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This file was produced from images generously made +available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + + +LETTRES DE MON MOULIN + +PAR + +ALPHONSE DAUDET + + + +PARIS +A MA FEMME + + + +AVANT-PROPOS + +Par devant maitre Honorat Grapazi, notaire a la residence de +Pamperigouste, + +"A comparu + +"Le sieur Gaspard Mitifio, epoux de Vivette Cornille, menager au lieudit +des Cigalieres et y demeurant: + +"Lequel par ces presentes a vendu et transporte sous les garanties +de droit et de fait, et en franchise de toutes dettes, privileges et +hypotheques, + +"Au sieur Alphonse Daudet, poete, demeurant a Paris, a ce present et ce +acceptant, + +"Un moulin a vent et a farine, sis dans la vallee du Rhone, au plein +coeur de Provence, sur une cote boisee de pins et de chenes verts; etant +ledit moulin abandonne depuis plus de vingt annees et hors d'etat de +moudre, comme il appert des vignes sauvages, mousses, romarins, et +autres verdures parasites qui lui grimpent jusqu'au bout des ailes; + +"Ce nonobstant, tel qu'il est et se comporte, avec sa grande roue +cassee, sa plate-forme ou l'herbe pousse dans les briques, declare le +sieur Daudet trouver ledit moulin a sa convenance et pouvant servir a +ses travaux de poesie, l'accepte a ses risques et perils, et sans aucun +recours contre le vendeur, pour cause de reparations qui pourraient y +etre faites. + +"Cette vente a lieu en bloc moyennant le prix convenu, que le sieur +Daudet, poete, a mis et depose sur le bureau en especes de cours, lequel +prix a ete de suite touche et retire par le sieur Mitifio, le tout a la +vue des notaires et des temoins soussignes, dont quittance sous reserve. + +"Acte fait a Pamperigouste, en l'etude Honorat, en presence de Francet +Mamai, joueur de fifre, et de Louiset dit le Quique, porte-croix des +penitents blancs; + +"Qui ont signe avec les parties et le notaire apres lecture..." + + + + + +LETTRES +DE +MON MOULIN + + + +INSTALLATION + + +Ce sont les lapins qui ont ete etonnes!... Depuis si longtemps qu'ils +voyaient la porte du moulin fermee, les murs et la plate-forme envahis +par les herbes, ils avaient fini par croire que la race des meuniers +etait eteinte, et, trouvant la place bonne, ils en avaient fait quelque +chose comme un quartier general, un centre d'operations strategiques: le +moulin de Jemmapes des lapins... La nuit de mon arrivee, il y en avait +bien, sans mentir, une vingtaine assis en rond sur la plate-forme, +en train de se chauffer les pattes a un rayon de lune... Le temps +d'entr'ouvrir une lucarne, frrt! voila le bivouac en deroute, et tous +ces petits derrieres blancs qui detalent, la queue en l'air, dans le +fourre. J'espere bien qu'ils reviendront. + +Quelqu'un de tres etonne aussi, en me voyant, c'est le locataire du +premier, un vieux hibou sinistre, a tete de penseur, qui habite le +moulin depuis plus de vingt ans. Je l'ai trouve dans la chambre du haut, +immobile et droit sur l'arbre de couche, au milieu des platras, des +tuiles tombees. Il m'a regarde un moment avec son oeil rond; puis, tout +effare de ne pas me reconnaitre, il s'est mis a faire: "Hou! hou!" et +a secouer peniblement ses ailes grises de poussiere;--ces diables de +penseurs! ca ne se brosse jamais... N'importe! tel qu'il est, avec ses +yeux clignotants et sa mine renfrognee, ce locataire silencieux me plait +encore mieux qu'un autre, et je me suis empresse de lui renouveler son +bail. Il garde comme dans le passe tout le haut du moulin avec une +entree par le toit; moi je me reserve la piece du bas, une petite piece +blanchie a la chaux, basse et voutee comme un refectoire de couvent. + + * * * * * + +C'est de la que je vous ecris, ma porte grande ouverte, au bon soleil. + +Un joli bois de pins tout etincelant de lumiere degringole devant moi +jusqu'au bas de la cote. A l'horizon, les Alpilles decoupent leurs +cretes fines... Pas de bruit... A peine, de loin en loin, un son de +fifre, un courlis dans les lavandes, un grelot de mules sur la route... +Tout ce beau paysage provencal ne vit que par la lumiere. + +Et maintenant, comment voulez-vous que je le regrette, votre Paris +bruyant et noir? Je suis si bien dans mon moulin! C'est si bien le coin +que je cherchais, un petit coin parfume et chaud, a mille lieues des +journaux, des fiacres, du brouillard!... Et que de jolies choses autour +de moi! Il y a a peine huit jours que je suis installe, j'ai deja la +tete bourree d'impressions et de souvenirs... Tenez! pas plus tard +qu'hier soir, j'ai assiste a la rentree des troupeaux dans un _mas_ (une +ferme) qui est au bas de la cote, et je vous jure que je ne donnerais +pas ce spectacle pour toutes les _premieres_ que vous avez eues a Paris +cette semaine. Jugez plutot. + +Il faut vous dire qu'en Provence, c'est l'usage, quand viennent les +chaleurs, d'envoyer le betail dans les Alpes. Betes et gens passent cinq +ou six mois la-haut, loges a la belle etoile, dans l'herbe jusqu'au +ventre; puis, au premier frisson de l'automne on redescend au _mas_, +et l'on revient brouter bourgeoisement les petites collines grises que +parfume le romarin... Donc hier soir les troupeaux rentraient. Depuis +le matin, le portail attendait, ouvert a deux battants; les bergeries +etaient pleines de paille fraiche. D'heure en heure on se disait: +"Maintenant ils sont a Eyguieres, maintenant au Paradou." Puis, tout a +coup, vers le soir, un grand cri: "Les voila!" et la-bas, au lointain, +nous voyons le troupeau s'avancer dans une gloire de poussiere. Toute la +route semble marcher avec lui... Les vieux beliers viennent d'abord, la +corne en avant, l'air sauvage; derriere eux le gros des moutons, les +meres un peu lasses, leurs nourrissons dans les pattes;--les mules a +pompons rouges portant dans des paniers les agnelets d'un jour qu'elles +bercent en marchant; puis les chiens tout suants, avec des langues +jusqu'a terre, et deux grands coquins de bergers drapes dans des +manteaux de cadis roux qui leur tombent sur les talons comme des chapes. + +Tout cela defile devant nous joyeusement et s'engouffre sous le portail, +en pietinant avec un bruit d'averse... Il faut voir quel emoi dans la +maison. Du haut de leur perchoir, les gros paons vert et or, a crete de +tulle, ont reconnu les arrivants et les accueillent par un formidable +coup de trompette. Le poulailler, qui s'endormait, se reveille en +sursaut. Tout le monde est sur pied: pigeons, canards dindons, pintades. +La basse-cour est comme folle; les poules parlent de passer la nuit!... +On dirait que chaque mouton a rapporte dans sa laine, avec un parfum +d'Alpe sauvage, un peu de cet air vif des montagnes qui grise et qui +fait danser. + +C'est au milieu de tout ce train que le troupeau gagne son gite. Rien de +charmant comme cette installation. Les vieux beliers s'attendrissent en +revoyant leur creche. Les agneaux, les tout petits, ceux qui sont nes +dans le voyage et n'ont jamais vu la ferme, regardent autour d'eux avec +etonnement. + +Mais le plus touchant encore, ce sont les chiens, ces braves chiens de +berger, tout affaires apres leurs betes et ne voyant qu'elles dans le +_mas_. Le chien de garde a beau les appeler du fond de sa niche: le seau +du puits, tout plein d'eau fraiche, a beau leur faire signe: ils ne +veulent rien voir, rien entendre, avant que le betail soit rentre, le +gros loquet pousse sur la petite porte a claire-voie, et les bergers +attables dans la salle basse. Alors seulement ils consentent a gagner le +chenil, et la, tout en lapant leur ecuellee de soupe, ils racontent a +leurs camarades de la ferme ce qu'ils ont fait la-haut dans la montagne, +un pays noir ou il y a des loups et de grandes digitales de pourpre +pleines de rosee jusqu'au bord. + + + +LA DILIGENCE DE BEAUCAIRE + + +C'etait le jour de mon arrivee ici. J'avais pris la diligence de +Beaucaire, une bonne vieille patache qui n'a pas grand chemin a faire +avant d'etre rendue chez elle, mais qui flane tout le long de la route, +pour avoir l'air, le soir, d'arriver de tres loin. Nous etions cinq sur +l'imperiale sans compter le conducteur. + +D'abord un gardien de Camargue, petit homme trapu, poilu, sentant le +fauve, avec de gros yeux pleins de sang et des anneaux d'argent aux +oreilles; puis deux Beaucairois, un boulanger et son _gindre_, tous deux +tres rouges, tres poussifs, mais des profils superbes, deux medailles +romaines a l'effigie de Vitellius. Enfin, sur le devant, pres du +conducteur, un homme... non! une casquette, une enorme casquette en peau +de lapin, qui ne disait pas grand'chose et regardait la route d'un air +triste. + +Tous ces gens-la se connaissaient entre eux et parlaient tout haut de +leurs affaires, tres librement. Le Camarguais racontait qu'il venait de +Nimes, mande par le juge d'instruction pour un coup de fourche donne a +un berger. On a le sang vif en Camargue... Et a Beaucaire donc! Est-ce +que nos deux Beaucairois ne voulaient pas s'egorger a propos de la +Sainte Vierge? Il parait que le boulanger etait d'une paroisse depuis +longtemps vouee a la madone, celle que les Provencaux appellent la +_bonne mere_ et qui porte le petit Jesus dans ses bras; le gindre, au +contraire, chantait au lutrin d'une eglise toute neuve qui s'etait +consacree a l'Immaculee Conception, cette belle image souriante qu'on +represente les bras pendants, les mains pleines de rayons. La querelle +venait de la. Il fallait voir comme ces deux bons catholiques se +traitaient, eux et leurs madones: + +--Elle est jolie, ton immaculee! + +--Va-t'en donc avec ta bonne mere! + +--Elle en a vu de grises, la tienne, en Palestine! + +--Et la tienne, hou! la laide! Qui sait ce qu'elle n'a pas fait... +Demande plutot a saint Joseph. + +Pour se croire sur le port de Naples, il ne manquait plus que de voir +luire les couteaux, et ma foi, je crois bien que ce beau tournoi +theologique se serait termine par la si le conducteur n'etait pas +intervenu. + +--Laissez-nous donc tranquilles avec vos madones, dit-il en riant aux +Beaucairois: tout ca, c'est des histoires de femmes, les hommes ne +doivent pas s'en meler. + +La-dessus, il fit claquer son fouet d'un petit air sceptique qui rangea +tout le monde de son avis. + + * * * * * + +La discussion etait finie; mais le boulanger, mis en train, avait besoin +de depenser le restant de sa verve, et, se tournant vers la malheureuse +casquette, silencieuse et triste dans son coin, il lui dit d'un air +goguenard: + +--Et ta femme, a toi, remouleur?... Pour quelle paroisse tient-elle? + +Il faut croire qu'il y avait dans cette phrase une intention tres +comique, car l'imperiale tout entiere partit d'un gros eclat de rire... +Le remouleur ne riait pas, lui. Il n'avait pas l'air d'entendre. Voyant +cela, le boulanger se tourna de mon cote: + +--Vous ne la connaissez pas sa femme, monsieur? une drole de +paroissienne, allez! Il n'y en en a pas deux comme elle dans Beaucaire. + +Les rires redoublerent. Le remouleur ne bougea pas; il se contenta de +dire tout bas, sans lever la tete: + +--Tais-toi, boulanger. + +Mais ce diable de boulanger n'avait pas envie de se taire, et il reprit +de plus belle: + +--Viedase! Le camarade n'est pas a plaindre d'avoir une femme comme +celle-la... Pas moyen de s'ennuyer un moment avec elle... Pensez donc! +une belle qui se fait enlever tous les six mois, elle a toujours quelque +chose a vous raconter quand elle revient... C'est egal, c'est un drole +de petit menage... Figurez-vous, monsieur, qu'ils n'etaient pas maries +depuis un an, paf! voila la femme qui part en Espagne avec un marchand +de chocolat. + +Le mari reste seul chez lui a pleurer et a boire... Il etait comme fou. +Au bout de quelque temps, la belle est revenue dans le pays, habillee en +Espagnole, avec un petit tambour a grelots. Nous lui disions tous: + +--Cache-toi; il va te tuer. + +"Ah! ben oui; la tuer... Ils se sont remis ensemble bien tranquillement, +et elle lui a appris a jouer du tambour de basque. + +Il y eut une nouvelle explosion de rires. Dans son coin, sans lever la +tete, le remouleur murmura encore: + +--Tais-toi, boulanger. + +Le boulanger n'y prit pas garde et continua: + +--Vous croyez peut-etre, monsieur, qu'apres son retour d'Espagne la +belle s'est tenue tranquille... Ah mais non!... Son mari avait si bien +pris la chose! Ca lui a donne envie de recommencer... Apres l'Espagnol, +c'a ete un officier, puis un marinier du Rhone, puis un musicien, puis +un... Est-ce que je sais?... Ce qu'il y a de bon, c'est que chaque fois +c'est la meme comedie. La femme part, le mari pleure; elle revient, il +se console. Et toujours on la lui enleve, et toujours il la reprend... +Croyez-vous qu'il a de la patience, ce mari-la! Il faut dire aussi +qu'elle est cranement jolie, la petite remouleuse... un vrai morceau de +cardinal: vive, mignonne, bien roulee; avec ca, une peau blanche et des +yeux couleur de noisette qui regardent toujours les hommes en riant... +Ma foi! mon Parisien, si vous repassez jamais par Beaucaire. + +--Oh! tais-toi, boulanger, je t'en prie..., fit encore une fois le +pauvre remouleur avec une expression de voix dechirante. + +A ce moment, la diligence s'arreta. Nous etions au _mas_ des Anglores. +C'est la que les deux Beaucairois descendaient, et je vous jure que je +ne les retins pas... Farceur de boulanger! Il etait dans la cour du +_mas_ qu'on l'entendait rire encore. + + * * * * * + +Ces gens-la partis, l'imperiale sembla vide. On avait laisse le +Camarguais a Arles; le conducteur marchait sur la route a cote de ses +chevaux... Nous etions seuls la-haut, le remouleur et moi chacun dans +notre coin, sans parler. Il faisait chaud; le cuir de la capote brulait. +Par moments, je sentais mes yeux se fermer et ma tete devenir lourde; +mais impossible de dormir. J'avais toujours dans les oreilles ce +"Tais-toi, je t'en prie," si navrant et si doux... Ni lui non plus, le +pauvre homme! il ne dormait pas. De derriere, je voyais ses grosses +epaules frissonner, et sa main,--une longue main blafarde et +bete,--trembler sur le dos de la banquette, comme une main de vieux. Il +pleurait... + +--Vous voila chez vous, Parisien! me cria tout a coup le conducteur; +et du bout de son fouet il me montrait ma colline verte avec le moulin +pique dessus comme un gros papillon. + +Je m'empressai de descendre... En passant pres du remouleur, j'essayai +de regarder sous sa casquette: j'aurais voulu le voir avant de partir. +Comme s'il avait compris ma pensee, le malheureux leva brusquement la +tete, et, plantant son regard dans le mien: + +--Regardez-moi bien, l'ami, me dit-il d'une voix sourde, et si un de ces +jours vous apprenez qu'il y a eu un malheur a Beaucaire, vous pourrez +dire que vous connaissez celui qui a fait le coup. + +C'etait une figure eteinte et triste, avec de petits yeux fanes. Il y +avait des larmes dans ces yeux, mais dans cette voix il y avait de +la haine. La haine, c'est la colere des faibles!... Si j'etais la +remouleuse, je me mefierais. + + + +LE SECRET DE MAITRE CORNILLE + + +Francet Mamai, un vieux joueur de fifre, qui vient de temps en temps +faire la veillee chez moi, en buvant du vin cuit, m'a raconte l'autre +soir un petit drame de village dont mon moulin a ete temoin il y a +quelque vingt ans. Le recit du bonhomme m'a touche, et je vais essayer +de vous le redire tel que je l'ai entendu. + +Imaginez-vous pour un moment, chers lecteurs, que vous etes assis devant +un pot de vin tout parfume, et que c'est un vieux joueur de fifre qui +vous parle. + + * * * * * + +Notre pays, mon bon monsieur, n'a pas toujours ete un endroit mort et +sans renom, comme il est aujourd'hui. Autre temps, il s'y faisait un +grand commerce de meunerie, et, dix lieues a la ronde, les gens des +_mas_ nous apportaient leur ble a moudre... Tout autour du village, les +collines etaient couvertes de moulins a vent. De droite et de gauche on +ne voyait que des ailes qui viraient au mistral par-dessus les pins, des +ribambelles de petits anes charges de sacs, montant et devalant le long +des chemins; et toute la semaine c'etait plaisir d'entendre sur la +hauteur le bruit des fouets, le craquement de la toile et le _Dia hue!_ +des aides-meuniers... Le dimanche nous allions aux moulins, par bandes. +La-haut, les meuniers payaient le muscat. Les meunieres etaient belles +comme des reines, avec leurs fichus de dentelles et leurs croix d'or. +Moi, j'apportais mon fifre, et jusqu'a la noire nuit on dansait des +farandoles. Ces moulins-la, voyez-vous, faisaient la joie et la richesse +de notre pays. + +Malheureusement, des Francais de Paris eurent l'idee d'etablir une +minoterie a vapeur, sur la route de Tarascon. Tout beau, tout nouveau! +Les gens prirent l'habitude d'envoyer leurs bles aux minotiers, et les +pauvres moulins a vent resterent sans ouvrage. Pendant quelque temps ils +essayerent de lutter, mais la vapeur fut la plus forte, et l'un apres +l'autre, _pecaire!_ ils furent tous obliges de fermer... On ne vit plus +venir les petits anes... Les belles meunieres vendirent leurs croix +d'or... Plus de muscat! plus de farandole!... Le mistral avait beau +souffler, les ailes restaient immobiles... Puis, un beau jour, la +commune fit jeter toutes ces masures a bas, et l'on sema a leur place de +la vigne et des oliviers. + +Pourtant, au milieu de la debacle, un moulin avait tenu bon et +continuait de virer courageusement sur sa butte, a la barbe des +minotiers. C'etait le moulin de maitre Cornille, celui-la meme ou nous +sommes en train de faire la veillee en ce moment. + + * * * * * + +Maitre Cornille etait un vieux meunier, vivant depuis soixante ans dans +la farine et enrage pour son etat. L'installation des minoteries l'avait +rendu comme fou. Pendant huit jours, on le vit courir par le village, +ameutant le monde autour de lui et criant de toutes ses forces qu'on +voulait empoisonner la Provence avec la farine des minotiers. "N'allez +pas la-bas, disait-il; ces brigands-la, pour faire le pain, se servent +de la vapeur, qui est une invention du diable, tandis que moi je +travaille avec le mistral et la tramontane, qui sont la respiration du +bon Dieu..." Et il trouvait comme cela une foule de belles paroles a la +louange des moulins a vent, mais personne ne les ecoutait. + +Alors, de male rage, le vieux s'enferma dans son moulin et vecut tout +seul comme une bete farouche. Il ne voulut pas meme garder pres de lui +sa petite-fille Vivette, une enfant de quinze ans, qui, depuis la mort +de ses parents, n'avait plus que son _grand_ au monde. La pauvre petite +fut obligee de gagner sa vie et de se louer un peu partout dans les +_mas_, pour la moisson, les magnans ou les olivades. Et pourtant son +grand-pere avait l'air de bien l'aimer, cette enfant-la. Il lui arrivait +souvent de faire ses quatre lieues a pied par le grand soleil pour aller +la voir au _mas_ ou elle travaillait, et quand il etait pres d'elle, il +passait des heures entieres a la regarder en pleurant... + +Dans le pays on pensait que le vieux meunier, en renvoyant Vivette +avait agi par avarice; et cela ne lui faisait pas honneur de laisser sa +petite-fille ainsi trainer d'une ferme a l'autre, exposee aux brutalites +des _bailes_ et a toutes les miseres des jeunesses en condition. On +trouvait tres mal aussi qu'un homme du renom de maitre Cornille, et qui, +jusque-la, s'etait respecte, s'en allat maintenant par les rues comme un +vrai bohemien, pieds nus, le bonnet troue, la taillole en lambeaux... +Le fait est que le dimanche, lorsque nous le voyions entrer a la messe, +nous avions honte pour lui, nous autres les vieux; et Cornille le +sentait si bien qu'il n'osait plus venir s'asseoir sur le banc d'oeuvre. +Toujours il restait au fond de l'eglise, pres du benitier, avec les +pauvres. + + * * * * * + +Dans la vie de maitre Cornille il y avait quelque chose qui n'etait pas +clair. Depuis longtemps personne, au village, ne lui portait plus de +ble, et pourtant les ailes de son moulin allaient toujours leur train +comme devant... Le soir, on rencontrait par les chemins le vieux +meunier poussant devant lui son ane charge de gros sacs de farine. + +--Bonnes vepres, maitre Cornille! lui criaient les paysans; ca va donc +toujours, la meunerie. + +--Toujours, mes enfants, repondait le vieux d'un air gaillard. Dieu +merci, ce n'est pas l'ouvrage qui nous manque. + +Alors, si on lui demandait d'ou diable pouvait venir tant d'ouvrage, il +se mettait un doigt sur les levres et repondait gravement: "_Motus!_ je +travaille pour l'exportation..." Jamais on n'en put tirer davantage. + +Quant a mettre le nez dans son moulin, il n'y fallait pas songer. La +petite Vivette elle-meme n'y entrait pas... + +Lorsqu'on passait devant, on voyait la porte toujours fermee, les +grosses ailes toujours en mouvement, le vieil ane broutant le gazon de +la plate-forme, et un grand chat maigre qui prenait le soleil sur le +rebord de la fenetre et vous regardait d'un air mechant. + +Tout cela sentait le mystere et faisait beaucoup jaser le monde. Chacun +expliquait de sa facon le secret de maitre Cornille, mais le bruit general +etait qu'il y avait dans ce moulin-la encore plus de sacs d'ecus que de +sacs de farine. + +A la longue pourtant tout se decouvrit; voici comment: + +En faisant danser la jeunesse avec mon fifre, je m'apercus un beau jour +que l'aine de mes garcons et la petite Vivette s'etaient rendus amoureux +l'un de l'autre. Au fond je n'en fus pas fache, parce qu'apres tout +le nom de Cornille etait en honneur chez nous, et puis ce joli petit +passereau de Vivette m'aurait fait plaisir a voir trotter dans ma +maison. Seulement, comme nos amoureux avaient souvent occasion d'etre +ensemble, je voulus, de peur d'accidents, regler l'affaire tout de +suite, et je montai jusqu'au moulin pour en toucher deux mots au +grand-pere... Ah! le vieux sorcier! il faut voir de quelle maniere il +me recut! Impossible de lui faire ouvrir sa porte. Je lui expliquai mes +raisons tant bien que mal, a travers le trou de la serrure; et tout le +temps que je parlais, il y avait ce coquin de chat maigre qui soufflait +comme un diable au-dessus de ma tete. + +Le vieux ne me donna pas le temps de finir, et me cria fort +malhonnetement de retourner a ma flute; que, si j'etais presse de marier +mon garcon, je pouvais bien aller chercher des filles a la minoterie... +Pensez que le sang me montait d'entendre ces mauvaises paroles; mais +j'eus tout de meme assez de sagesse pour me contenir, et, laissant ce +vieux fou a sa meule, je revins annoncer aux enfants ma deconvenue... +Ces pauvres agneaux ne pouvaient pas y croire; ils me demanderent +comme une grace de monter tous deux ensemble au moulin, pour parler au +grand-pere... Je n'eus pas le courage de refuser, et prrrt! voila +mes amoureux partis. Tout juste comme ils arrivaient la-haut, maitre +Cornille venait de sortir. La porte etait fermee a double tour; mais le +vieux bonhomme, en partant, avait laisse son echelle dehors, et tout de +suite l'idee vint aux enfants d'entrer par la fenetre, voir un peu ce +qu'il y avait dans ce fameux moulin... + +Chose singuliere! la chambre de la meule etait vide... Pas un sac, +pas un grain de ble; pas la moindre farine aux murs ni sur les toiles +d'araignee... On ne sentait pas meme cette bonne odeur chaude de +froment ecrase qui embaume dans les moulins... L'arbre de couche etait +couvert de poussiere, et le grand chat maigre dormait dessus. + +La piece du bas avait le meme air de misere et d'abandon:--un mauvais +lit, quelques guenilles, un morceau de pain sur une marche d'escalier, +et puis dans un coin trois ou quatre sacs creves d'ou coulaient des +gravats et de la terre blanche. + +C'etait la le secret de maitre Cornille! C'etait ce platras qu'il +promenait le soir par les routes, pour sauver l'honneur du moulin et +faire croire qu'on y faisait de la farine... Pauvre moulin! Pauvre +Cornille! Depuis longtemps les minotiers leur avaient enleve leur +derniere pratique. Les ailes viraient toujours, mais la meule tournait a +vide. + +Les enfants revinrent tout en larmes, me conter ce qu'ils avaient vu. +J'eus le coeur creve de les entendre... Sans perdre une minute, je +courus chez les voisins, je leur dis la chose en deux mots, et nous +convinmes qu'il fallait, sur l'heure, porter au moulin Cornille tout ce +qu'il y avait de froment dans les maisons... Sitot dit, sitot fait. +Tout le village se met en route, et nous arrivons la-haut avec une +procession d'anes charges de ble,--du vrai ble, celui-la! + +Le moulin etait grand ouvert... Devant la porte, maitre Cornille, assis +sur un sac de platre, pleurait, la tete dans ses mains. Il venait de +s'apercevoir, en rentrant, que pendant son absence on avait penetre chez +lui et surpris son triste secret. + +--Pauvre de moi! disait-il. Maintenant, je n'ai plus qu'a mourir... Le +moulin est deshonore. + +Et il sanglotait a fendre l'ame, appelant son moulin par toutes sortes +de noms, lui parlant comme a une personne veritable. A ce moment, les +anes arrivent sur la plate-forme, et nous nous mettons tous a crier bien +fort comme au beau temps des meuniers: + +--Ohe! du moulin!... Ohe! maitre Cornille! + +Et voila les sacs qui s'entassent devant la porte et le beau grain roux +qui se repand par terre, de tous cotes... + +Maitre Cornille ouvrait de grands yeux. Il avait pris du ble dans le +creux de sa vieille main et il disait, riant et pleurant a la fois: + +--C'est du ble!... Seigneur Dieu!... Du bon ble!... Laissez-moi, que je +le regarde. + +Puis, se tournant vers nous: + +--Ah! je savais bien que vous me reviendriez... Tous ces minotiers sont +des voleurs. + +Nous voulions l'emporter en triomphe au village: + +--Non, non, mes enfants; il faut avant tout que j'aille donner a manger +a mon moulin... Pensez donc! il y a si longtemps qu'il ne s'est rien +mis sous la dent! + +Et nous avions tous des larmes dans les yeux de voir le pauvre vieux +se demener de droite et de gauche, eventrant les sacs, surveillant +la moule, tandis que le grain s'ecrasait et que la fine poussiere de +froment s'envolait au plafond. + +C'est une justice a nous rendre: a partir de ce jour-la, jamais nous ne +laissames le vieux meunier manquer d'ouvrage. Puis, un matin, maitre +Cornille mourut, et les ailes de notre dernier moulin cesserent de +virer, pour toujours cette fois... Cornille mort, personne ne prit sa +suite. Que voulez-vous, monsieur!... tout a une fin en ce monde, et il +faut croire que le temps des moulins a vent etait passe comme celui des +coches sur le Rhone, des parlements et des jaquettes a grandes fleurs. + + + +LA CHEVRE DE M. SEGUIN + +_A M. Pierre Gringoire, poete lyrique a Paris._ + + +Tu seras bien toujours le meme, mon pauvre Gringoire! + +Comment! on t'offre une place de chroniqueur dans un bon journal de +Paris, et tu as l'aplomb de refuser... Mais regarde-toi, malheureux +garcon! Regarde ce pourpoint troue, ces chausses en deroute, cette face +maigre qui crie la faim. Voila pourtant ou t'a conduit la passion des +belles rimes! Voila ce que t'ont valu dix ans de loyaux services dans +les pages du sire Apollo... Est-ce que tu n'as pas honte, a la fin? + +Fais-toi donc chroniqueur, imbecile! fais-toi chroniqueur! Tu gagneras +de beaux ecus a la rose, tu auras ton couvert chez Brebant, et tu +pourras te montrer les jours de premiere avec une plume neuve a ta +barrette... + +Non? Tu ne veux pas?... Tu pretends rester libre a ta guise jusqu'au +bout... Eh bien, ecoute un peu l'histoire de la _chevre de M. Seguin_. +Tu verras ce que l'on gagne a vouloir vivre libre. + + * * * * * + +M. Seguin n'avait jamais eu de bonheur avec ses chevres. + +Il les perdait toutes de la meme facon: un beau matin, elles cassaient +leur corde, s'en allaient dans la montagne, et la-haut le loup les +mangeait. Ni les caresses de leur maitre, ni la peur du loup, rien ne +les retenait. C'etait, parait-il, des chevres independantes, voulant a +tout prix le grand air et la liberte. + +Le brave M. Seguin, qui ne comprenait rien au caractere de ses betes, +etait consterne. Il disait: + +--C'est fini; les chevres s'ennuient chez moi, je n'en garderai pas une. + +Cependant il ne se decouragea pas, et, apres avoir perdu six chevres de +la meme maniere, il en acheta une septieme; seulement, cette fois, il +eut soin de la prendre toute jeune, pour qu'elle s'habituat mieux a +demeurer chez lui. + +Ah! Gringoire, qu'elle etait jolie la petite chevre de M. Seguin! +qu'elle etait jolie avec ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier, +ses sabots noirs et luisants, ses cornes zebrees et ses longs poils +blancs qui lui faisaient une houppelande! C'etait presque aussi charmant +que le cabri d'Esmeralda, tu te rappelles, Gringoire?--et puis, docile, +caressante, se laissant traire sans bouger, sans mettre son pied dans +l'ecuelle. Un amour de petite chevre... + +M. Seguin avait derriere sa maison un clos entoure d'aubepines. C'est la +qu'il mit sa nouvelle pensionnaire. Il l'attacha a un pieu, au plus bel +endroit du pre, en ayant soin de lui laisser beaucoup de corde, et de +temps en temps il venait voir si elle etait bien. La chevre se trouvait +tres heureuse et broutait l'herbe de si bon coeur que M. Seguin etait +ravi. + +--Enfin, pensait le pauvre homme, en voila une qui ne s'ennuiera pas +chez moi! + +M. Seguin se trompait, sa chevre s'ennuya. + + * * * * * + +Un jour, elle se dit en regardant la montagne: + +--Comme on doit etre bien la-haut! Quel plaisir de gambader dans la +bruyere, sans cette maudite longe qui vous ecorche le cou!... C'est bon +pour l'ane ou pour le boeuf de brouter dans un clos!... Les chevres, il +leur faut du large. + +A partir de ce moment, l'herbe du clos lui parut fade. L'ennui lui vint. +Elle maigrit, son lait se fit rare. C'etait pitie de la voir tirer tout +le jour sur sa longe, la tete tournee du cote de la montagne, la narine +ouverte, en faisant _Me_!... tristement. + +M. Seguin s'apercevait bien que sa chevre avait quelque chose, mais +il ne savait pas ce que c'etait... Un matin, comme il achevait de la +traire, la chevre se retourna et lui dit dans son patois: + +--Ecoutez, monsieur Seguin, je me languis chez vous, laissez-moi aller +dans la montagne. + +--Ah! mon Dieu!... Elle aussi! cria M. Seguin stupefait, et du coup il +laissa tomber son ecuelle; puis, s'asseyant dans l'herbe a cote de sa +chevre: + +--Comment Blanquette, tu veux me quitter! + +Et Blanquette repondit: + +--Oui, monsieur Seguin. + +--Est-ce que l'herbe te manque ici? + +--Oh! non! monsieur Seguin. + +--Tu es peut-etre attachee de trop court; veux-tu que j'allonge la +corde! + +--Ce n'est pas la peine, monsieur Seguin. + +--Alors, qu'est-ce qu'il te faut! qu'est-ce que tu veux? + +--Je veux aller dans la montagne, monsieur Seguin. + +--Mais, malheureuse, tu ne sais pas qu'il y a le loup dans la +montagne... Que feras-tu quand il viendra?... + +--Je lui donnerai des coups de corne, monsieur Seguin. + +--Le loup se moque bien de tes cornes. Il m'a mange des biques autrement +encornees que toi... Tu sais bien, la pauvre vieille Renaude qui etait +ici l'an dernier? une maitresse chevre, forte et mechante comme un bouc. +Elle s'est battue avec le loup toute la nuit... puis, le matin, le loup +l'a mangee. + +--Pecaire! Pauvre Renaude!... Ca ne fait rien, monsieur Seguin, +laissez-moi aller dans la montagne. + +--Bonte divine!... dit M. Seguin; mais qu'est-ce qu'on leur fait donc a +mes chevres? Encore une que le loup va me manger... Eh bien, non... je +te sauverai malgre toi, coquine! et de peur que tu ne rompes ta corde, +je vais t'enfermer dans l'etable, et tu y resteras toujours. + +La-dessus, M. Seguin emporta la chevre dans une etable toute noire, dont +il ferma la porte a double tour. Malheureusement, il avait oublie la +fenetre, et a peine eut-il le dos tourne, que la petite s'en alla... + +Tu ris, Gringoire? Parbleu! je crois bien; tu es du parti des chevres, +toi, contre ce bon M. Seguin... Nous allons voir si tu riras tout a +l'heure. + +Quand la chevre blanche arriva dans la montagne, ce fut un ravissement +general. Jamais les vieux sapins n'avaient rien vu d'aussi joli. On la +recut comme une petite reine. Les chataigniers se baissaient jusqu'a +terre pour la caresser du bout de leurs branches. Les genets d'or +s'ouvraient sur son passage, et sentaient bon tant qu'ils pouvaient. +Toute la montagne lui fit fete. + +Tu penses, Gringoire, si notre chevre etait heureuse! Plus de corde, +plus de pieu... rien qui l'empechat de gambader, de brouter a sa +guise... C'est la qu'il y en avait de l'herbe! jusque par-dessus les +cornes, mon cher!... Et quelle herbe! Savoureuse, fine, dentelee, faite +de mille plantes... C'etait bien autre chose que le gazon du clos. +Et les fleurs donc!... De grandes campanules bleues, des digitales de +pourpre a longs calices, toute une foret de fleurs sauvages debordant de +sucs capiteux!... + +La chevre blanche, a moitie soule, se vautrait la dedans les jambes en +l'air et roulait le long des talus, pele-mele avec les feuilles tombees +et les chataignes... Puis, tout a coup, elle se redressait d'un bond +sur ses pattes. Hop! la voila partie, la tete en avant, a travers les +maquis et les buissieres, tantot sur un pic, tantot au fond d'un ravin, +la-haut, en bas, partout... On aurait dit qu'il y avait dix chevres de +M. Seguin dans la montagne. + +C'est qu'elle n'avait peur de rien la Blanquette. + +Elle franchissait d'un saut de grands torrents qui l'eclaboussaient au +passage de poussiere humide et d'ecume. Alors, toute ruisselante, elle +allait s'etendre sur quelque roche plate et se faisait secher par le +soleil... Une fois, s'avancant au bord d'un plateau, une fleur de +cytise aux dents, elle apercu en bas, tout en bas dans la plaine, la +maison de M. Seguin avec le clos derriere. Cela la fit rire aux larmes. + +--Que c'est petit! dit-elle; comment ai-je pu tenir la dedans? + +Pauvrette! de se voir si haut perchee, elle se croyait au moins aussi +grande que le monde... + +En somme, ce fut une bonne journee pour la chevre de M. Seguin. Vers le +milieu du jour, en courant de droite et de gauche, elle tomba dans une +troupe de chamois en train de croquer une lambrusque a belles dents. +Notre petite coureuse en robe blanche fit sensation. On lui donna la +meilleure place a la lambrusque, et tous ces messieurs furent +tres galants... Il parait meme,--ceci doit rester entre nous, +Gringoire,--qu'un jeune chamois a pelage noir, eut la bonne fortune de +plaire a Blanquette. Les deux amoureux s'egarerent parmi le bois une +heure ou deux, et si tu veux savoir ce qu'ils se dirent, va le demander +aux sources bavardes qui courent invisibles dans la mousse. + + * * * * * + +Tout a coup le vent fraichit. La montagne devint violette; c'etait le +soir... + +--Deja! dit la petite chevre; et elle s'arreta fort etonnee. + +En bas, les champs etaient noyes de brume. Le clos de M. Seguin +disparaissait dans le brouillard, et de la maisonnette on ne voyait +plus que le toit avec un peu de fumee. Elle ecouta les clochettes d'un +troupeau qu'on ramenait, et se sentit l'ame toute triste... Un gerfaut, +qui rentrait, la frola de ses ailes en passant. Elle tressaillit... +puis ce fut un hurlement dans la montagne: + +--Hou! hou! + +Elle pensa au loup; de tout le jour la folle n'y avait pas pense... Au +meme moment une trompe sonna bien loin dans la vallee. C'etait ce bon M. +Seguin qui tentait un dernier effort. + +--Hou! hou!... faisait le loup. + +--Reviens! reviens!... criait la trompe. + +Blanquette eut envie de revenir; mais en se rappelant le pieu, la corde, +la haie du clos, elle pensa que maintenant elle ne pouvait plus se faire +a cette vie, et qu'il valait mieux rester. + +La trompe ne sonnait plus... + +La chevre entendit derriere elle un bruit de feuilles. Elle se retourna +et vit dans l'ombre deux oreilles courtes, toutes droites, avec deux +yeux qui reluisaient... C'etait le loup. + + * * * * * + +Enorme, immobile, assis sur son train de derriere, il etait la regardant +la petite chevre blanche et la degustant par avance. Comme il savait +bien qu'il la mangerait, le loup ne se pressait pas; seulement, quand +elle se retourna, il se mit a rire mechamment. + +--Ha! ha! la petite chevre de M. Seguin! et il passa sa grosse langue +rouge sur ses babines d'amadou. + +Blanquette se sentit perdue... Un moment en se rappelant l'histoire de +la vieille Renaude, qui s'etait battue toute la nuit pour etre mangee le +matin, elle se dit qu'il vaudrait peut-etre mieux se laisser manger tout +de suite; puis, s'etant ravisee, elle tomba en garde, la tete basse et +la corne en avant, comme une brave chevre de M. Seguin qu'elle etait... +Non pas qu'elle eut l'espoir de tuer le loup,--les chevres ne tuent +pas le loup,--mais seulement pour voir si elle pourrait tenir aussi +longtemps que la Renaude... + +Alors le monstre s'avanca, et les petites cornes entrerent en danse. + +Ah! la brave chevrette, comme elle y allait de bon coeur! Plus de dix +fois, je ne mens pas, Gringoire, elle forca le loup a reculer pour +reprendre haleine. Pendant ces treves d'une minute, la gourmande +cueillait en hate encore un brin de sa chere herbe; puis elle retournait +au combat, la bouche pleine... Cela dura toute la nuit. De temps en +temps la chevre de M. Seguin regardait les etoiles danser dans le ciel +clair, et elle se disait: + +--Oh! pourvu que je tienne jusqu'a l'aube... + +L'une apres l'autre, les etoiles s'eteignirent. Blanquette redoubla de +coups de cornes, le loup de coups de dents... Une lueur pale parut dans +l'horizon... Le chant d'un coq enroue monta d'une metairie. + +--Enfin! dit la pauvre bete, qui n'attendait plus que le jour pour +mourir; et elle s'allongea par terre dans sa belle fourrure blanche +toute tachee de sang... + +Alors le loup se jeta sur la petite chevre et la mangea. + + * * * * * + +Adieu, Gringoire! + +L'histoire que tu as entendue n'est pas un conte de mon invention. Si +jamais tu viens en Provence, nos menagers te parleront souvent de la +_cabro de moussu Seguin, que se battegue touto la neui eme lou loup, e +piei lou matin lou loup la mange[1]. + +Tu m'entends bien, Gringoire: _E piei lou malin lou loup la mange_. + +[Note 1: La chevre de monsieur Seguin, qui se battit toute la nuit +avec le loup, et puis, le matin, le loup la mangea.] + + + +LES ETOILES + +RECIT D'UN BERGER PROVENCAL. + + +Du temps que je gardais les betes sur le Luberon, je restais des +semaines entieres sans voir ame qui vive, seul dans le paturage avec +mon chien Labri et mes ouailles. De temps en temps l'ermite du +Mont-de-l'Ure passait par la pour chercher des simples ou bien +j'apercevais la face noire de quelque charbonnier du Piemont; mais +c'etaient des gens naifs, silencieux a force de solitude, ayant perdu le +gout de parler et ne sachant rien de ce qui se disait en bas dans +les villages et les villes. Aussi, tous les quinze jours, lorsque +j'entendais, sur le chemin qui monte, les sonnailles du mulet de +notre ferme m'apportant les provisions de quinzaine, et que je voyais +apparaitre peu a peu, au-dessus de la cote, la tete eveillee du petit +_miarro_ (garcon de ferme), ou la coiffe rousse de la vieille tante +Norade, j'etais vraiment bien heureux. Je me faisais raconter les +nouvelles du pays d'en bas, les baptemes, les mariages; mais ce qui +m'interessait surtout, c'etait de savoir ce que devenait la fille de mes +maitres, notre demoiselle Stephanette, la plus jolie qu'il y eut a dix +lieues a la ronde. Sans avoir l'air d'y prendre trop d'interet, je +m'informais si elle allait beaucoup aux fetes, aux veillees, s'il lui +venait toujours de nouveaux galants; et a ceux qui me demanderont ce que +ces choses-la pouvaient me faire, a moi pauvre berger de la montagne, je +repondrai, que j'avais vingt ans et que cette Stephanette etait ce que +j'avais vu de plus beau dans ma vie. + +Or, un dimanche que j'attendais les vivres de quinzaine, il se trouva +qu'ils n'arriverent que tres tard. Le matin je me disais: "C'est la +faute de la grand'messe;" puis, vers midi, il vint un gros orage, et je +pensai que la mule n'avait pas pu se mettre en route a cause du mauvais +etat des chemins. Enfin, sur les trois heures, le ciel etant lave, la +montagne luisante d'eau et de soleil, j'entendis parmi l'egouttement des +feuilles et le debordement des ruisseaux gonfles les sonnailles de la +mule, aussi gaies, aussi alertes qu'un grand carillon de cloches un jour +de Paques. Mais ce n'etait pas le petit _miarro_, ni la vieille Norade +qui la conduisait. C'etait... devinez qui!... notre demoiselle; mes +enfants! notre demoiselle en personne, assise droite entre les sacs +d'osier, toute rose de l'air des montagnes et du rafraichissement de +l'orage. + +Le petit etait malade, tante Norade en vacances chez ses enfants. La +belle Stephanette m'apprit tout ca, en descendant de sa mule, et aussi +qu'elle arrivait tard parce qu'elle s'etait perdue en route; mais a la +voir si bien endimanchee, avec son ruban a fleurs, sa jupe brillante +et ses dentelles, elle avait plutot l'air de s'etre attardee a quelque +danse que d'avoir cherche son chemin dans les buissons. O la mignonne +creature! Mes yeux ne pouvaient se lasser de la regarder. Il est vrai +que je ne l'avais jamais vue de si pres. Quelquefois l'hiver, quand les +troupeaux etaient descendus dans la plaine et que je rentrais le soir +a la ferme pour souper, elle traversait la salle vivement, sans guere +parler aux serviteurs, toujours paree et un peu fiere... Et maintenant +je l'avais la devant moi, rien que pour moi; n'etait-ce pas a en perdre +la tete? + +Quand elle eut tire les provisions du panier, Stephanette se mit a +regarder curieusement autour d'elle. Relevant un peu sa belle jupe du +dimanche qui aurait pu s'abimer, elle entra dans le _parc_, voulut voir +le coin ou je couchais, la creche de paille avec la peau de mouton, ma +grande cape accrochee au mur, ma crosse, mon fusil a pierre. Tout cela +l'amusait. + +--Alors c'est ici que tu vis, mon pauvre berger? Comme tu dois t'ennuyer +d'etre toujours seul! Qu'est-ce que tu fais? A quoi penses-tu?... + +J'avais envie de repondre: "A vous, maitresse," et je n'aurais pas +menti: mais mon trouble etait si grand que je ne pouvais pas seulement +trouver une parole. Je crois bien qu'elle s'en apercevait, et que la +mechante prenait plaisir a redoubler mon embarras avec ses malices: + +--Et ta bonne amie, berger, est-ce qu'elle monte te voir quelquefois?... +Ca doit etre bien sur la chevre d'or, ou cette fee Esterelle qui ne +court qu'a la pointe des montagnes... + +Et elle-meme, en me parlant, avait bien l'air de la fee Esterelle, avec +le joli rire de sa tete renversee et sa hate de s'en aller qui faisait +de sa visite une apparition. + +--Adieu, berger. + +--Salut, maitresse. + +Et la voila partie, emportant ses corbeilles vides. + +Lorsqu'elle disparut dans le sentier en pente, il me semblait que les +cailloux, roulant sous les sabots de la mule, me tombaient un a un sur +le coeur. Je les entendis longtemps, longtemps; et jusqu'a la fin du +jour je restai comme ensommeille, n'osant bouger, de peur de faire en +aller mon reve. Vers le soir, comme le fond des vallees commencait +a devenir bleu et que les betes se serraient en belant l'une contre +l'autre pour rentrer au _parc_, j'entendis qu'on m'appelait dans la +descente, et je vis paraitre notre demoiselle, non plus rieuse ainsi +que tout a l'heure, mais tremblante de froid, de peur, de mouillure. Il +parait qu'au bas de la cote elle avait trouve la Sorgue grossie par la +pluie d'orage, et qu'en voulant passer a toute force elle avait risque +de se noyer. Le terrible, c'est qu'a cette heure de nuit il ne fallait +plus songer a retourner a la ferme; car le chemin par la traverse, notre +demoiselle n'aurait jamais su s'y retrouver toute seule, et moi je ne +pouvais pas quitter le troupeau. Cette idee de passer la nuit sur la +montagne la tourmentait beaucoup, surtout a cause de l'inquietude des +siens. Moi, je la rassurais de mon mieux: + +--En juillet, les nuits sont courtes, maitresse... Ce n'est qu'un +mauvais moment. + +Et j'allumai vite un grand feu pour secher ses pieds et sa robe toute +trempee de l'eau de la Sorgue. Ensuite j'apportai devant elle du lait, +des fromageons; mais la pauvre petite ne songeait ni a se chauffer, ni +a manger, et de voir les grosses larmes qui montaient dans ses yeux, +j'avais envie de pleurer, moi aussi. + +Cependant la nuit etait venue tout a fait. Il ne restait plus sur la +crete des montagnes qu'une poussiere de soleil, une vapeur de lumiere du +cote du couchant. Je voulus que notre demoiselle entrat se reposer dans +le _parc_. Ayant etendu sur la paille fraiche une belle peau toute +neuve, je lui souhaitai la bonne nuit, et j'allai m'asseoir dehors +devant la porte... Dieu m'est temoin que, malgre le feu d'amour qui me +brulait le sang, aucune mauvaise pensee ne me vint; rien qu'une grande +fierte de songer que dans un coin du _parc_, tout pres du troupeau +curieux qui la regardait dormir, la fille de mes maitres,--comme une +brebis plus precieuse et plus blanche que toutes les autres,--reposait, +confiee a ma garde. Jamais le ciel ne m'avait paru si profond, les +etoiles si brillantes... Tout a coup, la claire-voie du _parc_ s'ouvrit +et la belle Stephanette parut. Elle ne pouvait pas dormir. Les betes +faisaient crier la paille en remuant, ou belaient dans leurs reves. Elle +aimait mieux venir pres du feu. Voyant cela, je lui jetai ma peau de +bique sur les epaules, j'activai la flamme, et nous restames assis l'un +pres de l'autre sans parler. Si vous avez jamais passe la nuit a +la belle etoile, vous savez qu'a l'heure ou nous dormons, un monde +mysterieux s'eveille dans la solitude et le silence. Alors les sources +chantent bien plus clair, les etangs allument des petites flammes. Tous +les esprits de la montagne vont et viennent librement; et il y a dans +l'air des frolements, des bruits imperceptibles, comme si l'on entendait +les branches grandir, l'herbe pousser. Le jour, c'est la vie des etres; +mais la nuit, c'est la vie des choses. Quand on n'en a pas l'habitude, +ca fait peur... Aussi notre demoiselle etait toute frissonnante et +se serrait contre moi au moindre bruit. Une fois, un cri long, +melancolique, parti de l'etang qui luisait plus bas, monta vers nous en +ondulant. Au meme instant une belle etoile filante glissa par-dessus nos +tetes dans la meme direction, comme si cette plainte que nous venions +d'entendre portait une lumiere avec elle. + +--Qu'est-ce que c'est? me demanda Stephanette a voix basse. + +--Une ame qui entre en paradis, maitresse; et je fis le signe de la +croix. + +Elle se signa aussi, et resta un moment la tete en l'air, tres +recueillie. Puis elle me dit: + +--C'est donc vrai, berger, que vous etes sorciers, vous autres? + +--Nullement, notre demoiselle. Mais ici nous vivons plus pres des +etoiles, et nous savons ce qui s'y passe mieux que des gens de la +plaine. + +Elle regardait toujours en haut, la tete appuyee dans la main, entouree +de la peau de mouton comme un petit patre celeste: + +--Qu'il y en a! Que c'est beau! Jamais je n'en avais tant vu... Est-ce +que tu sais leurs noms, berger? + +--Mais oui, maitresse... Tenez! juste au-dessus de nous, voila le +_Chemin de saint Jacques_ (la voie lactee). Il va de France droit sur +l'Espagne. C'est saint Jacques de Galice qui l'a trace pour montrer sa +route au brave Charlemagne lorsqu'il faisait la guerre aux Sarrasins[2]. +Plus loin, vous avez le _Char des ames_ (la grande Ourse) avec ses +quatre essieux resplendissants. Les trois etoiles qui vont devant sont +les _Trois betes_, et cette toute petite contre la troisieme c'est le +_Charretier_. Voyez-vous tout autour cette pluie d'etoiles qui tombent? +ce sont les ames dont le bon Dieu ne veut pas chez lui... Un peu plus +bas, voici le _Rateau_ ou les _Trois rois_ (Orion). C'est ce qui nous +sert d'horloge, a nous autres. Rien qu'en les regardant, je sais +maintenant qu'il est minuit passe. Un peu plus bas, toujours vers le +midi, brille _Jean de Milan_, le flambeau des astres (Sirius). Sur cette +etoile-la, voici ce que les bergers racontent. Il parait qu'une nuit +_Jean de Milan_, avec les _Trois rois_ et la _Poussiniere_ (la Pleiade), +furent invites a la noce d'une etoile de leurs amies. La _Poussiniere_, +plus pressee, partit, dit-on, la premiere, et prit le chemin haut. +Regardez-la, la-haut, tout au fond du ciel. Les _Trois rois_ couperent +plus bas et la rattraperent; mais ce paresseux de _Jean de Milan_, qui +avait dormi trop tard, resta tout a fait derriere, et furieux, pour +les arreter, leur jeta son baton. C'est pourquoi les _Trois rois_ +s'appellent aussi le _Baton de Jean de Milan_... Mais la plus belle +de toutes les etoiles, maitresse, c'est la notre, c'est l'_Etoile du +berger_, qui nous eclaire a l'aube quand nous sortons le troupeau, +et aussi le soir quand nous le rentrons. Nous la nommons encore +_Maguelonne_, la belle Maguelonne qui court apres _Pierre de Provence_ +(Saturne) et se marie avec lui tous les sept ans. + +[Note 2: Tous ces details d'astronomie populaire sont traduits de +l'_Almanach provencal_ qui se publie en Avignon.] + +--Comment! berger, il y a donc des mariages d'etoiles? + +--Mais oui, maitresse. + +Et comme j'essayais de lui expliquer ce que c'etait que ces mariages, je +sentis quelque chose de frais et de fin peser legerement sur mon epaule. +C'etait sa tete alourdie de sommeil qui s'appuyait contre moi avec un +joli froissement de rubans, de dentelles et de cheveux ondes. Elle +resta ainsi sans bouger jusqu'au moment ou les astres du ciel palirent, +effaces par le jour qui montait. Moi, je la regardais dormir, un peu +trouble au fond de mon etre, mais saintement protege par cette claire +nuit qui ne m'a jamais donne que de belles pensees. Autour de nous, les +etoiles continuaient leur marche silencieuse, dociles comme un grand +troupeau; et par moments je me figurais qu'une de ces etoiles, la plus +fine, la plus brillante, ayant perdu sa route, etait venue se poser sur +mon epaule pour dormir... + + + +L'ARLESIENNE + + +Pour aller au village, en descendant de mon moulin, on passe devant +un _mas_ bati pres de la route au fond d'une grande cour plantee de +micocouliers. C'est la vraie maison du _menager_ de Provence, avec ses +tuiles rouges, sa large facade brune irregulierement percee, puis tout +en haut la girouette du grenier, la poulie pour hisser les meules, et +quelques touffes de foin brun qui depassent... + +Pourquoi cette maison m'avait-elle frappe? Pourquoi ce portail ferme me +serrait-il le coeur? Je n'aurais pas pu le dire, et pourtant ce logis me +faisait froid. Il y avait trop de silence autour... Quand on passait, +les chiens n'aboyaient pas, les pintades s'enfuyaient sans crier... A +l'interieur, pas une voix! Rien, pas meme un grelot de mule... Sans les +rideaux blancs des fenetres et la fumee qui montait des toits, on aurait +cru l'endroit inhabite. + +Hier, sur le coup de midi, je revenais du village, et, pour eviter +le soleil, je longeais les murs de la ferme, dans l'ombre des +micocouliers... Sur la route, devant le _mas_, des valets silencieux +achevaient de charger une charrette de foin... Le portail etait reste +ouvert. Je jetai un regard en passant, et je vis, au fond de la cour, +accoude,--la tete dans ses mains,--sur une large table de pierre, un +grand vieux tout blanc, avec une veste trop courte et des culottes en +lambeaux... Je m'arretai. Un des hommes me dit tout bas: + +--Chut! c'est le maitre... Il est comme ca depuis le malheur de son +fils. + +A ce moment une femme et un petit garcon, vetus de noir, passerent pres +de nous avec de gros paroissiens dores, et entrerent a la ferme. + +L'homme ajouta: + +--...La maitresse et Cadet qui reviennent de la messe. Ils y vont +tous les jours, depuis que l'enfant s'est tue... Ah! monsieur, quelle +desolation!... Le pere porte encore les habits du mort; on ne peut pas +les lui faire quitter... Dia! hue! la bete! + +La charrette s'ebranla pour partir. Moi, qui voulais en savoir plus +long, je demandai au voiturier de monter a cote de lui, et c'est +la-haut, dans le foin, que j'appris toute cette navrante histoire... + + * * * * * + +Il s'appelait Jan. C'etait un admirable paysan de vingt ans, sage comme +une fille, solide et le visage ouvert. Comme il etait tres beau, les +femmes le regardaient; mais lui n'en avait qu'une en tete,--une petite +Arlesienne, toute en velours et en dentelles, qu'il avait rencontree +sur la Lice d'Arles, une fois.--Au _mas_, on ne vit pas d'abord cette +liaison avec plaisir. La fille passait pour coquette, et ses parents +n'etaient pas du pays. Mais Jan voulait son Arlesienne a toute force. Il +disait: + +--Je mourrai si on ne me la donne pas. Il fallut en passer par la. On +decida de les marier apres la moisson. + +Donc, un dimanche soir, dans la cour du _mas_, la famille achevait de +diner. C'etait presque un repas de noces. La fiancee n'y assistait pas, +mais on avait bu en son honneur tout le temps... Un homme se presente a +la porte, et, d'une voix qui tremble, demande a parler a maitre Esteve, +a lui seul. Esteve se leve et sort sur la route. + +--Maitre, lui dit l'homme, vous allez marier votre enfant a une coquine, +qui a ete ma maitresse pendant deux ans. Ce que j'avance, je le prouve: +voici des lettres!... Les parents savent tout et me l'avaient promise; +mais, depuis que votre fils la recherche, ni eux ni la belle ne veulent +plus de moi... J'aurais cru pourtant qu'apres ca elle ne pouvait pas +etre la femme d'un autre. + +--C'est bien! dit maitre Esteve quand il eut regarde les lettres; entrez +boire un verre de muscat. + +L'homme repond: + +--Merci! j'ai plus de chagrin que de soif. + +Et il s'en va. + +Le pere rentre, impassible; il reprend sa place a table; et le repas +s'acheve gaiement... + +Ce soir-la, maitre Esteve et son fils s'en allerent ensemble dans les +champs. Ils resterent longtemps dehors; quand ils revinrent, la mere les +attendait encore. + +--Femme, dit le _menager_, en lui amenant son fils, embrasse-le! il est +malheureux... + + * * * * * + +Jan ne parla plus de l'Arlesienne. Il l'aimait toujours cependant, et +meme plus que jamais, depuis qu'on la lui avait montree dans les bras +d'un autre. Seulement il etait trop fier pour rien dire; c'est ce qui le +tua, le pauvre enfant!... Quelquefois il passait des journees entieres +seul dans un coin, sans bouger. D'autres jours, il se mettait a la terre +avec rage et abattait a lui seul le travail de dix journaliers... Le +soir venu, il prenait la route d'Arles et marchait devant lui jusqu'a ce +qu'il vit monter dans le couchant les clochers greles de la ville. Alors +il revenait. Jamais il n'alla plus loin. + +De le voir ainsi, toujours triste et seul, les gens du _mas_ ne savaient +plus que faire. On redoutait un malheur... Une fois, a table, sa mere, +en le regardant avec des yeux pleins de larmes, lui dit: + +--Eh bien! ecoute, Jan, si tu la veux tout de meme, nous te la +donnerons... + +Le pere, rouge de honte, baissait la tete... + +Jan fit signe que non, et il sortit... + +A partir de ce jour, il changea sa facon de vivre, affectant d'etre +toujours gai, pour rassurer ses parents. On le revit au bal, au cabaret, +dans les ferrades. A la vote de Fonvieille, c'est lui qui mena la +farandole. + +Le pere disait: "Il est gueri." La mere, elle, avait toujours des +craintes et plus que jamais surveillait son enfant... Jan couchait avec +Cadet, tout pres de la magnanerie; la pauvre vieille se fit dresser +un lit a cote de leur chambre... Les magnans pouvaient avoir besoin +d'elle, dans la nuit. + +Vint la fete de saint Eloi, patron des menagers. + +Grande joie au _mas_... Il y eut du chateau-neuf pour tout le monde +et du vin cuit comme s'il en pleuvait. Puis des petards, des feux sur +l'aire, des lanternes de couleur plein les micocouliers... Vive saint +Eloi! On farandola a mort. Cadet brula sa blouse neuve... Jan lui-meme +avait l'air content; il voulut faire danser sa mere; la pauvre femme en +pleurait de bonheur. + +A minuit, on alla se coucher. Tout le monde avait besoin de dormir... +Jan ne dormit pas, lui. Cadet a raconte depuis que toute la nuit +il avait sanglote... Ah! je vous reponds qu'il etait bien mordu, +celui-la... + + * * * * * + +Le lendemain, a l'aube, la mere entendit quelqu'un traverser sa chambre +en courant. Elle eut comme un pressentiment: + +--Jan, c'est toi? + +Jan ne repond pas; il est deja dans l'escalier. + +Vite, vite la mere se leve: + +--Jan, ou vas-tu? + +Il monte au grenier; elle monte derriere lui: + +--Mon fils, au nom du ciel! + +Il ferme la porte et tire le verrou. + +--Jan, mon Janet, reponds-moi. Que vas-tu faire? + +A tatons, de ses vieilles mains qui tremblent, elle cherche le +loquet... Une fenetre qui s'ouvre, le bruit d'un corps sur les dalles +de la cour, et c'est tout... + +Il s'etait dit, le pauvre enfant: "Je l'aime trop... Je m'en vais..." +Ah! miserables coeurs que nous sommes! C'est un peu fort pourtant que le +mepris ne puisse pas tuer l'amour!... + +Ce matin-la, les gens du village se demanderent qui pouvait crier ainsi, +la-bas, du cote du _mas_ d'Esteve... + +C'etait dans la cour, devant la table de pierre couverte de rosee et de +sang, la mere toute nue qui se lamentait, avec son enfant mort sur ses +bras. + + + +LA MULE DU PAPE + + +De tous les jolis dictons, proverbes ou adages, dont nos paysans +de Provence passementent leurs discours, je n'en sais pas un plus +pittoresque ni plus singulier que celui-ci. A quinze lieues autour de +mon moulin, quand on parle d'un homme rancunier, vindicatif, on dit: +"Cet homme-la! mefiez-vous!... il est comme la mule du Pape, qui garde +sept ans son coup de pied." + +J'ai cherche bien longtemps d'ou ce proverbe pouvait venir, ce que +c'etait que cette mule papale et ce coup de pied garde pendant sept ans. +Personne ici n'a pu me renseigner a ce sujet, pas meme Francet Mamai, +mon joueur de fifre, qui connait pourtant son legendaire provencal sur +le bout du doigt. Francet pense comme moi qu'il y a la-dessous quelque +ancienne chronique du pays d'Avignon; mais il n'en a jamais entendu +parler autrement que par le proverbe... + +--Vous ne trouverez cela qu'a la bibliotheque des Cigales, m'a dit le +vieux fifre en riant. + +L'idee m'a paru bonne, et comme la bibliotheque des Cigales est a ma +porte, je suis alle m'y enfermer pendant huit jours. + +C'est une bibliotheque merveilleuse, admirablement montee, ouverte +aux poetes jour et nuit, et desservie par de petits bibliothecaires +a cymbales qui vous font de la musique tout le temps. J'ai passe la +quelques journees delicieuses, et, apres une semaine de recherches,--sur +le dos,--j'ai fini par decouvrir ce que je voulais, c'est-a-dire +l'histoire de ma mule et de ce fameux coup de pied garde pendant sept +ans. Le conte en est joli quoique un peu naif, et je vais essayer de +vous le dire tel que je l'ai lu hier matin dans un manuscrit couleur du +temps qui sentait bon la lavande seche et avait de grands fils de la +Vierge pour signets. + + * * * * * + +Qui n'a pas vu Avignon du temps des Papes, n'a rien vu. Pour la gaiete, +la vie, l'animation, le train des fetes, jamais une ville pareille. +C'etaient, du matin au soir, des processions, des pelerinages, les +rues jonchees de fleurs, tapissees de hautes lices, des arrivages de +cardinaux par le Rhone, bannieres au vent, galeres pavoisees, les +soldats du Pape qui chantaient du latin sur les places, les crecelles +des freres queteurs; puis, du haut en bas des maisons qui se pressaient +en bourdonnant autour du grand palais papal comme des abeilles autour +de leur ruche, c'etait encore le tic tac des metiers a dentelles, le +va-et-vient des navettes tissant l'or des chasubles, les petits marteaux +des ciseleurs de burettes, les tables d'harmonie qu'on ajustait chez les +luthiers, les cantiques des ourdisseuses; par la-dessus le bruit des +cloches, et toujours quelques tambourins qu'on entendait ronfler, +la-bas, du cote du pont. Car chez nous, quand le peuple est content, il +faut qu'il danse, il faut qu'il danse; et comme en ce temps-la les +rues de la ville etaient trop etroites pour la farandole, fifres et +tambourins se postaient sur le pont d'Avignon, au vent frais du Rhone, +et jour et nuit l'on y dansait, l'on y dansait... Ah! l'heureux temps! +l'heureuse ville! Des hallebardes qui ne coupaient pas; des prisons +d'Etat ou l'on mettait le vin a rafraichir. Jamais de disette; jamais +de guerre... Voila comment les Papes du Comtat savaient gouverner leur +peuple; voila pourquoi leur peuple les a tant regrettes!... + +Il y en a un surtout, un bon vieux, qu'on appelait Boniface... Oh! +celui-la, que de larmes on a versees en Avignon quand il est mort! +C'etait un prince si aimable, si avenant! Il vous riait si bien du haut +de sa mule! Et quand vous passiez pres de lui,--fussiez-vous un pauvre +petit tireur de garance ou le grand viguier de la ville,--il vous +donnait sa benediction si poliment! Un vrai pape d'Yvetot, mais d'un +Yvetot de Provence, avec quelque chose de fin dans le rire, un brin +de marjolaine a sa barrette, et pas la moindre Jeanneton... La seule +Jeanneton qu'on lui ait jamais connue, a ce bon pere, c'etait sa +vigne,--une petite vigne qu'il avait plantee lui-meme, a trois lieues +d'Avignon, dans les myrtes de Chateau-Neuf. + +Tous les dimanches, en sortant de vepres, le digne homme allait lui +faire sa cour; et quand il etait la-haut, assis au bon soleil, sa mule +pres de lui, ses cardinaux tout autour etendus aux pieds des souches, +alors il faisait deboucher un flacon de vin du cru,--ce beau vin, +couleur de rubis qui s'est appele depuis le Chateau-Neuf des Papes, +--et il le degustait par petits coups, en regardant sa vigne d'un air +attendri. Puis, le flacon vide, le jour tombant, il rentrait joyeusement +a la ville, suivi de tout son chapitre; et, lorsqu'il passait sur le +pont d'Avignon, au milieu des tambours et des farandoles, sa mule, mise +en train par la musique, prenait un petit amble sautillant, tandis +que lui-meme il marquait le pas de la danse avec sa barrette, ce qui +scandalisait fort ses cardinaux, mais faisait dire a tout le peuple: +"Ah! le bon prince! Ah! le brave pape!" + + * * * * * + +Apres sa vigne de Chateau-Neuf, ce que le pape aimait le plus au monde, +c'etait sa mule. Le bonhomme en raffolait de cette bete-la. Tous les +soirs avant de se coucher il allait voir si son ecurie etait bien +fermee, si rien ne manquait dans sa mangeoire, et jamais il ne se serait +leve de table sans faire preparer sous ses yeux un grand bol de vin a la +francaise, avec beaucoup de sucre et d'aromates, qu'il allait lui porter +lui-meme, malgre les observations de ses cardinaux... Il faut dire +aussi que la bete en valait la peine. C'etait une belle mule noire +mouchetee de rouge, le pied sur, le poil luisant, la croupe large et +pleine, portant fierement sa petite tete seche toute harnachee de +pompons, de noeuds, de grelots d'argent, de bouffettes; avec cela douce +comme un ange, l'oeil naif, et deux longues oreilles, toujours en +branle, qui lui donnaient l'air bon enfant... Tout Avignon la +respectait, et, quand elle allait dans les rues, il n'y avait pas de +bonnes manieres qu'on ne lui fit; car chacun savait que c'etait le +meilleur moyen d'etre bien en cour, et qu'avec son air innocent, la mule +du Pape en avait mene plus d'un a la fortune, a preuve Tistet Vedene et +sa prodigieuse aventure. + +Ce Tistet Vedene etait, dans le principe, un effronte galopin, que son +pere, Guy Vedene, le sculpteur d'or, avait ete oblige de chasser de chez +lui, parce qu'il ne voulait rien faire et debauchait les apprentis. +Pendant six mois, on le vit trainer sa jaquette dans tous les ruisseaux +d'Avignon, mais principalement du cote de la maison papale; car le drole +avait depuis longtemps son idee sur la mule du Pape, et vous allez +voir que c'etait quelque chose de malin... Un jour que Sa Saintete se +promenait toute seule sous les remparts avec sa bete, voila mon Tistet +qui l'aborde, et lui dit en joignant les mains, d'un air d'admiration: + +--Ah mon Dieu! grand Saint-Pere, qu'elle brave mule vous avez la!... +Laissez un peu que je la regarde... Ah! mon Pape, la belle mule!... +L'empereur d'Allemagne n'en a pas une pareille. + +Et il la caressait, et il lui parlait doucement comme a une demoiselle: + +--Venez ca, mon bijou, mon tresor, ma perle fine... + +Et le bon Pape, tout emu, se disait dans lui-meme: + +--Quel bon petit garconnet!... Comme il est gentil avec ma mule! + +Et puis le lendemain savez-vous ce qui arriva? Tistet Vedene troqua sa +vieille jaquette jaune contre une belle aube en dentelles, un camail de +soie violette, des souliers a boucles, et il entra dans la maitrise du +Pape, ou jamais avant lui on n'avait recu que des fils de nobles et +des neveux de cardinaux... Voila ce que c'est que l'intrigue!... Mais +Tistet ne s'en tint pas la. + +Une fois au service du Pape, le drole continua le jeu qui lui avait si +bien reussi. Insolent avec tout le monde, il n'avait d'attentions ni +de prevenances que pour la mule, et toujours on le rencontrait par les +cours du palais avec une poignee d'avoine ou une bottelee de sainfoin, +dont il secouait gentiment les grappes roses en regardant le balcon du +Saint-Pere, d'un air de dire: + +"Hein!... pour qui ca?..." Tant et tant qu'a la fin le bon Pape, qui se +sentait devenir vieux, en arriva a lui laisser le soin de veiller sur +l'ecurie et de porter a la mule son bol de vin a la francaise; ce qui ne +faisait pas rire les cardinaux. + + * * * * * + +Ni la mule non plus, cela ne la faisait pas rire... Maintenant, a +l'heure de son vin, elle voyait toujours arriver chez elle cinq ou six +petits clercs de maitrise qui se fourraient vite dans la paille avec +leur camail et leurs dentelles; puis, au bout d'un moment, une bonne +odeur chaude de caramel et d'aromates emplissait l'ecurie, et Tistet +Vedene apparaissait portant avec precaution le bol de vin a la +francaise. Alors le martyre de la pauvre bete commencait. + +Ce vin parfume qu'elle aimait tant, qui lui tenait chaud, qui lui +mettait des ailes, on avait la cruaute de le lui apporter, la, dans +sa mangeoire, de le lui faire respirer; puis, quand elle en avait les +narines pleines, passe, je t'ai vu! La belle liqueur de flamme rose +s'en allait toute dans le gosier de ces garnements... Et encore, s'ils +n'avaient fait que lui voler son vin; mais c'etaient comme des diables, +tous ces petits clercs, quand ils avaient bu!... L'un lui tirait les +oreilles, l'autre la queue; Quiquet lui montait sur le dos, Beluguet lui +essayait sa barrette, et pas un de ces galopins ne songeait que d'un +coup de reins ou d'une ruade la brave bete aurait pu les envoyer tous +dans l'etoile polaire, et meme plus loin... Mais non! On n'est pas pour +rien la mule du Pape, la mule des benedictions et des indulgences... +Les enfants avaient beau faire, elle ne se fachait pas; et ce n'etait +qu'a Tistet Vedene qu'elle en voulait... Celui-la, par exemple, quand +elle le sentait derriere elle, son sabot lui demangeait, et vraiment +il y avait bien de quoi. Ce vaurien de Tistet lui jouait de si vilains +tours! Il avait de si cruelles inventions apres boire!... + +Est-ce qu'un jour il ne s'avisa pas de la faire monter avec lui au +clocheton de la maitrise, la-haut, tout la-haut, a la pointe du +palais!... Et ce que je vous dis la n'est pas un conte, deux cent mille +Provencaux l'ont vu. Vous figurez-vous la terreur de cette malheureuse +mule, lorsque, apres avoir tourne pendant une heure a l'aveuglette dans +un escalier en colimacon et grimpe je ne sais combien de marches, elle +se trouva tout a coup sur une plate-forme eblouissante de lumiere, +et qu'a mille pieds au-dessous d'elle elle apercut tout un Avignon +fantastique, les baraques du marche pas plus grosses que des noisettes, +les soldats du Pape devant leur caserne comme des fourmis rouges, +et la-bas, sur un fil d'argent, un petit pont microscopique ou l'on +dansait, ou l'on dansait... Ah! pauvre bete! quelle panique! Du cri +qu'elle en poussa, toutes les vitres du palais tremblerent. + +--Qu'est ce qu'il y a? qu'est-ce qu'on lui fait? s'ecria le bon Pape en +se precipitant sur son balcon. + +Tistet Vedene etait deja dans la cour, faisant mine de pleurer et de +s'arracher les cheveux: + +--Ah! grand Saint-Pere, ce qu'il y a! Il y a que votre mule... Mon +Dieu! qu'allons-nous devenir? Il y a que votre mule est montee dans le +clocheton... + +--Toute seule??? + +--Oui, grand Saint-Pere, toute seule... Tenez! regardez-la, la-haut... +Voyez-vous le bout de ses oreilles qui passe?... On dirait deux +hirondelles... + +--Misericorde! fit le pauvre Pape en levant les yeux... Mais elle est +donc devenue folle! Mais elle va se tuer... Veux-tu bien descendre, +malheureuse!... + +Pecaire! elle n'aurait pas mieux demande, elle, que de descendre...; +mais par ou? L'escalier, il n'y fallait pas songer: ca se monte encore, +ces choses-la; mais, a la descente, il y aurait de quoi se rompre cent +fois les jambes... Et la pauvre mule se desolait, et, tout en rodant +sur la plate-forme avec ses gros yeux pleins de vertige, elle pensait a +Tistet Vedene: + +--Ah! bandit, si j'en rechappe... quel coup de sabot demain matin! + +Cette idee de coup de sabot lui redonnait un peu de coeur au ventre; +sans cela elle n'aurait pas pu se tenir... Enfin on parvint a la tirer +de la-haut; mais ce fut toute une affaire. Il fallut la descendre avec +un cric, des cordes, une civiere. Et vous pensez quelle humiliation pour +la mule d'un pape de se voir pendue a cette hauteur, nageant des pattes +dans le vide comme un hanneton au bout d'un fil. Et tout Avignon qui la +regardait. + +La malheureuse bete n'en dormit pas de la nuit. Il lui semblait toujours +qu'elle tournait sur cette maudite plate-forme, avec les rires de la +ville au-dessous, puis elle pensait a cet infame Tistet Vedene et au +joli coup de sabot qu'elle allait lui detacher le lendemain matin. Ah! +mes amis, quel coup de sabot! De Pamperigouste on en verrait la fumee... +Or, pendant qu'on lui preparait celle belle reception a l'ecurie, +savez-vous ce que faisait Tistet Vedene? Il descendait le Rhone en +chantant sur une galere papale et s'en allait a la cour de Naples avec +la troupe de jeunes nobles que la ville envoyait tous les ans pres de +la reine Jeanne pour s'exercer a la diplomatie et aux belles manieres. +Tistet n'etait pas noble: mais le Pape tenait a le recompenser des soins +qu'il avait donnes a sa bete, et principalement de l'activite qu'il +venait de deployer pendant la journee du sauvetage. + +C'est la mule qui fut desappointee le lendemain! + +--Ah! le bandit! il s'est doute de quelque chose!... pensait-elle en +secouant ses grelots avec fureur...; mais c'est egal, va, mauvais! tu le +retrouveras au retour, ton coup de sabot..., je te le garde! + +Et elle le lui garda. + +Apres le depart de Tistet, la mule du Pape retrouva son train de vie +tranquille et ses allures d'autrefois. Plus de Quiquet, plus de Beluguet +a l'ecurie. Les beaux jours du vin a la francaise etaient revenus, +et avec eux la bonne humeur, les longues siestes, et le petit pas de +gavotte quand elle passait sur le pont d'Avignon. Pourtant, depuis son +aventure, on lui marquait toujours un peu de froideur dans la ville. Il +y avait des chuchotements sur sa route; les vieilles gens hochaient +la tete, les enfants riaient en se montrant le clocheton. Le bon Pape +lui-meme n'avait plus autant de confiance en son amie, et, lorsqu'il +se laissait aller a faire un petit somme sur son dos, le dimanche, en +revenant de la vigne, il gardait toujours cette arriere-pensee: "Si +j'allais me reveiller la-haut, sur la plateforme!" La mule voyait cela +et elle en souffrait, sans rien dire; seulement, quand on prononcait le +nom de Tistet Vedene devant elle, ses longues oreilles fremissaient, et +elle aiguisait avec un petit rire le fer de ses sabots sur le pave... + +Sept ans se passerent ainsi; puis, au bout de ces sept annees, Tistet +Vedene revint de la cour de Naples. Son temps n'etait pas encore fini +la-bas; mais il avait appris que le premier moutardier du Pape venait de +mourir subitement en Avignon, et, comme la place lui semblait bonne, il +etait arrive en grande hate pour se mettre sur les rangs. + +Quand cet intrigant de Vedene entra dans la salle du palais, le +Saint-Pere eut peine a le reconnaitre, tant il avait grandi et pris du +corps. Il faut dire aussi que le bon Pape s'etait fait vieux de son +cote, et qu'il n'y voyait pas bien sans besicles. + +Tistet ne s'intimida pas. + +--Comment! grand Saint-Pere, vous ne me reconnaissez plus?... C'est moi, +Tistet Vedene!... + +--Vedene?... + +--Mais oui, vous savez bien... celui qui portait le vin francais a votre +mule. + +--Ah! oui... oui... je me rappelle... Un bon petit garconnet, ce Tistet +Vedene!... Et maintenant, qu'est-ce qu'il veut de nous? + +--Oh! peu de chose, grand Saint-Pere... Je venais vous demander... A +propos, est-ce que vous l'avez toujours, votre mule? Et elle va +bien?... Ah! tant mieux!... Je venais vous demander la place du premier +moutardier qui vient de mourir. + +--Premier moutardier, toi!... Mais tu es trop jeune. Quel age as-tu +donc? + +--Vingt ans deux mois, illustre pontife, juste cinq ans de plus que +votre mule... Ah! palme de Dieu, la brave bete!... Si vous saviez +comme je l'aimais cette mule-la... comme je me suis langui d'elle en +Italie!... Est-ce que vous ne me la laisserez pas voir? + +--Si, mon enfant, tu la verras, fit le bon Pape tout emu... Et puisque +tu l'aimes tant, cette brave bete, je ne veux plus que tu vives loin +d'elle. Des ce jour, je t'attache a ma personne en qualite de premier +moutardier... Mes cardinaux crieront, mais tant pis! j'y suis +habitue... Viens nous trouver demain, a la sortie de vepres, nous te +remettrons les insignes de ton grade en presence de notre chapitre, +et puis... je te menerai voir la mule, et tu viendras a la vigne avec +nous deux... he! he! Allons! va... + +Si Tistet Vedene etait content en sortant de la grande salle, avec +quelle impatience il attendit la ceremonie du lendemain, je n'ai pas +besoin de vous le dire. Pourtant il y avait dans le palais quelqu'un +de plus heureux encore et de plus impatient que lui: c'etait la mule. +Depuis le retour de Vedene jusqu'aux vepres du jour suivant, la terrible +bete ne cessa de se bourrer d'avoine et de tirer au mur avec ses sabots +de derriere. Elle aussi se preparait pour la ceremonie... + +Et donc, le lendemain, lorsque vepres furent dites, Tistet Vedene fit +son entree dans la cour du palais papal. Tout le haut clerge etait la, +les cardinaux en robes rouges, l'avocat du diable en velours noir, +les abbes de couvent avec leurs petites mitres, les marguilliers de +Saint-Agrico, les camails violets de la maitrise, le bas clerge +aussi, les soldats du Pape en grand uniforme, les trois confreries de +penitents, les ermites du mont Ventoux avec leurs mines farouches et +le petit clerc qui va derriere en portant la clochette, les freres +flagellants nus jusqu'a la ceinture, les sacristains fleuris en robes de +juges, tous, tous, jusqu'aux donneurs d'eau benite, et celui qui allume, +et celui qui eteint... il n'y en avait pas un qui manquat... Ah! +c'etait une belle ordination! Des cloches, des petards, du soleil, de la +musique, et toujours ces enrages de tambourins qui menaient la danse, +la-bas, sur le pont d'Avignon... + +Quand Vedene parut au milieu de l'assemblee, sa prestance et sa belle +mine y firent courir un murmure d'admiration. C'etait un magnifique +Provencal, mais des blonds, avec de grands cheveux frises au bout et une +petite barbe follette qui semblait prise aux copeaux de fin metal tombe +du burin de son pere, le sculpteur d'or. Le bruit courait que dans cette +barbe blonde les doigts de la reine Jeanne avaient quelquefois joue; +et le sire de Vedene avait bien, en effet, l'air glorieux et le regard +distrait des hommes que les reines ont aimes... Ce jour-la, pour faire +honneur a sa nation, il avait remplace ses vetements napolitains par une +jaquette bordee de rose a la Provencale, et sur son chaperon tremblait +une grande plume d'ibis de Camargue. + +Sitot entre, le premier moutardier salua d'un air galant, et se dirigea +vers le haut perron, ou le Pape l'attendait pour lui remettre les +insignes de son grade: la cuiller de buis jaune et l'habit de safran. La +mule etait au bas de l'escalier, toute harnachee et prete a partir +pour la vigne... Quand il passa pres d'elle, Tistet Vedene eut un bon +sourire et s'arreta pour lui donner deux ou trois petites tapes amicales +sur le dos, en regardant du coin de l'oeil si le Pape le voyait. La +position etait bonne... La mule prit son elan: + +--Tiens! attrape, bandit! Voila sept ans que je te le garde! + +Et elle vous lui detacha un coup de sabot si terrible, si terrible, que +de Pamperigouste meme on en vit la fumee, un tourbillon de fumee blonde +ou voltigeait une plume d'ibis; tout ce qui restait de l'infortune +Tistet Vedene!... + +Les coups de pied de mule ne sont pas aussi foudroyants d'ordinaire; +mais celle-ci etait une mule papale; et puis, pensez donc! elle le lui +gardait depuis sept ans... Il n'y a pas de plus bel exemple de rancune +ecclesiastique. + + + +LE PHARE DES SANGUINAIRES + + +Cette nuit je n'ai pas pu dormir. Le mistral etait en colere, et les +eclats de sa grande voix m'ont tenu eveille jusqu'au matin. Balancant +lourdement ses ailes mutilees qui sifflaient a la bise comme les agres +d'un navire, tout le moulin craquait. Des tuiles s'envolaient de sa +toiture en deroute. Au loin, les pins serres dont la colline est +couverte s'agitaient et bruissaient dans l'ombre. On se serait cru en +pleine mer... + +Cela m'a rappele tout a fait mes belles insomnies d'il y a trois ans, +quand j'habitais le phare des Sanguinaires, la-bas, sur la cote corse, a +l'entree du golfe d'Ajaccio. + +Encore un joli coin que j'avais trouve la pour rever et pour etre seul. + +Figurez-vous une ile rougeatre et d'aspect farouche; le phare a une +pointe, a l'autre une vieille tour genoise ou, de mon temps, logeait un +aigle. En bas, au bord de l'eau, un lazaret en ruine, envahi de partout +par les herbes; puis, des ravins, des maquis, de grandes roches, +quelques chevres sauvages, de petits chevaux corses gambadant la +criniere au vent; enfin la-haut, tout en haut, dans un tourbillon +d'oiseaux de mer, la maison du phare, avec sa plate-forme en maconnerie +blanche, ou les gardiens se promenent de long en large, la porte verte +en ogive, la petite tour de fonte, et au-dessus la grosse lanterne a +facettes qui flambe au soleil et fait de la lumiere meme pendant le +jour... Voila l'ile des Sanguinaires, comme je l'ai revue cette nuit, +en entendant ronfler mes pins. C'etait dans cette ile enchantee qu'avant +d'avoir un moulin j'allais m'enfermer quelquefois, lorsque j'avais +besoin de grand air et de solitude. + +Ce que je faisais? + +Ce que je fais ici, moins encore. Quand le mistral ou la tramontane ne +soufflaient pas trop fort, je venais me mettre entre deux roches au ras +de l'eau, au milieu des goelands, des merles, des hirondelles, et +j'y restais presque tout le jour dans cette espece de stupeur et +d'accablement delicieux que donne la contemplation de la mer. Vous +connaissez, n'est-ce pas, cette jolie griserie de l'ame? On ne pense +pas, on ne reve pas non plus. Tout votre etre vous echappe, s'envole, +s'eparpille. On est la mouette qui plonge, la poussiere d'ecume qui +flotte au soleil entre deux vagues, la fumee blanche de ce paquebot qui +s'eloigne, ce petit corailleur a voile rouge, cette perle d'eau, ce +flocon de brume, tout excepte soi-meme... Oh! que j'en ai passe dans +mon ile de ces belles heures de demi-sommeil et d'eparpillement!... + +Les jours de grand vent, le bord de l'eau n'etant pas tenable, je +m'enfermais dans la cour du lazaret, une petite cour melancolique, toute +embaumee de romarin et d'absinthe sauvage, et la, blotti contre un pan +de vieux mur, je me laissais envahir doucement par le vague parfum +d'abandon et de tristesse qui flottait avec le soleil dans les logettes +de pierre, ouvertes tout autour comme d'anciennes tombes. De temps en +temps un battement de porte, un bond leger dans l'herbe... c'etait +une chevre qui venait brouter a l'abri du vent. En me voyant, elle +s'arretait interdite, et restait plantee devant moi, l'air vif, la corne +haute, me regardant d'un oeil enfantin... + +Vers cinq heures, le porte-voix des gardiens m'appelait pour diner. Je +prenais alors un petit sentier dans le maquis grimpant a pic au-dessus +de la mer, et je revenais lentement vers le phare, me retournant a +chaque pas sur cet immense horizon d'eau et de lumiere qui semblait +s'elargir a mesure que je montais. + + * * * * * + +La-haut c'etait charmant. Je vois encore cette belle salle a manger a +larges dalles, a lambris de chene, la bouillabaisse fumant au milieu, +la porte grande ouverte sur la terrasse blanche et tout le couchant qui +entrait... Les gardiens etaient la, m'attendant pour se mettre a table. +Il y en avait trois, un Marseillais et deux Corses, tous trois petits, +barbus, le meme visage tanne, crevasse, le meme _pelone_ (caban) en poil +de chevre, mais d'allure et d'humeur entierement opposees. + +A la facon de vivre de ces gens, on sentait tout de suite la difference +des deux races. Le Marseillais, industrieux et vif, toujours affaire, +toujours en mouvement, courait l'ile du matin au soir, jardinant, +pechant, ramassant des oeufs de _gouailles_, s'embusquant dans le maquis +pour traire une chevre au passage; et toujours quelque aioli ou quelque +bouillabaisse en train. + +Les Corses, eux, en dehors de leur service, ne s'occupaient absolument +de rien; ils se consideraient comme des fonctionnaires, et passaient +toutes leurs journees dans la cuisine a jouer d'interminables parties de +_scopa_, ne s'interrompant que pour rallumer leurs pipes d'un air grave +et hacher avec des ciseaux, dans le creux de leurs mains, de grandes +feuilles de tabac vert... + +Du reste, Marseillais et Corses, tous trois de bonnes gens, simples, +naifs, et pleins de prevenances pour leur hote, quoique au fond il dut +leur paraitre un monsieur bien extraordinaire... + +Pensez donc! venir s'enfermer au phare pour son plaisir!... Eux qui +trouvent les journees si longues, et qui sont si heureux quand c'est +leur tour d'aller a terre... Dans la belle saison, ce grand bonheur +leur arrive tous les mois. Dix jours de terre pour trente jours de +phare, voila le reglement; mais avec l'hiver et les gros temps, il n'y +a plus de reglement qui tienne. Le vent souffle, la vague monte, les +Sanguinaires sont blanches d'ecume, et les gardiens de service restent +bloques deux ou trois mois de suite, quelquefois meme dans de terribles +conditions. + +--Voici ce qui m'est arrive, a moi, monsieur,--me contait un jour le +vieux Bartoli, pendant que nous dinions,--voici ce qui m'est arrive il +y a cinq ans, a cette meme table ou nous sommes, un soir d'hiver, comme +maintenant. Ce soir-la, nous n'etions que deux dans le phare, moi et un +camarade qu'on appelait Tcheco... Les autres etaient a terre, +malades, en conge, je ne sais plus... Nous finissions de diner, bien +tranquilles... Tout a coup, voila mon camarade qui s'arrete de manger, +me regarde un moment avec de droles d'yeux, et, pouf! tombe sur la +table, les bras en avant. Je vais a lui, je le secoue, je l'appelle: + +"--Oh! Tche!... Oh Tche!... + +"Rien! il etait mort... Vous jugez quelle emotion! Je restai plus d'une +heure stupide et tremblant devant ce cadavre, puis, subitement cette +idee me vient: "Et le phare!" Je n'eus que le temps de monter dans la +lanterne et d'allumer. La nuit etait deja la... + +Quelle nuit, monsieur! La mer, le vent, n'avaient plus leurs voix +naturelles. A tout moment il me semblait que quelqu'un m'appelait dans +l'escalier... Avec cela une fievre, une soif! Mais vous ne m'auriez pas +fait descendre... j'avais trop peur du mort. Pourtant, au petit jour, le +courage me revint un peu. Je portai mon camarade sur son lit; un drap +dessus, un bout de priere, et puis vite aux signaux d'alarme. + +"Malheureusement, la mer etait trop grosse; j'eus beau appeler, appeler, +personne ne vint... Me voila seul dans le phare avec mon pauvre Tcheco, +et Dieu sait pour combien de temps... J'esperais pouvoir le garder +pres de moi jusqu'a l'arrivee du bateau; mais au bout de trois jours ce +n'etait plus possible... Comment faire? le porter dehors? l'enterrer? +La roche etait trop dure, et il y a tant de corbeaux dans l'ile. C'etait +pitie de leur abandonner ce chretien. Alors je songeai a le descendre +dans une des logettes du lazaret... Ca me prit tout une apres-midi +cette triste corvee-la, et je vous reponds qu'il m'en fallut, du +courage... Tenez! monsieur, encore aujourd'hui, quand je descends ce +cote de l'ile par une apres-midi de grand vent, il me semble que j'ai +toujours le mort sur les epaules... + +Pauvre vieux Bartoli! La sueur lui en coulait sur le front, rien que d'y +penser. + + * * * * * + +Nos repas se passaient ainsi a causer longuement: le phare, la mer, des +recits de naufrages, des histoires de bandits corses... Puis, le jour +tombant, le gardien du premier quart allumait sa petite lampe, prenait +sa pipe, sa gourde, un gros Plutarque a tranche rouge, toute la +bibliotheque des Sanguinaires, et disparaissait par le fond. Au bout +d'un moment, c'etait dans tout le phare un fracas de chaines, de +poulies, de gros poids d'horloges qu'on remontait. + +Moi, pendant ce temps, j'allais m'asseoir dehors sur la terrasse. Le +soleil, deja tres bas, descendait vers l'eau de plus en plus vite, +entrainant tout l'horizon apres lui. Le vent fraichissait, l'ile +devenait violette. Dans le ciel, pres de moi, un gros oiseau passait +lourdement: c'etait l'aigle de la tour genoise qui rentrait... Peu a +peu la brume de mer montait. Bientot on ne voyait plus que l'ourlet +blanc de l'ecume autour de l'ile... Tout a coup, au-dessus de ma tete, +jaillissait un grand flot de lumiere douce. Le phare etait allume. +Laissant toute l'ile dans l'ombre, le clair rayon allait tomber au large +sur la mer, et j'etais la perdu dans la nuit, sous ces grandes ondes +lumineuses qui m'eclaboussaient a peine en passant... Mais le vent +fraichissait encore. Il fallait rentrer. A tatons, je fermais la grosse +porte, j'assurais les barres de fer; puis, toujours tatonnant, je +prenais un petit escalier de fonte qui tremblait et sonnait sous mes +pas, et j'arrivais au sommet du phare. Ici, par exemple, il y en avait +de la lumiere. + +Imaginez une lampe carcel gigantesque a six rangs de meches, autour de +laquelle pivotent lentement les parois de la lanterne, les unes remplies +par une enorme lentille de cristal, les autres ouvertes sur un grand +vitrage immobile qui met la flamme a l'abri du vent... En entrant +j'etais ebloui. Ces cuivres, ces etains, ces reflecteurs de metal blanc, +ces murs de cristal bombe qui tournaient, avec des grands cercles +bleuatres, tout ce miroitement, tout ce cliquetis de lumieres, me +donnait un moment de vertige. + +Peu a peu, cependant, mes yeux s'y faisaient, et je venais m'asseoir +au pied meme de la lampe, a cote du gardien qui lisait son Plutarque a +haute voix, de peur de s'endormir... + +Au dehors, le noir, l'abime. Sur le petit balcon qui tourne autour du +vitrage, le vent court comme un fou, en hurlant. Le phare craque, la mer +ronfle. A la pointe de l'ile, sur les brisants, les lames font comme des +coups de canon... Par moments un doigt invisible frappe aux carreaux: +quelque oiseau de nuit, que la lumiere attire, et qui vient se casser la +tete contre le cristal... + +Dans la lanterne etincelante et chaude, rien que le crepitement de la +flamme, le bruit de l'huile qui s'egoutte, de la chaine qui se devide; +et une voix monotone psalmodiant la vie de Demetrius de Phalere... + + * * * * * + +A minuit, le gardien se levait, jetait un dernier coup d'oeil a ses +meches, et nous descendions. Dans l'escalier on rencontrait le camarade +du second quart qui montait en se frottant les yeux; on lui passait la +gourde, le Plutarque... Puis, avant de gagner nos lits, nous entrions +un moment dans la chambre du fond, toute encombree de chaines, de gros +poids, de reservoirs d'etain, de cordages, et la, a la lueur de sa +petite lampe, le gardien ecrivait sur le grand livre du phare, toujours +ouvert: + +_Minuit. Grosse mer. Tempete. Navire au large._ + + + +L'AGONIE DE LA SEMILLANTE + + +Puisque le mistral de l'autre nuit nous a jetes sur la cote corse, +laissez-moi vous raconter une terrible histoire de mer dont les pecheurs +de la-bas parlent souvent a la veillee, et sur laquelle le hasard m'a +fourni des renseignements fort curieux. + +...Il y a deux ou trois ans de cela. + +Je courais la mer de Sardaigne en compagnie de sept ou huit matelots +douaniers. Rude voyage pour un novice! De tout le mois de mars, nous +n'eumes pas un jour de bon. Le vent d'est s'etait acharne apres nous, et +la mer ne decolerait pas. + +Un soir que nous fuyions devant la tempete, notre bateau vint se +refugier a l'entree du detroit de Bonifacio, au milieu d'un massif de +petites iles... Leur aspect n'avait rien d'engageant: grands rocs +peles, couverts d'oiseaux, quelques touffes d'absinthe, des maquis de +lentisques, et, ca et la, dans la vase, des pieces de bois en train +de pourrir: mais, ma foi, pour passer la nuit, ces roches sinistres +valaient encore mieux que le rouf d'une vieille barque a demi pontee, ou +la lame entrait comme chez elle, et nous nous en contentames. + +A peine debarques, tandis que les matelots allumaient du feu pour la +bouillabaisse, le patron m'appela, et, me montrant un petit enclos de +maconnerie blanche perdu dans la brume au bout de l'ile: + +--Venez-vous au cimetiere? me dit-il. + +--Un cimetiere, patron Lionetti! Ou sommes-nous donc? + +--Aux iles Lavezzi, monsieur. C'est ici que sont enterres les six cents +hommes de la _Semillante_, a l'endroit meme ou leur fregate s'est +perdue, il y a dix ans... Pauvres gens! ils ne recoivent pas beaucoup +de visites; c'est bien le moins que nous allions leur dire bonjour, +puisque nous voila... + +--De tout mon coeur, patron. + + * * * * * + +Qu'il etait triste le cimetiere de la _Semillante_!... Je le vois encore +avec sa petite muraille basse, sa porte de fer, rouillee, dure a ouvrir, +sa chapelle silencieuse, et des centaines de croix noires cachees par +l'herbe... Pas une couronne d'immortelles, pas un souvenir! rien... +Ah! les pauvres morts abandonnes, comme ils doivent avoir froid dans +leur tombe de hasard! + +Nous restames la un moment, agenouilles. Le patron priait a haute voix. +D'enormes goelands, seuls gardiens du cimetiere, tournoyaient sur nos +tetes et melaient leurs cris rauques aux lamentations de la mer. + +La priere finie, nous revinmes tristement vers le coin de l'ile ou la +barque etait amarree. En notre absence, les matelots n'avaient pas perdu +leur temps. Nous trouvames un grand feu flambant a l'abri d'une roche, +et la marmite qui fumait. On s'assit en rond, les pieds a la flamme, et +bientot chacun eut sur ses genoux, dans une ecuelle de terre rouge, deux +tranches de pain noir arrosees largement. Le repas fut silencieux: nous +etions mouilles, nous avions faim, et puis le voisinage du cimetiere... +Pourtant, quand les ecuelles furent videes, on alluma les pipes et on se +mit a causer un peu. Naturellement, on parlait de la _Semillante_. + +--Mais enfin, comment la chose s'est-elle passee? demandai-je au patron, +qui, la tete dans ses mains, regardait la flamme d'un air pensif. + +--Comment la chose s'est passee? me repondit le bon Lionetti avec un +gros soupir, helas! monsieur, personne au monde ne pourrait le dire. +Tout ce que nous savons, c'est que la _Semillante_ chargee de troupes +pour la Crimee, etait partie de Toulon, la veille au soir, avec le +mauvais temps. La nuit, ca se gata encore. Du vent, de la pluie, la mer +enorme comme on ne l'avait jamais vue... Le matin, le vent tomba un +peu, mais la mer etait toujours dans tous ses etats, et avec cela une +sacree brume du diable a ne pas distinguer un fanal a quatre pas... Ces +brumes-la, monsieur, on ne se doute pas comme c'est traitre... Ca ne +fait rien, j'ai idee que la _Semillante_ a du perdre son gouvernail dans +la matinee; car, il n'y a pas de brume qui tienne, sans une avarie, +jamais le capitaine ne serait venu s'aplatir ici contre. C'etait un rude +marin, que nous connaissions tous. Il avait commande la station en Corse +pendant trois ans, et savait sa cote aussi bien que moi, qui ne sais pas +autre chose. + +--Et a quelle heure pense-t-on que la _Semillante_ a peri? + +--Ce doit etre a midi; oui, monsieur, en plein midi... Mais dame! avec +la brume de mer, ce plein midi-la ne valait guere mieux qu'une nuit +noire comme la gueule d'un loup... Un douanier de la cote m'a raconte +que ce jour-la, vers onze heures et demie, etant sorti de sa maisonnette +pour rattacher ses volets, il avait eu sa casquette emportee d'un coup +de vent, et qu'au risque d'etre enleve lui-meme par la lame, il s'etait +mis a courir apres, le long du rivage, a quatre pattes. Vous comprenez! +les douaniers ne sont pas riches, et une casquette, ca coute cher. Or +il paraitrait qu'a un moment notre homme, en relevant la tete, aurait +apercu tout pres de lui, dans la brume, un gros navire a sec de toiles +qui fuyait sous le vent du cote des iles Lavezzi. Ce navire allait si +vite, si vite, que le douanier n'eut guere le temps de bien voir. +Tout fait croire cependant que c'etait la _Semillante_, puisque une +demi-heure apres le berger des iles a entendu sur ces roches... Mais +precisement voici le berger dont je vous parle, monsieur; il va vous +conter la chose lui-meme... Bonjour, Palombo!... viens te chauffer un +peu; n'aie pas peur. + +Un homme encapuchonne, que je voyais roder depuis un moment autour +de notre feu et que j'avais pris pour quelqu'un de l'equipage, car +j'ignorais qu'il y eut un berger dans l'ile, s'approcha de nous +craintivement. + +C'etait un vieux lepreux, aux trois quarts idiot, atteint de je ne +sais quel mal scorbutique qui lui faisait de grosses levres lippues, +horribles a voir. On lui expliqua a grand'-peine de quoi il s'agissait. +Alors, soulevant du doigt sa levre malade, le vieux nous raconta qu'en +effet, le jour en question, vers midi, il entendit de sa cabane un +craquement effroyable sur les roches. Comme l'ile etait toute couverte +d'eau, il n'avait pas pu sortir, et ce fut le lendemain seulement qu'en +ouvrant sa porte il avait vu le rivage encombre de debris et de cadavres +laisses la par la mer. Epouvante, il s'etait enfui en courant vers sa +barque, pour aller a Bonifacio chercher du monde. + +Fatigue d'en avoir tant dit, le berger s'assit, et le patron reprit la +parole: + +--Oui, monsieur, c'est ce pauvre vieux qui est venu nous prevenir. Il +etait presque fou de peur; et, de l'affaire, sa cervelle en est restee +detraquee. Le fait est qu'il y avait de quoi... Figurez-vous six cents +cadavres, en tas sur le sable, pele-mele avec les eclats de bois et les +lambeaux de toile... Pauvre _Semillante!_... la mer l'avait broyee +du coup, et si bien mise en miettes que dans tous ses debris le berger +Palombo n'a trouve qu'a grand'peine de quoi faire une palissade autour +de sa hutte... Quant aux hommes, presque tous defigures, mutiles +affreusement... c'etait pitie de les voir accroches les uns aux autres, +par grappes... Nous trouvames le capitaine en grand costume, l'aumonier +son etole au cou; dans un coin, entre deux roches, un petit mousse, les +yeux ouverts... on aurait cru qu'il vivait encore; mais non! Il etait +dit que pas un n'en rechapperait... + +Ici le patron s'interrompit: + +--Attention, Nardi! cria-t-il, le feu s'eteint. + +Nardi jeta sur la braise deux ou trois morceaux de planches goudronnees +qui s'enflammerent, et Lionetti continua: + +--Ce qu'il y a de plus triste dans cette histoire, le voici... Trois +semaines avant le sinistre, une petite corvette, qui allait en Crimee +comme la _Semillante_, avait fait naufrage de la meme facon, presque au +meme endroit; seulement, cette fois-la, nous etions parvenus a sauver +l'equipage et vingt soldats du train qui se trouvaient a bord... Ces +pauvres tringlos n'etaient pas a leur affaire, vous pensez! On les +emmena a Bonifacio et nous les gardames pendant deux jours avec nous, +a la _marine_... Une fois bien secs et remis sur pied bonsoir! bonne +chance! ils retournerent a Toulon, ou, quelque temps apres, on les +embarqua de nouveau pour la Crimee... Devinez sur quel navire!... Sur +la _Semillante_, monsieur... Nous les avons retrouves tous, tous les +vingt, couches parmi les morts, a la place ou nous sommes... Je relevai +moi-meme un joli brigadier a fines moustaches, un blondin de Paris, que +j'avais couche a la maison et qui nous avait fait rire tout le temps +avec ses histoires... De le voir la, ca me creva le coeur... Ah! Santa +Madre!... + +La-dessus, le brave Lionetti, tout emu, secoua les cendres de sa pipe +et se roula dans son caban en me souhaitant la bonne nuit... Pendant +quelque temps encore, les matelots causerent entre eux a demi-voix... +Puis, l'une apres l'autre, les pipes s'eteignirent... On ne parla +plus... Le vieux berger s'en alla... Et je restai seul a rever au +milieu de l'equipage endormi. + + * * * * * + +Encore sous l'impression du lugubre recit que je venais d'entendre, +j'essayais de reconstruire dans ma pensee le pauvre navire defunt et +l'histoire de cette agonie dont les goelands ont ete seuls temoins. +Quelques details qui m'avaient frappe, le capitaine en grand costume, +l'etole de l'aumonier, les vingt soldats du train, m'aidaient a deviner +toutes les peripeties du drame... Je voyais la fregate partant de +Toulon dans la nuit... Elle sort du port. La mer est mauvaise, le vent +terrible; mais on a pour capitaine un vaillant marin, et tout le monde +est tranquille a bord... + +Le matin, la brume de mer se leve. On commence a etre inquiet. Tout +l'equipage est en haut. Le capitaine ne quitte pas la dunette... Dans +l'entre-pont, ou les soldats sont renfermes, il fait noir; l'atmosphere +est chaude. Quelques-uns sont malades, couches sur leurs sacs. Le navire +tangue horriblement; impossible de se tenir debout. On cause assis a +terre, par groupes, en se cramponnant aux bancs; il faut crier pour +s'entendre. Il y en a qui commencent a avoir peur... Ecoutez donc! les +naufrages sont frequents dans ces parages-ci; les tringlos sont la pour +le dire, et ce qu'ils racontent n'est pas rassurant. Leur brigadier +surtout, un Parisien qui blague toujours, vous donne la chair de poule +avec ses plaisanteries: + +--Un naufrage!... mais c'est tres amusant, un naufrage. Nous en serons +quittes pour un bain a la glace, et puis on nous menera a Bonifacio, +histoire de manger des merles chez le patron Lionetti. + +Et les tringlos de rire... + +Tout a coup, un craquement... Qu'est-ce que c'est? Qu'arrive-t-il?... + +--Le gouvernail vient de partir, dit un matelot tout mouille qui +traverse l'entrepont en courant. + +--Bon voyage! crie cet enrage de brigadier; mais cela ne fait plus rire +personne. + +Grand tumulte sur le pont. La brume empeche de se voir. Les matelots +vont et viennent, effrayes, a tatons... Plus de gouvernail! La +manoeuvre est impossible... La _Semillante_, en derive, file comme le +vent... C'est a ce moment que le douanier la voit passer; il est onze +heures et demie. A l'avant de la fregate, on entend comme un coup de +canon... Les brisants! les brisants!... C'est fini, il n'y a plus +d'espoir, on va droit a la cote... Le capitaine descend dans sa +cabine... Au bout d'un moment, il vient reprendre sa place sur la +dunette,--en grand costume... Il a voulu se faire beau pour mourir. + +Dans l'entre-pont, les soldats, anxieux, se regardent, sans rien +dire... Les malades essayent de se redresser... le petit brigadier ne +rit plus... C'est alors que la porte s'ouvre et que l'aumonier parait +sur le seuil avec son etole: + +--A genoux, mes enfants! + +Tout le monde obeit. D'une voix retentissante, le pretre commence la +priere des agonisants. + +Soudain un choc formidable, un cri, un seul cri, un cri immense, des +bras tendus, des mains qui se cramponnent, des regards effares ou la +vision de la mort passe comme un eclair... + +Misericorde!... + +C'est ainsi que je passai toute la nuit a rever, evoquant, a dix ans de +distance, l'ame du pauvre navire dont les debris m'entouraient... Au +loin, dans le detroit, la tempete faisait rage; la flamme du bivac se +courbait sous la rafale; et j'entendais notre barque danser au pied des +roches en faisant crier son amarre. + + + +LES DOUANIERS + + +Le bateau l'_Emilie_, de Porto-Vecchio, a bord duquel j'ai fait ce +lugubre voyage aux iles Lavezzi, etait une vieille embarcation de la +douane, a demi pontee, ou l'on n'avait pour s'abriter du vent, des +lames, de la pluie, qu'un petit rouf goudronne, a peine assez large pour +tenir une table et deux couchettes. Aussi il fallait voir nos matelots +par le gros temps. Les figures ruisselaient, les vareuses trempees +fumaient comme du linge a l'etuve, et en plein hiver les malheureux +passaient ainsi des journees entieres, meme des nuits, accroupis sur +leurs bancs mouilles, a grelotter dans cette humidite malsaine; car +on ne pouvait pas allumer de feu a bord, et la rive etait souvent +difficile a atteindre... Eh bien, pas un de ces hommes ne se plaignait. +Par les temps les plus rudes, je leur ai toujours vu la meme placidite, +la meme bonne humeur. Et pourtant quelle triste vie que celle de ces +matelots douaniers! + +Presque tous maries, ayant femme et enfants a terre, ils restent des +mois dehors, a louvoyer sur ces cotes si dangereuses. Pour se nourrir, +ils n'ont guere que du pain moisi et des oignons sauvages. Jamais de +vin, jamais de viande, parce que la viande et le vin coutent cher et +qu'ils ne gagnent que cinq cents francs par an! Cinq cents francs par +an! vous pensez si la hutte doit etre noire la-bas a la _marine_, et +si les enfants doivent aller pieds nus!... N'importe! Tous ces gens-la +paraissent contents. Il y avait a l'arriere, devant le rouf, un grand +baquet plein d'eau de pluie ou l'equipage venait boire, et je me +rappelle que, la derniere gorgee finie, chacun de ces pauvres diables +secouait son gobelet avec un "Ah!..." de satisfaction, une expression de +bien-etre a la fois comique et attendrissante. + +Le plus gai, le plus satisfait de tous, etait un petit Bonifacien hale +et trapu qu'on appelait Palombo. Celui-la ne faisait que chanter, meme +dans les plus gros temps. Quand la lame devenait lourde, quand le ciel +assombri et bas se remplissait de gresil, et qu'on etait la tous, le nez +en l'air, la main sur l'ecoute, a guetter le coup de vent qui allait +venir, alors, dans le grand silence et l'anxiete du bord, la voix +tranquille de Palombo commencait: + + Non, monseigneur, + C'est trop d'honneur. + Lisette est sa...age, + Reste au villa...age... + +Et la rafale avait beau souffler, faire gemir les agres, secouer et +inonder la barque, la chanson du douanier allait son train, balancee +comme une mouette a la pointe des vagues. Quelquefois le vent +accompagnait trop fort, on n'entendait plus les paroles; mais, entre +chaque coup de mer, dans le ruissellement de l'eau qui s'egouttait, le +petit refrain revenait toujours: + + Lisette est sa...age, + Reste au villa...age... + +Un jour, pourtant, qu'il ventait et pleuvait tres fort, je ne l'entendis +pas. C'etait si extraordinaire, que je sortis la tete du rouf: + +--Eh! Palombo, on ne chante donc plus? + +Palombo ne repondit pas. Il etait immobile, couche sous son banc. Je +m'approchai de lui. Ses dents claquaient; tout son corps tremblait de +fievre. + +--Il a une _pountoura_, me dirent ses camarades tristement. + +Ce qu'ils appellent _pountoura_, c'est un point de cote, une pleuresie. +Ce grand ciel plombe, cette barque ruisselante, ce pauvre fievreux roule +dans un vieux manteau de caoutchouc qui luisait sous la pluie comme +une peau de phoque, je n'ai jamais rien vu de plus lugubre. Bientot le +froid, le vent, la secousse des vagues, aggraverent son mal. Le delire +le prit; il fallut aborder. + +Apres beaucoup de temps et d'efforts, nous entrames vers le soir dans un +petit port aride et silencieux, qu'animait seulement le vol circulaire +de quelques _gouailles_. Tout autour de la plage montaient de hautes +roches escarpees, des maquis inextricables d'arbustes verts, d'un vert +sombre, sans saison. En bas, au bord de l'eau, une petite maison blanche +a volets gris: c'etait le poste de la douane. Au milieu de ce desert, +cette batisse de l'Etat, numerotee comme une casquette d'uniforme, +avait quelque chose de sinistre. C'est la qu'on descendit le malheureux +Palombo. Triste asile pour un malade! Nous trouvames le douanier en +train de manger au coin du feu avec sa femme et ses enfants. Tout ce +monde-la vous avait des mines haves, jaunes, des yeux agrandis, cercles +de fievre. La mere, jeune encore, un nourrisson sur les bras, grelottait +en nous parlant. + +--C'est un poste terrible, me dit tout bas l'inspecteur. Nous sommes +obliges de renouveler nos douaniers tous les deux ans. La fievre de +marais les mange... + +Il s'agissait cependant de se procurer un medecin. Il n'y en avait pas +avant Sartene, c'est-a-dire a six ou huit lieues de la. Comment faire? +Nos matelots n'en pouvaient plus; c'etait trop loin pour envoyer un des +enfants. Alors la femme, se penchant dehors, appelant: + +--Cecco!... Cecco! + +Et nous vimes entrer un grand gars bien decouple, vrai type de +braconnier ou de _banditto_, avec son bonnet de laine brune et son +_pelone_ en poils de chevre. En debarquant je l'avais deja remarque, +assis devant la porte, sa pipe rouge aux dents, un fusil entre les +jambes; mais, je ne sais pourquoi, il s'etait enfui a notre approche. +Peut-etre croyait-il que nous avions des gendarmes avec nous. Quand il +entra, la douaniere rougit un peu. + +--C'est mon cousin... nous dit-elle. Pas de danger que celui-la se perde +dans le maquis. + +Puis elle lui parla tout bas, en montrant le malade. L'homme s'inclina +sans repondre, sortit, siffla son chien, et le voila parti, le fusil sur +l'epaule, sautant de roche en roche avec ses longues jambes. + +Pendant ce temps-la, les enfants, que la presence de l'inspecteur +semblait terrifier, finissaient vite leur diner de chataignes et de +_bruccio_ (fromage blanc). Et toujours de l'eau, rien que de l'eau sur +la table! Pourtant, c'eut ete bien bon, un coup de vin, pour ces petits. +Ah! misere! Enfin la mere monta les coucher; le pere, allumant son +falot, alla inspecter la cote, et nous restames au coin du feu a veiller +notre malade qui s'agitait sur son grabat, comme s'il etait encore en +pleine mer, secoue par les lames. Pour calmer un peu sa _pountoura_, +nous faisions chauffer des galets, des briques qu'on lui posait sur le +cote. Une ou deux fois, quand je m'approchai de son lit, le malheureux +me reconnut, et, pour me remercier, me tendit peniblement la main, une +grosse main rapeuse et brulante comme une de ces briques sorties du +feu... + +Triste veillee! Au dehors, le mauvais temps avait repris avec la tombee +du jour, et c'etait un fracas, un roulement, un jaillissement d'ecume, +la bataille des roches et de l'eau. De temps en temps, le coup de vent +du large parvenait a se glisser dans la baie et enveloppait notre +maison. On le sentait a la montee subite de la flamme qui eclairait tout +a coup les visages mornes des matelots, groupes autour de la cheminee et +regardant le feu avec cette placidite d'expression que donne l'habitude +des grandes etendues et des horizons pareils. Parfois aussi, Palombo +se plaignait doucement. Alors tous les yeux se tournaient vers le coin +obscur ou le pauvre camarade etait en train de mourir, loin des siens, +sans secours; les poitrines se gonflaient et l'on entendait de gros +soupirs. C'est tout ce qu'arrachait a ces ouvriers de la mer, patients +et doux, le sentiment de leur propre infortune. Pas de revoltes, pas de +greves. Un soupir, et rien de plus!... Si, pourtant, je me trompe. En +passant devant moi pour jeter une bourree au feu, un d'eux me dit tout +bas d'une voix navree: + +--Voyez-vous, monsieur... on a quelquefois beaucoup du tourment dans +notre metier!... + + + +LE CURE DE CUCUGNAN. + + +Tous les ans, a la Chandeleur, les poetes provencaux publient en Avignon +un joyeux petit livre rempli jusqu'aux bords de beaux vers et de jolis +contes. Celui de cette annee m'arrive a l'instant, et j'y trouve un +adorable fabliau que je vais essayer de vous traduire en l'abregeant un +peu... Parisiens, tendez vos mannes. C'est de la fine fleur de farine +provencale qu'on va vous servir cette fois... + + * * * * * + +L'abbe Martin etait cure... de Cucugnan. + +Bon comme le pain, franc comme l'or, il aimait paternellement ses +Cucugnanais; pour lui, son Cucugnan aurait ete le paradis sur terre, si +les Cucugnanais lui avaient donne un peu plus de satisfaction. Mais, +helas! les araignees filaient dans son confessionnal, et, le beau jour +de Paques, les hosties restaient au fond de son saint-ciboire. Le bon +pretre en avait le coeur meurtri, et toujours il demandait a Dieu la +grace de ne pas mourir avant d'avoir ramene au bercail son troupeau +disperse. + +Or, vous allez voir que Dieu l'entendit. + +Un dimanche, apres l'Evangile, M. Martin monta en chaire. + + * * * * * + +--Mes freres, dit-il, vous me croirez si vous voulez: l'autre nuit, je +me suis trouve, moi miserable pecheur, a la porte du paradis. + +"Je frappai: saint Pierre m'ouvrit! + +"--Tiens! c'est vous, mon brave monsieur Martin, me fit-il; quel bon +vent...? et qu'y a-t-il pour votre service? + +"--Beau saint Pierre, vous qui tenez le grand livre et la clef, +pourriez-vous me dire, si je ne suis pas trop curieux, combien vous avez +de Cucugnanais en paradis? + +"--Je n'ai rien a vous refuser, monsieur Martin; asseyez-vous, nous +allons voir la chose ensemble. + +"Et saint Pierre prit son gros livre, l'ouvrit, mit ses besicles: + +"--Voyons un peu: Cucugnan, disons-nous. Cu... Cu... Cucugnan. Nous +y sommes. Cucugnan... Mon brave monsieur Martin, la page est toute +blanche. Pas une ame... Pas plus de Cucugnanais que d'aretes dans une +dinde. + +"--Comment! Personne de Cucugnan ici? Personne? Ce n'est pas possible! +Regardez mieux... + +"--Personne, saint homme. Regardez vous-meme, si vous croyez que je +plaisante. + +"Moi, pecaire! je frappais des pieds, et, les mains jointes, je criais +misericorde. Alors, saint Pierre: + +"--Croyez-moi, monsieur Martin, il ne faut pas ainsi vous mettre le +coeur a l'envers, car vous pourriez en avoir quelque mauvais coup de +sang. Ce n'est pas votre faute, apres tout. Vos Cucugnanais, voyez-vous, +doivent faire a coup sur leur petite quarantaine en purgatoire. + +"--Ah! par charite, grand saint Pierre! faites que je puisse au moins +les voir et les consoler. + +"--Volontiers, mon ami... Tenez, chaussez vite ces sandales, car les +chemins ne sont pas beaux de reste... Voila qui est bien. Maintenant, +cheminez droit devant vous. Voyez vous la-bas, au fond, en tournant? +Vous trouverez une porte d'argent toute constellee de croix noires... a +main droite... Vous frapperez, on vous ouvrira... Adessias! Tenez-vous +sain et gaillardet. + + * * * * * + +"Et je cheminai... je cheminai! Quelle battue! j'ai la chair de poule, +rien que d'y songer. Un petit sentier, plein de ronces, d'escarboucles +qui luisaient et de serpents qui sifflaient, m'amena jusqu'a la porte +d'argent. + +"--Pan! pan! + +"--Qui frappe! me fait une voix rauque et dolente. + +"--Le cure de Cucugnan. + +"--De...? + +"--De Cucugnan. + +"--Ah!... Entrez. + +"J'entrai. Un grand bel ange, avec des ailes sombres comme la nuit, avec +une robe resplendissante comme le jour, avec une clef de diamant pendue +a sa ceinture, ecrivait, cra-cra, dans un grand livre plus gros que +celui de saint Pierre... + +"--Finalement, que voulez-vous et que demandez-vous? dit l'ange. + +"--Bel ange de Dieu, je veux savoir,--je suis bien curieux +peut-etre,--si vous avez ici les Cucugnanais. + +"--Les?... + +"--Les Cucugnanais, les gens de Cucugnan... que c'est moi qui suis leur +prieur. + +"--Ah! l'abbe Martin, n'est-ce pas? + +"--Pour vous servir, monsieur l'ange. + + * * * * * + +"--Vous dites donc Cucugnan... + +"Et l'ange ouvre et feuillette son grand livre, mouillant son doigt de +salive pour que le feuillet glisse mieux... + +"--Cucugnan, dit-il en poussant un long soupir... Monsieur Martin, nous +n'avons en purgatoire personne de Cucugnan. + +"--Jesus! Marie! Joseph! personne de Cucugnan en purgatoire! O grand +Dieu! ou sont-ils donc? + +"--Eh! saint homme, ils sont en paradis. Ou diantre voulez-vous qu'ils +soient? + +"--Mais j'en viens, du paradis... + +"--Vous en venez!!... Eh bien? + +"--Eh bien! ils n'y sont pas!... Ah! bonne mere des anges!... + +"--Que voulez-vous, monsieur le cure? s'ils ne sont ni en paradis ni en +purgatoire, il n'y a pas de milieu, ils sont... + +"--Sainte croix! Jesus, fils de David! Ai! ai! ai! est-il possible?... +Serait-ce un mensonge du grand saint Pierre?... Pourtant je n'ai pas +entendu chanter le coq!... Ai! pauvres nous! comment irai-je en paradis +si mes Cucugnanais n'y sont pas? + +"--Ecoutez, mon pauvre monsieur Martin, puisque vous voulez, coute que +coute, etre sur de tout ceci, et voir de vos yeux de quoi il retourne, +prenez ce sentier, filez en courant, si vous savez courir... Vous +trouverez, a gauche, un grand portail. La, vous vous renseignerez sur +tout. Dieu vous le donne! + +"Et l'ange ferma la porte. + + * * * * * + +"C'etait un long sentier tout pave de braise rouge. Je chancelais comme +si j'avais bu; a chaque pas, je trebuchais; j'etais tout en eau, chaque +poil de mon corps avait sa goutte de sueur, et je haletais de soif... +Mais, ma foi, grace aux sandales que le bon saint Pierre m'avait +pretees, je ne me brulai pas les pieds. + +"Quand j'eus fait assez de faux pas clopin-clopant, je vis a ma main +gauche une porte... non, un portail, un enorme portail, tout baillant, +comme la porte d'un grand four. Oh! mes enfants, quel spectacle! La on +ne demande pas mon nom; la, point de registre. Par fournees et a pleine +porte, on entre la, mes freres, comme le dimanche vous entrez au +cabaret. + +"Je suais a grosses gouttes, et pourtant j'etais transi, j'avais le +frisson. Mes cheveux se dressaient. Je sentais le brule, la chair rotie, +quelque chose comme l'odeur qui se repand dans notre Cucugnan quand +Eloy, le marechal, brule pour la ferrer la botte d'un vieil ane. Je +perdais haleine dans cet air puant et embrase; j'entendais une clameur +horrible, des gemissements, des hurlements et des jurements. + +"--Eh bien! entres-tu ou n'entres-tu pas, toi?--me fait, en me piquant +de sa fourche, un demon cornu. + +"--Moi? Je n'entre pas. Je suis un ami de Dieu. + +"--Tu es un ami de Dieu... Eh! b... de teigneux! que viens-tu faire +ici?... + +"--Je viens... Ah! ne m'en parlez pas, que je ne puis plus me tenir +sur mes jambes... Je viens... je viens de loin... humblement vous +demander... si... si, par coup de hasard... vous n'auriez pas ici... +quelqu'un... quelqu'un de Cucugnan... + +"--Ah! feu de Dieu! tu fais la bete, toi, comme si tu ne savais pas que +tout Cucugnan est ici. Tiens, laid corbeau, regarde, et tu verras comme +nous les arrangeons ici, tes fameux Cucugnanais... + + * * * * * + +"Et je vis, au milieu d'un epouvantable tourbillon de flamme: + +"Le long Coq-Galine,--vous l'avez tous connu, mes freres,--Coq-Galine, +qui se grisait si souvent, et si souvent secouait les puces a sa pauvre +Clairon. + +"Je vis Catarinet... cette petite gueuse... avec son nez en l'air... qui +couchait toute seule a la grange... Il vous en souvient, mes droles!... +Mais passons, j'en ai trop dit. + +"Je vis Pascal Doigt-de-Poix, qui faisait son huile avec les olives de +M. Julien. + +"Je vis Babet la glaneuse, qui, en glanant, pour avoir plus vite noue sa +gerbe, puisait a poignees aux gerbiers. + +"Je vis maitre Grapasi, qui huilait si bien la roue de sa brouette. + +"Et Dauphine, qui vendait si cher l'eau de son puits. + +"Et le Tortillard, qui, lorsqu'il me rencontrait portant le bon Dieu, +filait son chemin, la barrette sur la tete et la pipe au bec... et fier +comme Artaban... comme s'il avait rencontre un chien. + +"Et Coulau avec sa Zette, et Jacques, et Pierre, et Toni... + + * * * * * + +Emu, bleme de peur, l'auditoire gemit, en voyant, dans l'enfer tout +ouvert, qui son pere et qui sa mere, qui sa grand'mere et qui sa +soeur... + +--Vous sentez bien, mes freres, reprit le bon abbe Martin, vous sentez +bien que ceci ne peut pas durer. J'ai charge d'ames, et je veux, je +veux vous sauver de l'abime ou vous etes tous en train de rouler tete +premiere. Demain je me mets a l'ouvrage, pas plus tard que demain. Et +l'ouvrage ne manquera pas! Voici comment je m'y prendrai. Pour que tout +se fasse bien, il faut tout faire avec ordre. Nous irons rang par rang, +comme a Jonquieres quand on danse. + +"Demain lundi, je confesserai les vieux et les vieilles. Ce n'est rien. + +"Mardi, les enfants. J'aurai bientot fait. + +"Mercredi, les garcons et les filles. Cela pourra etre long. + +"Jeudi, les hommes. Nous couperons court. + +"Vendredi, les femmes. Je dirai: Pas d'histoires! + +"Samedi, le meunier!... Ce n'est pas trop d'un jour pour lui tout seul. + +"Et, si dimanche nous avons fini, nous serons bien heureux. + +"Voyez-vous, mes enfants, quand le ble est mur, il faut le couper; quand +le vin est tire, il faut le boire. Voila assez de linge sale, il s'agit +de le laver, et de le bien laver. + +"C'est la grace que je vous souhaite. _Amen!_ + + * * * * * + +Ce qui fut dit fut fait. On coula la lessive. + +Depuis ce dimanche memorable, le parfum des vertus de Cucugnan se +respire a dix lieues a l'entour. + +Et le bon pasteur M. Martin, heureux et plein d'allegresse, a reve +l'autre nuit que, suivi de tout son troupeau, il gravissait, en +resplendissante procession, au milieu des cierges allumes, d'un nuage +d'encens qui embaumait et des enfants de choeur qui chantaient _Te +Deum_, le chemin eclaire de la cite de Dieu. + +Et voila l'histoire du cure de Cucugnan, telle que m'a ordonne de vous +le dire ce grand gueusard de Roumanille, qui la tenait lui-meme d'un +autre bon compagnon. + + + +LES VIEUX. + + +Une lettre, pere Azan? + +--Oui, monsieur... ca vient de Paris. + +Il etait tout fier que ca vint de Paris, ce brave pere Azan... Pas moi. +Quelque chose me disait que cette Parisienne de la rue Jean-Jacques, +tombant sur ma table a l'improviste et de si grand matin, allait me +faire perdre toute ma journee. Je ne me trompais pas, voyez plutot: + +_Il faut que tu me rendes un service, mon ami. Tu vas fermer ton moulin +pour un jour et t'en aller tout de suite a Eyguieres... Eyguieres est +un gros bourg a trois ou quatre lieues de chez toi,--une promenade. En +arrivant, tu demanderas le couvent des Orphelines. La premiere maison +apres le couvent est une maison basse a volets gris avec un jardinet +derriere. Tu entreras sans frapper,--la porte est toujours ouverte,--et, +en entrant, tu crieras bien fort: "Bonjour, braves gens! Je suis l'ami +de Maurice..." Alors, tu verras deux petits vieux, oh! mais vieux, +vieux, archivieux, te tendre les bras du fond de leurs grands fauteuils, +et tu les embrasseras de ma part, avec tout ton coeur, comme s'ils +etaient a toi. Puis vous causerez; ils te parleront de moi, rien que de +moi; ils te raconteront mille folies que tu ecouteras sans rire... Tu +ne riras pas, hein?... Ce sont mes grands-parents, deux etres dont je +suis toute la vie et qui ne m'ont pas vu depuis dix ans... Dix ans, +c'est long! Mais que veux-tu? moi, Paris me tient; eux, c'est le grand +age... Ils sont si vieux, s'ils venaient me voir, ils se casseraient +en route... Heureusement, tu es la-bas, mon cher meunier, et, en +t'embrassant, les pauvres gens croiront m'embrasser un peu moi-meme... +Je leur ai si souvent parle de nom et de cette bonne amitie dont..._ + +Le diable soit de l'amitie! Justement ce matin-la il faisait un temps +admirable, mais qui ne valait rien pour courir les routes: trop de +mistral et trop de soleil, une vraie journee de Provence. Quand cette +maudite lettre arriva, j'avais deja choisi mon _cagnard_ (abri) entre +deux roches, et je revais de rester la tout le jour, comme un lezard, +a boire de la lumiere, en ecoutant chanter les pins... Enfin, que +voulez-vous faire? Je fermai le moulin en maugreant, je mis la clef sous +la chatiere. Mon baton, ma pipe, et me voila parti. + +J'arrivai a Eyguieres vers deux heures. Le village etait desert, tout +le monde aux champs. Dans les ormes du cours, blancs de poussiere, les +cigales chantaient comme en pleine Crau. Il y avait bien sur la place +de la mairie un ane qui prenait le soleil, un vol de pigeons sur la +fontaine de l'eglise; mais personne pour m'indiquer l'orphelinat. Par +bonheur une vieille fee m'apparut tout a coup, accroupie et filant dans +l'encoignure de sa porte; je lui dis ce que je cherchais; et comme cette +fee etait tres puissante, elle n'eut qu'a lever sa quenouille: aussitot +le couvent des Orphelines se dressa devant moi comme par magie... +C'etait une grande maison maussade et noire, toute fiere de montrer +au-dessus de son portail en ogive une vieille croix de gres rouge avec +un peu de latin autour. A cote de cette maison, j'en apercus une autre +plus petite. Des volets gris, le jardin derriere... Je la reconnus tout +de suite, et j'entrai sans frapper. + +Je reverrai toute ma vie ce long corridor frais et calme, la muraille +peinte en rose, le jardinet qui tremblait, au fond a travers un store +de couleur claire, et sur tous les panneaux des fleurs et des violons +fanes. Il me semblait que j'arrivais chez quelque vieux bailli du +temps de Sedaine... Au bout du couloir, sur la gauche, par une porte +entr'ouverte on entendait le tic tac d'une grosse horloge et une voix +d'enfant, mais d'enfant a l'ecole, qui lisait en s'arretant a chaque +syllabe: A... lors... saint... I... re... nee... s'e... cri... a... +Je... suis... le... fro... ment... du... Seigneur... Il... faut... +que... je... sois... mou... lu... par... la... dent... de... ces... +a... ni... maux... Je m'approchai doucement de cette porte et +je regardai. + +Dans le calme et le demi-jour d'une petite chambre, un bon vieux a +pommettes roses, ride jusqu'au bout des doigts, dormait au fond d'un +fauteuil, la bouche ouverte, les mains sur ses genoux. A ses pieds, une +fillette habillee de bleu,--grande pelerine et petit beguin, le costume +des orphelines,--lisait la Vie de saint Irenee dans un livre plus gros +qu'elle... Cette lecture miraculeuse avait opere sur toute la maison. +Le vieux dormait dans son fauteuil, les mouches au plafond, les canaris +dans leur cage, la-bas sur la fenetre. La grosse horloge ronflait, tic +tac, tic tac. Il n'y avait d'eveille dans toute la chambre qu'une grande +bande de lumiere qui tombait droite et blanche entre les volets clos, +pleine d'etincelles vivantes et de valses microscopiques... Au milieu +de l'assoupissement general, l'enfant continuait sa lecture d'un air grave: +Aus... si... tot... deux... lions... se... pre...ci... pi... te... +rent... sur... lui... et... le... de... vo... re... rent... C'est a ce +moment que j'entrai... Les lions de saint Irenee se precipitant dans la +chambre n'y auraient pas produit plus de stupeur que moi. Un vrai coup +de theatre! La petite pousse un cri, le gros livre tombe, les canaris, +les mouches se reveillent, la pendule sonne, le vieux se dresse en +sursaut, tout effare, et moi-meme, un peu trouble, je m'arrete sur le +seuil en criant bien fort: + +--Bonjour, braves gens! je suis l'ami de Maurice. + +Oh! alors, si vous l'aviez vu, le pauvre vieux, si vous l'aviez vu venir +vers moi les bras tendus, m'embrasser, me serrer les mains, courir egare +dans la chambre, en faisant: + +--Mon Dieu! mon Dieu!... + +Toutes les rides de son visage riaient. Il etait rouge. Il begayait: + +--Ah! monsieur... ah! monsieur... + +Puis il allait vers le fond en appelant: + +--Mamette! + +Une porte qui s'ouvre, un trot de souris dans le couloir... c'etait +Mamette. Rien de joli comme cette petite vieille avec son bonnet a +coque, sa robe carmelite, et son mouchoir brode qu'elle tenait a la main +pour me faire honneur, a l'ancienne mode... Chose attendrissante! +ils se ressemblaient. Avec un tour et des coques jaunes, il aurait +pu s'appeler Mamette, lui aussi. Seulement la vraie Mamette avait du +beaucoup pleurer dans sa vie, et elle etait encore plus ridee que +l'autre. Comme l'autre aussi, elle avait pres d'elle une enfant de +l'orphelinat, petite garde en pelerine bleue, qui ne la quittait jamais; +et de voir ces vieillards proteges par ces orphelines, c'etait ce qu'on +peut imaginer de plus touchant. + +En entrant, Mamette avait commence par me faire une grande reverence, +mais d'un mot le vieux lui coupa sa reverence en deux: + +--C'est l'ami de Maurice... + +Aussitot la voila qui tremble, qui pleure, perd son mouchoir, qui +devient rouge, toute rouge, encore plus rouge que lui... Ces vieux! ca +n'a qu'une goutte de sang dans les veines, et a la moindre emotion elle +leur saute au visage... + +--Vite, vite, une chaise... dit la vieille a sa petite. + +--Ouvre les volets... crie le vieux a la sienne. + +Et, me prenant chacun par une main, ils m'emmenerent en trottinant +jusqu'a la fenetre, qu'on a ouverte toute grande pour mieux me voir. On +approche les fauteuils, je m'installe entre les deux sur un pliant, les +petites bleues derriere nous, et l'interrogatoire commence: + +--Comment va-t-il? Qu'est-ce qu'il fait? Pourquoi ne vient-il pas? +Est-ce qu'il est content?... + +Et patati! et patata! Comme cela pendant des heures. + +Moi, je repondais de mon mieux a toutes leurs questions, donnant sur mon +ami les details que je savais, inventant effrontement ceux que je ne +savais pas, me gardant surtout d'avouer que je n'avais jamais remarque +si ses fenetres fermaient bien ou de quelle couleur etait le papier de +sa chambre. + +--Le papier de sa chambre!... Il est bleu, madame, bleu clair, avec des +guirlandes... + +--Vraiment? faisait la pauvre vieille attendrie; et elle ajoutait en se +tournant vers son mari: C'est un si brave enfant! + +--Oh! oui, c'est un brave enfant! reprenait l'autre avec enthousiasme. + +Et, tout le temps que je parlais, c'etaient entre eux des hochements de +tete, de petits rires fins, des clignements d'yeux, des airs entendus, +ou bien encore le vieux qui se rapprochait pour me dire: + +--Parlez plus fort... Elle a l'oreille un peu dure. + +Et elle de son cote: + +--Un peu plus haut, je vous prie!... Il n'entend pas tres bien... + +Alors j'elevais la voix; et tous deux me remerciaient d'un sourire; et +dans ces sourires fanes qui se penchaient vers moi, cherchant jusqu'au +fond de mes yeux l'image de leur Maurice, moi, j'etais tout emu de la +retrouver cette image, vague, voilee, presque insaisissable, comme si je +voyais mon ami me sourire, tres loin, dans un brouillard. + + * * * * * + +Tout a coup le vieux se dresse sur son fauteuil: + +--Mais j'y pense, Mamette..., il n'a peut-etre pas dejeune! + +Et Mamette, effaree, les bras au ciel: + +--Pas dejeune!... Grand Dieu! + +Je croyais qu'il s'agissait encore de Maurice, et j'allais repondre que +ce brave enfant n'attendait jamais plus tard que midi pour se mettre a +table. Mais non, c'etait bien de moi qu'on parlait; et il faut voir quel +branle-bas quand j'avouai que j'etais encore a jeun: + +--Vite le couvert, petites bleues! La table au milieu de la chambre, la +nappe du dimanche, les assiettes a fleurs. Et ne rions pas tant, s'il +vous plait! et depechons-nous... + +Je crois bien qu'elles se depechaient. A peine le temps de casser trois +assiettes le dejeuner se trouva servi. + +--Un bon petit dejeuner! me disait Mamette en me conduisant a table; +seulement vous serez tout seul... Nous autres, nous avons deja mange ce +matin. + +Ces pauvres vieux! a quelque heure qu'on les prenne, ils ont toujours +mange le matin. + +Le bon petit dejeuner de Mamette, c'etait deux doigts de lait, des +dattes et une _barquette_, quelque chose comme un echaude; de quoi la +nourrir elle et ses canaris au moins pendant huit jours... Et dire +qu'a moi seul je vins a bout de toutes ces provisions!... Aussi quelle +indignation autour de la table! Comme les petites bleues chuchotaient en +se poussant du coude, et la-bas, au fond de leur cage, comme les +canaris avaient l'air de se dire: "Oh! ce monsieur qui mange toute la +_barquette_!" + +Je la mangeai toute, en effet, et presque sans m'en apercevoir, occupe +que j'etais a regarder autour de moi dans cette chambre claire et +paisible ou flottait comme une odeur de choses anciennes... Il y avait +surtout deux petits lits dont je ne pouvais pas detacher mes yeux. Ces +lits, presque deux berceaux, je me les figurais le matin, au petit jour, +quand ils sont encore enfouis sous leurs grands rideaux a franges. Trois +heures sonnent. C'est l'heure ou tous les vieux se reveillent: + +--Tu dors, Mamette? + +--Non, mon ami. + +--N'est-ce pas que Maurice est un brave enfant? + +--Oh! oui c'est un brave enfant. + +Et j'imaginais comme cela toute une causerie, rien que pour avoir vu ces +deux petits lits de vieux, dresses l'un a cote de l'autre... + +Pendant ce temps, un drame terrible se passait a l'autre bout de la +chambre, devant l'armoire. Il s'agissait d'atteindre la-haut, sur le +dernier rayon, certain bocal de cerises a l'eau-de-vie qui attendait +Maurice depuis dix ans et dont on voulait me faire l'ouverture. Malgre +les supplications de Mamette, le vieux avait tenu a aller chercher ses +cerises lui-meme; et, monte sur une chaise au grand effroi de sa femme, +il essayait d'arriver la-haut... Vous voyez le tableau d'ici, le vieux +qui tremble et qui se hisse, les petites bleues cramponnees a sa chaise, +Mamette derriere lui haletante, les bras tendus, et sur tout cela un +leger parfum de bergamote qui s'exhale de l'armoire ouverte et des +grandes piles de linge roux... C'etait charmant. + +Enfin, apres bien des efforts, on parvint a le tirer de l'armoire, ce +fameux bocal, et avec lui une vieille timbale d'argent toute bosselee, +la timbale de Maurice quand il etait petit. On me la remplit de cerises +jusqu'au bord; Maurice les aimait tant, les cerises! Et tout en me +servant, le vieux me disait a l'oreille d'un air de gourmandise: + +--Vous etes bien heureux, vous, de pouvoir en manger!... C'est ma femme +qui les a faites... Vous allez gouter quelque chose de bon. + +Helas sa femme les avait faites, mais elle avait oublie de les sucrer. +Que voulez-vous? on devient distrait en vieillissant. Elles etaient +atroces, vos cerises, ma pauvre Mamette... Mais cela ne m'empecha pas +de les manger jusqu'au bout, sans sourciller. + + * * * * * + +Le repas termine, je me levai pour prendre conge de mes hotes. Ils +auraient bien voulu me garder encore un peu pour causer du brave enfant, +mais le jour baissait, le moulin etait loin, il fallait partir. + +Le vieux s'etait leve en meme temps que moi. + +--Mamette, mon habit!... Je veux le conduire jusqu'a la place. + +Bien sur qu'au fond d'elle-meme Mamette trouvait qu'il faisait deja un +peu frais pour me conduire jusqu'a la place; mais elle n'en laissa rien +paraitre. Seulement, pendant qu'elle l'aidait a passer les manches de +son habit, un bel habit tabac d'Espagne a boutons de nacre, j'entendais +la chere creature qui lui disait doucement: + +--Tu ne rentreras pas trop tard, n'est-ce pas? + +Et lui, d'un petit air malin: + +--He! he!... je ne sais pas... peut-etre... + +La-dessus, ils se regardaient en riant, et les petites bleues riaient +de les voir rire, et dans leur coin les canaris riaient aussi a leur +maniere... Entre nous, je crois que l'odeur des cerises les avait tous +un peu grises. + +...La nuit tombait, quand nous sortimes, le grand-pere et moi. La petite +bleue nous suivait de loin pour le ramener; mais lui ne la voyait pas, +et il etait tout fier de marcher a mon bras, comme un homme. Mamette, +rayonnante, voyait cela du pas de sa porte, et elle avait en nous +regardant de jolis hochements de tete qui semblaient dire: "Tout de +meme, mon pauvre homme!... il marche encore." + + + +BALLADES EN PROSE + + +En ouvrant ma porte ce matin, il y avait autour de mon moulin un grand +tapis de gelee blanche. L'herbe luisait et craquait comme du verre; +toute la colline grelottait... Pour un jour ma chere Provence s'etait +deguisee en pays du Nord; et c'est parmi les pins franges de givre, les +touffes de lavandes epanouies en bouquets de cristal, que j'ai ecrit ces +deux ballades d'une fantaisie un peu germanique, pendant que la gelee +m'envoyait ses etincelles blanches, et que la-haut, dans le ciel +clair, de grands triangles de cigognes venues du pays de Henri Heine +descendaient vers la Camargue en criant: "Il fait froid... froid... +froid." + + +I + +LA MORT DU DAUPHIN. + + +Le petit Dauphin est malade, le petit Dauphin va mourir... Dans toutes +les eglises du royaume, le Saint-Sacrement demeure expose nuit et jour +et de grands cierges brulent pour la guerison de l'enfant royal. Les +rues de la vieille residence sont tristes et silencieuses, les cloches +ne sonnent plus, les voitures vont au pas... Aux abords du palais, +les bourgeois curieux regardent, a travers les grilles, des suisses a +bedaines dorees qui causent dans les cours d'un air important. + +Tout le chateau est en emoi... Des chambellans, des majordomes, montent +et descendent en courant les escaliers de marbre... Les galeries sont +pleines de pages et de courtisans en habits de soie qui vont d'un groupe +a l'autre queter des nouvelles a voix basse... Sur les larges perrons, +les dames d'honneur eplorees se font de grandes reverences en essuyant +leurs yeux avec de jolis mouchoirs brodes. + +Dans l'Orangerie, il y a nombreuse assemblee de medecins en robe. On +les voit, a travers les vitres, agiter leurs longues manches noires et +incliner doctoralement leurs perruques a marteaux... Le gouverneur et +l'ecuyer du petit Dauphin se promenent devant la porte, attendant les +decisions de la Faculte. Des marmitons passent a cote d'eux sans les +saluer. M. l'ecuyer jure comme un paien, M. le gouverneur recite des +vers d'Horace... Et pendant ce temps-la, la-bas, du cote des ecuries, +on entend un long hennissement plaintif. C'est l'alezan du petit Dauphin +que les palefreniers oublient et qui appelle tristement devant sa +mangeoire vide. + +Et le roi? Ou est monseigneur le roi?... Le roi s'est enferme tout seul +dans une chambre, au bout du chateau... Les Majestes n'aiment pas qu'on +les voie pleurer... Pour la reine, c'est autre chose... Assise au +chevet du petit Dauphin, elle a son beau visage baigne de larmes, et +sanglote bien haut devant tous, comme ferait une drapiere. + +Dans sa couchette de dentelles, le petit Dauphin, plus blanc que les +coussins sur lesquels il est etendu, repose, les yeux fermes. On croit +qu'il dort; mais non! Le petit Dauphin ne dort pas... Il se retourne +vers sa mere, et, voyant qu'elle pleure, il lui dit: + +--Madame la reine, pourquoi pleurez-vous? Est-ce que vous croyez +bonnement que je m'en vas mourir? + +La reine veut repondre. Les sanglots l'empechent de parler. + +--Ne pleurez donc pas, madame la reine; vous oubliez que je suis le +Dauphin, et que les Dauphins ne peuvent pas mourir ainsi... + +La reine sanglote encore plus fort, et le petit Dauphin commence a +s'effrayer. + +--Hola, dit-il, je ne veux pas que la mort vienne me prendre, et je +saurai bien l'empecher d'arriver jusqu'ici... Qu'on fasse venir sur +l'heure quarante lansquenets tres forts pour monter la garde autour de +notre lit!... Que cent gros canons veillent nuit et jour, meche allumee, +sous nos fenetres! Et malheur a la mort, si elle ose s'approcher de +nous!... + +Pour complaire a l'enfant royal, la reine fait un signe. Sur l'heure, +on entend les gros canons qui roulent dans la cour; et quarante grands +lansquenets, la pertuisane au poing, viennent se ranger autour de la +chambre. Ce sont de vieux soudards a moustaches grises. Le petit Dauphin +bat des mains en les voyant. Il en reconnait un et l'appelle: + +--Lorrain! Lorrain! + +Le soudard fait un pas vers le lit: + +--Je t'aime bien, mon vieux Lorrain... Fais voir un peu ton grand +sabre... Si la mort veut me prendre, il faudra la tuer, n'est-ce pas? + +Lorrain repond: + +--Oui, monseigneur... + +Et il a deux grosses larmes qui coulent sur ses joues tannees. + +A ce moment, l'aumonier s'approche du petit Dauphin et lui parle +longtemps a voix basse en lui montrant un crucifix. Le petit Dauphin +l'ecoute d'un air fort etonne, puis tout a coup l'interrompant: + +--Je comprends bien ce que vous me dites, monsieur l'abbe; mais enfin +est-ce que mon petit ami Beppo ne pourrait pas mourir a ma place, en lui +donnant beaucoup d'argent?... + +L'aumonier continue a lui parler a voix basse, et le petit Dauphin a +l'air de plus en plus etonne. + +Quand l'aumonier a fini, le petit Dauphin reprend avec un gros soupir: + +--Tout ce que vous me dites la est bien triste, monsieur l'abbe; mais +une chose me console, c'est que la-haut, dans le paradis des etoiles, je +vais etre encore le Dauphin... Je sais que le bon Dieu est mon cousin et +ne peut pas manquer de me traiter selon mon rang. + +Puis il ajoute, en se tournant vers sa mere: + +--Qu'on m'apporte mes plus beaux habits, mon pourpoint d'hermine blanche +et mes escarpins de velours! Je veux me faire brave pour les anges et +entrer au paradis en costume de Dauphin. + +Une troisieme fois, l'aumonier se penche vers le petit Dauphin et lui +parle longuement a voix basse... Au milieu de son discours, l'enfant +royal l'interrompt avec colere: + +--Mais alors crie-t-il, d'etre Dauphin, ce n'est rien du tout! + +Et, sans vouloir plus rien entendre, le petit Dauphin se tourne vers la +muraille, et il pleure amerement. + + +II + +LE SOUS-PREFET AUX CHAMPS. + + +M. le sous-prefet est en tournee. Cocher devant, laquais derriere, la +caleche de la sous-prefecture l'emporte majestueusement au concours +regional de la Combe-aux-Fees. Pour cette journee memorable, M. le +sous-prefet a mis son bel habit brode, son petit claque, sa culotte +collante a bandes d'argent et son epee de gala a poignee de nacre... +Sur ses genoux repose une grande serviette en chagrin gaufre qu'il +regarde tristement. + +M. le sous-prefet regarde tristement sa serviette en chagrin gaufre; +il songe au fameux discours qu'il va falloir prononcer tout a l'heure +devant les habitants de la Combe-aux-Fees: + +--Messieurs et chers administres... + +Mais il a beau tortiller la soie blonde de ses favoris et repeter vingt +fois de suite: + +--Messieurs et chers administres... la suite du discours ne vient pas. + +La suite du discours ne vient pas... Il fait si chaud dans cette +caleche!... A perte de vue, la route de la Combe-aux-Fees poudroie sous +le soleil du Midi... L'air est embrase... et sur les ormeaux du bord du +chemin, tout couverts de poussiere blanche, des milliers de cigales +se repondent d'un arbre a l'autre... Tout a coup M. le sous-prefet +tressaille. La-bas, au pied d'un coteau, il vient d'apercevoir un petit +bois de chenes verts qui semble lui faire signe. + +Le petit bois de chenes verts semble lui faire signe: + +--Venez donc par ici, monsieur le sous-prefet; pour composer votre +discours, vous serez beaucoup mieux sous mes arbres... + +M. le sous-prefet est seduit; il saute a bas de sa caleche et dit a ses +gens de l'attendre, qu'il va composer son discours dans le petit bois de +chenes verts. + +Dans le petit bois de chenes verts il y a des oiseaux, des violettes, et +des sources sous l'herbe fine... Quand ils ont apercu M. le sous-prefet +avec sa belle culotte et sa serviette en chagrin gaufre, les oiseaux ont +eu peur et se sont arretes de chanter, les sources n'ont plus ose faire +de bruit, et les violettes se sont cachees dans le gazon... Tout ce +petit monde-la n'a jamais vu de sous-prefet, et se demande a voix basse +quel est ce beau seigneur qui se promene en culotte d'argent. + +A voix basse, sous la feuillee, on se demande quel est ce beau seigneur +en culotte d'argent... Pendant ce temps-la, M. le sous-prefet, ravi du +silence et de la fraicheur du bois, releve les pans de son habit, pose +son claque sur l'herbe et s'assied dans la mousse au pied d'un jeune +chene; puis il ouvre sur ses genoux sa grande serviette de chagrin +gaufre et en tire une large feuille de papier ministre. + +--C'est un artiste! dit la fauvette. + +--Non, dit le bouvreuil, ce n'est pas un artiste, puisqu'il a une +culotte en argent; c'est plutot un prince. + +--C'est plutot un prince, dit le bouvreuil. + +--Ni un artiste, ni un prince, interrompt un vieux rossignol, qui a +chante toute une saison dans les jardins de la sous-prefecture... Je +sais ce que c'est: c'est un sous-prefet! + +Et tout le petit bois va chuchotant: + +--C'est un sous-prefet! c'est un sous-prefet! + +--Comme il est chauve! remarque une alouette a grande huppe. + +Les violettes demandent: + +--Est-ce que c'est mechant? + +--Est-ce que c'est mechant? demandent les violettes. + +Le vieux rossignol repond: + +--Pas du tout! + +Et sur cette assurance, les oiseaux se remettent a chanter, les sources +a courir, les violettes a embaumer, comme si le monsieur n'etait pas +la... Impassible au milieu de tout ce joli tapage, M. le sous-prefet +invoque dans son coeur la Muse des comices agricoles, et, le crayon +leve, commence a declamer de sa voix de ceremonie: + +--Messieurs et chers administres... + +--Messieurs et chers administres, dit le sous-prefet de sa voix de +ceremonie... + +Un eclat de rire l'interrompt; il se retourne et ne voit rien qu'un gros +pivert qui le regarde en riant, perche sur son claque. Le sous-prefet +hausse les epaules et veut continuer son discours; mais le pivert +l'interrompt encore et lui crie de loin: + +--A quoi bon? + +--Comment! a quoi bon? dit le sous-prefet, qui devient tout rouge; et, +chassant d'un geste cette bete effrontee, il reprend de plus belle: + +--Messieurs et chers administres... + +--Messieurs et chers administres..., a repris le sous-prefet de plus +belle. + +Mais alors, voila les petites violettes qui se haussent vers lui sur le +bout de leurs tiges et qui lui disent doucement: + +--Monsieur le sous-prefet, sentez-vous comme nous sentons bon? + +Et les sources lui font sous la mousse une musique divine; et dans +les branches, au-dessus de sa tete, des tas de fauvettes viennent lui +chanter leurs plus jolis airs; et tout le petit bois conspire pour +l'empecher de composer son discours. + +Tout le petit bois conspire pour l'empecher de composer son discours... +M. le sous-prefet, grise de parfums, ivre de musique, essaye vainement +de resister au nouveau charme qui l'envahit. Il s'accoude sur l'herbe, +degrafe son bel habit, balbutie encore deux ou trois fois: + +--Messieurs et chers administres... Messieurs et chers admi... +Messieurs et chers... + +Puis il envoie les administres au diable; et la Muse des comices +agricoles n'a plus qu'a se voiler la face. + +Voile-toi la face, o Muse, des comices agricoles!... Lorsque, au bout +d'une heure, les gens de la sous-prefecture, inquiets de leur maitre, +sont entres dans le petit bois, ils ont vu un spectacle qui les a fait +reculer d'horreur... M. le sous-prefet etait couche sur le ventre, dans +l'herbe, debraille comme un boheme. Il avait mis son habit bas;... et, +tout en machonnant des violettes, M. le sous-prefet faisait des vers. + + + +LE PORTEFEUILLE DE BIXIOU + + +Un matin du mois d'octobre, quelques jours avant de quitter Paris, je +vis arriver chez moi,--pendant que je dejeunais,--un vieil homme en +habit rape, cagneux, crotte, l'echine basse, grelottant sur ses longues +jambes comme un echassier deplume. C'etait Bixiou. Oui, Parisiens, votre +Bixiou, le feroce et charmant Bixiou, ce railleur enrage qui vous a tant +rejouis depuis quinze ans avec ses pamphlets et ses caricatures... Ah! +le malheureux, quelle detresse! Sans une grimace qu'il fit en entrant, +jamais je ne l'aurais reconnu. + +La tete inclinee sur l'epaule, sa canne aux dents comme une clarinette, +l'illustre et lugubre farceur s'avanca jusqu'au milieu de la chambre et +vint se jeter contre ma table en disant d'une voix dolente: + +--Ayez pitie d'un pauvre aveugle!... + +C'etait si bien imite que je ne pus m'empecher de rire. Mais lui, tres +froidement: + +--Vous croyez que je plaisante... regardez mes yeux. + +Et il tourna vers moi deux grandes prunelles blanches sans regard. + +--Je suis aveugle, mon cher, aveugle pour la vie... Voila ce que c'est +que d'ecrire avec du vitriol. Je me suis brule les yeux a ce joli +metier; mais la, brule a fond... jusqu'aux bobeches! ajouta-t-il en me +montrant ses paupieres calcinees ou ne restait plus l'ombre d'un cil. + +J'etais si emu que je ne trouvai rien a lui dire. Mon silence +l'inquieta: + +--Vous travaillez? + +--Non, Bixiou, je dejeune. Voulez-vous en faire autant? + +Il ne repondit pas, mais au fremissement de ses narines, je vis bien +qu'il mourait d'envie d'accepter. Je le pris par la main, et je le fis +asseoir pres de moi. + +Pendant qu'on le servait, le pauvre diable flairait la table avec un +petit rire: + +--Ca a l'air bon tout ca. Je vais me regaler; il y a si longtemps que +je ne dejeune plus! Un pain d'un sou tous les matins, en courant les +ministeres... car, vous savez, je cours les ministeres, maintenant; +c'est ma seule profession. J'essaye d'accrocher un bureau de tabac... +Qu'est-ce que voulez? il faut qu'on mange a la maison. Je ne peux plus +dessiner; je ne peux plus ecrire... Dicter?... Mais quoi?... Je n'ai +rien dans la tete, moi; je n'invente rien. Mon metier, c'etait de voir +les grimaces de Paris et de les faire; a present il n'y a plus moyen... +Alors j'ai pense a un bureau de tabac; pas sur les boulevards, bien +entendu. Je n'ai pas droit a cette faveur, n'etant ni mere de danseuse, +ni veuve d'officier superieur. Non! simplement un petit bureau de +province, quelque part bien loin, dans un coin des Vosges. J'aurai une +forte pipe en porcelaine; je m'appellerai Hans ou Zebede, comme dans +Erckmann-Chatrian, et je me consolerai de ne plus ecrire en faisant des +cornets de tabac avec les oeuvres de mes contemporains. + +"Voila tout ce que je demande. Pas grand chose, n'est ce pas?... Eh +bien, c'est le diable pour y arriver... Pourtant les protections ne +devraient pas me manquer. J'etais tres lance autrefois. Je dinais chez +le marechal, chez le prince, chez les ministres; tous ces gens-la +voulaient m'avoir parce que je les amusais ou qu'ils avaient peur de +moi. A present, je ne fais plus peur a personne. O mes yeux! mes pauvres +yeux! Et l'on ne m'invite nulle part. C'est si triste une tete d'aveugle +a table... Passez-moi le pain, je vous prie... Ah! les bandits! ils me +l'auront fait payer cher ce malheureux bureau de tabac. Depuis six mois, +je me promene dans tous les ministeres avec ma petition. J'arrive le +matin, a l'heure ou l'on allume les poeles et ou l'on fait faire un tour +aux chevaux de Son Excellence sur le sable de la cour; je ne m'en vais +qu'a la nuit, quand on apporte les grosses lampes et que les cuisines +commencent a sentir bon... + +"Toute ma vie se passe sur les coffres a bois des antichambres. Aussi +les huissiers me connaissent, allez. A l'Interieur, ils m'appellent: +"Ce bon monsieur!" Et moi, pour gagner leur protection, je fais des +calembours, ou je dessine d'un trait sur un coin de leur buvards de +grosses moustaches qui les font rire... Voila ou j'en suis arrive apres +vingt ans de succes tapageurs, voila la fin d'une vie d'artiste!... +Et dire qu'ils sont en France quarante mille galopins a qui notre +profession fait venir l'eau a la bouche! Dire qu'il y a tous les jours, +dans les departements, une locomotive qui chauffe pour nous apporter des +pancrees d'imbeciles affames de litterature et de bruit imprime!... Ah! +province romanesque, si la misere de Bixiou pouvait te servir de lecon! + +La-dessus il se fourra le nez dans son assiette et se mit a manger +avidement, sans dire un mot... C'etait pitie de le voir faire. A chaque +minute, il perdait son pain, sa fourchette, tatonnait pour trouver son +verre... Pauvre homme! il n'avait pas encore l'habitude. + + * * * * * + +Au bout d'un moment, il reprit: + +--Savez-vous ce qu'il y a encore de plus horrible pour moi? C'est de ne +plus pouvoir lire mes journaux. Il faut etre du metier pour comprendre +cela... Quelquefois le soir, en rentrant, j'en achete un, rien que pour +sentir cette odeur de papier humide et de nouvelles fraiches... C'est +si bon! et personne pour me les lire! Ma femme pourrait bien, mais elle +ne veut pas: elle pretend qu'on trouve dans les faits divers des choses +qui ne sont pas convenables... Ah! ces anciennes maitresses, une fois +mariees, il n'y a pas plus begueules qu'elles. Depuis que j'en ai fait +Mme Bixiou, celle-la s'est crue obligee de devenir bigote, mais a un +point!... Est-ce qu'elle ne voulait pas me faire frictionner les yeux +avec l'eau de la Salette! Et puis, le pain benit, les quetes, la +Sainte-Enfance, les petits Chinois, que sais-je encore?... Nous sommes +dans les bonnes oeuvres jusqu'au cou... Ce serait cependant une bonne +oeuvre de me lire mes journaux. Eh bien, non, elle ne veut pas... Si ma +fille etait chez nous, elle me les lirait, elle; mais, depuis que je +suis aveugle, je l'ai fait entrer a Notre-Dame-des-Arts, pour avoir une +bouche de moins a nourrir... + +"Encore une qui me donne de l'agrement, celle-la! Il n'y a pas neuf ans +qu'elle est au monde, elle a deja eu toutes les maladies... Et triste! +et laide! plus laide que moi, si c'est possible... un monstre!... Que +voulez-vous? je n'ai jamais su faire que des charges... Ah ca, mais je +suis bon, moi, de vous raconter mes histoires de famille. Qu'est-ce que +cela peut vous faire a vous?... Allons, donnez-moi encore un peu de +cette eau-de-vie. Il faut que je me mette en train. En sortant d'ici je +vais a l'instruction publique, et, les huissiers n'y sont pas faciles a +derider. C'est tous d'anciens professeurs. + +Je lui versai son eau-de-vie. Il commenca a la deguster par petites fois, +d'un air attendri... Tout a coup, je ne sais quelle fantaisie le piquant, +il se leva, son verre a la main, promena un instant autour de lui sa tete +de vipere aveugle, avec le sourire aimable du monsieur qui va parler, +puis, d'une voix stridente, comme pour haranguer un banquet de deux +cents couverts: + +--Aux arts! Aux lettres! A la presse! + +Et le voila parti sur un toast de dix minutes, la plus folle et la plus +merveilleuse improvisation qui soit jamais sortie de cette cervelle de +pitre. + +Figurez-vous une revue de fin d'annee intitulee: le _Pave des lettres +en_ 186*; nos assemblees soi-disant litteraires, nos papotages, nos +querelles, toutes les cocasseries d'un monde excentrique, fumier +d'encre, enfer sans grandeur, ou l'on s'egorge, ou l'on s'etripe, ou +l'on se detrousse, ou l'on parle interets et gros sous bien plus que +chez les bourgeois, ce qui n'empeche pas qu'on y meure de faim plus +qu'ailleurs; toutes nos lachetes, toutes nos miseres; le vieux baron +T... de la Tombola s'en allant faire "gna... gna... gna..." aux +Tuileries avec sa sebile et son habit barbeau; puis nos morts de +l'annee, les enterrements a reclames, l'oraison funebre de monsieur +le delegue toujours la meme: "Cher et regrette! pauvre cher!" a un +malheureux dont on refuse de payer la tombe; et ceux qui se sont +suicides, et ceux qui sont devenus fous; figurez-vous tout cela, +raconte, detaille, gesticule par un grimacier de genie, vous aurez alors +une idee de ce que fut l'improvisation de Bixiou. + + * * * * * + +Son toast fini, son verre bu, il me demanda l'heure et s'en alla, d'un +air farouche, sans me dire adieu... J'ignore comment les huissiers de +M. Duruy se trouverent de sa visite ce matin-la; mais je sais bien que +jamais de ma vie je ne me suis senti si triste, si mal en train qu'apres +le depart de ce terrible aveugle. Mon encrier m'ecoeurait, ma plume +me faisait horreur, j'aurais voulu m'en aller loin, courir, voir des +arbres, sentir quelque chose de bon... Quelle haine, grand Dieu! que de +fiel! quel besoin de baver sur tout, de tout salir! Ah! le miserable... + +Et j'arpentais ma chambre avec fureur, croyant toujours entendre le +ricanement de degout qu'il avait eu en me parlant de sa fille. + +Tout a coup, pres de la chaise ou l'aveugle s'etait assis, je sentis +quelque chose rouler sous mon pied. En me baissant, je reconnus son +portefeuille, un gros portefeuille luisant, a coins casses, qui ne le +quitte jamais et qu'il appelle en riant sa poche a venin. Cette poche, +dans notre monde, etait aussi renommee que les fameux cartons de M. de +Girardin. On disait qu'il y avait des choses terribles la dedans... +L'occasion se presentait belle pour m'en assurer. Le vieux portefeuille, +trop gonfle, s'etait creve en tombant, et tous les papiers avaient roule +sur le tapis; il me fallut les ramasser l'un apres l'autre... + +Un paquet de lettres ecrites sur du papier a fleurs, commencant toutes: +_Mon cher papa_, et signees: _Celine Bixiou des Enfants de Marie_. + +D'anciennes ordonnances pour des maladies d'enfants: croup, convulsions, +scarlatine, rougeole... (la pauvre petite n'en avait pas echappe une!) + +Enfin une grande enveloppe cachetee d'ou sortaient, comme d'un bonnet de +fillette, deux ou trois crins jaunes tout frisees; et sur l'enveloppe, +en grosse ecriture tremblee, une ecriture d'aveugle: + +_Cheveux de Celine, coupes le 13 mai, le jour de son entree la-bas_. + +Voila ce qu'il y avait dans le portefeuille de Bixiou. + +Allons, Parisiens, vous etes tous les memes. Le degout, l'ironie, un +rire infernal, des blagues feroces, et puis pour finir:... _Cheveux de +Celine coupes le 13 mai_. + + + +LA LEGENDE DE L'HOMME A LA CERVELLE D'OR. + +A LA DAME QUI DEMANDE DES HISTOIRES GAIES. + + +En lisant votre lettre, madame, j'ai eu comme un remords. Je m'en suis +voulu de la couleur un peu trop demi-deuil de mes historiettes, et je +m'etais promis de vous offrir aujourd'hui quelque chose de joyeux, de +follement joyeux. + +Pourquoi serais-je triste, apres tout? Je vis a mille lieues des +brouillards parisiens, sur une colline lumineuse, dans le pays des +tambourins et du vin muscat. Autour de chez moi tout n'est que soleil et +musique; j'ai des orchestres de culs-blancs, des orpheons de mesanges; +le matin, les courlis qui font: "Coureli! coureli!" a midi, les cigales, +puis les patres qui jouent du fifre, et les belles filles brunes qu'on +entend rire dans les vignes... En verite, l'endroit est mal choisi pour +broyer du noir; je devrais plutot expedier aux dames des poemes couleur +de rose et des pleins paniers de contes galants. + +Eh bien, non! je suis encore trop pres de Paris. Tous les jours, jusque +dans mes pins, il m'envoie les eclaboussures de ses tristesses... +A l'heure meme ou j'ecris ces lignes, je viens d'apprendre la mort +miserable du pauvre Charles Barbara; et mon moulin en est tout en deuil. +Adieu les courlis et les cigales! Je n'ai plus le coeur a rien de +gai... Voila pourquoi, madame, au lieu du joli conte badin que je +m'etais promis de vous faire, vous n'aurez encore aujourd'hui qu'une +legende melancolique. + + * * * * * + +Il etait une fois un homme qui avait une cervelle d'or; oui, madame, une +cervelle toute en or. Lorsqu'il vint au monde, les medecins pensaient +que cet enfant ne vivrait pas, tant sa tete etait lourde et son crane +demesure. Il vecut cependant et grandit au soleil comme un beau plant +d'olivier; seulement sa grosse tete l'entrainait toujours, et c'etait +pitie de le voir se cogner a tous les meubles en marchant... Il tombait +souvent. Un jour, il roula du haut d'un perron et vint donner du front +contre un degre de marbre, ou son crane sonna comme un lingot. On +le crut mort; mais, en le relevant, on ne lui trouva qu'une legere +blessure, avec deux ou trois gouttelettes d'or caillees dans ses cheveux +blonds. C'est ainsi que les parents apprirent que l'enfant avait une +cervelle en or. + +La chose fut tenue secrete; le pauvre petit lui-meme ne se douta de +rien. De temps en temps, il demandait pourquoi on ne le laissait plus +courir devant la porte avec les garconnets de la rue. + +--On vous volerait, mon beau tresor! lui repondait sa mere... + +Alors le petit avait grand'peur d'etre vole; il retournait jouer tout +seul, sans rien dire, et se trimbalait lourdement d'une salle a +l'autre... + +A dix-huit ans seulement, ses parents lui revelerent le don monstrueux +qu'il tenait du destin; et, comme ils l'avaient eleve et nourri +jusque-la, ils lui demanderent en retour un peu de son or. L'enfant +n'hesita pas; sur l'heure meme,--comment? par quels moyens? la legende +ne l'a pas dit,--il s'arracha du crane un morceau d'or massif, un +morceau gros comme une noix, qu'il jeta fierement sur les genoux de sa +mere... Puis tout ebloui des richesses qu'il portait dans la tete, fou +de desirs, ivre de sa puissance, il quitta la maison paternelle et s'en +alla par le monde en gaspillant son tresor. + + * * * * * + +Du train dont il menait sa vie, royalement, et semant l'or sans compter, +on aurait dit que sa cervelle etait inepuisable... Elle s'epuisait +cependant, et a mesure on pouvait voir les yeux s'eteindre, la joue +devenir plus creuse. Un jour enfin, au matin d'une debauche folle, le +malheureux, reste seul parmi les debris du festin et les lustres qui +palissaient, s'epouvanta de l'enorme breche qu'il avait deja faite a son +lingot; il etait temps de s'arreter. + +Des lors, ce fut une existence nouvelle. L'homme a la cervelle d'or s'en +alla vivre, a l'ecart, du travail de ses mains, soupconneux et craintif +comme un avare, fuyant les tentations, tachant d'oublier lui-meme ces +fatales richesses auxquelles il ne voulait plus toucher... Par malheur, +un ami l'avait suivi dans sa solitude, et cet ami connaissait son +secret. + +Une nuit, le pauvre homme fut reveille en sursaut par une douleur a la +tete, une effroyable douleur; il se dressa eperdu, et vit, dans un rayon +de lune, l'ami qui fuyait en cachant quelque chose sous son manteau... + +Encore un peu de cervelle qu'on lui emportait!... + +A quelque temps de la, l'homme a la cervelle d'or devint amoureux, et +cette fois tout fut fini... Il aimait du meilleur de son ame une petite +femme blonde, qui l'aimait bien aussi, mais qui preferait encore les +pompons, les plumes blanches et les jolis glands mordores battant le +long des bottines. + +Entre les mains de cette mignonne creature,--moitie oiseau, moitie +poupee,--les piecettes d'or fondaient que c'etait un plaisir. Elle avait +tous les caprices; et lui ne savait jamais dire non; meme, de peur de la +peiner, il lui cacha jusqu'au bout le triste secret de sa fortune. + +--Nous sommes donc bien riches? disait-elle. + +Le pauvre homme repondait: + +--Oh! oui... bien riches! + +Et il souriait avec amour au petit oiseau bleu qui lui mangeait le crane +innocemment. Quelquefois cependant la peur le prenait, il avait des +envies d'etre avare; mais alors la petite femme venait vers lui en +sautillant, et lui disait: + +--Mon mari, qui etes si riche! achetez-moi quelque chose de bien +cher... + +Et il lui achetait quelque chose de bien cher. + +Cela dura ainsi pendant deux ans; puis, un matin, la petite femme +mourut, sans qu'on sut pourquoi, comme un oiseau... Le tresor touchait +a sa fin; avec ce qui lui en restait, le veuf fit faire a sa chere morte +un bel enterrement. Cloches a toute volee, lourds carrosses tendus de +noir, chevaux empanaches, larmes d'argent dans le velours, rien ne lui +parut trop beau. Que lui importait son or maintenant?... Il en donna +pour l'eglise, pour les porteurs, pour les revendeuses d'immortelles; il +en donna partout, sans marchander... Aussi, en sortant du cimetiere, il +ne lui restait presque plus rien de cette cervelle merveilleuse, a peine +quelques parcelles aux parois du crane. + +Alors on le vit s'en aller dans les rues, l'air egare, les mains en +avant, trebuchant comme un homme ivre. Le soir, a l'heure ou les bazars +s'illuminent, il s'arreta devant une large vitrine dans laquelle tout +un fouillis d'etoffes et de parures reluisait aux lumieres, et resta la +longtemps a regarder deux bottines de satin bleu bordees de duvet de +cygne. "Je sais quelqu'un a qui ces bottines feraient bien plaisir," se +disait-il en souriant; et, ne se souvenant deja plus que la petite femme +etait morte, il entra pour les acheter. + +Du fond de son arriere-boutique, la marchande entendit un grand +cri; elle accourut et recula de peur en voyant un homme debout, qui +s'accotait au comptoir et la regardait douloureusement d'un air hebete. +Il tenait d'une main les bottines bleues a bordure de cygne, et +presentait l'autre main toute sanglante, avec des raclures d'or au bout +des ongles. + +Telle est, madame, la legende de l'homme a la cervelle d'or. + + * * * * * + +Malgre ses airs de conte fantastique, cette legende est vraie d'un bout +a l'autre... Il y a par le monde de pauvres gens qui sont condamnes a +vivre de leur cerveau, et payent en bel or fin, avec leur moelle et leur +substance, les moindres choses de la vie. C'est pour eux une douleur de +chaque jour; et puis, quand ils sont las de souffrir... + + + +LE POETE MISTRAL. + + +Dimanche dernier, en me levant, j'ai cru me reveiller rue du +Faubourg-Montmartre. Il pleuvait, le ciel etait gris, le moulin triste. +J'ai eu peur de passer chez moi cette froide journee de pluie, et tout +de suite l'envie m'est venue d'aller me rechauffer un brin aupres de +Frederic Mistral, ce grand poete qui vit a trois lieues de mes pins, +dans son petit village de Maillane. + +Sitot pense, sitot parti: une trique en bois de myrte, mon Montaigne, +une couverture, et en route! + +Personne aux champs... Notre belle Provence catholique laisse la +terre se reposer le dimanche... Les chiens seuls au logis, les fermes +closes... De loin en loin, une charrette de roulier avec sa bache +ruisselante, une vieille encapuchonnee dans sa mante feuille morte, des +mules en tenue de gala, housse de sparterie bleue et blanche, pompons +rouge, grelots d'argent,--emportant au petit trot toute une carriole de +gens de _mas_ qui vont a la messe; puis, la-bas, a travers la brume, une +barque sur la _roubine_ et un pecheur debout qui lance son epervier... + +Pas moyen de lire en route ce jour-la. La pluie tombait par torrents, et +la tramontane vous la jetait a pleins seaux dans la figure... Je fis +le chemin tout d'une haleine, et enfin, apres trois heures de marche, +j'apercus devant moi les petits bois de cypres au milieu desquels le +pays de Maillane s'abrite de peur du vent. + +Pas un chat dans les rues du village; tout le monde etait a la +grand'messe. Quand je passai devant l'eglise, le serpent ronflait, et je +vis les cierges reluire a travers les vitres de couleur. + +Le logis du poete est a l'extremite du pays; c'est la derniere maison +a main gauche, sur la route de Saint-Remy,--une maisonnette a un etage +avec un jardin devant... J'entre doucement... Personne! La porte du +salon est fermee, mais j'entends derriere quelqu'un qui marche et qui +parle a haute voix... Ce pas et cette voix me sont bien connus... Je +m'arrete un moment dans le petit couloir peint a la chaux, la main +sur le bouton de la porte, tres emu. Le coeur me bat.--Il est la. Il +travaille... Faut-il attendre que la strophe soit finie?... Ma foi! +tant pis, entrons. + + * * * * * + +Ah! Parisiens, lorsque le poete de Maillane est venu chez vous montrer +Paris a sa Mireille, et que vous l'avez vu dans vos salons, ce Chactas +en habit de ville, avec un col droit et un grand chapeau qui le genait +autant que sa gloire, vous avez cru que c'etait la Mistral... Non, ce +n'etait pas lui. Il n'y a qu'un Mistral au monde, celui que j'ai surpris +dimanche dernier dans son village, le chaperon de feutre sur l'oreille, +sans gilet, en jaquette, sa rouge taillole catalane autour des reins, +l'oeil allume, le feu de l'inspiration aux pommettes, superbe avec un +bon sourire, elegant comme un patre grec, et marchant a grands pas, les +mains dans ses poches, en faisant des vers... + +--Comment! c'est toi? cria Mistral en me sautant au cou; la bonne idee +que tu as eue de venir!... Tout juste aujourd'hui, c'est la fete de +Maillane. Nous avons la musique d'Avignon, les taureaux, la procession, +la farandole, ce sera magnifique... La mere va rentrer de la messe; +nous dejeunons, et puis, zou! nous allons voir danser les jolies +filles... + +Pendant qu'il me parlait, je regardais avec emotion ce petit salon a +tapisserie claire, que je n'avais pas vu depuis si longtemps, et ou j'ai +passe deja de si belles heures. Rien n'etait change. Toujours le canape +a carreaux jaunes, les deux fauteuils de paille, la Venus sans bras et +la Venus d'Arles sur la cheminee, le portrait du poete par Hebert, sa +photographie par Etienne Garjat, et, dans un coin, pres de la fenetre, +le bureau,--un pauvre petit bureau de receveur d'enregistrement,--tout +charge de vieux bouquins et de dictionnaires. Au milieu de ce bureau, +j'apercus un gros cahier ouvert... C'etait _Calendal_, le nouveau poeme +de Frederic Mistral, qui doit paraitre a la fin de cette annee le jour +de Noel. Ce poeme, Mistral y travaille depuis sept ans, et voila pres +de six mois qu'il en a ecrit le dernier vers; pourtant, il n'ose s'en +separer encore. Vous comprenez, on a toujours une strophe a polir, une +rime plus sonore a trouver... Mistral a beau ecrire en provencal, il +travaille ses vers comme si tout le monde devait les lire dans la langue +et lui tenir compte de ses efforts de bon ouvrier... Oh! le brave +poete, et que c'est bien Mistral dont Montaigne aurait pu dire: +_Souvienne-vous de celuy a qui, comme on demandoit a quoy faire il se +peinoit si fort en un art qui ne pouvoit venir a la cognoissance de +guere des gens, "J'en ay assez de peu, repondit-il. J'en ay assez d'un. +J'en ay assez de pas un."_ + + * * * * * + +Je tenais le cahier de _Calendal_ entre mes mains, et je le feuilletais, +plein d'emotion... Tout a coup une musique de fifres et de tambourins +eclate dans la rue, devant la fenetre, et voila mon Mistral qui court a +l'armoire, en tire des verres, des bouteilles, traine la table au milieu +du salon, et ouvre la porte aux musiciens en me disant: + +--Ne ris pas... Ils viennent me donner l'aubade... je suis conseiller +municipal. + +La petite piece se remplit de monde. On pose les tambourins sur les +chaises, la vieille banniere dans un coin; et le vin cuit circule. Puis +quand on a vide quelques bouteilles a la sante de M. Frederic, qu'on a +cause gravement de la fete, si la farandole sera aussi belle que l'an +dernier, si les taureaux se comporteront bien, les musiciens se retirent +et vont donner l'aubade chez les autres conseillers. A ce moment, la +mere de Mistral arrive. + +En un tour de main la table est dressee: un beau linge blanc et deux +couverts. Je connais les usages de la maison; je sais que lorsque +Mistral a du monde, sa mere ne se met pas a table... La pauvre vieille +femme ne connait que son provencal et se sentirait mal a l'aise pour +causer avec des Francais... D'ailleurs, on a besoin d'elle a la +cuisine. + +Dieu! le joli repas que j'ai fait ce matin-la:--un morceau de chevreau +roti, du fromage de montagne, de la confiture de mout, des figues, des +raisins muscats. Le tout arrose de ce bon chateauneuf des papes qui a +une si belle couleur rose dans les verres... + +Au dessert, je vais chercher le cahier de poeme, et je l'apporte sur la +table devant Mistral. + +--Nous avions dit que nous sortirions, fait le poete en souriant. + +--Non! non!... _Calendal! Calendal!_ + +Mistral se resigne, et de sa voix musicale et douce, en battant la +mesure de ses vers avec la main, il entame le premier chant: + +_--D'une fille folle d'amour,--a present que j'ai dit la triste +aventure,--je chanterai, si Dieu veut, un enfant de Cassis,--un pauvre +petit pecheur d'anchois..._ + +Au dehors, les cloches sonnaient les vepres, les petards eclataient sur +la place, les fifres passaient et repassaient dans les rues avec les +tambourins. Les taureaux de Camargue, qu'on menait courir, mugissaient. + +Moi, les coudes sur la nappe, des larmes dans les yeux, j'ecoutais +l'histoire du petit pecheur provencal. + + * * * * * + +Calendal n'etait qu'un pecheur; l'amour en fait un heros... Pour gagner +le coeur de sa mie,--la belle Esterelle,--il entreprend des choses +miraculeuses, et les douze travaux d'Hercule ne sont rien a cote des +siens. + +Une fois, s'etant mis en tete d'etre riche, il a invente de formidables +engins de peche, et ramene au port tout le poisson de la mer. Une autre +fois, c'est un terrible bandit des gorges d'Ollioules, le comte Severan, +qu'il va relancer jusque dans son aire, parmi ses coupe-jarrets et ses +concubines... Quel rude gars que ce petit Calendal! Un jour, a la +Sainte-Baume, il rencontre deux partis de compagnons venus la pour vider +leur querelle a grands coups de compas sur la tombe de maitre Jacques, +un Provencal qui a fait la charpente du temple de Salomon, s'il +vous plait. Calendal se jette au milieu de la tuerie, et apaise les +compagnons en leur parlant... + +Des entreprises surhumaines!... Il y avait la-haut, dans les rochers +de Lure, une foret de cedres inaccessibles, ou jamais bucheron n'osa +monter. Calendal y va, lui. Il s'y installe tout seul pendant trente +jours. Pendant trente jours, on entend le bruit de sa hache qui sonne +en s'enfoncant dans les troncs. La foret crie; l'un apres l'autre, les +vieux arbres geants tombent et roulent au fond des abimes et quand +Calendal redescend, il ne reste plus un cedre sur la montagne... + +Enfin en recompense de tant d'exploits, le pecheur d'anchois obtient +l'amour d'Esterelle, et il est nomme consul par les habitants de Cassis. +Voila l'histoire de Calendal... Mais qu'importe Calendal? Ce qu'il y a +avant tout dans le poeme, c'est la Provence,--la Provence de la mer, la +Provence de la montagne,--avec son histoire, ses moeurs, ses legendes, +ses paysages, tout un peuple naif et libre qui a trouve son grand poete +avant de mourir... Et maintenant, tracez des chemins de fer, plantez +des poteaux a telegraphes, chassez la langue provencale des ecoles! La +Provence vivra eternellement dans _Mireille_ et dans _Calendal._ + + * * * * * + +--Assez de poesie! dit Mistral en fermant son cahier. Il faut aller voir +la fete. + +Nous sortimes; tout le village etait dans les rues; un grand coup de +bise avait balaye le ciel, et le ciel reluisait joyeusement sur les +toits rouges mouilles de pluie. Nous arrivames a temps pour voir rentrer +la procession. Ce fut pendant une heure un interminable defile de +penitents en cagoule, penitents blancs, penitents bleus, penitents gris, +confreries de filles voilees, bannieres roses a fleurs d'or, grands +saints de bois dedores portes a quatre epaules, saintes de faience +coloriees comme des idoles avec de gros bouquets a la main, chapes, +ostensoirs, dais de velours vert, crucifix encadres de soie blanche, +tout cela ondulant au vent dans la lumiere des cierges et du soleil, au +milieu des psaumes, des litanies, et des cloches qui sonnaient a toute +volee. + +La procession finie, les saints remises dans leurs chapelles, nous +allames voir les taureaux, puis les jeux sur l'aire, les luttes +d'hommes, les trois sauts, l'etrangle-chat, le jeu de l'outre, et tout +le joli train des fetes de Provence... La nuit tombait quand nous +rentrames a Maillane. Sur la place, devant le petit cafe ou Mistral va +faire, le soir, sa partie avec son ami Zidore, on avait allume un grand +feu de joie... La farandole s'organisait. Des lanternes de papier +decoupe s'allumaient partout dans l'ombre; la jeunesse prenait place; et +bientot, sur un appel des tambourins, commenca autour de la flamme une +ronde folle, bruyante, qui devait durer toute la nuit. + + * * * * * + +Apres souper, trop las pour courir encore, nous montames dans la chambre +de Mistral. C'est une modeste chambre de paysan, avec deux grands lits. +Les murs n'ont pas de papier; les solives du plafond se voient... Il y +a quatre ans, lorsque l'Academie donna a l'auteur de _Mireille_ le prix +de trois mille francs, Mme Mistral eut une idee. + +--Si nous faisions tapisser et plafonner ta chambre? dit-elle a son +fils. + +--Non! non! repondit Mistral... Ca, c'est l'argent des poetes, on n'y +touche pas. + +Et la chambre est restee toute nue; mais tant que l'argent des poetes +a dure, ceux qui ont frappe chez Mistral ont toujours trouve sa bourse +ouverte... + +J'avais emporte le cahier de _Calendal_ dans la chambre, et je voulus +m'en faire lire encore un passage avant de m'endormir. Mistral choisit +l'episode des faiences. Le voici en quelques mots: + +C'est dans un grand repas je ne sais ou. On apporte sur la table un +magnifique service en faience de Moustiers. Au fond de chaque assiette, +dessine en bleu dans l'email, il y a un sujet provencal; toute +l'histoire du pays tient la dedans. Aussi il faut voir avec quel amour +sont decrites ces belles faiences; une strophe pour chaque assiette, +autant de petits poemes d'un travail naif et savant, acheves comme un +tableautin de Theocrite. + +Tandis que Mistral me disait ses vers dans cette belle langue +provencale, plus qu'aux trois quarts latine, que les reines ont parlee +autrefois et que maintenant nos patres seuls comprennent, j'admirais cet +homme au dedans de moi, et, songeant a l'etat de ruine ou il a trouve sa +langue maternelle et ce qu'il en a fait, je me figurais un de ces vieux +palais des princes des Baux comme on en voit dans les Alpilles: plus de +toits, plus de balustres aux perrons, plus de vitraux aux fenetres, +le trefle des ogives casse, le blason des portes mange de mousse, des +poules picorant dans la cour d'honneur, des porcs vautres sous les fines +colonnettes des galeries, l'ane broutant dans la chapelle ou l'herbe +pousse, des pigeons venant boire aux grands benitiers remplis d'eau de +pluie, et enfin, parmi ces decombres, deux ou trois familles de paysans +qui se sont bati des huttes dans les flancs du vieux palais. + +Puis, voila qu'un beau jour le fils d'un de ces paysans s'eprend de ces +grandes ruines et s'indigne de les voir ainsi profanees; vite, vite, il +chasse le betail hors de la cour d'honneur; et, les fees lui venant +en aide, a lui tout seul il reconstruit le grand escalier, remet des +boiseries aux murs, des vitraux aux fenetres, releve les tours, redore +la salle du trone, et met sur pied le vaste palais d'autre temps, ou +logerent des papes et des imperatrices. + +Ce palais restaure, c'est la langue provencale. + +Ce fils de paysan, c'est Mistral. + + + +LES TROIS MESSES BASSES. + + +CONTE DE NOEL. + +I + + +--Deux dindes truffees, Garrigou?... + +--Oui, mon reverend, deux dindes magnifiques bourrees de truffes. J'en +sais quelque chose, puisque c'est moi qui ai aide a les remplir. On +aurait dit que leur peau allait craquer en rotissant, tellement elle +etait tendue... + +--Jesus-Maria! moi qui aime tant les truffes!... Donne-moi vite mon +surplis, Garrigou... Et avec les dindes, qu'est-ce que tu as encore +apercu a la cuisine?... + +--Oh! toutes sortes de bonnes choses... Depuis midi nous n'avons fait +que plumer des faisans, des huppes, des gelinottes, des coqs de bruyere. +La plume en volait partout... Puis de l'etang on a apporte des anguilles, +des carpes dorees, des truites, des... + +--Grosses comment, les truites, Garrigou? + +--Grosses comme ca, mon reverend... Enormes!... + +--Oh! Dieu! il me semble que je les vois... As-tu mis le vin dans les +burettes? + +--Oui, mon reverend, j'ai mis le vin dans les burettes... Mais dame! il +ne vaut pas celui que vous boirez tout a l'heure en sortant de la messe +de minuit. Si vous voyiez cela dans la salle a manger du chateau, toutes +ces carafes qui flambent pleines de vins de toutes les couleurs... +Et la vaisselle d'argent, les surtouts ciseles, les fleurs, les +candelabres!... Jamais il ne se sera vu un reveillon pareil. Monsieur le +marquis a invite tous les seigneurs du voisinage. Vous serez au moins +quarante a table, sans compter le bailli ni le tabellion... Ah! vous +etes bien heureux d'en etre, mon reverend!... Rien que d'avoir flaire +ces belles dindes, l'odeur des truffes me suit partout... Meuh!... + +--Allons, allons, mon enfant. Gardons-nous du peche de gourmandise, +surtout la nuit de la Nativite... Va bien vite allumer les cierges et +sonner le premier coup de la messe; car voila que minuit est proche, et +il ne faut pas nous mettre en retard... + +Cette conversation se tenait une nuit de Noel de l'an de grace mil +six cent et tant, entre le reverend dom Balaguere, ancien prieur des +Barnabites, presentement chapelain gage des sires de Trinquelage, et son +petit clerc Garrigou, ou du moins ce qu'il croyait etre le petit clerc +Garrigou, car vous saurez que le diable, ce soir-la, avait pris la face +ronde et les traits indecis du jeune sacristain pour mieux induire le +reverend pere en tentation et lui faire commettre un epouvantable peche +de gourmandise. Donc, pendant que le soi-disant Garrigou (hum! +hum!) faisait a tour de bras carillonner les cloches de la chapelle +seigneuriale. Le reverend achevait de revetir sa chasuble dans la +petite sacristie du chateau; et, l'esprit deja trouble par toutes ces +descriptions gastronomiques, il se repetait a lui-meme en s'habillant: + +--Des dindes roties... des carpes dorees... des truites grosses comme +ca!... + +Dehors, le vent de la nuit soufflait en eparpillant la musique des +cloches, et, a mesure, des lumieres apparaissaient dans l'ombre aux +flancs du mont Ventoux, en haut duquel s'elevaient les vieilles tours de +Trinquelage. C'etaient des familles de metayers qui venaient entendre +la messe de minuit au chateau. Ils grimpaient la cote en chantant par +groupes de cinq ou six, le pere en avant, la lanterne en main, les +femmes enveloppees dans leurs grandes mantes brunes ou les enfants se +serraient et s'abritaient. Malgre l'heure et le froid, tout ce brave +peuple marchait allegrement, soutenu par l'idee qu'au sortir de la messe +il y aurait, comme tous les ans, table mise pour eux en bas dans les +cuisines. De temps en temps, sur la rude montee, le carrosse d'un +seigneur precede de porteurs de torches, faisait miroiter ses glaces au +clair de lune, ou bien une mule trottait en agitant ses sonnailles, et +a la lueur des falots enveloppes de brume, les metayers reconnaissaient +leur bailli et le saluaient au passage: + +--Bonsoir, bonsoir, maitre Arnoton! + +--Bonsoir, bonsoir, mes enfants! + +La nuit etait claire, les etoiles avivees de froid; la bise piquait, et +un fin gresil, glissant sur les vetements sans les mouiller, gardait +fidelement la tradition des Noels blancs de neige. Tout en haut de la +cote, le chateau apparaissait comme le but, avec sa masse enorme de +tours, de pignons, le clocher de sa chapelle montant dans le ciel bleu +noir, et une foule de petites lumieres qui clignotaient, allaient, +venaient, s'agitaient a toutes les fenetres, et ressemblaient, sur le +fond sombre du batiment, aux etincelles courant dans des cendres de +papier brule... Passe le pont-levis et la poterne, il fallait, pour se +rendre a la chapelle, traverser la premiere cour, pleine de carrosses, +de valets, de chaises a porteurs, toute claire du feu des torches et de +la flambee des cuisines. On entendait le tintement des tournebroches, le +fracas des casseroles, le choc des cristaux et de l'argenterie remues +dans les apprets d'un repas; par la-dessus, une vapeur tiede, qui +sentait bon les chairs roties et les herbes fortes des sauces +compliquees, faisait dire aux metayers comme au chapelain, comme au +bailli, comme a tout le monde: + +--Quel bon reveillon nous allons faire apres la messe! + + +II + + +Drelindin din!... Drelindin din!... + +C'est la messe de minuit qui commence. Dans la chapelle du chateau, une +cathedrale en miniature, aux arceaux entrecroises, aux boiseries de +chene, montant jusqu'a hauteur des murs, les tapisseries ont ete +tendues, tous les cierges allumes. Et que de monde! Et que de +toilettes! Voici d'abord, assis dans les stalles sculptees qui +entourent le choeur, le sire de Trinquelage, en habit de taffetas +saumon, et pres de lui tous les nobles seigneurs invites. En face, sur +des prie-Dieu garnis de velours, ont pris place la vieille marquise +douairiere dans sa robe de brocart couleur de feu et la jeune dame de +Trinquelage, coiffee d'une haute tour de dentelle gaufree a la derniere +mode de la cour de France. Plus bas on voit, vetus de noir avec de +vastes perruques en pointe et des visages rases, le bailli Thomas +Arnoton et le tabellion maitre Ambroy, deux notes graves parmi les soies +voyantes et les damas broches. Puis viennent les gras majordomes, les +pages, les piqueurs, les intendants, dame Barbe, toutes ses clefs +pendues sur le cote a un clavier d'argent fin. Au fond, sur les bancs, +c'est le bas office, les servantes, les metayers avec leurs familles; +et enfin, la-bas, tout contre la porte qu'ils entr'ouvrent et referment +discretement, messieurs les marmitons qui viennent entre deux sauces +prendre un petit air de messe et apporter une odeur de reveillon dans +l'eglise toute en fete et tiede de tant de cierges allumes. + +Est-ce la vue de ces petites barrettes blanches qui donne des +distractions a l'officiant? Ne serait-ce pas plutot la sonnette de +Garrigou, cette enragee petite sonnette qui s'agite au pied de l'autel +avec une precipitation infernale et semble dire tout le temps: + +--Depechons-nous, depechons-nous... Plus tot nous aurons fini, plus tot +nous serons a table. + +Le fait est que chaque fois qu'elle tinte, cette sonnette du diable, le +chapelain oublie sa messe et ne pense plus qu'au reveillon. Il se figure +les cuisiniers en rumeur, les fourneaux ou brule un feu de forge, la +buee qui monte des couvercles entr'ouverts, et dans cette buee deux +dindes magnifiques, bourrees, tendues, marbrees de truffes... + +Ou bien encore il voit passer des files de pages portant des plats +enveloppes de vapeurs tentantes, et avec eux il entre dans la grande +salle deja prete pour le festin. O delices! voila l'immense table toute +chargee et flamboyante, les paons habilles de leurs plumes, les faisans +ecartant leurs ailes mordorees, les flacons couleur de rubis, les +pyramides de fruits eclatants parmi les branches vertes, et ces +merveilleux poissons dont parlait Garrigou (ah! bien oui, Garrigou!) +etales sur un lit de fenouil, l'ecaille nacree comme s'ils sortaient +de l'eau, avec un bouquet d'herbes odorantes dans leurs narines de +monstres. Si vive est la vision de ces merveilles, qu'il semble a dom +Balaguere que tous ces plats mirifiques sont servis devant lui sur +les broderies de la nappe d'autel, et deux ou trois fois, au lieu de +_Dominus vobiscum!_ il se surprend a dire le _Benedicite_. A part +ces legeres meprises, le digne homme debite son office tres +consciencieusement, sans passer une ligne, sans omettre une genuflexion; +et tout marche assez bien jusqu'a la fin de la premiere messe; car vous +savez que le jour de Noel le meme officiant doit celebrer trois messes +consecutives. + +--Et d'une! se dit le chapelain avec un soupir de soulagement; puis, +sans perdre une minute, il fait signe a son clerc ou celui qu'il croit +etre son clerc, et... + +Drelindin din!... Drelindin din! + +C'est la seconde messe qui commence, et avec elle commence aussi le +peche de dom Balaguere. + +--Vite, vite, depechons-nous, lui crie de sa petite voix aigrelette +la sonnette de Garrigou, et cette fois le malheureux officiant, tout +abandonne au demon de gourmandise, se rue sur le missel et devore les +pages avec l'avidite de son appetit en surexcitation. Frenetiquement il +se baisse, se releve, esquisse les signes de croix, les genuflexions, +raccourcit tous ses gestes pour avoir plus tot fini. A peine s'il etend +ses bras a l'Evangile, s'il frappe sa poitrine au _Confiteor_. Entre le +clerc et lui c'est a qui bredouillera le plus vite. Versets et repons se +precipitent, se bousculent. Les mots a moitie prononces, sans ouvrir +la bouche, ce qui prendrait trop de temps, s'achevent en murmures +incomprehensibles. + +_Oremus ps... ps... ps..._ + +_Mea culpa...pa...pa..._ + +Pareils a des vendangeurs presses foulant le raisin de la cuve, tous +deux barbotent dans le latin de la messe, en envoyant des eclaboussures +de tous les cotes. + +_Dom... scum!..._ dit Balaguere. + +_... Stutuo!..._ repond Garrigou; et tout le temps la damnee petite +sonnette est la qui tinte a leurs oreilles, comme ces grelots qu'on met +aux chevaux de poste pour les faire galoper a la grande vitesse. Pensez +que de ce train-la une messe basse est vite expediee. + +--Et de deux! dit le chapelain tout essouffle; puis sans prendre le +temps de respirer, rouge, suant, il degringole les marches de l'autel +et... + +Drelindin din!... Drelindin din!... + +C'est la troisieme messe qui commence. Il n'y a plus que quelques pas +a faire pour arriver a la salle a manger; mais, helas! a mesure que +le reveillon approche, l'infortune Balaguere se sent pris d'une folie +d'impatience et de gourmandise. Sa vision s'accentue, les carpes dorees, +les dindes roties, sont la, la... Il les touche;... il les... Oh! +Dieu!... Les plats fument, les vins embaument; et secouant son grelot +enrage, la petite sonnette lui crie: + +--Vite, vite, encore plus vite!... + +Mais comment pourrait-il aller plus vite? Ses levres remuent a peine. Il +ne prononce plus les mots... A moins de tricher tout a fait le bon +Dieu et de lui escamoter sa messe... Et c'est ce qu'il fait, le +malheureux!... De tentation en tentation il commence par sauter un +verset, puis deux. Puis l'epitre est trop longue, il ne la finit pas, +effleure l'evangile, passe devant le _Credo_ sans entrer, saute le +_Pater_, salue de loin la preface, et par bonds et par elans se +precipite ainsi dans la damnation eternelle, toujours suivi de l'infame +Garrigou (_vade retro, Satanas!_) qui le seconde avec une merveilleuse +entente, lui releve sa chasuble, tourne les feuillets deux par deux, +bouscule les pupitres, renverse les burettes, et sans cesse secoue la +petite sonnette de plus en plus fort, de plus en plus vite. + +Il faut voir la figure effaree que font tous les assistants! Obliges de +suivre a la mimique du pretre cette messe dont ils n'entendent pas un +mot, les uns se levent quand les autres s'agenouillent, s'asseyent quand +les autres sont debout; et toutes les phases de ce singulier office se +confondent sur les bancs dans une foule d'attitudes diverses. L'etoile +de Noel en route dans les chemins du ciel, la-bas, vers la petite +etable, palit d'epouvante en voyant cette confusion... + +--L'abbe va trop vite... On ne peut pas suivre, murmure la vieille +douairiere en agitant sa coiffe avec egarement. + +Maitre Arnoton, ses grandes lunettes d'acier sur le nez, cherche dans +son paroissien ou diantre on peut bien en etre. Mais au fond, tous ces +braves gens, qui eux aussi pensent a reveillonner, ne sont pas faches +que la messe aille ce train de poste; et quand dom Balaguere, la figure +rayonnante, se tourne vers l'assistance en criant de toutes ses forces: +_Ite, missa est_, il n'y a qu'une voix dans la chapelle pour lui +repondre un _Deo gratias_ si joyeux, si entrainant, qu'on se croirait +deja a table au premier toast du reveillon. + + +III + + +Cinq minutes apres, la foule des seigneurs s'asseyait dans la grande +salle, le chapelain au milieu d'eux. Le chateau, illumine de haut en +bas, retentissait de chants, de cris, de rires, de rumeurs; et le +venerable dom Balaguere plantait sa fourchette dans une aile de +gelinotte, noyant le remords de son peche sous des flots de vin du pape +et de bons jus de viandes. Tant il but et mangea, le pauvre saint +homme, qu'il mourut dans la nuit d'une terrible attaque, sans avoir eu +seulement le temps de se repentir; puis, au matin, il arriva dans le +ciel encore tout en rumeur des fetes de la nuit, et je vous laisse a +penser comme il y fut recu. + +--Retire-toi de mes yeux, mauvais chretien! lui dit le souverain Juge, +notre maitre a tous. Ta faute est assez grande pour effacer toute une +vie de vertu... Ah! tu m'as vole une messe de nuit... Eh bien! tu m'en +payeras trois cents en place, et tu n'entreras en paradis que quand tu +auras celebre dans ta propre chapelle ces trois cents messes de Noel en +presence de tous ceux qui ont peche par ta faute et avec toi... + +...Et voila la vraie legende de dom Balaguere comme on la raconte au +pays des olives. Aujourd'hui le chateau de Trinquelage n'existe plus, +mais la chapelle se tient encore droite tout en haut du mont Ventoux, +dans un bouquet de chenes verts. Le vent fait battre sa porte disjointe, +l'herbe encombre le seuil; il y a des nids aux angles de l'autel et dans +l'embrasure des hautes croisees dont les vitraux colories ont disparu +depuis longtemps. Cependant il parait que tous les ans, a Noel, une +lumiere surnaturelle erre parmi ces ruines, et qu'en allant aux messes +et aux reveillons, les paysans apercoivent ce spectre de chapelle +eclaire de cierges invisibles qui brulent au grand air, meme sous la +neige et le vent. Vous en rirez si vous voulez, mais un vigneron de +l'endroit, nomme Garrigue, sans doute un descendant de Garrigou, m'a +affirme qu'un soir de Noel, se trouvant un peu en ribote, il s'etait +perdu dans la montagne du cote de Trinquelage; et voici ce qu'il avait +vu... Jusqu'a onze heures, rien. Tout etait silencieux, eteint, +inanime. Soudain, vers minuit, un carillon sonna tout en haut du +clocher, un vieux, vieux carillon qui avait l'air d'etre a dix lieues. +Bientot, dans le chemin qui monte, Garrigue vit trembler des feux, +s'agiter des ombres indecises. Sous le porche de la chapelle, on +marchait, on chuchotait: + +--Bonsoir, maitre Arnoton! + +--Bonsoir, bonsoir, mes enfants!... + +Quand tout le monde fut entre, mon vigneron, qui etait tres brave, +s'approcha doucement, et regardant par la porte cassee eut un singulier +spectacle. Tous ces gens qu'il avait vus passer etaient ranges autour +du choeur, dans la nef en ruine, comme si les anciens bancs existaient +encore. De belles dames en brocart avec des coiffes de dentelle, des +seigneurs chamarres du haut en bas, des paysans en jaquettes fleuries +ainsi qu'en avaient nos grands-peres, tous l'air vieux, fane, +poussiereux, fatigue. De temps en temps, des oiseaux de nuit, hotes +habituels de la chapelle, reveilles par toutes ces lumieres, venaient +roder autour des cierges dont la flamme montait droite et vague comme si +elle avait brule derriere une gaze; et ce qui amusait beaucoup Garrigue, +c'etait un certain personnage a grandes lunettes d'acier, qui secouait a +chaque instant sa haute perruque noire sur laquelle un de ces oiseaux se +tenait droit tout empetre en battant silencieusement des ailes... + +Dans le fond, un petit vieillard de taille enfantine, a genoux au milieu +du choeur, agitait desesperement une sonnette sans grelot et sans voix, +pendant qu'un pretre, habille de vieil or, allait, venait devant l'autel +en recitant des oraisons dont on n'entendait pas un mot... Bien sur +c'etait dom Balaguere, en train de dire sa troisieme messe basse. + + + +LES ORANGES. + +FANTAISIE. + + +A Paris, les oranges ont l'air triste de fruits tombes ramasses sous +l'arbre. A l'heure ou elles vous arrivent, en plein hiver pluvieux et +froid, leur ecorce eclatante, leur parfum exagere dans ces pays de +saveurs tranquilles, leur donnent un aspect etrange, un peu bohemien. +Par les soirees brumeuses, elles longent tristement les trottoirs, +entassees dans leurs petites charrettes ambulantes, a la lueur sourde +d'une lanterne en papier rouge. Un cri monotone et grele les escorte, +perdu dans le roulement des voitures, le fracas des omnibus: + +--A deux sous la Valence! + +Pour les trois quarts des Parisiens, ce fruit cueilli au loin, banal +dans sa rondeur, ou l'arbre n'a rien laisse qu'une mince attache verte, +tient de la sucrerie, de la confiserie. Le papier de soie qui l'entoure, +les fetes qu'il accompagne, contribuent a cette impression. Aux +approches de janvier surtout, les milliers d'oranges disseminees par les +rues, toutes ces ecorces trainant dans la boue du ruisseau, font songer +a quelque arbre de Noel gigantesque qui secouerait sur Paris ses +branches chargees de fruits factices. Pas un coin ou on ne les +rencontre. A la vitrine claire des etalages, choisies et parees; a la +porte des prisons et des hospices, parmi les paquets de biscuits, les +tas de pommes; devant l'entree des bals, des spectacles du dimanche. Et +leur parfum exquis se mele a l'odeur du gaz, au bruit des crincrins, a +la poussiere des banquettes du paradis. On en vient a oublier qu'il faut +des orangers pour produire les oranges, car pendant que le fruit +nous arrive directement du Midi a pleines caisses, l'arbre, taille, +transforme, deguise, de la serre chaude ou il passe l'hiver, ne fait +qu'une courte apparition au plein air des jardins publics. + +Pour bien connaitre les oranges, il faut les avoir vues chez elles, aux +iles Baleares, en Sardaigne, en Corse, en Algerie, dans l'air bleu dore, +l'atmosphere tiede de la Mediterranee. Je me rappelle un petit bois +d'orangers, aux portes de Blidah; c'est la qu'elles etaient belles! Dans +le feuillage sombre, lustre, vernisse, les fruits avaient l'eclat de +verres de couleur, et doraient l'air environnant avec cette aureole de +splendeur qui entoure les fleurs eclatantes. Ca et la des eclaircies +laissaient voir a travers les branches les remparts de la petite ville, +le minaret d'une mosquee, le dome d'un marabout, et au-dessus l'enorme +masse de l'Atlas, verte a sa base, couronnee de neige comme d'une +fourrure blanche, avec des moutonnements, un flou de flocons tombes. + +Une nuit, pendant que j'etais la, je ne sais par quel phenomene ignore +depuis trente ans cette zone de frimas et d'hiver se secoua sur la ville +endormie, et Blidah se reveilla transformee, poudree a blanc. Dans cet +air algerien si leger, si pur, la neige semblait une poussiere de nacre. +Elle avait des reflets de plumes de paon blanc. Le plus beau, c'etait +le bois d'orangers. Les feuilles solides gardaient la neige intacte et +droite comme des sorbets sur des plateaux de laque, et tous les fruits +poudres a frimas avaient une douceur splendide, un rayonnement discret +comme de l'or voile de claires etoffes blanches. Cela donnait vaguement +l'impression d'une fete d'eglise, de soutanes rouges sous des robes de +dentelles, de dorures d'autel enveloppees de guipures... + +Mais mon meilleur souvenir d'oranges me vient encore de Barbicaglia, un +grand jardin aupres d'Ajaccio ou j'allais faire la sieste aux heures +de chaleur. Ici les orangers, plus hauts, plus espaces qu'a Blidah, +descendaient jusqu'a la route, dont le jardin n'etait separe que par une +haie vive et un fosse. Tout de suite apres, c'etait la mer, l'immense +mer bleue... Quelles bonnes heures j'ai passees dans ce jardin! +Au-dessus de ma tete, les orangers en fleur et en fruit brulaient leurs +parfums d'essences. De temps en temps, une orange mure, detachee tout a +coup, tombait pres de moi comme alourdie de chaleur, avec un bruit +mat, sans echo, sur la terre pleine. Je n'avais qu'a allonger la main. +C'etaient des fruits superbes, d'un rouge pourpre a l'interieur. Ils +me paraissaient exquis, et puis l'horizon etait si beau! Entre les +feuilles, la mer mettait des espaces bleus eblouissants comme des +morceaux de verre brises qui miroitaient dans la brume de l'air. Avec +cela le mouvement du flot agitant l'atmosphere a de grandes distances, +ce murmure cadence qui vous berce comme dans une barque invisible, la +chaleur, l'odeur des oranges... Ah! qu'on etait bien pour dormir dans +le jardin de Barbicaglia! + +Quelquefois cependant, au meilleur moment de la sieste, des eclats de +tambour me reveillaient en sursaut. C'etaient de malheureux tapins qui +venaient s'exercer en bas, sur la route. A travers les trous de la haie, +j'apercevais le cuivre des tambours et les grands tabliers blancs sur +les pantalons rouges. Pour s'abriter un peu de la lumiere aveuglante que +la poussiere de la route leur renvoyait impitoyablement, les pauvres +diables venaient se mettre au pied du jardin, dans l'ombre courte de la +haie. Et ils tapaient! et ils avaient chaud! Alors, m'arrachant de force +a mon hypnotisme, je m'amusais a leur jeter quelques-uns de ces beaux +fruits d'or rouge qui pendaient pres de ma main. Le tambour vise +s'arretait. Il y avait une minute d'hesitation, un regard circulaire +pour voir d'ou venait la superbe orange roulant devant lui dans le +fosse; puis il la ramassait bien vite et mordait a pleines dents sans +meme enlever l'ecorce. + +Je me souviens aussi que tout a cote de Barbicaglia, et separe seulement +par un petit mur bas, il y avait un jardinet assez bizarre que je +dominais de la hauteur ou je me trouvais. C'etait un petit coin de terre +bourgeoisement dessine. Ses allees blondes de sable, bordees de buis +tres vert, les deux cypres de sa porte d'entree, lui donnaient l'aspect +d'une bastide marseillaise. Pas une ligne d'ombre. Au fond, un batiment +de pierre blanche avec des jours de caveau au ras du sol. J'avais +d'abord cru a une maison de campagne; mais, en y regardant mieux, la +croix qui la surmontait, une inscription que je voyais de loin creusee +dans la pierre, sans en distinguer le texte, me firent reconnaitre un +tombeau de famille corse. Tout autour d'Ajaccio, il y a beaucoup de ces +petites chapelles mortuaires, dressees au milieu de jardins a elles +seules. La famille y vient, le dimanche, rendre visite a ses morts. +Ainsi comprise, la mort est moins lugubre que dans la confusion des +cimetieres. Des pas amis troublent seuls le silence. + +De ma place, je voyais un bon vieux trottiner tranquillement par les +allees. Tout le jour il taillait les arbres, bechait, arrosait, enlevait +les fleurs fanees avec un soin minutieux; puis, au soleil couchant, il +entrait dans la petite chapelle ou dormaient les morts de sa famille; il +resserrait la beche, les rateaux, les grands arrosoirs; tout cela avec +la tranquillite, la serenite d'un jardinier de cimetiere. Pourtant, +sans qu'il s'en rendit bien compte, ce brave homme travaillait avec un +certain recueillement, tous les bruits amortis et la porte du caveau +refermee, chaque fois discretement comme s'il eut craint de reveiller +quelqu'un. Dans le grand silence radieux, l'entretien de ce petit jardin +ne troublait pas un oiseau, et son voisinage n'avait rien d'attristant. +Seulement la mer en paraissait plus immense, le ciel plus haut, et cette +sieste sans fin mettait tout autour d'elle, parmi la nature troublante, +accablante a force de vie, le sentiment de l'eternel repos... + + + +LES DEUX AUBERGES + + +C'etait en revenant de Nimes, une apres-midi de juillet. Il faisait +une chaleur accablante. A perte de vue, la route blanche, embrasee, +poudroyait entre les jardins d'oliviers et de petits chenes, sous un +grand soleil d'argent mat qui remplissait tout le ciel. Pas une tache +d'ombre, pas un souffle de vent. Rien que la vibration de l'air chaud +et le cri strident des cigales, musique folle, assourdissante, a +temps presses, qui semble la sonorite meme de cette immense vibration +lumineuse... Je marchais en plein desert depuis deux heures, quand +tout a coup, devant moi, un groupe de maisons blanches se degagea de la +poussiere de la route. + +C'etait ce qu'on appelle le relais de Saint-Vincent: cinq ou six _mas_, +de longues granges a toiture rouge, un abreuvoir sans eau dans un +bouquet de figuiers maigres, et, tout au bout du pays, deux grandes +auberges qui se regardent face a face de chaque cote du chemin. + +Le voisinage de ces auberges avait quelque chose de saisissant. D'un +cote, un grand batiment neuf, plein de vie, d'animation, toutes les +portes ouvertes, la diligence arretee devant, les chevaux fumants qu'on +detelait, les voyageurs descendus buvant a la hate sur la route dans +l'ombre courte des murs; la cour encombree de mulets, de charrettes; +des rouliers couches sous les hangars en attendant _la fraiche_. A +l'interieur, des cris, des jurons, des coups de poing sur les tables, le +choc des verres, le fracas des billards, les bouchons de limonades qui +sautaient, et, dominant tout ce tumulte, une voix joyeuse, eclatante, +qui chantait a faire trembler les vitres: + + La belle Margoton + Tant matin s'est levee, + A pris son broc d'argent, + A l'eau s'en est allee... + +... L'auberge d'en face, au contraire, etait silencieuse et comme +abandonnee. De l'herbe sous le portail, des volets casses, sur la porte +un rameau de petit houx tout rouille qui pendait comme un vieux panache, +les marches du seuil calees avec des pierres de la route... Tout cela +si pauvre, si pitoyable, que c'etait une charite vraiment de s'arreter +la pour boire un coup. + + * * * * * + +En entrant, je trouvai une longue salle deserte et morne, que le jour +eblouissant de trois grandes fenetres sans rideaux fait plus morne et +plus deserte encore. Quelques tables boiteuses ou trainaient des verres +ternis par la poussiere, un billard creve qui tendait ses quatre blouses +comme des sebiles, un divan jaune, un vieux comptoir, dormaient la dans +une chaleur malsaine et lourde. Et des mouches! des mouches! jamais je +n'en avais tant vu: sur le plafond, collees aux vitres, dans les verres, +par grappes... Quand j'ouvris la porte, ce fut un bourdonnement, un +fremissement d'ailes comme si j'entrais dans une ruche. + +Au fond de la salle, dans l'embrasure d'une croisee, il y avait une +femme debout contre la vitre, tres occupee a regarder dehors. Je +l'appelai deux fois: + +--He! l'hotesse! + +Elle se retourna lentement, et me laissa voir une pauvre figure de +paysanne, ridee, crevassee, couleur de terre, encadree dans de longues +barbes de dentelle rousse comme en portent les vieilles de chez nous. +Pourtant ce n'etait pas une vieille femme; mais les larmes l'avaient +toute fanee. + +--Qu'est-ce que vous voulez? me demanda-t-elle en essuyant ses yeux. + +--M'asseoir un moment et boire quelque chose... + +Elle me regarda tres etonnee, sans bouger de sa place, comme si elle ne +comprenait pas. + +--Ce n'est donc pas une auberge ici? + +La femme soupira: + +--Si... c'est une auberge, si vous voulez... Mais pourquoi n'allez-vous +pas en face comme les autres? C'est bien plus gai... + +--C'est trop gai pour moi... J'aime mieux rester chez vous. + +Et, sans attendre sa reponse, je m'installai devant une table. + +Quand elle fut bien sure que je parlais serieusement, l'hotesse se mit a +aller et venir d'un air tres affaire, ouvrant des tiroirs, remuant des +bouteilles, essuyant des verres, derangeant les mouches... On sentait +que ce voyageur a servir etait tout un evenement. Par moments la +malheureuse s'arretait, et se prenait la tete comme si elle desesperait +d'en venir a bout. + +Puis elle passait dans la piece du fond; je l'entendais remuer de +grosses clefs, tourmenter des serrures, fouiller dans la huche au pain, +souffler, epousseter, laver des assiettes. De temps en temps, un gros +soupir, un sanglot mal etouffe... + +Apres un quart d'heure de ce manege, j'eus devant moi une assiettee de +_passerilles_ (raisins secs), un vieux pain de Beaucaire aussi dur que +du gres, et une bouteille de piquette. + +--Vous etes servi, dit l'etrange creature, et elle retourna bien vite +prendre sa place devant la fenetre. + + * * * * * + +Tout en buvant, j'essayai de la faire causer. + +--Il ne vous vient pas souvent du monde, n'est-ce pas, ma pauvre femme? + +--Oh! non, monsieur, jamais personne... Quand nous etions seuls dans +le pays, c'etait different: nous avions le relais, des repas de chasse +pendant le temps des macreuses, des voitures toute l'annee... Mais +depuis que les voisins sont venus s'etablir, nous avons tout perdu... +Le monde aime mieux aller en face. Chez nous, on trouve que c'est trop +triste... Le fait est que la maison n'est pas bien agreable. Je ne suis +pas belle, j'ai les fievres, mes deux petites sont mortes... La-bas, +au contraire, on rit tout le temps. C'est une Arlesienne qui tient +l'auberge, une belle femme avec des dentelles et trois tours de chaine +d'or au cou. Le conducteur, qui est son amant, lui amene la diligence. +Avec ca un tas d'enjoleuses pour chambrieres... Aussi, il lui en vient +de la pratique! Elle a toute la jeunesse de Bezouces, de Redessan, de +Jonquieres. Les rouliers font un detour pour passer par chez elle... +Moi, je reste ici tout le jour, sans personne, a me consumer. + +Elle disait cela d'une voix distraite, indifferente, le front toujours +appuye contre la vitre. Il y avait evidemment dans l'auberge d'en face +quelque chose qui la preoccupait... + +Tout a coup, de l'autre cote de la route, il se fit un grand mouvement. +La diligence s'ebranlait dans la poussiere. On entendait des coups de +fouet, les fanfares du postillon, les filles accourues sur la porte qui +criaient: + +--Adiousias!... adiousias!... et par la-dessus la formidable voix de +tantot reprenant de plus belle: + + A pris son broc d'argent, + A l'eau s'en est allee; + De la n'a vu venir + Trois chevaliers d'armee... + +...A cette voix l'hotesse frissonna de tout son corps, et, se tournant +vers moi: + +--Entendez-vous? me dit-elle tout bas, c'est mon mari... N'est-ce pas +qu'il chante bien? + +Je la regardai, stupefait. + +--Comment? votre mari!... Il va donc la-bas, lui aussi? + +Alors elle, d'un air navre, mais avec une grande douceur: + +--Qu'est-ce que voulez, monsieur? Les hommes sont comme ca, ils +n'aiment pas voir pleurer; et moi je pleure toujours depuis la mort +des petites... Puis, c'est si triste cette grande baraque ou il n'y a +jamais personne... Alors, quand il s'ennuie trop, mon pauvre Jose +va boire en face, et comme il a une belle voix, l'Arlesienne le fait +chanter. Chut!... le voila qui recommence. + +Et, tremblante, les mains en avant, avec de grosses larmes qui la +faisaient encore plus laide, elle etait la comme en extase devant la +fenetre a ecouter son Jose chanter pour l'Arlesienne: + + Le premier lui a dit: + "Bonjour, belle mignonne!" + + + +A MILIANAH + +NOTES DE VOYAGE. + + +Cette fois, je vous emmene passer la journee dans une jolie petite ville +d'Algerie, a deux ou trois cents lieues du moulin... Cela nous changera +un peu des tambourins et des cigales... + +... Il va pleuvoir; le ciel est gris, les cretes du mont Zaccar +s'enveloppent de brume. Dimanche triste... Dans ma petite chambre +d'hotel, la fenetre ouverte sur les remparts arabes, j'essaye de me +distraire en allumant des cigarettes... On a mis a ma disposition +toute la bibliotheque de l'hotel; entre une histoire tres detaillee +de l'enregistrement et quelques romans de Paul de Kock je decouvre un +volume depareille de Montaigne... Ouvert le livre au hasard, relu +l'admirable lettre sur la mort de la Boetie... Me voila plus reveur +et plus sombre que jamais... Quelques gouttes de pluie tombent deja. +Chaque goutte, en tombant sur le rebord de la croisee, fait une +large etoile dans la poussiere entassee la depuis les pluies de l'an +dernier... Mon livre me glisse des mains, et je passe de longs instants +a regarder, cette etoile melancolique... + +Deux heures sonnent a l'horloge de la ville, un ancien _marabout_ dont +j'apercois d'ici les greles murailles blanches... Pauvre diable de +marabout! Qui lui aurait dit cela, il y a trente ans, qu'un jour il +porterait au milieu de la poitrine un gros cadran municipal, et que, +tous les dimanches, sur le coup de deux heures, il donnerait aux eglises +de Milianah le signal de sonner les vepres?... Ding! dong! voila les +cloches parties!... Nous en avons pour longtemps... + +Decidement, cette chambre est triste. Les grosses araignees du matin, +qu'on appelle pensees philosophiques, on tisse leurs toiles dans tous +les coins... Allons dehors. + + * * * * * + +J'arrive sur la grande place. La musique du 3e de ligne, qu'un peu de +pluie n'epouvante pas, vient de se ranger autour de son chef. A une des +fenetres de la division, le general parait, entoure de ses demoiselles; +sur la place le sous-prefet se promene de long en large au bras du juge +de paix. Une demi-douzaine de petits Arabes a moitie nus, jouent aux +billes dans un coin avec des cris feroces. La-bas, un vieux juif en +guenilles vient chercher un rayon de soleil qu'il avait laisse hier a +cet endroit et qu'il s'etonne de ne plus trouver... "Une, deux, trois, +partez!" La musique entonne une ancienne mazurka de Talexy, que les +orgues de Barbarie jouaient l'hiver dernier sous mes fenetres. Cette +mazurka m'ennuyait autrefois; aujourd'hui elle m'emeut jusqu'aux larmes. + +Oh! comme ils sont heureux les musiciens du 3e! L'oeil fixe sur les +doubles croches, ivres de rythme et de tapage, ils ne songent a rien +qu'a compter leurs mesures. Leur ame, toute leur ame tient dans ce carre +de papier large comme la main,--qui tremble au bout de l'instrument +entre deux dents de cuivre. "Une, deux, trois, partez!" Tout est la pour +ces braves gens; jamais les airs nationaux qu'ils jouent ne leur ont +donne le mal du pays... Helas! moi qui ne suis pas de la musique, cette +musique me fait peine, et je m'eloigne... + + * * * * * + +Ou pourrais-je bien la passer, cette grise apres-midi de dimanche? Bon! +la boutique de Sid'Omar est ouverte... Entrons chez Sid'Omar. + +Quoiqu'il ait une boutique, Sid'Omar n'est point un boutiquier. C'est un +prince du sang, le fils d'un ancien dey d'Alger qui mourut etrangle par +les janissaires... A la mort de son pere, Sid'Omar se refugia dans +Milianah avec sa mere qu'il adorait, et vecut la quelques annees comme +un grand seigneur philosophe parmi ses levriers, ses faucons, ses +chevaux et ses femmes, dans de jolis palais tres frais, pleins +d'orangers et de fontaines. Vinrent les Francais. Sid'Omar, d'abord +notre ennemi et l'allie d'Abd-el-Kader, finit par se brouiller avec +l'emir et fit sa soumission. L'emir, pour se venger, entra dans Milianah +en l'absence de Sid'Omar, pilla ses palais, rasa ses orangers, emmena +ses chevaux et ses femmes, et fit ecraser la gorge de sa mere sous le +couvercle d'un grand coffre... La colere de Sid'Omar fut terrible: sur +l'heure meme il se mit au service de la France, et nous n'eumes pas de +meilleur ni de plus feroce soldat que lui tant que dura notre guerre +contre l'emir. La guerre finie, Sid'Omar revint a Milianah; mais encore +aujourd'hui, quand on parle d'Abd-el-Kader devant lui, il devient pale +et ses yeux s'allument. + +Sid'Omar a soixante ans. En depit de l'age et de la petite verole, son +visage est reste beau: de grands cils, un regard de femme, un sourire +charmant, l'air d'un prince. Ruine par la guerre, il ne lui reste de son +ancienne opulence qu'une ferme dans la plaine du Chelif et une maison a +Milianah, ou il vit bourgeoisement avec ses trois fils eleves sous +ses yeux. Les chefs indigenes l'ont en grande veneration. Quand une +discussion s'eleve, on le prend volontiers pour arbitre, et son jugement +fait loi presque toujours. Il sort peu: on le trouve toutes les +apres-midi dans une boutique attenant a sa maison et qui ouvre sur la +rue. Le mobilier de cette piece n'est pas riche:--des murs blancs peints +a la chaux, un banc de bois circulaire, des coussins, de longues pipes, +deux braseros... C'est la que Sid'Omar donne audience et rend la +justice. Un Salomon en boutique. + + * * * * * + +Aujourd'hui dimanche, l'assistance est nombreuse. Une douzaine de chefs +sont accroupis, dans leurs beurnouss, tout autour de la salle. Chacun +d'eux a pres de lui une grande pipe, et une petite tasse de cafe dans un +fin coquetier de filigrane. J'entre, personne ne bouge... De sa place, +Sid'Omar envoie a ma rencontre son plus charmant sourire et m'invite de +la main a m'asseoir pres de lui, sur un grand coussin de soie jaune; +puis, un doigt sur les levres, il me fait signe d'ecouter. + +Voici le cas:--Le caid des Beni-Zougzougs ayant eu quelque contestation +avec un juif de Milianah au sujet d'un lopin de terre, les deux parties +sont convenues de porter le differend devant Sid'Omar et de s'en +remettre a son jugement. Rendez-vous est pris pour le jour meme, les +temoins sont convoques; tout a coup voila mon juif qui se ravise, et +vient, seul, sans temoins, declarer qu'il aime mieux s'en rapporter au +juge de paix des Francais qu'a Sid'Omar... L'affaire en est la a mon +arrivee. + +Le juif--vieux, barbe terreuse, veste marron, bas bleus, casquette en +velours--leve le nez au ciel, roule des yeux suppliants, baise les +babouches de Sid'Omar, penche la tete, s'agenouille, joint les mains... +Je ne comprends pas l'arabe, mais a la pantomime du juif, au mot: _Zouge +de paix, zouge de paix_, qui revient a chaque instant, je devine tout ce +beau discours: + +--Nous ne doutons pas de Sid'Omar, Sid'Omar est sage, Sid'Omar est +juste... Toutefois le zouge de paix fera bien mieux notre affaire. + +L'auditoire, indigne, demeure impassible comme un Arabe qu'il est... +Allonge sur son coussin, l'oeil noye, le bouquin d'ambre aux levres, +Sid'Omar--dieu de l'ironie--sourit en ecoutant. Soudain, au milieu de sa +plus belle periode, le juif est interrompu par un energique _caramba_! +qui l'arrete net; en meme temps un colon espagnol, venu la comme temoin +du caid, quitte sa place et, s'approchant d'Iscariote, lui verse sur +la tete un plein panier d'imprecations de toutes langues, de toutes +couleurs,--entre autres certain vocable francais trop gros monsieur pour +qu'on le repete ici... Le fils de Sid'Omar, qui comprend le francais, +rougit d'entendre un mot pareil en presence de son pere et sort de la +salle.--Retenir ce trait de l'education arabe.--L'auditoire est toujours +impassible, Sid'Omar toujours souriant. Le juif s'est releve et gagne la +porte a reculons, tremblant de peur, mais gazouillant de plus belle son +eternel _zouge de paix, zouge de paix_... Il sort. L'Espagnol, furieux, +se precipite derriere lui, le rejoint dans la rue et par deux fois--vli! +vlan!--le frappe en plein visage... Iscariote tombe a genoux, les bras +en croix... L'Espagnol, un peu honteux, rentre dans la boutique... Des +qu'il est rentre,--le juif se releve et promene un regard sournois +sur la foule bariolee qui l'entoure. Il y a la des gens de tout +cuir,--Maltais, Mahonais, negres, Arabes, tous unis dans la haine du +juif et joyeux d'en voir maltraiter un... Iscariote hesite un instant, +puis, prenant un Arabe par le pan de son beurnouss: + +--Tu l'as vu, Achmed, tu l'as vu... tu etais la... Le chretien m'a +frappe... Tu seras temoin... bien... bien... tu seras temoin. + +L'Arabe degage son beurnouss et repousse le juif... Il ne sait rien, il +n'a rien vu: juste au moment, il tournait la tete... + +--Mais toi, Kaddour, tu l'as vu... tu as vu le chretien me battre... +crie le malheureux Iscariote a un gros negre en train d'eplucher une +figue de Barbarie... + +Le negre crache en signe de mepris et s'eloigne, il n'a rien vu... Il +n'a rien vu non plus, ce petit Maltais dont les yeux de charbon luisent +mechamment derriere sa barrette; elle n'a rien vu, cette Mahonaise au +teint de brique qui se sauve en riant, son panier de grenades sur la +tete... + +Le juif a beau crier, prier, se demener... pas de temoin! personne n'a +rien vu... Par bonheur deux de ses coreligionnaires passent dans la rue +a ce moment, l'oreille basse, rasant les murailles. Le juif les avise: + +--Vite, vite, mes freres! Vite a l'homme d'affaires! Vite au _zouge +de paix_!... Vous l'avez vu, vous autres... vous avez vu qu'on a battu +le vieux! + +S'ils l'ont vu!... Je crois bien. + +... Grand emoi dans la boutique de Sid'-Omar... Le cafetier remplit les +tasses, rallume les pipes. On cause, on rit a belles dents. C'est si +amusant de voir rosser un juif!... Au milieu du brouhaha et de la fumee, +je gagne la porte doucement; j'ai envie d'aller roder un peu du cote +d'Israel pour savoir comment les coreligionnaires d'Iscariote ont pris +l'affront fait a leur frere... + +--Viens diner ce soir, _moussiou_, me crie le bon Sid'Omar... + +J'accepte, je remercie. Me voila dehors. Au quartier juif, tout le monde +est sur pied. L'affaire fait deja grand bruit. Personne aux echoppes. +Brodeurs, tailleurs, bourreliers,--tout Israel est dans la rue... Les +hommes--en casquette de velours, en bas de laine bleue--gesticulant +bruyamment, par groupes... Les femmes, pales, bouffies, raides comme +des idoles de bois dans leurs robes plates a plastron d'or, le +visage entoure de bandelettes noires, vont d'un groupe a l'autre en +miaulant... Au moment ou j'arrive, un grand mouvement se fait dans la +foule. On s'empresse, on se precipite... Appuye sur ses temoins, le +juif--heros de l'aventure--passe entre deux haies de casquettes, sous +une pluie d'exhortations: + +--Venge-toi, frere, venge-nous, venge le peuple juif. Ne crains rien; tu +as la loi pour toi. + +Un affreux nain, puant la poix et le vieux cuir, s'approche de moi d'un +air piteux, avec de gros soupirs: + +--Tu vois! me dit-il. Les pauvres juifs, comme on nous traite! C'est un +vieillard! regarde. Ils l'ont presque tue. + +De vrai, le pauvre Iscariote a l'air plus mort que vif. Il passe devant +moi,--l'oeil eteint, le visage defait; ne marchant pas, se trainant... +Une forte indemnite est seule capable de le guerir; aussi ne le +mene-t-on pas chez le medecin, mais chez l'agent d'affaires. + + * * * * * + +Il y a beaucoup d'agents d'affaires en Algerie, presque autant que de +sauterelles. Le metier est bon, parait-il. Dans tous les cas, il a +cet avantage qu'on y peut entrer de plain-pied, sans examens, ni +cautionnement, ni stage. Comme a Paris nous nous faisons hommes de +lettres, on se fait agent d'affaires en Algerie. Il suffit pour cela de +savoir un peu de francais, d'espagnol, d'arabe, d'avoir toujours un code +dans ses fontes, et sur toute chose le temperament du metier. + +Les fonctions de l'agent sont tres variees: tour a tour avocat, avoue, +courtier, expert, interprete, teneur de livres, commissionnaire, +ecrivain public, c'est le maitre Jacques de la colonie. Seulement +Harpagon n'en avait qu'un, de maitre Jacques, et la colonie en a plus +qu'il ne lui en faut. Rien qu'a Milianah, on les compte par douzaines. +En general, pour eviter les frais de bureau, ces messieurs +recoivent leurs clients au cafe de la grand'place et donnent leurs +consultations--les donnent-ils?--entre l'absinthe et le champoreau. + +C'est vers le cafe de la grand'place que le digne Iscariote s'achemine, +flanque de ses deux temoins. Ne les suivons pas. + + * * * * * + +En sortant du quartier juif, je passe devant la maison du bureau arabe. +Du dehors, avec son chapeau d'ardoises et le drapeau francais qui +flotte dessus, on la prendrait pour une mairie de village. Je connais +l'interprete, entrons fumer une cigarette avec lui. De cigarette en +cigarette, je finirai bien par le tuer, ce dimanche sans soleil! + +La cour qui precede le bureau est encombree d'Arabes en guenilles. Ils +sont la une cinquantaine a faire antichambre, accroupis, le long du mur, +dans leurs beurnouss. Cette antichambre bedouine exhale--quoique en +plein air--une forte odeur de cuir humain. Passons vite... Dans le +bureau, je trouve l'interprete aux prises avec deux grands braillards +entierement nus sous de longues couvertures crasseuses, et racontant +d'une mimique enragee je ne sais quelle histoire de chapelet vole. Je +m'assieds sur une natte dans un coin, et je regarde... Un joli costume, +ce costume d'interprete; et comme l'interprete de Milianah le porte +bien! Ils ont l'air tailles l'un pour l'autre. Le costume est bleu de +ciel avec des brandebourgs noirs et des boutons d'or qui reluisent. +L'interprete est blond, rose, tout frise; un joli hussard bleu plein +d'humour et de fantaisie; un peu bavard,--il parle tant de langues! un +peu sceptique, il a connu Renan a l'ecole orientaliste!--grand +amateur de sport, a l'aise au bivouac arabe comme aux soirees de la +sous-prefete, mazurkant mieux que personne, et faisant le cousscouss +comme pas un. Parisien, pour tout dire; voila mon homme, et ne vous +etonnez pas que les dames en raffolent... Comme dandysme, il n'a qu'un +rival: le sergent du bureau arabe. Celui-ci--avec sa tunique de drap fin +et ses guetres a boutons de nacre--fait le desespoir et l'envie de toute +la garnison. Detache au bureau arabe, il est dispense des corvees, et +toujours se montre par les rues, gante de blanc, frise de frais, avec de +grands registres sous le bras. On l'admire et on le redoute. C'est une +autorite. + +Decidement, cette histoire de chapelet vole menace d'etre fort longue. +Bonsoir! je n'attends pas la fin. + +En m'en allant je trouve l'antichambre en emoi. La foule se presse +autour d'un indigene de haute taille, pale, fier, drape dans un +beurnouss noir. Cet homme, il y a huit jours, s'est battu dans le Zaccar +avec une panthere. La panthere est morte; mais l'homme a eu la moitie du +bras mangee. Soir et matin il vient se faire panser au bureau arabe, +et chaque fois on l'arrete dans la cour pour lui entendre raconter son +histoire. Il parle lentement, d'une belle voix gutturale. De temps en +temps, il ecarte son beurnouss et montre, attache contre sa poitrine, +son bras gauche entoure de linges sanglants. + + * * * * * + +A peine suis-je dans la rue, voila un violent orage qui eclate. Pluie, +tonnerre, eclairs, siroco... Vite, abritons-nous. J'enfile une porte au +hasard, et je tombe au milieu d'une nichee de bohemiens, empiles sous +les arceaux d'une cour moresque. Cette cour tient a la mosquee de +Milianah; c'est le refuge habituel de la pouillerie musulmane, on +l'appelle la _cour des pauvres_. + +De grands levriers maigres, tout couverts de vermine, viennent roder +autour de moi d'un air mechant. Adosse contre un des piliers de la +galerie, je tache de faire bonne contenance, et, sans parler a personne, +je regarde la pluie qui ricoche sur les dalles coloriees de la cour. Les +bohemiens sont a terre, couches par tas. Pres de moi, une jeune femme, +presque belle, la gorge et les jambes decouvertes, de gros bracelets de +fer aux poignets et aux chevilles, chante un air bizarre a trois notes +melancoliques et nasillardes. En chantant, elle allaite un petit enfant +tout nu en bronze rouge, et, du bras reste libre, elle pile de l'orge +dans un mortier de pierre. La pluie, chassee par un vent cruel, inonde +parfois les jambes de la nourrice et le corps de son nourrisson. La +bohemienne n'y prend point garde et continue a chanter, sous la rafale, +en pilant l'orge et donnant le sein. + +L'orage diminue. Profitant d'une embellie, je me hate de quitter cette +cour des Miracles et je me dirige vers le diner de Sid'Omar; il est +temps... En traversant la grand'place, j'ai encore rencontre mon vieux +juif de tantot. Il s'appuie sur son agent d'affaires; ses temoins +marchent joyeusement derriere lui; une bande de vilains petits juifs +gambade a l'entour... Tous les visages rayonnent. L'agent se charge de +l'affaire: Il demandera au tribunal deux mille francs d'indemnite. + + * * * * * + +Chez Sid'Omar, diner somptueux.--La salle a manger ouvre sur une +elegante cour moresque, ou chantent deux ou trois fontaines... +Excellent repas turc, recommande au baron Brisse. Entre autres plats, je +remarque un poulet aux amandes, un couss-couss a la vanille, une tortue +a la viande,--un peu lourde mais du plus haut gout,--et des biscuits +au miel qu'on appelle _bouchees du kadi_... Comme vin, rien que du +champagne. Malgre la loi musulmane Sid'Omar en boit un peu,--quand les +serviteurs ont le dos tourne... Apres diner, nous passons dans la +chambre de notre hote, ou l'on nous apporte des confitures, des pipes +et du cafe... L'ameublement de cette chambre est des plus simples: un +divan, quelques nattes; dans le fond, un grand lit tres haut sur lequel +flanent de petits coussins rouges brodes d'or... A la muraille est +accrochee une vieille peinture turque representant les exploits d'un +certain amiral Hamadi. Il parait qu'en Turquie les peintres n'emploient +qu'une couleur par tableau: ce tableau-ci est voue au vert. La mer, le +ciel, les navires, l'amiral Hamadi lui-meme, tout est vert, et de quel +vert!... + +L'usage arabe veut qu'on se retire de bonne heure. Le cafe pris, les +pipes fumees, je souhaite la bonne nuit a mon hote et je le laisse avec +ses femmes. + + * * * * * + +Ou finirai-je ma soiree? Il est trop tot pour me coucher, les clairons +des spahis n'ont pas encore sonne la retraite. D'ailleurs, les +coussinets d'or de Sid'Omar dansent autour de moi des farandoles +fantastiques qui m'empecheraient de dormir... Me voici devant le +theatre, entrons un moment. + +Le theatre de Milianah est un ancien magasin de fourrages, tant bien +que mal deguise en salle de spectacle. De gros quinquets, qu'on remplit +d'huile pendant l'entr'acte font l'office de lustres. Le parterre est +debout, l'orchestre sur des bancs. Les galeries sont tres fieres parce +qu'elles ont des chaises de paille... Tout autour de la salle, un long +couloir, obscur, sans parquet... On se croirait dans la rue, rien n'y +manque... La piece est deja commencee quand j'arrive. A ma grande +surprise, les acteurs ne sont pas mauvais, je parle des hommes; ils +ont de l'entrain, de la vie... Ce sont presque tous des amateurs, des +soldats du 3e; le regiment en est fier et vient les applaudir tous les +soirs. + +Quant aux femmes, helas!... c'est encore et toujours cet eternel feminin +des petits theatres de province, pretentieux, exagere et faux... Il y +en a deux pourtant qui m'interessent parmi ces dames, deux juives de +Milianah, toutes jeunes, qui debutent au theatre... Les parents sont +dans la salle et paraissent enchantes. Ils ont la conviction que leurs +filles vont gagner des milliers de douros a ce commerce-la. La legende +de Rachel, israelite, millionnaire et comedienne, est deja repandue chez +les juifs d'Orient. + +Rien de comique et d'attendrissant comme ces deux petites juives sur +les planches... Elles se tiennent timidement dans un coin de la scene, +poudrees, fardees, decolletees et toutes raides. Elles ont froid, elles +ont honte. De temps en temps elles baragouinent une phrase sans la +comprendre, et, pendant qu'elles parlent, leurs grands yeux hebraiques +regardent dans la salle avec stupeur. + + * * * * * + +Je sors du theatre... Au milieu de l'ombre qui m'environne, j'entends +des cris dans un coin de la place... Quelques Maltais sans doute en +train de s'expliquer a coups de couteau... + +Je reviens a l'hotel, lentement, le long des remparts. D'adorables +senteurs d'orangers et de thuyas montent de la plaine. L'air est doux, +le ciel presque pur... La-bas, au bout du chemin, se dresse un vieux +fantome de muraille, debris de quelque ancien temple. Ce mur est sacre: +tous les jours les femmes arabes viennent y suspendre des _ex-voto_, +fragments de haicks et de foutas, longues tresses de cheveux roux lies +par des fils d'argent, pans de beurnouss... Tout cela va flottant sous +un mince rayon de lune, au souffle tiede de la nuit... + + + +LES SAUTERELLES + + +Encore un souvenir d'Algerie, et puis nous reviendrons au moulin... + +La nuit de mon arrivee dans cette ferme du Sahel, je ne pouvais pas +dormir. Le pays nouveau, l'agitation du voyage, les aboiements des +chacals, puis une chaleur enervante, oppressante, un etouffement +complet, comme si les mailles de la moustiquaire n'avaient pas laisse +passer un souffle d'air... Quand j'ouvris ma fenetre, au petit jour, +une brume d'ete lourde, lentement remuee, frangee aux bords de noir et +de rose, flottait dans l'air comme un nuage de poudre sur un champ de +bataille. Pas une feuille ne bougeait, et dans ces beaux jardins que +j'avais sous les yeux, les vignes espacees sur les pentes au grand +soleil qui fait les vins sucres, les fruits d'Europe abrites dans un +coin d'ombre, les petits orangers, les mandariniers en longues files +microscopiques, tout gardait le meme aspect morne, cette immobilite des +feuilles attendant l'orage. Les bananiers eux-memes, ces grands roseaux +vert tendre, toujours agites par quelque souffle qui emmele leur fine +chevelure si legere, se dressaient silencieux et droits, en panaches +reguliers. + +Je restai un moment a regarder cette plantation merveilleuse, ou tous +les arbres du monde se trouvaient reunis, donnant chacun dans leur +saison leurs fleurs et leurs fruits depayses. Entre les champs de ble et +les massifs de chenes-lieges, un cours d'eau luisait, rafraichissant +a voir par cette matinee etouffante; et tout en admirant le luxe et +l'ordre de ces choses, cette belle ferme avec ses arcades moresques, ses +terrasses toutes blanches d'aube, les ecuries et les hangars groupes +autour, je songeais qu'il y a vingt ans, quand ces braves gens etaient +venus s'installer dans ce vallon du Sahel, ils n'avaient trouve qu'une +mechante baraque de cantonnier, une terre inculte herissee de palmiers +nains et de lentisques. Tout a creer, tout a construire. A chaque +instant des revoltes d'Arabes. Il fallait laisser la charrue pour faire +le coup de feu. Ensuite les maladies, les ophtalmies, les fievres, les +recoltes manquees, les tatonnements de l'inexperience, la lutte avec +une administration bornee, toujours flottante. Que d'efforts! Que de +fatigues! Quelle surveillance incessante! + +Encore maintenant, malgre les mauvais temps finis et la fortune si +cherement gagnee, tous deux, l'homme et la femme, etaient les premiers +leves a la ferme. A cette heure matinale je les entendais aller et venir +dans les grandes cuisines du rez-de-chaussee, surveillant le cafe des +travailleurs. Bientot une cloche sonna, et au bout d'un moment les +ouvriers defilerent sur la route. Des vignerons de Bourgogne; des +laboureurs kabyles en guenilles, coiffes d'une chechia rouge; des +terrassiers mahonnais, les jambes nues; des Maltais; des Lucquois; tout +un peuple disparate, difficile a conduire. A chacun d'eux le fermier, +devant la porte, distribuait sa tache de la journee d'une voix breve, un +peu rude. Quand il eut fini, le brave homme leva la tete, scruta le ciel +d'un air inquiet; puis m'apercevant a la fenetre: + +--Mauvais temps pour la culture, me dit-il... voila le siroco. + +En effet, a mesure que le soleil se levait, des bouffees d'air, +brulantes, suffocantes, nous arrivaient du sud comme de la porte d'un +four ouverte et refermee. On ne savait ou se mettre, que devenir. Toute +la matinee se passa ainsi. Nous primes du cafe sur les nattes de la +galerie, sans avoir le courage de parler ni de bouger. Les chiens +allonges, cherchant la fraicheur des dalles, s'etendaient dans des poses +accablees. Le dejeuner nous remit un peu, un dejeuner plantureux et +singulier ou il y avait des carpes, des truites, du sanglier, du +herisson, le beurre de Staoueli, les vins de Crescia, des goyaves, des +bananes, tout un depaysement de mets qui ressemblait bien a la nature si +complexe dont nous etions entoures... On allait se lever de table. Tout +a coup, a la porte-fenetre fermee pour nous garantir de la chaleur du +jardin en fournaise, de grands cris retentirent: + +--Les criquets! les criquets! + +Mon hote devint tout pale comme un homme a qui on annonce un desastre, +et nous sortimes precipitamment. Pendant dix minutes, ce fut dans +l'habitation, si calme tout a l'heure, un bruit de pas precipites, de +voix indistinctes, perdues dans l'agitation d'un reveil. De l'ombre des +vestibules ou ils s'etaient endormis, les serviteurs s'elancerent dehors +en faisant resonner avec des batons, des fourches, des fleaux, tous les +ustensiles de metal qui leur tombaient sous la main, des chaudrons de +cuivre, des bassines, des casseroles. Les bergers soufflaient dans leurs +trompes de paturage. D'autres avaient des conques marines, des cors de +chasse. Cela faisait un vacarme effrayant, discordant, que dominaient +d'une note suraigue les "You! you! you!" des femmes arabes accourues +d'un douar voisin. Souvent, parait-il, il suffit d'un grand bruit, +d'un fremissement sonore de l'air, pour eloigner les sauterelles, les +empecher de descendre. + +Mais ou etaient-elles donc, ces terribles betes? Dans le ciel vibrant +de chaleur, je ne voyais rien qu'un nuage venant a l'horizon, cuivre, +compact, comme un nuage de grele, avec le bruit d'un vent d'orage dans +les mille rameaux d'une foret. C'etaient les sauterelles. Soutenues +entre elles par leurs ailes seches etendues, elles volaient en masse, et +malgre nos cris, nos efforts, le nuage s'avancait toujours, projetant +dans la plaine une ombre immense. Bientot il arriva au-dessus de nos +tetes; sur les bords on vit pendant une seconde un effrangement, une +dechirure. Comme les premiers grains d'une giboulee, quelques-unes se +detacherent, distinctes, roussatres; ensuite toute la nuee creva, et +cette grele d'insectes tomba drue et bruyante. A perte de vue les champs +etaient couverts de criquets, de criquets enormes, gros comme le doigt. + +Alors le massacre commenca. Hideux murmure d'ecrasement, de paille +broyee. Avec les herses, les pioches, les charrues, on remuait ce sol +mouvant; et plus on en tuait, plus il y en avait. Elles grouillaient par +couches, leurs hautes pattes enchevetrees; celles du dessus faisant des +bonds de detresse, sautant au nez des chevaux atteles pour cet etrange +labour. Les chiens de la ferme, ceux du douar, lances a travers champs, +se ruaient sur elles, les broyaient avec fureur. A ce moment, deux +compagnies de turcos, clairons en tete, arriverent au secours des +malheureux colons, et la tuerie changea d'aspect. + +Au lieu d'ecraser les sauterelles, les soldats les flambaient en +repandant de longues tracees de poudre. + +Fatigue de tuer, ecoeure par l'odeur infecte, je rentrai. A l'interieur +de la ferme, il y en avait presque autant que dehors. Elles etaient +entrees par les ouvertures des portes, des fenetres, la baie des +cheminees. Au bord des boiseries, dans les rideaux deja tout manges, +elles se trainaient, tombaient, volaient, grimpaient aux murs blancs +avec une ombre gigantesque qui doublait leur laideur. Et toujours cette +odeur epouvantable. + +A diner, il fallut se passer d'eau. Les citernes, les bassins, les +puits, les viviers, tout etait infecte. Le soir, dans ma chambre, +ou l'on en avait pourtant tue des quantites, j'entendis encore des +grouillements sous les meubles, et ce craquement d'elytres semblable au +petillement des gousses qui eclatent a la grande chaleur. Cette nuit-la +non plus je ne pus pas dormir. D'ailleurs autour de la ferme tout +restait eveille. Des flammes couraient au ras du sol d'un bout a l'autre +de la plaine. Les turcos en tuaient toujours. + +Le lendemain, quand j'ouvris ma fenetre comme la veille, les sauterelles +etaient parties; mais quelle ruine elles avaient laissee derriere elles! +Plus une fleur, plus un brin d'herbe: tout etait noir, ronge, calcine. +Les bananiers, les abricotiers, les pechers, les mandariniers, se +reconnaissaient seulement a l'allure de leurs branches depouillees, +sans le charme, le flottant de la feuille qui est la vie de l'arbre. +On nettoyait les pieces d'eau, les citernes. Partout des laboureurs +creusaient la terre pour tuer les oeufs laisses par les insectes. Chaque +motte etait retournee, brisee soigneusement. Et le coeur se serrait de +voir les mille racines blanches, pleines de seve, qui apparaissaient +dans ces ecroulements de terre fertile... + + + +L'ELIXIR DU REVEREND PERE GAUCHER + + +--Buvez ceci, mon voisin; vous m'en direz des nouvelles. + +Et, goutte a goutte, avec le soin minutieux d'un lapidaire comptant des +perles, le cure de Graveson me versa deux doigts d'une liqueur verte, +doree, chaude, etincelante, exquise... J'en eus l'estomac tout +ensoleille. + +--C'est l'elixir du Pere Gaucher, la joie et la sante de notre Provence, +me fit le brave homme d'un air triomphant; on le fabrique au couvent des +Premontres, a deux lieues de votre moulin... N'est-ce pas que cela vaut +bien toutes les chartreuses du monde?... Et si vous saviez comme elle +est amusante, l'histoire de cet elixir! Ecoutez plutot... + +Alors, tout naivement, sans y entendre malice, dans cette salle a manger +de presbytere, si candide et si calme avec son Chemin de la croix en +petits tableaux et ses jolis rideaux clairs empeses comme des +surplis, l'abbe me commenca une historiette legerement sceptique et +irreverencieuse, a la facon d'un conte d'Erasme ou de d'Assoucy: + + * * * * * + +--Il y a vingt ans, les Premontres, ou plutot les Peres blancs, comme +les appellent nos Provencaux, etaient tombes dans une grande misere. Si +vous aviez vu leur maison de ce temps-la, elle vous aurait fait peine. + +Le grand mur, la tour Pacome, s'en allaient en morceaux. Tout autour du +cloitre rempli d'herbes, les colonnettes se fendaient, les saints de +pierre croulaient dans leurs niches. Pas un vitrail debout, pas une +porte qui tint. Dans les preaux, dans les chapelles, le vent du Rhone +soufflait comme en Camargue, eteignant les cierges, cassant le plomb des +vitrages, chassant l'eau des benitiers. Mais le plus triste de tout, +c'etait le clocher du couvent, silencieux comme un pigeonnier vide; et +les Peres, faute d'argent pour s'acheter une cloche, obliges de sonner +matines avec des cliquettes de bois d'amandier!... + +Pauvres Peres blancs! Je les vois encore, a la procession de la +Fete-Dieu, defilant tristement dans leurs capes rapiecees, pales, +maigres, nourris de _citres_ et de pasteques, et derriere eux +monseigneur l'abbe, qui venait la tete basse, tout honteux de montrer au +soleil sa crosse dedoree et sa mitre de laine blanche mangee des vers. +Les dames de la confrerie en pleuraient de pitie dans les rangs, et les +gros porte-banniere ricanaient entre eux tout bas en se montrant les +pauvres moines: + +--Les etourneaux vont maigres quand ils vont en troupe. + +Le fait est que les infortunes Peres blancs en etaient arrives eux-memes +a se demander s'ils ne feraient pas mieux de prendre leur vol a travers +le monde et de chercher pature chacun de son cote. + +Or, un jour que cette grave question se debattait dans le chapitre, on +vint annoncer au prieur que le frere Gaucher demandait a etre entendu au +conseil... Vous saurez pour votre gouverne que ce frere Gaucher etait +le bouvier du couvent; c'est-a-dire qu'il passait ses journees a rouler +d'arcade en arcade dans le cloitre, en poussant devant lui deux vaches +etiques qui cherchaient l'herbe aux fentes des paves. Nourri jusqu'a +douze ans par une vieille folle du pays des Baux, qu'on appelait tante +Begon, recueilli depuis chez les moines, le malheureux bouvier n'avait +jamais pu rien apprendre qu'a conduire ses betes et a reciter son _Pater +noster_; encore le disait-il en provencal, car il avait la cervelle dure +et l'esprit comme une dague de plomb. Fervent chretien du reste, quoique +un peu visionnaire, a l'aise sous le cilice et se donnant la discipline +avec une conviction robuste, et des bras!... + +Quand on le vit entrer dans la salle du chapitre, simple et balourd, +saluant l'assemblee la jambe en arriere, prieur, chanoines, argentier, +tout le monde se mit a rire. C'etait toujours l'effet que produisait, +quand elle arrivait quelque part, cette bonne face grisonnante avec sa +barbe de chevre et ses yeux un peu fous; aussi le frere Gaucher ne s'en +emut pas. + +--Mes reverends, fit-il d'un ton bonasse en tortillant son chapelet de +noyaux d'olives, on a bien raison de dire que ce sont les tonneaux vides +qui chantent le mieux. Figurez-vous qu'a force de creuser ma pauvre tete +deja si creuse, je crois que j'ai trouve le moyen de nous tirer tous de +peine. + +"Voici comment. Vous savez bien tante Begon, cette brave femme qui me +gardait quand j'etait petit. (Dieu ait son ame, la vieille coquine! elle +chantait de bien vilaines chansons apres boire.) Je vous dirai donc, +mes reverends peres, que tante Begon, de son vivant, se connaissait aux +herbes de montagnes autant et mieux qu'un vieux merle de Corse. Voire, +elle avait compose sur la fin de ses jours un elixir incomparable en +melangeant cinq ou six especes de simples que nous allions cueillir +ensemble dans les Alpilles. Il y a belles annees de cela: mais je pense +qu'avec l'aide de saint Augustin et la permission de notre pere abbe, je +pourrais--en cherchant bien--retrouver la composition de ce mysterieux +elixir. Nous n'aurions plus alors qu'a le mettre en bouteilles, et a le +vendre un peu cher, ce qui permettrait a la communaute de s'enrichir +doucettement, comme ont fait nos freres de la Trappe et de la Grande... + +Il n'eut pas le temps de finir. Le prieur s'etait leve pour lui sauter +au cou. Les chanoines lui prenaient les mains. L'argentier, encore plus +emu que tous les autres, lui baisait avec respect le bord tout effrange +de sa cucule... Puis chacun revint a sa chaire pour deliberer; et, +seance tenante, le chapitre decida qu'on confierait les vaches au frere +Thrasybule, pour que le frere Gaucher put se donner tout entier a la +confection de son elixir. + + * * * * * + +Comment le bon frere parvint-il a retrouver la recette de tante Begon? +au prix de quels efforts? au prix de quelles veilles? L'histoire ne +le dit pas. Seulement, ce qui est sur, c'est qu'au bout de six mois, +l'elixir des Peres blancs etait deja tres populaire. Dans tout le +Comtat, dans tout le pays d'Arles, pas un _mas_, pas une grange qui +n'eut au fond de sa _depense_, entre les bouteilles de vin cuit et les +jarres d'olives a la picholine, un petit flacon de terre brune cachete +aux armes de Provence, avec un moine en extase sur une etiquette +d'argent. Grace a la vogue de son elixir, la maison des Premontres +s'enrichit tres rapidement. On releva la tour Pacome. Le prieur eut +une mitre neuve, l'eglise de jolis vitraux ouvrages; et, dans la fine +dentelle du clocher, toute une compagnie de cloches et de clochettes +vint s'abattre, un beau matin de Paques, tintant et carillonnant a la +grande volee. + +Quant au frere Gaucher, ce pauvre frere lai dont les rusticites +egayaient tant le chapitre, il n'en fut plus question dans le couvent. +On ne connut plus desormais que le Reverend Pere Gaucher, homme de tete +et de grand savoir, qui vivait completement isole des occupations si +menues et si multiples du cloitre, et s'enfermait tout le jour dans sa +distillerie, pendant que trente moines battaient la montagne pour lui +chercher des herbes odorantes... Cette distillerie, ou personne, +pas meme le prieur, n'avait le droit de penetrer, etait une ancienne +chapelle abandonnee, tout au bout du jardin des chanoines. La simplicite +des bons peres en avait fait quelque chose de mysterieux et de +formidable; et si, par aventure, un moinillon hardi et curieux, +s'accrochant aux vignes grimpantes, arrivait jusqu'a la rosace du +portail, il en degringolait bien vite, effare d'avoir vu le Pere +Gaucher, avec sa barbe de necroman, penche sur ses fourneaux, le +pese-liqueur a la main; puis, tout autour, des cornues de gres rose, des +alambics gigantesques, des serpentins de cristal, tout un encombrement +bizarre qui flamboyait ensorcele dans la lueur rouge des vitraux... + +Au jour tombant, quand sonnait le dernier Angelus, la porte de ce lieu +de mystere s'ouvrait discretement, et le reverend se rendait a l'eglise +pour l'office du soir. Il fallait voir quel accueil quand il traversait +le monastere! Les freres faisaient la haie sur son passage. On disait: + +--Chut!... il a le secret!... + +--L'argentier le suivait et lui parlait la tete basse... Au milieu +de ces adulations, le pere s'en allait en s'epongeant le front, son +tricorne aux larges bords pose en arriere comme une aureole, regardant +autour de lui d'un air de complaisance les grandes cours plantees +d'orangers, les toits bleus ou tournaient des girouettes neuves, et, +dans le cloitre eclatant de blancheur,--entre les colonnettes elegantes +et fleuries,--les chanoines habilles de frais qui defilaient deux par +deux avec des mines reposees. + +--C'est a moi qu'ils doivent tout cela! se disait le reverend en +lui-meme; et chaque fois cette pensee lui faisait monter des bouffees +d'orgueil. + +Le pauvre homme en fut bien puni. Vous allez voir... + + * * * * * + +Figurez-vous qu'un soir, pendant l'office, il arriva a l'eglise dans une +agitation extraordinaire: rouge, essouffle, le capuchon de travers, +et si trouble qu'en prenant de l'eau benite il y trempa ses manches +jusqu'au coude. On crut d'abord que c'etait l'emotion d'arriver en +retard; mais quand on le vit faire de grandes reverences a l'orgue et +aux tribunes au lieu de saluer le maitre-autel, traverser l'eglise en +coup de vent, errer dans le choeur pendant cinq minutes pour chercher +sa stalle, puis une fois assis, s'incliner de droite et de gauche en +souriant d'un air beat, un murmure d'etonnement courut dans les trois +nefs. On chuchotait de breviaire a breviaire: + +--Qu'a donc notre Pere Gaucher?... Qu'a donc notre Pere Gaucher? + +Par deux fois le prieur, impatiente, fit tomber sa crosse sur les dalles +pour commander le silence... La-bas, au fond du choeur, les psaumes +allaient toujours; mais les repons manquaient d'entrain... + +Tout a coup, au beau milieu de l'_Ave verum_, voila mon Pere Gaucher qui +se renverse dans sa stalle et entonne d'une voix eclatante: + + Dans Paris, il y a un Pere blanc, + Patatin, patatan, tarabin, taraban... + +Consternation generale. Tout le monde se leve. On crie: + +--Emportez-le... il est possede! + +Les chanoines se signent. La crosse de monseigneur se demene... Mais le +Pere Gaucher ne voit rien, n'ecoute rien; et deux moines vigoureux sont +obliges de l'entrainer par la petite porte du choeur, se debattant comme +un exorcise et continuant de plus belle ses _patatin_ et ses _taraban_. + + * * * * * + +Le lendemain, au petit jour, le malheureux etait a genoux dans +l'oratoire du prieur, et faisait sa _coulpe_ avec un ruisseau de larmes: + +--C'est l'elixir, Monseigneur, c'est l'elixir qui m'a surpris, disait-il +en se frappant la poitrine. Et de le voir si marri, si repentant, le bon +prieur en etait tout emu lui-meme. + +--Allons, allons, Pere Gaucher, calmez-vous, tout cela sechera comme la +rosee au soleil... Apres tout, le scandale n'a pas ete aussi grand que +vous pensez. Il y a bien eu la chanson qui etait un peu... hum! hum!... +Enfin il faut esperer que les novices ne l'auront pas entendue... A +present, voyons, dites-moi bien comment la chose vous est arrivee... +C'est en essayant l'elixir, n'est-ce pas? Vous aurez eu la main trop lourde... +Oui, oui, je comprends... C'est comme le frere Schwartz, l'inventeur de +la poudre: vous avez ete victime de votre invention... Et dites-moi, +mon brave ami, est-il bien necessaire que vous l'essayiez sur vous-meme, +ce terrible elixir? + +--Malheureusement, oui, Monseigneur... l'eprouvette me donne bien la +force et le degre de l'alcool; mais pour le fini, le veloute, je ne me +fie guere qu'a ma langue... + +--Ah! tres bien... Mais ecoutez encore un peu que je vous dise... +Quand vous goutez ainsi l'elixir par necessite, est-ce que cela vous +semble bon? Y prenez-vous du plaisir?... + +--Helas! oui, Monseigneur, fit le malheureux Pere en devenant tout +rouge... Voila deux soirs que je lui trouve un bouquet, un arome!... +C'est pour sur le demon qui m'a joue ce vilain tour... Aussi je suis +bien decide desormais a ne plus me servir que de l'eprouvette. Tant +pis si la liqueur n'est pas assez fine, si elle ne fait pas assez la +perle... + +--Gardez-vous-en bien, interrompit le prieur avec vivacite. Il ne faut +pas s'exposer a mecontenter la clientele... Tout ce que vous avez a +faire maintenant que vous voila prevenu, c'est de vous tenir sur vos +gardes... Voyons, qu'est-ce qu'il vous faut pour vous rendre compte?... +Quinze ou vingt gouttes, n'est-ce pas?... mettons vingt gouttes... +Le diable sera bien fin s'il vous attrape avec vingt gouttes... +D'ailleurs, pour prevenir tout accident, je vous dispense dorenavant de +venir a l'eglise. Vous direz l'office du soir dans la distillerie... Et +maintenant, allez en paix, mon Reverend, et surtout... comptez bien vos +gouttes. + +Helas! le pauvre Reverend eut beau compter ses gouttes... le demon le +tenait, et ne le lacha plus. + +C'est la distillerie qui entendit de singuliers offices! + + * * * * * + +Le jour, encore, tout allait bien. Le Pere etait assez calme: il +preparait ses rechauds, ses alambics, triait soigneusement ses herbes, +toutes herbes de Provence, fines, grises, dentelees, brulees de parfums +et de soleil... Mais, le soir, quand les simples etaient infuses et que +l'elixir tiedissait dans de grandes bassines de cuivre rouge, le martyre +du pauvre homme commencait. + +--... Dix-sept... dix-huit... dix-neuf... vingt!... + +Les gouttes tombaient du chalumeau dans le gobelet de vermeil. Ces +vingt-la, le pere les avalait d'un trait, presque sans plaisir. Il n'y +avait que la vingt et unieme qui lui faisait envie. Oh! cette vingt +et unieme goutte!... Alors, pour echapper a la tentation, il allait +s'agenouiller tout au bout du laboratoire et s'abimait dans ses +patenotres. Mais de la liqueur encore chaude il montait une petite fumee +toute chargee d'aromates, qui venait roder autour de lui et, bon gre mal +gre, le ramenait vers les bassines... La liqueur etait d'un beau vert +dore... Penche dessus, les narines ouvertes, le pere la remuait +tout doucement avec son chalumeau, et dans les petites paillettes +etincelantes que roulait le flot d'emeraude, il lui semblait voir les +yeux de tante Begon qui riaient et petillaient en le regardant... + +--Allons! encore une goutte! + +Et de goutte en goutte, l'infortune finissait par avoir son gobelet +plein jusqu'au bord. Alors, a bout de forces, il se laissait tomber dans +un grand fauteuil, et, le corps abandonne, la paupiere a demi close, +il degustait son peche par petits coups, en se disant tout bas avec un +remords delicieux: + +--Ah! je me damne... je me damne... + +Le plus terrible, c'est qu'au fond de cet elixir diabolique, il +retrouvait, par je ne sais quel sortilege, toutes les vilaines chansons +de tante Begon: _Ce sont trois petites commeres, qui parlent de faire +un banquet..._ ou: _Bergerette de maitre Andre s'en va-t-au bois +seulette..._ et toujours la fameuse des Peres blancs: _Patatin +patatan_. + +Pensez quelle confusion le lendemain, quand ses voisins de cellule lui +faisaient d'un air malin: + +--Eh! eh! Pere Gaucher, vous aviez des cigales en tete, hier soir en +vous couchant. + +Alors c'etaient des larmes, des desespoirs, et le jeune, et le cilice, +et la discipline. Mais rien ne pouvait contre le demon de l'elixir; et +tous les soirs, a la meme heure, la possession recommencait. + + * * * * * + +Pendant ce temps, les commandes pleuvaient a l'abbaye que c'etait une +benediction. Il en venait de Nimes, d'Aix, d'Avignon, de Marseille... +De jour en jour le couvent prenait un petit air de manufacture. Il y +avait des freres emballeurs, des freres etiqueteurs, d'autres pour les +ecritures, d'autres pour le camionnage; le service de Dieu y perdait +bien par-ci par-la quelques coups de cloches; mais les pauvres gens du +pays n'y perdaient rien, je vous en reponds... + +Et donc, un beau dimanche matin, pendant que l'argentier lisait en +plein chapitre son inventaire de fin d'annee et que les bons chanoines +l'ecoutaient les yeux brillants et le sourire aux levres, voila le Pere +Gaucher qui se precipite au milieu de la conference en criant: + +--C'est fini... Je n'en fais plus... Rendez-moi mes vaches. + +--Qu'est-ce qu'il y a donc, Pere Gaucher? demanda le prieur, qui se +doutait bien un peu de ce qu'il y avait. + +--Ce qu'il y a, Monseigneur?... Il y a que je suis en train de me +preparer une belle eternite de flammes et de coups de fourche... Il y a +que je bois, que je bois comme un miserable... + +--Mais je vous avais dit de compter vos gouttes. + +--Ah! bien oui, compter mes gouttes! c'est par gobelets qu'il faudrait +compter maintenant... Oui, mes Reverends, j'en suis la. Trois fioles +par soiree... Vous comprenez bien que cela ne peut pas durer... Aussi, +faites faire l'elixir par qui vous voudrez... Que le feu de Dieu me +brule si je m'en mele encore! + +C'est le chapitre qui ne riait plus. + +--Mais, malheureux, vous nous ruinez! criait l'argentier en agitant son +grand-livre. + +--Preferez-vous que je me damne? + +Pour lors, le prieur se leva. + +--Mes Reverends, dit-il en etendant sa belle main blanche ou luisait +l'anneau pastoral, il y a moyen de tout arranger... C'est le soir, +n'est-ce pas, mon cher fils, que le demon vous tente?... + +--Oui, monsieur le prieur, regulierement tous les soirs... Aussi, +maintenant, quand je vois arriver la nuit, j'en ai, sauf votre respect, +les sueurs qui me prennent, comme l'ane de Capitou quand il voyait venir +le bat. + +--Eh bien! rassurez-vous... Dorenavant, tous les soirs, a l'office, +nous reciterons a votre intention l'oraison de saint Augustin, a +laquelle l'indulgence pleniere est attachee... Avec cela, quoi qu'il +arrive, vous etes a couvert... C'est l'absolution pendant le peche. + +--Oh bien! alors, merci, monsieur le prieur! + +Et, sans en demander davantage, le Pere Gaucher retourna a ses alambics, +aussi leger qu'une alouette. + +Effectivement, a partir de ce moment-la, tous les soirs, a la fin des +complies, l'officiant ne manquait jamais de dire: + +--Prions pour notre pauvre Pere Gaucher, qui sacrifie son ame aux +interets de la communaute... _Oremus Domine_... + +Et pendant que sur toutes ces capuches blanches, prosternees dans +l'ombre des nefs, l'oraison courait en fremissant comme une petite bise +sur la neige, la-bas, tout au bout du couvent, derriere le vitrage +enflamme de la distillerie, on entendait le pere Gaucher qui chantait a +tue-tete: + + Dans Paris il y a un Pere blanc, + Patatin, patatan, taraban, tarabin; + Dans Paris il y a un Pere blanc + Qui fait danser des moinettes, + Trin, trin, trin, dans un jardin; + Qui fait danser des... + + * * * * * + +...Ici le bon cure s'arreta plein d'epouvante: + +--Misericorde! si mes paroissiens m'entendaient! + + + +EN CAMARGUE + + +I + +LE DEPART. + + +Grande rumeur au chateau. Le messager vient d'apporter un mot du garde, +moitie en francais, moitie en provencal, annoncant qu'il y a eu deja +deux ou trois beaux passages de _Galejons_, de _Charlottines_, et que +les _oiseaux de prime_ non plus ne manquaient pas. + +"Vous etes des notres!" m'ont ecrit mes aimables voisins; et ce matin, +au petit jour de cinq heures, leur grand break, charge de fusils, de +chiens, de victuailles, est venu me prendre au bas de la cote. Nous +voila roulant sur la route d'Arles, un peu seche, un peu depouillee, +par ce matin de decembre ou la verdure pale des oliviers est a peine +visible, et la verdure crue des chenes-kermes un peu trop hivernale et +factice. Les etables se remuent. Il y a des reveils avant le jour qui +allument la vitre des fermes; et dans les decoupures de pierre de +l'abbaye de Mont-majeur, des orfraies encore engourdies de sommeil +battent de l'aile parmi les ruines. Pourtant nous croisons deja le long +des fosses de vieilles paysannes qui vont au marche au trot de leurs +bourriquets. Elles viennent de la Ville-des-Baux. Six grandes lieues +pour s'asseoir une heure sur les marches de Saint-Trophyme et vendre des +petits paquets de simples ramasses dans la montagne!... + +Maintenant voici les remparts d'Arles; des remparts bas et creneles, +comme on en voit sur les anciennes estampes ou des guerriers armes +de lances apparaissent en haut de talus moins grands qu'eux. Nous +traversons au galop cette merveilleuse petite ville, une des plus +pittoresques de France, avec ses balcons sculptes, arrondis, s'avancant +comme des moucharabies jusqu'au milieu des rues etroites, avec ses +vieilles maisons noires aux petites portes, moresques, ogivales et +basses, qui vous reportent au temps de Guillaume Court-Nez et des +Sarrasins. A cette heure, il n'y a encore personne dehors. Le quai du +Rhone seul est anime. Le bateau a vapeur qui fait le service de la +Camargue chauffe au bas des marches, pret a partir. Des _menagers_ en +veste de cadis roux, des filles de La Roquette qui vont se louer pour +des travaux des fermes, montent sur le pont avec nous, causant et riant +entre eux. Sous les longues mantes brunes rabattues a cause de l'air vif +du matin, la haute coiffure arlesienne fait la tete elegante et petite +avec un joli grain d'effronterie, une envie de se dresser pour lancer le +rire ou la malice plus loin... La cloche sonne; nous partons. Avec la +triple vitesse du Rhone, de l'helice, du mistral, les deux rivages se +deroulent. D'un cote c'est la Crau, une plaine aride, pierreuse. De +l'autre, la Camargue, plus verte, qui prolonge jusqu'a la mer son herbe +courte et ses marais pleins de roseaux. + +De temps en temps le bateau s'arrete pres d'un ponton, a gauche ou a +droite, a Empire ou a Royaume, comme on disait au moyen age, du temps du +Royaume d'Arles, et, comme les vieux mariniers du Rhone disent encore +aujourd'hui. A chaque ponton, une ferme blanche, un bouquet d'arbres. +Les travailleurs descendent charges d'outils, les femmes leur panier au +bras, droites sur la passerelle. Vers Empire ou vers Royaume peu a peu +le bateau se vide, et quand il arrive au ponton du Mas-de-Giraud ou nous +descendons, il n'y a presque plus personne a bord. + +Le Mas-de-Giraud est une vieille ferme des seigneurs de Barbentane, ou +nous entrons pour attendre le garde qui doit venir nous chercher. Dans +la haute cuisine, tous les hommes de la ferme, laboureurs, vignerons, +bergers, bergerots, sont attables, graves, silencieux, mangeant +lentement, et servis par les femmes qui ne mangeront qu'apres. Bientot +le garde parait avec la carriole. Vrai type a la Fenimore, trappeur +de terre et d'eau, garde-peche et garde-chasse, les gens du pays +l'appellent _lou Roudeirou_ (le rodeur), parce qu'on le voit toujours, +dans les brumes d'aube ou de jour tombant, cache pour l'affut parmi les +roseaux, ou bien immobile dans son petit bateau, occupe a surveiller +ses nasses sur les _clairs_ (les etangs) et les _roubines_ (canaux +d'irrigation). C'est peut-etre ce metier d'eternel guetteur qui le rend +aussi silencieux, aussi concentre. Pourtant, pendant que la petite +carriole chargee de fusils et de paniers marche devant nous, il nous +donne des nouvelles de la chasse, le nombre des passages, les quartiers +ou les oiseaux voyageurs se sont abattus. Tout en causant, on s'enfonce +dans le pays. + +Les terres cultivees depassees, nous voici en pleine Camargue sauvage. +A perte de vue, parmi les paturages, des marais, des roubines, luisent +dans les salicornes. Des bouquets de tamaris et de roseaux font des +ilots comme sur une mer calme. Pas d'arbres hauts. L'aspect uni, +immense, de la plaine, n'est pas trouble. De loin en loin, des parcs de +bestiaux etendent leurs toits bas presque au ras de terre. Des troupeaux +disperses, couches dans les herbes salines, ou cheminant serres autour +de la cape rousse du berger, n'interrompent pas la grande ligne +uniforme, amoindris qu'ils sont par cet espace infini d'horizons bleus +et de ciel ouvert. Comme de la mer unie malgre ses vagues, il se degage +de cette plaine un sentiment de solitude, d'immensite, accru encore +par le mistral qui souffle sans relache, sans obstacle, et qui, de son +haleine puissante, semble aplanir, agrandir le paysage. Tout se courbe +devant lui. Les moindres arbustes gardent l'empreinte de son passage, +en restent tordus, couches vers le sud dans l'attitude d'une fuite +perpetuelle... + + +II + +LA CABANE. + + +Un toit de roseaux, des murs de roseaux desseches et jaunes, c'est la +cabane. Ainsi s'appelle notre rendez-vous de chasse. Type de la maison +camarguaise, la cabane se compose d'une unique piece, haute, vaste, sans +fenetre, et prenant jour par une porte vitree qu'on ferme le soir avec +des volets pleins. Tout le long des grands murs crepis, blanchis a la +chaux, des rateliers attendent les fusils, les carniers, les bottes de +marais. Au fond, cinq ou six berceaux sont ranges autour d'un vrai mat +plante au sol et montant jusqu'au toit auquel il sert d'appui. La nuit, +quand le mistral souffle et que la maison craque de partout, avec la mer +lointaine et le vent qui la rapproche, porte son bruit, le continue en +l'enflant, on se croirait couche dans la chambre d'un bateau. + +Mais c'est l'apres-midi surtout que la cabane est charmante. Par nos +belles journees d'hiver meridional, j'aime rester tout seul pres de la +haute cheminee ou fument quelques pieds de tamaris. Sous les coups du +mistral ou de la tramontane, la porte saute, les roseaux crient, et +toutes ces secousses sont un bien petit echo du grand ebranlement de la +nature autour de moi. Le soleil d'hiver fouette par l'enorme courant +s'eparpille, joint ses rayons, les disperse. De grandes ombres courent +sous un ciel bleu admirable. La lumiere arrive par saccades, les bruits +aussi; et les sonnailles des troupeaux entendues tout a coup, puis +oubliees, perdues dans le vent, reviennent chanter sous la porte +ebranlee avec le charme d'un refrain... L'heure exquise, c'est le +crepuscule, un peu avant que les chasseurs n'arrivent. Alors le vent +s'est calme. Je sors un moment. En paix le grand soleil rouge descend, +enflamme, sans chaleur. La nuit tombe, vous frole en passant de son aile +noire tout humide. La-bas, au ras du sol, la lumiere d'un coup de feu +passe avec l'eclat d'une etoile rouge avivee par l'ombre environnante. +Dans ce qui reste de jour, la vie se hate. Un long triangle de canards +vole tres bas, comme s'ils voulaient prendre terre; mais tout a coup la +cabane, ou le _caleil_ est allume, les eloigne: celui qui tient la tete +de la colonne dresse le cou, remonte, et tous les autres derriere lui +s'emportent plus haut avec des cris sauvages. + +Bientot un pietinement immense se rapproche, pareil a un bruit de pluie. +Des milliers de moutons, rappeles par les bergers, harceles par les +chiens, dont on entend le galop confus et l'haleine haletante, se +pressent vers les parcs, peureux et indisciplines. Je suis envahi, +frole, confondu dans ce tourbillon de laines frisees, de belements; une +houle veritable ou les bergers semblent portes avec leur ombre par des +flots bondissants... Derriere les troupeaux, voici des pas connus, des +voix joyeuses. La cabane est pleine, animee, bruyante. Les sarments +flambent. On rit d'autant plus qu'on est plus las. C'est un +etourdissement d'heureuse fatigue, les fusils dans un coin, les grandes +bottes jetees pele-mele, les carniers vides, et a cote les plumages +roux, dores, verts, argentes, tout taches de sang. La table est mise; +et dans la fumee d'une bonne soupe d'anguilles, le silence se fait, +le grand silence des appetits robustes, interrompu seulement par les +grognements feroces des chiens qui lapent leur ecuelle a tatons devant +la porte... + +La veillee sera courte. Deja pres du feu, clignotant lui aussi, il ne +reste plus que le garde et moi. Nous causons, c'est-a-dire nous nous +jetons de temps en temps l'un a l'autre des demi-mots a la facon des +paysans, de ces interjections presque indiennes, courtes et vite +eteintes comme les dernieres etincelles des sarments consumes. Enfin le +garde se leve, allume sa lanterne, et j'ecoute son pas lourd qui se perd +dans la nuit... + + +III + +A L'ESPERE! (A L'AFFUT!) + + +L'_espere!_ quel joli nom pour designer l'affut, l'attente du chasseur +embusque, et ces heures indecises ou tout attend, _espere_, hesite entre +le jour et la nuit. L'affut du matin un peu avant le lever du soleil, +l'affut du soir au crepuscule. C'est ce dernier que je prefere, surtout +dans ces pays marecageux ou l'eau des _clairs_ garde si longtemps la +lumiere... + +Quelquefois on tient l'affut dans le _negochin_ (le naye-chien), un tout +petit bateau sans quille etroit, roulant au moindre mouvement. Abrite +par les roseaux, le chasseur guette les canards du fond de sa barque, +que depassent seulement la visiere d'une casquette, le canon du fusil et +la tete du chien flairant le vent, happant les moustiques, ou bien de +ses grosses pattes etendues penchant tout le bateau d'un cote et +le remplissant d'eau. Cet affut-la est trop complique pour mon +inexperience. Aussi, le plus souvent, je vais a l'_espere_ a pied, +barbotant en plein marecage avec d'enormes bottes taillees dans toute la +longueur du cuir. Je marche lentement, prudemment, de peur de m'envaser. +J'ecarte les roseaux pleins d'odeurs saumatres et de sauts de +grenouilles... + +Enfin, voici un ilot de tamaris, un coin de terre seche ou je +m'installe. Le garde, pour me faire honneur, a laisse son chien avec +moi; un enorme chien des Pyrenees a grande toison blanche, chasseur +et pecheur de premier ordre, et dont la presence ne laisse pas que de +m'intimider un peu. Quand une poule d'eau passe a ma portee, il a une +certaine facon ironique de me regarder en rejetant en arriere, d'un coup +de tete a l'artiste, deux longues oreilles flasques qui lui pendent dans +les yeux; puis des poses a l'arret, des fretillements de queue, toute +une mimique d'impatience pour me dire: + +--Tire... tire donc! + +Je tire, je manque. Alors, allonge de tout son corps, il baille et +s'etire d'un air las, decourage, et insolent... + +Eh bien! oui, j'en conviens, je suis un mauvais chasseur. L'affut, pour +moi, c'est l'heure qui tombe, la lumiere diminuee, refugiee dans l'eau, +les etangs qui luisent, polissant jusqu'au ton de l'argent fin la +teinte grise du ciel assombri. J'aime cette odeur d'eau, ce frolement +mysterieux des insectes dans les roseaux, ce petit murmure des longues +feuilles qui frissonnent. De temps en temps, une note triste passe, et +roule dans le ciel comme un ronflement de conque marine. C'est le +butor qui plonge au fond de l'eau son bec immense d'oiseau-pecheur et +souffle... rrrououou! Des vols de grues filent sur ma tete. J'entends +le froissement des plumes, l'ebouriffement du duvet dans l'air vif, et +jusqu'au craquement de la petite armature surmenee. Puis, plus rien. +C'est la nuit, la nuit profonde, avec un peu de jour reste sur l'eau... + +Tout a coup j'eprouve un tressaillement, une espece de gene nerveuse, +comme si j'avais quelqu'un derriere moi. Je me retourne, et j'apercois +le compagnon des belles nuits, la lune, une large lune toute ronde, qui +se leve doucement, avec un mouvement d'ascension d'abord tres sensible, +et se ralentissant a mesure qu'elle s'eloigne de l'horizon. + +Deja un premier rayon est distinct pres de moi, puis un autre un peu +plus loin... Maintenant tout le marecage est allume. La moindre touffe +d'herbe a son ombre. L'affut est fini, les oiseaux nous voient: il faut +rentrer. On marche au milieu d'une inondation de lumiere bleue, +legere, poussiereuse; et chacun de nos pas dans les _clairs_, dans les +_roubines_, y remue des tas d'etoiles tombees et des rayons de lune qui +traversent l'eau jusqu'au fond. + + +IV + +LE ROUGE ET LE BLANC. + + +Tout pres de chez nous, a une portee de fusil de la cabane, il y en a +une autre qui lui ressemble, mais plus rustique. C'est la que notre +garde habite avec sa femme et ses deux aines: la fille, qui soigne le +repas des hommes, raccommode les filets de peche; le garcon, qui aide +son pere a relever les nasses, a surveiller les _martilieres_ (vannes) +des etangs. Les deux plus jeunes sont a Arles, chez la grand'mere; et +ils y resteront jusqu'a ce qu'ils aient appris a lire et qu'ils aient +fait leur _bon jour_ (premiere communion), car ici on est trop loin de +l'eglise et de l'ecole, et puis l'air de la Camargue ne vaudrait rien +pour ces petits. Le fait est que, l'ete venu, quand les marais sont +a sec et que la vase blanche des _roubines_ se crevasse a la grande +chaleur, l'ile n'est vraiment pas habitable. + +J'ai vu cela une fois au mois d'aout, en venant tirer les hallebrands, +et je n'oublierai jamais l'aspect triste et feroce de ce paysage +embrase. De place en place, les etangs fumaient au soleil comme +d'immenses cuves, gardant tout au fond un reste de vie qui s'agitait, un +grouillement de salamandres, d'araignees, de mouches d'eau cherchant +des coins humides. Il y avait la un air de peste, une brume de miasmes +lourdement flottante qu'epaississaient encore d'innombrables tourbillons +de moustiques. Chez le garde, tout le monde grelottait, tout le monde +avait la fievre, et c'etait pitie de voir les visages jaunes, tires, les +yeux cercles, trop grands, de ces malheureux condamnes a se trainer, +pendant trois mois, sous ce plein soleil inexorable qui brule les +fievreux sans les rechauffer... Triste et penible vie que celle de +garde-chasse en Camargue! Encore celui-la a sa femme et ses enfants +pres de lui; mais a deux lieues plus loin, dans le marecage, demeure un +gardien de chevaux qui, lui, vit absolument seul d'un bout de l'annee a +l'autre et mene une veritable existence de Robinson. Dans sa cabane de +roseaux, qu'il a construite lui-meme, pas un ustensile qui ne soit +son ouvrage, depuis le hamac d'osier tresse, les trois pierres noires +assemblees en foyer, les pieds de tamaris tailles en escabeaux, jusqu'a +la serrure et la cle de bois blanc fermant cette singuliere habitation. + +L'homme est au moins aussi etrange que son logis. C'est une espece de +philosophe silencieux comme les solitaires, abritant sa mefiance de +paysan sous d'epais sourcils en broussailles. Quand il n'est pas dans +le paturage, on le trouve assis devant sa porte, dechiffrant lentement, +avec une application enfantine et touchante, une de ces petites +brochures roses, bleues ou jaunes, qui entourent les fioles +pharmaceutiques dont il se sert pour ses chevaux. Le pauvre diable n'a +pas d'autre distraction que la lecture, ni d'autres livres que ceux-la. +Quoique voisins de cabane, notre garde et lui ne se voient pas. Ils +evitent meme de se rencontrer. Un jour que je demandais au _roudeirou_ +la raison de cette antipathie, il me repondit d'un air grave: + +--C'est a cause des opinions... Il est rouge, et moi je suis blanc. + +Ainsi, meme dans ce desert dont la solitude aurait du les rapprocher, +ces deux sauvages, aussi ignorants, aussi naifs l'un que l'autre, ces +deux bouviers de Theocrite, qui vont a la ville a peine une fois par an +et a qui les petits cafes d'Arles, avec leurs dorures et leurs glaces, +donnent l'eblouissement du palais des Ptolemees, ont trouve moyen de se +hair au nom de leurs convictions politiques! + + +V + +LE VACCARES. + + +Ce qu'il y a de plus beau en Camargue, c'est le Vaccares. Souvent, +abandonnant la chasse, je viens m'asseoir au bord de ce lac sale, une +petite mer qui semble un morceau de la grande, enferme dans les terres +et devenu familier par sa captivite meme. Au lieu de ce dessechement, de +cette aridite qui attristent d'ordinaire les cotes, le Vaccares, sur son +rivage un peu haut, tout vert d'herbe fine, veloutee, etale une +flore originale et charmante: des centaurees, des trefles d'eau, des +gentianes, et ces jolies _saladelles_, bleues en hiver, rouges en ete, +qui transforment leur couleur au changement d'atmosphere, et dans une +floraison ininterrompue marquent les saisons de leurs tons divers. + +Vers cinq heures du soir, a l'heure ou le soleil decline, ces trois lieues +d'eau sans une barque, sans une voile pour limiter, transformer leur +etendue, ont un aspect admirable. Ce n'est plus le charme intime des +_clairs_, des _roubines_, apparaissant de distance en distance entre les +plis d'un terrain marneux sous lequel on sent l'eau filtrer partout, +prete a se montrer a la moindre depression du sol. Ici, l'impression est +grande, large. De loin, ce rayonnement de vagues attire des troupes de +macreuses, des herons, des butors, des flamants au ventre blanc, +aux ailes roses, s'alignant pour pecher tout le long du rivage, +de facon a disposer leurs teintes diverses en une longue bande +egale; et puis des ibis, de vrais ibis d'Egypte, bien chez eux +dans ce soleil splendide et ce paysage muet. De ma place, en +effet, je n'entends rien que l'eau qui clapote, et la voix du +gardien qui rappelle ses chevaux, disperses sur le bord. Ils +ont tous des noms retentissants: "Cifer!... (Lucifer)... L'Estello!... +L'Estournello!..." Chaque bete, en s'entendant nommer, accourt, la +criniere au vent, et vient manger l'avoine dans la main du gardien... + +Plus loin, toujours sur la meme rive, se trouve une grande _manado_ +(troupeau) de boeufs paissant en liberte comme les chevaux. De temps en +temps, j'apercois au-dessus d'un bouquet de tamaris l'arete de leurs +dos courbes, et leurs petites cornes en croissant qui se dressent. La +plupart de ces boeufs de Camargue sont eleves pour courir dans les +_ferrades_, les fetes de villages; et quelques-uns ont des noms deja +celebres par tous les cirques de Provence et de Languedoc. C'est ainsi +que la _manado_ voisine compte entre autres un terrible combattant +appele _le Romain_, qui a decousu je ne sais combien d'hommes et de +chevaux aux courses d'Arles, de Nimes, de Tarascon. Aussi ses compagnons +l'ont-ils pris pour chef; car dans ces etranges troupeaux les betes se +gouvernent elles-memes, groupees autour d'un vieux taureau qu'elles +adoptent comme conducteur. Quand un ouragan tombe sur la Camargue, +terrible dans cette grande plaine ou rien ne le detourne, ne l'arrete, +il faut voir la _manado_ se serrer derriere son chef, toutes les tetes +baissees tournant du cote du vent ces larges fronts ou la force du boeuf +se condense. Nos bergers provencaux appellent cette manoeuvre: _vira la +bano au giscle_--tourner la corne au vent. Et malheur aux troupeaux qui +ne s'y conforment pas! Aveuglee par la pluie, entrainee par l'ouragan, +la _manado_ en deroute tourne sur elle-meme, s'effare, se disperse, et +les boeufs eperdus, courant devant eux pour echapper a la tempete, se +precipitent dans le Rhone, dans le Vaccares ou dans la mer. + + + +NOSTALGIES DE CASERNE. + + +Ce matin, aux premieres clartes de l'aube, un formidable roulement de +tambour me reveille en sursaut... Ran plan plan! Ran plan plan!... + +Un tambour dans mes pins a pareille heure!... Voila qui est singulier, +par exemple. + +Vite, vite, je me jette a bas de mon lit et je cours ouvrir la porte. + +Personne! Le bruit s'est tu... Du milieu des lambrusques mouillees, +deux ou trois courlis s'envolent en secouant leurs ailes... Un peu de +brise chante dans les arbres... Vers l'orient, sur la crete fine des +Alpilles, s'entasse une poussiere d'or d'ou le soleil sort lentement... +Un premier rayon frise deja le toit du moulin. Au meme moment, le +tambour, invisible, se met a battre aux champs sous le couvert... +Ran... plan... plan, plan, plan. + +Le diable soit de la peau d'ane! Je l'avais oubliee. Mais enfin, quel +est donc le sauvage qui vient saluer l'aurore au fond des bois avec un +tambour?... J'ai beau regarder, je ne vois rien... rien que les touffes +de lavande, et les pins qui degringolent jusqu'en bas sur la route... +Il y a peut-etre par-la dans le fourre quelque lutin cache en train de +se moquer de moi... C'est Ariel, sans doute, ou maitre Puck. Le drole +se sera dit, en passant devant mon moulin: + +--Ce Parisien est trop tranquille la dedans, allons lui donner l'aubade. + +Sur quoi, il aura pris un gros tambour, et... ran plan plan!... ran plan +plan!... Te tairas-tu gredin de Puck! tu vas reveiller mes cigales. + + * * * * * + +Ce n'etait pas Puck. + +C'etait Gouguet Francois, dit Pistolet, tambour au 31e de ligne, et pour +le moment en conge de semestre. Pistolet s'ennuie au pays, il a des +nostalgies, ce tambour, et--quand on veut bien lui preter l'instrument +de la commune--il s'en va, melancolique, battre la caisse dans les bois, +en revant de la caserne du Prince-Eugene. + +C'est sur une petite colline verte qu'il est venu rever aujourd'hui. +Il est la, debout contre un pin, son tambour entre ses jambes et s'en +donnant a coeur joie... Des vols de perdreaux effarouches partent a ses +pieds sans qu'il s'en apercoive. La ferigoule embaume autour de lui, il +ne la sent pas. + +Il ne voit pas non plus les fines toiles d'araignee qui tremblent au +soleil entre les branches, ni les aiguilles de pin qui sautillent +sur son tambour. Tout entier a son reve et a sa musique, il regarde +amoureusement voler ses baguettes, et sa grosse face niaise s'epanouit +de plaisir a chaque roulement. + +Ran plan plan! Ran plan plan!... + +"Qu'elle est belle, la grande caserne, avec sa cour aux larges dalles, +ses rangees de fenetres bien alignees, son peuple en bonnet de police, +et ses arcades basses pleines du bruit des gamelles!..." + +Ran plan plan! Ran plan plan!... + +"Oh! l'escalier sonore, les corridors peints a la chaux, la chambree +odorante, les ceinturons qu'on astique, la planche au pain, les pots +de cirage, les couchettes de fer a couverture grise, les fusils qui +reluisent au ratelier!" + +Ran plan plan! Ran plan plan! + +"Oh! les bonnes journees du corps de garde, les cartes qui poissent aux +doigts, la dame de pique hideuse avec des agrements a la plume, le vieux +Pigault-Lebrun depareille qui traine sur le lit de camp!..." + +Ran plan plan! Ran plan plan! + +"Oh! les longues nuits de faction a la porte des ministeres, la vieille +guerite ou la pluie entre, les pieds qui ont froid!... les voitures de +gala qui vous eclaboussent en passant!... Oh! la corvee supplementaire, +les jours de bloc, le baquet puant, l'oreiller de planche, la diane +froide par les matins pluvieux, la retraite dans les brouillards a +l'heure ou le gaz s'allume, l'appel du soir ou l'on arrive essouffle!" + +Ran plan plan! Ran plan plan! + +"Oh! le bois de Vincennes, les gros gants de coton blanc, les promenades +sur les fortifications... Oh! La barriere de l'Ecole, les filles a +soldats, le piston du Salon de Mars, l'absinthe dans les bouisbouis, les +confidences entre deux hoquets, les briquets qu'on degaine, la romance +sentimentale chantee une main sur le coeur!..." + + * * * * * + +Reve, reve, pauvre homme! ce n'est pas moi qui t'en empecherai...; tape +hardiment sur ta caisse, tape a tours de bras. Je n'ai pas le droit de +te trouver ridicule. + +Si tu as la nostalgie de ta caserne, est-ce que, moi, je n'ai pas la +nostalgie de la mienne? + +Mon Paris me poursuit jusqu'ici comme le tien. Tu joues du tambour sous +les pins, toi! Moi, j'y fais de la copie... Ah! les bons Provencaux que +nous faisons! La-bas, dans les casernes de Paris, nous regrettions nos +Alpilles bleues et l'odeur sauvage des lavandes; maintenant, ici, en +pleine Provence, la caserne nous manque, et tout ce qui la rappelle nous +est cher!... + + * * * * * + +Huit heures sonnent au village. Pistolet, sans lacher ses baguettes, +s'est mis en route pour rentrer... On l'entend descendre sous le bois, +jouant toujours... Et moi, couche dans l'herbe, malade de nostalgie, je +crois voir, au bruit du tambour qui s'eloigne, tout mon Paris defiler +entre les pins... + +Ah! Paris!... Paris!... Toujours Paris! + + +FIN. + + + + +TABLE + + +Avant-propos + +LETTRES DE MON MOULIN. + +Installation. +La diligence de Beaucaire. +Le secret de maitre Cornille. +La chevre de M. Seguin. +Les etoiles. +L'Arlesienne. +La mule du pape. +Le phare des Sanguinaires. +L'agonie de la _Semillante_. +Les douaniers. +Le cure de Cucugnan. +Les vieux. + +Ballades en prose. +--La Mort du Dauphin. +--Le Sous-prefet aux champs. +Le portefeuille de Bixiou. +La legende de l'homme a la cervelle d'or. +Le poete Mistral. +Les trois messes basses. +Les oranges. +Les deux auberges. +A Milianah. +Les sauterelles. +L'elixir du Pere Gaucher. +En Camargue. +Nostalgies de caserne. + +FIN DE LA TABLE. + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Lettres de mon moulin, by Alphonse Daudet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DE MON MOULIN *** + +***** This file should be named 11770.txt or 11770.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/7/7/11770/ + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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