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diff --git a/11770-0.txt b/11770-0.txt new file mode 100644 index 0000000..625803d --- /dev/null +++ b/11770-0.txt @@ -0,0 +1,5649 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11770 *** + +LETTRES DE MON MOULIN + +PAR + +ALPHONSE DAUDET + + + +PARIS +A MA FEMME + + + +AVANT-PROPOS + +Par devant maître Honorat Grapazi, notaire à la résidence de +Pampérigouste, + +«A comparu + +«Le sieur Gaspard Mitifio, époux de Vivette Cornille, ménager au lieudit +des Cigalières et y demeurant: + +«Lequel par ces présentes a vendu et transporté sous les garanties +de droit et de fait, et en franchise de toutes dettes, privilèges et +hypothèques, + +«Au sieur Alphonse Daudet, poète, demeurant à Paris, à ce présent et ce +acceptant, + +«Un moulin à vent et à farine, sis dans la vallée du Rhône, au plein +coeur de Provence, sur une côte boisée de pins et de chênes verts; étant +ledit moulin abandonné depuis plus de vingt années et hors d'état de +moudre, comme il appert des vignes sauvages, mousses, romarins, et +autres verdures parasites qui lui grimpent jusqu'au bout des ailes; + +«Ce nonobstant, tel qu'il est et se comporte, avec sa grande roue +cassée, sa plate-forme où l'herbe pousse dans les briques, déclare le +sieur Daudet trouver ledit moulin à sa convenance et pouvant servir à +ses travaux de poésie, l'accepte à ses risques et périls, et sans aucun +recours contre le vendeur, pour cause de réparations qui pourraient y +être faites. + +«Cette vente a lieu en bloc moyennant le prix convenu, que le sieur +Daudet, poète, a mis et déposé sur le bureau en espèces de cours, lequel +prix a été de suite touché et retiré par le sieur Mitifio, le tout à la +vue des notaires et des témoins soussignés, dont quittance sous réserve. + +«Acte fait à Pampérigouste, en l'étude Honorat, en présence de Francet +Mamaï, joueur de fifre, et de Louiset dit le Quique, porte-croix des +pénitents blancs; + +«Qui ont signé avec les parties et le notaire après lecture...» + + + + + +LETTRES +DE +MON MOULIN + + + +INSTALLATION + + +Ce sont les lapins qui ont été étonnés!... Depuis si longtemps qu'ils +voyaient la porte du moulin fermée, les murs et la plate-forme envahis +par les herbes, ils avaient fini par croire que la race des meuniers +était éteinte, et, trouvant la place bonne, ils en avaient fait quelque +chose comme un quartier général, un centre d'opérations stratégiques: le +moulin de Jemmapes des lapins... La nuit de mon arrivée, il y en avait +bien, sans mentir, une vingtaine assis en rond sur la plate-forme, +en train de se chauffer les pattes à un rayon de lune... Le temps +d'entr'ouvrir une lucarne, frrt! voilà le bivouac en déroute, et tous +ces petits derrières blancs qui détalent, la queue en l'air, dans le +fourré. J'espère bien qu'ils reviendront. + +Quelqu'un de très étonné aussi, en me voyant, c'est le locataire du +premier, un vieux hibou sinistre, à tête de penseur, qui habite le +moulin depuis plus de vingt ans. Je l'ai trouvé dans la chambre du haut, +immobile et droit sur l'arbre de couche, au milieu des plâtras, des +tuiles tombées. Il m'a regardé un moment avec son oeil rond; puis, tout +effaré de ne pas me reconnaître, il s'est mis à faire: «Hou! hou!» et +à secouer péniblement ses ailes grises de poussière;--ces diables de +penseurs! ça ne se brosse jamais... N'importe! tel qu'il est, avec ses +yeux clignotants et sa mine renfrognée, ce locataire silencieux me plaît +encore mieux qu'un autre, et je me suis empressé de lui renouveler son +bail. Il garde comme dans le passé tout le haut du moulin avec une +entrée par le toit; moi je me réserve la pièce du bas, une petite pièce +blanchie à la chaux, basse et voûtée comme un réfectoire de couvent. + + * * * * * + +C'est de là que je vous écris, ma porte grande ouverte, au bon soleil. + +Un joli bois de pins tout étincelant de lumière dégringole devant moi +jusqu'au bas de la côte. A l'horizon, les Alpilles découpent leurs +crêtes fines... Pas de bruit... A peine, de loin en loin, un son de +fifre, un courlis dans les lavandes, un grelot de mules sur la route... +Tout ce beau paysage provençal ne vit que par la lumière. + +Et maintenant, comment voulez-vous que je le regrette, votre Paris +bruyant et noir? Je suis si bien dans mon moulin! C'est si bien le coin +que je cherchais, un petit coin parfumé et chaud, à mille lieues des +journaux, des fiacres, du brouillard!... Et que de jolies choses autour +de moi! Il y a à peine huit jours que je suis installé, j'ai déjà la +tête bourrée d'impressions et de souvenirs... Tenez! pas plus tard +qu'hier soir, j'ai assisté à la rentrée des troupeaux dans un _mas_ (une +ferme) qui est au bas de la côte, et je vous jure que je ne donnerais +pas ce spectacle pour toutes les _premières_ que vous avez eues à Paris +cette semaine. Jugez plutôt. + +Il faut vous dire qu'en Provence, c'est l'usage, quand viennent les +chaleurs, d'envoyer le bétail dans les Alpes. Bêtes et gens passent cinq +ou six mois là-haut, logés à la belle étoile, dans l'herbe jusqu'au +ventre; puis, au premier frisson de l'automne on redescend au _mas_, +et l'on revient brouter bourgeoisement les petites collines grises que +parfume le romarin... Donc hier soir les troupeaux rentraient. Depuis +le matin, le portail attendait, ouvert à deux battants; les bergeries +étaient pleines de paille fraîche. D'heure en heure on se disait: +«Maintenant ils sont à Eyguières, maintenant au Paradou.» Puis, tout à +coup, vers le soir, un grand cri: «Les voilà!» et là-bas, au lointain, +nous voyons le troupeau s'avancer dans une gloire de poussière. Toute la +route semble marcher avec lui... Les vieux béliers viennent d'abord, la +corne en avant, l'air sauvage; derrière eux le gros des moutons, les +mères un peu lasses, leurs nourrissons dans les pattes;--les mules à +pompons rouges portant dans des paniers les agnelets d'un jour qu'elles +bercent en marchant; puis les chiens tout suants, avec des langues +jusqu'à terre, et deux grands coquins de bergers drapés dans des +manteaux de cadis roux qui leur tombent sur les talons comme des chapes. + +Tout cela défile devant nous joyeusement et s'engouffre sous le portail, +en piétinant avec un bruit d'averse... Il faut voir quel émoi dans la +maison. Du haut de leur perchoir, les gros paons vert et or, à crête de +tulle, ont reconnu les arrivants et les accueillent par un formidable +coup de trompette. Le poulailler, qui s'endormait, se réveille en +sursaut. Tout le monde est sur pied: pigeons, canards dindons, pintades. +La basse-cour est comme folle; les poules parlent de passer la nuit!... +On dirait que chaque mouton a rapporté dans sa laine, avec un parfum +d'Alpe sauvage, un peu de cet air vif des montagnes qui grise et qui +fait danser. + +C'est au milieu de tout ce train que le troupeau gagne son gîte. Rien de +charmant comme cette installation. Les vieux béliers s'attendrissent en +revoyant leur crèche. Les agneaux, les tout petits, ceux qui sont nés +dans le voyage et n'ont jamais vu la ferme, regardent autour d'eux avec +étonnement. + +Mais le plus touchant encore, ce sont les chiens, ces braves chiens de +berger, tout affairés après leurs bêtes et ne voyant qu'elles dans le +_mas_. Le chien de garde a beau les appeler du fond de sa niche: le seau +du puits, tout plein d'eau fraîche, a beau leur faire signe: ils ne +veulent rien voir, rien entendre, avant que le bétail soit rentré, le +gros loquet poussé sur la petite porte à claire-voie, et les bergers +attablés dans la salle basse. Alors seulement ils consentent à gagner le +chenil, et là, tout en lapant leur écuellée de soupe, ils racontent à +leurs camarades de la ferme ce qu'ils ont fait là-haut dans la montagne, +un pays noir où il y a des loups et de grandes digitales de pourpre +pleines de rosée jusqu'au bord. + + + +LA DILIGENCE DE BEAUCAIRE + + +C'était le jour de mon arrivée ici. J'avais pris la diligence de +Beaucaire, une bonne vieille patache qui n'a pas grand chemin à faire +avant d'être rendue chez elle, mais qui flâne tout le long de la route, +pour avoir l'air, le soir, d'arriver de très loin. Nous étions cinq sur +l'impériale sans compter le conducteur. + +D'abord un gardien de Camargue, petit homme trapu, poilu, sentant le +fauve, avec de gros yeux pleins de sang et des anneaux d'argent aux +oreilles; puis deux Beaucairois, un boulanger et son _gindre_, tous deux +très rouges, très poussifs, mais des profils superbes, deux médailles +romaines à l'effigie de Vitellius. Enfin, sur le devant, près du +conducteur, un homme... non! une casquette, une énorme casquette en peau +de lapin, qui ne disait pas grand'chose et regardait la route d'un air +triste. + +Tous ces gens-là se connaissaient entre eux et parlaient tout haut de +leurs affaires, très librement. Le Camarguais racontait qu'il venait de +Nîmes, mandé par le juge d'instruction pour un coup de fourche donné à +un berger. On a le sang vif en Camargue... Et à Beaucaire donc! Est-ce +que nos deux Beaucairois ne voulaient pas s'égorger à propos de la +Sainte Vierge? Il paraît que le boulanger était d'une paroisse depuis +longtemps vouée à la madone, celle que les Provençaux appellent la +_bonne mère_ et qui porte le petit Jésus dans ses bras; le gindre, au +contraire, chantait au lutrin d'une église toute neuve qui s'était +consacrée à l'Immaculée Conception, cette belle image souriante qu'on +représente les bras pendants, les mains pleines de rayons. La querelle +venait de là. Il fallait voir comme ces deux bons catholiques se +traitaient, eux et leurs madones: + +--Elle est jolie, ton immaculée! + +--Va-t'en donc avec ta bonne mère! + +--Elle en a vu de grises, la tienne, en Palestine! + +--Et la tienne, hou! la laide! Qui sait ce qu'elle n'a pas fait... +Demande plutôt à saint Joseph. + +Pour se croire sur le port de Naples, il ne manquait plus que de voir +luire les couteaux, et ma foi, je crois bien que ce beau tournoi +théologique se serait terminé par là si le conducteur n'était pas +intervenu. + +--Laissez-nous donc tranquilles avec vos madones, dit-il en riant aux +Beaucairois: tout ça, c'est des histoires de femmes, les hommes ne +doivent pas s'en mêler. + +Là-dessus, il fit claquer son fouet d'un petit air sceptique qui rangea +tout le monde de son avis. + + * * * * * + +La discussion était finie; mais le boulanger, mis en train, avait besoin +de dépenser le restant de sa verve, et, se tournant vers la malheureuse +casquette, silencieuse et triste dans son coin, il lui dit d'un air +goguenard: + +--Et ta femme, à toi, rémouleur?... Pour quelle paroisse tient-elle? + +Il faut croire qu'il y avait dans cette phrase une intention très +comique, car l'impériale tout entière partit d'un gros éclat de rire... +Le rémouleur ne riait pas, lui. Il n'avait pas l'air d'entendre. Voyant +cela, le boulanger se tourna de mon côté: + +--Vous ne la connaissez pas sa femme, monsieur? une drôle de +paroissienne, allez! Il n'y en en a pas deux comme elle dans Beaucaire. + +Les rires redoublèrent. Le rémouleur ne bougea pas; il se contenta de +dire tout bas, sans lever la tête: + +--Tais-toi, boulanger. + +Mais ce diable de boulanger n'avait pas envie de se taire, et il reprit +de plus belle: + +--Viédase! Le camarade n'est pas à plaindre d'avoir une femme comme +celle-là... Pas moyen de s'ennuyer un moment avec elle... Pensez donc! +une belle qui se fait enlever tous les six mois, elle a toujours quelque +chose à vous raconter quand elle revient... C'est égal, c'est un drôle +de petit ménage... Figurez-vous, monsieur, qu'ils n'étaient pas mariés +depuis un an, paf! voilà la femme qui part en Espagne avec un marchand +de chocolat. + +Le mari reste seul chez lui à pleurer et à boire... Il était comme fou. +Au bout de quelque temps, la belle est revenue dans le pays, habillée en +Espagnole, avec un petit tambour à grelots. Nous lui disions tous: + +--Cache-toi; il va te tuer. + +«Ah! ben oui; la tuer... Ils se sont remis ensemble bien tranquillement, +et elle lui a appris à jouer du tambour de basque. + +Il y eut une nouvelle explosion de rires. Dans son coin, sans lever la +tête, le rémouleur murmura encore: + +--Tais-toi, boulanger. + +Le boulanger n'y prit pas garde et continua: + +--Vous croyez peut-être, monsieur, qu'après son retour d'Espagne la +belle s'est tenue tranquille... Ah mais non!... Son mari avait si bien +pris la chose! Ça lui a donné envie de recommencer... Après l'Espagnol, +ç'a été un officier, puis un marinier du Rhône, puis un musicien, puis +un... Est-ce que je sais?... Ce qu'il y a de bon, c'est que chaque fois +c'est la même comédie. La femme part, le mari pleure; elle revient, il +se console. Et toujours on la lui enlève, et toujours il la reprend... +Croyez-vous qu'il a de la patience, ce mari-là! Il faut dire aussi +qu'elle est crânement jolie, la petite rémouleuse... un vrai morceau de +cardinal: vive, mignonne, bien roulée; avec ça, une peau blanche et des +yeux couleur de noisette qui regardent toujours les hommes en riant... +Ma foi! mon Parisien, si vous repassez jamais par Beaucaire. + +--Oh! tais-toi, boulanger, je t'en prie..., fit encore une fois le +pauvre rémouleur avec une expression de voix déchirante. + +A ce moment, la diligence s'arrêta. Nous étions au _mas_ des Anglores. +C'est là que les deux Beaucairois descendaient, et je vous jure que je +ne les retins pas... Farceur de boulanger! Il était dans la cour du +_mas_ qu'on l'entendait rire encore. + + * * * * * + +Ces gens-là partis, l'impériale sembla vide. On avait laissé le +Camarguais à Arles; le conducteur marchait sur la route à côté de ses +chevaux... Nous étions seuls là-haut, le rémouleur et moi chacun dans +notre coin, sans parler. Il faisait chaud; le cuir de la capote brûlait. +Par moments, je sentais mes yeux se fermer et ma tête devenir lourde; +mais impossible de dormir. J'avais toujours dans les oreilles ce +«Tais-toi, je t'en prie,» si navrant et si doux... Ni lui non plus, le +pauvre homme! il ne dormait pas. De derrière, je voyais ses grosses +épaules frissonner, et sa main,--une longue main blafarde et +bête,--trembler sur le dos de la banquette, comme une main de vieux. Il +pleurait... + +--Vous voilà chez vous, Parisien! me cria tout à coup le conducteur; +et du bout de son fouet il me montrait ma colline verte avec le moulin +piqué dessus comme un gros papillon. + +Je m'empressai de descendre... En passant près du rémouleur, j'essayai +de regarder sous sa casquette: j'aurais voulu le voir avant de partir. +Comme s'il avait compris ma pensée, le malheureux leva brusquement la +tête, et, plantant son regard dans le mien: + +--Regardez-moi bien, l'ami, me dit-il d'une voix sourde, et si un de ces +jours vous apprenez qu'il y a eu un malheur à Beaucaire, vous pourrez +dire que vous connaissez celui qui a fait le coup. + +C'était une figure éteinte et triste, avec de petits yeux fanés. Il y +avait des larmes dans ces yeux, mais dans cette voix il y avait de +la haine. La haine, c'est la colère des faibles!... Si j'étais la +rémouleuse, je me méfierais. + + + +LE SECRET DE MAITRE CORNILLE + + +Francet Mamaï, un vieux joueur de fifre, qui vient de temps en temps +faire la veillée chez moi, en buvant du vin cuit, m'a raconté l'autre +soir un petit drame de village dont mon moulin a été témoin il y a +quelque vingt ans. Le récit du bonhomme m'a touché, et je vais essayer +de vous le redire tel que je l'ai entendu. + +Imaginez-vous pour un moment, chers lecteurs, que vous êtes assis devant +un pot de vin tout parfumé, et que c'est un vieux joueur de fifre qui +vous parle. + + * * * * * + +Notre pays, mon bon monsieur, n'a pas toujours été un endroit mort et +sans renom, comme il est aujourd'hui. Autre temps, il s'y faisait un +grand commerce de meunerie, et, dix lieues à la ronde, les gens des +_mas_ nous apportaient leur blé à moudre... Tout autour du village, les +collines étaient couvertes de moulins à vent. De droite et de gauche on +ne voyait que des ailes qui viraient au mistral par-dessus les pins, des +ribambelles de petits ânes chargés de sacs, montant et dévalant le long +des chemins; et toute la semaine c'était plaisir d'entendre sur la +hauteur le bruit des fouets, le craquement de la toile et le _Dia hue!_ +des aides-meuniers... Le dimanche nous allions aux moulins, par bandes. +Là-haut, les meuniers payaient le muscat. Les meunières étaient belles +comme des reines, avec leurs fichus de dentelles et leurs croix d'or. +Moi, j'apportais mon fifre, et jusqu'à la noire nuit on dansait des +farandoles. Ces moulins-là, voyez-vous, faisaient la joie et la richesse +de notre pays. + +Malheureusement, des Français de Paris eurent l'idée d'établir une +minoterie à vapeur, sur la route de Tarascon. Tout beau, tout nouveau! +Les gens prirent l'habitude d'envoyer leurs blés aux minotiers, et les +pauvres moulins à vent restèrent sans ouvrage. Pendant quelque temps ils +essayèrent de lutter, mais la vapeur fut la plus forte, et l'un après +l'autre, _pécaïre!_ ils furent tous obligés de fermer... On ne vit plus +venir les petits ânes... Les belles meunières vendirent leurs croix +d'or... Plus de muscat! plus de farandole!... Le mistral avait beau +souffler, les ailes restaient immobiles... Puis, un beau jour, la +commune fit jeter toutes ces masures à bas, et l'on sema à leur place de +la vigne et des oliviers. + +Pourtant, au milieu de la débâcle, un moulin avait tenu bon et +continuait de virer courageusement sur sa butte, à la barbe des +minotiers. C'était le moulin de maître Cornille, celui-là même où nous +sommes en train de faire la veillée en ce moment. + + * * * * * + +Maître Cornille était un vieux meunier, vivant depuis soixante ans dans +la farine et enragé pour son état. L'installation des minoteries l'avait +rendu comme fou. Pendant huit jours, on le vit courir par le village, +ameutant le monde autour de lui et criant de toutes ses forces qu'on +voulait empoisonner la Provence avec la farine des minotiers. «N'allez +pas là-bas, disait-il; ces brigands-là, pour faire le pain, se servent +de la vapeur, qui est une invention du diable, tandis que moi je +travaille avec le mistral et la tramontane, qui sont la respiration du +bon Dieu...» Et il trouvait comme cela une foule de belles paroles à la +louange des moulins à vent, mais personne ne les écoutait. + +Alors, de male rage, le vieux s'enferma dans son moulin et vécut tout +seul comme une bête farouche. Il ne voulut pas même garder près de lui +sa petite-fille Vivette, une enfant de quinze ans, qui, depuis la mort +de ses parents, n'avait plus que son _grand_ au monde. La pauvre petite +fut obligée de gagner sa vie et de se louer un peu partout dans les +_mas_, pour la moisson, les magnans ou les olivades. Et pourtant son +grand-père avait l'air de bien l'aimer, cette enfant-là. Il lui arrivait +souvent de faire ses quatre lieues à pied par le grand soleil pour aller +la voir au _mas_ où elle travaillait, et quand il était près d'elle, il +passait des heures entières à la regarder en pleurant... + +Dans le pays on pensait que le vieux meunier, en renvoyant Vivette +avait agi par avarice; et cela ne lui faisait pas honneur de laisser sa +petite-fille ainsi traîner d'une ferme à l'autre, exposée aux brutalités +des _baïles_ et à toutes les misères des jeunesses en condition. On +trouvait très mal aussi qu'un homme du renom de maître Cornille, et qui, +jusque-là, s'était respecté, s'en allât maintenant par les rues comme un +vrai bohémien, pieds nus, le bonnet troué, la taillole en lambeaux... +Le fait est que le dimanche, lorsque nous le voyions entrer à la messe, +nous avions honte pour lui, nous autres les vieux; et Cornille le +sentait si bien qu'il n'osait plus venir s'asseoir sur le banc d'oeuvre. +Toujours il restait au fond de l'église, près du bénitier, avec les +pauvres. + + * * * * * + +Dans la vie de maître Cornille il y avait quelque chose qui n'était pas +clair. Depuis longtemps personne, au village, ne lui portait plus de +blé, et pourtant les ailes de son moulin allaient toujours leur train +comme devant... Le soir, on rencontrait par les chemins le vieux +meunier poussant devant lui son âne chargé de gros sacs de farine. + +--Bonnes vêpres, maître Cornille! lui criaient les paysans; ça va donc +toujours, la meunerie. + +--Toujours, mes enfants, répondait le vieux d'un air gaillard. Dieu +merci, ce n'est pas l'ouvrage qui nous manque. + +Alors, si on lui demandait d'où diable pouvait venir tant d'ouvrage, il +se mettait un doigt sur les lèvres et répondait gravement: «_Motus!_ je +travaille pour l'exportation...» Jamais on n'en put tirer davantage. + +Quant à mettre le nez dans son moulin, il n'y fallait pas songer. La +petite Vivette elle-même n'y entrait pas... + +Lorsqu'on passait devant, on voyait la porte toujours fermée, les +grosses ailes toujours en mouvement, le vieil âne broutant le gazon de +la plate-forme, et un grand chat maigre qui prenait le soleil sur le +rebord de la fenêtre et vous regardait d'un air méchant. + +Tout cela sentait le mystère et faisait beaucoup jaser le monde. Chacun +expliquait de sa façon le secret de maître Cornille, mais le bruit général +était qu'il y avait dans ce moulin-là encore plus de sacs d'écus que de +sacs de farine. + +A la longue pourtant tout se découvrit; voici comment: + +En faisant danser la jeunesse avec mon fifre, je m'aperçus un beau jour +que l'aîné de mes garçons et la petite Vivette s'étaient rendus amoureux +l'un de l'autre. Au fond je n'en fus pas fâché, parce qu'après tout +le nom de Cornille était en honneur chez nous, et puis ce joli petit +passereau de Vivette m'aurait fait plaisir à voir trotter dans ma +maison. Seulement, comme nos amoureux avaient souvent occasion d'être +ensemble, je voulus, de peur d'accidents, régler l'affaire tout de +suite, et je montai jusqu'au moulin pour en toucher deux mots au +grand-père... Ah! le vieux sorcier! il faut voir de quelle manière il +me reçut! Impossible de lui faire ouvrir sa porte. Je lui expliquai mes +raisons tant bien que mal, à travers le trou de la serrure; et tout le +temps que je parlais, il y avait ce coquin de chat maigre qui soufflait +comme un diable au-dessus de ma tête. + +Le vieux ne me donna pas le temps de finir, et me cria fort +malhonnêtement de retourner à ma flûte; que, si j'étais pressé de marier +mon garçon, je pouvais bien aller chercher des filles à la minoterie... +Pensez que le sang me montait d'entendre ces mauvaises paroles; mais +j'eus tout de même assez de sagesse pour me contenir, et, laissant ce +vieux fou à sa meule, je revins annoncer aux enfants ma déconvenue... +Ces pauvres agneaux ne pouvaient pas y croire; ils me demandèrent +comme une grâce de monter tous deux ensemble au moulin, pour parler au +grand-père... Je n'eus pas le courage de refuser, et prrrt! voilà +mes amoureux partis. Tout juste comme ils arrivaient là-haut, maître +Cornille venait de sortir. La porte était fermée à double tour; mais le +vieux bonhomme, en partant, avait laissé son échelle dehors, et tout de +suite l'idée vint aux enfants d'entrer par la fenêtre, voir un peu ce +qu'il y avait dans ce fameux moulin... + +Chose singulière! la chambre de la meule était vide... Pas un sac, +pas un grain de blé; pas la moindre farine aux murs ni sur les toiles +d'araignée... On ne sentait pas même cette bonne odeur chaude de +froment écrasé qui embaume dans les moulins... L'arbre de couche était +couvert de poussière, et le grand chat maigre dormait dessus. + +La pièce du bas avait le même air de misère et d'abandon:--un mauvais +lit, quelques guenilles, un morceau de pain sur une marche d'escalier, +et puis dans un coin trois ou quatre sacs crevés d'où coulaient des +gravats et de la terre blanche. + +C'était là le secret de maître Cornille! C'était ce plâtras qu'il +promenait le soir par les routes, pour sauver l'honneur du moulin et +faire croire qu'on y faisait de la farine... Pauvre moulin! Pauvre +Cornille! Depuis longtemps les minotiers leur avaient enlevé leur +dernière pratique. Les ailes viraient toujours, mais la meule tournait à +vide. + +Les enfants revinrent tout en larmes, me conter ce qu'ils avaient vu. +J'eus le coeur crevé de les entendre... Sans perdre une minute, je +courus chez les voisins, je leur dis la chose en deux mots, et nous +convînmes qu'il fallait, sur l'heure, porter au moulin Cornille tout ce +qu'il y avait de froment dans les maisons... Sitôt dit, sitôt fait. +Tout le village se met en route, et nous arrivons là-haut avec une +procession d'ânes chargés de blé,--du vrai blé, celui-là! + +Le moulin était grand ouvert... Devant la porte, maître Cornille, assis +sur un sac de plâtre, pleurait, la tête dans ses mains. Il venait de +s'apercevoir, en rentrant, que pendant son absence on avait pénétré chez +lui et surpris son triste secret. + +--Pauvre de moi! disait-il. Maintenant, je n'ai plus qu'à mourir... Le +moulin est déshonoré. + +Et il sanglotait à fendre l'âme, appelant son moulin par toutes sortes +de noms, lui parlant comme à une personne véritable. A ce moment, les +ânes arrivent sur la plate-forme, et nous nous mettons tous à crier bien +fort comme au beau temps des meuniers: + +--Ohé! du moulin!... Ohé! maître Cornille! + +Et voilà les sacs qui s'entassent devant la porte et le beau grain roux +qui se répand par terre, de tous cotés... + +Maître Cornille ouvrait de grands yeux. Il avait pris du blé dans le +creux de sa vieille main et il disait, riant et pleurant à la fois: + +--C'est du blé!... Seigneur Dieu!... Du bon blé!... Laissez-moi, que je +le regarde. + +Puis, se tournant vers nous: + +--Ah! je savais bien que vous me reviendriez... Tous ces minotiers sont +des voleurs. + +Nous voulions l'emporter en triomphe au village: + +--Non, non, mes enfants; il faut avant tout que j'aille donner à manger +à mon moulin... Pensez donc! il y a si longtemps qu'il ne s'est rien +mis sous la dent! + +Et nous avions tous des larmes dans les yeux de voir le pauvre vieux +se démener de droite et de gauche, éventrant les sacs, surveillant +la moule, tandis que le grain s'écrasait et que la fine poussière de +froment s'envolait au plafond. + +C'est une justice à nous rendre: à partir de ce jour-là, jamais nous ne +laissâmes le vieux meunier manquer d'ouvrage. Puis, un matin, maître +Cornille mourut, et les ailes de notre dernier moulin cessèrent de +virer, pour toujours cette fois... Cornille mort, personne ne prit sa +suite. Que voulez-vous, monsieur!... tout a une fin en ce monde, et il +faut croire que le temps des moulins à vent était passé comme celui des +coches sur le Rhône, des parlements et des jaquettes à grandes fleurs. + + + +LA CHÈVRE DE M. SEGUIN + +_A M. Pierre Gringoire, poète lyrique à Paris._ + + +Tu seras bien toujours le même, mon pauvre Gringoire! + +Comment! on t'offre une place de chroniqueur dans un bon journal de +Paris, et tu as l'aplomb de refuser... Mais regarde-toi, malheureux +garçon! Regarde ce pourpoint troué, ces chausses en déroute, cette face +maigre qui crie la faim. Voilà pourtant où t'a conduit la passion des +belles rimes! Voilà ce que t'ont valu dix ans de loyaux services dans +les pages du sire Apollo... Est-ce que tu n'as pas honte, à la fin? + +Fais-toi donc chroniqueur, imbécile! fais-toi chroniqueur! Tu gagneras +de beaux écus à la rose, tu auras ton couvert chez Brébant, et tu +pourras te montrer les jours de première avec une plume neuve à ta +barrette... + +Non? Tu ne veux pas?... Tu prétends rester libre à ta guise jusqu'au +bout... Eh bien, écoute un peu l'histoire de la _chèvre de M. Seguin_. +Tu verras ce que l'on gagne à vouloir vivre libre. + + * * * * * + +M. Seguin n'avait jamais eu de bonheur avec ses chèvres. + +Il les perdait toutes de la même façon: un beau matin, elles cassaient +leur corde, s'en allaient dans la montagne, et là-haut le loup les +mangeait. Ni les caresses de leur maître, ni la peur du loup, rien ne +les retenait. C'était, paraît-il, des chèvres indépendantes, voulant à +tout prix le grand air et la liberté. + +Le brave M. Seguin, qui ne comprenait rien au caractère de ses bêtes, +était consterné. Il disait: + +--C'est fini; les chèvres s'ennuient chez moi, je n'en garderai pas une. + +Cependant il ne se découragea pas, et, après avoir perdu six chèvres de +la même manière, il en acheta une septième; seulement, cette fois, il +eut soin de la prendre toute jeune, pour qu'elle s'habituât mieux à +demeurer chez lui. + +Ah! Gringoire, qu'elle était jolie la petite chèvre de M. Seguin! +qu'elle était jolie avec ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier, +ses sabots noirs et luisants, ses cornes zébrées et ses longs poils +blancs qui lui faisaient une houppelande! C'était presque aussi charmant +que le cabri d'Esméralda, tu te rappelles, Gringoire?--et puis, docile, +caressante, se laissant traire sans bouger, sans mettre son pied dans +l'écuelle. Un amour de petite chèvre... + +M. Seguin avait derrière sa maison un clos entouré d'aubépines. C'est là +qu'il mit sa nouvelle pensionnaire. Il l'attacha à un pieu, au plus bel +endroit du pré, en ayant soin de lui laisser beaucoup de corde, et de +temps en temps il venait voir si elle était bien. La chèvre se trouvait +très heureuse et broutait l'herbe de si bon coeur que M. Seguin était +ravi. + +--Enfin, pensait le pauvre homme, en voilà une qui ne s'ennuiera pas +chez moi! + +M. Seguin se trompait, sa chèvre s'ennuya. + + * * * * * + +Un jour, elle se dit en regardant la montagne: + +--Comme on doit être bien là-haut! Quel plaisir de gambader dans la +bruyère, sans cette maudite longe qui vous écorche le cou!... C'est bon +pour l'âne ou pour le boeuf de brouter dans un clos!... Les chèvres, il +leur faut du large. + +A partir de ce moment, l'herbe du clos lui parut fade. L'ennui lui vint. +Elle maigrit, son lait se fit rare. C'était pitié de la voir tirer tout +le jour sur sa longe, la tête tournée du côté de la montagne, la narine +ouverte, en faisant _Mê_!... tristement. + +M. Seguin s'apercevait bien que sa chèvre avait quelque chose, mais +il ne savait pas ce que c'était... Un matin, comme il achevait de la +traire, la chèvre se retourna et lui dit dans son patois: + +--Écoutez, monsieur Seguin, je me languis chez vous, laissez-moi aller +dans la montagne. + +--Ah! mon Dieu!... Elle aussi! cria M. Seguin stupéfait, et du coup il +laissa tomber son écuelle; puis, s'asseyant dans l'herbe à côté de sa +chèvre: + +--Comment Blanquette, tu veux me quitter! + +Et Blanquette répondit: + +--Oui, monsieur Seguin. + +--Est-ce que l'herbe te manque ici? + +--Oh! non! monsieur Seguin. + +--Tu es peut-être attachée de trop court; veux-tu que j'allonge la +corde! + +--Ce n'est pas la peine, monsieur Seguin. + +--Alors, qu'est-ce qu'il te faut! qu'est-ce que tu veux? + +--Je veux aller dans la montagne, monsieur Seguin. + +--Mais, malheureuse, tu ne sais pas qu'il y a le loup dans la +montagne... Que feras-tu quand il viendra?... + +--Je lui donnerai des coups de corne, monsieur Seguin. + +--Le loup se moque bien de tes cornes. Il m'a mangé des biques autrement +encornées que toi... Tu sais bien, la pauvre vieille Renaude qui était +ici l'an dernier? une maîtresse chèvre, forte et méchante comme un bouc. +Elle s'est battue avec le loup toute la nuit... puis, le matin, le loup +l'a mangée. + +--Pécaïre! Pauvre Renaude!... Ça ne fait rien, monsieur Seguin, +laissez-moi aller dans la montagne. + +--Bonté divine!... dit M. Seguin; mais qu'est-ce qu'on leur fait donc à +mes chèvres? Encore une que le loup va me manger... Eh bien, non... je +te sauverai malgré toi, coquine! et de peur que tu ne rompes ta corde, +je vais t'enfermer dans l'étable, et tu y resteras toujours. + +Là-dessus, M. Seguin emporta la chèvre dans une étable toute noire, dont +il ferma la porte à double tour. Malheureusement, il avait oublié la +fenêtre, et à peine eut-il le dos tourné, que la petite s'en alla... + +Tu ris, Gringoire? Parbleu! je crois bien; tu es du parti des chèvres, +toi, contre ce bon M. Seguin... Nous allons voir si tu riras tout à +l'heure. + +Quand la chèvre blanche arriva dans la montagne, ce fut un ravissement +général. Jamais les vieux sapins n'avaient rien vu d'aussi joli. On la +reçut comme une petite reine. Les châtaigniers se baissaient jusqu'à +terre pour la caresser du bout de leurs branches. Les genêts d'or +s'ouvraient sur son passage, et sentaient bon tant qu'ils pouvaient. +Toute la montagne lui fit fête. + +Tu penses, Gringoire, si notre chèvre était heureuse! Plus de corde, +plus de pieu... rien qui l'empêchât de gambader, de brouter à sa +guise... C'est là qu'il y en avait de l'herbe! jusque par-dessus les +cornes, mon cher!... Et quelle herbe! Savoureuse, fine, dentelée, faite +de mille plantes... C'était bien autre chose que le gazon du clos. +Et les fleurs donc!... De grandes campanules bleues, des digitales de +pourpre à longs calices, toute une forêt de fleurs sauvages débordant de +sucs capiteux!... + +La chèvre blanche, à moitié soûle, se vautrait là dedans les jambes en +l'air et roulait le long des talus, pêle-mêle avec les feuilles tombées +et les châtaignes... Puis, tout à coup, elle se redressait d'un bond +sur ses pattes. Hop! la voilà partie, la tête en avant, à travers les +maquis et les buissières, tantôt sur un pic, tantôt au fond d'un ravin, +là-haut, en bas, partout... On aurait dit qu'il y avait dix chèvres de +M. Seguin dans la montagne. + +C'est qu'elle n'avait peur de rien la Blanquette. + +Elle franchissait d'un saut de grands torrents qui l'éclaboussaient au +passage de poussière humide et d'écume. Alors, toute ruisselante, elle +allait s'étendre sur quelque roche plate et se faisait sécher par le +soleil... Une fois, s'avançant au bord d'un plateau, une fleur de +cytise aux dents, elle aperçu en bas, tout en bas dans la plaine, la +maison de M. Seguin avec le clos derrière. Cela la fit rire aux larmes. + +--Que c'est petit! dit-elle; comment ai-je pu tenir là dedans? + +Pauvrette! de se voir si haut perchée, elle se croyait au moins aussi +grande que le monde... + +En somme, ce fut une bonne journée pour la chèvre de M. Seguin. Vers le +milieu du jour, en courant de droite et de gauche, elle tomba dans une +troupe de chamois en train de croquer une lambrusque à belles dents. +Notre petite coureuse en robe blanche fit sensation. On lui donna la +meilleure place à la lambrusque, et tous ces messieurs furent +très galants... Il paraît même,--ceci doit rester entre nous, +Gringoire,--qu'un jeune chamois à pelage noir, eut la bonne fortune de +plaire à Blanquette. Les deux amoureux s'égarèrent parmi le bois une +heure ou deux, et si tu veux savoir ce qu'ils se dirent, va le demander +aux sources bavardes qui courent invisibles dans la mousse. + + * * * * * + +Tout à coup le vent fraîchit. La montagne devint violette; c'était le +soir... + +--Déjà! dit la petite chèvre; et elle s'arrêta fort étonnée. + +En bas, les champs étaient noyés de brume. Le clos de M. Seguin +disparaissait dans le brouillard, et de la maisonnette on ne voyait +plus que le toit avec un peu de fumée. Elle écouta les clochettes d'un +troupeau qu'on ramenait, et se sentit l'âme toute triste... Un gerfaut, +qui rentrait, la frôla de ses ailes en passant. Elle tressaillit... +puis ce fut un hurlement dans la montagne: + +--Hou! hou! + +Elle pensa au loup; de tout le jour la folle n'y avait pas pensé... Au +même moment une trompe sonna bien loin dans la vallée. C'était ce bon M. +Seguin qui tentait un dernier effort. + +--Hou! hou!... faisait le loup. + +--Reviens! reviens!... criait la trompe. + +Blanquette eut envie de revenir; mais en se rappelant le pieu, la corde, +la haie du clos, elle pensa que maintenant elle ne pouvait plus se faire +à cette vie, et qu'il valait mieux rester. + +La trompe ne sonnait plus... + +La chèvre entendit derrière elle un bruit de feuilles. Elle se retourna +et vit dans l'ombre deux oreilles courtes, toutes droites, avec deux +yeux qui reluisaient... C'était le loup. + + * * * * * + +Énorme, immobile, assis sur son train de derrière, il était là regardant +la petite chèvre blanche et la dégustant par avance. Comme il savait +bien qu'il la mangerait, le loup ne se pressait pas; seulement, quand +elle se retourna, il se mit à rire méchamment. + +--Ha! ha! la petite chèvre de M. Seguin! et il passa sa grosse langue +rouge sur ses babines d'amadou. + +Blanquette se sentit perdue... Un moment en se rappelant l'histoire de +la vieille Renaude, qui s'était battue toute la nuit pour être mangée le +matin, elle se dit qu'il vaudrait peut-être mieux se laisser manger tout +de suite; puis, s'étant ravisée, elle tomba en garde, la tête basse et +la corne en avant, comme une brave chèvre de M. Seguin qu'elle était... +Non pas qu'elle eût l'espoir de tuer le loup,--les chèvres ne tuent +pas le loup,--mais seulement pour voir si elle pourrait tenir aussi +longtemps que la Renaude... + +Alors le monstre s'avança, et les petites cornes entrèrent en danse. + +Ah! la brave chevrette, comme elle y allait de bon coeur! Plus de dix +fois, je ne mens pas, Gringoire, elle força le loup à reculer pour +reprendre haleine. Pendant ces trêves d'une minute, la gourmande +cueillait en hâte encore un brin de sa chère herbe; puis elle retournait +au combat, la bouche pleine... Cela dura toute la nuit. De temps en +temps la chèvre de M. Seguin regardait les étoiles danser dans le ciel +clair, et elle se disait: + +--Oh! pourvu que je tienne jusqu'à l'aube... + +L'une après l'autre, les étoiles s'éteignirent. Blanquette redoubla de +coups de cornes, le loup de coups de dents... Une lueur pâle parut dans +l'horizon... Le chant d'un coq enroué monta d'une métairie. + +--Enfin! dit la pauvre bête, qui n'attendait plus que le jour pour +mourir; et elle s'allongea par terre dans sa belle fourrure blanche +toute tachée de sang... + +Alors le loup se jeta sur la petite chèvre et la mangea. + + * * * * * + +Adieu, Gringoire! + +L'histoire que tu as entendue n'est pas un conte de mon invention. Si +jamais tu viens en Provence, nos ménagers te parleront souvent de la +_cabro de moussu Seguin, que se battègue touto la neui emé lou loup, e +piei lou matin lou loup la mangé[1]. + +Tu m'entends bien, Gringoire: _E piei lou malin lou loup la mangé_. + +[Note 1: La chèvre de monsieur Seguin, qui se battit toute la nuit +avec le loup, et puis, le matin, le loup la mangea.] + + + +LES ÉTOILES + +RÉCIT D'UN BERGER PROVENÇAL. + + +Du temps que je gardais les bêtes sur le Luberon, je restais des +semaines entières sans voir âme qui vive, seul dans le pâturage avec +mon chien Labri et mes ouailles. De temps en temps l'ermite du +Mont-de-l'Ure passait par là pour chercher des simples ou bien +j'apercevais la face noire de quelque charbonnier du Piémont; mais +c'étaient des gens naïfs, silencieux à force de solitude, ayant perdu le +goût de parler et ne sachant rien de ce qui se disait en bas dans +les villages et les villes. Aussi, tous les quinze jours, lorsque +j'entendais, sur le chemin qui monte, les sonnailles du mulet de +notre ferme m'apportant les provisions de quinzaine, et que je voyais +apparaître peu à peu, au-dessus de la côte, la tête éveillée du petit +_miarro_ (garçon de ferme), ou la coiffe rousse de la vieille tante +Norade, j'étais vraiment bien heureux. Je me faisais raconter les +nouvelles du pays d'en bas, les baptêmes, les mariages; mais ce qui +m'intéressait surtout, c'était de savoir ce que devenait la fille de mes +maîtres, notre demoiselle Stéphanette, la plus jolie qu'il y eût à dix +lieues à la ronde. Sans avoir l'air d'y prendre trop d'intérêt, je +m'informais si elle allait beaucoup aux fêtes, aux veillées, s'il lui +venait toujours de nouveaux galants; et à ceux qui me demanderont ce que +ces choses-là pouvaient me faire, à moi pauvre berger de la montagne, je +répondrai, que j'avais vingt ans et que cette Stéphanette était ce que +j'avais vu de plus beau dans ma vie. + +Or, un dimanche que j'attendais les vivres de quinzaine, il se trouva +qu'ils n'arrivèrent que très tard. Le matin je me disais: «C'est la +faute de la grand'messe;» puis, vers midi, il vint un gros orage, et je +pensai que la mule n'avait pas pu se mettre en route à cause du mauvais +état des chemins. Enfin, sur les trois heures, le ciel étant lavé, la +montagne luisante d'eau et de soleil, j'entendis parmi l'égouttement des +feuilles et le débordement des ruisseaux gonflés les sonnailles de la +mule, aussi gaies, aussi alertes qu'un grand carillon de cloches un jour +de Pâques. Mais ce n'était pas le petit _miarro_, ni la vieille Norade +qui la conduisait. C'était... devinez qui!... notre demoiselle; mes +enfants! notre demoiselle en personne, assise droite entre les sacs +d'osier, toute rose de l'air des montagnes et du rafraîchissement de +l'orage. + +Le petit était malade, tante Norade en vacances chez ses enfants. La +belle Stéphanette m'apprit tout ça, en descendant de sa mule, et aussi +qu'elle arrivait tard parce qu'elle s'était perdue en route; mais à la +voir si bien endimanchée, avec son ruban à fleurs, sa jupe brillante +et ses dentelles, elle avait plutôt l'air de s'être attardée à quelque +danse que d'avoir cherché son chemin dans les buissons. O la mignonne +créature! Mes yeux ne pouvaient se lasser de la regarder. Il est vrai +que je ne l'avais jamais vue de si près. Quelquefois l'hiver, quand les +troupeaux étaient descendus dans la plaine et que je rentrais le soir +à la ferme pour souper, elle traversait la salle vivement, sans guère +parler aux serviteurs, toujours parée et un peu fière... Et maintenant +je l'avais là devant moi, rien que pour moi; n'était-ce pas à en perdre +la tête? + +Quand elle eut tiré les provisions du panier, Stéphanette se mit à +regarder curieusement autour d'elle. Relevant un peu sa belle jupe du +dimanche qui aurait pu s'abîmer, elle entra dans le _parc_, voulut voir +le coin où je couchais, la crèche de paille avec la peau de mouton, ma +grande cape accrochée au mur, ma crosse, mon fusil à pierre. Tout cela +l'amusait. + +--Alors c'est ici que tu vis, mon pauvre berger? Comme tu dois t'ennuyer +d'être toujours seul! Qu'est-ce que tu fais? A quoi penses-tu?... + +J'avais envie de répondre: «A vous, maîtresse,» et je n'aurais pas +menti: mais mon trouble était si grand que je ne pouvais pas seulement +trouver une parole. Je crois bien qu'elle s'en apercevait, et que la +méchante prenait plaisir à redoubler mon embarras avec ses malices: + +--Et ta bonne amie, berger, est-ce qu'elle monte te voir quelquefois?... +Ça doit être bien sûr la chèvre d'or, ou cette fée Estérelle qui ne +court qu'à la pointe des montagnes... + +Et elle-même, en me parlant, avait bien l'air de la fée Estérelle, avec +le joli rire de sa tête renversée et sa hâte de s'en aller qui faisait +de sa visite une apparition. + +--Adieu, berger. + +--Salut, maîtresse. + +Et la voilà partie, emportant ses corbeilles vides. + +Lorsqu'elle disparut dans le sentier en pente, il me semblait que les +cailloux, roulant sous les sabots de la mule, me tombaient un à un sur +le coeur. Je les entendis longtemps, longtemps; et jusqu'à la fin du +jour je restai comme ensommeillé, n'osant bouger, de peur de faire en +aller mon rêve. Vers le soir, comme le fond des vallées commençait +à devenir bleu et que les bêtes se serraient en bêlant l'une contre +l'autre pour rentrer au _parc_, j'entendis qu'on m'appelait dans la +descente, et je vis paraître notre demoiselle, non plus rieuse ainsi +que tout à l'heure, mais tremblante de froid, de peur, de mouillure. Il +paraît qu'au bas de la côte elle avait trouvé la Sorgue grossie par la +pluie d'orage, et qu'en voulant passer à toute force elle avait risqué +de se noyer. Le terrible, c'est qu'à cette heure de nuit il ne fallait +plus songer à retourner à la ferme; car le chemin par la traverse, notre +demoiselle n'aurait jamais su s'y retrouver toute seule, et moi je ne +pouvais pas quitter le troupeau. Cette idée de passer la nuit sur la +montagne la tourmentait beaucoup, surtout à cause de l'inquiétude des +siens. Moi, je la rassurais de mon mieux: + +--En juillet, les nuits sont courtes, maîtresse... Ce n'est qu'un +mauvais moment. + +Et j'allumai vite un grand feu pour sécher ses pieds et sa robe toute +trempée de l'eau de la Sorgue. Ensuite j'apportai devant elle du lait, +des fromageons; mais la pauvre petite ne songeait ni à se chauffer, ni +à manger, et de voir les grosses larmes qui montaient dans ses yeux, +j'avais envie de pleurer, moi aussi. + +Cependant la nuit était venue tout à fait. Il ne restait plus sur la +crête des montagnes qu'une poussière de soleil, une vapeur de lumière du +côté du couchant. Je voulus que notre demoiselle entrât se reposer dans +le _parc_. Ayant étendu sur la paille fraîche une belle peau toute +neuve, je lui souhaitai la bonne nuit, et j'allai m'asseoir dehors +devant la porte... Dieu m'est témoin que, malgré le feu d'amour qui me +brûlait le sang, aucune mauvaise pensée ne me vint; rien qu'une grande +fierté de songer que dans un coin du _parc_, tout près du troupeau +curieux qui la regardait dormir, la fille de mes maîtres,--comme une +brebis plus précieuse et plus blanche que toutes les autres,--reposait, +confiée à ma garde. Jamais le ciel ne m'avait paru si profond, les +étoiles si brillantes... Tout à coup, la claire-voie du _parc_ s'ouvrit +et la belle Stéphanette parut. Elle ne pouvait pas dormir. Les bêtes +faisaient crier la paille en remuant, ou bêlaient dans leurs rêves. Elle +aimait mieux venir près du feu. Voyant cela, je lui jetai ma peau de +bique sur les épaules, j'activai la flamme, et nous restâmes assis l'un +près de l'autre sans parler. Si vous avez jamais passé la nuit à +la belle étoile, vous savez qu'à l'heure où nous dormons, un monde +mystérieux s'éveille dans la solitude et le silence. Alors les sources +chantent bien plus clair, les étangs allument des petites flammes. Tous +les esprits de la montagne vont et viennent librement; et il y a dans +l'air des frôlements, des bruits imperceptibles, comme si l'on entendait +les branches grandir, l'herbe pousser. Le jour, c'est la vie des êtres; +mais la nuit, c'est la vie des choses. Quand on n'en a pas l'habitude, +ça fait peur... Aussi notre demoiselle était toute frissonnante et +se serrait contre moi au moindre bruit. Une fois, un cri long, +mélancolique, parti de l'étang qui luisait plus bas, monta vers nous en +ondulant. Au même instant une belle étoile filante glissa par-dessus nos +têtes dans la même direction, comme si cette plainte que nous venions +d'entendre portait une lumière avec elle. + +--Qu'est-ce que c'est? me demanda Stéphanette à voix basse. + +--Une âme qui entre en paradis, maîtresse; et je fis le signe de la +croix. + +Elle se signa aussi, et resta un moment la tête en l'air, très +recueillie. Puis elle me dit: + +--C'est donc vrai, berger, que vous êtes sorciers, vous autres? + +--Nullement, notre demoiselle. Mais ici nous vivons plus près des +étoiles, et nous savons ce qui s'y passe mieux que des gens de la +plaine. + +Elle regardait toujours en haut, la tête appuyée dans la main, entourée +de la peau de mouton comme un petit pâtre céleste: + +--Qu'il y en a! Que c'est beau! Jamais je n'en avais tant vu... Est-ce +que tu sais leurs noms, berger? + +--Mais oui, maîtresse... Tenez! juste au-dessus de nous, voilà le +_Chemin de saint Jacques_ (la voie lactée). Il va de France droit sur +l'Espagne. C'est saint Jacques de Galice qui l'a tracé pour montrer sa +route au brave Charlemagne lorsqu'il faisait la guerre aux Sarrasins[2]. +Plus loin, vous avez le _Char des âmes_ (la grande Ourse) avec ses +quatre essieux resplendissants. Les trois étoiles qui vont devant sont +les _Trois bêtes_, et cette toute petite contre la troisième c'est le +_Charretier_. Voyez-vous tout autour cette pluie d'étoiles qui tombent? +ce sont les âmes dont le bon Dieu ne veut pas chez lui... Un peu plus +bas, voici le _Râteau_ ou les _Trois rois_ (Orion). C'est ce qui nous +sert d'horloge, à nous autres. Rien qu'en les regardant, je sais +maintenant qu'il est minuit passé. Un peu plus bas, toujours vers le +midi, brille _Jean de Milan_, le flambeau des astres (Sirius). Sur cette +étoile-là, voici ce que les bergers racontent. Il paraît qu'une nuit +_Jean de Milan_, avec les _Trois rois_ et la _Poussinière_ (la Pléiade), +furent invités à la noce d'une étoile de leurs amies. La _Poussinière_, +plus pressée, partit, dit-on, la première, et prit le chemin haut. +Regardez-la, là-haut, tout au fond du ciel. Les _Trois rois_ coupèrent +plus bas et la rattrapèrent; mais ce paresseux de _Jean de Milan_, qui +avait dormi trop tard, resta tout à fait derrière, et furieux, pour +les arrêter, leur jeta son bâton. C'est pourquoi les _Trois rois_ +s'appellent aussi le _Bâton de Jean de Milan_... Mais la plus belle +de toutes les étoiles, maîtresse, c'est la nôtre, c'est l'_Étoile du +berger_, qui nous éclaire à l'aube quand nous sortons le troupeau, +et aussi le soir quand nous le rentrons. Nous la nommons encore +_Maguelonne_, la belle Maguelonne qui court après _Pierre de Provence_ +(Saturne) et se marie avec lui tous les sept ans. + +[Note 2: Tous ces détails d'astronomie populaire sont traduits de +l'_Almanach provençal_ qui se publie en Avignon.] + +--Comment! berger, il y a donc des mariages d'étoiles? + +--Mais oui, maîtresse. + +Et comme j'essayais de lui expliquer ce que c'était que ces mariages, je +sentis quelque chose de frais et de fin peser légèrement sur mon épaule. +C'était sa tête alourdie de sommeil qui s'appuyait contre moi avec un +joli froissement de rubans, de dentelles et de cheveux ondés. Elle +resta ainsi sans bouger jusqu'au moment où les astres du ciel pâlirent, +effacés par le jour qui montait. Moi, je la regardais dormir, un peu +troublé au fond de mon être, mais saintement protégé par cette claire +nuit qui ne m'a jamais donné que de belles pensées. Autour de nous, les +étoiles continuaient leur marche silencieuse, dociles comme un grand +troupeau; et par moments je me figurais qu'une de ces étoiles, la plus +fine, la plus brillante, ayant perdu sa route, était venue se poser sur +mon épaule pour dormir... + + + +L'ARLÉSIENNE + + +Pour aller au village, en descendant de mon moulin, on passe devant +un _mas_ bâti près de la route au fond d'une grande cour plantée de +micocouliers. C'est la vraie maison du _ménager_ de Provence, avec ses +tuiles rouges, sa large façade brune irrégulièrement percée, puis tout +en haut la girouette du grenier, la poulie pour hisser les meules, et +quelques touffes de foin brun qui dépassent... + +Pourquoi cette maison m'avait-elle frappé? Pourquoi ce portail fermé me +serrait-il le coeur? Je n'aurais pas pu le dire, et pourtant ce logis me +faisait froid. Il y avait trop de silence autour... Quand on passait, +les chiens n'aboyaient pas, les pintades s'enfuyaient sans crier... A +l'intérieur, pas une voix! Rien, pas même un grelot de mule... Sans les +rideaux blancs des fenêtres et la fumée qui montait des toits, on aurait +cru l'endroit inhabité. + +Hier, sur le coup de midi, je revenais du village, et, pour éviter +le soleil, je longeais les murs de la ferme, dans l'ombre des +micocouliers... Sur la route, devant le _mas_, des valets silencieux +achevaient de charger une charrette de foin... Le portail était resté +ouvert. Je jetai un regard en passant, et je vis, au fond de la cour, +accoudé,--la tête dans ses mains,--sur une large table de pierre, un +grand vieux tout blanc, avec une veste trop courte et des culottes en +lambeaux... Je m'arrêtai. Un des hommes me dit tout bas: + +--Chut! c'est le maître... Il est comme ça depuis le malheur de son +fils. + +A ce moment une femme et un petit garçon, vêtus de noir, passèrent près +de nous avec de gros paroissiens dorés, et entrèrent à la ferme. + +L'homme ajouta: + +--...La maîtresse et Cadet qui reviennent de la messe. Ils y vont +tous les jours, depuis que l'enfant s'est tué... Ah! monsieur, quelle +désolation!... Le père porte encore les habits du mort; on ne peut pas +les lui faire quitter... Dia! hue! la bête! + +La charrette s'ébranla pour partir. Moi, qui voulais en savoir plus +long, je demandai au voiturier de monter à côté de lui, et c'est +là-haut, dans le foin, que j'appris toute cette navrante histoire... + + * * * * * + +Il s'appelait Jan. C'était un admirable paysan de vingt ans, sage comme +une fille, solide et le visage ouvert. Comme il était très beau, les +femmes le regardaient; mais lui n'en avait qu'une en tête,--une petite +Arlésienne, toute en velours et en dentelles, qu'il avait rencontrée +sur la Lice d'Arles, une fois.--Au _mas_, on ne vit pas d'abord cette +liaison avec plaisir. La fille passait pour coquette, et ses parents +n'étaient pas du pays. Mais Jan voulait son Arlésienne à toute force. Il +disait: + +--Je mourrai si on ne me la donne pas. Il fallut en passer par là. On +décida de les marier après la moisson. + +Donc, un dimanche soir, dans la cour du _mas_, la famille achevait de +dîner. C'était presque un repas de noces. La fiancée n'y assistait pas, +mais on avait bu en son honneur tout le temps... Un homme se présente à +la porte, et, d'une voix qui tremble, demande à parler à maître Estève, +à lui seul. Estève se lève et sort sur la route. + +--Maître, lui dit l'homme, vous allez marier votre enfant à une coquine, +qui a été ma maîtresse pendant deux ans. Ce que j'avance, je le prouve: +voici des lettres!... Les parents savent tout et me l'avaient promise; +mais, depuis que votre fils la recherche, ni eux ni la belle ne veulent +plus de moi... J'aurais cru pourtant qu'après ça elle ne pouvait pas +être la femme d'un autre. + +--C'est bien! dit maître Estève quand il eut regardé les lettres; entrez +boire un verre de muscat. + +L'homme répond: + +--Merci! j'ai plus de chagrin que de soif. + +Et il s'en va. + +Le père rentre, impassible; il reprend sa place à table; et le repas +s'achève gaiement... + +Ce soir-là, maître Estève et son fils s'en allèrent ensemble dans les +champs. Ils restèrent longtemps dehors; quand ils revinrent, la mère les +attendait encore. + +--Femme, dit le _ménager_, en lui amenant son fils, embrasse-le! il est +malheureux... + + * * * * * + +Jan ne parla plus de l'Arlésienne. Il l'aimait toujours cependant, et +même plus que jamais, depuis qu'on la lui avait montrée dans les bras +d'un autre. Seulement il était trop fier pour rien dire; c'est ce qui le +tua, le pauvre enfant!... Quelquefois il passait des journées entières +seul dans un coin, sans bouger. D'autres jours, il se mettait à la terre +avec rage et abattait à lui seul le travail de dix journaliers... Le +soir venu, il prenait la route d'Arles et marchait devant lui jusqu'à ce +qu'il vît monter dans le couchant les clochers grêles de la ville. Alors +il revenait. Jamais il n'alla plus loin. + +De le voir ainsi, toujours triste et seul, les gens du _mas_ ne savaient +plus que faire. On redoutait un malheur... Une fois, à table, sa mère, +en le regardant avec des yeux pleins de larmes, lui dit: + +--Eh bien! écoute, Jan, si tu la veux tout de même, nous te la +donnerons... + +Le père, rouge de honte, baissait la tête... + +Jan fit signe que non, et il sortit... + +A partir de ce jour, il changea sa façon de vivre, affectant d'être +toujours gai, pour rassurer ses parents. On le revit au bal, au cabaret, +dans les ferrades. A la vote de Fonvieille, c'est lui qui mena la +farandole. + +Le père disait: «Il est guéri.» La mère, elle, avait toujours des +craintes et plus que jamais surveillait son enfant... Jan couchait avec +Cadet, tout près de la magnanerie; la pauvre vieille se fit dresser +un lit à côté de leur chambre... Les magnans pouvaient avoir besoin +d'elle, dans la nuit. + +Vint la fête de saint Éloi, patron des ménagers. + +Grande joie au _mas_... Il y eut du château-neuf pour tout le monde +et du vin cuit comme s'il en pleuvait. Puis des pétards, des feux sur +l'aire, des lanternes de couleur plein les micocouliers... Vive saint +Éloi! On farandola à mort. Cadet brûla sa blouse neuve... Jan lui-même +avait l'air content; il voulut faire danser sa mère; la pauvre femme en +pleurait de bonheur. + +A minuit, on alla se coucher. Tout le monde avait besoin de dormir... +Jan ne dormit pas, lui. Cadet a raconté depuis que toute la nuit +il avait sangloté... Ah! je vous réponds qu'il était bien mordu, +celui-là... + + * * * * * + +Le lendemain, à l'aube, la mère entendit quelqu'un traverser sa chambre +en courant. Elle eut comme un pressentiment: + +--Jan, c'est toi? + +Jan ne répond pas; il est déjà dans l'escalier. + +Vite, vite la mère se lève: + +--Jan, où vas-tu? + +Il monte au grenier; elle monte derrière lui: + +--Mon fils, au nom du ciel! + +Il ferme la porte et tire le verrou. + +--Jan, mon Janet, réponds-moi. Que vas-tu faire? + +A tâtons, de ses vieilles mains qui tremblent, elle cherche le +loquet... Une fenêtre qui s'ouvre, le bruit d'un corps sur les dalles +de la cour, et c'est tout... + +Il s'était dit, le pauvre enfant: «Je l'aime trop... Je m'en vais...» +Ah! misérables coeurs que nous sommes! C'est un peu fort pourtant que le +mépris ne puisse pas tuer l'amour!... + +Ce matin-là, les gens du village se demandèrent qui pouvait crier ainsi, +là-bas, du côté du _mas_ d'Estève... + +C'était dans la cour, devant la table de pierre couverte de rosée et de +sang, la mère toute nue qui se lamentait, avec son enfant mort sur ses +bras. + + + +LA MULE DU PAPE + + +De tous les jolis dictons, proverbes ou adages, dont nos paysans +de Provence passementent leurs discours, je n'en sais pas un plus +pittoresque ni plus singulier que celui-ci. A quinze lieues autour de +mon moulin, quand on parle d'un homme rancunier, vindicatif, on dit: +«Cet homme-là! méfiez-vous!... il est comme la mule du Pape, qui garde +sept ans son coup de pied.» + +J'ai cherché bien longtemps d'où ce proverbe pouvait venir, ce que +c'était que cette mule papale et ce coup de pied gardé pendant sept ans. +Personne ici n'a pu me renseigner à ce sujet, pas même Francet Mamaï, +mon joueur de fifre, qui connaît pourtant son légendaire provençal sur +le bout du doigt. Francet pense comme moi qu'il y a là-dessous quelque +ancienne chronique du pays d'Avignon; mais il n'en a jamais entendu +parler autrement que par le proverbe... + +--Vous ne trouverez cela qu'à la bibliothèque des Cigales, m'a dit le +vieux fifre en riant. + +L'idée m'a paru bonne, et comme la bibliothèque des Cigales est à ma +porte, je suis allé m'y enfermer pendant huit jours. + +C'est une bibliothèque merveilleuse, admirablement montée, ouverte +aux poètes jour et nuit, et desservie par de petits bibliothécaires +à cymbales qui vous font de la musique tout le temps. J'ai passé là +quelques journées délicieuses, et, après une semaine de recherches,--sur +le dos,--j'ai fini par découvrir ce que je voulais, c'est-à-dire +l'histoire de ma mule et de ce fameux coup de pied gardé pendant sept +ans. Le conte en est joli quoique un peu naïf, et je vais essayer de +vous le dire tel que je l'ai lu hier matin dans un manuscrit couleur du +temps qui sentait bon la lavande sèche et avait de grands fils de la +Vierge pour signets. + + * * * * * + +Qui n'a pas vu Avignon du temps des Papes, n'a rien vu. Pour la gaieté, +la vie, l'animation, le train des fêtes, jamais une ville pareille. +C'étaient, du matin au soir, des processions, des pèlerinages, les +rues jonchées de fleurs, tapissées de hautes lices, des arrivages de +cardinaux par le Rhône, bannières au vent, galères pavoisées, les +soldats du Pape qui chantaient du latin sur les places, les crécelles +des frères quêteurs; puis, du haut en bas des maisons qui se pressaient +en bourdonnant autour du grand palais papal comme des abeilles autour +de leur ruche, c'était encore le tic tac des métiers à dentelles, le +va-et-vient des navettes tissant l'or des chasubles, les petits marteaux +des ciseleurs de burettes, les tables d'harmonie qu'on ajustait chez les +luthiers, les cantiques des ourdisseuses; par là-dessus le bruit des +cloches, et toujours quelques tambourins qu'on entendait ronfler, +là-bas, du côté du pont. Car chez nous, quand le peuple est content, il +faut qu'il danse, il faut qu'il danse; et comme en ce temps-là les +rues de la ville étaient trop étroites pour la farandole, fifres et +tambourins se postaient sur le pont d'Avignon, au vent frais du Rhône, +et jour et nuit l'on y dansait, l'on y dansait... Ah! l'heureux temps! +l'heureuse ville! Des hallebardes qui ne coupaient pas; des prisons +d'État où l'on mettait le vin à rafraîchir. Jamais de disette; jamais +de guerre... Voilà comment les Papes du Comtat savaient gouverner leur +peuple; voilà pourquoi leur peuple les a tant regrettés!... + +Il y en a un surtout, un bon vieux, qu'on appelait Boniface... Oh! +celui-là, que de larmes on a versées en Avignon quand il est mort! +C'était un prince si aimable, si avenant! Il vous riait si bien du haut +de sa mule! Et quand vous passiez près de lui,--fussiez-vous un pauvre +petit tireur de garance ou le grand viguier de la ville,--il vous +donnait sa bénédiction si poliment! Un vrai pape d'Yvetot, mais d'un +Yvetot de Provence, avec quelque chose de fin dans le rire, un brin +de marjolaine à sa barrette, et pas la moindre Jeanneton... La seule +Jeanneton qu'on lui ait jamais connue, à ce bon père, c'était sa +vigne,--une petite vigne qu'il avait plantée lui-même, à trois lieues +d'Avignon, dans les myrtes de Château-Neuf. + +Tous les dimanches, en sortant de vêpres, le digne homme allait lui +faire sa cour; et quand il était là-haut, assis au bon soleil, sa mule +près de lui, ses cardinaux tout autour étendus aux pieds des souches, +alors il faisait déboucher un flacon de vin du cru,--ce beau vin, +couleur de rubis qui s'est appelé depuis le Château-Neuf des Papes, +--et il le dégustait par petits coups, en regardant sa vigne d'un air +attendri. Puis, le flacon vidé, le jour tombant, il rentrait joyeusement +à la ville, suivi de tout son chapitre; et, lorsqu'il passait sur le +pont d'Avignon, au milieu des tambours et des farandoles, sa mule, mise +en train par la musique, prenait un petit amble sautillant, tandis +que lui-même il marquait le pas de la danse avec sa barrette, ce qui +scandalisait fort ses cardinaux, mais faisait dire à tout le peuple: +«Ah! le bon prince! Ah! le brave pape!» + + * * * * * + +Après sa vigne de Château-Neuf, ce que le pape aimait le plus au monde, +c'était sa mule. Le bonhomme en raffolait de cette bête-là. Tous les +soirs avant de se coucher il allait voir si son écurie était bien +fermée, si rien ne manquait dans sa mangeoire, et jamais il ne se serait +levé de table sans faire préparer sous ses yeux un grand bol de vin à la +française, avec beaucoup de sucre et d'aromates, qu'il allait lui porter +lui-même, malgré les observations de ses cardinaux... Il faut dire +aussi que la bête en valait la peine. C'était une belle mule noire +mouchetée de rouge, le pied sûr, le poil luisant, la croupe large et +pleine, portant fièrement sa petite tête sèche toute harnachée de +pompons, de noeuds, de grelots d'argent, de bouffettes; avec cela douce +comme un ange, l'oeil naïf, et deux longues oreilles, toujours en +branle, qui lui donnaient l'air bon enfant... Tout Avignon la +respectait, et, quand elle allait dans les rues, il n'y avait pas de +bonnes manières qu'on ne lui fît; car chacun savait que c'était le +meilleur moyen d'être bien en cour, et qu'avec son air innocent, la mule +du Pape en avait mené plus d'un à la fortune, à preuve Tistet Védène et +sa prodigieuse aventure. + +Ce Tistet Védène était, dans le principe, un effronté galopin, que son +père, Guy Védène, le sculpteur d'or, avait été obligé de chasser de chez +lui, parce qu'il ne voulait rien faire et débauchait les apprentis. +Pendant six mois, on le vit traîner sa jaquette dans tous les ruisseaux +d'Avignon, mais principalement du côté de la maison papale; car le drôle +avait depuis longtemps son idée sur la mule du Pape, et vous allez +voir que c'était quelque chose de malin... Un jour que Sa Sainteté se +promenait toute seule sous les remparts avec sa bête, voilà mon Tistet +qui l'aborde, et lui dit en joignant les mains, d'un air d'admiration: + +--Ah mon Dieu! grand Saint-Père, qu'elle brave mule vous avez là!... +Laissez un peu que je la regarde... Ah! mon Pape, la belle mule!... +L'empereur d'Allemagne n'en a pas une pareille. + +Et il la caressait, et il lui parlait doucement comme à une demoiselle: + +--Venez çà, mon bijou, mon trésor, ma perle fine... + +Et le bon Pape, tout ému, se disait dans lui-même: + +--Quel bon petit garçonnet!... Comme il est gentil avec ma mule! + +Et puis le lendemain savez-vous ce qui arriva? Tistet Védène troqua sa +vieille jaquette jaune contre une belle aube en dentelles, un camail de +soie violette, des souliers à boucles, et il entra dans la maîtrise du +Pape, où jamais avant lui on n'avait reçu que des fils de nobles et +des neveux de cardinaux... Voilà ce que c'est que l'intrigue!... Mais +Tistet ne s'en tint pas là. + +Une fois au service du Pape, le drôle continua le jeu qui lui avait si +bien réussi. Insolent avec tout le monde, il n'avait d'attentions ni +de prévenances que pour la mule, et toujours on le rencontrait par les +cours du palais avec une poignée d'avoine ou une bottelée de sainfoin, +dont il secouait gentiment les grappes roses en regardant le balcon du +Saint-Père, d'un air de dire: + +«Hein!... pour qui ça?...» Tant et tant qu'à la fin le bon Pape, qui se +sentait devenir vieux, en arriva à lui laisser le soin de veiller sur +l'écurie et de porter à la mule son bol de vin à la française; ce qui ne +faisait pas rire les cardinaux. + + * * * * * + +Ni la mule non plus, cela ne la faisait pas rire... Maintenant, à +l'heure de son vin, elle voyait toujours arriver chez elle cinq ou six +petits clercs de maîtrise qui se fourraient vite dans la paille avec +leur camail et leurs dentelles; puis, au bout d'un moment, une bonne +odeur chaude de caramel et d'aromates emplissait l'écurie, et Tistet +Védène apparaissait portant avec précaution le bol de vin à la +française. Alors le martyre de la pauvre bête commençait. + +Ce vin parfumé qu'elle aimait tant, qui lui tenait chaud, qui lui +mettait des ailes, on avait la cruauté de le lui apporter, là, dans +sa mangeoire, de le lui faire respirer; puis, quand elle en avait les +narines pleines, passe, je t'ai vu! La belle liqueur de flamme rose +s'en allait toute dans le gosier de ces garnements... Et encore, s'ils +n'avaient fait que lui voler son vin; mais c'étaient comme des diables, +tous ces petits clercs, quand ils avaient bu!... L'un lui tirait les +oreilles, l'autre la queue; Quiquet lui montait sur le dos, Béluguet lui +essayait sa barrette, et pas un de ces galopins ne songeait que d'un +coup de reins ou d'une ruade la brave bête aurait pu les envoyer tous +dans l'étoile polaire, et même plus loin... Mais non! On n'est pas pour +rien la mule du Pape, la mule des bénédictions et des indulgences... +Les enfants avaient beau faire, elle ne se fâchait pas; et ce n'était +qu'à Tistet Védène qu'elle en voulait... Celui-là, par exemple, quand +elle le sentait derrière elle, son sabot lui démangeait, et vraiment +il y avait bien de quoi. Ce vaurien de Tistet lui jouait de si vilains +tours! Il avait de si cruelles inventions après boire!... + +Est-ce qu'un jour il ne s'avisa pas de la faire monter avec lui au +clocheton de la maîtrise, là-haut, tout là-haut, à la pointe du +palais!... Et ce que je vous dis là n'est pas un conte, deux cent mille +Provençaux l'ont vu. Vous figurez-vous la terreur de cette malheureuse +mule, lorsque, après avoir tourné pendant une heure à l'aveuglette dans +un escalier en colimaçon et grimpé je ne sais combien de marches, elle +se trouva tout à coup sur une plate-forme éblouissante de lumière, +et qu'à mille pieds au-dessous d'elle elle aperçut tout un Avignon +fantastique, les baraques du marché pas plus grosses que des noisettes, +les soldats du Pape devant leur caserne comme des fourmis rouges, +et là-bas, sur un fil d'argent, un petit pont microscopique où l'on +dansait, où l'on dansait... Ah! pauvre bête! quelle panique! Du cri +qu'elle en poussa, toutes les vitres du palais tremblèrent. + +--Qu'est ce qu'il y a? qu'est-ce qu'on lui fait? s'écria le bon Pape en +se précipitant sur son balcon. + +Tistet Védène était déjà dans la cour, faisant mine de pleurer et de +s'arracher les cheveux: + +--Ah! grand Saint-Père, ce qu'il y a! Il y a que votre mule... Mon +Dieu! qu'allons-nous devenir? Il y a que votre mule est montée dans le +clocheton... + +--Toute seule??? + +--Oui, grand Saint-Père, toute seule... Tenez! regardez-la, là-haut... +Voyez-vous le bout de ses oreilles qui passe?... On dirait deux +hirondelles... + +--Miséricorde! fit le pauvre Pape en levant les yeux... Mais elle est +donc devenue folle! Mais elle va se tuer... Veux-tu bien descendre, +malheureuse!... + +Pécaïre! elle n'aurait pas mieux demandé, elle, que de descendre...; +mais par où? L'escalier, il n'y fallait pas songer: ça se monte encore, +ces choses-là; mais, à la descente, il y aurait de quoi se rompre cent +fois les jambes... Et la pauvre mule se désolait, et, tout en rôdant +sur la plate-forme avec ses gros yeux pleins de vertige, elle pensait à +Tistet Védène: + +--Ah! bandit, si j'en réchappe... quel coup de sabot demain matin! + +Cette idée de coup de sabot lui redonnait un peu de coeur au ventre; +sans cela elle n'aurait pas pu se tenir... Enfin on parvint à la tirer +de là-haut; mais ce fut toute une affaire. Il fallut la descendre avec +un cric, des cordes, une civière. Et vous pensez quelle humiliation pour +la mule d'un pape de se voir pendue à cette hauteur, nageant des pattes +dans le vide comme un hanneton au bout d'un fil. Et tout Avignon qui la +regardait. + +La malheureuse bête n'en dormit pas de la nuit. Il lui semblait toujours +qu'elle tournait sur cette maudite plate-forme, avec les rires de la +ville au-dessous, puis elle pensait à cet infâme Tistet Védène et au +joli coup de sabot qu'elle allait lui détacher le lendemain matin. Ah! +mes amis, quel coup de sabot! De Pampérigouste on en verrait la fumée... +Or, pendant qu'on lui préparait celle belle réception à l'écurie, +savez-vous ce que faisait Tistet Védène? Il descendait le Rhône en +chantant sur une galère papale et s'en allait à la cour de Naples avec +la troupe de jeunes nobles que la ville envoyait tous les ans près de +la reine Jeanne pour s'exercer à la diplomatie et aux belles manières. +Tistet n'était pas noble: mais le Pape tenait à le récompenser des soins +qu'il avait donnés à sa bête, et principalement de l'activité qu'il +venait de déployer pendant la journée du sauvetage. + +C'est la mule qui fut désappointée le lendemain! + +--Ah! le bandit! il s'est douté de quelque chose!... pensait-elle en +secouant ses grelots avec fureur...; mais c'est égal, va, mauvais! tu le +retrouveras au retour, ton coup de sabot..., je te le garde! + +Et elle le lui garda. + +Après le départ de Tistet, la mule du Pape retrouva son train de vie +tranquille et ses allures d'autrefois. Plus de Quiquet, plus de Béluguet +à l'écurie. Les beaux jours du vin à la française étaient revenus, +et avec eux la bonne humeur, les longues siestes, et le petit pas de +gavotte quand elle passait sur le pont d'Avignon. Pourtant, depuis son +aventure, on lui marquait toujours un peu de froideur dans la ville. Il +y avait des chuchotements sur sa route; les vieilles gens hochaient +la tête, les enfants riaient en se montrant le clocheton. Le bon Pape +lui-même n'avait plus autant de confiance en son amie, et, lorsqu'il +se laissait aller à faire un petit somme sur son dos, le dimanche, en +revenant de la vigne, il gardait toujours cette arrière-pensée: «Si +j'allais me réveiller là-haut, sur la plateforme!» La mule voyait cela +et elle en souffrait, sans rien dire; seulement, quand on prononçait le +nom de Tistet Védène devant elle, ses longues oreilles frémissaient, et +elle aiguisait avec un petit rire le fer de ses sabots sur le pavé... + +Sept ans se passèrent ainsi; puis, au bout de ces sept années, Tistet +Védène revint de la cour de Naples. Son temps n'était pas encore fini +là-bas; mais il avait appris que le premier moutardier du Pape venait de +mourir subitement en Avignon, et, comme la place lui semblait bonne, il +était arrivé en grande hâte pour se mettre sur les rangs. + +Quand cet intrigant de Védène entra dans la salle du palais, le +Saint-Père eut peine à le reconnaître, tant il avait grandi et pris du +corps. Il faut dire aussi que le bon Pape s'était fait vieux de son +côté, et qu'il n'y voyait pas bien sans besicles. + +Tistet ne s'intimida pas. + +--Comment! grand Saint-Père, vous ne me reconnaissez plus?... C'est moi, +Tistet Védène!... + +--Védène?... + +--Mais oui, vous savez bien... celui qui portait le vin français à votre +mule. + +--Ah! oui... oui... je me rappelle... Un bon petit garçonnet, ce Tistet +Védène!... Et maintenant, qu'est-ce qu'il veut de nous? + +--Oh! peu de chose, grand Saint-Père... Je venais vous demander... A +propos, est-ce que vous l'avez toujours, votre mule? Et elle va +bien?... Ah! tant mieux!... Je venais vous demander la place du premier +moutardier qui vient de mourir. + +--Premier moutardier, toi!... Mais tu es trop jeune. Quel âge as-tu +donc? + +--Vingt ans deux mois, illustre pontife, juste cinq ans de plus que +votre mule... Ah! palme de Dieu, la brave bête!... Si vous saviez +comme je l'aimais cette mule-là... comme je me suis langui d'elle en +Italie!... Est-ce que vous ne me la laisserez pas voir? + +--Si, mon enfant, tu la verras, fit le bon Pape tout ému... Et puisque +tu l'aimes tant, cette brave bête, je ne veux plus que tu vives loin +d'elle. Dès ce jour, je t'attache à ma personne en qualité de premier +moutardier... Mes cardinaux crieront, mais tant pis! j'y suis +habitué... Viens nous trouver demain, à la sortie de vêpres, nous te +remettrons les insignes de ton grade en présence de notre chapitre, +et puis... je te mènerai voir la mule, et tu viendras à la vigne avec +nous deux... hé! hé! Allons! va... + +Si Tistet Védène était content en sortant de la grande salle, avec +quelle impatience il attendit la cérémonie du lendemain, je n'ai pas +besoin de vous le dire. Pourtant il y avait dans le palais quelqu'un +de plus heureux encore et de plus impatient que lui: c'était la mule. +Depuis le retour de Védène jusqu'aux vêpres du jour suivant, la terrible +bête ne cessa de se bourrer d'avoine et de tirer au mur avec ses sabots +de derrière. Elle aussi se préparait pour la cérémonie... + +Et donc, le lendemain, lorsque vêpres furent dites, Tistet Védène fit +son entrée dans la cour du palais papal. Tout le haut clergé était là, +les cardinaux en robes rouges, l'avocat du diable en velours noir, +les abbés de couvent avec leurs petites mitres, les marguilliers de +Saint-Agrico, les camails violets de la maîtrise, le bas clergé +aussi, les soldats du Pape en grand uniforme, les trois confréries de +pénitents, les ermites du mont Ventoux avec leurs mines farouches et +le petit clerc qui va derrière en portant la clochette, les frères +flagellants nus jusqu'à la ceinture, les sacristains fleuris en robes de +juges, tous, tous, jusqu'aux donneurs d'eau bénite, et celui qui allume, +et celui qui éteint... il n'y en avait pas un qui manquât... Ah! +c'était une belle ordination! Des cloches, des pétards, du soleil, de la +musique, et toujours ces enragés de tambourins qui menaient la danse, +là-bas, sur le pont d'Avignon... + +Quand Védène parut au milieu de l'assemblée, sa prestance et sa belle +mine y firent courir un murmure d'admiration. C'était un magnifique +Provençal, mais des blonds, avec de grands cheveux frisés au bout et une +petite barbe follette qui semblait prise aux copeaux de fin métal tombé +du burin de son père, le sculpteur d'or. Le bruit courait que dans cette +barbe blonde les doigts de la reine Jeanne avaient quelquefois joué; +et le sire de Védène avait bien, en effet, l'air glorieux et le regard +distrait des hommes que les reines ont aimés... Ce jour-là, pour faire +honneur à sa nation, il avait remplacé ses vêtements napolitains par une +jaquette bordée de rose à la Provençale, et sur son chaperon tremblait +une grande plume d'ibis de Camargue. + +Sitôt entré, le premier moutardier salua d'un air galant, et se dirigea +vers le haut perron, où le Pape l'attendait pour lui remettre les +insignes de son grade: la cuiller de buis jaune et l'habit de safran. La +mule était au bas de l'escalier, toute harnachée et prête à partir +pour la vigne... Quand il passa près d'elle, Tistet Védène eut un bon +sourire et s'arrêta pour lui donner deux ou trois petites tapes amicales +sur le dos, en regardant du coin de l'oeil si le Pape le voyait. La +position était bonne... La mule prit son élan: + +--Tiens! attrape, bandit! Voilà sept ans que je te le garde! + +Et elle vous lui détacha un coup de sabot si terrible, si terrible, que +de Pampérigouste même on en vit la fumée, un tourbillon de fumée blonde +où voltigeait une plume d'ibis; tout ce qui restait de l'infortuné +Tistet Védène!... + +Les coups de pied de mule ne sont pas aussi foudroyants d'ordinaire; +mais celle-ci était une mule papale; et puis, pensez donc! elle le lui +gardait depuis sept ans... Il n'y a pas de plus bel exemple de rancune +ecclésiastique. + + + +LE PHARE DES SANGUINAIRES + + +Cette nuit je n'ai pas pu dormir. Le mistral était en colère, et les +éclats de sa grande voix m'ont tenu éveillé jusqu'au matin. Balançant +lourdement ses ailes mutilées qui sifflaient à la bise comme les agrès +d'un navire, tout le moulin craquait. Des tuiles s'envolaient de sa +toiture en déroute. Au loin, les pins serrés dont la colline est +couverte s'agitaient et bruissaient dans l'ombre. On se serait cru en +pleine mer... + +Cela m'a rappelé tout à fait mes belles insomnies d'il y a trois ans, +quand j'habitais le phare des Sanguinaires, là-bas, sur la côte corse, à +l'entrée du golfe d'Ajaccio. + +Encore un joli coin que j'avais trouvé là pour rêver et pour être seul. + +Figurez-vous une île rougeâtre et d'aspect farouche; le phare à une +pointe, à l'autre une vieille tour génoise où, de mon temps, logeait un +aigle. En bas, au bord de l'eau, un lazaret en ruine, envahi de partout +par les herbes; puis, des ravins, des maquis, de grandes roches, +quelques chèvres sauvages, de petits chevaux corses gambadant la +crinière au vent; enfin là-haut, tout en haut, dans un tourbillon +d'oiseaux de mer, la maison du phare, avec sa plate-forme en maçonnerie +blanche, où les gardiens se promènent de long en large, la porte verte +en ogive, la petite tour de fonte, et au-dessus la grosse lanterne à +facettes qui flambe au soleil et fait de la lumière même pendant le +jour... Voilà l'île des Sanguinaires, comme je l'ai revue cette nuit, +en entendant ronfler mes pins. C'était dans cette île enchantée qu'avant +d'avoir un moulin j'allais m'enfermer quelquefois, lorsque j'avais +besoin de grand air et de solitude. + +Ce que je faisais? + +Ce que je fais ici, moins encore. Quand le mistral ou la tramontane ne +soufflaient pas trop fort, je venais me mettre entre deux roches au ras +de l'eau, au milieu des goëlands, des merles, des hirondelles, et +j'y restais presque tout le jour dans cette espèce de stupeur et +d'accablement délicieux que donne la contemplation de la mer. Vous +connaissez, n'est-ce pas, cette jolie griserie de l'âme? On ne pense +pas, on ne rêve pas non plus. Tout votre être vous échappe, s'envole, +s'éparpille. On est la mouette qui plonge, la poussière d'écume qui +flotte au soleil entre deux vagues, la fumée blanche de ce paquebot qui +s'éloigne, ce petit corailleur à voile rouge, cette perle d'eau, ce +flocon de brume, tout excepté soi-même... Oh! que j'en ai passé dans +mon île de ces belles heures de demi-sommeil et d'éparpillement!... + +Les jours de grand vent, le bord de l'eau n'étant pas tenable, je +m'enfermais dans la cour du lazaret, une petite cour mélancolique, toute +embaumée de romarin et d'absinthe sauvage, et là, blotti contre un pan +de vieux mur, je me laissais envahir doucement par le vague parfum +d'abandon et de tristesse qui flottait avec le soleil dans les logettes +de pierre, ouvertes tout autour comme d'anciennes tombes. De temps en +temps un battement de porte, un bond léger dans l'herbe... c'était +une chèvre qui venait brouter à l'abri du vent. En me voyant, elle +s'arrêtait interdite, et restait plantée devant moi, l'air vif, la corne +haute, me regardant d'un oeil enfantin... + +Vers cinq heures, le porte-voix des gardiens m'appelait pour dîner. Je +prenais alors un petit sentier dans le maquis grimpant à pic au-dessus +de la mer, et je revenais lentement vers le phare, me retournant à +chaque pas sur cet immense horizon d'eau et de lumière qui semblait +s'élargir à mesure que je montais. + + * * * * * + +Là-haut c'était charmant. Je vois encore cette belle salle à manger à +larges dalles, à lambris de chêne, la bouillabaisse fumant au milieu, +la porte grande ouverte sur la terrasse blanche et tout le couchant qui +entrait... Les gardiens étaient là, m'attendant pour se mettre à table. +Il y en avait trois, un Marseillais et deux Corses, tous trois petits, +barbus, le même visage tanné, crevassé, le même _pelone_ (caban) en poil +de chèvre, mais d'allure et d'humeur entièrement opposées. + +A la façon de vivre de ces gens, on sentait tout de suite la différence +des deux races. Le Marseillais, industrieux et vif, toujours affairé, +toujours en mouvement, courait l'île du matin au soir, jardinant, +pêchant, ramassant des oeufs de _gouailles_, s'embusquant dans le maquis +pour traire une chèvre au passage; et toujours quelque aïoli ou quelque +bouillabaisse en train. + +Les Corses, eux, en dehors de leur service, ne s'occupaient absolument +de rien; ils se considéraient comme des fonctionnaires, et passaient +toutes leurs journées dans la cuisine à jouer d'interminables parties de +_scopa_, ne s'interrompant que pour rallumer leurs pipes d'un air grave +et hacher avec des ciseaux, dans le creux de leurs mains, de grandes +feuilles de tabac vert... + +Du reste, Marseillais et Corses, tous trois de bonnes gens, simples, +naïfs, et pleins de prévenances pour leur hôte, quoique au fond il dût +leur paraître un monsieur bien extraordinaire... + +Pensez donc! venir s'enfermer au phare pour son plaisir!... Eux qui +trouvent les journées si longues, et qui sont si heureux quand c'est +leur tour d'aller à terre... Dans la belle saison, ce grand bonheur +leur arrive tous les mois. Dix jours de terre pour trente jours de +phare, voilà le règlement; mais avec l'hiver et les gros temps, il n'y +a plus de règlement qui tienne. Le vent souffle, la vague monte, les +Sanguinaires sont blanches d'écume, et les gardiens de service restent +bloqués deux ou trois mois de suite, quelquefois même dans de terribles +conditions. + +--Voici ce qui m'est arrivé, à moi, monsieur,--me contait un jour le +vieux Bartoli, pendant que nous dînions,--voici ce qui m'est arrivé il +y a cinq ans, à cette même table où nous sommes, un soir d'hiver, comme +maintenant. Ce soir-là, nous n'étions que deux dans le phare, moi et un +camarade qu'on appelait Tchéco... Les autres étaient à terre, +malades, en congé, je ne sais plus... Nous finissions de dîner, bien +tranquilles... Tout à coup, voilà mon camarade qui s'arrête de manger, +me regarde un moment avec de drôles d'yeux, et, pouf! tombe sur la +table, les bras en avant. Je vais à lui, je le secoue, je l'appelle: + +«--Oh! Tché!... Oh Tché!... + +«Rien! il était mort... Vous jugez quelle émotion! Je restai plus d'une +heure stupide et tremblant devant ce cadavre, puis, subitement cette +idée me vient: «Et le phare!» Je n'eus que le temps de monter dans la +lanterne et d'allumer. La nuit était déjà là... + +Quelle nuit, monsieur! La mer, le vent, n'avaient plus leurs voix +naturelles. A tout moment il me semblait que quelqu'un m'appelait dans +l'escalier... Avec cela une fièvre, une soif! Mais vous ne m'auriez pas +fait descendre... j'avais trop peur du mort. Pourtant, au petit jour, le +courage me revint un peu. Je portai mon camarade sur son lit; un drap +dessus, un bout de prière, et puis vite aux signaux d'alarme. + +«Malheureusement, la mer était trop grosse; j'eus beau appeler, appeler, +personne ne vint... Me voilà seul dans le phare avec mon pauvre Tchéco, +et Dieu sait pour combien de temps... J'espérais pouvoir le garder +près de moi jusqu'à l'arrivée du bateau; mais au bout de trois jours ce +n'était plus possible... Comment faire? le porter dehors? l'enterrer? +La roche était trop dure, et il y a tant de corbeaux dans l'île. C'était +pitié de leur abandonner ce chrétien. Alors je songeai à le descendre +dans une des logettes du lazaret... Ça me prit tout une après-midi +cette triste corvée-là, et je vous réponds qu'il m'en fallut, du +courage... Tenez! monsieur, encore aujourd'hui, quand je descends ce +côté de l'île par une après-midi de grand vent, il me semble que j'ai +toujours le mort sur les épaules... + +Pauvre vieux Bartoli! La sueur lui en coulait sur le front, rien que d'y +penser. + + * * * * * + +Nos repas se passaient ainsi à causer longuement: le phare, la mer, des +récits de naufrages, des histoires de bandits corses... Puis, le jour +tombant, le gardien du premier quart allumait sa petite lampe, prenait +sa pipe, sa gourde, un gros Plutarque à tranche rouge, toute la +bibliothèque des Sanguinaires, et disparaissait par le fond. Au bout +d'un moment, c'était dans tout le phare un fracas de chaînes, de +poulies, de gros poids d'horloges qu'on remontait. + +Moi, pendant ce temps, j'allais m'asseoir dehors sur la terrasse. Le +soleil, déjà très bas, descendait vers l'eau de plus en plus vite, +entraînant tout l'horizon après lui. Le vent fraîchissait, l'île +devenait violette. Dans le ciel, près de moi, un gros oiseau passait +lourdement: c'était l'aigle de la tour génoise qui rentrait... Peu à +peu la brume de mer montait. Bientôt on ne voyait plus que l'ourlet +blanc de l'écume autour de l'île... Tout à coup, au-dessus de ma tête, +jaillissait un grand flot de lumière douce. Le phare était allumé. +Laissant toute l'île dans l'ombre, le clair rayon allait tomber au large +sur la mer, et j'étais là perdu dans la nuit, sous ces grandes ondes +lumineuses qui m'éclaboussaient à peine en passant... Mais le vent +fraîchissait encore. Il fallait rentrer. A tâtons, je fermais la grosse +porte, j'assurais les barres de fer; puis, toujours tâtonnant, je +prenais un petit escalier de fonte qui tremblait et sonnait sous mes +pas, et j'arrivais au sommet du phare. Ici, par exemple, il y en avait +de la lumière. + +Imaginez une lampe carcel gigantesque à six rangs de mèches, autour de +laquelle pivotent lentement les parois de la lanterne, les unes remplies +par une énorme lentille de cristal, les autres ouvertes sur un grand +vitrage immobile qui met la flamme à l'abri du vent... En entrant +j'étais ébloui. Ces cuivres, ces étains, ces réflecteurs de métal blanc, +ces murs de cristal bombé qui tournaient, avec des grands cercles +bleuâtres, tout ce miroitement, tout ce cliquetis de lumières, me +donnait un moment de vertige. + +Peu à peu, cependant, mes yeux s'y faisaient, et je venais m'asseoir +au pied même de la lampe, à côté du gardien qui lisait son Plutarque à +haute voix, de peur de s'endormir... + +Au dehors, le noir, l'abîme. Sur le petit balcon qui tourne autour du +vitrage, le vent court comme un fou, en hurlant. Le phare craque, la mer +ronfle. A la pointe de l'île, sur les brisants, les lames font comme des +coups de canon... Par moments un doigt invisible frappe aux carreaux: +quelque oiseau de nuit, que la lumière attire, et qui vient se casser la +tête contre le cristal... + +Dans la lanterne étincelante et chaude, rien que le crépitement de la +flamme, le bruit de l'huile qui s'égoutte, de la chaîne qui se dévide; +et une voix monotone psalmodiant la vie de Démétrius de Phalère... + + * * * * * + +A minuit, le gardien se levait, jetait un dernier coup d'oeil à ses +mèches, et nous descendions. Dans l'escalier on rencontrait le camarade +du second quart qui montait en se frottant les yeux; on lui passait la +gourde, le Plutarque... Puis, avant de gagner nos lits, nous entrions +un moment dans la chambre du fond, toute encombrée de chaînes, de gros +poids, de réservoirs d'étain, de cordages, et là, à la lueur de sa +petite lampe, le gardien écrivait sur le grand livre du phare, toujours +ouvert: + +_Minuit. Grosse mer. Tempête. Navire au large._ + + + +L'AGONIE DE LA SEMILLANTE + + +Puisque le mistral de l'autre nuit nous a jetés sur la côte corse, +laissez-moi vous raconter une terrible histoire de mer dont les pêcheurs +de là-bas parlent souvent à la veillée, et sur laquelle le hasard m'a +fourni des renseignements fort curieux. + +...Il y a deux ou trois ans de cela. + +Je courais la mer de Sardaigne en compagnie de sept ou huit matelots +douaniers. Rude voyage pour un novice! De tout le mois de mars, nous +n'eûmes pas un jour de bon. Le vent d'est s'était acharné après nous, et +la mer ne décolérait pas. + +Un soir que nous fuyions devant la tempête, notre bateau vint se +réfugier à l'entrée du détroit de Bonifacio, au milieu d'un massif de +petites îles... Leur aspect n'avait rien d'engageant: grands rocs +pelés, couverts d'oiseaux, quelques touffes d'absinthe, des maquis de +lentisques, et, çà et là, dans la vase, des pièces de bois en train +de pourrir: mais, ma foi, pour passer la nuit, ces roches sinistres +valaient encore mieux que le rouf d'une vieille barque à demi pontée, où +la lame entrait comme chez elle, et nous nous en contentâmes. + +A peine débarqués, tandis que les matelots allumaient du feu pour la +bouillabaisse, le patron m'appela, et, me montrant un petit enclos de +maçonnerie blanche perdu dans la brume au bout de l'île: + +--Venez-vous au cimetière? me dit-il. + +--Un cimetière, patron Lionetti! Où sommes-nous donc? + +--Aux îles Lavezzi, monsieur. C'est ici que sont enterrés les six cents +hommes de la _Sémillante_, à l'endroit même où leur frégate s'est +perdue, il y a dix ans... Pauvres gens! ils ne reçoivent pas beaucoup +de visites; c'est bien le moins que nous allions leur dire bonjour, +puisque nous voilà... + +--De tout mon coeur, patron. + + * * * * * + +Qu'il était triste le cimetière de la _Sémillante_!... Je le vois encore +avec sa petite muraille basse, sa porte de fer, rouillée, dure à ouvrir, +sa chapelle silencieuse, et des centaines de croix noires cachées par +l'herbe... Pas une couronne d'immortelles, pas un souvenir! rien... +Ah! les pauvres morts abandonnés, comme ils doivent avoir froid dans +leur tombe de hasard! + +Nous restâmes là un moment, agenouillés. Le patron priait à haute voix. +D'énormes goëlands, seuls gardiens du cimetière, tournoyaient sur nos +têtes et mêlaient leurs cris rauques aux lamentations de la mer. + +La prière finie, nous revînmes tristement vers le coin de l'île où la +barque était amarrée. En notre absence, les matelots n'avaient pas perdu +leur temps. Nous trouvâmes un grand feu flambant à l'abri d'une roche, +et la marmite qui fumait. On s'assit en rond, les pieds à la flamme, et +bientôt chacun eut sur ses genoux, dans une écuelle de terre rouge, deux +tranches de pain noir arrosées largement. Le repas fut silencieux: nous +étions mouillés, nous avions faim, et puis le voisinage du cimetière... +Pourtant, quand les écuelles furent vidées, on alluma les pipes et on se +mit à causer un peu. Naturellement, on parlait de la _Sémillante_. + +--Mais enfin, comment la chose s'est-elle passée? demandai-je au patron, +qui, la tête dans ses mains, regardait la flamme d'un air pensif. + +--Comment la chose s'est passée? me répondit le bon Lionetti avec un +gros soupir, hélas! monsieur, personne au monde ne pourrait le dire. +Tout ce que nous savons, c'est que la _Sémillante_ chargée de troupes +pour la Crimée, était partie de Toulon, la veille au soir, avec le +mauvais temps. La nuit, ça se gâta encore. Du vent, de la pluie, la mer +énorme comme on ne l'avait jamais vue... Le matin, le vent tomba un +peu, mais la mer était toujours dans tous ses états, et avec cela une +sacrée brume du diable à ne pas distinguer un fanal à quatre pas... Ces +brumes-là, monsieur, on ne se doute pas comme c'est traître... Ça ne +fait rien, j'ai idée que la _Sémillante_ a dû perdre son gouvernail dans +la matinée; car, il n'y a pas de brume qui tienne, sans une avarie, +jamais le capitaine ne serait venu s'aplatir ici contre. C'était un rude +marin, que nous connaissions tous. Il avait commandé la station en Corse +pendant trois ans, et savait sa côte aussi bien que moi, qui ne sais pas +autre chose. + +--Et à quelle heure pense-t-on que la _Sémillante_ a péri? + +--Ce doit être à midi; oui, monsieur, en plein midi... Mais dame! avec +la brume de mer, ce plein midi-là ne valait guère mieux qu'une nuit +noire comme la gueule d'un loup... Un douanier de la côte m'a raconté +que ce jour-là, vers onze heures et demie, étant sorti de sa maisonnette +pour rattacher ses volets, il avait eu sa casquette emportée d'un coup +de vent, et qu'au risque d'être enlevé lui-même par la lame, il s'était +mis à courir après, le long du rivage, à quatre pattes. Vous comprenez! +les douaniers ne sont pas riches, et une casquette, ça coûte cher. Or +il paraîtrait qu'à un moment notre homme, en relevant la tête, aurait +aperçu tout près de lui, dans la brume, un gros navire à sec de toiles +qui fuyait sous le vent du côté des îles Lavezzi. Ce navire allait si +vite, si vite, que le douanier n'eut guère le temps de bien voir. +Tout fait croire cependant que c'était la _Sémillante_, puisque une +demi-heure après le berger des îles a entendu sur ces roches... Mais +précisément voici le berger dont je vous parle, monsieur; il va vous +conter la chose lui-même... Bonjour, Palombo!... viens te chauffer un +peu; n'aie pas peur. + +Un homme encapuchonné, que je voyais rôder depuis un moment autour +de notre feu et que j'avais pris pour quelqu'un de l'équipage, car +j'ignorais qu'il y eût un berger dans l'île, s'approcha de nous +craintivement. + +C'était un vieux lépreux, aux trois quarts idiot, atteint de je ne +sais quel mal scorbutique qui lui faisait de grosses lèvres lippues, +horribles à voir. On lui expliqua à grand'-peine de quoi il s'agissait. +Alors, soulevant du doigt sa lèvre malade, le vieux nous raconta qu'en +effet, le jour en question, vers midi, il entendit de sa cabane un +craquement effroyable sur les roches. Comme l'île était toute couverte +d'eau, il n'avait pas pu sortir, et ce fut le lendemain seulement qu'en +ouvrant sa porte il avait vu le rivage encombré de débris et de cadavres +laissés là par la mer. Épouvanté, il s'était enfui en courant vers sa +barque, pour aller à Bonifacio chercher du monde. + +Fatigué d'en avoir tant dit, le berger s'assit, et le patron reprit la +parole: + +--Oui, monsieur, c'est ce pauvre vieux qui est venu nous prévenir. Il +était presque fou de peur; et, de l'affaire, sa cervelle en est restée +détraquée. Le fait est qu'il y avait de quoi... Figurez-vous six cents +cadavres, en tas sur le sable, pêle-mêle avec les éclats de bois et les +lambeaux de toile... Pauvre _Sémillante!_... la mer l'avait broyée +du coup, et si bien mise en miettes que dans tous ses débris le berger +Palombo n'a trouvé qu'à grand'peine de quoi faire une palissade autour +de sa hutte... Quant aux hommes, presque tous défigurés, mutilés +affreusement... c'était pitié de les voir accrochés les uns aux autres, +par grappes... Nous trouvâmes le capitaine en grand costume, l'aumônier +son étole au cou; dans un coin, entre deux roches, un petit mousse, les +yeux ouverts... on aurait cru qu'il vivait encore; mais non! Il était +dit que pas un n'en réchapperait... + +Ici le patron s'interrompit: + +--Attention, Nardi! cria-t-il, le feu s'éteint. + +Nardi jeta sur la braise deux ou trois morceaux de planches goudronnées +qui s'enflammèrent, et Lionetti continua: + +--Ce qu'il y a de plus triste dans cette histoire, le voici... Trois +semaines avant le sinistre, une petite corvette, qui allait en Crimée +comme la _Sémillante_, avait fait naufrage de la même façon, presque au +même endroit; seulement, cette fois-là, nous étions parvenus à sauver +l'équipage et vingt soldats du train qui se trouvaient à bord... Ces +pauvres tringlos n'étaient pas à leur affaire, vous pensez! On les +emmena à Bonifacio et nous les gardâmes pendant deux jours avec nous, +à la _marine_... Une fois bien secs et remis sur pied bonsoir! bonne +chance! ils retournèrent à Toulon, où, quelque temps après, on les +embarqua de nouveau pour la Crimée... Devinez sur quel navire!... Sur +la _Sémillante_, monsieur... Nous les avons retrouvés tous, tous les +vingt, couchés parmi les morts, à la place où nous sommes... Je relevai +moi-même un joli brigadier à fines moustaches, un blondin de Paris, que +j'avais couché à la maison et qui nous avait fait rire tout le temps +avec ses histoires... De le voir là, ça me creva le coeur... Ah! Santa +Madre!... + +Là-dessus, le brave Lionetti, tout ému, secoua les cendres de sa pipe +et se roula dans son caban en me souhaitant la bonne nuit... Pendant +quelque temps encore, les matelots causèrent entre eux à demi-voix... +Puis, l'une après l'autre, les pipes s'éteignirent... On ne parla +plus... Le vieux berger s'en alla... Et je restai seul à rêver au +milieu de l'équipage endormi. + + * * * * * + +Encore sous l'impression du lugubre récit que je venais d'entendre, +j'essayais de reconstruire dans ma pensée le pauvre navire défunt et +l'histoire de cette agonie dont les goëlands ont été seuls témoins. +Quelques détails qui m'avaient frappé, le capitaine en grand costume, +l'étole de l'aumônier, les vingt soldats du train, m'aidaient à deviner +toutes les péripéties du drame... Je voyais la frégate partant de +Toulon dans la nuit... Elle sort du port. La mer est mauvaise, le vent +terrible; mais on a pour capitaine un vaillant marin, et tout le monde +est tranquille à bord... + +Le matin, la brume de mer se lève. On commence à être inquiet. Tout +l'équipage est en haut. Le capitaine ne quitte pas la dunette... Dans +l'entre-pont, où les soldats sont renfermés, il fait noir; l'atmosphère +est chaude. Quelques-uns sont malades, couchés sur leurs sacs. Le navire +tangue horriblement; impossible de se tenir debout. On cause assis à +terre, par groupes, en se cramponnant aux bancs; il faut crier pour +s'entendre. Il y en a qui commencent à avoir peur... Écoutez donc! les +naufrages sont fréquents dans ces parages-ci; les tringlos sont là pour +le dire, et ce qu'ils racontent n'est pas rassurant. Leur brigadier +surtout, un Parisien qui blague toujours, vous donne la chair de poule +avec ses plaisanteries: + +--Un naufrage!... mais c'est très amusant, un naufrage. Nous en serons +quittes pour un bain à la glace, et puis on nous mènera à Bonifacio, +histoire de manger des merles chez le patron Lionetti. + +Et les tringlos de rire... + +Tout à coup, un craquement... Qu'est-ce que c'est? Qu'arrive-t-il?... + +--Le gouvernail vient de partir, dit un matelot tout mouillé qui +traverse l'entrepont en courant. + +--Bon voyage! crie cet enragé de brigadier; mais cela ne fait plus rire +personne. + +Grand tumulte sur le pont. La brume empêche de se voir. Les matelots +vont et viennent, effrayés, à tâtons... Plus de gouvernail! La +manoeuvre est impossible... La _Sémillante_, en dérive, file comme le +vent... C'est à ce moment que le douanier la voit passer; il est onze +heures et demie. A l'avant de la frégate, on entend comme un coup de +canon... Les brisants! les brisants!... C'est fini, il n'y a plus +d'espoir, on va droit à la côte... Le capitaine descend dans sa +cabine... Au bout d'un moment, il vient reprendre sa place sur la +dunette,--en grand costume... Il a voulu se faire beau pour mourir. + +Dans l'entre-pont, les soldats, anxieux, se regardent, sans rien +dire... Les malades essayent de se redresser... le petit brigadier ne +rit plus... C'est alors que la porte s'ouvre et que l'aumônier paraît +sur le seuil avec son étole: + +--A genoux, mes enfants! + +Tout le monde obéit. D'une voix retentissante, le prêtre commence la +prière des agonisants. + +Soudain un choc formidable, un cri, un seul cri, un cri immense, des +bras tendus, des mains qui se cramponnent, des regards effarés où la +vision de la mort passe comme un éclair... + +Miséricorde!... + +C'est ainsi que je passai toute la nuit à rêver, évoquant, à dix ans de +distance, l'âme du pauvre navire dont les débris m'entouraient... Au +loin, dans le détroit, la tempête faisait rage; la flamme du bivac se +courbait sous la rafale; et j'entendais notre barque danser au pied des +roches en faisant crier son amarre. + + + +LES DOUANIERS + + +Le bateau l'_Emilie_, de Porto-Vecchio, à bord duquel j'ai fait ce +lugubre voyage aux îles Lavezzi, était une vieille embarcation de la +douane, à demi pontée, où l'on n'avait pour s'abriter du vent, des +lames, de la pluie, qu'un petit rouf goudronné, à peine assez large pour +tenir une table et deux couchettes. Aussi il fallait voir nos matelots +par le gros temps. Les figures ruisselaient, les vareuses trempées +fumaient comme du linge à l'étuve, et en plein hiver les malheureux +passaient ainsi des journées entières, même des nuits, accroupis sur +leurs bancs mouillés, à grelotter dans cette humidité malsaine; car +on ne pouvait pas allumer de feu à bord, et la rive était souvent +difficile à atteindre... Eh bien, pas un de ces hommes ne se plaignait. +Par les temps les plus rudes, je leur ai toujours vu la même placidité, +la même bonne humeur. Et pourtant quelle triste vie que celle de ces +matelots douaniers! + +Presque tous mariés, ayant femme et enfants à terre, ils restent des +mois dehors, à louvoyer sur ces côtes si dangereuses. Pour se nourrir, +ils n'ont guère que du pain moisi et des oignons sauvages. Jamais de +vin, jamais de viande, parce que la viande et le vin coûtent cher et +qu'ils ne gagnent que cinq cents francs par an! Cinq cents francs par +an! vous pensez si la hutte doit être noire là-bas à la _marine_, et +si les enfants doivent aller pieds nus!... N'importe! Tous ces gens-là +paraissent contents. Il y avait à l'arrière, devant le rouf, un grand +baquet plein d'eau de pluie où l'équipage venait boire, et je me +rappelle que, la dernière gorgée finie, chacun de ces pauvres diables +secouait son gobelet avec un «Ah!...» de satisfaction, une expression de +bien-être à la fois comique et attendrissante. + +Le plus gai, le plus satisfait de tous, était un petit Bonifacien hâlé +et trapu qu'on appelait Palombo. Celui-là ne faisait que chanter, même +dans les plus gros temps. Quand la lame devenait lourde, quand le ciel +assombri et bas se remplissait de grésil, et qu'on était là tous, le nez +en l'air, la main sur l'écoute, à guetter le coup de vent qui allait +venir, alors, dans le grand silence et l'anxiété du bord, la voix +tranquille de Palombo commençait: + + Non, monseigneur, + C'est trop d'honneur. + Lisette est sa...age, + Reste au villa...age... + +Et la rafale avait beau souffler, faire gémir les agrès, secouer et +inonder la barque, la chanson du douanier allait son train, balancée +comme une mouette à la pointe des vagues. Quelquefois le vent +accompagnait trop fort, on n'entendait plus les paroles; mais, entre +chaque coup de mer, dans le ruissellement de l'eau qui s'égouttait, le +petit refrain revenait toujours: + + Lisette est sa...age, + Reste au villa...age... + +Un jour, pourtant, qu'il ventait et pleuvait très fort, je ne l'entendis +pas. C'était si extraordinaire, que je sortis la tête du rouf: + +--Eh! Palombo, on ne chante donc plus? + +Palombo ne répondit pas. Il était immobile, couché sous son banc. Je +m'approchai de lui. Ses dents claquaient; tout son corps tremblait de +fièvre. + +--Il a une _pountoura_, me dirent ses camarades tristement. + +Ce qu'ils appellent _pountoura_, c'est un point de côté, une pleurésie. +Ce grand ciel plombé, cette barque ruisselante, ce pauvre fiévreux roulé +dans un vieux manteau de caoutchouc qui luisait sous la pluie comme +une peau de phoque, je n'ai jamais rien vu de plus lugubre. Bientôt le +froid, le vent, la secousse des vagues, aggravèrent son mal. Le délire +le prit; il fallut aborder. + +Après beaucoup de temps et d'efforts, nous entrâmes vers le soir dans un +petit port aride et silencieux, qu'animait seulement le vol circulaire +de quelques _gouailles_. Tout autour de la plage montaient de hautes +roches escarpées, des maquis inextricables d'arbustes verts, d'un vert +sombre, sans saison. En bas, au bord de l'eau, une petite maison blanche +à volets gris: c'était le poste de la douane. Au milieu de ce désert, +cette bâtisse de l'Etat, numérotée comme une casquette d'uniforme, +avait quelque chose de sinistre. C'est là qu'on descendit le malheureux +Palombo. Triste asile pour un malade! Nous trouvâmes le douanier en +train de manger au coin du feu avec sa femme et ses enfants. Tout ce +monde-là vous avait des mines hâves, jaunes, des yeux agrandis, cerclés +de fièvre. La mère, jeune encore, un nourrisson sur les bras, grelottait +en nous parlant. + +--C'est un poste terrible, me dit tout bas l'inspecteur. Nous sommes +obligés de renouveler nos douaniers tous les deux ans. La fièvre de +marais les mange... + +Il s'agissait cependant de se procurer un médecin. Il n'y en avait pas +avant Sartène, c'est-à-dire à six ou huit lieues de là. Comment faire? +Nos matelots n'en pouvaient plus; c'était trop loin pour envoyer un des +enfants. Alors la femme, se penchant dehors, appelant: + +--Cecco!... Cecco! + +Et nous vîmes entrer un grand gars bien découplé, vrai type de +braconnier ou de _banditto_, avec son bonnet de laine brune et son +_pelone_ en poils de chèvre. En débarquant je l'avais déjà remarqué, +assis devant la porte, sa pipe rouge aux dents, un fusil entre les +jambes; mais, je ne sais pourquoi, il s'était enfui à notre approche. +Peut-être croyait-il que nous avions des gendarmes avec nous. Quand il +entra, la douanière rougit un peu. + +--C'est mon cousin... nous dit-elle. Pas de danger que celui-là se perde +dans le maquis. + +Puis elle lui parla tout bas, en montrant le malade. L'homme s'inclina +sans répondre, sortit, siffla son chien, et le voilà parti, le fusil sur +l'épaule, sautant de roche en roche avec ses longues jambes. + +Pendant ce temps-là, les enfants, que la présence de l'inspecteur +semblait terrifier, finissaient vite leur dîner de châtaignes et de +_bruccio_ (fromage blanc). Et toujours de l'eau, rien que de l'eau sur +la table! Pourtant, c'eût été bien bon, un coup de vin, pour ces petits. +Ah! misère! Enfin la mère monta les coucher; le père, allumant son +falot, alla inspecter la côte, et nous restâmes au coin du feu à veiller +notre malade qui s'agitait sur son grabat, comme s'il était encore en +pleine mer, secoué par les lames. Pour calmer un peu sa _pountoura_, +nous faisions chauffer des galets, des briques qu'on lui posait sur le +côté. Une ou deux fois, quand je m'approchai de son lit, le malheureux +me reconnut, et, pour me remercier, me tendit péniblement la main, une +grosse main râpeuse et brûlante comme une de ces briques sorties du +feu... + +Triste veillée! Au dehors, le mauvais temps avait repris avec la tombée +du jour, et c'était un fracas, un roulement, un jaillissement d'écume, +la bataille des roches et de l'eau. De temps en temps, le coup de vent +du large parvenait à se glisser dans la baie et enveloppait notre +maison. On le sentait à la montée subite de la flamme qui éclairait tout +à coup les visages mornes des matelots, groupés autour de la cheminée et +regardant le feu avec cette placidité d'expression que donne l'habitude +des grandes étendues et des horizons pareils. Parfois aussi, Palombo +se plaignait doucement. Alors tous les yeux se tournaient vers le coin +obscur où le pauvre camarade était en train de mourir, loin des siens, +sans secours; les poitrines se gonflaient et l'on entendait de gros +soupirs. C'est tout ce qu'arrachait à ces ouvriers de la mer, patients +et doux, le sentiment de leur propre infortune. Pas de révoltes, pas de +grèves. Un soupir, et rien de plus!... Si, pourtant, je me trompe. En +passant devant moi pour jeter une bourrée au feu, un d'eux me dit tout +bas d'une voix navrée: + +--Voyez-vous, monsieur... on a quelquefois beaucoup du tourment dans +notre métier!... + + + +LE CURÉ DE CUCUGNAN. + + +Tous les ans, à la Chandeleur, les poètes provençaux publient en Avignon +un joyeux petit livre rempli jusqu'aux bords de beaux vers et de jolis +contes. Celui de cette année m'arrive à l'instant, et j'y trouve un +adorable fabliau que je vais essayer de vous traduire en l'abrégeant un +peu... Parisiens, tendez vos mannes. C'est de la fine fleur de farine +provençale qu'on va vous servir cette fois... + + * * * * * + +L'abbé Martin était curé... de Cucugnan. + +Bon comme le pain, franc comme l'or, il aimait paternellement ses +Cucugnanais; pour lui, son Cucugnan aurait été le paradis sur terre, si +les Cucugnanais lui avaient donné un peu plus de satisfaction. Mais, +hélas! les araignées filaient dans son confessionnal, et, le beau jour +de Pâques, les hosties restaient au fond de son saint-ciboire. Le bon +prêtre en avait le coeur meurtri, et toujours il demandait à Dieu la +grâce de ne pas mourir avant d'avoir ramené au bercail son troupeau +dispersé. + +Or, vous allez voir que Dieu l'entendit. + +Un dimanche, après l'Évangile, M. Martin monta en chaire. + + * * * * * + +--Mes frères, dit-il, vous me croirez si vous voulez: l'autre nuit, je +me suis trouvé, moi misérable pécheur, à la porte du paradis. + +«Je frappai: saint Pierre m'ouvrit! + +«--Tiens! c'est vous, mon brave monsieur Martin, me fit-il; quel bon +vent...? et qu'y a-t-il pour votre service? + +«--Beau saint Pierre, vous qui tenez le grand livre et la clef, +pourriez-vous me dire, si je ne suis pas trop curieux, combien vous avez +de Cucugnanais en paradis? + +«--Je n'ai rien à vous refuser, monsieur Martin; asseyez-vous, nous +allons voir la chose ensemble. + +«Et saint Pierre prit son gros livre, l'ouvrit, mit ses besicles: + +«--Voyons un peu: Cucugnan, disons-nous. Cu... Cu... Cucugnan. Nous +y sommes. Cucugnan... Mon brave monsieur Martin, la page est toute +blanche. Pas une âme... Pas plus de Cucugnanais que d'arêtes dans une +dinde. + +«--Comment! Personne de Cucugnan ici? Personne? Ce n'est pas possible! +Regardez mieux... + +«--Personne, saint homme. Regardez vous-même, si vous croyez que je +plaisante. + +«Moi, pécaïre! je frappais des pieds, et, les mains jointes, je criais +miséricorde. Alors, saint Pierre: + +«--Croyez-moi, monsieur Martin, il ne faut pas ainsi vous mettre le +coeur à l'envers, car vous pourriez en avoir quelque mauvais coup de +sang. Ce n'est pas votre faute, après tout. Vos Cucugnanais, voyez-vous, +doivent faire à coup sûr leur petite quarantaine en purgatoire. + +«--Ah! par charité, grand saint Pierre! faites que je puisse au moins +les voir et les consoler. + +«--Volontiers, mon ami... Tenez, chaussez vite ces sandales, car les +chemins ne sont pas beaux de reste... Voilà qui est bien. Maintenant, +cheminez droit devant vous. Voyez vous là-bas, au fond, en tournant? +Vous trouverez une porte d'argent toute constellée de croix noires... à +main droite... Vous frapperez, on vous ouvrira... Adessias! Tenez-vous +sain et gaillardet. + + * * * * * + +«Et je cheminai... je cheminai! Quelle battue! j'ai la chair de poule, +rien que d'y songer. Un petit sentier, plein de ronces, d'escarboucles +qui luisaient et de serpents qui sifflaient, m'amena jusqu'à la porte +d'argent. + +«--Pan! pan! + +«--Qui frappe! me fait une voix rauque et dolente. + +«--Le curé de Cucugnan. + +«--De...? + +«--De Cucugnan. + +«--Ah!... Entrez. + +«J'entrai. Un grand bel ange, avec des ailes sombres comme la nuit, avec +une robe resplendissante comme le jour, avec une clef de diamant pendue +à sa ceinture, écrivait, cra-cra, dans un grand livre plus gros que +celui de saint Pierre... + +«--Finalement, que voulez-vous et que demandez-vous? dit l'ange. + +«--Bel ange de Dieu, je veux savoir,--je suis bien curieux +peut-être,--si vous avez ici les Cucugnanais. + +«--Les?... + +«--Les Cucugnanais, les gens de Cucugnan... que c'est moi qui suis leur +prieur. + +«--Ah! l'abbé Martin, n'est-ce pas? + +«--Pour vous servir, monsieur l'ange. + + * * * * * + +«--Vous dites donc Cucugnan... + +«Et l'ange ouvre et feuillette son grand livre, mouillant son doigt de +salive pour que le feuillet glisse mieux... + +«--Cucugnan, dit-il en poussant un long soupir... Monsieur Martin, nous +n'avons en purgatoire personne de Cucugnan. + +«--Jésus! Marie! Joseph! personne de Cucugnan en purgatoire! O grand +Dieu! où sont-ils donc? + +«--Eh! saint homme, ils sont en paradis. Où diantre voulez-vous qu'ils +soient? + +«--Mais j'en viens, du paradis... + +«--Vous en venez!!... Eh bien? + +«--Eh bien! ils n'y sont pas!... Ah! bonne mère des anges!... + +«--Que voulez-vous, monsieur le curé? s'ils ne sont ni en paradis ni en +purgatoire, il n'y a pas de milieu, ils sont... + +«--Sainte croix! Jésus, fils de David! Aï! aï! aï! est-il possible?... +Serait-ce un mensonge du grand saint Pierre?... Pourtant je n'ai pas +entendu chanter le coq!... Aï! pauvres nous! comment irai-je en paradis +si mes Cucugnanais n'y sont pas? + +«--Écoutez, mon pauvre monsieur Martin, puisque vous voulez, coûte que +coûte, être sûr de tout ceci, et voir de vos yeux de quoi il retourne, +prenez ce sentier, filez en courant, si vous savez courir... Vous +trouverez, à gauche, un grand portail. Là, vous vous renseignerez sur +tout. Dieu vous le donne! + +«Et l'ange ferma la porte. + + * * * * * + +«C'était un long sentier tout pavé de braise rouge. Je chancelais comme +si j'avais bu; à chaque pas, je trébuchais; j'étais tout en eau, chaque +poil de mon corps avait sa goutte de sueur, et je haletais de soif... +Mais, ma foi, grâce aux sandales que le bon saint Pierre m'avait +prêtées, je ne me brûlai pas les pieds. + +«Quand j'eus fait assez de faux pas clopin-clopant, je vis à ma main +gauche une porte... non, un portail, un énorme portail, tout bâillant, +comme la porte d'un grand four. Oh! mes enfants, quel spectacle! Là on +ne demande pas mon nom; là, point de registre. Par fournées et à pleine +porte, on entre là, mes frères, comme le dimanche vous entrez au +cabaret. + +«Je suais à grosses gouttes, et pourtant j'étais transi, j'avais le +frisson. Mes cheveux se dressaient. Je sentais le brûlé, la chair rôtie, +quelque chose comme l'odeur qui se répand dans notre Cucugnan quand +Éloy, le maréchal, brûle pour la ferrer la botte d'un vieil âne. Je +perdais haleine dans cet air puant et embrasé; j'entendais une clameur +horrible, des gémissements, des hurlements et des jurements. + +«--Eh bien! entres-tu ou n'entres-tu pas, toi?--me fait, en me piquant +de sa fourche, un démon cornu. + +«--Moi? Je n'entre pas. Je suis un ami de Dieu. + +«--Tu es un ami de Dieu... Eh! b... de teigneux! que viens-tu faire +ici?... + +«--Je viens... Ah! ne m'en parlez pas, que je ne puis plus me tenir +sur mes jambes... Je viens... je viens de loin... humblement vous +demander... si... si, par coup de hasard... vous n'auriez pas ici... +quelqu'un... quelqu'un de Cucugnan... + +«--Ah! feu de Dieu! tu fais la bête, toi, comme si tu ne savais pas que +tout Cucugnan est ici. Tiens, laid corbeau, regarde, et tu verras comme +nous les arrangeons ici, tes fameux Cucugnanais... + + * * * * * + +«Et je vis, au milieu d'un épouvantable tourbillon de flamme: + +«Le long Coq-Galine,--vous l'avez tous connu, mes frères,--Coq-Galine, +qui se grisait si souvent, et si souvent secouait les puces à sa pauvre +Clairon. + +«Je vis Catarinet... cette petite gueuse... avec son nez en l'air... qui +couchait toute seule à la grange... Il vous en souvient, mes drôles!... +Mais passons, j'en ai trop dit. + +«Je vis Pascal Doigt-de-Poix, qui faisait son huile avec les olives de +M. Julien. + +«Je vis Babet la glaneuse, qui, en glanant, pour avoir plus vite noué sa +gerbe, puisait à poignées aux gerbiers. + +«Je vis maître Grapasi, qui huilait si bien la roue de sa brouette. + +«Et Dauphine, qui vendait si cher l'eau de son puits. + +«Et le Tortillard, qui, lorsqu'il me rencontrait portant le bon Dieu, +filait son chemin, la barrette sur la tête et la pipe au bec... et fier +comme Artaban... comme s'il avait rencontré un chien. + +«Et Coulau avec sa Zette, et Jacques, et Pierre, et Toni... + + * * * * * + +Ému, blême de peur, l'auditoire gémit, en voyant, dans l'enfer tout +ouvert, qui son père et qui sa mère, qui sa grand'mère et qui sa +soeur... + +--Vous sentez bien, mes frères, reprit le bon abbé Martin, vous sentez +bien que ceci ne peut pas durer. J'ai charge d'âmes, et je veux, je +veux vous sauver de l'abîme où vous êtes tous en train de rouler tête +première. Demain je me mets à l'ouvrage, pas plus tard que demain. Et +l'ouvrage ne manquera pas! Voici comment je m'y prendrai. Pour que tout +se fasse bien, il faut tout faire avec ordre. Nous irons rang par rang, +comme à Jonquières quand on danse. + +«Demain lundi, je confesserai les vieux et les vieilles. Ce n'est rien. + +«Mardi, les enfants. J'aurai bientôt fait. + +«Mercredi, les garçons et les filles. Cela pourra être long. + +«Jeudi, les hommes. Nous couperons court. + +«Vendredi, les femmes. Je dirai: Pas d'histoires! + +«Samedi, le meunier!... Ce n'est pas trop d'un jour pour lui tout seul. + +«Et, si dimanche nous avons fini, nous serons bien heureux. + +«Voyez-vous, mes enfants, quand le blé est mûr, il faut le couper; quand +le vin est tiré, il faut le boire. Voilà assez de linge sale, il s'agit +de le laver, et de le bien laver. + +«C'est la grâce que je vous souhaite. _Amen!_ + + * * * * * + +Ce qui fut dit fut fait. On coula la lessive. + +Depuis ce dimanche mémorable, le parfum des vertus de Cucugnan se +respire à dix lieues à l'entour. + +Et le bon pasteur M. Martin, heureux et plein d'allégresse, a rêvé +l'autre nuit que, suivi de tout son troupeau, il gravissait, en +resplendissante procession, au milieu des cierges allumés, d'un nuage +d'encens qui embaumait et des enfants de choeur qui chantaient _Te +Deum_, le chemin éclairé de la cité de Dieu. + +Et voilà l'histoire du curé de Cucugnan, telle que m'a ordonné de vous +le dire ce grand gueusard de Roumanille, qui la tenait lui-même d'un +autre bon compagnon. + + + +LES VIEUX. + + +Une lettre, père Azan? + +--Oui, monsieur... ça vient de Paris. + +Il était tout fier que ça vînt de Paris, ce brave père Azan... Pas moi. +Quelque chose me disait que cette Parisienne de la rue Jean-Jacques, +tombant sur ma table à l'improviste et de si grand matin, allait me +faire perdre toute ma journée. Je ne me trompais pas, voyez plutôt: + +_Il faut que tu me rendes un service, mon ami. Tu vas fermer ton moulin +pour un jour et t'en aller tout de suite à Eyguières... Eyguières est +un gros bourg à trois ou quatre lieues de chez toi,--une promenade. En +arrivant, tu demanderas le couvent des Orphelines. La première maison +après le couvent est une maison basse à volets gris avec un jardinet +derrière. Tu entreras sans frapper,--la porte est toujours ouverte,--et, +en entrant, tu crieras bien fort: «Bonjour, braves gens! Je suis l'ami +de Maurice...» Alors, tu verras deux petits vieux, oh! mais vieux, +vieux, archivieux, te tendre les bras du fond de leurs grands fauteuils, +et tu les embrasseras de ma part, avec tout ton coeur, comme s'ils +étaient à toi. Puis vous causerez; ils te parleront de moi, rien que de +moi; ils te raconteront mille folies que tu écouteras sans rire... Tu +ne riras pas, hein?... Ce sont mes grands-parents, deux êtres dont je +suis toute la vie et qui ne m'ont pas vu depuis dix ans... Dix ans, +c'est long! Mais que veux-tu? moi, Paris me tient; eux, c'est le grand +âge... Ils sont si vieux, s'ils venaient me voir, ils se casseraient +en route... Heureusement, tu es là-bas, mon cher meunier, et, en +t'embrassant, les pauvres gens croiront m'embrasser un peu moi-même... +Je leur ai si souvent parlé de nom et de cette bonne amitié dont..._ + +Le diable soit de l'amitié! Justement ce matin-là il faisait un temps +admirable, mais qui ne valait rien pour courir les routes: trop de +mistral et trop de soleil, une vraie journée de Provence. Quand cette +maudite lettre arriva, j'avais déjà choisi mon _cagnard_ (abri) entre +deux roches, et je rêvais de rester là tout le jour, comme un lézard, +à boire de la lumière, en écoutant chanter les pins... Enfin, que +voulez-vous faire? Je fermai le moulin en maugréant, je mis la clef sous +la chatière. Mon bâton, ma pipe, et me voilà parti. + +J'arrivai à Eyguières vers deux heures. Le village était désert, tout +le monde aux champs. Dans les ormes du cours, blancs de poussière, les +cigales chantaient comme en pleine Crau. Il y avait bien sur la place +de la mairie un âne qui prenait le soleil, un vol de pigeons sur la +fontaine de l'église; mais personne pour m'indiquer l'orphelinat. Par +bonheur une vieille fée m'apparut tout à coup, accroupie et filant dans +l'encoignure de sa porte; je lui dis ce que je cherchais; et comme cette +fée était très puissante, elle n'eut qu'à lever sa quenouille: aussitôt +le couvent des Orphelines se dressa devant moi comme par magie... +C'était une grande maison maussade et noire, toute fière de montrer +au-dessus de son portail en ogive une vieille croix de grès rouge avec +un peu de latin autour. A côté de cette maison, j'en aperçus une autre +plus petite. Des volets gris, le jardin derrière... Je la reconnus tout +de suite, et j'entrai sans frapper. + +Je reverrai toute ma vie ce long corridor frais et calme, la muraille +peinte en rose, le jardinet qui tremblait, au fond à travers un store +de couleur claire, et sur tous les panneaux des fleurs et des violons +fanés. Il me semblait que j'arrivais chez quelque vieux bailli du +temps de Sedaine... Au bout du couloir, sur la gauche, par une porte +entr'ouverte on entendait le tic tac d'une grosse horloge et une voix +d'enfant, mais d'enfant à l'école, qui lisait en s'arrêtant à chaque +syllabe: A... lors... saint... I... ré... née... s'é... cri... a... +Je... suis... le... fro... ment... du... Seigneur... Il... faut... +que... je... sois... mou... lu... par... la... dent... de... ces... +a... ni... maux... Je m'approchai doucement de cette porte et +je regardai. + +Dans le calme et le demi-jour d'une petite chambre, un bon vieux à +pommettes roses, ridé jusqu'au bout des doigts, dormait au fond d'un +fauteuil, la bouche ouverte, les mains sur ses genoux. A ses pieds, une +fillette habillée de bleu,--grande pèlerine et petit béguin, le costume +des orphelines,--lisait la Vie de saint Irénée dans un livre plus gros +qu'elle... Cette lecture miraculeuse avait opéré sur toute la maison. +Le vieux dormait dans son fauteuil, les mouches au plafond, les canaris +dans leur cage, là-bas sur la fenêtre. La grosse horloge ronflait, tic +tac, tic tac. Il n'y avait d'éveillé dans toute la chambre qu'une grande +bande de lumière qui tombait droite et blanche entre les volets clos, +pleine d'étincelles vivantes et de valses microscopiques... Au milieu +de l'assoupissement général, l'enfant continuait sa lecture d'un air grave: +Aus... si... tôt... deux... lions... se... pré...ci... pi... tè... +rent... sur... lui... et... le... dé... vo... rè... rent... C'est à ce +moment que j'entrai... Les lions de saint Irénée se précipitant dans la +chambre n'y auraient pas produit plus de stupeur que moi. Un vrai coup +de théâtre! La petite pousse un cri, le gros livre tombe, les canaris, +les mouches se réveillent, la pendule sonne, le vieux se dresse en +sursaut, tout effaré, et moi-même, un peu troublé, je m'arrête sur le +seuil en criant bien fort: + +--Bonjour, braves gens! je suis l'ami de Maurice. + +Oh! alors, si vous l'aviez vu, le pauvre vieux, si vous l'aviez vu venir +vers moi les bras tendus, m'embrasser, me serrer les mains, courir égaré +dans la chambre, en faisant: + +--Mon Dieu! mon Dieu!... + +Toutes les rides de son visage riaient. Il était rouge. Il bégayait: + +--Ah! monsieur... ah! monsieur... + +Puis il allait vers le fond en appelant: + +--Mamette! + +Une porte qui s'ouvre, un trot de souris dans le couloir... c'était +Mamette. Rien de joli comme cette petite vieille avec son bonnet à +coque, sa robe carmélite, et son mouchoir brodé qu'elle tenait à la main +pour me faire honneur, à l'ancienne mode... Chose attendrissante! +ils se ressemblaient. Avec un tour et des coques jaunes, il aurait +pu s'appeler Mamette, lui aussi. Seulement la vraie Mamette avait du +beaucoup pleurer dans sa vie, et elle était encore plus ridée que +l'autre. Comme l'autre aussi, elle avait près d'elle une enfant de +l'orphelinat, petite garde en pèlerine bleue, qui ne la quittait jamais; +et de voir ces vieillards protégés par ces orphelines, c'était ce qu'on +peut imaginer de plus touchant. + +En entrant, Mamette avait commencé par me faire une grande révérence, +mais d'un mot le vieux lui coupa sa révérence en deux: + +--C'est l'ami de Maurice... + +Aussitôt la voilà qui tremble, qui pleure, perd son mouchoir, qui +devient rouge, toute rouge, encore plus rouge que lui... Ces vieux! ça +n'a qu'une goutte de sang dans les veines, et à la moindre émotion elle +leur saute au visage... + +--Vite, vite, une chaise... dit la vieille à sa petite. + +--Ouvre les volets... crie le vieux à la sienne. + +Et, me prenant chacun par une main, ils m'emmenèrent en trottinant +jusqu'à la fenêtre, qu'on a ouverte toute grande pour mieux me voir. On +approche les fauteuils, je m'installe entre les deux sur un pliant, les +petites bleues derrière nous, et l'interrogatoire commence: + +--Comment va-t-il? Qu'est-ce qu'il fait? Pourquoi ne vient-il pas? +Est-ce qu'il est content?... + +Et patati! et patata! Comme cela pendant des heures. + +Moi, je répondais de mon mieux à toutes leurs questions, donnant sur mon +ami les détails que je savais, inventant effrontément ceux que je ne +savais pas, me gardant surtout d'avouer que je n'avais jamais remarqué +si ses fenêtres fermaient bien ou de quelle couleur était le papier de +sa chambre. + +--Le papier de sa chambre!... Il est bleu, madame, bleu clair, avec des +guirlandes... + +--Vraiment? faisait la pauvre vieille attendrie; et elle ajoutait en se +tournant vers son mari: C'est un si brave enfant! + +--Oh! oui, c'est un brave enfant! reprenait l'autre avec enthousiasme. + +Et, tout le temps que je parlais, c'étaient entre eux des hochements de +tête, de petits rires fins, des clignements d'yeux, des airs entendus, +ou bien encore le vieux qui se rapprochait pour me dire: + +--Parlez plus fort... Elle a l'oreille un peu dure. + +Et elle de son côté: + +--Un peu plus haut, je vous prie!... Il n'entend pas très bien... + +Alors j'élevais la voix; et tous deux me remerciaient d'un sourire; et +dans ces sourires fanés qui se penchaient vers moi, cherchant jusqu'au +fond de mes yeux l'image de leur Maurice, moi, j'étais tout ému de la +retrouver cette image, vague, voilée, presque insaisissable, comme si je +voyais mon ami me sourire, très loin, dans un brouillard. + + * * * * * + +Tout à coup le vieux se dresse sur son fauteuil: + +--Mais j'y pense, Mamette..., il n'a peut-être pas déjeuné! + +Et Mamette, effarée, les bras au ciel: + +--Pas déjeuné!... Grand Dieu! + +Je croyais qu'il s'agissait encore de Maurice, et j'allais répondre que +ce brave enfant n'attendait jamais plus tard que midi pour se mettre à +table. Mais non, c'était bien de moi qu'on parlait; et il faut voir quel +branle-bas quand j'avouai que j'étais encore à jeun: + +--Vite le couvert, petites bleues! La table au milieu de la chambre, la +nappe du dimanche, les assiettes à fleurs. Et ne rions pas tant, s'il +vous plaît! et dépêchons-nous... + +Je crois bien qu'elles se dépêchaient. A peine le temps de casser trois +assiettes le déjeuner se trouva servi. + +--Un bon petit déjeuner! me disait Mamette en me conduisant à table; +seulement vous serez tout seul... Nous autres, nous avons déjà mangé ce +matin. + +Ces pauvres vieux! à quelque heure qu'on les prenne, ils ont toujours +mangé le matin. + +Le bon petit déjeuner de Mamette, c'était deux doigts de lait, des +dattes et une _barquette_, quelque chose comme un échaudé; de quoi la +nourrir elle et ses canaris au moins pendant huit jours... Et dire +qu'à moi seul je vins à bout de toutes ces provisions!... Aussi quelle +indignation autour de la table! Comme les petites bleues chuchotaient en +se poussant du coude, et là-bas, au fond de leur cage, comme les +canaris avaient l'air de se dire: «Oh! ce monsieur qui mange toute la +_barquette_!» + +Je la mangeai toute, en effet, et presque sans m'en apercevoir, occupé +que j'étais à regarder autour de moi dans cette chambre claire et +paisible où flottait comme une odeur de choses anciennes... Il y avait +surtout deux petits lits dont je ne pouvais pas détacher mes yeux. Ces +lits, presque deux berceaux, je me les figurais le matin, au petit jour, +quand ils sont encore enfouis sous leurs grands rideaux à franges. Trois +heures sonnent. C'est l'heure où tous les vieux se réveillent: + +--Tu dors, Mamette? + +--Non, mon ami. + +--N'est-ce pas que Maurice est un brave enfant? + +--Oh! oui c'est un brave enfant. + +Et j'imaginais comme cela toute une causerie, rien que pour avoir vu ces +deux petits lits de vieux, dressés l'un à côté de l'autre... + +Pendant ce temps, un drame terrible se passait à l'autre bout de la +chambre, devant l'armoire. Il s'agissait d'atteindre là-haut, sur le +dernier rayon, certain bocal de cerises à l'eau-de-vie qui attendait +Maurice depuis dix ans et dont on voulait me faire l'ouverture. Malgré +les supplications de Mamette, le vieux avait tenu à aller chercher ses +cerises lui-même; et, monté sur une chaise au grand effroi de sa femme, +il essayait d'arriver là-haut... Vous voyez le tableau d'ici, le vieux +qui tremble et qui se hisse, les petites bleues cramponnées à sa chaise, +Mamette derrière lui haletante, les bras tendus, et sur tout cela un +léger parfum de bergamote qui s'exhale de l'armoire ouverte et des +grandes piles de linge roux... C'était charmant. + +Enfin, après bien des efforts, on parvint à le tirer de l'armoire, ce +fameux bocal, et avec lui une vieille timbale d'argent toute bosselée, +la timbale de Maurice quand il était petit. On me la remplit de cerises +jusqu'au bord; Maurice les aimait tant, les cerises! Et tout en me +servant, le vieux me disait à l'oreille d'un air de gourmandise: + +--Vous êtes bien heureux, vous, de pouvoir en manger!... C'est ma femme +qui les a faites... Vous allez goûter quelque chose de bon. + +Hélas sa femme les avait faites, mais elle avait oublié de les sucrer. +Que voulez-vous? on devient distrait en vieillissant. Elles étaient +atroces, vos cerises, ma pauvre Mamette... Mais cela ne m'empêcha pas +de les manger jusqu'au bout, sans sourciller. + + * * * * * + +Le repas terminé, je me levai pour prendre congé de mes hôtes. Ils +auraient bien voulu me garder encore un peu pour causer du brave enfant, +mais le jour baissait, le moulin était loin, il fallait partir. + +Le vieux s'était levé en même temps que moi. + +--Mamette, mon habit!... Je veux le conduire jusqu'à la place. + +Bien sûr qu'au fond d'elle-même Mamette trouvait qu'il faisait déjà un +peu frais pour me conduire jusqu'à la place; mais elle n'en laissa rien +paraître. Seulement, pendant qu'elle l'aidait à passer les manches de +son habit, un bel habit tabac d'Espagne à boutons de nacre, j'entendais +la chère créature qui lui disait doucement: + +--Tu ne rentreras pas trop tard, n'est-ce pas? + +Et lui, d'un petit air malin: + +--Hé! hé!... je ne sais pas... peut-être... + +Là-dessus, ils se regardaient en riant, et les petites bleues riaient +de les voir rire, et dans leur coin les canaris riaient aussi à leur +manière... Entre nous, je crois que l'odeur des cerises les avait tous +un peu grisés. + +...La nuit tombait, quand nous sortîmes, le grand-père et moi. La petite +bleue nous suivait de loin pour le ramener; mais lui ne la voyait pas, +et il était tout fier de marcher à mon bras, comme un homme. Mamette, +rayonnante, voyait cela du pas de sa porte, et elle avait en nous +regardant de jolis hochements de tête qui semblaient dire: «Tout de +même, mon pauvre homme!... il marche encore.» + + + +BALLADES EN PROSE + + +En ouvrant ma porte ce matin, il y avait autour de mon moulin un grand +tapis de gelée blanche. L'herbe luisait et craquait comme du verre; +toute la colline grelottait... Pour un jour ma chère Provence s'était +déguisée en pays du Nord; et c'est parmi les pins frangés de givre, les +touffes de lavandes épanouies en bouquets de cristal, que j'ai écrit ces +deux ballades d'une fantaisie un peu germanique, pendant que la gelée +m'envoyait ses étincelles blanches, et que là-haut, dans le ciel +clair, de grands triangles de cigognes venues du pays de Henri Heine +descendaient vers la Camargue en criant: «Il fait froid... froid... +froid.» + + +I + +LA MORT DU DAUPHIN. + + +Le petit Dauphin est malade, le petit Dauphin va mourir... Dans toutes +les églises du royaume, le Saint-Sacrement demeure exposé nuit et jour +et de grands cierges brûlent pour la guérison de l'enfant royal. Les +rues de la vieille résidence sont tristes et silencieuses, les cloches +ne sonnent plus, les voitures vont au pas... Aux abords du palais, +les bourgeois curieux regardent, à travers les grilles, des suisses à +bedaines dorées qui causent dans les cours d'un air important. + +Tout le château est en émoi... Des chambellans, des majordomes, montent +et descendent en courant les escaliers de marbre... Les galeries sont +pleines de pages et de courtisans en habits de soie qui vont d'un groupe +à l'autre quêter des nouvelles à voix basse... Sur les larges perrons, +les dames d'honneur éplorées se font de grandes révérences en essuyant +leurs yeux avec de jolis mouchoirs brodés. + +Dans l'Orangerie, il y a nombreuse assemblée de médecins en robe. On +les voit, à travers les vitres, agiter leurs longues manches noires et +incliner doctoralement leurs perruques à marteaux... Le gouverneur et +l'écuyer du petit Dauphin se promènent devant la porte, attendant les +décisions de la Faculté. Des marmitons passent à côté d'eux sans les +saluer. M. l'écuyer jure comme un païen, M. le gouverneur récite des +vers d'Horace... Et pendant ce temps-là, là-bas, du côté des écuries, +on entend un long hennissement plaintif. C'est l'alezan du petit Dauphin +que les palefreniers oublient et qui appelle tristement devant sa +mangeoire vide. + +Et le roi? Où est monseigneur le roi?... Le roi s'est enfermé tout seul +dans une chambre, au bout du château... Les Majestés n'aiment pas qu'on +les voie pleurer... Pour la reine, c'est autre chose... Assise au +chevet du petit Dauphin, elle a son beau visage baigné de larmes, et +sanglote bien haut devant tous, comme ferait une drapière. + +Dans sa couchette de dentelles, le petit Dauphin, plus blanc que les +coussins sur lesquels il est étendu, repose, les yeux fermés. On croit +qu'il dort; mais non! Le petit Dauphin ne dort pas... Il se retourne +vers sa mère, et, voyant qu'elle pleure, il lui dit: + +--Madame la reine, pourquoi pleurez-vous? Est-ce que vous croyez +bonnement que je m'en vas mourir? + +La reine veut répondre. Les sanglots l'empêchent de parler. + +--Ne pleurez donc pas, madame la reine; vous oubliez que je suis le +Dauphin, et que les Dauphins ne peuvent pas mourir ainsi... + +La reine sanglote encore plus fort, et le petit Dauphin commence à +s'effrayer. + +--Holà, dit-il, je ne veux pas que la mort vienne me prendre, et je +saurai bien l'empêcher d'arriver jusqu'ici... Qu'on fasse venir sur +l'heure quarante lansquenets très forts pour monter la garde autour de +notre lit!... Que cent gros canons veillent nuit et jour, mèche allumée, +sous nos fenêtres! Et malheur à la mort, si elle ose s'approcher de +nous!... + +Pour complaire à l'enfant royal, la reine fait un signe. Sur l'heure, +on entend les gros canons qui roulent dans la cour; et quarante grands +lansquenets, la pertuisane au poing, viennent se ranger autour de la +chambre. Ce sont de vieux soudards à moustaches grises. Le petit Dauphin +bat des mains en les voyant. Il en reconnaît un et l'appelle: + +--Lorrain! Lorrain! + +Le soudard fait un pas vers le lit: + +--Je t'aime bien, mon vieux Lorrain... Fais voir un peu ton grand +sabre... Si la mort veut me prendre, il faudra la tuer, n'est-ce pas? + +Lorrain répond: + +--Oui, monseigneur... + +Et il a deux grosses larmes qui coulent sur ses joues tannées. + +A ce moment, l'aumônier s'approche du petit Dauphin et lui parle +longtemps à voix basse en lui montrant un crucifix. Le petit Dauphin +l'écoute d'un air fort étonné, puis tout à coup l'interrompant: + +--Je comprends bien ce que vous me dites, monsieur l'abbé; mais enfin +est-ce que mon petit ami Beppo ne pourrait pas mourir à ma place, en lui +donnant beaucoup d'argent?... + +L'aumônier continue à lui parler à voix basse, et le petit Dauphin a +l'air de plus en plus étonné. + +Quand l'aumônier a fini, le petit Dauphin reprend avec un gros soupir: + +--Tout ce que vous me dites là est bien triste, monsieur l'abbé; mais +une chose me console, c'est que là-haut, dans le paradis des étoiles, je +vais être encore le Dauphin... Je sais que le bon Dieu est mon cousin et +ne peut pas manquer de me traiter selon mon rang. + +Puis il ajoute, en se tournant vers sa mère: + +--Qu'on m'apporte mes plus beaux habits, mon pourpoint d'hermine blanche +et mes escarpins de velours! Je veux me faire brave pour les anges et +entrer au paradis en costume de Dauphin. + +Une troisième fois, l'aumônier se penche vers le petit Dauphin et lui +parle longuement à voix basse... Au milieu de son discours, l'enfant +royal l'interrompt avec colère: + +--Mais alors crie-t-il, d'être Dauphin, ce n'est rien du tout! + +Et, sans vouloir plus rien entendre, le petit Dauphin se tourne vers la +muraille, et il pleure amèrement. + + +II + +LE SOUS-PRÉFET AUX CHAMPS. + + +M. le sous-préfet est en tournée. Cocher devant, laquais derrière, la +calèche de la sous-préfecture l'emporte majestueusement au concours +régional de la Combe-aux-Fées. Pour cette journée mémorable, M. le +sous-préfet a mis son bel habit brodé, son petit claque, sa culotte +collante à bandes d'argent et son épée de gala à poignée de nacre... +Sur ses genoux repose une grande serviette en chagrin gaufré qu'il +regarde tristement. + +M. le sous-préfet regarde tristement sa serviette en chagrin gaufré; +il songe au fameux discours qu'il va falloir prononcer tout à l'heure +devant les habitants de la Combe-aux-Fées: + +--Messieurs et chers administrés... + +Mais il a beau tortiller la soie blonde de ses favoris et répéter vingt +fois de suite: + +--Messieurs et chers administrés... la suite du discours ne vient pas. + +La suite du discours ne vient pas... Il fait si chaud dans cette +calèche!... A perte de vue, la route de la Combe-aux-Fées poudroie sous +le soleil du Midi... L'air est embrasé... et sur les ormeaux du bord du +chemin, tout couverts de poussière blanche, des milliers de cigales +se répondent d'un arbre à l'autre... Tout à coup M. le sous-préfet +tressaille. Là-bas, au pied d'un coteau, il vient d'apercevoir un petit +bois de chênes verts qui semble lui faire signe. + +Le petit bois de chênes verts semble lui faire signe: + +--Venez donc par ici, monsieur le sous-préfet; pour composer votre +discours, vous serez beaucoup mieux sous mes arbres... + +M. le sous-préfet est séduit; il saute à bas de sa calèche et dit à ses +gens de l'attendre, qu'il va composer son discours dans le petit bois de +chênes verts. + +Dans le petit bois de chênes verts il y a des oiseaux, des violettes, et +des sources sous l'herbe fine... Quand ils ont aperçu M. le sous-préfet +avec sa belle culotte et sa serviette en chagrin gaufré, les oiseaux ont +eu peur et se sont arrêtés de chanter, les sources n'ont plus osé faire +de bruit, et les violettes se sont cachées dans le gazon... Tout ce +petit monde-là n'a jamais vu de sous-préfet, et se demande à voix basse +quel est ce beau seigneur qui se promène en culotte d'argent. + +A voix basse, sous la feuillée, on se demande quel est ce beau seigneur +en culotte d'argent... Pendant ce temps-là, M. le sous-préfet, ravi du +silence et de la fraîcheur du bois, relève les pans de son habit, pose +son claque sur l'herbe et s'assied dans la mousse au pied d'un jeune +chêne; puis il ouvre sur ses genoux sa grande serviette de chagrin +gaufré et en tire une large feuille de papier ministre. + +--C'est un artiste! dit la fauvette. + +--Non, dit le bouvreuil, ce n'est pas un artiste, puisqu'il a une +culotte en argent; c'est plutôt un prince. + +--C'est plutôt un prince, dit le bouvreuil. + +--Ni un artiste, ni un prince, interrompt un vieux rossignol, qui a +chanté toute une saison dans les jardins de la sous-préfecture... Je +sais ce que c'est: c'est un sous-préfet! + +Et tout le petit bois va chuchotant: + +--C'est un sous-préfet! c'est un sous-préfet! + +--Comme il est chauve! remarque une alouette à grande huppe. + +Les violettes demandent: + +--Est-ce que c'est méchant? + +--Est-ce que c'est méchant? demandent les violettes. + +Le vieux rossignol répond: + +--Pas du tout! + +Et sur cette assurance, les oiseaux se remettent à chanter, les sources +à courir, les violettes à embaumer, comme si le monsieur n'était pas +là... Impassible au milieu de tout ce joli tapage, M. le sous-préfet +invoque dans son coeur la Muse des comices agricoles, et, le crayon +levé, commence à déclamer de sa voix de cérémonie: + +--Messieurs et chers administrés... + +--Messieurs et chers administrés, dit le sous-préfet de sa voix de +cérémonie... + +Un éclat de rire l'interrompt; il se retourne et ne voit rien qu'un gros +pivert qui le regarde en riant, perché sur son claque. Le sous-préfet +hausse les épaules et veut continuer son discours; mais le pivert +l'interrompt encore et lui crie de loin: + +--A quoi bon? + +--Comment! à quoi bon? dit le sous-préfet, qui devient tout rouge; et, +chassant d'un geste cette bête effrontée, il reprend de plus belle: + +--Messieurs et chers administrés... + +--Messieurs et chers administrés..., a repris le sous-préfet de plus +belle. + +Mais alors, voilà les petites violettes qui se haussent vers lui sur le +bout de leurs tiges et qui lui disent doucement: + +--Monsieur le sous-préfet, sentez-vous comme nous sentons bon? + +Et les sources lui font sous la mousse une musique divine; et dans +les branches, au-dessus de sa tête, des tas de fauvettes viennent lui +chanter leurs plus jolis airs; et tout le petit bois conspire pour +l'empêcher de composer son discours. + +Tout le petit bois conspire pour l'empêcher de composer son discours... +M. le sous-préfet, grisé de parfums, ivre de musique, essaye vainement +de résister au nouveau charme qui l'envahit. Il s'accoude sur l'herbe, +dégrafe son bel habit, balbutie encore deux ou trois fois: + +--Messieurs et chers administrés... Messieurs et chers admi... +Messieurs et chers... + +Puis il envoie les administrés au diable; et la Muse des comices +agricoles n'a plus qu'à se voiler la face. + +Voile-toi la face, ô Muse, des comices agricoles!... Lorsque, au bout +d'une heure, les gens de la sous-préfecture, inquiets de leur maître, +sont entrés dans le petit bois, ils ont vu un spectacle qui les a fait +reculer d'horreur... M. le sous-préfet était couché sur le ventre, dans +l'herbe, débraillé comme un bohème. Il avait mis son habit bas;... et, +tout en mâchonnant des violettes, M. le sous-préfet faisait des vers. + + + +LE PORTEFEUILLE DE BIXIOU + + +Un matin du mois d'octobre, quelques jours avant de quitter Paris, je +vis arriver chez moi,--pendant que je déjeunais,--un vieil homme en +habit râpé, cagneux, crotté, l'échine basse, grelottant sur ses longues +jambes comme un échassier déplumé. C'était Bixiou. Oui, Parisiens, votre +Bixiou, le féroce et charmant Bixiou, ce railleur enragé qui vous a tant +réjouis depuis quinze ans avec ses pamphlets et ses caricatures... Ah! +le malheureux, quelle détresse! Sans une grimace qu'il fit en entrant, +jamais je ne l'aurais reconnu. + +La tête inclinée sur l'épaule, sa canne aux dents comme une clarinette, +l'illustre et lugubre farceur s'avança jusqu'au milieu de la chambre et +vint se jeter contre ma table en disant d'une voix dolente: + +--Ayez pitié d'un pauvre aveugle!... + +C'était si bien imité que je ne pus m'empêcher de rire. Mais lui, très +froidement: + +--Vous croyez que je plaisante... regardez mes yeux. + +Et il tourna vers moi deux grandes prunelles blanches sans regard. + +--Je suis aveugle, mon cher, aveugle pour la vie... Voilà ce que c'est +que d'écrire avec du vitriol. Je me suis brûlé les yeux à ce joli +métier; mais là, brûlé à fond... jusqu'aux bobèches! ajouta-t-il en me +montrant ses paupières calcinées où ne restait plus l'ombre d'un cil. + +J'étais si ému que je ne trouvai rien à lui dire. Mon silence +l'inquiéta: + +--Vous travaillez? + +--Non, Bixiou, je déjeune. Voulez-vous en faire autant? + +Il ne répondit pas, mais au frémissement de ses narines, je vis bien +qu'il mourait d'envie d'accepter. Je le pris par la main, et je le fis +asseoir près de moi. + +Pendant qu'on le servait, le pauvre diable flairait la table avec un +petit rire: + +--Ça a l'air bon tout ça. Je vais me régaler; il y a si longtemps que +je ne déjeune plus! Un pain d'un sou tous les matins, en courant les +ministères... car, vous savez, je cours les ministères, maintenant; +c'est ma seule profession. J'essaye d'accrocher un bureau de tabac... +Qu'est-ce que voulez? il faut qu'on mange à la maison. Je ne peux plus +dessiner; je ne peux plus écrire... Dicter?... Mais quoi?... Je n'ai +rien dans la tête, moi; je n'invente rien. Mon métier, c'était de voir +les grimaces de Paris et de les faire; à présent il n'y a plus moyen... +Alors j'ai pensé à un bureau de tabac; pas sur les boulevards, bien +entendu. Je n'ai pas droit à cette faveur, n'étant ni mère de danseuse, +ni veuve d'officier supérieur. Non! simplement un petit bureau de +province, quelque part bien loin, dans un coin des Vosges. J'aurai une +forte pipe en porcelaine; je m'appellerai Hans ou Zébédé, comme dans +Erckmann-Chatrian, et je me consolerai de ne plus écrire en faisant des +cornets de tabac avec les oeuvres de mes contemporains. + +«Voilà tout ce que je demande. Pas grand chose, n'est ce pas?... Eh +bien, c'est le diable pour y arriver... Pourtant les protections ne +devraient pas me manquer. J'étais très lancé autrefois. Je dînais chez +le maréchal, chez le prince, chez les ministres; tous ces gens-là +voulaient m'avoir parce que je les amusais ou qu'ils avaient peur de +moi. A présent, je ne fais plus peur à personne. O mes yeux! mes pauvres +yeux! Et l'on ne m'invite nulle part. C'est si triste une tête d'aveugle +à table... Passez-moi le pain, je vous prie... Ah! les bandits! ils me +l'auront fait payer cher ce malheureux bureau de tabac. Depuis six mois, +je me promène dans tous les ministères avec ma pétition. J'arrive le +matin, à l'heure où l'on allume les poêles et où l'on fait faire un tour +aux chevaux de Son Excellence sur le sable de la cour; je ne m'en vais +qu'à la nuit, quand on apporte les grosses lampes et que les cuisines +commencent à sentir bon... + +«Toute ma vie se passe sur les coffres à bois des antichambres. Aussi +les huissiers me connaissent, allez. A l'Intérieur, ils m'appellent: +«Ce bon monsieur!» Et moi, pour gagner leur protection, je fais des +calembours, ou je dessine d'un trait sur un coin de leur buvards de +grosses moustaches qui les font rire... Voilà où j'en suis arrivé après +vingt ans de succès tapageurs, voilà la fin d'une vie d'artiste!... +Et dire qu'ils sont en France quarante mille galopins à qui notre +profession fait venir l'eau à la bouche! Dire qu'il y a tous les jours, +dans les départements, une locomotive qui chauffe pour nous apporter des +pancrées d'imbéciles affamés de littérature et de bruit imprimé!... Ah! +province romanesque, si la misère de Bixiou pouvait te servir de leçon! + +Là-dessus il se fourra le nez dans son assiette et se mit à manger +avidement, sans dire un mot... C'était pitié de le voir faire. A chaque +minute, il perdait son pain, sa fourchette, tâtonnait pour trouver son +verre... Pauvre homme! il n'avait pas encore l'habitude. + + * * * * * + +Au bout d'un moment, il reprit: + +--Savez-vous ce qu'il y a encore de plus horrible pour moi? C'est de ne +plus pouvoir lire mes journaux. Il faut être du métier pour comprendre +cela... Quelquefois le soir, en rentrant, j'en achète un, rien que pour +sentir cette odeur de papier humide et de nouvelles fraîches... C'est +si bon! et personne pour me les lire! Ma femme pourrait bien, mais elle +ne veut pas: elle prétend qu'on trouve dans les faits divers des choses +qui ne sont pas convenables... Ah! ces anciennes maîtresses, une fois +mariées, il n'y a pas plus bégueules qu'elles. Depuis que j'en ai fait +Mme Bixiou, celle-là s'est crue obligée de devenir bigote, mais à un +point!... Est-ce qu'elle ne voulait pas me faire frictionner les yeux +avec l'eau de la Salette! Et puis, le pain bénit, les quêtes, la +Sainte-Enfance, les petits Chinois, que sais-je encore?... Nous sommes +dans les bonnes oeuvres jusqu'au cou... Ce serait cependant une bonne +oeuvre de me lire mes journaux. Eh bien, non, elle ne veut pas... Si ma +fille était chez nous, elle me les lirait, elle; mais, depuis que je +suis aveugle, je l'ai fait entrer à Notre-Dame-des-Arts, pour avoir une +bouche de moins à nourrir... + +«Encore une qui me donne de l'agrément, celle-là! Il n'y a pas neuf ans +qu'elle est au monde, elle a déjà eu toutes les maladies... Et triste! +et laide! plus laide que moi, si c'est possible... un monstre!... Que +voulez-vous? je n'ai jamais su faire que des charges... Ah çà, mais je +suis bon, moi, de vous raconter mes histoires de famille. Qu'est-ce que +cela peut vous faire à vous?... Allons, donnez-moi encore un peu de +cette eau-de-vie. Il faut que je me mette en train. En sortant d'ici je +vais à l'instruction publique, et, les huissiers n'y sont pas faciles à +dérider. C'est tous d'anciens professeurs. + +Je lui versai son eau-de-vie. Il commença à la déguster par petites fois, +d'un air attendri... Tout à coup, je ne sais quelle fantaisie le piquant, +il se leva, son verre à la main, promena un instant autour de lui sa tête +de vipère aveugle, avec le sourire aimable du monsieur qui va parler, +puis, d'une voix stridente, comme pour haranguer un banquet de deux +cents couverts: + +--Aux arts! Aux lettres! A la presse! + +Et le voilà parti sur un toast de dix minutes, la plus folle et la plus +merveilleuse improvisation qui soit jamais sortie de cette cervelle de +pitre. + +Figurez-vous une revue de fin d'année intitulée: le _Pavé des lettres +en_ 186*; nos assemblées soi-disant littéraires, nos papotages, nos +querelles, toutes les cocasseries d'un monde excentrique, fumier +d'encre, enfer sans grandeur, où l'on s'égorge, où l'on s'étripe, où +l'on se détrousse, où l'on parle intérêts et gros sous bien plus que +chez les bourgeois, ce qui n'empêche pas qu'on y meure de faim plus +qu'ailleurs; toutes nos lâchetés, toutes nos misères; le vieux baron +T... de la Tombola s'en allant faire «gna... gna... gna...» aux +Tuileries avec sa sébile et son habit barbeau; puis nos morts de +l'année, les enterrements à réclames, l'oraison funèbre de monsieur +le délégué toujours la même: «Cher et regretté! pauvre cher!» à un +malheureux dont on refuse de payer la tombe; et ceux qui se sont +suicidés, et ceux qui sont devenus fous; figurez-vous tout cela, +raconté, détaillé, gesticulé par un grimacier de génie, vous aurez alors +une idée de ce que fut l'improvisation de Bixiou. + + * * * * * + +Son toast fini, son verre bu, il me demanda l'heure et s'en alla, d'un +air farouche, sans me dire adieu... J'ignore comment les huissiers de +M. Duruy se trouvèrent de sa visite ce matin-là; mais je sais bien que +jamais de ma vie je ne me suis senti si triste, si mal en train qu'après +le départ de ce terrible aveugle. Mon encrier m'écoeurait, ma plume +me faisait horreur, j'aurais voulu m'en aller loin, courir, voir des +arbres, sentir quelque chose de bon... Quelle haine, grand Dieu! que de +fiel! quel besoin de baver sur tout, de tout salir! Ah! le misérable... + +Et j'arpentais ma chambre avec fureur, croyant toujours entendre le +ricanement de dégoût qu'il avait eu en me parlant de sa fille. + +Tout à coup, près de la chaise où l'aveugle s'était assis, je sentis +quelque chose rouler sous mon pied. En me baissant, je reconnus son +portefeuille, un gros portefeuille luisant, à coins cassés, qui ne le +quitte jamais et qu'il appelle en riant sa poche à venin. Cette poche, +dans notre monde, était aussi renommée que les fameux cartons de M. de +Girardin. On disait qu'il y avait des choses terribles là dedans... +L'occasion se présentait belle pour m'en assurer. Le vieux portefeuille, +trop gonflé, s'était crevé en tombant, et tous les papiers avaient roulé +sur le tapis; il me fallut les ramasser l'un après l'autre... + +Un paquet de lettres écrites sur du papier à fleurs, commençant toutes: +_Mon cher papa_, et signées: _Céline Bixiou des Enfants de Marie_. + +D'anciennes ordonnances pour des maladies d'enfants: croup, convulsions, +scarlatine, rougeole... (la pauvre petite n'en avait pas échappé une!) + +Enfin une grande enveloppe cachetée d'où sortaient, comme d'un bonnet de +fillette, deux ou trois crins jaunes tout frisées; et sur l'enveloppe, +en grosse écriture tremblée, une écriture d'aveugle: + +_Cheveux de Céline, coupés le 13 mai, le jour de son entrée là-bas_. + +Voilà ce qu'il y avait dans le portefeuille de Bixiou. + +Allons, Parisiens, vous êtes tous les mêmes. Le dégoût, l'ironie, un +rire infernal, des blagues féroces, et puis pour finir:... _Cheveux de +Céline coupés le 13 mai_. + + + +LA LÉGENDE DE L'HOMME A LA CERVELLE D'OR. + +A LA DAME QUI DEMANDE DES HISTOIRES GAIES. + + +En lisant votre lettre, madame, j'ai eu comme un remords. Je m'en suis +voulu de la couleur un peu trop demi-deuil de mes historiettes, et je +m'étais promis de vous offrir aujourd'hui quelque chose de joyeux, de +follement joyeux. + +Pourquoi serais-je triste, après tout? Je vis à mille lieues des +brouillards parisiens, sur une colline lumineuse, dans le pays des +tambourins et du vin muscat. Autour de chez moi tout n'est que soleil et +musique; j'ai des orchestres de culs-blancs, des orphéons de mésanges; +le matin, les courlis qui font: «Coureli! coureli!» à midi, les cigales, +puis les pâtres qui jouent du fifre, et les belles filles brunes qu'on +entend rire dans les vignes... En vérité, l'endroit est mal choisi pour +broyer du noir; je devrais plutôt expédier aux dames des poèmes couleur +de rose et des pleins paniers de contes galants. + +Eh bien, non! je suis encore trop près de Paris. Tous les jours, jusque +dans mes pins, il m'envoie les éclaboussures de ses tristesses... +A l'heure même où j'écris ces lignes, je viens d'apprendre la mort +misérable du pauvre Charles Barbara; et mon moulin en est tout en deuil. +Adieu les courlis et les cigales! Je n'ai plus le coeur à rien de +gai... Voilà pourquoi, madame, au lieu du joli conte badin que je +m'étais promis de vous faire, vous n'aurez encore aujourd'hui qu'une +légende mélancolique. + + * * * * * + +Il était une fois un homme qui avait une cervelle d'or; oui, madame, une +cervelle toute en or. Lorsqu'il vint au monde, les médecins pensaient +que cet enfant ne vivrait pas, tant sa tête était lourde et son crâne +démesuré. Il vécut cependant et grandit au soleil comme un beau plant +d'olivier; seulement sa grosse tête l'entraînait toujours, et c'était +pitié de le voir se cogner à tous les meubles en marchant... Il tombait +souvent. Un jour, il roula du haut d'un perron et vint donner du front +contre un degré de marbre, où son crâne sonna comme un lingot. On +le crut mort; mais, en le relevant, on ne lui trouva qu'une légère +blessure, avec deux ou trois gouttelettes d'or caillées dans ses cheveux +blonds. C'est ainsi que les parents apprirent que l'enfant avait une +cervelle en or. + +La chose fut tenue secrète; le pauvre petit lui-même ne se douta de +rien. De temps en temps, il demandait pourquoi on ne le laissait plus +courir devant la porte avec les garçonnets de la rue. + +--On vous volerait, mon beau trésor! lui répondait sa mère... + +Alors le petit avait grand'peur d'être volé; il retournait jouer tout +seul, sans rien dire, et se trimbalait lourdement d'une salle à +l'autre... + +A dix-huit ans seulement, ses parents lui révélèrent le don monstrueux +qu'il tenait du destin; et, comme ils l'avaient élevé et nourri +jusque-là, ils lui demandèrent en retour un peu de son or. L'enfant +n'hésita pas; sur l'heure même,--comment? par quels moyens? la légende +ne l'a pas dit,--il s'arracha du crâne un morceau d'or massif, un +morceau gros comme une noix, qu'il jeta fièrement sur les genoux de sa +mère... Puis tout ébloui des richesses qu'il portait dans la tête, fou +de désirs, ivre de sa puissance, il quitta la maison paternelle et s'en +alla par le monde en gaspillant son trésor. + + * * * * * + +Du train dont il menait sa vie, royalement, et semant l'or sans compter, +on aurait dit que sa cervelle était inépuisable... Elle s'épuisait +cependant, et à mesure on pouvait voir les yeux s'éteindre, la joue +devenir plus creuse. Un jour enfin, au matin d'une débauche folle, le +malheureux, resté seul parmi les débris du festin et les lustres qui +pâlissaient, s'épouvanta de l'énorme brèche qu'il avait déjà faite à son +lingot; il était temps de s'arrêter. + +Dès lors, ce fut une existence nouvelle. L'homme à la cervelle d'or s'en +alla vivre, à l'écart, du travail de ses mains, soupçonneux et craintif +comme un avare, fuyant les tentations, tâchant d'oublier lui-même ces +fatales richesses auxquelles il ne voulait plus toucher... Par malheur, +un ami l'avait suivi dans sa solitude, et cet ami connaissait son +secret. + +Une nuit, le pauvre homme fut réveillé en sursaut par une douleur à la +tête, une effroyable douleur; il se dressa éperdu, et vit, dans un rayon +de lune, l'ami qui fuyait en cachant quelque chose sous son manteau... + +Encore un peu de cervelle qu'on lui emportait!... + +A quelque temps de là, l'homme à la cervelle d'or devint amoureux, et +cette fois tout fut fini... Il aimait du meilleur de son âme une petite +femme blonde, qui l'aimait bien aussi, mais qui préférait encore les +pompons, les plumes blanches et les jolis glands mordorés battant le +long des bottines. + +Entre les mains de cette mignonne créature,--moitié oiseau, moitié +poupée,--les piécettes d'or fondaient que c'était un plaisir. Elle avait +tous les caprices; et lui ne savait jamais dire non; même, de peur de la +peiner, il lui cacha jusqu'au bout le triste secret de sa fortune. + +--Nous sommes donc bien riches? disait-elle. + +Le pauvre homme répondait: + +--Oh! oui... bien riches! + +Et il souriait avec amour au petit oiseau bleu qui lui mangeait le crâne +innocemment. Quelquefois cependant la peur le prenait, il avait des +envies d'être avare; mais alors la petite femme venait vers lui en +sautillant, et lui disait: + +--Mon mari, qui êtes si riche! achetez-moi quelque chose de bien +cher... + +Et il lui achetait quelque chose de bien cher. + +Cela dura ainsi pendant deux ans; puis, un matin, la petite femme +mourut, sans qu'on sût pourquoi, comme un oiseau... Le trésor touchait +à sa fin; avec ce qui lui en restait, le veuf fit faire à sa chère morte +un bel enterrement. Cloches à toute volée, lourds carrosses tendus de +noir, chevaux empanachés, larmes d'argent dans le velours, rien ne lui +parut trop beau. Que lui importait son or maintenant?... Il en donna +pour l'église, pour les porteurs, pour les revendeuses d'immortelles; il +en donna partout, sans marchander... Aussi, en sortant du cimetière, il +ne lui restait presque plus rien de cette cervelle merveilleuse, à peine +quelques parcelles aux parois du crâne. + +Alors on le vit s'en aller dans les rues, l'air égaré, les mains en +avant, trébuchant comme un homme ivre. Le soir, à l'heure où les bazars +s'illuminent, il s'arrêta devant une large vitrine dans laquelle tout +un fouillis d'étoffes et de parures reluisait aux lumières, et resta là +longtemps à regarder deux bottines de satin bleu bordées de duvet de +cygne. «Je sais quelqu'un à qui ces bottines feraient bien plaisir,» se +disait-il en souriant; et, ne se souvenant déjà plus que la petite femme +était morte, il entra pour les acheter. + +Du fond de son arrière-boutique, la marchande entendit un grand +cri; elle accourut et recula de peur en voyant un homme debout, qui +s'accotait au comptoir et la regardait douloureusement d'un air hébété. +Il tenait d'une main les bottines bleues à bordure de cygne, et +présentait l'autre main toute sanglante, avec des raclures d'or au bout +des ongles. + +Telle est, madame, la légende de l'homme à la cervelle d'or. + + * * * * * + +Malgré ses airs de conte fantastique, cette légende est vraie d'un bout +à l'autre... Il y a par le monde de pauvres gens qui sont condamnés à +vivre de leur cerveau, et payent en bel or fin, avec leur moelle et leur +substance, les moindres choses de la vie. C'est pour eux une douleur de +chaque jour; et puis, quand ils sont las de souffrir... + + + +LE POÈTE MISTRAL. + + +Dimanche dernier, en me levant, j'ai cru me réveiller rue du +Faubourg-Montmartre. Il pleuvait, le ciel était gris, le moulin triste. +J'ai eu peur de passer chez moi cette froide journée de pluie, et tout +de suite l'envie m'est venue d'aller me réchauffer un brin auprès de +Frédéric Mistral, ce grand poète qui vit à trois lieues de mes pins, +dans son petit village de Maillane. + +Sitôt pensé, sitôt parti: une trique en bois de myrte, mon Montaigne, +une couverture, et en route! + +Personne aux champs... Notre belle Provence catholique laisse la +terre se reposer le dimanche... Les chiens seuls au logis, les fermes +closes... De loin en loin, une charrette de roulier avec sa bâche +ruisselante, une vieille encapuchonnée dans sa mante feuille morte, des +mules en tenue de gala, housse de sparterie bleue et blanche, pompons +rouge, grelots d'argent,--emportant au petit trot toute une carriole de +gens de _mas_ qui vont à la messe; puis, là-bas, à travers la brume, une +barque sur la _roubine_ et un pêcheur debout qui lance son épervier... + +Pas moyen de lire en route ce jour-là. La pluie tombait par torrents, et +la tramontane vous la jetait à pleins seaux dans la figure... Je fis +le chemin tout d'une haleine, et enfin, après trois heures de marche, +j'aperçus devant moi les petits bois de cyprès au milieu desquels le +pays de Maillane s'abrite de peur du vent. + +Pas un chat dans les rues du village; tout le monde était à la +grand'messe. Quand je passai devant l'église, le serpent ronflait, et je +vis les cierges reluire à travers les vitres de couleur. + +Le logis du poète est à l'extrémité du pays; c'est la dernière maison +à main gauche, sur la route de Saint-Remy,--une maisonnette à un étage +avec un jardin devant... J'entre doucement... Personne! La porte du +salon est fermée, mais j'entends derrière quelqu'un qui marche et qui +parle à haute voix... Ce pas et cette voix me sont bien connus... Je +m'arrête un moment dans le petit couloir peint à la chaux, la main +sur le bouton de la porte, très ému. Le coeur me bat.--Il est là. Il +travaille... Faut-il attendre que la strophe soit finie?... Ma foi! +tant pis, entrons. + + * * * * * + +Ah! Parisiens, lorsque le poète de Maillane est venu chez vous montrer +Paris à sa Mireille, et que vous l'avez vu dans vos salons, ce Chactas +en habit de ville, avec un col droit et un grand chapeau qui le gênait +autant que sa gloire, vous avez cru que c'était là Mistral... Non, ce +n'était pas lui. Il n'y a qu'un Mistral au monde, celui que j'ai surpris +dimanche dernier dans son village, le chaperon de feutre sur l'oreille, +sans gilet, en jaquette, sa rouge taillole catalane autour des reins, +l'oeil allumé, le feu de l'inspiration aux pommettes, superbe avec un +bon sourire, élégant comme un pâtre grec, et marchant à grands pas, les +mains dans ses poches, en faisant des vers... + +--Comment! c'est toi? cria Mistral en me sautant au cou; la bonne idée +que tu as eue de venir!... Tout juste aujourd'hui, c'est la fête de +Maillane. Nous avons la musique d'Avignon, les taureaux, la procession, +la farandole, ce sera magnifique... La mère va rentrer de la messe; +nous déjeunons, et puis, zou! nous allons voir danser les jolies +filles... + +Pendant qu'il me parlait, je regardais avec émotion ce petit salon à +tapisserie claire, que je n'avais pas vu depuis si longtemps, et où j'ai +passé déjà de si belles heures. Rien n'était changé. Toujours le canapé +à carreaux jaunes, les deux fauteuils de paille, la Vénus sans bras et +la Vénus d'Arles sur la cheminée, le portrait du poète par Hébert, sa +photographie par Etienne Garjat, et, dans un coin, près de la fenêtre, +le bureau,--un pauvre petit bureau de receveur d'enregistrement,--tout +chargé de vieux bouquins et de dictionnaires. Au milieu de ce bureau, +j'aperçus un gros cahier ouvert... C'était _Calendal_, le nouveau poème +de Frédéric Mistral, qui doit paraître à la fin de cette année le jour +de Noël. Ce poème, Mistral y travaille depuis sept ans, et voilà près +de six mois qu'il en a écrit le dernier vers; pourtant, il n'ose s'en +séparer encore. Vous comprenez, on a toujours une strophe à polir, une +rime plus sonore à trouver... Mistral a beau écrire en provençal, il +travaille ses vers comme si tout le monde devait les lire dans la langue +et lui tenir compte de ses efforts de bon ouvrier... Oh! le brave +poète, et que c'est bien Mistral dont Montaigne aurait pu dire: +_Souvienne-vous de celuy à qui, comme on demandoit à quoy faire il se +peinoit si fort en un art qui ne pouvoit venir à la cognoissance de +guère des gens, «J'en ay assez de peu, répondit-il. J'en ay assez d'un. +J'en ay assez de pas un.»_ + + * * * * * + +Je tenais le cahier de _Calendal_ entre mes mains, et je le feuilletais, +plein d'émotion... Tout à coup une musique de fifres et de tambourins +éclate dans la rue, devant la fenêtre, et voilà mon Mistral qui court à +l'armoire, en tire des verres, des bouteilles, traîne la table au milieu +du salon, et ouvre la porte aux musiciens en me disant: + +--Ne ris pas... Ils viennent me donner l'aubade... je suis conseiller +municipal. + +La petite pièce se remplit de monde. On pose les tambourins sur les +chaises, la vieille bannière dans un coin; et le vin cuit circule. Puis +quand on a vidé quelques bouteilles à la santé de M. Frédéric, qu'on a +causé gravement de la fête, si la farandole sera aussi belle que l'an +dernier, si les taureaux se comporteront bien, les musiciens se retirent +et vont donner l'aubade chez les autres conseillers. A ce moment, la +mère de Mistral arrive. + +En un tour de main la table est dressée: un beau linge blanc et deux +couverts. Je connais les usages de la maison; je sais que lorsque +Mistral a du monde, sa mère ne se met pas à table... La pauvre vieille +femme ne connaît que son provençal et se sentirait mal à l'aise pour +causer avec des Français... D'ailleurs, on a besoin d'elle à la +cuisine. + +Dieu! le joli repas que j'ai fait ce matin-là:--un morceau de chevreau +rôti, du fromage de montagne, de la confiture de moût, des figues, des +raisins muscats. Le tout arrosé de ce bon châteauneuf des papes qui a +une si belle couleur rose dans les verres... + +Au dessert, je vais chercher le cahier de poème, et je l'apporte sur la +table devant Mistral. + +--Nous avions dit que nous sortirions, fait le poète en souriant. + +--Non! non!... _Calendal! Calendal!_ + +Mistral se résigne, et de sa voix musicale et douce, en battant la +mesure de ses vers avec la main, il entame le premier chant: + +_--D'une fille folle d'amour,--à présent que j'ai dit la triste +aventure,--je chanterai, si Dieu veut, un enfant de Cassis,--un pauvre +petit pêcheur d'anchois..._ + +Au dehors, les cloches sonnaient les vêpres, les pétards éclataient sur +la place, les fifres passaient et repassaient dans les rues avec les +tambourins. Les taureaux de Camargue, qu'on menait courir, mugissaient. + +Moi, les coudes sur la nappe, des larmes dans les yeux, j'écoutais +l'histoire du petit pêcheur provençal. + + * * * * * + +Calendal n'était qu'un pêcheur; l'amour en fait un héros... Pour gagner +le coeur de sa mie,--la belle Estérelle,--il entreprend des choses +miraculeuses, et les douze travaux d'Hercule ne sont rien à côté des +siens. + +Une fois, s'étant mis en tête d'être riche, il a inventé de formidables +engins de pêche, et ramène au port tout le poisson de la mer. Une autre +fois, c'est un terrible bandit des gorges d'Ollioules, le comte Sévéran, +qu'il va relancer jusque dans son aire, parmi ses coupe-jarrets et ses +concubines... Quel rude gars que ce petit Calendal! Un jour, à la +Sainte-Baume, il rencontre deux partis de compagnons venus là pour vider +leur querelle à grands coups de compas sur la tombe de maître Jacques, +un Provençal qui a fait la charpente du temple de Salomon, s'il +vous plaît. Calendal se jette au milieu de la tuerie, et apaise les +compagnons en leur parlant... + +Des entreprises surhumaines!... Il y avait là-haut, dans les rochers +de Lure, une forêt de cèdres inaccessibles, où jamais bûcheron n'osa +monter. Calendal y va, lui. Il s'y installe tout seul pendant trente +jours. Pendant trente jours, on entend le bruit de sa hache qui sonne +en s'enfonçant dans les troncs. La forêt crie; l'un après l'autre, les +vieux arbres géants tombent et roulent au fond des abîmes et quand +Calendal redescend, il ne reste plus un cèdre sur la montagne... + +Enfin en récompense de tant d'exploits, le pêcheur d'anchois obtient +l'amour d'Estérelle, et il est nommé consul par les habitants de Cassis. +Voilà l'histoire de Calendal... Mais qu'importe Calendal? Ce qu'il y a +avant tout dans le poème, c'est la Provence,--la Provence de la mer, la +Provence de la montagne,--avec son histoire, ses moeurs, ses légendes, +ses paysages, tout un peuple naïf et libre qui a trouvé son grand poète +avant de mourir... Et maintenant, tracez des chemins de fer, plantez +des poteaux à télégraphes, chassez la langue provençale des écoles! La +Provence vivra éternellement dans _Mireille_ et dans _Calendal._ + + * * * * * + +--Assez de poésie! dit Mistral en fermant son cahier. Il faut aller voir +la fête. + +Nous sortîmes; tout le village était dans les rues; un grand coup de +bise avait balayé le ciel, et le ciel reluisait joyeusement sur les +toits rouges mouillés de pluie. Nous arrivâmes à temps pour voir rentrer +la procession. Ce fut pendant une heure un interminable défilé de +pénitents en cagoule, pénitents blancs, pénitents bleus, pénitents gris, +confréries de filles voilées, bannières roses à fleurs d'or, grands +saints de bois dédorés portés à quatre épaules, saintes de faïence +coloriées comme des idoles avec de gros bouquets à la main, chapes, +ostensoirs, dais de velours vert, crucifix encadrés de soie blanche, +tout cela ondulant au vent dans la lumière des cierges et du soleil, au +milieu des psaumes, des litanies, et des cloches qui sonnaient à toute +volée. + +La procession finie, les saints remisés dans leurs chapelles, nous +allâmes voir les taureaux, puis les jeux sur l'aire, les luttes +d'hommes, les trois sauts, l'étrangle-chat, le jeu de l'outre, et tout +le joli train des fêtes de Provence... La nuit tombait quand nous +rentrâmes à Maillane. Sur la place, devant le petit café où Mistral va +faire, le soir, sa partie avec son ami Zidore, on avait allumé un grand +feu de joie... La farandole s'organisait. Des lanternes de papier +découpé s'allumaient partout dans l'ombre; la jeunesse prenait place; et +bientôt, sur un appel des tambourins, commença autour de la flamme une +ronde folle, bruyante, qui devait durer toute la nuit. + + * * * * * + +Après souper, trop las pour courir encore, nous montâmes dans la chambre +de Mistral. C'est une modeste chambre de paysan, avec deux grands lits. +Les murs n'ont pas de papier; les solives du plafond se voient... Il y +a quatre ans, lorsque l'Académie donna à l'auteur de _Mireille_ le prix +de trois mille francs, Mme Mistral eut une idée. + +--Si nous faisions tapisser et plafonner ta chambre? dit-elle à son +fils. + +--Non! non! répondit Mistral... Ça, c'est l'argent des poètes, on n'y +touche pas. + +Et la chambre est restée toute nue; mais tant que l'argent des poètes +a duré, ceux qui ont frappé chez Mistral ont toujours trouvé sa bourse +ouverte... + +J'avais emporté le cahier de _Calendal_ dans la chambre, et je voulus +m'en faire lire encore un passage avant de m'endormir. Mistral choisit +l'épisode des faïences. Le voici en quelques mots: + +C'est dans un grand repas je ne sais où. On apporte sur la table un +magnifique service en faïence de Moustiers. Au fond de chaque assiette, +dessiné en bleu dans l'émail, il y a un sujet provençal; toute +l'histoire du pays tient là dedans. Aussi il faut voir avec quel amour +sont décrites ces belles faïences; une strophe pour chaque assiette, +autant de petits poèmes d'un travail naïf et savant, achevés comme un +tableautin de Théocrite. + +Tandis que Mistral me disait ses vers dans cette belle langue +provençale, plus qu'aux trois quarts latine, que les reines ont parlée +autrefois et que maintenant nos pâtres seuls comprennent, j'admirais cet +homme au dedans de moi, et, songeant à l'état de ruine où il a trouvé sa +langue maternelle et ce qu'il en a fait, je me figurais un de ces vieux +palais des princes des Baux comme on en voit dans les Alpilles: plus de +toits, plus de balustres aux perrons, plus de vitraux aux fenêtres, +le trèfle des ogives cassé, le blason des portes mangé de mousse, des +poules picorant dans la cour d'honneur, des porcs vautrés sous les fines +colonnettes des galeries, l'âne broutant dans la chapelle où l'herbe +pousse, des pigeons venant boire aux grands bénitiers remplis d'eau de +pluie, et enfin, parmi ces décombres, deux ou trois familles de paysans +qui se sont bâti des huttes dans les flancs du vieux palais. + +Puis, voilà qu'un beau jour le fils d'un de ces paysans s'éprend de ces +grandes ruines et s'indigne de les voir ainsi profanées; vite, vite, il +chasse le bétail hors de la cour d'honneur; et, les fées lui venant +en aide, à lui tout seul il reconstruit le grand escalier, remet des +boiseries aux murs, des vitraux aux fenêtres, relève les tours, redore +la salle du trône, et met sur pied le vaste palais d'autre temps, où +logèrent des papes et des impératrices. + +Ce palais restauré, c'est la langue provençale. + +Ce fils de paysan, c'est Mistral. + + + +LES TROIS MESSES BASSES. + + +CONTE DE NOËL. + +I + + +--Deux dindes truffées, Garrigou?... + +--Oui, mon révérend, deux dindes magnifiques bourrées de truffes. J'en +sais quelque chose, puisque c'est moi qui ai aidé à les remplir. On +aurait dit que leur peau allait craquer en rôtissant, tellement elle +était tendue... + +--Jésus-Maria! moi qui aime tant les truffes!... Donne-moi vite mon +surplis, Garrigou... Et avec les dindes, qu'est-ce que tu as encore +aperçu à la cuisine?... + +--Oh! toutes sortes de bonnes choses... Depuis midi nous n'avons fait +que plumer des faisans, des huppes, des gelinottes, des coqs de bruyère. +La plume en volait partout... Puis de l'étang on a apporté des anguilles, +des carpes dorées, des truites, des... + +--Grosses comment, les truites, Garrigou? + +--Grosses comme ça, mon révérend... Énormes!... + +--Oh! Dieu! il me semble que je les vois... As-tu mis le vin dans les +burettes? + +--Oui, mon révérend, j'ai mis le vin dans les burettes... Mais dame! il +ne vaut pas celui que vous boirez tout à l'heure en sortant de la messe +de minuit. Si vous voyiez cela dans la salle à manger du château, toutes +ces carafes qui flambent pleines de vins de toutes les couleurs... +Et la vaisselle d'argent, les surtouts ciselés, les fleurs, les +candélabres!... Jamais il ne se sera vu un réveillon pareil. Monsieur le +marquis a invité tous les seigneurs du voisinage. Vous serez au moins +quarante à table, sans compter le bailli ni le tabellion... Ah! vous +êtes bien heureux d'en être, mon révérend!... Rien que d'avoir flairé +ces belles dindes, l'odeur des truffes me suit partout... Meuh!... + +--Allons, allons, mon enfant. Gardons-nous du péché de gourmandise, +surtout la nuit de la Nativité... Va bien vite allumer les cierges et +sonner le premier coup de la messe; car voilà que minuit est proche, et +il ne faut pas nous mettre en retard... + +Cette conversation se tenait une nuit de Noël de l'an de grâce mil +six cent et tant, entre le révérend dom Balaguère, ancien prieur des +Barnabites, présentement chapelain gagé des sires de Trinquelage, et son +petit clerc Garrigou, ou du moins ce qu'il croyait être le petit clerc +Garrigou, car vous saurez que le diable, ce soir-là, avait pris la face +ronde et les traits indécis du jeune sacristain pour mieux induire le +révérend père en tentation et lui faire commettre un épouvantable péché +de gourmandise. Donc, pendant que le soi-disant Garrigou (hum! +hum!) faisait à tour de bras carillonner les cloches de la chapelle +seigneuriale. Le révérend achevait de revêtir sa chasuble dans la +petite sacristie du château; et, l'esprit déjà troublé par toutes ces +descriptions gastronomiques, il se répétait à lui-même en s'habillant: + +--Des dindes rôties... des carpes dorées... des truites grosses comme +ça!... + +Dehors, le vent de la nuit soufflait en éparpillant la musique des +cloches, et, à mesure, des lumières apparaissaient dans l'ombre aux +flancs du mont Ventoux, en haut duquel s'élevaient les vieilles tours de +Trinquelage. C'étaient des familles de métayers qui venaient entendre +la messe de minuit au château. Ils grimpaient la côte en chantant par +groupes de cinq ou six, le père en avant, la lanterne en main, les +femmes enveloppées dans leurs grandes mantes brunes où les enfants se +serraient et s'abritaient. Malgré l'heure et le froid, tout ce brave +peuple marchait allègrement, soutenu par l'idée qu'au sortir de la messe +il y aurait, comme tous les ans, table mise pour eux en bas dans les +cuisines. De temps en temps, sur la rude montée, le carrosse d'un +seigneur précédé de porteurs de torches, faisait miroiter ses glaces au +clair de lune, ou bien une mule trottait en agitant ses sonnailles, et +à la lueur des falots enveloppés de brume, les métayers reconnaissaient +leur bailli et le saluaient au passage: + +--Bonsoir, bonsoir, maître Arnoton! + +--Bonsoir, bonsoir, mes enfants! + +La nuit était claire, les étoiles avivées de froid; la bise piquait, et +un fin grésil, glissant sur les vêtements sans les mouiller, gardait +fidèlement la tradition des Noëls blancs de neige. Tout en haut de la +côte, le château apparaissait comme le but, avec sa masse énorme de +tours, de pignons, le clocher de sa chapelle montant dans le ciel bleu +noir, et une foule de petites lumières qui clignotaient, allaient, +venaient, s'agitaient à toutes les fenêtres, et ressemblaient, sur le +fond sombre du bâtiment, aux étincelles courant dans des cendres de +papier brûlé... Passé le pont-levis et la poterne, il fallait, pour se +rendre à la chapelle, traverser la première cour, pleine de carrosses, +de valets, de chaises à porteurs, toute claire du feu des torches et de +la flambée des cuisines. On entendait le tintement des tournebroches, le +fracas des casseroles, le choc des cristaux et de l'argenterie remués +dans les apprêts d'un repas; par là-dessus, une vapeur tiède, qui +sentait bon les chairs rôties et les herbes fortes des sauces +compliquées, faisait dire aux métayers comme au chapelain, comme au +bailli, comme à tout le monde: + +--Quel bon réveillon nous allons faire après la messe! + + +II + + +Drelindin din!... Drelindin din!... + +C'est la messe de minuit qui commence. Dans la chapelle du château, une +cathédrale en miniature, aux arceaux entrecroisés, aux boiseries de +chêne, montant jusqu'à hauteur des murs, les tapisseries ont été +tendues, tous les cierges allumés. Et que de monde! Et que de +toilettes! Voici d'abord, assis dans les stalles sculptées qui +entourent le choeur, le sire de Trinquelage, en habit de taffetas +saumon, et près de lui tous les nobles seigneurs invités. En face, sur +des prie-Dieu garnis de velours, ont pris place la vieille marquise +douairière dans sa robe de brocart couleur de feu et la jeune dame de +Trinquelage, coiffée d'une haute tour de dentelle gaufrée à la dernière +mode de la cour de France. Plus bas on voit, vêtus de noir avec de +vastes perruques en pointe et des visages rasés, le bailli Thomas +Arnoton et le tabellion maître Ambroy, deux notes graves parmi les soies +voyantes et les damas brochés. Puis viennent les gras majordomes, les +pages, les piqueurs, les intendants, dame Barbe, toutes ses clefs +pendues sur le côté à un clavier d'argent fin. Au fond, sur les bancs, +c'est le bas office, les servantes, les métayers avec leurs familles; +et enfin, là-bas, tout contre la porte qu'ils entr'ouvrent et referment +discrètement, messieurs les marmitons qui viennent entre deux sauces +prendre un petit air de messe et apporter une odeur de réveillon dans +l'église toute en fête et tiède de tant de cierges allumés. + +Est-ce la vue de ces petites barrettes blanches qui donne des +distractions à l'officiant? Ne serait-ce pas plutôt la sonnette de +Garrigou, cette enragée petite sonnette qui s'agite au pied de l'autel +avec une précipitation infernale et semble dire tout le temps: + +--Dépêchons-nous, dépêchons-nous... Plus tôt nous aurons fini, plus tôt +nous serons à table. + +Le fait est que chaque fois qu'elle tinte, cette sonnette du diable, le +chapelain oublie sa messe et ne pense plus qu'au réveillon. Il se figure +les cuisiniers en rumeur, les fourneaux où brûle un feu de forge, la +buée qui monte des couvercles entr'ouverts, et dans cette buée deux +dindes magnifiques, bourrées, tendues, marbrées de truffes... + +Ou bien encore il voit passer des files de pages portant des plats +enveloppés de vapeurs tentantes, et avec eux il entre dans la grande +salle déjà prête pour le festin. O délices! voilà l'immense table toute +chargée et flamboyante, les paons habillés de leurs plumes, les faisans +écartant leurs ailes mordorées, les flacons couleur de rubis, les +pyramides de fruits éclatants parmi les branches vertes, et ces +merveilleux poissons dont parlait Garrigou (ah! bien oui, Garrigou!) +étalés sur un lit de fenouil, l'écaille nacrée comme s'ils sortaient +de l'eau, avec un bouquet d'herbes odorantes dans leurs narines de +monstres. Si vive est la vision de ces merveilles, qu'il semble à dom +Balaguère que tous ces plats mirifiques sont servis devant lui sur +les broderies de la nappe d'autel, et deux ou trois fois, au lieu de +_Dominus vobiscum!_ il se surprend à dire le _Benedicite_. A part +ces légères méprises, le digne homme débite son office très +consciencieusement, sans passer une ligne, sans omettre une génuflexion; +et tout marche assez bien jusqu'à la fin de la première messe; car vous +savez que le jour de Noël le même officiant doit célébrer trois messes +consécutives. + +--Et d'une! se dit le chapelain avec un soupir de soulagement; puis, +sans perdre une minute, il fait signe à son clerc ou celui qu'il croit +être son clerc, et... + +Drelindin din!... Drelindin din! + +C'est la seconde messe qui commence, et avec elle commence aussi le +péché de dom Balaguère. + +--Vite, vite, dépêchons-nous, lui crie de sa petite voix aigrelette +la sonnette de Garrigou, et cette fois le malheureux officiant, tout +abandonné au démon de gourmandise, se rue sur le missel et dévore les +pages avec l'avidité de son appétit en surexcitation. Frénétiquement il +se baisse, se relève, esquisse les signes de croix, les génuflexions, +raccourcit tous ses gestes pour avoir plus tôt fini. A peine s'il étend +ses bras à l'Évangile, s'il frappe sa poitrine au _Confiteor_. Entre le +clerc et lui c'est à qui bredouillera le plus vite. Versets et répons se +précipitent, se bousculent. Les mots à moitié prononcés, sans ouvrir +la bouche, ce qui prendrait trop de temps, s'achèvent en murmures +incompréhensibles. + +_Oremus ps... ps... ps..._ + +_Mea culpa...pa...pa..._ + +Pareils à des vendangeurs pressés foulant le raisin de la cuve, tous +deux barbotent dans le latin de la messe, en envoyant des éclaboussures +de tous les côtés. + +_Dom... scum!..._ dit Balaguère. + +_... Stutuo!..._ répond Garrigou; et tout le temps la damnée petite +sonnette est là qui tinte à leurs oreilles, comme ces grelots qu'on met +aux chevaux de poste pour les faire galoper à la grande vitesse. Pensez +que de ce train-là une messe basse est vite expédiée. + +--Et de deux! dit le chapelain tout essoufflé; puis sans prendre le +temps de respirer, rouge, suant, il dégringole les marches de l'autel +et... + +Drelindin din!... Drelindin din!... + +C'est la troisième messe qui commence. Il n'y a plus que quelques pas +à faire pour arriver à la salle à manger; mais, hélas! à mesure que +le réveillon approche, l'infortuné Balaguère se sent pris d'une folie +d'impatience et de gourmandise. Sa vision s'accentue, les carpes dorées, +les dindes rôties, sont là, là... Il les touche;... il les... Oh! +Dieu!... Les plats fument, les vins embaument; et secouant son grelot +enragé, la petite sonnette lui crie: + +--Vite, vite, encore plus vite!... + +Mais comment pourrait-il aller plus vite? Ses lèvres remuent à peine. Il +ne prononce plus les mots... A moins de tricher tout à fait le bon +Dieu et de lui escamoter sa messe... Et c'est ce qu'il fait, le +malheureux!... De tentation en tentation il commence par sauter un +verset, puis deux. Puis l'épître est trop longue, il ne la finit pas, +effleure l'évangile, passe devant le _Credo_ sans entrer, saute le +_Pater_, salue de loin la préface, et par bonds et par élans se +précipite ainsi dans la damnation éternelle, toujours suivi de l'infâme +Garrigou (_vade rétro, Satanas!_) qui le seconde avec une merveilleuse +entente, lui relève sa chasuble, tourne les feuillets deux par deux, +bouscule les pupitres, renverse les burettes, et sans cesse secoue la +petite sonnette de plus en plus fort, de plus en plus vite. + +Il faut voir la figure effarée que font tous les assistants! Obligés de +suivre à la mimique du prêtre cette messe dont ils n'entendent pas un +mot, les uns se lèvent quand les autres s'agenouillent, s'asseyent quand +les autres sont debout; et toutes les phases de ce singulier office se +confondent sur les bancs dans une foule d'attitudes diverses. L'étoile +de Noël en route dans les chemins du ciel, là-bas, vers la petite +étable, pâlit d'épouvanté en voyant cette confusion... + +--L'abbé va trop vite... On ne peut pas suivre, murmure la vieille +douairière en agitant sa coiffe avec égarement. + +Maître Arnoton, ses grandes lunettes d'acier sur le nez, cherche dans +son paroissien où diantre on peut bien en être. Mais au fond, tous ces +braves gens, qui eux aussi pensent à réveillonner, ne sont pas fâchés +que la messe aille ce train de poste; et quand dom Balaguère, la figure +rayonnante, se tourne vers l'assistance en criant de toutes ses forces: +_Ite, missa est_, il n'y a qu'une voix dans la chapelle pour lui +répondre un _Deo gratias_ si joyeux, si entraînant, qu'on se croirait +déjà à table au premier toast du réveillon. + + +III + + +Cinq minutes après, la foule des seigneurs s'asseyait dans la grande +salle, le chapelain au milieu d'eux. Le château, illuminé de haut en +bas, retentissait de chants, de cris, de rires, de rumeurs; et le +vénérable dom Balaguère plantait sa fourchette dans une aile de +gelinotte, noyant le remords de son péché sous des flots de vin du pape +et de bons jus de viandes. Tant il but et mangea, le pauvre saint +homme, qu'il mourut dans la nuit d'une terrible attaque, sans avoir eu +seulement le temps de se repentir; puis, au matin, il arriva dans le +ciel encore tout en rumeur des fêtes de la nuit, et je vous laisse à +penser comme il y fut reçu. + +--Retire-toi de mes yeux, mauvais chrétien! lui dit le souverain Juge, +notre maître à tous. Ta faute est assez grande pour effacer toute une +vie de vertu... Ah! tu m'as volé une messe de nuit... Eh bien! tu m'en +payeras trois cents en place, et tu n'entreras en paradis que quand tu +auras célébré dans ta propre chapelle ces trois cents messes de Noël en +présence de tous ceux qui ont péché par ta faute et avec toi... + +...Et voilà la vraie légende de dom Balaguère comme on la raconte au +pays des olives. Aujourd'hui le château de Trinquelage n'existe plus, +mais la chapelle se tient encore droite tout en haut du mont Ventoux, +dans un bouquet de chênes verts. Le vent fait battre sa porte disjointe, +l'herbe encombre le seuil; il y a des nids aux angles de l'autel et dans +l'embrasure des hautes croisées dont les vitraux coloriés ont disparu +depuis longtemps. Cependant il paraît que tous les ans, à Noël, une +lumière surnaturelle erre parmi ces ruines, et qu'en allant aux messes +et aux réveillons, les paysans aperçoivent ce spectre de chapelle +éclairé de cierges invisibles qui brûlent au grand air, même sous la +neige et le vent. Vous en rirez si vous voulez, mais un vigneron de +l'endroit, nommé Garrigue, sans doute un descendant de Garrigou, m'a +affirmé qu'un soir de Noël, se trouvant un peu en ribote, il s'était +perdu dans la montagne du côté de Trinquelage; et voici ce qu'il avait +vu... Jusqu'à onze heures, rien. Tout était silencieux, éteint, +inanimé. Soudain, vers minuit, un carillon sonna tout en haut du +clocher, un vieux, vieux carillon qui avait l'air d'être à dix lieues. +Bientôt, dans le chemin qui monte, Garrigue vit trembler des feux, +s'agiter des ombres indécises. Sous le porche de la chapelle, on +marchait, on chuchotait: + +--Bonsoir, maître Arnoton! + +--Bonsoir, bonsoir, mes enfants!... + +Quand tout le monde fut entré, mon vigneron, qui était très brave, +s'approcha doucement, et regardant par la porte cassée eut un singulier +spectacle. Tous ces gens qu'il avait vus passer étaient rangés autour +du choeur, dans la nef en ruine, comme si les anciens bancs existaient +encore. De belles dames en brocart avec des coiffes de dentelle, des +seigneurs chamarrés du haut en bas, des paysans en jaquettes fleuries +ainsi qu'en avaient nos grands-pères, tous l'air vieux, fané, +poussiéreux, fatigué. De temps en temps, des oiseaux de nuit, hôtes +habituels de la chapelle, réveillés par toutes ces lumières, venaient +rôder autour des cierges dont la flamme montait droite et vague comme si +elle avait brûlé derrière une gaze; et ce qui amusait beaucoup Garrigue, +c'était un certain personnage à grandes lunettes d'acier, qui secouait à +chaque instant sa haute perruque noire sur laquelle un de ces oiseaux se +tenait droit tout empêtré en battant silencieusement des ailes... + +Dans le fond, un petit vieillard de taille enfantine, à genoux au milieu +du choeur, agitait désespérément une sonnette sans grelot et sans voix, +pendant qu'un prêtre, habillé de vieil or, allait, venait devant l'autel +en récitant des oraisons dont on n'entendait pas un mot... Bien sûr +c'était dom Balaguère, en train de dire sa troisième messe basse. + + + +LES ORANGES. + +FANTAISIE. + + +A Paris, les oranges ont l'air triste de fruits tombés ramassés sous +l'arbre. A l'heure où elles vous arrivent, en plein hiver pluvieux et +froid, leur écorce éclatante, leur parfum exagéré dans ces pays de +saveurs tranquilles, leur donnent un aspect étrange, un peu bohémien. +Par les soirées brumeuses, elles longent tristement les trottoirs, +entassées dans leurs petites charrettes ambulantes, à la lueur sourde +d'une lanterne en papier rouge. Un cri monotone et grêle les escorte, +perdu dans le roulement des voitures, le fracas des omnibus: + +--A deux sous la Valence! + +Pour les trois quarts des Parisiens, ce fruit cueilli au loin, banal +dans sa rondeur, où l'arbre n'a rien laissé qu'une mince attache verte, +tient de la sucrerie, de la confiserie. Le papier de soie qui l'entoure, +les fêtes qu'il accompagne, contribuent à cette impression. Aux +approches de janvier surtout, les milliers d'oranges disséminées par les +rues, toutes ces écorces traînant dans la boue du ruisseau, font songer +à quelque arbre de Noël gigantesque qui secouerait sur Paris ses +branches chargées de fruits factices. Pas un coin où on ne les +rencontre. A la vitrine claire des étalages, choisies et parées; à la +porte des prisons et des hospices, parmi les paquets de biscuits, les +tas de pommes; devant l'entrée des bals, des spectacles du dimanche. Et +leur parfum exquis se mêle à l'odeur du gaz, au bruit des crincrins, à +la poussière des banquettes du paradis. On en vient à oublier qu'il faut +des orangers pour produire les oranges, car pendant que le fruit +nous arrive directement du Midi à pleines caisses, l'arbre, taillé, +transformé, déguisé, de la serre chaude où il passe l'hiver, ne fait +qu'une courte apparition au plein air des jardins publics. + +Pour bien connaître les oranges, il faut les avoir vues chez elles, aux +îles Baléares, en Sardaigne, en Corse, en Algérie, dans l'air bleu doré, +l'atmosphère tiède de la Méditerranée. Je me rappelle un petit bois +d'orangers, aux portes de Blidah; c'est là qu'elles étaient belles! Dans +le feuillage sombre, lustré, vernissé, les fruits avaient l'éclat de +verres de couleur, et doraient l'air environnant avec cette auréole de +splendeur qui entoure les fleurs éclatantes. Çà et là des éclaircies +laissaient voir à travers les branches les remparts de la petite ville, +le minaret d'une mosquée, le dôme d'un marabout, et au-dessus l'énorme +masse de l'Atlas, verte à sa base, couronnée de neige comme d'une +fourrure blanche, avec des moutonnements, un flou de flocons tombés. + +Une nuit, pendant que j'étais là, je ne sais par quel phénomène ignoré +depuis trente ans cette zone de frimas et d'hiver se secoua sur la ville +endormie, et Blidah se réveilla transformée, poudrée à blanc. Dans cet +air algérien si léger, si pur, la neige semblait une poussière de nacre. +Elle avait des reflets de plumes de paon blanc. Le plus beau, c'était +le bois d'orangers. Les feuilles solides gardaient la neige intacte et +droite comme des sorbets sur des plateaux de laque, et tous les fruits +poudrés à frimas avaient une douceur splendide, un rayonnement discret +comme de l'or voilé de claires étoffes blanches. Cela donnait vaguement +l'impression d'une fête d'église, de soutanes rouges sous des robes de +dentelles, de dorures d'autel enveloppées de guipures... + +Mais mon meilleur souvenir d'oranges me vient encore de Barbicaglia, un +grand jardin auprès d'Ajaccio où j'allais faire la sieste aux heures +de chaleur. Ici les orangers, plus hauts, plus espacés qu'à Blidah, +descendaient jusqu'à la route, dont le jardin n'était séparé que par une +haie vive et un fossé. Tout de suite après, c'était la mer, l'immense +mer bleue... Quelles bonnes heures j'ai passées dans ce jardin! +Au-dessus de ma tête, les orangers en fleur et en fruit brûlaient leurs +parfums d'essences. De temps en temps, une orange mûre, détachée tout à +coup, tombait près de moi comme alourdie de chaleur, avec un bruit +mat, sans écho, sur la terre pleine. Je n'avais qu'à allonger la main. +C'étaient des fruits superbes, d'un rouge pourpre à l'intérieur. Ils +me paraissaient exquis, et puis l'horizon était si beau! Entre les +feuilles, la mer mettait des espaces bleus éblouissants comme des +morceaux de verre brisés qui miroitaient dans la brume de l'air. Avec +cela le mouvement du flot agitant l'atmosphère à de grandes distances, +ce murmure cadencé qui vous berce comme dans une barque invisible, la +chaleur, l'odeur des oranges... Ah! qu'on était bien pour dormir dans +le jardin de Barbicaglia! + +Quelquefois cependant, au meilleur moment de la sieste, des éclats de +tambour me réveillaient en sursaut. C'étaient de malheureux tapins qui +venaient s'exercer en bas, sur la route. A travers les trous de la haie, +j'apercevais le cuivre des tambours et les grands tabliers blancs sur +les pantalons rouges. Pour s'abriter un peu de la lumière aveuglante que +la poussière de la route leur renvoyait impitoyablement, les pauvres +diables venaient se mettre au pied du jardin, dans l'ombre courte de la +haie. Et ils tapaient! et ils avaient chaud! Alors, m'arrachant de force +à mon hypnotisme, je m'amusais à leur jeter quelques-uns de ces beaux +fruits d'or rouge qui pendaient près de ma main. Le tambour visé +s'arrêtait. Il y avait une minute d'hésitation, un regard circulaire +pour voir d'où venait la superbe orange roulant devant lui dans le +fossé; puis il la ramassait bien vite et mordait à pleines dents sans +même enlever l'écorce. + +Je me souviens aussi que tout à côté de Barbicaglia, et séparé seulement +par un petit mur bas, il y avait un jardinet assez bizarre que je +dominais de la hauteur où je me trouvais. C'était un petit coin de terre +bourgeoisement dessiné. Ses allées blondes de sable, bordées de buis +très vert, les deux cyprès de sa porte d'entrée, lui donnaient l'aspect +d'une bastide marseillaise. Pas une ligne d'ombre. Au fond, un bâtiment +de pierre blanche avec des jours de caveau au ras du sol. J'avais +d'abord cru à une maison de campagne; mais, en y regardant mieux, la +croix qui la surmontait, une inscription que je voyais de loin creusée +dans la pierre, sans en distinguer le texte, me firent reconnaître un +tombeau de famille corse. Tout autour d'Ajaccio, il y a beaucoup de ces +petites chapelles mortuaires, dressées au milieu de jardins à elles +seules. La famille y vient, le dimanche, rendre visite à ses morts. +Ainsi comprise, la mort est moins lugubre que dans la confusion des +cimetières. Des pas amis troublent seuls le silence. + +De ma place, je voyais un bon vieux trottiner tranquillement par les +allées. Tout le jour il taillait les arbres, bêchait, arrosait, enlevait +les fleurs fanées avec un soin minutieux; puis, au soleil couchant, il +entrait dans la petite chapelle où dormaient les morts de sa famille; il +resserrait la bêche, les râteaux, les grands arrosoirs; tout cela avec +la tranquillité, la sérénité d'un jardinier de cimetière. Pourtant, +sans qu'il s'en rendît bien compte, ce brave homme travaillait avec un +certain recueillement, tous les bruits amortis et la porte du caveau +refermée, chaque fois discrètement comme s'il eût craint de réveiller +quelqu'un. Dans le grand silence radieux, l'entretien de ce petit jardin +ne troublait pas un oiseau, et son voisinage n'avait rien d'attristant. +Seulement la mer en paraissait plus immense, le ciel plus haut, et cette +sieste sans fin mettait tout autour d'elle, parmi la nature troublante, +accablante à force de vie, le sentiment de l'éternel repos... + + + +LES DEUX AUBERGES + + +C'était en revenant de Nîmes, une après-midi de juillet. Il faisait +une chaleur accablante. A perte de vue, la route blanche, embrasée, +poudroyait entre les jardins d'oliviers et de petits chênes, sous un +grand soleil d'argent mat qui remplissait tout le ciel. Pas une tache +d'ombre, pas un souffle de vent. Rien que la vibration de l'air chaud +et le cri strident des cigales, musique folle, assourdissante, à +temps pressés, qui semble la sonorité même de cette immense vibration +lumineuse... Je marchais en plein désert depuis deux heures, quand +tout à coup, devant moi, un groupe de maisons blanches se dégagea de la +poussière de la route. + +C'était ce qu'on appelle le relais de Saint-Vincent: cinq ou six _mas_, +de longues granges à toiture rouge, un abreuvoir sans eau dans un +bouquet de figuiers maigres, et, tout au bout du pays, deux grandes +auberges qui se regardent face à face de chaque côté du chemin. + +Le voisinage de ces auberges avait quelque chose de saisissant. D'un +côté, un grand bâtiment neuf, plein de vie, d'animation, toutes les +portes ouvertes, la diligence arrêtée devant, les chevaux fumants qu'on +dételait, les voyageurs descendus buvant à la hâte sur la route dans +l'ombre courte des murs; la cour encombrée de mulets, de charrettes; +des rouliers couchés sous les hangars en attendant _la fraîche_. A +l'intérieur, des cris, des jurons, des coups de poing sur les tables, le +choc des verres, le fracas des billards, les bouchons de limonades qui +sautaient, et, dominant tout ce tumulte, une voix joyeuse, éclatante, +qui chantait à faire trembler les vitres: + + La belle Margoton + Tant matin s'est levée, + A pris son broc d'argent, + A l'eau s'en est allée... + +... L'auberge d'en face, au contraire, était silencieuse et comme +abandonnée. De l'herbe sous le portail, des volets cassés, sur la porte +un rameau de petit houx tout rouillé qui pendait comme un vieux panache, +les marches du seuil calées avec des pierres de la route... Tout cela +si pauvre, si pitoyable, que c'était une charité vraiment de s'arrêter +là pour boire un coup. + + * * * * * + +En entrant, je trouvai une longue salle déserte et morne, que le jour +éblouissant de trois grandes fenêtres sans rideaux fait plus morne et +plus déserte encore. Quelques tables boiteuses où traînaient des verres +ternis par la poussière, un billard crevé qui tendait ses quatre blouses +comme des sébiles, un divan jaune, un vieux comptoir, dormaient là dans +une chaleur malsaine et lourde. Et des mouches! des mouches! jamais je +n'en avais tant vu: sur le plafond, collées aux vitres, dans les verres, +par grappes... Quand j'ouvris la porte, ce fut un bourdonnement, un +frémissement d'ailes comme si j'entrais dans une ruche. + +Au fond de la salle, dans l'embrasure d'une croisée, il y avait une +femme debout contre la vitre, très occupée à regarder dehors. Je +l'appelai deux fois: + +--Hé! l'hôtesse! + +Elle se retourna lentement, et me laissa voir une pauvre figure de +paysanne, ridée, crevassée, couleur de terre, encadrée dans de longues +barbes de dentelle rousse comme en portent les vieilles de chez nous. +Pourtant ce n'était pas une vieille femme; mais les larmes l'avaient +toute fanée. + +--Qu'est-ce que vous voulez? me demanda-t-elle en essuyant ses yeux. + +--M'asseoir un moment et boire quelque chose... + +Elle me regarda très étonnée, sans bouger de sa place, comme si elle ne +comprenait pas. + +--Ce n'est donc pas une auberge ici? + +La femme soupira: + +--Si... c'est une auberge, si vous voulez... Mais pourquoi n'allez-vous +pas en face comme les autres? C'est bien plus gai... + +--C'est trop gai pour moi... J'aime mieux rester chez vous. + +Et, sans attendre sa réponse, je m'installai devant une table. + +Quand elle fut bien sûre que je parlais sérieusement, l'hôtesse se mit à +aller et venir d'un air très affairé, ouvrant des tiroirs, remuant des +bouteilles, essuyant des verres, dérangeant les mouches... On sentait +que ce voyageur à servir était tout un événement. Par moments la +malheureuse s'arrêtait, et se prenait la tête comme si elle désespérait +d'en venir à bout. + +Puis elle passait dans la pièce du fond; je l'entendais remuer de +grosses clefs, tourmenter des serrures, fouiller dans la huche au pain, +souffler, épousseter, laver des assiettes. De temps en temps, un gros +soupir, un sanglot mal étouffé... + +Après un quart d'heure de ce manège, j'eus devant moi une assiettée de +_passerilles_ (raisins secs), un vieux pain de Beaucaire aussi dur que +du grès, et une bouteille de piquette. + +--Vous êtes servi, dit l'étrange créature, et elle retourna bien vite +prendre sa place devant la fenêtre. + + * * * * * + +Tout en buvant, j'essayai de la faire causer. + +--Il ne vous vient pas souvent du monde, n'est-ce pas, ma pauvre femme? + +--Oh! non, monsieur, jamais personne... Quand nous étions seuls dans +le pays, c'était différent: nous avions le relais, des repas de chasse +pendant le temps des macreuses, des voitures toute l'année... Mais +depuis que les voisins sont venus s'établir, nous avons tout perdu... +Le monde aime mieux aller en face. Chez nous, on trouve que c'est trop +triste... Le fait est que la maison n'est pas bien agréable. Je ne suis +pas belle, j'ai les fièvres, mes deux petites sont mortes... Là-bas, +au contraire, on rit tout le temps. C'est une Arlésienne qui tient +l'auberge, une belle femme avec des dentelles et trois tours de chaîne +d'or au cou. Le conducteur, qui est son amant, lui amène la diligence. +Avec ça un tas d'enjôleuses pour chambrières... Aussi, il lui en vient +de la pratique! Elle a toute la jeunesse de Bezouces, de Redessan, de +Jonquières. Les rouliers font un détour pour passer par chez elle... +Moi, je reste ici tout le jour, sans personne, à me consumer. + +Elle disait cela d'une voix distraite, indifférente, le front toujours +appuyé contre la vitre. Il y avait évidemment dans l'auberge d'en face +quelque chose qui la préoccupait... + +Tout à coup, de l'autre côté de la route, il se fit un grand mouvement. +La diligence s'ébranlait dans la poussière. On entendait des coups de +fouet, les fanfares du postillon, les filles accourues sur la porte qui +criaient: + +--Adiousias!... adiousias!... et par là-dessus la formidable voix de +tantôt reprenant de plus belle: + + A pris son broc d'argent, + A l'eau s'en est allée; + De là n'a vu venir + Trois chevaliers d'armée... + +...A cette voix l'hôtesse frissonna de tout son corps, et, se tournant +vers moi: + +--Entendez-vous? me dit-elle tout bas, c'est mon mari... N'est-ce pas +qu'il chante bien? + +Je la regardai, stupéfait. + +--Comment? votre mari!... Il va donc là-bas, lui aussi? + +Alors elle, d'un air navré, mais avec une grande douceur: + +--Qu'est-ce que voulez, monsieur? Les hommes sont comme ça, ils +n'aiment pas voir pleurer; et moi je pleure toujours depuis la mort +des petites... Puis, c'est si triste cette grande baraque où il n'y a +jamais personne... Alors, quand il s'ennuie trop, mon pauvre José +va boire en face, et comme il a une belle voix, l'Arlésienne le fait +chanter. Chut!... le voilà qui recommence. + +Et, tremblante, les mains en avant, avec de grosses larmes qui la +faisaient encore plus laide, elle était là comme en extase devant la +fenêtre à écouter son José chanter pour l'Arlésienne: + + Le premier lui a dit: + «Bonjour, belle mignonne!» + + + +A MILIANAH + +NOTES DE VOYAGE. + + +Cette fois, je vous emmène passer la journée dans une jolie petite ville +d'Algérie, à deux ou trois cents lieues du moulin... Cela nous changera +un peu des tambourins et des cigales... + +... Il va pleuvoir; le ciel est gris, les crêtes du mont Zaccar +s'enveloppent de brume. Dimanche triste... Dans ma petite chambre +d'hôtel, la fenêtre ouverte sur les remparts arabes, j'essaye de me +distraire en allumant des cigarettes... On a mis à ma disposition +toute la bibliothèque de l'hôtel; entre une histoire très détaillée +de l'enregistrement et quelques romans de Paul de Kock je découvre un +volume dépareillé de Montaigne... Ouvert le livre au hasard, relu +l'admirable lettre sur la mort de la Boétie... Me voilà plus rêveur +et plus sombre que jamais... Quelques gouttes de pluie tombent déjà. +Chaque goutte, en tombant sur le rebord de la croisée, fait une +large étoile dans la poussière entassée là depuis les pluies de l'an +dernier... Mon livre me glisse des mains, et je passe de longs instants +à regarder, cette étoile mélancolique... + +Deux heures sonnent à l'horloge de la ville, un ancien _marabout_ dont +j'aperçois d'ici les grêles murailles blanches... Pauvre diable de +marabout! Qui lui aurait dit cela, il y a trente ans, qu'un jour il +porterait au milieu de la poitrine un gros cadran municipal, et que, +tous les dimanches, sur le coup de deux heures, il donnerait aux églises +de Milianah le signal de sonner les vêpres?... Ding! dong! voilà les +cloches parties!... Nous en avons pour longtemps... + +Décidément, cette chambre est triste. Les grosses araignées du matin, +qu'on appelle pensées philosophiques, on tissé leurs toiles dans tous +les coins... Allons dehors. + + * * * * * + +J'arrive sur la grande place. La musique du 3e de ligne, qu'un peu de +pluie n'épouvante pas, vient de se ranger autour de son chef. A une des +fenêtres de la division, le général paraît, entouré de ses demoiselles; +sur la place le sous-préfet se promène de long en large au bras du juge +de paix. Une demi-douzaine de petits Arabes à moitié nus, jouent aux +billes dans un coin avec des cris féroces. Là-bas, un vieux juif en +guenilles vient chercher un rayon de soleil qu'il avait laissé hier à +cet endroit et qu'il s'étonne de ne plus trouver... «Une, deux, trois, +partez!» La musique entonne une ancienne mazurka de Talexy, que les +orgues de Barbarie jouaient l'hiver dernier sous mes fenêtres. Cette +mazurka m'ennuyait autrefois; aujourd'hui elle m'émeut jusqu'aux larmes. + +Oh! comme ils sont heureux les musiciens du 3e! L'oeil fixé sur les +doubles croches, ivres de rythme et de tapage, ils ne songent à rien +qu'à compter leurs mesures. Leur âme, toute leur âme tient dans ce carré +de papier large comme la main,--qui tremble au bout de l'instrument +entre deux dents de cuivre. «Une, deux, trois, partez!» Tout est là pour +ces braves gens; jamais les airs nationaux qu'ils jouent ne leur ont +donné le mal du pays... Hélas! moi qui ne suis pas de la musique, cette +musique me fait peine, et je m'éloigne... + + * * * * * + +Où pourrais-je bien la passer, cette grise après-midi de dimanche? Bon! +la boutique de Sid'Omar est ouverte... Entrons chez Sid'Omar. + +Quoiqu'il ait une boutique, Sid'Omar n'est point un boutiquier. C'est un +prince du sang, le fils d'un ancien dey d'Alger qui mourut étranglé par +les janissaires... A la mort de son père, Sid'Omar se réfugia dans +Milianah avec sa mère qu'il adorait, et vécut là quelques années comme +un grand seigneur philosophe parmi ses lévriers, ses faucons, ses +chevaux et ses femmes, dans de jolis palais très frais, pleins +d'orangers et de fontaines. Vinrent les Français. Sid'Omar, d'abord +notre ennemi et l'allié d'Abd-el-Kader, finit par se brouiller avec +l'émir et fit sa soumission. L'émir, pour se venger, entra dans Milianah +en l'absence de Sid'Omar, pilla ses palais, rasa ses orangers, emmena +ses chevaux et ses femmes, et fit écraser la gorge de sa mère sous le +couvercle d'un grand coffre... La colère de Sid'Omar fut terrible: sur +l'heure même il se mit au service de la France, et nous n'eûmes pas de +meilleur ni de plus féroce soldat que lui tant que dura notre guerre +contre l'émir. La guerre finie, Sid'Omar revint à Milianah; mais encore +aujourd'hui, quand on parle d'Abd-el-Kader devant lui, il devient pâle +et ses yeux s'allument. + +Sid'Omar a soixante ans. En dépit de l'âge et de la petite vérole, son +visage est resté beau: de grands cils, un regard de femme, un sourire +charmant, l'air d'un prince. Ruiné par la guerre, il ne lui reste de son +ancienne opulence qu'une ferme dans la plaine du Chélif et une maison à +Milianah, où il vit bourgeoisement avec ses trois fils élevés sous +ses yeux. Les chefs indigènes l'ont en grande vénération. Quand une +discussion s'élève, on le prend volontiers pour arbitre, et son jugement +fait loi presque toujours. Il sort peu: on le trouve toutes les +après-midi dans une boutique attenant à sa maison et qui ouvre sur la +rue. Le mobilier de cette pièce n'est pas riche:--des murs blancs peints +à la chaux, un banc de bois circulaire, des coussins, de longues pipes, +deux braseros... C'est là que Sid'Omar donne audience et rend la +justice. Un Salomon en boutique. + + * * * * * + +Aujourd'hui dimanche, l'assistance est nombreuse. Une douzaine de chefs +sont accroupis, dans leurs beurnouss, tout autour de la salle. Chacun +d'eux a près de lui une grande pipe, et une petite tasse de café dans un +fin coquetier de filigrane. J'entre, personne ne bouge... De sa place, +Sid'Omar envoie à ma rencontre son plus charmant sourire et m'invite de +la main à m'asseoir près de lui, sur un grand coussin de soie jaune; +puis, un doigt sur les lèvres, il me fait signe d'écouter. + +Voici le cas:--Le caïd des Beni-Zougzougs ayant eu quelque contestation +avec un juif de Milianah au sujet d'un lopin de terre, les deux parties +sont convenues de porter le différend devant Sid'Omar et de s'en +remettre à son jugement. Rendez-vous est pris pour le jour même, les +témoins sont convoqués; tout à coup voilà mon juif qui se ravise, et +vient, seul, sans témoins, déclarer qu'il aime mieux s'en rapporter au +juge de paix des Français qu'à Sid'Omar... L'affaire en est là à mon +arrivée. + +Le juif--vieux, barbe terreuse, veste marron, bas bleus, casquette en +velours--lève le nez au ciel, roule des yeux suppliants, baise les +babouches de Sid'Omar, penche la tête, s'agenouille, joint les mains... +Je ne comprends pas l'arabe, mais à la pantomime du juif, au mot: _Zouge +de paix, zouge de paix_, qui revient à chaque instant, je devine tout ce +beau discours: + +--Nous ne doutons pas de Sid'Omar, Sid'Omar est sage, Sid'Omar est +juste... Toutefois le zouge de paix fera bien mieux notre affaire. + +L'auditoire, indigné, demeure impassible comme un Arabe qu'il est... +Allongé sur son coussin, l'oeil noyé, le bouquin d'ambre aux lèvres, +Sid'Omar--dieu de l'ironie--sourit en écoutant. Soudain, au milieu de sa +plus belle période, le juif est interrompu par un énergique _caramba_! +qui l'arrête net; en même temps un colon espagnol, venu là comme témoin +du caïd, quitte sa place et, s'approchant d'Iscariote, lui verse sur +la tête un plein panier d'imprécations de toutes langues, de toutes +couleurs,--entre autres certain vocable français trop gros monsieur pour +qu'on le répète ici... Le fils de Sid'Omar, qui comprend le français, +rougit d'entendre un mot pareil en présence de son père et sort de la +salle.--Retenir ce trait de l'éducation arabe.--L'auditoire est toujours +impassible, Sid'Omar toujours souriant. Le juif s'est relevé et gagne la +porte à reculons, tremblant de peur, mais gazouillant de plus belle son +éternel _zouge de paix, zouge de paix_... Il sort. L'Espagnol, furieux, +se précipite derrière lui, le rejoint dans la rue et par deux fois--vli! +vlan!--le frappe en plein visage... Iscariote tombe à genoux, les bras +en croix... L'Espagnol, un peu honteux, rentre dans la boutique... Dès +qu'il est rentré,--le juif se relève et promène un regard sournois +sur la foule bariolée qui l'entoure. Il y a là des gens de tout +cuir,--Maltais, Mahonais, nègres, Arabes, tous unis dans la haine du +juif et joyeux d'en voir maltraiter un... Iscariote hésite un instant, +puis, prenant un Arabe par le pan de son beurnouss: + +--Tu l'as vu, Achmed, tu l'as vu... tu étais là... Le chrétien m'a +frappé... Tu seras témoin... bien... bien... tu seras témoin. + +L'Arabe dégage son beurnouss et repousse le juif... Il ne sait rien, il +n'a rien vu: juste au moment, il tournait la tête... + +--Mais toi, Kaddour, tu l'as vu... tu as vu le chrétien me battre... +crie le malheureux Iscariote à un gros nègre en train d'éplucher une +figue de Barbarie... + +Le nègre crache en signe de mépris et s'éloigne, il n'a rien vu... Il +n'a rien vu non plus, ce petit Maltais dont les yeux de charbon luisent +méchamment derrière sa barrette; elle n'a rien vu, cette Mahonaise au +teint de brique qui se sauve en riant, son panier de grenades sur la +tête... + +Le juif a beau crier, prier, se démener... pas de témoin! personne n'a +rien vu... Par bonheur deux de ses coreligionnaires passent dans la rue +à ce moment, l'oreille basse, rasant les murailles. Le juif les avise: + +--Vite, vite, mes frères! Vite à l'homme d'affaires! Vite au _zouge +de paix_!... Vous l'avez vu, vous autres... vous avez vu qu'on a battu +le vieux! + +S'ils l'ont vu!... Je crois bien. + +... Grand émoi dans la boutique de Sid'-Omar... Le cafetier remplit les +tasses, rallume les pipes. On cause, on rit à belles dents. C'est si +amusant de voir rosser un juif!... Au milieu du brouhaha et de la fumée, +je gagne la porte doucement; j'ai envie d'aller rôder un peu du côté +d'Israël pour savoir comment les coreligionnaires d'Iscariote ont pris +l'affront fait à leur frère... + +--Viens dîner ce soir, _moussiou_, me crie le bon Sid'Omar... + +J'accepte, je remercie. Me voilà dehors. Au quartier juif, tout le monde +est sur pied. L'affaire fait déjà grand bruit. Personne aux échoppes. +Brodeurs, tailleurs, bourreliers,--tout Israël est dans la rue... Les +hommes--en casquette de velours, en bas de laine bleue--gesticulant +bruyamment, par groupes... Les femmes, pâles, bouffies, raides comme +des idoles de bois dans leurs robes plates à plastron d'or, le +visage entouré de bandelettes noires, vont d'un groupe à l'autre en +miaulant... Au moment où j'arrive, un grand mouvement se fait dans la +foule. On s'empresse, on se précipite... Appuyé sur ses témoins, le +juif--héros de l'aventure--passe entre deux haies de casquettes, sous +une pluie d'exhortations: + +--Venge-toi, frère, venge-nous, venge le peuple juif. Ne crains rien; tu +as la loi pour toi. + +Un affreux nain, puant la poix et le vieux cuir, s'approche de moi d'un +air piteux, avec de gros soupirs: + +--Tu vois! me dit-il. Les pauvres juifs, comme on nous traite! C'est un +vieillard! regarde. Ils l'ont presque tué. + +De vrai, le pauvre Iscariote a l'air plus mort que vif. Il passe devant +moi,--l'oeil éteint, le visage défait; ne marchant pas, se traînant... +Une forte indemnité est seule capable de le guérir; aussi ne le +mène-t-on pas chez le médecin, mais chez l'agent d'affaires. + + * * * * * + +Il y a beaucoup d'agents d'affaires en Algérie, presque autant que de +sauterelles. Le métier est bon, paraît-il. Dans tous les cas, il a +cet avantage qu'on y peut entrer de plain-pied, sans examens, ni +cautionnement, ni stage. Comme à Paris nous nous faisons hommes de +lettres, on se fait agent d'affaires en Algérie. Il suffit pour cela de +savoir un peu de français, d'espagnol, d'arabe, d'avoir toujours un code +dans ses fontes, et sur toute chose le tempérament du métier. + +Les fonctions de l'agent sont très variées: tour à tour avocat, avoué, +courtier, expert, interprète, teneur de livres, commissionnaire, +écrivain public, c'est le maître Jacques de la colonie. Seulement +Harpagon n'en avait qu'un, de maître Jacques, et la colonie en a plus +qu'il ne lui en faut. Rien qu'à Milianah, on les compte par douzaines. +En général, pour éviter les frais de bureau, ces messieurs +reçoivent leurs clients au café de la grand'place et donnent leurs +consultations--les donnent-ils?--entre l'absinthe et le champoreau. + +C'est vers le café de la grand'place que le digne Iscariote s'achemine, +flanqué de ses deux témoins. Ne les suivons pas. + + * * * * * + +En sortant du quartier juif, je passe devant la maison du bureau arabe. +Du dehors, avec son chapeau d'ardoises et le drapeau français qui +flotte dessus, on la prendrait pour une mairie de village. Je connais +l'interprète, entrons fumer une cigarette avec lui. De cigarette en +cigarette, je finirai bien par le tuer, ce dimanche sans soleil! + +La cour qui précède le bureau est encombrée d'Arabes en guenilles. Ils +sont là une cinquantaine à faire antichambre, accroupis, le long du mur, +dans leurs beurnouss. Cette antichambre bédouine exhale--quoique en +plein air--une forte odeur de cuir humain. Passons vite... Dans le +bureau, je trouve l'interprète aux prises avec deux grands braillards +entièrement nus sous de longues couvertures crasseuses, et racontant +d'une mimique enragée je ne sais quelle histoire de chapelet volé. Je +m'assieds sur une natte dans un coin, et je regarde... Un joli costume, +ce costume d'interprète; et comme l'interprète de Milianah le porte +bien! Ils ont l'air taillés l'un pour l'autre. Le costume est bleu de +ciel avec des brandebourgs noirs et des boutons d'or qui reluisent. +L'interprète est blond, rose, tout frisé; un joli hussard bleu plein +d'humour et de fantaisie; un peu bavard,--il parle tant de langues! un +peu sceptique, il a connu Renan à l'école orientaliste!--grand +amateur de sport, à l'aise au bivouac arabe comme aux soirées de la +sous-préfète, mazurkant mieux que personne, et faisant le cousscouss +comme pas un. Parisien, pour tout dire; voilà mon homme, et ne vous +étonnez pas que les dames en raffolent... Comme dandysme, il n'a qu'un +rival: le sergent du bureau arabe. Celui-ci--avec sa tunique de drap fin +et ses guêtres à boutons de nacre--fait le désespoir et l'envie de toute +la garnison. Détaché au bureau arabe, il est dispensé des corvées, et +toujours se montre par les rues, ganté de blanc, frisé de frais, avec de +grands registres sous le bras. On l'admire et on le redoute. C'est une +autorité. + +Décidément, cette histoire de chapelet volé menace d'être fort longue. +Bonsoir! je n'attends pas la fin. + +En m'en allant je trouve l'antichambre en émoi. La foule se presse +autour d'un indigène de haute taille, pâle, fier, drapé dans un +beurnouss noir. Cet homme, il y a huit jours, s'est battu dans le Zaccar +avec une panthère. La panthère est morte; mais l'homme a eu la moitié du +bras mangée. Soir et matin il vient se faire panser au bureau arabe, +et chaque fois on l'arrête dans la cour pour lui entendre raconter son +histoire. Il parle lentement, d'une belle voix gutturale. De temps en +temps, il écarte son beurnouss et montre, attaché contre sa poitrine, +son bras gauche entouré de linges sanglants. + + * * * * * + +A peine suis-je dans la rue, voilà un violent orage qui éclate. Pluie, +tonnerre, éclairs, siroco... Vite, abritons-nous. J'enfile une porte au +hasard, et je tombe au milieu d'une nichée de bohémiens, empilés sous +les arceaux d'une cour moresque. Cette cour tient à la mosquée de +Milianah; c'est le refuge habituel de la pouillerie musulmane, on +l'appelle la _cour des pauvres_. + +De grands lévriers maigres, tout couverts de vermine, viennent rôder +autour de moi d'un air méchant. Adossé contre un des piliers de la +galerie, je tâche de faire bonne contenance, et, sans parler à personne, +je regarde la pluie qui ricoche sur les dalles coloriées de la cour. Les +bohémiens sont à terre, couchés par tas. Près de moi, une jeune femme, +presque belle, la gorge et les jambes découvertes, de gros bracelets de +fer aux poignets et aux chevilles, chante un air bizarre à trois notes +mélancoliques et nasillardes. En chantant, elle allaite un petit enfant +tout nu en bronze rouge, et, du bras resté libre, elle pile de l'orge +dans un mortier de pierre. La pluie, chassée par un vent cruel, inonde +parfois les jambes de la nourrice et le corps de son nourrisson. La +bohémienne n'y prend point garde et continue à chanter, sous la rafale, +en pilant l'orge et donnant le sein. + +L'orage diminue. Profitant d'une embellie, je me hâte de quitter cette +cour des Miracles et je me dirige vers le dîner de Sid'Omar; il est +temps... En traversant la grand'place, j'ai encore rencontré mon vieux +juif de tantôt. Il s'appuie sur son agent d'affaires; ses témoins +marchent joyeusement derrière lui; une bande de vilains petits juifs +gambade à l'entour... Tous les visages rayonnent. L'agent se charge de +l'affaire: Il demandera au tribunal deux mille francs d'indemnité. + + * * * * * + +Chez Sid'Omar, dîner somptueux.--La salle à manger ouvre sur une +élégante cour moresque, où chantent deux ou trois fontaines... +Excellent repas turc, recommandé au baron Brisse. Entre autres plats, je +remarque un poulet aux amandes, un couss-couss à la vanille, une tortue +à la viande,--un peu lourde mais du plus haut goût,--et des biscuits +au miel qu'on appelle _bouchées du kadi_... Comme vin, rien que du +champagne. Malgré la loi musulmane Sid'Omar en boit un peu,--quand les +serviteurs ont le dos tourné... Après dîner, nous passons dans la +chambre de notre hôte, où l'on nous apporte des confitures, des pipes +et du café... L'ameublement de cette chambre est des plus simples: un +divan, quelques nattes; dans le fond, un grand lit très haut sur lequel +flânent de petits coussins rouges brodés d'or... A la muraille est +accrochée une vieille peinture turque représentant les exploits d'un +certain amiral Hamadi. Il paraît qu'en Turquie les peintres n'emploient +qu'une couleur par tableau: ce tableau-ci est voué au vert. La mer, le +ciel, les navires, l'amiral Hamadi lui-même, tout est vert, et de quel +vert!... + +L'usage arabe veut qu'on se retire de bonne heure. Le café pris, les +pipes fumées, je souhaite la bonne nuit à mon hôte et je le laisse avec +ses femmes. + + * * * * * + +Où finirai-je ma soirée? Il est trop tôt pour me coucher, les clairons +des spahis n'ont pas encore sonné la retraite. D'ailleurs, les +coussinets d'or de Sid'Omar dansent autour de moi des farandoles +fantastiques qui m'empêcheraient de dormir... Me voici devant le +théâtre, entrons un moment. + +Le théâtre de Milianah est un ancien magasin de fourrages, tant bien +que mal déguisé en salle de spectacle. De gros quinquets, qu'on remplit +d'huile pendant l'entr'acte font l'office de lustres. Le parterre est +debout, l'orchestre sur des bancs. Les galeries sont très fières parce +qu'elles ont des chaises de paille... Tout autour de la salle, un long +couloir, obscur, sans parquet... On se croirait dans la rue, rien n'y +manque... La pièce est déjà commencée quand j'arrive. A ma grande +surprise, les acteurs ne sont pas mauvais, je parle des hommes; ils +ont de l'entrain, de la vie... Ce sont presque tous des amateurs, des +soldats du 3e; le régiment en est fier et vient les applaudir tous les +soirs. + +Quant aux femmes, hélas!... c'est encore et toujours cet éternel féminin +des petits théâtres de province, prétentieux, exagéré et faux... Il y +en a deux pourtant qui m'intéressent parmi ces dames, deux juives de +Milianah, toutes jeunes, qui débutent au théâtre... Les parents sont +dans la salle et paraissent enchantés. Ils ont la conviction que leurs +filles vont gagner des milliers de douros à ce commerce-là. La légende +de Rachel, israélite, millionnaire et comédienne, est déjà répandue chez +les juifs d'Orient. + +Rien de comique et d'attendrissant comme ces deux petites juives sur +les planches... Elles se tiennent timidement dans un coin de la scène, +poudrées, fardées, décolletées et toutes raides. Elles ont froid, elles +ont honte. De temps en temps elles baragouinent une phrase sans la +comprendre, et, pendant qu'elles parlent, leurs grands yeux hébraïques +regardent dans la salle avec stupeur. + + * * * * * + +Je sors du théâtre... Au milieu de l'ombre qui m'environne, j'entends +des cris dans un coin de la place... Quelques Maltais sans doute en +train de s'expliquer à coups de couteau... + +Je reviens à l'hôtel, lentement, le long des remparts. D'adorables +senteurs d'orangers et de thuyas montent de la plaine. L'air est doux, +le ciel presque pur... Là-bas, au bout du chemin, se dresse un vieux +fantôme de muraille, débris de quelque ancien temple. Ce mur est sacré: +tous les jours les femmes arabes viennent y suspendre des _ex-voto_, +fragments de haïcks et de foutas, longues tresses de cheveux roux liés +par des fils d'argent, pans de beurnouss... Tout cela va flottant sous +un mince rayon de lune, au souffle tiède de la nuit... + + + +LES SAUTERELLES + + +Encore un souvenir d'Algérie, et puis nous reviendrons au moulin... + +La nuit de mon arrivée dans cette ferme du Sahel, je ne pouvais pas +dormir. Le pays nouveau, l'agitation du voyage, les aboiements des +chacals, puis une chaleur énervante, oppressante, un étouffement +complet, comme si les mailles de la moustiquaire n'avaient pas laissé +passer un souffle d'air... Quand j'ouvris ma fenêtre, au petit jour, +une brume d'été lourde, lentement remuée, frangée aux bords de noir et +de rose, flottait dans l'air comme un nuage de poudre sur un champ de +bataille. Pas une feuille ne bougeait, et dans ces beaux jardins que +j'avais sous les yeux, les vignes espacées sur les pentes au grand +soleil qui fait les vins sucrés, les fruits d'Europe abrités dans un +coin d'ombre, les petits orangers, les mandariniers en longues files +microscopiques, tout gardait le même aspect morne, cette immobilité des +feuilles attendant l'orage. Les bananiers eux-mêmes, ces grands roseaux +vert tendre, toujours agités par quelque souffle qui emmêle leur fine +chevelure si légère, se dressaient silencieux et droits, en panaches +réguliers. + +Je restai un moment à regarder cette plantation merveilleuse, où tous +les arbres du monde se trouvaient réunis, donnant chacun dans leur +saison leurs fleurs et leurs fruits dépaysés. Entre les champs de blé et +les massifs de chênes-lièges, un cours d'eau luisait, rafraîchissant +à voir par cette matinée étouffante; et tout en admirant le luxe et +l'ordre de ces choses, cette belle ferme avec ses arcades moresques, ses +terrasses toutes blanches d'aube, les écuries et les hangars groupés +autour, je songeais qu'il y a vingt ans, quand ces braves gens étaient +venus s'installer dans ce vallon du Sahel, ils n'avaient trouvé qu'une +méchante baraque de cantonnier, une terre inculte hérissée de palmiers +nains et de lentisques. Tout à créer, tout à construire. A chaque +instant des révoltes d'Arabes. Il fallait laisser la charrue pour faire +le coup de feu. Ensuite les maladies, les ophtalmies, les fièvres, les +récoltes manquées, les tâtonnements de l'inexpérience, la lutte avec +une administration bornée, toujours flottante. Que d'efforts! Que de +fatigues! Quelle surveillance incessante! + +Encore maintenant, malgré les mauvais temps finis et la fortune si +chèrement gagnée, tous deux, l'homme et la femme, étaient les premiers +levés à la ferme. A cette heure matinale je les entendais aller et venir +dans les grandes cuisines du rez-de-chaussée, surveillant le café des +travailleurs. Bientôt une cloche sonna, et au bout d'un moment les +ouvriers défilèrent sur la route. Des vignerons de Bourgogne; des +laboureurs kabyles en guenilles, coiffés d'une chéchia rouge; des +terrassiers mahonnais, les jambes nues; des Maltais; des Lucquois; tout +un peuple disparate, difficile à conduire. A chacun d'eux le fermier, +devant la porte, distribuait sa tâche de la journée d'une voix brève, un +peu rude. Quand il eut fini, le brave homme leva la tête, scruta le ciel +d'un air inquiet; puis m'apercevant à la fenêtre: + +--Mauvais temps pour la culture, me dit-il... voilà le siroco. + +En effet, à mesure que le soleil se levait, des bouffées d'air, +brûlantes, suffocantes, nous arrivaient du sud comme de la porte d'un +four ouverte et refermée. On ne savait où se mettre, que devenir. Toute +la matinée se passa ainsi. Nous prîmes du café sur les nattes de la +galerie, sans avoir le courage de parler ni de bouger. Les chiens +allongés, cherchant la fraîcheur des dalles, s'étendaient dans des poses +accablées. Le déjeuner nous remit un peu, un déjeuner plantureux et +singulier où il y avait des carpes, des truites, du sanglier, du +hérisson, le beurre de Staouëli, les vins de Crescia, des goyaves, des +bananes, tout un dépaysement de mets qui ressemblait bien à la nature si +complexe dont nous étions entourés... On allait se lever de table. Tout +à coup, à la porte-fenêtre fermée pour nous garantir de la chaleur du +jardin en fournaise, de grands cris retentirent: + +--Les criquets! les criquets! + +Mon hôte devint tout pâle comme un homme à qui on annonce un désastre, +et nous sortîmes précipitamment. Pendant dix minutes, ce fut dans +l'habitation, si calme tout à l'heure, un bruit de pas précipités, de +voix indistinctes, perdues dans l'agitation d'un réveil. De l'ombre des +vestibules où ils s'étaient endormis, les serviteurs s'élancèrent dehors +en faisant résonner avec des bâtons, des fourches, des fléaux, tous les +ustensiles de métal qui leur tombaient sous la main, des chaudrons de +cuivre, des bassines, des casseroles. Les bergers soufflaient dans leurs +trompes de pâturage. D'autres avaient des conques marines, des cors de +chasse. Cela faisait un vacarme effrayant, discordant, que dominaient +d'une note suraiguë les «You! you! you!» des femmes arabes accourues +d'un douar voisin. Souvent, paraît-il, il suffit d'un grand bruit, +d'un frémissement sonore de l'air, pour éloigner les sauterelles, les +empêcher de descendre. + +Mais où étaient-elles donc, ces terribles bêtes? Dans le ciel vibrant +de chaleur, je ne voyais rien qu'un nuage venant à l'horizon, cuivré, +compact, comme un nuage de grêle, avec le bruit d'un vent d'orage dans +les mille rameaux d'une forêt. C'étaient les sauterelles. Soutenues +entre elles par leurs ailes sèches étendues, elles volaient en masse, et +malgré nos cris, nos efforts, le nuage s'avançait toujours, projetant +dans la plaine une ombre immense. Bientôt il arriva au-dessus de nos +têtes; sur les bords on vit pendant une seconde un effrangement, une +déchirure. Comme les premiers grains d'une giboulée, quelques-unes se +détachèrent, distinctes, roussâtres; ensuite toute la nuée creva, et +cette grêle d'insectes tomba drue et bruyante. A perte de vue les champs +étaient couverts de criquets, de criquets énormes, gros comme le doigt. + +Alors le massacre commença. Hideux murmure d'écrasement, de paille +broyée. Avec les herses, les pioches, les charrues, on remuait ce sol +mouvant; et plus on en tuait, plus il y en avait. Elles grouillaient par +couches, leurs hautes pattes enchevêtrées; celles du dessus faisant des +bonds de détresse, sautant au nez des chevaux attelés pour cet étrange +labour. Les chiens de la ferme, ceux du douar, lancés à travers champs, +se ruaient sur elles, les broyaient avec fureur. A ce moment, deux +compagnies de turcos, clairons en tête, arrivèrent au secours des +malheureux colons, et la tuerie changea d'aspect. + +Au lieu d'écraser les sauterelles, les soldats les flambaient en +répandant de longues tracées de poudre. + +Fatigué de tuer, écoeuré par l'odeur infecte, je rentrai. A l'intérieur +de la ferme, il y en avait presque autant que dehors. Elles étaient +entrées par les ouvertures des portes, des fenêtres, la baie des +cheminées. Au bord des boiseries, dans les rideaux déjà tout mangés, +elles se traînaient, tombaient, volaient, grimpaient aux murs blancs +avec une ombre gigantesque qui doublait leur laideur. Et toujours cette +odeur épouvantable. + +A dîner, il fallut se passer d'eau. Les citernes, les bassins, les +puits, les viviers, tout était infecté. Le soir, dans ma chambre, +où l'on en avait pourtant tué des quantités, j'entendis encore des +grouillements sous les meubles, et ce craquement d'élytres semblable au +pétillement des gousses qui éclatent à la grande chaleur. Cette nuit-là +non plus je ne pus pas dormir. D'ailleurs autour de la ferme tout +restait éveillé. Des flammes couraient au ras du sol d'un bout à l'autre +de la plaine. Les turcos en tuaient toujours. + +Le lendemain, quand j'ouvris ma fenêtre comme la veille, les sauterelles +étaient parties; mais quelle ruine elles avaient laissée derrière elles! +Plus une fleur, plus un brin d'herbe: tout était noir, rongé, calciné. +Les bananiers, les abricotiers, les pêchers, les mandariniers, se +reconnaissaient seulement à l'allure de leurs branches dépouillées, +sans le charme, le flottant de la feuille qui est la vie de l'arbre. +On nettoyait les pièces d'eau, les citernes. Partout des laboureurs +creusaient la terre pour tuer les oeufs laissés par les insectes. Chaque +motte était retournée, brisée soigneusement. Et le coeur se serrait de +voir les mille racines blanches, pleines de sève, qui apparaissaient +dans ces écroulements de terre fertile... + + + +L'ÉLIXIR DU REVEREND PÈRE GAUCHER + + +--Buvez ceci, mon voisin; vous m'en direz des nouvelles. + +Et, goutte à goutte, avec le soin minutieux d'un lapidaire comptant des +perles, le curé de Graveson me versa deux doigts d'une liqueur verte, +dorée, chaude, étincelante, exquise... J'en eus l'estomac tout +ensoleillé. + +--C'est l'élixir du Père Gaucher, la joie et la santé de notre Provence, +me fit le brave homme d'un air triomphant; on le fabrique au couvent des +Prémontrés, à deux lieues de votre moulin... N'est-ce pas que cela vaut +bien toutes les chartreuses du monde?... Et si vous saviez comme elle +est amusante, l'histoire de cet élixir! Écoutez plutôt... + +Alors, tout naïvement, sans y entendre malice, dans cette salle à manger +de presbytère, si candide et si calme avec son Chemin de la croix en +petits tableaux et ses jolis rideaux clairs empesés comme des +surplis, l'abbé me commença une historiette légèrement sceptique et +irrévérencieuse, à la façon d'un conte d'Érasme ou de d'Assoucy: + + * * * * * + +--Il y a vingt ans, les Prémontrés, ou plutôt les Pères blancs, comme +les appellent nos Provençaux, étaient tombés dans une grande misère. Si +vous aviez vu leur maison de ce temps-là, elle vous aurait fait peine. + +Le grand mur, la tour Pacôme, s'en allaient en morceaux. Tout autour du +cloître rempli d'herbes, les colonnettes se fendaient, les saints de +pierre croulaient dans leurs niches. Pas un vitrail debout, pas une +porte qui tînt. Dans les préaux, dans les chapelles, le vent du Rhône +soufflait comme en Camargue, éteignant les cierges, cassant le plomb des +vitrages, chassant l'eau des bénitiers. Mais le plus triste de tout, +c'était le clocher du couvent, silencieux comme un pigeonnier vide; et +les Pères, faute d'argent pour s'acheter une cloche, obligés de sonner +matines avec des cliquettes de bois d'amandier!... + +Pauvres Pères blancs! Je les vois encore, à la procession de la +Fête-Dieu, défilant tristement dans leurs capes rapiécées, pâles, +maigres, nourris de _citres_ et de pastèques, et derrière eux +monseigneur l'abbé, qui venait la tête basse, tout honteux de montrer au +soleil sa crosse dédorée et sa mitre de laine blanche mangée des vers. +Les dames de la confrérie en pleuraient de pitié dans les rangs, et les +gros porte-bannière ricanaient entre eux tout bas en se montrant les +pauvres moines: + +--Les étourneaux vont maigres quand ils vont en troupe. + +Le fait est que les infortunés Pères blancs en étaient arrivés eux-mêmes +à se demander s'ils ne feraient pas mieux de prendre leur vol à travers +le monde et de chercher pâture chacun de son côté. + +Or, un jour que cette grave question se débattait dans le chapitre, on +vint annoncer au prieur que le frère Gaucher demandait à être entendu au +conseil... Vous saurez pour votre gouverne que ce frère Gaucher était +le bouvier du couvent; c'est-à-dire qu'il passait ses journées à rouler +d'arcade en arcade dans le cloître, en poussant devant lui deux vaches +étiques qui cherchaient l'herbe aux fentes des pavés. Nourri jusqu'à +douze ans par une vieille folle du pays des Baux, qu'on appelait tante +Bégon, recueilli depuis chez les moines, le malheureux bouvier n'avait +jamais pu rien apprendre qu'à conduire ses bêtes et à réciter son _Pater +noster_; encore le disait-il en provençal, car il avait la cervelle dure +et l'esprit comme une dague de plomb. Fervent chrétien du reste, quoique +un peu visionnaire, à l'aise sous le cilice et se donnant la discipline +avec une conviction robuste, et des bras!... + +Quand on le vit entrer dans la salle du chapitre, simple et balourd, +saluant l'assemblée la jambe en arrière, prieur, chanoines, argentier, +tout le monde se mit à rire. C'était toujours l'effet que produisait, +quand elle arrivait quelque part, cette bonne face grisonnante avec sa +barbe de chèvre et ses yeux un peu fous; aussi le frère Gaucher ne s'en +émut pas. + +--Mes révérends, fit-il d'un ton bonasse en tortillant son chapelet de +noyaux d'olives, on a bien raison de dire que ce sont les tonneaux vides +qui chantent le mieux. Figurez-vous qu'à force de creuser ma pauvre tête +déjà si creuse, je crois que j'ai trouvé le moyen de nous tirer tous de +peine. + +«Voici comment. Vous savez bien tante Bégon, cette brave femme qui me +gardait quand j'était petit. (Dieu ait son âme, la vieille coquine! elle +chantait de bien vilaines chansons après boire.) Je vous dirai donc, +mes révérends pères, que tante Bégon, de son vivant, se connaissait aux +herbes de montagnes autant et mieux qu'un vieux merle de Corse. Voire, +elle avait composé sur la fin de ses jours un élixir incomparable en +mélangeant cinq ou six espèces de simples que nous allions cueillir +ensemble dans les Alpilles. Il y a belles années de cela: mais je pense +qu'avec l'aide de saint Augustin et la permission de notre père abbé, je +pourrais--en cherchant bien--retrouver la composition de ce mystérieux +élixir. Nous n'aurions plus alors qu'à le mettre en bouteilles, et à le +vendre un peu cher, ce qui permettrait à la communauté de s'enrichir +doucettement, comme ont fait nos frères de la Trappe et de la Grande... + +Il n'eut pas le temps de finir. Le prieur s'était levé pour lui sauter +au cou. Les chanoines lui prenaient les mains. L'argentier, encore plus +ému que tous les autres, lui baisait avec respect le bord tout effrangé +de sa cucule... Puis chacun revint à sa chaire pour délibérer; et, +séance tenante, le chapitre décida qu'on confierait les vaches au frère +Thrasybule, pour que le frère Gaucher pût se donner tout entier à la +confection de son élixir. + + * * * * * + +Comment le bon frère parvint-il à retrouver la recette de tante Bégon? +au prix de quels efforts? au prix de quelles veilles? L'histoire ne +le dit pas. Seulement, ce qui est sûr, c'est qu'au bout de six mois, +l'élixir des Pères blancs était déjà très populaire. Dans tout le +Comtat, dans tout le pays d'Arles, pas un _mas_, pas une grange qui +n'eut au fond de sa _dépense_, entre les bouteilles de vin cuit et les +jarres d'olives à la picholine, un petit flacon de terre brune cacheté +aux armes de Provence, avec un moine en extase sur une étiquette +d'argent. Grâce à la vogue de son élixir, la maison des Prémontrés +s'enrichit très rapidement. On releva la tour Pacôme. Le prieur eut +une mitre neuve, l'église de jolis vitraux ouvragés; et, dans la fine +dentelle du clocher, toute une compagnie de cloches et de clochettes +vint s'abattre, un beau matin de Pâques, tintant et carillonnant à la +grande volée. + +Quant au frère Gaucher, ce pauvre frère lai dont les rusticités +égayaient tant le chapitre, il n'en fut plus question dans le couvent. +On ne connut plus désormais que le Révérend Père Gaucher, homme de tête +et de grand savoir, qui vivait complètement isolé des occupations si +menues et si multiples du cloître, et s'enfermait tout le jour dans sa +distillerie, pendant que trente moines battaient la montagne pour lui +chercher des herbes odorantes... Cette distillerie, où personne, +pas même le prieur, n'avait le droit de pénétrer, était une ancienne +chapelle abandonnée, tout au bout du jardin des chanoines. La simplicité +des bons pères en avait fait quelque chose de mystérieux et de +formidable; et si, par aventure, un moinillon hardi et curieux, +s'accrochant aux vignes grimpantes, arrivait jusqu'à la rosace du +portail, il en dégringolait bien vite, effaré d'avoir vu le Père +Gaucher, avec sa barbe de nécroman, penché sur ses fourneaux, le +pèse-liqueur à la main; puis, tout autour, des cornues de grès rose, des +alambics gigantesques, des serpentins de cristal, tout un encombrement +bizarre qui flamboyait ensorcelé dans la lueur rouge des vitraux... + +Au jour tombant, quand sonnait le dernier Angélus, la porte de ce lieu +de mystère s'ouvrait discrètement, et le révérend se rendait à l'église +pour l'office du soir. Il fallait voir quel accueil quand il traversait +le monastère! Les frères faisaient la haie sur son passage. On disait: + +--Chut!... il a le secret!... + +--L'argentier le suivait et lui parlait la tête basse... Au milieu +de ces adulations, le père s'en allait en s'épongeant le front, son +tricorne aux larges bords posé en arrière comme une auréole, regardant +autour de lui d'un air de complaisance les grandes cours plantées +d'orangers, les toits bleus où tournaient des girouettes neuves, et, +dans le cloître éclatant de blancheur,--entre les colonnettes élégantes +et fleuries,--les chanoines habillés de frais qui défilaient deux par +deux avec des mines reposées. + +--C'est à moi qu'ils doivent tout cela! se disait le révérend en +lui-même; et chaque fois cette pensée lui faisait monter des bouffées +d'orgueil. + +Le pauvre homme en fut bien puni. Vous allez voir... + + * * * * * + +Figurez-vous qu'un soir, pendant l'office, il arriva à l'église dans une +agitation extraordinaire: rouge, essoufflé, le capuchon de travers, +et si troublé qu'en prenant de l'eau bénite il y trempa ses manches +jusqu'au coude. On crut d'abord que c'était l'émotion d'arriver en +retard; mais quand on le vit faire de grandes révérences à l'orgue et +aux tribunes au lieu de saluer le maître-autel, traverser l'église en +coup de vent, errer dans le choeur pendant cinq minutes pour chercher +sa stalle, puis une fois assis, s'incliner de droite et de gauche en +souriant d'un air béat, un murmure d'étonnement courut dans les trois +nefs. On chuchotait de bréviaire à bréviaire: + +--Qu'a donc notre Père Gaucher?... Qu'a donc notre Père Gaucher? + +Par deux fois le prieur, impatienté, fit tomber sa crosse sur les dalles +pour commander le silence... Là-bas, au fond du choeur, les psaumes +allaient toujours; mais les répons manquaient d'entrain... + +Tout à coup, au beau milieu de l'_Ave verum_, voilà mon Père Gaucher qui +se renverse dans sa stalle et entonne d'une voix éclatante: + + Dans Paris, il y a un Père blanc, + Patatin, patatan, tarabin, taraban... + +Consternation générale. Tout le monde se lève. On crie: + +--Emportez-le... il est possédé! + +Les chanoines se signent. La crosse de monseigneur se démène... Mais le +Père Gaucher ne voit rien, n'écoute rien; et deux moines vigoureux sont +obligés de l'entraîner par la petite porte du choeur, se débattant comme +un exorcisé et continuant de plus belle ses _patatin_ et ses _taraban_. + + * * * * * + +Le lendemain, au petit jour, le malheureux était à genoux dans +l'oratoire du prieur, et faisait sa _coulpe_ avec un ruisseau de larmes: + +--C'est l'élixir, Monseigneur, c'est l'élixir qui m'a surpris, disait-il +en se frappant la poitrine. Et de le voir si marri, si repentant, le bon +prieur en était tout ému lui-même. + +--Allons, allons, Père Gaucher, calmez-vous, tout cela séchera comme la +rosée au soleil... Après tout, le scandale n'a pas été aussi grand que +vous pensez. Il y a bien eu la chanson qui était un peu... hum! hum!... +Enfin il faut espérer que les novices ne l'auront pas entendue... A +présent, voyons, dites-moi bien comment la chose vous est arrivée... +C'est en essayant l'élixir, n'est-ce pas? Vous aurez eu la main trop lourde... +Oui, oui, je comprends... C'est comme le frère Schwartz, l'inventeur de +la poudre: vous avez été victime de votre invention... Et dites-moi, +mon brave ami, est-il bien nécessaire que vous l'essayiez sur vous-même, +ce terrible élixir? + +--Malheureusement, oui, Monseigneur... l'éprouvette me donne bien la +force et le degré de l'alcool; mais pour le fini, le velouté, je ne me +fie guère qu'à ma langue... + +--Ah! très bien... Mais écoutez encore un peu que je vous dise... +Quand vous goûtez ainsi l'élixir par nécessité, est-ce que cela vous +semble bon? Y prenez-vous du plaisir?... + +--Hélas! oui, Monseigneur, fit le malheureux Père en devenant tout +rouge... Voilà deux soirs que je lui trouve un bouquet, un arôme!... +C'est pour sûr le démon qui m'a joué ce vilain tour... Aussi je suis +bien décidé désormais à ne plus me servir que de l'éprouvette. Tant +pis si la liqueur n'est pas assez fine, si elle ne fait pas assez la +perle... + +--Gardez-vous-en bien, interrompit le prieur avec vivacité. Il ne faut +pas s'exposer à mécontenter la clientèle... Tout ce que vous avez à +faire maintenant que vous voilà prévenu, c'est de vous tenir sur vos +gardes... Voyons, qu'est-ce qu'il vous faut pour vous rendre compte?... +Quinze ou vingt gouttes, n'est-ce pas?... mettons vingt gouttes... +Le diable sera bien fin s'il vous attrape avec vingt gouttes... +D'ailleurs, pour prévenir tout accident, je vous dispense dorénavant de +venir à l'église. Vous direz l'office du soir dans la distillerie... Et +maintenant, allez en paix, mon Révérend, et surtout... comptez bien vos +gouttes. + +Hélas! le pauvre Révérend eut beau compter ses gouttes... le démon le +tenait, et ne le lâcha plus. + +C'est la distillerie qui entendit de singuliers offices! + + * * * * * + +Le jour, encore, tout allait bien. Le Père était assez calme: il +préparait ses réchauds, ses alambics, triait soigneusement ses herbes, +toutes herbes de Provence, fines, grises, dentelées, brûlées de parfums +et de soleil... Mais, le soir, quand les simples étaient infusés et que +l'élixir tiédissait dans de grandes bassines de cuivre rouge, le martyre +du pauvre homme commençait. + +--... Dix-sept... dix-huit... dix-neuf... vingt!... + +Les gouttes tombaient du chalumeau dans le gobelet de vermeil. Ces +vingt-là, le père les avalait d'un trait, presque sans plaisir. Il n'y +avait que la vingt et unième qui lui faisait envie. Oh! cette vingt +et unième goutte!... Alors, pour échapper à la tentation, il allait +s'agenouiller tout au bout du laboratoire et s'abîmait dans ses +patenôtres. Mais de la liqueur encore chaude il montait une petite fumée +toute chargée d'aromates, qui venait rôder autour de lui et, bon gré mal +gré, le ramenait vers les bassines... La liqueur était d'un beau vert +doré... Penché dessus, les narines ouvertes, le père la remuait +tout doucement avec son chalumeau, et dans les petites paillettes +étincelantes que roulait le flot d'émeraude, il lui semblait voir les +yeux de tante Bégon qui riaient et pétillaient en le regardant... + +--Allons! encore une goutte! + +Et de goutte en goutte, l'infortuné finissait par avoir son gobelet +plein jusqu'au bord. Alors, à bout de forces, il se laissait tomber dans +un grand fauteuil, et, le corps abandonné, la paupière à demi close, +il dégustait son péché par petits coups, en se disant tout bas avec un +remords délicieux: + +--Ah! je me damne... je me damne... + +Le plus terrible, c'est qu'au fond de cet élixir diabolique, il +retrouvait, par je ne sais quel sortilège, toutes les vilaines chansons +de tante Bégon: _Ce sont trois petites commères, qui parlent de faire +un banquet..._ ou: _Bergerette de maître André s'en va-t-au bois +seulette..._ et toujours la fameuse des Pères blancs: _Patatin +patatan_. + +Pensez quelle confusion le lendemain, quand ses voisins de cellule lui +faisaient d'un air malin: + +--Eh! eh! Père Gaucher, vous aviez des cigales en tête, hier soir en +vous couchant. + +Alors c'étaient des larmes, des désespoirs, et le jeûne, et le cilice, +et la discipline. Mais rien ne pouvait contre le démon de l'élixir; et +tous les soirs, à la même heure, la possession recommençait. + + * * * * * + +Pendant ce temps, les commandes pleuvaient à l'abbaye que c'était une +bénédiction. Il en venait de Nîmes, d'Aix, d'Avignon, de Marseille... +De jour en jour le couvent prenait un petit air de manufacture. Il y +avait des frères emballeurs, des frères étiqueteurs, d'autres pour les +écritures, d'autres pour le camionnage; le service de Dieu y perdait +bien par-ci par-là quelques coups de cloches; mais les pauvres gens du +pays n'y perdaient rien, je vous en réponds... + +Et donc, un beau dimanche matin, pendant que l'argentier lisait en +plein chapitre son inventaire de fin d'année et que les bons chanoines +l'écoutaient les yeux brillants et le sourire aux lèvres, voilà le Père +Gaucher qui se précipite au milieu de la conférence en criant: + +--C'est fini... Je n'en fais plus... Rendez-moi mes vaches. + +--Qu'est-ce qu'il y a donc, Père Gaucher? demanda le prieur, qui se +doutait bien un peu de ce qu'il y avait. + +--Ce qu'il y a, Monseigneur?... Il y a que je suis en train de me +préparer une belle éternité de flammes et de coups de fourche... Il y a +que je bois, que je bois comme un misérable... + +--Mais je vous avais dit de compter vos gouttes. + +--Ah! bien oui, compter mes gouttes! c'est par gobelets qu'il faudrait +compter maintenant... Oui, mes Révérends, j'en suis là. Trois fioles +par soirée... Vous comprenez bien que cela ne peut pas durer... Aussi, +faites faire l'élixir par qui vous voudrez... Que le feu de Dieu me +brûle si je m'en mêle encore! + +C'est le chapitre qui ne riait plus. + +--Mais, malheureux, vous nous ruinez! criait l'argentier en agitant son +grand-livre. + +--Préférez-vous que je me damne? + +Pour lors, le prieur se leva. + +--Mes Révérends, dit-il en étendant sa belle main blanche où luisait +l'anneau pastoral, il y a moyen de tout arranger... C'est le soir, +n'est-ce pas, mon cher fils, que le démon vous tente?... + +--Oui, monsieur le prieur, régulièrement tous les soirs... Aussi, +maintenant, quand je vois arriver la nuit, j'en ai, sauf votre respect, +les sueurs qui me prennent, comme l'âne de Capitou quand il voyait venir +le bât. + +--Eh bien! rassurez-vous... Dorénavant, tous les soirs, à l'office, +nous réciterons à votre intention l'oraison de saint Augustin, à +laquelle l'indulgence plénière est attachée... Avec cela, quoi qu'il +arrive, vous êtes à couvert... C'est l'absolution pendant le pêché. + +--Oh bien! alors, merci, monsieur le prieur! + +Et, sans en demander davantage, le Père Gaucher retourna à ses alambics, +aussi léger qu'une alouette. + +Effectivement, à partir de ce moment-là, tous les soirs, à la fin des +complies, l'officiant ne manquait jamais de dire: + +--Prions pour notre pauvre Père Gaucher, qui sacrifie son âme aux +intérêts de la communauté... _Oremus Domine_... + +Et pendant que sur toutes ces capuches blanches, prosternées dans +l'ombre des nefs, l'oraison courait en frémissant comme une petite bise +sur la neige, là-bas, tout au bout du couvent, derrière le vitrage +enflammé de la distillerie, on entendait le père Gaucher qui chantait à +tue-tête: + + Dans Paris il y a un Père blanc, + Patatin, patatan, taraban, tarabin; + Dans Paris il y a un Père blanc + Qui fait danser des moinettes, + Trin, trin, trin, dans un jardin; + Qui fait danser des... + + * * * * * + +...Ici le bon curé s'arrêta plein d'épouvante: + +--Miséricorde! si mes paroissiens m'entendaient! + + + +EN CAMARGUE + + +I + +LE DÉPART. + + +Grande rumeur au château. Le messager vient d'apporter un mot du garde, +moitié en français, moitié en provençal, annonçant qu'il y a eu déjà +deux ou trois beaux passages de _Galéjons_, de _Charlottines_, et que +les _oiseaux de prime_ non plus ne manquaient pas. + +«Vous êtes des nôtres!» m'ont écrit mes aimables voisins; et ce matin, +au petit jour de cinq heures, leur grand break, chargé de fusils, de +chiens, de victuailles, est venu me prendre au bas de la côte. Nous +voilà roulant sur la route d'Arles, un peu sèche, un peu dépouillée, +par ce matin de décembre où la verdure pâle des oliviers est à peine +visible, et la verdure crue des chênes-kermès un peu trop hivernale et +factice. Les étables se remuent. Il y a des réveils avant le jour qui +allument la vitre des fermes; et dans les découpures de pierre de +l'abbaye de Mont-majeur, des orfraies encore engourdies de sommeil +battent de l'aile parmi les ruines. Pourtant nous croisons déjà le long +des fossés de vieilles paysannes qui vont au marché au trot de leurs +bourriquets. Elles viennent de la Ville-des-Baux. Six grandes lieues +pour s'asseoir une heure sur les marches de Saint-Trophyme et vendre des +petits paquets de simples ramassés dans la montagne!... + +Maintenant voici les remparts d'Arles; des remparts bas et crénelés, +comme on en voit sur les anciennes estampes où des guerriers armés +de lances apparaissent en haut de talus moins grands qu'eux. Nous +traversons au galop cette merveilleuse petite ville, une des plus +pittoresques de France, avec ses balcons sculptés, arrondis, s'avançant +comme des moucharabiés jusqu'au milieu des rues étroites, avec ses +vieilles maisons noires aux petites portes, moresques, ogivales et +basses, qui vous reportent au temps de Guillaume Court-Nez et des +Sarrasins. A cette heure, il n'y a encore personne dehors. Le quai du +Rhône seul est animé. Le bateau à vapeur qui fait le service de la +Camargue chauffe au bas des marches, prêt à partir. Des _ménagers_ en +veste de cadis roux, des filles de La Roquette qui vont se louer pour +des travaux des fermes, montent sur le pont avec nous, causant et riant +entre eux. Sous les longues mantes brunes rabattues à cause de l'air vif +du matin, la haute coiffure arlésienne fait la tête élégante et petite +avec un joli grain d'effronterie, une envie de se dresser pour lancer le +rire ou la malice plus loin... La cloche sonne; nous partons. Avec la +triple vitesse du Rhône, de l'hélice, du mistral, les deux rivages se +déroulent. D'un côté c'est la Crau, une plaine aride, pierreuse. De +l'autre, la Camargue, plus verte, qui prolonge jusqu'à la mer son herbe +courte et ses marais pleins de roseaux. + +De temps en temps le bateau s'arrête près d'un ponton, à gauche ou à +droite, à Empire ou à Royaume, comme on disait au moyen âge, du temps du +Royaume d'Arles, et, comme les vieux mariniers du Rhône disent encore +aujourd'hui. A chaque ponton, une ferme blanche, un bouquet d'arbres. +Les travailleurs descendent chargés d'outils, les femmes leur panier au +bras, droites sur la passerelle. Vers Empire ou vers Royaume peu à peu +le bateau se vide, et quand il arrive au ponton du Mas-de-Giraud où nous +descendons, il n'y a presque plus personne à bord. + +Le Mas-de-Giraud est une vieille ferme des seigneurs de Barbentane, où +nous entrons pour attendre le garde qui doit venir nous chercher. Dans +la haute cuisine, tous les hommes de la ferme, laboureurs, vignerons, +bergers, bergerots, sont attablés, graves, silencieux, mangeant +lentement, et servis par les femmes qui ne mangeront qu'après. Bientôt +le garde paraît avec la carriole. Vrai type à la Fenimore, trappeur +de terre et d'eau, garde-pêche et garde-chasse, les gens du pays +l'appellent _lou Roudeïroù_ (le rôdeur), parce qu'on le voit toujours, +dans les brumes d'aube ou de jour tombant, caché pour l'affût parmi les +roseaux, ou bien immobile dans son petit bateau, occupé à surveiller +ses nasses sur les _clairs_ (les étangs) et les _roubines_ (canaux +d'irrigation). C'est peut-être ce métier d'éternel guetteur qui le rend +aussi silencieux, aussi concentré. Pourtant, pendant que la petite +carriole chargée de fusils et de paniers marche devant nous, il nous +donne des nouvelles de la chasse, le nombre des passages, les quartiers +où les oiseaux voyageurs se sont abattus. Tout en causant, on s'enfonce +dans le pays. + +Les terres cultivées dépassées, nous voici en pleine Camargue sauvage. +A perte de vue, parmi les pâturages, des marais, des roubines, luisent +dans les salicornes. Des bouquets de tamaris et de roseaux font des +îlots comme sur une mer calme. Pas d'arbres hauts. L'aspect uni, +immense, de la plaine, n'est pas troublé. De loin en loin, des parcs de +bestiaux étendent leurs toits bas presque au ras de terre. Des troupeaux +dispersés, couchés dans les herbes salines, ou cheminant serrés autour +de la cape rousse du berger, n'interrompent pas la grande ligne +uniforme, amoindris qu'ils sont par cet espace infini d'horizons bleus +et de ciel ouvert. Comme de la mer unie malgré ses vagues, il se dégage +de cette plaine un sentiment de solitude, d'immensité, accru encore +par le mistral qui souffle sans relâche, sans obstacle, et qui, de son +haleine puissante, semble aplanir, agrandir le paysage. Tout se courbe +devant lui. Les moindres arbustes gardent l'empreinte de son passage, +en restent tordus, couchés vers le sud dans l'attitude d'une fuite +perpétuelle... + + +II + +LA CABANE. + + +Un toit de roseaux, des murs de roseaux desséchés et jaunes, c'est la +cabane. Ainsi s'appelle notre rendez-vous de chasse. Type de la maison +camarguaise, la cabane se compose d'une unique pièce, haute, vaste, sans +fenêtre, et prenant jour par une porte vitrée qu'on ferme le soir avec +des volets pleins. Tout le long des grands murs crépis, blanchis à la +chaux, des râteliers attendent les fusils, les carniers, les bottes de +marais. Au fond, cinq ou six berceaux sont rangés autour d'un vrai mât +planté au sol et montant jusqu'au toit auquel il sert d'appui. La nuit, +quand le mistral souffle et que la maison craque de partout, avec la mer +lointaine et le vent qui la rapproche, porte son bruit, le continue en +l'enflant, on se croirait couché dans la chambre d'un bateau. + +Mais c'est l'après-midi surtout que la cabane est charmante. Par nos +belles journées d'hiver méridional, j'aime rester tout seul près de la +haute cheminée où fument quelques pieds de tamaris. Sous les coups du +mistral ou de la tramontane, la porte saute, les roseaux crient, et +toutes ces secousses sont un bien petit écho du grand ébranlement de la +nature autour de moi. Le soleil d'hiver fouetté par l'énorme courant +s'éparpille, joint ses rayons, les disperse. De grandes ombres courent +sous un ciel bleu admirable. La lumière arrive par saccades, les bruits +aussi; et les sonnailles des troupeaux entendues tout à coup, puis +oubliées, perdues dans le vent, reviennent chanter sous la porte +ébranlée avec le charme d'un refrain... L'heure exquise, c'est le +crépuscule, un peu avant que les chasseurs n'arrivent. Alors le vent +s'est calmé. Je sors un moment. En paix le grand soleil rouge descend, +enflammé, sans chaleur. La nuit tombe, vous frôle en passant de son aile +noire tout humide. Là-bas, au ras du sol, la lumière d'un coup de feu +passe avec l'éclat d'une étoile rouge avivée par l'ombre environnante. +Dans ce qui reste de jour, la vie se hâte. Un long triangle de canards +vole très bas, comme s'ils voulaient prendre terre; mais tout à coup la +cabane, où le _caleil_ est allumé, les éloigne: celui qui tient la tête +de la colonne dresse le cou, remonte, et tous les autres derrière lui +s'emportent plus haut avec des cris sauvages. + +Bientôt un piétinement immense se rapproche, pareil à un bruit de pluie. +Des milliers de moutons, rappelés par les bergers, harcelés par les +chiens, dont on entend le galop confus et l'haleine haletante, se +pressent vers les parcs, peureux et indisciplinés. Je suis envahi, +frôlé, confondu dans ce tourbillon de laines frisées, de bêlements; une +houle véritable où les bergers semblent portés avec leur ombre par des +flots bondissants... Derrière les troupeaux, voici des pas connus, des +voix joyeuses. La cabane est pleine, animée, bruyante. Les sarments +flambent. On rit d'autant plus qu'on est plus las. C'est un +étourdissement d'heureuse fatigue, les fusils dans un coin, les grandes +bottes jetées pêle-mêle, les carniers vides, et à côté les plumages +roux, dorés, verts, argentés, tout tachés de sang. La table est mise; +et dans la fumée d'une bonne soupe d'anguilles, le silence se fait, +le grand silence des appétits robustes, interrompu seulement par les +grognements féroces des chiens qui lapent leur écuelle à tâtons devant +la porte... + +La veillée sera courte. Déjà près du feu, clignotant lui aussi, il ne +reste plus que le garde et moi. Nous causons, c'est-à-dire nous nous +jetons de temps en temps l'un à l'autre des demi-mots à la façon des +paysans, de ces interjections presque indiennes, courtes et vite +éteintes comme les dernières étincelles des sarments consumés. Enfin le +garde se lève, allume sa lanterne, et j'écoute son pas lourd qui se perd +dans la nuit... + + +III + +A L'ESPÈRE! (A L'AFFUT!) + + +L'_espère!_ quel joli nom pour désigner l'affût, l'attente du chasseur +embusqué, et ces heures indécises où tout attend, _espère_, hésite entre +le jour et la nuit. L'affût du matin un peu avant le lever du soleil, +l'affût du soir au crépuscule. C'est ce dernier que je préfère, surtout +dans ces pays marécageux où l'eau des _clairs_ garde si longtemps la +lumière... + +Quelquefois on tient l'affût dans le _negochin_ (le naye-chien), un tout +petit bateau sans quille étroit, roulant au moindre mouvement. Abrité +par les roseaux, le chasseur guette les canards du fond de sa barque, +que dépassent seulement la visière d'une casquette, le canon du fusil et +la tête du chien flairant le vent, happant les moustiques, ou bien de +ses grosses pattes étendues penchant tout le bateau d'un côté et +le remplissant d'eau. Cet affût-là est trop compliqué pour mon +inexpérience. Aussi, le plus souvent, je vais à l'_espère_ à pied, +barbotant en plein marécage avec d'énormes bottes taillées dans toute la +longueur du cuir. Je marche lentement, prudemment, de peur de m'envaser. +J'écarte les roseaux pleins d'odeurs saumâtres et de sauts de +grenouilles... + +Enfin, voici un îlot de tamaris, un coin de terre sèche où je +m'installe. Le garde, pour me faire honneur, a laissé son chien avec +moi; un énorme chien des Pyrénées à grande toison blanche, chasseur +et pêcheur de premier ordre, et dont la présence ne laisse pas que de +m'intimider un peu. Quand une poule d'eau passe à ma portée, il a une +certaine façon ironique de me regarder en rejetant en arrière, d'un coup +de tête à l'artiste, deux longues oreilles flasques qui lui pendent dans +les yeux; puis des poses à l'arrêt, des frétillements de queue, toute +une mimique d'impatience pour me dire: + +--Tire... tire donc! + +Je tire, je manque. Alors, allongé de tout son corps, il bâille et +s'étire d'un air las, découragé, et insolent... + +Eh bien! oui, j'en conviens, je suis un mauvais chasseur. L'affût, pour +moi, c'est l'heure qui tombe, la lumière diminuée, réfugiée dans l'eau, +les étangs qui luisent, polissant jusqu'au ton de l'argent fin la +teinte grise du ciel assombri. J'aime cette odeur d'eau, ce frôlement +mystérieux des insectes dans les roseaux, ce petit murmure des longues +feuilles qui frissonnent. De temps en temps, une note triste passe, et +roule dans le ciel comme un ronflement de conque marine. C'est le +butor qui plonge au fond de l'eau son bec immense d'oiseau-pêcheur et +souffle... rrrououou! Des vols de grues filent sur ma tête. J'entends +le froissement des plumes, l'ébouriffement du duvet dans l'air vif, et +jusqu'au craquement de la petite armature surmenée. Puis, plus rien. +C'est la nuit, la nuit profonde, avec un peu de jour resté sur l'eau... + +Tout à coup j'éprouve un tressaillement, une espèce de gêne nerveuse, +comme si j'avais quelqu'un derrière moi. Je me retourne, et j'aperçois +le compagnon des belles nuits, la lune, une large lune toute ronde, qui +se lève doucement, avec un mouvement d'ascension d'abord très sensible, +et se ralentissant à mesure qu'elle s'éloigne de l'horizon. + +Déjà un premier rayon est distinct près de moi, puis un autre un peu +plus loin... Maintenant tout le marécage est allumé. La moindre touffe +d'herbe a son ombre. L'affût est fini, les oiseaux nous voient: il faut +rentrer. On marche au milieu d'une inondation de lumière bleue, +légère, poussiéreuse; et chacun de nos pas dans les _clairs_, dans les +_roubines_, y remue des tas d'étoiles tombées et des rayons de lune qui +traversent l'eau jusqu'au fond. + + +IV + +LE ROUGE ET LE BLANC. + + +Tout près de chez nous, à une portée de fusil de la cabane, il y en a +une autre qui lui ressemble, mais plus rustique. C'est là que notre +garde habite avec sa femme et ses deux aînés: la fille, qui soigne le +repas des hommes, raccommode les filets de pêche; le garçon, qui aide +son père à relever les nasses, à surveiller les _martilières_ (vannes) +des étangs. Les deux plus jeunes sont à Arles, chez la grand'mère; et +ils y resteront jusqu'à ce qu'ils aient appris à lire et qu'ils aient +fait leur _bon jour_ (première communion), car ici on est trop loin de +l'église et de l'école, et puis l'air de la Camargue ne vaudrait rien +pour ces petits. Le fait est que, l'été venu, quand les marais sont +à sec et que la vase blanche des _roubines_ se crevasse à la grande +chaleur, l'île n'est vraiment pas habitable. + +J'ai vu cela une fois au mois d'août, en venant tirer les hallebrands, +et je n'oublierai jamais l'aspect triste et féroce de ce paysage +embrasé. De place en place, les étangs fumaient au soleil comme +d'immenses cuves, gardant tout au fond un reste de vie qui s'agitait, un +grouillement de salamandres, d'araignées, de mouches d'eau cherchant +des coins humides. Il y avait là un air de peste, une brume de miasmes +lourdement flottante qu'épaississaient encore d'innombrables tourbillons +de moustiques. Chez le garde, tout le monde grelottait, tout le monde +avait la fièvre, et c'était pitié de voir les visages jaunes, tirés, les +yeux cerclés, trop grands, de ces malheureux condamnés à se traîner, +pendant trois mois, sous ce plein soleil inexorable qui brûle les +fiévreux sans les réchauffer... Triste et pénible vie que celle de +garde-chasse en Camargue! Encore celui-là a sa femme et ses enfants +près de lui; mais à deux lieues plus loin, dans le marécage, demeure un +gardien de chevaux qui, lui, vit absolument seul d'un bout de l'année à +l'autre et mène une véritable existence de Robinson. Dans sa cabane de +roseaux, qu'il a construite lui-même, pas un ustensile qui ne soit +son ouvrage, depuis le hamac d'osier tressé, les trois pierres noires +assemblées en foyer, les pieds de tamaris taillés en escabeaux, jusqu'à +la serrure et la clé de bois blanc fermant cette singulière habitation. + +L'homme est au moins aussi étrange que son logis. C'est une espèce de +philosophe silencieux comme les solitaires, abritant sa méfiance de +paysan sous d'épais sourcils en broussailles. Quand il n'est pas dans +le pâturage, on le trouve assis devant sa porte, déchiffrant lentement, +avec une application enfantine et touchante, une de ces petites +brochures roses, bleues ou jaunes, qui entourent les fioles +pharmaceutiques dont il se sert pour ses chevaux. Le pauvre diable n'a +pas d'autre distraction que la lecture, ni d'autres livres que ceux-là. +Quoique voisins de cabane, notre garde et lui ne se voient pas. Ils +évitent même de se rencontrer. Un jour que je demandais au _roudeïroù_ +la raison de cette antipathie, il me répondit d'un air grave: + +--C'est à cause des opinions... Il est rouge, et moi je suis blanc. + +Ainsi, même dans ce désert dont la solitude aurait dû les rapprocher, +ces deux sauvages, aussi ignorants, aussi naïfs l'un que l'autre, ces +deux bouviers de Théocrite, qui vont à la ville à peine une fois par an +et à qui les petits cafés d'Arles, avec leurs dorures et leurs glaces, +donnent l'éblouissement du palais des Ptolémées, ont trouvé moyen de se +haïr au nom de leurs convictions politiques! + + +V + +LE VACCARÈS. + + +Ce qu'il y a de plus beau en Camargue, c'est le Vaccarès. Souvent, +abandonnant la chasse, je viens m'asseoir au bord de ce lac salé, une +petite mer qui semble un morceau de la grande, enfermé dans les terres +et devenu familier par sa captivité même. Au lieu de ce dessèchement, de +cette aridité qui attristent d'ordinaire les côtes, le Vaccarès, sur son +rivage un peu haut, tout vert d'herbe fine, veloutée, étale une +flore originale et charmante: des centaurées, des trèfles d'eau, des +gentianes, et ces jolies _saladelles_, bleues en hiver, rouges en été, +qui transforment leur couleur au changement d'atmosphère, et dans une +floraison ininterrompue marquent les saisons de leurs tons divers. + +Vers cinq heures du soir, à l'heure où le soleil décline, ces trois lieues +d'eau sans une barque, sans une voile pour limiter, transformer leur +étendue, ont un aspect admirable. Ce n'est plus le charme intime des +_clairs_, des _roubines_, apparaissant de distance en distance entre les +plis d'un terrain marneux sous lequel on sent l'eau filtrer partout, +prête à se montrer à la moindre dépression du sol. Ici, l'impression est +grande, large. De loin, ce rayonnement de vagues attire des troupes +de macreuses, des hérons, des butors, des flamants au ventre blanc, +aux ailes roses, s'alignant pour pêcher tout le long du rivage, +de façon à disposer leurs teintes diverses en une longue bande +égale; et puis des ibis, de vrais ibis d'Egypte, bien chez eux +dans ce soleil splendide et ce paysage muet. De ma place, en +effet, je n'entends rien que l'eau qui clapote, et la voix +du gardien qui rappelle ses chevaux, dispersés sur le bord. Ils +ont tous des noms retentissants: «Cifer!... (Lucifer)... L'Estello!... +L'Estournello!...» Chaque bête, en s'entendant nommer, accourt, la +crinière au vent, et vient manger l'avoine dans la main du gardien... + +Plus loin, toujours sur la même rive, se trouve une grande _manado_ +(troupeau) de boeufs paissant en liberté comme les chevaux. De temps en +temps, j'aperçois au-dessus d'un bouquet de tamaris l'arête de leurs +dos courbés, et leurs petites cornes en croissant qui se dressent. La +plupart de ces boeufs de Camargue sont élevés pour courir dans les +_ferrades_, les fêtes de villages; et quelques-uns ont des noms déjà +célèbres par tous les cirques de Provence et de Languedoc. C'est ainsi +que la _manado_ voisine compte entre autres un terrible combattant +appelé _le Romain_, qui a décousu je ne sais combien d'hommes et de +chevaux aux courses d'Arles, de Nîmes, de Tarascon. Aussi ses compagnons +l'ont-ils pris pour chef; car dans ces étranges troupeaux les bêtes se +gouvernent elles-mêmes, groupées autour d'un vieux taureau qu'elles +adoptent comme conducteur. Quand un ouragan tombe sur la Camargue, +terrible dans cette grande plaine où rien ne le détourne, ne l'arrête, +il faut voir la _manado_ se serrer derrière son chef, toutes les têtes +baissées tournant du côté du vent ces larges fronts où la force du boeuf +se condense. Nos bergers provençaux appellent cette manoeuvre: _vira la +bano au giscle_--tourner la corne au vent. Et malheur aux troupeaux qui +ne s'y conforment pas! Aveuglée par la pluie, entraînée par l'ouragan, +la _manado_ en déroute tourne sur elle-même, s'effare, se disperse, et +les boeufs éperdus, courant devant eux pour échapper à la tempête, se +précipitent dans le Rhône, dans le Vaccarès ou dans la mer. + + + +NOSTALGIES DE CASERNE. + + +Ce matin, aux premières clartés de l'aube, un formidable roulement de +tambour me réveille en sursaut... Ran plan plan! Ran plan plan!... + +Un tambour dans mes pins à pareille heure!... Voilà qui est singulier, +par exemple. + +Vite, vite, je me jette à bas de mon lit et je cours ouvrir la porte. + +Personne! Le bruit s'est tu... Du milieu des lambrusques mouillées, +deux ou trois courlis s'envolent en secouant leurs ailes... Un peu de +brise chante dans les arbres... Vers l'orient, sur la crête fine des +Alpilles, s'entasse une poussière d'or d'où le soleil sort lentement... +Un premier rayon frise déjà le toit du moulin. Au même moment, le +tambour, invisible, se met à battre aux champs sous le couvert... +Ran... plan... plan, plan, plan. + +Le diable soit de la peau d'âne! Je l'avais oubliée. Mais enfin, quel +est donc le sauvage qui vient saluer l'aurore au fond des bois avec un +tambour?... J'ai beau regarder, je ne vois rien... rien que les touffes +de lavande, et les pins qui dégringolent jusqu'en bas sur la route... +Il y a peut-être par-là dans le fourré quelque lutin caché en train de +se moquer de moi... C'est Ariel, sans doute, ou maître Puck. Le drôle +se sera dit, en passant devant mon moulin: + +--Ce Parisien est trop tranquille là dedans, allons lui donner l'aubade. + +Sur quoi, il aura pris un gros tambour, et... ran plan plan!... ran plan +plan!... Te tairas-tu gredin de Puck! tu vas réveiller mes cigales. + + * * * * * + +Ce n'était pas Puck. + +C'était Gouguet François, dit Pistolet, tambour au 31e de ligne, et pour +le moment en congé de semestre. Pistolet s'ennuie au pays, il a des +nostalgies, ce tambour, et--quand on veut bien lui prêter l'instrument +de la commune--il s'en va, mélancolique, battre la caisse dans les bois, +en rêvant de la caserne du Prince-Eugène. + +C'est sur une petite colline verte qu'il est venu rêver aujourd'hui. +Il est là, debout contre un pin, son tambour entre ses jambes et s'en +donnant à coeur joie... Des vols de perdreaux effarouchés partent à ses +pieds sans qu'il s'en aperçoive. La férigoule embaume autour de lui, il +ne la sent pas. + +Il ne voit pas non plus les fines toiles d'araignée qui tremblent au +soleil entre les branches, ni les aiguilles de pin qui sautillent +sur son tambour. Tout entier à son rêve et à sa musique, il regarde +amoureusement voler ses baguettes, et sa grosse face niaise s'épanouit +de plaisir à chaque roulement. + +Ran plan plan! Ran plan plan!... + +«Qu'elle est belle, la grande caserne, avec sa cour aux larges dalles, +ses rangées de fenêtres bien alignées, son peuple en bonnet de police, +et ses arcades basses pleines du bruit des gamelles!...» + +Ran plan plan! Ran plan plan!... + +«Oh! l'escalier sonore, les corridors peints à la chaux, la chambrée +odorante, les ceinturons qu'on astique, la planche au pain, les pots +de cirage, les couchettes de fer à couverture grise, les fusils qui +reluisent au râtelier!» + +Ran plan plan! Ran plan plan! + +«Oh! les bonnes journées du corps de garde, les cartes qui poissent aux +doigts, la dame de pique hideuse avec des agréments à la plume, le vieux +Pigault-Lebrun dépareillé qui traîne sur le lit de camp!...» + +Ran plan plan! Ran plan plan! + +«Oh! les longues nuits de faction à la porte des ministères, la vieille +guérite où la pluie entre, les pieds qui ont froid!... les voitures de +gala qui vous éclaboussent en passant!... Oh! la corvée supplémentaire, +les jours de bloc, le baquet puant, l'oreiller de planche, la diane +froide par les matins pluvieux, la retraite dans les brouillards à +l'heure où le gaz s'allume, l'appel du soir où l'on arrive essoufflé!» + +Ran plan plan! Ran plan plan! + +«Oh! le bois de Vincennes, les gros gants de coton blanc, les promenades +sur les fortifications... Oh! La barrière de l'École, les filles à +soldats, le piston du Salon de Mars, l'absinthe dans les bouisbouis, les +confidences entre deux hoquets, les briquets qu'on dégaîne, la romance +sentimentale chantée une main sur le coeur!...» + + * * * * * + +Rêve, rêve, pauvre homme! ce n'est pas moi qui t'en empêcherai...; tape +hardiment sur ta caisse, tape à tours de bras. Je n'ai pas le droit de +te trouver ridicule. + +Si tu as la nostalgie de ta caserne, est-ce que, moi, je n'ai pas la +nostalgie de la mienne? + +Mon Paris me poursuit jusqu'ici comme le tien. Tu joues du tambour sous +les pins, toi! Moi, j'y fais de la copie... Ah! les bons Provençaux que +nous faisons! Là-bas, dans les casernes de Paris, nous regrettions nos +Alpilles bleues et l'odeur sauvage des lavandes; maintenant, ici, en +pleine Provence, la caserne nous manque, et tout ce qui la rappelle nous +est cher!... + + * * * * * + +Huit heures sonnent au village. Pistolet, sans lâcher ses baguettes, +s'est mis en route pour rentrer... On l'entend descendre sous le bois, +jouant toujours... Et moi, couché dans l'herbe, malade de nostalgie, je +crois voir, au bruit du tambour qui s'éloigne, tout mon Paris défiler +entre les pins... + +Ah! Paris!... Paris!... Toujours Paris! + + +FIN. + + + + +TABLE + + +Avant-propos + +LETTRES DE MON MOULIN. + +Installation. +La diligence de Beaucaire. +Le secret de maître Cornille. +La chèvre de M. Seguin. +Les étoiles. +L'Arlésienne. +La mule du pape. +Le phare des Sanguinaires. +L'agonie de la _Sémillante_. +Les douaniers. +Le curé de Cucugnan. +Les vieux. + +Ballades en prose. +--La Mort du Dauphin. +--Le Sous-préfet aux champs. +Le portefeuille de Bixiou. +La légende de l'homme à la cervelle d'or. +Le poète Mistral. +Les trois messes basses. +Les oranges. +Les deux auberges. +A Milianah. +Les sauterelles. +L'élixir du Père Gaucher. +En Camargue. +Nostalgies de caserne. + +FIN DE LA TABLE. + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Lettres de mon moulin, by Alphonse Daudet + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11770 *** |
