diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:37:46 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:37:46 -0700 |
| commit | 16578e326180fe9c7b6337cb5c080a5565e284ab (patch) | |
| tree | 865c9e1f2c9706402a5fc358b59c2fe7ab45e286 | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 11770-0.txt | 5649 | ||||
| -rw-r--r-- | 11770-h/11770-h.htm | 8058 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/11770-8.txt | 6078 | ||||
| -rw-r--r-- | old/11770-8.zip | bin | 0 -> 120173 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/11770-h.zip | bin | 0 -> 123727 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/11770-h/11770-h.htm | 8515 | ||||
| -rw-r--r-- | old/11770.txt | 6078 | ||||
| -rw-r--r-- | old/11770.zip | bin | 0 -> 118177 bytes |
11 files changed, 34394 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/11770-0.txt b/11770-0.txt new file mode 100644 index 0000000..625803d --- /dev/null +++ b/11770-0.txt @@ -0,0 +1,5649 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11770 *** + +LETTRES DE MON MOULIN + +PAR + +ALPHONSE DAUDET + + + +PARIS +A MA FEMME + + + +AVANT-PROPOS + +Par devant maître Honorat Grapazi, notaire à la résidence de +Pampérigouste, + +«A comparu + +«Le sieur Gaspard Mitifio, époux de Vivette Cornille, ménager au lieudit +des Cigalières et y demeurant: + +«Lequel par ces présentes a vendu et transporté sous les garanties +de droit et de fait, et en franchise de toutes dettes, privilèges et +hypothèques, + +«Au sieur Alphonse Daudet, poète, demeurant à Paris, à ce présent et ce +acceptant, + +«Un moulin à vent et à farine, sis dans la vallée du Rhône, au plein +coeur de Provence, sur une côte boisée de pins et de chênes verts; étant +ledit moulin abandonné depuis plus de vingt années et hors d'état de +moudre, comme il appert des vignes sauvages, mousses, romarins, et +autres verdures parasites qui lui grimpent jusqu'au bout des ailes; + +«Ce nonobstant, tel qu'il est et se comporte, avec sa grande roue +cassée, sa plate-forme où l'herbe pousse dans les briques, déclare le +sieur Daudet trouver ledit moulin à sa convenance et pouvant servir à +ses travaux de poésie, l'accepte à ses risques et périls, et sans aucun +recours contre le vendeur, pour cause de réparations qui pourraient y +être faites. + +«Cette vente a lieu en bloc moyennant le prix convenu, que le sieur +Daudet, poète, a mis et déposé sur le bureau en espèces de cours, lequel +prix a été de suite touché et retiré par le sieur Mitifio, le tout à la +vue des notaires et des témoins soussignés, dont quittance sous réserve. + +«Acte fait à Pampérigouste, en l'étude Honorat, en présence de Francet +Mamaï, joueur de fifre, et de Louiset dit le Quique, porte-croix des +pénitents blancs; + +«Qui ont signé avec les parties et le notaire après lecture...» + + + + + +LETTRES +DE +MON MOULIN + + + +INSTALLATION + + +Ce sont les lapins qui ont été étonnés!... Depuis si longtemps qu'ils +voyaient la porte du moulin fermée, les murs et la plate-forme envahis +par les herbes, ils avaient fini par croire que la race des meuniers +était éteinte, et, trouvant la place bonne, ils en avaient fait quelque +chose comme un quartier général, un centre d'opérations stratégiques: le +moulin de Jemmapes des lapins... La nuit de mon arrivée, il y en avait +bien, sans mentir, une vingtaine assis en rond sur la plate-forme, +en train de se chauffer les pattes à un rayon de lune... Le temps +d'entr'ouvrir une lucarne, frrt! voilà le bivouac en déroute, et tous +ces petits derrières blancs qui détalent, la queue en l'air, dans le +fourré. J'espère bien qu'ils reviendront. + +Quelqu'un de très étonné aussi, en me voyant, c'est le locataire du +premier, un vieux hibou sinistre, à tête de penseur, qui habite le +moulin depuis plus de vingt ans. Je l'ai trouvé dans la chambre du haut, +immobile et droit sur l'arbre de couche, au milieu des plâtras, des +tuiles tombées. Il m'a regardé un moment avec son oeil rond; puis, tout +effaré de ne pas me reconnaître, il s'est mis à faire: «Hou! hou!» et +à secouer péniblement ses ailes grises de poussière;--ces diables de +penseurs! ça ne se brosse jamais... N'importe! tel qu'il est, avec ses +yeux clignotants et sa mine renfrognée, ce locataire silencieux me plaît +encore mieux qu'un autre, et je me suis empressé de lui renouveler son +bail. Il garde comme dans le passé tout le haut du moulin avec une +entrée par le toit; moi je me réserve la pièce du bas, une petite pièce +blanchie à la chaux, basse et voûtée comme un réfectoire de couvent. + + * * * * * + +C'est de là que je vous écris, ma porte grande ouverte, au bon soleil. + +Un joli bois de pins tout étincelant de lumière dégringole devant moi +jusqu'au bas de la côte. A l'horizon, les Alpilles découpent leurs +crêtes fines... Pas de bruit... A peine, de loin en loin, un son de +fifre, un courlis dans les lavandes, un grelot de mules sur la route... +Tout ce beau paysage provençal ne vit que par la lumière. + +Et maintenant, comment voulez-vous que je le regrette, votre Paris +bruyant et noir? Je suis si bien dans mon moulin! C'est si bien le coin +que je cherchais, un petit coin parfumé et chaud, à mille lieues des +journaux, des fiacres, du brouillard!... Et que de jolies choses autour +de moi! Il y a à peine huit jours que je suis installé, j'ai déjà la +tête bourrée d'impressions et de souvenirs... Tenez! pas plus tard +qu'hier soir, j'ai assisté à la rentrée des troupeaux dans un _mas_ (une +ferme) qui est au bas de la côte, et je vous jure que je ne donnerais +pas ce spectacle pour toutes les _premières_ que vous avez eues à Paris +cette semaine. Jugez plutôt. + +Il faut vous dire qu'en Provence, c'est l'usage, quand viennent les +chaleurs, d'envoyer le bétail dans les Alpes. Bêtes et gens passent cinq +ou six mois là -haut, logés à la belle étoile, dans l'herbe jusqu'au +ventre; puis, au premier frisson de l'automne on redescend au _mas_, +et l'on revient brouter bourgeoisement les petites collines grises que +parfume le romarin... Donc hier soir les troupeaux rentraient. Depuis +le matin, le portail attendait, ouvert à deux battants; les bergeries +étaient pleines de paille fraîche. D'heure en heure on se disait: +«Maintenant ils sont à Eyguières, maintenant au Paradou.» Puis, tout à +coup, vers le soir, un grand cri: «Les voilà !» et là -bas, au lointain, +nous voyons le troupeau s'avancer dans une gloire de poussière. Toute la +route semble marcher avec lui... Les vieux béliers viennent d'abord, la +corne en avant, l'air sauvage; derrière eux le gros des moutons, les +mères un peu lasses, leurs nourrissons dans les pattes;--les mules à +pompons rouges portant dans des paniers les agnelets d'un jour qu'elles +bercent en marchant; puis les chiens tout suants, avec des langues +jusqu'à terre, et deux grands coquins de bergers drapés dans des +manteaux de cadis roux qui leur tombent sur les talons comme des chapes. + +Tout cela défile devant nous joyeusement et s'engouffre sous le portail, +en piétinant avec un bruit d'averse... Il faut voir quel émoi dans la +maison. Du haut de leur perchoir, les gros paons vert et or, à crête de +tulle, ont reconnu les arrivants et les accueillent par un formidable +coup de trompette. Le poulailler, qui s'endormait, se réveille en +sursaut. Tout le monde est sur pied: pigeons, canards dindons, pintades. +La basse-cour est comme folle; les poules parlent de passer la nuit!... +On dirait que chaque mouton a rapporté dans sa laine, avec un parfum +d'Alpe sauvage, un peu de cet air vif des montagnes qui grise et qui +fait danser. + +C'est au milieu de tout ce train que le troupeau gagne son gîte. Rien de +charmant comme cette installation. Les vieux béliers s'attendrissent en +revoyant leur crèche. Les agneaux, les tout petits, ceux qui sont nés +dans le voyage et n'ont jamais vu la ferme, regardent autour d'eux avec +étonnement. + +Mais le plus touchant encore, ce sont les chiens, ces braves chiens de +berger, tout affairés après leurs bêtes et ne voyant qu'elles dans le +_mas_. Le chien de garde a beau les appeler du fond de sa niche: le seau +du puits, tout plein d'eau fraîche, a beau leur faire signe: ils ne +veulent rien voir, rien entendre, avant que le bétail soit rentré, le +gros loquet poussé sur la petite porte à claire-voie, et les bergers +attablés dans la salle basse. Alors seulement ils consentent à gagner le +chenil, et là , tout en lapant leur écuellée de soupe, ils racontent à +leurs camarades de la ferme ce qu'ils ont fait là -haut dans la montagne, +un pays noir où il y a des loups et de grandes digitales de pourpre +pleines de rosée jusqu'au bord. + + + +LA DILIGENCE DE BEAUCAIRE + + +C'était le jour de mon arrivée ici. J'avais pris la diligence de +Beaucaire, une bonne vieille patache qui n'a pas grand chemin à faire +avant d'être rendue chez elle, mais qui flâne tout le long de la route, +pour avoir l'air, le soir, d'arriver de très loin. Nous étions cinq sur +l'impériale sans compter le conducteur. + +D'abord un gardien de Camargue, petit homme trapu, poilu, sentant le +fauve, avec de gros yeux pleins de sang et des anneaux d'argent aux +oreilles; puis deux Beaucairois, un boulanger et son _gindre_, tous deux +très rouges, très poussifs, mais des profils superbes, deux médailles +romaines à l'effigie de Vitellius. Enfin, sur le devant, près du +conducteur, un homme... non! une casquette, une énorme casquette en peau +de lapin, qui ne disait pas grand'chose et regardait la route d'un air +triste. + +Tous ces gens-là se connaissaient entre eux et parlaient tout haut de +leurs affaires, très librement. Le Camarguais racontait qu'il venait de +Nîmes, mandé par le juge d'instruction pour un coup de fourche donné à +un berger. On a le sang vif en Camargue... Et à Beaucaire donc! Est-ce +que nos deux Beaucairois ne voulaient pas s'égorger à propos de la +Sainte Vierge? Il paraît que le boulanger était d'une paroisse depuis +longtemps vouée à la madone, celle que les Provençaux appellent la +_bonne mère_ et qui porte le petit Jésus dans ses bras; le gindre, au +contraire, chantait au lutrin d'une église toute neuve qui s'était +consacrée à l'Immaculée Conception, cette belle image souriante qu'on +représente les bras pendants, les mains pleines de rayons. La querelle +venait de là . Il fallait voir comme ces deux bons catholiques se +traitaient, eux et leurs madones: + +--Elle est jolie, ton immaculée! + +--Va-t'en donc avec ta bonne mère! + +--Elle en a vu de grises, la tienne, en Palestine! + +--Et la tienne, hou! la laide! Qui sait ce qu'elle n'a pas fait... +Demande plutôt à saint Joseph. + +Pour se croire sur le port de Naples, il ne manquait plus que de voir +luire les couteaux, et ma foi, je crois bien que ce beau tournoi +théologique se serait terminé par là si le conducteur n'était pas +intervenu. + +--Laissez-nous donc tranquilles avec vos madones, dit-il en riant aux +Beaucairois: tout ça, c'est des histoires de femmes, les hommes ne +doivent pas s'en mêler. + +Là -dessus, il fit claquer son fouet d'un petit air sceptique qui rangea +tout le monde de son avis. + + * * * * * + +La discussion était finie; mais le boulanger, mis en train, avait besoin +de dépenser le restant de sa verve, et, se tournant vers la malheureuse +casquette, silencieuse et triste dans son coin, il lui dit d'un air +goguenard: + +--Et ta femme, à toi, rémouleur?... Pour quelle paroisse tient-elle? + +Il faut croire qu'il y avait dans cette phrase une intention très +comique, car l'impériale tout entière partit d'un gros éclat de rire... +Le rémouleur ne riait pas, lui. Il n'avait pas l'air d'entendre. Voyant +cela, le boulanger se tourna de mon côté: + +--Vous ne la connaissez pas sa femme, monsieur? une drôle de +paroissienne, allez! Il n'y en en a pas deux comme elle dans Beaucaire. + +Les rires redoublèrent. Le rémouleur ne bougea pas; il se contenta de +dire tout bas, sans lever la tête: + +--Tais-toi, boulanger. + +Mais ce diable de boulanger n'avait pas envie de se taire, et il reprit +de plus belle: + +--Viédase! Le camarade n'est pas à plaindre d'avoir une femme comme +celle-là ... Pas moyen de s'ennuyer un moment avec elle... Pensez donc! +une belle qui se fait enlever tous les six mois, elle a toujours quelque +chose à vous raconter quand elle revient... C'est égal, c'est un drôle +de petit ménage... Figurez-vous, monsieur, qu'ils n'étaient pas mariés +depuis un an, paf! voilà la femme qui part en Espagne avec un marchand +de chocolat. + +Le mari reste seul chez lui à pleurer et à boire... Il était comme fou. +Au bout de quelque temps, la belle est revenue dans le pays, habillée en +Espagnole, avec un petit tambour à grelots. Nous lui disions tous: + +--Cache-toi; il va te tuer. + +«Ah! ben oui; la tuer... Ils se sont remis ensemble bien tranquillement, +et elle lui a appris à jouer du tambour de basque. + +Il y eut une nouvelle explosion de rires. Dans son coin, sans lever la +tête, le rémouleur murmura encore: + +--Tais-toi, boulanger. + +Le boulanger n'y prit pas garde et continua: + +--Vous croyez peut-être, monsieur, qu'après son retour d'Espagne la +belle s'est tenue tranquille... Ah mais non!... Son mari avait si bien +pris la chose! Ça lui a donné envie de recommencer... Après l'Espagnol, +ç'a été un officier, puis un marinier du Rhône, puis un musicien, puis +un... Est-ce que je sais?... Ce qu'il y a de bon, c'est que chaque fois +c'est la même comédie. La femme part, le mari pleure; elle revient, il +se console. Et toujours on la lui enlève, et toujours il la reprend... +Croyez-vous qu'il a de la patience, ce mari-là ! Il faut dire aussi +qu'elle est crânement jolie, la petite rémouleuse... un vrai morceau de +cardinal: vive, mignonne, bien roulée; avec ça, une peau blanche et des +yeux couleur de noisette qui regardent toujours les hommes en riant... +Ma foi! mon Parisien, si vous repassez jamais par Beaucaire. + +--Oh! tais-toi, boulanger, je t'en prie..., fit encore une fois le +pauvre rémouleur avec une expression de voix déchirante. + +A ce moment, la diligence s'arrêta. Nous étions au _mas_ des Anglores. +C'est là que les deux Beaucairois descendaient, et je vous jure que je +ne les retins pas... Farceur de boulanger! Il était dans la cour du +_mas_ qu'on l'entendait rire encore. + + * * * * * + +Ces gens-là partis, l'impériale sembla vide. On avait laissé le +Camarguais à Arles; le conducteur marchait sur la route à côté de ses +chevaux... Nous étions seuls là -haut, le rémouleur et moi chacun dans +notre coin, sans parler. Il faisait chaud; le cuir de la capote brûlait. +Par moments, je sentais mes yeux se fermer et ma tête devenir lourde; +mais impossible de dormir. J'avais toujours dans les oreilles ce +«Tais-toi, je t'en prie,» si navrant et si doux... Ni lui non plus, le +pauvre homme! il ne dormait pas. De derrière, je voyais ses grosses +épaules frissonner, et sa main,--une longue main blafarde et +bête,--trembler sur le dos de la banquette, comme une main de vieux. Il +pleurait... + +--Vous voilà chez vous, Parisien! me cria tout à coup le conducteur; +et du bout de son fouet il me montrait ma colline verte avec le moulin +piqué dessus comme un gros papillon. + +Je m'empressai de descendre... En passant près du rémouleur, j'essayai +de regarder sous sa casquette: j'aurais voulu le voir avant de partir. +Comme s'il avait compris ma pensée, le malheureux leva brusquement la +tête, et, plantant son regard dans le mien: + +--Regardez-moi bien, l'ami, me dit-il d'une voix sourde, et si un de ces +jours vous apprenez qu'il y a eu un malheur à Beaucaire, vous pourrez +dire que vous connaissez celui qui a fait le coup. + +C'était une figure éteinte et triste, avec de petits yeux fanés. Il y +avait des larmes dans ces yeux, mais dans cette voix il y avait de +la haine. La haine, c'est la colère des faibles!... Si j'étais la +rémouleuse, je me méfierais. + + + +LE SECRET DE MAITRE CORNILLE + + +Francet Mamaï, un vieux joueur de fifre, qui vient de temps en temps +faire la veillée chez moi, en buvant du vin cuit, m'a raconté l'autre +soir un petit drame de village dont mon moulin a été témoin il y a +quelque vingt ans. Le récit du bonhomme m'a touché, et je vais essayer +de vous le redire tel que je l'ai entendu. + +Imaginez-vous pour un moment, chers lecteurs, que vous êtes assis devant +un pot de vin tout parfumé, et que c'est un vieux joueur de fifre qui +vous parle. + + * * * * * + +Notre pays, mon bon monsieur, n'a pas toujours été un endroit mort et +sans renom, comme il est aujourd'hui. Autre temps, il s'y faisait un +grand commerce de meunerie, et, dix lieues à la ronde, les gens des +_mas_ nous apportaient leur blé à moudre... Tout autour du village, les +collines étaient couvertes de moulins à vent. De droite et de gauche on +ne voyait que des ailes qui viraient au mistral par-dessus les pins, des +ribambelles de petits ânes chargés de sacs, montant et dévalant le long +des chemins; et toute la semaine c'était plaisir d'entendre sur la +hauteur le bruit des fouets, le craquement de la toile et le _Dia hue!_ +des aides-meuniers... Le dimanche nous allions aux moulins, par bandes. +Là -haut, les meuniers payaient le muscat. Les meunières étaient belles +comme des reines, avec leurs fichus de dentelles et leurs croix d'or. +Moi, j'apportais mon fifre, et jusqu'à la noire nuit on dansait des +farandoles. Ces moulins-là , voyez-vous, faisaient la joie et la richesse +de notre pays. + +Malheureusement, des Français de Paris eurent l'idée d'établir une +minoterie à vapeur, sur la route de Tarascon. Tout beau, tout nouveau! +Les gens prirent l'habitude d'envoyer leurs blés aux minotiers, et les +pauvres moulins à vent restèrent sans ouvrage. Pendant quelque temps ils +essayèrent de lutter, mais la vapeur fut la plus forte, et l'un après +l'autre, _pécaïre!_ ils furent tous obligés de fermer... On ne vit plus +venir les petits ânes... Les belles meunières vendirent leurs croix +d'or... Plus de muscat! plus de farandole!... Le mistral avait beau +souffler, les ailes restaient immobiles... Puis, un beau jour, la +commune fit jeter toutes ces masures à bas, et l'on sema à leur place de +la vigne et des oliviers. + +Pourtant, au milieu de la débâcle, un moulin avait tenu bon et +continuait de virer courageusement sur sa butte, à la barbe des +minotiers. C'était le moulin de maître Cornille, celui-là même où nous +sommes en train de faire la veillée en ce moment. + + * * * * * + +Maître Cornille était un vieux meunier, vivant depuis soixante ans dans +la farine et enragé pour son état. L'installation des minoteries l'avait +rendu comme fou. Pendant huit jours, on le vit courir par le village, +ameutant le monde autour de lui et criant de toutes ses forces qu'on +voulait empoisonner la Provence avec la farine des minotiers. «N'allez +pas là -bas, disait-il; ces brigands-là , pour faire le pain, se servent +de la vapeur, qui est une invention du diable, tandis que moi je +travaille avec le mistral et la tramontane, qui sont la respiration du +bon Dieu...» Et il trouvait comme cela une foule de belles paroles à la +louange des moulins à vent, mais personne ne les écoutait. + +Alors, de male rage, le vieux s'enferma dans son moulin et vécut tout +seul comme une bête farouche. Il ne voulut pas même garder près de lui +sa petite-fille Vivette, une enfant de quinze ans, qui, depuis la mort +de ses parents, n'avait plus que son _grand_ au monde. La pauvre petite +fut obligée de gagner sa vie et de se louer un peu partout dans les +_mas_, pour la moisson, les magnans ou les olivades. Et pourtant son +grand-père avait l'air de bien l'aimer, cette enfant-là . Il lui arrivait +souvent de faire ses quatre lieues à pied par le grand soleil pour aller +la voir au _mas_ où elle travaillait, et quand il était près d'elle, il +passait des heures entières à la regarder en pleurant... + +Dans le pays on pensait que le vieux meunier, en renvoyant Vivette +avait agi par avarice; et cela ne lui faisait pas honneur de laisser sa +petite-fille ainsi traîner d'une ferme à l'autre, exposée aux brutalités +des _baïles_ et à toutes les misères des jeunesses en condition. On +trouvait très mal aussi qu'un homme du renom de maître Cornille, et qui, +jusque-là , s'était respecté, s'en allât maintenant par les rues comme un +vrai bohémien, pieds nus, le bonnet troué, la taillole en lambeaux... +Le fait est que le dimanche, lorsque nous le voyions entrer à la messe, +nous avions honte pour lui, nous autres les vieux; et Cornille le +sentait si bien qu'il n'osait plus venir s'asseoir sur le banc d'oeuvre. +Toujours il restait au fond de l'église, près du bénitier, avec les +pauvres. + + * * * * * + +Dans la vie de maître Cornille il y avait quelque chose qui n'était pas +clair. Depuis longtemps personne, au village, ne lui portait plus de +blé, et pourtant les ailes de son moulin allaient toujours leur train +comme devant... Le soir, on rencontrait par les chemins le vieux +meunier poussant devant lui son âne chargé de gros sacs de farine. + +--Bonnes vêpres, maître Cornille! lui criaient les paysans; ça va donc +toujours, la meunerie. + +--Toujours, mes enfants, répondait le vieux d'un air gaillard. Dieu +merci, ce n'est pas l'ouvrage qui nous manque. + +Alors, si on lui demandait d'où diable pouvait venir tant d'ouvrage, il +se mettait un doigt sur les lèvres et répondait gravement: «_Motus!_ je +travaille pour l'exportation...» Jamais on n'en put tirer davantage. + +Quant à mettre le nez dans son moulin, il n'y fallait pas songer. La +petite Vivette elle-même n'y entrait pas... + +Lorsqu'on passait devant, on voyait la porte toujours fermée, les +grosses ailes toujours en mouvement, le vieil âne broutant le gazon de +la plate-forme, et un grand chat maigre qui prenait le soleil sur le +rebord de la fenêtre et vous regardait d'un air méchant. + +Tout cela sentait le mystère et faisait beaucoup jaser le monde. Chacun +expliquait de sa façon le secret de maître Cornille, mais le bruit général +était qu'il y avait dans ce moulin-là encore plus de sacs d'écus que de +sacs de farine. + +A la longue pourtant tout se découvrit; voici comment: + +En faisant danser la jeunesse avec mon fifre, je m'aperçus un beau jour +que l'aîné de mes garçons et la petite Vivette s'étaient rendus amoureux +l'un de l'autre. Au fond je n'en fus pas fâché, parce qu'après tout +le nom de Cornille était en honneur chez nous, et puis ce joli petit +passereau de Vivette m'aurait fait plaisir à voir trotter dans ma +maison. Seulement, comme nos amoureux avaient souvent occasion d'être +ensemble, je voulus, de peur d'accidents, régler l'affaire tout de +suite, et je montai jusqu'au moulin pour en toucher deux mots au +grand-père... Ah! le vieux sorcier! il faut voir de quelle manière il +me reçut! Impossible de lui faire ouvrir sa porte. Je lui expliquai mes +raisons tant bien que mal, à travers le trou de la serrure; et tout le +temps que je parlais, il y avait ce coquin de chat maigre qui soufflait +comme un diable au-dessus de ma tête. + +Le vieux ne me donna pas le temps de finir, et me cria fort +malhonnêtement de retourner à ma flûte; que, si j'étais pressé de marier +mon garçon, je pouvais bien aller chercher des filles à la minoterie... +Pensez que le sang me montait d'entendre ces mauvaises paroles; mais +j'eus tout de même assez de sagesse pour me contenir, et, laissant ce +vieux fou à sa meule, je revins annoncer aux enfants ma déconvenue... +Ces pauvres agneaux ne pouvaient pas y croire; ils me demandèrent +comme une grâce de monter tous deux ensemble au moulin, pour parler au +grand-père... Je n'eus pas le courage de refuser, et prrrt! voilà +mes amoureux partis. Tout juste comme ils arrivaient là -haut, maître +Cornille venait de sortir. La porte était fermée à double tour; mais le +vieux bonhomme, en partant, avait laissé son échelle dehors, et tout de +suite l'idée vint aux enfants d'entrer par la fenêtre, voir un peu ce +qu'il y avait dans ce fameux moulin... + +Chose singulière! la chambre de la meule était vide... Pas un sac, +pas un grain de blé; pas la moindre farine aux murs ni sur les toiles +d'araignée... On ne sentait pas même cette bonne odeur chaude de +froment écrasé qui embaume dans les moulins... L'arbre de couche était +couvert de poussière, et le grand chat maigre dormait dessus. + +La pièce du bas avait le même air de misère et d'abandon:--un mauvais +lit, quelques guenilles, un morceau de pain sur une marche d'escalier, +et puis dans un coin trois ou quatre sacs crevés d'où coulaient des +gravats et de la terre blanche. + +C'était là le secret de maître Cornille! C'était ce plâtras qu'il +promenait le soir par les routes, pour sauver l'honneur du moulin et +faire croire qu'on y faisait de la farine... Pauvre moulin! Pauvre +Cornille! Depuis longtemps les minotiers leur avaient enlevé leur +dernière pratique. Les ailes viraient toujours, mais la meule tournait à +vide. + +Les enfants revinrent tout en larmes, me conter ce qu'ils avaient vu. +J'eus le coeur crevé de les entendre... Sans perdre une minute, je +courus chez les voisins, je leur dis la chose en deux mots, et nous +convînmes qu'il fallait, sur l'heure, porter au moulin Cornille tout ce +qu'il y avait de froment dans les maisons... Sitôt dit, sitôt fait. +Tout le village se met en route, et nous arrivons là -haut avec une +procession d'ânes chargés de blé,--du vrai blé, celui-là ! + +Le moulin était grand ouvert... Devant la porte, maître Cornille, assis +sur un sac de plâtre, pleurait, la tête dans ses mains. Il venait de +s'apercevoir, en rentrant, que pendant son absence on avait pénétré chez +lui et surpris son triste secret. + +--Pauvre de moi! disait-il. Maintenant, je n'ai plus qu'à mourir... Le +moulin est déshonoré. + +Et il sanglotait à fendre l'âme, appelant son moulin par toutes sortes +de noms, lui parlant comme à une personne véritable. A ce moment, les +ânes arrivent sur la plate-forme, et nous nous mettons tous à crier bien +fort comme au beau temps des meuniers: + +--Ohé! du moulin!... Ohé! maître Cornille! + +Et voilà les sacs qui s'entassent devant la porte et le beau grain roux +qui se répand par terre, de tous cotés... + +Maître Cornille ouvrait de grands yeux. Il avait pris du blé dans le +creux de sa vieille main et il disait, riant et pleurant à la fois: + +--C'est du blé!... Seigneur Dieu!... Du bon blé!... Laissez-moi, que je +le regarde. + +Puis, se tournant vers nous: + +--Ah! je savais bien que vous me reviendriez... Tous ces minotiers sont +des voleurs. + +Nous voulions l'emporter en triomphe au village: + +--Non, non, mes enfants; il faut avant tout que j'aille donner à manger +à mon moulin... Pensez donc! il y a si longtemps qu'il ne s'est rien +mis sous la dent! + +Et nous avions tous des larmes dans les yeux de voir le pauvre vieux +se démener de droite et de gauche, éventrant les sacs, surveillant +la moule, tandis que le grain s'écrasait et que la fine poussière de +froment s'envolait au plafond. + +C'est une justice à nous rendre: à partir de ce jour-là , jamais nous ne +laissâmes le vieux meunier manquer d'ouvrage. Puis, un matin, maître +Cornille mourut, et les ailes de notre dernier moulin cessèrent de +virer, pour toujours cette fois... Cornille mort, personne ne prit sa +suite. Que voulez-vous, monsieur!... tout a une fin en ce monde, et il +faut croire que le temps des moulins à vent était passé comme celui des +coches sur le Rhône, des parlements et des jaquettes à grandes fleurs. + + + +LA CHÈVRE DE M. SEGUIN + +_A M. Pierre Gringoire, poète lyrique à Paris._ + + +Tu seras bien toujours le même, mon pauvre Gringoire! + +Comment! on t'offre une place de chroniqueur dans un bon journal de +Paris, et tu as l'aplomb de refuser... Mais regarde-toi, malheureux +garçon! Regarde ce pourpoint troué, ces chausses en déroute, cette face +maigre qui crie la faim. Voilà pourtant où t'a conduit la passion des +belles rimes! Voilà ce que t'ont valu dix ans de loyaux services dans +les pages du sire Apollo... Est-ce que tu n'as pas honte, à la fin? + +Fais-toi donc chroniqueur, imbécile! fais-toi chroniqueur! Tu gagneras +de beaux écus à la rose, tu auras ton couvert chez Brébant, et tu +pourras te montrer les jours de première avec une plume neuve à ta +barrette... + +Non? Tu ne veux pas?... Tu prétends rester libre à ta guise jusqu'au +bout... Eh bien, écoute un peu l'histoire de la _chèvre de M. Seguin_. +Tu verras ce que l'on gagne à vouloir vivre libre. + + * * * * * + +M. Seguin n'avait jamais eu de bonheur avec ses chèvres. + +Il les perdait toutes de la même façon: un beau matin, elles cassaient +leur corde, s'en allaient dans la montagne, et là -haut le loup les +mangeait. Ni les caresses de leur maître, ni la peur du loup, rien ne +les retenait. C'était, paraît-il, des chèvres indépendantes, voulant à +tout prix le grand air et la liberté. + +Le brave M. Seguin, qui ne comprenait rien au caractère de ses bêtes, +était consterné. Il disait: + +--C'est fini; les chèvres s'ennuient chez moi, je n'en garderai pas une. + +Cependant il ne se découragea pas, et, après avoir perdu six chèvres de +la même manière, il en acheta une septième; seulement, cette fois, il +eut soin de la prendre toute jeune, pour qu'elle s'habituât mieux à +demeurer chez lui. + +Ah! Gringoire, qu'elle était jolie la petite chèvre de M. Seguin! +qu'elle était jolie avec ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier, +ses sabots noirs et luisants, ses cornes zébrées et ses longs poils +blancs qui lui faisaient une houppelande! C'était presque aussi charmant +que le cabri d'Esméralda, tu te rappelles, Gringoire?--et puis, docile, +caressante, se laissant traire sans bouger, sans mettre son pied dans +l'écuelle. Un amour de petite chèvre... + +M. Seguin avait derrière sa maison un clos entouré d'aubépines. C'est là +qu'il mit sa nouvelle pensionnaire. Il l'attacha à un pieu, au plus bel +endroit du pré, en ayant soin de lui laisser beaucoup de corde, et de +temps en temps il venait voir si elle était bien. La chèvre se trouvait +très heureuse et broutait l'herbe de si bon coeur que M. Seguin était +ravi. + +--Enfin, pensait le pauvre homme, en voilà une qui ne s'ennuiera pas +chez moi! + +M. Seguin se trompait, sa chèvre s'ennuya. + + * * * * * + +Un jour, elle se dit en regardant la montagne: + +--Comme on doit être bien là -haut! Quel plaisir de gambader dans la +bruyère, sans cette maudite longe qui vous écorche le cou!... C'est bon +pour l'âne ou pour le boeuf de brouter dans un clos!... Les chèvres, il +leur faut du large. + +A partir de ce moment, l'herbe du clos lui parut fade. L'ennui lui vint. +Elle maigrit, son lait se fit rare. C'était pitié de la voir tirer tout +le jour sur sa longe, la tête tournée du côté de la montagne, la narine +ouverte, en faisant _Mê_!... tristement. + +M. Seguin s'apercevait bien que sa chèvre avait quelque chose, mais +il ne savait pas ce que c'était... Un matin, comme il achevait de la +traire, la chèvre se retourna et lui dit dans son patois: + +--Écoutez, monsieur Seguin, je me languis chez vous, laissez-moi aller +dans la montagne. + +--Ah! mon Dieu!... Elle aussi! cria M. Seguin stupéfait, et du coup il +laissa tomber son écuelle; puis, s'asseyant dans l'herbe à côté de sa +chèvre: + +--Comment Blanquette, tu veux me quitter! + +Et Blanquette répondit: + +--Oui, monsieur Seguin. + +--Est-ce que l'herbe te manque ici? + +--Oh! non! monsieur Seguin. + +--Tu es peut-être attachée de trop court; veux-tu que j'allonge la +corde! + +--Ce n'est pas la peine, monsieur Seguin. + +--Alors, qu'est-ce qu'il te faut! qu'est-ce que tu veux? + +--Je veux aller dans la montagne, monsieur Seguin. + +--Mais, malheureuse, tu ne sais pas qu'il y a le loup dans la +montagne... Que feras-tu quand il viendra?... + +--Je lui donnerai des coups de corne, monsieur Seguin. + +--Le loup se moque bien de tes cornes. Il m'a mangé des biques autrement +encornées que toi... Tu sais bien, la pauvre vieille Renaude qui était +ici l'an dernier? une maîtresse chèvre, forte et méchante comme un bouc. +Elle s'est battue avec le loup toute la nuit... puis, le matin, le loup +l'a mangée. + +--Pécaïre! Pauvre Renaude!... Ça ne fait rien, monsieur Seguin, +laissez-moi aller dans la montagne. + +--Bonté divine!... dit M. Seguin; mais qu'est-ce qu'on leur fait donc à +mes chèvres? Encore une que le loup va me manger... Eh bien, non... je +te sauverai malgré toi, coquine! et de peur que tu ne rompes ta corde, +je vais t'enfermer dans l'étable, et tu y resteras toujours. + +Là -dessus, M. Seguin emporta la chèvre dans une étable toute noire, dont +il ferma la porte à double tour. Malheureusement, il avait oublié la +fenêtre, et à peine eut-il le dos tourné, que la petite s'en alla... + +Tu ris, Gringoire? Parbleu! je crois bien; tu es du parti des chèvres, +toi, contre ce bon M. Seguin... Nous allons voir si tu riras tout à +l'heure. + +Quand la chèvre blanche arriva dans la montagne, ce fut un ravissement +général. Jamais les vieux sapins n'avaient rien vu d'aussi joli. On la +reçut comme une petite reine. Les châtaigniers se baissaient jusqu'à +terre pour la caresser du bout de leurs branches. Les genêts d'or +s'ouvraient sur son passage, et sentaient bon tant qu'ils pouvaient. +Toute la montagne lui fit fête. + +Tu penses, Gringoire, si notre chèvre était heureuse! Plus de corde, +plus de pieu... rien qui l'empêchât de gambader, de brouter à sa +guise... C'est là qu'il y en avait de l'herbe! jusque par-dessus les +cornes, mon cher!... Et quelle herbe! Savoureuse, fine, dentelée, faite +de mille plantes... C'était bien autre chose que le gazon du clos. +Et les fleurs donc!... De grandes campanules bleues, des digitales de +pourpre à longs calices, toute une forêt de fleurs sauvages débordant de +sucs capiteux!... + +La chèvre blanche, à moitié soûle, se vautrait là dedans les jambes en +l'air et roulait le long des talus, pêle-mêle avec les feuilles tombées +et les châtaignes... Puis, tout à coup, elle se redressait d'un bond +sur ses pattes. Hop! la voilà partie, la tête en avant, à travers les +maquis et les buissières, tantôt sur un pic, tantôt au fond d'un ravin, +là -haut, en bas, partout... On aurait dit qu'il y avait dix chèvres de +M. Seguin dans la montagne. + +C'est qu'elle n'avait peur de rien la Blanquette. + +Elle franchissait d'un saut de grands torrents qui l'éclaboussaient au +passage de poussière humide et d'écume. Alors, toute ruisselante, elle +allait s'étendre sur quelque roche plate et se faisait sécher par le +soleil... Une fois, s'avançant au bord d'un plateau, une fleur de +cytise aux dents, elle aperçu en bas, tout en bas dans la plaine, la +maison de M. Seguin avec le clos derrière. Cela la fit rire aux larmes. + +--Que c'est petit! dit-elle; comment ai-je pu tenir là dedans? + +Pauvrette! de se voir si haut perchée, elle se croyait au moins aussi +grande que le monde... + +En somme, ce fut une bonne journée pour la chèvre de M. Seguin. Vers le +milieu du jour, en courant de droite et de gauche, elle tomba dans une +troupe de chamois en train de croquer une lambrusque à belles dents. +Notre petite coureuse en robe blanche fit sensation. On lui donna la +meilleure place à la lambrusque, et tous ces messieurs furent +très galants... Il paraît même,--ceci doit rester entre nous, +Gringoire,--qu'un jeune chamois à pelage noir, eut la bonne fortune de +plaire à Blanquette. Les deux amoureux s'égarèrent parmi le bois une +heure ou deux, et si tu veux savoir ce qu'ils se dirent, va le demander +aux sources bavardes qui courent invisibles dans la mousse. + + * * * * * + +Tout à coup le vent fraîchit. La montagne devint violette; c'était le +soir... + +--Déjà ! dit la petite chèvre; et elle s'arrêta fort étonnée. + +En bas, les champs étaient noyés de brume. Le clos de M. Seguin +disparaissait dans le brouillard, et de la maisonnette on ne voyait +plus que le toit avec un peu de fumée. Elle écouta les clochettes d'un +troupeau qu'on ramenait, et se sentit l'âme toute triste... Un gerfaut, +qui rentrait, la frôla de ses ailes en passant. Elle tressaillit... +puis ce fut un hurlement dans la montagne: + +--Hou! hou! + +Elle pensa au loup; de tout le jour la folle n'y avait pas pensé... Au +même moment une trompe sonna bien loin dans la vallée. C'était ce bon M. +Seguin qui tentait un dernier effort. + +--Hou! hou!... faisait le loup. + +--Reviens! reviens!... criait la trompe. + +Blanquette eut envie de revenir; mais en se rappelant le pieu, la corde, +la haie du clos, elle pensa que maintenant elle ne pouvait plus se faire +à cette vie, et qu'il valait mieux rester. + +La trompe ne sonnait plus... + +La chèvre entendit derrière elle un bruit de feuilles. Elle se retourna +et vit dans l'ombre deux oreilles courtes, toutes droites, avec deux +yeux qui reluisaient... C'était le loup. + + * * * * * + +Énorme, immobile, assis sur son train de derrière, il était là regardant +la petite chèvre blanche et la dégustant par avance. Comme il savait +bien qu'il la mangerait, le loup ne se pressait pas; seulement, quand +elle se retourna, il se mit à rire méchamment. + +--Ha! ha! la petite chèvre de M. Seguin! et il passa sa grosse langue +rouge sur ses babines d'amadou. + +Blanquette se sentit perdue... Un moment en se rappelant l'histoire de +la vieille Renaude, qui s'était battue toute la nuit pour être mangée le +matin, elle se dit qu'il vaudrait peut-être mieux se laisser manger tout +de suite; puis, s'étant ravisée, elle tomba en garde, la tête basse et +la corne en avant, comme une brave chèvre de M. Seguin qu'elle était... +Non pas qu'elle eût l'espoir de tuer le loup,--les chèvres ne tuent +pas le loup,--mais seulement pour voir si elle pourrait tenir aussi +longtemps que la Renaude... + +Alors le monstre s'avança, et les petites cornes entrèrent en danse. + +Ah! la brave chevrette, comme elle y allait de bon coeur! Plus de dix +fois, je ne mens pas, Gringoire, elle força le loup à reculer pour +reprendre haleine. Pendant ces trêves d'une minute, la gourmande +cueillait en hâte encore un brin de sa chère herbe; puis elle retournait +au combat, la bouche pleine... Cela dura toute la nuit. De temps en +temps la chèvre de M. Seguin regardait les étoiles danser dans le ciel +clair, et elle se disait: + +--Oh! pourvu que je tienne jusqu'à l'aube... + +L'une après l'autre, les étoiles s'éteignirent. Blanquette redoubla de +coups de cornes, le loup de coups de dents... Une lueur pâle parut dans +l'horizon... Le chant d'un coq enroué monta d'une métairie. + +--Enfin! dit la pauvre bête, qui n'attendait plus que le jour pour +mourir; et elle s'allongea par terre dans sa belle fourrure blanche +toute tachée de sang... + +Alors le loup se jeta sur la petite chèvre et la mangea. + + * * * * * + +Adieu, Gringoire! + +L'histoire que tu as entendue n'est pas un conte de mon invention. Si +jamais tu viens en Provence, nos ménagers te parleront souvent de la +_cabro de moussu Seguin, que se battègue touto la neui emé lou loup, e +piei lou matin lou loup la mangé[1]. + +Tu m'entends bien, Gringoire: _E piei lou malin lou loup la mangé_. + +[Note 1: La chèvre de monsieur Seguin, qui se battit toute la nuit +avec le loup, et puis, le matin, le loup la mangea.] + + + +LES ÉTOILES + +RÉCIT D'UN BERGER PROVENÇAL. + + +Du temps que je gardais les bêtes sur le Luberon, je restais des +semaines entières sans voir âme qui vive, seul dans le pâturage avec +mon chien Labri et mes ouailles. De temps en temps l'ermite du +Mont-de-l'Ure passait par là pour chercher des simples ou bien +j'apercevais la face noire de quelque charbonnier du Piémont; mais +c'étaient des gens naïfs, silencieux à force de solitude, ayant perdu le +goût de parler et ne sachant rien de ce qui se disait en bas dans +les villages et les villes. Aussi, tous les quinze jours, lorsque +j'entendais, sur le chemin qui monte, les sonnailles du mulet de +notre ferme m'apportant les provisions de quinzaine, et que je voyais +apparaître peu à peu, au-dessus de la côte, la tête éveillée du petit +_miarro_ (garçon de ferme), ou la coiffe rousse de la vieille tante +Norade, j'étais vraiment bien heureux. Je me faisais raconter les +nouvelles du pays d'en bas, les baptêmes, les mariages; mais ce qui +m'intéressait surtout, c'était de savoir ce que devenait la fille de mes +maîtres, notre demoiselle Stéphanette, la plus jolie qu'il y eût à dix +lieues à la ronde. Sans avoir l'air d'y prendre trop d'intérêt, je +m'informais si elle allait beaucoup aux fêtes, aux veillées, s'il lui +venait toujours de nouveaux galants; et à ceux qui me demanderont ce que +ces choses-là pouvaient me faire, à moi pauvre berger de la montagne, je +répondrai, que j'avais vingt ans et que cette Stéphanette était ce que +j'avais vu de plus beau dans ma vie. + +Or, un dimanche que j'attendais les vivres de quinzaine, il se trouva +qu'ils n'arrivèrent que très tard. Le matin je me disais: «C'est la +faute de la grand'messe;» puis, vers midi, il vint un gros orage, et je +pensai que la mule n'avait pas pu se mettre en route à cause du mauvais +état des chemins. Enfin, sur les trois heures, le ciel étant lavé, la +montagne luisante d'eau et de soleil, j'entendis parmi l'égouttement des +feuilles et le débordement des ruisseaux gonflés les sonnailles de la +mule, aussi gaies, aussi alertes qu'un grand carillon de cloches un jour +de Pâques. Mais ce n'était pas le petit _miarro_, ni la vieille Norade +qui la conduisait. C'était... devinez qui!... notre demoiselle; mes +enfants! notre demoiselle en personne, assise droite entre les sacs +d'osier, toute rose de l'air des montagnes et du rafraîchissement de +l'orage. + +Le petit était malade, tante Norade en vacances chez ses enfants. La +belle Stéphanette m'apprit tout ça, en descendant de sa mule, et aussi +qu'elle arrivait tard parce qu'elle s'était perdue en route; mais à la +voir si bien endimanchée, avec son ruban à fleurs, sa jupe brillante +et ses dentelles, elle avait plutôt l'air de s'être attardée à quelque +danse que d'avoir cherché son chemin dans les buissons. O la mignonne +créature! Mes yeux ne pouvaient se lasser de la regarder. Il est vrai +que je ne l'avais jamais vue de si près. Quelquefois l'hiver, quand les +troupeaux étaient descendus dans la plaine et que je rentrais le soir +à la ferme pour souper, elle traversait la salle vivement, sans guère +parler aux serviteurs, toujours parée et un peu fière... Et maintenant +je l'avais là devant moi, rien que pour moi; n'était-ce pas à en perdre +la tête? + +Quand elle eut tiré les provisions du panier, Stéphanette se mit à +regarder curieusement autour d'elle. Relevant un peu sa belle jupe du +dimanche qui aurait pu s'abîmer, elle entra dans le _parc_, voulut voir +le coin où je couchais, la crèche de paille avec la peau de mouton, ma +grande cape accrochée au mur, ma crosse, mon fusil à pierre. Tout cela +l'amusait. + +--Alors c'est ici que tu vis, mon pauvre berger? Comme tu dois t'ennuyer +d'être toujours seul! Qu'est-ce que tu fais? A quoi penses-tu?... + +J'avais envie de répondre: «A vous, maîtresse,» et je n'aurais pas +menti: mais mon trouble était si grand que je ne pouvais pas seulement +trouver une parole. Je crois bien qu'elle s'en apercevait, et que la +méchante prenait plaisir à redoubler mon embarras avec ses malices: + +--Et ta bonne amie, berger, est-ce qu'elle monte te voir quelquefois?... +Ça doit être bien sûr la chèvre d'or, ou cette fée Estérelle qui ne +court qu'à la pointe des montagnes... + +Et elle-même, en me parlant, avait bien l'air de la fée Estérelle, avec +le joli rire de sa tête renversée et sa hâte de s'en aller qui faisait +de sa visite une apparition. + +--Adieu, berger. + +--Salut, maîtresse. + +Et la voilà partie, emportant ses corbeilles vides. + +Lorsqu'elle disparut dans le sentier en pente, il me semblait que les +cailloux, roulant sous les sabots de la mule, me tombaient un à un sur +le coeur. Je les entendis longtemps, longtemps; et jusqu'à la fin du +jour je restai comme ensommeillé, n'osant bouger, de peur de faire en +aller mon rêve. Vers le soir, comme le fond des vallées commençait +à devenir bleu et que les bêtes se serraient en bêlant l'une contre +l'autre pour rentrer au _parc_, j'entendis qu'on m'appelait dans la +descente, et je vis paraître notre demoiselle, non plus rieuse ainsi +que tout à l'heure, mais tremblante de froid, de peur, de mouillure. Il +paraît qu'au bas de la côte elle avait trouvé la Sorgue grossie par la +pluie d'orage, et qu'en voulant passer à toute force elle avait risqué +de se noyer. Le terrible, c'est qu'à cette heure de nuit il ne fallait +plus songer à retourner à la ferme; car le chemin par la traverse, notre +demoiselle n'aurait jamais su s'y retrouver toute seule, et moi je ne +pouvais pas quitter le troupeau. Cette idée de passer la nuit sur la +montagne la tourmentait beaucoup, surtout à cause de l'inquiétude des +siens. Moi, je la rassurais de mon mieux: + +--En juillet, les nuits sont courtes, maîtresse... Ce n'est qu'un +mauvais moment. + +Et j'allumai vite un grand feu pour sécher ses pieds et sa robe toute +trempée de l'eau de la Sorgue. Ensuite j'apportai devant elle du lait, +des fromageons; mais la pauvre petite ne songeait ni à se chauffer, ni +à manger, et de voir les grosses larmes qui montaient dans ses yeux, +j'avais envie de pleurer, moi aussi. + +Cependant la nuit était venue tout à fait. Il ne restait plus sur la +crête des montagnes qu'une poussière de soleil, une vapeur de lumière du +côté du couchant. Je voulus que notre demoiselle entrât se reposer dans +le _parc_. Ayant étendu sur la paille fraîche une belle peau toute +neuve, je lui souhaitai la bonne nuit, et j'allai m'asseoir dehors +devant la porte... Dieu m'est témoin que, malgré le feu d'amour qui me +brûlait le sang, aucune mauvaise pensée ne me vint; rien qu'une grande +fierté de songer que dans un coin du _parc_, tout près du troupeau +curieux qui la regardait dormir, la fille de mes maîtres,--comme une +brebis plus précieuse et plus blanche que toutes les autres,--reposait, +confiée à ma garde. Jamais le ciel ne m'avait paru si profond, les +étoiles si brillantes... Tout à coup, la claire-voie du _parc_ s'ouvrit +et la belle Stéphanette parut. Elle ne pouvait pas dormir. Les bêtes +faisaient crier la paille en remuant, ou bêlaient dans leurs rêves. Elle +aimait mieux venir près du feu. Voyant cela, je lui jetai ma peau de +bique sur les épaules, j'activai la flamme, et nous restâmes assis l'un +près de l'autre sans parler. Si vous avez jamais passé la nuit à +la belle étoile, vous savez qu'à l'heure où nous dormons, un monde +mystérieux s'éveille dans la solitude et le silence. Alors les sources +chantent bien plus clair, les étangs allument des petites flammes. Tous +les esprits de la montagne vont et viennent librement; et il y a dans +l'air des frôlements, des bruits imperceptibles, comme si l'on entendait +les branches grandir, l'herbe pousser. Le jour, c'est la vie des êtres; +mais la nuit, c'est la vie des choses. Quand on n'en a pas l'habitude, +ça fait peur... Aussi notre demoiselle était toute frissonnante et +se serrait contre moi au moindre bruit. Une fois, un cri long, +mélancolique, parti de l'étang qui luisait plus bas, monta vers nous en +ondulant. Au même instant une belle étoile filante glissa par-dessus nos +têtes dans la même direction, comme si cette plainte que nous venions +d'entendre portait une lumière avec elle. + +--Qu'est-ce que c'est? me demanda Stéphanette à voix basse. + +--Une âme qui entre en paradis, maîtresse; et je fis le signe de la +croix. + +Elle se signa aussi, et resta un moment la tête en l'air, très +recueillie. Puis elle me dit: + +--C'est donc vrai, berger, que vous êtes sorciers, vous autres? + +--Nullement, notre demoiselle. Mais ici nous vivons plus près des +étoiles, et nous savons ce qui s'y passe mieux que des gens de la +plaine. + +Elle regardait toujours en haut, la tête appuyée dans la main, entourée +de la peau de mouton comme un petit pâtre céleste: + +--Qu'il y en a! Que c'est beau! Jamais je n'en avais tant vu... Est-ce +que tu sais leurs noms, berger? + +--Mais oui, maîtresse... Tenez! juste au-dessus de nous, voilà le +_Chemin de saint Jacques_ (la voie lactée). Il va de France droit sur +l'Espagne. C'est saint Jacques de Galice qui l'a tracé pour montrer sa +route au brave Charlemagne lorsqu'il faisait la guerre aux Sarrasins[2]. +Plus loin, vous avez le _Char des âmes_ (la grande Ourse) avec ses +quatre essieux resplendissants. Les trois étoiles qui vont devant sont +les _Trois bêtes_, et cette toute petite contre la troisième c'est le +_Charretier_. Voyez-vous tout autour cette pluie d'étoiles qui tombent? +ce sont les âmes dont le bon Dieu ne veut pas chez lui... Un peu plus +bas, voici le _Râteau_ ou les _Trois rois_ (Orion). C'est ce qui nous +sert d'horloge, à nous autres. Rien qu'en les regardant, je sais +maintenant qu'il est minuit passé. Un peu plus bas, toujours vers le +midi, brille _Jean de Milan_, le flambeau des astres (Sirius). Sur cette +étoile-là , voici ce que les bergers racontent. Il paraît qu'une nuit +_Jean de Milan_, avec les _Trois rois_ et la _Poussinière_ (la Pléiade), +furent invités à la noce d'une étoile de leurs amies. La _Poussinière_, +plus pressée, partit, dit-on, la première, et prit le chemin haut. +Regardez-la, là -haut, tout au fond du ciel. Les _Trois rois_ coupèrent +plus bas et la rattrapèrent; mais ce paresseux de _Jean de Milan_, qui +avait dormi trop tard, resta tout à fait derrière, et furieux, pour +les arrêter, leur jeta son bâton. C'est pourquoi les _Trois rois_ +s'appellent aussi le _Bâton de Jean de Milan_... Mais la plus belle +de toutes les étoiles, maîtresse, c'est la nôtre, c'est l'_Étoile du +berger_, qui nous éclaire à l'aube quand nous sortons le troupeau, +et aussi le soir quand nous le rentrons. Nous la nommons encore +_Maguelonne_, la belle Maguelonne qui court après _Pierre de Provence_ +(Saturne) et se marie avec lui tous les sept ans. + +[Note 2: Tous ces détails d'astronomie populaire sont traduits de +l'_Almanach provençal_ qui se publie en Avignon.] + +--Comment! berger, il y a donc des mariages d'étoiles? + +--Mais oui, maîtresse. + +Et comme j'essayais de lui expliquer ce que c'était que ces mariages, je +sentis quelque chose de frais et de fin peser légèrement sur mon épaule. +C'était sa tête alourdie de sommeil qui s'appuyait contre moi avec un +joli froissement de rubans, de dentelles et de cheveux ondés. Elle +resta ainsi sans bouger jusqu'au moment où les astres du ciel pâlirent, +effacés par le jour qui montait. Moi, je la regardais dormir, un peu +troublé au fond de mon être, mais saintement protégé par cette claire +nuit qui ne m'a jamais donné que de belles pensées. Autour de nous, les +étoiles continuaient leur marche silencieuse, dociles comme un grand +troupeau; et par moments je me figurais qu'une de ces étoiles, la plus +fine, la plus brillante, ayant perdu sa route, était venue se poser sur +mon épaule pour dormir... + + + +L'ARLÉSIENNE + + +Pour aller au village, en descendant de mon moulin, on passe devant +un _mas_ bâti près de la route au fond d'une grande cour plantée de +micocouliers. C'est la vraie maison du _ménager_ de Provence, avec ses +tuiles rouges, sa large façade brune irrégulièrement percée, puis tout +en haut la girouette du grenier, la poulie pour hisser les meules, et +quelques touffes de foin brun qui dépassent... + +Pourquoi cette maison m'avait-elle frappé? Pourquoi ce portail fermé me +serrait-il le coeur? Je n'aurais pas pu le dire, et pourtant ce logis me +faisait froid. Il y avait trop de silence autour... Quand on passait, +les chiens n'aboyaient pas, les pintades s'enfuyaient sans crier... A +l'intérieur, pas une voix! Rien, pas même un grelot de mule... Sans les +rideaux blancs des fenêtres et la fumée qui montait des toits, on aurait +cru l'endroit inhabité. + +Hier, sur le coup de midi, je revenais du village, et, pour éviter +le soleil, je longeais les murs de la ferme, dans l'ombre des +micocouliers... Sur la route, devant le _mas_, des valets silencieux +achevaient de charger une charrette de foin... Le portail était resté +ouvert. Je jetai un regard en passant, et je vis, au fond de la cour, +accoudé,--la tête dans ses mains,--sur une large table de pierre, un +grand vieux tout blanc, avec une veste trop courte et des culottes en +lambeaux... Je m'arrêtai. Un des hommes me dit tout bas: + +--Chut! c'est le maître... Il est comme ça depuis le malheur de son +fils. + +A ce moment une femme et un petit garçon, vêtus de noir, passèrent près +de nous avec de gros paroissiens dorés, et entrèrent à la ferme. + +L'homme ajouta: + +--...La maîtresse et Cadet qui reviennent de la messe. Ils y vont +tous les jours, depuis que l'enfant s'est tué... Ah! monsieur, quelle +désolation!... Le père porte encore les habits du mort; on ne peut pas +les lui faire quitter... Dia! hue! la bête! + +La charrette s'ébranla pour partir. Moi, qui voulais en savoir plus +long, je demandai au voiturier de monter à côté de lui, et c'est +là -haut, dans le foin, que j'appris toute cette navrante histoire... + + * * * * * + +Il s'appelait Jan. C'était un admirable paysan de vingt ans, sage comme +une fille, solide et le visage ouvert. Comme il était très beau, les +femmes le regardaient; mais lui n'en avait qu'une en tête,--une petite +Arlésienne, toute en velours et en dentelles, qu'il avait rencontrée +sur la Lice d'Arles, une fois.--Au _mas_, on ne vit pas d'abord cette +liaison avec plaisir. La fille passait pour coquette, et ses parents +n'étaient pas du pays. Mais Jan voulait son Arlésienne à toute force. Il +disait: + +--Je mourrai si on ne me la donne pas. Il fallut en passer par là . On +décida de les marier après la moisson. + +Donc, un dimanche soir, dans la cour du _mas_, la famille achevait de +dîner. C'était presque un repas de noces. La fiancée n'y assistait pas, +mais on avait bu en son honneur tout le temps... Un homme se présente à +la porte, et, d'une voix qui tremble, demande à parler à maître Estève, +à lui seul. Estève se lève et sort sur la route. + +--Maître, lui dit l'homme, vous allez marier votre enfant à une coquine, +qui a été ma maîtresse pendant deux ans. Ce que j'avance, je le prouve: +voici des lettres!... Les parents savent tout et me l'avaient promise; +mais, depuis que votre fils la recherche, ni eux ni la belle ne veulent +plus de moi... J'aurais cru pourtant qu'après ça elle ne pouvait pas +être la femme d'un autre. + +--C'est bien! dit maître Estève quand il eut regardé les lettres; entrez +boire un verre de muscat. + +L'homme répond: + +--Merci! j'ai plus de chagrin que de soif. + +Et il s'en va. + +Le père rentre, impassible; il reprend sa place à table; et le repas +s'achève gaiement... + +Ce soir-là , maître Estève et son fils s'en allèrent ensemble dans les +champs. Ils restèrent longtemps dehors; quand ils revinrent, la mère les +attendait encore. + +--Femme, dit le _ménager_, en lui amenant son fils, embrasse-le! il est +malheureux... + + * * * * * + +Jan ne parla plus de l'Arlésienne. Il l'aimait toujours cependant, et +même plus que jamais, depuis qu'on la lui avait montrée dans les bras +d'un autre. Seulement il était trop fier pour rien dire; c'est ce qui le +tua, le pauvre enfant!... Quelquefois il passait des journées entières +seul dans un coin, sans bouger. D'autres jours, il se mettait à la terre +avec rage et abattait à lui seul le travail de dix journaliers... Le +soir venu, il prenait la route d'Arles et marchait devant lui jusqu'à ce +qu'il vît monter dans le couchant les clochers grêles de la ville. Alors +il revenait. Jamais il n'alla plus loin. + +De le voir ainsi, toujours triste et seul, les gens du _mas_ ne savaient +plus que faire. On redoutait un malheur... Une fois, à table, sa mère, +en le regardant avec des yeux pleins de larmes, lui dit: + +--Eh bien! écoute, Jan, si tu la veux tout de même, nous te la +donnerons... + +Le père, rouge de honte, baissait la tête... + +Jan fit signe que non, et il sortit... + +A partir de ce jour, il changea sa façon de vivre, affectant d'être +toujours gai, pour rassurer ses parents. On le revit au bal, au cabaret, +dans les ferrades. A la vote de Fonvieille, c'est lui qui mena la +farandole. + +Le père disait: «Il est guéri.» La mère, elle, avait toujours des +craintes et plus que jamais surveillait son enfant... Jan couchait avec +Cadet, tout près de la magnanerie; la pauvre vieille se fit dresser +un lit à côté de leur chambre... Les magnans pouvaient avoir besoin +d'elle, dans la nuit. + +Vint la fête de saint Éloi, patron des ménagers. + +Grande joie au _mas_... Il y eut du château-neuf pour tout le monde +et du vin cuit comme s'il en pleuvait. Puis des pétards, des feux sur +l'aire, des lanternes de couleur plein les micocouliers... Vive saint +Éloi! On farandola à mort. Cadet brûla sa blouse neuve... Jan lui-même +avait l'air content; il voulut faire danser sa mère; la pauvre femme en +pleurait de bonheur. + +A minuit, on alla se coucher. Tout le monde avait besoin de dormir... +Jan ne dormit pas, lui. Cadet a raconté depuis que toute la nuit +il avait sangloté... Ah! je vous réponds qu'il était bien mordu, +celui-là ... + + * * * * * + +Le lendemain, à l'aube, la mère entendit quelqu'un traverser sa chambre +en courant. Elle eut comme un pressentiment: + +--Jan, c'est toi? + +Jan ne répond pas; il est déjà dans l'escalier. + +Vite, vite la mère se lève: + +--Jan, où vas-tu? + +Il monte au grenier; elle monte derrière lui: + +--Mon fils, au nom du ciel! + +Il ferme la porte et tire le verrou. + +--Jan, mon Janet, réponds-moi. Que vas-tu faire? + +A tâtons, de ses vieilles mains qui tremblent, elle cherche le +loquet... Une fenêtre qui s'ouvre, le bruit d'un corps sur les dalles +de la cour, et c'est tout... + +Il s'était dit, le pauvre enfant: «Je l'aime trop... Je m'en vais...» +Ah! misérables coeurs que nous sommes! C'est un peu fort pourtant que le +mépris ne puisse pas tuer l'amour!... + +Ce matin-là , les gens du village se demandèrent qui pouvait crier ainsi, +là -bas, du côté du _mas_ d'Estève... + +C'était dans la cour, devant la table de pierre couverte de rosée et de +sang, la mère toute nue qui se lamentait, avec son enfant mort sur ses +bras. + + + +LA MULE DU PAPE + + +De tous les jolis dictons, proverbes ou adages, dont nos paysans +de Provence passementent leurs discours, je n'en sais pas un plus +pittoresque ni plus singulier que celui-ci. A quinze lieues autour de +mon moulin, quand on parle d'un homme rancunier, vindicatif, on dit: +«Cet homme-là ! méfiez-vous!... il est comme la mule du Pape, qui garde +sept ans son coup de pied.» + +J'ai cherché bien longtemps d'où ce proverbe pouvait venir, ce que +c'était que cette mule papale et ce coup de pied gardé pendant sept ans. +Personne ici n'a pu me renseigner à ce sujet, pas même Francet Mamaï, +mon joueur de fifre, qui connaît pourtant son légendaire provençal sur +le bout du doigt. Francet pense comme moi qu'il y a là -dessous quelque +ancienne chronique du pays d'Avignon; mais il n'en a jamais entendu +parler autrement que par le proverbe... + +--Vous ne trouverez cela qu'à la bibliothèque des Cigales, m'a dit le +vieux fifre en riant. + +L'idée m'a paru bonne, et comme la bibliothèque des Cigales est à ma +porte, je suis allé m'y enfermer pendant huit jours. + +C'est une bibliothèque merveilleuse, admirablement montée, ouverte +aux poètes jour et nuit, et desservie par de petits bibliothécaires +à cymbales qui vous font de la musique tout le temps. J'ai passé là +quelques journées délicieuses, et, après une semaine de recherches,--sur +le dos,--j'ai fini par découvrir ce que je voulais, c'est-à -dire +l'histoire de ma mule et de ce fameux coup de pied gardé pendant sept +ans. Le conte en est joli quoique un peu naïf, et je vais essayer de +vous le dire tel que je l'ai lu hier matin dans un manuscrit couleur du +temps qui sentait bon la lavande sèche et avait de grands fils de la +Vierge pour signets. + + * * * * * + +Qui n'a pas vu Avignon du temps des Papes, n'a rien vu. Pour la gaieté, +la vie, l'animation, le train des fêtes, jamais une ville pareille. +C'étaient, du matin au soir, des processions, des pèlerinages, les +rues jonchées de fleurs, tapissées de hautes lices, des arrivages de +cardinaux par le Rhône, bannières au vent, galères pavoisées, les +soldats du Pape qui chantaient du latin sur les places, les crécelles +des frères quêteurs; puis, du haut en bas des maisons qui se pressaient +en bourdonnant autour du grand palais papal comme des abeilles autour +de leur ruche, c'était encore le tic tac des métiers à dentelles, le +va-et-vient des navettes tissant l'or des chasubles, les petits marteaux +des ciseleurs de burettes, les tables d'harmonie qu'on ajustait chez les +luthiers, les cantiques des ourdisseuses; par là -dessus le bruit des +cloches, et toujours quelques tambourins qu'on entendait ronfler, +là -bas, du côté du pont. Car chez nous, quand le peuple est content, il +faut qu'il danse, il faut qu'il danse; et comme en ce temps-là les +rues de la ville étaient trop étroites pour la farandole, fifres et +tambourins se postaient sur le pont d'Avignon, au vent frais du Rhône, +et jour et nuit l'on y dansait, l'on y dansait... Ah! l'heureux temps! +l'heureuse ville! Des hallebardes qui ne coupaient pas; des prisons +d'État où l'on mettait le vin à rafraîchir. Jamais de disette; jamais +de guerre... Voilà comment les Papes du Comtat savaient gouverner leur +peuple; voilà pourquoi leur peuple les a tant regrettés!... + +Il y en a un surtout, un bon vieux, qu'on appelait Boniface... Oh! +celui-là , que de larmes on a versées en Avignon quand il est mort! +C'était un prince si aimable, si avenant! Il vous riait si bien du haut +de sa mule! Et quand vous passiez près de lui,--fussiez-vous un pauvre +petit tireur de garance ou le grand viguier de la ville,--il vous +donnait sa bénédiction si poliment! Un vrai pape d'Yvetot, mais d'un +Yvetot de Provence, avec quelque chose de fin dans le rire, un brin +de marjolaine à sa barrette, et pas la moindre Jeanneton... La seule +Jeanneton qu'on lui ait jamais connue, à ce bon père, c'était sa +vigne,--une petite vigne qu'il avait plantée lui-même, à trois lieues +d'Avignon, dans les myrtes de Château-Neuf. + +Tous les dimanches, en sortant de vêpres, le digne homme allait lui +faire sa cour; et quand il était là -haut, assis au bon soleil, sa mule +près de lui, ses cardinaux tout autour étendus aux pieds des souches, +alors il faisait déboucher un flacon de vin du cru,--ce beau vin, +couleur de rubis qui s'est appelé depuis le Château-Neuf des Papes, +--et il le dégustait par petits coups, en regardant sa vigne d'un air +attendri. Puis, le flacon vidé, le jour tombant, il rentrait joyeusement +à la ville, suivi de tout son chapitre; et, lorsqu'il passait sur le +pont d'Avignon, au milieu des tambours et des farandoles, sa mule, mise +en train par la musique, prenait un petit amble sautillant, tandis +que lui-même il marquait le pas de la danse avec sa barrette, ce qui +scandalisait fort ses cardinaux, mais faisait dire à tout le peuple: +«Ah! le bon prince! Ah! le brave pape!» + + * * * * * + +Après sa vigne de Château-Neuf, ce que le pape aimait le plus au monde, +c'était sa mule. Le bonhomme en raffolait de cette bête-là . Tous les +soirs avant de se coucher il allait voir si son écurie était bien +fermée, si rien ne manquait dans sa mangeoire, et jamais il ne se serait +levé de table sans faire préparer sous ses yeux un grand bol de vin à la +française, avec beaucoup de sucre et d'aromates, qu'il allait lui porter +lui-même, malgré les observations de ses cardinaux... Il faut dire +aussi que la bête en valait la peine. C'était une belle mule noire +mouchetée de rouge, le pied sûr, le poil luisant, la croupe large et +pleine, portant fièrement sa petite tête sèche toute harnachée de +pompons, de noeuds, de grelots d'argent, de bouffettes; avec cela douce +comme un ange, l'oeil naïf, et deux longues oreilles, toujours en +branle, qui lui donnaient l'air bon enfant... Tout Avignon la +respectait, et, quand elle allait dans les rues, il n'y avait pas de +bonnes manières qu'on ne lui fît; car chacun savait que c'était le +meilleur moyen d'être bien en cour, et qu'avec son air innocent, la mule +du Pape en avait mené plus d'un à la fortune, à preuve Tistet Védène et +sa prodigieuse aventure. + +Ce Tistet Védène était, dans le principe, un effronté galopin, que son +père, Guy Védène, le sculpteur d'or, avait été obligé de chasser de chez +lui, parce qu'il ne voulait rien faire et débauchait les apprentis. +Pendant six mois, on le vit traîner sa jaquette dans tous les ruisseaux +d'Avignon, mais principalement du côté de la maison papale; car le drôle +avait depuis longtemps son idée sur la mule du Pape, et vous allez +voir que c'était quelque chose de malin... Un jour que Sa Sainteté se +promenait toute seule sous les remparts avec sa bête, voilà mon Tistet +qui l'aborde, et lui dit en joignant les mains, d'un air d'admiration: + +--Ah mon Dieu! grand Saint-Père, qu'elle brave mule vous avez là !... +Laissez un peu que je la regarde... Ah! mon Pape, la belle mule!... +L'empereur d'Allemagne n'en a pas une pareille. + +Et il la caressait, et il lui parlait doucement comme à une demoiselle: + +--Venez çà , mon bijou, mon trésor, ma perle fine... + +Et le bon Pape, tout ému, se disait dans lui-même: + +--Quel bon petit garçonnet!... Comme il est gentil avec ma mule! + +Et puis le lendemain savez-vous ce qui arriva? Tistet Védène troqua sa +vieille jaquette jaune contre une belle aube en dentelles, un camail de +soie violette, des souliers à boucles, et il entra dans la maîtrise du +Pape, où jamais avant lui on n'avait reçu que des fils de nobles et +des neveux de cardinaux... Voilà ce que c'est que l'intrigue!... Mais +Tistet ne s'en tint pas là . + +Une fois au service du Pape, le drôle continua le jeu qui lui avait si +bien réussi. Insolent avec tout le monde, il n'avait d'attentions ni +de prévenances que pour la mule, et toujours on le rencontrait par les +cours du palais avec une poignée d'avoine ou une bottelée de sainfoin, +dont il secouait gentiment les grappes roses en regardant le balcon du +Saint-Père, d'un air de dire: + +«Hein!... pour qui ça?...» Tant et tant qu'à la fin le bon Pape, qui se +sentait devenir vieux, en arriva à lui laisser le soin de veiller sur +l'écurie et de porter à la mule son bol de vin à la française; ce qui ne +faisait pas rire les cardinaux. + + * * * * * + +Ni la mule non plus, cela ne la faisait pas rire... Maintenant, à +l'heure de son vin, elle voyait toujours arriver chez elle cinq ou six +petits clercs de maîtrise qui se fourraient vite dans la paille avec +leur camail et leurs dentelles; puis, au bout d'un moment, une bonne +odeur chaude de caramel et d'aromates emplissait l'écurie, et Tistet +Védène apparaissait portant avec précaution le bol de vin à la +française. Alors le martyre de la pauvre bête commençait. + +Ce vin parfumé qu'elle aimait tant, qui lui tenait chaud, qui lui +mettait des ailes, on avait la cruauté de le lui apporter, là , dans +sa mangeoire, de le lui faire respirer; puis, quand elle en avait les +narines pleines, passe, je t'ai vu! La belle liqueur de flamme rose +s'en allait toute dans le gosier de ces garnements... Et encore, s'ils +n'avaient fait que lui voler son vin; mais c'étaient comme des diables, +tous ces petits clercs, quand ils avaient bu!... L'un lui tirait les +oreilles, l'autre la queue; Quiquet lui montait sur le dos, Béluguet lui +essayait sa barrette, et pas un de ces galopins ne songeait que d'un +coup de reins ou d'une ruade la brave bête aurait pu les envoyer tous +dans l'étoile polaire, et même plus loin... Mais non! On n'est pas pour +rien la mule du Pape, la mule des bénédictions et des indulgences... +Les enfants avaient beau faire, elle ne se fâchait pas; et ce n'était +qu'à Tistet Védène qu'elle en voulait... Celui-là , par exemple, quand +elle le sentait derrière elle, son sabot lui démangeait, et vraiment +il y avait bien de quoi. Ce vaurien de Tistet lui jouait de si vilains +tours! Il avait de si cruelles inventions après boire!... + +Est-ce qu'un jour il ne s'avisa pas de la faire monter avec lui au +clocheton de la maîtrise, là -haut, tout là -haut, à la pointe du +palais!... Et ce que je vous dis là n'est pas un conte, deux cent mille +Provençaux l'ont vu. Vous figurez-vous la terreur de cette malheureuse +mule, lorsque, après avoir tourné pendant une heure à l'aveuglette dans +un escalier en colimaçon et grimpé je ne sais combien de marches, elle +se trouva tout à coup sur une plate-forme éblouissante de lumière, +et qu'à mille pieds au-dessous d'elle elle aperçut tout un Avignon +fantastique, les baraques du marché pas plus grosses que des noisettes, +les soldats du Pape devant leur caserne comme des fourmis rouges, +et là -bas, sur un fil d'argent, un petit pont microscopique où l'on +dansait, où l'on dansait... Ah! pauvre bête! quelle panique! Du cri +qu'elle en poussa, toutes les vitres du palais tremblèrent. + +--Qu'est ce qu'il y a? qu'est-ce qu'on lui fait? s'écria le bon Pape en +se précipitant sur son balcon. + +Tistet Védène était déjà dans la cour, faisant mine de pleurer et de +s'arracher les cheveux: + +--Ah! grand Saint-Père, ce qu'il y a! Il y a que votre mule... Mon +Dieu! qu'allons-nous devenir? Il y a que votre mule est montée dans le +clocheton... + +--Toute seule??? + +--Oui, grand Saint-Père, toute seule... Tenez! regardez-la, là -haut... +Voyez-vous le bout de ses oreilles qui passe?... On dirait deux +hirondelles... + +--Miséricorde! fit le pauvre Pape en levant les yeux... Mais elle est +donc devenue folle! Mais elle va se tuer... Veux-tu bien descendre, +malheureuse!... + +Pécaïre! elle n'aurait pas mieux demandé, elle, que de descendre...; +mais par où? L'escalier, il n'y fallait pas songer: ça se monte encore, +ces choses-là ; mais, à la descente, il y aurait de quoi se rompre cent +fois les jambes... Et la pauvre mule se désolait, et, tout en rôdant +sur la plate-forme avec ses gros yeux pleins de vertige, elle pensait à +Tistet Védène: + +--Ah! bandit, si j'en réchappe... quel coup de sabot demain matin! + +Cette idée de coup de sabot lui redonnait un peu de coeur au ventre; +sans cela elle n'aurait pas pu se tenir... Enfin on parvint à la tirer +de là -haut; mais ce fut toute une affaire. Il fallut la descendre avec +un cric, des cordes, une civière. Et vous pensez quelle humiliation pour +la mule d'un pape de se voir pendue à cette hauteur, nageant des pattes +dans le vide comme un hanneton au bout d'un fil. Et tout Avignon qui la +regardait. + +La malheureuse bête n'en dormit pas de la nuit. Il lui semblait toujours +qu'elle tournait sur cette maudite plate-forme, avec les rires de la +ville au-dessous, puis elle pensait à cet infâme Tistet Védène et au +joli coup de sabot qu'elle allait lui détacher le lendemain matin. Ah! +mes amis, quel coup de sabot! De Pampérigouste on en verrait la fumée... +Or, pendant qu'on lui préparait celle belle réception à l'écurie, +savez-vous ce que faisait Tistet Védène? Il descendait le Rhône en +chantant sur une galère papale et s'en allait à la cour de Naples avec +la troupe de jeunes nobles que la ville envoyait tous les ans près de +la reine Jeanne pour s'exercer à la diplomatie et aux belles manières. +Tistet n'était pas noble: mais le Pape tenait à le récompenser des soins +qu'il avait donnés à sa bête, et principalement de l'activité qu'il +venait de déployer pendant la journée du sauvetage. + +C'est la mule qui fut désappointée le lendemain! + +--Ah! le bandit! il s'est douté de quelque chose!... pensait-elle en +secouant ses grelots avec fureur...; mais c'est égal, va, mauvais! tu le +retrouveras au retour, ton coup de sabot..., je te le garde! + +Et elle le lui garda. + +Après le départ de Tistet, la mule du Pape retrouva son train de vie +tranquille et ses allures d'autrefois. Plus de Quiquet, plus de Béluguet +à l'écurie. Les beaux jours du vin à la française étaient revenus, +et avec eux la bonne humeur, les longues siestes, et le petit pas de +gavotte quand elle passait sur le pont d'Avignon. Pourtant, depuis son +aventure, on lui marquait toujours un peu de froideur dans la ville. Il +y avait des chuchotements sur sa route; les vieilles gens hochaient +la tête, les enfants riaient en se montrant le clocheton. Le bon Pape +lui-même n'avait plus autant de confiance en son amie, et, lorsqu'il +se laissait aller à faire un petit somme sur son dos, le dimanche, en +revenant de la vigne, il gardait toujours cette arrière-pensée: «Si +j'allais me réveiller là -haut, sur la plateforme!» La mule voyait cela +et elle en souffrait, sans rien dire; seulement, quand on prononçait le +nom de Tistet Védène devant elle, ses longues oreilles frémissaient, et +elle aiguisait avec un petit rire le fer de ses sabots sur le pavé... + +Sept ans se passèrent ainsi; puis, au bout de ces sept années, Tistet +Védène revint de la cour de Naples. Son temps n'était pas encore fini +là -bas; mais il avait appris que le premier moutardier du Pape venait de +mourir subitement en Avignon, et, comme la place lui semblait bonne, il +était arrivé en grande hâte pour se mettre sur les rangs. + +Quand cet intrigant de Védène entra dans la salle du palais, le +Saint-Père eut peine à le reconnaître, tant il avait grandi et pris du +corps. Il faut dire aussi que le bon Pape s'était fait vieux de son +côté, et qu'il n'y voyait pas bien sans besicles. + +Tistet ne s'intimida pas. + +--Comment! grand Saint-Père, vous ne me reconnaissez plus?... C'est moi, +Tistet Védène!... + +--Védène?... + +--Mais oui, vous savez bien... celui qui portait le vin français à votre +mule. + +--Ah! oui... oui... je me rappelle... Un bon petit garçonnet, ce Tistet +Védène!... Et maintenant, qu'est-ce qu'il veut de nous? + +--Oh! peu de chose, grand Saint-Père... Je venais vous demander... A +propos, est-ce que vous l'avez toujours, votre mule? Et elle va +bien?... Ah! tant mieux!... Je venais vous demander la place du premier +moutardier qui vient de mourir. + +--Premier moutardier, toi!... Mais tu es trop jeune. Quel âge as-tu +donc? + +--Vingt ans deux mois, illustre pontife, juste cinq ans de plus que +votre mule... Ah! palme de Dieu, la brave bête!... Si vous saviez +comme je l'aimais cette mule-là ... comme je me suis langui d'elle en +Italie!... Est-ce que vous ne me la laisserez pas voir? + +--Si, mon enfant, tu la verras, fit le bon Pape tout ému... Et puisque +tu l'aimes tant, cette brave bête, je ne veux plus que tu vives loin +d'elle. Dès ce jour, je t'attache à ma personne en qualité de premier +moutardier... Mes cardinaux crieront, mais tant pis! j'y suis +habitué... Viens nous trouver demain, à la sortie de vêpres, nous te +remettrons les insignes de ton grade en présence de notre chapitre, +et puis... je te mènerai voir la mule, et tu viendras à la vigne avec +nous deux... hé! hé! Allons! va... + +Si Tistet Védène était content en sortant de la grande salle, avec +quelle impatience il attendit la cérémonie du lendemain, je n'ai pas +besoin de vous le dire. Pourtant il y avait dans le palais quelqu'un +de plus heureux encore et de plus impatient que lui: c'était la mule. +Depuis le retour de Védène jusqu'aux vêpres du jour suivant, la terrible +bête ne cessa de se bourrer d'avoine et de tirer au mur avec ses sabots +de derrière. Elle aussi se préparait pour la cérémonie... + +Et donc, le lendemain, lorsque vêpres furent dites, Tistet Védène fit +son entrée dans la cour du palais papal. Tout le haut clergé était là , +les cardinaux en robes rouges, l'avocat du diable en velours noir, +les abbés de couvent avec leurs petites mitres, les marguilliers de +Saint-Agrico, les camails violets de la maîtrise, le bas clergé +aussi, les soldats du Pape en grand uniforme, les trois confréries de +pénitents, les ermites du mont Ventoux avec leurs mines farouches et +le petit clerc qui va derrière en portant la clochette, les frères +flagellants nus jusqu'à la ceinture, les sacristains fleuris en robes de +juges, tous, tous, jusqu'aux donneurs d'eau bénite, et celui qui allume, +et celui qui éteint... il n'y en avait pas un qui manquât... Ah! +c'était une belle ordination! Des cloches, des pétards, du soleil, de la +musique, et toujours ces enragés de tambourins qui menaient la danse, +là -bas, sur le pont d'Avignon... + +Quand Védène parut au milieu de l'assemblée, sa prestance et sa belle +mine y firent courir un murmure d'admiration. C'était un magnifique +Provençal, mais des blonds, avec de grands cheveux frisés au bout et une +petite barbe follette qui semblait prise aux copeaux de fin métal tombé +du burin de son père, le sculpteur d'or. Le bruit courait que dans cette +barbe blonde les doigts de la reine Jeanne avaient quelquefois joué; +et le sire de Védène avait bien, en effet, l'air glorieux et le regard +distrait des hommes que les reines ont aimés... Ce jour-là , pour faire +honneur à sa nation, il avait remplacé ses vêtements napolitains par une +jaquette bordée de rose à la Provençale, et sur son chaperon tremblait +une grande plume d'ibis de Camargue. + +Sitôt entré, le premier moutardier salua d'un air galant, et se dirigea +vers le haut perron, où le Pape l'attendait pour lui remettre les +insignes de son grade: la cuiller de buis jaune et l'habit de safran. La +mule était au bas de l'escalier, toute harnachée et prête à partir +pour la vigne... Quand il passa près d'elle, Tistet Védène eut un bon +sourire et s'arrêta pour lui donner deux ou trois petites tapes amicales +sur le dos, en regardant du coin de l'oeil si le Pape le voyait. La +position était bonne... La mule prit son élan: + +--Tiens! attrape, bandit! Voilà sept ans que je te le garde! + +Et elle vous lui détacha un coup de sabot si terrible, si terrible, que +de Pampérigouste même on en vit la fumée, un tourbillon de fumée blonde +où voltigeait une plume d'ibis; tout ce qui restait de l'infortuné +Tistet Védène!... + +Les coups de pied de mule ne sont pas aussi foudroyants d'ordinaire; +mais celle-ci était une mule papale; et puis, pensez donc! elle le lui +gardait depuis sept ans... Il n'y a pas de plus bel exemple de rancune +ecclésiastique. + + + +LE PHARE DES SANGUINAIRES + + +Cette nuit je n'ai pas pu dormir. Le mistral était en colère, et les +éclats de sa grande voix m'ont tenu éveillé jusqu'au matin. Balançant +lourdement ses ailes mutilées qui sifflaient à la bise comme les agrès +d'un navire, tout le moulin craquait. Des tuiles s'envolaient de sa +toiture en déroute. Au loin, les pins serrés dont la colline est +couverte s'agitaient et bruissaient dans l'ombre. On se serait cru en +pleine mer... + +Cela m'a rappelé tout à fait mes belles insomnies d'il y a trois ans, +quand j'habitais le phare des Sanguinaires, là -bas, sur la côte corse, à +l'entrée du golfe d'Ajaccio. + +Encore un joli coin que j'avais trouvé là pour rêver et pour être seul. + +Figurez-vous une île rougeâtre et d'aspect farouche; le phare à une +pointe, à l'autre une vieille tour génoise où, de mon temps, logeait un +aigle. En bas, au bord de l'eau, un lazaret en ruine, envahi de partout +par les herbes; puis, des ravins, des maquis, de grandes roches, +quelques chèvres sauvages, de petits chevaux corses gambadant la +crinière au vent; enfin là -haut, tout en haut, dans un tourbillon +d'oiseaux de mer, la maison du phare, avec sa plate-forme en maçonnerie +blanche, où les gardiens se promènent de long en large, la porte verte +en ogive, la petite tour de fonte, et au-dessus la grosse lanterne à +facettes qui flambe au soleil et fait de la lumière même pendant le +jour... Voilà l'île des Sanguinaires, comme je l'ai revue cette nuit, +en entendant ronfler mes pins. C'était dans cette île enchantée qu'avant +d'avoir un moulin j'allais m'enfermer quelquefois, lorsque j'avais +besoin de grand air et de solitude. + +Ce que je faisais? + +Ce que je fais ici, moins encore. Quand le mistral ou la tramontane ne +soufflaient pas trop fort, je venais me mettre entre deux roches au ras +de l'eau, au milieu des goëlands, des merles, des hirondelles, et +j'y restais presque tout le jour dans cette espèce de stupeur et +d'accablement délicieux que donne la contemplation de la mer. Vous +connaissez, n'est-ce pas, cette jolie griserie de l'âme? On ne pense +pas, on ne rêve pas non plus. Tout votre être vous échappe, s'envole, +s'éparpille. On est la mouette qui plonge, la poussière d'écume qui +flotte au soleil entre deux vagues, la fumée blanche de ce paquebot qui +s'éloigne, ce petit corailleur à voile rouge, cette perle d'eau, ce +flocon de brume, tout excepté soi-même... Oh! que j'en ai passé dans +mon île de ces belles heures de demi-sommeil et d'éparpillement!... + +Les jours de grand vent, le bord de l'eau n'étant pas tenable, je +m'enfermais dans la cour du lazaret, une petite cour mélancolique, toute +embaumée de romarin et d'absinthe sauvage, et là , blotti contre un pan +de vieux mur, je me laissais envahir doucement par le vague parfum +d'abandon et de tristesse qui flottait avec le soleil dans les logettes +de pierre, ouvertes tout autour comme d'anciennes tombes. De temps en +temps un battement de porte, un bond léger dans l'herbe... c'était +une chèvre qui venait brouter à l'abri du vent. En me voyant, elle +s'arrêtait interdite, et restait plantée devant moi, l'air vif, la corne +haute, me regardant d'un oeil enfantin... + +Vers cinq heures, le porte-voix des gardiens m'appelait pour dîner. Je +prenais alors un petit sentier dans le maquis grimpant à pic au-dessus +de la mer, et je revenais lentement vers le phare, me retournant à +chaque pas sur cet immense horizon d'eau et de lumière qui semblait +s'élargir à mesure que je montais. + + * * * * * + +Là -haut c'était charmant. Je vois encore cette belle salle à manger à +larges dalles, à lambris de chêne, la bouillabaisse fumant au milieu, +la porte grande ouverte sur la terrasse blanche et tout le couchant qui +entrait... Les gardiens étaient là , m'attendant pour se mettre à table. +Il y en avait trois, un Marseillais et deux Corses, tous trois petits, +barbus, le même visage tanné, crevassé, le même _pelone_ (caban) en poil +de chèvre, mais d'allure et d'humeur entièrement opposées. + +A la façon de vivre de ces gens, on sentait tout de suite la différence +des deux races. Le Marseillais, industrieux et vif, toujours affairé, +toujours en mouvement, courait l'île du matin au soir, jardinant, +pêchant, ramassant des oeufs de _gouailles_, s'embusquant dans le maquis +pour traire une chèvre au passage; et toujours quelque aïoli ou quelque +bouillabaisse en train. + +Les Corses, eux, en dehors de leur service, ne s'occupaient absolument +de rien; ils se considéraient comme des fonctionnaires, et passaient +toutes leurs journées dans la cuisine à jouer d'interminables parties de +_scopa_, ne s'interrompant que pour rallumer leurs pipes d'un air grave +et hacher avec des ciseaux, dans le creux de leurs mains, de grandes +feuilles de tabac vert... + +Du reste, Marseillais et Corses, tous trois de bonnes gens, simples, +naïfs, et pleins de prévenances pour leur hôte, quoique au fond il dût +leur paraître un monsieur bien extraordinaire... + +Pensez donc! venir s'enfermer au phare pour son plaisir!... Eux qui +trouvent les journées si longues, et qui sont si heureux quand c'est +leur tour d'aller à terre... Dans la belle saison, ce grand bonheur +leur arrive tous les mois. Dix jours de terre pour trente jours de +phare, voilà le règlement; mais avec l'hiver et les gros temps, il n'y +a plus de règlement qui tienne. Le vent souffle, la vague monte, les +Sanguinaires sont blanches d'écume, et les gardiens de service restent +bloqués deux ou trois mois de suite, quelquefois même dans de terribles +conditions. + +--Voici ce qui m'est arrivé, à moi, monsieur,--me contait un jour le +vieux Bartoli, pendant que nous dînions,--voici ce qui m'est arrivé il +y a cinq ans, à cette même table où nous sommes, un soir d'hiver, comme +maintenant. Ce soir-là , nous n'étions que deux dans le phare, moi et un +camarade qu'on appelait Tchéco... Les autres étaient à terre, +malades, en congé, je ne sais plus... Nous finissions de dîner, bien +tranquilles... Tout à coup, voilà mon camarade qui s'arrête de manger, +me regarde un moment avec de drôles d'yeux, et, pouf! tombe sur la +table, les bras en avant. Je vais à lui, je le secoue, je l'appelle: + +«--Oh! Tché!... Oh Tché!... + +«Rien! il était mort... Vous jugez quelle émotion! Je restai plus d'une +heure stupide et tremblant devant ce cadavre, puis, subitement cette +idée me vient: «Et le phare!» Je n'eus que le temps de monter dans la +lanterne et d'allumer. La nuit était déjà là ... + +Quelle nuit, monsieur! La mer, le vent, n'avaient plus leurs voix +naturelles. A tout moment il me semblait que quelqu'un m'appelait dans +l'escalier... Avec cela une fièvre, une soif! Mais vous ne m'auriez pas +fait descendre... j'avais trop peur du mort. Pourtant, au petit jour, le +courage me revint un peu. Je portai mon camarade sur son lit; un drap +dessus, un bout de prière, et puis vite aux signaux d'alarme. + +«Malheureusement, la mer était trop grosse; j'eus beau appeler, appeler, +personne ne vint... Me voilà seul dans le phare avec mon pauvre Tchéco, +et Dieu sait pour combien de temps... J'espérais pouvoir le garder +près de moi jusqu'à l'arrivée du bateau; mais au bout de trois jours ce +n'était plus possible... Comment faire? le porter dehors? l'enterrer? +La roche était trop dure, et il y a tant de corbeaux dans l'île. C'était +pitié de leur abandonner ce chrétien. Alors je songeai à le descendre +dans une des logettes du lazaret... Ça me prit tout une après-midi +cette triste corvée-là , et je vous réponds qu'il m'en fallut, du +courage... Tenez! monsieur, encore aujourd'hui, quand je descends ce +côté de l'île par une après-midi de grand vent, il me semble que j'ai +toujours le mort sur les épaules... + +Pauvre vieux Bartoli! La sueur lui en coulait sur le front, rien que d'y +penser. + + * * * * * + +Nos repas se passaient ainsi à causer longuement: le phare, la mer, des +récits de naufrages, des histoires de bandits corses... Puis, le jour +tombant, le gardien du premier quart allumait sa petite lampe, prenait +sa pipe, sa gourde, un gros Plutarque à tranche rouge, toute la +bibliothèque des Sanguinaires, et disparaissait par le fond. Au bout +d'un moment, c'était dans tout le phare un fracas de chaînes, de +poulies, de gros poids d'horloges qu'on remontait. + +Moi, pendant ce temps, j'allais m'asseoir dehors sur la terrasse. Le +soleil, déjà très bas, descendait vers l'eau de plus en plus vite, +entraînant tout l'horizon après lui. Le vent fraîchissait, l'île +devenait violette. Dans le ciel, près de moi, un gros oiseau passait +lourdement: c'était l'aigle de la tour génoise qui rentrait... Peu à +peu la brume de mer montait. Bientôt on ne voyait plus que l'ourlet +blanc de l'écume autour de l'île... Tout à coup, au-dessus de ma tête, +jaillissait un grand flot de lumière douce. Le phare était allumé. +Laissant toute l'île dans l'ombre, le clair rayon allait tomber au large +sur la mer, et j'étais là perdu dans la nuit, sous ces grandes ondes +lumineuses qui m'éclaboussaient à peine en passant... Mais le vent +fraîchissait encore. Il fallait rentrer. A tâtons, je fermais la grosse +porte, j'assurais les barres de fer; puis, toujours tâtonnant, je +prenais un petit escalier de fonte qui tremblait et sonnait sous mes +pas, et j'arrivais au sommet du phare. Ici, par exemple, il y en avait +de la lumière. + +Imaginez une lampe carcel gigantesque à six rangs de mèches, autour de +laquelle pivotent lentement les parois de la lanterne, les unes remplies +par une énorme lentille de cristal, les autres ouvertes sur un grand +vitrage immobile qui met la flamme à l'abri du vent... En entrant +j'étais ébloui. Ces cuivres, ces étains, ces réflecteurs de métal blanc, +ces murs de cristal bombé qui tournaient, avec des grands cercles +bleuâtres, tout ce miroitement, tout ce cliquetis de lumières, me +donnait un moment de vertige. + +Peu à peu, cependant, mes yeux s'y faisaient, et je venais m'asseoir +au pied même de la lampe, à côté du gardien qui lisait son Plutarque à +haute voix, de peur de s'endormir... + +Au dehors, le noir, l'abîme. Sur le petit balcon qui tourne autour du +vitrage, le vent court comme un fou, en hurlant. Le phare craque, la mer +ronfle. A la pointe de l'île, sur les brisants, les lames font comme des +coups de canon... Par moments un doigt invisible frappe aux carreaux: +quelque oiseau de nuit, que la lumière attire, et qui vient se casser la +tête contre le cristal... + +Dans la lanterne étincelante et chaude, rien que le crépitement de la +flamme, le bruit de l'huile qui s'égoutte, de la chaîne qui se dévide; +et une voix monotone psalmodiant la vie de Démétrius de Phalère... + + * * * * * + +A minuit, le gardien se levait, jetait un dernier coup d'oeil à ses +mèches, et nous descendions. Dans l'escalier on rencontrait le camarade +du second quart qui montait en se frottant les yeux; on lui passait la +gourde, le Plutarque... Puis, avant de gagner nos lits, nous entrions +un moment dans la chambre du fond, toute encombrée de chaînes, de gros +poids, de réservoirs d'étain, de cordages, et là , à la lueur de sa +petite lampe, le gardien écrivait sur le grand livre du phare, toujours +ouvert: + +_Minuit. Grosse mer. Tempête. Navire au large._ + + + +L'AGONIE DE LA SEMILLANTE + + +Puisque le mistral de l'autre nuit nous a jetés sur la côte corse, +laissez-moi vous raconter une terrible histoire de mer dont les pêcheurs +de là -bas parlent souvent à la veillée, et sur laquelle le hasard m'a +fourni des renseignements fort curieux. + +...Il y a deux ou trois ans de cela. + +Je courais la mer de Sardaigne en compagnie de sept ou huit matelots +douaniers. Rude voyage pour un novice! De tout le mois de mars, nous +n'eûmes pas un jour de bon. Le vent d'est s'était acharné après nous, et +la mer ne décolérait pas. + +Un soir que nous fuyions devant la tempête, notre bateau vint se +réfugier à l'entrée du détroit de Bonifacio, au milieu d'un massif de +petites îles... Leur aspect n'avait rien d'engageant: grands rocs +pelés, couverts d'oiseaux, quelques touffes d'absinthe, des maquis de +lentisques, et, çà et là , dans la vase, des pièces de bois en train +de pourrir: mais, ma foi, pour passer la nuit, ces roches sinistres +valaient encore mieux que le rouf d'une vieille barque à demi pontée, où +la lame entrait comme chez elle, et nous nous en contentâmes. + +A peine débarqués, tandis que les matelots allumaient du feu pour la +bouillabaisse, le patron m'appela, et, me montrant un petit enclos de +maçonnerie blanche perdu dans la brume au bout de l'île: + +--Venez-vous au cimetière? me dit-il. + +--Un cimetière, patron Lionetti! Où sommes-nous donc? + +--Aux îles Lavezzi, monsieur. C'est ici que sont enterrés les six cents +hommes de la _Sémillante_, à l'endroit même où leur frégate s'est +perdue, il y a dix ans... Pauvres gens! ils ne reçoivent pas beaucoup +de visites; c'est bien le moins que nous allions leur dire bonjour, +puisque nous voilà ... + +--De tout mon coeur, patron. + + * * * * * + +Qu'il était triste le cimetière de la _Sémillante_!... Je le vois encore +avec sa petite muraille basse, sa porte de fer, rouillée, dure à ouvrir, +sa chapelle silencieuse, et des centaines de croix noires cachées par +l'herbe... Pas une couronne d'immortelles, pas un souvenir! rien... +Ah! les pauvres morts abandonnés, comme ils doivent avoir froid dans +leur tombe de hasard! + +Nous restâmes là un moment, agenouillés. Le patron priait à haute voix. +D'énormes goëlands, seuls gardiens du cimetière, tournoyaient sur nos +têtes et mêlaient leurs cris rauques aux lamentations de la mer. + +La prière finie, nous revînmes tristement vers le coin de l'île où la +barque était amarrée. En notre absence, les matelots n'avaient pas perdu +leur temps. Nous trouvâmes un grand feu flambant à l'abri d'une roche, +et la marmite qui fumait. On s'assit en rond, les pieds à la flamme, et +bientôt chacun eut sur ses genoux, dans une écuelle de terre rouge, deux +tranches de pain noir arrosées largement. Le repas fut silencieux: nous +étions mouillés, nous avions faim, et puis le voisinage du cimetière... +Pourtant, quand les écuelles furent vidées, on alluma les pipes et on se +mit à causer un peu. Naturellement, on parlait de la _Sémillante_. + +--Mais enfin, comment la chose s'est-elle passée? demandai-je au patron, +qui, la tête dans ses mains, regardait la flamme d'un air pensif. + +--Comment la chose s'est passée? me répondit le bon Lionetti avec un +gros soupir, hélas! monsieur, personne au monde ne pourrait le dire. +Tout ce que nous savons, c'est que la _Sémillante_ chargée de troupes +pour la Crimée, était partie de Toulon, la veille au soir, avec le +mauvais temps. La nuit, ça se gâta encore. Du vent, de la pluie, la mer +énorme comme on ne l'avait jamais vue... Le matin, le vent tomba un +peu, mais la mer était toujours dans tous ses états, et avec cela une +sacrée brume du diable à ne pas distinguer un fanal à quatre pas... Ces +brumes-là , monsieur, on ne se doute pas comme c'est traître... Ça ne +fait rien, j'ai idée que la _Sémillante_ a dû perdre son gouvernail dans +la matinée; car, il n'y a pas de brume qui tienne, sans une avarie, +jamais le capitaine ne serait venu s'aplatir ici contre. C'était un rude +marin, que nous connaissions tous. Il avait commandé la station en Corse +pendant trois ans, et savait sa côte aussi bien que moi, qui ne sais pas +autre chose. + +--Et à quelle heure pense-t-on que la _Sémillante_ a péri? + +--Ce doit être à midi; oui, monsieur, en plein midi... Mais dame! avec +la brume de mer, ce plein midi-là ne valait guère mieux qu'une nuit +noire comme la gueule d'un loup... Un douanier de la côte m'a raconté +que ce jour-là , vers onze heures et demie, étant sorti de sa maisonnette +pour rattacher ses volets, il avait eu sa casquette emportée d'un coup +de vent, et qu'au risque d'être enlevé lui-même par la lame, il s'était +mis à courir après, le long du rivage, à quatre pattes. Vous comprenez! +les douaniers ne sont pas riches, et une casquette, ça coûte cher. Or +il paraîtrait qu'à un moment notre homme, en relevant la tête, aurait +aperçu tout près de lui, dans la brume, un gros navire à sec de toiles +qui fuyait sous le vent du côté des îles Lavezzi. Ce navire allait si +vite, si vite, que le douanier n'eut guère le temps de bien voir. +Tout fait croire cependant que c'était la _Sémillante_, puisque une +demi-heure après le berger des îles a entendu sur ces roches... Mais +précisément voici le berger dont je vous parle, monsieur; il va vous +conter la chose lui-même... Bonjour, Palombo!... viens te chauffer un +peu; n'aie pas peur. + +Un homme encapuchonné, que je voyais rôder depuis un moment autour +de notre feu et que j'avais pris pour quelqu'un de l'équipage, car +j'ignorais qu'il y eût un berger dans l'île, s'approcha de nous +craintivement. + +C'était un vieux lépreux, aux trois quarts idiot, atteint de je ne +sais quel mal scorbutique qui lui faisait de grosses lèvres lippues, +horribles à voir. On lui expliqua à grand'-peine de quoi il s'agissait. +Alors, soulevant du doigt sa lèvre malade, le vieux nous raconta qu'en +effet, le jour en question, vers midi, il entendit de sa cabane un +craquement effroyable sur les roches. Comme l'île était toute couverte +d'eau, il n'avait pas pu sortir, et ce fut le lendemain seulement qu'en +ouvrant sa porte il avait vu le rivage encombré de débris et de cadavres +laissés là par la mer. Épouvanté, il s'était enfui en courant vers sa +barque, pour aller à Bonifacio chercher du monde. + +Fatigué d'en avoir tant dit, le berger s'assit, et le patron reprit la +parole: + +--Oui, monsieur, c'est ce pauvre vieux qui est venu nous prévenir. Il +était presque fou de peur; et, de l'affaire, sa cervelle en est restée +détraquée. Le fait est qu'il y avait de quoi... Figurez-vous six cents +cadavres, en tas sur le sable, pêle-mêle avec les éclats de bois et les +lambeaux de toile... Pauvre _Sémillante!_... la mer l'avait broyée +du coup, et si bien mise en miettes que dans tous ses débris le berger +Palombo n'a trouvé qu'à grand'peine de quoi faire une palissade autour +de sa hutte... Quant aux hommes, presque tous défigurés, mutilés +affreusement... c'était pitié de les voir accrochés les uns aux autres, +par grappes... Nous trouvâmes le capitaine en grand costume, l'aumônier +son étole au cou; dans un coin, entre deux roches, un petit mousse, les +yeux ouverts... on aurait cru qu'il vivait encore; mais non! Il était +dit que pas un n'en réchapperait... + +Ici le patron s'interrompit: + +--Attention, Nardi! cria-t-il, le feu s'éteint. + +Nardi jeta sur la braise deux ou trois morceaux de planches goudronnées +qui s'enflammèrent, et Lionetti continua: + +--Ce qu'il y a de plus triste dans cette histoire, le voici... Trois +semaines avant le sinistre, une petite corvette, qui allait en Crimée +comme la _Sémillante_, avait fait naufrage de la même façon, presque au +même endroit; seulement, cette fois-là , nous étions parvenus à sauver +l'équipage et vingt soldats du train qui se trouvaient à bord... Ces +pauvres tringlos n'étaient pas à leur affaire, vous pensez! On les +emmena à Bonifacio et nous les gardâmes pendant deux jours avec nous, +à la _marine_... Une fois bien secs et remis sur pied bonsoir! bonne +chance! ils retournèrent à Toulon, où, quelque temps après, on les +embarqua de nouveau pour la Crimée... Devinez sur quel navire!... Sur +la _Sémillante_, monsieur... Nous les avons retrouvés tous, tous les +vingt, couchés parmi les morts, à la place où nous sommes... Je relevai +moi-même un joli brigadier à fines moustaches, un blondin de Paris, que +j'avais couché à la maison et qui nous avait fait rire tout le temps +avec ses histoires... De le voir là , ça me creva le coeur... Ah! Santa +Madre!... + +Là -dessus, le brave Lionetti, tout ému, secoua les cendres de sa pipe +et se roula dans son caban en me souhaitant la bonne nuit... Pendant +quelque temps encore, les matelots causèrent entre eux à demi-voix... +Puis, l'une après l'autre, les pipes s'éteignirent... On ne parla +plus... Le vieux berger s'en alla... Et je restai seul à rêver au +milieu de l'équipage endormi. + + * * * * * + +Encore sous l'impression du lugubre récit que je venais d'entendre, +j'essayais de reconstruire dans ma pensée le pauvre navire défunt et +l'histoire de cette agonie dont les goëlands ont été seuls témoins. +Quelques détails qui m'avaient frappé, le capitaine en grand costume, +l'étole de l'aumônier, les vingt soldats du train, m'aidaient à deviner +toutes les péripéties du drame... Je voyais la frégate partant de +Toulon dans la nuit... Elle sort du port. La mer est mauvaise, le vent +terrible; mais on a pour capitaine un vaillant marin, et tout le monde +est tranquille à bord... + +Le matin, la brume de mer se lève. On commence à être inquiet. Tout +l'équipage est en haut. Le capitaine ne quitte pas la dunette... Dans +l'entre-pont, où les soldats sont renfermés, il fait noir; l'atmosphère +est chaude. Quelques-uns sont malades, couchés sur leurs sacs. Le navire +tangue horriblement; impossible de se tenir debout. On cause assis à +terre, par groupes, en se cramponnant aux bancs; il faut crier pour +s'entendre. Il y en a qui commencent à avoir peur... Écoutez donc! les +naufrages sont fréquents dans ces parages-ci; les tringlos sont là pour +le dire, et ce qu'ils racontent n'est pas rassurant. Leur brigadier +surtout, un Parisien qui blague toujours, vous donne la chair de poule +avec ses plaisanteries: + +--Un naufrage!... mais c'est très amusant, un naufrage. Nous en serons +quittes pour un bain à la glace, et puis on nous mènera à Bonifacio, +histoire de manger des merles chez le patron Lionetti. + +Et les tringlos de rire... + +Tout à coup, un craquement... Qu'est-ce que c'est? Qu'arrive-t-il?... + +--Le gouvernail vient de partir, dit un matelot tout mouillé qui +traverse l'entrepont en courant. + +--Bon voyage! crie cet enragé de brigadier; mais cela ne fait plus rire +personne. + +Grand tumulte sur le pont. La brume empêche de se voir. Les matelots +vont et viennent, effrayés, à tâtons... Plus de gouvernail! La +manoeuvre est impossible... La _Sémillante_, en dérive, file comme le +vent... C'est à ce moment que le douanier la voit passer; il est onze +heures et demie. A l'avant de la frégate, on entend comme un coup de +canon... Les brisants! les brisants!... C'est fini, il n'y a plus +d'espoir, on va droit à la côte... Le capitaine descend dans sa +cabine... Au bout d'un moment, il vient reprendre sa place sur la +dunette,--en grand costume... Il a voulu se faire beau pour mourir. + +Dans l'entre-pont, les soldats, anxieux, se regardent, sans rien +dire... Les malades essayent de se redresser... le petit brigadier ne +rit plus... C'est alors que la porte s'ouvre et que l'aumônier paraît +sur le seuil avec son étole: + +--A genoux, mes enfants! + +Tout le monde obéit. D'une voix retentissante, le prêtre commence la +prière des agonisants. + +Soudain un choc formidable, un cri, un seul cri, un cri immense, des +bras tendus, des mains qui se cramponnent, des regards effarés où la +vision de la mort passe comme un éclair... + +Miséricorde!... + +C'est ainsi que je passai toute la nuit à rêver, évoquant, à dix ans de +distance, l'âme du pauvre navire dont les débris m'entouraient... Au +loin, dans le détroit, la tempête faisait rage; la flamme du bivac se +courbait sous la rafale; et j'entendais notre barque danser au pied des +roches en faisant crier son amarre. + + + +LES DOUANIERS + + +Le bateau l'_Emilie_, de Porto-Vecchio, à bord duquel j'ai fait ce +lugubre voyage aux îles Lavezzi, était une vieille embarcation de la +douane, à demi pontée, où l'on n'avait pour s'abriter du vent, des +lames, de la pluie, qu'un petit rouf goudronné, à peine assez large pour +tenir une table et deux couchettes. Aussi il fallait voir nos matelots +par le gros temps. Les figures ruisselaient, les vareuses trempées +fumaient comme du linge à l'étuve, et en plein hiver les malheureux +passaient ainsi des journées entières, même des nuits, accroupis sur +leurs bancs mouillés, à grelotter dans cette humidité malsaine; car +on ne pouvait pas allumer de feu à bord, et la rive était souvent +difficile à atteindre... Eh bien, pas un de ces hommes ne se plaignait. +Par les temps les plus rudes, je leur ai toujours vu la même placidité, +la même bonne humeur. Et pourtant quelle triste vie que celle de ces +matelots douaniers! + +Presque tous mariés, ayant femme et enfants à terre, ils restent des +mois dehors, à louvoyer sur ces côtes si dangereuses. Pour se nourrir, +ils n'ont guère que du pain moisi et des oignons sauvages. Jamais de +vin, jamais de viande, parce que la viande et le vin coûtent cher et +qu'ils ne gagnent que cinq cents francs par an! Cinq cents francs par +an! vous pensez si la hutte doit être noire là -bas à la _marine_, et +si les enfants doivent aller pieds nus!... N'importe! Tous ces gens-là +paraissent contents. Il y avait à l'arrière, devant le rouf, un grand +baquet plein d'eau de pluie où l'équipage venait boire, et je me +rappelle que, la dernière gorgée finie, chacun de ces pauvres diables +secouait son gobelet avec un «Ah!...» de satisfaction, une expression de +bien-être à la fois comique et attendrissante. + +Le plus gai, le plus satisfait de tous, était un petit Bonifacien hâlé +et trapu qu'on appelait Palombo. Celui-là ne faisait que chanter, même +dans les plus gros temps. Quand la lame devenait lourde, quand le ciel +assombri et bas se remplissait de grésil, et qu'on était là tous, le nez +en l'air, la main sur l'écoute, à guetter le coup de vent qui allait +venir, alors, dans le grand silence et l'anxiété du bord, la voix +tranquille de Palombo commençait: + + Non, monseigneur, + C'est trop d'honneur. + Lisette est sa...age, + Reste au villa...age... + +Et la rafale avait beau souffler, faire gémir les agrès, secouer et +inonder la barque, la chanson du douanier allait son train, balancée +comme une mouette à la pointe des vagues. Quelquefois le vent +accompagnait trop fort, on n'entendait plus les paroles; mais, entre +chaque coup de mer, dans le ruissellement de l'eau qui s'égouttait, le +petit refrain revenait toujours: + + Lisette est sa...age, + Reste au villa...age... + +Un jour, pourtant, qu'il ventait et pleuvait très fort, je ne l'entendis +pas. C'était si extraordinaire, que je sortis la tête du rouf: + +--Eh! Palombo, on ne chante donc plus? + +Palombo ne répondit pas. Il était immobile, couché sous son banc. Je +m'approchai de lui. Ses dents claquaient; tout son corps tremblait de +fièvre. + +--Il a une _pountoura_, me dirent ses camarades tristement. + +Ce qu'ils appellent _pountoura_, c'est un point de côté, une pleurésie. +Ce grand ciel plombé, cette barque ruisselante, ce pauvre fiévreux roulé +dans un vieux manteau de caoutchouc qui luisait sous la pluie comme +une peau de phoque, je n'ai jamais rien vu de plus lugubre. Bientôt le +froid, le vent, la secousse des vagues, aggravèrent son mal. Le délire +le prit; il fallut aborder. + +Après beaucoup de temps et d'efforts, nous entrâmes vers le soir dans un +petit port aride et silencieux, qu'animait seulement le vol circulaire +de quelques _gouailles_. Tout autour de la plage montaient de hautes +roches escarpées, des maquis inextricables d'arbustes verts, d'un vert +sombre, sans saison. En bas, au bord de l'eau, une petite maison blanche +à volets gris: c'était le poste de la douane. Au milieu de ce désert, +cette bâtisse de l'Etat, numérotée comme une casquette d'uniforme, +avait quelque chose de sinistre. C'est là qu'on descendit le malheureux +Palombo. Triste asile pour un malade! Nous trouvâmes le douanier en +train de manger au coin du feu avec sa femme et ses enfants. Tout ce +monde-là vous avait des mines hâves, jaunes, des yeux agrandis, cerclés +de fièvre. La mère, jeune encore, un nourrisson sur les bras, grelottait +en nous parlant. + +--C'est un poste terrible, me dit tout bas l'inspecteur. Nous sommes +obligés de renouveler nos douaniers tous les deux ans. La fièvre de +marais les mange... + +Il s'agissait cependant de se procurer un médecin. Il n'y en avait pas +avant Sartène, c'est-à -dire à six ou huit lieues de là . Comment faire? +Nos matelots n'en pouvaient plus; c'était trop loin pour envoyer un des +enfants. Alors la femme, se penchant dehors, appelant: + +--Cecco!... Cecco! + +Et nous vîmes entrer un grand gars bien découplé, vrai type de +braconnier ou de _banditto_, avec son bonnet de laine brune et son +_pelone_ en poils de chèvre. En débarquant je l'avais déjà remarqué, +assis devant la porte, sa pipe rouge aux dents, un fusil entre les +jambes; mais, je ne sais pourquoi, il s'était enfui à notre approche. +Peut-être croyait-il que nous avions des gendarmes avec nous. Quand il +entra, la douanière rougit un peu. + +--C'est mon cousin... nous dit-elle. Pas de danger que celui-là se perde +dans le maquis. + +Puis elle lui parla tout bas, en montrant le malade. L'homme s'inclina +sans répondre, sortit, siffla son chien, et le voilà parti, le fusil sur +l'épaule, sautant de roche en roche avec ses longues jambes. + +Pendant ce temps-là , les enfants, que la présence de l'inspecteur +semblait terrifier, finissaient vite leur dîner de châtaignes et de +_bruccio_ (fromage blanc). Et toujours de l'eau, rien que de l'eau sur +la table! Pourtant, c'eût été bien bon, un coup de vin, pour ces petits. +Ah! misère! Enfin la mère monta les coucher; le père, allumant son +falot, alla inspecter la côte, et nous restâmes au coin du feu à veiller +notre malade qui s'agitait sur son grabat, comme s'il était encore en +pleine mer, secoué par les lames. Pour calmer un peu sa _pountoura_, +nous faisions chauffer des galets, des briques qu'on lui posait sur le +côté. Une ou deux fois, quand je m'approchai de son lit, le malheureux +me reconnut, et, pour me remercier, me tendit péniblement la main, une +grosse main râpeuse et brûlante comme une de ces briques sorties du +feu... + +Triste veillée! Au dehors, le mauvais temps avait repris avec la tombée +du jour, et c'était un fracas, un roulement, un jaillissement d'écume, +la bataille des roches et de l'eau. De temps en temps, le coup de vent +du large parvenait à se glisser dans la baie et enveloppait notre +maison. On le sentait à la montée subite de la flamme qui éclairait tout +à coup les visages mornes des matelots, groupés autour de la cheminée et +regardant le feu avec cette placidité d'expression que donne l'habitude +des grandes étendues et des horizons pareils. Parfois aussi, Palombo +se plaignait doucement. Alors tous les yeux se tournaient vers le coin +obscur où le pauvre camarade était en train de mourir, loin des siens, +sans secours; les poitrines se gonflaient et l'on entendait de gros +soupirs. C'est tout ce qu'arrachait à ces ouvriers de la mer, patients +et doux, le sentiment de leur propre infortune. Pas de révoltes, pas de +grèves. Un soupir, et rien de plus!... Si, pourtant, je me trompe. En +passant devant moi pour jeter une bourrée au feu, un d'eux me dit tout +bas d'une voix navrée: + +--Voyez-vous, monsieur... on a quelquefois beaucoup du tourment dans +notre métier!... + + + +LE CURÉ DE CUCUGNAN. + + +Tous les ans, à la Chandeleur, les poètes provençaux publient en Avignon +un joyeux petit livre rempli jusqu'aux bords de beaux vers et de jolis +contes. Celui de cette année m'arrive à l'instant, et j'y trouve un +adorable fabliau que je vais essayer de vous traduire en l'abrégeant un +peu... Parisiens, tendez vos mannes. C'est de la fine fleur de farine +provençale qu'on va vous servir cette fois... + + * * * * * + +L'abbé Martin était curé... de Cucugnan. + +Bon comme le pain, franc comme l'or, il aimait paternellement ses +Cucugnanais; pour lui, son Cucugnan aurait été le paradis sur terre, si +les Cucugnanais lui avaient donné un peu plus de satisfaction. Mais, +hélas! les araignées filaient dans son confessionnal, et, le beau jour +de Pâques, les hosties restaient au fond de son saint-ciboire. Le bon +prêtre en avait le coeur meurtri, et toujours il demandait à Dieu la +grâce de ne pas mourir avant d'avoir ramené au bercail son troupeau +dispersé. + +Or, vous allez voir que Dieu l'entendit. + +Un dimanche, après l'Évangile, M. Martin monta en chaire. + + * * * * * + +--Mes frères, dit-il, vous me croirez si vous voulez: l'autre nuit, je +me suis trouvé, moi misérable pécheur, à la porte du paradis. + +«Je frappai: saint Pierre m'ouvrit! + +«--Tiens! c'est vous, mon brave monsieur Martin, me fit-il; quel bon +vent...? et qu'y a-t-il pour votre service? + +«--Beau saint Pierre, vous qui tenez le grand livre et la clef, +pourriez-vous me dire, si je ne suis pas trop curieux, combien vous avez +de Cucugnanais en paradis? + +«--Je n'ai rien à vous refuser, monsieur Martin; asseyez-vous, nous +allons voir la chose ensemble. + +«Et saint Pierre prit son gros livre, l'ouvrit, mit ses besicles: + +«--Voyons un peu: Cucugnan, disons-nous. Cu... Cu... Cucugnan. Nous +y sommes. Cucugnan... Mon brave monsieur Martin, la page est toute +blanche. Pas une âme... Pas plus de Cucugnanais que d'arêtes dans une +dinde. + +«--Comment! Personne de Cucugnan ici? Personne? Ce n'est pas possible! +Regardez mieux... + +«--Personne, saint homme. Regardez vous-même, si vous croyez que je +plaisante. + +«Moi, pécaïre! je frappais des pieds, et, les mains jointes, je criais +miséricorde. Alors, saint Pierre: + +«--Croyez-moi, monsieur Martin, il ne faut pas ainsi vous mettre le +coeur à l'envers, car vous pourriez en avoir quelque mauvais coup de +sang. Ce n'est pas votre faute, après tout. Vos Cucugnanais, voyez-vous, +doivent faire à coup sûr leur petite quarantaine en purgatoire. + +«--Ah! par charité, grand saint Pierre! faites que je puisse au moins +les voir et les consoler. + +«--Volontiers, mon ami... Tenez, chaussez vite ces sandales, car les +chemins ne sont pas beaux de reste... Voilà qui est bien. Maintenant, +cheminez droit devant vous. Voyez vous là -bas, au fond, en tournant? +Vous trouverez une porte d'argent toute constellée de croix noires... à +main droite... Vous frapperez, on vous ouvrira... Adessias! Tenez-vous +sain et gaillardet. + + * * * * * + +«Et je cheminai... je cheminai! Quelle battue! j'ai la chair de poule, +rien que d'y songer. Un petit sentier, plein de ronces, d'escarboucles +qui luisaient et de serpents qui sifflaient, m'amena jusqu'à la porte +d'argent. + +«--Pan! pan! + +«--Qui frappe! me fait une voix rauque et dolente. + +«--Le curé de Cucugnan. + +«--De...? + +«--De Cucugnan. + +«--Ah!... Entrez. + +«J'entrai. Un grand bel ange, avec des ailes sombres comme la nuit, avec +une robe resplendissante comme le jour, avec une clef de diamant pendue +à sa ceinture, écrivait, cra-cra, dans un grand livre plus gros que +celui de saint Pierre... + +«--Finalement, que voulez-vous et que demandez-vous? dit l'ange. + +«--Bel ange de Dieu, je veux savoir,--je suis bien curieux +peut-être,--si vous avez ici les Cucugnanais. + +«--Les?... + +«--Les Cucugnanais, les gens de Cucugnan... que c'est moi qui suis leur +prieur. + +«--Ah! l'abbé Martin, n'est-ce pas? + +«--Pour vous servir, monsieur l'ange. + + * * * * * + +«--Vous dites donc Cucugnan... + +«Et l'ange ouvre et feuillette son grand livre, mouillant son doigt de +salive pour que le feuillet glisse mieux... + +«--Cucugnan, dit-il en poussant un long soupir... Monsieur Martin, nous +n'avons en purgatoire personne de Cucugnan. + +«--Jésus! Marie! Joseph! personne de Cucugnan en purgatoire! O grand +Dieu! où sont-ils donc? + +«--Eh! saint homme, ils sont en paradis. Où diantre voulez-vous qu'ils +soient? + +«--Mais j'en viens, du paradis... + +«--Vous en venez!!... Eh bien? + +«--Eh bien! ils n'y sont pas!... Ah! bonne mère des anges!... + +«--Que voulez-vous, monsieur le curé? s'ils ne sont ni en paradis ni en +purgatoire, il n'y a pas de milieu, ils sont... + +«--Sainte croix! Jésus, fils de David! Aï! aï! aï! est-il possible?... +Serait-ce un mensonge du grand saint Pierre?... Pourtant je n'ai pas +entendu chanter le coq!... Aï! pauvres nous! comment irai-je en paradis +si mes Cucugnanais n'y sont pas? + +«--Écoutez, mon pauvre monsieur Martin, puisque vous voulez, coûte que +coûte, être sûr de tout ceci, et voir de vos yeux de quoi il retourne, +prenez ce sentier, filez en courant, si vous savez courir... Vous +trouverez, à gauche, un grand portail. Là , vous vous renseignerez sur +tout. Dieu vous le donne! + +«Et l'ange ferma la porte. + + * * * * * + +«C'était un long sentier tout pavé de braise rouge. Je chancelais comme +si j'avais bu; à chaque pas, je trébuchais; j'étais tout en eau, chaque +poil de mon corps avait sa goutte de sueur, et je haletais de soif... +Mais, ma foi, grâce aux sandales que le bon saint Pierre m'avait +prêtées, je ne me brûlai pas les pieds. + +«Quand j'eus fait assez de faux pas clopin-clopant, je vis à ma main +gauche une porte... non, un portail, un énorme portail, tout bâillant, +comme la porte d'un grand four. Oh! mes enfants, quel spectacle! Là on +ne demande pas mon nom; là , point de registre. Par fournées et à pleine +porte, on entre là , mes frères, comme le dimanche vous entrez au +cabaret. + +«Je suais à grosses gouttes, et pourtant j'étais transi, j'avais le +frisson. Mes cheveux se dressaient. Je sentais le brûlé, la chair rôtie, +quelque chose comme l'odeur qui se répand dans notre Cucugnan quand +Éloy, le maréchal, brûle pour la ferrer la botte d'un vieil âne. Je +perdais haleine dans cet air puant et embrasé; j'entendais une clameur +horrible, des gémissements, des hurlements et des jurements. + +«--Eh bien! entres-tu ou n'entres-tu pas, toi?--me fait, en me piquant +de sa fourche, un démon cornu. + +«--Moi? Je n'entre pas. Je suis un ami de Dieu. + +«--Tu es un ami de Dieu... Eh! b... de teigneux! que viens-tu faire +ici?... + +«--Je viens... Ah! ne m'en parlez pas, que je ne puis plus me tenir +sur mes jambes... Je viens... je viens de loin... humblement vous +demander... si... si, par coup de hasard... vous n'auriez pas ici... +quelqu'un... quelqu'un de Cucugnan... + +«--Ah! feu de Dieu! tu fais la bête, toi, comme si tu ne savais pas que +tout Cucugnan est ici. Tiens, laid corbeau, regarde, et tu verras comme +nous les arrangeons ici, tes fameux Cucugnanais... + + * * * * * + +«Et je vis, au milieu d'un épouvantable tourbillon de flamme: + +«Le long Coq-Galine,--vous l'avez tous connu, mes frères,--Coq-Galine, +qui se grisait si souvent, et si souvent secouait les puces à sa pauvre +Clairon. + +«Je vis Catarinet... cette petite gueuse... avec son nez en l'air... qui +couchait toute seule à la grange... Il vous en souvient, mes drôles!... +Mais passons, j'en ai trop dit. + +«Je vis Pascal Doigt-de-Poix, qui faisait son huile avec les olives de +M. Julien. + +«Je vis Babet la glaneuse, qui, en glanant, pour avoir plus vite noué sa +gerbe, puisait à poignées aux gerbiers. + +«Je vis maître Grapasi, qui huilait si bien la roue de sa brouette. + +«Et Dauphine, qui vendait si cher l'eau de son puits. + +«Et le Tortillard, qui, lorsqu'il me rencontrait portant le bon Dieu, +filait son chemin, la barrette sur la tête et la pipe au bec... et fier +comme Artaban... comme s'il avait rencontré un chien. + +«Et Coulau avec sa Zette, et Jacques, et Pierre, et Toni... + + * * * * * + +Ému, blême de peur, l'auditoire gémit, en voyant, dans l'enfer tout +ouvert, qui son père et qui sa mère, qui sa grand'mère et qui sa +soeur... + +--Vous sentez bien, mes frères, reprit le bon abbé Martin, vous sentez +bien que ceci ne peut pas durer. J'ai charge d'âmes, et je veux, je +veux vous sauver de l'abîme où vous êtes tous en train de rouler tête +première. Demain je me mets à l'ouvrage, pas plus tard que demain. Et +l'ouvrage ne manquera pas! Voici comment je m'y prendrai. Pour que tout +se fasse bien, il faut tout faire avec ordre. Nous irons rang par rang, +comme à Jonquières quand on danse. + +«Demain lundi, je confesserai les vieux et les vieilles. Ce n'est rien. + +«Mardi, les enfants. J'aurai bientôt fait. + +«Mercredi, les garçons et les filles. Cela pourra être long. + +«Jeudi, les hommes. Nous couperons court. + +«Vendredi, les femmes. Je dirai: Pas d'histoires! + +«Samedi, le meunier!... Ce n'est pas trop d'un jour pour lui tout seul. + +«Et, si dimanche nous avons fini, nous serons bien heureux. + +«Voyez-vous, mes enfants, quand le blé est mûr, il faut le couper; quand +le vin est tiré, il faut le boire. Voilà assez de linge sale, il s'agit +de le laver, et de le bien laver. + +«C'est la grâce que je vous souhaite. _Amen!_ + + * * * * * + +Ce qui fut dit fut fait. On coula la lessive. + +Depuis ce dimanche mémorable, le parfum des vertus de Cucugnan se +respire à dix lieues à l'entour. + +Et le bon pasteur M. Martin, heureux et plein d'allégresse, a rêvé +l'autre nuit que, suivi de tout son troupeau, il gravissait, en +resplendissante procession, au milieu des cierges allumés, d'un nuage +d'encens qui embaumait et des enfants de choeur qui chantaient _Te +Deum_, le chemin éclairé de la cité de Dieu. + +Et voilà l'histoire du curé de Cucugnan, telle que m'a ordonné de vous +le dire ce grand gueusard de Roumanille, qui la tenait lui-même d'un +autre bon compagnon. + + + +LES VIEUX. + + +Une lettre, père Azan? + +--Oui, monsieur... ça vient de Paris. + +Il était tout fier que ça vînt de Paris, ce brave père Azan... Pas moi. +Quelque chose me disait que cette Parisienne de la rue Jean-Jacques, +tombant sur ma table à l'improviste et de si grand matin, allait me +faire perdre toute ma journée. Je ne me trompais pas, voyez plutôt: + +_Il faut que tu me rendes un service, mon ami. Tu vas fermer ton moulin +pour un jour et t'en aller tout de suite à Eyguières... Eyguières est +un gros bourg à trois ou quatre lieues de chez toi,--une promenade. En +arrivant, tu demanderas le couvent des Orphelines. La première maison +après le couvent est une maison basse à volets gris avec un jardinet +derrière. Tu entreras sans frapper,--la porte est toujours ouverte,--et, +en entrant, tu crieras bien fort: «Bonjour, braves gens! Je suis l'ami +de Maurice...» Alors, tu verras deux petits vieux, oh! mais vieux, +vieux, archivieux, te tendre les bras du fond de leurs grands fauteuils, +et tu les embrasseras de ma part, avec tout ton coeur, comme s'ils +étaient à toi. Puis vous causerez; ils te parleront de moi, rien que de +moi; ils te raconteront mille folies que tu écouteras sans rire... Tu +ne riras pas, hein?... Ce sont mes grands-parents, deux êtres dont je +suis toute la vie et qui ne m'ont pas vu depuis dix ans... Dix ans, +c'est long! Mais que veux-tu? moi, Paris me tient; eux, c'est le grand +âge... Ils sont si vieux, s'ils venaient me voir, ils se casseraient +en route... Heureusement, tu es là -bas, mon cher meunier, et, en +t'embrassant, les pauvres gens croiront m'embrasser un peu moi-même... +Je leur ai si souvent parlé de nom et de cette bonne amitié dont..._ + +Le diable soit de l'amitié! Justement ce matin-là il faisait un temps +admirable, mais qui ne valait rien pour courir les routes: trop de +mistral et trop de soleil, une vraie journée de Provence. Quand cette +maudite lettre arriva, j'avais déjà choisi mon _cagnard_ (abri) entre +deux roches, et je rêvais de rester là tout le jour, comme un lézard, +à boire de la lumière, en écoutant chanter les pins... Enfin, que +voulez-vous faire? Je fermai le moulin en maugréant, je mis la clef sous +la chatière. Mon bâton, ma pipe, et me voilà parti. + +J'arrivai à Eyguières vers deux heures. Le village était désert, tout +le monde aux champs. Dans les ormes du cours, blancs de poussière, les +cigales chantaient comme en pleine Crau. Il y avait bien sur la place +de la mairie un âne qui prenait le soleil, un vol de pigeons sur la +fontaine de l'église; mais personne pour m'indiquer l'orphelinat. Par +bonheur une vieille fée m'apparut tout à coup, accroupie et filant dans +l'encoignure de sa porte; je lui dis ce que je cherchais; et comme cette +fée était très puissante, elle n'eut qu'à lever sa quenouille: aussitôt +le couvent des Orphelines se dressa devant moi comme par magie... +C'était une grande maison maussade et noire, toute fière de montrer +au-dessus de son portail en ogive une vieille croix de grès rouge avec +un peu de latin autour. A côté de cette maison, j'en aperçus une autre +plus petite. Des volets gris, le jardin derrière... Je la reconnus tout +de suite, et j'entrai sans frapper. + +Je reverrai toute ma vie ce long corridor frais et calme, la muraille +peinte en rose, le jardinet qui tremblait, au fond à travers un store +de couleur claire, et sur tous les panneaux des fleurs et des violons +fanés. Il me semblait que j'arrivais chez quelque vieux bailli du +temps de Sedaine... Au bout du couloir, sur la gauche, par une porte +entr'ouverte on entendait le tic tac d'une grosse horloge et une voix +d'enfant, mais d'enfant à l'école, qui lisait en s'arrêtant à chaque +syllabe: A... lors... saint... I... ré... née... s'é... cri... a... +Je... suis... le... fro... ment... du... Seigneur... Il... faut... +que... je... sois... mou... lu... par... la... dent... de... ces... +a... ni... maux... Je m'approchai doucement de cette porte et +je regardai. + +Dans le calme et le demi-jour d'une petite chambre, un bon vieux à +pommettes roses, ridé jusqu'au bout des doigts, dormait au fond d'un +fauteuil, la bouche ouverte, les mains sur ses genoux. A ses pieds, une +fillette habillée de bleu,--grande pèlerine et petit béguin, le costume +des orphelines,--lisait la Vie de saint Irénée dans un livre plus gros +qu'elle... Cette lecture miraculeuse avait opéré sur toute la maison. +Le vieux dormait dans son fauteuil, les mouches au plafond, les canaris +dans leur cage, là -bas sur la fenêtre. La grosse horloge ronflait, tic +tac, tic tac. Il n'y avait d'éveillé dans toute la chambre qu'une grande +bande de lumière qui tombait droite et blanche entre les volets clos, +pleine d'étincelles vivantes et de valses microscopiques... Au milieu +de l'assoupissement général, l'enfant continuait sa lecture d'un air grave: +Aus... si... tôt... deux... lions... se... pré...ci... pi... tè... +rent... sur... lui... et... le... dé... vo... rè... rent... C'est à ce +moment que j'entrai... Les lions de saint Irénée se précipitant dans la +chambre n'y auraient pas produit plus de stupeur que moi. Un vrai coup +de théâtre! La petite pousse un cri, le gros livre tombe, les canaris, +les mouches se réveillent, la pendule sonne, le vieux se dresse en +sursaut, tout effaré, et moi-même, un peu troublé, je m'arrête sur le +seuil en criant bien fort: + +--Bonjour, braves gens! je suis l'ami de Maurice. + +Oh! alors, si vous l'aviez vu, le pauvre vieux, si vous l'aviez vu venir +vers moi les bras tendus, m'embrasser, me serrer les mains, courir égaré +dans la chambre, en faisant: + +--Mon Dieu! mon Dieu!... + +Toutes les rides de son visage riaient. Il était rouge. Il bégayait: + +--Ah! monsieur... ah! monsieur... + +Puis il allait vers le fond en appelant: + +--Mamette! + +Une porte qui s'ouvre, un trot de souris dans le couloir... c'était +Mamette. Rien de joli comme cette petite vieille avec son bonnet à +coque, sa robe carmélite, et son mouchoir brodé qu'elle tenait à la main +pour me faire honneur, à l'ancienne mode... Chose attendrissante! +ils se ressemblaient. Avec un tour et des coques jaunes, il aurait +pu s'appeler Mamette, lui aussi. Seulement la vraie Mamette avait du +beaucoup pleurer dans sa vie, et elle était encore plus ridée que +l'autre. Comme l'autre aussi, elle avait près d'elle une enfant de +l'orphelinat, petite garde en pèlerine bleue, qui ne la quittait jamais; +et de voir ces vieillards protégés par ces orphelines, c'était ce qu'on +peut imaginer de plus touchant. + +En entrant, Mamette avait commencé par me faire une grande révérence, +mais d'un mot le vieux lui coupa sa révérence en deux: + +--C'est l'ami de Maurice... + +Aussitôt la voilà qui tremble, qui pleure, perd son mouchoir, qui +devient rouge, toute rouge, encore plus rouge que lui... Ces vieux! ça +n'a qu'une goutte de sang dans les veines, et à la moindre émotion elle +leur saute au visage... + +--Vite, vite, une chaise... dit la vieille à sa petite. + +--Ouvre les volets... crie le vieux à la sienne. + +Et, me prenant chacun par une main, ils m'emmenèrent en trottinant +jusqu'à la fenêtre, qu'on a ouverte toute grande pour mieux me voir. On +approche les fauteuils, je m'installe entre les deux sur un pliant, les +petites bleues derrière nous, et l'interrogatoire commence: + +--Comment va-t-il? Qu'est-ce qu'il fait? Pourquoi ne vient-il pas? +Est-ce qu'il est content?... + +Et patati! et patata! Comme cela pendant des heures. + +Moi, je répondais de mon mieux à toutes leurs questions, donnant sur mon +ami les détails que je savais, inventant effrontément ceux que je ne +savais pas, me gardant surtout d'avouer que je n'avais jamais remarqué +si ses fenêtres fermaient bien ou de quelle couleur était le papier de +sa chambre. + +--Le papier de sa chambre!... Il est bleu, madame, bleu clair, avec des +guirlandes... + +--Vraiment? faisait la pauvre vieille attendrie; et elle ajoutait en se +tournant vers son mari: C'est un si brave enfant! + +--Oh! oui, c'est un brave enfant! reprenait l'autre avec enthousiasme. + +Et, tout le temps que je parlais, c'étaient entre eux des hochements de +tête, de petits rires fins, des clignements d'yeux, des airs entendus, +ou bien encore le vieux qui se rapprochait pour me dire: + +--Parlez plus fort... Elle a l'oreille un peu dure. + +Et elle de son côté: + +--Un peu plus haut, je vous prie!... Il n'entend pas très bien... + +Alors j'élevais la voix; et tous deux me remerciaient d'un sourire; et +dans ces sourires fanés qui se penchaient vers moi, cherchant jusqu'au +fond de mes yeux l'image de leur Maurice, moi, j'étais tout ému de la +retrouver cette image, vague, voilée, presque insaisissable, comme si je +voyais mon ami me sourire, très loin, dans un brouillard. + + * * * * * + +Tout à coup le vieux se dresse sur son fauteuil: + +--Mais j'y pense, Mamette..., il n'a peut-être pas déjeuné! + +Et Mamette, effarée, les bras au ciel: + +--Pas déjeuné!... Grand Dieu! + +Je croyais qu'il s'agissait encore de Maurice, et j'allais répondre que +ce brave enfant n'attendait jamais plus tard que midi pour se mettre à +table. Mais non, c'était bien de moi qu'on parlait; et il faut voir quel +branle-bas quand j'avouai que j'étais encore à jeun: + +--Vite le couvert, petites bleues! La table au milieu de la chambre, la +nappe du dimanche, les assiettes à fleurs. Et ne rions pas tant, s'il +vous plaît! et dépêchons-nous... + +Je crois bien qu'elles se dépêchaient. A peine le temps de casser trois +assiettes le déjeuner se trouva servi. + +--Un bon petit déjeuner! me disait Mamette en me conduisant à table; +seulement vous serez tout seul... Nous autres, nous avons déjà mangé ce +matin. + +Ces pauvres vieux! à quelque heure qu'on les prenne, ils ont toujours +mangé le matin. + +Le bon petit déjeuner de Mamette, c'était deux doigts de lait, des +dattes et une _barquette_, quelque chose comme un échaudé; de quoi la +nourrir elle et ses canaris au moins pendant huit jours... Et dire +qu'à moi seul je vins à bout de toutes ces provisions!... Aussi quelle +indignation autour de la table! Comme les petites bleues chuchotaient en +se poussant du coude, et là -bas, au fond de leur cage, comme les +canaris avaient l'air de se dire: «Oh! ce monsieur qui mange toute la +_barquette_!» + +Je la mangeai toute, en effet, et presque sans m'en apercevoir, occupé +que j'étais à regarder autour de moi dans cette chambre claire et +paisible où flottait comme une odeur de choses anciennes... Il y avait +surtout deux petits lits dont je ne pouvais pas détacher mes yeux. Ces +lits, presque deux berceaux, je me les figurais le matin, au petit jour, +quand ils sont encore enfouis sous leurs grands rideaux à franges. Trois +heures sonnent. C'est l'heure où tous les vieux se réveillent: + +--Tu dors, Mamette? + +--Non, mon ami. + +--N'est-ce pas que Maurice est un brave enfant? + +--Oh! oui c'est un brave enfant. + +Et j'imaginais comme cela toute une causerie, rien que pour avoir vu ces +deux petits lits de vieux, dressés l'un à côté de l'autre... + +Pendant ce temps, un drame terrible se passait à l'autre bout de la +chambre, devant l'armoire. Il s'agissait d'atteindre là -haut, sur le +dernier rayon, certain bocal de cerises à l'eau-de-vie qui attendait +Maurice depuis dix ans et dont on voulait me faire l'ouverture. Malgré +les supplications de Mamette, le vieux avait tenu à aller chercher ses +cerises lui-même; et, monté sur une chaise au grand effroi de sa femme, +il essayait d'arriver là -haut... Vous voyez le tableau d'ici, le vieux +qui tremble et qui se hisse, les petites bleues cramponnées à sa chaise, +Mamette derrière lui haletante, les bras tendus, et sur tout cela un +léger parfum de bergamote qui s'exhale de l'armoire ouverte et des +grandes piles de linge roux... C'était charmant. + +Enfin, après bien des efforts, on parvint à le tirer de l'armoire, ce +fameux bocal, et avec lui une vieille timbale d'argent toute bosselée, +la timbale de Maurice quand il était petit. On me la remplit de cerises +jusqu'au bord; Maurice les aimait tant, les cerises! Et tout en me +servant, le vieux me disait à l'oreille d'un air de gourmandise: + +--Vous êtes bien heureux, vous, de pouvoir en manger!... C'est ma femme +qui les a faites... Vous allez goûter quelque chose de bon. + +Hélas sa femme les avait faites, mais elle avait oublié de les sucrer. +Que voulez-vous? on devient distrait en vieillissant. Elles étaient +atroces, vos cerises, ma pauvre Mamette... Mais cela ne m'empêcha pas +de les manger jusqu'au bout, sans sourciller. + + * * * * * + +Le repas terminé, je me levai pour prendre congé de mes hôtes. Ils +auraient bien voulu me garder encore un peu pour causer du brave enfant, +mais le jour baissait, le moulin était loin, il fallait partir. + +Le vieux s'était levé en même temps que moi. + +--Mamette, mon habit!... Je veux le conduire jusqu'à la place. + +Bien sûr qu'au fond d'elle-même Mamette trouvait qu'il faisait déjà un +peu frais pour me conduire jusqu'à la place; mais elle n'en laissa rien +paraître. Seulement, pendant qu'elle l'aidait à passer les manches de +son habit, un bel habit tabac d'Espagne à boutons de nacre, j'entendais +la chère créature qui lui disait doucement: + +--Tu ne rentreras pas trop tard, n'est-ce pas? + +Et lui, d'un petit air malin: + +--Hé! hé!... je ne sais pas... peut-être... + +Là -dessus, ils se regardaient en riant, et les petites bleues riaient +de les voir rire, et dans leur coin les canaris riaient aussi à leur +manière... Entre nous, je crois que l'odeur des cerises les avait tous +un peu grisés. + +...La nuit tombait, quand nous sortîmes, le grand-père et moi. La petite +bleue nous suivait de loin pour le ramener; mais lui ne la voyait pas, +et il était tout fier de marcher à mon bras, comme un homme. Mamette, +rayonnante, voyait cela du pas de sa porte, et elle avait en nous +regardant de jolis hochements de tête qui semblaient dire: «Tout de +même, mon pauvre homme!... il marche encore.» + + + +BALLADES EN PROSE + + +En ouvrant ma porte ce matin, il y avait autour de mon moulin un grand +tapis de gelée blanche. L'herbe luisait et craquait comme du verre; +toute la colline grelottait... Pour un jour ma chère Provence s'était +déguisée en pays du Nord; et c'est parmi les pins frangés de givre, les +touffes de lavandes épanouies en bouquets de cristal, que j'ai écrit ces +deux ballades d'une fantaisie un peu germanique, pendant que la gelée +m'envoyait ses étincelles blanches, et que là -haut, dans le ciel +clair, de grands triangles de cigognes venues du pays de Henri Heine +descendaient vers la Camargue en criant: «Il fait froid... froid... +froid.» + + +I + +LA MORT DU DAUPHIN. + + +Le petit Dauphin est malade, le petit Dauphin va mourir... Dans toutes +les églises du royaume, le Saint-Sacrement demeure exposé nuit et jour +et de grands cierges brûlent pour la guérison de l'enfant royal. Les +rues de la vieille résidence sont tristes et silencieuses, les cloches +ne sonnent plus, les voitures vont au pas... Aux abords du palais, +les bourgeois curieux regardent, à travers les grilles, des suisses à +bedaines dorées qui causent dans les cours d'un air important. + +Tout le château est en émoi... Des chambellans, des majordomes, montent +et descendent en courant les escaliers de marbre... Les galeries sont +pleines de pages et de courtisans en habits de soie qui vont d'un groupe +à l'autre quêter des nouvelles à voix basse... Sur les larges perrons, +les dames d'honneur éplorées se font de grandes révérences en essuyant +leurs yeux avec de jolis mouchoirs brodés. + +Dans l'Orangerie, il y a nombreuse assemblée de médecins en robe. On +les voit, à travers les vitres, agiter leurs longues manches noires et +incliner doctoralement leurs perruques à marteaux... Le gouverneur et +l'écuyer du petit Dauphin se promènent devant la porte, attendant les +décisions de la Faculté. Des marmitons passent à côté d'eux sans les +saluer. M. l'écuyer jure comme un païen, M. le gouverneur récite des +vers d'Horace... Et pendant ce temps-là , là -bas, du côté des écuries, +on entend un long hennissement plaintif. C'est l'alezan du petit Dauphin +que les palefreniers oublient et qui appelle tristement devant sa +mangeoire vide. + +Et le roi? Où est monseigneur le roi?... Le roi s'est enfermé tout seul +dans une chambre, au bout du château... Les Majestés n'aiment pas qu'on +les voie pleurer... Pour la reine, c'est autre chose... Assise au +chevet du petit Dauphin, elle a son beau visage baigné de larmes, et +sanglote bien haut devant tous, comme ferait une drapière. + +Dans sa couchette de dentelles, le petit Dauphin, plus blanc que les +coussins sur lesquels il est étendu, repose, les yeux fermés. On croit +qu'il dort; mais non! Le petit Dauphin ne dort pas... Il se retourne +vers sa mère, et, voyant qu'elle pleure, il lui dit: + +--Madame la reine, pourquoi pleurez-vous? Est-ce que vous croyez +bonnement que je m'en vas mourir? + +La reine veut répondre. Les sanglots l'empêchent de parler. + +--Ne pleurez donc pas, madame la reine; vous oubliez que je suis le +Dauphin, et que les Dauphins ne peuvent pas mourir ainsi... + +La reine sanglote encore plus fort, et le petit Dauphin commence à +s'effrayer. + +--Holà , dit-il, je ne veux pas que la mort vienne me prendre, et je +saurai bien l'empêcher d'arriver jusqu'ici... Qu'on fasse venir sur +l'heure quarante lansquenets très forts pour monter la garde autour de +notre lit!... Que cent gros canons veillent nuit et jour, mèche allumée, +sous nos fenêtres! Et malheur à la mort, si elle ose s'approcher de +nous!... + +Pour complaire à l'enfant royal, la reine fait un signe. Sur l'heure, +on entend les gros canons qui roulent dans la cour; et quarante grands +lansquenets, la pertuisane au poing, viennent se ranger autour de la +chambre. Ce sont de vieux soudards à moustaches grises. Le petit Dauphin +bat des mains en les voyant. Il en reconnaît un et l'appelle: + +--Lorrain! Lorrain! + +Le soudard fait un pas vers le lit: + +--Je t'aime bien, mon vieux Lorrain... Fais voir un peu ton grand +sabre... Si la mort veut me prendre, il faudra la tuer, n'est-ce pas? + +Lorrain répond: + +--Oui, monseigneur... + +Et il a deux grosses larmes qui coulent sur ses joues tannées. + +A ce moment, l'aumônier s'approche du petit Dauphin et lui parle +longtemps à voix basse en lui montrant un crucifix. Le petit Dauphin +l'écoute d'un air fort étonné, puis tout à coup l'interrompant: + +--Je comprends bien ce que vous me dites, monsieur l'abbé; mais enfin +est-ce que mon petit ami Beppo ne pourrait pas mourir à ma place, en lui +donnant beaucoup d'argent?... + +L'aumônier continue à lui parler à voix basse, et le petit Dauphin a +l'air de plus en plus étonné. + +Quand l'aumônier a fini, le petit Dauphin reprend avec un gros soupir: + +--Tout ce que vous me dites là est bien triste, monsieur l'abbé; mais +une chose me console, c'est que là -haut, dans le paradis des étoiles, je +vais être encore le Dauphin... Je sais que le bon Dieu est mon cousin et +ne peut pas manquer de me traiter selon mon rang. + +Puis il ajoute, en se tournant vers sa mère: + +--Qu'on m'apporte mes plus beaux habits, mon pourpoint d'hermine blanche +et mes escarpins de velours! Je veux me faire brave pour les anges et +entrer au paradis en costume de Dauphin. + +Une troisième fois, l'aumônier se penche vers le petit Dauphin et lui +parle longuement à voix basse... Au milieu de son discours, l'enfant +royal l'interrompt avec colère: + +--Mais alors crie-t-il, d'être Dauphin, ce n'est rien du tout! + +Et, sans vouloir plus rien entendre, le petit Dauphin se tourne vers la +muraille, et il pleure amèrement. + + +II + +LE SOUS-PRÉFET AUX CHAMPS. + + +M. le sous-préfet est en tournée. Cocher devant, laquais derrière, la +calèche de la sous-préfecture l'emporte majestueusement au concours +régional de la Combe-aux-Fées. Pour cette journée mémorable, M. le +sous-préfet a mis son bel habit brodé, son petit claque, sa culotte +collante à bandes d'argent et son épée de gala à poignée de nacre... +Sur ses genoux repose une grande serviette en chagrin gaufré qu'il +regarde tristement. + +M. le sous-préfet regarde tristement sa serviette en chagrin gaufré; +il songe au fameux discours qu'il va falloir prononcer tout à l'heure +devant les habitants de la Combe-aux-Fées: + +--Messieurs et chers administrés... + +Mais il a beau tortiller la soie blonde de ses favoris et répéter vingt +fois de suite: + +--Messieurs et chers administrés... la suite du discours ne vient pas. + +La suite du discours ne vient pas... Il fait si chaud dans cette +calèche!... A perte de vue, la route de la Combe-aux-Fées poudroie sous +le soleil du Midi... L'air est embrasé... et sur les ormeaux du bord du +chemin, tout couverts de poussière blanche, des milliers de cigales +se répondent d'un arbre à l'autre... Tout à coup M. le sous-préfet +tressaille. Là -bas, au pied d'un coteau, il vient d'apercevoir un petit +bois de chênes verts qui semble lui faire signe. + +Le petit bois de chênes verts semble lui faire signe: + +--Venez donc par ici, monsieur le sous-préfet; pour composer votre +discours, vous serez beaucoup mieux sous mes arbres... + +M. le sous-préfet est séduit; il saute à bas de sa calèche et dit à ses +gens de l'attendre, qu'il va composer son discours dans le petit bois de +chênes verts. + +Dans le petit bois de chênes verts il y a des oiseaux, des violettes, et +des sources sous l'herbe fine... Quand ils ont aperçu M. le sous-préfet +avec sa belle culotte et sa serviette en chagrin gaufré, les oiseaux ont +eu peur et se sont arrêtés de chanter, les sources n'ont plus osé faire +de bruit, et les violettes se sont cachées dans le gazon... Tout ce +petit monde-là n'a jamais vu de sous-préfet, et se demande à voix basse +quel est ce beau seigneur qui se promène en culotte d'argent. + +A voix basse, sous la feuillée, on se demande quel est ce beau seigneur +en culotte d'argent... Pendant ce temps-là , M. le sous-préfet, ravi du +silence et de la fraîcheur du bois, relève les pans de son habit, pose +son claque sur l'herbe et s'assied dans la mousse au pied d'un jeune +chêne; puis il ouvre sur ses genoux sa grande serviette de chagrin +gaufré et en tire une large feuille de papier ministre. + +--C'est un artiste! dit la fauvette. + +--Non, dit le bouvreuil, ce n'est pas un artiste, puisqu'il a une +culotte en argent; c'est plutôt un prince. + +--C'est plutôt un prince, dit le bouvreuil. + +--Ni un artiste, ni un prince, interrompt un vieux rossignol, qui a +chanté toute une saison dans les jardins de la sous-préfecture... Je +sais ce que c'est: c'est un sous-préfet! + +Et tout le petit bois va chuchotant: + +--C'est un sous-préfet! c'est un sous-préfet! + +--Comme il est chauve! remarque une alouette à grande huppe. + +Les violettes demandent: + +--Est-ce que c'est méchant? + +--Est-ce que c'est méchant? demandent les violettes. + +Le vieux rossignol répond: + +--Pas du tout! + +Et sur cette assurance, les oiseaux se remettent à chanter, les sources +à courir, les violettes à embaumer, comme si le monsieur n'était pas +là ... Impassible au milieu de tout ce joli tapage, M. le sous-préfet +invoque dans son coeur la Muse des comices agricoles, et, le crayon +levé, commence à déclamer de sa voix de cérémonie: + +--Messieurs et chers administrés... + +--Messieurs et chers administrés, dit le sous-préfet de sa voix de +cérémonie... + +Un éclat de rire l'interrompt; il se retourne et ne voit rien qu'un gros +pivert qui le regarde en riant, perché sur son claque. Le sous-préfet +hausse les épaules et veut continuer son discours; mais le pivert +l'interrompt encore et lui crie de loin: + +--A quoi bon? + +--Comment! à quoi bon? dit le sous-préfet, qui devient tout rouge; et, +chassant d'un geste cette bête effrontée, il reprend de plus belle: + +--Messieurs et chers administrés... + +--Messieurs et chers administrés..., a repris le sous-préfet de plus +belle. + +Mais alors, voilà les petites violettes qui se haussent vers lui sur le +bout de leurs tiges et qui lui disent doucement: + +--Monsieur le sous-préfet, sentez-vous comme nous sentons bon? + +Et les sources lui font sous la mousse une musique divine; et dans +les branches, au-dessus de sa tête, des tas de fauvettes viennent lui +chanter leurs plus jolis airs; et tout le petit bois conspire pour +l'empêcher de composer son discours. + +Tout le petit bois conspire pour l'empêcher de composer son discours... +M. le sous-préfet, grisé de parfums, ivre de musique, essaye vainement +de résister au nouveau charme qui l'envahit. Il s'accoude sur l'herbe, +dégrafe son bel habit, balbutie encore deux ou trois fois: + +--Messieurs et chers administrés... Messieurs et chers admi... +Messieurs et chers... + +Puis il envoie les administrés au diable; et la Muse des comices +agricoles n'a plus qu'à se voiler la face. + +Voile-toi la face, ô Muse, des comices agricoles!... Lorsque, au bout +d'une heure, les gens de la sous-préfecture, inquiets de leur maître, +sont entrés dans le petit bois, ils ont vu un spectacle qui les a fait +reculer d'horreur... M. le sous-préfet était couché sur le ventre, dans +l'herbe, débraillé comme un bohème. Il avait mis son habit bas;... et, +tout en mâchonnant des violettes, M. le sous-préfet faisait des vers. + + + +LE PORTEFEUILLE DE BIXIOU + + +Un matin du mois d'octobre, quelques jours avant de quitter Paris, je +vis arriver chez moi,--pendant que je déjeunais,--un vieil homme en +habit râpé, cagneux, crotté, l'échine basse, grelottant sur ses longues +jambes comme un échassier déplumé. C'était Bixiou. Oui, Parisiens, votre +Bixiou, le féroce et charmant Bixiou, ce railleur enragé qui vous a tant +réjouis depuis quinze ans avec ses pamphlets et ses caricatures... Ah! +le malheureux, quelle détresse! Sans une grimace qu'il fit en entrant, +jamais je ne l'aurais reconnu. + +La tête inclinée sur l'épaule, sa canne aux dents comme une clarinette, +l'illustre et lugubre farceur s'avança jusqu'au milieu de la chambre et +vint se jeter contre ma table en disant d'une voix dolente: + +--Ayez pitié d'un pauvre aveugle!... + +C'était si bien imité que je ne pus m'empêcher de rire. Mais lui, très +froidement: + +--Vous croyez que je plaisante... regardez mes yeux. + +Et il tourna vers moi deux grandes prunelles blanches sans regard. + +--Je suis aveugle, mon cher, aveugle pour la vie... Voilà ce que c'est +que d'écrire avec du vitriol. Je me suis brûlé les yeux à ce joli +métier; mais là , brûlé à fond... jusqu'aux bobèches! ajouta-t-il en me +montrant ses paupières calcinées où ne restait plus l'ombre d'un cil. + +J'étais si ému que je ne trouvai rien à lui dire. Mon silence +l'inquiéta: + +--Vous travaillez? + +--Non, Bixiou, je déjeune. Voulez-vous en faire autant? + +Il ne répondit pas, mais au frémissement de ses narines, je vis bien +qu'il mourait d'envie d'accepter. Je le pris par la main, et je le fis +asseoir près de moi. + +Pendant qu'on le servait, le pauvre diable flairait la table avec un +petit rire: + +--Ça a l'air bon tout ça. Je vais me régaler; il y a si longtemps que +je ne déjeune plus! Un pain d'un sou tous les matins, en courant les +ministères... car, vous savez, je cours les ministères, maintenant; +c'est ma seule profession. J'essaye d'accrocher un bureau de tabac... +Qu'est-ce que voulez? il faut qu'on mange à la maison. Je ne peux plus +dessiner; je ne peux plus écrire... Dicter?... Mais quoi?... Je n'ai +rien dans la tête, moi; je n'invente rien. Mon métier, c'était de voir +les grimaces de Paris et de les faire; à présent il n'y a plus moyen... +Alors j'ai pensé à un bureau de tabac; pas sur les boulevards, bien +entendu. Je n'ai pas droit à cette faveur, n'étant ni mère de danseuse, +ni veuve d'officier supérieur. Non! simplement un petit bureau de +province, quelque part bien loin, dans un coin des Vosges. J'aurai une +forte pipe en porcelaine; je m'appellerai Hans ou Zébédé, comme dans +Erckmann-Chatrian, et je me consolerai de ne plus écrire en faisant des +cornets de tabac avec les oeuvres de mes contemporains. + +«Voilà tout ce que je demande. Pas grand chose, n'est ce pas?... Eh +bien, c'est le diable pour y arriver... Pourtant les protections ne +devraient pas me manquer. J'étais très lancé autrefois. Je dînais chez +le maréchal, chez le prince, chez les ministres; tous ces gens-là +voulaient m'avoir parce que je les amusais ou qu'ils avaient peur de +moi. A présent, je ne fais plus peur à personne. O mes yeux! mes pauvres +yeux! Et l'on ne m'invite nulle part. C'est si triste une tête d'aveugle +à table... Passez-moi le pain, je vous prie... Ah! les bandits! ils me +l'auront fait payer cher ce malheureux bureau de tabac. Depuis six mois, +je me promène dans tous les ministères avec ma pétition. J'arrive le +matin, à l'heure où l'on allume les poêles et où l'on fait faire un tour +aux chevaux de Son Excellence sur le sable de la cour; je ne m'en vais +qu'à la nuit, quand on apporte les grosses lampes et que les cuisines +commencent à sentir bon... + +«Toute ma vie se passe sur les coffres à bois des antichambres. Aussi +les huissiers me connaissent, allez. A l'Intérieur, ils m'appellent: +«Ce bon monsieur!» Et moi, pour gagner leur protection, je fais des +calembours, ou je dessine d'un trait sur un coin de leur buvards de +grosses moustaches qui les font rire... Voilà où j'en suis arrivé après +vingt ans de succès tapageurs, voilà la fin d'une vie d'artiste!... +Et dire qu'ils sont en France quarante mille galopins à qui notre +profession fait venir l'eau à la bouche! Dire qu'il y a tous les jours, +dans les départements, une locomotive qui chauffe pour nous apporter des +pancrées d'imbéciles affamés de littérature et de bruit imprimé!... Ah! +province romanesque, si la misère de Bixiou pouvait te servir de leçon! + +Là -dessus il se fourra le nez dans son assiette et se mit à manger +avidement, sans dire un mot... C'était pitié de le voir faire. A chaque +minute, il perdait son pain, sa fourchette, tâtonnait pour trouver son +verre... Pauvre homme! il n'avait pas encore l'habitude. + + * * * * * + +Au bout d'un moment, il reprit: + +--Savez-vous ce qu'il y a encore de plus horrible pour moi? C'est de ne +plus pouvoir lire mes journaux. Il faut être du métier pour comprendre +cela... Quelquefois le soir, en rentrant, j'en achète un, rien que pour +sentir cette odeur de papier humide et de nouvelles fraîches... C'est +si bon! et personne pour me les lire! Ma femme pourrait bien, mais elle +ne veut pas: elle prétend qu'on trouve dans les faits divers des choses +qui ne sont pas convenables... Ah! ces anciennes maîtresses, une fois +mariées, il n'y a pas plus bégueules qu'elles. Depuis que j'en ai fait +Mme Bixiou, celle-là s'est crue obligée de devenir bigote, mais à un +point!... Est-ce qu'elle ne voulait pas me faire frictionner les yeux +avec l'eau de la Salette! Et puis, le pain bénit, les quêtes, la +Sainte-Enfance, les petits Chinois, que sais-je encore?... Nous sommes +dans les bonnes oeuvres jusqu'au cou... Ce serait cependant une bonne +oeuvre de me lire mes journaux. Eh bien, non, elle ne veut pas... Si ma +fille était chez nous, elle me les lirait, elle; mais, depuis que je +suis aveugle, je l'ai fait entrer à Notre-Dame-des-Arts, pour avoir une +bouche de moins à nourrir... + +«Encore une qui me donne de l'agrément, celle-là ! Il n'y a pas neuf ans +qu'elle est au monde, elle a déjà eu toutes les maladies... Et triste! +et laide! plus laide que moi, si c'est possible... un monstre!... Que +voulez-vous? je n'ai jamais su faire que des charges... Ah çà , mais je +suis bon, moi, de vous raconter mes histoires de famille. Qu'est-ce que +cela peut vous faire à vous?... Allons, donnez-moi encore un peu de +cette eau-de-vie. Il faut que je me mette en train. En sortant d'ici je +vais à l'instruction publique, et, les huissiers n'y sont pas faciles à +dérider. C'est tous d'anciens professeurs. + +Je lui versai son eau-de-vie. Il commença à la déguster par petites fois, +d'un air attendri... Tout à coup, je ne sais quelle fantaisie le piquant, +il se leva, son verre à la main, promena un instant autour de lui sa tête +de vipère aveugle, avec le sourire aimable du monsieur qui va parler, +puis, d'une voix stridente, comme pour haranguer un banquet de deux +cents couverts: + +--Aux arts! Aux lettres! A la presse! + +Et le voilà parti sur un toast de dix minutes, la plus folle et la plus +merveilleuse improvisation qui soit jamais sortie de cette cervelle de +pitre. + +Figurez-vous une revue de fin d'année intitulée: le _Pavé des lettres +en_ 186*; nos assemblées soi-disant littéraires, nos papotages, nos +querelles, toutes les cocasseries d'un monde excentrique, fumier +d'encre, enfer sans grandeur, où l'on s'égorge, où l'on s'étripe, où +l'on se détrousse, où l'on parle intérêts et gros sous bien plus que +chez les bourgeois, ce qui n'empêche pas qu'on y meure de faim plus +qu'ailleurs; toutes nos lâchetés, toutes nos misères; le vieux baron +T... de la Tombola s'en allant faire «gna... gna... gna...» aux +Tuileries avec sa sébile et son habit barbeau; puis nos morts de +l'année, les enterrements à réclames, l'oraison funèbre de monsieur +le délégué toujours la même: «Cher et regretté! pauvre cher!» à un +malheureux dont on refuse de payer la tombe; et ceux qui se sont +suicidés, et ceux qui sont devenus fous; figurez-vous tout cela, +raconté, détaillé, gesticulé par un grimacier de génie, vous aurez alors +une idée de ce que fut l'improvisation de Bixiou. + + * * * * * + +Son toast fini, son verre bu, il me demanda l'heure et s'en alla, d'un +air farouche, sans me dire adieu... J'ignore comment les huissiers de +M. Duruy se trouvèrent de sa visite ce matin-là ; mais je sais bien que +jamais de ma vie je ne me suis senti si triste, si mal en train qu'après +le départ de ce terrible aveugle. Mon encrier m'écoeurait, ma plume +me faisait horreur, j'aurais voulu m'en aller loin, courir, voir des +arbres, sentir quelque chose de bon... Quelle haine, grand Dieu! que de +fiel! quel besoin de baver sur tout, de tout salir! Ah! le misérable... + +Et j'arpentais ma chambre avec fureur, croyant toujours entendre le +ricanement de dégoût qu'il avait eu en me parlant de sa fille. + +Tout à coup, près de la chaise où l'aveugle s'était assis, je sentis +quelque chose rouler sous mon pied. En me baissant, je reconnus son +portefeuille, un gros portefeuille luisant, à coins cassés, qui ne le +quitte jamais et qu'il appelle en riant sa poche à venin. Cette poche, +dans notre monde, était aussi renommée que les fameux cartons de M. de +Girardin. On disait qu'il y avait des choses terribles là dedans... +L'occasion se présentait belle pour m'en assurer. Le vieux portefeuille, +trop gonflé, s'était crevé en tombant, et tous les papiers avaient roulé +sur le tapis; il me fallut les ramasser l'un après l'autre... + +Un paquet de lettres écrites sur du papier à fleurs, commençant toutes: +_Mon cher papa_, et signées: _Céline Bixiou des Enfants de Marie_. + +D'anciennes ordonnances pour des maladies d'enfants: croup, convulsions, +scarlatine, rougeole... (la pauvre petite n'en avait pas échappé une!) + +Enfin une grande enveloppe cachetée d'où sortaient, comme d'un bonnet de +fillette, deux ou trois crins jaunes tout frisées; et sur l'enveloppe, +en grosse écriture tremblée, une écriture d'aveugle: + +_Cheveux de Céline, coupés le 13 mai, le jour de son entrée là -bas_. + +Voilà ce qu'il y avait dans le portefeuille de Bixiou. + +Allons, Parisiens, vous êtes tous les mêmes. Le dégoût, l'ironie, un +rire infernal, des blagues féroces, et puis pour finir:... _Cheveux de +Céline coupés le 13 mai_. + + + +LA LÉGENDE DE L'HOMME A LA CERVELLE D'OR. + +A LA DAME QUI DEMANDE DES HISTOIRES GAIES. + + +En lisant votre lettre, madame, j'ai eu comme un remords. Je m'en suis +voulu de la couleur un peu trop demi-deuil de mes historiettes, et je +m'étais promis de vous offrir aujourd'hui quelque chose de joyeux, de +follement joyeux. + +Pourquoi serais-je triste, après tout? Je vis à mille lieues des +brouillards parisiens, sur une colline lumineuse, dans le pays des +tambourins et du vin muscat. Autour de chez moi tout n'est que soleil et +musique; j'ai des orchestres de culs-blancs, des orphéons de mésanges; +le matin, les courlis qui font: «Coureli! coureli!» à midi, les cigales, +puis les pâtres qui jouent du fifre, et les belles filles brunes qu'on +entend rire dans les vignes... En vérité, l'endroit est mal choisi pour +broyer du noir; je devrais plutôt expédier aux dames des poèmes couleur +de rose et des pleins paniers de contes galants. + +Eh bien, non! je suis encore trop près de Paris. Tous les jours, jusque +dans mes pins, il m'envoie les éclaboussures de ses tristesses... +A l'heure même où j'écris ces lignes, je viens d'apprendre la mort +misérable du pauvre Charles Barbara; et mon moulin en est tout en deuil. +Adieu les courlis et les cigales! Je n'ai plus le coeur à rien de +gai... Voilà pourquoi, madame, au lieu du joli conte badin que je +m'étais promis de vous faire, vous n'aurez encore aujourd'hui qu'une +légende mélancolique. + + * * * * * + +Il était une fois un homme qui avait une cervelle d'or; oui, madame, une +cervelle toute en or. Lorsqu'il vint au monde, les médecins pensaient +que cet enfant ne vivrait pas, tant sa tête était lourde et son crâne +démesuré. Il vécut cependant et grandit au soleil comme un beau plant +d'olivier; seulement sa grosse tête l'entraînait toujours, et c'était +pitié de le voir se cogner à tous les meubles en marchant... Il tombait +souvent. Un jour, il roula du haut d'un perron et vint donner du front +contre un degré de marbre, où son crâne sonna comme un lingot. On +le crut mort; mais, en le relevant, on ne lui trouva qu'une légère +blessure, avec deux ou trois gouttelettes d'or caillées dans ses cheveux +blonds. C'est ainsi que les parents apprirent que l'enfant avait une +cervelle en or. + +La chose fut tenue secrète; le pauvre petit lui-même ne se douta de +rien. De temps en temps, il demandait pourquoi on ne le laissait plus +courir devant la porte avec les garçonnets de la rue. + +--On vous volerait, mon beau trésor! lui répondait sa mère... + +Alors le petit avait grand'peur d'être volé; il retournait jouer tout +seul, sans rien dire, et se trimbalait lourdement d'une salle à +l'autre... + +A dix-huit ans seulement, ses parents lui révélèrent le don monstrueux +qu'il tenait du destin; et, comme ils l'avaient élevé et nourri +jusque-là , ils lui demandèrent en retour un peu de son or. L'enfant +n'hésita pas; sur l'heure même,--comment? par quels moyens? la légende +ne l'a pas dit,--il s'arracha du crâne un morceau d'or massif, un +morceau gros comme une noix, qu'il jeta fièrement sur les genoux de sa +mère... Puis tout ébloui des richesses qu'il portait dans la tête, fou +de désirs, ivre de sa puissance, il quitta la maison paternelle et s'en +alla par le monde en gaspillant son trésor. + + * * * * * + +Du train dont il menait sa vie, royalement, et semant l'or sans compter, +on aurait dit que sa cervelle était inépuisable... Elle s'épuisait +cependant, et à mesure on pouvait voir les yeux s'éteindre, la joue +devenir plus creuse. Un jour enfin, au matin d'une débauche folle, le +malheureux, resté seul parmi les débris du festin et les lustres qui +pâlissaient, s'épouvanta de l'énorme brèche qu'il avait déjà faite à son +lingot; il était temps de s'arrêter. + +Dès lors, ce fut une existence nouvelle. L'homme à la cervelle d'or s'en +alla vivre, à l'écart, du travail de ses mains, soupçonneux et craintif +comme un avare, fuyant les tentations, tâchant d'oublier lui-même ces +fatales richesses auxquelles il ne voulait plus toucher... Par malheur, +un ami l'avait suivi dans sa solitude, et cet ami connaissait son +secret. + +Une nuit, le pauvre homme fut réveillé en sursaut par une douleur à la +tête, une effroyable douleur; il se dressa éperdu, et vit, dans un rayon +de lune, l'ami qui fuyait en cachant quelque chose sous son manteau... + +Encore un peu de cervelle qu'on lui emportait!... + +A quelque temps de là , l'homme à la cervelle d'or devint amoureux, et +cette fois tout fut fini... Il aimait du meilleur de son âme une petite +femme blonde, qui l'aimait bien aussi, mais qui préférait encore les +pompons, les plumes blanches et les jolis glands mordorés battant le +long des bottines. + +Entre les mains de cette mignonne créature,--moitié oiseau, moitié +poupée,--les piécettes d'or fondaient que c'était un plaisir. Elle avait +tous les caprices; et lui ne savait jamais dire non; même, de peur de la +peiner, il lui cacha jusqu'au bout le triste secret de sa fortune. + +--Nous sommes donc bien riches? disait-elle. + +Le pauvre homme répondait: + +--Oh! oui... bien riches! + +Et il souriait avec amour au petit oiseau bleu qui lui mangeait le crâne +innocemment. Quelquefois cependant la peur le prenait, il avait des +envies d'être avare; mais alors la petite femme venait vers lui en +sautillant, et lui disait: + +--Mon mari, qui êtes si riche! achetez-moi quelque chose de bien +cher... + +Et il lui achetait quelque chose de bien cher. + +Cela dura ainsi pendant deux ans; puis, un matin, la petite femme +mourut, sans qu'on sût pourquoi, comme un oiseau... Le trésor touchait +à sa fin; avec ce qui lui en restait, le veuf fit faire à sa chère morte +un bel enterrement. Cloches à toute volée, lourds carrosses tendus de +noir, chevaux empanachés, larmes d'argent dans le velours, rien ne lui +parut trop beau. Que lui importait son or maintenant?... Il en donna +pour l'église, pour les porteurs, pour les revendeuses d'immortelles; il +en donna partout, sans marchander... Aussi, en sortant du cimetière, il +ne lui restait presque plus rien de cette cervelle merveilleuse, à peine +quelques parcelles aux parois du crâne. + +Alors on le vit s'en aller dans les rues, l'air égaré, les mains en +avant, trébuchant comme un homme ivre. Le soir, à l'heure où les bazars +s'illuminent, il s'arrêta devant une large vitrine dans laquelle tout +un fouillis d'étoffes et de parures reluisait aux lumières, et resta là +longtemps à regarder deux bottines de satin bleu bordées de duvet de +cygne. «Je sais quelqu'un à qui ces bottines feraient bien plaisir,» se +disait-il en souriant; et, ne se souvenant déjà plus que la petite femme +était morte, il entra pour les acheter. + +Du fond de son arrière-boutique, la marchande entendit un grand +cri; elle accourut et recula de peur en voyant un homme debout, qui +s'accotait au comptoir et la regardait douloureusement d'un air hébété. +Il tenait d'une main les bottines bleues à bordure de cygne, et +présentait l'autre main toute sanglante, avec des raclures d'or au bout +des ongles. + +Telle est, madame, la légende de l'homme à la cervelle d'or. + + * * * * * + +Malgré ses airs de conte fantastique, cette légende est vraie d'un bout +à l'autre... Il y a par le monde de pauvres gens qui sont condamnés à +vivre de leur cerveau, et payent en bel or fin, avec leur moelle et leur +substance, les moindres choses de la vie. C'est pour eux une douleur de +chaque jour; et puis, quand ils sont las de souffrir... + + + +LE POÈTE MISTRAL. + + +Dimanche dernier, en me levant, j'ai cru me réveiller rue du +Faubourg-Montmartre. Il pleuvait, le ciel était gris, le moulin triste. +J'ai eu peur de passer chez moi cette froide journée de pluie, et tout +de suite l'envie m'est venue d'aller me réchauffer un brin auprès de +Frédéric Mistral, ce grand poète qui vit à trois lieues de mes pins, +dans son petit village de Maillane. + +Sitôt pensé, sitôt parti: une trique en bois de myrte, mon Montaigne, +une couverture, et en route! + +Personne aux champs... Notre belle Provence catholique laisse la +terre se reposer le dimanche... Les chiens seuls au logis, les fermes +closes... De loin en loin, une charrette de roulier avec sa bâche +ruisselante, une vieille encapuchonnée dans sa mante feuille morte, des +mules en tenue de gala, housse de sparterie bleue et blanche, pompons +rouge, grelots d'argent,--emportant au petit trot toute une carriole de +gens de _mas_ qui vont à la messe; puis, là -bas, à travers la brume, une +barque sur la _roubine_ et un pêcheur debout qui lance son épervier... + +Pas moyen de lire en route ce jour-là . La pluie tombait par torrents, et +la tramontane vous la jetait à pleins seaux dans la figure... Je fis +le chemin tout d'une haleine, et enfin, après trois heures de marche, +j'aperçus devant moi les petits bois de cyprès au milieu desquels le +pays de Maillane s'abrite de peur du vent. + +Pas un chat dans les rues du village; tout le monde était à la +grand'messe. Quand je passai devant l'église, le serpent ronflait, et je +vis les cierges reluire à travers les vitres de couleur. + +Le logis du poète est à l'extrémité du pays; c'est la dernière maison +à main gauche, sur la route de Saint-Remy,--une maisonnette à un étage +avec un jardin devant... J'entre doucement... Personne! La porte du +salon est fermée, mais j'entends derrière quelqu'un qui marche et qui +parle à haute voix... Ce pas et cette voix me sont bien connus... Je +m'arrête un moment dans le petit couloir peint à la chaux, la main +sur le bouton de la porte, très ému. Le coeur me bat.--Il est là . Il +travaille... Faut-il attendre que la strophe soit finie?... Ma foi! +tant pis, entrons. + + * * * * * + +Ah! Parisiens, lorsque le poète de Maillane est venu chez vous montrer +Paris à sa Mireille, et que vous l'avez vu dans vos salons, ce Chactas +en habit de ville, avec un col droit et un grand chapeau qui le gênait +autant que sa gloire, vous avez cru que c'était là Mistral... Non, ce +n'était pas lui. Il n'y a qu'un Mistral au monde, celui que j'ai surpris +dimanche dernier dans son village, le chaperon de feutre sur l'oreille, +sans gilet, en jaquette, sa rouge taillole catalane autour des reins, +l'oeil allumé, le feu de l'inspiration aux pommettes, superbe avec un +bon sourire, élégant comme un pâtre grec, et marchant à grands pas, les +mains dans ses poches, en faisant des vers... + +--Comment! c'est toi? cria Mistral en me sautant au cou; la bonne idée +que tu as eue de venir!... Tout juste aujourd'hui, c'est la fête de +Maillane. Nous avons la musique d'Avignon, les taureaux, la procession, +la farandole, ce sera magnifique... La mère va rentrer de la messe; +nous déjeunons, et puis, zou! nous allons voir danser les jolies +filles... + +Pendant qu'il me parlait, je regardais avec émotion ce petit salon à +tapisserie claire, que je n'avais pas vu depuis si longtemps, et où j'ai +passé déjà de si belles heures. Rien n'était changé. Toujours le canapé +à carreaux jaunes, les deux fauteuils de paille, la Vénus sans bras et +la Vénus d'Arles sur la cheminée, le portrait du poète par Hébert, sa +photographie par Etienne Garjat, et, dans un coin, près de la fenêtre, +le bureau,--un pauvre petit bureau de receveur d'enregistrement,--tout +chargé de vieux bouquins et de dictionnaires. Au milieu de ce bureau, +j'aperçus un gros cahier ouvert... C'était _Calendal_, le nouveau poème +de Frédéric Mistral, qui doit paraître à la fin de cette année le jour +de Noël. Ce poème, Mistral y travaille depuis sept ans, et voilà près +de six mois qu'il en a écrit le dernier vers; pourtant, il n'ose s'en +séparer encore. Vous comprenez, on a toujours une strophe à polir, une +rime plus sonore à trouver... Mistral a beau écrire en provençal, il +travaille ses vers comme si tout le monde devait les lire dans la langue +et lui tenir compte de ses efforts de bon ouvrier... Oh! le brave +poète, et que c'est bien Mistral dont Montaigne aurait pu dire: +_Souvienne-vous de celuy à qui, comme on demandoit à quoy faire il se +peinoit si fort en un art qui ne pouvoit venir à la cognoissance de +guère des gens, «J'en ay assez de peu, répondit-il. J'en ay assez d'un. +J'en ay assez de pas un.»_ + + * * * * * + +Je tenais le cahier de _Calendal_ entre mes mains, et je le feuilletais, +plein d'émotion... Tout à coup une musique de fifres et de tambourins +éclate dans la rue, devant la fenêtre, et voilà mon Mistral qui court à +l'armoire, en tire des verres, des bouteilles, traîne la table au milieu +du salon, et ouvre la porte aux musiciens en me disant: + +--Ne ris pas... Ils viennent me donner l'aubade... je suis conseiller +municipal. + +La petite pièce se remplit de monde. On pose les tambourins sur les +chaises, la vieille bannière dans un coin; et le vin cuit circule. Puis +quand on a vidé quelques bouteilles à la santé de M. Frédéric, qu'on a +causé gravement de la fête, si la farandole sera aussi belle que l'an +dernier, si les taureaux se comporteront bien, les musiciens se retirent +et vont donner l'aubade chez les autres conseillers. A ce moment, la +mère de Mistral arrive. + +En un tour de main la table est dressée: un beau linge blanc et deux +couverts. Je connais les usages de la maison; je sais que lorsque +Mistral a du monde, sa mère ne se met pas à table... La pauvre vieille +femme ne connaît que son provençal et se sentirait mal à l'aise pour +causer avec des Français... D'ailleurs, on a besoin d'elle à la +cuisine. + +Dieu! le joli repas que j'ai fait ce matin-là :--un morceau de chevreau +rôti, du fromage de montagne, de la confiture de moût, des figues, des +raisins muscats. Le tout arrosé de ce bon châteauneuf des papes qui a +une si belle couleur rose dans les verres... + +Au dessert, je vais chercher le cahier de poème, et je l'apporte sur la +table devant Mistral. + +--Nous avions dit que nous sortirions, fait le poète en souriant. + +--Non! non!... _Calendal! Calendal!_ + +Mistral se résigne, et de sa voix musicale et douce, en battant la +mesure de ses vers avec la main, il entame le premier chant: + +_--D'une fille folle d'amour,--à présent que j'ai dit la triste +aventure,--je chanterai, si Dieu veut, un enfant de Cassis,--un pauvre +petit pêcheur d'anchois..._ + +Au dehors, les cloches sonnaient les vêpres, les pétards éclataient sur +la place, les fifres passaient et repassaient dans les rues avec les +tambourins. Les taureaux de Camargue, qu'on menait courir, mugissaient. + +Moi, les coudes sur la nappe, des larmes dans les yeux, j'écoutais +l'histoire du petit pêcheur provençal. + + * * * * * + +Calendal n'était qu'un pêcheur; l'amour en fait un héros... Pour gagner +le coeur de sa mie,--la belle Estérelle,--il entreprend des choses +miraculeuses, et les douze travaux d'Hercule ne sont rien à côté des +siens. + +Une fois, s'étant mis en tête d'être riche, il a inventé de formidables +engins de pêche, et ramène au port tout le poisson de la mer. Une autre +fois, c'est un terrible bandit des gorges d'Ollioules, le comte Sévéran, +qu'il va relancer jusque dans son aire, parmi ses coupe-jarrets et ses +concubines... Quel rude gars que ce petit Calendal! Un jour, à la +Sainte-Baume, il rencontre deux partis de compagnons venus là pour vider +leur querelle à grands coups de compas sur la tombe de maître Jacques, +un Provençal qui a fait la charpente du temple de Salomon, s'il +vous plaît. Calendal se jette au milieu de la tuerie, et apaise les +compagnons en leur parlant... + +Des entreprises surhumaines!... Il y avait là -haut, dans les rochers +de Lure, une forêt de cèdres inaccessibles, où jamais bûcheron n'osa +monter. Calendal y va, lui. Il s'y installe tout seul pendant trente +jours. Pendant trente jours, on entend le bruit de sa hache qui sonne +en s'enfonçant dans les troncs. La forêt crie; l'un après l'autre, les +vieux arbres géants tombent et roulent au fond des abîmes et quand +Calendal redescend, il ne reste plus un cèdre sur la montagne... + +Enfin en récompense de tant d'exploits, le pêcheur d'anchois obtient +l'amour d'Estérelle, et il est nommé consul par les habitants de Cassis. +Voilà l'histoire de Calendal... Mais qu'importe Calendal? Ce qu'il y a +avant tout dans le poème, c'est la Provence,--la Provence de la mer, la +Provence de la montagne,--avec son histoire, ses moeurs, ses légendes, +ses paysages, tout un peuple naïf et libre qui a trouvé son grand poète +avant de mourir... Et maintenant, tracez des chemins de fer, plantez +des poteaux à télégraphes, chassez la langue provençale des écoles! La +Provence vivra éternellement dans _Mireille_ et dans _Calendal._ + + * * * * * + +--Assez de poésie! dit Mistral en fermant son cahier. Il faut aller voir +la fête. + +Nous sortîmes; tout le village était dans les rues; un grand coup de +bise avait balayé le ciel, et le ciel reluisait joyeusement sur les +toits rouges mouillés de pluie. Nous arrivâmes à temps pour voir rentrer +la procession. Ce fut pendant une heure un interminable défilé de +pénitents en cagoule, pénitents blancs, pénitents bleus, pénitents gris, +confréries de filles voilées, bannières roses à fleurs d'or, grands +saints de bois dédorés portés à quatre épaules, saintes de faïence +coloriées comme des idoles avec de gros bouquets à la main, chapes, +ostensoirs, dais de velours vert, crucifix encadrés de soie blanche, +tout cela ondulant au vent dans la lumière des cierges et du soleil, au +milieu des psaumes, des litanies, et des cloches qui sonnaient à toute +volée. + +La procession finie, les saints remisés dans leurs chapelles, nous +allâmes voir les taureaux, puis les jeux sur l'aire, les luttes +d'hommes, les trois sauts, l'étrangle-chat, le jeu de l'outre, et tout +le joli train des fêtes de Provence... La nuit tombait quand nous +rentrâmes à Maillane. Sur la place, devant le petit café où Mistral va +faire, le soir, sa partie avec son ami Zidore, on avait allumé un grand +feu de joie... La farandole s'organisait. Des lanternes de papier +découpé s'allumaient partout dans l'ombre; la jeunesse prenait place; et +bientôt, sur un appel des tambourins, commença autour de la flamme une +ronde folle, bruyante, qui devait durer toute la nuit. + + * * * * * + +Après souper, trop las pour courir encore, nous montâmes dans la chambre +de Mistral. C'est une modeste chambre de paysan, avec deux grands lits. +Les murs n'ont pas de papier; les solives du plafond se voient... Il y +a quatre ans, lorsque l'Académie donna à l'auteur de _Mireille_ le prix +de trois mille francs, Mme Mistral eut une idée. + +--Si nous faisions tapisser et plafonner ta chambre? dit-elle à son +fils. + +--Non! non! répondit Mistral... Ça, c'est l'argent des poètes, on n'y +touche pas. + +Et la chambre est restée toute nue; mais tant que l'argent des poètes +a duré, ceux qui ont frappé chez Mistral ont toujours trouvé sa bourse +ouverte... + +J'avais emporté le cahier de _Calendal_ dans la chambre, et je voulus +m'en faire lire encore un passage avant de m'endormir. Mistral choisit +l'épisode des faïences. Le voici en quelques mots: + +C'est dans un grand repas je ne sais où. On apporte sur la table un +magnifique service en faïence de Moustiers. Au fond de chaque assiette, +dessiné en bleu dans l'émail, il y a un sujet provençal; toute +l'histoire du pays tient là dedans. Aussi il faut voir avec quel amour +sont décrites ces belles faïences; une strophe pour chaque assiette, +autant de petits poèmes d'un travail naïf et savant, achevés comme un +tableautin de Théocrite. + +Tandis que Mistral me disait ses vers dans cette belle langue +provençale, plus qu'aux trois quarts latine, que les reines ont parlée +autrefois et que maintenant nos pâtres seuls comprennent, j'admirais cet +homme au dedans de moi, et, songeant à l'état de ruine où il a trouvé sa +langue maternelle et ce qu'il en a fait, je me figurais un de ces vieux +palais des princes des Baux comme on en voit dans les Alpilles: plus de +toits, plus de balustres aux perrons, plus de vitraux aux fenêtres, +le trèfle des ogives cassé, le blason des portes mangé de mousse, des +poules picorant dans la cour d'honneur, des porcs vautrés sous les fines +colonnettes des galeries, l'âne broutant dans la chapelle où l'herbe +pousse, des pigeons venant boire aux grands bénitiers remplis d'eau de +pluie, et enfin, parmi ces décombres, deux ou trois familles de paysans +qui se sont bâti des huttes dans les flancs du vieux palais. + +Puis, voilà qu'un beau jour le fils d'un de ces paysans s'éprend de ces +grandes ruines et s'indigne de les voir ainsi profanées; vite, vite, il +chasse le bétail hors de la cour d'honneur; et, les fées lui venant +en aide, à lui tout seul il reconstruit le grand escalier, remet des +boiseries aux murs, des vitraux aux fenêtres, relève les tours, redore +la salle du trône, et met sur pied le vaste palais d'autre temps, où +logèrent des papes et des impératrices. + +Ce palais restauré, c'est la langue provençale. + +Ce fils de paysan, c'est Mistral. + + + +LES TROIS MESSES BASSES. + + +CONTE DE NOËL. + +I + + +--Deux dindes truffées, Garrigou?... + +--Oui, mon révérend, deux dindes magnifiques bourrées de truffes. J'en +sais quelque chose, puisque c'est moi qui ai aidé à les remplir. On +aurait dit que leur peau allait craquer en rôtissant, tellement elle +était tendue... + +--Jésus-Maria! moi qui aime tant les truffes!... Donne-moi vite mon +surplis, Garrigou... Et avec les dindes, qu'est-ce que tu as encore +aperçu à la cuisine?... + +--Oh! toutes sortes de bonnes choses... Depuis midi nous n'avons fait +que plumer des faisans, des huppes, des gelinottes, des coqs de bruyère. +La plume en volait partout... Puis de l'étang on a apporté des anguilles, +des carpes dorées, des truites, des... + +--Grosses comment, les truites, Garrigou? + +--Grosses comme ça, mon révérend... Énormes!... + +--Oh! Dieu! il me semble que je les vois... As-tu mis le vin dans les +burettes? + +--Oui, mon révérend, j'ai mis le vin dans les burettes... Mais dame! il +ne vaut pas celui que vous boirez tout à l'heure en sortant de la messe +de minuit. Si vous voyiez cela dans la salle à manger du château, toutes +ces carafes qui flambent pleines de vins de toutes les couleurs... +Et la vaisselle d'argent, les surtouts ciselés, les fleurs, les +candélabres!... Jamais il ne se sera vu un réveillon pareil. Monsieur le +marquis a invité tous les seigneurs du voisinage. Vous serez au moins +quarante à table, sans compter le bailli ni le tabellion... Ah! vous +êtes bien heureux d'en être, mon révérend!... Rien que d'avoir flairé +ces belles dindes, l'odeur des truffes me suit partout... Meuh!... + +--Allons, allons, mon enfant. Gardons-nous du péché de gourmandise, +surtout la nuit de la Nativité... Va bien vite allumer les cierges et +sonner le premier coup de la messe; car voilà que minuit est proche, et +il ne faut pas nous mettre en retard... + +Cette conversation se tenait une nuit de Noël de l'an de grâce mil +six cent et tant, entre le révérend dom Balaguère, ancien prieur des +Barnabites, présentement chapelain gagé des sires de Trinquelage, et son +petit clerc Garrigou, ou du moins ce qu'il croyait être le petit clerc +Garrigou, car vous saurez que le diable, ce soir-là , avait pris la face +ronde et les traits indécis du jeune sacristain pour mieux induire le +révérend père en tentation et lui faire commettre un épouvantable péché +de gourmandise. Donc, pendant que le soi-disant Garrigou (hum! +hum!) faisait à tour de bras carillonner les cloches de la chapelle +seigneuriale. Le révérend achevait de revêtir sa chasuble dans la +petite sacristie du château; et, l'esprit déjà troublé par toutes ces +descriptions gastronomiques, il se répétait à lui-même en s'habillant: + +--Des dindes rôties... des carpes dorées... des truites grosses comme +ça!... + +Dehors, le vent de la nuit soufflait en éparpillant la musique des +cloches, et, à mesure, des lumières apparaissaient dans l'ombre aux +flancs du mont Ventoux, en haut duquel s'élevaient les vieilles tours de +Trinquelage. C'étaient des familles de métayers qui venaient entendre +la messe de minuit au château. Ils grimpaient la côte en chantant par +groupes de cinq ou six, le père en avant, la lanterne en main, les +femmes enveloppées dans leurs grandes mantes brunes où les enfants se +serraient et s'abritaient. Malgré l'heure et le froid, tout ce brave +peuple marchait allègrement, soutenu par l'idée qu'au sortir de la messe +il y aurait, comme tous les ans, table mise pour eux en bas dans les +cuisines. De temps en temps, sur la rude montée, le carrosse d'un +seigneur précédé de porteurs de torches, faisait miroiter ses glaces au +clair de lune, ou bien une mule trottait en agitant ses sonnailles, et +à la lueur des falots enveloppés de brume, les métayers reconnaissaient +leur bailli et le saluaient au passage: + +--Bonsoir, bonsoir, maître Arnoton! + +--Bonsoir, bonsoir, mes enfants! + +La nuit était claire, les étoiles avivées de froid; la bise piquait, et +un fin grésil, glissant sur les vêtements sans les mouiller, gardait +fidèlement la tradition des Noëls blancs de neige. Tout en haut de la +côte, le château apparaissait comme le but, avec sa masse énorme de +tours, de pignons, le clocher de sa chapelle montant dans le ciel bleu +noir, et une foule de petites lumières qui clignotaient, allaient, +venaient, s'agitaient à toutes les fenêtres, et ressemblaient, sur le +fond sombre du bâtiment, aux étincelles courant dans des cendres de +papier brûlé... Passé le pont-levis et la poterne, il fallait, pour se +rendre à la chapelle, traverser la première cour, pleine de carrosses, +de valets, de chaises à porteurs, toute claire du feu des torches et de +la flambée des cuisines. On entendait le tintement des tournebroches, le +fracas des casseroles, le choc des cristaux et de l'argenterie remués +dans les apprêts d'un repas; par là -dessus, une vapeur tiède, qui +sentait bon les chairs rôties et les herbes fortes des sauces +compliquées, faisait dire aux métayers comme au chapelain, comme au +bailli, comme à tout le monde: + +--Quel bon réveillon nous allons faire après la messe! + + +II + + +Drelindin din!... Drelindin din!... + +C'est la messe de minuit qui commence. Dans la chapelle du château, une +cathédrale en miniature, aux arceaux entrecroisés, aux boiseries de +chêne, montant jusqu'à hauteur des murs, les tapisseries ont été +tendues, tous les cierges allumés. Et que de monde! Et que de +toilettes! Voici d'abord, assis dans les stalles sculptées qui +entourent le choeur, le sire de Trinquelage, en habit de taffetas +saumon, et près de lui tous les nobles seigneurs invités. En face, sur +des prie-Dieu garnis de velours, ont pris place la vieille marquise +douairière dans sa robe de brocart couleur de feu et la jeune dame de +Trinquelage, coiffée d'une haute tour de dentelle gaufrée à la dernière +mode de la cour de France. Plus bas on voit, vêtus de noir avec de +vastes perruques en pointe et des visages rasés, le bailli Thomas +Arnoton et le tabellion maître Ambroy, deux notes graves parmi les soies +voyantes et les damas brochés. Puis viennent les gras majordomes, les +pages, les piqueurs, les intendants, dame Barbe, toutes ses clefs +pendues sur le côté à un clavier d'argent fin. Au fond, sur les bancs, +c'est le bas office, les servantes, les métayers avec leurs familles; +et enfin, là -bas, tout contre la porte qu'ils entr'ouvrent et referment +discrètement, messieurs les marmitons qui viennent entre deux sauces +prendre un petit air de messe et apporter une odeur de réveillon dans +l'église toute en fête et tiède de tant de cierges allumés. + +Est-ce la vue de ces petites barrettes blanches qui donne des +distractions à l'officiant? Ne serait-ce pas plutôt la sonnette de +Garrigou, cette enragée petite sonnette qui s'agite au pied de l'autel +avec une précipitation infernale et semble dire tout le temps: + +--Dépêchons-nous, dépêchons-nous... Plus tôt nous aurons fini, plus tôt +nous serons à table. + +Le fait est que chaque fois qu'elle tinte, cette sonnette du diable, le +chapelain oublie sa messe et ne pense plus qu'au réveillon. Il se figure +les cuisiniers en rumeur, les fourneaux où brûle un feu de forge, la +buée qui monte des couvercles entr'ouverts, et dans cette buée deux +dindes magnifiques, bourrées, tendues, marbrées de truffes... + +Ou bien encore il voit passer des files de pages portant des plats +enveloppés de vapeurs tentantes, et avec eux il entre dans la grande +salle déjà prête pour le festin. O délices! voilà l'immense table toute +chargée et flamboyante, les paons habillés de leurs plumes, les faisans +écartant leurs ailes mordorées, les flacons couleur de rubis, les +pyramides de fruits éclatants parmi les branches vertes, et ces +merveilleux poissons dont parlait Garrigou (ah! bien oui, Garrigou!) +étalés sur un lit de fenouil, l'écaille nacrée comme s'ils sortaient +de l'eau, avec un bouquet d'herbes odorantes dans leurs narines de +monstres. Si vive est la vision de ces merveilles, qu'il semble à dom +Balaguère que tous ces plats mirifiques sont servis devant lui sur +les broderies de la nappe d'autel, et deux ou trois fois, au lieu de +_Dominus vobiscum!_ il se surprend à dire le _Benedicite_. A part +ces légères méprises, le digne homme débite son office très +consciencieusement, sans passer une ligne, sans omettre une génuflexion; +et tout marche assez bien jusqu'à la fin de la première messe; car vous +savez que le jour de Noël le même officiant doit célébrer trois messes +consécutives. + +--Et d'une! se dit le chapelain avec un soupir de soulagement; puis, +sans perdre une minute, il fait signe à son clerc ou celui qu'il croit +être son clerc, et... + +Drelindin din!... Drelindin din! + +C'est la seconde messe qui commence, et avec elle commence aussi le +péché de dom Balaguère. + +--Vite, vite, dépêchons-nous, lui crie de sa petite voix aigrelette +la sonnette de Garrigou, et cette fois le malheureux officiant, tout +abandonné au démon de gourmandise, se rue sur le missel et dévore les +pages avec l'avidité de son appétit en surexcitation. Frénétiquement il +se baisse, se relève, esquisse les signes de croix, les génuflexions, +raccourcit tous ses gestes pour avoir plus tôt fini. A peine s'il étend +ses bras à l'Évangile, s'il frappe sa poitrine au _Confiteor_. Entre le +clerc et lui c'est à qui bredouillera le plus vite. Versets et répons se +précipitent, se bousculent. Les mots à moitié prononcés, sans ouvrir +la bouche, ce qui prendrait trop de temps, s'achèvent en murmures +incompréhensibles. + +_Oremus ps... ps... ps..._ + +_Mea culpa...pa...pa..._ + +Pareils à des vendangeurs pressés foulant le raisin de la cuve, tous +deux barbotent dans le latin de la messe, en envoyant des éclaboussures +de tous les côtés. + +_Dom... scum!..._ dit Balaguère. + +_... Stutuo!..._ répond Garrigou; et tout le temps la damnée petite +sonnette est là qui tinte à leurs oreilles, comme ces grelots qu'on met +aux chevaux de poste pour les faire galoper à la grande vitesse. Pensez +que de ce train-là une messe basse est vite expédiée. + +--Et de deux! dit le chapelain tout essoufflé; puis sans prendre le +temps de respirer, rouge, suant, il dégringole les marches de l'autel +et... + +Drelindin din!... Drelindin din!... + +C'est la troisième messe qui commence. Il n'y a plus que quelques pas +à faire pour arriver à la salle à manger; mais, hélas! à mesure que +le réveillon approche, l'infortuné Balaguère se sent pris d'une folie +d'impatience et de gourmandise. Sa vision s'accentue, les carpes dorées, +les dindes rôties, sont là , là ... Il les touche;... il les... Oh! +Dieu!... Les plats fument, les vins embaument; et secouant son grelot +enragé, la petite sonnette lui crie: + +--Vite, vite, encore plus vite!... + +Mais comment pourrait-il aller plus vite? Ses lèvres remuent à peine. Il +ne prononce plus les mots... A moins de tricher tout à fait le bon +Dieu et de lui escamoter sa messe... Et c'est ce qu'il fait, le +malheureux!... De tentation en tentation il commence par sauter un +verset, puis deux. Puis l'épître est trop longue, il ne la finit pas, +effleure l'évangile, passe devant le _Credo_ sans entrer, saute le +_Pater_, salue de loin la préface, et par bonds et par élans se +précipite ainsi dans la damnation éternelle, toujours suivi de l'infâme +Garrigou (_vade rétro, Satanas!_) qui le seconde avec une merveilleuse +entente, lui relève sa chasuble, tourne les feuillets deux par deux, +bouscule les pupitres, renverse les burettes, et sans cesse secoue la +petite sonnette de plus en plus fort, de plus en plus vite. + +Il faut voir la figure effarée que font tous les assistants! Obligés de +suivre à la mimique du prêtre cette messe dont ils n'entendent pas un +mot, les uns se lèvent quand les autres s'agenouillent, s'asseyent quand +les autres sont debout; et toutes les phases de ce singulier office se +confondent sur les bancs dans une foule d'attitudes diverses. L'étoile +de Noël en route dans les chemins du ciel, là -bas, vers la petite +étable, pâlit d'épouvanté en voyant cette confusion... + +--L'abbé va trop vite... On ne peut pas suivre, murmure la vieille +douairière en agitant sa coiffe avec égarement. + +Maître Arnoton, ses grandes lunettes d'acier sur le nez, cherche dans +son paroissien où diantre on peut bien en être. Mais au fond, tous ces +braves gens, qui eux aussi pensent à réveillonner, ne sont pas fâchés +que la messe aille ce train de poste; et quand dom Balaguère, la figure +rayonnante, se tourne vers l'assistance en criant de toutes ses forces: +_Ite, missa est_, il n'y a qu'une voix dans la chapelle pour lui +répondre un _Deo gratias_ si joyeux, si entraînant, qu'on se croirait +déjà à table au premier toast du réveillon. + + +III + + +Cinq minutes après, la foule des seigneurs s'asseyait dans la grande +salle, le chapelain au milieu d'eux. Le château, illuminé de haut en +bas, retentissait de chants, de cris, de rires, de rumeurs; et le +vénérable dom Balaguère plantait sa fourchette dans une aile de +gelinotte, noyant le remords de son péché sous des flots de vin du pape +et de bons jus de viandes. Tant il but et mangea, le pauvre saint +homme, qu'il mourut dans la nuit d'une terrible attaque, sans avoir eu +seulement le temps de se repentir; puis, au matin, il arriva dans le +ciel encore tout en rumeur des fêtes de la nuit, et je vous laisse à +penser comme il y fut reçu. + +--Retire-toi de mes yeux, mauvais chrétien! lui dit le souverain Juge, +notre maître à tous. Ta faute est assez grande pour effacer toute une +vie de vertu... Ah! tu m'as volé une messe de nuit... Eh bien! tu m'en +payeras trois cents en place, et tu n'entreras en paradis que quand tu +auras célébré dans ta propre chapelle ces trois cents messes de Noël en +présence de tous ceux qui ont péché par ta faute et avec toi... + +...Et voilà la vraie légende de dom Balaguère comme on la raconte au +pays des olives. Aujourd'hui le château de Trinquelage n'existe plus, +mais la chapelle se tient encore droite tout en haut du mont Ventoux, +dans un bouquet de chênes verts. Le vent fait battre sa porte disjointe, +l'herbe encombre le seuil; il y a des nids aux angles de l'autel et dans +l'embrasure des hautes croisées dont les vitraux coloriés ont disparu +depuis longtemps. Cependant il paraît que tous les ans, à Noël, une +lumière surnaturelle erre parmi ces ruines, et qu'en allant aux messes +et aux réveillons, les paysans aperçoivent ce spectre de chapelle +éclairé de cierges invisibles qui brûlent au grand air, même sous la +neige et le vent. Vous en rirez si vous voulez, mais un vigneron de +l'endroit, nommé Garrigue, sans doute un descendant de Garrigou, m'a +affirmé qu'un soir de Noël, se trouvant un peu en ribote, il s'était +perdu dans la montagne du côté de Trinquelage; et voici ce qu'il avait +vu... Jusqu'à onze heures, rien. Tout était silencieux, éteint, +inanimé. Soudain, vers minuit, un carillon sonna tout en haut du +clocher, un vieux, vieux carillon qui avait l'air d'être à dix lieues. +Bientôt, dans le chemin qui monte, Garrigue vit trembler des feux, +s'agiter des ombres indécises. Sous le porche de la chapelle, on +marchait, on chuchotait: + +--Bonsoir, maître Arnoton! + +--Bonsoir, bonsoir, mes enfants!... + +Quand tout le monde fut entré, mon vigneron, qui était très brave, +s'approcha doucement, et regardant par la porte cassée eut un singulier +spectacle. Tous ces gens qu'il avait vus passer étaient rangés autour +du choeur, dans la nef en ruine, comme si les anciens bancs existaient +encore. De belles dames en brocart avec des coiffes de dentelle, des +seigneurs chamarrés du haut en bas, des paysans en jaquettes fleuries +ainsi qu'en avaient nos grands-pères, tous l'air vieux, fané, +poussiéreux, fatigué. De temps en temps, des oiseaux de nuit, hôtes +habituels de la chapelle, réveillés par toutes ces lumières, venaient +rôder autour des cierges dont la flamme montait droite et vague comme si +elle avait brûlé derrière une gaze; et ce qui amusait beaucoup Garrigue, +c'était un certain personnage à grandes lunettes d'acier, qui secouait à +chaque instant sa haute perruque noire sur laquelle un de ces oiseaux se +tenait droit tout empêtré en battant silencieusement des ailes... + +Dans le fond, un petit vieillard de taille enfantine, à genoux au milieu +du choeur, agitait désespérément une sonnette sans grelot et sans voix, +pendant qu'un prêtre, habillé de vieil or, allait, venait devant l'autel +en récitant des oraisons dont on n'entendait pas un mot... Bien sûr +c'était dom Balaguère, en train de dire sa troisième messe basse. + + + +LES ORANGES. + +FANTAISIE. + + +A Paris, les oranges ont l'air triste de fruits tombés ramassés sous +l'arbre. A l'heure où elles vous arrivent, en plein hiver pluvieux et +froid, leur écorce éclatante, leur parfum exagéré dans ces pays de +saveurs tranquilles, leur donnent un aspect étrange, un peu bohémien. +Par les soirées brumeuses, elles longent tristement les trottoirs, +entassées dans leurs petites charrettes ambulantes, à la lueur sourde +d'une lanterne en papier rouge. Un cri monotone et grêle les escorte, +perdu dans le roulement des voitures, le fracas des omnibus: + +--A deux sous la Valence! + +Pour les trois quarts des Parisiens, ce fruit cueilli au loin, banal +dans sa rondeur, où l'arbre n'a rien laissé qu'une mince attache verte, +tient de la sucrerie, de la confiserie. Le papier de soie qui l'entoure, +les fêtes qu'il accompagne, contribuent à cette impression. Aux +approches de janvier surtout, les milliers d'oranges disséminées par les +rues, toutes ces écorces traînant dans la boue du ruisseau, font songer +à quelque arbre de Noël gigantesque qui secouerait sur Paris ses +branches chargées de fruits factices. Pas un coin où on ne les +rencontre. A la vitrine claire des étalages, choisies et parées; à la +porte des prisons et des hospices, parmi les paquets de biscuits, les +tas de pommes; devant l'entrée des bals, des spectacles du dimanche. Et +leur parfum exquis se mêle à l'odeur du gaz, au bruit des crincrins, à +la poussière des banquettes du paradis. On en vient à oublier qu'il faut +des orangers pour produire les oranges, car pendant que le fruit +nous arrive directement du Midi à pleines caisses, l'arbre, taillé, +transformé, déguisé, de la serre chaude où il passe l'hiver, ne fait +qu'une courte apparition au plein air des jardins publics. + +Pour bien connaître les oranges, il faut les avoir vues chez elles, aux +îles Baléares, en Sardaigne, en Corse, en Algérie, dans l'air bleu doré, +l'atmosphère tiède de la Méditerranée. Je me rappelle un petit bois +d'orangers, aux portes de Blidah; c'est là qu'elles étaient belles! Dans +le feuillage sombre, lustré, vernissé, les fruits avaient l'éclat de +verres de couleur, et doraient l'air environnant avec cette auréole de +splendeur qui entoure les fleurs éclatantes. Çà et là des éclaircies +laissaient voir à travers les branches les remparts de la petite ville, +le minaret d'une mosquée, le dôme d'un marabout, et au-dessus l'énorme +masse de l'Atlas, verte à sa base, couronnée de neige comme d'une +fourrure blanche, avec des moutonnements, un flou de flocons tombés. + +Une nuit, pendant que j'étais là , je ne sais par quel phénomène ignoré +depuis trente ans cette zone de frimas et d'hiver se secoua sur la ville +endormie, et Blidah se réveilla transformée, poudrée à blanc. Dans cet +air algérien si léger, si pur, la neige semblait une poussière de nacre. +Elle avait des reflets de plumes de paon blanc. Le plus beau, c'était +le bois d'orangers. Les feuilles solides gardaient la neige intacte et +droite comme des sorbets sur des plateaux de laque, et tous les fruits +poudrés à frimas avaient une douceur splendide, un rayonnement discret +comme de l'or voilé de claires étoffes blanches. Cela donnait vaguement +l'impression d'une fête d'église, de soutanes rouges sous des robes de +dentelles, de dorures d'autel enveloppées de guipures... + +Mais mon meilleur souvenir d'oranges me vient encore de Barbicaglia, un +grand jardin auprès d'Ajaccio où j'allais faire la sieste aux heures +de chaleur. Ici les orangers, plus hauts, plus espacés qu'à Blidah, +descendaient jusqu'à la route, dont le jardin n'était séparé que par une +haie vive et un fossé. Tout de suite après, c'était la mer, l'immense +mer bleue... Quelles bonnes heures j'ai passées dans ce jardin! +Au-dessus de ma tête, les orangers en fleur et en fruit brûlaient leurs +parfums d'essences. De temps en temps, une orange mûre, détachée tout à +coup, tombait près de moi comme alourdie de chaleur, avec un bruit +mat, sans écho, sur la terre pleine. Je n'avais qu'à allonger la main. +C'étaient des fruits superbes, d'un rouge pourpre à l'intérieur. Ils +me paraissaient exquis, et puis l'horizon était si beau! Entre les +feuilles, la mer mettait des espaces bleus éblouissants comme des +morceaux de verre brisés qui miroitaient dans la brume de l'air. Avec +cela le mouvement du flot agitant l'atmosphère à de grandes distances, +ce murmure cadencé qui vous berce comme dans une barque invisible, la +chaleur, l'odeur des oranges... Ah! qu'on était bien pour dormir dans +le jardin de Barbicaglia! + +Quelquefois cependant, au meilleur moment de la sieste, des éclats de +tambour me réveillaient en sursaut. C'étaient de malheureux tapins qui +venaient s'exercer en bas, sur la route. A travers les trous de la haie, +j'apercevais le cuivre des tambours et les grands tabliers blancs sur +les pantalons rouges. Pour s'abriter un peu de la lumière aveuglante que +la poussière de la route leur renvoyait impitoyablement, les pauvres +diables venaient se mettre au pied du jardin, dans l'ombre courte de la +haie. Et ils tapaient! et ils avaient chaud! Alors, m'arrachant de force +à mon hypnotisme, je m'amusais à leur jeter quelques-uns de ces beaux +fruits d'or rouge qui pendaient près de ma main. Le tambour visé +s'arrêtait. Il y avait une minute d'hésitation, un regard circulaire +pour voir d'où venait la superbe orange roulant devant lui dans le +fossé; puis il la ramassait bien vite et mordait à pleines dents sans +même enlever l'écorce. + +Je me souviens aussi que tout à côté de Barbicaglia, et séparé seulement +par un petit mur bas, il y avait un jardinet assez bizarre que je +dominais de la hauteur où je me trouvais. C'était un petit coin de terre +bourgeoisement dessiné. Ses allées blondes de sable, bordées de buis +très vert, les deux cyprès de sa porte d'entrée, lui donnaient l'aspect +d'une bastide marseillaise. Pas une ligne d'ombre. Au fond, un bâtiment +de pierre blanche avec des jours de caveau au ras du sol. J'avais +d'abord cru à une maison de campagne; mais, en y regardant mieux, la +croix qui la surmontait, une inscription que je voyais de loin creusée +dans la pierre, sans en distinguer le texte, me firent reconnaître un +tombeau de famille corse. Tout autour d'Ajaccio, il y a beaucoup de ces +petites chapelles mortuaires, dressées au milieu de jardins à elles +seules. La famille y vient, le dimanche, rendre visite à ses morts. +Ainsi comprise, la mort est moins lugubre que dans la confusion des +cimetières. Des pas amis troublent seuls le silence. + +De ma place, je voyais un bon vieux trottiner tranquillement par les +allées. Tout le jour il taillait les arbres, bêchait, arrosait, enlevait +les fleurs fanées avec un soin minutieux; puis, au soleil couchant, il +entrait dans la petite chapelle où dormaient les morts de sa famille; il +resserrait la bêche, les râteaux, les grands arrosoirs; tout cela avec +la tranquillité, la sérénité d'un jardinier de cimetière. Pourtant, +sans qu'il s'en rendît bien compte, ce brave homme travaillait avec un +certain recueillement, tous les bruits amortis et la porte du caveau +refermée, chaque fois discrètement comme s'il eût craint de réveiller +quelqu'un. Dans le grand silence radieux, l'entretien de ce petit jardin +ne troublait pas un oiseau, et son voisinage n'avait rien d'attristant. +Seulement la mer en paraissait plus immense, le ciel plus haut, et cette +sieste sans fin mettait tout autour d'elle, parmi la nature troublante, +accablante à force de vie, le sentiment de l'éternel repos... + + + +LES DEUX AUBERGES + + +C'était en revenant de Nîmes, une après-midi de juillet. Il faisait +une chaleur accablante. A perte de vue, la route blanche, embrasée, +poudroyait entre les jardins d'oliviers et de petits chênes, sous un +grand soleil d'argent mat qui remplissait tout le ciel. Pas une tache +d'ombre, pas un souffle de vent. Rien que la vibration de l'air chaud +et le cri strident des cigales, musique folle, assourdissante, à +temps pressés, qui semble la sonorité même de cette immense vibration +lumineuse... Je marchais en plein désert depuis deux heures, quand +tout à coup, devant moi, un groupe de maisons blanches se dégagea de la +poussière de la route. + +C'était ce qu'on appelle le relais de Saint-Vincent: cinq ou six _mas_, +de longues granges à toiture rouge, un abreuvoir sans eau dans un +bouquet de figuiers maigres, et, tout au bout du pays, deux grandes +auberges qui se regardent face à face de chaque côté du chemin. + +Le voisinage de ces auberges avait quelque chose de saisissant. D'un +côté, un grand bâtiment neuf, plein de vie, d'animation, toutes les +portes ouvertes, la diligence arrêtée devant, les chevaux fumants qu'on +dételait, les voyageurs descendus buvant à la hâte sur la route dans +l'ombre courte des murs; la cour encombrée de mulets, de charrettes; +des rouliers couchés sous les hangars en attendant _la fraîche_. A +l'intérieur, des cris, des jurons, des coups de poing sur les tables, le +choc des verres, le fracas des billards, les bouchons de limonades qui +sautaient, et, dominant tout ce tumulte, une voix joyeuse, éclatante, +qui chantait à faire trembler les vitres: + + La belle Margoton + Tant matin s'est levée, + A pris son broc d'argent, + A l'eau s'en est allée... + +... L'auberge d'en face, au contraire, était silencieuse et comme +abandonnée. De l'herbe sous le portail, des volets cassés, sur la porte +un rameau de petit houx tout rouillé qui pendait comme un vieux panache, +les marches du seuil calées avec des pierres de la route... Tout cela +si pauvre, si pitoyable, que c'était une charité vraiment de s'arrêter +là pour boire un coup. + + * * * * * + +En entrant, je trouvai une longue salle déserte et morne, que le jour +éblouissant de trois grandes fenêtres sans rideaux fait plus morne et +plus déserte encore. Quelques tables boiteuses où traînaient des verres +ternis par la poussière, un billard crevé qui tendait ses quatre blouses +comme des sébiles, un divan jaune, un vieux comptoir, dormaient là dans +une chaleur malsaine et lourde. Et des mouches! des mouches! jamais je +n'en avais tant vu: sur le plafond, collées aux vitres, dans les verres, +par grappes... Quand j'ouvris la porte, ce fut un bourdonnement, un +frémissement d'ailes comme si j'entrais dans une ruche. + +Au fond de la salle, dans l'embrasure d'une croisée, il y avait une +femme debout contre la vitre, très occupée à regarder dehors. Je +l'appelai deux fois: + +--Hé! l'hôtesse! + +Elle se retourna lentement, et me laissa voir une pauvre figure de +paysanne, ridée, crevassée, couleur de terre, encadrée dans de longues +barbes de dentelle rousse comme en portent les vieilles de chez nous. +Pourtant ce n'était pas une vieille femme; mais les larmes l'avaient +toute fanée. + +--Qu'est-ce que vous voulez? me demanda-t-elle en essuyant ses yeux. + +--M'asseoir un moment et boire quelque chose... + +Elle me regarda très étonnée, sans bouger de sa place, comme si elle ne +comprenait pas. + +--Ce n'est donc pas une auberge ici? + +La femme soupira: + +--Si... c'est une auberge, si vous voulez... Mais pourquoi n'allez-vous +pas en face comme les autres? C'est bien plus gai... + +--C'est trop gai pour moi... J'aime mieux rester chez vous. + +Et, sans attendre sa réponse, je m'installai devant une table. + +Quand elle fut bien sûre que je parlais sérieusement, l'hôtesse se mit à +aller et venir d'un air très affairé, ouvrant des tiroirs, remuant des +bouteilles, essuyant des verres, dérangeant les mouches... On sentait +que ce voyageur à servir était tout un événement. Par moments la +malheureuse s'arrêtait, et se prenait la tête comme si elle désespérait +d'en venir à bout. + +Puis elle passait dans la pièce du fond; je l'entendais remuer de +grosses clefs, tourmenter des serrures, fouiller dans la huche au pain, +souffler, épousseter, laver des assiettes. De temps en temps, un gros +soupir, un sanglot mal étouffé... + +Après un quart d'heure de ce manège, j'eus devant moi une assiettée de +_passerilles_ (raisins secs), un vieux pain de Beaucaire aussi dur que +du grès, et une bouteille de piquette. + +--Vous êtes servi, dit l'étrange créature, et elle retourna bien vite +prendre sa place devant la fenêtre. + + * * * * * + +Tout en buvant, j'essayai de la faire causer. + +--Il ne vous vient pas souvent du monde, n'est-ce pas, ma pauvre femme? + +--Oh! non, monsieur, jamais personne... Quand nous étions seuls dans +le pays, c'était différent: nous avions le relais, des repas de chasse +pendant le temps des macreuses, des voitures toute l'année... Mais +depuis que les voisins sont venus s'établir, nous avons tout perdu... +Le monde aime mieux aller en face. Chez nous, on trouve que c'est trop +triste... Le fait est que la maison n'est pas bien agréable. Je ne suis +pas belle, j'ai les fièvres, mes deux petites sont mortes... Là -bas, +au contraire, on rit tout le temps. C'est une Arlésienne qui tient +l'auberge, une belle femme avec des dentelles et trois tours de chaîne +d'or au cou. Le conducteur, qui est son amant, lui amène la diligence. +Avec ça un tas d'enjôleuses pour chambrières... Aussi, il lui en vient +de la pratique! Elle a toute la jeunesse de Bezouces, de Redessan, de +Jonquières. Les rouliers font un détour pour passer par chez elle... +Moi, je reste ici tout le jour, sans personne, à me consumer. + +Elle disait cela d'une voix distraite, indifférente, le front toujours +appuyé contre la vitre. Il y avait évidemment dans l'auberge d'en face +quelque chose qui la préoccupait... + +Tout à coup, de l'autre côté de la route, il se fit un grand mouvement. +La diligence s'ébranlait dans la poussière. On entendait des coups de +fouet, les fanfares du postillon, les filles accourues sur la porte qui +criaient: + +--Adiousias!... adiousias!... et par là -dessus la formidable voix de +tantôt reprenant de plus belle: + + A pris son broc d'argent, + A l'eau s'en est allée; + De là n'a vu venir + Trois chevaliers d'armée... + +...A cette voix l'hôtesse frissonna de tout son corps, et, se tournant +vers moi: + +--Entendez-vous? me dit-elle tout bas, c'est mon mari... N'est-ce pas +qu'il chante bien? + +Je la regardai, stupéfait. + +--Comment? votre mari!... Il va donc là -bas, lui aussi? + +Alors elle, d'un air navré, mais avec une grande douceur: + +--Qu'est-ce que voulez, monsieur? Les hommes sont comme ça, ils +n'aiment pas voir pleurer; et moi je pleure toujours depuis la mort +des petites... Puis, c'est si triste cette grande baraque où il n'y a +jamais personne... Alors, quand il s'ennuie trop, mon pauvre José +va boire en face, et comme il a une belle voix, l'Arlésienne le fait +chanter. Chut!... le voilà qui recommence. + +Et, tremblante, les mains en avant, avec de grosses larmes qui la +faisaient encore plus laide, elle était là comme en extase devant la +fenêtre à écouter son José chanter pour l'Arlésienne: + + Le premier lui a dit: + «Bonjour, belle mignonne!» + + + +A MILIANAH + +NOTES DE VOYAGE. + + +Cette fois, je vous emmène passer la journée dans une jolie petite ville +d'Algérie, à deux ou trois cents lieues du moulin... Cela nous changera +un peu des tambourins et des cigales... + +... Il va pleuvoir; le ciel est gris, les crêtes du mont Zaccar +s'enveloppent de brume. Dimanche triste... Dans ma petite chambre +d'hôtel, la fenêtre ouverte sur les remparts arabes, j'essaye de me +distraire en allumant des cigarettes... On a mis à ma disposition +toute la bibliothèque de l'hôtel; entre une histoire très détaillée +de l'enregistrement et quelques romans de Paul de Kock je découvre un +volume dépareillé de Montaigne... Ouvert le livre au hasard, relu +l'admirable lettre sur la mort de la Boétie... Me voilà plus rêveur +et plus sombre que jamais... Quelques gouttes de pluie tombent déjà . +Chaque goutte, en tombant sur le rebord de la croisée, fait une +large étoile dans la poussière entassée là depuis les pluies de l'an +dernier... Mon livre me glisse des mains, et je passe de longs instants +à regarder, cette étoile mélancolique... + +Deux heures sonnent à l'horloge de la ville, un ancien _marabout_ dont +j'aperçois d'ici les grêles murailles blanches... Pauvre diable de +marabout! Qui lui aurait dit cela, il y a trente ans, qu'un jour il +porterait au milieu de la poitrine un gros cadran municipal, et que, +tous les dimanches, sur le coup de deux heures, il donnerait aux églises +de Milianah le signal de sonner les vêpres?... Ding! dong! voilà les +cloches parties!... Nous en avons pour longtemps... + +Décidément, cette chambre est triste. Les grosses araignées du matin, +qu'on appelle pensées philosophiques, on tissé leurs toiles dans tous +les coins... Allons dehors. + + * * * * * + +J'arrive sur la grande place. La musique du 3e de ligne, qu'un peu de +pluie n'épouvante pas, vient de se ranger autour de son chef. A une des +fenêtres de la division, le général paraît, entouré de ses demoiselles; +sur la place le sous-préfet se promène de long en large au bras du juge +de paix. Une demi-douzaine de petits Arabes à moitié nus, jouent aux +billes dans un coin avec des cris féroces. Là -bas, un vieux juif en +guenilles vient chercher un rayon de soleil qu'il avait laissé hier à +cet endroit et qu'il s'étonne de ne plus trouver... «Une, deux, trois, +partez!» La musique entonne une ancienne mazurka de Talexy, que les +orgues de Barbarie jouaient l'hiver dernier sous mes fenêtres. Cette +mazurka m'ennuyait autrefois; aujourd'hui elle m'émeut jusqu'aux larmes. + +Oh! comme ils sont heureux les musiciens du 3e! L'oeil fixé sur les +doubles croches, ivres de rythme et de tapage, ils ne songent à rien +qu'à compter leurs mesures. Leur âme, toute leur âme tient dans ce carré +de papier large comme la main,--qui tremble au bout de l'instrument +entre deux dents de cuivre. «Une, deux, trois, partez!» Tout est là pour +ces braves gens; jamais les airs nationaux qu'ils jouent ne leur ont +donné le mal du pays... Hélas! moi qui ne suis pas de la musique, cette +musique me fait peine, et je m'éloigne... + + * * * * * + +Où pourrais-je bien la passer, cette grise après-midi de dimanche? Bon! +la boutique de Sid'Omar est ouverte... Entrons chez Sid'Omar. + +Quoiqu'il ait une boutique, Sid'Omar n'est point un boutiquier. C'est un +prince du sang, le fils d'un ancien dey d'Alger qui mourut étranglé par +les janissaires... A la mort de son père, Sid'Omar se réfugia dans +Milianah avec sa mère qu'il adorait, et vécut là quelques années comme +un grand seigneur philosophe parmi ses lévriers, ses faucons, ses +chevaux et ses femmes, dans de jolis palais très frais, pleins +d'orangers et de fontaines. Vinrent les Français. Sid'Omar, d'abord +notre ennemi et l'allié d'Abd-el-Kader, finit par se brouiller avec +l'émir et fit sa soumission. L'émir, pour se venger, entra dans Milianah +en l'absence de Sid'Omar, pilla ses palais, rasa ses orangers, emmena +ses chevaux et ses femmes, et fit écraser la gorge de sa mère sous le +couvercle d'un grand coffre... La colère de Sid'Omar fut terrible: sur +l'heure même il se mit au service de la France, et nous n'eûmes pas de +meilleur ni de plus féroce soldat que lui tant que dura notre guerre +contre l'émir. La guerre finie, Sid'Omar revint à Milianah; mais encore +aujourd'hui, quand on parle d'Abd-el-Kader devant lui, il devient pâle +et ses yeux s'allument. + +Sid'Omar a soixante ans. En dépit de l'âge et de la petite vérole, son +visage est resté beau: de grands cils, un regard de femme, un sourire +charmant, l'air d'un prince. Ruiné par la guerre, il ne lui reste de son +ancienne opulence qu'une ferme dans la plaine du Chélif et une maison à +Milianah, où il vit bourgeoisement avec ses trois fils élevés sous +ses yeux. Les chefs indigènes l'ont en grande vénération. Quand une +discussion s'élève, on le prend volontiers pour arbitre, et son jugement +fait loi presque toujours. Il sort peu: on le trouve toutes les +après-midi dans une boutique attenant à sa maison et qui ouvre sur la +rue. Le mobilier de cette pièce n'est pas riche:--des murs blancs peints +à la chaux, un banc de bois circulaire, des coussins, de longues pipes, +deux braseros... C'est là que Sid'Omar donne audience et rend la +justice. Un Salomon en boutique. + + * * * * * + +Aujourd'hui dimanche, l'assistance est nombreuse. Une douzaine de chefs +sont accroupis, dans leurs beurnouss, tout autour de la salle. Chacun +d'eux a près de lui une grande pipe, et une petite tasse de café dans un +fin coquetier de filigrane. J'entre, personne ne bouge... De sa place, +Sid'Omar envoie à ma rencontre son plus charmant sourire et m'invite de +la main à m'asseoir près de lui, sur un grand coussin de soie jaune; +puis, un doigt sur les lèvres, il me fait signe d'écouter. + +Voici le cas:--Le caïd des Beni-Zougzougs ayant eu quelque contestation +avec un juif de Milianah au sujet d'un lopin de terre, les deux parties +sont convenues de porter le différend devant Sid'Omar et de s'en +remettre à son jugement. Rendez-vous est pris pour le jour même, les +témoins sont convoqués; tout à coup voilà mon juif qui se ravise, et +vient, seul, sans témoins, déclarer qu'il aime mieux s'en rapporter au +juge de paix des Français qu'à Sid'Omar... L'affaire en est là à mon +arrivée. + +Le juif--vieux, barbe terreuse, veste marron, bas bleus, casquette en +velours--lève le nez au ciel, roule des yeux suppliants, baise les +babouches de Sid'Omar, penche la tête, s'agenouille, joint les mains... +Je ne comprends pas l'arabe, mais à la pantomime du juif, au mot: _Zouge +de paix, zouge de paix_, qui revient à chaque instant, je devine tout ce +beau discours: + +--Nous ne doutons pas de Sid'Omar, Sid'Omar est sage, Sid'Omar est +juste... Toutefois le zouge de paix fera bien mieux notre affaire. + +L'auditoire, indigné, demeure impassible comme un Arabe qu'il est... +Allongé sur son coussin, l'oeil noyé, le bouquin d'ambre aux lèvres, +Sid'Omar--dieu de l'ironie--sourit en écoutant. Soudain, au milieu de sa +plus belle période, le juif est interrompu par un énergique _caramba_! +qui l'arrête net; en même temps un colon espagnol, venu là comme témoin +du caïd, quitte sa place et, s'approchant d'Iscariote, lui verse sur +la tête un plein panier d'imprécations de toutes langues, de toutes +couleurs,--entre autres certain vocable français trop gros monsieur pour +qu'on le répète ici... Le fils de Sid'Omar, qui comprend le français, +rougit d'entendre un mot pareil en présence de son père et sort de la +salle.--Retenir ce trait de l'éducation arabe.--L'auditoire est toujours +impassible, Sid'Omar toujours souriant. Le juif s'est relevé et gagne la +porte à reculons, tremblant de peur, mais gazouillant de plus belle son +éternel _zouge de paix, zouge de paix_... Il sort. L'Espagnol, furieux, +se précipite derrière lui, le rejoint dans la rue et par deux fois--vli! +vlan!--le frappe en plein visage... Iscariote tombe à genoux, les bras +en croix... L'Espagnol, un peu honteux, rentre dans la boutique... Dès +qu'il est rentré,--le juif se relève et promène un regard sournois +sur la foule bariolée qui l'entoure. Il y a là des gens de tout +cuir,--Maltais, Mahonais, nègres, Arabes, tous unis dans la haine du +juif et joyeux d'en voir maltraiter un... Iscariote hésite un instant, +puis, prenant un Arabe par le pan de son beurnouss: + +--Tu l'as vu, Achmed, tu l'as vu... tu étais là ... Le chrétien m'a +frappé... Tu seras témoin... bien... bien... tu seras témoin. + +L'Arabe dégage son beurnouss et repousse le juif... Il ne sait rien, il +n'a rien vu: juste au moment, il tournait la tête... + +--Mais toi, Kaddour, tu l'as vu... tu as vu le chrétien me battre... +crie le malheureux Iscariote à un gros nègre en train d'éplucher une +figue de Barbarie... + +Le nègre crache en signe de mépris et s'éloigne, il n'a rien vu... Il +n'a rien vu non plus, ce petit Maltais dont les yeux de charbon luisent +méchamment derrière sa barrette; elle n'a rien vu, cette Mahonaise au +teint de brique qui se sauve en riant, son panier de grenades sur la +tête... + +Le juif a beau crier, prier, se démener... pas de témoin! personne n'a +rien vu... Par bonheur deux de ses coreligionnaires passent dans la rue +à ce moment, l'oreille basse, rasant les murailles. Le juif les avise: + +--Vite, vite, mes frères! Vite à l'homme d'affaires! Vite au _zouge +de paix_!... Vous l'avez vu, vous autres... vous avez vu qu'on a battu +le vieux! + +S'ils l'ont vu!... Je crois bien. + +... Grand émoi dans la boutique de Sid'-Omar... Le cafetier remplit les +tasses, rallume les pipes. On cause, on rit à belles dents. C'est si +amusant de voir rosser un juif!... Au milieu du brouhaha et de la fumée, +je gagne la porte doucement; j'ai envie d'aller rôder un peu du côté +d'Israël pour savoir comment les coreligionnaires d'Iscariote ont pris +l'affront fait à leur frère... + +--Viens dîner ce soir, _moussiou_, me crie le bon Sid'Omar... + +J'accepte, je remercie. Me voilà dehors. Au quartier juif, tout le monde +est sur pied. L'affaire fait déjà grand bruit. Personne aux échoppes. +Brodeurs, tailleurs, bourreliers,--tout Israël est dans la rue... Les +hommes--en casquette de velours, en bas de laine bleue--gesticulant +bruyamment, par groupes... Les femmes, pâles, bouffies, raides comme +des idoles de bois dans leurs robes plates à plastron d'or, le +visage entouré de bandelettes noires, vont d'un groupe à l'autre en +miaulant... Au moment où j'arrive, un grand mouvement se fait dans la +foule. On s'empresse, on se précipite... Appuyé sur ses témoins, le +juif--héros de l'aventure--passe entre deux haies de casquettes, sous +une pluie d'exhortations: + +--Venge-toi, frère, venge-nous, venge le peuple juif. Ne crains rien; tu +as la loi pour toi. + +Un affreux nain, puant la poix et le vieux cuir, s'approche de moi d'un +air piteux, avec de gros soupirs: + +--Tu vois! me dit-il. Les pauvres juifs, comme on nous traite! C'est un +vieillard! regarde. Ils l'ont presque tué. + +De vrai, le pauvre Iscariote a l'air plus mort que vif. Il passe devant +moi,--l'oeil éteint, le visage défait; ne marchant pas, se traînant... +Une forte indemnité est seule capable de le guérir; aussi ne le +mène-t-on pas chez le médecin, mais chez l'agent d'affaires. + + * * * * * + +Il y a beaucoup d'agents d'affaires en Algérie, presque autant que de +sauterelles. Le métier est bon, paraît-il. Dans tous les cas, il a +cet avantage qu'on y peut entrer de plain-pied, sans examens, ni +cautionnement, ni stage. Comme à Paris nous nous faisons hommes de +lettres, on se fait agent d'affaires en Algérie. Il suffit pour cela de +savoir un peu de français, d'espagnol, d'arabe, d'avoir toujours un code +dans ses fontes, et sur toute chose le tempérament du métier. + +Les fonctions de l'agent sont très variées: tour à tour avocat, avoué, +courtier, expert, interprète, teneur de livres, commissionnaire, +écrivain public, c'est le maître Jacques de la colonie. Seulement +Harpagon n'en avait qu'un, de maître Jacques, et la colonie en a plus +qu'il ne lui en faut. Rien qu'à Milianah, on les compte par douzaines. +En général, pour éviter les frais de bureau, ces messieurs +reçoivent leurs clients au café de la grand'place et donnent leurs +consultations--les donnent-ils?--entre l'absinthe et le champoreau. + +C'est vers le café de la grand'place que le digne Iscariote s'achemine, +flanqué de ses deux témoins. Ne les suivons pas. + + * * * * * + +En sortant du quartier juif, je passe devant la maison du bureau arabe. +Du dehors, avec son chapeau d'ardoises et le drapeau français qui +flotte dessus, on la prendrait pour une mairie de village. Je connais +l'interprète, entrons fumer une cigarette avec lui. De cigarette en +cigarette, je finirai bien par le tuer, ce dimanche sans soleil! + +La cour qui précède le bureau est encombrée d'Arabes en guenilles. Ils +sont là une cinquantaine à faire antichambre, accroupis, le long du mur, +dans leurs beurnouss. Cette antichambre bédouine exhale--quoique en +plein air--une forte odeur de cuir humain. Passons vite... Dans le +bureau, je trouve l'interprète aux prises avec deux grands braillards +entièrement nus sous de longues couvertures crasseuses, et racontant +d'une mimique enragée je ne sais quelle histoire de chapelet volé. Je +m'assieds sur une natte dans un coin, et je regarde... Un joli costume, +ce costume d'interprète; et comme l'interprète de Milianah le porte +bien! Ils ont l'air taillés l'un pour l'autre. Le costume est bleu de +ciel avec des brandebourgs noirs et des boutons d'or qui reluisent. +L'interprète est blond, rose, tout frisé; un joli hussard bleu plein +d'humour et de fantaisie; un peu bavard,--il parle tant de langues! un +peu sceptique, il a connu Renan à l'école orientaliste!--grand +amateur de sport, à l'aise au bivouac arabe comme aux soirées de la +sous-préfète, mazurkant mieux que personne, et faisant le cousscouss +comme pas un. Parisien, pour tout dire; voilà mon homme, et ne vous +étonnez pas que les dames en raffolent... Comme dandysme, il n'a qu'un +rival: le sergent du bureau arabe. Celui-ci--avec sa tunique de drap fin +et ses guêtres à boutons de nacre--fait le désespoir et l'envie de toute +la garnison. Détaché au bureau arabe, il est dispensé des corvées, et +toujours se montre par les rues, ganté de blanc, frisé de frais, avec de +grands registres sous le bras. On l'admire et on le redoute. C'est une +autorité. + +Décidément, cette histoire de chapelet volé menace d'être fort longue. +Bonsoir! je n'attends pas la fin. + +En m'en allant je trouve l'antichambre en émoi. La foule se presse +autour d'un indigène de haute taille, pâle, fier, drapé dans un +beurnouss noir. Cet homme, il y a huit jours, s'est battu dans le Zaccar +avec une panthère. La panthère est morte; mais l'homme a eu la moitié du +bras mangée. Soir et matin il vient se faire panser au bureau arabe, +et chaque fois on l'arrête dans la cour pour lui entendre raconter son +histoire. Il parle lentement, d'une belle voix gutturale. De temps en +temps, il écarte son beurnouss et montre, attaché contre sa poitrine, +son bras gauche entouré de linges sanglants. + + * * * * * + +A peine suis-je dans la rue, voilà un violent orage qui éclate. Pluie, +tonnerre, éclairs, siroco... Vite, abritons-nous. J'enfile une porte au +hasard, et je tombe au milieu d'une nichée de bohémiens, empilés sous +les arceaux d'une cour moresque. Cette cour tient à la mosquée de +Milianah; c'est le refuge habituel de la pouillerie musulmane, on +l'appelle la _cour des pauvres_. + +De grands lévriers maigres, tout couverts de vermine, viennent rôder +autour de moi d'un air méchant. Adossé contre un des piliers de la +galerie, je tâche de faire bonne contenance, et, sans parler à personne, +je regarde la pluie qui ricoche sur les dalles coloriées de la cour. Les +bohémiens sont à terre, couchés par tas. Près de moi, une jeune femme, +presque belle, la gorge et les jambes découvertes, de gros bracelets de +fer aux poignets et aux chevilles, chante un air bizarre à trois notes +mélancoliques et nasillardes. En chantant, elle allaite un petit enfant +tout nu en bronze rouge, et, du bras resté libre, elle pile de l'orge +dans un mortier de pierre. La pluie, chassée par un vent cruel, inonde +parfois les jambes de la nourrice et le corps de son nourrisson. La +bohémienne n'y prend point garde et continue à chanter, sous la rafale, +en pilant l'orge et donnant le sein. + +L'orage diminue. Profitant d'une embellie, je me hâte de quitter cette +cour des Miracles et je me dirige vers le dîner de Sid'Omar; il est +temps... En traversant la grand'place, j'ai encore rencontré mon vieux +juif de tantôt. Il s'appuie sur son agent d'affaires; ses témoins +marchent joyeusement derrière lui; une bande de vilains petits juifs +gambade à l'entour... Tous les visages rayonnent. L'agent se charge de +l'affaire: Il demandera au tribunal deux mille francs d'indemnité. + + * * * * * + +Chez Sid'Omar, dîner somptueux.--La salle à manger ouvre sur une +élégante cour moresque, où chantent deux ou trois fontaines... +Excellent repas turc, recommandé au baron Brisse. Entre autres plats, je +remarque un poulet aux amandes, un couss-couss à la vanille, une tortue +à la viande,--un peu lourde mais du plus haut goût,--et des biscuits +au miel qu'on appelle _bouchées du kadi_... Comme vin, rien que du +champagne. Malgré la loi musulmane Sid'Omar en boit un peu,--quand les +serviteurs ont le dos tourné... Après dîner, nous passons dans la +chambre de notre hôte, où l'on nous apporte des confitures, des pipes +et du café... L'ameublement de cette chambre est des plus simples: un +divan, quelques nattes; dans le fond, un grand lit très haut sur lequel +flânent de petits coussins rouges brodés d'or... A la muraille est +accrochée une vieille peinture turque représentant les exploits d'un +certain amiral Hamadi. Il paraît qu'en Turquie les peintres n'emploient +qu'une couleur par tableau: ce tableau-ci est voué au vert. La mer, le +ciel, les navires, l'amiral Hamadi lui-même, tout est vert, et de quel +vert!... + +L'usage arabe veut qu'on se retire de bonne heure. Le café pris, les +pipes fumées, je souhaite la bonne nuit à mon hôte et je le laisse avec +ses femmes. + + * * * * * + +Où finirai-je ma soirée? Il est trop tôt pour me coucher, les clairons +des spahis n'ont pas encore sonné la retraite. D'ailleurs, les +coussinets d'or de Sid'Omar dansent autour de moi des farandoles +fantastiques qui m'empêcheraient de dormir... Me voici devant le +théâtre, entrons un moment. + +Le théâtre de Milianah est un ancien magasin de fourrages, tant bien +que mal déguisé en salle de spectacle. De gros quinquets, qu'on remplit +d'huile pendant l'entr'acte font l'office de lustres. Le parterre est +debout, l'orchestre sur des bancs. Les galeries sont très fières parce +qu'elles ont des chaises de paille... Tout autour de la salle, un long +couloir, obscur, sans parquet... On se croirait dans la rue, rien n'y +manque... La pièce est déjà commencée quand j'arrive. A ma grande +surprise, les acteurs ne sont pas mauvais, je parle des hommes; ils +ont de l'entrain, de la vie... Ce sont presque tous des amateurs, des +soldats du 3e; le régiment en est fier et vient les applaudir tous les +soirs. + +Quant aux femmes, hélas!... c'est encore et toujours cet éternel féminin +des petits théâtres de province, prétentieux, exagéré et faux... Il y +en a deux pourtant qui m'intéressent parmi ces dames, deux juives de +Milianah, toutes jeunes, qui débutent au théâtre... Les parents sont +dans la salle et paraissent enchantés. Ils ont la conviction que leurs +filles vont gagner des milliers de douros à ce commerce-là . La légende +de Rachel, israélite, millionnaire et comédienne, est déjà répandue chez +les juifs d'Orient. + +Rien de comique et d'attendrissant comme ces deux petites juives sur +les planches... Elles se tiennent timidement dans un coin de la scène, +poudrées, fardées, décolletées et toutes raides. Elles ont froid, elles +ont honte. De temps en temps elles baragouinent une phrase sans la +comprendre, et, pendant qu'elles parlent, leurs grands yeux hébraïques +regardent dans la salle avec stupeur. + + * * * * * + +Je sors du théâtre... Au milieu de l'ombre qui m'environne, j'entends +des cris dans un coin de la place... Quelques Maltais sans doute en +train de s'expliquer à coups de couteau... + +Je reviens à l'hôtel, lentement, le long des remparts. D'adorables +senteurs d'orangers et de thuyas montent de la plaine. L'air est doux, +le ciel presque pur... Là -bas, au bout du chemin, se dresse un vieux +fantôme de muraille, débris de quelque ancien temple. Ce mur est sacré: +tous les jours les femmes arabes viennent y suspendre des _ex-voto_, +fragments de haïcks et de foutas, longues tresses de cheveux roux liés +par des fils d'argent, pans de beurnouss... Tout cela va flottant sous +un mince rayon de lune, au souffle tiède de la nuit... + + + +LES SAUTERELLES + + +Encore un souvenir d'Algérie, et puis nous reviendrons au moulin... + +La nuit de mon arrivée dans cette ferme du Sahel, je ne pouvais pas +dormir. Le pays nouveau, l'agitation du voyage, les aboiements des +chacals, puis une chaleur énervante, oppressante, un étouffement +complet, comme si les mailles de la moustiquaire n'avaient pas laissé +passer un souffle d'air... Quand j'ouvris ma fenêtre, au petit jour, +une brume d'été lourde, lentement remuée, frangée aux bords de noir et +de rose, flottait dans l'air comme un nuage de poudre sur un champ de +bataille. Pas une feuille ne bougeait, et dans ces beaux jardins que +j'avais sous les yeux, les vignes espacées sur les pentes au grand +soleil qui fait les vins sucrés, les fruits d'Europe abrités dans un +coin d'ombre, les petits orangers, les mandariniers en longues files +microscopiques, tout gardait le même aspect morne, cette immobilité des +feuilles attendant l'orage. Les bananiers eux-mêmes, ces grands roseaux +vert tendre, toujours agités par quelque souffle qui emmêle leur fine +chevelure si légère, se dressaient silencieux et droits, en panaches +réguliers. + +Je restai un moment à regarder cette plantation merveilleuse, où tous +les arbres du monde se trouvaient réunis, donnant chacun dans leur +saison leurs fleurs et leurs fruits dépaysés. Entre les champs de blé et +les massifs de chênes-lièges, un cours d'eau luisait, rafraîchissant +à voir par cette matinée étouffante; et tout en admirant le luxe et +l'ordre de ces choses, cette belle ferme avec ses arcades moresques, ses +terrasses toutes blanches d'aube, les écuries et les hangars groupés +autour, je songeais qu'il y a vingt ans, quand ces braves gens étaient +venus s'installer dans ce vallon du Sahel, ils n'avaient trouvé qu'une +méchante baraque de cantonnier, une terre inculte hérissée de palmiers +nains et de lentisques. Tout à créer, tout à construire. A chaque +instant des révoltes d'Arabes. Il fallait laisser la charrue pour faire +le coup de feu. Ensuite les maladies, les ophtalmies, les fièvres, les +récoltes manquées, les tâtonnements de l'inexpérience, la lutte avec +une administration bornée, toujours flottante. Que d'efforts! Que de +fatigues! Quelle surveillance incessante! + +Encore maintenant, malgré les mauvais temps finis et la fortune si +chèrement gagnée, tous deux, l'homme et la femme, étaient les premiers +levés à la ferme. A cette heure matinale je les entendais aller et venir +dans les grandes cuisines du rez-de-chaussée, surveillant le café des +travailleurs. Bientôt une cloche sonna, et au bout d'un moment les +ouvriers défilèrent sur la route. Des vignerons de Bourgogne; des +laboureurs kabyles en guenilles, coiffés d'une chéchia rouge; des +terrassiers mahonnais, les jambes nues; des Maltais; des Lucquois; tout +un peuple disparate, difficile à conduire. A chacun d'eux le fermier, +devant la porte, distribuait sa tâche de la journée d'une voix brève, un +peu rude. Quand il eut fini, le brave homme leva la tête, scruta le ciel +d'un air inquiet; puis m'apercevant à la fenêtre: + +--Mauvais temps pour la culture, me dit-il... voilà le siroco. + +En effet, à mesure que le soleil se levait, des bouffées d'air, +brûlantes, suffocantes, nous arrivaient du sud comme de la porte d'un +four ouverte et refermée. On ne savait où se mettre, que devenir. Toute +la matinée se passa ainsi. Nous prîmes du café sur les nattes de la +galerie, sans avoir le courage de parler ni de bouger. Les chiens +allongés, cherchant la fraîcheur des dalles, s'étendaient dans des poses +accablées. Le déjeuner nous remit un peu, un déjeuner plantureux et +singulier où il y avait des carpes, des truites, du sanglier, du +hérisson, le beurre de Staouëli, les vins de Crescia, des goyaves, des +bananes, tout un dépaysement de mets qui ressemblait bien à la nature si +complexe dont nous étions entourés... On allait se lever de table. Tout +à coup, à la porte-fenêtre fermée pour nous garantir de la chaleur du +jardin en fournaise, de grands cris retentirent: + +--Les criquets! les criquets! + +Mon hôte devint tout pâle comme un homme à qui on annonce un désastre, +et nous sortîmes précipitamment. Pendant dix minutes, ce fut dans +l'habitation, si calme tout à l'heure, un bruit de pas précipités, de +voix indistinctes, perdues dans l'agitation d'un réveil. De l'ombre des +vestibules où ils s'étaient endormis, les serviteurs s'élancèrent dehors +en faisant résonner avec des bâtons, des fourches, des fléaux, tous les +ustensiles de métal qui leur tombaient sous la main, des chaudrons de +cuivre, des bassines, des casseroles. Les bergers soufflaient dans leurs +trompes de pâturage. D'autres avaient des conques marines, des cors de +chasse. Cela faisait un vacarme effrayant, discordant, que dominaient +d'une note suraiguë les «You! you! you!» des femmes arabes accourues +d'un douar voisin. Souvent, paraît-il, il suffit d'un grand bruit, +d'un frémissement sonore de l'air, pour éloigner les sauterelles, les +empêcher de descendre. + +Mais où étaient-elles donc, ces terribles bêtes? Dans le ciel vibrant +de chaleur, je ne voyais rien qu'un nuage venant à l'horizon, cuivré, +compact, comme un nuage de grêle, avec le bruit d'un vent d'orage dans +les mille rameaux d'une forêt. C'étaient les sauterelles. Soutenues +entre elles par leurs ailes sèches étendues, elles volaient en masse, et +malgré nos cris, nos efforts, le nuage s'avançait toujours, projetant +dans la plaine une ombre immense. Bientôt il arriva au-dessus de nos +têtes; sur les bords on vit pendant une seconde un effrangement, une +déchirure. Comme les premiers grains d'une giboulée, quelques-unes se +détachèrent, distinctes, roussâtres; ensuite toute la nuée creva, et +cette grêle d'insectes tomba drue et bruyante. A perte de vue les champs +étaient couverts de criquets, de criquets énormes, gros comme le doigt. + +Alors le massacre commença. Hideux murmure d'écrasement, de paille +broyée. Avec les herses, les pioches, les charrues, on remuait ce sol +mouvant; et plus on en tuait, plus il y en avait. Elles grouillaient par +couches, leurs hautes pattes enchevêtrées; celles du dessus faisant des +bonds de détresse, sautant au nez des chevaux attelés pour cet étrange +labour. Les chiens de la ferme, ceux du douar, lancés à travers champs, +se ruaient sur elles, les broyaient avec fureur. A ce moment, deux +compagnies de turcos, clairons en tête, arrivèrent au secours des +malheureux colons, et la tuerie changea d'aspect. + +Au lieu d'écraser les sauterelles, les soldats les flambaient en +répandant de longues tracées de poudre. + +Fatigué de tuer, écoeuré par l'odeur infecte, je rentrai. A l'intérieur +de la ferme, il y en avait presque autant que dehors. Elles étaient +entrées par les ouvertures des portes, des fenêtres, la baie des +cheminées. Au bord des boiseries, dans les rideaux déjà tout mangés, +elles se traînaient, tombaient, volaient, grimpaient aux murs blancs +avec une ombre gigantesque qui doublait leur laideur. Et toujours cette +odeur épouvantable. + +A dîner, il fallut se passer d'eau. Les citernes, les bassins, les +puits, les viviers, tout était infecté. Le soir, dans ma chambre, +où l'on en avait pourtant tué des quantités, j'entendis encore des +grouillements sous les meubles, et ce craquement d'élytres semblable au +pétillement des gousses qui éclatent à la grande chaleur. Cette nuit-là +non plus je ne pus pas dormir. D'ailleurs autour de la ferme tout +restait éveillé. Des flammes couraient au ras du sol d'un bout à l'autre +de la plaine. Les turcos en tuaient toujours. + +Le lendemain, quand j'ouvris ma fenêtre comme la veille, les sauterelles +étaient parties; mais quelle ruine elles avaient laissée derrière elles! +Plus une fleur, plus un brin d'herbe: tout était noir, rongé, calciné. +Les bananiers, les abricotiers, les pêchers, les mandariniers, se +reconnaissaient seulement à l'allure de leurs branches dépouillées, +sans le charme, le flottant de la feuille qui est la vie de l'arbre. +On nettoyait les pièces d'eau, les citernes. Partout des laboureurs +creusaient la terre pour tuer les oeufs laissés par les insectes. Chaque +motte était retournée, brisée soigneusement. Et le coeur se serrait de +voir les mille racines blanches, pleines de sève, qui apparaissaient +dans ces écroulements de terre fertile... + + + +L'ÉLIXIR DU REVEREND PÈRE GAUCHER + + +--Buvez ceci, mon voisin; vous m'en direz des nouvelles. + +Et, goutte à goutte, avec le soin minutieux d'un lapidaire comptant des +perles, le curé de Graveson me versa deux doigts d'une liqueur verte, +dorée, chaude, étincelante, exquise... J'en eus l'estomac tout +ensoleillé. + +--C'est l'élixir du Père Gaucher, la joie et la santé de notre Provence, +me fit le brave homme d'un air triomphant; on le fabrique au couvent des +Prémontrés, à deux lieues de votre moulin... N'est-ce pas que cela vaut +bien toutes les chartreuses du monde?... Et si vous saviez comme elle +est amusante, l'histoire de cet élixir! Écoutez plutôt... + +Alors, tout naïvement, sans y entendre malice, dans cette salle à manger +de presbytère, si candide et si calme avec son Chemin de la croix en +petits tableaux et ses jolis rideaux clairs empesés comme des +surplis, l'abbé me commença une historiette légèrement sceptique et +irrévérencieuse, à la façon d'un conte d'Érasme ou de d'Assoucy: + + * * * * * + +--Il y a vingt ans, les Prémontrés, ou plutôt les Pères blancs, comme +les appellent nos Provençaux, étaient tombés dans une grande misère. Si +vous aviez vu leur maison de ce temps-là , elle vous aurait fait peine. + +Le grand mur, la tour Pacôme, s'en allaient en morceaux. Tout autour du +cloître rempli d'herbes, les colonnettes se fendaient, les saints de +pierre croulaient dans leurs niches. Pas un vitrail debout, pas une +porte qui tînt. Dans les préaux, dans les chapelles, le vent du Rhône +soufflait comme en Camargue, éteignant les cierges, cassant le plomb des +vitrages, chassant l'eau des bénitiers. Mais le plus triste de tout, +c'était le clocher du couvent, silencieux comme un pigeonnier vide; et +les Pères, faute d'argent pour s'acheter une cloche, obligés de sonner +matines avec des cliquettes de bois d'amandier!... + +Pauvres Pères blancs! Je les vois encore, à la procession de la +Fête-Dieu, défilant tristement dans leurs capes rapiécées, pâles, +maigres, nourris de _citres_ et de pastèques, et derrière eux +monseigneur l'abbé, qui venait la tête basse, tout honteux de montrer au +soleil sa crosse dédorée et sa mitre de laine blanche mangée des vers. +Les dames de la confrérie en pleuraient de pitié dans les rangs, et les +gros porte-bannière ricanaient entre eux tout bas en se montrant les +pauvres moines: + +--Les étourneaux vont maigres quand ils vont en troupe. + +Le fait est que les infortunés Pères blancs en étaient arrivés eux-mêmes +à se demander s'ils ne feraient pas mieux de prendre leur vol à travers +le monde et de chercher pâture chacun de son côté. + +Or, un jour que cette grave question se débattait dans le chapitre, on +vint annoncer au prieur que le frère Gaucher demandait à être entendu au +conseil... Vous saurez pour votre gouverne que ce frère Gaucher était +le bouvier du couvent; c'est-à -dire qu'il passait ses journées à rouler +d'arcade en arcade dans le cloître, en poussant devant lui deux vaches +étiques qui cherchaient l'herbe aux fentes des pavés. Nourri jusqu'à +douze ans par une vieille folle du pays des Baux, qu'on appelait tante +Bégon, recueilli depuis chez les moines, le malheureux bouvier n'avait +jamais pu rien apprendre qu'à conduire ses bêtes et à réciter son _Pater +noster_; encore le disait-il en provençal, car il avait la cervelle dure +et l'esprit comme une dague de plomb. Fervent chrétien du reste, quoique +un peu visionnaire, à l'aise sous le cilice et se donnant la discipline +avec une conviction robuste, et des bras!... + +Quand on le vit entrer dans la salle du chapitre, simple et balourd, +saluant l'assemblée la jambe en arrière, prieur, chanoines, argentier, +tout le monde se mit à rire. C'était toujours l'effet que produisait, +quand elle arrivait quelque part, cette bonne face grisonnante avec sa +barbe de chèvre et ses yeux un peu fous; aussi le frère Gaucher ne s'en +émut pas. + +--Mes révérends, fit-il d'un ton bonasse en tortillant son chapelet de +noyaux d'olives, on a bien raison de dire que ce sont les tonneaux vides +qui chantent le mieux. Figurez-vous qu'à force de creuser ma pauvre tête +déjà si creuse, je crois que j'ai trouvé le moyen de nous tirer tous de +peine. + +«Voici comment. Vous savez bien tante Bégon, cette brave femme qui me +gardait quand j'était petit. (Dieu ait son âme, la vieille coquine! elle +chantait de bien vilaines chansons après boire.) Je vous dirai donc, +mes révérends pères, que tante Bégon, de son vivant, se connaissait aux +herbes de montagnes autant et mieux qu'un vieux merle de Corse. Voire, +elle avait composé sur la fin de ses jours un élixir incomparable en +mélangeant cinq ou six espèces de simples que nous allions cueillir +ensemble dans les Alpilles. Il y a belles années de cela: mais je pense +qu'avec l'aide de saint Augustin et la permission de notre père abbé, je +pourrais--en cherchant bien--retrouver la composition de ce mystérieux +élixir. Nous n'aurions plus alors qu'à le mettre en bouteilles, et à le +vendre un peu cher, ce qui permettrait à la communauté de s'enrichir +doucettement, comme ont fait nos frères de la Trappe et de la Grande... + +Il n'eut pas le temps de finir. Le prieur s'était levé pour lui sauter +au cou. Les chanoines lui prenaient les mains. L'argentier, encore plus +ému que tous les autres, lui baisait avec respect le bord tout effrangé +de sa cucule... Puis chacun revint à sa chaire pour délibérer; et, +séance tenante, le chapitre décida qu'on confierait les vaches au frère +Thrasybule, pour que le frère Gaucher pût se donner tout entier à la +confection de son élixir. + + * * * * * + +Comment le bon frère parvint-il à retrouver la recette de tante Bégon? +au prix de quels efforts? au prix de quelles veilles? L'histoire ne +le dit pas. Seulement, ce qui est sûr, c'est qu'au bout de six mois, +l'élixir des Pères blancs était déjà très populaire. Dans tout le +Comtat, dans tout le pays d'Arles, pas un _mas_, pas une grange qui +n'eut au fond de sa _dépense_, entre les bouteilles de vin cuit et les +jarres d'olives à la picholine, un petit flacon de terre brune cacheté +aux armes de Provence, avec un moine en extase sur une étiquette +d'argent. Grâce à la vogue de son élixir, la maison des Prémontrés +s'enrichit très rapidement. On releva la tour Pacôme. Le prieur eut +une mitre neuve, l'église de jolis vitraux ouvragés; et, dans la fine +dentelle du clocher, toute une compagnie de cloches et de clochettes +vint s'abattre, un beau matin de Pâques, tintant et carillonnant à la +grande volée. + +Quant au frère Gaucher, ce pauvre frère lai dont les rusticités +égayaient tant le chapitre, il n'en fut plus question dans le couvent. +On ne connut plus désormais que le Révérend Père Gaucher, homme de tête +et de grand savoir, qui vivait complètement isolé des occupations si +menues et si multiples du cloître, et s'enfermait tout le jour dans sa +distillerie, pendant que trente moines battaient la montagne pour lui +chercher des herbes odorantes... Cette distillerie, où personne, +pas même le prieur, n'avait le droit de pénétrer, était une ancienne +chapelle abandonnée, tout au bout du jardin des chanoines. La simplicité +des bons pères en avait fait quelque chose de mystérieux et de +formidable; et si, par aventure, un moinillon hardi et curieux, +s'accrochant aux vignes grimpantes, arrivait jusqu'à la rosace du +portail, il en dégringolait bien vite, effaré d'avoir vu le Père +Gaucher, avec sa barbe de nécroman, penché sur ses fourneaux, le +pèse-liqueur à la main; puis, tout autour, des cornues de grès rose, des +alambics gigantesques, des serpentins de cristal, tout un encombrement +bizarre qui flamboyait ensorcelé dans la lueur rouge des vitraux... + +Au jour tombant, quand sonnait le dernier Angélus, la porte de ce lieu +de mystère s'ouvrait discrètement, et le révérend se rendait à l'église +pour l'office du soir. Il fallait voir quel accueil quand il traversait +le monastère! Les frères faisaient la haie sur son passage. On disait: + +--Chut!... il a le secret!... + +--L'argentier le suivait et lui parlait la tête basse... Au milieu +de ces adulations, le père s'en allait en s'épongeant le front, son +tricorne aux larges bords posé en arrière comme une auréole, regardant +autour de lui d'un air de complaisance les grandes cours plantées +d'orangers, les toits bleus où tournaient des girouettes neuves, et, +dans le cloître éclatant de blancheur,--entre les colonnettes élégantes +et fleuries,--les chanoines habillés de frais qui défilaient deux par +deux avec des mines reposées. + +--C'est à moi qu'ils doivent tout cela! se disait le révérend en +lui-même; et chaque fois cette pensée lui faisait monter des bouffées +d'orgueil. + +Le pauvre homme en fut bien puni. Vous allez voir... + + * * * * * + +Figurez-vous qu'un soir, pendant l'office, il arriva à l'église dans une +agitation extraordinaire: rouge, essoufflé, le capuchon de travers, +et si troublé qu'en prenant de l'eau bénite il y trempa ses manches +jusqu'au coude. On crut d'abord que c'était l'émotion d'arriver en +retard; mais quand on le vit faire de grandes révérences à l'orgue et +aux tribunes au lieu de saluer le maître-autel, traverser l'église en +coup de vent, errer dans le choeur pendant cinq minutes pour chercher +sa stalle, puis une fois assis, s'incliner de droite et de gauche en +souriant d'un air béat, un murmure d'étonnement courut dans les trois +nefs. On chuchotait de bréviaire à bréviaire: + +--Qu'a donc notre Père Gaucher?... Qu'a donc notre Père Gaucher? + +Par deux fois le prieur, impatienté, fit tomber sa crosse sur les dalles +pour commander le silence... Là -bas, au fond du choeur, les psaumes +allaient toujours; mais les répons manquaient d'entrain... + +Tout à coup, au beau milieu de l'_Ave verum_, voilà mon Père Gaucher qui +se renverse dans sa stalle et entonne d'une voix éclatante: + + Dans Paris, il y a un Père blanc, + Patatin, patatan, tarabin, taraban... + +Consternation générale. Tout le monde se lève. On crie: + +--Emportez-le... il est possédé! + +Les chanoines se signent. La crosse de monseigneur se démène... Mais le +Père Gaucher ne voit rien, n'écoute rien; et deux moines vigoureux sont +obligés de l'entraîner par la petite porte du choeur, se débattant comme +un exorcisé et continuant de plus belle ses _patatin_ et ses _taraban_. + + * * * * * + +Le lendemain, au petit jour, le malheureux était à genoux dans +l'oratoire du prieur, et faisait sa _coulpe_ avec un ruisseau de larmes: + +--C'est l'élixir, Monseigneur, c'est l'élixir qui m'a surpris, disait-il +en se frappant la poitrine. Et de le voir si marri, si repentant, le bon +prieur en était tout ému lui-même. + +--Allons, allons, Père Gaucher, calmez-vous, tout cela séchera comme la +rosée au soleil... Après tout, le scandale n'a pas été aussi grand que +vous pensez. Il y a bien eu la chanson qui était un peu... hum! hum!... +Enfin il faut espérer que les novices ne l'auront pas entendue... A +présent, voyons, dites-moi bien comment la chose vous est arrivée... +C'est en essayant l'élixir, n'est-ce pas? Vous aurez eu la main trop lourde... +Oui, oui, je comprends... C'est comme le frère Schwartz, l'inventeur de +la poudre: vous avez été victime de votre invention... Et dites-moi, +mon brave ami, est-il bien nécessaire que vous l'essayiez sur vous-même, +ce terrible élixir? + +--Malheureusement, oui, Monseigneur... l'éprouvette me donne bien la +force et le degré de l'alcool; mais pour le fini, le velouté, je ne me +fie guère qu'à ma langue... + +--Ah! très bien... Mais écoutez encore un peu que je vous dise... +Quand vous goûtez ainsi l'élixir par nécessité, est-ce que cela vous +semble bon? Y prenez-vous du plaisir?... + +--Hélas! oui, Monseigneur, fit le malheureux Père en devenant tout +rouge... Voilà deux soirs que je lui trouve un bouquet, un arôme!... +C'est pour sûr le démon qui m'a joué ce vilain tour... Aussi je suis +bien décidé désormais à ne plus me servir que de l'éprouvette. Tant +pis si la liqueur n'est pas assez fine, si elle ne fait pas assez la +perle... + +--Gardez-vous-en bien, interrompit le prieur avec vivacité. Il ne faut +pas s'exposer à mécontenter la clientèle... Tout ce que vous avez à +faire maintenant que vous voilà prévenu, c'est de vous tenir sur vos +gardes... Voyons, qu'est-ce qu'il vous faut pour vous rendre compte?... +Quinze ou vingt gouttes, n'est-ce pas?... mettons vingt gouttes... +Le diable sera bien fin s'il vous attrape avec vingt gouttes... +D'ailleurs, pour prévenir tout accident, je vous dispense dorénavant de +venir à l'église. Vous direz l'office du soir dans la distillerie... Et +maintenant, allez en paix, mon Révérend, et surtout... comptez bien vos +gouttes. + +Hélas! le pauvre Révérend eut beau compter ses gouttes... le démon le +tenait, et ne le lâcha plus. + +C'est la distillerie qui entendit de singuliers offices! + + * * * * * + +Le jour, encore, tout allait bien. Le Père était assez calme: il +préparait ses réchauds, ses alambics, triait soigneusement ses herbes, +toutes herbes de Provence, fines, grises, dentelées, brûlées de parfums +et de soleil... Mais, le soir, quand les simples étaient infusés et que +l'élixir tiédissait dans de grandes bassines de cuivre rouge, le martyre +du pauvre homme commençait. + +--... Dix-sept... dix-huit... dix-neuf... vingt!... + +Les gouttes tombaient du chalumeau dans le gobelet de vermeil. Ces +vingt-là , le père les avalait d'un trait, presque sans plaisir. Il n'y +avait que la vingt et unième qui lui faisait envie. Oh! cette vingt +et unième goutte!... Alors, pour échapper à la tentation, il allait +s'agenouiller tout au bout du laboratoire et s'abîmait dans ses +patenôtres. Mais de la liqueur encore chaude il montait une petite fumée +toute chargée d'aromates, qui venait rôder autour de lui et, bon gré mal +gré, le ramenait vers les bassines... La liqueur était d'un beau vert +doré... Penché dessus, les narines ouvertes, le père la remuait +tout doucement avec son chalumeau, et dans les petites paillettes +étincelantes que roulait le flot d'émeraude, il lui semblait voir les +yeux de tante Bégon qui riaient et pétillaient en le regardant... + +--Allons! encore une goutte! + +Et de goutte en goutte, l'infortuné finissait par avoir son gobelet +plein jusqu'au bord. Alors, à bout de forces, il se laissait tomber dans +un grand fauteuil, et, le corps abandonné, la paupière à demi close, +il dégustait son péché par petits coups, en se disant tout bas avec un +remords délicieux: + +--Ah! je me damne... je me damne... + +Le plus terrible, c'est qu'au fond de cet élixir diabolique, il +retrouvait, par je ne sais quel sortilège, toutes les vilaines chansons +de tante Bégon: _Ce sont trois petites commères, qui parlent de faire +un banquet..._ ou: _Bergerette de maître André s'en va-t-au bois +seulette..._ et toujours la fameuse des Pères blancs: _Patatin +patatan_. + +Pensez quelle confusion le lendemain, quand ses voisins de cellule lui +faisaient d'un air malin: + +--Eh! eh! Père Gaucher, vous aviez des cigales en tête, hier soir en +vous couchant. + +Alors c'étaient des larmes, des désespoirs, et le jeûne, et le cilice, +et la discipline. Mais rien ne pouvait contre le démon de l'élixir; et +tous les soirs, à la même heure, la possession recommençait. + + * * * * * + +Pendant ce temps, les commandes pleuvaient à l'abbaye que c'était une +bénédiction. Il en venait de Nîmes, d'Aix, d'Avignon, de Marseille... +De jour en jour le couvent prenait un petit air de manufacture. Il y +avait des frères emballeurs, des frères étiqueteurs, d'autres pour les +écritures, d'autres pour le camionnage; le service de Dieu y perdait +bien par-ci par-là quelques coups de cloches; mais les pauvres gens du +pays n'y perdaient rien, je vous en réponds... + +Et donc, un beau dimanche matin, pendant que l'argentier lisait en +plein chapitre son inventaire de fin d'année et que les bons chanoines +l'écoutaient les yeux brillants et le sourire aux lèvres, voilà le Père +Gaucher qui se précipite au milieu de la conférence en criant: + +--C'est fini... Je n'en fais plus... Rendez-moi mes vaches. + +--Qu'est-ce qu'il y a donc, Père Gaucher? demanda le prieur, qui se +doutait bien un peu de ce qu'il y avait. + +--Ce qu'il y a, Monseigneur?... Il y a que je suis en train de me +préparer une belle éternité de flammes et de coups de fourche... Il y a +que je bois, que je bois comme un misérable... + +--Mais je vous avais dit de compter vos gouttes. + +--Ah! bien oui, compter mes gouttes! c'est par gobelets qu'il faudrait +compter maintenant... Oui, mes Révérends, j'en suis là . Trois fioles +par soirée... Vous comprenez bien que cela ne peut pas durer... Aussi, +faites faire l'élixir par qui vous voudrez... Que le feu de Dieu me +brûle si je m'en mêle encore! + +C'est le chapitre qui ne riait plus. + +--Mais, malheureux, vous nous ruinez! criait l'argentier en agitant son +grand-livre. + +--Préférez-vous que je me damne? + +Pour lors, le prieur se leva. + +--Mes Révérends, dit-il en étendant sa belle main blanche où luisait +l'anneau pastoral, il y a moyen de tout arranger... C'est le soir, +n'est-ce pas, mon cher fils, que le démon vous tente?... + +--Oui, monsieur le prieur, régulièrement tous les soirs... Aussi, +maintenant, quand je vois arriver la nuit, j'en ai, sauf votre respect, +les sueurs qui me prennent, comme l'âne de Capitou quand il voyait venir +le bât. + +--Eh bien! rassurez-vous... Dorénavant, tous les soirs, à l'office, +nous réciterons à votre intention l'oraison de saint Augustin, à +laquelle l'indulgence plénière est attachée... Avec cela, quoi qu'il +arrive, vous êtes à couvert... C'est l'absolution pendant le pêché. + +--Oh bien! alors, merci, monsieur le prieur! + +Et, sans en demander davantage, le Père Gaucher retourna à ses alambics, +aussi léger qu'une alouette. + +Effectivement, à partir de ce moment-là , tous les soirs, à la fin des +complies, l'officiant ne manquait jamais de dire: + +--Prions pour notre pauvre Père Gaucher, qui sacrifie son âme aux +intérêts de la communauté... _Oremus Domine_... + +Et pendant que sur toutes ces capuches blanches, prosternées dans +l'ombre des nefs, l'oraison courait en frémissant comme une petite bise +sur la neige, là -bas, tout au bout du couvent, derrière le vitrage +enflammé de la distillerie, on entendait le père Gaucher qui chantait à +tue-tête: + + Dans Paris il y a un Père blanc, + Patatin, patatan, taraban, tarabin; + Dans Paris il y a un Père blanc + Qui fait danser des moinettes, + Trin, trin, trin, dans un jardin; + Qui fait danser des... + + * * * * * + +...Ici le bon curé s'arrêta plein d'épouvante: + +--Miséricorde! si mes paroissiens m'entendaient! + + + +EN CAMARGUE + + +I + +LE DÉPART. + + +Grande rumeur au château. Le messager vient d'apporter un mot du garde, +moitié en français, moitié en provençal, annonçant qu'il y a eu déjà +deux ou trois beaux passages de _Galéjons_, de _Charlottines_, et que +les _oiseaux de prime_ non plus ne manquaient pas. + +«Vous êtes des nôtres!» m'ont écrit mes aimables voisins; et ce matin, +au petit jour de cinq heures, leur grand break, chargé de fusils, de +chiens, de victuailles, est venu me prendre au bas de la côte. Nous +voilà roulant sur la route d'Arles, un peu sèche, un peu dépouillée, +par ce matin de décembre où la verdure pâle des oliviers est à peine +visible, et la verdure crue des chênes-kermès un peu trop hivernale et +factice. Les étables se remuent. Il y a des réveils avant le jour qui +allument la vitre des fermes; et dans les découpures de pierre de +l'abbaye de Mont-majeur, des orfraies encore engourdies de sommeil +battent de l'aile parmi les ruines. Pourtant nous croisons déjà le long +des fossés de vieilles paysannes qui vont au marché au trot de leurs +bourriquets. Elles viennent de la Ville-des-Baux. Six grandes lieues +pour s'asseoir une heure sur les marches de Saint-Trophyme et vendre des +petits paquets de simples ramassés dans la montagne!... + +Maintenant voici les remparts d'Arles; des remparts bas et crénelés, +comme on en voit sur les anciennes estampes où des guerriers armés +de lances apparaissent en haut de talus moins grands qu'eux. Nous +traversons au galop cette merveilleuse petite ville, une des plus +pittoresques de France, avec ses balcons sculptés, arrondis, s'avançant +comme des moucharabiés jusqu'au milieu des rues étroites, avec ses +vieilles maisons noires aux petites portes, moresques, ogivales et +basses, qui vous reportent au temps de Guillaume Court-Nez et des +Sarrasins. A cette heure, il n'y a encore personne dehors. Le quai du +Rhône seul est animé. Le bateau à vapeur qui fait le service de la +Camargue chauffe au bas des marches, prêt à partir. Des _ménagers_ en +veste de cadis roux, des filles de La Roquette qui vont se louer pour +des travaux des fermes, montent sur le pont avec nous, causant et riant +entre eux. Sous les longues mantes brunes rabattues à cause de l'air vif +du matin, la haute coiffure arlésienne fait la tête élégante et petite +avec un joli grain d'effronterie, une envie de se dresser pour lancer le +rire ou la malice plus loin... La cloche sonne; nous partons. Avec la +triple vitesse du Rhône, de l'hélice, du mistral, les deux rivages se +déroulent. D'un côté c'est la Crau, une plaine aride, pierreuse. De +l'autre, la Camargue, plus verte, qui prolonge jusqu'à la mer son herbe +courte et ses marais pleins de roseaux. + +De temps en temps le bateau s'arrête près d'un ponton, à gauche ou à +droite, à Empire ou à Royaume, comme on disait au moyen âge, du temps du +Royaume d'Arles, et, comme les vieux mariniers du Rhône disent encore +aujourd'hui. A chaque ponton, une ferme blanche, un bouquet d'arbres. +Les travailleurs descendent chargés d'outils, les femmes leur panier au +bras, droites sur la passerelle. Vers Empire ou vers Royaume peu à peu +le bateau se vide, et quand il arrive au ponton du Mas-de-Giraud où nous +descendons, il n'y a presque plus personne à bord. + +Le Mas-de-Giraud est une vieille ferme des seigneurs de Barbentane, où +nous entrons pour attendre le garde qui doit venir nous chercher. Dans +la haute cuisine, tous les hommes de la ferme, laboureurs, vignerons, +bergers, bergerots, sont attablés, graves, silencieux, mangeant +lentement, et servis par les femmes qui ne mangeront qu'après. Bientôt +le garde paraît avec la carriole. Vrai type à la Fenimore, trappeur +de terre et d'eau, garde-pêche et garde-chasse, les gens du pays +l'appellent _lou Roudeïroù_ (le rôdeur), parce qu'on le voit toujours, +dans les brumes d'aube ou de jour tombant, caché pour l'affût parmi les +roseaux, ou bien immobile dans son petit bateau, occupé à surveiller +ses nasses sur les _clairs_ (les étangs) et les _roubines_ (canaux +d'irrigation). C'est peut-être ce métier d'éternel guetteur qui le rend +aussi silencieux, aussi concentré. Pourtant, pendant que la petite +carriole chargée de fusils et de paniers marche devant nous, il nous +donne des nouvelles de la chasse, le nombre des passages, les quartiers +où les oiseaux voyageurs se sont abattus. Tout en causant, on s'enfonce +dans le pays. + +Les terres cultivées dépassées, nous voici en pleine Camargue sauvage. +A perte de vue, parmi les pâturages, des marais, des roubines, luisent +dans les salicornes. Des bouquets de tamaris et de roseaux font des +îlots comme sur une mer calme. Pas d'arbres hauts. L'aspect uni, +immense, de la plaine, n'est pas troublé. De loin en loin, des parcs de +bestiaux étendent leurs toits bas presque au ras de terre. Des troupeaux +dispersés, couchés dans les herbes salines, ou cheminant serrés autour +de la cape rousse du berger, n'interrompent pas la grande ligne +uniforme, amoindris qu'ils sont par cet espace infini d'horizons bleus +et de ciel ouvert. Comme de la mer unie malgré ses vagues, il se dégage +de cette plaine un sentiment de solitude, d'immensité, accru encore +par le mistral qui souffle sans relâche, sans obstacle, et qui, de son +haleine puissante, semble aplanir, agrandir le paysage. Tout se courbe +devant lui. Les moindres arbustes gardent l'empreinte de son passage, +en restent tordus, couchés vers le sud dans l'attitude d'une fuite +perpétuelle... + + +II + +LA CABANE. + + +Un toit de roseaux, des murs de roseaux desséchés et jaunes, c'est la +cabane. Ainsi s'appelle notre rendez-vous de chasse. Type de la maison +camarguaise, la cabane se compose d'une unique pièce, haute, vaste, sans +fenêtre, et prenant jour par une porte vitrée qu'on ferme le soir avec +des volets pleins. Tout le long des grands murs crépis, blanchis à la +chaux, des râteliers attendent les fusils, les carniers, les bottes de +marais. Au fond, cinq ou six berceaux sont rangés autour d'un vrai mât +planté au sol et montant jusqu'au toit auquel il sert d'appui. La nuit, +quand le mistral souffle et que la maison craque de partout, avec la mer +lointaine et le vent qui la rapproche, porte son bruit, le continue en +l'enflant, on se croirait couché dans la chambre d'un bateau. + +Mais c'est l'après-midi surtout que la cabane est charmante. Par nos +belles journées d'hiver méridional, j'aime rester tout seul près de la +haute cheminée où fument quelques pieds de tamaris. Sous les coups du +mistral ou de la tramontane, la porte saute, les roseaux crient, et +toutes ces secousses sont un bien petit écho du grand ébranlement de la +nature autour de moi. Le soleil d'hiver fouetté par l'énorme courant +s'éparpille, joint ses rayons, les disperse. De grandes ombres courent +sous un ciel bleu admirable. La lumière arrive par saccades, les bruits +aussi; et les sonnailles des troupeaux entendues tout à coup, puis +oubliées, perdues dans le vent, reviennent chanter sous la porte +ébranlée avec le charme d'un refrain... L'heure exquise, c'est le +crépuscule, un peu avant que les chasseurs n'arrivent. Alors le vent +s'est calmé. Je sors un moment. En paix le grand soleil rouge descend, +enflammé, sans chaleur. La nuit tombe, vous frôle en passant de son aile +noire tout humide. Là -bas, au ras du sol, la lumière d'un coup de feu +passe avec l'éclat d'une étoile rouge avivée par l'ombre environnante. +Dans ce qui reste de jour, la vie se hâte. Un long triangle de canards +vole très bas, comme s'ils voulaient prendre terre; mais tout à coup la +cabane, où le _caleil_ est allumé, les éloigne: celui qui tient la tête +de la colonne dresse le cou, remonte, et tous les autres derrière lui +s'emportent plus haut avec des cris sauvages. + +Bientôt un piétinement immense se rapproche, pareil à un bruit de pluie. +Des milliers de moutons, rappelés par les bergers, harcelés par les +chiens, dont on entend le galop confus et l'haleine haletante, se +pressent vers les parcs, peureux et indisciplinés. Je suis envahi, +frôlé, confondu dans ce tourbillon de laines frisées, de bêlements; une +houle véritable où les bergers semblent portés avec leur ombre par des +flots bondissants... Derrière les troupeaux, voici des pas connus, des +voix joyeuses. La cabane est pleine, animée, bruyante. Les sarments +flambent. On rit d'autant plus qu'on est plus las. C'est un +étourdissement d'heureuse fatigue, les fusils dans un coin, les grandes +bottes jetées pêle-mêle, les carniers vides, et à côté les plumages +roux, dorés, verts, argentés, tout tachés de sang. La table est mise; +et dans la fumée d'une bonne soupe d'anguilles, le silence se fait, +le grand silence des appétits robustes, interrompu seulement par les +grognements féroces des chiens qui lapent leur écuelle à tâtons devant +la porte... + +La veillée sera courte. Déjà près du feu, clignotant lui aussi, il ne +reste plus que le garde et moi. Nous causons, c'est-à -dire nous nous +jetons de temps en temps l'un à l'autre des demi-mots à la façon des +paysans, de ces interjections presque indiennes, courtes et vite +éteintes comme les dernières étincelles des sarments consumés. Enfin le +garde se lève, allume sa lanterne, et j'écoute son pas lourd qui se perd +dans la nuit... + + +III + +A L'ESPÈRE! (A L'AFFUT!) + + +L'_espère!_ quel joli nom pour désigner l'affût, l'attente du chasseur +embusqué, et ces heures indécises où tout attend, _espère_, hésite entre +le jour et la nuit. L'affût du matin un peu avant le lever du soleil, +l'affût du soir au crépuscule. C'est ce dernier que je préfère, surtout +dans ces pays marécageux où l'eau des _clairs_ garde si longtemps la +lumière... + +Quelquefois on tient l'affût dans le _negochin_ (le naye-chien), un tout +petit bateau sans quille étroit, roulant au moindre mouvement. Abrité +par les roseaux, le chasseur guette les canards du fond de sa barque, +que dépassent seulement la visière d'une casquette, le canon du fusil et +la tête du chien flairant le vent, happant les moustiques, ou bien de +ses grosses pattes étendues penchant tout le bateau d'un côté et +le remplissant d'eau. Cet affût-là est trop compliqué pour mon +inexpérience. Aussi, le plus souvent, je vais à l'_espère_ à pied, +barbotant en plein marécage avec d'énormes bottes taillées dans toute la +longueur du cuir. Je marche lentement, prudemment, de peur de m'envaser. +J'écarte les roseaux pleins d'odeurs saumâtres et de sauts de +grenouilles... + +Enfin, voici un îlot de tamaris, un coin de terre sèche où je +m'installe. Le garde, pour me faire honneur, a laissé son chien avec +moi; un énorme chien des Pyrénées à grande toison blanche, chasseur +et pêcheur de premier ordre, et dont la présence ne laisse pas que de +m'intimider un peu. Quand une poule d'eau passe à ma portée, il a une +certaine façon ironique de me regarder en rejetant en arrière, d'un coup +de tête à l'artiste, deux longues oreilles flasques qui lui pendent dans +les yeux; puis des poses à l'arrêt, des frétillements de queue, toute +une mimique d'impatience pour me dire: + +--Tire... tire donc! + +Je tire, je manque. Alors, allongé de tout son corps, il bâille et +s'étire d'un air las, découragé, et insolent... + +Eh bien! oui, j'en conviens, je suis un mauvais chasseur. L'affût, pour +moi, c'est l'heure qui tombe, la lumière diminuée, réfugiée dans l'eau, +les étangs qui luisent, polissant jusqu'au ton de l'argent fin la +teinte grise du ciel assombri. J'aime cette odeur d'eau, ce frôlement +mystérieux des insectes dans les roseaux, ce petit murmure des longues +feuilles qui frissonnent. De temps en temps, une note triste passe, et +roule dans le ciel comme un ronflement de conque marine. C'est le +butor qui plonge au fond de l'eau son bec immense d'oiseau-pêcheur et +souffle... rrrououou! Des vols de grues filent sur ma tête. J'entends +le froissement des plumes, l'ébouriffement du duvet dans l'air vif, et +jusqu'au craquement de la petite armature surmenée. Puis, plus rien. +C'est la nuit, la nuit profonde, avec un peu de jour resté sur l'eau... + +Tout à coup j'éprouve un tressaillement, une espèce de gêne nerveuse, +comme si j'avais quelqu'un derrière moi. Je me retourne, et j'aperçois +le compagnon des belles nuits, la lune, une large lune toute ronde, qui +se lève doucement, avec un mouvement d'ascension d'abord très sensible, +et se ralentissant à mesure qu'elle s'éloigne de l'horizon. + +Déjà un premier rayon est distinct près de moi, puis un autre un peu +plus loin... Maintenant tout le marécage est allumé. La moindre touffe +d'herbe a son ombre. L'affût est fini, les oiseaux nous voient: il faut +rentrer. On marche au milieu d'une inondation de lumière bleue, +légère, poussiéreuse; et chacun de nos pas dans les _clairs_, dans les +_roubines_, y remue des tas d'étoiles tombées et des rayons de lune qui +traversent l'eau jusqu'au fond. + + +IV + +LE ROUGE ET LE BLANC. + + +Tout près de chez nous, à une portée de fusil de la cabane, il y en a +une autre qui lui ressemble, mais plus rustique. C'est là que notre +garde habite avec sa femme et ses deux aînés: la fille, qui soigne le +repas des hommes, raccommode les filets de pêche; le garçon, qui aide +son père à relever les nasses, à surveiller les _martilières_ (vannes) +des étangs. Les deux plus jeunes sont à Arles, chez la grand'mère; et +ils y resteront jusqu'à ce qu'ils aient appris à lire et qu'ils aient +fait leur _bon jour_ (première communion), car ici on est trop loin de +l'église et de l'école, et puis l'air de la Camargue ne vaudrait rien +pour ces petits. Le fait est que, l'été venu, quand les marais sont +à sec et que la vase blanche des _roubines_ se crevasse à la grande +chaleur, l'île n'est vraiment pas habitable. + +J'ai vu cela une fois au mois d'août, en venant tirer les hallebrands, +et je n'oublierai jamais l'aspect triste et féroce de ce paysage +embrasé. De place en place, les étangs fumaient au soleil comme +d'immenses cuves, gardant tout au fond un reste de vie qui s'agitait, un +grouillement de salamandres, d'araignées, de mouches d'eau cherchant +des coins humides. Il y avait là un air de peste, une brume de miasmes +lourdement flottante qu'épaississaient encore d'innombrables tourbillons +de moustiques. Chez le garde, tout le monde grelottait, tout le monde +avait la fièvre, et c'était pitié de voir les visages jaunes, tirés, les +yeux cerclés, trop grands, de ces malheureux condamnés à se traîner, +pendant trois mois, sous ce plein soleil inexorable qui brûle les +fiévreux sans les réchauffer... Triste et pénible vie que celle de +garde-chasse en Camargue! Encore celui-là a sa femme et ses enfants +près de lui; mais à deux lieues plus loin, dans le marécage, demeure un +gardien de chevaux qui, lui, vit absolument seul d'un bout de l'année à +l'autre et mène une véritable existence de Robinson. Dans sa cabane de +roseaux, qu'il a construite lui-même, pas un ustensile qui ne soit +son ouvrage, depuis le hamac d'osier tressé, les trois pierres noires +assemblées en foyer, les pieds de tamaris taillés en escabeaux, jusqu'à +la serrure et la clé de bois blanc fermant cette singulière habitation. + +L'homme est au moins aussi étrange que son logis. C'est une espèce de +philosophe silencieux comme les solitaires, abritant sa méfiance de +paysan sous d'épais sourcils en broussailles. Quand il n'est pas dans +le pâturage, on le trouve assis devant sa porte, déchiffrant lentement, +avec une application enfantine et touchante, une de ces petites +brochures roses, bleues ou jaunes, qui entourent les fioles +pharmaceutiques dont il se sert pour ses chevaux. Le pauvre diable n'a +pas d'autre distraction que la lecture, ni d'autres livres que ceux-là . +Quoique voisins de cabane, notre garde et lui ne se voient pas. Ils +évitent même de se rencontrer. Un jour que je demandais au _roudeïroù_ +la raison de cette antipathie, il me répondit d'un air grave: + +--C'est à cause des opinions... Il est rouge, et moi je suis blanc. + +Ainsi, même dans ce désert dont la solitude aurait dû les rapprocher, +ces deux sauvages, aussi ignorants, aussi naïfs l'un que l'autre, ces +deux bouviers de Théocrite, qui vont à la ville à peine une fois par an +et à qui les petits cafés d'Arles, avec leurs dorures et leurs glaces, +donnent l'éblouissement du palais des Ptolémées, ont trouvé moyen de se +haïr au nom de leurs convictions politiques! + + +V + +LE VACCARÈS. + + +Ce qu'il y a de plus beau en Camargue, c'est le Vaccarès. Souvent, +abandonnant la chasse, je viens m'asseoir au bord de ce lac salé, une +petite mer qui semble un morceau de la grande, enfermé dans les terres +et devenu familier par sa captivité même. Au lieu de ce dessèchement, de +cette aridité qui attristent d'ordinaire les côtes, le Vaccarès, sur son +rivage un peu haut, tout vert d'herbe fine, veloutée, étale une +flore originale et charmante: des centaurées, des trèfles d'eau, des +gentianes, et ces jolies _saladelles_, bleues en hiver, rouges en été, +qui transforment leur couleur au changement d'atmosphère, et dans une +floraison ininterrompue marquent les saisons de leurs tons divers. + +Vers cinq heures du soir, à l'heure où le soleil décline, ces trois lieues +d'eau sans une barque, sans une voile pour limiter, transformer leur +étendue, ont un aspect admirable. Ce n'est plus le charme intime des +_clairs_, des _roubines_, apparaissant de distance en distance entre les +plis d'un terrain marneux sous lequel on sent l'eau filtrer partout, +prête à se montrer à la moindre dépression du sol. Ici, l'impression est +grande, large. De loin, ce rayonnement de vagues attire des troupes +de macreuses, des hérons, des butors, des flamants au ventre blanc, +aux ailes roses, s'alignant pour pêcher tout le long du rivage, +de façon à disposer leurs teintes diverses en une longue bande +égale; et puis des ibis, de vrais ibis d'Egypte, bien chez eux +dans ce soleil splendide et ce paysage muet. De ma place, en +effet, je n'entends rien que l'eau qui clapote, et la voix +du gardien qui rappelle ses chevaux, dispersés sur le bord. Ils +ont tous des noms retentissants: «Cifer!... (Lucifer)... L'Estello!... +L'Estournello!...» Chaque bête, en s'entendant nommer, accourt, la +crinière au vent, et vient manger l'avoine dans la main du gardien... + +Plus loin, toujours sur la même rive, se trouve une grande _manado_ +(troupeau) de boeufs paissant en liberté comme les chevaux. De temps en +temps, j'aperçois au-dessus d'un bouquet de tamaris l'arête de leurs +dos courbés, et leurs petites cornes en croissant qui se dressent. La +plupart de ces boeufs de Camargue sont élevés pour courir dans les +_ferrades_, les fêtes de villages; et quelques-uns ont des noms déjà +célèbres par tous les cirques de Provence et de Languedoc. C'est ainsi +que la _manado_ voisine compte entre autres un terrible combattant +appelé _le Romain_, qui a décousu je ne sais combien d'hommes et de +chevaux aux courses d'Arles, de Nîmes, de Tarascon. Aussi ses compagnons +l'ont-ils pris pour chef; car dans ces étranges troupeaux les bêtes se +gouvernent elles-mêmes, groupées autour d'un vieux taureau qu'elles +adoptent comme conducteur. Quand un ouragan tombe sur la Camargue, +terrible dans cette grande plaine où rien ne le détourne, ne l'arrête, +il faut voir la _manado_ se serrer derrière son chef, toutes les têtes +baissées tournant du côté du vent ces larges fronts où la force du boeuf +se condense. Nos bergers provençaux appellent cette manoeuvre: _vira la +bano au giscle_--tourner la corne au vent. Et malheur aux troupeaux qui +ne s'y conforment pas! Aveuglée par la pluie, entraînée par l'ouragan, +la _manado_ en déroute tourne sur elle-même, s'effare, se disperse, et +les boeufs éperdus, courant devant eux pour échapper à la tempête, se +précipitent dans le Rhône, dans le Vaccarès ou dans la mer. + + + +NOSTALGIES DE CASERNE. + + +Ce matin, aux premières clartés de l'aube, un formidable roulement de +tambour me réveille en sursaut... Ran plan plan! Ran plan plan!... + +Un tambour dans mes pins à pareille heure!... Voilà qui est singulier, +par exemple. + +Vite, vite, je me jette à bas de mon lit et je cours ouvrir la porte. + +Personne! Le bruit s'est tu... Du milieu des lambrusques mouillées, +deux ou trois courlis s'envolent en secouant leurs ailes... Un peu de +brise chante dans les arbres... Vers l'orient, sur la crête fine des +Alpilles, s'entasse une poussière d'or d'où le soleil sort lentement... +Un premier rayon frise déjà le toit du moulin. Au même moment, le +tambour, invisible, se met à battre aux champs sous le couvert... +Ran... plan... plan, plan, plan. + +Le diable soit de la peau d'âne! Je l'avais oubliée. Mais enfin, quel +est donc le sauvage qui vient saluer l'aurore au fond des bois avec un +tambour?... J'ai beau regarder, je ne vois rien... rien que les touffes +de lavande, et les pins qui dégringolent jusqu'en bas sur la route... +Il y a peut-être par-là dans le fourré quelque lutin caché en train de +se moquer de moi... C'est Ariel, sans doute, ou maître Puck. Le drôle +se sera dit, en passant devant mon moulin: + +--Ce Parisien est trop tranquille là dedans, allons lui donner l'aubade. + +Sur quoi, il aura pris un gros tambour, et... ran plan plan!... ran plan +plan!... Te tairas-tu gredin de Puck! tu vas réveiller mes cigales. + + * * * * * + +Ce n'était pas Puck. + +C'était Gouguet François, dit Pistolet, tambour au 31e de ligne, et pour +le moment en congé de semestre. Pistolet s'ennuie au pays, il a des +nostalgies, ce tambour, et--quand on veut bien lui prêter l'instrument +de la commune--il s'en va, mélancolique, battre la caisse dans les bois, +en rêvant de la caserne du Prince-Eugène. + +C'est sur une petite colline verte qu'il est venu rêver aujourd'hui. +Il est là , debout contre un pin, son tambour entre ses jambes et s'en +donnant à coeur joie... Des vols de perdreaux effarouchés partent à ses +pieds sans qu'il s'en aperçoive. La férigoule embaume autour de lui, il +ne la sent pas. + +Il ne voit pas non plus les fines toiles d'araignée qui tremblent au +soleil entre les branches, ni les aiguilles de pin qui sautillent +sur son tambour. Tout entier à son rêve et à sa musique, il regarde +amoureusement voler ses baguettes, et sa grosse face niaise s'épanouit +de plaisir à chaque roulement. + +Ran plan plan! Ran plan plan!... + +«Qu'elle est belle, la grande caserne, avec sa cour aux larges dalles, +ses rangées de fenêtres bien alignées, son peuple en bonnet de police, +et ses arcades basses pleines du bruit des gamelles!...» + +Ran plan plan! Ran plan plan!... + +«Oh! l'escalier sonore, les corridors peints à la chaux, la chambrée +odorante, les ceinturons qu'on astique, la planche au pain, les pots +de cirage, les couchettes de fer à couverture grise, les fusils qui +reluisent au râtelier!» + +Ran plan plan! Ran plan plan! + +«Oh! les bonnes journées du corps de garde, les cartes qui poissent aux +doigts, la dame de pique hideuse avec des agréments à la plume, le vieux +Pigault-Lebrun dépareillé qui traîne sur le lit de camp!...» + +Ran plan plan! Ran plan plan! + +«Oh! les longues nuits de faction à la porte des ministères, la vieille +guérite où la pluie entre, les pieds qui ont froid!... les voitures de +gala qui vous éclaboussent en passant!... Oh! la corvée supplémentaire, +les jours de bloc, le baquet puant, l'oreiller de planche, la diane +froide par les matins pluvieux, la retraite dans les brouillards à +l'heure où le gaz s'allume, l'appel du soir où l'on arrive essoufflé!» + +Ran plan plan! Ran plan plan! + +«Oh! le bois de Vincennes, les gros gants de coton blanc, les promenades +sur les fortifications... Oh! La barrière de l'École, les filles à +soldats, le piston du Salon de Mars, l'absinthe dans les bouisbouis, les +confidences entre deux hoquets, les briquets qu'on dégaîne, la romance +sentimentale chantée une main sur le coeur!...» + + * * * * * + +Rêve, rêve, pauvre homme! ce n'est pas moi qui t'en empêcherai...; tape +hardiment sur ta caisse, tape à tours de bras. Je n'ai pas le droit de +te trouver ridicule. + +Si tu as la nostalgie de ta caserne, est-ce que, moi, je n'ai pas la +nostalgie de la mienne? + +Mon Paris me poursuit jusqu'ici comme le tien. Tu joues du tambour sous +les pins, toi! Moi, j'y fais de la copie... Ah! les bons Provençaux que +nous faisons! Là -bas, dans les casernes de Paris, nous regrettions nos +Alpilles bleues et l'odeur sauvage des lavandes; maintenant, ici, en +pleine Provence, la caserne nous manque, et tout ce qui la rappelle nous +est cher!... + + * * * * * + +Huit heures sonnent au village. Pistolet, sans lâcher ses baguettes, +s'est mis en route pour rentrer... On l'entend descendre sous le bois, +jouant toujours... Et moi, couché dans l'herbe, malade de nostalgie, je +crois voir, au bruit du tambour qui s'éloigne, tout mon Paris défiler +entre les pins... + +Ah! Paris!... Paris!... Toujours Paris! + + +FIN. + + + + +TABLE + + +Avant-propos + +LETTRES DE MON MOULIN. + +Installation. +La diligence de Beaucaire. +Le secret de maître Cornille. +La chèvre de M. Seguin. +Les étoiles. +L'Arlésienne. +La mule du pape. +Le phare des Sanguinaires. +L'agonie de la _Sémillante_. +Les douaniers. +Le curé de Cucugnan. +Les vieux. + +Ballades en prose. +--La Mort du Dauphin. +--Le Sous-préfet aux champs. +Le portefeuille de Bixiou. +La légende de l'homme à la cervelle d'or. +Le poète Mistral. +Les trois messes basses. +Les oranges. +Les deux auberges. +A Milianah. +Les sauterelles. +L'élixir du Père Gaucher. +En Camargue. +Nostalgies de caserne. + +FIN DE LA TABLE. + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Lettres de mon moulin, by Alphonse Daudet + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11770 *** diff --git a/11770-h/11770-h.htm b/11770-h/11770-h.htm new file mode 100644 index 0000000..51c8534 --- /dev/null +++ b/11770-h/11770-h.htm @@ -0,0 +1,8058 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" + content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>Lettres de Monmoulin</title> + <meta name="author" content="Alphonse Daudet"> + +<STYLE TYPE="text/css"> +H1 {text-align: center;} +H2 {text-align: center;} +H3 {text-align: center;} +p {font size:1em; text-align: justify} +p.STDIT {font size:0.8em; font-family: serif; font-style: italic;} +p.FTNOTE {font size:0.5em; text-align: justify;} +</STYLE> + +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11770 ***</div> + +<h1>LETTRES DE MON MOULIN</h1> + +<h3>PAR</h3> + +<h2>ALPHONSE DAUDET</h2><br> + + + +<p>PARIS</p> + +<p class="STDIT">A MA FEMME</p><br><br> + +<h3>AVANT-PROPOS</h3> + +<p>Par devant maître Honorat Grapazi, notaire +à la résidence de Pampérigouste,</p> + +<p>«A comparu</p> + +<p>«Le sieur Gaspard Mitifio, époux de +Vivette Cornille, ménager au lieudit des +Cigalières et y demeurant:</p> + +<p>«Lequel par ces présentes a vendu et +transporté sous les garanties de droit et de +fait, et en franchise de toutes dettes, privilèges +et hypothèques,</p> + +<p>«Au sieur Alphonse Daudet, poète, demeurant +à Paris, à ce présent et ce acceptant,</p> + +<p>«Un moulin à vent et à farine, sis dans la +vallée du Rhône, au plein coeur de Provence, +sur une côte boisée de pins et de chênes +verts; étant ledit moulin abandonné depuis +plus de vingt années et hors d'état de moudre, +comme il appert des vignes sauvages, +mousses, romarins, et autres verdures parasites +qui lui grimpent jusqu'au bout des +ailes;</p> + +<p>«Ce nonobstant, tel qu'il est et se comporte, +avec sa grande roue cassée, sa plate-forme +où l'herbe pousse dans les briques, +déclare le sieur Daudet trouver ledit moulin +à sa convenance et pouvant servir à ses travaux +de poésie, l'accepte à ses risques et +périls, et sans aucun recours contre le vendeur, +pour cause de réparations qui pourraient +y être faites.</p> + +<p>«Cette vente a lieu en bloc moyennant +le prix convenu, que le sieur Daudet, poète, +a mis et déposé sur le bureau en espèces de +cours, lequel prix a été de suite touché et +retiré par le sieur Mitifio, le tout à la vue +des notaires et des témoins soussignés, dont +quittance sous réserve.</p> + +<p>«Acte fait à Pampérigouste, en l'étude +Honorat, en présence de Francet Mamaï, +joueur de fifre, et de Louiset dit le Quique, +porte-croix des pénitents blancs;</p> + +<p>«Qui ont signé avec les parties et le +notaire après lecture...»</p> + + + + + +<h2>LETTRES DE MON MOULIN</h2> + + +<h3>INSTALLATION</h3> + + +<p>Ce sont les lapins qui ont été étonnés!... +Depuis si longtemps qu'ils voyaient la porte +du moulin fermée, les murs et la plate-forme +envahis par les herbes, ils avaient +fini par croire que la race des meuniers +était éteinte, et, trouvant la place bonne, +ils en avaient fait quelque chose comme un +quartier général, un centre d'opérations +stratégiques: le moulin de Jemmapes des +lapins... La nuit de mon arrivée, il y en avait +bien, sans mentir, une vingtaine assis en +rond sur la plate-forme, en train de se +chauffer les pattes à un rayon de lune... Le +temps d'entr'ouvrir une lucarne, frrt! voilà +le bivouac en déroute, et tous ces petits +derrières blancs qui détalent, la queue en +l'air, dans le fourré. J'espère bien qu'ils +reviendront.</p> + +<p>Quelqu'un de très étonné aussi, en me +voyant, c'est le locataire du premier, un +vieux hibou sinistre, à tête de penseur, qui +habite le moulin depuis plus de vingt ans. +Je l'ai trouvé dans la chambre du haut, immobile +et droit sur l'arbre de couche, au +milieu des plâtras, des tuiles tombées. Il +m'a regardé un moment avec son oeil rond; +puis, tout effaré de ne pas me reconnaître, +il s'est mis à faire: «Hou! hou!» et à +secouer péniblement ses ailes grises de +poussière;—ces diables de penseurs! ça +ne se brosse jamais... N'importe! tel qu'il +est, avec ses yeux clignotants et sa mine +renfrognée, ce locataire silencieux me plaît +encore mieux qu'un autre, et je me suis +empressé de lui renouveler son bail. Il garde +comme dans le passé tout le haut du moulin +avec une entrée par le toit; moi je me +réserve la pièce du bas, une petite pièce +blanchie à la chaux, basse et voûtée comme +un réfectoire de couvent.</p> + +<hr> + +<p>C'est de là que je vous écris, ma porte +grande ouverte, au bon soleil.</p> + +<p>Un joli bois de pins tout étincelant de lumière +dégringole devant moi jusqu'au bas de +la côte. A l'horizon, les Alpilles découpent +leurs crêtes fines... Pas de bruit... A peine, +de loin en loin, un son de fifre, un courlis +dans les lavandes, un grelot de mules sur la +route... Tout ce beau paysage provençal ne +vit que par la lumière.</p> + +<p>Et maintenant, comment voulez-vous que +je le regrette, votre Paris bruyant et noir? Je +suis si bien dans mon moulin! C'est si bien +le coin que je cherchais, un petit coin parfumé +et chaud, à mille lieues des journaux, +des fiacres, du brouillard!... Et que de jolies +choses autour de moi! Il y a à peine huit +jours que je suis installé, j'ai déjà la tête +bourrée d'impressions et de souvenirs... +Tenez! pas plus tard qu'hier soir, j'ai assisté +à la rentrée des troupeaux dans un <i>mas</i> (une +ferme) qui est au bas de la côte, et je vous +jure que je ne donnerais pas ce spectacle +pour toutes les <i>premières</i> que vous avez +eues à Paris cette semaine. Jugez plutôt.</p> + +<p>Il faut vous dire qu'en Provence, c'est +l'usage, quand viennent les chaleurs, d'envoyer +le bétail dans les Alpes. Bêtes et gens +passent cinq ou six mois là -haut, logés à la +belle étoile, dans l'herbe jusqu'au ventre; +puis, au premier frisson de l'automne on +redescend au <i>mas</i>, et l'on revient brouter +bourgeoisement les petites collines grises +que parfume le romarin... Donc hier soir +les troupeaux rentraient. Depuis le matin, +le portail attendait, ouvert à deux battants; +les bergeries étaient pleines de paille fraîche. +D'heure en heure on se disait: «Maintenant +ils sont à Eyguières, maintenant au +Paradou.» Puis, tout à coup, vers le soir, +un grand cri: «Les voilà !» et là -bas, au +lointain, nous voyons le troupeau s'avancer +dans une gloire de poussière. Toute la route +semble marcher avec lui... Les vieux béliers +viennent d'abord, la corne en avant, l'air +sauvage; derrière eux le gros des moutons, +les mères un peu lasses, leurs nourrissons +dans les pattes;—les mules à pompons +rouges portant dans des paniers les agnelets +d'un jour qu'elles bercent en marchant; +puis les chiens tout suants, avec des langues +jusqu'à terre, et deux grands coquins de +bergers drapés dans des manteaux de cadis +roux qui leur tombent sur les talons comme +des chapes.</p> + +<p>Tout cela défile devant nous joyeusement +et s'engouffre sous le portail, en piétinant +avec un bruit d'averse... Il faut voir +quel émoi dans la maison. Du haut de leur +perchoir, les gros paons vert et or, à crête +de tulle, ont reconnu les arrivants et les accueillent +par un formidable coup de trompette. +Le poulailler, qui s'endormait, se réveille +en sursaut. Tout le monde est sur +pied: pigeons, canards dindons, pintades. +La basse-cour est comme folle; les poules +parlent de passer la nuit!... On dirait que +chaque mouton a rapporté dans sa laine, +avec un parfum d'Alpe sauvage, un peu de +cet air vif des montagnes qui grise et qui +fait danser.</p> + +<p>C'est au milieu de tout ce train que le +troupeau gagne son gîte. Rien de charmant +comme cette installation. Les vieux béliers +s'attendrissent en revoyant leur crèche. +Les agneaux, les tout petits, ceux qui sont +nés dans le voyage et n'ont jamais vu la +ferme, regardent autour d'eux avec étonnement.</p> + +<p>Mais le plus touchant encore, ce sont les +chiens, ces braves chiens de berger, tout affairés +après leurs bêtes et ne voyant qu'elles +dans le <i>mas</i>. Le chien de garde a beau les +appeler du fond de sa niche: le seau du +puits, tout plein d'eau fraîche, a beau leur +faire signe: ils ne veulent rien voir, rien +entendre, avant que le bétail soit rentré, le +gros loquet poussé sur la petite porte à +claire-voie, et les bergers attablés dans la +salle basse. Alors seulement ils consentent +à gagner le chenil, et là , tout en lapant leur +écuellée de soupe, ils racontent à leurs camarades +de la ferme ce qu'ils ont fait là -haut +dans la montagne, un pays noir où il +y a des loups et de grandes digitales de +pourpre pleines de rosée jusqu'au bord.</p> +<br><br> + + +<h3>LA DILIGENCE DE BEAUCAIRE</h3> + +<p>C'était le jour de mon arrivée ici. J'avais +pris la diligence de Beaucaire, une bonne +vieille patache qui n'a pas grand chemin à +faire avant d'être rendue chez elle, mais qui +flâne tout le long de la route, pour avoir +l'air, le soir, d'arriver de très loin. Nous +étions cinq sur l'impériale sans compter le +conducteur.</p> + +<p>D'abord un gardien de Camargue, petit +homme trapu, poilu, sentant le fauve, avec +de gros yeux pleins de sang et des anneaux +d'argent aux oreilles; puis deux Beaucairois, +un boulanger et son <i>gindre</i>, tous deux +très rouges, très poussifs, mais des profils +superbes, deux médailles romaines à l'effigie +de Vitellius. Enfin, sur le devant, près +du conducteur, un homme... non! une casquette, +une énorme casquette en peau de +lapin, qui ne disait pas grand'chose et regardait +la route d'un air triste.</p> + +<p>Tous ces gens-là se connaissaient entre +eux et parlaient tout haut de leurs affaires, +très librement. Le Camarguais racontait +qu'il venait de Nîmes, mandé par le juge +d'instruction pour un coup de fourche +donné à un berger. On a le sang vif en Camargue... +Et à Beaucaire donc! Est-ce que +nos deux Beaucairois ne voulaient pas s'égorger +à propos de la Sainte Vierge? Il paraît +que le boulanger était d'une paroisse +depuis longtemps vouée à la madone, celle +que les Provençaux appellent la <i>bonne mère</i> +et qui porte le petit Jésus dans ses bras; le +gindre, au contraire, chantait au lutrin +d'une église toute neuve qui s'était consacrée +à l'Immaculée Conception, cette belle +image souriante qu'on représente les bras +pendants, les mains pleines de rayons. La +querelle venait de là . Il fallait voir comme +ces deux bons catholiques se traitaient, +eux et leurs madones:</p> + +<p>—Elle est jolie, ton immaculée!</p> + +<p>—Va-t'en donc avec ta bonne mère!</p> + +<p>—Elle en a vu de grises, la tienne, en +Palestine!</p> + +<p>—Et la tienne, hou! la laide! Qui sait ce +qu'elle n'a pas fait... Demande plutôt à saint +Joseph.</p> + +<p>Pour se croire sur le port de Naples, il +ne manquait plus que de voir luire les couteaux, +et ma foi, je crois bien que ce beau +tournoi théologique se serait terminé par +là si le conducteur n'était pas intervenu.</p> + +<p>—Laissez-nous donc tranquilles avec vos +madones, dit-il en riant aux Beaucairois: +tout ça, c'est des histoires de femmes, les +hommes ne doivent pas s'en mêler.</p> + +<p>Là -dessus, il fit claquer son fouet d'un +petit air sceptique qui rangea tout le monde +de son avis.</p> + +<hr> + +<p>La discussion était finie; mais le boulanger, +mis en train, avait besoin de dépenser +le restant de sa verve, et, se tournant vers +la malheureuse casquette, silencieuse et +triste dans son coin, il lui dit d'un air goguenard:</p> + +<p>—Et ta femme, à toi, rémouleur?... Pour +quelle paroisse tient-elle?</p> + +<p>Il faut croire qu'il y avait dans cette phrase +une intention très comique, car l'impériale +tout entière partit d'un gros éclat de rire... +Le rémouleur ne riait pas, lui. Il n'avait pas +l'air d'entendre. Voyant cela, le boulanger +se tourna de mon côté:</p> + +<p>—Vous ne la connaissez pas sa femme, +monsieur? une drôle de paroissienne, allez! +Il n'y en en a pas deux comme elle dans +Beaucaire.</p> + +<p>Les rires redoublèrent. Le rémouleur ne +bougea pas; il se contenta de dire tout bas, +sans lever la tête:</p> + +<p>—Tais-toi, boulanger.</p> + +<p>Mais ce diable de boulanger n'avait pas +envie de se taire, et il reprit de plus belle:</p> + +<p>—Viédase! Le camarade n'est pas à plaindre +d'avoir une femme comme celle-là ... +Pas moyen de s'ennuyer un moment avec +elle... Pensez donc! une belle qui se fait +enlever tous les six mois, elle a toujours +quelque chose à vous raconter quand elle +revient... C'est égal, c'est un drôle de petit +ménage... Figurez-vous, monsieur, qu'ils +n'étaient pas mariés depuis un an, paf! voilà +la femme qui part en Espagne avec un marchand +de chocolat.</p> + +<p>Le mari reste seul chez lui à pleurer et +à boire... Il était comme fou. Au bout de +quelque temps, la belle est revenue dans +le pays, habillée en Espagnole, avec un +petit tambour à grelots. Nous lui disions +tous:</p> + +<p>—Cache-toi; il va te tuer.</p> + +<p>«Ah! ben oui; la tuer... Ils se sont remis +ensemble bien tranquillement, et elle lui a +appris à jouer du tambour de basque.</p> + +<p>Il y eut une nouvelle explosion de rires. +Dans son coin, sans lever la tête, le rémouleur +murmura encore:</p> + +<p>—Tais-toi, boulanger.</p> + +<p>Le boulanger n'y prit pas garde et continua:</p> + +<p>—Vous croyez peut-être, monsieur, qu'après +son retour d'Espagne la belle s'est +tenue tranquille... Ah mais non!... Son +mari avait si bien pris la chose! Ça lui a +donné envie de recommencer... Après l'Espagnol, +ç'a été un officier, puis un marinier +du Rhône, puis un musicien, puis un... +Est-ce que je sais?... Ce qu'il y a de bon, +c'est que chaque fois c'est la même comédie. +La femme part, le mari pleure; elle revient, +il se console. Et toujours on la lui enlève, +et toujours il la reprend... Croyez-vous qu'il +a de la patience, ce mari-là ! Il faut dire +aussi qu'elle est crânement jolie, la petite +rémouleuse... un vrai morceau de cardinal: +vive, mignonne, bien roulée; avec ça, une +peau blanche et des yeux couleur de noisette +qui regardent toujours les hommes en +riant... Ma foi! mon Parisien, si vous repassez +jamais par Beaucaire.</p> + +<p>—Oh! tais-toi, boulanger, je t'en prie..., +fit encore une fois le pauvre rémouleur avec +une expression de voix déchirante.</p> + +<p>A ce moment, la diligence s'arrêta. Nous +étions au <i>mas</i> des Anglores. C'est là que les +deux Beaucairois descendaient, et je vous +jure que je ne les retins pas... Farceur de +boulanger! Il était dans la cour du <i>mas</i> qu'on +l'entendait rire encore.</p> + +<hr> + +<p>Ces gens-là partis, l'impériale sembla vide. +On avait laissé le Camarguais à Arles; le +conducteur marchait sur la route à côté de +ses chevaux... Nous étions seuls là -haut, le +rémouleur et moi chacun dans notre coin, +sans parler. Il faisait chaud; le cuir de la +capote brûlait. Par moments, je sentais mes +yeux se fermer et ma tête devenir lourde; +mais impossible de dormir. J'avais toujours +dans les oreilles ce «Tais-toi, je t'en prie,» +si navrant et si doux... Ni lui non plus, le +pauvre homme! il ne dormait pas. De derrière, +je voyais ses grosses épaules frissonner, +et sa main,—une longue main blafarde +et bête,—trembler sur le dos de la +banquette, comme une main de vieux. Il +pleurait...</p> + +<p>—Vous voilà chez vous, Parisien! me cria +tout à coup le conducteur; et du bout de son +fouet il me montrait ma colline verte avec le +moulin piqué dessus comme un gros papillon.</p> + +<p>Je m'empressai de descendre... En passant +près du rémouleur, j'essayai de regarder +sous sa casquette: j'aurais voulu le voir +avant de partir. Comme s'il avait compris ma +pensée, le malheureux leva brusquement la +tête, et, plantant son regard dans le mien:</p> + +<p>—Regardez-moi bien, l'ami, me dit-il d'une +voix sourde, et si un de ces jours vous apprenez +qu'il y a eu un malheur à Beaucaire, +vous pourrez dire que vous connaissez celui +qui a fait le coup.</p> + +<p>C'était une figure éteinte et triste, avec de +petits yeux fanés. Il y avait des larmes dans +ces yeux, mais dans cette voix il y avait de la +haine. La haine, c'est la colère des faibles!... +Si j'étais la rémouleuse, je me méfierais.</p> +<br><br> + + +<h3>LE SECRET DE MAITRE CORNILLE</h3> + + +<p>Francet Mamaï, un vieux joueur de fifre, +qui vient de temps en temps faire la veillée +chez moi, en buvant du vin cuit, m'a raconté +l'autre soir un petit drame de village dont +mon moulin a été témoin il y a quelque +vingt ans. Le récit du bonhomme m'a +touché, et je vais essayer de vous le redire +tel que je l'ai entendu.</p> + +<p>Imaginez-vous pour un moment, chers +lecteurs, que vous êtes assis devant un pot +de vin tout parfumé, et que c'est un vieux +joueur de fifre qui vous parle.</p> + +<hr> + +<p>Notre pays, mon bon monsieur, n'a pas +toujours été un endroit mort et sans renom, +comme il est aujourd'hui. Autre temps, il +s'y faisait un grand commerce de meunerie, +et, dix lieues à la ronde, les gens des <i>mas</i> +nous apportaient leur blé à moudre... Tout +autour du village, les collines étaient couvertes +de moulins à vent. De droite et de +gauche on ne voyait que des ailes qui viraient +au mistral par-dessus les pins, des ribambelles +de petits ânes chargés de sacs, montant +et dévalant le long des chemins; et +toute la semaine c'était plaisir d'entendre +sur la hauteur le bruit des fouets, le craquement +de la toile et le <i>Dia hue!</i> des aides-meuniers... +Le dimanche nous allions aux +moulins, par bandes. Là -haut, les meuniers +payaient le muscat. Les meunières étaient +belles comme des reines, avec leurs fichus +de dentelles et leurs croix d'or. Moi, j'apportais +mon fifre, et jusqu'à la noire nuit on +dansait des farandoles. Ces moulins-là , +voyez-vous, faisaient la joie et la richesse +de notre pays.</p> + +<p>Malheureusement, des Français de Paris +eurent l'idée d'établir une minoterie à vapeur, +sur la route de Tarascon. Tout beau, +tout nouveau! Les gens prirent l'habitude +d'envoyer leurs blés aux minotiers, et les +pauvres moulins à vent restèrent sans ouvrage. +Pendant quelque temps ils essayèrent +de lutter, mais la vapeur fut la plus forte, et +l'un après l'autre, <i>pécaïre!</i> ils furent tous +obligés de fermer... On ne vit plus venir les +petits ânes... Les belles meunières vendirent +leurs croix d'or... Plus de muscat! plus de +farandole!... Le mistral avait beau souffler, +les ailes restaient immobiles... Puis, un +beau jour, la commune fit jeter toutes ces +masures à bas, et l'on sema à leur place de +la vigne et des oliviers.</p> + +<p>Pourtant, au milieu de la débâcle, un +moulin avait tenu bon et continuait de virer +courageusement sur sa butte, à la barbe des +minotiers. C'était le moulin de maître Cornille, +celui-là même où nous sommes en +train de faire la veillée en ce moment.</p> + + * * * * * + +<p>Maître Cornille était un vieux meunier, +vivant depuis soixante ans dans la farine et +enragé pour son état. L'installation des minoteries +l'avait rendu comme fou. Pendant +huit jours, on le vit courir par le village, +ameutant le monde autour de lui et criant +de toutes ses forces qu'on voulait empoisonner +la Provence avec la farine des minotiers. +«N'allez pas là -bas, disait-il; ces brigands-là , +pour faire le pain, se servent de la vapeur, +qui est une invention du diable, tandis que +moi je travaille avec le mistral et la tramontane, +qui sont la respiration du bon Dieu...» +Et il trouvait comme cela une foule de belles +paroles à la louange des moulins à vent, +mais personne ne les écoutait.</p> + +<p>Alors, de male rage, le vieux s'enferma +dans son moulin et vécut tout seul comme +une bête farouche. Il ne voulut pas même +garder près de lui sa petite-fille Vivette, une +enfant de quinze ans, qui, depuis la mort de +ses parents, n'avait plus que son <i>grand</i> au +monde. La pauvre petite fut obligée de +gagner sa vie et de se louer un peu partout +dans les <i>mas</i>, pour la moisson, les magnans +ou les olivades. Et pourtant son grand-père +avait l'air de bien l'aimer, cette enfant-là . +Il lui arrivait souvent de faire ses quatre +lieues à pied par le grand soleil pour aller +la voir au <i>mas</i> où elle travaillait, et quand il +était près d'elle, il passait des heures entières +à la regarder en pleurant...</p> + +<p>Dans le pays on pensait que le vieux meunier, +en renvoyant Vivette avait agi par +avarice; et cela ne lui faisait pas honneur +de laisser sa petite-fille ainsi traîner d'une +ferme à l'autre, exposée aux brutalités des +<i>baïles</i> et à toutes les misères des jeunesses +en condition. On trouvait très mal aussi +qu'un homme du renom de maître Cornille, +et qui, jusque-là , s'était respecté, s'en allât +maintenant par les rues comme un vrai +bohémien, pieds nus, le bonnet troué, la +taillole en lambeaux... Le fait est que le dimanche, +lorsque nous le voyions entrer à la +messe, nous avions honte pour lui, nous autres +les vieux; et Cornille le sentait si bien +qu'il n'osait plus venir s'asseoir sur le banc +d'oeuvre. Toujours il restait au fond de l'église, +près du bénitier, avec les pauvres.</p> + +<hr> + +<p>Dans la vie de maître Cornille il y avait +quelque chose qui n'était pas clair. Depuis +longtemps personne, au village, ne lui portait +plus de blé, et pourtant les ailes de son +moulin allaient toujours leur train comme +devant... Le soir, on rencontrait par les +chemins le vieux meunier poussant devant +lui son âne chargé de gros sacs de farine.</p> + +<p>—Bonnes vêpres, maître Cornille! lui +criaient les paysans; ça va donc toujours, la +meunerie.</p> + +<p>—Toujours, mes enfants, répondait le +vieux d'un air gaillard. Dieu merci, ce n'est +pas l'ouvrage qui nous manque.</p> + +<p>Alors, si on lui demandait d'où diable +pouvait venir tant d'ouvrage, il se mettait +un doigt sur les lèvres et répondait gravement: +«<i>Motus!</i> je travaille pour l'exportation...» +Jamais on n'en put tirer davantage.</p> + +<p>Quant à mettre le nez dans son moulin, +il n'y fallait pas songer. La petite Vivette +elle-même n'y entrait pas...</p> + +<p>Lorsqu'on passait devant, on voyait la +porte toujours fermée, les grosses ailes +toujours en mouvement, le vieil âne broutant +le gazon de la plate-forme, et un grand +chat maigre qui prenait le soleil sur le rebord +de la fenêtre et vous regardait d'un +air méchant.</p> + +<p>Tout cela sentait le mystère et faisait +beaucoup jaser le monde. Chacun expliquait +de sa façon le secret de maître Cornille, mais +le bruit général était qu'il y avait dans ce +moulin-là encore plus de sacs d'écus que +de sacs de farine.</p> + + + +<p>A la longue pourtant tout se découvrit; +voici comment:</p> + +<p>En faisant danser la jeunesse avec mon +fifre, je m'aperçus un beau jour que l'aîné +de mes garçons et la petite Vivette s'étaient +rendus amoureux l'un de l'autre. Au fond +je n'en fus pas fâché, parce qu'après tout le +nom de Cornille était en honneur chez +nous, et puis ce joli petit passereau de +Vivette m'aurait fait plaisir à voir trotter +dans ma maison. Seulement, comme nos +amoureux avaient souvent occasion d'être +ensemble, je voulus, de peur d'accidents, +régler l'affaire tout de suite, et je montai +jusqu'au moulin pour en toucher deux mots +au grand-père... Ah! le vieux sorcier! il +faut voir de quelle manière il me reçut! Impossible +de lui faire ouvrir sa porte. Je lui +expliquai mes raisons tant bien que mal, à +travers le trou de la serrure; et tout le temps +que je parlais, il y avait ce coquin de chat +maigre qui soufflait comme un diable au-dessus +de ma tête.</p> + +<p>Le vieux ne me donna pas le temps de +finir, et me cria fort malhonnêtement de retourner +à ma flûte; que, si j'étais pressé de +marier mon garçon, je pouvais bien aller +chercher des filles à la minoterie... Pensez +que le sang me montait d'entendre ces mauvaises +paroles; mais j'eus tout de même assez +de sagesse pour me contenir, et, laissant ce +vieux fou à sa meule, je revins annoncer +aux enfants ma déconvenue... Ces pauvres +agneaux ne pouvaient pas y croire; ils me +demandèrent comme une grâce de monter +tous deux ensemble au moulin, pour parler +au grand-père... Je n'eus pas le courage de +refuser, et prrrt! voilà mes amoureux partis. +Tout juste comme ils arrivaient là -haut, +maître Cornille venait de sortir. La porte +était fermée à double tour; mais le vieux +bonhomme, en partant, avait laissé son +échelle dehors, et tout de suite l'idée vint +aux enfants d'entrer par la fenêtre, voir un +peu ce qu'il y avait dans ce fameux moulin...</p> + +<p>Chose singulière! la chambre de la meule +était vide... Pas un sac, pas un grain de +blé; pas la moindre farine aux murs ni sur +les toiles d'araignée... On ne sentait pas +même cette bonne odeur chaude de froment +écrasé qui embaume dans les moulins... +L'arbre de couche était couvert de poussière, +et le grand chat maigre dormait +dessus.</p> + +<p>La pièce du bas avait le même air de +misère et d'abandon:—un mauvais lit, +quelques guenilles, un morceau de pain sur +une marche d'escalier, et puis dans un coin +trois ou quatre sacs crevés d'où coulaient +des gravats et de la terre blanche.</p> + +<p>C'était là le secret de maître Cornille! +C'était ce plâtras qu'il promenait le soir par +les routes, pour sauver l'honneur du moulin +et faire croire qu'on y faisait de la farine... +Pauvre moulin! Pauvre Cornille! +Depuis longtemps les minotiers leur avaient +enlevé leur dernière pratique. Les ailes viraient +toujours, mais la meule tournait à +vide.</p> + +<p>Les enfants revinrent tout en larmes, me +conter ce qu'ils avaient vu. J'eus le coeur +crevé de les entendre... Sans perdre une +minute, je courus chez les voisins, je leur +dis la chose en deux mots, et nous convînmes +qu'il fallait, sur l'heure, porter au +moulin Cornille tout ce qu'il y avait de +froment dans les maisons... Sitôt dit, sitôt +fait. Tout le village se met en route, et +nous arrivons là -haut avec une procession +d'ânes chargés de blé,—du vrai blé, +celui-là !</p> + +<p>Le moulin était grand ouvert... Devant +la porte, maître Cornille, assis sur un sac +de plâtre, pleurait, la tête dans ses mains. +Il venait de s'apercevoir, en rentrant, que +pendant son absence on avait pénétré chez +lui et surpris son triste secret.</p> + +<p>—Pauvre de moi! disait-il. Maintenant, +je n'ai plus qu'à mourir... Le moulin est +déshonoré.</p> + +<p>Et il sanglotait à fendre l'âme, appelant +son moulin par toutes sortes de noms, lui +parlant comme à une personne véritable. +A ce moment, les ânes arrivent sur la +plate-forme, et nous nous mettons tous à +crier bien fort comme au beau temps des +meuniers:</p> + +<p>—Ohé! du moulin!... Ohé! maître Cornille!</p> + +<p>Et voilà les sacs qui s'entassent devant la +porte et le beau grain roux qui se répand +par terre, de tous cotés...</p> + +<p>Maître Cornille ouvrait de grands yeux. Il +avait pris du blé dans le creux de sa vieille +main et il disait, riant et pleurant à la fois:</p> + +<p>—C'est du blé!... Seigneur Dieu!... Du +bon blé!... Laissez-moi, que je le regarde.</p> + +<p>Puis, se tournant vers nous:</p> + +<p>—Ah! je savais bien que vous me reviendriez... +Tous ces minotiers sont des +voleurs.</p> + +<p>Nous voulions l'emporter en triomphe au +village:</p> + +<p>—Non, non, mes enfants; il faut avant +tout que j'aille donner à manger à mon +moulin... Pensez donc! il y a si longtemps +qu'il ne s'est rien mis sous la dent!</p> + +<p>Et nous avions tous des larmes dans les +yeux de voir le pauvre vieux se démener +de droite et de gauche, éventrant les sacs, +surveillant la moule, tandis que le grain +s'écrasait et que la fine poussière de froment +s'envolait au plafond.</p> + +<p>C'est une justice à nous rendre: à partir +de ce jour-là , jamais nous ne laissâmes le +vieux meunier manquer d'ouvrage. Puis, +un matin, maître Cornille mourut, et les +ailes de notre dernier moulin cessèrent de +virer, pour toujours cette fois... Cornille +mort, personne ne prit sa suite. Que voulez-vous, +monsieur!... tout a une fin en ce +monde, et il faut croire que le temps des +moulins à vent était passé comme celui des +coches sur le Rhône, des parlements et des +jaquettes à grandes fleurs.</p> + +<br><br> + + +<h3>LA CHÈVRE DE M. SEGUIN</h3> + +<p><i>A M. Pierre Gringoire, poète lyrique à Paris.</i></p> + + +<p>Tu seras bien toujours le même, mon +pauvre Gringoire!</p> + +<p>Comment! on t'offre une place de chroniqueur +dans un bon journal de Paris, et tu +as l'aplomb de refuser... Mais regarde-toi, +malheureux garçon! Regarde ce pourpoint +troué, ces chausses en déroute, cette face +maigre qui crie la faim. Voilà pourtant où +t'a conduit la passion des belles rimes! +Voilà ce que t'ont valu dix ans de loyaux +services dans les pages du sire Apollo... +Est-ce que tu n'as pas honte, à la fin?</p> + +<p>Fais-toi donc chroniqueur, imbécile! fais-toi +chroniqueur! Tu gagneras de beaux écus +à la rose, tu auras ton couvert chez Brébant, +et tu pourras te montrer les jours de +première avec une plume neuve à ta barrette...</p> + +<p>Non? Tu ne veux pas?... Tu prétends +rester libre à ta guise jusqu'au bout... Eh +bien, écoute un peu l'histoire de la <i>chèvre +de M. Seguin</i>. Tu verras ce que l'on gagne à +vouloir vivre libre.</p> + +<hr> + +<p>M. Seguin n'avait jamais eu de bonheur +avec ses chèvres.</p> + +<p>Il les perdait toutes de la même façon: +un beau matin, elles cassaient leur corde, +s'en allaient dans la montagne, et là -haut +le loup les mangeait. Ni les caresses de leur +maître, ni la peur du loup, rien ne les retenait. +C'était, paraît-il, des chèvres indépendantes, +voulant à tout prix le grand air et +la liberté.</p> + +<p>Le brave M. Seguin, qui ne comprenait +rien au caractère de ses bêtes, était consterné. +Il disait:</p> + +<p>—C'est fini; les chèvres s'ennuient chez +moi, je n'en garderai pas une.</p> + +<p>Cependant il ne se découragea pas, et, +après avoir perdu six chèvres de la même +manière, il en acheta une septième; seulement, +cette fois, il eut soin de la prendre +toute jeune, pour qu'elle s'habituât mieux +à demeurer chez lui.</p> + +<p>Ah! Gringoire, qu'elle était jolie la petite +chèvre de M. Seguin! qu'elle était jolie avec +ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier, +ses sabots noirs et luisants, ses cornes zébrées +et ses longs poils blancs qui lui faisaient +une houppelande! C'était presque +aussi charmant que le cabri d'Esméralda, +tu te rappelles, Gringoire?—et puis, docile, +caressante, se laissant traire sans bouger, +sans mettre son pied dans l'écuelle. Un +amour de petite chèvre...</p> + +<p>M. Seguin avait derrière sa maison un +clos entouré d'aubépines. C'est là qu'il mit +sa nouvelle pensionnaire. Il l'attacha à un +pieu, au plus bel endroit du pré, en ayant +soin de lui laisser beaucoup de corde, et de +temps en temps il venait voir si elle était +bien. La chèvre se trouvait très heureuse +et broutait l'herbe de si bon coeur que +M. Seguin était ravi.</p> + +<p>—Enfin, pensait le pauvre homme, en +voilà une qui ne s'ennuiera pas chez moi!</p> + +<p>M. Seguin se trompait, sa chèvre s'ennuya.</p> + +<hr> + +<p>Un jour, elle se dit en regardant la montagne:</p> + +<p>—Comme on doit être bien là -haut! Quel +plaisir de gambader dans la bruyère, sans +cette maudite longe qui vous écorche le +cou!... C'est bon pour l'âne ou pour le +boeuf de brouter dans un clos!... Les chèvres, +il leur faut du large.</p> + +<p>A partir de ce moment, l'herbe du clos lui +parut fade. L'ennui lui vint. Elle maigrit, +son lait se fit rare. C'était pitié de la voir +tirer tout le jour sur sa longe, la tête tournée +du côté de la montagne, la narine ouverte, +en faisant <i>Mê</i>!... tristement.</p> + +<p>M. Seguin s'apercevait bien que sa chèvre +avait quelque chose, mais il ne savait pas +ce que c'était... Un matin, comme il achevait +de la traire, la chèvre se retourna et +lui dit dans son patois:</p> + +<p>—Écoutez, monsieur Seguin, je me languis +chez vous, laissez-moi aller dans la +montagne.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu!... Elle aussi! cria +M. Seguin stupéfait, et du coup il laissa +tomber son écuelle; puis, s'asseyant dans +l'herbe à côté de sa chèvre:</p> + +<p>—Comment Blanquette, tu veux me +quitter!</p> + +<p>Et Blanquette répondit:</p> + +<p>—Oui, monsieur Seguin.</p> + +<p>—Est-ce que l'herbe te manque ici?</p> + +<p>—Oh! non! monsieur Seguin.</p> + +<p>—Tu es peut-être attachée de trop court; +veux-tu que j'allonge la corde!</p> + +<p>—Ce n'est pas la peine, monsieur Seguin.</p> + +<p>—Alors, qu'est-ce qu'il te faut! qu'est-ce +que tu veux?</p> + +<p>—Je veux aller dans la montagne, monsieur +Seguin.</p> + +<p>—Mais, malheureuse, tu ne sais pas qu'il +y a le loup dans la montagne... Que feras-tu +quand il viendra?...</p> + +<p>—Je lui donnerai des coups de corne, +monsieur Seguin.</p> + +<p>—Le loup se moque bien de tes cornes. Il +m'a mangé des biques autrement encornées +que toi... Tu sais bien, la pauvre vieille Renaude +qui était ici l'an dernier? une maîtresse +chèvre, forte et méchante comme un +bouc. Elle s'est battue avec le loup toute la +nuit... puis, le matin, le loup l'a mangée.</p> + +<p>—Pécaïre! Pauvre Renaude!... Ça ne +fait rien, monsieur Seguin, laissez-moi aller +dans la montagne.</p> + +<p>—Bonté divine!... dit M. Seguin; mais +qu'est-ce qu'on leur fait donc à mes chèvres? +Encore une que le loup va me manger... Eh +bien, non... je te sauverai malgré toi, coquine! +et de peur que tu ne rompes ta corde, +je vais t'enfermer dans l'étable, et tu y resteras +toujours.</p> + +<p>Là -dessus, M. Seguin emporta la chèvre +dans une étable toute noire, dont il ferma +la porte à double tour. Malheureusement, il +avait oublié la fenêtre, et à peine eut-il le +dos tourné, que la petite s'en alla...</p> + +<p>Tu ris, Gringoire? Parbleu! je crois bien; +tu es du parti des chèvres, toi, contre ce +bon M. Seguin... Nous allons voir si tu riras +tout à l'heure.</p> + +<p>Quand la chèvre blanche arriva dans la +montagne, ce fut un ravissement général. +Jamais les vieux sapins n'avaient rien vu +d'aussi joli. On la reçut comme une petite +reine. Les châtaigniers se baissaient jusqu'à +terre pour la caresser du bout de leurs branches. +Les genêts d'or s'ouvraient sur son +passage, et sentaient bon tant qu'ils pouvaient. +Toute la montagne lui fit fête.</p> + +<p>Tu penses, Gringoire, si notre chèvre +était heureuse! Plus de corde, plus de pieu... +rien qui l'empêchât de gambader, de brouter +à sa guise... C'est là qu'il y en avait de +l'herbe! jusque par-dessus les cornes, mon +cher!... Et quelle herbe! Savoureuse, fine, +dentelée, faite de mille plantes... C'était bien +autre chose que le gazon du clos. Et les +fleurs donc!... De grandes campanules +bleues, des digitales de pourpre à longs calices, +toute une forêt de fleurs sauvages débordant +de sucs capiteux!...</p> + +<p>La chèvre blanche, à moitié soûle, se vautrait +là dedans les jambes en l'air et roulait +le long des talus, pêle-mêle avec les feuilles +tombées et les châtaignes... Puis, tout à +coup, elle se redressait d'un bond sur ses +pattes. Hop! la voilà partie, la tête en avant, +à travers les maquis et les buissières, tantôt +sur un pic, tantôt au fond d'un ravin, +là -haut, en bas, partout... On aurait dit +qu'il y avait dix chèvres de M. Seguin dans +la montagne.</p> + +<p>C'est qu'elle n'avait peur de rien la Blanquette.</p> + +<p>Elle franchissait d'un saut de grands torrents +qui l'éclaboussaient au passage de +poussière humide et d'écume. Alors, toute +ruisselante, elle allait s'étendre sur quelque +roche plate et se faisait sécher par le soleil... +Une fois, s'avançant au bord d'un plateau, +une fleur de cytise aux dents, elle aperçu +en bas, tout en bas dans la plaine, la maison +de M. Seguin avec le clos derrière. Cela +la fit rire aux larmes.</p> + +<p>—Que c'est petit! dit-elle; comment ai-je +pu tenir là dedans?</p> + +<p>Pauvrette! de se voir si haut perchée, elle +se croyait au moins aussi grande que le +monde...</p> + +<p>En somme, ce fut une bonne journée pour +la chèvre de M. Seguin. Vers le milieu du +jour, en courant de droite et de gauche, +elle tomba dans une troupe de chamois en +train de croquer une lambrusque à belles +dents. Notre petite coureuse en robe blanche +fit sensation. On lui donna la meilleure place +à la lambrusque, et tous ces messieurs furent +très galants... Il paraît même,—ceci +doit rester entre nous, Gringoire,—qu'un +jeune chamois à pelage noir, eut la bonne +fortune de plaire à Blanquette. Les deux +amoureux s'égarèrent parmi le bois une +heure ou deux, et si tu veux savoir ce qu'ils +se dirent, va le demander aux sources bavardes +qui courent invisibles dans la mousse.</p> + +<hr> + + +<p>Tout à coup le vent fraîchit. La montagne +devint violette; c'était le soir...</p> + +<p>—Déjà ! dit la petite chèvre; et elle s'arrêta +fort étonnée.</p> + +<p>En bas, les champs étaient noyés de +brume. Le clos de M. Seguin disparaissait +dans le brouillard, et de la maisonnette on ne +voyait plus que le toit avec un peu de fumée. +Elle écouta les clochettes d'un troupeau +qu'on ramenait, et se sentit l'âme toute +triste... Un gerfaut, qui rentrait, la frôla de +ses ailes en passant. Elle tressaillit... puis +ce fut un hurlement dans la montagne:</p> + +<p>—Hou! hou!</p> + +<p>Elle pensa au loup; de tout le jour la folle +n'y avait pas pensé... Au même moment une +trompe sonna bien loin dans la vallée. C'était +ce bon M. Seguin qui tentait un dernier +effort.</p> + +<p>—Hou! hou!... faisait le loup.</p> + +<hr> + +<p>—Reviens! reviens!... criait la trompe.</p> + +<p>Blanquette eut envie de revenir; mais en +se rappelant le pieu, la corde, la haie du +clos, elle pensa que maintenant elle ne pouvait +plus se faire à cette vie, et qu'il valait +mieux rester.</p> + +<p>La trompe ne sonnait plus...</p> + +<p>La chèvre entendit derrière elle un bruit +de feuilles. Elle se retourna et vit dans l'ombre +deux oreilles courtes, toutes droites, +avec deux yeux qui reluisaient... C'était le +loup.</p> + + + +<p>Énorme, immobile, assis sur son train de +derrière, il était là regardant la petite chèvre +blanche et la dégustant par avance. +Comme il savait bien qu'il la mangerait, le +loup ne se pressait pas; seulement, quand +elle se retourna, il se mit à rire méchamment.</p> + +<p>—Ha! ha! la petite chèvre de M. Seguin! +et il passa sa grosse langue rouge sur ses +babines d'amadou.</p> + +<p>Blanquette se sentit perdue... Un moment +en se rappelant l'histoire de la vieille Renaude, +qui s'était battue toute la nuit pour +être mangée le matin, elle se dit qu'il vaudrait +peut-être mieux se laisser manger tout +de suite; puis, s'étant ravisée, elle tomba +en garde, la tête basse et la corne en avant, +comme une brave chèvre de M. Seguin +qu'elle était... Non pas qu'elle eût l'espoir +de tuer le loup,—les chèvres ne tuent pas +le loup,—mais seulement pour voir si elle +pourrait tenir aussi longtemps que la Renaude...</p> + +<p>Alors le monstre s'avança, et les petites +cornes entrèrent en danse.</p> + +<p>Ah! la brave chevrette, comme elle y allait +de bon coeur! Plus de dix fois, je ne mens +pas, Gringoire, elle força le loup à reculer +pour reprendre haleine. Pendant ces trêves +d'une minute, la gourmande cueillait en +hâte encore un brin de sa chère herbe; puis +elle retournait au combat, la bouche pleine... +Cela dura toute la nuit. De temps en temps +la chèvre de M. Seguin regardait les étoiles +danser dans le ciel clair, et elle se disait:</p> + +<p>—Oh! pourvu que je tienne jusqu'à +l'aube...</p> + +<p>L'une après l'autre, les étoiles s'éteignirent. +Blanquette redoubla de coups de cornes, +le loup de coups de dents... Une lueur +pâle parut dans l'horizon... Le chant d'un +coq enroué monta d'une métairie.</p> + +<p>—Enfin! dit la pauvre bête, qui n'attendait +plus que le jour pour mourir; et elle +s'allongea par terre dans sa belle fourrure +blanche toute tachée de sang...</p> + +<p>Alors le loup se jeta sur la petite chèvre +et la mangea.</p> + +<hr> + + +<p>Adieu, Gringoire!</p> + +<p>L'histoire que tu as entendue n'est pas un +conte de mon invention. Si jamais tu viens +en Provence, nos ménagers te parleront souvent +de la <i>cabro de moussu Seguin, que se +battègue touto la neui emé lou loup, e piei +lou matin lou loup la mangé<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup>1</sup></a></i>.</p> + +<p>Tu m'entends bien, Gringoire: +<i>E piei lou matin lou loup la mangé</i>.</p> + +<blockquote><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> La chèvre de monsieur Seguin, qui se battit toute la nuit avec le loup, et puis, le matin, le loup la mangea.</blockquote> + + + + + +<h3>LES ÉTOILES</h3> + +<h3>RÉCIT D'UN BERGER PROVENÇAL.</h3> + + +<p>Du temps que je gardais les bêtes sur le +Luberon, je restais des semaines entières +sans voir âme qui vive, seul dans le pâturage +avec mon chien Labri et mes ouailles. +De temps en temps l'ermite du Mont-de-l'Ure +passait par là pour chercher des simples +ou bien j'apercevais la face noire de +quelque charbonnier du Piémont; mais +c'étaient des gens naïfs, silencieux à force +de solitude, ayant perdu le goût de parler et +ne sachant rien de ce qui se disait en bas +dans les villages et les villes. Aussi, tous les +quinze jours, lorsque j'entendais, sur le chemin +qui monte, les sonnailles du mulet de +notre ferme m'apportant les provisions de +quinzaine, et que je voyais apparaître peu à +peu, au-dessus de la côte, la tête éveillée du +petit <i>miarro</i> (garçon de ferme), ou la coiffe +rousse de la vieille tante Norade, j'étais +vraiment bien heureux. Je me faisais raconter +les nouvelles du pays d'en bas, les baptêmes, +les mariages; mais ce qui m'intéressait +surtout, c'était de savoir ce que +devenait la fille de mes maîtres, notre demoiselle +Stéphanette, la plus jolie qu'il y eût +à dix lieues à la ronde. Sans avoir l'air d'y +prendre trop d'intérêt, je m'informais si elle +allait beaucoup aux fêtes, aux veillées, s'il +lui venait toujours de nouveaux galants; et +à ceux qui me demanderont ce que ces +choses-là pouvaient me faire, à moi pauvre +berger de la montagne, je répondrai, que +j'avais vingt ans et que cette Stéphanette +était ce que j'avais vu de plus beau dans ma +vie.</p> + +<p>Or, un dimanche que j'attendais les vivres +de quinzaine, il se trouva qu'ils n'arrivèrent +que très tard. Le matin je me disais: «C'est +la faute de la grand'messe;» puis, vers +midi, il vint un gros orage, et je pensai que +la mule n'avait pas pu se mettre en route à +cause du mauvais état des chemins. Enfin, +sur les trois heures, le ciel étant lavé, la +montagne luisante d'eau et de soleil, j'entendis +parmi l'égouttement des feuilles et le +débordement des ruisseaux gonflés les sonnailles +de la mule, aussi gaies, aussi alertes +qu'un grand carillon de cloches un jour de +Pâques. Mais ce n'était pas le petit <i>miarro</i>, +ni la vieille Norade qui la conduisait. C'était... +devinez qui!... notre demoiselle; mes enfants! +notre demoiselle en personne, assise +droite entre les sacs d'osier, toute rose de +l'air des montagnes et du rafraîchissement +de l'orage.</p> + +<p>Le petit était malade, tante Norade en +vacances chez ses enfants. La belle Stéphanette +m'apprit tout ça, en descendant de sa +mule, et aussi qu'elle arrivait tard parce +qu'elle s'était perdue en route; mais à la voir +si bien endimanchée, avec son ruban à fleurs, +sa jupe brillante et ses dentelles, elle avait +plutôt l'air de s'être attardée à quelque +danse que d'avoir cherché son chemin dans +les buissons. O la mignonne créature! Mes +yeux ne pouvaient se lasser de la regarder. +Il est vrai que je ne l'avais jamais vue de si +près. Quelquefois l'hiver, quand les troupeaux +étaient descendus dans la plaine et +que je rentrais le soir à la ferme pour souper, +elle traversait la salle vivement, sans guère +parler aux serviteurs, toujours parée et un +peu fière... Et maintenant je l'avais là devant +moi, rien que pour moi; n'était-ce pas +à en perdre la tête?</p> + +<p>Quand elle eut tiré les provisions du panier, +Stéphanette se mit à regarder curieusement +autour d'elle. Relevant un peu sa +belle jupe du dimanche qui aurait pu s'abîmer, +elle entra dans le <i>parc</i>, voulut voir le +coin où je couchais, la crèche de paille avec +la peau de mouton, ma grande cape accrochée +au mur, ma crosse, mon fusil à pierre. +Tout cela l'amusait.</p> + +<p>—Alors c'est ici que tu vis, mon pauvre +berger? Comme tu dois t'ennuyer d'être +toujours seul! Qu'est-ce que tu fais? A quoi +penses-tu?...</p> + +<p>J'avais envie de répondre: «A vous, maîtresse,» +et je n'aurais pas menti: mais mon +trouble était si grand que je ne pouvais pas +seulement trouver une parole. Je crois bien +qu'elle s'en apercevait, et que la méchante +prenait plaisir à redoubler mon embarras +avec ses malices:</p> + +<p>—Et ta bonne amie, berger, est-ce qu'elle +monte te voir quelquefois?... Ça doit être +bien sûr la chèvre d'or, ou cette fée Estérelle +qui ne court qu'à la pointe des montagnes...</p> + +<p>Et elle-même, en me parlant, avait bien +l'air de la fée Estérelle, avec le joli rire de +sa tête renversée et sa hâte de s'en aller qui +faisait de sa visite une apparition.</p> + +<p>—Adieu, berger.</p> + +<p>—Salut, maîtresse.</p> + +<p>Et la voilà partie, emportant ses corbeilles +vides.</p> + +<p>Lorsqu'elle disparut dans le sentier en +pente, il me semblait que les cailloux, roulant +sous les sabots de la mule, me tombaient +un à un sur le coeur. Je les entendis longtemps, +longtemps; et jusqu'à la fin du jour +je restai comme ensommeillé, n'osant bouger, +de peur de faire en aller mon rêve. Vers +le soir, comme le fond des vallées commençait +à devenir bleu et que les bêtes se serraient +en bêlant l'une contre l'autre pour +rentrer au <i>parc</i>, j'entendis qu'on m'appelait +dans la descente, et je vis paraître notre demoiselle, +non plus rieuse ainsi que tout à +l'heure, mais tremblante de froid, de peur, +de mouillure. Il paraît qu'au bas de la côte +elle avait trouvé la Sorgue grossie par la +pluie d'orage, et qu'en voulant passer à toute +force elle avait risqué de se noyer. Le terrible, +c'est qu'à cette heure de nuit il ne +fallait plus songer à retourner à la ferme; +car le chemin par la traverse, notre demoiselle +n'aurait jamais su s'y retrouver toute +seule, et moi je ne pouvais pas quitter le +troupeau. Cette idée de passer la nuit sur la +montagne la tourmentait beaucoup, surtout +à cause de l'inquiétude des siens. Moi, je la +rassurais de mon mieux:</p> + +<p>—En juillet, les nuits sont courtes, maîtresse... +Ce n'est qu'un mauvais moment.</p> + +<p>Et j'allumai vite un grand feu pour sécher +ses pieds et sa robe toute trempée de l'eau +de la Sorgue. Ensuite j'apportai devant elle +du lait, des fromageons; mais la pauvre petite +ne songeait ni à se chauffer, ni à manger, +et de voir les grosses larmes qui montaient +dans ses yeux, j'avais envie de pleurer, moi +aussi.</p> + +<p>Cependant la nuit était venue tout à fait. +Il ne restait plus sur la crête des montagnes +qu'une poussière de soleil, une vapeur de +lumière du côté du couchant. Je voulus que +notre demoiselle entrât se reposer dans le +<i>parc</i>. Ayant étendu sur la paille fraîche une +belle peau toute neuve, je lui souhaitai la +bonne nuit, et j'allai m'asseoir dehors devant +la porte... Dieu m'est témoin que, malgré le +feu d'amour qui me brûlait le sang, aucune +mauvaise pensée ne me vint; rien qu'une +grande fierté de songer que dans un coin du +<i>parc</i>, tout près du troupeau curieux qui la +regardait dormir, la fille de mes maîtres,— +comme une brebis plus précieuse et plus +blanche que toutes les autres,—reposait, +confiée à ma garde. Jamais le ciel ne m'avait +paru si profond, les étoiles si brillantes... +Tout à coup, la claire-voie du <i>parc</i> s'ouvrit +et la belle Stéphanette parut. Elle ne pouvait +pas dormir. Les bêtes faisaient crier la +paille en remuant, ou bêlaient dans leurs +rêves. Elle aimait mieux venir près du feu. +Voyant cela, je lui jetai ma peau de bique +sur les épaules, j'activai la flamme, et nous +restâmes assis l'un près de l'autre sans +parler. Si vous avez jamais passé la nuit à +la belle étoile, vous savez qu'à l'heure où +nous dormons, un monde mystérieux s'éveille +dans la solitude et le silence. Alors +les sources chantent bien plus clair, les +étangs allument des petites flammes. Tous +les esprits de la montagne vont et viennent +librement; et il y a dans l'air des frôlements, +des bruits imperceptibles, comme si l'on entendait +les branches grandir, l'herbe pousser. +Le jour, c'est la vie des êtres; mais la +nuit, c'est la vie des choses. Quand on n'en +a pas l'habitude, ça fait peur... Aussi notre +demoiselle était toute frissonnante et se serrait +contre moi au moindre bruit. Une fois, +un cri long, mélancolique, parti de l'étang +qui luisait plus bas, monta vers nous en +ondulant. Au même instant une belle étoile +filante glissa par-dessus nos têtes dans la +même direction, comme si cette plainte que +nous venions d'entendre portait une lumière +avec elle.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est? me demanda Stéphanette +à voix basse.</p> + +<p>—Une âme qui entre en paradis, maîtresse; +et je fis le signe de la croix.</p> + +<p>Elle se signa aussi, et resta un moment la +tête en l'air, très recueillie. Puis elle me dit:</p> + +<p>—C'est donc vrai, berger, que vous êtes +sorciers, vous autres?</p> + +<p>—Nullement, notre demoiselle. Mais ici +nous vivons plus près des étoiles, et nous +savons ce qui s'y passe mieux que des gens +de la plaine.</p> + +<p>Elle regardait toujours en haut, la tête +appuyée dans la main, entourée de la peau +de mouton comme un petit pâtre céleste:</p> + +<p>—Qu'il y en a! Que c'est beau! Jamais +je n'en avais tant vu... Est-ce que tu sais +leurs noms, berger?</p> + +<p>—Mais oui, maîtresse... Tenez! juste +au-dessus de nous, voilà le <i>Chemin de saint +Jacques</i> (la voie lactée). Il va de France droit +sur l'Espagne. C'est saint Jacques de Galice +qui l'a tracé pour montrer sa route au brave +Charlemagne lorsqu'il faisait la guerre aux +Sarrasins<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>. Plus loin, vous avez le <i>Char des +âmes</i> (la grande Ourse) avec ses quatre +essieux resplendissants. Les trois étoiles +qui vont devant sont les <i>Trois bêtes</i>, et cette +toute petite contre la troisième c'est le +<i>Charretier</i>. Voyez-vous tout autour cette +pluie d'étoiles qui tombent? ce sont les âmes +dont le bon Dieu ne veut pas chez lui... Un +peu plus bas, voici le <i>Râteau</i> ou les <i>Trois rois</i> +(Orion). C'est ce qui nous sert d'horloge, à +nous autres. Rien qu'en les regardant, je +sais maintenant qu'il est minuit passé. Un +peu plus bas, toujours vers le midi, brille +<i>Jean de Milan</i>, le flambeau des astres (Sirius). +Sur cette étoile-là , voici ce que les bergers +racontent. Il paraît qu'une nuit <i>Jean de Milan</i>, +avec les <i>Trois rois</i> et la <i>Poussinière</i> (la +Pléiade), furent invités à la noce d'une étoile +de leurs amies. La <i>Poussinière</i>, plus pressée, +partit, dit-on, la première, et prit le chemin +haut. Regardez-la, là -haut, tout au fond du +ciel. Les <i>Trois rois</i> coupèrent plus bas et la +rattrapèrent; mais ce paresseux de <i>Jean de +Milan</i>, qui avait dormi trop tard, resta tout +à fait derrière, et furieux, pour les arrêter, +leur jeta son bâton. C'est pourquoi les <i>Trois +rois</i> s'appellent aussi le <i>Bâton de Jean de +Milan</i>... Mais la plus belle de toutes les étoiles, +maîtresse, c'est la nôtre, c'est l'<i>Étoile +du berger</i>, qui nous éclaire à l'aube quand +nous sortons le troupeau, et aussi le soir +quand nous le rentrons. Nous la nommons +encore <i>Maguelonne</i>, la belle Maguelonne +qui court après <i>Pierre de Provence</i> (Saturne) +et se marie avec lui tous les sept ans.</p> + +<blockquote><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Footnote 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a>Tous ces détails d'astronomie populaire sont traduits +de l'<i>Almanach provençal</i> qui se publie en Avignon.</blockquote> + +<p>—Comment! berger, il y a donc des mariages +d'étoiles?</p> + +<p>—Mais oui, maîtresse.</p> + +<p>Et comme j'essayais de lui expliquer ce +que c'était que ces mariages, je sentis quelque +chose de frais et de fin peser légèrement +sur mon épaule. C'était sa tête alourdie de +sommeil qui s'appuyait contre moi avec un +joli froissement de rubans, de dentelles et +de cheveux ondés. Elle resta ainsi sans +bouger jusqu'au moment où les astres du +ciel pâlirent, effacés par le jour qui montait. +Moi, je la regardais dormir, un peu troublé +au fond de mon être, mais saintement protégé +par cette claire nuit qui ne m'a jamais +donné que de belles pensées. Autour de +nous, les étoiles continuaient leur marche +silencieuse, dociles comme un grand troupeau; +et par moments je me figurais qu'une +de ces étoiles, la plus fine, la plus brillante, +ayant perdu sa route, était venue se poser +sur mon épaule pour dormir...</p> +<br><br> + + +<h3>L'ARLÉSIENNE</h3> + +<p>Pour aller au village, en descendant de +mon moulin, on passe devant un <i>mas</i> bâti +près de la route au fond d'une grande cour +plantée de micocouliers. C'est la vraie maison +du <i>ménager</i> de Provence, avec ses tuiles +rouges, sa large façade brune irrégulièrement +percée, puis tout en haut la girouette +du grenier, la poulie pour hisser les meules, +et quelques touffes de foin brun qui dépassent...</p> + +<p>Pourquoi cette maison m'avait-elle frappé? +Pourquoi ce portail fermé me serrait-il le +coeur? Je n'aurais pas pu le dire, et pourtant +ce logis me faisait froid. Il y avait trop de +silence autour... Quand on passait, les chiens +n'aboyaient pas, les pintades s'enfuyaient +sans crier... A l'intérieur, pas une voix! +Rien, pas même un grelot de mule... Sans +les rideaux blancs des fenêtres et la fumée +qui montait des toits, on aurait cru l'endroit +inhabité.</p> + +<p>Hier, sur le coup de midi, je revenais du +village, et, pour éviter le soleil, je longeais +les murs de la ferme, dans l'ombre des micocouliers... Sur +la route, devant le <i>mas</i>, des +valets silencieux achevaient de charger une +charrette de foin... Le portail était resté ouvert. +Je jetai un regard en passant, et je vis, +au fond de la cour, accoudé,—la tête dans +ses mains,—sur une large table de pierre, +un grand vieux tout blanc, avec une veste +trop courte et des culottes en lambeaux... Je +m'arrêtai. Un des hommes me dit tout bas:</p> + +<p>—Chut! c'est le maître... Il est comme +ça depuis le malheur de son fils.</p> + +<p>A ce moment une femme et un petit garçon, +vêtus de noir, passèrent près de nous +avec de gros paroissiens dorés, et entrèrent +à la ferme.</p> + +<p>L'homme ajouta:</p> + +<p>—...La maîtresse et Cadet qui reviennent +de la messe. Ils y vont tous les jours, +depuis que l'enfant s'est tué... Ah! monsieur, +quelle désolation!... Le père porte +encore les habits du mort; on ne peut pas +les lui faire quitter... Dia! hue! la bête!</p> + +<p>La charrette s'ébranla pour partir. Moi, +qui voulais en savoir plus long, je demandai +au voiturier de monter à côté de lui, et c'est +là -haut, dans le foin, que j'appris toute cette +navrante histoire...</p> + +<hr> + +<p>Il s'appelait Jan. C'était un admirable +paysan de vingt ans, sage comme une fille, +solide et le visage ouvert. Comme il était +très beau, les femmes le regardaient; mais +lui n'en avait qu'une en tête,—une petite +Arlésienne, toute en velours et en dentelles, +qu'il avait rencontrée sur la Lice d'Arles, +une fois.—Au <i>mas</i>, on ne vit pas d'abord +cette liaison avec plaisir. La fille passait +pour coquette, et ses parents n'étaient pas +du pays. Mais Jan voulait son Arlésienne à +toute force. Il disait:</p> + +<p>—Je mourrai si on ne me la donne pas. +Il fallut en passer par là . On décida de +les marier après la moisson.</p> + +<p>Donc, un dimanche soir, dans la cour du +<i>mas</i>, la famille achevait de dîner. C'était +presque un repas de noces. La fiancée n'y +assistait pas, mais on avait bu en son honneur +tout le temps... Un homme se présente +à la porte, et, d'une voix qui tremble, demande +à parler à maître Estève, à lui seul. +Estève se lève et sort sur la route.</p> + +<p>—Maître, lui dit l'homme, vous allez +marier votre enfant à une coquine, qui a été +ma maîtresse pendant deux ans. Ce que +j'avance, je le prouve: voici des lettres!... +Les parents savent tout et me l'avaient promise; +mais, depuis que votre fils la recherche, +ni eux ni la belle ne veulent plus de +moi... J'aurais cru pourtant qu'après ça elle +ne pouvait pas être la femme d'un autre.</p> + +<p>—C'est bien! dit maître Estève quand il +eut regardé les lettres; entrez boire un verre +de muscat.</p> + +<p>L'homme répond:</p> + +<p>—Merci! j'ai plus de chagrin que de soif.</p> + +<p>Et il s'en va.</p> + +<p>Le père rentre, impassible; il reprend sa +place à table; et le repas s'achève gaiement...</p> + +<p>Ce soir-là , maître Estève et son fils s'en +allèrent ensemble dans les champs. Ils restèrent +longtemps dehors; quand ils revinrent, +la mère les attendait encore.</p> + +<p>—Femme, dit le <i>ménager</i>, en lui amenant +son fils, embrasse-le! il est malheureux...</p> + +<hr> + +<p>Jan ne parla plus de l'Arlésienne. Il l'aimait +toujours cependant, et même plus que +jamais, depuis qu'on la lui avait montrée +dans les bras d'un autre. Seulement il était +trop fier pour rien dire; c'est ce qui le tua, +le pauvre enfant!... Quelquefois il passait +des journées entières seul dans un coin, sans +bouger. D'autres jours, il se mettait à la +terre avec rage et abattait à lui seul le travail +de dix journaliers... Le soir venu, il +prenait la route d'Arles et marchait devant +lui jusqu'à ce qu'il vît monter dans le couchant +les clochers grêles de la ville. Alors il +revenait. Jamais il n'alla plus loin.</p> + +<p>De le voir ainsi, toujours triste et seul, +les gens du <i>mas</i> ne savaient plus que faire. +On redoutait un malheur... Une fois, à table, +sa mère, en le regardant avec des yeux pleins +de larmes, lui dit:</p> + +<p>—Eh bien! écoute, Jan, si tu la veux +tout de même, nous te la donnerons...</p> + +<p>Le père, rouge de honte, baissait la tête...</p> + +<p>Jan fit signe que non, et il sortit...</p> + +<p>A partir de ce jour, il changea sa façon de +vivre, affectant d'être toujours gai, pour rassurer +ses parents. On le revit au bal, au +cabaret, dans les ferrades. A la vote de +Fonvieille, c'est lui qui mena la farandole.</p> + +<p>Le père disait: «Il est guéri.» La mère, +elle, avait toujours des craintes et plus que +jamais surveillait son enfant... Jan couchait +avec Cadet, tout près de la magnanerie; la +pauvre vieille se fit dresser un lit à côté de +leur chambre... Les magnans pouvaient avoir +besoin d'elle, dans la nuit.</p> + +<p>Vint la fête de saint Éloi, patron des ménagers.</p> + +<p>Grande joie au <i>mas</i>... Il y eut du château-neuf +pour tout le monde et du vin cuit comme +s'il en pleuvait. Puis des pétards, des feux +sur l'aire, des lanternes de couleur plein les +micocouliers... Vive saint Éloi! On farandola +à mort. Cadet brûla sa blouse neuve... +Jan lui-même avait l'air content; il voulut +faire danser sa mère; la pauvre femme en +pleurait de bonheur.</p> + +<p>A minuit, on alla se coucher. Tout le +monde avait besoin de dormir... Jan ne +dormit pas, lui. Cadet a raconté depuis que +toute la nuit il avait sangloté... Ah! je vous +réponds qu'il était bien mordu, celui-là ...</p> + +<hr> + +<p>Le lendemain, à l'aube, la mère entendit +quelqu'un traverser sa chambre en courant. +Elle eut comme un pressentiment:</p> + +<p>—Jan, c'est toi?</p> + +<p>Jan ne répond pas; il est déjà dans l'escalier.</p> + +<p>Vite, vite la mère se lève:</p> + +<p>—Jan, où vas-tu?</p> + +<p>Il monte au grenier; elle monte derrière +lui:</p> + +<p>—Mon fils, au nom du ciel!</p> + +<p>Il ferme la porte et tire le verrou.</p> + +<p>—Jan, mon Janet, réponds-moi. Que vas-tu +faire?</p> + +<p>A tâtons, de ses vieilles mains qui tremblent, +elle cherche le loquet... Une fenêtre +qui s'ouvre, le bruit d'un corps sur les dalles +de la cour, et c'est tout...</p> + +<p>Il s'était dit, le pauvre enfant: «Je l'aime +trop... Je m'en vais...» Ah! misérables +coeurs que nous sommes! C'est un peu fort +pourtant que le mépris ne puisse pas tuer +l'amour!...</p> + +<p>Ce matin-là , les gens du village se demandèrent +qui pouvait crier ainsi, là -bas, du +côté du <i>mas</i> d'Estève...</p> + +<p>C'était dans la cour, devant la table de +pierre couverte de rosée et de sang, la mère +toute nue qui se lamentait, avec son enfant +mort sur ses bras.</p> +<br><br> + + +<h3>LA MULE DU PAPE</h3> + +<p>De tous les jolis dictons, proverbes ou +adages, dont nos paysans de Provence passementent +leurs discours, je n'en sais pas +un plus pittoresque ni plus singulier que +celui-ci. A quinze lieues autour de mon moulin, +quand on parle d'un homme rancunier, +vindicatif, on dit: «Cet homme-là ! méfiez-vous!... +il est comme la mule du Pape, qui +garde sept ans son coup de pied.»</p> + +<p>J'ai cherché bien longtemps d'où ce proverbe +pouvait venir, ce que c'était que cette +mule papale et ce coup de pied gardé pendant +sept ans. Personne ici n'a pu me renseigner +à ce sujet, pas même Francet Mamaï, +mon joueur de fifre, qui connaît pourtant +son légendaire provençal sur le bout du +doigt. Francet pense comme moi qu'il y a +là -dessous quelque ancienne chronique du +pays d'Avignon; mais il n'en a jamais entendu +parler autrement que par le proverbe...</p> + +<p>—Vous ne trouverez cela qu'à la bibliothèque +des Cigales, m'a dit le vieux fifre en +riant.</p> + +<p>L'idée m'a paru bonne, et comme la bibliothèque +des Cigales est à ma porte, je +suis allé m'y enfermer pendant huit jours.</p> + +<p>C'est une bibliothèque merveilleuse, admirablement +montée, ouverte aux poètes +jour et nuit, et desservie par de petits bibliothécaires +à cymbales qui vous font de la +musique tout le temps. J'ai passé là quelques +journées délicieuses, et, après une semaine +de recherches,—sur le dos,—j'ai fini par +découvrir ce que je voulais, c'est-à -dire +l'histoire de ma mule et de ce fameux coup +de pied gardé pendant sept ans. Le conte +en est joli quoique un peu naïf, et je vais +essayer de vous le dire tel que je l'ai lu hier +matin dans un manuscrit couleur du temps +qui sentait bon la lavande sèche et avait de +grands fils de la Vierge pour signets.</p> + +<hr> + +<p>Qui n'a pas vu Avignon du temps des +Papes, n'a rien vu. Pour la gaieté, la vie, +l'animation, le train des fêtes, jamais une +ville pareille. C'étaient, du matin au soir, des +processions, des pèlerinages, les rues jonchées +de fleurs, tapissées de hautes lices, +des arrivages de cardinaux par le Rhône, +bannières au vent, galères pavoisées, les +soldats du Pape qui chantaient du latin sur +les places, les crécelles des frères quêteurs; +puis, du haut en bas des maisons qui se +pressaient en bourdonnant autour du grand +palais papal comme des abeilles autour de +leur ruche, c'était encore le tic tac des métiers +à dentelles, le va-et-vient des navettes tissant +l'or des chasubles, les petits marteaux +des ciseleurs de burettes, les tables d'harmonie +qu'on ajustait chez les luthiers, les +cantiques des ourdisseuses; par là -dessus le +bruit des cloches, et toujours quelques tambourins +qu'on entendait ronfler, là -bas, du +côté du pont. Car chez nous, quand le peuple +est content, il faut qu'il danse, il faut +qu'il danse; et comme en ce temps-là les +rues de la ville étaient trop étroites pour la +farandole, fifres et tambourins se postaient +sur le pont d'Avignon, au vent frais du +Rhône, et jour et nuit l'on y dansait, l'on y +dansait... Ah! l'heureux temps! l'heureuse +ville! Des hallebardes qui ne coupaient pas; +des prisons d'État où l'on mettait le vin à +rafraîchir. Jamais de disette; jamais de +guerre... Voilà comment les Papes du Comtat +savaient gouverner leur peuple; voilà pourquoi +leur peuple les a tant regrettés!...</p> + + +<p>Il y en a un surtout, un bon vieux, qu'on +appelait Boniface... Oh! celui-là , que de +larmes on a versées en Avignon quand il est +mort! C'était un prince si aimable, si avenant! +Il vous riait si bien du haut de sa +mule! Et quand vous passiez près de lui,— +fussiez-vous un pauvre petit tireur de garance +ou le grand viguier de la ville,—il +vous donnait sa bénédiction si poliment! Un +vrai pape d'Yvetot, mais d'un Yvetot de +Provence, avec quelque chose de fin dans +le rire, un brin de marjolaine à sa barrette, +et pas la moindre Jeanneton... La seule +Jeanneton qu'on lui ait jamais connue, à ce +bon père, c'était sa vigne,—une petite +vigne qu'il avait plantée lui-même, à trois +lieues d'Avignon, dans les myrtes de Château-Neuf.</p> + +<p>Tous les dimanches, en sortant de vêpres, +le digne homme allait lui faire sa cour; et +quand il était là -haut, assis au bon soleil, +sa mule près de lui, ses cardinaux tout +autour étendus aux pieds des souches, alors +il faisait déboucher un flacon de vin du cru, +—ce beau vin, couleur de rubis qui s'est +appelé depuis le Château-Neuf des Papes, +—et il le dégustait par petits coups, en +regardant sa vigne d'un air attendri. Puis, +le flacon vidé, le jour tombant, il rentrait +joyeusement à la ville, suivi de tout son +chapitre; et, lorsqu'il passait sur le pont +d'Avignon, au milieu des tambours et des +farandoles, sa mule, mise en train par la +musique, prenait un petit amble sautillant, +tandis que lui-même il marquait le pas de +la danse avec sa barrette, ce qui scandalisait +fort ses cardinaux, mais faisait dire à tout +le peuple: «Ah! le bon prince! Ah! le brave +pape!»</p> + +<hr> + +<p>Après sa vigne de Château-Neuf, ce que +le pape aimait le plus au monde, c'était sa +mule. Le bonhomme en raffolait de cette +bête-là . Tous les soirs avant de se coucher +il allait voir si son écurie était bien fermée, +si rien ne manquait dans sa mangeoire, et +jamais il ne se serait levé de table sans faire +préparer sous ses yeux un grand bol de +vin à la française, avec beaucoup de sucre +et d'aromates, qu'il allait lui porter lui-même, +malgré les observations de ses cardinaux... +Il faut dire aussi que la bête en valait la +peine. C'était une belle mule noire mouchetée +de rouge, le pied sûr, le poil luisant, la +croupe large et pleine, portant fièrement sa +petite tête sèche toute harnachée de pompons, +de noeuds, de grelots d'argent, de +bouffettes; avec cela douce comme un ange, +l'oeil naïf, et deux longues oreilles, toujours +en branle, qui lui donnaient l'air bon enfant... +Tout Avignon la respectait, et, quand elle +allait dans les rues, il n'y avait pas de bonnes +manières qu'on ne lui fît; car chacun savait +que c'était le meilleur moyen d'être bien en +cour, et qu'avec son air innocent, la mule +du Pape en avait mené plus d'un à la fortune, +à preuve Tistet Védène et sa prodigieuse +aventure.</p> + +<p>Ce Tistet Védène était, dans le principe, +un effronté galopin, que son père, Guy +Védène, le sculpteur d'or, avait été obligé +de chasser de chez lui, parce qu'il ne voulait +rien faire et débauchait les apprentis. Pendant +six mois, on le vit traîner sa jaquette +dans tous les ruisseaux d'Avignon, mais +principalement du côté de la maison papale; +car le drôle avait depuis longtemps son idée +sur la mule du Pape, et vous allez voir que +c'était quelque chose de malin... Un jour +que Sa Sainteté se promenait toute seule +sous les remparts avec sa bête, voilà mon +Tistet qui l'aborde, et lui dit en joignant les +mains, d'un air d'admiration:</p> + +<p>—Ah mon Dieu! grand Saint-Père, qu'elle +brave mule vous avez là !... Laissez un peu +que je la regarde... Ah! mon Pape, la belle +mule!... L'empereur d'Allemagne n'en a pas +une pareille.</p> + +<p>Et il la caressait, et il lui parlait doucement +comme à une demoiselle:</p> + +<p>—Venez çà , mon bijou, mon trésor, ma +perle fine...</p> + +<p>Et le bon Pape, tout ému, se disait dans +lui-même:</p> + +<p>—Quel bon petit garçonnet!... Comme il +est gentil avec ma mule!</p> + +<p>Et puis le lendemain savez-vous ce qui +arriva? Tistet Védène troqua sa vieille jaquette +jaune contre une belle aube en dentelles, +un camail de soie violette, des souliers +à boucles, et il entra dans la maîtrise du +Pape, où jamais avant lui on n'avait reçu +que des fils de nobles et des neveux de cardinaux... +Voilà ce que c'est que l'intrigue!... +Mais Tistet ne s'en tint pas là .</p> + +<p>Une fois au service du Pape, le drôle continua +le jeu qui lui avait si bien réussi. Insolent +avec tout le monde, il n'avait d'attentions +ni de prévenances que pour la mule, et +toujours on le rencontrait par les cours du +palais avec une poignée d'avoine ou une +bottelée de sainfoin, dont il secouait gentiment +les grappes roses en regardant le +balcon du Saint-Père, d'un air de dire:</p> + +<p>«Hein!... pour qui ça?...» Tant et tant +qu'à la fin le bon Pape, qui se sentait devenir +vieux, en arriva à lui laisser le soin de veiller +sur l'écurie et de porter à la mule son bol +de vin à la française; ce qui ne faisait pas +rire les cardinaux.</p> + +<hr> + +<p>Ni la mule non plus, cela ne la faisait pas +rire... Maintenant, à l'heure de son vin, elle +voyait toujours arriver chez elle cinq ou six +petits clercs de maîtrise qui se fourraient +vite dans la paille avec leur camail et leurs +dentelles; puis, au bout d'un moment, une +bonne odeur chaude de caramel et d'aromates +emplissait l'écurie, et Tistet Védène apparaissait +portant avec précaution le bol de +vin à la française. Alors le martyre de la +pauvre bête commençait.</p> + +<p>Ce vin parfumé qu'elle aimait tant, qui lui +tenait chaud, qui lui mettait des ailes, on +avait la cruauté de le lui apporter, là , dans +sa mangeoire, de le lui faire respirer; puis, +quand elle en avait les narines pleines, +passe, je t'ai vu! La belle liqueur de flamme +rose s'en allait toute dans le gosier de ces +garnements... Et encore, s'ils n'avaient fait +que lui voler son vin; mais c'étaient comme +des diables, tous ces petits clercs, quand ils +avaient bu!... L'un lui tirait les oreilles, +l'autre la queue; Quiquet lui montait sur +le dos, Béluguet lui essayait sa barrette, et +pas un de ces galopins ne songeait que d'un +coup de reins ou d'une ruade la brave bête +aurait pu les envoyer tous dans l'étoile +polaire, et même plus loin... Mais non! On +n'est pas pour rien la mule du Pape, la mule +des bénédictions et des indulgences... Les +enfants avaient beau faire, elle ne se fâchait +pas; et ce n'était qu'à Tistet Védène qu'elle +en voulait... Celui-là , par exemple, quand +elle le sentait derrière elle, son sabot lui démangeait, +et vraiment il y avait bien de quoi. +Ce vaurien de Tistet lui jouait de si vilains +tours! Il avait de si cruelles inventions après +boire!...</p> + +<p>Est-ce qu'un jour il ne s'avisa pas de la +faire monter avec lui au clocheton de la +maîtrise, là -haut, tout là -haut, à la pointe +du palais!... Et ce que je vous dis là n'est +pas un conte, deux cent mille Provençaux +l'ont vu. Vous figurez-vous la terreur de +cette malheureuse mule, lorsque, après avoir +tourné pendant une heure à l'aveuglette dans +un escalier en colimaçon et grimpé je ne +sais combien de marches, elle se trouva +tout à coup sur une plate-forme éblouissante +de lumière, et qu'à mille pieds au-dessous +d'elle elle aperçut tout un Avignon fantastique, +les baraques du marché pas plus +grosses que des noisettes, les soldats du +Pape devant leur caserne comme des fourmis +rouges, et là -bas, sur un fil d'argent, un +petit pont microscopique où l'on dansait, où +l'on dansait... Ah! pauvre bête! quelle panique! +Du cri qu'elle en poussa, toutes les +vitres du palais tremblèrent.</p> + +<p>—Qu'est ce qu'il y a? qu'est-ce qu'on lui +fait? s'écria le bon Pape en se précipitant +sur son balcon.</p> + +<p>Tistet Védène était déjà dans la cour, faisant +mine de pleurer et de s'arracher les +cheveux:</p> + +<p>—Ah! grand Saint-Père, ce qu'il y a! Il +y a que votre mule... Mon Dieu! qu'allons-nous +devenir? Il y a que votre mule est +montée dans le clocheton...</p> + +<p>—Toute seule???</p> + +<p>—Oui, grand Saint-Père, toute seule... +Tenez! regardez-la, là -haut... Voyez-vous le +bout de ses oreilles qui passe?... On dirait +deux hirondelles...</p> + +<p>—Miséricorde! fit le pauvre Pape en +levant les yeux... Mais elle est donc devenue +folle! Mais elle va se tuer... Veux-tu bien +descendre, malheureuse!...</p> + +<p>Pécaïre! elle n'aurait pas mieux demandé, +elle, que de descendre...; mais par où? L'escalier, +il n'y fallait pas songer: ça se monte +encore, ces choses-là ; mais, à la descente, +il y aurait de quoi se rompre cent fois les +jambes... Et la pauvre mule se désolait, et, +tout en rôdant sur la plate-forme avec ses +gros yeux pleins de vertige, elle pensait à +Tistet Védène:</p> + +<p>—Ah! bandit, si j'en réchappe... quel +coup de sabot demain matin!</p> + +<p>Cette idée de coup de sabot lui redonnait +un peu de coeur au ventre; sans cela elle +n'aurait pas pu se tenir... Enfin on parvint +à la tirer de là -haut; mais ce fut toute une +affaire. Il fallut la descendre avec un cric, des +cordes, une civière. Et vous pensez quelle humiliation +pour la mule d'un pape de se voir +pendue à cette hauteur, nageant des pattes +dans le vide comme un hanneton au bout +d'un fil. Et tout Avignon qui la regardait.</p> + +<p>La malheureuse bête n'en dormit pas de +la nuit. Il lui semblait toujours qu'elle tournait +sur cette maudite plate-forme, avec les +rires de la ville au-dessous, puis elle pensait +à cet infâme Tistet Védène et au joli coup +de sabot qu'elle allait lui détacher le lendemain +matin. Ah! mes amis, quel coup de +sabot! De Pampérigouste on en verrait la +fumée... Or, pendant qu'on lui préparait +celle belle réception à l'écurie, savez-vous +ce que faisait Tistet Védène? Il descendait +le Rhône en chantant sur une galère papale +et s'en allait à la cour de Naples avec la +troupe de jeunes nobles que la ville envoyait +tous les ans près de la reine Jeanne pour +s'exercer à la diplomatie et aux belles manières. +Tistet n'était pas noble: mais le Pape +tenait à le récompenser des soins qu'il avait +donnés à sa bête, et principalement de l'activité +qu'il venait de déployer pendant la +journée du sauvetage.</p> + +<p>C'est la mule qui fut désappointée le lendemain!</p> + +<p>—Ah! le bandit! il s'est douté de quelque +chose!... pensait-elle en secouant ses grelots +avec fureur...; mais c'est égal, va, mauvais! +tu le retrouveras au retour, ton coup de +sabot..., je te le garde!</p> + +<p>Et elle le lui garda.</p> + +<p>Après le départ de Tistet, la mule du +Pape retrouva son train de vie tranquille et +ses allures d'autrefois. Plus de Quiquet, +plus de Béluguet à l'écurie. Les beaux +jours du vin à la française étaient revenus, +et avec eux la bonne humeur, les longues +siestes, et le petit pas de gavotte quand elle +passait sur le pont d'Avignon. Pourtant, +depuis son aventure, on lui marquait toujours +un peu de froideur dans la ville. Il y +avait des chuchotements sur sa route; les +vieilles gens hochaient la tête, les enfants +riaient en se montrant le clocheton. Le bon +Pape lui-même n'avait plus autant de confiance +en son amie, et, lorsqu'il se laissait +aller à faire un petit somme sur son dos, le +dimanche, en revenant de la vigne, il gardait +toujours cette arrière-pensée: «Si +j'allais me réveiller là -haut, sur la plateforme!» +La mule voyait cela et elle en +souffrait, sans rien dire; seulement, quand +on prononçait le nom de Tistet Védène +devant elle, ses longues oreilles frémissaient, +et elle aiguisait avec un petit rire le +fer de ses sabots sur le pavé...</p> + +<p>Sept ans se passèrent ainsi; puis, au +bout de ces sept années, Tistet Védène revint +de la cour de Naples. Son temps n'était +pas encore fini là -bas; mais il avait appris +que le premier moutardier du Pape venait +de mourir subitement en Avignon, et, +comme la place lui semblait bonne, il était +arrivé en grande hâte pour se mettre sur +les rangs.</p> + +<p>Quand cet intrigant de Védène entra dans +la salle du palais, le Saint-Père eut peine à +le reconnaître, tant il avait grandi et pris du +corps. Il faut dire aussi que le bon Pape +s'était fait vieux de son côté, et qu'il n'y +voyait pas bien sans besicles.</p> + +<p>Tistet ne s'intimida pas.</p> + +<p>—Comment! grand Saint-Père, vous ne +me reconnaissez plus?... C'est moi, Tistet +Védène!...</p> + +<p>—Védène?...</p> + +<p>—Mais oui, vous savez bien... celui qui +portait le vin français à votre mule.</p> + +<p>—Ah! oui... oui... je me rappelle... Un +bon petit garçonnet, ce Tistet Védène!... +Et maintenant, qu'est-ce qu'il veut de nous?</p> + +<p>—Oh! peu de chose, grand Saint-Père... +Je venais vous demander... A propos, est-ce +que vous l'avez toujours, votre mule? Et +elle va bien?... Ah! tant mieux!... Je venais +vous demander la place du premier moutardier +qui vient de mourir.</p> + +<p>—Premier moutardier, toi!... Mais tu es +trop jeune. Quel âge as-tu donc?</p> + +<p>—Vingt ans deux mois, illustre pontife, +juste cinq ans de plus que votre mule... Ah! +palme de Dieu, la brave bête!... Si vous saviez +comme je l'aimais cette mule-là ... +comme je me suis langui d'elle en Italie!... +Est-ce que vous ne me la laisserez pas +voir?</p> + +<p>—Si, mon enfant, tu la verras, fit le bon +Pape tout ému... Et puisque tu l'aimes tant, +cette brave bête, je ne veux plus que tu vives +loin d'elle. Dès ce jour, je t'attache à ma +personne en qualité de premier moutardier... +Mes cardinaux crieront, mais tant +pis! j'y suis habitué... Viens nous trouver +demain, à la sortie de vêpres, nous te remettrons +les insignes de ton grade en présence +de notre chapitre, et puis... je te +mènerai voir la mule, et tu viendras à la +vigne avec nous deux... hé! hé! Allons! +va...</p> + +<p>Si Tistet Védène était content en sortant +de la grande salle, avec quelle impatience +il attendit la cérémonie du lendemain, je +n'ai pas besoin de vous le dire. Pourtant il +y avait dans le palais quelqu'un de plus +heureux encore et de plus impatient que +lui: c'était la mule. Depuis le retour de +Védène jusqu'aux vêpres du jour suivant, +la terrible bête ne cessa de se bourrer +d'avoine et de tirer au mur avec ses sabots +de derrière. Elle aussi se préparait pour la +cérémonie...</p> + +<p>Et donc, le lendemain, lorsque vêpres +furent dites, Tistet Védène fit son entrée +dans la cour du palais papal. Tout le haut +clergé était là , les cardinaux en robes rouges, +l'avocat du diable en velours noir, les +abbés de couvent avec leurs petites mitres, +les marguilliers de Saint-Agrico, les camails +violets de la maîtrise, le bas clergé aussi, +les soldats du Pape en grand uniforme, les +trois confréries de pénitents, les ermites du +mont Ventoux avec leurs mines farouches +et le petit clerc qui va derrière en portant +la clochette, les frères flagellants nus jusqu'à +la ceinture, les sacristains fleuris en +robes de juges, tous, tous, jusqu'aux donneurs +d'eau bénite, et celui qui allume, et +celui qui éteint... il n'y en avait pas un qui +manquât... Ah! c'était une belle ordination! +Des cloches, des pétards, du soleil, de la +musique, et toujours ces enragés de tambourins +qui menaient la danse, là -bas, sur +le pont d'Avignon...</p> + +<p>Quand Védène parut au milieu de l'assemblée, +sa prestance et sa belle mine y +firent courir un murmure d'admiration. +C'était un magnifique Provençal, mais des +blonds, avec de grands cheveux frisés au +bout et une petite barbe follette qui semblait +prise aux copeaux de fin métal tombé du +burin de son père, le sculpteur d'or. Le +bruit courait que dans cette barbe blonde +les doigts de la reine Jeanne avaient quelquefois +joué; et le sire de Védène avait +bien, en effet, l'air glorieux et le regard +distrait des hommes que les reines ont +aimés... Ce jour-là , pour faire honneur à +sa nation, il avait remplacé ses vêtements +napolitains par une jaquette bordée de rose +à la Provençale, et sur son chaperon tremblait +une grande plume d'ibis de Camargue.</p> + +<p>Sitôt entré, le premier moutardier salua +d'un air galant, et se dirigea vers le haut +perron, où le Pape l'attendait pour lui remettre +les insignes de son grade: la cuiller +de buis jaune et l'habit de safran. La mule +était au bas de l'escalier, toute harnachée +et prête à partir pour la vigne... Quand il +passa près d'elle, Tistet Védène eut un bon +sourire et s'arrêta pour lui donner deux ou +trois petites tapes amicales sur le dos, en +regardant du coin de l'oeil si le Pape le +voyait. La position était bonne... La mule +prit son élan:</p> + +<p>—Tiens! attrape, bandit! Voilà sept ans +que je te le garde!</p> + +<p>Et elle vous lui détacha un coup de sabot +si terrible, si terrible, que de Pampérigouste +même on en vit la fumée, un tourbillon +de fumée blonde où voltigeait une +plume d'ibis; tout ce qui restait de l'infortuné +Tistet Védène!...</p> + +<p>Les coups de pied de mule ne sont pas +aussi foudroyants d'ordinaire; mais celle-ci +était une mule papale; et puis, pensez donc! +elle le lui gardait depuis sept ans... Il n'y a +pas de plus bel exemple de rancune ecclésiastique.</p> + +<br><br> + + +<h3>LE PHARE DES SANGUINAIRES</h3> + + +<p>Cette nuit je n'ai pas pu dormir. Le mistral +était en colère, et les éclats de sa +grande voix m'ont tenu éveillé jusqu'au +matin. Balançant lourdement ses ailes mutilées +qui sifflaient à la bise comme les agrès +d'un navire, tout le moulin craquait. Des +tuiles s'envolaient de sa toiture en déroute. +Au loin, les pins serrés dont la colline est +couverte s'agitaient et bruissaient dans +l'ombre. On se serait cru en pleine mer...</p> + +<p>Cela m'a rappelé tout à fait mes belles +insomnies d'il y a trois ans, quand j'habitais +le phare des Sanguinaires, là -bas, +sur la côte corse, à l'entrée du golfe d'Ajaccio.</p> + +<p>Encore un joli coin que j'avais trouvé là +pour rêver et pour être seul.</p> + +<p>Figurez-vous une île rougeâtre et d'aspect +farouche; le phare à une pointe, à l'autre +une vieille tour génoise où, de mon temps, +logeait un aigle. En bas, au bord de l'eau, +un lazaret en ruine, envahi de partout par +les herbes; puis, des ravins, des maquis, +de grandes roches, quelques chèvres sauvages, +de petits chevaux corses gambadant +la crinière au vent; enfin là -haut, tout en +haut, dans un tourbillon d'oiseaux de mer, +la maison du phare, avec sa plate-forme en +maçonnerie blanche, où les gardiens se +promènent de long en large, la porte verte +en ogive, la petite tour de fonte, et au-dessus +la grosse lanterne à facettes qui +flambe au soleil et fait de la lumière même +pendant le jour... Voilà l'île des Sanguinaires, +comme je l'ai revue cette nuit, en +entendant ronfler mes pins. C'était dans +cette île enchantée qu'avant d'avoir un +moulin j'allais m'enfermer quelquefois, lorsque +j'avais besoin de grand air et de solitude.</p> + +<p>Ce que je faisais?</p> + +<p>Ce que je fais ici, moins encore. Quand +le mistral ou la tramontane ne soufflaient +pas trop fort, je venais me mettre entre +deux roches au ras de l'eau, au milieu des +goëlands, des merles, des hirondelles, et j'y +restais presque tout le jour dans cette espèce +de stupeur et d'accablement délicieux +que donne la contemplation de la mer. Vous +connaissez, n'est-ce pas, cette jolie griserie +de l'âme? On ne pense pas, on ne rêve pas +non plus. Tout votre être vous échappe, +s'envole, s'éparpille. On est la mouette qui +plonge, la poussière d'écume qui flotte au +soleil entre deux vagues, la fumée blanche +de ce paquebot qui s'éloigne, ce petit corailleur +à voile rouge, cette perle d'eau, ce +flocon de brume, tout excepté soi-même... +Oh! que j'en ai passé dans mon île de ces +belles heures de demi-sommeil et d'éparpillement!...</p> + +<p>Les jours de grand vent, le bord de l'eau +n'étant pas tenable, je m'enfermais dans la +cour du lazaret, une petite cour mélancolique, +toute embaumée de romarin et d'absinthe +sauvage, et là , blotti contre un pan +de vieux mur, je me laissais envahir doucement +par le vague parfum d'abandon et +de tristesse qui flottait avec le soleil dans +les logettes de pierre, ouvertes tout autour +comme d'anciennes tombes. De temps en +temps un battement de porte, un bond léger +dans l'herbe... c'était une chèvre qui venait +brouter à l'abri du vent. En me voyant, elle +s'arrêtait interdite, et restait plantée devant +moi, l'air vif, la corne haute, me regardant +d'un oeil enfantin...</p> + +<p>Vers cinq heures, le porte-voix des gardiens +m'appelait pour dîner. Je prenais +alors un petit sentier dans le maquis grimpant +à pic au-dessus de la mer, et je revenais +lentement vers le phare, me retournant +à chaque pas sur cet immense horizon d'eau +et de lumière qui semblait s'élargir à mesure +que je montais.</p> + +<hr> + +<p>Là -haut c'était charmant. Je vois encore +cette belle salle à manger à larges dalles, à +lambris de chêne, la bouillabaisse fumant +au milieu, la porte grande ouverte sur la +terrasse blanche et tout le couchant qui entrait... +Les gardiens étaient là , m'attendant +pour se mettre à table. Il y en avait trois, +un Marseillais et deux Corses, tous trois +petits, barbus, le même visage tanné, crevassé, +le même <i>pelone</i> (caban) en poil de +chèvre, mais d'allure et d'humeur entièrement +opposées.</p> + +<p>A la façon de vivre de ces gens, on sentait +tout de suite la différence des deux +races. Le Marseillais, industrieux et vif, +toujours affairé, toujours en mouvement, +courait l'île du matin au soir, jardinant, +pêchant, ramassant des oeufs de <i>gouailles</i>, +s'embusquant dans le maquis pour traire +une chèvre au passage; et toujours quelque +aïoli ou quelque bouillabaisse en train.</p> + +<p>Les Corses, eux, en dehors de leur service, +ne s'occupaient absolument de rien; +ils se considéraient comme des fonctionnaires, +et passaient toutes leurs journées +dans la cuisine à jouer d'interminables +parties de <i>scopa</i>, ne s'interrompant que +pour rallumer leurs pipes d'un air grave et +hacher avec des ciseaux, dans le creux de +leurs mains, de grandes feuilles de tabac +vert...</p> + +<p>Du reste, Marseillais et Corses, tous trois +de bonnes gens, simples, naïfs, et pleins de +prévenances pour leur hôte, quoique au +fond il dût leur paraître un monsieur bien +extraordinaire...</p> + +<p>Pensez donc! venir s'enfermer au phare +pour son plaisir!... Eux qui trouvent les +journées si longues, et qui sont si heureux +quand c'est leur tour d'aller à terre... Dans +la belle saison, ce grand bonheur leur arrive +tous les mois. Dix jours de terre pour trente +jours de phare, voilà le règlement; mais +avec l'hiver et les gros temps, il n'y a plus +de règlement qui tienne. Le vent souffle, +la vague monte, les Sanguinaires sont blanches +d'écume, et les gardiens de service restent +bloqués deux ou trois mois de suite, +quelquefois même dans de terribles conditions.</p> + +<p>—Voici ce qui m'est arrivé, à moi, monsieur, +—me contait un jour le vieux Bartoli, +pendant que nous dînions,—voici ce +qui m'est arrivé il y a cinq ans, à cette +même table où nous sommes, un soir d'hiver, +comme maintenant. Ce soir-là , nous n'étions +que deux dans le phare, moi et un camarade +qu'on appelait Tchéco... Les autres +étaient à terre, malades, en congé, je ne sais +plus... Nous finissions de dîner, bien tranquilles... +Tout à coup, voilà mon camarade +qui s'arrête de manger, me regarde +un moment avec de drôles d'yeux, et, pouf! +tombe sur la table, les bras en avant. Je +vais à lui, je le secoue, je l'appelle:</p> + +<p>«—Oh! Tché!... Oh Tché!...</p> + +<p>«Rien! il était mort... Vous jugez quelle +émotion! Je restai plus d'une heure stupide +et tremblant devant ce cadavre, puis, subitement +cette idée me vient: «Et le phare!» +Je n'eus que le temps de monter dans la +lanterne et d'allumer. La nuit était déjà là ...</p> + +<p>Quelle nuit, monsieur! La mer, le vent, +n'avaient plus leurs voix naturelles. A tout +moment il me semblait que quelqu'un m'appelait +dans l'escalier... Avec cela une fièvre, +une soif! Mais vous ne m'auriez pas fait +descendre... j'avais trop peur du mort. +Pourtant, au petit jour, le courage me revint +un peu. Je portai mon camarade sur son +lit; un drap dessus, un bout de prière, et +puis vite aux signaux d'alarme.</p> + +<p>«Malheureusement, la mer était trop +grosse; j'eus beau appeler, appeler, personne +ne vint... Me voilà seul dans le phare +avec mon pauvre Tchéco, et Dieu sait pour +combien de temps... J'espérais pouvoir le +garder près de moi jusqu'à l'arrivée du bateau; +mais au bout de trois jours ce n'était +plus possible... Comment faire? le porter +dehors? l'enterrer? La roche était trop dure, +et il y a tant de corbeaux dans l'île. C'était +pitié de leur abandonner ce chrétien. Alors +je songeai à le descendre dans une des logettes +du lazaret... Ça me prit tout une après-midi +cette triste corvée-là , et je vous réponds +qu'il m'en fallut, du courage... Tenez! +monsieur, encore aujourd'hui, quand je descends +ce côté de l'île par une après-midi de +grand vent, il me semble que j'ai toujours le +mort sur les épaules...</p> + +<p>Pauvre vieux Bartoli! La sueur lui en +coulait sur le front, rien que d'y penser.</p> + +<hr> + +<p>Nos repas se passaient ainsi à causer longuement: +le phare, la mer, des récits de +naufrages, des histoires de bandits corses... +Puis, le jour tombant, le gardien du premier +quart allumait sa petite lampe, prenait +sa pipe, sa gourde, un gros Plutarque à tranche +rouge, toute la bibliothèque des Sanguinaires, +et disparaissait par le fond. Au +bout d'un moment, c'était dans tout le phare +un fracas de chaînes, de poulies, de gros +poids d'horloges qu'on remontait.</p> + +<p>Moi, pendant ce temps, j'allais m'asseoir +dehors sur la terrasse. Le soleil, déjà très +bas, descendait vers l'eau de plus en plus +vite, entraînant tout l'horizon après lui. Le +vent fraîchissait, l'île devenait violette. Dans +le ciel, près de moi, un gros oiseau passait +lourdement: c'était l'aigle de la tour génoise +qui rentrait... Peu à peu la brume de +mer montait. Bientôt on ne voyait plus que +l'ourlet blanc de l'écume autour de l'île... +Tout à coup, au-dessus de ma tête, jaillissait +un grand flot de lumière douce. Le phare +était allumé. Laissant toute l'île dans l'ombre, +le clair rayon allait tomber au large sur +la mer, et j'étais là perdu dans la nuit, sous +ces grandes ondes lumineuses qui m'éclaboussaient +à peine en passant... Mais le +vent fraîchissait encore. Il fallait rentrer. +A tâtons, je fermais la grosse porte, j'assurais +les barres de fer; puis, toujours tâtonnant, +je prenais un petit escalier de fonte +qui tremblait et sonnait sous mes pas, et +j'arrivais au sommet du phare. Ici, par +exemple, il y en avait de la lumière.</p> + +<p>Imaginez une lampe carcel gigantesque +à six rangs de mèches, autour de laquelle +pivotent lentement les parois de la lanterne, +les unes remplies par une énorme lentille +de cristal, les autres ouvertes sur un grand +vitrage immobile qui met la flamme à l'abri +du vent... En entrant j'étais ébloui. Ces +cuivres, ces étains, ces réflecteurs de métal +blanc, ces murs de cristal bombé qui +tournaient, avec des grands cercles bleuâtres, +tout ce miroitement, tout ce cliquetis +de lumières, me donnait un moment de +vertige.</p> + +<p>Peu à peu, cependant, mes yeux s'y faisaient, +et je venais m'asseoir au pied même +de la lampe, à côté du gardien qui lisait +son Plutarque à haute voix, de peur de s'endormir...</p> + +<p>Au dehors, le noir, l'abîme. Sur le petit +balcon qui tourne autour du vitrage, le +vent court comme un fou, en hurlant. Le +phare craque, la mer ronfle. A la pointe de +l'île, sur les brisants, les lames font comme +des coups de canon... Par moments un +doigt invisible frappe aux carreaux: quelque +oiseau de nuit, que la lumière attire, et +qui vient se casser la tête contre le cristal...</p> + +<p>Dans la lanterne étincelante et chaude, rien +que le crépitement de la flamme, le bruit de +l'huile qui s'égoutte, de la chaîne qui se dévide; +et une voix monotone psalmodiant la +vie de Démétrius de Phalère...</p> + +<hr> + +<p>A minuit, le gardien se levait, jetait un +dernier coup d'oeil à ses mèches, et nous +descendions. Dans l'escalier on rencontrait +le camarade du second quart qui montait en +se frottant les yeux; on lui passait la gourde, +le Plutarque... Puis, avant de gagner nos lits, +nous entrions un moment dans la chambre +du fond, toute encombrée de chaînes, de +gros poids, de réservoirs d'étain, de cordages, +et là , à la lueur de sa petite lampe, +le gardien écrivait sur le grand livre du +phare, toujours ouvert:</p> + +<p><i>Minuit. Grosse mer. Tempête. Navire au +large.</i></p> + + +<br><br> +<h3>L'AGONIE DE LA SEMILLANTE</h3> + +<p>Puisque le mistral de l'autre nuit nous a +jetés sur la côte corse, laissez-moi vous raconter +une terrible histoire de mer dont les +pêcheurs de là -bas parlent souvent à la veillée, +et sur laquelle le hasard m'a fourni des +renseignements fort curieux.</p> + +<p>...Il y a deux ou trois ans de cela.</p> + +<p>Je courais la mer de Sardaigne en compagnie +de sept ou huit matelots douaniers. +Rude voyage pour un novice! De tout le mois +de mars, nous n'eûmes pas un jour de bon. +Le vent d'est s'était acharné après nous, et +la mer ne décolérait pas.</p> + +<p>Un soir que nous fuyions devant la tempête, +notre bateau vint se réfugier à l'entrée +du détroit de Bonifacio, au milieu d'un massif +de petites îles... Leur aspect n'avait rien +d'engageant: grands rocs pelés, couverts +d'oiseaux, quelques touffes d'absinthe, des +maquis de lentisques, et, çà et là , dans la +vase, des pièces de bois en train de pourrir: +mais, ma foi, pour passer la nuit, ces roches +sinistres valaient encore mieux que le rouf +d'une vieille barque à demi pontée, où la +lame entrait comme chez elle, et nous nous +en contentâmes.</p> + +<p>A peine débarqués, tandis que les matelots +allumaient du feu pour la bouillabaisse, +le patron m'appela, et, me montrant un petit +enclos de maçonnerie blanche perdu dans +la brume au bout de l'île:</p> + +<p>—Venez-vous au cimetière? me dit-il.</p> + +<p>—Un cimetière, patron Lionetti! Où +sommes-nous donc?</p> + +<p>—Aux îles Lavezzi, monsieur. C'est ici +que sont enterrés les six cents hommes de +la <i>Sémillante</i>, à l'endroit même où leur frégate +s'est perdue, il y a dix ans... Pauvres +gens! ils ne reçoivent pas beaucoup de visites; +c'est bien le moins que nous allions +leur dire bonjour, puisque nous voilà ...</p> + +<p>—De tout mon coeur, patron.</p> + +<hr> + +<p>Qu'il était triste le cimetière de la <i>Sémillante</i>!... +Je le vois encore avec sa petite +muraille basse, sa porte de fer, rouillée, +dure à ouvrir, sa chapelle silencieuse, et +des centaines de croix noires cachées par +l'herbe... Pas une couronne d'immortelles, +pas un souvenir! rien... Ah! les pauvres +morts abandonnés, comme ils doivent avoir +froid dans leur tombe de hasard!</p> + +<p>Nous restâmes là un moment, agenouillés. +Le patron priait à haute voix. D'énormes +goëlands, seuls gardiens du cimetière, tournoyaient +sur nos têtes et mêlaient leurs cris +rauques aux lamentations de la mer.</p> + +<p>La prière finie, nous revînmes tristement +vers le coin de l'île où la barque était amarrée. +En notre absence, les matelots n'avaient +pas perdu leur temps. Nous trouvâmes un +grand feu flambant à l'abri d'une roche, et +la marmite qui fumait. On s'assit en rond, +les pieds à la flamme, et bientôt chacun eut +sur ses genoux, dans une écuelle de terre +rouge, deux tranches de pain noir arrosées +largement. Le repas fut silencieux: +nous étions mouillés, nous avions faim, et +puis le voisinage du cimetière... Pourtant, +quand les écuelles furent vidées, on alluma +les pipes et on se mit à causer un +peu. Naturellement, on parlait de la <i>Sémillante</i>.</p> + +<p>—Mais enfin, comment la chose s'est-elle +passée? demandai-je au patron, qui, la tête +dans ses mains, regardait la flamme d'un +air pensif.</p> + +<p>—Comment la chose s'est passée? me +répondit le bon Lionetti avec un gros soupir, +hélas! monsieur, personne au monde +ne pourrait le dire. Tout ce que nous savons, +c'est que la <i>Sémillante</i> chargée de +troupes pour la Crimée, était partie de +Toulon, la veille au soir, avec le mauvais +temps. La nuit, ça se gâta encore. Du +vent, de la pluie, la mer énorme comme on +ne l'avait jamais vue... Le matin, le vent +tomba un peu, mais la mer était toujours +dans tous ses états, et avec cela une sacrée +brume du diable à ne pas distinguer un +fanal à quatre pas... Ces brumes-là , monsieur, +on ne se doute pas comme c'est +traître... Ça ne fait rien, j'ai idée que la +<i>Sémillante</i> a dû perdre son gouvernail dans +la matinée; car, il n'y a pas de brume qui +tienne, sans une avarie, jamais le capitaine +ne serait venu s'aplatir ici contre. C'était +un rude marin, que nous connaissions tous. +Il avait commandé la station en Corse pendant +trois ans, et savait sa côte aussi bien +que moi, qui ne sais pas autre chose.</p> + +<p>—Et à quelle heure pense-t-on que la +<i>Sémillante</i> a péri?</p> + +<p>—Ce doit être à midi; oui, monsieur, en +plein midi... Mais dame! avec la brume de +mer, ce plein midi-là ne valait guère mieux +qu'une nuit noire comme la gueule d'un +loup... Un douanier de la côte m'a raconté +que ce jour-là , vers onze heures et demie, +étant sorti de sa maisonnette pour rattacher +ses volets, il avait eu sa casquette emportée +d'un coup de vent, et qu'au risque d'être +enlevé lui-même par la lame, il s'était mis +à courir après, le long du rivage, à quatre +pattes. Vous comprenez! les douaniers ne +sont pas riches, et une casquette, ça coûte +cher. Or il paraîtrait qu'à un moment notre +homme, en relevant la tête, aurait aperçu +tout près de lui, dans la brume, un gros +navire à sec de toiles qui fuyait sous le +vent du côté des îles Lavezzi. Ce navire +allait si vite, si vite, que le douanier n'eut +guère le temps de bien voir. Tout fait croire +cependant que c'était la <i>Sémillante</i>, puisque +une demi-heure après le berger des +îles a entendu sur ces roches... Mais précisément +voici le berger dont je vous parle, +monsieur; il va vous conter la chose lui-même... +Bonjour, Palombo!... viens te +chauffer un peu; n'aie pas peur.</p> + +<p>Un homme encapuchonné, que je voyais +rôder depuis un moment autour de notre +feu et que j'avais pris pour quelqu'un de +l'équipage, car j'ignorais qu'il y eût un +berger dans l'île, s'approcha de nous craintivement.</p> + +<p>C'était un vieux lépreux, aux trois quarts +idiot, atteint de je ne sais quel mal scorbutique +qui lui faisait de grosses lèvres lippues, +horribles à voir. On lui expliqua à grand'-peine +de quoi il s'agissait. Alors, soulevant +du doigt sa lèvre malade, le vieux nous raconta +qu'en effet, le jour en question, vers +midi, il entendit de sa cabane un craquement +effroyable sur les roches. Comme l'île +était toute couverte d'eau, il n'avait pas pu +sortir, et ce fut le lendemain seulement +qu'en ouvrant sa porte il avait vu le rivage +encombré de débris et de cadavres laissés +là par la mer. Épouvanté, il s'était enfui en +courant vers sa barque, pour aller à Bonifacio +chercher du monde.</p> + + + +<p>Fatigué d'en avoir tant dit, le berger +s'assit, et le patron reprit la parole:</p> + +<p>—Oui, monsieur, c'est ce pauvre vieux +qui est venu nous prévenir. Il était presque +fou de peur; et, de l'affaire, sa cervelle en +est restée détraquée. Le fait est qu'il y avait +de quoi... Figurez-vous six cents cadavres, +en tas sur le sable, pêle-mêle avec les éclats +de bois et les lambeaux de toile... Pauvre +<i>Sémillante!</i>... la mer l'avait broyée du +coup, et si bien mise en miettes que dans +tous ses débris le berger Palombo n'a +trouvé qu'à grand'peine de quoi faire une +palissade autour de sa hutte... Quant aux +hommes, presque tous défigurés, mutilés +affreusement... c'était pitié de les voir accrochés +les uns aux autres, par grappes... +Nous trouvâmes le capitaine en grand costume, +l'aumônier son étole au cou; dans un +coin, entre deux roches, un petit mousse, +les yeux ouverts... on aurait cru qu'il vivait +encore; mais non! Il était dit que pas un +n'en réchapperait...</p> + +<p>Ici le patron s'interrompit:</p> + +<p>—Attention, Nardi! cria-t-il, le feu +s'éteint.</p> + +<p>Nardi jeta sur la braise deux ou trois +morceaux de planches goudronnées qui +s'enflammèrent, et Lionetti continua:</p> + +<p>—Ce qu'il y a de plus triste dans cette +histoire, le voici... Trois semaines avant le +sinistre, une petite corvette, qui allait en +Crimée comme la <i>Sémillante</i>, avait fait +naufrage de la même façon, presque au +même endroit; seulement, cette fois-là , +nous étions parvenus à sauver l'équipage +et vingt soldats du train qui se trouvaient +à bord... Ces pauvres tringlos n'étaient pas +à leur affaire, vous pensez! On les emmena +à Bonifacio et nous les gardâmes pendant +deux jours avec nous, à la <i>marine</i>... Une +fois bien secs et remis sur pied bonsoir! +bonne chance! ils retournèrent à Toulon, +où, quelque temps après, on les embarqua +de nouveau pour la Crimée... Devinez sur +quel navire!... Sur la <i>Sémillante</i>, monsieur... +Nous les avons retrouvés tous, +tous les vingt, couchés parmi les morts, à +la place où nous sommes... Je relevai moi-même +un joli brigadier à fines moustaches, +un blondin de Paris, que j'avais couché à +la maison et qui nous avait fait rire tout le +temps avec ses histoires... De le voir là , ça +me creva le coeur... Ah! Santa Madre!...</p> + +<p>Là -dessus, le brave Lionetti, tout ému, +secoua les cendres de sa pipe et se roula +dans son caban en me souhaitant la bonne +nuit... Pendant quelque temps encore, les +matelots causèrent entre eux à demi-voix... +Puis, l'une après l'autre, les pipes s'éteignirent... +On ne parla plus... Le vieux berger +s'en alla... Et je restai seul à rêver au milieu +de l'équipage endormi.</p> + +<hr> + +<p>Encore sous l'impression du lugubre récit +que je venais d'entendre, j'essayais de reconstruire +dans ma pensée le pauvre navire +défunt et l'histoire de cette agonie dont les +goëlands ont été seuls témoins. Quelques +détails qui m'avaient frappé, le capitaine en +grand costume, l'étole de l'aumônier, les +vingt soldats du train, m'aidaient à deviner +toutes les péripéties du drame... Je voyais +la frégate partant de Toulon dans la nuit... +Elle sort du port. La mer est mauvaise, le +vent terrible; mais on a pour capitaine un +vaillant marin, et tout le monde est tranquille +à bord...</p> + +<p>Le matin, la brume de mer se lève. On +commence à être inquiet. Tout l'équipage +est en haut. Le capitaine ne quitte pas la +dunette... Dans l'entre-pont, où les soldats +sont renfermés, il fait noir; l'atmosphère est +chaude. Quelques-uns sont malades, couchés +sur leurs sacs. Le navire tangue horriblement; +impossible de se tenir debout. On +cause assis à terre, par groupes, en se +cramponnant aux bancs; il faut crier pour +s'entendre. Il y en a qui commencent à +avoir peur... Écoutez donc! les naufrages +sont fréquents dans ces parages-ci; les +tringlos sont là pour le dire, et ce qu'ils +racontent n'est pas rassurant. Leur brigadier +surtout, un Parisien qui blague toujours, +vous donne la chair de poule avec +ses plaisanteries:</p> + +<p>—Un naufrage!... mais c'est très amusant, +un naufrage. Nous en serons quittes +pour un bain à la glace, et puis on nous +mènera à Bonifacio, histoire de manger des +merles chez le patron Lionetti.</p> + +<p>Et les tringlos de rire...</p> + +<p>Tout à coup, un craquement... Qu'est-ce +que c'est? Qu'arrive-t-il?...</p> + +<p>—Le gouvernail vient de partir, dit un +matelot tout mouillé qui traverse l'entrepont +en courant.</p> + +<p>—Bon voyage! crie cet enragé de brigadier; +mais cela ne fait plus rire personne.</p> + +<p>Grand tumulte sur le pont. La brume +empêche de se voir. Les matelots vont et +viennent, effrayés, à tâtons... Plus de gouvernail! +La manoeuvre est impossible... La +<i>Sémillante</i>, en dérive, file comme le vent... +C'est à ce moment que le douanier la voit +passer; il est onze heures et demie. A l'avant +de la frégate, on entend comme un coup de +canon... Les brisants! les brisants!... C'est +fini, il n'y a plus d'espoir, on va droit à la +côte... Le capitaine descend dans sa cabine... +Au bout d'un moment, il vient reprendre +sa place sur la dunette,—en +grand costume... Il a voulu se faire beau +pour mourir.</p> + +<p>Dans l'entre-pont, les soldats, anxieux, +se regardent, sans rien dire... Les malades +essayent de se redresser... le petit brigadier +ne rit plus... C'est alors que la porte s'ouvre +et que l'aumônier paraît sur le seuil +avec son étole:</p> + +<p>—A genoux, mes enfants!</p> + +<p>Tout le monde obéit. D'une voix retentissante, +le prêtre commence la prière des +agonisants.</p> + +<p>Soudain un choc formidable, un cri, un +seul cri, un cri immense, des bras tendus, +des mains qui se cramponnent, des regards +effarés où la vision de la mort passe comme +un éclair...</p> + +<p>Miséricorde!...</p> + +<p>C'est ainsi que je passai toute la nuit à +rêver, évoquant, à dix ans de distance, +l'âme du pauvre navire dont les débris +m'entouraient... Au loin, dans le détroit, +la tempête faisait rage; la flamme du bivac +se courbait sous la rafale; et j'entendais +notre barque danser au pied des roches en +faisant crier son amarre.</p> + + + +<br><br> +<h3>LES DOUANIERS</h3> + +<p>Le bateau l'<i>Emilie</i>, de Porto-Vecchio, à +bord duquel j'ai fait ce lugubre voyage aux +îles Lavezzi, était une vieille embarcation +de la douane, à demi pontée, où l'on n'avait +pour s'abriter du vent, des lames, de la +pluie, qu'un petit rouf goudronné, à peine +assez large pour tenir une table et deux +couchettes. Aussi il fallait voir nos matelots +par le gros temps. Les figures ruisselaient, +les vareuses trempées fumaient +comme du linge à l'étuve, et en plein hiver +les malheureux passaient ainsi des journées +entières, même des nuits, accroupis sur +leurs bancs mouillés, à grelotter dans cette +humidité malsaine; car on ne pouvait pas +allumer de feu à bord, et la rive était souvent +difficile à atteindre... Eh bien, pas un +de ces hommes ne se plaignait. Par les +temps les plus rudes, je leur ai toujours +vu la même placidité, la même bonne humeur. +Et pourtant quelle triste vie que +celle de ces matelots douaniers!</p> + +<p>Presque tous mariés, ayant femme et enfants +à terre, ils restent des mois dehors, à +louvoyer sur ces côtes si dangereuses. Pour +se nourrir, ils n'ont guère que du pain +moisi et des oignons sauvages. Jamais de +vin, jamais de viande, parce que la viande +et le vin coûtent cher et qu'ils ne gagnent +que cinq cents francs par an! Cinq cents +francs par an! vous pensez si la hutte doit +être noire là -bas à la <i>marine</i>, et si les enfants +doivent aller pieds nus!... N'importe! +Tous ces gens-là paraissent contents. Il y +avait à l'arrière, devant le rouf, un grand +baquet plein d'eau de pluie où l'équipage +venait boire, et je me rappelle que, la dernière +gorgée finie, chacun de ces pauvres +diables secouait son gobelet avec un «Ah!...» +de satisfaction, une expression de bien-être +à la fois comique et attendrissante.</p> + +<p>Le plus gai, le plus satisfait de tous, était +un petit Bonifacien hâlé et trapu qu'on appelait +Palombo. Celui-là ne faisait que chanter, +même dans les plus gros temps. Quand +la lame devenait lourde, quand le ciel assombri +et bas se remplissait de grésil, et +qu'on était là tous, le nez en l'air, la main +sur l'écoute, à guetter le coup de vent qui +allait venir, alors, dans le grand silence et +l'anxiété du bord, la voix tranquille de Palombo +commençait:</p> + + +<p>Non, monseigneur,<br> +C'est trop d'honneur.<br> +Lisette est sa...age,<br> +Reste au villa...age...</p> + + +<p>Et la rafale avait beau souffler, faire gémir +les agrès, secouer et inonder la barque, +la chanson du douanier allait son train, balancée +comme une mouette à la pointe des +vagues. Quelquefois le vent accompagnait +trop fort, on n'entendait plus les paroles; +mais, entre chaque coup de mer, dans le +ruissellement de l'eau qui s'égouttait, le petit +refrain revenait toujours:</p> + + +<p>Lisette est sa...age,<br> +Reste au villa...age...</p> + +<p>Un jour, pourtant, qu'il ventait et pleuvait +très fort, je ne l'entendis pas. C'était si extraordinaire, +que je sortis la tête du rouf:</p> + +<p>—Eh! Palombo, on ne chante donc +plus?</p> + +<p>Palombo ne répondit pas. Il était immobile, +couché sous son banc. Je m'approchai +de lui. Ses dents claquaient; tout son corps +tremblait de fièvre.</p> + +<p>—Il a une <i>pountoura</i>, me dirent ses +camarades tristement.</p> + +<p>Ce qu'ils appellent <i>pountoura</i>, c'est un +point de côté, une pleurésie. Ce grand ciel +plombé, cette barque ruisselante, ce pauvre +fiévreux roulé dans un vieux manteau de +caoutchouc qui luisait sous la pluie comme +une peau de phoque, je n'ai jamais rien vu +de plus lugubre. Bientôt le froid, le vent, la +secousse des vagues, aggravèrent son mal. +Le délire le prit; il fallut aborder.</p> + +<p>Après beaucoup de temps et d'efforts, +nous entrâmes vers le soir dans un petit port +aride et silencieux, qu'animait seulement +le vol circulaire de quelques <i>gouailles</i>. Tout +autour de la plage montaient de hautes roches +escarpées, des maquis inextricables d'arbustes +verts, d'un vert sombre, sans saison. +En bas, au bord de l'eau, une petite maison +blanche à volets gris: c'était le poste de la +douane. Au milieu de ce désert, cette bâtisse +de l'Etat, numérotée comme une casquette +d'uniforme, avait quelque chose de sinistre. +C'est là qu'on descendit le malheureux Palombo. +Triste asile pour un malade! Nous +trouvâmes le douanier en train de manger +au coin du feu avec sa femme et ses enfants. +Tout ce monde-là vous avait des mines hâves, +jaunes, des yeux agrandis, cerclés de fièvre. +La mère, jeune encore, un nourrisson sur +les bras, grelottait en nous parlant.</p> + +<p>—C'est un poste terrible, me dit tout bas +l'inspecteur. Nous sommes obligés de renouveler +nos douaniers tous les deux ans. La +fièvre de marais les mange...</p> + +<p>Il s'agissait cependant de se procurer un +médecin. Il n'y en avait pas avant Sartène, +c'est-à -dire à six ou huit lieues de là . Comment +faire? Nos matelots n'en pouvaient +plus; c'était trop loin pour envoyer un des +enfants. Alors la femme, se penchant dehors, +appelant:</p> + +<p>—Cecco!... Cecco!</p> + +<p>Et nous vîmes entrer un grand gars bien +découplé, vrai type de braconnier ou de +<i>banditto</i>, avec son bonnet de laine brune et +son <i>pelone</i> en poils de chèvre. En débarquant +je l'avais déjà remarqué, assis devant la +porte, sa pipe rouge aux dents, un fusil entre +les jambes; mais, je ne sais pourquoi, il +s'était enfui à notre approche. Peut-être +croyait-il que nous avions des gendarmes +avec nous. Quand il entra, la douanière +rougit un peu.</p> + +<p>—C'est mon cousin... nous dit-elle. Pas +de danger que celui-là se perde dans le +maquis.</p> + +<p>Puis elle lui parla tout bas, en montrant +le malade. L'homme s'inclina sans répondre, +sortit, siffla son chien, et le voilà parti, le +fusil sur l'épaule, sautant de roche en roche +avec ses longues jambes.</p> + +<p>Pendant ce temps-là , les enfants, que la +présence de l'inspecteur semblait terrifier, +finissaient vite leur dîner de châtaignes et de +<i>bruccio</i> (fromage blanc). Et toujours de l'eau, +rien que de l'eau sur la table! Pourtant, c'eût +été bien bon, un coup de vin, pour ces petits. +Ah! misère! Enfin la mère monta les coucher; +le père, allumant son falot, alla inspecter +la côte, et nous restâmes au coin du +feu à veiller notre malade qui s'agitait sur son +grabat, comme s'il était encore en pleine mer, +secoué par les lames. Pour calmer un peu sa +<i>pountoura</i>, nous faisions chauffer des galets, +des briques qu'on lui posait sur le côté. Une +ou deux fois, quand je m'approchai de son +lit, le malheureux me reconnut, et, pour me +remercier, me tendit péniblement la main, +une grosse main râpeuse et brûlante comme +une de ces briques sorties du feu...</p> + +<p>Triste veillée! Au dehors, le mauvais +temps avait repris avec la tombée du jour, +et c'était un fracas, un roulement, un jaillissement +d'écume, la bataille des roches et de +l'eau. De temps en temps, le coup de vent +du large parvenait à se glisser dans la baie et +enveloppait notre maison. On le sentait à la +montée subite de la flamme qui éclairait tout +à coup les visages mornes des matelots, +groupés autour de la cheminée et regardant +le feu avec cette placidité d'expression que +donne l'habitude des grandes étendues et +des horizons pareils. Parfois aussi, Palombo +se plaignait doucement. Alors tous les yeux +se tournaient vers le coin obscur où le pauvre +camarade était en train de mourir, +loin des siens, sans secours; les poitrines +se gonflaient et l'on entendait de gros soupirs. +C'est tout ce qu'arrachait à ces ouvriers +de la mer, patients et doux, le sentiment +de leur propre infortune. Pas de révoltes, +pas de grèves. Un soupir, et rien +de plus!... Si, pourtant, je me trompe. En +passant devant moi pour jeter une bourrée +au feu, un d'eux me dit tout bas d'une voix +navrée:</p> + +<p>—Voyez-vous, monsieur... on a quelquefois +beaucoup du tourment dans notre métier!...</p> + + +<br><br> + +<h3>LE CURÉ DE CUCUGNAN.</h3> + +<p>Tous les ans, à la Chandeleur, les poètes +provençaux publient en Avignon un joyeux +petit livre rempli jusqu'aux bords de beaux +vers et de jolis contes. Celui de cette année +m'arrive à l'instant, et j'y trouve un adorable +fabliau que je vais essayer de vous +traduire en l'abrégeant un peu... Parisiens, +tendez vos mannes. C'est de la fine fleur de +farine provençale qu'on va vous servir cette +fois...</p> + +<hr> + +<p>L'abbé Martin était curé... de Cucugnan.</p> + +<p>Bon comme le pain, franc comme l'or, il +aimait paternellement ses Cucugnanais; pour +lui, son Cucugnan aurait été le paradis sur +terre, si les Cucugnanais lui avaient donné +un peu plus de satisfaction. Mais, hélas! les +araignées filaient dans son confessionnal, +et, le beau jour de Pâques, les hosties restaient +au fond de son saint-ciboire. Le bon +prêtre en avait le coeur meurtri, et toujours +il demandait à Dieu la grâce de ne pas +mourir avant d'avoir ramené au bercail son +troupeau dispersé.</p> + +<p>Or, vous allez voir que Dieu l'entendit.</p> + +<p>Un dimanche, après l'Évangile, M. Martin +monta en chaire.</p> + +<hr> + +<p>—Mes frères, dit-il, vous me croirez si +vous voulez: l'autre nuit, je me suis trouvé, +moi misérable pécheur, à la porte du paradis.</p> + +<p>«Je frappai: saint Pierre m'ouvrit!</p> + +<p>«—Tiens! c'est vous, mon brave monsieur +Martin, me fit-il; quel bon vent...? et +qu'y a-t-il pour votre service?</p> + +<p>«—Beau saint Pierre, vous qui tenez le +grand livre et la clef, pourriez-vous me dire, +si je ne suis pas trop curieux, combien vous +avez de Cucugnanais en paradis?</p> + +<p>«—Je n'ai rien à vous refuser, monsieur +Martin; asseyez-vous, nous allons voir la +chose ensemble.</p> + +<p>«Et saint Pierre prit son gros livre, l'ouvrit, +mit ses besicles:</p> + +<p>«—Voyons un peu: Cucugnan, disons-nous. +Cu... Cu... Cucugnan. Nous y sommes. +Cucugnan... Mon brave monsieur Martin, la +page est toute blanche. Pas une âme... Pas +plus de Cucugnanais que d'arêtes dans une +dinde.</p> + +<p>«—Comment! Personne de Cucugnan +ici? Personne? Ce n'est pas possible! Regardez +mieux...</p> + +<p>«—Personne, saint homme. Regardez +vous-même, si vous croyez que je plaisante.</p> + +<p>«Moi, pécaïre! je frappais des pieds, et, +les mains jointes, je criais miséricorde. +Alors, saint Pierre:</p> + +<p>«—Croyez-moi, monsieur Martin, il ne +faut pas ainsi vous mettre le coeur à l'envers, +car vous pourriez en avoir quelque mauvais +coup de sang. Ce n'est pas votre faute, +après tout. Vos Cucugnanais, voyez-vous, +doivent faire à coup sûr leur petite quarantaine +en purgatoire.</p> + +<p>«—Ah! par charité, grand saint Pierre! +faites que je puisse au moins les voir et les +consoler.</p> + +<p>«—Volontiers, mon ami... Tenez, chaussez +vite ces sandales, car les chemins ne +sont pas beaux de reste... Voilà qui est +bien. Maintenant, cheminez droit devant +vous. Voyez vous là -bas, au fond, en tournant? +Vous trouverez une porte d'argent +toute constellée de croix noires... à main +droite... Vous frapperez, on vous ouvrira... +Adessias! Tenez-vous sain et gaillardet.</p> + +<hr> + +<p>«Et je cheminai... je cheminai! Quelle +battue! j'ai la chair de poule, rien que d'y +songer. Un petit sentier, plein de ronces, +d'escarboucles qui luisaient et de serpents +qui sifflaient, m'amena jusqu'à la porte d'argent.</p> + +<p>«—Pan! pan!</p> + +<p>«—Qui frappe! me fait une voix rauque +et dolente.</p> + +<p>«—Le curé de Cucugnan.</p> + +<p>«—De...?</p> + +<p>«—De Cucugnan.</p> + +<p>«—Ah!... Entrez.</p> + +<p>«J'entrai. Un grand bel ange, avec des +ailes sombres comme la nuit, avec une robe +resplendissante comme le jour, avec une +clef de diamant pendue à sa ceinture, écrivait, +cra-cra, dans un grand livre plus gros +que celui de saint Pierre...</p> + +<p>«—Finalement, que voulez-vous et que +demandez-vous? dit l'ange.</p> + +<p>«—Bel ange de Dieu, je veux savoir,— +je suis bien curieux peut-être,—si vous +avez ici les Cucugnanais.</p> + +<p>«—Les?...</p> + +<p>«—Les Cucugnanais, les gens de Cucugnan... +que c'est moi qui suis leur +prieur.</p> + +<p>«—Ah! l'abbé Martin, n'est-ce pas?</p> + +<p>«—Pour vous servir, monsieur l'ange.</p> + +<hr> + +<p>«—Vous dites donc Cucugnan...</p> + +<p>«Et l'ange ouvre et feuillette son grand +livre, mouillant son doigt de salive pour que +le feuillet glisse mieux...</p> + +<p>«—Cucugnan, dit-il en poussant un long +soupir... Monsieur Martin, nous n'avons en +purgatoire personne de Cucugnan.</p> + +<p>«—Jésus! Marie! Joseph! personne de +Cucugnan en purgatoire! O grand Dieu! où +sont-ils donc?</p> + +<p>«—Eh! saint homme, ils sont en paradis. +Où diantre voulez-vous qu'ils soient?</p> + +<p>«—Mais j'en viens, du paradis...</p> + +<p>«—Vous en venez!!... Eh bien?</p> + +<p>«—Eh bien! ils n'y sont pas!... Ah! +bonne mère des anges!...</p> + +<p>«—Que voulez-vous, monsieur le curé? +s'ils ne sont ni en paradis ni en purgatoire, +il n'y a pas de milieu, ils sont...</p> + +<p>«—Sainte croix! Jésus, fils de David! +Aï! aï! aï! est-il possible?... Serait-ce un +mensonge du grand saint Pierre?... Pourtant +je n'ai pas entendu chanter le coq!... +Aï! pauvres nous! comment irai-je en paradis +si mes Cucugnanais n'y sont pas?</p> + +<p>«—Écoutez, mon pauvre monsieur Martin, +puisque vous voulez, coûte que coûte, être +sûr de tout ceci, et voir de vos yeux de quoi +il retourne, prenez ce sentier, filez en courant, +si vous savez courir... Vous trouverez, +à gauche, un grand portail. Là , vous vous +renseignerez sur tout. Dieu vous le donne!</p> + +<p>«Et l'ange ferma la porte.</p> + +<hr> + +<p>«C'était un long sentier tout pavé de +braise rouge. Je chancelais comme si j'avais +bu; à chaque pas, je trébuchais; j'étais tout +en eau, chaque poil de mon corps avait sa +goutte de sueur, et je haletais de soif... Mais, +ma foi, grâce aux sandales que le bon saint +Pierre m'avait prêtées, je ne me brûlai pas +les pieds.</p> + +<p>«Quand j'eus fait assez de faux pas clopin-clopant, +je vis à ma main gauche une porte... +non, un portail, un énorme portail, tout +bâillant, comme la porte d'un grand four. +Oh! mes enfants, quel spectacle! Là on ne +demande pas mon nom; là , point de registre. +Par fournées et à pleine porte, on entre là , +mes frères, comme le dimanche vous entrez +au cabaret.</p> + +<p>«Je suais à grosses gouttes, et pourtant +j'étais transi, j'avais le frisson. Mes cheveux +se dressaient. Je sentais le brûlé, la chair +rôtie, quelque chose comme l'odeur qui se +répand dans notre Cucugnan quand Éloy, le +maréchal, brûle pour la ferrer la botte d'un +vieil âne. Je perdais haleine dans cet air +puant et embrasé; j'entendais une clameur +horrible, des gémissements, des hurlements +et des jurements.</p> + +<p>«—Eh bien! entres-tu ou n'entres-tu pas, +toi?—me fait, en me piquant de sa fourche, +un démon cornu.</p> + +<p>«—Moi? Je n'entre pas. Je suis un ami +de Dieu.</p> + +<p>«—Tu es un ami de Dieu... Eh! b... de +teigneux! que viens-tu faire ici?...</p> + +<p>«—Je viens... Ah! ne m'en parlez pas, +que je ne puis plus me tenir sur mes jambes... +Je viens... je viens de loin... humblement +vous demander... si... si, par coup de hasard... +vous n'auriez pas ici... quelqu'un... +quelqu'un de Cucugnan...</p> + +<p>«—Ah! feu de Dieu! tu fais la bête, toi, +comme si tu ne savais pas que tout Cucugnan +est ici. Tiens, laid corbeau, regarde, +et tu verras comme nous les arrangeons ici, +tes fameux Cucugnanais...</p> + +<hr> + +<p>«Et je vis, au milieu d'un épouvantable +tourbillon de flamme:</p> + +<p>«Le long Coq-Galine,—vous l'avez tous +connu, mes frères,—Coq-Galine, qui se +grisait si souvent, et si souvent secouait les +puces à sa pauvre Clairon.</p> + +<p>«Je vis Catarinet... cette petite gueuse... +avec son nez en l'air... qui couchait toute +seule à la grange... Il vous en souvient, +mes drôles!... Mais passons, j'en ai trop dit.</p> + +<p>«Je vis Pascal Doigt-de-Poix, qui faisait +son huile avec les olives de M. Julien.</p> + +<p>«Je vis Babet la glaneuse, qui, en glanant, +pour avoir plus vite noué sa gerbe, puisait +à poignées aux gerbiers.</p> + +<p>«Je vis maître Grapasi, qui huilait si bien +la roue de sa brouette.</p> + +<p>«Et Dauphine, qui vendait si cher l'eau +de son puits.</p> + +<p>«Et le Tortillard, qui, lorsqu'il me rencontrait +portant le bon Dieu, filait son chemin, +la barrette sur la tête et la pipe au bec... +et fier comme Artaban... comme s'il avait +rencontré un chien.</p> + +<p>«Et Coulau avec sa Zette, et Jacques, et +Pierre, et Toni...</p> + +<hr> + +<p>Ému, blême de peur, l'auditoire gémit, en +voyant, dans l'enfer tout ouvert, qui son +père et qui sa mère, qui sa grand'mère et +qui sa soeur...</p> + +<p>—Vous sentez bien, mes frères, reprit le +bon abbé Martin, vous sentez bien que ceci +ne peut pas durer. J'ai charge d'âmes, et je +veux, je veux vous sauver de l'abîme où +vous êtes tous en train de rouler tête première. +Demain je me mets à l'ouvrage, pas +plus tard que demain. Et l'ouvrage ne manquera +pas! Voici comment je m'y prendrai. +Pour que tout se fasse bien, il faut tout faire +avec ordre. Nous irons rang par rang, comme +à Jonquières quand on danse.</p> + +<p>«Demain lundi, je confesserai les vieux +et les vieilles. Ce n'est rien.</p> + +<p>«Mardi, les enfants. J'aurai bientôt fait.</p> + +<p>«Mercredi, les garçons et les filles. Cela +pourra être long.</p> + +<p>«Jeudi, les hommes. Nous couperons +court.</p> + +<p>«Vendredi, les femmes. Je dirai: Pas +d'histoires!</p> + +<p>«Samedi, le meunier!... Ce n'est pas trop +d'un jour pour lui tout seul.</p> + +<p>«Et, si dimanche nous avons fini, nous +serons bien heureux.</p> + +<p>«Voyez-vous, mes enfants, quand le blé +est mûr, il faut le couper; quand le vin est +tiré, il faut le boire. Voilà assez de linge +sale, il s'agit de le laver, et de le bien laver.</p> + +<p>«C'est la grâce que je vous souhaite. +<i>Amen!</i></p> + +<hr> + +<p>Ce qui fut dit fut fait. On coula la lessive.</p> + +<p>Depuis ce dimanche mémorable, le parfum +des vertus de Cucugnan se respire à +dix lieues à l'entour.</p> + +<p>Et le bon pasteur M. Martin, heureux et +plein d'allégresse, a rêvé l'autre nuit que, +suivi de tout son troupeau, il gravissait, en +resplendissante procession, au milieu des +cierges allumés, d'un nuage d'encens qui +embaumait et des enfants de choeur qui +chantaient <i>Te Deum</i>, le chemin éclairé de la +cité de Dieu.</p> + +<p>Et voilà l'histoire du curé de Cucugnan, +telle que m'a ordonné de vous le dire ce +grand gueusard de Roumanille, qui la tenait +lui-même d'un autre bon compagnon.</p> + + +<br><br> + +<h3>LES VIEUX.</h3> + +<p>Une lettre, père Azan?</p> + +<p>—Oui, monsieur... ça vient de Paris.</p> + +<p>Il était tout fier que ça vînt de Paris, ce +brave père Azan... Pas moi. Quelque chose +me disait que cette Parisienne de la rue +Jean-Jacques, tombant sur ma table à l'improviste +et de si grand matin, allait me faire +perdre toute ma journée. Je ne me trompais +pas, voyez plutôt:</p> + +<p><i>Il faut que tu me rendes un service, mon +ami. Tu vas fermer ton moulin pour un jour +et t'en aller tout de suite à Eyguières... +Eyguières est un gros bourg à trois ou quatre +lieues de chez toi,—une promenade. En arrivant, +tu demanderas le couvent des Orphelines. +La première maison après le couvent +est une maison basse à volets gris avec un +jardinet derrière. Tu entreras sans frapper,—la +porte est toujours ouverte,—et, en +entrant, tu crieras bien fort: «Bonjour, +braves gens! Je suis l'ami de Maurice...» +Alors, tu verras deux petits vieux, oh! mais +vieux, vieux, archivieux, te tendre les bras +du fond de leurs grands fauteuils, et tu les +embrasseras de ma part, avec tout ton coeur, +comme s'ils étaient à toi. Puis vous causerez; +ils te parleront de moi, rien que de moi; ils +te raconteront mille folies que tu écouteras +sans rire... Tu ne riras pas, hein?... Ce sont +mes grands-parents, deux êtres dont je suis +toute la vie et qui ne m'ont pas vu depuis dix +ans... Dix ans, c'est long! Mais que veux-tu? +moi, Paris me tient; eux, c'est le grand âge... +Ils sont si vieux, s'ils venaient me voir, ils se +casseraient en route... Heureusement, tu es +là -bas, mon cher meunier, et, en t'embrassant, +les pauvres gens croiront m'embrasser un peu +moi-même... Je leur ai si souvent parlé de +nom et de cette bonne amitié dont...</i></p> + +<p>Le diable soit de l'amitié! Justement ce +matin-là il faisait un temps admirable, mais +qui ne valait rien pour courir les routes: +trop de mistral et trop de soleil, une vraie +journée de Provence. Quand cette maudite +lettre arriva, j'avais déjà choisi mon <i>cagnard</i> +(abri) entre deux roches, et je rêvais de +rester là tout le jour, comme un lézard, à +boire de la lumière, en écoutant chanter les +pins... Enfin, que voulez-vous faire? Je fermai +le moulin en maugréant, je mis la clef +sous la chatière. Mon bâton, ma pipe, et me +voilà parti.</p> + +<p>J'arrivai à Eyguières vers deux heures. +Le village était désert, tout le monde aux +champs. Dans les ormes du cours, blancs de +poussière, les cigales chantaient comme en +pleine Crau. Il y avait bien sur la place de +la mairie un âne qui prenait le soleil, un +vol de pigeons sur la fontaine de l'église; +mais personne pour m'indiquer l'orphelinat. +Par bonheur une vieille fée m'apparut tout +à coup, accroupie et filant dans l'encoignure +de sa porte; je lui dis ce que je cherchais; +et comme cette fée était très puissante, elle +n'eut qu'à lever sa quenouille: aussitôt le +couvent des Orphelines se dressa devant +moi comme par magie... C'était une grande +maison maussade et noire, toute fière de +montrer au-dessus de son portail en ogive +une vieille croix de grès rouge avec un peu +de latin autour. A côté de cette maison, j'en +aperçus une autre plus petite. Des volets +gris, le jardin derrière... Je la reconnus tout +de suite, et j'entrai sans frapper.</p> + +<p>Je reverrai toute ma vie ce long corridor +frais et calme, la muraille peinte en rose, le +jardinet qui tremblait, au fond à travers un +store de couleur claire, et sur tous les panneaux +des fleurs et des violons fanés. Il me +semblait que j'arrivais chez quelque vieux +bailli du temps de Sedaine... Au bout du +couloir, sur la gauche, par une porte entr'ouverte +on entendait le tic tac d'une grosse +horloge et une voix d'enfant, mais d'enfant +à l'école, qui lisait en s'arrêtant à chaque +syllabe: A... lors... saint... I... ré... née... +s'é... cri... a... Je... suis... le... fro... ment... +du... Seigneur... Il... faut... que... je... sois... +mou... lu... par... la... dent... de... ces... a... +ni... maux... Je m'approchai doucement de +cette porte et je regardai.</p> + +<p>Dans le calme et le demi-jour d'une petite +chambre, un bon vieux à pommettes roses, +ridé jusqu'au bout des doigts, dormait au +fond d'un fauteuil, la bouche ouverte, les +mains sur ses genoux. A ses pieds, une +fillette habillée de bleu,—grande pèlerine +et petit béguin, le costume des orphelines,—lisait +la Vie de saint Irénée dans un livre +plus gros qu'elle... Cette lecture miraculeuse +avait opéré sur toute la maison. Le +vieux dormait dans son fauteuil, les mouches +au plafond, les canaris dans leur cage, +là -bas sur la fenêtre. La grosse horloge +ronflait, tic tac, tic tac. Il n'y avait d'éveillé +dans toute la chambre qu'une grande bande +de lumière qui tombait droite et blanche +entre les volets clos, pleine d'étincelles +vivantes et de valses microscopiques... Au +milieu de l'assoupissement général, l'enfant +continuait sa lecture d'un air grave: +Aus... si... tôt... deux... lions... se... pré...ci... +pi... tè... rent... sur... lui... et... le... dé... vo... +rè... rent... C'est à ce moment que j'entrai... +Les lions de saint Irénée se précipitant dans +la chambre n'y auraient pas produit plus de +stupeur que moi. Un vrai coup de théâtre! +La petite pousse un cri, le gros livre tombe, +les canaris, les mouches se réveillent, la +pendule sonne, le vieux se dresse en sursaut, +tout effaré, et moi-même, un peu troublé, +je m'arrête sur le seuil en criant bien +fort:</p> + +<p>—Bonjour, braves gens! je suis l'ami de +Maurice.</p> + +<p>Oh! alors, si vous l'aviez vu, le pauvre +vieux, si vous l'aviez vu venir vers moi les +bras tendus, m'embrasser, me serrer les +mains, courir égaré dans la chambre, en +faisant:</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu!...</p> + +<p>Toutes les rides de son visage riaient. Il +était rouge. Il bégayait:</p> + +<p>—Ah! monsieur... ah! monsieur...</p> + +<p>Puis il allait vers le fond en appelant:</p> + +<p>—Mamette!</p> + +<p>Une porte qui s'ouvre, un trot de souris +dans le couloir... c'était Mamette. Rien de +joli comme cette petite vieille avec son bonnet +à coque, sa robe carmélite, et son mouchoir +brodé qu'elle tenait à la main pour me +faire honneur, à l'ancienne mode... Chose +attendrissante! ils se ressemblaient. Avec +un tour et des coques jaunes, il aurait pu +s'appeler Mamette, lui aussi. Seulement la +vraie Mamette avait du beaucoup pleurer +dans sa vie, et elle était encore plus ridée +que l'autre. Comme l'autre aussi, elle avait +près d'elle une enfant de l'orphelinat, petite +garde en pèlerine bleue, qui ne la quittait +jamais; et de voir ces vieillards protégés +par ces orphelines, c'était ce qu'on peut +imaginer de plus touchant.</p> + +<p>En entrant, Mamette avait commencé par +me faire une grande révérence, mais d'un +mot le vieux lui coupa sa révérence en +deux:</p> + +<p>—C'est l'ami de Maurice...</p> + +<p>Aussitôt la voilà qui tremble, qui pleure, +perd son mouchoir, qui devient rouge, toute +rouge, encore plus rouge que lui... Ces +vieux! ça n'a qu'une goutte de sang dans +les veines, et à la moindre émotion elle leur +saute au visage...</p> + +<p>—Vite, vite, une chaise... dit la vieille à +sa petite.</p> + +<p>—Ouvre les volets... crie le vieux à la +sienne.</p> + +<p>Et, me prenant chacun par une main, ils +m'emmenèrent en trottinant jusqu'à la fenêtre, +qu'on a ouverte toute grande pour +mieux me voir. On approche les fauteuils, +je m'installe entre les deux sur un pliant, +les petites bleues derrière nous, et l'interrogatoire +commence:</p> + +<p>—Comment va-t-il? Qu'est-ce qu'il fait? +Pourquoi ne vient-il pas? Est-ce qu'il est +content?...</p> + +<p>Et patati! et patata! Comme cela pendant +des heures.</p> + +<p>Moi, je répondais de mon mieux à toutes +leurs questions, donnant sur mon ami les +détails que je savais, inventant effrontément +ceux que je ne savais pas, me gardant +surtout d'avouer que je n'avais jamais remarqué +si ses fenêtres fermaient bien ou de +quelle couleur était le papier de sa chambre.</p> + +<p>—Le papier de sa chambre!... Il est +bleu, madame, bleu clair, avec des guirlandes...</p> + +<p>—Vraiment? faisait la pauvre vieille attendrie; +et elle ajoutait en se tournant vers +son mari: C'est un si brave enfant!</p> + +<p>—Oh! oui, c'est un brave enfant! reprenait +l'autre avec enthousiasme.</p> + +<p>Et, tout le temps que je parlais, c'étaient +entre eux des hochements de tête, de petits +rires fins, des clignements d'yeux, des airs +entendus, ou bien encore le vieux qui se +rapprochait pour me dire:</p> + +<p>—Parlez plus fort... Elle a l'oreille un +peu dure.</p> + +<p>Et elle de son côté:</p> + +<p>—Un peu plus haut, je vous prie!... Il +n'entend pas très bien...</p> + +<p>Alors j'élevais la voix; et tous deux me +remerciaient d'un sourire; et dans ces sourires +fanés qui se penchaient vers moi, +cherchant jusqu'au fond de mes yeux +l'image de leur Maurice, moi, j'étais tout +ému de la retrouver cette image, vague, +voilée, presque insaisissable, comme si je +voyais mon ami me sourire, très loin, dans +un brouillard.</p> + +<hr> + +<p>Tout à coup le vieux se dresse sur son +fauteuil:</p> + +<p>—Mais j'y pense, Mamette..., il n'a peut-être +pas déjeuné!</p> + +<p>Et Mamette, effarée, les bras au ciel:</p> + +<p>—Pas déjeuné!... Grand Dieu!</p> + +<p>Je croyais qu'il s'agissait encore de Maurice, +et j'allais répondre que ce brave enfant +n'attendait jamais plus tard que midi pour +se mettre à table. Mais non, c'était bien de +moi qu'on parlait; et il faut voir quel branle-bas +quand j'avouai que j'étais encore à +jeun:</p> + +<p>—Vite le couvert, petites bleues! La +table au milieu de la chambre, la nappe du +dimanche, les assiettes à fleurs. Et ne rions +pas tant, s'il vous plaît! et dépêchons-nous...</p> + +<p>Je crois bien qu'elles se dépêchaient. A +peine le temps de casser trois assiettes le +déjeuner se trouva servi.</p> + +<p>—Un bon petit déjeuner! me disait Mamette +en me conduisant à table; seulement +vous serez tout seul... Nous autres, nous +avons déjà mangé ce matin.</p> + +<p>Ces pauvres vieux! à quelque heure qu'on +les prenne, ils ont toujours mangé le matin.</p> + +<p>Le bon petit déjeuner de Mamette, c'était +deux doigts de lait, des dattes et une <i>barquette</i>, +quelque chose comme un échaudé; +de quoi la nourrir elle et ses canaris au +moins pendant huit jours... Et dire qu'à moi +seul je vins à bout de toutes ces provisions!... +Aussi quelle indignation autour de +la table! Comme les petites bleues chuchotaient +en se poussant du coude, et là -bas, +au fond de leur cage, comme les canaris +avaient l'air de se dire: «Oh! ce monsieur +qui mange toute la <i>barquette</i>!»</p> + +<p>Je la mangeai toute, en effet, et presque +sans m'en apercevoir, occupé que j'étais à +regarder autour de moi dans cette chambre +claire et paisible où flottait comme une +odeur de choses anciennes... Il y avait surtout +deux petits lits dont je ne pouvais pas +détacher mes yeux. Ces lits, presque deux +berceaux, je me les figurais le matin, au +petit jour, quand ils sont encore enfouis +sous leurs grands rideaux à franges. Trois +heures sonnent. C'est l'heure où tous les +vieux se réveillent:</p> + +<p>—Tu dors, Mamette?</p> + +<p>—Non, mon ami.</p> + +<p>—N'est-ce pas que Maurice est un brave +enfant?</p> + +<p>—Oh! oui c'est un brave enfant.</p> + +<p>Et j'imaginais comme cela toute une causerie, +rien que pour avoir vu ces deux petits +lits de vieux, dressés l'un à côté de l'autre...</p> + +<p>Pendant ce temps, un drame terrible se +passait à l'autre bout de la chambre, devant +l'armoire. Il s'agissait d'atteindre là -haut, +sur le dernier rayon, certain bocal de cerises +à l'eau-de-vie qui attendait Maurice depuis +dix ans et dont on voulait me faire l'ouverture. +Malgré les supplications de Mamette, +le vieux avait tenu à aller chercher ses cerises +lui-même; et, monté sur une chaise +au grand effroi de sa femme, il essayait +d'arriver là -haut... Vous voyez le tableau +d'ici, le vieux qui tremble et qui se hisse, +les petites bleues cramponnées à sa chaise, +Mamette derrière lui haletante, les bras +tendus, et sur tout cela un léger parfum de +bergamote qui s'exhale de l'armoire ouverte +et des grandes piles de linge roux... C'était +charmant.</p> + +<p>Enfin, après bien des efforts, on parvint +à le tirer de l'armoire, ce fameux bocal, et +avec lui une vieille timbale d'argent toute +bosselée, la timbale de Maurice quand il +était petit. On me la remplit de cerises jusqu'au +bord; Maurice les aimait tant, les +cerises! Et tout en me servant, le vieux me +disait à l'oreille d'un air de gourmandise:</p> + +<p>—Vous êtes bien heureux, vous, de pouvoir +en manger!... C'est ma femme qui les +a faites... Vous allez goûter quelque chose +de bon.</p> + +<p>Hélas sa femme les avait faites, mais elle +avait oublié de les sucrer. Que voulez-vous? +on devient distrait en vieillissant. Elles +étaient atroces, vos cerises, ma pauvre Mamette... +Mais cela ne m'empêcha pas de les +manger jusqu'au bout, sans sourciller.</p> + +<hr> + +<p>Le repas terminé, je me levai pour prendre +congé de mes hôtes. Ils auraient bien +voulu me garder encore un peu pour causer +du brave enfant, mais le jour baissait, le +moulin était loin, il fallait partir.</p> + +<p>Le vieux s'était levé en même temps que +moi.</p> + +<p>—Mamette, mon habit!... Je veux le +conduire jusqu'à la place.</p> + +<p>Bien sûr qu'au fond d'elle-même Mamette +trouvait qu'il faisait déjà un peu frais pour +me conduire jusqu'à la place; mais elle n'en +laissa rien paraître. Seulement, pendant +qu'elle l'aidait à passer les manches de son +habit, un bel habit tabac d'Espagne à boutons +de nacre, j'entendais la chère créature +qui lui disait doucement:</p> + +<p>—Tu ne rentreras pas trop tard, n'est-ce +pas?</p> + +<p>Et lui, d'un petit air malin:</p> + +<p>—Hé! hé!... je ne sais pas... peut-être...</p> + +<p>Là -dessus, ils se regardaient en riant, +et les petites bleues riaient de les voir rire, +et dans leur coin les canaris riaient aussi à +leur manière... Entre nous, je crois que l'odeur +des cerises les avait tous un peu grisés.</p> + +<p>...La nuit tombait, quand nous sortîmes, +le grand-père et moi. La petite bleue nous +suivait de loin pour le ramener; mais lui +ne la voyait pas, et il était tout fier de marcher +à mon bras, comme un homme. Mamette, +rayonnante, voyait cela du pas de sa +porte, et elle avait en nous regardant de +jolis hochements de tête qui semblaient dire: +«Tout de même, mon pauvre homme!... +il marche encore.»</p> +<br><br> + + +<h3>BALLADES EN PROSE</h3> + +<p>En ouvrant ma porte ce matin, il y avait +autour de mon moulin un grand tapis de +gelée blanche. L'herbe luisait et craquait +comme du verre; toute la colline grelottait... +Pour un jour ma chère Provence +s'était déguisée en pays du Nord; et c'est +parmi les pins frangés de givre, les touffes +de lavandes épanouies en bouquets de cristal, +que j'ai écrit ces deux ballades d'une +fantaisie un peu germanique, pendant que +la gelée m'envoyait ses étincelles blanches, +et que là -haut, dans le ciel clair, de grands +triangles de cigognes venues du pays de +Henri Heine descendaient vers la Camargue +en criant: «Il fait froid... froid... froid.»</p> + +<p>I</p> + + +<p>LA MORT DU DAUPHIN.</p> + + +<p>Le petit Dauphin est malade, le petit Dauphin +va mourir... Dans toutes les églises du +royaume, le Saint-Sacrement demeure +exposé nuit et jour et de grands cierges +brûlent pour la guérison de l'enfant royal. +Les rues de la vieille résidence sont tristes +et silencieuses, les cloches ne sonnent plus, +les voitures vont au pas... Aux abords du +palais, les bourgeois curieux regardent, à +travers les grilles, des suisses à bedaines +dorées qui causent dans les cours d'un air +important.</p> + +<p>Tout le château est en émoi... Des chambellans, +des majordomes, montent et descendent +en courant les escaliers de marbre... +Les galeries sont pleines de pages et de +courtisans en habits de soie qui vont d'un +groupe à l'autre quêter des nouvelles à voix +basse... Sur les larges perrons, les dames +d'honneur éplorées se font de grandes révérences +en essuyant leurs yeux avec de jolis +mouchoirs brodés.</p> + +<p>Dans l'Orangerie, il y a nombreuse assemblée +de médecins en robe. On les voit, à +travers les vitres, agiter leurs longues manches +noires et incliner doctoralement leurs +perruques à marteaux... Le gouverneur et +l'écuyer du petit Dauphin se promènent +devant la porte, attendant les décisions de +la Faculté. Des marmitons passent à côté +d'eux sans les saluer. M. l'écuyer jure comme +un païen, M. le gouverneur récite des vers +d'Horace... Et pendant ce temps-là , là -bas, +du côté des écuries, on entend un long hennissement +plaintif. C'est l'alezan du petit +Dauphin que les palefreniers oublient et qui +appelle tristement devant sa mangeoire vide.</p> + +<p>Et le roi? Où est monseigneur le roi?... +Le roi s'est enfermé tout seul dans une +chambre, au bout du château... Les Majestés +n'aiment pas qu'on les voie pleurer... Pour +la reine, c'est autre chose... Assise au chevet +du petit Dauphin, elle a son beau visage +baigné de larmes, et sanglote bien haut +devant tous, comme ferait une drapière.</p> + +<p>Dans sa couchette de dentelles, le petit +Dauphin, plus blanc que les coussins sur +lesquels il est étendu, repose, les yeux fermés. +On croit qu'il dort; mais non! Le petit +Dauphin ne dort pas... Il se retourne vers +sa mère, et, voyant qu'elle pleure, il lui dit:</p> + +<p>—Madame la reine, pourquoi pleurez-vous? +Est-ce que vous croyez bonnement +que je m'en vas mourir?</p> + +<p>La reine veut répondre. Les sanglots l'empêchent +de parler.</p> + +<p>—Ne pleurez donc pas, madame la reine; +vous oubliez que je suis le Dauphin, et que +les Dauphins ne peuvent pas mourir ainsi...</p> + +<p>La reine sanglote encore plus fort, et le +petit Dauphin commence à s'effrayer.</p> + +<p>—Holà , dit-il, je ne veux pas que la mort +vienne me prendre, et je saurai bien l'empêcher +d'arriver jusqu'ici... Qu'on fasse +venir sur l'heure quarante lansquenets très +forts pour monter la garde autour de notre +lit!... Que cent gros canons veillent nuit et +jour, mèche allumée, sous nos fenêtres! Et +malheur à la mort, si elle ose s'approcher +de nous!...</p> + +<p>Pour complaire à l'enfant royal, la reine +fait un signe. Sur l'heure, on entend les +gros canons qui roulent dans la cour; et +quarante grands lansquenets, la pertuisane +au poing, viennent se ranger autour de la +chambre. Ce sont de vieux soudards à +moustaches grises. Le petit Dauphin bat +des mains en les voyant. Il en reconnaît un +et l'appelle:</p> + +<p>—Lorrain! Lorrain!</p> + +<p>Le soudard fait un pas vers le lit:</p> + +<p>—Je t'aime bien, mon vieux Lorrain... +Fais voir un peu ton grand sabre... Si la +mort veut me prendre, il faudra la tuer, +n'est-ce pas?</p> + +<p>Lorrain répond:</p> + +<p>—Oui, monseigneur...</p> + +<p>Et il a deux grosses larmes qui coulent +sur ses joues tannées.</p> + +<p>A ce moment, l'aumônier s'approche du +petit Dauphin et lui parle longtemps à voix +basse en lui montrant un crucifix. Le petit +Dauphin l'écoute d'un air fort étonné, puis +tout à coup l'interrompant:</p> + +<p>—Je comprends bien ce que vous me +dites, monsieur l'abbé; mais enfin est-ce que +mon petit ami Beppo ne pourrait pas mourir +à ma place, en lui donnant beaucoup d'argent?...</p> + +<p>L'aumônier continue à lui parler à voix +basse, et le petit Dauphin a l'air de plus en +plus étonné.</p> + +<p>Quand l'aumônier a fini, le petit Dauphin +reprend avec un gros soupir:</p> + +<p>—Tout ce que vous me dites là est bien +triste, monsieur l'abbé; mais une chose me +console, c'est que là -haut, dans le paradis +des étoiles, je vais être encore le Dauphin... +Je sais que le bon Dieu est mon cousin et +ne peut pas manquer de me traiter selon +mon rang.</p> + +<p>Puis il ajoute, en se tournant vers sa +mère:</p> + +<p>—Qu'on m'apporte mes plus beaux habits, +mon pourpoint d'hermine blanche et mes +escarpins de velours! Je veux me faire brave +pour les anges et entrer au paradis en costume +de Dauphin.</p> + +<p>Une troisième fois, l'aumônier se penche +vers le petit Dauphin et lui parle longuement +à voix basse... Au milieu de son discours, +l'enfant royal l'interrompt avec colère:</p> + +<p>—Mais alors crie-t-il, d'être Dauphin, ce +n'est rien du tout!</p> + +<p>Et, sans vouloir plus rien entendre, le +petit Dauphin se tourne vers la muraille, et +il pleure amèrement.</p> + +<br> + +<p>II</p> + +<p>LE SOUS-PRÉFET AUX CHAMPS.</p> + +<p>M. le sous-préfet est en tournée. Cocher +devant, laquais derrière, la calèche de la +sous-préfecture l'emporte majestueusement +au concours régional de la Combe-aux-Fées. +Pour cette journée mémorable, M. le sous-préfet +a mis son bel habit brodé, son petit +claque, sa culotte collante à bandes d'argent +et son épée de gala à poignée de nacre... +Sur ses genoux repose une grande serviette +en chagrin gaufré qu'il regarde tristement.</p> + +<p>M. le sous-préfet regarde tristement sa +serviette en chagrin gaufré; il songe au +fameux discours qu'il va falloir prononcer +tout à l'heure devant les habitants de la +Combe-aux-Fées:</p> + +<p>—Messieurs et chers administrés...</p> + +<p>Mais il a beau tortiller la soie blonde de +ses favoris et répéter vingt fois de suite:</p> + +<p>—Messieurs et chers administrés... la +suite du discours ne vient pas.</p> + +<p>La suite du discours ne vient pas... Il fait +si chaud dans cette calèche!... A perte de +vue, la route de la Combe-aux-Fées poudroie +sous le soleil du Midi... L'air est embrasé... +et sur les ormeaux du bord du chemin, tout +couverts de poussière blanche, des milliers +de cigales se répondent d'un arbre à l'autre... +Tout à coup M. le sous-préfet tressaille. Là -bas, +au pied d'un coteau, il vient d'apercevoir +un petit bois de chênes verts qui +semble lui faire signe.</p> + +<p>Le petit bois de chênes verts semble lui +faire signe:</p> + +<p>—Venez donc par ici, monsieur le sous-préfet; +pour composer votre discours, vous +serez beaucoup mieux sous mes arbres...</p> + +<p>M. le sous-préfet est séduit; il saute à bas +de sa calèche et dit à ses gens de l'attendre, +qu'il va composer son discours dans le petit +bois de chênes verts.</p> + +<p>Dans le petit bois de chênes verts il y a +des oiseaux, des violettes, et des sources +sous l'herbe fine... Quand ils ont aperçu +M. le sous-préfet avec sa belle culotte et sa +serviette en chagrin gaufré, les oiseaux ont +eu peur et se sont arrêtés de chanter, les +sources n'ont plus osé faire de bruit, et les +violettes se sont cachées dans le gazon... +Tout ce petit monde-là n'a jamais vu de +sous-préfet, et se demande à voix basse quel +est ce beau seigneur qui se promène en culotte +d'argent.</p> + +<p>A voix basse, sous la feuillée, on se demande +quel est ce beau seigneur en culotte +d'argent... Pendant ce temps-là , M. le sous-préfet, +ravi du silence et de la fraîcheur du +bois, relève les pans de son habit, pose son +claque sur l'herbe et s'assied dans la mousse +au pied d'un jeune chêne; puis il ouvre sur +ses genoux sa grande serviette de chagrin +gaufré et en tire une large feuille de papier +ministre.</p> + +<p>—C'est un artiste! dit la fauvette.</p> + +<p>—Non, dit le bouvreuil, ce n'est pas un +artiste, puisqu'il a une culotte en argent; +c'est plutôt un prince.</p> + +<p>—C'est plutôt un prince, dit le bouvreuil.</p> + +<p>—Ni un artiste, ni un prince, interrompt +un vieux rossignol, qui a chanté toute une +saison dans les jardins de la sous-préfecture... +Je sais ce que c'est: c'est un sous-préfet!</p> + +<p>Et tout le petit bois va chuchotant:</p> + +<p>—C'est un sous-préfet! c'est un sous-préfet!</p> + +<p>—Comme il est chauve! remarque une +alouette à grande huppe.</p> + +<p>Les violettes demandent:</p> + +<p>—Est-ce que c'est méchant?</p> + +<p>—Est-ce que c'est méchant? demandent +les violettes.</p> + +<p>Le vieux rossignol répond:</p> + +<p>—Pas du tout!</p> + +<p>Et sur cette assurance, les oiseaux se remettent +à chanter, les sources à courir, les +violettes à embaumer, comme si le monsieur +n'était pas là ... Impassible au milieu de tout +ce joli tapage, M. le sous-préfet invoque +dans son coeur la Muse des comices agricoles, +et, le crayon levé, commence à déclamer +de sa voix de cérémonie:</p> + +<p>—Messieurs et chers administrés...</p> + +<p>—Messieurs et chers administrés, dit le +sous-préfet de sa voix de cérémonie...</p> + +<p>Un éclat de rire l'interrompt; il se retourne +et ne voit rien qu'un gros pivert qui le regarde +en riant, perché sur son claque. Le +sous-préfet hausse les épaules et veut continuer +son discours; mais le pivert l'interrompt +encore et lui crie de loin:</p> + +<p>—A quoi bon?</p> + +<p>—Comment! à quoi bon? dit le sous-préfet, +qui devient tout rouge; et, chassant +d'un geste cette bête effrontée, il reprend +de plus belle:</p> + +<p>—Messieurs et chers administrés...</p> + +<p>—Messieurs et chers administrés..., a +repris le sous-préfet de plus belle.</p> + +<p>Mais alors, voilà les petites violettes qui +se haussent vers lui sur le bout de leurs +tiges et qui lui disent doucement:</p> + +<p>—Monsieur le sous-préfet, sentez-vous +comme nous sentons bon?</p> + +<p>Et les sources lui font sous la mousse une +musique divine; et dans les branches, au-dessus +de sa tête, des tas de fauvettes viennent +lui chanter leurs plus jolis airs; et tout +le petit bois conspire pour l'empêcher de +composer son discours.</p> + +<p>Tout le petit bois conspire pour l'empêcher +de composer son discours... M. le sous-préfet, +grisé de parfums, ivre de musique, essaye +vainement de résister au nouveau charme +qui l'envahit. Il s'accoude sur l'herbe, dégrafe +son bel habit, balbutie encore deux ou trois +fois:</p> + +<p>—Messieurs et chers administrés... Messieurs +et chers admi... Messieurs et chers...</p> + +<p>Puis il envoie les administrés au diable; +et la Muse des comices agricoles n'a plus +qu'à se voiler la face.</p> + +<p>Voile-toi la face, ô Muse, des comices agricoles!... +Lorsque, au bout d'une heure, les +gens de la sous-préfecture, inquiets de leur +maître, sont entrés dans le petit bois, ils ont +vu un spectacle qui les a fait reculer d'horreur... +M. le sous-préfet était couché sur le +ventre, dans l'herbe, débraillé comme un +bohème. Il avait mis son habit bas;... et, +tout en mâchonnant des violettes, M. le sous-préfet +faisait des vers.</p> +<br><br> + + + +<h3>LE PORTEFEUILLE DE BIXIOU</h3> + +<p>Un matin du mois d'octobre, quelques +jours avant de quitter Paris, je vis arriver +chez moi,—pendant que je déjeunais,—un +vieil homme en habit râpé, cagneux, crotté, +l'échine basse, grelottant sur ses longues +jambes comme un échassier déplumé. C'était +Bixiou. Oui, Parisiens, votre Bixiou, le +féroce et charmant Bixiou, ce railleur enragé +qui vous a tant réjouis depuis quinze +ans avec ses pamphlets et ses caricatures... +Ah! le malheureux, quelle détresse! Sans +une grimace qu'il fit en entrant, jamais je +ne l'aurais reconnu.</p> + +<p>La tête inclinée sur l'épaule, sa canne aux +dents comme une clarinette, l'illustre et lugubre +farceur s'avança jusqu'au milieu de la +chambre et vint se jeter contre ma table en +disant d'une voix dolente:</p> + +<p>—Ayez pitié d'un pauvre aveugle!...</p> + +<p>C'était si bien imité que je ne pus m'empêcher +de rire. Mais lui, très froidement:</p> + +<p>—Vous croyez que je plaisante... regardez +mes yeux.</p> + +<p>Et il tourna vers moi deux grandes +prunelles blanches sans regard.</p> + +<p>—Je suis aveugle, mon cher, aveugle +pour la vie... Voilà ce que c'est que d'écrire +avec du vitriol. Je me suis brûlé les yeux +à ce joli métier; mais là , brûlé à fond... +jusqu'aux bobèches! ajouta-t-il en me montrant +ses paupières calcinées où ne restait +plus l'ombre d'un cil.</p> + +<p>J'étais si ému que je ne trouvai rien à lui +dire. Mon silence l'inquiéta:</p> + +<p>—Vous travaillez?</p> + +<p>—Non, Bixiou, je déjeune. Voulez-vous +en faire autant?</p> + +<p>Il ne répondit pas, mais au frémissement +de ses narines, je vis bien qu'il mourait +d'envie d'accepter. Je le pris par la main, et +je le fis asseoir près de moi.</p> + +<p>Pendant qu'on le servait, le pauvre diable +flairait la table avec un petit rire:</p> + +<p>—Ça a l'air bon tout ça. Je vais me +régaler; il y a si longtemps que je ne déjeune +plus! Un pain d'un sou tous les matins, en +courant les ministères... car, vous savez, je +cours les ministères, maintenant; c'est ma +seule profession. J'essaye d'accrocher un +bureau de tabac... Qu'est-ce que voulez? il +faut qu'on mange à la maison. Je ne peux +plus dessiner; je ne peux plus écrire... +Dicter?... Mais quoi?... Je n'ai rien dans la +tête, moi; je n'invente rien. Mon métier, +c'était de voir les grimaces de Paris et de les +faire; à présent il n'y a plus moyen... Alors +j'ai pensé à un bureau de tabac; pas sur les +boulevards, bien entendu. Je n'ai pas droit +à cette faveur, n'étant ni mère de danseuse, +ni veuve d'officier supérieur. Non! simplement +un petit bureau de province, quelque part +bien loin, dans un coin des Vosges. J'aurai +une forte pipe en porcelaine; je m'appellerai +Hans ou Zébédé, comme dans Erckmann-Chatrian, +et je me consolerai de ne plus +écrire en faisant des cornets de tabac avec +les oeuvres de mes contemporains.</p> + +<p>«Voilà tout ce que je demande. Pas grand +chose, n'est ce pas?... Eh bien, c'est le diable +pour y arriver... Pourtant les protections ne +devraient pas me manquer. J'étais très lancé +autrefois. Je dînais chez le maréchal, chez +le prince, chez les ministres; tous ces gens-là +voulaient m'avoir parce que je les amusais +ou qu'ils avaient peur de moi. A présent, je +ne fais plus peur à personne. O mes yeux! +mes pauvres yeux! Et l'on ne m'invite nulle +part. C'est si triste une tête d'aveugle à +table... Passez-moi le pain, je vous prie... +Ah! les bandits! ils me l'auront fait payer +cher ce malheureux bureau de tabac. Depuis +six mois, je me promène dans tous les ministères +avec ma pétition. J'arrive le matin, à +l'heure où l'on allume les poêles et où l'on +fait faire un tour aux chevaux de Son Excellence +sur le sable de la cour; je ne m'en vais +qu'à la nuit, quand on apporte les grosses +lampes et que les cuisines commencent à +sentir bon...</p> + +<p>«Toute ma vie se passe sur les coffres à +bois des antichambres. Aussi les huissiers +me connaissent, allez. A l'Intérieur, ils +m'appellent: «Ce bon monsieur!» Et moi, +pour gagner leur protection, je fais des +calembours, ou je dessine d'un trait sur un +coin de leur buvards de grosses moustaches +qui les font rire... Voilà où j'en suis arrivé +après vingt ans de succès tapageurs, voilà la +fin d'une vie d'artiste!... Et dire qu'ils sont +en France quarante mille galopins à qui +notre profession fait venir l'eau à la bouche! +Dire qu'il y a tous les jours, dans les départements, +une locomotive qui chauffe pour +nous apporter des pancrées d'imbéciles +affamés de littérature et de bruit imprimé!... +Ah! province romanesque, si la misère de +Bixiou pouvait te servir de leçon!</p> + +<p>Là -dessus il se fourra le nez dans son assiette +et se mit à manger avidement, sans +dire un mot... C'était pitié de le voir faire. +A chaque minute, il perdait son pain, sa fourchette, +tâtonnait pour trouver son verre... +Pauvre homme! il n'avait pas encore l'habitude.</p> + +<hr> + + + +<p>Au bout d'un moment, il reprit:</p> + +<p>—Savez-vous ce qu'il y a encore de plus +horrible pour moi? C'est de ne plus pouvoir +lire mes journaux. Il faut être du métier +pour comprendre cela... Quelquefois le soir, +en rentrant, j'en achète un, rien que pour +sentir cette odeur de papier humide et de +nouvelles fraîches... C'est si bon! et personne +pour me les lire! Ma femme pourrait +bien, mais elle ne veut pas: elle prétend +qu'on trouve dans les faits divers des choses +qui ne sont pas convenables... Ah! ces anciennes +maîtresses, une fois mariées, il n'y +a pas plus bégueules qu'elles. Depuis que +j'en ai fait Mme Bixiou, celle-là s'est crue +obligée de devenir bigote, mais à un point!... +Est-ce qu'elle ne voulait pas me faire frictionner +les yeux avec l'eau de la Salette! +Et puis, le pain bénit, les quêtes, la Sainte-Enfance, +les petits Chinois, que sais-je encore?... +Nous sommes dans les bonnes oeuvres +jusqu'au cou... Ce serait cependant +une bonne oeuvre de me lire mes journaux. +Eh bien, non, elle ne veut pas... Si ma fille +était chez nous, elle me les lirait, elle; mais, +depuis que je suis aveugle, je l'ai fait entrer +à Notre-Dame-des-Arts, pour avoir une bouche +de moins à nourrir...</p> + +<p>«Encore une qui me donne de l'agrément, +celle-là ! Il n'y a pas neuf ans qu'elle est +au monde, elle a déjà eu toutes les maladies... +Et triste! et laide! plus laide que moi, +si c'est possible... un monstre!... Que voulez-vous? +je n'ai jamais su faire que des +charges... Ah çà , mais je suis bon, moi, de +vous raconter mes histoires de famille. +Qu'est-ce que cela peut vous faire à vous?... +Allons, donnez-moi encore un peu de cette +eau-de-vie. Il faut que je me mette en train. +En sortant d'ici je vais à l'instruction publique, +et, les huissiers n'y sont pas faciles à +dérider. C'est tous d'anciens professeurs.</p> + +<p>Je lui versai son eau-de-vie. Il commença +à la déguster par petites fois, d'un air attendri... +Tout à coup, je ne sais quelle fantaisie +le piquant, il se leva, son verre à la main, +promena un instant autour de lui sa tête de +vipère aveugle, avec le sourire aimable du +monsieur qui va parler, puis, d'une voix +stridente, comme pour haranguer un banquet +de deux cents couverts:</p> + +<p>—Aux arts! Aux lettres! A la presse!</p> + +<p>Et le voilà parti sur un toast de dix +minutes, la plus folle et la plus merveilleuse +improvisation qui soit jamais sortie de cette +cervelle de pitre.</p> + +<p>Figurez-vous une revue de fin d'année +intitulée: le <i>Pavé des lettres en</i> 186*; nos +assemblées soi-disant littéraires, nos papotages, +nos querelles, toutes les cocasseries +d'un monde excentrique, fumier d'encre, +enfer sans grandeur, où l'on s'égorge, où +l'on s'étripe, où l'on se détrousse, où l'on +parle intérêts et gros sous bien plus que +chez les bourgeois, ce qui n'empêche pas +qu'on y meure de faim plus qu'ailleurs; +toutes nos lâchetés, toutes nos misères; le +vieux baron T... de la Tombola s'en allant +faire «gna... gna... gna...» aux Tuileries +avec sa sébile et son habit barbeau; puis nos +morts de l'année, les enterrements à réclames, +l'oraison funèbre de monsieur le délégué +toujours la même: «Cher et regretté! +pauvre cher!» à un malheureux dont on +refuse de payer la tombe; et ceux qui se +sont suicidés, et ceux qui sont devenus fous; +figurez-vous tout cela, raconté, détaillé, gesticulé +par un grimacier de génie, vous +aurez alors une idée de ce que fut l'improvisation +de Bixiou.</p> + +<hr> + + + +<p>Son toast fini, son verre bu, il me demanda +l'heure et s'en alla, d'un air farouche, sans +me dire adieu... J'ignore comment les huissiers +de M. Duruy se trouvèrent de sa visite +ce matin-là ; mais je sais bien que jamais de +ma vie je ne me suis senti si triste, si mal +en train qu'après le départ de ce terrible +aveugle. Mon encrier m'écoeurait, ma plume +me faisait horreur, j'aurais voulu m'en aller +loin, courir, voir des arbres, sentir quelque +chose de bon... Quelle haine, grand Dieu! +que de fiel! quel besoin de baver sur tout, +de tout salir! Ah! le misérable...</p> + +<p>Et j'arpentais ma chambre avec fureur, +croyant toujours entendre le ricanement de +dégoût qu'il avait eu en me parlant de sa +fille.</p> + +<p>Tout à coup, près de la chaise où l'aveugle +s'était assis, je sentis quelque chose rouler +sous mon pied. En me baissant, je reconnus +son portefeuille, un gros portefeuille luisant, +à coins cassés, qui ne le quitte jamais et qu'il +appelle en riant sa poche à venin. Cette +poche, dans notre monde, était aussi renommée +que les fameux cartons de M. de +Girardin. On disait qu'il y avait des choses +terribles là dedans... L'occasion se présentait +belle pour m'en assurer. Le vieux portefeuille, +trop gonflé, s'était crevé en tombant, +et tous les papiers avaient roulé sur le tapis; +il me fallut les ramasser l'un après l'autre...</p> + +<p>Un paquet de lettres écrites sur du papier +à fleurs, commençant toutes: <i>Mon cher papa</i>, +et signées: <i>Céline Bixiou des Enfants de +Marie</i>.</p> + +<p>D'anciennes ordonnances pour des maladies +d'enfants: croup, convulsions, scarlatine, +rougeole... (la pauvre petite n'en avait +pas échappé une!)</p> + +<p>Enfin une grande enveloppe cachetée d'où +sortaient, comme d'un bonnet de fillette, +deux ou trois crins jaunes tout frisées; et +sur l'enveloppe, en grosse écriture tremblée, +une écriture d'aveugle:</p> + +<p><i>Cheveux de Céline, coupés le 13 mai, le +jour de son entrée là -bas</i>.</p> + +<p>Voilà ce qu'il y avait dans le portefeuille +de Bixiou.</p> + +<p>Allons, Parisiens, vous êtes tous les +mêmes. Le dégoût, l'ironie, un rire infernal, +des blagues féroces, et puis pour finir:... +<i>Cheveux de Céline coupés le 13 mai</i>.</p> + +<br><br> + + +<h3>LA LÉGENDE DE L'HOMME A LA CERVELLE +D'OR.</h3> + +<p>A LA DAME QUI DEMANDE DES HISTOIRES GAIES.</p> + + +<p>En lisant votre lettre, madame, j'ai eu +comme un remords. Je m'en suis voulu de +la couleur un peu trop demi-deuil de mes +historiettes, et je m'étais promis de vous +offrir aujourd'hui quelque chose de joyeux, +de follement joyeux.</p> + +<p>Pourquoi serais-je triste, après tout? Je +vis à mille lieues des brouillards parisiens, +sur une colline lumineuse, dans le pays des +tambourins et du vin muscat. Autour de +chez moi tout n'est que soleil et musique; +j'ai des orchestres de culs-blancs, des orphéons +de mésanges; le matin, les courlis +qui font: «Coureli! coureli!» à midi, les +cigales, puis les pâtres qui jouent du fifre, +et les belles filles brunes qu'on entend rire +dans les vignes... En vérité, l'endroit est mal +choisi pour broyer du noir; je devrais plutôt +expédier aux dames des poèmes couleur de +rose et des pleins paniers de contes galants.</p> + +<p>Eh bien, non! je suis encore trop près de +Paris. Tous les jours, jusque dans mes pins, +il m'envoie les éclaboussures de ses tristesses... +A l'heure même où j'écris ces lignes, +je viens d'apprendre la mort misérable du +pauvre Charles Barbara; et mon moulin en +est tout en deuil. Adieu les courlis et les +cigales! Je n'ai plus le coeur à rien de gai... +Voilà pourquoi, madame, au lieu du joli +conte badin que je m'étais promis de vous +faire, vous n'aurez encore aujourd'hui qu'une +légende mélancolique.</p> + +<hr> + + + +<p>Il était une fois un homme qui avait une +cervelle d'or; oui, madame, une cervelle +toute en or. Lorsqu'il vint au monde, les +médecins pensaient que cet enfant ne vivrait +pas, tant sa tête était lourde et son crâne +démesuré. Il vécut cependant et grandit au +soleil comme un beau plant d'olivier; seulement +sa grosse tête l'entraînait toujours, +et c'était pitié de le voir se cogner à tous +les meubles en marchant... Il tombait souvent. +Un jour, il roula du haut d'un perron +et vint donner du front contre un degré de +marbre, où son crâne sonna comme un +lingot. On le crut mort; mais, en le relevant, +on ne lui trouva qu'une légère blessure, avec +deux ou trois gouttelettes d'or caillées dans +ses cheveux blonds. C'est ainsi que les parents +apprirent que l'enfant avait une cervelle +en or.</p> + +<p>La chose fut tenue secrète; le pauvre petit +lui-même ne se douta de rien. De temps en +temps, il demandait pourquoi on ne le laissait +plus courir devant la porte avec les garçonnets +de la rue.</p> + +<p>—On vous volerait, mon beau trésor! +lui répondait sa mère...</p> + +<p>Alors le petit avait grand'peur d'être volé; +il retournait jouer tout seul, sans rien dire, +et se trimbalait lourdement d'une salle à +l'autre...</p> + +<p>A dix-huit ans seulement, ses parents lui +révélèrent le don monstrueux qu'il tenait du +destin; et, comme ils l'avaient élevé et nourri +jusque-là , ils lui demandèrent en retour un +peu de son or. L'enfant n'hésita pas; sur +l'heure même,—comment? par quels +moyens? la légende ne l'a pas dit,—il s'arracha +du crâne un morceau d'or massif, un +morceau gros comme une noix, qu'il jeta +fièrement sur les genoux de sa mère... Puis +tout ébloui des richesses qu'il portait dans +la tête, fou de désirs, ivre de sa puissance, +il quitta la maison paternelle et s'en alla par +le monde en gaspillant son trésor.</p> + +<hr> + +<p>Du train dont il menait sa vie, royalement, +et semant l'or sans compter, on aurait dit +que sa cervelle était inépuisable... Elle s'épuisait +cependant, et à mesure on pouvait +voir les yeux s'éteindre, la joue devenir plus +creuse. Un jour enfin, au matin d'une débauche +folle, le malheureux, resté seul parmi +les débris du festin et les lustres qui pâlissaient, +s'épouvanta de l'énorme brèche qu'il +avait déjà faite à son lingot; il était temps +de s'arrêter.</p> + +<p>Dès lors, ce fut une existence nouvelle. +L'homme à la cervelle d'or s'en alla vivre, +à l'écart, du travail de ses mains, soupçonneux +et craintif comme un avare, fuyant +les tentations, tâchant d'oublier lui-même +ces fatales richesses auxquelles il ne voulait +plus toucher... Par malheur, un ami l'avait +suivi dans sa solitude, et cet ami connaissait +son secret.</p> + +<p>Une nuit, le pauvre homme fut réveillé en +sursaut par une douleur à la tête, une effroyable +douleur; il se dressa éperdu, et vit, +dans un rayon de lune, l'ami qui fuyait en +cachant quelque chose sous son manteau...</p> + +<p>Encore un peu de cervelle qu'on lui emportait!...</p> + +<p>A quelque temps de là , l'homme à la cervelle +d'or devint amoureux, et cette fois tout +fut fini... Il aimait du meilleur de son âme +une petite femme blonde, qui l'aimait bien +aussi, mais qui préférait encore les pompons, +les plumes blanches et les jolis glands mordorés +battant le long des bottines.</p> + +<p>Entre les mains de cette mignonne créature,—moitié +oiseau, moitié poupée,—les +piécettes d'or fondaient que c'était un plaisir. +Elle avait tous les caprices; et lui ne savait +jamais dire non; même, de peur de la peiner, +il lui cacha jusqu'au bout le triste secret de +sa fortune.</p> + +<p>—Nous sommes donc bien riches? disait-elle.</p> + +<p>Le pauvre homme répondait:</p> + +<p>—Oh! oui... bien riches!</p> + +<p>Et il souriait avec amour au petit oiseau +bleu qui lui mangeait le crâne innocemment. +Quelquefois cependant la peur le prenait, il +avait des envies d'être avare; mais alors la +petite femme venait vers lui en sautillant, et +lui disait:</p> + +<p>—Mon mari, qui êtes si riche! achetez-moi +quelque chose de bien cher...</p> + +<p>Et il lui achetait quelque chose de bien +cher.</p> + +<p>Cela dura ainsi pendant deux ans; puis, +un matin, la petite femme mourut, sans qu'on +sût pourquoi, comme un oiseau... Le trésor +touchait à sa fin; avec ce qui lui en restait, +le veuf fit faire à sa chère morte un bel enterrement. +Cloches à toute volée, lourds +carrosses tendus de noir, chevaux empanachés, +larmes d'argent dans le velours, +rien ne lui parut trop beau. Que lui importait +son or maintenant?... Il en donna pour +l'église, pour les porteurs, pour les revendeuses +d'immortelles; il en donna partout, +sans marchander... Aussi, en sortant du +cimetière, il ne lui restait presque plus rien +de cette cervelle merveilleuse, à peine quelques +parcelles aux parois du crâne.</p> + +<p>Alors on le vit s'en aller dans les rues, +l'air égaré, les mains en avant, trébuchant +comme un homme ivre. Le soir, à l'heure +où les bazars s'illuminent, il s'arrêta devant +une large vitrine dans laquelle tout un fouillis +d'étoffes et de parures reluisait aux lumières, +et resta là longtemps à regarder deux bottines +de satin bleu bordées de duvet de +cygne. «Je sais quelqu'un à qui ces bottines +feraient bien plaisir,» se disait-il en souriant; +et, ne se souvenant déjà plus que la +petite femme était morte, il entra pour les +acheter.</p> + +<p>Du fond de son arrière-boutique, la marchande +entendit un grand cri; elle accourut +et recula de peur en voyant un homme debout, +qui s'accotait au comptoir et la regardait +douloureusement d'un air hébété. Il +tenait d'une main les bottines bleues à bordure +de cygne, et présentait l'autre main +toute sanglante, avec des raclures d'or au +bout des ongles.</p> + +<p>Telle est, madame, la légende de l'homme +à la cervelle d'or.</p> + +<hr> + + + +<p>Malgré ses airs de conte fantastique, cette +légende est vraie d'un bout à l'autre... Il y +a par le monde de pauvres gens qui sont +condamnés à vivre de leur cerveau, et payent +en bel or fin, avec leur moelle et leur substance, +les moindres choses de la vie. C'est +pour eux une douleur de chaque jour; et +puis, quand ils sont las de souffrir...</p> + + +<br><br> + +<h3>LE POÈTE MISTRAL.</h3> + + +<p>Dimanche dernier, en me levant, j'ai cru +me réveiller rue du Faubourg-Montmartre. +Il pleuvait, le ciel était gris, le moulin triste. +J'ai eu peur de passer chez moi cette froide +journée de pluie, et tout de suite l'envie +m'est venue d'aller me réchauffer un brin +auprès de Frédéric Mistral, ce grand poète +qui vit à trois lieues de mes pins, dans son +petit village de Maillane.</p> + +<p>Sitôt pensé, sitôt parti: une trique en +bois de myrte, mon Montaigne, une couverture, +et en route!</p> + +<p>Personne aux champs... Notre belle Provence +catholique laisse la terre se reposer +le dimanche... Les chiens seuls au logis, les +fermes closes... De loin en loin, une charrette +de roulier avec sa bâche ruisselante, +une vieille encapuchonnée dans sa mante +feuille morte, des mules en tenue de gala, +housse de sparterie bleue et blanche, pompons +rouge, grelots d'argent,—emportant +au petit trot toute une carriole de gens de +<i>mas</i> qui vont à la messe; puis, là -bas, à travers +la brume, une barque sur la <i>roubine</i> et +un pêcheur debout qui lance son épervier...</p> + +<p>Pas moyen de lire en route ce jour-là . La +pluie tombait par torrents, et la tramontane +vous la jetait à pleins seaux dans la figure... +Je fis le chemin tout d'une haleine, et enfin, +après trois heures de marche, j'aperçus +devant moi les petits bois de cyprès au milieu +desquels le pays de Maillane s'abrite de +peur du vent.</p> + +<p>Pas un chat dans les rues du village; +tout le monde était à la grand'messe. Quand +je passai devant l'église, le serpent ronflait, +et je vis les cierges reluire à travers les vitres +de couleur.</p> + +<p>Le logis du poète est à l'extrémité du +pays; c'est la dernière maison à main gauche, +sur la route de Saint-Remy,—une +maisonnette à un étage avec un jardin +devant... J'entre doucement... Personne! +La porte du salon est fermée, mais j'entends +derrière quelqu'un qui marche et qui +parle à haute voix... Ce pas et cette voix +me sont bien connus... Je m'arrête un moment +dans le petit couloir peint à la chaux, +la main sur le bouton de la porte, très ému. +Le coeur me bat.—Il est là . Il travaille... +Faut-il attendre que la strophe soit finie?... +Ma foi! tant pis, entrons.</p> + +<hr> + +<p>Ah! Parisiens, lorsque le poète de Maillane +est venu chez vous montrer Paris à sa +Mireille, et que vous l'avez vu dans vos +salons, ce Chactas en habit de ville, avec +un col droit et un grand chapeau qui le +gênait autant que sa gloire, vous avez cru +que c'était là Mistral... Non, ce n'était pas +lui. Il n'y a qu'un Mistral au monde, celui +que j'ai surpris dimanche dernier dans son +village, le chaperon de feutre sur l'oreille, +sans gilet, en jaquette, sa rouge taillole catalane +autour des reins, l'oeil allumé, le feu +de l'inspiration aux pommettes, superbe +avec un bon sourire, élégant comme un +pâtre grec, et marchant à grands pas, les +mains dans ses poches, en faisant des +vers...</p> + + +<p>—Comment! c'est toi? cria Mistral en +me sautant au cou; la bonne idée que tu as +eue de venir!... Tout juste aujourd'hui, c'est +la fête de Maillane. Nous avons la musique +d'Avignon, les taureaux, la procession, la +farandole, ce sera magnifique... La mère va +rentrer de la messe; nous déjeunons, et +puis, zou! nous allons voir danser les jolies +filles...</p> + +<p>Pendant qu'il me parlait, je regardais +avec émotion ce petit salon à tapisserie +claire, que je n'avais pas vu depuis si longtemps, +et où j'ai passé déjà de si belles heures. +Rien n'était changé. Toujours le canapé +à carreaux jaunes, les deux fauteuils de +paille, la Vénus sans bras et la Vénus d'Arles +sur la cheminée, le portrait du poète par +Hébert, sa photographie par Etienne Garjat, +et, dans un coin, près de la fenêtre, le bureau, +—un pauvre petit bureau de receveur +d'enregistrement,—tout chargé de vieux +bouquins et de dictionnaires. Au milieu de +ce bureau, j'aperçus un gros cahier ouvert... +C'était <i>Calendal</i>, le nouveau poème de Frédéric +Mistral, qui doit paraître à la fin de +cette année le jour de Noël. Ce poème, +Mistral y travaille depuis sept ans, et voilà +près de six mois qu'il en a écrit le dernier +vers; pourtant, il n'ose s'en séparer encore. +Vous comprenez, on a toujours une strophe +à polir, une rime plus sonore à trouver... +Mistral a beau écrire en provençal, il travaille +ses vers comme si tout le monde devait +les lire dans la langue et lui tenir +compte de ses efforts de bon ouvrier... Oh! +le brave poète, et que c'est bien Mistral +dont Montaigne aurait pu dire: <i>Souvienne-vous +de celuy à qui, comme on demandoit à +quoy faire il se peinoit si fort en un art qui +ne pouvoit venir à la cognoissance de guère +des gens, «J'en ay assez de peu, répondit-il. +J'en ay assez d'un. J'en ay assez de pas un.»</i></p> + +<hr> + + + +<p>Je tenais le cahier de <i>Calendal</i> entre mes +mains, et je le feuilletais, plein d'émotion... +Tout à coup une musique de fifres et de +tambourins éclate dans la rue, devant la +fenêtre, et voilà mon Mistral qui court à +l'armoire, en tire des verres, des bouteilles, +traîne la table au milieu du salon, et ouvre +la porte aux musiciens en me disant:</p> + +<p>—Ne ris pas... Ils viennent me donner +l'aubade... je suis conseiller municipal.</p> + +<p>La petite pièce se remplit de monde. On +pose les tambourins sur les chaises, la vieille +bannière dans un coin; et le vin cuit circule. +Puis quand on a vidé quelques bouteilles à +la santé de M. Frédéric, qu'on a causé gravement +de la fête, si la farandole sera aussi +belle que l'an dernier, si les taureaux se +comporteront bien, les musiciens se retirent +et vont donner l'aubade chez les autres +conseillers. A ce moment, la mère de Mistral +arrive.</p> + +<p>En un tour de main la table est dressée: +un beau linge blanc et deux couverts. Je +connais les usages de la maison; je sais que +lorsque Mistral a du monde, sa mère ne se +met pas à table... La pauvre vieille femme +ne connaît que son provençal et se sentirait +mal à l'aise pour causer avec des Français... +D'ailleurs, on a besoin d'elle à la cuisine.</p> + +<p>Dieu! le joli repas que j'ai fait ce matin-là : +—un morceau de chevreau rôti, du +fromage de montagne, de la confiture de +moût, des figues, des raisins muscats. Le +tout arrosé de ce bon châteauneuf des papes +qui a une si belle couleur rose dans les +verres...</p> + +<p>Au dessert, je vais chercher le cahier de +poème, et je l'apporte sur la table devant +Mistral.</p> + +<p>—Nous avions dit que nous sortirions, +fait le poète en souriant.</p> + +<p>—Non! non!... <i>Calendal! Calendal!</i></p> + +<p>Mistral se résigne, et de sa voix musicale +et douce, en battant la mesure de ses vers +avec la main, il entame le premier chant:</p> + +<p><i>—D'une fille folle d'amour,—à présent que +j'ai dit la triste aventure,—je chanterai, si +Dieu veut, un enfant de Cassis,—un pauvre +petit pêcheur d'anchois...</i></p> + +<p>Au dehors, les cloches sonnaient les vêpres, +les pétards éclataient sur la place, les +fifres passaient et repassaient dans les rues +avec les tambourins. Les taureaux de Camargue, +qu'on menait courir, mugissaient.</p> + +<p>Moi, les coudes sur la nappe, des larmes +dans les yeux, j'écoutais l'histoire du petit +pêcheur provençal.</p> + + +<hr> + + +<p>Calendal n'était qu'un pêcheur; l'amour +en fait un héros... Pour gagner le coeur de +sa mie,—la belle Estérelle,—il entreprend +des choses miraculeuses, et les douze travaux +d'Hercule ne sont rien à côté des +siens.</p> + +<p>Une fois, s'étant mis en tête d'être riche, +il a inventé de formidables engins de pêche, +et ramène au port tout le poisson de la mer. +Une autre fois, c'est un terrible bandit des +gorges d'Ollioules, le comte Sévéran, qu'il +va relancer jusque dans son aire, parmi ses +coupe-jarrets et ses concubines... Quel rude +gars que ce petit Calendal! Un jour, à la +Sainte-Baume, il rencontre deux partis de +compagnons venus là pour vider leur querelle +à grands coups de compas sur la +tombe de maître Jacques, un Provençal qui +a fait la charpente du temple de Salomon, +s'il vous plaît. Calendal se jette au milieu +de la tuerie, et apaise les compagnons en +leur parlant...</p> + +<p>Des entreprises surhumaines!... Il y avait +là -haut, dans les rochers de Lure, une forêt +de cèdres inaccessibles, où jamais bûcheron +n'osa monter. Calendal y va, lui. Il s'y installe +tout seul pendant trente jours. Pendant +trente jours, on entend le bruit de sa +hache qui sonne en s'enfonçant dans les +troncs. La forêt crie; l'un après l'autre, les +vieux arbres géants tombent et roulent au +fond des abîmes et quand Calendal redescend, +il ne reste plus un cèdre sur la montagne...</p> + +<p>Enfin en récompense de tant d'exploits, +le pêcheur d'anchois obtient l'amour d'Estérelle, +et il est nommé consul par les habitants +de Cassis. Voilà l'histoire de Calendal... +Mais qu'importe Calendal? Ce qu'il y +a avant tout dans le poème, c'est la Provence,—la +Provence de la mer, la Provence +de la montagne,—avec son histoire, +ses moeurs, ses légendes, ses paysages, tout +un peuple naïf et libre qui a trouvé son +grand poète avant de mourir... Et maintenant, +tracez des chemins de fer, plantez des +poteaux à télégraphes, chassez la langue +provençale des écoles! La Provence vivra +éternellement dans <i>Mireille</i> et dans <i>Calendal.</i></p> + +<hr> + +<p>—Assez de poésie! dit Mistral en fermant +son cahier. Il faut aller voir la fête.</p> + +<p>Nous sortîmes; tout le village était dans +les rues; un grand coup de bise avait balayé +le ciel, et le ciel reluisait joyeusement sur +les toits rouges mouillés de pluie. Nous +arrivâmes à temps pour voir rentrer la procession. +Ce fut pendant une heure un interminable +défilé de pénitents en cagoule, pénitents +blancs, pénitents bleus, pénitents +gris, confréries de filles voilées, bannières +roses à fleurs d'or, grands saints de bois +dédorés portés à quatre épaules, saintes de +faïence coloriées comme des idoles avec de +gros bouquets à la main, chapes, ostensoirs, +dais de velours vert, crucifix encadrés de +soie blanche, tout cela ondulant au vent +dans la lumière des cierges et du soleil, au +milieu des psaumes, des litanies, et des +cloches qui sonnaient à toute volée.</p> + +<p>La procession finie, les saints remisés +dans leurs chapelles, nous allâmes voir les +taureaux, puis les jeux sur l'aire, les luttes +d'hommes, les trois sauts, l'étrangle-chat, +le jeu de l'outre, et tout le joli train des +fêtes de Provence... La nuit tombait quand +nous rentrâmes à Maillane. Sur la place, +devant le petit café où Mistral va faire, le +soir, sa partie avec son ami Zidore, on avait +allumé un grand feu de joie... La farandole +s'organisait. Des lanternes de papier découpé +s'allumaient partout dans l'ombre; la +jeunesse prenait place; et bientôt, sur un +appel des tambourins, commença autour de +la flamme une ronde folle, bruyante, qui +devait durer toute la nuit.</p> + +<hr> + +<p>Après souper, trop las pour courir encore, +nous montâmes dans la chambre de Mistral. +C'est une modeste chambre de paysan, avec +deux grands lits. Les murs n'ont pas de papier; +les solives du plafond se voient... Il y +a quatre ans, lorsque l'Académie donna à +l'auteur de <i>Mireille</i> le prix de trois mille +francs, Mme Mistral eut une idée.</p> + +<p>—Si nous faisions tapisser et plafonner +ta chambre? dit-elle à son fils.</p> + +<p>—Non! non! répondit Mistral... Ça, c'est +l'argent des poètes, on n'y touche pas.</p> + +<p>Et la chambre est restée toute nue; mais +tant que l'argent des poètes a duré, ceux +qui ont frappé chez Mistral ont toujours +trouvé sa bourse ouverte...</p> + +<p>J'avais emporté le cahier de <i>Calendal</i> +dans la chambre, et je voulus m'en faire +lire encore un passage avant de m'endormir. +Mistral choisit l'épisode des faïences. Le +voici en quelques mots:</p> + +<p>C'est dans un grand repas je ne sais où. +On apporte sur la table un magnifique service +en faïence de Moustiers. Au fond de +chaque assiette, dessiné en bleu dans l'émail, +il y a un sujet provençal; toute l'histoire du +pays tient là dedans. Aussi il faut voir avec +quel amour sont décrites ces belles faïences; +une strophe pour chaque assiette, autant de +petits poèmes d'un travail naïf et savant, +achevés comme un tableautin de Théocrite.</p> + +<p>Tandis que Mistral me disait ses vers +dans cette belle langue provençale, plus +qu'aux trois quarts latine, que les reines +ont parlée autrefois et que maintenant nos +pâtres seuls comprennent, j'admirais cet +homme au dedans de moi, et, songeant à +l'état de ruine où il a trouvé sa langue maternelle +et ce qu'il en a fait, je me figurais +un de ces vieux palais des princes des +Baux comme on en voit dans les Alpilles: +plus de toits, plus de balustres aux perrons, +plus de vitraux aux fenêtres, le trèfle des +ogives cassé, le blason des portes mangé de +mousse, des poules picorant dans la cour +d'honneur, des porcs vautrés sous les fines +colonnettes des galeries, l'âne broutant dans +la chapelle où l'herbe pousse, des pigeons +venant boire aux grands bénitiers remplis +d'eau de pluie, et enfin, parmi ces décombres, +deux ou trois familles de paysans qui +se sont bâti des huttes dans les flancs du +vieux palais.</p> + +<p>Puis, voilà qu'un beau jour le fils d'un de +ces paysans s'éprend de ces grandes ruines +et s'indigne de les voir ainsi profanées; +vite, vite, il chasse le bétail hors de la cour +d'honneur; et, les fées lui venant en aide, +à lui tout seul il reconstruit le grand escalier, +remet des boiseries aux murs, des vitraux +aux fenêtres, relève les tours, redore +la salle du trône, et met sur pied le vaste +palais d'autre temps, où logèrent des papes +et des impératrices.</p> + +<p>Ce palais restauré, c'est la langue provençale.</p> + +<p>Ce fils de paysan, c'est Mistral.</p> + + +<br><br> + +<h3>LES TROIS MESSES BASSES.</h3> + +<p>CONTE DE NOËL.</p> + +<p>I</p> + +<p>—Deux dindes truffées, Garrigou?...</p> + +<p>—Oui, mon révérend, deux dindes magnifiques +bourrées de truffes. J'en sais quelque +chose, puisque c'est moi qui ai aidé à +les remplir. On aurait dit que leur peau +allait craquer en rôtissant, tellement elle +était tendue...</p> + +<p>—Jésus-Maria! moi qui aime tant les +truffes!... Donne-moi vite mon surplis, Garrigou... +Et avec les dindes, qu'est-ce que +tu as encore aperçu à la cuisine?...</p> + +<p>—Oh! toutes sortes de bonnes choses... +Depuis midi nous n'avons fait que plumer +des faisans, des huppes, des gelinottes, des +coqs de bruyère. La plume en volait partout... +Puis de l'étang on a apporté des +anguilles, des carpes dorées, des truites, +des...</p> + +<p>—Grosses comment, les truites, Garrigou?</p> + +<p>—Grosses comme ça, mon révérend... +Énormes!...</p> + +<p>—Oh! Dieu! il me semble que je les vois... +As-tu mis le vin dans les burettes?</p> + +<p>—Oui, mon révérend, j'ai mis le vin dans +les burettes... Mais dame! il ne vaut pas celui +que vous boirez tout à l'heure en sortant de +la messe de minuit. Si vous voyiez cela dans +la salle à manger du château, toutes ces +carafes qui flambent pleines de vins de +toutes les couleurs... Et la vaisselle d'argent, +les surtouts ciselés, les fleurs, les candélabres!... +Jamais il ne se sera vu un réveillon +pareil. Monsieur le marquis a invité tous les +seigneurs du voisinage. Vous serez au moins +quarante à table, sans compter le bailli ni le +tabellion... Ah! vous êtes bien heureux d'en +être, mon révérend!... Rien que d'avoir +flairé ces belles dindes, l'odeur des truffes +me suit partout... Meuh!...</p> + +<p>—Allons, allons, mon enfant. Gardons-nous +du péché de gourmandise, surtout la +nuit de la Nativité... Va bien vite allumer +les cierges et sonner le premier coup de la +messe; car voilà que minuit est proche, et +il ne faut pas nous mettre en retard...</p> + +<p>Cette conversation se tenait une nuit de +Noël de l'an de grâce mil six cent et tant, +entre le révérend dom Balaguère, ancien +prieur des Barnabites, présentement chapelain +gagé des sires de Trinquelage, et son +petit clerc Garrigou, ou du moins ce qu'il +croyait être le petit clerc Garrigou, car vous +saurez que le diable, ce soir-là , avait pris la +face ronde et les traits indécis du jeune sacristain +pour mieux induire le révérend père +en tentation et lui faire commettre un épouvantable +péché de gourmandise. Donc, pendant +que le soi-disant Garrigou (hum! hum!) +faisait à tour de bras carillonner les cloches +de la chapelle seigneuriale. Le révérend +achevait de revêtir sa chasuble dans la petite +sacristie du château; et, l'esprit déjà troublé +par toutes ces descriptions gastronomiques, +il se répétait à lui-même en s'habillant:</p> + +<p>—Des dindes rôties... des carpes dorées... +des truites grosses comme ça!...</p> + +<p>Dehors, le vent de la nuit soufflait en +éparpillant la musique des cloches, et, à +mesure, des lumières apparaissaient dans +l'ombre aux flancs du mont Ventoux, en +haut duquel s'élevaient les vieilles tours de +Trinquelage. C'étaient des familles de métayers +qui venaient entendre la messe de +minuit au château. Ils grimpaient la côte en +chantant par groupes de cinq ou six, le père +en avant, la lanterne en main, les femmes +enveloppées dans leurs grandes mantes +brunes où les enfants se serraient et s'abritaient. +Malgré l'heure et le froid, tout ce +brave peuple marchait allègrement, soutenu +par l'idée qu'au sortir de la messe il y aurait, +comme tous les ans, table mise pour eux en +bas dans les cuisines. De temps en temps, +sur la rude montée, le carrosse d'un seigneur +précédé de porteurs de torches, faisait +miroiter ses glaces au clair de lune, ou bien +une mule trottait en agitant ses sonnailles, +et à la lueur des falots enveloppés de brume, +les métayers reconnaissaient leur bailli et le +saluaient au passage:</p> + +<p>—Bonsoir, bonsoir, maître Arnoton!</p> + +<p>—Bonsoir, bonsoir, mes enfants!</p> + +<p>La nuit était claire, les étoiles avivées de +froid; la bise piquait, et un fin grésil, glissant +sur les vêtements sans les mouiller, +gardait fidèlement la tradition des Noëls +blancs de neige. Tout en haut de la côte, le +château apparaissait comme le but, avec sa +masse énorme de tours, de pignons, le clocher +de sa chapelle montant dans le ciel +bleu noir, et une foule de petites lumières +qui clignotaient, allaient, venaient, s'agitaient +à toutes les fenêtres, et ressemblaient, +sur le fond sombre du bâtiment, aux étincelles +courant dans des cendres de papier +brûlé... Passé le pont-levis et la poterne, il +fallait, pour se rendre à la chapelle, traverser +la première cour, pleine de carrosses, de +valets, de chaises à porteurs, toute claire du +feu des torches et de la flambée des cuisines. +On entendait le tintement des tournebroches, +le fracas des casseroles, le choc des cristaux +et de l'argenterie remués dans les apprêts +d'un repas; par là -dessus, une vapeur tiède, +qui sentait bon les chairs rôties et les herbes +fortes des sauces compliquées, faisait dire +aux métayers comme au chapelain, comme +au bailli, comme à tout le monde:</p> + +<p>—Quel bon réveillon nous allons faire +après la messe!</p> + +<br> + +<p>II</p> + +<p>Drelindin din!... Drelindin din!...</p> + +<p>C'est la messe de minuit qui commence. +Dans la chapelle du château, une cathédrale +en miniature, aux arceaux entrecroisés, aux +boiseries de chêne, montant jusqu'à hauteur +des murs, les tapisseries ont été tendues, +tous les cierges allumés. Et que de monde! +Et que de toilettes! Voici d'abord, assis dans +les stalles sculptées qui entourent le choeur, +le sire de Trinquelage, en habit de taffetas +saumon, et près de lui tous les nobles seigneurs +invités. En face, sur des prie-Dieu +garnis de velours, ont pris place la vieille +marquise douairière dans sa robe de brocart +couleur de feu et la jeune dame de Trinquelage, +coiffée d'une haute tour de dentelle +gaufrée à la dernière mode de la cour de +France. Plus bas on voit, vêtus de noir +avec de vastes perruques en pointe et des +visages rasés, le bailli Thomas Arnoton et +le tabellion maître Ambroy, deux notes +graves parmi les soies voyantes et les damas +brochés. Puis viennent les gras majordomes, +les pages, les piqueurs, les intendants, dame +Barbe, toutes ses clefs pendues sur le côté +à un clavier d'argent fin. Au fond, sur les +bancs, c'est le bas office, les servantes, les +métayers avec leurs familles; et enfin, là -bas, +tout contre la porte qu'ils entr'ouvrent et +referment discrètement, messieurs les marmitons +qui viennent entre deux sauces +prendre un petit air de messe et apporter +une odeur de réveillon dans l'église toute en +fête et tiède de tant de cierges allumés.</p> + +<p>Est-ce la vue de ces petites barrettes blanches +qui donne des distractions à l'officiant? +Ne serait-ce pas plutôt la sonnette de Garrigou, +cette enragée petite sonnette qui +s'agite au pied de l'autel avec une précipitation +infernale et semble dire tout le temps:</p> + +<p>—Dépêchons-nous, dépêchons-nous... +Plus tôt nous aurons fini, plus tôt nous +serons à table.</p> + +<p>Le fait est que chaque fois qu'elle tinte, +cette sonnette du diable, le chapelain oublie +sa messe et ne pense plus qu'au réveillon. Il +se figure les cuisiniers en rumeur, les fourneaux +où brûle un feu de forge, la buée qui +monte des couvercles entr'ouverts, et dans +cette buée deux dindes magnifiques, bourrées, +tendues, marbrées de truffes...</p> + +<p>Ou bien encore il voit passer des files de +pages portant des plats enveloppés de vapeurs +tentantes, et avec eux il entre dans la +grande salle déjà prête pour le festin. O +délices! voilà l'immense table toute chargée +et flamboyante, les paons habillés de leurs +plumes, les faisans écartant leurs ailes mordorées, +les flacons couleur de rubis, les +pyramides de fruits éclatants parmi les branches +vertes, et ces merveilleux poissons +dont parlait Garrigou (ah! bien oui, Garrigou!) +étalés sur un lit de fenouil, l'écaille +nacrée comme s'ils sortaient de l'eau, avec +un bouquet d'herbes odorantes dans leurs +narines de monstres. Si vive est la vision de +ces merveilles, qu'il semble à dom Balaguère +que tous ces plats mirifiques sont servis +devant lui sur les broderies de la nappe +d'autel, et deux ou trois fois, au lieu de +<i>Dominus vobiscum!</i> il se surprend à dire le +<i>Benedicite</i>. A part ces légères méprises, le +digne homme débite son office très consciencieusement, +sans passer une ligne, sans +omettre une génuflexion; et tout marche +assez bien jusqu'à la fin de la première +messe; car vous savez que le jour de Noël +le même officiant doit célébrer trois messes +consécutives.</p> + +<p>—Et d'une! se dit le chapelain avec un +soupir de soulagement; puis, sans perdre +une minute, il fait signe à son clerc ou celui +qu'il croit être son clerc, et...</p> + +<p>Drelindin din!... Drelindin din!</p> + +<p>C'est la seconde messe qui commence, et +avec elle commence aussi le péché de dom +Balaguère.</p> + +<p>—Vite, vite, dépêchons-nous, lui crie de +sa petite voix aigrelette la sonnette de Garrigou, +et cette fois le malheureux officiant, +tout abandonné au démon de gourmandise, +se rue sur le missel et dévore les pages +avec l'avidité de son appétit en surexcitation. +Frénétiquement il se baisse, se relève, +esquisse les signes de croix, les génuflexions, +raccourcit tous ses gestes pour +avoir plus tôt fini. A peine s'il étend ses +bras à l'Évangile, s'il frappe sa poitrine +au <i>Confiteor</i>. Entre le clerc et lui c'est à +qui bredouillera le plus vite. Versets et +répons se précipitent, se bousculent. Les +mots à moitié prononcés, sans ouvrir la +bouche, ce qui prendrait trop de temps, s'achèvent +en murmures incompréhensibles.</p> + +<p><i>Oremus ps... ps... ps...</i></p> + +<p><i>Mea culpa...pa...pa...</i></p> + +<p>Pareils à des vendangeurs pressés foulant +le raisin de la cuve, tous deux barbotent +dans le latin de la messe, en envoyant des +éclaboussures de tous les côtés.</p> + +<p><i>Dom... scum!...</i> dit Balaguère.</p> + +<p><i>... Stutuo!...</i> répond Garrigou; et tout le +temps la damnée petite sonnette est là qui +tinte à leurs oreilles, comme ces grelots +qu'on met aux chevaux de poste pour les +faire galoper à la grande vitesse. Pensez +que de ce train-là une messe basse est vite +expédiée.</p> + +<p>—Et de deux! dit le chapelain tout essoufflé; +puis sans prendre le temps de respirer, +rouge, suant, il dégringole les marches +de l'autel et...</p> + +<p>Drelindin din!... Drelindin din!...</p> + +<p>C'est la troisième messe qui commence. +Il n'y a plus que quelques pas à faire pour +arriver à la salle à manger; mais, hélas! +à mesure que le réveillon approche, l'infortuné +Balaguère se sent pris d'une folie d'impatience +et de gourmandise. Sa vision s'accentue, +les carpes dorées, les dindes rôties, +sont là , là ... Il les touche;... il les... Oh! +Dieu!... Les plats fument, les vins embaument; +et secouant son grelot enragé, la +petite sonnette lui crie:</p> + +<p>—Vite, vite, encore plus vite!...</p> + +<p>Mais comment pourrait-il aller plus vite? +Ses lèvres remuent à peine. Il ne prononce +plus les mots... A moins de tricher tout à +fait le bon Dieu et de lui escamoter sa +messe... Et c'est ce qu'il fait, le malheureux!... +De tentation en tentation il commence +par sauter un verset, puis deux. Puis +l'épître est trop longue, il ne la finit pas, +effleure l'évangile, passe devant le <i>Credo</i> +sans entrer, saute le <i>Pater</i>, salue de loin la +préface, et par bonds et par élans se précipite +ainsi dans la damnation éternelle, toujours +suivi de l'infâme Garrigou (<i>vade rétro, +Satanas!</i>) qui le seconde avec une merveilleuse +entente, lui relève sa chasuble, +tourne les feuillets deux par deux, bouscule +les pupitres, renverse les burettes, et sans +cesse secoue la petite sonnette de plus en +plus fort, de plus en plus vite.</p> + +<p>Il faut voir la figure effarée que font tous +les assistants! Obligés de suivre à la mimique +du prêtre cette messe dont ils n'entendent +pas un mot, les uns se lèvent quand +les autres s'agenouillent, s'asseyent quand +les autres sont debout; et toutes les phases +de ce singulier office se confondent sur les +bancs dans une foule d'attitudes diverses. +L'étoile de Noël en route dans les chemins +du ciel, là -bas, vers la petite étable, pâlit +d'épouvanté en voyant cette confusion...</p> + +<p>—L'abbé va trop vite... On ne peut pas +suivre, murmure la vieille douairière en agitant +sa coiffe avec égarement.</p> + +<p>Maître Arnoton, ses grandes lunettes d'acier +sur le nez, cherche dans son paroissien +où diantre on peut bien en être. Mais au +fond, tous ces braves gens, qui eux aussi +pensent à réveillonner, ne sont pas fâchés +que la messe aille ce train de poste; et quand +dom Balaguère, la figure rayonnante, se +tourne vers l'assistance en criant de toutes +ses forces: <i>Ite, missa est</i>, il n'y a qu'une voix +dans la chapelle pour lui répondre un <i>Deo +gratias</i> si joyeux, si entraînant, qu'on se +croirait déjà à table au premier toast du +réveillon.</p> + +<br> + +<p>III</p> + +<p>Cinq minutes après, la foule des seigneurs +s'asseyait dans la grande salle, le chapelain +au milieu d'eux. Le château, illuminé de +haut en bas, retentissait de chants, de cris, +de rires, de rumeurs; et le vénérable dom +Balaguère plantait sa fourchette dans une +aile de gelinotte, noyant le remords de son +péché sous des flots de vin du pape et de +bons jus de viandes. Tant il but et mangea, +le pauvre saint homme, qu'il mourut dans +la nuit d'une terrible attaque, sans avoir eu +seulement le temps de se repentir; puis, au +matin, il arriva dans le ciel encore tout en +rumeur des fêtes de la nuit, et je vous laisse +à penser comme il y fut reçu.</p> + +<p>—Retire-toi de mes yeux, mauvais chrétien! +lui dit le souverain Juge, notre maître +à tous. Ta faute est assez grande pour effacer +toute une vie de vertu... Ah! tu m'as +volé une messe de nuit... Eh bien! tu m'en +payeras trois cents en place, et tu n'entreras +en paradis que quand tu auras célébré dans +ta propre chapelle ces trois cents messes de +Noël en présence de tous ceux qui ont péché +par ta faute et avec toi...</p> + +<p>...Et voilà la vraie légende de dom Balaguère +comme on la raconte au pays des +olives. Aujourd'hui le château de Trinquelage +n'existe plus, mais la chapelle se tient +encore droite tout en haut du mont Ventoux, +dans un bouquet de chênes verts. Le vent +fait battre sa porte disjointe, l'herbe encombre +le seuil; il y a des nids aux angles de +l'autel et dans l'embrasure des hautes croisées +dont les vitraux coloriés ont disparu +depuis longtemps. Cependant il paraît que +tous les ans, à Noël, une lumière surnaturelle +erre parmi ces ruines, et qu'en allant +aux messes et aux réveillons, les paysans +aperçoivent ce spectre de chapelle éclairé de +cierges invisibles qui brûlent au grand air, +même sous la neige et le vent. Vous en rirez +si vous voulez, mais un vigneron de l'endroit, +nommé Garrigue, sans doute un descendant +de Garrigou, m'a affirmé qu'un soir +de Noël, se trouvant un peu en ribote, il s'était +perdu dans la montagne du côté de +Trinquelage; et voici ce qu'il avait vu... +Jusqu'à onze heures, rien. Tout était silencieux, +éteint, inanimé. Soudain, vers minuit, +un carillon sonna tout en haut du clocher, +un vieux, vieux carillon qui avait l'air +d'être à dix lieues. Bientôt, dans le chemin +qui monte, Garrigue vit trembler des feux, +s'agiter des ombres indécises. Sous le porche +de la chapelle, on marchait, on chuchotait:</p> + +<p>—Bonsoir, maître Arnoton!</p> + +<p>—Bonsoir, bonsoir, mes enfants!...</p> + +<p>Quand tout le monde fut entré, mon vigneron, +qui était très brave, s'approcha doucement, +et regardant par la porte cassée eut +un singulier spectacle. Tous ces gens qu'il +avait vus passer étaient rangés autour du +choeur, dans la nef en ruine, comme si les +anciens bancs existaient encore. De belles +dames en brocart avec des coiffes de dentelle, +des seigneurs chamarrés du haut en +bas, des paysans en jaquettes fleuries ainsi +qu'en avaient nos grands-pères, tous l'air +vieux, fané, poussiéreux, fatigué. De temps +en temps, des oiseaux de nuit, hôtes habituels +de la chapelle, réveillés par toutes ces +lumières, venaient rôder autour des cierges +dont la flamme montait droite et vague +comme si elle avait brûlé derrière une gaze; +et ce qui amusait beaucoup Garrigue, c'était +un certain personnage à grandes lunettes +d'acier, qui secouait à chaque instant sa +haute perruque noire sur laquelle un de ces +oiseaux se tenait droit tout empêtré en battant +silencieusement des ailes...</p> + +<p>Dans le fond, un petit vieillard de taille +enfantine, à genoux au milieu du choeur, +agitait désespérément une sonnette sans +grelot et sans voix, pendant qu'un prêtre, +habillé de vieil or, allait, venait devant l'autel +en récitant des oraisons dont on n'entendait +pas un mot... Bien sûr c'était dom +Balaguère, en train de dire sa troisième +messe basse.</p> + +<br><br> + + +<h3>LES ORANGES.</h3> + +<p>FANTAISIE.</p> + +<p>A Paris, les oranges ont l'air triste de +fruits tombés ramassés sous l'arbre. A l'heure +où elles vous arrivent, en plein hiver pluvieux +et froid, leur écorce éclatante, leur +parfum exagéré dans ces pays de saveurs +tranquilles, leur donnent un aspect étrange, +un peu bohémien. Par les soirées brumeuses, +elles longent tristement les trottoirs, +entassées dans leurs petites charrettes ambulantes, +à la lueur sourde d'une lanterne +en papier rouge. Un cri monotone et grêle +les escorte, perdu dans le roulement des +voitures, le fracas des omnibus:</p> + +<p>—A deux sous la Valence!</p> + +<p>Pour les trois quarts des Parisiens, ce +fruit cueilli au loin, banal dans sa rondeur, +où l'arbre n'a rien laissé qu'une mince attache +verte, tient de la sucrerie, de la confiserie. +Le papier de soie qui l'entoure, les +fêtes qu'il accompagne, contribuent à cette +impression. Aux approches de janvier surtout, +les milliers d'oranges disséminées par +les rues, toutes ces écorces traînant dans la +boue du ruisseau, font songer à quelque arbre +de Noël gigantesque qui secouerait sur +Paris ses branches chargées de fruits factices. +Pas un coin où on ne les rencontre. +A la vitrine claire des étalages, choisies et +parées; à la porte des prisons et des hospices, +parmi les paquets de biscuits, les tas +de pommes; devant l'entrée des bals, des +spectacles du dimanche. Et leur parfum exquis +se mêle à l'odeur du gaz, au bruit des +crincrins, à la poussière des banquettes du +paradis. On en vient à oublier qu'il faut des +orangers pour produire les oranges, car +pendant que le fruit nous arrive directement +du Midi à pleines caisses, l'arbre, taillé, +transformé, déguisé, de la serre chaude où +il passe l'hiver, ne fait qu'une courte apparition +au plein air des jardins publics.</p> + +<p>Pour bien connaître les oranges, il faut +les avoir vues chez elles, aux îles Baléares, +en Sardaigne, en Corse, en Algérie, dans +l'air bleu doré, l'atmosphère tiède de la +Méditerranée. Je me rappelle un petit bois +d'orangers, aux portes de Blidah; c'est là +qu'elles étaient belles! Dans le feuillage +sombre, lustré, vernissé, les fruits avaient +l'éclat de verres de couleur, et doraient l'air +environnant avec cette auréole de splendeur +qui entoure les fleurs éclatantes. Çà et là +des éclaircies laissaient voir à travers les +branches les remparts de la petite ville, le +minaret d'une mosquée, le dôme d'un marabout, +et au-dessus l'énorme masse de +l'Atlas, verte à sa base, couronnée de neige +comme d'une fourrure blanche, avec des +moutonnements, un flou de flocons tombés.</p> + +<p>Une nuit, pendant que j'étais là , je ne sais +par quel phénomène ignoré depuis trente +ans cette zone de frimas et d'hiver se secoua +sur la ville endormie, et Blidah se réveilla +transformée, poudrée à blanc. Dans cet air +algérien si léger, si pur, la neige semblait +une poussière de nacre. Elle avait des reflets +de plumes de paon blanc. Le plus beau, +c'était le bois d'orangers. Les feuilles solides +gardaient la neige intacte et droite comme +des sorbets sur des plateaux de laque, et +tous les fruits poudrés à frimas avaient une +douceur splendide, un rayonnement discret +comme de l'or voilé de claires étoffes blanches. +Cela donnait vaguement l'impression +d'une fête d'église, de soutanes rouges sous +des robes de dentelles, de dorures d'autel +enveloppées de guipures...</p> + +<p>Mais mon meilleur souvenir d'oranges me +vient encore de Barbicaglia, un grand jardin +auprès d'Ajaccio où j'allais faire la sieste +aux heures de chaleur. Ici les orangers, plus +hauts, plus espacés qu'à Blidah, descendaient +jusqu'à la route, dont le jardin n'était séparé +que par une haie vive et un fossé. Tout de +suite après, c'était la mer, l'immense mer +bleue... Quelles bonnes heures j'ai passées +dans ce jardin! Au-dessus de ma tête, les +orangers en fleur et en fruit brûlaient leurs +parfums d'essences. De temps en temps, une +orange mûre, détachée tout à coup, tombait +près de moi comme alourdie de chaleur, +avec un bruit mat, sans écho, sur la terre +pleine. Je n'avais qu'à allonger la main. +C'étaient des fruits superbes, d'un rouge +pourpre à l'intérieur. Ils me paraissaient +exquis, et puis l'horizon était si beau! Entre +les feuilles, la mer mettait des espaces bleus +éblouissants comme des morceaux de verre +brisés qui miroitaient dans la brume de l'air. +Avec cela le mouvement du flot agitant l'atmosphère +à de grandes distances, ce murmure +cadencé qui vous berce comme dans +une barque invisible, la chaleur, l'odeur des +oranges... Ah! qu'on était bien pour dormir +dans le jardin de Barbicaglia!</p> + +<p>Quelquefois cependant, au meilleur moment +de la sieste, des éclats de tambour me +réveillaient en sursaut. C'étaient de malheureux +tapins qui venaient s'exercer en +bas, sur la route. A travers les trous de la +haie, j'apercevais le cuivre des tambours et +les grands tabliers blancs sur les pantalons +rouges. Pour s'abriter un peu de la lumière +aveuglante que la poussière de la route leur +renvoyait impitoyablement, les pauvres diables +venaient se mettre au pied du jardin, +dans l'ombre courte de la haie. Et ils tapaient! +et ils avaient chaud! Alors, m'arrachant de +force à mon hypnotisme, je m'amusais à +leur jeter quelques-uns de ces beaux fruits +d'or rouge qui pendaient près de ma main. +Le tambour visé s'arrêtait. Il y avait une +minute d'hésitation, un regard circulaire +pour voir d'où venait la superbe orange +roulant devant lui dans le fossé; puis il la +ramassait bien vite et mordait à pleines +dents sans même enlever l'écorce.</p> + +<p>Je me souviens aussi que tout à côté de +Barbicaglia, et séparé seulement par un +petit mur bas, il y avait un jardinet assez +bizarre que je dominais de la hauteur où je +me trouvais. C'était un petit coin de terre +bourgeoisement dessiné. Ses allées blondes +de sable, bordées de buis très vert, les deux +cyprès de sa porte d'entrée, lui donnaient +l'aspect d'une bastide marseillaise. Pas une +ligne d'ombre. Au fond, un bâtiment de +pierre blanche avec des jours de caveau au +ras du sol. J'avais d'abord cru à une maison +de campagne; mais, en y regardant mieux, +la croix qui la surmontait, une inscription +que je voyais de loin creusée dans la pierre, +sans en distinguer le texte, me firent reconnaître +un tombeau de famille corse. Tout +autour d'Ajaccio, il y a beaucoup de ces +petites chapelles mortuaires, dressées au +milieu de jardins à elles seules. La famille +y vient, le dimanche, rendre visite à ses +morts. Ainsi comprise, la mort est moins +lugubre que dans la confusion des cimetières. +Des pas amis troublent seuls le silence.</p> + +<p>De ma place, je voyais un bon vieux trottiner +tranquillement par les allées. Tout le +jour il taillait les arbres, bêchait, arrosait, +enlevait les fleurs fanées avec un soin minutieux; +puis, au soleil couchant, il entrait +dans la petite chapelle où dormaient les +morts de sa famille; il resserrait la bêche, +les râteaux, les grands arrosoirs; tout cela +avec la tranquillité, la sérénité d'un jardinier +de cimetière. Pourtant, sans qu'il s'en rendît +bien compte, ce brave homme travaillait +avec un certain recueillement, tous les bruits +amortis et la porte du caveau refermée, +chaque fois discrètement comme s'il eût +craint de réveiller quelqu'un. Dans le grand +silence radieux, l'entretien de ce petit jardin +ne troublait pas un oiseau, et son voisinage +n'avait rien d'attristant. Seulement la mer +en paraissait plus immense, le ciel plus haut, +et cette sieste sans fin mettait tout autour +d'elle, parmi la nature troublante, accablante +à force de vie, le sentiment de l'éternel +repos...</p> + + +<br><br> + +<h3>LES DEUX AUBERGES</h3> + +<p>C'était en revenant de Nîmes, une après-midi +de juillet. Il faisait une chaleur accablante. +A perte de vue, la route blanche, +embrasée, poudroyait entre les jardins d'oliviers +et de petits chênes, sous un grand +soleil d'argent mat qui remplissait tout le +ciel. Pas une tache d'ombre, pas un souffle +de vent. Rien que la vibration de l'air chaud +et le cri strident des cigales, musique folle, +assourdissante, à temps pressés, qui semble +la sonorité même de cette immense vibration +lumineuse... Je marchais en plein désert +depuis deux heures, quand tout à coup, +devant moi, un groupe de maisons blanches +se dégagea de la poussière de la route.</p> + +<p>C'était ce qu'on appelle le relais de Saint-Vincent: +cinq ou six <i>mas</i>, de longues granges +à toiture rouge, un abreuvoir sans eau +dans un bouquet de figuiers maigres, et, tout +au bout du pays, deux grandes auberges +qui se regardent face à face de chaque côté +du chemin.</p> + +<p>Le voisinage de ces auberges avait quelque +chose de saisissant. D'un côté, un +grand bâtiment neuf, plein de vie, d'animation, +toutes les portes ouvertes, la diligence +arrêtée devant, les chevaux fumants qu'on +dételait, les voyageurs descendus buvant à +la hâte sur la route dans l'ombre courte des +murs; la cour encombrée de mulets, de +charrettes; des rouliers couchés sous les +hangars en attendant <i>la fraîche</i>. A l'intérieur, +des cris, des jurons, des coups de poing sur +les tables, le choc des verres, le fracas des +billards, les bouchons de limonades qui sautaient, +et, dominant tout ce tumulte, une +voix joyeuse, éclatante, qui chantait à faire +trembler les vitres:</p> + + +<p>La belle Margoton<br> +Tant matin s'est levée,<br> +A pris son broc d'argent,<br> +A l'eau s'en est allée...</p> + + +<p>... L'auberge d'en face, au contraire, était +silencieuse et comme abandonnée. De l'herbe +sous le portail, des volets cassés, sur la porte +un rameau de petit houx tout rouillé qui pendait +comme un vieux panache, les marches +du seuil calées avec des pierres de la route... +Tout cela si pauvre, si pitoyable, que c'était +une charité vraiment de s'arrêter là pour +boire un coup.</p> + + + +<p>En entrant, je trouvai une longue salle +déserte et morne, que le jour éblouissant +de trois grandes fenêtres sans rideaux fait +plus morne et plus déserte encore. Quelques +tables boiteuses où traînaient des verres +ternis par la poussière, un billard crevé qui +tendait ses quatre blouses comme des sébiles, +un divan jaune, un vieux comptoir, dormaient +là dans une chaleur malsaine et +lourde. Et des mouches! des mouches! +jamais je n'en avais tant vu: sur le plafond, +collées aux vitres, dans les verres, par grappes... +Quand j'ouvris la porte, ce fut un +bourdonnement, un frémissement d'ailes +comme si j'entrais dans une ruche.</p> + +<p>Au fond de la salle, dans l'embrasure +d'une croisée, il y avait une femme debout +contre la vitre, très occupée à regarder dehors. +Je l'appelai deux fois:</p> + +<p>—Hé! l'hôtesse!</p> + +<p>Elle se retourna lentement, et me laissa +voir une pauvre figure de paysanne, ridée, +crevassée, couleur de terre, encadrée dans +de longues barbes de dentelle rousse comme +en portent les vieilles de chez nous. Pourtant +ce n'était pas une vieille femme; mais les +larmes l'avaient toute fanée.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous voulez? me demanda-t-elle +en essuyant ses yeux.</p> + +<p>—M'asseoir un moment et boire quelque +chose...</p> + +<p>Elle me regarda très étonnée, sans bouger +de sa place, comme si elle ne comprenait +pas.</p> + +<p>—Ce n'est donc pas une auberge ici?</p> + +<p>La femme soupira:</p> + +<p>—Si... c'est une auberge, si vous voulez... +Mais pourquoi n'allez-vous pas en face +comme les autres? C'est bien plus gai...</p> + +<p>—C'est trop gai pour moi... J'aime mieux +rester chez vous.</p> + +<p>Et, sans attendre sa réponse, je m'installai +devant une table.</p> + +<p>Quand elle fut bien sûre que je parlais +sérieusement, l'hôtesse se mit à aller et venir +d'un air très affairé, ouvrant des tiroirs, +remuant des bouteilles, essuyant des verres, +dérangeant les mouches... On sentait que +ce voyageur à servir était tout un événement. +Par moments la malheureuse s'arrêtait, +et se prenait la tête comme si elle désespérait +d'en venir à bout.</p> + +<p>Puis elle passait dans la pièce du fond; je +l'entendais remuer de grosses clefs, tourmenter +des serrures, fouiller dans la huche +au pain, souffler, épousseter, laver des +assiettes. De temps en temps, un gros soupir, +un sanglot mal étouffé...</p> + +<p>Après un quart d'heure de ce manège, +j'eus devant moi une assiettée de <i>passerilles</i> +(raisins secs), un vieux pain de Beaucaire +aussi dur que du grès, et une bouteille de +piquette.</p> + +<p>—Vous êtes servi, dit l'étrange créature, +et elle retourna bien vite prendre sa place +devant la fenêtre.</p> + +<hr> + +<p>Tout en buvant, j'essayai de la faire +causer.</p> + +<p>—Il ne vous vient pas souvent du monde, +n'est-ce pas, ma pauvre femme?</p> + +<p>—Oh! non, monsieur, jamais personne... +Quand nous étions seuls dans le pays, c'était +différent: nous avions le relais, des repas +de chasse pendant le temps des macreuses, +des voitures toute l'année... Mais depuis que +les voisins sont venus s'établir, nous avons +tout perdu... Le monde aime mieux aller en +face. Chez nous, on trouve que c'est trop +triste... Le fait est que la maison n'est pas +bien agréable. Je ne suis pas belle, j'ai les +fièvres, mes deux petites sont mortes... Là -bas, +au contraire, on rit tout le temps. C'est +une Arlésienne qui tient l'auberge, une belle +femme avec des dentelles et trois tours de +chaîne d'or au cou. Le conducteur, qui est +son amant, lui amène la diligence. Avec ça +un tas d'enjôleuses pour chambrières... +Aussi, il lui en vient de la pratique! Elle a +toute la jeunesse de Bezouces, de Redessan, +de Jonquières. Les rouliers font un détour +pour passer par chez elle... Moi, je reste ici +tout le jour, sans personne, à me consumer.</p> + +<p>Elle disait cela d'une voix distraite, indifférente, +le front toujours appuyé contre la +vitre. Il y avait évidemment dans l'auberge +d'en face quelque chose qui la préoccupait...</p> + +<p>Tout à coup, de l'autre côté de la route, +il se fit un grand mouvement. La diligence +s'ébranlait dans la poussière. On entendait +des coups de fouet, les fanfares du postillon, +les filles accourues sur la porte qui criaient:</p> + +<p>—Adiousias!... adiousias!... et par là -dessus +la formidable voix de tantôt reprenant +de plus belle:</p> + + +<p>A pris son broc d'argent,<br> +A l'eau s'en est allée;<br> +De là n'a vu venir<br> +Trois chevaliers d'armée...</p> + + +<p>...A cette voix l'hôtesse frissonna de tout +son corps, et, se tournant vers moi:</p> + +<p>—Entendez-vous? me dit-elle tout bas, +c'est mon mari... N'est-ce pas qu'il chante +bien?</p> + +<p>Je la regardai, stupéfait.</p> + +<p>—Comment? votre mari!... Il va donc +là -bas, lui aussi?</p> + +<p>Alors elle, d'un air navré, mais avec une +grande douceur:</p> + +<p>—Qu'est-ce que voulez, monsieur? Les +hommes sont comme ça, ils n'aiment pas +voir pleurer; et moi je pleure toujours +depuis la mort des petites... Puis, c'est si +triste cette grande baraque où il n'y a +jamais personne... Alors, quand il s'ennuie +trop, mon pauvre José va boire en face, et +comme il a une belle voix, l'Arlésienne le +fait chanter. Chut!... le voilà qui recommence.</p> + +<p>Et, tremblante, les mains en avant, avec +de grosses larmes qui la faisaient encore +plus laide, elle était là comme en extase +devant la fenêtre à écouter son José chanter +pour l'Arlésienne:</p> + + +<p>Le premier lui a dit:<br> +«Bonjour, belle mignonne!»</p> + +<br><br> +<h3>A MILIANAH</h3> + +<p>NOTES DE VOYAGE.</p> + + +<p>Cette fois, je vous emmène passer la +journée dans une jolie petite ville d'Algérie, +à deux ou trois cents lieues du moulin... +Cela nous changera un peu des tambourins +et des cigales...</p> + +<p>... Il va pleuvoir; le ciel est gris, les +crêtes du mont Zaccar s'enveloppent de +brume. Dimanche triste... Dans ma petite +chambre d'hôtel, la fenêtre ouverte sur les +remparts arabes, j'essaye de me distraire en +allumant des cigarettes... On a mis à ma +disposition toute la bibliothèque de l'hôtel; +entre une histoire très détaillée de l'enregistrement +et quelques romans de Paul de +Kock je découvre un volume dépareillé de +Montaigne... Ouvert le livre au hasard, relu +l'admirable lettre sur la mort de la Boétie... +Me voilà plus rêveur et plus sombre que +jamais... Quelques gouttes de pluie tombent +déjà . Chaque goutte, en tombant sur le rebord +de la croisée, fait une large étoile dans +la poussière entassée là depuis les pluies de +l'an dernier... Mon livre me glisse des mains, +et je passe de longs instants à regarder, +cette étoile mélancolique...</p> + +<p>Deux heures sonnent à l'horloge de la +ville, un ancien <i>marabout</i> dont j'aperçois +d'ici les grêles murailles blanches... Pauvre +diable de marabout! Qui lui aurait dit cela, il +y a trente ans, qu'un jour il porterait au +milieu de la poitrine un gros cadran municipal, +et que, tous les dimanches, sur le +coup de deux heures, il donnerait aux +églises de Milianah le signal de sonner les +vêpres?... Ding! dong! voilà les cloches +parties!... Nous en avons pour longtemps...</p> + +<p>Décidément, cette chambre est triste. Les +grosses araignées du matin, qu'on appelle +pensées philosophiques, on tissé leurs toiles +dans tous les coins... Allons dehors.</p> + +<hr> + + + +<p>J'arrive sur la grande place. La musique +du 3e de ligne, qu'un peu de pluie n'épouvante +pas, vient de se ranger autour de son +chef. A une des fenêtres de la division, le +général paraît, entouré de ses demoiselles; +sur la place le sous-préfet se promène de +long en large au bras du juge de paix. Une +demi-douzaine de petits Arabes à moitié nus, +jouent aux billes dans un coin avec des +cris féroces. Là -bas, un vieux juif en guenilles +vient chercher un rayon de soleil qu'il +avait laissé hier à cet endroit et qu'il s'étonne +de ne plus trouver... «Une, deux, trois, +partez!» La musique entonne une ancienne +mazurka de Talexy, que les orgues de Barbarie +jouaient l'hiver dernier sous mes +fenêtres. Cette mazurka m'ennuyait autrefois; +aujourd'hui elle m'émeut jusqu'aux +larmes.</p> + +<p>Oh! comme ils sont heureux les musiciens +du 3e! L'oeil fixé sur les doubles croches, +ivres de rythme et de tapage, ils ne songent +à rien qu'à compter leurs mesures. Leur +âme, toute leur âme tient dans ce carré de +papier large comme la main,—qui tremble +au bout de l'instrument entre deux dents de +cuivre. «Une, deux, trois, partez!» Tout +est là pour ces braves gens; jamais les airs +nationaux qu'ils jouent ne leur ont donné +le mal du pays... Hélas! moi qui ne suis +pas de la musique, cette musique me fait +peine, et je m'éloigne...</p> + +<hr> + +<p>Où pourrais-je bien la passer, cette grise +après-midi de dimanche? Bon! la boutique +de Sid'Omar est ouverte... Entrons chez +Sid'Omar.</p> + +<p>Quoiqu'il ait une boutique, Sid'Omar n'est +point un boutiquier. C'est un prince du sang, +le fils d'un ancien dey d'Alger qui mourut +étranglé par les janissaires... A la mort de +son père, Sid'Omar se réfugia dans Milianah +avec sa mère qu'il adorait, et vécut là quelques +années comme un grand seigneur philosophe +parmi ses lévriers, ses faucons, ses +chevaux et ses femmes, dans de jolis palais +très frais, pleins d'orangers et de fontaines. +Vinrent les Français. Sid'Omar, d'abord notre +ennemi et l'allié d'Abd-el-Kader, finit par +se brouiller avec l'émir et fit sa soumission. +L'émir, pour se venger, entra dans Milianah +en l'absence de Sid'Omar, pilla ses palais, +rasa ses orangers, emmena ses chevaux et +ses femmes, et fit écraser la gorge de sa +mère sous le couvercle d'un grand coffre... +La colère de Sid'Omar fut terrible: sur l'heure +même il se mit au service de la France, et +nous n'eûmes pas de meilleur ni de plus féroce +soldat que lui tant que dura notre +guerre contre l'émir. La guerre finie, Sid'Omar +revint à Milianah; mais encore aujourd'hui, +quand on parle d'Abd-el-Kader devant +lui, il devient pâle et ses yeux s'allument.</p> + +<p>Sid'Omar a soixante ans. En dépit de l'âge +et de la petite vérole, son visage est resté +beau: de grands cils, un regard de femme, +un sourire charmant, l'air d'un prince. Ruiné +par la guerre, il ne lui reste de son ancienne +opulence qu'une ferme dans la plaine du +Chélif et une maison à Milianah, où il vit +bourgeoisement avec ses trois fils élevés +sous ses yeux. Les chefs indigènes l'ont en +grande vénération. Quand une discussion +s'élève, on le prend volontiers pour arbitre, +et son jugement fait loi presque toujours. Il +sort peu: on le trouve toutes les après-midi +dans une boutique attenant à sa maison et +qui ouvre sur la rue. Le mobilier de cette +pièce n'est pas riche:—des murs blancs +peints à la chaux, un banc de bois circulaire, +des coussins, de longues pipes, deux braseros... +C'est là que Sid'Omar donne +audience et rend la justice. Un Salomon en +boutique.</p> + +<hr> + + +<p>Aujourd'hui dimanche, l'assistance est +nombreuse. Une douzaine de chefs sont +accroupis, dans leurs beurnouss, tout autour +de la salle. Chacun d'eux a près de lui une +grande pipe, et une petite tasse de café dans +un fin coquetier de filigrane. J'entre, personne +ne bouge... De sa place, Sid'Omar +envoie à ma rencontre son plus charmant +sourire et m'invite de la main à m'asseoir +près de lui, sur un grand coussin de soie +jaune; puis, un doigt sur les lèvres, il me +fait signe d'écouter.</p> + +<p>Voici le cas:—Le caïd des Beni-Zougzougs +ayant eu quelque contestation avec un juif +de Milianah au sujet d'un lopin de terre, les +deux parties sont convenues de porter le +différend devant Sid'Omar et de s'en remettre +à son jugement. Rendez-vous est pris +pour le jour même, les témoins sont convoqués; +tout à coup voilà mon juif qui se +ravise, et vient, seul, sans témoins, déclarer +qu'il aime mieux s'en rapporter au juge de +paix des Français qu'à Sid'Omar... L'affaire +en est là à mon arrivée.</p> + +<p>Le juif—vieux, barbe terreuse, veste +marron, bas bleus, casquette en velours—lève +le nez au ciel, roule des yeux suppliants, +baise les babouches de Sid'Omar, penche la +tête, s'agenouille, joint les mains... Je ne +comprends pas l'arabe, mais à la pantomime +du juif, au mot: <i>Zouge de paix, zouge de +paix</i>, qui revient à chaque instant, je devine +tout ce beau discours:</p> + +<p>—Nous ne doutons pas de Sid'Omar, +Sid'Omar est sage, Sid'Omar est juste... +Toutefois le zouge de paix fera bien mieux +notre affaire.</p> + +<p>L'auditoire, indigné, demeure impassible +comme un Arabe qu'il est... Allongé sur son +coussin, l'oeil noyé, le bouquin d'ambre aux +lèvres, Sid'Omar—dieu de l'ironie—sourit +en écoutant. Soudain, au milieu de sa plus +belle période, le juif est interrompu par un +énergique <i>caramba</i>! qui l'arrête net; en même +temps un colon espagnol, venu là comme +témoin du caïd, quitte sa place et, s'approchant +d'Iscariote, lui verse sur la tête un plein +panier d'imprécations de toutes langues, +de toutes couleurs,—entre autres certain +vocable français trop gros monsieur pour +qu'on le répète ici... Le fils de Sid'Omar, +qui comprend le français, rougit d'entendre +un mot pareil en présence de son père et +sort de la salle.—Retenir ce trait de l'éducation +arabe.—L'auditoire est toujours +impassible, Sid'Omar toujours souriant. Le +juif s'est relevé et gagne la porte à reculons, +tremblant de peur, mais gazouillant de plus +belle son éternel <i>zouge de paix, zouge de +paix</i>... Il sort. L'Espagnol, furieux, se précipite +derrière lui, le rejoint dans la rue et +par deux fois—vli! vlan!—le frappe en +plein visage... Iscariote tombe à genoux, +les bras en croix... L'Espagnol, un peu +honteux, rentre dans la boutique... Dès +qu'il est rentré,—le juif se relève et promène +un regard sournois sur la foule +bariolée qui l'entoure. Il y a là des gens de +tout cuir,—Maltais, Mahonais, nègres, +Arabes, tous unis dans la haine du juif et +joyeux d'en voir maltraiter un... Iscariote +hésite un instant, puis, prenant un Arabe +par le pan de son beurnouss:</p> + +<p>—Tu l'as vu, Achmed, tu l'as vu... tu +étais là ... Le chrétien m'a frappé... Tu +seras témoin... bien... bien... tu seras +témoin.</p> + +<p>L'Arabe dégage son beurnouss et repousse +le juif... Il ne sait rien, il n'a rien vu: juste +au moment, il tournait la tête...</p> + +<p>—Mais toi, Kaddour, tu l'as vu... tu as +vu le chrétien me battre... crie le malheureux +Iscariote à un gros nègre en train +d'éplucher une figue de Barbarie...</p> + +<p>Le nègre crache en signe de mépris et +s'éloigne, il n'a rien vu... Il n'a rien vu non +plus, ce petit Maltais dont les yeux de charbon +luisent méchamment derrière sa barrette; +elle n'a rien vu, cette Mahonaise au +teint de brique qui se sauve en riant, son +panier de grenades sur la tête...</p> + +<p>Le juif a beau crier, prier, se démener... +pas de témoin! personne n'a rien vu... Par +bonheur deux de ses coreligionnaires passent +dans la rue à ce moment, l'oreille basse, +rasant les murailles. Le juif les avise:</p> + +<p>—Vite, vite, mes frères! Vite à l'homme +d'affaires! Vite au <i>zouge de paix</i>!... Vous +l'avez vu, vous autres... vous avez vu qu'on +a battu le vieux!</p> + +<p>S'ils l'ont vu!... Je crois bien.</p> + +<p>... Grand émoi dans la boutique de Sid'-Omar... +Le cafetier remplit les tasses, rallume +les pipes. On cause, on rit à belles +dents. C'est si amusant de voir rosser un +juif!... Au milieu du brouhaha et de la +fumée, je gagne la porte doucement; j'ai +envie d'aller rôder un peu du côté d'Israël +pour savoir comment les coreligionnaires +d'Iscariote ont pris l'affront fait à leur +frère...</p> + +<p>—Viens dîner ce soir, <i>moussiou</i>, me crie +le bon Sid'Omar...</p> + +<p>J'accepte, je remercie. Me voilà dehors. +Au quartier juif, tout le monde est sur +pied. L'affaire fait déjà grand bruit. Personne +aux échoppes. Brodeurs, tailleurs, +bourreliers,—tout Israël est dans la rue... +Les hommes—en casquette de velours, en +bas de laine bleue—gesticulant bruyamment, +par groupes... Les femmes, pâles, +bouffies, raides comme des idoles de bois +dans leurs robes plates à plastron d'or, le +visage entouré de bandelettes noires, vont +d'un groupe à l'autre en miaulant... Au +moment où j'arrive, un grand mouvement +se fait dans la foule. On s'empresse, on se +précipite... Appuyé sur ses témoins, le juif—héros +de l'aventure—passe entre deux +haies de casquettes, sous une pluie d'exhortations:</p> + +<p>—Venge-toi, frère, venge-nous, venge +le peuple juif. Ne crains rien; tu as la loi +pour toi.</p> + +<p>Un affreux nain, puant la poix et le vieux +cuir, s'approche de moi d'un air piteux, +avec de gros soupirs:</p> + +<p>—Tu vois! me dit-il. Les pauvres juifs, +comme on nous traite! C'est un vieillard! +regarde. Ils l'ont presque tué.</p> + +<p>De vrai, le pauvre Iscariote a l'air plus +mort que vif. Il passe devant moi,—l'oeil +éteint, le visage défait; ne marchant pas, se +traînant... Une forte indemnité est seule +capable de le guérir; aussi ne le mène-t-on +pas chez le médecin, mais chez l'agent d'affaires.</p> + +<hr> + +<p>Il y a beaucoup d'agents d'affaires en +Algérie, presque autant que de sauterelles. +Le métier est bon, paraît-il. Dans tous les +cas, il a cet avantage qu'on y peut entrer de +plain-pied, sans examens, ni cautionnement, +ni stage. Comme à Paris nous nous faisons +hommes de lettres, on se fait agent d'affaires +en Algérie. Il suffit pour cela de savoir un +peu de français, d'espagnol, d'arabe, d'avoir +toujours un code dans ses fontes, et sur +toute chose le tempérament du métier.</p> + +<p>Les fonctions de l'agent sont très variées: +tour à tour avocat, avoué, courtier, expert, +interprète, teneur de livres, commissionnaire, +écrivain public, c'est le maître Jacques +de la colonie. Seulement Harpagon n'en +avait qu'un, de maître Jacques, et la colonie +en a plus qu'il ne lui en faut. Rien qu'à +Milianah, on les compte par douzaines. En +général, pour éviter les frais de bureau, ces +messieurs reçoivent leurs clients au café de +la grand'place et donnent leurs consultations—les +donnent-ils?—entre l'absinthe et le +champoreau.</p> + +<p>C'est vers le café de la grand'place que le +digne Iscariote s'achemine, flanqué de ses +deux témoins. Ne les suivons pas.</p> + +<hr> + +<p>En sortant du quartier juif, je passe +devant la maison du bureau arabe. Du dehors, +avec son chapeau d'ardoises et le drapeau +français qui flotte dessus, on la prendrait +pour une mairie de village. Je connais +l'interprète, entrons fumer une cigarette +avec lui. De cigarette en cigarette, je +finirai bien par le tuer, ce dimanche sans +soleil!</p> + +<p>La cour qui précède le bureau est encombrée +d'Arabes en guenilles. Ils sont là une +cinquantaine à faire antichambre, accroupis, +le long du mur, dans leurs beurnouss. Cette +antichambre bédouine exhale—quoique en +plein air—une forte odeur de cuir humain. +Passons vite... Dans le bureau, je trouve +l'interprète aux prises avec deux grands +braillards entièrement nus sous de longues +couvertures crasseuses, et racontant d'une +mimique enragée je ne sais quelle histoire +de chapelet volé. Je m'assieds sur une natte +dans un coin, et je regarde... Un joli costume, +ce costume d'interprète; et comme l'interprète +de Milianah le porte bien! Ils ont l'air +taillés l'un pour l'autre. Le costume est bleu +de ciel avec des brandebourgs noirs et des +boutons d'or qui reluisent. L'interprète est +blond, rose, tout frisé; un joli hussard bleu +plein d'humour et de fantaisie; un peu +bavard,—il parle tant de langues! un peu +sceptique, il a connu Renan à l'école orientaliste!—grand +amateur de sport, à l'aise +au bivouac arabe comme aux soirées de la +sous-préfète, mazurkant mieux que personne, +et faisant le cousscouss comme pas +un. Parisien, pour tout dire; voilà mon +homme, et ne vous étonnez pas que les dames +en raffolent... Comme dandysme, il n'a +qu'un rival: le sergent du bureau arabe. +Celui-ci—avec sa tunique de drap fin et ses +guêtres à boutons de nacre—fait le désespoir +et l'envie de toute la garnison. Détaché +au bureau arabe, il est dispensé des corvées, +et toujours se montre par les rues, ganté de +blanc, frisé de frais, avec de grands registres +sous le bras. On l'admire et on le redoute. +C'est une autorité.</p> + +<p>Décidément, cette histoire de chapelet +volé menace d'être fort longue. Bonsoir! je +n'attends pas la fin.</p> + +<p>En m'en allant je trouve l'antichambre en +émoi. La foule se presse autour d'un indigène +de haute taille, pâle, fier, drapé dans +un beurnouss noir. Cet homme, il y a huit +jours, s'est battu dans le Zaccar avec une +panthère. La panthère est morte; mais +l'homme a eu la moitié du bras mangée. +Soir et matin il vient se faire panser au bureau +arabe, et chaque fois on l'arrête dans +la cour pour lui entendre raconter son histoire. +Il parle lentement, d'une belle voix +gutturale. De temps en temps, il écarte son +beurnouss et montre, attaché contre sa poitrine, +son bras gauche entouré de linges +sanglants.</p> + +<hr> + +<p>A peine suis-je dans la rue, voilà un violent +orage qui éclate. Pluie, tonnerre, éclairs, +siroco... Vite, abritons-nous. J'enfile une +porte au hasard, et je tombe au milieu d'une +nichée de bohémiens, empilés sous les arceaux +d'une cour moresque. Cette cour tient +à la mosquée de Milianah; c'est le refuge +habituel de la pouillerie musulmane, on l'appelle +la <i>cour des pauvres</i>.</p> + +<p>De grands lévriers maigres, tout couverts +de vermine, viennent rôder autour de moi +d'un air méchant. Adossé contre un des +piliers de la galerie, je tâche de faire bonne +contenance, et, sans parler à personne, je +regarde la pluie qui ricoche sur les dalles +coloriées de la cour. Les bohémiens sont à +terre, couchés par tas. Près de moi, une +jeune femme, presque belle, la gorge et les +jambes découvertes, de gros bracelets de +fer aux poignets et aux chevilles, chante un +air bizarre à trois notes mélancoliques et +nasillardes. En chantant, elle allaite un petit +enfant tout nu en bronze rouge, et, du +bras resté libre, elle pile de l'orge dans un +mortier de pierre. La pluie, chassée par un +vent cruel, inonde parfois les jambes de la +nourrice et le corps de son nourrisson. La +bohémienne n'y prend point garde et continue +à chanter, sous la rafale, en pilant +l'orge et donnant le sein.</p> + +<p>L'orage diminue. Profitant d'une embellie, +je me hâte de quitter cette cour des +Miracles et je me dirige vers le dîner de +Sid'Omar; il est temps... En traversant la +grand'place, j'ai encore rencontré mon vieux +juif de tantôt. Il s'appuie sur son agent d'affaires; +ses témoins marchent joyeusement +derrière lui; une bande de vilains petits juifs +gambade à l'entour... Tous les visages +rayonnent. L'agent se charge de l'affaire: +Il demandera au tribunal deux mille francs +d'indemnité.</p> + +<hr> + +<p>Chez Sid'Omar, dîner somptueux.—La +salle à manger ouvre sur une élégante cour +moresque, où chantent deux ou trois fontaines... +Excellent repas turc, recommandé +au baron Brisse. Entre autres plats, je remarque +un poulet aux amandes, un couss-couss +à la vanille, une tortue à la viande,—un +peu lourde mais du plus haut goût,—et +des biscuits au miel qu'on appelle <i>bouchées +du kadi</i>... Comme vin, rien que du champagne. +Malgré la loi musulmane Sid'Omar en +boit un peu,—quand les serviteurs ont le +dos tourné... Après dîner, nous passons dans +la chambre de notre hôte, où l'on nous apporte +des confitures, des pipes et du café... +L'ameublement de cette chambre est des +plus simples: un divan, quelques nattes; +dans le fond, un grand lit très haut sur lequel +flânent de petits coussins rouges brodés +d'or... A la muraille est accrochée une vieille +peinture turque représentant les exploits +d'un certain amiral Hamadi. Il paraît qu'en +Turquie les peintres n'emploient qu'une +couleur par tableau: ce tableau-ci est voué +au vert. La mer, le ciel, les navires, l'amiral +Hamadi lui-même, tout est vert, et de quel +vert!...</p> + +<p>L'usage arabe veut qu'on se retire de +bonne heure. Le café pris, les pipes fumées, +je souhaite la bonne nuit à mon hôte et je le +laisse avec ses femmes.</p> + +<hr> + +<p>Où finirai-je ma soirée? Il est trop tôt +pour me coucher, les clairons des spahis +n'ont pas encore sonné la retraite. D'ailleurs, +les coussinets d'or de Sid'Omar dansent autour +de moi des farandoles fantastiques qui +m'empêcheraient de dormir... Me voici devant +le théâtre, entrons un moment.</p> + +<p>Le théâtre de Milianah est un ancien magasin +de fourrages, tant bien que mal déguisé +en salle de spectacle. De gros quinquets, +qu'on remplit d'huile pendant l'entr'acte +font l'office de lustres. Le parterre +est debout, l'orchestre sur des bancs. Les +galeries sont très fières parce qu'elles ont +des chaises de paille... Tout autour de la +salle, un long couloir, obscur, sans parquet... +On se croirait dans la rue, rien n'y manque... +La pièce est déjà commencée quand j'arrive. +A ma grande surprise, les acteurs ne sont +pas mauvais, je parle des hommes; ils ont +de l'entrain, de la vie... Ce sont presque +tous des amateurs, des soldats du 3e; le régiment +en est fier et vient les applaudir tous +les soirs.</p> + +<p>Quant aux femmes, hélas!... c'est encore +et toujours cet éternel féminin des petits +théâtres de province, prétentieux, exagéré +et faux... Il y en a deux pourtant qui m'intéressent +parmi ces dames, deux juives de +Milianah, toutes jeunes, qui débutent au +théâtre... Les parents sont dans la salle et +paraissent enchantés. Ils ont la conviction +que leurs filles vont gagner des milliers de +douros à ce commerce-là . La légende de +Rachel, israélite, millionnaire et comédienne, +est déjà répandue chez les juifs +d'Orient.</p> + +<p>Rien de comique et d'attendrissant comme +ces deux petites juives sur les planches... +Elles se tiennent timidement dans un coin +de la scène, poudrées, fardées, décolletées +et toutes raides. Elles ont froid, elles ont +honte. De temps en temps elles baragouinent +une phrase sans la comprendre, et, pendant +qu'elles parlent, leurs grands yeux hébraïques +regardent dans la salle avec stupeur.</p> + +<hr> + +<p>Je sors du théâtre... Au milieu de l'ombre +qui m'environne, j'entends des cris dans un +coin de la place... Quelques Maltais sans +doute en train de s'expliquer à coups de +couteau...</p> + +<p>Je reviens à l'hôtel, lentement, le long +des remparts. D'adorables senteurs d'orangers +et de thuyas montent de la plaine. L'air +est doux, le ciel presque pur... Là -bas, au +bout du chemin, se dresse un vieux fantôme +de muraille, débris de quelque ancien temple. +Ce mur est sacré: tous les jours les +femmes arabes viennent y suspendre des +<i>ex-voto</i>, fragments de haïcks et de foutas, +longues tresses de cheveux roux liés par +des fils d'argent, pans de beurnouss... Tout +cela va flottant sous un mince rayon de +lune, au souffle tiède de la nuit...</p> + + + +<br><br> + +<h3>LES SAUTERELLES</h3> + + +<p>Encore un souvenir d'Algérie, et puis +nous reviendrons au moulin...</p> + +<p>La nuit de mon arrivée dans cette ferme +du Sahel, je ne pouvais pas dormir. Le pays +nouveau, l'agitation du voyage, les aboiements +des chacals, puis une chaleur énervante, +oppressante, un étouffement complet, +comme si les mailles de la moustiquaire +n'avaient pas laissé passer un souffle d'air... +Quand j'ouvris ma fenêtre, au petit jour, +une brume d'été lourde, lentement remuée, +frangée aux bords de noir et de rose, flottait +dans l'air comme un nuage de poudre +sur un champ de bataille. Pas une feuille ne +bougeait, et dans ces beaux jardins que j'avais +sous les yeux, les vignes espacées sur +les pentes au grand soleil qui fait les vins +sucrés, les fruits d'Europe abrités dans un +coin d'ombre, les petits orangers, les mandariniers +en longues files microscopiques, +tout gardait le même aspect morne, cette +immobilité des feuilles attendant l'orage. +Les bananiers eux-mêmes, ces grands roseaux +vert tendre, toujours agités par quelque +souffle qui emmêle leur fine chevelure +si légère, se dressaient silencieux et droits, +en panaches réguliers.</p> + +<p>Je restai un moment à regarder cette +plantation merveilleuse, où tous les arbres +du monde se trouvaient réunis, donnant +chacun dans leur saison leurs fleurs et leurs +fruits dépaysés. Entre les champs de blé et +les massifs de chênes-lièges, un cours d'eau +luisait, rafraîchissant à voir par cette matinée +étouffante; et tout en admirant le luxe +et l'ordre de ces choses, cette belle ferme +avec ses arcades moresques, ses terrasses +toutes blanches d'aube, les écuries et les +hangars groupés autour, je songeais qu'il y +a vingt ans, quand ces braves gens étaient +venus s'installer dans ce vallon du Sahel, +ils n'avaient trouvé qu'une méchante baraque +de cantonnier, une terre inculte hérissée +de palmiers nains et de lentisques. Tout à +créer, tout à construire. A chaque instant +des révoltes d'Arabes. Il fallait laisser la +charrue pour faire le coup de feu. Ensuite +les maladies, les ophtalmies, les fièvres, les +récoltes manquées, les tâtonnements de +l'inexpérience, la lutte avec une administration +bornée, toujours flottante. Que d'efforts! +Que de fatigues! Quelle surveillance +incessante!</p> + +<p>Encore maintenant, malgré les mauvais +temps finis et la fortune si chèrement gagnée, +tous deux, l'homme et la femme, +étaient les premiers levés à la ferme. A cette +heure matinale je les entendais aller et venir +dans les grandes cuisines du rez-de-chaussée, +surveillant le café des travailleurs. +Bientôt une cloche sonna, et au bout d'un +moment les ouvriers défilèrent sur la route. +Des vignerons de Bourgogne; des laboureurs +kabyles en guenilles, coiffés d'une chéchia +rouge; des terrassiers mahonnais, les +jambes nues; des Maltais; des Lucquois; +tout un peuple disparate, difficile à conduire. +A chacun d'eux le fermier, devant la porte, +distribuait sa tâche de la journée d'une voix +brève, un peu rude. Quand il eut fini, le +brave homme leva la tête, scruta le ciel d'un +air inquiet; puis m'apercevant à la fenêtre:</p> + +<p>—Mauvais temps pour la culture, me +dit-il... voilà le siroco.</p> + +<p>En effet, à mesure que le soleil se levait, +des bouffées d'air, brûlantes, suffocantes, +nous arrivaient du sud comme de la porte +d'un four ouverte et refermée. On ne savait +où se mettre, que devenir. Toute la matinée +se passa ainsi. Nous prîmes du café sur les +nattes de la galerie, sans avoir le courage de +parler ni de bouger. Les chiens allongés, +cherchant la fraîcheur des dalles, s'étendaient +dans des poses accablées. Le déjeuner nous +remit un peu, un déjeuner plantureux et singulier +où il y avait des carpes, des truites, +du sanglier, du hérisson, le beurre de +Staouëli, les vins de Crescia, des goyaves, +des bananes, tout un dépaysement de mets +qui ressemblait bien à la nature si complexe +dont nous étions entourés... On allait +se lever de table. Tout à coup, à la porte-fenêtre +fermée pour nous garantir de la chaleur +du jardin en fournaise, de grands cris +retentirent:</p> + +<p>—Les criquets! les criquets!</p> + +<p>Mon hôte devint tout pâle comme un +homme à qui on annonce un désastre, et +nous sortîmes précipitamment. Pendant dix +minutes, ce fut dans l'habitation, si calme +tout à l'heure, un bruit de pas précipités, +de voix indistinctes, perdues dans l'agitation +d'un réveil. De l'ombre des vestibules +où ils s'étaient endormis, les serviteurs +s'élancèrent dehors en faisant résonner avec +des bâtons, des fourches, des fléaux, tous +les ustensiles de métal qui leur tombaient +sous la main, des chaudrons de cuivre, des +bassines, des casseroles. Les bergers soufflaient +dans leurs trompes de pâturage. +D'autres avaient des conques marines, des +cors de chasse. Cela faisait un vacarme +effrayant, discordant, que dominaient d'une +note suraiguë les «You! you! you!» des +femmes arabes accourues d'un douar voisin. +Souvent, paraît-il, il suffit d'un grand bruit, +d'un frémissement sonore de l'air, pour +éloigner les sauterelles, les empêcher de +descendre.</p> + +<p>Mais où étaient-elles donc, ces terribles +bêtes? Dans le ciel vibrant de chaleur, je ne +voyais rien qu'un nuage venant à l'horizon, +cuivré, compact, comme un nuage de grêle, +avec le bruit d'un vent d'orage dans les +mille rameaux d'une forêt. C'étaient les +sauterelles. Soutenues entre elles par leurs +ailes sèches étendues, elles volaient en +masse, et malgré nos cris, nos efforts, le +nuage s'avançait toujours, projetant dans +la plaine une ombre immense. Bientôt il +arriva au-dessus de nos têtes; sur les bords +on vit pendant une seconde un effrangement, +une déchirure. Comme les premiers +grains d'une giboulée, quelques-unes se détachèrent, +distinctes, roussâtres; ensuite +toute la nuée creva, et cette grêle d'insectes +tomba drue et bruyante. A perte de vue les +champs étaient couverts de criquets, de +criquets énormes, gros comme le doigt.</p> + +<p>Alors le massacre commença. Hideux +murmure d'écrasement, de paille broyée. +Avec les herses, les pioches, les charrues, +on remuait ce sol mouvant; et plus on en +tuait, plus il y en avait. Elles grouillaient +par couches, leurs hautes pattes enchevêtrées; +celles du dessus faisant des bonds de +détresse, sautant au nez des chevaux attelés +pour cet étrange labour. Les chiens de la +ferme, ceux du douar, lancés à travers +champs, se ruaient sur elles, les broyaient +avec fureur. A ce moment, deux compagnies +de turcos, clairons en tête, arrivèrent +au secours des malheureux colons, et la +tuerie changea d'aspect.</p> + +<p>Au lieu d'écraser les sauterelles, les soldats +les flambaient en répandant de longues +tracées de poudre.</p> + +<p>Fatigué de tuer, écoeuré par l'odeur infecte, +je rentrai. A l'intérieur de la ferme, +il y en avait presque autant que dehors. +Elles étaient entrées par les ouvertures des +portes, des fenêtres, la baie des cheminées. +Au bord des boiseries, dans les rideaux déjà +tout mangés, elles se traînaient, tombaient, +volaient, grimpaient aux murs blancs avec +une ombre gigantesque qui doublait leur +laideur. Et toujours cette odeur épouvantable.</p> + +<p>A dîner, il fallut se passer d'eau. Les +citernes, les bassins, les puits, les viviers, +tout était infecté. Le soir, dans ma chambre, +où l'on en avait pourtant tué des quantités, +j'entendis encore des grouillements sous les +meubles, et ce craquement d'élytres semblable +au pétillement des gousses qui éclatent +à la grande chaleur. Cette nuit-là non +plus je ne pus pas dormir. D'ailleurs autour +de la ferme tout restait éveillé. Des flammes +couraient au ras du sol d'un bout à l'autre +de la plaine. Les turcos en tuaient toujours.</p> + +<p>Le lendemain, quand j'ouvris ma fenêtre +comme la veille, les sauterelles étaient parties; +mais quelle ruine elles avaient laissée +derrière elles! Plus une fleur, plus un brin +d'herbe: tout était noir, rongé, calciné. Les +bananiers, les abricotiers, les pêchers, les +mandariniers, se reconnaissaient seulement +à l'allure de leurs branches dépouillées, sans +le charme, le flottant de la feuille qui est la +vie de l'arbre. On nettoyait les pièces d'eau, +les citernes. Partout des laboureurs creusaient +la terre pour tuer les oeufs laissés par +les insectes. Chaque motte était retournée, +brisée soigneusement. Et le coeur se serrait +de voir les mille racines blanches, pleines +de sève, qui apparaissaient dans ces écroulements +de terre fertile...</p> + +<br><br> + +<h3>L'ÉLIXIR DU REVEREND PÈRE GAUCHER</h3> + + +<p>—Buvez ceci, mon voisin; vous m'en +direz des nouvelles.</p> + +<p>Et, goutte à goutte, avec le soin minutieux +d'un lapidaire comptant des perles, +le curé de Graveson me versa deux doigts +d'une liqueur verte, dorée, chaude, étincelante, +exquise... J'en eus l'estomac tout +ensoleillé.</p> + +<p>—C'est l'élixir du Père Gaucher, la joie +et la santé de notre Provence, me fit le +brave homme d'un air triomphant; on le +fabrique au couvent des Prémontrés, à +deux lieues de votre moulin... N'est-ce pas +que cela vaut bien toutes les chartreuses du +monde?... Et si vous saviez comme elle est +amusante, l'histoire de cet élixir! Écoutez +plutôt...</p> + +<p>Alors, tout naïvement, sans y entendre +malice, dans cette salle à manger de presbytère, +si candide et si calme avec son +Chemin de la croix en petits tableaux et ses +jolis rideaux clairs empesés comme des surplis, +l'abbé me commença une historiette +légèrement sceptique et irrévérencieuse, à +la façon d'un conte d'Érasme ou de d'Assoucy:</p> + +<hr> + +<p>—Il y a vingt ans, les Prémontrés, ou +plutôt les Pères blancs, comme les appellent +nos Provençaux, étaient tombés dans une +grande misère. Si vous aviez vu leur maison +de ce temps-là , elle vous aurait fait +peine.</p> + +<p>Le grand mur, la tour Pacôme, s'en allaient +en morceaux. Tout autour du cloître +rempli d'herbes, les colonnettes se fendaient, +les saints de pierre croulaient dans leurs +niches. Pas un vitrail debout, pas une porte +qui tînt. Dans les préaux, dans les chapelles, +le vent du Rhône soufflait comme en Camargue, +éteignant les cierges, cassant le plomb +des vitrages, chassant l'eau des bénitiers. +Mais le plus triste de tout, c'était le clocher +du couvent, silencieux comme un pigeonnier +vide; et les Pères, faute d'argent pour +s'acheter une cloche, obligés de sonner matines +avec des cliquettes de bois d'amandier!...</p> + +<p>Pauvres Pères blancs! Je les vois encore, +à la procession de la Fête-Dieu, défilant tristement +dans leurs capes rapiécées, pâles, +maigres, nourris de <i>citres</i> et de pastèques, +et derrière eux monseigneur l'abbé, qui venait +la tête basse, tout honteux de montrer +au soleil sa crosse dédorée et sa mitre de +laine blanche mangée des vers. Les dames +de la confrérie en pleuraient de pitié dans +les rangs, et les gros porte-bannière ricanaient +entre eux tout bas en se montrant +les pauvres moines:</p> + +<p>—Les étourneaux vont maigres quand +ils vont en troupe.</p> + +<p>Le fait est que les infortunés Pères blancs +en étaient arrivés eux-mêmes à se demander +s'ils ne feraient pas mieux de prendre leur +vol à travers le monde et de chercher pâture +chacun de son côté.</p> + +<p>Or, un jour que cette grave question se +débattait dans le chapitre, on vint annoncer +au prieur que le frère Gaucher demandait à +être entendu au conseil... Vous saurez pour +votre gouverne que ce frère Gaucher était +le bouvier du couvent; c'est-à -dire qu'il +passait ses journées à rouler d'arcade en +arcade dans le cloître, en poussant devant +lui deux vaches étiques qui cherchaient +l'herbe aux fentes des pavés. Nourri jusqu'à +douze ans par une vieille folle du pays +des Baux, qu'on appelait tante Bégon, recueilli +depuis chez les moines, le malheureux +bouvier n'avait jamais pu rien apprendre +qu'à conduire ses bêtes et à réciter son +<i>Pater noster</i>; encore le disait-il en provençal, +car il avait la cervelle dure et l'esprit +comme une dague de plomb. Fervent chrétien +du reste, quoique un peu visionnaire, +à l'aise sous le cilice et se donnant la discipline +avec une conviction robuste, et des +bras!...</p> + +<p>Quand on le vit entrer dans la salle du +chapitre, simple et balourd, saluant l'assemblée +la jambe en arrière, prieur, chanoines, +argentier, tout le monde se mit à +rire. C'était toujours l'effet que produisait, +quand elle arrivait quelque part, cette bonne +face grisonnante avec sa barbe de chèvre et +ses yeux un peu fous; aussi le frère Gaucher +ne s'en émut pas.</p> + +<p>—Mes révérends, fit-il d'un ton bonasse +en tortillant son chapelet de noyaux d'olives, +on a bien raison de dire que ce sont les +tonneaux vides qui chantent le mieux. Figurez-vous +qu'à force de creuser ma pauvre +tête déjà si creuse, je crois que j'ai trouvé +le moyen de nous tirer tous de peine.</p> + +<p>«Voici comment. Vous savez bien tante +Bégon, cette brave femme qui me gardait +quand j'était petit. (Dieu ait son âme, la +vieille coquine! elle chantait de bien vilaines +chansons après boire.) Je vous dirai donc, +mes révérends pères, que tante Bégon, de +son vivant, se connaissait aux herbes de +montagnes autant et mieux qu'un vieux +merle de Corse. Voire, elle avait composé +sur la fin de ses jours un élixir incomparable +en mélangeant cinq ou six espèces de +simples que nous allions cueillir ensemble +dans les Alpilles. Il y a belles années de +cela: mais je pense qu'avec l'aide de saint +Augustin et la permission de notre père +abbé, je pourrais—en cherchant bien—retrouver +la composition de ce mystérieux +élixir. Nous n'aurions plus alors qu'à le +mettre en bouteilles, et à le vendre un peu +cher, ce qui permettrait à la communauté +de s'enrichir doucettement, comme ont fait +nos frères de la Trappe et de la Grande...</p> + +<p>Il n'eut pas le temps de finir. Le prieur +s'était levé pour lui sauter au cou. Les chanoines +lui prenaient les mains. L'argentier, +encore plus ému que tous les autres, lui baisait +avec respect le bord tout effrangé de sa +cucule... Puis chacun revint à sa chaire pour +délibérer; et, séance tenante, le chapitre +décida qu'on confierait les vaches au frère +Thrasybule, pour que le frère Gaucher pût +se donner tout entier à la confection de son +élixir.</p> + +<hr> + +<p>Comment le bon frère parvint-il à retrouver +la recette de tante Bégon? au prix de +quels efforts? au prix de quelles veilles? +L'histoire ne le dit pas. Seulement, ce qui +est sûr, c'est qu'au bout de six mois, l'élixir +des Pères blancs était déjà très populaire. +Dans tout le Comtat, dans tout le pays +d'Arles, pas un <i>mas</i>, pas une grange qui +n'eut au fond de sa <i>dépense</i>, entre les bouteilles +de vin cuit et les jarres d'olives à la +picholine, un petit flacon de terre brune cacheté +aux armes de Provence, avec un +moine en extase sur une étiquette d'argent. +Grâce à la vogue de son élixir, la maison +des Prémontrés s'enrichit très rapidement. +On releva la tour Pacôme. Le prieur eut +une mitre neuve, l'église de jolis vitraux +ouvragés; et, dans la fine dentelle du clocher, +toute une compagnie de cloches et de +clochettes vint s'abattre, un beau matin de +Pâques, tintant et carillonnant à la grande +volée.</p> + +<p>Quant au frère Gaucher, ce pauvre frère +lai dont les rusticités égayaient tant le chapitre, +il n'en fut plus question dans le couvent. +On ne connut plus désormais que le +Révérend Père Gaucher, homme de tête et de +grand savoir, qui vivait complètement isolé +des occupations si menues et si multiples +du cloître, et s'enfermait tout le jour dans +sa distillerie, pendant que trente moines +battaient la montagne pour lui chercher des +herbes odorantes... Cette distillerie, où +personne, pas même le prieur, n'avait le +droit de pénétrer, était une ancienne chapelle +abandonnée, tout au bout du jardin des +chanoines. La simplicité des bons pères en +avait fait quelque chose de mystérieux et de +formidable; et si, par aventure, un moinillon +hardi et curieux, s'accrochant aux vignes +grimpantes, arrivait jusqu'à la rosace du +portail, il en dégringolait bien vite, effaré +d'avoir vu le Père Gaucher, avec sa barbe +de nécroman, penché sur ses fourneaux, le +pèse-liqueur à la main; puis, tout autour, +des cornues de grès rose, des alambics gigantesques, +des serpentins de cristal, tout +un encombrement bizarre qui flamboyait +ensorcelé dans la lueur rouge des vitraux...</p> + +<p>Au jour tombant, quand sonnait le dernier +Angélus, la porte de ce lieu de mystère +s'ouvrait discrètement, et le révérend se +rendait à l'église pour l'office du soir. Il +fallait voir quel accueil quand il traversait +le monastère! Les frères faisaient la haie +sur son passage. On disait:</p> + +<p>—Chut!... il a le secret!...</p> + +<p>—L'argentier le suivait et lui parlait la +tête basse... Au milieu de ces adulations, le +père s'en allait en s'épongeant le front, son +tricorne aux larges bords posé en arrière +comme une auréole, regardant autour de +lui d'un air de complaisance les grandes cours +plantées d'orangers, les toits bleus où tournaient +des girouettes neuves, et, dans le +cloître éclatant de blancheur,—entre les +colonnettes élégantes et fleuries,—les +chanoines habillés de frais qui défilaient deux +par deux avec des mines reposées.</p> + +<p>—C'est à moi qu'ils doivent tout cela! se +disait le révérend en lui-même; et chaque +fois cette pensée lui faisait monter des +bouffées d'orgueil.</p> + +<p>Le pauvre homme en fut bien puni. Vous +allez voir...</p> + +<hr> + +<p>Figurez-vous qu'un soir, pendant l'office, +il arriva à l'église dans une agitation extraordinaire: +rouge, essoufflé, le capuchon de +travers, et si troublé qu'en prenant de l'eau +bénite il y trempa ses manches jusqu'au coude. +On crut d'abord que c'était l'émotion d'arriver +en retard; mais quand on le vit faire de +grandes révérences à l'orgue et aux tribunes +au lieu de saluer le maître-autel, traverser +l'église en coup de vent, errer dans le choeur +pendant cinq minutes pour chercher sa +stalle, puis une fois assis, s'incliner de droite +et de gauche en souriant d'un air béat, un +murmure d'étonnement courut dans les trois +nefs. On chuchotait de bréviaire à bréviaire:</p> + +<p>—Qu'a donc notre Père Gaucher?... Qu'a +donc notre Père Gaucher?</p> + +<p>Par deux fois le prieur, impatienté, fit +tomber sa crosse sur les dalles pour commander +le silence... Là -bas, au fond du +choeur, les psaumes allaient toujours; mais +les répons manquaient d'entrain...</p> + +<p>Tout à coup, au beau milieu de l'<i>Ave verum</i>, +voilà mon Père Gaucher qui se renverse +dans sa stalle et entonne d'une voix +éclatante:</p> + + +<p>Dans Paris, il y a un Père blanc,<br> +Patatin, patatan, tarabin, taraban...</p> + + +<p>Consternation générale. Tout le monde +se lève. On crie:</p> + +<p>—Emportez-le... il est possédé!</p> + +<p>Les chanoines se signent. La crosse de +monseigneur se démène... Mais le Père +Gaucher ne voit rien, n'écoute rien; et deux +moines vigoureux sont obligés de l'entraîner +par la petite porte du choeur, se débattant +comme un exorcisé et continuant de plus +belle ses <i>patatin</i> et ses <i>taraban</i>.</p> + +<hr> + +<p>Le lendemain, au petit jour, le malheureux +était à genoux dans l'oratoire du prieur, +et faisait sa <i>coulpe</i> avec un ruisseau de +larmes:</p> + +<p>—C'est l'élixir, Monseigneur, c'est l'élixir +qui m'a surpris, disait-il en se frappant la +poitrine. Et de le voir si marri, si repentant, +le bon prieur en était tout ému lui-même.</p> + +<p>—Allons, allons, Père Gaucher, calmez-vous, +tout cela séchera comme la rosée au +soleil... Après tout, le scandale n'a pas été +aussi grand que vous pensez. Il y a bien eu +la chanson qui était un peu... hum! hum!... +Enfin il faut espérer que les novices ne +l'auront pas entendue... A présent, voyons, +dites-moi bien comment la chose vous est +arrivée... C'est en essayant l'élixir, n'est-ce +pas? Vous aurez eu la main trop lourde... +Oui, oui, je comprends... C'est comme le +frère Schwartz, l'inventeur de la poudre: +vous avez été victime de votre invention... +Et dites-moi, mon brave ami, est-il bien +nécessaire que vous l'essayiez sur vous-même, +ce terrible élixir?</p> + +<p>—Malheureusement, oui, Monseigneur... +l'éprouvette me donne bien la force et le +degré de l'alcool; mais pour le fini, le velouté, +je ne me fie guère qu'à ma langue...</p> + +<p>—Ah! très bien... Mais écoutez encore +un peu que je vous dise... Quand vous +goûtez ainsi l'élixir par nécessité, est-ce que +cela vous semble bon? Y prenez-vous du +plaisir?...</p> + +<p>—Hélas! oui, Monseigneur, fit le malheureux +Père en devenant tout rouge... +Voilà deux soirs que je lui trouve un bouquet, +un arôme!... C'est pour sûr le démon +qui m'a joué ce vilain tour... Aussi je suis +bien décidé désormais à ne plus me servir +que de l'éprouvette. Tant pis si la liqueur +n'est pas assez fine, si elle ne fait pas assez +la perle...</p> + +<p>—Gardez-vous-en bien, interrompit le +prieur avec vivacité. Il ne faut pas s'exposer à +mécontenter la clientèle... Tout ce que vous +avez à faire maintenant que vous voilà prévenu, +c'est de vous tenir sur vos gardes... +Voyons, qu'est-ce qu'il vous faut pour vous +rendre compte?... Quinze ou vingt gouttes, +n'est-ce pas?... mettons vingt gouttes... Le +diable sera bien fin s'il vous attrape avec +vingt gouttes... D'ailleurs, pour prévenir +tout accident, je vous dispense dorénavant +de venir à l'église. Vous direz l'office du soir +dans la distillerie... Et maintenant, allez en +paix, mon Révérend, et surtout... comptez +bien vos gouttes.</p> + +<p>Hélas! le pauvre Révérend eut beau compter +ses gouttes... le démon le tenait, et ne le +lâcha plus.</p> + +<p>C'est la distillerie qui entendit de singuliers +offices!</p> + +<hr> + +<p>Le jour, encore, tout allait bien. Le Père +était assez calme: il préparait ses réchauds, +ses alambics, triait soigneusement ses herbes, +toutes herbes de Provence, fines, +grises, dentelées, brûlées de parfums et de +soleil... Mais, le soir, quand les simples +étaient infusés et que l'élixir tiédissait dans +de grandes bassines de cuivre rouge, le +martyre du pauvre homme commençait.</p> + +<p>—... Dix-sept... dix-huit... dix-neuf... +vingt!...</p> + +<p>Les gouttes tombaient du chalumeau dans +le gobelet de vermeil. Ces vingt-là , le père +les avalait d'un trait, presque sans plaisir. +Il n'y avait que la vingt et unième qui lui +faisait envie. Oh! cette vingt et unième +goutte!... Alors, pour échapper à la tentation, +il allait s'agenouiller tout au bout du +laboratoire et s'abîmait dans ses patenôtres. +Mais de la liqueur encore chaude il montait +une petite fumée toute chargée d'aromates, +qui venait rôder autour de lui et, bon gré +mal gré, le ramenait vers les bassines... La +liqueur était d'un beau vert doré... Penché +dessus, les narines ouvertes, le père la remuait +tout doucement avec son chalumeau, +et dans les petites paillettes étincelantes que +roulait le flot d'émeraude, il lui semblait +voir les yeux de tante Bégon qui riaient et +pétillaient en le regardant...</p> + +<p>—Allons! encore une goutte!</p> + +<p>Et de goutte en goutte, l'infortuné finissait +par avoir son gobelet plein jusqu'au +bord. Alors, à bout de forces, il se laissait +tomber dans un grand fauteuil, et, le corps +abandonné, la paupière à demi close, il dégustait +son péché par petits coups, en se +disant tout bas avec un remords délicieux:</p> + +<p>—Ah! je me damne... je me damne...</p> + +<p>Le plus terrible, c'est qu'au fond de cet +élixir diabolique, il retrouvait, par je ne +sais quel sortilège, toutes les vilaines chansons +de tante Bégon: <i>Ce sont trois petites +commères, qui parlent de faire un banquet...</i> +ou: <i>Bergerette de maître André s'en va-t-au +bois seulette...</i> et toujours la fameuse des +Pères blancs: <i>Patatin patatan</i>.</p> + +<p>Pensez quelle confusion le lendemain, +quand ses voisins de cellule lui faisaient d'un +air malin:</p> + +<p>—Eh! eh! Père Gaucher, vous aviez des +cigales en tête, hier soir en vous couchant.</p> + +<p>Alors c'étaient des larmes, des désespoirs, +et le jeûne, et le cilice, et la discipline. Mais +rien ne pouvait contre le démon de l'élixir; +et tous les soirs, à la même heure, la possession +recommençait.</p> + +<hr> + +<p>Pendant ce temps, les commandes pleuvaient +à l'abbaye que c'était une bénédiction. +Il en venait de Nîmes, d'Aix, d'Avignon, +de Marseille... De jour en jour le couvent +prenait un petit air de manufacture. Il y +avait des frères emballeurs, des frères étiqueteurs, +d'autres pour les écritures, d'autres +pour le camionnage; le service de Dieu y +perdait bien par-ci par-là quelques coups de +cloches; mais les pauvres gens du pays n'y +perdaient rien, je vous en réponds...</p> + +<p>Et donc, un beau dimanche matin, pendant +que l'argentier lisait en plein chapitre +son inventaire de fin d'année et que les bons +chanoines l'écoutaient les yeux brillants et +le sourire aux lèvres, voilà le Père Gaucher +qui se précipite au milieu de la conférence +en criant:</p> + +<p>—C'est fini... Je n'en fais plus... Rendez-moi +mes vaches.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a donc, Père Gaucher? +demanda le prieur, qui se doutait bien un +peu de ce qu'il y avait.</p> + +<p>—Ce qu'il y a, Monseigneur?... Il y a +que je suis en train de me préparer une +belle éternité de flammes et de coups de +fourche... Il y a que je bois, que je bois +comme un misérable...</p> + +<p>—Mais je vous avais dit de compter vos +gouttes.</p> + +<p>—Ah! bien oui, compter mes gouttes! +c'est par gobelets qu'il faudrait compter +maintenant... Oui, mes Révérends, j'en suis +là . Trois fioles par soirée... Vous comprenez +bien que cela ne peut pas durer... Aussi, +faites faire l'élixir par qui vous voudrez... +Que le feu de Dieu me brûle si je m'en mêle +encore!</p> + +<p>C'est le chapitre qui ne riait plus.</p> + +<p>—Mais, malheureux, vous nous ruinez! +criait l'argentier en agitant son grand-livre.</p> + +<p>—Préférez-vous que je me damne?</p> + +<p>Pour lors, le prieur se leva.</p> + +<p>—Mes Révérends, dit-il en étendant sa +belle main blanche où luisait l'anneau pastoral, +il y a moyen de tout arranger... C'est +le soir, n'est-ce pas, mon cher fils, que le +démon vous tente?...</p> + +<p>—Oui, monsieur le prieur, régulièrement +tous les soirs... Aussi, maintenant, quand je +vois arriver la nuit, j'en ai, sauf votre respect, +les sueurs qui me prennent, comme +l'âne de Capitou quand il voyait venir le bât.</p> + +<p>—Eh bien! rassurez-vous... Dorénavant, +tous les soirs, à l'office, nous réciterons à +votre intention l'oraison de saint Augustin, +à laquelle l'indulgence plénière est attachée... +Avec cela, quoi qu'il arrive, vous +êtes à couvert... C'est l'absolution pendant +le pêché.</p> + +<p>—Oh bien! alors, merci, monsieur le +prieur!</p> + +<p>Et, sans en demander davantage, le Père +Gaucher retourna à ses alambics, aussi léger +qu'une alouette.</p> + +<p>Effectivement, à partir de ce moment-là , +tous les soirs, à la fin des complies, l'officiant +ne manquait jamais de dire:</p> + +<p>—Prions pour notre pauvre Père Gaucher, +qui sacrifie son âme aux intérêts de la communauté... +<i>Oremus Domine</i>...</p> + +<p>Et pendant que sur toutes ces capuches +blanches, prosternées dans l'ombre des nefs, +l'oraison courait en frémissant comme une +petite bise sur la neige, là -bas, tout au bout +du couvent, derrière le vitrage enflammé +de la distillerie, on entendait le père Gaucher +qui chantait à tue-tête:</p> + + +<p>Dans Paris il y a un Père blanc,<br> +Patatin, patatan, taraban, tarabin;<br> +Dans Paris il y a un Père blanc<br> +Qui fait danser des moinettes,<br> +Trin, trin, trin, dans un jardin;<br> +Qui fait danser des...</p> + +<hr> + +<p>...Ici le bon curé s'arrêta plein d'épouvante:</p> + +<p>—Miséricorde! si mes paroissiens m'entendaient!</p> + + +<br><br> + +<h3>EN CAMARGUE</h3> + + + +<p>I</p> + + +<p>LE DÉPART.</p> + +<p>Grande rumeur au château. Le messager +vient d'apporter un mot du garde, moitié en +français, moitié en provençal, annonçant +qu'il y a eu déjà deux ou trois beaux passages +de <i>Galéjons</i>, de <i>Charlottines</i>, et que +les <i>oiseaux de prime</i> non plus ne manquaient +pas.</p> + +<p>«Vous êtes des nôtres!» m'ont écrit mes +aimables voisins; et ce matin, au petit jour +de cinq heures, leur grand break, chargé de +fusils, de chiens, de victuailles, est venu me +prendre au bas de la côte. Nous voilà roulant +sur la route d'Arles, un peu sèche, un +peu dépouillée, par ce matin de décembre +où la verdure pâle des oliviers est à peine +visible, et la verdure crue des chênes-kermès +un peu trop hivernale et factice. Les étables +se remuent. Il y a des réveils avant le jour +qui allument la vitre des fermes; et dans les +découpures de pierre de l'abbaye de Mont-majeur, +des orfraies encore engourdies de +sommeil battent de l'aile parmi les ruines. +Pourtant nous croisons déjà le long des +fossés de vieilles paysannes qui vont au +marché au trot de leurs bourriquets. Elles +viennent de la Ville-des-Baux. Six grandes +lieues pour s'asseoir une heure sur les +marches de Saint-Trophyme et vendre des +petits paquets de simples ramassés dans la +montagne!...</p> + +<p>Maintenant voici les remparts d'Arles; +des remparts bas et crénelés, comme on en +voit sur les anciennes estampes où des guerriers +armés de lances apparaissent en haut +de talus moins grands qu'eux. Nous traversons +au galop cette merveilleuse petite +ville, une des plus pittoresques de France, +avec ses balcons sculptés, arrondis, s'avançant +comme des moucharabiés jusqu'au +milieu des rues étroites, avec ses vieilles +maisons noires aux petites portes, moresques, +ogivales et basses, qui vous reportent +au temps de Guillaume Court-Nez et des +Sarrasins. A cette heure, il n'y a encore +personne dehors. Le quai du Rhône seul est +animé. Le bateau à vapeur qui fait le service +de la Camargue chauffe au bas des marches, +prêt à partir. Des <i>ménagers</i> en veste de cadis +roux, des filles de La Roquette qui vont se +louer pour des travaux des fermes, montent +sur le pont avec nous, causant et riant entre +eux. Sous les longues mantes brunes rabattues +à cause de l'air vif du matin, la haute +coiffure arlésienne fait la tête élégante et +petite avec un joli grain d'effronterie, une +envie de se dresser pour lancer le rire ou la +malice plus loin... La cloche sonne; nous +partons. Avec la triple vitesse du Rhône, +de l'hélice, du mistral, les deux rivages se +déroulent. D'un côté c'est la Crau, une plaine +aride, pierreuse. De l'autre, la Camargue, +plus verte, qui prolonge jusqu'à la mer son +herbe courte et ses marais pleins de roseaux.</p> + +<p>De temps en temps le bateau s'arrête près +d'un ponton, à gauche ou à droite, à Empire +ou à Royaume, comme on disait au moyen +âge, du temps du Royaume d'Arles, et, +comme les vieux mariniers du Rhône disent +encore aujourd'hui. A chaque ponton, une +ferme blanche, un bouquet d'arbres. Les +travailleurs descendent chargés d'outils, les +femmes leur panier au bras, droites sur la +passerelle. Vers Empire ou vers Royaume +peu à peu le bateau se vide, et quand il arrive +au ponton du Mas-de-Giraud où nous +descendons, il n'y a presque plus personne +à bord.</p> + +<p>Le Mas-de-Giraud est une vieille ferme +des seigneurs de Barbentane, où nous entrons +pour attendre le garde qui doit venir +nous chercher. Dans la haute cuisine, tous +les hommes de la ferme, laboureurs, vignerons, +bergers, bergerots, sont attablés, +graves, silencieux, mangeant lentement, et +servis par les femmes qui ne mangeront +qu'après. Bientôt le garde paraît avec la +carriole. Vrai type à la Fenimore, trappeur +de terre et d'eau, garde-pêche et garde-chasse, +les gens du pays l'appellent <i>lou +Roudeïroù</i> (le rôdeur), parce qu'on le voit +toujours, dans les brumes d'aube ou de jour +tombant, caché pour l'affût parmi les roseaux, +ou bien immobile dans son petit bateau, occupé +à surveiller ses nasses sur les <i>clairs</i> +(les étangs) et les <i>roubines</i> (canaux d'irrigation). +C'est peut-être ce métier d'éternel +guetteur qui le rend aussi silencieux, aussi +concentré. Pourtant, pendant que la petite +carriole chargée de fusils et de paniers +marche devant nous, il nous donne des nouvelles +de la chasse, le nombre des passages, +les quartiers où les oiseaux voyageurs se +sont abattus. Tout en causant, on s'enfonce +dans le pays.</p> + +<p>Les terres cultivées dépassées, nous voici +en pleine Camargue sauvage. A perte de +vue, parmi les pâturages, des marais, des +roubines, luisent dans les salicornes. Des +bouquets de tamaris et de roseaux font des +îlots comme sur une mer calme. Pas d'arbres +hauts. L'aspect uni, immense, de la plaine, +n'est pas troublé. De loin en loin, des parcs +de bestiaux étendent leurs toits bas presque +au ras de terre. Des troupeaux dispersés, +couchés dans les herbes salines, ou cheminant +serrés autour de la cape rousse du +berger, n'interrompent pas la grande ligne +uniforme, amoindris qu'ils sont par cet +espace infini d'horizons bleus et de ciel ouvert. +Comme de la mer unie malgré ses +vagues, il se dégage de cette plaine un sentiment +de solitude, d'immensité, accru encore +par le mistral qui souffle sans relâche, +sans obstacle, et qui, de son haleine puissante, +semble aplanir, agrandir le paysage. +Tout se courbe devant lui. Les moindres +arbustes gardent l'empreinte de son passage, +en restent tordus, couchés vers le sud dans +l'attitude d'une fuite perpétuelle...</p> + + + +<p>II</p> + +<p>LA CABANE.</p> + + +<p>Un toit de roseaux, des murs de roseaux +desséchés et jaunes, c'est la cabane. Ainsi +s'appelle notre rendez-vous de chasse. Type +de la maison camarguaise, la cabane se +compose d'une unique pièce, haute, vaste, +sans fenêtre, et prenant jour par une porte +vitrée qu'on ferme le soir avec des volets +pleins. Tout le long des grands murs crépis, +blanchis à la chaux, des râteliers attendent +les fusils, les carniers, les bottes de marais. +Au fond, cinq ou six berceaux sont rangés +autour d'un vrai mât planté au sol et montant +jusqu'au toit auquel il sert d'appui. La +nuit, quand le mistral souffle et que la maison +craque de partout, avec la mer lointaine +et le vent qui la rapproche, porte son bruit, +le continue en l'enflant, on se croirait couché +dans la chambre d'un bateau.</p> + +<p>Mais c'est l'après-midi surtout que la cabane +est charmante. Par nos belles journées +d'hiver méridional, j'aime rester tout seul +près de la haute cheminée où fument quelques +pieds de tamaris. Sous les coups du +mistral ou de la tramontane, la porte saute, +les roseaux crient, et toutes ces secousses +sont un bien petit écho du grand ébranlement +de la nature autour de moi. Le soleil +d'hiver fouetté par l'énorme courant s'éparpille, +joint ses rayons, les disperse. De +grandes ombres courent sous un ciel bleu +admirable. La lumière arrive par saccades, +les bruits aussi; et les sonnailles des troupeaux +entendues tout à coup, puis oubliées, +perdues dans le vent, reviennent chanter +sous la porte ébranlée avec le charme d'un +refrain... L'heure exquise, c'est le crépuscule, +un peu avant que les chasseurs n'arrivent. +Alors le vent s'est calmé. Je sors un +moment. En paix le grand soleil rouge descend, +enflammé, sans chaleur. La nuit +tombe, vous frôle en passant de son aile +noire tout humide. Là -bas, au ras du sol, la +lumière d'un coup de feu passe avec l'éclat +d'une étoile rouge avivée par l'ombre environnante. +Dans ce qui reste de jour, la vie +se hâte. Un long triangle de canards vole +très bas, comme s'ils voulaient prendre +terre; mais tout à coup la cabane, où le +<i>caleil</i> est allumé, les éloigne: celui qui tient +la tête de la colonne dresse le cou, remonte, +et tous les autres derrière lui s'emportent +plus haut avec des cris sauvages.</p> + +<p>Bientôt un piétinement immense se rapproche, +pareil à un bruit de pluie. Des milliers +de moutons, rappelés par les bergers, +harcelés par les chiens, dont on entend le +galop confus et l'haleine haletante, se pressent +vers les parcs, peureux et indisciplinés. +Je suis envahi, frôlé, confondu dans ce tourbillon +de laines frisées, de bêlements; une +houle véritable où les bergers semblent +portés avec leur ombre par des flots bondissants... +Derrière les troupeaux, voici des +pas connus, des voix joyeuses. La cabane +est pleine, animée, bruyante. Les sarments +flambent. On rit d'autant plus qu'on est plus +las. C'est un étourdissement d'heureuse +fatigue, les fusils dans un coin, les grandes +bottes jetées pêle-mêle, les carniers vides, +et à côté les plumages roux, dorés, verts, +argentés, tout tachés de sang. La table est +mise; et dans la fumée d'une bonne soupe +d'anguilles, le silence se fait, le grand silence +des appétits robustes, interrompu seulement +par les grognements féroces des chiens qui +lapent leur écuelle à tâtons devant la porte...</p> + +<p>La veillée sera courte. Déjà près du feu, +clignotant lui aussi, il ne reste plus que le +garde et moi. Nous causons, c'est-à -dire +nous nous jetons de temps en temps l'un à +l'autre des demi-mots à la façon des paysans, +de ces interjections presque indiennes, +courtes et vite éteintes comme les dernières +étincelles des sarments consumés. Enfin le +garde se lève, allume sa lanterne, et j'écoute +son pas lourd qui se perd dans la nuit...</p> +<br> +<p>III</p> + + +<p>A L'ESPÈRE! (A L'AFFUT!)</p> + +<p>L'<i>espère!</i> quel joli nom pour désigner +l'affût, l'attente du chasseur embusqué, et +ces heures indécises où tout attend, <i>espère</i>, +hésite entre le jour et la nuit. L'affût du +matin un peu avant le lever du soleil, l'affût +du soir au crépuscule. C'est ce dernier que +je préfère, surtout dans ces pays marécageux +où l'eau des <i>clairs</i> garde si longtemps la lumière...</p> + +<p>Quelquefois on tient l'affût dans le <i>negochin</i> +(le naye-chien), un tout petit bateau +sans quille étroit, roulant au moindre mouvement. +Abrité par les roseaux, le chasseur +guette les canards du fond de sa barque, que +dépassent seulement la visière d'une casquette, +le canon du fusil et la tête du chien +flairant le vent, happant les moustiques, ou +bien de ses grosses pattes étendues penchant +tout le bateau d'un côté et le remplissant +d'eau. Cet affût-là est trop compliqué pour +mon inexpérience. Aussi, le plus souvent, +je vais à l'<i>espère</i> à pied, barbotant en plein +marécage avec d'énormes bottes taillées +dans toute la longueur du cuir. Je marche +lentement, prudemment, de peur de m'envaser. +J'écarte les roseaux pleins d'odeurs +saumâtres et de sauts de grenouilles...</p> + +<p>Enfin, voici un îlot de tamaris, un coin +de terre sèche où je m'installe. Le garde, +pour me faire honneur, a laissé son chien +avec moi; un énorme chien des Pyrénées à +grande toison blanche, chasseur et pêcheur +de premier ordre, et dont la présence ne +laisse pas que de m'intimider un peu. Quand +une poule d'eau passe à ma portée, il a une +certaine façon ironique de me regarder en +rejetant en arrière, d'un coup de tête à l'artiste, +deux longues oreilles flasques qui lui +pendent dans les yeux; puis des poses à +l'arrêt, des frétillements de queue, toute +une mimique d'impatience pour me dire:</p> + +<p>—Tire... tire donc!</p> + +<p>Je tire, je manque. Alors, allongé de tout +son corps, il bâille et s'étire d'un air las, +découragé, et insolent...</p> + +<p>Eh bien! oui, j'en conviens, je suis un +mauvais chasseur. L'affût, pour moi, c'est +l'heure qui tombe, la lumière diminuée, +réfugiée dans l'eau, les étangs qui luisent, +polissant jusqu'au ton de l'argent fin la teinte +grise du ciel assombri. J'aime cette odeur +d'eau, ce frôlement mystérieux des insectes +dans les roseaux, ce petit murmure des +longues feuilles qui frissonnent. De temps +en temps, une note triste passe, et roule dans +le ciel comme un ronflement de conque +marine. C'est le butor qui plonge au fond +de l'eau son bec immense d'oiseau-pêcheur +et souffle... rrrououou! Des vols de grues +filent sur ma tête. J'entends le froissement +des plumes, l'ébouriffement du duvet dans +l'air vif, et jusqu'au craquement de la petite +armature surmenée. Puis, plus rien. C'est +la nuit, la nuit profonde, avec un peu de +jour resté sur l'eau...</p> + +<p>Tout à coup j'éprouve un tressaillement, +une espèce de gêne nerveuse, comme si +j'avais quelqu'un derrière moi. Je me retourne, +et j'aperçois le compagnon des +belles nuits, la lune, une large lune toute +ronde, qui se lève doucement, avec un mouvement +d'ascension d'abord très sensible, +et se ralentissant à mesure qu'elle s'éloigne +de l'horizon.</p> + +<p>Déjà un premier rayon est distinct près +de moi, puis un autre un peu plus loin... +Maintenant tout le marécage est allumé. La +moindre touffe d'herbe a son ombre. L'affût +est fini, les oiseaux nous voient: il faut +rentrer. On marche au milieu d'une inondation +de lumière bleue, légère, poussiéreuse; +et chacun de nos pas dans les <i>clairs</i>, +dans les <i>roubines</i>, y remue des tas d'étoiles +tombées et des rayons de lune qui traversent +l'eau jusqu'au fond.</p> +<br> +<p>IV</p> + + +<p>LE ROUGE ET LE BLANC.</p> + +<p>Tout près de chez nous, à une portée de +fusil de la cabane, il y en a une autre qui lui +ressemble, mais plus rustique. C'est là que +notre garde habite avec sa femme et ses deux +aînés: la fille, qui soigne le repas des hommes, +raccommode les filets de pêche; le garçon, +qui aide son père à relever les nasses, à +surveiller les <i>martilières</i> (vannes) des étangs. +Les deux plus jeunes sont à Arles, chez la +grand'mère; et ils y resteront jusqu'à ce +qu'ils aient appris à lire et qu'ils aient fait +leur <i>bon jour</i> (première communion), car ici +on est trop loin de l'église et de l'école, et +puis l'air de la Camargue ne vaudrait rien +pour ces petits. Le fait est que, l'été venu, +quand les marais sont à sec et que la vase +blanche des <i>roubines</i> se crevasse à la grande +chaleur, l'île n'est vraiment pas habitable.</p> + +<p>J'ai vu cela une fois au mois d'août, en +venant tirer les hallebrands, et je n'oublierai +jamais l'aspect triste et féroce de ce paysage +embrasé. De place en place, les étangs +fumaient au soleil comme d'immenses cuves, +gardant tout au fond un reste de vie qui +s'agitait, un grouillement de salamandres, +d'araignées, de mouches d'eau cherchant +des coins humides. Il y avait là un air de +peste, une brume de miasmes lourdement +flottante qu'épaississaient encore d'innombrables +tourbillons de moustiques. Chez le +garde, tout le monde grelottait, tout le +monde avait la fièvre, et c'était pitié de voir +les visages jaunes, tirés, les yeux cerclés, +trop grands, de ces malheureux condamnés +à se traîner, pendant trois mois, sous ce +plein soleil inexorable qui brûle les fiévreux +sans les réchauffer... Triste et pénible vie +que celle de garde-chasse en Camargue! +Encore celui-là a sa femme et ses enfants +près de lui; mais à deux lieues plus loin, +dans le marécage, demeure un gardien de +chevaux qui, lui, vit absolument seul d'un +bout de l'année à l'autre et mène une véritable +existence de Robinson. Dans sa cabane +de roseaux, qu'il a construite lui-même, pas +un ustensile qui ne soit son ouvrage, depuis +le hamac d'osier tressé, les trois pierres +noires assemblées en foyer, les pieds de +tamaris taillés en escabeaux, jusqu'à la serrure +et la clé de bois blanc fermant cette +singulière habitation.</p> + +<p>L'homme est au moins aussi étrange que +son logis. C'est une espèce de philosophe +silencieux comme les solitaires, abritant sa +méfiance de paysan sous d'épais sourcils en +broussailles. Quand il n'est pas dans le pâturage, +on le trouve assis devant sa porte, +déchiffrant lentement, avec une application +enfantine et touchante, une de ces petites +brochures roses, bleues ou jaunes, qui +entourent les fioles pharmaceutiques dont il +se sert pour ses chevaux. Le pauvre diable +n'a pas d'autre distraction que la lecture, ni +d'autres livres que ceux-là . Quoique voisins +de cabane, notre garde et lui ne se voient +pas. Ils évitent même de se rencontrer. Un +jour que je demandais au <i>roudeïroù</i> la raison +de cette antipathie, il me répondit d'un air +grave:</p> + +<p>—C'est à cause des opinions... Il est +rouge, et moi je suis blanc.</p> + +<p>Ainsi, même dans ce désert dont la solitude +aurait dû les rapprocher, ces deux +sauvages, aussi ignorants, aussi naïfs l'un +que l'autre, ces deux bouviers de Théocrite, +qui vont à la ville à peine une fois par an et +à qui les petits cafés d'Arles, avec leurs +dorures et leurs glaces, donnent l'éblouissement +du palais des Ptolémées, ont trouvé +moyen de se haïr au nom de leurs convictions +politiques!</p> + +<br> + + + + +<p>V</p> + + +<p>LE VACCARÈS.</p> + +<p>Ce qu'il y a de plus beau en Camargue, +c'est le Vaccarès. Souvent, abandonnant la +chasse, je viens m'asseoir au bord de ce +lac salé, une petite mer qui semble un morceau +de la grande, enfermé dans les terres +et devenu familier par sa captivité même. +Au lieu de ce dessèchement, de cette aridité +qui attristent d'ordinaire les côtes, le Vaccarès, +sur son rivage un peu haut, tout vert +d'herbe fine, veloutée, étale une flore originale +et charmante: des centaurées, des trèfles +d'eau, des gentianes, et ces jolies <i>saladelles</i>, +bleues en hiver, rouges en été, qui transforment +leur couleur au changement d'atmosphère, +et dans une floraison ininterrompue +marquent les saisons de leurs tons divers.</p> + +<p>Vers cinq heures du soir, à l'heure où le +soleil décline, ces trois lieues d'eau sans une +barque, sans une voile pour limiter, transformer +leur étendue, ont un aspect admirable. +Ce n'est plus le charme intime des +<i>clairs</i>, des <i>roubines</i>, apparaissant de distance +en distance entre les plis d'un terrain marneux +sous lequel on sent l'eau filtrer partout, +prête à se montrer à la moindre dépression +du sol. Ici, l'impression est grande, large. +De loin, ce rayonnement de vagues attire +des troupes de macreuses, des hérons, des +butors, des flamants au ventre blanc, aux +ailes roses, s'alignant pour pêcher tout le +long du rivage, de façon à disposer leurs +teintes diverses en une longue bande égale; +et puis des ibis, de vrais ibis d'Egypte, +bien chez eux dans ce soleil splendide et ce +paysage muet. De ma place, en effet, je +n'entends rien que l'eau qui clapote, et la +voix du gardien qui rappelle ses chevaux, +dispersés sur le bord. Ils ont tous des noms +retentissants: «Cifer!... (Lucifer)... L'Estello!... +L'Estournello!...» Chaque bête, +en s'entendant nommer, accourt, la crinière +au vent, et vient manger l'avoine dans la +main du gardien...</p> + +<p>Plus loin, toujours sur la même rive, se +trouve une grande <i>manado</i> (troupeau) de +boeufs paissant en liberté comme les chevaux. +De temps en temps, j'aperçois au-dessus +d'un bouquet de tamaris l'arête de +leurs dos courbés, et leurs petites cornes en +croissant qui se dressent. La plupart de ces +boeufs de Camargue sont élevés pour courir +dans les <i>ferrades</i>, les fêtes de villages; et +quelques-uns ont des noms déjà célèbres +par tous les cirques de Provence et de Languedoc. +C'est ainsi que la <i>manado</i> voisine +compte entre autres un terrible combattant +appelé <i>le Romain</i>, qui a décousu je ne sais +combien d'hommes et de chevaux aux +courses d'Arles, de Nîmes, de Tarascon. +Aussi ses compagnons l'ont-ils pris pour +chef; car dans ces étranges troupeaux les +bêtes se gouvernent elles-mêmes, groupées +autour d'un vieux taureau qu'elles adoptent +comme conducteur. Quand un ouragan +tombe sur la Camargue, terrible dans cette +grande plaine où rien ne le détourne, ne +l'arrête, il faut voir la <i>manado</i> se serrer +derrière son chef, toutes les têtes baissées +tournant du côté du vent ces larges fronts +où la force du boeuf se condense. Nos bergers +provençaux appellent cette manoeuvre: +<i>vira la bano au giscle</i>—tourner la corne au +vent. Et malheur aux troupeaux qui ne s'y +conforment pas! Aveuglée par la pluie, +entraînée par l'ouragan, la <i>manado</i> en +déroute tourne sur elle-même, s'effare, se +disperse, et les boeufs éperdus, courant +devant eux pour échapper à la tempête, se +précipitent dans le Rhône, dans le Vaccarès +ou dans la mer.</p> + + +<br><br> + +<h3>NOSTALGIES DE CASERNE.</h3> + +<p>Ce matin, aux premières clartés de l'aube, +un formidable roulement de tambour me +réveille en sursaut... Ran plan plan! Ran +plan plan!...</p> + +<p>Un tambour dans mes pins à pareille +heure!... Voilà qui est singulier, par +exemple.</p> + +<p>Vite, vite, je me jette à bas de mon lit et +je cours ouvrir la porte.</p> + +<p>Personne! Le bruit s'est tu... Du milieu +des lambrusques mouillées, deux ou trois +courlis s'envolent en secouant leurs ailes... +Un peu de brise chante dans les arbres... +Vers l'orient, sur la crête fine des Alpilles, +s'entasse une poussière d'or d'où le soleil +sort lentement... Un premier rayon frise +déjà le toit du moulin. Au même moment, +le tambour, invisible, se met à battre aux +champs sous le couvert... Ran... plan... +plan, plan, plan.</p> + +<p>Le diable soit de la peau d'âne! Je l'avais +oubliée. Mais enfin, quel est donc le sauvage +qui vient saluer l'aurore au fond des bois +avec un tambour?... J'ai beau regarder, je +ne vois rien... rien que les touffes de lavande, +et les pins qui dégringolent jusqu'en bas +sur la route... Il y a peut-être par-là dans +le fourré quelque lutin caché en train de se +moquer de moi... C'est Ariel, sans doute, +ou maître Puck. Le drôle se sera dit, en +passant devant mon moulin:</p> + +<p>—Ce Parisien est trop tranquille là +dedans, allons lui donner l'aubade.</p> + +<p>Sur quoi, il aura pris un gros tambour, +et... ran plan plan!... ran plan plan!... Te +tairas-tu gredin de Puck! tu vas réveiller +mes cigales.</p> + +<hr> + +<p>Ce n'était pas Puck.</p> + +<p>C'était Gouguet François, dit Pistolet, +tambour au 31e de ligne, et pour le moment +en congé de semestre. Pistolet s'ennuie au +pays, il a des nostalgies, ce tambour, et— +quand on veut bien lui prêter l'instrument +de la commune—il s'en va, mélancolique, +battre la caisse dans les bois, en rêvant de +la caserne du Prince-Eugène.</p> + +<p>C'est sur une petite colline verte qu'il est +venu rêver aujourd'hui. Il est là , debout +contre un pin, son tambour entre ses jambes +et s'en donnant à coeur joie... Des vols de +perdreaux effarouchés partent à ses pieds +sans qu'il s'en aperçoive. La férigoule +embaume autour de lui, il ne la sent pas.</p> + +<p>Il ne voit pas non plus les fines toiles +d'araignée qui tremblent au soleil entre les +branches, ni les aiguilles de pin qui sautillent +sur son tambour. Tout entier à son rêve et +à sa musique, il regarde amoureusement +voler ses baguettes, et sa grosse face +niaise s'épanouit de plaisir à chaque roulement.</p> + +<p>Ran plan plan! Ran plan plan!...</p> + +<p>«Qu'elle est belle, la grande caserne, +avec sa cour aux larges dalles, ses rangées +de fenêtres bien alignées, son peuple en +bonnet de police, et ses arcades basses +pleines du bruit des gamelles!...»</p> + +<p>Ran plan plan! Ran plan plan!...</p> + +<p>«Oh! l'escalier sonore, les corridors +peints à la chaux, la chambrée odorante, les +ceinturons qu'on astique, la planche au +pain, les pots de cirage, les couchettes de +fer à couverture grise, les fusils qui reluisent +au râtelier!»</p> + +<p>Ran plan plan! Ran plan plan!</p> + +<p>«Oh! les bonnes journées du corps de +garde, les cartes qui poissent aux doigts, la +dame de pique hideuse avec des agréments +à la plume, le vieux Pigault-Lebrun dépareillé +qui traîne sur le lit de camp!...»</p> + +<p>Ran plan plan! Ran plan plan!</p> + +<p>«Oh! les longues nuits de faction à la +porte des ministères, la vieille guérite où la +pluie entre, les pieds qui ont froid!... les +voitures de gala qui vous éclaboussent en +passant!... Oh! la corvée supplémentaire, +les jours de bloc, le baquet puant, l'oreiller +de planche, la diane froide par les matins +pluvieux, la retraite dans les brouillards à +l'heure où le gaz s'allume, l'appel du soir où +l'on arrive essoufflé!»</p> + +<p>Ran plan plan! Ran plan plan!</p> + +<p>«Oh! le bois de Vincennes, les gros gants +de coton blanc, les promenades sur les fortifications... +Oh! La barrière de l'École, les +filles à soldats, le piston du Salon de Mars, +l'absinthe dans les bouisbouis, les confidences +entre deux hoquets, les briquets +qu'on dégaîne, la romance sentimentale +chantée une main sur le coeur!...»</p> + +<hr> + +<p>Rêve, rêve, pauvre homme! ce n'est pas +moi qui t'en empêcherai...; tape hardiment +sur ta caisse, tape à tours de bras. Je n'ai +pas le droit de te trouver ridicule.</p> + +<p>Si tu as la nostalgie de ta caserne, est-ce +que, moi, je n'ai pas la nostalgie de la +mienne?</p> + +<p>Mon Paris me poursuit jusqu'ici comme +le tien. Tu joues du tambour sous les pins, +toi! Moi, j'y fais de la copie... Ah! les bons +Provençaux que nous faisons! Là -bas, dans +les casernes de Paris, nous regrettions nos +Alpilles bleues et l'odeur sauvage des +lavandes; maintenant, ici, en pleine Provence, +la caserne nous manque, et tout ce +qui la rappelle nous est cher!...</p> + +<hr> + +<p>Huit heures sonnent au village. Pistolet, +sans lâcher ses baguettes, s'est mis en route +pour rentrer... On l'entend descendre sous +le bois, jouant toujours... Et moi, couché +dans l'herbe, malade de nostalgie, je crois +voir, au bruit du tambour qui s'éloigne, +tout mon Paris défiler entre les pins...</p> + +<p>Ah! Paris!... Paris!... Toujours Paris!</p> +<br> +<p>FIN.</p> +<br><br> +<p>TABLE</p> + +<p>Avant-propos</p> + +<p>LETTRES DE MON MOULIN.</p> + +<p>Installation<br> +La diligence de Beaucaire<br> +Le secret de maître Cornille<br> +La chèvre de M. Seguin<br> +Les étoiles<br> +L'Arlésienne<br> +La mule du pape<br> +Le phare des Sanguinaires<br> +L'agonie de la <i>Sémillante</i><br> +Les douaniers<br> +Le curé de Cucugnan +Les vieux</p> + +<p>Ballades en prose<br> +—La Mort du Dauphin<br> +—Le Sous-préfet aux champs<br> +Le portefeuille de Bixiou<br> +La légende de l'homme à la cervelle d'or<br> +Le poète Mistral<br> +Les trois messes basses<br> +Les oranges<br> +Les deux auberges<br> +A Milianah<br> +Les sauterelles<br> +L'élixir du Père Gaucher<br> +En Camargue<br> +Nostalgies de caserne</p><br> + +<p>FIN DE LA TABLE.</p> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11770 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..f6bfc01 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #11770 (https://www.gutenberg.org/ebooks/11770) diff --git a/old/11770-8.txt b/old/11770-8.txt new file mode 100644 index 0000000..a94b102 --- /dev/null +++ b/old/11770-8.txt @@ -0,0 +1,6078 @@ +The Project Gutenberg EBook of Lettres de mon moulin, by Alphonse Daudet + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Lettres de mon moulin + +Author: Alphonse Daudet + +Release Date: April 3, 2004 [EBook #11770] +[Date last updated: September 22, 2004] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DE MON MOULIN *** + + + + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + + +LETTRES DE MON MOULIN + +PAR + +ALPHONSE DAUDET + + + +PARIS +A MA FEMME + + + +AVANT-PROPOS + +Par devant maître Honorat Grapazi, notaire à la résidence de +Pampérigouste, + +«A comparu + +«Le sieur Gaspard Mitifio, époux de Vivette Cornille, ménager au lieudit +des Cigalières et y demeurant: + +«Lequel par ces présentes a vendu et transporté sous les garanties +de droit et de fait, et en franchise de toutes dettes, privilèges et +hypothèques, + +«Au sieur Alphonse Daudet, poète, demeurant à Paris, à ce présent et ce +acceptant, + +«Un moulin à vent et à farine, sis dans la vallée du Rhône, au plein +coeur de Provence, sur une côte boisée de pins et de chênes verts; étant +ledit moulin abandonné depuis plus de vingt années et hors d'état de +moudre, comme il appert des vignes sauvages, mousses, romarins, et +autres verdures parasites qui lui grimpent jusqu'au bout des ailes; + +«Ce nonobstant, tel qu'il est et se comporte, avec sa grande roue +cassée, sa plate-forme où l'herbe pousse dans les briques, déclare le +sieur Daudet trouver ledit moulin à sa convenance et pouvant servir à +ses travaux de poésie, l'accepte à ses risques et périls, et sans aucun +recours contre le vendeur, pour cause de réparations qui pourraient y +être faites. + +«Cette vente a lieu en bloc moyennant le prix convenu, que le sieur +Daudet, poète, a mis et déposé sur le bureau en espèces de cours, lequel +prix a été de suite touché et retiré par le sieur Mitifio, le tout à la +vue des notaires et des témoins soussignés, dont quittance sous réserve. + +«Acte fait à Pampérigouste, en l'étude Honorat, en présence de Francet +Mamaï, joueur de fifre, et de Louiset dit le Quique, porte-croix des +pénitents blancs; + +«Qui ont signé avec les parties et le notaire après lecture...» + + + + + +LETTRES +DE +MON MOULIN + + + +INSTALLATION + + +Ce sont les lapins qui ont été étonnés!... Depuis si longtemps qu'ils +voyaient la porte du moulin fermée, les murs et la plate-forme envahis +par les herbes, ils avaient fini par croire que la race des meuniers +était éteinte, et, trouvant la place bonne, ils en avaient fait quelque +chose comme un quartier général, un centre d'opérations stratégiques: le +moulin de Jemmapes des lapins... La nuit de mon arrivée, il y en avait +bien, sans mentir, une vingtaine assis en rond sur la plate-forme, +en train de se chauffer les pattes à un rayon de lune... Le temps +d'entr'ouvrir une lucarne, frrt! voilà le bivouac en déroute, et tous +ces petits derrières blancs qui détalent, la queue en l'air, dans le +fourré. J'espère bien qu'ils reviendront. + +Quelqu'un de très étonné aussi, en me voyant, c'est le locataire du +premier, un vieux hibou sinistre, à tête de penseur, qui habite le +moulin depuis plus de vingt ans. Je l'ai trouvé dans la chambre du haut, +immobile et droit sur l'arbre de couche, au milieu des plâtras, des +tuiles tombées. Il m'a regardé un moment avec son oeil rond; puis, tout +effaré de ne pas me reconnaître, il s'est mis à faire: «Hou! hou!» et +à secouer péniblement ses ailes grises de poussière;--ces diables de +penseurs! ça ne se brosse jamais... N'importe! tel qu'il est, avec ses +yeux clignotants et sa mine renfrognée, ce locataire silencieux me plaît +encore mieux qu'un autre, et je me suis empressé de lui renouveler son +bail. Il garde comme dans le passé tout le haut du moulin avec une +entrée par le toit; moi je me réserve la pièce du bas, une petite pièce +blanchie à la chaux, basse et voûtée comme un réfectoire de couvent. + + * * * * * + +C'est de là que je vous écris, ma porte grande ouverte, au bon soleil. + +Un joli bois de pins tout étincelant de lumière dégringole devant moi +jusqu'au bas de la côte. A l'horizon, les Alpilles découpent leurs +crêtes fines... Pas de bruit... A peine, de loin en loin, un son de +fifre, un courlis dans les lavandes, un grelot de mules sur la route... +Tout ce beau paysage provençal ne vit que par la lumière. + +Et maintenant, comment voulez-vous que je le regrette, votre Paris +bruyant et noir? Je suis si bien dans mon moulin! C'est si bien le coin +que je cherchais, un petit coin parfumé et chaud, à mille lieues des +journaux, des fiacres, du brouillard!... Et que de jolies choses autour +de moi! Il y a à peine huit jours que je suis installé, j'ai déjà la +tête bourrée d'impressions et de souvenirs... Tenez! pas plus tard +qu'hier soir, j'ai assisté à la rentrée des troupeaux dans un _mas_ (une +ferme) qui est au bas de la côte, et je vous jure que je ne donnerais +pas ce spectacle pour toutes les _premières_ que vous avez eues à Paris +cette semaine. Jugez plutôt. + +Il faut vous dire qu'en Provence, c'est l'usage, quand viennent les +chaleurs, d'envoyer le bétail dans les Alpes. Bêtes et gens passent cinq +ou six mois là-haut, logés à la belle étoile, dans l'herbe jusqu'au +ventre; puis, au premier frisson de l'automne on redescend au _mas_, +et l'on revient brouter bourgeoisement les petites collines grises que +parfume le romarin... Donc hier soir les troupeaux rentraient. Depuis +le matin, le portail attendait, ouvert à deux battants; les bergeries +étaient pleines de paille fraîche. D'heure en heure on se disait: +«Maintenant ils sont à Eyguières, maintenant au Paradou.» Puis, tout à +coup, vers le soir, un grand cri: «Les voilà!» et là-bas, au lointain, +nous voyons le troupeau s'avancer dans une gloire de poussière. Toute la +route semble marcher avec lui... Les vieux béliers viennent d'abord, la +corne en avant, l'air sauvage; derrière eux le gros des moutons, les +mères un peu lasses, leurs nourrissons dans les pattes;--les mules à +pompons rouges portant dans des paniers les agnelets d'un jour qu'elles +bercent en marchant; puis les chiens tout suants, avec des langues +jusqu'à terre, et deux grands coquins de bergers drapés dans des +manteaux de cadis roux qui leur tombent sur les talons comme des chapes. + +Tout cela défile devant nous joyeusement et s'engouffre sous le portail, +en piétinant avec un bruit d'averse... Il faut voir quel émoi dans la +maison. Du haut de leur perchoir, les gros paons vert et or, à crête de +tulle, ont reconnu les arrivants et les accueillent par un formidable +coup de trompette. Le poulailler, qui s'endormait, se réveille en +sursaut. Tout le monde est sur pied: pigeons, canards dindons, pintades. +La basse-cour est comme folle; les poules parlent de passer la nuit!... +On dirait que chaque mouton a rapporté dans sa laine, avec un parfum +d'Alpe sauvage, un peu de cet air vif des montagnes qui grise et qui +fait danser. + +C'est au milieu de tout ce train que le troupeau gagne son gîte. Rien de +charmant comme cette installation. Les vieux béliers s'attendrissent en +revoyant leur crèche. Les agneaux, les tout petits, ceux qui sont nés +dans le voyage et n'ont jamais vu la ferme, regardent autour d'eux avec +étonnement. + +Mais le plus touchant encore, ce sont les chiens, ces braves chiens de +berger, tout affairés après leurs bêtes et ne voyant qu'elles dans le +_mas_. Le chien de garde a beau les appeler du fond de sa niche: le seau +du puits, tout plein d'eau fraîche, a beau leur faire signe: ils ne +veulent rien voir, rien entendre, avant que le bétail soit rentré, le +gros loquet poussé sur la petite porte à claire-voie, et les bergers +attablés dans la salle basse. Alors seulement ils consentent à gagner le +chenil, et là, tout en lapant leur écuellée de soupe, ils racontent à +leurs camarades de la ferme ce qu'ils ont fait là-haut dans la montagne, +un pays noir où il y a des loups et de grandes digitales de pourpre +pleines de rosée jusqu'au bord. + + + +LA DILIGENCE DE BEAUCAIRE + + +C'était le jour de mon arrivée ici. J'avais pris la diligence de +Beaucaire, une bonne vieille patache qui n'a pas grand chemin à faire +avant d'être rendue chez elle, mais qui flâne tout le long de la route, +pour avoir l'air, le soir, d'arriver de très loin. Nous étions cinq sur +l'impériale sans compter le conducteur. + +D'abord un gardien de Camargue, petit homme trapu, poilu, sentant le +fauve, avec de gros yeux pleins de sang et des anneaux d'argent aux +oreilles; puis deux Beaucairois, un boulanger et son _gindre_, tous deux +très rouges, très poussifs, mais des profils superbes, deux médailles +romaines à l'effigie de Vitellius. Enfin, sur le devant, près du +conducteur, un homme... non! une casquette, une énorme casquette en peau +de lapin, qui ne disait pas grand'chose et regardait la route d'un air +triste. + +Tous ces gens-là se connaissaient entre eux et parlaient tout haut de +leurs affaires, très librement. Le Camarguais racontait qu'il venait de +Nîmes, mandé par le juge d'instruction pour un coup de fourche donné à +un berger. On a le sang vif en Camargue... Et à Beaucaire donc! Est-ce +que nos deux Beaucairois ne voulaient pas s'égorger à propos de la +Sainte Vierge? Il paraît que le boulanger était d'une paroisse depuis +longtemps vouée à la madone, celle que les Provençaux appellent la +_bonne mère_ et qui porte le petit Jésus dans ses bras; le gindre, au +contraire, chantait au lutrin d'une église toute neuve qui s'était +consacrée à l'Immaculée Conception, cette belle image souriante qu'on +représente les bras pendants, les mains pleines de rayons. La querelle +venait de là. Il fallait voir comme ces deux bons catholiques se +traitaient, eux et leurs madones: + +--Elle est jolie, ton immaculée! + +--Va-t'en donc avec ta bonne mère! + +--Elle en a vu de grises, la tienne, en Palestine! + +--Et la tienne, hou! la laide! Qui sait ce qu'elle n'a pas fait... +Demande plutôt à saint Joseph. + +Pour se croire sur le port de Naples, il ne manquait plus que de voir +luire les couteaux, et ma foi, je crois bien que ce beau tournoi +théologique se serait terminé par là si le conducteur n'était pas +intervenu. + +--Laissez-nous donc tranquilles avec vos madones, dit-il en riant aux +Beaucairois: tout ça, c'est des histoires de femmes, les hommes ne +doivent pas s'en mêler. + +Là-dessus, il fit claquer son fouet d'un petit air sceptique qui rangea +tout le monde de son avis. + + * * * * * + +La discussion était finie; mais le boulanger, mis en train, avait besoin +de dépenser le restant de sa verve, et, se tournant vers la malheureuse +casquette, silencieuse et triste dans son coin, il lui dit d'un air +goguenard: + +--Et ta femme, à toi, rémouleur?... Pour quelle paroisse tient-elle? + +Il faut croire qu'il y avait dans cette phrase une intention très +comique, car l'impériale tout entière partit d'un gros éclat de rire... +Le rémouleur ne riait pas, lui. Il n'avait pas l'air d'entendre. Voyant +cela, le boulanger se tourna de mon côté: + +--Vous ne la connaissez pas sa femme, monsieur? une drôle de +paroissienne, allez! Il n'y en en a pas deux comme elle dans Beaucaire. + +Les rires redoublèrent. Le rémouleur ne bougea pas; il se contenta de +dire tout bas, sans lever la tête: + +--Tais-toi, boulanger. + +Mais ce diable de boulanger n'avait pas envie de se taire, et il reprit +de plus belle: + +--Viédase! Le camarade n'est pas à plaindre d'avoir une femme comme +celle-là... Pas moyen de s'ennuyer un moment avec elle... Pensez donc! +une belle qui se fait enlever tous les six mois, elle a toujours quelque +chose à vous raconter quand elle revient... C'est égal, c'est un drôle +de petit ménage... Figurez-vous, monsieur, qu'ils n'étaient pas mariés +depuis un an, paf! voilà la femme qui part en Espagne avec un marchand +de chocolat. + +Le mari reste seul chez lui à pleurer et à boire... Il était comme fou. +Au bout de quelque temps, la belle est revenue dans le pays, habillée en +Espagnole, avec un petit tambour à grelots. Nous lui disions tous: + +--Cache-toi; il va te tuer. + +«Ah! ben oui; la tuer... Ils se sont remis ensemble bien tranquillement, +et elle lui a appris à jouer du tambour de basque. + +Il y eut une nouvelle explosion de rires. Dans son coin, sans lever la +tête, le rémouleur murmura encore: + +--Tais-toi, boulanger. + +Le boulanger n'y prit pas garde et continua: + +--Vous croyez peut-être, monsieur, qu'après son retour d'Espagne la +belle s'est tenue tranquille... Ah mais non!... Son mari avait si bien +pris la chose! Ça lui a donné envie de recommencer... Après l'Espagnol, +ç'a été un officier, puis un marinier du Rhône, puis un musicien, puis +un... Est-ce que je sais?... Ce qu'il y a de bon, c'est que chaque fois +c'est la même comédie. La femme part, le mari pleure; elle revient, il +se console. Et toujours on la lui enlève, et toujours il la reprend... +Croyez-vous qu'il a de la patience, ce mari-là! Il faut dire aussi +qu'elle est crânement jolie, la petite rémouleuse... un vrai morceau de +cardinal: vive, mignonne, bien roulée; avec ça, une peau blanche et des +yeux couleur de noisette qui regardent toujours les hommes en riant... +Ma foi! mon Parisien, si vous repassez jamais par Beaucaire. + +--Oh! tais-toi, boulanger, je t'en prie..., fit encore une fois le +pauvre rémouleur avec une expression de voix déchirante. + +A ce moment, la diligence s'arrêta. Nous étions au _mas_ des Anglores. +C'est là que les deux Beaucairois descendaient, et je vous jure que je +ne les retins pas... Farceur de boulanger! Il était dans la cour du +_mas_ qu'on l'entendait rire encore. + + * * * * * + +Ces gens-là partis, l'impériale sembla vide. On avait laissé le +Camarguais à Arles; le conducteur marchait sur la route à côté de ses +chevaux... Nous étions seuls là-haut, le rémouleur et moi chacun dans +notre coin, sans parler. Il faisait chaud; le cuir de la capote brûlait. +Par moments, je sentais mes yeux se fermer et ma tête devenir lourde; +mais impossible de dormir. J'avais toujours dans les oreilles ce +«Tais-toi, je t'en prie,» si navrant et si doux... Ni lui non plus, le +pauvre homme! il ne dormait pas. De derrière, je voyais ses grosses +épaules frissonner, et sa main,--une longue main blafarde et +bête,--trembler sur le dos de la banquette, comme une main de vieux. Il +pleurait... + +--Vous voilà chez vous, Parisien! me cria tout à coup le conducteur; +et du bout de son fouet il me montrait ma colline verte avec le moulin +piqué dessus comme un gros papillon. + +Je m'empressai de descendre... En passant près du rémouleur, j'essayai +de regarder sous sa casquette: j'aurais voulu le voir avant de partir. +Comme s'il avait compris ma pensée, le malheureux leva brusquement la +tête, et, plantant son regard dans le mien: + +--Regardez-moi bien, l'ami, me dit-il d'une voix sourde, et si un de ces +jours vous apprenez qu'il y a eu un malheur à Beaucaire, vous pourrez +dire que vous connaissez celui qui a fait le coup. + +C'était une figure éteinte et triste, avec de petits yeux fanés. Il y +avait des larmes dans ces yeux, mais dans cette voix il y avait de +la haine. La haine, c'est la colère des faibles!... Si j'étais la +rémouleuse, je me méfierais. + + + +LE SECRET DE MAITRE CORNILLE + + +Francet Mamaï, un vieux joueur de fifre, qui vient de temps en temps +faire la veillée chez moi, en buvant du vin cuit, m'a raconté l'autre +soir un petit drame de village dont mon moulin a été témoin il y a +quelque vingt ans. Le récit du bonhomme m'a touché, et je vais essayer +de vous le redire tel que je l'ai entendu. + +Imaginez-vous pour un moment, chers lecteurs, que vous êtes assis devant +un pot de vin tout parfumé, et que c'est un vieux joueur de fifre qui +vous parle. + + * * * * * + +Notre pays, mon bon monsieur, n'a pas toujours été un endroit mort et +sans renom, comme il est aujourd'hui. Autre temps, il s'y faisait un +grand commerce de meunerie, et, dix lieues à la ronde, les gens des +_mas_ nous apportaient leur blé à moudre... Tout autour du village, les +collines étaient couvertes de moulins à vent. De droite et de gauche on +ne voyait que des ailes qui viraient au mistral par-dessus les pins, des +ribambelles de petits ânes chargés de sacs, montant et dévalant le long +des chemins; et toute la semaine c'était plaisir d'entendre sur la +hauteur le bruit des fouets, le craquement de la toile et le _Dia hue!_ +des aides-meuniers... Le dimanche nous allions aux moulins, par bandes. +Là-haut, les meuniers payaient le muscat. Les meunières étaient belles +comme des reines, avec leurs fichus de dentelles et leurs croix d'or. +Moi, j'apportais mon fifre, et jusqu'à la noire nuit on dansait des +farandoles. Ces moulins-là, voyez-vous, faisaient la joie et la richesse +de notre pays. + +Malheureusement, des Français de Paris eurent l'idée d'établir une +minoterie à vapeur, sur la route de Tarascon. Tout beau, tout nouveau! +Les gens prirent l'habitude d'envoyer leurs blés aux minotiers, et les +pauvres moulins à vent restèrent sans ouvrage. Pendant quelque temps ils +essayèrent de lutter, mais la vapeur fut la plus forte, et l'un après +l'autre, _pécaïre!_ ils furent tous obligés de fermer... On ne vit plus +venir les petits ânes... Les belles meunières vendirent leurs croix +d'or... Plus de muscat! plus de farandole!... Le mistral avait beau +souffler, les ailes restaient immobiles... Puis, un beau jour, la +commune fit jeter toutes ces masures à bas, et l'on sema à leur place de +la vigne et des oliviers. + +Pourtant, au milieu de la débâcle, un moulin avait tenu bon et +continuait de virer courageusement sur sa butte, à la barbe des +minotiers. C'était le moulin de maître Cornille, celui-là même où nous +sommes en train de faire la veillée en ce moment. + + * * * * * + +Maître Cornille était un vieux meunier, vivant depuis soixante ans dans +la farine et enragé pour son état. L'installation des minoteries l'avait +rendu comme fou. Pendant huit jours, on le vit courir par le village, +ameutant le monde autour de lui et criant de toutes ses forces qu'on +voulait empoisonner la Provence avec la farine des minotiers. «N'allez +pas là-bas, disait-il; ces brigands-là, pour faire le pain, se servent +de la vapeur, qui est une invention du diable, tandis que moi je +travaille avec le mistral et la tramontane, qui sont la respiration du +bon Dieu...» Et il trouvait comme cela une foule de belles paroles à la +louange des moulins à vent, mais personne ne les écoutait. + +Alors, de male rage, le vieux s'enferma dans son moulin et vécut tout +seul comme une bête farouche. Il ne voulut pas même garder près de lui +sa petite-fille Vivette, une enfant de quinze ans, qui, depuis la mort +de ses parents, n'avait plus que son _grand_ au monde. La pauvre petite +fut obligée de gagner sa vie et de se louer un peu partout dans les +_mas_, pour la moisson, les magnans ou les olivades. Et pourtant son +grand-père avait l'air de bien l'aimer, cette enfant-là. Il lui arrivait +souvent de faire ses quatre lieues à pied par le grand soleil pour aller +la voir au _mas_ où elle travaillait, et quand il était près d'elle, il +passait des heures entières à la regarder en pleurant... + +Dans le pays on pensait que le vieux meunier, en renvoyant Vivette +avait agi par avarice; et cela ne lui faisait pas honneur de laisser sa +petite-fille ainsi traîner d'une ferme à l'autre, exposée aux brutalités +des _baïles_ et à toutes les misères des jeunesses en condition. On +trouvait très mal aussi qu'un homme du renom de maître Cornille, et qui, +jusque-là, s'était respecté, s'en allât maintenant par les rues comme un +vrai bohémien, pieds nus, le bonnet troué, la taillole en lambeaux... +Le fait est que le dimanche, lorsque nous le voyions entrer à la messe, +nous avions honte pour lui, nous autres les vieux; et Cornille le +sentait si bien qu'il n'osait plus venir s'asseoir sur le banc d'oeuvre. +Toujours il restait au fond de l'église, près du bénitier, avec les +pauvres. + + * * * * * + +Dans la vie de maître Cornille il y avait quelque chose qui n'était pas +clair. Depuis longtemps personne, au village, ne lui portait plus de +blé, et pourtant les ailes de son moulin allaient toujours leur train +comme devant... Le soir, on rencontrait par les chemins le vieux +meunier poussant devant lui son âne chargé de gros sacs de farine. + +--Bonnes vêpres, maître Cornille! lui criaient les paysans; ça va donc +toujours, la meunerie. + +--Toujours, mes enfants, répondait le vieux d'un air gaillard. Dieu +merci, ce n'est pas l'ouvrage qui nous manque. + +Alors, si on lui demandait d'où diable pouvait venir tant d'ouvrage, il +se mettait un doigt sur les lèvres et répondait gravement: «_Motus!_ je +travaille pour l'exportation...» Jamais on n'en put tirer davantage. + +Quant à mettre le nez dans son moulin, il n'y fallait pas songer. La +petite Vivette elle-même n'y entrait pas... + +Lorsqu'on passait devant, on voyait la porte toujours fermée, les +grosses ailes toujours en mouvement, le vieil âne broutant le gazon de +la plate-forme, et un grand chat maigre qui prenait le soleil sur le +rebord de la fenêtre et vous regardait d'un air méchant. + +Tout cela sentait le mystère et faisait beaucoup jaser le monde. Chacun +expliquait de sa façon le secret de maître Cornille, mais le bruit général +était qu'il y avait dans ce moulin-là encore plus de sacs d'écus que de +sacs de farine. + +A la longue pourtant tout se découvrit; voici comment: + +En faisant danser la jeunesse avec mon fifre, je m'aperçus un beau jour +que l'aîné de mes garçons et la petite Vivette s'étaient rendus amoureux +l'un de l'autre. Au fond je n'en fus pas fâché, parce qu'après tout +le nom de Cornille était en honneur chez nous, et puis ce joli petit +passereau de Vivette m'aurait fait plaisir à voir trotter dans ma +maison. Seulement, comme nos amoureux avaient souvent occasion d'être +ensemble, je voulus, de peur d'accidents, régler l'affaire tout de +suite, et je montai jusqu'au moulin pour en toucher deux mots au +grand-père... Ah! le vieux sorcier! il faut voir de quelle manière il +me reçut! Impossible de lui faire ouvrir sa porte. Je lui expliquai mes +raisons tant bien que mal, à travers le trou de la serrure; et tout le +temps que je parlais, il y avait ce coquin de chat maigre qui soufflait +comme un diable au-dessus de ma tête. + +Le vieux ne me donna pas le temps de finir, et me cria fort +malhonnêtement de retourner à ma flûte; que, si j'étais pressé de marier +mon garçon, je pouvais bien aller chercher des filles à la minoterie... +Pensez que le sang me montait d'entendre ces mauvaises paroles; mais +j'eus tout de même assez de sagesse pour me contenir, et, laissant ce +vieux fou à sa meule, je revins annoncer aux enfants ma déconvenue... +Ces pauvres agneaux ne pouvaient pas y croire; ils me demandèrent +comme une grâce de monter tous deux ensemble au moulin, pour parler au +grand-père... Je n'eus pas le courage de refuser, et prrrt! voilà +mes amoureux partis. Tout juste comme ils arrivaient là-haut, maître +Cornille venait de sortir. La porte était fermée à double tour; mais le +vieux bonhomme, en partant, avait laissé son échelle dehors, et tout de +suite l'idée vint aux enfants d'entrer par la fenêtre, voir un peu ce +qu'il y avait dans ce fameux moulin... + +Chose singulière! la chambre de la meule était vide... Pas un sac, +pas un grain de blé; pas la moindre farine aux murs ni sur les toiles +d'araignée... On ne sentait pas même cette bonne odeur chaude de +froment écrasé qui embaume dans les moulins... L'arbre de couche était +couvert de poussière, et le grand chat maigre dormait dessus. + +La pièce du bas avait le même air de misère et d'abandon:--un mauvais +lit, quelques guenilles, un morceau de pain sur une marche d'escalier, +et puis dans un coin trois ou quatre sacs crevés d'où coulaient des +gravats et de la terre blanche. + +C'était là le secret de maître Cornille! C'était ce plâtras qu'il +promenait le soir par les routes, pour sauver l'honneur du moulin et +faire croire qu'on y faisait de la farine... Pauvre moulin! Pauvre +Cornille! Depuis longtemps les minotiers leur avaient enlevé leur +dernière pratique. Les ailes viraient toujours, mais la meule tournait à +vide. + +Les enfants revinrent tout en larmes, me conter ce qu'ils avaient vu. +J'eus le coeur crevé de les entendre... Sans perdre une minute, je +courus chez les voisins, je leur dis la chose en deux mots, et nous +convînmes qu'il fallait, sur l'heure, porter au moulin Cornille tout ce +qu'il y avait de froment dans les maisons... Sitôt dit, sitôt fait. +Tout le village se met en route, et nous arrivons là-haut avec une +procession d'ânes chargés de blé,--du vrai blé, celui-là! + +Le moulin était grand ouvert... Devant la porte, maître Cornille, assis +sur un sac de plâtre, pleurait, la tête dans ses mains. Il venait de +s'apercevoir, en rentrant, que pendant son absence on avait pénétré chez +lui et surpris son triste secret. + +--Pauvre de moi! disait-il. Maintenant, je n'ai plus qu'à mourir... Le +moulin est déshonoré. + +Et il sanglotait à fendre l'âme, appelant son moulin par toutes sortes +de noms, lui parlant comme à une personne véritable. A ce moment, les +ânes arrivent sur la plate-forme, et nous nous mettons tous à crier bien +fort comme au beau temps des meuniers: + +--Ohé! du moulin!... Ohé! maître Cornille! + +Et voilà les sacs qui s'entassent devant la porte et le beau grain roux +qui se répand par terre, de tous cotés... + +Maître Cornille ouvrait de grands yeux. Il avait pris du blé dans le +creux de sa vieille main et il disait, riant et pleurant à la fois: + +--C'est du blé!... Seigneur Dieu!... Du bon blé!... Laissez-moi, que je +le regarde. + +Puis, se tournant vers nous: + +--Ah! je savais bien que vous me reviendriez... Tous ces minotiers sont +des voleurs. + +Nous voulions l'emporter en triomphe au village: + +--Non, non, mes enfants; il faut avant tout que j'aille donner à manger +à mon moulin... Pensez donc! il y a si longtemps qu'il ne s'est rien +mis sous la dent! + +Et nous avions tous des larmes dans les yeux de voir le pauvre vieux +se démener de droite et de gauche, éventrant les sacs, surveillant +la moule, tandis que le grain s'écrasait et que la fine poussière de +froment s'envolait au plafond. + +C'est une justice à nous rendre: à partir de ce jour-là, jamais nous ne +laissâmes le vieux meunier manquer d'ouvrage. Puis, un matin, maître +Cornille mourut, et les ailes de notre dernier moulin cessèrent de +virer, pour toujours cette fois... Cornille mort, personne ne prit sa +suite. Que voulez-vous, monsieur!... tout a une fin en ce monde, et il +faut croire que le temps des moulins à vent était passé comme celui des +coches sur le Rhône, des parlements et des jaquettes à grandes fleurs. + + + +LA CHÈVRE DE M. SEGUIN + +_A M. Pierre Gringoire, poète lyrique à Paris._ + + +Tu seras bien toujours le même, mon pauvre Gringoire! + +Comment! on t'offre une place de chroniqueur dans un bon journal de +Paris, et tu as l'aplomb de refuser... Mais regarde-toi, malheureux +garçon! Regarde ce pourpoint troué, ces chausses en déroute, cette face +maigre qui crie la faim. Voilà pourtant où t'a conduit la passion des +belles rimes! Voilà ce que t'ont valu dix ans de loyaux services dans +les pages du sire Apollo... Est-ce que tu n'as pas honte, à la fin? + +Fais-toi donc chroniqueur, imbécile! fais-toi chroniqueur! Tu gagneras +de beaux écus à la rose, tu auras ton couvert chez Brébant, et tu +pourras te montrer les jours de première avec une plume neuve à ta +barrette... + +Non? Tu ne veux pas?... Tu prétends rester libre à ta guise jusqu'au +bout... Eh bien, écoute un peu l'histoire de la _chèvre de M. Seguin_. +Tu verras ce que l'on gagne à vouloir vivre libre. + + * * * * * + +M. Seguin n'avait jamais eu de bonheur avec ses chèvres. + +Il les perdait toutes de la même façon: un beau matin, elles cassaient +leur corde, s'en allaient dans la montagne, et là-haut le loup les +mangeait. Ni les caresses de leur maître, ni la peur du loup, rien ne +les retenait. C'était, paraît-il, des chèvres indépendantes, voulant à +tout prix le grand air et la liberté. + +Le brave M. Seguin, qui ne comprenait rien au caractère de ses bêtes, +était consterné. Il disait: + +--C'est fini; les chèvres s'ennuient chez moi, je n'en garderai pas une. + +Cependant il ne se découragea pas, et, après avoir perdu six chèvres de +la même manière, il en acheta une septième; seulement, cette fois, il +eut soin de la prendre toute jeune, pour qu'elle s'habituât mieux à +demeurer chez lui. + +Ah! Gringoire, qu'elle était jolie la petite chèvre de M. Seguin! +qu'elle était jolie avec ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier, +ses sabots noirs et luisants, ses cornes zébrées et ses longs poils +blancs qui lui faisaient une houppelande! C'était presque aussi charmant +que le cabri d'Esméralda, tu te rappelles, Gringoire?--et puis, docile, +caressante, se laissant traire sans bouger, sans mettre son pied dans +l'écuelle. Un amour de petite chèvre... + +M. Seguin avait derrière sa maison un clos entouré d'aubépines. C'est là +qu'il mit sa nouvelle pensionnaire. Il l'attacha à un pieu, au plus bel +endroit du pré, en ayant soin de lui laisser beaucoup de corde, et de +temps en temps il venait voir si elle était bien. La chèvre se trouvait +très heureuse et broutait l'herbe de si bon coeur que M. Seguin était +ravi. + +--Enfin, pensait le pauvre homme, en voilà une qui ne s'ennuiera pas +chez moi! + +M. Seguin se trompait, sa chèvre s'ennuya. + + * * * * * + +Un jour, elle se dit en regardant la montagne: + +--Comme on doit être bien là-haut! Quel plaisir de gambader dans la +bruyère, sans cette maudite longe qui vous écorche le cou!... C'est bon +pour l'âne ou pour le boeuf de brouter dans un clos!... Les chèvres, il +leur faut du large. + +A partir de ce moment, l'herbe du clos lui parut fade. L'ennui lui vint. +Elle maigrit, son lait se fit rare. C'était pitié de la voir tirer tout +le jour sur sa longe, la tête tournée du côté de la montagne, la narine +ouverte, en faisant _Mê_!... tristement. + +M. Seguin s'apercevait bien que sa chèvre avait quelque chose, mais +il ne savait pas ce que c'était... Un matin, comme il achevait de la +traire, la chèvre se retourna et lui dit dans son patois: + +--Écoutez, monsieur Seguin, je me languis chez vous, laissez-moi aller +dans la montagne. + +--Ah! mon Dieu!... Elle aussi! cria M. Seguin stupéfait, et du coup il +laissa tomber son écuelle; puis, s'asseyant dans l'herbe à côté de sa +chèvre: + +--Comment Blanquette, tu veux me quitter! + +Et Blanquette répondit: + +--Oui, monsieur Seguin. + +--Est-ce que l'herbe te manque ici? + +--Oh! non! monsieur Seguin. + +--Tu es peut-être attachée de trop court; veux-tu que j'allonge la +corde! + +--Ce n'est pas la peine, monsieur Seguin. + +--Alors, qu'est-ce qu'il te faut! qu'est-ce que tu veux? + +--Je veux aller dans la montagne, monsieur Seguin. + +--Mais, malheureuse, tu ne sais pas qu'il y a le loup dans la +montagne... Que feras-tu quand il viendra?... + +--Je lui donnerai des coups de corne, monsieur Seguin. + +--Le loup se moque bien de tes cornes. Il m'a mangé des biques autrement +encornées que toi... Tu sais bien, la pauvre vieille Renaude qui était +ici l'an dernier? une maîtresse chèvre, forte et méchante comme un bouc. +Elle s'est battue avec le loup toute la nuit... puis, le matin, le loup +l'a mangée. + +--Pécaïre! Pauvre Renaude!... Ça ne fait rien, monsieur Seguin, +laissez-moi aller dans la montagne. + +--Bonté divine!... dit M. Seguin; mais qu'est-ce qu'on leur fait donc à +mes chèvres? Encore une que le loup va me manger... Eh bien, non... je +te sauverai malgré toi, coquine! et de peur que tu ne rompes ta corde, +je vais t'enfermer dans l'étable, et tu y resteras toujours. + +Là-dessus, M. Seguin emporta la chèvre dans une étable toute noire, dont +il ferma la porte à double tour. Malheureusement, il avait oublié la +fenêtre, et à peine eut-il le dos tourné, que la petite s'en alla... + +Tu ris, Gringoire? Parbleu! je crois bien; tu es du parti des chèvres, +toi, contre ce bon M. Seguin... Nous allons voir si tu riras tout à +l'heure. + +Quand la chèvre blanche arriva dans la montagne, ce fut un ravissement +général. Jamais les vieux sapins n'avaient rien vu d'aussi joli. On la +reçut comme une petite reine. Les châtaigniers se baissaient jusqu'à +terre pour la caresser du bout de leurs branches. Les genêts d'or +s'ouvraient sur son passage, et sentaient bon tant qu'ils pouvaient. +Toute la montagne lui fit fête. + +Tu penses, Gringoire, si notre chèvre était heureuse! Plus de corde, +plus de pieu... rien qui l'empêchât de gambader, de brouter à sa +guise... C'est là qu'il y en avait de l'herbe! jusque par-dessus les +cornes, mon cher!... Et quelle herbe! Savoureuse, fine, dentelée, faite +de mille plantes... C'était bien autre chose que le gazon du clos. +Et les fleurs donc!... De grandes campanules bleues, des digitales de +pourpre à longs calices, toute une forêt de fleurs sauvages débordant de +sucs capiteux!... + +La chèvre blanche, à moitié soûle, se vautrait là dedans les jambes en +l'air et roulait le long des talus, pêle-mêle avec les feuilles tombées +et les châtaignes... Puis, tout à coup, elle se redressait d'un bond +sur ses pattes. Hop! la voilà partie, la tête en avant, à travers les +maquis et les buissières, tantôt sur un pic, tantôt au fond d'un ravin, +là-haut, en bas, partout... On aurait dit qu'il y avait dix chèvres de +M. Seguin dans la montagne. + +C'est qu'elle n'avait peur de rien la Blanquette. + +Elle franchissait d'un saut de grands torrents qui l'éclaboussaient au +passage de poussière humide et d'écume. Alors, toute ruisselante, elle +allait s'étendre sur quelque roche plate et se faisait sécher par le +soleil... Une fois, s'avançant au bord d'un plateau, une fleur de +cytise aux dents, elle aperçu en bas, tout en bas dans la plaine, la +maison de M. Seguin avec le clos derrière. Cela la fit rire aux larmes. + +--Que c'est petit! dit-elle; comment ai-je pu tenir là dedans? + +Pauvrette! de se voir si haut perchée, elle se croyait au moins aussi +grande que le monde... + +En somme, ce fut une bonne journée pour la chèvre de M. Seguin. Vers le +milieu du jour, en courant de droite et de gauche, elle tomba dans une +troupe de chamois en train de croquer une lambrusque à belles dents. +Notre petite coureuse en robe blanche fit sensation. On lui donna la +meilleure place à la lambrusque, et tous ces messieurs furent +très galants... Il paraît même,--ceci doit rester entre nous, +Gringoire,--qu'un jeune chamois à pelage noir, eut la bonne fortune de +plaire à Blanquette. Les deux amoureux s'égarèrent parmi le bois une +heure ou deux, et si tu veux savoir ce qu'ils se dirent, va le demander +aux sources bavardes qui courent invisibles dans la mousse. + + * * * * * + +Tout à coup le vent fraîchit. La montagne devint violette; c'était le +soir... + +--Déjà! dit la petite chèvre; et elle s'arrêta fort étonnée. + +En bas, les champs étaient noyés de brume. Le clos de M. Seguin +disparaissait dans le brouillard, et de la maisonnette on ne voyait +plus que le toit avec un peu de fumée. Elle écouta les clochettes d'un +troupeau qu'on ramenait, et se sentit l'âme toute triste... Un gerfaut, +qui rentrait, la frôla de ses ailes en passant. Elle tressaillit... +puis ce fut un hurlement dans la montagne: + +--Hou! hou! + +Elle pensa au loup; de tout le jour la folle n'y avait pas pensé... Au +même moment une trompe sonna bien loin dans la vallée. C'était ce bon M. +Seguin qui tentait un dernier effort. + +--Hou! hou!... faisait le loup. + +--Reviens! reviens!... criait la trompe. + +Blanquette eut envie de revenir; mais en se rappelant le pieu, la corde, +la haie du clos, elle pensa que maintenant elle ne pouvait plus se faire +à cette vie, et qu'il valait mieux rester. + +La trompe ne sonnait plus... + +La chèvre entendit derrière elle un bruit de feuilles. Elle se retourna +et vit dans l'ombre deux oreilles courtes, toutes droites, avec deux +yeux qui reluisaient... C'était le loup. + + * * * * * + +Énorme, immobile, assis sur son train de derrière, il était là regardant +la petite chèvre blanche et la dégustant par avance. Comme il savait +bien qu'il la mangerait, le loup ne se pressait pas; seulement, quand +elle se retourna, il se mit à rire méchamment. + +--Ha! ha! la petite chèvre de M. Seguin! et il passa sa grosse langue +rouge sur ses babines d'amadou. + +Blanquette se sentit perdue... Un moment en se rappelant l'histoire de +la vieille Renaude, qui s'était battue toute la nuit pour être mangée le +matin, elle se dit qu'il vaudrait peut-être mieux se laisser manger tout +de suite; puis, s'étant ravisée, elle tomba en garde, la tête basse et +la corne en avant, comme une brave chèvre de M. Seguin qu'elle était... +Non pas qu'elle eût l'espoir de tuer le loup,--les chèvres ne tuent +pas le loup,--mais seulement pour voir si elle pourrait tenir aussi +longtemps que la Renaude... + +Alors le monstre s'avança, et les petites cornes entrèrent en danse. + +Ah! la brave chevrette, comme elle y allait de bon coeur! Plus de dix +fois, je ne mens pas, Gringoire, elle força le loup à reculer pour +reprendre haleine. Pendant ces trêves d'une minute, la gourmande +cueillait en hâte encore un brin de sa chère herbe; puis elle retournait +au combat, la bouche pleine... Cela dura toute la nuit. De temps en +temps la chèvre de M. Seguin regardait les étoiles danser dans le ciel +clair, et elle se disait: + +--Oh! pourvu que je tienne jusqu'à l'aube... + +L'une après l'autre, les étoiles s'éteignirent. Blanquette redoubla de +coups de cornes, le loup de coups de dents... Une lueur pâle parut dans +l'horizon... Le chant d'un coq enroué monta d'une métairie. + +--Enfin! dit la pauvre bête, qui n'attendait plus que le jour pour +mourir; et elle s'allongea par terre dans sa belle fourrure blanche +toute tachée de sang... + +Alors le loup se jeta sur la petite chèvre et la mangea. + + * * * * * + +Adieu, Gringoire! + +L'histoire que tu as entendue n'est pas un conte de mon invention. Si +jamais tu viens en Provence, nos ménagers te parleront souvent de la +_cabro de moussu Seguin, que se battègue touto la neui emé lou loup, e +piei lou matin lou loup la mangé[1]. + +Tu m'entends bien, Gringoire: _E piei lou malin lou loup la mangé_. + +[Note 1: La chèvre de monsieur Seguin, qui se battit toute la nuit +avec le loup, et puis, le matin, le loup la mangea.] + + + +LES ÉTOILES + +RÉCIT D'UN BERGER PROVENÇAL. + + +Du temps que je gardais les bêtes sur le Luberon, je restais des +semaines entières sans voir âme qui vive, seul dans le pâturage avec +mon chien Labri et mes ouailles. De temps en temps l'ermite du +Mont-de-l'Ure passait par là pour chercher des simples ou bien +j'apercevais la face noire de quelque charbonnier du Piémont; mais +c'étaient des gens naïfs, silencieux à force de solitude, ayant perdu le +goût de parler et ne sachant rien de ce qui se disait en bas dans +les villages et les villes. Aussi, tous les quinze jours, lorsque +j'entendais, sur le chemin qui monte, les sonnailles du mulet de +notre ferme m'apportant les provisions de quinzaine, et que je voyais +apparaître peu à peu, au-dessus de la côte, la tête éveillée du petit +_miarro_ (garçon de ferme), ou la coiffe rousse de la vieille tante +Norade, j'étais vraiment bien heureux. Je me faisais raconter les +nouvelles du pays d'en bas, les baptêmes, les mariages; mais ce qui +m'intéressait surtout, c'était de savoir ce que devenait la fille de mes +maîtres, notre demoiselle Stéphanette, la plus jolie qu'il y eût à dix +lieues à la ronde. Sans avoir l'air d'y prendre trop d'intérêt, je +m'informais si elle allait beaucoup aux fêtes, aux veillées, s'il lui +venait toujours de nouveaux galants; et à ceux qui me demanderont ce que +ces choses-là pouvaient me faire, à moi pauvre berger de la montagne, je +répondrai, que j'avais vingt ans et que cette Stéphanette était ce que +j'avais vu de plus beau dans ma vie. + +Or, un dimanche que j'attendais les vivres de quinzaine, il se trouva +qu'ils n'arrivèrent que très tard. Le matin je me disais: «C'est la +faute de la grand'messe;» puis, vers midi, il vint un gros orage, et je +pensai que la mule n'avait pas pu se mettre en route à cause du mauvais +état des chemins. Enfin, sur les trois heures, le ciel étant lavé, la +montagne luisante d'eau et de soleil, j'entendis parmi l'égouttement des +feuilles et le débordement des ruisseaux gonflés les sonnailles de la +mule, aussi gaies, aussi alertes qu'un grand carillon de cloches un jour +de Pâques. Mais ce n'était pas le petit _miarro_, ni la vieille Norade +qui la conduisait. C'était... devinez qui!... notre demoiselle; mes +enfants! notre demoiselle en personne, assise droite entre les sacs +d'osier, toute rose de l'air des montagnes et du rafraîchissement de +l'orage. + +Le petit était malade, tante Norade en vacances chez ses enfants. La +belle Stéphanette m'apprit tout ça, en descendant de sa mule, et aussi +qu'elle arrivait tard parce qu'elle s'était perdue en route; mais à la +voir si bien endimanchée, avec son ruban à fleurs, sa jupe brillante +et ses dentelles, elle avait plutôt l'air de s'être attardée à quelque +danse que d'avoir cherché son chemin dans les buissons. O la mignonne +créature! Mes yeux ne pouvaient se lasser de la regarder. Il est vrai +que je ne l'avais jamais vue de si près. Quelquefois l'hiver, quand les +troupeaux étaient descendus dans la plaine et que je rentrais le soir +à la ferme pour souper, elle traversait la salle vivement, sans guère +parler aux serviteurs, toujours parée et un peu fière... Et maintenant +je l'avais là devant moi, rien que pour moi; n'était-ce pas à en perdre +la tête? + +Quand elle eut tiré les provisions du panier, Stéphanette se mit à +regarder curieusement autour d'elle. Relevant un peu sa belle jupe du +dimanche qui aurait pu s'abîmer, elle entra dans le _parc_, voulut voir +le coin où je couchais, la crèche de paille avec la peau de mouton, ma +grande cape accrochée au mur, ma crosse, mon fusil à pierre. Tout cela +l'amusait. + +--Alors c'est ici que tu vis, mon pauvre berger? Comme tu dois t'ennuyer +d'être toujours seul! Qu'est-ce que tu fais? A quoi penses-tu?... + +J'avais envie de répondre: «A vous, maîtresse,» et je n'aurais pas +menti: mais mon trouble était si grand que je ne pouvais pas seulement +trouver une parole. Je crois bien qu'elle s'en apercevait, et que la +méchante prenait plaisir à redoubler mon embarras avec ses malices: + +--Et ta bonne amie, berger, est-ce qu'elle monte te voir quelquefois?... +Ça doit être bien sûr la chèvre d'or, ou cette fée Estérelle qui ne +court qu'à la pointe des montagnes... + +Et elle-même, en me parlant, avait bien l'air de la fée Estérelle, avec +le joli rire de sa tête renversée et sa hâte de s'en aller qui faisait +de sa visite une apparition. + +--Adieu, berger. + +--Salut, maîtresse. + +Et la voilà partie, emportant ses corbeilles vides. + +Lorsqu'elle disparut dans le sentier en pente, il me semblait que les +cailloux, roulant sous les sabots de la mule, me tombaient un à un sur +le coeur. Je les entendis longtemps, longtemps; et jusqu'à la fin du +jour je restai comme ensommeillé, n'osant bouger, de peur de faire en +aller mon rêve. Vers le soir, comme le fond des vallées commençait +à devenir bleu et que les bêtes se serraient en bêlant l'une contre +l'autre pour rentrer au _parc_, j'entendis qu'on m'appelait dans la +descente, et je vis paraître notre demoiselle, non plus rieuse ainsi +que tout à l'heure, mais tremblante de froid, de peur, de mouillure. Il +paraît qu'au bas de la côte elle avait trouvé la Sorgue grossie par la +pluie d'orage, et qu'en voulant passer à toute force elle avait risqué +de se noyer. Le terrible, c'est qu'à cette heure de nuit il ne fallait +plus songer à retourner à la ferme; car le chemin par la traverse, notre +demoiselle n'aurait jamais su s'y retrouver toute seule, et moi je ne +pouvais pas quitter le troupeau. Cette idée de passer la nuit sur la +montagne la tourmentait beaucoup, surtout à cause de l'inquiétude des +siens. Moi, je la rassurais de mon mieux: + +--En juillet, les nuits sont courtes, maîtresse... Ce n'est qu'un +mauvais moment. + +Et j'allumai vite un grand feu pour sécher ses pieds et sa robe toute +trempée de l'eau de la Sorgue. Ensuite j'apportai devant elle du lait, +des fromageons; mais la pauvre petite ne songeait ni à se chauffer, ni +à manger, et de voir les grosses larmes qui montaient dans ses yeux, +j'avais envie de pleurer, moi aussi. + +Cependant la nuit était venue tout à fait. Il ne restait plus sur la +crête des montagnes qu'une poussière de soleil, une vapeur de lumière du +côté du couchant. Je voulus que notre demoiselle entrât se reposer dans +le _parc_. Ayant étendu sur la paille fraîche une belle peau toute +neuve, je lui souhaitai la bonne nuit, et j'allai m'asseoir dehors +devant la porte... Dieu m'est témoin que, malgré le feu d'amour qui me +brûlait le sang, aucune mauvaise pensée ne me vint; rien qu'une grande +fierté de songer que dans un coin du _parc_, tout près du troupeau +curieux qui la regardait dormir, la fille de mes maîtres,--comme une +brebis plus précieuse et plus blanche que toutes les autres,--reposait, +confiée à ma garde. Jamais le ciel ne m'avait paru si profond, les +étoiles si brillantes... Tout à coup, la claire-voie du _parc_ s'ouvrit +et la belle Stéphanette parut. Elle ne pouvait pas dormir. Les bêtes +faisaient crier la paille en remuant, ou bêlaient dans leurs rêves. Elle +aimait mieux venir près du feu. Voyant cela, je lui jetai ma peau de +bique sur les épaules, j'activai la flamme, et nous restâmes assis l'un +près de l'autre sans parler. Si vous avez jamais passé la nuit à +la belle étoile, vous savez qu'à l'heure où nous dormons, un monde +mystérieux s'éveille dans la solitude et le silence. Alors les sources +chantent bien plus clair, les étangs allument des petites flammes. Tous +les esprits de la montagne vont et viennent librement; et il y a dans +l'air des frôlements, des bruits imperceptibles, comme si l'on entendait +les branches grandir, l'herbe pousser. Le jour, c'est la vie des êtres; +mais la nuit, c'est la vie des choses. Quand on n'en a pas l'habitude, +ça fait peur... Aussi notre demoiselle était toute frissonnante et +se serrait contre moi au moindre bruit. Une fois, un cri long, +mélancolique, parti de l'étang qui luisait plus bas, monta vers nous en +ondulant. Au même instant une belle étoile filante glissa par-dessus nos +têtes dans la même direction, comme si cette plainte que nous venions +d'entendre portait une lumière avec elle. + +--Qu'est-ce que c'est? me demanda Stéphanette à voix basse. + +--Une âme qui entre en paradis, maîtresse; et je fis le signe de la +croix. + +Elle se signa aussi, et resta un moment la tête en l'air, très +recueillie. Puis elle me dit: + +--C'est donc vrai, berger, que vous êtes sorciers, vous autres? + +--Nullement, notre demoiselle. Mais ici nous vivons plus près des +étoiles, et nous savons ce qui s'y passe mieux que des gens de la +plaine. + +Elle regardait toujours en haut, la tête appuyée dans la main, entourée +de la peau de mouton comme un petit pâtre céleste: + +--Qu'il y en a! Que c'est beau! Jamais je n'en avais tant vu... Est-ce +que tu sais leurs noms, berger? + +--Mais oui, maîtresse... Tenez! juste au-dessus de nous, voilà le +_Chemin de saint Jacques_ (la voie lactée). Il va de France droit sur +l'Espagne. C'est saint Jacques de Galice qui l'a tracé pour montrer sa +route au brave Charlemagne lorsqu'il faisait la guerre aux Sarrasins[2]. +Plus loin, vous avez le _Char des âmes_ (la grande Ourse) avec ses +quatre essieux resplendissants. Les trois étoiles qui vont devant sont +les _Trois bêtes_, et cette toute petite contre la troisième c'est le +_Charretier_. Voyez-vous tout autour cette pluie d'étoiles qui tombent? +ce sont les âmes dont le bon Dieu ne veut pas chez lui... Un peu plus +bas, voici le _Râteau_ ou les _Trois rois_ (Orion). C'est ce qui nous +sert d'horloge, à nous autres. Rien qu'en les regardant, je sais +maintenant qu'il est minuit passé. Un peu plus bas, toujours vers le +midi, brille _Jean de Milan_, le flambeau des astres (Sirius). Sur cette +étoile-là, voici ce que les bergers racontent. Il paraît qu'une nuit +_Jean de Milan_, avec les _Trois rois_ et la _Poussinière_ (la Pléiade), +furent invités à la noce d'une étoile de leurs amies. La _Poussinière_, +plus pressée, partit, dit-on, la première, et prit le chemin haut. +Regardez-la, là-haut, tout au fond du ciel. Les _Trois rois_ coupèrent +plus bas et la rattrapèrent; mais ce paresseux de _Jean de Milan_, qui +avait dormi trop tard, resta tout à fait derrière, et furieux, pour +les arrêter, leur jeta son bâton. C'est pourquoi les _Trois rois_ +s'appellent aussi le _Bâton de Jean de Milan_... Mais la plus belle +de toutes les étoiles, maîtresse, c'est la nôtre, c'est l'_Étoile du +berger_, qui nous éclaire à l'aube quand nous sortons le troupeau, +et aussi le soir quand nous le rentrons. Nous la nommons encore +_Maguelonne_, la belle Maguelonne qui court après _Pierre de Provence_ +(Saturne) et se marie avec lui tous les sept ans. + +[Note 2: Tous ces détails d'astronomie populaire sont traduits de +l'_Almanach provençal_ qui se publie en Avignon.] + +--Comment! berger, il y a donc des mariages d'étoiles? + +--Mais oui, maîtresse. + +Et comme j'essayais de lui expliquer ce que c'était que ces mariages, je +sentis quelque chose de frais et de fin peser légèrement sur mon épaule. +C'était sa tête alourdie de sommeil qui s'appuyait contre moi avec un +joli froissement de rubans, de dentelles et de cheveux ondés. Elle +resta ainsi sans bouger jusqu'au moment où les astres du ciel pâlirent, +effacés par le jour qui montait. Moi, je la regardais dormir, un peu +troublé au fond de mon être, mais saintement protégé par cette claire +nuit qui ne m'a jamais donné que de belles pensées. Autour de nous, les +étoiles continuaient leur marche silencieuse, dociles comme un grand +troupeau; et par moments je me figurais qu'une de ces étoiles, la plus +fine, la plus brillante, ayant perdu sa route, était venue se poser sur +mon épaule pour dormir... + + + +L'ARLÉSIENNE + + +Pour aller au village, en descendant de mon moulin, on passe devant +un _mas_ bâti près de la route au fond d'une grande cour plantée de +micocouliers. C'est la vraie maison du _ménager_ de Provence, avec ses +tuiles rouges, sa large façade brune irrégulièrement percée, puis tout +en haut la girouette du grenier, la poulie pour hisser les meules, et +quelques touffes de foin brun qui dépassent... + +Pourquoi cette maison m'avait-elle frappé? Pourquoi ce portail fermé me +serrait-il le coeur? Je n'aurais pas pu le dire, et pourtant ce logis me +faisait froid. Il y avait trop de silence autour... Quand on passait, +les chiens n'aboyaient pas, les pintades s'enfuyaient sans crier... A +l'intérieur, pas une voix! Rien, pas même un grelot de mule... Sans les +rideaux blancs des fenêtres et la fumée qui montait des toits, on aurait +cru l'endroit inhabité. + +Hier, sur le coup de midi, je revenais du village, et, pour éviter +le soleil, je longeais les murs de la ferme, dans l'ombre des +micocouliers... Sur la route, devant le _mas_, des valets silencieux +achevaient de charger une charrette de foin... Le portail était resté +ouvert. Je jetai un regard en passant, et je vis, au fond de la cour, +accoudé,--la tête dans ses mains,--sur une large table de pierre, un +grand vieux tout blanc, avec une veste trop courte et des culottes en +lambeaux... Je m'arrêtai. Un des hommes me dit tout bas: + +--Chut! c'est le maître... Il est comme ça depuis le malheur de son +fils. + +A ce moment une femme et un petit garçon, vêtus de noir, passèrent près +de nous avec de gros paroissiens dorés, et entrèrent à la ferme. + +L'homme ajouta: + +--...La maîtresse et Cadet qui reviennent de la messe. Ils y vont +tous les jours, depuis que l'enfant s'est tué... Ah! monsieur, quelle +désolation!... Le père porte encore les habits du mort; on ne peut pas +les lui faire quitter... Dia! hue! la bête! + +La charrette s'ébranla pour partir. Moi, qui voulais en savoir plus +long, je demandai au voiturier de monter à côté de lui, et c'est +là-haut, dans le foin, que j'appris toute cette navrante histoire... + + * * * * * + +Il s'appelait Jan. C'était un admirable paysan de vingt ans, sage comme +une fille, solide et le visage ouvert. Comme il était très beau, les +femmes le regardaient; mais lui n'en avait qu'une en tête,--une petite +Arlésienne, toute en velours et en dentelles, qu'il avait rencontrée +sur la Lice d'Arles, une fois.--Au _mas_, on ne vit pas d'abord cette +liaison avec plaisir. La fille passait pour coquette, et ses parents +n'étaient pas du pays. Mais Jan voulait son Arlésienne à toute force. Il +disait: + +--Je mourrai si on ne me la donne pas. Il fallut en passer par là. On +décida de les marier après la moisson. + +Donc, un dimanche soir, dans la cour du _mas_, la famille achevait de +dîner. C'était presque un repas de noces. La fiancée n'y assistait pas, +mais on avait bu en son honneur tout le temps... Un homme se présente à +la porte, et, d'une voix qui tremble, demande à parler à maître Estève, +à lui seul. Estève se lève et sort sur la route. + +--Maître, lui dit l'homme, vous allez marier votre enfant à une coquine, +qui a été ma maîtresse pendant deux ans. Ce que j'avance, je le prouve: +voici des lettres!... Les parents savent tout et me l'avaient promise; +mais, depuis que votre fils la recherche, ni eux ni la belle ne veulent +plus de moi... J'aurais cru pourtant qu'après ça elle ne pouvait pas +être la femme d'un autre. + +--C'est bien! dit maître Estève quand il eut regardé les lettres; entrez +boire un verre de muscat. + +L'homme répond: + +--Merci! j'ai plus de chagrin que de soif. + +Et il s'en va. + +Le père rentre, impassible; il reprend sa place à table; et le repas +s'achève gaiement... + +Ce soir-là, maître Estève et son fils s'en allèrent ensemble dans les +champs. Ils restèrent longtemps dehors; quand ils revinrent, la mère les +attendait encore. + +--Femme, dit le _ménager_, en lui amenant son fils, embrasse-le! il est +malheureux... + + * * * * * + +Jan ne parla plus de l'Arlésienne. Il l'aimait toujours cependant, et +même plus que jamais, depuis qu'on la lui avait montrée dans les bras +d'un autre. Seulement il était trop fier pour rien dire; c'est ce qui le +tua, le pauvre enfant!... Quelquefois il passait des journées entières +seul dans un coin, sans bouger. D'autres jours, il se mettait à la terre +avec rage et abattait à lui seul le travail de dix journaliers... Le +soir venu, il prenait la route d'Arles et marchait devant lui jusqu'à ce +qu'il vît monter dans le couchant les clochers grêles de la ville. Alors +il revenait. Jamais il n'alla plus loin. + +De le voir ainsi, toujours triste et seul, les gens du _mas_ ne savaient +plus que faire. On redoutait un malheur... Une fois, à table, sa mère, +en le regardant avec des yeux pleins de larmes, lui dit: + +--Eh bien! écoute, Jan, si tu la veux tout de même, nous te la +donnerons... + +Le père, rouge de honte, baissait la tête... + +Jan fit signe que non, et il sortit... + +A partir de ce jour, il changea sa façon de vivre, affectant d'être +toujours gai, pour rassurer ses parents. On le revit au bal, au cabaret, +dans les ferrades. A la vote de Fonvieille, c'est lui qui mena la +farandole. + +Le père disait: «Il est guéri.» La mère, elle, avait toujours des +craintes et plus que jamais surveillait son enfant... Jan couchait avec +Cadet, tout près de la magnanerie; la pauvre vieille se fit dresser +un lit à côté de leur chambre... Les magnans pouvaient avoir besoin +d'elle, dans la nuit. + +Vint la fête de saint Éloi, patron des ménagers. + +Grande joie au _mas_... Il y eut du château-neuf pour tout le monde +et du vin cuit comme s'il en pleuvait. Puis des pétards, des feux sur +l'aire, des lanternes de couleur plein les micocouliers... Vive saint +Éloi! On farandola à mort. Cadet brûla sa blouse neuve... Jan lui-même +avait l'air content; il voulut faire danser sa mère; la pauvre femme en +pleurait de bonheur. + +A minuit, on alla se coucher. Tout le monde avait besoin de dormir... +Jan ne dormit pas, lui. Cadet a raconté depuis que toute la nuit +il avait sangloté... Ah! je vous réponds qu'il était bien mordu, +celui-là... + + * * * * * + +Le lendemain, à l'aube, la mère entendit quelqu'un traverser sa chambre +en courant. Elle eut comme un pressentiment: + +--Jan, c'est toi? + +Jan ne répond pas; il est déjà dans l'escalier. + +Vite, vite la mère se lève: + +--Jan, où vas-tu? + +Il monte au grenier; elle monte derrière lui: + +--Mon fils, au nom du ciel! + +Il ferme la porte et tire le verrou. + +--Jan, mon Janet, réponds-moi. Que vas-tu faire? + +A tâtons, de ses vieilles mains qui tremblent, elle cherche le +loquet... Une fenêtre qui s'ouvre, le bruit d'un corps sur les dalles +de la cour, et c'est tout... + +Il s'était dit, le pauvre enfant: «Je l'aime trop... Je m'en vais...» +Ah! misérables coeurs que nous sommes! C'est un peu fort pourtant que le +mépris ne puisse pas tuer l'amour!... + +Ce matin-là, les gens du village se demandèrent qui pouvait crier ainsi, +là-bas, du côté du _mas_ d'Estève... + +C'était dans la cour, devant la table de pierre couverte de rosée et de +sang, la mère toute nue qui se lamentait, avec son enfant mort sur ses +bras. + + + +LA MULE DU PAPE + + +De tous les jolis dictons, proverbes ou adages, dont nos paysans +de Provence passementent leurs discours, je n'en sais pas un plus +pittoresque ni plus singulier que celui-ci. A quinze lieues autour de +mon moulin, quand on parle d'un homme rancunier, vindicatif, on dit: +«Cet homme-là! méfiez-vous!... il est comme la mule du Pape, qui garde +sept ans son coup de pied.» + +J'ai cherché bien longtemps d'où ce proverbe pouvait venir, ce que +c'était que cette mule papale et ce coup de pied gardé pendant sept ans. +Personne ici n'a pu me renseigner à ce sujet, pas même Francet Mamaï, +mon joueur de fifre, qui connaît pourtant son légendaire provençal sur +le bout du doigt. Francet pense comme moi qu'il y a là-dessous quelque +ancienne chronique du pays d'Avignon; mais il n'en a jamais entendu +parler autrement que par le proverbe... + +--Vous ne trouverez cela qu'à la bibliothèque des Cigales, m'a dit le +vieux fifre en riant. + +L'idée m'a paru bonne, et comme la bibliothèque des Cigales est à ma +porte, je suis allé m'y enfermer pendant huit jours. + +C'est une bibliothèque merveilleuse, admirablement montée, ouverte +aux poètes jour et nuit, et desservie par de petits bibliothécaires +à cymbales qui vous font de la musique tout le temps. J'ai passé là +quelques journées délicieuses, et, après une semaine de recherches,--sur +le dos,--j'ai fini par découvrir ce que je voulais, c'est-à-dire +l'histoire de ma mule et de ce fameux coup de pied gardé pendant sept +ans. Le conte en est joli quoique un peu naïf, et je vais essayer de +vous le dire tel que je l'ai lu hier matin dans un manuscrit couleur du +temps qui sentait bon la lavande sèche et avait de grands fils de la +Vierge pour signets. + + * * * * * + +Qui n'a pas vu Avignon du temps des Papes, n'a rien vu. Pour la gaieté, +la vie, l'animation, le train des fêtes, jamais une ville pareille. +C'étaient, du matin au soir, des processions, des pèlerinages, les +rues jonchées de fleurs, tapissées de hautes lices, des arrivages de +cardinaux par le Rhône, bannières au vent, galères pavoisées, les +soldats du Pape qui chantaient du latin sur les places, les crécelles +des frères quêteurs; puis, du haut en bas des maisons qui se pressaient +en bourdonnant autour du grand palais papal comme des abeilles autour +de leur ruche, c'était encore le tic tac des métiers à dentelles, le +va-et-vient des navettes tissant l'or des chasubles, les petits marteaux +des ciseleurs de burettes, les tables d'harmonie qu'on ajustait chez les +luthiers, les cantiques des ourdisseuses; par là-dessus le bruit des +cloches, et toujours quelques tambourins qu'on entendait ronfler, +là-bas, du côté du pont. Car chez nous, quand le peuple est content, il +faut qu'il danse, il faut qu'il danse; et comme en ce temps-là les +rues de la ville étaient trop étroites pour la farandole, fifres et +tambourins se postaient sur le pont d'Avignon, au vent frais du Rhône, +et jour et nuit l'on y dansait, l'on y dansait... Ah! l'heureux temps! +l'heureuse ville! Des hallebardes qui ne coupaient pas; des prisons +d'État où l'on mettait le vin à rafraîchir. Jamais de disette; jamais +de guerre... Voilà comment les Papes du Comtat savaient gouverner leur +peuple; voilà pourquoi leur peuple les a tant regrettés!... + +Il y en a un surtout, un bon vieux, qu'on appelait Boniface... Oh! +celui-là, que de larmes on a versées en Avignon quand il est mort! +C'était un prince si aimable, si avenant! Il vous riait si bien du haut +de sa mule! Et quand vous passiez près de lui,--fussiez-vous un pauvre +petit tireur de garance ou le grand viguier de la ville,--il vous +donnait sa bénédiction si poliment! Un vrai pape d'Yvetot, mais d'un +Yvetot de Provence, avec quelque chose de fin dans le rire, un brin +de marjolaine à sa barrette, et pas la moindre Jeanneton... La seule +Jeanneton qu'on lui ait jamais connue, à ce bon père, c'était sa +vigne,--une petite vigne qu'il avait plantée lui-même, à trois lieues +d'Avignon, dans les myrtes de Château-Neuf. + +Tous les dimanches, en sortant de vêpres, le digne homme allait lui +faire sa cour; et quand il était là-haut, assis au bon soleil, sa mule +près de lui, ses cardinaux tout autour étendus aux pieds des souches, +alors il faisait déboucher un flacon de vin du cru,--ce beau vin, +couleur de rubis qui s'est appelé depuis le Château-Neuf des Papes, +--et il le dégustait par petits coups, en regardant sa vigne d'un air +attendri. Puis, le flacon vidé, le jour tombant, il rentrait joyeusement +à la ville, suivi de tout son chapitre; et, lorsqu'il passait sur le +pont d'Avignon, au milieu des tambours et des farandoles, sa mule, mise +en train par la musique, prenait un petit amble sautillant, tandis +que lui-même il marquait le pas de la danse avec sa barrette, ce qui +scandalisait fort ses cardinaux, mais faisait dire à tout le peuple: +«Ah! le bon prince! Ah! le brave pape!» + + * * * * * + +Après sa vigne de Château-Neuf, ce que le pape aimait le plus au monde, +c'était sa mule. Le bonhomme en raffolait de cette bête-là. Tous les +soirs avant de se coucher il allait voir si son écurie était bien +fermée, si rien ne manquait dans sa mangeoire, et jamais il ne se serait +levé de table sans faire préparer sous ses yeux un grand bol de vin à la +française, avec beaucoup de sucre et d'aromates, qu'il allait lui porter +lui-même, malgré les observations de ses cardinaux... Il faut dire +aussi que la bête en valait la peine. C'était une belle mule noire +mouchetée de rouge, le pied sûr, le poil luisant, la croupe large et +pleine, portant fièrement sa petite tête sèche toute harnachée de +pompons, de noeuds, de grelots d'argent, de bouffettes; avec cela douce +comme un ange, l'oeil naïf, et deux longues oreilles, toujours en +branle, qui lui donnaient l'air bon enfant... Tout Avignon la +respectait, et, quand elle allait dans les rues, il n'y avait pas de +bonnes manières qu'on ne lui fît; car chacun savait que c'était le +meilleur moyen d'être bien en cour, et qu'avec son air innocent, la mule +du Pape en avait mené plus d'un à la fortune, à preuve Tistet Védène et +sa prodigieuse aventure. + +Ce Tistet Védène était, dans le principe, un effronté galopin, que son +père, Guy Védène, le sculpteur d'or, avait été obligé de chasser de chez +lui, parce qu'il ne voulait rien faire et débauchait les apprentis. +Pendant six mois, on le vit traîner sa jaquette dans tous les ruisseaux +d'Avignon, mais principalement du côté de la maison papale; car le drôle +avait depuis longtemps son idée sur la mule du Pape, et vous allez +voir que c'était quelque chose de malin... Un jour que Sa Sainteté se +promenait toute seule sous les remparts avec sa bête, voilà mon Tistet +qui l'aborde, et lui dit en joignant les mains, d'un air d'admiration: + +--Ah mon Dieu! grand Saint-Père, qu'elle brave mule vous avez là!... +Laissez un peu que je la regarde... Ah! mon Pape, la belle mule!... +L'empereur d'Allemagne n'en a pas une pareille. + +Et il la caressait, et il lui parlait doucement comme à une demoiselle: + +--Venez çà, mon bijou, mon trésor, ma perle fine... + +Et le bon Pape, tout ému, se disait dans lui-même: + +--Quel bon petit garçonnet!... Comme il est gentil avec ma mule! + +Et puis le lendemain savez-vous ce qui arriva? Tistet Védène troqua sa +vieille jaquette jaune contre une belle aube en dentelles, un camail de +soie violette, des souliers à boucles, et il entra dans la maîtrise du +Pape, où jamais avant lui on n'avait reçu que des fils de nobles et +des neveux de cardinaux... Voilà ce que c'est que l'intrigue!... Mais +Tistet ne s'en tint pas là. + +Une fois au service du Pape, le drôle continua le jeu qui lui avait si +bien réussi. Insolent avec tout le monde, il n'avait d'attentions ni +de prévenances que pour la mule, et toujours on le rencontrait par les +cours du palais avec une poignée d'avoine ou une bottelée de sainfoin, +dont il secouait gentiment les grappes roses en regardant le balcon du +Saint-Père, d'un air de dire: + +«Hein!... pour qui ça?...» Tant et tant qu'à la fin le bon Pape, qui se +sentait devenir vieux, en arriva à lui laisser le soin de veiller sur +l'écurie et de porter à la mule son bol de vin à la française; ce qui ne +faisait pas rire les cardinaux. + + * * * * * + +Ni la mule non plus, cela ne la faisait pas rire... Maintenant, à +l'heure de son vin, elle voyait toujours arriver chez elle cinq ou six +petits clercs de maîtrise qui se fourraient vite dans la paille avec +leur camail et leurs dentelles; puis, au bout d'un moment, une bonne +odeur chaude de caramel et d'aromates emplissait l'écurie, et Tistet +Védène apparaissait portant avec précaution le bol de vin à la +française. Alors le martyre de la pauvre bête commençait. + +Ce vin parfumé qu'elle aimait tant, qui lui tenait chaud, qui lui +mettait des ailes, on avait la cruauté de le lui apporter, là, dans +sa mangeoire, de le lui faire respirer; puis, quand elle en avait les +narines pleines, passe, je t'ai vu! La belle liqueur de flamme rose +s'en allait toute dans le gosier de ces garnements... Et encore, s'ils +n'avaient fait que lui voler son vin; mais c'étaient comme des diables, +tous ces petits clercs, quand ils avaient bu!... L'un lui tirait les +oreilles, l'autre la queue; Quiquet lui montait sur le dos, Béluguet lui +essayait sa barrette, et pas un de ces galopins ne songeait que d'un +coup de reins ou d'une ruade la brave bête aurait pu les envoyer tous +dans l'étoile polaire, et même plus loin... Mais non! On n'est pas pour +rien la mule du Pape, la mule des bénédictions et des indulgences... +Les enfants avaient beau faire, elle ne se fâchait pas; et ce n'était +qu'à Tistet Védène qu'elle en voulait... Celui-là, par exemple, quand +elle le sentait derrière elle, son sabot lui démangeait, et vraiment +il y avait bien de quoi. Ce vaurien de Tistet lui jouait de si vilains +tours! Il avait de si cruelles inventions après boire!... + +Est-ce qu'un jour il ne s'avisa pas de la faire monter avec lui au +clocheton de la maîtrise, là-haut, tout là-haut, à la pointe du +palais!... Et ce que je vous dis là n'est pas un conte, deux cent mille +Provençaux l'ont vu. Vous figurez-vous la terreur de cette malheureuse +mule, lorsque, après avoir tourné pendant une heure à l'aveuglette dans +un escalier en colimaçon et grimpé je ne sais combien de marches, elle +se trouva tout à coup sur une plate-forme éblouissante de lumière, +et qu'à mille pieds au-dessous d'elle elle aperçut tout un Avignon +fantastique, les baraques du marché pas plus grosses que des noisettes, +les soldats du Pape devant leur caserne comme des fourmis rouges, +et là-bas, sur un fil d'argent, un petit pont microscopique où l'on +dansait, où l'on dansait... Ah! pauvre bête! quelle panique! Du cri +qu'elle en poussa, toutes les vitres du palais tremblèrent. + +--Qu'est ce qu'il y a? qu'est-ce qu'on lui fait? s'écria le bon Pape en +se précipitant sur son balcon. + +Tistet Védène était déjà dans la cour, faisant mine de pleurer et de +s'arracher les cheveux: + +--Ah! grand Saint-Père, ce qu'il y a! Il y a que votre mule... Mon +Dieu! qu'allons-nous devenir? Il y a que votre mule est montée dans le +clocheton... + +--Toute seule??? + +--Oui, grand Saint-Père, toute seule... Tenez! regardez-la, là-haut... +Voyez-vous le bout de ses oreilles qui passe?... On dirait deux +hirondelles... + +--Miséricorde! fit le pauvre Pape en levant les yeux... Mais elle est +donc devenue folle! Mais elle va se tuer... Veux-tu bien descendre, +malheureuse!... + +Pécaïre! elle n'aurait pas mieux demandé, elle, que de descendre...; +mais par où? L'escalier, il n'y fallait pas songer: ça se monte encore, +ces choses-là; mais, à la descente, il y aurait de quoi se rompre cent +fois les jambes... Et la pauvre mule se désolait, et, tout en rôdant +sur la plate-forme avec ses gros yeux pleins de vertige, elle pensait à +Tistet Védène: + +--Ah! bandit, si j'en réchappe... quel coup de sabot demain matin! + +Cette idée de coup de sabot lui redonnait un peu de coeur au ventre; +sans cela elle n'aurait pas pu se tenir... Enfin on parvint à la tirer +de là-haut; mais ce fut toute une affaire. Il fallut la descendre avec +un cric, des cordes, une civière. Et vous pensez quelle humiliation pour +la mule d'un pape de se voir pendue à cette hauteur, nageant des pattes +dans le vide comme un hanneton au bout d'un fil. Et tout Avignon qui la +regardait. + +La malheureuse bête n'en dormit pas de la nuit. Il lui semblait toujours +qu'elle tournait sur cette maudite plate-forme, avec les rires de la +ville au-dessous, puis elle pensait à cet infâme Tistet Védène et au +joli coup de sabot qu'elle allait lui détacher le lendemain matin. Ah! +mes amis, quel coup de sabot! De Pampérigouste on en verrait la fumée... +Or, pendant qu'on lui préparait celle belle réception à l'écurie, +savez-vous ce que faisait Tistet Védène? Il descendait le Rhône en +chantant sur une galère papale et s'en allait à la cour de Naples avec +la troupe de jeunes nobles que la ville envoyait tous les ans près de +la reine Jeanne pour s'exercer à la diplomatie et aux belles manières. +Tistet n'était pas noble: mais le Pape tenait à le récompenser des soins +qu'il avait donnés à sa bête, et principalement de l'activité qu'il +venait de déployer pendant la journée du sauvetage. + +C'est la mule qui fut désappointée le lendemain! + +--Ah! le bandit! il s'est douté de quelque chose!... pensait-elle en +secouant ses grelots avec fureur...; mais c'est égal, va, mauvais! tu le +retrouveras au retour, ton coup de sabot..., je te le garde! + +Et elle le lui garda. + +Après le départ de Tistet, la mule du Pape retrouva son train de vie +tranquille et ses allures d'autrefois. Plus de Quiquet, plus de Béluguet +à l'écurie. Les beaux jours du vin à la française étaient revenus, +et avec eux la bonne humeur, les longues siestes, et le petit pas de +gavotte quand elle passait sur le pont d'Avignon. Pourtant, depuis son +aventure, on lui marquait toujours un peu de froideur dans la ville. Il +y avait des chuchotements sur sa route; les vieilles gens hochaient +la tête, les enfants riaient en se montrant le clocheton. Le bon Pape +lui-même n'avait plus autant de confiance en son amie, et, lorsqu'il +se laissait aller à faire un petit somme sur son dos, le dimanche, en +revenant de la vigne, il gardait toujours cette arrière-pensée: «Si +j'allais me réveiller là-haut, sur la plateforme!» La mule voyait cela +et elle en souffrait, sans rien dire; seulement, quand on prononçait le +nom de Tistet Védène devant elle, ses longues oreilles frémissaient, et +elle aiguisait avec un petit rire le fer de ses sabots sur le pavé... + +Sept ans se passèrent ainsi; puis, au bout de ces sept années, Tistet +Védène revint de la cour de Naples. Son temps n'était pas encore fini +là-bas; mais il avait appris que le premier moutardier du Pape venait de +mourir subitement en Avignon, et, comme la place lui semblait bonne, il +était arrivé en grande hâte pour se mettre sur les rangs. + +Quand cet intrigant de Védène entra dans la salle du palais, le +Saint-Père eut peine à le reconnaître, tant il avait grandi et pris du +corps. Il faut dire aussi que le bon Pape s'était fait vieux de son +côté, et qu'il n'y voyait pas bien sans besicles. + +Tistet ne s'intimida pas. + +--Comment! grand Saint-Père, vous ne me reconnaissez plus?... C'est moi, +Tistet Védène!... + +--Védène?... + +--Mais oui, vous savez bien... celui qui portait le vin français à votre +mule. + +--Ah! oui... oui... je me rappelle... Un bon petit garçonnet, ce Tistet +Védène!... Et maintenant, qu'est-ce qu'il veut de nous? + +--Oh! peu de chose, grand Saint-Père... Je venais vous demander... A +propos, est-ce que vous l'avez toujours, votre mule? Et elle va +bien?... Ah! tant mieux!... Je venais vous demander la place du premier +moutardier qui vient de mourir. + +--Premier moutardier, toi!... Mais tu es trop jeune. Quel âge as-tu +donc? + +--Vingt ans deux mois, illustre pontife, juste cinq ans de plus que +votre mule... Ah! palme de Dieu, la brave bête!... Si vous saviez +comme je l'aimais cette mule-là... comme je me suis langui d'elle en +Italie!... Est-ce que vous ne me la laisserez pas voir? + +--Si, mon enfant, tu la verras, fit le bon Pape tout ému... Et puisque +tu l'aimes tant, cette brave bête, je ne veux plus que tu vives loin +d'elle. Dès ce jour, je t'attache à ma personne en qualité de premier +moutardier... Mes cardinaux crieront, mais tant pis! j'y suis +habitué... Viens nous trouver demain, à la sortie de vêpres, nous te +remettrons les insignes de ton grade en présence de notre chapitre, +et puis... je te mènerai voir la mule, et tu viendras à la vigne avec +nous deux... hé! hé! Allons! va... + +Si Tistet Védène était content en sortant de la grande salle, avec +quelle impatience il attendit la cérémonie du lendemain, je n'ai pas +besoin de vous le dire. Pourtant il y avait dans le palais quelqu'un +de plus heureux encore et de plus impatient que lui: c'était la mule. +Depuis le retour de Védène jusqu'aux vêpres du jour suivant, la terrible +bête ne cessa de se bourrer d'avoine et de tirer au mur avec ses sabots +de derrière. Elle aussi se préparait pour la cérémonie... + +Et donc, le lendemain, lorsque vêpres furent dites, Tistet Védène fit +son entrée dans la cour du palais papal. Tout le haut clergé était là, +les cardinaux en robes rouges, l'avocat du diable en velours noir, +les abbés de couvent avec leurs petites mitres, les marguilliers de +Saint-Agrico, les camails violets de la maîtrise, le bas clergé +aussi, les soldats du Pape en grand uniforme, les trois confréries de +pénitents, les ermites du mont Ventoux avec leurs mines farouches et +le petit clerc qui va derrière en portant la clochette, les frères +flagellants nus jusqu'à la ceinture, les sacristains fleuris en robes de +juges, tous, tous, jusqu'aux donneurs d'eau bénite, et celui qui allume, +et celui qui éteint... il n'y en avait pas un qui manquât... Ah! +c'était une belle ordination! Des cloches, des pétards, du soleil, de la +musique, et toujours ces enragés de tambourins qui menaient la danse, +là-bas, sur le pont d'Avignon... + +Quand Védène parut au milieu de l'assemblée, sa prestance et sa belle +mine y firent courir un murmure d'admiration. C'était un magnifique +Provençal, mais des blonds, avec de grands cheveux frisés au bout et une +petite barbe follette qui semblait prise aux copeaux de fin métal tombé +du burin de son père, le sculpteur d'or. Le bruit courait que dans cette +barbe blonde les doigts de la reine Jeanne avaient quelquefois joué; +et le sire de Védène avait bien, en effet, l'air glorieux et le regard +distrait des hommes que les reines ont aimés... Ce jour-là, pour faire +honneur à sa nation, il avait remplacé ses vêtements napolitains par une +jaquette bordée de rose à la Provençale, et sur son chaperon tremblait +une grande plume d'ibis de Camargue. + +Sitôt entré, le premier moutardier salua d'un air galant, et se dirigea +vers le haut perron, où le Pape l'attendait pour lui remettre les +insignes de son grade: la cuiller de buis jaune et l'habit de safran. La +mule était au bas de l'escalier, toute harnachée et prête à partir +pour la vigne... Quand il passa près d'elle, Tistet Védène eut un bon +sourire et s'arrêta pour lui donner deux ou trois petites tapes amicales +sur le dos, en regardant du coin de l'oeil si le Pape le voyait. La +position était bonne... La mule prit son élan: + +--Tiens! attrape, bandit! Voilà sept ans que je te le garde! + +Et elle vous lui détacha un coup de sabot si terrible, si terrible, que +de Pampérigouste même on en vit la fumée, un tourbillon de fumée blonde +où voltigeait une plume d'ibis; tout ce qui restait de l'infortuné +Tistet Védène!... + +Les coups de pied de mule ne sont pas aussi foudroyants d'ordinaire; +mais celle-ci était une mule papale; et puis, pensez donc! elle le lui +gardait depuis sept ans... Il n'y a pas de plus bel exemple de rancune +ecclésiastique. + + + +LE PHARE DES SANGUINAIRES + + +Cette nuit je n'ai pas pu dormir. Le mistral était en colère, et les +éclats de sa grande voix m'ont tenu éveillé jusqu'au matin. Balançant +lourdement ses ailes mutilées qui sifflaient à la bise comme les agrès +d'un navire, tout le moulin craquait. Des tuiles s'envolaient de sa +toiture en déroute. Au loin, les pins serrés dont la colline est +couverte s'agitaient et bruissaient dans l'ombre. On se serait cru en +pleine mer... + +Cela m'a rappelé tout à fait mes belles insomnies d'il y a trois ans, +quand j'habitais le phare des Sanguinaires, là-bas, sur la côte corse, à +l'entrée du golfe d'Ajaccio. + +Encore un joli coin que j'avais trouvé là pour rêver et pour être seul. + +Figurez-vous une île rougeâtre et d'aspect farouche; le phare à une +pointe, à l'autre une vieille tour génoise où, de mon temps, logeait un +aigle. En bas, au bord de l'eau, un lazaret en ruine, envahi de partout +par les herbes; puis, des ravins, des maquis, de grandes roches, +quelques chèvres sauvages, de petits chevaux corses gambadant la +crinière au vent; enfin là-haut, tout en haut, dans un tourbillon +d'oiseaux de mer, la maison du phare, avec sa plate-forme en maçonnerie +blanche, où les gardiens se promènent de long en large, la porte verte +en ogive, la petite tour de fonte, et au-dessus la grosse lanterne à +facettes qui flambe au soleil et fait de la lumière même pendant le +jour... Voilà l'île des Sanguinaires, comme je l'ai revue cette nuit, +en entendant ronfler mes pins. C'était dans cette île enchantée qu'avant +d'avoir un moulin j'allais m'enfermer quelquefois, lorsque j'avais +besoin de grand air et de solitude. + +Ce que je faisais? + +Ce que je fais ici, moins encore. Quand le mistral ou la tramontane ne +soufflaient pas trop fort, je venais me mettre entre deux roches au ras +de l'eau, au milieu des goëlands, des merles, des hirondelles, et +j'y restais presque tout le jour dans cette espèce de stupeur et +d'accablement délicieux que donne la contemplation de la mer. Vous +connaissez, n'est-ce pas, cette jolie griserie de l'âme? On ne pense +pas, on ne rêve pas non plus. Tout votre être vous échappe, s'envole, +s'éparpille. On est la mouette qui plonge, la poussière d'écume qui +flotte au soleil entre deux vagues, la fumée blanche de ce paquebot qui +s'éloigne, ce petit corailleur à voile rouge, cette perle d'eau, ce +flocon de brume, tout excepté soi-même... Oh! que j'en ai passé dans +mon île de ces belles heures de demi-sommeil et d'éparpillement!... + +Les jours de grand vent, le bord de l'eau n'étant pas tenable, je +m'enfermais dans la cour du lazaret, une petite cour mélancolique, toute +embaumée de romarin et d'absinthe sauvage, et là, blotti contre un pan +de vieux mur, je me laissais envahir doucement par le vague parfum +d'abandon et de tristesse qui flottait avec le soleil dans les logettes +de pierre, ouvertes tout autour comme d'anciennes tombes. De temps en +temps un battement de porte, un bond léger dans l'herbe... c'était +une chèvre qui venait brouter à l'abri du vent. En me voyant, elle +s'arrêtait interdite, et restait plantée devant moi, l'air vif, la corne +haute, me regardant d'un oeil enfantin... + +Vers cinq heures, le porte-voix des gardiens m'appelait pour dîner. Je +prenais alors un petit sentier dans le maquis grimpant à pic au-dessus +de la mer, et je revenais lentement vers le phare, me retournant à +chaque pas sur cet immense horizon d'eau et de lumière qui semblait +s'élargir à mesure que je montais. + + * * * * * + +Là-haut c'était charmant. Je vois encore cette belle salle à manger à +larges dalles, à lambris de chêne, la bouillabaisse fumant au milieu, +la porte grande ouverte sur la terrasse blanche et tout le couchant qui +entrait... Les gardiens étaient là, m'attendant pour se mettre à table. +Il y en avait trois, un Marseillais et deux Corses, tous trois petits, +barbus, le même visage tanné, crevassé, le même _pelone_ (caban) en poil +de chèvre, mais d'allure et d'humeur entièrement opposées. + +A la façon de vivre de ces gens, on sentait tout de suite la différence +des deux races. Le Marseillais, industrieux et vif, toujours affairé, +toujours en mouvement, courait l'île du matin au soir, jardinant, +pêchant, ramassant des oeufs de _gouailles_, s'embusquant dans le maquis +pour traire une chèvre au passage; et toujours quelque aïoli ou quelque +bouillabaisse en train. + +Les Corses, eux, en dehors de leur service, ne s'occupaient absolument +de rien; ils se considéraient comme des fonctionnaires, et passaient +toutes leurs journées dans la cuisine à jouer d'interminables parties de +_scopa_, ne s'interrompant que pour rallumer leurs pipes d'un air grave +et hacher avec des ciseaux, dans le creux de leurs mains, de grandes +feuilles de tabac vert... + +Du reste, Marseillais et Corses, tous trois de bonnes gens, simples, +naïfs, et pleins de prévenances pour leur hôte, quoique au fond il dût +leur paraître un monsieur bien extraordinaire... + +Pensez donc! venir s'enfermer au phare pour son plaisir!... Eux qui +trouvent les journées si longues, et qui sont si heureux quand c'est +leur tour d'aller à terre... Dans la belle saison, ce grand bonheur +leur arrive tous les mois. Dix jours de terre pour trente jours de +phare, voilà le règlement; mais avec l'hiver et les gros temps, il n'y +a plus de règlement qui tienne. Le vent souffle, la vague monte, les +Sanguinaires sont blanches d'écume, et les gardiens de service restent +bloqués deux ou trois mois de suite, quelquefois même dans de terribles +conditions. + +--Voici ce qui m'est arrivé, à moi, monsieur,--me contait un jour le +vieux Bartoli, pendant que nous dînions,--voici ce qui m'est arrivé il +y a cinq ans, à cette même table où nous sommes, un soir d'hiver, comme +maintenant. Ce soir-là, nous n'étions que deux dans le phare, moi et un +camarade qu'on appelait Tchéco... Les autres étaient à terre, +malades, en congé, je ne sais plus... Nous finissions de dîner, bien +tranquilles... Tout à coup, voilà mon camarade qui s'arrête de manger, +me regarde un moment avec de drôles d'yeux, et, pouf! tombe sur la +table, les bras en avant. Je vais à lui, je le secoue, je l'appelle: + +«--Oh! Tché!... Oh Tché!... + +«Rien! il était mort... Vous jugez quelle émotion! Je restai plus d'une +heure stupide et tremblant devant ce cadavre, puis, subitement cette +idée me vient: «Et le phare!» Je n'eus que le temps de monter dans la +lanterne et d'allumer. La nuit était déjà là... + +Quelle nuit, monsieur! La mer, le vent, n'avaient plus leurs voix +naturelles. A tout moment il me semblait que quelqu'un m'appelait dans +l'escalier... Avec cela une fièvre, une soif! Mais vous ne m'auriez pas +fait descendre... j'avais trop peur du mort. Pourtant, au petit jour, le +courage me revint un peu. Je portai mon camarade sur son lit; un drap +dessus, un bout de prière, et puis vite aux signaux d'alarme. + +«Malheureusement, la mer était trop grosse; j'eus beau appeler, appeler, +personne ne vint... Me voilà seul dans le phare avec mon pauvre Tchéco, +et Dieu sait pour combien de temps... J'espérais pouvoir le garder +près de moi jusqu'à l'arrivée du bateau; mais au bout de trois jours ce +n'était plus possible... Comment faire? le porter dehors? l'enterrer? +La roche était trop dure, et il y a tant de corbeaux dans l'île. C'était +pitié de leur abandonner ce chrétien. Alors je songeai à le descendre +dans une des logettes du lazaret... Ça me prit tout une après-midi +cette triste corvée-là, et je vous réponds qu'il m'en fallut, du +courage... Tenez! monsieur, encore aujourd'hui, quand je descends ce +côté de l'île par une après-midi de grand vent, il me semble que j'ai +toujours le mort sur les épaules... + +Pauvre vieux Bartoli! La sueur lui en coulait sur le front, rien que d'y +penser. + + * * * * * + +Nos repas se passaient ainsi à causer longuement: le phare, la mer, des +récits de naufrages, des histoires de bandits corses... Puis, le jour +tombant, le gardien du premier quart allumait sa petite lampe, prenait +sa pipe, sa gourde, un gros Plutarque à tranche rouge, toute la +bibliothèque des Sanguinaires, et disparaissait par le fond. Au bout +d'un moment, c'était dans tout le phare un fracas de chaînes, de +poulies, de gros poids d'horloges qu'on remontait. + +Moi, pendant ce temps, j'allais m'asseoir dehors sur la terrasse. Le +soleil, déjà très bas, descendait vers l'eau de plus en plus vite, +entraînant tout l'horizon après lui. Le vent fraîchissait, l'île +devenait violette. Dans le ciel, près de moi, un gros oiseau passait +lourdement: c'était l'aigle de la tour génoise qui rentrait... Peu à +peu la brume de mer montait. Bientôt on ne voyait plus que l'ourlet +blanc de l'écume autour de l'île... Tout à coup, au-dessus de ma tête, +jaillissait un grand flot de lumière douce. Le phare était allumé. +Laissant toute l'île dans l'ombre, le clair rayon allait tomber au large +sur la mer, et j'étais là perdu dans la nuit, sous ces grandes ondes +lumineuses qui m'éclaboussaient à peine en passant... Mais le vent +fraîchissait encore. Il fallait rentrer. A tâtons, je fermais la grosse +porte, j'assurais les barres de fer; puis, toujours tâtonnant, je +prenais un petit escalier de fonte qui tremblait et sonnait sous mes +pas, et j'arrivais au sommet du phare. Ici, par exemple, il y en avait +de la lumière. + +Imaginez une lampe carcel gigantesque à six rangs de mèches, autour de +laquelle pivotent lentement les parois de la lanterne, les unes remplies +par une énorme lentille de cristal, les autres ouvertes sur un grand +vitrage immobile qui met la flamme à l'abri du vent... En entrant +j'étais ébloui. Ces cuivres, ces étains, ces réflecteurs de métal blanc, +ces murs de cristal bombé qui tournaient, avec des grands cercles +bleuâtres, tout ce miroitement, tout ce cliquetis de lumières, me +donnait un moment de vertige. + +Peu à peu, cependant, mes yeux s'y faisaient, et je venais m'asseoir +au pied même de la lampe, à côté du gardien qui lisait son Plutarque à +haute voix, de peur de s'endormir... + +Au dehors, le noir, l'abîme. Sur le petit balcon qui tourne autour du +vitrage, le vent court comme un fou, en hurlant. Le phare craque, la mer +ronfle. A la pointe de l'île, sur les brisants, les lames font comme des +coups de canon... Par moments un doigt invisible frappe aux carreaux: +quelque oiseau de nuit, que la lumière attire, et qui vient se casser la +tête contre le cristal... + +Dans la lanterne étincelante et chaude, rien que le crépitement de la +flamme, le bruit de l'huile qui s'égoutte, de la chaîne qui se dévide; +et une voix monotone psalmodiant la vie de Démétrius de Phalère... + + * * * * * + +A minuit, le gardien se levait, jetait un dernier coup d'oeil à ses +mèches, et nous descendions. Dans l'escalier on rencontrait le camarade +du second quart qui montait en se frottant les yeux; on lui passait la +gourde, le Plutarque... Puis, avant de gagner nos lits, nous entrions +un moment dans la chambre du fond, toute encombrée de chaînes, de gros +poids, de réservoirs d'étain, de cordages, et là, à la lueur de sa +petite lampe, le gardien écrivait sur le grand livre du phare, toujours +ouvert: + +_Minuit. Grosse mer. Tempête. Navire au large._ + + + +L'AGONIE DE LA SEMILLANTE + + +Puisque le mistral de l'autre nuit nous a jetés sur la côte corse, +laissez-moi vous raconter une terrible histoire de mer dont les pêcheurs +de là-bas parlent souvent à la veillée, et sur laquelle le hasard m'a +fourni des renseignements fort curieux. + +...Il y a deux ou trois ans de cela. + +Je courais la mer de Sardaigne en compagnie de sept ou huit matelots +douaniers. Rude voyage pour un novice! De tout le mois de mars, nous +n'eûmes pas un jour de bon. Le vent d'est s'était acharné après nous, et +la mer ne décolérait pas. + +Un soir que nous fuyions devant la tempête, notre bateau vint se +réfugier à l'entrée du détroit de Bonifacio, au milieu d'un massif de +petites îles... Leur aspect n'avait rien d'engageant: grands rocs +pelés, couverts d'oiseaux, quelques touffes d'absinthe, des maquis de +lentisques, et, çà et là, dans la vase, des pièces de bois en train +de pourrir: mais, ma foi, pour passer la nuit, ces roches sinistres +valaient encore mieux que le rouf d'une vieille barque à demi pontée, où +la lame entrait comme chez elle, et nous nous en contentâmes. + +A peine débarqués, tandis que les matelots allumaient du feu pour la +bouillabaisse, le patron m'appela, et, me montrant un petit enclos de +maçonnerie blanche perdu dans la brume au bout de l'île: + +--Venez-vous au cimetière? me dit-il. + +--Un cimetière, patron Lionetti! Où sommes-nous donc? + +--Aux îles Lavezzi, monsieur. C'est ici que sont enterrés les six cents +hommes de la _Sémillante_, à l'endroit même où leur frégate s'est +perdue, il y a dix ans... Pauvres gens! ils ne reçoivent pas beaucoup +de visites; c'est bien le moins que nous allions leur dire bonjour, +puisque nous voilà... + +--De tout mon coeur, patron. + + * * * * * + +Qu'il était triste le cimetière de la _Sémillante_!... Je le vois encore +avec sa petite muraille basse, sa porte de fer, rouillée, dure à ouvrir, +sa chapelle silencieuse, et des centaines de croix noires cachées par +l'herbe... Pas une couronne d'immortelles, pas un souvenir! rien... +Ah! les pauvres morts abandonnés, comme ils doivent avoir froid dans +leur tombe de hasard! + +Nous restâmes là un moment, agenouillés. Le patron priait à haute voix. +D'énormes goëlands, seuls gardiens du cimetière, tournoyaient sur nos +têtes et mêlaient leurs cris rauques aux lamentations de la mer. + +La prière finie, nous revînmes tristement vers le coin de l'île où la +barque était amarrée. En notre absence, les matelots n'avaient pas perdu +leur temps. Nous trouvâmes un grand feu flambant à l'abri d'une roche, +et la marmite qui fumait. On s'assit en rond, les pieds à la flamme, et +bientôt chacun eut sur ses genoux, dans une écuelle de terre rouge, deux +tranches de pain noir arrosées largement. Le repas fut silencieux: nous +étions mouillés, nous avions faim, et puis le voisinage du cimetière... +Pourtant, quand les écuelles furent vidées, on alluma les pipes et on se +mit à causer un peu. Naturellement, on parlait de la _Sémillante_. + +--Mais enfin, comment la chose s'est-elle passée? demandai-je au patron, +qui, la tête dans ses mains, regardait la flamme d'un air pensif. + +--Comment la chose s'est passée? me répondit le bon Lionetti avec un +gros soupir, hélas! monsieur, personne au monde ne pourrait le dire. +Tout ce que nous savons, c'est que la _Sémillante_ chargée de troupes +pour la Crimée, était partie de Toulon, la veille au soir, avec le +mauvais temps. La nuit, ça se gâta encore. Du vent, de la pluie, la mer +énorme comme on ne l'avait jamais vue... Le matin, le vent tomba un +peu, mais la mer était toujours dans tous ses états, et avec cela une +sacrée brume du diable à ne pas distinguer un fanal à quatre pas... Ces +brumes-là, monsieur, on ne se doute pas comme c'est traître... Ça ne +fait rien, j'ai idée que la _Sémillante_ a dû perdre son gouvernail dans +la matinée; car, il n'y a pas de brume qui tienne, sans une avarie, +jamais le capitaine ne serait venu s'aplatir ici contre. C'était un rude +marin, que nous connaissions tous. Il avait commandé la station en Corse +pendant trois ans, et savait sa côte aussi bien que moi, qui ne sais pas +autre chose. + +--Et à quelle heure pense-t-on que la _Sémillante_ a péri? + +--Ce doit être à midi; oui, monsieur, en plein midi... Mais dame! avec +la brume de mer, ce plein midi-là ne valait guère mieux qu'une nuit +noire comme la gueule d'un loup... Un douanier de la côte m'a raconté +que ce jour-là, vers onze heures et demie, étant sorti de sa maisonnette +pour rattacher ses volets, il avait eu sa casquette emportée d'un coup +de vent, et qu'au risque d'être enlevé lui-même par la lame, il s'était +mis à courir après, le long du rivage, à quatre pattes. Vous comprenez! +les douaniers ne sont pas riches, et une casquette, ça coûte cher. Or +il paraîtrait qu'à un moment notre homme, en relevant la tête, aurait +aperçu tout près de lui, dans la brume, un gros navire à sec de toiles +qui fuyait sous le vent du côté des îles Lavezzi. Ce navire allait si +vite, si vite, que le douanier n'eut guère le temps de bien voir. +Tout fait croire cependant que c'était la _Sémillante_, puisque une +demi-heure après le berger des îles a entendu sur ces roches... Mais +précisément voici le berger dont je vous parle, monsieur; il va vous +conter la chose lui-même... Bonjour, Palombo!... viens te chauffer un +peu; n'aie pas peur. + +Un homme encapuchonné, que je voyais rôder depuis un moment autour +de notre feu et que j'avais pris pour quelqu'un de l'équipage, car +j'ignorais qu'il y eût un berger dans l'île, s'approcha de nous +craintivement. + +C'était un vieux lépreux, aux trois quarts idiot, atteint de je ne +sais quel mal scorbutique qui lui faisait de grosses lèvres lippues, +horribles à voir. On lui expliqua à grand'-peine de quoi il s'agissait. +Alors, soulevant du doigt sa lèvre malade, le vieux nous raconta qu'en +effet, le jour en question, vers midi, il entendit de sa cabane un +craquement effroyable sur les roches. Comme l'île était toute couverte +d'eau, il n'avait pas pu sortir, et ce fut le lendemain seulement qu'en +ouvrant sa porte il avait vu le rivage encombré de débris et de cadavres +laissés là par la mer. Épouvanté, il s'était enfui en courant vers sa +barque, pour aller à Bonifacio chercher du monde. + +Fatigué d'en avoir tant dit, le berger s'assit, et le patron reprit la +parole: + +--Oui, monsieur, c'est ce pauvre vieux qui est venu nous prévenir. Il +était presque fou de peur; et, de l'affaire, sa cervelle en est restée +détraquée. Le fait est qu'il y avait de quoi... Figurez-vous six cents +cadavres, en tas sur le sable, pêle-mêle avec les éclats de bois et les +lambeaux de toile... Pauvre _Sémillante!_... la mer l'avait broyée +du coup, et si bien mise en miettes que dans tous ses débris le berger +Palombo n'a trouvé qu'à grand'peine de quoi faire une palissade autour +de sa hutte... Quant aux hommes, presque tous défigurés, mutilés +affreusement... c'était pitié de les voir accrochés les uns aux autres, +par grappes... Nous trouvâmes le capitaine en grand costume, l'aumônier +son étole au cou; dans un coin, entre deux roches, un petit mousse, les +yeux ouverts... on aurait cru qu'il vivait encore; mais non! Il était +dit que pas un n'en réchapperait... + +Ici le patron s'interrompit: + +--Attention, Nardi! cria-t-il, le feu s'éteint. + +Nardi jeta sur la braise deux ou trois morceaux de planches goudronnées +qui s'enflammèrent, et Lionetti continua: + +--Ce qu'il y a de plus triste dans cette histoire, le voici... Trois +semaines avant le sinistre, une petite corvette, qui allait en Crimée +comme la _Sémillante_, avait fait naufrage de la même façon, presque au +même endroit; seulement, cette fois-là, nous étions parvenus à sauver +l'équipage et vingt soldats du train qui se trouvaient à bord... Ces +pauvres tringlos n'étaient pas à leur affaire, vous pensez! On les +emmena à Bonifacio et nous les gardâmes pendant deux jours avec nous, +à la _marine_... Une fois bien secs et remis sur pied bonsoir! bonne +chance! ils retournèrent à Toulon, où, quelque temps après, on les +embarqua de nouveau pour la Crimée... Devinez sur quel navire!... Sur +la _Sémillante_, monsieur... Nous les avons retrouvés tous, tous les +vingt, couchés parmi les morts, à la place où nous sommes... Je relevai +moi-même un joli brigadier à fines moustaches, un blondin de Paris, que +j'avais couché à la maison et qui nous avait fait rire tout le temps +avec ses histoires... De le voir là, ça me creva le coeur... Ah! Santa +Madre!... + +Là-dessus, le brave Lionetti, tout ému, secoua les cendres de sa pipe +et se roula dans son caban en me souhaitant la bonne nuit... Pendant +quelque temps encore, les matelots causèrent entre eux à demi-voix... +Puis, l'une après l'autre, les pipes s'éteignirent... On ne parla +plus... Le vieux berger s'en alla... Et je restai seul à rêver au +milieu de l'équipage endormi. + + * * * * * + +Encore sous l'impression du lugubre récit que je venais d'entendre, +j'essayais de reconstruire dans ma pensée le pauvre navire défunt et +l'histoire de cette agonie dont les goëlands ont été seuls témoins. +Quelques détails qui m'avaient frappé, le capitaine en grand costume, +l'étole de l'aumônier, les vingt soldats du train, m'aidaient à deviner +toutes les péripéties du drame... Je voyais la frégate partant de +Toulon dans la nuit... Elle sort du port. La mer est mauvaise, le vent +terrible; mais on a pour capitaine un vaillant marin, et tout le monde +est tranquille à bord... + +Le matin, la brume de mer se lève. On commence à être inquiet. Tout +l'équipage est en haut. Le capitaine ne quitte pas la dunette... Dans +l'entre-pont, où les soldats sont renfermés, il fait noir; l'atmosphère +est chaude. Quelques-uns sont malades, couchés sur leurs sacs. Le navire +tangue horriblement; impossible de se tenir debout. On cause assis à +terre, par groupes, en se cramponnant aux bancs; il faut crier pour +s'entendre. Il y en a qui commencent à avoir peur... Écoutez donc! les +naufrages sont fréquents dans ces parages-ci; les tringlos sont là pour +le dire, et ce qu'ils racontent n'est pas rassurant. Leur brigadier +surtout, un Parisien qui blague toujours, vous donne la chair de poule +avec ses plaisanteries: + +--Un naufrage!... mais c'est très amusant, un naufrage. Nous en serons +quittes pour un bain à la glace, et puis on nous mènera à Bonifacio, +histoire de manger des merles chez le patron Lionetti. + +Et les tringlos de rire... + +Tout à coup, un craquement... Qu'est-ce que c'est? Qu'arrive-t-il?... + +--Le gouvernail vient de partir, dit un matelot tout mouillé qui +traverse l'entrepont en courant. + +--Bon voyage! crie cet enragé de brigadier; mais cela ne fait plus rire +personne. + +Grand tumulte sur le pont. La brume empêche de se voir. Les matelots +vont et viennent, effrayés, à tâtons... Plus de gouvernail! La +manoeuvre est impossible... La _Sémillante_, en dérive, file comme le +vent... C'est à ce moment que le douanier la voit passer; il est onze +heures et demie. A l'avant de la frégate, on entend comme un coup de +canon... Les brisants! les brisants!... C'est fini, il n'y a plus +d'espoir, on va droit à la côte... Le capitaine descend dans sa +cabine... Au bout d'un moment, il vient reprendre sa place sur la +dunette,--en grand costume... Il a voulu se faire beau pour mourir. + +Dans l'entre-pont, les soldats, anxieux, se regardent, sans rien +dire... Les malades essayent de se redresser... le petit brigadier ne +rit plus... C'est alors que la porte s'ouvre et que l'aumônier paraît +sur le seuil avec son étole: + +--A genoux, mes enfants! + +Tout le monde obéit. D'une voix retentissante, le prêtre commence la +prière des agonisants. + +Soudain un choc formidable, un cri, un seul cri, un cri immense, des +bras tendus, des mains qui se cramponnent, des regards effarés où la +vision de la mort passe comme un éclair... + +Miséricorde!... + +C'est ainsi que je passai toute la nuit à rêver, évoquant, à dix ans de +distance, l'âme du pauvre navire dont les débris m'entouraient... Au +loin, dans le détroit, la tempête faisait rage; la flamme du bivac se +courbait sous la rafale; et j'entendais notre barque danser au pied des +roches en faisant crier son amarre. + + + +LES DOUANIERS + + +Le bateau l'_Emilie_, de Porto-Vecchio, à bord duquel j'ai fait ce +lugubre voyage aux îles Lavezzi, était une vieille embarcation de la +douane, à demi pontée, où l'on n'avait pour s'abriter du vent, des +lames, de la pluie, qu'un petit rouf goudronné, à peine assez large pour +tenir une table et deux couchettes. Aussi il fallait voir nos matelots +par le gros temps. Les figures ruisselaient, les vareuses trempées +fumaient comme du linge à l'étuve, et en plein hiver les malheureux +passaient ainsi des journées entières, même des nuits, accroupis sur +leurs bancs mouillés, à grelotter dans cette humidité malsaine; car +on ne pouvait pas allumer de feu à bord, et la rive était souvent +difficile à atteindre... Eh bien, pas un de ces hommes ne se plaignait. +Par les temps les plus rudes, je leur ai toujours vu la même placidité, +la même bonne humeur. Et pourtant quelle triste vie que celle de ces +matelots douaniers! + +Presque tous mariés, ayant femme et enfants à terre, ils restent des +mois dehors, à louvoyer sur ces côtes si dangereuses. Pour se nourrir, +ils n'ont guère que du pain moisi et des oignons sauvages. Jamais de +vin, jamais de viande, parce que la viande et le vin coûtent cher et +qu'ils ne gagnent que cinq cents francs par an! Cinq cents francs par +an! vous pensez si la hutte doit être noire là-bas à la _marine_, et +si les enfants doivent aller pieds nus!... N'importe! Tous ces gens-là +paraissent contents. Il y avait à l'arrière, devant le rouf, un grand +baquet plein d'eau de pluie où l'équipage venait boire, et je me +rappelle que, la dernière gorgée finie, chacun de ces pauvres diables +secouait son gobelet avec un «Ah!...» de satisfaction, une expression de +bien-être à la fois comique et attendrissante. + +Le plus gai, le plus satisfait de tous, était un petit Bonifacien hâlé +et trapu qu'on appelait Palombo. Celui-là ne faisait que chanter, même +dans les plus gros temps. Quand la lame devenait lourde, quand le ciel +assombri et bas se remplissait de grésil, et qu'on était là tous, le nez +en l'air, la main sur l'écoute, à guetter le coup de vent qui allait +venir, alors, dans le grand silence et l'anxiété du bord, la voix +tranquille de Palombo commençait: + + Non, monseigneur, + C'est trop d'honneur. + Lisette est sa...age, + Reste au villa...age... + +Et la rafale avait beau souffler, faire gémir les agrès, secouer et +inonder la barque, la chanson du douanier allait son train, balancée +comme une mouette à la pointe des vagues. Quelquefois le vent +accompagnait trop fort, on n'entendait plus les paroles; mais, entre +chaque coup de mer, dans le ruissellement de l'eau qui s'égouttait, le +petit refrain revenait toujours: + + Lisette est sa...age, + Reste au villa...age... + +Un jour, pourtant, qu'il ventait et pleuvait très fort, je ne l'entendis +pas. C'était si extraordinaire, que je sortis la tête du rouf: + +--Eh! Palombo, on ne chante donc plus? + +Palombo ne répondit pas. Il était immobile, couché sous son banc. Je +m'approchai de lui. Ses dents claquaient; tout son corps tremblait de +fièvre. + +--Il a une _pountoura_, me dirent ses camarades tristement. + +Ce qu'ils appellent _pountoura_, c'est un point de côté, une pleurésie. +Ce grand ciel plombé, cette barque ruisselante, ce pauvre fiévreux roulé +dans un vieux manteau de caoutchouc qui luisait sous la pluie comme +une peau de phoque, je n'ai jamais rien vu de plus lugubre. Bientôt le +froid, le vent, la secousse des vagues, aggravèrent son mal. Le délire +le prit; il fallut aborder. + +Après beaucoup de temps et d'efforts, nous entrâmes vers le soir dans un +petit port aride et silencieux, qu'animait seulement le vol circulaire +de quelques _gouailles_. Tout autour de la plage montaient de hautes +roches escarpées, des maquis inextricables d'arbustes verts, d'un vert +sombre, sans saison. En bas, au bord de l'eau, une petite maison blanche +à volets gris: c'était le poste de la douane. Au milieu de ce désert, +cette bâtisse de l'Etat, numérotée comme une casquette d'uniforme, +avait quelque chose de sinistre. C'est là qu'on descendit le malheureux +Palombo. Triste asile pour un malade! Nous trouvâmes le douanier en +train de manger au coin du feu avec sa femme et ses enfants. Tout ce +monde-là vous avait des mines hâves, jaunes, des yeux agrandis, cerclés +de fièvre. La mère, jeune encore, un nourrisson sur les bras, grelottait +en nous parlant. + +--C'est un poste terrible, me dit tout bas l'inspecteur. Nous sommes +obligés de renouveler nos douaniers tous les deux ans. La fièvre de +marais les mange... + +Il s'agissait cependant de se procurer un médecin. Il n'y en avait pas +avant Sartène, c'est-à-dire à six ou huit lieues de là. Comment faire? +Nos matelots n'en pouvaient plus; c'était trop loin pour envoyer un des +enfants. Alors la femme, se penchant dehors, appelant: + +--Cecco!... Cecco! + +Et nous vîmes entrer un grand gars bien découplé, vrai type de +braconnier ou de _banditto_, avec son bonnet de laine brune et son +_pelone_ en poils de chèvre. En débarquant je l'avais déjà remarqué, +assis devant la porte, sa pipe rouge aux dents, un fusil entre les +jambes; mais, je ne sais pourquoi, il s'était enfui à notre approche. +Peut-être croyait-il que nous avions des gendarmes avec nous. Quand il +entra, la douanière rougit un peu. + +--C'est mon cousin... nous dit-elle. Pas de danger que celui-là se perde +dans le maquis. + +Puis elle lui parla tout bas, en montrant le malade. L'homme s'inclina +sans répondre, sortit, siffla son chien, et le voilà parti, le fusil sur +l'épaule, sautant de roche en roche avec ses longues jambes. + +Pendant ce temps-là, les enfants, que la présence de l'inspecteur +semblait terrifier, finissaient vite leur dîner de châtaignes et de +_bruccio_ (fromage blanc). Et toujours de l'eau, rien que de l'eau sur +la table! Pourtant, c'eût été bien bon, un coup de vin, pour ces petits. +Ah! misère! Enfin la mère monta les coucher; le père, allumant son +falot, alla inspecter la côte, et nous restâmes au coin du feu à veiller +notre malade qui s'agitait sur son grabat, comme s'il était encore en +pleine mer, secoué par les lames. Pour calmer un peu sa _pountoura_, +nous faisions chauffer des galets, des briques qu'on lui posait sur le +côté. Une ou deux fois, quand je m'approchai de son lit, le malheureux +me reconnut, et, pour me remercier, me tendit péniblement la main, une +grosse main râpeuse et brûlante comme une de ces briques sorties du +feu... + +Triste veillée! Au dehors, le mauvais temps avait repris avec la tombée +du jour, et c'était un fracas, un roulement, un jaillissement d'écume, +la bataille des roches et de l'eau. De temps en temps, le coup de vent +du large parvenait à se glisser dans la baie et enveloppait notre +maison. On le sentait à la montée subite de la flamme qui éclairait tout +à coup les visages mornes des matelots, groupés autour de la cheminée et +regardant le feu avec cette placidité d'expression que donne l'habitude +des grandes étendues et des horizons pareils. Parfois aussi, Palombo +se plaignait doucement. Alors tous les yeux se tournaient vers le coin +obscur où le pauvre camarade était en train de mourir, loin des siens, +sans secours; les poitrines se gonflaient et l'on entendait de gros +soupirs. C'est tout ce qu'arrachait à ces ouvriers de la mer, patients +et doux, le sentiment de leur propre infortune. Pas de révoltes, pas de +grèves. Un soupir, et rien de plus!... Si, pourtant, je me trompe. En +passant devant moi pour jeter une bourrée au feu, un d'eux me dit tout +bas d'une voix navrée: + +--Voyez-vous, monsieur... on a quelquefois beaucoup du tourment dans +notre métier!... + + + +LE CURÉ DE CUCUGNAN. + + +Tous les ans, à la Chandeleur, les poètes provençaux publient en Avignon +un joyeux petit livre rempli jusqu'aux bords de beaux vers et de jolis +contes. Celui de cette année m'arrive à l'instant, et j'y trouve un +adorable fabliau que je vais essayer de vous traduire en l'abrégeant un +peu... Parisiens, tendez vos mannes. C'est de la fine fleur de farine +provençale qu'on va vous servir cette fois... + + * * * * * + +L'abbé Martin était curé... de Cucugnan. + +Bon comme le pain, franc comme l'or, il aimait paternellement ses +Cucugnanais; pour lui, son Cucugnan aurait été le paradis sur terre, si +les Cucugnanais lui avaient donné un peu plus de satisfaction. Mais, +hélas! les araignées filaient dans son confessionnal, et, le beau jour +de Pâques, les hosties restaient au fond de son saint-ciboire. Le bon +prêtre en avait le coeur meurtri, et toujours il demandait à Dieu la +grâce de ne pas mourir avant d'avoir ramené au bercail son troupeau +dispersé. + +Or, vous allez voir que Dieu l'entendit. + +Un dimanche, après l'Évangile, M. Martin monta en chaire. + + * * * * * + +--Mes frères, dit-il, vous me croirez si vous voulez: l'autre nuit, je +me suis trouvé, moi misérable pécheur, à la porte du paradis. + +«Je frappai: saint Pierre m'ouvrit! + +«--Tiens! c'est vous, mon brave monsieur Martin, me fit-il; quel bon +vent...? et qu'y a-t-il pour votre service? + +«--Beau saint Pierre, vous qui tenez le grand livre et la clef, +pourriez-vous me dire, si je ne suis pas trop curieux, combien vous avez +de Cucugnanais en paradis? + +«--Je n'ai rien à vous refuser, monsieur Martin; asseyez-vous, nous +allons voir la chose ensemble. + +«Et saint Pierre prit son gros livre, l'ouvrit, mit ses besicles: + +«--Voyons un peu: Cucugnan, disons-nous. Cu... Cu... Cucugnan. Nous +y sommes. Cucugnan... Mon brave monsieur Martin, la page est toute +blanche. Pas une âme... Pas plus de Cucugnanais que d'arêtes dans une +dinde. + +«--Comment! Personne de Cucugnan ici? Personne? Ce n'est pas possible! +Regardez mieux... + +«--Personne, saint homme. Regardez vous-même, si vous croyez que je +plaisante. + +«Moi, pécaïre! je frappais des pieds, et, les mains jointes, je criais +miséricorde. Alors, saint Pierre: + +«--Croyez-moi, monsieur Martin, il ne faut pas ainsi vous mettre le +coeur à l'envers, car vous pourriez en avoir quelque mauvais coup de +sang. Ce n'est pas votre faute, après tout. Vos Cucugnanais, voyez-vous, +doivent faire à coup sûr leur petite quarantaine en purgatoire. + +«--Ah! par charité, grand saint Pierre! faites que je puisse au moins +les voir et les consoler. + +«--Volontiers, mon ami... Tenez, chaussez vite ces sandales, car les +chemins ne sont pas beaux de reste... Voilà qui est bien. Maintenant, +cheminez droit devant vous. Voyez vous là-bas, au fond, en tournant? +Vous trouverez une porte d'argent toute constellée de croix noires... à +main droite... Vous frapperez, on vous ouvrira... Adessias! Tenez-vous +sain et gaillardet. + + * * * * * + +«Et je cheminai... je cheminai! Quelle battue! j'ai la chair de poule, +rien que d'y songer. Un petit sentier, plein de ronces, d'escarboucles +qui luisaient et de serpents qui sifflaient, m'amena jusqu'à la porte +d'argent. + +«--Pan! pan! + +«--Qui frappe! me fait une voix rauque et dolente. + +«--Le curé de Cucugnan. + +«--De...? + +«--De Cucugnan. + +«--Ah!... Entrez. + +«J'entrai. Un grand bel ange, avec des ailes sombres comme la nuit, avec +une robe resplendissante comme le jour, avec une clef de diamant pendue +à sa ceinture, écrivait, cra-cra, dans un grand livre plus gros que +celui de saint Pierre... + +«--Finalement, que voulez-vous et que demandez-vous? dit l'ange. + +«--Bel ange de Dieu, je veux savoir,--je suis bien curieux +peut-être,--si vous avez ici les Cucugnanais. + +«--Les?... + +«--Les Cucugnanais, les gens de Cucugnan... que c'est moi qui suis leur +prieur. + +«--Ah! l'abbé Martin, n'est-ce pas? + +«--Pour vous servir, monsieur l'ange. + + * * * * * + +«--Vous dites donc Cucugnan... + +«Et l'ange ouvre et feuillette son grand livre, mouillant son doigt de +salive pour que le feuillet glisse mieux... + +«--Cucugnan, dit-il en poussant un long soupir... Monsieur Martin, nous +n'avons en purgatoire personne de Cucugnan. + +«--Jésus! Marie! Joseph! personne de Cucugnan en purgatoire! O grand +Dieu! où sont-ils donc? + +«--Eh! saint homme, ils sont en paradis. Où diantre voulez-vous qu'ils +soient? + +«--Mais j'en viens, du paradis... + +«--Vous en venez!!... Eh bien? + +«--Eh bien! ils n'y sont pas!... Ah! bonne mère des anges!... + +«--Que voulez-vous, monsieur le curé? s'ils ne sont ni en paradis ni en +purgatoire, il n'y a pas de milieu, ils sont... + +«--Sainte croix! Jésus, fils de David! Aï! aï! aï! est-il possible?... +Serait-ce un mensonge du grand saint Pierre?... Pourtant je n'ai pas +entendu chanter le coq!... Aï! pauvres nous! comment irai-je en paradis +si mes Cucugnanais n'y sont pas? + +«--Écoutez, mon pauvre monsieur Martin, puisque vous voulez, coûte que +coûte, être sûr de tout ceci, et voir de vos yeux de quoi il retourne, +prenez ce sentier, filez en courant, si vous savez courir... Vous +trouverez, à gauche, un grand portail. Là, vous vous renseignerez sur +tout. Dieu vous le donne! + +«Et l'ange ferma la porte. + + * * * * * + +«C'était un long sentier tout pavé de braise rouge. Je chancelais comme +si j'avais bu; à chaque pas, je trébuchais; j'étais tout en eau, chaque +poil de mon corps avait sa goutte de sueur, et je haletais de soif... +Mais, ma foi, grâce aux sandales que le bon saint Pierre m'avait +prêtées, je ne me brûlai pas les pieds. + +«Quand j'eus fait assez de faux pas clopin-clopant, je vis à ma main +gauche une porte... non, un portail, un énorme portail, tout bâillant, +comme la porte d'un grand four. Oh! mes enfants, quel spectacle! Là on +ne demande pas mon nom; là, point de registre. Par fournées et à pleine +porte, on entre là, mes frères, comme le dimanche vous entrez au +cabaret. + +«Je suais à grosses gouttes, et pourtant j'étais transi, j'avais le +frisson. Mes cheveux se dressaient. Je sentais le brûlé, la chair rôtie, +quelque chose comme l'odeur qui se répand dans notre Cucugnan quand +Éloy, le maréchal, brûle pour la ferrer la botte d'un vieil âne. Je +perdais haleine dans cet air puant et embrasé; j'entendais une clameur +horrible, des gémissements, des hurlements et des jurements. + +«--Eh bien! entres-tu ou n'entres-tu pas, toi?--me fait, en me piquant +de sa fourche, un démon cornu. + +«--Moi? Je n'entre pas. Je suis un ami de Dieu. + +«--Tu es un ami de Dieu... Eh! b... de teigneux! que viens-tu faire +ici?... + +«--Je viens... Ah! ne m'en parlez pas, que je ne puis plus me tenir +sur mes jambes... Je viens... je viens de loin... humblement vous +demander... si... si, par coup de hasard... vous n'auriez pas ici... +quelqu'un... quelqu'un de Cucugnan... + +«--Ah! feu de Dieu! tu fais la bête, toi, comme si tu ne savais pas que +tout Cucugnan est ici. Tiens, laid corbeau, regarde, et tu verras comme +nous les arrangeons ici, tes fameux Cucugnanais... + + * * * * * + +«Et je vis, au milieu d'un épouvantable tourbillon de flamme: + +«Le long Coq-Galine,--vous l'avez tous connu, mes frères,--Coq-Galine, +qui se grisait si souvent, et si souvent secouait les puces à sa pauvre +Clairon. + +«Je vis Catarinet... cette petite gueuse... avec son nez en l'air... qui +couchait toute seule à la grange... Il vous en souvient, mes drôles!... +Mais passons, j'en ai trop dit. + +«Je vis Pascal Doigt-de-Poix, qui faisait son huile avec les olives de +M. Julien. + +«Je vis Babet la glaneuse, qui, en glanant, pour avoir plus vite noué sa +gerbe, puisait à poignées aux gerbiers. + +«Je vis maître Grapasi, qui huilait si bien la roue de sa brouette. + +«Et Dauphine, qui vendait si cher l'eau de son puits. + +«Et le Tortillard, qui, lorsqu'il me rencontrait portant le bon Dieu, +filait son chemin, la barrette sur la tête et la pipe au bec... et fier +comme Artaban... comme s'il avait rencontré un chien. + +«Et Coulau avec sa Zette, et Jacques, et Pierre, et Toni... + + * * * * * + +Ému, blême de peur, l'auditoire gémit, en voyant, dans l'enfer tout +ouvert, qui son père et qui sa mère, qui sa grand'mère et qui sa +soeur... + +--Vous sentez bien, mes frères, reprit le bon abbé Martin, vous sentez +bien que ceci ne peut pas durer. J'ai charge d'âmes, et je veux, je +veux vous sauver de l'abîme où vous êtes tous en train de rouler tête +première. Demain je me mets à l'ouvrage, pas plus tard que demain. Et +l'ouvrage ne manquera pas! Voici comment je m'y prendrai. Pour que tout +se fasse bien, il faut tout faire avec ordre. Nous irons rang par rang, +comme à Jonquières quand on danse. + +«Demain lundi, je confesserai les vieux et les vieilles. Ce n'est rien. + +«Mardi, les enfants. J'aurai bientôt fait. + +«Mercredi, les garçons et les filles. Cela pourra être long. + +«Jeudi, les hommes. Nous couperons court. + +«Vendredi, les femmes. Je dirai: Pas d'histoires! + +«Samedi, le meunier!... Ce n'est pas trop d'un jour pour lui tout seul. + +«Et, si dimanche nous avons fini, nous serons bien heureux. + +«Voyez-vous, mes enfants, quand le blé est mûr, il faut le couper; quand +le vin est tiré, il faut le boire. Voilà assez de linge sale, il s'agit +de le laver, et de le bien laver. + +«C'est la grâce que je vous souhaite. _Amen!_ + + * * * * * + +Ce qui fut dit fut fait. On coula la lessive. + +Depuis ce dimanche mémorable, le parfum des vertus de Cucugnan se +respire à dix lieues à l'entour. + +Et le bon pasteur M. Martin, heureux et plein d'allégresse, a rêvé +l'autre nuit que, suivi de tout son troupeau, il gravissait, en +resplendissante procession, au milieu des cierges allumés, d'un nuage +d'encens qui embaumait et des enfants de choeur qui chantaient _Te +Deum_, le chemin éclairé de la cité de Dieu. + +Et voilà l'histoire du curé de Cucugnan, telle que m'a ordonné de vous +le dire ce grand gueusard de Roumanille, qui la tenait lui-même d'un +autre bon compagnon. + + + +LES VIEUX. + + +Une lettre, père Azan? + +--Oui, monsieur... ça vient de Paris. + +Il était tout fier que ça vînt de Paris, ce brave père Azan... Pas moi. +Quelque chose me disait que cette Parisienne de la rue Jean-Jacques, +tombant sur ma table à l'improviste et de si grand matin, allait me +faire perdre toute ma journée. Je ne me trompais pas, voyez plutôt: + +_Il faut que tu me rendes un service, mon ami. Tu vas fermer ton moulin +pour un jour et t'en aller tout de suite à Eyguières... Eyguières est +un gros bourg à trois ou quatre lieues de chez toi,--une promenade. En +arrivant, tu demanderas le couvent des Orphelines. La première maison +après le couvent est une maison basse à volets gris avec un jardinet +derrière. Tu entreras sans frapper,--la porte est toujours ouverte,--et, +en entrant, tu crieras bien fort: «Bonjour, braves gens! Je suis l'ami +de Maurice...» Alors, tu verras deux petits vieux, oh! mais vieux, +vieux, archivieux, te tendre les bras du fond de leurs grands fauteuils, +et tu les embrasseras de ma part, avec tout ton coeur, comme s'ils +étaient à toi. Puis vous causerez; ils te parleront de moi, rien que de +moi; ils te raconteront mille folies que tu écouteras sans rire... Tu +ne riras pas, hein?... Ce sont mes grands-parents, deux êtres dont je +suis toute la vie et qui ne m'ont pas vu depuis dix ans... Dix ans, +c'est long! Mais que veux-tu? moi, Paris me tient; eux, c'est le grand +âge... Ils sont si vieux, s'ils venaient me voir, ils se casseraient +en route... Heureusement, tu es là-bas, mon cher meunier, et, en +t'embrassant, les pauvres gens croiront m'embrasser un peu moi-même... +Je leur ai si souvent parlé de nom et de cette bonne amitié dont..._ + +Le diable soit de l'amitié! Justement ce matin-là il faisait un temps +admirable, mais qui ne valait rien pour courir les routes: trop de +mistral et trop de soleil, une vraie journée de Provence. Quand cette +maudite lettre arriva, j'avais déjà choisi mon _cagnard_ (abri) entre +deux roches, et je rêvais de rester là tout le jour, comme un lézard, +à boire de la lumière, en écoutant chanter les pins... Enfin, que +voulez-vous faire? Je fermai le moulin en maugréant, je mis la clef sous +la chatière. Mon bâton, ma pipe, et me voilà parti. + +J'arrivai à Eyguières vers deux heures. Le village était désert, tout +le monde aux champs. Dans les ormes du cours, blancs de poussière, les +cigales chantaient comme en pleine Crau. Il y avait bien sur la place +de la mairie un âne qui prenait le soleil, un vol de pigeons sur la +fontaine de l'église; mais personne pour m'indiquer l'orphelinat. Par +bonheur une vieille fée m'apparut tout à coup, accroupie et filant dans +l'encoignure de sa porte; je lui dis ce que je cherchais; et comme cette +fée était très puissante, elle n'eut qu'à lever sa quenouille: aussitôt +le couvent des Orphelines se dressa devant moi comme par magie... +C'était une grande maison maussade et noire, toute fière de montrer +au-dessus de son portail en ogive une vieille croix de grès rouge avec +un peu de latin autour. A côté de cette maison, j'en aperçus une autre +plus petite. Des volets gris, le jardin derrière... Je la reconnus tout +de suite, et j'entrai sans frapper. + +Je reverrai toute ma vie ce long corridor frais et calme, la muraille +peinte en rose, le jardinet qui tremblait, au fond à travers un store +de couleur claire, et sur tous les panneaux des fleurs et des violons +fanés. Il me semblait que j'arrivais chez quelque vieux bailli du +temps de Sedaine... Au bout du couloir, sur la gauche, par une porte +entr'ouverte on entendait le tic tac d'une grosse horloge et une voix +d'enfant, mais d'enfant à l'école, qui lisait en s'arrêtant à chaque +syllabe: A... lors... saint... I... ré... née... s'é... cri... a... +Je... suis... le... fro... ment... du... Seigneur... Il... faut... +que... je... sois... mou... lu... par... la... dent... de... ces... +a... ni... maux... Je m'approchai doucement de cette porte et +je regardai. + +Dans le calme et le demi-jour d'une petite chambre, un bon vieux à +pommettes roses, ridé jusqu'au bout des doigts, dormait au fond d'un +fauteuil, la bouche ouverte, les mains sur ses genoux. A ses pieds, une +fillette habillée de bleu,--grande pèlerine et petit béguin, le costume +des orphelines,--lisait la Vie de saint Irénée dans un livre plus gros +qu'elle... Cette lecture miraculeuse avait opéré sur toute la maison. +Le vieux dormait dans son fauteuil, les mouches au plafond, les canaris +dans leur cage, là-bas sur la fenêtre. La grosse horloge ronflait, tic +tac, tic tac. Il n'y avait d'éveillé dans toute la chambre qu'une grande +bande de lumière qui tombait droite et blanche entre les volets clos, +pleine d'étincelles vivantes et de valses microscopiques... Au milieu +de l'assoupissement général, l'enfant continuait sa lecture d'un air grave: +Aus... si... tôt... deux... lions... se... pré...ci... pi... tè... +rent... sur... lui... et... le... dé... vo... rè... rent... C'est à ce +moment que j'entrai... Les lions de saint Irénée se précipitant dans la +chambre n'y auraient pas produit plus de stupeur que moi. Un vrai coup +de théâtre! La petite pousse un cri, le gros livre tombe, les canaris, +les mouches se réveillent, la pendule sonne, le vieux se dresse en +sursaut, tout effaré, et moi-même, un peu troublé, je m'arrête sur le +seuil en criant bien fort: + +--Bonjour, braves gens! je suis l'ami de Maurice. + +Oh! alors, si vous l'aviez vu, le pauvre vieux, si vous l'aviez vu venir +vers moi les bras tendus, m'embrasser, me serrer les mains, courir égaré +dans la chambre, en faisant: + +--Mon Dieu! mon Dieu!... + +Toutes les rides de son visage riaient. Il était rouge. Il bégayait: + +--Ah! monsieur... ah! monsieur... + +Puis il allait vers le fond en appelant: + +--Mamette! + +Une porte qui s'ouvre, un trot de souris dans le couloir... c'était +Mamette. Rien de joli comme cette petite vieille avec son bonnet à +coque, sa robe carmélite, et son mouchoir brodé qu'elle tenait à la main +pour me faire honneur, à l'ancienne mode... Chose attendrissante! +ils se ressemblaient. Avec un tour et des coques jaunes, il aurait +pu s'appeler Mamette, lui aussi. Seulement la vraie Mamette avait du +beaucoup pleurer dans sa vie, et elle était encore plus ridée que +l'autre. Comme l'autre aussi, elle avait près d'elle une enfant de +l'orphelinat, petite garde en pèlerine bleue, qui ne la quittait jamais; +et de voir ces vieillards protégés par ces orphelines, c'était ce qu'on +peut imaginer de plus touchant. + +En entrant, Mamette avait commencé par me faire une grande révérence, +mais d'un mot le vieux lui coupa sa révérence en deux: + +--C'est l'ami de Maurice... + +Aussitôt la voilà qui tremble, qui pleure, perd son mouchoir, qui +devient rouge, toute rouge, encore plus rouge que lui... Ces vieux! ça +n'a qu'une goutte de sang dans les veines, et à la moindre émotion elle +leur saute au visage... + +--Vite, vite, une chaise... dit la vieille à sa petite. + +--Ouvre les volets... crie le vieux à la sienne. + +Et, me prenant chacun par une main, ils m'emmenèrent en trottinant +jusqu'à la fenêtre, qu'on a ouverte toute grande pour mieux me voir. On +approche les fauteuils, je m'installe entre les deux sur un pliant, les +petites bleues derrière nous, et l'interrogatoire commence: + +--Comment va-t-il? Qu'est-ce qu'il fait? Pourquoi ne vient-il pas? +Est-ce qu'il est content?... + +Et patati! et patata! Comme cela pendant des heures. + +Moi, je répondais de mon mieux à toutes leurs questions, donnant sur mon +ami les détails que je savais, inventant effrontément ceux que je ne +savais pas, me gardant surtout d'avouer que je n'avais jamais remarqué +si ses fenêtres fermaient bien ou de quelle couleur était le papier de +sa chambre. + +--Le papier de sa chambre!... Il est bleu, madame, bleu clair, avec des +guirlandes... + +--Vraiment? faisait la pauvre vieille attendrie; et elle ajoutait en se +tournant vers son mari: C'est un si brave enfant! + +--Oh! oui, c'est un brave enfant! reprenait l'autre avec enthousiasme. + +Et, tout le temps que je parlais, c'étaient entre eux des hochements de +tête, de petits rires fins, des clignements d'yeux, des airs entendus, +ou bien encore le vieux qui se rapprochait pour me dire: + +--Parlez plus fort... Elle a l'oreille un peu dure. + +Et elle de son côté: + +--Un peu plus haut, je vous prie!... Il n'entend pas très bien... + +Alors j'élevais la voix; et tous deux me remerciaient d'un sourire; et +dans ces sourires fanés qui se penchaient vers moi, cherchant jusqu'au +fond de mes yeux l'image de leur Maurice, moi, j'étais tout ému de la +retrouver cette image, vague, voilée, presque insaisissable, comme si je +voyais mon ami me sourire, très loin, dans un brouillard. + + * * * * * + +Tout à coup le vieux se dresse sur son fauteuil: + +--Mais j'y pense, Mamette..., il n'a peut-être pas déjeuné! + +Et Mamette, effarée, les bras au ciel: + +--Pas déjeuné!... Grand Dieu! + +Je croyais qu'il s'agissait encore de Maurice, et j'allais répondre que +ce brave enfant n'attendait jamais plus tard que midi pour se mettre à +table. Mais non, c'était bien de moi qu'on parlait; et il faut voir quel +branle-bas quand j'avouai que j'étais encore à jeun: + +--Vite le couvert, petites bleues! La table au milieu de la chambre, la +nappe du dimanche, les assiettes à fleurs. Et ne rions pas tant, s'il +vous plaît! et dépêchons-nous... + +Je crois bien qu'elles se dépêchaient. A peine le temps de casser trois +assiettes le déjeuner se trouva servi. + +--Un bon petit déjeuner! me disait Mamette en me conduisant à table; +seulement vous serez tout seul... Nous autres, nous avons déjà mangé ce +matin. + +Ces pauvres vieux! à quelque heure qu'on les prenne, ils ont toujours +mangé le matin. + +Le bon petit déjeuner de Mamette, c'était deux doigts de lait, des +dattes et une _barquette_, quelque chose comme un échaudé; de quoi la +nourrir elle et ses canaris au moins pendant huit jours... Et dire +qu'à moi seul je vins à bout de toutes ces provisions!... Aussi quelle +indignation autour de la table! Comme les petites bleues chuchotaient en +se poussant du coude, et là-bas, au fond de leur cage, comme les +canaris avaient l'air de se dire: «Oh! ce monsieur qui mange toute la +_barquette_!» + +Je la mangeai toute, en effet, et presque sans m'en apercevoir, occupé +que j'étais à regarder autour de moi dans cette chambre claire et +paisible où flottait comme une odeur de choses anciennes... Il y avait +surtout deux petits lits dont je ne pouvais pas détacher mes yeux. Ces +lits, presque deux berceaux, je me les figurais le matin, au petit jour, +quand ils sont encore enfouis sous leurs grands rideaux à franges. Trois +heures sonnent. C'est l'heure où tous les vieux se réveillent: + +--Tu dors, Mamette? + +--Non, mon ami. + +--N'est-ce pas que Maurice est un brave enfant? + +--Oh! oui c'est un brave enfant. + +Et j'imaginais comme cela toute une causerie, rien que pour avoir vu ces +deux petits lits de vieux, dressés l'un à côté de l'autre... + +Pendant ce temps, un drame terrible se passait à l'autre bout de la +chambre, devant l'armoire. Il s'agissait d'atteindre là-haut, sur le +dernier rayon, certain bocal de cerises à l'eau-de-vie qui attendait +Maurice depuis dix ans et dont on voulait me faire l'ouverture. Malgré +les supplications de Mamette, le vieux avait tenu à aller chercher ses +cerises lui-même; et, monté sur une chaise au grand effroi de sa femme, +il essayait d'arriver là-haut... Vous voyez le tableau d'ici, le vieux +qui tremble et qui se hisse, les petites bleues cramponnées à sa chaise, +Mamette derrière lui haletante, les bras tendus, et sur tout cela un +léger parfum de bergamote qui s'exhale de l'armoire ouverte et des +grandes piles de linge roux... C'était charmant. + +Enfin, après bien des efforts, on parvint à le tirer de l'armoire, ce +fameux bocal, et avec lui une vieille timbale d'argent toute bosselée, +la timbale de Maurice quand il était petit. On me la remplit de cerises +jusqu'au bord; Maurice les aimait tant, les cerises! Et tout en me +servant, le vieux me disait à l'oreille d'un air de gourmandise: + +--Vous êtes bien heureux, vous, de pouvoir en manger!... C'est ma femme +qui les a faites... Vous allez goûter quelque chose de bon. + +Hélas sa femme les avait faites, mais elle avait oublié de les sucrer. +Que voulez-vous? on devient distrait en vieillissant. Elles étaient +atroces, vos cerises, ma pauvre Mamette... Mais cela ne m'empêcha pas +de les manger jusqu'au bout, sans sourciller. + + * * * * * + +Le repas terminé, je me levai pour prendre congé de mes hôtes. Ils +auraient bien voulu me garder encore un peu pour causer du brave enfant, +mais le jour baissait, le moulin était loin, il fallait partir. + +Le vieux s'était levé en même temps que moi. + +--Mamette, mon habit!... Je veux le conduire jusqu'à la place. + +Bien sûr qu'au fond d'elle-même Mamette trouvait qu'il faisait déjà un +peu frais pour me conduire jusqu'à la place; mais elle n'en laissa rien +paraître. Seulement, pendant qu'elle l'aidait à passer les manches de +son habit, un bel habit tabac d'Espagne à boutons de nacre, j'entendais +la chère créature qui lui disait doucement: + +--Tu ne rentreras pas trop tard, n'est-ce pas? + +Et lui, d'un petit air malin: + +--Hé! hé!... je ne sais pas... peut-être... + +Là-dessus, ils se regardaient en riant, et les petites bleues riaient +de les voir rire, et dans leur coin les canaris riaient aussi à leur +manière... Entre nous, je crois que l'odeur des cerises les avait tous +un peu grisés. + +...La nuit tombait, quand nous sortîmes, le grand-père et moi. La petite +bleue nous suivait de loin pour le ramener; mais lui ne la voyait pas, +et il était tout fier de marcher à mon bras, comme un homme. Mamette, +rayonnante, voyait cela du pas de sa porte, et elle avait en nous +regardant de jolis hochements de tête qui semblaient dire: «Tout de +même, mon pauvre homme!... il marche encore.» + + + +BALLADES EN PROSE + + +En ouvrant ma porte ce matin, il y avait autour de mon moulin un grand +tapis de gelée blanche. L'herbe luisait et craquait comme du verre; +toute la colline grelottait... Pour un jour ma chère Provence s'était +déguisée en pays du Nord; et c'est parmi les pins frangés de givre, les +touffes de lavandes épanouies en bouquets de cristal, que j'ai écrit ces +deux ballades d'une fantaisie un peu germanique, pendant que la gelée +m'envoyait ses étincelles blanches, et que là-haut, dans le ciel +clair, de grands triangles de cigognes venues du pays de Henri Heine +descendaient vers la Camargue en criant: «Il fait froid... froid... +froid.» + + +I + +LA MORT DU DAUPHIN. + + +Le petit Dauphin est malade, le petit Dauphin va mourir... Dans toutes +les églises du royaume, le Saint-Sacrement demeure exposé nuit et jour +et de grands cierges brûlent pour la guérison de l'enfant royal. Les +rues de la vieille résidence sont tristes et silencieuses, les cloches +ne sonnent plus, les voitures vont au pas... Aux abords du palais, +les bourgeois curieux regardent, à travers les grilles, des suisses à +bedaines dorées qui causent dans les cours d'un air important. + +Tout le château est en émoi... Des chambellans, des majordomes, montent +et descendent en courant les escaliers de marbre... Les galeries sont +pleines de pages et de courtisans en habits de soie qui vont d'un groupe +à l'autre quêter des nouvelles à voix basse... Sur les larges perrons, +les dames d'honneur éplorées se font de grandes révérences en essuyant +leurs yeux avec de jolis mouchoirs brodés. + +Dans l'Orangerie, il y a nombreuse assemblée de médecins en robe. On +les voit, à travers les vitres, agiter leurs longues manches noires et +incliner doctoralement leurs perruques à marteaux... Le gouverneur et +l'écuyer du petit Dauphin se promènent devant la porte, attendant les +décisions de la Faculté. Des marmitons passent à côté d'eux sans les +saluer. M. l'écuyer jure comme un païen, M. le gouverneur récite des +vers d'Horace... Et pendant ce temps-là, là-bas, du côté des écuries, +on entend un long hennissement plaintif. C'est l'alezan du petit Dauphin +que les palefreniers oublient et qui appelle tristement devant sa +mangeoire vide. + +Et le roi? Où est monseigneur le roi?... Le roi s'est enfermé tout seul +dans une chambre, au bout du château... Les Majestés n'aiment pas qu'on +les voie pleurer... Pour la reine, c'est autre chose... Assise au +chevet du petit Dauphin, elle a son beau visage baigné de larmes, et +sanglote bien haut devant tous, comme ferait une drapière. + +Dans sa couchette de dentelles, le petit Dauphin, plus blanc que les +coussins sur lesquels il est étendu, repose, les yeux fermés. On croit +qu'il dort; mais non! Le petit Dauphin ne dort pas... Il se retourne +vers sa mère, et, voyant qu'elle pleure, il lui dit: + +--Madame la reine, pourquoi pleurez-vous? Est-ce que vous croyez +bonnement que je m'en vas mourir? + +La reine veut répondre. Les sanglots l'empêchent de parler. + +--Ne pleurez donc pas, madame la reine; vous oubliez que je suis le +Dauphin, et que les Dauphins ne peuvent pas mourir ainsi... + +La reine sanglote encore plus fort, et le petit Dauphin commence à +s'effrayer. + +--Holà, dit-il, je ne veux pas que la mort vienne me prendre, et je +saurai bien l'empêcher d'arriver jusqu'ici... Qu'on fasse venir sur +l'heure quarante lansquenets très forts pour monter la garde autour de +notre lit!... Que cent gros canons veillent nuit et jour, mèche allumée, +sous nos fenêtres! Et malheur à la mort, si elle ose s'approcher de +nous!... + +Pour complaire à l'enfant royal, la reine fait un signe. Sur l'heure, +on entend les gros canons qui roulent dans la cour; et quarante grands +lansquenets, la pertuisane au poing, viennent se ranger autour de la +chambre. Ce sont de vieux soudards à moustaches grises. Le petit Dauphin +bat des mains en les voyant. Il en reconnaît un et l'appelle: + +--Lorrain! Lorrain! + +Le soudard fait un pas vers le lit: + +--Je t'aime bien, mon vieux Lorrain... Fais voir un peu ton grand +sabre... Si la mort veut me prendre, il faudra la tuer, n'est-ce pas? + +Lorrain répond: + +--Oui, monseigneur... + +Et il a deux grosses larmes qui coulent sur ses joues tannées. + +A ce moment, l'aumônier s'approche du petit Dauphin et lui parle +longtemps à voix basse en lui montrant un crucifix. Le petit Dauphin +l'écoute d'un air fort étonné, puis tout à coup l'interrompant: + +--Je comprends bien ce que vous me dites, monsieur l'abbé; mais enfin +est-ce que mon petit ami Beppo ne pourrait pas mourir à ma place, en lui +donnant beaucoup d'argent?... + +L'aumônier continue à lui parler à voix basse, et le petit Dauphin a +l'air de plus en plus étonné. + +Quand l'aumônier a fini, le petit Dauphin reprend avec un gros soupir: + +--Tout ce que vous me dites là est bien triste, monsieur l'abbé; mais +une chose me console, c'est que là-haut, dans le paradis des étoiles, je +vais être encore le Dauphin... Je sais que le bon Dieu est mon cousin et +ne peut pas manquer de me traiter selon mon rang. + +Puis il ajoute, en se tournant vers sa mère: + +--Qu'on m'apporte mes plus beaux habits, mon pourpoint d'hermine blanche +et mes escarpins de velours! Je veux me faire brave pour les anges et +entrer au paradis en costume de Dauphin. + +Une troisième fois, l'aumônier se penche vers le petit Dauphin et lui +parle longuement à voix basse... Au milieu de son discours, l'enfant +royal l'interrompt avec colère: + +--Mais alors crie-t-il, d'être Dauphin, ce n'est rien du tout! + +Et, sans vouloir plus rien entendre, le petit Dauphin se tourne vers la +muraille, et il pleure amèrement. + + +II + +LE SOUS-PRÉFET AUX CHAMPS. + + +M. le sous-préfet est en tournée. Cocher devant, laquais derrière, la +calèche de la sous-préfecture l'emporte majestueusement au concours +régional de la Combe-aux-Fées. Pour cette journée mémorable, M. le +sous-préfet a mis son bel habit brodé, son petit claque, sa culotte +collante à bandes d'argent et son épée de gala à poignée de nacre... +Sur ses genoux repose une grande serviette en chagrin gaufré qu'il +regarde tristement. + +M. le sous-préfet regarde tristement sa serviette en chagrin gaufré; +il songe au fameux discours qu'il va falloir prononcer tout à l'heure +devant les habitants de la Combe-aux-Fées: + +--Messieurs et chers administrés... + +Mais il a beau tortiller la soie blonde de ses favoris et répéter vingt +fois de suite: + +--Messieurs et chers administrés... la suite du discours ne vient pas. + +La suite du discours ne vient pas... Il fait si chaud dans cette +calèche!... A perte de vue, la route de la Combe-aux-Fées poudroie sous +le soleil du Midi... L'air est embrasé... et sur les ormeaux du bord du +chemin, tout couverts de poussière blanche, des milliers de cigales +se répondent d'un arbre à l'autre... Tout à coup M. le sous-préfet +tressaille. Là-bas, au pied d'un coteau, il vient d'apercevoir un petit +bois de chênes verts qui semble lui faire signe. + +Le petit bois de chênes verts semble lui faire signe: + +--Venez donc par ici, monsieur le sous-préfet; pour composer votre +discours, vous serez beaucoup mieux sous mes arbres... + +M. le sous-préfet est séduit; il saute à bas de sa calèche et dit à ses +gens de l'attendre, qu'il va composer son discours dans le petit bois de +chênes verts. + +Dans le petit bois de chênes verts il y a des oiseaux, des violettes, et +des sources sous l'herbe fine... Quand ils ont aperçu M. le sous-préfet +avec sa belle culotte et sa serviette en chagrin gaufré, les oiseaux ont +eu peur et se sont arrêtés de chanter, les sources n'ont plus osé faire +de bruit, et les violettes se sont cachées dans le gazon... Tout ce +petit monde-là n'a jamais vu de sous-préfet, et se demande à voix basse +quel est ce beau seigneur qui se promène en culotte d'argent. + +A voix basse, sous la feuillée, on se demande quel est ce beau seigneur +en culotte d'argent... Pendant ce temps-là, M. le sous-préfet, ravi du +silence et de la fraîcheur du bois, relève les pans de son habit, pose +son claque sur l'herbe et s'assied dans la mousse au pied d'un jeune +chêne; puis il ouvre sur ses genoux sa grande serviette de chagrin +gaufré et en tire une large feuille de papier ministre. + +--C'est un artiste! dit la fauvette. + +--Non, dit le bouvreuil, ce n'est pas un artiste, puisqu'il a une +culotte en argent; c'est plutôt un prince. + +--C'est plutôt un prince, dit le bouvreuil. + +--Ni un artiste, ni un prince, interrompt un vieux rossignol, qui a +chanté toute une saison dans les jardins de la sous-préfecture... Je +sais ce que c'est: c'est un sous-préfet! + +Et tout le petit bois va chuchotant: + +--C'est un sous-préfet! c'est un sous-préfet! + +--Comme il est chauve! remarque une alouette à grande huppe. + +Les violettes demandent: + +--Est-ce que c'est méchant? + +--Est-ce que c'est méchant? demandent les violettes. + +Le vieux rossignol répond: + +--Pas du tout! + +Et sur cette assurance, les oiseaux se remettent à chanter, les sources +à courir, les violettes à embaumer, comme si le monsieur n'était pas +là... Impassible au milieu de tout ce joli tapage, M. le sous-préfet +invoque dans son coeur la Muse des comices agricoles, et, le crayon +levé, commence à déclamer de sa voix de cérémonie: + +--Messieurs et chers administrés... + +--Messieurs et chers administrés, dit le sous-préfet de sa voix de +cérémonie... + +Un éclat de rire l'interrompt; il se retourne et ne voit rien qu'un gros +pivert qui le regarde en riant, perché sur son claque. Le sous-préfet +hausse les épaules et veut continuer son discours; mais le pivert +l'interrompt encore et lui crie de loin: + +--A quoi bon? + +--Comment! à quoi bon? dit le sous-préfet, qui devient tout rouge; et, +chassant d'un geste cette bête effrontée, il reprend de plus belle: + +--Messieurs et chers administrés... + +--Messieurs et chers administrés..., a repris le sous-préfet de plus +belle. + +Mais alors, voilà les petites violettes qui se haussent vers lui sur le +bout de leurs tiges et qui lui disent doucement: + +--Monsieur le sous-préfet, sentez-vous comme nous sentons bon? + +Et les sources lui font sous la mousse une musique divine; et dans +les branches, au-dessus de sa tête, des tas de fauvettes viennent lui +chanter leurs plus jolis airs; et tout le petit bois conspire pour +l'empêcher de composer son discours. + +Tout le petit bois conspire pour l'empêcher de composer son discours... +M. le sous-préfet, grisé de parfums, ivre de musique, essaye vainement +de résister au nouveau charme qui l'envahit. Il s'accoude sur l'herbe, +dégrafe son bel habit, balbutie encore deux ou trois fois: + +--Messieurs et chers administrés... Messieurs et chers admi... +Messieurs et chers... + +Puis il envoie les administrés au diable; et la Muse des comices +agricoles n'a plus qu'à se voiler la face. + +Voile-toi la face, ô Muse, des comices agricoles!... Lorsque, au bout +d'une heure, les gens de la sous-préfecture, inquiets de leur maître, +sont entrés dans le petit bois, ils ont vu un spectacle qui les a fait +reculer d'horreur... M. le sous-préfet était couché sur le ventre, dans +l'herbe, débraillé comme un bohème. Il avait mis son habit bas;... et, +tout en mâchonnant des violettes, M. le sous-préfet faisait des vers. + + + +LE PORTEFEUILLE DE BIXIOU + + +Un matin du mois d'octobre, quelques jours avant de quitter Paris, je +vis arriver chez moi,--pendant que je déjeunais,--un vieil homme en +habit râpé, cagneux, crotté, l'échine basse, grelottant sur ses longues +jambes comme un échassier déplumé. C'était Bixiou. Oui, Parisiens, votre +Bixiou, le féroce et charmant Bixiou, ce railleur enragé qui vous a tant +réjouis depuis quinze ans avec ses pamphlets et ses caricatures... Ah! +le malheureux, quelle détresse! Sans une grimace qu'il fit en entrant, +jamais je ne l'aurais reconnu. + +La tête inclinée sur l'épaule, sa canne aux dents comme une clarinette, +l'illustre et lugubre farceur s'avança jusqu'au milieu de la chambre et +vint se jeter contre ma table en disant d'une voix dolente: + +--Ayez pitié d'un pauvre aveugle!... + +C'était si bien imité que je ne pus m'empêcher de rire. Mais lui, très +froidement: + +--Vous croyez que je plaisante... regardez mes yeux. + +Et il tourna vers moi deux grandes prunelles blanches sans regard. + +--Je suis aveugle, mon cher, aveugle pour la vie... Voilà ce que c'est +que d'écrire avec du vitriol. Je me suis brûlé les yeux à ce joli +métier; mais là, brûlé à fond... jusqu'aux bobèches! ajouta-t-il en me +montrant ses paupières calcinées où ne restait plus l'ombre d'un cil. + +J'étais si ému que je ne trouvai rien à lui dire. Mon silence +l'inquiéta: + +--Vous travaillez? + +--Non, Bixiou, je déjeune. Voulez-vous en faire autant? + +Il ne répondit pas, mais au frémissement de ses narines, je vis bien +qu'il mourait d'envie d'accepter. Je le pris par la main, et je le fis +asseoir près de moi. + +Pendant qu'on le servait, le pauvre diable flairait la table avec un +petit rire: + +--Ça a l'air bon tout ça. Je vais me régaler; il y a si longtemps que +je ne déjeune plus! Un pain d'un sou tous les matins, en courant les +ministères... car, vous savez, je cours les ministères, maintenant; +c'est ma seule profession. J'essaye d'accrocher un bureau de tabac... +Qu'est-ce que voulez? il faut qu'on mange à la maison. Je ne peux plus +dessiner; je ne peux plus écrire... Dicter?... Mais quoi?... Je n'ai +rien dans la tête, moi; je n'invente rien. Mon métier, c'était de voir +les grimaces de Paris et de les faire; à présent il n'y a plus moyen... +Alors j'ai pensé à un bureau de tabac; pas sur les boulevards, bien +entendu. Je n'ai pas droit à cette faveur, n'étant ni mère de danseuse, +ni veuve d'officier supérieur. Non! simplement un petit bureau de +province, quelque part bien loin, dans un coin des Vosges. J'aurai une +forte pipe en porcelaine; je m'appellerai Hans ou Zébédé, comme dans +Erckmann-Chatrian, et je me consolerai de ne plus écrire en faisant des +cornets de tabac avec les oeuvres de mes contemporains. + +«Voilà tout ce que je demande. Pas grand chose, n'est ce pas?... Eh +bien, c'est le diable pour y arriver... Pourtant les protections ne +devraient pas me manquer. J'étais très lancé autrefois. Je dînais chez +le maréchal, chez le prince, chez les ministres; tous ces gens-là +voulaient m'avoir parce que je les amusais ou qu'ils avaient peur de +moi. A présent, je ne fais plus peur à personne. O mes yeux! mes pauvres +yeux! Et l'on ne m'invite nulle part. C'est si triste une tête d'aveugle +à table... Passez-moi le pain, je vous prie... Ah! les bandits! ils me +l'auront fait payer cher ce malheureux bureau de tabac. Depuis six mois, +je me promène dans tous les ministères avec ma pétition. J'arrive le +matin, à l'heure où l'on allume les poêles et où l'on fait faire un tour +aux chevaux de Son Excellence sur le sable de la cour; je ne m'en vais +qu'à la nuit, quand on apporte les grosses lampes et que les cuisines +commencent à sentir bon... + +«Toute ma vie se passe sur les coffres à bois des antichambres. Aussi +les huissiers me connaissent, allez. A l'Intérieur, ils m'appellent: +«Ce bon monsieur!» Et moi, pour gagner leur protection, je fais des +calembours, ou je dessine d'un trait sur un coin de leur buvards de +grosses moustaches qui les font rire... Voilà où j'en suis arrivé après +vingt ans de succès tapageurs, voilà la fin d'une vie d'artiste!... +Et dire qu'ils sont en France quarante mille galopins à qui notre +profession fait venir l'eau à la bouche! Dire qu'il y a tous les jours, +dans les départements, une locomotive qui chauffe pour nous apporter des +pancrées d'imbéciles affamés de littérature et de bruit imprimé!... Ah! +province romanesque, si la misère de Bixiou pouvait te servir de leçon! + +Là-dessus il se fourra le nez dans son assiette et se mit à manger +avidement, sans dire un mot... C'était pitié de le voir faire. A chaque +minute, il perdait son pain, sa fourchette, tâtonnait pour trouver son +verre... Pauvre homme! il n'avait pas encore l'habitude. + + * * * * * + +Au bout d'un moment, il reprit: + +--Savez-vous ce qu'il y a encore de plus horrible pour moi? C'est de ne +plus pouvoir lire mes journaux. Il faut être du métier pour comprendre +cela... Quelquefois le soir, en rentrant, j'en achète un, rien que pour +sentir cette odeur de papier humide et de nouvelles fraîches... C'est +si bon! et personne pour me les lire! Ma femme pourrait bien, mais elle +ne veut pas: elle prétend qu'on trouve dans les faits divers des choses +qui ne sont pas convenables... Ah! ces anciennes maîtresses, une fois +mariées, il n'y a pas plus bégueules qu'elles. Depuis que j'en ai fait +Mme Bixiou, celle-là s'est crue obligée de devenir bigote, mais à un +point!... Est-ce qu'elle ne voulait pas me faire frictionner les yeux +avec l'eau de la Salette! Et puis, le pain bénit, les quêtes, la +Sainte-Enfance, les petits Chinois, que sais-je encore?... Nous sommes +dans les bonnes oeuvres jusqu'au cou... Ce serait cependant une bonne +oeuvre de me lire mes journaux. Eh bien, non, elle ne veut pas... Si ma +fille était chez nous, elle me les lirait, elle; mais, depuis que je +suis aveugle, je l'ai fait entrer à Notre-Dame-des-Arts, pour avoir une +bouche de moins à nourrir... + +«Encore une qui me donne de l'agrément, celle-là! Il n'y a pas neuf ans +qu'elle est au monde, elle a déjà eu toutes les maladies... Et triste! +et laide! plus laide que moi, si c'est possible... un monstre!... Que +voulez-vous? je n'ai jamais su faire que des charges... Ah çà, mais je +suis bon, moi, de vous raconter mes histoires de famille. Qu'est-ce que +cela peut vous faire à vous?... Allons, donnez-moi encore un peu de +cette eau-de-vie. Il faut que je me mette en train. En sortant d'ici je +vais à l'instruction publique, et, les huissiers n'y sont pas faciles à +dérider. C'est tous d'anciens professeurs. + +Je lui versai son eau-de-vie. Il commença à la déguster par petites fois, +d'un air attendri... Tout à coup, je ne sais quelle fantaisie le piquant, +il se leva, son verre à la main, promena un instant autour de lui sa tête +de vipère aveugle, avec le sourire aimable du monsieur qui va parler, +puis, d'une voix stridente, comme pour haranguer un banquet de deux +cents couverts: + +--Aux arts! Aux lettres! A la presse! + +Et le voilà parti sur un toast de dix minutes, la plus folle et la plus +merveilleuse improvisation qui soit jamais sortie de cette cervelle de +pitre. + +Figurez-vous une revue de fin d'année intitulée: le _Pavé des lettres +en_ 186*; nos assemblées soi-disant littéraires, nos papotages, nos +querelles, toutes les cocasseries d'un monde excentrique, fumier +d'encre, enfer sans grandeur, où l'on s'égorge, où l'on s'étripe, où +l'on se détrousse, où l'on parle intérêts et gros sous bien plus que +chez les bourgeois, ce qui n'empêche pas qu'on y meure de faim plus +qu'ailleurs; toutes nos lâchetés, toutes nos misères; le vieux baron +T... de la Tombola s'en allant faire «gna... gna... gna...» aux +Tuileries avec sa sébile et son habit barbeau; puis nos morts de +l'année, les enterrements à réclames, l'oraison funèbre de monsieur +le délégué toujours la même: «Cher et regretté! pauvre cher!» à un +malheureux dont on refuse de payer la tombe; et ceux qui se sont +suicidés, et ceux qui sont devenus fous; figurez-vous tout cela, +raconté, détaillé, gesticulé par un grimacier de génie, vous aurez alors +une idée de ce que fut l'improvisation de Bixiou. + + * * * * * + +Son toast fini, son verre bu, il me demanda l'heure et s'en alla, d'un +air farouche, sans me dire adieu... J'ignore comment les huissiers de +M. Duruy se trouvèrent de sa visite ce matin-là; mais je sais bien que +jamais de ma vie je ne me suis senti si triste, si mal en train qu'après +le départ de ce terrible aveugle. Mon encrier m'écoeurait, ma plume +me faisait horreur, j'aurais voulu m'en aller loin, courir, voir des +arbres, sentir quelque chose de bon... Quelle haine, grand Dieu! que de +fiel! quel besoin de baver sur tout, de tout salir! Ah! le misérable... + +Et j'arpentais ma chambre avec fureur, croyant toujours entendre le +ricanement de dégoût qu'il avait eu en me parlant de sa fille. + +Tout à coup, près de la chaise où l'aveugle s'était assis, je sentis +quelque chose rouler sous mon pied. En me baissant, je reconnus son +portefeuille, un gros portefeuille luisant, à coins cassés, qui ne le +quitte jamais et qu'il appelle en riant sa poche à venin. Cette poche, +dans notre monde, était aussi renommée que les fameux cartons de M. de +Girardin. On disait qu'il y avait des choses terribles là dedans... +L'occasion se présentait belle pour m'en assurer. Le vieux portefeuille, +trop gonflé, s'était crevé en tombant, et tous les papiers avaient roulé +sur le tapis; il me fallut les ramasser l'un après l'autre... + +Un paquet de lettres écrites sur du papier à fleurs, commençant toutes: +_Mon cher papa_, et signées: _Céline Bixiou des Enfants de Marie_. + +D'anciennes ordonnances pour des maladies d'enfants: croup, convulsions, +scarlatine, rougeole... (la pauvre petite n'en avait pas échappé une!) + +Enfin une grande enveloppe cachetée d'où sortaient, comme d'un bonnet de +fillette, deux ou trois crins jaunes tout frisées; et sur l'enveloppe, +en grosse écriture tremblée, une écriture d'aveugle: + +_Cheveux de Céline, coupés le 13 mai, le jour de son entrée là-bas_. + +Voilà ce qu'il y avait dans le portefeuille de Bixiou. + +Allons, Parisiens, vous êtes tous les mêmes. Le dégoût, l'ironie, un +rire infernal, des blagues féroces, et puis pour finir:... _Cheveux de +Céline coupés le 13 mai_. + + + +LA LÉGENDE DE L'HOMME A LA CERVELLE D'OR. + +A LA DAME QUI DEMANDE DES HISTOIRES GAIES. + + +En lisant votre lettre, madame, j'ai eu comme un remords. Je m'en suis +voulu de la couleur un peu trop demi-deuil de mes historiettes, et je +m'étais promis de vous offrir aujourd'hui quelque chose de joyeux, de +follement joyeux. + +Pourquoi serais-je triste, après tout? Je vis à mille lieues des +brouillards parisiens, sur une colline lumineuse, dans le pays des +tambourins et du vin muscat. Autour de chez moi tout n'est que soleil et +musique; j'ai des orchestres de culs-blancs, des orphéons de mésanges; +le matin, les courlis qui font: «Coureli! coureli!» à midi, les cigales, +puis les pâtres qui jouent du fifre, et les belles filles brunes qu'on +entend rire dans les vignes... En vérité, l'endroit est mal choisi pour +broyer du noir; je devrais plutôt expédier aux dames des poèmes couleur +de rose et des pleins paniers de contes galants. + +Eh bien, non! je suis encore trop près de Paris. Tous les jours, jusque +dans mes pins, il m'envoie les éclaboussures de ses tristesses... +A l'heure même où j'écris ces lignes, je viens d'apprendre la mort +misérable du pauvre Charles Barbara; et mon moulin en est tout en deuil. +Adieu les courlis et les cigales! Je n'ai plus le coeur à rien de +gai... Voilà pourquoi, madame, au lieu du joli conte badin que je +m'étais promis de vous faire, vous n'aurez encore aujourd'hui qu'une +légende mélancolique. + + * * * * * + +Il était une fois un homme qui avait une cervelle d'or; oui, madame, une +cervelle toute en or. Lorsqu'il vint au monde, les médecins pensaient +que cet enfant ne vivrait pas, tant sa tête était lourde et son crâne +démesuré. Il vécut cependant et grandit au soleil comme un beau plant +d'olivier; seulement sa grosse tête l'entraînait toujours, et c'était +pitié de le voir se cogner à tous les meubles en marchant... Il tombait +souvent. Un jour, il roula du haut d'un perron et vint donner du front +contre un degré de marbre, où son crâne sonna comme un lingot. On +le crut mort; mais, en le relevant, on ne lui trouva qu'une légère +blessure, avec deux ou trois gouttelettes d'or caillées dans ses cheveux +blonds. C'est ainsi que les parents apprirent que l'enfant avait une +cervelle en or. + +La chose fut tenue secrète; le pauvre petit lui-même ne se douta de +rien. De temps en temps, il demandait pourquoi on ne le laissait plus +courir devant la porte avec les garçonnets de la rue. + +--On vous volerait, mon beau trésor! lui répondait sa mère... + +Alors le petit avait grand'peur d'être volé; il retournait jouer tout +seul, sans rien dire, et se trimbalait lourdement d'une salle à +l'autre... + +A dix-huit ans seulement, ses parents lui révélèrent le don monstrueux +qu'il tenait du destin; et, comme ils l'avaient élevé et nourri +jusque-là, ils lui demandèrent en retour un peu de son or. L'enfant +n'hésita pas; sur l'heure même,--comment? par quels moyens? la légende +ne l'a pas dit,--il s'arracha du crâne un morceau d'or massif, un +morceau gros comme une noix, qu'il jeta fièrement sur les genoux de sa +mère... Puis tout ébloui des richesses qu'il portait dans la tête, fou +de désirs, ivre de sa puissance, il quitta la maison paternelle et s'en +alla par le monde en gaspillant son trésor. + + * * * * * + +Du train dont il menait sa vie, royalement, et semant l'or sans compter, +on aurait dit que sa cervelle était inépuisable... Elle s'épuisait +cependant, et à mesure on pouvait voir les yeux s'éteindre, la joue +devenir plus creuse. Un jour enfin, au matin d'une débauche folle, le +malheureux, resté seul parmi les débris du festin et les lustres qui +pâlissaient, s'épouvanta de l'énorme brèche qu'il avait déjà faite à son +lingot; il était temps de s'arrêter. + +Dès lors, ce fut une existence nouvelle. L'homme à la cervelle d'or s'en +alla vivre, à l'écart, du travail de ses mains, soupçonneux et craintif +comme un avare, fuyant les tentations, tâchant d'oublier lui-même ces +fatales richesses auxquelles il ne voulait plus toucher... Par malheur, +un ami l'avait suivi dans sa solitude, et cet ami connaissait son +secret. + +Une nuit, le pauvre homme fut réveillé en sursaut par une douleur à la +tête, une effroyable douleur; il se dressa éperdu, et vit, dans un rayon +de lune, l'ami qui fuyait en cachant quelque chose sous son manteau... + +Encore un peu de cervelle qu'on lui emportait!... + +A quelque temps de là, l'homme à la cervelle d'or devint amoureux, et +cette fois tout fut fini... Il aimait du meilleur de son âme une petite +femme blonde, qui l'aimait bien aussi, mais qui préférait encore les +pompons, les plumes blanches et les jolis glands mordorés battant le +long des bottines. + +Entre les mains de cette mignonne créature,--moitié oiseau, moitié +poupée,--les piécettes d'or fondaient que c'était un plaisir. Elle avait +tous les caprices; et lui ne savait jamais dire non; même, de peur de la +peiner, il lui cacha jusqu'au bout le triste secret de sa fortune. + +--Nous sommes donc bien riches? disait-elle. + +Le pauvre homme répondait: + +--Oh! oui... bien riches! + +Et il souriait avec amour au petit oiseau bleu qui lui mangeait le crâne +innocemment. Quelquefois cependant la peur le prenait, il avait des +envies d'être avare; mais alors la petite femme venait vers lui en +sautillant, et lui disait: + +--Mon mari, qui êtes si riche! achetez-moi quelque chose de bien +cher... + +Et il lui achetait quelque chose de bien cher. + +Cela dura ainsi pendant deux ans; puis, un matin, la petite femme +mourut, sans qu'on sût pourquoi, comme un oiseau... Le trésor touchait +à sa fin; avec ce qui lui en restait, le veuf fit faire à sa chère morte +un bel enterrement. Cloches à toute volée, lourds carrosses tendus de +noir, chevaux empanachés, larmes d'argent dans le velours, rien ne lui +parut trop beau. Que lui importait son or maintenant?... Il en donna +pour l'église, pour les porteurs, pour les revendeuses d'immortelles; il +en donna partout, sans marchander... Aussi, en sortant du cimetière, il +ne lui restait presque plus rien de cette cervelle merveilleuse, à peine +quelques parcelles aux parois du crâne. + +Alors on le vit s'en aller dans les rues, l'air égaré, les mains en +avant, trébuchant comme un homme ivre. Le soir, à l'heure où les bazars +s'illuminent, il s'arrêta devant une large vitrine dans laquelle tout +un fouillis d'étoffes et de parures reluisait aux lumières, et resta là +longtemps à regarder deux bottines de satin bleu bordées de duvet de +cygne. «Je sais quelqu'un à qui ces bottines feraient bien plaisir,» se +disait-il en souriant; et, ne se souvenant déjà plus que la petite femme +était morte, il entra pour les acheter. + +Du fond de son arrière-boutique, la marchande entendit un grand +cri; elle accourut et recula de peur en voyant un homme debout, qui +s'accotait au comptoir et la regardait douloureusement d'un air hébété. +Il tenait d'une main les bottines bleues à bordure de cygne, et +présentait l'autre main toute sanglante, avec des raclures d'or au bout +des ongles. + +Telle est, madame, la légende de l'homme à la cervelle d'or. + + * * * * * + +Malgré ses airs de conte fantastique, cette légende est vraie d'un bout +à l'autre... Il y a par le monde de pauvres gens qui sont condamnés à +vivre de leur cerveau, et payent en bel or fin, avec leur moelle et leur +substance, les moindres choses de la vie. C'est pour eux une douleur de +chaque jour; et puis, quand ils sont las de souffrir... + + + +LE POÈTE MISTRAL. + + +Dimanche dernier, en me levant, j'ai cru me réveiller rue du +Faubourg-Montmartre. Il pleuvait, le ciel était gris, le moulin triste. +J'ai eu peur de passer chez moi cette froide journée de pluie, et tout +de suite l'envie m'est venue d'aller me réchauffer un brin auprès de +Frédéric Mistral, ce grand poète qui vit à trois lieues de mes pins, +dans son petit village de Maillane. + +Sitôt pensé, sitôt parti: une trique en bois de myrte, mon Montaigne, +une couverture, et en route! + +Personne aux champs... Notre belle Provence catholique laisse la +terre se reposer le dimanche... Les chiens seuls au logis, les fermes +closes... De loin en loin, une charrette de roulier avec sa bâche +ruisselante, une vieille encapuchonnée dans sa mante feuille morte, des +mules en tenue de gala, housse de sparterie bleue et blanche, pompons +rouge, grelots d'argent,--emportant au petit trot toute une carriole de +gens de _mas_ qui vont à la messe; puis, là-bas, à travers la brume, une +barque sur la _roubine_ et un pêcheur debout qui lance son épervier... + +Pas moyen de lire en route ce jour-là. La pluie tombait par torrents, et +la tramontane vous la jetait à pleins seaux dans la figure... Je fis +le chemin tout d'une haleine, et enfin, après trois heures de marche, +j'aperçus devant moi les petits bois de cyprès au milieu desquels le +pays de Maillane s'abrite de peur du vent. + +Pas un chat dans les rues du village; tout le monde était à la +grand'messe. Quand je passai devant l'église, le serpent ronflait, et je +vis les cierges reluire à travers les vitres de couleur. + +Le logis du poète est à l'extrémité du pays; c'est la dernière maison +à main gauche, sur la route de Saint-Remy,--une maisonnette à un étage +avec un jardin devant... J'entre doucement... Personne! La porte du +salon est fermée, mais j'entends derrière quelqu'un qui marche et qui +parle à haute voix... Ce pas et cette voix me sont bien connus... Je +m'arrête un moment dans le petit couloir peint à la chaux, la main +sur le bouton de la porte, très ému. Le coeur me bat.--Il est là. Il +travaille... Faut-il attendre que la strophe soit finie?... Ma foi! +tant pis, entrons. + + * * * * * + +Ah! Parisiens, lorsque le poète de Maillane est venu chez vous montrer +Paris à sa Mireille, et que vous l'avez vu dans vos salons, ce Chactas +en habit de ville, avec un col droit et un grand chapeau qui le gênait +autant que sa gloire, vous avez cru que c'était là Mistral... Non, ce +n'était pas lui. Il n'y a qu'un Mistral au monde, celui que j'ai surpris +dimanche dernier dans son village, le chaperon de feutre sur l'oreille, +sans gilet, en jaquette, sa rouge taillole catalane autour des reins, +l'oeil allumé, le feu de l'inspiration aux pommettes, superbe avec un +bon sourire, élégant comme un pâtre grec, et marchant à grands pas, les +mains dans ses poches, en faisant des vers... + +--Comment! c'est toi? cria Mistral en me sautant au cou; la bonne idée +que tu as eue de venir!... Tout juste aujourd'hui, c'est la fête de +Maillane. Nous avons la musique d'Avignon, les taureaux, la procession, +la farandole, ce sera magnifique... La mère va rentrer de la messe; +nous déjeunons, et puis, zou! nous allons voir danser les jolies +filles... + +Pendant qu'il me parlait, je regardais avec émotion ce petit salon à +tapisserie claire, que je n'avais pas vu depuis si longtemps, et où j'ai +passé déjà de si belles heures. Rien n'était changé. Toujours le canapé +à carreaux jaunes, les deux fauteuils de paille, la Vénus sans bras et +la Vénus d'Arles sur la cheminée, le portrait du poète par Hébert, sa +photographie par Etienne Garjat, et, dans un coin, près de la fenêtre, +le bureau,--un pauvre petit bureau de receveur d'enregistrement,--tout +chargé de vieux bouquins et de dictionnaires. Au milieu de ce bureau, +j'aperçus un gros cahier ouvert... C'était _Calendal_, le nouveau poème +de Frédéric Mistral, qui doit paraître à la fin de cette année le jour +de Noël. Ce poème, Mistral y travaille depuis sept ans, et voilà près +de six mois qu'il en a écrit le dernier vers; pourtant, il n'ose s'en +séparer encore. Vous comprenez, on a toujours une strophe à polir, une +rime plus sonore à trouver... Mistral a beau écrire en provençal, il +travaille ses vers comme si tout le monde devait les lire dans la langue +et lui tenir compte de ses efforts de bon ouvrier... Oh! le brave +poète, et que c'est bien Mistral dont Montaigne aurait pu dire: +_Souvienne-vous de celuy à qui, comme on demandoit à quoy faire il se +peinoit si fort en un art qui ne pouvoit venir à la cognoissance de +guère des gens, «J'en ay assez de peu, répondit-il. J'en ay assez d'un. +J'en ay assez de pas un.»_ + + * * * * * + +Je tenais le cahier de _Calendal_ entre mes mains, et je le feuilletais, +plein d'émotion... Tout à coup une musique de fifres et de tambourins +éclate dans la rue, devant la fenêtre, et voilà mon Mistral qui court à +l'armoire, en tire des verres, des bouteilles, traîne la table au milieu +du salon, et ouvre la porte aux musiciens en me disant: + +--Ne ris pas... Ils viennent me donner l'aubade... je suis conseiller +municipal. + +La petite pièce se remplit de monde. On pose les tambourins sur les +chaises, la vieille bannière dans un coin; et le vin cuit circule. Puis +quand on a vidé quelques bouteilles à la santé de M. Frédéric, qu'on a +causé gravement de la fête, si la farandole sera aussi belle que l'an +dernier, si les taureaux se comporteront bien, les musiciens se retirent +et vont donner l'aubade chez les autres conseillers. A ce moment, la +mère de Mistral arrive. + +En un tour de main la table est dressée: un beau linge blanc et deux +couverts. Je connais les usages de la maison; je sais que lorsque +Mistral a du monde, sa mère ne se met pas à table... La pauvre vieille +femme ne connaît que son provençal et se sentirait mal à l'aise pour +causer avec des Français... D'ailleurs, on a besoin d'elle à la +cuisine. + +Dieu! le joli repas que j'ai fait ce matin-là:--un morceau de chevreau +rôti, du fromage de montagne, de la confiture de moût, des figues, des +raisins muscats. Le tout arrosé de ce bon châteauneuf des papes qui a +une si belle couleur rose dans les verres... + +Au dessert, je vais chercher le cahier de poème, et je l'apporte sur la +table devant Mistral. + +--Nous avions dit que nous sortirions, fait le poète en souriant. + +--Non! non!... _Calendal! Calendal!_ + +Mistral se résigne, et de sa voix musicale et douce, en battant la +mesure de ses vers avec la main, il entame le premier chant: + +_--D'une fille folle d'amour,--à présent que j'ai dit la triste +aventure,--je chanterai, si Dieu veut, un enfant de Cassis,--un pauvre +petit pêcheur d'anchois..._ + +Au dehors, les cloches sonnaient les vêpres, les pétards éclataient sur +la place, les fifres passaient et repassaient dans les rues avec les +tambourins. Les taureaux de Camargue, qu'on menait courir, mugissaient. + +Moi, les coudes sur la nappe, des larmes dans les yeux, j'écoutais +l'histoire du petit pêcheur provençal. + + * * * * * + +Calendal n'était qu'un pêcheur; l'amour en fait un héros... Pour gagner +le coeur de sa mie,--la belle Estérelle,--il entreprend des choses +miraculeuses, et les douze travaux d'Hercule ne sont rien à côté des +siens. + +Une fois, s'étant mis en tête d'être riche, il a inventé de formidables +engins de pêche, et ramène au port tout le poisson de la mer. Une autre +fois, c'est un terrible bandit des gorges d'Ollioules, le comte Sévéran, +qu'il va relancer jusque dans son aire, parmi ses coupe-jarrets et ses +concubines... Quel rude gars que ce petit Calendal! Un jour, à la +Sainte-Baume, il rencontre deux partis de compagnons venus là pour vider +leur querelle à grands coups de compas sur la tombe de maître Jacques, +un Provençal qui a fait la charpente du temple de Salomon, s'il +vous plaît. Calendal se jette au milieu de la tuerie, et apaise les +compagnons en leur parlant... + +Des entreprises surhumaines!... Il y avait là-haut, dans les rochers +de Lure, une forêt de cèdres inaccessibles, où jamais bûcheron n'osa +monter. Calendal y va, lui. Il s'y installe tout seul pendant trente +jours. Pendant trente jours, on entend le bruit de sa hache qui sonne +en s'enfonçant dans les troncs. La forêt crie; l'un après l'autre, les +vieux arbres géants tombent et roulent au fond des abîmes et quand +Calendal redescend, il ne reste plus un cèdre sur la montagne... + +Enfin en récompense de tant d'exploits, le pêcheur d'anchois obtient +l'amour d'Estérelle, et il est nommé consul par les habitants de Cassis. +Voilà l'histoire de Calendal... Mais qu'importe Calendal? Ce qu'il y a +avant tout dans le poème, c'est la Provence,--la Provence de la mer, la +Provence de la montagne,--avec son histoire, ses moeurs, ses légendes, +ses paysages, tout un peuple naïf et libre qui a trouvé son grand poète +avant de mourir... Et maintenant, tracez des chemins de fer, plantez +des poteaux à télégraphes, chassez la langue provençale des écoles! La +Provence vivra éternellement dans _Mireille_ et dans _Calendal._ + + * * * * * + +--Assez de poésie! dit Mistral en fermant son cahier. Il faut aller voir +la fête. + +Nous sortîmes; tout le village était dans les rues; un grand coup de +bise avait balayé le ciel, et le ciel reluisait joyeusement sur les +toits rouges mouillés de pluie. Nous arrivâmes à temps pour voir rentrer +la procession. Ce fut pendant une heure un interminable défilé de +pénitents en cagoule, pénitents blancs, pénitents bleus, pénitents gris, +confréries de filles voilées, bannières roses à fleurs d'or, grands +saints de bois dédorés portés à quatre épaules, saintes de faïence +coloriées comme des idoles avec de gros bouquets à la main, chapes, +ostensoirs, dais de velours vert, crucifix encadrés de soie blanche, +tout cela ondulant au vent dans la lumière des cierges et du soleil, au +milieu des psaumes, des litanies, et des cloches qui sonnaient à toute +volée. + +La procession finie, les saints remisés dans leurs chapelles, nous +allâmes voir les taureaux, puis les jeux sur l'aire, les luttes +d'hommes, les trois sauts, l'étrangle-chat, le jeu de l'outre, et tout +le joli train des fêtes de Provence... La nuit tombait quand nous +rentrâmes à Maillane. Sur la place, devant le petit café où Mistral va +faire, le soir, sa partie avec son ami Zidore, on avait allumé un grand +feu de joie... La farandole s'organisait. Des lanternes de papier +découpé s'allumaient partout dans l'ombre; la jeunesse prenait place; et +bientôt, sur un appel des tambourins, commença autour de la flamme une +ronde folle, bruyante, qui devait durer toute la nuit. + + * * * * * + +Après souper, trop las pour courir encore, nous montâmes dans la chambre +de Mistral. C'est une modeste chambre de paysan, avec deux grands lits. +Les murs n'ont pas de papier; les solives du plafond se voient... Il y +a quatre ans, lorsque l'Académie donna à l'auteur de _Mireille_ le prix +de trois mille francs, Mme Mistral eut une idée. + +--Si nous faisions tapisser et plafonner ta chambre? dit-elle à son +fils. + +--Non! non! répondit Mistral... Ça, c'est l'argent des poètes, on n'y +touche pas. + +Et la chambre est restée toute nue; mais tant que l'argent des poètes +a duré, ceux qui ont frappé chez Mistral ont toujours trouvé sa bourse +ouverte... + +J'avais emporté le cahier de _Calendal_ dans la chambre, et je voulus +m'en faire lire encore un passage avant de m'endormir. Mistral choisit +l'épisode des faïences. Le voici en quelques mots: + +C'est dans un grand repas je ne sais où. On apporte sur la table un +magnifique service en faïence de Moustiers. Au fond de chaque assiette, +dessiné en bleu dans l'émail, il y a un sujet provençal; toute +l'histoire du pays tient là dedans. Aussi il faut voir avec quel amour +sont décrites ces belles faïences; une strophe pour chaque assiette, +autant de petits poèmes d'un travail naïf et savant, achevés comme un +tableautin de Théocrite. + +Tandis que Mistral me disait ses vers dans cette belle langue +provençale, plus qu'aux trois quarts latine, que les reines ont parlée +autrefois et que maintenant nos pâtres seuls comprennent, j'admirais cet +homme au dedans de moi, et, songeant à l'état de ruine où il a trouvé sa +langue maternelle et ce qu'il en a fait, je me figurais un de ces vieux +palais des princes des Baux comme on en voit dans les Alpilles: plus de +toits, plus de balustres aux perrons, plus de vitraux aux fenêtres, +le trèfle des ogives cassé, le blason des portes mangé de mousse, des +poules picorant dans la cour d'honneur, des porcs vautrés sous les fines +colonnettes des galeries, l'âne broutant dans la chapelle où l'herbe +pousse, des pigeons venant boire aux grands bénitiers remplis d'eau de +pluie, et enfin, parmi ces décombres, deux ou trois familles de paysans +qui se sont bâti des huttes dans les flancs du vieux palais. + +Puis, voilà qu'un beau jour le fils d'un de ces paysans s'éprend de ces +grandes ruines et s'indigne de les voir ainsi profanées; vite, vite, il +chasse le bétail hors de la cour d'honneur; et, les fées lui venant +en aide, à lui tout seul il reconstruit le grand escalier, remet des +boiseries aux murs, des vitraux aux fenêtres, relève les tours, redore +la salle du trône, et met sur pied le vaste palais d'autre temps, où +logèrent des papes et des impératrices. + +Ce palais restauré, c'est la langue provençale. + +Ce fils de paysan, c'est Mistral. + + + +LES TROIS MESSES BASSES. + + +CONTE DE NOËL. + +I + + +--Deux dindes truffées, Garrigou?... + +--Oui, mon révérend, deux dindes magnifiques bourrées de truffes. J'en +sais quelque chose, puisque c'est moi qui ai aidé à les remplir. On +aurait dit que leur peau allait craquer en rôtissant, tellement elle +était tendue... + +--Jésus-Maria! moi qui aime tant les truffes!... Donne-moi vite mon +surplis, Garrigou... Et avec les dindes, qu'est-ce que tu as encore +aperçu à la cuisine?... + +--Oh! toutes sortes de bonnes choses... Depuis midi nous n'avons fait +que plumer des faisans, des huppes, des gelinottes, des coqs de bruyère. +La plume en volait partout... Puis de l'étang on a apporté des anguilles, +des carpes dorées, des truites, des... + +--Grosses comment, les truites, Garrigou? + +--Grosses comme ça, mon révérend... Énormes!... + +--Oh! Dieu! il me semble que je les vois... As-tu mis le vin dans les +burettes? + +--Oui, mon révérend, j'ai mis le vin dans les burettes... Mais dame! il +ne vaut pas celui que vous boirez tout à l'heure en sortant de la messe +de minuit. Si vous voyiez cela dans la salle à manger du château, toutes +ces carafes qui flambent pleines de vins de toutes les couleurs... +Et la vaisselle d'argent, les surtouts ciselés, les fleurs, les +candélabres!... Jamais il ne se sera vu un réveillon pareil. Monsieur le +marquis a invité tous les seigneurs du voisinage. Vous serez au moins +quarante à table, sans compter le bailli ni le tabellion... Ah! vous +êtes bien heureux d'en être, mon révérend!... Rien que d'avoir flairé +ces belles dindes, l'odeur des truffes me suit partout... Meuh!... + +--Allons, allons, mon enfant. Gardons-nous du péché de gourmandise, +surtout la nuit de la Nativité... Va bien vite allumer les cierges et +sonner le premier coup de la messe; car voilà que minuit est proche, et +il ne faut pas nous mettre en retard... + +Cette conversation se tenait une nuit de Noël de l'an de grâce mil +six cent et tant, entre le révérend dom Balaguère, ancien prieur des +Barnabites, présentement chapelain gagé des sires de Trinquelage, et son +petit clerc Garrigou, ou du moins ce qu'il croyait être le petit clerc +Garrigou, car vous saurez que le diable, ce soir-là, avait pris la face +ronde et les traits indécis du jeune sacristain pour mieux induire le +révérend père en tentation et lui faire commettre un épouvantable péché +de gourmandise. Donc, pendant que le soi-disant Garrigou (hum! +hum!) faisait à tour de bras carillonner les cloches de la chapelle +seigneuriale. Le révérend achevait de revêtir sa chasuble dans la +petite sacristie du château; et, l'esprit déjà troublé par toutes ces +descriptions gastronomiques, il se répétait à lui-même en s'habillant: + +--Des dindes rôties... des carpes dorées... des truites grosses comme +ça!... + +Dehors, le vent de la nuit soufflait en éparpillant la musique des +cloches, et, à mesure, des lumières apparaissaient dans l'ombre aux +flancs du mont Ventoux, en haut duquel s'élevaient les vieilles tours de +Trinquelage. C'étaient des familles de métayers qui venaient entendre +la messe de minuit au château. Ils grimpaient la côte en chantant par +groupes de cinq ou six, le père en avant, la lanterne en main, les +femmes enveloppées dans leurs grandes mantes brunes où les enfants se +serraient et s'abritaient. Malgré l'heure et le froid, tout ce brave +peuple marchait allègrement, soutenu par l'idée qu'au sortir de la messe +il y aurait, comme tous les ans, table mise pour eux en bas dans les +cuisines. De temps en temps, sur la rude montée, le carrosse d'un +seigneur précédé de porteurs de torches, faisait miroiter ses glaces au +clair de lune, ou bien une mule trottait en agitant ses sonnailles, et +à la lueur des falots enveloppés de brume, les métayers reconnaissaient +leur bailli et le saluaient au passage: + +--Bonsoir, bonsoir, maître Arnoton! + +--Bonsoir, bonsoir, mes enfants! + +La nuit était claire, les étoiles avivées de froid; la bise piquait, et +un fin grésil, glissant sur les vêtements sans les mouiller, gardait +fidèlement la tradition des Noëls blancs de neige. Tout en haut de la +côte, le château apparaissait comme le but, avec sa masse énorme de +tours, de pignons, le clocher de sa chapelle montant dans le ciel bleu +noir, et une foule de petites lumières qui clignotaient, allaient, +venaient, s'agitaient à toutes les fenêtres, et ressemblaient, sur le +fond sombre du bâtiment, aux étincelles courant dans des cendres de +papier brûlé... Passé le pont-levis et la poterne, il fallait, pour se +rendre à la chapelle, traverser la première cour, pleine de carrosses, +de valets, de chaises à porteurs, toute claire du feu des torches et de +la flambée des cuisines. On entendait le tintement des tournebroches, le +fracas des casseroles, le choc des cristaux et de l'argenterie remués +dans les apprêts d'un repas; par là-dessus, une vapeur tiède, qui +sentait bon les chairs rôties et les herbes fortes des sauces +compliquées, faisait dire aux métayers comme au chapelain, comme au +bailli, comme à tout le monde: + +--Quel bon réveillon nous allons faire après la messe! + + +II + + +Drelindin din!... Drelindin din!... + +C'est la messe de minuit qui commence. Dans la chapelle du château, une +cathédrale en miniature, aux arceaux entrecroisés, aux boiseries de +chêne, montant jusqu'à hauteur des murs, les tapisseries ont été +tendues, tous les cierges allumés. Et que de monde! Et que de +toilettes! Voici d'abord, assis dans les stalles sculptées qui +entourent le choeur, le sire de Trinquelage, en habit de taffetas +saumon, et près de lui tous les nobles seigneurs invités. En face, sur +des prie-Dieu garnis de velours, ont pris place la vieille marquise +douairière dans sa robe de brocart couleur de feu et la jeune dame de +Trinquelage, coiffée d'une haute tour de dentelle gaufrée à la dernière +mode de la cour de France. Plus bas on voit, vêtus de noir avec de +vastes perruques en pointe et des visages rasés, le bailli Thomas +Arnoton et le tabellion maître Ambroy, deux notes graves parmi les soies +voyantes et les damas brochés. Puis viennent les gras majordomes, les +pages, les piqueurs, les intendants, dame Barbe, toutes ses clefs +pendues sur le côté à un clavier d'argent fin. Au fond, sur les bancs, +c'est le bas office, les servantes, les métayers avec leurs familles; +et enfin, là-bas, tout contre la porte qu'ils entr'ouvrent et referment +discrètement, messieurs les marmitons qui viennent entre deux sauces +prendre un petit air de messe et apporter une odeur de réveillon dans +l'église toute en fête et tiède de tant de cierges allumés. + +Est-ce la vue de ces petites barrettes blanches qui donne des +distractions à l'officiant? Ne serait-ce pas plutôt la sonnette de +Garrigou, cette enragée petite sonnette qui s'agite au pied de l'autel +avec une précipitation infernale et semble dire tout le temps: + +--Dépêchons-nous, dépêchons-nous... Plus tôt nous aurons fini, plus tôt +nous serons à table. + +Le fait est que chaque fois qu'elle tinte, cette sonnette du diable, le +chapelain oublie sa messe et ne pense plus qu'au réveillon. Il se figure +les cuisiniers en rumeur, les fourneaux où brûle un feu de forge, la +buée qui monte des couvercles entr'ouverts, et dans cette buée deux +dindes magnifiques, bourrées, tendues, marbrées de truffes... + +Ou bien encore il voit passer des files de pages portant des plats +enveloppés de vapeurs tentantes, et avec eux il entre dans la grande +salle déjà prête pour le festin. O délices! voilà l'immense table toute +chargée et flamboyante, les paons habillés de leurs plumes, les faisans +écartant leurs ailes mordorées, les flacons couleur de rubis, les +pyramides de fruits éclatants parmi les branches vertes, et ces +merveilleux poissons dont parlait Garrigou (ah! bien oui, Garrigou!) +étalés sur un lit de fenouil, l'écaille nacrée comme s'ils sortaient +de l'eau, avec un bouquet d'herbes odorantes dans leurs narines de +monstres. Si vive est la vision de ces merveilles, qu'il semble à dom +Balaguère que tous ces plats mirifiques sont servis devant lui sur +les broderies de la nappe d'autel, et deux ou trois fois, au lieu de +_Dominus vobiscum!_ il se surprend à dire le _Benedicite_. A part +ces légères méprises, le digne homme débite son office très +consciencieusement, sans passer une ligne, sans omettre une génuflexion; +et tout marche assez bien jusqu'à la fin de la première messe; car vous +savez que le jour de Noël le même officiant doit célébrer trois messes +consécutives. + +--Et d'une! se dit le chapelain avec un soupir de soulagement; puis, +sans perdre une minute, il fait signe à son clerc ou celui qu'il croit +être son clerc, et... + +Drelindin din!... Drelindin din! + +C'est la seconde messe qui commence, et avec elle commence aussi le +péché de dom Balaguère. + +--Vite, vite, dépêchons-nous, lui crie de sa petite voix aigrelette +la sonnette de Garrigou, et cette fois le malheureux officiant, tout +abandonné au démon de gourmandise, se rue sur le missel et dévore les +pages avec l'avidité de son appétit en surexcitation. Frénétiquement il +se baisse, se relève, esquisse les signes de croix, les génuflexions, +raccourcit tous ses gestes pour avoir plus tôt fini. A peine s'il étend +ses bras à l'Évangile, s'il frappe sa poitrine au _Confiteor_. Entre le +clerc et lui c'est à qui bredouillera le plus vite. Versets et répons se +précipitent, se bousculent. Les mots à moitié prononcés, sans ouvrir +la bouche, ce qui prendrait trop de temps, s'achèvent en murmures +incompréhensibles. + +_Oremus ps... ps... ps..._ + +_Mea culpa...pa...pa..._ + +Pareils à des vendangeurs pressés foulant le raisin de la cuve, tous +deux barbotent dans le latin de la messe, en envoyant des éclaboussures +de tous les côtés. + +_Dom... scum!..._ dit Balaguère. + +_... Stutuo!..._ répond Garrigou; et tout le temps la damnée petite +sonnette est là qui tinte à leurs oreilles, comme ces grelots qu'on met +aux chevaux de poste pour les faire galoper à la grande vitesse. Pensez +que de ce train-là une messe basse est vite expédiée. + +--Et de deux! dit le chapelain tout essoufflé; puis sans prendre le +temps de respirer, rouge, suant, il dégringole les marches de l'autel +et... + +Drelindin din!... Drelindin din!... + +C'est la troisième messe qui commence. Il n'y a plus que quelques pas +à faire pour arriver à la salle à manger; mais, hélas! à mesure que +le réveillon approche, l'infortuné Balaguère se sent pris d'une folie +d'impatience et de gourmandise. Sa vision s'accentue, les carpes dorées, +les dindes rôties, sont là, là... Il les touche;... il les... Oh! +Dieu!... Les plats fument, les vins embaument; et secouant son grelot +enragé, la petite sonnette lui crie: + +--Vite, vite, encore plus vite!... + +Mais comment pourrait-il aller plus vite? Ses lèvres remuent à peine. Il +ne prononce plus les mots... A moins de tricher tout à fait le bon +Dieu et de lui escamoter sa messe... Et c'est ce qu'il fait, le +malheureux!... De tentation en tentation il commence par sauter un +verset, puis deux. Puis l'épître est trop longue, il ne la finit pas, +effleure l'évangile, passe devant le _Credo_ sans entrer, saute le +_Pater_, salue de loin la préface, et par bonds et par élans se +précipite ainsi dans la damnation éternelle, toujours suivi de l'infâme +Garrigou (_vade rétro, Satanas!_) qui le seconde avec une merveilleuse +entente, lui relève sa chasuble, tourne les feuillets deux par deux, +bouscule les pupitres, renverse les burettes, et sans cesse secoue la +petite sonnette de plus en plus fort, de plus en plus vite. + +Il faut voir la figure effarée que font tous les assistants! Obligés de +suivre à la mimique du prêtre cette messe dont ils n'entendent pas un +mot, les uns se lèvent quand les autres s'agenouillent, s'asseyent quand +les autres sont debout; et toutes les phases de ce singulier office se +confondent sur les bancs dans une foule d'attitudes diverses. L'étoile +de Noël en route dans les chemins du ciel, là-bas, vers la petite +étable, pâlit d'épouvanté en voyant cette confusion... + +--L'abbé va trop vite... On ne peut pas suivre, murmure la vieille +douairière en agitant sa coiffe avec égarement. + +Maître Arnoton, ses grandes lunettes d'acier sur le nez, cherche dans +son paroissien où diantre on peut bien en être. Mais au fond, tous ces +braves gens, qui eux aussi pensent à réveillonner, ne sont pas fâchés +que la messe aille ce train de poste; et quand dom Balaguère, la figure +rayonnante, se tourne vers l'assistance en criant de toutes ses forces: +_Ite, missa est_, il n'y a qu'une voix dans la chapelle pour lui +répondre un _Deo gratias_ si joyeux, si entraînant, qu'on se croirait +déjà à table au premier toast du réveillon. + + +III + + +Cinq minutes après, la foule des seigneurs s'asseyait dans la grande +salle, le chapelain au milieu d'eux. Le château, illuminé de haut en +bas, retentissait de chants, de cris, de rires, de rumeurs; et le +vénérable dom Balaguère plantait sa fourchette dans une aile de +gelinotte, noyant le remords de son péché sous des flots de vin du pape +et de bons jus de viandes. Tant il but et mangea, le pauvre saint +homme, qu'il mourut dans la nuit d'une terrible attaque, sans avoir eu +seulement le temps de se repentir; puis, au matin, il arriva dans le +ciel encore tout en rumeur des fêtes de la nuit, et je vous laisse à +penser comme il y fut reçu. + +--Retire-toi de mes yeux, mauvais chrétien! lui dit le souverain Juge, +notre maître à tous. Ta faute est assez grande pour effacer toute une +vie de vertu... Ah! tu m'as volé une messe de nuit... Eh bien! tu m'en +payeras trois cents en place, et tu n'entreras en paradis que quand tu +auras célébré dans ta propre chapelle ces trois cents messes de Noël en +présence de tous ceux qui ont péché par ta faute et avec toi... + +...Et voilà la vraie légende de dom Balaguère comme on la raconte au +pays des olives. Aujourd'hui le château de Trinquelage n'existe plus, +mais la chapelle se tient encore droite tout en haut du mont Ventoux, +dans un bouquet de chênes verts. Le vent fait battre sa porte disjointe, +l'herbe encombre le seuil; il y a des nids aux angles de l'autel et dans +l'embrasure des hautes croisées dont les vitraux coloriés ont disparu +depuis longtemps. Cependant il paraît que tous les ans, à Noël, une +lumière surnaturelle erre parmi ces ruines, et qu'en allant aux messes +et aux réveillons, les paysans aperçoivent ce spectre de chapelle +éclairé de cierges invisibles qui brûlent au grand air, même sous la +neige et le vent. Vous en rirez si vous voulez, mais un vigneron de +l'endroit, nommé Garrigue, sans doute un descendant de Garrigou, m'a +affirmé qu'un soir de Noël, se trouvant un peu en ribote, il s'était +perdu dans la montagne du côté de Trinquelage; et voici ce qu'il avait +vu... Jusqu'à onze heures, rien. Tout était silencieux, éteint, +inanimé. Soudain, vers minuit, un carillon sonna tout en haut du +clocher, un vieux, vieux carillon qui avait l'air d'être à dix lieues. +Bientôt, dans le chemin qui monte, Garrigue vit trembler des feux, +s'agiter des ombres indécises. Sous le porche de la chapelle, on +marchait, on chuchotait: + +--Bonsoir, maître Arnoton! + +--Bonsoir, bonsoir, mes enfants!... + +Quand tout le monde fut entré, mon vigneron, qui était très brave, +s'approcha doucement, et regardant par la porte cassée eut un singulier +spectacle. Tous ces gens qu'il avait vus passer étaient rangés autour +du choeur, dans la nef en ruine, comme si les anciens bancs existaient +encore. De belles dames en brocart avec des coiffes de dentelle, des +seigneurs chamarrés du haut en bas, des paysans en jaquettes fleuries +ainsi qu'en avaient nos grands-pères, tous l'air vieux, fané, +poussiéreux, fatigué. De temps en temps, des oiseaux de nuit, hôtes +habituels de la chapelle, réveillés par toutes ces lumières, venaient +rôder autour des cierges dont la flamme montait droite et vague comme si +elle avait brûlé derrière une gaze; et ce qui amusait beaucoup Garrigue, +c'était un certain personnage à grandes lunettes d'acier, qui secouait à +chaque instant sa haute perruque noire sur laquelle un de ces oiseaux se +tenait droit tout empêtré en battant silencieusement des ailes... + +Dans le fond, un petit vieillard de taille enfantine, à genoux au milieu +du choeur, agitait désespérément une sonnette sans grelot et sans voix, +pendant qu'un prêtre, habillé de vieil or, allait, venait devant l'autel +en récitant des oraisons dont on n'entendait pas un mot... Bien sûr +c'était dom Balaguère, en train de dire sa troisième messe basse. + + + +LES ORANGES. + +FANTAISIE. + + +A Paris, les oranges ont l'air triste de fruits tombés ramassés sous +l'arbre. A l'heure où elles vous arrivent, en plein hiver pluvieux et +froid, leur écorce éclatante, leur parfum exagéré dans ces pays de +saveurs tranquilles, leur donnent un aspect étrange, un peu bohémien. +Par les soirées brumeuses, elles longent tristement les trottoirs, +entassées dans leurs petites charrettes ambulantes, à la lueur sourde +d'une lanterne en papier rouge. Un cri monotone et grêle les escorte, +perdu dans le roulement des voitures, le fracas des omnibus: + +--A deux sous la Valence! + +Pour les trois quarts des Parisiens, ce fruit cueilli au loin, banal +dans sa rondeur, où l'arbre n'a rien laissé qu'une mince attache verte, +tient de la sucrerie, de la confiserie. Le papier de soie qui l'entoure, +les fêtes qu'il accompagne, contribuent à cette impression. Aux +approches de janvier surtout, les milliers d'oranges disséminées par les +rues, toutes ces écorces traînant dans la boue du ruisseau, font songer +à quelque arbre de Noël gigantesque qui secouerait sur Paris ses +branches chargées de fruits factices. Pas un coin où on ne les +rencontre. A la vitrine claire des étalages, choisies et parées; à la +porte des prisons et des hospices, parmi les paquets de biscuits, les +tas de pommes; devant l'entrée des bals, des spectacles du dimanche. Et +leur parfum exquis se mêle à l'odeur du gaz, au bruit des crincrins, à +la poussière des banquettes du paradis. On en vient à oublier qu'il faut +des orangers pour produire les oranges, car pendant que le fruit +nous arrive directement du Midi à pleines caisses, l'arbre, taillé, +transformé, déguisé, de la serre chaude où il passe l'hiver, ne fait +qu'une courte apparition au plein air des jardins publics. + +Pour bien connaître les oranges, il faut les avoir vues chez elles, aux +îles Baléares, en Sardaigne, en Corse, en Algérie, dans l'air bleu doré, +l'atmosphère tiède de la Méditerranée. Je me rappelle un petit bois +d'orangers, aux portes de Blidah; c'est là qu'elles étaient belles! Dans +le feuillage sombre, lustré, vernissé, les fruits avaient l'éclat de +verres de couleur, et doraient l'air environnant avec cette auréole de +splendeur qui entoure les fleurs éclatantes. Çà et là des éclaircies +laissaient voir à travers les branches les remparts de la petite ville, +le minaret d'une mosquée, le dôme d'un marabout, et au-dessus l'énorme +masse de l'Atlas, verte à sa base, couronnée de neige comme d'une +fourrure blanche, avec des moutonnements, un flou de flocons tombés. + +Une nuit, pendant que j'étais là, je ne sais par quel phénomène ignoré +depuis trente ans cette zone de frimas et d'hiver se secoua sur la ville +endormie, et Blidah se réveilla transformée, poudrée à blanc. Dans cet +air algérien si léger, si pur, la neige semblait une poussière de nacre. +Elle avait des reflets de plumes de paon blanc. Le plus beau, c'était +le bois d'orangers. Les feuilles solides gardaient la neige intacte et +droite comme des sorbets sur des plateaux de laque, et tous les fruits +poudrés à frimas avaient une douceur splendide, un rayonnement discret +comme de l'or voilé de claires étoffes blanches. Cela donnait vaguement +l'impression d'une fête d'église, de soutanes rouges sous des robes de +dentelles, de dorures d'autel enveloppées de guipures... + +Mais mon meilleur souvenir d'oranges me vient encore de Barbicaglia, un +grand jardin auprès d'Ajaccio où j'allais faire la sieste aux heures +de chaleur. Ici les orangers, plus hauts, plus espacés qu'à Blidah, +descendaient jusqu'à la route, dont le jardin n'était séparé que par une +haie vive et un fossé. Tout de suite après, c'était la mer, l'immense +mer bleue... Quelles bonnes heures j'ai passées dans ce jardin! +Au-dessus de ma tête, les orangers en fleur et en fruit brûlaient leurs +parfums d'essences. De temps en temps, une orange mûre, détachée tout à +coup, tombait près de moi comme alourdie de chaleur, avec un bruit +mat, sans écho, sur la terre pleine. Je n'avais qu'à allonger la main. +C'étaient des fruits superbes, d'un rouge pourpre à l'intérieur. Ils +me paraissaient exquis, et puis l'horizon était si beau! Entre les +feuilles, la mer mettait des espaces bleus éblouissants comme des +morceaux de verre brisés qui miroitaient dans la brume de l'air. Avec +cela le mouvement du flot agitant l'atmosphère à de grandes distances, +ce murmure cadencé qui vous berce comme dans une barque invisible, la +chaleur, l'odeur des oranges... Ah! qu'on était bien pour dormir dans +le jardin de Barbicaglia! + +Quelquefois cependant, au meilleur moment de la sieste, des éclats de +tambour me réveillaient en sursaut. C'étaient de malheureux tapins qui +venaient s'exercer en bas, sur la route. A travers les trous de la haie, +j'apercevais le cuivre des tambours et les grands tabliers blancs sur +les pantalons rouges. Pour s'abriter un peu de la lumière aveuglante que +la poussière de la route leur renvoyait impitoyablement, les pauvres +diables venaient se mettre au pied du jardin, dans l'ombre courte de la +haie. Et ils tapaient! et ils avaient chaud! Alors, m'arrachant de force +à mon hypnotisme, je m'amusais à leur jeter quelques-uns de ces beaux +fruits d'or rouge qui pendaient près de ma main. Le tambour visé +s'arrêtait. Il y avait une minute d'hésitation, un regard circulaire +pour voir d'où venait la superbe orange roulant devant lui dans le +fossé; puis il la ramassait bien vite et mordait à pleines dents sans +même enlever l'écorce. + +Je me souviens aussi que tout à côté de Barbicaglia, et séparé seulement +par un petit mur bas, il y avait un jardinet assez bizarre que je +dominais de la hauteur où je me trouvais. C'était un petit coin de terre +bourgeoisement dessiné. Ses allées blondes de sable, bordées de buis +très vert, les deux cyprès de sa porte d'entrée, lui donnaient l'aspect +d'une bastide marseillaise. Pas une ligne d'ombre. Au fond, un bâtiment +de pierre blanche avec des jours de caveau au ras du sol. J'avais +d'abord cru à une maison de campagne; mais, en y regardant mieux, la +croix qui la surmontait, une inscription que je voyais de loin creusée +dans la pierre, sans en distinguer le texte, me firent reconnaître un +tombeau de famille corse. Tout autour d'Ajaccio, il y a beaucoup de ces +petites chapelles mortuaires, dressées au milieu de jardins à elles +seules. La famille y vient, le dimanche, rendre visite à ses morts. +Ainsi comprise, la mort est moins lugubre que dans la confusion des +cimetières. Des pas amis troublent seuls le silence. + +De ma place, je voyais un bon vieux trottiner tranquillement par les +allées. Tout le jour il taillait les arbres, bêchait, arrosait, enlevait +les fleurs fanées avec un soin minutieux; puis, au soleil couchant, il +entrait dans la petite chapelle où dormaient les morts de sa famille; il +resserrait la bêche, les râteaux, les grands arrosoirs; tout cela avec +la tranquillité, la sérénité d'un jardinier de cimetière. Pourtant, +sans qu'il s'en rendît bien compte, ce brave homme travaillait avec un +certain recueillement, tous les bruits amortis et la porte du caveau +refermée, chaque fois discrètement comme s'il eût craint de réveiller +quelqu'un. Dans le grand silence radieux, l'entretien de ce petit jardin +ne troublait pas un oiseau, et son voisinage n'avait rien d'attristant. +Seulement la mer en paraissait plus immense, le ciel plus haut, et cette +sieste sans fin mettait tout autour d'elle, parmi la nature troublante, +accablante à force de vie, le sentiment de l'éternel repos... + + + +LES DEUX AUBERGES + + +C'était en revenant de Nîmes, une après-midi de juillet. Il faisait +une chaleur accablante. A perte de vue, la route blanche, embrasée, +poudroyait entre les jardins d'oliviers et de petits chênes, sous un +grand soleil d'argent mat qui remplissait tout le ciel. Pas une tache +d'ombre, pas un souffle de vent. Rien que la vibration de l'air chaud +et le cri strident des cigales, musique folle, assourdissante, à +temps pressés, qui semble la sonorité même de cette immense vibration +lumineuse... Je marchais en plein désert depuis deux heures, quand +tout à coup, devant moi, un groupe de maisons blanches se dégagea de la +poussière de la route. + +C'était ce qu'on appelle le relais de Saint-Vincent: cinq ou six _mas_, +de longues granges à toiture rouge, un abreuvoir sans eau dans un +bouquet de figuiers maigres, et, tout au bout du pays, deux grandes +auberges qui se regardent face à face de chaque côté du chemin. + +Le voisinage de ces auberges avait quelque chose de saisissant. D'un +côté, un grand bâtiment neuf, plein de vie, d'animation, toutes les +portes ouvertes, la diligence arrêtée devant, les chevaux fumants qu'on +dételait, les voyageurs descendus buvant à la hâte sur la route dans +l'ombre courte des murs; la cour encombrée de mulets, de charrettes; +des rouliers couchés sous les hangars en attendant _la fraîche_. A +l'intérieur, des cris, des jurons, des coups de poing sur les tables, le +choc des verres, le fracas des billards, les bouchons de limonades qui +sautaient, et, dominant tout ce tumulte, une voix joyeuse, éclatante, +qui chantait à faire trembler les vitres: + + La belle Margoton + Tant matin s'est levée, + A pris son broc d'argent, + A l'eau s'en est allée... + +... L'auberge d'en face, au contraire, était silencieuse et comme +abandonnée. De l'herbe sous le portail, des volets cassés, sur la porte +un rameau de petit houx tout rouillé qui pendait comme un vieux panache, +les marches du seuil calées avec des pierres de la route... Tout cela +si pauvre, si pitoyable, que c'était une charité vraiment de s'arrêter +là pour boire un coup. + + * * * * * + +En entrant, je trouvai une longue salle déserte et morne, que le jour +éblouissant de trois grandes fenêtres sans rideaux fait plus morne et +plus déserte encore. Quelques tables boiteuses où traînaient des verres +ternis par la poussière, un billard crevé qui tendait ses quatre blouses +comme des sébiles, un divan jaune, un vieux comptoir, dormaient là dans +une chaleur malsaine et lourde. Et des mouches! des mouches! jamais je +n'en avais tant vu: sur le plafond, collées aux vitres, dans les verres, +par grappes... Quand j'ouvris la porte, ce fut un bourdonnement, un +frémissement d'ailes comme si j'entrais dans une ruche. + +Au fond de la salle, dans l'embrasure d'une croisée, il y avait une +femme debout contre la vitre, très occupée à regarder dehors. Je +l'appelai deux fois: + +--Hé! l'hôtesse! + +Elle se retourna lentement, et me laissa voir une pauvre figure de +paysanne, ridée, crevassée, couleur de terre, encadrée dans de longues +barbes de dentelle rousse comme en portent les vieilles de chez nous. +Pourtant ce n'était pas une vieille femme; mais les larmes l'avaient +toute fanée. + +--Qu'est-ce que vous voulez? me demanda-t-elle en essuyant ses yeux. + +--M'asseoir un moment et boire quelque chose... + +Elle me regarda très étonnée, sans bouger de sa place, comme si elle ne +comprenait pas. + +--Ce n'est donc pas une auberge ici? + +La femme soupira: + +--Si... c'est une auberge, si vous voulez... Mais pourquoi n'allez-vous +pas en face comme les autres? C'est bien plus gai... + +--C'est trop gai pour moi... J'aime mieux rester chez vous. + +Et, sans attendre sa réponse, je m'installai devant une table. + +Quand elle fut bien sûre que je parlais sérieusement, l'hôtesse se mit à +aller et venir d'un air très affairé, ouvrant des tiroirs, remuant des +bouteilles, essuyant des verres, dérangeant les mouches... On sentait +que ce voyageur à servir était tout un événement. Par moments la +malheureuse s'arrêtait, et se prenait la tête comme si elle désespérait +d'en venir à bout. + +Puis elle passait dans la pièce du fond; je l'entendais remuer de +grosses clefs, tourmenter des serrures, fouiller dans la huche au pain, +souffler, épousseter, laver des assiettes. De temps en temps, un gros +soupir, un sanglot mal étouffé... + +Après un quart d'heure de ce manège, j'eus devant moi une assiettée de +_passerilles_ (raisins secs), un vieux pain de Beaucaire aussi dur que +du grès, et une bouteille de piquette. + +--Vous êtes servi, dit l'étrange créature, et elle retourna bien vite +prendre sa place devant la fenêtre. + + * * * * * + +Tout en buvant, j'essayai de la faire causer. + +--Il ne vous vient pas souvent du monde, n'est-ce pas, ma pauvre femme? + +--Oh! non, monsieur, jamais personne... Quand nous étions seuls dans +le pays, c'était différent: nous avions le relais, des repas de chasse +pendant le temps des macreuses, des voitures toute l'année... Mais +depuis que les voisins sont venus s'établir, nous avons tout perdu... +Le monde aime mieux aller en face. Chez nous, on trouve que c'est trop +triste... Le fait est que la maison n'est pas bien agréable. Je ne suis +pas belle, j'ai les fièvres, mes deux petites sont mortes... Là-bas, +au contraire, on rit tout le temps. C'est une Arlésienne qui tient +l'auberge, une belle femme avec des dentelles et trois tours de chaîne +d'or au cou. Le conducteur, qui est son amant, lui amène la diligence. +Avec ça un tas d'enjôleuses pour chambrières... Aussi, il lui en vient +de la pratique! Elle a toute la jeunesse de Bezouces, de Redessan, de +Jonquières. Les rouliers font un détour pour passer par chez elle... +Moi, je reste ici tout le jour, sans personne, à me consumer. + +Elle disait cela d'une voix distraite, indifférente, le front toujours +appuyé contre la vitre. Il y avait évidemment dans l'auberge d'en face +quelque chose qui la préoccupait... + +Tout à coup, de l'autre côté de la route, il se fit un grand mouvement. +La diligence s'ébranlait dans la poussière. On entendait des coups de +fouet, les fanfares du postillon, les filles accourues sur la porte qui +criaient: + +--Adiousias!... adiousias!... et par là-dessus la formidable voix de +tantôt reprenant de plus belle: + + A pris son broc d'argent, + A l'eau s'en est allée; + De là n'a vu venir + Trois chevaliers d'armée... + +...A cette voix l'hôtesse frissonna de tout son corps, et, se tournant +vers moi: + +--Entendez-vous? me dit-elle tout bas, c'est mon mari... N'est-ce pas +qu'il chante bien? + +Je la regardai, stupéfait. + +--Comment? votre mari!... Il va donc là-bas, lui aussi? + +Alors elle, d'un air navré, mais avec une grande douceur: + +--Qu'est-ce que voulez, monsieur? Les hommes sont comme ça, ils +n'aiment pas voir pleurer; et moi je pleure toujours depuis la mort +des petites... Puis, c'est si triste cette grande baraque où il n'y a +jamais personne... Alors, quand il s'ennuie trop, mon pauvre José +va boire en face, et comme il a une belle voix, l'Arlésienne le fait +chanter. Chut!... le voilà qui recommence. + +Et, tremblante, les mains en avant, avec de grosses larmes qui la +faisaient encore plus laide, elle était là comme en extase devant la +fenêtre à écouter son José chanter pour l'Arlésienne: + + Le premier lui a dit: + «Bonjour, belle mignonne!» + + + +A MILIANAH + +NOTES DE VOYAGE. + + +Cette fois, je vous emmène passer la journée dans une jolie petite ville +d'Algérie, à deux ou trois cents lieues du moulin... Cela nous changera +un peu des tambourins et des cigales... + +... Il va pleuvoir; le ciel est gris, les crêtes du mont Zaccar +s'enveloppent de brume. Dimanche triste... Dans ma petite chambre +d'hôtel, la fenêtre ouverte sur les remparts arabes, j'essaye de me +distraire en allumant des cigarettes... On a mis à ma disposition +toute la bibliothèque de l'hôtel; entre une histoire très détaillée +de l'enregistrement et quelques romans de Paul de Kock je découvre un +volume dépareillé de Montaigne... Ouvert le livre au hasard, relu +l'admirable lettre sur la mort de la Boétie... Me voilà plus rêveur +et plus sombre que jamais... Quelques gouttes de pluie tombent déjà. +Chaque goutte, en tombant sur le rebord de la croisée, fait une +large étoile dans la poussière entassée là depuis les pluies de l'an +dernier... Mon livre me glisse des mains, et je passe de longs instants +à regarder, cette étoile mélancolique... + +Deux heures sonnent à l'horloge de la ville, un ancien _marabout_ dont +j'aperçois d'ici les grêles murailles blanches... Pauvre diable de +marabout! Qui lui aurait dit cela, il y a trente ans, qu'un jour il +porterait au milieu de la poitrine un gros cadran municipal, et que, +tous les dimanches, sur le coup de deux heures, il donnerait aux églises +de Milianah le signal de sonner les vêpres?... Ding! dong! voilà les +cloches parties!... Nous en avons pour longtemps... + +Décidément, cette chambre est triste. Les grosses araignées du matin, +qu'on appelle pensées philosophiques, on tissé leurs toiles dans tous +les coins... Allons dehors. + + * * * * * + +J'arrive sur la grande place. La musique du 3e de ligne, qu'un peu de +pluie n'épouvante pas, vient de se ranger autour de son chef. A une des +fenêtres de la division, le général paraît, entouré de ses demoiselles; +sur la place le sous-préfet se promène de long en large au bras du juge +de paix. Une demi-douzaine de petits Arabes à moitié nus, jouent aux +billes dans un coin avec des cris féroces. Là-bas, un vieux juif en +guenilles vient chercher un rayon de soleil qu'il avait laissé hier à +cet endroit et qu'il s'étonne de ne plus trouver... «Une, deux, trois, +partez!» La musique entonne une ancienne mazurka de Talexy, que les +orgues de Barbarie jouaient l'hiver dernier sous mes fenêtres. Cette +mazurka m'ennuyait autrefois; aujourd'hui elle m'émeut jusqu'aux larmes. + +Oh! comme ils sont heureux les musiciens du 3e! L'oeil fixé sur les +doubles croches, ivres de rythme et de tapage, ils ne songent à rien +qu'à compter leurs mesures. Leur âme, toute leur âme tient dans ce carré +de papier large comme la main,--qui tremble au bout de l'instrument +entre deux dents de cuivre. «Une, deux, trois, partez!» Tout est là pour +ces braves gens; jamais les airs nationaux qu'ils jouent ne leur ont +donné le mal du pays... Hélas! moi qui ne suis pas de la musique, cette +musique me fait peine, et je m'éloigne... + + * * * * * + +Où pourrais-je bien la passer, cette grise après-midi de dimanche? Bon! +la boutique de Sid'Omar est ouverte... Entrons chez Sid'Omar. + +Quoiqu'il ait une boutique, Sid'Omar n'est point un boutiquier. C'est un +prince du sang, le fils d'un ancien dey d'Alger qui mourut étranglé par +les janissaires... A la mort de son père, Sid'Omar se réfugia dans +Milianah avec sa mère qu'il adorait, et vécut là quelques années comme +un grand seigneur philosophe parmi ses lévriers, ses faucons, ses +chevaux et ses femmes, dans de jolis palais très frais, pleins +d'orangers et de fontaines. Vinrent les Français. Sid'Omar, d'abord +notre ennemi et l'allié d'Abd-el-Kader, finit par se brouiller avec +l'émir et fit sa soumission. L'émir, pour se venger, entra dans Milianah +en l'absence de Sid'Omar, pilla ses palais, rasa ses orangers, emmena +ses chevaux et ses femmes, et fit écraser la gorge de sa mère sous le +couvercle d'un grand coffre... La colère de Sid'Omar fut terrible: sur +l'heure même il se mit au service de la France, et nous n'eûmes pas de +meilleur ni de plus féroce soldat que lui tant que dura notre guerre +contre l'émir. La guerre finie, Sid'Omar revint à Milianah; mais encore +aujourd'hui, quand on parle d'Abd-el-Kader devant lui, il devient pâle +et ses yeux s'allument. + +Sid'Omar a soixante ans. En dépit de l'âge et de la petite vérole, son +visage est resté beau: de grands cils, un regard de femme, un sourire +charmant, l'air d'un prince. Ruiné par la guerre, il ne lui reste de son +ancienne opulence qu'une ferme dans la plaine du Chélif et une maison à +Milianah, où il vit bourgeoisement avec ses trois fils élevés sous +ses yeux. Les chefs indigènes l'ont en grande vénération. Quand une +discussion s'élève, on le prend volontiers pour arbitre, et son jugement +fait loi presque toujours. Il sort peu: on le trouve toutes les +après-midi dans une boutique attenant à sa maison et qui ouvre sur la +rue. Le mobilier de cette pièce n'est pas riche:--des murs blancs peints +à la chaux, un banc de bois circulaire, des coussins, de longues pipes, +deux braseros... C'est là que Sid'Omar donne audience et rend la +justice. Un Salomon en boutique. + + * * * * * + +Aujourd'hui dimanche, l'assistance est nombreuse. Une douzaine de chefs +sont accroupis, dans leurs beurnouss, tout autour de la salle. Chacun +d'eux a près de lui une grande pipe, et une petite tasse de café dans un +fin coquetier de filigrane. J'entre, personne ne bouge... De sa place, +Sid'Omar envoie à ma rencontre son plus charmant sourire et m'invite de +la main à m'asseoir près de lui, sur un grand coussin de soie jaune; +puis, un doigt sur les lèvres, il me fait signe d'écouter. + +Voici le cas:--Le caïd des Beni-Zougzougs ayant eu quelque contestation +avec un juif de Milianah au sujet d'un lopin de terre, les deux parties +sont convenues de porter le différend devant Sid'Omar et de s'en +remettre à son jugement. Rendez-vous est pris pour le jour même, les +témoins sont convoqués; tout à coup voilà mon juif qui se ravise, et +vient, seul, sans témoins, déclarer qu'il aime mieux s'en rapporter au +juge de paix des Français qu'à Sid'Omar... L'affaire en est là à mon +arrivée. + +Le juif--vieux, barbe terreuse, veste marron, bas bleus, casquette en +velours--lève le nez au ciel, roule des yeux suppliants, baise les +babouches de Sid'Omar, penche la tête, s'agenouille, joint les mains... +Je ne comprends pas l'arabe, mais à la pantomime du juif, au mot: _Zouge +de paix, zouge de paix_, qui revient à chaque instant, je devine tout ce +beau discours: + +--Nous ne doutons pas de Sid'Omar, Sid'Omar est sage, Sid'Omar est +juste... Toutefois le zouge de paix fera bien mieux notre affaire. + +L'auditoire, indigné, demeure impassible comme un Arabe qu'il est... +Allongé sur son coussin, l'oeil noyé, le bouquin d'ambre aux lèvres, +Sid'Omar--dieu de l'ironie--sourit en écoutant. Soudain, au milieu de sa +plus belle période, le juif est interrompu par un énergique _caramba_! +qui l'arrête net; en même temps un colon espagnol, venu là comme témoin +du caïd, quitte sa place et, s'approchant d'Iscariote, lui verse sur +la tête un plein panier d'imprécations de toutes langues, de toutes +couleurs,--entre autres certain vocable français trop gros monsieur pour +qu'on le répète ici... Le fils de Sid'Omar, qui comprend le français, +rougit d'entendre un mot pareil en présence de son père et sort de la +salle.--Retenir ce trait de l'éducation arabe.--L'auditoire est toujours +impassible, Sid'Omar toujours souriant. Le juif s'est relevé et gagne la +porte à reculons, tremblant de peur, mais gazouillant de plus belle son +éternel _zouge de paix, zouge de paix_... Il sort. L'Espagnol, furieux, +se précipite derrière lui, le rejoint dans la rue et par deux fois--vli! +vlan!--le frappe en plein visage... Iscariote tombe à genoux, les bras +en croix... L'Espagnol, un peu honteux, rentre dans la boutique... Dès +qu'il est rentré,--le juif se relève et promène un regard sournois +sur la foule bariolée qui l'entoure. Il y a là des gens de tout +cuir,--Maltais, Mahonais, nègres, Arabes, tous unis dans la haine du +juif et joyeux d'en voir maltraiter un... Iscariote hésite un instant, +puis, prenant un Arabe par le pan de son beurnouss: + +--Tu l'as vu, Achmed, tu l'as vu... tu étais là... Le chrétien m'a +frappé... Tu seras témoin... bien... bien... tu seras témoin. + +L'Arabe dégage son beurnouss et repousse le juif... Il ne sait rien, il +n'a rien vu: juste au moment, il tournait la tête... + +--Mais toi, Kaddour, tu l'as vu... tu as vu le chrétien me battre... +crie le malheureux Iscariote à un gros nègre en train d'éplucher une +figue de Barbarie... + +Le nègre crache en signe de mépris et s'éloigne, il n'a rien vu... Il +n'a rien vu non plus, ce petit Maltais dont les yeux de charbon luisent +méchamment derrière sa barrette; elle n'a rien vu, cette Mahonaise au +teint de brique qui se sauve en riant, son panier de grenades sur la +tête... + +Le juif a beau crier, prier, se démener... pas de témoin! personne n'a +rien vu... Par bonheur deux de ses coreligionnaires passent dans la rue +à ce moment, l'oreille basse, rasant les murailles. Le juif les avise: + +--Vite, vite, mes frères! Vite à l'homme d'affaires! Vite au _zouge +de paix_!... Vous l'avez vu, vous autres... vous avez vu qu'on a battu +le vieux! + +S'ils l'ont vu!... Je crois bien. + +... Grand émoi dans la boutique de Sid'-Omar... Le cafetier remplit les +tasses, rallume les pipes. On cause, on rit à belles dents. C'est si +amusant de voir rosser un juif!... Au milieu du brouhaha et de la fumée, +je gagne la porte doucement; j'ai envie d'aller rôder un peu du côté +d'Israël pour savoir comment les coreligionnaires d'Iscariote ont pris +l'affront fait à leur frère... + +--Viens dîner ce soir, _moussiou_, me crie le bon Sid'Omar... + +J'accepte, je remercie. Me voilà dehors. Au quartier juif, tout le monde +est sur pied. L'affaire fait déjà grand bruit. Personne aux échoppes. +Brodeurs, tailleurs, bourreliers,--tout Israël est dans la rue... Les +hommes--en casquette de velours, en bas de laine bleue--gesticulant +bruyamment, par groupes... Les femmes, pâles, bouffies, raides comme +des idoles de bois dans leurs robes plates à plastron d'or, le +visage entouré de bandelettes noires, vont d'un groupe à l'autre en +miaulant... Au moment où j'arrive, un grand mouvement se fait dans la +foule. On s'empresse, on se précipite... Appuyé sur ses témoins, le +juif--héros de l'aventure--passe entre deux haies de casquettes, sous +une pluie d'exhortations: + +--Venge-toi, frère, venge-nous, venge le peuple juif. Ne crains rien; tu +as la loi pour toi. + +Un affreux nain, puant la poix et le vieux cuir, s'approche de moi d'un +air piteux, avec de gros soupirs: + +--Tu vois! me dit-il. Les pauvres juifs, comme on nous traite! C'est un +vieillard! regarde. Ils l'ont presque tué. + +De vrai, le pauvre Iscariote a l'air plus mort que vif. Il passe devant +moi,--l'oeil éteint, le visage défait; ne marchant pas, se traînant... +Une forte indemnité est seule capable de le guérir; aussi ne le +mène-t-on pas chez le médecin, mais chez l'agent d'affaires. + + * * * * * + +Il y a beaucoup d'agents d'affaires en Algérie, presque autant que de +sauterelles. Le métier est bon, paraît-il. Dans tous les cas, il a +cet avantage qu'on y peut entrer de plain-pied, sans examens, ni +cautionnement, ni stage. Comme à Paris nous nous faisons hommes de +lettres, on se fait agent d'affaires en Algérie. Il suffit pour cela de +savoir un peu de français, d'espagnol, d'arabe, d'avoir toujours un code +dans ses fontes, et sur toute chose le tempérament du métier. + +Les fonctions de l'agent sont très variées: tour à tour avocat, avoué, +courtier, expert, interprète, teneur de livres, commissionnaire, +écrivain public, c'est le maître Jacques de la colonie. Seulement +Harpagon n'en avait qu'un, de maître Jacques, et la colonie en a plus +qu'il ne lui en faut. Rien qu'à Milianah, on les compte par douzaines. +En général, pour éviter les frais de bureau, ces messieurs +reçoivent leurs clients au café de la grand'place et donnent leurs +consultations--les donnent-ils?--entre l'absinthe et le champoreau. + +C'est vers le café de la grand'place que le digne Iscariote s'achemine, +flanqué de ses deux témoins. Ne les suivons pas. + + * * * * * + +En sortant du quartier juif, je passe devant la maison du bureau arabe. +Du dehors, avec son chapeau d'ardoises et le drapeau français qui +flotte dessus, on la prendrait pour une mairie de village. Je connais +l'interprète, entrons fumer une cigarette avec lui. De cigarette en +cigarette, je finirai bien par le tuer, ce dimanche sans soleil! + +La cour qui précède le bureau est encombrée d'Arabes en guenilles. Ils +sont là une cinquantaine à faire antichambre, accroupis, le long du mur, +dans leurs beurnouss. Cette antichambre bédouine exhale--quoique en +plein air--une forte odeur de cuir humain. Passons vite... Dans le +bureau, je trouve l'interprète aux prises avec deux grands braillards +entièrement nus sous de longues couvertures crasseuses, et racontant +d'une mimique enragée je ne sais quelle histoire de chapelet volé. Je +m'assieds sur une natte dans un coin, et je regarde... Un joli costume, +ce costume d'interprète; et comme l'interprète de Milianah le porte +bien! Ils ont l'air taillés l'un pour l'autre. Le costume est bleu de +ciel avec des brandebourgs noirs et des boutons d'or qui reluisent. +L'interprète est blond, rose, tout frisé; un joli hussard bleu plein +d'humour et de fantaisie; un peu bavard,--il parle tant de langues! un +peu sceptique, il a connu Renan à l'école orientaliste!--grand +amateur de sport, à l'aise au bivouac arabe comme aux soirées de la +sous-préfète, mazurkant mieux que personne, et faisant le cousscouss +comme pas un. Parisien, pour tout dire; voilà mon homme, et ne vous +étonnez pas que les dames en raffolent... Comme dandysme, il n'a qu'un +rival: le sergent du bureau arabe. Celui-ci--avec sa tunique de drap fin +et ses guêtres à boutons de nacre--fait le désespoir et l'envie de toute +la garnison. Détaché au bureau arabe, il est dispensé des corvées, et +toujours se montre par les rues, ganté de blanc, frisé de frais, avec de +grands registres sous le bras. On l'admire et on le redoute. C'est une +autorité. + +Décidément, cette histoire de chapelet volé menace d'être fort longue. +Bonsoir! je n'attends pas la fin. + +En m'en allant je trouve l'antichambre en émoi. La foule se presse +autour d'un indigène de haute taille, pâle, fier, drapé dans un +beurnouss noir. Cet homme, il y a huit jours, s'est battu dans le Zaccar +avec une panthère. La panthère est morte; mais l'homme a eu la moitié du +bras mangée. Soir et matin il vient se faire panser au bureau arabe, +et chaque fois on l'arrête dans la cour pour lui entendre raconter son +histoire. Il parle lentement, d'une belle voix gutturale. De temps en +temps, il écarte son beurnouss et montre, attaché contre sa poitrine, +son bras gauche entouré de linges sanglants. + + * * * * * + +A peine suis-je dans la rue, voilà un violent orage qui éclate. Pluie, +tonnerre, éclairs, siroco... Vite, abritons-nous. J'enfile une porte au +hasard, et je tombe au milieu d'une nichée de bohémiens, empilés sous +les arceaux d'une cour moresque. Cette cour tient à la mosquée de +Milianah; c'est le refuge habituel de la pouillerie musulmane, on +l'appelle la _cour des pauvres_. + +De grands lévriers maigres, tout couverts de vermine, viennent rôder +autour de moi d'un air méchant. Adossé contre un des piliers de la +galerie, je tâche de faire bonne contenance, et, sans parler à personne, +je regarde la pluie qui ricoche sur les dalles coloriées de la cour. Les +bohémiens sont à terre, couchés par tas. Près de moi, une jeune femme, +presque belle, la gorge et les jambes découvertes, de gros bracelets de +fer aux poignets et aux chevilles, chante un air bizarre à trois notes +mélancoliques et nasillardes. En chantant, elle allaite un petit enfant +tout nu en bronze rouge, et, du bras resté libre, elle pile de l'orge +dans un mortier de pierre. La pluie, chassée par un vent cruel, inonde +parfois les jambes de la nourrice et le corps de son nourrisson. La +bohémienne n'y prend point garde et continue à chanter, sous la rafale, +en pilant l'orge et donnant le sein. + +L'orage diminue. Profitant d'une embellie, je me hâte de quitter cette +cour des Miracles et je me dirige vers le dîner de Sid'Omar; il est +temps... En traversant la grand'place, j'ai encore rencontré mon vieux +juif de tantôt. Il s'appuie sur son agent d'affaires; ses témoins +marchent joyeusement derrière lui; une bande de vilains petits juifs +gambade à l'entour... Tous les visages rayonnent. L'agent se charge de +l'affaire: Il demandera au tribunal deux mille francs d'indemnité. + + * * * * * + +Chez Sid'Omar, dîner somptueux.--La salle à manger ouvre sur une +élégante cour moresque, où chantent deux ou trois fontaines... +Excellent repas turc, recommandé au baron Brisse. Entre autres plats, je +remarque un poulet aux amandes, un couss-couss à la vanille, une tortue +à la viande,--un peu lourde mais du plus haut goût,--et des biscuits +au miel qu'on appelle _bouchées du kadi_... Comme vin, rien que du +champagne. Malgré la loi musulmane Sid'Omar en boit un peu,--quand les +serviteurs ont le dos tourné... Après dîner, nous passons dans la +chambre de notre hôte, où l'on nous apporte des confitures, des pipes +et du café... L'ameublement de cette chambre est des plus simples: un +divan, quelques nattes; dans le fond, un grand lit très haut sur lequel +flânent de petits coussins rouges brodés d'or... A la muraille est +accrochée une vieille peinture turque représentant les exploits d'un +certain amiral Hamadi. Il paraît qu'en Turquie les peintres n'emploient +qu'une couleur par tableau: ce tableau-ci est voué au vert. La mer, le +ciel, les navires, l'amiral Hamadi lui-même, tout est vert, et de quel +vert!... + +L'usage arabe veut qu'on se retire de bonne heure. Le café pris, les +pipes fumées, je souhaite la bonne nuit à mon hôte et je le laisse avec +ses femmes. + + * * * * * + +Où finirai-je ma soirée? Il est trop tôt pour me coucher, les clairons +des spahis n'ont pas encore sonné la retraite. D'ailleurs, les +coussinets d'or de Sid'Omar dansent autour de moi des farandoles +fantastiques qui m'empêcheraient de dormir... Me voici devant le +théâtre, entrons un moment. + +Le théâtre de Milianah est un ancien magasin de fourrages, tant bien +que mal déguisé en salle de spectacle. De gros quinquets, qu'on remplit +d'huile pendant l'entr'acte font l'office de lustres. Le parterre est +debout, l'orchestre sur des bancs. Les galeries sont très fières parce +qu'elles ont des chaises de paille... Tout autour de la salle, un long +couloir, obscur, sans parquet... On se croirait dans la rue, rien n'y +manque... La pièce est déjà commencée quand j'arrive. A ma grande +surprise, les acteurs ne sont pas mauvais, je parle des hommes; ils +ont de l'entrain, de la vie... Ce sont presque tous des amateurs, des +soldats du 3e; le régiment en est fier et vient les applaudir tous les +soirs. + +Quant aux femmes, hélas!... c'est encore et toujours cet éternel féminin +des petits théâtres de province, prétentieux, exagéré et faux... Il y +en a deux pourtant qui m'intéressent parmi ces dames, deux juives de +Milianah, toutes jeunes, qui débutent au théâtre... Les parents sont +dans la salle et paraissent enchantés. Ils ont la conviction que leurs +filles vont gagner des milliers de douros à ce commerce-là. La légende +de Rachel, israélite, millionnaire et comédienne, est déjà répandue chez +les juifs d'Orient. + +Rien de comique et d'attendrissant comme ces deux petites juives sur +les planches... Elles se tiennent timidement dans un coin de la scène, +poudrées, fardées, décolletées et toutes raides. Elles ont froid, elles +ont honte. De temps en temps elles baragouinent une phrase sans la +comprendre, et, pendant qu'elles parlent, leurs grands yeux hébraïques +regardent dans la salle avec stupeur. + + * * * * * + +Je sors du théâtre... Au milieu de l'ombre qui m'environne, j'entends +des cris dans un coin de la place... Quelques Maltais sans doute en +train de s'expliquer à coups de couteau... + +Je reviens à l'hôtel, lentement, le long des remparts. D'adorables +senteurs d'orangers et de thuyas montent de la plaine. L'air est doux, +le ciel presque pur... Là-bas, au bout du chemin, se dresse un vieux +fantôme de muraille, débris de quelque ancien temple. Ce mur est sacré: +tous les jours les femmes arabes viennent y suspendre des _ex-voto_, +fragments de haïcks et de foutas, longues tresses de cheveux roux liés +par des fils d'argent, pans de beurnouss... Tout cela va flottant sous +un mince rayon de lune, au souffle tiède de la nuit... + + + +LES SAUTERELLES + + +Encore un souvenir d'Algérie, et puis nous reviendrons au moulin... + +La nuit de mon arrivée dans cette ferme du Sahel, je ne pouvais pas +dormir. Le pays nouveau, l'agitation du voyage, les aboiements des +chacals, puis une chaleur énervante, oppressante, un étouffement +complet, comme si les mailles de la moustiquaire n'avaient pas laissé +passer un souffle d'air... Quand j'ouvris ma fenêtre, au petit jour, +une brume d'été lourde, lentement remuée, frangée aux bords de noir et +de rose, flottait dans l'air comme un nuage de poudre sur un champ de +bataille. Pas une feuille ne bougeait, et dans ces beaux jardins que +j'avais sous les yeux, les vignes espacées sur les pentes au grand +soleil qui fait les vins sucrés, les fruits d'Europe abrités dans un +coin d'ombre, les petits orangers, les mandariniers en longues files +microscopiques, tout gardait le même aspect morne, cette immobilité des +feuilles attendant l'orage. Les bananiers eux-mêmes, ces grands roseaux +vert tendre, toujours agités par quelque souffle qui emmêle leur fine +chevelure si légère, se dressaient silencieux et droits, en panaches +réguliers. + +Je restai un moment à regarder cette plantation merveilleuse, où tous +les arbres du monde se trouvaient réunis, donnant chacun dans leur +saison leurs fleurs et leurs fruits dépaysés. Entre les champs de blé et +les massifs de chênes-lièges, un cours d'eau luisait, rafraîchissant +à voir par cette matinée étouffante; et tout en admirant le luxe et +l'ordre de ces choses, cette belle ferme avec ses arcades moresques, ses +terrasses toutes blanches d'aube, les écuries et les hangars groupés +autour, je songeais qu'il y a vingt ans, quand ces braves gens étaient +venus s'installer dans ce vallon du Sahel, ils n'avaient trouvé qu'une +méchante baraque de cantonnier, une terre inculte hérissée de palmiers +nains et de lentisques. Tout à créer, tout à construire. A chaque +instant des révoltes d'Arabes. Il fallait laisser la charrue pour faire +le coup de feu. Ensuite les maladies, les ophtalmies, les fièvres, les +récoltes manquées, les tâtonnements de l'inexpérience, la lutte avec +une administration bornée, toujours flottante. Que d'efforts! Que de +fatigues! Quelle surveillance incessante! + +Encore maintenant, malgré les mauvais temps finis et la fortune si +chèrement gagnée, tous deux, l'homme et la femme, étaient les premiers +levés à la ferme. A cette heure matinale je les entendais aller et venir +dans les grandes cuisines du rez-de-chaussée, surveillant le café des +travailleurs. Bientôt une cloche sonna, et au bout d'un moment les +ouvriers défilèrent sur la route. Des vignerons de Bourgogne; des +laboureurs kabyles en guenilles, coiffés d'une chéchia rouge; des +terrassiers mahonnais, les jambes nues; des Maltais; des Lucquois; tout +un peuple disparate, difficile à conduire. A chacun d'eux le fermier, +devant la porte, distribuait sa tâche de la journée d'une voix brève, un +peu rude. Quand il eut fini, le brave homme leva la tête, scruta le ciel +d'un air inquiet; puis m'apercevant à la fenêtre: + +--Mauvais temps pour la culture, me dit-il... voilà le siroco. + +En effet, à mesure que le soleil se levait, des bouffées d'air, +brûlantes, suffocantes, nous arrivaient du sud comme de la porte d'un +four ouverte et refermée. On ne savait où se mettre, que devenir. Toute +la matinée se passa ainsi. Nous prîmes du café sur les nattes de la +galerie, sans avoir le courage de parler ni de bouger. Les chiens +allongés, cherchant la fraîcheur des dalles, s'étendaient dans des poses +accablées. Le déjeuner nous remit un peu, un déjeuner plantureux et +singulier où il y avait des carpes, des truites, du sanglier, du +hérisson, le beurre de Staouëli, les vins de Crescia, des goyaves, des +bananes, tout un dépaysement de mets qui ressemblait bien à la nature si +complexe dont nous étions entourés... On allait se lever de table. Tout +à coup, à la porte-fenêtre fermée pour nous garantir de la chaleur du +jardin en fournaise, de grands cris retentirent: + +--Les criquets! les criquets! + +Mon hôte devint tout pâle comme un homme à qui on annonce un désastre, +et nous sortîmes précipitamment. Pendant dix minutes, ce fut dans +l'habitation, si calme tout à l'heure, un bruit de pas précipités, de +voix indistinctes, perdues dans l'agitation d'un réveil. De l'ombre des +vestibules où ils s'étaient endormis, les serviteurs s'élancèrent dehors +en faisant résonner avec des bâtons, des fourches, des fléaux, tous les +ustensiles de métal qui leur tombaient sous la main, des chaudrons de +cuivre, des bassines, des casseroles. Les bergers soufflaient dans leurs +trompes de pâturage. D'autres avaient des conques marines, des cors de +chasse. Cela faisait un vacarme effrayant, discordant, que dominaient +d'une note suraiguë les «You! you! you!» des femmes arabes accourues +d'un douar voisin. Souvent, paraît-il, il suffit d'un grand bruit, +d'un frémissement sonore de l'air, pour éloigner les sauterelles, les +empêcher de descendre. + +Mais où étaient-elles donc, ces terribles bêtes? Dans le ciel vibrant +de chaleur, je ne voyais rien qu'un nuage venant à l'horizon, cuivré, +compact, comme un nuage de grêle, avec le bruit d'un vent d'orage dans +les mille rameaux d'une forêt. C'étaient les sauterelles. Soutenues +entre elles par leurs ailes sèches étendues, elles volaient en masse, et +malgré nos cris, nos efforts, le nuage s'avançait toujours, projetant +dans la plaine une ombre immense. Bientôt il arriva au-dessus de nos +têtes; sur les bords on vit pendant une seconde un effrangement, une +déchirure. Comme les premiers grains d'une giboulée, quelques-unes se +détachèrent, distinctes, roussâtres; ensuite toute la nuée creva, et +cette grêle d'insectes tomba drue et bruyante. A perte de vue les champs +étaient couverts de criquets, de criquets énormes, gros comme le doigt. + +Alors le massacre commença. Hideux murmure d'écrasement, de paille +broyée. Avec les herses, les pioches, les charrues, on remuait ce sol +mouvant; et plus on en tuait, plus il y en avait. Elles grouillaient par +couches, leurs hautes pattes enchevêtrées; celles du dessus faisant des +bonds de détresse, sautant au nez des chevaux attelés pour cet étrange +labour. Les chiens de la ferme, ceux du douar, lancés à travers champs, +se ruaient sur elles, les broyaient avec fureur. A ce moment, deux +compagnies de turcos, clairons en tête, arrivèrent au secours des +malheureux colons, et la tuerie changea d'aspect. + +Au lieu d'écraser les sauterelles, les soldats les flambaient en +répandant de longues tracées de poudre. + +Fatigué de tuer, écoeuré par l'odeur infecte, je rentrai. A l'intérieur +de la ferme, il y en avait presque autant que dehors. Elles étaient +entrées par les ouvertures des portes, des fenêtres, la baie des +cheminées. Au bord des boiseries, dans les rideaux déjà tout mangés, +elles se traînaient, tombaient, volaient, grimpaient aux murs blancs +avec une ombre gigantesque qui doublait leur laideur. Et toujours cette +odeur épouvantable. + +A dîner, il fallut se passer d'eau. Les citernes, les bassins, les +puits, les viviers, tout était infecté. Le soir, dans ma chambre, +où l'on en avait pourtant tué des quantités, j'entendis encore des +grouillements sous les meubles, et ce craquement d'élytres semblable au +pétillement des gousses qui éclatent à la grande chaleur. Cette nuit-là +non plus je ne pus pas dormir. D'ailleurs autour de la ferme tout +restait éveillé. Des flammes couraient au ras du sol d'un bout à l'autre +de la plaine. Les turcos en tuaient toujours. + +Le lendemain, quand j'ouvris ma fenêtre comme la veille, les sauterelles +étaient parties; mais quelle ruine elles avaient laissée derrière elles! +Plus une fleur, plus un brin d'herbe: tout était noir, rongé, calciné. +Les bananiers, les abricotiers, les pêchers, les mandariniers, se +reconnaissaient seulement à l'allure de leurs branches dépouillées, +sans le charme, le flottant de la feuille qui est la vie de l'arbre. +On nettoyait les pièces d'eau, les citernes. Partout des laboureurs +creusaient la terre pour tuer les oeufs laissés par les insectes. Chaque +motte était retournée, brisée soigneusement. Et le coeur se serrait de +voir les mille racines blanches, pleines de sève, qui apparaissaient +dans ces écroulements de terre fertile... + + + +L'ÉLIXIR DU REVEREND PÈRE GAUCHER + + +--Buvez ceci, mon voisin; vous m'en direz des nouvelles. + +Et, goutte à goutte, avec le soin minutieux d'un lapidaire comptant des +perles, le curé de Graveson me versa deux doigts d'une liqueur verte, +dorée, chaude, étincelante, exquise... J'en eus l'estomac tout +ensoleillé. + +--C'est l'élixir du Père Gaucher, la joie et la santé de notre Provence, +me fit le brave homme d'un air triomphant; on le fabrique au couvent des +Prémontrés, à deux lieues de votre moulin... N'est-ce pas que cela vaut +bien toutes les chartreuses du monde?... Et si vous saviez comme elle +est amusante, l'histoire de cet élixir! Écoutez plutôt... + +Alors, tout naïvement, sans y entendre malice, dans cette salle à manger +de presbytère, si candide et si calme avec son Chemin de la croix en +petits tableaux et ses jolis rideaux clairs empesés comme des +surplis, l'abbé me commença une historiette légèrement sceptique et +irrévérencieuse, à la façon d'un conte d'Érasme ou de d'Assoucy: + + * * * * * + +--Il y a vingt ans, les Prémontrés, ou plutôt les Pères blancs, comme +les appellent nos Provençaux, étaient tombés dans une grande misère. Si +vous aviez vu leur maison de ce temps-là, elle vous aurait fait peine. + +Le grand mur, la tour Pacôme, s'en allaient en morceaux. Tout autour du +cloître rempli d'herbes, les colonnettes se fendaient, les saints de +pierre croulaient dans leurs niches. Pas un vitrail debout, pas une +porte qui tînt. Dans les préaux, dans les chapelles, le vent du Rhône +soufflait comme en Camargue, éteignant les cierges, cassant le plomb des +vitrages, chassant l'eau des bénitiers. Mais le plus triste de tout, +c'était le clocher du couvent, silencieux comme un pigeonnier vide; et +les Pères, faute d'argent pour s'acheter une cloche, obligés de sonner +matines avec des cliquettes de bois d'amandier!... + +Pauvres Pères blancs! Je les vois encore, à la procession de la +Fête-Dieu, défilant tristement dans leurs capes rapiécées, pâles, +maigres, nourris de _citres_ et de pastèques, et derrière eux +monseigneur l'abbé, qui venait la tête basse, tout honteux de montrer au +soleil sa crosse dédorée et sa mitre de laine blanche mangée des vers. +Les dames de la confrérie en pleuraient de pitié dans les rangs, et les +gros porte-bannière ricanaient entre eux tout bas en se montrant les +pauvres moines: + +--Les étourneaux vont maigres quand ils vont en troupe. + +Le fait est que les infortunés Pères blancs en étaient arrivés eux-mêmes +à se demander s'ils ne feraient pas mieux de prendre leur vol à travers +le monde et de chercher pâture chacun de son côté. + +Or, un jour que cette grave question se débattait dans le chapitre, on +vint annoncer au prieur que le frère Gaucher demandait à être entendu au +conseil... Vous saurez pour votre gouverne que ce frère Gaucher était +le bouvier du couvent; c'est-à-dire qu'il passait ses journées à rouler +d'arcade en arcade dans le cloître, en poussant devant lui deux vaches +étiques qui cherchaient l'herbe aux fentes des pavés. Nourri jusqu'à +douze ans par une vieille folle du pays des Baux, qu'on appelait tante +Bégon, recueilli depuis chez les moines, le malheureux bouvier n'avait +jamais pu rien apprendre qu'à conduire ses bêtes et à réciter son _Pater +noster_; encore le disait-il en provençal, car il avait la cervelle dure +et l'esprit comme une dague de plomb. Fervent chrétien du reste, quoique +un peu visionnaire, à l'aise sous le cilice et se donnant la discipline +avec une conviction robuste, et des bras!... + +Quand on le vit entrer dans la salle du chapitre, simple et balourd, +saluant l'assemblée la jambe en arrière, prieur, chanoines, argentier, +tout le monde se mit à rire. C'était toujours l'effet que produisait, +quand elle arrivait quelque part, cette bonne face grisonnante avec sa +barbe de chèvre et ses yeux un peu fous; aussi le frère Gaucher ne s'en +émut pas. + +--Mes révérends, fit-il d'un ton bonasse en tortillant son chapelet de +noyaux d'olives, on a bien raison de dire que ce sont les tonneaux vides +qui chantent le mieux. Figurez-vous qu'à force de creuser ma pauvre tête +déjà si creuse, je crois que j'ai trouvé le moyen de nous tirer tous de +peine. + +«Voici comment. Vous savez bien tante Bégon, cette brave femme qui me +gardait quand j'était petit. (Dieu ait son âme, la vieille coquine! elle +chantait de bien vilaines chansons après boire.) Je vous dirai donc, +mes révérends pères, que tante Bégon, de son vivant, se connaissait aux +herbes de montagnes autant et mieux qu'un vieux merle de Corse. Voire, +elle avait composé sur la fin de ses jours un élixir incomparable en +mélangeant cinq ou six espèces de simples que nous allions cueillir +ensemble dans les Alpilles. Il y a belles années de cela: mais je pense +qu'avec l'aide de saint Augustin et la permission de notre père abbé, je +pourrais--en cherchant bien--retrouver la composition de ce mystérieux +élixir. Nous n'aurions plus alors qu'à le mettre en bouteilles, et à le +vendre un peu cher, ce qui permettrait à la communauté de s'enrichir +doucettement, comme ont fait nos frères de la Trappe et de la Grande... + +Il n'eut pas le temps de finir. Le prieur s'était levé pour lui sauter +au cou. Les chanoines lui prenaient les mains. L'argentier, encore plus +ému que tous les autres, lui baisait avec respect le bord tout effrangé +de sa cucule... Puis chacun revint à sa chaire pour délibérer; et, +séance tenante, le chapitre décida qu'on confierait les vaches au frère +Thrasybule, pour que le frère Gaucher pût se donner tout entier à la +confection de son élixir. + + * * * * * + +Comment le bon frère parvint-il à retrouver la recette de tante Bégon? +au prix de quels efforts? au prix de quelles veilles? L'histoire ne +le dit pas. Seulement, ce qui est sûr, c'est qu'au bout de six mois, +l'élixir des Pères blancs était déjà très populaire. Dans tout le +Comtat, dans tout le pays d'Arles, pas un _mas_, pas une grange qui +n'eut au fond de sa _dépense_, entre les bouteilles de vin cuit et les +jarres d'olives à la picholine, un petit flacon de terre brune cacheté +aux armes de Provence, avec un moine en extase sur une étiquette +d'argent. Grâce à la vogue de son élixir, la maison des Prémontrés +s'enrichit très rapidement. On releva la tour Pacôme. Le prieur eut +une mitre neuve, l'église de jolis vitraux ouvragés; et, dans la fine +dentelle du clocher, toute une compagnie de cloches et de clochettes +vint s'abattre, un beau matin de Pâques, tintant et carillonnant à la +grande volée. + +Quant au frère Gaucher, ce pauvre frère lai dont les rusticités +égayaient tant le chapitre, il n'en fut plus question dans le couvent. +On ne connut plus désormais que le Révérend Père Gaucher, homme de tête +et de grand savoir, qui vivait complètement isolé des occupations si +menues et si multiples du cloître, et s'enfermait tout le jour dans sa +distillerie, pendant que trente moines battaient la montagne pour lui +chercher des herbes odorantes... Cette distillerie, où personne, +pas même le prieur, n'avait le droit de pénétrer, était une ancienne +chapelle abandonnée, tout au bout du jardin des chanoines. La simplicité +des bons pères en avait fait quelque chose de mystérieux et de +formidable; et si, par aventure, un moinillon hardi et curieux, +s'accrochant aux vignes grimpantes, arrivait jusqu'à la rosace du +portail, il en dégringolait bien vite, effaré d'avoir vu le Père +Gaucher, avec sa barbe de nécroman, penché sur ses fourneaux, le +pèse-liqueur à la main; puis, tout autour, des cornues de grès rose, des +alambics gigantesques, des serpentins de cristal, tout un encombrement +bizarre qui flamboyait ensorcelé dans la lueur rouge des vitraux... + +Au jour tombant, quand sonnait le dernier Angélus, la porte de ce lieu +de mystère s'ouvrait discrètement, et le révérend se rendait à l'église +pour l'office du soir. Il fallait voir quel accueil quand il traversait +le monastère! Les frères faisaient la haie sur son passage. On disait: + +--Chut!... il a le secret!... + +--L'argentier le suivait et lui parlait la tête basse... Au milieu +de ces adulations, le père s'en allait en s'épongeant le front, son +tricorne aux larges bords posé en arrière comme une auréole, regardant +autour de lui d'un air de complaisance les grandes cours plantées +d'orangers, les toits bleus où tournaient des girouettes neuves, et, +dans le cloître éclatant de blancheur,--entre les colonnettes élégantes +et fleuries,--les chanoines habillés de frais qui défilaient deux par +deux avec des mines reposées. + +--C'est à moi qu'ils doivent tout cela! se disait le révérend en +lui-même; et chaque fois cette pensée lui faisait monter des bouffées +d'orgueil. + +Le pauvre homme en fut bien puni. Vous allez voir... + + * * * * * + +Figurez-vous qu'un soir, pendant l'office, il arriva à l'église dans une +agitation extraordinaire: rouge, essoufflé, le capuchon de travers, +et si troublé qu'en prenant de l'eau bénite il y trempa ses manches +jusqu'au coude. On crut d'abord que c'était l'émotion d'arriver en +retard; mais quand on le vit faire de grandes révérences à l'orgue et +aux tribunes au lieu de saluer le maître-autel, traverser l'église en +coup de vent, errer dans le choeur pendant cinq minutes pour chercher +sa stalle, puis une fois assis, s'incliner de droite et de gauche en +souriant d'un air béat, un murmure d'étonnement courut dans les trois +nefs. On chuchotait de bréviaire à bréviaire: + +--Qu'a donc notre Père Gaucher?... Qu'a donc notre Père Gaucher? + +Par deux fois le prieur, impatienté, fit tomber sa crosse sur les dalles +pour commander le silence... Là-bas, au fond du choeur, les psaumes +allaient toujours; mais les répons manquaient d'entrain... + +Tout à coup, au beau milieu de l'_Ave verum_, voilà mon Père Gaucher qui +se renverse dans sa stalle et entonne d'une voix éclatante: + + Dans Paris, il y a un Père blanc, + Patatin, patatan, tarabin, taraban... + +Consternation générale. Tout le monde se lève. On crie: + +--Emportez-le... il est possédé! + +Les chanoines se signent. La crosse de monseigneur se démène... Mais le +Père Gaucher ne voit rien, n'écoute rien; et deux moines vigoureux sont +obligés de l'entraîner par la petite porte du choeur, se débattant comme +un exorcisé et continuant de plus belle ses _patatin_ et ses _taraban_. + + * * * * * + +Le lendemain, au petit jour, le malheureux était à genoux dans +l'oratoire du prieur, et faisait sa _coulpe_ avec un ruisseau de larmes: + +--C'est l'élixir, Monseigneur, c'est l'élixir qui m'a surpris, disait-il +en se frappant la poitrine. Et de le voir si marri, si repentant, le bon +prieur en était tout ému lui-même. + +--Allons, allons, Père Gaucher, calmez-vous, tout cela séchera comme la +rosée au soleil... Après tout, le scandale n'a pas été aussi grand que +vous pensez. Il y a bien eu la chanson qui était un peu... hum! hum!... +Enfin il faut espérer que les novices ne l'auront pas entendue... A +présent, voyons, dites-moi bien comment la chose vous est arrivée... +C'est en essayant l'élixir, n'est-ce pas? Vous aurez eu la main trop lourde... +Oui, oui, je comprends... C'est comme le frère Schwartz, l'inventeur de +la poudre: vous avez été victime de votre invention... Et dites-moi, +mon brave ami, est-il bien nécessaire que vous l'essayiez sur vous-même, +ce terrible élixir? + +--Malheureusement, oui, Monseigneur... l'éprouvette me donne bien la +force et le degré de l'alcool; mais pour le fini, le velouté, je ne me +fie guère qu'à ma langue... + +--Ah! très bien... Mais écoutez encore un peu que je vous dise... +Quand vous goûtez ainsi l'élixir par nécessité, est-ce que cela vous +semble bon? Y prenez-vous du plaisir?... + +--Hélas! oui, Monseigneur, fit le malheureux Père en devenant tout +rouge... Voilà deux soirs que je lui trouve un bouquet, un arôme!... +C'est pour sûr le démon qui m'a joué ce vilain tour... Aussi je suis +bien décidé désormais à ne plus me servir que de l'éprouvette. Tant +pis si la liqueur n'est pas assez fine, si elle ne fait pas assez la +perle... + +--Gardez-vous-en bien, interrompit le prieur avec vivacité. Il ne faut +pas s'exposer à mécontenter la clientèle... Tout ce que vous avez à +faire maintenant que vous voilà prévenu, c'est de vous tenir sur vos +gardes... Voyons, qu'est-ce qu'il vous faut pour vous rendre compte?... +Quinze ou vingt gouttes, n'est-ce pas?... mettons vingt gouttes... +Le diable sera bien fin s'il vous attrape avec vingt gouttes... +D'ailleurs, pour prévenir tout accident, je vous dispense dorénavant de +venir à l'église. Vous direz l'office du soir dans la distillerie... Et +maintenant, allez en paix, mon Révérend, et surtout... comptez bien vos +gouttes. + +Hélas! le pauvre Révérend eut beau compter ses gouttes... le démon le +tenait, et ne le lâcha plus. + +C'est la distillerie qui entendit de singuliers offices! + + * * * * * + +Le jour, encore, tout allait bien. Le Père était assez calme: il +préparait ses réchauds, ses alambics, triait soigneusement ses herbes, +toutes herbes de Provence, fines, grises, dentelées, brûlées de parfums +et de soleil... Mais, le soir, quand les simples étaient infusés et que +l'élixir tiédissait dans de grandes bassines de cuivre rouge, le martyre +du pauvre homme commençait. + +--... Dix-sept... dix-huit... dix-neuf... vingt!... + +Les gouttes tombaient du chalumeau dans le gobelet de vermeil. Ces +vingt-là, le père les avalait d'un trait, presque sans plaisir. Il n'y +avait que la vingt et unième qui lui faisait envie. Oh! cette vingt +et unième goutte!... Alors, pour échapper à la tentation, il allait +s'agenouiller tout au bout du laboratoire et s'abîmait dans ses +patenôtres. Mais de la liqueur encore chaude il montait une petite fumée +toute chargée d'aromates, qui venait rôder autour de lui et, bon gré mal +gré, le ramenait vers les bassines... La liqueur était d'un beau vert +doré... Penché dessus, les narines ouvertes, le père la remuait +tout doucement avec son chalumeau, et dans les petites paillettes +étincelantes que roulait le flot d'émeraude, il lui semblait voir les +yeux de tante Bégon qui riaient et pétillaient en le regardant... + +--Allons! encore une goutte! + +Et de goutte en goutte, l'infortuné finissait par avoir son gobelet +plein jusqu'au bord. Alors, à bout de forces, il se laissait tomber dans +un grand fauteuil, et, le corps abandonné, la paupière à demi close, +il dégustait son péché par petits coups, en se disant tout bas avec un +remords délicieux: + +--Ah! je me damne... je me damne... + +Le plus terrible, c'est qu'au fond de cet élixir diabolique, il +retrouvait, par je ne sais quel sortilège, toutes les vilaines chansons +de tante Bégon: _Ce sont trois petites commères, qui parlent de faire +un banquet..._ ou: _Bergerette de maître André s'en va-t-au bois +seulette..._ et toujours la fameuse des Pères blancs: _Patatin +patatan_. + +Pensez quelle confusion le lendemain, quand ses voisins de cellule lui +faisaient d'un air malin: + +--Eh! eh! Père Gaucher, vous aviez des cigales en tête, hier soir en +vous couchant. + +Alors c'étaient des larmes, des désespoirs, et le jeûne, et le cilice, +et la discipline. Mais rien ne pouvait contre le démon de l'élixir; et +tous les soirs, à la même heure, la possession recommençait. + + * * * * * + +Pendant ce temps, les commandes pleuvaient à l'abbaye que c'était une +bénédiction. Il en venait de Nîmes, d'Aix, d'Avignon, de Marseille... +De jour en jour le couvent prenait un petit air de manufacture. Il y +avait des frères emballeurs, des frères étiqueteurs, d'autres pour les +écritures, d'autres pour le camionnage; le service de Dieu y perdait +bien par-ci par-là quelques coups de cloches; mais les pauvres gens du +pays n'y perdaient rien, je vous en réponds... + +Et donc, un beau dimanche matin, pendant que l'argentier lisait en +plein chapitre son inventaire de fin d'année et que les bons chanoines +l'écoutaient les yeux brillants et le sourire aux lèvres, voilà le Père +Gaucher qui se précipite au milieu de la conférence en criant: + +--C'est fini... Je n'en fais plus... Rendez-moi mes vaches. + +--Qu'est-ce qu'il y a donc, Père Gaucher? demanda le prieur, qui se +doutait bien un peu de ce qu'il y avait. + +--Ce qu'il y a, Monseigneur?... Il y a que je suis en train de me +préparer une belle éternité de flammes et de coups de fourche... Il y a +que je bois, que je bois comme un misérable... + +--Mais je vous avais dit de compter vos gouttes. + +--Ah! bien oui, compter mes gouttes! c'est par gobelets qu'il faudrait +compter maintenant... Oui, mes Révérends, j'en suis là. Trois fioles +par soirée... Vous comprenez bien que cela ne peut pas durer... Aussi, +faites faire l'élixir par qui vous voudrez... Que le feu de Dieu me +brûle si je m'en mêle encore! + +C'est le chapitre qui ne riait plus. + +--Mais, malheureux, vous nous ruinez! criait l'argentier en agitant son +grand-livre. + +--Préférez-vous que je me damne? + +Pour lors, le prieur se leva. + +--Mes Révérends, dit-il en étendant sa belle main blanche où luisait +l'anneau pastoral, il y a moyen de tout arranger... C'est le soir, +n'est-ce pas, mon cher fils, que le démon vous tente?... + +--Oui, monsieur le prieur, régulièrement tous les soirs... Aussi, +maintenant, quand je vois arriver la nuit, j'en ai, sauf votre respect, +les sueurs qui me prennent, comme l'âne de Capitou quand il voyait venir +le bât. + +--Eh bien! rassurez-vous... Dorénavant, tous les soirs, à l'office, +nous réciterons à votre intention l'oraison de saint Augustin, à +laquelle l'indulgence plénière est attachée... Avec cela, quoi qu'il +arrive, vous êtes à couvert... C'est l'absolution pendant le pêché. + +--Oh bien! alors, merci, monsieur le prieur! + +Et, sans en demander davantage, le Père Gaucher retourna à ses alambics, +aussi léger qu'une alouette. + +Effectivement, à partir de ce moment-là, tous les soirs, à la fin des +complies, l'officiant ne manquait jamais de dire: + +--Prions pour notre pauvre Père Gaucher, qui sacrifie son âme aux +intérêts de la communauté... _Oremus Domine_... + +Et pendant que sur toutes ces capuches blanches, prosternées dans +l'ombre des nefs, l'oraison courait en frémissant comme une petite bise +sur la neige, là-bas, tout au bout du couvent, derrière le vitrage +enflammé de la distillerie, on entendait le père Gaucher qui chantait à +tue-tête: + + Dans Paris il y a un Père blanc, + Patatin, patatan, taraban, tarabin; + Dans Paris il y a un Père blanc + Qui fait danser des moinettes, + Trin, trin, trin, dans un jardin; + Qui fait danser des... + + * * * * * + +...Ici le bon curé s'arrêta plein d'épouvante: + +--Miséricorde! si mes paroissiens m'entendaient! + + + +EN CAMARGUE + + +I + +LE DÉPART. + + +Grande rumeur au château. Le messager vient d'apporter un mot du garde, +moitié en français, moitié en provençal, annonçant qu'il y a eu déjà +deux ou trois beaux passages de _Galéjons_, de _Charlottines_, et que +les _oiseaux de prime_ non plus ne manquaient pas. + +«Vous êtes des nôtres!» m'ont écrit mes aimables voisins; et ce matin, +au petit jour de cinq heures, leur grand break, chargé de fusils, de +chiens, de victuailles, est venu me prendre au bas de la côte. Nous +voilà roulant sur la route d'Arles, un peu sèche, un peu dépouillée, +par ce matin de décembre où la verdure pâle des oliviers est à peine +visible, et la verdure crue des chênes-kermès un peu trop hivernale et +factice. Les étables se remuent. Il y a des réveils avant le jour qui +allument la vitre des fermes; et dans les découpures de pierre de +l'abbaye de Mont-majeur, des orfraies encore engourdies de sommeil +battent de l'aile parmi les ruines. Pourtant nous croisons déjà le long +des fossés de vieilles paysannes qui vont au marché au trot de leurs +bourriquets. Elles viennent de la Ville-des-Baux. Six grandes lieues +pour s'asseoir une heure sur les marches de Saint-Trophyme et vendre des +petits paquets de simples ramassés dans la montagne!... + +Maintenant voici les remparts d'Arles; des remparts bas et crénelés, +comme on en voit sur les anciennes estampes où des guerriers armés +de lances apparaissent en haut de talus moins grands qu'eux. Nous +traversons au galop cette merveilleuse petite ville, une des plus +pittoresques de France, avec ses balcons sculptés, arrondis, s'avançant +comme des moucharabiés jusqu'au milieu des rues étroites, avec ses +vieilles maisons noires aux petites portes, moresques, ogivales et +basses, qui vous reportent au temps de Guillaume Court-Nez et des +Sarrasins. A cette heure, il n'y a encore personne dehors. Le quai du +Rhône seul est animé. Le bateau à vapeur qui fait le service de la +Camargue chauffe au bas des marches, prêt à partir. Des _ménagers_ en +veste de cadis roux, des filles de La Roquette qui vont se louer pour +des travaux des fermes, montent sur le pont avec nous, causant et riant +entre eux. Sous les longues mantes brunes rabattues à cause de l'air vif +du matin, la haute coiffure arlésienne fait la tête élégante et petite +avec un joli grain d'effronterie, une envie de se dresser pour lancer le +rire ou la malice plus loin... La cloche sonne; nous partons. Avec la +triple vitesse du Rhône, de l'hélice, du mistral, les deux rivages se +déroulent. D'un côté c'est la Crau, une plaine aride, pierreuse. De +l'autre, la Camargue, plus verte, qui prolonge jusqu'à la mer son herbe +courte et ses marais pleins de roseaux. + +De temps en temps le bateau s'arrête près d'un ponton, à gauche ou à +droite, à Empire ou à Royaume, comme on disait au moyen âge, du temps du +Royaume d'Arles, et, comme les vieux mariniers du Rhône disent encore +aujourd'hui. A chaque ponton, une ferme blanche, un bouquet d'arbres. +Les travailleurs descendent chargés d'outils, les femmes leur panier au +bras, droites sur la passerelle. Vers Empire ou vers Royaume peu à peu +le bateau se vide, et quand il arrive au ponton du Mas-de-Giraud où nous +descendons, il n'y a presque plus personne à bord. + +Le Mas-de-Giraud est une vieille ferme des seigneurs de Barbentane, où +nous entrons pour attendre le garde qui doit venir nous chercher. Dans +la haute cuisine, tous les hommes de la ferme, laboureurs, vignerons, +bergers, bergerots, sont attablés, graves, silencieux, mangeant +lentement, et servis par les femmes qui ne mangeront qu'après. Bientôt +le garde paraît avec la carriole. Vrai type à la Fenimore, trappeur +de terre et d'eau, garde-pêche et garde-chasse, les gens du pays +l'appellent _lou Roudeïroù_ (le rôdeur), parce qu'on le voit toujours, +dans les brumes d'aube ou de jour tombant, caché pour l'affût parmi les +roseaux, ou bien immobile dans son petit bateau, occupé à surveiller +ses nasses sur les _clairs_ (les étangs) et les _roubines_ (canaux +d'irrigation). C'est peut-être ce métier d'éternel guetteur qui le rend +aussi silencieux, aussi concentré. Pourtant, pendant que la petite +carriole chargée de fusils et de paniers marche devant nous, il nous +donne des nouvelles de la chasse, le nombre des passages, les quartiers +où les oiseaux voyageurs se sont abattus. Tout en causant, on s'enfonce +dans le pays. + +Les terres cultivées dépassées, nous voici en pleine Camargue sauvage. +A perte de vue, parmi les pâturages, des marais, des roubines, luisent +dans les salicornes. Des bouquets de tamaris et de roseaux font des +îlots comme sur une mer calme. Pas d'arbres hauts. L'aspect uni, +immense, de la plaine, n'est pas troublé. De loin en loin, des parcs de +bestiaux étendent leurs toits bas presque au ras de terre. Des troupeaux +dispersés, couchés dans les herbes salines, ou cheminant serrés autour +de la cape rousse du berger, n'interrompent pas la grande ligne +uniforme, amoindris qu'ils sont par cet espace infini d'horizons bleus +et de ciel ouvert. Comme de la mer unie malgré ses vagues, il se dégage +de cette plaine un sentiment de solitude, d'immensité, accru encore +par le mistral qui souffle sans relâche, sans obstacle, et qui, de son +haleine puissante, semble aplanir, agrandir le paysage. Tout se courbe +devant lui. Les moindres arbustes gardent l'empreinte de son passage, +en restent tordus, couchés vers le sud dans l'attitude d'une fuite +perpétuelle... + + +II + +LA CABANE. + + +Un toit de roseaux, des murs de roseaux desséchés et jaunes, c'est la +cabane. Ainsi s'appelle notre rendez-vous de chasse. Type de la maison +camarguaise, la cabane se compose d'une unique pièce, haute, vaste, sans +fenêtre, et prenant jour par une porte vitrée qu'on ferme le soir avec +des volets pleins. Tout le long des grands murs crépis, blanchis à la +chaux, des râteliers attendent les fusils, les carniers, les bottes de +marais. Au fond, cinq ou six berceaux sont rangés autour d'un vrai mât +planté au sol et montant jusqu'au toit auquel il sert d'appui. La nuit, +quand le mistral souffle et que la maison craque de partout, avec la mer +lointaine et le vent qui la rapproche, porte son bruit, le continue en +l'enflant, on se croirait couché dans la chambre d'un bateau. + +Mais c'est l'après-midi surtout que la cabane est charmante. Par nos +belles journées d'hiver méridional, j'aime rester tout seul près de la +haute cheminée où fument quelques pieds de tamaris. Sous les coups du +mistral ou de la tramontane, la porte saute, les roseaux crient, et +toutes ces secousses sont un bien petit écho du grand ébranlement de la +nature autour de moi. Le soleil d'hiver fouetté par l'énorme courant +s'éparpille, joint ses rayons, les disperse. De grandes ombres courent +sous un ciel bleu admirable. La lumière arrive par saccades, les bruits +aussi; et les sonnailles des troupeaux entendues tout à coup, puis +oubliées, perdues dans le vent, reviennent chanter sous la porte +ébranlée avec le charme d'un refrain... L'heure exquise, c'est le +crépuscule, un peu avant que les chasseurs n'arrivent. Alors le vent +s'est calmé. Je sors un moment. En paix le grand soleil rouge descend, +enflammé, sans chaleur. La nuit tombe, vous frôle en passant de son aile +noire tout humide. Là-bas, au ras du sol, la lumière d'un coup de feu +passe avec l'éclat d'une étoile rouge avivée par l'ombre environnante. +Dans ce qui reste de jour, la vie se hâte. Un long triangle de canards +vole très bas, comme s'ils voulaient prendre terre; mais tout à coup la +cabane, où le _caleil_ est allumé, les éloigne: celui qui tient la tête +de la colonne dresse le cou, remonte, et tous les autres derrière lui +s'emportent plus haut avec des cris sauvages. + +Bientôt un piétinement immense se rapproche, pareil à un bruit de pluie. +Des milliers de moutons, rappelés par les bergers, harcelés par les +chiens, dont on entend le galop confus et l'haleine haletante, se +pressent vers les parcs, peureux et indisciplinés. Je suis envahi, +frôlé, confondu dans ce tourbillon de laines frisées, de bêlements; une +houle véritable où les bergers semblent portés avec leur ombre par des +flots bondissants... Derrière les troupeaux, voici des pas connus, des +voix joyeuses. La cabane est pleine, animée, bruyante. Les sarments +flambent. On rit d'autant plus qu'on est plus las. C'est un +étourdissement d'heureuse fatigue, les fusils dans un coin, les grandes +bottes jetées pêle-mêle, les carniers vides, et à côté les plumages +roux, dorés, verts, argentés, tout tachés de sang. La table est mise; +et dans la fumée d'une bonne soupe d'anguilles, le silence se fait, +le grand silence des appétits robustes, interrompu seulement par les +grognements féroces des chiens qui lapent leur écuelle à tâtons devant +la porte... + +La veillée sera courte. Déjà près du feu, clignotant lui aussi, il ne +reste plus que le garde et moi. Nous causons, c'est-à-dire nous nous +jetons de temps en temps l'un à l'autre des demi-mots à la façon des +paysans, de ces interjections presque indiennes, courtes et vite +éteintes comme les dernières étincelles des sarments consumés. Enfin le +garde se lève, allume sa lanterne, et j'écoute son pas lourd qui se perd +dans la nuit... + + +III + +A L'ESPÈRE! (A L'AFFUT!) + + +L'_espère!_ quel joli nom pour désigner l'affût, l'attente du chasseur +embusqué, et ces heures indécises où tout attend, _espère_, hésite entre +le jour et la nuit. L'affût du matin un peu avant le lever du soleil, +l'affût du soir au crépuscule. C'est ce dernier que je préfère, surtout +dans ces pays marécageux où l'eau des _clairs_ garde si longtemps la +lumière... + +Quelquefois on tient l'affût dans le _negochin_ (le naye-chien), un tout +petit bateau sans quille étroit, roulant au moindre mouvement. Abrité +par les roseaux, le chasseur guette les canards du fond de sa barque, +que dépassent seulement la visière d'une casquette, le canon du fusil et +la tête du chien flairant le vent, happant les moustiques, ou bien de +ses grosses pattes étendues penchant tout le bateau d'un côté et +le remplissant d'eau. Cet affût-là est trop compliqué pour mon +inexpérience. Aussi, le plus souvent, je vais à l'_espère_ à pied, +barbotant en plein marécage avec d'énormes bottes taillées dans toute la +longueur du cuir. Je marche lentement, prudemment, de peur de m'envaser. +J'écarte les roseaux pleins d'odeurs saumâtres et de sauts de +grenouilles... + +Enfin, voici un îlot de tamaris, un coin de terre sèche où je +m'installe. Le garde, pour me faire honneur, a laissé son chien avec +moi; un énorme chien des Pyrénées à grande toison blanche, chasseur +et pêcheur de premier ordre, et dont la présence ne laisse pas que de +m'intimider un peu. Quand une poule d'eau passe à ma portée, il a une +certaine façon ironique de me regarder en rejetant en arrière, d'un coup +de tête à l'artiste, deux longues oreilles flasques qui lui pendent dans +les yeux; puis des poses à l'arrêt, des frétillements de queue, toute +une mimique d'impatience pour me dire: + +--Tire... tire donc! + +Je tire, je manque. Alors, allongé de tout son corps, il bâille et +s'étire d'un air las, découragé, et insolent... + +Eh bien! oui, j'en conviens, je suis un mauvais chasseur. L'affût, pour +moi, c'est l'heure qui tombe, la lumière diminuée, réfugiée dans l'eau, +les étangs qui luisent, polissant jusqu'au ton de l'argent fin la +teinte grise du ciel assombri. J'aime cette odeur d'eau, ce frôlement +mystérieux des insectes dans les roseaux, ce petit murmure des longues +feuilles qui frissonnent. De temps en temps, une note triste passe, et +roule dans le ciel comme un ronflement de conque marine. C'est le +butor qui plonge au fond de l'eau son bec immense d'oiseau-pêcheur et +souffle... rrrououou! Des vols de grues filent sur ma tête. J'entends +le froissement des plumes, l'ébouriffement du duvet dans l'air vif, et +jusqu'au craquement de la petite armature surmenée. Puis, plus rien. +C'est la nuit, la nuit profonde, avec un peu de jour resté sur l'eau... + +Tout à coup j'éprouve un tressaillement, une espèce de gêne nerveuse, +comme si j'avais quelqu'un derrière moi. Je me retourne, et j'aperçois +le compagnon des belles nuits, la lune, une large lune toute ronde, qui +se lève doucement, avec un mouvement d'ascension d'abord très sensible, +et se ralentissant à mesure qu'elle s'éloigne de l'horizon. + +Déjà un premier rayon est distinct près de moi, puis un autre un peu +plus loin... Maintenant tout le marécage est allumé. La moindre touffe +d'herbe a son ombre. L'affût est fini, les oiseaux nous voient: il faut +rentrer. On marche au milieu d'une inondation de lumière bleue, +légère, poussiéreuse; et chacun de nos pas dans les _clairs_, dans les +_roubines_, y remue des tas d'étoiles tombées et des rayons de lune qui +traversent l'eau jusqu'au fond. + + +IV + +LE ROUGE ET LE BLANC. + + +Tout près de chez nous, à une portée de fusil de la cabane, il y en a +une autre qui lui ressemble, mais plus rustique. C'est là que notre +garde habite avec sa femme et ses deux aînés: la fille, qui soigne le +repas des hommes, raccommode les filets de pêche; le garçon, qui aide +son père à relever les nasses, à surveiller les _martilières_ (vannes) +des étangs. Les deux plus jeunes sont à Arles, chez la grand'mère; et +ils y resteront jusqu'à ce qu'ils aient appris à lire et qu'ils aient +fait leur _bon jour_ (première communion), car ici on est trop loin de +l'église et de l'école, et puis l'air de la Camargue ne vaudrait rien +pour ces petits. Le fait est que, l'été venu, quand les marais sont +à sec et que la vase blanche des _roubines_ se crevasse à la grande +chaleur, l'île n'est vraiment pas habitable. + +J'ai vu cela une fois au mois d'août, en venant tirer les hallebrands, +et je n'oublierai jamais l'aspect triste et féroce de ce paysage +embrasé. De place en place, les étangs fumaient au soleil comme +d'immenses cuves, gardant tout au fond un reste de vie qui s'agitait, un +grouillement de salamandres, d'araignées, de mouches d'eau cherchant +des coins humides. Il y avait là un air de peste, une brume de miasmes +lourdement flottante qu'épaississaient encore d'innombrables tourbillons +de moustiques. Chez le garde, tout le monde grelottait, tout le monde +avait la fièvre, et c'était pitié de voir les visages jaunes, tirés, les +yeux cerclés, trop grands, de ces malheureux condamnés à se traîner, +pendant trois mois, sous ce plein soleil inexorable qui brûle les +fiévreux sans les réchauffer... Triste et pénible vie que celle de +garde-chasse en Camargue! Encore celui-là a sa femme et ses enfants +près de lui; mais à deux lieues plus loin, dans le marécage, demeure un +gardien de chevaux qui, lui, vit absolument seul d'un bout de l'année à +l'autre et mène une véritable existence de Robinson. Dans sa cabane de +roseaux, qu'il a construite lui-même, pas un ustensile qui ne soit +son ouvrage, depuis le hamac d'osier tressé, les trois pierres noires +assemblées en foyer, les pieds de tamaris taillés en escabeaux, jusqu'à +la serrure et la clé de bois blanc fermant cette singulière habitation. + +L'homme est au moins aussi étrange que son logis. C'est une espèce de +philosophe silencieux comme les solitaires, abritant sa méfiance de +paysan sous d'épais sourcils en broussailles. Quand il n'est pas dans +le pâturage, on le trouve assis devant sa porte, déchiffrant lentement, +avec une application enfantine et touchante, une de ces petites +brochures roses, bleues ou jaunes, qui entourent les fioles +pharmaceutiques dont il se sert pour ses chevaux. Le pauvre diable n'a +pas d'autre distraction que la lecture, ni d'autres livres que ceux-là. +Quoique voisins de cabane, notre garde et lui ne se voient pas. Ils +évitent même de se rencontrer. Un jour que je demandais au _roudeïroù_ +la raison de cette antipathie, il me répondit d'un air grave: + +--C'est à cause des opinions... Il est rouge, et moi je suis blanc. + +Ainsi, même dans ce désert dont la solitude aurait dû les rapprocher, +ces deux sauvages, aussi ignorants, aussi naïfs l'un que l'autre, ces +deux bouviers de Théocrite, qui vont à la ville à peine une fois par an +et à qui les petits cafés d'Arles, avec leurs dorures et leurs glaces, +donnent l'éblouissement du palais des Ptolémées, ont trouvé moyen de se +haïr au nom de leurs convictions politiques! + + +V + +LE VACCARÈS. + + +Ce qu'il y a de plus beau en Camargue, c'est le Vaccarès. Souvent, +abandonnant la chasse, je viens m'asseoir au bord de ce lac salé, une +petite mer qui semble un morceau de la grande, enfermé dans les terres +et devenu familier par sa captivité même. Au lieu de ce dessèchement, de +cette aridité qui attristent d'ordinaire les côtes, le Vaccarès, sur son +rivage un peu haut, tout vert d'herbe fine, veloutée, étale une +flore originale et charmante: des centaurées, des trèfles d'eau, des +gentianes, et ces jolies _saladelles_, bleues en hiver, rouges en été, +qui transforment leur couleur au changement d'atmosphère, et dans une +floraison ininterrompue marquent les saisons de leurs tons divers. + +Vers cinq heures du soir, à l'heure où le soleil décline, ces trois lieues +d'eau sans une barque, sans une voile pour limiter, transformer leur +étendue, ont un aspect admirable. Ce n'est plus le charme intime des +_clairs_, des _roubines_, apparaissant de distance en distance entre les +plis d'un terrain marneux sous lequel on sent l'eau filtrer partout, +prête à se montrer à la moindre dépression du sol. Ici, l'impression est +grande, large. De loin, ce rayonnement de vagues attire des troupes +de macreuses, des hérons, des butors, des flamants au ventre blanc, +aux ailes roses, s'alignant pour pêcher tout le long du rivage, +de façon à disposer leurs teintes diverses en une longue bande +égale; et puis des ibis, de vrais ibis d'Egypte, bien chez eux +dans ce soleil splendide et ce paysage muet. De ma place, en +effet, je n'entends rien que l'eau qui clapote, et la voix +du gardien qui rappelle ses chevaux, dispersés sur le bord. Ils +ont tous des noms retentissants: «Cifer!... (Lucifer)... L'Estello!... +L'Estournello!...» Chaque bête, en s'entendant nommer, accourt, la +crinière au vent, et vient manger l'avoine dans la main du gardien... + +Plus loin, toujours sur la même rive, se trouve une grande _manado_ +(troupeau) de boeufs paissant en liberté comme les chevaux. De temps en +temps, j'aperçois au-dessus d'un bouquet de tamaris l'arête de leurs +dos courbés, et leurs petites cornes en croissant qui se dressent. La +plupart de ces boeufs de Camargue sont élevés pour courir dans les +_ferrades_, les fêtes de villages; et quelques-uns ont des noms déjà +célèbres par tous les cirques de Provence et de Languedoc. C'est ainsi +que la _manado_ voisine compte entre autres un terrible combattant +appelé _le Romain_, qui a décousu je ne sais combien d'hommes et de +chevaux aux courses d'Arles, de Nîmes, de Tarascon. Aussi ses compagnons +l'ont-ils pris pour chef; car dans ces étranges troupeaux les bêtes se +gouvernent elles-mêmes, groupées autour d'un vieux taureau qu'elles +adoptent comme conducteur. Quand un ouragan tombe sur la Camargue, +terrible dans cette grande plaine où rien ne le détourne, ne l'arrête, +il faut voir la _manado_ se serrer derrière son chef, toutes les têtes +baissées tournant du côté du vent ces larges fronts où la force du boeuf +se condense. Nos bergers provençaux appellent cette manoeuvre: _vira la +bano au giscle_--tourner la corne au vent. Et malheur aux troupeaux qui +ne s'y conforment pas! Aveuglée par la pluie, entraînée par l'ouragan, +la _manado_ en déroute tourne sur elle-même, s'effare, se disperse, et +les boeufs éperdus, courant devant eux pour échapper à la tempête, se +précipitent dans le Rhône, dans le Vaccarès ou dans la mer. + + + +NOSTALGIES DE CASERNE. + + +Ce matin, aux premières clartés de l'aube, un formidable roulement de +tambour me réveille en sursaut... Ran plan plan! Ran plan plan!... + +Un tambour dans mes pins à pareille heure!... Voilà qui est singulier, +par exemple. + +Vite, vite, je me jette à bas de mon lit et je cours ouvrir la porte. + +Personne! Le bruit s'est tu... Du milieu des lambrusques mouillées, +deux ou trois courlis s'envolent en secouant leurs ailes... Un peu de +brise chante dans les arbres... Vers l'orient, sur la crête fine des +Alpilles, s'entasse une poussière d'or d'où le soleil sort lentement... +Un premier rayon frise déjà le toit du moulin. Au même moment, le +tambour, invisible, se met à battre aux champs sous le couvert... +Ran... plan... plan, plan, plan. + +Le diable soit de la peau d'âne! Je l'avais oubliée. Mais enfin, quel +est donc le sauvage qui vient saluer l'aurore au fond des bois avec un +tambour?... J'ai beau regarder, je ne vois rien... rien que les touffes +de lavande, et les pins qui dégringolent jusqu'en bas sur la route... +Il y a peut-être par-là dans le fourré quelque lutin caché en train de +se moquer de moi... C'est Ariel, sans doute, ou maître Puck. Le drôle +se sera dit, en passant devant mon moulin: + +--Ce Parisien est trop tranquille là dedans, allons lui donner l'aubade. + +Sur quoi, il aura pris un gros tambour, et... ran plan plan!... ran plan +plan!... Te tairas-tu gredin de Puck! tu vas réveiller mes cigales. + + * * * * * + +Ce n'était pas Puck. + +C'était Gouguet François, dit Pistolet, tambour au 31e de ligne, et pour +le moment en congé de semestre. Pistolet s'ennuie au pays, il a des +nostalgies, ce tambour, et--quand on veut bien lui prêter l'instrument +de la commune--il s'en va, mélancolique, battre la caisse dans les bois, +en rêvant de la caserne du Prince-Eugène. + +C'est sur une petite colline verte qu'il est venu rêver aujourd'hui. +Il est là, debout contre un pin, son tambour entre ses jambes et s'en +donnant à coeur joie... Des vols de perdreaux effarouchés partent à ses +pieds sans qu'il s'en aperçoive. La férigoule embaume autour de lui, il +ne la sent pas. + +Il ne voit pas non plus les fines toiles d'araignée qui tremblent au +soleil entre les branches, ni les aiguilles de pin qui sautillent +sur son tambour. Tout entier à son rêve et à sa musique, il regarde +amoureusement voler ses baguettes, et sa grosse face niaise s'épanouit +de plaisir à chaque roulement. + +Ran plan plan! Ran plan plan!... + +«Qu'elle est belle, la grande caserne, avec sa cour aux larges dalles, +ses rangées de fenêtres bien alignées, son peuple en bonnet de police, +et ses arcades basses pleines du bruit des gamelles!...» + +Ran plan plan! Ran plan plan!... + +«Oh! l'escalier sonore, les corridors peints à la chaux, la chambrée +odorante, les ceinturons qu'on astique, la planche au pain, les pots +de cirage, les couchettes de fer à couverture grise, les fusils qui +reluisent au râtelier!» + +Ran plan plan! Ran plan plan! + +«Oh! les bonnes journées du corps de garde, les cartes qui poissent aux +doigts, la dame de pique hideuse avec des agréments à la plume, le vieux +Pigault-Lebrun dépareillé qui traîne sur le lit de camp!...» + +Ran plan plan! Ran plan plan! + +«Oh! les longues nuits de faction à la porte des ministères, la vieille +guérite où la pluie entre, les pieds qui ont froid!... les voitures de +gala qui vous éclaboussent en passant!... Oh! la corvée supplémentaire, +les jours de bloc, le baquet puant, l'oreiller de planche, la diane +froide par les matins pluvieux, la retraite dans les brouillards à +l'heure où le gaz s'allume, l'appel du soir où l'on arrive essoufflé!» + +Ran plan plan! Ran plan plan! + +«Oh! le bois de Vincennes, les gros gants de coton blanc, les promenades +sur les fortifications... Oh! La barrière de l'École, les filles à +soldats, le piston du Salon de Mars, l'absinthe dans les bouisbouis, les +confidences entre deux hoquets, les briquets qu'on dégaîne, la romance +sentimentale chantée une main sur le coeur!...» + + * * * * * + +Rêve, rêve, pauvre homme! ce n'est pas moi qui t'en empêcherai...; tape +hardiment sur ta caisse, tape à tours de bras. Je n'ai pas le droit de +te trouver ridicule. + +Si tu as la nostalgie de ta caserne, est-ce que, moi, je n'ai pas la +nostalgie de la mienne? + +Mon Paris me poursuit jusqu'ici comme le tien. Tu joues du tambour sous +les pins, toi! Moi, j'y fais de la copie... Ah! les bons Provençaux que +nous faisons! Là-bas, dans les casernes de Paris, nous regrettions nos +Alpilles bleues et l'odeur sauvage des lavandes; maintenant, ici, en +pleine Provence, la caserne nous manque, et tout ce qui la rappelle nous +est cher!... + + * * * * * + +Huit heures sonnent au village. Pistolet, sans lâcher ses baguettes, +s'est mis en route pour rentrer... On l'entend descendre sous le bois, +jouant toujours... Et moi, couché dans l'herbe, malade de nostalgie, je +crois voir, au bruit du tambour qui s'éloigne, tout mon Paris défiler +entre les pins... + +Ah! Paris!... Paris!... Toujours Paris! + + +FIN. + + + + +TABLE + + +Avant-propos + +LETTRES DE MON MOULIN. + +Installation. +La diligence de Beaucaire. +Le secret de maître Cornille. +La chèvre de M. Seguin. +Les étoiles. +L'Arlésienne. +La mule du pape. +Le phare des Sanguinaires. +L'agonie de la _Sémillante_. +Les douaniers. +Le curé de Cucugnan. +Les vieux. + +Ballades en prose. +--La Mort du Dauphin. +--Le Sous-préfet aux champs. +Le portefeuille de Bixiou. +La légende de l'homme à la cervelle d'or. +Le poète Mistral. +Les trois messes basses. +Les oranges. +Les deux auberges. +A Milianah. +Les sauterelles. +L'élixir du Père Gaucher. +En Camargue. +Nostalgies de caserne. + +FIN DE LA TABLE. + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Lettres de mon moulin, by Alphonse Daudet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DE MON MOULIN *** + +***** This file should be named 11770-8.txt or 11770-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/7/7/11770/ + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. The replaced older file is renamed. +VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving +new filenames and etext numbers. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000, +are filed in directories based on their release date. If you want to +download any of these eBooks directly, rather than using the regular +search system you may utilize the following addresses and just +download by the etext year. For example: + + https://www.gutenberg.org/etext06 + + (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99, + 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90) + +EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are +filed in a different way. The year of a release date is no longer part +of the directory path. The path is based on the etext number (which is +identical to the filename). The path to the file is made up of single +digits corresponding to all but the last digit in the filename. For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/old/11770-8.zip b/old/11770-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3a3b1b2 --- /dev/null +++ b/old/11770-8.zip diff --git a/old/11770-h.zip b/old/11770-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1e1e43d --- /dev/null +++ b/old/11770-h.zip diff --git a/old/11770-h/11770-h.htm b/old/11770-h/11770-h.htm new file mode 100644 index 0000000..14ded02 --- /dev/null +++ b/old/11770-h/11770-h.htm @@ -0,0 +1,8515 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" + content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>Lettres de Monmoulin</title> + <meta name="author" content="Alphonse Daudet"> + +<STYLE TYPE="text/css"> +H1 {text-align: center;} +H2 {text-align: center;} +H3 {text-align: center;} +p {font size:1em; text-align: justify} +p.STDIT {font size:0.8em; font-family: serif; font-style: italic;} +p.FTNOTE {font size:0.5em; text-align: justify;} +</STYLE> + +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Lettres de mon moulin, by Alphonse Daudet + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Lettres de mon moulin + +Author: Alphonse Daudet + +Release Date: April 3, 2004 [EBook #11770] +[Date last updated: September 22, 2004] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DE MON MOULIN *** + + + + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +</pre> + + + + +<h1>LETTRES DE MON MOULIN</h1> + +<h3>PAR</h3> + +<h2>ALPHONSE DAUDET</h2><br> + + + +<p>PARIS</p> + +<p class="STDIT">A MA FEMME</p><br><br> + +<h3>AVANT-PROPOS</h3> + +<p>Par devant maître Honorat Grapazi, notaire +à la résidence de Pampérigouste,</p> + +<p>«A comparu</p> + +<p>«Le sieur Gaspard Mitifio, époux de +Vivette Cornille, ménager au lieudit des +Cigalières et y demeurant:</p> + +<p>«Lequel par ces présentes a vendu et +transporté sous les garanties de droit et de +fait, et en franchise de toutes dettes, privilèges +et hypothèques,</p> + +<p>«Au sieur Alphonse Daudet, poète, demeurant +à Paris, à ce présent et ce acceptant,</p> + +<p>«Un moulin à vent et à farine, sis dans la +vallée du Rhône, au plein coeur de Provence, +sur une côte boisée de pins et de chênes +verts; étant ledit moulin abandonné depuis +plus de vingt années et hors d'état de moudre, +comme il appert des vignes sauvages, +mousses, romarins, et autres verdures parasites +qui lui grimpent jusqu'au bout des +ailes;</p> + +<p>«Ce nonobstant, tel qu'il est et se comporte, +avec sa grande roue cassée, sa plate-forme +où l'herbe pousse dans les briques, +déclare le sieur Daudet trouver ledit moulin +à sa convenance et pouvant servir à ses travaux +de poésie, l'accepte à ses risques et +périls, et sans aucun recours contre le vendeur, +pour cause de réparations qui pourraient +y être faites.</p> + +<p>«Cette vente a lieu en bloc moyennant +le prix convenu, que le sieur Daudet, poète, +a mis et déposé sur le bureau en espèces de +cours, lequel prix a été de suite touché et +retiré par le sieur Mitifio, le tout à la vue +des notaires et des témoins soussignés, dont +quittance sous réserve.</p> + +<p>«Acte fait à Pampérigouste, en l'étude +Honorat, en présence de Francet Mamaï, +joueur de fifre, et de Louiset dit le Quique, +porte-croix des pénitents blancs;</p> + +<p>«Qui ont signé avec les parties et le +notaire après lecture...»</p> + + + + + +<h2>LETTRES DE MON MOULIN</h2> + + +<h3>INSTALLATION</h3> + + +<p>Ce sont les lapins qui ont été étonnés!... +Depuis si longtemps qu'ils voyaient la porte +du moulin fermée, les murs et la plate-forme +envahis par les herbes, ils avaient +fini par croire que la race des meuniers +était éteinte, et, trouvant la place bonne, +ils en avaient fait quelque chose comme un +quartier général, un centre d'opérations +stratégiques: le moulin de Jemmapes des +lapins... La nuit de mon arrivée, il y en avait +bien, sans mentir, une vingtaine assis en +rond sur la plate-forme, en train de se +chauffer les pattes à un rayon de lune... Le +temps d'entr'ouvrir une lucarne, frrt! voilà +le bivouac en déroute, et tous ces petits +derrières blancs qui détalent, la queue en +l'air, dans le fourré. J'espère bien qu'ils +reviendront.</p> + +<p>Quelqu'un de très étonné aussi, en me +voyant, c'est le locataire du premier, un +vieux hibou sinistre, à tête de penseur, qui +habite le moulin depuis plus de vingt ans. +Je l'ai trouvé dans la chambre du haut, immobile +et droit sur l'arbre de couche, au +milieu des plâtras, des tuiles tombées. Il +m'a regardé un moment avec son oeil rond; +puis, tout effaré de ne pas me reconnaître, +il s'est mis à faire: «Hou! hou!» et à +secouer péniblement ses ailes grises de +poussière;—ces diables de penseurs! ça +ne se brosse jamais... N'importe! tel qu'il +est, avec ses yeux clignotants et sa mine +renfrognée, ce locataire silencieux me plaît +encore mieux qu'un autre, et je me suis +empressé de lui renouveler son bail. Il garde +comme dans le passé tout le haut du moulin +avec une entrée par le toit; moi je me +réserve la pièce du bas, une petite pièce +blanchie à la chaux, basse et voûtée comme +un réfectoire de couvent.</p> + +<hr> + +<p>C'est de là que je vous écris, ma porte +grande ouverte, au bon soleil.</p> + +<p>Un joli bois de pins tout étincelant de lumière +dégringole devant moi jusqu'au bas de +la côte. A l'horizon, les Alpilles découpent +leurs crêtes fines... Pas de bruit... A peine, +de loin en loin, un son de fifre, un courlis +dans les lavandes, un grelot de mules sur la +route... Tout ce beau paysage provençal ne +vit que par la lumière.</p> + +<p>Et maintenant, comment voulez-vous que +je le regrette, votre Paris bruyant et noir? Je +suis si bien dans mon moulin! C'est si bien +le coin que je cherchais, un petit coin parfumé +et chaud, à mille lieues des journaux, +des fiacres, du brouillard!... Et que de jolies +choses autour de moi! Il y a à peine huit +jours que je suis installé, j'ai déjà la tête +bourrée d'impressions et de souvenirs... +Tenez! pas plus tard qu'hier soir, j'ai assisté +à la rentrée des troupeaux dans un <i>mas</i> (une +ferme) qui est au bas de la côte, et je vous +jure que je ne donnerais pas ce spectacle +pour toutes les <i>premières</i> que vous avez +eues à Paris cette semaine. Jugez plutôt.</p> + +<p>Il faut vous dire qu'en Provence, c'est +l'usage, quand viennent les chaleurs, d'envoyer +le bétail dans les Alpes. Bêtes et gens +passent cinq ou six mois là-haut, logés à la +belle étoile, dans l'herbe jusqu'au ventre; +puis, au premier frisson de l'automne on +redescend au <i>mas</i>, et l'on revient brouter +bourgeoisement les petites collines grises +que parfume le romarin... Donc hier soir +les troupeaux rentraient. Depuis le matin, +le portail attendait, ouvert à deux battants; +les bergeries étaient pleines de paille fraîche. +D'heure en heure on se disait: «Maintenant +ils sont à Eyguières, maintenant au +Paradou.» Puis, tout à coup, vers le soir, +un grand cri: «Les voilà!» et là-bas, au +lointain, nous voyons le troupeau s'avancer +dans une gloire de poussière. Toute la route +semble marcher avec lui... Les vieux béliers +viennent d'abord, la corne en avant, l'air +sauvage; derrière eux le gros des moutons, +les mères un peu lasses, leurs nourrissons +dans les pattes;—les mules à pompons +rouges portant dans des paniers les agnelets +d'un jour qu'elles bercent en marchant; +puis les chiens tout suants, avec des langues +jusqu'à terre, et deux grands coquins de +bergers drapés dans des manteaux de cadis +roux qui leur tombent sur les talons comme +des chapes.</p> + +<p>Tout cela défile devant nous joyeusement +et s'engouffre sous le portail, en piétinant +avec un bruit d'averse... Il faut voir +quel émoi dans la maison. Du haut de leur +perchoir, les gros paons vert et or, à crête +de tulle, ont reconnu les arrivants et les accueillent +par un formidable coup de trompette. +Le poulailler, qui s'endormait, se réveille +en sursaut. Tout le monde est sur +pied: pigeons, canards dindons, pintades. +La basse-cour est comme folle; les poules +parlent de passer la nuit!... On dirait que +chaque mouton a rapporté dans sa laine, +avec un parfum d'Alpe sauvage, un peu de +cet air vif des montagnes qui grise et qui +fait danser.</p> + +<p>C'est au milieu de tout ce train que le +troupeau gagne son gîte. Rien de charmant +comme cette installation. Les vieux béliers +s'attendrissent en revoyant leur crèche. +Les agneaux, les tout petits, ceux qui sont +nés dans le voyage et n'ont jamais vu la +ferme, regardent autour d'eux avec étonnement.</p> + +<p>Mais le plus touchant encore, ce sont les +chiens, ces braves chiens de berger, tout affairés +après leurs bêtes et ne voyant qu'elles +dans le <i>mas</i>. Le chien de garde a beau les +appeler du fond de sa niche: le seau du +puits, tout plein d'eau fraîche, a beau leur +faire signe: ils ne veulent rien voir, rien +entendre, avant que le bétail soit rentré, le +gros loquet poussé sur la petite porte à +claire-voie, et les bergers attablés dans la +salle basse. Alors seulement ils consentent +à gagner le chenil, et là, tout en lapant leur +écuellée de soupe, ils racontent à leurs camarades +de la ferme ce qu'ils ont fait là-haut +dans la montagne, un pays noir où il +y a des loups et de grandes digitales de +pourpre pleines de rosée jusqu'au bord.</p> +<br><br> + + +<h3>LA DILIGENCE DE BEAUCAIRE</h3> + +<p>C'était le jour de mon arrivée ici. J'avais +pris la diligence de Beaucaire, une bonne +vieille patache qui n'a pas grand chemin à +faire avant d'être rendue chez elle, mais qui +flâne tout le long de la route, pour avoir +l'air, le soir, d'arriver de très loin. Nous +étions cinq sur l'impériale sans compter le +conducteur.</p> + +<p>D'abord un gardien de Camargue, petit +homme trapu, poilu, sentant le fauve, avec +de gros yeux pleins de sang et des anneaux +d'argent aux oreilles; puis deux Beaucairois, +un boulanger et son <i>gindre</i>, tous deux +très rouges, très poussifs, mais des profils +superbes, deux médailles romaines à l'effigie +de Vitellius. Enfin, sur le devant, près +du conducteur, un homme... non! une casquette, +une énorme casquette en peau de +lapin, qui ne disait pas grand'chose et regardait +la route d'un air triste.</p> + +<p>Tous ces gens-là se connaissaient entre +eux et parlaient tout haut de leurs affaires, +très librement. Le Camarguais racontait +qu'il venait de Nîmes, mandé par le juge +d'instruction pour un coup de fourche +donné à un berger. On a le sang vif en Camargue... +Et à Beaucaire donc! Est-ce que +nos deux Beaucairois ne voulaient pas s'égorger +à propos de la Sainte Vierge? Il paraît +que le boulanger était d'une paroisse +depuis longtemps vouée à la madone, celle +que les Provençaux appellent la <i>bonne mère</i> +et qui porte le petit Jésus dans ses bras; le +gindre, au contraire, chantait au lutrin +d'une église toute neuve qui s'était consacrée +à l'Immaculée Conception, cette belle +image souriante qu'on représente les bras +pendants, les mains pleines de rayons. La +querelle venait de là. Il fallait voir comme +ces deux bons catholiques se traitaient, +eux et leurs madones:</p> + +<p>—Elle est jolie, ton immaculée!</p> + +<p>—Va-t'en donc avec ta bonne mère!</p> + +<p>—Elle en a vu de grises, la tienne, en +Palestine!</p> + +<p>—Et la tienne, hou! la laide! Qui sait ce +qu'elle n'a pas fait... Demande plutôt à saint +Joseph.</p> + +<p>Pour se croire sur le port de Naples, il +ne manquait plus que de voir luire les couteaux, +et ma foi, je crois bien que ce beau +tournoi théologique se serait terminé par +là si le conducteur n'était pas intervenu.</p> + +<p>—Laissez-nous donc tranquilles avec vos +madones, dit-il en riant aux Beaucairois: +tout ça, c'est des histoires de femmes, les +hommes ne doivent pas s'en mêler.</p> + +<p>Là-dessus, il fit claquer son fouet d'un +petit air sceptique qui rangea tout le monde +de son avis.</p> + +<hr> + +<p>La discussion était finie; mais le boulanger, +mis en train, avait besoin de dépenser +le restant de sa verve, et, se tournant vers +la malheureuse casquette, silencieuse et +triste dans son coin, il lui dit d'un air goguenard:</p> + +<p>—Et ta femme, à toi, rémouleur?... Pour +quelle paroisse tient-elle?</p> + +<p>Il faut croire qu'il y avait dans cette phrase +une intention très comique, car l'impériale +tout entière partit d'un gros éclat de rire... +Le rémouleur ne riait pas, lui. Il n'avait pas +l'air d'entendre. Voyant cela, le boulanger +se tourna de mon côté:</p> + +<p>—Vous ne la connaissez pas sa femme, +monsieur? une drôle de paroissienne, allez! +Il n'y en en a pas deux comme elle dans +Beaucaire.</p> + +<p>Les rires redoublèrent. Le rémouleur ne +bougea pas; il se contenta de dire tout bas, +sans lever la tête:</p> + +<p>—Tais-toi, boulanger.</p> + +<p>Mais ce diable de boulanger n'avait pas +envie de se taire, et il reprit de plus belle:</p> + +<p>—Viédase! Le camarade n'est pas à plaindre +d'avoir une femme comme celle-là... +Pas moyen de s'ennuyer un moment avec +elle... Pensez donc! une belle qui se fait +enlever tous les six mois, elle a toujours +quelque chose à vous raconter quand elle +revient... C'est égal, c'est un drôle de petit +ménage... Figurez-vous, monsieur, qu'ils +n'étaient pas mariés depuis un an, paf! voilà +la femme qui part en Espagne avec un marchand +de chocolat.</p> + +<p>Le mari reste seul chez lui à pleurer et +à boire... Il était comme fou. Au bout de +quelque temps, la belle est revenue dans +le pays, habillée en Espagnole, avec un +petit tambour à grelots. Nous lui disions +tous:</p> + +<p>—Cache-toi; il va te tuer.</p> + +<p>«Ah! ben oui; la tuer... Ils se sont remis +ensemble bien tranquillement, et elle lui a +appris à jouer du tambour de basque.</p> + +<p>Il y eut une nouvelle explosion de rires. +Dans son coin, sans lever la tête, le rémouleur +murmura encore:</p> + +<p>—Tais-toi, boulanger.</p> + +<p>Le boulanger n'y prit pas garde et continua:</p> + +<p>—Vous croyez peut-être, monsieur, qu'après +son retour d'Espagne la belle s'est +tenue tranquille... Ah mais non!... Son +mari avait si bien pris la chose! Ça lui a +donné envie de recommencer... Après l'Espagnol, +ç'a été un officier, puis un marinier +du Rhône, puis un musicien, puis un... +Est-ce que je sais?... Ce qu'il y a de bon, +c'est que chaque fois c'est la même comédie. +La femme part, le mari pleure; elle revient, +il se console. Et toujours on la lui enlève, +et toujours il la reprend... Croyez-vous qu'il +a de la patience, ce mari-là! Il faut dire +aussi qu'elle est crânement jolie, la petite +rémouleuse... un vrai morceau de cardinal: +vive, mignonne, bien roulée; avec ça, une +peau blanche et des yeux couleur de noisette +qui regardent toujours les hommes en +riant... Ma foi! mon Parisien, si vous repassez +jamais par Beaucaire.</p> + +<p>—Oh! tais-toi, boulanger, je t'en prie..., +fit encore une fois le pauvre rémouleur avec +une expression de voix déchirante.</p> + +<p>A ce moment, la diligence s'arrêta. Nous +étions au <i>mas</i> des Anglores. C'est là que les +deux Beaucairois descendaient, et je vous +jure que je ne les retins pas... Farceur de +boulanger! Il était dans la cour du <i>mas</i> qu'on +l'entendait rire encore.</p> + +<hr> + +<p>Ces gens-là partis, l'impériale sembla vide. +On avait laissé le Camarguais à Arles; le +conducteur marchait sur la route à côté de +ses chevaux... Nous étions seuls là-haut, le +rémouleur et moi chacun dans notre coin, +sans parler. Il faisait chaud; le cuir de la +capote brûlait. Par moments, je sentais mes +yeux se fermer et ma tête devenir lourde; +mais impossible de dormir. J'avais toujours +dans les oreilles ce «Tais-toi, je t'en prie,» +si navrant et si doux... Ni lui non plus, le +pauvre homme! il ne dormait pas. De derrière, +je voyais ses grosses épaules frissonner, +et sa main,—une longue main blafarde +et bête,—trembler sur le dos de la +banquette, comme une main de vieux. Il +pleurait...</p> + +<p>—Vous voilà chez vous, Parisien! me cria +tout à coup le conducteur; et du bout de son +fouet il me montrait ma colline verte avec le +moulin piqué dessus comme un gros papillon.</p> + +<p>Je m'empressai de descendre... En passant +près du rémouleur, j'essayai de regarder +sous sa casquette: j'aurais voulu le voir +avant de partir. Comme s'il avait compris ma +pensée, le malheureux leva brusquement la +tête, et, plantant son regard dans le mien:</p> + +<p>—Regardez-moi bien, l'ami, me dit-il d'une +voix sourde, et si un de ces jours vous apprenez +qu'il y a eu un malheur à Beaucaire, +vous pourrez dire que vous connaissez celui +qui a fait le coup.</p> + +<p>C'était une figure éteinte et triste, avec de +petits yeux fanés. Il y avait des larmes dans +ces yeux, mais dans cette voix il y avait de la +haine. La haine, c'est la colère des faibles!... +Si j'étais la rémouleuse, je me méfierais.</p> +<br><br> + + +<h3>LE SECRET DE MAITRE CORNILLE</h3> + + +<p>Francet Mamaï, un vieux joueur de fifre, +qui vient de temps en temps faire la veillée +chez moi, en buvant du vin cuit, m'a raconté +l'autre soir un petit drame de village dont +mon moulin a été témoin il y a quelque +vingt ans. Le récit du bonhomme m'a +touché, et je vais essayer de vous le redire +tel que je l'ai entendu.</p> + +<p>Imaginez-vous pour un moment, chers +lecteurs, que vous êtes assis devant un pot +de vin tout parfumé, et que c'est un vieux +joueur de fifre qui vous parle.</p> + +<hr> + +<p>Notre pays, mon bon monsieur, n'a pas +toujours été un endroit mort et sans renom, +comme il est aujourd'hui. Autre temps, il +s'y faisait un grand commerce de meunerie, +et, dix lieues à la ronde, les gens des <i>mas</i> +nous apportaient leur blé à moudre... Tout +autour du village, les collines étaient couvertes +de moulins à vent. De droite et de +gauche on ne voyait que des ailes qui viraient +au mistral par-dessus les pins, des ribambelles +de petits ânes chargés de sacs, montant +et dévalant le long des chemins; et +toute la semaine c'était plaisir d'entendre +sur la hauteur le bruit des fouets, le craquement +de la toile et le <i>Dia hue!</i> des aides-meuniers... +Le dimanche nous allions aux +moulins, par bandes. Là-haut, les meuniers +payaient le muscat. Les meunières étaient +belles comme des reines, avec leurs fichus +de dentelles et leurs croix d'or. Moi, j'apportais +mon fifre, et jusqu'à la noire nuit on +dansait des farandoles. Ces moulins-là, +voyez-vous, faisaient la joie et la richesse +de notre pays.</p> + +<p>Malheureusement, des Français de Paris +eurent l'idée d'établir une minoterie à vapeur, +sur la route de Tarascon. Tout beau, +tout nouveau! Les gens prirent l'habitude +d'envoyer leurs blés aux minotiers, et les +pauvres moulins à vent restèrent sans ouvrage. +Pendant quelque temps ils essayèrent +de lutter, mais la vapeur fut la plus forte, et +l'un après l'autre, <i>pécaïre!</i> ils furent tous +obligés de fermer... On ne vit plus venir les +petits ânes... Les belles meunières vendirent +leurs croix d'or... Plus de muscat! plus de +farandole!... Le mistral avait beau souffler, +les ailes restaient immobiles... Puis, un +beau jour, la commune fit jeter toutes ces +masures à bas, et l'on sema à leur place de +la vigne et des oliviers.</p> + +<p>Pourtant, au milieu de la débâcle, un +moulin avait tenu bon et continuait de virer +courageusement sur sa butte, à la barbe des +minotiers. C'était le moulin de maître Cornille, +celui-là même où nous sommes en +train de faire la veillée en ce moment.</p> + + * * * * * + +<p>Maître Cornille était un vieux meunier, +vivant depuis soixante ans dans la farine et +enragé pour son état. L'installation des minoteries +l'avait rendu comme fou. Pendant +huit jours, on le vit courir par le village, +ameutant le monde autour de lui et criant +de toutes ses forces qu'on voulait empoisonner +la Provence avec la farine des minotiers. +«N'allez pas là-bas, disait-il; ces brigands-là, +pour faire le pain, se servent de la vapeur, +qui est une invention du diable, tandis que +moi je travaille avec le mistral et la tramontane, +qui sont la respiration du bon Dieu...» +Et il trouvait comme cela une foule de belles +paroles à la louange des moulins à vent, +mais personne ne les écoutait.</p> + +<p>Alors, de male rage, le vieux s'enferma +dans son moulin et vécut tout seul comme +une bête farouche. Il ne voulut pas même +garder près de lui sa petite-fille Vivette, une +enfant de quinze ans, qui, depuis la mort de +ses parents, n'avait plus que son <i>grand</i> au +monde. La pauvre petite fut obligée de +gagner sa vie et de se louer un peu partout +dans les <i>mas</i>, pour la moisson, les magnans +ou les olivades. Et pourtant son grand-père +avait l'air de bien l'aimer, cette enfant-là. +Il lui arrivait souvent de faire ses quatre +lieues à pied par le grand soleil pour aller +la voir au <i>mas</i> où elle travaillait, et quand il +était près d'elle, il passait des heures entières +à la regarder en pleurant...</p> + +<p>Dans le pays on pensait que le vieux meunier, +en renvoyant Vivette avait agi par +avarice; et cela ne lui faisait pas honneur +de laisser sa petite-fille ainsi traîner d'une +ferme à l'autre, exposée aux brutalités des +<i>baïles</i> et à toutes les misères des jeunesses +en condition. On trouvait très mal aussi +qu'un homme du renom de maître Cornille, +et qui, jusque-là, s'était respecté, s'en allât +maintenant par les rues comme un vrai +bohémien, pieds nus, le bonnet troué, la +taillole en lambeaux... Le fait est que le dimanche, +lorsque nous le voyions entrer à la +messe, nous avions honte pour lui, nous autres +les vieux; et Cornille le sentait si bien +qu'il n'osait plus venir s'asseoir sur le banc +d'oeuvre. Toujours il restait au fond de l'église, +près du bénitier, avec les pauvres.</p> + +<hr> + +<p>Dans la vie de maître Cornille il y avait +quelque chose qui n'était pas clair. Depuis +longtemps personne, au village, ne lui portait +plus de blé, et pourtant les ailes de son +moulin allaient toujours leur train comme +devant... Le soir, on rencontrait par les +chemins le vieux meunier poussant devant +lui son âne chargé de gros sacs de farine.</p> + +<p>—Bonnes vêpres, maître Cornille! lui +criaient les paysans; ça va donc toujours, la +meunerie.</p> + +<p>—Toujours, mes enfants, répondait le +vieux d'un air gaillard. Dieu merci, ce n'est +pas l'ouvrage qui nous manque.</p> + +<p>Alors, si on lui demandait d'où diable +pouvait venir tant d'ouvrage, il se mettait +un doigt sur les lèvres et répondait gravement: +«<i>Motus!</i> je travaille pour l'exportation...» +Jamais on n'en put tirer davantage.</p> + +<p>Quant à mettre le nez dans son moulin, +il n'y fallait pas songer. La petite Vivette +elle-même n'y entrait pas...</p> + +<p>Lorsqu'on passait devant, on voyait la +porte toujours fermée, les grosses ailes +toujours en mouvement, le vieil âne broutant +le gazon de la plate-forme, et un grand +chat maigre qui prenait le soleil sur le rebord +de la fenêtre et vous regardait d'un +air méchant.</p> + +<p>Tout cela sentait le mystère et faisait +beaucoup jaser le monde. Chacun expliquait +de sa façon le secret de maître Cornille, mais +le bruit général était qu'il y avait dans ce +moulin-là encore plus de sacs d'écus que +de sacs de farine.</p> + + + +<p>A la longue pourtant tout se découvrit; +voici comment:</p> + +<p>En faisant danser la jeunesse avec mon +fifre, je m'aperçus un beau jour que l'aîné +de mes garçons et la petite Vivette s'étaient +rendus amoureux l'un de l'autre. Au fond +je n'en fus pas fâché, parce qu'après tout le +nom de Cornille était en honneur chez +nous, et puis ce joli petit passereau de +Vivette m'aurait fait plaisir à voir trotter +dans ma maison. Seulement, comme nos +amoureux avaient souvent occasion d'être +ensemble, je voulus, de peur d'accidents, +régler l'affaire tout de suite, et je montai +jusqu'au moulin pour en toucher deux mots +au grand-père... Ah! le vieux sorcier! il +faut voir de quelle manière il me reçut! Impossible +de lui faire ouvrir sa porte. Je lui +expliquai mes raisons tant bien que mal, à +travers le trou de la serrure; et tout le temps +que je parlais, il y avait ce coquin de chat +maigre qui soufflait comme un diable au-dessus +de ma tête.</p> + +<p>Le vieux ne me donna pas le temps de +finir, et me cria fort malhonnêtement de retourner +à ma flûte; que, si j'étais pressé de +marier mon garçon, je pouvais bien aller +chercher des filles à la minoterie... Pensez +que le sang me montait d'entendre ces mauvaises +paroles; mais j'eus tout de même assez +de sagesse pour me contenir, et, laissant ce +vieux fou à sa meule, je revins annoncer +aux enfants ma déconvenue... Ces pauvres +agneaux ne pouvaient pas y croire; ils me +demandèrent comme une grâce de monter +tous deux ensemble au moulin, pour parler +au grand-père... Je n'eus pas le courage de +refuser, et prrrt! voilà mes amoureux partis. +Tout juste comme ils arrivaient là-haut, +maître Cornille venait de sortir. La porte +était fermée à double tour; mais le vieux +bonhomme, en partant, avait laissé son +échelle dehors, et tout de suite l'idée vint +aux enfants d'entrer par la fenêtre, voir un +peu ce qu'il y avait dans ce fameux moulin...</p> + +<p>Chose singulière! la chambre de la meule +était vide... Pas un sac, pas un grain de +blé; pas la moindre farine aux murs ni sur +les toiles d'araignée... On ne sentait pas +même cette bonne odeur chaude de froment +écrasé qui embaume dans les moulins... +L'arbre de couche était couvert de poussière, +et le grand chat maigre dormait +dessus.</p> + +<p>La pièce du bas avait le même air de +misère et d'abandon:—un mauvais lit, +quelques guenilles, un morceau de pain sur +une marche d'escalier, et puis dans un coin +trois ou quatre sacs crevés d'où coulaient +des gravats et de la terre blanche.</p> + +<p>C'était là le secret de maître Cornille! +C'était ce plâtras qu'il promenait le soir par +les routes, pour sauver l'honneur du moulin +et faire croire qu'on y faisait de la farine... +Pauvre moulin! Pauvre Cornille! +Depuis longtemps les minotiers leur avaient +enlevé leur dernière pratique. Les ailes viraient +toujours, mais la meule tournait à +vide.</p> + +<p>Les enfants revinrent tout en larmes, me +conter ce qu'ils avaient vu. J'eus le coeur +crevé de les entendre... Sans perdre une +minute, je courus chez les voisins, je leur +dis la chose en deux mots, et nous convînmes +qu'il fallait, sur l'heure, porter au +moulin Cornille tout ce qu'il y avait de +froment dans les maisons... Sitôt dit, sitôt +fait. Tout le village se met en route, et +nous arrivons là-haut avec une procession +d'ânes chargés de blé,—du vrai blé, +celui-là!</p> + +<p>Le moulin était grand ouvert... Devant +la porte, maître Cornille, assis sur un sac +de plâtre, pleurait, la tête dans ses mains. +Il venait de s'apercevoir, en rentrant, que +pendant son absence on avait pénétré chez +lui et surpris son triste secret.</p> + +<p>—Pauvre de moi! disait-il. Maintenant, +je n'ai plus qu'à mourir... Le moulin est +déshonoré.</p> + +<p>Et il sanglotait à fendre l'âme, appelant +son moulin par toutes sortes de noms, lui +parlant comme à une personne véritable. +A ce moment, les ânes arrivent sur la +plate-forme, et nous nous mettons tous à +crier bien fort comme au beau temps des +meuniers:</p> + +<p>—Ohé! du moulin!... Ohé! maître Cornille!</p> + +<p>Et voilà les sacs qui s'entassent devant la +porte et le beau grain roux qui se répand +par terre, de tous cotés...</p> + +<p>Maître Cornille ouvrait de grands yeux. Il +avait pris du blé dans le creux de sa vieille +main et il disait, riant et pleurant à la fois:</p> + +<p>—C'est du blé!... Seigneur Dieu!... Du +bon blé!... Laissez-moi, que je le regarde.</p> + +<p>Puis, se tournant vers nous:</p> + +<p>—Ah! je savais bien que vous me reviendriez... +Tous ces minotiers sont des +voleurs.</p> + +<p>Nous voulions l'emporter en triomphe au +village:</p> + +<p>—Non, non, mes enfants; il faut avant +tout que j'aille donner à manger à mon +moulin... Pensez donc! il y a si longtemps +qu'il ne s'est rien mis sous la dent!</p> + +<p>Et nous avions tous des larmes dans les +yeux de voir le pauvre vieux se démener +de droite et de gauche, éventrant les sacs, +surveillant la moule, tandis que le grain +s'écrasait et que la fine poussière de froment +s'envolait au plafond.</p> + +<p>C'est une justice à nous rendre: à partir +de ce jour-là, jamais nous ne laissâmes le +vieux meunier manquer d'ouvrage. Puis, +un matin, maître Cornille mourut, et les +ailes de notre dernier moulin cessèrent de +virer, pour toujours cette fois... Cornille +mort, personne ne prit sa suite. Que voulez-vous, +monsieur!... tout a une fin en ce +monde, et il faut croire que le temps des +moulins à vent était passé comme celui des +coches sur le Rhône, des parlements et des +jaquettes à grandes fleurs.</p> + +<br><br> + + +<h3>LA CHÈVRE DE M. SEGUIN</h3> + +<p><i>A M. Pierre Gringoire, poète lyrique à Paris.</i></p> + + +<p>Tu seras bien toujours le même, mon +pauvre Gringoire!</p> + +<p>Comment! on t'offre une place de chroniqueur +dans un bon journal de Paris, et tu +as l'aplomb de refuser... Mais regarde-toi, +malheureux garçon! Regarde ce pourpoint +troué, ces chausses en déroute, cette face +maigre qui crie la faim. Voilà pourtant où +t'a conduit la passion des belles rimes! +Voilà ce que t'ont valu dix ans de loyaux +services dans les pages du sire Apollo... +Est-ce que tu n'as pas honte, à la fin?</p> + +<p>Fais-toi donc chroniqueur, imbécile! fais-toi +chroniqueur! Tu gagneras de beaux écus +à la rose, tu auras ton couvert chez Brébant, +et tu pourras te montrer les jours de +première avec une plume neuve à ta barrette...</p> + +<p>Non? Tu ne veux pas?... Tu prétends +rester libre à ta guise jusqu'au bout... Eh +bien, écoute un peu l'histoire de la <i>chèvre +de M. Seguin</i>. Tu verras ce que l'on gagne à +vouloir vivre libre.</p> + +<hr> + +<p>M. Seguin n'avait jamais eu de bonheur +avec ses chèvres.</p> + +<p>Il les perdait toutes de la même façon: +un beau matin, elles cassaient leur corde, +s'en allaient dans la montagne, et là-haut +le loup les mangeait. Ni les caresses de leur +maître, ni la peur du loup, rien ne les retenait. +C'était, paraît-il, des chèvres indépendantes, +voulant à tout prix le grand air et +la liberté.</p> + +<p>Le brave M. Seguin, qui ne comprenait +rien au caractère de ses bêtes, était consterné. +Il disait:</p> + +<p>—C'est fini; les chèvres s'ennuient chez +moi, je n'en garderai pas une.</p> + +<p>Cependant il ne se découragea pas, et, +après avoir perdu six chèvres de la même +manière, il en acheta une septième; seulement, +cette fois, il eut soin de la prendre +toute jeune, pour qu'elle s'habituât mieux +à demeurer chez lui.</p> + +<p>Ah! Gringoire, qu'elle était jolie la petite +chèvre de M. Seguin! qu'elle était jolie avec +ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier, +ses sabots noirs et luisants, ses cornes zébrées +et ses longs poils blancs qui lui faisaient +une houppelande! C'était presque +aussi charmant que le cabri d'Esméralda, +tu te rappelles, Gringoire?—et puis, docile, +caressante, se laissant traire sans bouger, +sans mettre son pied dans l'écuelle. Un +amour de petite chèvre...</p> + +<p>M. Seguin avait derrière sa maison un +clos entouré d'aubépines. C'est là qu'il mit +sa nouvelle pensionnaire. Il l'attacha à un +pieu, au plus bel endroit du pré, en ayant +soin de lui laisser beaucoup de corde, et de +temps en temps il venait voir si elle était +bien. La chèvre se trouvait très heureuse +et broutait l'herbe de si bon coeur que +M. Seguin était ravi.</p> + +<p>—Enfin, pensait le pauvre homme, en +voilà une qui ne s'ennuiera pas chez moi!</p> + +<p>M. Seguin se trompait, sa chèvre s'ennuya.</p> + +<hr> + +<p>Un jour, elle se dit en regardant la montagne:</p> + +<p>—Comme on doit être bien là-haut! Quel +plaisir de gambader dans la bruyère, sans +cette maudite longe qui vous écorche le +cou!... C'est bon pour l'âne ou pour le +boeuf de brouter dans un clos!... Les chèvres, +il leur faut du large.</p> + +<p>A partir de ce moment, l'herbe du clos lui +parut fade. L'ennui lui vint. Elle maigrit, +son lait se fit rare. C'était pitié de la voir +tirer tout le jour sur sa longe, la tête tournée +du côté de la montagne, la narine ouverte, +en faisant <i>Mê</i>!... tristement.</p> + +<p>M. Seguin s'apercevait bien que sa chèvre +avait quelque chose, mais il ne savait pas +ce que c'était... Un matin, comme il achevait +de la traire, la chèvre se retourna et +lui dit dans son patois:</p> + +<p>—Écoutez, monsieur Seguin, je me languis +chez vous, laissez-moi aller dans la +montagne.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu!... Elle aussi! cria +M. Seguin stupéfait, et du coup il laissa +tomber son écuelle; puis, s'asseyant dans +l'herbe à côté de sa chèvre:</p> + +<p>—Comment Blanquette, tu veux me +quitter!</p> + +<p>Et Blanquette répondit:</p> + +<p>—Oui, monsieur Seguin.</p> + +<p>—Est-ce que l'herbe te manque ici?</p> + +<p>—Oh! non! monsieur Seguin.</p> + +<p>—Tu es peut-être attachée de trop court; +veux-tu que j'allonge la corde!</p> + +<p>—Ce n'est pas la peine, monsieur Seguin.</p> + +<p>—Alors, qu'est-ce qu'il te faut! qu'est-ce +que tu veux?</p> + +<p>—Je veux aller dans la montagne, monsieur +Seguin.</p> + +<p>—Mais, malheureuse, tu ne sais pas qu'il +y a le loup dans la montagne... Que feras-tu +quand il viendra?...</p> + +<p>—Je lui donnerai des coups de corne, +monsieur Seguin.</p> + +<p>—Le loup se moque bien de tes cornes. Il +m'a mangé des biques autrement encornées +que toi... Tu sais bien, la pauvre vieille Renaude +qui était ici l'an dernier? une maîtresse +chèvre, forte et méchante comme un +bouc. Elle s'est battue avec le loup toute la +nuit... puis, le matin, le loup l'a mangée.</p> + +<p>—Pécaïre! Pauvre Renaude!... Ça ne +fait rien, monsieur Seguin, laissez-moi aller +dans la montagne.</p> + +<p>—Bonté divine!... dit M. Seguin; mais +qu'est-ce qu'on leur fait donc à mes chèvres? +Encore une que le loup va me manger... Eh +bien, non... je te sauverai malgré toi, coquine! +et de peur que tu ne rompes ta corde, +je vais t'enfermer dans l'étable, et tu y resteras +toujours.</p> + +<p>Là-dessus, M. Seguin emporta la chèvre +dans une étable toute noire, dont il ferma +la porte à double tour. Malheureusement, il +avait oublié la fenêtre, et à peine eut-il le +dos tourné, que la petite s'en alla...</p> + +<p>Tu ris, Gringoire? Parbleu! je crois bien; +tu es du parti des chèvres, toi, contre ce +bon M. Seguin... Nous allons voir si tu riras +tout à l'heure.</p> + +<p>Quand la chèvre blanche arriva dans la +montagne, ce fut un ravissement général. +Jamais les vieux sapins n'avaient rien vu +d'aussi joli. On la reçut comme une petite +reine. Les châtaigniers se baissaient jusqu'à +terre pour la caresser du bout de leurs branches. +Les genêts d'or s'ouvraient sur son +passage, et sentaient bon tant qu'ils pouvaient. +Toute la montagne lui fit fête.</p> + +<p>Tu penses, Gringoire, si notre chèvre +était heureuse! Plus de corde, plus de pieu... +rien qui l'empêchât de gambader, de brouter +à sa guise... C'est là qu'il y en avait de +l'herbe! jusque par-dessus les cornes, mon +cher!... Et quelle herbe! Savoureuse, fine, +dentelée, faite de mille plantes... C'était bien +autre chose que le gazon du clos. Et les +fleurs donc!... De grandes campanules +bleues, des digitales de pourpre à longs calices, +toute une forêt de fleurs sauvages débordant +de sucs capiteux!...</p> + +<p>La chèvre blanche, à moitié soûle, se vautrait +là dedans les jambes en l'air et roulait +le long des talus, pêle-mêle avec les feuilles +tombées et les châtaignes... Puis, tout à +coup, elle se redressait d'un bond sur ses +pattes. Hop! la voilà partie, la tête en avant, +à travers les maquis et les buissières, tantôt +sur un pic, tantôt au fond d'un ravin, +là-haut, en bas, partout... On aurait dit +qu'il y avait dix chèvres de M. Seguin dans +la montagne.</p> + +<p>C'est qu'elle n'avait peur de rien la Blanquette.</p> + +<p>Elle franchissait d'un saut de grands torrents +qui l'éclaboussaient au passage de +poussière humide et d'écume. Alors, toute +ruisselante, elle allait s'étendre sur quelque +roche plate et se faisait sécher par le soleil... +Une fois, s'avançant au bord d'un plateau, +une fleur de cytise aux dents, elle aperçu +en bas, tout en bas dans la plaine, la maison +de M. Seguin avec le clos derrière. Cela +la fit rire aux larmes.</p> + +<p>—Que c'est petit! dit-elle; comment ai-je +pu tenir là dedans?</p> + +<p>Pauvrette! de se voir si haut perchée, elle +se croyait au moins aussi grande que le +monde...</p> + +<p>En somme, ce fut une bonne journée pour +la chèvre de M. Seguin. Vers le milieu du +jour, en courant de droite et de gauche, +elle tomba dans une troupe de chamois en +train de croquer une lambrusque à belles +dents. Notre petite coureuse en robe blanche +fit sensation. On lui donna la meilleure place +à la lambrusque, et tous ces messieurs furent +très galants... Il paraît même,—ceci +doit rester entre nous, Gringoire,—qu'un +jeune chamois à pelage noir, eut la bonne +fortune de plaire à Blanquette. Les deux +amoureux s'égarèrent parmi le bois une +heure ou deux, et si tu veux savoir ce qu'ils +se dirent, va le demander aux sources bavardes +qui courent invisibles dans la mousse.</p> + +<hr> + + +<p>Tout à coup le vent fraîchit. La montagne +devint violette; c'était le soir...</p> + +<p>—Déjà! dit la petite chèvre; et elle s'arrêta +fort étonnée.</p> + +<p>En bas, les champs étaient noyés de +brume. Le clos de M. Seguin disparaissait +dans le brouillard, et de la maisonnette on ne +voyait plus que le toit avec un peu de fumée. +Elle écouta les clochettes d'un troupeau +qu'on ramenait, et se sentit l'âme toute +triste... Un gerfaut, qui rentrait, la frôla de +ses ailes en passant. Elle tressaillit... puis +ce fut un hurlement dans la montagne:</p> + +<p>—Hou! hou!</p> + +<p>Elle pensa au loup; de tout le jour la folle +n'y avait pas pensé... Au même moment une +trompe sonna bien loin dans la vallée. C'était +ce bon M. Seguin qui tentait un dernier +effort.</p> + +<p>—Hou! hou!... faisait le loup.</p> + +<hr> + +<p>—Reviens! reviens!... criait la trompe.</p> + +<p>Blanquette eut envie de revenir; mais en +se rappelant le pieu, la corde, la haie du +clos, elle pensa que maintenant elle ne pouvait +plus se faire à cette vie, et qu'il valait +mieux rester.</p> + +<p>La trompe ne sonnait plus...</p> + +<p>La chèvre entendit derrière elle un bruit +de feuilles. Elle se retourna et vit dans l'ombre +deux oreilles courtes, toutes droites, +avec deux yeux qui reluisaient... C'était le +loup.</p> + + + +<p>Énorme, immobile, assis sur son train de +derrière, il était là regardant la petite chèvre +blanche et la dégustant par avance. +Comme il savait bien qu'il la mangerait, le +loup ne se pressait pas; seulement, quand +elle se retourna, il se mit à rire méchamment.</p> + +<p>—Ha! ha! la petite chèvre de M. Seguin! +et il passa sa grosse langue rouge sur ses +babines d'amadou.</p> + +<p>Blanquette se sentit perdue... Un moment +en se rappelant l'histoire de la vieille Renaude, +qui s'était battue toute la nuit pour +être mangée le matin, elle se dit qu'il vaudrait +peut-être mieux se laisser manger tout +de suite; puis, s'étant ravisée, elle tomba +en garde, la tête basse et la corne en avant, +comme une brave chèvre de M. Seguin +qu'elle était... Non pas qu'elle eût l'espoir +de tuer le loup,—les chèvres ne tuent pas +le loup,—mais seulement pour voir si elle +pourrait tenir aussi longtemps que la Renaude...</p> + +<p>Alors le monstre s'avança, et les petites +cornes entrèrent en danse.</p> + +<p>Ah! la brave chevrette, comme elle y allait +de bon coeur! Plus de dix fois, je ne mens +pas, Gringoire, elle força le loup à reculer +pour reprendre haleine. Pendant ces trêves +d'une minute, la gourmande cueillait en +hâte encore un brin de sa chère herbe; puis +elle retournait au combat, la bouche pleine... +Cela dura toute la nuit. De temps en temps +la chèvre de M. Seguin regardait les étoiles +danser dans le ciel clair, et elle se disait:</p> + +<p>—Oh! pourvu que je tienne jusqu'à +l'aube...</p> + +<p>L'une après l'autre, les étoiles s'éteignirent. +Blanquette redoubla de coups de cornes, +le loup de coups de dents... Une lueur +pâle parut dans l'horizon... Le chant d'un +coq enroué monta d'une métairie.</p> + +<p>—Enfin! dit la pauvre bête, qui n'attendait +plus que le jour pour mourir; et elle +s'allongea par terre dans sa belle fourrure +blanche toute tachée de sang...</p> + +<p>Alors le loup se jeta sur la petite chèvre +et la mangea.</p> + +<hr> + + +<p>Adieu, Gringoire!</p> + +<p>L'histoire que tu as entendue n'est pas un +conte de mon invention. Si jamais tu viens +en Provence, nos ménagers te parleront souvent +de la <i>cabro de moussu Seguin, que se +battègue touto la neui emé lou loup, e piei +lou matin lou loup la mangé<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup>1</sup></a></i>.</p> + +<p>Tu m'entends bien, Gringoire: +<i>E piei lou matin lou loup la mangé</i>.</p> + +<blockquote><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> La chèvre de monsieur Seguin, qui se battit toute la nuit avec le loup, et puis, le matin, le loup la mangea.</blockquote> + + + + + +<h3>LES ÉTOILES</h3> + +<h3>RÉCIT D'UN BERGER PROVENÇAL.</h3> + + +<p>Du temps que je gardais les bêtes sur le +Luberon, je restais des semaines entières +sans voir âme qui vive, seul dans le pâturage +avec mon chien Labri et mes ouailles. +De temps en temps l'ermite du Mont-de-l'Ure +passait par là pour chercher des simples +ou bien j'apercevais la face noire de +quelque charbonnier du Piémont; mais +c'étaient des gens naïfs, silencieux à force +de solitude, ayant perdu le goût de parler et +ne sachant rien de ce qui se disait en bas +dans les villages et les villes. Aussi, tous les +quinze jours, lorsque j'entendais, sur le chemin +qui monte, les sonnailles du mulet de +notre ferme m'apportant les provisions de +quinzaine, et que je voyais apparaître peu à +peu, au-dessus de la côte, la tête éveillée du +petit <i>miarro</i> (garçon de ferme), ou la coiffe +rousse de la vieille tante Norade, j'étais +vraiment bien heureux. Je me faisais raconter +les nouvelles du pays d'en bas, les baptêmes, +les mariages; mais ce qui m'intéressait +surtout, c'était de savoir ce que +devenait la fille de mes maîtres, notre demoiselle +Stéphanette, la plus jolie qu'il y eût +à dix lieues à la ronde. Sans avoir l'air d'y +prendre trop d'intérêt, je m'informais si elle +allait beaucoup aux fêtes, aux veillées, s'il +lui venait toujours de nouveaux galants; et +à ceux qui me demanderont ce que ces +choses-là pouvaient me faire, à moi pauvre +berger de la montagne, je répondrai, que +j'avais vingt ans et que cette Stéphanette +était ce que j'avais vu de plus beau dans ma +vie.</p> + +<p>Or, un dimanche que j'attendais les vivres +de quinzaine, il se trouva qu'ils n'arrivèrent +que très tard. Le matin je me disais: «C'est +la faute de la grand'messe;» puis, vers +midi, il vint un gros orage, et je pensai que +la mule n'avait pas pu se mettre en route à +cause du mauvais état des chemins. Enfin, +sur les trois heures, le ciel étant lavé, la +montagne luisante d'eau et de soleil, j'entendis +parmi l'égouttement des feuilles et le +débordement des ruisseaux gonflés les sonnailles +de la mule, aussi gaies, aussi alertes +qu'un grand carillon de cloches un jour de +Pâques. Mais ce n'était pas le petit <i>miarro</i>, +ni la vieille Norade qui la conduisait. C'était... +devinez qui!... notre demoiselle; mes enfants! +notre demoiselle en personne, assise +droite entre les sacs d'osier, toute rose de +l'air des montagnes et du rafraîchissement +de l'orage.</p> + +<p>Le petit était malade, tante Norade en +vacances chez ses enfants. La belle Stéphanette +m'apprit tout ça, en descendant de sa +mule, et aussi qu'elle arrivait tard parce +qu'elle s'était perdue en route; mais à la voir +si bien endimanchée, avec son ruban à fleurs, +sa jupe brillante et ses dentelles, elle avait +plutôt l'air de s'être attardée à quelque +danse que d'avoir cherché son chemin dans +les buissons. O la mignonne créature! Mes +yeux ne pouvaient se lasser de la regarder. +Il est vrai que je ne l'avais jamais vue de si +près. Quelquefois l'hiver, quand les troupeaux +étaient descendus dans la plaine et +que je rentrais le soir à la ferme pour souper, +elle traversait la salle vivement, sans guère +parler aux serviteurs, toujours parée et un +peu fière... Et maintenant je l'avais là devant +moi, rien que pour moi; n'était-ce pas +à en perdre la tête?</p> + +<p>Quand elle eut tiré les provisions du panier, +Stéphanette se mit à regarder curieusement +autour d'elle. Relevant un peu sa +belle jupe du dimanche qui aurait pu s'abîmer, +elle entra dans le <i>parc</i>, voulut voir le +coin où je couchais, la crèche de paille avec +la peau de mouton, ma grande cape accrochée +au mur, ma crosse, mon fusil à pierre. +Tout cela l'amusait.</p> + +<p>—Alors c'est ici que tu vis, mon pauvre +berger? Comme tu dois t'ennuyer d'être +toujours seul! Qu'est-ce que tu fais? A quoi +penses-tu?...</p> + +<p>J'avais envie de répondre: «A vous, maîtresse,» +et je n'aurais pas menti: mais mon +trouble était si grand que je ne pouvais pas +seulement trouver une parole. Je crois bien +qu'elle s'en apercevait, et que la méchante +prenait plaisir à redoubler mon embarras +avec ses malices:</p> + +<p>—Et ta bonne amie, berger, est-ce qu'elle +monte te voir quelquefois?... Ça doit être +bien sûr la chèvre d'or, ou cette fée Estérelle +qui ne court qu'à la pointe des montagnes...</p> + +<p>Et elle-même, en me parlant, avait bien +l'air de la fée Estérelle, avec le joli rire de +sa tête renversée et sa hâte de s'en aller qui +faisait de sa visite une apparition.</p> + +<p>—Adieu, berger.</p> + +<p>—Salut, maîtresse.</p> + +<p>Et la voilà partie, emportant ses corbeilles +vides.</p> + +<p>Lorsqu'elle disparut dans le sentier en +pente, il me semblait que les cailloux, roulant +sous les sabots de la mule, me tombaient +un à un sur le coeur. Je les entendis longtemps, +longtemps; et jusqu'à la fin du jour +je restai comme ensommeillé, n'osant bouger, +de peur de faire en aller mon rêve. Vers +le soir, comme le fond des vallées commençait +à devenir bleu et que les bêtes se serraient +en bêlant l'une contre l'autre pour +rentrer au <i>parc</i>, j'entendis qu'on m'appelait +dans la descente, et je vis paraître notre demoiselle, +non plus rieuse ainsi que tout à +l'heure, mais tremblante de froid, de peur, +de mouillure. Il paraît qu'au bas de la côte +elle avait trouvé la Sorgue grossie par la +pluie d'orage, et qu'en voulant passer à toute +force elle avait risqué de se noyer. Le terrible, +c'est qu'à cette heure de nuit il ne +fallait plus songer à retourner à la ferme; +car le chemin par la traverse, notre demoiselle +n'aurait jamais su s'y retrouver toute +seule, et moi je ne pouvais pas quitter le +troupeau. Cette idée de passer la nuit sur la +montagne la tourmentait beaucoup, surtout +à cause de l'inquiétude des siens. Moi, je la +rassurais de mon mieux:</p> + +<p>—En juillet, les nuits sont courtes, maîtresse... +Ce n'est qu'un mauvais moment.</p> + +<p>Et j'allumai vite un grand feu pour sécher +ses pieds et sa robe toute trempée de l'eau +de la Sorgue. Ensuite j'apportai devant elle +du lait, des fromageons; mais la pauvre petite +ne songeait ni à se chauffer, ni à manger, +et de voir les grosses larmes qui montaient +dans ses yeux, j'avais envie de pleurer, moi +aussi.</p> + +<p>Cependant la nuit était venue tout à fait. +Il ne restait plus sur la crête des montagnes +qu'une poussière de soleil, une vapeur de +lumière du côté du couchant. Je voulus que +notre demoiselle entrât se reposer dans le +<i>parc</i>. Ayant étendu sur la paille fraîche une +belle peau toute neuve, je lui souhaitai la +bonne nuit, et j'allai m'asseoir dehors devant +la porte... Dieu m'est témoin que, malgré le +feu d'amour qui me brûlait le sang, aucune +mauvaise pensée ne me vint; rien qu'une +grande fierté de songer que dans un coin du +<i>parc</i>, tout près du troupeau curieux qui la +regardait dormir, la fille de mes maîtres,— +comme une brebis plus précieuse et plus +blanche que toutes les autres,—reposait, +confiée à ma garde. Jamais le ciel ne m'avait +paru si profond, les étoiles si brillantes... +Tout à coup, la claire-voie du <i>parc</i> s'ouvrit +et la belle Stéphanette parut. Elle ne pouvait +pas dormir. Les bêtes faisaient crier la +paille en remuant, ou bêlaient dans leurs +rêves. Elle aimait mieux venir près du feu. +Voyant cela, je lui jetai ma peau de bique +sur les épaules, j'activai la flamme, et nous +restâmes assis l'un près de l'autre sans +parler. Si vous avez jamais passé la nuit à +la belle étoile, vous savez qu'à l'heure où +nous dormons, un monde mystérieux s'éveille +dans la solitude et le silence. Alors +les sources chantent bien plus clair, les +étangs allument des petites flammes. Tous +les esprits de la montagne vont et viennent +librement; et il y a dans l'air des frôlements, +des bruits imperceptibles, comme si l'on entendait +les branches grandir, l'herbe pousser. +Le jour, c'est la vie des êtres; mais la +nuit, c'est la vie des choses. Quand on n'en +a pas l'habitude, ça fait peur... Aussi notre +demoiselle était toute frissonnante et se serrait +contre moi au moindre bruit. Une fois, +un cri long, mélancolique, parti de l'étang +qui luisait plus bas, monta vers nous en +ondulant. Au même instant une belle étoile +filante glissa par-dessus nos têtes dans la +même direction, comme si cette plainte que +nous venions d'entendre portait une lumière +avec elle.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est? me demanda Stéphanette +à voix basse.</p> + +<p>—Une âme qui entre en paradis, maîtresse; +et je fis le signe de la croix.</p> + +<p>Elle se signa aussi, et resta un moment la +tête en l'air, très recueillie. Puis elle me dit:</p> + +<p>—C'est donc vrai, berger, que vous êtes +sorciers, vous autres?</p> + +<p>—Nullement, notre demoiselle. Mais ici +nous vivons plus près des étoiles, et nous +savons ce qui s'y passe mieux que des gens +de la plaine.</p> + +<p>Elle regardait toujours en haut, la tête +appuyée dans la main, entourée de la peau +de mouton comme un petit pâtre céleste:</p> + +<p>—Qu'il y en a! Que c'est beau! Jamais +je n'en avais tant vu... Est-ce que tu sais +leurs noms, berger?</p> + +<p>—Mais oui, maîtresse... Tenez! juste +au-dessus de nous, voilà le <i>Chemin de saint +Jacques</i> (la voie lactée). Il va de France droit +sur l'Espagne. C'est saint Jacques de Galice +qui l'a tracé pour montrer sa route au brave +Charlemagne lorsqu'il faisait la guerre aux +Sarrasins<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>. Plus loin, vous avez le <i>Char des +âmes</i> (la grande Ourse) avec ses quatre +essieux resplendissants. Les trois étoiles +qui vont devant sont les <i>Trois bêtes</i>, et cette +toute petite contre la troisième c'est le +<i>Charretier</i>. Voyez-vous tout autour cette +pluie d'étoiles qui tombent? ce sont les âmes +dont le bon Dieu ne veut pas chez lui... Un +peu plus bas, voici le <i>Râteau</i> ou les <i>Trois rois</i> +(Orion). C'est ce qui nous sert d'horloge, à +nous autres. Rien qu'en les regardant, je +sais maintenant qu'il est minuit passé. Un +peu plus bas, toujours vers le midi, brille +<i>Jean de Milan</i>, le flambeau des astres (Sirius). +Sur cette étoile-là, voici ce que les bergers +racontent. Il paraît qu'une nuit <i>Jean de Milan</i>, +avec les <i>Trois rois</i> et la <i>Poussinière</i> (la +Pléiade), furent invités à la noce d'une étoile +de leurs amies. La <i>Poussinière</i>, plus pressée, +partit, dit-on, la première, et prit le chemin +haut. Regardez-la, là-haut, tout au fond du +ciel. Les <i>Trois rois</i> coupèrent plus bas et la +rattrapèrent; mais ce paresseux de <i>Jean de +Milan</i>, qui avait dormi trop tard, resta tout +à fait derrière, et furieux, pour les arrêter, +leur jeta son bâton. C'est pourquoi les <i>Trois +rois</i> s'appellent aussi le <i>Bâton de Jean de +Milan</i>... Mais la plus belle de toutes les étoiles, +maîtresse, c'est la nôtre, c'est l'<i>Étoile +du berger</i>, qui nous éclaire à l'aube quand +nous sortons le troupeau, et aussi le soir +quand nous le rentrons. Nous la nommons +encore <i>Maguelonne</i>, la belle Maguelonne +qui court après <i>Pierre de Provence</i> (Saturne) +et se marie avec lui tous les sept ans.</p> + +<blockquote><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Footnote 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a>Tous ces détails d'astronomie populaire sont traduits +de l'<i>Almanach provençal</i> qui se publie en Avignon.</blockquote> + +<p>—Comment! berger, il y a donc des mariages +d'étoiles?</p> + +<p>—Mais oui, maîtresse.</p> + +<p>Et comme j'essayais de lui expliquer ce +que c'était que ces mariages, je sentis quelque +chose de frais et de fin peser légèrement +sur mon épaule. C'était sa tête alourdie de +sommeil qui s'appuyait contre moi avec un +joli froissement de rubans, de dentelles et +de cheveux ondés. Elle resta ainsi sans +bouger jusqu'au moment où les astres du +ciel pâlirent, effacés par le jour qui montait. +Moi, je la regardais dormir, un peu troublé +au fond de mon être, mais saintement protégé +par cette claire nuit qui ne m'a jamais +donné que de belles pensées. Autour de +nous, les étoiles continuaient leur marche +silencieuse, dociles comme un grand troupeau; +et par moments je me figurais qu'une +de ces étoiles, la plus fine, la plus brillante, +ayant perdu sa route, était venue se poser +sur mon épaule pour dormir...</p> +<br><br> + + +<h3>L'ARLÉSIENNE</h3> + +<p>Pour aller au village, en descendant de +mon moulin, on passe devant un <i>mas</i> bâti +près de la route au fond d'une grande cour +plantée de micocouliers. C'est la vraie maison +du <i>ménager</i> de Provence, avec ses tuiles +rouges, sa large façade brune irrégulièrement +percée, puis tout en haut la girouette +du grenier, la poulie pour hisser les meules, +et quelques touffes de foin brun qui dépassent...</p> + +<p>Pourquoi cette maison m'avait-elle frappé? +Pourquoi ce portail fermé me serrait-il le +coeur? Je n'aurais pas pu le dire, et pourtant +ce logis me faisait froid. Il y avait trop de +silence autour... Quand on passait, les chiens +n'aboyaient pas, les pintades s'enfuyaient +sans crier... A l'intérieur, pas une voix! +Rien, pas même un grelot de mule... Sans +les rideaux blancs des fenêtres et la fumée +qui montait des toits, on aurait cru l'endroit +inhabité.</p> + +<p>Hier, sur le coup de midi, je revenais du +village, et, pour éviter le soleil, je longeais +les murs de la ferme, dans l'ombre des micocouliers... Sur +la route, devant le <i>mas</i>, des +valets silencieux achevaient de charger une +charrette de foin... Le portail était resté ouvert. +Je jetai un regard en passant, et je vis, +au fond de la cour, accoudé,—la tête dans +ses mains,—sur une large table de pierre, +un grand vieux tout blanc, avec une veste +trop courte et des culottes en lambeaux... Je +m'arrêtai. Un des hommes me dit tout bas:</p> + +<p>—Chut! c'est le maître... Il est comme +ça depuis le malheur de son fils.</p> + +<p>A ce moment une femme et un petit garçon, +vêtus de noir, passèrent près de nous +avec de gros paroissiens dorés, et entrèrent +à la ferme.</p> + +<p>L'homme ajouta:</p> + +<p>—...La maîtresse et Cadet qui reviennent +de la messe. Ils y vont tous les jours, +depuis que l'enfant s'est tué... Ah! monsieur, +quelle désolation!... Le père porte +encore les habits du mort; on ne peut pas +les lui faire quitter... Dia! hue! la bête!</p> + +<p>La charrette s'ébranla pour partir. Moi, +qui voulais en savoir plus long, je demandai +au voiturier de monter à côté de lui, et c'est +là-haut, dans le foin, que j'appris toute cette +navrante histoire...</p> + +<hr> + +<p>Il s'appelait Jan. C'était un admirable +paysan de vingt ans, sage comme une fille, +solide et le visage ouvert. Comme il était +très beau, les femmes le regardaient; mais +lui n'en avait qu'une en tête,—une petite +Arlésienne, toute en velours et en dentelles, +qu'il avait rencontrée sur la Lice d'Arles, +une fois.—Au <i>mas</i>, on ne vit pas d'abord +cette liaison avec plaisir. La fille passait +pour coquette, et ses parents n'étaient pas +du pays. Mais Jan voulait son Arlésienne à +toute force. Il disait:</p> + +<p>—Je mourrai si on ne me la donne pas. +Il fallut en passer par là. On décida de +les marier après la moisson.</p> + +<p>Donc, un dimanche soir, dans la cour du +<i>mas</i>, la famille achevait de dîner. C'était +presque un repas de noces. La fiancée n'y +assistait pas, mais on avait bu en son honneur +tout le temps... Un homme se présente +à la porte, et, d'une voix qui tremble, demande +à parler à maître Estève, à lui seul. +Estève se lève et sort sur la route.</p> + +<p>—Maître, lui dit l'homme, vous allez +marier votre enfant à une coquine, qui a été +ma maîtresse pendant deux ans. Ce que +j'avance, je le prouve: voici des lettres!... +Les parents savent tout et me l'avaient promise; +mais, depuis que votre fils la recherche, +ni eux ni la belle ne veulent plus de +moi... J'aurais cru pourtant qu'après ça elle +ne pouvait pas être la femme d'un autre.</p> + +<p>—C'est bien! dit maître Estève quand il +eut regardé les lettres; entrez boire un verre +de muscat.</p> + +<p>L'homme répond:</p> + +<p>—Merci! j'ai plus de chagrin que de soif.</p> + +<p>Et il s'en va.</p> + +<p>Le père rentre, impassible; il reprend sa +place à table; et le repas s'achève gaiement...</p> + +<p>Ce soir-là, maître Estève et son fils s'en +allèrent ensemble dans les champs. Ils restèrent +longtemps dehors; quand ils revinrent, +la mère les attendait encore.</p> + +<p>—Femme, dit le <i>ménager</i>, en lui amenant +son fils, embrasse-le! il est malheureux...</p> + +<hr> + +<p>Jan ne parla plus de l'Arlésienne. Il l'aimait +toujours cependant, et même plus que +jamais, depuis qu'on la lui avait montrée +dans les bras d'un autre. Seulement il était +trop fier pour rien dire; c'est ce qui le tua, +le pauvre enfant!... Quelquefois il passait +des journées entières seul dans un coin, sans +bouger. D'autres jours, il se mettait à la +terre avec rage et abattait à lui seul le travail +de dix journaliers... Le soir venu, il +prenait la route d'Arles et marchait devant +lui jusqu'à ce qu'il vît monter dans le couchant +les clochers grêles de la ville. Alors il +revenait. Jamais il n'alla plus loin.</p> + +<p>De le voir ainsi, toujours triste et seul, +les gens du <i>mas</i> ne savaient plus que faire. +On redoutait un malheur... Une fois, à table, +sa mère, en le regardant avec des yeux pleins +de larmes, lui dit:</p> + +<p>—Eh bien! écoute, Jan, si tu la veux +tout de même, nous te la donnerons...</p> + +<p>Le père, rouge de honte, baissait la tête...</p> + +<p>Jan fit signe que non, et il sortit...</p> + +<p>A partir de ce jour, il changea sa façon de +vivre, affectant d'être toujours gai, pour rassurer +ses parents. On le revit au bal, au +cabaret, dans les ferrades. A la vote de +Fonvieille, c'est lui qui mena la farandole.</p> + +<p>Le père disait: «Il est guéri.» La mère, +elle, avait toujours des craintes et plus que +jamais surveillait son enfant... Jan couchait +avec Cadet, tout près de la magnanerie; la +pauvre vieille se fit dresser un lit à côté de +leur chambre... Les magnans pouvaient avoir +besoin d'elle, dans la nuit.</p> + +<p>Vint la fête de saint Éloi, patron des ménagers.</p> + +<p>Grande joie au <i>mas</i>... Il y eut du château-neuf +pour tout le monde et du vin cuit comme +s'il en pleuvait. Puis des pétards, des feux +sur l'aire, des lanternes de couleur plein les +micocouliers... Vive saint Éloi! On farandola +à mort. Cadet brûla sa blouse neuve... +Jan lui-même avait l'air content; il voulut +faire danser sa mère; la pauvre femme en +pleurait de bonheur.</p> + +<p>A minuit, on alla se coucher. Tout le +monde avait besoin de dormir... Jan ne +dormit pas, lui. Cadet a raconté depuis que +toute la nuit il avait sangloté... Ah! je vous +réponds qu'il était bien mordu, celui-là...</p> + +<hr> + +<p>Le lendemain, à l'aube, la mère entendit +quelqu'un traverser sa chambre en courant. +Elle eut comme un pressentiment:</p> + +<p>—Jan, c'est toi?</p> + +<p>Jan ne répond pas; il est déjà dans l'escalier.</p> + +<p>Vite, vite la mère se lève:</p> + +<p>—Jan, où vas-tu?</p> + +<p>Il monte au grenier; elle monte derrière +lui:</p> + +<p>—Mon fils, au nom du ciel!</p> + +<p>Il ferme la porte et tire le verrou.</p> + +<p>—Jan, mon Janet, réponds-moi. Que vas-tu +faire?</p> + +<p>A tâtons, de ses vieilles mains qui tremblent, +elle cherche le loquet... Une fenêtre +qui s'ouvre, le bruit d'un corps sur les dalles +de la cour, et c'est tout...</p> + +<p>Il s'était dit, le pauvre enfant: «Je l'aime +trop... Je m'en vais...» Ah! misérables +coeurs que nous sommes! C'est un peu fort +pourtant que le mépris ne puisse pas tuer +l'amour!...</p> + +<p>Ce matin-là, les gens du village se demandèrent +qui pouvait crier ainsi, là-bas, du +côté du <i>mas</i> d'Estève...</p> + +<p>C'était dans la cour, devant la table de +pierre couverte de rosée et de sang, la mère +toute nue qui se lamentait, avec son enfant +mort sur ses bras.</p> +<br><br> + + +<h3>LA MULE DU PAPE</h3> + +<p>De tous les jolis dictons, proverbes ou +adages, dont nos paysans de Provence passementent +leurs discours, je n'en sais pas +un plus pittoresque ni plus singulier que +celui-ci. A quinze lieues autour de mon moulin, +quand on parle d'un homme rancunier, +vindicatif, on dit: «Cet homme-là! méfiez-vous!... +il est comme la mule du Pape, qui +garde sept ans son coup de pied.»</p> + +<p>J'ai cherché bien longtemps d'où ce proverbe +pouvait venir, ce que c'était que cette +mule papale et ce coup de pied gardé pendant +sept ans. Personne ici n'a pu me renseigner +à ce sujet, pas même Francet Mamaï, +mon joueur de fifre, qui connaît pourtant +son légendaire provençal sur le bout du +doigt. Francet pense comme moi qu'il y a +là-dessous quelque ancienne chronique du +pays d'Avignon; mais il n'en a jamais entendu +parler autrement que par le proverbe...</p> + +<p>—Vous ne trouverez cela qu'à la bibliothèque +des Cigales, m'a dit le vieux fifre en +riant.</p> + +<p>L'idée m'a paru bonne, et comme la bibliothèque +des Cigales est à ma porte, je +suis allé m'y enfermer pendant huit jours.</p> + +<p>C'est une bibliothèque merveilleuse, admirablement +montée, ouverte aux poètes +jour et nuit, et desservie par de petits bibliothécaires +à cymbales qui vous font de la +musique tout le temps. J'ai passé là quelques +journées délicieuses, et, après une semaine +de recherches,—sur le dos,—j'ai fini par +découvrir ce que je voulais, c'est-à-dire +l'histoire de ma mule et de ce fameux coup +de pied gardé pendant sept ans. Le conte +en est joli quoique un peu naïf, et je vais +essayer de vous le dire tel que je l'ai lu hier +matin dans un manuscrit couleur du temps +qui sentait bon la lavande sèche et avait de +grands fils de la Vierge pour signets.</p> + +<hr> + +<p>Qui n'a pas vu Avignon du temps des +Papes, n'a rien vu. Pour la gaieté, la vie, +l'animation, le train des fêtes, jamais une +ville pareille. C'étaient, du matin au soir, des +processions, des pèlerinages, les rues jonchées +de fleurs, tapissées de hautes lices, +des arrivages de cardinaux par le Rhône, +bannières au vent, galères pavoisées, les +soldats du Pape qui chantaient du latin sur +les places, les crécelles des frères quêteurs; +puis, du haut en bas des maisons qui se +pressaient en bourdonnant autour du grand +palais papal comme des abeilles autour de +leur ruche, c'était encore le tic tac des métiers +à dentelles, le va-et-vient des navettes tissant +l'or des chasubles, les petits marteaux +des ciseleurs de burettes, les tables d'harmonie +qu'on ajustait chez les luthiers, les +cantiques des ourdisseuses; par là-dessus le +bruit des cloches, et toujours quelques tambourins +qu'on entendait ronfler, là-bas, du +côté du pont. Car chez nous, quand le peuple +est content, il faut qu'il danse, il faut +qu'il danse; et comme en ce temps-là les +rues de la ville étaient trop étroites pour la +farandole, fifres et tambourins se postaient +sur le pont d'Avignon, au vent frais du +Rhône, et jour et nuit l'on y dansait, l'on y +dansait... Ah! l'heureux temps! l'heureuse +ville! Des hallebardes qui ne coupaient pas; +des prisons d'État où l'on mettait le vin à +rafraîchir. Jamais de disette; jamais de +guerre... Voilà comment les Papes du Comtat +savaient gouverner leur peuple; voilà pourquoi +leur peuple les a tant regrettés!...</p> + + +<p>Il y en a un surtout, un bon vieux, qu'on +appelait Boniface... Oh! celui-là, que de +larmes on a versées en Avignon quand il est +mort! C'était un prince si aimable, si avenant! +Il vous riait si bien du haut de sa +mule! Et quand vous passiez près de lui,— +fussiez-vous un pauvre petit tireur de garance +ou le grand viguier de la ville,—il +vous donnait sa bénédiction si poliment! Un +vrai pape d'Yvetot, mais d'un Yvetot de +Provence, avec quelque chose de fin dans +le rire, un brin de marjolaine à sa barrette, +et pas la moindre Jeanneton... La seule +Jeanneton qu'on lui ait jamais connue, à ce +bon père, c'était sa vigne,—une petite +vigne qu'il avait plantée lui-même, à trois +lieues d'Avignon, dans les myrtes de Château-Neuf.</p> + +<p>Tous les dimanches, en sortant de vêpres, +le digne homme allait lui faire sa cour; et +quand il était là-haut, assis au bon soleil, +sa mule près de lui, ses cardinaux tout +autour étendus aux pieds des souches, alors +il faisait déboucher un flacon de vin du cru, +—ce beau vin, couleur de rubis qui s'est +appelé depuis le Château-Neuf des Papes, +—et il le dégustait par petits coups, en +regardant sa vigne d'un air attendri. Puis, +le flacon vidé, le jour tombant, il rentrait +joyeusement à la ville, suivi de tout son +chapitre; et, lorsqu'il passait sur le pont +d'Avignon, au milieu des tambours et des +farandoles, sa mule, mise en train par la +musique, prenait un petit amble sautillant, +tandis que lui-même il marquait le pas de +la danse avec sa barrette, ce qui scandalisait +fort ses cardinaux, mais faisait dire à tout +le peuple: «Ah! le bon prince! Ah! le brave +pape!»</p> + +<hr> + +<p>Après sa vigne de Château-Neuf, ce que +le pape aimait le plus au monde, c'était sa +mule. Le bonhomme en raffolait de cette +bête-là. Tous les soirs avant de se coucher +il allait voir si son écurie était bien fermée, +si rien ne manquait dans sa mangeoire, et +jamais il ne se serait levé de table sans faire +préparer sous ses yeux un grand bol de +vin à la française, avec beaucoup de sucre +et d'aromates, qu'il allait lui porter lui-même, +malgré les observations de ses cardinaux... +Il faut dire aussi que la bête en valait la +peine. C'était une belle mule noire mouchetée +de rouge, le pied sûr, le poil luisant, la +croupe large et pleine, portant fièrement sa +petite tête sèche toute harnachée de pompons, +de noeuds, de grelots d'argent, de +bouffettes; avec cela douce comme un ange, +l'oeil naïf, et deux longues oreilles, toujours +en branle, qui lui donnaient l'air bon enfant... +Tout Avignon la respectait, et, quand elle +allait dans les rues, il n'y avait pas de bonnes +manières qu'on ne lui fît; car chacun savait +que c'était le meilleur moyen d'être bien en +cour, et qu'avec son air innocent, la mule +du Pape en avait mené plus d'un à la fortune, +à preuve Tistet Védène et sa prodigieuse +aventure.</p> + +<p>Ce Tistet Védène était, dans le principe, +un effronté galopin, que son père, Guy +Védène, le sculpteur d'or, avait été obligé +de chasser de chez lui, parce qu'il ne voulait +rien faire et débauchait les apprentis. Pendant +six mois, on le vit traîner sa jaquette +dans tous les ruisseaux d'Avignon, mais +principalement du côté de la maison papale; +car le drôle avait depuis longtemps son idée +sur la mule du Pape, et vous allez voir que +c'était quelque chose de malin... Un jour +que Sa Sainteté se promenait toute seule +sous les remparts avec sa bête, voilà mon +Tistet qui l'aborde, et lui dit en joignant les +mains, d'un air d'admiration:</p> + +<p>—Ah mon Dieu! grand Saint-Père, qu'elle +brave mule vous avez là!... Laissez un peu +que je la regarde... Ah! mon Pape, la belle +mule!... L'empereur d'Allemagne n'en a pas +une pareille.</p> + +<p>Et il la caressait, et il lui parlait doucement +comme à une demoiselle:</p> + +<p>—Venez çà, mon bijou, mon trésor, ma +perle fine...</p> + +<p>Et le bon Pape, tout ému, se disait dans +lui-même:</p> + +<p>—Quel bon petit garçonnet!... Comme il +est gentil avec ma mule!</p> + +<p>Et puis le lendemain savez-vous ce qui +arriva? Tistet Védène troqua sa vieille jaquette +jaune contre une belle aube en dentelles, +un camail de soie violette, des souliers +à boucles, et il entra dans la maîtrise du +Pape, où jamais avant lui on n'avait reçu +que des fils de nobles et des neveux de cardinaux... +Voilà ce que c'est que l'intrigue!... +Mais Tistet ne s'en tint pas là.</p> + +<p>Une fois au service du Pape, le drôle continua +le jeu qui lui avait si bien réussi. Insolent +avec tout le monde, il n'avait d'attentions +ni de prévenances que pour la mule, et +toujours on le rencontrait par les cours du +palais avec une poignée d'avoine ou une +bottelée de sainfoin, dont il secouait gentiment +les grappes roses en regardant le +balcon du Saint-Père, d'un air de dire:</p> + +<p>«Hein!... pour qui ça?...» Tant et tant +qu'à la fin le bon Pape, qui se sentait devenir +vieux, en arriva à lui laisser le soin de veiller +sur l'écurie et de porter à la mule son bol +de vin à la française; ce qui ne faisait pas +rire les cardinaux.</p> + +<hr> + +<p>Ni la mule non plus, cela ne la faisait pas +rire... Maintenant, à l'heure de son vin, elle +voyait toujours arriver chez elle cinq ou six +petits clercs de maîtrise qui se fourraient +vite dans la paille avec leur camail et leurs +dentelles; puis, au bout d'un moment, une +bonne odeur chaude de caramel et d'aromates +emplissait l'écurie, et Tistet Védène apparaissait +portant avec précaution le bol de +vin à la française. Alors le martyre de la +pauvre bête commençait.</p> + +<p>Ce vin parfumé qu'elle aimait tant, qui lui +tenait chaud, qui lui mettait des ailes, on +avait la cruauté de le lui apporter, là, dans +sa mangeoire, de le lui faire respirer; puis, +quand elle en avait les narines pleines, +passe, je t'ai vu! La belle liqueur de flamme +rose s'en allait toute dans le gosier de ces +garnements... Et encore, s'ils n'avaient fait +que lui voler son vin; mais c'étaient comme +des diables, tous ces petits clercs, quand ils +avaient bu!... L'un lui tirait les oreilles, +l'autre la queue; Quiquet lui montait sur +le dos, Béluguet lui essayait sa barrette, et +pas un de ces galopins ne songeait que d'un +coup de reins ou d'une ruade la brave bête +aurait pu les envoyer tous dans l'étoile +polaire, et même plus loin... Mais non! On +n'est pas pour rien la mule du Pape, la mule +des bénédictions et des indulgences... Les +enfants avaient beau faire, elle ne se fâchait +pas; et ce n'était qu'à Tistet Védène qu'elle +en voulait... Celui-là, par exemple, quand +elle le sentait derrière elle, son sabot lui démangeait, +et vraiment il y avait bien de quoi. +Ce vaurien de Tistet lui jouait de si vilains +tours! Il avait de si cruelles inventions après +boire!...</p> + +<p>Est-ce qu'un jour il ne s'avisa pas de la +faire monter avec lui au clocheton de la +maîtrise, là-haut, tout là-haut, à la pointe +du palais!... Et ce que je vous dis là n'est +pas un conte, deux cent mille Provençaux +l'ont vu. Vous figurez-vous la terreur de +cette malheureuse mule, lorsque, après avoir +tourné pendant une heure à l'aveuglette dans +un escalier en colimaçon et grimpé je ne +sais combien de marches, elle se trouva +tout à coup sur une plate-forme éblouissante +de lumière, et qu'à mille pieds au-dessous +d'elle elle aperçut tout un Avignon fantastique, +les baraques du marché pas plus +grosses que des noisettes, les soldats du +Pape devant leur caserne comme des fourmis +rouges, et là-bas, sur un fil d'argent, un +petit pont microscopique où l'on dansait, où +l'on dansait... Ah! pauvre bête! quelle panique! +Du cri qu'elle en poussa, toutes les +vitres du palais tremblèrent.</p> + +<p>—Qu'est ce qu'il y a? qu'est-ce qu'on lui +fait? s'écria le bon Pape en se précipitant +sur son balcon.</p> + +<p>Tistet Védène était déjà dans la cour, faisant +mine de pleurer et de s'arracher les +cheveux:</p> + +<p>—Ah! grand Saint-Père, ce qu'il y a! Il +y a que votre mule... Mon Dieu! qu'allons-nous +devenir? Il y a que votre mule est +montée dans le clocheton...</p> + +<p>—Toute seule???</p> + +<p>—Oui, grand Saint-Père, toute seule... +Tenez! regardez-la, là-haut... Voyez-vous le +bout de ses oreilles qui passe?... On dirait +deux hirondelles...</p> + +<p>—Miséricorde! fit le pauvre Pape en +levant les yeux... Mais elle est donc devenue +folle! Mais elle va se tuer... Veux-tu bien +descendre, malheureuse!...</p> + +<p>Pécaïre! elle n'aurait pas mieux demandé, +elle, que de descendre...; mais par où? L'escalier, +il n'y fallait pas songer: ça se monte +encore, ces choses-là; mais, à la descente, +il y aurait de quoi se rompre cent fois les +jambes... Et la pauvre mule se désolait, et, +tout en rôdant sur la plate-forme avec ses +gros yeux pleins de vertige, elle pensait à +Tistet Védène:</p> + +<p>—Ah! bandit, si j'en réchappe... quel +coup de sabot demain matin!</p> + +<p>Cette idée de coup de sabot lui redonnait +un peu de coeur au ventre; sans cela elle +n'aurait pas pu se tenir... Enfin on parvint +à la tirer de là-haut; mais ce fut toute une +affaire. Il fallut la descendre avec un cric, des +cordes, une civière. Et vous pensez quelle humiliation +pour la mule d'un pape de se voir +pendue à cette hauteur, nageant des pattes +dans le vide comme un hanneton au bout +d'un fil. Et tout Avignon qui la regardait.</p> + +<p>La malheureuse bête n'en dormit pas de +la nuit. Il lui semblait toujours qu'elle tournait +sur cette maudite plate-forme, avec les +rires de la ville au-dessous, puis elle pensait +à cet infâme Tistet Védène et au joli coup +de sabot qu'elle allait lui détacher le lendemain +matin. Ah! mes amis, quel coup de +sabot! De Pampérigouste on en verrait la +fumée... Or, pendant qu'on lui préparait +celle belle réception à l'écurie, savez-vous +ce que faisait Tistet Védène? Il descendait +le Rhône en chantant sur une galère papale +et s'en allait à la cour de Naples avec la +troupe de jeunes nobles que la ville envoyait +tous les ans près de la reine Jeanne pour +s'exercer à la diplomatie et aux belles manières. +Tistet n'était pas noble: mais le Pape +tenait à le récompenser des soins qu'il avait +donnés à sa bête, et principalement de l'activité +qu'il venait de déployer pendant la +journée du sauvetage.</p> + +<p>C'est la mule qui fut désappointée le lendemain!</p> + +<p>—Ah! le bandit! il s'est douté de quelque +chose!... pensait-elle en secouant ses grelots +avec fureur...; mais c'est égal, va, mauvais! +tu le retrouveras au retour, ton coup de +sabot..., je te le garde!</p> + +<p>Et elle le lui garda.</p> + +<p>Après le départ de Tistet, la mule du +Pape retrouva son train de vie tranquille et +ses allures d'autrefois. Plus de Quiquet, +plus de Béluguet à l'écurie. Les beaux +jours du vin à la française étaient revenus, +et avec eux la bonne humeur, les longues +siestes, et le petit pas de gavotte quand elle +passait sur le pont d'Avignon. Pourtant, +depuis son aventure, on lui marquait toujours +un peu de froideur dans la ville. Il y +avait des chuchotements sur sa route; les +vieilles gens hochaient la tête, les enfants +riaient en se montrant le clocheton. Le bon +Pape lui-même n'avait plus autant de confiance +en son amie, et, lorsqu'il se laissait +aller à faire un petit somme sur son dos, le +dimanche, en revenant de la vigne, il gardait +toujours cette arrière-pensée: «Si +j'allais me réveiller là-haut, sur la plateforme!» +La mule voyait cela et elle en +souffrait, sans rien dire; seulement, quand +on prononçait le nom de Tistet Védène +devant elle, ses longues oreilles frémissaient, +et elle aiguisait avec un petit rire le +fer de ses sabots sur le pavé...</p> + +<p>Sept ans se passèrent ainsi; puis, au +bout de ces sept années, Tistet Védène revint +de la cour de Naples. Son temps n'était +pas encore fini là-bas; mais il avait appris +que le premier moutardier du Pape venait +de mourir subitement en Avignon, et, +comme la place lui semblait bonne, il était +arrivé en grande hâte pour se mettre sur +les rangs.</p> + +<p>Quand cet intrigant de Védène entra dans +la salle du palais, le Saint-Père eut peine à +le reconnaître, tant il avait grandi et pris du +corps. Il faut dire aussi que le bon Pape +s'était fait vieux de son côté, et qu'il n'y +voyait pas bien sans besicles.</p> + +<p>Tistet ne s'intimida pas.</p> + +<p>—Comment! grand Saint-Père, vous ne +me reconnaissez plus?... C'est moi, Tistet +Védène!...</p> + +<p>—Védène?...</p> + +<p>—Mais oui, vous savez bien... celui qui +portait le vin français à votre mule.</p> + +<p>—Ah! oui... oui... je me rappelle... Un +bon petit garçonnet, ce Tistet Védène!... +Et maintenant, qu'est-ce qu'il veut de nous?</p> + +<p>—Oh! peu de chose, grand Saint-Père... +Je venais vous demander... A propos, est-ce +que vous l'avez toujours, votre mule? Et +elle va bien?... Ah! tant mieux!... Je venais +vous demander la place du premier moutardier +qui vient de mourir.</p> + +<p>—Premier moutardier, toi!... Mais tu es +trop jeune. Quel âge as-tu donc?</p> + +<p>—Vingt ans deux mois, illustre pontife, +juste cinq ans de plus que votre mule... Ah! +palme de Dieu, la brave bête!... Si vous saviez +comme je l'aimais cette mule-là... +comme je me suis langui d'elle en Italie!... +Est-ce que vous ne me la laisserez pas +voir?</p> + +<p>—Si, mon enfant, tu la verras, fit le bon +Pape tout ému... Et puisque tu l'aimes tant, +cette brave bête, je ne veux plus que tu vives +loin d'elle. Dès ce jour, je t'attache à ma +personne en qualité de premier moutardier... +Mes cardinaux crieront, mais tant +pis! j'y suis habitué... Viens nous trouver +demain, à la sortie de vêpres, nous te remettrons +les insignes de ton grade en présence +de notre chapitre, et puis... je te +mènerai voir la mule, et tu viendras à la +vigne avec nous deux... hé! hé! Allons! +va...</p> + +<p>Si Tistet Védène était content en sortant +de la grande salle, avec quelle impatience +il attendit la cérémonie du lendemain, je +n'ai pas besoin de vous le dire. Pourtant il +y avait dans le palais quelqu'un de plus +heureux encore et de plus impatient que +lui: c'était la mule. Depuis le retour de +Védène jusqu'aux vêpres du jour suivant, +la terrible bête ne cessa de se bourrer +d'avoine et de tirer au mur avec ses sabots +de derrière. Elle aussi se préparait pour la +cérémonie...</p> + +<p>Et donc, le lendemain, lorsque vêpres +furent dites, Tistet Védène fit son entrée +dans la cour du palais papal. Tout le haut +clergé était là, les cardinaux en robes rouges, +l'avocat du diable en velours noir, les +abbés de couvent avec leurs petites mitres, +les marguilliers de Saint-Agrico, les camails +violets de la maîtrise, le bas clergé aussi, +les soldats du Pape en grand uniforme, les +trois confréries de pénitents, les ermites du +mont Ventoux avec leurs mines farouches +et le petit clerc qui va derrière en portant +la clochette, les frères flagellants nus jusqu'à +la ceinture, les sacristains fleuris en +robes de juges, tous, tous, jusqu'aux donneurs +d'eau bénite, et celui qui allume, et +celui qui éteint... il n'y en avait pas un qui +manquât... Ah! c'était une belle ordination! +Des cloches, des pétards, du soleil, de la +musique, et toujours ces enragés de tambourins +qui menaient la danse, là-bas, sur +le pont d'Avignon...</p> + +<p>Quand Védène parut au milieu de l'assemblée, +sa prestance et sa belle mine y +firent courir un murmure d'admiration. +C'était un magnifique Provençal, mais des +blonds, avec de grands cheveux frisés au +bout et une petite barbe follette qui semblait +prise aux copeaux de fin métal tombé du +burin de son père, le sculpteur d'or. Le +bruit courait que dans cette barbe blonde +les doigts de la reine Jeanne avaient quelquefois +joué; et le sire de Védène avait +bien, en effet, l'air glorieux et le regard +distrait des hommes que les reines ont +aimés... Ce jour-là, pour faire honneur à +sa nation, il avait remplacé ses vêtements +napolitains par une jaquette bordée de rose +à la Provençale, et sur son chaperon tremblait +une grande plume d'ibis de Camargue.</p> + +<p>Sitôt entré, le premier moutardier salua +d'un air galant, et se dirigea vers le haut +perron, où le Pape l'attendait pour lui remettre +les insignes de son grade: la cuiller +de buis jaune et l'habit de safran. La mule +était au bas de l'escalier, toute harnachée +et prête à partir pour la vigne... Quand il +passa près d'elle, Tistet Védène eut un bon +sourire et s'arrêta pour lui donner deux ou +trois petites tapes amicales sur le dos, en +regardant du coin de l'oeil si le Pape le +voyait. La position était bonne... La mule +prit son élan:</p> + +<p>—Tiens! attrape, bandit! Voilà sept ans +que je te le garde!</p> + +<p>Et elle vous lui détacha un coup de sabot +si terrible, si terrible, que de Pampérigouste +même on en vit la fumée, un tourbillon +de fumée blonde où voltigeait une +plume d'ibis; tout ce qui restait de l'infortuné +Tistet Védène!...</p> + +<p>Les coups de pied de mule ne sont pas +aussi foudroyants d'ordinaire; mais celle-ci +était une mule papale; et puis, pensez donc! +elle le lui gardait depuis sept ans... Il n'y a +pas de plus bel exemple de rancune ecclésiastique.</p> + +<br><br> + + +<h3>LE PHARE DES SANGUINAIRES</h3> + + +<p>Cette nuit je n'ai pas pu dormir. Le mistral +était en colère, et les éclats de sa +grande voix m'ont tenu éveillé jusqu'au +matin. Balançant lourdement ses ailes mutilées +qui sifflaient à la bise comme les agrès +d'un navire, tout le moulin craquait. Des +tuiles s'envolaient de sa toiture en déroute. +Au loin, les pins serrés dont la colline est +couverte s'agitaient et bruissaient dans +l'ombre. On se serait cru en pleine mer...</p> + +<p>Cela m'a rappelé tout à fait mes belles +insomnies d'il y a trois ans, quand j'habitais +le phare des Sanguinaires, là-bas, +sur la côte corse, à l'entrée du golfe d'Ajaccio.</p> + +<p>Encore un joli coin que j'avais trouvé là +pour rêver et pour être seul.</p> + +<p>Figurez-vous une île rougeâtre et d'aspect +farouche; le phare à une pointe, à l'autre +une vieille tour génoise où, de mon temps, +logeait un aigle. En bas, au bord de l'eau, +un lazaret en ruine, envahi de partout par +les herbes; puis, des ravins, des maquis, +de grandes roches, quelques chèvres sauvages, +de petits chevaux corses gambadant +la crinière au vent; enfin là-haut, tout en +haut, dans un tourbillon d'oiseaux de mer, +la maison du phare, avec sa plate-forme en +maçonnerie blanche, où les gardiens se +promènent de long en large, la porte verte +en ogive, la petite tour de fonte, et au-dessus +la grosse lanterne à facettes qui +flambe au soleil et fait de la lumière même +pendant le jour... Voilà l'île des Sanguinaires, +comme je l'ai revue cette nuit, en +entendant ronfler mes pins. C'était dans +cette île enchantée qu'avant d'avoir un +moulin j'allais m'enfermer quelquefois, lorsque +j'avais besoin de grand air et de solitude.</p> + +<p>Ce que je faisais?</p> + +<p>Ce que je fais ici, moins encore. Quand +le mistral ou la tramontane ne soufflaient +pas trop fort, je venais me mettre entre +deux roches au ras de l'eau, au milieu des +goëlands, des merles, des hirondelles, et j'y +restais presque tout le jour dans cette espèce +de stupeur et d'accablement délicieux +que donne la contemplation de la mer. Vous +connaissez, n'est-ce pas, cette jolie griserie +de l'âme? On ne pense pas, on ne rêve pas +non plus. Tout votre être vous échappe, +s'envole, s'éparpille. On est la mouette qui +plonge, la poussière d'écume qui flotte au +soleil entre deux vagues, la fumée blanche +de ce paquebot qui s'éloigne, ce petit corailleur +à voile rouge, cette perle d'eau, ce +flocon de brume, tout excepté soi-même... +Oh! que j'en ai passé dans mon île de ces +belles heures de demi-sommeil et d'éparpillement!...</p> + +<p>Les jours de grand vent, le bord de l'eau +n'étant pas tenable, je m'enfermais dans la +cour du lazaret, une petite cour mélancolique, +toute embaumée de romarin et d'absinthe +sauvage, et là, blotti contre un pan +de vieux mur, je me laissais envahir doucement +par le vague parfum d'abandon et +de tristesse qui flottait avec le soleil dans +les logettes de pierre, ouvertes tout autour +comme d'anciennes tombes. De temps en +temps un battement de porte, un bond léger +dans l'herbe... c'était une chèvre qui venait +brouter à l'abri du vent. En me voyant, elle +s'arrêtait interdite, et restait plantée devant +moi, l'air vif, la corne haute, me regardant +d'un oeil enfantin...</p> + +<p>Vers cinq heures, le porte-voix des gardiens +m'appelait pour dîner. Je prenais +alors un petit sentier dans le maquis grimpant +à pic au-dessus de la mer, et je revenais +lentement vers le phare, me retournant +à chaque pas sur cet immense horizon d'eau +et de lumière qui semblait s'élargir à mesure +que je montais.</p> + +<hr> + +<p>Là-haut c'était charmant. Je vois encore +cette belle salle à manger à larges dalles, à +lambris de chêne, la bouillabaisse fumant +au milieu, la porte grande ouverte sur la +terrasse blanche et tout le couchant qui entrait... +Les gardiens étaient là, m'attendant +pour se mettre à table. Il y en avait trois, +un Marseillais et deux Corses, tous trois +petits, barbus, le même visage tanné, crevassé, +le même <i>pelone</i> (caban) en poil de +chèvre, mais d'allure et d'humeur entièrement +opposées.</p> + +<p>A la façon de vivre de ces gens, on sentait +tout de suite la différence des deux +races. Le Marseillais, industrieux et vif, +toujours affairé, toujours en mouvement, +courait l'île du matin au soir, jardinant, +pêchant, ramassant des oeufs de <i>gouailles</i>, +s'embusquant dans le maquis pour traire +une chèvre au passage; et toujours quelque +aïoli ou quelque bouillabaisse en train.</p> + +<p>Les Corses, eux, en dehors de leur service, +ne s'occupaient absolument de rien; +ils se considéraient comme des fonctionnaires, +et passaient toutes leurs journées +dans la cuisine à jouer d'interminables +parties de <i>scopa</i>, ne s'interrompant que +pour rallumer leurs pipes d'un air grave et +hacher avec des ciseaux, dans le creux de +leurs mains, de grandes feuilles de tabac +vert...</p> + +<p>Du reste, Marseillais et Corses, tous trois +de bonnes gens, simples, naïfs, et pleins de +prévenances pour leur hôte, quoique au +fond il dût leur paraître un monsieur bien +extraordinaire...</p> + +<p>Pensez donc! venir s'enfermer au phare +pour son plaisir!... Eux qui trouvent les +journées si longues, et qui sont si heureux +quand c'est leur tour d'aller à terre... Dans +la belle saison, ce grand bonheur leur arrive +tous les mois. Dix jours de terre pour trente +jours de phare, voilà le règlement; mais +avec l'hiver et les gros temps, il n'y a plus +de règlement qui tienne. Le vent souffle, +la vague monte, les Sanguinaires sont blanches +d'écume, et les gardiens de service restent +bloqués deux ou trois mois de suite, +quelquefois même dans de terribles conditions.</p> + +<p>—Voici ce qui m'est arrivé, à moi, monsieur, +—me contait un jour le vieux Bartoli, +pendant que nous dînions,—voici ce +qui m'est arrivé il y a cinq ans, à cette +même table où nous sommes, un soir d'hiver, +comme maintenant. Ce soir-là, nous n'étions +que deux dans le phare, moi et un camarade +qu'on appelait Tchéco... Les autres +étaient à terre, malades, en congé, je ne sais +plus... Nous finissions de dîner, bien tranquilles... +Tout à coup, voilà mon camarade +qui s'arrête de manger, me regarde +un moment avec de drôles d'yeux, et, pouf! +tombe sur la table, les bras en avant. Je +vais à lui, je le secoue, je l'appelle:</p> + +<p>«—Oh! Tché!... Oh Tché!...</p> + +<p>«Rien! il était mort... Vous jugez quelle +émotion! Je restai plus d'une heure stupide +et tremblant devant ce cadavre, puis, subitement +cette idée me vient: «Et le phare!» +Je n'eus que le temps de monter dans la +lanterne et d'allumer. La nuit était déjà là...</p> + +<p>Quelle nuit, monsieur! La mer, le vent, +n'avaient plus leurs voix naturelles. A tout +moment il me semblait que quelqu'un m'appelait +dans l'escalier... Avec cela une fièvre, +une soif! Mais vous ne m'auriez pas fait +descendre... j'avais trop peur du mort. +Pourtant, au petit jour, le courage me revint +un peu. Je portai mon camarade sur son +lit; un drap dessus, un bout de prière, et +puis vite aux signaux d'alarme.</p> + +<p>«Malheureusement, la mer était trop +grosse; j'eus beau appeler, appeler, personne +ne vint... Me voilà seul dans le phare +avec mon pauvre Tchéco, et Dieu sait pour +combien de temps... J'espérais pouvoir le +garder près de moi jusqu'à l'arrivée du bateau; +mais au bout de trois jours ce n'était +plus possible... Comment faire? le porter +dehors? l'enterrer? La roche était trop dure, +et il y a tant de corbeaux dans l'île. C'était +pitié de leur abandonner ce chrétien. Alors +je songeai à le descendre dans une des logettes +du lazaret... Ça me prit tout une après-midi +cette triste corvée-là, et je vous réponds +qu'il m'en fallut, du courage... Tenez! +monsieur, encore aujourd'hui, quand je descends +ce côté de l'île par une après-midi de +grand vent, il me semble que j'ai toujours le +mort sur les épaules...</p> + +<p>Pauvre vieux Bartoli! La sueur lui en +coulait sur le front, rien que d'y penser.</p> + +<hr> + +<p>Nos repas se passaient ainsi à causer longuement: +le phare, la mer, des récits de +naufrages, des histoires de bandits corses... +Puis, le jour tombant, le gardien du premier +quart allumait sa petite lampe, prenait +sa pipe, sa gourde, un gros Plutarque à tranche +rouge, toute la bibliothèque des Sanguinaires, +et disparaissait par le fond. Au +bout d'un moment, c'était dans tout le phare +un fracas de chaînes, de poulies, de gros +poids d'horloges qu'on remontait.</p> + +<p>Moi, pendant ce temps, j'allais m'asseoir +dehors sur la terrasse. Le soleil, déjà très +bas, descendait vers l'eau de plus en plus +vite, entraînant tout l'horizon après lui. Le +vent fraîchissait, l'île devenait violette. Dans +le ciel, près de moi, un gros oiseau passait +lourdement: c'était l'aigle de la tour génoise +qui rentrait... Peu à peu la brume de +mer montait. Bientôt on ne voyait plus que +l'ourlet blanc de l'écume autour de l'île... +Tout à coup, au-dessus de ma tête, jaillissait +un grand flot de lumière douce. Le phare +était allumé. Laissant toute l'île dans l'ombre, +le clair rayon allait tomber au large sur +la mer, et j'étais là perdu dans la nuit, sous +ces grandes ondes lumineuses qui m'éclaboussaient +à peine en passant... Mais le +vent fraîchissait encore. Il fallait rentrer. +A tâtons, je fermais la grosse porte, j'assurais +les barres de fer; puis, toujours tâtonnant, +je prenais un petit escalier de fonte +qui tremblait et sonnait sous mes pas, et +j'arrivais au sommet du phare. Ici, par +exemple, il y en avait de la lumière.</p> + +<p>Imaginez une lampe carcel gigantesque +à six rangs de mèches, autour de laquelle +pivotent lentement les parois de la lanterne, +les unes remplies par une énorme lentille +de cristal, les autres ouvertes sur un grand +vitrage immobile qui met la flamme à l'abri +du vent... En entrant j'étais ébloui. Ces +cuivres, ces étains, ces réflecteurs de métal +blanc, ces murs de cristal bombé qui +tournaient, avec des grands cercles bleuâtres, +tout ce miroitement, tout ce cliquetis +de lumières, me donnait un moment de +vertige.</p> + +<p>Peu à peu, cependant, mes yeux s'y faisaient, +et je venais m'asseoir au pied même +de la lampe, à côté du gardien qui lisait +son Plutarque à haute voix, de peur de s'endormir...</p> + +<p>Au dehors, le noir, l'abîme. Sur le petit +balcon qui tourne autour du vitrage, le +vent court comme un fou, en hurlant. Le +phare craque, la mer ronfle. A la pointe de +l'île, sur les brisants, les lames font comme +des coups de canon... Par moments un +doigt invisible frappe aux carreaux: quelque +oiseau de nuit, que la lumière attire, et +qui vient se casser la tête contre le cristal...</p> + +<p>Dans la lanterne étincelante et chaude, rien +que le crépitement de la flamme, le bruit de +l'huile qui s'égoutte, de la chaîne qui se dévide; +et une voix monotone psalmodiant la +vie de Démétrius de Phalère...</p> + +<hr> + +<p>A minuit, le gardien se levait, jetait un +dernier coup d'oeil à ses mèches, et nous +descendions. Dans l'escalier on rencontrait +le camarade du second quart qui montait en +se frottant les yeux; on lui passait la gourde, +le Plutarque... Puis, avant de gagner nos lits, +nous entrions un moment dans la chambre +du fond, toute encombrée de chaînes, de +gros poids, de réservoirs d'étain, de cordages, +et là, à la lueur de sa petite lampe, +le gardien écrivait sur le grand livre du +phare, toujours ouvert:</p> + +<p><i>Minuit. Grosse mer. Tempête. Navire au +large.</i></p> + + +<br><br> +<h3>L'AGONIE DE LA SEMILLANTE</h3> + +<p>Puisque le mistral de l'autre nuit nous a +jetés sur la côte corse, laissez-moi vous raconter +une terrible histoire de mer dont les +pêcheurs de là-bas parlent souvent à la veillée, +et sur laquelle le hasard m'a fourni des +renseignements fort curieux.</p> + +<p>...Il y a deux ou trois ans de cela.</p> + +<p>Je courais la mer de Sardaigne en compagnie +de sept ou huit matelots douaniers. +Rude voyage pour un novice! De tout le mois +de mars, nous n'eûmes pas un jour de bon. +Le vent d'est s'était acharné après nous, et +la mer ne décolérait pas.</p> + +<p>Un soir que nous fuyions devant la tempête, +notre bateau vint se réfugier à l'entrée +du détroit de Bonifacio, au milieu d'un massif +de petites îles... Leur aspect n'avait rien +d'engageant: grands rocs pelés, couverts +d'oiseaux, quelques touffes d'absinthe, des +maquis de lentisques, et, çà et là, dans la +vase, des pièces de bois en train de pourrir: +mais, ma foi, pour passer la nuit, ces roches +sinistres valaient encore mieux que le rouf +d'une vieille barque à demi pontée, où la +lame entrait comme chez elle, et nous nous +en contentâmes.</p> + +<p>A peine débarqués, tandis que les matelots +allumaient du feu pour la bouillabaisse, +le patron m'appela, et, me montrant un petit +enclos de maçonnerie blanche perdu dans +la brume au bout de l'île:</p> + +<p>—Venez-vous au cimetière? me dit-il.</p> + +<p>—Un cimetière, patron Lionetti! Où +sommes-nous donc?</p> + +<p>—Aux îles Lavezzi, monsieur. C'est ici +que sont enterrés les six cents hommes de +la <i>Sémillante</i>, à l'endroit même où leur frégate +s'est perdue, il y a dix ans... Pauvres +gens! ils ne reçoivent pas beaucoup de visites; +c'est bien le moins que nous allions +leur dire bonjour, puisque nous voilà...</p> + +<p>—De tout mon coeur, patron.</p> + +<hr> + +<p>Qu'il était triste le cimetière de la <i>Sémillante</i>!... +Je le vois encore avec sa petite +muraille basse, sa porte de fer, rouillée, +dure à ouvrir, sa chapelle silencieuse, et +des centaines de croix noires cachées par +l'herbe... Pas une couronne d'immortelles, +pas un souvenir! rien... Ah! les pauvres +morts abandonnés, comme ils doivent avoir +froid dans leur tombe de hasard!</p> + +<p>Nous restâmes là un moment, agenouillés. +Le patron priait à haute voix. D'énormes +goëlands, seuls gardiens du cimetière, tournoyaient +sur nos têtes et mêlaient leurs cris +rauques aux lamentations de la mer.</p> + +<p>La prière finie, nous revînmes tristement +vers le coin de l'île où la barque était amarrée. +En notre absence, les matelots n'avaient +pas perdu leur temps. Nous trouvâmes un +grand feu flambant à l'abri d'une roche, et +la marmite qui fumait. On s'assit en rond, +les pieds à la flamme, et bientôt chacun eut +sur ses genoux, dans une écuelle de terre +rouge, deux tranches de pain noir arrosées +largement. Le repas fut silencieux: +nous étions mouillés, nous avions faim, et +puis le voisinage du cimetière... Pourtant, +quand les écuelles furent vidées, on alluma +les pipes et on se mit à causer un +peu. Naturellement, on parlait de la <i>Sémillante</i>.</p> + +<p>—Mais enfin, comment la chose s'est-elle +passée? demandai-je au patron, qui, la tête +dans ses mains, regardait la flamme d'un +air pensif.</p> + +<p>—Comment la chose s'est passée? me +répondit le bon Lionetti avec un gros soupir, +hélas! monsieur, personne au monde +ne pourrait le dire. Tout ce que nous savons, +c'est que la <i>Sémillante</i> chargée de +troupes pour la Crimée, était partie de +Toulon, la veille au soir, avec le mauvais +temps. La nuit, ça se gâta encore. Du +vent, de la pluie, la mer énorme comme on +ne l'avait jamais vue... Le matin, le vent +tomba un peu, mais la mer était toujours +dans tous ses états, et avec cela une sacrée +brume du diable à ne pas distinguer un +fanal à quatre pas... Ces brumes-là, monsieur, +on ne se doute pas comme c'est +traître... Ça ne fait rien, j'ai idée que la +<i>Sémillante</i> a dû perdre son gouvernail dans +la matinée; car, il n'y a pas de brume qui +tienne, sans une avarie, jamais le capitaine +ne serait venu s'aplatir ici contre. C'était +un rude marin, que nous connaissions tous. +Il avait commandé la station en Corse pendant +trois ans, et savait sa côte aussi bien +que moi, qui ne sais pas autre chose.</p> + +<p>—Et à quelle heure pense-t-on que la +<i>Sémillante</i> a péri?</p> + +<p>—Ce doit être à midi; oui, monsieur, en +plein midi... Mais dame! avec la brume de +mer, ce plein midi-là ne valait guère mieux +qu'une nuit noire comme la gueule d'un +loup... Un douanier de la côte m'a raconté +que ce jour-là, vers onze heures et demie, +étant sorti de sa maisonnette pour rattacher +ses volets, il avait eu sa casquette emportée +d'un coup de vent, et qu'au risque d'être +enlevé lui-même par la lame, il s'était mis +à courir après, le long du rivage, à quatre +pattes. Vous comprenez! les douaniers ne +sont pas riches, et une casquette, ça coûte +cher. Or il paraîtrait qu'à un moment notre +homme, en relevant la tête, aurait aperçu +tout près de lui, dans la brume, un gros +navire à sec de toiles qui fuyait sous le +vent du côté des îles Lavezzi. Ce navire +allait si vite, si vite, que le douanier n'eut +guère le temps de bien voir. Tout fait croire +cependant que c'était la <i>Sémillante</i>, puisque +une demi-heure après le berger des +îles a entendu sur ces roches... Mais précisément +voici le berger dont je vous parle, +monsieur; il va vous conter la chose lui-même... +Bonjour, Palombo!... viens te +chauffer un peu; n'aie pas peur.</p> + +<p>Un homme encapuchonné, que je voyais +rôder depuis un moment autour de notre +feu et que j'avais pris pour quelqu'un de +l'équipage, car j'ignorais qu'il y eût un +berger dans l'île, s'approcha de nous craintivement.</p> + +<p>C'était un vieux lépreux, aux trois quarts +idiot, atteint de je ne sais quel mal scorbutique +qui lui faisait de grosses lèvres lippues, +horribles à voir. On lui expliqua à grand'-peine +de quoi il s'agissait. Alors, soulevant +du doigt sa lèvre malade, le vieux nous raconta +qu'en effet, le jour en question, vers +midi, il entendit de sa cabane un craquement +effroyable sur les roches. Comme l'île +était toute couverte d'eau, il n'avait pas pu +sortir, et ce fut le lendemain seulement +qu'en ouvrant sa porte il avait vu le rivage +encombré de débris et de cadavres laissés +là par la mer. Épouvanté, il s'était enfui en +courant vers sa barque, pour aller à Bonifacio +chercher du monde.</p> + + + +<p>Fatigué d'en avoir tant dit, le berger +s'assit, et le patron reprit la parole:</p> + +<p>—Oui, monsieur, c'est ce pauvre vieux +qui est venu nous prévenir. Il était presque +fou de peur; et, de l'affaire, sa cervelle en +est restée détraquée. Le fait est qu'il y avait +de quoi... Figurez-vous six cents cadavres, +en tas sur le sable, pêle-mêle avec les éclats +de bois et les lambeaux de toile... Pauvre +<i>Sémillante!</i>... la mer l'avait broyée du +coup, et si bien mise en miettes que dans +tous ses débris le berger Palombo n'a +trouvé qu'à grand'peine de quoi faire une +palissade autour de sa hutte... Quant aux +hommes, presque tous défigurés, mutilés +affreusement... c'était pitié de les voir accrochés +les uns aux autres, par grappes... +Nous trouvâmes le capitaine en grand costume, +l'aumônier son étole au cou; dans un +coin, entre deux roches, un petit mousse, +les yeux ouverts... on aurait cru qu'il vivait +encore; mais non! Il était dit que pas un +n'en réchapperait...</p> + +<p>Ici le patron s'interrompit:</p> + +<p>—Attention, Nardi! cria-t-il, le feu +s'éteint.</p> + +<p>Nardi jeta sur la braise deux ou trois +morceaux de planches goudronnées qui +s'enflammèrent, et Lionetti continua:</p> + +<p>—Ce qu'il y a de plus triste dans cette +histoire, le voici... Trois semaines avant le +sinistre, une petite corvette, qui allait en +Crimée comme la <i>Sémillante</i>, avait fait +naufrage de la même façon, presque au +même endroit; seulement, cette fois-là, +nous étions parvenus à sauver l'équipage +et vingt soldats du train qui se trouvaient +à bord... Ces pauvres tringlos n'étaient pas +à leur affaire, vous pensez! On les emmena +à Bonifacio et nous les gardâmes pendant +deux jours avec nous, à la <i>marine</i>... Une +fois bien secs et remis sur pied bonsoir! +bonne chance! ils retournèrent à Toulon, +où, quelque temps après, on les embarqua +de nouveau pour la Crimée... Devinez sur +quel navire!... Sur la <i>Sémillante</i>, monsieur... +Nous les avons retrouvés tous, +tous les vingt, couchés parmi les morts, à +la place où nous sommes... Je relevai moi-même +un joli brigadier à fines moustaches, +un blondin de Paris, que j'avais couché à +la maison et qui nous avait fait rire tout le +temps avec ses histoires... De le voir là, ça +me creva le coeur... Ah! Santa Madre!...</p> + +<p>Là-dessus, le brave Lionetti, tout ému, +secoua les cendres de sa pipe et se roula +dans son caban en me souhaitant la bonne +nuit... Pendant quelque temps encore, les +matelots causèrent entre eux à demi-voix... +Puis, l'une après l'autre, les pipes s'éteignirent... +On ne parla plus... Le vieux berger +s'en alla... Et je restai seul à rêver au milieu +de l'équipage endormi.</p> + +<hr> + +<p>Encore sous l'impression du lugubre récit +que je venais d'entendre, j'essayais de reconstruire +dans ma pensée le pauvre navire +défunt et l'histoire de cette agonie dont les +goëlands ont été seuls témoins. Quelques +détails qui m'avaient frappé, le capitaine en +grand costume, l'étole de l'aumônier, les +vingt soldats du train, m'aidaient à deviner +toutes les péripéties du drame... Je voyais +la frégate partant de Toulon dans la nuit... +Elle sort du port. La mer est mauvaise, le +vent terrible; mais on a pour capitaine un +vaillant marin, et tout le monde est tranquille +à bord...</p> + +<p>Le matin, la brume de mer se lève. On +commence à être inquiet. Tout l'équipage +est en haut. Le capitaine ne quitte pas la +dunette... Dans l'entre-pont, où les soldats +sont renfermés, il fait noir; l'atmosphère est +chaude. Quelques-uns sont malades, couchés +sur leurs sacs. Le navire tangue horriblement; +impossible de se tenir debout. On +cause assis à terre, par groupes, en se +cramponnant aux bancs; il faut crier pour +s'entendre. Il y en a qui commencent à +avoir peur... Écoutez donc! les naufrages +sont fréquents dans ces parages-ci; les +tringlos sont là pour le dire, et ce qu'ils +racontent n'est pas rassurant. Leur brigadier +surtout, un Parisien qui blague toujours, +vous donne la chair de poule avec +ses plaisanteries:</p> + +<p>—Un naufrage!... mais c'est très amusant, +un naufrage. Nous en serons quittes +pour un bain à la glace, et puis on nous +mènera à Bonifacio, histoire de manger des +merles chez le patron Lionetti.</p> + +<p>Et les tringlos de rire...</p> + +<p>Tout à coup, un craquement... Qu'est-ce +que c'est? Qu'arrive-t-il?...</p> + +<p>—Le gouvernail vient de partir, dit un +matelot tout mouillé qui traverse l'entrepont +en courant.</p> + +<p>—Bon voyage! crie cet enragé de brigadier; +mais cela ne fait plus rire personne.</p> + +<p>Grand tumulte sur le pont. La brume +empêche de se voir. Les matelots vont et +viennent, effrayés, à tâtons... Plus de gouvernail! +La manoeuvre est impossible... La +<i>Sémillante</i>, en dérive, file comme le vent... +C'est à ce moment que le douanier la voit +passer; il est onze heures et demie. A l'avant +de la frégate, on entend comme un coup de +canon... Les brisants! les brisants!... C'est +fini, il n'y a plus d'espoir, on va droit à la +côte... Le capitaine descend dans sa cabine... +Au bout d'un moment, il vient reprendre +sa place sur la dunette,—en +grand costume... Il a voulu se faire beau +pour mourir.</p> + +<p>Dans l'entre-pont, les soldats, anxieux, +se regardent, sans rien dire... Les malades +essayent de se redresser... le petit brigadier +ne rit plus... C'est alors que la porte s'ouvre +et que l'aumônier paraît sur le seuil +avec son étole:</p> + +<p>—A genoux, mes enfants!</p> + +<p>Tout le monde obéit. D'une voix retentissante, +le prêtre commence la prière des +agonisants.</p> + +<p>Soudain un choc formidable, un cri, un +seul cri, un cri immense, des bras tendus, +des mains qui se cramponnent, des regards +effarés où la vision de la mort passe comme +un éclair...</p> + +<p>Miséricorde!...</p> + +<p>C'est ainsi que je passai toute la nuit à +rêver, évoquant, à dix ans de distance, +l'âme du pauvre navire dont les débris +m'entouraient... Au loin, dans le détroit, +la tempête faisait rage; la flamme du bivac +se courbait sous la rafale; et j'entendais +notre barque danser au pied des roches en +faisant crier son amarre.</p> + + + +<br><br> +<h3>LES DOUANIERS</h3> + +<p>Le bateau l'<i>Emilie</i>, de Porto-Vecchio, à +bord duquel j'ai fait ce lugubre voyage aux +îles Lavezzi, était une vieille embarcation +de la douane, à demi pontée, où l'on n'avait +pour s'abriter du vent, des lames, de la +pluie, qu'un petit rouf goudronné, à peine +assez large pour tenir une table et deux +couchettes. Aussi il fallait voir nos matelots +par le gros temps. Les figures ruisselaient, +les vareuses trempées fumaient +comme du linge à l'étuve, et en plein hiver +les malheureux passaient ainsi des journées +entières, même des nuits, accroupis sur +leurs bancs mouillés, à grelotter dans cette +humidité malsaine; car on ne pouvait pas +allumer de feu à bord, et la rive était souvent +difficile à atteindre... Eh bien, pas un +de ces hommes ne se plaignait. Par les +temps les plus rudes, je leur ai toujours +vu la même placidité, la même bonne humeur. +Et pourtant quelle triste vie que +celle de ces matelots douaniers!</p> + +<p>Presque tous mariés, ayant femme et enfants +à terre, ils restent des mois dehors, à +louvoyer sur ces côtes si dangereuses. Pour +se nourrir, ils n'ont guère que du pain +moisi et des oignons sauvages. Jamais de +vin, jamais de viande, parce que la viande +et le vin coûtent cher et qu'ils ne gagnent +que cinq cents francs par an! Cinq cents +francs par an! vous pensez si la hutte doit +être noire là-bas à la <i>marine</i>, et si les enfants +doivent aller pieds nus!... N'importe! +Tous ces gens-là paraissent contents. Il y +avait à l'arrière, devant le rouf, un grand +baquet plein d'eau de pluie où l'équipage +venait boire, et je me rappelle que, la dernière +gorgée finie, chacun de ces pauvres +diables secouait son gobelet avec un «Ah!...» +de satisfaction, une expression de bien-être +à la fois comique et attendrissante.</p> + +<p>Le plus gai, le plus satisfait de tous, était +un petit Bonifacien hâlé et trapu qu'on appelait +Palombo. Celui-là ne faisait que chanter, +même dans les plus gros temps. Quand +la lame devenait lourde, quand le ciel assombri +et bas se remplissait de grésil, et +qu'on était là tous, le nez en l'air, la main +sur l'écoute, à guetter le coup de vent qui +allait venir, alors, dans le grand silence et +l'anxiété du bord, la voix tranquille de Palombo +commençait:</p> + + +<p>Non, monseigneur,<br> +C'est trop d'honneur.<br> +Lisette est sa...age,<br> +Reste au villa...age...</p> + + +<p>Et la rafale avait beau souffler, faire gémir +les agrès, secouer et inonder la barque, +la chanson du douanier allait son train, balancée +comme une mouette à la pointe des +vagues. Quelquefois le vent accompagnait +trop fort, on n'entendait plus les paroles; +mais, entre chaque coup de mer, dans le +ruissellement de l'eau qui s'égouttait, le petit +refrain revenait toujours:</p> + + +<p>Lisette est sa...age,<br> +Reste au villa...age...</p> + +<p>Un jour, pourtant, qu'il ventait et pleuvait +très fort, je ne l'entendis pas. C'était si extraordinaire, +que je sortis la tête du rouf:</p> + +<p>—Eh! Palombo, on ne chante donc +plus?</p> + +<p>Palombo ne répondit pas. Il était immobile, +couché sous son banc. Je m'approchai +de lui. Ses dents claquaient; tout son corps +tremblait de fièvre.</p> + +<p>—Il a une <i>pountoura</i>, me dirent ses +camarades tristement.</p> + +<p>Ce qu'ils appellent <i>pountoura</i>, c'est un +point de côté, une pleurésie. Ce grand ciel +plombé, cette barque ruisselante, ce pauvre +fiévreux roulé dans un vieux manteau de +caoutchouc qui luisait sous la pluie comme +une peau de phoque, je n'ai jamais rien vu +de plus lugubre. Bientôt le froid, le vent, la +secousse des vagues, aggravèrent son mal. +Le délire le prit; il fallut aborder.</p> + +<p>Après beaucoup de temps et d'efforts, +nous entrâmes vers le soir dans un petit port +aride et silencieux, qu'animait seulement +le vol circulaire de quelques <i>gouailles</i>. Tout +autour de la plage montaient de hautes roches +escarpées, des maquis inextricables d'arbustes +verts, d'un vert sombre, sans saison. +En bas, au bord de l'eau, une petite maison +blanche à volets gris: c'était le poste de la +douane. Au milieu de ce désert, cette bâtisse +de l'Etat, numérotée comme une casquette +d'uniforme, avait quelque chose de sinistre. +C'est là qu'on descendit le malheureux Palombo. +Triste asile pour un malade! Nous +trouvâmes le douanier en train de manger +au coin du feu avec sa femme et ses enfants. +Tout ce monde-là vous avait des mines hâves, +jaunes, des yeux agrandis, cerclés de fièvre. +La mère, jeune encore, un nourrisson sur +les bras, grelottait en nous parlant.</p> + +<p>—C'est un poste terrible, me dit tout bas +l'inspecteur. Nous sommes obligés de renouveler +nos douaniers tous les deux ans. La +fièvre de marais les mange...</p> + +<p>Il s'agissait cependant de se procurer un +médecin. Il n'y en avait pas avant Sartène, +c'est-à-dire à six ou huit lieues de là. Comment +faire? Nos matelots n'en pouvaient +plus; c'était trop loin pour envoyer un des +enfants. Alors la femme, se penchant dehors, +appelant:</p> + +<p>—Cecco!... Cecco!</p> + +<p>Et nous vîmes entrer un grand gars bien +découplé, vrai type de braconnier ou de +<i>banditto</i>, avec son bonnet de laine brune et +son <i>pelone</i> en poils de chèvre. En débarquant +je l'avais déjà remarqué, assis devant la +porte, sa pipe rouge aux dents, un fusil entre +les jambes; mais, je ne sais pourquoi, il +s'était enfui à notre approche. Peut-être +croyait-il que nous avions des gendarmes +avec nous. Quand il entra, la douanière +rougit un peu.</p> + +<p>—C'est mon cousin... nous dit-elle. Pas +de danger que celui-là se perde dans le +maquis.</p> + +<p>Puis elle lui parla tout bas, en montrant +le malade. L'homme s'inclina sans répondre, +sortit, siffla son chien, et le voilà parti, le +fusil sur l'épaule, sautant de roche en roche +avec ses longues jambes.</p> + +<p>Pendant ce temps-là, les enfants, que la +présence de l'inspecteur semblait terrifier, +finissaient vite leur dîner de châtaignes et de +<i>bruccio</i> (fromage blanc). Et toujours de l'eau, +rien que de l'eau sur la table! Pourtant, c'eût +été bien bon, un coup de vin, pour ces petits. +Ah! misère! Enfin la mère monta les coucher; +le père, allumant son falot, alla inspecter +la côte, et nous restâmes au coin du +feu à veiller notre malade qui s'agitait sur son +grabat, comme s'il était encore en pleine mer, +secoué par les lames. Pour calmer un peu sa +<i>pountoura</i>, nous faisions chauffer des galets, +des briques qu'on lui posait sur le côté. Une +ou deux fois, quand je m'approchai de son +lit, le malheureux me reconnut, et, pour me +remercier, me tendit péniblement la main, +une grosse main râpeuse et brûlante comme +une de ces briques sorties du feu...</p> + +<p>Triste veillée! Au dehors, le mauvais +temps avait repris avec la tombée du jour, +et c'était un fracas, un roulement, un jaillissement +d'écume, la bataille des roches et de +l'eau. De temps en temps, le coup de vent +du large parvenait à se glisser dans la baie et +enveloppait notre maison. On le sentait à la +montée subite de la flamme qui éclairait tout +à coup les visages mornes des matelots, +groupés autour de la cheminée et regardant +le feu avec cette placidité d'expression que +donne l'habitude des grandes étendues et +des horizons pareils. Parfois aussi, Palombo +se plaignait doucement. Alors tous les yeux +se tournaient vers le coin obscur où le pauvre +camarade était en train de mourir, +loin des siens, sans secours; les poitrines +se gonflaient et l'on entendait de gros soupirs. +C'est tout ce qu'arrachait à ces ouvriers +de la mer, patients et doux, le sentiment +de leur propre infortune. Pas de révoltes, +pas de grèves. Un soupir, et rien +de plus!... Si, pourtant, je me trompe. En +passant devant moi pour jeter une bourrée +au feu, un d'eux me dit tout bas d'une voix +navrée:</p> + +<p>—Voyez-vous, monsieur... on a quelquefois +beaucoup du tourment dans notre métier!...</p> + + +<br><br> + +<h3>LE CURÉ DE CUCUGNAN.</h3> + +<p>Tous les ans, à la Chandeleur, les poètes +provençaux publient en Avignon un joyeux +petit livre rempli jusqu'aux bords de beaux +vers et de jolis contes. Celui de cette année +m'arrive à l'instant, et j'y trouve un adorable +fabliau que je vais essayer de vous +traduire en l'abrégeant un peu... Parisiens, +tendez vos mannes. C'est de la fine fleur de +farine provençale qu'on va vous servir cette +fois...</p> + +<hr> + +<p>L'abbé Martin était curé... de Cucugnan.</p> + +<p>Bon comme le pain, franc comme l'or, il +aimait paternellement ses Cucugnanais; pour +lui, son Cucugnan aurait été le paradis sur +terre, si les Cucugnanais lui avaient donné +un peu plus de satisfaction. Mais, hélas! les +araignées filaient dans son confessionnal, +et, le beau jour de Pâques, les hosties restaient +au fond de son saint-ciboire. Le bon +prêtre en avait le coeur meurtri, et toujours +il demandait à Dieu la grâce de ne pas +mourir avant d'avoir ramené au bercail son +troupeau dispersé.</p> + +<p>Or, vous allez voir que Dieu l'entendit.</p> + +<p>Un dimanche, après l'Évangile, M. Martin +monta en chaire.</p> + +<hr> + +<p>—Mes frères, dit-il, vous me croirez si +vous voulez: l'autre nuit, je me suis trouvé, +moi misérable pécheur, à la porte du paradis.</p> + +<p>«Je frappai: saint Pierre m'ouvrit!</p> + +<p>«—Tiens! c'est vous, mon brave monsieur +Martin, me fit-il; quel bon vent...? et +qu'y a-t-il pour votre service?</p> + +<p>«—Beau saint Pierre, vous qui tenez le +grand livre et la clef, pourriez-vous me dire, +si je ne suis pas trop curieux, combien vous +avez de Cucugnanais en paradis?</p> + +<p>«—Je n'ai rien à vous refuser, monsieur +Martin; asseyez-vous, nous allons voir la +chose ensemble.</p> + +<p>«Et saint Pierre prit son gros livre, l'ouvrit, +mit ses besicles:</p> + +<p>«—Voyons un peu: Cucugnan, disons-nous. +Cu... Cu... Cucugnan. Nous y sommes. +Cucugnan... Mon brave monsieur Martin, la +page est toute blanche. Pas une âme... Pas +plus de Cucugnanais que d'arêtes dans une +dinde.</p> + +<p>«—Comment! Personne de Cucugnan +ici? Personne? Ce n'est pas possible! Regardez +mieux...</p> + +<p>«—Personne, saint homme. Regardez +vous-même, si vous croyez que je plaisante.</p> + +<p>«Moi, pécaïre! je frappais des pieds, et, +les mains jointes, je criais miséricorde. +Alors, saint Pierre:</p> + +<p>«—Croyez-moi, monsieur Martin, il ne +faut pas ainsi vous mettre le coeur à l'envers, +car vous pourriez en avoir quelque mauvais +coup de sang. Ce n'est pas votre faute, +après tout. Vos Cucugnanais, voyez-vous, +doivent faire à coup sûr leur petite quarantaine +en purgatoire.</p> + +<p>«—Ah! par charité, grand saint Pierre! +faites que je puisse au moins les voir et les +consoler.</p> + +<p>«—Volontiers, mon ami... Tenez, chaussez +vite ces sandales, car les chemins ne +sont pas beaux de reste... Voilà qui est +bien. Maintenant, cheminez droit devant +vous. Voyez vous là-bas, au fond, en tournant? +Vous trouverez une porte d'argent +toute constellée de croix noires... à main +droite... Vous frapperez, on vous ouvrira... +Adessias! Tenez-vous sain et gaillardet.</p> + +<hr> + +<p>«Et je cheminai... je cheminai! Quelle +battue! j'ai la chair de poule, rien que d'y +songer. Un petit sentier, plein de ronces, +d'escarboucles qui luisaient et de serpents +qui sifflaient, m'amena jusqu'à la porte d'argent.</p> + +<p>«—Pan! pan!</p> + +<p>«—Qui frappe! me fait une voix rauque +et dolente.</p> + +<p>«—Le curé de Cucugnan.</p> + +<p>«—De...?</p> + +<p>«—De Cucugnan.</p> + +<p>«—Ah!... Entrez.</p> + +<p>«J'entrai. Un grand bel ange, avec des +ailes sombres comme la nuit, avec une robe +resplendissante comme le jour, avec une +clef de diamant pendue à sa ceinture, écrivait, +cra-cra, dans un grand livre plus gros +que celui de saint Pierre...</p> + +<p>«—Finalement, que voulez-vous et que +demandez-vous? dit l'ange.</p> + +<p>«—Bel ange de Dieu, je veux savoir,— +je suis bien curieux peut-être,—si vous +avez ici les Cucugnanais.</p> + +<p>«—Les?...</p> + +<p>«—Les Cucugnanais, les gens de Cucugnan... +que c'est moi qui suis leur +prieur.</p> + +<p>«—Ah! l'abbé Martin, n'est-ce pas?</p> + +<p>«—Pour vous servir, monsieur l'ange.</p> + +<hr> + +<p>«—Vous dites donc Cucugnan...</p> + +<p>«Et l'ange ouvre et feuillette son grand +livre, mouillant son doigt de salive pour que +le feuillet glisse mieux...</p> + +<p>«—Cucugnan, dit-il en poussant un long +soupir... Monsieur Martin, nous n'avons en +purgatoire personne de Cucugnan.</p> + +<p>«—Jésus! Marie! Joseph! personne de +Cucugnan en purgatoire! O grand Dieu! où +sont-ils donc?</p> + +<p>«—Eh! saint homme, ils sont en paradis. +Où diantre voulez-vous qu'ils soient?</p> + +<p>«—Mais j'en viens, du paradis...</p> + +<p>«—Vous en venez!!... Eh bien?</p> + +<p>«—Eh bien! ils n'y sont pas!... Ah! +bonne mère des anges!...</p> + +<p>«—Que voulez-vous, monsieur le curé? +s'ils ne sont ni en paradis ni en purgatoire, +il n'y a pas de milieu, ils sont...</p> + +<p>«—Sainte croix! Jésus, fils de David! +Aï! aï! aï! est-il possible?... Serait-ce un +mensonge du grand saint Pierre?... Pourtant +je n'ai pas entendu chanter le coq!... +Aï! pauvres nous! comment irai-je en paradis +si mes Cucugnanais n'y sont pas?</p> + +<p>«—Écoutez, mon pauvre monsieur Martin, +puisque vous voulez, coûte que coûte, être +sûr de tout ceci, et voir de vos yeux de quoi +il retourne, prenez ce sentier, filez en courant, +si vous savez courir... Vous trouverez, +à gauche, un grand portail. Là, vous vous +renseignerez sur tout. Dieu vous le donne!</p> + +<p>«Et l'ange ferma la porte.</p> + +<hr> + +<p>«C'était un long sentier tout pavé de +braise rouge. Je chancelais comme si j'avais +bu; à chaque pas, je trébuchais; j'étais tout +en eau, chaque poil de mon corps avait sa +goutte de sueur, et je haletais de soif... Mais, +ma foi, grâce aux sandales que le bon saint +Pierre m'avait prêtées, je ne me brûlai pas +les pieds.</p> + +<p>«Quand j'eus fait assez de faux pas clopin-clopant, +je vis à ma main gauche une porte... +non, un portail, un énorme portail, tout +bâillant, comme la porte d'un grand four. +Oh! mes enfants, quel spectacle! Là on ne +demande pas mon nom; là, point de registre. +Par fournées et à pleine porte, on entre là, +mes frères, comme le dimanche vous entrez +au cabaret.</p> + +<p>«Je suais à grosses gouttes, et pourtant +j'étais transi, j'avais le frisson. Mes cheveux +se dressaient. Je sentais le brûlé, la chair +rôtie, quelque chose comme l'odeur qui se +répand dans notre Cucugnan quand Éloy, le +maréchal, brûle pour la ferrer la botte d'un +vieil âne. Je perdais haleine dans cet air +puant et embrasé; j'entendais une clameur +horrible, des gémissements, des hurlements +et des jurements.</p> + +<p>«—Eh bien! entres-tu ou n'entres-tu pas, +toi?—me fait, en me piquant de sa fourche, +un démon cornu.</p> + +<p>«—Moi? Je n'entre pas. Je suis un ami +de Dieu.</p> + +<p>«—Tu es un ami de Dieu... Eh! b... de +teigneux! que viens-tu faire ici?...</p> + +<p>«—Je viens... Ah! ne m'en parlez pas, +que je ne puis plus me tenir sur mes jambes... +Je viens... je viens de loin... humblement +vous demander... si... si, par coup de hasard... +vous n'auriez pas ici... quelqu'un... +quelqu'un de Cucugnan...</p> + +<p>«—Ah! feu de Dieu! tu fais la bête, toi, +comme si tu ne savais pas que tout Cucugnan +est ici. Tiens, laid corbeau, regarde, +et tu verras comme nous les arrangeons ici, +tes fameux Cucugnanais...</p> + +<hr> + +<p>«Et je vis, au milieu d'un épouvantable +tourbillon de flamme:</p> + +<p>«Le long Coq-Galine,—vous l'avez tous +connu, mes frères,—Coq-Galine, qui se +grisait si souvent, et si souvent secouait les +puces à sa pauvre Clairon.</p> + +<p>«Je vis Catarinet... cette petite gueuse... +avec son nez en l'air... qui couchait toute +seule à la grange... Il vous en souvient, +mes drôles!... Mais passons, j'en ai trop dit.</p> + +<p>«Je vis Pascal Doigt-de-Poix, qui faisait +son huile avec les olives de M. Julien.</p> + +<p>«Je vis Babet la glaneuse, qui, en glanant, +pour avoir plus vite noué sa gerbe, puisait +à poignées aux gerbiers.</p> + +<p>«Je vis maître Grapasi, qui huilait si bien +la roue de sa brouette.</p> + +<p>«Et Dauphine, qui vendait si cher l'eau +de son puits.</p> + +<p>«Et le Tortillard, qui, lorsqu'il me rencontrait +portant le bon Dieu, filait son chemin, +la barrette sur la tête et la pipe au bec... +et fier comme Artaban... comme s'il avait +rencontré un chien.</p> + +<p>«Et Coulau avec sa Zette, et Jacques, et +Pierre, et Toni...</p> + +<hr> + +<p>Ému, blême de peur, l'auditoire gémit, en +voyant, dans l'enfer tout ouvert, qui son +père et qui sa mère, qui sa grand'mère et +qui sa soeur...</p> + +<p>—Vous sentez bien, mes frères, reprit le +bon abbé Martin, vous sentez bien que ceci +ne peut pas durer. J'ai charge d'âmes, et je +veux, je veux vous sauver de l'abîme où +vous êtes tous en train de rouler tête première. +Demain je me mets à l'ouvrage, pas +plus tard que demain. Et l'ouvrage ne manquera +pas! Voici comment je m'y prendrai. +Pour que tout se fasse bien, il faut tout faire +avec ordre. Nous irons rang par rang, comme +à Jonquières quand on danse.</p> + +<p>«Demain lundi, je confesserai les vieux +et les vieilles. Ce n'est rien.</p> + +<p>«Mardi, les enfants. J'aurai bientôt fait.</p> + +<p>«Mercredi, les garçons et les filles. Cela +pourra être long.</p> + +<p>«Jeudi, les hommes. Nous couperons +court.</p> + +<p>«Vendredi, les femmes. Je dirai: Pas +d'histoires!</p> + +<p>«Samedi, le meunier!... Ce n'est pas trop +d'un jour pour lui tout seul.</p> + +<p>«Et, si dimanche nous avons fini, nous +serons bien heureux.</p> + +<p>«Voyez-vous, mes enfants, quand le blé +est mûr, il faut le couper; quand le vin est +tiré, il faut le boire. Voilà assez de linge +sale, il s'agit de le laver, et de le bien laver.</p> + +<p>«C'est la grâce que je vous souhaite. +<i>Amen!</i></p> + +<hr> + +<p>Ce qui fut dit fut fait. On coula la lessive.</p> + +<p>Depuis ce dimanche mémorable, le parfum +des vertus de Cucugnan se respire à +dix lieues à l'entour.</p> + +<p>Et le bon pasteur M. Martin, heureux et +plein d'allégresse, a rêvé l'autre nuit que, +suivi de tout son troupeau, il gravissait, en +resplendissante procession, au milieu des +cierges allumés, d'un nuage d'encens qui +embaumait et des enfants de choeur qui +chantaient <i>Te Deum</i>, le chemin éclairé de la +cité de Dieu.</p> + +<p>Et voilà l'histoire du curé de Cucugnan, +telle que m'a ordonné de vous le dire ce +grand gueusard de Roumanille, qui la tenait +lui-même d'un autre bon compagnon.</p> + + +<br><br> + +<h3>LES VIEUX.</h3> + +<p>Une lettre, père Azan?</p> + +<p>—Oui, monsieur... ça vient de Paris.</p> + +<p>Il était tout fier que ça vînt de Paris, ce +brave père Azan... Pas moi. Quelque chose +me disait que cette Parisienne de la rue +Jean-Jacques, tombant sur ma table à l'improviste +et de si grand matin, allait me faire +perdre toute ma journée. Je ne me trompais +pas, voyez plutôt:</p> + +<p><i>Il faut que tu me rendes un service, mon +ami. Tu vas fermer ton moulin pour un jour +et t'en aller tout de suite à Eyguières... +Eyguières est un gros bourg à trois ou quatre +lieues de chez toi,—une promenade. En arrivant, +tu demanderas le couvent des Orphelines. +La première maison après le couvent +est une maison basse à volets gris avec un +jardinet derrière. Tu entreras sans frapper,—la +porte est toujours ouverte,—et, en +entrant, tu crieras bien fort: «Bonjour, +braves gens! Je suis l'ami de Maurice...» +Alors, tu verras deux petits vieux, oh! mais +vieux, vieux, archivieux, te tendre les bras +du fond de leurs grands fauteuils, et tu les +embrasseras de ma part, avec tout ton coeur, +comme s'ils étaient à toi. Puis vous causerez; +ils te parleront de moi, rien que de moi; ils +te raconteront mille folies que tu écouteras +sans rire... Tu ne riras pas, hein?... Ce sont +mes grands-parents, deux êtres dont je suis +toute la vie et qui ne m'ont pas vu depuis dix +ans... Dix ans, c'est long! Mais que veux-tu? +moi, Paris me tient; eux, c'est le grand âge... +Ils sont si vieux, s'ils venaient me voir, ils se +casseraient en route... Heureusement, tu es +là-bas, mon cher meunier, et, en t'embrassant, +les pauvres gens croiront m'embrasser un peu +moi-même... Je leur ai si souvent parlé de +nom et de cette bonne amitié dont...</i></p> + +<p>Le diable soit de l'amitié! Justement ce +matin-là il faisait un temps admirable, mais +qui ne valait rien pour courir les routes: +trop de mistral et trop de soleil, une vraie +journée de Provence. Quand cette maudite +lettre arriva, j'avais déjà choisi mon <i>cagnard</i> +(abri) entre deux roches, et je rêvais de +rester là tout le jour, comme un lézard, à +boire de la lumière, en écoutant chanter les +pins... Enfin, que voulez-vous faire? Je fermai +le moulin en maugréant, je mis la clef +sous la chatière. Mon bâton, ma pipe, et me +voilà parti.</p> + +<p>J'arrivai à Eyguières vers deux heures. +Le village était désert, tout le monde aux +champs. Dans les ormes du cours, blancs de +poussière, les cigales chantaient comme en +pleine Crau. Il y avait bien sur la place de +la mairie un âne qui prenait le soleil, un +vol de pigeons sur la fontaine de l'église; +mais personne pour m'indiquer l'orphelinat. +Par bonheur une vieille fée m'apparut tout +à coup, accroupie et filant dans l'encoignure +de sa porte; je lui dis ce que je cherchais; +et comme cette fée était très puissante, elle +n'eut qu'à lever sa quenouille: aussitôt le +couvent des Orphelines se dressa devant +moi comme par magie... C'était une grande +maison maussade et noire, toute fière de +montrer au-dessus de son portail en ogive +une vieille croix de grès rouge avec un peu +de latin autour. A côté de cette maison, j'en +aperçus une autre plus petite. Des volets +gris, le jardin derrière... Je la reconnus tout +de suite, et j'entrai sans frapper.</p> + +<p>Je reverrai toute ma vie ce long corridor +frais et calme, la muraille peinte en rose, le +jardinet qui tremblait, au fond à travers un +store de couleur claire, et sur tous les panneaux +des fleurs et des violons fanés. Il me +semblait que j'arrivais chez quelque vieux +bailli du temps de Sedaine... Au bout du +couloir, sur la gauche, par une porte entr'ouverte +on entendait le tic tac d'une grosse +horloge et une voix d'enfant, mais d'enfant +à l'école, qui lisait en s'arrêtant à chaque +syllabe: A... lors... saint... I... ré... née... +s'é... cri... a... Je... suis... le... fro... ment... +du... Seigneur... Il... faut... que... je... sois... +mou... lu... par... la... dent... de... ces... a... +ni... maux... Je m'approchai doucement de +cette porte et je regardai.</p> + +<p>Dans le calme et le demi-jour d'une petite +chambre, un bon vieux à pommettes roses, +ridé jusqu'au bout des doigts, dormait au +fond d'un fauteuil, la bouche ouverte, les +mains sur ses genoux. A ses pieds, une +fillette habillée de bleu,—grande pèlerine +et petit béguin, le costume des orphelines,—lisait +la Vie de saint Irénée dans un livre +plus gros qu'elle... Cette lecture miraculeuse +avait opéré sur toute la maison. Le +vieux dormait dans son fauteuil, les mouches +au plafond, les canaris dans leur cage, +là-bas sur la fenêtre. La grosse horloge +ronflait, tic tac, tic tac. Il n'y avait d'éveillé +dans toute la chambre qu'une grande bande +de lumière qui tombait droite et blanche +entre les volets clos, pleine d'étincelles +vivantes et de valses microscopiques... Au +milieu de l'assoupissement général, l'enfant +continuait sa lecture d'un air grave: +Aus... si... tôt... deux... lions... se... pré...ci... +pi... tè... rent... sur... lui... et... le... dé... vo... +rè... rent... C'est à ce moment que j'entrai... +Les lions de saint Irénée se précipitant dans +la chambre n'y auraient pas produit plus de +stupeur que moi. Un vrai coup de théâtre! +La petite pousse un cri, le gros livre tombe, +les canaris, les mouches se réveillent, la +pendule sonne, le vieux se dresse en sursaut, +tout effaré, et moi-même, un peu troublé, +je m'arrête sur le seuil en criant bien +fort:</p> + +<p>—Bonjour, braves gens! je suis l'ami de +Maurice.</p> + +<p>Oh! alors, si vous l'aviez vu, le pauvre +vieux, si vous l'aviez vu venir vers moi les +bras tendus, m'embrasser, me serrer les +mains, courir égaré dans la chambre, en +faisant:</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu!...</p> + +<p>Toutes les rides de son visage riaient. Il +était rouge. Il bégayait:</p> + +<p>—Ah! monsieur... ah! monsieur...</p> + +<p>Puis il allait vers le fond en appelant:</p> + +<p>—Mamette!</p> + +<p>Une porte qui s'ouvre, un trot de souris +dans le couloir... c'était Mamette. Rien de +joli comme cette petite vieille avec son bonnet +à coque, sa robe carmélite, et son mouchoir +brodé qu'elle tenait à la main pour me +faire honneur, à l'ancienne mode... Chose +attendrissante! ils se ressemblaient. Avec +un tour et des coques jaunes, il aurait pu +s'appeler Mamette, lui aussi. Seulement la +vraie Mamette avait du beaucoup pleurer +dans sa vie, et elle était encore plus ridée +que l'autre. Comme l'autre aussi, elle avait +près d'elle une enfant de l'orphelinat, petite +garde en pèlerine bleue, qui ne la quittait +jamais; et de voir ces vieillards protégés +par ces orphelines, c'était ce qu'on peut +imaginer de plus touchant.</p> + +<p>En entrant, Mamette avait commencé par +me faire une grande révérence, mais d'un +mot le vieux lui coupa sa révérence en +deux:</p> + +<p>—C'est l'ami de Maurice...</p> + +<p>Aussitôt la voilà qui tremble, qui pleure, +perd son mouchoir, qui devient rouge, toute +rouge, encore plus rouge que lui... Ces +vieux! ça n'a qu'une goutte de sang dans +les veines, et à la moindre émotion elle leur +saute au visage...</p> + +<p>—Vite, vite, une chaise... dit la vieille à +sa petite.</p> + +<p>—Ouvre les volets... crie le vieux à la +sienne.</p> + +<p>Et, me prenant chacun par une main, ils +m'emmenèrent en trottinant jusqu'à la fenêtre, +qu'on a ouverte toute grande pour +mieux me voir. On approche les fauteuils, +je m'installe entre les deux sur un pliant, +les petites bleues derrière nous, et l'interrogatoire +commence:</p> + +<p>—Comment va-t-il? Qu'est-ce qu'il fait? +Pourquoi ne vient-il pas? Est-ce qu'il est +content?...</p> + +<p>Et patati! et patata! Comme cela pendant +des heures.</p> + +<p>Moi, je répondais de mon mieux à toutes +leurs questions, donnant sur mon ami les +détails que je savais, inventant effrontément +ceux que je ne savais pas, me gardant +surtout d'avouer que je n'avais jamais remarqué +si ses fenêtres fermaient bien ou de +quelle couleur était le papier de sa chambre.</p> + +<p>—Le papier de sa chambre!... Il est +bleu, madame, bleu clair, avec des guirlandes...</p> + +<p>—Vraiment? faisait la pauvre vieille attendrie; +et elle ajoutait en se tournant vers +son mari: C'est un si brave enfant!</p> + +<p>—Oh! oui, c'est un brave enfant! reprenait +l'autre avec enthousiasme.</p> + +<p>Et, tout le temps que je parlais, c'étaient +entre eux des hochements de tête, de petits +rires fins, des clignements d'yeux, des airs +entendus, ou bien encore le vieux qui se +rapprochait pour me dire:</p> + +<p>—Parlez plus fort... Elle a l'oreille un +peu dure.</p> + +<p>Et elle de son côté:</p> + +<p>—Un peu plus haut, je vous prie!... Il +n'entend pas très bien...</p> + +<p>Alors j'élevais la voix; et tous deux me +remerciaient d'un sourire; et dans ces sourires +fanés qui se penchaient vers moi, +cherchant jusqu'au fond de mes yeux +l'image de leur Maurice, moi, j'étais tout +ému de la retrouver cette image, vague, +voilée, presque insaisissable, comme si je +voyais mon ami me sourire, très loin, dans +un brouillard.</p> + +<hr> + +<p>Tout à coup le vieux se dresse sur son +fauteuil:</p> + +<p>—Mais j'y pense, Mamette..., il n'a peut-être +pas déjeuné!</p> + +<p>Et Mamette, effarée, les bras au ciel:</p> + +<p>—Pas déjeuné!... Grand Dieu!</p> + +<p>Je croyais qu'il s'agissait encore de Maurice, +et j'allais répondre que ce brave enfant +n'attendait jamais plus tard que midi pour +se mettre à table. Mais non, c'était bien de +moi qu'on parlait; et il faut voir quel branle-bas +quand j'avouai que j'étais encore à +jeun:</p> + +<p>—Vite le couvert, petites bleues! La +table au milieu de la chambre, la nappe du +dimanche, les assiettes à fleurs. Et ne rions +pas tant, s'il vous plaît! et dépêchons-nous...</p> + +<p>Je crois bien qu'elles se dépêchaient. A +peine le temps de casser trois assiettes le +déjeuner se trouva servi.</p> + +<p>—Un bon petit déjeuner! me disait Mamette +en me conduisant à table; seulement +vous serez tout seul... Nous autres, nous +avons déjà mangé ce matin.</p> + +<p>Ces pauvres vieux! à quelque heure qu'on +les prenne, ils ont toujours mangé le matin.</p> + +<p>Le bon petit déjeuner de Mamette, c'était +deux doigts de lait, des dattes et une <i>barquette</i>, +quelque chose comme un échaudé; +de quoi la nourrir elle et ses canaris au +moins pendant huit jours... Et dire qu'à moi +seul je vins à bout de toutes ces provisions!... +Aussi quelle indignation autour de +la table! Comme les petites bleues chuchotaient +en se poussant du coude, et là-bas, +au fond de leur cage, comme les canaris +avaient l'air de se dire: «Oh! ce monsieur +qui mange toute la <i>barquette</i>!»</p> + +<p>Je la mangeai toute, en effet, et presque +sans m'en apercevoir, occupé que j'étais à +regarder autour de moi dans cette chambre +claire et paisible où flottait comme une +odeur de choses anciennes... Il y avait surtout +deux petits lits dont je ne pouvais pas +détacher mes yeux. Ces lits, presque deux +berceaux, je me les figurais le matin, au +petit jour, quand ils sont encore enfouis +sous leurs grands rideaux à franges. Trois +heures sonnent. C'est l'heure où tous les +vieux se réveillent:</p> + +<p>—Tu dors, Mamette?</p> + +<p>—Non, mon ami.</p> + +<p>—N'est-ce pas que Maurice est un brave +enfant?</p> + +<p>—Oh! oui c'est un brave enfant.</p> + +<p>Et j'imaginais comme cela toute une causerie, +rien que pour avoir vu ces deux petits +lits de vieux, dressés l'un à côté de l'autre...</p> + +<p>Pendant ce temps, un drame terrible se +passait à l'autre bout de la chambre, devant +l'armoire. Il s'agissait d'atteindre là-haut, +sur le dernier rayon, certain bocal de cerises +à l'eau-de-vie qui attendait Maurice depuis +dix ans et dont on voulait me faire l'ouverture. +Malgré les supplications de Mamette, +le vieux avait tenu à aller chercher ses cerises +lui-même; et, monté sur une chaise +au grand effroi de sa femme, il essayait +d'arriver là-haut... Vous voyez le tableau +d'ici, le vieux qui tremble et qui se hisse, +les petites bleues cramponnées à sa chaise, +Mamette derrière lui haletante, les bras +tendus, et sur tout cela un léger parfum de +bergamote qui s'exhale de l'armoire ouverte +et des grandes piles de linge roux... C'était +charmant.</p> + +<p>Enfin, après bien des efforts, on parvint +à le tirer de l'armoire, ce fameux bocal, et +avec lui une vieille timbale d'argent toute +bosselée, la timbale de Maurice quand il +était petit. On me la remplit de cerises jusqu'au +bord; Maurice les aimait tant, les +cerises! Et tout en me servant, le vieux me +disait à l'oreille d'un air de gourmandise:</p> + +<p>—Vous êtes bien heureux, vous, de pouvoir +en manger!... C'est ma femme qui les +a faites... Vous allez goûter quelque chose +de bon.</p> + +<p>Hélas sa femme les avait faites, mais elle +avait oublié de les sucrer. Que voulez-vous? +on devient distrait en vieillissant. Elles +étaient atroces, vos cerises, ma pauvre Mamette... +Mais cela ne m'empêcha pas de les +manger jusqu'au bout, sans sourciller.</p> + +<hr> + +<p>Le repas terminé, je me levai pour prendre +congé de mes hôtes. Ils auraient bien +voulu me garder encore un peu pour causer +du brave enfant, mais le jour baissait, le +moulin était loin, il fallait partir.</p> + +<p>Le vieux s'était levé en même temps que +moi.</p> + +<p>—Mamette, mon habit!... Je veux le +conduire jusqu'à la place.</p> + +<p>Bien sûr qu'au fond d'elle-même Mamette +trouvait qu'il faisait déjà un peu frais pour +me conduire jusqu'à la place; mais elle n'en +laissa rien paraître. Seulement, pendant +qu'elle l'aidait à passer les manches de son +habit, un bel habit tabac d'Espagne à boutons +de nacre, j'entendais la chère créature +qui lui disait doucement:</p> + +<p>—Tu ne rentreras pas trop tard, n'est-ce +pas?</p> + +<p>Et lui, d'un petit air malin:</p> + +<p>—Hé! hé!... je ne sais pas... peut-être...</p> + +<p>Là-dessus, ils se regardaient en riant, +et les petites bleues riaient de les voir rire, +et dans leur coin les canaris riaient aussi à +leur manière... Entre nous, je crois que l'odeur +des cerises les avait tous un peu grisés.</p> + +<p>...La nuit tombait, quand nous sortîmes, +le grand-père et moi. La petite bleue nous +suivait de loin pour le ramener; mais lui +ne la voyait pas, et il était tout fier de marcher +à mon bras, comme un homme. Mamette, +rayonnante, voyait cela du pas de sa +porte, et elle avait en nous regardant de +jolis hochements de tête qui semblaient dire: +«Tout de même, mon pauvre homme!... +il marche encore.»</p> +<br><br> + + +<h3>BALLADES EN PROSE</h3> + +<p>En ouvrant ma porte ce matin, il y avait +autour de mon moulin un grand tapis de +gelée blanche. L'herbe luisait et craquait +comme du verre; toute la colline grelottait... +Pour un jour ma chère Provence +s'était déguisée en pays du Nord; et c'est +parmi les pins frangés de givre, les touffes +de lavandes épanouies en bouquets de cristal, +que j'ai écrit ces deux ballades d'une +fantaisie un peu germanique, pendant que +la gelée m'envoyait ses étincelles blanches, +et que là-haut, dans le ciel clair, de grands +triangles de cigognes venues du pays de +Henri Heine descendaient vers la Camargue +en criant: «Il fait froid... froid... froid.»</p> + +<p>I</p> + + +<p>LA MORT DU DAUPHIN.</p> + + +<p>Le petit Dauphin est malade, le petit Dauphin +va mourir... Dans toutes les églises du +royaume, le Saint-Sacrement demeure +exposé nuit et jour et de grands cierges +brûlent pour la guérison de l'enfant royal. +Les rues de la vieille résidence sont tristes +et silencieuses, les cloches ne sonnent plus, +les voitures vont au pas... Aux abords du +palais, les bourgeois curieux regardent, à +travers les grilles, des suisses à bedaines +dorées qui causent dans les cours d'un air +important.</p> + +<p>Tout le château est en émoi... Des chambellans, +des majordomes, montent et descendent +en courant les escaliers de marbre... +Les galeries sont pleines de pages et de +courtisans en habits de soie qui vont d'un +groupe à l'autre quêter des nouvelles à voix +basse... Sur les larges perrons, les dames +d'honneur éplorées se font de grandes révérences +en essuyant leurs yeux avec de jolis +mouchoirs brodés.</p> + +<p>Dans l'Orangerie, il y a nombreuse assemblée +de médecins en robe. On les voit, à +travers les vitres, agiter leurs longues manches +noires et incliner doctoralement leurs +perruques à marteaux... Le gouverneur et +l'écuyer du petit Dauphin se promènent +devant la porte, attendant les décisions de +la Faculté. Des marmitons passent à côté +d'eux sans les saluer. M. l'écuyer jure comme +un païen, M. le gouverneur récite des vers +d'Horace... Et pendant ce temps-là, là-bas, +du côté des écuries, on entend un long hennissement +plaintif. C'est l'alezan du petit +Dauphin que les palefreniers oublient et qui +appelle tristement devant sa mangeoire vide.</p> + +<p>Et le roi? Où est monseigneur le roi?... +Le roi s'est enfermé tout seul dans une +chambre, au bout du château... Les Majestés +n'aiment pas qu'on les voie pleurer... Pour +la reine, c'est autre chose... Assise au chevet +du petit Dauphin, elle a son beau visage +baigné de larmes, et sanglote bien haut +devant tous, comme ferait une drapière.</p> + +<p>Dans sa couchette de dentelles, le petit +Dauphin, plus blanc que les coussins sur +lesquels il est étendu, repose, les yeux fermés. +On croit qu'il dort; mais non! Le petit +Dauphin ne dort pas... Il se retourne vers +sa mère, et, voyant qu'elle pleure, il lui dit:</p> + +<p>—Madame la reine, pourquoi pleurez-vous? +Est-ce que vous croyez bonnement +que je m'en vas mourir?</p> + +<p>La reine veut répondre. Les sanglots l'empêchent +de parler.</p> + +<p>—Ne pleurez donc pas, madame la reine; +vous oubliez que je suis le Dauphin, et que +les Dauphins ne peuvent pas mourir ainsi...</p> + +<p>La reine sanglote encore plus fort, et le +petit Dauphin commence à s'effrayer.</p> + +<p>—Holà, dit-il, je ne veux pas que la mort +vienne me prendre, et je saurai bien l'empêcher +d'arriver jusqu'ici... Qu'on fasse +venir sur l'heure quarante lansquenets très +forts pour monter la garde autour de notre +lit!... Que cent gros canons veillent nuit et +jour, mèche allumée, sous nos fenêtres! Et +malheur à la mort, si elle ose s'approcher +de nous!...</p> + +<p>Pour complaire à l'enfant royal, la reine +fait un signe. Sur l'heure, on entend les +gros canons qui roulent dans la cour; et +quarante grands lansquenets, la pertuisane +au poing, viennent se ranger autour de la +chambre. Ce sont de vieux soudards à +moustaches grises. Le petit Dauphin bat +des mains en les voyant. Il en reconnaît un +et l'appelle:</p> + +<p>—Lorrain! Lorrain!</p> + +<p>Le soudard fait un pas vers le lit:</p> + +<p>—Je t'aime bien, mon vieux Lorrain... +Fais voir un peu ton grand sabre... Si la +mort veut me prendre, il faudra la tuer, +n'est-ce pas?</p> + +<p>Lorrain répond:</p> + +<p>—Oui, monseigneur...</p> + +<p>Et il a deux grosses larmes qui coulent +sur ses joues tannées.</p> + +<p>A ce moment, l'aumônier s'approche du +petit Dauphin et lui parle longtemps à voix +basse en lui montrant un crucifix. Le petit +Dauphin l'écoute d'un air fort étonné, puis +tout à coup l'interrompant:</p> + +<p>—Je comprends bien ce que vous me +dites, monsieur l'abbé; mais enfin est-ce que +mon petit ami Beppo ne pourrait pas mourir +à ma place, en lui donnant beaucoup d'argent?...</p> + +<p>L'aumônier continue à lui parler à voix +basse, et le petit Dauphin a l'air de plus en +plus étonné.</p> + +<p>Quand l'aumônier a fini, le petit Dauphin +reprend avec un gros soupir:</p> + +<p>—Tout ce que vous me dites là est bien +triste, monsieur l'abbé; mais une chose me +console, c'est que là-haut, dans le paradis +des étoiles, je vais être encore le Dauphin... +Je sais que le bon Dieu est mon cousin et +ne peut pas manquer de me traiter selon +mon rang.</p> + +<p>Puis il ajoute, en se tournant vers sa +mère:</p> + +<p>—Qu'on m'apporte mes plus beaux habits, +mon pourpoint d'hermine blanche et mes +escarpins de velours! Je veux me faire brave +pour les anges et entrer au paradis en costume +de Dauphin.</p> + +<p>Une troisième fois, l'aumônier se penche +vers le petit Dauphin et lui parle longuement +à voix basse... Au milieu de son discours, +l'enfant royal l'interrompt avec colère:</p> + +<p>—Mais alors crie-t-il, d'être Dauphin, ce +n'est rien du tout!</p> + +<p>Et, sans vouloir plus rien entendre, le +petit Dauphin se tourne vers la muraille, et +il pleure amèrement.</p> + +<br> + +<p>II</p> + +<p>LE SOUS-PRÉFET AUX CHAMPS.</p> + +<p>M. le sous-préfet est en tournée. Cocher +devant, laquais derrière, la calèche de la +sous-préfecture l'emporte majestueusement +au concours régional de la Combe-aux-Fées. +Pour cette journée mémorable, M. le sous-préfet +a mis son bel habit brodé, son petit +claque, sa culotte collante à bandes d'argent +et son épée de gala à poignée de nacre... +Sur ses genoux repose une grande serviette +en chagrin gaufré qu'il regarde tristement.</p> + +<p>M. le sous-préfet regarde tristement sa +serviette en chagrin gaufré; il songe au +fameux discours qu'il va falloir prononcer +tout à l'heure devant les habitants de la +Combe-aux-Fées:</p> + +<p>—Messieurs et chers administrés...</p> + +<p>Mais il a beau tortiller la soie blonde de +ses favoris et répéter vingt fois de suite:</p> + +<p>—Messieurs et chers administrés... la +suite du discours ne vient pas.</p> + +<p>La suite du discours ne vient pas... Il fait +si chaud dans cette calèche!... A perte de +vue, la route de la Combe-aux-Fées poudroie +sous le soleil du Midi... L'air est embrasé... +et sur les ormeaux du bord du chemin, tout +couverts de poussière blanche, des milliers +de cigales se répondent d'un arbre à l'autre... +Tout à coup M. le sous-préfet tressaille. Là-bas, +au pied d'un coteau, il vient d'apercevoir +un petit bois de chênes verts qui +semble lui faire signe.</p> + +<p>Le petit bois de chênes verts semble lui +faire signe:</p> + +<p>—Venez donc par ici, monsieur le sous-préfet; +pour composer votre discours, vous +serez beaucoup mieux sous mes arbres...</p> + +<p>M. le sous-préfet est séduit; il saute à bas +de sa calèche et dit à ses gens de l'attendre, +qu'il va composer son discours dans le petit +bois de chênes verts.</p> + +<p>Dans le petit bois de chênes verts il y a +des oiseaux, des violettes, et des sources +sous l'herbe fine... Quand ils ont aperçu +M. le sous-préfet avec sa belle culotte et sa +serviette en chagrin gaufré, les oiseaux ont +eu peur et se sont arrêtés de chanter, les +sources n'ont plus osé faire de bruit, et les +violettes se sont cachées dans le gazon... +Tout ce petit monde-là n'a jamais vu de +sous-préfet, et se demande à voix basse quel +est ce beau seigneur qui se promène en culotte +d'argent.</p> + +<p>A voix basse, sous la feuillée, on se demande +quel est ce beau seigneur en culotte +d'argent... Pendant ce temps-là, M. le sous-préfet, +ravi du silence et de la fraîcheur du +bois, relève les pans de son habit, pose son +claque sur l'herbe et s'assied dans la mousse +au pied d'un jeune chêne; puis il ouvre sur +ses genoux sa grande serviette de chagrin +gaufré et en tire une large feuille de papier +ministre.</p> + +<p>—C'est un artiste! dit la fauvette.</p> + +<p>—Non, dit le bouvreuil, ce n'est pas un +artiste, puisqu'il a une culotte en argent; +c'est plutôt un prince.</p> + +<p>—C'est plutôt un prince, dit le bouvreuil.</p> + +<p>—Ni un artiste, ni un prince, interrompt +un vieux rossignol, qui a chanté toute une +saison dans les jardins de la sous-préfecture... +Je sais ce que c'est: c'est un sous-préfet!</p> + +<p>Et tout le petit bois va chuchotant:</p> + +<p>—C'est un sous-préfet! c'est un sous-préfet!</p> + +<p>—Comme il est chauve! remarque une +alouette à grande huppe.</p> + +<p>Les violettes demandent:</p> + +<p>—Est-ce que c'est méchant?</p> + +<p>—Est-ce que c'est méchant? demandent +les violettes.</p> + +<p>Le vieux rossignol répond:</p> + +<p>—Pas du tout!</p> + +<p>Et sur cette assurance, les oiseaux se remettent +à chanter, les sources à courir, les +violettes à embaumer, comme si le monsieur +n'était pas là... Impassible au milieu de tout +ce joli tapage, M. le sous-préfet invoque +dans son coeur la Muse des comices agricoles, +et, le crayon levé, commence à déclamer +de sa voix de cérémonie:</p> + +<p>—Messieurs et chers administrés...</p> + +<p>—Messieurs et chers administrés, dit le +sous-préfet de sa voix de cérémonie...</p> + +<p>Un éclat de rire l'interrompt; il se retourne +et ne voit rien qu'un gros pivert qui le regarde +en riant, perché sur son claque. Le +sous-préfet hausse les épaules et veut continuer +son discours; mais le pivert l'interrompt +encore et lui crie de loin:</p> + +<p>—A quoi bon?</p> + +<p>—Comment! à quoi bon? dit le sous-préfet, +qui devient tout rouge; et, chassant +d'un geste cette bête effrontée, il reprend +de plus belle:</p> + +<p>—Messieurs et chers administrés...</p> + +<p>—Messieurs et chers administrés..., a +repris le sous-préfet de plus belle.</p> + +<p>Mais alors, voilà les petites violettes qui +se haussent vers lui sur le bout de leurs +tiges et qui lui disent doucement:</p> + +<p>—Monsieur le sous-préfet, sentez-vous +comme nous sentons bon?</p> + +<p>Et les sources lui font sous la mousse une +musique divine; et dans les branches, au-dessus +de sa tête, des tas de fauvettes viennent +lui chanter leurs plus jolis airs; et tout +le petit bois conspire pour l'empêcher de +composer son discours.</p> + +<p>Tout le petit bois conspire pour l'empêcher +de composer son discours... M. le sous-préfet, +grisé de parfums, ivre de musique, essaye +vainement de résister au nouveau charme +qui l'envahit. Il s'accoude sur l'herbe, dégrafe +son bel habit, balbutie encore deux ou trois +fois:</p> + +<p>—Messieurs et chers administrés... Messieurs +et chers admi... Messieurs et chers...</p> + +<p>Puis il envoie les administrés au diable; +et la Muse des comices agricoles n'a plus +qu'à se voiler la face.</p> + +<p>Voile-toi la face, ô Muse, des comices agricoles!... +Lorsque, au bout d'une heure, les +gens de la sous-préfecture, inquiets de leur +maître, sont entrés dans le petit bois, ils ont +vu un spectacle qui les a fait reculer d'horreur... +M. le sous-préfet était couché sur le +ventre, dans l'herbe, débraillé comme un +bohème. Il avait mis son habit bas;... et, +tout en mâchonnant des violettes, M. le sous-préfet +faisait des vers.</p> +<br><br> + + + +<h3>LE PORTEFEUILLE DE BIXIOU</h3> + +<p>Un matin du mois d'octobre, quelques +jours avant de quitter Paris, je vis arriver +chez moi,—pendant que je déjeunais,—un +vieil homme en habit râpé, cagneux, crotté, +l'échine basse, grelottant sur ses longues +jambes comme un échassier déplumé. C'était +Bixiou. Oui, Parisiens, votre Bixiou, le +féroce et charmant Bixiou, ce railleur enragé +qui vous a tant réjouis depuis quinze +ans avec ses pamphlets et ses caricatures... +Ah! le malheureux, quelle détresse! Sans +une grimace qu'il fit en entrant, jamais je +ne l'aurais reconnu.</p> + +<p>La tête inclinée sur l'épaule, sa canne aux +dents comme une clarinette, l'illustre et lugubre +farceur s'avança jusqu'au milieu de la +chambre et vint se jeter contre ma table en +disant d'une voix dolente:</p> + +<p>—Ayez pitié d'un pauvre aveugle!...</p> + +<p>C'était si bien imité que je ne pus m'empêcher +de rire. Mais lui, très froidement:</p> + +<p>—Vous croyez que je plaisante... regardez +mes yeux.</p> + +<p>Et il tourna vers moi deux grandes +prunelles blanches sans regard.</p> + +<p>—Je suis aveugle, mon cher, aveugle +pour la vie... Voilà ce que c'est que d'écrire +avec du vitriol. Je me suis brûlé les yeux +à ce joli métier; mais là, brûlé à fond... +jusqu'aux bobèches! ajouta-t-il en me montrant +ses paupières calcinées où ne restait +plus l'ombre d'un cil.</p> + +<p>J'étais si ému que je ne trouvai rien à lui +dire. Mon silence l'inquiéta:</p> + +<p>—Vous travaillez?</p> + +<p>—Non, Bixiou, je déjeune. Voulez-vous +en faire autant?</p> + +<p>Il ne répondit pas, mais au frémissement +de ses narines, je vis bien qu'il mourait +d'envie d'accepter. Je le pris par la main, et +je le fis asseoir près de moi.</p> + +<p>Pendant qu'on le servait, le pauvre diable +flairait la table avec un petit rire:</p> + +<p>—Ça a l'air bon tout ça. Je vais me +régaler; il y a si longtemps que je ne déjeune +plus! Un pain d'un sou tous les matins, en +courant les ministères... car, vous savez, je +cours les ministères, maintenant; c'est ma +seule profession. J'essaye d'accrocher un +bureau de tabac... Qu'est-ce que voulez? il +faut qu'on mange à la maison. Je ne peux +plus dessiner; je ne peux plus écrire... +Dicter?... Mais quoi?... Je n'ai rien dans la +tête, moi; je n'invente rien. Mon métier, +c'était de voir les grimaces de Paris et de les +faire; à présent il n'y a plus moyen... Alors +j'ai pensé à un bureau de tabac; pas sur les +boulevards, bien entendu. Je n'ai pas droit +à cette faveur, n'étant ni mère de danseuse, +ni veuve d'officier supérieur. Non! simplement +un petit bureau de province, quelque part +bien loin, dans un coin des Vosges. J'aurai +une forte pipe en porcelaine; je m'appellerai +Hans ou Zébédé, comme dans Erckmann-Chatrian, +et je me consolerai de ne plus +écrire en faisant des cornets de tabac avec +les oeuvres de mes contemporains.</p> + +<p>«Voilà tout ce que je demande. Pas grand +chose, n'est ce pas?... Eh bien, c'est le diable +pour y arriver... Pourtant les protections ne +devraient pas me manquer. J'étais très lancé +autrefois. Je dînais chez le maréchal, chez +le prince, chez les ministres; tous ces gens-là +voulaient m'avoir parce que je les amusais +ou qu'ils avaient peur de moi. A présent, je +ne fais plus peur à personne. O mes yeux! +mes pauvres yeux! Et l'on ne m'invite nulle +part. C'est si triste une tête d'aveugle à +table... Passez-moi le pain, je vous prie... +Ah! les bandits! ils me l'auront fait payer +cher ce malheureux bureau de tabac. Depuis +six mois, je me promène dans tous les ministères +avec ma pétition. J'arrive le matin, à +l'heure où l'on allume les poêles et où l'on +fait faire un tour aux chevaux de Son Excellence +sur le sable de la cour; je ne m'en vais +qu'à la nuit, quand on apporte les grosses +lampes et que les cuisines commencent à +sentir bon...</p> + +<p>«Toute ma vie se passe sur les coffres à +bois des antichambres. Aussi les huissiers +me connaissent, allez. A l'Intérieur, ils +m'appellent: «Ce bon monsieur!» Et moi, +pour gagner leur protection, je fais des +calembours, ou je dessine d'un trait sur un +coin de leur buvards de grosses moustaches +qui les font rire... Voilà où j'en suis arrivé +après vingt ans de succès tapageurs, voilà la +fin d'une vie d'artiste!... Et dire qu'ils sont +en France quarante mille galopins à qui +notre profession fait venir l'eau à la bouche! +Dire qu'il y a tous les jours, dans les départements, +une locomotive qui chauffe pour +nous apporter des pancrées d'imbéciles +affamés de littérature et de bruit imprimé!... +Ah! province romanesque, si la misère de +Bixiou pouvait te servir de leçon!</p> + +<p>Là-dessus il se fourra le nez dans son assiette +et se mit à manger avidement, sans +dire un mot... C'était pitié de le voir faire. +A chaque minute, il perdait son pain, sa fourchette, +tâtonnait pour trouver son verre... +Pauvre homme! il n'avait pas encore l'habitude.</p> + +<hr> + + + +<p>Au bout d'un moment, il reprit:</p> + +<p>—Savez-vous ce qu'il y a encore de plus +horrible pour moi? C'est de ne plus pouvoir +lire mes journaux. Il faut être du métier +pour comprendre cela... Quelquefois le soir, +en rentrant, j'en achète un, rien que pour +sentir cette odeur de papier humide et de +nouvelles fraîches... C'est si bon! et personne +pour me les lire! Ma femme pourrait +bien, mais elle ne veut pas: elle prétend +qu'on trouve dans les faits divers des choses +qui ne sont pas convenables... Ah! ces anciennes +maîtresses, une fois mariées, il n'y +a pas plus bégueules qu'elles. Depuis que +j'en ai fait Mme Bixiou, celle-là s'est crue +obligée de devenir bigote, mais à un point!... +Est-ce qu'elle ne voulait pas me faire frictionner +les yeux avec l'eau de la Salette! +Et puis, le pain bénit, les quêtes, la Sainte-Enfance, +les petits Chinois, que sais-je encore?... +Nous sommes dans les bonnes oeuvres +jusqu'au cou... Ce serait cependant +une bonne oeuvre de me lire mes journaux. +Eh bien, non, elle ne veut pas... Si ma fille +était chez nous, elle me les lirait, elle; mais, +depuis que je suis aveugle, je l'ai fait entrer +à Notre-Dame-des-Arts, pour avoir une bouche +de moins à nourrir...</p> + +<p>«Encore une qui me donne de l'agrément, +celle-là! Il n'y a pas neuf ans qu'elle est +au monde, elle a déjà eu toutes les maladies... +Et triste! et laide! plus laide que moi, +si c'est possible... un monstre!... Que voulez-vous? +je n'ai jamais su faire que des +charges... Ah çà, mais je suis bon, moi, de +vous raconter mes histoires de famille. +Qu'est-ce que cela peut vous faire à vous?... +Allons, donnez-moi encore un peu de cette +eau-de-vie. Il faut que je me mette en train. +En sortant d'ici je vais à l'instruction publique, +et, les huissiers n'y sont pas faciles à +dérider. C'est tous d'anciens professeurs.</p> + +<p>Je lui versai son eau-de-vie. Il commença +à la déguster par petites fois, d'un air attendri... +Tout à coup, je ne sais quelle fantaisie +le piquant, il se leva, son verre à la main, +promena un instant autour de lui sa tête de +vipère aveugle, avec le sourire aimable du +monsieur qui va parler, puis, d'une voix +stridente, comme pour haranguer un banquet +de deux cents couverts:</p> + +<p>—Aux arts! Aux lettres! A la presse!</p> + +<p>Et le voilà parti sur un toast de dix +minutes, la plus folle et la plus merveilleuse +improvisation qui soit jamais sortie de cette +cervelle de pitre.</p> + +<p>Figurez-vous une revue de fin d'année +intitulée: le <i>Pavé des lettres en</i> 186*; nos +assemblées soi-disant littéraires, nos papotages, +nos querelles, toutes les cocasseries +d'un monde excentrique, fumier d'encre, +enfer sans grandeur, où l'on s'égorge, où +l'on s'étripe, où l'on se détrousse, où l'on +parle intérêts et gros sous bien plus que +chez les bourgeois, ce qui n'empêche pas +qu'on y meure de faim plus qu'ailleurs; +toutes nos lâchetés, toutes nos misères; le +vieux baron T... de la Tombola s'en allant +faire «gna... gna... gna...» aux Tuileries +avec sa sébile et son habit barbeau; puis nos +morts de l'année, les enterrements à réclames, +l'oraison funèbre de monsieur le délégué +toujours la même: «Cher et regretté! +pauvre cher!» à un malheureux dont on +refuse de payer la tombe; et ceux qui se +sont suicidés, et ceux qui sont devenus fous; +figurez-vous tout cela, raconté, détaillé, gesticulé +par un grimacier de génie, vous +aurez alors une idée de ce que fut l'improvisation +de Bixiou.</p> + +<hr> + + + +<p>Son toast fini, son verre bu, il me demanda +l'heure et s'en alla, d'un air farouche, sans +me dire adieu... J'ignore comment les huissiers +de M. Duruy se trouvèrent de sa visite +ce matin-là; mais je sais bien que jamais de +ma vie je ne me suis senti si triste, si mal +en train qu'après le départ de ce terrible +aveugle. Mon encrier m'écoeurait, ma plume +me faisait horreur, j'aurais voulu m'en aller +loin, courir, voir des arbres, sentir quelque +chose de bon... Quelle haine, grand Dieu! +que de fiel! quel besoin de baver sur tout, +de tout salir! Ah! le misérable...</p> + +<p>Et j'arpentais ma chambre avec fureur, +croyant toujours entendre le ricanement de +dégoût qu'il avait eu en me parlant de sa +fille.</p> + +<p>Tout à coup, près de la chaise où l'aveugle +s'était assis, je sentis quelque chose rouler +sous mon pied. En me baissant, je reconnus +son portefeuille, un gros portefeuille luisant, +à coins cassés, qui ne le quitte jamais et qu'il +appelle en riant sa poche à venin. Cette +poche, dans notre monde, était aussi renommée +que les fameux cartons de M. de +Girardin. On disait qu'il y avait des choses +terribles là dedans... L'occasion se présentait +belle pour m'en assurer. Le vieux portefeuille, +trop gonflé, s'était crevé en tombant, +et tous les papiers avaient roulé sur le tapis; +il me fallut les ramasser l'un après l'autre...</p> + +<p>Un paquet de lettres écrites sur du papier +à fleurs, commençant toutes: <i>Mon cher papa</i>, +et signées: <i>Céline Bixiou des Enfants de +Marie</i>.</p> + +<p>D'anciennes ordonnances pour des maladies +d'enfants: croup, convulsions, scarlatine, +rougeole... (la pauvre petite n'en avait +pas échappé une!)</p> + +<p>Enfin une grande enveloppe cachetée d'où +sortaient, comme d'un bonnet de fillette, +deux ou trois crins jaunes tout frisées; et +sur l'enveloppe, en grosse écriture tremblée, +une écriture d'aveugle:</p> + +<p><i>Cheveux de Céline, coupés le 13 mai, le +jour de son entrée là-bas</i>.</p> + +<p>Voilà ce qu'il y avait dans le portefeuille +de Bixiou.</p> + +<p>Allons, Parisiens, vous êtes tous les +mêmes. Le dégoût, l'ironie, un rire infernal, +des blagues féroces, et puis pour finir:... +<i>Cheveux de Céline coupés le 13 mai</i>.</p> + +<br><br> + + +<h3>LA LÉGENDE DE L'HOMME A LA CERVELLE +D'OR.</h3> + +<p>A LA DAME QUI DEMANDE DES HISTOIRES GAIES.</p> + + +<p>En lisant votre lettre, madame, j'ai eu +comme un remords. Je m'en suis voulu de +la couleur un peu trop demi-deuil de mes +historiettes, et je m'étais promis de vous +offrir aujourd'hui quelque chose de joyeux, +de follement joyeux.</p> + +<p>Pourquoi serais-je triste, après tout? Je +vis à mille lieues des brouillards parisiens, +sur une colline lumineuse, dans le pays des +tambourins et du vin muscat. Autour de +chez moi tout n'est que soleil et musique; +j'ai des orchestres de culs-blancs, des orphéons +de mésanges; le matin, les courlis +qui font: «Coureli! coureli!» à midi, les +cigales, puis les pâtres qui jouent du fifre, +et les belles filles brunes qu'on entend rire +dans les vignes... En vérité, l'endroit est mal +choisi pour broyer du noir; je devrais plutôt +expédier aux dames des poèmes couleur de +rose et des pleins paniers de contes galants.</p> + +<p>Eh bien, non! je suis encore trop près de +Paris. Tous les jours, jusque dans mes pins, +il m'envoie les éclaboussures de ses tristesses... +A l'heure même où j'écris ces lignes, +je viens d'apprendre la mort misérable du +pauvre Charles Barbara; et mon moulin en +est tout en deuil. Adieu les courlis et les +cigales! Je n'ai plus le coeur à rien de gai... +Voilà pourquoi, madame, au lieu du joli +conte badin que je m'étais promis de vous +faire, vous n'aurez encore aujourd'hui qu'une +légende mélancolique.</p> + +<hr> + + + +<p>Il était une fois un homme qui avait une +cervelle d'or; oui, madame, une cervelle +toute en or. Lorsqu'il vint au monde, les +médecins pensaient que cet enfant ne vivrait +pas, tant sa tête était lourde et son crâne +démesuré. Il vécut cependant et grandit au +soleil comme un beau plant d'olivier; seulement +sa grosse tête l'entraînait toujours, +et c'était pitié de le voir se cogner à tous +les meubles en marchant... Il tombait souvent. +Un jour, il roula du haut d'un perron +et vint donner du front contre un degré de +marbre, où son crâne sonna comme un +lingot. On le crut mort; mais, en le relevant, +on ne lui trouva qu'une légère blessure, avec +deux ou trois gouttelettes d'or caillées dans +ses cheveux blonds. C'est ainsi que les parents +apprirent que l'enfant avait une cervelle +en or.</p> + +<p>La chose fut tenue secrète; le pauvre petit +lui-même ne se douta de rien. De temps en +temps, il demandait pourquoi on ne le laissait +plus courir devant la porte avec les garçonnets +de la rue.</p> + +<p>—On vous volerait, mon beau trésor! +lui répondait sa mère...</p> + +<p>Alors le petit avait grand'peur d'être volé; +il retournait jouer tout seul, sans rien dire, +et se trimbalait lourdement d'une salle à +l'autre...</p> + +<p>A dix-huit ans seulement, ses parents lui +révélèrent le don monstrueux qu'il tenait du +destin; et, comme ils l'avaient élevé et nourri +jusque-là, ils lui demandèrent en retour un +peu de son or. L'enfant n'hésita pas; sur +l'heure même,—comment? par quels +moyens? la légende ne l'a pas dit,—il s'arracha +du crâne un morceau d'or massif, un +morceau gros comme une noix, qu'il jeta +fièrement sur les genoux de sa mère... Puis +tout ébloui des richesses qu'il portait dans +la tête, fou de désirs, ivre de sa puissance, +il quitta la maison paternelle et s'en alla par +le monde en gaspillant son trésor.</p> + +<hr> + +<p>Du train dont il menait sa vie, royalement, +et semant l'or sans compter, on aurait dit +que sa cervelle était inépuisable... Elle s'épuisait +cependant, et à mesure on pouvait +voir les yeux s'éteindre, la joue devenir plus +creuse. Un jour enfin, au matin d'une débauche +folle, le malheureux, resté seul parmi +les débris du festin et les lustres qui pâlissaient, +s'épouvanta de l'énorme brèche qu'il +avait déjà faite à son lingot; il était temps +de s'arrêter.</p> + +<p>Dès lors, ce fut une existence nouvelle. +L'homme à la cervelle d'or s'en alla vivre, +à l'écart, du travail de ses mains, soupçonneux +et craintif comme un avare, fuyant +les tentations, tâchant d'oublier lui-même +ces fatales richesses auxquelles il ne voulait +plus toucher... Par malheur, un ami l'avait +suivi dans sa solitude, et cet ami connaissait +son secret.</p> + +<p>Une nuit, le pauvre homme fut réveillé en +sursaut par une douleur à la tête, une effroyable +douleur; il se dressa éperdu, et vit, +dans un rayon de lune, l'ami qui fuyait en +cachant quelque chose sous son manteau...</p> + +<p>Encore un peu de cervelle qu'on lui emportait!...</p> + +<p>A quelque temps de là, l'homme à la cervelle +d'or devint amoureux, et cette fois tout +fut fini... Il aimait du meilleur de son âme +une petite femme blonde, qui l'aimait bien +aussi, mais qui préférait encore les pompons, +les plumes blanches et les jolis glands mordorés +battant le long des bottines.</p> + +<p>Entre les mains de cette mignonne créature,—moitié +oiseau, moitié poupée,—les +piécettes d'or fondaient que c'était un plaisir. +Elle avait tous les caprices; et lui ne savait +jamais dire non; même, de peur de la peiner, +il lui cacha jusqu'au bout le triste secret de +sa fortune.</p> + +<p>—Nous sommes donc bien riches? disait-elle.</p> + +<p>Le pauvre homme répondait:</p> + +<p>—Oh! oui... bien riches!</p> + +<p>Et il souriait avec amour au petit oiseau +bleu qui lui mangeait le crâne innocemment. +Quelquefois cependant la peur le prenait, il +avait des envies d'être avare; mais alors la +petite femme venait vers lui en sautillant, et +lui disait:</p> + +<p>—Mon mari, qui êtes si riche! achetez-moi +quelque chose de bien cher...</p> + +<p>Et il lui achetait quelque chose de bien +cher.</p> + +<p>Cela dura ainsi pendant deux ans; puis, +un matin, la petite femme mourut, sans qu'on +sût pourquoi, comme un oiseau... Le trésor +touchait à sa fin; avec ce qui lui en restait, +le veuf fit faire à sa chère morte un bel enterrement. +Cloches à toute volée, lourds +carrosses tendus de noir, chevaux empanachés, +larmes d'argent dans le velours, +rien ne lui parut trop beau. Que lui importait +son or maintenant?... Il en donna pour +l'église, pour les porteurs, pour les revendeuses +d'immortelles; il en donna partout, +sans marchander... Aussi, en sortant du +cimetière, il ne lui restait presque plus rien +de cette cervelle merveilleuse, à peine quelques +parcelles aux parois du crâne.</p> + +<p>Alors on le vit s'en aller dans les rues, +l'air égaré, les mains en avant, trébuchant +comme un homme ivre. Le soir, à l'heure +où les bazars s'illuminent, il s'arrêta devant +une large vitrine dans laquelle tout un fouillis +d'étoffes et de parures reluisait aux lumières, +et resta là longtemps à regarder deux bottines +de satin bleu bordées de duvet de +cygne. «Je sais quelqu'un à qui ces bottines +feraient bien plaisir,» se disait-il en souriant; +et, ne se souvenant déjà plus que la +petite femme était morte, il entra pour les +acheter.</p> + +<p>Du fond de son arrière-boutique, la marchande +entendit un grand cri; elle accourut +et recula de peur en voyant un homme debout, +qui s'accotait au comptoir et la regardait +douloureusement d'un air hébété. Il +tenait d'une main les bottines bleues à bordure +de cygne, et présentait l'autre main +toute sanglante, avec des raclures d'or au +bout des ongles.</p> + +<p>Telle est, madame, la légende de l'homme +à la cervelle d'or.</p> + +<hr> + + + +<p>Malgré ses airs de conte fantastique, cette +légende est vraie d'un bout à l'autre... Il y +a par le monde de pauvres gens qui sont +condamnés à vivre de leur cerveau, et payent +en bel or fin, avec leur moelle et leur substance, +les moindres choses de la vie. C'est +pour eux une douleur de chaque jour; et +puis, quand ils sont las de souffrir...</p> + + +<br><br> + +<h3>LE POÈTE MISTRAL.</h3> + + +<p>Dimanche dernier, en me levant, j'ai cru +me réveiller rue du Faubourg-Montmartre. +Il pleuvait, le ciel était gris, le moulin triste. +J'ai eu peur de passer chez moi cette froide +journée de pluie, et tout de suite l'envie +m'est venue d'aller me réchauffer un brin +auprès de Frédéric Mistral, ce grand poète +qui vit à trois lieues de mes pins, dans son +petit village de Maillane.</p> + +<p>Sitôt pensé, sitôt parti: une trique en +bois de myrte, mon Montaigne, une couverture, +et en route!</p> + +<p>Personne aux champs... Notre belle Provence +catholique laisse la terre se reposer +le dimanche... Les chiens seuls au logis, les +fermes closes... De loin en loin, une charrette +de roulier avec sa bâche ruisselante, +une vieille encapuchonnée dans sa mante +feuille morte, des mules en tenue de gala, +housse de sparterie bleue et blanche, pompons +rouge, grelots d'argent,—emportant +au petit trot toute une carriole de gens de +<i>mas</i> qui vont à la messe; puis, là-bas, à travers +la brume, une barque sur la <i>roubine</i> et +un pêcheur debout qui lance son épervier...</p> + +<p>Pas moyen de lire en route ce jour-là. La +pluie tombait par torrents, et la tramontane +vous la jetait à pleins seaux dans la figure... +Je fis le chemin tout d'une haleine, et enfin, +après trois heures de marche, j'aperçus +devant moi les petits bois de cyprès au milieu +desquels le pays de Maillane s'abrite de +peur du vent.</p> + +<p>Pas un chat dans les rues du village; +tout le monde était à la grand'messe. Quand +je passai devant l'église, le serpent ronflait, +et je vis les cierges reluire à travers les vitres +de couleur.</p> + +<p>Le logis du poète est à l'extrémité du +pays; c'est la dernière maison à main gauche, +sur la route de Saint-Remy,—une +maisonnette à un étage avec un jardin +devant... J'entre doucement... Personne! +La porte du salon est fermée, mais j'entends +derrière quelqu'un qui marche et qui +parle à haute voix... Ce pas et cette voix +me sont bien connus... Je m'arrête un moment +dans le petit couloir peint à la chaux, +la main sur le bouton de la porte, très ému. +Le coeur me bat.—Il est là. Il travaille... +Faut-il attendre que la strophe soit finie?... +Ma foi! tant pis, entrons.</p> + +<hr> + +<p>Ah! Parisiens, lorsque le poète de Maillane +est venu chez vous montrer Paris à sa +Mireille, et que vous l'avez vu dans vos +salons, ce Chactas en habit de ville, avec +un col droit et un grand chapeau qui le +gênait autant que sa gloire, vous avez cru +que c'était là Mistral... Non, ce n'était pas +lui. Il n'y a qu'un Mistral au monde, celui +que j'ai surpris dimanche dernier dans son +village, le chaperon de feutre sur l'oreille, +sans gilet, en jaquette, sa rouge taillole catalane +autour des reins, l'oeil allumé, le feu +de l'inspiration aux pommettes, superbe +avec un bon sourire, élégant comme un +pâtre grec, et marchant à grands pas, les +mains dans ses poches, en faisant des +vers...</p> + + +<p>—Comment! c'est toi? cria Mistral en +me sautant au cou; la bonne idée que tu as +eue de venir!... Tout juste aujourd'hui, c'est +la fête de Maillane. Nous avons la musique +d'Avignon, les taureaux, la procession, la +farandole, ce sera magnifique... La mère va +rentrer de la messe; nous déjeunons, et +puis, zou! nous allons voir danser les jolies +filles...</p> + +<p>Pendant qu'il me parlait, je regardais +avec émotion ce petit salon à tapisserie +claire, que je n'avais pas vu depuis si longtemps, +et où j'ai passé déjà de si belles heures. +Rien n'était changé. Toujours le canapé +à carreaux jaunes, les deux fauteuils de +paille, la Vénus sans bras et la Vénus d'Arles +sur la cheminée, le portrait du poète par +Hébert, sa photographie par Etienne Garjat, +et, dans un coin, près de la fenêtre, le bureau, +—un pauvre petit bureau de receveur +d'enregistrement,—tout chargé de vieux +bouquins et de dictionnaires. Au milieu de +ce bureau, j'aperçus un gros cahier ouvert... +C'était <i>Calendal</i>, le nouveau poème de Frédéric +Mistral, qui doit paraître à la fin de +cette année le jour de Noël. Ce poème, +Mistral y travaille depuis sept ans, et voilà +près de six mois qu'il en a écrit le dernier +vers; pourtant, il n'ose s'en séparer encore. +Vous comprenez, on a toujours une strophe +à polir, une rime plus sonore à trouver... +Mistral a beau écrire en provençal, il travaille +ses vers comme si tout le monde devait +les lire dans la langue et lui tenir +compte de ses efforts de bon ouvrier... Oh! +le brave poète, et que c'est bien Mistral +dont Montaigne aurait pu dire: <i>Souvienne-vous +de celuy à qui, comme on demandoit à +quoy faire il se peinoit si fort en un art qui +ne pouvoit venir à la cognoissance de guère +des gens, «J'en ay assez de peu, répondit-il. +J'en ay assez d'un. J'en ay assez de pas un.»</i></p> + +<hr> + + + +<p>Je tenais le cahier de <i>Calendal</i> entre mes +mains, et je le feuilletais, plein d'émotion... +Tout à coup une musique de fifres et de +tambourins éclate dans la rue, devant la +fenêtre, et voilà mon Mistral qui court à +l'armoire, en tire des verres, des bouteilles, +traîne la table au milieu du salon, et ouvre +la porte aux musiciens en me disant:</p> + +<p>—Ne ris pas... Ils viennent me donner +l'aubade... je suis conseiller municipal.</p> + +<p>La petite pièce se remplit de monde. On +pose les tambourins sur les chaises, la vieille +bannière dans un coin; et le vin cuit circule. +Puis quand on a vidé quelques bouteilles à +la santé de M. Frédéric, qu'on a causé gravement +de la fête, si la farandole sera aussi +belle que l'an dernier, si les taureaux se +comporteront bien, les musiciens se retirent +et vont donner l'aubade chez les autres +conseillers. A ce moment, la mère de Mistral +arrive.</p> + +<p>En un tour de main la table est dressée: +un beau linge blanc et deux couverts. Je +connais les usages de la maison; je sais que +lorsque Mistral a du monde, sa mère ne se +met pas à table... La pauvre vieille femme +ne connaît que son provençal et se sentirait +mal à l'aise pour causer avec des Français... +D'ailleurs, on a besoin d'elle à la cuisine.</p> + +<p>Dieu! le joli repas que j'ai fait ce matin-là: +—un morceau de chevreau rôti, du +fromage de montagne, de la confiture de +moût, des figues, des raisins muscats. Le +tout arrosé de ce bon châteauneuf des papes +qui a une si belle couleur rose dans les +verres...</p> + +<p>Au dessert, je vais chercher le cahier de +poème, et je l'apporte sur la table devant +Mistral.</p> + +<p>—Nous avions dit que nous sortirions, +fait le poète en souriant.</p> + +<p>—Non! non!... <i>Calendal! Calendal!</i></p> + +<p>Mistral se résigne, et de sa voix musicale +et douce, en battant la mesure de ses vers +avec la main, il entame le premier chant:</p> + +<p><i>—D'une fille folle d'amour,—à présent que +j'ai dit la triste aventure,—je chanterai, si +Dieu veut, un enfant de Cassis,—un pauvre +petit pêcheur d'anchois...</i></p> + +<p>Au dehors, les cloches sonnaient les vêpres, +les pétards éclataient sur la place, les +fifres passaient et repassaient dans les rues +avec les tambourins. Les taureaux de Camargue, +qu'on menait courir, mugissaient.</p> + +<p>Moi, les coudes sur la nappe, des larmes +dans les yeux, j'écoutais l'histoire du petit +pêcheur provençal.</p> + + +<hr> + + +<p>Calendal n'était qu'un pêcheur; l'amour +en fait un héros... Pour gagner le coeur de +sa mie,—la belle Estérelle,—il entreprend +des choses miraculeuses, et les douze travaux +d'Hercule ne sont rien à côté des +siens.</p> + +<p>Une fois, s'étant mis en tête d'être riche, +il a inventé de formidables engins de pêche, +et ramène au port tout le poisson de la mer. +Une autre fois, c'est un terrible bandit des +gorges d'Ollioules, le comte Sévéran, qu'il +va relancer jusque dans son aire, parmi ses +coupe-jarrets et ses concubines... Quel rude +gars que ce petit Calendal! Un jour, à la +Sainte-Baume, il rencontre deux partis de +compagnons venus là pour vider leur querelle +à grands coups de compas sur la +tombe de maître Jacques, un Provençal qui +a fait la charpente du temple de Salomon, +s'il vous plaît. Calendal se jette au milieu +de la tuerie, et apaise les compagnons en +leur parlant...</p> + +<p>Des entreprises surhumaines!... Il y avait +là-haut, dans les rochers de Lure, une forêt +de cèdres inaccessibles, où jamais bûcheron +n'osa monter. Calendal y va, lui. Il s'y installe +tout seul pendant trente jours. Pendant +trente jours, on entend le bruit de sa +hache qui sonne en s'enfonçant dans les +troncs. La forêt crie; l'un après l'autre, les +vieux arbres géants tombent et roulent au +fond des abîmes et quand Calendal redescend, +il ne reste plus un cèdre sur la montagne...</p> + +<p>Enfin en récompense de tant d'exploits, +le pêcheur d'anchois obtient l'amour d'Estérelle, +et il est nommé consul par les habitants +de Cassis. Voilà l'histoire de Calendal... +Mais qu'importe Calendal? Ce qu'il y +a avant tout dans le poème, c'est la Provence,—la +Provence de la mer, la Provence +de la montagne,—avec son histoire, +ses moeurs, ses légendes, ses paysages, tout +un peuple naïf et libre qui a trouvé son +grand poète avant de mourir... Et maintenant, +tracez des chemins de fer, plantez des +poteaux à télégraphes, chassez la langue +provençale des écoles! La Provence vivra +éternellement dans <i>Mireille</i> et dans <i>Calendal.</i></p> + +<hr> + +<p>—Assez de poésie! dit Mistral en fermant +son cahier. Il faut aller voir la fête.</p> + +<p>Nous sortîmes; tout le village était dans +les rues; un grand coup de bise avait balayé +le ciel, et le ciel reluisait joyeusement sur +les toits rouges mouillés de pluie. Nous +arrivâmes à temps pour voir rentrer la procession. +Ce fut pendant une heure un interminable +défilé de pénitents en cagoule, pénitents +blancs, pénitents bleus, pénitents +gris, confréries de filles voilées, bannières +roses à fleurs d'or, grands saints de bois +dédorés portés à quatre épaules, saintes de +faïence coloriées comme des idoles avec de +gros bouquets à la main, chapes, ostensoirs, +dais de velours vert, crucifix encadrés de +soie blanche, tout cela ondulant au vent +dans la lumière des cierges et du soleil, au +milieu des psaumes, des litanies, et des +cloches qui sonnaient à toute volée.</p> + +<p>La procession finie, les saints remisés +dans leurs chapelles, nous allâmes voir les +taureaux, puis les jeux sur l'aire, les luttes +d'hommes, les trois sauts, l'étrangle-chat, +le jeu de l'outre, et tout le joli train des +fêtes de Provence... La nuit tombait quand +nous rentrâmes à Maillane. Sur la place, +devant le petit café où Mistral va faire, le +soir, sa partie avec son ami Zidore, on avait +allumé un grand feu de joie... La farandole +s'organisait. Des lanternes de papier découpé +s'allumaient partout dans l'ombre; la +jeunesse prenait place; et bientôt, sur un +appel des tambourins, commença autour de +la flamme une ronde folle, bruyante, qui +devait durer toute la nuit.</p> + +<hr> + +<p>Après souper, trop las pour courir encore, +nous montâmes dans la chambre de Mistral. +C'est une modeste chambre de paysan, avec +deux grands lits. Les murs n'ont pas de papier; +les solives du plafond se voient... Il y +a quatre ans, lorsque l'Académie donna à +l'auteur de <i>Mireille</i> le prix de trois mille +francs, Mme Mistral eut une idée.</p> + +<p>—Si nous faisions tapisser et plafonner +ta chambre? dit-elle à son fils.</p> + +<p>—Non! non! répondit Mistral... Ça, c'est +l'argent des poètes, on n'y touche pas.</p> + +<p>Et la chambre est restée toute nue; mais +tant que l'argent des poètes a duré, ceux +qui ont frappé chez Mistral ont toujours +trouvé sa bourse ouverte...</p> + +<p>J'avais emporté le cahier de <i>Calendal</i> +dans la chambre, et je voulus m'en faire +lire encore un passage avant de m'endormir. +Mistral choisit l'épisode des faïences. Le +voici en quelques mots:</p> + +<p>C'est dans un grand repas je ne sais où. +On apporte sur la table un magnifique service +en faïence de Moustiers. Au fond de +chaque assiette, dessiné en bleu dans l'émail, +il y a un sujet provençal; toute l'histoire du +pays tient là dedans. Aussi il faut voir avec +quel amour sont décrites ces belles faïences; +une strophe pour chaque assiette, autant de +petits poèmes d'un travail naïf et savant, +achevés comme un tableautin de Théocrite.</p> + +<p>Tandis que Mistral me disait ses vers +dans cette belle langue provençale, plus +qu'aux trois quarts latine, que les reines +ont parlée autrefois et que maintenant nos +pâtres seuls comprennent, j'admirais cet +homme au dedans de moi, et, songeant à +l'état de ruine où il a trouvé sa langue maternelle +et ce qu'il en a fait, je me figurais +un de ces vieux palais des princes des +Baux comme on en voit dans les Alpilles: +plus de toits, plus de balustres aux perrons, +plus de vitraux aux fenêtres, le trèfle des +ogives cassé, le blason des portes mangé de +mousse, des poules picorant dans la cour +d'honneur, des porcs vautrés sous les fines +colonnettes des galeries, l'âne broutant dans +la chapelle où l'herbe pousse, des pigeons +venant boire aux grands bénitiers remplis +d'eau de pluie, et enfin, parmi ces décombres, +deux ou trois familles de paysans qui +se sont bâti des huttes dans les flancs du +vieux palais.</p> + +<p>Puis, voilà qu'un beau jour le fils d'un de +ces paysans s'éprend de ces grandes ruines +et s'indigne de les voir ainsi profanées; +vite, vite, il chasse le bétail hors de la cour +d'honneur; et, les fées lui venant en aide, +à lui tout seul il reconstruit le grand escalier, +remet des boiseries aux murs, des vitraux +aux fenêtres, relève les tours, redore +la salle du trône, et met sur pied le vaste +palais d'autre temps, où logèrent des papes +et des impératrices.</p> + +<p>Ce palais restauré, c'est la langue provençale.</p> + +<p>Ce fils de paysan, c'est Mistral.</p> + + +<br><br> + +<h3>LES TROIS MESSES BASSES.</h3> + +<p>CONTE DE NOËL.</p> + +<p>I</p> + +<p>—Deux dindes truffées, Garrigou?...</p> + +<p>—Oui, mon révérend, deux dindes magnifiques +bourrées de truffes. J'en sais quelque +chose, puisque c'est moi qui ai aidé à +les remplir. On aurait dit que leur peau +allait craquer en rôtissant, tellement elle +était tendue...</p> + +<p>—Jésus-Maria! moi qui aime tant les +truffes!... Donne-moi vite mon surplis, Garrigou... +Et avec les dindes, qu'est-ce que +tu as encore aperçu à la cuisine?...</p> + +<p>—Oh! toutes sortes de bonnes choses... +Depuis midi nous n'avons fait que plumer +des faisans, des huppes, des gelinottes, des +coqs de bruyère. La plume en volait partout... +Puis de l'étang on a apporté des +anguilles, des carpes dorées, des truites, +des...</p> + +<p>—Grosses comment, les truites, Garrigou?</p> + +<p>—Grosses comme ça, mon révérend... +Énormes!...</p> + +<p>—Oh! Dieu! il me semble que je les vois... +As-tu mis le vin dans les burettes?</p> + +<p>—Oui, mon révérend, j'ai mis le vin dans +les burettes... Mais dame! il ne vaut pas celui +que vous boirez tout à l'heure en sortant de +la messe de minuit. Si vous voyiez cela dans +la salle à manger du château, toutes ces +carafes qui flambent pleines de vins de +toutes les couleurs... Et la vaisselle d'argent, +les surtouts ciselés, les fleurs, les candélabres!... +Jamais il ne se sera vu un réveillon +pareil. Monsieur le marquis a invité tous les +seigneurs du voisinage. Vous serez au moins +quarante à table, sans compter le bailli ni le +tabellion... Ah! vous êtes bien heureux d'en +être, mon révérend!... Rien que d'avoir +flairé ces belles dindes, l'odeur des truffes +me suit partout... Meuh!...</p> + +<p>—Allons, allons, mon enfant. Gardons-nous +du péché de gourmandise, surtout la +nuit de la Nativité... Va bien vite allumer +les cierges et sonner le premier coup de la +messe; car voilà que minuit est proche, et +il ne faut pas nous mettre en retard...</p> + +<p>Cette conversation se tenait une nuit de +Noël de l'an de grâce mil six cent et tant, +entre le révérend dom Balaguère, ancien +prieur des Barnabites, présentement chapelain +gagé des sires de Trinquelage, et son +petit clerc Garrigou, ou du moins ce qu'il +croyait être le petit clerc Garrigou, car vous +saurez que le diable, ce soir-là, avait pris la +face ronde et les traits indécis du jeune sacristain +pour mieux induire le révérend père +en tentation et lui faire commettre un épouvantable +péché de gourmandise. Donc, pendant +que le soi-disant Garrigou (hum! hum!) +faisait à tour de bras carillonner les cloches +de la chapelle seigneuriale. Le révérend +achevait de revêtir sa chasuble dans la petite +sacristie du château; et, l'esprit déjà troublé +par toutes ces descriptions gastronomiques, +il se répétait à lui-même en s'habillant:</p> + +<p>—Des dindes rôties... des carpes dorées... +des truites grosses comme ça!...</p> + +<p>Dehors, le vent de la nuit soufflait en +éparpillant la musique des cloches, et, à +mesure, des lumières apparaissaient dans +l'ombre aux flancs du mont Ventoux, en +haut duquel s'élevaient les vieilles tours de +Trinquelage. C'étaient des familles de métayers +qui venaient entendre la messe de +minuit au château. Ils grimpaient la côte en +chantant par groupes de cinq ou six, le père +en avant, la lanterne en main, les femmes +enveloppées dans leurs grandes mantes +brunes où les enfants se serraient et s'abritaient. +Malgré l'heure et le froid, tout ce +brave peuple marchait allègrement, soutenu +par l'idée qu'au sortir de la messe il y aurait, +comme tous les ans, table mise pour eux en +bas dans les cuisines. De temps en temps, +sur la rude montée, le carrosse d'un seigneur +précédé de porteurs de torches, faisait +miroiter ses glaces au clair de lune, ou bien +une mule trottait en agitant ses sonnailles, +et à la lueur des falots enveloppés de brume, +les métayers reconnaissaient leur bailli et le +saluaient au passage:</p> + +<p>—Bonsoir, bonsoir, maître Arnoton!</p> + +<p>—Bonsoir, bonsoir, mes enfants!</p> + +<p>La nuit était claire, les étoiles avivées de +froid; la bise piquait, et un fin grésil, glissant +sur les vêtements sans les mouiller, +gardait fidèlement la tradition des Noëls +blancs de neige. Tout en haut de la côte, le +château apparaissait comme le but, avec sa +masse énorme de tours, de pignons, le clocher +de sa chapelle montant dans le ciel +bleu noir, et une foule de petites lumières +qui clignotaient, allaient, venaient, s'agitaient +à toutes les fenêtres, et ressemblaient, +sur le fond sombre du bâtiment, aux étincelles +courant dans des cendres de papier +brûlé... Passé le pont-levis et la poterne, il +fallait, pour se rendre à la chapelle, traverser +la première cour, pleine de carrosses, de +valets, de chaises à porteurs, toute claire du +feu des torches et de la flambée des cuisines. +On entendait le tintement des tournebroches, +le fracas des casseroles, le choc des cristaux +et de l'argenterie remués dans les apprêts +d'un repas; par là-dessus, une vapeur tiède, +qui sentait bon les chairs rôties et les herbes +fortes des sauces compliquées, faisait dire +aux métayers comme au chapelain, comme +au bailli, comme à tout le monde:</p> + +<p>—Quel bon réveillon nous allons faire +après la messe!</p> + +<br> + +<p>II</p> + +<p>Drelindin din!... Drelindin din!...</p> + +<p>C'est la messe de minuit qui commence. +Dans la chapelle du château, une cathédrale +en miniature, aux arceaux entrecroisés, aux +boiseries de chêne, montant jusqu'à hauteur +des murs, les tapisseries ont été tendues, +tous les cierges allumés. Et que de monde! +Et que de toilettes! Voici d'abord, assis dans +les stalles sculptées qui entourent le choeur, +le sire de Trinquelage, en habit de taffetas +saumon, et près de lui tous les nobles seigneurs +invités. En face, sur des prie-Dieu +garnis de velours, ont pris place la vieille +marquise douairière dans sa robe de brocart +couleur de feu et la jeune dame de Trinquelage, +coiffée d'une haute tour de dentelle +gaufrée à la dernière mode de la cour de +France. Plus bas on voit, vêtus de noir +avec de vastes perruques en pointe et des +visages rasés, le bailli Thomas Arnoton et +le tabellion maître Ambroy, deux notes +graves parmi les soies voyantes et les damas +brochés. Puis viennent les gras majordomes, +les pages, les piqueurs, les intendants, dame +Barbe, toutes ses clefs pendues sur le côté +à un clavier d'argent fin. Au fond, sur les +bancs, c'est le bas office, les servantes, les +métayers avec leurs familles; et enfin, là-bas, +tout contre la porte qu'ils entr'ouvrent et +referment discrètement, messieurs les marmitons +qui viennent entre deux sauces +prendre un petit air de messe et apporter +une odeur de réveillon dans l'église toute en +fête et tiède de tant de cierges allumés.</p> + +<p>Est-ce la vue de ces petites barrettes blanches +qui donne des distractions à l'officiant? +Ne serait-ce pas plutôt la sonnette de Garrigou, +cette enragée petite sonnette qui +s'agite au pied de l'autel avec une précipitation +infernale et semble dire tout le temps:</p> + +<p>—Dépêchons-nous, dépêchons-nous... +Plus tôt nous aurons fini, plus tôt nous +serons à table.</p> + +<p>Le fait est que chaque fois qu'elle tinte, +cette sonnette du diable, le chapelain oublie +sa messe et ne pense plus qu'au réveillon. Il +se figure les cuisiniers en rumeur, les fourneaux +où brûle un feu de forge, la buée qui +monte des couvercles entr'ouverts, et dans +cette buée deux dindes magnifiques, bourrées, +tendues, marbrées de truffes...</p> + +<p>Ou bien encore il voit passer des files de +pages portant des plats enveloppés de vapeurs +tentantes, et avec eux il entre dans la +grande salle déjà prête pour le festin. O +délices! voilà l'immense table toute chargée +et flamboyante, les paons habillés de leurs +plumes, les faisans écartant leurs ailes mordorées, +les flacons couleur de rubis, les +pyramides de fruits éclatants parmi les branches +vertes, et ces merveilleux poissons +dont parlait Garrigou (ah! bien oui, Garrigou!) +étalés sur un lit de fenouil, l'écaille +nacrée comme s'ils sortaient de l'eau, avec +un bouquet d'herbes odorantes dans leurs +narines de monstres. Si vive est la vision de +ces merveilles, qu'il semble à dom Balaguère +que tous ces plats mirifiques sont servis +devant lui sur les broderies de la nappe +d'autel, et deux ou trois fois, au lieu de +<i>Dominus vobiscum!</i> il se surprend à dire le +<i>Benedicite</i>. A part ces légères méprises, le +digne homme débite son office très consciencieusement, +sans passer une ligne, sans +omettre une génuflexion; et tout marche +assez bien jusqu'à la fin de la première +messe; car vous savez que le jour de Noël +le même officiant doit célébrer trois messes +consécutives.</p> + +<p>—Et d'une! se dit le chapelain avec un +soupir de soulagement; puis, sans perdre +une minute, il fait signe à son clerc ou celui +qu'il croit être son clerc, et...</p> + +<p>Drelindin din!... Drelindin din!</p> + +<p>C'est la seconde messe qui commence, et +avec elle commence aussi le péché de dom +Balaguère.</p> + +<p>—Vite, vite, dépêchons-nous, lui crie de +sa petite voix aigrelette la sonnette de Garrigou, +et cette fois le malheureux officiant, +tout abandonné au démon de gourmandise, +se rue sur le missel et dévore les pages +avec l'avidité de son appétit en surexcitation. +Frénétiquement il se baisse, se relève, +esquisse les signes de croix, les génuflexions, +raccourcit tous ses gestes pour +avoir plus tôt fini. A peine s'il étend ses +bras à l'Évangile, s'il frappe sa poitrine +au <i>Confiteor</i>. Entre le clerc et lui c'est à +qui bredouillera le plus vite. Versets et +répons se précipitent, se bousculent. Les +mots à moitié prononcés, sans ouvrir la +bouche, ce qui prendrait trop de temps, s'achèvent +en murmures incompréhensibles.</p> + +<p><i>Oremus ps... ps... ps...</i></p> + +<p><i>Mea culpa...pa...pa...</i></p> + +<p>Pareils à des vendangeurs pressés foulant +le raisin de la cuve, tous deux barbotent +dans le latin de la messe, en envoyant des +éclaboussures de tous les côtés.</p> + +<p><i>Dom... scum!...</i> dit Balaguère.</p> + +<p><i>... Stutuo!...</i> répond Garrigou; et tout le +temps la damnée petite sonnette est là qui +tinte à leurs oreilles, comme ces grelots +qu'on met aux chevaux de poste pour les +faire galoper à la grande vitesse. Pensez +que de ce train-là une messe basse est vite +expédiée.</p> + +<p>—Et de deux! dit le chapelain tout essoufflé; +puis sans prendre le temps de respirer, +rouge, suant, il dégringole les marches +de l'autel et...</p> + +<p>Drelindin din!... Drelindin din!...</p> + +<p>C'est la troisième messe qui commence. +Il n'y a plus que quelques pas à faire pour +arriver à la salle à manger; mais, hélas! +à mesure que le réveillon approche, l'infortuné +Balaguère se sent pris d'une folie d'impatience +et de gourmandise. Sa vision s'accentue, +les carpes dorées, les dindes rôties, +sont là, là... Il les touche;... il les... Oh! +Dieu!... Les plats fument, les vins embaument; +et secouant son grelot enragé, la +petite sonnette lui crie:</p> + +<p>—Vite, vite, encore plus vite!...</p> + +<p>Mais comment pourrait-il aller plus vite? +Ses lèvres remuent à peine. Il ne prononce +plus les mots... A moins de tricher tout à +fait le bon Dieu et de lui escamoter sa +messe... Et c'est ce qu'il fait, le malheureux!... +De tentation en tentation il commence +par sauter un verset, puis deux. Puis +l'épître est trop longue, il ne la finit pas, +effleure l'évangile, passe devant le <i>Credo</i> +sans entrer, saute le <i>Pater</i>, salue de loin la +préface, et par bonds et par élans se précipite +ainsi dans la damnation éternelle, toujours +suivi de l'infâme Garrigou (<i>vade rétro, +Satanas!</i>) qui le seconde avec une merveilleuse +entente, lui relève sa chasuble, +tourne les feuillets deux par deux, bouscule +les pupitres, renverse les burettes, et sans +cesse secoue la petite sonnette de plus en +plus fort, de plus en plus vite.</p> + +<p>Il faut voir la figure effarée que font tous +les assistants! Obligés de suivre à la mimique +du prêtre cette messe dont ils n'entendent +pas un mot, les uns se lèvent quand +les autres s'agenouillent, s'asseyent quand +les autres sont debout; et toutes les phases +de ce singulier office se confondent sur les +bancs dans une foule d'attitudes diverses. +L'étoile de Noël en route dans les chemins +du ciel, là-bas, vers la petite étable, pâlit +d'épouvanté en voyant cette confusion...</p> + +<p>—L'abbé va trop vite... On ne peut pas +suivre, murmure la vieille douairière en agitant +sa coiffe avec égarement.</p> + +<p>Maître Arnoton, ses grandes lunettes d'acier +sur le nez, cherche dans son paroissien +où diantre on peut bien en être. Mais au +fond, tous ces braves gens, qui eux aussi +pensent à réveillonner, ne sont pas fâchés +que la messe aille ce train de poste; et quand +dom Balaguère, la figure rayonnante, se +tourne vers l'assistance en criant de toutes +ses forces: <i>Ite, missa est</i>, il n'y a qu'une voix +dans la chapelle pour lui répondre un <i>Deo +gratias</i> si joyeux, si entraînant, qu'on se +croirait déjà à table au premier toast du +réveillon.</p> + +<br> + +<p>III</p> + +<p>Cinq minutes après, la foule des seigneurs +s'asseyait dans la grande salle, le chapelain +au milieu d'eux. Le château, illuminé de +haut en bas, retentissait de chants, de cris, +de rires, de rumeurs; et le vénérable dom +Balaguère plantait sa fourchette dans une +aile de gelinotte, noyant le remords de son +péché sous des flots de vin du pape et de +bons jus de viandes. Tant il but et mangea, +le pauvre saint homme, qu'il mourut dans +la nuit d'une terrible attaque, sans avoir eu +seulement le temps de se repentir; puis, au +matin, il arriva dans le ciel encore tout en +rumeur des fêtes de la nuit, et je vous laisse +à penser comme il y fut reçu.</p> + +<p>—Retire-toi de mes yeux, mauvais chrétien! +lui dit le souverain Juge, notre maître +à tous. Ta faute est assez grande pour effacer +toute une vie de vertu... Ah! tu m'as +volé une messe de nuit... Eh bien! tu m'en +payeras trois cents en place, et tu n'entreras +en paradis que quand tu auras célébré dans +ta propre chapelle ces trois cents messes de +Noël en présence de tous ceux qui ont péché +par ta faute et avec toi...</p> + +<p>...Et voilà la vraie légende de dom Balaguère +comme on la raconte au pays des +olives. Aujourd'hui le château de Trinquelage +n'existe plus, mais la chapelle se tient +encore droite tout en haut du mont Ventoux, +dans un bouquet de chênes verts. Le vent +fait battre sa porte disjointe, l'herbe encombre +le seuil; il y a des nids aux angles de +l'autel et dans l'embrasure des hautes croisées +dont les vitraux coloriés ont disparu +depuis longtemps. Cependant il paraît que +tous les ans, à Noël, une lumière surnaturelle +erre parmi ces ruines, et qu'en allant +aux messes et aux réveillons, les paysans +aperçoivent ce spectre de chapelle éclairé de +cierges invisibles qui brûlent au grand air, +même sous la neige et le vent. Vous en rirez +si vous voulez, mais un vigneron de l'endroit, +nommé Garrigue, sans doute un descendant +de Garrigou, m'a affirmé qu'un soir +de Noël, se trouvant un peu en ribote, il s'était +perdu dans la montagne du côté de +Trinquelage; et voici ce qu'il avait vu... +Jusqu'à onze heures, rien. Tout était silencieux, +éteint, inanimé. Soudain, vers minuit, +un carillon sonna tout en haut du clocher, +un vieux, vieux carillon qui avait l'air +d'être à dix lieues. Bientôt, dans le chemin +qui monte, Garrigue vit trembler des feux, +s'agiter des ombres indécises. Sous le porche +de la chapelle, on marchait, on chuchotait:</p> + +<p>—Bonsoir, maître Arnoton!</p> + +<p>—Bonsoir, bonsoir, mes enfants!...</p> + +<p>Quand tout le monde fut entré, mon vigneron, +qui était très brave, s'approcha doucement, +et regardant par la porte cassée eut +un singulier spectacle. Tous ces gens qu'il +avait vus passer étaient rangés autour du +choeur, dans la nef en ruine, comme si les +anciens bancs existaient encore. De belles +dames en brocart avec des coiffes de dentelle, +des seigneurs chamarrés du haut en +bas, des paysans en jaquettes fleuries ainsi +qu'en avaient nos grands-pères, tous l'air +vieux, fané, poussiéreux, fatigué. De temps +en temps, des oiseaux de nuit, hôtes habituels +de la chapelle, réveillés par toutes ces +lumières, venaient rôder autour des cierges +dont la flamme montait droite et vague +comme si elle avait brûlé derrière une gaze; +et ce qui amusait beaucoup Garrigue, c'était +un certain personnage à grandes lunettes +d'acier, qui secouait à chaque instant sa +haute perruque noire sur laquelle un de ces +oiseaux se tenait droit tout empêtré en battant +silencieusement des ailes...</p> + +<p>Dans le fond, un petit vieillard de taille +enfantine, à genoux au milieu du choeur, +agitait désespérément une sonnette sans +grelot et sans voix, pendant qu'un prêtre, +habillé de vieil or, allait, venait devant l'autel +en récitant des oraisons dont on n'entendait +pas un mot... Bien sûr c'était dom +Balaguère, en train de dire sa troisième +messe basse.</p> + +<br><br> + + +<h3>LES ORANGES.</h3> + +<p>FANTAISIE.</p> + +<p>A Paris, les oranges ont l'air triste de +fruits tombés ramassés sous l'arbre. A l'heure +où elles vous arrivent, en plein hiver pluvieux +et froid, leur écorce éclatante, leur +parfum exagéré dans ces pays de saveurs +tranquilles, leur donnent un aspect étrange, +un peu bohémien. Par les soirées brumeuses, +elles longent tristement les trottoirs, +entassées dans leurs petites charrettes ambulantes, +à la lueur sourde d'une lanterne +en papier rouge. Un cri monotone et grêle +les escorte, perdu dans le roulement des +voitures, le fracas des omnibus:</p> + +<p>—A deux sous la Valence!</p> + +<p>Pour les trois quarts des Parisiens, ce +fruit cueilli au loin, banal dans sa rondeur, +où l'arbre n'a rien laissé qu'une mince attache +verte, tient de la sucrerie, de la confiserie. +Le papier de soie qui l'entoure, les +fêtes qu'il accompagne, contribuent à cette +impression. Aux approches de janvier surtout, +les milliers d'oranges disséminées par +les rues, toutes ces écorces traînant dans la +boue du ruisseau, font songer à quelque arbre +de Noël gigantesque qui secouerait sur +Paris ses branches chargées de fruits factices. +Pas un coin où on ne les rencontre. +A la vitrine claire des étalages, choisies et +parées; à la porte des prisons et des hospices, +parmi les paquets de biscuits, les tas +de pommes; devant l'entrée des bals, des +spectacles du dimanche. Et leur parfum exquis +se mêle à l'odeur du gaz, au bruit des +crincrins, à la poussière des banquettes du +paradis. On en vient à oublier qu'il faut des +orangers pour produire les oranges, car +pendant que le fruit nous arrive directement +du Midi à pleines caisses, l'arbre, taillé, +transformé, déguisé, de la serre chaude où +il passe l'hiver, ne fait qu'une courte apparition +au plein air des jardins publics.</p> + +<p>Pour bien connaître les oranges, il faut +les avoir vues chez elles, aux îles Baléares, +en Sardaigne, en Corse, en Algérie, dans +l'air bleu doré, l'atmosphère tiède de la +Méditerranée. Je me rappelle un petit bois +d'orangers, aux portes de Blidah; c'est là +qu'elles étaient belles! Dans le feuillage +sombre, lustré, vernissé, les fruits avaient +l'éclat de verres de couleur, et doraient l'air +environnant avec cette auréole de splendeur +qui entoure les fleurs éclatantes. Çà et là +des éclaircies laissaient voir à travers les +branches les remparts de la petite ville, le +minaret d'une mosquée, le dôme d'un marabout, +et au-dessus l'énorme masse de +l'Atlas, verte à sa base, couronnée de neige +comme d'une fourrure blanche, avec des +moutonnements, un flou de flocons tombés.</p> + +<p>Une nuit, pendant que j'étais là, je ne sais +par quel phénomène ignoré depuis trente +ans cette zone de frimas et d'hiver se secoua +sur la ville endormie, et Blidah se réveilla +transformée, poudrée à blanc. Dans cet air +algérien si léger, si pur, la neige semblait +une poussière de nacre. Elle avait des reflets +de plumes de paon blanc. Le plus beau, +c'était le bois d'orangers. Les feuilles solides +gardaient la neige intacte et droite comme +des sorbets sur des plateaux de laque, et +tous les fruits poudrés à frimas avaient une +douceur splendide, un rayonnement discret +comme de l'or voilé de claires étoffes blanches. +Cela donnait vaguement l'impression +d'une fête d'église, de soutanes rouges sous +des robes de dentelles, de dorures d'autel +enveloppées de guipures...</p> + +<p>Mais mon meilleur souvenir d'oranges me +vient encore de Barbicaglia, un grand jardin +auprès d'Ajaccio où j'allais faire la sieste +aux heures de chaleur. Ici les orangers, plus +hauts, plus espacés qu'à Blidah, descendaient +jusqu'à la route, dont le jardin n'était séparé +que par une haie vive et un fossé. Tout de +suite après, c'était la mer, l'immense mer +bleue... Quelles bonnes heures j'ai passées +dans ce jardin! Au-dessus de ma tête, les +orangers en fleur et en fruit brûlaient leurs +parfums d'essences. De temps en temps, une +orange mûre, détachée tout à coup, tombait +près de moi comme alourdie de chaleur, +avec un bruit mat, sans écho, sur la terre +pleine. Je n'avais qu'à allonger la main. +C'étaient des fruits superbes, d'un rouge +pourpre à l'intérieur. Ils me paraissaient +exquis, et puis l'horizon était si beau! Entre +les feuilles, la mer mettait des espaces bleus +éblouissants comme des morceaux de verre +brisés qui miroitaient dans la brume de l'air. +Avec cela le mouvement du flot agitant l'atmosphère +à de grandes distances, ce murmure +cadencé qui vous berce comme dans +une barque invisible, la chaleur, l'odeur des +oranges... Ah! qu'on était bien pour dormir +dans le jardin de Barbicaglia!</p> + +<p>Quelquefois cependant, au meilleur moment +de la sieste, des éclats de tambour me +réveillaient en sursaut. C'étaient de malheureux +tapins qui venaient s'exercer en +bas, sur la route. A travers les trous de la +haie, j'apercevais le cuivre des tambours et +les grands tabliers blancs sur les pantalons +rouges. Pour s'abriter un peu de la lumière +aveuglante que la poussière de la route leur +renvoyait impitoyablement, les pauvres diables +venaient se mettre au pied du jardin, +dans l'ombre courte de la haie. Et ils tapaient! +et ils avaient chaud! Alors, m'arrachant de +force à mon hypnotisme, je m'amusais à +leur jeter quelques-uns de ces beaux fruits +d'or rouge qui pendaient près de ma main. +Le tambour visé s'arrêtait. Il y avait une +minute d'hésitation, un regard circulaire +pour voir d'où venait la superbe orange +roulant devant lui dans le fossé; puis il la +ramassait bien vite et mordait à pleines +dents sans même enlever l'écorce.</p> + +<p>Je me souviens aussi que tout à côté de +Barbicaglia, et séparé seulement par un +petit mur bas, il y avait un jardinet assez +bizarre que je dominais de la hauteur où je +me trouvais. C'était un petit coin de terre +bourgeoisement dessiné. Ses allées blondes +de sable, bordées de buis très vert, les deux +cyprès de sa porte d'entrée, lui donnaient +l'aspect d'une bastide marseillaise. Pas une +ligne d'ombre. Au fond, un bâtiment de +pierre blanche avec des jours de caveau au +ras du sol. J'avais d'abord cru à une maison +de campagne; mais, en y regardant mieux, +la croix qui la surmontait, une inscription +que je voyais de loin creusée dans la pierre, +sans en distinguer le texte, me firent reconnaître +un tombeau de famille corse. Tout +autour d'Ajaccio, il y a beaucoup de ces +petites chapelles mortuaires, dressées au +milieu de jardins à elles seules. La famille +y vient, le dimanche, rendre visite à ses +morts. Ainsi comprise, la mort est moins +lugubre que dans la confusion des cimetières. +Des pas amis troublent seuls le silence.</p> + +<p>De ma place, je voyais un bon vieux trottiner +tranquillement par les allées. Tout le +jour il taillait les arbres, bêchait, arrosait, +enlevait les fleurs fanées avec un soin minutieux; +puis, au soleil couchant, il entrait +dans la petite chapelle où dormaient les +morts de sa famille; il resserrait la bêche, +les râteaux, les grands arrosoirs; tout cela +avec la tranquillité, la sérénité d'un jardinier +de cimetière. Pourtant, sans qu'il s'en rendît +bien compte, ce brave homme travaillait +avec un certain recueillement, tous les bruits +amortis et la porte du caveau refermée, +chaque fois discrètement comme s'il eût +craint de réveiller quelqu'un. Dans le grand +silence radieux, l'entretien de ce petit jardin +ne troublait pas un oiseau, et son voisinage +n'avait rien d'attristant. Seulement la mer +en paraissait plus immense, le ciel plus haut, +et cette sieste sans fin mettait tout autour +d'elle, parmi la nature troublante, accablante +à force de vie, le sentiment de l'éternel +repos...</p> + + +<br><br> + +<h3>LES DEUX AUBERGES</h3> + +<p>C'était en revenant de Nîmes, une après-midi +de juillet. Il faisait une chaleur accablante. +A perte de vue, la route blanche, +embrasée, poudroyait entre les jardins d'oliviers +et de petits chênes, sous un grand +soleil d'argent mat qui remplissait tout le +ciel. Pas une tache d'ombre, pas un souffle +de vent. Rien que la vibration de l'air chaud +et le cri strident des cigales, musique folle, +assourdissante, à temps pressés, qui semble +la sonorité même de cette immense vibration +lumineuse... Je marchais en plein désert +depuis deux heures, quand tout à coup, +devant moi, un groupe de maisons blanches +se dégagea de la poussière de la route.</p> + +<p>C'était ce qu'on appelle le relais de Saint-Vincent: +cinq ou six <i>mas</i>, de longues granges +à toiture rouge, un abreuvoir sans eau +dans un bouquet de figuiers maigres, et, tout +au bout du pays, deux grandes auberges +qui se regardent face à face de chaque côté +du chemin.</p> + +<p>Le voisinage de ces auberges avait quelque +chose de saisissant. D'un côté, un +grand bâtiment neuf, plein de vie, d'animation, +toutes les portes ouvertes, la diligence +arrêtée devant, les chevaux fumants qu'on +dételait, les voyageurs descendus buvant à +la hâte sur la route dans l'ombre courte des +murs; la cour encombrée de mulets, de +charrettes; des rouliers couchés sous les +hangars en attendant <i>la fraîche</i>. A l'intérieur, +des cris, des jurons, des coups de poing sur +les tables, le choc des verres, le fracas des +billards, les bouchons de limonades qui sautaient, +et, dominant tout ce tumulte, une +voix joyeuse, éclatante, qui chantait à faire +trembler les vitres:</p> + + +<p>La belle Margoton<br> +Tant matin s'est levée,<br> +A pris son broc d'argent,<br> +A l'eau s'en est allée...</p> + + +<p>... L'auberge d'en face, au contraire, était +silencieuse et comme abandonnée. De l'herbe +sous le portail, des volets cassés, sur la porte +un rameau de petit houx tout rouillé qui pendait +comme un vieux panache, les marches +du seuil calées avec des pierres de la route... +Tout cela si pauvre, si pitoyable, que c'était +une charité vraiment de s'arrêter là pour +boire un coup.</p> + + + +<p>En entrant, je trouvai une longue salle +déserte et morne, que le jour éblouissant +de trois grandes fenêtres sans rideaux fait +plus morne et plus déserte encore. Quelques +tables boiteuses où traînaient des verres +ternis par la poussière, un billard crevé qui +tendait ses quatre blouses comme des sébiles, +un divan jaune, un vieux comptoir, dormaient +là dans une chaleur malsaine et +lourde. Et des mouches! des mouches! +jamais je n'en avais tant vu: sur le plafond, +collées aux vitres, dans les verres, par grappes... +Quand j'ouvris la porte, ce fut un +bourdonnement, un frémissement d'ailes +comme si j'entrais dans une ruche.</p> + +<p>Au fond de la salle, dans l'embrasure +d'une croisée, il y avait une femme debout +contre la vitre, très occupée à regarder dehors. +Je l'appelai deux fois:</p> + +<p>—Hé! l'hôtesse!</p> + +<p>Elle se retourna lentement, et me laissa +voir une pauvre figure de paysanne, ridée, +crevassée, couleur de terre, encadrée dans +de longues barbes de dentelle rousse comme +en portent les vieilles de chez nous. Pourtant +ce n'était pas une vieille femme; mais les +larmes l'avaient toute fanée.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous voulez? me demanda-t-elle +en essuyant ses yeux.</p> + +<p>—M'asseoir un moment et boire quelque +chose...</p> + +<p>Elle me regarda très étonnée, sans bouger +de sa place, comme si elle ne comprenait +pas.</p> + +<p>—Ce n'est donc pas une auberge ici?</p> + +<p>La femme soupira:</p> + +<p>—Si... c'est une auberge, si vous voulez... +Mais pourquoi n'allez-vous pas en face +comme les autres? C'est bien plus gai...</p> + +<p>—C'est trop gai pour moi... J'aime mieux +rester chez vous.</p> + +<p>Et, sans attendre sa réponse, je m'installai +devant une table.</p> + +<p>Quand elle fut bien sûre que je parlais +sérieusement, l'hôtesse se mit à aller et venir +d'un air très affairé, ouvrant des tiroirs, +remuant des bouteilles, essuyant des verres, +dérangeant les mouches... On sentait que +ce voyageur à servir était tout un événement. +Par moments la malheureuse s'arrêtait, +et se prenait la tête comme si elle désespérait +d'en venir à bout.</p> + +<p>Puis elle passait dans la pièce du fond; je +l'entendais remuer de grosses clefs, tourmenter +des serrures, fouiller dans la huche +au pain, souffler, épousseter, laver des +assiettes. De temps en temps, un gros soupir, +un sanglot mal étouffé...</p> + +<p>Après un quart d'heure de ce manège, +j'eus devant moi une assiettée de <i>passerilles</i> +(raisins secs), un vieux pain de Beaucaire +aussi dur que du grès, et une bouteille de +piquette.</p> + +<p>—Vous êtes servi, dit l'étrange créature, +et elle retourna bien vite prendre sa place +devant la fenêtre.</p> + +<hr> + +<p>Tout en buvant, j'essayai de la faire +causer.</p> + +<p>—Il ne vous vient pas souvent du monde, +n'est-ce pas, ma pauvre femme?</p> + +<p>—Oh! non, monsieur, jamais personne... +Quand nous étions seuls dans le pays, c'était +différent: nous avions le relais, des repas +de chasse pendant le temps des macreuses, +des voitures toute l'année... Mais depuis que +les voisins sont venus s'établir, nous avons +tout perdu... Le monde aime mieux aller en +face. Chez nous, on trouve que c'est trop +triste... Le fait est que la maison n'est pas +bien agréable. Je ne suis pas belle, j'ai les +fièvres, mes deux petites sont mortes... Là-bas, +au contraire, on rit tout le temps. C'est +une Arlésienne qui tient l'auberge, une belle +femme avec des dentelles et trois tours de +chaîne d'or au cou. Le conducteur, qui est +son amant, lui amène la diligence. Avec ça +un tas d'enjôleuses pour chambrières... +Aussi, il lui en vient de la pratique! Elle a +toute la jeunesse de Bezouces, de Redessan, +de Jonquières. Les rouliers font un détour +pour passer par chez elle... Moi, je reste ici +tout le jour, sans personne, à me consumer.</p> + +<p>Elle disait cela d'une voix distraite, indifférente, +le front toujours appuyé contre la +vitre. Il y avait évidemment dans l'auberge +d'en face quelque chose qui la préoccupait...</p> + +<p>Tout à coup, de l'autre côté de la route, +il se fit un grand mouvement. La diligence +s'ébranlait dans la poussière. On entendait +des coups de fouet, les fanfares du postillon, +les filles accourues sur la porte qui criaient:</p> + +<p>—Adiousias!... adiousias!... et par là-dessus +la formidable voix de tantôt reprenant +de plus belle:</p> + + +<p>A pris son broc d'argent,<br> +A l'eau s'en est allée;<br> +De là n'a vu venir<br> +Trois chevaliers d'armée...</p> + + +<p>...A cette voix l'hôtesse frissonna de tout +son corps, et, se tournant vers moi:</p> + +<p>—Entendez-vous? me dit-elle tout bas, +c'est mon mari... N'est-ce pas qu'il chante +bien?</p> + +<p>Je la regardai, stupéfait.</p> + +<p>—Comment? votre mari!... Il va donc +là-bas, lui aussi?</p> + +<p>Alors elle, d'un air navré, mais avec une +grande douceur:</p> + +<p>—Qu'est-ce que voulez, monsieur? Les +hommes sont comme ça, ils n'aiment pas +voir pleurer; et moi je pleure toujours +depuis la mort des petites... Puis, c'est si +triste cette grande baraque où il n'y a +jamais personne... Alors, quand il s'ennuie +trop, mon pauvre José va boire en face, et +comme il a une belle voix, l'Arlésienne le +fait chanter. Chut!... le voilà qui recommence.</p> + +<p>Et, tremblante, les mains en avant, avec +de grosses larmes qui la faisaient encore +plus laide, elle était là comme en extase +devant la fenêtre à écouter son José chanter +pour l'Arlésienne:</p> + + +<p>Le premier lui a dit:<br> +«Bonjour, belle mignonne!»</p> + +<br><br> +<h3>A MILIANAH</h3> + +<p>NOTES DE VOYAGE.</p> + + +<p>Cette fois, je vous emmène passer la +journée dans une jolie petite ville d'Algérie, +à deux ou trois cents lieues du moulin... +Cela nous changera un peu des tambourins +et des cigales...</p> + +<p>... Il va pleuvoir; le ciel est gris, les +crêtes du mont Zaccar s'enveloppent de +brume. Dimanche triste... Dans ma petite +chambre d'hôtel, la fenêtre ouverte sur les +remparts arabes, j'essaye de me distraire en +allumant des cigarettes... On a mis à ma +disposition toute la bibliothèque de l'hôtel; +entre une histoire très détaillée de l'enregistrement +et quelques romans de Paul de +Kock je découvre un volume dépareillé de +Montaigne... Ouvert le livre au hasard, relu +l'admirable lettre sur la mort de la Boétie... +Me voilà plus rêveur et plus sombre que +jamais... Quelques gouttes de pluie tombent +déjà. Chaque goutte, en tombant sur le rebord +de la croisée, fait une large étoile dans +la poussière entassée là depuis les pluies de +l'an dernier... Mon livre me glisse des mains, +et je passe de longs instants à regarder, +cette étoile mélancolique...</p> + +<p>Deux heures sonnent à l'horloge de la +ville, un ancien <i>marabout</i> dont j'aperçois +d'ici les grêles murailles blanches... Pauvre +diable de marabout! Qui lui aurait dit cela, il +y a trente ans, qu'un jour il porterait au +milieu de la poitrine un gros cadran municipal, +et que, tous les dimanches, sur le +coup de deux heures, il donnerait aux +églises de Milianah le signal de sonner les +vêpres?... Ding! dong! voilà les cloches +parties!... Nous en avons pour longtemps...</p> + +<p>Décidément, cette chambre est triste. Les +grosses araignées du matin, qu'on appelle +pensées philosophiques, on tissé leurs toiles +dans tous les coins... Allons dehors.</p> + +<hr> + + + +<p>J'arrive sur la grande place. La musique +du 3e de ligne, qu'un peu de pluie n'épouvante +pas, vient de se ranger autour de son +chef. A une des fenêtres de la division, le +général paraît, entouré de ses demoiselles; +sur la place le sous-préfet se promène de +long en large au bras du juge de paix. Une +demi-douzaine de petits Arabes à moitié nus, +jouent aux billes dans un coin avec des +cris féroces. Là-bas, un vieux juif en guenilles +vient chercher un rayon de soleil qu'il +avait laissé hier à cet endroit et qu'il s'étonne +de ne plus trouver... «Une, deux, trois, +partez!» La musique entonne une ancienne +mazurka de Talexy, que les orgues de Barbarie +jouaient l'hiver dernier sous mes +fenêtres. Cette mazurka m'ennuyait autrefois; +aujourd'hui elle m'émeut jusqu'aux +larmes.</p> + +<p>Oh! comme ils sont heureux les musiciens +du 3e! L'oeil fixé sur les doubles croches, +ivres de rythme et de tapage, ils ne songent +à rien qu'à compter leurs mesures. Leur +âme, toute leur âme tient dans ce carré de +papier large comme la main,—qui tremble +au bout de l'instrument entre deux dents de +cuivre. «Une, deux, trois, partez!» Tout +est là pour ces braves gens; jamais les airs +nationaux qu'ils jouent ne leur ont donné +le mal du pays... Hélas! moi qui ne suis +pas de la musique, cette musique me fait +peine, et je m'éloigne...</p> + +<hr> + +<p>Où pourrais-je bien la passer, cette grise +après-midi de dimanche? Bon! la boutique +de Sid'Omar est ouverte... Entrons chez +Sid'Omar.</p> + +<p>Quoiqu'il ait une boutique, Sid'Omar n'est +point un boutiquier. C'est un prince du sang, +le fils d'un ancien dey d'Alger qui mourut +étranglé par les janissaires... A la mort de +son père, Sid'Omar se réfugia dans Milianah +avec sa mère qu'il adorait, et vécut là quelques +années comme un grand seigneur philosophe +parmi ses lévriers, ses faucons, ses +chevaux et ses femmes, dans de jolis palais +très frais, pleins d'orangers et de fontaines. +Vinrent les Français. Sid'Omar, d'abord notre +ennemi et l'allié d'Abd-el-Kader, finit par +se brouiller avec l'émir et fit sa soumission. +L'émir, pour se venger, entra dans Milianah +en l'absence de Sid'Omar, pilla ses palais, +rasa ses orangers, emmena ses chevaux et +ses femmes, et fit écraser la gorge de sa +mère sous le couvercle d'un grand coffre... +La colère de Sid'Omar fut terrible: sur l'heure +même il se mit au service de la France, et +nous n'eûmes pas de meilleur ni de plus féroce +soldat que lui tant que dura notre +guerre contre l'émir. La guerre finie, Sid'Omar +revint à Milianah; mais encore aujourd'hui, +quand on parle d'Abd-el-Kader devant +lui, il devient pâle et ses yeux s'allument.</p> + +<p>Sid'Omar a soixante ans. En dépit de l'âge +et de la petite vérole, son visage est resté +beau: de grands cils, un regard de femme, +un sourire charmant, l'air d'un prince. Ruiné +par la guerre, il ne lui reste de son ancienne +opulence qu'une ferme dans la plaine du +Chélif et une maison à Milianah, où il vit +bourgeoisement avec ses trois fils élevés +sous ses yeux. Les chefs indigènes l'ont en +grande vénération. Quand une discussion +s'élève, on le prend volontiers pour arbitre, +et son jugement fait loi presque toujours. Il +sort peu: on le trouve toutes les après-midi +dans une boutique attenant à sa maison et +qui ouvre sur la rue. Le mobilier de cette +pièce n'est pas riche:—des murs blancs +peints à la chaux, un banc de bois circulaire, +des coussins, de longues pipes, deux braseros... +C'est là que Sid'Omar donne +audience et rend la justice. Un Salomon en +boutique.</p> + +<hr> + + +<p>Aujourd'hui dimanche, l'assistance est +nombreuse. Une douzaine de chefs sont +accroupis, dans leurs beurnouss, tout autour +de la salle. Chacun d'eux a près de lui une +grande pipe, et une petite tasse de café dans +un fin coquetier de filigrane. J'entre, personne +ne bouge... De sa place, Sid'Omar +envoie à ma rencontre son plus charmant +sourire et m'invite de la main à m'asseoir +près de lui, sur un grand coussin de soie +jaune; puis, un doigt sur les lèvres, il me +fait signe d'écouter.</p> + +<p>Voici le cas:—Le caïd des Beni-Zougzougs +ayant eu quelque contestation avec un juif +de Milianah au sujet d'un lopin de terre, les +deux parties sont convenues de porter le +différend devant Sid'Omar et de s'en remettre +à son jugement. Rendez-vous est pris +pour le jour même, les témoins sont convoqués; +tout à coup voilà mon juif qui se +ravise, et vient, seul, sans témoins, déclarer +qu'il aime mieux s'en rapporter au juge de +paix des Français qu'à Sid'Omar... L'affaire +en est là à mon arrivée.</p> + +<p>Le juif—vieux, barbe terreuse, veste +marron, bas bleus, casquette en velours—lève +le nez au ciel, roule des yeux suppliants, +baise les babouches de Sid'Omar, penche la +tête, s'agenouille, joint les mains... Je ne +comprends pas l'arabe, mais à la pantomime +du juif, au mot: <i>Zouge de paix, zouge de +paix</i>, qui revient à chaque instant, je devine +tout ce beau discours:</p> + +<p>—Nous ne doutons pas de Sid'Omar, +Sid'Omar est sage, Sid'Omar est juste... +Toutefois le zouge de paix fera bien mieux +notre affaire.</p> + +<p>L'auditoire, indigné, demeure impassible +comme un Arabe qu'il est... Allongé sur son +coussin, l'oeil noyé, le bouquin d'ambre aux +lèvres, Sid'Omar—dieu de l'ironie—sourit +en écoutant. Soudain, au milieu de sa plus +belle période, le juif est interrompu par un +énergique <i>caramba</i>! qui l'arrête net; en même +temps un colon espagnol, venu là comme +témoin du caïd, quitte sa place et, s'approchant +d'Iscariote, lui verse sur la tête un plein +panier d'imprécations de toutes langues, +de toutes couleurs,—entre autres certain +vocable français trop gros monsieur pour +qu'on le répète ici... Le fils de Sid'Omar, +qui comprend le français, rougit d'entendre +un mot pareil en présence de son père et +sort de la salle.—Retenir ce trait de l'éducation +arabe.—L'auditoire est toujours +impassible, Sid'Omar toujours souriant. Le +juif s'est relevé et gagne la porte à reculons, +tremblant de peur, mais gazouillant de plus +belle son éternel <i>zouge de paix, zouge de +paix</i>... Il sort. L'Espagnol, furieux, se précipite +derrière lui, le rejoint dans la rue et +par deux fois—vli! vlan!—le frappe en +plein visage... Iscariote tombe à genoux, +les bras en croix... L'Espagnol, un peu +honteux, rentre dans la boutique... Dès +qu'il est rentré,—le juif se relève et promène +un regard sournois sur la foule +bariolée qui l'entoure. Il y a là des gens de +tout cuir,—Maltais, Mahonais, nègres, +Arabes, tous unis dans la haine du juif et +joyeux d'en voir maltraiter un... Iscariote +hésite un instant, puis, prenant un Arabe +par le pan de son beurnouss:</p> + +<p>—Tu l'as vu, Achmed, tu l'as vu... tu +étais là... Le chrétien m'a frappé... Tu +seras témoin... bien... bien... tu seras +témoin.</p> + +<p>L'Arabe dégage son beurnouss et repousse +le juif... Il ne sait rien, il n'a rien vu: juste +au moment, il tournait la tête...</p> + +<p>—Mais toi, Kaddour, tu l'as vu... tu as +vu le chrétien me battre... crie le malheureux +Iscariote à un gros nègre en train +d'éplucher une figue de Barbarie...</p> + +<p>Le nègre crache en signe de mépris et +s'éloigne, il n'a rien vu... Il n'a rien vu non +plus, ce petit Maltais dont les yeux de charbon +luisent méchamment derrière sa barrette; +elle n'a rien vu, cette Mahonaise au +teint de brique qui se sauve en riant, son +panier de grenades sur la tête...</p> + +<p>Le juif a beau crier, prier, se démener... +pas de témoin! personne n'a rien vu... Par +bonheur deux de ses coreligionnaires passent +dans la rue à ce moment, l'oreille basse, +rasant les murailles. Le juif les avise:</p> + +<p>—Vite, vite, mes frères! Vite à l'homme +d'affaires! Vite au <i>zouge de paix</i>!... Vous +l'avez vu, vous autres... vous avez vu qu'on +a battu le vieux!</p> + +<p>S'ils l'ont vu!... Je crois bien.</p> + +<p>... Grand émoi dans la boutique de Sid'-Omar... +Le cafetier remplit les tasses, rallume +les pipes. On cause, on rit à belles +dents. C'est si amusant de voir rosser un +juif!... Au milieu du brouhaha et de la +fumée, je gagne la porte doucement; j'ai +envie d'aller rôder un peu du côté d'Israël +pour savoir comment les coreligionnaires +d'Iscariote ont pris l'affront fait à leur +frère...</p> + +<p>—Viens dîner ce soir, <i>moussiou</i>, me crie +le bon Sid'Omar...</p> + +<p>J'accepte, je remercie. Me voilà dehors. +Au quartier juif, tout le monde est sur +pied. L'affaire fait déjà grand bruit. Personne +aux échoppes. Brodeurs, tailleurs, +bourreliers,—tout Israël est dans la rue... +Les hommes—en casquette de velours, en +bas de laine bleue—gesticulant bruyamment, +par groupes... Les femmes, pâles, +bouffies, raides comme des idoles de bois +dans leurs robes plates à plastron d'or, le +visage entouré de bandelettes noires, vont +d'un groupe à l'autre en miaulant... Au +moment où j'arrive, un grand mouvement +se fait dans la foule. On s'empresse, on se +précipite... Appuyé sur ses témoins, le juif—héros +de l'aventure—passe entre deux +haies de casquettes, sous une pluie d'exhortations:</p> + +<p>—Venge-toi, frère, venge-nous, venge +le peuple juif. Ne crains rien; tu as la loi +pour toi.</p> + +<p>Un affreux nain, puant la poix et le vieux +cuir, s'approche de moi d'un air piteux, +avec de gros soupirs:</p> + +<p>—Tu vois! me dit-il. Les pauvres juifs, +comme on nous traite! C'est un vieillard! +regarde. Ils l'ont presque tué.</p> + +<p>De vrai, le pauvre Iscariote a l'air plus +mort que vif. Il passe devant moi,—l'oeil +éteint, le visage défait; ne marchant pas, se +traînant... Une forte indemnité est seule +capable de le guérir; aussi ne le mène-t-on +pas chez le médecin, mais chez l'agent d'affaires.</p> + +<hr> + +<p>Il y a beaucoup d'agents d'affaires en +Algérie, presque autant que de sauterelles. +Le métier est bon, paraît-il. Dans tous les +cas, il a cet avantage qu'on y peut entrer de +plain-pied, sans examens, ni cautionnement, +ni stage. Comme à Paris nous nous faisons +hommes de lettres, on se fait agent d'affaires +en Algérie. Il suffit pour cela de savoir un +peu de français, d'espagnol, d'arabe, d'avoir +toujours un code dans ses fontes, et sur +toute chose le tempérament du métier.</p> + +<p>Les fonctions de l'agent sont très variées: +tour à tour avocat, avoué, courtier, expert, +interprète, teneur de livres, commissionnaire, +écrivain public, c'est le maître Jacques +de la colonie. Seulement Harpagon n'en +avait qu'un, de maître Jacques, et la colonie +en a plus qu'il ne lui en faut. Rien qu'à +Milianah, on les compte par douzaines. En +général, pour éviter les frais de bureau, ces +messieurs reçoivent leurs clients au café de +la grand'place et donnent leurs consultations—les +donnent-ils?—entre l'absinthe et le +champoreau.</p> + +<p>C'est vers le café de la grand'place que le +digne Iscariote s'achemine, flanqué de ses +deux témoins. Ne les suivons pas.</p> + +<hr> + +<p>En sortant du quartier juif, je passe +devant la maison du bureau arabe. Du dehors, +avec son chapeau d'ardoises et le drapeau +français qui flotte dessus, on la prendrait +pour une mairie de village. Je connais +l'interprète, entrons fumer une cigarette +avec lui. De cigarette en cigarette, je +finirai bien par le tuer, ce dimanche sans +soleil!</p> + +<p>La cour qui précède le bureau est encombrée +d'Arabes en guenilles. Ils sont là une +cinquantaine à faire antichambre, accroupis, +le long du mur, dans leurs beurnouss. Cette +antichambre bédouine exhale—quoique en +plein air—une forte odeur de cuir humain. +Passons vite... Dans le bureau, je trouve +l'interprète aux prises avec deux grands +braillards entièrement nus sous de longues +couvertures crasseuses, et racontant d'une +mimique enragée je ne sais quelle histoire +de chapelet volé. Je m'assieds sur une natte +dans un coin, et je regarde... Un joli costume, +ce costume d'interprète; et comme l'interprète +de Milianah le porte bien! Ils ont l'air +taillés l'un pour l'autre. Le costume est bleu +de ciel avec des brandebourgs noirs et des +boutons d'or qui reluisent. L'interprète est +blond, rose, tout frisé; un joli hussard bleu +plein d'humour et de fantaisie; un peu +bavard,—il parle tant de langues! un peu +sceptique, il a connu Renan à l'école orientaliste!—grand +amateur de sport, à l'aise +au bivouac arabe comme aux soirées de la +sous-préfète, mazurkant mieux que personne, +et faisant le cousscouss comme pas +un. Parisien, pour tout dire; voilà mon +homme, et ne vous étonnez pas que les dames +en raffolent... Comme dandysme, il n'a +qu'un rival: le sergent du bureau arabe. +Celui-ci—avec sa tunique de drap fin et ses +guêtres à boutons de nacre—fait le désespoir +et l'envie de toute la garnison. Détaché +au bureau arabe, il est dispensé des corvées, +et toujours se montre par les rues, ganté de +blanc, frisé de frais, avec de grands registres +sous le bras. On l'admire et on le redoute. +C'est une autorité.</p> + +<p>Décidément, cette histoire de chapelet +volé menace d'être fort longue. Bonsoir! je +n'attends pas la fin.</p> + +<p>En m'en allant je trouve l'antichambre en +émoi. La foule se presse autour d'un indigène +de haute taille, pâle, fier, drapé dans +un beurnouss noir. Cet homme, il y a huit +jours, s'est battu dans le Zaccar avec une +panthère. La panthère est morte; mais +l'homme a eu la moitié du bras mangée. +Soir et matin il vient se faire panser au bureau +arabe, et chaque fois on l'arrête dans +la cour pour lui entendre raconter son histoire. +Il parle lentement, d'une belle voix +gutturale. De temps en temps, il écarte son +beurnouss et montre, attaché contre sa poitrine, +son bras gauche entouré de linges +sanglants.</p> + +<hr> + +<p>A peine suis-je dans la rue, voilà un violent +orage qui éclate. Pluie, tonnerre, éclairs, +siroco... Vite, abritons-nous. J'enfile une +porte au hasard, et je tombe au milieu d'une +nichée de bohémiens, empilés sous les arceaux +d'une cour moresque. Cette cour tient +à la mosquée de Milianah; c'est le refuge +habituel de la pouillerie musulmane, on l'appelle +la <i>cour des pauvres</i>.</p> + +<p>De grands lévriers maigres, tout couverts +de vermine, viennent rôder autour de moi +d'un air méchant. Adossé contre un des +piliers de la galerie, je tâche de faire bonne +contenance, et, sans parler à personne, je +regarde la pluie qui ricoche sur les dalles +coloriées de la cour. Les bohémiens sont à +terre, couchés par tas. Près de moi, une +jeune femme, presque belle, la gorge et les +jambes découvertes, de gros bracelets de +fer aux poignets et aux chevilles, chante un +air bizarre à trois notes mélancoliques et +nasillardes. En chantant, elle allaite un petit +enfant tout nu en bronze rouge, et, du +bras resté libre, elle pile de l'orge dans un +mortier de pierre. La pluie, chassée par un +vent cruel, inonde parfois les jambes de la +nourrice et le corps de son nourrisson. La +bohémienne n'y prend point garde et continue +à chanter, sous la rafale, en pilant +l'orge et donnant le sein.</p> + +<p>L'orage diminue. Profitant d'une embellie, +je me hâte de quitter cette cour des +Miracles et je me dirige vers le dîner de +Sid'Omar; il est temps... En traversant la +grand'place, j'ai encore rencontré mon vieux +juif de tantôt. Il s'appuie sur son agent d'affaires; +ses témoins marchent joyeusement +derrière lui; une bande de vilains petits juifs +gambade à l'entour... Tous les visages +rayonnent. L'agent se charge de l'affaire: +Il demandera au tribunal deux mille francs +d'indemnité.</p> + +<hr> + +<p>Chez Sid'Omar, dîner somptueux.—La +salle à manger ouvre sur une élégante cour +moresque, où chantent deux ou trois fontaines... +Excellent repas turc, recommandé +au baron Brisse. Entre autres plats, je remarque +un poulet aux amandes, un couss-couss +à la vanille, une tortue à la viande,—un +peu lourde mais du plus haut goût,—et +des biscuits au miel qu'on appelle <i>bouchées +du kadi</i>... Comme vin, rien que du champagne. +Malgré la loi musulmane Sid'Omar en +boit un peu,—quand les serviteurs ont le +dos tourné... Après dîner, nous passons dans +la chambre de notre hôte, où l'on nous apporte +des confitures, des pipes et du café... +L'ameublement de cette chambre est des +plus simples: un divan, quelques nattes; +dans le fond, un grand lit très haut sur lequel +flânent de petits coussins rouges brodés +d'or... A la muraille est accrochée une vieille +peinture turque représentant les exploits +d'un certain amiral Hamadi. Il paraît qu'en +Turquie les peintres n'emploient qu'une +couleur par tableau: ce tableau-ci est voué +au vert. La mer, le ciel, les navires, l'amiral +Hamadi lui-même, tout est vert, et de quel +vert!...</p> + +<p>L'usage arabe veut qu'on se retire de +bonne heure. Le café pris, les pipes fumées, +je souhaite la bonne nuit à mon hôte et je le +laisse avec ses femmes.</p> + +<hr> + +<p>Où finirai-je ma soirée? Il est trop tôt +pour me coucher, les clairons des spahis +n'ont pas encore sonné la retraite. D'ailleurs, +les coussinets d'or de Sid'Omar dansent autour +de moi des farandoles fantastiques qui +m'empêcheraient de dormir... Me voici devant +le théâtre, entrons un moment.</p> + +<p>Le théâtre de Milianah est un ancien magasin +de fourrages, tant bien que mal déguisé +en salle de spectacle. De gros quinquets, +qu'on remplit d'huile pendant l'entr'acte +font l'office de lustres. Le parterre +est debout, l'orchestre sur des bancs. Les +galeries sont très fières parce qu'elles ont +des chaises de paille... Tout autour de la +salle, un long couloir, obscur, sans parquet... +On se croirait dans la rue, rien n'y manque... +La pièce est déjà commencée quand j'arrive. +A ma grande surprise, les acteurs ne sont +pas mauvais, je parle des hommes; ils ont +de l'entrain, de la vie... Ce sont presque +tous des amateurs, des soldats du 3e; le régiment +en est fier et vient les applaudir tous +les soirs.</p> + +<p>Quant aux femmes, hélas!... c'est encore +et toujours cet éternel féminin des petits +théâtres de province, prétentieux, exagéré +et faux... Il y en a deux pourtant qui m'intéressent +parmi ces dames, deux juives de +Milianah, toutes jeunes, qui débutent au +théâtre... Les parents sont dans la salle et +paraissent enchantés. Ils ont la conviction +que leurs filles vont gagner des milliers de +douros à ce commerce-là. La légende de +Rachel, israélite, millionnaire et comédienne, +est déjà répandue chez les juifs +d'Orient.</p> + +<p>Rien de comique et d'attendrissant comme +ces deux petites juives sur les planches... +Elles se tiennent timidement dans un coin +de la scène, poudrées, fardées, décolletées +et toutes raides. Elles ont froid, elles ont +honte. De temps en temps elles baragouinent +une phrase sans la comprendre, et, pendant +qu'elles parlent, leurs grands yeux hébraïques +regardent dans la salle avec stupeur.</p> + +<hr> + +<p>Je sors du théâtre... Au milieu de l'ombre +qui m'environne, j'entends des cris dans un +coin de la place... Quelques Maltais sans +doute en train de s'expliquer à coups de +couteau...</p> + +<p>Je reviens à l'hôtel, lentement, le long +des remparts. D'adorables senteurs d'orangers +et de thuyas montent de la plaine. L'air +est doux, le ciel presque pur... Là-bas, au +bout du chemin, se dresse un vieux fantôme +de muraille, débris de quelque ancien temple. +Ce mur est sacré: tous les jours les +femmes arabes viennent y suspendre des +<i>ex-voto</i>, fragments de haïcks et de foutas, +longues tresses de cheveux roux liés par +des fils d'argent, pans de beurnouss... Tout +cela va flottant sous un mince rayon de +lune, au souffle tiède de la nuit...</p> + + + +<br><br> + +<h3>LES SAUTERELLES</h3> + + +<p>Encore un souvenir d'Algérie, et puis +nous reviendrons au moulin...</p> + +<p>La nuit de mon arrivée dans cette ferme +du Sahel, je ne pouvais pas dormir. Le pays +nouveau, l'agitation du voyage, les aboiements +des chacals, puis une chaleur énervante, +oppressante, un étouffement complet, +comme si les mailles de la moustiquaire +n'avaient pas laissé passer un souffle d'air... +Quand j'ouvris ma fenêtre, au petit jour, +une brume d'été lourde, lentement remuée, +frangée aux bords de noir et de rose, flottait +dans l'air comme un nuage de poudre +sur un champ de bataille. Pas une feuille ne +bougeait, et dans ces beaux jardins que j'avais +sous les yeux, les vignes espacées sur +les pentes au grand soleil qui fait les vins +sucrés, les fruits d'Europe abrités dans un +coin d'ombre, les petits orangers, les mandariniers +en longues files microscopiques, +tout gardait le même aspect morne, cette +immobilité des feuilles attendant l'orage. +Les bananiers eux-mêmes, ces grands roseaux +vert tendre, toujours agités par quelque +souffle qui emmêle leur fine chevelure +si légère, se dressaient silencieux et droits, +en panaches réguliers.</p> + +<p>Je restai un moment à regarder cette +plantation merveilleuse, où tous les arbres +du monde se trouvaient réunis, donnant +chacun dans leur saison leurs fleurs et leurs +fruits dépaysés. Entre les champs de blé et +les massifs de chênes-lièges, un cours d'eau +luisait, rafraîchissant à voir par cette matinée +étouffante; et tout en admirant le luxe +et l'ordre de ces choses, cette belle ferme +avec ses arcades moresques, ses terrasses +toutes blanches d'aube, les écuries et les +hangars groupés autour, je songeais qu'il y +a vingt ans, quand ces braves gens étaient +venus s'installer dans ce vallon du Sahel, +ils n'avaient trouvé qu'une méchante baraque +de cantonnier, une terre inculte hérissée +de palmiers nains et de lentisques. Tout à +créer, tout à construire. A chaque instant +des révoltes d'Arabes. Il fallait laisser la +charrue pour faire le coup de feu. Ensuite +les maladies, les ophtalmies, les fièvres, les +récoltes manquées, les tâtonnements de +l'inexpérience, la lutte avec une administration +bornée, toujours flottante. Que d'efforts! +Que de fatigues! Quelle surveillance +incessante!</p> + +<p>Encore maintenant, malgré les mauvais +temps finis et la fortune si chèrement gagnée, +tous deux, l'homme et la femme, +étaient les premiers levés à la ferme. A cette +heure matinale je les entendais aller et venir +dans les grandes cuisines du rez-de-chaussée, +surveillant le café des travailleurs. +Bientôt une cloche sonna, et au bout d'un +moment les ouvriers défilèrent sur la route. +Des vignerons de Bourgogne; des laboureurs +kabyles en guenilles, coiffés d'une chéchia +rouge; des terrassiers mahonnais, les +jambes nues; des Maltais; des Lucquois; +tout un peuple disparate, difficile à conduire. +A chacun d'eux le fermier, devant la porte, +distribuait sa tâche de la journée d'une voix +brève, un peu rude. Quand il eut fini, le +brave homme leva la tête, scruta le ciel d'un +air inquiet; puis m'apercevant à la fenêtre:</p> + +<p>—Mauvais temps pour la culture, me +dit-il... voilà le siroco.</p> + +<p>En effet, à mesure que le soleil se levait, +des bouffées d'air, brûlantes, suffocantes, +nous arrivaient du sud comme de la porte +d'un four ouverte et refermée. On ne savait +où se mettre, que devenir. Toute la matinée +se passa ainsi. Nous prîmes du café sur les +nattes de la galerie, sans avoir le courage de +parler ni de bouger. Les chiens allongés, +cherchant la fraîcheur des dalles, s'étendaient +dans des poses accablées. Le déjeuner nous +remit un peu, un déjeuner plantureux et singulier +où il y avait des carpes, des truites, +du sanglier, du hérisson, le beurre de +Staouëli, les vins de Crescia, des goyaves, +des bananes, tout un dépaysement de mets +qui ressemblait bien à la nature si complexe +dont nous étions entourés... On allait +se lever de table. Tout à coup, à la porte-fenêtre +fermée pour nous garantir de la chaleur +du jardin en fournaise, de grands cris +retentirent:</p> + +<p>—Les criquets! les criquets!</p> + +<p>Mon hôte devint tout pâle comme un +homme à qui on annonce un désastre, et +nous sortîmes précipitamment. Pendant dix +minutes, ce fut dans l'habitation, si calme +tout à l'heure, un bruit de pas précipités, +de voix indistinctes, perdues dans l'agitation +d'un réveil. De l'ombre des vestibules +où ils s'étaient endormis, les serviteurs +s'élancèrent dehors en faisant résonner avec +des bâtons, des fourches, des fléaux, tous +les ustensiles de métal qui leur tombaient +sous la main, des chaudrons de cuivre, des +bassines, des casseroles. Les bergers soufflaient +dans leurs trompes de pâturage. +D'autres avaient des conques marines, des +cors de chasse. Cela faisait un vacarme +effrayant, discordant, que dominaient d'une +note suraiguë les «You! you! you!» des +femmes arabes accourues d'un douar voisin. +Souvent, paraît-il, il suffit d'un grand bruit, +d'un frémissement sonore de l'air, pour +éloigner les sauterelles, les empêcher de +descendre.</p> + +<p>Mais où étaient-elles donc, ces terribles +bêtes? Dans le ciel vibrant de chaleur, je ne +voyais rien qu'un nuage venant à l'horizon, +cuivré, compact, comme un nuage de grêle, +avec le bruit d'un vent d'orage dans les +mille rameaux d'une forêt. C'étaient les +sauterelles. Soutenues entre elles par leurs +ailes sèches étendues, elles volaient en +masse, et malgré nos cris, nos efforts, le +nuage s'avançait toujours, projetant dans +la plaine une ombre immense. Bientôt il +arriva au-dessus de nos têtes; sur les bords +on vit pendant une seconde un effrangement, +une déchirure. Comme les premiers +grains d'une giboulée, quelques-unes se détachèrent, +distinctes, roussâtres; ensuite +toute la nuée creva, et cette grêle d'insectes +tomba drue et bruyante. A perte de vue les +champs étaient couverts de criquets, de +criquets énormes, gros comme le doigt.</p> + +<p>Alors le massacre commença. Hideux +murmure d'écrasement, de paille broyée. +Avec les herses, les pioches, les charrues, +on remuait ce sol mouvant; et plus on en +tuait, plus il y en avait. Elles grouillaient +par couches, leurs hautes pattes enchevêtrées; +celles du dessus faisant des bonds de +détresse, sautant au nez des chevaux attelés +pour cet étrange labour. Les chiens de la +ferme, ceux du douar, lancés à travers +champs, se ruaient sur elles, les broyaient +avec fureur. A ce moment, deux compagnies +de turcos, clairons en tête, arrivèrent +au secours des malheureux colons, et la +tuerie changea d'aspect.</p> + +<p>Au lieu d'écraser les sauterelles, les soldats +les flambaient en répandant de longues +tracées de poudre.</p> + +<p>Fatigué de tuer, écoeuré par l'odeur infecte, +je rentrai. A l'intérieur de la ferme, +il y en avait presque autant que dehors. +Elles étaient entrées par les ouvertures des +portes, des fenêtres, la baie des cheminées. +Au bord des boiseries, dans les rideaux déjà +tout mangés, elles se traînaient, tombaient, +volaient, grimpaient aux murs blancs avec +une ombre gigantesque qui doublait leur +laideur. Et toujours cette odeur épouvantable.</p> + +<p>A dîner, il fallut se passer d'eau. Les +citernes, les bassins, les puits, les viviers, +tout était infecté. Le soir, dans ma chambre, +où l'on en avait pourtant tué des quantités, +j'entendis encore des grouillements sous les +meubles, et ce craquement d'élytres semblable +au pétillement des gousses qui éclatent +à la grande chaleur. Cette nuit-là non +plus je ne pus pas dormir. D'ailleurs autour +de la ferme tout restait éveillé. Des flammes +couraient au ras du sol d'un bout à l'autre +de la plaine. Les turcos en tuaient toujours.</p> + +<p>Le lendemain, quand j'ouvris ma fenêtre +comme la veille, les sauterelles étaient parties; +mais quelle ruine elles avaient laissée +derrière elles! Plus une fleur, plus un brin +d'herbe: tout était noir, rongé, calciné. Les +bananiers, les abricotiers, les pêchers, les +mandariniers, se reconnaissaient seulement +à l'allure de leurs branches dépouillées, sans +le charme, le flottant de la feuille qui est la +vie de l'arbre. On nettoyait les pièces d'eau, +les citernes. Partout des laboureurs creusaient +la terre pour tuer les oeufs laissés par +les insectes. Chaque motte était retournée, +brisée soigneusement. Et le coeur se serrait +de voir les mille racines blanches, pleines +de sève, qui apparaissaient dans ces écroulements +de terre fertile...</p> + +<br><br> + +<h3>L'ÉLIXIR DU REVEREND PÈRE GAUCHER</h3> + + +<p>—Buvez ceci, mon voisin; vous m'en +direz des nouvelles.</p> + +<p>Et, goutte à goutte, avec le soin minutieux +d'un lapidaire comptant des perles, +le curé de Graveson me versa deux doigts +d'une liqueur verte, dorée, chaude, étincelante, +exquise... J'en eus l'estomac tout +ensoleillé.</p> + +<p>—C'est l'élixir du Père Gaucher, la joie +et la santé de notre Provence, me fit le +brave homme d'un air triomphant; on le +fabrique au couvent des Prémontrés, à +deux lieues de votre moulin... N'est-ce pas +que cela vaut bien toutes les chartreuses du +monde?... Et si vous saviez comme elle est +amusante, l'histoire de cet élixir! Écoutez +plutôt...</p> + +<p>Alors, tout naïvement, sans y entendre +malice, dans cette salle à manger de presbytère, +si candide et si calme avec son +Chemin de la croix en petits tableaux et ses +jolis rideaux clairs empesés comme des surplis, +l'abbé me commença une historiette +légèrement sceptique et irrévérencieuse, à +la façon d'un conte d'Érasme ou de d'Assoucy:</p> + +<hr> + +<p>—Il y a vingt ans, les Prémontrés, ou +plutôt les Pères blancs, comme les appellent +nos Provençaux, étaient tombés dans une +grande misère. Si vous aviez vu leur maison +de ce temps-là, elle vous aurait fait +peine.</p> + +<p>Le grand mur, la tour Pacôme, s'en allaient +en morceaux. Tout autour du cloître +rempli d'herbes, les colonnettes se fendaient, +les saints de pierre croulaient dans leurs +niches. Pas un vitrail debout, pas une porte +qui tînt. Dans les préaux, dans les chapelles, +le vent du Rhône soufflait comme en Camargue, +éteignant les cierges, cassant le plomb +des vitrages, chassant l'eau des bénitiers. +Mais le plus triste de tout, c'était le clocher +du couvent, silencieux comme un pigeonnier +vide; et les Pères, faute d'argent pour +s'acheter une cloche, obligés de sonner matines +avec des cliquettes de bois d'amandier!...</p> + +<p>Pauvres Pères blancs! Je les vois encore, +à la procession de la Fête-Dieu, défilant tristement +dans leurs capes rapiécées, pâles, +maigres, nourris de <i>citres</i> et de pastèques, +et derrière eux monseigneur l'abbé, qui venait +la tête basse, tout honteux de montrer +au soleil sa crosse dédorée et sa mitre de +laine blanche mangée des vers. Les dames +de la confrérie en pleuraient de pitié dans +les rangs, et les gros porte-bannière ricanaient +entre eux tout bas en se montrant +les pauvres moines:</p> + +<p>—Les étourneaux vont maigres quand +ils vont en troupe.</p> + +<p>Le fait est que les infortunés Pères blancs +en étaient arrivés eux-mêmes à se demander +s'ils ne feraient pas mieux de prendre leur +vol à travers le monde et de chercher pâture +chacun de son côté.</p> + +<p>Or, un jour que cette grave question se +débattait dans le chapitre, on vint annoncer +au prieur que le frère Gaucher demandait à +être entendu au conseil... Vous saurez pour +votre gouverne que ce frère Gaucher était +le bouvier du couvent; c'est-à-dire qu'il +passait ses journées à rouler d'arcade en +arcade dans le cloître, en poussant devant +lui deux vaches étiques qui cherchaient +l'herbe aux fentes des pavés. Nourri jusqu'à +douze ans par une vieille folle du pays +des Baux, qu'on appelait tante Bégon, recueilli +depuis chez les moines, le malheureux +bouvier n'avait jamais pu rien apprendre +qu'à conduire ses bêtes et à réciter son +<i>Pater noster</i>; encore le disait-il en provençal, +car il avait la cervelle dure et l'esprit +comme une dague de plomb. Fervent chrétien +du reste, quoique un peu visionnaire, +à l'aise sous le cilice et se donnant la discipline +avec une conviction robuste, et des +bras!...</p> + +<p>Quand on le vit entrer dans la salle du +chapitre, simple et balourd, saluant l'assemblée +la jambe en arrière, prieur, chanoines, +argentier, tout le monde se mit à +rire. C'était toujours l'effet que produisait, +quand elle arrivait quelque part, cette bonne +face grisonnante avec sa barbe de chèvre et +ses yeux un peu fous; aussi le frère Gaucher +ne s'en émut pas.</p> + +<p>—Mes révérends, fit-il d'un ton bonasse +en tortillant son chapelet de noyaux d'olives, +on a bien raison de dire que ce sont les +tonneaux vides qui chantent le mieux. Figurez-vous +qu'à force de creuser ma pauvre +tête déjà si creuse, je crois que j'ai trouvé +le moyen de nous tirer tous de peine.</p> + +<p>«Voici comment. Vous savez bien tante +Bégon, cette brave femme qui me gardait +quand j'était petit. (Dieu ait son âme, la +vieille coquine! elle chantait de bien vilaines +chansons après boire.) Je vous dirai donc, +mes révérends pères, que tante Bégon, de +son vivant, se connaissait aux herbes de +montagnes autant et mieux qu'un vieux +merle de Corse. Voire, elle avait composé +sur la fin de ses jours un élixir incomparable +en mélangeant cinq ou six espèces de +simples que nous allions cueillir ensemble +dans les Alpilles. Il y a belles années de +cela: mais je pense qu'avec l'aide de saint +Augustin et la permission de notre père +abbé, je pourrais—en cherchant bien—retrouver +la composition de ce mystérieux +élixir. Nous n'aurions plus alors qu'à le +mettre en bouteilles, et à le vendre un peu +cher, ce qui permettrait à la communauté +de s'enrichir doucettement, comme ont fait +nos frères de la Trappe et de la Grande...</p> + +<p>Il n'eut pas le temps de finir. Le prieur +s'était levé pour lui sauter au cou. Les chanoines +lui prenaient les mains. L'argentier, +encore plus ému que tous les autres, lui baisait +avec respect le bord tout effrangé de sa +cucule... Puis chacun revint à sa chaire pour +délibérer; et, séance tenante, le chapitre +décida qu'on confierait les vaches au frère +Thrasybule, pour que le frère Gaucher pût +se donner tout entier à la confection de son +élixir.</p> + +<hr> + +<p>Comment le bon frère parvint-il à retrouver +la recette de tante Bégon? au prix de +quels efforts? au prix de quelles veilles? +L'histoire ne le dit pas. Seulement, ce qui +est sûr, c'est qu'au bout de six mois, l'élixir +des Pères blancs était déjà très populaire. +Dans tout le Comtat, dans tout le pays +d'Arles, pas un <i>mas</i>, pas une grange qui +n'eut au fond de sa <i>dépense</i>, entre les bouteilles +de vin cuit et les jarres d'olives à la +picholine, un petit flacon de terre brune cacheté +aux armes de Provence, avec un +moine en extase sur une étiquette d'argent. +Grâce à la vogue de son élixir, la maison +des Prémontrés s'enrichit très rapidement. +On releva la tour Pacôme. Le prieur eut +une mitre neuve, l'église de jolis vitraux +ouvragés; et, dans la fine dentelle du clocher, +toute une compagnie de cloches et de +clochettes vint s'abattre, un beau matin de +Pâques, tintant et carillonnant à la grande +volée.</p> + +<p>Quant au frère Gaucher, ce pauvre frère +lai dont les rusticités égayaient tant le chapitre, +il n'en fut plus question dans le couvent. +On ne connut plus désormais que le +Révérend Père Gaucher, homme de tête et de +grand savoir, qui vivait complètement isolé +des occupations si menues et si multiples +du cloître, et s'enfermait tout le jour dans +sa distillerie, pendant que trente moines +battaient la montagne pour lui chercher des +herbes odorantes... Cette distillerie, où +personne, pas même le prieur, n'avait le +droit de pénétrer, était une ancienne chapelle +abandonnée, tout au bout du jardin des +chanoines. La simplicité des bons pères en +avait fait quelque chose de mystérieux et de +formidable; et si, par aventure, un moinillon +hardi et curieux, s'accrochant aux vignes +grimpantes, arrivait jusqu'à la rosace du +portail, il en dégringolait bien vite, effaré +d'avoir vu le Père Gaucher, avec sa barbe +de nécroman, penché sur ses fourneaux, le +pèse-liqueur à la main; puis, tout autour, +des cornues de grès rose, des alambics gigantesques, +des serpentins de cristal, tout +un encombrement bizarre qui flamboyait +ensorcelé dans la lueur rouge des vitraux...</p> + +<p>Au jour tombant, quand sonnait le dernier +Angélus, la porte de ce lieu de mystère +s'ouvrait discrètement, et le révérend se +rendait à l'église pour l'office du soir. Il +fallait voir quel accueil quand il traversait +le monastère! Les frères faisaient la haie +sur son passage. On disait:</p> + +<p>—Chut!... il a le secret!...</p> + +<p>—L'argentier le suivait et lui parlait la +tête basse... Au milieu de ces adulations, le +père s'en allait en s'épongeant le front, son +tricorne aux larges bords posé en arrière +comme une auréole, regardant autour de +lui d'un air de complaisance les grandes cours +plantées d'orangers, les toits bleus où tournaient +des girouettes neuves, et, dans le +cloître éclatant de blancheur,—entre les +colonnettes élégantes et fleuries,—les +chanoines habillés de frais qui défilaient deux +par deux avec des mines reposées.</p> + +<p>—C'est à moi qu'ils doivent tout cela! se +disait le révérend en lui-même; et chaque +fois cette pensée lui faisait monter des +bouffées d'orgueil.</p> + +<p>Le pauvre homme en fut bien puni. Vous +allez voir...</p> + +<hr> + +<p>Figurez-vous qu'un soir, pendant l'office, +il arriva à l'église dans une agitation extraordinaire: +rouge, essoufflé, le capuchon de +travers, et si troublé qu'en prenant de l'eau +bénite il y trempa ses manches jusqu'au coude. +On crut d'abord que c'était l'émotion d'arriver +en retard; mais quand on le vit faire de +grandes révérences à l'orgue et aux tribunes +au lieu de saluer le maître-autel, traverser +l'église en coup de vent, errer dans le choeur +pendant cinq minutes pour chercher sa +stalle, puis une fois assis, s'incliner de droite +et de gauche en souriant d'un air béat, un +murmure d'étonnement courut dans les trois +nefs. On chuchotait de bréviaire à bréviaire:</p> + +<p>—Qu'a donc notre Père Gaucher?... Qu'a +donc notre Père Gaucher?</p> + +<p>Par deux fois le prieur, impatienté, fit +tomber sa crosse sur les dalles pour commander +le silence... Là-bas, au fond du +choeur, les psaumes allaient toujours; mais +les répons manquaient d'entrain...</p> + +<p>Tout à coup, au beau milieu de l'<i>Ave verum</i>, +voilà mon Père Gaucher qui se renverse +dans sa stalle et entonne d'une voix +éclatante:</p> + + +<p>Dans Paris, il y a un Père blanc,<br> +Patatin, patatan, tarabin, taraban...</p> + + +<p>Consternation générale. Tout le monde +se lève. On crie:</p> + +<p>—Emportez-le... il est possédé!</p> + +<p>Les chanoines se signent. La crosse de +monseigneur se démène... Mais le Père +Gaucher ne voit rien, n'écoute rien; et deux +moines vigoureux sont obligés de l'entraîner +par la petite porte du choeur, se débattant +comme un exorcisé et continuant de plus +belle ses <i>patatin</i> et ses <i>taraban</i>.</p> + +<hr> + +<p>Le lendemain, au petit jour, le malheureux +était à genoux dans l'oratoire du prieur, +et faisait sa <i>coulpe</i> avec un ruisseau de +larmes:</p> + +<p>—C'est l'élixir, Monseigneur, c'est l'élixir +qui m'a surpris, disait-il en se frappant la +poitrine. Et de le voir si marri, si repentant, +le bon prieur en était tout ému lui-même.</p> + +<p>—Allons, allons, Père Gaucher, calmez-vous, +tout cela séchera comme la rosée au +soleil... Après tout, le scandale n'a pas été +aussi grand que vous pensez. Il y a bien eu +la chanson qui était un peu... hum! hum!... +Enfin il faut espérer que les novices ne +l'auront pas entendue... A présent, voyons, +dites-moi bien comment la chose vous est +arrivée... C'est en essayant l'élixir, n'est-ce +pas? Vous aurez eu la main trop lourde... +Oui, oui, je comprends... C'est comme le +frère Schwartz, l'inventeur de la poudre: +vous avez été victime de votre invention... +Et dites-moi, mon brave ami, est-il bien +nécessaire que vous l'essayiez sur vous-même, +ce terrible élixir?</p> + +<p>—Malheureusement, oui, Monseigneur... +l'éprouvette me donne bien la force et le +degré de l'alcool; mais pour le fini, le velouté, +je ne me fie guère qu'à ma langue...</p> + +<p>—Ah! très bien... Mais écoutez encore +un peu que je vous dise... Quand vous +goûtez ainsi l'élixir par nécessité, est-ce que +cela vous semble bon? Y prenez-vous du +plaisir?...</p> + +<p>—Hélas! oui, Monseigneur, fit le malheureux +Père en devenant tout rouge... +Voilà deux soirs que je lui trouve un bouquet, +un arôme!... C'est pour sûr le démon +qui m'a joué ce vilain tour... Aussi je suis +bien décidé désormais à ne plus me servir +que de l'éprouvette. Tant pis si la liqueur +n'est pas assez fine, si elle ne fait pas assez +la perle...</p> + +<p>—Gardez-vous-en bien, interrompit le +prieur avec vivacité. Il ne faut pas s'exposer à +mécontenter la clientèle... Tout ce que vous +avez à faire maintenant que vous voilà prévenu, +c'est de vous tenir sur vos gardes... +Voyons, qu'est-ce qu'il vous faut pour vous +rendre compte?... Quinze ou vingt gouttes, +n'est-ce pas?... mettons vingt gouttes... Le +diable sera bien fin s'il vous attrape avec +vingt gouttes... D'ailleurs, pour prévenir +tout accident, je vous dispense dorénavant +de venir à l'église. Vous direz l'office du soir +dans la distillerie... Et maintenant, allez en +paix, mon Révérend, et surtout... comptez +bien vos gouttes.</p> + +<p>Hélas! le pauvre Révérend eut beau compter +ses gouttes... le démon le tenait, et ne le +lâcha plus.</p> + +<p>C'est la distillerie qui entendit de singuliers +offices!</p> + +<hr> + +<p>Le jour, encore, tout allait bien. Le Père +était assez calme: il préparait ses réchauds, +ses alambics, triait soigneusement ses herbes, +toutes herbes de Provence, fines, +grises, dentelées, brûlées de parfums et de +soleil... Mais, le soir, quand les simples +étaient infusés et que l'élixir tiédissait dans +de grandes bassines de cuivre rouge, le +martyre du pauvre homme commençait.</p> + +<p>—... Dix-sept... dix-huit... dix-neuf... +vingt!...</p> + +<p>Les gouttes tombaient du chalumeau dans +le gobelet de vermeil. Ces vingt-là, le père +les avalait d'un trait, presque sans plaisir. +Il n'y avait que la vingt et unième qui lui +faisait envie. Oh! cette vingt et unième +goutte!... Alors, pour échapper à la tentation, +il allait s'agenouiller tout au bout du +laboratoire et s'abîmait dans ses patenôtres. +Mais de la liqueur encore chaude il montait +une petite fumée toute chargée d'aromates, +qui venait rôder autour de lui et, bon gré +mal gré, le ramenait vers les bassines... La +liqueur était d'un beau vert doré... Penché +dessus, les narines ouvertes, le père la remuait +tout doucement avec son chalumeau, +et dans les petites paillettes étincelantes que +roulait le flot d'émeraude, il lui semblait +voir les yeux de tante Bégon qui riaient et +pétillaient en le regardant...</p> + +<p>—Allons! encore une goutte!</p> + +<p>Et de goutte en goutte, l'infortuné finissait +par avoir son gobelet plein jusqu'au +bord. Alors, à bout de forces, il se laissait +tomber dans un grand fauteuil, et, le corps +abandonné, la paupière à demi close, il dégustait +son péché par petits coups, en se +disant tout bas avec un remords délicieux:</p> + +<p>—Ah! je me damne... je me damne...</p> + +<p>Le plus terrible, c'est qu'au fond de cet +élixir diabolique, il retrouvait, par je ne +sais quel sortilège, toutes les vilaines chansons +de tante Bégon: <i>Ce sont trois petites +commères, qui parlent de faire un banquet...</i> +ou: <i>Bergerette de maître André s'en va-t-au +bois seulette...</i> et toujours la fameuse des +Pères blancs: <i>Patatin patatan</i>.</p> + +<p>Pensez quelle confusion le lendemain, +quand ses voisins de cellule lui faisaient d'un +air malin:</p> + +<p>—Eh! eh! Père Gaucher, vous aviez des +cigales en tête, hier soir en vous couchant.</p> + +<p>Alors c'étaient des larmes, des désespoirs, +et le jeûne, et le cilice, et la discipline. Mais +rien ne pouvait contre le démon de l'élixir; +et tous les soirs, à la même heure, la possession +recommençait.</p> + +<hr> + +<p>Pendant ce temps, les commandes pleuvaient +à l'abbaye que c'était une bénédiction. +Il en venait de Nîmes, d'Aix, d'Avignon, +de Marseille... De jour en jour le couvent +prenait un petit air de manufacture. Il y +avait des frères emballeurs, des frères étiqueteurs, +d'autres pour les écritures, d'autres +pour le camionnage; le service de Dieu y +perdait bien par-ci par-là quelques coups de +cloches; mais les pauvres gens du pays n'y +perdaient rien, je vous en réponds...</p> + +<p>Et donc, un beau dimanche matin, pendant +que l'argentier lisait en plein chapitre +son inventaire de fin d'année et que les bons +chanoines l'écoutaient les yeux brillants et +le sourire aux lèvres, voilà le Père Gaucher +qui se précipite au milieu de la conférence +en criant:</p> + +<p>—C'est fini... Je n'en fais plus... Rendez-moi +mes vaches.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a donc, Père Gaucher? +demanda le prieur, qui se doutait bien un +peu de ce qu'il y avait.</p> + +<p>—Ce qu'il y a, Monseigneur?... Il y a +que je suis en train de me préparer une +belle éternité de flammes et de coups de +fourche... Il y a que je bois, que je bois +comme un misérable...</p> + +<p>—Mais je vous avais dit de compter vos +gouttes.</p> + +<p>—Ah! bien oui, compter mes gouttes! +c'est par gobelets qu'il faudrait compter +maintenant... Oui, mes Révérends, j'en suis +là. Trois fioles par soirée... Vous comprenez +bien que cela ne peut pas durer... Aussi, +faites faire l'élixir par qui vous voudrez... +Que le feu de Dieu me brûle si je m'en mêle +encore!</p> + +<p>C'est le chapitre qui ne riait plus.</p> + +<p>—Mais, malheureux, vous nous ruinez! +criait l'argentier en agitant son grand-livre.</p> + +<p>—Préférez-vous que je me damne?</p> + +<p>Pour lors, le prieur se leva.</p> + +<p>—Mes Révérends, dit-il en étendant sa +belle main blanche où luisait l'anneau pastoral, +il y a moyen de tout arranger... C'est +le soir, n'est-ce pas, mon cher fils, que le +démon vous tente?...</p> + +<p>—Oui, monsieur le prieur, régulièrement +tous les soirs... Aussi, maintenant, quand je +vois arriver la nuit, j'en ai, sauf votre respect, +les sueurs qui me prennent, comme +l'âne de Capitou quand il voyait venir le bât.</p> + +<p>—Eh bien! rassurez-vous... Dorénavant, +tous les soirs, à l'office, nous réciterons à +votre intention l'oraison de saint Augustin, +à laquelle l'indulgence plénière est attachée... +Avec cela, quoi qu'il arrive, vous +êtes à couvert... C'est l'absolution pendant +le pêché.</p> + +<p>—Oh bien! alors, merci, monsieur le +prieur!</p> + +<p>Et, sans en demander davantage, le Père +Gaucher retourna à ses alambics, aussi léger +qu'une alouette.</p> + +<p>Effectivement, à partir de ce moment-là, +tous les soirs, à la fin des complies, l'officiant +ne manquait jamais de dire:</p> + +<p>—Prions pour notre pauvre Père Gaucher, +qui sacrifie son âme aux intérêts de la communauté... +<i>Oremus Domine</i>...</p> + +<p>Et pendant que sur toutes ces capuches +blanches, prosternées dans l'ombre des nefs, +l'oraison courait en frémissant comme une +petite bise sur la neige, là-bas, tout au bout +du couvent, derrière le vitrage enflammé +de la distillerie, on entendait le père Gaucher +qui chantait à tue-tête:</p> + + +<p>Dans Paris il y a un Père blanc,<br> +Patatin, patatan, taraban, tarabin;<br> +Dans Paris il y a un Père blanc<br> +Qui fait danser des moinettes,<br> +Trin, trin, trin, dans un jardin;<br> +Qui fait danser des...</p> + +<hr> + +<p>...Ici le bon curé s'arrêta plein d'épouvante:</p> + +<p>—Miséricorde! si mes paroissiens m'entendaient!</p> + + +<br><br> + +<h3>EN CAMARGUE</h3> + + + +<p>I</p> + + +<p>LE DÉPART.</p> + +<p>Grande rumeur au château. Le messager +vient d'apporter un mot du garde, moitié en +français, moitié en provençal, annonçant +qu'il y a eu déjà deux ou trois beaux passages +de <i>Galéjons</i>, de <i>Charlottines</i>, et que +les <i>oiseaux de prime</i> non plus ne manquaient +pas.</p> + +<p>«Vous êtes des nôtres!» m'ont écrit mes +aimables voisins; et ce matin, au petit jour +de cinq heures, leur grand break, chargé de +fusils, de chiens, de victuailles, est venu me +prendre au bas de la côte. Nous voilà roulant +sur la route d'Arles, un peu sèche, un +peu dépouillée, par ce matin de décembre +où la verdure pâle des oliviers est à peine +visible, et la verdure crue des chênes-kermès +un peu trop hivernale et factice. Les étables +se remuent. Il y a des réveils avant le jour +qui allument la vitre des fermes; et dans les +découpures de pierre de l'abbaye de Mont-majeur, +des orfraies encore engourdies de +sommeil battent de l'aile parmi les ruines. +Pourtant nous croisons déjà le long des +fossés de vieilles paysannes qui vont au +marché au trot de leurs bourriquets. Elles +viennent de la Ville-des-Baux. Six grandes +lieues pour s'asseoir une heure sur les +marches de Saint-Trophyme et vendre des +petits paquets de simples ramassés dans la +montagne!...</p> + +<p>Maintenant voici les remparts d'Arles; +des remparts bas et crénelés, comme on en +voit sur les anciennes estampes où des guerriers +armés de lances apparaissent en haut +de talus moins grands qu'eux. Nous traversons +au galop cette merveilleuse petite +ville, une des plus pittoresques de France, +avec ses balcons sculptés, arrondis, s'avançant +comme des moucharabiés jusqu'au +milieu des rues étroites, avec ses vieilles +maisons noires aux petites portes, moresques, +ogivales et basses, qui vous reportent +au temps de Guillaume Court-Nez et des +Sarrasins. A cette heure, il n'y a encore +personne dehors. Le quai du Rhône seul est +animé. Le bateau à vapeur qui fait le service +de la Camargue chauffe au bas des marches, +prêt à partir. Des <i>ménagers</i> en veste de cadis +roux, des filles de La Roquette qui vont se +louer pour des travaux des fermes, montent +sur le pont avec nous, causant et riant entre +eux. Sous les longues mantes brunes rabattues +à cause de l'air vif du matin, la haute +coiffure arlésienne fait la tête élégante et +petite avec un joli grain d'effronterie, une +envie de se dresser pour lancer le rire ou la +malice plus loin... La cloche sonne; nous +partons. Avec la triple vitesse du Rhône, +de l'hélice, du mistral, les deux rivages se +déroulent. D'un côté c'est la Crau, une plaine +aride, pierreuse. De l'autre, la Camargue, +plus verte, qui prolonge jusqu'à la mer son +herbe courte et ses marais pleins de roseaux.</p> + +<p>De temps en temps le bateau s'arrête près +d'un ponton, à gauche ou à droite, à Empire +ou à Royaume, comme on disait au moyen +âge, du temps du Royaume d'Arles, et, +comme les vieux mariniers du Rhône disent +encore aujourd'hui. A chaque ponton, une +ferme blanche, un bouquet d'arbres. Les +travailleurs descendent chargés d'outils, les +femmes leur panier au bras, droites sur la +passerelle. Vers Empire ou vers Royaume +peu à peu le bateau se vide, et quand il arrive +au ponton du Mas-de-Giraud où nous +descendons, il n'y a presque plus personne +à bord.</p> + +<p>Le Mas-de-Giraud est une vieille ferme +des seigneurs de Barbentane, où nous entrons +pour attendre le garde qui doit venir +nous chercher. Dans la haute cuisine, tous +les hommes de la ferme, laboureurs, vignerons, +bergers, bergerots, sont attablés, +graves, silencieux, mangeant lentement, et +servis par les femmes qui ne mangeront +qu'après. Bientôt le garde paraît avec la +carriole. Vrai type à la Fenimore, trappeur +de terre et d'eau, garde-pêche et garde-chasse, +les gens du pays l'appellent <i>lou +Roudeïroù</i> (le rôdeur), parce qu'on le voit +toujours, dans les brumes d'aube ou de jour +tombant, caché pour l'affût parmi les roseaux, +ou bien immobile dans son petit bateau, occupé +à surveiller ses nasses sur les <i>clairs</i> +(les étangs) et les <i>roubines</i> (canaux d'irrigation). +C'est peut-être ce métier d'éternel +guetteur qui le rend aussi silencieux, aussi +concentré. Pourtant, pendant que la petite +carriole chargée de fusils et de paniers +marche devant nous, il nous donne des nouvelles +de la chasse, le nombre des passages, +les quartiers où les oiseaux voyageurs se +sont abattus. Tout en causant, on s'enfonce +dans le pays.</p> + +<p>Les terres cultivées dépassées, nous voici +en pleine Camargue sauvage. A perte de +vue, parmi les pâturages, des marais, des +roubines, luisent dans les salicornes. Des +bouquets de tamaris et de roseaux font des +îlots comme sur une mer calme. Pas d'arbres +hauts. L'aspect uni, immense, de la plaine, +n'est pas troublé. De loin en loin, des parcs +de bestiaux étendent leurs toits bas presque +au ras de terre. Des troupeaux dispersés, +couchés dans les herbes salines, ou cheminant +serrés autour de la cape rousse du +berger, n'interrompent pas la grande ligne +uniforme, amoindris qu'ils sont par cet +espace infini d'horizons bleus et de ciel ouvert. +Comme de la mer unie malgré ses +vagues, il se dégage de cette plaine un sentiment +de solitude, d'immensité, accru encore +par le mistral qui souffle sans relâche, +sans obstacle, et qui, de son haleine puissante, +semble aplanir, agrandir le paysage. +Tout se courbe devant lui. Les moindres +arbustes gardent l'empreinte de son passage, +en restent tordus, couchés vers le sud dans +l'attitude d'une fuite perpétuelle...</p> + + + +<p>II</p> + +<p>LA CABANE.</p> + + +<p>Un toit de roseaux, des murs de roseaux +desséchés et jaunes, c'est la cabane. Ainsi +s'appelle notre rendez-vous de chasse. Type +de la maison camarguaise, la cabane se +compose d'une unique pièce, haute, vaste, +sans fenêtre, et prenant jour par une porte +vitrée qu'on ferme le soir avec des volets +pleins. Tout le long des grands murs crépis, +blanchis à la chaux, des râteliers attendent +les fusils, les carniers, les bottes de marais. +Au fond, cinq ou six berceaux sont rangés +autour d'un vrai mât planté au sol et montant +jusqu'au toit auquel il sert d'appui. La +nuit, quand le mistral souffle et que la maison +craque de partout, avec la mer lointaine +et le vent qui la rapproche, porte son bruit, +le continue en l'enflant, on se croirait couché +dans la chambre d'un bateau.</p> + +<p>Mais c'est l'après-midi surtout que la cabane +est charmante. Par nos belles journées +d'hiver méridional, j'aime rester tout seul +près de la haute cheminée où fument quelques +pieds de tamaris. Sous les coups du +mistral ou de la tramontane, la porte saute, +les roseaux crient, et toutes ces secousses +sont un bien petit écho du grand ébranlement +de la nature autour de moi. Le soleil +d'hiver fouetté par l'énorme courant s'éparpille, +joint ses rayons, les disperse. De +grandes ombres courent sous un ciel bleu +admirable. La lumière arrive par saccades, +les bruits aussi; et les sonnailles des troupeaux +entendues tout à coup, puis oubliées, +perdues dans le vent, reviennent chanter +sous la porte ébranlée avec le charme d'un +refrain... L'heure exquise, c'est le crépuscule, +un peu avant que les chasseurs n'arrivent. +Alors le vent s'est calmé. Je sors un +moment. En paix le grand soleil rouge descend, +enflammé, sans chaleur. La nuit +tombe, vous frôle en passant de son aile +noire tout humide. Là-bas, au ras du sol, la +lumière d'un coup de feu passe avec l'éclat +d'une étoile rouge avivée par l'ombre environnante. +Dans ce qui reste de jour, la vie +se hâte. Un long triangle de canards vole +très bas, comme s'ils voulaient prendre +terre; mais tout à coup la cabane, où le +<i>caleil</i> est allumé, les éloigne: celui qui tient +la tête de la colonne dresse le cou, remonte, +et tous les autres derrière lui s'emportent +plus haut avec des cris sauvages.</p> + +<p>Bientôt un piétinement immense se rapproche, +pareil à un bruit de pluie. Des milliers +de moutons, rappelés par les bergers, +harcelés par les chiens, dont on entend le +galop confus et l'haleine haletante, se pressent +vers les parcs, peureux et indisciplinés. +Je suis envahi, frôlé, confondu dans ce tourbillon +de laines frisées, de bêlements; une +houle véritable où les bergers semblent +portés avec leur ombre par des flots bondissants... +Derrière les troupeaux, voici des +pas connus, des voix joyeuses. La cabane +est pleine, animée, bruyante. Les sarments +flambent. On rit d'autant plus qu'on est plus +las. C'est un étourdissement d'heureuse +fatigue, les fusils dans un coin, les grandes +bottes jetées pêle-mêle, les carniers vides, +et à côté les plumages roux, dorés, verts, +argentés, tout tachés de sang. La table est +mise; et dans la fumée d'une bonne soupe +d'anguilles, le silence se fait, le grand silence +des appétits robustes, interrompu seulement +par les grognements féroces des chiens qui +lapent leur écuelle à tâtons devant la porte...</p> + +<p>La veillée sera courte. Déjà près du feu, +clignotant lui aussi, il ne reste plus que le +garde et moi. Nous causons, c'est-à-dire +nous nous jetons de temps en temps l'un à +l'autre des demi-mots à la façon des paysans, +de ces interjections presque indiennes, +courtes et vite éteintes comme les dernières +étincelles des sarments consumés. Enfin le +garde se lève, allume sa lanterne, et j'écoute +son pas lourd qui se perd dans la nuit...</p> +<br> +<p>III</p> + + +<p>A L'ESPÈRE! (A L'AFFUT!)</p> + +<p>L'<i>espère!</i> quel joli nom pour désigner +l'affût, l'attente du chasseur embusqué, et +ces heures indécises où tout attend, <i>espère</i>, +hésite entre le jour et la nuit. L'affût du +matin un peu avant le lever du soleil, l'affût +du soir au crépuscule. C'est ce dernier que +je préfère, surtout dans ces pays marécageux +où l'eau des <i>clairs</i> garde si longtemps la lumière...</p> + +<p>Quelquefois on tient l'affût dans le <i>negochin</i> +(le naye-chien), un tout petit bateau +sans quille étroit, roulant au moindre mouvement. +Abrité par les roseaux, le chasseur +guette les canards du fond de sa barque, que +dépassent seulement la visière d'une casquette, +le canon du fusil et la tête du chien +flairant le vent, happant les moustiques, ou +bien de ses grosses pattes étendues penchant +tout le bateau d'un côté et le remplissant +d'eau. Cet affût-là est trop compliqué pour +mon inexpérience. Aussi, le plus souvent, +je vais à l'<i>espère</i> à pied, barbotant en plein +marécage avec d'énormes bottes taillées +dans toute la longueur du cuir. Je marche +lentement, prudemment, de peur de m'envaser. +J'écarte les roseaux pleins d'odeurs +saumâtres et de sauts de grenouilles...</p> + +<p>Enfin, voici un îlot de tamaris, un coin +de terre sèche où je m'installe. Le garde, +pour me faire honneur, a laissé son chien +avec moi; un énorme chien des Pyrénées à +grande toison blanche, chasseur et pêcheur +de premier ordre, et dont la présence ne +laisse pas que de m'intimider un peu. Quand +une poule d'eau passe à ma portée, il a une +certaine façon ironique de me regarder en +rejetant en arrière, d'un coup de tête à l'artiste, +deux longues oreilles flasques qui lui +pendent dans les yeux; puis des poses à +l'arrêt, des frétillements de queue, toute +une mimique d'impatience pour me dire:</p> + +<p>—Tire... tire donc!</p> + +<p>Je tire, je manque. Alors, allongé de tout +son corps, il bâille et s'étire d'un air las, +découragé, et insolent...</p> + +<p>Eh bien! oui, j'en conviens, je suis un +mauvais chasseur. L'affût, pour moi, c'est +l'heure qui tombe, la lumière diminuée, +réfugiée dans l'eau, les étangs qui luisent, +polissant jusqu'au ton de l'argent fin la teinte +grise du ciel assombri. J'aime cette odeur +d'eau, ce frôlement mystérieux des insectes +dans les roseaux, ce petit murmure des +longues feuilles qui frissonnent. De temps +en temps, une note triste passe, et roule dans +le ciel comme un ronflement de conque +marine. C'est le butor qui plonge au fond +de l'eau son bec immense d'oiseau-pêcheur +et souffle... rrrououou! Des vols de grues +filent sur ma tête. J'entends le froissement +des plumes, l'ébouriffement du duvet dans +l'air vif, et jusqu'au craquement de la petite +armature surmenée. Puis, plus rien. C'est +la nuit, la nuit profonde, avec un peu de +jour resté sur l'eau...</p> + +<p>Tout à coup j'éprouve un tressaillement, +une espèce de gêne nerveuse, comme si +j'avais quelqu'un derrière moi. Je me retourne, +et j'aperçois le compagnon des +belles nuits, la lune, une large lune toute +ronde, qui se lève doucement, avec un mouvement +d'ascension d'abord très sensible, +et se ralentissant à mesure qu'elle s'éloigne +de l'horizon.</p> + +<p>Déjà un premier rayon est distinct près +de moi, puis un autre un peu plus loin... +Maintenant tout le marécage est allumé. La +moindre touffe d'herbe a son ombre. L'affût +est fini, les oiseaux nous voient: il faut +rentrer. On marche au milieu d'une inondation +de lumière bleue, légère, poussiéreuse; +et chacun de nos pas dans les <i>clairs</i>, +dans les <i>roubines</i>, y remue des tas d'étoiles +tombées et des rayons de lune qui traversent +l'eau jusqu'au fond.</p> +<br> +<p>IV</p> + + +<p>LE ROUGE ET LE BLANC.</p> + +<p>Tout près de chez nous, à une portée de +fusil de la cabane, il y en a une autre qui lui +ressemble, mais plus rustique. C'est là que +notre garde habite avec sa femme et ses deux +aînés: la fille, qui soigne le repas des hommes, +raccommode les filets de pêche; le garçon, +qui aide son père à relever les nasses, à +surveiller les <i>martilières</i> (vannes) des étangs. +Les deux plus jeunes sont à Arles, chez la +grand'mère; et ils y resteront jusqu'à ce +qu'ils aient appris à lire et qu'ils aient fait +leur <i>bon jour</i> (première communion), car ici +on est trop loin de l'église et de l'école, et +puis l'air de la Camargue ne vaudrait rien +pour ces petits. Le fait est que, l'été venu, +quand les marais sont à sec et que la vase +blanche des <i>roubines</i> se crevasse à la grande +chaleur, l'île n'est vraiment pas habitable.</p> + +<p>J'ai vu cela une fois au mois d'août, en +venant tirer les hallebrands, et je n'oublierai +jamais l'aspect triste et féroce de ce paysage +embrasé. De place en place, les étangs +fumaient au soleil comme d'immenses cuves, +gardant tout au fond un reste de vie qui +s'agitait, un grouillement de salamandres, +d'araignées, de mouches d'eau cherchant +des coins humides. Il y avait là un air de +peste, une brume de miasmes lourdement +flottante qu'épaississaient encore d'innombrables +tourbillons de moustiques. Chez le +garde, tout le monde grelottait, tout le +monde avait la fièvre, et c'était pitié de voir +les visages jaunes, tirés, les yeux cerclés, +trop grands, de ces malheureux condamnés +à se traîner, pendant trois mois, sous ce +plein soleil inexorable qui brûle les fiévreux +sans les réchauffer... Triste et pénible vie +que celle de garde-chasse en Camargue! +Encore celui-là a sa femme et ses enfants +près de lui; mais à deux lieues plus loin, +dans le marécage, demeure un gardien de +chevaux qui, lui, vit absolument seul d'un +bout de l'année à l'autre et mène une véritable +existence de Robinson. Dans sa cabane +de roseaux, qu'il a construite lui-même, pas +un ustensile qui ne soit son ouvrage, depuis +le hamac d'osier tressé, les trois pierres +noires assemblées en foyer, les pieds de +tamaris taillés en escabeaux, jusqu'à la serrure +et la clé de bois blanc fermant cette +singulière habitation.</p> + +<p>L'homme est au moins aussi étrange que +son logis. C'est une espèce de philosophe +silencieux comme les solitaires, abritant sa +méfiance de paysan sous d'épais sourcils en +broussailles. Quand il n'est pas dans le pâturage, +on le trouve assis devant sa porte, +déchiffrant lentement, avec une application +enfantine et touchante, une de ces petites +brochures roses, bleues ou jaunes, qui +entourent les fioles pharmaceutiques dont il +se sert pour ses chevaux. Le pauvre diable +n'a pas d'autre distraction que la lecture, ni +d'autres livres que ceux-là. Quoique voisins +de cabane, notre garde et lui ne se voient +pas. Ils évitent même de se rencontrer. Un +jour que je demandais au <i>roudeïroù</i> la raison +de cette antipathie, il me répondit d'un air +grave:</p> + +<p>—C'est à cause des opinions... Il est +rouge, et moi je suis blanc.</p> + +<p>Ainsi, même dans ce désert dont la solitude +aurait dû les rapprocher, ces deux +sauvages, aussi ignorants, aussi naïfs l'un +que l'autre, ces deux bouviers de Théocrite, +qui vont à la ville à peine une fois par an et +à qui les petits cafés d'Arles, avec leurs +dorures et leurs glaces, donnent l'éblouissement +du palais des Ptolémées, ont trouvé +moyen de se haïr au nom de leurs convictions +politiques!</p> + +<br> + + + + +<p>V</p> + + +<p>LE VACCARÈS.</p> + +<p>Ce qu'il y a de plus beau en Camargue, +c'est le Vaccarès. Souvent, abandonnant la +chasse, je viens m'asseoir au bord de ce +lac salé, une petite mer qui semble un morceau +de la grande, enfermé dans les terres +et devenu familier par sa captivité même. +Au lieu de ce dessèchement, de cette aridité +qui attristent d'ordinaire les côtes, le Vaccarès, +sur son rivage un peu haut, tout vert +d'herbe fine, veloutée, étale une flore originale +et charmante: des centaurées, des trèfles +d'eau, des gentianes, et ces jolies <i>saladelles</i>, +bleues en hiver, rouges en été, qui transforment +leur couleur au changement d'atmosphère, +et dans une floraison ininterrompue +marquent les saisons de leurs tons divers.</p> + +<p>Vers cinq heures du soir, à l'heure où le +soleil décline, ces trois lieues d'eau sans une +barque, sans une voile pour limiter, transformer +leur étendue, ont un aspect admirable. +Ce n'est plus le charme intime des +<i>clairs</i>, des <i>roubines</i>, apparaissant de distance +en distance entre les plis d'un terrain marneux +sous lequel on sent l'eau filtrer partout, +prête à se montrer à la moindre dépression +du sol. Ici, l'impression est grande, large. +De loin, ce rayonnement de vagues attire +des troupes de macreuses, des hérons, des +butors, des flamants au ventre blanc, aux +ailes roses, s'alignant pour pêcher tout le +long du rivage, de façon à disposer leurs +teintes diverses en une longue bande égale; +et puis des ibis, de vrais ibis d'Egypte, +bien chez eux dans ce soleil splendide et ce +paysage muet. De ma place, en effet, je +n'entends rien que l'eau qui clapote, et la +voix du gardien qui rappelle ses chevaux, +dispersés sur le bord. Ils ont tous des noms +retentissants: «Cifer!... (Lucifer)... L'Estello!... +L'Estournello!...» Chaque bête, +en s'entendant nommer, accourt, la crinière +au vent, et vient manger l'avoine dans la +main du gardien...</p> + +<p>Plus loin, toujours sur la même rive, se +trouve une grande <i>manado</i> (troupeau) de +boeufs paissant en liberté comme les chevaux. +De temps en temps, j'aperçois au-dessus +d'un bouquet de tamaris l'arête de +leurs dos courbés, et leurs petites cornes en +croissant qui se dressent. La plupart de ces +boeufs de Camargue sont élevés pour courir +dans les <i>ferrades</i>, les fêtes de villages; et +quelques-uns ont des noms déjà célèbres +par tous les cirques de Provence et de Languedoc. +C'est ainsi que la <i>manado</i> voisine +compte entre autres un terrible combattant +appelé <i>le Romain</i>, qui a décousu je ne sais +combien d'hommes et de chevaux aux +courses d'Arles, de Nîmes, de Tarascon. +Aussi ses compagnons l'ont-ils pris pour +chef; car dans ces étranges troupeaux les +bêtes se gouvernent elles-mêmes, groupées +autour d'un vieux taureau qu'elles adoptent +comme conducteur. Quand un ouragan +tombe sur la Camargue, terrible dans cette +grande plaine où rien ne le détourne, ne +l'arrête, il faut voir la <i>manado</i> se serrer +derrière son chef, toutes les têtes baissées +tournant du côté du vent ces larges fronts +où la force du boeuf se condense. Nos bergers +provençaux appellent cette manoeuvre: +<i>vira la bano au giscle</i>—tourner la corne au +vent. Et malheur aux troupeaux qui ne s'y +conforment pas! Aveuglée par la pluie, +entraînée par l'ouragan, la <i>manado</i> en +déroute tourne sur elle-même, s'effare, se +disperse, et les boeufs éperdus, courant +devant eux pour échapper à la tempête, se +précipitent dans le Rhône, dans le Vaccarès +ou dans la mer.</p> + + +<br><br> + +<h3>NOSTALGIES DE CASERNE.</h3> + +<p>Ce matin, aux premières clartés de l'aube, +un formidable roulement de tambour me +réveille en sursaut... Ran plan plan! Ran +plan plan!...</p> + +<p>Un tambour dans mes pins à pareille +heure!... Voilà qui est singulier, par +exemple.</p> + +<p>Vite, vite, je me jette à bas de mon lit et +je cours ouvrir la porte.</p> + +<p>Personne! Le bruit s'est tu... Du milieu +des lambrusques mouillées, deux ou trois +courlis s'envolent en secouant leurs ailes... +Un peu de brise chante dans les arbres... +Vers l'orient, sur la crête fine des Alpilles, +s'entasse une poussière d'or d'où le soleil +sort lentement... Un premier rayon frise +déjà le toit du moulin. Au même moment, +le tambour, invisible, se met à battre aux +champs sous le couvert... Ran... plan... +plan, plan, plan.</p> + +<p>Le diable soit de la peau d'âne! Je l'avais +oubliée. Mais enfin, quel est donc le sauvage +qui vient saluer l'aurore au fond des bois +avec un tambour?... J'ai beau regarder, je +ne vois rien... rien que les touffes de lavande, +et les pins qui dégringolent jusqu'en bas +sur la route... Il y a peut-être par-là dans +le fourré quelque lutin caché en train de se +moquer de moi... C'est Ariel, sans doute, +ou maître Puck. Le drôle se sera dit, en +passant devant mon moulin:</p> + +<p>—Ce Parisien est trop tranquille là +dedans, allons lui donner l'aubade.</p> + +<p>Sur quoi, il aura pris un gros tambour, +et... ran plan plan!... ran plan plan!... Te +tairas-tu gredin de Puck! tu vas réveiller +mes cigales.</p> + +<hr> + +<p>Ce n'était pas Puck.</p> + +<p>C'était Gouguet François, dit Pistolet, +tambour au 31e de ligne, et pour le moment +en congé de semestre. Pistolet s'ennuie au +pays, il a des nostalgies, ce tambour, et— +quand on veut bien lui prêter l'instrument +de la commune—il s'en va, mélancolique, +battre la caisse dans les bois, en rêvant de +la caserne du Prince-Eugène.</p> + +<p>C'est sur une petite colline verte qu'il est +venu rêver aujourd'hui. Il est là, debout +contre un pin, son tambour entre ses jambes +et s'en donnant à coeur joie... Des vols de +perdreaux effarouchés partent à ses pieds +sans qu'il s'en aperçoive. La férigoule +embaume autour de lui, il ne la sent pas.</p> + +<p>Il ne voit pas non plus les fines toiles +d'araignée qui tremblent au soleil entre les +branches, ni les aiguilles de pin qui sautillent +sur son tambour. Tout entier à son rêve et +à sa musique, il regarde amoureusement +voler ses baguettes, et sa grosse face +niaise s'épanouit de plaisir à chaque roulement.</p> + +<p>Ran plan plan! Ran plan plan!...</p> + +<p>«Qu'elle est belle, la grande caserne, +avec sa cour aux larges dalles, ses rangées +de fenêtres bien alignées, son peuple en +bonnet de police, et ses arcades basses +pleines du bruit des gamelles!...»</p> + +<p>Ran plan plan! Ran plan plan!...</p> + +<p>«Oh! l'escalier sonore, les corridors +peints à la chaux, la chambrée odorante, les +ceinturons qu'on astique, la planche au +pain, les pots de cirage, les couchettes de +fer à couverture grise, les fusils qui reluisent +au râtelier!»</p> + +<p>Ran plan plan! Ran plan plan!</p> + +<p>«Oh! les bonnes journées du corps de +garde, les cartes qui poissent aux doigts, la +dame de pique hideuse avec des agréments +à la plume, le vieux Pigault-Lebrun dépareillé +qui traîne sur le lit de camp!...»</p> + +<p>Ran plan plan! Ran plan plan!</p> + +<p>«Oh! les longues nuits de faction à la +porte des ministères, la vieille guérite où la +pluie entre, les pieds qui ont froid!... les +voitures de gala qui vous éclaboussent en +passant!... Oh! la corvée supplémentaire, +les jours de bloc, le baquet puant, l'oreiller +de planche, la diane froide par les matins +pluvieux, la retraite dans les brouillards à +l'heure où le gaz s'allume, l'appel du soir où +l'on arrive essoufflé!»</p> + +<p>Ran plan plan! Ran plan plan!</p> + +<p>«Oh! le bois de Vincennes, les gros gants +de coton blanc, les promenades sur les fortifications... +Oh! La barrière de l'École, les +filles à soldats, le piston du Salon de Mars, +l'absinthe dans les bouisbouis, les confidences +entre deux hoquets, les briquets +qu'on dégaîne, la romance sentimentale +chantée une main sur le coeur!...»</p> + +<hr> + +<p>Rêve, rêve, pauvre homme! ce n'est pas +moi qui t'en empêcherai...; tape hardiment +sur ta caisse, tape à tours de bras. Je n'ai +pas le droit de te trouver ridicule.</p> + +<p>Si tu as la nostalgie de ta caserne, est-ce +que, moi, je n'ai pas la nostalgie de la +mienne?</p> + +<p>Mon Paris me poursuit jusqu'ici comme +le tien. Tu joues du tambour sous les pins, +toi! Moi, j'y fais de la copie... Ah! les bons +Provençaux que nous faisons! Là-bas, dans +les casernes de Paris, nous regrettions nos +Alpilles bleues et l'odeur sauvage des +lavandes; maintenant, ici, en pleine Provence, +la caserne nous manque, et tout ce +qui la rappelle nous est cher!...</p> + +<hr> + +<p>Huit heures sonnent au village. Pistolet, +sans lâcher ses baguettes, s'est mis en route +pour rentrer... On l'entend descendre sous +le bois, jouant toujours... Et moi, couché +dans l'herbe, malade de nostalgie, je crois +voir, au bruit du tambour qui s'éloigne, +tout mon Paris défiler entre les pins...</p> + +<p>Ah! Paris!... Paris!... Toujours Paris!</p> +<br> +<p>FIN.</p> +<br><br> +<p>TABLE</p> + +<p>Avant-propos</p> + +<p>LETTRES DE MON MOULIN.</p> + +<p>Installation<br> +La diligence de Beaucaire<br> +Le secret de maître Cornille<br> +La chèvre de M. Seguin<br> +Les étoiles<br> +L'Arlésienne<br> +La mule du pape<br> +Le phare des Sanguinaires<br> +L'agonie de la <i>Sémillante</i><br> +Les douaniers<br> +Le curé de Cucugnan +Les vieux</p> + +<p>Ballades en prose<br> +—La Mort du Dauphin<br> +—Le Sous-préfet aux champs<br> +Le portefeuille de Bixiou<br> +La légende de l'homme à la cervelle d'or<br> +Le poète Mistral<br> +Les trois messes basses<br> +Les oranges<br> +Les deux auberges<br> +A Milianah<br> +Les sauterelles<br> +L'élixir du Père Gaucher<br> +En Camargue<br> +Nostalgies de caserne</p><br> + +<p>FIN DE LA TABLE.</p> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Lettres de mon moulin, by Alphonse Daudet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DE MON MOULIN *** + +***** This file should be named 11770-h.htm or 11770-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/7/7/11770/ + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. The replaced older file is renamed. +VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving +new filenames and etext numbers. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000, +are filed in directories based on their release date. If you want to +download any of these eBooks directly, rather than using the regular +search system you may utilize the following addresses and just +download by the etext year. For example: + + https://www.gutenberg.org/etext06 + + (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99, + 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90) + +EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are +filed in a different way. The year of a release date is no longer part +of the directory path. The path is based on the etext number (which is +identical to the filename). The path to the file is made up of single +digits corresponding to all but the last digit in the filename. For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/old/11770.txt b/old/11770.txt new file mode 100644 index 0000000..8d3ae17 --- /dev/null +++ b/old/11770.txt @@ -0,0 +1,6078 @@ +The Project Gutenberg EBook of Lettres de mon moulin, by Alphonse Daudet + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Lettres de mon moulin + +Author: Alphonse Daudet + +Release Date: April 3, 2004 [EBook #11770] +[Date last updated: September 22, 2004] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DE MON MOULIN *** + + + + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + + +LETTRES DE MON MOULIN + +PAR + +ALPHONSE DAUDET + + + +PARIS +A MA FEMME + + + +AVANT-PROPOS + +Par devant maitre Honorat Grapazi, notaire a la residence de +Pamperigouste, + +"A comparu + +"Le sieur Gaspard Mitifio, epoux de Vivette Cornille, menager au lieudit +des Cigalieres et y demeurant: + +"Lequel par ces presentes a vendu et transporte sous les garanties +de droit et de fait, et en franchise de toutes dettes, privileges et +hypotheques, + +"Au sieur Alphonse Daudet, poete, demeurant a Paris, a ce present et ce +acceptant, + +"Un moulin a vent et a farine, sis dans la vallee du Rhone, au plein +coeur de Provence, sur une cote boisee de pins et de chenes verts; etant +ledit moulin abandonne depuis plus de vingt annees et hors d'etat de +moudre, comme il appert des vignes sauvages, mousses, romarins, et +autres verdures parasites qui lui grimpent jusqu'au bout des ailes; + +"Ce nonobstant, tel qu'il est et se comporte, avec sa grande roue +cassee, sa plate-forme ou l'herbe pousse dans les briques, declare le +sieur Daudet trouver ledit moulin a sa convenance et pouvant servir a +ses travaux de poesie, l'accepte a ses risques et perils, et sans aucun +recours contre le vendeur, pour cause de reparations qui pourraient y +etre faites. + +"Cette vente a lieu en bloc moyennant le prix convenu, que le sieur +Daudet, poete, a mis et depose sur le bureau en especes de cours, lequel +prix a ete de suite touche et retire par le sieur Mitifio, le tout a la +vue des notaires et des temoins soussignes, dont quittance sous reserve. + +"Acte fait a Pamperigouste, en l'etude Honorat, en presence de Francet +Mamai, joueur de fifre, et de Louiset dit le Quique, porte-croix des +penitents blancs; + +"Qui ont signe avec les parties et le notaire apres lecture..." + + + + + +LETTRES +DE +MON MOULIN + + + +INSTALLATION + + +Ce sont les lapins qui ont ete etonnes!... Depuis si longtemps qu'ils +voyaient la porte du moulin fermee, les murs et la plate-forme envahis +par les herbes, ils avaient fini par croire que la race des meuniers +etait eteinte, et, trouvant la place bonne, ils en avaient fait quelque +chose comme un quartier general, un centre d'operations strategiques: le +moulin de Jemmapes des lapins... La nuit de mon arrivee, il y en avait +bien, sans mentir, une vingtaine assis en rond sur la plate-forme, +en train de se chauffer les pattes a un rayon de lune... Le temps +d'entr'ouvrir une lucarne, frrt! voila le bivouac en deroute, et tous +ces petits derrieres blancs qui detalent, la queue en l'air, dans le +fourre. J'espere bien qu'ils reviendront. + +Quelqu'un de tres etonne aussi, en me voyant, c'est le locataire du +premier, un vieux hibou sinistre, a tete de penseur, qui habite le +moulin depuis plus de vingt ans. Je l'ai trouve dans la chambre du haut, +immobile et droit sur l'arbre de couche, au milieu des platras, des +tuiles tombees. Il m'a regarde un moment avec son oeil rond; puis, tout +effare de ne pas me reconnaitre, il s'est mis a faire: "Hou! hou!" et +a secouer peniblement ses ailes grises de poussiere;--ces diables de +penseurs! ca ne se brosse jamais... N'importe! tel qu'il est, avec ses +yeux clignotants et sa mine renfrognee, ce locataire silencieux me plait +encore mieux qu'un autre, et je me suis empresse de lui renouveler son +bail. Il garde comme dans le passe tout le haut du moulin avec une +entree par le toit; moi je me reserve la piece du bas, une petite piece +blanchie a la chaux, basse et voutee comme un refectoire de couvent. + + * * * * * + +C'est de la que je vous ecris, ma porte grande ouverte, au bon soleil. + +Un joli bois de pins tout etincelant de lumiere degringole devant moi +jusqu'au bas de la cote. A l'horizon, les Alpilles decoupent leurs +cretes fines... Pas de bruit... A peine, de loin en loin, un son de +fifre, un courlis dans les lavandes, un grelot de mules sur la route... +Tout ce beau paysage provencal ne vit que par la lumiere. + +Et maintenant, comment voulez-vous que je le regrette, votre Paris +bruyant et noir? Je suis si bien dans mon moulin! C'est si bien le coin +que je cherchais, un petit coin parfume et chaud, a mille lieues des +journaux, des fiacres, du brouillard!... Et que de jolies choses autour +de moi! Il y a a peine huit jours que je suis installe, j'ai deja la +tete bourree d'impressions et de souvenirs... Tenez! pas plus tard +qu'hier soir, j'ai assiste a la rentree des troupeaux dans un _mas_ (une +ferme) qui est au bas de la cote, et je vous jure que je ne donnerais +pas ce spectacle pour toutes les _premieres_ que vous avez eues a Paris +cette semaine. Jugez plutot. + +Il faut vous dire qu'en Provence, c'est l'usage, quand viennent les +chaleurs, d'envoyer le betail dans les Alpes. Betes et gens passent cinq +ou six mois la-haut, loges a la belle etoile, dans l'herbe jusqu'au +ventre; puis, au premier frisson de l'automne on redescend au _mas_, +et l'on revient brouter bourgeoisement les petites collines grises que +parfume le romarin... Donc hier soir les troupeaux rentraient. Depuis +le matin, le portail attendait, ouvert a deux battants; les bergeries +etaient pleines de paille fraiche. D'heure en heure on se disait: +"Maintenant ils sont a Eyguieres, maintenant au Paradou." Puis, tout a +coup, vers le soir, un grand cri: "Les voila!" et la-bas, au lointain, +nous voyons le troupeau s'avancer dans une gloire de poussiere. Toute la +route semble marcher avec lui... Les vieux beliers viennent d'abord, la +corne en avant, l'air sauvage; derriere eux le gros des moutons, les +meres un peu lasses, leurs nourrissons dans les pattes;--les mules a +pompons rouges portant dans des paniers les agnelets d'un jour qu'elles +bercent en marchant; puis les chiens tout suants, avec des langues +jusqu'a terre, et deux grands coquins de bergers drapes dans des +manteaux de cadis roux qui leur tombent sur les talons comme des chapes. + +Tout cela defile devant nous joyeusement et s'engouffre sous le portail, +en pietinant avec un bruit d'averse... Il faut voir quel emoi dans la +maison. Du haut de leur perchoir, les gros paons vert et or, a crete de +tulle, ont reconnu les arrivants et les accueillent par un formidable +coup de trompette. Le poulailler, qui s'endormait, se reveille en +sursaut. Tout le monde est sur pied: pigeons, canards dindons, pintades. +La basse-cour est comme folle; les poules parlent de passer la nuit!... +On dirait que chaque mouton a rapporte dans sa laine, avec un parfum +d'Alpe sauvage, un peu de cet air vif des montagnes qui grise et qui +fait danser. + +C'est au milieu de tout ce train que le troupeau gagne son gite. Rien de +charmant comme cette installation. Les vieux beliers s'attendrissent en +revoyant leur creche. Les agneaux, les tout petits, ceux qui sont nes +dans le voyage et n'ont jamais vu la ferme, regardent autour d'eux avec +etonnement. + +Mais le plus touchant encore, ce sont les chiens, ces braves chiens de +berger, tout affaires apres leurs betes et ne voyant qu'elles dans le +_mas_. Le chien de garde a beau les appeler du fond de sa niche: le seau +du puits, tout plein d'eau fraiche, a beau leur faire signe: ils ne +veulent rien voir, rien entendre, avant que le betail soit rentre, le +gros loquet pousse sur la petite porte a claire-voie, et les bergers +attables dans la salle basse. Alors seulement ils consentent a gagner le +chenil, et la, tout en lapant leur ecuellee de soupe, ils racontent a +leurs camarades de la ferme ce qu'ils ont fait la-haut dans la montagne, +un pays noir ou il y a des loups et de grandes digitales de pourpre +pleines de rosee jusqu'au bord. + + + +LA DILIGENCE DE BEAUCAIRE + + +C'etait le jour de mon arrivee ici. J'avais pris la diligence de +Beaucaire, une bonne vieille patache qui n'a pas grand chemin a faire +avant d'etre rendue chez elle, mais qui flane tout le long de la route, +pour avoir l'air, le soir, d'arriver de tres loin. Nous etions cinq sur +l'imperiale sans compter le conducteur. + +D'abord un gardien de Camargue, petit homme trapu, poilu, sentant le +fauve, avec de gros yeux pleins de sang et des anneaux d'argent aux +oreilles; puis deux Beaucairois, un boulanger et son _gindre_, tous deux +tres rouges, tres poussifs, mais des profils superbes, deux medailles +romaines a l'effigie de Vitellius. Enfin, sur le devant, pres du +conducteur, un homme... non! une casquette, une enorme casquette en peau +de lapin, qui ne disait pas grand'chose et regardait la route d'un air +triste. + +Tous ces gens-la se connaissaient entre eux et parlaient tout haut de +leurs affaires, tres librement. Le Camarguais racontait qu'il venait de +Nimes, mande par le juge d'instruction pour un coup de fourche donne a +un berger. On a le sang vif en Camargue... Et a Beaucaire donc! Est-ce +que nos deux Beaucairois ne voulaient pas s'egorger a propos de la +Sainte Vierge? Il parait que le boulanger etait d'une paroisse depuis +longtemps vouee a la madone, celle que les Provencaux appellent la +_bonne mere_ et qui porte le petit Jesus dans ses bras; le gindre, au +contraire, chantait au lutrin d'une eglise toute neuve qui s'etait +consacree a l'Immaculee Conception, cette belle image souriante qu'on +represente les bras pendants, les mains pleines de rayons. La querelle +venait de la. Il fallait voir comme ces deux bons catholiques se +traitaient, eux et leurs madones: + +--Elle est jolie, ton immaculee! + +--Va-t'en donc avec ta bonne mere! + +--Elle en a vu de grises, la tienne, en Palestine! + +--Et la tienne, hou! la laide! Qui sait ce qu'elle n'a pas fait... +Demande plutot a saint Joseph. + +Pour se croire sur le port de Naples, il ne manquait plus que de voir +luire les couteaux, et ma foi, je crois bien que ce beau tournoi +theologique se serait termine par la si le conducteur n'etait pas +intervenu. + +--Laissez-nous donc tranquilles avec vos madones, dit-il en riant aux +Beaucairois: tout ca, c'est des histoires de femmes, les hommes ne +doivent pas s'en meler. + +La-dessus, il fit claquer son fouet d'un petit air sceptique qui rangea +tout le monde de son avis. + + * * * * * + +La discussion etait finie; mais le boulanger, mis en train, avait besoin +de depenser le restant de sa verve, et, se tournant vers la malheureuse +casquette, silencieuse et triste dans son coin, il lui dit d'un air +goguenard: + +--Et ta femme, a toi, remouleur?... Pour quelle paroisse tient-elle? + +Il faut croire qu'il y avait dans cette phrase une intention tres +comique, car l'imperiale tout entiere partit d'un gros eclat de rire... +Le remouleur ne riait pas, lui. Il n'avait pas l'air d'entendre. Voyant +cela, le boulanger se tourna de mon cote: + +--Vous ne la connaissez pas sa femme, monsieur? une drole de +paroissienne, allez! Il n'y en en a pas deux comme elle dans Beaucaire. + +Les rires redoublerent. Le remouleur ne bougea pas; il se contenta de +dire tout bas, sans lever la tete: + +--Tais-toi, boulanger. + +Mais ce diable de boulanger n'avait pas envie de se taire, et il reprit +de plus belle: + +--Viedase! Le camarade n'est pas a plaindre d'avoir une femme comme +celle-la... Pas moyen de s'ennuyer un moment avec elle... Pensez donc! +une belle qui se fait enlever tous les six mois, elle a toujours quelque +chose a vous raconter quand elle revient... C'est egal, c'est un drole +de petit menage... Figurez-vous, monsieur, qu'ils n'etaient pas maries +depuis un an, paf! voila la femme qui part en Espagne avec un marchand +de chocolat. + +Le mari reste seul chez lui a pleurer et a boire... Il etait comme fou. +Au bout de quelque temps, la belle est revenue dans le pays, habillee en +Espagnole, avec un petit tambour a grelots. Nous lui disions tous: + +--Cache-toi; il va te tuer. + +"Ah! ben oui; la tuer... Ils se sont remis ensemble bien tranquillement, +et elle lui a appris a jouer du tambour de basque. + +Il y eut une nouvelle explosion de rires. Dans son coin, sans lever la +tete, le remouleur murmura encore: + +--Tais-toi, boulanger. + +Le boulanger n'y prit pas garde et continua: + +--Vous croyez peut-etre, monsieur, qu'apres son retour d'Espagne la +belle s'est tenue tranquille... Ah mais non!... Son mari avait si bien +pris la chose! Ca lui a donne envie de recommencer... Apres l'Espagnol, +c'a ete un officier, puis un marinier du Rhone, puis un musicien, puis +un... Est-ce que je sais?... Ce qu'il y a de bon, c'est que chaque fois +c'est la meme comedie. La femme part, le mari pleure; elle revient, il +se console. Et toujours on la lui enleve, et toujours il la reprend... +Croyez-vous qu'il a de la patience, ce mari-la! Il faut dire aussi +qu'elle est cranement jolie, la petite remouleuse... un vrai morceau de +cardinal: vive, mignonne, bien roulee; avec ca, une peau blanche et des +yeux couleur de noisette qui regardent toujours les hommes en riant... +Ma foi! mon Parisien, si vous repassez jamais par Beaucaire. + +--Oh! tais-toi, boulanger, je t'en prie..., fit encore une fois le +pauvre remouleur avec une expression de voix dechirante. + +A ce moment, la diligence s'arreta. Nous etions au _mas_ des Anglores. +C'est la que les deux Beaucairois descendaient, et je vous jure que je +ne les retins pas... Farceur de boulanger! Il etait dans la cour du +_mas_ qu'on l'entendait rire encore. + + * * * * * + +Ces gens-la partis, l'imperiale sembla vide. On avait laisse le +Camarguais a Arles; le conducteur marchait sur la route a cote de ses +chevaux... Nous etions seuls la-haut, le remouleur et moi chacun dans +notre coin, sans parler. Il faisait chaud; le cuir de la capote brulait. +Par moments, je sentais mes yeux se fermer et ma tete devenir lourde; +mais impossible de dormir. J'avais toujours dans les oreilles ce +"Tais-toi, je t'en prie," si navrant et si doux... Ni lui non plus, le +pauvre homme! il ne dormait pas. De derriere, je voyais ses grosses +epaules frissonner, et sa main,--une longue main blafarde et +bete,--trembler sur le dos de la banquette, comme une main de vieux. Il +pleurait... + +--Vous voila chez vous, Parisien! me cria tout a coup le conducteur; +et du bout de son fouet il me montrait ma colline verte avec le moulin +pique dessus comme un gros papillon. + +Je m'empressai de descendre... En passant pres du remouleur, j'essayai +de regarder sous sa casquette: j'aurais voulu le voir avant de partir. +Comme s'il avait compris ma pensee, le malheureux leva brusquement la +tete, et, plantant son regard dans le mien: + +--Regardez-moi bien, l'ami, me dit-il d'une voix sourde, et si un de ces +jours vous apprenez qu'il y a eu un malheur a Beaucaire, vous pourrez +dire que vous connaissez celui qui a fait le coup. + +C'etait une figure eteinte et triste, avec de petits yeux fanes. Il y +avait des larmes dans ces yeux, mais dans cette voix il y avait de +la haine. La haine, c'est la colere des faibles!... Si j'etais la +remouleuse, je me mefierais. + + + +LE SECRET DE MAITRE CORNILLE + + +Francet Mamai, un vieux joueur de fifre, qui vient de temps en temps +faire la veillee chez moi, en buvant du vin cuit, m'a raconte l'autre +soir un petit drame de village dont mon moulin a ete temoin il y a +quelque vingt ans. Le recit du bonhomme m'a touche, et je vais essayer +de vous le redire tel que je l'ai entendu. + +Imaginez-vous pour un moment, chers lecteurs, que vous etes assis devant +un pot de vin tout parfume, et que c'est un vieux joueur de fifre qui +vous parle. + + * * * * * + +Notre pays, mon bon monsieur, n'a pas toujours ete un endroit mort et +sans renom, comme il est aujourd'hui. Autre temps, il s'y faisait un +grand commerce de meunerie, et, dix lieues a la ronde, les gens des +_mas_ nous apportaient leur ble a moudre... Tout autour du village, les +collines etaient couvertes de moulins a vent. De droite et de gauche on +ne voyait que des ailes qui viraient au mistral par-dessus les pins, des +ribambelles de petits anes charges de sacs, montant et devalant le long +des chemins; et toute la semaine c'etait plaisir d'entendre sur la +hauteur le bruit des fouets, le craquement de la toile et le _Dia hue!_ +des aides-meuniers... Le dimanche nous allions aux moulins, par bandes. +La-haut, les meuniers payaient le muscat. Les meunieres etaient belles +comme des reines, avec leurs fichus de dentelles et leurs croix d'or. +Moi, j'apportais mon fifre, et jusqu'a la noire nuit on dansait des +farandoles. Ces moulins-la, voyez-vous, faisaient la joie et la richesse +de notre pays. + +Malheureusement, des Francais de Paris eurent l'idee d'etablir une +minoterie a vapeur, sur la route de Tarascon. Tout beau, tout nouveau! +Les gens prirent l'habitude d'envoyer leurs bles aux minotiers, et les +pauvres moulins a vent resterent sans ouvrage. Pendant quelque temps ils +essayerent de lutter, mais la vapeur fut la plus forte, et l'un apres +l'autre, _pecaire!_ ils furent tous obliges de fermer... On ne vit plus +venir les petits anes... Les belles meunieres vendirent leurs croix +d'or... Plus de muscat! plus de farandole!... Le mistral avait beau +souffler, les ailes restaient immobiles... Puis, un beau jour, la +commune fit jeter toutes ces masures a bas, et l'on sema a leur place de +la vigne et des oliviers. + +Pourtant, au milieu de la debacle, un moulin avait tenu bon et +continuait de virer courageusement sur sa butte, a la barbe des +minotiers. C'etait le moulin de maitre Cornille, celui-la meme ou nous +sommes en train de faire la veillee en ce moment. + + * * * * * + +Maitre Cornille etait un vieux meunier, vivant depuis soixante ans dans +la farine et enrage pour son etat. L'installation des minoteries l'avait +rendu comme fou. Pendant huit jours, on le vit courir par le village, +ameutant le monde autour de lui et criant de toutes ses forces qu'on +voulait empoisonner la Provence avec la farine des minotiers. "N'allez +pas la-bas, disait-il; ces brigands-la, pour faire le pain, se servent +de la vapeur, qui est une invention du diable, tandis que moi je +travaille avec le mistral et la tramontane, qui sont la respiration du +bon Dieu..." Et il trouvait comme cela une foule de belles paroles a la +louange des moulins a vent, mais personne ne les ecoutait. + +Alors, de male rage, le vieux s'enferma dans son moulin et vecut tout +seul comme une bete farouche. Il ne voulut pas meme garder pres de lui +sa petite-fille Vivette, une enfant de quinze ans, qui, depuis la mort +de ses parents, n'avait plus que son _grand_ au monde. La pauvre petite +fut obligee de gagner sa vie et de se louer un peu partout dans les +_mas_, pour la moisson, les magnans ou les olivades. Et pourtant son +grand-pere avait l'air de bien l'aimer, cette enfant-la. Il lui arrivait +souvent de faire ses quatre lieues a pied par le grand soleil pour aller +la voir au _mas_ ou elle travaillait, et quand il etait pres d'elle, il +passait des heures entieres a la regarder en pleurant... + +Dans le pays on pensait que le vieux meunier, en renvoyant Vivette +avait agi par avarice; et cela ne lui faisait pas honneur de laisser sa +petite-fille ainsi trainer d'une ferme a l'autre, exposee aux brutalites +des _bailes_ et a toutes les miseres des jeunesses en condition. On +trouvait tres mal aussi qu'un homme du renom de maitre Cornille, et qui, +jusque-la, s'etait respecte, s'en allat maintenant par les rues comme un +vrai bohemien, pieds nus, le bonnet troue, la taillole en lambeaux... +Le fait est que le dimanche, lorsque nous le voyions entrer a la messe, +nous avions honte pour lui, nous autres les vieux; et Cornille le +sentait si bien qu'il n'osait plus venir s'asseoir sur le banc d'oeuvre. +Toujours il restait au fond de l'eglise, pres du benitier, avec les +pauvres. + + * * * * * + +Dans la vie de maitre Cornille il y avait quelque chose qui n'etait pas +clair. Depuis longtemps personne, au village, ne lui portait plus de +ble, et pourtant les ailes de son moulin allaient toujours leur train +comme devant... Le soir, on rencontrait par les chemins le vieux +meunier poussant devant lui son ane charge de gros sacs de farine. + +--Bonnes vepres, maitre Cornille! lui criaient les paysans; ca va donc +toujours, la meunerie. + +--Toujours, mes enfants, repondait le vieux d'un air gaillard. Dieu +merci, ce n'est pas l'ouvrage qui nous manque. + +Alors, si on lui demandait d'ou diable pouvait venir tant d'ouvrage, il +se mettait un doigt sur les levres et repondait gravement: "_Motus!_ je +travaille pour l'exportation..." Jamais on n'en put tirer davantage. + +Quant a mettre le nez dans son moulin, il n'y fallait pas songer. La +petite Vivette elle-meme n'y entrait pas... + +Lorsqu'on passait devant, on voyait la porte toujours fermee, les +grosses ailes toujours en mouvement, le vieil ane broutant le gazon de +la plate-forme, et un grand chat maigre qui prenait le soleil sur le +rebord de la fenetre et vous regardait d'un air mechant. + +Tout cela sentait le mystere et faisait beaucoup jaser le monde. Chacun +expliquait de sa facon le secret de maitre Cornille, mais le bruit general +etait qu'il y avait dans ce moulin-la encore plus de sacs d'ecus que de +sacs de farine. + +A la longue pourtant tout se decouvrit; voici comment: + +En faisant danser la jeunesse avec mon fifre, je m'apercus un beau jour +que l'aine de mes garcons et la petite Vivette s'etaient rendus amoureux +l'un de l'autre. Au fond je n'en fus pas fache, parce qu'apres tout +le nom de Cornille etait en honneur chez nous, et puis ce joli petit +passereau de Vivette m'aurait fait plaisir a voir trotter dans ma +maison. Seulement, comme nos amoureux avaient souvent occasion d'etre +ensemble, je voulus, de peur d'accidents, regler l'affaire tout de +suite, et je montai jusqu'au moulin pour en toucher deux mots au +grand-pere... Ah! le vieux sorcier! il faut voir de quelle maniere il +me recut! Impossible de lui faire ouvrir sa porte. Je lui expliquai mes +raisons tant bien que mal, a travers le trou de la serrure; et tout le +temps que je parlais, il y avait ce coquin de chat maigre qui soufflait +comme un diable au-dessus de ma tete. + +Le vieux ne me donna pas le temps de finir, et me cria fort +malhonnetement de retourner a ma flute; que, si j'etais presse de marier +mon garcon, je pouvais bien aller chercher des filles a la minoterie... +Pensez que le sang me montait d'entendre ces mauvaises paroles; mais +j'eus tout de meme assez de sagesse pour me contenir, et, laissant ce +vieux fou a sa meule, je revins annoncer aux enfants ma deconvenue... +Ces pauvres agneaux ne pouvaient pas y croire; ils me demanderent +comme une grace de monter tous deux ensemble au moulin, pour parler au +grand-pere... Je n'eus pas le courage de refuser, et prrrt! voila +mes amoureux partis. Tout juste comme ils arrivaient la-haut, maitre +Cornille venait de sortir. La porte etait fermee a double tour; mais le +vieux bonhomme, en partant, avait laisse son echelle dehors, et tout de +suite l'idee vint aux enfants d'entrer par la fenetre, voir un peu ce +qu'il y avait dans ce fameux moulin... + +Chose singuliere! la chambre de la meule etait vide... Pas un sac, +pas un grain de ble; pas la moindre farine aux murs ni sur les toiles +d'araignee... On ne sentait pas meme cette bonne odeur chaude de +froment ecrase qui embaume dans les moulins... L'arbre de couche etait +couvert de poussiere, et le grand chat maigre dormait dessus. + +La piece du bas avait le meme air de misere et d'abandon:--un mauvais +lit, quelques guenilles, un morceau de pain sur une marche d'escalier, +et puis dans un coin trois ou quatre sacs creves d'ou coulaient des +gravats et de la terre blanche. + +C'etait la le secret de maitre Cornille! C'etait ce platras qu'il +promenait le soir par les routes, pour sauver l'honneur du moulin et +faire croire qu'on y faisait de la farine... Pauvre moulin! Pauvre +Cornille! Depuis longtemps les minotiers leur avaient enleve leur +derniere pratique. Les ailes viraient toujours, mais la meule tournait a +vide. + +Les enfants revinrent tout en larmes, me conter ce qu'ils avaient vu. +J'eus le coeur creve de les entendre... Sans perdre une minute, je +courus chez les voisins, je leur dis la chose en deux mots, et nous +convinmes qu'il fallait, sur l'heure, porter au moulin Cornille tout ce +qu'il y avait de froment dans les maisons... Sitot dit, sitot fait. +Tout le village se met en route, et nous arrivons la-haut avec une +procession d'anes charges de ble,--du vrai ble, celui-la! + +Le moulin etait grand ouvert... Devant la porte, maitre Cornille, assis +sur un sac de platre, pleurait, la tete dans ses mains. Il venait de +s'apercevoir, en rentrant, que pendant son absence on avait penetre chez +lui et surpris son triste secret. + +--Pauvre de moi! disait-il. Maintenant, je n'ai plus qu'a mourir... Le +moulin est deshonore. + +Et il sanglotait a fendre l'ame, appelant son moulin par toutes sortes +de noms, lui parlant comme a une personne veritable. A ce moment, les +anes arrivent sur la plate-forme, et nous nous mettons tous a crier bien +fort comme au beau temps des meuniers: + +--Ohe! du moulin!... Ohe! maitre Cornille! + +Et voila les sacs qui s'entassent devant la porte et le beau grain roux +qui se repand par terre, de tous cotes... + +Maitre Cornille ouvrait de grands yeux. Il avait pris du ble dans le +creux de sa vieille main et il disait, riant et pleurant a la fois: + +--C'est du ble!... Seigneur Dieu!... Du bon ble!... Laissez-moi, que je +le regarde. + +Puis, se tournant vers nous: + +--Ah! je savais bien que vous me reviendriez... Tous ces minotiers sont +des voleurs. + +Nous voulions l'emporter en triomphe au village: + +--Non, non, mes enfants; il faut avant tout que j'aille donner a manger +a mon moulin... Pensez donc! il y a si longtemps qu'il ne s'est rien +mis sous la dent! + +Et nous avions tous des larmes dans les yeux de voir le pauvre vieux +se demener de droite et de gauche, eventrant les sacs, surveillant +la moule, tandis que le grain s'ecrasait et que la fine poussiere de +froment s'envolait au plafond. + +C'est une justice a nous rendre: a partir de ce jour-la, jamais nous ne +laissames le vieux meunier manquer d'ouvrage. Puis, un matin, maitre +Cornille mourut, et les ailes de notre dernier moulin cesserent de +virer, pour toujours cette fois... Cornille mort, personne ne prit sa +suite. Que voulez-vous, monsieur!... tout a une fin en ce monde, et il +faut croire que le temps des moulins a vent etait passe comme celui des +coches sur le Rhone, des parlements et des jaquettes a grandes fleurs. + + + +LA CHEVRE DE M. SEGUIN + +_A M. Pierre Gringoire, poete lyrique a Paris._ + + +Tu seras bien toujours le meme, mon pauvre Gringoire! + +Comment! on t'offre une place de chroniqueur dans un bon journal de +Paris, et tu as l'aplomb de refuser... Mais regarde-toi, malheureux +garcon! Regarde ce pourpoint troue, ces chausses en deroute, cette face +maigre qui crie la faim. Voila pourtant ou t'a conduit la passion des +belles rimes! Voila ce que t'ont valu dix ans de loyaux services dans +les pages du sire Apollo... Est-ce que tu n'as pas honte, a la fin? + +Fais-toi donc chroniqueur, imbecile! fais-toi chroniqueur! Tu gagneras +de beaux ecus a la rose, tu auras ton couvert chez Brebant, et tu +pourras te montrer les jours de premiere avec une plume neuve a ta +barrette... + +Non? Tu ne veux pas?... Tu pretends rester libre a ta guise jusqu'au +bout... Eh bien, ecoute un peu l'histoire de la _chevre de M. Seguin_. +Tu verras ce que l'on gagne a vouloir vivre libre. + + * * * * * + +M. Seguin n'avait jamais eu de bonheur avec ses chevres. + +Il les perdait toutes de la meme facon: un beau matin, elles cassaient +leur corde, s'en allaient dans la montagne, et la-haut le loup les +mangeait. Ni les caresses de leur maitre, ni la peur du loup, rien ne +les retenait. C'etait, parait-il, des chevres independantes, voulant a +tout prix le grand air et la liberte. + +Le brave M. Seguin, qui ne comprenait rien au caractere de ses betes, +etait consterne. Il disait: + +--C'est fini; les chevres s'ennuient chez moi, je n'en garderai pas une. + +Cependant il ne se decouragea pas, et, apres avoir perdu six chevres de +la meme maniere, il en acheta une septieme; seulement, cette fois, il +eut soin de la prendre toute jeune, pour qu'elle s'habituat mieux a +demeurer chez lui. + +Ah! Gringoire, qu'elle etait jolie la petite chevre de M. Seguin! +qu'elle etait jolie avec ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier, +ses sabots noirs et luisants, ses cornes zebrees et ses longs poils +blancs qui lui faisaient une houppelande! C'etait presque aussi charmant +que le cabri d'Esmeralda, tu te rappelles, Gringoire?--et puis, docile, +caressante, se laissant traire sans bouger, sans mettre son pied dans +l'ecuelle. Un amour de petite chevre... + +M. Seguin avait derriere sa maison un clos entoure d'aubepines. C'est la +qu'il mit sa nouvelle pensionnaire. Il l'attacha a un pieu, au plus bel +endroit du pre, en ayant soin de lui laisser beaucoup de corde, et de +temps en temps il venait voir si elle etait bien. La chevre se trouvait +tres heureuse et broutait l'herbe de si bon coeur que M. Seguin etait +ravi. + +--Enfin, pensait le pauvre homme, en voila une qui ne s'ennuiera pas +chez moi! + +M. Seguin se trompait, sa chevre s'ennuya. + + * * * * * + +Un jour, elle se dit en regardant la montagne: + +--Comme on doit etre bien la-haut! Quel plaisir de gambader dans la +bruyere, sans cette maudite longe qui vous ecorche le cou!... C'est bon +pour l'ane ou pour le boeuf de brouter dans un clos!... Les chevres, il +leur faut du large. + +A partir de ce moment, l'herbe du clos lui parut fade. L'ennui lui vint. +Elle maigrit, son lait se fit rare. C'etait pitie de la voir tirer tout +le jour sur sa longe, la tete tournee du cote de la montagne, la narine +ouverte, en faisant _Me_!... tristement. + +M. Seguin s'apercevait bien que sa chevre avait quelque chose, mais +il ne savait pas ce que c'etait... Un matin, comme il achevait de la +traire, la chevre se retourna et lui dit dans son patois: + +--Ecoutez, monsieur Seguin, je me languis chez vous, laissez-moi aller +dans la montagne. + +--Ah! mon Dieu!... Elle aussi! cria M. Seguin stupefait, et du coup il +laissa tomber son ecuelle; puis, s'asseyant dans l'herbe a cote de sa +chevre: + +--Comment Blanquette, tu veux me quitter! + +Et Blanquette repondit: + +--Oui, monsieur Seguin. + +--Est-ce que l'herbe te manque ici? + +--Oh! non! monsieur Seguin. + +--Tu es peut-etre attachee de trop court; veux-tu que j'allonge la +corde! + +--Ce n'est pas la peine, monsieur Seguin. + +--Alors, qu'est-ce qu'il te faut! qu'est-ce que tu veux? + +--Je veux aller dans la montagne, monsieur Seguin. + +--Mais, malheureuse, tu ne sais pas qu'il y a le loup dans la +montagne... Que feras-tu quand il viendra?... + +--Je lui donnerai des coups de corne, monsieur Seguin. + +--Le loup se moque bien de tes cornes. Il m'a mange des biques autrement +encornees que toi... Tu sais bien, la pauvre vieille Renaude qui etait +ici l'an dernier? une maitresse chevre, forte et mechante comme un bouc. +Elle s'est battue avec le loup toute la nuit... puis, le matin, le loup +l'a mangee. + +--Pecaire! Pauvre Renaude!... Ca ne fait rien, monsieur Seguin, +laissez-moi aller dans la montagne. + +--Bonte divine!... dit M. Seguin; mais qu'est-ce qu'on leur fait donc a +mes chevres? Encore une que le loup va me manger... Eh bien, non... je +te sauverai malgre toi, coquine! et de peur que tu ne rompes ta corde, +je vais t'enfermer dans l'etable, et tu y resteras toujours. + +La-dessus, M. Seguin emporta la chevre dans une etable toute noire, dont +il ferma la porte a double tour. Malheureusement, il avait oublie la +fenetre, et a peine eut-il le dos tourne, que la petite s'en alla... + +Tu ris, Gringoire? Parbleu! je crois bien; tu es du parti des chevres, +toi, contre ce bon M. Seguin... Nous allons voir si tu riras tout a +l'heure. + +Quand la chevre blanche arriva dans la montagne, ce fut un ravissement +general. Jamais les vieux sapins n'avaient rien vu d'aussi joli. On la +recut comme une petite reine. Les chataigniers se baissaient jusqu'a +terre pour la caresser du bout de leurs branches. Les genets d'or +s'ouvraient sur son passage, et sentaient bon tant qu'ils pouvaient. +Toute la montagne lui fit fete. + +Tu penses, Gringoire, si notre chevre etait heureuse! Plus de corde, +plus de pieu... rien qui l'empechat de gambader, de brouter a sa +guise... C'est la qu'il y en avait de l'herbe! jusque par-dessus les +cornes, mon cher!... Et quelle herbe! Savoureuse, fine, dentelee, faite +de mille plantes... C'etait bien autre chose que le gazon du clos. +Et les fleurs donc!... De grandes campanules bleues, des digitales de +pourpre a longs calices, toute une foret de fleurs sauvages debordant de +sucs capiteux!... + +La chevre blanche, a moitie soule, se vautrait la dedans les jambes en +l'air et roulait le long des talus, pele-mele avec les feuilles tombees +et les chataignes... Puis, tout a coup, elle se redressait d'un bond +sur ses pattes. Hop! la voila partie, la tete en avant, a travers les +maquis et les buissieres, tantot sur un pic, tantot au fond d'un ravin, +la-haut, en bas, partout... On aurait dit qu'il y avait dix chevres de +M. Seguin dans la montagne. + +C'est qu'elle n'avait peur de rien la Blanquette. + +Elle franchissait d'un saut de grands torrents qui l'eclaboussaient au +passage de poussiere humide et d'ecume. Alors, toute ruisselante, elle +allait s'etendre sur quelque roche plate et se faisait secher par le +soleil... Une fois, s'avancant au bord d'un plateau, une fleur de +cytise aux dents, elle apercu en bas, tout en bas dans la plaine, la +maison de M. Seguin avec le clos derriere. Cela la fit rire aux larmes. + +--Que c'est petit! dit-elle; comment ai-je pu tenir la dedans? + +Pauvrette! de se voir si haut perchee, elle se croyait au moins aussi +grande que le monde... + +En somme, ce fut une bonne journee pour la chevre de M. Seguin. Vers le +milieu du jour, en courant de droite et de gauche, elle tomba dans une +troupe de chamois en train de croquer une lambrusque a belles dents. +Notre petite coureuse en robe blanche fit sensation. On lui donna la +meilleure place a la lambrusque, et tous ces messieurs furent +tres galants... Il parait meme,--ceci doit rester entre nous, +Gringoire,--qu'un jeune chamois a pelage noir, eut la bonne fortune de +plaire a Blanquette. Les deux amoureux s'egarerent parmi le bois une +heure ou deux, et si tu veux savoir ce qu'ils se dirent, va le demander +aux sources bavardes qui courent invisibles dans la mousse. + + * * * * * + +Tout a coup le vent fraichit. La montagne devint violette; c'etait le +soir... + +--Deja! dit la petite chevre; et elle s'arreta fort etonnee. + +En bas, les champs etaient noyes de brume. Le clos de M. Seguin +disparaissait dans le brouillard, et de la maisonnette on ne voyait +plus que le toit avec un peu de fumee. Elle ecouta les clochettes d'un +troupeau qu'on ramenait, et se sentit l'ame toute triste... Un gerfaut, +qui rentrait, la frola de ses ailes en passant. Elle tressaillit... +puis ce fut un hurlement dans la montagne: + +--Hou! hou! + +Elle pensa au loup; de tout le jour la folle n'y avait pas pense... Au +meme moment une trompe sonna bien loin dans la vallee. C'etait ce bon M. +Seguin qui tentait un dernier effort. + +--Hou! hou!... faisait le loup. + +--Reviens! reviens!... criait la trompe. + +Blanquette eut envie de revenir; mais en se rappelant le pieu, la corde, +la haie du clos, elle pensa que maintenant elle ne pouvait plus se faire +a cette vie, et qu'il valait mieux rester. + +La trompe ne sonnait plus... + +La chevre entendit derriere elle un bruit de feuilles. Elle se retourna +et vit dans l'ombre deux oreilles courtes, toutes droites, avec deux +yeux qui reluisaient... C'etait le loup. + + * * * * * + +Enorme, immobile, assis sur son train de derriere, il etait la regardant +la petite chevre blanche et la degustant par avance. Comme il savait +bien qu'il la mangerait, le loup ne se pressait pas; seulement, quand +elle se retourna, il se mit a rire mechamment. + +--Ha! ha! la petite chevre de M. Seguin! et il passa sa grosse langue +rouge sur ses babines d'amadou. + +Blanquette se sentit perdue... Un moment en se rappelant l'histoire de +la vieille Renaude, qui s'etait battue toute la nuit pour etre mangee le +matin, elle se dit qu'il vaudrait peut-etre mieux se laisser manger tout +de suite; puis, s'etant ravisee, elle tomba en garde, la tete basse et +la corne en avant, comme une brave chevre de M. Seguin qu'elle etait... +Non pas qu'elle eut l'espoir de tuer le loup,--les chevres ne tuent +pas le loup,--mais seulement pour voir si elle pourrait tenir aussi +longtemps que la Renaude... + +Alors le monstre s'avanca, et les petites cornes entrerent en danse. + +Ah! la brave chevrette, comme elle y allait de bon coeur! Plus de dix +fois, je ne mens pas, Gringoire, elle forca le loup a reculer pour +reprendre haleine. Pendant ces treves d'une minute, la gourmande +cueillait en hate encore un brin de sa chere herbe; puis elle retournait +au combat, la bouche pleine... Cela dura toute la nuit. De temps en +temps la chevre de M. Seguin regardait les etoiles danser dans le ciel +clair, et elle se disait: + +--Oh! pourvu que je tienne jusqu'a l'aube... + +L'une apres l'autre, les etoiles s'eteignirent. Blanquette redoubla de +coups de cornes, le loup de coups de dents... Une lueur pale parut dans +l'horizon... Le chant d'un coq enroue monta d'une metairie. + +--Enfin! dit la pauvre bete, qui n'attendait plus que le jour pour +mourir; et elle s'allongea par terre dans sa belle fourrure blanche +toute tachee de sang... + +Alors le loup se jeta sur la petite chevre et la mangea. + + * * * * * + +Adieu, Gringoire! + +L'histoire que tu as entendue n'est pas un conte de mon invention. Si +jamais tu viens en Provence, nos menagers te parleront souvent de la +_cabro de moussu Seguin, que se battegue touto la neui eme lou loup, e +piei lou matin lou loup la mange[1]. + +Tu m'entends bien, Gringoire: _E piei lou malin lou loup la mange_. + +[Note 1: La chevre de monsieur Seguin, qui se battit toute la nuit +avec le loup, et puis, le matin, le loup la mangea.] + + + +LES ETOILES + +RECIT D'UN BERGER PROVENCAL. + + +Du temps que je gardais les betes sur le Luberon, je restais des +semaines entieres sans voir ame qui vive, seul dans le paturage avec +mon chien Labri et mes ouailles. De temps en temps l'ermite du +Mont-de-l'Ure passait par la pour chercher des simples ou bien +j'apercevais la face noire de quelque charbonnier du Piemont; mais +c'etaient des gens naifs, silencieux a force de solitude, ayant perdu le +gout de parler et ne sachant rien de ce qui se disait en bas dans +les villages et les villes. Aussi, tous les quinze jours, lorsque +j'entendais, sur le chemin qui monte, les sonnailles du mulet de +notre ferme m'apportant les provisions de quinzaine, et que je voyais +apparaitre peu a peu, au-dessus de la cote, la tete eveillee du petit +_miarro_ (garcon de ferme), ou la coiffe rousse de la vieille tante +Norade, j'etais vraiment bien heureux. Je me faisais raconter les +nouvelles du pays d'en bas, les baptemes, les mariages; mais ce qui +m'interessait surtout, c'etait de savoir ce que devenait la fille de mes +maitres, notre demoiselle Stephanette, la plus jolie qu'il y eut a dix +lieues a la ronde. Sans avoir l'air d'y prendre trop d'interet, je +m'informais si elle allait beaucoup aux fetes, aux veillees, s'il lui +venait toujours de nouveaux galants; et a ceux qui me demanderont ce que +ces choses-la pouvaient me faire, a moi pauvre berger de la montagne, je +repondrai, que j'avais vingt ans et que cette Stephanette etait ce que +j'avais vu de plus beau dans ma vie. + +Or, un dimanche que j'attendais les vivres de quinzaine, il se trouva +qu'ils n'arriverent que tres tard. Le matin je me disais: "C'est la +faute de la grand'messe;" puis, vers midi, il vint un gros orage, et je +pensai que la mule n'avait pas pu se mettre en route a cause du mauvais +etat des chemins. Enfin, sur les trois heures, le ciel etant lave, la +montagne luisante d'eau et de soleil, j'entendis parmi l'egouttement des +feuilles et le debordement des ruisseaux gonfles les sonnailles de la +mule, aussi gaies, aussi alertes qu'un grand carillon de cloches un jour +de Paques. Mais ce n'etait pas le petit _miarro_, ni la vieille Norade +qui la conduisait. C'etait... devinez qui!... notre demoiselle; mes +enfants! notre demoiselle en personne, assise droite entre les sacs +d'osier, toute rose de l'air des montagnes et du rafraichissement de +l'orage. + +Le petit etait malade, tante Norade en vacances chez ses enfants. La +belle Stephanette m'apprit tout ca, en descendant de sa mule, et aussi +qu'elle arrivait tard parce qu'elle s'etait perdue en route; mais a la +voir si bien endimanchee, avec son ruban a fleurs, sa jupe brillante +et ses dentelles, elle avait plutot l'air de s'etre attardee a quelque +danse que d'avoir cherche son chemin dans les buissons. O la mignonne +creature! Mes yeux ne pouvaient se lasser de la regarder. Il est vrai +que je ne l'avais jamais vue de si pres. Quelquefois l'hiver, quand les +troupeaux etaient descendus dans la plaine et que je rentrais le soir +a la ferme pour souper, elle traversait la salle vivement, sans guere +parler aux serviteurs, toujours paree et un peu fiere... Et maintenant +je l'avais la devant moi, rien que pour moi; n'etait-ce pas a en perdre +la tete? + +Quand elle eut tire les provisions du panier, Stephanette se mit a +regarder curieusement autour d'elle. Relevant un peu sa belle jupe du +dimanche qui aurait pu s'abimer, elle entra dans le _parc_, voulut voir +le coin ou je couchais, la creche de paille avec la peau de mouton, ma +grande cape accrochee au mur, ma crosse, mon fusil a pierre. Tout cela +l'amusait. + +--Alors c'est ici que tu vis, mon pauvre berger? Comme tu dois t'ennuyer +d'etre toujours seul! Qu'est-ce que tu fais? A quoi penses-tu?... + +J'avais envie de repondre: "A vous, maitresse," et je n'aurais pas +menti: mais mon trouble etait si grand que je ne pouvais pas seulement +trouver une parole. Je crois bien qu'elle s'en apercevait, et que la +mechante prenait plaisir a redoubler mon embarras avec ses malices: + +--Et ta bonne amie, berger, est-ce qu'elle monte te voir quelquefois?... +Ca doit etre bien sur la chevre d'or, ou cette fee Esterelle qui ne +court qu'a la pointe des montagnes... + +Et elle-meme, en me parlant, avait bien l'air de la fee Esterelle, avec +le joli rire de sa tete renversee et sa hate de s'en aller qui faisait +de sa visite une apparition. + +--Adieu, berger. + +--Salut, maitresse. + +Et la voila partie, emportant ses corbeilles vides. + +Lorsqu'elle disparut dans le sentier en pente, il me semblait que les +cailloux, roulant sous les sabots de la mule, me tombaient un a un sur +le coeur. Je les entendis longtemps, longtemps; et jusqu'a la fin du +jour je restai comme ensommeille, n'osant bouger, de peur de faire en +aller mon reve. Vers le soir, comme le fond des vallees commencait +a devenir bleu et que les betes se serraient en belant l'une contre +l'autre pour rentrer au _parc_, j'entendis qu'on m'appelait dans la +descente, et je vis paraitre notre demoiselle, non plus rieuse ainsi +que tout a l'heure, mais tremblante de froid, de peur, de mouillure. Il +parait qu'au bas de la cote elle avait trouve la Sorgue grossie par la +pluie d'orage, et qu'en voulant passer a toute force elle avait risque +de se noyer. Le terrible, c'est qu'a cette heure de nuit il ne fallait +plus songer a retourner a la ferme; car le chemin par la traverse, notre +demoiselle n'aurait jamais su s'y retrouver toute seule, et moi je ne +pouvais pas quitter le troupeau. Cette idee de passer la nuit sur la +montagne la tourmentait beaucoup, surtout a cause de l'inquietude des +siens. Moi, je la rassurais de mon mieux: + +--En juillet, les nuits sont courtes, maitresse... Ce n'est qu'un +mauvais moment. + +Et j'allumai vite un grand feu pour secher ses pieds et sa robe toute +trempee de l'eau de la Sorgue. Ensuite j'apportai devant elle du lait, +des fromageons; mais la pauvre petite ne songeait ni a se chauffer, ni +a manger, et de voir les grosses larmes qui montaient dans ses yeux, +j'avais envie de pleurer, moi aussi. + +Cependant la nuit etait venue tout a fait. Il ne restait plus sur la +crete des montagnes qu'une poussiere de soleil, une vapeur de lumiere du +cote du couchant. Je voulus que notre demoiselle entrat se reposer dans +le _parc_. Ayant etendu sur la paille fraiche une belle peau toute +neuve, je lui souhaitai la bonne nuit, et j'allai m'asseoir dehors +devant la porte... Dieu m'est temoin que, malgre le feu d'amour qui me +brulait le sang, aucune mauvaise pensee ne me vint; rien qu'une grande +fierte de songer que dans un coin du _parc_, tout pres du troupeau +curieux qui la regardait dormir, la fille de mes maitres,--comme une +brebis plus precieuse et plus blanche que toutes les autres,--reposait, +confiee a ma garde. Jamais le ciel ne m'avait paru si profond, les +etoiles si brillantes... Tout a coup, la claire-voie du _parc_ s'ouvrit +et la belle Stephanette parut. Elle ne pouvait pas dormir. Les betes +faisaient crier la paille en remuant, ou belaient dans leurs reves. Elle +aimait mieux venir pres du feu. Voyant cela, je lui jetai ma peau de +bique sur les epaules, j'activai la flamme, et nous restames assis l'un +pres de l'autre sans parler. Si vous avez jamais passe la nuit a +la belle etoile, vous savez qu'a l'heure ou nous dormons, un monde +mysterieux s'eveille dans la solitude et le silence. Alors les sources +chantent bien plus clair, les etangs allument des petites flammes. Tous +les esprits de la montagne vont et viennent librement; et il y a dans +l'air des frolements, des bruits imperceptibles, comme si l'on entendait +les branches grandir, l'herbe pousser. Le jour, c'est la vie des etres; +mais la nuit, c'est la vie des choses. Quand on n'en a pas l'habitude, +ca fait peur... Aussi notre demoiselle etait toute frissonnante et +se serrait contre moi au moindre bruit. Une fois, un cri long, +melancolique, parti de l'etang qui luisait plus bas, monta vers nous en +ondulant. Au meme instant une belle etoile filante glissa par-dessus nos +tetes dans la meme direction, comme si cette plainte que nous venions +d'entendre portait une lumiere avec elle. + +--Qu'est-ce que c'est? me demanda Stephanette a voix basse. + +--Une ame qui entre en paradis, maitresse; et je fis le signe de la +croix. + +Elle se signa aussi, et resta un moment la tete en l'air, tres +recueillie. Puis elle me dit: + +--C'est donc vrai, berger, que vous etes sorciers, vous autres? + +--Nullement, notre demoiselle. Mais ici nous vivons plus pres des +etoiles, et nous savons ce qui s'y passe mieux que des gens de la +plaine. + +Elle regardait toujours en haut, la tete appuyee dans la main, entouree +de la peau de mouton comme un petit patre celeste: + +--Qu'il y en a! Que c'est beau! Jamais je n'en avais tant vu... Est-ce +que tu sais leurs noms, berger? + +--Mais oui, maitresse... Tenez! juste au-dessus de nous, voila le +_Chemin de saint Jacques_ (la voie lactee). Il va de France droit sur +l'Espagne. C'est saint Jacques de Galice qui l'a trace pour montrer sa +route au brave Charlemagne lorsqu'il faisait la guerre aux Sarrasins[2]. +Plus loin, vous avez le _Char des ames_ (la grande Ourse) avec ses +quatre essieux resplendissants. Les trois etoiles qui vont devant sont +les _Trois betes_, et cette toute petite contre la troisieme c'est le +_Charretier_. Voyez-vous tout autour cette pluie d'etoiles qui tombent? +ce sont les ames dont le bon Dieu ne veut pas chez lui... Un peu plus +bas, voici le _Rateau_ ou les _Trois rois_ (Orion). C'est ce qui nous +sert d'horloge, a nous autres. Rien qu'en les regardant, je sais +maintenant qu'il est minuit passe. Un peu plus bas, toujours vers le +midi, brille _Jean de Milan_, le flambeau des astres (Sirius). Sur cette +etoile-la, voici ce que les bergers racontent. Il parait qu'une nuit +_Jean de Milan_, avec les _Trois rois_ et la _Poussiniere_ (la Pleiade), +furent invites a la noce d'une etoile de leurs amies. La _Poussiniere_, +plus pressee, partit, dit-on, la premiere, et prit le chemin haut. +Regardez-la, la-haut, tout au fond du ciel. Les _Trois rois_ couperent +plus bas et la rattraperent; mais ce paresseux de _Jean de Milan_, qui +avait dormi trop tard, resta tout a fait derriere, et furieux, pour +les arreter, leur jeta son baton. C'est pourquoi les _Trois rois_ +s'appellent aussi le _Baton de Jean de Milan_... Mais la plus belle +de toutes les etoiles, maitresse, c'est la notre, c'est l'_Etoile du +berger_, qui nous eclaire a l'aube quand nous sortons le troupeau, +et aussi le soir quand nous le rentrons. Nous la nommons encore +_Maguelonne_, la belle Maguelonne qui court apres _Pierre de Provence_ +(Saturne) et se marie avec lui tous les sept ans. + +[Note 2: Tous ces details d'astronomie populaire sont traduits de +l'_Almanach provencal_ qui se publie en Avignon.] + +--Comment! berger, il y a donc des mariages d'etoiles? + +--Mais oui, maitresse. + +Et comme j'essayais de lui expliquer ce que c'etait que ces mariages, je +sentis quelque chose de frais et de fin peser legerement sur mon epaule. +C'etait sa tete alourdie de sommeil qui s'appuyait contre moi avec un +joli froissement de rubans, de dentelles et de cheveux ondes. Elle +resta ainsi sans bouger jusqu'au moment ou les astres du ciel palirent, +effaces par le jour qui montait. Moi, je la regardais dormir, un peu +trouble au fond de mon etre, mais saintement protege par cette claire +nuit qui ne m'a jamais donne que de belles pensees. Autour de nous, les +etoiles continuaient leur marche silencieuse, dociles comme un grand +troupeau; et par moments je me figurais qu'une de ces etoiles, la plus +fine, la plus brillante, ayant perdu sa route, etait venue se poser sur +mon epaule pour dormir... + + + +L'ARLESIENNE + + +Pour aller au village, en descendant de mon moulin, on passe devant +un _mas_ bati pres de la route au fond d'une grande cour plantee de +micocouliers. C'est la vraie maison du _menager_ de Provence, avec ses +tuiles rouges, sa large facade brune irregulierement percee, puis tout +en haut la girouette du grenier, la poulie pour hisser les meules, et +quelques touffes de foin brun qui depassent... + +Pourquoi cette maison m'avait-elle frappe? Pourquoi ce portail ferme me +serrait-il le coeur? Je n'aurais pas pu le dire, et pourtant ce logis me +faisait froid. Il y avait trop de silence autour... Quand on passait, +les chiens n'aboyaient pas, les pintades s'enfuyaient sans crier... A +l'interieur, pas une voix! Rien, pas meme un grelot de mule... Sans les +rideaux blancs des fenetres et la fumee qui montait des toits, on aurait +cru l'endroit inhabite. + +Hier, sur le coup de midi, je revenais du village, et, pour eviter +le soleil, je longeais les murs de la ferme, dans l'ombre des +micocouliers... Sur la route, devant le _mas_, des valets silencieux +achevaient de charger une charrette de foin... Le portail etait reste +ouvert. Je jetai un regard en passant, et je vis, au fond de la cour, +accoude,--la tete dans ses mains,--sur une large table de pierre, un +grand vieux tout blanc, avec une veste trop courte et des culottes en +lambeaux... Je m'arretai. Un des hommes me dit tout bas: + +--Chut! c'est le maitre... Il est comme ca depuis le malheur de son +fils. + +A ce moment une femme et un petit garcon, vetus de noir, passerent pres +de nous avec de gros paroissiens dores, et entrerent a la ferme. + +L'homme ajouta: + +--...La maitresse et Cadet qui reviennent de la messe. Ils y vont +tous les jours, depuis que l'enfant s'est tue... Ah! monsieur, quelle +desolation!... Le pere porte encore les habits du mort; on ne peut pas +les lui faire quitter... Dia! hue! la bete! + +La charrette s'ebranla pour partir. Moi, qui voulais en savoir plus +long, je demandai au voiturier de monter a cote de lui, et c'est +la-haut, dans le foin, que j'appris toute cette navrante histoire... + + * * * * * + +Il s'appelait Jan. C'etait un admirable paysan de vingt ans, sage comme +une fille, solide et le visage ouvert. Comme il etait tres beau, les +femmes le regardaient; mais lui n'en avait qu'une en tete,--une petite +Arlesienne, toute en velours et en dentelles, qu'il avait rencontree +sur la Lice d'Arles, une fois.--Au _mas_, on ne vit pas d'abord cette +liaison avec plaisir. La fille passait pour coquette, et ses parents +n'etaient pas du pays. Mais Jan voulait son Arlesienne a toute force. Il +disait: + +--Je mourrai si on ne me la donne pas. Il fallut en passer par la. On +decida de les marier apres la moisson. + +Donc, un dimanche soir, dans la cour du _mas_, la famille achevait de +diner. C'etait presque un repas de noces. La fiancee n'y assistait pas, +mais on avait bu en son honneur tout le temps... Un homme se presente a +la porte, et, d'une voix qui tremble, demande a parler a maitre Esteve, +a lui seul. Esteve se leve et sort sur la route. + +--Maitre, lui dit l'homme, vous allez marier votre enfant a une coquine, +qui a ete ma maitresse pendant deux ans. Ce que j'avance, je le prouve: +voici des lettres!... Les parents savent tout et me l'avaient promise; +mais, depuis que votre fils la recherche, ni eux ni la belle ne veulent +plus de moi... J'aurais cru pourtant qu'apres ca elle ne pouvait pas +etre la femme d'un autre. + +--C'est bien! dit maitre Esteve quand il eut regarde les lettres; entrez +boire un verre de muscat. + +L'homme repond: + +--Merci! j'ai plus de chagrin que de soif. + +Et il s'en va. + +Le pere rentre, impassible; il reprend sa place a table; et le repas +s'acheve gaiement... + +Ce soir-la, maitre Esteve et son fils s'en allerent ensemble dans les +champs. Ils resterent longtemps dehors; quand ils revinrent, la mere les +attendait encore. + +--Femme, dit le _menager_, en lui amenant son fils, embrasse-le! il est +malheureux... + + * * * * * + +Jan ne parla plus de l'Arlesienne. Il l'aimait toujours cependant, et +meme plus que jamais, depuis qu'on la lui avait montree dans les bras +d'un autre. Seulement il etait trop fier pour rien dire; c'est ce qui le +tua, le pauvre enfant!... Quelquefois il passait des journees entieres +seul dans un coin, sans bouger. D'autres jours, il se mettait a la terre +avec rage et abattait a lui seul le travail de dix journaliers... Le +soir venu, il prenait la route d'Arles et marchait devant lui jusqu'a ce +qu'il vit monter dans le couchant les clochers greles de la ville. Alors +il revenait. Jamais il n'alla plus loin. + +De le voir ainsi, toujours triste et seul, les gens du _mas_ ne savaient +plus que faire. On redoutait un malheur... Une fois, a table, sa mere, +en le regardant avec des yeux pleins de larmes, lui dit: + +--Eh bien! ecoute, Jan, si tu la veux tout de meme, nous te la +donnerons... + +Le pere, rouge de honte, baissait la tete... + +Jan fit signe que non, et il sortit... + +A partir de ce jour, il changea sa facon de vivre, affectant d'etre +toujours gai, pour rassurer ses parents. On le revit au bal, au cabaret, +dans les ferrades. A la vote de Fonvieille, c'est lui qui mena la +farandole. + +Le pere disait: "Il est gueri." La mere, elle, avait toujours des +craintes et plus que jamais surveillait son enfant... Jan couchait avec +Cadet, tout pres de la magnanerie; la pauvre vieille se fit dresser +un lit a cote de leur chambre... Les magnans pouvaient avoir besoin +d'elle, dans la nuit. + +Vint la fete de saint Eloi, patron des menagers. + +Grande joie au _mas_... Il y eut du chateau-neuf pour tout le monde +et du vin cuit comme s'il en pleuvait. Puis des petards, des feux sur +l'aire, des lanternes de couleur plein les micocouliers... Vive saint +Eloi! On farandola a mort. Cadet brula sa blouse neuve... Jan lui-meme +avait l'air content; il voulut faire danser sa mere; la pauvre femme en +pleurait de bonheur. + +A minuit, on alla se coucher. Tout le monde avait besoin de dormir... +Jan ne dormit pas, lui. Cadet a raconte depuis que toute la nuit +il avait sanglote... Ah! je vous reponds qu'il etait bien mordu, +celui-la... + + * * * * * + +Le lendemain, a l'aube, la mere entendit quelqu'un traverser sa chambre +en courant. Elle eut comme un pressentiment: + +--Jan, c'est toi? + +Jan ne repond pas; il est deja dans l'escalier. + +Vite, vite la mere se leve: + +--Jan, ou vas-tu? + +Il monte au grenier; elle monte derriere lui: + +--Mon fils, au nom du ciel! + +Il ferme la porte et tire le verrou. + +--Jan, mon Janet, reponds-moi. Que vas-tu faire? + +A tatons, de ses vieilles mains qui tremblent, elle cherche le +loquet... Une fenetre qui s'ouvre, le bruit d'un corps sur les dalles +de la cour, et c'est tout... + +Il s'etait dit, le pauvre enfant: "Je l'aime trop... Je m'en vais..." +Ah! miserables coeurs que nous sommes! C'est un peu fort pourtant que le +mepris ne puisse pas tuer l'amour!... + +Ce matin-la, les gens du village se demanderent qui pouvait crier ainsi, +la-bas, du cote du _mas_ d'Esteve... + +C'etait dans la cour, devant la table de pierre couverte de rosee et de +sang, la mere toute nue qui se lamentait, avec son enfant mort sur ses +bras. + + + +LA MULE DU PAPE + + +De tous les jolis dictons, proverbes ou adages, dont nos paysans +de Provence passementent leurs discours, je n'en sais pas un plus +pittoresque ni plus singulier que celui-ci. A quinze lieues autour de +mon moulin, quand on parle d'un homme rancunier, vindicatif, on dit: +"Cet homme-la! mefiez-vous!... il est comme la mule du Pape, qui garde +sept ans son coup de pied." + +J'ai cherche bien longtemps d'ou ce proverbe pouvait venir, ce que +c'etait que cette mule papale et ce coup de pied garde pendant sept ans. +Personne ici n'a pu me renseigner a ce sujet, pas meme Francet Mamai, +mon joueur de fifre, qui connait pourtant son legendaire provencal sur +le bout du doigt. Francet pense comme moi qu'il y a la-dessous quelque +ancienne chronique du pays d'Avignon; mais il n'en a jamais entendu +parler autrement que par le proverbe... + +--Vous ne trouverez cela qu'a la bibliotheque des Cigales, m'a dit le +vieux fifre en riant. + +L'idee m'a paru bonne, et comme la bibliotheque des Cigales est a ma +porte, je suis alle m'y enfermer pendant huit jours. + +C'est une bibliotheque merveilleuse, admirablement montee, ouverte +aux poetes jour et nuit, et desservie par de petits bibliothecaires +a cymbales qui vous font de la musique tout le temps. J'ai passe la +quelques journees delicieuses, et, apres une semaine de recherches,--sur +le dos,--j'ai fini par decouvrir ce que je voulais, c'est-a-dire +l'histoire de ma mule et de ce fameux coup de pied garde pendant sept +ans. Le conte en est joli quoique un peu naif, et je vais essayer de +vous le dire tel que je l'ai lu hier matin dans un manuscrit couleur du +temps qui sentait bon la lavande seche et avait de grands fils de la +Vierge pour signets. + + * * * * * + +Qui n'a pas vu Avignon du temps des Papes, n'a rien vu. Pour la gaiete, +la vie, l'animation, le train des fetes, jamais une ville pareille. +C'etaient, du matin au soir, des processions, des pelerinages, les +rues jonchees de fleurs, tapissees de hautes lices, des arrivages de +cardinaux par le Rhone, bannieres au vent, galeres pavoisees, les +soldats du Pape qui chantaient du latin sur les places, les crecelles +des freres queteurs; puis, du haut en bas des maisons qui se pressaient +en bourdonnant autour du grand palais papal comme des abeilles autour +de leur ruche, c'etait encore le tic tac des metiers a dentelles, le +va-et-vient des navettes tissant l'or des chasubles, les petits marteaux +des ciseleurs de burettes, les tables d'harmonie qu'on ajustait chez les +luthiers, les cantiques des ourdisseuses; par la-dessus le bruit des +cloches, et toujours quelques tambourins qu'on entendait ronfler, +la-bas, du cote du pont. Car chez nous, quand le peuple est content, il +faut qu'il danse, il faut qu'il danse; et comme en ce temps-la les +rues de la ville etaient trop etroites pour la farandole, fifres et +tambourins se postaient sur le pont d'Avignon, au vent frais du Rhone, +et jour et nuit l'on y dansait, l'on y dansait... Ah! l'heureux temps! +l'heureuse ville! Des hallebardes qui ne coupaient pas; des prisons +d'Etat ou l'on mettait le vin a rafraichir. Jamais de disette; jamais +de guerre... Voila comment les Papes du Comtat savaient gouverner leur +peuple; voila pourquoi leur peuple les a tant regrettes!... + +Il y en a un surtout, un bon vieux, qu'on appelait Boniface... Oh! +celui-la, que de larmes on a versees en Avignon quand il est mort! +C'etait un prince si aimable, si avenant! Il vous riait si bien du haut +de sa mule! Et quand vous passiez pres de lui,--fussiez-vous un pauvre +petit tireur de garance ou le grand viguier de la ville,--il vous +donnait sa benediction si poliment! Un vrai pape d'Yvetot, mais d'un +Yvetot de Provence, avec quelque chose de fin dans le rire, un brin +de marjolaine a sa barrette, et pas la moindre Jeanneton... La seule +Jeanneton qu'on lui ait jamais connue, a ce bon pere, c'etait sa +vigne,--une petite vigne qu'il avait plantee lui-meme, a trois lieues +d'Avignon, dans les myrtes de Chateau-Neuf. + +Tous les dimanches, en sortant de vepres, le digne homme allait lui +faire sa cour; et quand il etait la-haut, assis au bon soleil, sa mule +pres de lui, ses cardinaux tout autour etendus aux pieds des souches, +alors il faisait deboucher un flacon de vin du cru,--ce beau vin, +couleur de rubis qui s'est appele depuis le Chateau-Neuf des Papes, +--et il le degustait par petits coups, en regardant sa vigne d'un air +attendri. Puis, le flacon vide, le jour tombant, il rentrait joyeusement +a la ville, suivi de tout son chapitre; et, lorsqu'il passait sur le +pont d'Avignon, au milieu des tambours et des farandoles, sa mule, mise +en train par la musique, prenait un petit amble sautillant, tandis +que lui-meme il marquait le pas de la danse avec sa barrette, ce qui +scandalisait fort ses cardinaux, mais faisait dire a tout le peuple: +"Ah! le bon prince! Ah! le brave pape!" + + * * * * * + +Apres sa vigne de Chateau-Neuf, ce que le pape aimait le plus au monde, +c'etait sa mule. Le bonhomme en raffolait de cette bete-la. Tous les +soirs avant de se coucher il allait voir si son ecurie etait bien +fermee, si rien ne manquait dans sa mangeoire, et jamais il ne se serait +leve de table sans faire preparer sous ses yeux un grand bol de vin a la +francaise, avec beaucoup de sucre et d'aromates, qu'il allait lui porter +lui-meme, malgre les observations de ses cardinaux... Il faut dire +aussi que la bete en valait la peine. C'etait une belle mule noire +mouchetee de rouge, le pied sur, le poil luisant, la croupe large et +pleine, portant fierement sa petite tete seche toute harnachee de +pompons, de noeuds, de grelots d'argent, de bouffettes; avec cela douce +comme un ange, l'oeil naif, et deux longues oreilles, toujours en +branle, qui lui donnaient l'air bon enfant... Tout Avignon la +respectait, et, quand elle allait dans les rues, il n'y avait pas de +bonnes manieres qu'on ne lui fit; car chacun savait que c'etait le +meilleur moyen d'etre bien en cour, et qu'avec son air innocent, la mule +du Pape en avait mene plus d'un a la fortune, a preuve Tistet Vedene et +sa prodigieuse aventure. + +Ce Tistet Vedene etait, dans le principe, un effronte galopin, que son +pere, Guy Vedene, le sculpteur d'or, avait ete oblige de chasser de chez +lui, parce qu'il ne voulait rien faire et debauchait les apprentis. +Pendant six mois, on le vit trainer sa jaquette dans tous les ruisseaux +d'Avignon, mais principalement du cote de la maison papale; car le drole +avait depuis longtemps son idee sur la mule du Pape, et vous allez +voir que c'etait quelque chose de malin... Un jour que Sa Saintete se +promenait toute seule sous les remparts avec sa bete, voila mon Tistet +qui l'aborde, et lui dit en joignant les mains, d'un air d'admiration: + +--Ah mon Dieu! grand Saint-Pere, qu'elle brave mule vous avez la!... +Laissez un peu que je la regarde... Ah! mon Pape, la belle mule!... +L'empereur d'Allemagne n'en a pas une pareille. + +Et il la caressait, et il lui parlait doucement comme a une demoiselle: + +--Venez ca, mon bijou, mon tresor, ma perle fine... + +Et le bon Pape, tout emu, se disait dans lui-meme: + +--Quel bon petit garconnet!... Comme il est gentil avec ma mule! + +Et puis le lendemain savez-vous ce qui arriva? Tistet Vedene troqua sa +vieille jaquette jaune contre une belle aube en dentelles, un camail de +soie violette, des souliers a boucles, et il entra dans la maitrise du +Pape, ou jamais avant lui on n'avait recu que des fils de nobles et +des neveux de cardinaux... Voila ce que c'est que l'intrigue!... Mais +Tistet ne s'en tint pas la. + +Une fois au service du Pape, le drole continua le jeu qui lui avait si +bien reussi. Insolent avec tout le monde, il n'avait d'attentions ni +de prevenances que pour la mule, et toujours on le rencontrait par les +cours du palais avec une poignee d'avoine ou une bottelee de sainfoin, +dont il secouait gentiment les grappes roses en regardant le balcon du +Saint-Pere, d'un air de dire: + +"Hein!... pour qui ca?..." Tant et tant qu'a la fin le bon Pape, qui se +sentait devenir vieux, en arriva a lui laisser le soin de veiller sur +l'ecurie et de porter a la mule son bol de vin a la francaise; ce qui ne +faisait pas rire les cardinaux. + + * * * * * + +Ni la mule non plus, cela ne la faisait pas rire... Maintenant, a +l'heure de son vin, elle voyait toujours arriver chez elle cinq ou six +petits clercs de maitrise qui se fourraient vite dans la paille avec +leur camail et leurs dentelles; puis, au bout d'un moment, une bonne +odeur chaude de caramel et d'aromates emplissait l'ecurie, et Tistet +Vedene apparaissait portant avec precaution le bol de vin a la +francaise. Alors le martyre de la pauvre bete commencait. + +Ce vin parfume qu'elle aimait tant, qui lui tenait chaud, qui lui +mettait des ailes, on avait la cruaute de le lui apporter, la, dans +sa mangeoire, de le lui faire respirer; puis, quand elle en avait les +narines pleines, passe, je t'ai vu! La belle liqueur de flamme rose +s'en allait toute dans le gosier de ces garnements... Et encore, s'ils +n'avaient fait que lui voler son vin; mais c'etaient comme des diables, +tous ces petits clercs, quand ils avaient bu!... L'un lui tirait les +oreilles, l'autre la queue; Quiquet lui montait sur le dos, Beluguet lui +essayait sa barrette, et pas un de ces galopins ne songeait que d'un +coup de reins ou d'une ruade la brave bete aurait pu les envoyer tous +dans l'etoile polaire, et meme plus loin... Mais non! On n'est pas pour +rien la mule du Pape, la mule des benedictions et des indulgences... +Les enfants avaient beau faire, elle ne se fachait pas; et ce n'etait +qu'a Tistet Vedene qu'elle en voulait... Celui-la, par exemple, quand +elle le sentait derriere elle, son sabot lui demangeait, et vraiment +il y avait bien de quoi. Ce vaurien de Tistet lui jouait de si vilains +tours! Il avait de si cruelles inventions apres boire!... + +Est-ce qu'un jour il ne s'avisa pas de la faire monter avec lui au +clocheton de la maitrise, la-haut, tout la-haut, a la pointe du +palais!... Et ce que je vous dis la n'est pas un conte, deux cent mille +Provencaux l'ont vu. Vous figurez-vous la terreur de cette malheureuse +mule, lorsque, apres avoir tourne pendant une heure a l'aveuglette dans +un escalier en colimacon et grimpe je ne sais combien de marches, elle +se trouva tout a coup sur une plate-forme eblouissante de lumiere, +et qu'a mille pieds au-dessous d'elle elle apercut tout un Avignon +fantastique, les baraques du marche pas plus grosses que des noisettes, +les soldats du Pape devant leur caserne comme des fourmis rouges, +et la-bas, sur un fil d'argent, un petit pont microscopique ou l'on +dansait, ou l'on dansait... Ah! pauvre bete! quelle panique! Du cri +qu'elle en poussa, toutes les vitres du palais tremblerent. + +--Qu'est ce qu'il y a? qu'est-ce qu'on lui fait? s'ecria le bon Pape en +se precipitant sur son balcon. + +Tistet Vedene etait deja dans la cour, faisant mine de pleurer et de +s'arracher les cheveux: + +--Ah! grand Saint-Pere, ce qu'il y a! Il y a que votre mule... Mon +Dieu! qu'allons-nous devenir? Il y a que votre mule est montee dans le +clocheton... + +--Toute seule??? + +--Oui, grand Saint-Pere, toute seule... Tenez! regardez-la, la-haut... +Voyez-vous le bout de ses oreilles qui passe?... On dirait deux +hirondelles... + +--Misericorde! fit le pauvre Pape en levant les yeux... Mais elle est +donc devenue folle! Mais elle va se tuer... Veux-tu bien descendre, +malheureuse!... + +Pecaire! elle n'aurait pas mieux demande, elle, que de descendre...; +mais par ou? L'escalier, il n'y fallait pas songer: ca se monte encore, +ces choses-la; mais, a la descente, il y aurait de quoi se rompre cent +fois les jambes... Et la pauvre mule se desolait, et, tout en rodant +sur la plate-forme avec ses gros yeux pleins de vertige, elle pensait a +Tistet Vedene: + +--Ah! bandit, si j'en rechappe... quel coup de sabot demain matin! + +Cette idee de coup de sabot lui redonnait un peu de coeur au ventre; +sans cela elle n'aurait pas pu se tenir... Enfin on parvint a la tirer +de la-haut; mais ce fut toute une affaire. Il fallut la descendre avec +un cric, des cordes, une civiere. Et vous pensez quelle humiliation pour +la mule d'un pape de se voir pendue a cette hauteur, nageant des pattes +dans le vide comme un hanneton au bout d'un fil. Et tout Avignon qui la +regardait. + +La malheureuse bete n'en dormit pas de la nuit. Il lui semblait toujours +qu'elle tournait sur cette maudite plate-forme, avec les rires de la +ville au-dessous, puis elle pensait a cet infame Tistet Vedene et au +joli coup de sabot qu'elle allait lui detacher le lendemain matin. Ah! +mes amis, quel coup de sabot! De Pamperigouste on en verrait la fumee... +Or, pendant qu'on lui preparait celle belle reception a l'ecurie, +savez-vous ce que faisait Tistet Vedene? Il descendait le Rhone en +chantant sur une galere papale et s'en allait a la cour de Naples avec +la troupe de jeunes nobles que la ville envoyait tous les ans pres de +la reine Jeanne pour s'exercer a la diplomatie et aux belles manieres. +Tistet n'etait pas noble: mais le Pape tenait a le recompenser des soins +qu'il avait donnes a sa bete, et principalement de l'activite qu'il +venait de deployer pendant la journee du sauvetage. + +C'est la mule qui fut desappointee le lendemain! + +--Ah! le bandit! il s'est doute de quelque chose!... pensait-elle en +secouant ses grelots avec fureur...; mais c'est egal, va, mauvais! tu le +retrouveras au retour, ton coup de sabot..., je te le garde! + +Et elle le lui garda. + +Apres le depart de Tistet, la mule du Pape retrouva son train de vie +tranquille et ses allures d'autrefois. Plus de Quiquet, plus de Beluguet +a l'ecurie. Les beaux jours du vin a la francaise etaient revenus, +et avec eux la bonne humeur, les longues siestes, et le petit pas de +gavotte quand elle passait sur le pont d'Avignon. Pourtant, depuis son +aventure, on lui marquait toujours un peu de froideur dans la ville. Il +y avait des chuchotements sur sa route; les vieilles gens hochaient +la tete, les enfants riaient en se montrant le clocheton. Le bon Pape +lui-meme n'avait plus autant de confiance en son amie, et, lorsqu'il +se laissait aller a faire un petit somme sur son dos, le dimanche, en +revenant de la vigne, il gardait toujours cette arriere-pensee: "Si +j'allais me reveiller la-haut, sur la plateforme!" La mule voyait cela +et elle en souffrait, sans rien dire; seulement, quand on prononcait le +nom de Tistet Vedene devant elle, ses longues oreilles fremissaient, et +elle aiguisait avec un petit rire le fer de ses sabots sur le pave... + +Sept ans se passerent ainsi; puis, au bout de ces sept annees, Tistet +Vedene revint de la cour de Naples. Son temps n'etait pas encore fini +la-bas; mais il avait appris que le premier moutardier du Pape venait de +mourir subitement en Avignon, et, comme la place lui semblait bonne, il +etait arrive en grande hate pour se mettre sur les rangs. + +Quand cet intrigant de Vedene entra dans la salle du palais, le +Saint-Pere eut peine a le reconnaitre, tant il avait grandi et pris du +corps. Il faut dire aussi que le bon Pape s'etait fait vieux de son +cote, et qu'il n'y voyait pas bien sans besicles. + +Tistet ne s'intimida pas. + +--Comment! grand Saint-Pere, vous ne me reconnaissez plus?... C'est moi, +Tistet Vedene!... + +--Vedene?... + +--Mais oui, vous savez bien... celui qui portait le vin francais a votre +mule. + +--Ah! oui... oui... je me rappelle... Un bon petit garconnet, ce Tistet +Vedene!... Et maintenant, qu'est-ce qu'il veut de nous? + +--Oh! peu de chose, grand Saint-Pere... Je venais vous demander... A +propos, est-ce que vous l'avez toujours, votre mule? Et elle va +bien?... Ah! tant mieux!... Je venais vous demander la place du premier +moutardier qui vient de mourir. + +--Premier moutardier, toi!... Mais tu es trop jeune. Quel age as-tu +donc? + +--Vingt ans deux mois, illustre pontife, juste cinq ans de plus que +votre mule... Ah! palme de Dieu, la brave bete!... Si vous saviez +comme je l'aimais cette mule-la... comme je me suis langui d'elle en +Italie!... Est-ce que vous ne me la laisserez pas voir? + +--Si, mon enfant, tu la verras, fit le bon Pape tout emu... Et puisque +tu l'aimes tant, cette brave bete, je ne veux plus que tu vives loin +d'elle. Des ce jour, je t'attache a ma personne en qualite de premier +moutardier... Mes cardinaux crieront, mais tant pis! j'y suis +habitue... Viens nous trouver demain, a la sortie de vepres, nous te +remettrons les insignes de ton grade en presence de notre chapitre, +et puis... je te menerai voir la mule, et tu viendras a la vigne avec +nous deux... he! he! Allons! va... + +Si Tistet Vedene etait content en sortant de la grande salle, avec +quelle impatience il attendit la ceremonie du lendemain, je n'ai pas +besoin de vous le dire. Pourtant il y avait dans le palais quelqu'un +de plus heureux encore et de plus impatient que lui: c'etait la mule. +Depuis le retour de Vedene jusqu'aux vepres du jour suivant, la terrible +bete ne cessa de se bourrer d'avoine et de tirer au mur avec ses sabots +de derriere. Elle aussi se preparait pour la ceremonie... + +Et donc, le lendemain, lorsque vepres furent dites, Tistet Vedene fit +son entree dans la cour du palais papal. Tout le haut clerge etait la, +les cardinaux en robes rouges, l'avocat du diable en velours noir, +les abbes de couvent avec leurs petites mitres, les marguilliers de +Saint-Agrico, les camails violets de la maitrise, le bas clerge +aussi, les soldats du Pape en grand uniforme, les trois confreries de +penitents, les ermites du mont Ventoux avec leurs mines farouches et +le petit clerc qui va derriere en portant la clochette, les freres +flagellants nus jusqu'a la ceinture, les sacristains fleuris en robes de +juges, tous, tous, jusqu'aux donneurs d'eau benite, et celui qui allume, +et celui qui eteint... il n'y en avait pas un qui manquat... Ah! +c'etait une belle ordination! Des cloches, des petards, du soleil, de la +musique, et toujours ces enrages de tambourins qui menaient la danse, +la-bas, sur le pont d'Avignon... + +Quand Vedene parut au milieu de l'assemblee, sa prestance et sa belle +mine y firent courir un murmure d'admiration. C'etait un magnifique +Provencal, mais des blonds, avec de grands cheveux frises au bout et une +petite barbe follette qui semblait prise aux copeaux de fin metal tombe +du burin de son pere, le sculpteur d'or. Le bruit courait que dans cette +barbe blonde les doigts de la reine Jeanne avaient quelquefois joue; +et le sire de Vedene avait bien, en effet, l'air glorieux et le regard +distrait des hommes que les reines ont aimes... Ce jour-la, pour faire +honneur a sa nation, il avait remplace ses vetements napolitains par une +jaquette bordee de rose a la Provencale, et sur son chaperon tremblait +une grande plume d'ibis de Camargue. + +Sitot entre, le premier moutardier salua d'un air galant, et se dirigea +vers le haut perron, ou le Pape l'attendait pour lui remettre les +insignes de son grade: la cuiller de buis jaune et l'habit de safran. La +mule etait au bas de l'escalier, toute harnachee et prete a partir +pour la vigne... Quand il passa pres d'elle, Tistet Vedene eut un bon +sourire et s'arreta pour lui donner deux ou trois petites tapes amicales +sur le dos, en regardant du coin de l'oeil si le Pape le voyait. La +position etait bonne... La mule prit son elan: + +--Tiens! attrape, bandit! Voila sept ans que je te le garde! + +Et elle vous lui detacha un coup de sabot si terrible, si terrible, que +de Pamperigouste meme on en vit la fumee, un tourbillon de fumee blonde +ou voltigeait une plume d'ibis; tout ce qui restait de l'infortune +Tistet Vedene!... + +Les coups de pied de mule ne sont pas aussi foudroyants d'ordinaire; +mais celle-ci etait une mule papale; et puis, pensez donc! elle le lui +gardait depuis sept ans... Il n'y a pas de plus bel exemple de rancune +ecclesiastique. + + + +LE PHARE DES SANGUINAIRES + + +Cette nuit je n'ai pas pu dormir. Le mistral etait en colere, et les +eclats de sa grande voix m'ont tenu eveille jusqu'au matin. Balancant +lourdement ses ailes mutilees qui sifflaient a la bise comme les agres +d'un navire, tout le moulin craquait. Des tuiles s'envolaient de sa +toiture en deroute. Au loin, les pins serres dont la colline est +couverte s'agitaient et bruissaient dans l'ombre. On se serait cru en +pleine mer... + +Cela m'a rappele tout a fait mes belles insomnies d'il y a trois ans, +quand j'habitais le phare des Sanguinaires, la-bas, sur la cote corse, a +l'entree du golfe d'Ajaccio. + +Encore un joli coin que j'avais trouve la pour rever et pour etre seul. + +Figurez-vous une ile rougeatre et d'aspect farouche; le phare a une +pointe, a l'autre une vieille tour genoise ou, de mon temps, logeait un +aigle. En bas, au bord de l'eau, un lazaret en ruine, envahi de partout +par les herbes; puis, des ravins, des maquis, de grandes roches, +quelques chevres sauvages, de petits chevaux corses gambadant la +criniere au vent; enfin la-haut, tout en haut, dans un tourbillon +d'oiseaux de mer, la maison du phare, avec sa plate-forme en maconnerie +blanche, ou les gardiens se promenent de long en large, la porte verte +en ogive, la petite tour de fonte, et au-dessus la grosse lanterne a +facettes qui flambe au soleil et fait de la lumiere meme pendant le +jour... Voila l'ile des Sanguinaires, comme je l'ai revue cette nuit, +en entendant ronfler mes pins. C'etait dans cette ile enchantee qu'avant +d'avoir un moulin j'allais m'enfermer quelquefois, lorsque j'avais +besoin de grand air et de solitude. + +Ce que je faisais? + +Ce que je fais ici, moins encore. Quand le mistral ou la tramontane ne +soufflaient pas trop fort, je venais me mettre entre deux roches au ras +de l'eau, au milieu des goelands, des merles, des hirondelles, et +j'y restais presque tout le jour dans cette espece de stupeur et +d'accablement delicieux que donne la contemplation de la mer. Vous +connaissez, n'est-ce pas, cette jolie griserie de l'ame? On ne pense +pas, on ne reve pas non plus. Tout votre etre vous echappe, s'envole, +s'eparpille. On est la mouette qui plonge, la poussiere d'ecume qui +flotte au soleil entre deux vagues, la fumee blanche de ce paquebot qui +s'eloigne, ce petit corailleur a voile rouge, cette perle d'eau, ce +flocon de brume, tout excepte soi-meme... Oh! que j'en ai passe dans +mon ile de ces belles heures de demi-sommeil et d'eparpillement!... + +Les jours de grand vent, le bord de l'eau n'etant pas tenable, je +m'enfermais dans la cour du lazaret, une petite cour melancolique, toute +embaumee de romarin et d'absinthe sauvage, et la, blotti contre un pan +de vieux mur, je me laissais envahir doucement par le vague parfum +d'abandon et de tristesse qui flottait avec le soleil dans les logettes +de pierre, ouvertes tout autour comme d'anciennes tombes. De temps en +temps un battement de porte, un bond leger dans l'herbe... c'etait +une chevre qui venait brouter a l'abri du vent. En me voyant, elle +s'arretait interdite, et restait plantee devant moi, l'air vif, la corne +haute, me regardant d'un oeil enfantin... + +Vers cinq heures, le porte-voix des gardiens m'appelait pour diner. Je +prenais alors un petit sentier dans le maquis grimpant a pic au-dessus +de la mer, et je revenais lentement vers le phare, me retournant a +chaque pas sur cet immense horizon d'eau et de lumiere qui semblait +s'elargir a mesure que je montais. + + * * * * * + +La-haut c'etait charmant. Je vois encore cette belle salle a manger a +larges dalles, a lambris de chene, la bouillabaisse fumant au milieu, +la porte grande ouverte sur la terrasse blanche et tout le couchant qui +entrait... Les gardiens etaient la, m'attendant pour se mettre a table. +Il y en avait trois, un Marseillais et deux Corses, tous trois petits, +barbus, le meme visage tanne, crevasse, le meme _pelone_ (caban) en poil +de chevre, mais d'allure et d'humeur entierement opposees. + +A la facon de vivre de ces gens, on sentait tout de suite la difference +des deux races. Le Marseillais, industrieux et vif, toujours affaire, +toujours en mouvement, courait l'ile du matin au soir, jardinant, +pechant, ramassant des oeufs de _gouailles_, s'embusquant dans le maquis +pour traire une chevre au passage; et toujours quelque aioli ou quelque +bouillabaisse en train. + +Les Corses, eux, en dehors de leur service, ne s'occupaient absolument +de rien; ils se consideraient comme des fonctionnaires, et passaient +toutes leurs journees dans la cuisine a jouer d'interminables parties de +_scopa_, ne s'interrompant que pour rallumer leurs pipes d'un air grave +et hacher avec des ciseaux, dans le creux de leurs mains, de grandes +feuilles de tabac vert... + +Du reste, Marseillais et Corses, tous trois de bonnes gens, simples, +naifs, et pleins de prevenances pour leur hote, quoique au fond il dut +leur paraitre un monsieur bien extraordinaire... + +Pensez donc! venir s'enfermer au phare pour son plaisir!... Eux qui +trouvent les journees si longues, et qui sont si heureux quand c'est +leur tour d'aller a terre... Dans la belle saison, ce grand bonheur +leur arrive tous les mois. Dix jours de terre pour trente jours de +phare, voila le reglement; mais avec l'hiver et les gros temps, il n'y +a plus de reglement qui tienne. Le vent souffle, la vague monte, les +Sanguinaires sont blanches d'ecume, et les gardiens de service restent +bloques deux ou trois mois de suite, quelquefois meme dans de terribles +conditions. + +--Voici ce qui m'est arrive, a moi, monsieur,--me contait un jour le +vieux Bartoli, pendant que nous dinions,--voici ce qui m'est arrive il +y a cinq ans, a cette meme table ou nous sommes, un soir d'hiver, comme +maintenant. Ce soir-la, nous n'etions que deux dans le phare, moi et un +camarade qu'on appelait Tcheco... Les autres etaient a terre, +malades, en conge, je ne sais plus... Nous finissions de diner, bien +tranquilles... Tout a coup, voila mon camarade qui s'arrete de manger, +me regarde un moment avec de droles d'yeux, et, pouf! tombe sur la +table, les bras en avant. Je vais a lui, je le secoue, je l'appelle: + +"--Oh! Tche!... Oh Tche!... + +"Rien! il etait mort... Vous jugez quelle emotion! Je restai plus d'une +heure stupide et tremblant devant ce cadavre, puis, subitement cette +idee me vient: "Et le phare!" Je n'eus que le temps de monter dans la +lanterne et d'allumer. La nuit etait deja la... + +Quelle nuit, monsieur! La mer, le vent, n'avaient plus leurs voix +naturelles. A tout moment il me semblait que quelqu'un m'appelait dans +l'escalier... Avec cela une fievre, une soif! Mais vous ne m'auriez pas +fait descendre... j'avais trop peur du mort. Pourtant, au petit jour, le +courage me revint un peu. Je portai mon camarade sur son lit; un drap +dessus, un bout de priere, et puis vite aux signaux d'alarme. + +"Malheureusement, la mer etait trop grosse; j'eus beau appeler, appeler, +personne ne vint... Me voila seul dans le phare avec mon pauvre Tcheco, +et Dieu sait pour combien de temps... J'esperais pouvoir le garder +pres de moi jusqu'a l'arrivee du bateau; mais au bout de trois jours ce +n'etait plus possible... Comment faire? le porter dehors? l'enterrer? +La roche etait trop dure, et il y a tant de corbeaux dans l'ile. C'etait +pitie de leur abandonner ce chretien. Alors je songeai a le descendre +dans une des logettes du lazaret... Ca me prit tout une apres-midi +cette triste corvee-la, et je vous reponds qu'il m'en fallut, du +courage... Tenez! monsieur, encore aujourd'hui, quand je descends ce +cote de l'ile par une apres-midi de grand vent, il me semble que j'ai +toujours le mort sur les epaules... + +Pauvre vieux Bartoli! La sueur lui en coulait sur le front, rien que d'y +penser. + + * * * * * + +Nos repas se passaient ainsi a causer longuement: le phare, la mer, des +recits de naufrages, des histoires de bandits corses... Puis, le jour +tombant, le gardien du premier quart allumait sa petite lampe, prenait +sa pipe, sa gourde, un gros Plutarque a tranche rouge, toute la +bibliotheque des Sanguinaires, et disparaissait par le fond. Au bout +d'un moment, c'etait dans tout le phare un fracas de chaines, de +poulies, de gros poids d'horloges qu'on remontait. + +Moi, pendant ce temps, j'allais m'asseoir dehors sur la terrasse. Le +soleil, deja tres bas, descendait vers l'eau de plus en plus vite, +entrainant tout l'horizon apres lui. Le vent fraichissait, l'ile +devenait violette. Dans le ciel, pres de moi, un gros oiseau passait +lourdement: c'etait l'aigle de la tour genoise qui rentrait... Peu a +peu la brume de mer montait. Bientot on ne voyait plus que l'ourlet +blanc de l'ecume autour de l'ile... Tout a coup, au-dessus de ma tete, +jaillissait un grand flot de lumiere douce. Le phare etait allume. +Laissant toute l'ile dans l'ombre, le clair rayon allait tomber au large +sur la mer, et j'etais la perdu dans la nuit, sous ces grandes ondes +lumineuses qui m'eclaboussaient a peine en passant... Mais le vent +fraichissait encore. Il fallait rentrer. A tatons, je fermais la grosse +porte, j'assurais les barres de fer; puis, toujours tatonnant, je +prenais un petit escalier de fonte qui tremblait et sonnait sous mes +pas, et j'arrivais au sommet du phare. Ici, par exemple, il y en avait +de la lumiere. + +Imaginez une lampe carcel gigantesque a six rangs de meches, autour de +laquelle pivotent lentement les parois de la lanterne, les unes remplies +par une enorme lentille de cristal, les autres ouvertes sur un grand +vitrage immobile qui met la flamme a l'abri du vent... En entrant +j'etais ebloui. Ces cuivres, ces etains, ces reflecteurs de metal blanc, +ces murs de cristal bombe qui tournaient, avec des grands cercles +bleuatres, tout ce miroitement, tout ce cliquetis de lumieres, me +donnait un moment de vertige. + +Peu a peu, cependant, mes yeux s'y faisaient, et je venais m'asseoir +au pied meme de la lampe, a cote du gardien qui lisait son Plutarque a +haute voix, de peur de s'endormir... + +Au dehors, le noir, l'abime. Sur le petit balcon qui tourne autour du +vitrage, le vent court comme un fou, en hurlant. Le phare craque, la mer +ronfle. A la pointe de l'ile, sur les brisants, les lames font comme des +coups de canon... Par moments un doigt invisible frappe aux carreaux: +quelque oiseau de nuit, que la lumiere attire, et qui vient se casser la +tete contre le cristal... + +Dans la lanterne etincelante et chaude, rien que le crepitement de la +flamme, le bruit de l'huile qui s'egoutte, de la chaine qui se devide; +et une voix monotone psalmodiant la vie de Demetrius de Phalere... + + * * * * * + +A minuit, le gardien se levait, jetait un dernier coup d'oeil a ses +meches, et nous descendions. Dans l'escalier on rencontrait le camarade +du second quart qui montait en se frottant les yeux; on lui passait la +gourde, le Plutarque... Puis, avant de gagner nos lits, nous entrions +un moment dans la chambre du fond, toute encombree de chaines, de gros +poids, de reservoirs d'etain, de cordages, et la, a la lueur de sa +petite lampe, le gardien ecrivait sur le grand livre du phare, toujours +ouvert: + +_Minuit. Grosse mer. Tempete. Navire au large._ + + + +L'AGONIE DE LA SEMILLANTE + + +Puisque le mistral de l'autre nuit nous a jetes sur la cote corse, +laissez-moi vous raconter une terrible histoire de mer dont les pecheurs +de la-bas parlent souvent a la veillee, et sur laquelle le hasard m'a +fourni des renseignements fort curieux. + +...Il y a deux ou trois ans de cela. + +Je courais la mer de Sardaigne en compagnie de sept ou huit matelots +douaniers. Rude voyage pour un novice! De tout le mois de mars, nous +n'eumes pas un jour de bon. Le vent d'est s'etait acharne apres nous, et +la mer ne decolerait pas. + +Un soir que nous fuyions devant la tempete, notre bateau vint se +refugier a l'entree du detroit de Bonifacio, au milieu d'un massif de +petites iles... Leur aspect n'avait rien d'engageant: grands rocs +peles, couverts d'oiseaux, quelques touffes d'absinthe, des maquis de +lentisques, et, ca et la, dans la vase, des pieces de bois en train +de pourrir: mais, ma foi, pour passer la nuit, ces roches sinistres +valaient encore mieux que le rouf d'une vieille barque a demi pontee, ou +la lame entrait comme chez elle, et nous nous en contentames. + +A peine debarques, tandis que les matelots allumaient du feu pour la +bouillabaisse, le patron m'appela, et, me montrant un petit enclos de +maconnerie blanche perdu dans la brume au bout de l'ile: + +--Venez-vous au cimetiere? me dit-il. + +--Un cimetiere, patron Lionetti! Ou sommes-nous donc? + +--Aux iles Lavezzi, monsieur. C'est ici que sont enterres les six cents +hommes de la _Semillante_, a l'endroit meme ou leur fregate s'est +perdue, il y a dix ans... Pauvres gens! ils ne recoivent pas beaucoup +de visites; c'est bien le moins que nous allions leur dire bonjour, +puisque nous voila... + +--De tout mon coeur, patron. + + * * * * * + +Qu'il etait triste le cimetiere de la _Semillante_!... Je le vois encore +avec sa petite muraille basse, sa porte de fer, rouillee, dure a ouvrir, +sa chapelle silencieuse, et des centaines de croix noires cachees par +l'herbe... Pas une couronne d'immortelles, pas un souvenir! rien... +Ah! les pauvres morts abandonnes, comme ils doivent avoir froid dans +leur tombe de hasard! + +Nous restames la un moment, agenouilles. Le patron priait a haute voix. +D'enormes goelands, seuls gardiens du cimetiere, tournoyaient sur nos +tetes et melaient leurs cris rauques aux lamentations de la mer. + +La priere finie, nous revinmes tristement vers le coin de l'ile ou la +barque etait amarree. En notre absence, les matelots n'avaient pas perdu +leur temps. Nous trouvames un grand feu flambant a l'abri d'une roche, +et la marmite qui fumait. On s'assit en rond, les pieds a la flamme, et +bientot chacun eut sur ses genoux, dans une ecuelle de terre rouge, deux +tranches de pain noir arrosees largement. Le repas fut silencieux: nous +etions mouilles, nous avions faim, et puis le voisinage du cimetiere... +Pourtant, quand les ecuelles furent videes, on alluma les pipes et on se +mit a causer un peu. Naturellement, on parlait de la _Semillante_. + +--Mais enfin, comment la chose s'est-elle passee? demandai-je au patron, +qui, la tete dans ses mains, regardait la flamme d'un air pensif. + +--Comment la chose s'est passee? me repondit le bon Lionetti avec un +gros soupir, helas! monsieur, personne au monde ne pourrait le dire. +Tout ce que nous savons, c'est que la _Semillante_ chargee de troupes +pour la Crimee, etait partie de Toulon, la veille au soir, avec le +mauvais temps. La nuit, ca se gata encore. Du vent, de la pluie, la mer +enorme comme on ne l'avait jamais vue... Le matin, le vent tomba un +peu, mais la mer etait toujours dans tous ses etats, et avec cela une +sacree brume du diable a ne pas distinguer un fanal a quatre pas... Ces +brumes-la, monsieur, on ne se doute pas comme c'est traitre... Ca ne +fait rien, j'ai idee que la _Semillante_ a du perdre son gouvernail dans +la matinee; car, il n'y a pas de brume qui tienne, sans une avarie, +jamais le capitaine ne serait venu s'aplatir ici contre. C'etait un rude +marin, que nous connaissions tous. Il avait commande la station en Corse +pendant trois ans, et savait sa cote aussi bien que moi, qui ne sais pas +autre chose. + +--Et a quelle heure pense-t-on que la _Semillante_ a peri? + +--Ce doit etre a midi; oui, monsieur, en plein midi... Mais dame! avec +la brume de mer, ce plein midi-la ne valait guere mieux qu'une nuit +noire comme la gueule d'un loup... Un douanier de la cote m'a raconte +que ce jour-la, vers onze heures et demie, etant sorti de sa maisonnette +pour rattacher ses volets, il avait eu sa casquette emportee d'un coup +de vent, et qu'au risque d'etre enleve lui-meme par la lame, il s'etait +mis a courir apres, le long du rivage, a quatre pattes. Vous comprenez! +les douaniers ne sont pas riches, et une casquette, ca coute cher. Or +il paraitrait qu'a un moment notre homme, en relevant la tete, aurait +apercu tout pres de lui, dans la brume, un gros navire a sec de toiles +qui fuyait sous le vent du cote des iles Lavezzi. Ce navire allait si +vite, si vite, que le douanier n'eut guere le temps de bien voir. +Tout fait croire cependant que c'etait la _Semillante_, puisque une +demi-heure apres le berger des iles a entendu sur ces roches... Mais +precisement voici le berger dont je vous parle, monsieur; il va vous +conter la chose lui-meme... Bonjour, Palombo!... viens te chauffer un +peu; n'aie pas peur. + +Un homme encapuchonne, que je voyais roder depuis un moment autour +de notre feu et que j'avais pris pour quelqu'un de l'equipage, car +j'ignorais qu'il y eut un berger dans l'ile, s'approcha de nous +craintivement. + +C'etait un vieux lepreux, aux trois quarts idiot, atteint de je ne +sais quel mal scorbutique qui lui faisait de grosses levres lippues, +horribles a voir. On lui expliqua a grand'-peine de quoi il s'agissait. +Alors, soulevant du doigt sa levre malade, le vieux nous raconta qu'en +effet, le jour en question, vers midi, il entendit de sa cabane un +craquement effroyable sur les roches. Comme l'ile etait toute couverte +d'eau, il n'avait pas pu sortir, et ce fut le lendemain seulement qu'en +ouvrant sa porte il avait vu le rivage encombre de debris et de cadavres +laisses la par la mer. Epouvante, il s'etait enfui en courant vers sa +barque, pour aller a Bonifacio chercher du monde. + +Fatigue d'en avoir tant dit, le berger s'assit, et le patron reprit la +parole: + +--Oui, monsieur, c'est ce pauvre vieux qui est venu nous prevenir. Il +etait presque fou de peur; et, de l'affaire, sa cervelle en est restee +detraquee. Le fait est qu'il y avait de quoi... Figurez-vous six cents +cadavres, en tas sur le sable, pele-mele avec les eclats de bois et les +lambeaux de toile... Pauvre _Semillante!_... la mer l'avait broyee +du coup, et si bien mise en miettes que dans tous ses debris le berger +Palombo n'a trouve qu'a grand'peine de quoi faire une palissade autour +de sa hutte... Quant aux hommes, presque tous defigures, mutiles +affreusement... c'etait pitie de les voir accroches les uns aux autres, +par grappes... Nous trouvames le capitaine en grand costume, l'aumonier +son etole au cou; dans un coin, entre deux roches, un petit mousse, les +yeux ouverts... on aurait cru qu'il vivait encore; mais non! Il etait +dit que pas un n'en rechapperait... + +Ici le patron s'interrompit: + +--Attention, Nardi! cria-t-il, le feu s'eteint. + +Nardi jeta sur la braise deux ou trois morceaux de planches goudronnees +qui s'enflammerent, et Lionetti continua: + +--Ce qu'il y a de plus triste dans cette histoire, le voici... Trois +semaines avant le sinistre, une petite corvette, qui allait en Crimee +comme la _Semillante_, avait fait naufrage de la meme facon, presque au +meme endroit; seulement, cette fois-la, nous etions parvenus a sauver +l'equipage et vingt soldats du train qui se trouvaient a bord... Ces +pauvres tringlos n'etaient pas a leur affaire, vous pensez! On les +emmena a Bonifacio et nous les gardames pendant deux jours avec nous, +a la _marine_... Une fois bien secs et remis sur pied bonsoir! bonne +chance! ils retournerent a Toulon, ou, quelque temps apres, on les +embarqua de nouveau pour la Crimee... Devinez sur quel navire!... Sur +la _Semillante_, monsieur... Nous les avons retrouves tous, tous les +vingt, couches parmi les morts, a la place ou nous sommes... Je relevai +moi-meme un joli brigadier a fines moustaches, un blondin de Paris, que +j'avais couche a la maison et qui nous avait fait rire tout le temps +avec ses histoires... De le voir la, ca me creva le coeur... Ah! Santa +Madre!... + +La-dessus, le brave Lionetti, tout emu, secoua les cendres de sa pipe +et se roula dans son caban en me souhaitant la bonne nuit... Pendant +quelque temps encore, les matelots causerent entre eux a demi-voix... +Puis, l'une apres l'autre, les pipes s'eteignirent... On ne parla +plus... Le vieux berger s'en alla... Et je restai seul a rever au +milieu de l'equipage endormi. + + * * * * * + +Encore sous l'impression du lugubre recit que je venais d'entendre, +j'essayais de reconstruire dans ma pensee le pauvre navire defunt et +l'histoire de cette agonie dont les goelands ont ete seuls temoins. +Quelques details qui m'avaient frappe, le capitaine en grand costume, +l'etole de l'aumonier, les vingt soldats du train, m'aidaient a deviner +toutes les peripeties du drame... Je voyais la fregate partant de +Toulon dans la nuit... Elle sort du port. La mer est mauvaise, le vent +terrible; mais on a pour capitaine un vaillant marin, et tout le monde +est tranquille a bord... + +Le matin, la brume de mer se leve. On commence a etre inquiet. Tout +l'equipage est en haut. Le capitaine ne quitte pas la dunette... Dans +l'entre-pont, ou les soldats sont renfermes, il fait noir; l'atmosphere +est chaude. Quelques-uns sont malades, couches sur leurs sacs. Le navire +tangue horriblement; impossible de se tenir debout. On cause assis a +terre, par groupes, en se cramponnant aux bancs; il faut crier pour +s'entendre. Il y en a qui commencent a avoir peur... Ecoutez donc! les +naufrages sont frequents dans ces parages-ci; les tringlos sont la pour +le dire, et ce qu'ils racontent n'est pas rassurant. Leur brigadier +surtout, un Parisien qui blague toujours, vous donne la chair de poule +avec ses plaisanteries: + +--Un naufrage!... mais c'est tres amusant, un naufrage. Nous en serons +quittes pour un bain a la glace, et puis on nous menera a Bonifacio, +histoire de manger des merles chez le patron Lionetti. + +Et les tringlos de rire... + +Tout a coup, un craquement... Qu'est-ce que c'est? Qu'arrive-t-il?... + +--Le gouvernail vient de partir, dit un matelot tout mouille qui +traverse l'entrepont en courant. + +--Bon voyage! crie cet enrage de brigadier; mais cela ne fait plus rire +personne. + +Grand tumulte sur le pont. La brume empeche de se voir. Les matelots +vont et viennent, effrayes, a tatons... Plus de gouvernail! La +manoeuvre est impossible... La _Semillante_, en derive, file comme le +vent... C'est a ce moment que le douanier la voit passer; il est onze +heures et demie. A l'avant de la fregate, on entend comme un coup de +canon... Les brisants! les brisants!... C'est fini, il n'y a plus +d'espoir, on va droit a la cote... Le capitaine descend dans sa +cabine... Au bout d'un moment, il vient reprendre sa place sur la +dunette,--en grand costume... Il a voulu se faire beau pour mourir. + +Dans l'entre-pont, les soldats, anxieux, se regardent, sans rien +dire... Les malades essayent de se redresser... le petit brigadier ne +rit plus... C'est alors que la porte s'ouvre et que l'aumonier parait +sur le seuil avec son etole: + +--A genoux, mes enfants! + +Tout le monde obeit. D'une voix retentissante, le pretre commence la +priere des agonisants. + +Soudain un choc formidable, un cri, un seul cri, un cri immense, des +bras tendus, des mains qui se cramponnent, des regards effares ou la +vision de la mort passe comme un eclair... + +Misericorde!... + +C'est ainsi que je passai toute la nuit a rever, evoquant, a dix ans de +distance, l'ame du pauvre navire dont les debris m'entouraient... Au +loin, dans le detroit, la tempete faisait rage; la flamme du bivac se +courbait sous la rafale; et j'entendais notre barque danser au pied des +roches en faisant crier son amarre. + + + +LES DOUANIERS + + +Le bateau l'_Emilie_, de Porto-Vecchio, a bord duquel j'ai fait ce +lugubre voyage aux iles Lavezzi, etait une vieille embarcation de la +douane, a demi pontee, ou l'on n'avait pour s'abriter du vent, des +lames, de la pluie, qu'un petit rouf goudronne, a peine assez large pour +tenir une table et deux couchettes. Aussi il fallait voir nos matelots +par le gros temps. Les figures ruisselaient, les vareuses trempees +fumaient comme du linge a l'etuve, et en plein hiver les malheureux +passaient ainsi des journees entieres, meme des nuits, accroupis sur +leurs bancs mouilles, a grelotter dans cette humidite malsaine; car +on ne pouvait pas allumer de feu a bord, et la rive etait souvent +difficile a atteindre... Eh bien, pas un de ces hommes ne se plaignait. +Par les temps les plus rudes, je leur ai toujours vu la meme placidite, +la meme bonne humeur. Et pourtant quelle triste vie que celle de ces +matelots douaniers! + +Presque tous maries, ayant femme et enfants a terre, ils restent des +mois dehors, a louvoyer sur ces cotes si dangereuses. Pour se nourrir, +ils n'ont guere que du pain moisi et des oignons sauvages. Jamais de +vin, jamais de viande, parce que la viande et le vin coutent cher et +qu'ils ne gagnent que cinq cents francs par an! Cinq cents francs par +an! vous pensez si la hutte doit etre noire la-bas a la _marine_, et +si les enfants doivent aller pieds nus!... N'importe! Tous ces gens-la +paraissent contents. Il y avait a l'arriere, devant le rouf, un grand +baquet plein d'eau de pluie ou l'equipage venait boire, et je me +rappelle que, la derniere gorgee finie, chacun de ces pauvres diables +secouait son gobelet avec un "Ah!..." de satisfaction, une expression de +bien-etre a la fois comique et attendrissante. + +Le plus gai, le plus satisfait de tous, etait un petit Bonifacien hale +et trapu qu'on appelait Palombo. Celui-la ne faisait que chanter, meme +dans les plus gros temps. Quand la lame devenait lourde, quand le ciel +assombri et bas se remplissait de gresil, et qu'on etait la tous, le nez +en l'air, la main sur l'ecoute, a guetter le coup de vent qui allait +venir, alors, dans le grand silence et l'anxiete du bord, la voix +tranquille de Palombo commencait: + + Non, monseigneur, + C'est trop d'honneur. + Lisette est sa...age, + Reste au villa...age... + +Et la rafale avait beau souffler, faire gemir les agres, secouer et +inonder la barque, la chanson du douanier allait son train, balancee +comme une mouette a la pointe des vagues. Quelquefois le vent +accompagnait trop fort, on n'entendait plus les paroles; mais, entre +chaque coup de mer, dans le ruissellement de l'eau qui s'egouttait, le +petit refrain revenait toujours: + + Lisette est sa...age, + Reste au villa...age... + +Un jour, pourtant, qu'il ventait et pleuvait tres fort, je ne l'entendis +pas. C'etait si extraordinaire, que je sortis la tete du rouf: + +--Eh! Palombo, on ne chante donc plus? + +Palombo ne repondit pas. Il etait immobile, couche sous son banc. Je +m'approchai de lui. Ses dents claquaient; tout son corps tremblait de +fievre. + +--Il a une _pountoura_, me dirent ses camarades tristement. + +Ce qu'ils appellent _pountoura_, c'est un point de cote, une pleuresie. +Ce grand ciel plombe, cette barque ruisselante, ce pauvre fievreux roule +dans un vieux manteau de caoutchouc qui luisait sous la pluie comme +une peau de phoque, je n'ai jamais rien vu de plus lugubre. Bientot le +froid, le vent, la secousse des vagues, aggraverent son mal. Le delire +le prit; il fallut aborder. + +Apres beaucoup de temps et d'efforts, nous entrames vers le soir dans un +petit port aride et silencieux, qu'animait seulement le vol circulaire +de quelques _gouailles_. Tout autour de la plage montaient de hautes +roches escarpees, des maquis inextricables d'arbustes verts, d'un vert +sombre, sans saison. En bas, au bord de l'eau, une petite maison blanche +a volets gris: c'etait le poste de la douane. Au milieu de ce desert, +cette batisse de l'Etat, numerotee comme une casquette d'uniforme, +avait quelque chose de sinistre. C'est la qu'on descendit le malheureux +Palombo. Triste asile pour un malade! Nous trouvames le douanier en +train de manger au coin du feu avec sa femme et ses enfants. Tout ce +monde-la vous avait des mines haves, jaunes, des yeux agrandis, cercles +de fievre. La mere, jeune encore, un nourrisson sur les bras, grelottait +en nous parlant. + +--C'est un poste terrible, me dit tout bas l'inspecteur. Nous sommes +obliges de renouveler nos douaniers tous les deux ans. La fievre de +marais les mange... + +Il s'agissait cependant de se procurer un medecin. Il n'y en avait pas +avant Sartene, c'est-a-dire a six ou huit lieues de la. Comment faire? +Nos matelots n'en pouvaient plus; c'etait trop loin pour envoyer un des +enfants. Alors la femme, se penchant dehors, appelant: + +--Cecco!... Cecco! + +Et nous vimes entrer un grand gars bien decouple, vrai type de +braconnier ou de _banditto_, avec son bonnet de laine brune et son +_pelone_ en poils de chevre. En debarquant je l'avais deja remarque, +assis devant la porte, sa pipe rouge aux dents, un fusil entre les +jambes; mais, je ne sais pourquoi, il s'etait enfui a notre approche. +Peut-etre croyait-il que nous avions des gendarmes avec nous. Quand il +entra, la douaniere rougit un peu. + +--C'est mon cousin... nous dit-elle. Pas de danger que celui-la se perde +dans le maquis. + +Puis elle lui parla tout bas, en montrant le malade. L'homme s'inclina +sans repondre, sortit, siffla son chien, et le voila parti, le fusil sur +l'epaule, sautant de roche en roche avec ses longues jambes. + +Pendant ce temps-la, les enfants, que la presence de l'inspecteur +semblait terrifier, finissaient vite leur diner de chataignes et de +_bruccio_ (fromage blanc). Et toujours de l'eau, rien que de l'eau sur +la table! Pourtant, c'eut ete bien bon, un coup de vin, pour ces petits. +Ah! misere! Enfin la mere monta les coucher; le pere, allumant son +falot, alla inspecter la cote, et nous restames au coin du feu a veiller +notre malade qui s'agitait sur son grabat, comme s'il etait encore en +pleine mer, secoue par les lames. Pour calmer un peu sa _pountoura_, +nous faisions chauffer des galets, des briques qu'on lui posait sur le +cote. Une ou deux fois, quand je m'approchai de son lit, le malheureux +me reconnut, et, pour me remercier, me tendit peniblement la main, une +grosse main rapeuse et brulante comme une de ces briques sorties du +feu... + +Triste veillee! Au dehors, le mauvais temps avait repris avec la tombee +du jour, et c'etait un fracas, un roulement, un jaillissement d'ecume, +la bataille des roches et de l'eau. De temps en temps, le coup de vent +du large parvenait a se glisser dans la baie et enveloppait notre +maison. On le sentait a la montee subite de la flamme qui eclairait tout +a coup les visages mornes des matelots, groupes autour de la cheminee et +regardant le feu avec cette placidite d'expression que donne l'habitude +des grandes etendues et des horizons pareils. Parfois aussi, Palombo +se plaignait doucement. Alors tous les yeux se tournaient vers le coin +obscur ou le pauvre camarade etait en train de mourir, loin des siens, +sans secours; les poitrines se gonflaient et l'on entendait de gros +soupirs. C'est tout ce qu'arrachait a ces ouvriers de la mer, patients +et doux, le sentiment de leur propre infortune. Pas de revoltes, pas de +greves. Un soupir, et rien de plus!... Si, pourtant, je me trompe. En +passant devant moi pour jeter une bourree au feu, un d'eux me dit tout +bas d'une voix navree: + +--Voyez-vous, monsieur... on a quelquefois beaucoup du tourment dans +notre metier!... + + + +LE CURE DE CUCUGNAN. + + +Tous les ans, a la Chandeleur, les poetes provencaux publient en Avignon +un joyeux petit livre rempli jusqu'aux bords de beaux vers et de jolis +contes. Celui de cette annee m'arrive a l'instant, et j'y trouve un +adorable fabliau que je vais essayer de vous traduire en l'abregeant un +peu... Parisiens, tendez vos mannes. C'est de la fine fleur de farine +provencale qu'on va vous servir cette fois... + + * * * * * + +L'abbe Martin etait cure... de Cucugnan. + +Bon comme le pain, franc comme l'or, il aimait paternellement ses +Cucugnanais; pour lui, son Cucugnan aurait ete le paradis sur terre, si +les Cucugnanais lui avaient donne un peu plus de satisfaction. Mais, +helas! les araignees filaient dans son confessionnal, et, le beau jour +de Paques, les hosties restaient au fond de son saint-ciboire. Le bon +pretre en avait le coeur meurtri, et toujours il demandait a Dieu la +grace de ne pas mourir avant d'avoir ramene au bercail son troupeau +disperse. + +Or, vous allez voir que Dieu l'entendit. + +Un dimanche, apres l'Evangile, M. Martin monta en chaire. + + * * * * * + +--Mes freres, dit-il, vous me croirez si vous voulez: l'autre nuit, je +me suis trouve, moi miserable pecheur, a la porte du paradis. + +"Je frappai: saint Pierre m'ouvrit! + +"--Tiens! c'est vous, mon brave monsieur Martin, me fit-il; quel bon +vent...? et qu'y a-t-il pour votre service? + +"--Beau saint Pierre, vous qui tenez le grand livre et la clef, +pourriez-vous me dire, si je ne suis pas trop curieux, combien vous avez +de Cucugnanais en paradis? + +"--Je n'ai rien a vous refuser, monsieur Martin; asseyez-vous, nous +allons voir la chose ensemble. + +"Et saint Pierre prit son gros livre, l'ouvrit, mit ses besicles: + +"--Voyons un peu: Cucugnan, disons-nous. Cu... Cu... Cucugnan. Nous +y sommes. Cucugnan... Mon brave monsieur Martin, la page est toute +blanche. Pas une ame... Pas plus de Cucugnanais que d'aretes dans une +dinde. + +"--Comment! Personne de Cucugnan ici? Personne? Ce n'est pas possible! +Regardez mieux... + +"--Personne, saint homme. Regardez vous-meme, si vous croyez que je +plaisante. + +"Moi, pecaire! je frappais des pieds, et, les mains jointes, je criais +misericorde. Alors, saint Pierre: + +"--Croyez-moi, monsieur Martin, il ne faut pas ainsi vous mettre le +coeur a l'envers, car vous pourriez en avoir quelque mauvais coup de +sang. Ce n'est pas votre faute, apres tout. Vos Cucugnanais, voyez-vous, +doivent faire a coup sur leur petite quarantaine en purgatoire. + +"--Ah! par charite, grand saint Pierre! faites que je puisse au moins +les voir et les consoler. + +"--Volontiers, mon ami... Tenez, chaussez vite ces sandales, car les +chemins ne sont pas beaux de reste... Voila qui est bien. Maintenant, +cheminez droit devant vous. Voyez vous la-bas, au fond, en tournant? +Vous trouverez une porte d'argent toute constellee de croix noires... a +main droite... Vous frapperez, on vous ouvrira... Adessias! Tenez-vous +sain et gaillardet. + + * * * * * + +"Et je cheminai... je cheminai! Quelle battue! j'ai la chair de poule, +rien que d'y songer. Un petit sentier, plein de ronces, d'escarboucles +qui luisaient et de serpents qui sifflaient, m'amena jusqu'a la porte +d'argent. + +"--Pan! pan! + +"--Qui frappe! me fait une voix rauque et dolente. + +"--Le cure de Cucugnan. + +"--De...? + +"--De Cucugnan. + +"--Ah!... Entrez. + +"J'entrai. Un grand bel ange, avec des ailes sombres comme la nuit, avec +une robe resplendissante comme le jour, avec une clef de diamant pendue +a sa ceinture, ecrivait, cra-cra, dans un grand livre plus gros que +celui de saint Pierre... + +"--Finalement, que voulez-vous et que demandez-vous? dit l'ange. + +"--Bel ange de Dieu, je veux savoir,--je suis bien curieux +peut-etre,--si vous avez ici les Cucugnanais. + +"--Les?... + +"--Les Cucugnanais, les gens de Cucugnan... que c'est moi qui suis leur +prieur. + +"--Ah! l'abbe Martin, n'est-ce pas? + +"--Pour vous servir, monsieur l'ange. + + * * * * * + +"--Vous dites donc Cucugnan... + +"Et l'ange ouvre et feuillette son grand livre, mouillant son doigt de +salive pour que le feuillet glisse mieux... + +"--Cucugnan, dit-il en poussant un long soupir... Monsieur Martin, nous +n'avons en purgatoire personne de Cucugnan. + +"--Jesus! Marie! Joseph! personne de Cucugnan en purgatoire! O grand +Dieu! ou sont-ils donc? + +"--Eh! saint homme, ils sont en paradis. Ou diantre voulez-vous qu'ils +soient? + +"--Mais j'en viens, du paradis... + +"--Vous en venez!!... Eh bien? + +"--Eh bien! ils n'y sont pas!... Ah! bonne mere des anges!... + +"--Que voulez-vous, monsieur le cure? s'ils ne sont ni en paradis ni en +purgatoire, il n'y a pas de milieu, ils sont... + +"--Sainte croix! Jesus, fils de David! Ai! ai! ai! est-il possible?... +Serait-ce un mensonge du grand saint Pierre?... Pourtant je n'ai pas +entendu chanter le coq!... Ai! pauvres nous! comment irai-je en paradis +si mes Cucugnanais n'y sont pas? + +"--Ecoutez, mon pauvre monsieur Martin, puisque vous voulez, coute que +coute, etre sur de tout ceci, et voir de vos yeux de quoi il retourne, +prenez ce sentier, filez en courant, si vous savez courir... Vous +trouverez, a gauche, un grand portail. La, vous vous renseignerez sur +tout. Dieu vous le donne! + +"Et l'ange ferma la porte. + + * * * * * + +"C'etait un long sentier tout pave de braise rouge. Je chancelais comme +si j'avais bu; a chaque pas, je trebuchais; j'etais tout en eau, chaque +poil de mon corps avait sa goutte de sueur, et je haletais de soif... +Mais, ma foi, grace aux sandales que le bon saint Pierre m'avait +pretees, je ne me brulai pas les pieds. + +"Quand j'eus fait assez de faux pas clopin-clopant, je vis a ma main +gauche une porte... non, un portail, un enorme portail, tout baillant, +comme la porte d'un grand four. Oh! mes enfants, quel spectacle! La on +ne demande pas mon nom; la, point de registre. Par fournees et a pleine +porte, on entre la, mes freres, comme le dimanche vous entrez au +cabaret. + +"Je suais a grosses gouttes, et pourtant j'etais transi, j'avais le +frisson. Mes cheveux se dressaient. Je sentais le brule, la chair rotie, +quelque chose comme l'odeur qui se repand dans notre Cucugnan quand +Eloy, le marechal, brule pour la ferrer la botte d'un vieil ane. Je +perdais haleine dans cet air puant et embrase; j'entendais une clameur +horrible, des gemissements, des hurlements et des jurements. + +"--Eh bien! entres-tu ou n'entres-tu pas, toi?--me fait, en me piquant +de sa fourche, un demon cornu. + +"--Moi? Je n'entre pas. Je suis un ami de Dieu. + +"--Tu es un ami de Dieu... Eh! b... de teigneux! que viens-tu faire +ici?... + +"--Je viens... Ah! ne m'en parlez pas, que je ne puis plus me tenir +sur mes jambes... Je viens... je viens de loin... humblement vous +demander... si... si, par coup de hasard... vous n'auriez pas ici... +quelqu'un... quelqu'un de Cucugnan... + +"--Ah! feu de Dieu! tu fais la bete, toi, comme si tu ne savais pas que +tout Cucugnan est ici. Tiens, laid corbeau, regarde, et tu verras comme +nous les arrangeons ici, tes fameux Cucugnanais... + + * * * * * + +"Et je vis, au milieu d'un epouvantable tourbillon de flamme: + +"Le long Coq-Galine,--vous l'avez tous connu, mes freres,--Coq-Galine, +qui se grisait si souvent, et si souvent secouait les puces a sa pauvre +Clairon. + +"Je vis Catarinet... cette petite gueuse... avec son nez en l'air... qui +couchait toute seule a la grange... Il vous en souvient, mes droles!... +Mais passons, j'en ai trop dit. + +"Je vis Pascal Doigt-de-Poix, qui faisait son huile avec les olives de +M. Julien. + +"Je vis Babet la glaneuse, qui, en glanant, pour avoir plus vite noue sa +gerbe, puisait a poignees aux gerbiers. + +"Je vis maitre Grapasi, qui huilait si bien la roue de sa brouette. + +"Et Dauphine, qui vendait si cher l'eau de son puits. + +"Et le Tortillard, qui, lorsqu'il me rencontrait portant le bon Dieu, +filait son chemin, la barrette sur la tete et la pipe au bec... et fier +comme Artaban... comme s'il avait rencontre un chien. + +"Et Coulau avec sa Zette, et Jacques, et Pierre, et Toni... + + * * * * * + +Emu, bleme de peur, l'auditoire gemit, en voyant, dans l'enfer tout +ouvert, qui son pere et qui sa mere, qui sa grand'mere et qui sa +soeur... + +--Vous sentez bien, mes freres, reprit le bon abbe Martin, vous sentez +bien que ceci ne peut pas durer. J'ai charge d'ames, et je veux, je +veux vous sauver de l'abime ou vous etes tous en train de rouler tete +premiere. Demain je me mets a l'ouvrage, pas plus tard que demain. Et +l'ouvrage ne manquera pas! Voici comment je m'y prendrai. Pour que tout +se fasse bien, il faut tout faire avec ordre. Nous irons rang par rang, +comme a Jonquieres quand on danse. + +"Demain lundi, je confesserai les vieux et les vieilles. Ce n'est rien. + +"Mardi, les enfants. J'aurai bientot fait. + +"Mercredi, les garcons et les filles. Cela pourra etre long. + +"Jeudi, les hommes. Nous couperons court. + +"Vendredi, les femmes. Je dirai: Pas d'histoires! + +"Samedi, le meunier!... Ce n'est pas trop d'un jour pour lui tout seul. + +"Et, si dimanche nous avons fini, nous serons bien heureux. + +"Voyez-vous, mes enfants, quand le ble est mur, il faut le couper; quand +le vin est tire, il faut le boire. Voila assez de linge sale, il s'agit +de le laver, et de le bien laver. + +"C'est la grace que je vous souhaite. _Amen!_ + + * * * * * + +Ce qui fut dit fut fait. On coula la lessive. + +Depuis ce dimanche memorable, le parfum des vertus de Cucugnan se +respire a dix lieues a l'entour. + +Et le bon pasteur M. Martin, heureux et plein d'allegresse, a reve +l'autre nuit que, suivi de tout son troupeau, il gravissait, en +resplendissante procession, au milieu des cierges allumes, d'un nuage +d'encens qui embaumait et des enfants de choeur qui chantaient _Te +Deum_, le chemin eclaire de la cite de Dieu. + +Et voila l'histoire du cure de Cucugnan, telle que m'a ordonne de vous +le dire ce grand gueusard de Roumanille, qui la tenait lui-meme d'un +autre bon compagnon. + + + +LES VIEUX. + + +Une lettre, pere Azan? + +--Oui, monsieur... ca vient de Paris. + +Il etait tout fier que ca vint de Paris, ce brave pere Azan... Pas moi. +Quelque chose me disait que cette Parisienne de la rue Jean-Jacques, +tombant sur ma table a l'improviste et de si grand matin, allait me +faire perdre toute ma journee. Je ne me trompais pas, voyez plutot: + +_Il faut que tu me rendes un service, mon ami. Tu vas fermer ton moulin +pour un jour et t'en aller tout de suite a Eyguieres... Eyguieres est +un gros bourg a trois ou quatre lieues de chez toi,--une promenade. En +arrivant, tu demanderas le couvent des Orphelines. La premiere maison +apres le couvent est une maison basse a volets gris avec un jardinet +derriere. Tu entreras sans frapper,--la porte est toujours ouverte,--et, +en entrant, tu crieras bien fort: "Bonjour, braves gens! Je suis l'ami +de Maurice..." Alors, tu verras deux petits vieux, oh! mais vieux, +vieux, archivieux, te tendre les bras du fond de leurs grands fauteuils, +et tu les embrasseras de ma part, avec tout ton coeur, comme s'ils +etaient a toi. Puis vous causerez; ils te parleront de moi, rien que de +moi; ils te raconteront mille folies que tu ecouteras sans rire... Tu +ne riras pas, hein?... Ce sont mes grands-parents, deux etres dont je +suis toute la vie et qui ne m'ont pas vu depuis dix ans... Dix ans, +c'est long! Mais que veux-tu? moi, Paris me tient; eux, c'est le grand +age... Ils sont si vieux, s'ils venaient me voir, ils se casseraient +en route... Heureusement, tu es la-bas, mon cher meunier, et, en +t'embrassant, les pauvres gens croiront m'embrasser un peu moi-meme... +Je leur ai si souvent parle de nom et de cette bonne amitie dont..._ + +Le diable soit de l'amitie! Justement ce matin-la il faisait un temps +admirable, mais qui ne valait rien pour courir les routes: trop de +mistral et trop de soleil, une vraie journee de Provence. Quand cette +maudite lettre arriva, j'avais deja choisi mon _cagnard_ (abri) entre +deux roches, et je revais de rester la tout le jour, comme un lezard, +a boire de la lumiere, en ecoutant chanter les pins... Enfin, que +voulez-vous faire? Je fermai le moulin en maugreant, je mis la clef sous +la chatiere. Mon baton, ma pipe, et me voila parti. + +J'arrivai a Eyguieres vers deux heures. Le village etait desert, tout +le monde aux champs. Dans les ormes du cours, blancs de poussiere, les +cigales chantaient comme en pleine Crau. Il y avait bien sur la place +de la mairie un ane qui prenait le soleil, un vol de pigeons sur la +fontaine de l'eglise; mais personne pour m'indiquer l'orphelinat. Par +bonheur une vieille fee m'apparut tout a coup, accroupie et filant dans +l'encoignure de sa porte; je lui dis ce que je cherchais; et comme cette +fee etait tres puissante, elle n'eut qu'a lever sa quenouille: aussitot +le couvent des Orphelines se dressa devant moi comme par magie... +C'etait une grande maison maussade et noire, toute fiere de montrer +au-dessus de son portail en ogive une vieille croix de gres rouge avec +un peu de latin autour. A cote de cette maison, j'en apercus une autre +plus petite. Des volets gris, le jardin derriere... Je la reconnus tout +de suite, et j'entrai sans frapper. + +Je reverrai toute ma vie ce long corridor frais et calme, la muraille +peinte en rose, le jardinet qui tremblait, au fond a travers un store +de couleur claire, et sur tous les panneaux des fleurs et des violons +fanes. Il me semblait que j'arrivais chez quelque vieux bailli du +temps de Sedaine... Au bout du couloir, sur la gauche, par une porte +entr'ouverte on entendait le tic tac d'une grosse horloge et une voix +d'enfant, mais d'enfant a l'ecole, qui lisait en s'arretant a chaque +syllabe: A... lors... saint... I... re... nee... s'e... cri... a... +Je... suis... le... fro... ment... du... Seigneur... Il... faut... +que... je... sois... mou... lu... par... la... dent... de... ces... +a... ni... maux... Je m'approchai doucement de cette porte et +je regardai. + +Dans le calme et le demi-jour d'une petite chambre, un bon vieux a +pommettes roses, ride jusqu'au bout des doigts, dormait au fond d'un +fauteuil, la bouche ouverte, les mains sur ses genoux. A ses pieds, une +fillette habillee de bleu,--grande pelerine et petit beguin, le costume +des orphelines,--lisait la Vie de saint Irenee dans un livre plus gros +qu'elle... Cette lecture miraculeuse avait opere sur toute la maison. +Le vieux dormait dans son fauteuil, les mouches au plafond, les canaris +dans leur cage, la-bas sur la fenetre. La grosse horloge ronflait, tic +tac, tic tac. Il n'y avait d'eveille dans toute la chambre qu'une grande +bande de lumiere qui tombait droite et blanche entre les volets clos, +pleine d'etincelles vivantes et de valses microscopiques... Au milieu +de l'assoupissement general, l'enfant continuait sa lecture d'un air grave: +Aus... si... tot... deux... lions... se... pre...ci... pi... te... +rent... sur... lui... et... le... de... vo... re... rent... C'est a ce +moment que j'entrai... Les lions de saint Irenee se precipitant dans la +chambre n'y auraient pas produit plus de stupeur que moi. Un vrai coup +de theatre! La petite pousse un cri, le gros livre tombe, les canaris, +les mouches se reveillent, la pendule sonne, le vieux se dresse en +sursaut, tout effare, et moi-meme, un peu trouble, je m'arrete sur le +seuil en criant bien fort: + +--Bonjour, braves gens! je suis l'ami de Maurice. + +Oh! alors, si vous l'aviez vu, le pauvre vieux, si vous l'aviez vu venir +vers moi les bras tendus, m'embrasser, me serrer les mains, courir egare +dans la chambre, en faisant: + +--Mon Dieu! mon Dieu!... + +Toutes les rides de son visage riaient. Il etait rouge. Il begayait: + +--Ah! monsieur... ah! monsieur... + +Puis il allait vers le fond en appelant: + +--Mamette! + +Une porte qui s'ouvre, un trot de souris dans le couloir... c'etait +Mamette. Rien de joli comme cette petite vieille avec son bonnet a +coque, sa robe carmelite, et son mouchoir brode qu'elle tenait a la main +pour me faire honneur, a l'ancienne mode... Chose attendrissante! +ils se ressemblaient. Avec un tour et des coques jaunes, il aurait +pu s'appeler Mamette, lui aussi. Seulement la vraie Mamette avait du +beaucoup pleurer dans sa vie, et elle etait encore plus ridee que +l'autre. Comme l'autre aussi, elle avait pres d'elle une enfant de +l'orphelinat, petite garde en pelerine bleue, qui ne la quittait jamais; +et de voir ces vieillards proteges par ces orphelines, c'etait ce qu'on +peut imaginer de plus touchant. + +En entrant, Mamette avait commence par me faire une grande reverence, +mais d'un mot le vieux lui coupa sa reverence en deux: + +--C'est l'ami de Maurice... + +Aussitot la voila qui tremble, qui pleure, perd son mouchoir, qui +devient rouge, toute rouge, encore plus rouge que lui... Ces vieux! ca +n'a qu'une goutte de sang dans les veines, et a la moindre emotion elle +leur saute au visage... + +--Vite, vite, une chaise... dit la vieille a sa petite. + +--Ouvre les volets... crie le vieux a la sienne. + +Et, me prenant chacun par une main, ils m'emmenerent en trottinant +jusqu'a la fenetre, qu'on a ouverte toute grande pour mieux me voir. On +approche les fauteuils, je m'installe entre les deux sur un pliant, les +petites bleues derriere nous, et l'interrogatoire commence: + +--Comment va-t-il? Qu'est-ce qu'il fait? Pourquoi ne vient-il pas? +Est-ce qu'il est content?... + +Et patati! et patata! Comme cela pendant des heures. + +Moi, je repondais de mon mieux a toutes leurs questions, donnant sur mon +ami les details que je savais, inventant effrontement ceux que je ne +savais pas, me gardant surtout d'avouer que je n'avais jamais remarque +si ses fenetres fermaient bien ou de quelle couleur etait le papier de +sa chambre. + +--Le papier de sa chambre!... Il est bleu, madame, bleu clair, avec des +guirlandes... + +--Vraiment? faisait la pauvre vieille attendrie; et elle ajoutait en se +tournant vers son mari: C'est un si brave enfant! + +--Oh! oui, c'est un brave enfant! reprenait l'autre avec enthousiasme. + +Et, tout le temps que je parlais, c'etaient entre eux des hochements de +tete, de petits rires fins, des clignements d'yeux, des airs entendus, +ou bien encore le vieux qui se rapprochait pour me dire: + +--Parlez plus fort... Elle a l'oreille un peu dure. + +Et elle de son cote: + +--Un peu plus haut, je vous prie!... Il n'entend pas tres bien... + +Alors j'elevais la voix; et tous deux me remerciaient d'un sourire; et +dans ces sourires fanes qui se penchaient vers moi, cherchant jusqu'au +fond de mes yeux l'image de leur Maurice, moi, j'etais tout emu de la +retrouver cette image, vague, voilee, presque insaisissable, comme si je +voyais mon ami me sourire, tres loin, dans un brouillard. + + * * * * * + +Tout a coup le vieux se dresse sur son fauteuil: + +--Mais j'y pense, Mamette..., il n'a peut-etre pas dejeune! + +Et Mamette, effaree, les bras au ciel: + +--Pas dejeune!... Grand Dieu! + +Je croyais qu'il s'agissait encore de Maurice, et j'allais repondre que +ce brave enfant n'attendait jamais plus tard que midi pour se mettre a +table. Mais non, c'etait bien de moi qu'on parlait; et il faut voir quel +branle-bas quand j'avouai que j'etais encore a jeun: + +--Vite le couvert, petites bleues! La table au milieu de la chambre, la +nappe du dimanche, les assiettes a fleurs. Et ne rions pas tant, s'il +vous plait! et depechons-nous... + +Je crois bien qu'elles se depechaient. A peine le temps de casser trois +assiettes le dejeuner se trouva servi. + +--Un bon petit dejeuner! me disait Mamette en me conduisant a table; +seulement vous serez tout seul... Nous autres, nous avons deja mange ce +matin. + +Ces pauvres vieux! a quelque heure qu'on les prenne, ils ont toujours +mange le matin. + +Le bon petit dejeuner de Mamette, c'etait deux doigts de lait, des +dattes et une _barquette_, quelque chose comme un echaude; de quoi la +nourrir elle et ses canaris au moins pendant huit jours... Et dire +qu'a moi seul je vins a bout de toutes ces provisions!... Aussi quelle +indignation autour de la table! Comme les petites bleues chuchotaient en +se poussant du coude, et la-bas, au fond de leur cage, comme les +canaris avaient l'air de se dire: "Oh! ce monsieur qui mange toute la +_barquette_!" + +Je la mangeai toute, en effet, et presque sans m'en apercevoir, occupe +que j'etais a regarder autour de moi dans cette chambre claire et +paisible ou flottait comme une odeur de choses anciennes... Il y avait +surtout deux petits lits dont je ne pouvais pas detacher mes yeux. Ces +lits, presque deux berceaux, je me les figurais le matin, au petit jour, +quand ils sont encore enfouis sous leurs grands rideaux a franges. Trois +heures sonnent. C'est l'heure ou tous les vieux se reveillent: + +--Tu dors, Mamette? + +--Non, mon ami. + +--N'est-ce pas que Maurice est un brave enfant? + +--Oh! oui c'est un brave enfant. + +Et j'imaginais comme cela toute une causerie, rien que pour avoir vu ces +deux petits lits de vieux, dresses l'un a cote de l'autre... + +Pendant ce temps, un drame terrible se passait a l'autre bout de la +chambre, devant l'armoire. Il s'agissait d'atteindre la-haut, sur le +dernier rayon, certain bocal de cerises a l'eau-de-vie qui attendait +Maurice depuis dix ans et dont on voulait me faire l'ouverture. Malgre +les supplications de Mamette, le vieux avait tenu a aller chercher ses +cerises lui-meme; et, monte sur une chaise au grand effroi de sa femme, +il essayait d'arriver la-haut... Vous voyez le tableau d'ici, le vieux +qui tremble et qui se hisse, les petites bleues cramponnees a sa chaise, +Mamette derriere lui haletante, les bras tendus, et sur tout cela un +leger parfum de bergamote qui s'exhale de l'armoire ouverte et des +grandes piles de linge roux... C'etait charmant. + +Enfin, apres bien des efforts, on parvint a le tirer de l'armoire, ce +fameux bocal, et avec lui une vieille timbale d'argent toute bosselee, +la timbale de Maurice quand il etait petit. On me la remplit de cerises +jusqu'au bord; Maurice les aimait tant, les cerises! Et tout en me +servant, le vieux me disait a l'oreille d'un air de gourmandise: + +--Vous etes bien heureux, vous, de pouvoir en manger!... C'est ma femme +qui les a faites... Vous allez gouter quelque chose de bon. + +Helas sa femme les avait faites, mais elle avait oublie de les sucrer. +Que voulez-vous? on devient distrait en vieillissant. Elles etaient +atroces, vos cerises, ma pauvre Mamette... Mais cela ne m'empecha pas +de les manger jusqu'au bout, sans sourciller. + + * * * * * + +Le repas termine, je me levai pour prendre conge de mes hotes. Ils +auraient bien voulu me garder encore un peu pour causer du brave enfant, +mais le jour baissait, le moulin etait loin, il fallait partir. + +Le vieux s'etait leve en meme temps que moi. + +--Mamette, mon habit!... Je veux le conduire jusqu'a la place. + +Bien sur qu'au fond d'elle-meme Mamette trouvait qu'il faisait deja un +peu frais pour me conduire jusqu'a la place; mais elle n'en laissa rien +paraitre. Seulement, pendant qu'elle l'aidait a passer les manches de +son habit, un bel habit tabac d'Espagne a boutons de nacre, j'entendais +la chere creature qui lui disait doucement: + +--Tu ne rentreras pas trop tard, n'est-ce pas? + +Et lui, d'un petit air malin: + +--He! he!... je ne sais pas... peut-etre... + +La-dessus, ils se regardaient en riant, et les petites bleues riaient +de les voir rire, et dans leur coin les canaris riaient aussi a leur +maniere... Entre nous, je crois que l'odeur des cerises les avait tous +un peu grises. + +...La nuit tombait, quand nous sortimes, le grand-pere et moi. La petite +bleue nous suivait de loin pour le ramener; mais lui ne la voyait pas, +et il etait tout fier de marcher a mon bras, comme un homme. Mamette, +rayonnante, voyait cela du pas de sa porte, et elle avait en nous +regardant de jolis hochements de tete qui semblaient dire: "Tout de +meme, mon pauvre homme!... il marche encore." + + + +BALLADES EN PROSE + + +En ouvrant ma porte ce matin, il y avait autour de mon moulin un grand +tapis de gelee blanche. L'herbe luisait et craquait comme du verre; +toute la colline grelottait... Pour un jour ma chere Provence s'etait +deguisee en pays du Nord; et c'est parmi les pins franges de givre, les +touffes de lavandes epanouies en bouquets de cristal, que j'ai ecrit ces +deux ballades d'une fantaisie un peu germanique, pendant que la gelee +m'envoyait ses etincelles blanches, et que la-haut, dans le ciel +clair, de grands triangles de cigognes venues du pays de Henri Heine +descendaient vers la Camargue en criant: "Il fait froid... froid... +froid." + + +I + +LA MORT DU DAUPHIN. + + +Le petit Dauphin est malade, le petit Dauphin va mourir... Dans toutes +les eglises du royaume, le Saint-Sacrement demeure expose nuit et jour +et de grands cierges brulent pour la guerison de l'enfant royal. Les +rues de la vieille residence sont tristes et silencieuses, les cloches +ne sonnent plus, les voitures vont au pas... Aux abords du palais, +les bourgeois curieux regardent, a travers les grilles, des suisses a +bedaines dorees qui causent dans les cours d'un air important. + +Tout le chateau est en emoi... Des chambellans, des majordomes, montent +et descendent en courant les escaliers de marbre... Les galeries sont +pleines de pages et de courtisans en habits de soie qui vont d'un groupe +a l'autre queter des nouvelles a voix basse... Sur les larges perrons, +les dames d'honneur eplorees se font de grandes reverences en essuyant +leurs yeux avec de jolis mouchoirs brodes. + +Dans l'Orangerie, il y a nombreuse assemblee de medecins en robe. On +les voit, a travers les vitres, agiter leurs longues manches noires et +incliner doctoralement leurs perruques a marteaux... Le gouverneur et +l'ecuyer du petit Dauphin se promenent devant la porte, attendant les +decisions de la Faculte. Des marmitons passent a cote d'eux sans les +saluer. M. l'ecuyer jure comme un paien, M. le gouverneur recite des +vers d'Horace... Et pendant ce temps-la, la-bas, du cote des ecuries, +on entend un long hennissement plaintif. C'est l'alezan du petit Dauphin +que les palefreniers oublient et qui appelle tristement devant sa +mangeoire vide. + +Et le roi? Ou est monseigneur le roi?... Le roi s'est enferme tout seul +dans une chambre, au bout du chateau... Les Majestes n'aiment pas qu'on +les voie pleurer... Pour la reine, c'est autre chose... Assise au +chevet du petit Dauphin, elle a son beau visage baigne de larmes, et +sanglote bien haut devant tous, comme ferait une drapiere. + +Dans sa couchette de dentelles, le petit Dauphin, plus blanc que les +coussins sur lesquels il est etendu, repose, les yeux fermes. On croit +qu'il dort; mais non! Le petit Dauphin ne dort pas... Il se retourne +vers sa mere, et, voyant qu'elle pleure, il lui dit: + +--Madame la reine, pourquoi pleurez-vous? Est-ce que vous croyez +bonnement que je m'en vas mourir? + +La reine veut repondre. Les sanglots l'empechent de parler. + +--Ne pleurez donc pas, madame la reine; vous oubliez que je suis le +Dauphin, et que les Dauphins ne peuvent pas mourir ainsi... + +La reine sanglote encore plus fort, et le petit Dauphin commence a +s'effrayer. + +--Hola, dit-il, je ne veux pas que la mort vienne me prendre, et je +saurai bien l'empecher d'arriver jusqu'ici... Qu'on fasse venir sur +l'heure quarante lansquenets tres forts pour monter la garde autour de +notre lit!... Que cent gros canons veillent nuit et jour, meche allumee, +sous nos fenetres! Et malheur a la mort, si elle ose s'approcher de +nous!... + +Pour complaire a l'enfant royal, la reine fait un signe. Sur l'heure, +on entend les gros canons qui roulent dans la cour; et quarante grands +lansquenets, la pertuisane au poing, viennent se ranger autour de la +chambre. Ce sont de vieux soudards a moustaches grises. Le petit Dauphin +bat des mains en les voyant. Il en reconnait un et l'appelle: + +--Lorrain! Lorrain! + +Le soudard fait un pas vers le lit: + +--Je t'aime bien, mon vieux Lorrain... Fais voir un peu ton grand +sabre... Si la mort veut me prendre, il faudra la tuer, n'est-ce pas? + +Lorrain repond: + +--Oui, monseigneur... + +Et il a deux grosses larmes qui coulent sur ses joues tannees. + +A ce moment, l'aumonier s'approche du petit Dauphin et lui parle +longtemps a voix basse en lui montrant un crucifix. Le petit Dauphin +l'ecoute d'un air fort etonne, puis tout a coup l'interrompant: + +--Je comprends bien ce que vous me dites, monsieur l'abbe; mais enfin +est-ce que mon petit ami Beppo ne pourrait pas mourir a ma place, en lui +donnant beaucoup d'argent?... + +L'aumonier continue a lui parler a voix basse, et le petit Dauphin a +l'air de plus en plus etonne. + +Quand l'aumonier a fini, le petit Dauphin reprend avec un gros soupir: + +--Tout ce que vous me dites la est bien triste, monsieur l'abbe; mais +une chose me console, c'est que la-haut, dans le paradis des etoiles, je +vais etre encore le Dauphin... Je sais que le bon Dieu est mon cousin et +ne peut pas manquer de me traiter selon mon rang. + +Puis il ajoute, en se tournant vers sa mere: + +--Qu'on m'apporte mes plus beaux habits, mon pourpoint d'hermine blanche +et mes escarpins de velours! Je veux me faire brave pour les anges et +entrer au paradis en costume de Dauphin. + +Une troisieme fois, l'aumonier se penche vers le petit Dauphin et lui +parle longuement a voix basse... Au milieu de son discours, l'enfant +royal l'interrompt avec colere: + +--Mais alors crie-t-il, d'etre Dauphin, ce n'est rien du tout! + +Et, sans vouloir plus rien entendre, le petit Dauphin se tourne vers la +muraille, et il pleure amerement. + + +II + +LE SOUS-PREFET AUX CHAMPS. + + +M. le sous-prefet est en tournee. Cocher devant, laquais derriere, la +caleche de la sous-prefecture l'emporte majestueusement au concours +regional de la Combe-aux-Fees. Pour cette journee memorable, M. le +sous-prefet a mis son bel habit brode, son petit claque, sa culotte +collante a bandes d'argent et son epee de gala a poignee de nacre... +Sur ses genoux repose une grande serviette en chagrin gaufre qu'il +regarde tristement. + +M. le sous-prefet regarde tristement sa serviette en chagrin gaufre; +il songe au fameux discours qu'il va falloir prononcer tout a l'heure +devant les habitants de la Combe-aux-Fees: + +--Messieurs et chers administres... + +Mais il a beau tortiller la soie blonde de ses favoris et repeter vingt +fois de suite: + +--Messieurs et chers administres... la suite du discours ne vient pas. + +La suite du discours ne vient pas... Il fait si chaud dans cette +caleche!... A perte de vue, la route de la Combe-aux-Fees poudroie sous +le soleil du Midi... L'air est embrase... et sur les ormeaux du bord du +chemin, tout couverts de poussiere blanche, des milliers de cigales +se repondent d'un arbre a l'autre... Tout a coup M. le sous-prefet +tressaille. La-bas, au pied d'un coteau, il vient d'apercevoir un petit +bois de chenes verts qui semble lui faire signe. + +Le petit bois de chenes verts semble lui faire signe: + +--Venez donc par ici, monsieur le sous-prefet; pour composer votre +discours, vous serez beaucoup mieux sous mes arbres... + +M. le sous-prefet est seduit; il saute a bas de sa caleche et dit a ses +gens de l'attendre, qu'il va composer son discours dans le petit bois de +chenes verts. + +Dans le petit bois de chenes verts il y a des oiseaux, des violettes, et +des sources sous l'herbe fine... Quand ils ont apercu M. le sous-prefet +avec sa belle culotte et sa serviette en chagrin gaufre, les oiseaux ont +eu peur et se sont arretes de chanter, les sources n'ont plus ose faire +de bruit, et les violettes se sont cachees dans le gazon... Tout ce +petit monde-la n'a jamais vu de sous-prefet, et se demande a voix basse +quel est ce beau seigneur qui se promene en culotte d'argent. + +A voix basse, sous la feuillee, on se demande quel est ce beau seigneur +en culotte d'argent... Pendant ce temps-la, M. le sous-prefet, ravi du +silence et de la fraicheur du bois, releve les pans de son habit, pose +son claque sur l'herbe et s'assied dans la mousse au pied d'un jeune +chene; puis il ouvre sur ses genoux sa grande serviette de chagrin +gaufre et en tire une large feuille de papier ministre. + +--C'est un artiste! dit la fauvette. + +--Non, dit le bouvreuil, ce n'est pas un artiste, puisqu'il a une +culotte en argent; c'est plutot un prince. + +--C'est plutot un prince, dit le bouvreuil. + +--Ni un artiste, ni un prince, interrompt un vieux rossignol, qui a +chante toute une saison dans les jardins de la sous-prefecture... Je +sais ce que c'est: c'est un sous-prefet! + +Et tout le petit bois va chuchotant: + +--C'est un sous-prefet! c'est un sous-prefet! + +--Comme il est chauve! remarque une alouette a grande huppe. + +Les violettes demandent: + +--Est-ce que c'est mechant? + +--Est-ce que c'est mechant? demandent les violettes. + +Le vieux rossignol repond: + +--Pas du tout! + +Et sur cette assurance, les oiseaux se remettent a chanter, les sources +a courir, les violettes a embaumer, comme si le monsieur n'etait pas +la... Impassible au milieu de tout ce joli tapage, M. le sous-prefet +invoque dans son coeur la Muse des comices agricoles, et, le crayon +leve, commence a declamer de sa voix de ceremonie: + +--Messieurs et chers administres... + +--Messieurs et chers administres, dit le sous-prefet de sa voix de +ceremonie... + +Un eclat de rire l'interrompt; il se retourne et ne voit rien qu'un gros +pivert qui le regarde en riant, perche sur son claque. Le sous-prefet +hausse les epaules et veut continuer son discours; mais le pivert +l'interrompt encore et lui crie de loin: + +--A quoi bon? + +--Comment! a quoi bon? dit le sous-prefet, qui devient tout rouge; et, +chassant d'un geste cette bete effrontee, il reprend de plus belle: + +--Messieurs et chers administres... + +--Messieurs et chers administres..., a repris le sous-prefet de plus +belle. + +Mais alors, voila les petites violettes qui se haussent vers lui sur le +bout de leurs tiges et qui lui disent doucement: + +--Monsieur le sous-prefet, sentez-vous comme nous sentons bon? + +Et les sources lui font sous la mousse une musique divine; et dans +les branches, au-dessus de sa tete, des tas de fauvettes viennent lui +chanter leurs plus jolis airs; et tout le petit bois conspire pour +l'empecher de composer son discours. + +Tout le petit bois conspire pour l'empecher de composer son discours... +M. le sous-prefet, grise de parfums, ivre de musique, essaye vainement +de resister au nouveau charme qui l'envahit. Il s'accoude sur l'herbe, +degrafe son bel habit, balbutie encore deux ou trois fois: + +--Messieurs et chers administres... Messieurs et chers admi... +Messieurs et chers... + +Puis il envoie les administres au diable; et la Muse des comices +agricoles n'a plus qu'a se voiler la face. + +Voile-toi la face, o Muse, des comices agricoles!... Lorsque, au bout +d'une heure, les gens de la sous-prefecture, inquiets de leur maitre, +sont entres dans le petit bois, ils ont vu un spectacle qui les a fait +reculer d'horreur... M. le sous-prefet etait couche sur le ventre, dans +l'herbe, debraille comme un boheme. Il avait mis son habit bas;... et, +tout en machonnant des violettes, M. le sous-prefet faisait des vers. + + + +LE PORTEFEUILLE DE BIXIOU + + +Un matin du mois d'octobre, quelques jours avant de quitter Paris, je +vis arriver chez moi,--pendant que je dejeunais,--un vieil homme en +habit rape, cagneux, crotte, l'echine basse, grelottant sur ses longues +jambes comme un echassier deplume. C'etait Bixiou. Oui, Parisiens, votre +Bixiou, le feroce et charmant Bixiou, ce railleur enrage qui vous a tant +rejouis depuis quinze ans avec ses pamphlets et ses caricatures... Ah! +le malheureux, quelle detresse! Sans une grimace qu'il fit en entrant, +jamais je ne l'aurais reconnu. + +La tete inclinee sur l'epaule, sa canne aux dents comme une clarinette, +l'illustre et lugubre farceur s'avanca jusqu'au milieu de la chambre et +vint se jeter contre ma table en disant d'une voix dolente: + +--Ayez pitie d'un pauvre aveugle!... + +C'etait si bien imite que je ne pus m'empecher de rire. Mais lui, tres +froidement: + +--Vous croyez que je plaisante... regardez mes yeux. + +Et il tourna vers moi deux grandes prunelles blanches sans regard. + +--Je suis aveugle, mon cher, aveugle pour la vie... Voila ce que c'est +que d'ecrire avec du vitriol. Je me suis brule les yeux a ce joli +metier; mais la, brule a fond... jusqu'aux bobeches! ajouta-t-il en me +montrant ses paupieres calcinees ou ne restait plus l'ombre d'un cil. + +J'etais si emu que je ne trouvai rien a lui dire. Mon silence +l'inquieta: + +--Vous travaillez? + +--Non, Bixiou, je dejeune. Voulez-vous en faire autant? + +Il ne repondit pas, mais au fremissement de ses narines, je vis bien +qu'il mourait d'envie d'accepter. Je le pris par la main, et je le fis +asseoir pres de moi. + +Pendant qu'on le servait, le pauvre diable flairait la table avec un +petit rire: + +--Ca a l'air bon tout ca. Je vais me regaler; il y a si longtemps que +je ne dejeune plus! Un pain d'un sou tous les matins, en courant les +ministeres... car, vous savez, je cours les ministeres, maintenant; +c'est ma seule profession. J'essaye d'accrocher un bureau de tabac... +Qu'est-ce que voulez? il faut qu'on mange a la maison. Je ne peux plus +dessiner; je ne peux plus ecrire... Dicter?... Mais quoi?... Je n'ai +rien dans la tete, moi; je n'invente rien. Mon metier, c'etait de voir +les grimaces de Paris et de les faire; a present il n'y a plus moyen... +Alors j'ai pense a un bureau de tabac; pas sur les boulevards, bien +entendu. Je n'ai pas droit a cette faveur, n'etant ni mere de danseuse, +ni veuve d'officier superieur. Non! simplement un petit bureau de +province, quelque part bien loin, dans un coin des Vosges. J'aurai une +forte pipe en porcelaine; je m'appellerai Hans ou Zebede, comme dans +Erckmann-Chatrian, et je me consolerai de ne plus ecrire en faisant des +cornets de tabac avec les oeuvres de mes contemporains. + +"Voila tout ce que je demande. Pas grand chose, n'est ce pas?... Eh +bien, c'est le diable pour y arriver... Pourtant les protections ne +devraient pas me manquer. J'etais tres lance autrefois. Je dinais chez +le marechal, chez le prince, chez les ministres; tous ces gens-la +voulaient m'avoir parce que je les amusais ou qu'ils avaient peur de +moi. A present, je ne fais plus peur a personne. O mes yeux! mes pauvres +yeux! Et l'on ne m'invite nulle part. C'est si triste une tete d'aveugle +a table... Passez-moi le pain, je vous prie... Ah! les bandits! ils me +l'auront fait payer cher ce malheureux bureau de tabac. Depuis six mois, +je me promene dans tous les ministeres avec ma petition. J'arrive le +matin, a l'heure ou l'on allume les poeles et ou l'on fait faire un tour +aux chevaux de Son Excellence sur le sable de la cour; je ne m'en vais +qu'a la nuit, quand on apporte les grosses lampes et que les cuisines +commencent a sentir bon... + +"Toute ma vie se passe sur les coffres a bois des antichambres. Aussi +les huissiers me connaissent, allez. A l'Interieur, ils m'appellent: +"Ce bon monsieur!" Et moi, pour gagner leur protection, je fais des +calembours, ou je dessine d'un trait sur un coin de leur buvards de +grosses moustaches qui les font rire... Voila ou j'en suis arrive apres +vingt ans de succes tapageurs, voila la fin d'une vie d'artiste!... +Et dire qu'ils sont en France quarante mille galopins a qui notre +profession fait venir l'eau a la bouche! Dire qu'il y a tous les jours, +dans les departements, une locomotive qui chauffe pour nous apporter des +pancrees d'imbeciles affames de litterature et de bruit imprime!... Ah! +province romanesque, si la misere de Bixiou pouvait te servir de lecon! + +La-dessus il se fourra le nez dans son assiette et se mit a manger +avidement, sans dire un mot... C'etait pitie de le voir faire. A chaque +minute, il perdait son pain, sa fourchette, tatonnait pour trouver son +verre... Pauvre homme! il n'avait pas encore l'habitude. + + * * * * * + +Au bout d'un moment, il reprit: + +--Savez-vous ce qu'il y a encore de plus horrible pour moi? C'est de ne +plus pouvoir lire mes journaux. Il faut etre du metier pour comprendre +cela... Quelquefois le soir, en rentrant, j'en achete un, rien que pour +sentir cette odeur de papier humide et de nouvelles fraiches... C'est +si bon! et personne pour me les lire! Ma femme pourrait bien, mais elle +ne veut pas: elle pretend qu'on trouve dans les faits divers des choses +qui ne sont pas convenables... Ah! ces anciennes maitresses, une fois +mariees, il n'y a pas plus begueules qu'elles. Depuis que j'en ai fait +Mme Bixiou, celle-la s'est crue obligee de devenir bigote, mais a un +point!... Est-ce qu'elle ne voulait pas me faire frictionner les yeux +avec l'eau de la Salette! Et puis, le pain benit, les quetes, la +Sainte-Enfance, les petits Chinois, que sais-je encore?... Nous sommes +dans les bonnes oeuvres jusqu'au cou... Ce serait cependant une bonne +oeuvre de me lire mes journaux. Eh bien, non, elle ne veut pas... Si ma +fille etait chez nous, elle me les lirait, elle; mais, depuis que je +suis aveugle, je l'ai fait entrer a Notre-Dame-des-Arts, pour avoir une +bouche de moins a nourrir... + +"Encore une qui me donne de l'agrement, celle-la! Il n'y a pas neuf ans +qu'elle est au monde, elle a deja eu toutes les maladies... Et triste! +et laide! plus laide que moi, si c'est possible... un monstre!... Que +voulez-vous? je n'ai jamais su faire que des charges... Ah ca, mais je +suis bon, moi, de vous raconter mes histoires de famille. Qu'est-ce que +cela peut vous faire a vous?... Allons, donnez-moi encore un peu de +cette eau-de-vie. Il faut que je me mette en train. En sortant d'ici je +vais a l'instruction publique, et, les huissiers n'y sont pas faciles a +derider. C'est tous d'anciens professeurs. + +Je lui versai son eau-de-vie. Il commenca a la deguster par petites fois, +d'un air attendri... Tout a coup, je ne sais quelle fantaisie le piquant, +il se leva, son verre a la main, promena un instant autour de lui sa tete +de vipere aveugle, avec le sourire aimable du monsieur qui va parler, +puis, d'une voix stridente, comme pour haranguer un banquet de deux +cents couverts: + +--Aux arts! Aux lettres! A la presse! + +Et le voila parti sur un toast de dix minutes, la plus folle et la plus +merveilleuse improvisation qui soit jamais sortie de cette cervelle de +pitre. + +Figurez-vous une revue de fin d'annee intitulee: le _Pave des lettres +en_ 186*; nos assemblees soi-disant litteraires, nos papotages, nos +querelles, toutes les cocasseries d'un monde excentrique, fumier +d'encre, enfer sans grandeur, ou l'on s'egorge, ou l'on s'etripe, ou +l'on se detrousse, ou l'on parle interets et gros sous bien plus que +chez les bourgeois, ce qui n'empeche pas qu'on y meure de faim plus +qu'ailleurs; toutes nos lachetes, toutes nos miseres; le vieux baron +T... de la Tombola s'en allant faire "gna... gna... gna..." aux +Tuileries avec sa sebile et son habit barbeau; puis nos morts de +l'annee, les enterrements a reclames, l'oraison funebre de monsieur +le delegue toujours la meme: "Cher et regrette! pauvre cher!" a un +malheureux dont on refuse de payer la tombe; et ceux qui se sont +suicides, et ceux qui sont devenus fous; figurez-vous tout cela, +raconte, detaille, gesticule par un grimacier de genie, vous aurez alors +une idee de ce que fut l'improvisation de Bixiou. + + * * * * * + +Son toast fini, son verre bu, il me demanda l'heure et s'en alla, d'un +air farouche, sans me dire adieu... J'ignore comment les huissiers de +M. Duruy se trouverent de sa visite ce matin-la; mais je sais bien que +jamais de ma vie je ne me suis senti si triste, si mal en train qu'apres +le depart de ce terrible aveugle. Mon encrier m'ecoeurait, ma plume +me faisait horreur, j'aurais voulu m'en aller loin, courir, voir des +arbres, sentir quelque chose de bon... Quelle haine, grand Dieu! que de +fiel! quel besoin de baver sur tout, de tout salir! Ah! le miserable... + +Et j'arpentais ma chambre avec fureur, croyant toujours entendre le +ricanement de degout qu'il avait eu en me parlant de sa fille. + +Tout a coup, pres de la chaise ou l'aveugle s'etait assis, je sentis +quelque chose rouler sous mon pied. En me baissant, je reconnus son +portefeuille, un gros portefeuille luisant, a coins casses, qui ne le +quitte jamais et qu'il appelle en riant sa poche a venin. Cette poche, +dans notre monde, etait aussi renommee que les fameux cartons de M. de +Girardin. On disait qu'il y avait des choses terribles la dedans... +L'occasion se presentait belle pour m'en assurer. Le vieux portefeuille, +trop gonfle, s'etait creve en tombant, et tous les papiers avaient roule +sur le tapis; il me fallut les ramasser l'un apres l'autre... + +Un paquet de lettres ecrites sur du papier a fleurs, commencant toutes: +_Mon cher papa_, et signees: _Celine Bixiou des Enfants de Marie_. + +D'anciennes ordonnances pour des maladies d'enfants: croup, convulsions, +scarlatine, rougeole... (la pauvre petite n'en avait pas echappe une!) + +Enfin une grande enveloppe cachetee d'ou sortaient, comme d'un bonnet de +fillette, deux ou trois crins jaunes tout frisees; et sur l'enveloppe, +en grosse ecriture tremblee, une ecriture d'aveugle: + +_Cheveux de Celine, coupes le 13 mai, le jour de son entree la-bas_. + +Voila ce qu'il y avait dans le portefeuille de Bixiou. + +Allons, Parisiens, vous etes tous les memes. Le degout, l'ironie, un +rire infernal, des blagues feroces, et puis pour finir:... _Cheveux de +Celine coupes le 13 mai_. + + + +LA LEGENDE DE L'HOMME A LA CERVELLE D'OR. + +A LA DAME QUI DEMANDE DES HISTOIRES GAIES. + + +En lisant votre lettre, madame, j'ai eu comme un remords. Je m'en suis +voulu de la couleur un peu trop demi-deuil de mes historiettes, et je +m'etais promis de vous offrir aujourd'hui quelque chose de joyeux, de +follement joyeux. + +Pourquoi serais-je triste, apres tout? Je vis a mille lieues des +brouillards parisiens, sur une colline lumineuse, dans le pays des +tambourins et du vin muscat. Autour de chez moi tout n'est que soleil et +musique; j'ai des orchestres de culs-blancs, des orpheons de mesanges; +le matin, les courlis qui font: "Coureli! coureli!" a midi, les cigales, +puis les patres qui jouent du fifre, et les belles filles brunes qu'on +entend rire dans les vignes... En verite, l'endroit est mal choisi pour +broyer du noir; je devrais plutot expedier aux dames des poemes couleur +de rose et des pleins paniers de contes galants. + +Eh bien, non! je suis encore trop pres de Paris. Tous les jours, jusque +dans mes pins, il m'envoie les eclaboussures de ses tristesses... +A l'heure meme ou j'ecris ces lignes, je viens d'apprendre la mort +miserable du pauvre Charles Barbara; et mon moulin en est tout en deuil. +Adieu les courlis et les cigales! Je n'ai plus le coeur a rien de +gai... Voila pourquoi, madame, au lieu du joli conte badin que je +m'etais promis de vous faire, vous n'aurez encore aujourd'hui qu'une +legende melancolique. + + * * * * * + +Il etait une fois un homme qui avait une cervelle d'or; oui, madame, une +cervelle toute en or. Lorsqu'il vint au monde, les medecins pensaient +que cet enfant ne vivrait pas, tant sa tete etait lourde et son crane +demesure. Il vecut cependant et grandit au soleil comme un beau plant +d'olivier; seulement sa grosse tete l'entrainait toujours, et c'etait +pitie de le voir se cogner a tous les meubles en marchant... Il tombait +souvent. Un jour, il roula du haut d'un perron et vint donner du front +contre un degre de marbre, ou son crane sonna comme un lingot. On +le crut mort; mais, en le relevant, on ne lui trouva qu'une legere +blessure, avec deux ou trois gouttelettes d'or caillees dans ses cheveux +blonds. C'est ainsi que les parents apprirent que l'enfant avait une +cervelle en or. + +La chose fut tenue secrete; le pauvre petit lui-meme ne se douta de +rien. De temps en temps, il demandait pourquoi on ne le laissait plus +courir devant la porte avec les garconnets de la rue. + +--On vous volerait, mon beau tresor! lui repondait sa mere... + +Alors le petit avait grand'peur d'etre vole; il retournait jouer tout +seul, sans rien dire, et se trimbalait lourdement d'une salle a +l'autre... + +A dix-huit ans seulement, ses parents lui revelerent le don monstrueux +qu'il tenait du destin; et, comme ils l'avaient eleve et nourri +jusque-la, ils lui demanderent en retour un peu de son or. L'enfant +n'hesita pas; sur l'heure meme,--comment? par quels moyens? la legende +ne l'a pas dit,--il s'arracha du crane un morceau d'or massif, un +morceau gros comme une noix, qu'il jeta fierement sur les genoux de sa +mere... Puis tout ebloui des richesses qu'il portait dans la tete, fou +de desirs, ivre de sa puissance, il quitta la maison paternelle et s'en +alla par le monde en gaspillant son tresor. + + * * * * * + +Du train dont il menait sa vie, royalement, et semant l'or sans compter, +on aurait dit que sa cervelle etait inepuisable... Elle s'epuisait +cependant, et a mesure on pouvait voir les yeux s'eteindre, la joue +devenir plus creuse. Un jour enfin, au matin d'une debauche folle, le +malheureux, reste seul parmi les debris du festin et les lustres qui +palissaient, s'epouvanta de l'enorme breche qu'il avait deja faite a son +lingot; il etait temps de s'arreter. + +Des lors, ce fut une existence nouvelle. L'homme a la cervelle d'or s'en +alla vivre, a l'ecart, du travail de ses mains, soupconneux et craintif +comme un avare, fuyant les tentations, tachant d'oublier lui-meme ces +fatales richesses auxquelles il ne voulait plus toucher... Par malheur, +un ami l'avait suivi dans sa solitude, et cet ami connaissait son +secret. + +Une nuit, le pauvre homme fut reveille en sursaut par une douleur a la +tete, une effroyable douleur; il se dressa eperdu, et vit, dans un rayon +de lune, l'ami qui fuyait en cachant quelque chose sous son manteau... + +Encore un peu de cervelle qu'on lui emportait!... + +A quelque temps de la, l'homme a la cervelle d'or devint amoureux, et +cette fois tout fut fini... Il aimait du meilleur de son ame une petite +femme blonde, qui l'aimait bien aussi, mais qui preferait encore les +pompons, les plumes blanches et les jolis glands mordores battant le +long des bottines. + +Entre les mains de cette mignonne creature,--moitie oiseau, moitie +poupee,--les piecettes d'or fondaient que c'etait un plaisir. Elle avait +tous les caprices; et lui ne savait jamais dire non; meme, de peur de la +peiner, il lui cacha jusqu'au bout le triste secret de sa fortune. + +--Nous sommes donc bien riches? disait-elle. + +Le pauvre homme repondait: + +--Oh! oui... bien riches! + +Et il souriait avec amour au petit oiseau bleu qui lui mangeait le crane +innocemment. Quelquefois cependant la peur le prenait, il avait des +envies d'etre avare; mais alors la petite femme venait vers lui en +sautillant, et lui disait: + +--Mon mari, qui etes si riche! achetez-moi quelque chose de bien +cher... + +Et il lui achetait quelque chose de bien cher. + +Cela dura ainsi pendant deux ans; puis, un matin, la petite femme +mourut, sans qu'on sut pourquoi, comme un oiseau... Le tresor touchait +a sa fin; avec ce qui lui en restait, le veuf fit faire a sa chere morte +un bel enterrement. Cloches a toute volee, lourds carrosses tendus de +noir, chevaux empanaches, larmes d'argent dans le velours, rien ne lui +parut trop beau. Que lui importait son or maintenant?... Il en donna +pour l'eglise, pour les porteurs, pour les revendeuses d'immortelles; il +en donna partout, sans marchander... Aussi, en sortant du cimetiere, il +ne lui restait presque plus rien de cette cervelle merveilleuse, a peine +quelques parcelles aux parois du crane. + +Alors on le vit s'en aller dans les rues, l'air egare, les mains en +avant, trebuchant comme un homme ivre. Le soir, a l'heure ou les bazars +s'illuminent, il s'arreta devant une large vitrine dans laquelle tout +un fouillis d'etoffes et de parures reluisait aux lumieres, et resta la +longtemps a regarder deux bottines de satin bleu bordees de duvet de +cygne. "Je sais quelqu'un a qui ces bottines feraient bien plaisir," se +disait-il en souriant; et, ne se souvenant deja plus que la petite femme +etait morte, il entra pour les acheter. + +Du fond de son arriere-boutique, la marchande entendit un grand +cri; elle accourut et recula de peur en voyant un homme debout, qui +s'accotait au comptoir et la regardait douloureusement d'un air hebete. +Il tenait d'une main les bottines bleues a bordure de cygne, et +presentait l'autre main toute sanglante, avec des raclures d'or au bout +des ongles. + +Telle est, madame, la legende de l'homme a la cervelle d'or. + + * * * * * + +Malgre ses airs de conte fantastique, cette legende est vraie d'un bout +a l'autre... Il y a par le monde de pauvres gens qui sont condamnes a +vivre de leur cerveau, et payent en bel or fin, avec leur moelle et leur +substance, les moindres choses de la vie. C'est pour eux une douleur de +chaque jour; et puis, quand ils sont las de souffrir... + + + +LE POETE MISTRAL. + + +Dimanche dernier, en me levant, j'ai cru me reveiller rue du +Faubourg-Montmartre. Il pleuvait, le ciel etait gris, le moulin triste. +J'ai eu peur de passer chez moi cette froide journee de pluie, et tout +de suite l'envie m'est venue d'aller me rechauffer un brin aupres de +Frederic Mistral, ce grand poete qui vit a trois lieues de mes pins, +dans son petit village de Maillane. + +Sitot pense, sitot parti: une trique en bois de myrte, mon Montaigne, +une couverture, et en route! + +Personne aux champs... Notre belle Provence catholique laisse la +terre se reposer le dimanche... Les chiens seuls au logis, les fermes +closes... De loin en loin, une charrette de roulier avec sa bache +ruisselante, une vieille encapuchonnee dans sa mante feuille morte, des +mules en tenue de gala, housse de sparterie bleue et blanche, pompons +rouge, grelots d'argent,--emportant au petit trot toute une carriole de +gens de _mas_ qui vont a la messe; puis, la-bas, a travers la brume, une +barque sur la _roubine_ et un pecheur debout qui lance son epervier... + +Pas moyen de lire en route ce jour-la. La pluie tombait par torrents, et +la tramontane vous la jetait a pleins seaux dans la figure... Je fis +le chemin tout d'une haleine, et enfin, apres trois heures de marche, +j'apercus devant moi les petits bois de cypres au milieu desquels le +pays de Maillane s'abrite de peur du vent. + +Pas un chat dans les rues du village; tout le monde etait a la +grand'messe. Quand je passai devant l'eglise, le serpent ronflait, et je +vis les cierges reluire a travers les vitres de couleur. + +Le logis du poete est a l'extremite du pays; c'est la derniere maison +a main gauche, sur la route de Saint-Remy,--une maisonnette a un etage +avec un jardin devant... J'entre doucement... Personne! La porte du +salon est fermee, mais j'entends derriere quelqu'un qui marche et qui +parle a haute voix... Ce pas et cette voix me sont bien connus... Je +m'arrete un moment dans le petit couloir peint a la chaux, la main +sur le bouton de la porte, tres emu. Le coeur me bat.--Il est la. Il +travaille... Faut-il attendre que la strophe soit finie?... Ma foi! +tant pis, entrons. + + * * * * * + +Ah! Parisiens, lorsque le poete de Maillane est venu chez vous montrer +Paris a sa Mireille, et que vous l'avez vu dans vos salons, ce Chactas +en habit de ville, avec un col droit et un grand chapeau qui le genait +autant que sa gloire, vous avez cru que c'etait la Mistral... Non, ce +n'etait pas lui. Il n'y a qu'un Mistral au monde, celui que j'ai surpris +dimanche dernier dans son village, le chaperon de feutre sur l'oreille, +sans gilet, en jaquette, sa rouge taillole catalane autour des reins, +l'oeil allume, le feu de l'inspiration aux pommettes, superbe avec un +bon sourire, elegant comme un patre grec, et marchant a grands pas, les +mains dans ses poches, en faisant des vers... + +--Comment! c'est toi? cria Mistral en me sautant au cou; la bonne idee +que tu as eue de venir!... Tout juste aujourd'hui, c'est la fete de +Maillane. Nous avons la musique d'Avignon, les taureaux, la procession, +la farandole, ce sera magnifique... La mere va rentrer de la messe; +nous dejeunons, et puis, zou! nous allons voir danser les jolies +filles... + +Pendant qu'il me parlait, je regardais avec emotion ce petit salon a +tapisserie claire, que je n'avais pas vu depuis si longtemps, et ou j'ai +passe deja de si belles heures. Rien n'etait change. Toujours le canape +a carreaux jaunes, les deux fauteuils de paille, la Venus sans bras et +la Venus d'Arles sur la cheminee, le portrait du poete par Hebert, sa +photographie par Etienne Garjat, et, dans un coin, pres de la fenetre, +le bureau,--un pauvre petit bureau de receveur d'enregistrement,--tout +charge de vieux bouquins et de dictionnaires. Au milieu de ce bureau, +j'apercus un gros cahier ouvert... C'etait _Calendal_, le nouveau poeme +de Frederic Mistral, qui doit paraitre a la fin de cette annee le jour +de Noel. Ce poeme, Mistral y travaille depuis sept ans, et voila pres +de six mois qu'il en a ecrit le dernier vers; pourtant, il n'ose s'en +separer encore. Vous comprenez, on a toujours une strophe a polir, une +rime plus sonore a trouver... Mistral a beau ecrire en provencal, il +travaille ses vers comme si tout le monde devait les lire dans la langue +et lui tenir compte de ses efforts de bon ouvrier... Oh! le brave +poete, et que c'est bien Mistral dont Montaigne aurait pu dire: +_Souvienne-vous de celuy a qui, comme on demandoit a quoy faire il se +peinoit si fort en un art qui ne pouvoit venir a la cognoissance de +guere des gens, "J'en ay assez de peu, repondit-il. J'en ay assez d'un. +J'en ay assez de pas un."_ + + * * * * * + +Je tenais le cahier de _Calendal_ entre mes mains, et je le feuilletais, +plein d'emotion... Tout a coup une musique de fifres et de tambourins +eclate dans la rue, devant la fenetre, et voila mon Mistral qui court a +l'armoire, en tire des verres, des bouteilles, traine la table au milieu +du salon, et ouvre la porte aux musiciens en me disant: + +--Ne ris pas... Ils viennent me donner l'aubade... je suis conseiller +municipal. + +La petite piece se remplit de monde. On pose les tambourins sur les +chaises, la vieille banniere dans un coin; et le vin cuit circule. Puis +quand on a vide quelques bouteilles a la sante de M. Frederic, qu'on a +cause gravement de la fete, si la farandole sera aussi belle que l'an +dernier, si les taureaux se comporteront bien, les musiciens se retirent +et vont donner l'aubade chez les autres conseillers. A ce moment, la +mere de Mistral arrive. + +En un tour de main la table est dressee: un beau linge blanc et deux +couverts. Je connais les usages de la maison; je sais que lorsque +Mistral a du monde, sa mere ne se met pas a table... La pauvre vieille +femme ne connait que son provencal et se sentirait mal a l'aise pour +causer avec des Francais... D'ailleurs, on a besoin d'elle a la +cuisine. + +Dieu! le joli repas que j'ai fait ce matin-la:--un morceau de chevreau +roti, du fromage de montagne, de la confiture de mout, des figues, des +raisins muscats. Le tout arrose de ce bon chateauneuf des papes qui a +une si belle couleur rose dans les verres... + +Au dessert, je vais chercher le cahier de poeme, et je l'apporte sur la +table devant Mistral. + +--Nous avions dit que nous sortirions, fait le poete en souriant. + +--Non! non!... _Calendal! Calendal!_ + +Mistral se resigne, et de sa voix musicale et douce, en battant la +mesure de ses vers avec la main, il entame le premier chant: + +_--D'une fille folle d'amour,--a present que j'ai dit la triste +aventure,--je chanterai, si Dieu veut, un enfant de Cassis,--un pauvre +petit pecheur d'anchois..._ + +Au dehors, les cloches sonnaient les vepres, les petards eclataient sur +la place, les fifres passaient et repassaient dans les rues avec les +tambourins. Les taureaux de Camargue, qu'on menait courir, mugissaient. + +Moi, les coudes sur la nappe, des larmes dans les yeux, j'ecoutais +l'histoire du petit pecheur provencal. + + * * * * * + +Calendal n'etait qu'un pecheur; l'amour en fait un heros... Pour gagner +le coeur de sa mie,--la belle Esterelle,--il entreprend des choses +miraculeuses, et les douze travaux d'Hercule ne sont rien a cote des +siens. + +Une fois, s'etant mis en tete d'etre riche, il a invente de formidables +engins de peche, et ramene au port tout le poisson de la mer. Une autre +fois, c'est un terrible bandit des gorges d'Ollioules, le comte Severan, +qu'il va relancer jusque dans son aire, parmi ses coupe-jarrets et ses +concubines... Quel rude gars que ce petit Calendal! Un jour, a la +Sainte-Baume, il rencontre deux partis de compagnons venus la pour vider +leur querelle a grands coups de compas sur la tombe de maitre Jacques, +un Provencal qui a fait la charpente du temple de Salomon, s'il +vous plait. Calendal se jette au milieu de la tuerie, et apaise les +compagnons en leur parlant... + +Des entreprises surhumaines!... Il y avait la-haut, dans les rochers +de Lure, une foret de cedres inaccessibles, ou jamais bucheron n'osa +monter. Calendal y va, lui. Il s'y installe tout seul pendant trente +jours. Pendant trente jours, on entend le bruit de sa hache qui sonne +en s'enfoncant dans les troncs. La foret crie; l'un apres l'autre, les +vieux arbres geants tombent et roulent au fond des abimes et quand +Calendal redescend, il ne reste plus un cedre sur la montagne... + +Enfin en recompense de tant d'exploits, le pecheur d'anchois obtient +l'amour d'Esterelle, et il est nomme consul par les habitants de Cassis. +Voila l'histoire de Calendal... Mais qu'importe Calendal? Ce qu'il y a +avant tout dans le poeme, c'est la Provence,--la Provence de la mer, la +Provence de la montagne,--avec son histoire, ses moeurs, ses legendes, +ses paysages, tout un peuple naif et libre qui a trouve son grand poete +avant de mourir... Et maintenant, tracez des chemins de fer, plantez +des poteaux a telegraphes, chassez la langue provencale des ecoles! La +Provence vivra eternellement dans _Mireille_ et dans _Calendal._ + + * * * * * + +--Assez de poesie! dit Mistral en fermant son cahier. Il faut aller voir +la fete. + +Nous sortimes; tout le village etait dans les rues; un grand coup de +bise avait balaye le ciel, et le ciel reluisait joyeusement sur les +toits rouges mouilles de pluie. Nous arrivames a temps pour voir rentrer +la procession. Ce fut pendant une heure un interminable defile de +penitents en cagoule, penitents blancs, penitents bleus, penitents gris, +confreries de filles voilees, bannieres roses a fleurs d'or, grands +saints de bois dedores portes a quatre epaules, saintes de faience +coloriees comme des idoles avec de gros bouquets a la main, chapes, +ostensoirs, dais de velours vert, crucifix encadres de soie blanche, +tout cela ondulant au vent dans la lumiere des cierges et du soleil, au +milieu des psaumes, des litanies, et des cloches qui sonnaient a toute +volee. + +La procession finie, les saints remises dans leurs chapelles, nous +allames voir les taureaux, puis les jeux sur l'aire, les luttes +d'hommes, les trois sauts, l'etrangle-chat, le jeu de l'outre, et tout +le joli train des fetes de Provence... La nuit tombait quand nous +rentrames a Maillane. Sur la place, devant le petit cafe ou Mistral va +faire, le soir, sa partie avec son ami Zidore, on avait allume un grand +feu de joie... La farandole s'organisait. Des lanternes de papier +decoupe s'allumaient partout dans l'ombre; la jeunesse prenait place; et +bientot, sur un appel des tambourins, commenca autour de la flamme une +ronde folle, bruyante, qui devait durer toute la nuit. + + * * * * * + +Apres souper, trop las pour courir encore, nous montames dans la chambre +de Mistral. C'est une modeste chambre de paysan, avec deux grands lits. +Les murs n'ont pas de papier; les solives du plafond se voient... Il y +a quatre ans, lorsque l'Academie donna a l'auteur de _Mireille_ le prix +de trois mille francs, Mme Mistral eut une idee. + +--Si nous faisions tapisser et plafonner ta chambre? dit-elle a son +fils. + +--Non! non! repondit Mistral... Ca, c'est l'argent des poetes, on n'y +touche pas. + +Et la chambre est restee toute nue; mais tant que l'argent des poetes +a dure, ceux qui ont frappe chez Mistral ont toujours trouve sa bourse +ouverte... + +J'avais emporte le cahier de _Calendal_ dans la chambre, et je voulus +m'en faire lire encore un passage avant de m'endormir. Mistral choisit +l'episode des faiences. Le voici en quelques mots: + +C'est dans un grand repas je ne sais ou. On apporte sur la table un +magnifique service en faience de Moustiers. Au fond de chaque assiette, +dessine en bleu dans l'email, il y a un sujet provencal; toute +l'histoire du pays tient la dedans. Aussi il faut voir avec quel amour +sont decrites ces belles faiences; une strophe pour chaque assiette, +autant de petits poemes d'un travail naif et savant, acheves comme un +tableautin de Theocrite. + +Tandis que Mistral me disait ses vers dans cette belle langue +provencale, plus qu'aux trois quarts latine, que les reines ont parlee +autrefois et que maintenant nos patres seuls comprennent, j'admirais cet +homme au dedans de moi, et, songeant a l'etat de ruine ou il a trouve sa +langue maternelle et ce qu'il en a fait, je me figurais un de ces vieux +palais des princes des Baux comme on en voit dans les Alpilles: plus de +toits, plus de balustres aux perrons, plus de vitraux aux fenetres, +le trefle des ogives casse, le blason des portes mange de mousse, des +poules picorant dans la cour d'honneur, des porcs vautres sous les fines +colonnettes des galeries, l'ane broutant dans la chapelle ou l'herbe +pousse, des pigeons venant boire aux grands benitiers remplis d'eau de +pluie, et enfin, parmi ces decombres, deux ou trois familles de paysans +qui se sont bati des huttes dans les flancs du vieux palais. + +Puis, voila qu'un beau jour le fils d'un de ces paysans s'eprend de ces +grandes ruines et s'indigne de les voir ainsi profanees; vite, vite, il +chasse le betail hors de la cour d'honneur; et, les fees lui venant +en aide, a lui tout seul il reconstruit le grand escalier, remet des +boiseries aux murs, des vitraux aux fenetres, releve les tours, redore +la salle du trone, et met sur pied le vaste palais d'autre temps, ou +logerent des papes et des imperatrices. + +Ce palais restaure, c'est la langue provencale. + +Ce fils de paysan, c'est Mistral. + + + +LES TROIS MESSES BASSES. + + +CONTE DE NOEL. + +I + + +--Deux dindes truffees, Garrigou?... + +--Oui, mon reverend, deux dindes magnifiques bourrees de truffes. J'en +sais quelque chose, puisque c'est moi qui ai aide a les remplir. On +aurait dit que leur peau allait craquer en rotissant, tellement elle +etait tendue... + +--Jesus-Maria! moi qui aime tant les truffes!... Donne-moi vite mon +surplis, Garrigou... Et avec les dindes, qu'est-ce que tu as encore +apercu a la cuisine?... + +--Oh! toutes sortes de bonnes choses... Depuis midi nous n'avons fait +que plumer des faisans, des huppes, des gelinottes, des coqs de bruyere. +La plume en volait partout... Puis de l'etang on a apporte des anguilles, +des carpes dorees, des truites, des... + +--Grosses comment, les truites, Garrigou? + +--Grosses comme ca, mon reverend... Enormes!... + +--Oh! Dieu! il me semble que je les vois... As-tu mis le vin dans les +burettes? + +--Oui, mon reverend, j'ai mis le vin dans les burettes... Mais dame! il +ne vaut pas celui que vous boirez tout a l'heure en sortant de la messe +de minuit. Si vous voyiez cela dans la salle a manger du chateau, toutes +ces carafes qui flambent pleines de vins de toutes les couleurs... +Et la vaisselle d'argent, les surtouts ciseles, les fleurs, les +candelabres!... Jamais il ne se sera vu un reveillon pareil. Monsieur le +marquis a invite tous les seigneurs du voisinage. Vous serez au moins +quarante a table, sans compter le bailli ni le tabellion... Ah! vous +etes bien heureux d'en etre, mon reverend!... Rien que d'avoir flaire +ces belles dindes, l'odeur des truffes me suit partout... Meuh!... + +--Allons, allons, mon enfant. Gardons-nous du peche de gourmandise, +surtout la nuit de la Nativite... Va bien vite allumer les cierges et +sonner le premier coup de la messe; car voila que minuit est proche, et +il ne faut pas nous mettre en retard... + +Cette conversation se tenait une nuit de Noel de l'an de grace mil +six cent et tant, entre le reverend dom Balaguere, ancien prieur des +Barnabites, presentement chapelain gage des sires de Trinquelage, et son +petit clerc Garrigou, ou du moins ce qu'il croyait etre le petit clerc +Garrigou, car vous saurez que le diable, ce soir-la, avait pris la face +ronde et les traits indecis du jeune sacristain pour mieux induire le +reverend pere en tentation et lui faire commettre un epouvantable peche +de gourmandise. Donc, pendant que le soi-disant Garrigou (hum! +hum!) faisait a tour de bras carillonner les cloches de la chapelle +seigneuriale. Le reverend achevait de revetir sa chasuble dans la +petite sacristie du chateau; et, l'esprit deja trouble par toutes ces +descriptions gastronomiques, il se repetait a lui-meme en s'habillant: + +--Des dindes roties... des carpes dorees... des truites grosses comme +ca!... + +Dehors, le vent de la nuit soufflait en eparpillant la musique des +cloches, et, a mesure, des lumieres apparaissaient dans l'ombre aux +flancs du mont Ventoux, en haut duquel s'elevaient les vieilles tours de +Trinquelage. C'etaient des familles de metayers qui venaient entendre +la messe de minuit au chateau. Ils grimpaient la cote en chantant par +groupes de cinq ou six, le pere en avant, la lanterne en main, les +femmes enveloppees dans leurs grandes mantes brunes ou les enfants se +serraient et s'abritaient. Malgre l'heure et le froid, tout ce brave +peuple marchait allegrement, soutenu par l'idee qu'au sortir de la messe +il y aurait, comme tous les ans, table mise pour eux en bas dans les +cuisines. De temps en temps, sur la rude montee, le carrosse d'un +seigneur precede de porteurs de torches, faisait miroiter ses glaces au +clair de lune, ou bien une mule trottait en agitant ses sonnailles, et +a la lueur des falots enveloppes de brume, les metayers reconnaissaient +leur bailli et le saluaient au passage: + +--Bonsoir, bonsoir, maitre Arnoton! + +--Bonsoir, bonsoir, mes enfants! + +La nuit etait claire, les etoiles avivees de froid; la bise piquait, et +un fin gresil, glissant sur les vetements sans les mouiller, gardait +fidelement la tradition des Noels blancs de neige. Tout en haut de la +cote, le chateau apparaissait comme le but, avec sa masse enorme de +tours, de pignons, le clocher de sa chapelle montant dans le ciel bleu +noir, et une foule de petites lumieres qui clignotaient, allaient, +venaient, s'agitaient a toutes les fenetres, et ressemblaient, sur le +fond sombre du batiment, aux etincelles courant dans des cendres de +papier brule... Passe le pont-levis et la poterne, il fallait, pour se +rendre a la chapelle, traverser la premiere cour, pleine de carrosses, +de valets, de chaises a porteurs, toute claire du feu des torches et de +la flambee des cuisines. On entendait le tintement des tournebroches, le +fracas des casseroles, le choc des cristaux et de l'argenterie remues +dans les apprets d'un repas; par la-dessus, une vapeur tiede, qui +sentait bon les chairs roties et les herbes fortes des sauces +compliquees, faisait dire aux metayers comme au chapelain, comme au +bailli, comme a tout le monde: + +--Quel bon reveillon nous allons faire apres la messe! + + +II + + +Drelindin din!... Drelindin din!... + +C'est la messe de minuit qui commence. Dans la chapelle du chateau, une +cathedrale en miniature, aux arceaux entrecroises, aux boiseries de +chene, montant jusqu'a hauteur des murs, les tapisseries ont ete +tendues, tous les cierges allumes. Et que de monde! Et que de +toilettes! Voici d'abord, assis dans les stalles sculptees qui +entourent le choeur, le sire de Trinquelage, en habit de taffetas +saumon, et pres de lui tous les nobles seigneurs invites. En face, sur +des prie-Dieu garnis de velours, ont pris place la vieille marquise +douairiere dans sa robe de brocart couleur de feu et la jeune dame de +Trinquelage, coiffee d'une haute tour de dentelle gaufree a la derniere +mode de la cour de France. Plus bas on voit, vetus de noir avec de +vastes perruques en pointe et des visages rases, le bailli Thomas +Arnoton et le tabellion maitre Ambroy, deux notes graves parmi les soies +voyantes et les damas broches. Puis viennent les gras majordomes, les +pages, les piqueurs, les intendants, dame Barbe, toutes ses clefs +pendues sur le cote a un clavier d'argent fin. Au fond, sur les bancs, +c'est le bas office, les servantes, les metayers avec leurs familles; +et enfin, la-bas, tout contre la porte qu'ils entr'ouvrent et referment +discretement, messieurs les marmitons qui viennent entre deux sauces +prendre un petit air de messe et apporter une odeur de reveillon dans +l'eglise toute en fete et tiede de tant de cierges allumes. + +Est-ce la vue de ces petites barrettes blanches qui donne des +distractions a l'officiant? Ne serait-ce pas plutot la sonnette de +Garrigou, cette enragee petite sonnette qui s'agite au pied de l'autel +avec une precipitation infernale et semble dire tout le temps: + +--Depechons-nous, depechons-nous... Plus tot nous aurons fini, plus tot +nous serons a table. + +Le fait est que chaque fois qu'elle tinte, cette sonnette du diable, le +chapelain oublie sa messe et ne pense plus qu'au reveillon. Il se figure +les cuisiniers en rumeur, les fourneaux ou brule un feu de forge, la +buee qui monte des couvercles entr'ouverts, et dans cette buee deux +dindes magnifiques, bourrees, tendues, marbrees de truffes... + +Ou bien encore il voit passer des files de pages portant des plats +enveloppes de vapeurs tentantes, et avec eux il entre dans la grande +salle deja prete pour le festin. O delices! voila l'immense table toute +chargee et flamboyante, les paons habilles de leurs plumes, les faisans +ecartant leurs ailes mordorees, les flacons couleur de rubis, les +pyramides de fruits eclatants parmi les branches vertes, et ces +merveilleux poissons dont parlait Garrigou (ah! bien oui, Garrigou!) +etales sur un lit de fenouil, l'ecaille nacree comme s'ils sortaient +de l'eau, avec un bouquet d'herbes odorantes dans leurs narines de +monstres. Si vive est la vision de ces merveilles, qu'il semble a dom +Balaguere que tous ces plats mirifiques sont servis devant lui sur +les broderies de la nappe d'autel, et deux ou trois fois, au lieu de +_Dominus vobiscum!_ il se surprend a dire le _Benedicite_. A part +ces legeres meprises, le digne homme debite son office tres +consciencieusement, sans passer une ligne, sans omettre une genuflexion; +et tout marche assez bien jusqu'a la fin de la premiere messe; car vous +savez que le jour de Noel le meme officiant doit celebrer trois messes +consecutives. + +--Et d'une! se dit le chapelain avec un soupir de soulagement; puis, +sans perdre une minute, il fait signe a son clerc ou celui qu'il croit +etre son clerc, et... + +Drelindin din!... Drelindin din! + +C'est la seconde messe qui commence, et avec elle commence aussi le +peche de dom Balaguere. + +--Vite, vite, depechons-nous, lui crie de sa petite voix aigrelette +la sonnette de Garrigou, et cette fois le malheureux officiant, tout +abandonne au demon de gourmandise, se rue sur le missel et devore les +pages avec l'avidite de son appetit en surexcitation. Frenetiquement il +se baisse, se releve, esquisse les signes de croix, les genuflexions, +raccourcit tous ses gestes pour avoir plus tot fini. A peine s'il etend +ses bras a l'Evangile, s'il frappe sa poitrine au _Confiteor_. Entre le +clerc et lui c'est a qui bredouillera le plus vite. Versets et repons se +precipitent, se bousculent. Les mots a moitie prononces, sans ouvrir +la bouche, ce qui prendrait trop de temps, s'achevent en murmures +incomprehensibles. + +_Oremus ps... ps... ps..._ + +_Mea culpa...pa...pa..._ + +Pareils a des vendangeurs presses foulant le raisin de la cuve, tous +deux barbotent dans le latin de la messe, en envoyant des eclaboussures +de tous les cotes. + +_Dom... scum!..._ dit Balaguere. + +_... Stutuo!..._ repond Garrigou; et tout le temps la damnee petite +sonnette est la qui tinte a leurs oreilles, comme ces grelots qu'on met +aux chevaux de poste pour les faire galoper a la grande vitesse. Pensez +que de ce train-la une messe basse est vite expediee. + +--Et de deux! dit le chapelain tout essouffle; puis sans prendre le +temps de respirer, rouge, suant, il degringole les marches de l'autel +et... + +Drelindin din!... Drelindin din!... + +C'est la troisieme messe qui commence. Il n'y a plus que quelques pas +a faire pour arriver a la salle a manger; mais, helas! a mesure que +le reveillon approche, l'infortune Balaguere se sent pris d'une folie +d'impatience et de gourmandise. Sa vision s'accentue, les carpes dorees, +les dindes roties, sont la, la... Il les touche;... il les... Oh! +Dieu!... Les plats fument, les vins embaument; et secouant son grelot +enrage, la petite sonnette lui crie: + +--Vite, vite, encore plus vite!... + +Mais comment pourrait-il aller plus vite? Ses levres remuent a peine. Il +ne prononce plus les mots... A moins de tricher tout a fait le bon +Dieu et de lui escamoter sa messe... Et c'est ce qu'il fait, le +malheureux!... De tentation en tentation il commence par sauter un +verset, puis deux. Puis l'epitre est trop longue, il ne la finit pas, +effleure l'evangile, passe devant le _Credo_ sans entrer, saute le +_Pater_, salue de loin la preface, et par bonds et par elans se +precipite ainsi dans la damnation eternelle, toujours suivi de l'infame +Garrigou (_vade retro, Satanas!_) qui le seconde avec une merveilleuse +entente, lui releve sa chasuble, tourne les feuillets deux par deux, +bouscule les pupitres, renverse les burettes, et sans cesse secoue la +petite sonnette de plus en plus fort, de plus en plus vite. + +Il faut voir la figure effaree que font tous les assistants! Obliges de +suivre a la mimique du pretre cette messe dont ils n'entendent pas un +mot, les uns se levent quand les autres s'agenouillent, s'asseyent quand +les autres sont debout; et toutes les phases de ce singulier office se +confondent sur les bancs dans une foule d'attitudes diverses. L'etoile +de Noel en route dans les chemins du ciel, la-bas, vers la petite +etable, palit d'epouvante en voyant cette confusion... + +--L'abbe va trop vite... On ne peut pas suivre, murmure la vieille +douairiere en agitant sa coiffe avec egarement. + +Maitre Arnoton, ses grandes lunettes d'acier sur le nez, cherche dans +son paroissien ou diantre on peut bien en etre. Mais au fond, tous ces +braves gens, qui eux aussi pensent a reveillonner, ne sont pas faches +que la messe aille ce train de poste; et quand dom Balaguere, la figure +rayonnante, se tourne vers l'assistance en criant de toutes ses forces: +_Ite, missa est_, il n'y a qu'une voix dans la chapelle pour lui +repondre un _Deo gratias_ si joyeux, si entrainant, qu'on se croirait +deja a table au premier toast du reveillon. + + +III + + +Cinq minutes apres, la foule des seigneurs s'asseyait dans la grande +salle, le chapelain au milieu d'eux. Le chateau, illumine de haut en +bas, retentissait de chants, de cris, de rires, de rumeurs; et le +venerable dom Balaguere plantait sa fourchette dans une aile de +gelinotte, noyant le remords de son peche sous des flots de vin du pape +et de bons jus de viandes. Tant il but et mangea, le pauvre saint +homme, qu'il mourut dans la nuit d'une terrible attaque, sans avoir eu +seulement le temps de se repentir; puis, au matin, il arriva dans le +ciel encore tout en rumeur des fetes de la nuit, et je vous laisse a +penser comme il y fut recu. + +--Retire-toi de mes yeux, mauvais chretien! lui dit le souverain Juge, +notre maitre a tous. Ta faute est assez grande pour effacer toute une +vie de vertu... Ah! tu m'as vole une messe de nuit... Eh bien! tu m'en +payeras trois cents en place, et tu n'entreras en paradis que quand tu +auras celebre dans ta propre chapelle ces trois cents messes de Noel en +presence de tous ceux qui ont peche par ta faute et avec toi... + +...Et voila la vraie legende de dom Balaguere comme on la raconte au +pays des olives. Aujourd'hui le chateau de Trinquelage n'existe plus, +mais la chapelle se tient encore droite tout en haut du mont Ventoux, +dans un bouquet de chenes verts. Le vent fait battre sa porte disjointe, +l'herbe encombre le seuil; il y a des nids aux angles de l'autel et dans +l'embrasure des hautes croisees dont les vitraux colories ont disparu +depuis longtemps. Cependant il parait que tous les ans, a Noel, une +lumiere surnaturelle erre parmi ces ruines, et qu'en allant aux messes +et aux reveillons, les paysans apercoivent ce spectre de chapelle +eclaire de cierges invisibles qui brulent au grand air, meme sous la +neige et le vent. Vous en rirez si vous voulez, mais un vigneron de +l'endroit, nomme Garrigue, sans doute un descendant de Garrigou, m'a +affirme qu'un soir de Noel, se trouvant un peu en ribote, il s'etait +perdu dans la montagne du cote de Trinquelage; et voici ce qu'il avait +vu... Jusqu'a onze heures, rien. Tout etait silencieux, eteint, +inanime. Soudain, vers minuit, un carillon sonna tout en haut du +clocher, un vieux, vieux carillon qui avait l'air d'etre a dix lieues. +Bientot, dans le chemin qui monte, Garrigue vit trembler des feux, +s'agiter des ombres indecises. Sous le porche de la chapelle, on +marchait, on chuchotait: + +--Bonsoir, maitre Arnoton! + +--Bonsoir, bonsoir, mes enfants!... + +Quand tout le monde fut entre, mon vigneron, qui etait tres brave, +s'approcha doucement, et regardant par la porte cassee eut un singulier +spectacle. Tous ces gens qu'il avait vus passer etaient ranges autour +du choeur, dans la nef en ruine, comme si les anciens bancs existaient +encore. De belles dames en brocart avec des coiffes de dentelle, des +seigneurs chamarres du haut en bas, des paysans en jaquettes fleuries +ainsi qu'en avaient nos grands-peres, tous l'air vieux, fane, +poussiereux, fatigue. De temps en temps, des oiseaux de nuit, hotes +habituels de la chapelle, reveilles par toutes ces lumieres, venaient +roder autour des cierges dont la flamme montait droite et vague comme si +elle avait brule derriere une gaze; et ce qui amusait beaucoup Garrigue, +c'etait un certain personnage a grandes lunettes d'acier, qui secouait a +chaque instant sa haute perruque noire sur laquelle un de ces oiseaux se +tenait droit tout empetre en battant silencieusement des ailes... + +Dans le fond, un petit vieillard de taille enfantine, a genoux au milieu +du choeur, agitait desesperement une sonnette sans grelot et sans voix, +pendant qu'un pretre, habille de vieil or, allait, venait devant l'autel +en recitant des oraisons dont on n'entendait pas un mot... Bien sur +c'etait dom Balaguere, en train de dire sa troisieme messe basse. + + + +LES ORANGES. + +FANTAISIE. + + +A Paris, les oranges ont l'air triste de fruits tombes ramasses sous +l'arbre. A l'heure ou elles vous arrivent, en plein hiver pluvieux et +froid, leur ecorce eclatante, leur parfum exagere dans ces pays de +saveurs tranquilles, leur donnent un aspect etrange, un peu bohemien. +Par les soirees brumeuses, elles longent tristement les trottoirs, +entassees dans leurs petites charrettes ambulantes, a la lueur sourde +d'une lanterne en papier rouge. Un cri monotone et grele les escorte, +perdu dans le roulement des voitures, le fracas des omnibus: + +--A deux sous la Valence! + +Pour les trois quarts des Parisiens, ce fruit cueilli au loin, banal +dans sa rondeur, ou l'arbre n'a rien laisse qu'une mince attache verte, +tient de la sucrerie, de la confiserie. Le papier de soie qui l'entoure, +les fetes qu'il accompagne, contribuent a cette impression. Aux +approches de janvier surtout, les milliers d'oranges disseminees par les +rues, toutes ces ecorces trainant dans la boue du ruisseau, font songer +a quelque arbre de Noel gigantesque qui secouerait sur Paris ses +branches chargees de fruits factices. Pas un coin ou on ne les +rencontre. A la vitrine claire des etalages, choisies et parees; a la +porte des prisons et des hospices, parmi les paquets de biscuits, les +tas de pommes; devant l'entree des bals, des spectacles du dimanche. Et +leur parfum exquis se mele a l'odeur du gaz, au bruit des crincrins, a +la poussiere des banquettes du paradis. On en vient a oublier qu'il faut +des orangers pour produire les oranges, car pendant que le fruit +nous arrive directement du Midi a pleines caisses, l'arbre, taille, +transforme, deguise, de la serre chaude ou il passe l'hiver, ne fait +qu'une courte apparition au plein air des jardins publics. + +Pour bien connaitre les oranges, il faut les avoir vues chez elles, aux +iles Baleares, en Sardaigne, en Corse, en Algerie, dans l'air bleu dore, +l'atmosphere tiede de la Mediterranee. Je me rappelle un petit bois +d'orangers, aux portes de Blidah; c'est la qu'elles etaient belles! Dans +le feuillage sombre, lustre, vernisse, les fruits avaient l'eclat de +verres de couleur, et doraient l'air environnant avec cette aureole de +splendeur qui entoure les fleurs eclatantes. Ca et la des eclaircies +laissaient voir a travers les branches les remparts de la petite ville, +le minaret d'une mosquee, le dome d'un marabout, et au-dessus l'enorme +masse de l'Atlas, verte a sa base, couronnee de neige comme d'une +fourrure blanche, avec des moutonnements, un flou de flocons tombes. + +Une nuit, pendant que j'etais la, je ne sais par quel phenomene ignore +depuis trente ans cette zone de frimas et d'hiver se secoua sur la ville +endormie, et Blidah se reveilla transformee, poudree a blanc. Dans cet +air algerien si leger, si pur, la neige semblait une poussiere de nacre. +Elle avait des reflets de plumes de paon blanc. Le plus beau, c'etait +le bois d'orangers. Les feuilles solides gardaient la neige intacte et +droite comme des sorbets sur des plateaux de laque, et tous les fruits +poudres a frimas avaient une douceur splendide, un rayonnement discret +comme de l'or voile de claires etoffes blanches. Cela donnait vaguement +l'impression d'une fete d'eglise, de soutanes rouges sous des robes de +dentelles, de dorures d'autel enveloppees de guipures... + +Mais mon meilleur souvenir d'oranges me vient encore de Barbicaglia, un +grand jardin aupres d'Ajaccio ou j'allais faire la sieste aux heures +de chaleur. Ici les orangers, plus hauts, plus espaces qu'a Blidah, +descendaient jusqu'a la route, dont le jardin n'etait separe que par une +haie vive et un fosse. Tout de suite apres, c'etait la mer, l'immense +mer bleue... Quelles bonnes heures j'ai passees dans ce jardin! +Au-dessus de ma tete, les orangers en fleur et en fruit brulaient leurs +parfums d'essences. De temps en temps, une orange mure, detachee tout a +coup, tombait pres de moi comme alourdie de chaleur, avec un bruit +mat, sans echo, sur la terre pleine. Je n'avais qu'a allonger la main. +C'etaient des fruits superbes, d'un rouge pourpre a l'interieur. Ils +me paraissaient exquis, et puis l'horizon etait si beau! Entre les +feuilles, la mer mettait des espaces bleus eblouissants comme des +morceaux de verre brises qui miroitaient dans la brume de l'air. Avec +cela le mouvement du flot agitant l'atmosphere a de grandes distances, +ce murmure cadence qui vous berce comme dans une barque invisible, la +chaleur, l'odeur des oranges... Ah! qu'on etait bien pour dormir dans +le jardin de Barbicaglia! + +Quelquefois cependant, au meilleur moment de la sieste, des eclats de +tambour me reveillaient en sursaut. C'etaient de malheureux tapins qui +venaient s'exercer en bas, sur la route. A travers les trous de la haie, +j'apercevais le cuivre des tambours et les grands tabliers blancs sur +les pantalons rouges. Pour s'abriter un peu de la lumiere aveuglante que +la poussiere de la route leur renvoyait impitoyablement, les pauvres +diables venaient se mettre au pied du jardin, dans l'ombre courte de la +haie. Et ils tapaient! et ils avaient chaud! Alors, m'arrachant de force +a mon hypnotisme, je m'amusais a leur jeter quelques-uns de ces beaux +fruits d'or rouge qui pendaient pres de ma main. Le tambour vise +s'arretait. Il y avait une minute d'hesitation, un regard circulaire +pour voir d'ou venait la superbe orange roulant devant lui dans le +fosse; puis il la ramassait bien vite et mordait a pleines dents sans +meme enlever l'ecorce. + +Je me souviens aussi que tout a cote de Barbicaglia, et separe seulement +par un petit mur bas, il y avait un jardinet assez bizarre que je +dominais de la hauteur ou je me trouvais. C'etait un petit coin de terre +bourgeoisement dessine. Ses allees blondes de sable, bordees de buis +tres vert, les deux cypres de sa porte d'entree, lui donnaient l'aspect +d'une bastide marseillaise. Pas une ligne d'ombre. Au fond, un batiment +de pierre blanche avec des jours de caveau au ras du sol. J'avais +d'abord cru a une maison de campagne; mais, en y regardant mieux, la +croix qui la surmontait, une inscription que je voyais de loin creusee +dans la pierre, sans en distinguer le texte, me firent reconnaitre un +tombeau de famille corse. Tout autour d'Ajaccio, il y a beaucoup de ces +petites chapelles mortuaires, dressees au milieu de jardins a elles +seules. La famille y vient, le dimanche, rendre visite a ses morts. +Ainsi comprise, la mort est moins lugubre que dans la confusion des +cimetieres. Des pas amis troublent seuls le silence. + +De ma place, je voyais un bon vieux trottiner tranquillement par les +allees. Tout le jour il taillait les arbres, bechait, arrosait, enlevait +les fleurs fanees avec un soin minutieux; puis, au soleil couchant, il +entrait dans la petite chapelle ou dormaient les morts de sa famille; il +resserrait la beche, les rateaux, les grands arrosoirs; tout cela avec +la tranquillite, la serenite d'un jardinier de cimetiere. Pourtant, +sans qu'il s'en rendit bien compte, ce brave homme travaillait avec un +certain recueillement, tous les bruits amortis et la porte du caveau +refermee, chaque fois discretement comme s'il eut craint de reveiller +quelqu'un. Dans le grand silence radieux, l'entretien de ce petit jardin +ne troublait pas un oiseau, et son voisinage n'avait rien d'attristant. +Seulement la mer en paraissait plus immense, le ciel plus haut, et cette +sieste sans fin mettait tout autour d'elle, parmi la nature troublante, +accablante a force de vie, le sentiment de l'eternel repos... + + + +LES DEUX AUBERGES + + +C'etait en revenant de Nimes, une apres-midi de juillet. Il faisait +une chaleur accablante. A perte de vue, la route blanche, embrasee, +poudroyait entre les jardins d'oliviers et de petits chenes, sous un +grand soleil d'argent mat qui remplissait tout le ciel. Pas une tache +d'ombre, pas un souffle de vent. Rien que la vibration de l'air chaud +et le cri strident des cigales, musique folle, assourdissante, a +temps presses, qui semble la sonorite meme de cette immense vibration +lumineuse... Je marchais en plein desert depuis deux heures, quand +tout a coup, devant moi, un groupe de maisons blanches se degagea de la +poussiere de la route. + +C'etait ce qu'on appelle le relais de Saint-Vincent: cinq ou six _mas_, +de longues granges a toiture rouge, un abreuvoir sans eau dans un +bouquet de figuiers maigres, et, tout au bout du pays, deux grandes +auberges qui se regardent face a face de chaque cote du chemin. + +Le voisinage de ces auberges avait quelque chose de saisissant. D'un +cote, un grand batiment neuf, plein de vie, d'animation, toutes les +portes ouvertes, la diligence arretee devant, les chevaux fumants qu'on +detelait, les voyageurs descendus buvant a la hate sur la route dans +l'ombre courte des murs; la cour encombree de mulets, de charrettes; +des rouliers couches sous les hangars en attendant _la fraiche_. A +l'interieur, des cris, des jurons, des coups de poing sur les tables, le +choc des verres, le fracas des billards, les bouchons de limonades qui +sautaient, et, dominant tout ce tumulte, une voix joyeuse, eclatante, +qui chantait a faire trembler les vitres: + + La belle Margoton + Tant matin s'est levee, + A pris son broc d'argent, + A l'eau s'en est allee... + +... L'auberge d'en face, au contraire, etait silencieuse et comme +abandonnee. De l'herbe sous le portail, des volets casses, sur la porte +un rameau de petit houx tout rouille qui pendait comme un vieux panache, +les marches du seuil calees avec des pierres de la route... Tout cela +si pauvre, si pitoyable, que c'etait une charite vraiment de s'arreter +la pour boire un coup. + + * * * * * + +En entrant, je trouvai une longue salle deserte et morne, que le jour +eblouissant de trois grandes fenetres sans rideaux fait plus morne et +plus deserte encore. Quelques tables boiteuses ou trainaient des verres +ternis par la poussiere, un billard creve qui tendait ses quatre blouses +comme des sebiles, un divan jaune, un vieux comptoir, dormaient la dans +une chaleur malsaine et lourde. Et des mouches! des mouches! jamais je +n'en avais tant vu: sur le plafond, collees aux vitres, dans les verres, +par grappes... Quand j'ouvris la porte, ce fut un bourdonnement, un +fremissement d'ailes comme si j'entrais dans une ruche. + +Au fond de la salle, dans l'embrasure d'une croisee, il y avait une +femme debout contre la vitre, tres occupee a regarder dehors. Je +l'appelai deux fois: + +--He! l'hotesse! + +Elle se retourna lentement, et me laissa voir une pauvre figure de +paysanne, ridee, crevassee, couleur de terre, encadree dans de longues +barbes de dentelle rousse comme en portent les vieilles de chez nous. +Pourtant ce n'etait pas une vieille femme; mais les larmes l'avaient +toute fanee. + +--Qu'est-ce que vous voulez? me demanda-t-elle en essuyant ses yeux. + +--M'asseoir un moment et boire quelque chose... + +Elle me regarda tres etonnee, sans bouger de sa place, comme si elle ne +comprenait pas. + +--Ce n'est donc pas une auberge ici? + +La femme soupira: + +--Si... c'est une auberge, si vous voulez... Mais pourquoi n'allez-vous +pas en face comme les autres? C'est bien plus gai... + +--C'est trop gai pour moi... J'aime mieux rester chez vous. + +Et, sans attendre sa reponse, je m'installai devant une table. + +Quand elle fut bien sure que je parlais serieusement, l'hotesse se mit a +aller et venir d'un air tres affaire, ouvrant des tiroirs, remuant des +bouteilles, essuyant des verres, derangeant les mouches... On sentait +que ce voyageur a servir etait tout un evenement. Par moments la +malheureuse s'arretait, et se prenait la tete comme si elle desesperait +d'en venir a bout. + +Puis elle passait dans la piece du fond; je l'entendais remuer de +grosses clefs, tourmenter des serrures, fouiller dans la huche au pain, +souffler, epousseter, laver des assiettes. De temps en temps, un gros +soupir, un sanglot mal etouffe... + +Apres un quart d'heure de ce manege, j'eus devant moi une assiettee de +_passerilles_ (raisins secs), un vieux pain de Beaucaire aussi dur que +du gres, et une bouteille de piquette. + +--Vous etes servi, dit l'etrange creature, et elle retourna bien vite +prendre sa place devant la fenetre. + + * * * * * + +Tout en buvant, j'essayai de la faire causer. + +--Il ne vous vient pas souvent du monde, n'est-ce pas, ma pauvre femme? + +--Oh! non, monsieur, jamais personne... Quand nous etions seuls dans +le pays, c'etait different: nous avions le relais, des repas de chasse +pendant le temps des macreuses, des voitures toute l'annee... Mais +depuis que les voisins sont venus s'etablir, nous avons tout perdu... +Le monde aime mieux aller en face. Chez nous, on trouve que c'est trop +triste... Le fait est que la maison n'est pas bien agreable. Je ne suis +pas belle, j'ai les fievres, mes deux petites sont mortes... La-bas, +au contraire, on rit tout le temps. C'est une Arlesienne qui tient +l'auberge, une belle femme avec des dentelles et trois tours de chaine +d'or au cou. Le conducteur, qui est son amant, lui amene la diligence. +Avec ca un tas d'enjoleuses pour chambrieres... Aussi, il lui en vient +de la pratique! Elle a toute la jeunesse de Bezouces, de Redessan, de +Jonquieres. Les rouliers font un detour pour passer par chez elle... +Moi, je reste ici tout le jour, sans personne, a me consumer. + +Elle disait cela d'une voix distraite, indifferente, le front toujours +appuye contre la vitre. Il y avait evidemment dans l'auberge d'en face +quelque chose qui la preoccupait... + +Tout a coup, de l'autre cote de la route, il se fit un grand mouvement. +La diligence s'ebranlait dans la poussiere. On entendait des coups de +fouet, les fanfares du postillon, les filles accourues sur la porte qui +criaient: + +--Adiousias!... adiousias!... et par la-dessus la formidable voix de +tantot reprenant de plus belle: + + A pris son broc d'argent, + A l'eau s'en est allee; + De la n'a vu venir + Trois chevaliers d'armee... + +...A cette voix l'hotesse frissonna de tout son corps, et, se tournant +vers moi: + +--Entendez-vous? me dit-elle tout bas, c'est mon mari... N'est-ce pas +qu'il chante bien? + +Je la regardai, stupefait. + +--Comment? votre mari!... Il va donc la-bas, lui aussi? + +Alors elle, d'un air navre, mais avec une grande douceur: + +--Qu'est-ce que voulez, monsieur? Les hommes sont comme ca, ils +n'aiment pas voir pleurer; et moi je pleure toujours depuis la mort +des petites... Puis, c'est si triste cette grande baraque ou il n'y a +jamais personne... Alors, quand il s'ennuie trop, mon pauvre Jose +va boire en face, et comme il a une belle voix, l'Arlesienne le fait +chanter. Chut!... le voila qui recommence. + +Et, tremblante, les mains en avant, avec de grosses larmes qui la +faisaient encore plus laide, elle etait la comme en extase devant la +fenetre a ecouter son Jose chanter pour l'Arlesienne: + + Le premier lui a dit: + "Bonjour, belle mignonne!" + + + +A MILIANAH + +NOTES DE VOYAGE. + + +Cette fois, je vous emmene passer la journee dans une jolie petite ville +d'Algerie, a deux ou trois cents lieues du moulin... Cela nous changera +un peu des tambourins et des cigales... + +... Il va pleuvoir; le ciel est gris, les cretes du mont Zaccar +s'enveloppent de brume. Dimanche triste... Dans ma petite chambre +d'hotel, la fenetre ouverte sur les remparts arabes, j'essaye de me +distraire en allumant des cigarettes... On a mis a ma disposition +toute la bibliotheque de l'hotel; entre une histoire tres detaillee +de l'enregistrement et quelques romans de Paul de Kock je decouvre un +volume depareille de Montaigne... Ouvert le livre au hasard, relu +l'admirable lettre sur la mort de la Boetie... Me voila plus reveur +et plus sombre que jamais... Quelques gouttes de pluie tombent deja. +Chaque goutte, en tombant sur le rebord de la croisee, fait une +large etoile dans la poussiere entassee la depuis les pluies de l'an +dernier... Mon livre me glisse des mains, et je passe de longs instants +a regarder, cette etoile melancolique... + +Deux heures sonnent a l'horloge de la ville, un ancien _marabout_ dont +j'apercois d'ici les greles murailles blanches... Pauvre diable de +marabout! Qui lui aurait dit cela, il y a trente ans, qu'un jour il +porterait au milieu de la poitrine un gros cadran municipal, et que, +tous les dimanches, sur le coup de deux heures, il donnerait aux eglises +de Milianah le signal de sonner les vepres?... Ding! dong! voila les +cloches parties!... Nous en avons pour longtemps... + +Decidement, cette chambre est triste. Les grosses araignees du matin, +qu'on appelle pensees philosophiques, on tisse leurs toiles dans tous +les coins... Allons dehors. + + * * * * * + +J'arrive sur la grande place. La musique du 3e de ligne, qu'un peu de +pluie n'epouvante pas, vient de se ranger autour de son chef. A une des +fenetres de la division, le general parait, entoure de ses demoiselles; +sur la place le sous-prefet se promene de long en large au bras du juge +de paix. Une demi-douzaine de petits Arabes a moitie nus, jouent aux +billes dans un coin avec des cris feroces. La-bas, un vieux juif en +guenilles vient chercher un rayon de soleil qu'il avait laisse hier a +cet endroit et qu'il s'etonne de ne plus trouver... "Une, deux, trois, +partez!" La musique entonne une ancienne mazurka de Talexy, que les +orgues de Barbarie jouaient l'hiver dernier sous mes fenetres. Cette +mazurka m'ennuyait autrefois; aujourd'hui elle m'emeut jusqu'aux larmes. + +Oh! comme ils sont heureux les musiciens du 3e! L'oeil fixe sur les +doubles croches, ivres de rythme et de tapage, ils ne songent a rien +qu'a compter leurs mesures. Leur ame, toute leur ame tient dans ce carre +de papier large comme la main,--qui tremble au bout de l'instrument +entre deux dents de cuivre. "Une, deux, trois, partez!" Tout est la pour +ces braves gens; jamais les airs nationaux qu'ils jouent ne leur ont +donne le mal du pays... Helas! moi qui ne suis pas de la musique, cette +musique me fait peine, et je m'eloigne... + + * * * * * + +Ou pourrais-je bien la passer, cette grise apres-midi de dimanche? Bon! +la boutique de Sid'Omar est ouverte... Entrons chez Sid'Omar. + +Quoiqu'il ait une boutique, Sid'Omar n'est point un boutiquier. C'est un +prince du sang, le fils d'un ancien dey d'Alger qui mourut etrangle par +les janissaires... A la mort de son pere, Sid'Omar se refugia dans +Milianah avec sa mere qu'il adorait, et vecut la quelques annees comme +un grand seigneur philosophe parmi ses levriers, ses faucons, ses +chevaux et ses femmes, dans de jolis palais tres frais, pleins +d'orangers et de fontaines. Vinrent les Francais. Sid'Omar, d'abord +notre ennemi et l'allie d'Abd-el-Kader, finit par se brouiller avec +l'emir et fit sa soumission. L'emir, pour se venger, entra dans Milianah +en l'absence de Sid'Omar, pilla ses palais, rasa ses orangers, emmena +ses chevaux et ses femmes, et fit ecraser la gorge de sa mere sous le +couvercle d'un grand coffre... La colere de Sid'Omar fut terrible: sur +l'heure meme il se mit au service de la France, et nous n'eumes pas de +meilleur ni de plus feroce soldat que lui tant que dura notre guerre +contre l'emir. La guerre finie, Sid'Omar revint a Milianah; mais encore +aujourd'hui, quand on parle d'Abd-el-Kader devant lui, il devient pale +et ses yeux s'allument. + +Sid'Omar a soixante ans. En depit de l'age et de la petite verole, son +visage est reste beau: de grands cils, un regard de femme, un sourire +charmant, l'air d'un prince. Ruine par la guerre, il ne lui reste de son +ancienne opulence qu'une ferme dans la plaine du Chelif et une maison a +Milianah, ou il vit bourgeoisement avec ses trois fils eleves sous +ses yeux. Les chefs indigenes l'ont en grande veneration. Quand une +discussion s'eleve, on le prend volontiers pour arbitre, et son jugement +fait loi presque toujours. Il sort peu: on le trouve toutes les +apres-midi dans une boutique attenant a sa maison et qui ouvre sur la +rue. Le mobilier de cette piece n'est pas riche:--des murs blancs peints +a la chaux, un banc de bois circulaire, des coussins, de longues pipes, +deux braseros... C'est la que Sid'Omar donne audience et rend la +justice. Un Salomon en boutique. + + * * * * * + +Aujourd'hui dimanche, l'assistance est nombreuse. Une douzaine de chefs +sont accroupis, dans leurs beurnouss, tout autour de la salle. Chacun +d'eux a pres de lui une grande pipe, et une petite tasse de cafe dans un +fin coquetier de filigrane. J'entre, personne ne bouge... De sa place, +Sid'Omar envoie a ma rencontre son plus charmant sourire et m'invite de +la main a m'asseoir pres de lui, sur un grand coussin de soie jaune; +puis, un doigt sur les levres, il me fait signe d'ecouter. + +Voici le cas:--Le caid des Beni-Zougzougs ayant eu quelque contestation +avec un juif de Milianah au sujet d'un lopin de terre, les deux parties +sont convenues de porter le differend devant Sid'Omar et de s'en +remettre a son jugement. Rendez-vous est pris pour le jour meme, les +temoins sont convoques; tout a coup voila mon juif qui se ravise, et +vient, seul, sans temoins, declarer qu'il aime mieux s'en rapporter au +juge de paix des Francais qu'a Sid'Omar... L'affaire en est la a mon +arrivee. + +Le juif--vieux, barbe terreuse, veste marron, bas bleus, casquette en +velours--leve le nez au ciel, roule des yeux suppliants, baise les +babouches de Sid'Omar, penche la tete, s'agenouille, joint les mains... +Je ne comprends pas l'arabe, mais a la pantomime du juif, au mot: _Zouge +de paix, zouge de paix_, qui revient a chaque instant, je devine tout ce +beau discours: + +--Nous ne doutons pas de Sid'Omar, Sid'Omar est sage, Sid'Omar est +juste... Toutefois le zouge de paix fera bien mieux notre affaire. + +L'auditoire, indigne, demeure impassible comme un Arabe qu'il est... +Allonge sur son coussin, l'oeil noye, le bouquin d'ambre aux levres, +Sid'Omar--dieu de l'ironie--sourit en ecoutant. Soudain, au milieu de sa +plus belle periode, le juif est interrompu par un energique _caramba_! +qui l'arrete net; en meme temps un colon espagnol, venu la comme temoin +du caid, quitte sa place et, s'approchant d'Iscariote, lui verse sur +la tete un plein panier d'imprecations de toutes langues, de toutes +couleurs,--entre autres certain vocable francais trop gros monsieur pour +qu'on le repete ici... Le fils de Sid'Omar, qui comprend le francais, +rougit d'entendre un mot pareil en presence de son pere et sort de la +salle.--Retenir ce trait de l'education arabe.--L'auditoire est toujours +impassible, Sid'Omar toujours souriant. Le juif s'est releve et gagne la +porte a reculons, tremblant de peur, mais gazouillant de plus belle son +eternel _zouge de paix, zouge de paix_... Il sort. L'Espagnol, furieux, +se precipite derriere lui, le rejoint dans la rue et par deux fois--vli! +vlan!--le frappe en plein visage... Iscariote tombe a genoux, les bras +en croix... L'Espagnol, un peu honteux, rentre dans la boutique... Des +qu'il est rentre,--le juif se releve et promene un regard sournois +sur la foule bariolee qui l'entoure. Il y a la des gens de tout +cuir,--Maltais, Mahonais, negres, Arabes, tous unis dans la haine du +juif et joyeux d'en voir maltraiter un... Iscariote hesite un instant, +puis, prenant un Arabe par le pan de son beurnouss: + +--Tu l'as vu, Achmed, tu l'as vu... tu etais la... Le chretien m'a +frappe... Tu seras temoin... bien... bien... tu seras temoin. + +L'Arabe degage son beurnouss et repousse le juif... Il ne sait rien, il +n'a rien vu: juste au moment, il tournait la tete... + +--Mais toi, Kaddour, tu l'as vu... tu as vu le chretien me battre... +crie le malheureux Iscariote a un gros negre en train d'eplucher une +figue de Barbarie... + +Le negre crache en signe de mepris et s'eloigne, il n'a rien vu... Il +n'a rien vu non plus, ce petit Maltais dont les yeux de charbon luisent +mechamment derriere sa barrette; elle n'a rien vu, cette Mahonaise au +teint de brique qui se sauve en riant, son panier de grenades sur la +tete... + +Le juif a beau crier, prier, se demener... pas de temoin! personne n'a +rien vu... Par bonheur deux de ses coreligionnaires passent dans la rue +a ce moment, l'oreille basse, rasant les murailles. Le juif les avise: + +--Vite, vite, mes freres! Vite a l'homme d'affaires! Vite au _zouge +de paix_!... Vous l'avez vu, vous autres... vous avez vu qu'on a battu +le vieux! + +S'ils l'ont vu!... Je crois bien. + +... Grand emoi dans la boutique de Sid'-Omar... Le cafetier remplit les +tasses, rallume les pipes. On cause, on rit a belles dents. C'est si +amusant de voir rosser un juif!... Au milieu du brouhaha et de la fumee, +je gagne la porte doucement; j'ai envie d'aller roder un peu du cote +d'Israel pour savoir comment les coreligionnaires d'Iscariote ont pris +l'affront fait a leur frere... + +--Viens diner ce soir, _moussiou_, me crie le bon Sid'Omar... + +J'accepte, je remercie. Me voila dehors. Au quartier juif, tout le monde +est sur pied. L'affaire fait deja grand bruit. Personne aux echoppes. +Brodeurs, tailleurs, bourreliers,--tout Israel est dans la rue... Les +hommes--en casquette de velours, en bas de laine bleue--gesticulant +bruyamment, par groupes... Les femmes, pales, bouffies, raides comme +des idoles de bois dans leurs robes plates a plastron d'or, le +visage entoure de bandelettes noires, vont d'un groupe a l'autre en +miaulant... Au moment ou j'arrive, un grand mouvement se fait dans la +foule. On s'empresse, on se precipite... Appuye sur ses temoins, le +juif--heros de l'aventure--passe entre deux haies de casquettes, sous +une pluie d'exhortations: + +--Venge-toi, frere, venge-nous, venge le peuple juif. Ne crains rien; tu +as la loi pour toi. + +Un affreux nain, puant la poix et le vieux cuir, s'approche de moi d'un +air piteux, avec de gros soupirs: + +--Tu vois! me dit-il. Les pauvres juifs, comme on nous traite! C'est un +vieillard! regarde. Ils l'ont presque tue. + +De vrai, le pauvre Iscariote a l'air plus mort que vif. Il passe devant +moi,--l'oeil eteint, le visage defait; ne marchant pas, se trainant... +Une forte indemnite est seule capable de le guerir; aussi ne le +mene-t-on pas chez le medecin, mais chez l'agent d'affaires. + + * * * * * + +Il y a beaucoup d'agents d'affaires en Algerie, presque autant que de +sauterelles. Le metier est bon, parait-il. Dans tous les cas, il a +cet avantage qu'on y peut entrer de plain-pied, sans examens, ni +cautionnement, ni stage. Comme a Paris nous nous faisons hommes de +lettres, on se fait agent d'affaires en Algerie. Il suffit pour cela de +savoir un peu de francais, d'espagnol, d'arabe, d'avoir toujours un code +dans ses fontes, et sur toute chose le temperament du metier. + +Les fonctions de l'agent sont tres variees: tour a tour avocat, avoue, +courtier, expert, interprete, teneur de livres, commissionnaire, +ecrivain public, c'est le maitre Jacques de la colonie. Seulement +Harpagon n'en avait qu'un, de maitre Jacques, et la colonie en a plus +qu'il ne lui en faut. Rien qu'a Milianah, on les compte par douzaines. +En general, pour eviter les frais de bureau, ces messieurs +recoivent leurs clients au cafe de la grand'place et donnent leurs +consultations--les donnent-ils?--entre l'absinthe et le champoreau. + +C'est vers le cafe de la grand'place que le digne Iscariote s'achemine, +flanque de ses deux temoins. Ne les suivons pas. + + * * * * * + +En sortant du quartier juif, je passe devant la maison du bureau arabe. +Du dehors, avec son chapeau d'ardoises et le drapeau francais qui +flotte dessus, on la prendrait pour une mairie de village. Je connais +l'interprete, entrons fumer une cigarette avec lui. De cigarette en +cigarette, je finirai bien par le tuer, ce dimanche sans soleil! + +La cour qui precede le bureau est encombree d'Arabes en guenilles. Ils +sont la une cinquantaine a faire antichambre, accroupis, le long du mur, +dans leurs beurnouss. Cette antichambre bedouine exhale--quoique en +plein air--une forte odeur de cuir humain. Passons vite... Dans le +bureau, je trouve l'interprete aux prises avec deux grands braillards +entierement nus sous de longues couvertures crasseuses, et racontant +d'une mimique enragee je ne sais quelle histoire de chapelet vole. Je +m'assieds sur une natte dans un coin, et je regarde... Un joli costume, +ce costume d'interprete; et comme l'interprete de Milianah le porte +bien! Ils ont l'air tailles l'un pour l'autre. Le costume est bleu de +ciel avec des brandebourgs noirs et des boutons d'or qui reluisent. +L'interprete est blond, rose, tout frise; un joli hussard bleu plein +d'humour et de fantaisie; un peu bavard,--il parle tant de langues! un +peu sceptique, il a connu Renan a l'ecole orientaliste!--grand +amateur de sport, a l'aise au bivouac arabe comme aux soirees de la +sous-prefete, mazurkant mieux que personne, et faisant le cousscouss +comme pas un. Parisien, pour tout dire; voila mon homme, et ne vous +etonnez pas que les dames en raffolent... Comme dandysme, il n'a qu'un +rival: le sergent du bureau arabe. Celui-ci--avec sa tunique de drap fin +et ses guetres a boutons de nacre--fait le desespoir et l'envie de toute +la garnison. Detache au bureau arabe, il est dispense des corvees, et +toujours se montre par les rues, gante de blanc, frise de frais, avec de +grands registres sous le bras. On l'admire et on le redoute. C'est une +autorite. + +Decidement, cette histoire de chapelet vole menace d'etre fort longue. +Bonsoir! je n'attends pas la fin. + +En m'en allant je trouve l'antichambre en emoi. La foule se presse +autour d'un indigene de haute taille, pale, fier, drape dans un +beurnouss noir. Cet homme, il y a huit jours, s'est battu dans le Zaccar +avec une panthere. La panthere est morte; mais l'homme a eu la moitie du +bras mangee. Soir et matin il vient se faire panser au bureau arabe, +et chaque fois on l'arrete dans la cour pour lui entendre raconter son +histoire. Il parle lentement, d'une belle voix gutturale. De temps en +temps, il ecarte son beurnouss et montre, attache contre sa poitrine, +son bras gauche entoure de linges sanglants. + + * * * * * + +A peine suis-je dans la rue, voila un violent orage qui eclate. Pluie, +tonnerre, eclairs, siroco... Vite, abritons-nous. J'enfile une porte au +hasard, et je tombe au milieu d'une nichee de bohemiens, empiles sous +les arceaux d'une cour moresque. Cette cour tient a la mosquee de +Milianah; c'est le refuge habituel de la pouillerie musulmane, on +l'appelle la _cour des pauvres_. + +De grands levriers maigres, tout couverts de vermine, viennent roder +autour de moi d'un air mechant. Adosse contre un des piliers de la +galerie, je tache de faire bonne contenance, et, sans parler a personne, +je regarde la pluie qui ricoche sur les dalles coloriees de la cour. Les +bohemiens sont a terre, couches par tas. Pres de moi, une jeune femme, +presque belle, la gorge et les jambes decouvertes, de gros bracelets de +fer aux poignets et aux chevilles, chante un air bizarre a trois notes +melancoliques et nasillardes. En chantant, elle allaite un petit enfant +tout nu en bronze rouge, et, du bras reste libre, elle pile de l'orge +dans un mortier de pierre. La pluie, chassee par un vent cruel, inonde +parfois les jambes de la nourrice et le corps de son nourrisson. La +bohemienne n'y prend point garde et continue a chanter, sous la rafale, +en pilant l'orge et donnant le sein. + +L'orage diminue. Profitant d'une embellie, je me hate de quitter cette +cour des Miracles et je me dirige vers le diner de Sid'Omar; il est +temps... En traversant la grand'place, j'ai encore rencontre mon vieux +juif de tantot. Il s'appuie sur son agent d'affaires; ses temoins +marchent joyeusement derriere lui; une bande de vilains petits juifs +gambade a l'entour... Tous les visages rayonnent. L'agent se charge de +l'affaire: Il demandera au tribunal deux mille francs d'indemnite. + + * * * * * + +Chez Sid'Omar, diner somptueux.--La salle a manger ouvre sur une +elegante cour moresque, ou chantent deux ou trois fontaines... +Excellent repas turc, recommande au baron Brisse. Entre autres plats, je +remarque un poulet aux amandes, un couss-couss a la vanille, une tortue +a la viande,--un peu lourde mais du plus haut gout,--et des biscuits +au miel qu'on appelle _bouchees du kadi_... Comme vin, rien que du +champagne. Malgre la loi musulmane Sid'Omar en boit un peu,--quand les +serviteurs ont le dos tourne... Apres diner, nous passons dans la +chambre de notre hote, ou l'on nous apporte des confitures, des pipes +et du cafe... L'ameublement de cette chambre est des plus simples: un +divan, quelques nattes; dans le fond, un grand lit tres haut sur lequel +flanent de petits coussins rouges brodes d'or... A la muraille est +accrochee une vieille peinture turque representant les exploits d'un +certain amiral Hamadi. Il parait qu'en Turquie les peintres n'emploient +qu'une couleur par tableau: ce tableau-ci est voue au vert. La mer, le +ciel, les navires, l'amiral Hamadi lui-meme, tout est vert, et de quel +vert!... + +L'usage arabe veut qu'on se retire de bonne heure. Le cafe pris, les +pipes fumees, je souhaite la bonne nuit a mon hote et je le laisse avec +ses femmes. + + * * * * * + +Ou finirai-je ma soiree? Il est trop tot pour me coucher, les clairons +des spahis n'ont pas encore sonne la retraite. D'ailleurs, les +coussinets d'or de Sid'Omar dansent autour de moi des farandoles +fantastiques qui m'empecheraient de dormir... Me voici devant le +theatre, entrons un moment. + +Le theatre de Milianah est un ancien magasin de fourrages, tant bien +que mal deguise en salle de spectacle. De gros quinquets, qu'on remplit +d'huile pendant l'entr'acte font l'office de lustres. Le parterre est +debout, l'orchestre sur des bancs. Les galeries sont tres fieres parce +qu'elles ont des chaises de paille... Tout autour de la salle, un long +couloir, obscur, sans parquet... On se croirait dans la rue, rien n'y +manque... La piece est deja commencee quand j'arrive. A ma grande +surprise, les acteurs ne sont pas mauvais, je parle des hommes; ils +ont de l'entrain, de la vie... Ce sont presque tous des amateurs, des +soldats du 3e; le regiment en est fier et vient les applaudir tous les +soirs. + +Quant aux femmes, helas!... c'est encore et toujours cet eternel feminin +des petits theatres de province, pretentieux, exagere et faux... Il y +en a deux pourtant qui m'interessent parmi ces dames, deux juives de +Milianah, toutes jeunes, qui debutent au theatre... Les parents sont +dans la salle et paraissent enchantes. Ils ont la conviction que leurs +filles vont gagner des milliers de douros a ce commerce-la. La legende +de Rachel, israelite, millionnaire et comedienne, est deja repandue chez +les juifs d'Orient. + +Rien de comique et d'attendrissant comme ces deux petites juives sur +les planches... Elles se tiennent timidement dans un coin de la scene, +poudrees, fardees, decolletees et toutes raides. Elles ont froid, elles +ont honte. De temps en temps elles baragouinent une phrase sans la +comprendre, et, pendant qu'elles parlent, leurs grands yeux hebraiques +regardent dans la salle avec stupeur. + + * * * * * + +Je sors du theatre... Au milieu de l'ombre qui m'environne, j'entends +des cris dans un coin de la place... Quelques Maltais sans doute en +train de s'expliquer a coups de couteau... + +Je reviens a l'hotel, lentement, le long des remparts. D'adorables +senteurs d'orangers et de thuyas montent de la plaine. L'air est doux, +le ciel presque pur... La-bas, au bout du chemin, se dresse un vieux +fantome de muraille, debris de quelque ancien temple. Ce mur est sacre: +tous les jours les femmes arabes viennent y suspendre des _ex-voto_, +fragments de haicks et de foutas, longues tresses de cheveux roux lies +par des fils d'argent, pans de beurnouss... Tout cela va flottant sous +un mince rayon de lune, au souffle tiede de la nuit... + + + +LES SAUTERELLES + + +Encore un souvenir d'Algerie, et puis nous reviendrons au moulin... + +La nuit de mon arrivee dans cette ferme du Sahel, je ne pouvais pas +dormir. Le pays nouveau, l'agitation du voyage, les aboiements des +chacals, puis une chaleur enervante, oppressante, un etouffement +complet, comme si les mailles de la moustiquaire n'avaient pas laisse +passer un souffle d'air... Quand j'ouvris ma fenetre, au petit jour, +une brume d'ete lourde, lentement remuee, frangee aux bords de noir et +de rose, flottait dans l'air comme un nuage de poudre sur un champ de +bataille. Pas une feuille ne bougeait, et dans ces beaux jardins que +j'avais sous les yeux, les vignes espacees sur les pentes au grand +soleil qui fait les vins sucres, les fruits d'Europe abrites dans un +coin d'ombre, les petits orangers, les mandariniers en longues files +microscopiques, tout gardait le meme aspect morne, cette immobilite des +feuilles attendant l'orage. Les bananiers eux-memes, ces grands roseaux +vert tendre, toujours agites par quelque souffle qui emmele leur fine +chevelure si legere, se dressaient silencieux et droits, en panaches +reguliers. + +Je restai un moment a regarder cette plantation merveilleuse, ou tous +les arbres du monde se trouvaient reunis, donnant chacun dans leur +saison leurs fleurs et leurs fruits depayses. Entre les champs de ble et +les massifs de chenes-lieges, un cours d'eau luisait, rafraichissant +a voir par cette matinee etouffante; et tout en admirant le luxe et +l'ordre de ces choses, cette belle ferme avec ses arcades moresques, ses +terrasses toutes blanches d'aube, les ecuries et les hangars groupes +autour, je songeais qu'il y a vingt ans, quand ces braves gens etaient +venus s'installer dans ce vallon du Sahel, ils n'avaient trouve qu'une +mechante baraque de cantonnier, une terre inculte herissee de palmiers +nains et de lentisques. Tout a creer, tout a construire. A chaque +instant des revoltes d'Arabes. Il fallait laisser la charrue pour faire +le coup de feu. Ensuite les maladies, les ophtalmies, les fievres, les +recoltes manquees, les tatonnements de l'inexperience, la lutte avec +une administration bornee, toujours flottante. Que d'efforts! Que de +fatigues! Quelle surveillance incessante! + +Encore maintenant, malgre les mauvais temps finis et la fortune si +cherement gagnee, tous deux, l'homme et la femme, etaient les premiers +leves a la ferme. A cette heure matinale je les entendais aller et venir +dans les grandes cuisines du rez-de-chaussee, surveillant le cafe des +travailleurs. Bientot une cloche sonna, et au bout d'un moment les +ouvriers defilerent sur la route. Des vignerons de Bourgogne; des +laboureurs kabyles en guenilles, coiffes d'une chechia rouge; des +terrassiers mahonnais, les jambes nues; des Maltais; des Lucquois; tout +un peuple disparate, difficile a conduire. A chacun d'eux le fermier, +devant la porte, distribuait sa tache de la journee d'une voix breve, un +peu rude. Quand il eut fini, le brave homme leva la tete, scruta le ciel +d'un air inquiet; puis m'apercevant a la fenetre: + +--Mauvais temps pour la culture, me dit-il... voila le siroco. + +En effet, a mesure que le soleil se levait, des bouffees d'air, +brulantes, suffocantes, nous arrivaient du sud comme de la porte d'un +four ouverte et refermee. On ne savait ou se mettre, que devenir. Toute +la matinee se passa ainsi. Nous primes du cafe sur les nattes de la +galerie, sans avoir le courage de parler ni de bouger. Les chiens +allonges, cherchant la fraicheur des dalles, s'etendaient dans des poses +accablees. Le dejeuner nous remit un peu, un dejeuner plantureux et +singulier ou il y avait des carpes, des truites, du sanglier, du +herisson, le beurre de Staoueli, les vins de Crescia, des goyaves, des +bananes, tout un depaysement de mets qui ressemblait bien a la nature si +complexe dont nous etions entoures... On allait se lever de table. Tout +a coup, a la porte-fenetre fermee pour nous garantir de la chaleur du +jardin en fournaise, de grands cris retentirent: + +--Les criquets! les criquets! + +Mon hote devint tout pale comme un homme a qui on annonce un desastre, +et nous sortimes precipitamment. Pendant dix minutes, ce fut dans +l'habitation, si calme tout a l'heure, un bruit de pas precipites, de +voix indistinctes, perdues dans l'agitation d'un reveil. De l'ombre des +vestibules ou ils s'etaient endormis, les serviteurs s'elancerent dehors +en faisant resonner avec des batons, des fourches, des fleaux, tous les +ustensiles de metal qui leur tombaient sous la main, des chaudrons de +cuivre, des bassines, des casseroles. Les bergers soufflaient dans leurs +trompes de paturage. D'autres avaient des conques marines, des cors de +chasse. Cela faisait un vacarme effrayant, discordant, que dominaient +d'une note suraigue les "You! you! you!" des femmes arabes accourues +d'un douar voisin. Souvent, parait-il, il suffit d'un grand bruit, +d'un fremissement sonore de l'air, pour eloigner les sauterelles, les +empecher de descendre. + +Mais ou etaient-elles donc, ces terribles betes? Dans le ciel vibrant +de chaleur, je ne voyais rien qu'un nuage venant a l'horizon, cuivre, +compact, comme un nuage de grele, avec le bruit d'un vent d'orage dans +les mille rameaux d'une foret. C'etaient les sauterelles. Soutenues +entre elles par leurs ailes seches etendues, elles volaient en masse, et +malgre nos cris, nos efforts, le nuage s'avancait toujours, projetant +dans la plaine une ombre immense. Bientot il arriva au-dessus de nos +tetes; sur les bords on vit pendant une seconde un effrangement, une +dechirure. Comme les premiers grains d'une giboulee, quelques-unes se +detacherent, distinctes, roussatres; ensuite toute la nuee creva, et +cette grele d'insectes tomba drue et bruyante. A perte de vue les champs +etaient couverts de criquets, de criquets enormes, gros comme le doigt. + +Alors le massacre commenca. Hideux murmure d'ecrasement, de paille +broyee. Avec les herses, les pioches, les charrues, on remuait ce sol +mouvant; et plus on en tuait, plus il y en avait. Elles grouillaient par +couches, leurs hautes pattes enchevetrees; celles du dessus faisant des +bonds de detresse, sautant au nez des chevaux atteles pour cet etrange +labour. Les chiens de la ferme, ceux du douar, lances a travers champs, +se ruaient sur elles, les broyaient avec fureur. A ce moment, deux +compagnies de turcos, clairons en tete, arriverent au secours des +malheureux colons, et la tuerie changea d'aspect. + +Au lieu d'ecraser les sauterelles, les soldats les flambaient en +repandant de longues tracees de poudre. + +Fatigue de tuer, ecoeure par l'odeur infecte, je rentrai. A l'interieur +de la ferme, il y en avait presque autant que dehors. Elles etaient +entrees par les ouvertures des portes, des fenetres, la baie des +cheminees. Au bord des boiseries, dans les rideaux deja tout manges, +elles se trainaient, tombaient, volaient, grimpaient aux murs blancs +avec une ombre gigantesque qui doublait leur laideur. Et toujours cette +odeur epouvantable. + +A diner, il fallut se passer d'eau. Les citernes, les bassins, les +puits, les viviers, tout etait infecte. Le soir, dans ma chambre, +ou l'on en avait pourtant tue des quantites, j'entendis encore des +grouillements sous les meubles, et ce craquement d'elytres semblable au +petillement des gousses qui eclatent a la grande chaleur. Cette nuit-la +non plus je ne pus pas dormir. D'ailleurs autour de la ferme tout +restait eveille. Des flammes couraient au ras du sol d'un bout a l'autre +de la plaine. Les turcos en tuaient toujours. + +Le lendemain, quand j'ouvris ma fenetre comme la veille, les sauterelles +etaient parties; mais quelle ruine elles avaient laissee derriere elles! +Plus une fleur, plus un brin d'herbe: tout etait noir, ronge, calcine. +Les bananiers, les abricotiers, les pechers, les mandariniers, se +reconnaissaient seulement a l'allure de leurs branches depouillees, +sans le charme, le flottant de la feuille qui est la vie de l'arbre. +On nettoyait les pieces d'eau, les citernes. Partout des laboureurs +creusaient la terre pour tuer les oeufs laisses par les insectes. Chaque +motte etait retournee, brisee soigneusement. Et le coeur se serrait de +voir les mille racines blanches, pleines de seve, qui apparaissaient +dans ces ecroulements de terre fertile... + + + +L'ELIXIR DU REVEREND PERE GAUCHER + + +--Buvez ceci, mon voisin; vous m'en direz des nouvelles. + +Et, goutte a goutte, avec le soin minutieux d'un lapidaire comptant des +perles, le cure de Graveson me versa deux doigts d'une liqueur verte, +doree, chaude, etincelante, exquise... J'en eus l'estomac tout +ensoleille. + +--C'est l'elixir du Pere Gaucher, la joie et la sante de notre Provence, +me fit le brave homme d'un air triomphant; on le fabrique au couvent des +Premontres, a deux lieues de votre moulin... N'est-ce pas que cela vaut +bien toutes les chartreuses du monde?... Et si vous saviez comme elle +est amusante, l'histoire de cet elixir! Ecoutez plutot... + +Alors, tout naivement, sans y entendre malice, dans cette salle a manger +de presbytere, si candide et si calme avec son Chemin de la croix en +petits tableaux et ses jolis rideaux clairs empeses comme des +surplis, l'abbe me commenca une historiette legerement sceptique et +irreverencieuse, a la facon d'un conte d'Erasme ou de d'Assoucy: + + * * * * * + +--Il y a vingt ans, les Premontres, ou plutot les Peres blancs, comme +les appellent nos Provencaux, etaient tombes dans une grande misere. Si +vous aviez vu leur maison de ce temps-la, elle vous aurait fait peine. + +Le grand mur, la tour Pacome, s'en allaient en morceaux. Tout autour du +cloitre rempli d'herbes, les colonnettes se fendaient, les saints de +pierre croulaient dans leurs niches. Pas un vitrail debout, pas une +porte qui tint. Dans les preaux, dans les chapelles, le vent du Rhone +soufflait comme en Camargue, eteignant les cierges, cassant le plomb des +vitrages, chassant l'eau des benitiers. Mais le plus triste de tout, +c'etait le clocher du couvent, silencieux comme un pigeonnier vide; et +les Peres, faute d'argent pour s'acheter une cloche, obliges de sonner +matines avec des cliquettes de bois d'amandier!... + +Pauvres Peres blancs! Je les vois encore, a la procession de la +Fete-Dieu, defilant tristement dans leurs capes rapiecees, pales, +maigres, nourris de _citres_ et de pasteques, et derriere eux +monseigneur l'abbe, qui venait la tete basse, tout honteux de montrer au +soleil sa crosse dedoree et sa mitre de laine blanche mangee des vers. +Les dames de la confrerie en pleuraient de pitie dans les rangs, et les +gros porte-banniere ricanaient entre eux tout bas en se montrant les +pauvres moines: + +--Les etourneaux vont maigres quand ils vont en troupe. + +Le fait est que les infortunes Peres blancs en etaient arrives eux-memes +a se demander s'ils ne feraient pas mieux de prendre leur vol a travers +le monde et de chercher pature chacun de son cote. + +Or, un jour que cette grave question se debattait dans le chapitre, on +vint annoncer au prieur que le frere Gaucher demandait a etre entendu au +conseil... Vous saurez pour votre gouverne que ce frere Gaucher etait +le bouvier du couvent; c'est-a-dire qu'il passait ses journees a rouler +d'arcade en arcade dans le cloitre, en poussant devant lui deux vaches +etiques qui cherchaient l'herbe aux fentes des paves. Nourri jusqu'a +douze ans par une vieille folle du pays des Baux, qu'on appelait tante +Begon, recueilli depuis chez les moines, le malheureux bouvier n'avait +jamais pu rien apprendre qu'a conduire ses betes et a reciter son _Pater +noster_; encore le disait-il en provencal, car il avait la cervelle dure +et l'esprit comme une dague de plomb. Fervent chretien du reste, quoique +un peu visionnaire, a l'aise sous le cilice et se donnant la discipline +avec une conviction robuste, et des bras!... + +Quand on le vit entrer dans la salle du chapitre, simple et balourd, +saluant l'assemblee la jambe en arriere, prieur, chanoines, argentier, +tout le monde se mit a rire. C'etait toujours l'effet que produisait, +quand elle arrivait quelque part, cette bonne face grisonnante avec sa +barbe de chevre et ses yeux un peu fous; aussi le frere Gaucher ne s'en +emut pas. + +--Mes reverends, fit-il d'un ton bonasse en tortillant son chapelet de +noyaux d'olives, on a bien raison de dire que ce sont les tonneaux vides +qui chantent le mieux. Figurez-vous qu'a force de creuser ma pauvre tete +deja si creuse, je crois que j'ai trouve le moyen de nous tirer tous de +peine. + +"Voici comment. Vous savez bien tante Begon, cette brave femme qui me +gardait quand j'etait petit. (Dieu ait son ame, la vieille coquine! elle +chantait de bien vilaines chansons apres boire.) Je vous dirai donc, +mes reverends peres, que tante Begon, de son vivant, se connaissait aux +herbes de montagnes autant et mieux qu'un vieux merle de Corse. Voire, +elle avait compose sur la fin de ses jours un elixir incomparable en +melangeant cinq ou six especes de simples que nous allions cueillir +ensemble dans les Alpilles. Il y a belles annees de cela: mais je pense +qu'avec l'aide de saint Augustin et la permission de notre pere abbe, je +pourrais--en cherchant bien--retrouver la composition de ce mysterieux +elixir. Nous n'aurions plus alors qu'a le mettre en bouteilles, et a le +vendre un peu cher, ce qui permettrait a la communaute de s'enrichir +doucettement, comme ont fait nos freres de la Trappe et de la Grande... + +Il n'eut pas le temps de finir. Le prieur s'etait leve pour lui sauter +au cou. Les chanoines lui prenaient les mains. L'argentier, encore plus +emu que tous les autres, lui baisait avec respect le bord tout effrange +de sa cucule... Puis chacun revint a sa chaire pour deliberer; et, +seance tenante, le chapitre decida qu'on confierait les vaches au frere +Thrasybule, pour que le frere Gaucher put se donner tout entier a la +confection de son elixir. + + * * * * * + +Comment le bon frere parvint-il a retrouver la recette de tante Begon? +au prix de quels efforts? au prix de quelles veilles? L'histoire ne +le dit pas. Seulement, ce qui est sur, c'est qu'au bout de six mois, +l'elixir des Peres blancs etait deja tres populaire. Dans tout le +Comtat, dans tout le pays d'Arles, pas un _mas_, pas une grange qui +n'eut au fond de sa _depense_, entre les bouteilles de vin cuit et les +jarres d'olives a la picholine, un petit flacon de terre brune cachete +aux armes de Provence, avec un moine en extase sur une etiquette +d'argent. Grace a la vogue de son elixir, la maison des Premontres +s'enrichit tres rapidement. On releva la tour Pacome. Le prieur eut +une mitre neuve, l'eglise de jolis vitraux ouvrages; et, dans la fine +dentelle du clocher, toute une compagnie de cloches et de clochettes +vint s'abattre, un beau matin de Paques, tintant et carillonnant a la +grande volee. + +Quant au frere Gaucher, ce pauvre frere lai dont les rusticites +egayaient tant le chapitre, il n'en fut plus question dans le couvent. +On ne connut plus desormais que le Reverend Pere Gaucher, homme de tete +et de grand savoir, qui vivait completement isole des occupations si +menues et si multiples du cloitre, et s'enfermait tout le jour dans sa +distillerie, pendant que trente moines battaient la montagne pour lui +chercher des herbes odorantes... Cette distillerie, ou personne, +pas meme le prieur, n'avait le droit de penetrer, etait une ancienne +chapelle abandonnee, tout au bout du jardin des chanoines. La simplicite +des bons peres en avait fait quelque chose de mysterieux et de +formidable; et si, par aventure, un moinillon hardi et curieux, +s'accrochant aux vignes grimpantes, arrivait jusqu'a la rosace du +portail, il en degringolait bien vite, effare d'avoir vu le Pere +Gaucher, avec sa barbe de necroman, penche sur ses fourneaux, le +pese-liqueur a la main; puis, tout autour, des cornues de gres rose, des +alambics gigantesques, des serpentins de cristal, tout un encombrement +bizarre qui flamboyait ensorcele dans la lueur rouge des vitraux... + +Au jour tombant, quand sonnait le dernier Angelus, la porte de ce lieu +de mystere s'ouvrait discretement, et le reverend se rendait a l'eglise +pour l'office du soir. Il fallait voir quel accueil quand il traversait +le monastere! Les freres faisaient la haie sur son passage. On disait: + +--Chut!... il a le secret!... + +--L'argentier le suivait et lui parlait la tete basse... Au milieu +de ces adulations, le pere s'en allait en s'epongeant le front, son +tricorne aux larges bords pose en arriere comme une aureole, regardant +autour de lui d'un air de complaisance les grandes cours plantees +d'orangers, les toits bleus ou tournaient des girouettes neuves, et, +dans le cloitre eclatant de blancheur,--entre les colonnettes elegantes +et fleuries,--les chanoines habilles de frais qui defilaient deux par +deux avec des mines reposees. + +--C'est a moi qu'ils doivent tout cela! se disait le reverend en +lui-meme; et chaque fois cette pensee lui faisait monter des bouffees +d'orgueil. + +Le pauvre homme en fut bien puni. Vous allez voir... + + * * * * * + +Figurez-vous qu'un soir, pendant l'office, il arriva a l'eglise dans une +agitation extraordinaire: rouge, essouffle, le capuchon de travers, +et si trouble qu'en prenant de l'eau benite il y trempa ses manches +jusqu'au coude. On crut d'abord que c'etait l'emotion d'arriver en +retard; mais quand on le vit faire de grandes reverences a l'orgue et +aux tribunes au lieu de saluer le maitre-autel, traverser l'eglise en +coup de vent, errer dans le choeur pendant cinq minutes pour chercher +sa stalle, puis une fois assis, s'incliner de droite et de gauche en +souriant d'un air beat, un murmure d'etonnement courut dans les trois +nefs. On chuchotait de breviaire a breviaire: + +--Qu'a donc notre Pere Gaucher?... Qu'a donc notre Pere Gaucher? + +Par deux fois le prieur, impatiente, fit tomber sa crosse sur les dalles +pour commander le silence... La-bas, au fond du choeur, les psaumes +allaient toujours; mais les repons manquaient d'entrain... + +Tout a coup, au beau milieu de l'_Ave verum_, voila mon Pere Gaucher qui +se renverse dans sa stalle et entonne d'une voix eclatante: + + Dans Paris, il y a un Pere blanc, + Patatin, patatan, tarabin, taraban... + +Consternation generale. Tout le monde se leve. On crie: + +--Emportez-le... il est possede! + +Les chanoines se signent. La crosse de monseigneur se demene... Mais le +Pere Gaucher ne voit rien, n'ecoute rien; et deux moines vigoureux sont +obliges de l'entrainer par la petite porte du choeur, se debattant comme +un exorcise et continuant de plus belle ses _patatin_ et ses _taraban_. + + * * * * * + +Le lendemain, au petit jour, le malheureux etait a genoux dans +l'oratoire du prieur, et faisait sa _coulpe_ avec un ruisseau de larmes: + +--C'est l'elixir, Monseigneur, c'est l'elixir qui m'a surpris, disait-il +en se frappant la poitrine. Et de le voir si marri, si repentant, le bon +prieur en etait tout emu lui-meme. + +--Allons, allons, Pere Gaucher, calmez-vous, tout cela sechera comme la +rosee au soleil... Apres tout, le scandale n'a pas ete aussi grand que +vous pensez. Il y a bien eu la chanson qui etait un peu... hum! hum!... +Enfin il faut esperer que les novices ne l'auront pas entendue... A +present, voyons, dites-moi bien comment la chose vous est arrivee... +C'est en essayant l'elixir, n'est-ce pas? Vous aurez eu la main trop lourde... +Oui, oui, je comprends... C'est comme le frere Schwartz, l'inventeur de +la poudre: vous avez ete victime de votre invention... Et dites-moi, +mon brave ami, est-il bien necessaire que vous l'essayiez sur vous-meme, +ce terrible elixir? + +--Malheureusement, oui, Monseigneur... l'eprouvette me donne bien la +force et le degre de l'alcool; mais pour le fini, le veloute, je ne me +fie guere qu'a ma langue... + +--Ah! tres bien... Mais ecoutez encore un peu que je vous dise... +Quand vous goutez ainsi l'elixir par necessite, est-ce que cela vous +semble bon? Y prenez-vous du plaisir?... + +--Helas! oui, Monseigneur, fit le malheureux Pere en devenant tout +rouge... Voila deux soirs que je lui trouve un bouquet, un arome!... +C'est pour sur le demon qui m'a joue ce vilain tour... Aussi je suis +bien decide desormais a ne plus me servir que de l'eprouvette. Tant +pis si la liqueur n'est pas assez fine, si elle ne fait pas assez la +perle... + +--Gardez-vous-en bien, interrompit le prieur avec vivacite. Il ne faut +pas s'exposer a mecontenter la clientele... Tout ce que vous avez a +faire maintenant que vous voila prevenu, c'est de vous tenir sur vos +gardes... Voyons, qu'est-ce qu'il vous faut pour vous rendre compte?... +Quinze ou vingt gouttes, n'est-ce pas?... mettons vingt gouttes... +Le diable sera bien fin s'il vous attrape avec vingt gouttes... +D'ailleurs, pour prevenir tout accident, je vous dispense dorenavant de +venir a l'eglise. Vous direz l'office du soir dans la distillerie... Et +maintenant, allez en paix, mon Reverend, et surtout... comptez bien vos +gouttes. + +Helas! le pauvre Reverend eut beau compter ses gouttes... le demon le +tenait, et ne le lacha plus. + +C'est la distillerie qui entendit de singuliers offices! + + * * * * * + +Le jour, encore, tout allait bien. Le Pere etait assez calme: il +preparait ses rechauds, ses alambics, triait soigneusement ses herbes, +toutes herbes de Provence, fines, grises, dentelees, brulees de parfums +et de soleil... Mais, le soir, quand les simples etaient infuses et que +l'elixir tiedissait dans de grandes bassines de cuivre rouge, le martyre +du pauvre homme commencait. + +--... Dix-sept... dix-huit... dix-neuf... vingt!... + +Les gouttes tombaient du chalumeau dans le gobelet de vermeil. Ces +vingt-la, le pere les avalait d'un trait, presque sans plaisir. Il n'y +avait que la vingt et unieme qui lui faisait envie. Oh! cette vingt +et unieme goutte!... Alors, pour echapper a la tentation, il allait +s'agenouiller tout au bout du laboratoire et s'abimait dans ses +patenotres. Mais de la liqueur encore chaude il montait une petite fumee +toute chargee d'aromates, qui venait roder autour de lui et, bon gre mal +gre, le ramenait vers les bassines... La liqueur etait d'un beau vert +dore... Penche dessus, les narines ouvertes, le pere la remuait +tout doucement avec son chalumeau, et dans les petites paillettes +etincelantes que roulait le flot d'emeraude, il lui semblait voir les +yeux de tante Begon qui riaient et petillaient en le regardant... + +--Allons! encore une goutte! + +Et de goutte en goutte, l'infortune finissait par avoir son gobelet +plein jusqu'au bord. Alors, a bout de forces, il se laissait tomber dans +un grand fauteuil, et, le corps abandonne, la paupiere a demi close, +il degustait son peche par petits coups, en se disant tout bas avec un +remords delicieux: + +--Ah! je me damne... je me damne... + +Le plus terrible, c'est qu'au fond de cet elixir diabolique, il +retrouvait, par je ne sais quel sortilege, toutes les vilaines chansons +de tante Begon: _Ce sont trois petites commeres, qui parlent de faire +un banquet..._ ou: _Bergerette de maitre Andre s'en va-t-au bois +seulette..._ et toujours la fameuse des Peres blancs: _Patatin +patatan_. + +Pensez quelle confusion le lendemain, quand ses voisins de cellule lui +faisaient d'un air malin: + +--Eh! eh! Pere Gaucher, vous aviez des cigales en tete, hier soir en +vous couchant. + +Alors c'etaient des larmes, des desespoirs, et le jeune, et le cilice, +et la discipline. Mais rien ne pouvait contre le demon de l'elixir; et +tous les soirs, a la meme heure, la possession recommencait. + + * * * * * + +Pendant ce temps, les commandes pleuvaient a l'abbaye que c'etait une +benediction. Il en venait de Nimes, d'Aix, d'Avignon, de Marseille... +De jour en jour le couvent prenait un petit air de manufacture. Il y +avait des freres emballeurs, des freres etiqueteurs, d'autres pour les +ecritures, d'autres pour le camionnage; le service de Dieu y perdait +bien par-ci par-la quelques coups de cloches; mais les pauvres gens du +pays n'y perdaient rien, je vous en reponds... + +Et donc, un beau dimanche matin, pendant que l'argentier lisait en +plein chapitre son inventaire de fin d'annee et que les bons chanoines +l'ecoutaient les yeux brillants et le sourire aux levres, voila le Pere +Gaucher qui se precipite au milieu de la conference en criant: + +--C'est fini... Je n'en fais plus... Rendez-moi mes vaches. + +--Qu'est-ce qu'il y a donc, Pere Gaucher? demanda le prieur, qui se +doutait bien un peu de ce qu'il y avait. + +--Ce qu'il y a, Monseigneur?... Il y a que je suis en train de me +preparer une belle eternite de flammes et de coups de fourche... Il y a +que je bois, que je bois comme un miserable... + +--Mais je vous avais dit de compter vos gouttes. + +--Ah! bien oui, compter mes gouttes! c'est par gobelets qu'il faudrait +compter maintenant... Oui, mes Reverends, j'en suis la. Trois fioles +par soiree... Vous comprenez bien que cela ne peut pas durer... Aussi, +faites faire l'elixir par qui vous voudrez... Que le feu de Dieu me +brule si je m'en mele encore! + +C'est le chapitre qui ne riait plus. + +--Mais, malheureux, vous nous ruinez! criait l'argentier en agitant son +grand-livre. + +--Preferez-vous que je me damne? + +Pour lors, le prieur se leva. + +--Mes Reverends, dit-il en etendant sa belle main blanche ou luisait +l'anneau pastoral, il y a moyen de tout arranger... C'est le soir, +n'est-ce pas, mon cher fils, que le demon vous tente?... + +--Oui, monsieur le prieur, regulierement tous les soirs... Aussi, +maintenant, quand je vois arriver la nuit, j'en ai, sauf votre respect, +les sueurs qui me prennent, comme l'ane de Capitou quand il voyait venir +le bat. + +--Eh bien! rassurez-vous... Dorenavant, tous les soirs, a l'office, +nous reciterons a votre intention l'oraison de saint Augustin, a +laquelle l'indulgence pleniere est attachee... Avec cela, quoi qu'il +arrive, vous etes a couvert... C'est l'absolution pendant le peche. + +--Oh bien! alors, merci, monsieur le prieur! + +Et, sans en demander davantage, le Pere Gaucher retourna a ses alambics, +aussi leger qu'une alouette. + +Effectivement, a partir de ce moment-la, tous les soirs, a la fin des +complies, l'officiant ne manquait jamais de dire: + +--Prions pour notre pauvre Pere Gaucher, qui sacrifie son ame aux +interets de la communaute... _Oremus Domine_... + +Et pendant que sur toutes ces capuches blanches, prosternees dans +l'ombre des nefs, l'oraison courait en fremissant comme une petite bise +sur la neige, la-bas, tout au bout du couvent, derriere le vitrage +enflamme de la distillerie, on entendait le pere Gaucher qui chantait a +tue-tete: + + Dans Paris il y a un Pere blanc, + Patatin, patatan, taraban, tarabin; + Dans Paris il y a un Pere blanc + Qui fait danser des moinettes, + Trin, trin, trin, dans un jardin; + Qui fait danser des... + + * * * * * + +...Ici le bon cure s'arreta plein d'epouvante: + +--Misericorde! si mes paroissiens m'entendaient! + + + +EN CAMARGUE + + +I + +LE DEPART. + + +Grande rumeur au chateau. Le messager vient d'apporter un mot du garde, +moitie en francais, moitie en provencal, annoncant qu'il y a eu deja +deux ou trois beaux passages de _Galejons_, de _Charlottines_, et que +les _oiseaux de prime_ non plus ne manquaient pas. + +"Vous etes des notres!" m'ont ecrit mes aimables voisins; et ce matin, +au petit jour de cinq heures, leur grand break, charge de fusils, de +chiens, de victuailles, est venu me prendre au bas de la cote. Nous +voila roulant sur la route d'Arles, un peu seche, un peu depouillee, +par ce matin de decembre ou la verdure pale des oliviers est a peine +visible, et la verdure crue des chenes-kermes un peu trop hivernale et +factice. Les etables se remuent. Il y a des reveils avant le jour qui +allument la vitre des fermes; et dans les decoupures de pierre de +l'abbaye de Mont-majeur, des orfraies encore engourdies de sommeil +battent de l'aile parmi les ruines. Pourtant nous croisons deja le long +des fosses de vieilles paysannes qui vont au marche au trot de leurs +bourriquets. Elles viennent de la Ville-des-Baux. Six grandes lieues +pour s'asseoir une heure sur les marches de Saint-Trophyme et vendre des +petits paquets de simples ramasses dans la montagne!... + +Maintenant voici les remparts d'Arles; des remparts bas et creneles, +comme on en voit sur les anciennes estampes ou des guerriers armes +de lances apparaissent en haut de talus moins grands qu'eux. Nous +traversons au galop cette merveilleuse petite ville, une des plus +pittoresques de France, avec ses balcons sculptes, arrondis, s'avancant +comme des moucharabies jusqu'au milieu des rues etroites, avec ses +vieilles maisons noires aux petites portes, moresques, ogivales et +basses, qui vous reportent au temps de Guillaume Court-Nez et des +Sarrasins. A cette heure, il n'y a encore personne dehors. Le quai du +Rhone seul est anime. Le bateau a vapeur qui fait le service de la +Camargue chauffe au bas des marches, pret a partir. Des _menagers_ en +veste de cadis roux, des filles de La Roquette qui vont se louer pour +des travaux des fermes, montent sur le pont avec nous, causant et riant +entre eux. Sous les longues mantes brunes rabattues a cause de l'air vif +du matin, la haute coiffure arlesienne fait la tete elegante et petite +avec un joli grain d'effronterie, une envie de se dresser pour lancer le +rire ou la malice plus loin... La cloche sonne; nous partons. Avec la +triple vitesse du Rhone, de l'helice, du mistral, les deux rivages se +deroulent. D'un cote c'est la Crau, une plaine aride, pierreuse. De +l'autre, la Camargue, plus verte, qui prolonge jusqu'a la mer son herbe +courte et ses marais pleins de roseaux. + +De temps en temps le bateau s'arrete pres d'un ponton, a gauche ou a +droite, a Empire ou a Royaume, comme on disait au moyen age, du temps du +Royaume d'Arles, et, comme les vieux mariniers du Rhone disent encore +aujourd'hui. A chaque ponton, une ferme blanche, un bouquet d'arbres. +Les travailleurs descendent charges d'outils, les femmes leur panier au +bras, droites sur la passerelle. Vers Empire ou vers Royaume peu a peu +le bateau se vide, et quand il arrive au ponton du Mas-de-Giraud ou nous +descendons, il n'y a presque plus personne a bord. + +Le Mas-de-Giraud est une vieille ferme des seigneurs de Barbentane, ou +nous entrons pour attendre le garde qui doit venir nous chercher. Dans +la haute cuisine, tous les hommes de la ferme, laboureurs, vignerons, +bergers, bergerots, sont attables, graves, silencieux, mangeant +lentement, et servis par les femmes qui ne mangeront qu'apres. Bientot +le garde parait avec la carriole. Vrai type a la Fenimore, trappeur +de terre et d'eau, garde-peche et garde-chasse, les gens du pays +l'appellent _lou Roudeirou_ (le rodeur), parce qu'on le voit toujours, +dans les brumes d'aube ou de jour tombant, cache pour l'affut parmi les +roseaux, ou bien immobile dans son petit bateau, occupe a surveiller +ses nasses sur les _clairs_ (les etangs) et les _roubines_ (canaux +d'irrigation). C'est peut-etre ce metier d'eternel guetteur qui le rend +aussi silencieux, aussi concentre. Pourtant, pendant que la petite +carriole chargee de fusils et de paniers marche devant nous, il nous +donne des nouvelles de la chasse, le nombre des passages, les quartiers +ou les oiseaux voyageurs se sont abattus. Tout en causant, on s'enfonce +dans le pays. + +Les terres cultivees depassees, nous voici en pleine Camargue sauvage. +A perte de vue, parmi les paturages, des marais, des roubines, luisent +dans les salicornes. Des bouquets de tamaris et de roseaux font des +ilots comme sur une mer calme. Pas d'arbres hauts. L'aspect uni, +immense, de la plaine, n'est pas trouble. De loin en loin, des parcs de +bestiaux etendent leurs toits bas presque au ras de terre. Des troupeaux +disperses, couches dans les herbes salines, ou cheminant serres autour +de la cape rousse du berger, n'interrompent pas la grande ligne +uniforme, amoindris qu'ils sont par cet espace infini d'horizons bleus +et de ciel ouvert. Comme de la mer unie malgre ses vagues, il se degage +de cette plaine un sentiment de solitude, d'immensite, accru encore +par le mistral qui souffle sans relache, sans obstacle, et qui, de son +haleine puissante, semble aplanir, agrandir le paysage. Tout se courbe +devant lui. Les moindres arbustes gardent l'empreinte de son passage, +en restent tordus, couches vers le sud dans l'attitude d'une fuite +perpetuelle... + + +II + +LA CABANE. + + +Un toit de roseaux, des murs de roseaux desseches et jaunes, c'est la +cabane. Ainsi s'appelle notre rendez-vous de chasse. Type de la maison +camarguaise, la cabane se compose d'une unique piece, haute, vaste, sans +fenetre, et prenant jour par une porte vitree qu'on ferme le soir avec +des volets pleins. Tout le long des grands murs crepis, blanchis a la +chaux, des rateliers attendent les fusils, les carniers, les bottes de +marais. Au fond, cinq ou six berceaux sont ranges autour d'un vrai mat +plante au sol et montant jusqu'au toit auquel il sert d'appui. La nuit, +quand le mistral souffle et que la maison craque de partout, avec la mer +lointaine et le vent qui la rapproche, porte son bruit, le continue en +l'enflant, on se croirait couche dans la chambre d'un bateau. + +Mais c'est l'apres-midi surtout que la cabane est charmante. Par nos +belles journees d'hiver meridional, j'aime rester tout seul pres de la +haute cheminee ou fument quelques pieds de tamaris. Sous les coups du +mistral ou de la tramontane, la porte saute, les roseaux crient, et +toutes ces secousses sont un bien petit echo du grand ebranlement de la +nature autour de moi. Le soleil d'hiver fouette par l'enorme courant +s'eparpille, joint ses rayons, les disperse. De grandes ombres courent +sous un ciel bleu admirable. La lumiere arrive par saccades, les bruits +aussi; et les sonnailles des troupeaux entendues tout a coup, puis +oubliees, perdues dans le vent, reviennent chanter sous la porte +ebranlee avec le charme d'un refrain... L'heure exquise, c'est le +crepuscule, un peu avant que les chasseurs n'arrivent. Alors le vent +s'est calme. Je sors un moment. En paix le grand soleil rouge descend, +enflamme, sans chaleur. La nuit tombe, vous frole en passant de son aile +noire tout humide. La-bas, au ras du sol, la lumiere d'un coup de feu +passe avec l'eclat d'une etoile rouge avivee par l'ombre environnante. +Dans ce qui reste de jour, la vie se hate. Un long triangle de canards +vole tres bas, comme s'ils voulaient prendre terre; mais tout a coup la +cabane, ou le _caleil_ est allume, les eloigne: celui qui tient la tete +de la colonne dresse le cou, remonte, et tous les autres derriere lui +s'emportent plus haut avec des cris sauvages. + +Bientot un pietinement immense se rapproche, pareil a un bruit de pluie. +Des milliers de moutons, rappeles par les bergers, harceles par les +chiens, dont on entend le galop confus et l'haleine haletante, se +pressent vers les parcs, peureux et indisciplines. Je suis envahi, +frole, confondu dans ce tourbillon de laines frisees, de belements; une +houle veritable ou les bergers semblent portes avec leur ombre par des +flots bondissants... Derriere les troupeaux, voici des pas connus, des +voix joyeuses. La cabane est pleine, animee, bruyante. Les sarments +flambent. On rit d'autant plus qu'on est plus las. C'est un +etourdissement d'heureuse fatigue, les fusils dans un coin, les grandes +bottes jetees pele-mele, les carniers vides, et a cote les plumages +roux, dores, verts, argentes, tout taches de sang. La table est mise; +et dans la fumee d'une bonne soupe d'anguilles, le silence se fait, +le grand silence des appetits robustes, interrompu seulement par les +grognements feroces des chiens qui lapent leur ecuelle a tatons devant +la porte... + +La veillee sera courte. Deja pres du feu, clignotant lui aussi, il ne +reste plus que le garde et moi. Nous causons, c'est-a-dire nous nous +jetons de temps en temps l'un a l'autre des demi-mots a la facon des +paysans, de ces interjections presque indiennes, courtes et vite +eteintes comme les dernieres etincelles des sarments consumes. Enfin le +garde se leve, allume sa lanterne, et j'ecoute son pas lourd qui se perd +dans la nuit... + + +III + +A L'ESPERE! (A L'AFFUT!) + + +L'_espere!_ quel joli nom pour designer l'affut, l'attente du chasseur +embusque, et ces heures indecises ou tout attend, _espere_, hesite entre +le jour et la nuit. L'affut du matin un peu avant le lever du soleil, +l'affut du soir au crepuscule. C'est ce dernier que je prefere, surtout +dans ces pays marecageux ou l'eau des _clairs_ garde si longtemps la +lumiere... + +Quelquefois on tient l'affut dans le _negochin_ (le naye-chien), un tout +petit bateau sans quille etroit, roulant au moindre mouvement. Abrite +par les roseaux, le chasseur guette les canards du fond de sa barque, +que depassent seulement la visiere d'une casquette, le canon du fusil et +la tete du chien flairant le vent, happant les moustiques, ou bien de +ses grosses pattes etendues penchant tout le bateau d'un cote et +le remplissant d'eau. Cet affut-la est trop complique pour mon +inexperience. Aussi, le plus souvent, je vais a l'_espere_ a pied, +barbotant en plein marecage avec d'enormes bottes taillees dans toute la +longueur du cuir. Je marche lentement, prudemment, de peur de m'envaser. +J'ecarte les roseaux pleins d'odeurs saumatres et de sauts de +grenouilles... + +Enfin, voici un ilot de tamaris, un coin de terre seche ou je +m'installe. Le garde, pour me faire honneur, a laisse son chien avec +moi; un enorme chien des Pyrenees a grande toison blanche, chasseur +et pecheur de premier ordre, et dont la presence ne laisse pas que de +m'intimider un peu. Quand une poule d'eau passe a ma portee, il a une +certaine facon ironique de me regarder en rejetant en arriere, d'un coup +de tete a l'artiste, deux longues oreilles flasques qui lui pendent dans +les yeux; puis des poses a l'arret, des fretillements de queue, toute +une mimique d'impatience pour me dire: + +--Tire... tire donc! + +Je tire, je manque. Alors, allonge de tout son corps, il baille et +s'etire d'un air las, decourage, et insolent... + +Eh bien! oui, j'en conviens, je suis un mauvais chasseur. L'affut, pour +moi, c'est l'heure qui tombe, la lumiere diminuee, refugiee dans l'eau, +les etangs qui luisent, polissant jusqu'au ton de l'argent fin la +teinte grise du ciel assombri. J'aime cette odeur d'eau, ce frolement +mysterieux des insectes dans les roseaux, ce petit murmure des longues +feuilles qui frissonnent. De temps en temps, une note triste passe, et +roule dans le ciel comme un ronflement de conque marine. C'est le +butor qui plonge au fond de l'eau son bec immense d'oiseau-pecheur et +souffle... rrrououou! Des vols de grues filent sur ma tete. J'entends +le froissement des plumes, l'ebouriffement du duvet dans l'air vif, et +jusqu'au craquement de la petite armature surmenee. Puis, plus rien. +C'est la nuit, la nuit profonde, avec un peu de jour reste sur l'eau... + +Tout a coup j'eprouve un tressaillement, une espece de gene nerveuse, +comme si j'avais quelqu'un derriere moi. Je me retourne, et j'apercois +le compagnon des belles nuits, la lune, une large lune toute ronde, qui +se leve doucement, avec un mouvement d'ascension d'abord tres sensible, +et se ralentissant a mesure qu'elle s'eloigne de l'horizon. + +Deja un premier rayon est distinct pres de moi, puis un autre un peu +plus loin... Maintenant tout le marecage est allume. La moindre touffe +d'herbe a son ombre. L'affut est fini, les oiseaux nous voient: il faut +rentrer. On marche au milieu d'une inondation de lumiere bleue, +legere, poussiereuse; et chacun de nos pas dans les _clairs_, dans les +_roubines_, y remue des tas d'etoiles tombees et des rayons de lune qui +traversent l'eau jusqu'au fond. + + +IV + +LE ROUGE ET LE BLANC. + + +Tout pres de chez nous, a une portee de fusil de la cabane, il y en a +une autre qui lui ressemble, mais plus rustique. C'est la que notre +garde habite avec sa femme et ses deux aines: la fille, qui soigne le +repas des hommes, raccommode les filets de peche; le garcon, qui aide +son pere a relever les nasses, a surveiller les _martilieres_ (vannes) +des etangs. Les deux plus jeunes sont a Arles, chez la grand'mere; et +ils y resteront jusqu'a ce qu'ils aient appris a lire et qu'ils aient +fait leur _bon jour_ (premiere communion), car ici on est trop loin de +l'eglise et de l'ecole, et puis l'air de la Camargue ne vaudrait rien +pour ces petits. Le fait est que, l'ete venu, quand les marais sont +a sec et que la vase blanche des _roubines_ se crevasse a la grande +chaleur, l'ile n'est vraiment pas habitable. + +J'ai vu cela une fois au mois d'aout, en venant tirer les hallebrands, +et je n'oublierai jamais l'aspect triste et feroce de ce paysage +embrase. De place en place, les etangs fumaient au soleil comme +d'immenses cuves, gardant tout au fond un reste de vie qui s'agitait, un +grouillement de salamandres, d'araignees, de mouches d'eau cherchant +des coins humides. Il y avait la un air de peste, une brume de miasmes +lourdement flottante qu'epaississaient encore d'innombrables tourbillons +de moustiques. Chez le garde, tout le monde grelottait, tout le monde +avait la fievre, et c'etait pitie de voir les visages jaunes, tires, les +yeux cercles, trop grands, de ces malheureux condamnes a se trainer, +pendant trois mois, sous ce plein soleil inexorable qui brule les +fievreux sans les rechauffer... Triste et penible vie que celle de +garde-chasse en Camargue! Encore celui-la a sa femme et ses enfants +pres de lui; mais a deux lieues plus loin, dans le marecage, demeure un +gardien de chevaux qui, lui, vit absolument seul d'un bout de l'annee a +l'autre et mene une veritable existence de Robinson. Dans sa cabane de +roseaux, qu'il a construite lui-meme, pas un ustensile qui ne soit +son ouvrage, depuis le hamac d'osier tresse, les trois pierres noires +assemblees en foyer, les pieds de tamaris tailles en escabeaux, jusqu'a +la serrure et la cle de bois blanc fermant cette singuliere habitation. + +L'homme est au moins aussi etrange que son logis. C'est une espece de +philosophe silencieux comme les solitaires, abritant sa mefiance de +paysan sous d'epais sourcils en broussailles. Quand il n'est pas dans +le paturage, on le trouve assis devant sa porte, dechiffrant lentement, +avec une application enfantine et touchante, une de ces petites +brochures roses, bleues ou jaunes, qui entourent les fioles +pharmaceutiques dont il se sert pour ses chevaux. Le pauvre diable n'a +pas d'autre distraction que la lecture, ni d'autres livres que ceux-la. +Quoique voisins de cabane, notre garde et lui ne se voient pas. Ils +evitent meme de se rencontrer. Un jour que je demandais au _roudeirou_ +la raison de cette antipathie, il me repondit d'un air grave: + +--C'est a cause des opinions... Il est rouge, et moi je suis blanc. + +Ainsi, meme dans ce desert dont la solitude aurait du les rapprocher, +ces deux sauvages, aussi ignorants, aussi naifs l'un que l'autre, ces +deux bouviers de Theocrite, qui vont a la ville a peine une fois par an +et a qui les petits cafes d'Arles, avec leurs dorures et leurs glaces, +donnent l'eblouissement du palais des Ptolemees, ont trouve moyen de se +hair au nom de leurs convictions politiques! + + +V + +LE VACCARES. + + +Ce qu'il y a de plus beau en Camargue, c'est le Vaccares. Souvent, +abandonnant la chasse, je viens m'asseoir au bord de ce lac sale, une +petite mer qui semble un morceau de la grande, enferme dans les terres +et devenu familier par sa captivite meme. Au lieu de ce dessechement, de +cette aridite qui attristent d'ordinaire les cotes, le Vaccares, sur son +rivage un peu haut, tout vert d'herbe fine, veloutee, etale une +flore originale et charmante: des centaurees, des trefles d'eau, des +gentianes, et ces jolies _saladelles_, bleues en hiver, rouges en ete, +qui transforment leur couleur au changement d'atmosphere, et dans une +floraison ininterrompue marquent les saisons de leurs tons divers. + +Vers cinq heures du soir, a l'heure ou le soleil decline, ces trois lieues +d'eau sans une barque, sans une voile pour limiter, transformer leur +etendue, ont un aspect admirable. Ce n'est plus le charme intime des +_clairs_, des _roubines_, apparaissant de distance en distance entre les +plis d'un terrain marneux sous lequel on sent l'eau filtrer partout, +prete a se montrer a la moindre depression du sol. Ici, l'impression est +grande, large. De loin, ce rayonnement de vagues attire des troupes de +macreuses, des herons, des butors, des flamants au ventre blanc, +aux ailes roses, s'alignant pour pecher tout le long du rivage, +de facon a disposer leurs teintes diverses en une longue bande +egale; et puis des ibis, de vrais ibis d'Egypte, bien chez eux +dans ce soleil splendide et ce paysage muet. De ma place, en +effet, je n'entends rien que l'eau qui clapote, et la voix du +gardien qui rappelle ses chevaux, disperses sur le bord. Ils +ont tous des noms retentissants: "Cifer!... (Lucifer)... L'Estello!... +L'Estournello!..." Chaque bete, en s'entendant nommer, accourt, la +criniere au vent, et vient manger l'avoine dans la main du gardien... + +Plus loin, toujours sur la meme rive, se trouve une grande _manado_ +(troupeau) de boeufs paissant en liberte comme les chevaux. De temps en +temps, j'apercois au-dessus d'un bouquet de tamaris l'arete de leurs +dos courbes, et leurs petites cornes en croissant qui se dressent. La +plupart de ces boeufs de Camargue sont eleves pour courir dans les +_ferrades_, les fetes de villages; et quelques-uns ont des noms deja +celebres par tous les cirques de Provence et de Languedoc. C'est ainsi +que la _manado_ voisine compte entre autres un terrible combattant +appele _le Romain_, qui a decousu je ne sais combien d'hommes et de +chevaux aux courses d'Arles, de Nimes, de Tarascon. Aussi ses compagnons +l'ont-ils pris pour chef; car dans ces etranges troupeaux les betes se +gouvernent elles-memes, groupees autour d'un vieux taureau qu'elles +adoptent comme conducteur. Quand un ouragan tombe sur la Camargue, +terrible dans cette grande plaine ou rien ne le detourne, ne l'arrete, +il faut voir la _manado_ se serrer derriere son chef, toutes les tetes +baissees tournant du cote du vent ces larges fronts ou la force du boeuf +se condense. Nos bergers provencaux appellent cette manoeuvre: _vira la +bano au giscle_--tourner la corne au vent. Et malheur aux troupeaux qui +ne s'y conforment pas! Aveuglee par la pluie, entrainee par l'ouragan, +la _manado_ en deroute tourne sur elle-meme, s'effare, se disperse, et +les boeufs eperdus, courant devant eux pour echapper a la tempete, se +precipitent dans le Rhone, dans le Vaccares ou dans la mer. + + + +NOSTALGIES DE CASERNE. + + +Ce matin, aux premieres clartes de l'aube, un formidable roulement de +tambour me reveille en sursaut... Ran plan plan! Ran plan plan!... + +Un tambour dans mes pins a pareille heure!... Voila qui est singulier, +par exemple. + +Vite, vite, je me jette a bas de mon lit et je cours ouvrir la porte. + +Personne! Le bruit s'est tu... Du milieu des lambrusques mouillees, +deux ou trois courlis s'envolent en secouant leurs ailes... Un peu de +brise chante dans les arbres... Vers l'orient, sur la crete fine des +Alpilles, s'entasse une poussiere d'or d'ou le soleil sort lentement... +Un premier rayon frise deja le toit du moulin. Au meme moment, le +tambour, invisible, se met a battre aux champs sous le couvert... +Ran... plan... plan, plan, plan. + +Le diable soit de la peau d'ane! Je l'avais oubliee. Mais enfin, quel +est donc le sauvage qui vient saluer l'aurore au fond des bois avec un +tambour?... J'ai beau regarder, je ne vois rien... rien que les touffes +de lavande, et les pins qui degringolent jusqu'en bas sur la route... +Il y a peut-etre par-la dans le fourre quelque lutin cache en train de +se moquer de moi... C'est Ariel, sans doute, ou maitre Puck. Le drole +se sera dit, en passant devant mon moulin: + +--Ce Parisien est trop tranquille la dedans, allons lui donner l'aubade. + +Sur quoi, il aura pris un gros tambour, et... ran plan plan!... ran plan +plan!... Te tairas-tu gredin de Puck! tu vas reveiller mes cigales. + + * * * * * + +Ce n'etait pas Puck. + +C'etait Gouguet Francois, dit Pistolet, tambour au 31e de ligne, et pour +le moment en conge de semestre. Pistolet s'ennuie au pays, il a des +nostalgies, ce tambour, et--quand on veut bien lui preter l'instrument +de la commune--il s'en va, melancolique, battre la caisse dans les bois, +en revant de la caserne du Prince-Eugene. + +C'est sur une petite colline verte qu'il est venu rever aujourd'hui. +Il est la, debout contre un pin, son tambour entre ses jambes et s'en +donnant a coeur joie... Des vols de perdreaux effarouches partent a ses +pieds sans qu'il s'en apercoive. La ferigoule embaume autour de lui, il +ne la sent pas. + +Il ne voit pas non plus les fines toiles d'araignee qui tremblent au +soleil entre les branches, ni les aiguilles de pin qui sautillent +sur son tambour. Tout entier a son reve et a sa musique, il regarde +amoureusement voler ses baguettes, et sa grosse face niaise s'epanouit +de plaisir a chaque roulement. + +Ran plan plan! Ran plan plan!... + +"Qu'elle est belle, la grande caserne, avec sa cour aux larges dalles, +ses rangees de fenetres bien alignees, son peuple en bonnet de police, +et ses arcades basses pleines du bruit des gamelles!..." + +Ran plan plan! Ran plan plan!... + +"Oh! l'escalier sonore, les corridors peints a la chaux, la chambree +odorante, les ceinturons qu'on astique, la planche au pain, les pots +de cirage, les couchettes de fer a couverture grise, les fusils qui +reluisent au ratelier!" + +Ran plan plan! Ran plan plan! + +"Oh! les bonnes journees du corps de garde, les cartes qui poissent aux +doigts, la dame de pique hideuse avec des agrements a la plume, le vieux +Pigault-Lebrun depareille qui traine sur le lit de camp!..." + +Ran plan plan! Ran plan plan! + +"Oh! les longues nuits de faction a la porte des ministeres, la vieille +guerite ou la pluie entre, les pieds qui ont froid!... les voitures de +gala qui vous eclaboussent en passant!... Oh! la corvee supplementaire, +les jours de bloc, le baquet puant, l'oreiller de planche, la diane +froide par les matins pluvieux, la retraite dans les brouillards a +l'heure ou le gaz s'allume, l'appel du soir ou l'on arrive essouffle!" + +Ran plan plan! Ran plan plan! + +"Oh! le bois de Vincennes, les gros gants de coton blanc, les promenades +sur les fortifications... Oh! La barriere de l'Ecole, les filles a +soldats, le piston du Salon de Mars, l'absinthe dans les bouisbouis, les +confidences entre deux hoquets, les briquets qu'on degaine, la romance +sentimentale chantee une main sur le coeur!..." + + * * * * * + +Reve, reve, pauvre homme! ce n'est pas moi qui t'en empecherai...; tape +hardiment sur ta caisse, tape a tours de bras. Je n'ai pas le droit de +te trouver ridicule. + +Si tu as la nostalgie de ta caserne, est-ce que, moi, je n'ai pas la +nostalgie de la mienne? + +Mon Paris me poursuit jusqu'ici comme le tien. Tu joues du tambour sous +les pins, toi! Moi, j'y fais de la copie... Ah! les bons Provencaux que +nous faisons! La-bas, dans les casernes de Paris, nous regrettions nos +Alpilles bleues et l'odeur sauvage des lavandes; maintenant, ici, en +pleine Provence, la caserne nous manque, et tout ce qui la rappelle nous +est cher!... + + * * * * * + +Huit heures sonnent au village. Pistolet, sans lacher ses baguettes, +s'est mis en route pour rentrer... On l'entend descendre sous le bois, +jouant toujours... Et moi, couche dans l'herbe, malade de nostalgie, je +crois voir, au bruit du tambour qui s'eloigne, tout mon Paris defiler +entre les pins... + +Ah! Paris!... Paris!... Toujours Paris! + + +FIN. + + + + +TABLE + + +Avant-propos + +LETTRES DE MON MOULIN. + +Installation. +La diligence de Beaucaire. +Le secret de maitre Cornille. +La chevre de M. Seguin. +Les etoiles. +L'Arlesienne. +La mule du pape. +Le phare des Sanguinaires. +L'agonie de la _Semillante_. +Les douaniers. +Le cure de Cucugnan. +Les vieux. + +Ballades en prose. +--La Mort du Dauphin. +--Le Sous-prefet aux champs. +Le portefeuille de Bixiou. +La legende de l'homme a la cervelle d'or. +Le poete Mistral. +Les trois messes basses. +Les oranges. +Les deux auberges. +A Milianah. +Les sauterelles. +L'elixir du Pere Gaucher. +En Camargue. +Nostalgies de caserne. + +FIN DE LA TABLE. + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Lettres de mon moulin, by Alphonse Daudet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DE MON MOULIN *** + +***** This file should be named 11770.txt or 11770.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/7/7/11770/ + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. The replaced older file is renamed. +VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving +new filenames and etext numbers. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000, +are filed in directories based on their release date. If you want to +download any of these eBooks directly, rather than using the regular +search system you may utilize the following addresses and just +download by the etext year. For example: + + https://www.gutenberg.org/etext06 + + (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99, + 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90) + +EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are +filed in a different way. The year of a release date is no longer part +of the directory path. The path is based on the etext number (which is +identical to the filename). The path to the file is made up of single +digits corresponding to all but the last digit in the filename. For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/old/11770.zip b/old/11770.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..91f267a --- /dev/null +++ b/old/11770.zip |
