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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11770 ***
+
+LETTRES DE MON MOULIN
+
+PAR
+
+ALPHONSE DAUDET
+
+
+
+PARIS
+A MA FEMME
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+Par devant maître Honorat Grapazi, notaire à la résidence de
+Pampérigouste,
+
+«A comparu
+
+«Le sieur Gaspard Mitifio, époux de Vivette Cornille, ménager au lieudit
+des Cigalières et y demeurant:
+
+«Lequel par ces présentes a vendu et transporté sous les garanties
+de droit et de fait, et en franchise de toutes dettes, privilèges et
+hypothèques,
+
+«Au sieur Alphonse Daudet, poète, demeurant à Paris, à ce présent et ce
+acceptant,
+
+«Un moulin à vent et à farine, sis dans la vallée du Rhône, au plein
+coeur de Provence, sur une côte boisée de pins et de chênes verts; étant
+ledit moulin abandonné depuis plus de vingt années et hors d'état de
+moudre, comme il appert des vignes sauvages, mousses, romarins, et
+autres verdures parasites qui lui grimpent jusqu'au bout des ailes;
+
+«Ce nonobstant, tel qu'il est et se comporte, avec sa grande roue
+cassée, sa plate-forme où l'herbe pousse dans les briques, déclare le
+sieur Daudet trouver ledit moulin à sa convenance et pouvant servir à
+ses travaux de poésie, l'accepte à ses risques et périls, et sans aucun
+recours contre le vendeur, pour cause de réparations qui pourraient y
+être faites.
+
+«Cette vente a lieu en bloc moyennant le prix convenu, que le sieur
+Daudet, poète, a mis et déposé sur le bureau en espèces de cours, lequel
+prix a été de suite touché et retiré par le sieur Mitifio, le tout à la
+vue des notaires et des témoins soussignés, dont quittance sous réserve.
+
+«Acte fait à Pampérigouste, en l'étude Honorat, en présence de Francet
+Mamaï, joueur de fifre, et de Louiset dit le Quique, porte-croix des
+pénitents blancs;
+
+«Qui ont signé avec les parties et le notaire après lecture...»
+
+
+
+
+
+LETTRES
+DE
+MON MOULIN
+
+
+
+INSTALLATION
+
+
+Ce sont les lapins qui ont été étonnés!... Depuis si longtemps qu'ils
+voyaient la porte du moulin fermée, les murs et la plate-forme envahis
+par les herbes, ils avaient fini par croire que la race des meuniers
+était éteinte, et, trouvant la place bonne, ils en avaient fait quelque
+chose comme un quartier général, un centre d'opérations stratégiques: le
+moulin de Jemmapes des lapins... La nuit de mon arrivée, il y en avait
+bien, sans mentir, une vingtaine assis en rond sur la plate-forme,
+en train de se chauffer les pattes à un rayon de lune... Le temps
+d'entr'ouvrir une lucarne, frrt! voilà le bivouac en déroute, et tous
+ces petits derrières blancs qui détalent, la queue en l'air, dans le
+fourré. J'espère bien qu'ils reviendront.
+
+Quelqu'un de très étonné aussi, en me voyant, c'est le locataire du
+premier, un vieux hibou sinistre, à tête de penseur, qui habite le
+moulin depuis plus de vingt ans. Je l'ai trouvé dans la chambre du haut,
+immobile et droit sur l'arbre de couche, au milieu des plâtras, des
+tuiles tombées. Il m'a regardé un moment avec son oeil rond; puis, tout
+effaré de ne pas me reconnaître, il s'est mis à faire: «Hou! hou!» et
+à secouer péniblement ses ailes grises de poussière;--ces diables de
+penseurs! ça ne se brosse jamais... N'importe! tel qu'il est, avec ses
+yeux clignotants et sa mine renfrognée, ce locataire silencieux me plaît
+encore mieux qu'un autre, et je me suis empressé de lui renouveler son
+bail. Il garde comme dans le passé tout le haut du moulin avec une
+entrée par le toit; moi je me réserve la pièce du bas, une petite pièce
+blanchie à la chaux, basse et voûtée comme un réfectoire de couvent.
+
+ * * * * *
+
+C'est de là que je vous écris, ma porte grande ouverte, au bon soleil.
+
+Un joli bois de pins tout étincelant de lumière dégringole devant moi
+jusqu'au bas de la côte. A l'horizon, les Alpilles découpent leurs
+crêtes fines... Pas de bruit... A peine, de loin en loin, un son de
+fifre, un courlis dans les lavandes, un grelot de mules sur la route...
+Tout ce beau paysage provençal ne vit que par la lumière.
+
+Et maintenant, comment voulez-vous que je le regrette, votre Paris
+bruyant et noir? Je suis si bien dans mon moulin! C'est si bien le coin
+que je cherchais, un petit coin parfumé et chaud, à mille lieues des
+journaux, des fiacres, du brouillard!... Et que de jolies choses autour
+de moi! Il y a à peine huit jours que je suis installé, j'ai déjà la
+tête bourrée d'impressions et de souvenirs... Tenez! pas plus tard
+qu'hier soir, j'ai assisté à la rentrée des troupeaux dans un _mas_ (une
+ferme) qui est au bas de la côte, et je vous jure que je ne donnerais
+pas ce spectacle pour toutes les _premières_ que vous avez eues à Paris
+cette semaine. Jugez plutôt.
+
+Il faut vous dire qu'en Provence, c'est l'usage, quand viennent les
+chaleurs, d'envoyer le bétail dans les Alpes. Bêtes et gens passent cinq
+ou six mois là-haut, logés à la belle étoile, dans l'herbe jusqu'au
+ventre; puis, au premier frisson de l'automne on redescend au _mas_,
+et l'on revient brouter bourgeoisement les petites collines grises que
+parfume le romarin... Donc hier soir les troupeaux rentraient. Depuis
+le matin, le portail attendait, ouvert à deux battants; les bergeries
+étaient pleines de paille fraîche. D'heure en heure on se disait:
+«Maintenant ils sont à Eyguières, maintenant au Paradou.» Puis, tout à
+coup, vers le soir, un grand cri: «Les voilà!» et là-bas, au lointain,
+nous voyons le troupeau s'avancer dans une gloire de poussière. Toute la
+route semble marcher avec lui... Les vieux béliers viennent d'abord, la
+corne en avant, l'air sauvage; derrière eux le gros des moutons, les
+mères un peu lasses, leurs nourrissons dans les pattes;--les mules à
+pompons rouges portant dans des paniers les agnelets d'un jour qu'elles
+bercent en marchant; puis les chiens tout suants, avec des langues
+jusqu'à terre, et deux grands coquins de bergers drapés dans des
+manteaux de cadis roux qui leur tombent sur les talons comme des chapes.
+
+Tout cela défile devant nous joyeusement et s'engouffre sous le portail,
+en piétinant avec un bruit d'averse... Il faut voir quel émoi dans la
+maison. Du haut de leur perchoir, les gros paons vert et or, à crête de
+tulle, ont reconnu les arrivants et les accueillent par un formidable
+coup de trompette. Le poulailler, qui s'endormait, se réveille en
+sursaut. Tout le monde est sur pied: pigeons, canards dindons, pintades.
+La basse-cour est comme folle; les poules parlent de passer la nuit!...
+On dirait que chaque mouton a rapporté dans sa laine, avec un parfum
+d'Alpe sauvage, un peu de cet air vif des montagnes qui grise et qui
+fait danser.
+
+C'est au milieu de tout ce train que le troupeau gagne son gîte. Rien de
+charmant comme cette installation. Les vieux béliers s'attendrissent en
+revoyant leur crèche. Les agneaux, les tout petits, ceux qui sont nés
+dans le voyage et n'ont jamais vu la ferme, regardent autour d'eux avec
+étonnement.
+
+Mais le plus touchant encore, ce sont les chiens, ces braves chiens de
+berger, tout affairés après leurs bêtes et ne voyant qu'elles dans le
+_mas_. Le chien de garde a beau les appeler du fond de sa niche: le seau
+du puits, tout plein d'eau fraîche, a beau leur faire signe: ils ne
+veulent rien voir, rien entendre, avant que le bétail soit rentré, le
+gros loquet poussé sur la petite porte à claire-voie, et les bergers
+attablés dans la salle basse. Alors seulement ils consentent à gagner le
+chenil, et là, tout en lapant leur écuellée de soupe, ils racontent à
+leurs camarades de la ferme ce qu'ils ont fait là-haut dans la montagne,
+un pays noir où il y a des loups et de grandes digitales de pourpre
+pleines de rosée jusqu'au bord.
+
+
+
+LA DILIGENCE DE BEAUCAIRE
+
+
+C'était le jour de mon arrivée ici. J'avais pris la diligence de
+Beaucaire, une bonne vieille patache qui n'a pas grand chemin à faire
+avant d'être rendue chez elle, mais qui flâne tout le long de la route,
+pour avoir l'air, le soir, d'arriver de très loin. Nous étions cinq sur
+l'impériale sans compter le conducteur.
+
+D'abord un gardien de Camargue, petit homme trapu, poilu, sentant le
+fauve, avec de gros yeux pleins de sang et des anneaux d'argent aux
+oreilles; puis deux Beaucairois, un boulanger et son _gindre_, tous deux
+très rouges, très poussifs, mais des profils superbes, deux médailles
+romaines à l'effigie de Vitellius. Enfin, sur le devant, près du
+conducteur, un homme... non! une casquette, une énorme casquette en peau
+de lapin, qui ne disait pas grand'chose et regardait la route d'un air
+triste.
+
+Tous ces gens-là se connaissaient entre eux et parlaient tout haut de
+leurs affaires, très librement. Le Camarguais racontait qu'il venait de
+Nîmes, mandé par le juge d'instruction pour un coup de fourche donné à
+un berger. On a le sang vif en Camargue... Et à Beaucaire donc! Est-ce
+que nos deux Beaucairois ne voulaient pas s'égorger à propos de la
+Sainte Vierge? Il paraît que le boulanger était d'une paroisse depuis
+longtemps vouée à la madone, celle que les Provençaux appellent la
+_bonne mère_ et qui porte le petit Jésus dans ses bras; le gindre, au
+contraire, chantait au lutrin d'une église toute neuve qui s'était
+consacrée à l'Immaculée Conception, cette belle image souriante qu'on
+représente les bras pendants, les mains pleines de rayons. La querelle
+venait de là. Il fallait voir comme ces deux bons catholiques se
+traitaient, eux et leurs madones:
+
+--Elle est jolie, ton immaculée!
+
+--Va-t'en donc avec ta bonne mère!
+
+--Elle en a vu de grises, la tienne, en Palestine!
+
+--Et la tienne, hou! la laide! Qui sait ce qu'elle n'a pas fait...
+Demande plutôt à saint Joseph.
+
+Pour se croire sur le port de Naples, il ne manquait plus que de voir
+luire les couteaux, et ma foi, je crois bien que ce beau tournoi
+théologique se serait terminé par là si le conducteur n'était pas
+intervenu.
+
+--Laissez-nous donc tranquilles avec vos madones, dit-il en riant aux
+Beaucairois: tout ça, c'est des histoires de femmes, les hommes ne
+doivent pas s'en mêler.
+
+Là-dessus, il fit claquer son fouet d'un petit air sceptique qui rangea
+tout le monde de son avis.
+
+ * * * * *
+
+La discussion était finie; mais le boulanger, mis en train, avait besoin
+de dépenser le restant de sa verve, et, se tournant vers la malheureuse
+casquette, silencieuse et triste dans son coin, il lui dit d'un air
+goguenard:
+
+--Et ta femme, à toi, rémouleur?... Pour quelle paroisse tient-elle?
+
+Il faut croire qu'il y avait dans cette phrase une intention très
+comique, car l'impériale tout entière partit d'un gros éclat de rire...
+Le rémouleur ne riait pas, lui. Il n'avait pas l'air d'entendre. Voyant
+cela, le boulanger se tourna de mon côté:
+
+--Vous ne la connaissez pas sa femme, monsieur? une drôle de
+paroissienne, allez! Il n'y en en a pas deux comme elle dans Beaucaire.
+
+Les rires redoublèrent. Le rémouleur ne bougea pas; il se contenta de
+dire tout bas, sans lever la tête:
+
+--Tais-toi, boulanger.
+
+Mais ce diable de boulanger n'avait pas envie de se taire, et il reprit
+de plus belle:
+
+--Viédase! Le camarade n'est pas à plaindre d'avoir une femme comme
+celle-là... Pas moyen de s'ennuyer un moment avec elle... Pensez donc!
+une belle qui se fait enlever tous les six mois, elle a toujours quelque
+chose à vous raconter quand elle revient... C'est égal, c'est un drôle
+de petit ménage... Figurez-vous, monsieur, qu'ils n'étaient pas mariés
+depuis un an, paf! voilà la femme qui part en Espagne avec un marchand
+de chocolat.
+
+Le mari reste seul chez lui à pleurer et à boire... Il était comme fou.
+Au bout de quelque temps, la belle est revenue dans le pays, habillée en
+Espagnole, avec un petit tambour à grelots. Nous lui disions tous:
+
+--Cache-toi; il va te tuer.
+
+«Ah! ben oui; la tuer... Ils se sont remis ensemble bien tranquillement,
+et elle lui a appris à jouer du tambour de basque.
+
+Il y eut une nouvelle explosion de rires. Dans son coin, sans lever la
+tête, le rémouleur murmura encore:
+
+--Tais-toi, boulanger.
+
+Le boulanger n'y prit pas garde et continua:
+
+--Vous croyez peut-être, monsieur, qu'après son retour d'Espagne la
+belle s'est tenue tranquille... Ah mais non!... Son mari avait si bien
+pris la chose! Ça lui a donné envie de recommencer... Après l'Espagnol,
+ç'a été un officier, puis un marinier du Rhône, puis un musicien, puis
+un... Est-ce que je sais?... Ce qu'il y a de bon, c'est que chaque fois
+c'est la même comédie. La femme part, le mari pleure; elle revient, il
+se console. Et toujours on la lui enlève, et toujours il la reprend...
+Croyez-vous qu'il a de la patience, ce mari-là! Il faut dire aussi
+qu'elle est crânement jolie, la petite rémouleuse... un vrai morceau de
+cardinal: vive, mignonne, bien roulée; avec ça, une peau blanche et des
+yeux couleur de noisette qui regardent toujours les hommes en riant...
+Ma foi! mon Parisien, si vous repassez jamais par Beaucaire.
+
+--Oh! tais-toi, boulanger, je t'en prie..., fit encore une fois le
+pauvre rémouleur avec une expression de voix déchirante.
+
+A ce moment, la diligence s'arrêta. Nous étions au _mas_ des Anglores.
+C'est là que les deux Beaucairois descendaient, et je vous jure que je
+ne les retins pas... Farceur de boulanger! Il était dans la cour du
+_mas_ qu'on l'entendait rire encore.
+
+ * * * * *
+
+Ces gens-là partis, l'impériale sembla vide. On avait laissé le
+Camarguais à Arles; le conducteur marchait sur la route à côté de ses
+chevaux... Nous étions seuls là-haut, le rémouleur et moi chacun dans
+notre coin, sans parler. Il faisait chaud; le cuir de la capote brûlait.
+Par moments, je sentais mes yeux se fermer et ma tête devenir lourde;
+mais impossible de dormir. J'avais toujours dans les oreilles ce
+«Tais-toi, je t'en prie,» si navrant et si doux... Ni lui non plus, le
+pauvre homme! il ne dormait pas. De derrière, je voyais ses grosses
+épaules frissonner, et sa main,--une longue main blafarde et
+bête,--trembler sur le dos de la banquette, comme une main de vieux. Il
+pleurait...
+
+--Vous voilà chez vous, Parisien! me cria tout à coup le conducteur;
+et du bout de son fouet il me montrait ma colline verte avec le moulin
+piqué dessus comme un gros papillon.
+
+Je m'empressai de descendre... En passant près du rémouleur, j'essayai
+de regarder sous sa casquette: j'aurais voulu le voir avant de partir.
+Comme s'il avait compris ma pensée, le malheureux leva brusquement la
+tête, et, plantant son regard dans le mien:
+
+--Regardez-moi bien, l'ami, me dit-il d'une voix sourde, et si un de ces
+jours vous apprenez qu'il y a eu un malheur à Beaucaire, vous pourrez
+dire que vous connaissez celui qui a fait le coup.
+
+C'était une figure éteinte et triste, avec de petits yeux fanés. Il y
+avait des larmes dans ces yeux, mais dans cette voix il y avait de
+la haine. La haine, c'est la colère des faibles!... Si j'étais la
+rémouleuse, je me méfierais.
+
+
+
+LE SECRET DE MAITRE CORNILLE
+
+
+Francet Mamaï, un vieux joueur de fifre, qui vient de temps en temps
+faire la veillée chez moi, en buvant du vin cuit, m'a raconté l'autre
+soir un petit drame de village dont mon moulin a été témoin il y a
+quelque vingt ans. Le récit du bonhomme m'a touché, et je vais essayer
+de vous le redire tel que je l'ai entendu.
+
+Imaginez-vous pour un moment, chers lecteurs, que vous êtes assis devant
+un pot de vin tout parfumé, et que c'est un vieux joueur de fifre qui
+vous parle.
+
+ * * * * *
+
+Notre pays, mon bon monsieur, n'a pas toujours été un endroit mort et
+sans renom, comme il est aujourd'hui. Autre temps, il s'y faisait un
+grand commerce de meunerie, et, dix lieues à la ronde, les gens des
+_mas_ nous apportaient leur blé à moudre... Tout autour du village, les
+collines étaient couvertes de moulins à vent. De droite et de gauche on
+ne voyait que des ailes qui viraient au mistral par-dessus les pins, des
+ribambelles de petits ânes chargés de sacs, montant et dévalant le long
+des chemins; et toute la semaine c'était plaisir d'entendre sur la
+hauteur le bruit des fouets, le craquement de la toile et le _Dia hue!_
+des aides-meuniers... Le dimanche nous allions aux moulins, par bandes.
+Là-haut, les meuniers payaient le muscat. Les meunières étaient belles
+comme des reines, avec leurs fichus de dentelles et leurs croix d'or.
+Moi, j'apportais mon fifre, et jusqu'à la noire nuit on dansait des
+farandoles. Ces moulins-là, voyez-vous, faisaient la joie et la richesse
+de notre pays.
+
+Malheureusement, des Français de Paris eurent l'idée d'établir une
+minoterie à vapeur, sur la route de Tarascon. Tout beau, tout nouveau!
+Les gens prirent l'habitude d'envoyer leurs blés aux minotiers, et les
+pauvres moulins à vent restèrent sans ouvrage. Pendant quelque temps ils
+essayèrent de lutter, mais la vapeur fut la plus forte, et l'un après
+l'autre, _pécaïre!_ ils furent tous obligés de fermer... On ne vit plus
+venir les petits ânes... Les belles meunières vendirent leurs croix
+d'or... Plus de muscat! plus de farandole!... Le mistral avait beau
+souffler, les ailes restaient immobiles... Puis, un beau jour, la
+commune fit jeter toutes ces masures à bas, et l'on sema à leur place de
+la vigne et des oliviers.
+
+Pourtant, au milieu de la débâcle, un moulin avait tenu bon et
+continuait de virer courageusement sur sa butte, à la barbe des
+minotiers. C'était le moulin de maître Cornille, celui-là même où nous
+sommes en train de faire la veillée en ce moment.
+
+ * * * * *
+
+Maître Cornille était un vieux meunier, vivant depuis soixante ans dans
+la farine et enragé pour son état. L'installation des minoteries l'avait
+rendu comme fou. Pendant huit jours, on le vit courir par le village,
+ameutant le monde autour de lui et criant de toutes ses forces qu'on
+voulait empoisonner la Provence avec la farine des minotiers. «N'allez
+pas là-bas, disait-il; ces brigands-là, pour faire le pain, se servent
+de la vapeur, qui est une invention du diable, tandis que moi je
+travaille avec le mistral et la tramontane, qui sont la respiration du
+bon Dieu...» Et il trouvait comme cela une foule de belles paroles à la
+louange des moulins à vent, mais personne ne les écoutait.
+
+Alors, de male rage, le vieux s'enferma dans son moulin et vécut tout
+seul comme une bête farouche. Il ne voulut pas même garder près de lui
+sa petite-fille Vivette, une enfant de quinze ans, qui, depuis la mort
+de ses parents, n'avait plus que son _grand_ au monde. La pauvre petite
+fut obligée de gagner sa vie et de se louer un peu partout dans les
+_mas_, pour la moisson, les magnans ou les olivades. Et pourtant son
+grand-père avait l'air de bien l'aimer, cette enfant-là. Il lui arrivait
+souvent de faire ses quatre lieues à pied par le grand soleil pour aller
+la voir au _mas_ où elle travaillait, et quand il était près d'elle, il
+passait des heures entières à la regarder en pleurant...
+
+Dans le pays on pensait que le vieux meunier, en renvoyant Vivette
+avait agi par avarice; et cela ne lui faisait pas honneur de laisser sa
+petite-fille ainsi traîner d'une ferme à l'autre, exposée aux brutalités
+des _baïles_ et à toutes les misères des jeunesses en condition. On
+trouvait très mal aussi qu'un homme du renom de maître Cornille, et qui,
+jusque-là, s'était respecté, s'en allât maintenant par les rues comme un
+vrai bohémien, pieds nus, le bonnet troué, la taillole en lambeaux...
+Le fait est que le dimanche, lorsque nous le voyions entrer à la messe,
+nous avions honte pour lui, nous autres les vieux; et Cornille le
+sentait si bien qu'il n'osait plus venir s'asseoir sur le banc d'oeuvre.
+Toujours il restait au fond de l'église, près du bénitier, avec les
+pauvres.
+
+ * * * * *
+
+Dans la vie de maître Cornille il y avait quelque chose qui n'était pas
+clair. Depuis longtemps personne, au village, ne lui portait plus de
+blé, et pourtant les ailes de son moulin allaient toujours leur train
+comme devant... Le soir, on rencontrait par les chemins le vieux
+meunier poussant devant lui son âne chargé de gros sacs de farine.
+
+--Bonnes vêpres, maître Cornille! lui criaient les paysans; ça va donc
+toujours, la meunerie.
+
+--Toujours, mes enfants, répondait le vieux d'un air gaillard. Dieu
+merci, ce n'est pas l'ouvrage qui nous manque.
+
+Alors, si on lui demandait d'où diable pouvait venir tant d'ouvrage, il
+se mettait un doigt sur les lèvres et répondait gravement: «_Motus!_ je
+travaille pour l'exportation...» Jamais on n'en put tirer davantage.
+
+Quant à mettre le nez dans son moulin, il n'y fallait pas songer. La
+petite Vivette elle-même n'y entrait pas...
+
+Lorsqu'on passait devant, on voyait la porte toujours fermée, les
+grosses ailes toujours en mouvement, le vieil âne broutant le gazon de
+la plate-forme, et un grand chat maigre qui prenait le soleil sur le
+rebord de la fenêtre et vous regardait d'un air méchant.
+
+Tout cela sentait le mystère et faisait beaucoup jaser le monde. Chacun
+expliquait de sa façon le secret de maître Cornille, mais le bruit général
+était qu'il y avait dans ce moulin-là encore plus de sacs d'écus que de
+sacs de farine.
+
+A la longue pourtant tout se découvrit; voici comment:
+
+En faisant danser la jeunesse avec mon fifre, je m'aperçus un beau jour
+que l'aîné de mes garçons et la petite Vivette s'étaient rendus amoureux
+l'un de l'autre. Au fond je n'en fus pas fâché, parce qu'après tout
+le nom de Cornille était en honneur chez nous, et puis ce joli petit
+passereau de Vivette m'aurait fait plaisir à voir trotter dans ma
+maison. Seulement, comme nos amoureux avaient souvent occasion d'être
+ensemble, je voulus, de peur d'accidents, régler l'affaire tout de
+suite, et je montai jusqu'au moulin pour en toucher deux mots au
+grand-père... Ah! le vieux sorcier! il faut voir de quelle manière il
+me reçut! Impossible de lui faire ouvrir sa porte. Je lui expliquai mes
+raisons tant bien que mal, à travers le trou de la serrure; et tout le
+temps que je parlais, il y avait ce coquin de chat maigre qui soufflait
+comme un diable au-dessus de ma tête.
+
+Le vieux ne me donna pas le temps de finir, et me cria fort
+malhonnêtement de retourner à ma flûte; que, si j'étais pressé de marier
+mon garçon, je pouvais bien aller chercher des filles à la minoterie...
+Pensez que le sang me montait d'entendre ces mauvaises paroles; mais
+j'eus tout de même assez de sagesse pour me contenir, et, laissant ce
+vieux fou à sa meule, je revins annoncer aux enfants ma déconvenue...
+Ces pauvres agneaux ne pouvaient pas y croire; ils me demandèrent
+comme une grâce de monter tous deux ensemble au moulin, pour parler au
+grand-père... Je n'eus pas le courage de refuser, et prrrt! voilà
+mes amoureux partis. Tout juste comme ils arrivaient là-haut, maître
+Cornille venait de sortir. La porte était fermée à double tour; mais le
+vieux bonhomme, en partant, avait laissé son échelle dehors, et tout de
+suite l'idée vint aux enfants d'entrer par la fenêtre, voir un peu ce
+qu'il y avait dans ce fameux moulin...
+
+Chose singulière! la chambre de la meule était vide... Pas un sac,
+pas un grain de blé; pas la moindre farine aux murs ni sur les toiles
+d'araignée... On ne sentait pas même cette bonne odeur chaude de
+froment écrasé qui embaume dans les moulins... L'arbre de couche était
+couvert de poussière, et le grand chat maigre dormait dessus.
+
+La pièce du bas avait le même air de misère et d'abandon:--un mauvais
+lit, quelques guenilles, un morceau de pain sur une marche d'escalier,
+et puis dans un coin trois ou quatre sacs crevés d'où coulaient des
+gravats et de la terre blanche.
+
+C'était là le secret de maître Cornille! C'était ce plâtras qu'il
+promenait le soir par les routes, pour sauver l'honneur du moulin et
+faire croire qu'on y faisait de la farine... Pauvre moulin! Pauvre
+Cornille! Depuis longtemps les minotiers leur avaient enlevé leur
+dernière pratique. Les ailes viraient toujours, mais la meule tournait à
+vide.
+
+Les enfants revinrent tout en larmes, me conter ce qu'ils avaient vu.
+J'eus le coeur crevé de les entendre... Sans perdre une minute, je
+courus chez les voisins, je leur dis la chose en deux mots, et nous
+convînmes qu'il fallait, sur l'heure, porter au moulin Cornille tout ce
+qu'il y avait de froment dans les maisons... Sitôt dit, sitôt fait.
+Tout le village se met en route, et nous arrivons là-haut avec une
+procession d'ânes chargés de blé,--du vrai blé, celui-là!
+
+Le moulin était grand ouvert... Devant la porte, maître Cornille, assis
+sur un sac de plâtre, pleurait, la tête dans ses mains. Il venait de
+s'apercevoir, en rentrant, que pendant son absence on avait pénétré chez
+lui et surpris son triste secret.
+
+--Pauvre de moi! disait-il. Maintenant, je n'ai plus qu'à mourir... Le
+moulin est déshonoré.
+
+Et il sanglotait à fendre l'âme, appelant son moulin par toutes sortes
+de noms, lui parlant comme à une personne véritable. A ce moment, les
+ânes arrivent sur la plate-forme, et nous nous mettons tous à crier bien
+fort comme au beau temps des meuniers:
+
+--Ohé! du moulin!... Ohé! maître Cornille!
+
+Et voilà les sacs qui s'entassent devant la porte et le beau grain roux
+qui se répand par terre, de tous cotés...
+
+Maître Cornille ouvrait de grands yeux. Il avait pris du blé dans le
+creux de sa vieille main et il disait, riant et pleurant à la fois:
+
+--C'est du blé!... Seigneur Dieu!... Du bon blé!... Laissez-moi, que je
+le regarde.
+
+Puis, se tournant vers nous:
+
+--Ah! je savais bien que vous me reviendriez... Tous ces minotiers sont
+des voleurs.
+
+Nous voulions l'emporter en triomphe au village:
+
+--Non, non, mes enfants; il faut avant tout que j'aille donner à manger
+à mon moulin... Pensez donc! il y a si longtemps qu'il ne s'est rien
+mis sous la dent!
+
+Et nous avions tous des larmes dans les yeux de voir le pauvre vieux
+se démener de droite et de gauche, éventrant les sacs, surveillant
+la moule, tandis que le grain s'écrasait et que la fine poussière de
+froment s'envolait au plafond.
+
+C'est une justice à nous rendre: à partir de ce jour-là, jamais nous ne
+laissâmes le vieux meunier manquer d'ouvrage. Puis, un matin, maître
+Cornille mourut, et les ailes de notre dernier moulin cessèrent de
+virer, pour toujours cette fois... Cornille mort, personne ne prit sa
+suite. Que voulez-vous, monsieur!... tout a une fin en ce monde, et il
+faut croire que le temps des moulins à vent était passé comme celui des
+coches sur le Rhône, des parlements et des jaquettes à grandes fleurs.
+
+
+
+LA CHÈVRE DE M. SEGUIN
+
+_A M. Pierre Gringoire, poète lyrique à Paris._
+
+
+Tu seras bien toujours le même, mon pauvre Gringoire!
+
+Comment! on t'offre une place de chroniqueur dans un bon journal de
+Paris, et tu as l'aplomb de refuser... Mais regarde-toi, malheureux
+garçon! Regarde ce pourpoint troué, ces chausses en déroute, cette face
+maigre qui crie la faim. Voilà pourtant où t'a conduit la passion des
+belles rimes! Voilà ce que t'ont valu dix ans de loyaux services dans
+les pages du sire Apollo... Est-ce que tu n'as pas honte, à la fin?
+
+Fais-toi donc chroniqueur, imbécile! fais-toi chroniqueur! Tu gagneras
+de beaux écus à la rose, tu auras ton couvert chez Brébant, et tu
+pourras te montrer les jours de première avec une plume neuve à ta
+barrette...
+
+Non? Tu ne veux pas?... Tu prétends rester libre à ta guise jusqu'au
+bout... Eh bien, écoute un peu l'histoire de la _chèvre de M. Seguin_.
+Tu verras ce que l'on gagne à vouloir vivre libre.
+
+ * * * * *
+
+M. Seguin n'avait jamais eu de bonheur avec ses chèvres.
+
+Il les perdait toutes de la même façon: un beau matin, elles cassaient
+leur corde, s'en allaient dans la montagne, et là-haut le loup les
+mangeait. Ni les caresses de leur maître, ni la peur du loup, rien ne
+les retenait. C'était, paraît-il, des chèvres indépendantes, voulant à
+tout prix le grand air et la liberté.
+
+Le brave M. Seguin, qui ne comprenait rien au caractère de ses bêtes,
+était consterné. Il disait:
+
+--C'est fini; les chèvres s'ennuient chez moi, je n'en garderai pas une.
+
+Cependant il ne se découragea pas, et, après avoir perdu six chèvres de
+la même manière, il en acheta une septième; seulement, cette fois, il
+eut soin de la prendre toute jeune, pour qu'elle s'habituât mieux à
+demeurer chez lui.
+
+Ah! Gringoire, qu'elle était jolie la petite chèvre de M. Seguin!
+qu'elle était jolie avec ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier,
+ses sabots noirs et luisants, ses cornes zébrées et ses longs poils
+blancs qui lui faisaient une houppelande! C'était presque aussi charmant
+que le cabri d'Esméralda, tu te rappelles, Gringoire?--et puis, docile,
+caressante, se laissant traire sans bouger, sans mettre son pied dans
+l'écuelle. Un amour de petite chèvre...
+
+M. Seguin avait derrière sa maison un clos entouré d'aubépines. C'est là
+qu'il mit sa nouvelle pensionnaire. Il l'attacha à un pieu, au plus bel
+endroit du pré, en ayant soin de lui laisser beaucoup de corde, et de
+temps en temps il venait voir si elle était bien. La chèvre se trouvait
+très heureuse et broutait l'herbe de si bon coeur que M. Seguin était
+ravi.
+
+--Enfin, pensait le pauvre homme, en voilà une qui ne s'ennuiera pas
+chez moi!
+
+M. Seguin se trompait, sa chèvre s'ennuya.
+
+ * * * * *
+
+Un jour, elle se dit en regardant la montagne:
+
+--Comme on doit être bien là-haut! Quel plaisir de gambader dans la
+bruyère, sans cette maudite longe qui vous écorche le cou!... C'est bon
+pour l'âne ou pour le boeuf de brouter dans un clos!... Les chèvres, il
+leur faut du large.
+
+A partir de ce moment, l'herbe du clos lui parut fade. L'ennui lui vint.
+Elle maigrit, son lait se fit rare. C'était pitié de la voir tirer tout
+le jour sur sa longe, la tête tournée du côté de la montagne, la narine
+ouverte, en faisant _Mê_!... tristement.
+
+M. Seguin s'apercevait bien que sa chèvre avait quelque chose, mais
+il ne savait pas ce que c'était... Un matin, comme il achevait de la
+traire, la chèvre se retourna et lui dit dans son patois:
+
+--Écoutez, monsieur Seguin, je me languis chez vous, laissez-moi aller
+dans la montagne.
+
+--Ah! mon Dieu!... Elle aussi! cria M. Seguin stupéfait, et du coup il
+laissa tomber son écuelle; puis, s'asseyant dans l'herbe à côté de sa
+chèvre:
+
+--Comment Blanquette, tu veux me quitter!
+
+Et Blanquette répondit:
+
+--Oui, monsieur Seguin.
+
+--Est-ce que l'herbe te manque ici?
+
+--Oh! non! monsieur Seguin.
+
+--Tu es peut-être attachée de trop court; veux-tu que j'allonge la
+corde!
+
+--Ce n'est pas la peine, monsieur Seguin.
+
+--Alors, qu'est-ce qu'il te faut! qu'est-ce que tu veux?
+
+--Je veux aller dans la montagne, monsieur Seguin.
+
+--Mais, malheureuse, tu ne sais pas qu'il y a le loup dans la
+montagne... Que feras-tu quand il viendra?...
+
+--Je lui donnerai des coups de corne, monsieur Seguin.
+
+--Le loup se moque bien de tes cornes. Il m'a mangé des biques autrement
+encornées que toi... Tu sais bien, la pauvre vieille Renaude qui était
+ici l'an dernier? une maîtresse chèvre, forte et méchante comme un bouc.
+Elle s'est battue avec le loup toute la nuit... puis, le matin, le loup
+l'a mangée.
+
+--Pécaïre! Pauvre Renaude!... Ça ne fait rien, monsieur Seguin,
+laissez-moi aller dans la montagne.
+
+--Bonté divine!... dit M. Seguin; mais qu'est-ce qu'on leur fait donc à
+mes chèvres? Encore une que le loup va me manger... Eh bien, non... je
+te sauverai malgré toi, coquine! et de peur que tu ne rompes ta corde,
+je vais t'enfermer dans l'étable, et tu y resteras toujours.
+
+Là-dessus, M. Seguin emporta la chèvre dans une étable toute noire, dont
+il ferma la porte à double tour. Malheureusement, il avait oublié la
+fenêtre, et à peine eut-il le dos tourné, que la petite s'en alla...
+
+Tu ris, Gringoire? Parbleu! je crois bien; tu es du parti des chèvres,
+toi, contre ce bon M. Seguin... Nous allons voir si tu riras tout à
+l'heure.
+
+Quand la chèvre blanche arriva dans la montagne, ce fut un ravissement
+général. Jamais les vieux sapins n'avaient rien vu d'aussi joli. On la
+reçut comme une petite reine. Les châtaigniers se baissaient jusqu'à
+terre pour la caresser du bout de leurs branches. Les genêts d'or
+s'ouvraient sur son passage, et sentaient bon tant qu'ils pouvaient.
+Toute la montagne lui fit fête.
+
+Tu penses, Gringoire, si notre chèvre était heureuse! Plus de corde,
+plus de pieu... rien qui l'empêchât de gambader, de brouter à sa
+guise... C'est là qu'il y en avait de l'herbe! jusque par-dessus les
+cornes, mon cher!... Et quelle herbe! Savoureuse, fine, dentelée, faite
+de mille plantes... C'était bien autre chose que le gazon du clos.
+Et les fleurs donc!... De grandes campanules bleues, des digitales de
+pourpre à longs calices, toute une forêt de fleurs sauvages débordant de
+sucs capiteux!...
+
+La chèvre blanche, à moitié soûle, se vautrait là dedans les jambes en
+l'air et roulait le long des talus, pêle-mêle avec les feuilles tombées
+et les châtaignes... Puis, tout à coup, elle se redressait d'un bond
+sur ses pattes. Hop! la voilà partie, la tête en avant, à travers les
+maquis et les buissières, tantôt sur un pic, tantôt au fond d'un ravin,
+là-haut, en bas, partout... On aurait dit qu'il y avait dix chèvres de
+M. Seguin dans la montagne.
+
+C'est qu'elle n'avait peur de rien la Blanquette.
+
+Elle franchissait d'un saut de grands torrents qui l'éclaboussaient au
+passage de poussière humide et d'écume. Alors, toute ruisselante, elle
+allait s'étendre sur quelque roche plate et se faisait sécher par le
+soleil... Une fois, s'avançant au bord d'un plateau, une fleur de
+cytise aux dents, elle aperçu en bas, tout en bas dans la plaine, la
+maison de M. Seguin avec le clos derrière. Cela la fit rire aux larmes.
+
+--Que c'est petit! dit-elle; comment ai-je pu tenir là dedans?
+
+Pauvrette! de se voir si haut perchée, elle se croyait au moins aussi
+grande que le monde...
+
+En somme, ce fut une bonne journée pour la chèvre de M. Seguin. Vers le
+milieu du jour, en courant de droite et de gauche, elle tomba dans une
+troupe de chamois en train de croquer une lambrusque à belles dents.
+Notre petite coureuse en robe blanche fit sensation. On lui donna la
+meilleure place à la lambrusque, et tous ces messieurs furent
+très galants... Il paraît même,--ceci doit rester entre nous,
+Gringoire,--qu'un jeune chamois à pelage noir, eut la bonne fortune de
+plaire à Blanquette. Les deux amoureux s'égarèrent parmi le bois une
+heure ou deux, et si tu veux savoir ce qu'ils se dirent, va le demander
+aux sources bavardes qui courent invisibles dans la mousse.
+
+ * * * * *
+
+Tout à coup le vent fraîchit. La montagne devint violette; c'était le
+soir...
+
+--Déjà! dit la petite chèvre; et elle s'arrêta fort étonnée.
+
+En bas, les champs étaient noyés de brume. Le clos de M. Seguin
+disparaissait dans le brouillard, et de la maisonnette on ne voyait
+plus que le toit avec un peu de fumée. Elle écouta les clochettes d'un
+troupeau qu'on ramenait, et se sentit l'âme toute triste... Un gerfaut,
+qui rentrait, la frôla de ses ailes en passant. Elle tressaillit...
+puis ce fut un hurlement dans la montagne:
+
+--Hou! hou!
+
+Elle pensa au loup; de tout le jour la folle n'y avait pas pensé... Au
+même moment une trompe sonna bien loin dans la vallée. C'était ce bon M.
+Seguin qui tentait un dernier effort.
+
+--Hou! hou!... faisait le loup.
+
+--Reviens! reviens!... criait la trompe.
+
+Blanquette eut envie de revenir; mais en se rappelant le pieu, la corde,
+la haie du clos, elle pensa que maintenant elle ne pouvait plus se faire
+à cette vie, et qu'il valait mieux rester.
+
+La trompe ne sonnait plus...
+
+La chèvre entendit derrière elle un bruit de feuilles. Elle se retourna
+et vit dans l'ombre deux oreilles courtes, toutes droites, avec deux
+yeux qui reluisaient... C'était le loup.
+
+ * * * * *
+
+Énorme, immobile, assis sur son train de derrière, il était là regardant
+la petite chèvre blanche et la dégustant par avance. Comme il savait
+bien qu'il la mangerait, le loup ne se pressait pas; seulement, quand
+elle se retourna, il se mit à rire méchamment.
+
+--Ha! ha! la petite chèvre de M. Seguin! et il passa sa grosse langue
+rouge sur ses babines d'amadou.
+
+Blanquette se sentit perdue... Un moment en se rappelant l'histoire de
+la vieille Renaude, qui s'était battue toute la nuit pour être mangée le
+matin, elle se dit qu'il vaudrait peut-être mieux se laisser manger tout
+de suite; puis, s'étant ravisée, elle tomba en garde, la tête basse et
+la corne en avant, comme une brave chèvre de M. Seguin qu'elle était...
+Non pas qu'elle eût l'espoir de tuer le loup,--les chèvres ne tuent
+pas le loup,--mais seulement pour voir si elle pourrait tenir aussi
+longtemps que la Renaude...
+
+Alors le monstre s'avança, et les petites cornes entrèrent en danse.
+
+Ah! la brave chevrette, comme elle y allait de bon coeur! Plus de dix
+fois, je ne mens pas, Gringoire, elle força le loup à reculer pour
+reprendre haleine. Pendant ces trêves d'une minute, la gourmande
+cueillait en hâte encore un brin de sa chère herbe; puis elle retournait
+au combat, la bouche pleine... Cela dura toute la nuit. De temps en
+temps la chèvre de M. Seguin regardait les étoiles danser dans le ciel
+clair, et elle se disait:
+
+--Oh! pourvu que je tienne jusqu'à l'aube...
+
+L'une après l'autre, les étoiles s'éteignirent. Blanquette redoubla de
+coups de cornes, le loup de coups de dents... Une lueur pâle parut dans
+l'horizon... Le chant d'un coq enroué monta d'une métairie.
+
+--Enfin! dit la pauvre bête, qui n'attendait plus que le jour pour
+mourir; et elle s'allongea par terre dans sa belle fourrure blanche
+toute tachée de sang...
+
+Alors le loup se jeta sur la petite chèvre et la mangea.
+
+ * * * * *
+
+Adieu, Gringoire!
+
+L'histoire que tu as entendue n'est pas un conte de mon invention. Si
+jamais tu viens en Provence, nos ménagers te parleront souvent de la
+_cabro de moussu Seguin, que se battègue touto la neui emé lou loup, e
+piei lou matin lou loup la mangé[1].
+
+Tu m'entends bien, Gringoire: _E piei lou malin lou loup la mangé_.
+
+[Note 1: La chèvre de monsieur Seguin, qui se battit toute la nuit
+avec le loup, et puis, le matin, le loup la mangea.]
+
+
+
+LES ÉTOILES
+
+RÉCIT D'UN BERGER PROVENÇAL.
+
+
+Du temps que je gardais les bêtes sur le Luberon, je restais des
+semaines entières sans voir âme qui vive, seul dans le pâturage avec
+mon chien Labri et mes ouailles. De temps en temps l'ermite du
+Mont-de-l'Ure passait par là pour chercher des simples ou bien
+j'apercevais la face noire de quelque charbonnier du Piémont; mais
+c'étaient des gens naïfs, silencieux à force de solitude, ayant perdu le
+goût de parler et ne sachant rien de ce qui se disait en bas dans
+les villages et les villes. Aussi, tous les quinze jours, lorsque
+j'entendais, sur le chemin qui monte, les sonnailles du mulet de
+notre ferme m'apportant les provisions de quinzaine, et que je voyais
+apparaître peu à peu, au-dessus de la côte, la tête éveillée du petit
+_miarro_ (garçon de ferme), ou la coiffe rousse de la vieille tante
+Norade, j'étais vraiment bien heureux. Je me faisais raconter les
+nouvelles du pays d'en bas, les baptêmes, les mariages; mais ce qui
+m'intéressait surtout, c'était de savoir ce que devenait la fille de mes
+maîtres, notre demoiselle Stéphanette, la plus jolie qu'il y eût à dix
+lieues à la ronde. Sans avoir l'air d'y prendre trop d'intérêt, je
+m'informais si elle allait beaucoup aux fêtes, aux veillées, s'il lui
+venait toujours de nouveaux galants; et à ceux qui me demanderont ce que
+ces choses-là pouvaient me faire, à moi pauvre berger de la montagne, je
+répondrai, que j'avais vingt ans et que cette Stéphanette était ce que
+j'avais vu de plus beau dans ma vie.
+
+Or, un dimanche que j'attendais les vivres de quinzaine, il se trouva
+qu'ils n'arrivèrent que très tard. Le matin je me disais: «C'est la
+faute de la grand'messe;» puis, vers midi, il vint un gros orage, et je
+pensai que la mule n'avait pas pu se mettre en route à cause du mauvais
+état des chemins. Enfin, sur les trois heures, le ciel étant lavé, la
+montagne luisante d'eau et de soleil, j'entendis parmi l'égouttement des
+feuilles et le débordement des ruisseaux gonflés les sonnailles de la
+mule, aussi gaies, aussi alertes qu'un grand carillon de cloches un jour
+de Pâques. Mais ce n'était pas le petit _miarro_, ni la vieille Norade
+qui la conduisait. C'était... devinez qui!... notre demoiselle; mes
+enfants! notre demoiselle en personne, assise droite entre les sacs
+d'osier, toute rose de l'air des montagnes et du rafraîchissement de
+l'orage.
+
+Le petit était malade, tante Norade en vacances chez ses enfants. La
+belle Stéphanette m'apprit tout ça, en descendant de sa mule, et aussi
+qu'elle arrivait tard parce qu'elle s'était perdue en route; mais à la
+voir si bien endimanchée, avec son ruban à fleurs, sa jupe brillante
+et ses dentelles, elle avait plutôt l'air de s'être attardée à quelque
+danse que d'avoir cherché son chemin dans les buissons. O la mignonne
+créature! Mes yeux ne pouvaient se lasser de la regarder. Il est vrai
+que je ne l'avais jamais vue de si près. Quelquefois l'hiver, quand les
+troupeaux étaient descendus dans la plaine et que je rentrais le soir
+à la ferme pour souper, elle traversait la salle vivement, sans guère
+parler aux serviteurs, toujours parée et un peu fière... Et maintenant
+je l'avais là devant moi, rien que pour moi; n'était-ce pas à en perdre
+la tête?
+
+Quand elle eut tiré les provisions du panier, Stéphanette se mit à
+regarder curieusement autour d'elle. Relevant un peu sa belle jupe du
+dimanche qui aurait pu s'abîmer, elle entra dans le _parc_, voulut voir
+le coin où je couchais, la crèche de paille avec la peau de mouton, ma
+grande cape accrochée au mur, ma crosse, mon fusil à pierre. Tout cela
+l'amusait.
+
+--Alors c'est ici que tu vis, mon pauvre berger? Comme tu dois t'ennuyer
+d'être toujours seul! Qu'est-ce que tu fais? A quoi penses-tu?...
+
+J'avais envie de répondre: «A vous, maîtresse,» et je n'aurais pas
+menti: mais mon trouble était si grand que je ne pouvais pas seulement
+trouver une parole. Je crois bien qu'elle s'en apercevait, et que la
+méchante prenait plaisir à redoubler mon embarras avec ses malices:
+
+--Et ta bonne amie, berger, est-ce qu'elle monte te voir quelquefois?...
+Ça doit être bien sûr la chèvre d'or, ou cette fée Estérelle qui ne
+court qu'à la pointe des montagnes...
+
+Et elle-même, en me parlant, avait bien l'air de la fée Estérelle, avec
+le joli rire de sa tête renversée et sa hâte de s'en aller qui faisait
+de sa visite une apparition.
+
+--Adieu, berger.
+
+--Salut, maîtresse.
+
+Et la voilà partie, emportant ses corbeilles vides.
+
+Lorsqu'elle disparut dans le sentier en pente, il me semblait que les
+cailloux, roulant sous les sabots de la mule, me tombaient un à un sur
+le coeur. Je les entendis longtemps, longtemps; et jusqu'à la fin du
+jour je restai comme ensommeillé, n'osant bouger, de peur de faire en
+aller mon rêve. Vers le soir, comme le fond des vallées commençait
+à devenir bleu et que les bêtes se serraient en bêlant l'une contre
+l'autre pour rentrer au _parc_, j'entendis qu'on m'appelait dans la
+descente, et je vis paraître notre demoiselle, non plus rieuse ainsi
+que tout à l'heure, mais tremblante de froid, de peur, de mouillure. Il
+paraît qu'au bas de la côte elle avait trouvé la Sorgue grossie par la
+pluie d'orage, et qu'en voulant passer à toute force elle avait risqué
+de se noyer. Le terrible, c'est qu'à cette heure de nuit il ne fallait
+plus songer à retourner à la ferme; car le chemin par la traverse, notre
+demoiselle n'aurait jamais su s'y retrouver toute seule, et moi je ne
+pouvais pas quitter le troupeau. Cette idée de passer la nuit sur la
+montagne la tourmentait beaucoup, surtout à cause de l'inquiétude des
+siens. Moi, je la rassurais de mon mieux:
+
+--En juillet, les nuits sont courtes, maîtresse... Ce n'est qu'un
+mauvais moment.
+
+Et j'allumai vite un grand feu pour sécher ses pieds et sa robe toute
+trempée de l'eau de la Sorgue. Ensuite j'apportai devant elle du lait,
+des fromageons; mais la pauvre petite ne songeait ni à se chauffer, ni
+à manger, et de voir les grosses larmes qui montaient dans ses yeux,
+j'avais envie de pleurer, moi aussi.
+
+Cependant la nuit était venue tout à fait. Il ne restait plus sur la
+crête des montagnes qu'une poussière de soleil, une vapeur de lumière du
+côté du couchant. Je voulus que notre demoiselle entrât se reposer dans
+le _parc_. Ayant étendu sur la paille fraîche une belle peau toute
+neuve, je lui souhaitai la bonne nuit, et j'allai m'asseoir dehors
+devant la porte... Dieu m'est témoin que, malgré le feu d'amour qui me
+brûlait le sang, aucune mauvaise pensée ne me vint; rien qu'une grande
+fierté de songer que dans un coin du _parc_, tout près du troupeau
+curieux qui la regardait dormir, la fille de mes maîtres,--comme une
+brebis plus précieuse et plus blanche que toutes les autres,--reposait,
+confiée à ma garde. Jamais le ciel ne m'avait paru si profond, les
+étoiles si brillantes... Tout à coup, la claire-voie du _parc_ s'ouvrit
+et la belle Stéphanette parut. Elle ne pouvait pas dormir. Les bêtes
+faisaient crier la paille en remuant, ou bêlaient dans leurs rêves. Elle
+aimait mieux venir près du feu. Voyant cela, je lui jetai ma peau de
+bique sur les épaules, j'activai la flamme, et nous restâmes assis l'un
+près de l'autre sans parler. Si vous avez jamais passé la nuit à
+la belle étoile, vous savez qu'à l'heure où nous dormons, un monde
+mystérieux s'éveille dans la solitude et le silence. Alors les sources
+chantent bien plus clair, les étangs allument des petites flammes. Tous
+les esprits de la montagne vont et viennent librement; et il y a dans
+l'air des frôlements, des bruits imperceptibles, comme si l'on entendait
+les branches grandir, l'herbe pousser. Le jour, c'est la vie des êtres;
+mais la nuit, c'est la vie des choses. Quand on n'en a pas l'habitude,
+ça fait peur... Aussi notre demoiselle était toute frissonnante et
+se serrait contre moi au moindre bruit. Une fois, un cri long,
+mélancolique, parti de l'étang qui luisait plus bas, monta vers nous en
+ondulant. Au même instant une belle étoile filante glissa par-dessus nos
+têtes dans la même direction, comme si cette plainte que nous venions
+d'entendre portait une lumière avec elle.
+
+--Qu'est-ce que c'est? me demanda Stéphanette à voix basse.
+
+--Une âme qui entre en paradis, maîtresse; et je fis le signe de la
+croix.
+
+Elle se signa aussi, et resta un moment la tête en l'air, très
+recueillie. Puis elle me dit:
+
+--C'est donc vrai, berger, que vous êtes sorciers, vous autres?
+
+--Nullement, notre demoiselle. Mais ici nous vivons plus près des
+étoiles, et nous savons ce qui s'y passe mieux que des gens de la
+plaine.
+
+Elle regardait toujours en haut, la tête appuyée dans la main, entourée
+de la peau de mouton comme un petit pâtre céleste:
+
+--Qu'il y en a! Que c'est beau! Jamais je n'en avais tant vu... Est-ce
+que tu sais leurs noms, berger?
+
+--Mais oui, maîtresse... Tenez! juste au-dessus de nous, voilà le
+_Chemin de saint Jacques_ (la voie lactée). Il va de France droit sur
+l'Espagne. C'est saint Jacques de Galice qui l'a tracé pour montrer sa
+route au brave Charlemagne lorsqu'il faisait la guerre aux Sarrasins[2].
+Plus loin, vous avez le _Char des âmes_ (la grande Ourse) avec ses
+quatre essieux resplendissants. Les trois étoiles qui vont devant sont
+les _Trois bêtes_, et cette toute petite contre la troisième c'est le
+_Charretier_. Voyez-vous tout autour cette pluie d'étoiles qui tombent?
+ce sont les âmes dont le bon Dieu ne veut pas chez lui... Un peu plus
+bas, voici le _Râteau_ ou les _Trois rois_ (Orion). C'est ce qui nous
+sert d'horloge, à nous autres. Rien qu'en les regardant, je sais
+maintenant qu'il est minuit passé. Un peu plus bas, toujours vers le
+midi, brille _Jean de Milan_, le flambeau des astres (Sirius). Sur cette
+étoile-là, voici ce que les bergers racontent. Il paraît qu'une nuit
+_Jean de Milan_, avec les _Trois rois_ et la _Poussinière_ (la Pléiade),
+furent invités à la noce d'une étoile de leurs amies. La _Poussinière_,
+plus pressée, partit, dit-on, la première, et prit le chemin haut.
+Regardez-la, là-haut, tout au fond du ciel. Les _Trois rois_ coupèrent
+plus bas et la rattrapèrent; mais ce paresseux de _Jean de Milan_, qui
+avait dormi trop tard, resta tout à fait derrière, et furieux, pour
+les arrêter, leur jeta son bâton. C'est pourquoi les _Trois rois_
+s'appellent aussi le _Bâton de Jean de Milan_... Mais la plus belle
+de toutes les étoiles, maîtresse, c'est la nôtre, c'est l'_Étoile du
+berger_, qui nous éclaire à l'aube quand nous sortons le troupeau,
+et aussi le soir quand nous le rentrons. Nous la nommons encore
+_Maguelonne_, la belle Maguelonne qui court après _Pierre de Provence_
+(Saturne) et se marie avec lui tous les sept ans.
+
+[Note 2: Tous ces détails d'astronomie populaire sont traduits de
+l'_Almanach provençal_ qui se publie en Avignon.]
+
+--Comment! berger, il y a donc des mariages d'étoiles?
+
+--Mais oui, maîtresse.
+
+Et comme j'essayais de lui expliquer ce que c'était que ces mariages, je
+sentis quelque chose de frais et de fin peser légèrement sur mon épaule.
+C'était sa tête alourdie de sommeil qui s'appuyait contre moi avec un
+joli froissement de rubans, de dentelles et de cheveux ondés. Elle
+resta ainsi sans bouger jusqu'au moment où les astres du ciel pâlirent,
+effacés par le jour qui montait. Moi, je la regardais dormir, un peu
+troublé au fond de mon être, mais saintement protégé par cette claire
+nuit qui ne m'a jamais donné que de belles pensées. Autour de nous, les
+étoiles continuaient leur marche silencieuse, dociles comme un grand
+troupeau; et par moments je me figurais qu'une de ces étoiles, la plus
+fine, la plus brillante, ayant perdu sa route, était venue se poser sur
+mon épaule pour dormir...
+
+
+
+L'ARLÉSIENNE
+
+
+Pour aller au village, en descendant de mon moulin, on passe devant
+un _mas_ bâti près de la route au fond d'une grande cour plantée de
+micocouliers. C'est la vraie maison du _ménager_ de Provence, avec ses
+tuiles rouges, sa large façade brune irrégulièrement percée, puis tout
+en haut la girouette du grenier, la poulie pour hisser les meules, et
+quelques touffes de foin brun qui dépassent...
+
+Pourquoi cette maison m'avait-elle frappé? Pourquoi ce portail fermé me
+serrait-il le coeur? Je n'aurais pas pu le dire, et pourtant ce logis me
+faisait froid. Il y avait trop de silence autour... Quand on passait,
+les chiens n'aboyaient pas, les pintades s'enfuyaient sans crier... A
+l'intérieur, pas une voix! Rien, pas même un grelot de mule... Sans les
+rideaux blancs des fenêtres et la fumée qui montait des toits, on aurait
+cru l'endroit inhabité.
+
+Hier, sur le coup de midi, je revenais du village, et, pour éviter
+le soleil, je longeais les murs de la ferme, dans l'ombre des
+micocouliers... Sur la route, devant le _mas_, des valets silencieux
+achevaient de charger une charrette de foin... Le portail était resté
+ouvert. Je jetai un regard en passant, et je vis, au fond de la cour,
+accoudé,--la tête dans ses mains,--sur une large table de pierre, un
+grand vieux tout blanc, avec une veste trop courte et des culottes en
+lambeaux... Je m'arrêtai. Un des hommes me dit tout bas:
+
+--Chut! c'est le maître... Il est comme ça depuis le malheur de son
+fils.
+
+A ce moment une femme et un petit garçon, vêtus de noir, passèrent près
+de nous avec de gros paroissiens dorés, et entrèrent à la ferme.
+
+L'homme ajouta:
+
+--...La maîtresse et Cadet qui reviennent de la messe. Ils y vont
+tous les jours, depuis que l'enfant s'est tué... Ah! monsieur, quelle
+désolation!... Le père porte encore les habits du mort; on ne peut pas
+les lui faire quitter... Dia! hue! la bête!
+
+La charrette s'ébranla pour partir. Moi, qui voulais en savoir plus
+long, je demandai au voiturier de monter à côté de lui, et c'est
+là-haut, dans le foin, que j'appris toute cette navrante histoire...
+
+ * * * * *
+
+Il s'appelait Jan. C'était un admirable paysan de vingt ans, sage comme
+une fille, solide et le visage ouvert. Comme il était très beau, les
+femmes le regardaient; mais lui n'en avait qu'une en tête,--une petite
+Arlésienne, toute en velours et en dentelles, qu'il avait rencontrée
+sur la Lice d'Arles, une fois.--Au _mas_, on ne vit pas d'abord cette
+liaison avec plaisir. La fille passait pour coquette, et ses parents
+n'étaient pas du pays. Mais Jan voulait son Arlésienne à toute force. Il
+disait:
+
+--Je mourrai si on ne me la donne pas. Il fallut en passer par là. On
+décida de les marier après la moisson.
+
+Donc, un dimanche soir, dans la cour du _mas_, la famille achevait de
+dîner. C'était presque un repas de noces. La fiancée n'y assistait pas,
+mais on avait bu en son honneur tout le temps... Un homme se présente à
+la porte, et, d'une voix qui tremble, demande à parler à maître Estève,
+à lui seul. Estève se lève et sort sur la route.
+
+--Maître, lui dit l'homme, vous allez marier votre enfant à une coquine,
+qui a été ma maîtresse pendant deux ans. Ce que j'avance, je le prouve:
+voici des lettres!... Les parents savent tout et me l'avaient promise;
+mais, depuis que votre fils la recherche, ni eux ni la belle ne veulent
+plus de moi... J'aurais cru pourtant qu'après ça elle ne pouvait pas
+être la femme d'un autre.
+
+--C'est bien! dit maître Estève quand il eut regardé les lettres; entrez
+boire un verre de muscat.
+
+L'homme répond:
+
+--Merci! j'ai plus de chagrin que de soif.
+
+Et il s'en va.
+
+Le père rentre, impassible; il reprend sa place à table; et le repas
+s'achève gaiement...
+
+Ce soir-là, maître Estève et son fils s'en allèrent ensemble dans les
+champs. Ils restèrent longtemps dehors; quand ils revinrent, la mère les
+attendait encore.
+
+--Femme, dit le _ménager_, en lui amenant son fils, embrasse-le! il est
+malheureux...
+
+ * * * * *
+
+Jan ne parla plus de l'Arlésienne. Il l'aimait toujours cependant, et
+même plus que jamais, depuis qu'on la lui avait montrée dans les bras
+d'un autre. Seulement il était trop fier pour rien dire; c'est ce qui le
+tua, le pauvre enfant!... Quelquefois il passait des journées entières
+seul dans un coin, sans bouger. D'autres jours, il se mettait à la terre
+avec rage et abattait à lui seul le travail de dix journaliers... Le
+soir venu, il prenait la route d'Arles et marchait devant lui jusqu'à ce
+qu'il vît monter dans le couchant les clochers grêles de la ville. Alors
+il revenait. Jamais il n'alla plus loin.
+
+De le voir ainsi, toujours triste et seul, les gens du _mas_ ne savaient
+plus que faire. On redoutait un malheur... Une fois, à table, sa mère,
+en le regardant avec des yeux pleins de larmes, lui dit:
+
+--Eh bien! écoute, Jan, si tu la veux tout de même, nous te la
+donnerons...
+
+Le père, rouge de honte, baissait la tête...
+
+Jan fit signe que non, et il sortit...
+
+A partir de ce jour, il changea sa façon de vivre, affectant d'être
+toujours gai, pour rassurer ses parents. On le revit au bal, au cabaret,
+dans les ferrades. A la vote de Fonvieille, c'est lui qui mena la
+farandole.
+
+Le père disait: «Il est guéri.» La mère, elle, avait toujours des
+craintes et plus que jamais surveillait son enfant... Jan couchait avec
+Cadet, tout près de la magnanerie; la pauvre vieille se fit dresser
+un lit à côté de leur chambre... Les magnans pouvaient avoir besoin
+d'elle, dans la nuit.
+
+Vint la fête de saint Éloi, patron des ménagers.
+
+Grande joie au _mas_... Il y eut du château-neuf pour tout le monde
+et du vin cuit comme s'il en pleuvait. Puis des pétards, des feux sur
+l'aire, des lanternes de couleur plein les micocouliers... Vive saint
+Éloi! On farandola à mort. Cadet brûla sa blouse neuve... Jan lui-même
+avait l'air content; il voulut faire danser sa mère; la pauvre femme en
+pleurait de bonheur.
+
+A minuit, on alla se coucher. Tout le monde avait besoin de dormir...
+Jan ne dormit pas, lui. Cadet a raconté depuis que toute la nuit
+il avait sangloté... Ah! je vous réponds qu'il était bien mordu,
+celui-là...
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, à l'aube, la mère entendit quelqu'un traverser sa chambre
+en courant. Elle eut comme un pressentiment:
+
+--Jan, c'est toi?
+
+Jan ne répond pas; il est déjà dans l'escalier.
+
+Vite, vite la mère se lève:
+
+--Jan, où vas-tu?
+
+Il monte au grenier; elle monte derrière lui:
+
+--Mon fils, au nom du ciel!
+
+Il ferme la porte et tire le verrou.
+
+--Jan, mon Janet, réponds-moi. Que vas-tu faire?
+
+A tâtons, de ses vieilles mains qui tremblent, elle cherche le
+loquet... Une fenêtre qui s'ouvre, le bruit d'un corps sur les dalles
+de la cour, et c'est tout...
+
+Il s'était dit, le pauvre enfant: «Je l'aime trop... Je m'en vais...»
+Ah! misérables coeurs que nous sommes! C'est un peu fort pourtant que le
+mépris ne puisse pas tuer l'amour!...
+
+Ce matin-là, les gens du village se demandèrent qui pouvait crier ainsi,
+là-bas, du côté du _mas_ d'Estève...
+
+C'était dans la cour, devant la table de pierre couverte de rosée et de
+sang, la mère toute nue qui se lamentait, avec son enfant mort sur ses
+bras.
+
+
+
+LA MULE DU PAPE
+
+
+De tous les jolis dictons, proverbes ou adages, dont nos paysans
+de Provence passementent leurs discours, je n'en sais pas un plus
+pittoresque ni plus singulier que celui-ci. A quinze lieues autour de
+mon moulin, quand on parle d'un homme rancunier, vindicatif, on dit:
+«Cet homme-là! méfiez-vous!... il est comme la mule du Pape, qui garde
+sept ans son coup de pied.»
+
+J'ai cherché bien longtemps d'où ce proverbe pouvait venir, ce que
+c'était que cette mule papale et ce coup de pied gardé pendant sept ans.
+Personne ici n'a pu me renseigner à ce sujet, pas même Francet Mamaï,
+mon joueur de fifre, qui connaît pourtant son légendaire provençal sur
+le bout du doigt. Francet pense comme moi qu'il y a là-dessous quelque
+ancienne chronique du pays d'Avignon; mais il n'en a jamais entendu
+parler autrement que par le proverbe...
+
+--Vous ne trouverez cela qu'à la bibliothèque des Cigales, m'a dit le
+vieux fifre en riant.
+
+L'idée m'a paru bonne, et comme la bibliothèque des Cigales est à ma
+porte, je suis allé m'y enfermer pendant huit jours.
+
+C'est une bibliothèque merveilleuse, admirablement montée, ouverte
+aux poètes jour et nuit, et desservie par de petits bibliothécaires
+à cymbales qui vous font de la musique tout le temps. J'ai passé là
+quelques journées délicieuses, et, après une semaine de recherches,--sur
+le dos,--j'ai fini par découvrir ce que je voulais, c'est-à-dire
+l'histoire de ma mule et de ce fameux coup de pied gardé pendant sept
+ans. Le conte en est joli quoique un peu naïf, et je vais essayer de
+vous le dire tel que je l'ai lu hier matin dans un manuscrit couleur du
+temps qui sentait bon la lavande sèche et avait de grands fils de la
+Vierge pour signets.
+
+ * * * * *
+
+Qui n'a pas vu Avignon du temps des Papes, n'a rien vu. Pour la gaieté,
+la vie, l'animation, le train des fêtes, jamais une ville pareille.
+C'étaient, du matin au soir, des processions, des pèlerinages, les
+rues jonchées de fleurs, tapissées de hautes lices, des arrivages de
+cardinaux par le Rhône, bannières au vent, galères pavoisées, les
+soldats du Pape qui chantaient du latin sur les places, les crécelles
+des frères quêteurs; puis, du haut en bas des maisons qui se pressaient
+en bourdonnant autour du grand palais papal comme des abeilles autour
+de leur ruche, c'était encore le tic tac des métiers à dentelles, le
+va-et-vient des navettes tissant l'or des chasubles, les petits marteaux
+des ciseleurs de burettes, les tables d'harmonie qu'on ajustait chez les
+luthiers, les cantiques des ourdisseuses; par là-dessus le bruit des
+cloches, et toujours quelques tambourins qu'on entendait ronfler,
+là-bas, du côté du pont. Car chez nous, quand le peuple est content, il
+faut qu'il danse, il faut qu'il danse; et comme en ce temps-là les
+rues de la ville étaient trop étroites pour la farandole, fifres et
+tambourins se postaient sur le pont d'Avignon, au vent frais du Rhône,
+et jour et nuit l'on y dansait, l'on y dansait... Ah! l'heureux temps!
+l'heureuse ville! Des hallebardes qui ne coupaient pas; des prisons
+d'État où l'on mettait le vin à rafraîchir. Jamais de disette; jamais
+de guerre... Voilà comment les Papes du Comtat savaient gouverner leur
+peuple; voilà pourquoi leur peuple les a tant regrettés!...
+
+Il y en a un surtout, un bon vieux, qu'on appelait Boniface... Oh!
+celui-là, que de larmes on a versées en Avignon quand il est mort!
+C'était un prince si aimable, si avenant! Il vous riait si bien du haut
+de sa mule! Et quand vous passiez près de lui,--fussiez-vous un pauvre
+petit tireur de garance ou le grand viguier de la ville,--il vous
+donnait sa bénédiction si poliment! Un vrai pape d'Yvetot, mais d'un
+Yvetot de Provence, avec quelque chose de fin dans le rire, un brin
+de marjolaine à sa barrette, et pas la moindre Jeanneton... La seule
+Jeanneton qu'on lui ait jamais connue, à ce bon père, c'était sa
+vigne,--une petite vigne qu'il avait plantée lui-même, à trois lieues
+d'Avignon, dans les myrtes de Château-Neuf.
+
+Tous les dimanches, en sortant de vêpres, le digne homme allait lui
+faire sa cour; et quand il était là-haut, assis au bon soleil, sa mule
+près de lui, ses cardinaux tout autour étendus aux pieds des souches,
+alors il faisait déboucher un flacon de vin du cru,--ce beau vin,
+couleur de rubis qui s'est appelé depuis le Château-Neuf des Papes,
+--et il le dégustait par petits coups, en regardant sa vigne d'un air
+attendri. Puis, le flacon vidé, le jour tombant, il rentrait joyeusement
+à la ville, suivi de tout son chapitre; et, lorsqu'il passait sur le
+pont d'Avignon, au milieu des tambours et des farandoles, sa mule, mise
+en train par la musique, prenait un petit amble sautillant, tandis
+que lui-même il marquait le pas de la danse avec sa barrette, ce qui
+scandalisait fort ses cardinaux, mais faisait dire à tout le peuple:
+«Ah! le bon prince! Ah! le brave pape!»
+
+ * * * * *
+
+Après sa vigne de Château-Neuf, ce que le pape aimait le plus au monde,
+c'était sa mule. Le bonhomme en raffolait de cette bête-là. Tous les
+soirs avant de se coucher il allait voir si son écurie était bien
+fermée, si rien ne manquait dans sa mangeoire, et jamais il ne se serait
+levé de table sans faire préparer sous ses yeux un grand bol de vin à la
+française, avec beaucoup de sucre et d'aromates, qu'il allait lui porter
+lui-même, malgré les observations de ses cardinaux... Il faut dire
+aussi que la bête en valait la peine. C'était une belle mule noire
+mouchetée de rouge, le pied sûr, le poil luisant, la croupe large et
+pleine, portant fièrement sa petite tête sèche toute harnachée de
+pompons, de noeuds, de grelots d'argent, de bouffettes; avec cela douce
+comme un ange, l'oeil naïf, et deux longues oreilles, toujours en
+branle, qui lui donnaient l'air bon enfant... Tout Avignon la
+respectait, et, quand elle allait dans les rues, il n'y avait pas de
+bonnes manières qu'on ne lui fît; car chacun savait que c'était le
+meilleur moyen d'être bien en cour, et qu'avec son air innocent, la mule
+du Pape en avait mené plus d'un à la fortune, à preuve Tistet Védène et
+sa prodigieuse aventure.
+
+Ce Tistet Védène était, dans le principe, un effronté galopin, que son
+père, Guy Védène, le sculpteur d'or, avait été obligé de chasser de chez
+lui, parce qu'il ne voulait rien faire et débauchait les apprentis.
+Pendant six mois, on le vit traîner sa jaquette dans tous les ruisseaux
+d'Avignon, mais principalement du côté de la maison papale; car le drôle
+avait depuis longtemps son idée sur la mule du Pape, et vous allez
+voir que c'était quelque chose de malin... Un jour que Sa Sainteté se
+promenait toute seule sous les remparts avec sa bête, voilà mon Tistet
+qui l'aborde, et lui dit en joignant les mains, d'un air d'admiration:
+
+--Ah mon Dieu! grand Saint-Père, qu'elle brave mule vous avez là!...
+Laissez un peu que je la regarde... Ah! mon Pape, la belle mule!...
+L'empereur d'Allemagne n'en a pas une pareille.
+
+Et il la caressait, et il lui parlait doucement comme à une demoiselle:
+
+--Venez çà, mon bijou, mon trésor, ma perle fine...
+
+Et le bon Pape, tout ému, se disait dans lui-même:
+
+--Quel bon petit garçonnet!... Comme il est gentil avec ma mule!
+
+Et puis le lendemain savez-vous ce qui arriva? Tistet Védène troqua sa
+vieille jaquette jaune contre une belle aube en dentelles, un camail de
+soie violette, des souliers à boucles, et il entra dans la maîtrise du
+Pape, où jamais avant lui on n'avait reçu que des fils de nobles et
+des neveux de cardinaux... Voilà ce que c'est que l'intrigue!... Mais
+Tistet ne s'en tint pas là.
+
+Une fois au service du Pape, le drôle continua le jeu qui lui avait si
+bien réussi. Insolent avec tout le monde, il n'avait d'attentions ni
+de prévenances que pour la mule, et toujours on le rencontrait par les
+cours du palais avec une poignée d'avoine ou une bottelée de sainfoin,
+dont il secouait gentiment les grappes roses en regardant le balcon du
+Saint-Père, d'un air de dire:
+
+«Hein!... pour qui ça?...» Tant et tant qu'à la fin le bon Pape, qui se
+sentait devenir vieux, en arriva à lui laisser le soin de veiller sur
+l'écurie et de porter à la mule son bol de vin à la française; ce qui ne
+faisait pas rire les cardinaux.
+
+ * * * * *
+
+Ni la mule non plus, cela ne la faisait pas rire... Maintenant, à
+l'heure de son vin, elle voyait toujours arriver chez elle cinq ou six
+petits clercs de maîtrise qui se fourraient vite dans la paille avec
+leur camail et leurs dentelles; puis, au bout d'un moment, une bonne
+odeur chaude de caramel et d'aromates emplissait l'écurie, et Tistet
+Védène apparaissait portant avec précaution le bol de vin à la
+française. Alors le martyre de la pauvre bête commençait.
+
+Ce vin parfumé qu'elle aimait tant, qui lui tenait chaud, qui lui
+mettait des ailes, on avait la cruauté de le lui apporter, là, dans
+sa mangeoire, de le lui faire respirer; puis, quand elle en avait les
+narines pleines, passe, je t'ai vu! La belle liqueur de flamme rose
+s'en allait toute dans le gosier de ces garnements... Et encore, s'ils
+n'avaient fait que lui voler son vin; mais c'étaient comme des diables,
+tous ces petits clercs, quand ils avaient bu!... L'un lui tirait les
+oreilles, l'autre la queue; Quiquet lui montait sur le dos, Béluguet lui
+essayait sa barrette, et pas un de ces galopins ne songeait que d'un
+coup de reins ou d'une ruade la brave bête aurait pu les envoyer tous
+dans l'étoile polaire, et même plus loin... Mais non! On n'est pas pour
+rien la mule du Pape, la mule des bénédictions et des indulgences...
+Les enfants avaient beau faire, elle ne se fâchait pas; et ce n'était
+qu'à Tistet Védène qu'elle en voulait... Celui-là, par exemple, quand
+elle le sentait derrière elle, son sabot lui démangeait, et vraiment
+il y avait bien de quoi. Ce vaurien de Tistet lui jouait de si vilains
+tours! Il avait de si cruelles inventions après boire!...
+
+Est-ce qu'un jour il ne s'avisa pas de la faire monter avec lui au
+clocheton de la maîtrise, là-haut, tout là-haut, à la pointe du
+palais!... Et ce que je vous dis là n'est pas un conte, deux cent mille
+Provençaux l'ont vu. Vous figurez-vous la terreur de cette malheureuse
+mule, lorsque, après avoir tourné pendant une heure à l'aveuglette dans
+un escalier en colimaçon et grimpé je ne sais combien de marches, elle
+se trouva tout à coup sur une plate-forme éblouissante de lumière,
+et qu'à mille pieds au-dessous d'elle elle aperçut tout un Avignon
+fantastique, les baraques du marché pas plus grosses que des noisettes,
+les soldats du Pape devant leur caserne comme des fourmis rouges,
+et là-bas, sur un fil d'argent, un petit pont microscopique où l'on
+dansait, où l'on dansait... Ah! pauvre bête! quelle panique! Du cri
+qu'elle en poussa, toutes les vitres du palais tremblèrent.
+
+--Qu'est ce qu'il y a? qu'est-ce qu'on lui fait? s'écria le bon Pape en
+se précipitant sur son balcon.
+
+Tistet Védène était déjà dans la cour, faisant mine de pleurer et de
+s'arracher les cheveux:
+
+--Ah! grand Saint-Père, ce qu'il y a! Il y a que votre mule... Mon
+Dieu! qu'allons-nous devenir? Il y a que votre mule est montée dans le
+clocheton...
+
+--Toute seule???
+
+--Oui, grand Saint-Père, toute seule... Tenez! regardez-la, là-haut...
+Voyez-vous le bout de ses oreilles qui passe?... On dirait deux
+hirondelles...
+
+--Miséricorde! fit le pauvre Pape en levant les yeux... Mais elle est
+donc devenue folle! Mais elle va se tuer... Veux-tu bien descendre,
+malheureuse!...
+
+Pécaïre! elle n'aurait pas mieux demandé, elle, que de descendre...;
+mais par où? L'escalier, il n'y fallait pas songer: ça se monte encore,
+ces choses-là; mais, à la descente, il y aurait de quoi se rompre cent
+fois les jambes... Et la pauvre mule se désolait, et, tout en rôdant
+sur la plate-forme avec ses gros yeux pleins de vertige, elle pensait à
+Tistet Védène:
+
+--Ah! bandit, si j'en réchappe... quel coup de sabot demain matin!
+
+Cette idée de coup de sabot lui redonnait un peu de coeur au ventre;
+sans cela elle n'aurait pas pu se tenir... Enfin on parvint à la tirer
+de là-haut; mais ce fut toute une affaire. Il fallut la descendre avec
+un cric, des cordes, une civière. Et vous pensez quelle humiliation pour
+la mule d'un pape de se voir pendue à cette hauteur, nageant des pattes
+dans le vide comme un hanneton au bout d'un fil. Et tout Avignon qui la
+regardait.
+
+La malheureuse bête n'en dormit pas de la nuit. Il lui semblait toujours
+qu'elle tournait sur cette maudite plate-forme, avec les rires de la
+ville au-dessous, puis elle pensait à cet infâme Tistet Védène et au
+joli coup de sabot qu'elle allait lui détacher le lendemain matin. Ah!
+mes amis, quel coup de sabot! De Pampérigouste on en verrait la fumée...
+Or, pendant qu'on lui préparait celle belle réception à l'écurie,
+savez-vous ce que faisait Tistet Védène? Il descendait le Rhône en
+chantant sur une galère papale et s'en allait à la cour de Naples avec
+la troupe de jeunes nobles que la ville envoyait tous les ans près de
+la reine Jeanne pour s'exercer à la diplomatie et aux belles manières.
+Tistet n'était pas noble: mais le Pape tenait à le récompenser des soins
+qu'il avait donnés à sa bête, et principalement de l'activité qu'il
+venait de déployer pendant la journée du sauvetage.
+
+C'est la mule qui fut désappointée le lendemain!
+
+--Ah! le bandit! il s'est douté de quelque chose!... pensait-elle en
+secouant ses grelots avec fureur...; mais c'est égal, va, mauvais! tu le
+retrouveras au retour, ton coup de sabot..., je te le garde!
+
+Et elle le lui garda.
+
+Après le départ de Tistet, la mule du Pape retrouva son train de vie
+tranquille et ses allures d'autrefois. Plus de Quiquet, plus de Béluguet
+à l'écurie. Les beaux jours du vin à la française étaient revenus,
+et avec eux la bonne humeur, les longues siestes, et le petit pas de
+gavotte quand elle passait sur le pont d'Avignon. Pourtant, depuis son
+aventure, on lui marquait toujours un peu de froideur dans la ville. Il
+y avait des chuchotements sur sa route; les vieilles gens hochaient
+la tête, les enfants riaient en se montrant le clocheton. Le bon Pape
+lui-même n'avait plus autant de confiance en son amie, et, lorsqu'il
+se laissait aller à faire un petit somme sur son dos, le dimanche, en
+revenant de la vigne, il gardait toujours cette arrière-pensée: «Si
+j'allais me réveiller là-haut, sur la plateforme!» La mule voyait cela
+et elle en souffrait, sans rien dire; seulement, quand on prononçait le
+nom de Tistet Védène devant elle, ses longues oreilles frémissaient, et
+elle aiguisait avec un petit rire le fer de ses sabots sur le pavé...
+
+Sept ans se passèrent ainsi; puis, au bout de ces sept années, Tistet
+Védène revint de la cour de Naples. Son temps n'était pas encore fini
+là-bas; mais il avait appris que le premier moutardier du Pape venait de
+mourir subitement en Avignon, et, comme la place lui semblait bonne, il
+était arrivé en grande hâte pour se mettre sur les rangs.
+
+Quand cet intrigant de Védène entra dans la salle du palais, le
+Saint-Père eut peine à le reconnaître, tant il avait grandi et pris du
+corps. Il faut dire aussi que le bon Pape s'était fait vieux de son
+côté, et qu'il n'y voyait pas bien sans besicles.
+
+Tistet ne s'intimida pas.
+
+--Comment! grand Saint-Père, vous ne me reconnaissez plus?... C'est moi,
+Tistet Védène!...
+
+--Védène?...
+
+--Mais oui, vous savez bien... celui qui portait le vin français à votre
+mule.
+
+--Ah! oui... oui... je me rappelle... Un bon petit garçonnet, ce Tistet
+Védène!... Et maintenant, qu'est-ce qu'il veut de nous?
+
+--Oh! peu de chose, grand Saint-Père... Je venais vous demander... A
+propos, est-ce que vous l'avez toujours, votre mule? Et elle va
+bien?... Ah! tant mieux!... Je venais vous demander la place du premier
+moutardier qui vient de mourir.
+
+--Premier moutardier, toi!... Mais tu es trop jeune. Quel âge as-tu
+donc?
+
+--Vingt ans deux mois, illustre pontife, juste cinq ans de plus que
+votre mule... Ah! palme de Dieu, la brave bête!... Si vous saviez
+comme je l'aimais cette mule-là... comme je me suis langui d'elle en
+Italie!... Est-ce que vous ne me la laisserez pas voir?
+
+--Si, mon enfant, tu la verras, fit le bon Pape tout ému... Et puisque
+tu l'aimes tant, cette brave bête, je ne veux plus que tu vives loin
+d'elle. Dès ce jour, je t'attache à ma personne en qualité de premier
+moutardier... Mes cardinaux crieront, mais tant pis! j'y suis
+habitué... Viens nous trouver demain, à la sortie de vêpres, nous te
+remettrons les insignes de ton grade en présence de notre chapitre,
+et puis... je te mènerai voir la mule, et tu viendras à la vigne avec
+nous deux... hé! hé! Allons! va...
+
+Si Tistet Védène était content en sortant de la grande salle, avec
+quelle impatience il attendit la cérémonie du lendemain, je n'ai pas
+besoin de vous le dire. Pourtant il y avait dans le palais quelqu'un
+de plus heureux encore et de plus impatient que lui: c'était la mule.
+Depuis le retour de Védène jusqu'aux vêpres du jour suivant, la terrible
+bête ne cessa de se bourrer d'avoine et de tirer au mur avec ses sabots
+de derrière. Elle aussi se préparait pour la cérémonie...
+
+Et donc, le lendemain, lorsque vêpres furent dites, Tistet Védène fit
+son entrée dans la cour du palais papal. Tout le haut clergé était là,
+les cardinaux en robes rouges, l'avocat du diable en velours noir,
+les abbés de couvent avec leurs petites mitres, les marguilliers de
+Saint-Agrico, les camails violets de la maîtrise, le bas clergé
+aussi, les soldats du Pape en grand uniforme, les trois confréries de
+pénitents, les ermites du mont Ventoux avec leurs mines farouches et
+le petit clerc qui va derrière en portant la clochette, les frères
+flagellants nus jusqu'à la ceinture, les sacristains fleuris en robes de
+juges, tous, tous, jusqu'aux donneurs d'eau bénite, et celui qui allume,
+et celui qui éteint... il n'y en avait pas un qui manquât... Ah!
+c'était une belle ordination! Des cloches, des pétards, du soleil, de la
+musique, et toujours ces enragés de tambourins qui menaient la danse,
+là-bas, sur le pont d'Avignon...
+
+Quand Védène parut au milieu de l'assemblée, sa prestance et sa belle
+mine y firent courir un murmure d'admiration. C'était un magnifique
+Provençal, mais des blonds, avec de grands cheveux frisés au bout et une
+petite barbe follette qui semblait prise aux copeaux de fin métal tombé
+du burin de son père, le sculpteur d'or. Le bruit courait que dans cette
+barbe blonde les doigts de la reine Jeanne avaient quelquefois joué;
+et le sire de Védène avait bien, en effet, l'air glorieux et le regard
+distrait des hommes que les reines ont aimés... Ce jour-là, pour faire
+honneur à sa nation, il avait remplacé ses vêtements napolitains par une
+jaquette bordée de rose à la Provençale, et sur son chaperon tremblait
+une grande plume d'ibis de Camargue.
+
+Sitôt entré, le premier moutardier salua d'un air galant, et se dirigea
+vers le haut perron, où le Pape l'attendait pour lui remettre les
+insignes de son grade: la cuiller de buis jaune et l'habit de safran. La
+mule était au bas de l'escalier, toute harnachée et prête à partir
+pour la vigne... Quand il passa près d'elle, Tistet Védène eut un bon
+sourire et s'arrêta pour lui donner deux ou trois petites tapes amicales
+sur le dos, en regardant du coin de l'oeil si le Pape le voyait. La
+position était bonne... La mule prit son élan:
+
+--Tiens! attrape, bandit! Voilà sept ans que je te le garde!
+
+Et elle vous lui détacha un coup de sabot si terrible, si terrible, que
+de Pampérigouste même on en vit la fumée, un tourbillon de fumée blonde
+où voltigeait une plume d'ibis; tout ce qui restait de l'infortuné
+Tistet Védène!...
+
+Les coups de pied de mule ne sont pas aussi foudroyants d'ordinaire;
+mais celle-ci était une mule papale; et puis, pensez donc! elle le lui
+gardait depuis sept ans... Il n'y a pas de plus bel exemple de rancune
+ecclésiastique.
+
+
+
+LE PHARE DES SANGUINAIRES
+
+
+Cette nuit je n'ai pas pu dormir. Le mistral était en colère, et les
+éclats de sa grande voix m'ont tenu éveillé jusqu'au matin. Balançant
+lourdement ses ailes mutilées qui sifflaient à la bise comme les agrès
+d'un navire, tout le moulin craquait. Des tuiles s'envolaient de sa
+toiture en déroute. Au loin, les pins serrés dont la colline est
+couverte s'agitaient et bruissaient dans l'ombre. On se serait cru en
+pleine mer...
+
+Cela m'a rappelé tout à fait mes belles insomnies d'il y a trois ans,
+quand j'habitais le phare des Sanguinaires, là-bas, sur la côte corse, à
+l'entrée du golfe d'Ajaccio.
+
+Encore un joli coin que j'avais trouvé là pour rêver et pour être seul.
+
+Figurez-vous une île rougeâtre et d'aspect farouche; le phare à une
+pointe, à l'autre une vieille tour génoise où, de mon temps, logeait un
+aigle. En bas, au bord de l'eau, un lazaret en ruine, envahi de partout
+par les herbes; puis, des ravins, des maquis, de grandes roches,
+quelques chèvres sauvages, de petits chevaux corses gambadant la
+crinière au vent; enfin là-haut, tout en haut, dans un tourbillon
+d'oiseaux de mer, la maison du phare, avec sa plate-forme en maçonnerie
+blanche, où les gardiens se promènent de long en large, la porte verte
+en ogive, la petite tour de fonte, et au-dessus la grosse lanterne à
+facettes qui flambe au soleil et fait de la lumière même pendant le
+jour... Voilà l'île des Sanguinaires, comme je l'ai revue cette nuit,
+en entendant ronfler mes pins. C'était dans cette île enchantée qu'avant
+d'avoir un moulin j'allais m'enfermer quelquefois, lorsque j'avais
+besoin de grand air et de solitude.
+
+Ce que je faisais?
+
+Ce que je fais ici, moins encore. Quand le mistral ou la tramontane ne
+soufflaient pas trop fort, je venais me mettre entre deux roches au ras
+de l'eau, au milieu des goëlands, des merles, des hirondelles, et
+j'y restais presque tout le jour dans cette espèce de stupeur et
+d'accablement délicieux que donne la contemplation de la mer. Vous
+connaissez, n'est-ce pas, cette jolie griserie de l'âme? On ne pense
+pas, on ne rêve pas non plus. Tout votre être vous échappe, s'envole,
+s'éparpille. On est la mouette qui plonge, la poussière d'écume qui
+flotte au soleil entre deux vagues, la fumée blanche de ce paquebot qui
+s'éloigne, ce petit corailleur à voile rouge, cette perle d'eau, ce
+flocon de brume, tout excepté soi-même... Oh! que j'en ai passé dans
+mon île de ces belles heures de demi-sommeil et d'éparpillement!...
+
+Les jours de grand vent, le bord de l'eau n'étant pas tenable, je
+m'enfermais dans la cour du lazaret, une petite cour mélancolique, toute
+embaumée de romarin et d'absinthe sauvage, et là, blotti contre un pan
+de vieux mur, je me laissais envahir doucement par le vague parfum
+d'abandon et de tristesse qui flottait avec le soleil dans les logettes
+de pierre, ouvertes tout autour comme d'anciennes tombes. De temps en
+temps un battement de porte, un bond léger dans l'herbe... c'était
+une chèvre qui venait brouter à l'abri du vent. En me voyant, elle
+s'arrêtait interdite, et restait plantée devant moi, l'air vif, la corne
+haute, me regardant d'un oeil enfantin...
+
+Vers cinq heures, le porte-voix des gardiens m'appelait pour dîner. Je
+prenais alors un petit sentier dans le maquis grimpant à pic au-dessus
+de la mer, et je revenais lentement vers le phare, me retournant à
+chaque pas sur cet immense horizon d'eau et de lumière qui semblait
+s'élargir à mesure que je montais.
+
+ * * * * *
+
+Là-haut c'était charmant. Je vois encore cette belle salle à manger à
+larges dalles, à lambris de chêne, la bouillabaisse fumant au milieu,
+la porte grande ouverte sur la terrasse blanche et tout le couchant qui
+entrait... Les gardiens étaient là, m'attendant pour se mettre à table.
+Il y en avait trois, un Marseillais et deux Corses, tous trois petits,
+barbus, le même visage tanné, crevassé, le même _pelone_ (caban) en poil
+de chèvre, mais d'allure et d'humeur entièrement opposées.
+
+A la façon de vivre de ces gens, on sentait tout de suite la différence
+des deux races. Le Marseillais, industrieux et vif, toujours affairé,
+toujours en mouvement, courait l'île du matin au soir, jardinant,
+pêchant, ramassant des oeufs de _gouailles_, s'embusquant dans le maquis
+pour traire une chèvre au passage; et toujours quelque aïoli ou quelque
+bouillabaisse en train.
+
+Les Corses, eux, en dehors de leur service, ne s'occupaient absolument
+de rien; ils se considéraient comme des fonctionnaires, et passaient
+toutes leurs journées dans la cuisine à jouer d'interminables parties de
+_scopa_, ne s'interrompant que pour rallumer leurs pipes d'un air grave
+et hacher avec des ciseaux, dans le creux de leurs mains, de grandes
+feuilles de tabac vert...
+
+Du reste, Marseillais et Corses, tous trois de bonnes gens, simples,
+naïfs, et pleins de prévenances pour leur hôte, quoique au fond il dût
+leur paraître un monsieur bien extraordinaire...
+
+Pensez donc! venir s'enfermer au phare pour son plaisir!... Eux qui
+trouvent les journées si longues, et qui sont si heureux quand c'est
+leur tour d'aller à terre... Dans la belle saison, ce grand bonheur
+leur arrive tous les mois. Dix jours de terre pour trente jours de
+phare, voilà le règlement; mais avec l'hiver et les gros temps, il n'y
+a plus de règlement qui tienne. Le vent souffle, la vague monte, les
+Sanguinaires sont blanches d'écume, et les gardiens de service restent
+bloqués deux ou trois mois de suite, quelquefois même dans de terribles
+conditions.
+
+--Voici ce qui m'est arrivé, à moi, monsieur,--me contait un jour le
+vieux Bartoli, pendant que nous dînions,--voici ce qui m'est arrivé il
+y a cinq ans, à cette même table où nous sommes, un soir d'hiver, comme
+maintenant. Ce soir-là, nous n'étions que deux dans le phare, moi et un
+camarade qu'on appelait Tchéco... Les autres étaient à terre,
+malades, en congé, je ne sais plus... Nous finissions de dîner, bien
+tranquilles... Tout à coup, voilà mon camarade qui s'arrête de manger,
+me regarde un moment avec de drôles d'yeux, et, pouf! tombe sur la
+table, les bras en avant. Je vais à lui, je le secoue, je l'appelle:
+
+«--Oh! Tché!... Oh Tché!...
+
+«Rien! il était mort... Vous jugez quelle émotion! Je restai plus d'une
+heure stupide et tremblant devant ce cadavre, puis, subitement cette
+idée me vient: «Et le phare!» Je n'eus que le temps de monter dans la
+lanterne et d'allumer. La nuit était déjà là...
+
+Quelle nuit, monsieur! La mer, le vent, n'avaient plus leurs voix
+naturelles. A tout moment il me semblait que quelqu'un m'appelait dans
+l'escalier... Avec cela une fièvre, une soif! Mais vous ne m'auriez pas
+fait descendre... j'avais trop peur du mort. Pourtant, au petit jour, le
+courage me revint un peu. Je portai mon camarade sur son lit; un drap
+dessus, un bout de prière, et puis vite aux signaux d'alarme.
+
+«Malheureusement, la mer était trop grosse; j'eus beau appeler, appeler,
+personne ne vint... Me voilà seul dans le phare avec mon pauvre Tchéco,
+et Dieu sait pour combien de temps... J'espérais pouvoir le garder
+près de moi jusqu'à l'arrivée du bateau; mais au bout de trois jours ce
+n'était plus possible... Comment faire? le porter dehors? l'enterrer?
+La roche était trop dure, et il y a tant de corbeaux dans l'île. C'était
+pitié de leur abandonner ce chrétien. Alors je songeai à le descendre
+dans une des logettes du lazaret... Ça me prit tout une après-midi
+cette triste corvée-là, et je vous réponds qu'il m'en fallut, du
+courage... Tenez! monsieur, encore aujourd'hui, quand je descends ce
+côté de l'île par une après-midi de grand vent, il me semble que j'ai
+toujours le mort sur les épaules...
+
+Pauvre vieux Bartoli! La sueur lui en coulait sur le front, rien que d'y
+penser.
+
+ * * * * *
+
+Nos repas se passaient ainsi à causer longuement: le phare, la mer, des
+récits de naufrages, des histoires de bandits corses... Puis, le jour
+tombant, le gardien du premier quart allumait sa petite lampe, prenait
+sa pipe, sa gourde, un gros Plutarque à tranche rouge, toute la
+bibliothèque des Sanguinaires, et disparaissait par le fond. Au bout
+d'un moment, c'était dans tout le phare un fracas de chaînes, de
+poulies, de gros poids d'horloges qu'on remontait.
+
+Moi, pendant ce temps, j'allais m'asseoir dehors sur la terrasse. Le
+soleil, déjà très bas, descendait vers l'eau de plus en plus vite,
+entraînant tout l'horizon après lui. Le vent fraîchissait, l'île
+devenait violette. Dans le ciel, près de moi, un gros oiseau passait
+lourdement: c'était l'aigle de la tour génoise qui rentrait... Peu à
+peu la brume de mer montait. Bientôt on ne voyait plus que l'ourlet
+blanc de l'écume autour de l'île... Tout à coup, au-dessus de ma tête,
+jaillissait un grand flot de lumière douce. Le phare était allumé.
+Laissant toute l'île dans l'ombre, le clair rayon allait tomber au large
+sur la mer, et j'étais là perdu dans la nuit, sous ces grandes ondes
+lumineuses qui m'éclaboussaient à peine en passant... Mais le vent
+fraîchissait encore. Il fallait rentrer. A tâtons, je fermais la grosse
+porte, j'assurais les barres de fer; puis, toujours tâtonnant, je
+prenais un petit escalier de fonte qui tremblait et sonnait sous mes
+pas, et j'arrivais au sommet du phare. Ici, par exemple, il y en avait
+de la lumière.
+
+Imaginez une lampe carcel gigantesque à six rangs de mèches, autour de
+laquelle pivotent lentement les parois de la lanterne, les unes remplies
+par une énorme lentille de cristal, les autres ouvertes sur un grand
+vitrage immobile qui met la flamme à l'abri du vent... En entrant
+j'étais ébloui. Ces cuivres, ces étains, ces réflecteurs de métal blanc,
+ces murs de cristal bombé qui tournaient, avec des grands cercles
+bleuâtres, tout ce miroitement, tout ce cliquetis de lumières, me
+donnait un moment de vertige.
+
+Peu à peu, cependant, mes yeux s'y faisaient, et je venais m'asseoir
+au pied même de la lampe, à côté du gardien qui lisait son Plutarque à
+haute voix, de peur de s'endormir...
+
+Au dehors, le noir, l'abîme. Sur le petit balcon qui tourne autour du
+vitrage, le vent court comme un fou, en hurlant. Le phare craque, la mer
+ronfle. A la pointe de l'île, sur les brisants, les lames font comme des
+coups de canon... Par moments un doigt invisible frappe aux carreaux:
+quelque oiseau de nuit, que la lumière attire, et qui vient se casser la
+tête contre le cristal...
+
+Dans la lanterne étincelante et chaude, rien que le crépitement de la
+flamme, le bruit de l'huile qui s'égoutte, de la chaîne qui se dévide;
+et une voix monotone psalmodiant la vie de Démétrius de Phalère...
+
+ * * * * *
+
+A minuit, le gardien se levait, jetait un dernier coup d'oeil à ses
+mèches, et nous descendions. Dans l'escalier on rencontrait le camarade
+du second quart qui montait en se frottant les yeux; on lui passait la
+gourde, le Plutarque... Puis, avant de gagner nos lits, nous entrions
+un moment dans la chambre du fond, toute encombrée de chaînes, de gros
+poids, de réservoirs d'étain, de cordages, et là, à la lueur de sa
+petite lampe, le gardien écrivait sur le grand livre du phare, toujours
+ouvert:
+
+_Minuit. Grosse mer. Tempête. Navire au large._
+
+
+
+L'AGONIE DE LA SEMILLANTE
+
+
+Puisque le mistral de l'autre nuit nous a jetés sur la côte corse,
+laissez-moi vous raconter une terrible histoire de mer dont les pêcheurs
+de là-bas parlent souvent à la veillée, et sur laquelle le hasard m'a
+fourni des renseignements fort curieux.
+
+...Il y a deux ou trois ans de cela.
+
+Je courais la mer de Sardaigne en compagnie de sept ou huit matelots
+douaniers. Rude voyage pour un novice! De tout le mois de mars, nous
+n'eûmes pas un jour de bon. Le vent d'est s'était acharné après nous, et
+la mer ne décolérait pas.
+
+Un soir que nous fuyions devant la tempête, notre bateau vint se
+réfugier à l'entrée du détroit de Bonifacio, au milieu d'un massif de
+petites îles... Leur aspect n'avait rien d'engageant: grands rocs
+pelés, couverts d'oiseaux, quelques touffes d'absinthe, des maquis de
+lentisques, et, çà et là, dans la vase, des pièces de bois en train
+de pourrir: mais, ma foi, pour passer la nuit, ces roches sinistres
+valaient encore mieux que le rouf d'une vieille barque à demi pontée, où
+la lame entrait comme chez elle, et nous nous en contentâmes.
+
+A peine débarqués, tandis que les matelots allumaient du feu pour la
+bouillabaisse, le patron m'appela, et, me montrant un petit enclos de
+maçonnerie blanche perdu dans la brume au bout de l'île:
+
+--Venez-vous au cimetière? me dit-il.
+
+--Un cimetière, patron Lionetti! Où sommes-nous donc?
+
+--Aux îles Lavezzi, monsieur. C'est ici que sont enterrés les six cents
+hommes de la _Sémillante_, à l'endroit même où leur frégate s'est
+perdue, il y a dix ans... Pauvres gens! ils ne reçoivent pas beaucoup
+de visites; c'est bien le moins que nous allions leur dire bonjour,
+puisque nous voilà...
+
+--De tout mon coeur, patron.
+
+ * * * * *
+
+Qu'il était triste le cimetière de la _Sémillante_!... Je le vois encore
+avec sa petite muraille basse, sa porte de fer, rouillée, dure à ouvrir,
+sa chapelle silencieuse, et des centaines de croix noires cachées par
+l'herbe... Pas une couronne d'immortelles, pas un souvenir! rien...
+Ah! les pauvres morts abandonnés, comme ils doivent avoir froid dans
+leur tombe de hasard!
+
+Nous restâmes là un moment, agenouillés. Le patron priait à haute voix.
+D'énormes goëlands, seuls gardiens du cimetière, tournoyaient sur nos
+têtes et mêlaient leurs cris rauques aux lamentations de la mer.
+
+La prière finie, nous revînmes tristement vers le coin de l'île où la
+barque était amarrée. En notre absence, les matelots n'avaient pas perdu
+leur temps. Nous trouvâmes un grand feu flambant à l'abri d'une roche,
+et la marmite qui fumait. On s'assit en rond, les pieds à la flamme, et
+bientôt chacun eut sur ses genoux, dans une écuelle de terre rouge, deux
+tranches de pain noir arrosées largement. Le repas fut silencieux: nous
+étions mouillés, nous avions faim, et puis le voisinage du cimetière...
+Pourtant, quand les écuelles furent vidées, on alluma les pipes et on se
+mit à causer un peu. Naturellement, on parlait de la _Sémillante_.
+
+--Mais enfin, comment la chose s'est-elle passée? demandai-je au patron,
+qui, la tête dans ses mains, regardait la flamme d'un air pensif.
+
+--Comment la chose s'est passée? me répondit le bon Lionetti avec un
+gros soupir, hélas! monsieur, personne au monde ne pourrait le dire.
+Tout ce que nous savons, c'est que la _Sémillante_ chargée de troupes
+pour la Crimée, était partie de Toulon, la veille au soir, avec le
+mauvais temps. La nuit, ça se gâta encore. Du vent, de la pluie, la mer
+énorme comme on ne l'avait jamais vue... Le matin, le vent tomba un
+peu, mais la mer était toujours dans tous ses états, et avec cela une
+sacrée brume du diable à ne pas distinguer un fanal à quatre pas... Ces
+brumes-là, monsieur, on ne se doute pas comme c'est traître... Ça ne
+fait rien, j'ai idée que la _Sémillante_ a dû perdre son gouvernail dans
+la matinée; car, il n'y a pas de brume qui tienne, sans une avarie,
+jamais le capitaine ne serait venu s'aplatir ici contre. C'était un rude
+marin, que nous connaissions tous. Il avait commandé la station en Corse
+pendant trois ans, et savait sa côte aussi bien que moi, qui ne sais pas
+autre chose.
+
+--Et à quelle heure pense-t-on que la _Sémillante_ a péri?
+
+--Ce doit être à midi; oui, monsieur, en plein midi... Mais dame! avec
+la brume de mer, ce plein midi-là ne valait guère mieux qu'une nuit
+noire comme la gueule d'un loup... Un douanier de la côte m'a raconté
+que ce jour-là, vers onze heures et demie, étant sorti de sa maisonnette
+pour rattacher ses volets, il avait eu sa casquette emportée d'un coup
+de vent, et qu'au risque d'être enlevé lui-même par la lame, il s'était
+mis à courir après, le long du rivage, à quatre pattes. Vous comprenez!
+les douaniers ne sont pas riches, et une casquette, ça coûte cher. Or
+il paraîtrait qu'à un moment notre homme, en relevant la tête, aurait
+aperçu tout près de lui, dans la brume, un gros navire à sec de toiles
+qui fuyait sous le vent du côté des îles Lavezzi. Ce navire allait si
+vite, si vite, que le douanier n'eut guère le temps de bien voir.
+Tout fait croire cependant que c'était la _Sémillante_, puisque une
+demi-heure après le berger des îles a entendu sur ces roches... Mais
+précisément voici le berger dont je vous parle, monsieur; il va vous
+conter la chose lui-même... Bonjour, Palombo!... viens te chauffer un
+peu; n'aie pas peur.
+
+Un homme encapuchonné, que je voyais rôder depuis un moment autour
+de notre feu et que j'avais pris pour quelqu'un de l'équipage, car
+j'ignorais qu'il y eût un berger dans l'île, s'approcha de nous
+craintivement.
+
+C'était un vieux lépreux, aux trois quarts idiot, atteint de je ne
+sais quel mal scorbutique qui lui faisait de grosses lèvres lippues,
+horribles à voir. On lui expliqua à grand'-peine de quoi il s'agissait.
+Alors, soulevant du doigt sa lèvre malade, le vieux nous raconta qu'en
+effet, le jour en question, vers midi, il entendit de sa cabane un
+craquement effroyable sur les roches. Comme l'île était toute couverte
+d'eau, il n'avait pas pu sortir, et ce fut le lendemain seulement qu'en
+ouvrant sa porte il avait vu le rivage encombré de débris et de cadavres
+laissés là par la mer. Épouvanté, il s'était enfui en courant vers sa
+barque, pour aller à Bonifacio chercher du monde.
+
+Fatigué d'en avoir tant dit, le berger s'assit, et le patron reprit la
+parole:
+
+--Oui, monsieur, c'est ce pauvre vieux qui est venu nous prévenir. Il
+était presque fou de peur; et, de l'affaire, sa cervelle en est restée
+détraquée. Le fait est qu'il y avait de quoi... Figurez-vous six cents
+cadavres, en tas sur le sable, pêle-mêle avec les éclats de bois et les
+lambeaux de toile... Pauvre _Sémillante!_... la mer l'avait broyée
+du coup, et si bien mise en miettes que dans tous ses débris le berger
+Palombo n'a trouvé qu'à grand'peine de quoi faire une palissade autour
+de sa hutte... Quant aux hommes, presque tous défigurés, mutilés
+affreusement... c'était pitié de les voir accrochés les uns aux autres,
+par grappes... Nous trouvâmes le capitaine en grand costume, l'aumônier
+son étole au cou; dans un coin, entre deux roches, un petit mousse, les
+yeux ouverts... on aurait cru qu'il vivait encore; mais non! Il était
+dit que pas un n'en réchapperait...
+
+Ici le patron s'interrompit:
+
+--Attention, Nardi! cria-t-il, le feu s'éteint.
+
+Nardi jeta sur la braise deux ou trois morceaux de planches goudronnées
+qui s'enflammèrent, et Lionetti continua:
+
+--Ce qu'il y a de plus triste dans cette histoire, le voici... Trois
+semaines avant le sinistre, une petite corvette, qui allait en Crimée
+comme la _Sémillante_, avait fait naufrage de la même façon, presque au
+même endroit; seulement, cette fois-là, nous étions parvenus à sauver
+l'équipage et vingt soldats du train qui se trouvaient à bord... Ces
+pauvres tringlos n'étaient pas à leur affaire, vous pensez! On les
+emmena à Bonifacio et nous les gardâmes pendant deux jours avec nous,
+à la _marine_... Une fois bien secs et remis sur pied bonsoir! bonne
+chance! ils retournèrent à Toulon, où, quelque temps après, on les
+embarqua de nouveau pour la Crimée... Devinez sur quel navire!... Sur
+la _Sémillante_, monsieur... Nous les avons retrouvés tous, tous les
+vingt, couchés parmi les morts, à la place où nous sommes... Je relevai
+moi-même un joli brigadier à fines moustaches, un blondin de Paris, que
+j'avais couché à la maison et qui nous avait fait rire tout le temps
+avec ses histoires... De le voir là, ça me creva le coeur... Ah! Santa
+Madre!...
+
+Là-dessus, le brave Lionetti, tout ému, secoua les cendres de sa pipe
+et se roula dans son caban en me souhaitant la bonne nuit... Pendant
+quelque temps encore, les matelots causèrent entre eux à demi-voix...
+Puis, l'une après l'autre, les pipes s'éteignirent... On ne parla
+plus... Le vieux berger s'en alla... Et je restai seul à rêver au
+milieu de l'équipage endormi.
+
+ * * * * *
+
+Encore sous l'impression du lugubre récit que je venais d'entendre,
+j'essayais de reconstruire dans ma pensée le pauvre navire défunt et
+l'histoire de cette agonie dont les goëlands ont été seuls témoins.
+Quelques détails qui m'avaient frappé, le capitaine en grand costume,
+l'étole de l'aumônier, les vingt soldats du train, m'aidaient à deviner
+toutes les péripéties du drame... Je voyais la frégate partant de
+Toulon dans la nuit... Elle sort du port. La mer est mauvaise, le vent
+terrible; mais on a pour capitaine un vaillant marin, et tout le monde
+est tranquille à bord...
+
+Le matin, la brume de mer se lève. On commence à être inquiet. Tout
+l'équipage est en haut. Le capitaine ne quitte pas la dunette... Dans
+l'entre-pont, où les soldats sont renfermés, il fait noir; l'atmosphère
+est chaude. Quelques-uns sont malades, couchés sur leurs sacs. Le navire
+tangue horriblement; impossible de se tenir debout. On cause assis à
+terre, par groupes, en se cramponnant aux bancs; il faut crier pour
+s'entendre. Il y en a qui commencent à avoir peur... Écoutez donc! les
+naufrages sont fréquents dans ces parages-ci; les tringlos sont là pour
+le dire, et ce qu'ils racontent n'est pas rassurant. Leur brigadier
+surtout, un Parisien qui blague toujours, vous donne la chair de poule
+avec ses plaisanteries:
+
+--Un naufrage!... mais c'est très amusant, un naufrage. Nous en serons
+quittes pour un bain à la glace, et puis on nous mènera à Bonifacio,
+histoire de manger des merles chez le patron Lionetti.
+
+Et les tringlos de rire...
+
+Tout à coup, un craquement... Qu'est-ce que c'est? Qu'arrive-t-il?...
+
+--Le gouvernail vient de partir, dit un matelot tout mouillé qui
+traverse l'entrepont en courant.
+
+--Bon voyage! crie cet enragé de brigadier; mais cela ne fait plus rire
+personne.
+
+Grand tumulte sur le pont. La brume empêche de se voir. Les matelots
+vont et viennent, effrayés, à tâtons... Plus de gouvernail! La
+manoeuvre est impossible... La _Sémillante_, en dérive, file comme le
+vent... C'est à ce moment que le douanier la voit passer; il est onze
+heures et demie. A l'avant de la frégate, on entend comme un coup de
+canon... Les brisants! les brisants!... C'est fini, il n'y a plus
+d'espoir, on va droit à la côte... Le capitaine descend dans sa
+cabine... Au bout d'un moment, il vient reprendre sa place sur la
+dunette,--en grand costume... Il a voulu se faire beau pour mourir.
+
+Dans l'entre-pont, les soldats, anxieux, se regardent, sans rien
+dire... Les malades essayent de se redresser... le petit brigadier ne
+rit plus... C'est alors que la porte s'ouvre et que l'aumônier paraît
+sur le seuil avec son étole:
+
+--A genoux, mes enfants!
+
+Tout le monde obéit. D'une voix retentissante, le prêtre commence la
+prière des agonisants.
+
+Soudain un choc formidable, un cri, un seul cri, un cri immense, des
+bras tendus, des mains qui se cramponnent, des regards effarés où la
+vision de la mort passe comme un éclair...
+
+Miséricorde!...
+
+C'est ainsi que je passai toute la nuit à rêver, évoquant, à dix ans de
+distance, l'âme du pauvre navire dont les débris m'entouraient... Au
+loin, dans le détroit, la tempête faisait rage; la flamme du bivac se
+courbait sous la rafale; et j'entendais notre barque danser au pied des
+roches en faisant crier son amarre.
+
+
+
+LES DOUANIERS
+
+
+Le bateau l'_Emilie_, de Porto-Vecchio, à bord duquel j'ai fait ce
+lugubre voyage aux îles Lavezzi, était une vieille embarcation de la
+douane, à demi pontée, où l'on n'avait pour s'abriter du vent, des
+lames, de la pluie, qu'un petit rouf goudronné, à peine assez large pour
+tenir une table et deux couchettes. Aussi il fallait voir nos matelots
+par le gros temps. Les figures ruisselaient, les vareuses trempées
+fumaient comme du linge à l'étuve, et en plein hiver les malheureux
+passaient ainsi des journées entières, même des nuits, accroupis sur
+leurs bancs mouillés, à grelotter dans cette humidité malsaine; car
+on ne pouvait pas allumer de feu à bord, et la rive était souvent
+difficile à atteindre... Eh bien, pas un de ces hommes ne se plaignait.
+Par les temps les plus rudes, je leur ai toujours vu la même placidité,
+la même bonne humeur. Et pourtant quelle triste vie que celle de ces
+matelots douaniers!
+
+Presque tous mariés, ayant femme et enfants à terre, ils restent des
+mois dehors, à louvoyer sur ces côtes si dangereuses. Pour se nourrir,
+ils n'ont guère que du pain moisi et des oignons sauvages. Jamais de
+vin, jamais de viande, parce que la viande et le vin coûtent cher et
+qu'ils ne gagnent que cinq cents francs par an! Cinq cents francs par
+an! vous pensez si la hutte doit être noire là-bas à la _marine_, et
+si les enfants doivent aller pieds nus!... N'importe! Tous ces gens-là
+paraissent contents. Il y avait à l'arrière, devant le rouf, un grand
+baquet plein d'eau de pluie où l'équipage venait boire, et je me
+rappelle que, la dernière gorgée finie, chacun de ces pauvres diables
+secouait son gobelet avec un «Ah!...» de satisfaction, une expression de
+bien-être à la fois comique et attendrissante.
+
+Le plus gai, le plus satisfait de tous, était un petit Bonifacien hâlé
+et trapu qu'on appelait Palombo. Celui-là ne faisait que chanter, même
+dans les plus gros temps. Quand la lame devenait lourde, quand le ciel
+assombri et bas se remplissait de grésil, et qu'on était là tous, le nez
+en l'air, la main sur l'écoute, à guetter le coup de vent qui allait
+venir, alors, dans le grand silence et l'anxiété du bord, la voix
+tranquille de Palombo commençait:
+
+ Non, monseigneur,
+ C'est trop d'honneur.
+ Lisette est sa...age,
+ Reste au villa...age...
+
+Et la rafale avait beau souffler, faire gémir les agrès, secouer et
+inonder la barque, la chanson du douanier allait son train, balancée
+comme une mouette à la pointe des vagues. Quelquefois le vent
+accompagnait trop fort, on n'entendait plus les paroles; mais, entre
+chaque coup de mer, dans le ruissellement de l'eau qui s'égouttait, le
+petit refrain revenait toujours:
+
+ Lisette est sa...age,
+ Reste au villa...age...
+
+Un jour, pourtant, qu'il ventait et pleuvait très fort, je ne l'entendis
+pas. C'était si extraordinaire, que je sortis la tête du rouf:
+
+--Eh! Palombo, on ne chante donc plus?
+
+Palombo ne répondit pas. Il était immobile, couché sous son banc. Je
+m'approchai de lui. Ses dents claquaient; tout son corps tremblait de
+fièvre.
+
+--Il a une _pountoura_, me dirent ses camarades tristement.
+
+Ce qu'ils appellent _pountoura_, c'est un point de côté, une pleurésie.
+Ce grand ciel plombé, cette barque ruisselante, ce pauvre fiévreux roulé
+dans un vieux manteau de caoutchouc qui luisait sous la pluie comme
+une peau de phoque, je n'ai jamais rien vu de plus lugubre. Bientôt le
+froid, le vent, la secousse des vagues, aggravèrent son mal. Le délire
+le prit; il fallut aborder.
+
+Après beaucoup de temps et d'efforts, nous entrâmes vers le soir dans un
+petit port aride et silencieux, qu'animait seulement le vol circulaire
+de quelques _gouailles_. Tout autour de la plage montaient de hautes
+roches escarpées, des maquis inextricables d'arbustes verts, d'un vert
+sombre, sans saison. En bas, au bord de l'eau, une petite maison blanche
+à volets gris: c'était le poste de la douane. Au milieu de ce désert,
+cette bâtisse de l'Etat, numérotée comme une casquette d'uniforme,
+avait quelque chose de sinistre. C'est là qu'on descendit le malheureux
+Palombo. Triste asile pour un malade! Nous trouvâmes le douanier en
+train de manger au coin du feu avec sa femme et ses enfants. Tout ce
+monde-là vous avait des mines hâves, jaunes, des yeux agrandis, cerclés
+de fièvre. La mère, jeune encore, un nourrisson sur les bras, grelottait
+en nous parlant.
+
+--C'est un poste terrible, me dit tout bas l'inspecteur. Nous sommes
+obligés de renouveler nos douaniers tous les deux ans. La fièvre de
+marais les mange...
+
+Il s'agissait cependant de se procurer un médecin. Il n'y en avait pas
+avant Sartène, c'est-à-dire à six ou huit lieues de là. Comment faire?
+Nos matelots n'en pouvaient plus; c'était trop loin pour envoyer un des
+enfants. Alors la femme, se penchant dehors, appelant:
+
+--Cecco!... Cecco!
+
+Et nous vîmes entrer un grand gars bien découplé, vrai type de
+braconnier ou de _banditto_, avec son bonnet de laine brune et son
+_pelone_ en poils de chèvre. En débarquant je l'avais déjà remarqué,
+assis devant la porte, sa pipe rouge aux dents, un fusil entre les
+jambes; mais, je ne sais pourquoi, il s'était enfui à notre approche.
+Peut-être croyait-il que nous avions des gendarmes avec nous. Quand il
+entra, la douanière rougit un peu.
+
+--C'est mon cousin... nous dit-elle. Pas de danger que celui-là se perde
+dans le maquis.
+
+Puis elle lui parla tout bas, en montrant le malade. L'homme s'inclina
+sans répondre, sortit, siffla son chien, et le voilà parti, le fusil sur
+l'épaule, sautant de roche en roche avec ses longues jambes.
+
+Pendant ce temps-là, les enfants, que la présence de l'inspecteur
+semblait terrifier, finissaient vite leur dîner de châtaignes et de
+_bruccio_ (fromage blanc). Et toujours de l'eau, rien que de l'eau sur
+la table! Pourtant, c'eût été bien bon, un coup de vin, pour ces petits.
+Ah! misère! Enfin la mère monta les coucher; le père, allumant son
+falot, alla inspecter la côte, et nous restâmes au coin du feu à veiller
+notre malade qui s'agitait sur son grabat, comme s'il était encore en
+pleine mer, secoué par les lames. Pour calmer un peu sa _pountoura_,
+nous faisions chauffer des galets, des briques qu'on lui posait sur le
+côté. Une ou deux fois, quand je m'approchai de son lit, le malheureux
+me reconnut, et, pour me remercier, me tendit péniblement la main, une
+grosse main râpeuse et brûlante comme une de ces briques sorties du
+feu...
+
+Triste veillée! Au dehors, le mauvais temps avait repris avec la tombée
+du jour, et c'était un fracas, un roulement, un jaillissement d'écume,
+la bataille des roches et de l'eau. De temps en temps, le coup de vent
+du large parvenait à se glisser dans la baie et enveloppait notre
+maison. On le sentait à la montée subite de la flamme qui éclairait tout
+à coup les visages mornes des matelots, groupés autour de la cheminée et
+regardant le feu avec cette placidité d'expression que donne l'habitude
+des grandes étendues et des horizons pareils. Parfois aussi, Palombo
+se plaignait doucement. Alors tous les yeux se tournaient vers le coin
+obscur où le pauvre camarade était en train de mourir, loin des siens,
+sans secours; les poitrines se gonflaient et l'on entendait de gros
+soupirs. C'est tout ce qu'arrachait à ces ouvriers de la mer, patients
+et doux, le sentiment de leur propre infortune. Pas de révoltes, pas de
+grèves. Un soupir, et rien de plus!... Si, pourtant, je me trompe. En
+passant devant moi pour jeter une bourrée au feu, un d'eux me dit tout
+bas d'une voix navrée:
+
+--Voyez-vous, monsieur... on a quelquefois beaucoup du tourment dans
+notre métier!...
+
+
+
+LE CURÉ DE CUCUGNAN.
+
+
+Tous les ans, à la Chandeleur, les poètes provençaux publient en Avignon
+un joyeux petit livre rempli jusqu'aux bords de beaux vers et de jolis
+contes. Celui de cette année m'arrive à l'instant, et j'y trouve un
+adorable fabliau que je vais essayer de vous traduire en l'abrégeant un
+peu... Parisiens, tendez vos mannes. C'est de la fine fleur de farine
+provençale qu'on va vous servir cette fois...
+
+ * * * * *
+
+L'abbé Martin était curé... de Cucugnan.
+
+Bon comme le pain, franc comme l'or, il aimait paternellement ses
+Cucugnanais; pour lui, son Cucugnan aurait été le paradis sur terre, si
+les Cucugnanais lui avaient donné un peu plus de satisfaction. Mais,
+hélas! les araignées filaient dans son confessionnal, et, le beau jour
+de Pâques, les hosties restaient au fond de son saint-ciboire. Le bon
+prêtre en avait le coeur meurtri, et toujours il demandait à Dieu la
+grâce de ne pas mourir avant d'avoir ramené au bercail son troupeau
+dispersé.
+
+Or, vous allez voir que Dieu l'entendit.
+
+Un dimanche, après l'Évangile, M. Martin monta en chaire.
+
+ * * * * *
+
+--Mes frères, dit-il, vous me croirez si vous voulez: l'autre nuit, je
+me suis trouvé, moi misérable pécheur, à la porte du paradis.
+
+«Je frappai: saint Pierre m'ouvrit!
+
+«--Tiens! c'est vous, mon brave monsieur Martin, me fit-il; quel bon
+vent...? et qu'y a-t-il pour votre service?
+
+«--Beau saint Pierre, vous qui tenez le grand livre et la clef,
+pourriez-vous me dire, si je ne suis pas trop curieux, combien vous avez
+de Cucugnanais en paradis?
+
+«--Je n'ai rien à vous refuser, monsieur Martin; asseyez-vous, nous
+allons voir la chose ensemble.
+
+«Et saint Pierre prit son gros livre, l'ouvrit, mit ses besicles:
+
+«--Voyons un peu: Cucugnan, disons-nous. Cu... Cu... Cucugnan. Nous
+y sommes. Cucugnan... Mon brave monsieur Martin, la page est toute
+blanche. Pas une âme... Pas plus de Cucugnanais que d'arêtes dans une
+dinde.
+
+«--Comment! Personne de Cucugnan ici? Personne? Ce n'est pas possible!
+Regardez mieux...
+
+«--Personne, saint homme. Regardez vous-même, si vous croyez que je
+plaisante.
+
+«Moi, pécaïre! je frappais des pieds, et, les mains jointes, je criais
+miséricorde. Alors, saint Pierre:
+
+«--Croyez-moi, monsieur Martin, il ne faut pas ainsi vous mettre le
+coeur à l'envers, car vous pourriez en avoir quelque mauvais coup de
+sang. Ce n'est pas votre faute, après tout. Vos Cucugnanais, voyez-vous,
+doivent faire à coup sûr leur petite quarantaine en purgatoire.
+
+«--Ah! par charité, grand saint Pierre! faites que je puisse au moins
+les voir et les consoler.
+
+«--Volontiers, mon ami... Tenez, chaussez vite ces sandales, car les
+chemins ne sont pas beaux de reste... Voilà qui est bien. Maintenant,
+cheminez droit devant vous. Voyez vous là-bas, au fond, en tournant?
+Vous trouverez une porte d'argent toute constellée de croix noires... à
+main droite... Vous frapperez, on vous ouvrira... Adessias! Tenez-vous
+sain et gaillardet.
+
+ * * * * *
+
+«Et je cheminai... je cheminai! Quelle battue! j'ai la chair de poule,
+rien que d'y songer. Un petit sentier, plein de ronces, d'escarboucles
+qui luisaient et de serpents qui sifflaient, m'amena jusqu'à la porte
+d'argent.
+
+«--Pan! pan!
+
+«--Qui frappe! me fait une voix rauque et dolente.
+
+«--Le curé de Cucugnan.
+
+«--De...?
+
+«--De Cucugnan.
+
+«--Ah!... Entrez.
+
+«J'entrai. Un grand bel ange, avec des ailes sombres comme la nuit, avec
+une robe resplendissante comme le jour, avec une clef de diamant pendue
+à sa ceinture, écrivait, cra-cra, dans un grand livre plus gros que
+celui de saint Pierre...
+
+«--Finalement, que voulez-vous et que demandez-vous? dit l'ange.
+
+«--Bel ange de Dieu, je veux savoir,--je suis bien curieux
+peut-être,--si vous avez ici les Cucugnanais.
+
+«--Les?...
+
+«--Les Cucugnanais, les gens de Cucugnan... que c'est moi qui suis leur
+prieur.
+
+«--Ah! l'abbé Martin, n'est-ce pas?
+
+«--Pour vous servir, monsieur l'ange.
+
+ * * * * *
+
+«--Vous dites donc Cucugnan...
+
+«Et l'ange ouvre et feuillette son grand livre, mouillant son doigt de
+salive pour que le feuillet glisse mieux...
+
+«--Cucugnan, dit-il en poussant un long soupir... Monsieur Martin, nous
+n'avons en purgatoire personne de Cucugnan.
+
+«--Jésus! Marie! Joseph! personne de Cucugnan en purgatoire! O grand
+Dieu! où sont-ils donc?
+
+«--Eh! saint homme, ils sont en paradis. Où diantre voulez-vous qu'ils
+soient?
+
+«--Mais j'en viens, du paradis...
+
+«--Vous en venez!!... Eh bien?
+
+«--Eh bien! ils n'y sont pas!... Ah! bonne mère des anges!...
+
+«--Que voulez-vous, monsieur le curé? s'ils ne sont ni en paradis ni en
+purgatoire, il n'y a pas de milieu, ils sont...
+
+«--Sainte croix! Jésus, fils de David! Aï! aï! aï! est-il possible?...
+Serait-ce un mensonge du grand saint Pierre?... Pourtant je n'ai pas
+entendu chanter le coq!... Aï! pauvres nous! comment irai-je en paradis
+si mes Cucugnanais n'y sont pas?
+
+«--Écoutez, mon pauvre monsieur Martin, puisque vous voulez, coûte que
+coûte, être sûr de tout ceci, et voir de vos yeux de quoi il retourne,
+prenez ce sentier, filez en courant, si vous savez courir... Vous
+trouverez, à gauche, un grand portail. Là, vous vous renseignerez sur
+tout. Dieu vous le donne!
+
+«Et l'ange ferma la porte.
+
+ * * * * *
+
+«C'était un long sentier tout pavé de braise rouge. Je chancelais comme
+si j'avais bu; à chaque pas, je trébuchais; j'étais tout en eau, chaque
+poil de mon corps avait sa goutte de sueur, et je haletais de soif...
+Mais, ma foi, grâce aux sandales que le bon saint Pierre m'avait
+prêtées, je ne me brûlai pas les pieds.
+
+«Quand j'eus fait assez de faux pas clopin-clopant, je vis à ma main
+gauche une porte... non, un portail, un énorme portail, tout bâillant,
+comme la porte d'un grand four. Oh! mes enfants, quel spectacle! Là on
+ne demande pas mon nom; là, point de registre. Par fournées et à pleine
+porte, on entre là, mes frères, comme le dimanche vous entrez au
+cabaret.
+
+«Je suais à grosses gouttes, et pourtant j'étais transi, j'avais le
+frisson. Mes cheveux se dressaient. Je sentais le brûlé, la chair rôtie,
+quelque chose comme l'odeur qui se répand dans notre Cucugnan quand
+Éloy, le maréchal, brûle pour la ferrer la botte d'un vieil âne. Je
+perdais haleine dans cet air puant et embrasé; j'entendais une clameur
+horrible, des gémissements, des hurlements et des jurements.
+
+«--Eh bien! entres-tu ou n'entres-tu pas, toi?--me fait, en me piquant
+de sa fourche, un démon cornu.
+
+«--Moi? Je n'entre pas. Je suis un ami de Dieu.
+
+«--Tu es un ami de Dieu... Eh! b... de teigneux! que viens-tu faire
+ici?...
+
+«--Je viens... Ah! ne m'en parlez pas, que je ne puis plus me tenir
+sur mes jambes... Je viens... je viens de loin... humblement vous
+demander... si... si, par coup de hasard... vous n'auriez pas ici...
+quelqu'un... quelqu'un de Cucugnan...
+
+«--Ah! feu de Dieu! tu fais la bête, toi, comme si tu ne savais pas que
+tout Cucugnan est ici. Tiens, laid corbeau, regarde, et tu verras comme
+nous les arrangeons ici, tes fameux Cucugnanais...
+
+ * * * * *
+
+«Et je vis, au milieu d'un épouvantable tourbillon de flamme:
+
+«Le long Coq-Galine,--vous l'avez tous connu, mes frères,--Coq-Galine,
+qui se grisait si souvent, et si souvent secouait les puces à sa pauvre
+Clairon.
+
+«Je vis Catarinet... cette petite gueuse... avec son nez en l'air... qui
+couchait toute seule à la grange... Il vous en souvient, mes drôles!...
+Mais passons, j'en ai trop dit.
+
+«Je vis Pascal Doigt-de-Poix, qui faisait son huile avec les olives de
+M. Julien.
+
+«Je vis Babet la glaneuse, qui, en glanant, pour avoir plus vite noué sa
+gerbe, puisait à poignées aux gerbiers.
+
+«Je vis maître Grapasi, qui huilait si bien la roue de sa brouette.
+
+«Et Dauphine, qui vendait si cher l'eau de son puits.
+
+«Et le Tortillard, qui, lorsqu'il me rencontrait portant le bon Dieu,
+filait son chemin, la barrette sur la tête et la pipe au bec... et fier
+comme Artaban... comme s'il avait rencontré un chien.
+
+«Et Coulau avec sa Zette, et Jacques, et Pierre, et Toni...
+
+ * * * * *
+
+Ému, blême de peur, l'auditoire gémit, en voyant, dans l'enfer tout
+ouvert, qui son père et qui sa mère, qui sa grand'mère et qui sa
+soeur...
+
+--Vous sentez bien, mes frères, reprit le bon abbé Martin, vous sentez
+bien que ceci ne peut pas durer. J'ai charge d'âmes, et je veux, je
+veux vous sauver de l'abîme où vous êtes tous en train de rouler tête
+première. Demain je me mets à l'ouvrage, pas plus tard que demain. Et
+l'ouvrage ne manquera pas! Voici comment je m'y prendrai. Pour que tout
+se fasse bien, il faut tout faire avec ordre. Nous irons rang par rang,
+comme à Jonquières quand on danse.
+
+«Demain lundi, je confesserai les vieux et les vieilles. Ce n'est rien.
+
+«Mardi, les enfants. J'aurai bientôt fait.
+
+«Mercredi, les garçons et les filles. Cela pourra être long.
+
+«Jeudi, les hommes. Nous couperons court.
+
+«Vendredi, les femmes. Je dirai: Pas d'histoires!
+
+«Samedi, le meunier!... Ce n'est pas trop d'un jour pour lui tout seul.
+
+«Et, si dimanche nous avons fini, nous serons bien heureux.
+
+«Voyez-vous, mes enfants, quand le blé est mûr, il faut le couper; quand
+le vin est tiré, il faut le boire. Voilà assez de linge sale, il s'agit
+de le laver, et de le bien laver.
+
+«C'est la grâce que je vous souhaite. _Amen!_
+
+ * * * * *
+
+Ce qui fut dit fut fait. On coula la lessive.
+
+Depuis ce dimanche mémorable, le parfum des vertus de Cucugnan se
+respire à dix lieues à l'entour.
+
+Et le bon pasteur M. Martin, heureux et plein d'allégresse, a rêvé
+l'autre nuit que, suivi de tout son troupeau, il gravissait, en
+resplendissante procession, au milieu des cierges allumés, d'un nuage
+d'encens qui embaumait et des enfants de choeur qui chantaient _Te
+Deum_, le chemin éclairé de la cité de Dieu.
+
+Et voilà l'histoire du curé de Cucugnan, telle que m'a ordonné de vous
+le dire ce grand gueusard de Roumanille, qui la tenait lui-même d'un
+autre bon compagnon.
+
+
+
+LES VIEUX.
+
+
+Une lettre, père Azan?
+
+--Oui, monsieur... ça vient de Paris.
+
+Il était tout fier que ça vînt de Paris, ce brave père Azan... Pas moi.
+Quelque chose me disait que cette Parisienne de la rue Jean-Jacques,
+tombant sur ma table à l'improviste et de si grand matin, allait me
+faire perdre toute ma journée. Je ne me trompais pas, voyez plutôt:
+
+_Il faut que tu me rendes un service, mon ami. Tu vas fermer ton moulin
+pour un jour et t'en aller tout de suite à Eyguières... Eyguières est
+un gros bourg à trois ou quatre lieues de chez toi,--une promenade. En
+arrivant, tu demanderas le couvent des Orphelines. La première maison
+après le couvent est une maison basse à volets gris avec un jardinet
+derrière. Tu entreras sans frapper,--la porte est toujours ouverte,--et,
+en entrant, tu crieras bien fort: «Bonjour, braves gens! Je suis l'ami
+de Maurice...» Alors, tu verras deux petits vieux, oh! mais vieux,
+vieux, archivieux, te tendre les bras du fond de leurs grands fauteuils,
+et tu les embrasseras de ma part, avec tout ton coeur, comme s'ils
+étaient à toi. Puis vous causerez; ils te parleront de moi, rien que de
+moi; ils te raconteront mille folies que tu écouteras sans rire... Tu
+ne riras pas, hein?... Ce sont mes grands-parents, deux êtres dont je
+suis toute la vie et qui ne m'ont pas vu depuis dix ans... Dix ans,
+c'est long! Mais que veux-tu? moi, Paris me tient; eux, c'est le grand
+âge... Ils sont si vieux, s'ils venaient me voir, ils se casseraient
+en route... Heureusement, tu es là-bas, mon cher meunier, et, en
+t'embrassant, les pauvres gens croiront m'embrasser un peu moi-même...
+Je leur ai si souvent parlé de nom et de cette bonne amitié dont..._
+
+Le diable soit de l'amitié! Justement ce matin-là il faisait un temps
+admirable, mais qui ne valait rien pour courir les routes: trop de
+mistral et trop de soleil, une vraie journée de Provence. Quand cette
+maudite lettre arriva, j'avais déjà choisi mon _cagnard_ (abri) entre
+deux roches, et je rêvais de rester là tout le jour, comme un lézard,
+à boire de la lumière, en écoutant chanter les pins... Enfin, que
+voulez-vous faire? Je fermai le moulin en maugréant, je mis la clef sous
+la chatière. Mon bâton, ma pipe, et me voilà parti.
+
+J'arrivai à Eyguières vers deux heures. Le village était désert, tout
+le monde aux champs. Dans les ormes du cours, blancs de poussière, les
+cigales chantaient comme en pleine Crau. Il y avait bien sur la place
+de la mairie un âne qui prenait le soleil, un vol de pigeons sur la
+fontaine de l'église; mais personne pour m'indiquer l'orphelinat. Par
+bonheur une vieille fée m'apparut tout à coup, accroupie et filant dans
+l'encoignure de sa porte; je lui dis ce que je cherchais; et comme cette
+fée était très puissante, elle n'eut qu'à lever sa quenouille: aussitôt
+le couvent des Orphelines se dressa devant moi comme par magie...
+C'était une grande maison maussade et noire, toute fière de montrer
+au-dessus de son portail en ogive une vieille croix de grès rouge avec
+un peu de latin autour. A côté de cette maison, j'en aperçus une autre
+plus petite. Des volets gris, le jardin derrière... Je la reconnus tout
+de suite, et j'entrai sans frapper.
+
+Je reverrai toute ma vie ce long corridor frais et calme, la muraille
+peinte en rose, le jardinet qui tremblait, au fond à travers un store
+de couleur claire, et sur tous les panneaux des fleurs et des violons
+fanés. Il me semblait que j'arrivais chez quelque vieux bailli du
+temps de Sedaine... Au bout du couloir, sur la gauche, par une porte
+entr'ouverte on entendait le tic tac d'une grosse horloge et une voix
+d'enfant, mais d'enfant à l'école, qui lisait en s'arrêtant à chaque
+syllabe: A... lors... saint... I... ré... née... s'é... cri... a...
+Je... suis... le... fro... ment... du... Seigneur... Il... faut...
+que... je... sois... mou... lu... par... la... dent... de... ces...
+a... ni... maux... Je m'approchai doucement de cette porte et
+je regardai.
+
+Dans le calme et le demi-jour d'une petite chambre, un bon vieux à
+pommettes roses, ridé jusqu'au bout des doigts, dormait au fond d'un
+fauteuil, la bouche ouverte, les mains sur ses genoux. A ses pieds, une
+fillette habillée de bleu,--grande pèlerine et petit béguin, le costume
+des orphelines,--lisait la Vie de saint Irénée dans un livre plus gros
+qu'elle... Cette lecture miraculeuse avait opéré sur toute la maison.
+Le vieux dormait dans son fauteuil, les mouches au plafond, les canaris
+dans leur cage, là-bas sur la fenêtre. La grosse horloge ronflait, tic
+tac, tic tac. Il n'y avait d'éveillé dans toute la chambre qu'une grande
+bande de lumière qui tombait droite et blanche entre les volets clos,
+pleine d'étincelles vivantes et de valses microscopiques... Au milieu
+de l'assoupissement général, l'enfant continuait sa lecture d'un air grave:
+Aus... si... tôt... deux... lions... se... pré...ci... pi... tè...
+rent... sur... lui... et... le... dé... vo... rè... rent... C'est à ce
+moment que j'entrai... Les lions de saint Irénée se précipitant dans la
+chambre n'y auraient pas produit plus de stupeur que moi. Un vrai coup
+de théâtre! La petite pousse un cri, le gros livre tombe, les canaris,
+les mouches se réveillent, la pendule sonne, le vieux se dresse en
+sursaut, tout effaré, et moi-même, un peu troublé, je m'arrête sur le
+seuil en criant bien fort:
+
+--Bonjour, braves gens! je suis l'ami de Maurice.
+
+Oh! alors, si vous l'aviez vu, le pauvre vieux, si vous l'aviez vu venir
+vers moi les bras tendus, m'embrasser, me serrer les mains, courir égaré
+dans la chambre, en faisant:
+
+--Mon Dieu! mon Dieu!...
+
+Toutes les rides de son visage riaient. Il était rouge. Il bégayait:
+
+--Ah! monsieur... ah! monsieur...
+
+Puis il allait vers le fond en appelant:
+
+--Mamette!
+
+Une porte qui s'ouvre, un trot de souris dans le couloir... c'était
+Mamette. Rien de joli comme cette petite vieille avec son bonnet à
+coque, sa robe carmélite, et son mouchoir brodé qu'elle tenait à la main
+pour me faire honneur, à l'ancienne mode... Chose attendrissante!
+ils se ressemblaient. Avec un tour et des coques jaunes, il aurait
+pu s'appeler Mamette, lui aussi. Seulement la vraie Mamette avait du
+beaucoup pleurer dans sa vie, et elle était encore plus ridée que
+l'autre. Comme l'autre aussi, elle avait près d'elle une enfant de
+l'orphelinat, petite garde en pèlerine bleue, qui ne la quittait jamais;
+et de voir ces vieillards protégés par ces orphelines, c'était ce qu'on
+peut imaginer de plus touchant.
+
+En entrant, Mamette avait commencé par me faire une grande révérence,
+mais d'un mot le vieux lui coupa sa révérence en deux:
+
+--C'est l'ami de Maurice...
+
+Aussitôt la voilà qui tremble, qui pleure, perd son mouchoir, qui
+devient rouge, toute rouge, encore plus rouge que lui... Ces vieux! ça
+n'a qu'une goutte de sang dans les veines, et à la moindre émotion elle
+leur saute au visage...
+
+--Vite, vite, une chaise... dit la vieille à sa petite.
+
+--Ouvre les volets... crie le vieux à la sienne.
+
+Et, me prenant chacun par une main, ils m'emmenèrent en trottinant
+jusqu'à la fenêtre, qu'on a ouverte toute grande pour mieux me voir. On
+approche les fauteuils, je m'installe entre les deux sur un pliant, les
+petites bleues derrière nous, et l'interrogatoire commence:
+
+--Comment va-t-il? Qu'est-ce qu'il fait? Pourquoi ne vient-il pas?
+Est-ce qu'il est content?...
+
+Et patati! et patata! Comme cela pendant des heures.
+
+Moi, je répondais de mon mieux à toutes leurs questions, donnant sur mon
+ami les détails que je savais, inventant effrontément ceux que je ne
+savais pas, me gardant surtout d'avouer que je n'avais jamais remarqué
+si ses fenêtres fermaient bien ou de quelle couleur était le papier de
+sa chambre.
+
+--Le papier de sa chambre!... Il est bleu, madame, bleu clair, avec des
+guirlandes...
+
+--Vraiment? faisait la pauvre vieille attendrie; et elle ajoutait en se
+tournant vers son mari: C'est un si brave enfant!
+
+--Oh! oui, c'est un brave enfant! reprenait l'autre avec enthousiasme.
+
+Et, tout le temps que je parlais, c'étaient entre eux des hochements de
+tête, de petits rires fins, des clignements d'yeux, des airs entendus,
+ou bien encore le vieux qui se rapprochait pour me dire:
+
+--Parlez plus fort... Elle a l'oreille un peu dure.
+
+Et elle de son côté:
+
+--Un peu plus haut, je vous prie!... Il n'entend pas très bien...
+
+Alors j'élevais la voix; et tous deux me remerciaient d'un sourire; et
+dans ces sourires fanés qui se penchaient vers moi, cherchant jusqu'au
+fond de mes yeux l'image de leur Maurice, moi, j'étais tout ému de la
+retrouver cette image, vague, voilée, presque insaisissable, comme si je
+voyais mon ami me sourire, très loin, dans un brouillard.
+
+ * * * * *
+
+Tout à coup le vieux se dresse sur son fauteuil:
+
+--Mais j'y pense, Mamette..., il n'a peut-être pas déjeuné!
+
+Et Mamette, effarée, les bras au ciel:
+
+--Pas déjeuné!... Grand Dieu!
+
+Je croyais qu'il s'agissait encore de Maurice, et j'allais répondre que
+ce brave enfant n'attendait jamais plus tard que midi pour se mettre à
+table. Mais non, c'était bien de moi qu'on parlait; et il faut voir quel
+branle-bas quand j'avouai que j'étais encore à jeun:
+
+--Vite le couvert, petites bleues! La table au milieu de la chambre, la
+nappe du dimanche, les assiettes à fleurs. Et ne rions pas tant, s'il
+vous plaît! et dépêchons-nous...
+
+Je crois bien qu'elles se dépêchaient. A peine le temps de casser trois
+assiettes le déjeuner se trouva servi.
+
+--Un bon petit déjeuner! me disait Mamette en me conduisant à table;
+seulement vous serez tout seul... Nous autres, nous avons déjà mangé ce
+matin.
+
+Ces pauvres vieux! à quelque heure qu'on les prenne, ils ont toujours
+mangé le matin.
+
+Le bon petit déjeuner de Mamette, c'était deux doigts de lait, des
+dattes et une _barquette_, quelque chose comme un échaudé; de quoi la
+nourrir elle et ses canaris au moins pendant huit jours... Et dire
+qu'à moi seul je vins à bout de toutes ces provisions!... Aussi quelle
+indignation autour de la table! Comme les petites bleues chuchotaient en
+se poussant du coude, et là-bas, au fond de leur cage, comme les
+canaris avaient l'air de se dire: «Oh! ce monsieur qui mange toute la
+_barquette_!»
+
+Je la mangeai toute, en effet, et presque sans m'en apercevoir, occupé
+que j'étais à regarder autour de moi dans cette chambre claire et
+paisible où flottait comme une odeur de choses anciennes... Il y avait
+surtout deux petits lits dont je ne pouvais pas détacher mes yeux. Ces
+lits, presque deux berceaux, je me les figurais le matin, au petit jour,
+quand ils sont encore enfouis sous leurs grands rideaux à franges. Trois
+heures sonnent. C'est l'heure où tous les vieux se réveillent:
+
+--Tu dors, Mamette?
+
+--Non, mon ami.
+
+--N'est-ce pas que Maurice est un brave enfant?
+
+--Oh! oui c'est un brave enfant.
+
+Et j'imaginais comme cela toute une causerie, rien que pour avoir vu ces
+deux petits lits de vieux, dressés l'un à côté de l'autre...
+
+Pendant ce temps, un drame terrible se passait à l'autre bout de la
+chambre, devant l'armoire. Il s'agissait d'atteindre là-haut, sur le
+dernier rayon, certain bocal de cerises à l'eau-de-vie qui attendait
+Maurice depuis dix ans et dont on voulait me faire l'ouverture. Malgré
+les supplications de Mamette, le vieux avait tenu à aller chercher ses
+cerises lui-même; et, monté sur une chaise au grand effroi de sa femme,
+il essayait d'arriver là-haut... Vous voyez le tableau d'ici, le vieux
+qui tremble et qui se hisse, les petites bleues cramponnées à sa chaise,
+Mamette derrière lui haletante, les bras tendus, et sur tout cela un
+léger parfum de bergamote qui s'exhale de l'armoire ouverte et des
+grandes piles de linge roux... C'était charmant.
+
+Enfin, après bien des efforts, on parvint à le tirer de l'armoire, ce
+fameux bocal, et avec lui une vieille timbale d'argent toute bosselée,
+la timbale de Maurice quand il était petit. On me la remplit de cerises
+jusqu'au bord; Maurice les aimait tant, les cerises! Et tout en me
+servant, le vieux me disait à l'oreille d'un air de gourmandise:
+
+--Vous êtes bien heureux, vous, de pouvoir en manger!... C'est ma femme
+qui les a faites... Vous allez goûter quelque chose de bon.
+
+Hélas sa femme les avait faites, mais elle avait oublié de les sucrer.
+Que voulez-vous? on devient distrait en vieillissant. Elles étaient
+atroces, vos cerises, ma pauvre Mamette... Mais cela ne m'empêcha pas
+de les manger jusqu'au bout, sans sourciller.
+
+ * * * * *
+
+Le repas terminé, je me levai pour prendre congé de mes hôtes. Ils
+auraient bien voulu me garder encore un peu pour causer du brave enfant,
+mais le jour baissait, le moulin était loin, il fallait partir.
+
+Le vieux s'était levé en même temps que moi.
+
+--Mamette, mon habit!... Je veux le conduire jusqu'à la place.
+
+Bien sûr qu'au fond d'elle-même Mamette trouvait qu'il faisait déjà un
+peu frais pour me conduire jusqu'à la place; mais elle n'en laissa rien
+paraître. Seulement, pendant qu'elle l'aidait à passer les manches de
+son habit, un bel habit tabac d'Espagne à boutons de nacre, j'entendais
+la chère créature qui lui disait doucement:
+
+--Tu ne rentreras pas trop tard, n'est-ce pas?
+
+Et lui, d'un petit air malin:
+
+--Hé! hé!... je ne sais pas... peut-être...
+
+Là-dessus, ils se regardaient en riant, et les petites bleues riaient
+de les voir rire, et dans leur coin les canaris riaient aussi à leur
+manière... Entre nous, je crois que l'odeur des cerises les avait tous
+un peu grisés.
+
+...La nuit tombait, quand nous sortîmes, le grand-père et moi. La petite
+bleue nous suivait de loin pour le ramener; mais lui ne la voyait pas,
+et il était tout fier de marcher à mon bras, comme un homme. Mamette,
+rayonnante, voyait cela du pas de sa porte, et elle avait en nous
+regardant de jolis hochements de tête qui semblaient dire: «Tout de
+même, mon pauvre homme!... il marche encore.»
+
+
+
+BALLADES EN PROSE
+
+
+En ouvrant ma porte ce matin, il y avait autour de mon moulin un grand
+tapis de gelée blanche. L'herbe luisait et craquait comme du verre;
+toute la colline grelottait... Pour un jour ma chère Provence s'était
+déguisée en pays du Nord; et c'est parmi les pins frangés de givre, les
+touffes de lavandes épanouies en bouquets de cristal, que j'ai écrit ces
+deux ballades d'une fantaisie un peu germanique, pendant que la gelée
+m'envoyait ses étincelles blanches, et que là-haut, dans le ciel
+clair, de grands triangles de cigognes venues du pays de Henri Heine
+descendaient vers la Camargue en criant: «Il fait froid... froid...
+froid.»
+
+
+I
+
+LA MORT DU DAUPHIN.
+
+
+Le petit Dauphin est malade, le petit Dauphin va mourir... Dans toutes
+les églises du royaume, le Saint-Sacrement demeure exposé nuit et jour
+et de grands cierges brûlent pour la guérison de l'enfant royal. Les
+rues de la vieille résidence sont tristes et silencieuses, les cloches
+ne sonnent plus, les voitures vont au pas... Aux abords du palais,
+les bourgeois curieux regardent, à travers les grilles, des suisses à
+bedaines dorées qui causent dans les cours d'un air important.
+
+Tout le château est en émoi... Des chambellans, des majordomes, montent
+et descendent en courant les escaliers de marbre... Les galeries sont
+pleines de pages et de courtisans en habits de soie qui vont d'un groupe
+à l'autre quêter des nouvelles à voix basse... Sur les larges perrons,
+les dames d'honneur éplorées se font de grandes révérences en essuyant
+leurs yeux avec de jolis mouchoirs brodés.
+
+Dans l'Orangerie, il y a nombreuse assemblée de médecins en robe. On
+les voit, à travers les vitres, agiter leurs longues manches noires et
+incliner doctoralement leurs perruques à marteaux... Le gouverneur et
+l'écuyer du petit Dauphin se promènent devant la porte, attendant les
+décisions de la Faculté. Des marmitons passent à côté d'eux sans les
+saluer. M. l'écuyer jure comme un païen, M. le gouverneur récite des
+vers d'Horace... Et pendant ce temps-là, là-bas, du côté des écuries,
+on entend un long hennissement plaintif. C'est l'alezan du petit Dauphin
+que les palefreniers oublient et qui appelle tristement devant sa
+mangeoire vide.
+
+Et le roi? Où est monseigneur le roi?... Le roi s'est enfermé tout seul
+dans une chambre, au bout du château... Les Majestés n'aiment pas qu'on
+les voie pleurer... Pour la reine, c'est autre chose... Assise au
+chevet du petit Dauphin, elle a son beau visage baigné de larmes, et
+sanglote bien haut devant tous, comme ferait une drapière.
+
+Dans sa couchette de dentelles, le petit Dauphin, plus blanc que les
+coussins sur lesquels il est étendu, repose, les yeux fermés. On croit
+qu'il dort; mais non! Le petit Dauphin ne dort pas... Il se retourne
+vers sa mère, et, voyant qu'elle pleure, il lui dit:
+
+--Madame la reine, pourquoi pleurez-vous? Est-ce que vous croyez
+bonnement que je m'en vas mourir?
+
+La reine veut répondre. Les sanglots l'empêchent de parler.
+
+--Ne pleurez donc pas, madame la reine; vous oubliez que je suis le
+Dauphin, et que les Dauphins ne peuvent pas mourir ainsi...
+
+La reine sanglote encore plus fort, et le petit Dauphin commence à
+s'effrayer.
+
+--Holà, dit-il, je ne veux pas que la mort vienne me prendre, et je
+saurai bien l'empêcher d'arriver jusqu'ici... Qu'on fasse venir sur
+l'heure quarante lansquenets très forts pour monter la garde autour de
+notre lit!... Que cent gros canons veillent nuit et jour, mèche allumée,
+sous nos fenêtres! Et malheur à la mort, si elle ose s'approcher de
+nous!...
+
+Pour complaire à l'enfant royal, la reine fait un signe. Sur l'heure,
+on entend les gros canons qui roulent dans la cour; et quarante grands
+lansquenets, la pertuisane au poing, viennent se ranger autour de la
+chambre. Ce sont de vieux soudards à moustaches grises. Le petit Dauphin
+bat des mains en les voyant. Il en reconnaît un et l'appelle:
+
+--Lorrain! Lorrain!
+
+Le soudard fait un pas vers le lit:
+
+--Je t'aime bien, mon vieux Lorrain... Fais voir un peu ton grand
+sabre... Si la mort veut me prendre, il faudra la tuer, n'est-ce pas?
+
+Lorrain répond:
+
+--Oui, monseigneur...
+
+Et il a deux grosses larmes qui coulent sur ses joues tannées.
+
+A ce moment, l'aumônier s'approche du petit Dauphin et lui parle
+longtemps à voix basse en lui montrant un crucifix. Le petit Dauphin
+l'écoute d'un air fort étonné, puis tout à coup l'interrompant:
+
+--Je comprends bien ce que vous me dites, monsieur l'abbé; mais enfin
+est-ce que mon petit ami Beppo ne pourrait pas mourir à ma place, en lui
+donnant beaucoup d'argent?...
+
+L'aumônier continue à lui parler à voix basse, et le petit Dauphin a
+l'air de plus en plus étonné.
+
+Quand l'aumônier a fini, le petit Dauphin reprend avec un gros soupir:
+
+--Tout ce que vous me dites là est bien triste, monsieur l'abbé; mais
+une chose me console, c'est que là-haut, dans le paradis des étoiles, je
+vais être encore le Dauphin... Je sais que le bon Dieu est mon cousin et
+ne peut pas manquer de me traiter selon mon rang.
+
+Puis il ajoute, en se tournant vers sa mère:
+
+--Qu'on m'apporte mes plus beaux habits, mon pourpoint d'hermine blanche
+et mes escarpins de velours! Je veux me faire brave pour les anges et
+entrer au paradis en costume de Dauphin.
+
+Une troisième fois, l'aumônier se penche vers le petit Dauphin et lui
+parle longuement à voix basse... Au milieu de son discours, l'enfant
+royal l'interrompt avec colère:
+
+--Mais alors crie-t-il, d'être Dauphin, ce n'est rien du tout!
+
+Et, sans vouloir plus rien entendre, le petit Dauphin se tourne vers la
+muraille, et il pleure amèrement.
+
+
+II
+
+LE SOUS-PRÉFET AUX CHAMPS.
+
+
+M. le sous-préfet est en tournée. Cocher devant, laquais derrière, la
+calèche de la sous-préfecture l'emporte majestueusement au concours
+régional de la Combe-aux-Fées. Pour cette journée mémorable, M. le
+sous-préfet a mis son bel habit brodé, son petit claque, sa culotte
+collante à bandes d'argent et son épée de gala à poignée de nacre...
+Sur ses genoux repose une grande serviette en chagrin gaufré qu'il
+regarde tristement.
+
+M. le sous-préfet regarde tristement sa serviette en chagrin gaufré;
+il songe au fameux discours qu'il va falloir prononcer tout à l'heure
+devant les habitants de la Combe-aux-Fées:
+
+--Messieurs et chers administrés...
+
+Mais il a beau tortiller la soie blonde de ses favoris et répéter vingt
+fois de suite:
+
+--Messieurs et chers administrés... la suite du discours ne vient pas.
+
+La suite du discours ne vient pas... Il fait si chaud dans cette
+calèche!... A perte de vue, la route de la Combe-aux-Fées poudroie sous
+le soleil du Midi... L'air est embrasé... et sur les ormeaux du bord du
+chemin, tout couverts de poussière blanche, des milliers de cigales
+se répondent d'un arbre à l'autre... Tout à coup M. le sous-préfet
+tressaille. Là-bas, au pied d'un coteau, il vient d'apercevoir un petit
+bois de chênes verts qui semble lui faire signe.
+
+Le petit bois de chênes verts semble lui faire signe:
+
+--Venez donc par ici, monsieur le sous-préfet; pour composer votre
+discours, vous serez beaucoup mieux sous mes arbres...
+
+M. le sous-préfet est séduit; il saute à bas de sa calèche et dit à ses
+gens de l'attendre, qu'il va composer son discours dans le petit bois de
+chênes verts.
+
+Dans le petit bois de chênes verts il y a des oiseaux, des violettes, et
+des sources sous l'herbe fine... Quand ils ont aperçu M. le sous-préfet
+avec sa belle culotte et sa serviette en chagrin gaufré, les oiseaux ont
+eu peur et se sont arrêtés de chanter, les sources n'ont plus osé faire
+de bruit, et les violettes se sont cachées dans le gazon... Tout ce
+petit monde-là n'a jamais vu de sous-préfet, et se demande à voix basse
+quel est ce beau seigneur qui se promène en culotte d'argent.
+
+A voix basse, sous la feuillée, on se demande quel est ce beau seigneur
+en culotte d'argent... Pendant ce temps-là, M. le sous-préfet, ravi du
+silence et de la fraîcheur du bois, relève les pans de son habit, pose
+son claque sur l'herbe et s'assied dans la mousse au pied d'un jeune
+chêne; puis il ouvre sur ses genoux sa grande serviette de chagrin
+gaufré et en tire une large feuille de papier ministre.
+
+--C'est un artiste! dit la fauvette.
+
+--Non, dit le bouvreuil, ce n'est pas un artiste, puisqu'il a une
+culotte en argent; c'est plutôt un prince.
+
+--C'est plutôt un prince, dit le bouvreuil.
+
+--Ni un artiste, ni un prince, interrompt un vieux rossignol, qui a
+chanté toute une saison dans les jardins de la sous-préfecture... Je
+sais ce que c'est: c'est un sous-préfet!
+
+Et tout le petit bois va chuchotant:
+
+--C'est un sous-préfet! c'est un sous-préfet!
+
+--Comme il est chauve! remarque une alouette à grande huppe.
+
+Les violettes demandent:
+
+--Est-ce que c'est méchant?
+
+--Est-ce que c'est méchant? demandent les violettes.
+
+Le vieux rossignol répond:
+
+--Pas du tout!
+
+Et sur cette assurance, les oiseaux se remettent à chanter, les sources
+à courir, les violettes à embaumer, comme si le monsieur n'était pas
+là... Impassible au milieu de tout ce joli tapage, M. le sous-préfet
+invoque dans son coeur la Muse des comices agricoles, et, le crayon
+levé, commence à déclamer de sa voix de cérémonie:
+
+--Messieurs et chers administrés...
+
+--Messieurs et chers administrés, dit le sous-préfet de sa voix de
+cérémonie...
+
+Un éclat de rire l'interrompt; il se retourne et ne voit rien qu'un gros
+pivert qui le regarde en riant, perché sur son claque. Le sous-préfet
+hausse les épaules et veut continuer son discours; mais le pivert
+l'interrompt encore et lui crie de loin:
+
+--A quoi bon?
+
+--Comment! à quoi bon? dit le sous-préfet, qui devient tout rouge; et,
+chassant d'un geste cette bête effrontée, il reprend de plus belle:
+
+--Messieurs et chers administrés...
+
+--Messieurs et chers administrés..., a repris le sous-préfet de plus
+belle.
+
+Mais alors, voilà les petites violettes qui se haussent vers lui sur le
+bout de leurs tiges et qui lui disent doucement:
+
+--Monsieur le sous-préfet, sentez-vous comme nous sentons bon?
+
+Et les sources lui font sous la mousse une musique divine; et dans
+les branches, au-dessus de sa tête, des tas de fauvettes viennent lui
+chanter leurs plus jolis airs; et tout le petit bois conspire pour
+l'empêcher de composer son discours.
+
+Tout le petit bois conspire pour l'empêcher de composer son discours...
+M. le sous-préfet, grisé de parfums, ivre de musique, essaye vainement
+de résister au nouveau charme qui l'envahit. Il s'accoude sur l'herbe,
+dégrafe son bel habit, balbutie encore deux ou trois fois:
+
+--Messieurs et chers administrés... Messieurs et chers admi...
+Messieurs et chers...
+
+Puis il envoie les administrés au diable; et la Muse des comices
+agricoles n'a plus qu'à se voiler la face.
+
+Voile-toi la face, ô Muse, des comices agricoles!... Lorsque, au bout
+d'une heure, les gens de la sous-préfecture, inquiets de leur maître,
+sont entrés dans le petit bois, ils ont vu un spectacle qui les a fait
+reculer d'horreur... M. le sous-préfet était couché sur le ventre, dans
+l'herbe, débraillé comme un bohème. Il avait mis son habit bas;... et,
+tout en mâchonnant des violettes, M. le sous-préfet faisait des vers.
+
+
+
+LE PORTEFEUILLE DE BIXIOU
+
+
+Un matin du mois d'octobre, quelques jours avant de quitter Paris, je
+vis arriver chez moi,--pendant que je déjeunais,--un vieil homme en
+habit râpé, cagneux, crotté, l'échine basse, grelottant sur ses longues
+jambes comme un échassier déplumé. C'était Bixiou. Oui, Parisiens, votre
+Bixiou, le féroce et charmant Bixiou, ce railleur enragé qui vous a tant
+réjouis depuis quinze ans avec ses pamphlets et ses caricatures... Ah!
+le malheureux, quelle détresse! Sans une grimace qu'il fit en entrant,
+jamais je ne l'aurais reconnu.
+
+La tête inclinée sur l'épaule, sa canne aux dents comme une clarinette,
+l'illustre et lugubre farceur s'avança jusqu'au milieu de la chambre et
+vint se jeter contre ma table en disant d'une voix dolente:
+
+--Ayez pitié d'un pauvre aveugle!...
+
+C'était si bien imité que je ne pus m'empêcher de rire. Mais lui, très
+froidement:
+
+--Vous croyez que je plaisante... regardez mes yeux.
+
+Et il tourna vers moi deux grandes prunelles blanches sans regard.
+
+--Je suis aveugle, mon cher, aveugle pour la vie... Voilà ce que c'est
+que d'écrire avec du vitriol. Je me suis brûlé les yeux à ce joli
+métier; mais là, brûlé à fond... jusqu'aux bobèches! ajouta-t-il en me
+montrant ses paupières calcinées où ne restait plus l'ombre d'un cil.
+
+J'étais si ému que je ne trouvai rien à lui dire. Mon silence
+l'inquiéta:
+
+--Vous travaillez?
+
+--Non, Bixiou, je déjeune. Voulez-vous en faire autant?
+
+Il ne répondit pas, mais au frémissement de ses narines, je vis bien
+qu'il mourait d'envie d'accepter. Je le pris par la main, et je le fis
+asseoir près de moi.
+
+Pendant qu'on le servait, le pauvre diable flairait la table avec un
+petit rire:
+
+--Ça a l'air bon tout ça. Je vais me régaler; il y a si longtemps que
+je ne déjeune plus! Un pain d'un sou tous les matins, en courant les
+ministères... car, vous savez, je cours les ministères, maintenant;
+c'est ma seule profession. J'essaye d'accrocher un bureau de tabac...
+Qu'est-ce que voulez? il faut qu'on mange à la maison. Je ne peux plus
+dessiner; je ne peux plus écrire... Dicter?... Mais quoi?... Je n'ai
+rien dans la tête, moi; je n'invente rien. Mon métier, c'était de voir
+les grimaces de Paris et de les faire; à présent il n'y a plus moyen...
+Alors j'ai pensé à un bureau de tabac; pas sur les boulevards, bien
+entendu. Je n'ai pas droit à cette faveur, n'étant ni mère de danseuse,
+ni veuve d'officier supérieur. Non! simplement un petit bureau de
+province, quelque part bien loin, dans un coin des Vosges. J'aurai une
+forte pipe en porcelaine; je m'appellerai Hans ou Zébédé, comme dans
+Erckmann-Chatrian, et je me consolerai de ne plus écrire en faisant des
+cornets de tabac avec les oeuvres de mes contemporains.
+
+«Voilà tout ce que je demande. Pas grand chose, n'est ce pas?... Eh
+bien, c'est le diable pour y arriver... Pourtant les protections ne
+devraient pas me manquer. J'étais très lancé autrefois. Je dînais chez
+le maréchal, chez le prince, chez les ministres; tous ces gens-là
+voulaient m'avoir parce que je les amusais ou qu'ils avaient peur de
+moi. A présent, je ne fais plus peur à personne. O mes yeux! mes pauvres
+yeux! Et l'on ne m'invite nulle part. C'est si triste une tête d'aveugle
+à table... Passez-moi le pain, je vous prie... Ah! les bandits! ils me
+l'auront fait payer cher ce malheureux bureau de tabac. Depuis six mois,
+je me promène dans tous les ministères avec ma pétition. J'arrive le
+matin, à l'heure où l'on allume les poêles et où l'on fait faire un tour
+aux chevaux de Son Excellence sur le sable de la cour; je ne m'en vais
+qu'à la nuit, quand on apporte les grosses lampes et que les cuisines
+commencent à sentir bon...
+
+«Toute ma vie se passe sur les coffres à bois des antichambres. Aussi
+les huissiers me connaissent, allez. A l'Intérieur, ils m'appellent:
+«Ce bon monsieur!» Et moi, pour gagner leur protection, je fais des
+calembours, ou je dessine d'un trait sur un coin de leur buvards de
+grosses moustaches qui les font rire... Voilà où j'en suis arrivé après
+vingt ans de succès tapageurs, voilà la fin d'une vie d'artiste!...
+Et dire qu'ils sont en France quarante mille galopins à qui notre
+profession fait venir l'eau à la bouche! Dire qu'il y a tous les jours,
+dans les départements, une locomotive qui chauffe pour nous apporter des
+pancrées d'imbéciles affamés de littérature et de bruit imprimé!... Ah!
+province romanesque, si la misère de Bixiou pouvait te servir de leçon!
+
+Là-dessus il se fourra le nez dans son assiette et se mit à manger
+avidement, sans dire un mot... C'était pitié de le voir faire. A chaque
+minute, il perdait son pain, sa fourchette, tâtonnait pour trouver son
+verre... Pauvre homme! il n'avait pas encore l'habitude.
+
+ * * * * *
+
+Au bout d'un moment, il reprit:
+
+--Savez-vous ce qu'il y a encore de plus horrible pour moi? C'est de ne
+plus pouvoir lire mes journaux. Il faut être du métier pour comprendre
+cela... Quelquefois le soir, en rentrant, j'en achète un, rien que pour
+sentir cette odeur de papier humide et de nouvelles fraîches... C'est
+si bon! et personne pour me les lire! Ma femme pourrait bien, mais elle
+ne veut pas: elle prétend qu'on trouve dans les faits divers des choses
+qui ne sont pas convenables... Ah! ces anciennes maîtresses, une fois
+mariées, il n'y a pas plus bégueules qu'elles. Depuis que j'en ai fait
+Mme Bixiou, celle-là s'est crue obligée de devenir bigote, mais à un
+point!... Est-ce qu'elle ne voulait pas me faire frictionner les yeux
+avec l'eau de la Salette! Et puis, le pain bénit, les quêtes, la
+Sainte-Enfance, les petits Chinois, que sais-je encore?... Nous sommes
+dans les bonnes oeuvres jusqu'au cou... Ce serait cependant une bonne
+oeuvre de me lire mes journaux. Eh bien, non, elle ne veut pas... Si ma
+fille était chez nous, elle me les lirait, elle; mais, depuis que je
+suis aveugle, je l'ai fait entrer à Notre-Dame-des-Arts, pour avoir une
+bouche de moins à nourrir...
+
+«Encore une qui me donne de l'agrément, celle-là! Il n'y a pas neuf ans
+qu'elle est au monde, elle a déjà eu toutes les maladies... Et triste!
+et laide! plus laide que moi, si c'est possible... un monstre!... Que
+voulez-vous? je n'ai jamais su faire que des charges... Ah çà, mais je
+suis bon, moi, de vous raconter mes histoires de famille. Qu'est-ce que
+cela peut vous faire à vous?... Allons, donnez-moi encore un peu de
+cette eau-de-vie. Il faut que je me mette en train. En sortant d'ici je
+vais à l'instruction publique, et, les huissiers n'y sont pas faciles à
+dérider. C'est tous d'anciens professeurs.
+
+Je lui versai son eau-de-vie. Il commença à la déguster par petites fois,
+d'un air attendri... Tout à coup, je ne sais quelle fantaisie le piquant,
+il se leva, son verre à la main, promena un instant autour de lui sa tête
+de vipère aveugle, avec le sourire aimable du monsieur qui va parler,
+puis, d'une voix stridente, comme pour haranguer un banquet de deux
+cents couverts:
+
+--Aux arts! Aux lettres! A la presse!
+
+Et le voilà parti sur un toast de dix minutes, la plus folle et la plus
+merveilleuse improvisation qui soit jamais sortie de cette cervelle de
+pitre.
+
+Figurez-vous une revue de fin d'année intitulée: le _Pavé des lettres
+en_ 186*; nos assemblées soi-disant littéraires, nos papotages, nos
+querelles, toutes les cocasseries d'un monde excentrique, fumier
+d'encre, enfer sans grandeur, où l'on s'égorge, où l'on s'étripe, où
+l'on se détrousse, où l'on parle intérêts et gros sous bien plus que
+chez les bourgeois, ce qui n'empêche pas qu'on y meure de faim plus
+qu'ailleurs; toutes nos lâchetés, toutes nos misères; le vieux baron
+T... de la Tombola s'en allant faire «gna... gna... gna...» aux
+Tuileries avec sa sébile et son habit barbeau; puis nos morts de
+l'année, les enterrements à réclames, l'oraison funèbre de monsieur
+le délégué toujours la même: «Cher et regretté! pauvre cher!» à un
+malheureux dont on refuse de payer la tombe; et ceux qui se sont
+suicidés, et ceux qui sont devenus fous; figurez-vous tout cela,
+raconté, détaillé, gesticulé par un grimacier de génie, vous aurez alors
+une idée de ce que fut l'improvisation de Bixiou.
+
+ * * * * *
+
+Son toast fini, son verre bu, il me demanda l'heure et s'en alla, d'un
+air farouche, sans me dire adieu... J'ignore comment les huissiers de
+M. Duruy se trouvèrent de sa visite ce matin-là; mais je sais bien que
+jamais de ma vie je ne me suis senti si triste, si mal en train qu'après
+le départ de ce terrible aveugle. Mon encrier m'écoeurait, ma plume
+me faisait horreur, j'aurais voulu m'en aller loin, courir, voir des
+arbres, sentir quelque chose de bon... Quelle haine, grand Dieu! que de
+fiel! quel besoin de baver sur tout, de tout salir! Ah! le misérable...
+
+Et j'arpentais ma chambre avec fureur, croyant toujours entendre le
+ricanement de dégoût qu'il avait eu en me parlant de sa fille.
+
+Tout à coup, près de la chaise où l'aveugle s'était assis, je sentis
+quelque chose rouler sous mon pied. En me baissant, je reconnus son
+portefeuille, un gros portefeuille luisant, à coins cassés, qui ne le
+quitte jamais et qu'il appelle en riant sa poche à venin. Cette poche,
+dans notre monde, était aussi renommée que les fameux cartons de M. de
+Girardin. On disait qu'il y avait des choses terribles là dedans...
+L'occasion se présentait belle pour m'en assurer. Le vieux portefeuille,
+trop gonflé, s'était crevé en tombant, et tous les papiers avaient roulé
+sur le tapis; il me fallut les ramasser l'un après l'autre...
+
+Un paquet de lettres écrites sur du papier à fleurs, commençant toutes:
+_Mon cher papa_, et signées: _Céline Bixiou des Enfants de Marie_.
+
+D'anciennes ordonnances pour des maladies d'enfants: croup, convulsions,
+scarlatine, rougeole... (la pauvre petite n'en avait pas échappé une!)
+
+Enfin une grande enveloppe cachetée d'où sortaient, comme d'un bonnet de
+fillette, deux ou trois crins jaunes tout frisées; et sur l'enveloppe,
+en grosse écriture tremblée, une écriture d'aveugle:
+
+_Cheveux de Céline, coupés le 13 mai, le jour de son entrée là-bas_.
+
+Voilà ce qu'il y avait dans le portefeuille de Bixiou.
+
+Allons, Parisiens, vous êtes tous les mêmes. Le dégoût, l'ironie, un
+rire infernal, des blagues féroces, et puis pour finir:... _Cheveux de
+Céline coupés le 13 mai_.
+
+
+
+LA LÉGENDE DE L'HOMME A LA CERVELLE D'OR.
+
+A LA DAME QUI DEMANDE DES HISTOIRES GAIES.
+
+
+En lisant votre lettre, madame, j'ai eu comme un remords. Je m'en suis
+voulu de la couleur un peu trop demi-deuil de mes historiettes, et je
+m'étais promis de vous offrir aujourd'hui quelque chose de joyeux, de
+follement joyeux.
+
+Pourquoi serais-je triste, après tout? Je vis à mille lieues des
+brouillards parisiens, sur une colline lumineuse, dans le pays des
+tambourins et du vin muscat. Autour de chez moi tout n'est que soleil et
+musique; j'ai des orchestres de culs-blancs, des orphéons de mésanges;
+le matin, les courlis qui font: «Coureli! coureli!» à midi, les cigales,
+puis les pâtres qui jouent du fifre, et les belles filles brunes qu'on
+entend rire dans les vignes... En vérité, l'endroit est mal choisi pour
+broyer du noir; je devrais plutôt expédier aux dames des poèmes couleur
+de rose et des pleins paniers de contes galants.
+
+Eh bien, non! je suis encore trop près de Paris. Tous les jours, jusque
+dans mes pins, il m'envoie les éclaboussures de ses tristesses...
+A l'heure même où j'écris ces lignes, je viens d'apprendre la mort
+misérable du pauvre Charles Barbara; et mon moulin en est tout en deuil.
+Adieu les courlis et les cigales! Je n'ai plus le coeur à rien de
+gai... Voilà pourquoi, madame, au lieu du joli conte badin que je
+m'étais promis de vous faire, vous n'aurez encore aujourd'hui qu'une
+légende mélancolique.
+
+ * * * * *
+
+Il était une fois un homme qui avait une cervelle d'or; oui, madame, une
+cervelle toute en or. Lorsqu'il vint au monde, les médecins pensaient
+que cet enfant ne vivrait pas, tant sa tête était lourde et son crâne
+démesuré. Il vécut cependant et grandit au soleil comme un beau plant
+d'olivier; seulement sa grosse tête l'entraînait toujours, et c'était
+pitié de le voir se cogner à tous les meubles en marchant... Il tombait
+souvent. Un jour, il roula du haut d'un perron et vint donner du front
+contre un degré de marbre, où son crâne sonna comme un lingot. On
+le crut mort; mais, en le relevant, on ne lui trouva qu'une légère
+blessure, avec deux ou trois gouttelettes d'or caillées dans ses cheveux
+blonds. C'est ainsi que les parents apprirent que l'enfant avait une
+cervelle en or.
+
+La chose fut tenue secrète; le pauvre petit lui-même ne se douta de
+rien. De temps en temps, il demandait pourquoi on ne le laissait plus
+courir devant la porte avec les garçonnets de la rue.
+
+--On vous volerait, mon beau trésor! lui répondait sa mère...
+
+Alors le petit avait grand'peur d'être volé; il retournait jouer tout
+seul, sans rien dire, et se trimbalait lourdement d'une salle à
+l'autre...
+
+A dix-huit ans seulement, ses parents lui révélèrent le don monstrueux
+qu'il tenait du destin; et, comme ils l'avaient élevé et nourri
+jusque-là, ils lui demandèrent en retour un peu de son or. L'enfant
+n'hésita pas; sur l'heure même,--comment? par quels moyens? la légende
+ne l'a pas dit,--il s'arracha du crâne un morceau d'or massif, un
+morceau gros comme une noix, qu'il jeta fièrement sur les genoux de sa
+mère... Puis tout ébloui des richesses qu'il portait dans la tête, fou
+de désirs, ivre de sa puissance, il quitta la maison paternelle et s'en
+alla par le monde en gaspillant son trésor.
+
+ * * * * *
+
+Du train dont il menait sa vie, royalement, et semant l'or sans compter,
+on aurait dit que sa cervelle était inépuisable... Elle s'épuisait
+cependant, et à mesure on pouvait voir les yeux s'éteindre, la joue
+devenir plus creuse. Un jour enfin, au matin d'une débauche folle, le
+malheureux, resté seul parmi les débris du festin et les lustres qui
+pâlissaient, s'épouvanta de l'énorme brèche qu'il avait déjà faite à son
+lingot; il était temps de s'arrêter.
+
+Dès lors, ce fut une existence nouvelle. L'homme à la cervelle d'or s'en
+alla vivre, à l'écart, du travail de ses mains, soupçonneux et craintif
+comme un avare, fuyant les tentations, tâchant d'oublier lui-même ces
+fatales richesses auxquelles il ne voulait plus toucher... Par malheur,
+un ami l'avait suivi dans sa solitude, et cet ami connaissait son
+secret.
+
+Une nuit, le pauvre homme fut réveillé en sursaut par une douleur à la
+tête, une effroyable douleur; il se dressa éperdu, et vit, dans un rayon
+de lune, l'ami qui fuyait en cachant quelque chose sous son manteau...
+
+Encore un peu de cervelle qu'on lui emportait!...
+
+A quelque temps de là, l'homme à la cervelle d'or devint amoureux, et
+cette fois tout fut fini... Il aimait du meilleur de son âme une petite
+femme blonde, qui l'aimait bien aussi, mais qui préférait encore les
+pompons, les plumes blanches et les jolis glands mordorés battant le
+long des bottines.
+
+Entre les mains de cette mignonne créature,--moitié oiseau, moitié
+poupée,--les piécettes d'or fondaient que c'était un plaisir. Elle avait
+tous les caprices; et lui ne savait jamais dire non; même, de peur de la
+peiner, il lui cacha jusqu'au bout le triste secret de sa fortune.
+
+--Nous sommes donc bien riches? disait-elle.
+
+Le pauvre homme répondait:
+
+--Oh! oui... bien riches!
+
+Et il souriait avec amour au petit oiseau bleu qui lui mangeait le crâne
+innocemment. Quelquefois cependant la peur le prenait, il avait des
+envies d'être avare; mais alors la petite femme venait vers lui en
+sautillant, et lui disait:
+
+--Mon mari, qui êtes si riche! achetez-moi quelque chose de bien
+cher...
+
+Et il lui achetait quelque chose de bien cher.
+
+Cela dura ainsi pendant deux ans; puis, un matin, la petite femme
+mourut, sans qu'on sût pourquoi, comme un oiseau... Le trésor touchait
+à sa fin; avec ce qui lui en restait, le veuf fit faire à sa chère morte
+un bel enterrement. Cloches à toute volée, lourds carrosses tendus de
+noir, chevaux empanachés, larmes d'argent dans le velours, rien ne lui
+parut trop beau. Que lui importait son or maintenant?... Il en donna
+pour l'église, pour les porteurs, pour les revendeuses d'immortelles; il
+en donna partout, sans marchander... Aussi, en sortant du cimetière, il
+ne lui restait presque plus rien de cette cervelle merveilleuse, à peine
+quelques parcelles aux parois du crâne.
+
+Alors on le vit s'en aller dans les rues, l'air égaré, les mains en
+avant, trébuchant comme un homme ivre. Le soir, à l'heure où les bazars
+s'illuminent, il s'arrêta devant une large vitrine dans laquelle tout
+un fouillis d'étoffes et de parures reluisait aux lumières, et resta là
+longtemps à regarder deux bottines de satin bleu bordées de duvet de
+cygne. «Je sais quelqu'un à qui ces bottines feraient bien plaisir,» se
+disait-il en souriant; et, ne se souvenant déjà plus que la petite femme
+était morte, il entra pour les acheter.
+
+Du fond de son arrière-boutique, la marchande entendit un grand
+cri; elle accourut et recula de peur en voyant un homme debout, qui
+s'accotait au comptoir et la regardait douloureusement d'un air hébété.
+Il tenait d'une main les bottines bleues à bordure de cygne, et
+présentait l'autre main toute sanglante, avec des raclures d'or au bout
+des ongles.
+
+Telle est, madame, la légende de l'homme à la cervelle d'or.
+
+ * * * * *
+
+Malgré ses airs de conte fantastique, cette légende est vraie d'un bout
+à l'autre... Il y a par le monde de pauvres gens qui sont condamnés à
+vivre de leur cerveau, et payent en bel or fin, avec leur moelle et leur
+substance, les moindres choses de la vie. C'est pour eux une douleur de
+chaque jour; et puis, quand ils sont las de souffrir...
+
+
+
+LE POÈTE MISTRAL.
+
+
+Dimanche dernier, en me levant, j'ai cru me réveiller rue du
+Faubourg-Montmartre. Il pleuvait, le ciel était gris, le moulin triste.
+J'ai eu peur de passer chez moi cette froide journée de pluie, et tout
+de suite l'envie m'est venue d'aller me réchauffer un brin auprès de
+Frédéric Mistral, ce grand poète qui vit à trois lieues de mes pins,
+dans son petit village de Maillane.
+
+Sitôt pensé, sitôt parti: une trique en bois de myrte, mon Montaigne,
+une couverture, et en route!
+
+Personne aux champs... Notre belle Provence catholique laisse la
+terre se reposer le dimanche... Les chiens seuls au logis, les fermes
+closes... De loin en loin, une charrette de roulier avec sa bâche
+ruisselante, une vieille encapuchonnée dans sa mante feuille morte, des
+mules en tenue de gala, housse de sparterie bleue et blanche, pompons
+rouge, grelots d'argent,--emportant au petit trot toute une carriole de
+gens de _mas_ qui vont à la messe; puis, là-bas, à travers la brume, une
+barque sur la _roubine_ et un pêcheur debout qui lance son épervier...
+
+Pas moyen de lire en route ce jour-là. La pluie tombait par torrents, et
+la tramontane vous la jetait à pleins seaux dans la figure... Je fis
+le chemin tout d'une haleine, et enfin, après trois heures de marche,
+j'aperçus devant moi les petits bois de cyprès au milieu desquels le
+pays de Maillane s'abrite de peur du vent.
+
+Pas un chat dans les rues du village; tout le monde était à la
+grand'messe. Quand je passai devant l'église, le serpent ronflait, et je
+vis les cierges reluire à travers les vitres de couleur.
+
+Le logis du poète est à l'extrémité du pays; c'est la dernière maison
+à main gauche, sur la route de Saint-Remy,--une maisonnette à un étage
+avec un jardin devant... J'entre doucement... Personne! La porte du
+salon est fermée, mais j'entends derrière quelqu'un qui marche et qui
+parle à haute voix... Ce pas et cette voix me sont bien connus... Je
+m'arrête un moment dans le petit couloir peint à la chaux, la main
+sur le bouton de la porte, très ému. Le coeur me bat.--Il est là. Il
+travaille... Faut-il attendre que la strophe soit finie?... Ma foi!
+tant pis, entrons.
+
+ * * * * *
+
+Ah! Parisiens, lorsque le poète de Maillane est venu chez vous montrer
+Paris à sa Mireille, et que vous l'avez vu dans vos salons, ce Chactas
+en habit de ville, avec un col droit et un grand chapeau qui le gênait
+autant que sa gloire, vous avez cru que c'était là Mistral... Non, ce
+n'était pas lui. Il n'y a qu'un Mistral au monde, celui que j'ai surpris
+dimanche dernier dans son village, le chaperon de feutre sur l'oreille,
+sans gilet, en jaquette, sa rouge taillole catalane autour des reins,
+l'oeil allumé, le feu de l'inspiration aux pommettes, superbe avec un
+bon sourire, élégant comme un pâtre grec, et marchant à grands pas, les
+mains dans ses poches, en faisant des vers...
+
+--Comment! c'est toi? cria Mistral en me sautant au cou; la bonne idée
+que tu as eue de venir!... Tout juste aujourd'hui, c'est la fête de
+Maillane. Nous avons la musique d'Avignon, les taureaux, la procession,
+la farandole, ce sera magnifique... La mère va rentrer de la messe;
+nous déjeunons, et puis, zou! nous allons voir danser les jolies
+filles...
+
+Pendant qu'il me parlait, je regardais avec émotion ce petit salon à
+tapisserie claire, que je n'avais pas vu depuis si longtemps, et où j'ai
+passé déjà de si belles heures. Rien n'était changé. Toujours le canapé
+à carreaux jaunes, les deux fauteuils de paille, la Vénus sans bras et
+la Vénus d'Arles sur la cheminée, le portrait du poète par Hébert, sa
+photographie par Etienne Garjat, et, dans un coin, près de la fenêtre,
+le bureau,--un pauvre petit bureau de receveur d'enregistrement,--tout
+chargé de vieux bouquins et de dictionnaires. Au milieu de ce bureau,
+j'aperçus un gros cahier ouvert... C'était _Calendal_, le nouveau poème
+de Frédéric Mistral, qui doit paraître à la fin de cette année le jour
+de Noël. Ce poème, Mistral y travaille depuis sept ans, et voilà près
+de six mois qu'il en a écrit le dernier vers; pourtant, il n'ose s'en
+séparer encore. Vous comprenez, on a toujours une strophe à polir, une
+rime plus sonore à trouver... Mistral a beau écrire en provençal, il
+travaille ses vers comme si tout le monde devait les lire dans la langue
+et lui tenir compte de ses efforts de bon ouvrier... Oh! le brave
+poète, et que c'est bien Mistral dont Montaigne aurait pu dire:
+_Souvienne-vous de celuy à qui, comme on demandoit à quoy faire il se
+peinoit si fort en un art qui ne pouvoit venir à la cognoissance de
+guère des gens, «J'en ay assez de peu, répondit-il. J'en ay assez d'un.
+J'en ay assez de pas un.»_
+
+ * * * * *
+
+Je tenais le cahier de _Calendal_ entre mes mains, et je le feuilletais,
+plein d'émotion... Tout à coup une musique de fifres et de tambourins
+éclate dans la rue, devant la fenêtre, et voilà mon Mistral qui court à
+l'armoire, en tire des verres, des bouteilles, traîne la table au milieu
+du salon, et ouvre la porte aux musiciens en me disant:
+
+--Ne ris pas... Ils viennent me donner l'aubade... je suis conseiller
+municipal.
+
+La petite pièce se remplit de monde. On pose les tambourins sur les
+chaises, la vieille bannière dans un coin; et le vin cuit circule. Puis
+quand on a vidé quelques bouteilles à la santé de M. Frédéric, qu'on a
+causé gravement de la fête, si la farandole sera aussi belle que l'an
+dernier, si les taureaux se comporteront bien, les musiciens se retirent
+et vont donner l'aubade chez les autres conseillers. A ce moment, la
+mère de Mistral arrive.
+
+En un tour de main la table est dressée: un beau linge blanc et deux
+couverts. Je connais les usages de la maison; je sais que lorsque
+Mistral a du monde, sa mère ne se met pas à table... La pauvre vieille
+femme ne connaît que son provençal et se sentirait mal à l'aise pour
+causer avec des Français... D'ailleurs, on a besoin d'elle à la
+cuisine.
+
+Dieu! le joli repas que j'ai fait ce matin-là:--un morceau de chevreau
+rôti, du fromage de montagne, de la confiture de moût, des figues, des
+raisins muscats. Le tout arrosé de ce bon châteauneuf des papes qui a
+une si belle couleur rose dans les verres...
+
+Au dessert, je vais chercher le cahier de poème, et je l'apporte sur la
+table devant Mistral.
+
+--Nous avions dit que nous sortirions, fait le poète en souriant.
+
+--Non! non!... _Calendal! Calendal!_
+
+Mistral se résigne, et de sa voix musicale et douce, en battant la
+mesure de ses vers avec la main, il entame le premier chant:
+
+_--D'une fille folle d'amour,--à présent que j'ai dit la triste
+aventure,--je chanterai, si Dieu veut, un enfant de Cassis,--un pauvre
+petit pêcheur d'anchois..._
+
+Au dehors, les cloches sonnaient les vêpres, les pétards éclataient sur
+la place, les fifres passaient et repassaient dans les rues avec les
+tambourins. Les taureaux de Camargue, qu'on menait courir, mugissaient.
+
+Moi, les coudes sur la nappe, des larmes dans les yeux, j'écoutais
+l'histoire du petit pêcheur provençal.
+
+ * * * * *
+
+Calendal n'était qu'un pêcheur; l'amour en fait un héros... Pour gagner
+le coeur de sa mie,--la belle Estérelle,--il entreprend des choses
+miraculeuses, et les douze travaux d'Hercule ne sont rien à côté des
+siens.
+
+Une fois, s'étant mis en tête d'être riche, il a inventé de formidables
+engins de pêche, et ramène au port tout le poisson de la mer. Une autre
+fois, c'est un terrible bandit des gorges d'Ollioules, le comte Sévéran,
+qu'il va relancer jusque dans son aire, parmi ses coupe-jarrets et ses
+concubines... Quel rude gars que ce petit Calendal! Un jour, à la
+Sainte-Baume, il rencontre deux partis de compagnons venus là pour vider
+leur querelle à grands coups de compas sur la tombe de maître Jacques,
+un Provençal qui a fait la charpente du temple de Salomon, s'il
+vous plaît. Calendal se jette au milieu de la tuerie, et apaise les
+compagnons en leur parlant...
+
+Des entreprises surhumaines!... Il y avait là-haut, dans les rochers
+de Lure, une forêt de cèdres inaccessibles, où jamais bûcheron n'osa
+monter. Calendal y va, lui. Il s'y installe tout seul pendant trente
+jours. Pendant trente jours, on entend le bruit de sa hache qui sonne
+en s'enfonçant dans les troncs. La forêt crie; l'un après l'autre, les
+vieux arbres géants tombent et roulent au fond des abîmes et quand
+Calendal redescend, il ne reste plus un cèdre sur la montagne...
+
+Enfin en récompense de tant d'exploits, le pêcheur d'anchois obtient
+l'amour d'Estérelle, et il est nommé consul par les habitants de Cassis.
+Voilà l'histoire de Calendal... Mais qu'importe Calendal? Ce qu'il y a
+avant tout dans le poème, c'est la Provence,--la Provence de la mer, la
+Provence de la montagne,--avec son histoire, ses moeurs, ses légendes,
+ses paysages, tout un peuple naïf et libre qui a trouvé son grand poète
+avant de mourir... Et maintenant, tracez des chemins de fer, plantez
+des poteaux à télégraphes, chassez la langue provençale des écoles! La
+Provence vivra éternellement dans _Mireille_ et dans _Calendal._
+
+ * * * * *
+
+--Assez de poésie! dit Mistral en fermant son cahier. Il faut aller voir
+la fête.
+
+Nous sortîmes; tout le village était dans les rues; un grand coup de
+bise avait balayé le ciel, et le ciel reluisait joyeusement sur les
+toits rouges mouillés de pluie. Nous arrivâmes à temps pour voir rentrer
+la procession. Ce fut pendant une heure un interminable défilé de
+pénitents en cagoule, pénitents blancs, pénitents bleus, pénitents gris,
+confréries de filles voilées, bannières roses à fleurs d'or, grands
+saints de bois dédorés portés à quatre épaules, saintes de faïence
+coloriées comme des idoles avec de gros bouquets à la main, chapes,
+ostensoirs, dais de velours vert, crucifix encadrés de soie blanche,
+tout cela ondulant au vent dans la lumière des cierges et du soleil, au
+milieu des psaumes, des litanies, et des cloches qui sonnaient à toute
+volée.
+
+La procession finie, les saints remisés dans leurs chapelles, nous
+allâmes voir les taureaux, puis les jeux sur l'aire, les luttes
+d'hommes, les trois sauts, l'étrangle-chat, le jeu de l'outre, et tout
+le joli train des fêtes de Provence... La nuit tombait quand nous
+rentrâmes à Maillane. Sur la place, devant le petit café où Mistral va
+faire, le soir, sa partie avec son ami Zidore, on avait allumé un grand
+feu de joie... La farandole s'organisait. Des lanternes de papier
+découpé s'allumaient partout dans l'ombre; la jeunesse prenait place; et
+bientôt, sur un appel des tambourins, commença autour de la flamme une
+ronde folle, bruyante, qui devait durer toute la nuit.
+
+ * * * * *
+
+Après souper, trop las pour courir encore, nous montâmes dans la chambre
+de Mistral. C'est une modeste chambre de paysan, avec deux grands lits.
+Les murs n'ont pas de papier; les solives du plafond se voient... Il y
+a quatre ans, lorsque l'Académie donna à l'auteur de _Mireille_ le prix
+de trois mille francs, Mme Mistral eut une idée.
+
+--Si nous faisions tapisser et plafonner ta chambre? dit-elle à son
+fils.
+
+--Non! non! répondit Mistral... Ça, c'est l'argent des poètes, on n'y
+touche pas.
+
+Et la chambre est restée toute nue; mais tant que l'argent des poètes
+a duré, ceux qui ont frappé chez Mistral ont toujours trouvé sa bourse
+ouverte...
+
+J'avais emporté le cahier de _Calendal_ dans la chambre, et je voulus
+m'en faire lire encore un passage avant de m'endormir. Mistral choisit
+l'épisode des faïences. Le voici en quelques mots:
+
+C'est dans un grand repas je ne sais où. On apporte sur la table un
+magnifique service en faïence de Moustiers. Au fond de chaque assiette,
+dessiné en bleu dans l'émail, il y a un sujet provençal; toute
+l'histoire du pays tient là dedans. Aussi il faut voir avec quel amour
+sont décrites ces belles faïences; une strophe pour chaque assiette,
+autant de petits poèmes d'un travail naïf et savant, achevés comme un
+tableautin de Théocrite.
+
+Tandis que Mistral me disait ses vers dans cette belle langue
+provençale, plus qu'aux trois quarts latine, que les reines ont parlée
+autrefois et que maintenant nos pâtres seuls comprennent, j'admirais cet
+homme au dedans de moi, et, songeant à l'état de ruine où il a trouvé sa
+langue maternelle et ce qu'il en a fait, je me figurais un de ces vieux
+palais des princes des Baux comme on en voit dans les Alpilles: plus de
+toits, plus de balustres aux perrons, plus de vitraux aux fenêtres,
+le trèfle des ogives cassé, le blason des portes mangé de mousse, des
+poules picorant dans la cour d'honneur, des porcs vautrés sous les fines
+colonnettes des galeries, l'âne broutant dans la chapelle où l'herbe
+pousse, des pigeons venant boire aux grands bénitiers remplis d'eau de
+pluie, et enfin, parmi ces décombres, deux ou trois familles de paysans
+qui se sont bâti des huttes dans les flancs du vieux palais.
+
+Puis, voilà qu'un beau jour le fils d'un de ces paysans s'éprend de ces
+grandes ruines et s'indigne de les voir ainsi profanées; vite, vite, il
+chasse le bétail hors de la cour d'honneur; et, les fées lui venant
+en aide, à lui tout seul il reconstruit le grand escalier, remet des
+boiseries aux murs, des vitraux aux fenêtres, relève les tours, redore
+la salle du trône, et met sur pied le vaste palais d'autre temps, où
+logèrent des papes et des impératrices.
+
+Ce palais restauré, c'est la langue provençale.
+
+Ce fils de paysan, c'est Mistral.
+
+
+
+LES TROIS MESSES BASSES.
+
+
+CONTE DE NOËL.
+
+I
+
+
+--Deux dindes truffées, Garrigou?...
+
+--Oui, mon révérend, deux dindes magnifiques bourrées de truffes. J'en
+sais quelque chose, puisque c'est moi qui ai aidé à les remplir. On
+aurait dit que leur peau allait craquer en rôtissant, tellement elle
+était tendue...
+
+--Jésus-Maria! moi qui aime tant les truffes!... Donne-moi vite mon
+surplis, Garrigou... Et avec les dindes, qu'est-ce que tu as encore
+aperçu à la cuisine?...
+
+--Oh! toutes sortes de bonnes choses... Depuis midi nous n'avons fait
+que plumer des faisans, des huppes, des gelinottes, des coqs de bruyère.
+La plume en volait partout... Puis de l'étang on a apporté des anguilles,
+des carpes dorées, des truites, des...
+
+--Grosses comment, les truites, Garrigou?
+
+--Grosses comme ça, mon révérend... Énormes!...
+
+--Oh! Dieu! il me semble que je les vois... As-tu mis le vin dans les
+burettes?
+
+--Oui, mon révérend, j'ai mis le vin dans les burettes... Mais dame! il
+ne vaut pas celui que vous boirez tout à l'heure en sortant de la messe
+de minuit. Si vous voyiez cela dans la salle à manger du château, toutes
+ces carafes qui flambent pleines de vins de toutes les couleurs...
+Et la vaisselle d'argent, les surtouts ciselés, les fleurs, les
+candélabres!... Jamais il ne se sera vu un réveillon pareil. Monsieur le
+marquis a invité tous les seigneurs du voisinage. Vous serez au moins
+quarante à table, sans compter le bailli ni le tabellion... Ah! vous
+êtes bien heureux d'en être, mon révérend!... Rien que d'avoir flairé
+ces belles dindes, l'odeur des truffes me suit partout... Meuh!...
+
+--Allons, allons, mon enfant. Gardons-nous du péché de gourmandise,
+surtout la nuit de la Nativité... Va bien vite allumer les cierges et
+sonner le premier coup de la messe; car voilà que minuit est proche, et
+il ne faut pas nous mettre en retard...
+
+Cette conversation se tenait une nuit de Noël de l'an de grâce mil
+six cent et tant, entre le révérend dom Balaguère, ancien prieur des
+Barnabites, présentement chapelain gagé des sires de Trinquelage, et son
+petit clerc Garrigou, ou du moins ce qu'il croyait être le petit clerc
+Garrigou, car vous saurez que le diable, ce soir-là, avait pris la face
+ronde et les traits indécis du jeune sacristain pour mieux induire le
+révérend père en tentation et lui faire commettre un épouvantable péché
+de gourmandise. Donc, pendant que le soi-disant Garrigou (hum!
+hum!) faisait à tour de bras carillonner les cloches de la chapelle
+seigneuriale. Le révérend achevait de revêtir sa chasuble dans la
+petite sacristie du château; et, l'esprit déjà troublé par toutes ces
+descriptions gastronomiques, il se répétait à lui-même en s'habillant:
+
+--Des dindes rôties... des carpes dorées... des truites grosses comme
+ça!...
+
+Dehors, le vent de la nuit soufflait en éparpillant la musique des
+cloches, et, à mesure, des lumières apparaissaient dans l'ombre aux
+flancs du mont Ventoux, en haut duquel s'élevaient les vieilles tours de
+Trinquelage. C'étaient des familles de métayers qui venaient entendre
+la messe de minuit au château. Ils grimpaient la côte en chantant par
+groupes de cinq ou six, le père en avant, la lanterne en main, les
+femmes enveloppées dans leurs grandes mantes brunes où les enfants se
+serraient et s'abritaient. Malgré l'heure et le froid, tout ce brave
+peuple marchait allègrement, soutenu par l'idée qu'au sortir de la messe
+il y aurait, comme tous les ans, table mise pour eux en bas dans les
+cuisines. De temps en temps, sur la rude montée, le carrosse d'un
+seigneur précédé de porteurs de torches, faisait miroiter ses glaces au
+clair de lune, ou bien une mule trottait en agitant ses sonnailles, et
+à la lueur des falots enveloppés de brume, les métayers reconnaissaient
+leur bailli et le saluaient au passage:
+
+--Bonsoir, bonsoir, maître Arnoton!
+
+--Bonsoir, bonsoir, mes enfants!
+
+La nuit était claire, les étoiles avivées de froid; la bise piquait, et
+un fin grésil, glissant sur les vêtements sans les mouiller, gardait
+fidèlement la tradition des Noëls blancs de neige. Tout en haut de la
+côte, le château apparaissait comme le but, avec sa masse énorme de
+tours, de pignons, le clocher de sa chapelle montant dans le ciel bleu
+noir, et une foule de petites lumières qui clignotaient, allaient,
+venaient, s'agitaient à toutes les fenêtres, et ressemblaient, sur le
+fond sombre du bâtiment, aux étincelles courant dans des cendres de
+papier brûlé... Passé le pont-levis et la poterne, il fallait, pour se
+rendre à la chapelle, traverser la première cour, pleine de carrosses,
+de valets, de chaises à porteurs, toute claire du feu des torches et de
+la flambée des cuisines. On entendait le tintement des tournebroches, le
+fracas des casseroles, le choc des cristaux et de l'argenterie remués
+dans les apprêts d'un repas; par là-dessus, une vapeur tiède, qui
+sentait bon les chairs rôties et les herbes fortes des sauces
+compliquées, faisait dire aux métayers comme au chapelain, comme au
+bailli, comme à tout le monde:
+
+--Quel bon réveillon nous allons faire après la messe!
+
+
+II
+
+
+Drelindin din!... Drelindin din!...
+
+C'est la messe de minuit qui commence. Dans la chapelle du château, une
+cathédrale en miniature, aux arceaux entrecroisés, aux boiseries de
+chêne, montant jusqu'à hauteur des murs, les tapisseries ont été
+tendues, tous les cierges allumés. Et que de monde! Et que de
+toilettes! Voici d'abord, assis dans les stalles sculptées qui
+entourent le choeur, le sire de Trinquelage, en habit de taffetas
+saumon, et près de lui tous les nobles seigneurs invités. En face, sur
+des prie-Dieu garnis de velours, ont pris place la vieille marquise
+douairière dans sa robe de brocart couleur de feu et la jeune dame de
+Trinquelage, coiffée d'une haute tour de dentelle gaufrée à la dernière
+mode de la cour de France. Plus bas on voit, vêtus de noir avec de
+vastes perruques en pointe et des visages rasés, le bailli Thomas
+Arnoton et le tabellion maître Ambroy, deux notes graves parmi les soies
+voyantes et les damas brochés. Puis viennent les gras majordomes, les
+pages, les piqueurs, les intendants, dame Barbe, toutes ses clefs
+pendues sur le côté à un clavier d'argent fin. Au fond, sur les bancs,
+c'est le bas office, les servantes, les métayers avec leurs familles;
+et enfin, là-bas, tout contre la porte qu'ils entr'ouvrent et referment
+discrètement, messieurs les marmitons qui viennent entre deux sauces
+prendre un petit air de messe et apporter une odeur de réveillon dans
+l'église toute en fête et tiède de tant de cierges allumés.
+
+Est-ce la vue de ces petites barrettes blanches qui donne des
+distractions à l'officiant? Ne serait-ce pas plutôt la sonnette de
+Garrigou, cette enragée petite sonnette qui s'agite au pied de l'autel
+avec une précipitation infernale et semble dire tout le temps:
+
+--Dépêchons-nous, dépêchons-nous... Plus tôt nous aurons fini, plus tôt
+nous serons à table.
+
+Le fait est que chaque fois qu'elle tinte, cette sonnette du diable, le
+chapelain oublie sa messe et ne pense plus qu'au réveillon. Il se figure
+les cuisiniers en rumeur, les fourneaux où brûle un feu de forge, la
+buée qui monte des couvercles entr'ouverts, et dans cette buée deux
+dindes magnifiques, bourrées, tendues, marbrées de truffes...
+
+Ou bien encore il voit passer des files de pages portant des plats
+enveloppés de vapeurs tentantes, et avec eux il entre dans la grande
+salle déjà prête pour le festin. O délices! voilà l'immense table toute
+chargée et flamboyante, les paons habillés de leurs plumes, les faisans
+écartant leurs ailes mordorées, les flacons couleur de rubis, les
+pyramides de fruits éclatants parmi les branches vertes, et ces
+merveilleux poissons dont parlait Garrigou (ah! bien oui, Garrigou!)
+étalés sur un lit de fenouil, l'écaille nacrée comme s'ils sortaient
+de l'eau, avec un bouquet d'herbes odorantes dans leurs narines de
+monstres. Si vive est la vision de ces merveilles, qu'il semble à dom
+Balaguère que tous ces plats mirifiques sont servis devant lui sur
+les broderies de la nappe d'autel, et deux ou trois fois, au lieu de
+_Dominus vobiscum!_ il se surprend à dire le _Benedicite_. A part
+ces légères méprises, le digne homme débite son office très
+consciencieusement, sans passer une ligne, sans omettre une génuflexion;
+et tout marche assez bien jusqu'à la fin de la première messe; car vous
+savez que le jour de Noël le même officiant doit célébrer trois messes
+consécutives.
+
+--Et d'une! se dit le chapelain avec un soupir de soulagement; puis,
+sans perdre une minute, il fait signe à son clerc ou celui qu'il croit
+être son clerc, et...
+
+Drelindin din!... Drelindin din!
+
+C'est la seconde messe qui commence, et avec elle commence aussi le
+péché de dom Balaguère.
+
+--Vite, vite, dépêchons-nous, lui crie de sa petite voix aigrelette
+la sonnette de Garrigou, et cette fois le malheureux officiant, tout
+abandonné au démon de gourmandise, se rue sur le missel et dévore les
+pages avec l'avidité de son appétit en surexcitation. Frénétiquement il
+se baisse, se relève, esquisse les signes de croix, les génuflexions,
+raccourcit tous ses gestes pour avoir plus tôt fini. A peine s'il étend
+ses bras à l'Évangile, s'il frappe sa poitrine au _Confiteor_. Entre le
+clerc et lui c'est à qui bredouillera le plus vite. Versets et répons se
+précipitent, se bousculent. Les mots à moitié prononcés, sans ouvrir
+la bouche, ce qui prendrait trop de temps, s'achèvent en murmures
+incompréhensibles.
+
+_Oremus ps... ps... ps..._
+
+_Mea culpa...pa...pa..._
+
+Pareils à des vendangeurs pressés foulant le raisin de la cuve, tous
+deux barbotent dans le latin de la messe, en envoyant des éclaboussures
+de tous les côtés.
+
+_Dom... scum!..._ dit Balaguère.
+
+_... Stutuo!..._ répond Garrigou; et tout le temps la damnée petite
+sonnette est là qui tinte à leurs oreilles, comme ces grelots qu'on met
+aux chevaux de poste pour les faire galoper à la grande vitesse. Pensez
+que de ce train-là une messe basse est vite expédiée.
+
+--Et de deux! dit le chapelain tout essoufflé; puis sans prendre le
+temps de respirer, rouge, suant, il dégringole les marches de l'autel
+et...
+
+Drelindin din!... Drelindin din!...
+
+C'est la troisième messe qui commence. Il n'y a plus que quelques pas
+à faire pour arriver à la salle à manger; mais, hélas! à mesure que
+le réveillon approche, l'infortuné Balaguère se sent pris d'une folie
+d'impatience et de gourmandise. Sa vision s'accentue, les carpes dorées,
+les dindes rôties, sont là, là... Il les touche;... il les... Oh!
+Dieu!... Les plats fument, les vins embaument; et secouant son grelot
+enragé, la petite sonnette lui crie:
+
+--Vite, vite, encore plus vite!...
+
+Mais comment pourrait-il aller plus vite? Ses lèvres remuent à peine. Il
+ne prononce plus les mots... A moins de tricher tout à fait le bon
+Dieu et de lui escamoter sa messe... Et c'est ce qu'il fait, le
+malheureux!... De tentation en tentation il commence par sauter un
+verset, puis deux. Puis l'épître est trop longue, il ne la finit pas,
+effleure l'évangile, passe devant le _Credo_ sans entrer, saute le
+_Pater_, salue de loin la préface, et par bonds et par élans se
+précipite ainsi dans la damnation éternelle, toujours suivi de l'infâme
+Garrigou (_vade rétro, Satanas!_) qui le seconde avec une merveilleuse
+entente, lui relève sa chasuble, tourne les feuillets deux par deux,
+bouscule les pupitres, renverse les burettes, et sans cesse secoue la
+petite sonnette de plus en plus fort, de plus en plus vite.
+
+Il faut voir la figure effarée que font tous les assistants! Obligés de
+suivre à la mimique du prêtre cette messe dont ils n'entendent pas un
+mot, les uns se lèvent quand les autres s'agenouillent, s'asseyent quand
+les autres sont debout; et toutes les phases de ce singulier office se
+confondent sur les bancs dans une foule d'attitudes diverses. L'étoile
+de Noël en route dans les chemins du ciel, là-bas, vers la petite
+étable, pâlit d'épouvanté en voyant cette confusion...
+
+--L'abbé va trop vite... On ne peut pas suivre, murmure la vieille
+douairière en agitant sa coiffe avec égarement.
+
+Maître Arnoton, ses grandes lunettes d'acier sur le nez, cherche dans
+son paroissien où diantre on peut bien en être. Mais au fond, tous ces
+braves gens, qui eux aussi pensent à réveillonner, ne sont pas fâchés
+que la messe aille ce train de poste; et quand dom Balaguère, la figure
+rayonnante, se tourne vers l'assistance en criant de toutes ses forces:
+_Ite, missa est_, il n'y a qu'une voix dans la chapelle pour lui
+répondre un _Deo gratias_ si joyeux, si entraînant, qu'on se croirait
+déjà à table au premier toast du réveillon.
+
+
+III
+
+
+Cinq minutes après, la foule des seigneurs s'asseyait dans la grande
+salle, le chapelain au milieu d'eux. Le château, illuminé de haut en
+bas, retentissait de chants, de cris, de rires, de rumeurs; et le
+vénérable dom Balaguère plantait sa fourchette dans une aile de
+gelinotte, noyant le remords de son péché sous des flots de vin du pape
+et de bons jus de viandes. Tant il but et mangea, le pauvre saint
+homme, qu'il mourut dans la nuit d'une terrible attaque, sans avoir eu
+seulement le temps de se repentir; puis, au matin, il arriva dans le
+ciel encore tout en rumeur des fêtes de la nuit, et je vous laisse à
+penser comme il y fut reçu.
+
+--Retire-toi de mes yeux, mauvais chrétien! lui dit le souverain Juge,
+notre maître à tous. Ta faute est assez grande pour effacer toute une
+vie de vertu... Ah! tu m'as volé une messe de nuit... Eh bien! tu m'en
+payeras trois cents en place, et tu n'entreras en paradis que quand tu
+auras célébré dans ta propre chapelle ces trois cents messes de Noël en
+présence de tous ceux qui ont péché par ta faute et avec toi...
+
+...Et voilà la vraie légende de dom Balaguère comme on la raconte au
+pays des olives. Aujourd'hui le château de Trinquelage n'existe plus,
+mais la chapelle se tient encore droite tout en haut du mont Ventoux,
+dans un bouquet de chênes verts. Le vent fait battre sa porte disjointe,
+l'herbe encombre le seuil; il y a des nids aux angles de l'autel et dans
+l'embrasure des hautes croisées dont les vitraux coloriés ont disparu
+depuis longtemps. Cependant il paraît que tous les ans, à Noël, une
+lumière surnaturelle erre parmi ces ruines, et qu'en allant aux messes
+et aux réveillons, les paysans aperçoivent ce spectre de chapelle
+éclairé de cierges invisibles qui brûlent au grand air, même sous la
+neige et le vent. Vous en rirez si vous voulez, mais un vigneron de
+l'endroit, nommé Garrigue, sans doute un descendant de Garrigou, m'a
+affirmé qu'un soir de Noël, se trouvant un peu en ribote, il s'était
+perdu dans la montagne du côté de Trinquelage; et voici ce qu'il avait
+vu... Jusqu'à onze heures, rien. Tout était silencieux, éteint,
+inanimé. Soudain, vers minuit, un carillon sonna tout en haut du
+clocher, un vieux, vieux carillon qui avait l'air d'être à dix lieues.
+Bientôt, dans le chemin qui monte, Garrigue vit trembler des feux,
+s'agiter des ombres indécises. Sous le porche de la chapelle, on
+marchait, on chuchotait:
+
+--Bonsoir, maître Arnoton!
+
+--Bonsoir, bonsoir, mes enfants!...
+
+Quand tout le monde fut entré, mon vigneron, qui était très brave,
+s'approcha doucement, et regardant par la porte cassée eut un singulier
+spectacle. Tous ces gens qu'il avait vus passer étaient rangés autour
+du choeur, dans la nef en ruine, comme si les anciens bancs existaient
+encore. De belles dames en brocart avec des coiffes de dentelle, des
+seigneurs chamarrés du haut en bas, des paysans en jaquettes fleuries
+ainsi qu'en avaient nos grands-pères, tous l'air vieux, fané,
+poussiéreux, fatigué. De temps en temps, des oiseaux de nuit, hôtes
+habituels de la chapelle, réveillés par toutes ces lumières, venaient
+rôder autour des cierges dont la flamme montait droite et vague comme si
+elle avait brûlé derrière une gaze; et ce qui amusait beaucoup Garrigue,
+c'était un certain personnage à grandes lunettes d'acier, qui secouait à
+chaque instant sa haute perruque noire sur laquelle un de ces oiseaux se
+tenait droit tout empêtré en battant silencieusement des ailes...
+
+Dans le fond, un petit vieillard de taille enfantine, à genoux au milieu
+du choeur, agitait désespérément une sonnette sans grelot et sans voix,
+pendant qu'un prêtre, habillé de vieil or, allait, venait devant l'autel
+en récitant des oraisons dont on n'entendait pas un mot... Bien sûr
+c'était dom Balaguère, en train de dire sa troisième messe basse.
+
+
+
+LES ORANGES.
+
+FANTAISIE.
+
+
+A Paris, les oranges ont l'air triste de fruits tombés ramassés sous
+l'arbre. A l'heure où elles vous arrivent, en plein hiver pluvieux et
+froid, leur écorce éclatante, leur parfum exagéré dans ces pays de
+saveurs tranquilles, leur donnent un aspect étrange, un peu bohémien.
+Par les soirées brumeuses, elles longent tristement les trottoirs,
+entassées dans leurs petites charrettes ambulantes, à la lueur sourde
+d'une lanterne en papier rouge. Un cri monotone et grêle les escorte,
+perdu dans le roulement des voitures, le fracas des omnibus:
+
+--A deux sous la Valence!
+
+Pour les trois quarts des Parisiens, ce fruit cueilli au loin, banal
+dans sa rondeur, où l'arbre n'a rien laissé qu'une mince attache verte,
+tient de la sucrerie, de la confiserie. Le papier de soie qui l'entoure,
+les fêtes qu'il accompagne, contribuent à cette impression. Aux
+approches de janvier surtout, les milliers d'oranges disséminées par les
+rues, toutes ces écorces traînant dans la boue du ruisseau, font songer
+à quelque arbre de Noël gigantesque qui secouerait sur Paris ses
+branches chargées de fruits factices. Pas un coin où on ne les
+rencontre. A la vitrine claire des étalages, choisies et parées; à la
+porte des prisons et des hospices, parmi les paquets de biscuits, les
+tas de pommes; devant l'entrée des bals, des spectacles du dimanche. Et
+leur parfum exquis se mêle à l'odeur du gaz, au bruit des crincrins, à
+la poussière des banquettes du paradis. On en vient à oublier qu'il faut
+des orangers pour produire les oranges, car pendant que le fruit
+nous arrive directement du Midi à pleines caisses, l'arbre, taillé,
+transformé, déguisé, de la serre chaude où il passe l'hiver, ne fait
+qu'une courte apparition au plein air des jardins publics.
+
+Pour bien connaître les oranges, il faut les avoir vues chez elles, aux
+îles Baléares, en Sardaigne, en Corse, en Algérie, dans l'air bleu doré,
+l'atmosphère tiède de la Méditerranée. Je me rappelle un petit bois
+d'orangers, aux portes de Blidah; c'est là qu'elles étaient belles! Dans
+le feuillage sombre, lustré, vernissé, les fruits avaient l'éclat de
+verres de couleur, et doraient l'air environnant avec cette auréole de
+splendeur qui entoure les fleurs éclatantes. Çà et là des éclaircies
+laissaient voir à travers les branches les remparts de la petite ville,
+le minaret d'une mosquée, le dôme d'un marabout, et au-dessus l'énorme
+masse de l'Atlas, verte à sa base, couronnée de neige comme d'une
+fourrure blanche, avec des moutonnements, un flou de flocons tombés.
+
+Une nuit, pendant que j'étais là, je ne sais par quel phénomène ignoré
+depuis trente ans cette zone de frimas et d'hiver se secoua sur la ville
+endormie, et Blidah se réveilla transformée, poudrée à blanc. Dans cet
+air algérien si léger, si pur, la neige semblait une poussière de nacre.
+Elle avait des reflets de plumes de paon blanc. Le plus beau, c'était
+le bois d'orangers. Les feuilles solides gardaient la neige intacte et
+droite comme des sorbets sur des plateaux de laque, et tous les fruits
+poudrés à frimas avaient une douceur splendide, un rayonnement discret
+comme de l'or voilé de claires étoffes blanches. Cela donnait vaguement
+l'impression d'une fête d'église, de soutanes rouges sous des robes de
+dentelles, de dorures d'autel enveloppées de guipures...
+
+Mais mon meilleur souvenir d'oranges me vient encore de Barbicaglia, un
+grand jardin auprès d'Ajaccio où j'allais faire la sieste aux heures
+de chaleur. Ici les orangers, plus hauts, plus espacés qu'à Blidah,
+descendaient jusqu'à la route, dont le jardin n'était séparé que par une
+haie vive et un fossé. Tout de suite après, c'était la mer, l'immense
+mer bleue... Quelles bonnes heures j'ai passées dans ce jardin!
+Au-dessus de ma tête, les orangers en fleur et en fruit brûlaient leurs
+parfums d'essences. De temps en temps, une orange mûre, détachée tout à
+coup, tombait près de moi comme alourdie de chaleur, avec un bruit
+mat, sans écho, sur la terre pleine. Je n'avais qu'à allonger la main.
+C'étaient des fruits superbes, d'un rouge pourpre à l'intérieur. Ils
+me paraissaient exquis, et puis l'horizon était si beau! Entre les
+feuilles, la mer mettait des espaces bleus éblouissants comme des
+morceaux de verre brisés qui miroitaient dans la brume de l'air. Avec
+cela le mouvement du flot agitant l'atmosphère à de grandes distances,
+ce murmure cadencé qui vous berce comme dans une barque invisible, la
+chaleur, l'odeur des oranges... Ah! qu'on était bien pour dormir dans
+le jardin de Barbicaglia!
+
+Quelquefois cependant, au meilleur moment de la sieste, des éclats de
+tambour me réveillaient en sursaut. C'étaient de malheureux tapins qui
+venaient s'exercer en bas, sur la route. A travers les trous de la haie,
+j'apercevais le cuivre des tambours et les grands tabliers blancs sur
+les pantalons rouges. Pour s'abriter un peu de la lumière aveuglante que
+la poussière de la route leur renvoyait impitoyablement, les pauvres
+diables venaient se mettre au pied du jardin, dans l'ombre courte de la
+haie. Et ils tapaient! et ils avaient chaud! Alors, m'arrachant de force
+à mon hypnotisme, je m'amusais à leur jeter quelques-uns de ces beaux
+fruits d'or rouge qui pendaient près de ma main. Le tambour visé
+s'arrêtait. Il y avait une minute d'hésitation, un regard circulaire
+pour voir d'où venait la superbe orange roulant devant lui dans le
+fossé; puis il la ramassait bien vite et mordait à pleines dents sans
+même enlever l'écorce.
+
+Je me souviens aussi que tout à côté de Barbicaglia, et séparé seulement
+par un petit mur bas, il y avait un jardinet assez bizarre que je
+dominais de la hauteur où je me trouvais. C'était un petit coin de terre
+bourgeoisement dessiné. Ses allées blondes de sable, bordées de buis
+très vert, les deux cyprès de sa porte d'entrée, lui donnaient l'aspect
+d'une bastide marseillaise. Pas une ligne d'ombre. Au fond, un bâtiment
+de pierre blanche avec des jours de caveau au ras du sol. J'avais
+d'abord cru à une maison de campagne; mais, en y regardant mieux, la
+croix qui la surmontait, une inscription que je voyais de loin creusée
+dans la pierre, sans en distinguer le texte, me firent reconnaître un
+tombeau de famille corse. Tout autour d'Ajaccio, il y a beaucoup de ces
+petites chapelles mortuaires, dressées au milieu de jardins à elles
+seules. La famille y vient, le dimanche, rendre visite à ses morts.
+Ainsi comprise, la mort est moins lugubre que dans la confusion des
+cimetières. Des pas amis troublent seuls le silence.
+
+De ma place, je voyais un bon vieux trottiner tranquillement par les
+allées. Tout le jour il taillait les arbres, bêchait, arrosait, enlevait
+les fleurs fanées avec un soin minutieux; puis, au soleil couchant, il
+entrait dans la petite chapelle où dormaient les morts de sa famille; il
+resserrait la bêche, les râteaux, les grands arrosoirs; tout cela avec
+la tranquillité, la sérénité d'un jardinier de cimetière. Pourtant,
+sans qu'il s'en rendît bien compte, ce brave homme travaillait avec un
+certain recueillement, tous les bruits amortis et la porte du caveau
+refermée, chaque fois discrètement comme s'il eût craint de réveiller
+quelqu'un. Dans le grand silence radieux, l'entretien de ce petit jardin
+ne troublait pas un oiseau, et son voisinage n'avait rien d'attristant.
+Seulement la mer en paraissait plus immense, le ciel plus haut, et cette
+sieste sans fin mettait tout autour d'elle, parmi la nature troublante,
+accablante à force de vie, le sentiment de l'éternel repos...
+
+
+
+LES DEUX AUBERGES
+
+
+C'était en revenant de Nîmes, une après-midi de juillet. Il faisait
+une chaleur accablante. A perte de vue, la route blanche, embrasée,
+poudroyait entre les jardins d'oliviers et de petits chênes, sous un
+grand soleil d'argent mat qui remplissait tout le ciel. Pas une tache
+d'ombre, pas un souffle de vent. Rien que la vibration de l'air chaud
+et le cri strident des cigales, musique folle, assourdissante, à
+temps pressés, qui semble la sonorité même de cette immense vibration
+lumineuse... Je marchais en plein désert depuis deux heures, quand
+tout à coup, devant moi, un groupe de maisons blanches se dégagea de la
+poussière de la route.
+
+C'était ce qu'on appelle le relais de Saint-Vincent: cinq ou six _mas_,
+de longues granges à toiture rouge, un abreuvoir sans eau dans un
+bouquet de figuiers maigres, et, tout au bout du pays, deux grandes
+auberges qui se regardent face à face de chaque côté du chemin.
+
+Le voisinage de ces auberges avait quelque chose de saisissant. D'un
+côté, un grand bâtiment neuf, plein de vie, d'animation, toutes les
+portes ouvertes, la diligence arrêtée devant, les chevaux fumants qu'on
+dételait, les voyageurs descendus buvant à la hâte sur la route dans
+l'ombre courte des murs; la cour encombrée de mulets, de charrettes;
+des rouliers couchés sous les hangars en attendant _la fraîche_. A
+l'intérieur, des cris, des jurons, des coups de poing sur les tables, le
+choc des verres, le fracas des billards, les bouchons de limonades qui
+sautaient, et, dominant tout ce tumulte, une voix joyeuse, éclatante,
+qui chantait à faire trembler les vitres:
+
+ La belle Margoton
+ Tant matin s'est levée,
+ A pris son broc d'argent,
+ A l'eau s'en est allée...
+
+... L'auberge d'en face, au contraire, était silencieuse et comme
+abandonnée. De l'herbe sous le portail, des volets cassés, sur la porte
+un rameau de petit houx tout rouillé qui pendait comme un vieux panache,
+les marches du seuil calées avec des pierres de la route... Tout cela
+si pauvre, si pitoyable, que c'était une charité vraiment de s'arrêter
+là pour boire un coup.
+
+ * * * * *
+
+En entrant, je trouvai une longue salle déserte et morne, que le jour
+éblouissant de trois grandes fenêtres sans rideaux fait plus morne et
+plus déserte encore. Quelques tables boiteuses où traînaient des verres
+ternis par la poussière, un billard crevé qui tendait ses quatre blouses
+comme des sébiles, un divan jaune, un vieux comptoir, dormaient là dans
+une chaleur malsaine et lourde. Et des mouches! des mouches! jamais je
+n'en avais tant vu: sur le plafond, collées aux vitres, dans les verres,
+par grappes... Quand j'ouvris la porte, ce fut un bourdonnement, un
+frémissement d'ailes comme si j'entrais dans une ruche.
+
+Au fond de la salle, dans l'embrasure d'une croisée, il y avait une
+femme debout contre la vitre, très occupée à regarder dehors. Je
+l'appelai deux fois:
+
+--Hé! l'hôtesse!
+
+Elle se retourna lentement, et me laissa voir une pauvre figure de
+paysanne, ridée, crevassée, couleur de terre, encadrée dans de longues
+barbes de dentelle rousse comme en portent les vieilles de chez nous.
+Pourtant ce n'était pas une vieille femme; mais les larmes l'avaient
+toute fanée.
+
+--Qu'est-ce que vous voulez? me demanda-t-elle en essuyant ses yeux.
+
+--M'asseoir un moment et boire quelque chose...
+
+Elle me regarda très étonnée, sans bouger de sa place, comme si elle ne
+comprenait pas.
+
+--Ce n'est donc pas une auberge ici?
+
+La femme soupira:
+
+--Si... c'est une auberge, si vous voulez... Mais pourquoi n'allez-vous
+pas en face comme les autres? C'est bien plus gai...
+
+--C'est trop gai pour moi... J'aime mieux rester chez vous.
+
+Et, sans attendre sa réponse, je m'installai devant une table.
+
+Quand elle fut bien sûre que je parlais sérieusement, l'hôtesse se mit à
+aller et venir d'un air très affairé, ouvrant des tiroirs, remuant des
+bouteilles, essuyant des verres, dérangeant les mouches... On sentait
+que ce voyageur à servir était tout un événement. Par moments la
+malheureuse s'arrêtait, et se prenait la tête comme si elle désespérait
+d'en venir à bout.
+
+Puis elle passait dans la pièce du fond; je l'entendais remuer de
+grosses clefs, tourmenter des serrures, fouiller dans la huche au pain,
+souffler, épousseter, laver des assiettes. De temps en temps, un gros
+soupir, un sanglot mal étouffé...
+
+Après un quart d'heure de ce manège, j'eus devant moi une assiettée de
+_passerilles_ (raisins secs), un vieux pain de Beaucaire aussi dur que
+du grès, et une bouteille de piquette.
+
+--Vous êtes servi, dit l'étrange créature, et elle retourna bien vite
+prendre sa place devant la fenêtre.
+
+ * * * * *
+
+Tout en buvant, j'essayai de la faire causer.
+
+--Il ne vous vient pas souvent du monde, n'est-ce pas, ma pauvre femme?
+
+--Oh! non, monsieur, jamais personne... Quand nous étions seuls dans
+le pays, c'était différent: nous avions le relais, des repas de chasse
+pendant le temps des macreuses, des voitures toute l'année... Mais
+depuis que les voisins sont venus s'établir, nous avons tout perdu...
+Le monde aime mieux aller en face. Chez nous, on trouve que c'est trop
+triste... Le fait est que la maison n'est pas bien agréable. Je ne suis
+pas belle, j'ai les fièvres, mes deux petites sont mortes... Là-bas,
+au contraire, on rit tout le temps. C'est une Arlésienne qui tient
+l'auberge, une belle femme avec des dentelles et trois tours de chaîne
+d'or au cou. Le conducteur, qui est son amant, lui amène la diligence.
+Avec ça un tas d'enjôleuses pour chambrières... Aussi, il lui en vient
+de la pratique! Elle a toute la jeunesse de Bezouces, de Redessan, de
+Jonquières. Les rouliers font un détour pour passer par chez elle...
+Moi, je reste ici tout le jour, sans personne, à me consumer.
+
+Elle disait cela d'une voix distraite, indifférente, le front toujours
+appuyé contre la vitre. Il y avait évidemment dans l'auberge d'en face
+quelque chose qui la préoccupait...
+
+Tout à coup, de l'autre côté de la route, il se fit un grand mouvement.
+La diligence s'ébranlait dans la poussière. On entendait des coups de
+fouet, les fanfares du postillon, les filles accourues sur la porte qui
+criaient:
+
+--Adiousias!... adiousias!... et par là-dessus la formidable voix de
+tantôt reprenant de plus belle:
+
+ A pris son broc d'argent,
+ A l'eau s'en est allée;
+ De là n'a vu venir
+ Trois chevaliers d'armée...
+
+...A cette voix l'hôtesse frissonna de tout son corps, et, se tournant
+vers moi:
+
+--Entendez-vous? me dit-elle tout bas, c'est mon mari... N'est-ce pas
+qu'il chante bien?
+
+Je la regardai, stupéfait.
+
+--Comment? votre mari!... Il va donc là-bas, lui aussi?
+
+Alors elle, d'un air navré, mais avec une grande douceur:
+
+--Qu'est-ce que voulez, monsieur? Les hommes sont comme ça, ils
+n'aiment pas voir pleurer; et moi je pleure toujours depuis la mort
+des petites... Puis, c'est si triste cette grande baraque où il n'y a
+jamais personne... Alors, quand il s'ennuie trop, mon pauvre José
+va boire en face, et comme il a une belle voix, l'Arlésienne le fait
+chanter. Chut!... le voilà qui recommence.
+
+Et, tremblante, les mains en avant, avec de grosses larmes qui la
+faisaient encore plus laide, elle était là comme en extase devant la
+fenêtre à écouter son José chanter pour l'Arlésienne:
+
+ Le premier lui a dit:
+ «Bonjour, belle mignonne!»
+
+
+
+A MILIANAH
+
+NOTES DE VOYAGE.
+
+
+Cette fois, je vous emmène passer la journée dans une jolie petite ville
+d'Algérie, à deux ou trois cents lieues du moulin... Cela nous changera
+un peu des tambourins et des cigales...
+
+... Il va pleuvoir; le ciel est gris, les crêtes du mont Zaccar
+s'enveloppent de brume. Dimanche triste... Dans ma petite chambre
+d'hôtel, la fenêtre ouverte sur les remparts arabes, j'essaye de me
+distraire en allumant des cigarettes... On a mis à ma disposition
+toute la bibliothèque de l'hôtel; entre une histoire très détaillée
+de l'enregistrement et quelques romans de Paul de Kock je découvre un
+volume dépareillé de Montaigne... Ouvert le livre au hasard, relu
+l'admirable lettre sur la mort de la Boétie... Me voilà plus rêveur
+et plus sombre que jamais... Quelques gouttes de pluie tombent déjà.
+Chaque goutte, en tombant sur le rebord de la croisée, fait une
+large étoile dans la poussière entassée là depuis les pluies de l'an
+dernier... Mon livre me glisse des mains, et je passe de longs instants
+à regarder, cette étoile mélancolique...
+
+Deux heures sonnent à l'horloge de la ville, un ancien _marabout_ dont
+j'aperçois d'ici les grêles murailles blanches... Pauvre diable de
+marabout! Qui lui aurait dit cela, il y a trente ans, qu'un jour il
+porterait au milieu de la poitrine un gros cadran municipal, et que,
+tous les dimanches, sur le coup de deux heures, il donnerait aux églises
+de Milianah le signal de sonner les vêpres?... Ding! dong! voilà les
+cloches parties!... Nous en avons pour longtemps...
+
+Décidément, cette chambre est triste. Les grosses araignées du matin,
+qu'on appelle pensées philosophiques, on tissé leurs toiles dans tous
+les coins... Allons dehors.
+
+ * * * * *
+
+J'arrive sur la grande place. La musique du 3e de ligne, qu'un peu de
+pluie n'épouvante pas, vient de se ranger autour de son chef. A une des
+fenêtres de la division, le général paraît, entouré de ses demoiselles;
+sur la place le sous-préfet se promène de long en large au bras du juge
+de paix. Une demi-douzaine de petits Arabes à moitié nus, jouent aux
+billes dans un coin avec des cris féroces. Là-bas, un vieux juif en
+guenilles vient chercher un rayon de soleil qu'il avait laissé hier à
+cet endroit et qu'il s'étonne de ne plus trouver... «Une, deux, trois,
+partez!» La musique entonne une ancienne mazurka de Talexy, que les
+orgues de Barbarie jouaient l'hiver dernier sous mes fenêtres. Cette
+mazurka m'ennuyait autrefois; aujourd'hui elle m'émeut jusqu'aux larmes.
+
+Oh! comme ils sont heureux les musiciens du 3e! L'oeil fixé sur les
+doubles croches, ivres de rythme et de tapage, ils ne songent à rien
+qu'à compter leurs mesures. Leur âme, toute leur âme tient dans ce carré
+de papier large comme la main,--qui tremble au bout de l'instrument
+entre deux dents de cuivre. «Une, deux, trois, partez!» Tout est là pour
+ces braves gens; jamais les airs nationaux qu'ils jouent ne leur ont
+donné le mal du pays... Hélas! moi qui ne suis pas de la musique, cette
+musique me fait peine, et je m'éloigne...
+
+ * * * * *
+
+Où pourrais-je bien la passer, cette grise après-midi de dimanche? Bon!
+la boutique de Sid'Omar est ouverte... Entrons chez Sid'Omar.
+
+Quoiqu'il ait une boutique, Sid'Omar n'est point un boutiquier. C'est un
+prince du sang, le fils d'un ancien dey d'Alger qui mourut étranglé par
+les janissaires... A la mort de son père, Sid'Omar se réfugia dans
+Milianah avec sa mère qu'il adorait, et vécut là quelques années comme
+un grand seigneur philosophe parmi ses lévriers, ses faucons, ses
+chevaux et ses femmes, dans de jolis palais très frais, pleins
+d'orangers et de fontaines. Vinrent les Français. Sid'Omar, d'abord
+notre ennemi et l'allié d'Abd-el-Kader, finit par se brouiller avec
+l'émir et fit sa soumission. L'émir, pour se venger, entra dans Milianah
+en l'absence de Sid'Omar, pilla ses palais, rasa ses orangers, emmena
+ses chevaux et ses femmes, et fit écraser la gorge de sa mère sous le
+couvercle d'un grand coffre... La colère de Sid'Omar fut terrible: sur
+l'heure même il se mit au service de la France, et nous n'eûmes pas de
+meilleur ni de plus féroce soldat que lui tant que dura notre guerre
+contre l'émir. La guerre finie, Sid'Omar revint à Milianah; mais encore
+aujourd'hui, quand on parle d'Abd-el-Kader devant lui, il devient pâle
+et ses yeux s'allument.
+
+Sid'Omar a soixante ans. En dépit de l'âge et de la petite vérole, son
+visage est resté beau: de grands cils, un regard de femme, un sourire
+charmant, l'air d'un prince. Ruiné par la guerre, il ne lui reste de son
+ancienne opulence qu'une ferme dans la plaine du Chélif et une maison à
+Milianah, où il vit bourgeoisement avec ses trois fils élevés sous
+ses yeux. Les chefs indigènes l'ont en grande vénération. Quand une
+discussion s'élève, on le prend volontiers pour arbitre, et son jugement
+fait loi presque toujours. Il sort peu: on le trouve toutes les
+après-midi dans une boutique attenant à sa maison et qui ouvre sur la
+rue. Le mobilier de cette pièce n'est pas riche:--des murs blancs peints
+à la chaux, un banc de bois circulaire, des coussins, de longues pipes,
+deux braseros... C'est là que Sid'Omar donne audience et rend la
+justice. Un Salomon en boutique.
+
+ * * * * *
+
+Aujourd'hui dimanche, l'assistance est nombreuse. Une douzaine de chefs
+sont accroupis, dans leurs beurnouss, tout autour de la salle. Chacun
+d'eux a près de lui une grande pipe, et une petite tasse de café dans un
+fin coquetier de filigrane. J'entre, personne ne bouge... De sa place,
+Sid'Omar envoie à ma rencontre son plus charmant sourire et m'invite de
+la main à m'asseoir près de lui, sur un grand coussin de soie jaune;
+puis, un doigt sur les lèvres, il me fait signe d'écouter.
+
+Voici le cas:--Le caïd des Beni-Zougzougs ayant eu quelque contestation
+avec un juif de Milianah au sujet d'un lopin de terre, les deux parties
+sont convenues de porter le différend devant Sid'Omar et de s'en
+remettre à son jugement. Rendez-vous est pris pour le jour même, les
+témoins sont convoqués; tout à coup voilà mon juif qui se ravise, et
+vient, seul, sans témoins, déclarer qu'il aime mieux s'en rapporter au
+juge de paix des Français qu'à Sid'Omar... L'affaire en est là à mon
+arrivée.
+
+Le juif--vieux, barbe terreuse, veste marron, bas bleus, casquette en
+velours--lève le nez au ciel, roule des yeux suppliants, baise les
+babouches de Sid'Omar, penche la tête, s'agenouille, joint les mains...
+Je ne comprends pas l'arabe, mais à la pantomime du juif, au mot: _Zouge
+de paix, zouge de paix_, qui revient à chaque instant, je devine tout ce
+beau discours:
+
+--Nous ne doutons pas de Sid'Omar, Sid'Omar est sage, Sid'Omar est
+juste... Toutefois le zouge de paix fera bien mieux notre affaire.
+
+L'auditoire, indigné, demeure impassible comme un Arabe qu'il est...
+Allongé sur son coussin, l'oeil noyé, le bouquin d'ambre aux lèvres,
+Sid'Omar--dieu de l'ironie--sourit en écoutant. Soudain, au milieu de sa
+plus belle période, le juif est interrompu par un énergique _caramba_!
+qui l'arrête net; en même temps un colon espagnol, venu là comme témoin
+du caïd, quitte sa place et, s'approchant d'Iscariote, lui verse sur
+la tête un plein panier d'imprécations de toutes langues, de toutes
+couleurs,--entre autres certain vocable français trop gros monsieur pour
+qu'on le répète ici... Le fils de Sid'Omar, qui comprend le français,
+rougit d'entendre un mot pareil en présence de son père et sort de la
+salle.--Retenir ce trait de l'éducation arabe.--L'auditoire est toujours
+impassible, Sid'Omar toujours souriant. Le juif s'est relevé et gagne la
+porte à reculons, tremblant de peur, mais gazouillant de plus belle son
+éternel _zouge de paix, zouge de paix_... Il sort. L'Espagnol, furieux,
+se précipite derrière lui, le rejoint dans la rue et par deux fois--vli!
+vlan!--le frappe en plein visage... Iscariote tombe à genoux, les bras
+en croix... L'Espagnol, un peu honteux, rentre dans la boutique... Dès
+qu'il est rentré,--le juif se relève et promène un regard sournois
+sur la foule bariolée qui l'entoure. Il y a là des gens de tout
+cuir,--Maltais, Mahonais, nègres, Arabes, tous unis dans la haine du
+juif et joyeux d'en voir maltraiter un... Iscariote hésite un instant,
+puis, prenant un Arabe par le pan de son beurnouss:
+
+--Tu l'as vu, Achmed, tu l'as vu... tu étais là... Le chrétien m'a
+frappé... Tu seras témoin... bien... bien... tu seras témoin.
+
+L'Arabe dégage son beurnouss et repousse le juif... Il ne sait rien, il
+n'a rien vu: juste au moment, il tournait la tête...
+
+--Mais toi, Kaddour, tu l'as vu... tu as vu le chrétien me battre...
+crie le malheureux Iscariote à un gros nègre en train d'éplucher une
+figue de Barbarie...
+
+Le nègre crache en signe de mépris et s'éloigne, il n'a rien vu... Il
+n'a rien vu non plus, ce petit Maltais dont les yeux de charbon luisent
+méchamment derrière sa barrette; elle n'a rien vu, cette Mahonaise au
+teint de brique qui se sauve en riant, son panier de grenades sur la
+tête...
+
+Le juif a beau crier, prier, se démener... pas de témoin! personne n'a
+rien vu... Par bonheur deux de ses coreligionnaires passent dans la rue
+à ce moment, l'oreille basse, rasant les murailles. Le juif les avise:
+
+--Vite, vite, mes frères! Vite à l'homme d'affaires! Vite au _zouge
+de paix_!... Vous l'avez vu, vous autres... vous avez vu qu'on a battu
+le vieux!
+
+S'ils l'ont vu!... Je crois bien.
+
+... Grand émoi dans la boutique de Sid'-Omar... Le cafetier remplit les
+tasses, rallume les pipes. On cause, on rit à belles dents. C'est si
+amusant de voir rosser un juif!... Au milieu du brouhaha et de la fumée,
+je gagne la porte doucement; j'ai envie d'aller rôder un peu du côté
+d'Israël pour savoir comment les coreligionnaires d'Iscariote ont pris
+l'affront fait à leur frère...
+
+--Viens dîner ce soir, _moussiou_, me crie le bon Sid'Omar...
+
+J'accepte, je remercie. Me voilà dehors. Au quartier juif, tout le monde
+est sur pied. L'affaire fait déjà grand bruit. Personne aux échoppes.
+Brodeurs, tailleurs, bourreliers,--tout Israël est dans la rue... Les
+hommes--en casquette de velours, en bas de laine bleue--gesticulant
+bruyamment, par groupes... Les femmes, pâles, bouffies, raides comme
+des idoles de bois dans leurs robes plates à plastron d'or, le
+visage entouré de bandelettes noires, vont d'un groupe à l'autre en
+miaulant... Au moment où j'arrive, un grand mouvement se fait dans la
+foule. On s'empresse, on se précipite... Appuyé sur ses témoins, le
+juif--héros de l'aventure--passe entre deux haies de casquettes, sous
+une pluie d'exhortations:
+
+--Venge-toi, frère, venge-nous, venge le peuple juif. Ne crains rien; tu
+as la loi pour toi.
+
+Un affreux nain, puant la poix et le vieux cuir, s'approche de moi d'un
+air piteux, avec de gros soupirs:
+
+--Tu vois! me dit-il. Les pauvres juifs, comme on nous traite! C'est un
+vieillard! regarde. Ils l'ont presque tué.
+
+De vrai, le pauvre Iscariote a l'air plus mort que vif. Il passe devant
+moi,--l'oeil éteint, le visage défait; ne marchant pas, se traînant...
+Une forte indemnité est seule capable de le guérir; aussi ne le
+mène-t-on pas chez le médecin, mais chez l'agent d'affaires.
+
+ * * * * *
+
+Il y a beaucoup d'agents d'affaires en Algérie, presque autant que de
+sauterelles. Le métier est bon, paraît-il. Dans tous les cas, il a
+cet avantage qu'on y peut entrer de plain-pied, sans examens, ni
+cautionnement, ni stage. Comme à Paris nous nous faisons hommes de
+lettres, on se fait agent d'affaires en Algérie. Il suffit pour cela de
+savoir un peu de français, d'espagnol, d'arabe, d'avoir toujours un code
+dans ses fontes, et sur toute chose le tempérament du métier.
+
+Les fonctions de l'agent sont très variées: tour à tour avocat, avoué,
+courtier, expert, interprète, teneur de livres, commissionnaire,
+écrivain public, c'est le maître Jacques de la colonie. Seulement
+Harpagon n'en avait qu'un, de maître Jacques, et la colonie en a plus
+qu'il ne lui en faut. Rien qu'à Milianah, on les compte par douzaines.
+En général, pour éviter les frais de bureau, ces messieurs
+reçoivent leurs clients au café de la grand'place et donnent leurs
+consultations--les donnent-ils?--entre l'absinthe et le champoreau.
+
+C'est vers le café de la grand'place que le digne Iscariote s'achemine,
+flanqué de ses deux témoins. Ne les suivons pas.
+
+ * * * * *
+
+En sortant du quartier juif, je passe devant la maison du bureau arabe.
+Du dehors, avec son chapeau d'ardoises et le drapeau français qui
+flotte dessus, on la prendrait pour une mairie de village. Je connais
+l'interprète, entrons fumer une cigarette avec lui. De cigarette en
+cigarette, je finirai bien par le tuer, ce dimanche sans soleil!
+
+La cour qui précède le bureau est encombrée d'Arabes en guenilles. Ils
+sont là une cinquantaine à faire antichambre, accroupis, le long du mur,
+dans leurs beurnouss. Cette antichambre bédouine exhale--quoique en
+plein air--une forte odeur de cuir humain. Passons vite... Dans le
+bureau, je trouve l'interprète aux prises avec deux grands braillards
+entièrement nus sous de longues couvertures crasseuses, et racontant
+d'une mimique enragée je ne sais quelle histoire de chapelet volé. Je
+m'assieds sur une natte dans un coin, et je regarde... Un joli costume,
+ce costume d'interprète; et comme l'interprète de Milianah le porte
+bien! Ils ont l'air taillés l'un pour l'autre. Le costume est bleu de
+ciel avec des brandebourgs noirs et des boutons d'or qui reluisent.
+L'interprète est blond, rose, tout frisé; un joli hussard bleu plein
+d'humour et de fantaisie; un peu bavard,--il parle tant de langues! un
+peu sceptique, il a connu Renan à l'école orientaliste!--grand
+amateur de sport, à l'aise au bivouac arabe comme aux soirées de la
+sous-préfète, mazurkant mieux que personne, et faisant le cousscouss
+comme pas un. Parisien, pour tout dire; voilà mon homme, et ne vous
+étonnez pas que les dames en raffolent... Comme dandysme, il n'a qu'un
+rival: le sergent du bureau arabe. Celui-ci--avec sa tunique de drap fin
+et ses guêtres à boutons de nacre--fait le désespoir et l'envie de toute
+la garnison. Détaché au bureau arabe, il est dispensé des corvées, et
+toujours se montre par les rues, ganté de blanc, frisé de frais, avec de
+grands registres sous le bras. On l'admire et on le redoute. C'est une
+autorité.
+
+Décidément, cette histoire de chapelet volé menace d'être fort longue.
+Bonsoir! je n'attends pas la fin.
+
+En m'en allant je trouve l'antichambre en émoi. La foule se presse
+autour d'un indigène de haute taille, pâle, fier, drapé dans un
+beurnouss noir. Cet homme, il y a huit jours, s'est battu dans le Zaccar
+avec une panthère. La panthère est morte; mais l'homme a eu la moitié du
+bras mangée. Soir et matin il vient se faire panser au bureau arabe,
+et chaque fois on l'arrête dans la cour pour lui entendre raconter son
+histoire. Il parle lentement, d'une belle voix gutturale. De temps en
+temps, il écarte son beurnouss et montre, attaché contre sa poitrine,
+son bras gauche entouré de linges sanglants.
+
+ * * * * *
+
+A peine suis-je dans la rue, voilà un violent orage qui éclate. Pluie,
+tonnerre, éclairs, siroco... Vite, abritons-nous. J'enfile une porte au
+hasard, et je tombe au milieu d'une nichée de bohémiens, empilés sous
+les arceaux d'une cour moresque. Cette cour tient à la mosquée de
+Milianah; c'est le refuge habituel de la pouillerie musulmane, on
+l'appelle la _cour des pauvres_.
+
+De grands lévriers maigres, tout couverts de vermine, viennent rôder
+autour de moi d'un air méchant. Adossé contre un des piliers de la
+galerie, je tâche de faire bonne contenance, et, sans parler à personne,
+je regarde la pluie qui ricoche sur les dalles coloriées de la cour. Les
+bohémiens sont à terre, couchés par tas. Près de moi, une jeune femme,
+presque belle, la gorge et les jambes découvertes, de gros bracelets de
+fer aux poignets et aux chevilles, chante un air bizarre à trois notes
+mélancoliques et nasillardes. En chantant, elle allaite un petit enfant
+tout nu en bronze rouge, et, du bras resté libre, elle pile de l'orge
+dans un mortier de pierre. La pluie, chassée par un vent cruel, inonde
+parfois les jambes de la nourrice et le corps de son nourrisson. La
+bohémienne n'y prend point garde et continue à chanter, sous la rafale,
+en pilant l'orge et donnant le sein.
+
+L'orage diminue. Profitant d'une embellie, je me hâte de quitter cette
+cour des Miracles et je me dirige vers le dîner de Sid'Omar; il est
+temps... En traversant la grand'place, j'ai encore rencontré mon vieux
+juif de tantôt. Il s'appuie sur son agent d'affaires; ses témoins
+marchent joyeusement derrière lui; une bande de vilains petits juifs
+gambade à l'entour... Tous les visages rayonnent. L'agent se charge de
+l'affaire: Il demandera au tribunal deux mille francs d'indemnité.
+
+ * * * * *
+
+Chez Sid'Omar, dîner somptueux.--La salle à manger ouvre sur une
+élégante cour moresque, où chantent deux ou trois fontaines...
+Excellent repas turc, recommandé au baron Brisse. Entre autres plats, je
+remarque un poulet aux amandes, un couss-couss à la vanille, une tortue
+à la viande,--un peu lourde mais du plus haut goût,--et des biscuits
+au miel qu'on appelle _bouchées du kadi_... Comme vin, rien que du
+champagne. Malgré la loi musulmane Sid'Omar en boit un peu,--quand les
+serviteurs ont le dos tourné... Après dîner, nous passons dans la
+chambre de notre hôte, où l'on nous apporte des confitures, des pipes
+et du café... L'ameublement de cette chambre est des plus simples: un
+divan, quelques nattes; dans le fond, un grand lit très haut sur lequel
+flânent de petits coussins rouges brodés d'or... A la muraille est
+accrochée une vieille peinture turque représentant les exploits d'un
+certain amiral Hamadi. Il paraît qu'en Turquie les peintres n'emploient
+qu'une couleur par tableau: ce tableau-ci est voué au vert. La mer, le
+ciel, les navires, l'amiral Hamadi lui-même, tout est vert, et de quel
+vert!...
+
+L'usage arabe veut qu'on se retire de bonne heure. Le café pris, les
+pipes fumées, je souhaite la bonne nuit à mon hôte et je le laisse avec
+ses femmes.
+
+ * * * * *
+
+Où finirai-je ma soirée? Il est trop tôt pour me coucher, les clairons
+des spahis n'ont pas encore sonné la retraite. D'ailleurs, les
+coussinets d'or de Sid'Omar dansent autour de moi des farandoles
+fantastiques qui m'empêcheraient de dormir... Me voici devant le
+théâtre, entrons un moment.
+
+Le théâtre de Milianah est un ancien magasin de fourrages, tant bien
+que mal déguisé en salle de spectacle. De gros quinquets, qu'on remplit
+d'huile pendant l'entr'acte font l'office de lustres. Le parterre est
+debout, l'orchestre sur des bancs. Les galeries sont très fières parce
+qu'elles ont des chaises de paille... Tout autour de la salle, un long
+couloir, obscur, sans parquet... On se croirait dans la rue, rien n'y
+manque... La pièce est déjà commencée quand j'arrive. A ma grande
+surprise, les acteurs ne sont pas mauvais, je parle des hommes; ils
+ont de l'entrain, de la vie... Ce sont presque tous des amateurs, des
+soldats du 3e; le régiment en est fier et vient les applaudir tous les
+soirs.
+
+Quant aux femmes, hélas!... c'est encore et toujours cet éternel féminin
+des petits théâtres de province, prétentieux, exagéré et faux... Il y
+en a deux pourtant qui m'intéressent parmi ces dames, deux juives de
+Milianah, toutes jeunes, qui débutent au théâtre... Les parents sont
+dans la salle et paraissent enchantés. Ils ont la conviction que leurs
+filles vont gagner des milliers de douros à ce commerce-là. La légende
+de Rachel, israélite, millionnaire et comédienne, est déjà répandue chez
+les juifs d'Orient.
+
+Rien de comique et d'attendrissant comme ces deux petites juives sur
+les planches... Elles se tiennent timidement dans un coin de la scène,
+poudrées, fardées, décolletées et toutes raides. Elles ont froid, elles
+ont honte. De temps en temps elles baragouinent une phrase sans la
+comprendre, et, pendant qu'elles parlent, leurs grands yeux hébraïques
+regardent dans la salle avec stupeur.
+
+ * * * * *
+
+Je sors du théâtre... Au milieu de l'ombre qui m'environne, j'entends
+des cris dans un coin de la place... Quelques Maltais sans doute en
+train de s'expliquer à coups de couteau...
+
+Je reviens à l'hôtel, lentement, le long des remparts. D'adorables
+senteurs d'orangers et de thuyas montent de la plaine. L'air est doux,
+le ciel presque pur... Là-bas, au bout du chemin, se dresse un vieux
+fantôme de muraille, débris de quelque ancien temple. Ce mur est sacré:
+tous les jours les femmes arabes viennent y suspendre des _ex-voto_,
+fragments de haïcks et de foutas, longues tresses de cheveux roux liés
+par des fils d'argent, pans de beurnouss... Tout cela va flottant sous
+un mince rayon de lune, au souffle tiède de la nuit...
+
+
+
+LES SAUTERELLES
+
+
+Encore un souvenir d'Algérie, et puis nous reviendrons au moulin...
+
+La nuit de mon arrivée dans cette ferme du Sahel, je ne pouvais pas
+dormir. Le pays nouveau, l'agitation du voyage, les aboiements des
+chacals, puis une chaleur énervante, oppressante, un étouffement
+complet, comme si les mailles de la moustiquaire n'avaient pas laissé
+passer un souffle d'air... Quand j'ouvris ma fenêtre, au petit jour,
+une brume d'été lourde, lentement remuée, frangée aux bords de noir et
+de rose, flottait dans l'air comme un nuage de poudre sur un champ de
+bataille. Pas une feuille ne bougeait, et dans ces beaux jardins que
+j'avais sous les yeux, les vignes espacées sur les pentes au grand
+soleil qui fait les vins sucrés, les fruits d'Europe abrités dans un
+coin d'ombre, les petits orangers, les mandariniers en longues files
+microscopiques, tout gardait le même aspect morne, cette immobilité des
+feuilles attendant l'orage. Les bananiers eux-mêmes, ces grands roseaux
+vert tendre, toujours agités par quelque souffle qui emmêle leur fine
+chevelure si légère, se dressaient silencieux et droits, en panaches
+réguliers.
+
+Je restai un moment à regarder cette plantation merveilleuse, où tous
+les arbres du monde se trouvaient réunis, donnant chacun dans leur
+saison leurs fleurs et leurs fruits dépaysés. Entre les champs de blé et
+les massifs de chênes-lièges, un cours d'eau luisait, rafraîchissant
+à voir par cette matinée étouffante; et tout en admirant le luxe et
+l'ordre de ces choses, cette belle ferme avec ses arcades moresques, ses
+terrasses toutes blanches d'aube, les écuries et les hangars groupés
+autour, je songeais qu'il y a vingt ans, quand ces braves gens étaient
+venus s'installer dans ce vallon du Sahel, ils n'avaient trouvé qu'une
+méchante baraque de cantonnier, une terre inculte hérissée de palmiers
+nains et de lentisques. Tout à créer, tout à construire. A chaque
+instant des révoltes d'Arabes. Il fallait laisser la charrue pour faire
+le coup de feu. Ensuite les maladies, les ophtalmies, les fièvres, les
+récoltes manquées, les tâtonnements de l'inexpérience, la lutte avec
+une administration bornée, toujours flottante. Que d'efforts! Que de
+fatigues! Quelle surveillance incessante!
+
+Encore maintenant, malgré les mauvais temps finis et la fortune si
+chèrement gagnée, tous deux, l'homme et la femme, étaient les premiers
+levés à la ferme. A cette heure matinale je les entendais aller et venir
+dans les grandes cuisines du rez-de-chaussée, surveillant le café des
+travailleurs. Bientôt une cloche sonna, et au bout d'un moment les
+ouvriers défilèrent sur la route. Des vignerons de Bourgogne; des
+laboureurs kabyles en guenilles, coiffés d'une chéchia rouge; des
+terrassiers mahonnais, les jambes nues; des Maltais; des Lucquois; tout
+un peuple disparate, difficile à conduire. A chacun d'eux le fermier,
+devant la porte, distribuait sa tâche de la journée d'une voix brève, un
+peu rude. Quand il eut fini, le brave homme leva la tête, scruta le ciel
+d'un air inquiet; puis m'apercevant à la fenêtre:
+
+--Mauvais temps pour la culture, me dit-il... voilà le siroco.
+
+En effet, à mesure que le soleil se levait, des bouffées d'air,
+brûlantes, suffocantes, nous arrivaient du sud comme de la porte d'un
+four ouverte et refermée. On ne savait où se mettre, que devenir. Toute
+la matinée se passa ainsi. Nous prîmes du café sur les nattes de la
+galerie, sans avoir le courage de parler ni de bouger. Les chiens
+allongés, cherchant la fraîcheur des dalles, s'étendaient dans des poses
+accablées. Le déjeuner nous remit un peu, un déjeuner plantureux et
+singulier où il y avait des carpes, des truites, du sanglier, du
+hérisson, le beurre de Staouëli, les vins de Crescia, des goyaves, des
+bananes, tout un dépaysement de mets qui ressemblait bien à la nature si
+complexe dont nous étions entourés... On allait se lever de table. Tout
+à coup, à la porte-fenêtre fermée pour nous garantir de la chaleur du
+jardin en fournaise, de grands cris retentirent:
+
+--Les criquets! les criquets!
+
+Mon hôte devint tout pâle comme un homme à qui on annonce un désastre,
+et nous sortîmes précipitamment. Pendant dix minutes, ce fut dans
+l'habitation, si calme tout à l'heure, un bruit de pas précipités, de
+voix indistinctes, perdues dans l'agitation d'un réveil. De l'ombre des
+vestibules où ils s'étaient endormis, les serviteurs s'élancèrent dehors
+en faisant résonner avec des bâtons, des fourches, des fléaux, tous les
+ustensiles de métal qui leur tombaient sous la main, des chaudrons de
+cuivre, des bassines, des casseroles. Les bergers soufflaient dans leurs
+trompes de pâturage. D'autres avaient des conques marines, des cors de
+chasse. Cela faisait un vacarme effrayant, discordant, que dominaient
+d'une note suraiguë les «You! you! you!» des femmes arabes accourues
+d'un douar voisin. Souvent, paraît-il, il suffit d'un grand bruit,
+d'un frémissement sonore de l'air, pour éloigner les sauterelles, les
+empêcher de descendre.
+
+Mais où étaient-elles donc, ces terribles bêtes? Dans le ciel vibrant
+de chaleur, je ne voyais rien qu'un nuage venant à l'horizon, cuivré,
+compact, comme un nuage de grêle, avec le bruit d'un vent d'orage dans
+les mille rameaux d'une forêt. C'étaient les sauterelles. Soutenues
+entre elles par leurs ailes sèches étendues, elles volaient en masse, et
+malgré nos cris, nos efforts, le nuage s'avançait toujours, projetant
+dans la plaine une ombre immense. Bientôt il arriva au-dessus de nos
+têtes; sur les bords on vit pendant une seconde un effrangement, une
+déchirure. Comme les premiers grains d'une giboulée, quelques-unes se
+détachèrent, distinctes, roussâtres; ensuite toute la nuée creva, et
+cette grêle d'insectes tomba drue et bruyante. A perte de vue les champs
+étaient couverts de criquets, de criquets énormes, gros comme le doigt.
+
+Alors le massacre commença. Hideux murmure d'écrasement, de paille
+broyée. Avec les herses, les pioches, les charrues, on remuait ce sol
+mouvant; et plus on en tuait, plus il y en avait. Elles grouillaient par
+couches, leurs hautes pattes enchevêtrées; celles du dessus faisant des
+bonds de détresse, sautant au nez des chevaux attelés pour cet étrange
+labour. Les chiens de la ferme, ceux du douar, lancés à travers champs,
+se ruaient sur elles, les broyaient avec fureur. A ce moment, deux
+compagnies de turcos, clairons en tête, arrivèrent au secours des
+malheureux colons, et la tuerie changea d'aspect.
+
+Au lieu d'écraser les sauterelles, les soldats les flambaient en
+répandant de longues tracées de poudre.
+
+Fatigué de tuer, écoeuré par l'odeur infecte, je rentrai. A l'intérieur
+de la ferme, il y en avait presque autant que dehors. Elles étaient
+entrées par les ouvertures des portes, des fenêtres, la baie des
+cheminées. Au bord des boiseries, dans les rideaux déjà tout mangés,
+elles se traînaient, tombaient, volaient, grimpaient aux murs blancs
+avec une ombre gigantesque qui doublait leur laideur. Et toujours cette
+odeur épouvantable.
+
+A dîner, il fallut se passer d'eau. Les citernes, les bassins, les
+puits, les viviers, tout était infecté. Le soir, dans ma chambre,
+où l'on en avait pourtant tué des quantités, j'entendis encore des
+grouillements sous les meubles, et ce craquement d'élytres semblable au
+pétillement des gousses qui éclatent à la grande chaleur. Cette nuit-là
+non plus je ne pus pas dormir. D'ailleurs autour de la ferme tout
+restait éveillé. Des flammes couraient au ras du sol d'un bout à l'autre
+de la plaine. Les turcos en tuaient toujours.
+
+Le lendemain, quand j'ouvris ma fenêtre comme la veille, les sauterelles
+étaient parties; mais quelle ruine elles avaient laissée derrière elles!
+Plus une fleur, plus un brin d'herbe: tout était noir, rongé, calciné.
+Les bananiers, les abricotiers, les pêchers, les mandariniers, se
+reconnaissaient seulement à l'allure de leurs branches dépouillées,
+sans le charme, le flottant de la feuille qui est la vie de l'arbre.
+On nettoyait les pièces d'eau, les citernes. Partout des laboureurs
+creusaient la terre pour tuer les oeufs laissés par les insectes. Chaque
+motte était retournée, brisée soigneusement. Et le coeur se serrait de
+voir les mille racines blanches, pleines de sève, qui apparaissaient
+dans ces écroulements de terre fertile...
+
+
+
+L'ÉLIXIR DU REVEREND PÈRE GAUCHER
+
+
+--Buvez ceci, mon voisin; vous m'en direz des nouvelles.
+
+Et, goutte à goutte, avec le soin minutieux d'un lapidaire comptant des
+perles, le curé de Graveson me versa deux doigts d'une liqueur verte,
+dorée, chaude, étincelante, exquise... J'en eus l'estomac tout
+ensoleillé.
+
+--C'est l'élixir du Père Gaucher, la joie et la santé de notre Provence,
+me fit le brave homme d'un air triomphant; on le fabrique au couvent des
+Prémontrés, à deux lieues de votre moulin... N'est-ce pas que cela vaut
+bien toutes les chartreuses du monde?... Et si vous saviez comme elle
+est amusante, l'histoire de cet élixir! Écoutez plutôt...
+
+Alors, tout naïvement, sans y entendre malice, dans cette salle à manger
+de presbytère, si candide et si calme avec son Chemin de la croix en
+petits tableaux et ses jolis rideaux clairs empesés comme des
+surplis, l'abbé me commença une historiette légèrement sceptique et
+irrévérencieuse, à la façon d'un conte d'Érasme ou de d'Assoucy:
+
+ * * * * *
+
+--Il y a vingt ans, les Prémontrés, ou plutôt les Pères blancs, comme
+les appellent nos Provençaux, étaient tombés dans une grande misère. Si
+vous aviez vu leur maison de ce temps-là, elle vous aurait fait peine.
+
+Le grand mur, la tour Pacôme, s'en allaient en morceaux. Tout autour du
+cloître rempli d'herbes, les colonnettes se fendaient, les saints de
+pierre croulaient dans leurs niches. Pas un vitrail debout, pas une
+porte qui tînt. Dans les préaux, dans les chapelles, le vent du Rhône
+soufflait comme en Camargue, éteignant les cierges, cassant le plomb des
+vitrages, chassant l'eau des bénitiers. Mais le plus triste de tout,
+c'était le clocher du couvent, silencieux comme un pigeonnier vide; et
+les Pères, faute d'argent pour s'acheter une cloche, obligés de sonner
+matines avec des cliquettes de bois d'amandier!...
+
+Pauvres Pères blancs! Je les vois encore, à la procession de la
+Fête-Dieu, défilant tristement dans leurs capes rapiécées, pâles,
+maigres, nourris de _citres_ et de pastèques, et derrière eux
+monseigneur l'abbé, qui venait la tête basse, tout honteux de montrer au
+soleil sa crosse dédorée et sa mitre de laine blanche mangée des vers.
+Les dames de la confrérie en pleuraient de pitié dans les rangs, et les
+gros porte-bannière ricanaient entre eux tout bas en se montrant les
+pauvres moines:
+
+--Les étourneaux vont maigres quand ils vont en troupe.
+
+Le fait est que les infortunés Pères blancs en étaient arrivés eux-mêmes
+à se demander s'ils ne feraient pas mieux de prendre leur vol à travers
+le monde et de chercher pâture chacun de son côté.
+
+Or, un jour que cette grave question se débattait dans le chapitre, on
+vint annoncer au prieur que le frère Gaucher demandait à être entendu au
+conseil... Vous saurez pour votre gouverne que ce frère Gaucher était
+le bouvier du couvent; c'est-à-dire qu'il passait ses journées à rouler
+d'arcade en arcade dans le cloître, en poussant devant lui deux vaches
+étiques qui cherchaient l'herbe aux fentes des pavés. Nourri jusqu'à
+douze ans par une vieille folle du pays des Baux, qu'on appelait tante
+Bégon, recueilli depuis chez les moines, le malheureux bouvier n'avait
+jamais pu rien apprendre qu'à conduire ses bêtes et à réciter son _Pater
+noster_; encore le disait-il en provençal, car il avait la cervelle dure
+et l'esprit comme une dague de plomb. Fervent chrétien du reste, quoique
+un peu visionnaire, à l'aise sous le cilice et se donnant la discipline
+avec une conviction robuste, et des bras!...
+
+Quand on le vit entrer dans la salle du chapitre, simple et balourd,
+saluant l'assemblée la jambe en arrière, prieur, chanoines, argentier,
+tout le monde se mit à rire. C'était toujours l'effet que produisait,
+quand elle arrivait quelque part, cette bonne face grisonnante avec sa
+barbe de chèvre et ses yeux un peu fous; aussi le frère Gaucher ne s'en
+émut pas.
+
+--Mes révérends, fit-il d'un ton bonasse en tortillant son chapelet de
+noyaux d'olives, on a bien raison de dire que ce sont les tonneaux vides
+qui chantent le mieux. Figurez-vous qu'à force de creuser ma pauvre tête
+déjà si creuse, je crois que j'ai trouvé le moyen de nous tirer tous de
+peine.
+
+«Voici comment. Vous savez bien tante Bégon, cette brave femme qui me
+gardait quand j'était petit. (Dieu ait son âme, la vieille coquine! elle
+chantait de bien vilaines chansons après boire.) Je vous dirai donc,
+mes révérends pères, que tante Bégon, de son vivant, se connaissait aux
+herbes de montagnes autant et mieux qu'un vieux merle de Corse. Voire,
+elle avait composé sur la fin de ses jours un élixir incomparable en
+mélangeant cinq ou six espèces de simples que nous allions cueillir
+ensemble dans les Alpilles. Il y a belles années de cela: mais je pense
+qu'avec l'aide de saint Augustin et la permission de notre père abbé, je
+pourrais--en cherchant bien--retrouver la composition de ce mystérieux
+élixir. Nous n'aurions plus alors qu'à le mettre en bouteilles, et à le
+vendre un peu cher, ce qui permettrait à la communauté de s'enrichir
+doucettement, comme ont fait nos frères de la Trappe et de la Grande...
+
+Il n'eut pas le temps de finir. Le prieur s'était levé pour lui sauter
+au cou. Les chanoines lui prenaient les mains. L'argentier, encore plus
+ému que tous les autres, lui baisait avec respect le bord tout effrangé
+de sa cucule... Puis chacun revint à sa chaire pour délibérer; et,
+séance tenante, le chapitre décida qu'on confierait les vaches au frère
+Thrasybule, pour que le frère Gaucher pût se donner tout entier à la
+confection de son élixir.
+
+ * * * * *
+
+Comment le bon frère parvint-il à retrouver la recette de tante Bégon?
+au prix de quels efforts? au prix de quelles veilles? L'histoire ne
+le dit pas. Seulement, ce qui est sûr, c'est qu'au bout de six mois,
+l'élixir des Pères blancs était déjà très populaire. Dans tout le
+Comtat, dans tout le pays d'Arles, pas un _mas_, pas une grange qui
+n'eut au fond de sa _dépense_, entre les bouteilles de vin cuit et les
+jarres d'olives à la picholine, un petit flacon de terre brune cacheté
+aux armes de Provence, avec un moine en extase sur une étiquette
+d'argent. Grâce à la vogue de son élixir, la maison des Prémontrés
+s'enrichit très rapidement. On releva la tour Pacôme. Le prieur eut
+une mitre neuve, l'église de jolis vitraux ouvragés; et, dans la fine
+dentelle du clocher, toute une compagnie de cloches et de clochettes
+vint s'abattre, un beau matin de Pâques, tintant et carillonnant à la
+grande volée.
+
+Quant au frère Gaucher, ce pauvre frère lai dont les rusticités
+égayaient tant le chapitre, il n'en fut plus question dans le couvent.
+On ne connut plus désormais que le Révérend Père Gaucher, homme de tête
+et de grand savoir, qui vivait complètement isolé des occupations si
+menues et si multiples du cloître, et s'enfermait tout le jour dans sa
+distillerie, pendant que trente moines battaient la montagne pour lui
+chercher des herbes odorantes... Cette distillerie, où personne,
+pas même le prieur, n'avait le droit de pénétrer, était une ancienne
+chapelle abandonnée, tout au bout du jardin des chanoines. La simplicité
+des bons pères en avait fait quelque chose de mystérieux et de
+formidable; et si, par aventure, un moinillon hardi et curieux,
+s'accrochant aux vignes grimpantes, arrivait jusqu'à la rosace du
+portail, il en dégringolait bien vite, effaré d'avoir vu le Père
+Gaucher, avec sa barbe de nécroman, penché sur ses fourneaux, le
+pèse-liqueur à la main; puis, tout autour, des cornues de grès rose, des
+alambics gigantesques, des serpentins de cristal, tout un encombrement
+bizarre qui flamboyait ensorcelé dans la lueur rouge des vitraux...
+
+Au jour tombant, quand sonnait le dernier Angélus, la porte de ce lieu
+de mystère s'ouvrait discrètement, et le révérend se rendait à l'église
+pour l'office du soir. Il fallait voir quel accueil quand il traversait
+le monastère! Les frères faisaient la haie sur son passage. On disait:
+
+--Chut!... il a le secret!...
+
+--L'argentier le suivait et lui parlait la tête basse... Au milieu
+de ces adulations, le père s'en allait en s'épongeant le front, son
+tricorne aux larges bords posé en arrière comme une auréole, regardant
+autour de lui d'un air de complaisance les grandes cours plantées
+d'orangers, les toits bleus où tournaient des girouettes neuves, et,
+dans le cloître éclatant de blancheur,--entre les colonnettes élégantes
+et fleuries,--les chanoines habillés de frais qui défilaient deux par
+deux avec des mines reposées.
+
+--C'est à moi qu'ils doivent tout cela! se disait le révérend en
+lui-même; et chaque fois cette pensée lui faisait monter des bouffées
+d'orgueil.
+
+Le pauvre homme en fut bien puni. Vous allez voir...
+
+ * * * * *
+
+Figurez-vous qu'un soir, pendant l'office, il arriva à l'église dans une
+agitation extraordinaire: rouge, essoufflé, le capuchon de travers,
+et si troublé qu'en prenant de l'eau bénite il y trempa ses manches
+jusqu'au coude. On crut d'abord que c'était l'émotion d'arriver en
+retard; mais quand on le vit faire de grandes révérences à l'orgue et
+aux tribunes au lieu de saluer le maître-autel, traverser l'église en
+coup de vent, errer dans le choeur pendant cinq minutes pour chercher
+sa stalle, puis une fois assis, s'incliner de droite et de gauche en
+souriant d'un air béat, un murmure d'étonnement courut dans les trois
+nefs. On chuchotait de bréviaire à bréviaire:
+
+--Qu'a donc notre Père Gaucher?... Qu'a donc notre Père Gaucher?
+
+Par deux fois le prieur, impatienté, fit tomber sa crosse sur les dalles
+pour commander le silence... Là-bas, au fond du choeur, les psaumes
+allaient toujours; mais les répons manquaient d'entrain...
+
+Tout à coup, au beau milieu de l'_Ave verum_, voilà mon Père Gaucher qui
+se renverse dans sa stalle et entonne d'une voix éclatante:
+
+ Dans Paris, il y a un Père blanc,
+ Patatin, patatan, tarabin, taraban...
+
+Consternation générale. Tout le monde se lève. On crie:
+
+--Emportez-le... il est possédé!
+
+Les chanoines se signent. La crosse de monseigneur se démène... Mais le
+Père Gaucher ne voit rien, n'écoute rien; et deux moines vigoureux sont
+obligés de l'entraîner par la petite porte du choeur, se débattant comme
+un exorcisé et continuant de plus belle ses _patatin_ et ses _taraban_.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, au petit jour, le malheureux était à genoux dans
+l'oratoire du prieur, et faisait sa _coulpe_ avec un ruisseau de larmes:
+
+--C'est l'élixir, Monseigneur, c'est l'élixir qui m'a surpris, disait-il
+en se frappant la poitrine. Et de le voir si marri, si repentant, le bon
+prieur en était tout ému lui-même.
+
+--Allons, allons, Père Gaucher, calmez-vous, tout cela séchera comme la
+rosée au soleil... Après tout, le scandale n'a pas été aussi grand que
+vous pensez. Il y a bien eu la chanson qui était un peu... hum! hum!...
+Enfin il faut espérer que les novices ne l'auront pas entendue... A
+présent, voyons, dites-moi bien comment la chose vous est arrivée...
+C'est en essayant l'élixir, n'est-ce pas? Vous aurez eu la main trop lourde...
+Oui, oui, je comprends... C'est comme le frère Schwartz, l'inventeur de
+la poudre: vous avez été victime de votre invention... Et dites-moi,
+mon brave ami, est-il bien nécessaire que vous l'essayiez sur vous-même,
+ce terrible élixir?
+
+--Malheureusement, oui, Monseigneur... l'éprouvette me donne bien la
+force et le degré de l'alcool; mais pour le fini, le velouté, je ne me
+fie guère qu'à ma langue...
+
+--Ah! très bien... Mais écoutez encore un peu que je vous dise...
+Quand vous goûtez ainsi l'élixir par nécessité, est-ce que cela vous
+semble bon? Y prenez-vous du plaisir?...
+
+--Hélas! oui, Monseigneur, fit le malheureux Père en devenant tout
+rouge... Voilà deux soirs que je lui trouve un bouquet, un arôme!...
+C'est pour sûr le démon qui m'a joué ce vilain tour... Aussi je suis
+bien décidé désormais à ne plus me servir que de l'éprouvette. Tant
+pis si la liqueur n'est pas assez fine, si elle ne fait pas assez la
+perle...
+
+--Gardez-vous-en bien, interrompit le prieur avec vivacité. Il ne faut
+pas s'exposer à mécontenter la clientèle... Tout ce que vous avez à
+faire maintenant que vous voilà prévenu, c'est de vous tenir sur vos
+gardes... Voyons, qu'est-ce qu'il vous faut pour vous rendre compte?...
+Quinze ou vingt gouttes, n'est-ce pas?... mettons vingt gouttes...
+Le diable sera bien fin s'il vous attrape avec vingt gouttes...
+D'ailleurs, pour prévenir tout accident, je vous dispense dorénavant de
+venir à l'église. Vous direz l'office du soir dans la distillerie... Et
+maintenant, allez en paix, mon Révérend, et surtout... comptez bien vos
+gouttes.
+
+Hélas! le pauvre Révérend eut beau compter ses gouttes... le démon le
+tenait, et ne le lâcha plus.
+
+C'est la distillerie qui entendit de singuliers offices!
+
+ * * * * *
+
+Le jour, encore, tout allait bien. Le Père était assez calme: il
+préparait ses réchauds, ses alambics, triait soigneusement ses herbes,
+toutes herbes de Provence, fines, grises, dentelées, brûlées de parfums
+et de soleil... Mais, le soir, quand les simples étaient infusés et que
+l'élixir tiédissait dans de grandes bassines de cuivre rouge, le martyre
+du pauvre homme commençait.
+
+--... Dix-sept... dix-huit... dix-neuf... vingt!...
+
+Les gouttes tombaient du chalumeau dans le gobelet de vermeil. Ces
+vingt-là, le père les avalait d'un trait, presque sans plaisir. Il n'y
+avait que la vingt et unième qui lui faisait envie. Oh! cette vingt
+et unième goutte!... Alors, pour échapper à la tentation, il allait
+s'agenouiller tout au bout du laboratoire et s'abîmait dans ses
+patenôtres. Mais de la liqueur encore chaude il montait une petite fumée
+toute chargée d'aromates, qui venait rôder autour de lui et, bon gré mal
+gré, le ramenait vers les bassines... La liqueur était d'un beau vert
+doré... Penché dessus, les narines ouvertes, le père la remuait
+tout doucement avec son chalumeau, et dans les petites paillettes
+étincelantes que roulait le flot d'émeraude, il lui semblait voir les
+yeux de tante Bégon qui riaient et pétillaient en le regardant...
+
+--Allons! encore une goutte!
+
+Et de goutte en goutte, l'infortuné finissait par avoir son gobelet
+plein jusqu'au bord. Alors, à bout de forces, il se laissait tomber dans
+un grand fauteuil, et, le corps abandonné, la paupière à demi close,
+il dégustait son péché par petits coups, en se disant tout bas avec un
+remords délicieux:
+
+--Ah! je me damne... je me damne...
+
+Le plus terrible, c'est qu'au fond de cet élixir diabolique, il
+retrouvait, par je ne sais quel sortilège, toutes les vilaines chansons
+de tante Bégon: _Ce sont trois petites commères, qui parlent de faire
+un banquet..._ ou: _Bergerette de maître André s'en va-t-au bois
+seulette..._ et toujours la fameuse des Pères blancs: _Patatin
+patatan_.
+
+Pensez quelle confusion le lendemain, quand ses voisins de cellule lui
+faisaient d'un air malin:
+
+--Eh! eh! Père Gaucher, vous aviez des cigales en tête, hier soir en
+vous couchant.
+
+Alors c'étaient des larmes, des désespoirs, et le jeûne, et le cilice,
+et la discipline. Mais rien ne pouvait contre le démon de l'élixir; et
+tous les soirs, à la même heure, la possession recommençait.
+
+ * * * * *
+
+Pendant ce temps, les commandes pleuvaient à l'abbaye que c'était une
+bénédiction. Il en venait de Nîmes, d'Aix, d'Avignon, de Marseille...
+De jour en jour le couvent prenait un petit air de manufacture. Il y
+avait des frères emballeurs, des frères étiqueteurs, d'autres pour les
+écritures, d'autres pour le camionnage; le service de Dieu y perdait
+bien par-ci par-là quelques coups de cloches; mais les pauvres gens du
+pays n'y perdaient rien, je vous en réponds...
+
+Et donc, un beau dimanche matin, pendant que l'argentier lisait en
+plein chapitre son inventaire de fin d'année et que les bons chanoines
+l'écoutaient les yeux brillants et le sourire aux lèvres, voilà le Père
+Gaucher qui se précipite au milieu de la conférence en criant:
+
+--C'est fini... Je n'en fais plus... Rendez-moi mes vaches.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a donc, Père Gaucher? demanda le prieur, qui se
+doutait bien un peu de ce qu'il y avait.
+
+--Ce qu'il y a, Monseigneur?... Il y a que je suis en train de me
+préparer une belle éternité de flammes et de coups de fourche... Il y a
+que je bois, que je bois comme un misérable...
+
+--Mais je vous avais dit de compter vos gouttes.
+
+--Ah! bien oui, compter mes gouttes! c'est par gobelets qu'il faudrait
+compter maintenant... Oui, mes Révérends, j'en suis là. Trois fioles
+par soirée... Vous comprenez bien que cela ne peut pas durer... Aussi,
+faites faire l'élixir par qui vous voudrez... Que le feu de Dieu me
+brûle si je m'en mêle encore!
+
+C'est le chapitre qui ne riait plus.
+
+--Mais, malheureux, vous nous ruinez! criait l'argentier en agitant son
+grand-livre.
+
+--Préférez-vous que je me damne?
+
+Pour lors, le prieur se leva.
+
+--Mes Révérends, dit-il en étendant sa belle main blanche où luisait
+l'anneau pastoral, il y a moyen de tout arranger... C'est le soir,
+n'est-ce pas, mon cher fils, que le démon vous tente?...
+
+--Oui, monsieur le prieur, régulièrement tous les soirs... Aussi,
+maintenant, quand je vois arriver la nuit, j'en ai, sauf votre respect,
+les sueurs qui me prennent, comme l'âne de Capitou quand il voyait venir
+le bât.
+
+--Eh bien! rassurez-vous... Dorénavant, tous les soirs, à l'office,
+nous réciterons à votre intention l'oraison de saint Augustin, à
+laquelle l'indulgence plénière est attachée... Avec cela, quoi qu'il
+arrive, vous êtes à couvert... C'est l'absolution pendant le pêché.
+
+--Oh bien! alors, merci, monsieur le prieur!
+
+Et, sans en demander davantage, le Père Gaucher retourna à ses alambics,
+aussi léger qu'une alouette.
+
+Effectivement, à partir de ce moment-là, tous les soirs, à la fin des
+complies, l'officiant ne manquait jamais de dire:
+
+--Prions pour notre pauvre Père Gaucher, qui sacrifie son âme aux
+intérêts de la communauté... _Oremus Domine_...
+
+Et pendant que sur toutes ces capuches blanches, prosternées dans
+l'ombre des nefs, l'oraison courait en frémissant comme une petite bise
+sur la neige, là-bas, tout au bout du couvent, derrière le vitrage
+enflammé de la distillerie, on entendait le père Gaucher qui chantait à
+tue-tête:
+
+ Dans Paris il y a un Père blanc,
+ Patatin, patatan, taraban, tarabin;
+ Dans Paris il y a un Père blanc
+ Qui fait danser des moinettes,
+ Trin, trin, trin, dans un jardin;
+ Qui fait danser des...
+
+ * * * * *
+
+...Ici le bon curé s'arrêta plein d'épouvante:
+
+--Miséricorde! si mes paroissiens m'entendaient!
+
+
+
+EN CAMARGUE
+
+
+I
+
+LE DÉPART.
+
+
+Grande rumeur au château. Le messager vient d'apporter un mot du garde,
+moitié en français, moitié en provençal, annonçant qu'il y a eu déjà
+deux ou trois beaux passages de _Galéjons_, de _Charlottines_, et que
+les _oiseaux de prime_ non plus ne manquaient pas.
+
+«Vous êtes des nôtres!» m'ont écrit mes aimables voisins; et ce matin,
+au petit jour de cinq heures, leur grand break, chargé de fusils, de
+chiens, de victuailles, est venu me prendre au bas de la côte. Nous
+voilà roulant sur la route d'Arles, un peu sèche, un peu dépouillée,
+par ce matin de décembre où la verdure pâle des oliviers est à peine
+visible, et la verdure crue des chênes-kermès un peu trop hivernale et
+factice. Les étables se remuent. Il y a des réveils avant le jour qui
+allument la vitre des fermes; et dans les découpures de pierre de
+l'abbaye de Mont-majeur, des orfraies encore engourdies de sommeil
+battent de l'aile parmi les ruines. Pourtant nous croisons déjà le long
+des fossés de vieilles paysannes qui vont au marché au trot de leurs
+bourriquets. Elles viennent de la Ville-des-Baux. Six grandes lieues
+pour s'asseoir une heure sur les marches de Saint-Trophyme et vendre des
+petits paquets de simples ramassés dans la montagne!...
+
+Maintenant voici les remparts d'Arles; des remparts bas et crénelés,
+comme on en voit sur les anciennes estampes où des guerriers armés
+de lances apparaissent en haut de talus moins grands qu'eux. Nous
+traversons au galop cette merveilleuse petite ville, une des plus
+pittoresques de France, avec ses balcons sculptés, arrondis, s'avançant
+comme des moucharabiés jusqu'au milieu des rues étroites, avec ses
+vieilles maisons noires aux petites portes, moresques, ogivales et
+basses, qui vous reportent au temps de Guillaume Court-Nez et des
+Sarrasins. A cette heure, il n'y a encore personne dehors. Le quai du
+Rhône seul est animé. Le bateau à vapeur qui fait le service de la
+Camargue chauffe au bas des marches, prêt à partir. Des _ménagers_ en
+veste de cadis roux, des filles de La Roquette qui vont se louer pour
+des travaux des fermes, montent sur le pont avec nous, causant et riant
+entre eux. Sous les longues mantes brunes rabattues à cause de l'air vif
+du matin, la haute coiffure arlésienne fait la tête élégante et petite
+avec un joli grain d'effronterie, une envie de se dresser pour lancer le
+rire ou la malice plus loin... La cloche sonne; nous partons. Avec la
+triple vitesse du Rhône, de l'hélice, du mistral, les deux rivages se
+déroulent. D'un côté c'est la Crau, une plaine aride, pierreuse. De
+l'autre, la Camargue, plus verte, qui prolonge jusqu'à la mer son herbe
+courte et ses marais pleins de roseaux.
+
+De temps en temps le bateau s'arrête près d'un ponton, à gauche ou à
+droite, à Empire ou à Royaume, comme on disait au moyen âge, du temps du
+Royaume d'Arles, et, comme les vieux mariniers du Rhône disent encore
+aujourd'hui. A chaque ponton, une ferme blanche, un bouquet d'arbres.
+Les travailleurs descendent chargés d'outils, les femmes leur panier au
+bras, droites sur la passerelle. Vers Empire ou vers Royaume peu à peu
+le bateau se vide, et quand il arrive au ponton du Mas-de-Giraud où nous
+descendons, il n'y a presque plus personne à bord.
+
+Le Mas-de-Giraud est une vieille ferme des seigneurs de Barbentane, où
+nous entrons pour attendre le garde qui doit venir nous chercher. Dans
+la haute cuisine, tous les hommes de la ferme, laboureurs, vignerons,
+bergers, bergerots, sont attablés, graves, silencieux, mangeant
+lentement, et servis par les femmes qui ne mangeront qu'après. Bientôt
+le garde paraît avec la carriole. Vrai type à la Fenimore, trappeur
+de terre et d'eau, garde-pêche et garde-chasse, les gens du pays
+l'appellent _lou Roudeïroù_ (le rôdeur), parce qu'on le voit toujours,
+dans les brumes d'aube ou de jour tombant, caché pour l'affût parmi les
+roseaux, ou bien immobile dans son petit bateau, occupé à surveiller
+ses nasses sur les _clairs_ (les étangs) et les _roubines_ (canaux
+d'irrigation). C'est peut-être ce métier d'éternel guetteur qui le rend
+aussi silencieux, aussi concentré. Pourtant, pendant que la petite
+carriole chargée de fusils et de paniers marche devant nous, il nous
+donne des nouvelles de la chasse, le nombre des passages, les quartiers
+où les oiseaux voyageurs se sont abattus. Tout en causant, on s'enfonce
+dans le pays.
+
+Les terres cultivées dépassées, nous voici en pleine Camargue sauvage.
+A perte de vue, parmi les pâturages, des marais, des roubines, luisent
+dans les salicornes. Des bouquets de tamaris et de roseaux font des
+îlots comme sur une mer calme. Pas d'arbres hauts. L'aspect uni,
+immense, de la plaine, n'est pas troublé. De loin en loin, des parcs de
+bestiaux étendent leurs toits bas presque au ras de terre. Des troupeaux
+dispersés, couchés dans les herbes salines, ou cheminant serrés autour
+de la cape rousse du berger, n'interrompent pas la grande ligne
+uniforme, amoindris qu'ils sont par cet espace infini d'horizons bleus
+et de ciel ouvert. Comme de la mer unie malgré ses vagues, il se dégage
+de cette plaine un sentiment de solitude, d'immensité, accru encore
+par le mistral qui souffle sans relâche, sans obstacle, et qui, de son
+haleine puissante, semble aplanir, agrandir le paysage. Tout se courbe
+devant lui. Les moindres arbustes gardent l'empreinte de son passage,
+en restent tordus, couchés vers le sud dans l'attitude d'une fuite
+perpétuelle...
+
+
+II
+
+LA CABANE.
+
+
+Un toit de roseaux, des murs de roseaux desséchés et jaunes, c'est la
+cabane. Ainsi s'appelle notre rendez-vous de chasse. Type de la maison
+camarguaise, la cabane se compose d'une unique pièce, haute, vaste, sans
+fenêtre, et prenant jour par une porte vitrée qu'on ferme le soir avec
+des volets pleins. Tout le long des grands murs crépis, blanchis à la
+chaux, des râteliers attendent les fusils, les carniers, les bottes de
+marais. Au fond, cinq ou six berceaux sont rangés autour d'un vrai mât
+planté au sol et montant jusqu'au toit auquel il sert d'appui. La nuit,
+quand le mistral souffle et que la maison craque de partout, avec la mer
+lointaine et le vent qui la rapproche, porte son bruit, le continue en
+l'enflant, on se croirait couché dans la chambre d'un bateau.
+
+Mais c'est l'après-midi surtout que la cabane est charmante. Par nos
+belles journées d'hiver méridional, j'aime rester tout seul près de la
+haute cheminée où fument quelques pieds de tamaris. Sous les coups du
+mistral ou de la tramontane, la porte saute, les roseaux crient, et
+toutes ces secousses sont un bien petit écho du grand ébranlement de la
+nature autour de moi. Le soleil d'hiver fouetté par l'énorme courant
+s'éparpille, joint ses rayons, les disperse. De grandes ombres courent
+sous un ciel bleu admirable. La lumière arrive par saccades, les bruits
+aussi; et les sonnailles des troupeaux entendues tout à coup, puis
+oubliées, perdues dans le vent, reviennent chanter sous la porte
+ébranlée avec le charme d'un refrain... L'heure exquise, c'est le
+crépuscule, un peu avant que les chasseurs n'arrivent. Alors le vent
+s'est calmé. Je sors un moment. En paix le grand soleil rouge descend,
+enflammé, sans chaleur. La nuit tombe, vous frôle en passant de son aile
+noire tout humide. Là-bas, au ras du sol, la lumière d'un coup de feu
+passe avec l'éclat d'une étoile rouge avivée par l'ombre environnante.
+Dans ce qui reste de jour, la vie se hâte. Un long triangle de canards
+vole très bas, comme s'ils voulaient prendre terre; mais tout à coup la
+cabane, où le _caleil_ est allumé, les éloigne: celui qui tient la tête
+de la colonne dresse le cou, remonte, et tous les autres derrière lui
+s'emportent plus haut avec des cris sauvages.
+
+Bientôt un piétinement immense se rapproche, pareil à un bruit de pluie.
+Des milliers de moutons, rappelés par les bergers, harcelés par les
+chiens, dont on entend le galop confus et l'haleine haletante, se
+pressent vers les parcs, peureux et indisciplinés. Je suis envahi,
+frôlé, confondu dans ce tourbillon de laines frisées, de bêlements; une
+houle véritable où les bergers semblent portés avec leur ombre par des
+flots bondissants... Derrière les troupeaux, voici des pas connus, des
+voix joyeuses. La cabane est pleine, animée, bruyante. Les sarments
+flambent. On rit d'autant plus qu'on est plus las. C'est un
+étourdissement d'heureuse fatigue, les fusils dans un coin, les grandes
+bottes jetées pêle-mêle, les carniers vides, et à côté les plumages
+roux, dorés, verts, argentés, tout tachés de sang. La table est mise;
+et dans la fumée d'une bonne soupe d'anguilles, le silence se fait,
+le grand silence des appétits robustes, interrompu seulement par les
+grognements féroces des chiens qui lapent leur écuelle à tâtons devant
+la porte...
+
+La veillée sera courte. Déjà près du feu, clignotant lui aussi, il ne
+reste plus que le garde et moi. Nous causons, c'est-à-dire nous nous
+jetons de temps en temps l'un à l'autre des demi-mots à la façon des
+paysans, de ces interjections presque indiennes, courtes et vite
+éteintes comme les dernières étincelles des sarments consumés. Enfin le
+garde se lève, allume sa lanterne, et j'écoute son pas lourd qui se perd
+dans la nuit...
+
+
+III
+
+A L'ESPÈRE! (A L'AFFUT!)
+
+
+L'_espère!_ quel joli nom pour désigner l'affût, l'attente du chasseur
+embusqué, et ces heures indécises où tout attend, _espère_, hésite entre
+le jour et la nuit. L'affût du matin un peu avant le lever du soleil,
+l'affût du soir au crépuscule. C'est ce dernier que je préfère, surtout
+dans ces pays marécageux où l'eau des _clairs_ garde si longtemps la
+lumière...
+
+Quelquefois on tient l'affût dans le _negochin_ (le naye-chien), un tout
+petit bateau sans quille étroit, roulant au moindre mouvement. Abrité
+par les roseaux, le chasseur guette les canards du fond de sa barque,
+que dépassent seulement la visière d'une casquette, le canon du fusil et
+la tête du chien flairant le vent, happant les moustiques, ou bien de
+ses grosses pattes étendues penchant tout le bateau d'un côté et
+le remplissant d'eau. Cet affût-là est trop compliqué pour mon
+inexpérience. Aussi, le plus souvent, je vais à l'_espère_ à pied,
+barbotant en plein marécage avec d'énormes bottes taillées dans toute la
+longueur du cuir. Je marche lentement, prudemment, de peur de m'envaser.
+J'écarte les roseaux pleins d'odeurs saumâtres et de sauts de
+grenouilles...
+
+Enfin, voici un îlot de tamaris, un coin de terre sèche où je
+m'installe. Le garde, pour me faire honneur, a laissé son chien avec
+moi; un énorme chien des Pyrénées à grande toison blanche, chasseur
+et pêcheur de premier ordre, et dont la présence ne laisse pas que de
+m'intimider un peu. Quand une poule d'eau passe à ma portée, il a une
+certaine façon ironique de me regarder en rejetant en arrière, d'un coup
+de tête à l'artiste, deux longues oreilles flasques qui lui pendent dans
+les yeux; puis des poses à l'arrêt, des frétillements de queue, toute
+une mimique d'impatience pour me dire:
+
+--Tire... tire donc!
+
+Je tire, je manque. Alors, allongé de tout son corps, il bâille et
+s'étire d'un air las, découragé, et insolent...
+
+Eh bien! oui, j'en conviens, je suis un mauvais chasseur. L'affût, pour
+moi, c'est l'heure qui tombe, la lumière diminuée, réfugiée dans l'eau,
+les étangs qui luisent, polissant jusqu'au ton de l'argent fin la
+teinte grise du ciel assombri. J'aime cette odeur d'eau, ce frôlement
+mystérieux des insectes dans les roseaux, ce petit murmure des longues
+feuilles qui frissonnent. De temps en temps, une note triste passe, et
+roule dans le ciel comme un ronflement de conque marine. C'est le
+butor qui plonge au fond de l'eau son bec immense d'oiseau-pêcheur et
+souffle... rrrououou! Des vols de grues filent sur ma tête. J'entends
+le froissement des plumes, l'ébouriffement du duvet dans l'air vif, et
+jusqu'au craquement de la petite armature surmenée. Puis, plus rien.
+C'est la nuit, la nuit profonde, avec un peu de jour resté sur l'eau...
+
+Tout à coup j'éprouve un tressaillement, une espèce de gêne nerveuse,
+comme si j'avais quelqu'un derrière moi. Je me retourne, et j'aperçois
+le compagnon des belles nuits, la lune, une large lune toute ronde, qui
+se lève doucement, avec un mouvement d'ascension d'abord très sensible,
+et se ralentissant à mesure qu'elle s'éloigne de l'horizon.
+
+Déjà un premier rayon est distinct près de moi, puis un autre un peu
+plus loin... Maintenant tout le marécage est allumé. La moindre touffe
+d'herbe a son ombre. L'affût est fini, les oiseaux nous voient: il faut
+rentrer. On marche au milieu d'une inondation de lumière bleue,
+légère, poussiéreuse; et chacun de nos pas dans les _clairs_, dans les
+_roubines_, y remue des tas d'étoiles tombées et des rayons de lune qui
+traversent l'eau jusqu'au fond.
+
+
+IV
+
+LE ROUGE ET LE BLANC.
+
+
+Tout près de chez nous, à une portée de fusil de la cabane, il y en a
+une autre qui lui ressemble, mais plus rustique. C'est là que notre
+garde habite avec sa femme et ses deux aînés: la fille, qui soigne le
+repas des hommes, raccommode les filets de pêche; le garçon, qui aide
+son père à relever les nasses, à surveiller les _martilières_ (vannes)
+des étangs. Les deux plus jeunes sont à Arles, chez la grand'mère; et
+ils y resteront jusqu'à ce qu'ils aient appris à lire et qu'ils aient
+fait leur _bon jour_ (première communion), car ici on est trop loin de
+l'église et de l'école, et puis l'air de la Camargue ne vaudrait rien
+pour ces petits. Le fait est que, l'été venu, quand les marais sont
+à sec et que la vase blanche des _roubines_ se crevasse à la grande
+chaleur, l'île n'est vraiment pas habitable.
+
+J'ai vu cela une fois au mois d'août, en venant tirer les hallebrands,
+et je n'oublierai jamais l'aspect triste et féroce de ce paysage
+embrasé. De place en place, les étangs fumaient au soleil comme
+d'immenses cuves, gardant tout au fond un reste de vie qui s'agitait, un
+grouillement de salamandres, d'araignées, de mouches d'eau cherchant
+des coins humides. Il y avait là un air de peste, une brume de miasmes
+lourdement flottante qu'épaississaient encore d'innombrables tourbillons
+de moustiques. Chez le garde, tout le monde grelottait, tout le monde
+avait la fièvre, et c'était pitié de voir les visages jaunes, tirés, les
+yeux cerclés, trop grands, de ces malheureux condamnés à se traîner,
+pendant trois mois, sous ce plein soleil inexorable qui brûle les
+fiévreux sans les réchauffer... Triste et pénible vie que celle de
+garde-chasse en Camargue! Encore celui-là a sa femme et ses enfants
+près de lui; mais à deux lieues plus loin, dans le marécage, demeure un
+gardien de chevaux qui, lui, vit absolument seul d'un bout de l'année à
+l'autre et mène une véritable existence de Robinson. Dans sa cabane de
+roseaux, qu'il a construite lui-même, pas un ustensile qui ne soit
+son ouvrage, depuis le hamac d'osier tressé, les trois pierres noires
+assemblées en foyer, les pieds de tamaris taillés en escabeaux, jusqu'à
+la serrure et la clé de bois blanc fermant cette singulière habitation.
+
+L'homme est au moins aussi étrange que son logis. C'est une espèce de
+philosophe silencieux comme les solitaires, abritant sa méfiance de
+paysan sous d'épais sourcils en broussailles. Quand il n'est pas dans
+le pâturage, on le trouve assis devant sa porte, déchiffrant lentement,
+avec une application enfantine et touchante, une de ces petites
+brochures roses, bleues ou jaunes, qui entourent les fioles
+pharmaceutiques dont il se sert pour ses chevaux. Le pauvre diable n'a
+pas d'autre distraction que la lecture, ni d'autres livres que ceux-là.
+Quoique voisins de cabane, notre garde et lui ne se voient pas. Ils
+évitent même de se rencontrer. Un jour que je demandais au _roudeïroù_
+la raison de cette antipathie, il me répondit d'un air grave:
+
+--C'est à cause des opinions... Il est rouge, et moi je suis blanc.
+
+Ainsi, même dans ce désert dont la solitude aurait dû les rapprocher,
+ces deux sauvages, aussi ignorants, aussi naïfs l'un que l'autre, ces
+deux bouviers de Théocrite, qui vont à la ville à peine une fois par an
+et à qui les petits cafés d'Arles, avec leurs dorures et leurs glaces,
+donnent l'éblouissement du palais des Ptolémées, ont trouvé moyen de se
+haïr au nom de leurs convictions politiques!
+
+
+V
+
+LE VACCARÈS.
+
+
+Ce qu'il y a de plus beau en Camargue, c'est le Vaccarès. Souvent,
+abandonnant la chasse, je viens m'asseoir au bord de ce lac salé, une
+petite mer qui semble un morceau de la grande, enfermé dans les terres
+et devenu familier par sa captivité même. Au lieu de ce dessèchement, de
+cette aridité qui attristent d'ordinaire les côtes, le Vaccarès, sur son
+rivage un peu haut, tout vert d'herbe fine, veloutée, étale une
+flore originale et charmante: des centaurées, des trèfles d'eau, des
+gentianes, et ces jolies _saladelles_, bleues en hiver, rouges en été,
+qui transforment leur couleur au changement d'atmosphère, et dans une
+floraison ininterrompue marquent les saisons de leurs tons divers.
+
+Vers cinq heures du soir, à l'heure où le soleil décline, ces trois lieues
+d'eau sans une barque, sans une voile pour limiter, transformer leur
+étendue, ont un aspect admirable. Ce n'est plus le charme intime des
+_clairs_, des _roubines_, apparaissant de distance en distance entre les
+plis d'un terrain marneux sous lequel on sent l'eau filtrer partout,
+prête à se montrer à la moindre dépression du sol. Ici, l'impression est
+grande, large. De loin, ce rayonnement de vagues attire des troupes
+de macreuses, des hérons, des butors, des flamants au ventre blanc,
+aux ailes roses, s'alignant pour pêcher tout le long du rivage,
+de façon à disposer leurs teintes diverses en une longue bande
+égale; et puis des ibis, de vrais ibis d'Egypte, bien chez eux
+dans ce soleil splendide et ce paysage muet. De ma place, en
+effet, je n'entends rien que l'eau qui clapote, et la voix
+du gardien qui rappelle ses chevaux, dispersés sur le bord. Ils
+ont tous des noms retentissants: «Cifer!... (Lucifer)... L'Estello!...
+L'Estournello!...» Chaque bête, en s'entendant nommer, accourt, la
+crinière au vent, et vient manger l'avoine dans la main du gardien...
+
+Plus loin, toujours sur la même rive, se trouve une grande _manado_
+(troupeau) de boeufs paissant en liberté comme les chevaux. De temps en
+temps, j'aperçois au-dessus d'un bouquet de tamaris l'arête de leurs
+dos courbés, et leurs petites cornes en croissant qui se dressent. La
+plupart de ces boeufs de Camargue sont élevés pour courir dans les
+_ferrades_, les fêtes de villages; et quelques-uns ont des noms déjà
+célèbres par tous les cirques de Provence et de Languedoc. C'est ainsi
+que la _manado_ voisine compte entre autres un terrible combattant
+appelé _le Romain_, qui a décousu je ne sais combien d'hommes et de
+chevaux aux courses d'Arles, de Nîmes, de Tarascon. Aussi ses compagnons
+l'ont-ils pris pour chef; car dans ces étranges troupeaux les bêtes se
+gouvernent elles-mêmes, groupées autour d'un vieux taureau qu'elles
+adoptent comme conducteur. Quand un ouragan tombe sur la Camargue,
+terrible dans cette grande plaine où rien ne le détourne, ne l'arrête,
+il faut voir la _manado_ se serrer derrière son chef, toutes les têtes
+baissées tournant du côté du vent ces larges fronts où la force du boeuf
+se condense. Nos bergers provençaux appellent cette manoeuvre: _vira la
+bano au giscle_--tourner la corne au vent. Et malheur aux troupeaux qui
+ne s'y conforment pas! Aveuglée par la pluie, entraînée par l'ouragan,
+la _manado_ en déroute tourne sur elle-même, s'effare, se disperse, et
+les boeufs éperdus, courant devant eux pour échapper à la tempête, se
+précipitent dans le Rhône, dans le Vaccarès ou dans la mer.
+
+
+
+NOSTALGIES DE CASERNE.
+
+
+Ce matin, aux premières clartés de l'aube, un formidable roulement de
+tambour me réveille en sursaut... Ran plan plan! Ran plan plan!...
+
+Un tambour dans mes pins à pareille heure!... Voilà qui est singulier,
+par exemple.
+
+Vite, vite, je me jette à bas de mon lit et je cours ouvrir la porte.
+
+Personne! Le bruit s'est tu... Du milieu des lambrusques mouillées,
+deux ou trois courlis s'envolent en secouant leurs ailes... Un peu de
+brise chante dans les arbres... Vers l'orient, sur la crête fine des
+Alpilles, s'entasse une poussière d'or d'où le soleil sort lentement...
+Un premier rayon frise déjà le toit du moulin. Au même moment, le
+tambour, invisible, se met à battre aux champs sous le couvert...
+Ran... plan... plan, plan, plan.
+
+Le diable soit de la peau d'âne! Je l'avais oubliée. Mais enfin, quel
+est donc le sauvage qui vient saluer l'aurore au fond des bois avec un
+tambour?... J'ai beau regarder, je ne vois rien... rien que les touffes
+de lavande, et les pins qui dégringolent jusqu'en bas sur la route...
+Il y a peut-être par-là dans le fourré quelque lutin caché en train de
+se moquer de moi... C'est Ariel, sans doute, ou maître Puck. Le drôle
+se sera dit, en passant devant mon moulin:
+
+--Ce Parisien est trop tranquille là dedans, allons lui donner l'aubade.
+
+Sur quoi, il aura pris un gros tambour, et... ran plan plan!... ran plan
+plan!... Te tairas-tu gredin de Puck! tu vas réveiller mes cigales.
+
+ * * * * *
+
+Ce n'était pas Puck.
+
+C'était Gouguet François, dit Pistolet, tambour au 31e de ligne, et pour
+le moment en congé de semestre. Pistolet s'ennuie au pays, il a des
+nostalgies, ce tambour, et--quand on veut bien lui prêter l'instrument
+de la commune--il s'en va, mélancolique, battre la caisse dans les bois,
+en rêvant de la caserne du Prince-Eugène.
+
+C'est sur une petite colline verte qu'il est venu rêver aujourd'hui.
+Il est là, debout contre un pin, son tambour entre ses jambes et s'en
+donnant à coeur joie... Des vols de perdreaux effarouchés partent à ses
+pieds sans qu'il s'en aperçoive. La férigoule embaume autour de lui, il
+ne la sent pas.
+
+Il ne voit pas non plus les fines toiles d'araignée qui tremblent au
+soleil entre les branches, ni les aiguilles de pin qui sautillent
+sur son tambour. Tout entier à son rêve et à sa musique, il regarde
+amoureusement voler ses baguettes, et sa grosse face niaise s'épanouit
+de plaisir à chaque roulement.
+
+Ran plan plan! Ran plan plan!...
+
+«Qu'elle est belle, la grande caserne, avec sa cour aux larges dalles,
+ses rangées de fenêtres bien alignées, son peuple en bonnet de police,
+et ses arcades basses pleines du bruit des gamelles!...»
+
+Ran plan plan! Ran plan plan!...
+
+«Oh! l'escalier sonore, les corridors peints à la chaux, la chambrée
+odorante, les ceinturons qu'on astique, la planche au pain, les pots
+de cirage, les couchettes de fer à couverture grise, les fusils qui
+reluisent au râtelier!»
+
+Ran plan plan! Ran plan plan!
+
+«Oh! les bonnes journées du corps de garde, les cartes qui poissent aux
+doigts, la dame de pique hideuse avec des agréments à la plume, le vieux
+Pigault-Lebrun dépareillé qui traîne sur le lit de camp!...»
+
+Ran plan plan! Ran plan plan!
+
+«Oh! les longues nuits de faction à la porte des ministères, la vieille
+guérite où la pluie entre, les pieds qui ont froid!... les voitures de
+gala qui vous éclaboussent en passant!... Oh! la corvée supplémentaire,
+les jours de bloc, le baquet puant, l'oreiller de planche, la diane
+froide par les matins pluvieux, la retraite dans les brouillards à
+l'heure où le gaz s'allume, l'appel du soir où l'on arrive essoufflé!»
+
+Ran plan plan! Ran plan plan!
+
+«Oh! le bois de Vincennes, les gros gants de coton blanc, les promenades
+sur les fortifications... Oh! La barrière de l'École, les filles à
+soldats, le piston du Salon de Mars, l'absinthe dans les bouisbouis, les
+confidences entre deux hoquets, les briquets qu'on dégaîne, la romance
+sentimentale chantée une main sur le coeur!...»
+
+ * * * * *
+
+Rêve, rêve, pauvre homme! ce n'est pas moi qui t'en empêcherai...; tape
+hardiment sur ta caisse, tape à tours de bras. Je n'ai pas le droit de
+te trouver ridicule.
+
+Si tu as la nostalgie de ta caserne, est-ce que, moi, je n'ai pas la
+nostalgie de la mienne?
+
+Mon Paris me poursuit jusqu'ici comme le tien. Tu joues du tambour sous
+les pins, toi! Moi, j'y fais de la copie... Ah! les bons Provençaux que
+nous faisons! Là-bas, dans les casernes de Paris, nous regrettions nos
+Alpilles bleues et l'odeur sauvage des lavandes; maintenant, ici, en
+pleine Provence, la caserne nous manque, et tout ce qui la rappelle nous
+est cher!...
+
+ * * * * *
+
+Huit heures sonnent au village. Pistolet, sans lâcher ses baguettes,
+s'est mis en route pour rentrer... On l'entend descendre sous le bois,
+jouant toujours... Et moi, couché dans l'herbe, malade de nostalgie, je
+crois voir, au bruit du tambour qui s'éloigne, tout mon Paris défiler
+entre les pins...
+
+Ah! Paris!... Paris!... Toujours Paris!
+
+
+FIN.
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+TABLE
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+
+Avant-propos
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+LETTRES DE MON MOULIN.
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+Installation.
+La diligence de Beaucaire.
+Le secret de maître Cornille.
+La chèvre de M. Seguin.
+Les étoiles.
+L'Arlésienne.
+La mule du pape.
+Le phare des Sanguinaires.
+L'agonie de la _Sémillante_.
+Les douaniers.
+Le curé de Cucugnan.
+Les vieux.
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+Ballades en prose.
+--La Mort du Dauphin.
+--Le Sous-préfet aux champs.
+Le portefeuille de Bixiou.
+La légende de l'homme à la cervelle d'or.
+Le poète Mistral.
+Les trois messes basses.
+Les oranges.
+Les deux auberges.
+A Milianah.
+Les sauterelles.
+L'élixir du Père Gaucher.
+En Camargue.
+Nostalgies de caserne.
+
+FIN DE LA TABLE.
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+End of Project Gutenberg's Lettres de mon moulin, by Alphonse Daudet
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11770 ***