délicieux moment, mais qu'il fut court!</p>
+
+<p>Ma mère était radieuse; elle retrouvait son fils, aussi
+décidé que le premier jour, mais plus fort, devenu homme
+au bout de deux mois d'absence. Elle me regarda quelques
+instants, sans parole, les yeux brillants de joie au
+travers d'un voile humide. Bien que j'allasse vers le danger,
+elle ne tremblait plus; après m'avoir cru à jamais perdu,
+elle me revoyait: heureux présage. Ah! quel chaleureux
+accueil! quelles attentions charmantes! Quelques aliments
+réparateurs à prendre, tout en causant; un chaud gilet de
+laine, que je dus m'engager à mettre le soir même. Que
+sais-je encore? Comme tous grandissaient le mérite du
+devoir en se rendant plus chers, en découvrant à celui qui
+partait les trésors de tendresse que peut-être il allait perdre,
+mais dont rien alors n'aurait pu l'obliger à se montrer
+moins digne!&mdash;Quoi! déjà? Le clairon rappelait: il fallut
+se dire adieu, et nous avions à peine échangé quelques
+paroles!</p>
+
+<p>Quel vide dans le wagon, malgré le tumulte environnant!
+Bien que, blotti silencieusement dans un coin, je
+m'efforçasse de jouir encore, comme d'un doux parfum, du
+souvenir de cette minute exquise, je souffrais; j'étais
+triste, craignant que ma mère n'eût entendu ces mots
+jetés au passage par un brutal, par un jaloux: «Embrassez-le
+bien, vous ne le reverrez pas!»</p>
+
+<p>Lorsque, au matin, nous eûmes dépassé Bordeaux, le
+froid, dans nos wagons à marchandises mal clos; devint,
+d'heure en heure plus vif et la campagne nous apparut
+toute dépouillée. Elle semblait s'être mise en deuil à
+mesure que nous nous rapprochions des contrées où se
+jouaient nos destinées. Mais, aux abords des grandes
+villes, comme dans les plus petits hameaux, nous apercevions
+les jeunes gens et les hommes faits s'exerçant au
+maniement des armes. Ils interrompaient leurs manoeuvres
+pour nous saluer, et six cents voix leur répondaient en
+entonnant un chant patriotique.</p>
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Arrivés à Angers à une heure du matin, nous fûmes
+cantonnés provisoirement dans les bâtiments de l'École
+des arts et métiers. Après quatre heures d'un pénible sommeil
+sur les tables d'étude, on nous distribua des billets de
+logement. Chacun se mit en quête de l'habitant chargé de
+le recevoir. Il y eut ce jour-là repos général&mdash;excepté
+pour moi.</p>
+
+<p>Requis comme secrétaire par l'officier payeur du détachement,
+le lieutenant Christophe, je dus à cet honneur de
+faire, sans plus tarder, ample connaissance avec la ville.
+Sac au dos, fusil sur l'épaule, il fallut suivre toute la ligne
+des boulevards neufs qui enveloppent la cité, frissonner à
+la vue du sombre château d'ardoises à grosses tours édifié
+par saint Louis, saluer en passant la statue du paisible roi
+René, et tâcher de se retrouver dans le dédale des rues
+du quartier central, qui montent, descendent, remontent,
+s'enchevêtrent. C'est très pittoresque, mais bien fatigant.</p>
+
+<p>Vers deux heures, je recouvrai ma liberté, et, à mon
+tour, je me mis à la recherche de mon habitant, un sculpteur,
+je crois, demeurant à la montée des Forges, sur
+l'autre rive de la Maine. Une jeune femme me reçut poliment,
+et je me réjouissais à l'idée de m'asseoir, un jour ou
+deux, à un honnête foyer familial qui, me rappellerait celui
+où je manquais; mais je fus très courtoisement adressé à
+une banale hôtellerie du voisinage.</p>
+
+<p>Mon lit n'en fut pas moins excellent. La douce chose,
+au bout d'un long voyage et après quinze jours de campement,
+même sur des remparts ouatés de gazon! Quel
+héroïsme, le lendemain, de sauter hors des draps, avant le
+jour, sans avoir dormi son content! Voilà de tout petits
+sacrifices dont la vie militaire est semée et qui la rendent
+aussi méritoire que les actions d'éclat dans l'apothéose
+d'un jour de bataille!</p>
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>A sept heures, j'étais donc à plus d'un kilomètre de mon
+gîte, tout là-bas, devant l'Hôtel de Ville, sur le Champ de
+Mars que bordent les jardins publics, et je n'y étais pas
+seul. Trois mille six cents de mes pareils grouillaient
+autour d'une cinquantaine d'officiers, l'effectif de dix-huit
+compagnies venues de tous les coins de la France, pour se
+fondre en un seul corps. Chaque commandant d'unité ralliait
+ses hommes de son mieux, ce qui, dans cette foule
+uniforme, n'était pas très aisé.</p>
+
+<p>Le nôtre, le lieutenant Martial Eynard, était des plus
+actifs et des plus énergiques. De taille moyenne, il avait la
+démarche souple, le pas élastique, les épaules larges, la
+poitrine bombée, le buste en avant d'un bon gymnaste,
+avec la tête blonde et fine, déjà un peu mûrie, d'un élégant
+Saint-Cyrien. L'oeil vif, le regard direct, témoignant d'une
+noble ardeur; la voix chaude et vibrante, aussi prompte à
+l'éloge qu'au blâme. Son sang généreux, que sa blessure
+encore ouverte semblait rafraîchir, et non épuiser, entretenait
+en lui une animation perpétuelle. Un bon chien de
+berger n'eût pas réuni son troupeau plus vite qu'il nous
+eut rassemblés. La présence de notre sous-lieutenant, non
+loin de lui, le servait, à vrai dire, dans cette circonstance.</p>
+
+<p>M. Houssine, échappé, lui aussi, de Sedan comme simple
+adjudant, avait reçu l'épaulette en rentrant au dépôt. Sa
+dignité récente le tenait à distance de la troupe: il paraissait
+tellement oublier qu'il était issu de cette catégorie
+subalterne, qu'il traitait les hommes très dédaigneusement.
+Mais il était très grand et avait les cheveux d'un rouge
+éclatant, ce qui nous guidait.</p>
+
+<p>Quel que fût le point de repère de chacun, l'ordre sortit
+en moins d'un quart d'heure de ce chaos humain. Dix-huit
+doubles lignes vivantes s'espacèrent sur l'étendue du
+Champ de Mars. Sous la direction du lieutenant-colonel
+Koch, venu du 1er régiment étranger, les compagnies
+furent réparties en trois bataillons, dont le commandement
+fut confié au commandant Bourrel, naguère major de place
+à Perpignan, au commandant Chambeau, tiré des capitaines
+du 5e de ligne, et au capitaine rengagé David, intrépide
+vieillard de soixante-dix ans, qui ne redoutait pas
+d'affronter les fatigues d'une dure campagne d'hiver. Le
+48e régiment d'infanterie de marche était constitué.</p>
+
+<p>En tout pareil aux héroïques légions détruites autour de
+Sedan et de Metz, il lui manquait pourtant ces deux fiers
+ornements dont l'un provoquait le sourire et l'autre imposait
+le respect, suscitait l'enthousiasme: pas de tambour-major
+à voir parader en tête de la colonne; point de drapeau,
+hélas! à entendre frissonner glorieusement au milieu
+des rangs!</p>
+
+<p>Tel quel, il lui fut accordé un court délai pour régler les
+derniers détails de son organisation, pour assurer la soudure
+de ses éléments, épars la veille, inconnus les uns aux
+autres, pour permettre enfin à l'état-major de tâter et
+d'assouplir ce corps fait de milliers d'hommes et de lui
+donner en même temps quelque cohésion, de lui infuser
+l'esprit de solidarité, l'amour collectif qui pousse hardiment
+vers le danger et apprend à braver la mort. Cinq
+jours pour accomplir oeuvre pareille, c'était peu, et il fallut
+s'en contenter.</p>
+
+<p>Tandis que chacun collaborait selon son rôle à l'oeuvre
+commune de fusion et d'entraînement, en se montrant
+exact aux rassemblements, attentif et docile durant les
+exercices, scrupuleux à établir les situations, les bons, les
+feuilles de journées, etc., tous, le devoir rempli, nous jouissions
+sans scrupule du dernier répit qui nous était accordé.
+Maintenant, le doute n'était plus permis; il n'y avait plus
+de place pour l'impatience et l'énervement: à brève
+échéance, nous combattrions, nous aussi; il nous serait
+donné de tenir la campagne, de dormir à la belle étoile, de
+peiner et de souffrir pour la défense du pays. Pour le
+moment, nous goûtions l'agrément de déambuler dans une
+ville belle, élégante, animée comme au temps d'une paix
+heureuse, en songeant aux tristes étapes en pays dévastés;
+nous savourions le plaisir de manger, assis, des mets servis
+proprement dans de la vaisselle, en prévoyant le renversement
+des marmites au bivouac et les repas de biscuit tout
+sec; voluptueusement, nous prenions nos aises dans des lits
+chauds et douillets, frissonnant seulement à l'idée des prochaines
+nuitées sur la terre humide ou gelée.</p>
+
+<p>Pourtant les passions mesquines gâtaient par leurs infiltrations
+malsaines ces dernières heures de légitime bien-être.
+Le cadre subalterne de chaque compagnie forme un
+groupe d'hommes, qu'à certaines heures rassemblent le
+service ou les nécessités matérielles, et que l'habitude
+maintient à peu près réunis le reste du temps: en un mot,
+c'est une petite société; donc, on s'y observe mutuellement,
+on s'y jalouse, on y médit les uns des autres, la charité
+servant rarement de lien aux réunions humaines.</p>
+
+<p>A Angers, la compagnie n'avait plus de sergent-major.
+Le nôtre avait été nommé adjudant à l'organisation du
+régiment. Les fonctions de chef étaient remplies par le
+sergent-fourrier, camarade généreux, loyal, malgré quelques
+inégalités de caractère. Harel avait été mousse, je
+crois. Il avait alors vingt-cinq ans, il était grand et beau,
+ses yeux, très noirs, s'enfonçaient sous un front bombé,
+proéminent, et semblaient, par l'habitude des vastes horizons
+de la mer, lancer des regards d'une portée trop lointaine.</p>
+
+<p>Villiot, le doyen des sergents, était, quoique né à Marseille,
+simple, brave et modeste. Excellent soldat, bon
+camarade, supérieur affable, subordonné digne. Ayant
+éprouvé son courage à ses propres yeux dans la sanglante
+fournaise de Sedan et dans sa fuite périlleuse après la capitulation,
+il ne cherchait à en imposer à personne. Sa qualité
+d'ancien prévôt d'armes témoignait assez d'ailleurs
+qu'il n'avait rien à craindre d'un adversaire individuel. Sa
+complaisance et sa serviabilité n'en avaient que plus de
+prix; elles ne se démentaient jamais.</p>
+
+<p>Son compatriote Laurier ne lui ressemblait guère, surtout
+au moral. Moins grand, mais de traits plus réguliers,
+grassouillet, il offrait le type combiné du joli sergent et du
+vrai Marseillais. La face réjouie d'un gourmand, toujours
+propret, pommadé, reluisant, il était aussi glorieux que son
+nom, bien que le laurier serve à parfumer la soupe autant
+qu'à tresser des couronnes. Jamais zouave n'eut de guêtres
+plus blanches ni mieux ajustées que les siennes, sur un
+pied mieux cambré. Aucun mousquetaire n'eut l'allure plus
+avantageuse. Quels accroche-coeur que les bouts aiguisés
+et retroussés de ses moustaches noires! Qu'ils annonçaient
+bien la hardiesse de langage et les propos vantards, que
+l'accent <i>aïolé</i> semblait du reste légitimer!</p>
+
+<p>Pluvier, comme Royle, nous était venu de Paris; mais il
+avait beaucoup plus de chance d'y retourner. Court, malingre,
+le nez déjà bourgeonnant, il grelottait avant d'avoir
+passé une nuit dehors et se plaignait de rhumatismes sans
+avoir essuyé la moindre averse. Il était du nombre des
+Parisiens qui préfèrent regarder l'émeute derrière leurs
+volets, plutôt que d'aller la tenter&mdash;ou la combattre&mdash;sur
+les barricades.</p>
+
+<p>D'où Gouzy pouvait-il bien être originaire? Je ne sais. Il
+était un peu vantard comme Laurier, mais beaucoup moins
+freluquet. Quoique l'un des plus anciens gradés, il avait
+l'esprit subversif de Royle, qu'il rappelait par son jeune
+âge et sa longue taille dégingandée. Il avait, comme
+Nareval, la manie de pérorer devant les hommes.</p>
+
+<p>Quant à ce dernier, en prenant du galon, il
+s'était peu modifié. Plus circonspect dans
+l'étalage de son savoir, il était livré âprement
+à son ambition. Il goûtait moins la
+satisfaction d'avoir franchi les premiers
+degrés, qu'il n'aspirait inquiètement à en
+gravir d'autres. Aussi mettait-il son temps à
+profit pour tâcher d'acquérir sur le Champ
+de Mars les premières notions du commandement,
+qu'il possédait à peine.</p>
+
+<p>Là, comme partout, Villiot était la
+providence de tous. Il manoeuvrait fort
+bien, donnait l'exemple, entraînait et,
+de plus, prodiguait à chacun des conseils,
+au besoin, un coup de main, pour le paquetage des
+sacs, l'entretien du fusil, l'arrangement commode du fourniment.
+Pendant ce temps, Gouzy se contentait de développer,
+mais à profusion, des conseils théoriques, tandis
+que Laurier se campait fièrement, en retroussant ses
+moustaches sous l'oeil des bonnes angevines, et que Pluvier
+constatait l'intensité progressive de ses rhumatismes.
+Harel, pour lui, contenait sa fureur avec peine à l'idée
+que sa comptabilité, confiée à mon inexpérience, n'avançait
+guère.</p>
+
+<p>Sans titre encore, j'étais en effet mêlé aux sous-officiers.
+Bien que je n'eusse même pas les insignes de caporal-fourrier,
+j'en remplissais complètement les fonctions. De là,
+s'il faut l'avouer, les troubles qui agitaient notre petit
+groupe. La promotion de notre sergent-major au grade
+d'adjudant avait immédiatement allumé les convoitises de
+Laurier et de Gouzy, sans parler naturellement de Nareval.</p>
+
+<p>A leurs yeux, il était légitime que Harel passât sergent-major,
+avant-dernière et peut-être dernière étape vers le
+grade de sous-lieutenant. Ils désiraient tous trois obtenir le
+grade de fourrier, avec le ferme espoir de suivre après lui
+le même chemin. Il leur déplaisait donc que la place me
+parût réservée, et, puisque je n'étais pas sous-officier, ils
+estimaient que leurs désirs devaient primer mes droits. Avec
+cette idée, ils étaient vexés de voir leurs doyens me traiter déjà
+en égal. Ils s'en expliquèrent avec eux à l'occasion
+d'un fin repas d'adieu organisé la veille de notre départ
+d'Angers.</p>
+
+<p>Villiot et Harel se contentèrent de hausser les épaules.
+Mais, au dernier moment, le beau Laurier déclara tout net
+qu'il y allait de la dignité de son grade à ne point s'attabler
+avec un simple caporal. Ses deux émules appuyèrent son
+avis, par leur silence. Harel et Pluvier, au contraire, tout
+en se mettant à table, le traitèrent de ridicule, ce qui était
+insuffisant pour le faire capituler. Villiot, président de
+droit, ressentit davantage l'odieux d'une insolence que
+l'inégalité de grade m'empêchait de relever. Froidement,
+s'asseyant à son tour et m'invitant à l'imiter, il répondit
+à Laurier qu'il avait un bon moyen de sauvegarder sa
+dignité menacée. En même temps, il lui indiquait la porte.</p>
+
+<p>Ce geste interloqua notre chatouilleux sergent. Il eut
+bien bonne envie de nous punir tous, en nous privant de sa
+gracieuse personne. Mais le potage fumait dans les assiettes
+et une grosse volaille étalait au milieu de la table sa chair
+reluisante et dorée. Laurier était incapable de bouder
+contre son ventre. Il prit sa place sans répliquer, et, à coups
+de dents, il se vengea sur le dîner.</p>
+
+
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Le 9 novembre, tandis que la première armée de la Loire
+remportait sans nous la victoire de Coulmiers, le régiment
+reçut l'ordre de se diriger sur Nevers, par les voies dites
+rapides. A la nuit, les trois bataillons s'acheminèrent vers
+la gare; mais les deux premiers purent seuls être embarqués,
+faute de matériel roulant. Nous les suivîmes le lendemain
+matin, et vingt-quatre heures après nous atteignions
+notre nouvelle destination.</p>
+
+<p>Sur une vaste promenade plantée en quinconce, douze
+clairons rassemblés lançaient l'allègre sonnerie du réveil,
+soutenus par le roulement cadencé des tambours. Là, au
+milieu de Nevers, s'élevait comme une autre ville. Véritable
+ville lilliputienne, avec ses petites maisons blanches
+identiques, avec ses étroites avenues et son carrefour central
+où se dressait la tente du colonel. Dominant toutes les
+autres, cette tente semblait, ainsi qu'un clocher de village,
+étendre sa protection tout à l'entour. Quand, de chacun de
+ces petits abris fragiles, se glissèrent au dehors six hommes
+tous semblables, qui paraissaient sortir de terre et dominaient
+de deux coudées leurs demeures, on eût dit d'une
+innombrable foule de géants.</p>
+
+<p>Étant enfant, j'appréciais fort les images d'Épinal et les
+soldats de plomb qui me fournissaient de longues files d'un
+même type uniformément reproduit; mais je raffolais littéralement
+des gravures plus soignées ou des jouets de luxe
+qui figuraient un camp dans sa diversité pittoresque. Or
+c'était ce spectacle au naturel qui m'était offert maintenant
+et infiniment plus varié que toutes les imitations. Non loin
+des sentinelles en armes, les uns baignaient bravement leur
+tête et leurs bras à la fontaine publique; d'autres nettoyaient
+leur fusil, mal graissé la veille, et que l'humidité de la
+nuit menaçait. Ceux-là bâtissaient les fourneaux de campagne,
+rallumaient les feux de bivouac et préparaient le
+café. Les sergents commandaient la garde, les caporaux
+rassemblaient les corvées que les fourriers réclamaient
+impatiemment, toujours affairés, tandis que, pour assister
+au rapport, officiers et sergents-majors se réunissaient en
+cercle devant la tente du colonel.</p>
+
+<p>Tout cela dans la perspective accusée par les rangées successives
+des arbres aux fûts blanchâtres, aux hautes branches
+dépouillées d'où tombaient pourtant, çà et là, par instants,
+dans la buée matinale, quelques dernières feuilles,
+recroquevillées et rouillées, qui semblaient retrouver une
+fugace vitalité en roulant sur le plan incliné de la toile des
+petites tentes. Ce cadre, par le contraste, accentuait la couleur,
+l'animation du tableau martial, et en même temps lui
+donnait une teinte mélancolique bien appropriée, car cette
+vie des camps, pleine et robuste, est dans son activité le
+prélude de sanglantes hécatombes. Néanmoins, nous qui,
+arrivant, n'étions encore que des spectateurs, nous éprouvions,
+par un entraînement physique, par une émulation
+instinctive, quelque intime fierté et une sensualité indéfinissable
+à nous savoir une partie de ce tout et à avoir le
+droit de nous mêler à son mouvement.</p>
+
+<p>Le 3e bataillon n'eut pas à dresser ses tentes. Le temps
+de préparer son repas, et le régiment devait se porter en
+masse dans la direction du Nord. Les clairons sonnèrent
+vers midi. Immédiatement tout le monde met sac au dos;
+puis la colonne s'ébranle en bon ordre et se met en marche
+gaiement.</p>
+
+<p>Sevrés du doux climat du Roussillon, nous fûmes cependant
+favorisés, pour cette promenade militaire, d'un dernier
+sourire du soleil d'automne. Par un temps sec, la route était
+excellente et le régiment magnifique. Sur un espace d'un
+kilomètre environ, les hommes marchaient, deux par deux,
+sur chaque bord de la route, laissant circuler au milieu le
+train régimentaire et les voitures d'ambulances.</p>
+
+<p>Les uniformes étaient irréprochables. Relevées sur les
+hanches, les capotes bleues laissaient voir, agitée d'un
+mouvement unique et cadencé, une longue traînée rouge,
+coupée à quelques centimètres de terre par la ligne blanche,
+éclatante, des guêtres. Au sommet des havresacs, les
+gamelles neuves resplendissaient sous le soleil, comme des
+casques, entre les tentes et la haie d'acier des chassepots.
+Le cliquetis des armes scandait la marche, et un bruissement
+général, comme celui des écailles d'un monstre gigantesque,
+servait d'accompagnement aux chants qui s'élevaient
+alternativement, de distance en distance. Quel effet merveilleux!
+Jamais régiment marchant à la victoire fut-il
+plus dispos? parut-il plus alerte et plus fier?</p>
+
+<p>A un tel pas, il nous eût été facile d'aller fort loin; mais
+notre ardeur dut se borner à franchir six kilomètres. Il y
+avait là, sur la droite de la route, l'emplacement d'un
+camp, marqué par la présence d'un peloton de tirailleurs
+algériens. Sur un coin de la verte prairie, bientôt jalonnée
+par nos adjudants-majors, les noirs Africains, dans leur
+vêtement d'azur galonné de jaune, accroupis devant leurs
+tentes, recueillaient frileusement les rayons du soleil qui
+leur envoyait un pâle reflet du pays natal. De leurs yeux
+blancs ils semblaient nous toiser assez dédaigneusement,
+tandis que, fiers de notre gros effectif, nous ne pouvions
+nous empêcher de trouver leur masse un peu grêle.</p>
+
+<p>L'herbe était sèche, la paille de couchage nous fut bientôt
+distribuée. Après quelques hésitations, certaines lenteurs,
+nos six cents tentes s'alignèrent en colonne par compagnie,
+derrière les faisceaux aux lames miroitantes irradiées
+comme des feuilles d'aloès. Les fourneaux se creusèrent à
+l'abri d'une haie vive, et bientôt les hommes, en petite
+veste, sans ceinturon, vinrent en nombre s'offrir l'avant-goût
+de soupes qui délicieusement chantaient dans les marmites
+de fer-blanc tout neuf.</p>
+
+<p>Quelques-uns, moins affamés, allèrent essayer de fraterniser
+avec les turcos, qui déjà répartissaient entre eux leurs
+gamelles. Les sombres visages de nos voisins servaient de
+repoussoir à la-blanche figure de leur jeune chef. Physionomie
+intelligente et douce, le blond capitaine Carrière
+semblait n'avoir nul besoin d'énergie pour mener ces demi-sauvages.
+Il y suppléait par sa bonté naturelle, ne les quittant
+jamais, mangeant gaiement au milieu d'eux la même
+soupe et le même pain.</p>
+
+<p>Notre première nuit de bivouac fut bonne, sauf quelques
+indiscrets courants d'air signalant de légères imperfections
+architecturales dans notre fragile demeure. Mais nul n'osait
+critiquer un édifice qui était en partie sorti de ses mains.
+Seul Pluvier hasarda quelques soupirs. Point d'écho. Force
+fut bien d'imiter le stoïcisme de ses compagnons, et, se
+réchauffant mutuellement les uns les autres, tous bientôt
+s'endormirent.</p>
+
+<p>Hélas! le lendemain, une pluie diluvienne transforma
+notre moelleuse prairie en un grand lac. Quoique Villiot
+eût pris le soin de creuser une rigole tout autour de la tente
+pour en préserver l'intérieur, la situation fut terrible,
+quand, après le couvre-feu, nous nous trouvâmes blottis,
+immobiles, pour plusieurs heures, dans nos vêtements
+trempés, avec nos chaussures boueuses, sous nos toiles
+mouillées. A la première plainte de Pluvier, ce fut un concert
+affreux de reproches adverses. Chacun se souvenait de
+l'ouvrage des autres, pour leur en faire un grief. Nareval
+accusait Gouzy d'avoir mal planté les piquets. Laurier critiquait
+la tension des cordes, et Gouzy leur reprochait
+d'avoir boutonné les toiles de travers. Une goutte d'eau,
+une perle fluide, lui tombait sur le nez avec une telle
+régularité, qu'il craignait d'y trouver une stalagmite le
+lendemain.</p>
+
+<p>Ces orages passaient au-dessus de moi, qui n'avais garde
+de souffler mot. Cela n'empêcha pas Harel de me prendre
+à partie. Modestement, je fis valoir que, appelé à copier un
+ordre en arrivant au camp, je n'avais pu collaborer à l'édification
+de la tente.&mdash;En vérité, j'avais le cynisme de
+l'avouer: j'acceptais une hospitalité volée, voyez quelle
+paresse! A ces mots, en un instant, on cria baro sur le
+fourrier. Tellement, que, du voisinage, le lieutenant nous
+pria de causer plus bas, ce qui assura mon salut. Un
+suprême gémissement de Pluvier, et chacun se morfondit
+dans le silence et dans l'humidité.</p>
+
+<p>La pluie, comme eût dit M. de la Palisse, est un grand
+dissolvant; mais je l'entends au moral. Comme elle ne
+s'arrêta pas le jour suivant, les tentes restaient debout;
+mais beaucoup d'hommes s'en échappaient, allant chercher
+un abri et du feu dans les habitations du voisinage.
+La discipline déjà, il faut en convenir, commençait à se
+relâcher. J'enviais un peu les transfuges, sans vouloir
+pourtant, sans pouvoir d'ailleurs les imiter, car il fallait
+sous l'ondée recevoir à toute heure une distribution nouvelle
+et la répartir aussitôt entre les escouades. Ah! que
+j'eusse volontiers cédé à Laurier, ou à tout autre, le galon
+de fourrier, que je n'avais du reste toujours pas!</p>
+
+<p>Le quatrième jour enfin, le ciel, au réveil, nous apparut
+tout bleu, sans un nuage. Le soleil se montra, et tous les
+hommes profitaient avec joie de ses rayons bienfaisants
+pour sécher leurs vêtements et se dégourdir comme des
+lézards. Libre de toute corvée, j'allai avec Nareval visiter
+une immense construction, un couvent, je crois, qui se
+dressait à proximité, quand le clairon sonna à l'ordre.
+Nous revenons au pas de course. Départ immédiat. Il est
+onze heures, et à une heure le régiment doit se trouver à
+la gare de Nevers.</p>
+
+<p>En un clin d'oeil, les six cents tentes qui couvrent la
+prairie s'effondrent. Pendant quelques instants, un mouvement
+indescriptible, une agitation fébrile, règnent partout.
+C'est comme une mer humaine. Tous&mdash;les bras
+agiles, les mains prestes&mdash;tantôt s'agenouillent, tantôt
+se lèvent, se courbent, se redressent, ainsi que font, au
+théâtre, sous la toile verte figurant l'océan, les manoeuvres
+qui <i>jouent les flots</i>. Et de cet immense désordre, de ce
+fouillis inextricable d'hommes et de choses, le régiment
+bientôt se dégage, s'aligne, se meut et s'éloigne, laissant,
+dans le vaste espace où quatre nuits il a dormi, un champ
+de paille flétrie, piétinée, entre des sentiers bourbeux.
+Six cents tas de fumier, sur un cloaque.</p>
+
+<p>A la gare, l'appel signala quelques retardataires. Le
+départ avait été si imprévu, si prompt, que beaucoup
+avaient appris la levée du camp lorsque nous étions loin.
+Harel était de ce nombre. Il nous rejoignit à temps, mais
+furieux d'être en faute. Les vifs reproches du lieutenant ne
+le calmèrent point. Il s'en prit naturellement à moi, qui
+avais eu soin de boucler vivement son sac et de le mettre
+aux bagages. Cette injustice m'indigna: oubliant la différence
+de grade, je le rabrouai vertement. Tandis qu'il se
+perdait dans la foule, l'attention générale fut attirée vers
+une scène analogue, dont les conséquences devaient être
+plus graves. L'altercation avait lieu entre un caporal et un
+sergent-major du 2e bataillon, les rôles étant, il est vrai,
+renversés.</p>
+
+<p>L'un des derniers arrivés, le caporal, soit qu'il se fût
+échauffé en voulant rejoindre son rang, soit qu'il eût trop
+essayé de se rafraîchir, avait le visage enflammé, l'air
+surexcité. A une observation de son chef, il répliqua, et le
+sous-officier s'avança d'un air courroucé. Le caporal le
+saisit par le plastron de la capote, assez violemment pour
+en arracher un des boutons. Si le caporal était aviné, ce
+geste, malgré sa brusquerie, pouvait être celui d'un interlocuteur
+tenace, importun, grossier, si l'on veut, sans intention
+brutale. Mais ce point ne devait jamais être éclairci.</p>
+
+<p>Cent cinquante personnes avaient été témoins du fait
+en lui-même, y compris les officiers. Irrités déjà du relâchement
+que dénotait l'interminable défilé des retardataires,
+nos chefs étaient mal préparés à l'indulgence. Ordre
+fut donné de saisir le caporal et de le désarmer. Le
+malheureux était inculpé de voies de fait envers un
+supérieur.</p>
+
+<p>Aussitôt dégrisé ou calmé, il demeura stupéfait, prêt
+sans doute à faire des excuses, à s'humilier. Car, déjà
+mûr, marié, assurait-on, et père de famille, il n'avait plus
+la fougue de la prime jeunesse. Rengagé volontairement à
+bonne intention, il dut regretter vite un premier mouvement
+inconsidéré; mais on ne lui demandait plus rien.
+Rien que sa vie. Il était pris dans l'engrenage de la justice
+militaire, terrible instrument que la nécessité du salut
+commun rendait impitoyable.</p>
+
+<p>Retenu par ce pénible incident, j'avais laissé envahir les
+wagons. J'errais le long de la voie, demandant distraitement
+une place à chaque portière. Mentalement, j'établissais
+une relation entre ma situation et celle du misérable
+caporal; je frémissais à l'idée qu'il eût pu dépendre
+d'un mauvais regard de Harel, d'un geste trop hardi de sa
+part, pour me jeter dans une situation pareille, et, par cela
+seul, je sentais monter en moi une rancune contre lui. Or je
+l'aperçus, entr'ouvrant à ma vue la portière d'un compartiment
+de deuxième classe qu'il occupait seul avec Villiot.
+Pour m'aider à monter, il me tendit la main. C'était délicatement
+me faire des excuses. Elles m'allèrent au coeur, je
+l'avoue, dans l'état particulier d'esprit où je me trouvais.</p>
+
+<p>Installé commodément entre mes deux meilleurs camarades,
+je leur rapportai la scène dont j'étais ému encore.
+Harel, faisant tout bas le même rapprochement que moi,
+pâlit un peu, en mesurant les conséquences possibles de
+la vivacité de son caractère. «Bah! dit-il, le conseil de
+guerre expliquera tout cela.» Car nous ignorions qu'il n'y
+avait même plus pour nous de conseils de guerre. Nous
+n'avions plus droit qu'à une justice sommaire, celle des
+<i>cours martiales</i>.</p>
+
+<p>Le train nous emportait cependant vers Blois, notre
+nouvelle destination. Nous passâmes par Orléans, que les
+Allemands avaient évacué après leur défaite de Coulmiers.
+Mais la voie était à peine rétablie. Il fallait avancer prudemment,
+toujours sur le qui-vive. L'ennemi pouvait à tout
+instant reparaître, et cette pensée nous surexcitait. Elle
+rompit l'ennui d'un trajet de dix-huit longues heures.</p>
+
+
+
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>A Blois, on nous fit établir nos bivouacs au sud-ouest de
+la ville, au delà de la gare. Nos tentes s'alignaient tout le
+long d'une avenue boisée qui aboutit à la forêt; les dernières,
+les nôtres, en touchaient la lisière, et il y avait
+comme une sorte de mystère inquiétant dans ce voisinage
+immédiat. Bien que toutes les feuilles fussent tombées, les
+troncs d'arbres formaient, par leur foule, un mur impénétrable
+aux regards et d'où semblaient s'échapper, comme
+des fantômes, les vapeurs du matin.</p>
+
+<p>La vie de Nevers se continua là, par un temps meilleur.
+J'y achevai plus agréablement mon apprentissage de fourrier.
+Il ne me laissait pas un instant de liberté, même pour
+assister aux exercices. Préparation des bons, direction des
+corvées, distributions de toute nature. Il n'y avait pas de
+temps à perdre pour arriver à tout. Ce ne fut pas d'ailleurs
+sans une certaine émotion que je pris charge des 18 000 cartouches
+destinées à ma compagnie. Quatre-vingt-dix pour
+chacun de nous. Sur les recommandations réitérées de
+M. Eynard, nous les logeâmes dans le havresac, douillettement,
+de manière à les bien garantir de l'humidité.</p>
+
+<p>Ces soins divers, multiples, nous absorbaient entièrement.
+Beaucoup d'entre nous avaient oublié la scène du
+départ de Nevers, mais non pas ceux qui avaient mission
+de s'en souvenir. Elle devait avoir son épilogue, logique,
+fatal et prompt.</p>
+
+<p>L'accusé fut traduit devant une cour martiale, où siégeaient
+un chef de bataillon, deux capitaines, un lieutenant
+et un sous-officier, et dont la sentence ne pouvait être ni
+révisée ni cassée.</p>
+
+<p>Cela dut tout d'abord ne point paraître sérieux au
+caporal Tillot, ainsi se nommait le malheureux accusé.
+Pour un instant d'oubli, pour une bénigne vivacité, mourir
+de la mort des assassins, des voleurs et des lâches? Etre
+tué par des Français, avant d'avoir affronté les Prussiens
+détestés!</p>
+
+<p>Non, ce n'était pas vraisemblable. Il s'agissait sans
+doute de quelque simulacre de jugement et de supplice,
+à la manière maçonnique, afin d'éprouver le courage du
+patient. Mais il ne pouvait être question d'enlever au
+pays un de ses défenseurs dévoués.</p>
+
+<p>Telles durent être les pensées du caporal Tillot. Mais,
+pour les juges, qui ne pouvaient décliner leurs fonctions
+sans être honteusement mis en réforme, ils durent envisager
+leur rôle avec tristesse et terreur, car, entre un
+texte formel et un fait indéniable, il n'y avait pas de place
+pour une hésitation. La cour martiale n'hésita pas.</p>
+
+<p>Notre lieutenant en faisait partie, en raison de son
+ancienneté de grade. Il nous annonça le verdict, sans
+commentaires. Certes il avait eu l'occasion de cuirasser
+son coeur, à Sedan. Plus d'une fois il menaça de son
+revolver des hommes qui maugréaient contre le service, et
+il aurait eu le courage de tuer un fuyard; mais il veillait
+sur sa compagnie paternellement, quoique bien jeune. Il
+la réconfortait après les journées de fatigue. Il était bon,
+certainement, autant que brave. Toute sa bravoure lui fut
+nécessaire pour tenir jusqu'au bout le rôle qui lui était
+échu dans l'accomplissement de ce drame. L'arrêt qu'il
+avait contribué à rendre, il devait le prononcer le lendemain
+à la face du condamné, devant 8000 hommes assemblés
+pour en voir mourir un autre.</p>
+
+<p>Spectacle douloureux. Acte le plus pénible de la vie
+militaire, car, quelque bien établi qu'il soit que l'armée
+forme un tout complet qui doit se suffire, il n'en reste pas
+moins terrible d'être obligé de passer, sans préparation, à
+l'état et de juge et de justicier. Nul ne peut répondre qu'il
+ne deviendra pas le bourreau sans pitié de son camarade
+coupable d'une peccadille, qu'il ne sera pas forcé de viser
+au coeur un ami digne de son estime quand même. Le code
+de justice militaire, en effet, mieux pondéré que le décret
+du 2 octobre 1870, qui avait institué les cours martiales,
+distingue entre les crimes contre la discipline militaire: il
+en reconnaît de honteux, pour lesquels la dégradation
+accompagne la mort, et d'autres qui entraînent seulement
+la mort. Mais il est muet pour la désignation des exécuteurs.
+Ce point était alors réglé par le décret du 13 octobre 1863,
+où il était dit: «Le commandant de place fait commander
+pour l'exécution un adjudant sous-officier, quatre sergents,
+quatre caporaux et quatre soldats, pris à tour de rôle, en
+commençant par les plus anciens, dans le corps auquel
+appartenait le condamné.»</p>
+
+<p>Dans l'amalgame que nous formions, personne, parmi
+les hommes de troupe, n'était fixé sur son ancienneté relative.
+Il était probable que, dans une telle incertitude, le
+sort, le hasard, remplacerait la règle. Tous, nous avions
+à craindre d'être désignés pour faire partie du fatal peloton.
+Brûler ainsi sa première cartouche, quelle épreuve!</p>
+
+<p>Mauvaise nuit que celle qui précéda l'exécution. Pourtant
+nos appréhensions furent vaines. Aucun gradé, aucun
+homme de notre compagnie ne fut requis. Seul le 2e bataillon
+avait été chargé de former le peloton. Dès l'aube, tout
+le régiment s'était préparé à prendre les armes, dans une
+sorte de recueillement. Il était à peine aligné en avant du
+front de bandière, que l'alerte sonnerie de clairons des
+chasseurs à pied se fit entendre venant de la ville: «As-tu
+vu la casquette, la casquette?»</p>
+
+<p>Le 10e bataillon de marche défilait devant nous, d'une
+vive allure. Puis, le puissant roulement des tambours,
+sourd d'abord, plus distinct, plus sonore d'instant en
+instant, sembla faire trembler le sol. C'était un aussi beau
+régiment que le nôtre, le 51e. Il venait de son campement,
+sur l'autre rive de la Loire. Il passa devant nous, et, à la
+suite des chasseurs, s'enfonça dans la forêt, où nous nous
+engageâmes à notre tour. Allant en faire les frais, nous
+faisions aussi les honneurs de cette première réunion de
+notre brigade.</p>
+
+<p>A distance, le bois et les chemins se perdaient dans le
+brouillard; mais ce voile, sans se dissiper, semblait reculer
+devant nous, dessinant, à mesure que nous avancions, un
+cadre approprié à la cérémonie où nous étions conduits.
+Les arbres dépouillés étendaient lamentablement leurs
+branches, comme les bras d'un peuple de squelettes;
+l'herbe disparaissait sous la litière des feuilles desséchées,
+terreuses, qui s'affaissaient en grinçant sous nos pas.
+Quittant bientôt la grande route qui partage la forêt, la
+colonne prit un étroit chemin, mal frayé, défoncé par les
+chariots des bûcherons. Tout à coup s'ouvrit devant nous
+une immense clairière, où nous nous engageâmes en face
+du 51e de marche et à côté du 10e bataillon.</p>
+
+<p>Clairons et tambours s'étaient tus; mais derrière nous
+se faisait entendre la voiture cellulaire qui, entre deux
+gendarmes, cahotait dans les ornières. Il lui fut impossible
+d'avancer au milieu des fougères qui nous cachaient
+jusqu'à la ceinture. La portière s'ouvrit, et le condamné,
+invité à descendre, put contempler une dernière fois la
+voûte du ciel, qui, dans ce large espace, n'était plus voilé
+par la brume.</p>
+
+<p>Le caporal Tillot était vêtu de la petite veste bleu foncé,
+avec ses galons. Un aumônier le soutenait, car il semblait
+prêt à faiblir, comme au terme d'un trop long voyage.
+Il recueillait les dernières consolations de la bouche du
+prêtre. Son visage, douloureusement contracté, exprimait
+pourtant la résignation. Sa marche était pénible, mais non
+pas hésitante.</p>
+
+<p>Les herbes et les fougères avaient été fauchées sur un
+carré de quelques mètres. C'était l'endroit où le malheureux
+devait mourir. Il y parvint enfin. Il se laissa bander
+les yeux et s'agenouilla devant ses compagnons d'armes
+rangés à dix pas de lui.</p>
+
+<p>A cheval auprès du peloton, le colonel Koch était visible
+de tous les points de la clairière. Il commanda: «Portez
+vos armes!&mdash;Tambours, ouvrez le ban...!»</p>
+
+<p>A un roulement lugubre comme un glas, succéda un
+silence plus lugubre encore. Dans cet espace où, sous le
+ciel, 8000 hommes respiraient, on entendit, semblable à
+un râle d'agonie, le souffle oppressé du condamné. A cet
+instant solennel, la voix sonore, nette et vibrante du lieutenant
+Eynard s'éleva du centre de ce cirque et prononça
+l'inexorable arrêt que terminaient ces mots:</p>
+
+<p><i>«Au nom de la patrie envahie, le caporal Tillot est condamné
+à la peine de mort.»</i></p>
+
+<p>La dernière parole fut couverte par une détonation que
+les échos de la forêt répercutèrent comme un grondement
+de tonnerre. Puis, un coup isolé, sec, sinistre, le coup de
+grâce, tandis qu'un blanc nuage de fumée s'élevait lentement
+dans l'air en s'y évaporant peu à peu. Le caporal
+Tillot avait achevé de souffrir.</p>
+
+<p>M. Eynard nous rejoignit de son pas long et souple.
+Nous ne savions trop s'il fallait admirer cette maîtrise de
+soi-même ou craindre la cruauté que dénotait le sang-froid
+de notre chef. Pourtant il était livide et sa main trembla
+en cherchant la poignée du sabre qu'il tira du fourreau
+pour défiler. Il n'essaya pas d'ailleurs de dissimuler. «J'ai
+passé, nous dit-il à demi-voix, par bien des émotions; mais
+celle-ci est la plus cruelle.»</p>
+
+<p>«Armes au bras!» reprit cependant la voix calme et
+froide du colonel. Les tambours roulèrent de nouveau, et
+le défilé commença devant le corps du supplicié. Auprès se
+tenaient le prêtre et le docteur, et autour de ce groupe
+quatre hommes en sentinelle formaient le carré à dix pas
+les uns des autres. Le malheureux s'était affaissé sur le
+côté droit, sa veste portait dans le dos les petites déchirures
+rondes des balles qui l'avaient traversé de part en
+part, et le visage exsangue touchait terre, baignant dans une
+mare d'un rouge noir dont l'herbe s'imprégnait.</p>
+
+
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Nous passâmes rapidement devant cette guenille
+humaine, la regardant, par une sorte de fascination,
+obstinément, quelque désir que nous eussions de ne la
+point voir. Un lourd silence, au retour, pesait sur nous:
+il semblait qu'un lien trop étroit nous opprimât la poitrine,
+jusqu'à nous étreindre le coeur. Chacun de nous ruminait
+de sombres pensées. Gouzy, au risque d'être atteint à son
+tour, exprima les siennes tout haut. Il déclara cette exécution
+barbare et imbécile: mais il n'éveilla pas de franc
+écho. Moi-même, je n'aurais pas osé m'affirmer comme
+lui. S'il y avait dans nos rangs des traîtres ou des lâches,
+la terreur pouvait les dompter et les entraîner. Aux yeux
+des autres, le caporal Tillot était un martyr. Son sang a
+coulé pour la patrie, sans gloire, mais non sans utilité. Dans
+l'immense sacrifice, qu'était-ce que de frapper une victime
+quelques jours plus tôt, parmi cette foule destinée au
+carnage? N'y avait-il pas là un jeu de la loterie du sort qui
+avait désigné le caporal Tillot et avait voué ce premier
+holocauste aux esprits malins de la peur et de l'indiscipline,
+pour les conjurer?</p>
+
+<p>Peut-être; mais nous nous trouvions dans la situation
+du patient qu'un opérateur hardi a privé d'un membre,
+sous prétexte d'éviter la gangrène. Il nous fallait changer
+le cours de nos idées; l'air du camp paraissait délétère.
+Après la prise d'armes du matin, la journée était remplie.
+Point de corvées, aucune crainte de départ, la date du
+nôtre étant fixée officiellement au surlendemain. Nareval
+était libre comme moi. Impossible de résister au besoin
+d'aller entrevoir, dans des rues, sur le seuil des maisons,
+derrière les vitres des boutiques, une population vivant de
+la vie ordinaire des peuples civilisés, banale, monotone,
+mais sûre et non sans attrait.</p>
+
+<p>Blois avait à nous montrer son château, que nous avions
+aperçu de la gare. Il est flanqué de tourelles élégantes, au
+sommet desquelles flottait alors le drapeau blanc à la croix
+de Genève. De ce côté, il domine un joli square, du haut
+d'un talus abrupt où poussent quelques arbustes et d'où le
+lierre s'élève en capricieux dessins jusqu'aux premières
+croisées. Elles sont ornées de balcons sculptés dans la
+pierre délicatement ajourée, et elles alternent avec des
+panneaux peints de couleurs vives et semés d'écussons,
+d'or, d'argent, d'azur et de gueules.</p>
+
+<p>En suivant une pente raide à notre gauche, nous parvînmes
+devant le portail, que surmonte une statue équestre
+de Louis XII en haut-relief. Une voûte ogivale, bordée de
+statues séparées par de gracieuses colonnes torses, conduit
+à la cour d'honneur, où apparaît en saillie le large escalier
+de pierre qui a tenté plus d'un peintre. Là dut se borner
+notre visite; nous n'avions pas encore acquis le droit de
+pénétrer dans les salles, et ne le regrettions pas: il fallait,
+pour entrer, permission ou plutôt ordre de la Faculté.</p>
+
+<p>A ce point de vue, notre dernière journée de Blois compléta
+les titres de l'un de nous. Une pluie diluvienne
+détrempa le sol et rendit le camp inhabitable. Pluvier, se
+déclarant vaincu par les rhumatismes, se fit hospitaliser.</p>
+
+<p>Sans avoir le désir de l'imiter, nous trouvions tous qu'un
+lit de boue, pour être moelleux, n'en était pas moins désagréable
+et en effet malsain. La retraite et le couvre-feu
+sonnés, Gouzy et Nareval, bons camarades, en dépit d'un
+reste d'envie, m'offrirent de les accompagner jusqu'à une
+ferme voisine où ils avaient déjà admirablement dormi.
+Les nuits précédentes avaient été mauvaises pour moi,
+grande était ma fatigue. Et puis, enfin, trop rigoureuse
+était la sanction donnée à la discipline, pour ne pas relever
+l'attrait du fruit défendu.</p>
+
+<p>L'obscurité favorisa notre évasion. Il fallait gagner la
+ferme par de petits sentiers courant à travers champs. Ils
+étaient coupés de larges flaques d'eau, où je m'embourbais,
+tandis que mes compagnons filaient beaucoup mieux dans
+un chemin qu'ils avaient pratiqué. Derrière nous, on
+marchait. D'autres soldats allaient peut-être nous ravir
+nos places, à moins que nous ne fussions poursuivis par
+la garde du camp. De toute manière, il fallait se hâter,
+gagner de vitesse; mais des étangs, de véritables lacs,
+succédaient aux premières flaques. A la fin, Gouzy, le
+mieux enjambé de nous trois, cria victoire: à nous le prix
+de la course, et nous fûmes aussitôt rassurés quant à la
+poursuite. La défaite constatée, les pas découragés s'éloignèrent,
+faisant entendre par intervalles le bruit flou de
+crapauds s'affalant dans l'eau. Les malheureux vaincus
+pataugeaient toujours.</p>
+
+<p>Si notre escapade nous avait causé quelques remords, ils
+s'évaporèrent à la chaleur de l'âtre de notre hôte. En notre
+honneur, il s'empressa de jeter deux sarments dans sa
+large cheminée. Le bois sec pétillait gaiement, et, dans la
+flamme agile, les brindilles se tordaient, pareilles à des
+cornes de diablotins. Nos vêtements de gros drap tout
+mouillés séchaient rapidement, et nous étions enveloppés
+chacun d'un nuage, comme les dieux de la mythologie.
+Quoique moins olympien, le spectacle qui s'offrait à nos
+yeux était charmant, dans sa simplicité.</p>
+
+<p>Sur des murs blanchis à la chaux et légèrement enfumés,
+deux gravures religieuses pour tout ornement. Un sol de
+terre battue; des outils de laboureur dans un coin; quatre
+chaises rustiques; un lourd bahut reluisant; une table massive
+de bois blanc où transparaissait, comme une neige
+impalpable, la fleur du savon dont elle devait être tous les
+jours frottée; les provisions d'hiver suspendues dans des
+linges aux poutres du plafond.</p>
+
+<p>Après nous avoir reçus et avoir activé le feu, le maître
+du logis, paraissant un peu las de sa journée, s'était assis
+en face de sa jeune femme, qui, près de la table où attendait
+un tricot tout hérissé de ses aiguilles, allaitait un
+enfant, tandis qu'un bambin plus âgé jouait à ses pieds
+avec des épis de maïs et nous examinait curieusement à la
+dérobée. Les joyeuses lueurs du foyer faisaient pâlir la
+petite flamme de la chandelle fumeuse, et illuminaient la
+scène entière.</p>
+
+<p>L'homme, dans la force de l'âge, le teint hâlé, l'air franc
+et bon, reposait volontiers son regard sur la jeune mère,
+au visage régulier, presque beau, agréable en tout cas dans
+le cadre de cheveux bruns lissés en deux bandeaux qui
+s'échappaient d'un serre-tête blanc. Les traits étaient fins,
+l'expression naïve, et, malgré cette naïveté, les quelques
+mots qu'elle ajoutait aux propos de son mari, avec la même
+prononciation parfaite, dénotaient un ferme bon sens. Ce
+tableau figurait à souhait la paix bienfaisante et féconde.</p>
+
+<p>Combien de temps ces braves gens en jouiraient-ils? Au
+lieu de donner une hospitalité volontaire, ne subiraient-ils
+pas bientôt, comme le tiers de leurs semblables, l'occupation
+forcée d'un brutal ennemi? L'éloignement de ce supplice,
+de cette honte, ne dépendrait-il pas de notre conduite?
+Si vraiment l'immolation d'un des nôtres devait enflammer
+les courages et communiquer aux faibles de la force, est-ce
+que, devant les périls à enrayer, le sacrifice ne se légitimait
+pas?</p>
+
+<p>Nos vêtements ayant été assez séchés, il nous fallut
+remercier de son aimable accueil la jeune femme que nous
+ne devions plus revoir. Son mari nous conduisit dans un
+grenier bien clos, tout garni de paille fraîche et de foin
+odorant. Là nous goûtâmes quelques heures d'un sommeil
+réparateur, embelli de doux rêves. La victoire nous souriait;
+tous nos frères étaient vengés, l'ennemi vaincu,
+refoulé, anéanti. Songes, mensonges. Les nôtres, si séduisants
+qu'ils fussent, ne purent nous détourner longtemps de
+la réalité. Bien avant le réveil, nous nous glissions sous
+notre tente. Cela se fit sans encombre, Dieu merci!</p>
+
+<p>A sept heures, le café bu tout chaud, nous prenions,
+avec armes et bagages, le chemin de la petite ville de Mer,
+située à une vingtaine de kilomètres de notre camp, au
+nord-est de Blois. La brigade allait s'incorporer au 17e corps
+d'armée. Elle était confiée à un ancien colonel d'infanterie
+de marine, le général Charvet, du cadre auxiliaire.</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>EN CAMPAGNE</h2>
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Vingt kilomètres à parcourir, c'est une petite étape. Le
+temps était sombre, assez favorable pour la marche; mais
+le sol, détrempé par la pluie de la veille, mollissait sous les
+pieds. Et puis, notre bagage était au grand complet. Fourniment,
+vivres, cartouches, rien ne manquait. La tente, humide
+encore, pesait fort. Quand, au bout d'une heure, retentit de
+distance en distance, comme répercutée par un interminable
+écho, la sonnerie de la halte, tous, et moi le premier,
+nous poussâmes un long soupir de soulagement; mais il
+était à peine exhalé, que les clairons, l'instant d'avant si
+charitables, nous ordonnèrent cruellement de repartir.</p>
+
+<p>Grise et pénible journée, qui n'a rien laissé dans ma
+mémoire de l'aspect du pays. Nous avions tout au plus
+parcouru le quart du chemin, et il me semblait que j'étais
+déjà à bout de forces. Je ne voyais que les deux pieds qui
+devant moi s'agitaient, fuyant alternativement les miens.
+Mon regard, s'il s'élevait, ne dépassait pas la hauteur du
+havresac qui sous mon nez se balançait comme un esquif,
+avec le fréquent tressaut que lui imprimait un sec haussement
+d'épaules. Cet as de carreau marchant, je le regardais,
+je le fixais désespérément, pour subir son attraction
+magnétique, pour contre-balancer l'horrible poids de celui
+qui me sollicitait en arrière, me tiraillait sous les bras,
+m'écrasait les épaules, comme si, de minute en minute, il
+eût grossi et se fût réellement appesanti.</p>
+
+<p>Avec une terreur qui croissait en proportion de l'affaiblissement
+de mon corps, je me demandais si jamais j'arriverais
+au bout de l'étape. Or, si à cette première épreuve
+j'étais vaincu, comment espérer fournir une carrière plus
+longue? Ma bonne volonté, mon ardeur patriotique, tous
+mes élans sincères allaient-ils donc être éteints, annihilés?
+Etait-il donc inutile et vain d'avoir du coeur? Ne valait-il
+pas mieux posséder de solides jarrets?</p>
+
+<p>A la dernière pause, j'eus l'imprudence de m'asseoir.
+Quand le clairon sonna, mes jambes étaient rouillées,
+inertes. Je voulus me lever. Impossible. Mon fardeau me
+clouait sur le tas de pierres où je m'étais échoué, au bord
+de la route, et, plein de désespoir et de rage, je vis défiler
+tout le 51e régiment qui suivait le 48e. Par un suprême
+effort, je m'étais redressé pourtant; mais, loin de pouvoir
+regagner le terrain perdu, je me voyais distancer toujours
+plus. Non seulement mes effets et mon sac me pesaient,
+mais aussi mes galons: je m'en trouvais indigne, j'en étais
+honteux. Volontiers je me les fusse arrachés, et je me
+demandais avec inquiétude comment j'allais m'excuser
+auprès de mes officiers d'être un traînard.</p>
+
+<p>La brigade s'était arrêtée au nord de la ville, le 48e à
+droite et le 51e à gauche de la voie ferrée qui monte vers
+Beaugency. La nuit tombait quand je rejoignis ma compagnie;
+il avait fallu du temps pour assigner à chacun sa
+place: les faisceaux étaient formés, les tentes à peine
+dressées. Officiers et camarades ne remarquèrent pas mon
+retard ou feignirent de ne s'en être pas aperçus. Impossible
+de me rappeler si la soupe fut bonne, ni même si j'en
+mangeai. Me reposer, m'étendre, dormir, voilà ce qu'il me
+fallait. N'importe où. Nécessaire est l'extrême fatigue de la
+marche avec un chargement de bête de somme, pour vous
+faire goûter les bienfaits du repos sous un
+illusoire abri et à même la terre humide.</p>
+
+<p>Au redoublement
+de froid
+qui coïncide
+avec l'aube, je
+me réveillai
+pourtant. Le besoin
+de secouer
+l'engourdissement
+du sommeil
+me poussa
+à m'agiter hors
+de ma tente:
+je me trouvai si dispos, si alerte, que j'espérai mieux
+résister à une seconde épreuve. Faible espoir, car j'eus
+l'ennui de constater que, ressemblant aux héros par les
+mauvais côtés, j'avais, comme Achille, le talon entamé.</p>
+
+<p>Par bonheur, nous ne devions pas quitter Mer tout de
+suite. Cette ville, qui compte normalement 4 000 âmes,
+était alors entourée et farcie de 12 000 hommes de troupes
+de toutes catégories et de toutes couleurs. Avec nous, les
+chasseurs campaient alentour. Au centre de la cité, un
+régiment de mobiles occupait la halle, qui offrait véritablement
+le spectacle d'une ruche gigantesque. Des moblots y
+apparaissaient en effet, non seulement fourmillant au ras
+du sol, mais encore allant chercher le repos sur les piles de
+sacs qui attendaient l'ouverture du marché. Dehors, sur la
+place, dans les rues, aux carrefours, partout s'ébrouaient,
+piaffaient, ruaient, des chevaux au piquet, et quelques-uns
+stationnaient tête basse, crinière tombante, leurs grands
+yeux mornes. Le long des grandes voies, s'alignait le
+matériel de l'artillerie. Canons à la longue gueule élevée,
+hardie, caissons lugubres comme des cercueils, forges roulantes,
+fourgons, fourragères, enfin le train de la 2e division
+du 17e corps d'armée.</p>
+
+<p>Sous l'impulsion du général Durrieu, un divisionnaire
+authentique, graine d'épinards rare à ce moment-là, le
+corps d'armée s'agglomérait graduellement, sans précipitation,
+sans hâte exagérée. Cette prudence semblait s'imposer
+avec des formations improvisées, comptant&mdash;j'en fournissais
+la preuve&mdash;des volontés meilleures que les
+jambes.</p>
+
+<p>A la tête de la 2e division était placé le général de brigade
+du Bois de Jancigny, la veille colonel de gendarmerie.
+Bientôt un autre brigadier, depuis lors célèbre, allait être
+désigné pour remplacer le baron Durrieu, trop méthodique
+et trop lent au gré du ministre de la guerre. Le 17e corps
+était offert par le télégraphe au général Gaston de Sonis,
+pendant qu'il cherchait vainement à Châteaudun d'introuvables
+régiments de cavalerie avec lesquels il brûlait de
+charger.</p>
+
+<p>Moi aussi, je profitai du trouble des temps pour avancer
+vertigineusement en grade. Le haut galon de sergent-fourrier
+me fut décerné à Mer. M. Eynard, promu lui-même
+capitaine, répondit à mes remerciements en me promettant
+de me faire avoir sous peu, si je continuais de bien servir,
+le grade de sergent-major. Comme je l'eusse envié, le
+double galon, s'il avait dû me dispenser de porter mon sac!</p>
+
+<p>En tout cas, les paroles bienveillantes du capitaine justifiaient
+un peu le dépit de Gouzy et de Nareval, qui perça
+malgré eux. Ils me boudèrent pendant une heure et devinrent
+ensuite les meilleurs camarades du monde. Quant à
+mon troisième rival, il ne daignait plus être jaloux de moi.
+Villiot, simple sergent, était déjà désigné pour passer sous-lieutenant.
+Pourquoi son compatriote n'obtiendrait-il pas
+la même faveur? En vérité, le beau Laurier attendait
+l'épaulette, ni plus ni moins, et dans cette attente il relevait
+un peu plus ses moustaches; il multipliait les punitions,
+sans de bien graves motifs, pour se donner de l'importance!</p>
+
+<p>Harel, cela va sans dire, avait été consacré sergent-major,
+et, pour compléter notre cadre, il nous fut donné
+un lieutenant. M. Barta, comme M. Houssine, était sorti des
+rangs, mais depuis plus longtemps. Il avait la mine d'un
+grognard qu'il était, ayant combattu en Crimée, en Italie,
+et étant décoré de la médaille militaire. Forte moustache,
+longue barbiche, grosse-voix. Au demeurant, le meilleur
+des hommes. Il eût été parfait, sans son goût prononcé
+pour la dive bouteille; mais, à l'armée de la Loire, il n'y
+avait guère à boire que de la neige fondue. M. Barta nous
+apparut donc sous un jour excellent. Grâce à lui, la 6e du
+3 achevait d'être encadrée de manière à ne pas trop redouter
+l'épreuve du feu.</p>
+
+<p>D'ailleurs le colonel Koch mettait à profit le dernier
+répit accordé par le général en chef, pour faire manoeuvrer
+le régiment à travers champs. J'eusse pris plaisir à cette
+préparation aux combats prochains; mais mon quartier
+général était à la gare, où se poursuivaient d'interminables
+distributions. Fastidieuses corvées. Tous les fourriers de
+la brigade étant convoqués en même temps, il leur fallait
+assister à la pesée successive, par les soins d'un sergent
+d'administration rarement bien disposé, des lots de denrées
+revenant à chaque compagnie. L'opération, quand il s'agissait
+des vivres de campagne, se renouvelait cinq fois.
+Sucre, 36 pesées; café, 36 pesées; riz, de même; sel
+encore, haricots, toujours 36. Le lendemain, distribution
+de viande fraîche ou de lard salé, de pain ou de biscuit,
+pour recommencer ensuite. Ah! l'effrayant tonneau des
+Danaïdes que le ventre d'une armée!</p>
+
+<p>Le 24 novembre, je ramenais de la gare mes hommes
+de corvée, moins irrité encore d'une station de trois heures,
+qui nous avait fait rentrer les jambes dans le corps, que du
+soupçon d'avoir été victime d'une grossière erreur. Quelque
+raillerie qu'excitent les règlements militaires, ils sont généralement
+bons, quand ils sont strictement appliqués. Mais
+ils forment comme une chaîne: il ne faut pas qu'il y
+manque un seul anneau. Nul ne doit se dérober tant soit
+peu à son devoir, sous peine d'ouvrir toute grande la porte
+aux abus. L'intendance avait trop à faire, en 1870, pour
+que les fonctionnaires ou que même les officiers d'administration
+fussent présents partout: le soin des distributions
+était forcément abandonné à des subalternes, recrues que,
+en général, le désir d'éviter le feu, plus que la conscience
+du devoir ou que les aptitudes professionnelles, avait poussées
+dans les services auxiliaires. Il appartenait donc aux
+officiers chargés de la conduite des fourriers d'être vigilants.
+Ce jour-là&mdash;il faut l'avouer,&mdash;l'officier de service,
+un lieutenant du 51e, impatienté d'attendre si longtemps,
+ne prêta aucune attention à la protestation que je formulai.
+Pour ne pas perdre le temps, il fallut se contenter, de la
+part du sergent qui nous servait, d'une démonstration
+embarrassée au moyen de sa bascule. Cette sorte d'instrument
+est facile à fausser, et j'étais parti convaincu que
+nous avions été trompés.</p>
+
+<p>Dominé par cette préoccupation, j'entrai dans une épicerie
+qui se trouvait sur notre chemin. Vérification faite,
+mes soupçons se changèrent en certitude. Ainsi, plusieurs
+milliers d'hommes allaient se trouver privés de la nourriture
+d'un jour sur trois environ. Impossible d'en douter,
+les soldats de corvée en étant témoins comme moi.</p>
+
+<p>En un temps où les vétilles étaient parmi nous punies
+de mort, je ne me croyais pas en droit de taire la faute
+d'un homme qui, par calcul ou par maladresse, allait en
+affamer des milliers au moment des rudes fatigues, pendant
+les marches forcées. Il appartenait à mon capitaine,
+sur mon rapport, de signaler la fraude ou l'erreur; mais il
+n'était pas au camp, et, quelques minutes après, je n'avais
+plus le loisir de me plaindre efficacement.</p>
+
+<p>Les clairons rappelaient, rappelaient au pas gymnastique.
+Dans la ville, les vibrantes trompettes de l'artillerie répondaient
+à nos sonneries. Puis il s'éleva au-dessus et autour
+de la ville un bruissement intraduisible, fait de l'agitation
+des soldats, du froissement du pavé par le fer des chevaux,
+du roulement des affûts et des avant-trains, d'une longue
+clameur de commandements et d'un immense cliquetis
+d'armes.</p>
+
+<p>La ville de Mer, au bout d'une heure, dut sembler morne
+et vide à ses habitants: notre division l'avait évacuée. Le
+général de Sonis, d'abord suffoqué par un tel excès d'honneur,
+s'était cependant résigné, par esprit de discipline, à
+accepter le commandement en chef du 17e corps d'armée.
+Pour constituer solidement l'aile gauche de l'armée de la
+Loire, il avait demandé la concentration immédiate de ses
+divisions autour de lui, à Châteaudun, tandis que le 16e corps
+se maintenait au centre, en avant de Coulmiers, sous les
+ordres du général Chanzy, dans les positions conquises le
+9 novembre, et que, plus à droite, le général Martin des
+Pallières couvrait Orléans avec le 15e corps.</p>
+
+<p>Mer, où je devais bientôt revenir, non plus pédestrement,
+mais monté, je n'ose pourtant dire sur un noble
+coursier, Mer, qu'une sinuosité de la route nous avait
+permis de découvrir à distance sans détourner la tête,
+s'était effacé dans la brume de cette triste journée d'automne.
+Le pays était plat, sans horizon, sous un ciel
+terne, bas, qui semblait étouffer la terre. Et ce qui assombrissait
+encore tout cela, c'était le souvenir de ma première
+étape. Il me préoccupait fort. Il me préoccupait
+d'autant plus qu'à chaque pas mon talon, mon talon
+d'Achille, me rappelait, par une sensation de brûlure, ma
+vulnérabilité.</p>
+
+<p>Heureusement le départ avait été tardif: il n'y eut pas
+à fournir ce jour-là une longue course. Au bout de trois
+lieues, ayant atteint à la nuit le bourg de Lorges, nous
+établîmes nos bivouacs dans des champs que bornait à
+notre gauche une large bande irrégulière, noire et confuse.</p>
+
+<p>Au jour, nous reconnûmes que nous étions campés
+près d'un grand bois, la forêt de Marchenoir. Le café pris,
+on nous fit aligner à une portée de fusil de la lisière:
+le 51e avait à nous rendre le funeste spectacle que nous lui
+avions offert dans la forêt de Blois. Il y mit un peu moins
+de cérémonie que nous. Ayant laissé les faisceaux auprès
+des derniers fumerons de leurs bivouacs, les hommes de
+ce régiment vinrent se ranger à nos côtés, les bras ballants,
+presque comme à la foire. Il ne s'agissait, à vrai
+dire, que d'exécuter un simple soldat, lequel, chose grave,
+avait refusé d'obéir à un caporal qui le commandait de
+corvée.</p>
+
+<p>Grand, fort, l'air décidé, cet homme fut conduit tout à
+l'entrée du bois, sous l'escorte du peloton fatal. Il ne voulut
+pas se laisser bander les yeux, ni s'agenouiller. En
+se plaçant lui-même bien en face de ses compagnons armés,
+il nous parut, de loin, demander si la distance était convenable.
+Il recula d'un pas, et, s'étant bien assujetti sur ses
+jambes afin de montrer qu'il ne tremblait pas, il fit un
+mouvement de tête qui fut le signal du feu. Le bruit de la
+décharge nous parvint trois secondes après que nous avions
+vu ce brave s'affaisser, foudroyé.</p>
+
+<p>Il n'était plus temps de s'attarder en des formalités
+superflues: grâce nous fut faite du défilé devant le corps
+sanglant. Le camp levé aussitôt, la brigade se mit en
+marche par une des routes qui traversent la forêt. La
+journée était belle, le ciel assez clair, sauf quelques buées
+matinales qui s'évaporaient comme des farfadets à notre
+approche. L'exécution sommaire nous avait un peu, malgré
+un commencement d'habitude, figé le sang: l'exercice
+nous semblait une nécessité et un bienfait. Le chemin prenait,
+entre la multitude d'arbres qui se pressaient autour de
+nous, un caractère pittoresque, varié, car, au coeur de la
+forêt, les feuilles n'étaient pas toutes tombées: il y avait
+là comme un regain, exhalant un doux parfum automnal.
+La fatigue se faisait à peine sentir; l'étape eût été vite parcourue;
+mais, pour la défense de la patrie, le génie civil
+s'était exercé en ces parages dans le secret des bois: il
+contribua à modérer notre allure.</p>
+
+<p>La tête de la colonne s'arrêta à un carrefour devant une
+tranchée à épaulement, obstacle qui déjà immobilisait une
+batterie de notre division arrivée par une autre route. Les
+artilleurs travaillaient activement à rétablir la voie; mais,
+après une pause, nous n'attendîmes pas l'achèvement de
+leur rude besogne. Bravant l'enchevêtrement des racines
+d'arbres, des fougères et la fouettée des branches successivement
+tendues par les fusils, l'infanterie tourna les
+obstacles, en coupant à travers les taillis. Peu après, la fin
+de la forêt s'annonça par une perspective romantique, dont
+l'image, quoique vaporeuse, vague, est cependant fixée,
+indélébilement, je ne sais pourquoi, dans ma mémoire,
+avec la grâce indéfinissable d'un beau rêve. Au bout de
+l'avenue qui filait toute droite, au milieu des arbres dénudés,
+se dressait, sur un coteau, dans la lumière plus vive de
+la plaine, un castel à tourelles.</p>
+
+<p>La grande halte eut lieu au delà de ce site charmant. Les
+fourriers, condamnés à écourter leur repos, durent presque
+aussitôt prendre les devants, pour aller, sous la conduite
+d'un adjudant-major, reconnaître l'emplacement des prochains
+bivouacs. Un peloton complétait cette avant-garde,
+dont l'allure devait se maintenir assez vive.</p>
+
+<p>Vers quatre heures, un grondement lointain de tonnerre
+vint frapper nos oreilles. Il n'y avait point d'électricité dans
+le ciel, l'orage sévissait sur la terre. C'était le bruit de la
+canonnade. Enfin!</p>
+
+<p>Faible encore, bien faible, très éloigné, mais nettement
+perceptible, ce premier écho de la bataille nous insuffla
+comme une vie nouvelle. Pour ma part, je ne sentais plus
+le poids de mon sac; le fusil me semblait aussi léger qu'une
+canne de jonc; j'oubliai même la cuisante douleur de mon
+malheureux talon; je me trouvais aussi alerte et dispos
+qu'aux jours où je m'exerçais chez Léotard, et, la nuit, dans
+la prairie des Filtres de Toulouse. Qu'importaient à présent
+les fatigues et les souffrances: le danger était proche,
+donc nous allions être utiles, devenir bons à quelque chose.
+Les forces nous étaient revenues pour doubler l'étape, s'il
+l'avait fallu, et, vraiment, nous espérâmes que l'ordre en
+serait donné. Non, nécessité fut de se reposer pour arriver
+en vue de Châteaudun le lendemain à pareille heure.</p>
+
+<p>La dernière étape avait été pénible, à travers un pays
+déjà violé par les envahisseurs. Habitations désertes, tout
+le long de la route. Grilles de parcs brisées, murs crénelés
+ou rongés de brèches. Les arbres, fauchés par les obus,
+montraient leurs moignons à cassures fraîches. De loin en
+loin, une carcasse de cheval fourmillante de taches noires,&mdash;des
+corbeaux dont le vol sinistre animait seul le paysage
+que la pluie rayait de ses lignes obliques.</p>
+
+<p>Sur ce fond sombre, la ville de Châteaudun nous apparut
+tout d'un coup&mdash;un repli de terrain franchi&mdash;à deux kilomètres
+environ. Bâtie sur un coteau, elle produit un grand
+effet, avec la haute silhouette du château de Dunois qui
+domine ses maisons étagées. Après quelques nuits de
+bivouac il nous semblait déjà que nous étions condamnés
+aux steppes éternelles. Aussi la vue de cette cité nous
+surprit-elle et nous réjouit-elle, malgré l'inclémence du
+temps: nous avions hâte, une hâte enfantine, de heurter de
+nos pieds endoloris le pavé de ses rues. Il fallut cependant
+modérer notre impatience et lui voir prendre un autre cours.</p>
+
+<p>En franchissant le coteau d'où nous avions pu découvrir
+la ville, nous avions entendu subitement, clair et intense,
+le bruit de la canonnade qui jusque-là avait grondé sourdement,
+confusément. L'action paraissait se livrer à quelques
+kilomètres. Les clairons sonnèrent la halte d'un bout
+à l'autre de la longue colonne, et les estafettes coururent
+bride abattue vers la ville pour savoir s'il fallait y entrer,
+ou bien marcher au canon. Dans la direction du nord-ouest,
+semblait-il.</p>
+
+<p>Les officiers ayant visité les armes, les hommes jonchèrent
+aussitôt la route des petites croix blanches dont
+sont formés les étuis de cartouches. Cela témoignait d'une
+belle ardeur, et surtout d'une grande inexpérience, car il
+suffit de trois secondes pour rompre ces boîtes de carton, et
+il nous eût fallu de longues heures pour joindre l'ennemi.</p>
+
+<p>C'est à Yèvres et à Brou que le canon tonnait ce jour-là,
+à plusieurs lieues de Châteaudun. Pour détourner les Prussiens
+d'une marche sur Vendôme signalée par le ministre
+de la guerre, le général de Sonis s'était porté en avant dès
+le matin, avec quelques batteries et les fantassins du général
+Deflandre qu'il avait fait trotter comme des chevaux arabes.
+Notre appui, qui aurait été tardif, n'était pas nécessaire; la
+colonne expéditionnaire devait sans désemparer rentrer
+après l'affaire dans ses bivouacs de Marboué, sous Châteaudun.
+L'ordre ne tarda donc pas à nous arriver d'aller
+occuper dans la ville haute les emplacements abandonnés
+par des francs-tireurs et des mobiles, qu'un train emporta
+devant nous vers Vendôme. A leur rapide passage, nous les
+saluâmes chaleureusement, croyant qu'ils allaient au feu.</p>
+
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Dans la ville basse que baignent les eaux du Loir, la vie
+régnait à peu près comme aux jours paisibles, bien que
+plus d'une toiture montrât un trou béant percé par les
+projectiles allemands; mais, sur la crête du coteau, où
+naguère se trouvaient des quartiers opulents, il restait à
+peine quelques habitations debout, au milieu d'affreuses
+ruines. Les rues étaient pour la plupart impraticables. Dans
+quelques-unes, l'incendie avait tout dévoré. Les murailles
+seules subsistaient, mouchetées de balles et fendues par les
+obus. Les matériaux noircis et calcinés comblaient l'intérieur
+des maisons, débordant sur la voie publique par les
+fenêtres du rez-de-chaussée, qu'ils obstruaient, et dont les
+ferrures hérissées semblaient avoir été tordues par des
+mains de géant.</p>
+
+<p>Peu d'habitants erraient parmi ce théâtre de désolation.
+Ceux-là s'obstinaient pourtant à rôder autour des décombres
+où gisaient encore les victimes qui avaient été surprises et
+étouffées dans les caves.</p>
+
+<p>Comme insensible à tout, une armée campait là, abritant
+ses tentes contre les murs demeurés debout, formant ses
+fourneaux avec les briques écroulées, se chauffant des
+débris de bois non consumé. Dans la pénombre du crépuscule,
+les feux pétillants des bivouacs rendaient aux ruines
+les teintes rougeâtres de l'incendie, et, la nuit venue, leur
+donnèrent un aspect fantastique. Et des canons roulaient
+avec fracas dans les rues le moins obstruées, où piétinait
+un régiment de cuirassiers attendant la sonnerie du boute-selle.
+Parmi les spectres que figuraient, dans leurs longs
+manteaux blancs, ces hommes de haute stature, grandis
+par le casque cerclé de peau sombre, les estafettes galopaient
+en divers sens, au bruit continu de la canonnade qui
+grondait comme le tonnerre d'une nouvelle invasion.</p>
+
+<p>Ce spectacle, sans nous surprendre après l'héroïque
+défense de la fière cité, nous navrait profondément, tandis
+que, lentement, nous nous dirigions vers l'avenue de la
+Gare où nous devions camper. Un brusque arrêt se produisit,
+sans que les clairons eussent sonné la halte, et, successivement,
+les files se serrèrent un peu. Toutes les têtes
+se retournaient l'une après l'autre. Au milieu d'un silence
+recueilli, nous entendîmes, avant de rien voir, le pas d'un
+peloton qui arrivait en sens inverse. Il escortait des prisonniers
+prussiens en tête desquels marchaient deux athlètes,
+aux épaules larges, aux bras puissants, que dessinait une
+casaque blanche. Ils avaient la chevelure courte, roussâtre,
+et la tête vraiment carrée dans leur toque, blanche aussi,
+sauf le bandeau qui était du même drap bleu que le pantalon.
+Ils passèrent, lourdement, leur nez épaté bien en
+l'air, suivant ainsi la direction de leurs regards qui de la
+sorte évitaient les nôtres.</p>
+
+<p>Nous fûmes enfin autorisés à dresser la tente sur un
+boulevard qui aboutit à la gare. Pour ma part, j'aspirais
+ardemment au repos. Certes j'avais, depuis Mer, suivi le
+régiment à mon rang de bataille, mais non sans effort. La
+marche avait aggravé la blessure qui me déchirait le pied,
+et je me sentais frissonner de fièvre. Or il me fallut aller
+chercher du pain à la gare et l'attendre pendant deux
+heures. A mon retour, mes camarades avaient mangé leur
+soupe, mais le brave Villiot m'avait réservé une gamelle
+de bouillon, qui mijotait près du feu. Rien ne pouvait m'être
+meilleur. Cela me réchauffa, et, notre tente étant garnie
+d'excellente paille, je comptais sur un bon somme pour me
+rétablir tout à fait.</p>
+
+<p>Avec le sac comme oreiller, la terre est proche; les
+moindres bruits parviennent vite à l'oreille. A peine dormions-nous,
+que le galop d'un cheval résonna sur le pavé;
+il allait vers la tente du colonel. Funeste avertissement.
+Quelques instants après, tente à bas, sac au dos et en
+marche. En contremarche, plutôt. Au bout d'une heure de
+promenade pénible dans les décombres, nous nous retrouvâmes
+sur notre premier emplacement. Il pleuvait, par
+surcroît. Nos paillasses, en partie dispersées, étaient toutes
+trempées. Il fallut néanmoins s'en contenter. Mauvaise
+nuit pour un fiévreux.</p>
+
+<p>La journée suivante se passa au bivouac, sur le qui-vive.
+Les sacs, bouclés dès le matin, gisaient en tas près
+des faisceaux. Tous les chevaux étaient sellés, les pièces
+attelées. Au premier coup de clairon, le corps d'armée
+pouvait s'ébranler tout entier. Une batterie pourtant était
+en position vers l'est. Quelques hommes, au risque de se
+rompre les os, s'étaient hissés au faîte des ruines de la
+dernière maison brûlée. De cet observatoire branlant, ils
+découvraient la campagne jusqu'à la ligne de l'horizon
+perdue dans la brume; ils crurent distinguer des reconnaissances
+de uhlans. Le canon cependant grondait sur un
+autre point. Par deux fois, on prit les armes: fausses
+alertes. Allions-nous attendre l'ennemi? courir à sa rencontre,
+ou le fuir?</p>
+
+
+
+<p>En vérité, personne ne le savait. Le général de Sonis, fier d'avoir la
+veille délogé les Prussiens du camp de Brou, ne pouvait pas exiger tous
+les jours les fatigues qu'il avait imposées à la division Deflandre. Près
+de cinquante kilomètres en vingt-quatre heures, sans sac
+il est vrai, avec un combat pour reprendre haleine, le Cid
+n'eût guère fait plus; mais le 17e corps n'était pas composé
+exclusivement de héros pareils et les Prussiens valaient
+bien les Maures. Quoi qu'il en soit, notre chef, tout en
+jugeant nos positions de défense peu sûres, n'envisageait
+pas sans révolte l'idée de reculer, au lendemain d'un succès
+qui en revanche devait provoquer, pour une contre-attaque
+sérieuse, la concentration de plusieurs corps ennemis.</p>
+
+<p>Tandis que le général balançait comme un héros de tragédie,
+entouré&mdash;ainsi que d'un choeur antique de confidents&mdash;de
+tous ses lieutenants et chefs de corps, le ministre
+de la guerre et le commandant en chef s'effrayaient d'une
+telle ardeur chevaleresque. Après avoir renoncé à stimuler
+le zèle du général Durrieu, ils s'efforçaient de modérer
+l'activité de son successeur, lui télégraphiant à toute heure
+d'être prudent. Ils jugèrent à la fin nécessaire de lui
+ordonner de se replier, de manière à s'assurer au besoin le
+soutien des autres fractions de l'armée de la Loire.</p>
+
+<p>Pendant que se donnaient cours ces agitations supérieures,
+les fourriers du 48e avaient été appelés à la gare
+pour renouveler prosaïquement les vivres épuisés. Toujours
+le dernier servi, je revenais avec mes hommes
+chargés de viande, de café, de riz et de biscuit; mais le
+régiment avait décampé. Étaient restés là, par ordre,
+pour garder nos bagages et nos armes, le caporal Dariès
+et le sergent Nareval.</p>
+
+<p>A cette vue, affaibli sans doute par quarante-huit heures
+de fièvre, j'eus un accès de découragement. Partir, c'était
+facile à dire! mais est-ce que je pouvais imposer à huit
+hommes de traîner comme des bêtes de somme les vivres
+de leurs deux cents camarades? Est-ce que j'avais le droit
+d'abandonner ces vivres, la nourriture de quatre jours?
+Mon tour était donc venu d'osciller comme un pendule,
+entre des partis qui me paraissaient également impraticables.
+C'est le bon côté de la guerre d'exiger de l'initiative
+des plus humbles comme des plus glorieux et d'accroître
+ainsi la valeur personnelle de chacun; mais c'est un vilain
+penchant de la nature humaine de toujours accuser autrui.&mdash;Pourquoi
+cette retraite précipitée? A quoi bon nous
+avoir fait venir, pour nous emmener aussitôt?</p>
+
+<p>Grâce à Dieu, cette révolte intime ne dura pas. Près de
+nous stationnait une charrette de réquisition, dont le conducteur,
+un paysan à l'air ahuri, semblait attendre des
+ordres. Ces ordres,&mdash;me ressaisissant aussitôt,&mdash;je les
+lui donnai. Il déchargea mes hommes de toutes nos denrées.
+Je ne gardai de ma corvée que deux soldats, et avec
+Nareval et Dariès nous escortâmes le véhicule que la
+Providence m'avait si fort à propos envoyé.</p>
+
+<p>Il suivait, cahin-caha, le flot de l'armée qui dévalait vers
+les ponts du Loir et s'écoulait dans la plaine que nous
+avions parcourue l'avant-veille. Moi aussi, je cahotais,
+n'étant point guéri. Mon pied me faisait toujours souffrir,
+et à tout moment je frissonnais sans avoir froid.</p>
+
+<p>Jusqu'à la nuit pourtant, le trajet se fit sans encombre et
+sans incident. Mais les longs convois de l'administration
+ne tardèrent pas à barrer la route. Chariots de vivres,
+grandes fourragères, voitures d'ambulances, se heurtaient,
+sans hâte. L'artillerie exigeant qu'on lui cédât le pas,
+c'était le commencement du chaos, que les ténèbres allaient
+achever. L'infanterie s'infiltrait entre les roues et courait à
+travers champs, pendant que ma charrette était empêchée
+d'avancer; nous risquions d'être fortement distancés et de
+perdre la piste du régiment.</p>
+
+<p>Pour moi, mon état de faiblesse m'enlevait toute idée,
+je l'avoue, toute énergie. Ne pas abandonner les vivres
+dont la compagnie aurait besoin le lendemain, telle était
+ma seule préoccupation, ma seule pensée, et je restais en
+conséquence auprès de mon convoyeur sans espérer pouvoir
+le suivre longtemps. Or un lieutenant de mon bataillon se
+trouvait là, retardé par une entorse: nous ayant reconnus,
+il monta sur la charrette, et, sourd aux protestations du
+conducteur, nous engagea dans un chemin de traverse.</p>
+
+<p>La nuit était venue, profonde, sans une étoile au ciel.
+Impossible de distinguer un homme à dix pas. La pluie de
+la nuit précédente avait détrempé le sol. Roues, essieu,
+toute la voiture gémissait, craquait, comme un vaisseau
+dans la tempête. Le cheval hennissait de douleur, en donnant
+de furieux coups de collier, sous la pointe de la canne
+du lieutenant. Mais la pauvre bête souffrait moins que son
+maître: la guidant de son mieux par le licou, il ne cessait
+de pousser, lui aussi, de sourds gémissements.</p>
+
+<p>Pourtant nous rejoignîmes la grande route sans avarie
+apparente, le cheval marchant encore, l'homme se désolant
+toujours. Quelques traînards nous affirmèrent d'ailleurs
+que nous suivions de près le régiment, ce qui nous encouragea
+un peu; mais quand donc nous arrêterions-nous?</p>
+
+<p>Toujours, toujours, les vagues silhouettes fuyaient au
+loin devant nous, comme nos propres ombres, sans pouvoir
+jamais être atteintes. Le bruit de notre marche effrénée,
+fantastique, troublait d'heure en heure le repos d'un village
+silencieux. Les fenêtres s'entr'ouvraient prudemment, puis
+des formes blanchâtres se penchaient au dehors, demandant
+quelques renseignements à voix basse. A quoi, par dépit et
+par honte, nous ne répondions qu'en haussant les épaules.</p>
+
+<p>Nareval, faisant son métier en conscience, se multipliait
+pour stimuler les retardataires. Et moi, à côté de la voiture,
+je marchais en titubant de fièvre, soutenu par le caporal
+Dariès. Il ne me quittait pas, persuadé que je serais tombé
+sans son appui. Lui-même avait besoin de toutes ses forces
+et je lui disais de m'abandonner, mais de veiller à ma
+place sur les vivres.</p>
+
+<p>J'étais résigné à me coucher dans le fossé qui bordait
+la route, lorsqu'un capitaine d'état-major passa près de
+nous: «Lieutenant, dit-il à notre officier, surveillez vos
+hommes. Nous sommes talonnés; pas de traînards: ils
+seraient pris.»</p>
+
+<p>Quoi! être ramassé par l'ennemi comme un vagabond par
+des gendarmes, est-ce que telle devait être ma destinée
+militaire? Sans doute, libre à moi de vendre ma vie; mais
+aurais-je assez de vigueur pour la vendre cher? Non, non;
+pour mourir dignement, utilement, il fallait être à un poste
+de combat, et il nous était pour le moment interdit de lutter.
+Le devoir, c'était de fuir, se sauver. En avais-je la force?</p>
+
+<p>Le lieutenant descendit un instant de son siège pour
+seconder Nareval. Vite, j'en profitai pour me glisser sous
+la bâche dans un si étroit espace que je n'aurais pas pu
+m'y retourner. Peu m'importait, j'étais couché sur un lit
+de foin sec. Un délicieux bien-être m'envahit dès que je
+sentis repartir la voiture. Bercé par le mouvement de la
+marche, j'oubliai tout, Châteaudun détruit, la honte de la
+retraite, les menaces d'être fait prisonnier: je m'endormis,
+et il faisait grand jour quand je rouvris les yeux. Frais,
+dispos, la fièvre éteinte, le talon cicatrisé, j'étais sauvé,
+guéri, et désormais à l'épreuve. Sans les attentions de
+Dariès, sans la charrette providentielle du convoyeur, Dieu
+sait ce qu'il fût advenu de moi, dans cette vertigineuse
+retraite de Châteaudun dont la précipitation n'était peut-être
+pas absolument justifiée? Mais un pur sang emballé&mdash;et
+tel était notre fougueux général&mdash;mesure-t-il
+l'espace qu'il dévore?</p>
+
+<p>Vers sept heures il y eut une halte, le temps de préparer
+le café. Aussi le capitaine Eynard me fit-il réclamer des
+provisions par un caporal. Pour protéger la retraite, nous
+dit ce dernier, la compagnie avait été déployée en tirailleurs
+pendant la nuit, nouvelle qui fit bondir Nareval. Il
+se calma en apprenant que l'ennemi, si c'était lui, avait
+seulement révélé sa présence par d'inoffensifs coups de
+sifflet. Au bout d'une heure de repos, la colonne reprit sa
+route, encore.</p>
+
+<p>Personnellement, après un bon somme, je n'avais pas
+grand mérite à marcher d'un pas allègre; mais, autour de
+moi, tout le monde était fourbu, rendu, et, dans cet état de
+lassitude extrême, chacun songeait à sa propre souffrance,
+sans qu'il lui restât de pitié pour les autres. Notre convoyeur
+fut un peu victime de cet égoïsme féroce.</p>
+
+<p>Grand, l'air benêt, sous son vieux chapeau de feutre aux
+bords moins larges que ses oreilles en contrevents, dans sa
+blouse bleu pâle à piqûres blanches qui lui couvrait à
+peine les hanches, il prêtait naturellement à la raillerie; sa
+mine effarée, quand il entendit parler de l'approche des
+Prussiens, provoqua un franc rire. Cependant il y avait
+quelque chose de touchant dans son désespoir. Peut-être
+avait-il peur pour sa propre personne; mais, à coup sûr, il
+souffrait davantage à cause de son cheval. La pauvre bête,
+n'en pouvant plus, devait continuer à traîner son lourd
+fardeau. Le maître la caressait, la flattait comme il eût
+fait à un enfant, toutes les fois qu'un coup lui était administré
+par l'un ou par l'autre. Or bientôt un second officier
+vint accroître la charge du bidet, qui n'en reçut que plus
+de horions. Affolé, le paysan supplia le nouveau venu et
+l'autre officier d'avoir pitié d'eux. Ce fut en vain. Alors,
+pour ne pas voir mourir son serviteur, le maître s'éloigna,
+disparut. Force me fut de prendre la conduite de l'équipage
+jusqu'au soir.</p>
+
+<p>A la tombée de la nuit, nous découvrîmes de loin la
+masse sombre de la forêt de Marchenoir, et, sur la lisière,
+les lignes des prismes blanchâtres des petites tentes. Les
+bivouacs fumaient et flambaient. Le terme de la retraite
+était atteint, Dieu merci. Le régiment campait à Saint-Laurent-des-Bois.
+Nareval, Dariès et moi, nous fîmes avec
+notre char une entrée triomphale. Les applaudissements
+ne nous manquèrent pas, car nous apportions des vivres
+bien nécessaires après un si long jeûne.</p>
+
+<p>Ma charrette menaçait par exemple de m'embarrasser
+autant qu'elle m'avait été utile. Mais son propriétaire
+n'avait pu se résigner à la perdre tout à fait de vue; il sut
+en tout cas nous retrouver, quoiqu'il feignît de n'avoir plus
+sa tête. Feinte ou réalité, il se livra à de telles extravagances,
+qu'après lui avoir fait partager notre soupe, nous
+nous empressâmes de lui rendre sa liberté. Du même coup
+il recouvra son calme et son air primitif de placide ahurissement.</p>
+
+
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>«Votre retraite de Châteaudun sur Écoman s'est faite
+avec un peu trop de précipitation», écrivait au général de
+Sonis le commandant en chef, qui ajoutait paternellement:
+«Ne vous inquiétez pas de cet insuccès et n'en
+prenez aucun tourment». Il était donc avéré que, sans
+avoir le droit de s'endormir sur ses lauriers, le 17e corps
+avait besoin de se refaire de ses stériles efforts. Il lui fut
+accordé deux jours de repos, que chacun employa à
+réparer le désordre de sa toilette, ou, tout au moins, à
+faire sa toilette. Coquetterie à part, c'était un soin légitime,
+nécessaire, que le froid qui commençait à sévir ne
+facilitait point.</p>
+
+<p>Curieux spectacle que celui de ces hommes livrés aux
+occupations minutieuses et variées du ménage. Les uns
+lavaient leur linge dans un ruisseau dont il avait fallu
+casser la glace; d'autres le roussissaient aux feux du
+bivouac, sans parvenir à le faire sécher. Beaucoup rajustaient
+les sous-pieds de leurs guêtres ou recousaient des
+boutons, tandis que j'avais à réparer un désastre. Riche
+tout juste d'un écheveau de fil blanc très grossier, je
+l'étendis de mon mieux le long de mon vêtement rouge,
+en impertinents zigzags.</p>
+
+<p>Il nous restait d'ailleurs du temps pour voisiner. A cent
+pas de nous se trouvait le parc d'artillerie, où quelques
+mitrailleuses excitèrent notre curiosité. Longs cylindres
+munis de manivelles, qui éveillaient l'idée d'orgues de Barbarie
+à musique infernale ou de moulins à chair humaine.</p>
+
+<p>Le général de Sonis avait placé ses batteries de réserve
+sous la garde d'une légion bretonne et vendéenne, composée
+des mobiles des Côtes-du-Nord et des volontaires de
+l'Ouest. Ces volontaires étaient au moins aussi curieux
+pour nous que les mitrailleuses, comme tout ce dont on a
+beaucoup entendu parler sans l'avoir vu. Leur costume
+était en somme terne et disparate. Veste courte et pantalon
+bouffant, avec un képi à la française, le tout gris de fer
+soutaché de rouge. L'oeil est tellement habitué à voir la
+chéchia ou le turban accompagner les culottes turques,
+qu'à première vue le bonnet militaire à visière choquait
+chez les zouaves de Charette. Peu importe l'habit, du reste.
+A la défense d'Orléans, ils s'étaient déjà signalés: l'honneur
+du combat de Brou leur revenait en partie, et ils
+étaient à la veille de créer leur belle légende, héroïque et
+sanglante. Ils ne connurent point cependant la rigueur des
+cours martiales, bien que tous n'eussent pas leur nom
+inscrit sur l'<i>Armorial de France</i> et ne fussent point soutenus
+par les plus nobles sentiments.</p>
+
+<p>Deux d'entre eux, au contraire,&mdash;des roturiers évidemment,&mdash;méritèrent
+une observation d'un officier, qui était
+un parfait gentilhomme, de mine et de coeur, allant au feu
+en gants de soirée et en bottes vernies. Cette recherche,
+loin d'être étudiée, était le témoignage, poussé à l'excès,
+du respect de soi-même et la manifestation naturelle d'une
+grande pureté d'âme. Il n'avait pas un blason trompeur:
+<i>D'azur à une fleur de lis au naturel, au chef d'hermine.</i></p>
+
+<p>Or les deux zouaves qu'il avait pris en faute lui répliquèrent
+à la muette, par un geste peu respectueux. Si la
+scène n'avait eu aucun témoin, elle se fût sans doute
+terminée là, le capitaine ne pouvant que reculer devant
+la honte de motiver sa punition en termes précis; mais
+quelques officiers et sous-officiers, d'autres zouaves étaient
+présents: l'écho du scandale parvint vite aux oreilles du
+colonel.</p>
+
+<p>Avec la décision qui le caractérise, M. de Charette
+ordonna à son officier d'habillement de se procurer, dans le
+village, deux vêtements complets de paysan. Pantalons de
+bure, blouses, bonnets de laine et sabots. Sur-le-champ les
+délinquants durent troquer leur uniforme contre un accoutrement
+rappelant par la coiffure celui des forçats. Ordre
+est donné au régiment de s'assembler et de former le cercle.
+Au centre se trouvent le colonel et le capitaine offensé,
+devant les deux hommes désormais indignes de figurer
+dans la noble légion.</p>
+
+<p>Pour solenniser l'exécution des brebis galeuses, le colonel
+de Charette tient à prononcer un discours qui leur grave
+la honte dans le coeur et y sème le remords. Il commence
+d'un ton sincèrement indigné; mais, autant il excelle dans
+la brève éloquence du champ de bataille, qui, par un mot,
+par un geste coupant la mitraille, enlève les hommes,
+autant il est réfractaire à la rhétorique oiseuse qui arrondit
+et enchaîne élégamment et savamment les périodes. Au
+milieu d'une phrase un peu laborieuse, l'un des condamnés,
+peut-être pour se donner une contenance, laisse errer, à
+l'ombre de son bonnet, sur ses lèvres, un imperceptible
+sourire. Pas si imperceptible qu'il échappe au colonel.</p>
+
+<p>Tant pis, ou tant mieux: la phrase ne sera jamais finie.
+Le colonel de Charette, d'un air à faire reculer Garibaldi,
+c'est-à-dire avec un calme imperturbable, en caressant
+doucement sa longue barbiche, s'avance vers l'impertinent
+et lui ordonne de faire demi-tour. Sans s'expliquer d'abord
+vers quel but tend le commandement, mais n'en augurant
+rien de bon, le zouave l'exécute avec tremblement. Aussitôt
+la botte du colonel s'élève, sa jambe se replie, puis s'allonge
+comme un ressort puissant. Littéralement soulevé de terre,
+le malheureux zouave est projeté à quatre pas en avant,
+sur ses pieds qui marchent, qui trottent, qui galopent. Le
+cercle, devant lui, s'est ouvert, d'instinct, et derrière lui
+court son compagnon; il court aussi vite que les sabots le
+lui permettent. Oncques le régiment n'entendit parler d'eux
+et, depuis lors, nul ne manqua tant soit peu d'égards envers
+le correct capitaine.</p>
+
+<p>Se reposer, bon, tant que c'était indispensable; mais
+nous n'étions pas à Capoue et n'avions pas le loisir de nous
+y rendre; nous rougissions de la reculade de Châteaudun,
+ordonnée sans que notre courage eût été mis à l'épreuve,
+et nous avions hâte de regagner le terrain perdu. L'ordre
+parti le 29 novembre du grand quartier général de Saint-Jean-la-Ruelle
+fut donc bien accueilli. «Que vos troupes,
+avait écrit le général d'Aurelle au général de Sonis, se
+mettent demain en marche, pour se diriger sur Coulmiers....
+Le canon vous servira de guide.»</p>
+
+<p>De son côté, le général Chanzy, dont nous devions
+seconder les efforts, avait pris soin d'envoyer un de ses
+aides de camp à Saint-Laurent-des-Bois pour conférer avec
+notre commandant en chef. Escorté seulement de deux
+cavaliers, cet officier, après une chevauchée nocturne en
+plein champ et à travers bois, parvint à Saint-Laurent
+avant l'aube. Le général de Sonis était installé dans une
+bicoque du village; il déjeunait avec ses officiers d'ordonnance,
+en toute simplicité, paraît-il, quand le nouveau venu
+arriva jusqu'à lui. L'officier du 16e corps lui exposa l'intérêt
+qu'il y avait à faire concourir le 17e à l'action qui
+allait s'engager pour rouvrir la route de Paris. Quoiqu'il
+parût très fatigué, le général de Sonis se réjouit d'avoir
+enfin à agir. Ses traits fins s'animèrent au récit qu'il fit de
+son exploit de Brou, et il déclara que ses troupes, qu'il
+avait su si rondement mener, sauraient marcher de nouveau.</p>
+
+<p>En effet, le 30 novembre, le 17e corps rompit au petit
+jour. Il s'avança méthodiquement en trois colonnes par
+des routes parallèles à peine distantes d'un kilomètre les
+unes des autres. L'artillerie et les convois tenaient la
+chaussée, l'infanterie escortant à travers champs. De forts
+pelotons de cavaliers éclairaient notre marche. Ils formaient
+sur nos flancs comme un chapelet: suivant les
+accidents du terrain, ce long cordon humain s'étirait plus
+ou moins, espaçant ou rapprochant tour à tour, sur la ligne
+brumeuse de l'horizon, les silhouettes qui souvent se dressaient
+sur les étriers, la tête en éveil bien dégagée de l'immense
+manteau étendu du col de l'homme jusqu'à la croupe
+du cheval. Un instant, ce rideau de vedettes s'élargit démesurément,
+s'éloigna presque à perte de vue. Il se resserra
+ensuite au petit trot, ayant fait reculer et s'évanouir
+quelques ombres rapides qui avaient été entrevues à trois
+kilomètres.</p>
+
+<p>Tout cela donnait de la solennité et du piquant à notre
+marche, d'ailleurs bien ordonnée et bien exécutée. Il eût été
+seulement désirable de découvrir à cette scène un décor
+plus riant, sous une température plus clémente. Comme
+toujours, la brume ternissait le paysage et le froid sévissait
+avec rigueur. Une bise glaciale cinglait le visage, pinçait
+les oreilles: les mains se crispaient sur l'acier des armes.
+Quelques hommes roulèrent leur mouchoir autour de la
+tête, les bouts noués au-dessus de la visière du képi;
+d'autres, hardiment, en rabattirent la doublure de cuir
+sur le front et sur les oreilles. Tous, nous enfouissions une
+main dans une poche et l'autre sous le plastron de la
+capote, en marchant l'arme au bras.</p>
+
+<p>Armée de manchots, semblait-il au premier abord; mais
+l'allure était bonne, vive et décidée. Il n'y avait pour nous
+stimuler ni roulements de tambours, ni sonneries de clairons;
+mais le canon nous marquait le pas, nous guidait,
+nous attirait. Voilà le meilleur métronome du soldat. Au
+surplus, le nom de Coulmiers, seul nom de victoire qui eût
+depuis longtemps retenti, enflammait un peu notre imagination.
+Coulmiers était, non le terme, mais l'orientation de
+notre étape. Bon augure. Le pas, sur les sillons figés, était
+ferme et relevé. Il ne venait même pas à l'idée que nous
+pussions nous lasser d'avancer sur un sol pourtant si peu
+propice.</p>
+
+<p>Certes je n'entends pas nier en notre honneur l'émotion
+des combattants. Les plus braves éprouvent au feu une
+impression combinée de sentiment et de sensation, que
+le courage enseigne à dominer sans pouvoir toujours
+l'étouffer: mais, à distance, la rumeur de la bataille électrise
+tout le monde. En songeant aux coups que chaque
+décharge porte dans les rangs des siens, on souhaite d'accourir:
+une généreuse impatience vous anime et vous
+pousse. L'ouragan meurtrier ne mugit pas encore à vos
+oreilles, le frisson de la mort qui passe au-dessus de vos
+têtes est loin; l'horreur du carnage ne vous blesse point les
+yeux; il n'y a véritablement que des héros qui vont au
+secours de leurs frères.</p>
+
+<p>Tandis que chacun se félicitait en son for intérieur de
+puiser une vigueur nécessaire dans l'idée du devoir, le bruit
+d'une cavalcade résonna sur la terre gelée. L'état-major
+s'avançait derrière nous. Tous les officiers étaient enveloppés
+d'épaisses pelisses, aux fourrures sombres, d'où les
+têtes émergeaient à peine. Les képis eux-mêmes ne permettaient
+guère de distinguer les grades, car les promotions
+avaient été trop rapides pour laisser aux généraux le loisir
+de troquer leurs anciens galons contre les lourdes broderies
+d'or.</p>
+
+<p>Cependant le général de Sonis se faisait remarquer par
+l'avance qu'il prenait sur le groupe nombreux, non pour
+indiquer sa suprématie, mais par l'élan naturel d'un
+hardi cavalier. Rapidement ils nous atteignent, et nous
+dépassent. Nos regards suivent de loin l'escorte, papillotement
+de grosses taches blanches et rouges. Manteaux des
+chasseurs, manteaux des spahis. Le goum fuit. A la suite
+des képis galonnés et luisants, il s'engouffre dans la rue
+d'un village, et, jusqu'au dernier cavalier, disparaît. Telle
+fut l'unique et courte vision que nous eûmes de notre chef
+suprême.</p>
+
+
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Ce village était un gros bourg, Ouzouer-le-Marché. Tout
+pavoisé, pavoisé comme il ne l'avait jamais été et comme il
+faut espérer qu'il ne le sera plus. Sous ses rustiques toitures,
+il abritait de nombreux blessés qui, à l'ombre flottante du
+drapeau international de Genève, luttaient depuis vingt
+jours contre la mort.</p>
+
+<p>A notre tour, nous nous engageâmes dans la rue principale.
+Sur le seuil de l'une des maisons hospitalières, un
+officier à visage blême s'avança, soutenu par une soeur de
+charité. Un temps d'arrêt s'était produit, il voulut nous
+adresser quelques mots. Émotion ou faiblesse, il lui fut
+impossible de se faire entendre. La colonne déjà se remettait
+en marche. Alors, de sa main décharnée, il nous fit un
+geste d'encouragement, qui était bien plutôt un signe
+d'adieu. Plusieurs rideaux blancs se soulevèrent à notre
+passage, laissant apparaître des visages pâles et des mains
+osseuses, jaunes, pareilles à celles de l'officier blessé. Il
+semblait qu'Ouzouer fût un bourg hanté, exclusivement
+peuplé de squelettes, les nobles revenants de Coulmiers.</p>
+
+<p>A peine avions-nous franchi les dernières maisons, que
+les clairons sonnèrent la halte. La canonnade était devenue
+plus retentissante et plus claire. Elle venait du nord-ouest,
+tandis que nous devions nous porter à l'est. Mais il fallait
+avant tout marcher au canon. Un double cordon de cavaliers
+et de fantassins se déploya aussitôt pour reconnaître
+la campagne. L'artillerie s'achemina vers le point culminant
+de la route de Charsonville, et l'infanterie se rangea
+en bataille au milieu des champs. Le canon tonnait toujours,
+et quelques masses sombres, encore indistinctes,
+apparaissaient au loin. Le général Charvet étant venu
+prendre place près de nous, l'ordre fut donné d'avancer et
+de faire bonne contenance.</p>
+
+<p>L'idée du combat, qui nous animait et nous surexcitait
+depuis le matin, prenait corps. Ce qui avait l'aspect de
+simples haies, à l'horizon, allait sans doute se changer en
+buissons ardents, crachant le fer, et la traversée d'Ouzouer
+venait de rappeler quelles pouvaient être les conséquences
+de cet ouragan. Chacun a des nerfs plus ou moins faciles à
+exciter, à tendre. Mais tous s'efforçaient d'aller bravement
+au baptême du feu.</p>
+
+<p>Moi aussi, je marchais à mon rang de bataille, exactement,
+scrupuleusement, et, s'il faut l'avouer, mon courage
+de conscrit puisait quelque réconfort dans ce strict accomplissement
+du devoir. Le fourrier se tenant derrière la
+première section de la compagnie, ma petite taille se flattait
+tout bas de trouver un abri derrière les grands gaillards dont
+j'avais peine à emboîter le pas. Du moins, les premiers
+pruneaux seraient gobés par d'autres, illusoire espérance qui
+avait suffi pour m'empêcher de trembler et de paraître ému.</p>
+
+<p>Je gardais en tout cas assez de présence d'esprit pour
+observer du coin de l'oeil tout le monde autour de moi. Il
+faut dire d'abord que, si l'action s'engageait ce jour-là, un
+bon moteur allait nous manquer, l'ascendant de notre
+énergique capitaine: M. Eynard, chargé la veille d'une
+mission secrète, avait laissé le commandement au lieutenant
+Barta. Assurément le flegme de ce vieux soldat de
+Crimée et d'Italie était d'un bon exemple, sans valoir
+toutefois le bel entrain de notre jeune chef. Il allait à dix
+pas en avant, paraissant surtout préoccupé de ne pas se
+laisser distancer par M. Houssine, qui avait de beaucoup
+plus longues jambes.</p>
+
+<p>Quant aux soldats, après quelques rares accidents passagers,
+rien de remarquable, si ce n'est l'attention qu'ils
+prêtaient à se sentir les coudes et à ne pas perdre l'alignement
+dans la marche en bataille assez pénible sur un
+sol inégal et durci. La peur des entorses, jointe au désir
+de ne pas manquer le pas, les distrayait de l'idée du danger.
+Ce qu'il convient de noter, c'est l'instinctive coquetterie qui
+avait poussé les plus frileux, dès que le combat avai paru
+probable, à dénouer leurs mouchoirs serre-tête et à rentrer
+dans le képi la doublure de cuir. D'ailleurs personne n'avait
+plus froid et aucune main ne craignait plus la bise.</p>
+
+<p>A deux pas en arrière, la ligne des serre-files suivait:
+Villiot d'un pas et d'un air tranquilles, Gouzy accentuant
+un peu sa nonchalance et son déhanchement habituels,
+Harel avec un regard plus profond sous un front qui semblait
+plus proéminent que jamais, Nareval mâchonnant
+ses lèvres par saccades, tandis que Laurier tortillait sa
+moustache, la rabattait, au lieu de la retrousser glorieusement,
+et paraissait chercher de ses yeux inquiets un trou
+où s'abriter.</p>
+
+<p>Pur gaspillage que l'émotion ce jour-là. Ou les ombres
+lointaines n'étaient réellement que des buissons creux, ou
+bien elles avaient reculé, fui, à notre approche. Le canon
+avait cessé de gronder. Nous avions eu devant nous, probablement,
+quelques détachements des troupes qui venaient
+d'écraser les francs-tireurs girondins dans le parc de Varize.
+Ils avaient par contre trouvé un habile adversaire dans le
+colonel Lipowski, et ils avaient jugé prudent de se replier
+à la vue du déploiement de tout un corps d'armée.</p>
+
+<p>Qu'il eût été imaginaire ou qu'il se fût dérobé, l'adversaire
+manquait. Une batterie prit position avec un bataillon
+de soutien, pour garder à tout événement nos derrières.
+Puis le 17e corps repartit en colonne vers l'est, dans la
+direction de Coulmiers, par Charsonville. Au bout d'une
+heure, nous trouvâmes la route gardée par le premier poste
+du 16e corps, que le général Chanzy avait porté en avant la
+veille. Il nous laissait les emplacements qu'il avait occupés
+depuis sa victoire. Dès lors, nous cheminâmes sur le champ
+de bataille, reconnaissable aux travaux de défense improvisés
+à droite et à gauche, au ravage causé dans les arbres
+par l'ouragan de l'artillerie et de la fusillade, et, comme
+aux portes de Châteaudun, à des carcasses de chevaux dont
+se repaissaient des nuées de corbeaux.</p>
+
+<p>Tandis que le général de Sonis établissait son quartier
+général à Coulmiers même, avec son artillerie toujours
+entourée de la légion bretonne, le corps d'armée forma ses
+bivouacs aux environs. Le 31e alla dresser ses tentes dans
+le parc de la Renardière: nous fûmes postés près de Huisseau-sur-Mauve, à la lisière du bois de Montpipeau. Doux
+noms du beau pays de France, mieux faits pour évoquer de
+poétiques légendes que pour servir de points de repère dans
+de tristes étapes.</p>
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Malgré la rigueur de la température, la nuit fut excellente.
+Le bois voisin nous avait fourni notre sommier, il
+est vrai, c'est-à-dire des branches mortes, et nous avions
+touché dans le village de la paille fraîche pour former le
+matelas; mais la satisfaction d'une journée bien remplie
+contribua plus encore à notre sommeil réparateur. Marche
+en avant, dans un ordre parfait. Cela suffit pour être content
+de soi et de ses chefs. En campagne, il n'y a rien à
+souhaiter au delà.</p>
+
+<p>Le lendemain, pourtant, nous eussions désiré un peu
+plus de chaleur. Les piquets des tentes se brisèrent dans la
+terre gelée, quand il nous fallut aller prendre la grand'-garde
+et transporter nos bivouacs tout contre la forêt. La
+compagnie étant établie à son poste, je n'avais plus rien
+à faire comme fourrier; les dernières dispositions indiquaient
+que nous passerions encore une nuit au moins à
+Huisseau; je prévins le lieutenant, et je m'engageai dans
+la forêt en compagnie du caporal Dariès, à qui je m'étais
+attaché depuis la retraite de Châteaudun.</p>
+
+<p>Jeudi, 1er décembre, le temps était beau, malgré la persistance
+du froid. Le soleil brillait, non plus au-dessus
+de nos têtes: il déclinait derrière nous, éclairant d'une
+lumière frisante les fûts verdâtres des arbres, se jouant
+dans la mousse qui s'écrasait sous nos pieds, accentuant
+par le contraste le dessin des choses, allongeant d'instant
+en instant notre ombre qui affectait, selon les hasards de la
+promenade, des formes bizarres. En suivant à l'aventure
+des sentiers sinueux, nous parvînmes dans une gaie clairière,
+ménagée, semblait-il, pour servir de salle à de joyeux
+repas sur l'herbe. Quelques mouches mordorées y voletaient,
+l'animaient de leur bourdonnement sonore dans le
+silence du bois.</p>
+
+<p>Or, dans le tapis de verdure où peut-être on avait jadis
+folâtré, une assez large déchirure avait été pratiquée. La
+terre paraissait avoir été fraîchement remuée, et, à côté,
+l'herbe flétrie, couchée; comme sous le poids d'un cavalier
+et de son cheval. Français ou Allemand, un homme
+avait sans nul doute été frappé là, par des tirailleurs en
+embuscade. Il y avait trouvé la mort et une sépulture
+ignorée. Les siens n'avaient pu recevoir de lui d'autre nouvelle,
+sinon, cette indication, si désolante par son indécision: «Disparu!»</p>
+
+<p>La claire sonnerie des clairons vint jusqu'au coeur de la
+forêt nous arracher à nos mélancoliques réflexions. Vite,
+vite! Au pas gymnastique! Sans prendre garde aux branches
+qui nous déchirent les mains et nous fouettent le
+visage, nous regagnons le camp. Il faut partir. Des nouvelles
+sont parvenues de Paris. Le général Ducrot tente
+une grande sortie. Pour tendre la main à l'armée de Paris,
+le 16e corps se bat. A nous de le rallier pour seconder ses
+efforts. Notre brigade doit, la première, l'aller rejoindre à
+Patay. Patay, nom glorieux, car notre Jeanne y fit prisonnier
+celui que l'Angleterre appelait «son Achille». Jamais
+nous n'avions été si allègres. C'est en chantant qu'à la
+nuit tombante, nous prîmes la route qui passe à Gémigny,
+puis à Saint-Péravy-la-Colombe, où nous laissâmes les
+zouaves de Charette avec le général de Sonis.</p>
+
+<p>Depuis longtemps nous cheminions dans les ténèbres&mdash;et
+aussi dans le silence. Nos voix étaient lasses d'avoir
+compté «les canards, qui, déployant leurs ailes, se confient
+à leurs canes fidèles» et d'avoir averti cent fois «le
+meunier que son moulin va trop vite, va trop fort». Il
+nous semblait, de plus, indigne de faire retentir l'air de
+telles puérilités, en approchant du terme de notre étape que
+marquait sans doute un champ de bataille.</p>
+
+<p>En effet, la division de l'amiral Jauréguiberry, bien
+secondée par la cavalerie du général Michel, avait culbuté
+l'ennemi à Villepion, non sans éprouver quelques pertes.
+Le 16e corps couchait sur les positions conquises. Seul son
+chef, le général Chanzy, était encore à Patay. Il se disposait
+à transporter son quartier plus avant, sur la droite, à
+Terminiers.</p>
+
+<p>Notre brigade reçut l'ordre de prendre position au nord-ouest
+de la ville, en attendant le jour. Le 48e s'avança à
+deux kilomètres, en grand'garde, et les tentes furent péniblement
+dressées sur un front de bataille d'au moins
+800 mètres. Quoique abrités par un repli de terrain, nous
+grelottions sous la bise glaciale. Les sentinelles furent postées
+par deux pour se garantir mutuellement du sommeil
+qui eût amené la congélation des membres ou la mort.</p>
+
+<p>Le général de Jancigny, qui commandait notre division,
+avait tenu à nous conduire en avant. Ce fut lui, ou peut-être
+Chanzy, qui se porta sans escorte sur le point culminant
+du terrain que nous occupions. Sa silhouette se
+dressa à la hauteur de nos yeux, comme une apparition.
+Le croissant lunaire éclairait faiblement la longue crinière
+blanche de son cheval arabe et faisait briller l'or de son
+képi. Comme un grand silence planait autour de nous.
+Le cheval, naseaux au vent, flairant la lointaine odeur de
+la poudre et du sang, frémissait, mais se retenait de hennir.
+A peine entendait-on, sur la terre gelée, le pas traînant
+et fatigué des sentinelles, dont les baïonnettes jetaient, par
+éclairs, des reflets argentés.</p>
+
+<p>Longtemps le général sonda de son regard la profondeur
+noire de la plaine, que piquaient au loin, sur la ligne de
+l'horizon, les feux des bivouacs ennemis. Puis il repartit
+au petit pas de son cheval, l'air pensif, supputant sans
+doute, d'après le nombre et l'éparpillement des lueurs
+lointaines, les forces qu'il allait falloir combattre. Aucun
+ordre ne vint du reste modifier les dispositions prises. Tout
+était tranquille, tout semblait dormir. Quelques fusées, du
+côté d'Orgères, dans les lignes allemandes, troublèrent
+seules, par instants, cette nuit calme et glaciale. Accompagnement
+habituel des fêtes populaires, ces traînées lumineuses,
+par leur éclat éphémère, par leur signification
+inconnue, avaient je ne sais quoi d'ironique et d'irritant.
+Chaque fois elles semblaient laisser l'horizon plus sombre.</p>
+
+<p>Le jour parut enfin, ce jour que plusieurs milliers
+d'hommes, tous sains, valides, vigoureux et dispos, jeunes
+et ardents, faits pour vivre et pour aimer, ne devaient pas
+voir finir. Le froid persistait; mais, quand le soleil se fut
+dégagé des brumes qui rasaient le sol, le temps s'affirma
+superbe, tel qu'il peut être rêvé pour une solennité militaire.
+Et, de fait, toutes les manoeuvres préliminaires de
+combat s'accomplirent avec ordre et méthode, comme en
+une superbe parade qui s'exécuta sous nos yeux.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h2>LA DÉROUTE</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>La brigade Charvet, la nôtre, formait la liaison des
+troupes du 16e et du 17e corps d'armée. Elle devait donc,
+selon toute vraisemblance, être appelée à jouer un rôle
+important. Le succès pouvait dépendre d'elle; mais, dans
+sa situation intermédiaire, il y avait un premier point à
+établir: il fallait savoir de qui lui viendraient les ordres.
+Pendant quelques heures, au moins, elle avait été placée
+sous l'autorité immédiate du commandant du 16e corps. Le
+général d'Aurelle avait en effet donné des ordres en conséquence:
+«La brigade commandée par le général de Jancigny,
+dit-il dans son ouvrage sur la <i>Première Armée de la
+Loire</i>, avait précédé sa division, et était arrivée à Patay
+le 1er décembre, dans la nuit. Ce général se mit immédiatement
+à la disposition du général Chanzy, assuré dès lors
+de l'appui du 17e corps.» Mais, lorsque le général de
+Sonis, «plus vite que les aigles, plus courageux que les
+lions», fut à son tour parvenu sur le théâtre des opérations,
+il reprit évidemment autorité sur nous, et, ce qu'il
+faut peut-être regretter, c'est que des scrupules aient un
+instant suspendu son ardeur; c'est qu'il les ait communiqués
+au général Chanzy. «J'ai fait mon possible, lui
+vint-il déclarer à huit heures du matin, pour venir promptement
+à votre secours; mais je marche avec des troupes
+fatiguées. Nous voilà, nous sommes ici, mais je vous
+déclare que, si vous avez besoin de nous aujourd'hui, il
+me sera bien difficile de vous satisfaire.» Avec son esprit
+net et précis, le général Chanzy dut être surpris de cet
+élan qui s'annihilait. Dans les graves circonstances qu'il
+traversait, il s'était contenté de répondre: «Je tâcherai de
+me passer de vous».</p>
+
+<p>Nous, qui ignorions ces détails, et qui, presque à la
+portée du canon, ne ressentions plus nos fatigues, nous
+étions impatients de marcher et fort surpris de n'en pas
+recevoir l'ordre. Cet ordre, je l'attendais personnellement
+comme une récompense. Il faut tout dire, ce récit ne pouvant
+avoir d'intérêt qu'à la condition d'être sincère comme
+une confession. Le matin du 2 décembre 1870, j'ai subi
+une humiliation profonde: il m'a été infligé des voies de
+fait, et j'ai essuyé silencieusement l'outrage, et j'ai bu ma
+honte, par abnégation, par devoir, par amour pour mon
+pays.</p>
+
+<p>A l'aube, des distributions de vivres avaient été annoncées.
+Comme toujours, elles furent assez longues; comme
+toujours représentant la 18e compagnie du régiment, je fus
+servi le dernier, et, naturellement, regagnai le bivouac
+après tous les autres fourriers. Le sous-lieutenant Houssine,
+l'ancien sous-officier à chevelure rouge et raide,
+m'accueillit en me reprochant ma lenteur. Quand, chargé,
+pour venir en aide à mes hommes de corvée, je m'en souviens,
+d'une moitié de pain de sucre, je passai devant lui,
+il m'allongea dans le dos, sur le sac, un coup de canne,
+pour activer ma marche, comme il eût fait à une bête de
+somme.</p>
+
+<p>M'arrêtant, je vis rouge pendant une seconde. La voix du
+canon me sauva. Encourir le sort du caporal Tillot, quand
+j'allais pouvoir m'exposer pour la noble cause, non. Je
+haussai les épaules sans plus hâter le pas, et le sous-lieutenant
+en fut pour une lâcheté qu'il n'eût point commise
+si M. Eynard avait été là, car le capitaine rendait
+justice à tous.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, les tristes exemples qui nous avaient
+été donnés, à Lorges et dans la forêt de Blois, me furent
+ce jour-là salutaires. Ils m'enseignèrent à ronger mon
+frein: mais j'aspirais à me battre, à affronter le feu
+ennemi, pour m'absoudre à mes propres yeux de l'ignominie
+acceptée sans protestation.</p>
+
+<p>Aussi, tandis que nous attendions en armes sur le terrain
+où nous avions dormi, je m'efforçais de suivre des
+yeux, faute de pouvoir m'y mêler moi-même, les mouvements
+du 16e corps qui engageait vigoureusement la
+bataille à deux lieues vers le nord-est. Quelques nuages
+de fumée s'élevant lentement dans le ciel clair, voilà tout
+ce que nous pouvions distinguer. Le roulement ininterrompu
+du canon, qui grossissait par éclats, attestait l'intensité
+croissante de la lutte. Pendant ce temps, les autres
+troupes du 17e corps, que nous avions distancées la veille,
+arrivaient à la hauteur de Patay et défilaient devant nous.
+Passé la ville, les batteries se mettaient en ligne et roulaient
+à travers champs, précédées et suivies de l'infanterie
+qui se déployait aussi.</p>
+
+<p>En art, il y a le choix entre des procédés tout différents.
+Certains artistes épuisent l'émotion par l'exposé de scènes
+effrayantes ou horribles; d'autres préfèrent la faire naître
+et la maintenir en mettant l'esprit en suspens devant des
+tableaux où plane la crainte du drame qui se prépare, et en
+épargnant à la vue les détails terribles ou répugnants. Le
+spectacle qui s'offrait à nos yeux avait ce caractère tempéré,
+saisissant quand même. Sur le fond lointain d'une
+réalité menaçante se détachait un premier plan pittoresque
+et attachant.</p>
+
+<p>Les artilleurs, pour gagner ou maintenir leurs distances,
+tantôt fouettaient leurs chevaux à tour de bras, leur déchiraient
+les flancs de l'éperon, tantôt s'efforçaient de leur
+faire sentir le mors pour modérer leur emballement. Pendant
+ces alternatives, les pauvres servants, montés sur les
+caissons, se soutenaient mutuellement, de peur de tomber
+à chaque violente secousse que provoquaient les sillons de
+terre durcie. Puis une ligne rouge et bleue de fantassins ou
+toute bleue de mobiles ondulait sans désordre, offrant un
+front de tout jeunes visages, un peu pâles, qui, par leur
+sérieux, tâchaient de faire aussi bonne figure que de
+vieilles troupes. Et le soleil brillait, non pour réchauffer
+les membres engourdis par une nuit glaciale, mais assez
+pour pailleter de fugaces étincelles le bronze des canons et
+l'acier des doubles rangées mouvementées de fusils.</p>
+
+<p>Bientôt les zouaves pontificaux mêlèrent leurs costumes
+gris aux autres uniformes plus voyants. Les troupes de
+ligne, après avoir effectué un mouvement vers la gauche,
+accentué par chaque brigade, s'arrêtèrent pour se refaire
+de leur marche ininterrompue depuis Coulmiers. Les
+zouaves arrivaient seulement de Saint-Péravy; ils venaient
+de déposer leurs sacs à Patay. De Terminiers arriva vers
+eux, au galop de son cheval bai, un jeune capitaine du
+génie, au teint pâle, à l'oeil creusé par les veillées studieuses.
+De là part du général Chanzy, il venait requérir la
+légion du général de Charette, avec mission de la diriger
+sur l'est, vers le champ de bataille. Le groupe aussitôt
+s'agite et s'éloigne.</p>
+
+<p>Au milieu d'eux marchait un aumônier, auprès duquel
+chacun se penchait à son tour. Comme allégés au moral
+ainsi qu'ils l'étaient physiquement, ils allaient, vifs, alertes,
+avec un fourmillement de guêtres blanches et de jaunes
+molletières. Ils allaient à la mort ou plutôt, suivant le
+mot de leur aïeul Polyeucte, à la gloire.</p>
+
+<p>Cependant, le défilé continuait. Peu après le départ des
+zouaves, ordre nous fut enfin donné de marcher. Au commandement
+du colonel Koch, le régiment, formé par compagnies
+en colonne serrée, arrêta un instant le flot qui
+sortait toujours de Patay. Il suivit presque la même direction
+que la troupe de Charette, mais moins au nord. Le
+51e rompait en même temps, et s'avançait à notre gauche
+avec de l'artillerie.</p>
+
+<p>Sur un parcours de plusieurs kilomètres, nous fûmes
+tour à tour déployés en bataille sur un front de 800 mètres,
+puis repliés comme en terrain de manoeuvres. Un éventail
+s'ouvre ainsi et se referme, au gré d'un caprice. Sans
+chercher à comprendre l'utilité de nos mouvements, nous
+nous appliquions à les exécuter vivement, car l'heure était
+venue d'avoir une aveugle confiance dans ceux qui avaient
+mission de nous diriger. En effet, la voix du canon ne nous
+arrivait plus comme un sourd grondement: chaque coup
+détonait, distinct, immédiatement suivi d'un autre. Nous
+apercevions, non seulement le feu de la poudre, mais
+aussi les projectiles bourdonnant dans l'air. La fusillade
+crépitait sans relâche, et nous entendions un bruit d'ouragan
+accompagné d'éclairs qui rasaient la terre.</p>
+
+<p>Nous pûmes croire, pourtant, que notre appui était
+inutile. Tout le 48e fut massé à l'abri du village de Terminiers,
+que le général Chanzy avait désigné pour son
+quartier général. Tandis que, sans distinguer autre chose
+que le sillage aérien des obus, nous nous consumions dans
+la fièvre d'une attente vaine, le général, du haut du clocher,
+suivait les mouvements de ses troupes sur Loigny.</p>
+
+<p>Après la bataille de Coulmiers, le lendemain du combat
+heureux de Villepion, il avait le droit d'avoir confiance
+en elles. Cependant, par l'étendue et la multitude des feux
+de bivouac qu'il avait remarqués la veille, et par les
+signaux observés pendant la nuit du côté d'Orgères, il
+avait jugé que la résistance serait sérieuse. Au lieu d'éparpiller
+ses forces, il avait concentré ses trois divisions, de
+manière qu'elles pussent pénétrer comme un coin dans le
+corps ennemi. Il avait chargé le général Michel de surveiller
+sa gauche avec sa cavalerie, vers Orgères, en avant
+des positions où le 17e corps reprenait haleine. Il pouvait,
+d'un autre côté, espérer qu'à l'extrême droite, le général
+des Pallières viendrait lui donner la main.</p>
+
+<p>Dès huit heures il avait lancé sa 2e division sur le village
+de Loigny. Résolument elle s'était avancée sous les
+ordres du général Barry qui, comme à Coulmiers, allait
+faire de l'histoire aussi noblement que son frère Edouard
+nous l'enseignait disertement à la Faculté de Toulouse.
+La 1re division&mdash;amiral Jauréguiberry,&mdash;celle qui
+avait enlevé si brillamment Villepion la veille, suivait de
+près à gauche. En même temps la 3e, commandée par le
+général Maurandy, devait appuyer à droite l'effort principal
+en attaquant Lumeau, village voisin de Loigny.</p>
+
+<p>Loigny emporté vivement, la division Barry poursuivit
+sa marche vers l'est; mais, au château de Goury, elle rencontra
+une résistance opiniâtre et meurtrière; il fallut
+d'abord reculer, pour mieux avancer ensuite. Le parc du
+château fut le théâtre d'une lutte sanglante, acharnée, qui
+dura avec des chances diverses, mais sans répit, jusqu'à
+la nuit. Von der Thann, qui comprenait l'importance de
+cette position, envoya l'une après l'autre ses trois brigades
+pour renforcer ses premières troupes promptement décimées.
+L'amiral Jauréguiberry, tout en soutenant en
+deuxième ligne ce combat, dut faire tête, sur la gauche,
+aux troupes nombreuses qui descendaient d'Orgères, de la
+Maladrerie, de Tanon, et que n'arrêta pas la division de
+cavalerie Michel ramenée par erreur jusqu'à Guillonville.
+A droite, la division Maurandy se battait avec moins de
+fermeté, quoiqu'un régiment de mobiles fît, à Ecuillon,
+tout près de Loigny, une défense héroïque.</p>
+
+<p>«A midi et demi, d'après le rapport du général Chanzy,
+la situation devenait de plus en plus difficile.&mdash;Toutes
+les troupes du 16e corps étaient engagées, et il n'y avait
+plus d'autre réserve que celle qu'offraient les troupes
+fatiguées de la brigade du Bois de Jancigny en position à
+Terminiers.» Convaincu qu'il avait affaire à des forces
+de beaucoup supérieures aux siennes, le général Chanzy
+se décida à faire appel au secours du général de Sonis,
+malgré leur conversation du matin.&mdash;«Je montai à
+cheval, fort inquiet et très fatigué, a raconté celui-ci.... Je
+me portai en avant avec mes troupes, c'est-à-dire avec une
+brigade de la 2e division, ma réserve d'artillerie, les
+zouaves-pontificaux, les mobiles des Côtes-du-Nord; je
+marchai dans la direction de Loigny. Je criai: «Voilà
+le 17e corps qui arrive.»</p>
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Quelque fatigué qu'il fût en mettant le pied à l'étrier,
+le général de Sonis, une fois sur le champ de bataille, ne se
+ménagea pas. Il ne devait plus s'arrêter qu'il ne fût terrassé.
+Il fit d'abord placer deux batteries sur la route de
+Faverolles à Villepion, pour canonner l'ennemi à droite;
+puis, averti qu'il allait être tourné, il fit face à gauche. Il
+plaça son artillerie au coin du château de Villepion. Il mit
+en batterie toutes les pièces de la réserve et rétablit le
+combat si énergiquement, qu'au bout d'une heure et demie
+de canonnade le corps allemand dut se replier.</p>
+
+<p>Cet heureux résultat était fait pour stimuler son ardeur.
+Avec une activité extraordinaire, il plaça ses troupes en
+ligne, de sa main, car il exerçait le commandement à sa
+manière. Chanzy, pour l'exécution des plans qu'il avait
+conçus, chargeait ses lieutenants de concourir chacun pour
+sa part à l'action générale qu'il surveillait et dirigeait.
+Sonis, lui, sauf les conceptions d'ensemble qu'il n'avait
+guère le loisir de former, était en même temps général,
+colonel, commandant, capitaine. Son procédé, renouvelé
+des temps chevaleresques où la valeur personnelle pouvait
+vaincre la puissance du nombre, lui enlevait, par contre,
+la perception nette d'une situation étendue et complexe.
+A tel point qu'il croyait de bonne foi, suivant son propre
+récit, avoir relevé de leur poste de combat, avec le faible
+effectif qu'il avait amené, toutes les troupes du 16e corps.</p>
+
+<p>Tout en élan d'ailleurs, il ne regardait jamais en arrière:
+«La nuit arrivait, a-t-il raconté encore, et j'étais occupé
+de la pensée de canonner Loigny, lorsqu'on vint me dire:
+«Votre centre se replie». Je me portai au fort de l'action,
+où se trouvaient deux régiments de marche d'un effectif
+considérable, le 48e et le 51e; je me portai vers l'un d'eux,
+et je l'exhortai
+de toutes
+mes forces.
+Mes paroles
+furent vaines,
+tout
+le monde
+fuyait.»</p>
+
+<p>En ce qui
+concerne le
+48e, il y a là
+une erreur.
+Loin d'avancer
+ni de
+fuir, nous
+battions
+toujours la
+semelle à
+côté de Terminiers,
+dans la position
+exaspérante
+de gens qui entendent se dérouler près d'eux un
+drame poignant et qu'un invincible obstacle empêche
+d'aller au secours des victimes. L'obstacle, c'était la
+consigne. Ordre avait été donné d'attendre là: donc nous
+attendions un ordre nouveau pour marcher, et, dans cette
+journée de pénible attente, pas un homme ne quitta son
+rang.</p>
+
+<p>Mais, depuis le chef de corps, visible à tous les yeux, sur
+son grand cheval gris, jusqu'au plus modeste soldat, le
+flegmatique lieutenant Barta, aussi bien que notre sous-lieutenant;
+le patient Villiot lui-même aussi bien que
+le bouillant Nareval; tous souffraient d'une inaction qui
+paraissait inexplicable et qui l'était en effet.</p>
+
+<p>Vers trois heures, un aide de camp du général Chanzy,
+le capitaine Henry, qui précédemment avait guidé sur
+Villepion les zouaves de Charette, vint avertir notre chef
+qu'il était temps de se préparer à entrer en ligne. Le
+colonel répondit que nous étions prêts, et qu'il n'attendait
+plus que les ordres du général Charvet. Les officiers généraux
+avaient sans doute reçu avis que le général d'Aurelle,
+résidant à Saint-Jean-la-Ruelle, avait délégué le commandement
+de l'aile gauche au général Chanzy; mais les
+chefs de corps n'avaient pas été peut-être assez formellement
+avisés de ces dispositions. En tout cas, il était
+hasardeux, pour un colonel disposant d'une réserve de
+3000 hommes, d'abandonner, sur l'avis d'un officier, d'état-major
+qu'il ne connaissait pas encore, le point où d'un
+moment à l'autre son chef direct pouvait lui transmettre
+l'ordre de marcher.</p>
+
+<p>Or, établi assez loin de nous, à gauche, en tête du 51e de
+marche, le général Charvet s'était trouvé dans la sphère
+d'action du général de Sonis qui, à la même heure, l'entraînait
+avec les deux premiers bataillons de ce régiment,
+commandés par le colonel Thibouville. Un frisson avait
+agité tous les conscrits du 31e, au moment où ils parvenaient
+dans la zone dangereuse du combat; là gisait à
+terre le corps d'un dragon, la main crispée sur la poignée
+du sabre, la tête exsangue, aux grands yeux ouverts, fixes,
+complètement détachée du tronc, et retenue par la jugulaire
+intacte dans le casque à peau tigrée. D'abord établi à
+trois cents pas des batteries mises en action par le général
+de Sonis, le régiment, tous les hommes couchés par ordre,
+avait essuyé dans cette position une grêle d'obus. C'est la
+plus pénible manière de recevoir le baptême du feu. Aucun
+mouvement, aucune préoccupation étrangère, rien ne distrait
+de la pensée de la mort: de la mort
+qui s'avance en puissance dans ces
+moucherons noirs, bourdonnants,
+rapides, qu'une
+flamme lointaine a annoncés
+et qui finissent,
+en touchant la
+terre, par une
+autre flamme
+jaillie de leur
+sein déchiré en
+vingt éclats de
+fonte à dents irrégulières,
+cruelles.</p>
+
+<p>«Bon, encore
+un!&mdash;Il arrive
+droit sur nous.</p>
+
+<p>&mdash;Non, il passe.</p>
+
+<p>&mdash;Un autre, deux
+autres.&mdash;Si, du moins, on pouvait appuyer à gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile, c'est là qu'ils tombent.&mdash;Bien visé, cette
+fois.&mdash;Misère et horreur!&mdash;Un cri, des gémissements,
+une convulsion suprême.&mdash;Qui est-ce?&mdash;Il ne bouge
+plus.... Il en pleut encore, toujours. Nous y resterons tous.
+Et à quoi bon? Autant de morts, autant de fusils perdus!
+Que ne nous commande-t-on de tirer!»</p>
+
+
+
+<p>Pendant une heure et demie, les jeunes soldats du 51°
+subirent cette terrible épreuve de l'immobilité sous le feu.
+Ce leur fut donc un soulagement de recevoir enfin l'ordre
+de se lever et de courir en avant. Les nerfs se détendirent
+par le jeu des muscles, et la circulation du sang fut si
+précipitée qu'il semblait que, durant l'heure écoulée, tous
+ces coeurs eussent cessé de battre. En avant, toujours. A
+gauche de Loigny, l'ennemi occupait une ferme qu'il avait
+crénelée, et, de la lisière d'un petit bois voisin, il fusillait
+les assaillants, qui cependant ne reculèrent pas, ne s'arrêtèrent
+point. La ferme fut emportée d'assaut et le bois
+vivement nettoyé. Le général Charvet, qui avait dirigé
+l'attaque, établit sa troupe dans les positions conquises:
+elle s'y maintint, deux heures sous un feu très violent de
+l'infanterie prussienne, qui s'avançait sur le côté opposé,
+au secours des Bavarois.</p>
+
+<p>D'une intrépidité qui s'accommodait mal d'une fusillade
+à distance, le général de Sonis ordonna de charger sur
+Loigny. Le 51e obéit; mais ici doit se placer un incident
+bizarre. Du moins le fait fut raconté le soir aux bivouacs
+de Patay, par plusieurs officiers: il ne pouvait pas être
+vérifié; mais l'historique du régiment l'a enregistré comme
+un on-dit. A un commandement qui aurait été fait en excellent
+français par un officier prussien, audacieusement
+embusqué en cet endroit, le régiment, tombant dans un
+piège, alla donner tête baissée sur une forte colonne ennemie,
+massée dans un bouquet de bois d'aspect inoffensif.
+Une effroyable fusillade éclata à bout portant. Le général
+Charvet eut son cheval tué et tomba avec lui; deux cents
+hommes roulèrent à terre, blessés ou morts; les autres,
+surpris, reculèrent. Le général fut aussitôt fait prisonnier, ce
+qui augmenta le désordre, malgré le sang-froid du colonel,
+qui resta du moins jusqu'à la dispersion de l'état-major.</p>
+
+<p>Cet émoi pouvait n'être que passager et n'avait rien en
+soi d'irréparable. Maintes fois, au cours de leur trop
+glorieuse campagne, les Allemands, à Froeschwiller, à
+Gravelotte, au Bourget, à Loigny même, ont subi de ces
+temps d'arrêt, qui malheureusement ne les ont pas privés
+du succès final. D'autres troupes étaient toujours prêtes à
+recueillir les premières par trop maltraitées. Les réserves,
+bien postées, donnaient aussitôt pendant que les chefs
+ralliaient les fuyards pour les ramener en avant. La
+panique du 51e devait avoir au contraire de graves conséquences,
+car elle provoqua chez le général de Sonis une
+grande crise psychologique.</p>
+
+<p>«Je savais, a-t-il dit, que j'avais confié ma réserve
+d'artillerie à des troupes d'infanterie sur lesquelles je
+pouvais compter et qui étaient commandées par un homme
+de résolution et de courage. J'allai trouver le colonel de
+Charette et je lui dis: «Il y a des lâches là-bas qui se
+débandent et compromettent le salut de l'armée; suivez-moi».
+Lui et ses hommes me suivirent avec le plus noble
+enthousiasme; la nuit tombait. Il y avait tellement d'entrain
+dans cette troupe, que les Allemands, qui occupaient
+depuis le matin la ferme de Villours qu'ils avaient mise
+en état de défense, l'abandonnèrent et se sauvèrent. J'avais
+un grand espoir, une très grande confiance dans ce mouvement
+en avant qui, je l'espérais, entraînerait les deux
+régiments de marche dont j'ai parlé. Mais, accueilli par
+un feu très vif de l'ennemi, le 51e lâcha pied et prit la
+fuite.... Je ne voulais pas moi-même battre en retraite;
+je me serais déshonoré et j'aurais déshonoré 300 braves
+zouaves de Charette qui marchaient derrière moi et qui ne
+m'auraient jamais pardonné ce crime.»</p>
+
+<p>Acte épique, qui a pu être qualifié d'héroïque folie.
+Tandis que les anciens preux luttaient à armes égales et
+bardés de fer, ce nouveau Roland, sans casque ni cuirasse,
+suivi seulement de quelques braves, espéra faire une
+trouée, avec cette poignée d'hommes, dans une ligne de
+quatre-vingts bouches à feu qui concentraient sur un seul
+point une avalanche d'obus et de mitraille. Et cependant
+20 000 soldats disséminés dans la plaine entre Guillonville
+et Terminiers, les chasseurs du 10e bataillon, le général
+Deflandre et ses quatre régiments tous, impatients de combattre,
+attendaient ses ordres à une portée de canon. Que
+ne confia-t-il au colonel de Charette l'effort initial! Que
+ne prit-il le temps d'appeler ses réserves à la rescousse!
+qu'importait-il, comme il a dit plus tard qu'il en avait eu la
+pensée, qu'il songeât à nous prêcher d'exemple?</p>
+
+<p>De Terminiers on aperçoit à peine en plein jour le
+clocher de Loigny, séparé par les ondulations du terrain,
+et «la nuit tombait». Il était donc impossible au 48e de
+marche, toujours inactif, de subir l'attraction d'un chef
+invisible, et qui, au surplus, dans l'ardeur d'une action
+locale, ne songeait plus guère à ceux qu'il avait laissés en
+arrière. Après les malheurs de la patrie, qui apparaissaient
+comme irréparables à bien des gens, s'immoler à elle,
+au milieu des zouaves pontificaux, cette pensée, ce rêve
+d'un Français chrétien, s'était emparé irrésistiblement du
+général de Sonis et sembla l'avoir frappé de vertige. Telle
+est la vérité.</p>
+
+<p>Lorsqu'à son corps défendant ce général avait remplacé
+le baron Durrieu, son inquiétude avait été grande; elle
+s'était calmée à la nouvelle qu'il avait le colonel de Charette
+sous la main. Dès lors, il n'avait plus fait un pas sans
+le bataillon des zouaves, qui l'avait fasciné. Sa confiance,
+qui ne pouvait d'ailleurs être mieux placée, était absolue
+et un peu exclusive. Il s'était tellement identifié avec le
+rôle de général commandant des zouaves, que, la veille, en
+arrivant à Saint-Péravy, il leur avait lui-même fait faire
+halte, et, soulignant ses paroles d'un geste courtois, de
+gentilhomme à gentilshommes, il avait de sa bouche commandé:
+«Sac à terre. La soupe, messieurs.»</p>
+
+<p>Le lendemain, il avait un instant oublié sa garde d'élite
+en faisant manoeuvrer ses batteries entre Villepion et
+Loigny. Mais l'écrasement du 51e, qu'il
+qualifia de coupable défaillance, l'avait fortifié dans
+cette opinion qu'il n'y avait pas de bon fantassin,
+hors l'élite des zouaves. Il était excité aussi par le
+désir de prouver au général Chanzy qu'il n'avait pas eu de
+mauvais vouloir en lui disant de ne pas compter sur le 17e corps.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi, plein de fougue, tel que
+le comte d'Alençon à Crécy, il s'avança presque seul sur
+Loigny. Il marchait entouré de son état-major, à la tête
+d'un petit groupe de zouaves.</p>
+
+<p>Malheureusement, ces hommes, allant en rangs serrés,
+offraient aux projectiles une proie facile, et ils étaient
+empêchés de tirer par les cavaliers qui les précédaient.
+Pour comble, un soldat prussien eut à ce moment l'audace
+de sortir seul du petit bois Bourgeon, qu'on a depuis nommé
+le Bois des Zouaves. Il vint briser d'un coup de
+feu, tiré à très courte portée, la cuisse du général de Sonis,
+qui se vit ajusté sans pouvoir atteindre son adversaire.</p>
+
+<p>Le général, quelques instants avant de tomber, avait,
+paraît-il, chargé son chef d'état-major d'aller chercher au
+moins le 48e de marche; mais le général de Bouillé, lui
+aussi, fut atteint par un éclat d'obus. Jeté à terre sans connaissance,
+il ne put accomplir sa mission ni la transmettre
+à un autre. Pendant ce temps, la plupart de ceux qui
+avaient suivi le général en chef tombaient à leur tour sous
+les coups des Bavarois et des Prussiens.</p>
+
+<p>Ils n'eurent même pas la joie de dégager les bataillons
+du 37e de marche, qui depuis plusieurs heures se défendaient
+bravement dans le cimetière. Un millier d'hommes
+luttèrent là, contre dix mille, et ne laissèrent tomber leurs
+armes que cernés, harassés, écrasés, vaincus surtout par
+la fumée, et la chaleur suffocante du brasier que commençait
+à former le village en flammes.</p>
+
+
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Dans la nuit profonde, les premières lueurs de l'incendie
+nous indiquaient au loin le théâtre de notre défaite, et, à
+notre droite, le canon tonnait encore, les mitrailleuses
+grinçaient toujours. Derniers efforts du général Peytavin
+qui, vers quatre heures, avait apporté l'appui du 15e corps.
+Arrêté par les troupes du prince Frédéric-Charles, il n'avait
+pu dépasser Poupry; mais sans doute avait-il empêché le
+vainqueur de Metz d'aider le grand-duc de Mecklembourg à
+écraser tout à fait le 16e corps. A Poupry aussi la lassitude
+gagna les combattants, et le feu de la poudre s'éteignit
+dans les ténèbres.</p>
+
+<p>En revanche, devant nous, les flammes gagnaient, s'élevaient,
+enveloppant Loigny dont le clocher se profilait en
+noir au sein des langues de feu et dans la nuée rougeâtre
+qui progressivement s'épaississait et encombrait le ciel.
+Fort loin à la ronde, le champ de bataille en était éclairé,
+comme par une aurore boréale. Les survivants sans blessure
+et les blessés encore ingambes s'éloignaient de cette
+lumière d'enfer, la plupart sans officiers, sans autre guide
+que l'instinct qui les poussait à retourner au gîte du matin.</p>
+
+<p>Près de nous vint s'échouer un groupe confus de fantassins
+et de mobiles, avec quelques zouaves pontificaux
+échappés miraculeusement au carnage. Tous, quoique
+désorientés, perdus, affirmaient que la journée nous appartenait.
+Chacun, sans exception, en toute sincérité, disait
+avoir assisté aux plus chauds épisodes de la bataille, et,
+après tant d'efforts, au bout d'une si longue lutte, aucun ne
+pouvait croire à une défaite.</p>
+
+<p>Cependant le doute n'était pas possible. Les corps qui
+avaient gardé leur cohésion se repliaient aussi. De même
+l'artillerie, dont le roulement sonore sur la terre gelée était
+dominé de temps à autre par les cris des blessés qui avaient
+été déposés en travers des caissons où ils étaient horriblement
+secoués. Tout cela s'apercevait à peine dans
+l'obscurité, tout cela se devinait plutôt. Parfois pourtant
+les silhouettes se dessinaient nettement, quand le hasard
+de la marche sur le terrain amenait une troupe entre la
+flamme et nous.</p>
+
+<p>A cette heure navrante, un homme connaissait seul toute
+la profondeur du désastre, et sur lui s'appesantissait la
+lourde charge de rallier et de sauver tous les débris qui
+s'éparpillaient à plusieurs lieues. Comme l'athlète qui a
+besoin de sentir une résistance pour déployer sa force, le
+général Chanzy se raidit contre l'insuccès et alors il apparut
+plus grand que dans la victoire. Assumant sans hésiter
+la responsabilité de diriger, en même temps que le sien,
+le 17e corps privé de son chef, il employa les premières
+heures à rétablir l'ordre dans les bataillons dispersés. A
+chacun fut immédiatement assignée une place, et il y fut
+conduit, s'y arrêta, pour que le combat pût reprendre le
+lendemain, si l'ennemi se montrait entreprenant.</p>
+
+<p>Tandis que, le régiment ayant été maintenu dans ses
+positions de Terminiers, nous n'avions d'autre préoccupation
+que de trouver dans le village quelque nourriture
+et un abri, Chanzy, descendu de cheval, allait y passer la
+nuit à rendre compte de la journée au général d'Aurelle et
+à régler dans le détail la retraite qui s'imposait devant un
+ennemi trop nombreux. Nos recherches furent vaines. Les
+Allemands n'avaient évacué Terminiers que l'avant-veille:
+il n'y avait pas à glaner derrière eux et l'humanité ordonnait
+de laisser aux blessés qui arrivaient les refuges qu'offraient
+les maisons toutes abandonnées du village. Un
+pailler toutefois nous offrit de quoi garnir légèrement le
+sol de nos tentes. Mais le général Chanzy se souvint que
+nous avions été gardés en réserve. Vers dix heures, notre
+bataillon reçut l'ordre d'aller se poster en grand'garde à
+un kilomètre. Les tentes abattues, notre bagage ficelé à la
+diable, chargés de quelques poignées de paille, nous nous
+acheminâmes en avant, guidés par les flammes vacillantes,
+alternées de gerbes d'étincelles, qui s'élevaient encore des
+ruines de Loigny.</p>
+
+<p>Nuit terrible, sous un ciel voilé de brume. Défense était
+faite naturellement d'allumer aucun feu. Il ne fallait pas
+non plus dresser les tentes. Notre provision de paille,
+maigre au départ, était à peu près dispersée quand nous
+pûmes nous arrêter. Nous devions être aux environs de
+Villepion. Nous grelottions en plein champ, sous la bise
+du nord qui ravivait l'incendie maintenant à quelques centaines
+de pas. Au pied de la haie de faisceaux aux baïonnettes
+flamboyantes, nous nous couchâmes malgré tout,
+avec la terre pour lit, le sac pour oreiller et nos toiles de
+tente simplement étendues sur nos têtes afin de nous
+garantir au moins du serein. Or il gelait à pierre fendre,
+et le serein fut un beau verglas qui transforma la toile en
+carton cassant comme du verre.</p>
+
+<p>Peu importe. Villiot, encore cinquante pas plus loin,
+veillait en avant-poste: nous étions bien gardés: après un
+long frisson, causé par le froid à coup sûr et aussi par
+l'idée des souffrances que devaient endurer les blessés
+râlant tout près de nous, le sommeil nous gagna pourtant.
+Ainsi la lassitude animale vient, chez l'homme, au secours
+de l'esprit. Oui, moins abrités du froid que les Groënlandais,
+à une portée de fusil des barbares qui en pleine France
+détruisaient nos demeures, nous pûmes fermer les yeux,
+nous endormir, reposer. Chose curieuse, l'esprit, comme
+pour acquitter aussitôt sa dette de reconnaissance envers
+le corps qui lui accordait quelques heures d'oubli, évoqua
+de doux rêves sensuels. A mon estomac vide, il donna
+l'illusion d'un repas succulent; à mes membres brisés et
+engourdis, il offrit la sensation imaginaire d'un lit moelleux
+et chaud. Je m'y étendais délicieusement, lorsque
+l'adjudant du bataillon, passant tout le long du rang,
+réveilla les dormeurs et ordonna à voix basse de se lever.</p>
+
+<p>Brrr! la rude réalité. Nous avions l'onglée au bout de
+nos vingt doigts et un instant nous craignîmes de ne pas
+pouvoir nous mettre debout. Énergiquement, tout le monde
+se secoua et reprit ses sens. Il faisait nuit encore. La
+sinistre lueur, devant nous, s'était éteinte, et, vers l'orient,
+l'azur céleste s'éclaircissait à l'approche de l'aube. Notre
+compagnie fut chargée de pousser une reconnaissance.
+Nous aperçûmes vaguement, dans le demi-jour naissant,
+un assez gros parti de uhlans. Ayant sans doute distingué
+la masse du bataillon, ils tournèrent bride. Nous-mêmes,
+nous ne pouvions attaquer sans un ordre, après l'échec de
+la veille. La compagnie se replia sur le gros du bataillon
+et un planton fut vivement dépêché au colonel pour lui
+rendre compte et prendre ses instructions.</p>
+
+<p>La campagne cependant se dégageait de l'obscurité. Derrière
+nous retentit la diane, claire comme le chant du coq
+gaulois, tandis que, de Loigny, d'Ecuillon, de Lumeau,
+partaient quelques brefs coups de sifflet. Des ombres se
+montrèrent un instant à l'entrée de chaque village et
+presque aussitôt se dérobèrent à l'abri des maisons ou des
+murs de clôture. Rien d'autre ne nous révéla la présence
+de notre redoutable adversaire, qui sans doute songeait
+aussi à panser ses blessures.</p>
+
+<p>Ordre nous arriva bientôt de rejoindre nos deux premiers
+bataillons à Terminiers. De ce village jusqu'à Patay,
+toutes les troupes du 16e et du 17e corps, selon les dispositions
+que le général Chanzy avait arrêtées et fait approuver
+pendant la nuit, s'échelonnaient, bataillon par bataillon, en
+colonne de compagnie, avec une batterie dans chaque
+intervalle. Dès huit heures, tout était prêt pour battre
+méthodiquement en retraite, sauf à offrir vivement un
+large front de bataille aux Allemands, en cas de poursuite.</p>
+
+<p>A notre brigade était échu le faible honneur de s'éloigner
+la dernière, sous la direction de l'amiral Jauréguiberry.
+Il était charge du commandement de l'arrière-garde.</p>
+
+<p>Nous dûmes donc attendre l'ordre de marcher, jusqu'à
+dix heures, l'arme au pied. Les serre-files de notre compagnie
+se trouvaient ainsi en première ligne, le dos il est
+vrai tourné à l'ennemi. Telle était du moins la position
+réglementaire; mais&mdash;j'en conviens&mdash;j'avais peine à
+la garder. Invinciblement, mes regards étaient attirés vers
+le village des Échelles, à l'entrée duquel se montraient
+quelques groupes. Cette curiosité était-elle excessive, justifiait-elle
+un blâme? Le salut de l'armée nécessitait-il
+qu'on s'éloignât des Allemands, sans même les regarder?
+Pourquoi cependant M. Houssine l'exigea-t-il brutalement
+de moi, sinon par l'effet d'une animosité qui s'acharnait
+en l'absence du capitaine, pour se venger de la bienveillance
+que me témoignait ce dernier?</p>
+
+
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Jusqu'au soir nous marchâmes, en très bon ordre.
+Malgré notre épuisement, le bataillon ne compta pas, ce
+jour-là 3 décembre, un seul traînard; mais ce fut une
+triste journée, l'une des plus tristes dont je me souvienne.
+Depuis notre entrée en campagne, fatigues, privations,
+souffrances, rien ne nous avait été épargné. Après des
+marches forcées, quelques heures de repos sur la terre
+gelée; une nourriture insuffisante, car plus d'un repas
+s'était composé de biscuit et d'eau de pluie prise dans un
+fossé. Toutes ces misères, nous les bravions sans regret,
+pour atteindre plus tôt l'ennemi. Or, pour la seconde fois,
+nous l'avions rencontré, et il nous fallait le fuir. Le fuir,
+sans avoir brûlé une cartouche. D'autres, sans doute,
+s'étaient mesurés avec lui et avaient dû s'avouer vaincus;
+mais, dans la petite sphère où se meut l'homme de troupe,
+il ne peut embrasser l'ensemble des opérations, et, tant
+qu'il n'a pas éprouvé directement la supériorité de l'adversaire,
+il est tenté de croire que ses chefs n'ont pas su mettre
+à profit sa bonne volonté. De là une rancoeur qui aggravait
+notre souffrance physique.</p>
+
+<p>Le lendemain, après une nuit pénible passée à Saint-Sigismond,
+que nous avions traversé l'avant-veille d'un
+pas allègre et en chantant, nous pûmes croire qu'enfin
+nous allions être utiles. Le mouvement de retraite parut
+avoir été suspendu. Tandis que le prince Frédéric-Charles
+refoulait à Artenay et à Cercottes notre 15e corps, les
+Bavarois avaient repris haleine, et, le 4, ils harcelèrent
+notre gauche à Patay, où le général de Tucé soutint vigoureusement
+le choc. A droite, la division Barry se battit
+aussi à Bricy et à Boulay. Mais, à la nouvelle qu'Orléans
+était repris sur nous, il fallut continuer la retraite, avec un
+changement d'orientation, vers Beaugency. Nous devions
+nous diriger sur Baccon, à travers la forêt de Montpipeau.</p>
+
+<p>Notre bataillon, spécialement chargé d'escorter les convois
+du 17e corps, laissa ses trois dernières compagnies
+en observation dans un hameau qui bordait la route.
+Pendant que nous attendions la disparition du dernier
+fourgon, il nous fut offert en cet endroit un spectacle inattendu.
+Nous étions six cents hommes occupés à surveiller
+attentivement le point d'où l'ennemi pouvait surgir, lorsqu'il
+s'éleva dans cette direction un gros nuage. Il s'avançait
+lentement, soulevé sur la route par le mouvement
+d'une foule en désordre. Aucun point brillant ne révélait
+cependant une troupe armée, et en effet nous fûmes
+bientôt fixés. Femmes, vieillards, enfants, poussant devant
+eux des troupeaux de bétail, marchaient autour de chars
+attelés, les uns de chevaux de labour, et d'autres de boeufs
+au pas pesant. Tous étaient chargés de mille objets entassés
+pêle-mêle. Au sommet de l'une des voitures, sur une
+botte de paille, une jeune mère allaitait un enfant, auprès
+d'un aïeul infirme. Plus loin, une grande fille tenait par la
+main ses deux tout jeunes frères; tantôt elle leur souriait
+pour les encourager à marcher, et tantôt leur montrait,
+pour les faire rougir de leur nonchalance, un homme qui,
+bien que plié en deux par le dur labeur de la terre, donnait
+courageusement l'exemple à toute cette malheureuse population.
+Ces pauvres gens ignoraient sans doute où ils
+allaient; mais ils préféraient une vie errante et la misère,
+parmi les Français, au bien-être de leurs foyers envahis.</p>
+
+<p>Ce triste exode de tout un village ne nous attrista pas
+seulement, il nous humilia. A nous il appartenait de l'empêcher,
+et nous y étions impuissants. Ces paysans ne nous
+témoignèrent pourtant aucune rancune. Ils nous firent
+remarquer eux-mêmes, à 1500 mètres, environ, des cavaliers
+qui apparaissaient et presque aussitôt se retiraient.
+Nul doute que ce ne fussent les éclaireurs de l'armée allemande.
+Le convoi que nous avions mission de protéger
+avait pris de l'avance; il ne nous était pas permis d'engager,
+sans absolue nécessité, un combat où nous n'aurions
+pas été soutenus: le chef du détachement ordonna
+donc la retraite.</p>
+
+<p>Comme nous risquions de perdre le contact de l'armée,
+force nous fut d'accélérer le pas, de louvoyer autour des
+véhicules de toutes sortes, dans les chemins défoncés courant
+à travers bois. L'encombrement des voitures, la précipitation
+de la marche, tout contribuait à semer parmi nous
+le désordre. Vers la fin du jour, quelle que fût la bonne
+volonté individuelle, il y eut une débâcle générale, une
+complète démoralisation.</p>
+
+<p>Chacun allait à la dérive, se tenant aussi longtemps que
+possible auprès des camarades qu'il reconnaissait. Mais la
+nuit acheva de nous désorienter et de nous disperser: je
+n'ai gardé de ces pénibles moments qu'un souvenir vague,
+trouble. La voix seule d'officiers passant à cheval me
+revient aux oreilles avec cet éternel refrain: «Pas de
+retardataires! Les Allemands glanent derrière nous!»</p>
+
+<p>Avec le sergent-major Harel, le caporal Dariès et une
+dizaine d'hommes, nous formions encore un petit groupe,
+qui s'efforçait de ne plus s'égrener.</p>
+
+<p>Au petit jour nous sortîmes enfin de la région des
+forêts. La marche à travers bois est toujours lente,
+pénible, incertaine. Chaque chemin qui s'ouvre fait naître
+une hésitation nouvelle. Avec la nuit surtout, le rideau
+sombre qui borne immédiatement la vue de tous côtés fait
+craindre à bon droit les surprises. En plaine, au contraire,
+et quand la lumière du jour vous éclaire, on se sent plus
+sûr de soi, plus hardi et plus fort, grâce à la vaste étendue
+de pays qui s'offre à vos yeux, grâce à la facilité de
+s'orienter.</p>
+
+<p>D'autres groupes pareils aux nôtres s'apercevaient à
+d'assez grandes distances. Ils grossissaient, s'aggloméraient,
+convergeant tous vers le même point. Il y avait
+déjà là un indice qu'une pensée unique présidait à cette
+marche, si irrégulière qu'elle fût encore. Ce premier gage
+nous encourageait, nous stimulait. Nous n'avions pas tort
+de reprendre espoir.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h2>BATAILLE</h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Le commandement supérieur veillait, en effet, il agissait
+et vivement réagissait sur cette multitude d'individus épars
+dont il allait en deux jours refaire une armée compacte,
+valeureuse et redoutable, suivant l'aveu de nos ennemis.
+«Ainsi, est-il dit dans le travail historique du grand état-major
+prussien, tandis que la 25e division flanquait le mouvement
+sur la rive gauche de la Loire, le 6 et le 7 décembre
+sur la rive droite, la subdivision d'armée du grand-duc se
+trouvait aux prises, sur tout son front, c'est-à-dire sur
+20 kilomètres environ, avec des masses ennemies en état
+de soutenir la lutte et d'opposer une résistance très vive.»</p>
+
+<p>Certes ce n'était pas sans une volonté ferme, sans une
+perpétuelle vigilance, qu'un tel résultat pouvait être obtenu.
+A tous les carrefours, à chaque fourche de route, se trouvait
+un officier d'état-major, planté là comme un poteau
+indicateur. L'un après l'autre, ils désignaient aux hommes
+désorientés la direction à suivre pour atteindre la localité
+qui avait été assignée à chaque corps, dans la nouvelle
+ligne de bataille que venait d'arrêter le général Chanzy.</p>
+
+<p>Entre la Loire et la forêt de Marchenoir, cette ligne
+s'étendait sur un espace de 11 kilomètres, de Beaugency
+jusqu'à Lorges, où nous avions fusillé un soldat du 51e. Le
+quartier général était à Josnes. Le 17e corps, au centre,
+devant lui. Le 16e corps, dont la première division seule
+était présente, les deux autres s'étant égarées, forma
+d'abord l'aile gauche, puis fut porté à droite, à Villorceau,
+tout contre la division indépendante du général Camô. L'aile
+gauche fut alors constituée au moyen d'une division du
+21e corps: récemment organisé sous le commandement de
+l'amiral Jaurès, il avait en outre mission de garder la forêt
+de Marchenoir, ce qui étendait de plusieurs kilomètres le
+front de bataille. Enfin, le général Chanzy, qui, avec la
+spontanéité du génie, palliait les fautes de ses lieutenants
+en en tirant parti, ordonna aux généraux Barry et Maurandy
+de réorganiser leurs divisions à Mer et à Blois. Il
+leur confia le soin de défendre les ponts, dont les Allemands
+allaient chercher à s'emparer, en effet, pour nous
+tourner.</p>
+
+<p>Arrêté dans la fièvre d'une retraite infernale, ce dispositif
+était tel que de longues délibérations n'eussent pu le
+rendre meilleur. Il assignait au 48e de marche son bivouac
+près du village d'Ourcelles, à un kilomètre du quartier
+général. La plaine ondulée, où étaient dressés quelques
+groupes de tentes, s'ouvrit à nous dans la matinée du
+6 décembre. Le temps était clair. Quelques sonneries familières
+égayaient le panorama, qui, naguère, nous avait
+paru plus triste, dans notre première marche de Mer
+sur Châteaudun. Cette impression était favorable. Tout
+embryonnaire qu'il était, le camp apparaissait enfin, comme
+une digue élevée contre la débâcle. L'ordre renaissait;
+la force en résulterait peut-être, et, en tout cas, la possibilité
+de tenter de nouveaux efforts plus honorables qu'une
+fuite éternelle.</p>
+
+<p>Pourtant, pourtant. Il ne faut pas se faire meilleur que
+nature. La préoccupation de rallier le régiment avait tout
+primé dans notre esprit depuis trente-six heures que la
+débandade s'était produite. A tel point que nous avions à
+peine repris haleine quelques instants, la seconde nuit,
+sous un hangar de je ne sais quel village, et nous n'avions
+eu d'autre nourriture que des miettes de biscuit. Aussi,
+lorsque nous eûmes acquis la certitude que le but était
+atteint, qu'à la moindre alerte il ne nous fallait pas un
+quart d'heure pour retrouver nos chefs, l'estomac&mdash;la bête,
+si l'on veut&mdash;reprit ses droits. Un village&mdash;Cravant, nous
+dit-on&mdash;offrait l'attirante animation d'un lieu habité. Irrésistible
+tentation, il y avait une auberge ouverte. Nombre de
+militaires l'encombraient déjà. Dariès et moi, nous trouvâmes
+encore un coin libre et deux chaises.</p>
+
+<p>Ah! quel repas! Quelle volupté de manger à sa faim et
+de boire à sa soif! Le menu, cependant, n'était pas très
+varié. Un hareng saur d'abord, un hareng saur ensuite, et
+je ne m'en suis pas dégoûté pour cela. Au contraire, j'ai
+gardé pour ce comestible un goût profond, une sorte de
+culte, la reconnaissance de l'estomac. De loin en loin, il
+faut de toute nécessité que je lui sacrifie, bien qu'à vrai
+dire il me soit devenu d'une digestion difficile. D'ailleurs
+un litre de vin et du pain frais à discrétion véhiculèrent en
+nous ces deux braves poissons, dont un doux fromage
+blanc, aussi rond et plus éclatant que la lune en son plein,
+vint tempérer l'excessive salaison.</p>
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Réconfortés, ragaillardis, nous quittâmes l'auberge, prêts
+à endurer de nouvelles fatigues pourvu qu'elles ne servissent
+pas à nous éloigner encore de l'ennemi. Même à jeun,
+nous ne demandions qu'à faire notre devoir; mais&mdash;règle
+sans exception&mdash;le courage se décuple au sortir de table,
+quand une légère griserie trouble imperceptiblement la vue.
+Le paysage bénéficia à nos yeux de l'agréable état où nous
+nous trouvions.</p>
+
+<p>Pour gagner Ourcelles, il nous fallut traverser un petit
+village, Cernay, bâti, en forme de T, à cheval sur la route
+qui va de Cravant à Mer, par Origny, et sur le chemin qui
+vers l'est le relie à Lorges. Il est entouré, avec quelques
+grands arbres, de vergers clos de haies, qui, au printemps,
+en été et en automne, doivent lui former une ceinture charmante
+de fleurs, de feuillage et de fruits. Les arbres et les
+arbustes n'y montraient alors que leurs squelettes, et cependant
+nous nous l'imaginâmes tel qu'aux beaux jours. Au
+reste, quelques nuages de fumée s'échappaient des toits et
+suffisaient pour lui donner la vie, en attestant la présence
+des habitants autour du foyer hivernal.</p>
+
+<p>Comme couronnement de cette bonne journée, je fus
+hélé en arrivant au camp par le vaguemestre, qui avait à
+me remettre une lettre de mon frère Emmanuel. Les journaux
+ayant répandu la nouvelle du premier engagement du
+17e corps, la sollicitude de ma famille s'était éveillée: les
+angoisses des miens se trahissaient par ces mots, qu'ont
+gravés dans mon coeur les larmes qu'ils me firent coulerj'en
+conviens sans honte, car je me sentis attendri, mais
+non pas amolli:&mdash;«Comme il faut tout prévoir, si tu viens à
+être blessé, préviens-nous aussitôt... ou fais-nous prévenir.
+Il est convenu à la maison que, là où tu seras, j'irai, pour
+te ramener, si c'est possible, ou, sinon, pour te soigner.»</p>
+
+<p>Ni le lieutenant Barta ni M. Houssine n'étaient encore
+arrivés. En revanche, le capitaine Eynard, sa mission terminée,
+avait rejoint son poste. Il s'occupait activement de
+reconstituer la compagnie, secondé par le sergent Villiot,
+qui était parvenu des premiers au point de ralliement avec
+Laurier. En même temps que nous et après nous, les
+hommes arrivèrent, isolément, ou par petits groupes. A la
+fin du jour, les deux tiers de l'effectif étaient présents. De
+même dans tout le régiment, qui, dès lors, pouvait au premier
+ordre entrer en ligne.</p>
+
+<p>Le colonel Koch, en prenant le commandement de la brigade,
+avait passé la conduite du 48e au commandant Bourrel,
+du 1er bataillon. Au 3e nous étions toujours dirigés par
+l'intrépide vieillard, capitaine David. De beaux exemples
+d'honneur, de courage et de dévouement nous soutenaient,
+nous stimulaient: quelques prodiges qu'exécutât la délégation
+de Tours pour l'improvisation des armées, elle ne
+pouvait parfaire son oeuvre dans les détails. Ainsi, notre
+bataillon ne comptait aucun officier monté. Pas plus l'adjudant-major
+que le capitaine David. Des chevaux leur eussent
+été précieux pour conduire et faire mouvoir une unité d'un
+millier d'hommes. Ce petit fait méritait d'être noté, à l'honneur
+des chefs qui surent utiliser des instruments tactiquement
+incomplets, sans parler de l'inexpérience individuelle
+de leurs éléments.</p>
+
+<p>Chaque jour, la température devenait plus rigoureuse.
+Tout en demandant à ses soldats une entière abnégation, le
+général Chanzy leur était pitoyable; il lui parut impossible
+de continuer à nous faire coucher sous la tente. Des dispositions
+furent prises pour le cantonnement dans les villages
+d'ailleurs nombreux en ce pays. Notre bataillon fut distribué
+dans les granges d'Origny, au centre de la ligne de
+bataille. Mais pour les fourriers, point de repos: ils
+devaient concourir aux prises d'armes pendant le jour, et,
+la nuit, assister aux longues distributions de vivres.</p>
+
+<p>Déjà, le 6, la canonnade s'était sourdement fait entendre
+à l'extrême droite, première démonstration de l'ennemi sur
+Meung. Le 7, dès la première heure, l'attaque fut générale.
+Tandis que nous attendions sous les armes, la 2e division
+du 21e corps et la 3e du 17e, sur notre gauche, s'opposaient
+aux reconnaissances de l'ennemi, à Vallières, devant
+Saint-Laurent-des-Bois, et, plus près de nous, à Villermain.
+A notre droite, du côté de Beaugency, la 1re division du
+16e corps se battait aussi, avec l'appui, cette fois heureux,
+du 51e de marche, pendant qu'au centre le général de Roquebrune,
+commandant la 1re division du 17e corps, repoussait
+victorieusement deux divisions bavaroises qui s'étaient
+avancées de Cravant et, plus à droite, de Beaumont.</p>
+
+<p>Comme l'armée avait pu vaincre sans nous, les compagnies
+regagnèrent à la nuit leurs cantonnements, et, avec
+mes collègues, chacun entouré de sa corvée, j'allai battre
+la semelle auprès des charrettes d'un convoi administratif
+parqué à l'entrée du village. Annoncées pour minuit, les
+distributions n'étaient pas achevées au petit jour. Or il
+neigeait. Les flocons abondants, épais, voilaient le ciel,
+sans répit, d'une nuée de taches claires tourbillonnant sur
+un fond gris, tandis que, dans le cercle restreint où la vue
+pouvait s'étendre, ils accusaient la forme des choses en les
+ouatant de blanc. Meules de paille, chariots de convoi,
+chevaux immobiles sous les harnais et nous-mêmes, tout
+prenait une même couleur spectrale, car le froid figeait les
+flocons, et il ne nous était pas permis de faire des feux visibles
+de trop loin: le foyer que nous entretenions modérément
+avec des broussailles ne suffisait pas pour nous
+dégourdir les pieds et les mains; mais il colorait de lueurs
+fugitives un tableau qui nous rappelait invinciblement la
+douloureuse légende de la retraite de Russie.</p>
+
+
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Au jour, un jour presque aussi gris, aussi triste que
+la nuit, nous pûmes aller répartir les vivres entre les
+escouades, puis nous étendre un peu, pendant que nos camarades
+préparaient la soupe sur les fourneaux improvisés
+le long des maisons. Elle fut vite absorbée, car le canon et
+la fusillade avaient tôt battu le rappel. Les Allemands,
+surpris de se heurter contre une armée en bataille, quand
+ils espéraient n'avoir qu'à ramasser des traînards débandés,
+avaient reconnu la nécessité de redoubler leurs coups.
+Avec l'assentiment du grand état-major de Versailles, le
+prince Frédéric-Charles ralentissait la marche des troupes
+dirigées sur la rive gauche de la Loire pour qu'elles
+pussent seconder les efforts du grand-duc de Mecklembourg;
+et le 1er corps d'armée bavarois, appuyé par la
+22e division prussienne et la 4e division de cavalerie, allait
+tenter de rompre nos lignes.</p>
+
+<p>Dès huit heures, l'attaque se produisait violemment
+contre la division Collin, du 21e corps, à notre gauche. Le
+général de Roquebrune se dirigeait alors sur Cravant, et
+notre division recevait l'ordre de se porter en soutien sur
+Cernay, le poétique petit village à la ceinture de vergers.</p>
+
+<p>En avant d'Origny, le bataillon se forme, sous les ordres
+du capitaine David. La barbe blanche et le tremblement
+de tête de cet homme de haute stature donnent une
+autorité singulière aux commandements qu'il articule
+d'une voix ferme, avec une énergie juvénile. Sac au dos,
+les rangs étaient formés: le vieux capitaine s'apprêtait à
+crier en avant, lorsqu'il nous arriva un renfort inespéré.</p>
+
+<p>Le lieutenant Barta, M. Houssine, les sergents Gouzy,
+Nareval et une trentaine d'hommes nous rejoignirent
+enfin. Ils revenaient de Mer, jusqu'où ils s'étaient égarés.
+Quelques minutes plus tard, et nous allions au feu sans
+eux; mais, parce que nous ne les avions pas suivis, ils
+songeaient à nous gourmander, tant est irrésistible l'envie
+d'accuser autrui quand soi-même on ne se sent pas sans
+reproche. Ma situation aurait sans doute été pénible, sans
+la présence de notre capitaine. Le sous-lieutenant Houssine
+eût été heureux de me chercher chicane; mais il était
+gêné d'avoir à s'en prendre en même temps au sergent-major,
+à Villiot et à Laurier. Au surplus, M. Eynard
+n'était pas homme à encourager les mauvaises plaisanteries.
+Il coupa court à des récriminations un peu grotesques
+et tout à fait oiseuses. La compagnie se reconstitua
+à l'effectif respectable de 180 hommes, et, formé
+en colonne par sections, le bataillon se dirigea vers la
+partie du champ de bataille qui nous était assignée, au
+nord d'Origny, à deux kilomètres environ.</p>
+
+<p>Durant notre marche assez pénible dans des champs
+labourés ou à travers des vignes hérissées de tuteurs et de
+ceps rampant sur la terre et sous la neige, nous pûmes
+causer un peu, Nareval et moi. Soit que les étapes supplémentaires
+l'eussent fatigué, soit qu'un fâcheux pressentiment
+le troublât, il manquait de cet enthousiasme que,
+dans le trajet de Perpignan à Angers, je m'étais plus
+d'une fois efforcé de modérer. Le décor n'était point fait
+à la vérité pour réchauffer le coeur. Le sol était dur et
+glissant, la neige nous glaçait, et l'idée d'être couché là pour
+ne plus se relever nous faisait malgré tout passer un
+frisson dans le dos. Une steppe blanche, à perte de vue.
+A peine si la silhouette des fermes et des villages tranchait
+sur cet horizon pâle. Dans les hameaux que nous
+côtoyions, les jardins étaient déserts, les basses-cours
+silencieuses. Pas un nuage de fumée au-dessus des toits,
+comme l'avant-veille. Les récents combats avaient chassé
+tous les êtres vivants et fait de cette plaine une immense
+nécropole. Seule la lueur des décharges, leur détonation,
+à droite et à gauche, rompaient la morne tristesse de la
+nature. La vie ne s'y révélait que par le jeu formidable
+des instruments de mort.</p>
+
+<p>Les deux premiers bataillons du 48e, cantonnés dans le
+village d'Ourcelles, nous avaient devancés sur le terrain.
+Dessus n'est pas le mot, dedans serait plus exact, car nous
+les trouvâmes en position dans des tranchées-abris pratiquées
+au milieu des champs entre Origny et Villejouan.
+L'esprit français trouva, dans cette circonstance, l'occasion
+de s'exercer, malgré la gravité du moment. «Ils seront
+bien gênés pour courir! disait l'un.&mdash;Parbleu, ajouta un
+autre, ils font déjà le pas gymnastique sur place. Vois
+donc!» Le fait est qu'ils tâchaient de se réchauffer les
+pieds. «Ils s'enterrent avant d'être tués!» conclut un
+troisième. Plaisanterie macabre, non sans à-propos. La
+plupart de ces ouvrages de défense devaient abréger, après
+la bataille, la triste besogne des infirmiers. Beaucoup
+d'hommes furent déposés dans les fosses qu'ils avaient
+aidé à creuser la veille.</p>
+
+<p>Tout en les plaisantant, nous serrâmes, en passant, la
+main aux camarades, que peut-être nous ne reverrions
+plus. A ce moment un roulement sourd, comparable à
+l'écho affaibli de coups de battoirs précipités, se fit entendre
+vers l'ouest. Dans la brume de l'horizon se profila bientôt,
+tranchant sur la blancheur du terrain, un groupe irrégulier
+et mouvant de cavaliers qui venaient de Josnes. Ils
+s'avançaient au trot, mais ralentirent leur allure pour
+passer en revue nos deux premiers bataillons. C'était
+l'état-major de l'armée.</p>
+
+<p>Le général Chanzy parcourait le champ de bataille,
+s'assurant partout de l'exécution de ses ordres, et veillant
+à la bonne tenue des troupes. Il montait un cheval arabe
+à longue crinière, sans doute celui que nous avions
+entrevu dans la froide nuit du 1er au 2 décembre. Alors
+dans la force de l'âge, le vainqueur de Coulmiers tenait
+droite sa tête fine, aux moustaches effilées, aux sourcils
+froncés légèrement. Sauf ce dernier signe de perpétuelle
+réflexion, sa physionomie martiale respirait la confiance et
+le calme. La journée de la veille, les engagements du
+matin, justifiaient cet état sérieux d'une grande conscience
+en repos. Qu'il fût battu, Chanzy avait du moins tenté tout
+ce qui était en son pouvoir; mais il semblait croire sincèrement
+à la victoire. Il communiqua son espoir à ceux de
+nos camarades qui occupaient les tranchées: en passant,
+il leur promit la revanche.</p>
+
+<p>Cette figure, animée du plein éclat que donnent les
+grandes responsabilités courageusement acceptées, contrastait
+avec l'air fatigué des aides de camp, surmenés nuit
+et jour. Ces jeunes têtes pâles émergeaient à demi du col
+des pelisses-fourrées, autour du visage austère du général
+Guillemot, que semblait allonger encore sa barbiche blonde.</p>
+
+<p>Cependant, déployé en ligne au commandement du
+capitaine David, notre bataillon poursuit sa marche vers
+son objectif, Cernay. L'ambition de tous, la préoccupation
+de chacun, est de ressembler à cet ancêtre qui, calme et
+froid, digne, montre le chemin, trente pas en avant du
+front de bataille.</p>
+
+<p>Le colonel Koch, accompagné du commandant Bourrel
+et d'un officier d'ordonnance, vient diriger en personne
+l'action de sa brigade. Il nous rapproche du village, pour
+nous abriter derrière les maisons, en attendant qu'il nous
+emploie. Quatre chasseurs le suivent: leurs manteaux
+blancs servent aussitôt de points de mire aux artilleurs
+allemands. Une volée d'obus part des batteries braquées
+entre Cravant et Beaumont; ils bourdonnent au-dessus de
+nos têtes et vont tomber assez loin derrière nous. L'état-major
+se déplace, tantôt à droite, tantôt à gauche. Les projectiles
+le suivent, sans l'atteindre encore. Alors le colonel
+se décide à éloigner son escorte, inutile pour le moment.
+Les cavaliers prennent le trot; mais ils ne sont pas à deux
+cents mètres, qu'un nouvel obus va éclater entre eux, et
+deux roulent à terre avec leurs chevaux. Quelques éclats
+viennent se loger dans nos havresacs ou bossuer en cliquetant
+les marmites et les gamelles.</p>
+
+<p>Petit et insignifiant épisode. Plusieurs maisons nous
+masquaient le coin le plus chaud du champ de bataille;
+mais un vacarme incessant nous permettait d'apprécier
+l'intensité de la lutte. Crépitation de la mousqueterie,
+grondement des canons ou grincement strident des mitrailleuses,
+se combinaient avec une sorte de long mugissement
+ininterrompu, qui était le cinglement de l'air par
+tous les projectiles. A notre gauche nous apercevions un
+régiment de mobiles qui criblait de feux de salve les positions
+de Cravant. Une batterie, postée à notre droite, tirait
+aussi sans relâche, et ces feux convergents étaient bien
+dirigés. «A l'est de Cravant, dit le rapport allemand, les
+cinq batteries bavaroises les plus rapprochées du village
+durent, à la suite de pertes énormes, se retirer en dehors
+de l'action de l'artillerie française et des chassepots.»</p>
+
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Nous étions cependant maintenus en première réserve,
+pour coopérer d'un moment à l'autre à l'attaque du centre
+ennemi. Sur l'ordre du général en chef, deux escadrons de
+grosse cavalerie de notre corps devaient se masser à l'abri
+des maisons de Cernay, et, avec un peloton d'éclaireurs
+algériens commandés par le capitaine Laroque, s'élancer
+de là sur les positions de Beaumont. Mais il fallait que la
+préparation de ce mouvement se fît avec prudence, sans
+attirer l'attention. Les cuirassiers, lourds, imposants,
+comme des statues de pierre, dans leurs blancs manteaux
+aux plis rares, défilèrent deux par deux, à la suite du
+goum tout fringant dans ses flottants burnous rouges, le
+long d'un sentier couvert par un repli de terrain. Les
+suivant curieusement des yeux pendant qu'ils s'engageaient
+dans le village, nous attendions qu'ils eussent fait
+leur oeuvre pour accomplir la nôtre.</p>
+
+<p>Quiconque a veillé un mourant se souvient de l'émotion
+qui vous étreint, au cours de minutes longues comme des
+heures. On épie le souffle, tantôt violent, tantôt insensible,
+du moribond condamné, et chaque râle vous fait frémir
+parce qu'il vous semble être le gémissement d'une âme
+s'élançant vers l'inconnu, dans l'éternité. Au feu, dans la
+passivité de l'attente, cette même pensée&mdash;la pensée du
+passage possible, immédiat, pour soi-même, de l'état de
+santé à trépas&mdash;hante les plus braves. Il est bien de se
+dominer assez pour cacher le léger frémissement qui vous
+trouble; mais que dire de l'effort des officiers&mdash;hommes
+après tout, attachés à la vie comme les conscrits, et qui de
+plus ont souvent femme et enfants&mdash;pour se maîtriser
+d'abord et pour suivre en même temps avec netteté les
+phases de l'action, pour juger sûrement de l'opportunité
+de se porter de préférence sur tel ou tel point?</p>
+
+<p>Pour nous distraire de notre préoccupation personnelle,
+nous avions ce spectacle. Un peu penché sur l'encolure,
+pour mieux voir sans doute et de plus loin, ou peut-être
+gêné par sa haute taille, le colonel Koch flattait de la main
+son cheval gris, à chaque nouvel éclat de tonnerre qui
+arrachait un hennissement à la pauvre bête et la faisait
+tressaillir sur ses quatre pieds. D'une bravoure encore
+plus crâne, le commandant Bourrel, naturellement froid
+et, au physique, court de buste, se dressait sur ses étriers
+comme s'il était honteux de n'offrir pas assez de prise aux
+coups: il semblait invinciblement attiré vers les endroits
+où venait d'éclater un obus.</p>
+
+<p>Le capitaine David se reposait sur son sabre, immobile
+et muet comme un dieu Terme. Il n'en était pas de même
+du nôtre, qui frémissait d'impatience, et qui eût certainement
+voulu nous lancer en avant s'il avait commandé
+le bataillon. Chez les sous-officiers se manifestaient à peu
+de chose près les mêmes symptômes que le matin du
+30 novembre, à la sortie d'Ouzouer-le-Marché, sauf, il faut
+l'avouer, un air plus sombre du côté de Nareval et quelques
+imperceptibles signes de couardise de la part de l'impertinent
+Laurier. La tenue des hommes était correcte,
+avec même une pointe d'humour.</p>
+
+<p>Il me serait impossible de dire combien de temps dura
+notre attente. Mais voici les éclaireurs algériens, qu'une
+bordée de mitraille a ramenés. Trop longue est la distance
+à franchir dans la zone dangereuse du tir. Tous les chevaux
+auraient été fauchés en chemin, pas un homme ne serait
+arrivé sur les batteries de Beaumont. Les Africains s'éloignent
+d'ailleurs en caracolant, comme à la fantasia. Plus
+gravement s'écoule, au petit trot, la double file des <i>Gros
+Frères</i>, qui vont attendre une occasion meilleure dans la
+direction d'Ourcelles. Tous semblent un instant grandir en
+franchissant la crête d'un coteau au delà duquel ils disparaissent
+brusquement, comme s'ils s'étaient abîmés dans
+un ravin ou évanouis dans la brume.</p>
+
+<p>Ce que la cavalerie n'avait pu faire, il nous appartenait
+de le tenter avec de l'artillerie. Ordre fut donné à toute la
+division de se porter en avant de Cernay et de Villechaumont,
+petit village qui se dressait à l'est, sur notre droite.
+Mais, avant que le commandement eût été transmis sur
+toute la ligne, un bataillon du 51e qui le premier avait
+occupé Cernay, et s'y maintenait âprement depuis le
+matin, est à la fin serré de trop près, culbuté, refoulé; son
+chef, le commandant Pondielli, notre capitaine de Perpignan,
+a la moitié de la main emportée,&mdash;la main qui
+avait signé la condamnation du soldat dont le corps était
+enfoui, tout près de là, sur la lisière de la forêt de Marche,
+noir: la plupart des officiers sont atteints: les soldats
+reculent et abandonnent le village. Le colonel Koch les
+arrête, les rallie et les range à notre gauche. Tout émus
+encore, ils saluent les obus d'un mouvement plongeant, à
+la grande joie de nos hommes qui, n'ayant pas été encore
+étrillés, les raillent sans pitié.</p>
+
+<p>Enfin, tandis que le 10e bataillon de marche de chasseurs
+à pied se jette dans le village et empêche la tête
+de colonne bavaroise d'y pénétrer, notre compagnie est
+déployée en tirailleurs, en avant du bataillon qui se porte
+vers la gauche. Mais les mobiles de l'Orne et les mobilisés
+de la Sarthe sont là, massés par pelotons. De minute en
+minute brille un éclair suivi d'une détonation terrible:
+elle reçoit un court écho, le bruit des décharges ennemies.
+La riposte est meurtrière. S'ils en ont la force, les blessés
+se traînent en arrière; sinon, on les écarte avec les morts.
+Les survivants se resserrent, et le bruit sinistre retentit à
+intervalles réguliers. De vieilles troupes ne montreraient
+pas plus de sang-froid. Les mobiles sont en nombre et
+gagnent du terrain: ils n'ont pas besoin de nous. A droite,
+au contraire, le 10e de chasseurs entretient la fusillade
+avec un acharnement désespéré: il s'épuise. L'ardeur de
+ceux qui tirent toujours ne peut suppléer au nombre et il
+y a plus de chasseurs à terre que debout:</p>
+
+<p>«A droite et en avant, pour les soutenir!»</p>
+
+<p>Les maisons du village ne nous couvrent plus. Tout à
+coup un bruit sec, semblable à celui d'une baguette qui se
+casse, claque à côté de moi: un homme tombe la face
+contre terre, en poussant un cri, un seul: il a le crâne
+brisé. Un autre a la gorge traversée et il expire. D'autres
+roulent à terre pendant que les balles sifflent et bourdonnent
+à nos oreilles. Chacun de nous pense alors, sans rien
+dire, qu'il n'y a pas lieu de plaisanter: on éprouve un vif
+désir de se rapetisser, de s'amincir; on voudrait n'être pas
+plus haut qu'un caillou, pas plus large qu'un fil. Une
+heure durant, on nous maintient sur la route de Cernay
+à Origny, sans ordonner le feu. Rien n'est plus énervant.</p>
+
+<p>Le jour baisse, et autour de nous l'approche de la nuit
+surexcite les volontés. Le bruit redouble. Les chasseurs
+reprennent coeur et semblent se multiplier. Leurs silhouettes
+se détachent dans les positions variées du combattant chargeant,
+tirant, rechargeant, sans répit, sans relâche. Des
+canons passent près de nous, au galop, la moitié des
+servants, couchés, livides, sur des affûts: plusieurs chevaux,
+sans cavalier, hennissent douloureusement. L'un a le
+naseau déchiré et sanglant; un autre suit de loin l'attelage
+dont on l'a détaché, et son jarret brisé s'embarrasse dans
+les liens rompus qui traînent autour de lui. La batterie
+s'éloigne, non parce qu'elle est aux trois quarts détruite,
+mais parce qu'elle a épuisé ses munitions. Une autre
+s'avance, bride abattue, pour la remplacer. Ce sont des
+mitrailleuses, dont le râle aigu fait tressaillir. Dans le
+concert infernal, elles mêlent leur musique, aigre comme
+un déchirement, à la basse profonde du canon et au pétillement
+inégal de la fusillade.</p>
+
+<p>Au rebours du malchanceux 51e, qui avait été des premiers
+à toutes les fêtes, il semblait écrit que nous attendrions
+toujours. L'attente, telle qu'elle nous était imposée,
+était particulièrement cruelle. Le perpétuel sifflement des
+balles, dans l'obscurité naissante, avec la perspective
+d'une nuit de souffrance, sans secours et, qui plus est,
+sans vengeance, est intolérable. Nombre d'hommes qui,
+l'instant d'avant, riaient de leurs camarades du 51e, ne
+résistèrent pas longtemps à l'envie de se garer un peu. Les
+uns s'assirent; d'autres s'allongèrent même par terre.</p>
+
+<p>S'il faut être sincère, je fus tenté de les imiter; mais
+le galon oblige; je me jurai de ne pas me baisser, tant
+qu'il y aurait un simple soldat debout. Je me tins parole
+et ne me courbai pas, bien qu'il tombât constamment de
+nouvelles victimes dans la masse du bataillon. De ce
+nombre fut Gouzy, atteint d'une balle au pied. Il se vit
+obligé de se laisser hisser sur l'un des cacolets qui, en
+louvoyant loin des endroits périlleux, faisaient la navette
+entre la ligne de bataille et les villages d'Ourcelles et de
+Josnes, où étaient établies des ambulances volantes.</p>
+
+<p>Nareval, comme les autres, essuyait le feu dignement,
+quoique avec un visible effort de courage. Par petite malice
+je lui demandai s'il craignait toujours de se laisser emballer
+vers le danger. Il haussa légèrement les épaules. Non,
+l'épaulette ne fulgurait plus à ses yeux; le feu prochain des
+batteries en faisait pâlir l'éclat. Il regrettait le recoin
+modeste, paisible, qu'il avait abandonné sur le bateau où
+travaillait son père. Il ne s'en cacha pas; la réalité lui
+apparaissait plus terrible qu'il ne se l'était imaginée. Il
+était décidément vaincu par ses pressentiments, et, chose
+singulière, la préoccupation suprême de cet infortuné, à
+peu près oublié en ce monde de son vivant, fut qu'on se
+souvînt de lui après sa mort.</p>
+
+<p>«Écoute, me dit-il, on ne sait ni qui vit ni qui meurt:
+donne-moi l'adresse de tes parents pour que je leur écrive en
+cas de malheur. Voici celle des parents de mon père, à moi;
+si je disparais, promets-moi de leur apprendre comment je
+suis mort.» Et, à la lueur pâlissante du crépuscule, pendant
+que les dernières déchargés s'échangeaient au hasard dans
+l'ombre de l'éloignement, nous inscrivîmes mutuellement sur
+nos calepins, en tâtonnant, ces renseignements funèbres.</p>
+
+<p>Cependant, croyant que Cernay avait été perdu au
+moment du recul du 51e, le général en chef s'était borné
+à en ordonner la réoccupation à tout prix, tandis que les
+deux autres bataillons du 48e, sortant de leurs tranchées,
+déployaient en tirailleurs les compagnies du lieutenant
+Gélis et du capitaine Duhamel et s'avançaient eux-mêmes
+en bataille au nord de Villevert. Plus à droite, les mobiles
+de l'Yonne et ceux dû Cantal franchissaient résolument
+la route de Cravant à Beaugency, en faisant de nombreux
+prisonniers. Au delà encore, la division Deplanque, du
+16e corps, enlevait la ferme du Mée, à la baïonnette, tandis
+qu'à gauche le général Deflandre, au prix d'une blessure
+mortelle, s'emparait du bourg de Layes. Ces derniers épisodes
+de la journée en firent sans conteste une journée
+victorieuse. Il suffit de s'en rapporter sur ce point au rapport
+de nos ennemis:</p>
+
+<p>«Vers quatre heures, la 1re brigade bavaroise venait
+prendre rang entre les troupes postées le long de la grande
+route, gravissait de concert avec elles, et aux cris de
+«hourra!» les hauteurs qui s'étendent de Cernay vers
+Villevert et se heurtaient alors à des troupes fraîches
+débouchant du sud à sa rencontre. Les bataillons bavarois
+avaient perdu déjà un grand nombre d'officiers, et leurs
+rangs décimés n'étaient plus en état de recevoir ce nouveau
+choc; ils se replient sur Beaumont, suivis par les Français;
+mais l'artillerie, qui s'y maintient inébranlable,
+oppose un insurmontable obstacle aux assaillants.»</p>
+
+
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Comme si un accord se fût établi entre les deux adversaires,
+le feu cessa simultanément sur les deux fronts de
+bataille. La nuit était noire, le silence profond. A en juger
+par la sensation personnelle de chacun, on comprenait
+qu'une détente se produisait en cet instant dans les nerfs
+des cent mille hommes éparpillés dans la plaine, tant d'un
+côté que de l'autre. Cette détente, toutefois, n'entraînait
+pas l'allégement complet du coeur. Soit la pensée des horreurs
+environnantes, soit la conscience du peu de durée de
+cette accalmie, une invincible oppression persistait. Tout à
+coup, pour la justifier, deux gerbes de feu jaillirent à cent
+pas de nous, en même temps que nous parvenait le bruit
+de deux détonations isolées. Est-ce qu'après douze heures
+de lutte il n'y aurait pas de répit? Ou bien était-ce simplement,
+comme à la fin d'une fête publique, la bombe
+d'adieu des artificiers? ou, plutôt, une façon de dire au
+revoir pour le lendemain?</p>
+
+<p>Plus rien, quelques minutes s'écoulèrent, un quart
+d'heure, et le silence persista. Lentement, nous pénétrions
+pendant ce temps dans le village de Cernay. La route qui
+le traverse était jalonnée de cadavres. Le premier qui se
+trouva sur nos pas était celui d'un sergent de chasseurs,
+avec la tunique ouverte, la chemise toute teinte de sang:
+nous le soulevâmes; il était froid. Un autre sergent, tombé
+la face en terre, avait passé ses mains derrière le dos pour
+essayer de déboucler son sac; il n'avait pu y parvenir, et
+ce poids l'avait étouffé. De la lumière brillait dans une
+maison, j'y entrai. Des paysans, restés bravement auprès
+de leur foyer sous les boulets, s'efforçaient de ranimer
+un malheureux chasseur. Ils l'avaient couché tout de son
+long sur le sol battu, et ils humectaient de vinaigre ses
+lèvres tuméfiées, lui frictionnaient la région du coeur; ils
+secouaient un mort. En revanche, sur des matelas par terre
+deux autres pauvres diables attestaient leur existence par
+des plaintes. A peine parqués dans la cour d'une grande
+ferme qui fait l'angle du chemin de Lorges, nous reçûmes
+l'ordre d'aller creuser une tranchée à l'entrée du village,
+au nord, pour défendre la route de Cravant. Dans cette
+direction, une ferme flambait ou peut-être un village.
+Chaque soir de bataille, les Allemands avaient besoin de
+venger leurs pertes par un acte de vandalisme. Ils prenaient
+plaisir, au centre de la France, à nous envoyer de
+ces défis inhumains. Le vent soufflait, activant l'incendie.
+Le froid était devenu sec, le temps d'ailleurs assez clair;
+la pioche et la pelle n'entamaient la terre durcie qu'après
+de longs et pénibles efforts. Cette harassante besogne s'accomplissait
+au bruit d'un grand mouvement dans l'armée
+allemande. En appliquant l'oreille au sol, on percevait
+distinctement le piaffement des chevaux et le roulement
+des caissons et des affûts. Nul doute qu'il ne s'effectuât
+de la part de l'ennemi une conversion vers notre droite.
+M. Bourrel en fit prévenir le commandement supérieur.</p>
+
+<p>La vérité est que, dans l'année terrible, rien ne devait
+nous réussir. Nos qualités nationales, la vivacité d'esprit,
+le courage primesautier, sont des qualités natives, heureuses,
+mais, en somme, peu méritoires, car elles sont
+mélangées de vanité et de présomption. Elles se développent
+sous notre beau climat, de même que la flore
+riche et variée s'étale sur notre sol fertile, tout naturellement.
+Or rien n'est solide ni précieux, sinon ce qui est
+rare et ce qui est produit avec effort, perfectionné avec
+soin. La Providence, en 1870, s'est servie contre nous
+des armées allemandes, comme d'un fléau, pour nous
+apprendra à pratiquer les vertus, peut-être arides, mais
+sûrement robustes, pour nous enseigner la puissance de la
+réflexion, de la suite dans les idées, apanage des chefs teutons,
+qui a logiquement engendré la confiance chez le
+peuple armé et lui a donné la force d'endurance prédestinée
+nécessairement à éteindre nos flambées d'ardeur. Grâce à
+sa savante organisation, à la liaison permanente de toutes
+ses fractions, cette armée ennemie figurait assez une colossale
+pieuvre à tentacules, qui retentissait tout entière des
+coups portés aux plus éloignés de ses membres élastiques
+et les faisait se replier ou s'étendre utilement, quelque
+espace que les nécessités stratégiques eussent fait occuper
+à nos envahisseurs. Nous, au contraire, nous n'étions qu'un
+corps désarticulé, ou à soudures fragiles, et tout à fait
+rompu en maint endroit.</p>
+
+<p>Lorsque toute la 2e armée de la Loire s'était bien comportée,
+un malentendu, né de l'inhabitude de subordonner
+l'exécution des détails à l'intérêt de l'ensemble des opérations,
+avait compromis le succès incontestable de la journée
+du 8 décembre: Le général Camô, sans même rendre
+compte au général en chef, s'était, dans le milieu du jour
+sur un avis parvenu de Tours, replié vers Mer, évacuant
+Beaugency, et découvrant notre aile droite à l'improviste.
+Ce recul avait obligé le général Chanzy à rectifier sa ligne
+de bataille et à abandonner sans combat quelques-uns des
+points conquis par ses troupes. Les Bavarois avaient pu
+ainsi occuper, à l'est de Cernay, le village de Villechaumont
+et la ferme du Mée. A la faveur de la nuit, ils s'y
+établissaient en force pour nous prendre en flanc le lendemain,
+pendant que nous nous retranchions au nord du côté
+de Cravant, d'où ils nous avaient lancé leurs derniers obus.</p>
+
+<p>Après deux heures d'un travail opiniâtre, la 6e compagnie
+fut, en tout cas, autorisée à aller prendre quelque
+repos jusqu'au matin. Bien qu'une grange nous eût été
+attribuée pour dortoir, je me laissai attirer par la faible
+clarté qui s'échappait d'une porte entr'ouverte sur la cour
+de la ferme que nous occupions. Vingt hommes se pressaient
+dans une salle enfumée, auprès d'un feu de branches
+sèches pétillant en une vaste cheminée. Les uns, assis
+devant une table massive, dormaient, la tête posée sur
+leurs bras croisés. D'autres cuisinaient, et, j'en conviens,
+quelques quartiers de pommes de terre qui rissolaient
+dans une poêle à frire, quand j'entrai, m'attirèrent vers
+l'âtre, tout autant que la chaleur du foyer. Comme Don
+César, dans <i>Ruy Blas</i>, j'espérais me nourrir au moins par
+l'odorat, étant, quoique fourrier, à peu près à jeun. Avant
+de nous rendre à la tranchée, j'avais mangé un biscuit, mon
+dernier, trempé dans un quart de café. Non que les vivres
+fissent défaut, dans les escouades; mais les soldats n'avaient
+pas eu le loisir de préparer la soupe. Mes yeux révélaient
+sans doute la faim qui me tiraillait l'estomac, car le cuisinier
+offrit, pour
+dix sous, à
+qui le voudrait,
+en me
+regardant,
+son beau
+plat de frites.
+Le caporal Dariès
+était là, riche
+de deux
+galettes de
+biscuit. Une
+fois encore,
+en souvenir
+de notre retraite
+de
+Châteaudun,
+nous nous régalâmes. Il était écrit que nous ne le ferions
+plus ensemble.</p>
+
+<p>L'atmosphère, autour de nous, s'était épaissie de la
+fumée du foyer et de la buée des respirations. Cet air
+opaque étouffait à peu près la flamme de l'unique quinquet
+qui éclairait comme une étoile lointaine, quand la clarté
+pâle de l'aube pénétra sur nous par les fissures de la
+porte et des volets de la fenêtre. Un roulement de tambour
+retentit dans la rue du village, et tous nous nous dressâmes
+debout comme un seul homme. Nous fîmes irruption hors
+de la maison, et, deux minutes après, chaque compagnie
+était formée sur l'emplacement indiqué la veille. Puis toutes
+furent dirigées au nord et à l'est de Cernay, dans les jardins
+qui l'entourent.</p>
+
+<p>Par une ruelle, un étroit passage, nous gagnâmes l'un
+des vergers qui s'étendent vers l'orient. Sa haie de clôture,
+sans feuillage, était déjà brisée en plusieurs endroits.
+A terre gisaient quelques chassepots, et, tout auprès,
+des fosses à peine comblées renfermaient sans doute les
+hommes qui s'en étaient servis la veille. Au delà des clôtures,
+il restait quelques cadavres que l'on n'avait pas eu le
+temps d'enterrer. Entre autres, un artilleur auprès duquel
+je demeurai un instant. Il reposait sur le dos, les bras
+ouverts en croix, les jambes un peu pliées. Les yeux
+semblaient clos par le sommeil, tout le visage était empreint
+de sérénité; la mort avait dû être instantanée, sans souffrance;
+elle avait surpris ce modeste héros dans le calme
+accomplissement du devoir.</p>
+
+<p>Villechaumont, que nous apercevions devant nous, se
+trouve à 1200 mètres environ de Cernay. Un moulin à
+vent, monté sur son pivot de bois comme sur un piédestal
+conique, occupe le premier plan au sud. A sa droite se
+mouvait une masse noire. Autant que le brouillard encore
+intense nous permettait d'en juger, quelques petits groupes
+se détachaient du gros, et, se glissant en avant du village,
+disparaissaient soudain. Ces ombres étaient évidemment
+des tirailleurs qui se dispersaient dans des tranchées.</p>
+
+<p>«On éprouvait, comme a dit Tolstoï, le sentiment de
+cette distance indéfinissable, menaçante et insondable, qui
+sépare deux armées ennemies en présence. Qu'y a-t-il à
+un pas au delà de cette limite, qui évoque la pensée de
+l'autre limite, celle qui sépare les morts des vivants?...
+L'inconnu; les souffrances, la mort? Qu'y a-t-il là, au delà
+de ce champ, de cet arbre, de ce toit, éclairés par le soleil?
+On l'ignore, et l'on voudrait le savoir.... On a peur de
+franchir cette ligne, et cependant on voudrait la dépasser,
+car on comprend que tôt ou tard on y sera obligé et qu'on
+saura alors ce qu'il y a là-bas, aussi fatalement que l'on
+connaîtra ce qui se trouve de l'autre côté de la vie.... On
+se sent exubérant de force, de santé, de gaieté, d'animation,
+et ceux qui vous entourent sont aussi en train et
+aussi vaillants que vous-même. Telles sont les sensations,
+sinon les pensées, de tout homme en face de l'ennemi, et
+elles ajoutent un éclat particulier, une vivacité et une
+netteté, de perception inexprimables, à tout ce qui se
+déroule pendant ces courts instants.»</p>
+
+<p>Le soleil ne perçait pas la brume de cette froide
+matinée de décembre: hormis cela; tout ce tableau est
+d'une vérité saisissante. Nos fatigues étaient oubliées:
+les coeurs battaient fort, la circulation du sang était active:
+nous nous sentions pleins de sève et de vigueur, et tout
+prenait autour de nous le plus vif relief. Rien ne s'est
+effacé: je revois tout, exactement. Les jardinets dépouillés
+aux arbres chargés de givre. Les restes de l'artilleur qui
+semblait dormir. Non loin de lui, un cheval estropié, le
+sien peut-être, tremblant sur ses trois jambes valides, mais
+attendant stoïquement la mort, debout, les yeux ouverts,
+sans un hennissement. A cinq cents pas enfin, en plein
+champ, dans la zone de séparation des deux lignes
+ennemies, errait une vache, bête paisible et nourricière,
+qui cherchait le chemin de son étable et ne le retrouvait
+pas, car le bruit de quelques coups de feu isolés l'effarait.</p>
+
+<p>Malgré la grande distance, les hommes, au risque de
+perdre leur poudre et leurs balles, essayaient leur fusil:
+Le mien était chargé, mais je ne sais quelle crainte m'empêchait
+de m'en servir. Jamais je ne l'avais essayé. A
+peine si, dans mon adolescence, j'avais brûlé quatre où
+cinq cartouches de revolver, et j'éprouvais quelque émotion
+à l'idée d'avoir pour cible des corps humains comme
+début. Le sous-lieutenant Houssine m'emprunta mon arme,
+visa, tira, me la rendit froidement. J'y glissai une seconde
+cartouche: mais je ne l'imitai point: j'attendis encore.
+Quoi? Impossible de le dire; je l'ignore moi-même. Est-ce
+que j'allais avoir de lâches scrupules? une fausse honte de
+mon devoir ou des élans intempestifs d'humanité? Les êtres
+qui depuis quatre mois tiraient sans relâche sur des Français,
+les sanguinaires Bavarois de Bazeilles qui étaient là
+devant nous, m'inspiraient-ils de la compassion? Non,
+certes. Pourquoi, cependant, hésiter à les frapper?...</p>
+
+<p>Quoique le général Chanzy ait écrit que nous fûmes
+attaqués de bonne heure, je crois que le premier coup de
+canon a retenti de notre côté le vendredi, 9 décembre. Une
+batterie s'était établie contre le village de Cernay, et, vers
+sept heures, elle ouvrit le feu sur la masse noire qui fourmillait
+devant Villechaumont. La réplique, il est vrai, ne
+se fît pas attendre. La foule sombre s'étant aussitôt écartée,
+huit flammes brillèrent presque simultanément au sein
+d'un nuage grossissant, et, comme nous étions dans l'axe
+du tir, nous pûmes suivre du regard les projectiles qui se
+croisèrent dans l'air. Le bruit des deux décharges se
+faisant écho, le fracas des obus dans les hautes branches
+au-dessus de nos têtes, le grand silence qui soudain régna
+dans les rangs, tout donna à cet instant un caractère de
+singulière solennité. Il y eut comme le saisissement qui
+vous prend devant un spectacle de beauté supérieure.</p>
+
+<p>Au milieu du recueillement qui avait suivi les détonations,
+une voix à l'énergie et aux vibrations bien
+connues, celle qui dans la forêt de Blois avait prononcé, au
+nom de la Patrie envahie, la sentence du caporal Tillot,
+s'éleva, claire, forte et ferme. Le capitaine Eynard,
+donnant l'élan à son corps vigoureux et souple, s'écriait,
+en nous montrant le chemin: «En avant!&mdash;La première
+section, en tirailleurs!»</p>
+
+<p>Rompant les clôtures des jardins, qui leur servaient
+encore de frêles abris, cent hommes s'élancèrent de bon
+coeur, préparant leurs cartouches dans la gibecière, apprêtant
+le tonnerre du chassepot. Le sous-lieutenant marchait
+avec nous: Villiot et moi, nous étions les seuls sous-officiers
+de la section, Gouzy ayant disparu la veille.</p>
+
+<p>Au bout de trois cents pas, le capitaine s'arrêta, de
+même toute la chaîne humaine dont il était le moteur.
+«A sept cents mètres, dit-il, commencez le feu!»</p>
+
+<p>Mais neuf balles sur dix devaient se perdre. Nous
+n'eûmes pas le temps d'en perdre beaucoup. Presque
+immédiatement, stimulé d'ailleurs par une compagnie du
+10e bataillon de chasseurs, qui s'était déployée à notre
+droite et nous avait devancés, M. Eynard avait de nouveau
+commandé en avant et au pas gymnastique. Rapidement
+nous franchîmes ainsi cinq cents mètres. «Tout le monde
+par terre. Tir à volonté, à deux cents mètres. Aux artilleurs,
+et visez bien!» ajouta notre chef, toujours debout, lui,
+pour mieux apprécier la justesse de notre tir.</p>
+
+<p>Pour moi, j'avais éprouvé une compression violente et
+rapide au coeur, comme un trémolo silencieux. Puis, plus
+rien. L'ordre donné, il n'y avait plus ni hésitation ni
+scrupule. Je tirais, je chargeais; je tirais toujours, avec
+calme et sang-froid, visant de mon mieux, comme à la
+cible, sans fièvre ni remords. Il n'y a pas de comparaison à
+établir entre l'impression de ce moment et le tressaillement
+pénible qu'avait provoqué le premier bruit des balles,
+à la nuit tombante. Occupé d'exécuter méthodiquement la
+charge, je ne songeais pas à trembler, quoique le sifflement
+fût autrement intense et soutenu que la veille.
+L'appréhension vague&mdash;on ne peut trop le répéter&mdash;est
+pire que le danger réel, défini; le danger se laisse regarder
+sans terreur, pourvu qu'on le regarde en face.</p>
+
+<p>Dans le mouvement incessant des artilleurs, au sein de
+la fumée qui se renouvelait, s'épaississait sans cesse, il
+était impossible de les viser individuellement; mais, les
+uns à plat ventre, d'autres, comme moi, un genou en terre,
+ce qui est une excellente position pour assurer le tir, nous
+prenions tous pour objectifs les flammes qui, d'instant en
+instant, jaillissaient de cette nuée blanche.</p>
+
+<p>A cent cinquante mètres environ, nos coups portaient:
+nos balles firent du ravage. «Les huit pièces qui avaient
+pris position au début sur la droite de Villechaumont&mdash;relate
+le rapport allemand&mdash;se portent bientôt plus à
+l'ouest, vers la butte du moulin à vent; canonnées par trois
+batteries françaises, criblées par les feux de l'infanterie
+parvenue à petite portée, elles subissent des pertes très
+sérieuses, qui les obligent à rétrograder momentanément
+pour se remettre en état de combattre.»</p>
+
+<p>Leurs obus avaient tous passé fort au-dessus de nous. En
+revanche, dans le champ nu, découvert, d'où nous les fusillions
+sans relâche, nous étions à la merci de l'infanterie
+que nous n'apercevions pas du tout. Complètement dissimulés
+dans les tranchées où ils s'étaient terrés, les tirailleurs
+bavarois nous envoyaient, comme une grêle tombée
+du ciel, des kilogrammes de plomb. Devant nous, à droite,
+à gauche, de tous les côtés à la fois, les balles pleuvaient,
+soulevant chacune une pincée de terre. Si le plomb germait,
+quelle terrible moisson eût produit le champ que nous
+occupions! Mais franchement, quel tâtonnement! Que de
+coups perdus!</p>
+
+<p>Il y avait là comme un encouragement à ne pas se
+préoccuper des fantassins et à destiner sans regret tous
+nos coups aux canonniers. Ils s'agitaient perpétuellement,
+comme des ombres chinoises, sur le fond blanc de la
+fumée. Au-dessus d'eux, le moulin élevait sa cage carrée,
+faite de vieilles planches noircies, et son pignon à angle
+droit, où la croix de ses ailes immobiles semblait fixée
+comme sur un énorme catafalque.</p>
+
+<p>Peu après que la batterie eut repris position sous cet
+abri, je constatai que la provision de ma cartouchière était
+épuisée. Il fallut recourir à la réserve du sac, opération qui
+paraissait longue dans l'endroit où nous nous trouvions. Je
+m'appliquai pourtant à l'exécuter sans hâte exagérée, de
+peur de maladresses qui eussent allongé le temps perdu. En
+rebouclant mon sac sur les épaules, je vis, tout près de
+moi, couché comme la plupart des hommes, M. Houssine,
+qui, du bout de sa canne, jouait avec une motte de terre
+encore blanche de la neige tombée l'avant-dernière nuit.
+Un impérieux besoin vous prend, dans les situations tendues,
+d'entendre le son de sa propre voix. Sans doute veut-on
+s'affirmer à soi-même, par quelques paroles, si banales
+soient-elles, qu'on jouit de sa présence d'esprit. Cela seul
+explique pourquoi, tout en glissant une nouvelle cartouche
+dans la culasse de mon fusil, j'adressai ces mots à mon peu
+sympathique officier: «La fin des munitions approche,
+mon lieutenant. J'en ai déjà brûlé la moitié. C'est dommage!»</p>
+
+<p>Avant que j'eusse refermé le tonnerre sur la cartouche,
+une forte commotion, comme un rude coup de bâton,
+m'avait secoué le bras gauche. Toujours dans la position
+du tireur à genou, je chargeais; ma main glissa, inerte, de
+dessus mon genou par terre, et un flot de sang l'inonda. En
+même temps, une très vive douleur se faisait sentir à la
+jambe sur laquelle avait reposé mon bras.</p>
+
+<p>Point de doute possible, nos maladroits adversaires,
+avaient enfin, sur mille coups peut-être, touché au moins
+une fois. Une balle m'avait fracassé l'avant-bras, l'avait
+traversé, et s'était amortie sur ma cuisse. Malgré une assez
+vive souffrance, très supportable cependant, je fis à part
+moi ces constatations, nettement, comme pour le compte
+d'autrui; puis, d'instinct, je me retournai vers mon confident
+de hasard, le sous-lieutenant Houssine. Il ne jouait
+plus avec sa motte de terre, car une autre balle venait de la
+pulvériser. Philosophiquement, je me bornai à lui dire:
+«Allons! j'ai mon compte!»</p>
+
+<br><br><br>
+<h2>HORS DE COMBAT</h2>
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Être blessé et continuer à se battre, c'est le suprême courage:
+mais cet héroïsme me fut interdit. J'essayai de
+relever ma main, où le sang délayait par nappes la couche
+noire que la fumée de la poudre y avait déposée. Impossible.
+L'avant-bras était comme disloqué en son milieu, à
+l'endroit où persistait une douleur sourde. Force à moi de
+déposer mon fusil, pour ramener, avec la main droite, la
+gauche, qui définitivement refusait le service. Devenu inutile,
+je me couchai tout de mon long dans la profondeur
+d'un sillon.</p>
+
+<p>De là je pus remarquer ce qui, dans l'action, m'avait
+échappé. Le capitaine jurait comme un diable, hurlant de
+toutes ses forces: «Tirez! mais tirez donc!» Villiot rampait
+de l'un à l'autre, et, avec un petit instrument, que je
+reconnus pour être une lime, il cherchait à rogner les têtes
+mobiles des chassepots dilatées par la chaleur du tir.
+Malgré ce soin, le feu ne reprenait guère. Moi-même, pour
+les derniers coups, j'avais eu toutes les peines du monde à
+refermer le tonnerre. Les armes étaient trop échauffées, trop
+encrassées. Il fallait de toute nécessité les laisser se refroidir
+et les nettoyer. La place était incommode pour pratiquer
+cette opération. En pestant de plus belle, le capitaine se
+résigna donc à abandonner momentanément la partie, sauf
+à la reprendre avec le reste de ses hommes. Il n'y avait
+plus qu'à s'en aller, chose malaisée pour moi. Ma jambe
+était plus endolorie que mon bras. Une fois mis debout,
+non sans peine, je boitais tellement qu'il me fallut faire
+appel à l'appui d'un soldat, qui se chargea aussi de mon
+fusil. Lorsqu'ils nous virent tourner le dos, nos invisibles
+adversaires redoublèrent de coups, sinon d'adresse. A nos
+oreilles grondait un véritable ouragan, dont mon soutien
+était péniblement impressionné. «Mon Dieu, mon Dieu,
+disait-il en patois, quelle grêle! Mon fourrier, ne pourriez-vous
+pas aller plus vite?... Ah! bonne Vierge, ayez pitié de
+nous!»</p>
+
+<p>Ses prières ne furent point vaines. Lui et moi, nous
+regagnâmes les jardins de Cernay sans nouvel accroc. Là,
+le capitaine se hâta de rallier la seconde section. Au
+moment où, comme nous l'avions fait trois quarts d'heure
+plus tôt, le reste de la compagnie s'élançait dans le champ
+que, sans figure de rhétorique, je venais d'arroser de mon
+sang, je reconnus la voix éclatante de Nareval. Avec un
+entrain qui me réjouit et un instant effaça l'impression des
+tristes détails de la veille, il criait: «Allons, les enfants!
+Allons, en avant, et vive la République!» Comme je poursuivais
+mon chemin vers l'intérieur du village, le capitaine
+demanda, courroucé: «Quel est l'homme qui s'en va?&mdash;C'est
+le fourrier, lui répondit le sous-lieutenant avec un
+ton de bienveillance tout nouveau pour moi. Il est grièvement
+blessé.&mdash;C'est bien!» ajouta M. Eynard en se disposant
+à suivre le lieutenant Barta et le sergent-major Harel,
+tandis que mes camarades nettoyaient leurs armes.</p>
+
+<p>«Comment, déjà, mon pauvre ami?» me cria le brave
+Villiot en guise d'adieu. M'étant retourné à la question du
+capitaine, j'allais répondre; mais, au même instant, un
+léger émoi se produisit parmi ceux qui couraient en avant.
+A la vue d'un
+obus fonçant sur
+eux, le lieutenant
+leur jeta
+l'avertissement
+des tranchées
+de Crimée:
+«Gare la
+bombe! Couchez-vous!»
+Toute la section
+s'abattit
+ensemble,
+pendant que
+l'implacable
+projectile
+achevait sa
+course en
+bourdonnant. Une lueur, un éclatement, aussitôt suivi
+de la voix du lieutenant Barta: «Debout! en avant!»
+Tous les hommes se redressèrent et repartirent au pas
+gymnastique.</p>
+
+<p>Tous, sauf un qui, la face en terre, ne bougeait plus. Deux
+soldats de la première section s'avancèrent pour l'aider à se
+relever: j'attendis leur retour avec angoisse. Après avoir
+soulevé le malheureux et l'avoir reposé à terre, ils revinrent,
+très pâles. «Le sergent Nareval», dit l'un, et, avec
+une expression d'horreur invincible, l'autre ajouta; «Tué.
+Il a le crâne ouvert.»</p>
+
+<p>Depuis ce jour je crois aux pressentiments et je laisse
+glisser sur moi les railleries que parfois les sceptiques ne
+me ménagent pas. En allant au feu, sous la pluie des balles,
+je n'avais jamais été préoccupé, à l'excès, de la pensée de
+la mort, tout en mesurant assez froidement le danger.
+Quoique endommagé, plus, il est vrai, que ne le prévoyait
+mon beau-frère quand il prophétisait plaisamment la veille
+de mon départ, je suis cependant revenu. Louis Nareval, au
+contraire, d'aussi bonne volonté que moi, avait tremblé, le
+8 décembre, parce que le spectre invisible, mais obsédant
+quand même, lui avait donné pour le lendemain le rendez-vous
+inévitable, le rendez-vous fatal.</p>
+
+<p>Par la ruelle où la compagnie s'était engagée, encore
+intacte, deux heures plus tôt, je rentrai dans le village,
+en tirant le pied, en soutenant mon bras douloureux, et
+je me laissai tomber sur un banc de pierre, près d'une
+porte, plus triste encore que souffrant. Mon coeur était
+navré de la mort de mon plus ancien frère d'armes, et je
+regrettais en même temps ceux qui lui survivaient. De
+communes misères, surtout endurées pour une noble cause,
+nouent des liens solides. Par là se justifie l'assimilation
+faite entre le régiment et la famille, car la parenté
+s'affirme principalement dans les jours de peine et de deuil.</p>
+
+<p>Si les balles bavaroises ne portaient pas toutes, les obus
+étaient meurtriers. Devant moi, sur le terrain où la veille
+nous avions manoeuvré, il en tombait, tombait toujours,
+et beaucoup faisaient des ravages dans un bataillon qui
+était massé là, en réserve. Les cacolets venaient faire leur
+sanglante récolte dans le village. Il en passa bientôt un
+près de moi, mais déjà chargé. Le conducteur s'approcha
+néanmoins. Il tira de sa poche un grand mouchoir à carreaux,
+tout neuf, dont il me fit une écharpe, et il m'engagea
+à le suivre, si je pouvais marcher, afin de me faire
+soigner plus tôt.</p>
+
+<p>Mon sang, à la vérité, s'écoulait par les deux trous pratiqués
+dans mon bras, l'un assez près du poignet, l'autre
+à la sortie de la balle, presque au coude. Tous mes vêtements,
+capote, pantalon, guêtres, tout était inondé: je
+m'épuiserais sans doute à vouloir trop attendre. Et puis,
+par le temps glacial qu'il faisait, j'avais l'étrange et désagréable
+sensation de l'air s'infiltrant, au travers de mon
+bras, comme dans un tube. Je me décidai donc à suivre le
+cacolet. Mais ne voilà-t-il pas que, par une prudence fort
+naturelle, obligée même, le conducteur s'engagea dans le
+chemin le plus sûr, à l'abri des projectiles. Malheureusement
+c'était aussi le plus long. Ma jambe me faisait
+toujours souffrir; la longueur du circuit m'effraya. Après
+la vérification des pressentiments de Nareval, mon fatalisme
+était devenu tel, qu'il ne me vint pas à l'idée que je
+pouvais être atteint sur un point plutôt que sur un autre.
+Quittant mon guide, je coupai court, impunément, à travers
+le champ que plusieurs obus labourèrent devant moi
+et derrière moi.</p>
+
+<p>A mi-chemin d'Ourcelles je rencontrai le sergent Gouzy.
+Il n'avait été frappé que par une balle morte, qui lui avait
+causé un engourdissement douloureux dont il était déjà
+guéri. Du moment que nos camarades se battaient, il avait
+hâte de les rejoindre. Le cadre de la compagnie étant fort
+réduit, je n'essayai pas de le retenir, bien qu'en vérité son
+appui m'eût été utile. Il y avait encore cent mètres à parcourir
+jusqu'au village, et j'étais à bout de forces. Je ne
+serais pas arrivé, si deux paysans n'étaient venus courageusement
+à mon secours.</p>
+
+<p>Revêtus, comme en un jour de fête, de leurs habits du
+dimanche, ils suivaient anxieux le spectacle de la bataille,
+du seuil de leur demeure. Après s'être préparés à la quitter,
+ils ne pouvaient s'y résoudre. Ils voulaient espérer encore,
+sans l'oser tout à fait. Quelque cruelle que fût leur préoccupation,
+ils parurent l'oublier généreusement pour me
+donner des soins. Ils me firent asseoir à leur foyer, me
+présentèrent un cordial, et, sans toucher à mon bras, m'enlevèrent
+mon sac qui pesait fort sur mes épaules affaiblies.</p>
+
+<p>Le temps passait, et, par la porte entr'ouverte, le bruit
+du combat nous parvenait, continu, de plus en plus intense.
+Dans mon état de faiblesse, je ne me rendais plus un
+compte très exact de la durée, ni des événements; mais
+il paraît que toute une division prussienne était venue
+appuyer les efforts des Bavarois à Villechaumont. Notre
+division, violemment canonnée, dut se replier sur la ligne
+de retranchement ménagée en avant de Villejouan et
+d'Origny, dans les tranchées que le 1er et le 2e bataillon
+du 48e avaient occupées la veille. Par ordre, mes camarades
+quittèrent ainsi vers midi leurs positions avancées. A eux
+échut la mission de protéger la retraite. «Sans quelques
+compagnies du 48e de marche et des chasseurs à pied qui,
+déployés en tirailleurs, firent bonne contenance au delà
+d'Origny, ce mouvement rétrograde eût dégénéré en
+déroute», au dire du général Chanzy. Le lendemain,
+10 décembre, il cita la compagnie du capitaine Eynard à
+l'ordre de l'armée, à l'heure même où elle se distinguait
+de nouveau. Avec tout le régiment, elle reprit Origny à
+la baïonnette, avant l'aube. Il fut fait là de nombreux
+prisonniers. Dès qu'il fut engagé, le 48e ne se ménagea
+pas: dans les journées de Josnes, il perdit trois officiers,
+les lieutenants Combes, Lafranchi et Lespinasse, et
+460 sous-officiers et soldats, tués ou blessés.</p>
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Pendant que mes compagnons d'armes devaient continuer
+à se conduire avec honneur, d'abord à Saint-Calais,
+et, en janvier, à Ardenay, sur le plateau d'Auvours, à
+Sillé-le-Guillaume, puis, suprême épreuve, dans Paris, au
+mois de mai 1871, j'allais prendre un repos trop tôt gagné,
+mais non exempt de toute épreuve.</p>
+
+<p>Le 9 décembre, dès que mes paysans secourables virent
+plier notre ligne, l'un d'eux courut à la recherche d'un
+cacolet et nous l'amena presque aussitôt. On me hissa sur
+la chaise de gauche, et en contrepoids fut placé un autre
+fantassin qui avait été atteint au ventre par un éclat d'obus.
+Puis, en route vers Josnes, pour une destination indéterminée.</p>
+
+<p>Le doux balancement de mon véhicule original, l'air
+vif de décembre qui me fouettait le visage, la secrète
+pensée que chaque pas de notre monture me rapprochait
+un peu des miens, le vague espoir de les aller retrouver
+sans que ma conscience eût rien à me reprocher, tout cela
+me ranima, me rendit coeur. Bien que le vent, en soufflant
+dans mon bras, me rappelât assez vivement ma blessure,
+je me sentis gagner par une sorte de joyeuse insouciance.</p>
+
+<p>A ce moment&mdash;je m'en souviens&mdash;un capitaine d'état-major
+nous croisa sur la route: mon air de jeunesse le
+frappa sans doute et aussi tout le sang qui dégouttait de
+ma manche sur mon pantalon garance, qu'il maculait de
+larges taches vineuses: «Du courage, fourrier!» me dit-il
+affectueusement au passage. Sans forfanterie, je pus lui
+répondre que cela ne manquait pas, car pour lui parler je
+m'interrompis de fredonner le refrain de la retraite qui
+s'arrangeait dans ma tête à la pensée de mes parents:</p>
+
+
+<p>V'là votre fils qu'on vous ramène,<br>
+Il est en bien triste état.</p>
+
+
+<p>Souffrir, cela devrait apitoyer sur les maux d'autrui. Il
+faut avouer pourtant que mon voisin m'importunait fort,
+par ses plaintes et ses gémissements continuels. Les blessures
+au ventre sont très douloureuses; mais celle de mon
+compagnon n'était pas des plus graves. Son étui-musette
+avait heureusement amorti le coup. Ses vêtements étaient
+intacts, au plus était-il contusionné. Aussi je ne me faisais
+aucun scrupule de chantonner d'autant plus haut qu'il
+hurlait davantage.</p>
+
+<p>Le bon tringlot qui dirigeait notre mulet subissait stoïquement
+cet étrange concert, tout au souci de sa fonction.
+Il tenait court le licou de la bête et choisissait avec soin
+le terrain, car, sur la route gelée, elle glissait à chaque
+pas. Mon voisin, entre deux soupirs, stimulait le zèle du
+conducteur. Rien n'y fit. Il était écrit que notre mulet
+tomberait; il tomba, en nous projetant à deux ou trois
+mètres. Dieu, quels effroyables cris! Comment songer
+à son propre mal, en entendant de telles lamentations?</p>
+
+<p>Nous venions d'entrer dans un village qu'occupaient
+des mobiles. Vite relevés par quelques-uns d'entre eux,
+nous fûmes conduits dans l'auberge, et régalés d'une tasse
+de café bien chaud. Notre mulet s'étant de son côté remis
+de sa chute, les mobiles nous réinstallèrent avec précaution
+sur nos sièges et nous reprîmes notre odyssée par le
+chemin qui conduit à Mer.</p>
+
+<p>Au départ nous avions passé devant des fermes où
+travaillaient des chirurgiens. Des hommes au torse nu
+taché de rouge, d'autres montrant, qui son bras, qui sa
+jambe ou son pied, cela avait glissé en quelque sorte sous
+nos yeux, sans faire sur moi une impression trop profonde.
+Mais, à mesure que le jour avançait et que nous
+nous rapprochions de la ville, différents chemins aboutissaient
+à la grande route où affluaient les blessés provenant
+des divers points du champ de bataille. Quelques-uns, les
+plus rares, suivaient à pied, beaucoup en cacolet, d'autres
+sur des chariots de toutes formes. Ils offraient un spectacle
+attristant. Parmi ceux qui étaient couchés sur des charrettes,
+il y en avait au teint blême et verdâtre. Les convoyeurs
+n'osaient sans doute pas se défaire d'un fardeau
+sacré, lors même qu'ils avaient la certitude de ne plus
+transporter qu'un cadavre. Dans une de ces voitures, j'eus
+la douleur d'apercevoir, vivant encore, mais trop privé
+de ses sens pour me reconnaître, le malheureux caporal
+Dariès. Il avait eu, à ce que m'apprit le charretier, une
+jambe broyée par un obus.</p>
+
+<p>Derrière le remblai du chemin de fer, la ville de Mer
+montra enfin le faîte de ses maisons inégales, le grand toit
+de sa halle et son clocher qui, toute proportion gardée,
+rappelle modestement une des tours de Notre-Dame de
+Paris. La route passe sous un pont, et les habitations se
+dressent au delà. Au milieu du faubourg, notre conducteur
+s'avoua fort embarrassé. Il ne pouvait guère nous
+transporter plus loin, d'autant que nous avions besoin
+d'être pansés et de nous reposer; mais il ne savait où nous
+laisser. Une foule de malheureux, en attendant d'être évacués
+dans la direction de Blois, s'entassaient à la gare:
+nous n'y aurions trouvé aucun abri. Me souvenant de
+m'être arrêté dans un café du voisinage, je dis au soldat de
+nous y conduire. Depuis un mois, l'établissement avait été
+abandonné; les volets étaient clos. Alors, par une inspiration
+soudaine, j'indiquai à notre guide l'épicerie où j'étais
+entré quelques instants avant notre départ précipité pour
+Châteaudun.</p>
+
+<p>Les blessés reçoivent vite leur récompense. Pour eux,
+la sollicitude de tous s'éveille aussitôt. Nous fûmes charitablement
+accueillis par la personne qui m'avait reçu
+naguère. Tout exigu que fût le logement qu'elle partageait
+avec sa tante, au fond du magasin, elle nous y installa près
+du feu, mon compagnon et moi, et, en apprenant que nous
+n'avions reçu aucun soin, elle nous quitta brusquement.
+Elle se mit à parcourir la ville, qu'encombraient les troupes
+de la division Camô, rétrogradées de Beaugency. Le premier
+chirurgien qui se trouva sur son chemin, elle nous
+l'amena.</p>
+
+<p>C'était le docteur Charles, médecin-major du 1er régiment
+de gendarmerie mobile. Après avoir déclaré à mon
+plaintif compagnon qu'il pourrait reprendre son service
+dans quinze jours, il s'occupa de moi. Avec affabilité,
+secondé d'ailleurs par la jeune fille, il me fit un pansement
+sommaire; puis il me délivra un certificat constatant la
+gravité de ma blessure et spécifiant qu'elle exigerait trois
+mois de soins. J'aurais dû m'en affliger, mais je ne vis là
+que l'autorisation implicite de regagner le nid familial.</p>
+
+<p>Le docteur fut remercié par notre bienfaitrice, dont la
+bonté ne se démentit pas un instant et que ma reconnaissance
+se plaît à rappeler.</p>
+
+<p>Chose remarquable, ce court épisode, qui a semé dans
+mon souvenir un poétique bouquet au parfum impérissable,
+fut rempli, en un cadre tout prosaïque, de soins matériels
+infimes. Préparer un petit chiffon de toile, y étendre prestement
+du beurre frais, à défaut de cérat, pour oindre mes
+plaies. Me faire prendre du bouillon, que de son souffle
+elle avait refroidi. S'abaisser ensuite jusqu'à défaire mes
+guêtres ensanglantées, pour me permettre de me délasser
+sur un matelas qui avait été étendu dans l'atelier d'un
+menuisier voisin. Mais la charité ennoblissait tout cela.
+Malgré ma faiblesse, je n'en étais pas moins honteux de
+voir cette inconnue s'agenouiller à mes pieds. «Laissez
+donc, me dit-elle avec un triste sourire; n'est-ce pas notre
+seule manière, à nous autres, de servir notre malheureux
+pays?»</p>
+
+<p>Le malheur d'autrui n'abolit pas le nôtre; mais il peut
+nous enseigner à le mieux supporter, en nous rappelant
+que l'échelle des maux est infinie. Sur mon grabat, je dus
+me faire tout petit, pour partager la place avec un pauvre
+diable qui avait les deux bras brisés. Jusqu'au jour je
+n'osai me remuer, de peur de heurter le misérable que sa
+double blessure immobilisait comme un mort. Or les nuits
+de décembre sont interminables, et celle que je passai là
+me parut bien la plus longue de ma vie. Le sommeil me
+fuyait, et mon cerveau semblait tourner dans ma tête. A
+la lueur vacillante d'une veilleuse, les objets environnants
+prenaient des formes étranges, fantastiques, effrayantes.
+L'établi du menuisier, dont l'ombre s'étendait jusqu'à nous,
+offrait l'aspect d'un catafalque. Plusieurs planches, dressées
+contre les murs, avaient des blancheurs de fantômes,
+et le jeu de la lumière leur donnait un semblant d'agitation.
+La fièvre gagnait sur moi, incontestablement, et
+quand, par un effort de volonté, je parvenais à la vaincre,
+à ressaisir le sentiment exact des choses, une autre terreur
+surgissait. Je prêtais anxieusement l'oreille aux rumeurs
+de la rue.</p>
+
+<p>A la nouvelle de l'abandon de Beaugency, le bruit
+s'était répandu que les Allemands s'avançaient rapidement
+et que la ville de Mer allait être envahie. Les chevaux
+qui parfois passaient au galop, appartenaient-ils à
+nos estafettes ou à quelques uhlans audacieux? Etaient-ce
+déjà les pas de nos ennemis qui résonnaient sur le pavé
+de la rue? Le jour allait-il nous trouver libres, ou prisonniers?</p>
+
+<p>Dans l'immobilité pénible où j'étais réduit, un incident
+futile vint cependant me distraire. Un petit objet, comme
+un caillou, roulait sous mes talons, me gênait: je me
+creusai vainement l'esprit à en déterminer la forme et la
+nature, sans pouvoir l'atteindre. Au jour enfin, je reconnus
+une balle tronconique, de la grosseur du pouce, toute
+mâchée. C'était celle qui m'avait blessé: après m'avoir
+contusionné la cuisse, elle était descendue dans ma guêtre.
+Soigneusement je la recueillis. Mon frère aîné m'avait
+demandé un souvenir des Allemands: ils ne m'avaient pas
+laissé en ramasser un, mais me l'avaient envoyé: faute
+de mieux, il faudrait que mon collectionneur s'en contentât.
+Je comptais bien pouvoir le lui rapporter, les
+troupes françaises occupant encore la ville. En les voyant
+circuler dans la rue, j'éprouvai autant de joie que si elles
+venaient réellement de nous délivrer.</p>
+
+<p>Le 10, dans la matinée, il me fallut donc dire adieu à
+ma gracieuse et douce infirmière. Tremblant de fièvre et
+de froid, boitant, <i>traînant l'aile et tirant le pied</i>, je gagnai
+la gare, où, d'heure en heure, des trains formés à la hâte
+emportaient par centaines des débris humains de l'armée
+de la Loire. Dans la station gisaient les plus grièvement
+atteints. D'autres, qui, comme moi, pouvaient marcher
+encore, gagnaient le bord de la voie. Parmi eux, quelques-uns
+de nos adversaires, Bavarois au casque en cuir bouilli.
+Deux avaient été frappés à la tête, un autre au bras. La
+solidarité du malheur ne s'était pas encore établie d'eux à
+nous. Trop des nôtres subissaient leur sort pour que notre
+rancune pût tomber tout d'un coup. Du reste, ils paraissaient
+résignés, sous leurs linges sanglants.</p>
+
+<p>Ils furent bientôt embarqués, et de mon côté je trouvai
+place dans le fond d'une voiture à bestiaux. Quoique ma
+jambe fût toujours raide et endolorie, je n'eus garde de
+me coucher: je m'efforçais de taper des pieds dans mon
+coin. Long exercice. Le train glissa, tout doucement par
+bonheur, hors des rails, pendant la première nuit: le
+trajet, de Mer à Bordeaux, dura quarante-huit heures,
+par un froid sibérien. Les malheureux, qui autour de moi
+n'avaient pas la ressource de m'imiter, enduraient le
+martyre. Tandis que d'autres souvenirs me reviennent
+avec une admirable netteté, ce triste tableau, trop longtemps
+placé sous mes yeux, échappe à ma mémoire. De
+cet entassement se dégage un petit chasseur à pied, au
+visage d'enfant, grelottant en un coin, dans sa veste
+courte, sans manteau ni couverture: il avait&mdash;je crois&mdash;une
+main écrasée. Plus près de moi est étendu un
+malheureux garde-mobile dont le pied tient à peine à la jambe,
+par quelques fibres.</p>
+
+<p>Pourtant ni les uns ni les autres ne se plaignaient
+guère. Il ne fut certainement pas échangé dix paroles
+entre nous durant ces deux longues journées: c'est une
+chose remarquable que la morne résignation des soldats
+mutilés. Aux prises avec la douleur, en attendant la révélation
+du grand mystère de la mort, ils deviennent silencieux
+et graves. Les hurleurs sont généralement les moins
+atteints. Les autres regardent venir stoïquement la guérison
+incertaine, lointaine en tout cas, indifférents à
+ce qui les environne et dédaigneux même de la commisération.</p>
+
+<p>A Bordeaux, quant à moi, j'étais vaincu. La fièvre commençait
+à m'accabler; mon bras semblait s'appesantir
+davantage d'instant en instant: je craignais de ne pouvoir
+résister jusqu'au terme de mon voyage. J'appris d'ailleurs
+avec inquiétude que notre train allait être dirigé sur Mont-de-Marsan
+et sur Bayonne. Un sous-intendant militaire se
+trouvait sur le quai; je lui exprimai mon désir de rentrer à
+Toulouse, et lui parlai du certificat du docteur Charles. Il
+n'hésita pas à me faire descendre; il m'autorisa à aller
+prendre un autre train, à la gare Saint-Jean, de l'autre
+côté de la Garonne, après m'avoir engagé à me faire
+panser dans une salle dont il m'indiqua l'entrée.</p>
+
+<p>Cette salle était le hall d'attente, peu élevé de toiture,
+mais d'une très vaste superficie. Le gaz l'éclairait médiocrement.
+Quand je poussai devant moi la porte vitrée,
+une odeur âcre me prit à la gorge, une odeur indécise,
+entre l'abattoir et le charnier. Le sol n'était qu'une
+immense litière, jonchée de victimes saignantes, et, de
+distance en distance, circulaient avec précaution quelques
+soeurs grises dont les cornettes blanches semblaient lumineuses
+dans l'obscurité relative. Une rumeur de plaintes,
+dominée par des hurlements sonores, s'élevait de ce lit
+commun de nobles souffrances. A ce douloureux spectacle,
+j'oubliai mon propre mal et me sentis assailli par
+de plus hautes pensées.</p>
+
+<p>Dans notre guerre à outrance, il fallait bien que la victoire
+restât à l'une des deux nations: l'autre, à défaut de
+gloire, pouvait du moins revendiquer l'estime du monde,
+en se défendant jusqu'à l'épuisement. Dans cette lutte où
+tombaient tant de Français, peu importait qu'ils fussent
+vaincus: il est vrai que nous n'ajouterions pas de trophées
+à ceux que nos aînés ont entassés à l'hôtel des Invalides;
+mais nous souffrions assez pour avoir droit plus tard au
+respect de nos cadets. Oui, malgré nos désastres inouïs,
+nous pouvions sans forfanterie, comme les Russes après
+la défense héroïque de Sébastopol, répéter le mot du
+vaincu de Pavie: <i>Tout est perdu, fors l'honneur.</i></p>
+
+<p>Devant le sombre tableau qui s'était offert à mes yeux,
+une pitié profonde, mêlée d'un certain orgueil, m'avait
+donc envahi. Nareval, Dariès, le malheureux caporal Tillot,
+et mes autres compagnons d'armes, qui, peut-être, avaient
+succombée à leur tour, tous me revinrent en mémoire; et
+en pensant à eux je fus saisi de la crainte de fouler aux
+pieds quelques-uns des martyrs qui se tordaient sur cette
+paille ensanglantée, tandis que mon bras n'exigeait pas
+des soins immédiats. Quand j'eus refermé la porte de
+l'étrange salle d'attente où l'on sentait planer la mort,
+je m'éloignai en frissonnant malgré moi: je quittai la
+gare pour marcher un peu, pour me convaincre aussi
+que, quoique frappé, je n'étais pas tout à fait abattu.</p>
+
+<p>Quelque temps avant la guerre, j'avais fait à Bordeaux
+un court séjour chez de vieux amis de mon père; mais
+ils habitaient loin du centre, près de Caudéran, une
+maison isolée, ce que les Bordelais nomment une échoppe.
+La ville m'était peu familière. L'idée d'aller si loin ne
+m'était pas venue d'abord; seul sur le pavé de la Bastide,
+dans la demi-obscurité de l'aube luttant avec la lueur
+pâlissante des papillons de gaz, devant la vaste étendue
+brumeuse qui marquait le lit du fleuve gascon, j'eus une
+sorte de défaillance morale; il me parut impossible de
+reprendre ma route sans un relais, je me laissai séduire à
+la pensée de me reposer en face de visages amis. Mais près
+d'une lieue me séparait de Caudéran, une lieue de quais,
+de places, de rues. Comment se retrouver dans un pareil
+dédale?</p>
+
+<p>Heureusement, au fond de mon gousset, dormait un écu
+de cinq francs, superstitieusement gardé comme un en-cas
+suprême. Le moment était venu de faire donner la réserve.
+Devant moi se trouvait un débit où mangeaient et buvaient
+quelques débardeurs du port; j'y entrai. Tandis que je
+prenais une tasse de café, un homme voulut bien m'aller
+chercher une voiture. Une heure durant, elle me cahota;
+du moins, mon bras répercutait les moindres secousses.
+Elle me déposa tout là-bas, au moment même où nos bons
+amis ouvraient leurs volets.</p>
+
+<p>Il serait difficile de peindre leur pénible surprise, en me
+reconnaissant dans le militaire, pâle et faible, qui ne
+pouvait parvenir à ouvrir la voiture. Ils accoururent,
+firent céder la portière, me soutinrent jusque dans la
+maison. Le premier moment de stupeur passé, les braves
+gens préparèrent pour moi, afin de m'avoir plus près
+d'eux, un lit où personne ne s'était reposé depuis qu'ils y
+avaient vu mourir leur unique enfant. Ensuite ils appelèrent
+mon père par le télégraphe.</p>
+
+
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>A partir de cet instant, la sollicitude la plus éclairée,
+les soins les plus habiles ne cessèrent de m'être prodigués.
+Mon père, arrivé par le premier express, put amener près
+de moi le docteur Fusier, médecin principal des armées,
+que les fiévreux du Mexique et plusieurs générations de
+polytechniciens ne peuvent avoir oublié. D'un léger coup
+de bistouri, il me fit une incision par où treize esquilles,
+nombre fatidique, devaient être extraites successivement,
+et il autorisa mon transport à Toulouse en coupé-lit. Le
+lendemain, à cheval dès la première heure, lui-même vint
+présider à mon embarquement.</p>
+
+<p>Pour le voyage, comme mes habits de guerre nécessitaient
+une désinfection, j'avais été enveloppé dans des
+vêtements civils. La fièvre aidant, je n'étais guère qu'un
+paquet inerte, presque inconscient. Il me souvient pourtant
+que, devenu le point de mire des voyageurs, je fus pris à
+la gare d'un mouvement d'enfantine coquetterie. De ma
+main libre, j'arrachai au moins la coiffure d'invalide dont
+nos amis m'avaient orné: il me répugnait de rentrer dans
+ma ville sous le casque du pacifique roi d'Yvetot. Au bout
+du trajet, autre motif de protestation. Une civière avait été
+amenée pour moi de l'hôpital militaire à la gare de
+Toulouse; je refusai d'y prendre place; je refusai énergiquement,
+et rien ne put me faire céder, car ce n'était plus
+la coquetterie qui m'animait: mais à aucun prix je ne
+voulais être rendu à ma mère comme un cadavre.</p>
+
+<p>A ce moment, sur le quai de la gare, monseigneur
+Desprez, l'archevêque du diocèse, se trouvait là fortuitement;
+il fit quelques pas à ma rencontre. Après m'avoir
+adressé de bienveillantes paroles, il me donna sa bénédiction.
+Puis une voiture m'emporta avec mon père, et,
+enfin, par un dernier effort, je pus recevoir debout l'embrassement
+maternel.</p>
+
+<p>Douce étreinte, accompagnée de larmes dont le seul
+souvenir me paraît plus précieux que la possession d'une
+rivière de diamants. Oui, nous pouvions nous embrasser,
+nous embrasser de bon coeur. Au milieu du désastre
+national nous nous sentions la conscience légère, exempte
+de tout reproche.</p>
+
+<p>Dans cet état, le bonheur ineffable du retour était
+d'autant plus appréciable, que le danger avait été réel. Ce
+danger, le mal physique le rappelait, pour la jouissance du
+revoir. Un rien, une légère déviation de la balle, j'étais tué
+et perdu pour ma mère; elle était perdue pour moi. Au
+contraire, je lui étais rendu, pleinement rendu, pour
+redevenir pendant quatre longs mois son petit enfant. Oui,
+toutes les mères ont prodigué au leur des soins de toutes
+les heures, heures de jour et heures de nuit: elles
+leur ont témoigné un dévouement absolu, sans borne;
+mais la mienne m'a prodigué ces soins, m'a en un mot
+donné la vie deux fois, et, la seconde fois, j'étais conscient
+de tout; il m'a donc été possible de lui vouer une reconnaissance
+presque proportionnée à sa tendresse.</p>
+
+<p>Si, pour apprécier cette immense affection, il m'avait
+fallu un contraste, ce contraste ne m'eût pas manqué.
+Puisque j'avais survécu, je devais au malheureux Nareval
+d'accomplir son dernier souhait, aller dire à ceux dont il
+m'avait donné le nom, le soir du 8 décembre, qu'il avait
+su bien mourir. Son ombre même ne devait pas être heureuse.
+Ma guérison traînait beaucoup et devenait douteuse;
+je n'avais pas de peine à m'en apercevoir: j'obtins de
+mon père qu'il se chargeât d'aller à l'adresse indiquée. Nul
+n'était mieux fait pour remplir avec tact la pénible mission
+dont je désespérais de pouvoir m'acquitter. Mais ceux qui
+avaient eu les dernières pensées de mon infortuné compagnon
+ne lui accordèrent qu'indifférence en retour. Mon
+père, pour les préparer, parla d'abord d'une blessure, d'une
+blessure grave. «Vraiment, ce pauvre Louis! C'était un
+brave garçon!» dirent-ils simplement. Les premiers, ils
+parlèrent de lui au passé, froidement, le tuant en quelque
+sorte de nouveau, en effigie.</p>
+
+<p>Le délai prévu par le docteur Charles fut de beaucoup
+dépassé. Décembre, janvier, février, mars, avril, tout ce
+temps s'écoula sans amélioration. Au contraire, toujours
+au lit, le bras dans un affreux état, je m'affaiblissais,
+je dépérissais, je m'en allais visiblement, en dépit des soins
+dévoués du docteur Henri Molinier. Bien qu'il prît la
+peine de me panser lui-même matin et soir, il désespérait
+de me guérir; à moins d'en venir aux moyens extrêmes.
+Chaque jour, il parlait plus fermement de l'amputation:
+mais, quelque pessimiste qu'il fût, sa patience ne se démentait
+pas. Faible comme un moribond, j'atteignis le mois de
+mai, moins à plaindre, sans doute, que mes camarades qui
+guerroyaient encore, sous les balles françaises, autour du
+Mont-Valérien, à l'Arc de Triomphe, à Montmartre, à la
+Chapelle.</p>
+
+<p>Aux Buttes-Chaumont, Villiot, devenu sous-lieutenant,
+mérita d'être cité à l'ordre du 1er corps de l'armée de
+Versailles. Nos trois officiers furent décorés vers le même
+temps, et mon successeur eût pu l'être sans injustice.
+Atteint d'une balle en pleine figure, le sergent-fourrier
+Leyris la fit ressortir lui-même de sa blessure, en pressant
+sa joue de toute la force de ses doigts. Il refusa d'ailleurs
+de quitter la compagnie. Sa plaie bandée, il continua de se
+battre jusqu'au dernier jour. Harel, Gouzy, sans rencontrer
+d'occasions si éclatantes, poursuivaient simplement l'accomplissement
+de leur dur devoir. Seul Laurier, qu'au
+moins une fois Villiot avait surpris loin de son poste, était
+rentré en congé à Marseille, où il se vantait d'avoir
+dédaigné l'épaulette.</p>
+
+<p>Tout d'un coup, la constance et le dévouement du
+docteur Molinier furent enfin récompensés. Les prières de
+ma mère aidant, j'entrai presque subitement en convalescence.
+Un jour, en cachette de mes parents, je parvins,
+après une heure de patients efforts, avec l'aide d'une amie
+du voisinage, à glisser mon bras ankylosé dans la manche
+trouée de mon habit de guerre, ce bras si largement
+labouré par la lancette du chirurgien, ce bras qu'avait si
+longtemps menacé le couteau de l'opérateur, ce bras qui
+m'avait été conservé miraculeusement.</p>
+
+<p>Soutenant à peine ma main cependant lourde comme du
+plomb, j'apparus soudain, triomphant, aux yeux de tous les
+miens réunis pour le repas du soir. Quelle surprise, et
+quel attendrissement! Ah! j'ai causé bien des soucis à ma
+mère, il est vrai; mais, en revanche, quelles joies infinies!</p>
+
+<p>Nulle autre récompense ne pouvait égaler celle-là, et elle
+m'a suffi. Aussi, en dépit des plus vives souffrances,
+malgré l'énervement de ma longue maladie, dans l'angoisse
+de très douloureuses opérations, aucun regret n'est
+jamais venu obscurcir ni troubler ma conscience. Aux
+amis qui s'apitoyaient sur moi, j'ai pu répéter sans cesse,
+en toute sincérité, ce vers si simple du grand Corneille:</p>
+
+
+<p>Je le ferais encor, si j'avais à le faire.</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+<h4>TABLE DES MATIÈRES</h4>
+
+<p>Échos des premiers revers</p>
+
+<p>Le 48e régiment de marche</p>
+
+<p>En campagne</p>
+
+<p>La déroute</p>
+
+<p>Bataille</p>
+
+Hors de combat
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Journal d'un sous-officier, 1870, by Amédée Delorme
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL D'UN SOUS-OFFICIER, 1870 ***
+
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+Foundation
+
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+Project Gutenberg's Journal d'un sous-officier, 1870, by Amedee Delorme
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
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+
+Title: Journal d'un sous-officier, 1870
+
+Author: Amedee Delorme
+
+Release Date: April 3, 2004 [EBook #11893]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL D'UN SOUS-OFFICIER, 1870 ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+
+JOURNAL
+D'UN SOUS-OFFICIER
+
+
+
+
+AMEDEE DELORME
+
+
+
+
+
+ECHOS DES PREMIERS REVERS
+
+
+I
+
+
+Le malheur aigrit. De la les recriminations qui se sont entre-croisees,
+violentes, acerbes, au lendemain de nos desastres. Nul n'a voulu de
+bonne foi accepter sa part de responsabilite. Chacun, au lieu de sonder
+sa conscience, a regarde autour de soi, au-dessus ou au-dessous, selon
+sa situation, et il lui a ete facile de decouvrir des griefs chez
+autrui, car il n'est personne qui n'ait eu quelque reproche a
+s'adresser. Notre faiblesse etait notoire, et le gouvernement imperial
+fut inexcusable de lancer la France dans une folle aventure. Mais
+a-t-on oublie comment le peuple francais avait accueilli les premieres
+tentatives de creation de la garde nationale mobile? Malgre leur fierte
+de compter le marechal Niel parmi leurs compatriotes, les riverains de
+la Garonne recurent mal ses decrets. Ils y repondirent en brisant
+les reverberes de Toulouse. Le sort des armes n'eut-il pas change,
+cependant, si, a la fin de juillet, quatre-vingts legions, organisees de
+longue main, avaient pu seconder les efforts de la vaillante armee du
+Rhin?
+
+A vrai dire, les reproches amers eclaterent plus tard. Ce fut d'abord de
+la stupeur a la nouvelle des desastres de Wissembourg, de Froeschwiller
+et de Forbach. Precieux patrimoine, l'honneur national s'apprecie a sa
+valeur, comme la sante, quand il a subi une atteinte. La vie sembla
+s'arreter a Toulouse. Industrie, commerce, tout fut suspendu. Les
+boutiques restaient a demi closes, les usines chomaient. Des le matin,
+toute la population se portait sur la place du Capitole. Bourgeois
+modestes, ouvriers en blouse, aristocrates a la mise elegante, etudiants
+un peu debrailles, tous, confondus en une foule inquiete, venaient
+chercher vainement sur les murs de l'Hotel de Ville l'annonce d'un
+retour de la fortune.
+
+Ces hommes demeuraient mornes, silencieux, comme implantes dans le sol
+de la place. Ils s'en arrachaient parfois, d'attente lasse, pour aller
+inutilement demander si les nouvelles n'etaient pas retenues a la
+prefecture. Dans ce va-et-vient, personne n'osait marcher tete haute.
+Les amis s'accostaient tristement, avec de longs serrements de main et
+des hochements de tete decourages, comme pour s'annoncer mutuellement
+l'agonie d'un etre cher. Les rares officiers laisses dans les depots
+circulaient a peine, ne se montrant plus au cafe. Par pitie pour eux, on
+les evitait. Du reste, la honte de la defaite appesantissait le front de
+tous les Francais, indistinctement, et ils n'osaient plus se regarder en
+face.
+
+Enervantes journees que ces journees d'attente du mois d'aout, pendant
+lesquelles on voulait douter, on voulait esperer encore. Il fallut se
+resigner. Les premiers revers furent confirmes, avec l'aggravation des
+plus navrants details. Pourtant le marechal de Mac-Mahon ralliait a
+Chalons les debris heroiques de Froeschwiller; Bazaine massait autour de
+Metz l'armee du Rhin, que Forbach avait a peine entamee. La victoire, si
+longtemps attachee a nos armes, nous reviendrait peut-etre. Mais il n'y
+a pas de douleur si cruelle qu'il ne faille s'en distraire, parce que
+s'impose l'obligation de vivre. Le marchand forcement revint a son
+comptoir, l'ouvrier reprit ses outils, en proie a une sourde rancoeur.
+Seuls, dans un si grave peril, les oisifs durent continuer a subir le
+sentiment de leur inutilite.
+
+Pour moi, j'allais avoir vingt ans. Jamais je n'avais reve batailles,
+et, a mon grand regret, je ne comptais pas des lieutenants generaux,
+ni le moindre mareschal de camp dans mes ascendants. Mon pere etait
+un actif industriel; il avait le desir d'etendre le cercle de ses
+operations a mesure que chacun de ses quatre fils serait en age de
+le seconder. Je commencais a m'initier aux affaires, quand la guerre
+eclata. Rien ne m'avait donc prepare a l'idee d'etre soldat un jour;
+mais le malheur suscite des vocations soudaines, et il y a des graces
+d'etat.
+
+La _Marseillaise_ avait alors une signification poignante, car le flot
+envahisseur grossissait sans repit. Chaque jour, les hordes allemandes
+nous debordaient plus nombreuses; de terrifiantes rumeurs circulaient
+deja sur leurs exactions, et leurs hardis eclaireurs etaient signales a
+d'enormes distances. Qu'importait d'ailleurs le point sur lequel portait
+la souillure: elle entachait le sol de la France; la patrie etait
+violee. Comment demeurer le temoin impassible d'une telle honte? Ne
+devaient-ils pas moins souffrir ceux qui, luttant au peril de leur vie,
+mettaient au moins, quelle que dut etre l'issue finale, leur conscience
+en repos?
+
+Partout, dans les casernes, dans les etablissements prives, des ecoles
+s'etaient ouvertes spontanement, des la declaration de guerre, pour
+l'instruction des cadres de la garde nationale mobile. Je m'etais fait
+inscrire au gymnase Leotard, et j'avais d'abord suivi les cours sans
+plan determine, par imitation de mes camarades qui aimaient mieux
+devenir officiers que simples gardes. Mais je ne tardai pas a me
+passionner pour le maniement du fusil, pour l'ecole de peloton et de
+compagnie, pour l'escrime a la baionnette. La nuit venue, j'allais,
+accompagne d'un de mes jeunes freres, faire de longues courses au pas
+gymnastique, pour m'assouplir et m'entrainer. Nous rentrions rouges,
+haletants, epuises; mais ces efforts avaient deja leur recompense. Ils
+m'epargnaient les insomnies durant lesquelles je ne cessais de repasser
+tous les details desesperants apportes par le telegraphe. Apres un bon
+somme, l'idee fixe des progres a faire pour hater le depart me reprenait
+au reveil, et je retournais de bonne heure au gymnase.
+
+Avant de decrocher les fusils du ratelier, nous nous pressions autour
+des moniteurs, pour avoir des nouvelles du maitre de la maison. Leotard,
+le celebre acrobate, etait atteint de la petite verole. Chez cet
+athlete, alors dans la force de l'age, la maladie avait pris tout d'un
+coup une violence extreme. Il delirait sans repos, et, ce qui nous
+attachait le plus a lui, c'est que son delire se changeait en fureur
+patriotique. Il ne voyait que des Prussiens autour de lui, dans ses
+hallucinations. Malgre l'affaiblissement de la fievre, les restes de sa
+vigueur le rendaient encore redoutable; il ne fallait pas moins de deux
+hommes robustes pour le veiller sans cesse, et, presque d'heure en
+heure, ils avaient a lutter corps a corps avec lui, afin de le maintenir
+dans le lit d'ou il voulait s'elancer pour courir sus aux ennemis de la
+France. Il mourut un matin dans un de ces terribles acces.
+
+Cependant, la legion des mobiles de la Haute-Garonne s'organisa et mes
+camarades du gymnase y obtinrent tous des grades. J'estimai des lors
+qu'il n'etait pas trop ambitieux de ma part de pretendre faire ma partie
+comme simple soldat. Le soir, a la table de famille, j'annoncai mon
+intention de m'engager.
+
+
+II
+
+
+Cette declaration eclata comme un obus. A l'exception du compagnon de
+mes courses nocturnes, personne n'y etait prepare. Pour les parents, un
+fils est toujours un enfant: la premiere manifestation virile etonne de
+sa part, inquiete un peu, lors meme qu'il ne s'ensuivrait pas un danger
+immediat. Des qu'il revendique l'entier usage de son libre arbitre, le
+jeune homme echappe aux siens, en supprimant l'action d'une sollicitude
+tendre et avisee. A l'heure critique ou nous etions, le peril etait
+certain et tout proche. La pensee en fit venir a ma mere deux grosses
+larmes, qui un instant voilerent ses yeux bleus, puis roulerent
+silencieusement sur son doux visage resigne. Mon pere, mal remis de sa
+surprise, se contenta de me faire une reponse evasive.
+
+Ma nuit fut mauvaise. J'etais partage entre le regret d'avoir chagrine
+ma mere, la conviction que je ne lui epargnerais pas cette epreuve, et
+le depit de n'avoir pas brusque le denouement ineluctable. Le lendemain,
+au dejeuner, je remis donc la question sur le tapis, non sans un
+tremblement dans la voix. Mon pere, voyant de nouveau le front de
+ma mere s'assombrir, m'arreta net cette fois. Homme de decision et
+coeur-droit, il n'admettait pas les voies detournees.
+
+"Si tu veux t'engager, dit-il, fais-le; mais parles-en moins.
+
+--Qu'a cela ne tienne, repondis-je; j'attendais votre consentement."
+
+Et, fort d'une autorisation ainsi surprise, je me rendis, en sortant de
+table, au commissariat de police.
+
+Mon coeur battait la chamade pendant que, negligemment, comme
+s'accomplit toute besogne coutumiere, le magistrat remplissait, en me
+posant les questions necessaires, l'imprime sur lequel grincait sa plume
+agile.
+
+"Mais, fit-il en relisant la date de ma naissance, vous n'avez pas vingt
+ans?"
+
+La plume en l'air, le menton appuye sur sa main gauche, il me
+devisageait avec le regard scrutateur et severe d'un juge. Pour
+conclure, il m'invita a aller chercher mon pere. Vainement j'insistai,
+lui affirmant que j'avais l'assentiment paternel, qu'il pouvait me
+confier le certificat, et que je le lui rapporterais sur l'heure dument
+signe. Il deposa sa plume et me congedia poliment.
+
+Ce contretemps me vexa d'abord, parce que tout delai irrite une passion
+sincere, et aussi parce que le commissaire semblait douter de ma parole;
+mais, apres tout, ce n'etait qu'un retard d'une heure. A la reflexion,
+je me rejouissais que la signature de mon pere sanctionnat le premier
+acte solennel de ma vie.
+
+Quant a lui, mon engagement avait ete jusque-la si loin de sa pensee,
+qu'il n'avait pas songe a verifier l'etendue de ses droits. Neanmoins
+il eprouva quelque satisfaction d'apprendre que son autorite pouvait
+prevaloir sur ma resolution. Il ne se dedit point toutefois, et se
+disposa a m'accompagner sur-le-champ.
+
+Or nous rencontrames a notre porte un de mes camarades qui, peu de jours
+auparavant, m'avait precisement expose de belles theories sur l'impot
+direct du sang. Mon pere lui ayant dit le but de notre course, quelle
+ne fut pas ma surprise en le voyant s'exclamer: Henri Roland developpa,
+pour me detourner de mon projet, tous les sophismes que l'ingenieux
+interet personnel sait invoquer. "La guerre eclatait tout d'un coup trop
+meurtriere pour pouvoir durer. Si, pourtant, notre concours devenait
+necessaire, le gouvernement ne saurait-il pas nous appeler?...
+N'avais-je pas tort, du reste, de me croire deja bon a faire un soldat?
+L'habilete a manier une arme s'acquiert-elle en quelques jours? Et, a
+supposer que j'arrivasse a temps, n'irais-je pas-simplement offrir a
+l'ennemi une victime de plus, sans profit appreciable?"
+
+A quoi bon discuter? J'entendais sans ecouter, en quelque sorte malgre
+moi. Quelle raison eut pu me vaincre, quand les pleurs de ma mere ne
+m'avaient pas ebranle? Mon pere aussi gardait le silence; mais il
+ecoutait, lui, pensif, soucieux. En depit de longues pauses tous les dix
+metres, je dirigeais insensiblement la marche vers le commissariat, et,
+remerciant mon ami, je cedai le pas a mon pere. Il connaissait un peu
+le commissaire. S'asseyant a la table ou mon certificat etait reste
+inacheve, il prit la plume et la plongea dans l'encre. Anxieux,
+j'attendais le petit grincement que j'avais remarque naguere.
+
+"Eh bien! non, fit mon pere en rejetant la plume et en se levant, je ne
+peux pas signer!"
+
+Les discours de mon ami avaient ete trop cruels pour son coeur. Mon
+affection filiale lui tient compte aujourd'hui de cette hesitation, mais
+je fus moins resigne jadis. Au surplus, l'heure de ma vingtieme annee
+etait proche. Il fallait patienter quelques jours seulement....
+Seulement. Mais ces jours me semblaient aussi longs que des semaines, et
+j'etais agite, trouble, comme par un remords.
+
+Quelque eloigne que fut le theatre des hostilites, Toulouse en recevait
+constamment des echos et tout y parlait de la guerre. L'arsenal, la
+poudrerie activaient leurs travaux, multipliaient leurs envois. Les
+reserves rejoignaient les depots, et ceux-ci dirigeaient chaque jour
+des detachements sur l'armee pour combler les vides ou concourir a la
+formation des premiers regiments de marche. Les moblots foisonnaient,
+luttant entre eux de cranerie et d'elegance, avec le pantalon bleu a
+bande rouge et la vareuse foncee propice aux coupes de fantaisie.
+
+Pour rappeler toutefois que l'heure etait grave, et que la coquetterie
+militaire etait la parure juvenile de prochains sacrifices, le cure de
+notre paroisse, septuagenaire au coeur chaud, organisa le premier un
+service funebre en memoire des victimes des batailles perdues. Au milieu
+de l'eglise froide et nue, dont la richesse est concentree dans une
+des chapelles du transept ou se trouve une Vierge Noire, un catafalque
+elevait haut ses draperies. Les trois couleurs apparaissaient aux
+angles, obscurcies, comme dans le combat, par la fumee des cierges dont
+les flammes tremblantes faisaient scintiller l'acier des faisceaux
+d'armes. Entouree d'un semis de larmes symboliques, dans un cartouche a
+demi cache sous une palme verte, cette seule inscription:
+
+ AUX BRAVES, MORTS POUR LA PATRIE.
+
+La vaste nef et les bas-cotes etaient trop etroits pour contenir la
+foule. Malgre ce concours empresse, un silence saisissant planait
+au-dessus de ces mille fronts penches comme sous la pensee d'un deuil
+personnel. Des larmes meme coulaient; mais, dans la sincerite de mon
+ame, je ne plaignais pas, moi, ceux que l'on pleurait. Leur sort me
+semblait enviable. Tombes, ils restaient glorieux, tandis que la honte
+atteignait les survivants inactifs.
+
+Aussi, au sortir de l'eglise, je me sentis etrangement remue, en
+entendant l'alerte sonnerie des clairons des chasseurs. Le pantalon
+dans les guetres, la tente sur le sac, marmites neuves, grands bidons
+reluisants, en tenue de campagne, ils partaient, vifs, gais, comme a la
+parade. Insoucieux des dangers prochains, ils allaient cranement, d'un
+pas rapide. La certitude de la revanche ne leur eut pas donne plus
+d'entrain, et je fus pris d'emulation. Un instant, je les suivis; mais
+presque aussitot je m'arretai court, comme saisi de honte, car, a la
+gare, il faudrait les quitter, leur dire adieu. Non, je n'avais pas le
+droit de les accompagner, n'ayant pas le pouvoir de les suivre jusqu'au
+bout.
+
+Maussade, silencieux, alternativement morne et nerveux, je ne
+dissimulais pas que j'attendais l'heure d'agir suivant ma seule volonte.
+Mon pere ne s'y trompait pas. Ebranle par les propos de mon ami, il
+avait pu nourrir le vague espoir que j'en serais touche moi-meme a la
+reflexion. Devant une resolution fermement arretee, il ne voulut pas
+s'obstiner. Ne pouvant douter que je m'engagerais le jour meme de mon
+vingtieme anniversaire, il consentit a me laisser partir avant. Il fixa
+mon engagement a une date facile a retenir, me dit-il: _le 1er septembre
+1870_.
+
+
+III
+
+
+Helas! la nouvelle de la capitulation de Sedan me fut apportee le
+lendemain matin au quartier du 72e de ligne, par un officier de mobiles.
+Le desastre surpassait tous les precedents. La honte nous semblait
+monter demesurement, comme les eaux du deluge. Il s'y mela chez moi une
+preoccupation enfantine: je me demandais avec inquietude si la guerre
+n'allait pas etre fatalement terminee. Aussi, sans peser les chances
+favorables et les chances contraires, j'applaudis aux resolutions du
+gouvernement de la Defense nationale qui repondaient a mes aspirations
+et aux sentiments genereux du pays.
+
+Mon reve ne se realisa pas sitot que je l'avais espere. Je m'imaginais
+que, trois ou quatre jours apres mon engagement, je serais habille,
+equipe, arme et dirige vers l'armee. Il me fallut plus de patience. La
+plupart de mes chefs, peut-etre inconsciemment, pratiquaient la calme
+philosophie de Henri Roland. Pour eux, je n'etais qu'un numero matricule
+qui prenait sa place entre deux autres et marcherait quand son rang
+serait appele.
+
+Or les jours et les jours passaient et rien ne faisait prevoir que cet
+appel aurait lieu. Il regnait a la caserne un desordre inexprimable.
+Dans la hate de former et d'organiser l'armee du Rhin, aucune mesure
+n'avait ete prise pour encadrer les reserves au fur et a mesure de
+leur arrivee. Il n'y avait au depot du 72e qu'une seule compagnie, qui
+comptait 1400 ou 1500 hommes. Si actifs que fussent le sergent-major et
+son fourrier, ils ne pouvaient, malgre un travail forcene et des veilles
+prolongees, y voir clair dans leur comptabilite. Un dimanche, le chef
+de bataillon commandant le depot voulut proceder lui-meme a une revue
+serieuse.
+
+Tout le troupeau, car le nom de troupe ne pouvait s'appliquer a cette
+cohue, se trouva des six heures du matin dans la cour du quartier, et
+l'appel commenca:
+
+"Present.... Present.... Present...."
+
+Le mot etait lance sur des tons tres differents, tantot en fausset,
+tantot en faux-bourdon, a intervalles inegaux. Parfois l'appele etait
+tout proche, plus souvent il etait perdu dans la foule ou a l'autre
+extremite de la cour. Les noms, peu familiers aux officiers, n'etaient
+pas toujours intelligiblement prononces et plus d'un avait besoin d'etre
+repete pour parvenir a son adresse. Il fallait perdre plusieurs minutes
+pour ajouter un rang a la double file qui, a la longue, s'allongeait
+cependant, s'allongeait comme un ver annele. Mais le groupe compact des
+non-appeles paraissait a peine entame, et midi approchait. La lassitude
+etait generale, pour un resultat illusoire. Quel avantage de denombrer
+cette foule, puisqu'il etait impossible de la sectionner, faute de
+savoir a qui confier la surveillance et la direction de chaque peloton!
+
+Le commandant perdit patience et courage. Il fit sonner la soupe, bien
+avant d'avoir acheve la lecture du controle general. Cette tentative
+avortee tourna contre la discipline. Ceux qui redoutaient encore une
+surveillance relative s'estimerent des lors surs de l'impunite, et
+beaucoup en profiterent pour deserter a peu pres completement la
+caserne.
+
+Inutile de dire que je n'etais pas du nombre. Avec le meme serieux
+qu'un bambin montant la garde arme d'un fusil de bois, j'etais d'une
+exactitude scrupuleuse a remplir des devoirs fort mal definis. A l'heure
+ou le quartier etait regulierement ouvert, j'allais voir un instant ma
+famille; mais, pour rien au monde, je n'eusse decouche, et ce n'etait
+pas la bonte du lit qui m'attirait: pour mieux dire, je n'en avais ni de
+bon ni de mauvais. Notre caserne ressemblait a une halle ouverte la
+nuit aux vagabonds. L'espace ne nous manquait pas. Nous avions la libre
+disposition de toutes les chambrees laissees vides par le regiment; mais
+deux cents ou trois cents fournitures de lit y etaient clairsemees: il
+nous en manquait donc plus de mille. De distance en distance, le long
+des murs, matelas et paillasses avaient ete juxtaposes par terre, afin
+d'accroitre la surface de couchage. Quand, la retraite battue, on
+rejoignait a tatons le coin dont on avait pris possession la veille,
+il n'etait pas rare de le trouver occupe par un ronfleur inconnu,
+deguenille et malpropre. Heureux celui qui pouvait alors decouvrir
+une planche ou un banc pour y dormir en equilibre, plutot que d'aller
+s'etendre sur la brique nue.
+
+Tout a une fin, meme le desordre. L'attention de nos chefs etait
+concentree d'ailleurs sur la preparation d'un detachement de deux cents
+hommes, au nombre desquels je sollicitai vainement d'etre compte. Leur
+depart effectue, la compagnie de depot fut dedoublee; d'anciens soldats
+rengages constituerent les cadres, et tout prit alors une allure
+militaire. Les hommes une fois recenses, il fut assigne a chacun une
+place dans les chambrees: qu'il y eut des lits ou non, il fallait s'y
+trouver. Appels reguliers matin et soir, punitions severes au moindre
+manquement, et, chaque jour, un nouveau groupe allait troquer des
+vetements depareilles ou sordides contre l'uniforme en drap neuf, raide
+et lustre.
+
+L'enfantine joie d'etrenner ma premiere culotte est sortie de ma
+memoire, mais je suppose qu'elle fut comparable a celle que j'eprouvai
+en sortant a mon tour du magasin d'habillement. Enfant, j'avais du me
+croire un homme en chaussant l'_inexpressible_; homme, je me croyais
+presque un heros, parce que j'etais vetu comme d'autres qui s'etaient
+sacrifies heroiquement.
+
+Fier, je l'etais, mais non pas elegant. Mon pantalon rouge semblait etre
+ne de l'union de deux sacs; ma veste, en drap gros bleu, eut pu servir
+de corsage a une plantureuse nourrice--pardonnez a un troupier cette
+comparaison--et la visiere de mon kepi etait si longue, que l'ombre
+en etait projetee sur toute ma figure. Je ne la redressais pas, a dire
+vrai, comme c'etait la mode alors. Au contraire, je m'efforcais de
+la rabattre, selon le type d'aujourd'hui, car je tenais a n'etre pas
+confondu avec les nombreux infirmiers que distinguait un beau numero
+blanc.
+
+Il me semblait, en traversant la ville pour me rendre de la caserne a la
+maison paternelle, que mon nouvel accoutrement dut me valoir l'attention
+generale, presque des egards universels. Loin de la, personne ne me
+regardait. Des amis, que j'arretai, s'y prirent a deux fois pour me
+reconnaitre sous mon banal deguisement. Apres quoi, ils s'esclafferent,
+en me regardant de face, de profil et de dos.
+
+Ce ne fut point le ridicule de ma nouvelle tenue qui frappa ma mere.
+Elle aussi pensa qu'a present j'avais un premier point de ressemblance
+avec ceux qui, a l'autre bout de la France, versaient leur sang. Sa
+tristesse et la gravite de mon pere, quand il me considera longuement,
+temoignerent qu'ils pressentaient et redoutaient tous deux une
+separation prochaine. Elle l'etait en effet. Mais mon ardeur batailleuse
+devait etre longtemps contrariee, car ce n'etait pas vers le Nord que
+j'allais etre emmene loin d'eux.
+
+Le gouvernement de la Defense nationale avait assume une lourde tache.
+Pour tout reorganiser en face de l'envahisseur, il n'avait pas le loisir
+d'aller cueillir les violettes cachees. Il dut accepter les concours qui
+s'offraient bruyamment, sans trop se preoccuper des aptitudes. Armand
+Duportal, ancien deporte il est vrai, redacteur en chef du journal
+le plus avance de Toulouse, fut de la sorte bombarde prefet de la
+Haute-Garonne.
+
+Sur je ne sais quelle plainte de quelques mauvais soldats, le nouveau
+prefet admonesta vertement notre commandant, lequel prit mal la chose.
+Pour couper court au differend, le ministre de la guerre ordonna par le
+telegraphe notre depart immediat a destination de Perpignan.
+
+Demenager un depot, ce n'est pas une petite affaire. En quarante-huit
+heures, le stock des magasins fut a moitie reparti entre nous. Chaque
+objet nous causait une surprise et un embarras nouveaux, et il nous
+fallut bacler en un jour ce que les jeunes soldats apprennent d'habitude
+a faire en six mois. Pour loger, dans l'armoire minuscule que constitue
+le havresac, toute sa garde-robe--linge, chaussures, brosses,--et y
+reserver la place d'honneur aux cartouches, il n'y a pas a perdre
+l'epaisseur d'une epingle. Tout bien amenage en dedans, il reste
+a edifier l'exterieur, ce qui n'est pas moins difficile. Tente et
+couverture doivent etre roulees ensemble, dans des proportions fixes.
+Piquets, outils, ustensiles de campement, exigent une repartition egale
+et symetrique, de peur qu'une epaule ne devienne jalouse de l'autre. Sur
+le tout, enfin, il faut, par un miracle d'equilibre, fixer la gamelle
+qui, a l'occasion, servira de garde-manger, et qui semblera elever
+au-dessus du kepi comme un casque de fer-blanc. Que notre paquetage fut
+cette fois execute selon les meilleures regles, je n'oserais l'affirmer.
+Toujours est-il qu'il nous avait occupes fort, et qu'il parut abreger
+encore le court delai qui nous avait ete accorde.
+
+Le depart devant avoir lieu a l'aurore, j'avais demande une permission
+de minuit pour passer en famille ma derniere soiree. Le rendez-vous
+etait chez ma soeur, mariee depuis quelques annees. Par une delicate
+attention, elle avait reuni autour de nos parents ceux de ses amis
+qu'elle savait m'etre le plus chers. Elle habitait, je m'en souviens, en
+face du quartier general. De ses fenetres, nous avions apercu le general
+de Lorencez faire, naguere, son repas d'adieu. Il etait seul, vis-a-vis
+de la generale, entre leurs enfants. Ce soir-la, le tic nerveux de sa
+physionomie toujours grave paraissait s'accentuer. Le hardi soldat de
+Puebla, peut-etre disgracie a tort, etait fonde a prevoir la funeste
+issue d'une guerre imprudente. Cela seul eut justifie sa noble
+tristesse,--a moins que son ambition ne souffrit d'avoir a jouer un role
+efface aupres de celui de commandant en chef qui allait malheureusement
+echoir a l'autre heros du Mexique?
+
+Pour moi, une situation infime et de modestes devoirs facilement
+remplis, tout cela me laissait une conscience legere. Tous mes
+preparatifs etant termines, j'etais a l'une de ces heures ou, apres une
+legere fatigue du corps, le repos qui le soulage donne en meme temps a
+l'esprit toute sa plenitude et lui rend son entiere liberte. Heureux de
+me trouver dans cette reunion amie, je ne songeais pas a remonter a sa
+cause: mon coeur se completait par la sympathie generale qui semblait
+rayonner vers moi comme une bienfaisante chaleur. Ma gaiete etait
+pleine, franche, quoique sans eclat. Quel instant dans ma vie!
+
+Des le commencement du repas, la conversation s'anima grace aux efforts
+de chacun pour paraitre gai. On plaisante et l'on rit; puis on choque le
+verre, pour boire aux exploits du troupier et a son heureux retour. L'un
+de mes freres, collectionneur enrage, me fait promettre de lui rapporter
+un souvenir prussien, et l'on me souhaite encore de revenir sain et
+sauf. Pourtant mon beau-frere semble prophetiser: "Bah! quand vous
+seriez legerement atteint, par exemple au bras gauche". A quoi je
+reponds, a la toulousaine: "Certes je le voudrais bien", pour courir la
+chance d'une riposte heureuse.
+
+Le repas fut long. Passes au salon, nous achevions a peine de prendre le
+cafe, que la pendule sonna onze fois. La caserne etait assez eloignee,
+et je n'avais que la permission de minuit. Aussitot rappele au sentiment
+de l'exactitude militaire: "Maman, dis-je en me tournant vers ma mere,
+je vais partir."
+
+Que se passa-t-il soudain en moi? Je me penchai vers elle, et, comme si
+une main d'acier m'eut etreint la gorge, je fus un instant sans voix. Un
+torrent de larmes s'echappa brusquement de mes yeux. Je sanglotai....
+Je n'eus pas conscience du temps qui s'ecoula, pendant que, la tenant
+pressee sur mon coeur, je balbutiais des paroles entrecoupees, lui
+promettant que je reviendrais et que nous nous reverrions.
+
+Elle avait le calme d'une sainte et contenait son immense douleur.
+Durant toute la soiree elle avait ete souriante, heroique; parlant
+peu, mais m'enveloppant sans cesse des caresses de son regard limpide;
+retenant ses larmes, parce qu'elle savait que je n'aurais pas ete
+joyeux si je l'avais vue triste; courageuse parce que j'avais besoin de
+courage, car, m'ayant donne la vie, elle tenait a m'inspirer aussi les
+vertus qui l'honorent: "Fais toujours ton devoir, me dit-elle simplement
+en essuyant mes larmes comme au jour de mes premiers chagrins, et
+n'oublie jamais Dieu, c'est le sur moyen de nous retrouver un jour.
+S'il decide que ce ne doit plus etre ici-bas, ce sera dans un monde
+meilleur."
+
+Mais l'enfant s'etait retrouve en moi, et ma tendresse filiale
+continuait de se repandre en un flot irresistible, inepuisable.
+
+Quand je me reconnus, j'etais a ses pieds. Nous etions seuls. Reprenant
+enfin courage, je me levai et m'eloignai avec effort. Mais, a la porte,
+une idee me heurta: cet obstacle inerte allait la derober pour toujours
+peut-etre a ma vue, placer entre elle et moi l'inconnu, la mort, qui
+sait? Alors je revins vers elle; je m'elancai dans ses bras de nouveau
+et la contemplai longuement.
+
+Vingt annees d'etat maladif, six maternites et la mort d'un enfant
+l'avaient amaigrie, affaiblie, sans pouvoir alterer sa beaute modeste
+et sereine. Cette douce figure encadree de bandeaux noirs abondants,
+ce profil si pur, ne les verrais-je donc plus? Ces beaux yeux bleus
+au regard indulgent et tendre, ne se leveraient-ils plus sur moi? Ces
+levres un peu fortes, d'ou jamais, jamais, aucune medisance ne
+s'etait echappee, ne murmureraient-elles plus pour moi de consolantes
+paroles?--Pourquoi, cependant? Parce que la patrie l'exigeait. La
+patrie, abstraction tyrannique, valait-elle un tel sacrifice?
+
+Il faut le croire, car mon affection filiale etait vive, profonde, et
+pourtant, quand, apres avoir frenetiquement embrasse ma mere, je me
+precipitai hors du salon, n'y voyant plus, ne pouvant plus parler, mon
+coeur etait navre, dechire, mais il ne ressentait l'aigreur d'aucun
+regret, d'aucun remords. Ma douleur etait saine et en quelque sorte
+fortifiante.
+
+Le lendemain, malgre l'heure matinale, mon pere et mes freres etaient
+a la gare, accompagnes de plusieurs amis. Devant tant de temoignages
+affectueux, je sentis pret a se renouveler l'acces de sensibilite de la
+veille; je me hatai de me derober aux regards de la foule indiscrete.
+Bientot le cri de la locomotive annonca le depart: le train s'ebranla.
+Quand la gare eut disparu, j'apercus longtemps le clocher de la
+basilique de Saint-Sernin dressant son cone de briques tout rose sur le
+champ d'azur du ciel. Il reparaissait encore, puis enfin ne se montra
+plus.
+
+Pourtant je distinguais toujours le vert feuillage des grands platanes
+de l'allee Sainte-Anne, a l'ombre desquels j'avais si souvent joue avec
+mes condisciples dans nos promenades du jeudi; a son tour il se perdit
+dans le lointain, et je me demandai s'il me serait donne de le revoir un
+jour.
+
+
+IV
+
+
+La vie militaire exige une abnegation complete, un entier oubli de
+soi-meme. Aussi faut-il, non pas entrer, mais se precipiter dans cette
+existence. On n'est vraiment soldat qu'apres s'etre eloigne de sa
+famille; je commencai a m'en rendre compte, en constatant mon isolement
+parmi mes compagnons de route, que semblait unir une reelle fraternite.
+
+Certaine liaison existait bien entre eux et moi; je leur avais fait les
+honneurs de Toulouse, ou ils etaient etrangers; mais j'avais par la obei
+a un sentiment de courtoisie, plutot qu'au double besoin de me distraire
+et de me livrer, car, pour satisfaire inconsciemment mon coeur, j'avais
+tous les jours une heure ou deux a passer au milieu des miens. La
+Rochefoucauld l'a dit sans l'avoir invente: les affections naissent, se
+developpent et se maintiennent sous l'influence de mutuels interets.
+L'expansion de mes camarades etablissait entre eux une communion
+inspiree par le desir d'oublier tout souci personnel, tout regret
+intime, autant que par l'envie d'amuser les autres et de leur plaire.
+Ce naif egoisme, etant general, ne choquait personne. Il etablissait
+au contraire une egalite d'humeur parfaite et nivelait des esprits
+d'origine et d'education bien diverses.
+
+Gabriel Toubet, a la physionomie intelligente rendue etrange par
+des yeux tigres, au corps si grand, si maigre, que la capote bleue
+paraissait flotter dessus comme autour d'une perche, avait abandonne
+l'etude du code pour le maniement du chassepot.
+
+Ne d'une Espagnole qu'il n'avait jamais connue, Louis Nareval avait des
+les premieres hostilites quitte a Lisbonne son pere qui l'avait emmene
+a bord d'un vaisseau ou il etait mecanicien. Nareval avait herite de sa
+mere un coeur ardent. Jaloux aussi, et vindicatif, il s'etait engage
+sous l'impulsion du patriotisme et en meme temps avec l'apre desir de
+gagner l'epaulette. Il offrait en un mot un melange de nobles elans et
+de petites passions. D'un esprit, vif, mal, cultive, il avait rapporte
+de ses voyages quelques souvenirs interessants, quoiqu'il les gatat par
+trop de pretention a eblouir tout le monde.
+
+Il trouvait a qui parler dans la toute jeune personne d'un Parisien de
+dix-sept ans. Le petit Royle etait ainsi qualifie a cause de son age,
+bien qu'il fut long comme une asperge. Il s'etait gaillardement evade
+d'une imprimerie pour courir a la frontiere, mais non pas a la frontiere
+espagnole. Sa deconvenue avait exalte le sentiment d'irrespectueuse
+independance ancre au coeur de tout Parisien. Outre que par son bagou
+faubourien il submergeait aisement la science factice de son partenaire,
+il le froissait dans sa conscience d'autoritaire, car Nareval pretendait
+que l'on respectat les galons auxquels il aspirait.
+
+Ces discussions entre deux natures violentes eussent a tout moment mal
+tourne, sans la bienfaisante influence du doyen de notre compartiment.
+Bacannes, arrache a un conge de semestre, avait rendosse la tunique
+encore ornee des insignes du caporalat, et qu'il ne pouvait plus
+boutonner. Legerement grele, le nez en trompette, l'oeil vif et mobile,
+les levres assez epaisses toujours souriantes, il donnait envie de rire
+en se montrant, et comme il avait une verve intarissable, un esprit
+facile, petillant, bouffon, force etait d'eclater quand il parlait.
+Or il ne se taisait guere. Il etait bien seconde par Linemer, un
+compatriote de Toubet, a l'esprit fin et railleur, un pince-sans-rire.
+
+Le public etait represente par un brave garcon, paysan a demi degrossi,
+a face large, epanouie, respirant la franchise et la bonte. Sans aucune
+pretention personnelle, Daries ecoutait et riait tout le temps de bon
+coeur, encourageant ainsi naivement la verve des autres comperes.
+
+La jovialite de ces bons vivants me gagna d'autant plus vite qu'ils ne
+s'imposerent point. S'etant bien apercus, au depart, que j'avais le
+coeur gros, ils avaient respecte mon silence sans y paraitre prendre
+garde. Comment ne pas leur en savoir gre? Comment d'ailleurs entendre
+Bacannes pendant une heure sans se derider?
+
+Pourtant un de nos camarades demeura tout le jour inaccessible a la
+gaiete generale. Nous le connaissions a peine. Il etait de Toulouse et
+s'appelait Murette, voila tout. L'uniforme a le grand avantage d'etablir
+une egalite parfaite entre tous les conscrits, du jour au lendemain.
+Pour distinguer le noble du rustre, il n'y a plus aucune particularite
+etrangere aux etres eux-memes. Les grossiers vetements de soldat, aux
+couleurs voyantes, enlevent meme aux physionomies leur aspect ordinaire.
+Un observateur sagace decouvre les secrets de l'ame dans les traits du
+visage; mais, a vingt ans, chacun est trop debordant de soi-meme
+pour s'adonner aux patientes etudes de l'observation. Pour juger ses
+camarades, on s'en tient aux revelations qui tot ou tard jaillissent de
+leur humeur.
+
+Murette avait une jolie tete brune; le rapprochement excessif des yeux
+lui donnait toutefois une expression tres dure, presque de cruaute. Tres
+soigneux, il s'etait installe des premiers dans un coin, et, au lieu de
+glisser, comme nous tous, son sac sous les banquettes, il l'avait place
+sur ses genoux, le maintenant debout comme une mere eut fait de son
+enfant. Quand, a peine le train en marche, tous offrirent a la ronde les
+provisions de bouche dont parents ou amis nous avaient combles, Murette
+refusa brievement. En le voyant s'obstiner dans son mutisme, tandis que
+moi-meme je faisais contre tristesse bon coeur et trinquais comme les
+autres, plusieurs furent tentes de le plaindre. Plus d'un regard severe
+se leva sur l'impitoyable Royle, qui, tout en dechirant a belles dents
+une rondelle de saucisson, murmura:
+
+ Monsieur vit de regime, et il mange a sept heures.
+
+Notre faim plus ou moins bien apaisee, notre soif a peine allumee, avec
+quel etonnement, mele d'un leger mepris, ne vimes-nous point Murette
+tirer de sa musette une collation choisie, abondante neanmoins! Tandis
+qu'il s'en regalait egoistement, le petit Parisien le nargua, sans
+d'ailleurs l'emouvoir:
+
+"La prevoyance de la fourmi, dit-il, au service de l'hygiene du heron!"
+
+Apres une courte halte a Narbonne, vers le milieu du jour, il y eut
+comme une agreable surprise a se trouver debout, les mouvements libres,
+sur le quai de la gare de Perpignan. La ville est a deux kilometres.
+Dans le demi-jour crepusculaire, elle nous apparut, groupee autour de
+sa citadelle, comme une modeste tortue endormie au pied du monstre que
+figurait le sombre Canigou, dont la crete seule resplendissait encore
+sous les derniers feux du soleil deja invisible dans la plaine.
+
+Le regiment s'achemina vers la ville, nos rangs formes tant bien que
+mal. En somme, c'etait notre premiere prise d'armes. L'equipement etait
+loin d'etre au complet. Pour ma part, je n'avais pas de ceinturon; mon
+sabre-baionnette pendait pietrement a la patte de ma capote, tournant a
+chaque pas sur ma hanche. Notre allure manquait peut-etre d'ensemble,
+ou, du moins, il nous le semblait, et ce mecontentement de nous-memes
+nous indisposa contre notre nouvelle garnison. Quelques-uns d'ailleurs
+etaient deja mal prepares, les distractions de Perpignan ne leur
+paraissant pas pouvoir lutter avec celles de Toulouse. D'autres, les
+bons soldats, regrettaient un deplacement qui avait entrave et retarde
+l'organisation des compagnies de marche: ils en voulaient a l'autorite
+civile, cause de tout le mal, et ils crurent voir dans les regards
+curieux de la population perpignanaise la manifestation de sentiments
+peu sympathiques.
+
+Tout cela contribuait a nous montrer sous un jour defavorable la
+capitale du Roussillon. Toujours plein du souvenir de Paris, Royle
+n'avait pas assez de railleries pour les rues courtes, etroites et
+tortueuses, ou notre colonne serpentait. Il ne revenait pas de l'aspect
+de certaines maisons a un seul etage, surplombant le rez-de-chaussee:
+comiquement, il se baissait dans la crainte de les voir s'effondrer.
+Au tournant de la ruelle, a montee rapide, qui aboutit a un premier
+pont-levis, il s'ecria, en jurant, que jamais il n'eut cru possible de
+trouver un pavage plus douloureux aux pieds que celui de Toulouse.
+
+La citadelle, de loin, apparait comme un monticule inoffensif. De pres,
+elle semble inexpugnable. Au lieu d'admirer comme moi, Royle haussa
+les epaules, peut-etre pour secouer, sans en avoir l'air, le sac qu'il
+commencait a trouver lourd. Le Mont-Valerien, dit-il, a une autre
+tournure, et comme le spectacle majestueux de la double enceinte, la vue
+des chaines des portes m'imposait, il ajouta qu'il se moquait pas mal
+de sa nouvelle prison. Les murs de pierre qui supportent la terre du
+rempart suintaient comme un caveau; le vent s'engouffrait avec nous en
+sifflant lugubrement, et je me souvins plus tard de l'impression rapide,
+mais penible, que me fit, a cet instant precis, dans la nuit tombante,
+la voix cynique du gavroche deguise en soldat.
+
+La cour d'honneur, assez vaste parallelogramme, est formee par de hauts
+batiments qui peuvent abriter environ 3 000 hommes. Le depot du 22e de
+ligne en occupait une partie au midi, pres du donjon, qui date de six
+siecles. Nous fumes distribues dans le principal corps de logis qui
+regne a l'est. Le lendemain matin, des fenetres du second etage, nous
+decouvrimes toute une plaine verdoyante bordee par une ligne d'un bleu
+vif que piquaient de tout petits points blancs. C'etait la Mediterranee.
+
+A partir de ce jour, je connus pleinement la vie de caserne, dont la
+monotonie etait rompue par la variete des corvees. Il fallut d'abord
+s'approvisionner pour la nuit au magasin des lits militaires, et chacun
+s'en revint avec sa paillasse sur la tete a un premier voyage, avec un
+matelas au second. Corvee de pain, corvee de bois. Et jusqu'a la grande
+peinture a fresque avec le gros pinceau que tout le monde doit manier
+sans etudes prealables!
+
+Le plus penible, c'etait la lutte pour la vie. Comme il n'y avait pour
+tout le regiment que deux ordinaires, le repas d'environ six cents
+hommes se preparait dans une seule cuisine; il etait reparti au petit
+bonheur dans les gamelles alignees sur plusieurs tables apres un lavage
+tres sommaire. Il n'etait pas question de retrouver la sienne; mais,
+pour en obtenir une quelconque, il se livrait chaque jour, sous l'oeil
+indifferent ou goguenard des cuisiniers aux tabliers sordides, de
+veritables pugilats. Ces combats a l'eau graisseuse me faisaient
+reculer. Dejeunant d'une botte de radis, j'allais, pour quelques sous,
+diner le soir avec un de mes camarades dans un modeste cabaret de la
+ville. Apres la retraite, la chambree retrouvait, reunis, les dix
+compagnons de route.
+
+Il nous manquait les glorieux recits de la veillee, tous les veterans
+ayant disparu a Sedan. Mais Bacannes se chargeait toujours d'egayer
+les heures ou le sommeil nous fuyait. Ayant vite saisi les travers de
+Nareval, il les exploitait, de complicite avec Linemer, au profit de la
+gaiete generale. Chaque soir, ils l'amenaient a faire le complaisant
+etalage de sa petite science. Ils se faisaient ignorants et naifs
+jusqu'a la betise, et lui se perdait en des definitions minutieuses,
+en des details oiseux, en des descriptions enfantines. Toujours de
+sang-froid, les interlocuteurs accompagnaient leurs questions de
+pantomimes folles, executees sur la table, en bonnet de coton et en
+calecon, a la lueur vacillante d'une chandelle fumeuse, qui projetait
+sur les murs et au plafond des ombres mouvantes, grotesques. Aveugle par
+l'amour-propre, Nareval s'executait indefiniment, en toute conscience.
+Il se persuadait que nous avions recours a lui parce qu'il etait
+naturellement designe pour nous primer, nous diriger, pour devenir enfin
+notre chef.
+
+Cette farce eut pu se renouveler longtemps; mais, un soir, Royle, ayant
+dine en ville, rentra maussade; le gros vin bleu du Roussillon l'avait
+peut-etre alourdi, et il eprouvait le besoin de dormir. Il dechaina le
+fou rire que nous etouffions sous nos couvertures, en sabrant la plus
+belle periode de Nareval d'un impitoyable: "As-tu fini, jobard?"
+
+Nareval se le tint pour dit: Il garda sans doute quelque fiel au fond
+du coeur, mais il n'osa pas se facher, dans la crainte d'augmenter le
+ridicule. Une scene d'un comique plus sombre, et qui faillit tourner au
+drame, vint d'ailleurs faire diversion le lendemain.
+
+Murette etait reste dans notre groupe sans devenir plus expansif. Ses
+yeux semblaient jeter sans cesse un feu plus vif; ses traits reguliers
+paraissaient s'affiner. Sa reserve, ne se dementant jamais, ressemblait
+a de la fierte; elle finissait par imposer. Malgre le souvenir du trait
+d'egoisme qui l'avait signale dans le wagon, il commencait a conquerir
+par son silence une sorte de prestige, lorsqu'un futile incident nous le
+revela tout entier.
+
+Chacun, l'appel termine, faisait son petit menage, quand sa voix presque
+inconnue s'eleva, sonore et vibrante. Devant son havresac, qu'il avait
+vide sur son lit, il hurlait, se declarant vole. Il lui manquait, je
+crois, une paire de chaussures qu'il possedait en sus de l'ordonnance et
+que pour ce motif il dissimulait sous son linge. Mais la passion blessee
+ne connait ni frein ni reglement. Jamais tresor ne fut regrette comme
+ces malheureux godillots. Impossible de rendre l'intensite de la fureur
+de leur ci-devant proprietaire.
+
+Leur disparition bien constatee, il courut chez le sergent-major. Un
+brave homme, qui vint inviter le mauvais plaisant, s'il y en avait un,
+a ne pas pousser le jeu plus avant. Tout le monde se declara innocent;
+mais je ne sais qui proposa de fouiller les paillasses.
+
+Pendant la perquisition, Murette multipliait ses imprecations a mesure
+que l'espoir lui echappait. Il en vint meme aux menaces, et il tira son
+sabre, jurant d'eventrer le voleur. Toutes les recherches resterent
+infructueuses, heureusement. Alors le sergent-major se facha contre le
+reclamant. Peine perdue. Murette, insensible aux reproches, ne songeait
+qu'a la perte subie, et il se roula sur son lit, mordant de rage ses
+draps et son matelas, pleurant de desespoir.
+
+Royle etait son voisin. "Auras-tu bientot fini de geindre, lui
+demanda-t-il, Harpagon, Grandet, Shylock de vingt ans!"
+
+Murette, qui avait beaucoup moins de litterature, rugit cependant sous
+l'injure, heureux qu'une victime s'offrit a sa colere. Quoique fluet,
+Royle etait nerveux: il arreta son agresseur, le dompta, en continuant a
+l'invectiver en son parler faubourien. "Allons, allons, c'est pas tout
+ca! Il ne faut pas nous la faire. Tu nous as tous traites de voleurs, et
+tu nous as fait bousculer nos fournitures. Tes godillots n'ont pas ete
+manges apres tout. Ils ont trop d'aretes. Il y a encore ta paillasse a
+visiter. Depechons, il est temps de nous montrer ce qu'elle a dans le
+ventre!"
+
+Et, en effet, dans les feuilles seches de mais, les bienheureux souliers
+chamois, a semis de clous d'acier, etaient caches. Murette eut un eclair
+de joie d'abord, a la vue de son bien retrouve. Puis, soupconnant Royle
+de l'avoir joue, il darda sur lui un regard charge de haine. Mais-il dut
+mesurer la profondeur du degout qu'il nous inspirait. Des cet instant,
+la quarantaine s'etablit; il se creusa comme un fosse autour de lui. Du
+reste, sa peau, comme toute sa pacotille, lui appartenant, lui etait
+chere: il sollicita et obtint la place de brosseur aupres d'un officier
+que ses fonctions fixaient au depot. Il n'irait pas au feu, et ajoutait
+cinq francs par mois a l'argent de son pret.
+
+
+V
+
+
+Par le spectacle de passions poussees au point de desequilibrer ainsi
+un homme, les natures simples s'apprecient mieux. En s'eloignant de
+Murette, les autres camarades de la chambree se rapprocherent d'autant.
+Pourtant avec son esprit indiscipline et frondeur a l'exces, le petit
+Royle nous choquait aussi. De son plein gre, il faisait bande a part;
+il etendait ses relations exterieures, qui d'une part lui procuraient
+quelques bons diners, et lui fournissaient d'autre part l'occasion de
+s'exalter en compagnie de gardes nationaux farouches.
+
+Nareval, de son cote, s'etait replie en lui-meme, depuis qu'il s'etait
+reconnu mystifie. Son ambition le rendait d'ailleurs tres assidu aupres
+du sergent-major, lequel cherchait a retenir tous ceux qui savaient
+tenir une plume. Mais, dans une compagnie de 5 a 600 hommes, les scribes
+ne manquaient pas. Le trace perpetuel d'interminables etats ne nous
+paraissait pas avancer la liberation du territoire. Frequemment,
+Bacannes, Toubet et moi, peu jaloux d'etaler un zele superflu, nous nous
+echappions, et, le poste de police passe, les ponts de la citadelle
+franchis, nous eprouvions la joie espiegle de gamins en rupture d'ecole.
+
+Tout au rebours de Royle, nous evitions la frequentation des civils.
+C'etait moins aise que dans un grand centre. Au cafe, parfois, a
+l'auberge, les conversations engagees avec le patron, ou avec des
+clients indigenes, nous avaient edifies sur les tendances radicales de
+la population. Comme s'il etait vrai que l'uniforme a quelque vertu
+comparable a la puissance de la tunique de Nessus, nous etions deja
+imbus de l'esprit militaire, au point de ne pouvoir admettre que les
+pekins osassent formuler sur les officiers des critiques dont l'idee
+nous etait venue. Nous ne songions a mettre a profit nos escapades que
+pour nous promener.
+
+La ville avait ete vite exploree. Resserree dans ses murs, elle n'a pu
+s'embellir comme des villes ouvertes, meme moins importantes. Mais il y
+a de l'air pur au dela des remparts, et de nombreuses portes s'ouvrent
+sur la campagne. L'une d'elles est flanquee d'un _Castillet_ d'aspect
+romantique, et que, par parenthese, Royle, avec son instinct artistique,
+trouvait tres chic. Il ajoutait en gouaillant qu'il aurait voulu y
+habiter, et le malheureux n'ignorait pas que ce joli Castillet sert de
+prison militaire.
+
+Par cette porte on se rend a une belle allee de platanes, pres de
+laquelle s'etend la pepiniere departementale. Sans borner nos promenades
+a ces endroits frequentes, nous parcourions tous les recoins du paysage
+que commande le canon de la place. Les innocentes joies du soldat
+desoeuvre me furent alors revelees. Combien de fois ne nous
+attardames-nous pas a choisir, tailler et eplucher des gaules dans les
+saussaies, pour les jeter une heure apres? Quel interet a voir courir au
+fil de l'eau d'un ruisseau des brindilles de paille jetees en amont d'un
+petit pont et guettees a l'aval?
+
+Malgre la saison avancee, le Roussillon etait encore couvert d'une
+vegetation puissante, ou apparaissaient a peine quelques taches de
+rouille automnale. Nous allions a travers champs, escaladant des coteaux
+avant-coureurs des Pyrenees, et, de la, nous nous plaisions a regarder
+scintiller au loin la mer sous les rayons du soleil. Puis, allonges
+a l'ombre du grele feuillage de quelque olivier, les bras replies en
+oreiller sous notre tete, nous nous laissions bercer par la brise au
+parfum salin, contemplant la dentelle d'un vert pale qui doucement se
+mouvait sur le champ d'azur infini.
+
+Les semailles et les vendanges etant achevees, rien ne troublait la
+calme nature, sinon, tout pres de nous, le vol de mouches obstinees
+ou le bruissement d'insectes cheminant dans l'herbe seche, parfois le
+cri-cri solitaire d'une cigale attardee. Dans ce silence relatif, l'air
+etait si sonore, que, de temps en temps, les notes perlees des clairons
+nous parvenaient de la lointaine citadelle. Ce rappel a la vie militaire
+nous faisait songer aux camarades etendus, comme nous, non pas sur un
+lit de mousse, mais a meme la terre froide des provinces envahies.
+
+A cette pensee, le _far niente_ nous humiliait, et dans notre ignorance
+des difficultes de l'improvisation des armees nouvelles, nous eprouvions
+de l'irritation contre nos organisateurs inconnus. Le vulgaire tran-tran
+de la caserne nous apparaissait de plus en plus fastidieux. Pour nous
+forcer au retour, il fallait que le soleil eut disparu derriere la
+chaine des Pyrenees. Malgre les saillies de Bacannes, la melancolie nous
+tenait, tandis que, le long des haies d'aloes aux feuilles charnues a
+pointes aigues, nous nous acheminions vers les murs blanchis, cribles
+de fenetres sombres, qui emergeaient carrement de la citadelle, dans la
+lueur orangee du crepuscule.
+
+Tout cela m'engourdissait le coeur, je m'en rendais compte: j'aurais
+voulu chercher des reactifs dans des exercices et des devoirs penibles.
+Dejouant un jour la surveillance du sergent-major, qui n'entendait pas
+que les sergents missent la main sur ses scribes, je parvins a me faire
+enroler dans le piquet de garde.
+
+Sac au dos, fourniment au complet, le detachement se dirige d'un pas
+cadence vers l'interieur de la ville. En portant les armes devant le
+poste de police, en entendant mon pied faire resonner le pont-levis,
+et mon bidon cliqueter contre la poignee de mon sabre-baionnette,
+j'eprouvais une sorte de beatitude de conscience, melee de fierte
+patriotique: Il en faut peu pour etre fier et satisfait, a vingt ans.
+
+Mon piquet allait relever le poste du Castillet. J'eus donc deux fois
+le plaisir d'etre pose en faction sous la voute de la porte Notre-Dame.
+Pour les passants, la sentinelle en armes est la garniture obligee de la
+guerite. Jamais je n'avais fait grande attention a cet ornement anime.
+Or, devenu a mon tour mannequin, je croyais remplir un sacerdoce: mon
+fusil bien en main, baionnette au canon, je me sentais la Force, au
+service de la Loi. Pour un peu, je me fusse attribue l'honneur de
+l'ordre dans lequel s'ecoulait le petit flot des promeneurs, allant aux
+Platanes, et de leur calme quand ils en revenaient.
+
+Comme treve a la banalite, je dus faire sortir le poste a la vue, aussi
+nouvelle pour moi que pour les habitants, d'un peloton de cuirassiers de
+l'ex-garde imperiale. Il venait constituer, a Perpignan, le noyau d'un
+nouveau regiment.
+
+Ces hommes superbes, a la brillante armure, etonnaient dans les rues
+etroites, ou ils ne pouvaient s'engager plus de deux a la fois; mais,
+avant d'atteindre la voute un peu sombre a l'autre extremite de laquelle
+je me tenais, ils apparaissaient en pleine lumiere, resplendissant au
+soleil, sur le fond des arbres prochains, dans la baie ogivale de
+la porte exterieure. Leurs palefrois, enerves par un long voyage,
+caracolaient bruyamment sur le tablier du pont-levis: les cimiers des
+casques effleuraient le cintre. Dans le cadre romantique du Castillet,
+avec ses deux petits bastions creneles, ce groupe de ballade figurait
+assez un retour de croisade en quelque manoir feodal.
+
+A la verite, il n'etait pas necessaire de remonter si loin pour voir des
+heros dans ces hommes bardes de fer. Le souvenir recent du devouement
+tragique de leurs freres d'armes, a Reichshofen, a Mouzon, les
+rajeunissait, sans les rapetisser.
+
+De grands changements s'etaient produits a la caserne pendant mes
+vingt-quatre heures de garde. En dehors des deux compagnies provisoires
+de depot, on en avait cree quatre autres, que l'on avait honorees de
+l'epithete d'actives, et Nareval ne se tenait pas de joie: il avait
+gravi le premier echelon de la hierarchie, caporal. Il etait caporal a
+la 2e, tandis que je demeurais, quant a moi, simple pousse-cailloux a la
+4e. Toubet, Bacannes etaient distribues dans les deux autres. De ceux
+qui avaient compose notre joyeuse chambree, Royle et Daries, les deux
+natures les plus dissemblables, restaient seuls avec moi. Le premier ne
+me recherchait pas, estimant que, si je n'etais pas encore galonne, je
+ne tarderais pas a l'etre.
+
+Compagnie active, ce titre etait une promesse. Aussi ne marchandai-je
+plus ma collaboration a notre nouveau sergent-major, digne troupier qui,
+bien qu'il n'eut plus trop de scribes pour chaque compagnie, me laissait
+aller a l'exercice le matin. Mon apprentissage volontaire me valut
+d'etre aussitot charge d'instruire d'autres conscrits, ce qui n'est pas,
+il faut en convenir, une besogne toujours facile.
+
+L'exemple de la patience m'etait cependant donne par l'officier qui nous
+dirigeait. D'un zele infatigable, toujours present sur tous les points
+du terrain de manoeuvres, il ne se departait jamais de son calme; mais
+il etait sombre et triste. A Sedan, il avait signe le revers. Condamne a
+ne pouvoir affronter de nouveau l'ennemi, il desirait du moins lui creer
+des adversaires redoutables, sans que rien parut lui faire oublier le
+titre injurieux de _capitulard_ que la population ne machait guere aux
+revenants de nos premiers desastres.
+
+En le plaignant, et fier au reste d'etre reconnu suffisamment instruit,
+j'etais de plus en plus impatient d'user du droit qu'il avait perdu. La
+compagnie de Toubet recut sur ces entrefaites l'ordre de se tenir prete
+a partir: j'allai demander au commandant lui-meme a y etre verse. Mais
+il repoussa ma requete: premierement, me dit-il en souriant, parce que
+j'etais candidat caporal, et, en second lieu, ajouta-t-il d'un ton
+severe, parce que je ne portais seulement pas de bretelles.
+
+Point mecontent d'etre propose pour le double galon de laine, tant
+les honneurs attirent, je n'eus plus aucun regret en apprenant que la
+compagnie de Toubet allait simplement relever un bataillon de mobiles, a
+Montlouis.
+
+Aucun regret n'est pas le mot. Toubet etait mon meilleur camarade. Lui
+parti, je me sentis isole, en proie a de douloureux enervements. Le
+doute naissait presque en moi sur le devoir, et, quand les recrues de ma
+classe arriverent, j'en vins a me demander si mon ami Roland n'etait pas
+dans le vrai. Qu'avais-je gagne a me separer des miens avant l'heure,
+puisque j'etais encore la, impuissant et decourage!
+
+Pour loger les nouveaux venus, on nous fit dresser la tente sur
+les remparts, au pied du donjon. Malgre la fraicheur des nuits, la
+temperature etait clemente, et ce campement n'etait pas sans charme:
+mais il me semblait que ce charme m'amollissait. Trop longtemps je me
+perdais en contemplations devant le meme paysage, ou il ne m'etait plus
+loisible d'aller fatiguer mon corps. Apres l'avoir vu s'estomper dans la
+degradation crepusculaire et disparaitre dans la nuit, je me glissais
+hors de la tente avant le reveil, pour le voir encore renaitre au lever
+du soleil.
+
+Spectacle magnifique, auquel je revenais sans cesse a mon corps
+defendant. Je m'etais engage pour agir, non pour rever. Ce _far
+niente_ relatif, sous un beau ciel, me laissait trop penser au milieu
+que j'avais quitte. Je redoutais d'en arriver a aimer trop la vie et
+craignais d'avoir peur de la perdre. Autre chose me faisait souhaiter
+d'aller eprouver au loin mon courage: l'air etait charge d'electricite:
+le ciel n'avait jamais ete bien limpide, il s'embrumait tous les jours.
+
+
+VI
+
+
+Aux caresses de la brise d'Orient, aux rayons du soleil qui les eclaire
+en meme temps qu'Athenes et que Rome, les hommes, sous ce beau climat,
+semblent imbus de sentiments artistiques, et animes d'ardeurs liberales;
+ils aiment ce qui est beau et desirent ce qui est grand; mais la male
+vertu et l'indomptable energie des peuples antiques leur font defaut
+generalement. Le vent d'Italie parait leur insuffler surtout l'indolence
+des lazzaroni, qu'ils secouent par saccades. Leur ordinaire occupation
+consiste a discourir en buvant dans les vastes cafes de la Loge, plus
+vastes que la place qu'ils bordent. Les themes a declamations ne
+manquaient pas alors. Les voix s'elevaient trop haut, les discussions
+s'echauffaient trop vite, pour permettre de reflechir sagement sur
+l'inconstance de la fortune. Aux yeux de ce public severe au malheur,
+l'armee avait fait banqueroute. Le retour des echappes des premiers
+desastres etait l'occasion d'anathemes.
+
+Que ces vaincus eussent eu la faiblesse, comme notre sous-lieutenant, de
+signer la capitulation; qu'ils eussent achete leur liberte au prix d'une
+blessure, ou qu'ils l'eussent reconquise par evasion au risque d'etre
+massacres, tous etaient regardes, ou peu s'en faut, comme des traitres
+et des laches. Capitulards, ce seul mot disait tout. Et ceux qui le
+lancaient, aveuglement, cruellement, croyaient avoir le droit, s'etant
+revetus de l'uniforme hybride de la garde nationale, de condamner
+l'armee avant de s'etre donne la peine de faire leurs preuves.
+
+L'armee, quant a elle, ayant longtemps fourni des gages de sa valeur,
+ne s'expliquait pas bien l'infidelite de la gloire; mais elle savait,
+a n'en pouvoir douter, qu'elle avait rachete ses defaites par plus
+d'heroisme et de sang que ne lui en avaient coute les victoires d'antan.
+Elle ne pouvait subir de bonne grace l'attitude parfois insultante de la
+population.
+
+Pourtant les pioupious, comme les moutons, sont endurants et modestes,
+tant qu'on ne les fait pas trop enrager. Mais l'arrivee du depot de
+cuirassiers envenima la situation. Ces hommes avaient appartenu a la
+garde imperiale, ce qui, dans l'esprit de certains Perpignanais, etait
+aussi honteux que de sortir du bagne. Or ces forcats liberes etaient
+sans vergogne; ils avaient l'air avantageux qui caracterise tout bon
+cavalier. Quand ils se promenaient par deux dans la ville, le bonnet de
+police penche sur l'oreille, les rues, qui retentissaient du bruit de
+leurs grandes bottes eperonnees, paraissaient trop etroites, et ils ne
+se rangeaient guere pour faciliter la circulation aux pekins, ceux-ci
+fussent-ils en gardes nationaux. De la, un accroissement d'hostilite et,
+dans les cafes, un redoublement de fureur bavarde. Dans le recipient que
+formait l'enceinte fortifiee, tous ces petits sentiments, toutes ces
+vulgaires passions cuisaient et bouillonnaient. Un eclat faillit
+toutefois se produire en dehors des murailles.
+
+Tous les Pyreneens-Orientaux ne songeaient pas a attendre les Prussiens
+au pied du Canigou. Une compagnie de francs-tireurs s'etant recrutee
+dans le departement, les dames du chef-lieu voulurent lui offrir un
+drapeau brode de leurs mains brunies. L'autorite avait decide que la
+remise en serait faite solennellement, un dimanche, sur le Champ de
+Manoeuvres, qui s'etendait en vue de la citadelle.
+
+Le temps favorisa la ceremonie. Par toutes les portes de la ville, la
+foule se dirigea vers le terrain en ses plus beaux atours. Depuis les
+plus vieux barbons de la garde nationale jusqu'aux tout jeunes pupilles
+de la Republique, sans parler des francs-tireurs eux-memes, toute la
+population masculine etait en armes, et notre regiment avait ete convie
+a la fete. Nous n'avions a notre tete qu'un simple chef de bataillon,
+tandis que l'armee sedentaire etait commandee par un monsieur dont le
+bonnet etait orne d'au moins cinq galons: tres larges, tres espaces, ils
+couvraient presque toute la coiffure, et il etait a peu pres impossible
+de les compter, tant s'agitait, comme la mouche du coche, d'un bout a
+l'autre du polygone, ce pseudo-colonel. A peine etions-nous alignes du
+cote laisse libre, qu'il s'elanca d'un air farouche, au galop secoue
+de sa maigre haridelle, pour enjoindre a notre commandant de se ranger
+d'une tout autre maniere. Toujours peu endurant, notre chef riposta par
+un commandement bref et net, qui fut d'ailleurs admirablement execute:
+"Par le flanc droit et par file a gauche. En avant, marche! A la
+citadelle!"
+
+Le retentissement de ce scandale fut grand a nos oreilles, le soir
+et pendant plusieurs jours. Pour affirmer son importance, la garde
+nationale decida d'organiser une revue, le dimanche suivant, sur la
+promenade des Platanes, en presence des autorites civiles. Le spectacle
+militaire etait ainsi offert aux soldats par la population. Peu d'entre
+nous s'en priverent.
+
+La bonne tenue sous les armes, la rectitude des mouvements etaient, a
+vrai dire, le moindre souci de ces braves. Ils cherchaient a reveler
+leur merite par des vociferations d'energumenes et par des gestes
+d'epileptiques, en defilant devant la tribune municipale. Et ils
+recommencaient de plus belle, en se tournant ostensiblement vers les
+groupes de troupiers qui les regardaient.
+
+Suspects. Nous etions suspects, non de moderantisme, mais d'hostilite.
+Dans ces esprits meridionaux, surexcites et exaltes, il y avait peu de
+difference entre la froideur a l'egard du gouvernement et l'oubli des
+devoirs sacres envers la patrie. Et c'est a ce moment que le telegraphe
+apporta la desastreuse nouvelle de la capitulation de Metz, aussitot
+suivie des commentaires douloureux de Gambetta.
+
+La citadelle fut aussitot consignee, les portes closes, les chaines des
+ponts-levis verifiees. La rumeur se repandit bientot que des
+troubles avaient eclate dans la ville. Aucun detail precis. Tous les
+renseignements manquaient; mais la rigueur de la consigne temoignait de
+la gravite de la situation. Au surplus, cette privation de nouvelles a
+un moment si critique etait affreusement penible et enervante.
+
+D'ailleurs il n'y avait pas que de dociles moutons parmi nous. Quelques
+loups avaient ete enfermes dans la bergerie. Pour moi, nomme caporal
+et adjoint au fourrier depuis deux jours, je n'avais ni l'humeur ni
+le temps de me meler aux conciliabules qui se formaient dans quelques
+cantines. Un nouveau lieutenant avait tout recemment ete mis a notre
+tete; malgre une assez douloureuse blessure qui a Sedan lui avait entame
+l'epaule, il etait d'une activite et d'une energie peu communes: il
+avait precisement fixe ce jour-la au sergent-major comme extreme delai
+pour l'organisation complete de la compagnie. Mais, de notre bureau,
+nous entendions des rumeurs inaccoutumees. A plusieurs reprises nous
+apercumes les sergents de semaine occupes a disperser des groupes.
+
+Le jour s'ecoula cependant sans incident remarquable. Apres la soupe du
+soir, le lieutenant etait venu signer les pieces de comptabilite. Il
+paraissait tres enerve, sans doute a cause des scenes tumultueuses de
+la ville, dont nous ne savions toujours rien de formel. Dans ses yeux
+brillait, par contre, une clarte d'energie satisfaite. Il donna l'ordre
+de veiller a tous les derniers preparatifs, dans l'eventualite d'un
+depart prochain.
+
+Tandis que le sergent-major et le fourrier couchaient dans la chambre ou
+nous travaillions, je n'avais pas cesse d'occuper ma place dans l'une
+des tentes dressees sur les remparts. Il me parut bon d'aller verifier
+mon havresac.
+
+La nuit etait venue, et le firmament n'en etait pas moins tout eclaire.
+Il resplendissait comme dans l'embrasement d'un immense incendie, et
+cette rougeur paraissait devenir de plus en plus intense. Par toute la
+voute celeste, les nuees semblaient teintes d'un reflet sanglant, depuis
+la dentelure noire des Pyrenees jusqu'a la ligne lointaine de l'horizon
+sur la Mediterranee.
+
+Sur le rempart, le spectacle, quoiqu'a peine distinct par contraste,
+etait saisissant. Bien que le couvre-feu fut sonne, presque tous les
+hommes etaient debout hors des tentes, qui dessinaient en triangles
+leurs silhouettes blanchatres sur la terre noire, et quelques ombres
+humaines s'agitaient, gesticulaient, parlaient.
+
+Dominant ma poignante impression, je me dirigeai vers mon bastion, en
+cherchant d'eloquentes paroles, pour user sur mes camarades de ma jeune
+et faible autorite. Mais, au pied de l'antique donjon qui se dresse
+la, regardant le Canigou du cote de l'Espagne, deux officiers me
+devancaient. Ils allaient d'un pas resolu. C'etait le commandant du 22e
+de ligne, suivi d'un capitaine.
+
+Ils aborderent un premier groupe qui, a leur approche, s'etait resserre.
+Le commandant ayant dit qu'il fallait rentrer sous les tentes, un
+murmure s'eleva. Les officiers s'avancerent encore, et le groupe
+s'ouvrit, mais pour se refermer aussitot comme une vague. D'autres
+hommes accoururent, entraines par un courant invincible, et, en un clin
+d'oeil, un cercle etroit enferma les deux officiers, et le commandant
+tomba.
+
+A ce moment, d'autres officiers survinrent en nombre. C'etaient les
+notres. Ils acheverent de rompre le charme funeste qui avait plane sur
+la citadelle, en nous apportant l'ordre de depart pour le lendemain
+meme.
+
+Trois de nos compagnies actives etaient designees, dont la mienne, et
+il ne s'agissait plus d'aller a Bellegarde ou a Montlouis. Cette fois,
+c'est vers le Nord que nous serions diriges. Vers l'ennemi, enfin.
+
+Ah! la noble activite qui regna en cette nuit si mal commencee. L'ardeur
+de tous etait egale. C'etait a qui se preterait aide mutuelle, pour que
+rien ne clochat, pour qu'il n'y eut aucun retardataire. A l'aube, apres
+une veillee feconde, le ciel etait redevenu d'un bleu pur et profond:
+la soiree ensanglantee par l'aurore boreale ne m'apparaissait plus que
+comme un vain cauchemar.
+
+Mais, avant le depart, le commandant du 22e, qui savait bien qu'il
+n'avait pas reve, tint a passer en revue tous les hommes de notre
+regiment. Les partants, comme ceux qui restaient, durent s'aligner sur
+le rempart. On vit meme errer par la Murette, l'ordonnance, le brosseur,
+l'avare, qui ne se melait plus a nos assemblees. Son regard, d'une
+acuite singuliere, donnait l'impression que doivent produire les gens
+a qui le peuple attribue le _mauvais oeil_. Il paraissait etre la pour
+porter malheur a quelqu'un.
+
+Quant a moi, j'avais fort a faire, avec le sergent-fourrier, pour
+achever de regler les derniers details administratifs: officier
+d'habillement, maitre armurier, prepose des lits militaires, le defile
+etait-interminable. L'heure du depart arriva, sans que le detachement
+eut traverse la cour d'honneur. Courant au rempart, nous le trouvames
+desert.
+
+Les trois compagnies s'etaient ecoulees hors de la citadelle par une
+poterne. Bien qu'elles eussent a gagner la gare par un long detour dans
+la campagne, nous n'avions que le temps de couper au plus court par la
+ville. Cela me permit au moins d'adresser un telegramme a ma famille,
+car Angers etait notre but, et nous passions par Toulouse.
+
+Nous avions le regret de laisser en arriere deux de nos meilleurs
+camarades, Toubet et Bacannes, sans parler du malheureux petit Royle.
+Au dernier moment, il avait ete interne au Castillet sur l'ordre du
+commandant du 22e. Murette aurait sans doute pu dire pourquoi.
+
+
+
+
+LE 48e REGIMENT DE MARCHE
+
+
+
+Il n'y avait pas a s'apitoyer longuement. Dans le metier des armes,
+les liaisons ne se denouent pas; elles sont presque toujours rompues
+brusquement, si fraternelles qu'elles aient ete. Les exigences du
+service veulent qu'apres une longue intimite on se separe immediatement
+sans murmure, sinon sans regrets. A la guerre, il faut voir tomber,
+sans faiblir, sans lui tendre la main, sans jeter vers lui un regard en
+arriere, le camarade frappe a mort qui etait devenu votre ami. Et la
+discipline impose parfois des epreuves plus cruelles. Il faut brider son
+coeur, si l'on ne peut l'etouffer. C'est pourquoi les vieux militaires
+passent et repassent sans cesse en revue les noms de leurs compagnons
+d'autrefois; ils rachetent ainsi leur secheresse professionnelle, leur
+froideur obligatoire et passagere, l'apparente indifference qui fut
+longtemps exigee d'eux. D'ailleurs Royle ne nous avait jamais inspire de
+veritable amitie, a Nareval ni a moi: nous deplorions qu'il eut commis
+les fautes dont il serait chatie, plus que nous ne pouvions le regretter
+lui-meme.
+
+Pour nous distraire, nous n'avions pas cependant la societe des joyeux
+comperes du premier voyage. Tous etaient restes au depot, et, outre que
+nous n'etions pas gais naturellement, le grade nous isolait deja un peu
+des simples soldats. D'eux-memes ils s'eloignaient de nous. Cette sorte
+de solitude, en plein brouhaha, etait favorable au cours de mes pensees
+a la fois heureuses et graves. Le train rapide m'emportait enfin vers
+le but que m'avait assigne ma conscience, et, par une circonstance
+inesperee, il allait m'etre donne de revoir mes amis, de recevoir dans
+un baiser une nouvelle benediction de ma mere.
+
+Dans cette saine disposition d'esprit, je ne m'expliquais pas que la vue
+de ce pays ne m'eut pas frappe et charme a mon premier passage. Chere
+terre de France, aux sites si divers, aux aspects admirables dans leur
+variete, je m'en eprenais de plus en plus a cette revue panoramique,
+parce qu'on s'attache en se devouant. Et n'allions-nous pas essayer de
+la defendre? Qui sait si nous ne l'arroserions pas de notre sang?
+
+De Perpignan a Narbonne, la voie suit le littoral, et, en certains
+endroits, sur une chaussee de quelques metres a peine. D'un cote, la
+mer, confondant la ligne de ses eaux avec le ciel, et, de l'autre,
+d'immenses etangs bleus. Sur la cote, les pauvres villages de pecheurs
+etagent leurs cabanes en amphitheatre, devant l'element qui leur fournit
+la nourriture et souvent les engloutit. Le train semblait glisser sur
+la mer. Le sifflet strident de la locomotive se perdait dans cette
+immensite dont le calme n'etait trouble que par le cri de quelque
+goeland effarouche, s'envolant de rocher en rocher.
+
+La matinee s'ecoula assez vite, dans cette contemplation. Mais, vers le
+milieu du jour, les heures parurent s'allonger. A mesure que le moment
+attendu approchait, il semblait fuir. Je comptais les stations qui
+restaient a franchir, et nous en rencontrions toujours que j'avais
+oubliees. La nuit tombait, et Toulouse n'apparaissait pas. En vain,
+pour prendre le change, j'essayais de dormir; mes yeux clos, l'esprit
+veillait. Enfin, vers six heures, le train ralentit sa marche. Aux
+portieres, les clairons sonnent allegrement la charge. Nous entrons en
+gare. Le train roule toujours, il y a encore un pont a passer; mais
+je n'y peux tenir. Me voila deja debout sur le marchepied, quand une
+terreur me prend. C'est jour ferie, le 1er novembre, la Toussaint,
+veille des Morts. Mon telegramme est-il parvenu?... Oui, oui; la-bas,
+devant le bureau du chef de gare, stationne un groupe nombreux. Tous,
+ils y sont tous, et, d'un bond, je suis au milieu d'eux. Quel delicieux
+moment, mais qu'il fut court!
+
+Ma mere etait radieuse; elle retrouvait son fils, aussi decide que
+le premier jour, mais plus fort, devenu homme au bout de deux mois
+d'absence. Elle me regarda quelques instants, sans parole, les yeux
+brillants de joie au travers d'un voile humide. Bien que j'allasse vers
+le danger, elle ne tremblait plus; apres m'avoir cru a jamais perdu,
+elle me revoyait: heureux presage. Ah! quel chaleureux accueil! quelles
+attentions charmantes! Quelques aliments reparateurs a prendre, tout en
+causant; un chaud gilet de laine, que je dus m'engager a mettre le soir
+meme. Que sais-je encore? Comme tous grandissaient le merite du devoir
+en se rendant plus chers, en decouvrant a celui qui partait les tresors
+de tendresse que peut-etre il allait perdre, mais dont rien alors
+n'aurait pu l'obliger a se montrer moins digne!--Quoi! deja? Le clairon
+rappelait: il fallut se dire adieu, et nous avions a peine echange
+quelques paroles!
+
+Quel vide dans le wagon, malgre le tumulte environnant! Bien que, blotti
+silencieusement dans un coin, je m'efforcasse de jouir encore, comme
+d'un doux parfum, du souvenir de cette minute exquise, je souffrais;
+j'etais triste, craignant que ma mere n'eut entendu ces mots jetes au
+passage par un brutal, par un jaloux: "Embrassez-le bien, vous ne le
+reverrez pas!"
+
+Lorsque, au matin, nous eumes depasse Bordeaux, le froid, dans nos
+wagons a marchandises mal clos; devint, d'heure en heure plus vif et la
+campagne nous apparut toute depouillee. Elle semblait s'etre mise en
+deuil a mesure que nous nous rapprochions des contrees ou se jouaient
+nos destinees. Mais, aux abords des grandes villes, comme dans les plus
+petits hameaux, nous apercevions les jeunes gens et les hommes faits
+s'exercant au maniement des armes. Ils interrompaient leurs manoeuvres
+pour nous saluer, et six cents voix leur repondaient en entonnant un
+chant patriotique.
+
+
+II
+
+
+Arrives a Angers a une heure du matin, nous fumes cantonnes
+provisoirement dans les batiments de l'Ecole des arts et metiers. Apres
+quatre heures d'un penible sommeil sur les tables d'etude, on nous
+distribua des billets de logement. Chacun se mit en quete de l'habitant
+charge de le recevoir. Il y eut ce jour-la repos general--excepte pour
+moi.
+
+Requis comme secretaire par l'officier payeur du detachement, le
+lieutenant Christophe, je dus a cet honneur de faire, sans plus tarder,
+ample connaissance avec la ville. Sac au dos, fusil sur l'epaule, il
+fallut suivre toute la ligne des boulevards neufs qui enveloppent la
+cite, frissonner a la vue du sombre chateau d'ardoises a grosses tours
+edifie par saint Louis, saluer en passant la statue du paisible roi
+Rene, et tacher de se retrouver dans le dedale des rues du quartier
+central, qui montent, descendent, remontent, s'enchevetrent. C'est tres
+pittoresque, mais bien fatigant.
+
+Vers deux heures, je recouvrai ma liberte, et, a mon tour, je me mis a
+la recherche de mon habitant, un sculpteur, je crois, demeurant a la
+montee des Forges, sur l'autre rive de la Maine. Une jeune femme me
+recut poliment, et je me rejouissais a l'idee de m'asseoir, un jour
+ou deux, a un honnete foyer familial qui, me rappellerait celui ou je
+manquais; mais je fus tres courtoisement adresse a une banale hotellerie
+du voisinage.
+
+Mon lit n'en fut pas moins excellent. La douce chose, au bout d'un long
+voyage et apres quinze jours de campement, meme sur des remparts ouates
+de gazon! Quel heroisme, le lendemain, de sauter hors des draps, avant
+le jour, sans avoir dormi son content! Voila de tout petits sacrifices
+dont la vie militaire est semee et qui la rendent aussi meritoire que
+les actions d'eclat dans l'apotheose d'un jour de bataille!
+
+
+III
+
+
+A sept heures, j'etais donc a plus d'un kilometre de mon gite, tout
+la-bas, devant l'Hotel de Ville, sur le Champ de Mars que bordent les
+jardins publics, et je n'y etais pas seul. Trois mille six cents de mes
+pareils grouillaient autour d'une cinquantaine d'officiers, l'effectif
+de dix-huit compagnies venues de tous les coins de la France, pour se
+fondre en un seul corps. Chaque commandant d'unite ralliait ses hommes
+de son mieux, ce qui, dans cette foule uniforme, n'etait pas tres aise.
+
+Le notre, le lieutenant Martial Eynard, etait des plus actifs et des
+plus energiques. De taille moyenne, il avait la demarche souple, le pas
+elastique, les epaules larges, la poitrine bombee, le buste en avant
+d'un bon gymnaste, avec la tete blonde et fine, deja un peu murie, d'un
+elegant Saint-Cyrien. L'oeil vif, le regard direct, temoignant d'une
+noble ardeur; la voix chaude et vibrante, aussi prompte a l'eloge qu'au
+blame. Son sang genereux, que sa blessure encore ouverte semblait
+rafraichir, et non epuiser, entretenait en lui une animation
+perpetuelle. Un bon chien de berger n'eut pas reuni son troupeau plus
+vite qu'il nous eut rassembles. La presence de notre sous-lieutenant,
+non loin de lui, le servait, a vrai dire, dans cette circonstance.
+
+M. Houssine, echappe, lui aussi, de Sedan comme simple adjudant, avait
+recu l'epaulette en rentrant au depot. Sa dignite recente le tenait a
+distance de la troupe: il paraissait tellement oublier qu'il etait
+issu de cette categorie subalterne, qu'il traitait les hommes tres
+dedaigneusement. Mais il etait tres grand et avait les cheveux d'un
+rouge eclatant, ce qui nous guidait.
+
+Quel que fut le point de repere de chacun, l'ordre sortit en moins d'un
+quart d'heure de ce chaos humain. Dix-huit doubles lignes vivantes
+s'espacerent sur l'etendue du Champ de Mars. Sous la direction du
+lieutenant-colonel Koch, venu du 1er regiment etranger, les compagnies
+furent reparties en trois bataillons, dont le commandement fut confie au
+commandant Bourrel, naguere major de place a Perpignan, au commandant
+Chambeau, tire des capitaines du 5e de ligne, et au capitaine rengage
+David, intrepide vieillard de soixante-dix ans, qui ne redoutait pas
+d'affronter les fatigues d'une dure campagne d'hiver. Le 48e regiment
+d'infanterie de marche etait constitue.
+
+En tout pareil aux heroiques legions detruites autour de Sedan et de
+Metz, il lui manquait pourtant ces deux fiers ornements dont l'un
+provoquait le sourire et l'autre imposait le respect, suscitait
+l'enthousiasme: pas de tambour-major a voir parader en tete de la
+colonne; point de drapeau, helas! a entendre frissonner glorieusement au
+milieu des rangs!
+
+Tel quel, il lui fut accorde un court delai pour regler les derniers
+details de son organisation, pour assurer la soudure de ses elements,
+epars la veille, inconnus les uns aux autres, pour permettre enfin a
+l'etat-major de tater et d'assouplir ce corps fait de milliers d'hommes
+et de lui donner en meme temps quelque cohesion, de lui infuser l'esprit
+de solidarite, l'amour collectif qui pousse hardiment vers le danger et
+apprend a braver la mort. Cinq jours pour accomplir oeuvre pareille,
+c'etait peu, et il fallut s'en contenter.
+
+Tandis que chacun collaborait selon son role a l'oeuvre commune de
+fusion et d'entrainement, en se montrant exact aux rassemblements,
+attentif et docile durant les exercices, scrupuleux a etablir les
+situations, les bons, les feuilles de journees, etc., tous, le devoir
+rempli, nous jouissions sans scrupule du dernier repit qui nous etait
+accorde. Maintenant, le doute n'etait plus permis; il n'y avait plus
+de place pour l'impatience et l'enervement: a breve echeance, nous
+combattrions, nous aussi; il nous serait donne de tenir la campagne, de
+dormir a la belle etoile, de peiner et de souffrir pour la defense du
+pays. Pour le moment, nous goutions l'agrement de deambuler dans une
+ville belle, elegante, animee comme au temps d'une paix heureuse, en
+songeant aux tristes etapes en pays devastes; nous savourions le plaisir
+de manger, assis, des mets servis proprement dans de la vaisselle,
+en prevoyant le renversement des marmites au bivouac et les repas de
+biscuit tout sec; voluptueusement, nous prenions nos aises dans des
+lits chauds et douillets, frissonnant seulement a l'idee des prochaines
+nuitees sur la terre humide ou gelee.
+
+Pourtant les passions mesquines gataient par leurs infiltrations
+malsaines ces dernieres heures de legitime bien-etre. Le cadre
+subalterne de chaque compagnie forme un groupe d'hommes, qu'a certaines
+heures rassemblent le service ou les necessites materielles, et que
+l'habitude maintient a peu pres reunis le reste du temps: en un mot,
+c'est une petite societe; donc, on s'y observe mutuellement, on s'y
+jalouse, on y medit les uns des autres, la charite servant rarement de
+lien aux reunions humaines.
+
+A Angers, la compagnie n'avait plus de sergent-major. Le notre avait
+ete nomme adjudant a l'organisation du regiment. Les fonctions de chef
+etaient remplies par le sergent-fourrier, camarade genereux, loyal,
+malgre quelques inegalites de caractere. Harel avait ete mousse, je
+crois. Il avait alors vingt-cinq ans, il etait grand et beau, ses
+yeux, tres noirs, s'enfoncaient sous un front bombe, proeminent, et
+semblaient, par l'habitude des vastes horizons de la mer, lancer des
+regards d'une portee trop lointaine.
+
+Villiot, le doyen des sergents, etait, quoique ne a Marseille, simple,
+brave et modeste. Excellent soldat, bon camarade, superieur affable,
+subordonne digne. Ayant eprouve son courage a ses propres yeux dans
+la sanglante fournaise de Sedan et dans sa fuite perilleuse apres la
+capitulation, il ne cherchait a en imposer a personne. Sa qualite
+d'ancien prevot d'armes temoignait assez d'ailleurs qu'il n'avait rien a
+craindre d'un adversaire individuel. Sa complaisance et sa serviabilite
+n'en avaient que plus de prix; elles ne se dementaient jamais.
+
+Son compatriote Laurier ne lui ressemblait guere, surtout au moral.
+Moins grand, mais de traits plus reguliers, grassouillet, il offrait le
+type combine du joli sergent et du vrai Marseillais. La face rejouie
+d'un gourmand, toujours propret, pommade, reluisant, il etait aussi
+glorieux que son nom, bien que le laurier serve a parfumer la soupe
+autant qu'a tresser des couronnes. Jamais zouave n'eut de guetres plus
+blanches ni mieux ajustees que les siennes, sur un pied mieux cambre.
+Aucun mousquetaire n'eut l'allure plus avantageuse. Quels accroche-coeur
+que les bouts aiguises et retrousses de ses moustaches noires! Qu'ils
+annoncaient bien la hardiesse de langage et les propos vantards, que
+l'accent _aiole_ semblait du reste legitimer!
+
+Pluvier, comme Royle, nous etait venu de Paris; mais il avait beaucoup
+plus de chance d'y retourner. Court, malingre, le nez deja bourgeonnant,
+il grelottait avant d'avoir passe une nuit dehors et se plaignait de
+rhumatismes sans avoir essuye la moindre averse. Il etait du nombre des
+Parisiens qui preferent regarder l'emeute derriere leurs volets, plutot
+que d'aller la tenter--ou la combattre--sur les barricades.
+
+D'ou Gouzy pouvait-il bien etre originaire? Je ne sais. Il etait un peu
+vantard comme Laurier, mais beaucoup moins freluquet. Quoique l'un
+des plus anciens grades, il avait l'esprit subversif de Royle, qu'il
+rappelait par son jeune age et sa longue taille degingandee. Il avait,
+comme Nareval, la manie de perorer devant les hommes.
+
+Quant a ce dernier, en prenant du galon, il s'etait peu modifie. Plus
+circonspect dans l'etalage de son savoir, il etait livre aprement a son
+ambition. Il goutait moins la satisfaction d'avoir franchi les premiers
+degres, qu'il n'aspirait inquietement a en gravir d'autres. Aussi
+mettait-il son temps a profit pour tacher d'acquerir sur le Champ de
+Mars les premieres notions du commandement, qu'il possedait a peine.
+
+La, comme partout, Villiot etait la providence de tous. Il manoeuvrait
+fort bien, donnait l'exemple, entrainait et, de plus, prodiguait a
+chacun des conseils, au besoin, un coup de main, pour le paquetage des
+sacs, l'entretien du fusil, l'arrangement commode du fourniment. Pendant
+ce temps, Gouzy se contentait de developper, mais a profusion, des
+conseils theoriques, tandis que Laurier se campait fierement, en
+retroussant ses moustaches sous l'oeil des bonnes angevines, et que
+Pluvier constatait l'intensite progressive de ses rhumatismes. Harel,
+pour lui, contenait sa fureur avec peine a l'idee que sa comptabilite,
+confiee a mon inexperience, n'avancait guere.
+
+Sans titre encore, j'etais en effet mele aux sous-officiers. Bien que
+je n'eusse meme pas les insignes de caporal-fourrier, j'en remplissais
+completement les fonctions. De la, s'il faut l'avouer, les troubles qui
+agitaient notre petit groupe. La promotion de notre sergent-major au
+grade d'adjudant avait immediatement allume les convoitises de Laurier
+et de Gouzy, sans parler naturellement de Nareval.
+
+A leurs yeux, il etait legitime que Harel passat sergent-major,
+avant-derniere et peut-etre derniere etape vers le grade de
+sous-lieutenant. Ils desiraient tous trois obtenir le grade de fourrier,
+avec le ferme espoir de suivre apres lui le meme chemin. Il leur
+deplaisait donc que la place me parut reservee, et, puisque je n'etais
+pas sous-officier, ils estimaient que leurs desirs devaient primer mes
+droits. Avec cette idee, ils etaient vexes de voir leurs doyens me
+traiter deja en egal. Ils s'en expliquerent avec eux a l'occasion d'un
+fin repas d'adieu organise la veille de notre depart d'Angers.
+
+Villiot et Harel se contenterent de hausser les epaules. Mais, au
+dernier moment, le beau Laurier declara tout net qu'il y allait de la
+dignite de son grade a ne point s'attabler avec un simple caporal. Ses
+deux emules appuyerent son avis, par leur silence. Harel et Pluvier, au
+contraire, tout en se mettant a table, le traiterent de ridicule, ce qui
+etait insuffisant pour le faire capituler. Villiot, president de droit,
+ressentit davantage l'odieux d'une insolence que l'inegalite de grade
+m'empechait de relever. Froidement, s'asseyant a son tour et m'invitant
+a l'imiter, il repondit a Laurier qu'il avait un bon moyen de
+sauvegarder sa dignite menacee. En meme temps, il lui indiquait la
+porte.
+
+Ce geste interloqua notre chatouilleux sergent. Il eut bien bonne envie
+de nous punir tous, en nous privant de sa gracieuse personne. Mais le
+potage fumait dans les assiettes et une grosse volaille etalait au
+milieu de la table sa chair reluisante et doree. Laurier etait incapable
+de bouder contre son ventre. Il prit sa place sans repliquer, et, a
+coups de dents, il se vengea sur le diner.
+
+
+IV
+
+
+Le 9 novembre, tandis que la premiere armee de la Loire remportait sans
+nous la victoire de Coulmiers, le regiment recut l'ordre de se diriger
+sur Nevers, par les voies dites rapides. A la nuit, les trois bataillons
+s'acheminerent vers la gare; mais les deux premiers purent seuls etre
+embarques, faute de materiel roulant. Nous les suivimes le lendemain
+matin, et vingt-quatre heures apres nous atteignions notre nouvelle
+destination.
+
+Sur une vaste promenade plantee en quinconce, douze clairons rassembles
+lancaient l'allegre sonnerie du reveil, soutenus par le roulement
+cadence des tambours. La, au milieu de Nevers, s'elevait comme une autre
+ville. Veritable ville lilliputienne, avec ses petites maisons blanches
+identiques, avec ses etroites avenues et son carrefour central ou se
+dressait la tente du colonel. Dominant toutes les autres, cette tente
+semblait, ainsi qu'un clocher de village, etendre sa protection tout a
+l'entour. Quand, de chacun de ces petits abris fragiles, se glisserent
+au dehors six hommes tous semblables, qui paraissaient sortir de
+terre et dominaient de deux coudees leurs demeures, on eut dit d'une
+innombrable foule de geants.
+
+Etant enfant, j'appreciais fort les images d'Epinal et les soldats de
+plomb qui me fournissaient de longues files d'un meme type uniformement
+reproduit; mais je raffolais litteralement des gravures plus soignees ou
+des jouets de luxe qui figuraient un camp dans sa diversite pittoresque.
+Or c'etait ce spectacle au naturel qui m'etait offert maintenant
+et infiniment plus varie que toutes les imitations. Non loin des
+sentinelles en armes, les uns baignaient bravement leur tete et leurs
+bras a la fontaine publique; d'autres nettoyaient leur fusil, mal
+graisse la veille, et que l'humidite de la nuit menacait. Ceux-la
+batissaient les fourneaux de campagne, rallumaient les feux de bivouac
+et preparaient le cafe. Les sergents commandaient la garde, les caporaux
+rassemblaient les corvees que les fourriers reclamaient impatiemment,
+toujours affaires, tandis que, pour assister au rapport, officiers et
+sergents-majors se reunissaient en cercle devant la tente du colonel.
+
+Tout cela dans la perspective accusee par les rangees successives des
+arbres aux futs blanchatres, aux hautes branches depouillees d'ou
+tombaient pourtant, ca et la, par instants, dans la buee matinale,
+quelques dernieres feuilles, recroquevillees et rouillees, qui
+semblaient retrouver une fugace vitalite en roulant sur le plan incline
+de la toile des petites tentes. Ce cadre, par le contraste, accentuait
+la couleur, l'animation du tableau martial, et en meme temps lui donnait
+une teinte melancolique bien appropriee, car cette vie des camps, pleine
+et robuste, est dans son activite le prelude de sanglantes hecatombes.
+Neanmoins, nous qui, arrivant, n'etions encore que des spectateurs, nous
+eprouvions, par un entrainement physique, par une emulation instinctive,
+quelque intime fierte et une sensualite indefinissable a nous savoir une
+partie de ce tout et a avoir le droit de nous meler a son mouvement.
+
+Le 3e bataillon n'eut pas a dresser ses tentes. Le temps de preparer son
+repas, et le regiment devait se porter en masse dans la direction du
+Nord. Les clairons sonnerent vers midi. Immediatement tout le monde met
+sac au dos; puis la colonne s'ebranle en bon ordre et se met en marche
+gaiement.
+
+Sevres du doux climat du Roussillon, nous fumes cependant favorises,
+pour cette promenade militaire, d'un dernier sourire du soleil
+d'automne. Par un temps sec, la route etait excellente et le regiment
+magnifique. Sur un espace d'un kilometre environ, les hommes marchaient,
+deux par deux, sur chaque bord de la route, laissant circuler au milieu
+le train regimentaire et les voitures d'ambulances.
+
+Les uniformes etaient irreprochables. Relevees sur les hanches, les
+capotes bleues laissaient voir, agitee d'un mouvement unique et cadence,
+une longue trainee rouge, coupee a quelques centimetres de terre par
+la ligne blanche, eclatante, des guetres. Au sommet des havresacs, les
+gamelles neuves resplendissaient sous le soleil, comme des casques,
+entre les tentes et la haie d'acier des chassepots. Le cliquetis des
+armes scandait la marche, et un bruissement general, comme celui des
+ecailles d'un monstre gigantesque, servait d'accompagnement aux chants
+qui s'elevaient alternativement, de distance en distance. Quel effet
+merveilleux! Jamais regiment marchant a la victoire fut-il plus dispos?
+parut-il plus alerte et plus fier?
+
+A un tel pas, il nous eut ete facile d'aller fort loin; mais notre
+ardeur dut se borner a franchir six kilometres. Il y avait la, sur la
+droite de la route, l'emplacement d'un camp, marque par la presence
+d'un peloton de tirailleurs algeriens. Sur un coin de la verte prairie,
+bientot jalonnee par nos adjudants-majors, les noirs Africains, dans
+leur vetement d'azur galonne de jaune, accroupis devant leurs tentes,
+recueillaient frileusement les rayons du soleil qui leur envoyait un
+pale reflet du pays natal. De leurs yeux blancs ils semblaient nous
+toiser assez dedaigneusement, tandis que, fiers de notre gros effectif,
+nous ne pouvions nous empecher de trouver leur masse un peu grele.
+
+L'herbe etait seche, la paille de couchage nous fut bientot distribuee.
+Apres quelques hesitations, certaines lenteurs, nos six cents tentes
+s'alignerent en colonne par compagnie, derriere les faisceaux aux lames
+miroitantes irradiees comme des feuilles d'aloes. Les fourneaux se
+creuserent a l'abri d'une haie vive, et bientot les hommes, en petite
+veste, sans ceinturon, vinrent en nombre s'offrir l'avant-gout de soupes
+qui delicieusement chantaient dans les marmites de fer-blanc tout neuf.
+
+Quelques-uns, moins affames, allerent essayer de fraterniser avec les
+turcos, qui deja repartissaient entre eux leurs gamelles. Les sombres
+visages de nos voisins servaient de repoussoir a la-blanche figure de
+leur jeune chef. Physionomie intelligente et douce, le blond capitaine
+Carriere semblait n'avoir nul besoin d'energie pour mener ces
+demi-sauvages. Il y suppleait par sa bonte naturelle, ne les quittant
+jamais, mangeant gaiement au milieu d'eux la meme soupe et le meme pain.
+
+Notre premiere nuit de bivouac fut bonne, sauf quelques indiscrets
+courants d'air signalant de legeres imperfections architecturales dans
+notre fragile demeure. Mais nul n'osait critiquer un edifice qui etait
+en partie sorti de ses mains. Seul Pluvier hasarda quelques soupirs.
+Point d'echo. Force fut bien d'imiter le stoicisme de ses compagnons,
+et, se rechauffant mutuellement les uns les autres, tous bientot
+s'endormirent.
+
+Helas! le lendemain, une pluie diluvienne transforma notre moelleuse
+prairie en un grand lac. Quoique Villiot eut pris le soin de creuser
+une rigole tout autour de la tente pour en preserver l'interieur, la
+situation fut terrible, quand, apres le couvre-feu, nous nous trouvames
+blottis, immobiles, pour plusieurs heures, dans nos vetements trempes,
+avec nos chaussures boueuses, sous nos toiles mouillees. A la premiere
+plainte de Pluvier, ce fut un concert affreux de reproches adverses.
+Chacun se souvenait de l'ouvrage des autres, pour leur en faire un
+grief. Nareval accusait Gouzy d'avoir mal plante les piquets. Laurier
+critiquait la tension des cordes, et Gouzy leur reprochait d'avoir
+boutonne les toiles de travers. Une goutte d'eau, une perle fluide,
+lui tombait sur le nez avec une telle regularite, qu'il craignait d'y
+trouver une stalagmite le lendemain.
+
+Ces orages passaient au-dessus de moi, qui n'avais garde de souffler
+mot. Cela n'empecha pas Harel de me prendre a partie. Modestement, je
+fis valoir que, appele a copier un ordre en arrivant au camp, je n'avais
+pu collaborer a l'edification de la tente.--En verite, j'avais le
+cynisme de l'avouer: j'acceptais une hospitalite volee, voyez quelle
+paresse! A ces mots, en un instant, on cria baro sur le fourrier.
+Tellement, que, du voisinage, le lieutenant nous pria de causer plus
+bas, ce qui assura mon salut. Un supreme gemissement de Pluvier, et
+chacun se morfondit dans le silence et dans l'humidite.
+
+La pluie, comme eut dit M. de la Palisse, est un grand dissolvant; mais
+je l'entends au moral. Comme elle ne s'arreta pas le jour suivant, les
+tentes restaient debout; mais beaucoup d'hommes s'en echappaient,
+allant chercher un abri et du feu dans les habitations du voisinage.
+La discipline deja, il faut en convenir, commencait a se relacher.
+J'enviais un peu les transfuges, sans vouloir pourtant, sans pouvoir
+d'ailleurs les imiter, car il fallait sous l'ondee recevoir a toute
+heure une distribution nouvelle et la repartir aussitot entre les
+escouades. Ah! que j'eusse volontiers cede a Laurier, ou a tout autre,
+le galon de fourrier, que je n'avais du reste toujours pas!
+
+Le quatrieme jour enfin, le ciel, au reveil, nous apparut tout bleu,
+sans un nuage. Le soleil se montra, et tous les hommes profitaient
+avec joie de ses rayons bienfaisants pour secher leurs vetements et se
+degourdir comme des lezards. Libre de toute corvee, j'allai avec Nareval
+visiter une immense construction, un couvent, je crois, qui se dressait
+a proximite, quand le clairon sonna a l'ordre. Nous revenons au pas de
+course. Depart immediat. Il est onze heures, et a une heure le regiment
+doit se trouver a la gare de Nevers.
+
+En un clin d'oeil, les six cents tentes qui couvrent la prairie
+s'effondrent. Pendant quelques instants, un mouvement indescriptible,
+une agitation febrile, regnent partout. C'est comme une mer humaine.
+Tous--les bras agiles, les mains prestes--tantot s'agenouillent, tantot
+se levent, se courbent, se redressent, ainsi que font, au theatre, sous
+la toile verte figurant l'ocean, les manoeuvres qui _jouent les flots_.
+Et de cet immense desordre, de ce fouillis inextricable d'hommes et de
+choses, le regiment bientot se degage, s'aligne, se meut et s'eloigne,
+laissant, dans le vaste espace ou quatre nuits il a dormi, un champ de
+paille fletrie, pietinee, entre des sentiers bourbeux. Six cents tas de
+fumier, sur un cloaque.
+
+A la gare, l'appel signala quelques retardataires. Le depart avait ete
+si imprevu, si prompt, que beaucoup avaient appris la levee du camp
+lorsque nous etions loin. Harel etait de ce nombre. Il nous rejoignit a
+temps, mais furieux d'etre en faute. Les vifs reproches du lieutenant ne
+le calmerent point. Il s'en prit naturellement a moi, qui avais eu soin
+de boucler vivement son sac et de le mettre aux bagages. Cette injustice
+m'indigna: oubliant la difference de grade, je le rabrouai vertement.
+Tandis qu'il se perdait dans la foule, l'attention generale fut attiree
+vers une scene analogue, dont les consequences devaient etre plus
+graves. L'altercation avait lieu entre un caporal et un sergent-major du
+2e bataillon, les roles etant, il est vrai, renverses.
+
+L'un des derniers arrives, le caporal, soit qu'il se fut echauffe en
+voulant rejoindre son rang, soit qu'il eut trop essaye de se rafraichir,
+avait le visage enflamme, l'air surexcite. A une observation de son
+chef, il repliqua, et le sous-officier s'avanca d'un air courrouce. Le
+caporal le saisit par le plastron de la capote, assez violemment pour en
+arracher un des boutons. Si le caporal etait avine, ce geste, malgre
+sa brusquerie, pouvait etre celui d'un interlocuteur tenace, importun,
+grossier, si l'on veut, sans intention brutale. Mais ce point ne devait
+jamais etre eclairci.
+
+Cent cinquante personnes avaient ete temoins du fait en lui-meme,
+y compris les officiers. Irrites deja du relachement que denotait
+l'interminable defile des retardataires, nos chefs etaient mal prepares
+a l'indulgence. Ordre fut donne de saisir le caporal et de le desarmer.
+Le malheureux etait inculpe de voies de fait envers un superieur.
+
+Aussitot degrise ou calme, il demeura stupefait, pret sans doute a faire
+des excuses, a s'humilier. Car, deja mur, marie, assurait-on, et pere
+de famille, il n'avait plus la fougue de la prime jeunesse. Rengage
+volontairement a bonne intention, il dut regretter vite un premier
+mouvement inconsidere; mais on ne lui demandait plus rien. Rien que sa
+vie. Il etait pris dans l'engrenage de la justice militaire, terrible
+instrument que la necessite du salut commun rendait impitoyable.
+
+Retenu par ce penible incident, j'avais laisse envahir les wagons.
+J'errais le long de la voie, demandant distraitement une place a chaque
+portiere. Mentalement, j'etablissais une relation entre ma situation et
+celle du miserable caporal; je fremissais a l'idee qu'il eut pu dependre
+d'un mauvais regard de Harel, d'un geste trop hardi de sa part, pour me
+jeter dans une situation pareille, et, par cela seul, je sentais monter
+en moi une rancune contre lui. Or je l'apercus, entr'ouvrant a ma vue la
+portiere d'un compartiment de deuxieme classe qu'il occupait seul
+avec Villiot. Pour m'aider a monter, il me tendit la main. C'etait
+delicatement me faire des excuses. Elles m'allerent au coeur, je
+l'avoue, dans l'etat particulier d'esprit ou je me trouvais.
+
+Installe commodement entre mes deux meilleurs camarades, je leur
+rapportai la scene dont j'etais emu encore. Harel, faisant tout bas le
+meme rapprochement que moi, palit un peu, en mesurant les consequences
+possibles de la vivacite de son caractere. "Bah! dit-il, le conseil de
+guerre expliquera tout cela." Car nous ignorions qu'il n'y avait meme
+plus pour nous de conseils de guerre. Nous n'avions plus droit qu'a une
+justice sommaire, celle des _cours martiales_.
+
+Le train nous emportait cependant vers Blois, notre nouvelle
+destination. Nous passames par Orleans, que les Allemands avaient evacue
+apres leur defaite de Coulmiers. Mais la voie etait a peine retablie. Il
+fallait avancer prudemment, toujours sur le qui-vive. L'ennemi pouvait a
+tout instant reparaitre, et cette pensee nous surexcitait. Elle rompit
+l'ennui d'un trajet de dix-huit longues heures.
+
+
+V
+
+
+A Blois, on nous fit etablir nos bivouacs au sud-ouest de la ville,
+au dela de la gare. Nos tentes s'alignaient tout le long d'une avenue
+boisee qui aboutit a la foret; les dernieres, les notres, en touchaient
+la lisiere, et il y avait comme une sorte de mystere inquietant dans ce
+voisinage immediat. Bien que toutes les feuilles fussent tombees, les
+troncs d'arbres formaient, par leur foule, un mur impenetrable aux
+regards et d'ou semblaient s'echapper, comme des fantomes, les vapeurs
+du matin.
+
+La vie de Nevers se continua la, par un temps meilleur. J'y achevai plus
+agreablement mon apprentissage de fourrier. Il ne me laissait pas un
+instant de liberte, meme pour assister aux exercices. Preparation des
+bons, direction des corvees, distributions de toute nature. Il n'y avait
+pas de temps a perdre pour arriver a tout. Ce ne fut pas d'ailleurs sans
+une certaine emotion que je pris charge des 18 000 cartouches destinees
+a ma compagnie. Quatre-vingt-dix pour chacun de nous. Sur les
+recommandations reiterees de M. Eynard, nous les logeames dans le
+havresac, douillettement, de maniere a les bien garantir de l'humidite.
+
+Ces soins divers, multiples, nous absorbaient entierement. Beaucoup
+d'entre nous avaient oublie la scene du depart de Nevers, mais non
+pas ceux qui avaient mission de s'en souvenir. Elle devait avoir son
+epilogue, logique, fatal et prompt.
+
+L'accuse fut traduit devant une cour martiale, ou siegeaient un chef de
+bataillon, deux capitaines, un lieutenant et un sous-officier, et dont
+la sentence ne pouvait etre ni revisee ni cassee.
+
+Cela dut tout d'abord ne point paraitre serieux au caporal Tillot, ainsi
+se nommait le malheureux accuse. Pour un instant d'oubli, pour une
+benigne vivacite, mourir de la mort des assassins, des voleurs et des
+laches? Etre tue par des Francais, avant d'avoir affronte les Prussiens
+detestes!
+
+Non, ce n'etait pas vraisemblable. Il s'agissait sans doute de quelque
+simulacre de jugement et de supplice, a la maniere maconnique, afin
+d'eprouver le courage du patient. Mais il ne pouvait etre question
+d'enlever au pays un de ses defenseurs devoues.
+
+Telles durent etre les pensees du caporal Tillot. Mais, pour les juges,
+qui ne pouvaient decliner leurs fonctions sans etre honteusement mis en
+reforme, ils durent envisager leur role avec tristesse et terreur, car,
+entre un texte formel et un fait indeniable, il n'y avait pas de place
+pour une hesitation. La cour martiale n'hesita pas.
+
+Notre lieutenant en faisait partie, en raison de son anciennete de
+grade. Il nous annonca le verdict, sans commentaires. Certes il avait eu
+l'occasion de cuirasser son coeur, a Sedan. Plus d'une fois il menaca de
+son revolver des hommes qui maugreaient contre le service, et il aurait
+eu le courage de tuer un fuyard; mais il veillait sur sa compagnie
+paternellement, quoique bien jeune. Il la reconfortait apres les
+journees de fatigue. Il etait bon, certainement, autant que brave. Toute
+sa bravoure lui fut necessaire pour tenir jusqu'au bout le role qui
+lui etait echu dans l'accomplissement de ce drame. L'arret qu'il avait
+contribue a rendre, il devait le prononcer le lendemain a la face du
+condamne, devant 8000 hommes assembles pour en voir mourir un autre.
+
+Spectacle douloureux. Acte le plus penible de la vie militaire, car,
+quelque bien etabli qu'il soit que l'armee forme un tout complet qui
+doit se suffire, il n'en reste pas moins terrible d'etre oblige de
+passer, sans preparation, a l'etat et de juge et de justicier. Nul ne
+peut repondre qu'il ne deviendra pas le bourreau sans pitie de son
+camarade coupable d'une peccadille, qu'il ne sera pas force de viser
+au coeur un ami digne de son estime quand meme. Le code de justice
+militaire, en effet, mieux pondere que le decret du 2 octobre 1870, qui
+avait institue les cours martiales, distingue entre les crimes contre
+la discipline militaire: il en reconnait de honteux, pour lesquels la
+degradation accompagne la mort, et d'autres qui entrainent seulement
+la mort. Mais il est muet pour la designation des executeurs. Ce point
+etait alors regle par le decret du 13 octobre 1863, ou il etait dit:
+"Le commandant de place fait commander pour l'execution un adjudant
+sous-officier, quatre sergents, quatre caporaux et quatre soldats, pris
+a tour de role, en commencant par les plus anciens, dans le corps auquel
+appartenait le condamne."
+
+Dans l'amalgame que nous formions, personne, parmi les hommes de troupe,
+n'etait fixe sur son anciennete relative. Il etait probable que, dans
+une telle incertitude, le sort, le hasard, remplacerait la regle. Tous,
+nous avions a craindre d'etre designes pour faire partie du fatal
+peloton. Bruler ainsi sa premiere cartouche, quelle epreuve!
+
+Mauvaise nuit que celle qui preceda l'execution. Pourtant nos
+apprehensions furent vaines. Aucun grade, aucun homme de notre compagnie
+ne fut requis. Seul le 2e bataillon avait ete charge de former le
+peloton. Des l'aube, tout le regiment s'etait prepare a prendre les
+armes, dans une sorte de recueillement. Il etait a peine aligne en avant
+du front de bandiere, que l'alerte sonnerie de clairons des chasseurs
+a pied se fit entendre venant de la ville: "As-tu vu la casquette, la
+casquette?"
+
+Le 10e bataillon de marche defilait devant nous, d'une vive allure.
+Puis, le puissant roulement des tambours, sourd d'abord, plus distinct,
+plus sonore d'instant en instant, sembla faire trembler le sol. C'etait
+un aussi beau regiment que le notre, le 51e. Il venait de son campement,
+sur l'autre rive de la Loire. Il passa devant nous, et, a la suite des
+chasseurs, s'enfonca dans la foret, ou nous nous engageames a notre
+tour. Allant en faire les frais, nous faisions aussi les honneurs de
+cette premiere reunion de notre brigade.
+
+A distance, le bois et les chemins se perdaient dans le brouillard; mais
+ce voile, sans se dissiper, semblait reculer devant nous, dessinant, a
+mesure que nous avancions, un cadre approprie a la ceremonie ou nous
+etions conduits. Les arbres depouilles etendaient lamentablement
+leurs branches, comme les bras d'un peuple de squelettes; l'herbe
+disparaissait sous la litiere des feuilles dessechees, terreuses, qui
+s'affaissaient en grincant sous nos pas. Quittant bientot la grande
+route qui partage la foret, la colonne prit un etroit chemin, mal fraye,
+defonce par les chariots des bucherons. Tout a coup s'ouvrit devant nous
+une immense clairiere, ou nous nous engageames en face du 51e de marche
+et a cote du 10e bataillon.
+
+Clairons et tambours s'etaient tus; mais derriere nous se faisait
+entendre la voiture cellulaire qui, entre deux gendarmes, cahotait dans
+les ornieres. Il lui fut impossible d'avancer au milieu des fougeres
+qui nous cachaient jusqu'a la ceinture. La portiere s'ouvrit, et le
+condamne, invite a descendre, put contempler une derniere fois la voute
+du ciel, qui, dans ce large espace, n'etait plus voile par la brume.
+
+Le caporal Tillot etait vetu de la petite veste bleu fonce, avec ses
+galons. Un aumonier le soutenait, car il semblait pret a faiblir,
+comme au terme d'un trop long voyage. Il recueillait les dernieres
+consolations de la bouche du pretre. Son visage, douloureusement
+contracte, exprimait pourtant la resignation. Sa marche etait penible,
+mais non pas hesitante.
+
+Les herbes et les fougeres avaient ete fauchees sur un carre de quelques
+metres. C'etait l'endroit ou le malheureux devait mourir. Il y parvint
+enfin. Il se laissa bander les yeux et s'agenouilla devant ses
+compagnons d'armes ranges a dix pas de lui.
+
+A cheval aupres du peloton, le colonel Koch etait visible de tous les
+points de la clairiere. Il commanda: "Portez vos armes!--Tambours,
+ouvrez le ban...!"
+
+A un roulement lugubre comme un glas, succeda un silence plus lugubre
+encore. Dans cet espace ou, sous le ciel, 8000 hommes respiraient, on
+entendit, semblable a un rale d'agonie, le souffle oppresse du condamne.
+A cet instant solennel, la voix sonore, nette et vibrante du lieutenant
+Eynard s'eleva du centre de ce cirque et prononca l'inexorable arret que
+terminaient ces mots:
+
+_"Au nom de la patrie envahie, le caporal Tillot est condamne a la peine
+de mort."_
+
+La derniere parole fut couverte par une detonation que les echos de
+la foret repercuterent comme un grondement de tonnerre. Puis, un coup
+isole, sec, sinistre, le coup de grace, tandis qu'un blanc nuage de
+fumee s'elevait lentement dans l'air en s'y evaporant peu a peu. Le
+caporal Tillot avait acheve de souffrir.
+
+M. Eynard nous rejoignit de son pas long et souple. Nous ne savions trop
+s'il fallait admirer cette maitrise de soi-meme ou craindre la cruaute
+que denotait le sang-froid de notre chef. Pourtant il etait livide et
+sa main trembla en cherchant la poignee du sabre qu'il tira du fourreau
+pour defiler. Il n'essaya pas d'ailleurs de dissimuler. "J'ai passe,
+nous dit-il a demi-voix, par bien des emotions; mais celle-ci est la
+plus cruelle."
+
+"Armes au bras!" reprit cependant la voix calme et froide du colonel.
+Les tambours roulerent de nouveau, et le defile commenca devant le corps
+du supplicie. Aupres se tenaient le pretre et le docteur, et autour de
+ce groupe quatre hommes en sentinelle formaient le carre a dix pas les
+uns des autres. Le malheureux s'etait affaisse sur le cote droit, sa
+veste portait dans le dos les petites dechirures rondes des balles qui
+l'avaient traverse de part en part, et le visage exsangue touchait
+terre, baignant dans une mare d'un rouge noir dont l'herbe s'impregnait.
+
+
+VI
+
+
+Nous passames rapidement devant cette guenille humaine, la regardant,
+par une sorte de fascination, obstinement, quelque desir que nous
+eussions de ne la point voir. Un lourd silence, au retour, pesait sur
+nous: il semblait qu'un lien trop etroit nous opprimat la poitrine,
+jusqu'a nous etreindre le coeur. Chacun de nous ruminait de sombres
+pensees. Gouzy, au risque d'etre atteint a son tour, exprima les siennes
+tout haut. Il declara cette execution barbare et imbecile: mais il
+n'eveilla pas de franc echo. Moi-meme, je n'aurais pas ose m'affirmer
+comme lui. S'il y avait dans nos rangs des traitres ou des laches, la
+terreur pouvait les dompter et les entrainer. Aux yeux des autres, le
+caporal Tillot etait un martyr. Son sang a coule pour la patrie, sans
+gloire, mais non sans utilite. Dans l'immense sacrifice, qu'etait-ce
+que de frapper une victime quelques jours plus tot, parmi cette foule
+destinee au carnage? N'y avait-il pas la un jeu de la loterie du sort
+qui avait designe le caporal Tillot et avait voue ce premier holocauste
+aux esprits malins de la peur et de l'indiscipline, pour les conjurer?
+
+Peut-etre; mais nous nous trouvions dans la situation du patient qu'un
+operateur hardi a prive d'un membre, sous pretexte d'eviter la gangrene.
+Il nous fallait changer le cours de nos idees; l'air du camp paraissait
+deletere. Apres la prise d'armes du matin, la journee etait remplie.
+Point de corvees, aucune crainte de depart, la date du notre etant
+fixee officiellement au surlendemain. Nareval etait libre comme moi.
+Impossible de resister au besoin d'aller entrevoir, dans des rues, sur
+le seuil des maisons, derriere les vitres des boutiques, une population
+vivant de la vie ordinaire des peuples civilises, banale, monotone, mais
+sure et non sans attrait.
+
+Blois avait a nous montrer son chateau, que nous avions apercu de la
+gare. Il est flanque de tourelles elegantes, au sommet desquelles
+flottait alors le drapeau blanc a la croix de Geneve. De ce cote, il
+domine un joli square, du haut d'un talus abrupt ou poussent quelques
+arbustes et d'ou le lierre s'eleve en capricieux dessins jusqu'aux
+premieres croisees. Elles sont ornees de balcons sculptes dans la pierre
+delicatement ajouree, et elles alternent avec des panneaux peints
+de couleurs vives et semes d'ecussons, d'or, d'argent, d'azur et de
+gueules.
+
+En suivant une pente raide a notre gauche, nous parvinmes devant le
+portail, que surmonte une statue equestre de Louis XII en haut-relief.
+Une voute ogivale, bordee de statues separees par de gracieuses colonnes
+torses, conduit a la cour d'honneur, ou apparait en saillie le large
+escalier de pierre qui a tente plus d'un peintre. La dut se borner notre
+visite; nous n'avions pas encore acquis le droit de penetrer dans les
+salles, et ne le regrettions pas: il fallait, pour entrer, permission ou
+plutot ordre de la Faculte.
+
+A ce point de vue, notre derniere journee de Blois completa les titres
+de l'un de nous. Une pluie diluvienne detrempa le sol et rendit le camp
+inhabitable. Pluvier, se declarant vaincu par les rhumatismes, se fit
+hospitaliser.
+
+Sans avoir le desir de l'imiter, nous trouvions tous qu'un lit de
+boue, pour etre moelleux, n'en etait pas moins desagreable et en effet
+malsain. La retraite et le couvre-feu sonnes, Gouzy et Nareval, bons
+camarades, en depit d'un reste d'envie, m'offrirent de les accompagner
+jusqu'a une ferme voisine ou ils avaient deja admirablement dormi.
+Les nuits precedentes avaient ete mauvaises pour moi, grande etait ma
+fatigue. Et puis, enfin, trop rigoureuse etait la sanction donnee a la
+discipline, pour ne pas relever l'attrait du fruit defendu.
+
+L'obscurite favorisa notre evasion. Il fallait gagner la ferme par de
+petits sentiers courant a travers champs. Ils etaient coupes de larges
+flaques d'eau, ou je m'embourbais, tandis que mes compagnons filaient
+beaucoup mieux dans un chemin qu'ils avaient pratique. Derriere nous, on
+marchait. D'autres soldats allaient peut-etre nous ravir nos places, a
+moins que nous ne fussions poursuivis par la garde du camp. De toute
+maniere, il fallait se hater, gagner de vitesse; mais des etangs, de
+veritables lacs, succedaient aux premieres flaques. A la fin, Gouzy, le
+mieux enjambe de nous trois, cria victoire: a nous le prix de la course,
+et nous fumes aussitot rassures quant a la poursuite. La defaite
+constatee, les pas decourages s'eloignerent, faisant entendre par
+intervalles le bruit flou de crapauds s'affalant dans l'eau. Les
+malheureux vaincus pataugeaient toujours.
+
+Si notre escapade nous avait cause quelques remords, ils s'evaporerent a
+la chaleur de l'atre de notre hote. En notre honneur, il s'empressa
+de jeter deux sarments dans sa large cheminee. Le bois sec petillait
+gaiement, et, dans la flamme agile, les brindilles se tordaient,
+pareilles a des cornes de diablotins. Nos vetements de gros drap tout
+mouilles sechaient rapidement, et nous etions enveloppes chacun d'un
+nuage, comme les dieux de la mythologie. Quoique moins olympien, le
+spectacle qui s'offrait a nos yeux etait charmant, dans sa simplicite.
+
+Sur des murs blanchis a la chaux et legerement enfumes, deux gravures
+religieuses pour tout ornement. Un sol de terre battue; des outils
+de laboureur dans un coin; quatre chaises rustiques; un lourd bahut
+reluisant; une table massive de bois blanc ou transparaissait, comme une
+neige impalpable, la fleur du savon dont elle devait etre tous les jours
+frottee; les provisions d'hiver suspendues dans des linges aux poutres
+du plafond.
+
+Apres nous avoir recus et avoir active le feu, le maitre du logis,
+paraissant un peu las de sa journee, s'etait assis en face de sa jeune
+femme, qui, pres de la table ou attendait un tricot tout herisse de ses
+aiguilles, allaitait un enfant, tandis qu'un bambin plus age jouait a
+ses pieds avec des epis de mais et nous examinait curieusement a la
+derobee. Les joyeuses lueurs du foyer faisaient palir la petite flamme
+de la chandelle fumeuse, et illuminaient la scene entiere.
+
+L'homme, dans la force de l'age, le teint hale, l'air franc et bon,
+reposait volontiers son regard sur la jeune mere, au visage regulier,
+presque beau, agreable en tout cas dans le cadre de cheveux bruns lisses
+en deux bandeaux qui s'echappaient d'un serre-tete blanc. Les traits
+etaient fins, l'expression naive, et, malgre cette naivete, les quelques
+mots qu'elle ajoutait aux propos de son mari, avec la meme prononciation
+parfaite, denotaient un ferme bon sens. Ce tableau figurait a souhait la
+paix bienfaisante et feconde.
+
+Combien de temps ces braves gens en jouiraient-ils? Au lieu de donner
+une hospitalite volontaire, ne subiraient-ils pas bientot, comme le
+tiers de leurs semblables, l'occupation forcee d'un brutal ennemi?
+L'eloignement de ce supplice, de cette honte, ne dependrait-il pas
+de notre conduite? Si vraiment l'immolation d'un des notres devait
+enflammer les courages et communiquer aux faibles de la force, est-ce
+que, devant les perils a enrayer, le sacrifice ne se legitimait pas?
+
+Nos vetements ayant ete assez seches, il nous fallut remercier de son
+aimable accueil la jeune femme que nous ne devions plus revoir. Son mari
+nous conduisit dans un grenier bien clos, tout garni de paille fraiche
+et de foin odorant. La nous goutames quelques heures d'un sommeil
+reparateur, embelli de doux reves. La victoire nous souriait; tous
+nos freres etaient venges, l'ennemi vaincu, refoule, aneanti. Songes,
+mensonges. Les notres, si seduisants qu'ils fussent, ne purent nous
+detourner longtemps de la realite. Bien avant le reveil, nous nous
+glissions sous notre tente. Cela se fit sans encombre, Dieu merci!
+
+A sept heures, le cafe bu tout chaud, nous prenions, avec armes et
+bagages, le chemin de la petite ville de Mer, situee a une vingtaine
+de kilometres de notre camp, au nord-est de Blois. La brigade allait
+s'incorporer au 17e corps d'armee. Elle etait confiee a un ancien
+colonel d'infanterie de marine, le general Charvet, du cadre auxiliaire.
+
+
+
+
+EN CAMPAGNE
+
+
+I
+
+
+Vingt kilometres a parcourir, c'est une petite etape. Le temps etait
+sombre, assez favorable pour la marche; mais le sol, detrempe par la
+pluie de la veille, mollissait sous les pieds. Et puis, notre bagage
+etait au grand complet. Fourniment, vivres, cartouches, rien ne
+manquait. La tente, humide encore, pesait fort. Quand, au bout d'une
+heure, retentit de distance en distance, comme repercutee par un
+interminable echo, la sonnerie de la halte, tous, et moi le premier,
+nous poussames un long soupir de soulagement; mais il etait a peine
+exhale, que les clairons, l'instant d'avant si charitables, nous
+ordonnerent cruellement de repartir.
+
+Grise et penible journee, qui n'a rien laisse dans ma memoire de
+l'aspect du pays. Nous avions tout au plus parcouru le quart du chemin,
+et il me semblait que j'etais deja a bout de forces. Je ne voyais que
+les deux pieds qui devant moi s'agitaient, fuyant alternativement les
+miens. Mon regard, s'il s'elevait, ne depassait pas la hauteur du
+havresac qui sous mon nez se balancait comme un esquif, avec le frequent
+tressaut que lui imprimait un sec haussement d'epaules. Cet as de
+carreau marchant, je le regardais, je le fixais desesperement, pour
+subir son attraction magnetique, pour contre-balancer l'horrible poids
+de celui qui me sollicitait en arriere, me tiraillait sous les bras,
+m'ecrasait les epaules, comme si, de minute en minute, il eut grossi et
+se fut reellement appesanti.
+
+Avec une terreur qui croissait en proportion de l'affaiblissement de mon
+corps, je me demandais si jamais j'arriverais au bout de l'etape. Or,
+si a cette premiere epreuve j'etais vaincu, comment esperer fournir une
+carriere plus longue? Ma bonne volonte, mon ardeur patriotique, tous mes
+elans sinceres allaient-ils donc etre eteints, annihiles? Etait-il donc
+inutile et vain d'avoir du coeur? Ne valait-il pas mieux posseder de
+solides jarrets?
+
+A la derniere pause, j'eus l'imprudence de m'asseoir. Quand le clairon
+sonna, mes jambes etaient rouillees, inertes. Je voulus me lever.
+Impossible. Mon fardeau me clouait sur le tas de pierres ou je m'etais
+echoue, au bord de la route, et, plein de desespoir et de rage, je vis
+defiler tout le 51e regiment qui suivait le 48e. Par un supreme effort,
+je m'etais redresse pourtant; mais, loin de pouvoir regagner le terrain
+perdu, je me voyais distancer toujours plus. Non seulement mes effets et
+mon sac me pesaient, mais aussi mes galons: je m'en trouvais indigne,
+j'en etais honteux. Volontiers je me les fusse arraches, et je me
+demandais avec inquietude comment j'allais m'excuser aupres de mes
+officiers d'etre un trainard.
+
+La brigade s'etait arretee au nord de la ville, le 48e a droite et le
+51e a gauche de la voie ferree qui monte vers Beaugency. La nuit tombait
+quand je rejoignis ma compagnie; il avait fallu du temps pour assigner
+a chacun sa place: les faisceaux etaient formes, les tentes a peine
+dressees. Officiers et camarades ne remarquerent pas mon retard ou
+feignirent de ne s'en etre pas apercus. Impossible de me rappeler si la
+soupe fut bonne, ni meme si j'en mangeai. Me reposer, m'etendre, dormir,
+voila ce qu'il me fallait. N'importe ou. Necessaire est l'extreme
+fatigue de la marche avec un chargement de bete de somme, pour vous
+faire gouter les bienfaits du repos sous un illusoire abri et a meme la
+terre humide.
+
+Au redoublement de froid qui coincide avec l'aube, je me reveillai
+pourtant. Le besoin de secouer l'engourdissement du sommeil me poussa
+a m'agiter hors de ma tente: je me trouvai si dispos, si alerte, que
+j'esperai mieux resister a une seconde epreuve. Faible espoir, car j'eus
+l'ennui de constater que, ressemblant aux heros par les mauvais cotes,
+j'avais, comme Achille, le talon entame.
+
+Par bonheur, nous ne devions pas quitter Mer tout de suite. Cette ville,
+qui compte normalement 4 000 ames, etait alors entouree et farcie de 12
+000 hommes de troupes de toutes categories et de toutes couleurs.
+Avec nous, les chasseurs campaient alentour. Au centre de la cite, un
+regiment de mobiles occupait la halle, qui offrait veritablement le
+spectacle d'une ruche gigantesque. Des moblots y apparaissaient en
+effet, non seulement fourmillant au ras du sol, mais encore allant
+chercher le repos sur les piles de sacs qui attendaient l'ouverture du
+marche. Dehors, sur la place, dans les rues, aux carrefours, partout
+s'ebrouaient, piaffaient, ruaient, des chevaux au piquet, et
+quelques-uns stationnaient tete basse, criniere tombante, leurs grands
+yeux mornes. Le long des grandes voies, s'alignait le materiel de
+l'artillerie. Canons a la longue gueule elevee, hardie, caissons
+lugubres comme des cercueils, forges roulantes, fourgons, fourrageres,
+enfin le train de la 2e division du 17e corps d'armee.
+
+Sous l'impulsion du general Durrieu, un divisionnaire authentique,
+graine d'epinards rare a ce moment-la, le corps d'armee s'agglomerait
+graduellement, sans precipitation, sans hate exageree. Cette prudence
+semblait s'imposer avec des formations improvisees, comptant--j'en
+fournissais la preuve--des volontes meilleures que les jambes.
+
+A la tete de la 2e division etait place le general de brigade du Bois de
+Jancigny, la veille colonel de gendarmerie. Bientot un autre brigadier,
+depuis lors celebre, allait etre designe pour remplacer le baron
+Durrieu, trop methodique et trop lent au gre du ministre de la guerre.
+Le 17e corps etait offert par le telegraphe au general Gaston de Sonis,
+pendant qu'il cherchait vainement a Chateaudun d'introuvables regiments
+de cavalerie avec lesquels il brulait de charger.
+
+Moi aussi, je profitai du trouble des temps pour avancer
+vertigineusement en grade. Le haut galon de sergent-fourrier me fut
+decerne a Mer. M. Eynard, promu lui-meme capitaine, repondit a mes
+remerciements en me promettant de me faire avoir sous peu, si je
+continuais de bien servir, le grade de sergent-major. Comme je l'eusse
+envie, le double galon, s'il avait du me dispenser de porter mon sac!
+
+En tout cas, les paroles bienveillantes du capitaine justifiaient un peu
+le depit de Gouzy et de Nareval, qui perca malgre eux. Ils me bouderent
+pendant une heure et devinrent ensuite les meilleurs camarades du monde.
+Quant a mon troisieme rival, il ne daignait plus etre jaloux de moi.
+Villiot, simple sergent, etait deja designe pour passer sous-lieutenant.
+Pourquoi son compatriote n'obtiendrait-il pas la meme faveur? En verite,
+le beau Laurier attendait l'epaulette, ni plus ni moins, et dans cette
+attente il relevait un peu plus ses moustaches; il multipliait les
+punitions, sans de bien graves motifs, pour se donner de l'importance!
+
+Harel, cela va sans dire, avait ete consacre sergent-major, et, pour
+completer notre cadre, il nous fut donne un lieutenant. M. Barta, comme
+M. Houssine, etait sorti des rangs, mais depuis plus longtemps. Il avait
+la mine d'un grognard qu'il etait, ayant combattu en Crimee, en Italie,
+et etant decore de la medaille militaire. Forte moustache, longue
+barbiche, grosse-voix. Au demeurant, le meilleur des hommes. Il eut ete
+parfait, sans son gout prononce pour la dive bouteille; mais, a l'armee
+de la Loire, il n'y avait guere a boire que de la neige fondue. M.
+Barta nous apparut donc sous un jour excellent. Grace a lui, la 6e du 3
+achevait d'etre encadree de maniere a ne pas trop redouter l'epreuve du
+feu.
+
+D'ailleurs le colonel Koch mettait a profit le dernier repit accorde par
+le general en chef, pour faire manoeuvrer le regiment a travers champs.
+J'eusse pris plaisir a cette preparation aux combats prochains; mais mon
+quartier general etait a la gare, ou se poursuivaient d'interminables
+distributions. Fastidieuses corvees. Tous les fourriers de la brigade
+etant convoques en meme temps, il leur fallait assister a la pesee
+successive, par les soins d'un sergent d'administration rarement bien
+dispose, des lots de denrees revenant a chaque compagnie. L'operation,
+quand il s'agissait des vivres de campagne, se renouvelait cinq fois.
+Sucre, 36 pesees; cafe, 36 pesees; riz, de meme; sel encore, haricots,
+toujours 36. Le lendemain, distribution de viande fraiche ou de lard
+sale, de pain ou de biscuit, pour recommencer ensuite. Ah! l'effrayant
+tonneau des Danaides que le ventre d'une armee!
+
+Le 24 novembre, je ramenais de la gare mes hommes de corvee, moins
+irrite encore d'une station de trois heures, qui nous avait fait rentrer
+les jambes dans le corps, que du soupcon d'avoir ete victime d'une
+grossiere erreur. Quelque raillerie qu'excitent les reglements
+militaires, ils sont generalement bons, quand ils sont strictement
+appliques. Mais ils forment comme une chaine: il ne faut pas qu'il
+y manque un seul anneau. Nul ne doit se derober tant soit peu a son
+devoir, sous peine d'ouvrir toute grande la porte aux abus. L'intendance
+avait trop a faire, en 1870, pour que les fonctionnaires ou que meme
+les officiers d'administration fussent presents partout: le soin des
+distributions etait forcement abandonne a des subalternes, recrues que,
+en general, le desir d'eviter le feu, plus que la conscience du devoir
+ou que les aptitudes professionnelles, avait poussees dans les services
+auxiliaires. Il appartenait donc aux officiers charges de la
+conduite des fourriers d'etre vigilants. Ce jour-la--il faut
+l'avouer,--l'officier de service, un lieutenant du 51e, impatiente
+d'attendre si longtemps, ne preta aucune attention a la protestation que
+je formulai. Pour ne pas perdre le temps, il fallut se contenter, de la
+part du sergent qui nous servait, d'une demonstration embarrassee au
+moyen de sa bascule. Cette sorte d'instrument est facile a fausser, et
+j'etais parti convaincu que nous avions ete trompes.
+
+Domine par cette preoccupation, j'entrai dans une epicerie qui se
+trouvait sur notre chemin. Verification faite, mes soupcons se
+changerent en certitude. Ainsi, plusieurs milliers d'hommes allaient se
+trouver prives de la nourriture d'un jour sur trois environ. Impossible
+d'en douter, les soldats de corvee en etant temoins comme moi.
+
+En un temps ou les vetilles etaient parmi nous punies de mort, je ne me
+croyais pas en droit de taire la faute d'un homme qui, par calcul ou par
+maladresse, allait en affamer des milliers au moment des rudes fatigues,
+pendant les marches forcees. Il appartenait a mon capitaine, sur mon
+rapport, de signaler la fraude ou l'erreur; mais il n'etait pas au camp,
+et, quelques minutes apres, je n'avais plus le loisir de me plaindre
+efficacement.
+
+Les clairons rappelaient, rappelaient au pas gymnastique. Dans la ville,
+les vibrantes trompettes de l'artillerie repondaient a nos sonneries.
+Puis il s'eleva au-dessus et autour de la ville un bruissement
+intraduisible, fait de l'agitation des soldats, du froissement du pave
+par le fer des chevaux, du roulement des affuts et des avant-trains,
+d'une longue clameur de commandements et d'un immense cliquetis d'armes.
+
+La ville de Mer, au bout d'une heure, dut sembler morne et vide a ses
+habitants: notre division l'avait evacuee. Le general de Sonis, d'abord
+suffoque par un tel exces d'honneur, s'etait cependant resigne, par
+esprit de discipline, a accepter le commandement en chef du 17e corps
+d'armee. Pour constituer solidement l'aile gauche de l'armee de la
+Loire, il avait demande la concentration immediate de ses divisions
+autour de lui, a Chateaudun, tandis que le 16e corps se maintenait au
+centre, en avant de Coulmiers, sous les ordres du general Chanzy, dans
+les positions conquises le 9 novembre, et que, plus a droite, le general
+Martin des Pallieres couvrait Orleans avec le 15e corps.
+
+Mer, ou je devais bientot revenir, non plus pedestrement, mais monte, je
+n'ose pourtant dire sur un noble coursier, Mer, qu'une sinuosite de la
+route nous avait permis de decouvrir a distance sans detourner la tete,
+s'etait efface dans la brume de cette triste journee d'automne. Le pays
+etait plat, sans horizon, sous un ciel terne, bas, qui semblait etouffer
+la terre. Et ce qui assombrissait encore tout cela, c'etait le souvenir
+de ma premiere etape. Il me preoccupait fort. Il me preoccupait d'autant
+plus qu'a chaque pas mon talon, mon talon d'Achille, me rappelait, par
+une sensation de brulure, ma vulnerabilite.
+
+Heureusement le depart avait ete tardif: il n'y eut pas a fournir ce
+jour-la une longue course. Au bout de trois lieues, ayant atteint a la
+nuit le bourg de Lorges, nous etablimes nos bivouacs dans des champs que
+bornait a notre gauche une large bande irreguliere, noire et confuse.
+
+Au jour, nous reconnumes que nous etions campes pres d'un grand bois, la
+foret de Marchenoir. Le cafe pris, on nous fit aligner a une portee de
+fusil de la lisiere: le 51e avait a nous rendre le funeste spectacle que
+nous lui avions offert dans la foret de Blois. Il y mit un peu moins
+de ceremonie que nous. Ayant laisse les faisceaux aupres des derniers
+fumerons de leurs bivouacs, les hommes de ce regiment vinrent se
+ranger a nos cotes, les bras ballants, presque comme a la foire. Il ne
+s'agissait, a vrai dire, que d'executer un simple soldat, lequel, chose
+grave, avait refuse d'obeir a un caporal qui le commandait de corvee.
+
+Grand, fort, l'air decide, cet homme fut conduit tout a l'entree du
+bois, sous l'escorte du peloton fatal. Il ne voulut pas se laisser
+bander les yeux, ni s'agenouiller. En se placant lui-meme bien en face
+de ses compagnons armes, il nous parut, de loin, demander si la distance
+etait convenable. Il recula d'un pas, et, s'etant bien assujetti sur ses
+jambes afin de montrer qu'il ne tremblait pas, il fit un mouvement de
+tete qui fut le signal du feu. Le bruit de la decharge nous parvint
+trois secondes apres que nous avions vu ce brave s'affaisser, foudroye.
+
+Il n'etait plus temps de s'attarder en des formalites superflues:
+grace nous fut faite du defile devant le corps sanglant. Le camp leve
+aussitot, la brigade se mit en marche par une des routes qui traversent
+la foret. La journee etait belle, le ciel assez clair, sauf quelques
+buees matinales qui s'evaporaient comme des farfadets a notre approche.
+L'execution sommaire nous avait un peu, malgre un commencement
+d'habitude, fige le sang: l'exercice nous semblait une necessite et
+un bienfait. Le chemin prenait, entre la multitude d'arbres qui se
+pressaient autour de nous, un caractere pittoresque, varie, car, au
+coeur de la foret, les feuilles n'etaient pas toutes tombees: il y avait
+la comme un regain, exhalant un doux parfum automnal. La fatigue se
+faisait a peine sentir; l'etape eut ete vite parcourue; mais, pour la
+defense de la patrie, le genie civil s'etait exerce en ces parages dans
+le secret des bois: il contribua a moderer notre allure.
+
+La tete de la colonne s'arreta a un carrefour devant une tranchee
+a epaulement, obstacle qui deja immobilisait une batterie de notre
+division arrivee par une autre route. Les artilleurs travaillaient
+activement a retablir la voie; mais, apres une pause, nous n'attendimes
+pas l'achevement de leur rude besogne. Bravant l'enchevetrement
+des racines d'arbres, des fougeres et la fouettee des branches
+successivement tendues par les fusils, l'infanterie tourna les
+obstacles, en coupant a travers les taillis. Peu apres, la fin de la
+foret s'annonca par une perspective romantique, dont l'image, quoique
+vaporeuse, vague, est cependant fixee, indelebilement, je ne sais
+pourquoi, dans ma memoire, avec la grace indefinissable d'un beau reve.
+Au bout de l'avenue qui filait toute droite, au milieu des arbres
+denudes, se dressait, sur un coteau, dans la lumiere plus vive de la
+plaine, un castel a tourelles.
+
+La grande halte eut lieu au dela de ce site charmant. Les fourriers,
+condamnes a ecourter leur repos, durent presque aussitot prendre les
+devants, pour aller, sous la conduite d'un adjudant-major, reconnaitre
+l'emplacement des prochains bivouacs. Un peloton completait cette
+avant-garde, dont l'allure devait se maintenir assez vive.
+
+Vers quatre heures, un grondement lointain de tonnerre vint frapper
+nos oreilles. Il n'y avait point d'electricite dans le ciel, l'orage
+sevissait sur la terre. C'etait le bruit de la canonnade. Enfin!
+
+Faible encore, bien faible, tres eloigne, mais nettement perceptible, ce
+premier echo de la bataille nous insuffla comme une vie nouvelle. Pour
+ma part, je ne sentais plus le poids de mon sac; le fusil me semblait
+aussi leger qu'une canne de jonc; j'oubliai meme la cuisante douleur de
+mon malheureux talon; je me trouvais aussi alerte et dispos qu'aux jours
+ou je m'exercais chez Leotard, et, la nuit, dans la prairie des Filtres
+de Toulouse. Qu'importaient a present les fatigues et les souffrances:
+le danger etait proche, donc nous allions etre utiles, devenir bons a
+quelque chose. Les forces nous etaient revenues pour doubler l'etape,
+s'il l'avait fallu, et, vraiment, nous esperames que l'ordre en
+serait donne. Non, necessite fut de se reposer pour arriver en vue de
+Chateaudun le lendemain a pareille heure.
+
+La derniere etape avait ete penible, a travers un pays deja viole par
+les envahisseurs. Habitations desertes, tout le long de la route.
+Grilles de parcs brisees, murs creneles ou ronges de breches. Les
+arbres, fauches par les obus, montraient leurs moignons a cassures
+fraiches. De loin en loin, une carcasse de cheval fourmillante de taches
+noires,--des corbeaux dont le vol sinistre animait seul le paysage que
+la pluie rayait de ses lignes obliques.
+
+Sur ce fond sombre, la ville de Chateaudun nous apparut tout d'un
+coup--un repli de terrain franchi--a deux kilometres environ. Batie sur
+un coteau, elle produit un grand effet, avec la haute silhouette du
+chateau de Dunois qui domine ses maisons etagees. Apres quelques nuits
+de bivouac il nous semblait deja que nous etions condamnes aux steppes
+eternelles. Aussi la vue de cette cite nous surprit-elle et nous
+rejouit-elle, malgre l'inclemence du temps: nous avions hate, une hate
+enfantine, de heurter de nos pieds endoloris le pave de ses rues. Il
+fallut cependant moderer notre impatience et lui voir prendre un autre
+cours.
+
+En franchissant le coteau d'ou nous avions pu decouvrir la ville, nous
+avions entendu subitement, clair et intense, le bruit de la canonnade
+qui jusque-la avait gronde sourdement, confusement. L'action paraissait
+se livrer a quelques kilometres. Les clairons sonnerent la halte d'un
+bout a l'autre de la longue colonne, et les estafettes coururent bride
+abattue vers la ville pour savoir s'il fallait y entrer, ou bien marcher
+au canon. Dans la direction du nord-ouest, semblait-il.
+
+Les officiers ayant visite les armes, les hommes joncherent aussitot
+la route des petites croix blanches dont sont formes les etuis de
+cartouches. Cela temoignait d'une belle ardeur, et surtout d'une grande
+inexperience, car il suffit de trois secondes pour rompre ces boites de
+carton, et il nous eut fallu de longues heures pour joindre l'ennemi.
+
+C'est a Yevres et a Brou que le canon tonnait ce jour-la, a plusieurs
+lieues de Chateaudun. Pour detourner les Prussiens d'une marche sur
+Vendome signalee par le ministre de la guerre, le general de Sonis
+s'etait porte en avant des le matin, avec quelques batteries et les
+fantassins du general Deflandre qu'il avait fait trotter comme des
+chevaux arabes. Notre appui, qui aurait ete tardif, n'etait pas
+necessaire; la colonne expeditionnaire devait sans desemparer rentrer
+apres l'affaire dans ses bivouacs de Marboue, sous Chateaudun. L'ordre
+ne tarda donc pas a nous arriver d'aller occuper dans la ville haute les
+emplacements abandonnes par des francs-tireurs et des mobiles, qu'un
+train emporta devant nous vers Vendome. A leur rapide passage, nous les
+saluames chaleureusement, croyant qu'ils allaient au feu.
+
+
+
+II
+
+
+Dans la ville basse que baignent les eaux du Loir, la vie regnait a peu
+pres comme aux jours paisibles, bien que plus d'une toiture montrat un
+trou beant perce par les projectiles allemands; mais, sur la crete du
+coteau, ou naguere se trouvaient des quartiers opulents, il restait a
+peine quelques habitations debout, au milieu d'affreuses ruines.
+Les rues etaient pour la plupart impraticables. Dans quelques-unes,
+l'incendie avait tout devore. Les murailles seules subsistaient,
+mouchetees de balles et fendues par les obus. Les materiaux noircis
+et calcines comblaient l'interieur des maisons, debordant sur la voie
+publique par les fenetres du rez-de-chaussee, qu'ils obstruaient, et
+dont les ferrures herissees semblaient avoir ete tordues par des mains
+de geant.
+
+Peu d'habitants erraient parmi ce theatre de desolation. Ceux-la
+s'obstinaient pourtant a roder autour des decombres ou gisaient encore
+les victimes qui avaient ete surprises et etouffees dans les caves.
+
+Comme insensible a tout, une armee campait la, abritant ses tentes
+contre les murs demeures debout, formant ses fourneaux avec les briques
+ecroulees, se chauffant des debris de bois non consume. Dans la penombre
+du crepuscule, les feux petillants des bivouacs rendaient aux ruines les
+teintes rougeatres de l'incendie, et, la nuit venue, leur donnerent un
+aspect fantastique. Et des canons roulaient avec fracas dans les rues le
+moins obstruees, ou pietinait un regiment de cuirassiers attendant la
+sonnerie du boute-selle. Parmi les spectres que figuraient, dans leurs
+longs manteaux blancs, ces hommes de haute stature, grandis par le
+casque cercle de peau sombre, les estafettes galopaient en divers sens,
+au bruit continu de la canonnade qui grondait comme le tonnerre d'une
+nouvelle invasion.
+
+Ce spectacle, sans nous surprendre apres l'heroique defense de la fiere
+cite, nous navrait profondement, tandis que, lentement, nous nous
+dirigions vers l'avenue de la Gare ou nous devions camper. Un brusque
+arret se produisit, sans que les clairons eussent sonne la halte, et,
+successivement, les files se serrerent un peu. Toutes les tetes se
+retournaient l'une apres l'autre. Au milieu d'un silence recueilli, nous
+entendimes, avant de rien voir, le pas d'un peloton qui arrivait en
+sens inverse. Il escortait des prisonniers prussiens en tete desquels
+marchaient deux athletes, aux epaules larges, aux bras puissants,
+que dessinait une casaque blanche. Ils avaient la chevelure courte,
+roussatre, et la tete vraiment carree dans leur toque, blanche aussi,
+sauf le bandeau qui etait du meme drap bleu que le pantalon. Ils
+passerent, lourdement, leur nez epate bien en l'air, suivant ainsi la
+direction de leurs regards qui de la sorte evitaient les notres.
+
+Nous fumes enfin autorises a dresser la tente sur un boulevard qui
+aboutit a la gare. Pour ma part, j'aspirais ardemment au repos. Certes
+j'avais, depuis Mer, suivi le regiment a mon rang de bataille, mais non
+sans effort. La marche avait aggrave la blessure qui me dechirait le
+pied, et je me sentais frissonner de fievre. Or il me fallut aller
+chercher du pain a la gare et l'attendre pendant deux heures. A mon
+retour, mes camarades avaient mange leur soupe, mais le brave Villiot
+m'avait reserve une gamelle de bouillon, qui mijotait pres du feu. Rien
+ne pouvait m'etre meilleur. Cela me rechauffa, et, notre tente etant
+garnie d'excellente paille, je comptais sur un bon somme pour me
+retablir tout a fait.
+
+Avec le sac comme oreiller, la terre est proche; les moindres bruits
+parviennent vite a l'oreille. A peine dormions-nous, que le galop d'un
+cheval resonna sur le pave; il allait vers la tente du colonel. Funeste
+avertissement. Quelques instants apres, tente a bas, sac au dos et
+en marche. En contremarche, plutot. Au bout d'une heure de promenade
+penible dans les decombres, nous nous retrouvames sur notre premier
+emplacement. Il pleuvait, par surcroit. Nos paillasses, en partie
+dispersees, etaient toutes trempees. Il fallut neanmoins s'en contenter.
+Mauvaise nuit pour un fievreux.
+
+La journee suivante se passa au bivouac, sur le qui-vive. Les sacs,
+boucles des le matin, gisaient en tas pres des faisceaux. Tous les
+chevaux etaient selles, les pieces attelees. Au premier coup de clairon,
+le corps d'armee pouvait s'ebranler tout entier. Une batterie pourtant
+etait en position vers l'est. Quelques hommes, au risque de se rompre
+les os, s'etaient hisses au faite des ruines de la derniere maison
+brulee. De cet observatoire branlant, ils decouvraient la campagne
+jusqu'a la ligne de l'horizon perdue dans la brume; ils crurent
+distinguer des reconnaissances de uhlans. Le canon cependant grondait
+sur un autre point. Par deux fois, on prit les armes: fausses alertes.
+Allions-nous attendre l'ennemi? courir a sa rencontre, ou le fuir?
+
+En verite, personne ne le savait. Le general de Sonis, fier d'avoir la
+veille deloge les Prussiens du camp de Brou, ne pouvait pas exiger tous
+les jours les fatigues qu'il avait imposees a la division Deflandre.
+Pres de cinquante kilometres en vingt-quatre heures, sans sac il est
+vrai, avec un combat pour reprendre haleine, le Cid n'eut guere fait
+plus; mais le 17e corps n'etait pas compose exclusivement de heros
+pareils et les Prussiens valaient bien les Maures. Quoi qu'il en
+soit, notre chef, tout en jugeant nos positions de defense peu sures,
+n'envisageait pas sans revolte l'idee de reculer, au lendemain d'un
+succes qui en revanche devait provoquer, pour une contre-attaque
+serieuse, la concentration de plusieurs corps ennemis.
+
+Tandis que le general balancait comme un heros de tragedie,
+entoure--ainsi que d'un choeur antique de confidents--de tous ses
+lieutenants et chefs de corps, le ministre de la guerre et le commandant
+en chef s'effrayaient d'une telle ardeur chevaleresque. Apres avoir
+renonce a stimuler le zele du general Durrieu, ils s'efforcaient de
+moderer l'activite de son successeur, lui telegraphiant a toute heure
+d'etre prudent. Ils jugerent a la fin necessaire de lui ordonner de
+se replier, de maniere a s'assurer au besoin le soutien des autres
+fractions de l'armee de la Loire.
+
+Pendant que se donnaient cours ces agitations superieures, les fourriers
+du 48e avaient ete appeles a la gare pour renouveler prosaiquement les
+vivres epuises. Toujours le dernier servi, je revenais avec mes hommes
+charges de viande, de cafe, de riz et de biscuit; mais le regiment avait
+decampe. Etaient restes la, par ordre, pour garder nos bagages et nos
+armes, le caporal Daries et le sergent Nareval.
+
+A cette vue, affaibli sans doute par quarante-huit heures de fievre,
+j'eus un acces de decouragement. Partir, c'etait facile a dire! mais
+est-ce que je pouvais imposer a huit hommes de trainer comme des betes
+de somme les vivres de leurs deux cents camarades? Est-ce que j'avais le
+droit d'abandonner ces vivres, la nourriture de quatre jours? Mon tour
+etait donc venu d'osciller comme un pendule, entre des partis qui me
+paraissaient egalement impraticables. C'est le bon cote de la guerre
+d'exiger de l'initiative des plus humbles comme des plus glorieux et
+d'accroitre ainsi la valeur personnelle de chacun; mais c'est un vilain
+penchant de la nature humaine de toujours accuser autrui.--Pourquoi
+cette retraite precipitee? A quoi bon nous avoir fait venir, pour nous
+emmener aussitot?
+
+Grace a Dieu, cette revolte intime ne dura pas. Pres de nous stationnait
+une charrette de requisition, dont le conducteur, un paysan a l'air
+ahuri, semblait attendre des ordres. Ces ordres,--me ressaisissant
+aussitot,--je les lui donnai. Il dechargea mes hommes de toutes nos
+denrees. Je ne gardai de ma corvee que deux soldats, et avec Nareval et
+Daries nous escortames le vehicule que la Providence m'avait si fort a
+propos envoye.
+
+Il suivait, cahin-caha, le flot de l'armee qui devalait vers les
+ponts du Loir et s'ecoulait dans la plaine que nous avions parcourue
+l'avant-veille. Moi aussi, je cahotais, n'etant point gueri. Mon pied me
+faisait toujours souffrir, et a tout moment je frissonnais sans avoir
+froid.
+
+Jusqu'a la nuit pourtant, le trajet se fit sans encombre et sans
+incident. Mais les longs convois de l'administration ne tarderent pas
+a barrer la route. Chariots de vivres, grandes fourrageres, voitures
+d'ambulances, se heurtaient, sans hate. L'artillerie exigeant qu'on
+lui cedat le pas, c'etait le commencement du chaos, que les tenebres
+allaient achever. L'infanterie s'infiltrait entre les roues et courait a
+travers champs, pendant que ma charrette etait empechee d'avancer; nous
+risquions d'etre fortement distances et de perdre la piste du regiment.
+
+Pour moi, mon etat de faiblesse m'enlevait toute idee, je l'avoue, toute
+energie. Ne pas abandonner les vivres dont la compagnie aurait besoin le
+lendemain, telle etait ma seule preoccupation, ma seule pensee, et je
+restais en consequence aupres de mon convoyeur sans esperer pouvoir le
+suivre longtemps. Or un lieutenant de mon bataillon se trouvait la,
+retarde par une entorse: nous ayant reconnus, il monta sur la charrette,
+et, sourd aux protestations du conducteur, nous engagea dans un chemin
+de traverse.
+
+La nuit etait venue, profonde, sans une etoile au ciel. Impossible de
+distinguer un homme a dix pas. La pluie de la nuit precedente avait
+detrempe le sol. Roues, essieu, toute la voiture gemissait, craquait,
+comme un vaisseau dans la tempete. Le cheval hennissait de douleur,
+en donnant de furieux coups de collier, sous la pointe de la canne du
+lieutenant. Mais la pauvre bete souffrait moins que son maitre: la
+guidant de son mieux par le licou, il ne cessait de pousser, lui aussi,
+de sourds gemissements.
+
+Pourtant nous rejoignimes la grande route sans avarie apparente, le
+cheval marchant encore, l'homme se desolant toujours. Quelques trainards
+nous affirmerent d'ailleurs que nous suivions de pres le regiment, ce
+qui nous encouragea un peu; mais quand donc nous arreterions-nous?
+
+Toujours, toujours, les vagues silhouettes fuyaient au loin devant nous,
+comme nos propres ombres, sans pouvoir jamais etre atteintes. Le bruit
+de notre marche effrenee, fantastique, troublait d'heure en heure le
+repos d'un village silencieux. Les fenetres s'entr'ouvraient prudemment,
+puis des formes blanchatres se penchaient au dehors, demandant quelques
+renseignements a voix basse. A quoi, par depit et par honte, nous ne
+repondions qu'en haussant les epaules.
+
+Nareval, faisant son metier en conscience, se multipliait pour stimuler
+les retardataires. Et moi, a cote de la voiture, je marchais en titubant
+de fievre, soutenu par le caporal Daries. Il ne me quittait pas,
+persuade que je serais tombe sans son appui. Lui-meme avait besoin de
+toutes ses forces et je lui disais de m'abandonner, mais de veiller a ma
+place sur les vivres.
+
+J'etais resigne a me coucher dans le fosse qui bordait la route,
+lorsqu'un capitaine d'etat-major passa pres de nous: "Lieutenant, dit-il
+a notre officier, surveillez vos hommes. Nous sommes talonnes; pas de
+trainards: ils seraient pris."
+
+Quoi! etre ramasse par l'ennemi comme un vagabond par des gendarmes,
+est-ce que telle devait etre ma destinee militaire? Sans doute, libre
+a moi de vendre ma vie; mais aurais-je assez de vigueur pour la vendre
+cher? Non, non; pour mourir dignement, utilement, il fallait etre a un
+poste de combat, et il nous etait pour le moment interdit de lutter. Le
+devoir, c'etait de fuir, se sauver. En avais-je la force?
+
+Le lieutenant descendit un instant de son siege pour seconder Nareval.
+Vite, j'en profitai pour me glisser sous la bache dans un si etroit
+espace que je n'aurais pas pu m'y retourner. Peu m'importait, j'etais
+couche sur un lit de foin sec. Un delicieux bien-etre m'envahit des que
+je sentis repartir la voiture. Berce par le mouvement de la marche,
+j'oubliai tout, Chateaudun detruit, la honte de la retraite, les menaces
+d'etre fait prisonnier: je m'endormis, et il faisait grand jour quand je
+rouvris les yeux. Frais, dispos, la fievre eteinte, le talon cicatrise,
+j'etais sauve, gueri, et desormais a l'epreuve. Sans les attentions de
+Daries, sans la charrette providentielle du convoyeur, Dieu sait ce
+qu'il fut advenu de moi, dans cette vertigineuse retraite de Chateaudun
+dont la precipitation n'etait peut-etre pas absolument justifiee? Mais
+un pur sang emballe--et tel etait notre fougueux general--mesure-t-il
+l'espace qu'il devore?
+
+Vers sept heures il y eut une halte, le temps de preparer le cafe. Aussi
+le capitaine Eynard me fit-il reclamer des provisions par un caporal.
+Pour proteger la retraite, nous dit ce dernier, la compagnie avait
+ete deployee en tirailleurs pendant la nuit, nouvelle qui fit bondir
+Nareval. Il se calma en apprenant que l'ennemi, si c'etait lui, avait
+seulement revele sa presence par d'inoffensifs coups de sifflet. Au bout
+d'une heure de repos, la colonne reprit sa route, encore.
+
+Personnellement, apres un bon somme, je n'avais pas grand merite a
+marcher d'un pas allegre; mais, autour de moi, tout le monde etait
+fourbu, rendu, et, dans cet etat de lassitude extreme, chacun songeait
+a sa propre souffrance, sans qu'il lui restat de pitie pour les autres.
+Notre convoyeur fut un peu victime de cet egoisme feroce.
+
+Grand, l'air benet, sous son vieux chapeau de feutre aux bords moins
+larges que ses oreilles en contrevents, dans sa blouse bleu pale a
+piqures blanches qui lui couvrait a peine les hanches, il pretait
+naturellement a la raillerie; sa mine effaree, quand il entendit parler
+de l'approche des Prussiens, provoqua un franc rire. Cependant il y
+avait quelque chose de touchant dans son desespoir. Peut-etre avait-il
+peur pour sa propre personne; mais, a coup sur, il souffrait davantage a
+cause de son cheval. La pauvre bete, n'en pouvant plus, devait continuer
+a trainer son lourd fardeau. Le maitre la caressait, la flattait comme
+il eut fait a un enfant, toutes les fois qu'un coup lui etait administre
+par l'un ou par l'autre. Or bientot un second officier vint accroitre la
+charge du bidet, qui n'en recut que plus de horions. Affole, le paysan
+supplia le nouveau venu et l'autre officier d'avoir pitie d'eux. Ce
+fut en vain. Alors, pour ne pas voir mourir son serviteur, le maitre
+s'eloigna, disparut. Force me fut de prendre la conduite de l'equipage
+jusqu'au soir.
+
+A la tombee de la nuit, nous decouvrimes de loin la masse sombre de
+la foret de Marchenoir, et, sur la lisiere, les lignes des prismes
+blanchatres des petites tentes. Les bivouacs fumaient et flambaient. Le
+terme de la retraite etait atteint, Dieu merci. Le regiment campait a
+Saint-Laurent-des-Bois. Nareval, Daries et moi, nous fimes avec notre
+char une entree triomphale. Les applaudissements ne nous manquerent pas,
+car nous apportions des vivres bien necessaires apres un si long jeune.
+
+Ma charrette menacait par exemple de m'embarrasser autant qu'elle
+m'avait ete utile. Mais son proprietaire n'avait pu se resigner a la
+perdre tout a fait de vue; il sut en tout cas nous retrouver, quoiqu'il
+feignit de n'avoir plus sa tete. Feinte ou realite, il se livra a de
+telles extravagances, qu'apres lui avoir fait partager notre soupe, nous
+nous empressames de lui rendre sa liberte. Du meme coup il recouvra son
+calme et son air primitif de placide ahurissement.
+
+
+
+III
+
+
+"Votre retraite de Chateaudun sur Ecoman s'est faite avec un peu trop de
+precipitation", ecrivait au general de Sonis le commandant en chef, qui
+ajoutait paternellement: "Ne vous inquietez pas de cet insucces et n'en
+prenez aucun tourment". Il etait donc avere que, sans avoir le droit de
+s'endormir sur ses lauriers, le 17e corps avait besoin de se refaire de
+ses steriles efforts. Il lui fut accorde deux jours de repos, que chacun
+employa a reparer le desordre de sa toilette, ou, tout au moins, a faire
+sa toilette. Coquetterie a part, c'etait un soin legitime, necessaire,
+que le froid qui commencait a sevir ne facilitait point.
+
+Curieux spectacle que celui de ces hommes livres aux occupations
+minutieuses et variees du menage. Les uns lavaient leur linge dans un
+ruisseau dont il avait fallu casser la glace; d'autres le roussissaient
+aux feux du bivouac, sans parvenir a le faire secher. Beaucoup
+rajustaient les sous-pieds de leurs guetres ou recousaient des boutons,
+tandis que j'avais a reparer un desastre. Riche tout juste d'un echeveau
+de fil blanc tres grossier, je l'etendis de mon mieux le long de mon
+vetement rouge, en impertinents zigzags.
+
+Il nous restait d'ailleurs du temps pour voisiner. A cent pas de nous
+se trouvait le parc d'artillerie, ou quelques mitrailleuses exciterent
+notre curiosite. Longs cylindres munis de manivelles, qui eveillaient
+l'idee d'orgues de Barbarie a musique infernale ou de moulins a chair
+humaine.
+
+Le general de Sonis avait place ses batteries de reserve sous la
+garde d'une legion bretonne et vendeenne, composee des mobiles des
+Cotes-du-Nord et des volontaires de l'Ouest. Ces volontaires etaient au
+moins aussi curieux pour nous que les mitrailleuses, comme tout ce dont
+on a beaucoup entendu parler sans l'avoir vu. Leur costume etait en
+somme terne et disparate. Veste courte et pantalon bouffant, avec un
+kepi a la francaise, le tout gris de fer soutache de rouge. L'oeil
+est tellement habitue a voir la chechia ou le turban accompagner les
+culottes turques, qu'a premiere vue le bonnet militaire a visiere
+choquait chez les zouaves de Charette. Peu importe l'habit, du reste. A
+la defense d'Orleans, ils s'etaient deja signales: l'honneur du combat
+de Brou leur revenait en partie, et ils etaient a la veille de creer
+leur belle legende, heroique et sanglante. Ils ne connurent point
+cependant la rigueur des cours martiales, bien que tous n'eussent pas
+leur nom inscrit sur l'_Armorial de France_ et ne fussent point soutenus
+par les plus nobles sentiments.
+
+Deux d'entre eux, au contraire,--des roturiers evidemment,--meriterent
+une observation d'un officier, qui etait un parfait gentilhomme, de mine
+et de coeur, allant au feu en gants de soiree et en bottes vernies.
+Cette recherche, loin d'etre etudiee, etait le temoignage, pousse a
+l'exces, du respect de soi-meme et la manifestation naturelle d'une
+grande purete d'ame. Il n'avait pas un blason trompeur: _D'azur a une
+fleur de lis au naturel, au chef d'hermine._
+
+Or les deux zouaves qu'il avait pris en faute lui repliquerent a la
+muette, par un geste peu respectueux. Si la scene n'avait eu aucun
+temoin, elle se fut sans doute terminee la, le capitaine ne pouvant que
+reculer devant la honte de motiver sa punition en termes precis; mais
+quelques officiers et sous-officiers, d'autres zouaves etaient presents:
+l'echo du scandale parvint vite aux oreilles du colonel.
+
+Avec la decision qui le caracterise, M. de Charette ordonna a son
+officier d'habillement de se procurer, dans le village, deux vetements
+complets de paysan. Pantalons de bure, blouses, bonnets de laine et
+sabots. Sur-le-champ les delinquants durent troquer leur uniforme contre
+un accoutrement rappelant par la coiffure celui des forcats. Ordre est
+donne au regiment de s'assembler et de former le cercle. Au centre se
+trouvent le colonel et le capitaine offense, devant les deux hommes
+desormais indignes de figurer dans la noble legion.
+
+Pour solenniser l'execution des brebis galeuses, le colonel de Charette
+tient a prononcer un discours qui leur grave la honte dans le coeur et y
+seme le remords. Il commence d'un ton sincerement indigne; mais, autant
+il excelle dans la breve eloquence du champ de bataille, qui, par un
+mot, par un geste coupant la mitraille, enleve les hommes, autant il est
+refractaire a la rhetorique oiseuse qui arrondit et enchaine elegamment
+et savamment les periodes. Au milieu d'une phrase un peu laborieuse,
+l'un des condamnes, peut-etre pour se donner une contenance, laisse
+errer, a l'ombre de son bonnet, sur ses levres, un imperceptible
+sourire. Pas si imperceptible qu'il echappe au colonel.
+
+Tant pis, ou tant mieux: la phrase ne sera jamais finie. Le colonel de
+Charette, d'un air a faire reculer Garibaldi, c'est-a-dire avec un calme
+imperturbable, en caressant doucement sa longue barbiche, s'avance
+vers l'impertinent et lui ordonne de faire demi-tour. Sans s'expliquer
+d'abord vers quel but tend le commandement, mais n'en augurant rien de
+bon, le zouave l'execute avec tremblement. Aussitot la botte du colonel
+s'eleve, sa jambe se replie, puis s'allonge comme un ressort puissant.
+Litteralement souleve de terre, le malheureux zouave est projete a
+quatre pas en avant, sur ses pieds qui marchent, qui trottent, qui
+galopent. Le cercle, devant lui, s'est ouvert, d'instinct, et derriere
+lui court son compagnon; il court aussi vite que les sabots le lui
+permettent. Oncques le regiment n'entendit parler d'eux et, depuis lors,
+nul ne manqua tant soit peu d'egards envers le correct capitaine.
+
+Se reposer, bon, tant que c'etait indispensable; mais nous n'etions pas
+a Capoue et n'avions pas le loisir de nous y rendre; nous rougissions de
+la reculade de Chateaudun, ordonnee sans que notre courage eut ete mis
+a l'epreuve, et nous avions hate de regagner le terrain perdu. L'ordre
+parti le 29 novembre du grand quartier general de Saint-Jean-la-Ruelle
+fut donc bien accueilli. "Que vos troupes, avait ecrit le general
+d'Aurelle au general de Sonis, se mettent demain en marche, pour se
+diriger sur Coulmiers.... Le canon vous servira de guide."
+
+De son cote, le general Chanzy, dont nous devions seconder les
+efforts, avait pris soin d'envoyer un de ses aides de camp a
+Saint-Laurent-des-Bois pour conferer avec notre commandant en chef.
+Escorte seulement de deux cavaliers, cet officier, apres une chevauchee
+nocturne en plein champ et a travers bois, parvint a Saint-Laurent avant
+l'aube. Le general de Sonis etait installe dans une bicoque du village;
+il dejeunait avec ses officiers d'ordonnance, en toute simplicite,
+parait-il, quand le nouveau venu arriva jusqu'a lui. L'officier du 16e
+corps lui exposa l'interet qu'il y avait a faire concourir le 17e a
+l'action qui allait s'engager pour rouvrir la route de Paris. Quoiqu'il
+parut tres fatigue, le general de Sonis se rejouit d'avoir enfin a agir.
+Ses traits fins s'animerent au recit qu'il fit de son exploit de Brou,
+et il declara que ses troupes, qu'il avait su si rondement mener,
+sauraient marcher de nouveau.
+
+En effet, le 30 novembre, le 17e corps rompit au petit jour. Il s'avanca
+methodiquement en trois colonnes par des routes paralleles a peine
+distantes d'un kilometre les unes des autres. L'artillerie et les
+convois tenaient la chaussee, l'infanterie escortant a travers champs.
+De forts pelotons de cavaliers eclairaient notre marche. Ils formaient
+sur nos flancs comme un chapelet: suivant les accidents du terrain, ce
+long cordon humain s'etirait plus ou moins, espacant ou rapprochant tour
+a tour, sur la ligne brumeuse de l'horizon, les silhouettes qui souvent
+se dressaient sur les etriers, la tete en eveil bien degagee de
+l'immense manteau etendu du col de l'homme jusqu'a la croupe du cheval.
+Un instant, ce rideau de vedettes s'elargit demesurement, s'eloigna
+presque a perte de vue. Il se resserra ensuite au petit trot, ayant fait
+reculer et s'evanouir quelques ombres rapides qui avaient ete entrevues
+a trois kilometres.
+
+Tout cela donnait de la solennite et du piquant a notre marche,
+d'ailleurs bien ordonnee et bien executee. Il eut ete seulement
+desirable de decouvrir a cette scene un decor plus riant, sous une
+temperature plus clemente. Comme toujours, la brume ternissait le
+paysage et le froid sevissait avec rigueur. Une bise glaciale cinglait
+le visage, pincait les oreilles: les mains se crispaient sur l'acier des
+armes. Quelques hommes roulerent leur mouchoir autour de la tete, les
+bouts noues au-dessus de la visiere du kepi; d'autres, hardiment, en
+rabattirent la doublure de cuir sur le front et sur les oreilles. Tous,
+nous enfouissions une main dans une poche et l'autre sous le plastron de
+la capote, en marchant l'arme au bras.
+
+Armee de manchots, semblait-il au premier abord; mais l'allure etait
+bonne, vive et decidee. Il n'y avait pour nous stimuler ni roulements de
+tambours, ni sonneries de clairons; mais le canon nous marquait le pas,
+nous guidait, nous attirait. Voila le meilleur metronome du soldat.
+Au surplus, le nom de Coulmiers, seul nom de victoire qui eut depuis
+longtemps retenti, enflammait un peu notre imagination. Coulmiers etait,
+non le terme, mais l'orientation de notre etape. Bon augure. Le pas, sur
+les sillons figes, etait ferme et releve. Il ne venait meme pas a l'idee
+que nous pussions nous lasser d'avancer sur un sol pourtant si peu
+propice.
+
+Certes je n'entends pas nier en notre honneur l'emotion des combattants.
+Les plus braves eprouvent au feu une impression combinee de sentiment et
+de sensation, que le courage enseigne a dominer sans pouvoir toujours
+l'etouffer: mais, a distance, la rumeur de la bataille electrise tout le
+monde. En songeant aux coups que chaque decharge porte dans les rangs
+des siens, on souhaite d'accourir: une genereuse impatience vous anime
+et vous pousse. L'ouragan meurtrier ne mugit pas encore a vos oreilles,
+le frisson de la mort qui passe au-dessus de vos tetes est loin;
+l'horreur du carnage ne vous blesse point les yeux; il n'y a
+veritablement que des heros qui vont au secours de leurs freres.
+
+Tandis que chacun se felicitait en son for interieur de puiser une
+vigueur necessaire dans l'idee du devoir, le bruit d'une cavalcade
+resonna sur la terre gelee. L'etat-major s'avancait derriere nous. Tous
+les officiers etaient enveloppes d'epaisses pelisses, aux fourrures
+sombres, d'ou les tetes emergeaient a peine. Les kepis eux-memes ne
+permettaient guere de distinguer les grades, car les promotions avaient
+ete trop rapides pour laisser aux generaux le loisir de troquer leurs
+anciens galons contre les lourdes broderies d'or.
+
+Cependant le general de Sonis se faisait remarquer par l'avance qu'il
+prenait sur le groupe nombreux, non pour indiquer sa suprematie, mais
+par l'elan naturel d'un hardi cavalier. Rapidement ils nous atteignent,
+et nous depassent. Nos regards suivent de loin l'escorte, papillotement
+de grosses taches blanches et rouges. Manteaux des chasseurs, manteaux
+des spahis. Le goum fuit. A la suite des kepis galonnes et luisants, il
+s'engouffre dans la rue d'un village, et, jusqu'au dernier cavalier,
+disparait. Telle fut l'unique et courte vision que nous eumes de notre
+chef supreme.
+
+
+IV
+
+
+Ce village etait un gros bourg, Ouzouer-le-Marche. Tout pavoise, pavoise
+comme il ne l'avait jamais ete et comme il faut esperer qu'il ne le sera
+plus. Sous ses rustiques toitures, il abritait de nombreux blesses qui,
+a l'ombre flottante du drapeau international de Geneve, luttaient depuis
+vingt jours contre la mort.
+
+A notre tour, nous nous engageames dans la rue principale. Sur le seuil
+de l'une des maisons hospitalieres, un officier a visage bleme s'avanca,
+soutenu par une soeur de charite. Un temps d'arret s'etait produit, il
+voulut nous adresser quelques mots. Emotion ou faiblesse, il lui fut
+impossible de se faire entendre. La colonne deja se remettait en marche.
+Alors, de sa main decharnee, il nous fit un geste d'encouragement,
+qui etait bien plutot un signe d'adieu. Plusieurs rideaux blancs se
+souleverent a notre passage, laissant apparaitre des visages pales et
+des mains osseuses, jaunes, pareilles a celles de l'officier blesse.
+Il semblait qu'Ouzouer fut un bourg hante, exclusivement peuple de
+squelettes, les nobles revenants de Coulmiers.
+
+A peine avions-nous franchi les dernieres maisons, que les clairons
+sonnerent la halte. La canonnade etait devenue plus retentissante et
+plus claire. Elle venait du nord-ouest, tandis que nous devions nous
+porter a l'est. Mais il fallait avant tout marcher au canon. Un
+double cordon de cavaliers et de fantassins se deploya aussitot pour
+reconnaitre la campagne. L'artillerie s'achemina vers le point culminant
+de la route de Charsonville, et l'infanterie se rangea en bataille
+au milieu des champs. Le canon tonnait toujours, et quelques masses
+sombres, encore indistinctes, apparaissaient au loin. Le general Charvet
+etant venu prendre place pres de nous, l'ordre fut donne d'avancer et de
+faire bonne contenance.
+
+L'idee du combat, qui nous animait et nous surexcitait depuis le matin,
+prenait corps. Ce qui avait l'aspect de simples haies, a l'horizon,
+allait sans doute se changer en buissons ardents, crachant le fer, et
+la traversee d'Ouzouer venait de rappeler quelles pouvaient etre les
+consequences de cet ouragan. Chacun a des nerfs plus ou moins faciles a
+exciter, a tendre. Mais tous s'efforcaient d'aller bravement au bapteme
+du feu.
+
+Moi aussi, je marchais a mon rang de bataille, exactement,
+scrupuleusement, et, s'il faut l'avouer, mon courage de conscrit puisait
+quelque reconfort dans ce strict accomplissement du devoir. Le fourrier
+se tenant derriere la premiere section de la compagnie, ma petite taille
+se flattait tout bas de trouver un abri derriere les grands gaillards
+dont j'avais peine a emboiter le pas. Du moins, les premiers pruneaux
+seraient gobes par d'autres, illusoire esperance qui avait suffi pour
+m'empecher de trembler et de paraitre emu.
+
+Je gardais en tout cas assez de presence d'esprit pour observer du coin
+de l'oeil tout le monde autour de moi. Il faut dire d'abord que, si
+l'action s'engageait ce jour-la, un bon moteur allait nous manquer,
+l'ascendant de notre energique capitaine: M. Eynard, charge la veille
+d'une mission secrete, avait laisse le commandement au lieutenant Barta.
+Assurement le flegme de ce vieux soldat de Crimee et d'Italie etait d'un
+bon exemple, sans valoir toutefois le bel entrain de notre jeune chef.
+Il allait a dix pas en avant, paraissant surtout preoccupe de ne pas se
+laisser distancer par M. Houssine, qui avait de beaucoup plus longues
+jambes.
+
+Quant aux soldats, apres quelques rares accidents passagers, rien de
+remarquable, si ce n'est l'attention qu'ils pretaient a se sentir les
+coudes et a ne pas perdre l'alignement dans la marche en bataille assez
+penible sur un sol inegal et durci. La peur des entorses, jointe au
+desir de ne pas manquer le pas, les distrayait de l'idee du danger.
+Ce qu'il convient de noter, c'est l'instinctive coquetterie qui avait
+pousse les plus frileux, des que le combat avai paru probable, a denouer
+leurs mouchoirs serre-tete et a rentrer dans le kepi la doublure de
+cuir. D'ailleurs personne n'avait plus froid et aucune main ne craignait
+plus la bise.
+
+A deux pas en arriere, la ligne des serre-files suivait: Villiot d'un
+pas et d'un air tranquilles, Gouzy accentuant un peu sa nonchalance et
+son dehanchement habituels, Harel avec un regard plus profond sous un
+front qui semblait plus proeminent que jamais, Nareval machonnant ses
+levres par saccades, tandis que Laurier tortillait sa moustache, la
+rabattait, au lieu de la retrousser glorieusement, et paraissait
+chercher de ses yeux inquiets un trou ou s'abriter.
+
+Pur gaspillage que l'emotion ce jour-la. Ou les ombres lointaines
+n'etaient reellement que des buissons creux, ou bien elles avaient
+recule, fui, a notre approche. Le canon avait cesse de gronder. Nous
+avions eu devant nous, probablement, quelques detachements des troupes
+qui venaient d'ecraser les francs-tireurs girondins dans le parc de
+Varize. Ils avaient par contre trouve un habile adversaire dans le
+colonel Lipowski, et ils avaient juge prudent de se replier a la vue du
+deploiement de tout un corps d'armee.
+
+Qu'il eut ete imaginaire ou qu'il se fut derobe, l'adversaire manquait.
+Une batterie prit position avec un bataillon de soutien, pour garder a
+tout evenement nos derrieres. Puis le 17e corps repartit en colonne vers
+l'est, dans la direction de Coulmiers, par Charsonville. Au bout d'une
+heure, nous trouvames la route gardee par le premier poste du 16e corps,
+que le general Chanzy avait porte en avant la veille. Il nous laissait
+les emplacements qu'il avait occupes depuis sa victoire. Des lors, nous
+cheminames sur le champ de bataille, reconnaissable aux travaux de
+defense improvises a droite et a gauche, au ravage cause dans les arbres
+par l'ouragan de l'artillerie et de la fusillade, et, comme aux portes
+de Chateaudun, a des carcasses de chevaux dont se repaissaient des nuees
+de corbeaux.
+
+Tandis que le general de Sonis etablissait son quartier general a
+Coulmiers meme, avec son artillerie toujours entouree de la legion
+bretonne, le corps d'armee forma ses bivouacs aux environs. Le 31e alla
+dresser ses tentes dans le parc de la Renardiere: nous fumes postes pres
+de Huisseau-sur-Mauve, a la lisiere du bois de Montpipeau. Doux noms du
+beau pays de France, mieux faits pour evoquer de poetiques legendes que
+pour servir de points de repere dans de tristes etapes.
+
+
+V
+
+
+Malgre la rigueur de la temperature, la nuit fut excellente. Le bois
+voisin nous avait fourni notre sommier, il est vrai, c'est-a-dire des
+branches mortes, et nous avions touche dans le village de la paille
+fraiche pour former le matelas; mais la satisfaction d'une journee bien
+remplie contribua plus encore a notre sommeil reparateur. Marche en
+avant, dans un ordre parfait. Cela suffit pour etre content de soi et de
+ses chefs. En campagne, il n'y a rien a souhaiter au dela.
+
+Le lendemain, pourtant, nous eussions desire un peu plus de chaleur.
+Les piquets des tentes se briserent dans la terre gelee, quand il nous
+fallut aller prendre la grand'-garde et transporter nos bivouacs tout
+contre la foret. La compagnie etant etablie a son poste, je n'avais plus
+rien a faire comme fourrier; les dernieres dispositions indiquaient
+que nous passerions encore une nuit au moins a Huisseau; je previns
+le lieutenant, et je m'engageai dans la foret en compagnie du caporal
+Daries, a qui je m'etais attache depuis la retraite de Chateaudun.
+
+Jeudi, 1er decembre, le temps etait beau, malgre la persistance du
+froid. Le soleil brillait, non plus au-dessus de nos tetes: il declinait
+derriere nous, eclairant d'une lumiere frisante les futs verdatres
+des arbres, se jouant dans la mousse qui s'ecrasait sous nos pieds,
+accentuant par le contraste le dessin des choses, allongeant d'instant
+en instant notre ombre qui affectait, selon les hasards de la promenade,
+des formes bizarres. En suivant a l'aventure des sentiers sinueux, nous
+parvinmes dans une gaie clairiere, menagee, semblait-il, pour servir
+de salle a de joyeux repas sur l'herbe. Quelques mouches mordorees y
+voletaient, l'animaient de leur bourdonnement sonore dans le silence du
+bois.
+
+Or, dans le tapis de verdure ou peut-etre on avait jadis folatre, une
+assez large dechirure avait ete pratiquee. La terre paraissait avoir ete
+fraichement remuee, et, a cote, l'herbe fletrie, couchee; comme sous le
+poids d'un cavalier et de son cheval. Francais ou Allemand, un homme
+avait sans nul doute ete frappe la, par des tirailleurs en embuscade. Il
+y avait trouve la mort et une sepulture ignoree. Les siens n'avaient pu
+recevoir de lui d'autre nouvelle, sinon, cette indication, si desolante
+par son indecision: "Disparu!"
+
+La claire sonnerie des clairons vint jusqu'au coeur de la foret nous
+arracher a nos melancoliques reflexions. Vite, vite! Au pas gymnastique!
+Sans prendre garde aux branches qui nous dechirent les mains et nous
+fouettent le visage, nous regagnons le camp. Il faut partir. Des
+nouvelles sont parvenues de Paris. Le general Ducrot tente une grande
+sortie. Pour tendre la main a l'armee de Paris, le 16e corps se bat. A
+nous de le rallier pour seconder ses efforts. Notre brigade doit, la
+premiere, l'aller rejoindre a Patay. Patay, nom glorieux, car notre
+Jeanne y fit prisonnier celui que l'Angleterre appelait "son Achille".
+Jamais nous n'avions ete si allegres. C'est en chantant qu'a la
+nuit tombante, nous primes la route qui passe a Gemigny, puis a
+Saint-Peravy-la-Colombe, ou nous laissames les zouaves de Charette avec
+le general de Sonis.
+
+Depuis longtemps nous cheminions dans les tenebres--et aussi dans le
+silence. Nos voix etaient lasses d'avoir compte "les canards, qui,
+deployant leurs ailes, se confient a leurs canes fideles" et d'avoir
+averti cent fois "le meunier que son moulin va trop vite, va trop fort".
+Il nous semblait, de plus, indigne de faire retentir l'air de telles
+puerilites, en approchant du terme de notre etape que marquait sans
+doute un champ de bataille.
+
+En effet, la division de l'amiral Jaureguiberry, bien secondee par la
+cavalerie du general Michel, avait culbute l'ennemi a Villepion, non
+sans eprouver quelques pertes. Le 16e corps couchait sur les positions
+conquises. Seul son chef, le general Chanzy, etait encore a Patay. Il
+se disposait a transporter son quartier plus avant, sur la droite, a
+Terminiers.
+
+Notre brigade recut l'ordre de prendre position au nord-ouest de la
+ville, en attendant le jour. Le 48e s'avanca a deux kilometres, en
+grand'garde, et les tentes furent peniblement dressees sur un front de
+bataille d'au moins 800 metres. Quoique abrites par un repli de terrain,
+nous grelottions sous la bise glaciale. Les sentinelles furent postees
+par deux pour se garantir mutuellement du sommeil qui eut amene la
+congelation des membres ou la mort.
+
+Le general de Jancigny, qui commandait notre division, avait tenu a nous
+conduire en avant. Ce fut lui, ou peut-etre Chanzy, qui se porta sans
+escorte sur le point culminant du terrain que nous occupions. Sa
+silhouette se dressa a la hauteur de nos yeux, comme une apparition. Le
+croissant lunaire eclairait faiblement la longue criniere blanche de son
+cheval arabe et faisait briller l'or de son kepi. Comme un grand
+silence planait autour de nous. Le cheval, naseaux au vent, flairant la
+lointaine odeur de la poudre et du sang, fremissait, mais se retenait
+de hennir. A peine entendait-on, sur la terre gelee, le pas trainant et
+fatigue des sentinelles, dont les baionnettes jetaient, par eclairs, des
+reflets argentes.
+
+Longtemps le general sonda de son regard la profondeur noire de la
+plaine, que piquaient au loin, sur la ligne de l'horizon, les feux des
+bivouacs ennemis. Puis il repartit au petit pas de son cheval, l'air
+pensif, supputant sans doute, d'apres le nombre et l'eparpillement des
+lueurs lointaines, les forces qu'il allait falloir combattre. Aucun
+ordre ne vint du reste modifier les dispositions prises. Tout etait
+tranquille, tout semblait dormir. Quelques fusees, du cote d'Orgeres,
+dans les lignes allemandes, troublerent seules, par instants, cette nuit
+calme et glaciale. Accompagnement habituel des fetes populaires, ces
+trainees lumineuses, par leur eclat ephemere, par leur signification
+inconnue, avaient je ne sais quoi d'ironique et d'irritant. Chaque fois
+elles semblaient laisser l'horizon plus sombre.
+
+Le jour parut enfin, ce jour que plusieurs milliers d'hommes, tous
+sains, valides, vigoureux et dispos, jeunes et ardents, faits pour vivre
+et pour aimer, ne devaient pas voir finir. Le froid persistait; mais,
+quand le soleil se fut degage des brumes qui rasaient le sol, le
+temps s'affirma superbe, tel qu'il peut etre reve pour une solennite
+militaire. Et, de fait, toutes les manoeuvres preliminaires de combat
+s'accomplirent avec ordre et methode, comme en une superbe parade qui
+s'executa sous nos yeux.
+
+
+
+
+LA DEROUTE
+
+
+I
+
+
+La brigade Charvet, la notre, formait la liaison des troupes du 16e et
+du 17e corps d'armee. Elle devait donc, selon toute vraisemblance, etre
+appelee a jouer un role important. Le succes pouvait dependre d'elle;
+mais, dans sa situation intermediaire, il y avait un premier point a
+etablir: il fallait savoir de qui lui viendraient les ordres. Pendant
+quelques heures, au moins, elle avait ete placee sous l'autorite
+immediate du commandant du 16e corps. Le general d'Aurelle avait en
+effet donne des ordres en consequence: "La brigade commandee par le
+general de Jancigny, dit-il dans son ouvrage sur la _Premiere Armee de
+la Loire_, avait precede sa division, et etait arrivee a Patay le 1er
+decembre, dans la nuit. Ce general se mit immediatement a la disposition
+du general Chanzy, assure des lors de l'appui du 17e corps." Mais,
+lorsque le general de Sonis, "plus vite que les aigles, plus courageux
+que les lions", fut a son tour parvenu sur le theatre des operations,
+il reprit evidemment autorite sur nous, et, ce qu'il faut peut-etre
+regretter, c'est que des scrupules aient un instant suspendu son ardeur;
+c'est qu'il les ait communiques au general Chanzy. "J'ai fait mon
+possible, lui vint-il declarer a huit heures du matin, pour venir
+promptement a votre secours; mais je marche avec des troupes fatiguees.
+Nous voila, nous sommes ici, mais je vous declare que, si vous
+avez besoin de nous aujourd'hui, il me sera bien difficile de vous
+satisfaire." Avec son esprit net et precis, le general Chanzy dut etre
+surpris de cet elan qui s'annihilait. Dans les graves circonstances
+qu'il traversait, il s'etait contente de repondre: "Je tacherai de me
+passer de vous".
+
+Nous, qui ignorions ces details, et qui, presque a la portee du canon,
+ne ressentions plus nos fatigues, nous etions impatients de marcher et
+fort surpris de n'en pas recevoir l'ordre. Cet ordre, je l'attendais
+personnellement comme une recompense. Il faut tout dire, ce recit ne
+pouvant avoir d'interet qu'a la condition d'etre sincere comme une
+confession. Le matin du 2 decembre 1870, j'ai subi une humiliation
+profonde: il m'a ete inflige des voies de fait, et j'ai essuye
+silencieusement l'outrage, et j'ai bu ma honte, par abnegation, par
+devoir, par amour pour mon pays.
+
+A l'aube, des distributions de vivres avaient ete annoncees. Comme
+toujours, elles furent assez longues; comme toujours representant la
+18e compagnie du regiment, je fus servi le dernier, et, naturellement,
+regagnai le bivouac apres tous les autres fourriers. Le sous-lieutenant
+Houssine, l'ancien sous-officier a chevelure rouge et raide,
+m'accueillit en me reprochant ma lenteur. Quand, charge, pour venir en
+aide a mes hommes de corvee, je m'en souviens, d'une moitie de pain de
+sucre, je passai devant lui, il m'allongea dans le dos, sur le sac, un
+coup de canne, pour activer ma marche, comme il eut fait a une bete de
+somme.
+
+M'arretant, je vis rouge pendant une seconde. La voix du canon me sauva.
+Encourir le sort du caporal Tillot, quand j'allais pouvoir m'exposer
+pour la noble cause, non. Je haussai les epaules sans plus hater le pas,
+et le sous-lieutenant en fut pour une lachete qu'il n'eut point commise
+si M. Eynard avait ete la, car le capitaine rendait justice a tous.
+
+Quoi qu'il en soit, les tristes exemples qui nous avaient ete donnes, a
+Lorges et dans la foret de Blois, me furent ce jour-la salutaires.
+Ils m'enseignerent a ronger mon frein: mais j'aspirais a me battre,
+a affronter le feu ennemi, pour m'absoudre a mes propres yeux de
+l'ignominie acceptee sans protestation.
+
+Aussi, tandis que nous attendions en armes sur le terrain ou nous avions
+dormi, je m'efforcais de suivre des yeux, faute de pouvoir m'y meler
+moi-meme, les mouvements du 16e corps qui engageait vigoureusement
+la bataille a deux lieues vers le nord-est. Quelques nuages de fumee
+s'elevant lentement dans le ciel clair, voila tout ce que nous pouvions
+distinguer. Le roulement ininterrompu du canon, qui grossissait par
+eclats, attestait l'intensite croissante de la lutte. Pendant ce temps,
+les autres troupes du 17e corps, que nous avions distancees la veille,
+arrivaient a la hauteur de Patay et defilaient devant nous. Passe la
+ville, les batteries se mettaient en ligne et roulaient a travers
+champs, precedees et suivies de l'infanterie qui se deployait aussi.
+
+En art, il y a le choix entre des procedes tout differents. Certains
+artistes epuisent l'emotion par l'expose de scenes effrayantes ou
+horribles; d'autres preferent la faire naitre et la maintenir en mettant
+l'esprit en suspens devant des tableaux ou plane la crainte du drame
+qui se prepare, et en epargnant a la vue les details terribles ou
+repugnants. Le spectacle qui s'offrait a nos yeux avait ce caractere
+tempere, saisissant quand meme. Sur le fond lointain d'une realite
+menacante se detachait un premier plan pittoresque et attachant.
+
+Les artilleurs, pour gagner ou maintenir leurs distances, tantot
+fouettaient leurs chevaux a tour de bras, leur dechiraient les flancs de
+l'eperon, tantot s'efforcaient de leur faire sentir le mors pour moderer
+leur emballement. Pendant ces alternatives, les pauvres servants, montes
+sur les caissons, se soutenaient mutuellement, de peur de tomber a
+chaque violente secousse que provoquaient les sillons de terre durcie.
+Puis une ligne rouge et bleue de fantassins ou toute bleue de mobiles
+ondulait sans desordre, offrant un front de tout jeunes visages, un peu
+pales, qui, par leur serieux, tachaient de faire aussi bonne figure que
+de vieilles troupes. Et le soleil brillait, non pour rechauffer les
+membres engourdis par une nuit glaciale, mais assez pour pailleter de
+fugaces etincelles le bronze des canons et l'acier des doubles rangees
+mouvementees de fusils.
+
+Bientot les zouaves pontificaux melerent leurs costumes gris aux autres
+uniformes plus voyants. Les troupes de ligne, apres avoir effectue un
+mouvement vers la gauche, accentue par chaque brigade, s'arreterent pour
+se refaire de leur marche ininterrompue depuis Coulmiers. Les zouaves
+arrivaient seulement de Saint-Peravy; ils venaient de deposer leurs sacs
+a Patay. De Terminiers arriva vers eux, au galop de son cheval bai,
+un jeune capitaine du genie, au teint pale, a l'oeil creuse par les
+veillees studieuses. De la part du general Chanzy, il venait requerir
+la legion du general de Charette, avec mission de la diriger sur l'est,
+vers le champ de bataille. Le groupe aussitot s'agite et s'eloigne.
+
+Au milieu d'eux marchait un aumonier, aupres duquel chacun se penchait
+a son tour. Comme alleges au moral ainsi qu'ils l'etaient physiquement,
+ils allaient, vifs, alertes, avec un fourmillement de guetres blanches
+et de jaunes molletieres. Ils allaient a la mort ou plutot, suivant le
+mot de leur aieul Polyeucte, a la gloire.
+
+Cependant, le defile continuait. Peu apres le depart des zouaves, ordre
+nous fut enfin donne de marcher. Au commandement du colonel Koch, le
+regiment, forme par compagnies en colonne serree, arreta un instant le
+flot qui sortait toujours de Patay. Il suivit presque la meme direction
+que la troupe de Charette, mais moins au nord. Le 51e rompait en meme
+temps, et s'avancait a notre gauche avec de l'artillerie.
+
+Sur un parcours de plusieurs kilometres, nous fumes tour a tour deployes
+en bataille sur un front de 800 metres, puis replies comme en terrain
+de manoeuvres. Un eventail s'ouvre ainsi et se referme, au gre d'un
+caprice. Sans chercher a comprendre l'utilite de nos mouvements, nous
+nous appliquions a les executer vivement, car l'heure etait venue
+d'avoir une aveugle confiance dans ceux qui avaient mission de nous
+diriger. En effet, la voix du canon ne nous arrivait plus comme un sourd
+grondement: chaque coup detonait, distinct, immediatement suivi d'un
+autre. Nous apercevions, non seulement le feu de la poudre, mais aussi
+les projectiles bourdonnant dans l'air. La fusillade crepitait sans
+relache, et nous entendions un bruit d'ouragan accompagne d'eclairs qui
+rasaient la terre.
+
+Nous pumes croire, pourtant, que notre appui etait inutile. Tout le 48e
+fut masse a l'abri du village de Terminiers, que le general Chanzy avait
+designe pour son quartier general. Tandis que, sans distinguer autre
+chose que le sillage aerien des obus, nous nous consumions dans la
+fievre d'une attente vaine, le general, du haut du clocher, suivait les
+mouvements de ses troupes sur Loigny.
+
+Apres la bataille de Coulmiers, le lendemain du combat heureux de
+Villepion, il avait le droit d'avoir confiance en elles. Cependant, par
+l'etendue et la multitude des feux de bivouac qu'il avait remarques la
+veille, et par les signaux observes pendant la nuit du cote d'Orgeres,
+il avait juge que la resistance serait serieuse. Au lieu d'eparpiller
+ses forces, il avait concentre ses trois divisions, de maniere qu'elles
+pussent penetrer comme un coin dans le corps ennemi. Il avait charge le
+general Michel de surveiller sa gauche avec sa cavalerie, vers Orgeres,
+en avant des positions ou le 17e corps reprenait haleine. Il pouvait,
+d'un autre cote, esperer qu'a l'extreme droite, le general des Pallieres
+viendrait lui donner la main.
+
+Des huit heures il avait lance sa 2e division sur le village de Loigny.
+Resolument elle s'etait avancee sous les ordres du general Barry qui,
+comme a Coulmiers, allait faire de l'histoire aussi noblement que son
+frere Edouard nous l'enseignait disertement a la Faculte de Toulouse.
+La 1re division--amiral Jaureguiberry,--celle qui avait enleve si
+brillamment Villepion la veille, suivait de pres a gauche. En meme
+temps la 3e, commandee par le general Maurandy, devait appuyer a droite
+l'effort principal en attaquant Lumeau, village voisin de Loigny.
+
+Loigny emporte vivement, la division Barry poursuivit sa marche vers
+l'est; mais, au chateau de Goury, elle rencontra une resistance
+opiniatre et meurtriere; il fallut d'abord reculer, pour mieux avancer
+ensuite. Le parc du chateau fut le theatre d'une lutte sanglante,
+acharnee, qui dura avec des chances diverses, mais sans repit, jusqu'a
+la nuit. Von der Thann, qui comprenait l'importance de cette position,
+envoya l'une apres l'autre ses trois brigades pour renforcer ses
+premieres troupes promptement decimees. L'amiral Jaureguiberry, tout en
+soutenant en deuxieme ligne ce combat, dut faire tete, sur la gauche,
+aux troupes nombreuses qui descendaient d'Orgeres, de la Maladrerie, de
+Tanon, et que n'arreta pas la division de cavalerie Michel ramenee par
+erreur jusqu'a Guillonville. A droite, la division Maurandy se battait
+avec moins de fermete, quoiqu'un regiment de mobiles fit, a Ecuillon,
+tout pres de Loigny, une defense heroique.
+
+"A midi et demi, d'apres le rapport du general Chanzy, la situation
+devenait de plus en plus difficile.--Toutes les troupes du 16e corps
+etaient engagees, et il n'y avait plus d'autre reserve que celle
+qu'offraient les troupes fatiguees de la brigade du Bois de Jancigny en
+position a Terminiers." Convaincu qu'il avait affaire a des forces de
+beaucoup superieures aux siennes, le general Chanzy se decida a faire
+appel au secours du general de Sonis, malgre leur conversation du
+matin.--"Je montai a cheval, fort inquiet et tres fatigue, a raconte
+celui-ci.... Je me portai en avant avec mes troupes, c'est-a-dire
+avec une brigade de la 2e division, ma reserve d'artillerie, les
+zouaves-pontificaux, les mobiles des Cotes-du-Nord; je marchai dans la
+direction de Loigny. Je criai: "Voila le 17e corps qui arrive."
+
+
+II
+
+
+Quelque fatigue qu'il fut en mettant le pied a l'etrier, le general
+de Sonis, une fois sur le champ de bataille, ne se menagea pas. Il ne
+devait plus s'arreter qu'il ne fut terrasse. Il fit d'abord placer deux
+batteries sur la route de Faverolles a Villepion, pour canonner l'ennemi
+a droite; puis, averti qu'il allait etre tourne, il fit face a gauche.
+Il placa son artillerie au coin du chateau de Villepion. Il mit en
+batterie toutes les pieces de la reserve et retablit le combat si
+energiquement, qu'au bout d'une heure et demie de canonnade le corps
+allemand dut se replier.
+
+Cet heureux resultat etait fait pour stimuler son ardeur. Avec une
+activite extraordinaire, il placa ses troupes en ligne, de sa main, car
+il exercait le commandement a sa maniere. Chanzy, pour l'execution des
+plans qu'il avait concus, chargeait ses lieutenants de concourir chacun
+pour sa part a l'action generale qu'il surveillait et dirigeait. Sonis,
+lui, sauf les conceptions d'ensemble qu'il n'avait guere le loisir de
+former, etait en meme temps general, colonel, commandant, capitaine. Son
+procede, renouvele des temps chevaleresques ou la valeur personnelle
+pouvait vaincre la puissance du nombre, lui enlevait, par contre, la
+perception nette d'une situation etendue et complexe. A tel point qu'il
+croyait de bonne foi, suivant son propre recit, avoir releve de leur
+poste de combat, avec le faible effectif qu'il avait amene, toutes les
+troupes du 16e corps.
+
+Tout en elan d'ailleurs, il ne regardait jamais en arriere: "La nuit
+arrivait, a-t-il raconte encore, et j'etais occupe de la pensee de
+canonner Loigny, lorsqu'on vint me dire: "Votre centre se replie". Je me
+portai au fort de l'action, ou se trouvaient deux regiments de marche
+d'un effectif considerable, le 48e et le 51e; je me portai vers l'un
+d'eux, et je l'exhortai de toutes mes forces. Mes paroles furent vaines,
+tout le monde fuyait."
+
+En ce qui concerne le 48e, il y a la une erreur. Loin d'avancer ni de
+fuir, nous battions toujours la semelle a cote de Terminiers, dans la
+position exasperante de gens qui entendent se derouler pres d'eux un
+drame poignant et qu'un invincible obstacle empeche d'aller au secours
+des victimes. L'obstacle, c'etait la consigne. Ordre avait ete donne
+d'attendre la: donc nous attendions un ordre nouveau pour marcher, et,
+dans cette journee de penible attente, pas un homme ne quitta son rang.
+
+Mais, depuis le chef de corps, visible a tous les yeux, sur son grand
+cheval gris, jusqu'au plus modeste soldat, le flegmatique lieutenant
+Barta, aussi bien que notre sous-lieutenant; le patient Villiot lui-meme
+aussi bien que le bouillant Nareval; tous souffraient d'une inaction qui
+paraissait inexplicable et qui l'etait en effet.
+
+Vers trois heures, un aide de camp du general Chanzy, le capitaine
+Henry, qui precedemment avait guide sur Villepion les zouaves de
+Charette, vint avertir notre chef qu'il etait temps de se preparer a
+entrer en ligne. Le colonel repondit que nous etions prets, et qu'il
+n'attendait plus que les ordres du general Charvet. Les officiers
+generaux avaient sans doute recu avis que le general d'Aurelle, residant
+a Saint-Jean-la-Ruelle, avait delegue le commandement de l'aile gauche
+au general Chanzy; mais les chefs de corps n'avaient pas ete peut-etre
+assez formellement avises de ces dispositions. En tout cas, il etait
+hasardeux, pour un colonel disposant d'une reserve de 3000 hommes,
+d'abandonner, sur l'avis d'un officier, d'etat-major qu'il ne
+connaissait pas encore, le point ou d'un moment a l'autre son chef
+direct pouvait lui transmettre l'ordre de marcher.
+
+Or, etabli assez loin de nous, a gauche, en tete du 51e de marche, le
+general Charvet s'etait trouve dans la sphere d'action du general
+de Sonis qui, a la meme heure, l'entrainait avec les deux premiers
+bataillons de ce regiment, commandes par le colonel Thibouville.
+Un frisson avait agite tous les conscrits du 31e, au moment ou ils
+parvenaient dans la zone dangereuse du combat; la gisait a terre le
+corps d'un dragon, la main crispee sur la poignee du sabre, la tete
+exsangue, aux grands yeux ouverts, fixes, completement detachee du
+tronc, et retenue par la jugulaire intacte dans le casque a peau tigree.
+D'abord etabli a trois cents pas des batteries mises en action par le
+general de Sonis, le regiment, tous les hommes couches par ordre, avait
+essuye dans cette position une grele d'obus. C'est la plus penible
+maniere de recevoir le bapteme du feu. Aucun mouvement, aucune
+preoccupation etrangere, rien ne distrait de la pensee de la mort: de la
+mort qui s'avance en puissance dans ces moucherons noirs, bourdonnants,
+rapides, qu'une flamme lointaine a annonces et qui finissent, en
+touchant la terre, par une autre flamme jaillie de leur sein dechire en
+vingt eclats de fonte a dents irregulieres, cruelles.
+
+"Bon, encore un!--Il arrive droit sur nous.
+
+--Non, il passe.
+
+--Un autre, deux autres.--Si, du moins, on pouvait appuyer a gauche.
+
+--Imbecile, c'est la qu'ils tombent.--Bien vise, cette fois.--Misere
+et horreur!--Un cri, des gemissements, une convulsion supreme.--Qui
+est-ce?--Il ne bouge plus.... Il en pleut encore, toujours. Nous y
+resterons tous. Et a quoi bon? Autant de morts, autant de fusils perdus!
+Que ne nous commande-t-on de tirer!"
+
+Pendant une heure et demie, les jeunes soldats du 51 deg. subirent cette
+terrible epreuve de l'immobilite sous le feu. Ce leur fut donc un
+soulagement de recevoir enfin l'ordre de se lever et de courir en avant.
+Les nerfs se detendirent par le jeu des muscles, et la circulation du
+sang fut si precipitee qu'il semblait que, durant l'heure ecoulee, tous
+ces coeurs eussent cesse de battre. En avant, toujours. A gauche de
+Loigny, l'ennemi occupait une ferme qu'il avait crenelee, et, de la
+lisiere d'un petit bois voisin, il fusillait les assaillants, qui
+cependant ne reculerent pas, ne s'arreterent point. La ferme fut
+emportee d'assaut et le bois vivement nettoye. Le general Charvet, qui
+avait dirige l'attaque, etablit sa troupe dans les positions conquises:
+elle s'y maintint, deux heures sous un feu tres violent de l'infanterie
+prussienne, qui s'avancait sur le cote oppose, au secours des Bavarois.
+
+D'une intrepidite qui s'accommodait mal d'une fusillade a distance, le
+general de Sonis ordonna de charger sur Loigny. Le 51e obeit; mais ici
+doit se placer un incident bizarre. Du moins le fait fut raconte le soir
+aux bivouacs de Patay, par plusieurs officiers: il ne pouvait pas etre
+verifie; mais l'historique du regiment l'a enregistre comme un on-dit.
+A un commandement qui aurait ete fait en excellent francais par un
+officier prussien, audacieusement embusque en cet endroit, le regiment,
+tombant dans un piege, alla donner tete baissee sur une forte colonne
+ennemie, massee dans un bouquet de bois d'aspect inoffensif. Une
+effroyable fusillade eclata a bout portant. Le general Charvet eut son
+cheval tue et tomba avec lui; deux cents hommes roulerent a terre,
+blesses ou morts; les autres, surpris, reculerent. Le general fut
+aussitot fait prisonnier, ce qui augmenta le desordre, malgre le
+sang-froid du colonel, qui resta du moins jusqu'a la dispersion de
+l'etat-major.
+
+Cet emoi pouvait n'etre que passager et n'avait rien en soi
+d'irreparable. Maintes fois, au cours de leur trop glorieuse campagne,
+les Allemands, a Froeschwiller, a Gravelotte, au Bourget, a Loigny meme,
+ont subi de ces temps d'arret, qui malheureusement ne les ont pas prives
+du succes final. D'autres troupes etaient toujours pretes a recueillir
+les premieres par trop maltraitees. Les reserves, bien postees,
+donnaient aussitot pendant que les chefs ralliaient les fuyards pour les
+ramener en avant. La panique du 51e devait avoir au contraire de graves
+consequences, car elle provoqua chez le general de Sonis une grande
+crise psychologique.
+
+"Je savais, a-t-il dit, que j'avais confie ma reserve d'artillerie a des
+troupes d'infanterie sur lesquelles je pouvais compter et qui etaient
+commandees par un homme de resolution et de courage. J'allai trouver
+le colonel de Charette et je lui dis: "Il y a des laches la-bas qui se
+debandent et compromettent le salut de l'armee; suivez-moi". Lui et ses
+hommes me suivirent avec le plus noble enthousiasme; la nuit tombait. Il
+y avait tellement d'entrain dans cette troupe, que les Allemands, qui
+occupaient depuis le matin la ferme de Villours qu'ils avaient mise
+en etat de defense, l'abandonnerent et se sauverent. J'avais un grand
+espoir, une tres grande confiance dans ce mouvement en avant qui, je
+l'esperais, entrainerait les deux regiments de marche dont j'ai parle.
+Mais, accueilli par un feu tres vif de l'ennemi, le 51e lacha pied et
+prit la fuite.... Je ne voulais pas moi-meme battre en retraite; je me
+serais deshonore et j'aurais deshonore 300 braves zouaves de Charette
+qui marchaient derriere moi et qui ne m'auraient jamais pardonne ce
+crime."
+
+Acte epique, qui a pu etre qualifie d'heroique folie. Tandis que les
+anciens preux luttaient a armes egales et bardes de fer, ce nouveau
+Roland, sans casque ni cuirasse, suivi seulement de quelques braves,
+espera faire une trouee, avec cette poignee d'hommes, dans une ligne
+de quatre-vingts bouches a feu qui concentraient sur un seul point une
+avalanche d'obus et de mitraille. Et cependant 20 000 soldats dissemines
+dans la plaine entre Guillonville et Terminiers, les chasseurs du 10e
+bataillon, le general Deflandre et ses quatre regiments tous, impatients
+de combattre, attendaient ses ordres a une portee de canon. Que ne
+confia-t-il au colonel de Charette l'effort initial! Que ne prit-il le
+temps d'appeler ses reserves a la rescousse! qu'importait-il, comme il a
+dit plus tard qu'il en avait eu la pensee, qu'il songeat a nous precher
+d'exemple?
+
+De Terminiers on apercoit a peine en plein jour le clocher de Loigny,
+separe par les ondulations du terrain, et "la nuit tombait". Il
+etait donc impossible au 48e de marche, toujours inactif, de subir
+l'attraction d'un chef invisible, et qui, au surplus, dans l'ardeur
+d'une action locale, ne songeait plus guere a ceux qu'il avait laisses
+en arriere. Apres les malheurs de la patrie, qui apparaissaient comme
+irreparables a bien des gens, s'immoler a elle, au milieu des zouaves
+pontificaux, cette pensee, ce reve d'un Francais chretien, s'etait
+empare irresistiblement du general de Sonis et sembla l'avoir frappe de
+vertige. Telle est la verite.
+
+Lorsqu'a son corps defendant ce general avait remplace le baron Durrieu,
+son inquietude avait ete grande; elle s'etait calmee a la nouvelle qu'il
+avait le colonel de Charette sous la main. Des lors, il n'avait plus
+fait un pas sans le bataillon des zouaves, qui l'avait fascine. Sa
+confiance, qui ne pouvait d'ailleurs etre mieux placee, etait absolue et
+un peu exclusive. Il s'etait tellement identifie avec le role de general
+commandant des zouaves, que, la veille, en arrivant a Saint-Peravy, il
+leur avait lui-meme fait faire halte, et, soulignant ses paroles d'un
+geste courtois, de gentilhomme a gentilshommes, il avait de sa bouche
+commande: "Sac a terre. La soupe, messieurs."
+
+Le lendemain, il avait un instant oublie sa garde d'elite en faisant
+manoeuvrer ses batteries entre Villepion et Loigny. Mais l'ecrasement du
+51e, qu'il qualifia de coupable defaillance, l'avait fortifie dans cette
+opinion qu'il n'y avait pas de bon fantassin, hors l'elite des zouaves.
+Il etait excite aussi par le desir de prouver au general Chanzy qu'il
+n'avait pas eu de mauvais vouloir en lui disant de ne pas compter sur le
+17e corps.
+
+Voila pourquoi, plein de fougue, tel que le comte d'Alencon a Crecy, il
+s'avanca presque seul sur Loigny. Il marchait entoure de son etat-major,
+a la tete d'un petit groupe de zouaves.
+
+Malheureusement, ces hommes, allant en rangs serres, offraient aux
+projectiles une proie facile, et ils etaient empeches de tirer par les
+cavaliers qui les precedaient. Pour comble, un soldat prussien eut a ce
+moment l'audace de sortir seul du petit bois Bourgeon, qu'on a depuis
+nomme le Bois des Zouaves. Il vint briser d'un coup de feu, tire a tres
+courte portee, la cuisse du general de Sonis, qui se vit ajuste sans
+pouvoir atteindre son adversaire.
+
+Le general, quelques instants avant de tomber, avait, parait-il, charge
+son chef d'etat-major d'aller chercher au moins le 48e de marche; mais
+le general de Bouille, lui aussi, fut atteint par un eclat d'obus.
+Jete a terre sans connaissance, il ne put accomplir sa mission ni la
+transmettre a un autre. Pendant ce temps, la plupart de ceux qui avaient
+suivi le general en chef tombaient a leur tour sous les coups des
+Bavarois et des Prussiens.
+
+Ils n'eurent meme pas la joie de degager les bataillons du 37e de
+marche, qui depuis plusieurs heures se defendaient bravement dans le
+cimetiere. Un millier d'hommes lutterent la, contre dix mille, et ne
+laisserent tomber leurs armes que cernes, harasses, ecrases, vaincus
+surtout par la fumee, et la chaleur suffocante du brasier que commencait
+a former le village en flammes.
+
+
+III
+
+
+Dans la nuit profonde, les premieres lueurs de l'incendie nous
+indiquaient au loin le theatre de notre defaite, et, a notre droite, le
+canon tonnait encore, les mitrailleuses grincaient toujours. Derniers
+efforts du general Peytavin qui, vers quatre heures, avait apporte
+l'appui du 15e corps. Arrete par les troupes du prince Frederic-Charles,
+il n'avait pu depasser Poupry; mais sans doute avait-il empeche le
+vainqueur de Metz d'aider le grand-duc de Mecklembourg a ecraser tout a
+fait le 16e corps. A Poupry aussi la lassitude gagna les combattants, et
+le feu de la poudre s'eteignit dans les tenebres.
+
+En revanche, devant nous, les flammes gagnaient, s'elevaient,
+enveloppant Loigny dont le clocher se profilait en noir au sein
+des langues de feu et dans la nuee rougeatre qui progressivement
+s'epaississait et encombrait le ciel. Fort loin a la ronde, le champ de
+bataille en etait eclaire, comme par une aurore boreale. Les survivants
+sans blessure et les blesses encore ingambes s'eloignaient de cette
+lumiere d'enfer, la plupart sans officiers, sans autre guide que
+l'instinct qui les poussait a retourner au gite du matin.
+
+Pres de nous vint s'echouer un groupe confus de fantassins et de
+mobiles, avec quelques zouaves pontificaux echappes miraculeusement au
+carnage. Tous, quoique desorientes, perdus, affirmaient que la journee
+nous appartenait. Chacun, sans exception, en toute sincerite, disait
+avoir assiste aux plus chauds episodes de la bataille, et, apres tant
+d'efforts, au bout d'une si longue lutte, aucun ne pouvait croire a une
+defaite.
+
+Cependant le doute n'etait pas possible. Les corps qui avaient garde
+leur cohesion se repliaient aussi. De meme l'artillerie, dont le
+roulement sonore sur la terre gelee etait domine de temps a autre par
+les cris des blesses qui avaient ete deposes en travers des caissons ou
+ils etaient horriblement secoues. Tout cela s'apercevait a peine
+dans l'obscurite, tout cela se devinait plutot. Parfois pourtant les
+silhouettes se dessinaient nettement, quand le hasard de la marche sur
+le terrain amenait une troupe entre la flamme et nous.
+
+A cette heure navrante, un homme connaissait seul toute la profondeur du
+desastre, et sur lui s'appesantissait la lourde charge de rallier et de
+sauver tous les debris qui s'eparpillaient a plusieurs lieues. Comme
+l'athlete qui a besoin de sentir une resistance pour deployer sa force,
+le general Chanzy se raidit contre l'insucces et alors il apparut plus
+grand que dans la victoire. Assumant sans hesiter la responsabilite de
+diriger, en meme temps que le sien, le 17e corps prive de son chef, il
+employa les premieres heures a retablir l'ordre dans les bataillons
+disperses. A chacun fut immediatement assignee une place, et il y fut
+conduit, s'y arreta, pour que le combat put reprendre le lendemain, si
+l'ennemi se montrait entreprenant.
+
+Tandis que, le regiment ayant ete maintenu dans ses positions de
+Terminiers, nous n'avions d'autre preoccupation que de trouver dans
+le village quelque nourriture et un abri, Chanzy, descendu de cheval,
+allait y passer la nuit a rendre compte de la journee au general
+d'Aurelle et a regler dans le detail la retraite qui s'imposait devant
+un ennemi trop nombreux. Nos recherches furent vaines. Les Allemands
+n'avaient evacue Terminiers que l'avant-veille: il n'y avait pas a
+glaner derriere eux et l'humanite ordonnait de laisser aux blesses qui
+arrivaient les refuges qu'offraient les maisons toutes abandonnees du
+village. Un pailler toutefois nous offrit de quoi garnir legerement le
+sol de nos tentes. Mais le general Chanzy se souvint que nous avions
+ete gardes en reserve. Vers dix heures, notre bataillon recut l'ordre
+d'aller se poster en grand'garde a un kilometre. Les tentes abattues,
+notre bagage ficele a la diable, charges de quelques poignees de paille,
+nous nous acheminames en avant, guides par les flammes vacillantes,
+alternees de gerbes d'etincelles, qui s'elevaient encore des ruines de
+Loigny.
+
+Nuit terrible, sous un ciel voile de brume. Defense etait faite
+naturellement d'allumer aucun feu. Il ne fallait pas non plus dresser
+les tentes. Notre provision de paille, maigre au depart, etait a peu
+pres dispersee quand nous pumes nous arreter. Nous devions etre aux
+environs de Villepion. Nous grelottions en plein champ, sous la bise du
+nord qui ravivait l'incendie maintenant a quelques centaines de pas. Au
+pied de la haie de faisceaux aux baionnettes flamboyantes, nous nous
+couchames malgre tout, avec la terre pour lit, le sac pour oreiller
+et nos toiles de tente simplement etendues sur nos tetes afin de nous
+garantir au moins du serein. Or il gelait a pierre fendre, et le serein
+fut un beau verglas qui transforma la toile en carton cassant comme du
+verre.
+
+Peu importe. Villiot, encore cinquante pas plus loin, veillait en
+avant-poste: nous etions bien gardes: apres un long frisson, cause par
+le froid a coup sur et aussi par l'idee des souffrances que devaient
+endurer les blesses ralant tout pres de nous, le sommeil nous gagna
+pourtant. Ainsi la lassitude animale vient, chez l'homme, au secours de
+l'esprit. Oui, moins abrites du froid que les Groenlandais, a une portee
+de fusil des barbares qui en pleine France detruisaient nos demeures,
+nous pumes fermer les yeux, nous endormir, reposer. Chose curieuse,
+l'esprit, comme pour acquitter aussitot sa dette de reconnaissance
+envers le corps qui lui accordait quelques heures d'oubli, evoqua de
+doux reves sensuels. A mon estomac vide, il donna l'illusion d'un repas
+succulent; a mes membres brises et engourdis, il offrit la sensation
+imaginaire d'un lit moelleux et chaud. Je m'y etendais delicieusement,
+lorsque l'adjudant du bataillon, passant tout le long du rang, reveilla
+les dormeurs et ordonna a voix basse de se lever.
+
+Brrr! la rude realite. Nous avions l'onglee au bout de nos vingt doigts
+et un instant nous craignimes de ne pas pouvoir nous mettre debout.
+Energiquement, tout le monde se secoua et reprit ses sens. Il faisait
+nuit encore. La sinistre lueur, devant nous, s'etait eteinte, et, vers
+l'orient, l'azur celeste s'eclaircissait a l'approche de l'aube. Notre
+compagnie fut chargee de pousser une reconnaissance. Nous apercumes
+vaguement, dans le demi-jour naissant, un assez gros parti de uhlans.
+Ayant sans doute distingue la masse du bataillon, ils tournerent bride.
+Nous-memes, nous ne pouvions attaquer sans un ordre, apres l'echec de la
+veille. La compagnie se replia sur le gros du bataillon et un planton
+fut vivement depeche au colonel pour lui rendre compte et prendre ses
+instructions.
+
+La campagne cependant se degageait de l'obscurite. Derriere nous
+retentit la diane, claire comme le chant du coq gaulois, tandis que,
+de Loigny, d'Ecuillon, de Lumeau, partaient quelques brefs coups de
+sifflet. Des ombres se montrerent un instant a l'entree de chaque
+village et presque aussitot se deroberent a l'abri des maisons ou des
+murs de cloture. Rien d'autre ne nous revela la presence de notre
+redoutable adversaire, qui sans doute songeait aussi a panser ses
+blessures.
+
+Ordre nous arriva bientot de rejoindre nos deux premiers bataillons a
+Terminiers. De ce village jusqu'a Patay, toutes les troupes du 16e et du
+17e corps, selon les dispositions que le general Chanzy avait arretees
+et fait approuver pendant la nuit, s'echelonnaient, bataillon par
+bataillon, en colonne de compagnie, avec une batterie dans chaque
+intervalle. Des huit heures, tout etait pret pour battre methodiquement
+en retraite, sauf a offrir vivement un large front de bataille aux
+Allemands, en cas de poursuite.
+
+A notre brigade etait echu le faible honneur de s'eloigner la derniere,
+sous la direction de l'amiral Jaureguiberry. Il etait charge du
+commandement de l'arriere-garde.
+
+Nous dumes donc attendre l'ordre de marcher, jusqu'a dix heures, l'arme
+au pied. Les serre-files de notre compagnie se trouvaient ainsi en
+premiere ligne, le dos il est vrai tourne a l'ennemi. Telle etait du
+moins la position reglementaire; mais--j'en conviens--j'avais peine a la
+garder. Invinciblement, mes regards etaient attires vers le village
+des Echelles, a l'entree duquel se montraient quelques groupes. Cette
+curiosite etait-elle excessive, justifiait-elle un blame? Le salut de
+l'armee necessitait-il qu'on s'eloignat des Allemands, sans meme les
+regarder? Pourquoi cependant M. Houssine l'exigea-t-il brutalement de
+moi, sinon par l'effet d'une animosite qui s'acharnait en l'absence
+du capitaine, pour se venger de la bienveillance que me temoignait ce
+dernier?
+
+
+IV
+
+
+Jusqu'au soir nous marchames, en tres bon ordre. Malgre notre
+epuisement, le bataillon ne compta pas, ce jour-la 3 decembre, un seul
+trainard; mais ce fut une triste journee, l'une des plus tristes dont
+je me souvienne. Depuis notre entree en campagne, fatigues, privations,
+souffrances, rien ne nous avait ete epargne. Apres des marches
+forcees, quelques heures de repos sur la terre gelee; une nourriture
+insuffisante, car plus d'un repas s'etait compose de biscuit et d'eau de
+pluie prise dans un fosse. Toutes ces miseres, nous les bravions sans
+regret, pour atteindre plus tot l'ennemi. Or, pour la seconde fois, nous
+l'avions rencontre, et il nous fallait le fuir. Le fuir, sans avoir
+brule une cartouche. D'autres, sans doute, s'etaient mesures avec lui
+et avaient du s'avouer vaincus; mais, dans la petite sphere ou se meut
+l'homme de troupe, il ne peut embrasser l'ensemble des operations, et,
+tant qu'il n'a pas eprouve directement la superiorite de l'adversaire,
+il est tente de croire que ses chefs n'ont pas su mettre a profit
+sa bonne volonte. De la une rancoeur qui aggravait notre souffrance
+physique.
+
+Le lendemain, apres une nuit penible passee a Saint-Sigismond, que nous
+avions traverse l'avant-veille d'un pas allegre et en chantant, nous
+pumes croire qu'enfin nous allions etre utiles. Le mouvement de retraite
+parut avoir ete suspendu. Tandis que le prince Frederic-Charles
+refoulait a Artenay et a Cercottes notre 15e corps, les Bavarois avaient
+repris haleine, et, le 4, ils harcelerent notre gauche a Patay, ou le
+general de Tuce soutint vigoureusement le choc. A droite, la division
+Barry se battit aussi a Bricy et a Boulay. Mais, a la nouvelle
+qu'Orleans etait repris sur nous, il fallut continuer la retraite, avec
+un changement d'orientation, vers Beaugency. Nous devions nous diriger
+sur Baccon, a travers la foret de Montpipeau.
+
+Notre bataillon, specialement charge d'escorter les convois du 17e
+corps, laissa ses trois dernieres compagnies en observation dans un
+hameau qui bordait la route. Pendant que nous attendions la disparition
+du dernier fourgon, il nous fut offert en cet endroit un spectacle
+inattendu. Nous etions six cents hommes occupes a surveiller
+attentivement le point d'ou l'ennemi pouvait surgir, lorsqu'il s'eleva
+dans cette direction un gros nuage. Il s'avancait lentement, souleve sur
+la route par le mouvement d'une foule en desordre. Aucun point brillant
+ne revelait cependant une troupe armee, et en effet nous fumes bientot
+fixes. Femmes, vieillards, enfants, poussant devant eux des troupeaux
+de betail, marchaient autour de chars atteles, les uns de chevaux de
+labour, et d'autres de boeufs au pas pesant. Tous etaient charges de
+mille objets entasses pele-mele. Au sommet de l'une des voitures, sur
+une botte de paille, une jeune mere allaitait un enfant, aupres d'un
+aieul infirme. Plus loin, une grande fille tenait par la main ses deux
+tout jeunes freres; tantot elle leur souriait pour les encourager
+a marcher, et tantot leur montrait, pour les faire rougir de leur
+nonchalance, un homme qui, bien que plie en deux par le dur labeur de
+la terre, donnait courageusement l'exemple a toute cette malheureuse
+population. Ces pauvres gens ignoraient sans doute ou ils allaient; mais
+ils preferaient une vie errante et la misere, parmi les Francais, au
+bien-etre de leurs foyers envahis.
+
+Ce triste exode de tout un village ne nous attrista pas seulement, il
+nous humilia. A nous il appartenait de l'empecher, et nous y etions
+impuissants. Ces paysans ne nous temoignerent pourtant aucune rancune.
+Ils nous firent remarquer eux-memes, a 1500 metres, environ, des
+cavaliers qui apparaissaient et presque aussitot se retiraient. Nul
+doute que ce ne fussent les eclaireurs de l'armee allemande. Le convoi
+que nous avions mission de proteger avait pris de l'avance; il ne nous
+etait pas permis d'engager, sans absolue necessite, un combat ou nous
+n'aurions pas ete soutenus: le chef du detachement ordonna donc la
+retraite.
+
+Comme nous risquions de perdre le contact de l'armee, force nous fut
+d'accelerer le pas, de louvoyer autour des vehicules de toutes sortes,
+dans les chemins defonces courant a travers bois. L'encombrement des
+voitures, la precipitation de la marche, tout contribuait a semer parmi
+nous le desordre. Vers la fin du jour, quelle que fut la bonne
+volonte individuelle, il y eut une debacle generale, une complete
+demoralisation.
+
+Chacun allait a la derive, se tenant aussi longtemps que possible
+aupres des camarades qu'il reconnaissait. Mais la nuit acheva de nous
+desorienter et de nous disperser: je n'ai garde de ces penibles moments
+qu'un souvenir vague, trouble. La voix seule d'officiers passant a
+cheval me revient aux oreilles avec cet eternel refrain: "Pas de
+retardataires! Les Allemands glanent derriere nous!"
+
+Avec le sergent-major Harel, le caporal Daries et une dizaine d'hommes,
+nous formions encore un petit groupe, qui s'efforcait de ne plus
+s'egrener.
+
+Au petit jour nous sortimes enfin de la region des forets. La marche a
+travers bois est toujours lente, penible, incertaine. Chaque chemin qui
+s'ouvre fait naitre une hesitation nouvelle. Avec la nuit surtout, le
+rideau sombre qui borne immediatement la vue de tous cotes fait craindre
+a bon droit les surprises. En plaine, au contraire, et quand la lumiere
+du jour vous eclaire, on se sent plus sur de soi, plus hardi et plus
+fort, grace a la vaste etendue de pays qui s'offre a vos yeux, grace a
+la facilite de s'orienter.
+
+D'autres groupes pareils aux notres s'apercevaient a d'assez grandes
+distances. Ils grossissaient, s'agglomeraient, convergeant tous vers le
+meme point. Il y avait deja la un indice qu'une pensee unique presidait
+a cette marche, si irreguliere qu'elle fut encore. Ce premier gage
+nous encourageait, nous stimulait. Nous n'avions pas tort de reprendre
+espoir.
+
+
+
+
+BATAILLE
+
+
+I
+
+
+Le commandement superieur veillait, en effet, il agissait et vivement
+reagissait sur cette multitude d'individus epars dont il allait en deux
+jours refaire une armee compacte, valeureuse et redoutable, suivant
+l'aveu de nos ennemis. "Ainsi, est-il dit dans le travail historique
+du grand etat-major prussien, tandis que la 25e division flanquait le
+mouvement sur la rive gauche de la Loire, le 6 et le 7 decembre sur la
+rive droite, la subdivision d'armee du grand-duc se trouvait aux prises,
+sur tout son front, c'est-a-dire sur 20 kilometres environ, avec des
+masses ennemies en etat de soutenir la lutte et d'opposer une resistance
+tres vive."
+
+Certes ce n'etait pas sans une volonte ferme, sans une perpetuelle
+vigilance, qu'un tel resultat pouvait etre obtenu. A tous les
+carrefours, a chaque fourche de route, se trouvait un officier
+d'etat-major, plante la comme un poteau indicateur. L'un apres l'autre,
+ils designaient aux hommes desorientes la direction a suivre pour
+atteindre la localite qui avait ete assignee a chaque corps, dans la
+nouvelle ligne de bataille que venait d'arreter le general Chanzy.
+
+Entre la Loire et la foret de Marchenoir, cette ligne s'etendait sur un
+espace de 11 kilometres, de Beaugency jusqu'a Lorges, ou nous avions
+fusille un soldat du 51e. Le quartier general etait a Josnes. Le 17e
+corps, au centre, devant lui. Le 16e corps, dont la premiere division
+seule etait presente, les deux autres s'etant egarees, forma d'abord
+l'aile gauche, puis fut porte a droite, a Villorceau, tout contre
+la division independante du general Camo. L'aile gauche fut alors
+constituee au moyen d'une division du 21e corps: recemment organise sous
+le commandement de l'amiral Jaures, il avait en outre mission de garder
+la foret de Marchenoir, ce qui etendait de plusieurs kilometres le front
+de bataille. Enfin, le general Chanzy, qui, avec la spontaneite du
+genie, palliait les fautes de ses lieutenants en en tirant parti,
+ordonna aux generaux Barry et Maurandy de reorganiser leurs divisions a
+Mer et a Blois. Il leur confia le soin de defendre les ponts, dont les
+Allemands allaient chercher a s'emparer, en effet, pour nous tourner.
+
+Arrete dans la fievre d'une retraite infernale, ce dispositif etait
+tel que de longues deliberations n'eussent pu le rendre meilleur. Il
+assignait au 48e de marche son bivouac pres du village d'Ourcelles, a
+un kilometre du quartier general. La plaine ondulee, ou etaient dresses
+quelques groupes de tentes, s'ouvrit a nous dans la matinee du 6
+decembre. Le temps etait clair. Quelques sonneries familieres egayaient
+le panorama, qui, naguere, nous avait paru plus triste, dans notre
+premiere marche de Mer sur Chateaudun. Cette impression etait favorable.
+Tout embryonnaire qu'il etait, le camp apparaissait enfin, comme
+une digue elevee contre la debacle. L'ordre renaissait; la force en
+resulterait peut-etre, et, en tout cas, la possibilite de tenter de
+nouveaux efforts plus honorables qu'une fuite eternelle.
+
+Pourtant, pourtant. Il ne faut pas se faire meilleur que nature. La
+preoccupation de rallier le regiment avait tout prime dans notre esprit
+depuis trente-six heures que la debandade s'etait produite. A tel point
+que nous avions a peine repris haleine quelques instants, la seconde
+nuit, sous un hangar de je ne sais quel village, et nous n'avions eu
+d'autre nourriture que des miettes de biscuit. Aussi, lorsque nous eumes
+acquis la certitude que le but etait atteint, qu'a la moindre alerte
+il ne nous fallait pas un quart d'heure pour retrouver nos
+chefs, l'estomac--la bete, si l'on veut--reprit ses droits. Un
+village--Cravant, nous dit-on--offrait l'attirante animation d'un lieu
+habite. Irresistible tentation, il y avait une auberge ouverte. Nombre
+de militaires l'encombraient deja. Daries et moi, nous trouvames encore
+un coin libre et deux chaises.
+
+Ah! quel repas! Quelle volupte de manger a sa faim et de boire a sa
+soif! Le menu, cependant, n'etait pas tres varie. Un hareng saur
+d'abord, un hareng saur ensuite, et je ne m'en suis pas degoute pour
+cela. Au contraire, j'ai garde pour ce comestible un gout profond, une
+sorte de culte, la reconnaissance de l'estomac. De loin en loin, il faut
+de toute necessite que je lui sacrifie, bien qu'a vrai dire il me soit
+devenu d'une digestion difficile. D'ailleurs un litre de vin et du pain
+frais a discretion vehiculerent en nous ces deux braves poissons, dont
+un doux fromage blanc, aussi rond et plus eclatant que la lune en son
+plein, vint temperer l'excessive salaison.
+
+
+II
+
+
+Reconfortes, ragaillardis, nous quittames l'auberge, prets a endurer de
+nouvelles fatigues pourvu qu'elles ne servissent pas a nous eloigner
+encore de l'ennemi. Meme a jeun, nous ne demandions qu'a faire notre
+devoir; mais--regle sans exception--le courage se decuple au sortir de
+table, quand une legere griserie trouble imperceptiblement la vue. Le
+paysage beneficia a nos yeux de l'agreable etat ou nous nous trouvions.
+
+Pour gagner Ourcelles, il nous fallut traverser un petit village,
+Cernay, bati, en forme de T, a cheval sur la route qui va de Cravant a
+Mer, par Origny, et sur le chemin qui vers l'est le relie a Lorges. Il
+est entoure, avec quelques grands arbres, de vergers clos de haies, qui,
+au printemps, en ete et en automne, doivent lui former une ceinture
+charmante de fleurs, de feuillage et de fruits. Les arbres et les
+arbustes n'y montraient alors que leurs squelettes, et cependant nous
+nous l'imaginames tel qu'aux beaux jours. Au reste, quelques nuages de
+fumee s'echappaient des toits et suffisaient pour lui donner la vie, en
+attestant la presence des habitants autour du foyer hivernal.
+
+Comme couronnement de cette bonne journee, je fus hele en arrivant au
+camp par le vaguemestre, qui avait a me remettre une lettre de mon frere
+Emmanuel. Les journaux ayant repandu la nouvelle du premier engagement
+du 17e corps, la sollicitude de ma famille s'etait eveillee: les
+angoisses des miens se trahissaient par ces mots, qu'ont graves dans mon
+coeur les larmes qu'ils me firent coulerj'en conviens sans honte, car je
+me sentis attendri, mais non pas amolli:--"Comme il faut tout prevoir,
+si tu viens a etre blesse, previens-nous aussitot... ou fais-nous
+prevenir. Il est convenu a la maison que, la ou tu seras, j'irai, pour
+te ramener, si c'est possible, ou, sinon, pour te soigner."
+
+Ni le lieutenant Barta ni M. Houssine n'etaient encore arrives. En
+revanche, le capitaine Eynard, sa mission terminee, avait rejoint son
+poste. Il s'occupait activement de reconstituer la compagnie, seconde
+par le sergent Villiot, qui etait parvenu des premiers au point de
+ralliement avec Laurier. En meme temps que nous et apres nous, les
+hommes arriverent, isolement, ou par petits groupes. A la fin du jour,
+les deux tiers de l'effectif etaient presents. De meme dans tout le
+regiment, qui, des lors, pouvait au premier ordre entrer en ligne.
+
+Le colonel Koch, en prenant le commandement de la brigade, avait passe
+la conduite du 48e au commandant Bourrel, du 1er bataillon. Au 3e nous
+etions toujours diriges par l'intrepide vieillard, capitaine David. De
+beaux exemples d'honneur, de courage et de devouement nous soutenaient,
+nous stimulaient: quelques prodiges qu'executat la delegation de Tours
+pour l'improvisation des armees, elle ne pouvait parfaire son oeuvre
+dans les details. Ainsi, notre bataillon ne comptait aucun officier
+monte. Pas plus l'adjudant-major que le capitaine David. Des chevaux
+leur eussent ete precieux pour conduire et faire mouvoir une unite d'un
+millier d'hommes. Ce petit fait meritait d'etre note, a l'honneur des
+chefs qui surent utiliser des instruments tactiquement incomplets, sans
+parler de l'inexperience individuelle de leurs elements.
+
+Chaque jour, la temperature devenait plus rigoureuse. Tout en demandant
+a ses soldats une entiere abnegation, le general Chanzy leur etait
+pitoyable; il lui parut impossible de continuer a nous faire coucher
+sous la tente. Des dispositions furent prises pour le cantonnement
+dans les villages d'ailleurs nombreux en ce pays. Notre bataillon fut
+distribue dans les granges d'Origny, au centre de la ligne de bataille.
+Mais pour les fourriers, point de repos: ils devaient concourir aux
+prises d'armes pendant le jour, et, la nuit, assister aux longues
+distributions de vivres.
+
+Deja, le 6, la canonnade s'etait sourdement fait entendre a l'extreme
+droite, premiere demonstration de l'ennemi sur Meung. Le 7, des la
+premiere heure, l'attaque fut generale. Tandis que nous attendions
+sous les armes, la 2e division du 21e corps et la 3e du 17e, sur notre
+gauche, s'opposaient aux reconnaissances de l'ennemi, a Vallieres,
+devant Saint-Laurent-des-Bois, et, plus pres de nous, a Villermain. A
+notre droite, du cote de Beaugency, la 1re division du 16e corps se
+battait aussi, avec l'appui, cette fois heureux, du 51e de marche,
+pendant qu'au centre le general de Roquebrune, commandant la 1re
+division du 17e corps, repoussait victorieusement deux divisions
+bavaroises qui s'etaient avancees de Cravant et, plus a droite, de
+Beaumont.
+
+Comme l'armee avait pu vaincre sans nous, les compagnies regagnerent a
+la nuit leurs cantonnements, et, avec mes collegues, chacun entoure de
+sa corvee, j'allai battre la semelle aupres des charrettes d'un convoi
+administratif parque a l'entree du village. Annoncees pour minuit, les
+distributions n'etaient pas achevees au petit jour. Or il neigeait. Les
+flocons abondants, epais, voilaient le ciel, sans repit, d'une nuee de
+taches claires tourbillonnant sur un fond gris, tandis que, dans le
+cercle restreint ou la vue pouvait s'etendre, ils accusaient la forme
+des choses en les ouatant de blanc. Meules de paille, chariots de
+convoi, chevaux immobiles sous les harnais et nous-memes, tout prenait
+une meme couleur spectrale, car le froid figeait les flocons, et il ne
+nous etait pas permis de faire des feux visibles de trop loin: le foyer
+que nous entretenions moderement avec des broussailles ne suffisait pas
+pour nous degourdir les pieds et les mains; mais il colorait de lueurs
+fugitives un tableau qui nous rappelait invinciblement la douloureuse
+legende de la retraite de Russie.
+
+
+III
+
+
+Au jour, un jour presque aussi gris, aussi triste que la nuit, nous
+pumes aller repartir les vivres entre les escouades, puis nous etendre
+un peu, pendant que nos camarades preparaient la soupe sur les fourneaux
+improvises le long des maisons. Elle fut vite absorbee, car le canon et
+la fusillade avaient tot battu le rappel. Les Allemands, surpris de se
+heurter contre une armee en bataille, quand ils esperaient n'avoir
+qu'a ramasser des trainards debandes, avaient reconnu la necessite
+de redoubler leurs coups. Avec l'assentiment du grand etat-major de
+Versailles, le prince Frederic-Charles ralentissait la marche des
+troupes dirigees sur la rive gauche de la Loire pour qu'elles pussent
+seconder les efforts du grand-duc de Mecklembourg; et le 1er corps
+d'armee bavarois, appuye par la 22e division prussienne et la 4e
+division de cavalerie, allait tenter de rompre nos lignes.
+
+Des huit heures, l'attaque se produisait violemment contre la division
+Collin, du 21e corps, a notre gauche. Le general de Roquebrune se
+dirigeait alors sur Cravant, et notre division recevait l'ordre de se
+porter en soutien sur Cernay, le poetique petit village a la ceinture de
+vergers.
+
+En avant d'Origny, le bataillon se forme, sous les ordres du capitaine
+David. La barbe blanche et le tremblement de tete de cet homme de haute
+stature donnent une autorite singuliere aux commandements qu'il articule
+d'une voix ferme, avec une energie juvenile. Sac au dos, les rangs
+etaient formes: le vieux capitaine s'appretait a crier en avant,
+lorsqu'il nous arriva un renfort inespere.
+
+Le lieutenant Barta, M. Houssine, les sergents Gouzy, Nareval et une
+trentaine d'hommes nous rejoignirent enfin. Ils revenaient de Mer,
+jusqu'ou ils s'etaient egares. Quelques minutes plus tard, et nous
+allions au feu sans eux; mais, parce que nous ne les avions pas suivis,
+ils songeaient a nous gourmander, tant est irresistible l'envie
+d'accuser autrui quand soi-meme on ne se sent pas sans reproche. Ma
+situation aurait sans doute ete penible, sans la presence de notre
+capitaine. Le sous-lieutenant Houssine eut ete heureux de me chercher
+chicane; mais il etait gene d'avoir a s'en prendre en meme temps au
+sergent-major, a Villiot et a Laurier. Au surplus, M. Eynard n'etait pas
+homme a encourager les mauvaises plaisanteries. Il coupa court a des
+recriminations un peu grotesques et tout a fait oiseuses. La compagnie
+se reconstitua a l'effectif respectable de 180 hommes, et, forme en
+colonne par sections, le bataillon se dirigea vers la partie du champ de
+bataille qui nous etait assignee, au nord d'Origny, a deux kilometres
+environ.
+
+Durant notre marche assez penible dans des champs laboures ou a travers
+des vignes herissees de tuteurs et de ceps rampant sur la terre et sous
+la neige, nous pumes causer un peu, Nareval et moi. Soit que les etapes
+supplementaires l'eussent fatigue, soit qu'un facheux pressentiment
+le troublat, il manquait de cet enthousiasme que, dans le trajet de
+Perpignan a Angers, je m'etais plus d'une fois efforce de moderer. Le
+decor n'etait point fait a la verite pour rechauffer le coeur. Le sol
+etait dur et glissant, la neige nous glacait, et l'idee d'etre couche la
+pour ne plus se relever nous faisait malgre tout passer un frisson dans
+le dos. Une steppe blanche, a perte de vue. A peine si la silhouette des
+fermes et des villages tranchait sur cet horizon pale. Dans les hameaux
+que nous cotoyions, les jardins etaient deserts, les basses-cours
+silencieuses. Pas un nuage de fumee au-dessus des toits, comme
+l'avant-veille. Les recents combats avaient chasse tous les etres
+vivants et fait de cette plaine une immense necropole. Seule la lueur
+des decharges, leur detonation, a droite et a gauche, rompaient la morne
+tristesse de la nature. La vie ne s'y revelait que par le jeu formidable
+des instruments de mort.
+
+Les deux premiers bataillons du 48e, cantonnes dans le village
+d'Ourcelles, nous avaient devances sur le terrain. Dessus n'est pas le
+mot, dedans serait plus exact, car nous les trouvames en position dans
+des tranchees-abris pratiquees au milieu des champs entre Origny
+et Villejouan. L'esprit francais trouva, dans cette circonstance,
+l'occasion de s'exercer, malgre la gravite du moment. "Ils seront bien
+genes pour courir! disait l'un.--Parbleu, ajouta un autre, ils font deja
+le pas gymnastique sur place. Vois donc!" Le fait est qu'ils tachaient
+de se rechauffer les pieds. "Ils s'enterrent avant d'etre tues!" conclut
+un troisieme. Plaisanterie macabre, non sans a-propos. La plupart de
+ces ouvrages de defense devaient abreger, apres la bataille, la triste
+besogne des infirmiers. Beaucoup d'hommes furent deposes dans les fosses
+qu'ils avaient aide a creuser la veille.
+
+Tout en les plaisantant, nous serrames, en passant, la main aux
+camarades, que peut-etre nous ne reverrions plus. A ce moment un
+roulement sourd, comparable a l'echo affaibli de coups de battoirs
+precipites, se fit entendre vers l'ouest. Dans la brume de l'horizon
+se profila bientot, tranchant sur la blancheur du terrain, un groupe
+irregulier et mouvant de cavaliers qui venaient de Josnes. Ils
+s'avancaient au trot, mais ralentirent leur allure pour passer en revue
+nos deux premiers bataillons. C'etait l'etat-major de l'armee.
+
+Le general Chanzy parcourait le champ de bataille, s'assurant partout de
+l'execution de ses ordres, et veillant a la bonne tenue des troupes. Il
+montait un cheval arabe a longue criniere, sans doute celui que nous
+avions entrevu dans la froide nuit du 1er au 2 decembre. Alors dans la
+force de l'age, le vainqueur de Coulmiers tenait droite sa tete fine,
+aux moustaches effilees, aux sourcils fronces legerement. Sauf ce
+dernier signe de perpetuelle reflexion, sa physionomie martiale
+respirait la confiance et le calme. La journee de la veille, les
+engagements du matin, justifiaient cet etat serieux d'une grande
+conscience en repos. Qu'il fut battu, Chanzy avait du moins tente tout
+ce qui etait en son pouvoir; mais il semblait croire sincerement a
+la victoire. Il communiqua son espoir a ceux de nos camarades qui
+occupaient les tranchees: en passant, il leur promit la revanche.
+
+Cette figure, animee du plein eclat que donnent les grandes
+responsabilites courageusement acceptees, contrastait avec l'air fatigue
+des aides de camp, surmenes nuit et jour. Ces jeunes tetes pales
+emergeaient a demi du col des pelisses-fourrees, autour du visage
+austere du general Guillemot, que semblait allonger encore sa barbiche
+blonde.
+
+Cependant, deploye en ligne au commandement du capitaine David, notre
+bataillon poursuit sa marche vers son objectif, Cernay. L'ambition de
+tous, la preoccupation de chacun, est de ressembler a cet ancetre qui,
+calme et froid, digne, montre le chemin, trente pas en avant du front de
+bataille.
+
+Le colonel Koch, accompagne du commandant Bourrel et d'un officier
+d'ordonnance, vient diriger en personne l'action de sa brigade. Il
+nous rapproche du village, pour nous abriter derriere les maisons,
+en attendant qu'il nous emploie. Quatre chasseurs le suivent: leurs
+manteaux blancs servent aussitot de points de mire aux artilleurs
+allemands. Une volee d'obus part des batteries braquees entre Cravant et
+Beaumont; ils bourdonnent au-dessus de nos tetes et vont tomber assez
+loin derriere nous. L'etat-major se deplace, tantot a droite, tantot a
+gauche. Les projectiles le suivent, sans l'atteindre encore. Alors le
+colonel se decide a eloigner son escorte, inutile pour le moment. Les
+cavaliers prennent le trot; mais ils ne sont pas a deux cents metres,
+qu'un nouvel obus va eclater entre eux, et deux roulent a terre avec
+leurs chevaux. Quelques eclats viennent se loger dans nos havresacs ou
+bossuer en cliquetant les marmites et les gamelles.
+
+Petit et insignifiant episode. Plusieurs maisons nous masquaient le
+coin le plus chaud du champ de bataille; mais un vacarme incessant
+nous permettait d'apprecier l'intensite de la lutte. Crepitation de
+la mousqueterie, grondement des canons ou grincement strident des
+mitrailleuses, se combinaient avec une sorte de long mugissement
+ininterrompu, qui etait le cinglement de l'air par tous les projectiles.
+A notre gauche nous apercevions un regiment de mobiles qui criblait de
+feux de salve les positions de Cravant. Une batterie, postee a notre
+droite, tirait aussi sans relache, et ces feux convergents etaient
+bien diriges. "A l'est de Cravant, dit le rapport allemand, les cinq
+batteries bavaroises les plus rapprochees du village durent, a la suite
+de pertes enormes, se retirer en dehors de l'action de l'artillerie
+francaise et des chassepots."
+
+
+IV
+
+
+Nous etions cependant maintenus en premiere reserve, pour cooperer d'un
+moment a l'autre a l'attaque du centre ennemi. Sur l'ordre du general
+en chef, deux escadrons de grosse cavalerie de notre corps devaient se
+masser a l'abri des maisons de Cernay, et, avec un peloton d'eclaireurs
+algeriens commandes par le capitaine Laroque, s'elancer de la sur
+les positions de Beaumont. Mais il fallait que la preparation de
+ce mouvement se fit avec prudence, sans attirer l'attention. Les
+cuirassiers, lourds, imposants, comme des statues de pierre, dans leurs
+blancs manteaux aux plis rares, defilerent deux par deux, a la suite
+du goum tout fringant dans ses flottants burnous rouges, le long d'un
+sentier couvert par un repli de terrain. Les suivant curieusement des
+yeux pendant qu'ils s'engageaient dans le village, nous attendions
+qu'ils eussent fait leur oeuvre pour accomplir la notre.
+
+Quiconque a veille un mourant se souvient de l'emotion qui vous etreint,
+au cours de minutes longues comme des heures. On epie le souffle, tantot
+violent, tantot insensible, du moribond condamne, et chaque rale vous
+fait fremir parce qu'il vous semble etre le gemissement d'une ame
+s'elancant vers l'inconnu, dans l'eternite. Au feu, dans la passivite de
+l'attente, cette meme pensee--la pensee du passage possible, immediat,
+pour soi-meme, de l'etat de sante a trepas--hante les plus braves. Il
+est bien de se dominer assez pour cacher le leger fremissement qui vous
+trouble; mais que dire de l'effort des officiers--hommes apres tout,
+attaches a la vie comme les conscrits, et qui de plus ont souvent femme
+et enfants--pour se maitriser d'abord et pour suivre en meme temps avec
+nettete les phases de l'action, pour juger surement de l'opportunite de
+se porter de preference sur tel ou tel point?
+
+Pour nous distraire de notre preoccupation personnelle, nous avions ce
+spectacle. Un peu penche sur l'encolure, pour mieux voir sans doute et
+de plus loin, ou peut-etre gene par sa haute taille, le colonel Koch
+flattait de la main son cheval gris, a chaque nouvel eclat de tonnerre
+qui arrachait un hennissement a la pauvre bete et la faisait tressaillir
+sur ses quatre pieds. D'une bravoure encore plus crane, le commandant
+Bourrel, naturellement froid et, au physique, court de buste, se
+dressait sur ses etriers comme s'il etait honteux de n'offrir pas assez
+de prise aux coups: il semblait invinciblement attire vers les endroits
+ou venait d'eclater un obus.
+
+Le capitaine David se reposait sur son sabre, immobile et muet comme
+un dieu Terme. Il n'en etait pas de meme du notre, qui fremissait
+d'impatience, et qui eut certainement voulu nous lancer en avant s'il
+avait commande le bataillon. Chez les sous-officiers se manifestaient a
+peu de chose pres les memes symptomes que le matin du 30 novembre, a la
+sortie d'Ouzouer-le-Marche, sauf, il faut l'avouer, un air plus sombre
+du cote de Nareval et quelques imperceptibles signes de couardise de la
+part de l'impertinent Laurier. La tenue des hommes etait correcte, avec
+meme une pointe d'humour.
+
+Il me serait impossible de dire combien de temps dura notre attente.
+Mais voici les eclaireurs algeriens, qu'une bordee de mitraille a
+ramenes. Trop longue est la distance a franchir dans la zone dangereuse
+du tir. Tous les chevaux auraient ete fauches en chemin, pas un homme ne
+serait arrive sur les batteries de Beaumont. Les Africains s'eloignent
+d'ailleurs en caracolant, comme a la fantasia. Plus gravement s'ecoule,
+au petit trot, la double file des _Gros Freres_, qui vont attendre une
+occasion meilleure dans la direction d'Ourcelles. Tous semblent un
+instant grandir en franchissant la crete d'un coteau au dela duquel ils
+disparaissent brusquement, comme s'ils s'etaient abimes dans un ravin ou
+evanouis dans la brume.
+
+Ce que la cavalerie n'avait pu faire, il nous appartenait de le tenter
+avec de l'artillerie. Ordre fut donne a toute la division de se porter
+en avant de Cernay et de Villechaumont, petit village qui se dressait
+a l'est, sur notre droite. Mais, avant que le commandement eut ete
+transmis sur toute la ligne, un bataillon du 51e qui le premier avait
+occupe Cernay, et s'y maintenait aprement depuis le matin, est a la fin
+serre de trop pres, culbute, refoule; son chef, le commandant Pondielli,
+notre capitaine de Perpignan, a la moitie de la main emportee,--la main
+qui avait signe la condamnation du soldat dont le corps etait enfoui,
+tout pres de la, sur la lisiere de la foret de Marche, noir: la plupart
+des officiers sont atteints: les soldats reculent et abandonnent le
+village. Le colonel Koch les arrete, les rallie et les range a notre
+gauche. Tout emus encore, ils saluent les obus d'un mouvement plongeant,
+a la grande joie de nos hommes qui, n'ayant pas ete encore etrilles, les
+raillent sans pitie.
+
+Enfin, tandis que le 10e bataillon de marche de chasseurs a pied se
+jette dans le village et empeche la tete de colonne bavaroise d'y
+penetrer, notre compagnie est deployee en tirailleurs, en avant du
+bataillon qui se porte vers la gauche. Mais les mobiles de l'Orne et les
+mobilises de la Sarthe sont la, masses par pelotons. De minute en minute
+brille un eclair suivi d'une detonation terrible: elle recoit un court
+echo, le bruit des decharges ennemies. La riposte est meurtriere. S'ils
+en ont la force, les blesses se trainent en arriere; sinon, on les
+ecarte avec les morts. Les survivants se resserrent, et le bruit
+sinistre retentit a intervalles reguliers. De vieilles troupes ne
+montreraient pas plus de sang-froid. Les mobiles sont en nombre
+et gagnent du terrain: ils n'ont pas besoin de nous. A droite, au
+contraire, le 10e de chasseurs entretient la fusillade avec un
+acharnement desespere: il s'epuise. L'ardeur de ceux qui tirent toujours
+ne peut suppleer au nombre et il y a plus de chasseurs a terre que
+debout:
+
+"A droite et en avant, pour les soutenir!"
+
+Les maisons du village ne nous couvrent plus. Tout a coup un bruit sec,
+semblable a celui d'une baguette qui se casse, claque a cote de moi: un
+homme tombe la face contre terre, en poussant un cri, un seul: il a
+le crane brise. Un autre a la gorge traversee et il expire. D'autres
+roulent a terre pendant que les balles sifflent et bourdonnent a nos
+oreilles. Chacun de nous pense alors, sans rien dire, qu'il n'y a
+pas lieu de plaisanter: on eprouve un vif desir de se rapetisser, de
+s'amincir; on voudrait n'etre pas plus haut qu'un caillou, pas plus
+large qu'un fil. Une heure durant, on nous maintient sur la route de
+Cernay a Origny, sans ordonner le feu. Rien n'est plus enervant.
+
+Le jour baisse, et autour de nous l'approche de la nuit surexcite les
+volontes. Le bruit redouble. Les chasseurs reprennent coeur et semblent
+se multiplier. Leurs silhouettes se detachent dans les positions variees
+du combattant chargeant, tirant, rechargeant, sans repit, sans relache.
+Des canons passent pres de nous, au galop, la moitie des servants,
+couches, livides, sur des affuts: plusieurs chevaux, sans cavalier,
+hennissent douloureusement. L'un a le naseau dechire et sanglant; un
+autre suit de loin l'attelage dont on l'a detache, et son jarret brise
+s'embarrasse dans les liens rompus qui trainent autour de lui. La
+batterie s'eloigne, non parce qu'elle est aux trois quarts detruite,
+mais parce qu'elle a epuise ses munitions. Une autre s'avance, bride
+abattue, pour la remplacer. Ce sont des mitrailleuses, dont le rale aigu
+fait tressaillir. Dans le concert infernal, elles melent leur musique,
+aigre comme un dechirement, a la basse profonde du canon et au
+petillement inegal de la fusillade.
+
+Au rebours du malchanceux 51e, qui avait ete des premiers a toutes les
+fetes, il semblait ecrit que nous attendrions toujours. L'attente, telle
+qu'elle nous etait imposee, etait particulierement cruelle. Le perpetuel
+sifflement des balles, dans l'obscurite naissante, avec la perspective
+d'une nuit de souffrance, sans secours et, qui plus est, sans vengeance,
+est intolerable. Nombre d'hommes qui, l'instant d'avant, riaient de
+leurs camarades du 51e, ne resisterent pas longtemps a l'envie de se
+garer un peu. Les uns s'assirent; d'autres s'allongerent meme par terre.
+
+S'il faut etre sincere, je fus tente de les imiter; mais le galon
+oblige; je me jurai de ne pas me baisser, tant qu'il y aurait un simple
+soldat debout. Je me tins parole et ne me courbai pas, bien qu'il tombat
+constamment de nouvelles victimes dans la masse du bataillon. De ce
+nombre fut Gouzy, atteint d'une balle au pied. Il se vit oblige de se
+laisser hisser sur l'un des cacolets qui, en louvoyant loin des endroits
+perilleux, faisaient la navette entre la ligne de bataille et les
+villages d'Ourcelles et de Josnes, ou etaient etablies des ambulances
+volantes.
+
+Nareval, comme les autres, essuyait le feu dignement, quoique avec
+un visible effort de courage. Par petite malice je lui demandai s'il
+craignait toujours de se laisser emballer vers le danger. Il haussa
+legerement les epaules. Non, l'epaulette ne fulgurait plus a ses yeux;
+le feu prochain des batteries en faisait palir l'eclat. Il regrettait
+le recoin modeste, paisible, qu'il avait abandonne sur le bateau ou
+travaillait son pere. Il ne s'en cacha pas; la realite lui apparaissait
+plus terrible qu'il ne se l'etait imaginee. Il etait decidement vaincu
+par ses pressentiments, et, chose singuliere, la preoccupation supreme
+de cet infortune, a peu pres oublie en ce monde de son vivant, fut qu'on
+se souvint de lui apres sa mort.
+
+"Ecoute, me dit-il, on ne sait ni qui vit ni qui meurt: donne-moi
+l'adresse de tes parents pour que je leur ecrive en cas de malheur.
+Voici celle des parents de mon pere, a moi; si je disparais, promets-moi
+de leur apprendre comment je suis mort." Et, a la lueur palissante du
+crepuscule, pendant que les dernieres decharges s'echangeaient au hasard
+dans l'ombre de l'eloignement, nous inscrivimes mutuellement sur nos
+calepins, en tatonnant, ces renseignements funebres.
+
+Cependant, croyant que Cernay avait ete perdu au moment du recul du 51e,
+le general en chef s'etait borne a en ordonner la reoccupation a tout
+prix, tandis que les deux autres bataillons du 48e, sortant de leurs
+tranchees, deployaient en tirailleurs les compagnies du lieutenant Gelis
+et du capitaine Duhamel et s'avancaient eux-memes en bataille au nord
+de Villevert. Plus a droite, les mobiles de l'Yonne et ceux du Cantal
+franchissaient resolument la route de Cravant a Beaugency, en faisant
+de nombreux prisonniers. Au dela encore, la division Deplanque, du 16e
+corps, enlevait la ferme du Mee, a la baionnette, tandis qu'a gauche le
+general Deflandre, au prix d'une blessure mortelle, s'emparait du bourg
+de Layes. Ces derniers episodes de la journee en firent sans conteste
+une journee victorieuse. Il suffit de s'en rapporter sur ce point au
+rapport de nos ennemis:
+
+"Vers quatre heures, la 1re brigade bavaroise venait prendre rang entre
+les troupes postees le long de la grande route, gravissait de concert
+avec elles, et aux cris de "hourra!" les hauteurs qui s'etendent de
+Cernay vers Villevert et se heurtaient alors a des troupes fraiches
+debouchant du sud a sa rencontre. Les bataillons bavarois avaient perdu
+deja un grand nombre d'officiers, et leurs rangs decimes n'etaient plus
+en etat de recevoir ce nouveau choc; ils se replient sur Beaumont,
+suivis par les Francais; mais l'artillerie, qui s'y maintient
+inebranlable, oppose un insurmontable obstacle aux assaillants."
+
+
+V
+
+
+Comme si un accord se fut etabli entre les deux adversaires, le feu
+cessa simultanement sur les deux fronts de bataille. La nuit etait
+noire, le silence profond. A en juger par la sensation personnelle de
+chacun, on comprenait qu'une detente se produisait en cet instant dans
+les nerfs des cent mille hommes eparpilles dans la plaine, tant d'un
+cote que de l'autre. Cette detente, toutefois, n'entrainait
+pas l'allegement complet du coeur. Soit la pensee des horreurs
+environnantes, soit la conscience du peu de duree de cette accalmie, une
+invincible oppression persistait. Tout a coup, pour la justifier, deux
+gerbes de feu jaillirent a cent pas de nous, en meme temps que nous
+parvenait le bruit de deux detonations isolees. Est-ce qu'apres douze
+heures de lutte il n'y aurait pas de repit? Ou bien etait-ce simplement,
+comme a la fin d'une fete publique, la bombe d'adieu des artificiers?
+ou, plutot, une facon de dire au revoir pour le lendemain?
+
+Plus rien, quelques minutes s'ecoulerent, un quart d'heure, et le
+silence persista. Lentement, nous penetrions pendant ce temps dans le
+village de Cernay. La route qui le traverse etait jalonnee de cadavres.
+Le premier qui se trouva sur nos pas etait celui d'un sergent de
+chasseurs, avec la tunique ouverte, la chemise toute teinte de sang:
+nous le soulevames; il etait froid. Un autre sergent, tombe la face en
+terre, avait passe ses mains derriere le dos pour essayer de deboucler
+son sac; il n'avait pu y parvenir, et ce poids l'avait etouffe. De
+la lumiere brillait dans une maison, j'y entrai. Des paysans, restes
+bravement aupres de leur foyer sous les boulets, s'efforcaient de
+ranimer un malheureux chasseur. Ils l'avaient couche tout de son long
+sur le sol battu, et ils humectaient de vinaigre ses levres tumefiees,
+lui frictionnaient la region du coeur; ils secouaient un mort. En
+revanche, sur des matelas par terre deux autres pauvres diables
+attestaient leur existence par des plaintes. A peine parques dans la
+cour d'une grande ferme qui fait l'angle du chemin de Lorges, nous
+recumes l'ordre d'aller creuser une tranchee a l'entree du village, au
+nord, pour defendre la route de Cravant. Dans cette direction, une ferme
+flambait ou peut-etre un village. Chaque soir de bataille, les Allemands
+avaient besoin de venger leurs pertes par un acte de vandalisme. Ils
+prenaient plaisir, au centre de la France, a nous envoyer de ces defis
+inhumains. Le vent soufflait, activant l'incendie. Le froid etait devenu
+sec, le temps d'ailleurs assez clair; la pioche et la pelle n'entamaient
+la terre durcie qu'apres de longs et penibles efforts. Cette harassante
+besogne s'accomplissait au bruit d'un grand mouvement dans l'armee
+allemande. En appliquant l'oreille au sol, on percevait distinctement le
+piaffement des chevaux et le roulement des caissons et des affuts. Nul
+doute qu'il ne s'effectuat de la part de l'ennemi une conversion vers
+notre droite. M. Bourrel en fit prevenir le commandement superieur.
+
+La verite est que, dans l'annee terrible, rien ne devait nous reussir.
+Nos qualites nationales, la vivacite d'esprit, le courage primesautier,
+sont des qualites natives, heureuses, mais, en somme, peu meritoires,
+car elles sont melangees de vanite et de presomption. Elles se
+developpent sous notre beau climat, de meme que la flore riche et variee
+s'etale sur notre sol fertile, tout naturellement. Or rien n'est solide
+ni precieux, sinon ce qui est rare et ce qui est produit avec effort,
+perfectionne avec soin. La Providence, en 1870, s'est servie contre nous
+des armees allemandes, comme d'un fleau, pour nous apprendra a pratiquer
+les vertus, peut-etre arides, mais surement robustes, pour nous
+enseigner la puissance de la reflexion, de la suite dans les idees,
+apanage des chefs teutons, qui a logiquement engendre la confiance
+chez le peuple arme et lui a donne la force d'endurance predestinee
+necessairement a eteindre nos flambees d'ardeur. Grace a sa savante
+organisation, a la liaison permanente de toutes ses fractions, cette
+armee ennemie figurait assez une colossale pieuvre a tentacules, qui
+retentissait tout entiere des coups portes aux plus eloignes de ses
+membres elastiques et les faisait se replier ou s'etendre utilement,
+quelque espace que les necessites strategiques eussent fait occuper
+a nos envahisseurs. Nous, au contraire, nous n'etions qu'un corps
+desarticule, ou a soudures fragiles, et tout a fait rompu en maint
+endroit.
+
+Lorsque toute la 2e armee de la Loire s'etait bien comportee, un
+malentendu, ne de l'inhabitude de subordonner l'execution des details
+a l'interet de l'ensemble des operations, avait compromis le succes
+incontestable de la journee du 8 decembre: Le general Camo, sans meme
+rendre compte au general en chef, s'etait, dans le milieu du jour sur
+un avis parvenu de Tours, replie vers Mer, evacuant Beaugency, et
+decouvrant notre aile droite a l'improviste. Ce recul avait oblige le
+general Chanzy a rectifier sa ligne de bataille et a abandonner sans
+combat quelques-uns des points conquis par ses troupes. Les Bavarois
+avaient pu ainsi occuper, a l'est de Cernay, le village de Villechaumont
+et la ferme du Mee. A la faveur de la nuit, ils s'y etablissaient en
+force pour nous prendre en flanc le lendemain, pendant que nous nous
+retranchions au nord du cote de Cravant, d'ou ils nous avaient lance
+leurs derniers obus.
+
+Apres deux heures d'un travail opiniatre, la 6e compagnie fut, en tout
+cas, autorisee a aller prendre quelque repos jusqu'au matin. Bien qu'une
+grange nous eut ete attribuee pour dortoir, je me laissai attirer par la
+faible clarte qui s'echappait d'une porte entr'ouverte sur la cour de
+la ferme que nous occupions. Vingt hommes se pressaient dans une salle
+enfumee, aupres d'un feu de branches seches petillant en une vaste
+cheminee. Les uns, assis devant une table massive, dormaient, la tete
+posee sur leurs bras croises. D'autres cuisinaient, et, j'en conviens,
+quelques quartiers de pommes de terre qui rissolaient dans une poele
+a frire, quand j'entrai, m'attirerent vers l'atre, tout autant que
+la chaleur du foyer. Comme Don Cesar, dans _Ruy Blas_, j'esperais me
+nourrir au moins par l'odorat, etant, quoique fourrier, a peu pres a
+jeun. Avant de nous rendre a la tranchee, j'avais mange un biscuit,
+mon dernier, trempe dans un quart de cafe. Non que les vivres fissent
+defaut, dans les escouades; mais les soldats n'avaient pas eu le loisir
+de preparer la soupe. Mes yeux revelaient sans doute la faim qui me
+tiraillait l'estomac, car le cuisinier offrit, pour dix sous, a qui le
+voudrait, en me regardant, son beau plat de frites. Le caporal Daries
+etait la, riche de deux galettes de biscuit. Une fois encore, en
+souvenir de notre retraite de Chateaudun, nous nous regalames. Il etait
+ecrit que nous ne le ferions plus ensemble.
+
+L'atmosphere, autour de nous, s'etait epaissie de la fumee du foyer et
+de la buee des respirations. Cet air opaque etouffait a peu pres la
+flamme de l'unique quinquet qui eclairait comme une etoile lointaine,
+quand la clarte pale de l'aube penetra sur nous par les fissures de la
+porte et des volets de la fenetre. Un roulement de tambour retentit dans
+la rue du village, et tous nous nous dressames debout comme un seul
+homme. Nous fimes irruption hors de la maison, et, deux minutes apres,
+chaque compagnie etait formee sur l'emplacement indique la veille. Puis
+toutes furent dirigees au nord et a l'est de Cernay, dans les jardins
+qui l'entourent.
+
+Par une ruelle, un etroit passage, nous gagnames l'un des vergers qui
+s'etendent vers l'orient. Sa haie de cloture, sans feuillage, etait deja
+brisee en plusieurs endroits. A terre gisaient quelques chassepots, et,
+tout aupres, des fosses a peine comblees renfermaient sans doute les
+hommes qui s'en etaient servis la veille. Au dela des clotures, il
+restait quelques cadavres que l'on n'avait pas eu le temps d'enterrer.
+Entre autres, un artilleur aupres duquel je demeurai un instant. Il
+reposait sur le dos, les bras ouverts en croix, les jambes un peu
+pliees. Les yeux semblaient clos par le sommeil, tout le visage
+etait empreint de serenite; la mort avait du etre instantanee,
+sans souffrance; elle avait surpris ce modeste heros dans le calme
+accomplissement du devoir.
+
+Villechaumont, que nous apercevions devant nous, se trouve a 1200 metres
+environ de Cernay. Un moulin a vent, monte sur son pivot de bois comme
+sur un piedestal conique, occupe le premier plan au sud. A sa droite se
+mouvait une masse noire. Autant que le brouillard encore intense nous
+permettait d'en juger, quelques petits groupes se detachaient du gros,
+et, se glissant en avant du village, disparaissaient soudain. Ces
+ombres etaient evidemment des tirailleurs qui se dispersaient dans des
+tranchees.
+
+"On eprouvait, comme a dit Tolstoi, le sentiment de cette distance
+indefinissable, menacante et insondable, qui separe deux armees ennemies
+en presence. Qu'y a-t-il a un pas au dela de cette limite, qui evoque
+la pensee de l'autre limite, celle qui separe les morts des vivants?...
+L'inconnu; les souffrances, la mort? Qu'y a-t-il la, au dela de ce
+champ, de cet arbre, de ce toit, eclaires par le soleil? On l'ignore,
+et l'on voudrait le savoir.... On a peur de franchir cette ligne, et
+cependant on voudrait la depasser, car on comprend que tot ou tard on y
+sera oblige et qu'on saura alors ce qu'il y a la-bas, aussi fatalement
+que l'on connaitra ce qui se trouve de l'autre cote de la vie.... On se
+sent exuberant de force, de sante, de gaiete, d'animation, et ceux qui
+vous entourent sont aussi en train et aussi vaillants que vous-meme.
+Telles sont les sensations, sinon les pensees, de tout homme en face de
+l'ennemi, et elles ajoutent un eclat particulier, une vivacite et une
+nettete, de perception inexprimables, a tout ce qui se deroule pendant
+ces courts instants."
+
+Le soleil ne percait pas la brume de cette froide matinee de decembre:
+hormis cela; tout ce tableau est d'une verite saisissante. Nos fatigues
+etaient oubliees: les coeurs battaient fort, la circulation du sang
+etait active: nous nous sentions pleins de seve et de vigueur, et tout
+prenait autour de nous le plus vif relief. Rien ne s'est efface: je
+revois tout, exactement. Les jardinets depouilles aux arbres charges de
+givre. Les restes de l'artilleur qui semblait dormir. Non loin de lui,
+un cheval estropie, le sien peut-etre, tremblant sur ses trois jambes
+valides, mais attendant stoiquement la mort, debout, les yeux ouverts,
+sans un hennissement. A cinq cents pas enfin, en plein champ, dans la
+zone de separation des deux lignes ennemies, errait une vache, bete
+paisible et nourriciere, qui cherchait le chemin de son etable et ne le
+retrouvait pas, car le bruit de quelques coups de feu isoles l'effarait.
+
+Malgre la grande distance, les hommes, au risque de perdre leur poudre
+et leurs balles, essayaient leur fusil: Le mien etait charge, mais je
+ne sais quelle crainte m'empechait de m'en servir. Jamais je ne l'avais
+essaye. A peine si, dans mon adolescence, j'avais brule quatre ou cinq
+cartouches de revolver, et j'eprouvais quelque emotion a l'idee d'avoir
+pour cible des corps humains comme debut. Le sous-lieutenant Houssine
+m'emprunta mon arme, visa, tira, me la rendit froidement. J'y glissai
+une seconde cartouche: mais je ne l'imitai point: j'attendis encore.
+Quoi? Impossible de le dire; je l'ignore moi-meme. Est-ce que j'allais
+avoir de laches scrupules? une fausse honte de mon devoir ou des elans
+intempestifs d'humanite? Les etres qui depuis quatre mois tiraient sans
+relache sur des Francais, les sanguinaires Bavarois de Bazeilles qui
+etaient la devant nous, m'inspiraient-ils de la compassion? Non, certes.
+Pourquoi, cependant, hesiter a les frapper?...
+
+Quoique le general Chanzy ait ecrit que nous fumes attaques de bonne
+heure, je crois que le premier coup de canon a retenti de notre cote le
+vendredi, 9 decembre. Une batterie s'etait etablie contre le village de
+Cernay, et, vers sept heures, elle ouvrit le feu sur la masse noire qui
+fourmillait devant Villechaumont. La replique, il est vrai, ne se fit
+pas attendre. La foule sombre s'etant aussitot ecartee, huit flammes
+brillerent presque simultanement au sein d'un nuage grossissant, et,
+comme nous etions dans l'axe du tir, nous pumes suivre du regard les
+projectiles qui se croiserent dans l'air. Le bruit des deux decharges se
+faisant echo, le fracas des obus dans les hautes branches au-dessus de
+nos tetes, le grand silence qui soudain regna dans les rangs, tout donna
+a cet instant un caractere de singuliere solennite. Il y eut comme le
+saisissement qui vous prend devant un spectacle de beaute superieure.
+
+Au milieu du recueillement qui avait suivi les detonations, une voix a
+l'energie et aux vibrations bien connues, celle qui dans la foret de
+Blois avait prononce, au nom de la Patrie envahie, la sentence du
+caporal Tillot, s'eleva, claire, forte et ferme. Le capitaine Eynard,
+donnant l'elan a son corps vigoureux et souple, s'ecriait, en nous
+montrant le chemin: "En avant!--La premiere section, en tirailleurs!"
+
+Rompant les clotures des jardins, qui leur servaient encore de freles
+abris, cent hommes s'elancerent de bon coeur, preparant leurs
+cartouches dans la gibeciere, appretant le tonnerre du chassepot. Le
+sous-lieutenant marchait avec nous: Villiot et moi, nous etions les
+seuls sous-officiers de la section, Gouzy ayant disparu la veille.
+
+Au bout de trois cents pas, le capitaine s'arreta, de meme toute la
+chaine humaine dont il etait le moteur. "A sept cents metres, dit-il,
+commencez le feu!"
+
+Mais neuf balles sur dix devaient se perdre. Nous n'eumes pas le temps
+d'en perdre beaucoup. Presque immediatement, stimule d'ailleurs par une
+compagnie du 10e bataillon de chasseurs, qui s'etait deployee a notre
+droite et nous avait devances, M. Eynard avait de nouveau commande en
+avant et au pas gymnastique. Rapidement nous franchimes ainsi cinq cents
+metres. "Tout le monde par terre. Tir a volonte, a deux cents metres.
+Aux artilleurs, et visez bien!" ajouta notre chef, toujours debout, lui,
+pour mieux apprecier la justesse de notre tir.
+
+Pour moi, j'avais eprouve une compression violente et rapide au coeur,
+comme un tremolo silencieux. Puis, plus rien. L'ordre donne, il n'y
+avait plus ni hesitation ni scrupule. Je tirais, je chargeais; je tirais
+toujours, avec calme et sang-froid, visant de mon mieux, comme a la
+cible, sans fievre ni remords. Il n'y a pas de comparaison a etablir
+entre l'impression de ce moment et le tressaillement penible qu'avait
+provoque le premier bruit des balles, a la nuit tombante. Occupe
+d'executer methodiquement la charge, je ne songeais pas a trembler,
+quoique le sifflement fut autrement intense et soutenu que la veille.
+L'apprehension vague--on ne peut trop le repeter--est pire que le danger
+reel, defini; le danger se laisse regarder sans terreur, pourvu qu'on le
+regarde en face.
+
+Dans le mouvement incessant des artilleurs, au sein de la fumee qui se
+renouvelait, s'epaississait sans cesse, il etait impossible de les viser
+individuellement; mais, les uns a plat ventre, d'autres, comme moi, un
+genou en terre, ce qui est une excellente position pour assurer le tir,
+nous prenions tous pour objectifs les flammes qui, d'instant en instant,
+jaillissaient de cette nuee blanche.
+
+A cent cinquante metres environ, nos coups portaient: nos balles firent
+du ravage. "Les huit pieces qui avaient pris position au debut sur la
+droite de Villechaumont--relate le rapport allemand--se portent bientot
+plus a l'ouest, vers la butte du moulin a vent; canonnees par trois
+batteries francaises, criblees par les feux de l'infanterie parvenue
+a petite portee, elles subissent des pertes tres serieuses, qui les
+obligent a retrograder momentanement pour se remettre en etat de
+combattre."
+
+Leurs obus avaient tous passe fort au-dessus de nous. En revanche, dans
+le champ nu, decouvert, d'ou nous les fusillions sans relache, nous
+etions a la merci de l'infanterie que nous n'apercevions pas du tout.
+Completement dissimules dans les tranchees ou ils s'etaient terres, les
+tirailleurs bavarois nous envoyaient, comme une grele tombee du ciel,
+des kilogrammes de plomb. Devant nous, a droite, a gauche, de tous les
+cotes a la fois, les balles pleuvaient, soulevant chacune une pincee de
+terre. Si le plomb germait, quelle terrible moisson eut produit le champ
+que nous occupions! Mais franchement, quel tatonnement! Que de coups
+perdus!
+
+Il y avait la comme un encouragement a ne pas se preoccuper des
+fantassins et a destiner sans regret tous nos coups aux canonniers. Ils
+s'agitaient perpetuellement, comme des ombres chinoises, sur le fond
+blanc de la fumee. Au-dessus d'eux, le moulin elevait sa cage carree,
+faite de vieilles planches noircies, et son pignon a angle droit, ou
+la croix de ses ailes immobiles semblait fixee comme sur un enorme
+catafalque.
+
+Peu apres que la batterie eut repris position sous cet abri, je
+constatai que la provision de ma cartouchiere etait epuisee. Il fallut
+recourir a la reserve du sac, operation qui paraissait longue dans
+l'endroit ou nous nous trouvions. Je m'appliquai pourtant a l'executer
+sans hate exageree, de peur de maladresses qui eussent allonge le temps
+perdu. En rebouclant mon sac sur les epaules, je vis, tout pres de moi,
+couche comme la plupart des hommes, M. Houssine, qui, du bout de sa
+canne, jouait avec une motte de terre encore blanche de la neige
+tombee l'avant-derniere nuit. Un imperieux besoin vous prend, dans les
+situations tendues, d'entendre le son de sa propre voix. Sans doute
+veut-on s'affirmer a soi-meme, par quelques paroles, si banales
+soient-elles, qu'on jouit de sa presence d'esprit. Cela seul explique
+pourquoi, tout en glissant une nouvelle cartouche dans la culasse de mon
+fusil, j'adressai ces mots a mon peu sympathique officier: "La fin des
+munitions approche, mon lieutenant. J'en ai deja brule la moitie. C'est
+dommage!"
+
+Avant que j'eusse referme le tonnerre sur la cartouche, une forte
+commotion, comme un rude coup de baton, m'avait secoue le bras gauche.
+Toujours dans la position du tireur a genou, je chargeais; ma main
+glissa, inerte, de dessus mon genou par terre, et un flot de sang
+l'inonda. En meme temps, une tres vive douleur se faisait sentir a la
+jambe sur laquelle avait repose mon bras.
+
+Point de doute possible, nos maladroits adversaires, avaient enfin,
+sur mille coups peut-etre, touche au moins une fois. Une balle m'avait
+fracasse l'avant-bras, l'avait traverse, et s'etait amortie sur ma
+cuisse. Malgre une assez vive souffrance, tres supportable cependant,
+je fis a part moi ces constatations, nettement, comme pour le compte
+d'autrui; puis, d'instinct, je me retournai vers mon confident de
+hasard, le sous-lieutenant Houssine. Il ne jouait plus avec sa motte de
+terre, car une autre balle venait de la pulveriser. Philosophiquement,
+je me bornai a lui dire: "Allons! j'ai mon compte!"
+
+
+
+
+HORS DE COMBAT
+
+
+I
+
+
+Etre blesse et continuer a se battre, c'est le supreme courage: mais
+cet heroisme me fut interdit. J'essayai de relever ma main, ou le sang
+delayait par nappes la couche noire que la fumee de la poudre y avait
+deposee. Impossible. L'avant-bras etait comme disloque en son milieu, a
+l'endroit ou persistait une douleur sourde. Force a moi de deposer mon
+fusil, pour ramener, avec la main droite, la gauche, qui definitivement
+refusait le service. Devenu inutile, je me couchai tout de mon long dans
+la profondeur d'un sillon.
+
+De la je pus remarquer ce qui, dans l'action, m'avait echappe. Le
+capitaine jurait comme un diable, hurlant de toutes ses forces: "Tirez!
+mais tirez donc!" Villiot rampait de l'un a l'autre, et, avec un petit
+instrument, que je reconnus pour etre une lime, il cherchait a rogner
+les tetes mobiles des chassepots dilatees par la chaleur du tir. Malgre
+ce soin, le feu ne reprenait guere. Moi-meme, pour les derniers coups,
+j'avais eu toutes les peines du monde a refermer le tonnerre. Les armes
+etaient trop echauffees, trop encrassees. Il fallait de toute necessite
+les laisser se refroidir et les nettoyer. La place etait incommode pour
+pratiquer cette operation. En pestant de plus belle, le capitaine se
+resigna donc a abandonner momentanement la partie, sauf a la reprendre
+avec le reste de ses hommes. Il n'y avait plus qu'a s'en aller, chose
+malaisee pour moi. Ma jambe etait plus endolorie que mon bras. Une fois
+mis debout, non sans peine, je boitais tellement qu'il me fallut
+faire appel a l'appui d'un soldat, qui se chargea aussi de mon fusil.
+Lorsqu'ils nous virent tourner le dos, nos invisibles adversaires
+redoublerent de coups, sinon d'adresse. A nos oreilles grondait un
+veritable ouragan, dont mon soutien etait peniblement impressionne. "Mon
+Dieu, mon Dieu, disait-il en patois, quelle grele! Mon fourrier, ne
+pourriez-vous pas aller plus vite?... Ah! bonne Vierge, ayez pitie de
+nous!"
+
+Ses prieres ne furent point vaines. Lui et moi, nous regagnames les
+jardins de Cernay sans nouvel accroc. La, le capitaine se hata de
+rallier la seconde section. Au moment ou, comme nous l'avions fait trois
+quarts d'heure plus tot, le reste de la compagnie s'elancait dans le
+champ que, sans figure de rhetorique, je venais d'arroser de mon sang,
+je reconnus la voix eclatante de Nareval. Avec un entrain qui me rejouit
+et un instant effaca l'impression des tristes details de la veille, il
+criait: "Allons, les enfants! Allons, en avant, et vive la Republique!"
+Comme je poursuivais mon chemin vers l'interieur du village, le
+capitaine demanda, courrouce: "Quel est l'homme qui s'en va?--C'est le
+fourrier, lui repondit le sous-lieutenant avec un ton de bienveillance
+tout nouveau pour moi. Il est grievement blesse.--C'est bien!" ajouta M.
+Eynard en se disposant a suivre le lieutenant Barta et le sergent-major
+Harel, tandis que mes camarades nettoyaient leurs armes.
+
+"Comment, deja, mon pauvre ami?" me cria le brave Villiot en guise
+d'adieu. M'etant retourne a la question du capitaine, j'allais repondre;
+mais, au meme instant, un leger emoi se produisit parmi ceux qui
+couraient en avant. A la vue d'un obus foncant sur eux, le lieutenant
+leur jeta l'avertissement des tranchees de Crimee: "Gare la bombe!
+Couchez-vous!" Toute la section s'abattit ensemble, pendant que
+l'implacable projectile achevait sa course en bourdonnant. Une lueur, un
+eclatement, aussitot suivi de la voix du lieutenant Barta: "Debout!
+en avant!" Tous les hommes se redresserent et repartirent au pas
+gymnastique.
+
+Tous, sauf un qui, la face en terre, ne bougeait plus. Deux soldats de
+la premiere section s'avancerent pour l'aider a se relever: j'attendis
+leur retour avec angoisse. Apres avoir souleve le malheureux et l'avoir
+repose a terre, ils revinrent, tres pales. "Le sergent Nareval", dit
+l'un, et, avec une expression d'horreur invincible, l'autre ajouta;
+"Tue. Il a le crane ouvert."
+
+Depuis ce jour je crois aux pressentiments et je laisse glisser sur moi
+les railleries que parfois les sceptiques ne me menagent pas. En allant
+au feu, sous la pluie des balles, je n'avais jamais ete preoccupe, a
+l'exces, de la pensee de la mort, tout en mesurant assez froidement le
+danger. Quoique endommage, plus, il est vrai, que ne le prevoyait mon
+beau-frere quand il prophetisait plaisamment la veille de mon depart,
+je suis cependant revenu. Louis Nareval, au contraire, d'aussi bonne
+volonte que moi, avait tremble, le 8 decembre, parce que le spectre
+invisible, mais obsedant quand meme, lui avait donne pour le lendemain
+le rendez-vous inevitable, le rendez-vous fatal.
+
+Par la ruelle ou la compagnie s'etait engagee, encore intacte, deux
+heures plus tot, je rentrai dans le village, en tirant le pied, en
+soutenant mon bras douloureux, et je me laissai tomber sur un banc de
+pierre, pres d'une porte, plus triste encore que souffrant. Mon
+coeur etait navre de la mort de mon plus ancien frere d'armes, et je
+regrettais en meme temps ceux qui lui survivaient. De communes miseres,
+surtout endurees pour une noble cause, nouent des liens solides. Par la
+se justifie l'assimilation faite entre le regiment et la famille, car la
+parente s'affirme principalement dans les jours de peine et de deuil.
+
+Si les balles bavaroises ne portaient pas toutes, les obus etaient
+meurtriers. Devant moi, sur le terrain ou la veille nous avions
+manoeuvre, il en tombait, tombait toujours, et beaucoup faisaient des
+ravages dans un bataillon qui etait masse la, en reserve. Les cacolets
+venaient faire leur sanglante recolte dans le village. Il en passa
+bientot un pres de moi, mais deja charge. Le conducteur s'approcha
+neanmoins. Il tira de sa poche un grand mouchoir a carreaux, tout neuf,
+dont il me fit une echarpe, et il m'engagea a le suivre, si je pouvais
+marcher, afin de me faire soigner plus tot.
+
+Mon sang, a la verite, s'ecoulait par les deux trous pratiques dans
+mon bras, l'un assez pres du poignet, l'autre a la sortie de la balle,
+presque au coude. Tous mes vetements, capote, pantalon, guetres, tout
+etait inonde: je m'epuiserais sans doute a vouloir trop attendre.
+Et puis, par le temps glacial qu'il faisait, j'avais l'etrange et
+desagreable sensation de l'air s'infiltrant, au travers de mon bras,
+comme dans un tube. Je me decidai donc a suivre le cacolet. Mais ne
+voila-t-il pas que, par une prudence fort naturelle, obligee meme,
+le conducteur s'engagea dans le chemin le plus sur, a l'abri des
+projectiles. Malheureusement c'etait aussi le plus long. Ma jambe me
+faisait toujours souffrir; la longueur du circuit m'effraya. Apres la
+verification des pressentiments de Nareval, mon fatalisme etait devenu
+tel, qu'il ne me vint pas a l'idee que je pouvais etre atteint sur un
+point plutot que sur un autre. Quittant mon guide, je coupai court,
+impunement, a travers le champ que plusieurs obus labourerent devant moi
+et derriere moi.
+
+A mi-chemin d'Ourcelles je rencontrai le sergent Gouzy. Il n'avait ete
+frappe que par une balle morte, qui lui avait cause un engourdissement
+douloureux dont il etait deja gueri. Du moment que nos camarades se
+battaient, il avait hate de les rejoindre. Le cadre de la compagnie
+etant fort reduit, je n'essayai pas de le retenir, bien qu'en verite
+son appui m'eut ete utile. Il y avait encore cent metres a parcourir
+jusqu'au village, et j'etais a bout de forces. Je ne serais pas arrive,
+si deux paysans n'etaient venus courageusement a mon secours.
+
+Revetus, comme en un jour de fete, de leurs habits du dimanche, ils
+suivaient anxieux le spectacle de la bataille, du seuil de leur demeure.
+Apres s'etre prepares a la quitter, ils ne pouvaient s'y resoudre. Ils
+voulaient esperer encore, sans l'oser tout a fait. Quelque cruelle que
+fut leur preoccupation, ils parurent l'oublier genereusement pour me
+donner des soins. Ils me firent asseoir a leur foyer, me presenterent un
+cordial, et, sans toucher a mon bras, m'enleverent mon sac qui pesait
+fort sur mes epaules affaiblies.
+
+Le temps passait, et, par la porte entr'ouverte, le bruit du combat nous
+parvenait, continu, de plus en plus intense. Dans mon etat de faiblesse,
+je ne me rendais plus un compte tres exact de la duree, ni des
+evenements; mais il parait que toute une division prussienne etait
+venue appuyer les efforts des Bavarois a Villechaumont. Notre division,
+violemment canonnee, dut se replier sur la ligne de retranchement
+menagee en avant de Villejouan et d'Origny, dans les tranchees que le
+1er et le 2e bataillon du 48e avaient occupees la veille. Par ordre, mes
+camarades quitterent ainsi vers midi leurs positions avancees. A eux
+echut la mission de proteger la retraite. "Sans quelques compagnies du
+48e de marche et des chasseurs a pied qui, deployes en tirailleurs,
+firent bonne contenance au dela d'Origny, ce mouvement retrograde eut
+degenere en deroute", au dire du general Chanzy. Le lendemain, 10
+decembre, il cita la compagnie du capitaine Eynard a l'ordre de l'armee,
+a l'heure meme ou elle se distinguait de nouveau. Avec tout le regiment,
+elle reprit Origny a la baionnette, avant l'aube. Il fut fait la de
+nombreux prisonniers. Des qu'il fut engage, le 48e ne se menagea pas:
+dans les journees de Josnes, il perdit trois officiers, les lieutenants
+Combes, Lafranchi et Lespinasse, et 460 sous-officiers et soldats, tues
+ou blesses.
+
+
+II
+
+
+Pendant que mes compagnons d'armes devaient continuer a se conduire
+avec honneur, d'abord a Saint-Calais, et, en janvier, a Ardenay, sur le
+plateau d'Auvours, a Sille-le-Guillaume, puis, supreme epreuve, dans
+Paris, au mois de mai 1871, j'allais prendre un repos trop tot gagne,
+mais non exempt de toute epreuve.
+
+Le 9 decembre, des que mes paysans secourables virent plier notre ligne,
+l'un d'eux courut a la recherche d'un cacolet et nous l'amena presque
+aussitot. On me hissa sur la chaise de gauche, et en contrepoids fut
+place un autre fantassin qui avait ete atteint au ventre par un eclat
+d'obus. Puis, en route vers Josnes, pour une destination indeterminee.
+
+Le doux balancement de mon vehicule original, l'air vif de decembre
+qui me fouettait le visage, la secrete pensee que chaque pas de notre
+monture me rapprochait un peu des miens, le vague espoir de les aller
+retrouver sans que ma conscience eut rien a me reprocher, tout cela me
+ranima, me rendit coeur. Bien que le vent, en soufflant dans mon bras,
+me rappelat assez vivement ma blessure, je me sentis gagner par une
+sorte de joyeuse insouciance.
+
+A ce moment--je m'en souviens--un capitaine d'etat-major nous croisa sur
+la route: mon air de jeunesse le frappa sans doute et aussi tout le sang
+qui degouttait de ma manche sur mon pantalon garance, qu'il maculait
+de larges taches vineuses: "Du courage, fourrier!" me dit-il
+affectueusement au passage. Sans forfanterie, je pus lui repondre que
+cela ne manquait pas, car pour lui parler je m'interrompis de fredonner
+le refrain de la retraite qui s'arrangeait dans ma tete a la pensee de
+mes parents:
+
+ V'la votre fils qu'on vous ramene,
+ Il est en bien triste etat.
+
+Souffrir, cela devrait apitoyer sur les maux d'autrui. Il faut avouer
+pourtant que mon voisin m'importunait fort, par ses plaintes et ses
+gemissements continuels. Les blessures au ventre sont tres douloureuses;
+mais celle de mon compagnon n'etait pas des plus graves. Son
+etui-musette avait heureusement amorti le coup. Ses vetements etaient
+intacts, au plus etait-il contusionne. Aussi je ne me faisais aucun
+scrupule de chantonner d'autant plus haut qu'il hurlait davantage.
+
+Le bon tringlot qui dirigeait notre mulet subissait stoiquement cet
+etrange concert, tout au souci de sa fonction. Il tenait court le licou
+de la bete et choisissait avec soin le terrain, car, sur la route gelee,
+elle glissait a chaque pas. Mon voisin, entre deux soupirs, stimulait
+le zele du conducteur. Rien n'y fit. Il etait ecrit que notre mulet
+tomberait; il tomba, en nous projetant a deux ou trois metres. Dieu,
+quels effroyables cris! Comment songer a son propre mal, en entendant de
+telles lamentations?
+
+Nous venions d'entrer dans un village qu'occupaient des mobiles.
+Vite releves par quelques-uns d'entre eux, nous fumes conduits dans
+l'auberge, et regales d'une tasse de cafe bien chaud. Notre mulet
+s'etant de son cote remis de sa chute, les mobiles nous reinstallerent
+avec precaution sur nos sieges et nous reprimes notre odyssee par le
+chemin qui conduit a Mer.
+
+Au depart nous avions passe devant des fermes ou travaillaient des
+chirurgiens. Des hommes au torse nu tache de rouge, d'autres montrant,
+qui son bras, qui sa jambe ou son pied, cela avait glisse en quelque
+sorte sous nos yeux, sans faire sur moi une impression trop profonde.
+Mais, a mesure que le jour avancait et que nous nous rapprochions de la
+ville, differents chemins aboutissaient a la grande route ou affluaient
+les blesses provenant des divers points du champ de bataille.
+Quelques-uns, les plus rares, suivaient a pied, beaucoup en cacolet,
+d'autres sur des chariots de toutes formes. Ils offraient un spectacle
+attristant. Parmi ceux qui etaient couches sur des charrettes, il y en
+avait au teint bleme et verdatre. Les convoyeurs n'osaient sans doute
+pas se defaire d'un fardeau sacre, lors meme qu'ils avaient la certitude
+de ne plus transporter qu'un cadavre. Dans une de ces voitures, j'eus la
+douleur d'apercevoir, vivant encore, mais trop prive de ses sens pour
+me reconnaitre, le malheureux caporal Daries. Il avait eu, a ce que
+m'apprit le charretier, une jambe broyee par un obus.
+
+Derriere le remblai du chemin de fer, la ville de Mer montra enfin le
+faite de ses maisons inegales, le grand toit de sa halle et son clocher
+qui, toute proportion gardee, rappelle modestement une des tours de
+Notre-Dame de Paris. La route passe sous un pont, et les habitations se
+dressent au dela. Au milieu du faubourg, notre conducteur s'avoua fort
+embarrasse. Il ne pouvait guere nous transporter plus loin, d'autant que
+nous avions besoin d'etre panses et de nous reposer; mais il ne savait
+ou nous laisser. Une foule de malheureux, en attendant d'etre evacues
+dans la direction de Blois, s'entassaient a la gare: nous n'y aurions
+trouve aucun abri. Me souvenant de m'etre arrete dans un cafe du
+voisinage, je dis au soldat de nous y conduire. Depuis un mois,
+l'etablissement avait ete abandonne; les volets etaient clos. Alors, par
+une inspiration soudaine, j'indiquai a notre guide l'epicerie ou j'etais
+entre quelques instants avant notre depart precipite pour Chateaudun.
+
+Les blesses recoivent vite leur recompense. Pour eux, la sollicitude de
+tous s'eveille aussitot. Nous fumes charitablement accueillis par la
+personne qui m'avait recu naguere. Tout exigu que fut le logement
+qu'elle partageait avec sa tante, au fond du magasin, elle nous y
+installa pres du feu, mon compagnon et moi, et, en apprenant que nous
+n'avions recu aucun soin, elle nous quitta brusquement. Elle se mit a
+parcourir la ville, qu'encombraient les troupes de la division Camo,
+retrogradees de Beaugency. Le premier chirurgien qui se trouva sur son
+chemin, elle nous l'amena.
+
+C'etait le docteur Charles, medecin-major du 1er regiment de gendarmerie
+mobile. Apres avoir declare a mon plaintif compagnon qu'il pourrait
+reprendre son service dans quinze jours, il s'occupa de moi. Avec
+affabilite, seconde d'ailleurs par la jeune fille, il me fit un
+pansement sommaire; puis il me delivra un certificat constatant la
+gravite de ma blessure et specifiant qu'elle exigerait trois mois de
+soins. J'aurais du m'en affliger, mais je ne vis la que l'autorisation
+implicite de regagner le nid familial.
+
+Le docteur fut remercie par notre bienfaitrice, dont la bonte ne se
+dementit pas un instant et que ma reconnaissance se plait a rappeler.
+
+Chose remarquable, ce court episode, qui a seme dans mon souvenir un
+poetique bouquet au parfum imperissable, fut rempli, en un cadre tout
+prosaique, de soins materiels infimes. Preparer un petit chiffon de
+toile, y etendre prestement du beurre frais, a defaut de cerat, pour
+oindre mes plaies. Me faire prendre du bouillon, que de son souffle
+elle avait refroidi. S'abaisser ensuite jusqu'a defaire mes guetres
+ensanglantees, pour me permettre de me delasser sur un matelas qui
+avait ete etendu dans l'atelier d'un menuisier voisin. Mais la charite
+ennoblissait tout cela. Malgre ma faiblesse, je n'en etais pas moins
+honteux de voir cette inconnue s'agenouiller a mes pieds. "Laissez donc,
+me dit-elle avec un triste sourire; n'est-ce pas notre seule maniere, a
+nous autres, de servir notre malheureux pays?"
+
+Le malheur d'autrui n'abolit pas le notre; mais il peut nous enseigner
+a le mieux supporter, en nous rappelant que l'echelle des maux est
+infinie. Sur mon grabat, je dus me faire tout petit, pour partager la
+place avec un pauvre diable qui avait les deux bras brises. Jusqu'au
+jour je n'osai me remuer, de peur de heurter le miserable que sa double
+blessure immobilisait comme un mort. Or les nuits de decembre sont
+interminables, et celle que je passai la me parut bien la plus longue de
+ma vie. Le sommeil me fuyait, et mon cerveau semblait tourner dans ma
+tete. A la lueur vacillante d'une veilleuse, les objets environnants
+prenaient des formes etranges, fantastiques, effrayantes. L'etabli du
+menuisier, dont l'ombre s'etendait jusqu'a nous, offrait l'aspect d'un
+catafalque. Plusieurs planches, dressees contre les murs, avaient des
+blancheurs de fantomes, et le jeu de la lumiere leur donnait un semblant
+d'agitation. La fievre gagnait sur moi, incontestablement, et quand,
+par un effort de volonte, je parvenais a la vaincre, a ressaisir le
+sentiment exact des choses, une autre terreur surgissait. Je pretais
+anxieusement l'oreille aux rumeurs de la rue.
+
+A la nouvelle de l'abandon de Beaugency, le bruit s'etait repandu que
+les Allemands s'avancaient rapidement et que la ville de Mer allait etre
+envahie. Les chevaux qui parfois passaient au galop, appartenaient-ils a
+nos estafettes ou a quelques uhlans audacieux? Etaient-ce deja les pas
+de nos ennemis qui resonnaient sur le pave de la rue? Le jour allait-il
+nous trouver libres, ou prisonniers?
+
+Dans l'immobilite penible ou j'etais reduit, un incident futile vint
+cependant me distraire. Un petit objet, comme un caillou, roulait sous
+mes talons, me genait: je me creusai vainement l'esprit a en determiner
+la forme et la nature, sans pouvoir l'atteindre. Au jour enfin, je
+reconnus une balle tronconique, de la grosseur du pouce, toute machee.
+C'etait celle qui m'avait blesse: apres m'avoir contusionne la cuisse,
+elle etait descendue dans ma guetre. Soigneusement je la recueillis. Mon
+frere aine m'avait demande un souvenir des Allemands: ils ne m'avaient
+pas laisse en ramasser un, mais me l'avaient envoye: faute de mieux, il
+faudrait que mon collectionneur s'en contentat. Je comptais bien pouvoir
+le lui rapporter, les troupes francaises occupant encore la ville. En
+les voyant circuler dans la rue, j'eprouvai autant de joie que si elles
+venaient reellement de nous delivrer.
+
+Le 10, dans la matinee, il me fallut donc dire adieu a ma gracieuse et
+douce infirmiere. Tremblant de fievre et de froid, boitant, _trainant
+l'aile et tirant le pied_, je gagnai la gare, ou, d'heure en heure, des
+trains formes a la hate emportaient par centaines des debris humains
+de l'armee de la Loire. Dans la station gisaient les plus grievement
+atteints. D'autres, qui, comme moi, pouvaient marcher encore, gagnaient
+le bord de la voie. Parmi eux, quelques-uns de nos adversaires, Bavarois
+au casque en cuir bouilli. Deux avaient ete frappes a la tete, un autre
+au bras. La solidarite du malheur ne s'etait pas encore etablie d'eux a
+nous. Trop des notres subissaient leur sort pour que notre rancune put
+tomber tout d'un coup. Du reste, ils paraissaient resignes, sous leurs
+linges sanglants.
+
+Ils furent bientot embarques, et de mon cote je trouvai place dans le
+fond d'une voiture a bestiaux. Quoique ma jambe fut toujours raide et
+endolorie, je n'eus garde de me coucher: je m'efforcais de taper des
+pieds dans mon coin. Long exercice. Le train glissa, tout doucement par
+bonheur, hors des rails, pendant la premiere nuit: le trajet, de Mer
+a Bordeaux, dura quarante-huit heures, par un froid siberien. Les
+malheureux, qui autour de moi n'avaient pas la ressource de m'imiter,
+enduraient le martyre. Tandis que d'autres souvenirs me reviennent avec
+une admirable nettete, ce triste tableau, trop longtemps place sous
+mes yeux, echappe a ma memoire. De cet entassement se degage un petit
+chasseur a pied, au visage d'enfant, grelottant en un coin, dans sa
+veste courte, sans manteau ni couverture: il avait--je crois--une main
+ecrasee. Plus pres de moi est etendu un malheureux garde-mobile dont le
+pied tient a peine a la jambe, par quelques fibres.
+
+Pourtant ni les uns ni les autres ne se plaignaient guere. Il ne fut
+certainement pas echange dix paroles entre nous durant ces deux longues
+journees: c'est une chose remarquable que la morne resignation des
+soldats mutiles. Aux prises avec la douleur, en attendant la revelation
+du grand mystere de la mort, ils deviennent silencieux et graves. Les
+hurleurs sont generalement les moins atteints. Les autres regardent
+venir stoiquement la guerison incertaine, lointaine en tout cas,
+indifferents a ce qui les environne et dedaigneux meme de la
+commiseration.
+
+A Bordeaux, quant a moi, j'etais vaincu. La fievre commencait a
+m'accabler; mon bras semblait s'appesantir davantage d'instant en
+instant: je craignais de ne pouvoir resister jusqu'au terme de mon
+voyage. J'appris d'ailleurs avec inquietude que notre train allait etre
+dirige sur Mont-de-Marsan et sur Bayonne. Un sous-intendant militaire se
+trouvait sur le quai; je lui exprimai mon desir de rentrer a Toulouse,
+et lui parlai du certificat du docteur Charles. Il n'hesita pas a me
+faire descendre; il m'autorisa a aller prendre un autre train, a la gare
+Saint-Jean, de l'autre cote de la Garonne, apres m'avoir engage a me
+faire panser dans une salle dont il m'indiqua l'entree.
+
+Cette salle etait le hall d'attente, peu eleve de toiture, mais d'une
+tres vaste superficie. Le gaz l'eclairait mediocrement. Quand je poussai
+devant moi la porte vitree, une odeur acre me prit a la gorge, une odeur
+indecise, entre l'abattoir et le charnier. Le sol n'etait qu'une immense
+litiere, jonchee de victimes saignantes, et, de distance en distance,
+circulaient avec precaution quelques soeurs grises dont les cornettes
+blanches semblaient lumineuses dans l'obscurite relative. Une rumeur de
+plaintes, dominee par des hurlements sonores, s'elevait de ce lit commun
+de nobles souffrances. A ce douloureux spectacle, j'oubliai mon propre
+mal et me sentis assailli par de plus hautes pensees.
+
+Dans notre guerre a outrance, il fallait bien que la victoire restat a
+l'une des deux nations: l'autre, a defaut de gloire, pouvait du moins
+revendiquer l'estime du monde, en se defendant jusqu'a l'epuisement.
+Dans cette lutte ou tombaient tant de Francais, peu importait qu'ils
+fussent vaincus: il est vrai que nous n'ajouterions pas de trophees
+a ceux que nos aines ont entasses a l'hotel des Invalides; mais nous
+souffrions assez pour avoir droit plus tard au respect de nos cadets.
+Oui, malgre nos desastres inouis, nous pouvions sans forfanterie, comme
+les Russes apres la defense heroique de Sebastopol, repeter le mot du
+vaincu de Pavie: _Tout est perdu, fors l'honneur._
+
+Devant le sombre tableau qui s'etait offert a mes yeux, une pitie
+profonde, melee d'un certain orgueil, m'avait donc envahi. Nareval,
+Daries, le malheureux caporal Tillot, et mes autres compagnons d'armes,
+qui, peut-etre, avaient succombee a leur tour, tous me revinrent en
+memoire; et en pensant a eux je fus saisi de la crainte de fouler
+aux pieds quelques-uns des martyrs qui se tordaient sur cette paille
+ensanglantee, tandis que mon bras n'exigeait pas des soins immediats.
+Quand j'eus referme la porte de l'etrange salle d'attente ou l'on
+sentait planer la mort, je m'eloignai en frissonnant malgre moi: je
+quittai la gare pour marcher un peu, pour me convaincre aussi que,
+quoique frappe, je n'etais pas tout a fait abattu.
+
+Quelque temps avant la guerre, j'avais fait a Bordeaux un court sejour
+chez de vieux amis de mon pere; mais ils habitaient loin du centre,
+pres de Cauderan, une maison isolee, ce que les Bordelais nomment une
+echoppe. La ville m'etait peu familiere. L'idee d'aller si loin ne
+m'etait pas venue d'abord; seul sur le pave de la Bastide, dans la
+demi-obscurite de l'aube luttant avec la lueur palissante des papillons
+de gaz, devant la vaste etendue brumeuse qui marquait le lit du fleuve
+gascon, j'eus une sorte de defaillance morale; il me parut impossible de
+reprendre ma route sans un relais, je me laissai seduire a la pensee de
+me reposer en face de visages amis. Mais pres d'une lieue me separait de
+Cauderan, une lieue de quais, de places, de rues. Comment se retrouver
+dans un pareil dedale?
+
+Heureusement, au fond de mon gousset, dormait un ecu de cinq francs,
+superstitieusement garde comme un en-cas supreme. Le moment etait
+venu de faire donner la reserve. Devant moi se trouvait un debit ou
+mangeaient et buvaient quelques debardeurs du port; j'y entrai. Tandis
+que je prenais une tasse de cafe, un homme voulut bien m'aller chercher
+une voiture. Une heure durant, elle me cahota; du moins, mon bras
+repercutait les moindres secousses. Elle me deposa tout la-bas, au
+moment meme ou nos bons amis ouvraient leurs volets.
+
+Il serait difficile de peindre leur penible surprise, en me
+reconnaissant dans le militaire, pale et faible, qui ne pouvait parvenir
+a ouvrir la voiture. Ils accoururent, firent ceder la portiere, me
+soutinrent jusque dans la maison. Le premier moment de stupeur passe,
+les braves gens preparerent pour moi, afin de m'avoir plus pres d'eux,
+un lit ou personne ne s'etait repose depuis qu'ils y avaient vu mourir
+leur unique enfant. Ensuite ils appelerent mon pere par le telegraphe.
+
+
+III
+
+
+A partir de cet instant, la sollicitude la plus eclairee, les soins les
+plus habiles ne cesserent de m'etre prodigues. Mon pere, arrive par
+le premier express, put amener pres de moi le docteur Fusier, medecin
+principal des armees, que les fievreux du Mexique et plusieurs
+generations de polytechniciens ne peuvent avoir oublie. D'un leger coup
+de bistouri, il me fit une incision par ou treize esquilles, nombre
+fatidique, devaient etre extraites successivement, et il autorisa
+mon transport a Toulouse en coupe-lit. Le lendemain, a cheval des la
+premiere heure, lui-meme vint presider a mon embarquement.
+
+Pour le voyage, comme mes habits de guerre necessitaient une
+desinfection, j'avais ete enveloppe dans des vetements civils. La fievre
+aidant, je n'etais guere qu'un paquet inerte, presque inconscient. Il
+me souvient pourtant que, devenu le point de mire des voyageurs, je fus
+pris a la gare d'un mouvement d'enfantine coquetterie. De ma main libre,
+j'arrachai au moins la coiffure d'invalide dont nos amis m'avaient orne:
+il me repugnait de rentrer dans ma ville sous le casque du pacifique roi
+d'Yvetot. Au bout du trajet, autre motif de protestation. Une civiere
+avait ete amenee pour moi de l'hopital militaire a la gare de Toulouse;
+je refusai d'y prendre place; je refusai energiquement, et rien ne put
+me faire ceder, car ce n'etait plus la coquetterie qui m'animait: mais a
+aucun prix je ne voulais etre rendu a ma mere comme un cadavre.
+
+A ce moment, sur le quai de la gare, monseigneur Desprez, l'archeveque
+du diocese, se trouvait la fortuitement; il fit quelques pas a ma
+rencontre. Apres m'avoir adresse de bienveillantes paroles, il me donna
+sa benediction. Puis une voiture m'emporta avec mon pere, et, enfin, par
+un dernier effort, je pus recevoir debout l'embrassement maternel.
+
+Douce etreinte, accompagnee de larmes dont le seul souvenir me parait
+plus precieux que la possession d'une riviere de diamants. Oui, nous
+pouvions nous embrasser, nous embrasser de bon coeur. Au milieu du
+desastre national nous nous sentions la conscience legere, exempte de
+tout reproche.
+
+Dans cet etat, le bonheur ineffable du retour etait d'autant plus
+appreciable, que le danger avait ete reel. Ce danger, le mal physique le
+rappelait, pour la jouissance du revoir. Un rien, une legere deviation
+de la balle, j'etais tue et perdu pour ma mere; elle etait perdue pour
+moi. Au contraire, je lui etais rendu, pleinement rendu, pour redevenir
+pendant quatre longs mois son petit enfant. Oui, toutes les meres ont
+prodigue au leur des soins de toutes les heures, heures de jour et
+heures de nuit: elles leur ont temoigne un devouement absolu, sans
+borne; mais la mienne m'a prodigue ces soins, m'a en un mot donne la vie
+deux fois, et, la seconde fois, j'etais conscient de tout; il m'a donc
+ete possible de lui vouer une reconnaissance presque proportionnee a sa
+tendresse.
+
+Si, pour apprecier cette immense affection, il m'avait fallu un
+contraste, ce contraste ne m'eut pas manque. Puisque j'avais survecu, je
+devais au malheureux Nareval d'accomplir son dernier souhait, aller dire
+a ceux dont il m'avait donne le nom, le soir du 8 decembre, qu'il avait
+su bien mourir. Son ombre meme ne devait pas etre heureuse. Ma guerison
+trainait beaucoup et devenait douteuse; je n'avais pas de peine a m'en
+apercevoir: j'obtins de mon pere qu'il se chargeat d'aller a l'adresse
+indiquee. Nul n'etait mieux fait pour remplir avec tact la penible
+mission dont je desesperais de pouvoir m'acquitter. Mais ceux qui
+avaient eu les dernieres pensees de mon infortune compagnon ne lui
+accorderent qu'indifference en retour. Mon pere, pour les preparer,
+parla d'abord d'une blessure, d'une blessure grave. "Vraiment, ce pauvre
+Louis! C'etait un brave garcon!" dirent-ils simplement. Les premiers,
+ils parlerent de lui au passe, froidement, le tuant en quelque sorte de
+nouveau, en effigie.
+
+Le delai prevu par le docteur Charles fut de beaucoup depasse. Decembre,
+janvier, fevrier, mars, avril, tout ce temps s'ecoula sans amelioration.
+Au contraire, toujours au lit, le bras dans un affreux etat, je
+m'affaiblissais, je deperissais, je m'en allais visiblement, en depit
+des soins devoues du docteur Henri Molinier. Bien qu'il prit la peine de
+me panser lui-meme matin et soir, il desesperait de me guerir; a moins
+d'en venir aux moyens extremes. Chaque jour, il parlait plus fermement
+de l'amputation: mais, quelque pessimiste qu'il fut, sa patience ne se
+dementait pas. Faible comme un moribond, j'atteignis le mois de mai,
+moins a plaindre, sans doute, que mes camarades qui guerroyaient
+encore, sous les balles francaises, autour du Mont-Valerien, a l'Arc de
+Triomphe, a Montmartre, a la Chapelle.
+
+Aux Buttes-Chaumont, Villiot, devenu sous-lieutenant, merita d'etre cite
+a l'ordre du 1er corps de l'armee de Versailles. Nos trois officiers
+furent decores vers le meme temps, et mon successeur eut pu l'etre sans
+injustice. Atteint d'une balle en pleine figure, le sergent-fourrier
+Leyris la fit ressortir lui-meme de sa blessure, en pressant sa joue
+de toute la force de ses doigts. Il refusa d'ailleurs de quitter la
+compagnie. Sa plaie bandee, il continua de se battre jusqu'au dernier
+jour. Harel, Gouzy, sans rencontrer d'occasions si eclatantes,
+poursuivaient simplement l'accomplissement de leur dur devoir. Seul
+Laurier, qu'au moins une fois Villiot avait surpris loin de son poste,
+etait rentre en conge a Marseille, ou il se vantait d'avoir dedaigne
+l'epaulette.
+
+Tout d'un coup, la constance et le devouement du docteur Molinier furent
+enfin recompenses. Les prieres de ma mere aidant, j'entrai presque
+subitement en convalescence. Un jour, en cachette de mes parents, je
+parvins, apres une heure de patients efforts, avec l'aide d'une amie
+du voisinage, a glisser mon bras ankylose dans la manche trouee de
+mon habit de guerre, ce bras si largement laboure par la lancette
+du chirurgien, ce bras qu'avait si longtemps menace le couteau de
+l'operateur, ce bras qui m'avait ete conserve miraculeusement.
+
+Soutenant a peine ma main cependant lourde comme du plomb, j'apparus
+soudain, triomphant, aux yeux de tous les miens reunis pour le repas du
+soir. Quelle surprise, et quel attendrissement! Ah! j'ai cause bien
+des soucis a ma mere, il est vrai; mais, en revanche, quelles joies
+infinies!
+
+Nulle autre recompense ne pouvait egaler celle-la, et elle m'a suffi.
+Aussi, en depit des plus vives souffrances, malgre l'enervement de ma
+longue maladie, dans l'angoisse de tres douloureuses operations, aucun
+regret n'est jamais venu obscurcir ni troubler ma conscience. Aux
+amis qui s'apitoyaient sur moi, j'ai pu repeter sans cesse, en toute
+sincerite, ce vers si simple du grand Corneille:
+
+ Je le ferais encor, si j'avais a le faire.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+
+Echos des premiers revers
+
+Le 48e regiment de marche
+
+En campagne
+
+La deroute
+
+Bataille
+
+Hors de combat
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Journal d'un sous-officier, 1870, by Amedee Delorme
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL D'UN SOUS-OFFICIER, 1870 ***
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year. For example:
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
diff --git a/old/11893.zip b/old/11893.zip
new file mode 100644
index 0000000..f7db323
--- /dev/null
+++ b/old/11893.zip
Binary files differ