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+The Project Gutenberg EBook of Lettres de mon moulin, by Alphonse Daudet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Lettres de mon moulin
+
+Author: Alphonse Daudet
+
+Release Date: April 3, 2004 [EBook #11770]
+[Date last updated: September 22, 2004]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DE MON MOULIN ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+
+LETTRES DE MON MOULIN
+
+PAR
+
+ALPHONSE DAUDET
+
+
+
+PARIS
+A MA FEMME
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+Par devant maitre Honorat Grapazi, notaire a la residence de
+Pamperigouste,
+
+"A comparu
+
+"Le sieur Gaspard Mitifio, epoux de Vivette Cornille, menager au lieudit
+des Cigalieres et y demeurant:
+
+"Lequel par ces presentes a vendu et transporte sous les garanties
+de droit et de fait, et en franchise de toutes dettes, privileges et
+hypotheques,
+
+"Au sieur Alphonse Daudet, poete, demeurant a Paris, a ce present et ce
+acceptant,
+
+"Un moulin a vent et a farine, sis dans la vallee du Rhone, au plein
+coeur de Provence, sur une cote boisee de pins et de chenes verts; etant
+ledit moulin abandonne depuis plus de vingt annees et hors d'etat de
+moudre, comme il appert des vignes sauvages, mousses, romarins, et
+autres verdures parasites qui lui grimpent jusqu'au bout des ailes;
+
+"Ce nonobstant, tel qu'il est et se comporte, avec sa grande roue
+cassee, sa plate-forme ou l'herbe pousse dans les briques, declare le
+sieur Daudet trouver ledit moulin a sa convenance et pouvant servir a
+ses travaux de poesie, l'accepte a ses risques et perils, et sans aucun
+recours contre le vendeur, pour cause de reparations qui pourraient y
+etre faites.
+
+"Cette vente a lieu en bloc moyennant le prix convenu, que le sieur
+Daudet, poete, a mis et depose sur le bureau en especes de cours, lequel
+prix a ete de suite touche et retire par le sieur Mitifio, le tout a la
+vue des notaires et des temoins soussignes, dont quittance sous reserve.
+
+"Acte fait a Pamperigouste, en l'etude Honorat, en presence de Francet
+Mamai, joueur de fifre, et de Louiset dit le Quique, porte-croix des
+penitents blancs;
+
+"Qui ont signe avec les parties et le notaire apres lecture..."
+
+
+
+
+
+LETTRES
+DE
+MON MOULIN
+
+
+
+INSTALLATION
+
+
+Ce sont les lapins qui ont ete etonnes!... Depuis si longtemps qu'ils
+voyaient la porte du moulin fermee, les murs et la plate-forme envahis
+par les herbes, ils avaient fini par croire que la race des meuniers
+etait eteinte, et, trouvant la place bonne, ils en avaient fait quelque
+chose comme un quartier general, un centre d'operations strategiques: le
+moulin de Jemmapes des lapins... La nuit de mon arrivee, il y en avait
+bien, sans mentir, une vingtaine assis en rond sur la plate-forme,
+en train de se chauffer les pattes a un rayon de lune... Le temps
+d'entr'ouvrir une lucarne, frrt! voila le bivouac en deroute, et tous
+ces petits derrieres blancs qui detalent, la queue en l'air, dans le
+fourre. J'espere bien qu'ils reviendront.
+
+Quelqu'un de tres etonne aussi, en me voyant, c'est le locataire du
+premier, un vieux hibou sinistre, a tete de penseur, qui habite le
+moulin depuis plus de vingt ans. Je l'ai trouve dans la chambre du haut,
+immobile et droit sur l'arbre de couche, au milieu des platras, des
+tuiles tombees. Il m'a regarde un moment avec son oeil rond; puis, tout
+effare de ne pas me reconnaitre, il s'est mis a faire: "Hou! hou!" et
+a secouer peniblement ses ailes grises de poussiere;--ces diables de
+penseurs! ca ne se brosse jamais... N'importe! tel qu'il est, avec ses
+yeux clignotants et sa mine renfrognee, ce locataire silencieux me plait
+encore mieux qu'un autre, et je me suis empresse de lui renouveler son
+bail. Il garde comme dans le passe tout le haut du moulin avec une
+entree par le toit; moi je me reserve la piece du bas, une petite piece
+blanchie a la chaux, basse et voutee comme un refectoire de couvent.
+
+ * * * * *
+
+C'est de la que je vous ecris, ma porte grande ouverte, au bon soleil.
+
+Un joli bois de pins tout etincelant de lumiere degringole devant moi
+jusqu'au bas de la cote. A l'horizon, les Alpilles decoupent leurs
+cretes fines... Pas de bruit... A peine, de loin en loin, un son de
+fifre, un courlis dans les lavandes, un grelot de mules sur la route...
+Tout ce beau paysage provencal ne vit que par la lumiere.
+
+Et maintenant, comment voulez-vous que je le regrette, votre Paris
+bruyant et noir? Je suis si bien dans mon moulin! C'est si bien le coin
+que je cherchais, un petit coin parfume et chaud, a mille lieues des
+journaux, des fiacres, du brouillard!... Et que de jolies choses autour
+de moi! Il y a a peine huit jours que je suis installe, j'ai deja la
+tete bourree d'impressions et de souvenirs... Tenez! pas plus tard
+qu'hier soir, j'ai assiste a la rentree des troupeaux dans un _mas_ (une
+ferme) qui est au bas de la cote, et je vous jure que je ne donnerais
+pas ce spectacle pour toutes les _premieres_ que vous avez eues a Paris
+cette semaine. Jugez plutot.
+
+Il faut vous dire qu'en Provence, c'est l'usage, quand viennent les
+chaleurs, d'envoyer le betail dans les Alpes. Betes et gens passent cinq
+ou six mois la-haut, loges a la belle etoile, dans l'herbe jusqu'au
+ventre; puis, au premier frisson de l'automne on redescend au _mas_,
+et l'on revient brouter bourgeoisement les petites collines grises que
+parfume le romarin... Donc hier soir les troupeaux rentraient. Depuis
+le matin, le portail attendait, ouvert a deux battants; les bergeries
+etaient pleines de paille fraiche. D'heure en heure on se disait:
+"Maintenant ils sont a Eyguieres, maintenant au Paradou." Puis, tout a
+coup, vers le soir, un grand cri: "Les voila!" et la-bas, au lointain,
+nous voyons le troupeau s'avancer dans une gloire de poussiere. Toute la
+route semble marcher avec lui... Les vieux beliers viennent d'abord, la
+corne en avant, l'air sauvage; derriere eux le gros des moutons, les
+meres un peu lasses, leurs nourrissons dans les pattes;--les mules a
+pompons rouges portant dans des paniers les agnelets d'un jour qu'elles
+bercent en marchant; puis les chiens tout suants, avec des langues
+jusqu'a terre, et deux grands coquins de bergers drapes dans des
+manteaux de cadis roux qui leur tombent sur les talons comme des chapes.
+
+Tout cela defile devant nous joyeusement et s'engouffre sous le portail,
+en pietinant avec un bruit d'averse... Il faut voir quel emoi dans la
+maison. Du haut de leur perchoir, les gros paons vert et or, a crete de
+tulle, ont reconnu les arrivants et les accueillent par un formidable
+coup de trompette. Le poulailler, qui s'endormait, se reveille en
+sursaut. Tout le monde est sur pied: pigeons, canards dindons, pintades.
+La basse-cour est comme folle; les poules parlent de passer la nuit!...
+On dirait que chaque mouton a rapporte dans sa laine, avec un parfum
+d'Alpe sauvage, un peu de cet air vif des montagnes qui grise et qui
+fait danser.
+
+C'est au milieu de tout ce train que le troupeau gagne son gite. Rien de
+charmant comme cette installation. Les vieux beliers s'attendrissent en
+revoyant leur creche. Les agneaux, les tout petits, ceux qui sont nes
+dans le voyage et n'ont jamais vu la ferme, regardent autour d'eux avec
+etonnement.
+
+Mais le plus touchant encore, ce sont les chiens, ces braves chiens de
+berger, tout affaires apres leurs betes et ne voyant qu'elles dans le
+_mas_. Le chien de garde a beau les appeler du fond de sa niche: le seau
+du puits, tout plein d'eau fraiche, a beau leur faire signe: ils ne
+veulent rien voir, rien entendre, avant que le betail soit rentre, le
+gros loquet pousse sur la petite porte a claire-voie, et les bergers
+attables dans la salle basse. Alors seulement ils consentent a gagner le
+chenil, et la, tout en lapant leur ecuellee de soupe, ils racontent a
+leurs camarades de la ferme ce qu'ils ont fait la-haut dans la montagne,
+un pays noir ou il y a des loups et de grandes digitales de pourpre
+pleines de rosee jusqu'au bord.
+
+
+
+LA DILIGENCE DE BEAUCAIRE
+
+
+C'etait le jour de mon arrivee ici. J'avais pris la diligence de
+Beaucaire, une bonne vieille patache qui n'a pas grand chemin a faire
+avant d'etre rendue chez elle, mais qui flane tout le long de la route,
+pour avoir l'air, le soir, d'arriver de tres loin. Nous etions cinq sur
+l'imperiale sans compter le conducteur.
+
+D'abord un gardien de Camargue, petit homme trapu, poilu, sentant le
+fauve, avec de gros yeux pleins de sang et des anneaux d'argent aux
+oreilles; puis deux Beaucairois, un boulanger et son _gindre_, tous deux
+tres rouges, tres poussifs, mais des profils superbes, deux medailles
+romaines a l'effigie de Vitellius. Enfin, sur le devant, pres du
+conducteur, un homme... non! une casquette, une enorme casquette en peau
+de lapin, qui ne disait pas grand'chose et regardait la route d'un air
+triste.
+
+Tous ces gens-la se connaissaient entre eux et parlaient tout haut de
+leurs affaires, tres librement. Le Camarguais racontait qu'il venait de
+Nimes, mande par le juge d'instruction pour un coup de fourche donne a
+un berger. On a le sang vif en Camargue... Et a Beaucaire donc! Est-ce
+que nos deux Beaucairois ne voulaient pas s'egorger a propos de la
+Sainte Vierge? Il parait que le boulanger etait d'une paroisse depuis
+longtemps vouee a la madone, celle que les Provencaux appellent la
+_bonne mere_ et qui porte le petit Jesus dans ses bras; le gindre, au
+contraire, chantait au lutrin d'une eglise toute neuve qui s'etait
+consacree a l'Immaculee Conception, cette belle image souriante qu'on
+represente les bras pendants, les mains pleines de rayons. La querelle
+venait de la. Il fallait voir comme ces deux bons catholiques se
+traitaient, eux et leurs madones:
+
+--Elle est jolie, ton immaculee!
+
+--Va-t'en donc avec ta bonne mere!
+
+--Elle en a vu de grises, la tienne, en Palestine!
+
+--Et la tienne, hou! la laide! Qui sait ce qu'elle n'a pas fait...
+Demande plutot a saint Joseph.
+
+Pour se croire sur le port de Naples, il ne manquait plus que de voir
+luire les couteaux, et ma foi, je crois bien que ce beau tournoi
+theologique se serait termine par la si le conducteur n'etait pas
+intervenu.
+
+--Laissez-nous donc tranquilles avec vos madones, dit-il en riant aux
+Beaucairois: tout ca, c'est des histoires de femmes, les hommes ne
+doivent pas s'en meler.
+
+La-dessus, il fit claquer son fouet d'un petit air sceptique qui rangea
+tout le monde de son avis.
+
+ * * * * *
+
+La discussion etait finie; mais le boulanger, mis en train, avait besoin
+de depenser le restant de sa verve, et, se tournant vers la malheureuse
+casquette, silencieuse et triste dans son coin, il lui dit d'un air
+goguenard:
+
+--Et ta femme, a toi, remouleur?... Pour quelle paroisse tient-elle?
+
+Il faut croire qu'il y avait dans cette phrase une intention tres
+comique, car l'imperiale tout entiere partit d'un gros eclat de rire...
+Le remouleur ne riait pas, lui. Il n'avait pas l'air d'entendre. Voyant
+cela, le boulanger se tourna de mon cote:
+
+--Vous ne la connaissez pas sa femme, monsieur? une drole de
+paroissienne, allez! Il n'y en en a pas deux comme elle dans Beaucaire.
+
+Les rires redoublerent. Le remouleur ne bougea pas; il se contenta de
+dire tout bas, sans lever la tete:
+
+--Tais-toi, boulanger.
+
+Mais ce diable de boulanger n'avait pas envie de se taire, et il reprit
+de plus belle:
+
+--Viedase! Le camarade n'est pas a plaindre d'avoir une femme comme
+celle-la... Pas moyen de s'ennuyer un moment avec elle... Pensez donc!
+une belle qui se fait enlever tous les six mois, elle a toujours quelque
+chose a vous raconter quand elle revient... C'est egal, c'est un drole
+de petit menage... Figurez-vous, monsieur, qu'ils n'etaient pas maries
+depuis un an, paf! voila la femme qui part en Espagne avec un marchand
+de chocolat.
+
+Le mari reste seul chez lui a pleurer et a boire... Il etait comme fou.
+Au bout de quelque temps, la belle est revenue dans le pays, habillee en
+Espagnole, avec un petit tambour a grelots. Nous lui disions tous:
+
+--Cache-toi; il va te tuer.
+
+"Ah! ben oui; la tuer... Ils se sont remis ensemble bien tranquillement,
+et elle lui a appris a jouer du tambour de basque.
+
+Il y eut une nouvelle explosion de rires. Dans son coin, sans lever la
+tete, le remouleur murmura encore:
+
+--Tais-toi, boulanger.
+
+Le boulanger n'y prit pas garde et continua:
+
+--Vous croyez peut-etre, monsieur, qu'apres son retour d'Espagne la
+belle s'est tenue tranquille... Ah mais non!... Son mari avait si bien
+pris la chose! Ca lui a donne envie de recommencer... Apres l'Espagnol,
+c'a ete un officier, puis un marinier du Rhone, puis un musicien, puis
+un... Est-ce que je sais?... Ce qu'il y a de bon, c'est que chaque fois
+c'est la meme comedie. La femme part, le mari pleure; elle revient, il
+se console. Et toujours on la lui enleve, et toujours il la reprend...
+Croyez-vous qu'il a de la patience, ce mari-la! Il faut dire aussi
+qu'elle est cranement jolie, la petite remouleuse... un vrai morceau de
+cardinal: vive, mignonne, bien roulee; avec ca, une peau blanche et des
+yeux couleur de noisette qui regardent toujours les hommes en riant...
+Ma foi! mon Parisien, si vous repassez jamais par Beaucaire.
+
+--Oh! tais-toi, boulanger, je t'en prie..., fit encore une fois le
+pauvre remouleur avec une expression de voix dechirante.
+
+A ce moment, la diligence s'arreta. Nous etions au _mas_ des Anglores.
+C'est la que les deux Beaucairois descendaient, et je vous jure que je
+ne les retins pas... Farceur de boulanger! Il etait dans la cour du
+_mas_ qu'on l'entendait rire encore.
+
+ * * * * *
+
+Ces gens-la partis, l'imperiale sembla vide. On avait laisse le
+Camarguais a Arles; le conducteur marchait sur la route a cote de ses
+chevaux... Nous etions seuls la-haut, le remouleur et moi chacun dans
+notre coin, sans parler. Il faisait chaud; le cuir de la capote brulait.
+Par moments, je sentais mes yeux se fermer et ma tete devenir lourde;
+mais impossible de dormir. J'avais toujours dans les oreilles ce
+"Tais-toi, je t'en prie," si navrant et si doux... Ni lui non plus, le
+pauvre homme! il ne dormait pas. De derriere, je voyais ses grosses
+epaules frissonner, et sa main,--une longue main blafarde et
+bete,--trembler sur le dos de la banquette, comme une main de vieux. Il
+pleurait...
+
+--Vous voila chez vous, Parisien! me cria tout a coup le conducteur;
+et du bout de son fouet il me montrait ma colline verte avec le moulin
+pique dessus comme un gros papillon.
+
+Je m'empressai de descendre... En passant pres du remouleur, j'essayai
+de regarder sous sa casquette: j'aurais voulu le voir avant de partir.
+Comme s'il avait compris ma pensee, le malheureux leva brusquement la
+tete, et, plantant son regard dans le mien:
+
+--Regardez-moi bien, l'ami, me dit-il d'une voix sourde, et si un de ces
+jours vous apprenez qu'il y a eu un malheur a Beaucaire, vous pourrez
+dire que vous connaissez celui qui a fait le coup.
+
+C'etait une figure eteinte et triste, avec de petits yeux fanes. Il y
+avait des larmes dans ces yeux, mais dans cette voix il y avait de
+la haine. La haine, c'est la colere des faibles!... Si j'etais la
+remouleuse, je me mefierais.
+
+
+
+LE SECRET DE MAITRE CORNILLE
+
+
+Francet Mamai, un vieux joueur de fifre, qui vient de temps en temps
+faire la veillee chez moi, en buvant du vin cuit, m'a raconte l'autre
+soir un petit drame de village dont mon moulin a ete temoin il y a
+quelque vingt ans. Le recit du bonhomme m'a touche, et je vais essayer
+de vous le redire tel que je l'ai entendu.
+
+Imaginez-vous pour un moment, chers lecteurs, que vous etes assis devant
+un pot de vin tout parfume, et que c'est un vieux joueur de fifre qui
+vous parle.
+
+ * * * * *
+
+Notre pays, mon bon monsieur, n'a pas toujours ete un endroit mort et
+sans renom, comme il est aujourd'hui. Autre temps, il s'y faisait un
+grand commerce de meunerie, et, dix lieues a la ronde, les gens des
+_mas_ nous apportaient leur ble a moudre... Tout autour du village, les
+collines etaient couvertes de moulins a vent. De droite et de gauche on
+ne voyait que des ailes qui viraient au mistral par-dessus les pins, des
+ribambelles de petits anes charges de sacs, montant et devalant le long
+des chemins; et toute la semaine c'etait plaisir d'entendre sur la
+hauteur le bruit des fouets, le craquement de la toile et le _Dia hue!_
+des aides-meuniers... Le dimanche nous allions aux moulins, par bandes.
+La-haut, les meuniers payaient le muscat. Les meunieres etaient belles
+comme des reines, avec leurs fichus de dentelles et leurs croix d'or.
+Moi, j'apportais mon fifre, et jusqu'a la noire nuit on dansait des
+farandoles. Ces moulins-la, voyez-vous, faisaient la joie et la richesse
+de notre pays.
+
+Malheureusement, des Francais de Paris eurent l'idee d'etablir une
+minoterie a vapeur, sur la route de Tarascon. Tout beau, tout nouveau!
+Les gens prirent l'habitude d'envoyer leurs bles aux minotiers, et les
+pauvres moulins a vent resterent sans ouvrage. Pendant quelque temps ils
+essayerent de lutter, mais la vapeur fut la plus forte, et l'un apres
+l'autre, _pecaire!_ ils furent tous obliges de fermer... On ne vit plus
+venir les petits anes... Les belles meunieres vendirent leurs croix
+d'or... Plus de muscat! plus de farandole!... Le mistral avait beau
+souffler, les ailes restaient immobiles... Puis, un beau jour, la
+commune fit jeter toutes ces masures a bas, et l'on sema a leur place de
+la vigne et des oliviers.
+
+Pourtant, au milieu de la debacle, un moulin avait tenu bon et
+continuait de virer courageusement sur sa butte, a la barbe des
+minotiers. C'etait le moulin de maitre Cornille, celui-la meme ou nous
+sommes en train de faire la veillee en ce moment.
+
+ * * * * *
+
+Maitre Cornille etait un vieux meunier, vivant depuis soixante ans dans
+la farine et enrage pour son etat. L'installation des minoteries l'avait
+rendu comme fou. Pendant huit jours, on le vit courir par le village,
+ameutant le monde autour de lui et criant de toutes ses forces qu'on
+voulait empoisonner la Provence avec la farine des minotiers. "N'allez
+pas la-bas, disait-il; ces brigands-la, pour faire le pain, se servent
+de la vapeur, qui est une invention du diable, tandis que moi je
+travaille avec le mistral et la tramontane, qui sont la respiration du
+bon Dieu..." Et il trouvait comme cela une foule de belles paroles a la
+louange des moulins a vent, mais personne ne les ecoutait.
+
+Alors, de male rage, le vieux s'enferma dans son moulin et vecut tout
+seul comme une bete farouche. Il ne voulut pas meme garder pres de lui
+sa petite-fille Vivette, une enfant de quinze ans, qui, depuis la mort
+de ses parents, n'avait plus que son _grand_ au monde. La pauvre petite
+fut obligee de gagner sa vie et de se louer un peu partout dans les
+_mas_, pour la moisson, les magnans ou les olivades. Et pourtant son
+grand-pere avait l'air de bien l'aimer, cette enfant-la. Il lui arrivait
+souvent de faire ses quatre lieues a pied par le grand soleil pour aller
+la voir au _mas_ ou elle travaillait, et quand il etait pres d'elle, il
+passait des heures entieres a la regarder en pleurant...
+
+Dans le pays on pensait que le vieux meunier, en renvoyant Vivette
+avait agi par avarice; et cela ne lui faisait pas honneur de laisser sa
+petite-fille ainsi trainer d'une ferme a l'autre, exposee aux brutalites
+des _bailes_ et a toutes les miseres des jeunesses en condition. On
+trouvait tres mal aussi qu'un homme du renom de maitre Cornille, et qui,
+jusque-la, s'etait respecte, s'en allat maintenant par les rues comme un
+vrai bohemien, pieds nus, le bonnet troue, la taillole en lambeaux...
+Le fait est que le dimanche, lorsque nous le voyions entrer a la messe,
+nous avions honte pour lui, nous autres les vieux; et Cornille le
+sentait si bien qu'il n'osait plus venir s'asseoir sur le banc d'oeuvre.
+Toujours il restait au fond de l'eglise, pres du benitier, avec les
+pauvres.
+
+ * * * * *
+
+Dans la vie de maitre Cornille il y avait quelque chose qui n'etait pas
+clair. Depuis longtemps personne, au village, ne lui portait plus de
+ble, et pourtant les ailes de son moulin allaient toujours leur train
+comme devant... Le soir, on rencontrait par les chemins le vieux
+meunier poussant devant lui son ane charge de gros sacs de farine.
+
+--Bonnes vepres, maitre Cornille! lui criaient les paysans; ca va donc
+toujours, la meunerie.
+
+--Toujours, mes enfants, repondait le vieux d'un air gaillard. Dieu
+merci, ce n'est pas l'ouvrage qui nous manque.
+
+Alors, si on lui demandait d'ou diable pouvait venir tant d'ouvrage, il
+se mettait un doigt sur les levres et repondait gravement: "_Motus!_ je
+travaille pour l'exportation..." Jamais on n'en put tirer davantage.
+
+Quant a mettre le nez dans son moulin, il n'y fallait pas songer. La
+petite Vivette elle-meme n'y entrait pas...
+
+Lorsqu'on passait devant, on voyait la porte toujours fermee, les
+grosses ailes toujours en mouvement, le vieil ane broutant le gazon de
+la plate-forme, et un grand chat maigre qui prenait le soleil sur le
+rebord de la fenetre et vous regardait d'un air mechant.
+
+Tout cela sentait le mystere et faisait beaucoup jaser le monde. Chacun
+expliquait de sa facon le secret de maitre Cornille, mais le bruit general
+etait qu'il y avait dans ce moulin-la encore plus de sacs d'ecus que de
+sacs de farine.
+
+A la longue pourtant tout se decouvrit; voici comment:
+
+En faisant danser la jeunesse avec mon fifre, je m'apercus un beau jour
+que l'aine de mes garcons et la petite Vivette s'etaient rendus amoureux
+l'un de l'autre. Au fond je n'en fus pas fache, parce qu'apres tout
+le nom de Cornille etait en honneur chez nous, et puis ce joli petit
+passereau de Vivette m'aurait fait plaisir a voir trotter dans ma
+maison. Seulement, comme nos amoureux avaient souvent occasion d'etre
+ensemble, je voulus, de peur d'accidents, regler l'affaire tout de
+suite, et je montai jusqu'au moulin pour en toucher deux mots au
+grand-pere... Ah! le vieux sorcier! il faut voir de quelle maniere il
+me recut! Impossible de lui faire ouvrir sa porte. Je lui expliquai mes
+raisons tant bien que mal, a travers le trou de la serrure; et tout le
+temps que je parlais, il y avait ce coquin de chat maigre qui soufflait
+comme un diable au-dessus de ma tete.
+
+Le vieux ne me donna pas le temps de finir, et me cria fort
+malhonnetement de retourner a ma flute; que, si j'etais presse de marier
+mon garcon, je pouvais bien aller chercher des filles a la minoterie...
+Pensez que le sang me montait d'entendre ces mauvaises paroles; mais
+j'eus tout de meme assez de sagesse pour me contenir, et, laissant ce
+vieux fou a sa meule, je revins annoncer aux enfants ma deconvenue...
+Ces pauvres agneaux ne pouvaient pas y croire; ils me demanderent
+comme une grace de monter tous deux ensemble au moulin, pour parler au
+grand-pere... Je n'eus pas le courage de refuser, et prrrt! voila
+mes amoureux partis. Tout juste comme ils arrivaient la-haut, maitre
+Cornille venait de sortir. La porte etait fermee a double tour; mais le
+vieux bonhomme, en partant, avait laisse son echelle dehors, et tout de
+suite l'idee vint aux enfants d'entrer par la fenetre, voir un peu ce
+qu'il y avait dans ce fameux moulin...
+
+Chose singuliere! la chambre de la meule etait vide... Pas un sac,
+pas un grain de ble; pas la moindre farine aux murs ni sur les toiles
+d'araignee... On ne sentait pas meme cette bonne odeur chaude de
+froment ecrase qui embaume dans les moulins... L'arbre de couche etait
+couvert de poussiere, et le grand chat maigre dormait dessus.
+
+La piece du bas avait le meme air de misere et d'abandon:--un mauvais
+lit, quelques guenilles, un morceau de pain sur une marche d'escalier,
+et puis dans un coin trois ou quatre sacs creves d'ou coulaient des
+gravats et de la terre blanche.
+
+C'etait la le secret de maitre Cornille! C'etait ce platras qu'il
+promenait le soir par les routes, pour sauver l'honneur du moulin et
+faire croire qu'on y faisait de la farine... Pauvre moulin! Pauvre
+Cornille! Depuis longtemps les minotiers leur avaient enleve leur
+derniere pratique. Les ailes viraient toujours, mais la meule tournait a
+vide.
+
+Les enfants revinrent tout en larmes, me conter ce qu'ils avaient vu.
+J'eus le coeur creve de les entendre... Sans perdre une minute, je
+courus chez les voisins, je leur dis la chose en deux mots, et nous
+convinmes qu'il fallait, sur l'heure, porter au moulin Cornille tout ce
+qu'il y avait de froment dans les maisons... Sitot dit, sitot fait.
+Tout le village se met en route, et nous arrivons la-haut avec une
+procession d'anes charges de ble,--du vrai ble, celui-la!
+
+Le moulin etait grand ouvert... Devant la porte, maitre Cornille, assis
+sur un sac de platre, pleurait, la tete dans ses mains. Il venait de
+s'apercevoir, en rentrant, que pendant son absence on avait penetre chez
+lui et surpris son triste secret.
+
+--Pauvre de moi! disait-il. Maintenant, je n'ai plus qu'a mourir... Le
+moulin est deshonore.
+
+Et il sanglotait a fendre l'ame, appelant son moulin par toutes sortes
+de noms, lui parlant comme a une personne veritable. A ce moment, les
+anes arrivent sur la plate-forme, et nous nous mettons tous a crier bien
+fort comme au beau temps des meuniers:
+
+--Ohe! du moulin!... Ohe! maitre Cornille!
+
+Et voila les sacs qui s'entassent devant la porte et le beau grain roux
+qui se repand par terre, de tous cotes...
+
+Maitre Cornille ouvrait de grands yeux. Il avait pris du ble dans le
+creux de sa vieille main et il disait, riant et pleurant a la fois:
+
+--C'est du ble!... Seigneur Dieu!... Du bon ble!... Laissez-moi, que je
+le regarde.
+
+Puis, se tournant vers nous:
+
+--Ah! je savais bien que vous me reviendriez... Tous ces minotiers sont
+des voleurs.
+
+Nous voulions l'emporter en triomphe au village:
+
+--Non, non, mes enfants; il faut avant tout que j'aille donner a manger
+a mon moulin... Pensez donc! il y a si longtemps qu'il ne s'est rien
+mis sous la dent!
+
+Et nous avions tous des larmes dans les yeux de voir le pauvre vieux
+se demener de droite et de gauche, eventrant les sacs, surveillant
+la moule, tandis que le grain s'ecrasait et que la fine poussiere de
+froment s'envolait au plafond.
+
+C'est une justice a nous rendre: a partir de ce jour-la, jamais nous ne
+laissames le vieux meunier manquer d'ouvrage. Puis, un matin, maitre
+Cornille mourut, et les ailes de notre dernier moulin cesserent de
+virer, pour toujours cette fois... Cornille mort, personne ne prit sa
+suite. Que voulez-vous, monsieur!... tout a une fin en ce monde, et il
+faut croire que le temps des moulins a vent etait passe comme celui des
+coches sur le Rhone, des parlements et des jaquettes a grandes fleurs.
+
+
+
+LA CHEVRE DE M. SEGUIN
+
+_A M. Pierre Gringoire, poete lyrique a Paris._
+
+
+Tu seras bien toujours le meme, mon pauvre Gringoire!
+
+Comment! on t'offre une place de chroniqueur dans un bon journal de
+Paris, et tu as l'aplomb de refuser... Mais regarde-toi, malheureux
+garcon! Regarde ce pourpoint troue, ces chausses en deroute, cette face
+maigre qui crie la faim. Voila pourtant ou t'a conduit la passion des
+belles rimes! Voila ce que t'ont valu dix ans de loyaux services dans
+les pages du sire Apollo... Est-ce que tu n'as pas honte, a la fin?
+
+Fais-toi donc chroniqueur, imbecile! fais-toi chroniqueur! Tu gagneras
+de beaux ecus a la rose, tu auras ton couvert chez Brebant, et tu
+pourras te montrer les jours de premiere avec une plume neuve a ta
+barrette...
+
+Non? Tu ne veux pas?... Tu pretends rester libre a ta guise jusqu'au
+bout... Eh bien, ecoute un peu l'histoire de la _chevre de M. Seguin_.
+Tu verras ce que l'on gagne a vouloir vivre libre.
+
+ * * * * *
+
+M. Seguin n'avait jamais eu de bonheur avec ses chevres.
+
+Il les perdait toutes de la meme facon: un beau matin, elles cassaient
+leur corde, s'en allaient dans la montagne, et la-haut le loup les
+mangeait. Ni les caresses de leur maitre, ni la peur du loup, rien ne
+les retenait. C'etait, parait-il, des chevres independantes, voulant a
+tout prix le grand air et la liberte.
+
+Le brave M. Seguin, qui ne comprenait rien au caractere de ses betes,
+etait consterne. Il disait:
+
+--C'est fini; les chevres s'ennuient chez moi, je n'en garderai pas une.
+
+Cependant il ne se decouragea pas, et, apres avoir perdu six chevres de
+la meme maniere, il en acheta une septieme; seulement, cette fois, il
+eut soin de la prendre toute jeune, pour qu'elle s'habituat mieux a
+demeurer chez lui.
+
+Ah! Gringoire, qu'elle etait jolie la petite chevre de M. Seguin!
+qu'elle etait jolie avec ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier,
+ses sabots noirs et luisants, ses cornes zebrees et ses longs poils
+blancs qui lui faisaient une houppelande! C'etait presque aussi charmant
+que le cabri d'Esmeralda, tu te rappelles, Gringoire?--et puis, docile,
+caressante, se laissant traire sans bouger, sans mettre son pied dans
+l'ecuelle. Un amour de petite chevre...
+
+M. Seguin avait derriere sa maison un clos entoure d'aubepines. C'est la
+qu'il mit sa nouvelle pensionnaire. Il l'attacha a un pieu, au plus bel
+endroit du pre, en ayant soin de lui laisser beaucoup de corde, et de
+temps en temps il venait voir si elle etait bien. La chevre se trouvait
+tres heureuse et broutait l'herbe de si bon coeur que M. Seguin etait
+ravi.
+
+--Enfin, pensait le pauvre homme, en voila une qui ne s'ennuiera pas
+chez moi!
+
+M. Seguin se trompait, sa chevre s'ennuya.
+
+ * * * * *
+
+Un jour, elle se dit en regardant la montagne:
+
+--Comme on doit etre bien la-haut! Quel plaisir de gambader dans la
+bruyere, sans cette maudite longe qui vous ecorche le cou!... C'est bon
+pour l'ane ou pour le boeuf de brouter dans un clos!... Les chevres, il
+leur faut du large.
+
+A partir de ce moment, l'herbe du clos lui parut fade. L'ennui lui vint.
+Elle maigrit, son lait se fit rare. C'etait pitie de la voir tirer tout
+le jour sur sa longe, la tete tournee du cote de la montagne, la narine
+ouverte, en faisant _Me_!... tristement.
+
+M. Seguin s'apercevait bien que sa chevre avait quelque chose, mais
+il ne savait pas ce que c'etait... Un matin, comme il achevait de la
+traire, la chevre se retourna et lui dit dans son patois:
+
+--Ecoutez, monsieur Seguin, je me languis chez vous, laissez-moi aller
+dans la montagne.
+
+--Ah! mon Dieu!... Elle aussi! cria M. Seguin stupefait, et du coup il
+laissa tomber son ecuelle; puis, s'asseyant dans l'herbe a cote de sa
+chevre:
+
+--Comment Blanquette, tu veux me quitter!
+
+Et Blanquette repondit:
+
+--Oui, monsieur Seguin.
+
+--Est-ce que l'herbe te manque ici?
+
+--Oh! non! monsieur Seguin.
+
+--Tu es peut-etre attachee de trop court; veux-tu que j'allonge la
+corde!
+
+--Ce n'est pas la peine, monsieur Seguin.
+
+--Alors, qu'est-ce qu'il te faut! qu'est-ce que tu veux?
+
+--Je veux aller dans la montagne, monsieur Seguin.
+
+--Mais, malheureuse, tu ne sais pas qu'il y a le loup dans la
+montagne... Que feras-tu quand il viendra?...
+
+--Je lui donnerai des coups de corne, monsieur Seguin.
+
+--Le loup se moque bien de tes cornes. Il m'a mange des biques autrement
+encornees que toi... Tu sais bien, la pauvre vieille Renaude qui etait
+ici l'an dernier? une maitresse chevre, forte et mechante comme un bouc.
+Elle s'est battue avec le loup toute la nuit... puis, le matin, le loup
+l'a mangee.
+
+--Pecaire! Pauvre Renaude!... Ca ne fait rien, monsieur Seguin,
+laissez-moi aller dans la montagne.
+
+--Bonte divine!... dit M. Seguin; mais qu'est-ce qu'on leur fait donc a
+mes chevres? Encore une que le loup va me manger... Eh bien, non... je
+te sauverai malgre toi, coquine! et de peur que tu ne rompes ta corde,
+je vais t'enfermer dans l'etable, et tu y resteras toujours.
+
+La-dessus, M. Seguin emporta la chevre dans une etable toute noire, dont
+il ferma la porte a double tour. Malheureusement, il avait oublie la
+fenetre, et a peine eut-il le dos tourne, que la petite s'en alla...
+
+Tu ris, Gringoire? Parbleu! je crois bien; tu es du parti des chevres,
+toi, contre ce bon M. Seguin... Nous allons voir si tu riras tout a
+l'heure.
+
+Quand la chevre blanche arriva dans la montagne, ce fut un ravissement
+general. Jamais les vieux sapins n'avaient rien vu d'aussi joli. On la
+recut comme une petite reine. Les chataigniers se baissaient jusqu'a
+terre pour la caresser du bout de leurs branches. Les genets d'or
+s'ouvraient sur son passage, et sentaient bon tant qu'ils pouvaient.
+Toute la montagne lui fit fete.
+
+Tu penses, Gringoire, si notre chevre etait heureuse! Plus de corde,
+plus de pieu... rien qui l'empechat de gambader, de brouter a sa
+guise... C'est la qu'il y en avait de l'herbe! jusque par-dessus les
+cornes, mon cher!... Et quelle herbe! Savoureuse, fine, dentelee, faite
+de mille plantes... C'etait bien autre chose que le gazon du clos.
+Et les fleurs donc!... De grandes campanules bleues, des digitales de
+pourpre a longs calices, toute une foret de fleurs sauvages debordant de
+sucs capiteux!...
+
+La chevre blanche, a moitie soule, se vautrait la dedans les jambes en
+l'air et roulait le long des talus, pele-mele avec les feuilles tombees
+et les chataignes... Puis, tout a coup, elle se redressait d'un bond
+sur ses pattes. Hop! la voila partie, la tete en avant, a travers les
+maquis et les buissieres, tantot sur un pic, tantot au fond d'un ravin,
+la-haut, en bas, partout... On aurait dit qu'il y avait dix chevres de
+M. Seguin dans la montagne.
+
+C'est qu'elle n'avait peur de rien la Blanquette.
+
+Elle franchissait d'un saut de grands torrents qui l'eclaboussaient au
+passage de poussiere humide et d'ecume. Alors, toute ruisselante, elle
+allait s'etendre sur quelque roche plate et se faisait secher par le
+soleil... Une fois, s'avancant au bord d'un plateau, une fleur de
+cytise aux dents, elle apercu en bas, tout en bas dans la plaine, la
+maison de M. Seguin avec le clos derriere. Cela la fit rire aux larmes.
+
+--Que c'est petit! dit-elle; comment ai-je pu tenir la dedans?
+
+Pauvrette! de se voir si haut perchee, elle se croyait au moins aussi
+grande que le monde...
+
+En somme, ce fut une bonne journee pour la chevre de M. Seguin. Vers le
+milieu du jour, en courant de droite et de gauche, elle tomba dans une
+troupe de chamois en train de croquer une lambrusque a belles dents.
+Notre petite coureuse en robe blanche fit sensation. On lui donna la
+meilleure place a la lambrusque, et tous ces messieurs furent
+tres galants... Il parait meme,--ceci doit rester entre nous,
+Gringoire,--qu'un jeune chamois a pelage noir, eut la bonne fortune de
+plaire a Blanquette. Les deux amoureux s'egarerent parmi le bois une
+heure ou deux, et si tu veux savoir ce qu'ils se dirent, va le demander
+aux sources bavardes qui courent invisibles dans la mousse.
+
+ * * * * *
+
+Tout a coup le vent fraichit. La montagne devint violette; c'etait le
+soir...
+
+--Deja! dit la petite chevre; et elle s'arreta fort etonnee.
+
+En bas, les champs etaient noyes de brume. Le clos de M. Seguin
+disparaissait dans le brouillard, et de la maisonnette on ne voyait
+plus que le toit avec un peu de fumee. Elle ecouta les clochettes d'un
+troupeau qu'on ramenait, et se sentit l'ame toute triste... Un gerfaut,
+qui rentrait, la frola de ses ailes en passant. Elle tressaillit...
+puis ce fut un hurlement dans la montagne:
+
+--Hou! hou!
+
+Elle pensa au loup; de tout le jour la folle n'y avait pas pense... Au
+meme moment une trompe sonna bien loin dans la vallee. C'etait ce bon M.
+Seguin qui tentait un dernier effort.
+
+--Hou! hou!... faisait le loup.
+
+--Reviens! reviens!... criait la trompe.
+
+Blanquette eut envie de revenir; mais en se rappelant le pieu, la corde,
+la haie du clos, elle pensa que maintenant elle ne pouvait plus se faire
+a cette vie, et qu'il valait mieux rester.
+
+La trompe ne sonnait plus...
+
+La chevre entendit derriere elle un bruit de feuilles. Elle se retourna
+et vit dans l'ombre deux oreilles courtes, toutes droites, avec deux
+yeux qui reluisaient... C'etait le loup.
+
+ * * * * *
+
+Enorme, immobile, assis sur son train de derriere, il etait la regardant
+la petite chevre blanche et la degustant par avance. Comme il savait
+bien qu'il la mangerait, le loup ne se pressait pas; seulement, quand
+elle se retourna, il se mit a rire mechamment.
+
+--Ha! ha! la petite chevre de M. Seguin! et il passa sa grosse langue
+rouge sur ses babines d'amadou.
+
+Blanquette se sentit perdue... Un moment en se rappelant l'histoire de
+la vieille Renaude, qui s'etait battue toute la nuit pour etre mangee le
+matin, elle se dit qu'il vaudrait peut-etre mieux se laisser manger tout
+de suite; puis, s'etant ravisee, elle tomba en garde, la tete basse et
+la corne en avant, comme une brave chevre de M. Seguin qu'elle etait...
+Non pas qu'elle eut l'espoir de tuer le loup,--les chevres ne tuent
+pas le loup,--mais seulement pour voir si elle pourrait tenir aussi
+longtemps que la Renaude...
+
+Alors le monstre s'avanca, et les petites cornes entrerent en danse.
+
+Ah! la brave chevrette, comme elle y allait de bon coeur! Plus de dix
+fois, je ne mens pas, Gringoire, elle forca le loup a reculer pour
+reprendre haleine. Pendant ces treves d'une minute, la gourmande
+cueillait en hate encore un brin de sa chere herbe; puis elle retournait
+au combat, la bouche pleine... Cela dura toute la nuit. De temps en
+temps la chevre de M. Seguin regardait les etoiles danser dans le ciel
+clair, et elle se disait:
+
+--Oh! pourvu que je tienne jusqu'a l'aube...
+
+L'une apres l'autre, les etoiles s'eteignirent. Blanquette redoubla de
+coups de cornes, le loup de coups de dents... Une lueur pale parut dans
+l'horizon... Le chant d'un coq enroue monta d'une metairie.
+
+--Enfin! dit la pauvre bete, qui n'attendait plus que le jour pour
+mourir; et elle s'allongea par terre dans sa belle fourrure blanche
+toute tachee de sang...
+
+Alors le loup se jeta sur la petite chevre et la mangea.
+
+ * * * * *
+
+Adieu, Gringoire!
+
+L'histoire que tu as entendue n'est pas un conte de mon invention. Si
+jamais tu viens en Provence, nos menagers te parleront souvent de la
+_cabro de moussu Seguin, que se battegue touto la neui eme lou loup, e
+piei lou matin lou loup la mange[1].
+
+Tu m'entends bien, Gringoire: _E piei lou malin lou loup la mange_.
+
+[Note 1: La chevre de monsieur Seguin, qui se battit toute la nuit
+avec le loup, et puis, le matin, le loup la mangea.]
+
+
+
+LES ETOILES
+
+RECIT D'UN BERGER PROVENCAL.
+
+
+Du temps que je gardais les betes sur le Luberon, je restais des
+semaines entieres sans voir ame qui vive, seul dans le paturage avec
+mon chien Labri et mes ouailles. De temps en temps l'ermite du
+Mont-de-l'Ure passait par la pour chercher des simples ou bien
+j'apercevais la face noire de quelque charbonnier du Piemont; mais
+c'etaient des gens naifs, silencieux a force de solitude, ayant perdu le
+gout de parler et ne sachant rien de ce qui se disait en bas dans
+les villages et les villes. Aussi, tous les quinze jours, lorsque
+j'entendais, sur le chemin qui monte, les sonnailles du mulet de
+notre ferme m'apportant les provisions de quinzaine, et que je voyais
+apparaitre peu a peu, au-dessus de la cote, la tete eveillee du petit
+_miarro_ (garcon de ferme), ou la coiffe rousse de la vieille tante
+Norade, j'etais vraiment bien heureux. Je me faisais raconter les
+nouvelles du pays d'en bas, les baptemes, les mariages; mais ce qui
+m'interessait surtout, c'etait de savoir ce que devenait la fille de mes
+maitres, notre demoiselle Stephanette, la plus jolie qu'il y eut a dix
+lieues a la ronde. Sans avoir l'air d'y prendre trop d'interet, je
+m'informais si elle allait beaucoup aux fetes, aux veillees, s'il lui
+venait toujours de nouveaux galants; et a ceux qui me demanderont ce que
+ces choses-la pouvaient me faire, a moi pauvre berger de la montagne, je
+repondrai, que j'avais vingt ans et que cette Stephanette etait ce que
+j'avais vu de plus beau dans ma vie.
+
+Or, un dimanche que j'attendais les vivres de quinzaine, il se trouva
+qu'ils n'arriverent que tres tard. Le matin je me disais: "C'est la
+faute de la grand'messe;" puis, vers midi, il vint un gros orage, et je
+pensai que la mule n'avait pas pu se mettre en route a cause du mauvais
+etat des chemins. Enfin, sur les trois heures, le ciel etant lave, la
+montagne luisante d'eau et de soleil, j'entendis parmi l'egouttement des
+feuilles et le debordement des ruisseaux gonfles les sonnailles de la
+mule, aussi gaies, aussi alertes qu'un grand carillon de cloches un jour
+de Paques. Mais ce n'etait pas le petit _miarro_, ni la vieille Norade
+qui la conduisait. C'etait... devinez qui!... notre demoiselle; mes
+enfants! notre demoiselle en personne, assise droite entre les sacs
+d'osier, toute rose de l'air des montagnes et du rafraichissement de
+l'orage.
+
+Le petit etait malade, tante Norade en vacances chez ses enfants. La
+belle Stephanette m'apprit tout ca, en descendant de sa mule, et aussi
+qu'elle arrivait tard parce qu'elle s'etait perdue en route; mais a la
+voir si bien endimanchee, avec son ruban a fleurs, sa jupe brillante
+et ses dentelles, elle avait plutot l'air de s'etre attardee a quelque
+danse que d'avoir cherche son chemin dans les buissons. O la mignonne
+creature! Mes yeux ne pouvaient se lasser de la regarder. Il est vrai
+que je ne l'avais jamais vue de si pres. Quelquefois l'hiver, quand les
+troupeaux etaient descendus dans la plaine et que je rentrais le soir
+a la ferme pour souper, elle traversait la salle vivement, sans guere
+parler aux serviteurs, toujours paree et un peu fiere... Et maintenant
+je l'avais la devant moi, rien que pour moi; n'etait-ce pas a en perdre
+la tete?
+
+Quand elle eut tire les provisions du panier, Stephanette se mit a
+regarder curieusement autour d'elle. Relevant un peu sa belle jupe du
+dimanche qui aurait pu s'abimer, elle entra dans le _parc_, voulut voir
+le coin ou je couchais, la creche de paille avec la peau de mouton, ma
+grande cape accrochee au mur, ma crosse, mon fusil a pierre. Tout cela
+l'amusait.
+
+--Alors c'est ici que tu vis, mon pauvre berger? Comme tu dois t'ennuyer
+d'etre toujours seul! Qu'est-ce que tu fais? A quoi penses-tu?...
+
+J'avais envie de repondre: "A vous, maitresse," et je n'aurais pas
+menti: mais mon trouble etait si grand que je ne pouvais pas seulement
+trouver une parole. Je crois bien qu'elle s'en apercevait, et que la
+mechante prenait plaisir a redoubler mon embarras avec ses malices:
+
+--Et ta bonne amie, berger, est-ce qu'elle monte te voir quelquefois?...
+Ca doit etre bien sur la chevre d'or, ou cette fee Esterelle qui ne
+court qu'a la pointe des montagnes...
+
+Et elle-meme, en me parlant, avait bien l'air de la fee Esterelle, avec
+le joli rire de sa tete renversee et sa hate de s'en aller qui faisait
+de sa visite une apparition.
+
+--Adieu, berger.
+
+--Salut, maitresse.
+
+Et la voila partie, emportant ses corbeilles vides.
+
+Lorsqu'elle disparut dans le sentier en pente, il me semblait que les
+cailloux, roulant sous les sabots de la mule, me tombaient un a un sur
+le coeur. Je les entendis longtemps, longtemps; et jusqu'a la fin du
+jour je restai comme ensommeille, n'osant bouger, de peur de faire en
+aller mon reve. Vers le soir, comme le fond des vallees commencait
+a devenir bleu et que les betes se serraient en belant l'une contre
+l'autre pour rentrer au _parc_, j'entendis qu'on m'appelait dans la
+descente, et je vis paraitre notre demoiselle, non plus rieuse ainsi
+que tout a l'heure, mais tremblante de froid, de peur, de mouillure. Il
+parait qu'au bas de la cote elle avait trouve la Sorgue grossie par la
+pluie d'orage, et qu'en voulant passer a toute force elle avait risque
+de se noyer. Le terrible, c'est qu'a cette heure de nuit il ne fallait
+plus songer a retourner a la ferme; car le chemin par la traverse, notre
+demoiselle n'aurait jamais su s'y retrouver toute seule, et moi je ne
+pouvais pas quitter le troupeau. Cette idee de passer la nuit sur la
+montagne la tourmentait beaucoup, surtout a cause de l'inquietude des
+siens. Moi, je la rassurais de mon mieux:
+
+--En juillet, les nuits sont courtes, maitresse... Ce n'est qu'un
+mauvais moment.
+
+Et j'allumai vite un grand feu pour secher ses pieds et sa robe toute
+trempee de l'eau de la Sorgue. Ensuite j'apportai devant elle du lait,
+des fromageons; mais la pauvre petite ne songeait ni a se chauffer, ni
+a manger, et de voir les grosses larmes qui montaient dans ses yeux,
+j'avais envie de pleurer, moi aussi.
+
+Cependant la nuit etait venue tout a fait. Il ne restait plus sur la
+crete des montagnes qu'une poussiere de soleil, une vapeur de lumiere du
+cote du couchant. Je voulus que notre demoiselle entrat se reposer dans
+le _parc_. Ayant etendu sur la paille fraiche une belle peau toute
+neuve, je lui souhaitai la bonne nuit, et j'allai m'asseoir dehors
+devant la porte... Dieu m'est temoin que, malgre le feu d'amour qui me
+brulait le sang, aucune mauvaise pensee ne me vint; rien qu'une grande
+fierte de songer que dans un coin du _parc_, tout pres du troupeau
+curieux qui la regardait dormir, la fille de mes maitres,--comme une
+brebis plus precieuse et plus blanche que toutes les autres,--reposait,
+confiee a ma garde. Jamais le ciel ne m'avait paru si profond, les
+etoiles si brillantes... Tout a coup, la claire-voie du _parc_ s'ouvrit
+et la belle Stephanette parut. Elle ne pouvait pas dormir. Les betes
+faisaient crier la paille en remuant, ou belaient dans leurs reves. Elle
+aimait mieux venir pres du feu. Voyant cela, je lui jetai ma peau de
+bique sur les epaules, j'activai la flamme, et nous restames assis l'un
+pres de l'autre sans parler. Si vous avez jamais passe la nuit a
+la belle etoile, vous savez qu'a l'heure ou nous dormons, un monde
+mysterieux s'eveille dans la solitude et le silence. Alors les sources
+chantent bien plus clair, les etangs allument des petites flammes. Tous
+les esprits de la montagne vont et viennent librement; et il y a dans
+l'air des frolements, des bruits imperceptibles, comme si l'on entendait
+les branches grandir, l'herbe pousser. Le jour, c'est la vie des etres;
+mais la nuit, c'est la vie des choses. Quand on n'en a pas l'habitude,
+ca fait peur... Aussi notre demoiselle etait toute frissonnante et
+se serrait contre moi au moindre bruit. Une fois, un cri long,
+melancolique, parti de l'etang qui luisait plus bas, monta vers nous en
+ondulant. Au meme instant une belle etoile filante glissa par-dessus nos
+tetes dans la meme direction, comme si cette plainte que nous venions
+d'entendre portait une lumiere avec elle.
+
+--Qu'est-ce que c'est? me demanda Stephanette a voix basse.
+
+--Une ame qui entre en paradis, maitresse; et je fis le signe de la
+croix.
+
+Elle se signa aussi, et resta un moment la tete en l'air, tres
+recueillie. Puis elle me dit:
+
+--C'est donc vrai, berger, que vous etes sorciers, vous autres?
+
+--Nullement, notre demoiselle. Mais ici nous vivons plus pres des
+etoiles, et nous savons ce qui s'y passe mieux que des gens de la
+plaine.
+
+Elle regardait toujours en haut, la tete appuyee dans la main, entouree
+de la peau de mouton comme un petit patre celeste:
+
+--Qu'il y en a! Que c'est beau! Jamais je n'en avais tant vu... Est-ce
+que tu sais leurs noms, berger?
+
+--Mais oui, maitresse... Tenez! juste au-dessus de nous, voila le
+_Chemin de saint Jacques_ (la voie lactee). Il va de France droit sur
+l'Espagne. C'est saint Jacques de Galice qui l'a trace pour montrer sa
+route au brave Charlemagne lorsqu'il faisait la guerre aux Sarrasins[2].
+Plus loin, vous avez le _Char des ames_ (la grande Ourse) avec ses
+quatre essieux resplendissants. Les trois etoiles qui vont devant sont
+les _Trois betes_, et cette toute petite contre la troisieme c'est le
+_Charretier_. Voyez-vous tout autour cette pluie d'etoiles qui tombent?
+ce sont les ames dont le bon Dieu ne veut pas chez lui... Un peu plus
+bas, voici le _Rateau_ ou les _Trois rois_ (Orion). C'est ce qui nous
+sert d'horloge, a nous autres. Rien qu'en les regardant, je sais
+maintenant qu'il est minuit passe. Un peu plus bas, toujours vers le
+midi, brille _Jean de Milan_, le flambeau des astres (Sirius). Sur cette
+etoile-la, voici ce que les bergers racontent. Il parait qu'une nuit
+_Jean de Milan_, avec les _Trois rois_ et la _Poussiniere_ (la Pleiade),
+furent invites a la noce d'une etoile de leurs amies. La _Poussiniere_,
+plus pressee, partit, dit-on, la premiere, et prit le chemin haut.
+Regardez-la, la-haut, tout au fond du ciel. Les _Trois rois_ couperent
+plus bas et la rattraperent; mais ce paresseux de _Jean de Milan_, qui
+avait dormi trop tard, resta tout a fait derriere, et furieux, pour
+les arreter, leur jeta son baton. C'est pourquoi les _Trois rois_
+s'appellent aussi le _Baton de Jean de Milan_... Mais la plus belle
+de toutes les etoiles, maitresse, c'est la notre, c'est l'_Etoile du
+berger_, qui nous eclaire a l'aube quand nous sortons le troupeau,
+et aussi le soir quand nous le rentrons. Nous la nommons encore
+_Maguelonne_, la belle Maguelonne qui court apres _Pierre de Provence_
+(Saturne) et se marie avec lui tous les sept ans.
+
+[Note 2: Tous ces details d'astronomie populaire sont traduits de
+l'_Almanach provencal_ qui se publie en Avignon.]
+
+--Comment! berger, il y a donc des mariages d'etoiles?
+
+--Mais oui, maitresse.
+
+Et comme j'essayais de lui expliquer ce que c'etait que ces mariages, je
+sentis quelque chose de frais et de fin peser legerement sur mon epaule.
+C'etait sa tete alourdie de sommeil qui s'appuyait contre moi avec un
+joli froissement de rubans, de dentelles et de cheveux ondes. Elle
+resta ainsi sans bouger jusqu'au moment ou les astres du ciel palirent,
+effaces par le jour qui montait. Moi, je la regardais dormir, un peu
+trouble au fond de mon etre, mais saintement protege par cette claire
+nuit qui ne m'a jamais donne que de belles pensees. Autour de nous, les
+etoiles continuaient leur marche silencieuse, dociles comme un grand
+troupeau; et par moments je me figurais qu'une de ces etoiles, la plus
+fine, la plus brillante, ayant perdu sa route, etait venue se poser sur
+mon epaule pour dormir...
+
+
+
+L'ARLESIENNE
+
+
+Pour aller au village, en descendant de mon moulin, on passe devant
+un _mas_ bati pres de la route au fond d'une grande cour plantee de
+micocouliers. C'est la vraie maison du _menager_ de Provence, avec ses
+tuiles rouges, sa large facade brune irregulierement percee, puis tout
+en haut la girouette du grenier, la poulie pour hisser les meules, et
+quelques touffes de foin brun qui depassent...
+
+Pourquoi cette maison m'avait-elle frappe? Pourquoi ce portail ferme me
+serrait-il le coeur? Je n'aurais pas pu le dire, et pourtant ce logis me
+faisait froid. Il y avait trop de silence autour... Quand on passait,
+les chiens n'aboyaient pas, les pintades s'enfuyaient sans crier... A
+l'interieur, pas une voix! Rien, pas meme un grelot de mule... Sans les
+rideaux blancs des fenetres et la fumee qui montait des toits, on aurait
+cru l'endroit inhabite.
+
+Hier, sur le coup de midi, je revenais du village, et, pour eviter
+le soleil, je longeais les murs de la ferme, dans l'ombre des
+micocouliers... Sur la route, devant le _mas_, des valets silencieux
+achevaient de charger une charrette de foin... Le portail etait reste
+ouvert. Je jetai un regard en passant, et je vis, au fond de la cour,
+accoude,--la tete dans ses mains,--sur une large table de pierre, un
+grand vieux tout blanc, avec une veste trop courte et des culottes en
+lambeaux... Je m'arretai. Un des hommes me dit tout bas:
+
+--Chut! c'est le maitre... Il est comme ca depuis le malheur de son
+fils.
+
+A ce moment une femme et un petit garcon, vetus de noir, passerent pres
+de nous avec de gros paroissiens dores, et entrerent a la ferme.
+
+L'homme ajouta:
+
+--...La maitresse et Cadet qui reviennent de la messe. Ils y vont
+tous les jours, depuis que l'enfant s'est tue... Ah! monsieur, quelle
+desolation!... Le pere porte encore les habits du mort; on ne peut pas
+les lui faire quitter... Dia! hue! la bete!
+
+La charrette s'ebranla pour partir. Moi, qui voulais en savoir plus
+long, je demandai au voiturier de monter a cote de lui, et c'est
+la-haut, dans le foin, que j'appris toute cette navrante histoire...
+
+ * * * * *
+
+Il s'appelait Jan. C'etait un admirable paysan de vingt ans, sage comme
+une fille, solide et le visage ouvert. Comme il etait tres beau, les
+femmes le regardaient; mais lui n'en avait qu'une en tete,--une petite
+Arlesienne, toute en velours et en dentelles, qu'il avait rencontree
+sur la Lice d'Arles, une fois.--Au _mas_, on ne vit pas d'abord cette
+liaison avec plaisir. La fille passait pour coquette, et ses parents
+n'etaient pas du pays. Mais Jan voulait son Arlesienne a toute force. Il
+disait:
+
+--Je mourrai si on ne me la donne pas. Il fallut en passer par la. On
+decida de les marier apres la moisson.
+
+Donc, un dimanche soir, dans la cour du _mas_, la famille achevait de
+diner. C'etait presque un repas de noces. La fiancee n'y assistait pas,
+mais on avait bu en son honneur tout le temps... Un homme se presente a
+la porte, et, d'une voix qui tremble, demande a parler a maitre Esteve,
+a lui seul. Esteve se leve et sort sur la route.
+
+--Maitre, lui dit l'homme, vous allez marier votre enfant a une coquine,
+qui a ete ma maitresse pendant deux ans. Ce que j'avance, je le prouve:
+voici des lettres!... Les parents savent tout et me l'avaient promise;
+mais, depuis que votre fils la recherche, ni eux ni la belle ne veulent
+plus de moi... J'aurais cru pourtant qu'apres ca elle ne pouvait pas
+etre la femme d'un autre.
+
+--C'est bien! dit maitre Esteve quand il eut regarde les lettres; entrez
+boire un verre de muscat.
+
+L'homme repond:
+
+--Merci! j'ai plus de chagrin que de soif.
+
+Et il s'en va.
+
+Le pere rentre, impassible; il reprend sa place a table; et le repas
+s'acheve gaiement...
+
+Ce soir-la, maitre Esteve et son fils s'en allerent ensemble dans les
+champs. Ils resterent longtemps dehors; quand ils revinrent, la mere les
+attendait encore.
+
+--Femme, dit le _menager_, en lui amenant son fils, embrasse-le! il est
+malheureux...
+
+ * * * * *
+
+Jan ne parla plus de l'Arlesienne. Il l'aimait toujours cependant, et
+meme plus que jamais, depuis qu'on la lui avait montree dans les bras
+d'un autre. Seulement il etait trop fier pour rien dire; c'est ce qui le
+tua, le pauvre enfant!... Quelquefois il passait des journees entieres
+seul dans un coin, sans bouger. D'autres jours, il se mettait a la terre
+avec rage et abattait a lui seul le travail de dix journaliers... Le
+soir venu, il prenait la route d'Arles et marchait devant lui jusqu'a ce
+qu'il vit monter dans le couchant les clochers greles de la ville. Alors
+il revenait. Jamais il n'alla plus loin.
+
+De le voir ainsi, toujours triste et seul, les gens du _mas_ ne savaient
+plus que faire. On redoutait un malheur... Une fois, a table, sa mere,
+en le regardant avec des yeux pleins de larmes, lui dit:
+
+--Eh bien! ecoute, Jan, si tu la veux tout de meme, nous te la
+donnerons...
+
+Le pere, rouge de honte, baissait la tete...
+
+Jan fit signe que non, et il sortit...
+
+A partir de ce jour, il changea sa facon de vivre, affectant d'etre
+toujours gai, pour rassurer ses parents. On le revit au bal, au cabaret,
+dans les ferrades. A la vote de Fonvieille, c'est lui qui mena la
+farandole.
+
+Le pere disait: "Il est gueri." La mere, elle, avait toujours des
+craintes et plus que jamais surveillait son enfant... Jan couchait avec
+Cadet, tout pres de la magnanerie; la pauvre vieille se fit dresser
+un lit a cote de leur chambre... Les magnans pouvaient avoir besoin
+d'elle, dans la nuit.
+
+Vint la fete de saint Eloi, patron des menagers.
+
+Grande joie au _mas_... Il y eut du chateau-neuf pour tout le monde
+et du vin cuit comme s'il en pleuvait. Puis des petards, des feux sur
+l'aire, des lanternes de couleur plein les micocouliers... Vive saint
+Eloi! On farandola a mort. Cadet brula sa blouse neuve... Jan lui-meme
+avait l'air content; il voulut faire danser sa mere; la pauvre femme en
+pleurait de bonheur.
+
+A minuit, on alla se coucher. Tout le monde avait besoin de dormir...
+Jan ne dormit pas, lui. Cadet a raconte depuis que toute la nuit
+il avait sanglote... Ah! je vous reponds qu'il etait bien mordu,
+celui-la...
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, a l'aube, la mere entendit quelqu'un traverser sa chambre
+en courant. Elle eut comme un pressentiment:
+
+--Jan, c'est toi?
+
+Jan ne repond pas; il est deja dans l'escalier.
+
+Vite, vite la mere se leve:
+
+--Jan, ou vas-tu?
+
+Il monte au grenier; elle monte derriere lui:
+
+--Mon fils, au nom du ciel!
+
+Il ferme la porte et tire le verrou.
+
+--Jan, mon Janet, reponds-moi. Que vas-tu faire?
+
+A tatons, de ses vieilles mains qui tremblent, elle cherche le
+loquet... Une fenetre qui s'ouvre, le bruit d'un corps sur les dalles
+de la cour, et c'est tout...
+
+Il s'etait dit, le pauvre enfant: "Je l'aime trop... Je m'en vais..."
+Ah! miserables coeurs que nous sommes! C'est un peu fort pourtant que le
+mepris ne puisse pas tuer l'amour!...
+
+Ce matin-la, les gens du village se demanderent qui pouvait crier ainsi,
+la-bas, du cote du _mas_ d'Esteve...
+
+C'etait dans la cour, devant la table de pierre couverte de rosee et de
+sang, la mere toute nue qui se lamentait, avec son enfant mort sur ses
+bras.
+
+
+
+LA MULE DU PAPE
+
+
+De tous les jolis dictons, proverbes ou adages, dont nos paysans
+de Provence passementent leurs discours, je n'en sais pas un plus
+pittoresque ni plus singulier que celui-ci. A quinze lieues autour de
+mon moulin, quand on parle d'un homme rancunier, vindicatif, on dit:
+"Cet homme-la! mefiez-vous!... il est comme la mule du Pape, qui garde
+sept ans son coup de pied."
+
+J'ai cherche bien longtemps d'ou ce proverbe pouvait venir, ce que
+c'etait que cette mule papale et ce coup de pied garde pendant sept ans.
+Personne ici n'a pu me renseigner a ce sujet, pas meme Francet Mamai,
+mon joueur de fifre, qui connait pourtant son legendaire provencal sur
+le bout du doigt. Francet pense comme moi qu'il y a la-dessous quelque
+ancienne chronique du pays d'Avignon; mais il n'en a jamais entendu
+parler autrement que par le proverbe...
+
+--Vous ne trouverez cela qu'a la bibliotheque des Cigales, m'a dit le
+vieux fifre en riant.
+
+L'idee m'a paru bonne, et comme la bibliotheque des Cigales est a ma
+porte, je suis alle m'y enfermer pendant huit jours.
+
+C'est une bibliotheque merveilleuse, admirablement montee, ouverte
+aux poetes jour et nuit, et desservie par de petits bibliothecaires
+a cymbales qui vous font de la musique tout le temps. J'ai passe la
+quelques journees delicieuses, et, apres une semaine de recherches,--sur
+le dos,--j'ai fini par decouvrir ce que je voulais, c'est-a-dire
+l'histoire de ma mule et de ce fameux coup de pied garde pendant sept
+ans. Le conte en est joli quoique un peu naif, et je vais essayer de
+vous le dire tel que je l'ai lu hier matin dans un manuscrit couleur du
+temps qui sentait bon la lavande seche et avait de grands fils de la
+Vierge pour signets.
+
+ * * * * *
+
+Qui n'a pas vu Avignon du temps des Papes, n'a rien vu. Pour la gaiete,
+la vie, l'animation, le train des fetes, jamais une ville pareille.
+C'etaient, du matin au soir, des processions, des pelerinages, les
+rues jonchees de fleurs, tapissees de hautes lices, des arrivages de
+cardinaux par le Rhone, bannieres au vent, galeres pavoisees, les
+soldats du Pape qui chantaient du latin sur les places, les crecelles
+des freres queteurs; puis, du haut en bas des maisons qui se pressaient
+en bourdonnant autour du grand palais papal comme des abeilles autour
+de leur ruche, c'etait encore le tic tac des metiers a dentelles, le
+va-et-vient des navettes tissant l'or des chasubles, les petits marteaux
+des ciseleurs de burettes, les tables d'harmonie qu'on ajustait chez les
+luthiers, les cantiques des ourdisseuses; par la-dessus le bruit des
+cloches, et toujours quelques tambourins qu'on entendait ronfler,
+la-bas, du cote du pont. Car chez nous, quand le peuple est content, il
+faut qu'il danse, il faut qu'il danse; et comme en ce temps-la les
+rues de la ville etaient trop etroites pour la farandole, fifres et
+tambourins se postaient sur le pont d'Avignon, au vent frais du Rhone,
+et jour et nuit l'on y dansait, l'on y dansait... Ah! l'heureux temps!
+l'heureuse ville! Des hallebardes qui ne coupaient pas; des prisons
+d'Etat ou l'on mettait le vin a rafraichir. Jamais de disette; jamais
+de guerre... Voila comment les Papes du Comtat savaient gouverner leur
+peuple; voila pourquoi leur peuple les a tant regrettes!...
+
+Il y en a un surtout, un bon vieux, qu'on appelait Boniface... Oh!
+celui-la, que de larmes on a versees en Avignon quand il est mort!
+C'etait un prince si aimable, si avenant! Il vous riait si bien du haut
+de sa mule! Et quand vous passiez pres de lui,--fussiez-vous un pauvre
+petit tireur de garance ou le grand viguier de la ville,--il vous
+donnait sa benediction si poliment! Un vrai pape d'Yvetot, mais d'un
+Yvetot de Provence, avec quelque chose de fin dans le rire, un brin
+de marjolaine a sa barrette, et pas la moindre Jeanneton... La seule
+Jeanneton qu'on lui ait jamais connue, a ce bon pere, c'etait sa
+vigne,--une petite vigne qu'il avait plantee lui-meme, a trois lieues
+d'Avignon, dans les myrtes de Chateau-Neuf.
+
+Tous les dimanches, en sortant de vepres, le digne homme allait lui
+faire sa cour; et quand il etait la-haut, assis au bon soleil, sa mule
+pres de lui, ses cardinaux tout autour etendus aux pieds des souches,
+alors il faisait deboucher un flacon de vin du cru,--ce beau vin,
+couleur de rubis qui s'est appele depuis le Chateau-Neuf des Papes,
+--et il le degustait par petits coups, en regardant sa vigne d'un air
+attendri. Puis, le flacon vide, le jour tombant, il rentrait joyeusement
+a la ville, suivi de tout son chapitre; et, lorsqu'il passait sur le
+pont d'Avignon, au milieu des tambours et des farandoles, sa mule, mise
+en train par la musique, prenait un petit amble sautillant, tandis
+que lui-meme il marquait le pas de la danse avec sa barrette, ce qui
+scandalisait fort ses cardinaux, mais faisait dire a tout le peuple:
+"Ah! le bon prince! Ah! le brave pape!"
+
+ * * * * *
+
+Apres sa vigne de Chateau-Neuf, ce que le pape aimait le plus au monde,
+c'etait sa mule. Le bonhomme en raffolait de cette bete-la. Tous les
+soirs avant de se coucher il allait voir si son ecurie etait bien
+fermee, si rien ne manquait dans sa mangeoire, et jamais il ne se serait
+leve de table sans faire preparer sous ses yeux un grand bol de vin a la
+francaise, avec beaucoup de sucre et d'aromates, qu'il allait lui porter
+lui-meme, malgre les observations de ses cardinaux... Il faut dire
+aussi que la bete en valait la peine. C'etait une belle mule noire
+mouchetee de rouge, le pied sur, le poil luisant, la croupe large et
+pleine, portant fierement sa petite tete seche toute harnachee de
+pompons, de noeuds, de grelots d'argent, de bouffettes; avec cela douce
+comme un ange, l'oeil naif, et deux longues oreilles, toujours en
+branle, qui lui donnaient l'air bon enfant... Tout Avignon la
+respectait, et, quand elle allait dans les rues, il n'y avait pas de
+bonnes manieres qu'on ne lui fit; car chacun savait que c'etait le
+meilleur moyen d'etre bien en cour, et qu'avec son air innocent, la mule
+du Pape en avait mene plus d'un a la fortune, a preuve Tistet Vedene et
+sa prodigieuse aventure.
+
+Ce Tistet Vedene etait, dans le principe, un effronte galopin, que son
+pere, Guy Vedene, le sculpteur d'or, avait ete oblige de chasser de chez
+lui, parce qu'il ne voulait rien faire et debauchait les apprentis.
+Pendant six mois, on le vit trainer sa jaquette dans tous les ruisseaux
+d'Avignon, mais principalement du cote de la maison papale; car le drole
+avait depuis longtemps son idee sur la mule du Pape, et vous allez
+voir que c'etait quelque chose de malin... Un jour que Sa Saintete se
+promenait toute seule sous les remparts avec sa bete, voila mon Tistet
+qui l'aborde, et lui dit en joignant les mains, d'un air d'admiration:
+
+--Ah mon Dieu! grand Saint-Pere, qu'elle brave mule vous avez la!...
+Laissez un peu que je la regarde... Ah! mon Pape, la belle mule!...
+L'empereur d'Allemagne n'en a pas une pareille.
+
+Et il la caressait, et il lui parlait doucement comme a une demoiselle:
+
+--Venez ca, mon bijou, mon tresor, ma perle fine...
+
+Et le bon Pape, tout emu, se disait dans lui-meme:
+
+--Quel bon petit garconnet!... Comme il est gentil avec ma mule!
+
+Et puis le lendemain savez-vous ce qui arriva? Tistet Vedene troqua sa
+vieille jaquette jaune contre une belle aube en dentelles, un camail de
+soie violette, des souliers a boucles, et il entra dans la maitrise du
+Pape, ou jamais avant lui on n'avait recu que des fils de nobles et
+des neveux de cardinaux... Voila ce que c'est que l'intrigue!... Mais
+Tistet ne s'en tint pas la.
+
+Une fois au service du Pape, le drole continua le jeu qui lui avait si
+bien reussi. Insolent avec tout le monde, il n'avait d'attentions ni
+de prevenances que pour la mule, et toujours on le rencontrait par les
+cours du palais avec une poignee d'avoine ou une bottelee de sainfoin,
+dont il secouait gentiment les grappes roses en regardant le balcon du
+Saint-Pere, d'un air de dire:
+
+"Hein!... pour qui ca?..." Tant et tant qu'a la fin le bon Pape, qui se
+sentait devenir vieux, en arriva a lui laisser le soin de veiller sur
+l'ecurie et de porter a la mule son bol de vin a la francaise; ce qui ne
+faisait pas rire les cardinaux.
+
+ * * * * *
+
+Ni la mule non plus, cela ne la faisait pas rire... Maintenant, a
+l'heure de son vin, elle voyait toujours arriver chez elle cinq ou six
+petits clercs de maitrise qui se fourraient vite dans la paille avec
+leur camail et leurs dentelles; puis, au bout d'un moment, une bonne
+odeur chaude de caramel et d'aromates emplissait l'ecurie, et Tistet
+Vedene apparaissait portant avec precaution le bol de vin a la
+francaise. Alors le martyre de la pauvre bete commencait.
+
+Ce vin parfume qu'elle aimait tant, qui lui tenait chaud, qui lui
+mettait des ailes, on avait la cruaute de le lui apporter, la, dans
+sa mangeoire, de le lui faire respirer; puis, quand elle en avait les
+narines pleines, passe, je t'ai vu! La belle liqueur de flamme rose
+s'en allait toute dans le gosier de ces garnements... Et encore, s'ils
+n'avaient fait que lui voler son vin; mais c'etaient comme des diables,
+tous ces petits clercs, quand ils avaient bu!... L'un lui tirait les
+oreilles, l'autre la queue; Quiquet lui montait sur le dos, Beluguet lui
+essayait sa barrette, et pas un de ces galopins ne songeait que d'un
+coup de reins ou d'une ruade la brave bete aurait pu les envoyer tous
+dans l'etoile polaire, et meme plus loin... Mais non! On n'est pas pour
+rien la mule du Pape, la mule des benedictions et des indulgences...
+Les enfants avaient beau faire, elle ne se fachait pas; et ce n'etait
+qu'a Tistet Vedene qu'elle en voulait... Celui-la, par exemple, quand
+elle le sentait derriere elle, son sabot lui demangeait, et vraiment
+il y avait bien de quoi. Ce vaurien de Tistet lui jouait de si vilains
+tours! Il avait de si cruelles inventions apres boire!...
+
+Est-ce qu'un jour il ne s'avisa pas de la faire monter avec lui au
+clocheton de la maitrise, la-haut, tout la-haut, a la pointe du
+palais!... Et ce que je vous dis la n'est pas un conte, deux cent mille
+Provencaux l'ont vu. Vous figurez-vous la terreur de cette malheureuse
+mule, lorsque, apres avoir tourne pendant une heure a l'aveuglette dans
+un escalier en colimacon et grimpe je ne sais combien de marches, elle
+se trouva tout a coup sur une plate-forme eblouissante de lumiere,
+et qu'a mille pieds au-dessous d'elle elle apercut tout un Avignon
+fantastique, les baraques du marche pas plus grosses que des noisettes,
+les soldats du Pape devant leur caserne comme des fourmis rouges,
+et la-bas, sur un fil d'argent, un petit pont microscopique ou l'on
+dansait, ou l'on dansait... Ah! pauvre bete! quelle panique! Du cri
+qu'elle en poussa, toutes les vitres du palais tremblerent.
+
+--Qu'est ce qu'il y a? qu'est-ce qu'on lui fait? s'ecria le bon Pape en
+se precipitant sur son balcon.
+
+Tistet Vedene etait deja dans la cour, faisant mine de pleurer et de
+s'arracher les cheveux:
+
+--Ah! grand Saint-Pere, ce qu'il y a! Il y a que votre mule... Mon
+Dieu! qu'allons-nous devenir? Il y a que votre mule est montee dans le
+clocheton...
+
+--Toute seule???
+
+--Oui, grand Saint-Pere, toute seule... Tenez! regardez-la, la-haut...
+Voyez-vous le bout de ses oreilles qui passe?... On dirait deux
+hirondelles...
+
+--Misericorde! fit le pauvre Pape en levant les yeux... Mais elle est
+donc devenue folle! Mais elle va se tuer... Veux-tu bien descendre,
+malheureuse!...
+
+Pecaire! elle n'aurait pas mieux demande, elle, que de descendre...;
+mais par ou? L'escalier, il n'y fallait pas songer: ca se monte encore,
+ces choses-la; mais, a la descente, il y aurait de quoi se rompre cent
+fois les jambes... Et la pauvre mule se desolait, et, tout en rodant
+sur la plate-forme avec ses gros yeux pleins de vertige, elle pensait a
+Tistet Vedene:
+
+--Ah! bandit, si j'en rechappe... quel coup de sabot demain matin!
+
+Cette idee de coup de sabot lui redonnait un peu de coeur au ventre;
+sans cela elle n'aurait pas pu se tenir... Enfin on parvint a la tirer
+de la-haut; mais ce fut toute une affaire. Il fallut la descendre avec
+un cric, des cordes, une civiere. Et vous pensez quelle humiliation pour
+la mule d'un pape de se voir pendue a cette hauteur, nageant des pattes
+dans le vide comme un hanneton au bout d'un fil. Et tout Avignon qui la
+regardait.
+
+La malheureuse bete n'en dormit pas de la nuit. Il lui semblait toujours
+qu'elle tournait sur cette maudite plate-forme, avec les rires de la
+ville au-dessous, puis elle pensait a cet infame Tistet Vedene et au
+joli coup de sabot qu'elle allait lui detacher le lendemain matin. Ah!
+mes amis, quel coup de sabot! De Pamperigouste on en verrait la fumee...
+Or, pendant qu'on lui preparait celle belle reception a l'ecurie,
+savez-vous ce que faisait Tistet Vedene? Il descendait le Rhone en
+chantant sur une galere papale et s'en allait a la cour de Naples avec
+la troupe de jeunes nobles que la ville envoyait tous les ans pres de
+la reine Jeanne pour s'exercer a la diplomatie et aux belles manieres.
+Tistet n'etait pas noble: mais le Pape tenait a le recompenser des soins
+qu'il avait donnes a sa bete, et principalement de l'activite qu'il
+venait de deployer pendant la journee du sauvetage.
+
+C'est la mule qui fut desappointee le lendemain!
+
+--Ah! le bandit! il s'est doute de quelque chose!... pensait-elle en
+secouant ses grelots avec fureur...; mais c'est egal, va, mauvais! tu le
+retrouveras au retour, ton coup de sabot..., je te le garde!
+
+Et elle le lui garda.
+
+Apres le depart de Tistet, la mule du Pape retrouva son train de vie
+tranquille et ses allures d'autrefois. Plus de Quiquet, plus de Beluguet
+a l'ecurie. Les beaux jours du vin a la francaise etaient revenus,
+et avec eux la bonne humeur, les longues siestes, et le petit pas de
+gavotte quand elle passait sur le pont d'Avignon. Pourtant, depuis son
+aventure, on lui marquait toujours un peu de froideur dans la ville. Il
+y avait des chuchotements sur sa route; les vieilles gens hochaient
+la tete, les enfants riaient en se montrant le clocheton. Le bon Pape
+lui-meme n'avait plus autant de confiance en son amie, et, lorsqu'il
+se laissait aller a faire un petit somme sur son dos, le dimanche, en
+revenant de la vigne, il gardait toujours cette arriere-pensee: "Si
+j'allais me reveiller la-haut, sur la plateforme!" La mule voyait cela
+et elle en souffrait, sans rien dire; seulement, quand on prononcait le
+nom de Tistet Vedene devant elle, ses longues oreilles fremissaient, et
+elle aiguisait avec un petit rire le fer de ses sabots sur le pave...
+
+Sept ans se passerent ainsi; puis, au bout de ces sept annees, Tistet
+Vedene revint de la cour de Naples. Son temps n'etait pas encore fini
+la-bas; mais il avait appris que le premier moutardier du Pape venait de
+mourir subitement en Avignon, et, comme la place lui semblait bonne, il
+etait arrive en grande hate pour se mettre sur les rangs.
+
+Quand cet intrigant de Vedene entra dans la salle du palais, le
+Saint-Pere eut peine a le reconnaitre, tant il avait grandi et pris du
+corps. Il faut dire aussi que le bon Pape s'etait fait vieux de son
+cote, et qu'il n'y voyait pas bien sans besicles.
+
+Tistet ne s'intimida pas.
+
+--Comment! grand Saint-Pere, vous ne me reconnaissez plus?... C'est moi,
+Tistet Vedene!...
+
+--Vedene?...
+
+--Mais oui, vous savez bien... celui qui portait le vin francais a votre
+mule.
+
+--Ah! oui... oui... je me rappelle... Un bon petit garconnet, ce Tistet
+Vedene!... Et maintenant, qu'est-ce qu'il veut de nous?
+
+--Oh! peu de chose, grand Saint-Pere... Je venais vous demander... A
+propos, est-ce que vous l'avez toujours, votre mule? Et elle va
+bien?... Ah! tant mieux!... Je venais vous demander la place du premier
+moutardier qui vient de mourir.
+
+--Premier moutardier, toi!... Mais tu es trop jeune. Quel age as-tu
+donc?
+
+--Vingt ans deux mois, illustre pontife, juste cinq ans de plus que
+votre mule... Ah! palme de Dieu, la brave bete!... Si vous saviez
+comme je l'aimais cette mule-la... comme je me suis langui d'elle en
+Italie!... Est-ce que vous ne me la laisserez pas voir?
+
+--Si, mon enfant, tu la verras, fit le bon Pape tout emu... Et puisque
+tu l'aimes tant, cette brave bete, je ne veux plus que tu vives loin
+d'elle. Des ce jour, je t'attache a ma personne en qualite de premier
+moutardier... Mes cardinaux crieront, mais tant pis! j'y suis
+habitue... Viens nous trouver demain, a la sortie de vepres, nous te
+remettrons les insignes de ton grade en presence de notre chapitre,
+et puis... je te menerai voir la mule, et tu viendras a la vigne avec
+nous deux... he! he! Allons! va...
+
+Si Tistet Vedene etait content en sortant de la grande salle, avec
+quelle impatience il attendit la ceremonie du lendemain, je n'ai pas
+besoin de vous le dire. Pourtant il y avait dans le palais quelqu'un
+de plus heureux encore et de plus impatient que lui: c'etait la mule.
+Depuis le retour de Vedene jusqu'aux vepres du jour suivant, la terrible
+bete ne cessa de se bourrer d'avoine et de tirer au mur avec ses sabots
+de derriere. Elle aussi se preparait pour la ceremonie...
+
+Et donc, le lendemain, lorsque vepres furent dites, Tistet Vedene fit
+son entree dans la cour du palais papal. Tout le haut clerge etait la,
+les cardinaux en robes rouges, l'avocat du diable en velours noir,
+les abbes de couvent avec leurs petites mitres, les marguilliers de
+Saint-Agrico, les camails violets de la maitrise, le bas clerge
+aussi, les soldats du Pape en grand uniforme, les trois confreries de
+penitents, les ermites du mont Ventoux avec leurs mines farouches et
+le petit clerc qui va derriere en portant la clochette, les freres
+flagellants nus jusqu'a la ceinture, les sacristains fleuris en robes de
+juges, tous, tous, jusqu'aux donneurs d'eau benite, et celui qui allume,
+et celui qui eteint... il n'y en avait pas un qui manquat... Ah!
+c'etait une belle ordination! Des cloches, des petards, du soleil, de la
+musique, et toujours ces enrages de tambourins qui menaient la danse,
+la-bas, sur le pont d'Avignon...
+
+Quand Vedene parut au milieu de l'assemblee, sa prestance et sa belle
+mine y firent courir un murmure d'admiration. C'etait un magnifique
+Provencal, mais des blonds, avec de grands cheveux frises au bout et une
+petite barbe follette qui semblait prise aux copeaux de fin metal tombe
+du burin de son pere, le sculpteur d'or. Le bruit courait que dans cette
+barbe blonde les doigts de la reine Jeanne avaient quelquefois joue;
+et le sire de Vedene avait bien, en effet, l'air glorieux et le regard
+distrait des hommes que les reines ont aimes... Ce jour-la, pour faire
+honneur a sa nation, il avait remplace ses vetements napolitains par une
+jaquette bordee de rose a la Provencale, et sur son chaperon tremblait
+une grande plume d'ibis de Camargue.
+
+Sitot entre, le premier moutardier salua d'un air galant, et se dirigea
+vers le haut perron, ou le Pape l'attendait pour lui remettre les
+insignes de son grade: la cuiller de buis jaune et l'habit de safran. La
+mule etait au bas de l'escalier, toute harnachee et prete a partir
+pour la vigne... Quand il passa pres d'elle, Tistet Vedene eut un bon
+sourire et s'arreta pour lui donner deux ou trois petites tapes amicales
+sur le dos, en regardant du coin de l'oeil si le Pape le voyait. La
+position etait bonne... La mule prit son elan:
+
+--Tiens! attrape, bandit! Voila sept ans que je te le garde!
+
+Et elle vous lui detacha un coup de sabot si terrible, si terrible, que
+de Pamperigouste meme on en vit la fumee, un tourbillon de fumee blonde
+ou voltigeait une plume d'ibis; tout ce qui restait de l'infortune
+Tistet Vedene!...
+
+Les coups de pied de mule ne sont pas aussi foudroyants d'ordinaire;
+mais celle-ci etait une mule papale; et puis, pensez donc! elle le lui
+gardait depuis sept ans... Il n'y a pas de plus bel exemple de rancune
+ecclesiastique.
+
+
+
+LE PHARE DES SANGUINAIRES
+
+
+Cette nuit je n'ai pas pu dormir. Le mistral etait en colere, et les
+eclats de sa grande voix m'ont tenu eveille jusqu'au matin. Balancant
+lourdement ses ailes mutilees qui sifflaient a la bise comme les agres
+d'un navire, tout le moulin craquait. Des tuiles s'envolaient de sa
+toiture en deroute. Au loin, les pins serres dont la colline est
+couverte s'agitaient et bruissaient dans l'ombre. On se serait cru en
+pleine mer...
+
+Cela m'a rappele tout a fait mes belles insomnies d'il y a trois ans,
+quand j'habitais le phare des Sanguinaires, la-bas, sur la cote corse, a
+l'entree du golfe d'Ajaccio.
+
+Encore un joli coin que j'avais trouve la pour rever et pour etre seul.
+
+Figurez-vous une ile rougeatre et d'aspect farouche; le phare a une
+pointe, a l'autre une vieille tour genoise ou, de mon temps, logeait un
+aigle. En bas, au bord de l'eau, un lazaret en ruine, envahi de partout
+par les herbes; puis, des ravins, des maquis, de grandes roches,
+quelques chevres sauvages, de petits chevaux corses gambadant la
+criniere au vent; enfin la-haut, tout en haut, dans un tourbillon
+d'oiseaux de mer, la maison du phare, avec sa plate-forme en maconnerie
+blanche, ou les gardiens se promenent de long en large, la porte verte
+en ogive, la petite tour de fonte, et au-dessus la grosse lanterne a
+facettes qui flambe au soleil et fait de la lumiere meme pendant le
+jour... Voila l'ile des Sanguinaires, comme je l'ai revue cette nuit,
+en entendant ronfler mes pins. C'etait dans cette ile enchantee qu'avant
+d'avoir un moulin j'allais m'enfermer quelquefois, lorsque j'avais
+besoin de grand air et de solitude.
+
+Ce que je faisais?
+
+Ce que je fais ici, moins encore. Quand le mistral ou la tramontane ne
+soufflaient pas trop fort, je venais me mettre entre deux roches au ras
+de l'eau, au milieu des goelands, des merles, des hirondelles, et
+j'y restais presque tout le jour dans cette espece de stupeur et
+d'accablement delicieux que donne la contemplation de la mer. Vous
+connaissez, n'est-ce pas, cette jolie griserie de l'ame? On ne pense
+pas, on ne reve pas non plus. Tout votre etre vous echappe, s'envole,
+s'eparpille. On est la mouette qui plonge, la poussiere d'ecume qui
+flotte au soleil entre deux vagues, la fumee blanche de ce paquebot qui
+s'eloigne, ce petit corailleur a voile rouge, cette perle d'eau, ce
+flocon de brume, tout excepte soi-meme... Oh! que j'en ai passe dans
+mon ile de ces belles heures de demi-sommeil et d'eparpillement!...
+
+Les jours de grand vent, le bord de l'eau n'etant pas tenable, je
+m'enfermais dans la cour du lazaret, une petite cour melancolique, toute
+embaumee de romarin et d'absinthe sauvage, et la, blotti contre un pan
+de vieux mur, je me laissais envahir doucement par le vague parfum
+d'abandon et de tristesse qui flottait avec le soleil dans les logettes
+de pierre, ouvertes tout autour comme d'anciennes tombes. De temps en
+temps un battement de porte, un bond leger dans l'herbe... c'etait
+une chevre qui venait brouter a l'abri du vent. En me voyant, elle
+s'arretait interdite, et restait plantee devant moi, l'air vif, la corne
+haute, me regardant d'un oeil enfantin...
+
+Vers cinq heures, le porte-voix des gardiens m'appelait pour diner. Je
+prenais alors un petit sentier dans le maquis grimpant a pic au-dessus
+de la mer, et je revenais lentement vers le phare, me retournant a
+chaque pas sur cet immense horizon d'eau et de lumiere qui semblait
+s'elargir a mesure que je montais.
+
+ * * * * *
+
+La-haut c'etait charmant. Je vois encore cette belle salle a manger a
+larges dalles, a lambris de chene, la bouillabaisse fumant au milieu,
+la porte grande ouverte sur la terrasse blanche et tout le couchant qui
+entrait... Les gardiens etaient la, m'attendant pour se mettre a table.
+Il y en avait trois, un Marseillais et deux Corses, tous trois petits,
+barbus, le meme visage tanne, crevasse, le meme _pelone_ (caban) en poil
+de chevre, mais d'allure et d'humeur entierement opposees.
+
+A la facon de vivre de ces gens, on sentait tout de suite la difference
+des deux races. Le Marseillais, industrieux et vif, toujours affaire,
+toujours en mouvement, courait l'ile du matin au soir, jardinant,
+pechant, ramassant des oeufs de _gouailles_, s'embusquant dans le maquis
+pour traire une chevre au passage; et toujours quelque aioli ou quelque
+bouillabaisse en train.
+
+Les Corses, eux, en dehors de leur service, ne s'occupaient absolument
+de rien; ils se consideraient comme des fonctionnaires, et passaient
+toutes leurs journees dans la cuisine a jouer d'interminables parties de
+_scopa_, ne s'interrompant que pour rallumer leurs pipes d'un air grave
+et hacher avec des ciseaux, dans le creux de leurs mains, de grandes
+feuilles de tabac vert...
+
+Du reste, Marseillais et Corses, tous trois de bonnes gens, simples,
+naifs, et pleins de prevenances pour leur hote, quoique au fond il dut
+leur paraitre un monsieur bien extraordinaire...
+
+Pensez donc! venir s'enfermer au phare pour son plaisir!... Eux qui
+trouvent les journees si longues, et qui sont si heureux quand c'est
+leur tour d'aller a terre... Dans la belle saison, ce grand bonheur
+leur arrive tous les mois. Dix jours de terre pour trente jours de
+phare, voila le reglement; mais avec l'hiver et les gros temps, il n'y
+a plus de reglement qui tienne. Le vent souffle, la vague monte, les
+Sanguinaires sont blanches d'ecume, et les gardiens de service restent
+bloques deux ou trois mois de suite, quelquefois meme dans de terribles
+conditions.
+
+--Voici ce qui m'est arrive, a moi, monsieur,--me contait un jour le
+vieux Bartoli, pendant que nous dinions,--voici ce qui m'est arrive il
+y a cinq ans, a cette meme table ou nous sommes, un soir d'hiver, comme
+maintenant. Ce soir-la, nous n'etions que deux dans le phare, moi et un
+camarade qu'on appelait Tcheco... Les autres etaient a terre,
+malades, en conge, je ne sais plus... Nous finissions de diner, bien
+tranquilles... Tout a coup, voila mon camarade qui s'arrete de manger,
+me regarde un moment avec de droles d'yeux, et, pouf! tombe sur la
+table, les bras en avant. Je vais a lui, je le secoue, je l'appelle:
+
+"--Oh! Tche!... Oh Tche!...
+
+"Rien! il etait mort... Vous jugez quelle emotion! Je restai plus d'une
+heure stupide et tremblant devant ce cadavre, puis, subitement cette
+idee me vient: "Et le phare!" Je n'eus que le temps de monter dans la
+lanterne et d'allumer. La nuit etait deja la...
+
+Quelle nuit, monsieur! La mer, le vent, n'avaient plus leurs voix
+naturelles. A tout moment il me semblait que quelqu'un m'appelait dans
+l'escalier... Avec cela une fievre, une soif! Mais vous ne m'auriez pas
+fait descendre... j'avais trop peur du mort. Pourtant, au petit jour, le
+courage me revint un peu. Je portai mon camarade sur son lit; un drap
+dessus, un bout de priere, et puis vite aux signaux d'alarme.
+
+"Malheureusement, la mer etait trop grosse; j'eus beau appeler, appeler,
+personne ne vint... Me voila seul dans le phare avec mon pauvre Tcheco,
+et Dieu sait pour combien de temps... J'esperais pouvoir le garder
+pres de moi jusqu'a l'arrivee du bateau; mais au bout de trois jours ce
+n'etait plus possible... Comment faire? le porter dehors? l'enterrer?
+La roche etait trop dure, et il y a tant de corbeaux dans l'ile. C'etait
+pitie de leur abandonner ce chretien. Alors je songeai a le descendre
+dans une des logettes du lazaret... Ca me prit tout une apres-midi
+cette triste corvee-la, et je vous reponds qu'il m'en fallut, du
+courage... Tenez! monsieur, encore aujourd'hui, quand je descends ce
+cote de l'ile par une apres-midi de grand vent, il me semble que j'ai
+toujours le mort sur les epaules...
+
+Pauvre vieux Bartoli! La sueur lui en coulait sur le front, rien que d'y
+penser.
+
+ * * * * *
+
+Nos repas se passaient ainsi a causer longuement: le phare, la mer, des
+recits de naufrages, des histoires de bandits corses... Puis, le jour
+tombant, le gardien du premier quart allumait sa petite lampe, prenait
+sa pipe, sa gourde, un gros Plutarque a tranche rouge, toute la
+bibliotheque des Sanguinaires, et disparaissait par le fond. Au bout
+d'un moment, c'etait dans tout le phare un fracas de chaines, de
+poulies, de gros poids d'horloges qu'on remontait.
+
+Moi, pendant ce temps, j'allais m'asseoir dehors sur la terrasse. Le
+soleil, deja tres bas, descendait vers l'eau de plus en plus vite,
+entrainant tout l'horizon apres lui. Le vent fraichissait, l'ile
+devenait violette. Dans le ciel, pres de moi, un gros oiseau passait
+lourdement: c'etait l'aigle de la tour genoise qui rentrait... Peu a
+peu la brume de mer montait. Bientot on ne voyait plus que l'ourlet
+blanc de l'ecume autour de l'ile... Tout a coup, au-dessus de ma tete,
+jaillissait un grand flot de lumiere douce. Le phare etait allume.
+Laissant toute l'ile dans l'ombre, le clair rayon allait tomber au large
+sur la mer, et j'etais la perdu dans la nuit, sous ces grandes ondes
+lumineuses qui m'eclaboussaient a peine en passant... Mais le vent
+fraichissait encore. Il fallait rentrer. A tatons, je fermais la grosse
+porte, j'assurais les barres de fer; puis, toujours tatonnant, je
+prenais un petit escalier de fonte qui tremblait et sonnait sous mes
+pas, et j'arrivais au sommet du phare. Ici, par exemple, il y en avait
+de la lumiere.
+
+Imaginez une lampe carcel gigantesque a six rangs de meches, autour de
+laquelle pivotent lentement les parois de la lanterne, les unes remplies
+par une enorme lentille de cristal, les autres ouvertes sur un grand
+vitrage immobile qui met la flamme a l'abri du vent... En entrant
+j'etais ebloui. Ces cuivres, ces etains, ces reflecteurs de metal blanc,
+ces murs de cristal bombe qui tournaient, avec des grands cercles
+bleuatres, tout ce miroitement, tout ce cliquetis de lumieres, me
+donnait un moment de vertige.
+
+Peu a peu, cependant, mes yeux s'y faisaient, et je venais m'asseoir
+au pied meme de la lampe, a cote du gardien qui lisait son Plutarque a
+haute voix, de peur de s'endormir...
+
+Au dehors, le noir, l'abime. Sur le petit balcon qui tourne autour du
+vitrage, le vent court comme un fou, en hurlant. Le phare craque, la mer
+ronfle. A la pointe de l'ile, sur les brisants, les lames font comme des
+coups de canon... Par moments un doigt invisible frappe aux carreaux:
+quelque oiseau de nuit, que la lumiere attire, et qui vient se casser la
+tete contre le cristal...
+
+Dans la lanterne etincelante et chaude, rien que le crepitement de la
+flamme, le bruit de l'huile qui s'egoutte, de la chaine qui se devide;
+et une voix monotone psalmodiant la vie de Demetrius de Phalere...
+
+ * * * * *
+
+A minuit, le gardien se levait, jetait un dernier coup d'oeil a ses
+meches, et nous descendions. Dans l'escalier on rencontrait le camarade
+du second quart qui montait en se frottant les yeux; on lui passait la
+gourde, le Plutarque... Puis, avant de gagner nos lits, nous entrions
+un moment dans la chambre du fond, toute encombree de chaines, de gros
+poids, de reservoirs d'etain, de cordages, et la, a la lueur de sa
+petite lampe, le gardien ecrivait sur le grand livre du phare, toujours
+ouvert:
+
+_Minuit. Grosse mer. Tempete. Navire au large._
+
+
+
+L'AGONIE DE LA SEMILLANTE
+
+
+Puisque le mistral de l'autre nuit nous a jetes sur la cote corse,
+laissez-moi vous raconter une terrible histoire de mer dont les pecheurs
+de la-bas parlent souvent a la veillee, et sur laquelle le hasard m'a
+fourni des renseignements fort curieux.
+
+...Il y a deux ou trois ans de cela.
+
+Je courais la mer de Sardaigne en compagnie de sept ou huit matelots
+douaniers. Rude voyage pour un novice! De tout le mois de mars, nous
+n'eumes pas un jour de bon. Le vent d'est s'etait acharne apres nous, et
+la mer ne decolerait pas.
+
+Un soir que nous fuyions devant la tempete, notre bateau vint se
+refugier a l'entree du detroit de Bonifacio, au milieu d'un massif de
+petites iles... Leur aspect n'avait rien d'engageant: grands rocs
+peles, couverts d'oiseaux, quelques touffes d'absinthe, des maquis de
+lentisques, et, ca et la, dans la vase, des pieces de bois en train
+de pourrir: mais, ma foi, pour passer la nuit, ces roches sinistres
+valaient encore mieux que le rouf d'une vieille barque a demi pontee, ou
+la lame entrait comme chez elle, et nous nous en contentames.
+
+A peine debarques, tandis que les matelots allumaient du feu pour la
+bouillabaisse, le patron m'appela, et, me montrant un petit enclos de
+maconnerie blanche perdu dans la brume au bout de l'ile:
+
+--Venez-vous au cimetiere? me dit-il.
+
+--Un cimetiere, patron Lionetti! Ou sommes-nous donc?
+
+--Aux iles Lavezzi, monsieur. C'est ici que sont enterres les six cents
+hommes de la _Semillante_, a l'endroit meme ou leur fregate s'est
+perdue, il y a dix ans... Pauvres gens! ils ne recoivent pas beaucoup
+de visites; c'est bien le moins que nous allions leur dire bonjour,
+puisque nous voila...
+
+--De tout mon coeur, patron.
+
+ * * * * *
+
+Qu'il etait triste le cimetiere de la _Semillante_!... Je le vois encore
+avec sa petite muraille basse, sa porte de fer, rouillee, dure a ouvrir,
+sa chapelle silencieuse, et des centaines de croix noires cachees par
+l'herbe... Pas une couronne d'immortelles, pas un souvenir! rien...
+Ah! les pauvres morts abandonnes, comme ils doivent avoir froid dans
+leur tombe de hasard!
+
+Nous restames la un moment, agenouilles. Le patron priait a haute voix.
+D'enormes goelands, seuls gardiens du cimetiere, tournoyaient sur nos
+tetes et melaient leurs cris rauques aux lamentations de la mer.
+
+La priere finie, nous revinmes tristement vers le coin de l'ile ou la
+barque etait amarree. En notre absence, les matelots n'avaient pas perdu
+leur temps. Nous trouvames un grand feu flambant a l'abri d'une roche,
+et la marmite qui fumait. On s'assit en rond, les pieds a la flamme, et
+bientot chacun eut sur ses genoux, dans une ecuelle de terre rouge, deux
+tranches de pain noir arrosees largement. Le repas fut silencieux: nous
+etions mouilles, nous avions faim, et puis le voisinage du cimetiere...
+Pourtant, quand les ecuelles furent videes, on alluma les pipes et on se
+mit a causer un peu. Naturellement, on parlait de la _Semillante_.
+
+--Mais enfin, comment la chose s'est-elle passee? demandai-je au patron,
+qui, la tete dans ses mains, regardait la flamme d'un air pensif.
+
+--Comment la chose s'est passee? me repondit le bon Lionetti avec un
+gros soupir, helas! monsieur, personne au monde ne pourrait le dire.
+Tout ce que nous savons, c'est que la _Semillante_ chargee de troupes
+pour la Crimee, etait partie de Toulon, la veille au soir, avec le
+mauvais temps. La nuit, ca se gata encore. Du vent, de la pluie, la mer
+enorme comme on ne l'avait jamais vue... Le matin, le vent tomba un
+peu, mais la mer etait toujours dans tous ses etats, et avec cela une
+sacree brume du diable a ne pas distinguer un fanal a quatre pas... Ces
+brumes-la, monsieur, on ne se doute pas comme c'est traitre... Ca ne
+fait rien, j'ai idee que la _Semillante_ a du perdre son gouvernail dans
+la matinee; car, il n'y a pas de brume qui tienne, sans une avarie,
+jamais le capitaine ne serait venu s'aplatir ici contre. C'etait un rude
+marin, que nous connaissions tous. Il avait commande la station en Corse
+pendant trois ans, et savait sa cote aussi bien que moi, qui ne sais pas
+autre chose.
+
+--Et a quelle heure pense-t-on que la _Semillante_ a peri?
+
+--Ce doit etre a midi; oui, monsieur, en plein midi... Mais dame! avec
+la brume de mer, ce plein midi-la ne valait guere mieux qu'une nuit
+noire comme la gueule d'un loup... Un douanier de la cote m'a raconte
+que ce jour-la, vers onze heures et demie, etant sorti de sa maisonnette
+pour rattacher ses volets, il avait eu sa casquette emportee d'un coup
+de vent, et qu'au risque d'etre enleve lui-meme par la lame, il s'etait
+mis a courir apres, le long du rivage, a quatre pattes. Vous comprenez!
+les douaniers ne sont pas riches, et une casquette, ca coute cher. Or
+il paraitrait qu'a un moment notre homme, en relevant la tete, aurait
+apercu tout pres de lui, dans la brume, un gros navire a sec de toiles
+qui fuyait sous le vent du cote des iles Lavezzi. Ce navire allait si
+vite, si vite, que le douanier n'eut guere le temps de bien voir.
+Tout fait croire cependant que c'etait la _Semillante_, puisque une
+demi-heure apres le berger des iles a entendu sur ces roches... Mais
+precisement voici le berger dont je vous parle, monsieur; il va vous
+conter la chose lui-meme... Bonjour, Palombo!... viens te chauffer un
+peu; n'aie pas peur.
+
+Un homme encapuchonne, que je voyais roder depuis un moment autour
+de notre feu et que j'avais pris pour quelqu'un de l'equipage, car
+j'ignorais qu'il y eut un berger dans l'ile, s'approcha de nous
+craintivement.
+
+C'etait un vieux lepreux, aux trois quarts idiot, atteint de je ne
+sais quel mal scorbutique qui lui faisait de grosses levres lippues,
+horribles a voir. On lui expliqua a grand'-peine de quoi il s'agissait.
+Alors, soulevant du doigt sa levre malade, le vieux nous raconta qu'en
+effet, le jour en question, vers midi, il entendit de sa cabane un
+craquement effroyable sur les roches. Comme l'ile etait toute couverte
+d'eau, il n'avait pas pu sortir, et ce fut le lendemain seulement qu'en
+ouvrant sa porte il avait vu le rivage encombre de debris et de cadavres
+laisses la par la mer. Epouvante, il s'etait enfui en courant vers sa
+barque, pour aller a Bonifacio chercher du monde.
+
+Fatigue d'en avoir tant dit, le berger s'assit, et le patron reprit la
+parole:
+
+--Oui, monsieur, c'est ce pauvre vieux qui est venu nous prevenir. Il
+etait presque fou de peur; et, de l'affaire, sa cervelle en est restee
+detraquee. Le fait est qu'il y avait de quoi... Figurez-vous six cents
+cadavres, en tas sur le sable, pele-mele avec les eclats de bois et les
+lambeaux de toile... Pauvre _Semillante!_... la mer l'avait broyee
+du coup, et si bien mise en miettes que dans tous ses debris le berger
+Palombo n'a trouve qu'a grand'peine de quoi faire une palissade autour
+de sa hutte... Quant aux hommes, presque tous defigures, mutiles
+affreusement... c'etait pitie de les voir accroches les uns aux autres,
+par grappes... Nous trouvames le capitaine en grand costume, l'aumonier
+son etole au cou; dans un coin, entre deux roches, un petit mousse, les
+yeux ouverts... on aurait cru qu'il vivait encore; mais non! Il etait
+dit que pas un n'en rechapperait...
+
+Ici le patron s'interrompit:
+
+--Attention, Nardi! cria-t-il, le feu s'eteint.
+
+Nardi jeta sur la braise deux ou trois morceaux de planches goudronnees
+qui s'enflammerent, et Lionetti continua:
+
+--Ce qu'il y a de plus triste dans cette histoire, le voici... Trois
+semaines avant le sinistre, une petite corvette, qui allait en Crimee
+comme la _Semillante_, avait fait naufrage de la meme facon, presque au
+meme endroit; seulement, cette fois-la, nous etions parvenus a sauver
+l'equipage et vingt soldats du train qui se trouvaient a bord... Ces
+pauvres tringlos n'etaient pas a leur affaire, vous pensez! On les
+emmena a Bonifacio et nous les gardames pendant deux jours avec nous,
+a la _marine_... Une fois bien secs et remis sur pied bonsoir! bonne
+chance! ils retournerent a Toulon, ou, quelque temps apres, on les
+embarqua de nouveau pour la Crimee... Devinez sur quel navire!... Sur
+la _Semillante_, monsieur... Nous les avons retrouves tous, tous les
+vingt, couches parmi les morts, a la place ou nous sommes... Je relevai
+moi-meme un joli brigadier a fines moustaches, un blondin de Paris, que
+j'avais couche a la maison et qui nous avait fait rire tout le temps
+avec ses histoires... De le voir la, ca me creva le coeur... Ah! Santa
+Madre!...
+
+La-dessus, le brave Lionetti, tout emu, secoua les cendres de sa pipe
+et se roula dans son caban en me souhaitant la bonne nuit... Pendant
+quelque temps encore, les matelots causerent entre eux a demi-voix...
+Puis, l'une apres l'autre, les pipes s'eteignirent... On ne parla
+plus... Le vieux berger s'en alla... Et je restai seul a rever au
+milieu de l'equipage endormi.
+
+ * * * * *
+
+Encore sous l'impression du lugubre recit que je venais d'entendre,
+j'essayais de reconstruire dans ma pensee le pauvre navire defunt et
+l'histoire de cette agonie dont les goelands ont ete seuls temoins.
+Quelques details qui m'avaient frappe, le capitaine en grand costume,
+l'etole de l'aumonier, les vingt soldats du train, m'aidaient a deviner
+toutes les peripeties du drame... Je voyais la fregate partant de
+Toulon dans la nuit... Elle sort du port. La mer est mauvaise, le vent
+terrible; mais on a pour capitaine un vaillant marin, et tout le monde
+est tranquille a bord...
+
+Le matin, la brume de mer se leve. On commence a etre inquiet. Tout
+l'equipage est en haut. Le capitaine ne quitte pas la dunette... Dans
+l'entre-pont, ou les soldats sont renfermes, il fait noir; l'atmosphere
+est chaude. Quelques-uns sont malades, couches sur leurs sacs. Le navire
+tangue horriblement; impossible de se tenir debout. On cause assis a
+terre, par groupes, en se cramponnant aux bancs; il faut crier pour
+s'entendre. Il y en a qui commencent a avoir peur... Ecoutez donc! les
+naufrages sont frequents dans ces parages-ci; les tringlos sont la pour
+le dire, et ce qu'ils racontent n'est pas rassurant. Leur brigadier
+surtout, un Parisien qui blague toujours, vous donne la chair de poule
+avec ses plaisanteries:
+
+--Un naufrage!... mais c'est tres amusant, un naufrage. Nous en serons
+quittes pour un bain a la glace, et puis on nous menera a Bonifacio,
+histoire de manger des merles chez le patron Lionetti.
+
+Et les tringlos de rire...
+
+Tout a coup, un craquement... Qu'est-ce que c'est? Qu'arrive-t-il?...
+
+--Le gouvernail vient de partir, dit un matelot tout mouille qui
+traverse l'entrepont en courant.
+
+--Bon voyage! crie cet enrage de brigadier; mais cela ne fait plus rire
+personne.
+
+Grand tumulte sur le pont. La brume empeche de se voir. Les matelots
+vont et viennent, effrayes, a tatons... Plus de gouvernail! La
+manoeuvre est impossible... La _Semillante_, en derive, file comme le
+vent... C'est a ce moment que le douanier la voit passer; il est onze
+heures et demie. A l'avant de la fregate, on entend comme un coup de
+canon... Les brisants! les brisants!... C'est fini, il n'y a plus
+d'espoir, on va droit a la cote... Le capitaine descend dans sa
+cabine... Au bout d'un moment, il vient reprendre sa place sur la
+dunette,--en grand costume... Il a voulu se faire beau pour mourir.
+
+Dans l'entre-pont, les soldats, anxieux, se regardent, sans rien
+dire... Les malades essayent de se redresser... le petit brigadier ne
+rit plus... C'est alors que la porte s'ouvre et que l'aumonier parait
+sur le seuil avec son etole:
+
+--A genoux, mes enfants!
+
+Tout le monde obeit. D'une voix retentissante, le pretre commence la
+priere des agonisants.
+
+Soudain un choc formidable, un cri, un seul cri, un cri immense, des
+bras tendus, des mains qui se cramponnent, des regards effares ou la
+vision de la mort passe comme un eclair...
+
+Misericorde!...
+
+C'est ainsi que je passai toute la nuit a rever, evoquant, a dix ans de
+distance, l'ame du pauvre navire dont les debris m'entouraient... Au
+loin, dans le detroit, la tempete faisait rage; la flamme du bivac se
+courbait sous la rafale; et j'entendais notre barque danser au pied des
+roches en faisant crier son amarre.
+
+
+
+LES DOUANIERS
+
+
+Le bateau l'_Emilie_, de Porto-Vecchio, a bord duquel j'ai fait ce
+lugubre voyage aux iles Lavezzi, etait une vieille embarcation de la
+douane, a demi pontee, ou l'on n'avait pour s'abriter du vent, des
+lames, de la pluie, qu'un petit rouf goudronne, a peine assez large pour
+tenir une table et deux couchettes. Aussi il fallait voir nos matelots
+par le gros temps. Les figures ruisselaient, les vareuses trempees
+fumaient comme du linge a l'etuve, et en plein hiver les malheureux
+passaient ainsi des journees entieres, meme des nuits, accroupis sur
+leurs bancs mouilles, a grelotter dans cette humidite malsaine; car
+on ne pouvait pas allumer de feu a bord, et la rive etait souvent
+difficile a atteindre... Eh bien, pas un de ces hommes ne se plaignait.
+Par les temps les plus rudes, je leur ai toujours vu la meme placidite,
+la meme bonne humeur. Et pourtant quelle triste vie que celle de ces
+matelots douaniers!
+
+Presque tous maries, ayant femme et enfants a terre, ils restent des
+mois dehors, a louvoyer sur ces cotes si dangereuses. Pour se nourrir,
+ils n'ont guere que du pain moisi et des oignons sauvages. Jamais de
+vin, jamais de viande, parce que la viande et le vin coutent cher et
+qu'ils ne gagnent que cinq cents francs par an! Cinq cents francs par
+an! vous pensez si la hutte doit etre noire la-bas a la _marine_, et
+si les enfants doivent aller pieds nus!... N'importe! Tous ces gens-la
+paraissent contents. Il y avait a l'arriere, devant le rouf, un grand
+baquet plein d'eau de pluie ou l'equipage venait boire, et je me
+rappelle que, la derniere gorgee finie, chacun de ces pauvres diables
+secouait son gobelet avec un "Ah!..." de satisfaction, une expression de
+bien-etre a la fois comique et attendrissante.
+
+Le plus gai, le plus satisfait de tous, etait un petit Bonifacien hale
+et trapu qu'on appelait Palombo. Celui-la ne faisait que chanter, meme
+dans les plus gros temps. Quand la lame devenait lourde, quand le ciel
+assombri et bas se remplissait de gresil, et qu'on etait la tous, le nez
+en l'air, la main sur l'ecoute, a guetter le coup de vent qui allait
+venir, alors, dans le grand silence et l'anxiete du bord, la voix
+tranquille de Palombo commencait:
+
+ Non, monseigneur,
+ C'est trop d'honneur.
+ Lisette est sa...age,
+ Reste au villa...age...
+
+Et la rafale avait beau souffler, faire gemir les agres, secouer et
+inonder la barque, la chanson du douanier allait son train, balancee
+comme une mouette a la pointe des vagues. Quelquefois le vent
+accompagnait trop fort, on n'entendait plus les paroles; mais, entre
+chaque coup de mer, dans le ruissellement de l'eau qui s'egouttait, le
+petit refrain revenait toujours:
+
+ Lisette est sa...age,
+ Reste au villa...age...
+
+Un jour, pourtant, qu'il ventait et pleuvait tres fort, je ne l'entendis
+pas. C'etait si extraordinaire, que je sortis la tete du rouf:
+
+--Eh! Palombo, on ne chante donc plus?
+
+Palombo ne repondit pas. Il etait immobile, couche sous son banc. Je
+m'approchai de lui. Ses dents claquaient; tout son corps tremblait de
+fievre.
+
+--Il a une _pountoura_, me dirent ses camarades tristement.
+
+Ce qu'ils appellent _pountoura_, c'est un point de cote, une pleuresie.
+Ce grand ciel plombe, cette barque ruisselante, ce pauvre fievreux roule
+dans un vieux manteau de caoutchouc qui luisait sous la pluie comme
+une peau de phoque, je n'ai jamais rien vu de plus lugubre. Bientot le
+froid, le vent, la secousse des vagues, aggraverent son mal. Le delire
+le prit; il fallut aborder.
+
+Apres beaucoup de temps et d'efforts, nous entrames vers le soir dans un
+petit port aride et silencieux, qu'animait seulement le vol circulaire
+de quelques _gouailles_. Tout autour de la plage montaient de hautes
+roches escarpees, des maquis inextricables d'arbustes verts, d'un vert
+sombre, sans saison. En bas, au bord de l'eau, une petite maison blanche
+a volets gris: c'etait le poste de la douane. Au milieu de ce desert,
+cette batisse de l'Etat, numerotee comme une casquette d'uniforme,
+avait quelque chose de sinistre. C'est la qu'on descendit le malheureux
+Palombo. Triste asile pour un malade! Nous trouvames le douanier en
+train de manger au coin du feu avec sa femme et ses enfants. Tout ce
+monde-la vous avait des mines haves, jaunes, des yeux agrandis, cercles
+de fievre. La mere, jeune encore, un nourrisson sur les bras, grelottait
+en nous parlant.
+
+--C'est un poste terrible, me dit tout bas l'inspecteur. Nous sommes
+obliges de renouveler nos douaniers tous les deux ans. La fievre de
+marais les mange...
+
+Il s'agissait cependant de se procurer un medecin. Il n'y en avait pas
+avant Sartene, c'est-a-dire a six ou huit lieues de la. Comment faire?
+Nos matelots n'en pouvaient plus; c'etait trop loin pour envoyer un des
+enfants. Alors la femme, se penchant dehors, appelant:
+
+--Cecco!... Cecco!
+
+Et nous vimes entrer un grand gars bien decouple, vrai type de
+braconnier ou de _banditto_, avec son bonnet de laine brune et son
+_pelone_ en poils de chevre. En debarquant je l'avais deja remarque,
+assis devant la porte, sa pipe rouge aux dents, un fusil entre les
+jambes; mais, je ne sais pourquoi, il s'etait enfui a notre approche.
+Peut-etre croyait-il que nous avions des gendarmes avec nous. Quand il
+entra, la douaniere rougit un peu.
+
+--C'est mon cousin... nous dit-elle. Pas de danger que celui-la se perde
+dans le maquis.
+
+Puis elle lui parla tout bas, en montrant le malade. L'homme s'inclina
+sans repondre, sortit, siffla son chien, et le voila parti, le fusil sur
+l'epaule, sautant de roche en roche avec ses longues jambes.
+
+Pendant ce temps-la, les enfants, que la presence de l'inspecteur
+semblait terrifier, finissaient vite leur diner de chataignes et de
+_bruccio_ (fromage blanc). Et toujours de l'eau, rien que de l'eau sur
+la table! Pourtant, c'eut ete bien bon, un coup de vin, pour ces petits.
+Ah! misere! Enfin la mere monta les coucher; le pere, allumant son
+falot, alla inspecter la cote, et nous restames au coin du feu a veiller
+notre malade qui s'agitait sur son grabat, comme s'il etait encore en
+pleine mer, secoue par les lames. Pour calmer un peu sa _pountoura_,
+nous faisions chauffer des galets, des briques qu'on lui posait sur le
+cote. Une ou deux fois, quand je m'approchai de son lit, le malheureux
+me reconnut, et, pour me remercier, me tendit peniblement la main, une
+grosse main rapeuse et brulante comme une de ces briques sorties du
+feu...
+
+Triste veillee! Au dehors, le mauvais temps avait repris avec la tombee
+du jour, et c'etait un fracas, un roulement, un jaillissement d'ecume,
+la bataille des roches et de l'eau. De temps en temps, le coup de vent
+du large parvenait a se glisser dans la baie et enveloppait notre
+maison. On le sentait a la montee subite de la flamme qui eclairait tout
+a coup les visages mornes des matelots, groupes autour de la cheminee et
+regardant le feu avec cette placidite d'expression que donne l'habitude
+des grandes etendues et des horizons pareils. Parfois aussi, Palombo
+se plaignait doucement. Alors tous les yeux se tournaient vers le coin
+obscur ou le pauvre camarade etait en train de mourir, loin des siens,
+sans secours; les poitrines se gonflaient et l'on entendait de gros
+soupirs. C'est tout ce qu'arrachait a ces ouvriers de la mer, patients
+et doux, le sentiment de leur propre infortune. Pas de revoltes, pas de
+greves. Un soupir, et rien de plus!... Si, pourtant, je me trompe. En
+passant devant moi pour jeter une bourree au feu, un d'eux me dit tout
+bas d'une voix navree:
+
+--Voyez-vous, monsieur... on a quelquefois beaucoup du tourment dans
+notre metier!...
+
+
+
+LE CURE DE CUCUGNAN.
+
+
+Tous les ans, a la Chandeleur, les poetes provencaux publient en Avignon
+un joyeux petit livre rempli jusqu'aux bords de beaux vers et de jolis
+contes. Celui de cette annee m'arrive a l'instant, et j'y trouve un
+adorable fabliau que je vais essayer de vous traduire en l'abregeant un
+peu... Parisiens, tendez vos mannes. C'est de la fine fleur de farine
+provencale qu'on va vous servir cette fois...
+
+ * * * * *
+
+L'abbe Martin etait cure... de Cucugnan.
+
+Bon comme le pain, franc comme l'or, il aimait paternellement ses
+Cucugnanais; pour lui, son Cucugnan aurait ete le paradis sur terre, si
+les Cucugnanais lui avaient donne un peu plus de satisfaction. Mais,
+helas! les araignees filaient dans son confessionnal, et, le beau jour
+de Paques, les hosties restaient au fond de son saint-ciboire. Le bon
+pretre en avait le coeur meurtri, et toujours il demandait a Dieu la
+grace de ne pas mourir avant d'avoir ramene au bercail son troupeau
+disperse.
+
+Or, vous allez voir que Dieu l'entendit.
+
+Un dimanche, apres l'Evangile, M. Martin monta en chaire.
+
+ * * * * *
+
+--Mes freres, dit-il, vous me croirez si vous voulez: l'autre nuit, je
+me suis trouve, moi miserable pecheur, a la porte du paradis.
+
+"Je frappai: saint Pierre m'ouvrit!
+
+"--Tiens! c'est vous, mon brave monsieur Martin, me fit-il; quel bon
+vent...? et qu'y a-t-il pour votre service?
+
+"--Beau saint Pierre, vous qui tenez le grand livre et la clef,
+pourriez-vous me dire, si je ne suis pas trop curieux, combien vous avez
+de Cucugnanais en paradis?
+
+"--Je n'ai rien a vous refuser, monsieur Martin; asseyez-vous, nous
+allons voir la chose ensemble.
+
+"Et saint Pierre prit son gros livre, l'ouvrit, mit ses besicles:
+
+"--Voyons un peu: Cucugnan, disons-nous. Cu... Cu... Cucugnan. Nous
+y sommes. Cucugnan... Mon brave monsieur Martin, la page est toute
+blanche. Pas une ame... Pas plus de Cucugnanais que d'aretes dans une
+dinde.
+
+"--Comment! Personne de Cucugnan ici? Personne? Ce n'est pas possible!
+Regardez mieux...
+
+"--Personne, saint homme. Regardez vous-meme, si vous croyez que je
+plaisante.
+
+"Moi, pecaire! je frappais des pieds, et, les mains jointes, je criais
+misericorde. Alors, saint Pierre:
+
+"--Croyez-moi, monsieur Martin, il ne faut pas ainsi vous mettre le
+coeur a l'envers, car vous pourriez en avoir quelque mauvais coup de
+sang. Ce n'est pas votre faute, apres tout. Vos Cucugnanais, voyez-vous,
+doivent faire a coup sur leur petite quarantaine en purgatoire.
+
+"--Ah! par charite, grand saint Pierre! faites que je puisse au moins
+les voir et les consoler.
+
+"--Volontiers, mon ami... Tenez, chaussez vite ces sandales, car les
+chemins ne sont pas beaux de reste... Voila qui est bien. Maintenant,
+cheminez droit devant vous. Voyez vous la-bas, au fond, en tournant?
+Vous trouverez une porte d'argent toute constellee de croix noires... a
+main droite... Vous frapperez, on vous ouvrira... Adessias! Tenez-vous
+sain et gaillardet.
+
+ * * * * *
+
+"Et je cheminai... je cheminai! Quelle battue! j'ai la chair de poule,
+rien que d'y songer. Un petit sentier, plein de ronces, d'escarboucles
+qui luisaient et de serpents qui sifflaient, m'amena jusqu'a la porte
+d'argent.
+
+"--Pan! pan!
+
+"--Qui frappe! me fait une voix rauque et dolente.
+
+"--Le cure de Cucugnan.
+
+"--De...?
+
+"--De Cucugnan.
+
+"--Ah!... Entrez.
+
+"J'entrai. Un grand bel ange, avec des ailes sombres comme la nuit, avec
+une robe resplendissante comme le jour, avec une clef de diamant pendue
+a sa ceinture, ecrivait, cra-cra, dans un grand livre plus gros que
+celui de saint Pierre...
+
+"--Finalement, que voulez-vous et que demandez-vous? dit l'ange.
+
+"--Bel ange de Dieu, je veux savoir,--je suis bien curieux
+peut-etre,--si vous avez ici les Cucugnanais.
+
+"--Les?...
+
+"--Les Cucugnanais, les gens de Cucugnan... que c'est moi qui suis leur
+prieur.
+
+"--Ah! l'abbe Martin, n'est-ce pas?
+
+"--Pour vous servir, monsieur l'ange.
+
+ * * * * *
+
+"--Vous dites donc Cucugnan...
+
+"Et l'ange ouvre et feuillette son grand livre, mouillant son doigt de
+salive pour que le feuillet glisse mieux...
+
+"--Cucugnan, dit-il en poussant un long soupir... Monsieur Martin, nous
+n'avons en purgatoire personne de Cucugnan.
+
+"--Jesus! Marie! Joseph! personne de Cucugnan en purgatoire! O grand
+Dieu! ou sont-ils donc?
+
+"--Eh! saint homme, ils sont en paradis. Ou diantre voulez-vous qu'ils
+soient?
+
+"--Mais j'en viens, du paradis...
+
+"--Vous en venez!!... Eh bien?
+
+"--Eh bien! ils n'y sont pas!... Ah! bonne mere des anges!...
+
+"--Que voulez-vous, monsieur le cure? s'ils ne sont ni en paradis ni en
+purgatoire, il n'y a pas de milieu, ils sont...
+
+"--Sainte croix! Jesus, fils de David! Ai! ai! ai! est-il possible?...
+Serait-ce un mensonge du grand saint Pierre?... Pourtant je n'ai pas
+entendu chanter le coq!... Ai! pauvres nous! comment irai-je en paradis
+si mes Cucugnanais n'y sont pas?
+
+"--Ecoutez, mon pauvre monsieur Martin, puisque vous voulez, coute que
+coute, etre sur de tout ceci, et voir de vos yeux de quoi il retourne,
+prenez ce sentier, filez en courant, si vous savez courir... Vous
+trouverez, a gauche, un grand portail. La, vous vous renseignerez sur
+tout. Dieu vous le donne!
+
+"Et l'ange ferma la porte.
+
+ * * * * *
+
+"C'etait un long sentier tout pave de braise rouge. Je chancelais comme
+si j'avais bu; a chaque pas, je trebuchais; j'etais tout en eau, chaque
+poil de mon corps avait sa goutte de sueur, et je haletais de soif...
+Mais, ma foi, grace aux sandales que le bon saint Pierre m'avait
+pretees, je ne me brulai pas les pieds.
+
+"Quand j'eus fait assez de faux pas clopin-clopant, je vis a ma main
+gauche une porte... non, un portail, un enorme portail, tout baillant,
+comme la porte d'un grand four. Oh! mes enfants, quel spectacle! La on
+ne demande pas mon nom; la, point de registre. Par fournees et a pleine
+porte, on entre la, mes freres, comme le dimanche vous entrez au
+cabaret.
+
+"Je suais a grosses gouttes, et pourtant j'etais transi, j'avais le
+frisson. Mes cheveux se dressaient. Je sentais le brule, la chair rotie,
+quelque chose comme l'odeur qui se repand dans notre Cucugnan quand
+Eloy, le marechal, brule pour la ferrer la botte d'un vieil ane. Je
+perdais haleine dans cet air puant et embrase; j'entendais une clameur
+horrible, des gemissements, des hurlements et des jurements.
+
+"--Eh bien! entres-tu ou n'entres-tu pas, toi?--me fait, en me piquant
+de sa fourche, un demon cornu.
+
+"--Moi? Je n'entre pas. Je suis un ami de Dieu.
+
+"--Tu es un ami de Dieu... Eh! b... de teigneux! que viens-tu faire
+ici?...
+
+"--Je viens... Ah! ne m'en parlez pas, que je ne puis plus me tenir
+sur mes jambes... Je viens... je viens de loin... humblement vous
+demander... si... si, par coup de hasard... vous n'auriez pas ici...
+quelqu'un... quelqu'un de Cucugnan...
+
+"--Ah! feu de Dieu! tu fais la bete, toi, comme si tu ne savais pas que
+tout Cucugnan est ici. Tiens, laid corbeau, regarde, et tu verras comme
+nous les arrangeons ici, tes fameux Cucugnanais...
+
+ * * * * *
+
+"Et je vis, au milieu d'un epouvantable tourbillon de flamme:
+
+"Le long Coq-Galine,--vous l'avez tous connu, mes freres,--Coq-Galine,
+qui se grisait si souvent, et si souvent secouait les puces a sa pauvre
+Clairon.
+
+"Je vis Catarinet... cette petite gueuse... avec son nez en l'air... qui
+couchait toute seule a la grange... Il vous en souvient, mes droles!...
+Mais passons, j'en ai trop dit.
+
+"Je vis Pascal Doigt-de-Poix, qui faisait son huile avec les olives de
+M. Julien.
+
+"Je vis Babet la glaneuse, qui, en glanant, pour avoir plus vite noue sa
+gerbe, puisait a poignees aux gerbiers.
+
+"Je vis maitre Grapasi, qui huilait si bien la roue de sa brouette.
+
+"Et Dauphine, qui vendait si cher l'eau de son puits.
+
+"Et le Tortillard, qui, lorsqu'il me rencontrait portant le bon Dieu,
+filait son chemin, la barrette sur la tete et la pipe au bec... et fier
+comme Artaban... comme s'il avait rencontre un chien.
+
+"Et Coulau avec sa Zette, et Jacques, et Pierre, et Toni...
+
+ * * * * *
+
+Emu, bleme de peur, l'auditoire gemit, en voyant, dans l'enfer tout
+ouvert, qui son pere et qui sa mere, qui sa grand'mere et qui sa
+soeur...
+
+--Vous sentez bien, mes freres, reprit le bon abbe Martin, vous sentez
+bien que ceci ne peut pas durer. J'ai charge d'ames, et je veux, je
+veux vous sauver de l'abime ou vous etes tous en train de rouler tete
+premiere. Demain je me mets a l'ouvrage, pas plus tard que demain. Et
+l'ouvrage ne manquera pas! Voici comment je m'y prendrai. Pour que tout
+se fasse bien, il faut tout faire avec ordre. Nous irons rang par rang,
+comme a Jonquieres quand on danse.
+
+"Demain lundi, je confesserai les vieux et les vieilles. Ce n'est rien.
+
+"Mardi, les enfants. J'aurai bientot fait.
+
+"Mercredi, les garcons et les filles. Cela pourra etre long.
+
+"Jeudi, les hommes. Nous couperons court.
+
+"Vendredi, les femmes. Je dirai: Pas d'histoires!
+
+"Samedi, le meunier!... Ce n'est pas trop d'un jour pour lui tout seul.
+
+"Et, si dimanche nous avons fini, nous serons bien heureux.
+
+"Voyez-vous, mes enfants, quand le ble est mur, il faut le couper; quand
+le vin est tire, il faut le boire. Voila assez de linge sale, il s'agit
+de le laver, et de le bien laver.
+
+"C'est la grace que je vous souhaite. _Amen!_
+
+ * * * * *
+
+Ce qui fut dit fut fait. On coula la lessive.
+
+Depuis ce dimanche memorable, le parfum des vertus de Cucugnan se
+respire a dix lieues a l'entour.
+
+Et le bon pasteur M. Martin, heureux et plein d'allegresse, a reve
+l'autre nuit que, suivi de tout son troupeau, il gravissait, en
+resplendissante procession, au milieu des cierges allumes, d'un nuage
+d'encens qui embaumait et des enfants de choeur qui chantaient _Te
+Deum_, le chemin eclaire de la cite de Dieu.
+
+Et voila l'histoire du cure de Cucugnan, telle que m'a ordonne de vous
+le dire ce grand gueusard de Roumanille, qui la tenait lui-meme d'un
+autre bon compagnon.
+
+
+
+LES VIEUX.
+
+
+Une lettre, pere Azan?
+
+--Oui, monsieur... ca vient de Paris.
+
+Il etait tout fier que ca vint de Paris, ce brave pere Azan... Pas moi.
+Quelque chose me disait que cette Parisienne de la rue Jean-Jacques,
+tombant sur ma table a l'improviste et de si grand matin, allait me
+faire perdre toute ma journee. Je ne me trompais pas, voyez plutot:
+
+_Il faut que tu me rendes un service, mon ami. Tu vas fermer ton moulin
+pour un jour et t'en aller tout de suite a Eyguieres... Eyguieres est
+un gros bourg a trois ou quatre lieues de chez toi,--une promenade. En
+arrivant, tu demanderas le couvent des Orphelines. La premiere maison
+apres le couvent est une maison basse a volets gris avec un jardinet
+derriere. Tu entreras sans frapper,--la porte est toujours ouverte,--et,
+en entrant, tu crieras bien fort: "Bonjour, braves gens! Je suis l'ami
+de Maurice..." Alors, tu verras deux petits vieux, oh! mais vieux,
+vieux, archivieux, te tendre les bras du fond de leurs grands fauteuils,
+et tu les embrasseras de ma part, avec tout ton coeur, comme s'ils
+etaient a toi. Puis vous causerez; ils te parleront de moi, rien que de
+moi; ils te raconteront mille folies que tu ecouteras sans rire... Tu
+ne riras pas, hein?... Ce sont mes grands-parents, deux etres dont je
+suis toute la vie et qui ne m'ont pas vu depuis dix ans... Dix ans,
+c'est long! Mais que veux-tu? moi, Paris me tient; eux, c'est le grand
+age... Ils sont si vieux, s'ils venaient me voir, ils se casseraient
+en route... Heureusement, tu es la-bas, mon cher meunier, et, en
+t'embrassant, les pauvres gens croiront m'embrasser un peu moi-meme...
+Je leur ai si souvent parle de nom et de cette bonne amitie dont..._
+
+Le diable soit de l'amitie! Justement ce matin-la il faisait un temps
+admirable, mais qui ne valait rien pour courir les routes: trop de
+mistral et trop de soleil, une vraie journee de Provence. Quand cette
+maudite lettre arriva, j'avais deja choisi mon _cagnard_ (abri) entre
+deux roches, et je revais de rester la tout le jour, comme un lezard,
+a boire de la lumiere, en ecoutant chanter les pins... Enfin, que
+voulez-vous faire? Je fermai le moulin en maugreant, je mis la clef sous
+la chatiere. Mon baton, ma pipe, et me voila parti.
+
+J'arrivai a Eyguieres vers deux heures. Le village etait desert, tout
+le monde aux champs. Dans les ormes du cours, blancs de poussiere, les
+cigales chantaient comme en pleine Crau. Il y avait bien sur la place
+de la mairie un ane qui prenait le soleil, un vol de pigeons sur la
+fontaine de l'eglise; mais personne pour m'indiquer l'orphelinat. Par
+bonheur une vieille fee m'apparut tout a coup, accroupie et filant dans
+l'encoignure de sa porte; je lui dis ce que je cherchais; et comme cette
+fee etait tres puissante, elle n'eut qu'a lever sa quenouille: aussitot
+le couvent des Orphelines se dressa devant moi comme par magie...
+C'etait une grande maison maussade et noire, toute fiere de montrer
+au-dessus de son portail en ogive une vieille croix de gres rouge avec
+un peu de latin autour. A cote de cette maison, j'en apercus une autre
+plus petite. Des volets gris, le jardin derriere... Je la reconnus tout
+de suite, et j'entrai sans frapper.
+
+Je reverrai toute ma vie ce long corridor frais et calme, la muraille
+peinte en rose, le jardinet qui tremblait, au fond a travers un store
+de couleur claire, et sur tous les panneaux des fleurs et des violons
+fanes. Il me semblait que j'arrivais chez quelque vieux bailli du
+temps de Sedaine... Au bout du couloir, sur la gauche, par une porte
+entr'ouverte on entendait le tic tac d'une grosse horloge et une voix
+d'enfant, mais d'enfant a l'ecole, qui lisait en s'arretant a chaque
+syllabe: A... lors... saint... I... re... nee... s'e... cri... a...
+Je... suis... le... fro... ment... du... Seigneur... Il... faut...
+que... je... sois... mou... lu... par... la... dent... de... ces...
+a... ni... maux... Je m'approchai doucement de cette porte et
+je regardai.
+
+Dans le calme et le demi-jour d'une petite chambre, un bon vieux a
+pommettes roses, ride jusqu'au bout des doigts, dormait au fond d'un
+fauteuil, la bouche ouverte, les mains sur ses genoux. A ses pieds, une
+fillette habillee de bleu,--grande pelerine et petit beguin, le costume
+des orphelines,--lisait la Vie de saint Irenee dans un livre plus gros
+qu'elle... Cette lecture miraculeuse avait opere sur toute la maison.
+Le vieux dormait dans son fauteuil, les mouches au plafond, les canaris
+dans leur cage, la-bas sur la fenetre. La grosse horloge ronflait, tic
+tac, tic tac. Il n'y avait d'eveille dans toute la chambre qu'une grande
+bande de lumiere qui tombait droite et blanche entre les volets clos,
+pleine d'etincelles vivantes et de valses microscopiques... Au milieu
+de l'assoupissement general, l'enfant continuait sa lecture d'un air grave:
+Aus... si... tot... deux... lions... se... pre...ci... pi... te...
+rent... sur... lui... et... le... de... vo... re... rent... C'est a ce
+moment que j'entrai... Les lions de saint Irenee se precipitant dans la
+chambre n'y auraient pas produit plus de stupeur que moi. Un vrai coup
+de theatre! La petite pousse un cri, le gros livre tombe, les canaris,
+les mouches se reveillent, la pendule sonne, le vieux se dresse en
+sursaut, tout effare, et moi-meme, un peu trouble, je m'arrete sur le
+seuil en criant bien fort:
+
+--Bonjour, braves gens! je suis l'ami de Maurice.
+
+Oh! alors, si vous l'aviez vu, le pauvre vieux, si vous l'aviez vu venir
+vers moi les bras tendus, m'embrasser, me serrer les mains, courir egare
+dans la chambre, en faisant:
+
+--Mon Dieu! mon Dieu!...
+
+Toutes les rides de son visage riaient. Il etait rouge. Il begayait:
+
+--Ah! monsieur... ah! monsieur...
+
+Puis il allait vers le fond en appelant:
+
+--Mamette!
+
+Une porte qui s'ouvre, un trot de souris dans le couloir... c'etait
+Mamette. Rien de joli comme cette petite vieille avec son bonnet a
+coque, sa robe carmelite, et son mouchoir brode qu'elle tenait a la main
+pour me faire honneur, a l'ancienne mode... Chose attendrissante!
+ils se ressemblaient. Avec un tour et des coques jaunes, il aurait
+pu s'appeler Mamette, lui aussi. Seulement la vraie Mamette avait du
+beaucoup pleurer dans sa vie, et elle etait encore plus ridee que
+l'autre. Comme l'autre aussi, elle avait pres d'elle une enfant de
+l'orphelinat, petite garde en pelerine bleue, qui ne la quittait jamais;
+et de voir ces vieillards proteges par ces orphelines, c'etait ce qu'on
+peut imaginer de plus touchant.
+
+En entrant, Mamette avait commence par me faire une grande reverence,
+mais d'un mot le vieux lui coupa sa reverence en deux:
+
+--C'est l'ami de Maurice...
+
+Aussitot la voila qui tremble, qui pleure, perd son mouchoir, qui
+devient rouge, toute rouge, encore plus rouge que lui... Ces vieux! ca
+n'a qu'une goutte de sang dans les veines, et a la moindre emotion elle
+leur saute au visage...
+
+--Vite, vite, une chaise... dit la vieille a sa petite.
+
+--Ouvre les volets... crie le vieux a la sienne.
+
+Et, me prenant chacun par une main, ils m'emmenerent en trottinant
+jusqu'a la fenetre, qu'on a ouverte toute grande pour mieux me voir. On
+approche les fauteuils, je m'installe entre les deux sur un pliant, les
+petites bleues derriere nous, et l'interrogatoire commence:
+
+--Comment va-t-il? Qu'est-ce qu'il fait? Pourquoi ne vient-il pas?
+Est-ce qu'il est content?...
+
+Et patati! et patata! Comme cela pendant des heures.
+
+Moi, je repondais de mon mieux a toutes leurs questions, donnant sur mon
+ami les details que je savais, inventant effrontement ceux que je ne
+savais pas, me gardant surtout d'avouer que je n'avais jamais remarque
+si ses fenetres fermaient bien ou de quelle couleur etait le papier de
+sa chambre.
+
+--Le papier de sa chambre!... Il est bleu, madame, bleu clair, avec des
+guirlandes...
+
+--Vraiment? faisait la pauvre vieille attendrie; et elle ajoutait en se
+tournant vers son mari: C'est un si brave enfant!
+
+--Oh! oui, c'est un brave enfant! reprenait l'autre avec enthousiasme.
+
+Et, tout le temps que je parlais, c'etaient entre eux des hochements de
+tete, de petits rires fins, des clignements d'yeux, des airs entendus,
+ou bien encore le vieux qui se rapprochait pour me dire:
+
+--Parlez plus fort... Elle a l'oreille un peu dure.
+
+Et elle de son cote:
+
+--Un peu plus haut, je vous prie!... Il n'entend pas tres bien...
+
+Alors j'elevais la voix; et tous deux me remerciaient d'un sourire; et
+dans ces sourires fanes qui se penchaient vers moi, cherchant jusqu'au
+fond de mes yeux l'image de leur Maurice, moi, j'etais tout emu de la
+retrouver cette image, vague, voilee, presque insaisissable, comme si je
+voyais mon ami me sourire, tres loin, dans un brouillard.
+
+ * * * * *
+
+Tout a coup le vieux se dresse sur son fauteuil:
+
+--Mais j'y pense, Mamette..., il n'a peut-etre pas dejeune!
+
+Et Mamette, effaree, les bras au ciel:
+
+--Pas dejeune!... Grand Dieu!
+
+Je croyais qu'il s'agissait encore de Maurice, et j'allais repondre que
+ce brave enfant n'attendait jamais plus tard que midi pour se mettre a
+table. Mais non, c'etait bien de moi qu'on parlait; et il faut voir quel
+branle-bas quand j'avouai que j'etais encore a jeun:
+
+--Vite le couvert, petites bleues! La table au milieu de la chambre, la
+nappe du dimanche, les assiettes a fleurs. Et ne rions pas tant, s'il
+vous plait! et depechons-nous...
+
+Je crois bien qu'elles se depechaient. A peine le temps de casser trois
+assiettes le dejeuner se trouva servi.
+
+--Un bon petit dejeuner! me disait Mamette en me conduisant a table;
+seulement vous serez tout seul... Nous autres, nous avons deja mange ce
+matin.
+
+Ces pauvres vieux! a quelque heure qu'on les prenne, ils ont toujours
+mange le matin.
+
+Le bon petit dejeuner de Mamette, c'etait deux doigts de lait, des
+dattes et une _barquette_, quelque chose comme un echaude; de quoi la
+nourrir elle et ses canaris au moins pendant huit jours... Et dire
+qu'a moi seul je vins a bout de toutes ces provisions!... Aussi quelle
+indignation autour de la table! Comme les petites bleues chuchotaient en
+se poussant du coude, et la-bas, au fond de leur cage, comme les
+canaris avaient l'air de se dire: "Oh! ce monsieur qui mange toute la
+_barquette_!"
+
+Je la mangeai toute, en effet, et presque sans m'en apercevoir, occupe
+que j'etais a regarder autour de moi dans cette chambre claire et
+paisible ou flottait comme une odeur de choses anciennes... Il y avait
+surtout deux petits lits dont je ne pouvais pas detacher mes yeux. Ces
+lits, presque deux berceaux, je me les figurais le matin, au petit jour,
+quand ils sont encore enfouis sous leurs grands rideaux a franges. Trois
+heures sonnent. C'est l'heure ou tous les vieux se reveillent:
+
+--Tu dors, Mamette?
+
+--Non, mon ami.
+
+--N'est-ce pas que Maurice est un brave enfant?
+
+--Oh! oui c'est un brave enfant.
+
+Et j'imaginais comme cela toute une causerie, rien que pour avoir vu ces
+deux petits lits de vieux, dresses l'un a cote de l'autre...
+
+Pendant ce temps, un drame terrible se passait a l'autre bout de la
+chambre, devant l'armoire. Il s'agissait d'atteindre la-haut, sur le
+dernier rayon, certain bocal de cerises a l'eau-de-vie qui attendait
+Maurice depuis dix ans et dont on voulait me faire l'ouverture. Malgre
+les supplications de Mamette, le vieux avait tenu a aller chercher ses
+cerises lui-meme; et, monte sur une chaise au grand effroi de sa femme,
+il essayait d'arriver la-haut... Vous voyez le tableau d'ici, le vieux
+qui tremble et qui se hisse, les petites bleues cramponnees a sa chaise,
+Mamette derriere lui haletante, les bras tendus, et sur tout cela un
+leger parfum de bergamote qui s'exhale de l'armoire ouverte et des
+grandes piles de linge roux... C'etait charmant.
+
+Enfin, apres bien des efforts, on parvint a le tirer de l'armoire, ce
+fameux bocal, et avec lui une vieille timbale d'argent toute bosselee,
+la timbale de Maurice quand il etait petit. On me la remplit de cerises
+jusqu'au bord; Maurice les aimait tant, les cerises! Et tout en me
+servant, le vieux me disait a l'oreille d'un air de gourmandise:
+
+--Vous etes bien heureux, vous, de pouvoir en manger!... C'est ma femme
+qui les a faites... Vous allez gouter quelque chose de bon.
+
+Helas sa femme les avait faites, mais elle avait oublie de les sucrer.
+Que voulez-vous? on devient distrait en vieillissant. Elles etaient
+atroces, vos cerises, ma pauvre Mamette... Mais cela ne m'empecha pas
+de les manger jusqu'au bout, sans sourciller.
+
+ * * * * *
+
+Le repas termine, je me levai pour prendre conge de mes hotes. Ils
+auraient bien voulu me garder encore un peu pour causer du brave enfant,
+mais le jour baissait, le moulin etait loin, il fallait partir.
+
+Le vieux s'etait leve en meme temps que moi.
+
+--Mamette, mon habit!... Je veux le conduire jusqu'a la place.
+
+Bien sur qu'au fond d'elle-meme Mamette trouvait qu'il faisait deja un
+peu frais pour me conduire jusqu'a la place; mais elle n'en laissa rien
+paraitre. Seulement, pendant qu'elle l'aidait a passer les manches de
+son habit, un bel habit tabac d'Espagne a boutons de nacre, j'entendais
+la chere creature qui lui disait doucement:
+
+--Tu ne rentreras pas trop tard, n'est-ce pas?
+
+Et lui, d'un petit air malin:
+
+--He! he!... je ne sais pas... peut-etre...
+
+La-dessus, ils se regardaient en riant, et les petites bleues riaient
+de les voir rire, et dans leur coin les canaris riaient aussi a leur
+maniere... Entre nous, je crois que l'odeur des cerises les avait tous
+un peu grises.
+
+...La nuit tombait, quand nous sortimes, le grand-pere et moi. La petite
+bleue nous suivait de loin pour le ramener; mais lui ne la voyait pas,
+et il etait tout fier de marcher a mon bras, comme un homme. Mamette,
+rayonnante, voyait cela du pas de sa porte, et elle avait en nous
+regardant de jolis hochements de tete qui semblaient dire: "Tout de
+meme, mon pauvre homme!... il marche encore."
+
+
+
+BALLADES EN PROSE
+
+
+En ouvrant ma porte ce matin, il y avait autour de mon moulin un grand
+tapis de gelee blanche. L'herbe luisait et craquait comme du verre;
+toute la colline grelottait... Pour un jour ma chere Provence s'etait
+deguisee en pays du Nord; et c'est parmi les pins franges de givre, les
+touffes de lavandes epanouies en bouquets de cristal, que j'ai ecrit ces
+deux ballades d'une fantaisie un peu germanique, pendant que la gelee
+m'envoyait ses etincelles blanches, et que la-haut, dans le ciel
+clair, de grands triangles de cigognes venues du pays de Henri Heine
+descendaient vers la Camargue en criant: "Il fait froid... froid...
+froid."
+
+
+I
+
+LA MORT DU DAUPHIN.
+
+
+Le petit Dauphin est malade, le petit Dauphin va mourir... Dans toutes
+les eglises du royaume, le Saint-Sacrement demeure expose nuit et jour
+et de grands cierges brulent pour la guerison de l'enfant royal. Les
+rues de la vieille residence sont tristes et silencieuses, les cloches
+ne sonnent plus, les voitures vont au pas... Aux abords du palais,
+les bourgeois curieux regardent, a travers les grilles, des suisses a
+bedaines dorees qui causent dans les cours d'un air important.
+
+Tout le chateau est en emoi... Des chambellans, des majordomes, montent
+et descendent en courant les escaliers de marbre... Les galeries sont
+pleines de pages et de courtisans en habits de soie qui vont d'un groupe
+a l'autre queter des nouvelles a voix basse... Sur les larges perrons,
+les dames d'honneur eplorees se font de grandes reverences en essuyant
+leurs yeux avec de jolis mouchoirs brodes.
+
+Dans l'Orangerie, il y a nombreuse assemblee de medecins en robe. On
+les voit, a travers les vitres, agiter leurs longues manches noires et
+incliner doctoralement leurs perruques a marteaux... Le gouverneur et
+l'ecuyer du petit Dauphin se promenent devant la porte, attendant les
+decisions de la Faculte. Des marmitons passent a cote d'eux sans les
+saluer. M. l'ecuyer jure comme un paien, M. le gouverneur recite des
+vers d'Horace... Et pendant ce temps-la, la-bas, du cote des ecuries,
+on entend un long hennissement plaintif. C'est l'alezan du petit Dauphin
+que les palefreniers oublient et qui appelle tristement devant sa
+mangeoire vide.
+
+Et le roi? Ou est monseigneur le roi?... Le roi s'est enferme tout seul
+dans une chambre, au bout du chateau... Les Majestes n'aiment pas qu'on
+les voie pleurer... Pour la reine, c'est autre chose... Assise au
+chevet du petit Dauphin, elle a son beau visage baigne de larmes, et
+sanglote bien haut devant tous, comme ferait une drapiere.
+
+Dans sa couchette de dentelles, le petit Dauphin, plus blanc que les
+coussins sur lesquels il est etendu, repose, les yeux fermes. On croit
+qu'il dort; mais non! Le petit Dauphin ne dort pas... Il se retourne
+vers sa mere, et, voyant qu'elle pleure, il lui dit:
+
+--Madame la reine, pourquoi pleurez-vous? Est-ce que vous croyez
+bonnement que je m'en vas mourir?
+
+La reine veut repondre. Les sanglots l'empechent de parler.
+
+--Ne pleurez donc pas, madame la reine; vous oubliez que je suis le
+Dauphin, et que les Dauphins ne peuvent pas mourir ainsi...
+
+La reine sanglote encore plus fort, et le petit Dauphin commence a
+s'effrayer.
+
+--Hola, dit-il, je ne veux pas que la mort vienne me prendre, et je
+saurai bien l'empecher d'arriver jusqu'ici... Qu'on fasse venir sur
+l'heure quarante lansquenets tres forts pour monter la garde autour de
+notre lit!... Que cent gros canons veillent nuit et jour, meche allumee,
+sous nos fenetres! Et malheur a la mort, si elle ose s'approcher de
+nous!...
+
+Pour complaire a l'enfant royal, la reine fait un signe. Sur l'heure,
+on entend les gros canons qui roulent dans la cour; et quarante grands
+lansquenets, la pertuisane au poing, viennent se ranger autour de la
+chambre. Ce sont de vieux soudards a moustaches grises. Le petit Dauphin
+bat des mains en les voyant. Il en reconnait un et l'appelle:
+
+--Lorrain! Lorrain!
+
+Le soudard fait un pas vers le lit:
+
+--Je t'aime bien, mon vieux Lorrain... Fais voir un peu ton grand
+sabre... Si la mort veut me prendre, il faudra la tuer, n'est-ce pas?
+
+Lorrain repond:
+
+--Oui, monseigneur...
+
+Et il a deux grosses larmes qui coulent sur ses joues tannees.
+
+A ce moment, l'aumonier s'approche du petit Dauphin et lui parle
+longtemps a voix basse en lui montrant un crucifix. Le petit Dauphin
+l'ecoute d'un air fort etonne, puis tout a coup l'interrompant:
+
+--Je comprends bien ce que vous me dites, monsieur l'abbe; mais enfin
+est-ce que mon petit ami Beppo ne pourrait pas mourir a ma place, en lui
+donnant beaucoup d'argent?...
+
+L'aumonier continue a lui parler a voix basse, et le petit Dauphin a
+l'air de plus en plus etonne.
+
+Quand l'aumonier a fini, le petit Dauphin reprend avec un gros soupir:
+
+--Tout ce que vous me dites la est bien triste, monsieur l'abbe; mais
+une chose me console, c'est que la-haut, dans le paradis des etoiles, je
+vais etre encore le Dauphin... Je sais que le bon Dieu est mon cousin et
+ne peut pas manquer de me traiter selon mon rang.
+
+Puis il ajoute, en se tournant vers sa mere:
+
+--Qu'on m'apporte mes plus beaux habits, mon pourpoint d'hermine blanche
+et mes escarpins de velours! Je veux me faire brave pour les anges et
+entrer au paradis en costume de Dauphin.
+
+Une troisieme fois, l'aumonier se penche vers le petit Dauphin et lui
+parle longuement a voix basse... Au milieu de son discours, l'enfant
+royal l'interrompt avec colere:
+
+--Mais alors crie-t-il, d'etre Dauphin, ce n'est rien du tout!
+
+Et, sans vouloir plus rien entendre, le petit Dauphin se tourne vers la
+muraille, et il pleure amerement.
+
+
+II
+
+LE SOUS-PREFET AUX CHAMPS.
+
+
+M. le sous-prefet est en tournee. Cocher devant, laquais derriere, la
+caleche de la sous-prefecture l'emporte majestueusement au concours
+regional de la Combe-aux-Fees. Pour cette journee memorable, M. le
+sous-prefet a mis son bel habit brode, son petit claque, sa culotte
+collante a bandes d'argent et son epee de gala a poignee de nacre...
+Sur ses genoux repose une grande serviette en chagrin gaufre qu'il
+regarde tristement.
+
+M. le sous-prefet regarde tristement sa serviette en chagrin gaufre;
+il songe au fameux discours qu'il va falloir prononcer tout a l'heure
+devant les habitants de la Combe-aux-Fees:
+
+--Messieurs et chers administres...
+
+Mais il a beau tortiller la soie blonde de ses favoris et repeter vingt
+fois de suite:
+
+--Messieurs et chers administres... la suite du discours ne vient pas.
+
+La suite du discours ne vient pas... Il fait si chaud dans cette
+caleche!... A perte de vue, la route de la Combe-aux-Fees poudroie sous
+le soleil du Midi... L'air est embrase... et sur les ormeaux du bord du
+chemin, tout couverts de poussiere blanche, des milliers de cigales
+se repondent d'un arbre a l'autre... Tout a coup M. le sous-prefet
+tressaille. La-bas, au pied d'un coteau, il vient d'apercevoir un petit
+bois de chenes verts qui semble lui faire signe.
+
+Le petit bois de chenes verts semble lui faire signe:
+
+--Venez donc par ici, monsieur le sous-prefet; pour composer votre
+discours, vous serez beaucoup mieux sous mes arbres...
+
+M. le sous-prefet est seduit; il saute a bas de sa caleche et dit a ses
+gens de l'attendre, qu'il va composer son discours dans le petit bois de
+chenes verts.
+
+Dans le petit bois de chenes verts il y a des oiseaux, des violettes, et
+des sources sous l'herbe fine... Quand ils ont apercu M. le sous-prefet
+avec sa belle culotte et sa serviette en chagrin gaufre, les oiseaux ont
+eu peur et se sont arretes de chanter, les sources n'ont plus ose faire
+de bruit, et les violettes se sont cachees dans le gazon... Tout ce
+petit monde-la n'a jamais vu de sous-prefet, et se demande a voix basse
+quel est ce beau seigneur qui se promene en culotte d'argent.
+
+A voix basse, sous la feuillee, on se demande quel est ce beau seigneur
+en culotte d'argent... Pendant ce temps-la, M. le sous-prefet, ravi du
+silence et de la fraicheur du bois, releve les pans de son habit, pose
+son claque sur l'herbe et s'assied dans la mousse au pied d'un jeune
+chene; puis il ouvre sur ses genoux sa grande serviette de chagrin
+gaufre et en tire une large feuille de papier ministre.
+
+--C'est un artiste! dit la fauvette.
+
+--Non, dit le bouvreuil, ce n'est pas un artiste, puisqu'il a une
+culotte en argent; c'est plutot un prince.
+
+--C'est plutot un prince, dit le bouvreuil.
+
+--Ni un artiste, ni un prince, interrompt un vieux rossignol, qui a
+chante toute une saison dans les jardins de la sous-prefecture... Je
+sais ce que c'est: c'est un sous-prefet!
+
+Et tout le petit bois va chuchotant:
+
+--C'est un sous-prefet! c'est un sous-prefet!
+
+--Comme il est chauve! remarque une alouette a grande huppe.
+
+Les violettes demandent:
+
+--Est-ce que c'est mechant?
+
+--Est-ce que c'est mechant? demandent les violettes.
+
+Le vieux rossignol repond:
+
+--Pas du tout!
+
+Et sur cette assurance, les oiseaux se remettent a chanter, les sources
+a courir, les violettes a embaumer, comme si le monsieur n'etait pas
+la... Impassible au milieu de tout ce joli tapage, M. le sous-prefet
+invoque dans son coeur la Muse des comices agricoles, et, le crayon
+leve, commence a declamer de sa voix de ceremonie:
+
+--Messieurs et chers administres...
+
+--Messieurs et chers administres, dit le sous-prefet de sa voix de
+ceremonie...
+
+Un eclat de rire l'interrompt; il se retourne et ne voit rien qu'un gros
+pivert qui le regarde en riant, perche sur son claque. Le sous-prefet
+hausse les epaules et veut continuer son discours; mais le pivert
+l'interrompt encore et lui crie de loin:
+
+--A quoi bon?
+
+--Comment! a quoi bon? dit le sous-prefet, qui devient tout rouge; et,
+chassant d'un geste cette bete effrontee, il reprend de plus belle:
+
+--Messieurs et chers administres...
+
+--Messieurs et chers administres..., a repris le sous-prefet de plus
+belle.
+
+Mais alors, voila les petites violettes qui se haussent vers lui sur le
+bout de leurs tiges et qui lui disent doucement:
+
+--Monsieur le sous-prefet, sentez-vous comme nous sentons bon?
+
+Et les sources lui font sous la mousse une musique divine; et dans
+les branches, au-dessus de sa tete, des tas de fauvettes viennent lui
+chanter leurs plus jolis airs; et tout le petit bois conspire pour
+l'empecher de composer son discours.
+
+Tout le petit bois conspire pour l'empecher de composer son discours...
+M. le sous-prefet, grise de parfums, ivre de musique, essaye vainement
+de resister au nouveau charme qui l'envahit. Il s'accoude sur l'herbe,
+degrafe son bel habit, balbutie encore deux ou trois fois:
+
+--Messieurs et chers administres... Messieurs et chers admi...
+Messieurs et chers...
+
+Puis il envoie les administres au diable; et la Muse des comices
+agricoles n'a plus qu'a se voiler la face.
+
+Voile-toi la face, o Muse, des comices agricoles!... Lorsque, au bout
+d'une heure, les gens de la sous-prefecture, inquiets de leur maitre,
+sont entres dans le petit bois, ils ont vu un spectacle qui les a fait
+reculer d'horreur... M. le sous-prefet etait couche sur le ventre, dans
+l'herbe, debraille comme un boheme. Il avait mis son habit bas;... et,
+tout en machonnant des violettes, M. le sous-prefet faisait des vers.
+
+
+
+LE PORTEFEUILLE DE BIXIOU
+
+
+Un matin du mois d'octobre, quelques jours avant de quitter Paris, je
+vis arriver chez moi,--pendant que je dejeunais,--un vieil homme en
+habit rape, cagneux, crotte, l'echine basse, grelottant sur ses longues
+jambes comme un echassier deplume. C'etait Bixiou. Oui, Parisiens, votre
+Bixiou, le feroce et charmant Bixiou, ce railleur enrage qui vous a tant
+rejouis depuis quinze ans avec ses pamphlets et ses caricatures... Ah!
+le malheureux, quelle detresse! Sans une grimace qu'il fit en entrant,
+jamais je ne l'aurais reconnu.
+
+La tete inclinee sur l'epaule, sa canne aux dents comme une clarinette,
+l'illustre et lugubre farceur s'avanca jusqu'au milieu de la chambre et
+vint se jeter contre ma table en disant d'une voix dolente:
+
+--Ayez pitie d'un pauvre aveugle!...
+
+C'etait si bien imite que je ne pus m'empecher de rire. Mais lui, tres
+froidement:
+
+--Vous croyez que je plaisante... regardez mes yeux.
+
+Et il tourna vers moi deux grandes prunelles blanches sans regard.
+
+--Je suis aveugle, mon cher, aveugle pour la vie... Voila ce que c'est
+que d'ecrire avec du vitriol. Je me suis brule les yeux a ce joli
+metier; mais la, brule a fond... jusqu'aux bobeches! ajouta-t-il en me
+montrant ses paupieres calcinees ou ne restait plus l'ombre d'un cil.
+
+J'etais si emu que je ne trouvai rien a lui dire. Mon silence
+l'inquieta:
+
+--Vous travaillez?
+
+--Non, Bixiou, je dejeune. Voulez-vous en faire autant?
+
+Il ne repondit pas, mais au fremissement de ses narines, je vis bien
+qu'il mourait d'envie d'accepter. Je le pris par la main, et je le fis
+asseoir pres de moi.
+
+Pendant qu'on le servait, le pauvre diable flairait la table avec un
+petit rire:
+
+--Ca a l'air bon tout ca. Je vais me regaler; il y a si longtemps que
+je ne dejeune plus! Un pain d'un sou tous les matins, en courant les
+ministeres... car, vous savez, je cours les ministeres, maintenant;
+c'est ma seule profession. J'essaye d'accrocher un bureau de tabac...
+Qu'est-ce que voulez? il faut qu'on mange a la maison. Je ne peux plus
+dessiner; je ne peux plus ecrire... Dicter?... Mais quoi?... Je n'ai
+rien dans la tete, moi; je n'invente rien. Mon metier, c'etait de voir
+les grimaces de Paris et de les faire; a present il n'y a plus moyen...
+Alors j'ai pense a un bureau de tabac; pas sur les boulevards, bien
+entendu. Je n'ai pas droit a cette faveur, n'etant ni mere de danseuse,
+ni veuve d'officier superieur. Non! simplement un petit bureau de
+province, quelque part bien loin, dans un coin des Vosges. J'aurai une
+forte pipe en porcelaine; je m'appellerai Hans ou Zebede, comme dans
+Erckmann-Chatrian, et je me consolerai de ne plus ecrire en faisant des
+cornets de tabac avec les oeuvres de mes contemporains.
+
+"Voila tout ce que je demande. Pas grand chose, n'est ce pas?... Eh
+bien, c'est le diable pour y arriver... Pourtant les protections ne
+devraient pas me manquer. J'etais tres lance autrefois. Je dinais chez
+le marechal, chez le prince, chez les ministres; tous ces gens-la
+voulaient m'avoir parce que je les amusais ou qu'ils avaient peur de
+moi. A present, je ne fais plus peur a personne. O mes yeux! mes pauvres
+yeux! Et l'on ne m'invite nulle part. C'est si triste une tete d'aveugle
+a table... Passez-moi le pain, je vous prie... Ah! les bandits! ils me
+l'auront fait payer cher ce malheureux bureau de tabac. Depuis six mois,
+je me promene dans tous les ministeres avec ma petition. J'arrive le
+matin, a l'heure ou l'on allume les poeles et ou l'on fait faire un tour
+aux chevaux de Son Excellence sur le sable de la cour; je ne m'en vais
+qu'a la nuit, quand on apporte les grosses lampes et que les cuisines
+commencent a sentir bon...
+
+"Toute ma vie se passe sur les coffres a bois des antichambres. Aussi
+les huissiers me connaissent, allez. A l'Interieur, ils m'appellent:
+"Ce bon monsieur!" Et moi, pour gagner leur protection, je fais des
+calembours, ou je dessine d'un trait sur un coin de leur buvards de
+grosses moustaches qui les font rire... Voila ou j'en suis arrive apres
+vingt ans de succes tapageurs, voila la fin d'une vie d'artiste!...
+Et dire qu'ils sont en France quarante mille galopins a qui notre
+profession fait venir l'eau a la bouche! Dire qu'il y a tous les jours,
+dans les departements, une locomotive qui chauffe pour nous apporter des
+pancrees d'imbeciles affames de litterature et de bruit imprime!... Ah!
+province romanesque, si la misere de Bixiou pouvait te servir de lecon!
+
+La-dessus il se fourra le nez dans son assiette et se mit a manger
+avidement, sans dire un mot... C'etait pitie de le voir faire. A chaque
+minute, il perdait son pain, sa fourchette, tatonnait pour trouver son
+verre... Pauvre homme! il n'avait pas encore l'habitude.
+
+ * * * * *
+
+Au bout d'un moment, il reprit:
+
+--Savez-vous ce qu'il y a encore de plus horrible pour moi? C'est de ne
+plus pouvoir lire mes journaux. Il faut etre du metier pour comprendre
+cela... Quelquefois le soir, en rentrant, j'en achete un, rien que pour
+sentir cette odeur de papier humide et de nouvelles fraiches... C'est
+si bon! et personne pour me les lire! Ma femme pourrait bien, mais elle
+ne veut pas: elle pretend qu'on trouve dans les faits divers des choses
+qui ne sont pas convenables... Ah! ces anciennes maitresses, une fois
+mariees, il n'y a pas plus begueules qu'elles. Depuis que j'en ai fait
+Mme Bixiou, celle-la s'est crue obligee de devenir bigote, mais a un
+point!... Est-ce qu'elle ne voulait pas me faire frictionner les yeux
+avec l'eau de la Salette! Et puis, le pain benit, les quetes, la
+Sainte-Enfance, les petits Chinois, que sais-je encore?... Nous sommes
+dans les bonnes oeuvres jusqu'au cou... Ce serait cependant une bonne
+oeuvre de me lire mes journaux. Eh bien, non, elle ne veut pas... Si ma
+fille etait chez nous, elle me les lirait, elle; mais, depuis que je
+suis aveugle, je l'ai fait entrer a Notre-Dame-des-Arts, pour avoir une
+bouche de moins a nourrir...
+
+"Encore une qui me donne de l'agrement, celle-la! Il n'y a pas neuf ans
+qu'elle est au monde, elle a deja eu toutes les maladies... Et triste!
+et laide! plus laide que moi, si c'est possible... un monstre!... Que
+voulez-vous? je n'ai jamais su faire que des charges... Ah ca, mais je
+suis bon, moi, de vous raconter mes histoires de famille. Qu'est-ce que
+cela peut vous faire a vous?... Allons, donnez-moi encore un peu de
+cette eau-de-vie. Il faut que je me mette en train. En sortant d'ici je
+vais a l'instruction publique, et, les huissiers n'y sont pas faciles a
+derider. C'est tous d'anciens professeurs.
+
+Je lui versai son eau-de-vie. Il commenca a la deguster par petites fois,
+d'un air attendri... Tout a coup, je ne sais quelle fantaisie le piquant,
+il se leva, son verre a la main, promena un instant autour de lui sa tete
+de vipere aveugle, avec le sourire aimable du monsieur qui va parler,
+puis, d'une voix stridente, comme pour haranguer un banquet de deux
+cents couverts:
+
+--Aux arts! Aux lettres! A la presse!
+
+Et le voila parti sur un toast de dix minutes, la plus folle et la plus
+merveilleuse improvisation qui soit jamais sortie de cette cervelle de
+pitre.
+
+Figurez-vous une revue de fin d'annee intitulee: le _Pave des lettres
+en_ 186*; nos assemblees soi-disant litteraires, nos papotages, nos
+querelles, toutes les cocasseries d'un monde excentrique, fumier
+d'encre, enfer sans grandeur, ou l'on s'egorge, ou l'on s'etripe, ou
+l'on se detrousse, ou l'on parle interets et gros sous bien plus que
+chez les bourgeois, ce qui n'empeche pas qu'on y meure de faim plus
+qu'ailleurs; toutes nos lachetes, toutes nos miseres; le vieux baron
+T... de la Tombola s'en allant faire "gna... gna... gna..." aux
+Tuileries avec sa sebile et son habit barbeau; puis nos morts de
+l'annee, les enterrements a reclames, l'oraison funebre de monsieur
+le delegue toujours la meme: "Cher et regrette! pauvre cher!" a un
+malheureux dont on refuse de payer la tombe; et ceux qui se sont
+suicides, et ceux qui sont devenus fous; figurez-vous tout cela,
+raconte, detaille, gesticule par un grimacier de genie, vous aurez alors
+une idee de ce que fut l'improvisation de Bixiou.
+
+ * * * * *
+
+Son toast fini, son verre bu, il me demanda l'heure et s'en alla, d'un
+air farouche, sans me dire adieu... J'ignore comment les huissiers de
+M. Duruy se trouverent de sa visite ce matin-la; mais je sais bien que
+jamais de ma vie je ne me suis senti si triste, si mal en train qu'apres
+le depart de ce terrible aveugle. Mon encrier m'ecoeurait, ma plume
+me faisait horreur, j'aurais voulu m'en aller loin, courir, voir des
+arbres, sentir quelque chose de bon... Quelle haine, grand Dieu! que de
+fiel! quel besoin de baver sur tout, de tout salir! Ah! le miserable...
+
+Et j'arpentais ma chambre avec fureur, croyant toujours entendre le
+ricanement de degout qu'il avait eu en me parlant de sa fille.
+
+Tout a coup, pres de la chaise ou l'aveugle s'etait assis, je sentis
+quelque chose rouler sous mon pied. En me baissant, je reconnus son
+portefeuille, un gros portefeuille luisant, a coins casses, qui ne le
+quitte jamais et qu'il appelle en riant sa poche a venin. Cette poche,
+dans notre monde, etait aussi renommee que les fameux cartons de M. de
+Girardin. On disait qu'il y avait des choses terribles la dedans...
+L'occasion se presentait belle pour m'en assurer. Le vieux portefeuille,
+trop gonfle, s'etait creve en tombant, et tous les papiers avaient roule
+sur le tapis; il me fallut les ramasser l'un apres l'autre...
+
+Un paquet de lettres ecrites sur du papier a fleurs, commencant toutes:
+_Mon cher papa_, et signees: _Celine Bixiou des Enfants de Marie_.
+
+D'anciennes ordonnances pour des maladies d'enfants: croup, convulsions,
+scarlatine, rougeole... (la pauvre petite n'en avait pas echappe une!)
+
+Enfin une grande enveloppe cachetee d'ou sortaient, comme d'un bonnet de
+fillette, deux ou trois crins jaunes tout frisees; et sur l'enveloppe,
+en grosse ecriture tremblee, une ecriture d'aveugle:
+
+_Cheveux de Celine, coupes le 13 mai, le jour de son entree la-bas_.
+
+Voila ce qu'il y avait dans le portefeuille de Bixiou.
+
+Allons, Parisiens, vous etes tous les memes. Le degout, l'ironie, un
+rire infernal, des blagues feroces, et puis pour finir:... _Cheveux de
+Celine coupes le 13 mai_.
+
+
+
+LA LEGENDE DE L'HOMME A LA CERVELLE D'OR.
+
+A LA DAME QUI DEMANDE DES HISTOIRES GAIES.
+
+
+En lisant votre lettre, madame, j'ai eu comme un remords. Je m'en suis
+voulu de la couleur un peu trop demi-deuil de mes historiettes, et je
+m'etais promis de vous offrir aujourd'hui quelque chose de joyeux, de
+follement joyeux.
+
+Pourquoi serais-je triste, apres tout? Je vis a mille lieues des
+brouillards parisiens, sur une colline lumineuse, dans le pays des
+tambourins et du vin muscat. Autour de chez moi tout n'est que soleil et
+musique; j'ai des orchestres de culs-blancs, des orpheons de mesanges;
+le matin, les courlis qui font: "Coureli! coureli!" a midi, les cigales,
+puis les patres qui jouent du fifre, et les belles filles brunes qu'on
+entend rire dans les vignes... En verite, l'endroit est mal choisi pour
+broyer du noir; je devrais plutot expedier aux dames des poemes couleur
+de rose et des pleins paniers de contes galants.
+
+Eh bien, non! je suis encore trop pres de Paris. Tous les jours, jusque
+dans mes pins, il m'envoie les eclaboussures de ses tristesses...
+A l'heure meme ou j'ecris ces lignes, je viens d'apprendre la mort
+miserable du pauvre Charles Barbara; et mon moulin en est tout en deuil.
+Adieu les courlis et les cigales! Je n'ai plus le coeur a rien de
+gai... Voila pourquoi, madame, au lieu du joli conte badin que je
+m'etais promis de vous faire, vous n'aurez encore aujourd'hui qu'une
+legende melancolique.
+
+ * * * * *
+
+Il etait une fois un homme qui avait une cervelle d'or; oui, madame, une
+cervelle toute en or. Lorsqu'il vint au monde, les medecins pensaient
+que cet enfant ne vivrait pas, tant sa tete etait lourde et son crane
+demesure. Il vecut cependant et grandit au soleil comme un beau plant
+d'olivier; seulement sa grosse tete l'entrainait toujours, et c'etait
+pitie de le voir se cogner a tous les meubles en marchant... Il tombait
+souvent. Un jour, il roula du haut d'un perron et vint donner du front
+contre un degre de marbre, ou son crane sonna comme un lingot. On
+le crut mort; mais, en le relevant, on ne lui trouva qu'une legere
+blessure, avec deux ou trois gouttelettes d'or caillees dans ses cheveux
+blonds. C'est ainsi que les parents apprirent que l'enfant avait une
+cervelle en or.
+
+La chose fut tenue secrete; le pauvre petit lui-meme ne se douta de
+rien. De temps en temps, il demandait pourquoi on ne le laissait plus
+courir devant la porte avec les garconnets de la rue.
+
+--On vous volerait, mon beau tresor! lui repondait sa mere...
+
+Alors le petit avait grand'peur d'etre vole; il retournait jouer tout
+seul, sans rien dire, et se trimbalait lourdement d'une salle a
+l'autre...
+
+A dix-huit ans seulement, ses parents lui revelerent le don monstrueux
+qu'il tenait du destin; et, comme ils l'avaient eleve et nourri
+jusque-la, ils lui demanderent en retour un peu de son or. L'enfant
+n'hesita pas; sur l'heure meme,--comment? par quels moyens? la legende
+ne l'a pas dit,--il s'arracha du crane un morceau d'or massif, un
+morceau gros comme une noix, qu'il jeta fierement sur les genoux de sa
+mere... Puis tout ebloui des richesses qu'il portait dans la tete, fou
+de desirs, ivre de sa puissance, il quitta la maison paternelle et s'en
+alla par le monde en gaspillant son tresor.
+
+ * * * * *
+
+Du train dont il menait sa vie, royalement, et semant l'or sans compter,
+on aurait dit que sa cervelle etait inepuisable... Elle s'epuisait
+cependant, et a mesure on pouvait voir les yeux s'eteindre, la joue
+devenir plus creuse. Un jour enfin, au matin d'une debauche folle, le
+malheureux, reste seul parmi les debris du festin et les lustres qui
+palissaient, s'epouvanta de l'enorme breche qu'il avait deja faite a son
+lingot; il etait temps de s'arreter.
+
+Des lors, ce fut une existence nouvelle. L'homme a la cervelle d'or s'en
+alla vivre, a l'ecart, du travail de ses mains, soupconneux et craintif
+comme un avare, fuyant les tentations, tachant d'oublier lui-meme ces
+fatales richesses auxquelles il ne voulait plus toucher... Par malheur,
+un ami l'avait suivi dans sa solitude, et cet ami connaissait son
+secret.
+
+Une nuit, le pauvre homme fut reveille en sursaut par une douleur a la
+tete, une effroyable douleur; il se dressa eperdu, et vit, dans un rayon
+de lune, l'ami qui fuyait en cachant quelque chose sous son manteau...
+
+Encore un peu de cervelle qu'on lui emportait!...
+
+A quelque temps de la, l'homme a la cervelle d'or devint amoureux, et
+cette fois tout fut fini... Il aimait du meilleur de son ame une petite
+femme blonde, qui l'aimait bien aussi, mais qui preferait encore les
+pompons, les plumes blanches et les jolis glands mordores battant le
+long des bottines.
+
+Entre les mains de cette mignonne creature,--moitie oiseau, moitie
+poupee,--les piecettes d'or fondaient que c'etait un plaisir. Elle avait
+tous les caprices; et lui ne savait jamais dire non; meme, de peur de la
+peiner, il lui cacha jusqu'au bout le triste secret de sa fortune.
+
+--Nous sommes donc bien riches? disait-elle.
+
+Le pauvre homme repondait:
+
+--Oh! oui... bien riches!
+
+Et il souriait avec amour au petit oiseau bleu qui lui mangeait le crane
+innocemment. Quelquefois cependant la peur le prenait, il avait des
+envies d'etre avare; mais alors la petite femme venait vers lui en
+sautillant, et lui disait:
+
+--Mon mari, qui etes si riche! achetez-moi quelque chose de bien
+cher...
+
+Et il lui achetait quelque chose de bien cher.
+
+Cela dura ainsi pendant deux ans; puis, un matin, la petite femme
+mourut, sans qu'on sut pourquoi, comme un oiseau... Le tresor touchait
+a sa fin; avec ce qui lui en restait, le veuf fit faire a sa chere morte
+un bel enterrement. Cloches a toute volee, lourds carrosses tendus de
+noir, chevaux empanaches, larmes d'argent dans le velours, rien ne lui
+parut trop beau. Que lui importait son or maintenant?... Il en donna
+pour l'eglise, pour les porteurs, pour les revendeuses d'immortelles; il
+en donna partout, sans marchander... Aussi, en sortant du cimetiere, il
+ne lui restait presque plus rien de cette cervelle merveilleuse, a peine
+quelques parcelles aux parois du crane.
+
+Alors on le vit s'en aller dans les rues, l'air egare, les mains en
+avant, trebuchant comme un homme ivre. Le soir, a l'heure ou les bazars
+s'illuminent, il s'arreta devant une large vitrine dans laquelle tout
+un fouillis d'etoffes et de parures reluisait aux lumieres, et resta la
+longtemps a regarder deux bottines de satin bleu bordees de duvet de
+cygne. "Je sais quelqu'un a qui ces bottines feraient bien plaisir," se
+disait-il en souriant; et, ne se souvenant deja plus que la petite femme
+etait morte, il entra pour les acheter.
+
+Du fond de son arriere-boutique, la marchande entendit un grand
+cri; elle accourut et recula de peur en voyant un homme debout, qui
+s'accotait au comptoir et la regardait douloureusement d'un air hebete.
+Il tenait d'une main les bottines bleues a bordure de cygne, et
+presentait l'autre main toute sanglante, avec des raclures d'or au bout
+des ongles.
+
+Telle est, madame, la legende de l'homme a la cervelle d'or.
+
+ * * * * *
+
+Malgre ses airs de conte fantastique, cette legende est vraie d'un bout
+a l'autre... Il y a par le monde de pauvres gens qui sont condamnes a
+vivre de leur cerveau, et payent en bel or fin, avec leur moelle et leur
+substance, les moindres choses de la vie. C'est pour eux une douleur de
+chaque jour; et puis, quand ils sont las de souffrir...
+
+
+
+LE POETE MISTRAL.
+
+
+Dimanche dernier, en me levant, j'ai cru me reveiller rue du
+Faubourg-Montmartre. Il pleuvait, le ciel etait gris, le moulin triste.
+J'ai eu peur de passer chez moi cette froide journee de pluie, et tout
+de suite l'envie m'est venue d'aller me rechauffer un brin aupres de
+Frederic Mistral, ce grand poete qui vit a trois lieues de mes pins,
+dans son petit village de Maillane.
+
+Sitot pense, sitot parti: une trique en bois de myrte, mon Montaigne,
+une couverture, et en route!
+
+Personne aux champs... Notre belle Provence catholique laisse la
+terre se reposer le dimanche... Les chiens seuls au logis, les fermes
+closes... De loin en loin, une charrette de roulier avec sa bache
+ruisselante, une vieille encapuchonnee dans sa mante feuille morte, des
+mules en tenue de gala, housse de sparterie bleue et blanche, pompons
+rouge, grelots d'argent,--emportant au petit trot toute une carriole de
+gens de _mas_ qui vont a la messe; puis, la-bas, a travers la brume, une
+barque sur la _roubine_ et un pecheur debout qui lance son epervier...
+
+Pas moyen de lire en route ce jour-la. La pluie tombait par torrents, et
+la tramontane vous la jetait a pleins seaux dans la figure... Je fis
+le chemin tout d'une haleine, et enfin, apres trois heures de marche,
+j'apercus devant moi les petits bois de cypres au milieu desquels le
+pays de Maillane s'abrite de peur du vent.
+
+Pas un chat dans les rues du village; tout le monde etait a la
+grand'messe. Quand je passai devant l'eglise, le serpent ronflait, et je
+vis les cierges reluire a travers les vitres de couleur.
+
+Le logis du poete est a l'extremite du pays; c'est la derniere maison
+a main gauche, sur la route de Saint-Remy,--une maisonnette a un etage
+avec un jardin devant... J'entre doucement... Personne! La porte du
+salon est fermee, mais j'entends derriere quelqu'un qui marche et qui
+parle a haute voix... Ce pas et cette voix me sont bien connus... Je
+m'arrete un moment dans le petit couloir peint a la chaux, la main
+sur le bouton de la porte, tres emu. Le coeur me bat.--Il est la. Il
+travaille... Faut-il attendre que la strophe soit finie?... Ma foi!
+tant pis, entrons.
+
+ * * * * *
+
+Ah! Parisiens, lorsque le poete de Maillane est venu chez vous montrer
+Paris a sa Mireille, et que vous l'avez vu dans vos salons, ce Chactas
+en habit de ville, avec un col droit et un grand chapeau qui le genait
+autant que sa gloire, vous avez cru que c'etait la Mistral... Non, ce
+n'etait pas lui. Il n'y a qu'un Mistral au monde, celui que j'ai surpris
+dimanche dernier dans son village, le chaperon de feutre sur l'oreille,
+sans gilet, en jaquette, sa rouge taillole catalane autour des reins,
+l'oeil allume, le feu de l'inspiration aux pommettes, superbe avec un
+bon sourire, elegant comme un patre grec, et marchant a grands pas, les
+mains dans ses poches, en faisant des vers...
+
+--Comment! c'est toi? cria Mistral en me sautant au cou; la bonne idee
+que tu as eue de venir!... Tout juste aujourd'hui, c'est la fete de
+Maillane. Nous avons la musique d'Avignon, les taureaux, la procession,
+la farandole, ce sera magnifique... La mere va rentrer de la messe;
+nous dejeunons, et puis, zou! nous allons voir danser les jolies
+filles...
+
+Pendant qu'il me parlait, je regardais avec emotion ce petit salon a
+tapisserie claire, que je n'avais pas vu depuis si longtemps, et ou j'ai
+passe deja de si belles heures. Rien n'etait change. Toujours le canape
+a carreaux jaunes, les deux fauteuils de paille, la Venus sans bras et
+la Venus d'Arles sur la cheminee, le portrait du poete par Hebert, sa
+photographie par Etienne Garjat, et, dans un coin, pres de la fenetre,
+le bureau,--un pauvre petit bureau de receveur d'enregistrement,--tout
+charge de vieux bouquins et de dictionnaires. Au milieu de ce bureau,
+j'apercus un gros cahier ouvert... C'etait _Calendal_, le nouveau poeme
+de Frederic Mistral, qui doit paraitre a la fin de cette annee le jour
+de Noel. Ce poeme, Mistral y travaille depuis sept ans, et voila pres
+de six mois qu'il en a ecrit le dernier vers; pourtant, il n'ose s'en
+separer encore. Vous comprenez, on a toujours une strophe a polir, une
+rime plus sonore a trouver... Mistral a beau ecrire en provencal, il
+travaille ses vers comme si tout le monde devait les lire dans la langue
+et lui tenir compte de ses efforts de bon ouvrier... Oh! le brave
+poete, et que c'est bien Mistral dont Montaigne aurait pu dire:
+_Souvienne-vous de celuy a qui, comme on demandoit a quoy faire il se
+peinoit si fort en un art qui ne pouvoit venir a la cognoissance de
+guere des gens, "J'en ay assez de peu, repondit-il. J'en ay assez d'un.
+J'en ay assez de pas un."_
+
+ * * * * *
+
+Je tenais le cahier de _Calendal_ entre mes mains, et je le feuilletais,
+plein d'emotion... Tout a coup une musique de fifres et de tambourins
+eclate dans la rue, devant la fenetre, et voila mon Mistral qui court a
+l'armoire, en tire des verres, des bouteilles, traine la table au milieu
+du salon, et ouvre la porte aux musiciens en me disant:
+
+--Ne ris pas... Ils viennent me donner l'aubade... je suis conseiller
+municipal.
+
+La petite piece se remplit de monde. On pose les tambourins sur les
+chaises, la vieille banniere dans un coin; et le vin cuit circule. Puis
+quand on a vide quelques bouteilles a la sante de M. Frederic, qu'on a
+cause gravement de la fete, si la farandole sera aussi belle que l'an
+dernier, si les taureaux se comporteront bien, les musiciens se retirent
+et vont donner l'aubade chez les autres conseillers. A ce moment, la
+mere de Mistral arrive.
+
+En un tour de main la table est dressee: un beau linge blanc et deux
+couverts. Je connais les usages de la maison; je sais que lorsque
+Mistral a du monde, sa mere ne se met pas a table... La pauvre vieille
+femme ne connait que son provencal et se sentirait mal a l'aise pour
+causer avec des Francais... D'ailleurs, on a besoin d'elle a la
+cuisine.
+
+Dieu! le joli repas que j'ai fait ce matin-la:--un morceau de chevreau
+roti, du fromage de montagne, de la confiture de mout, des figues, des
+raisins muscats. Le tout arrose de ce bon chateauneuf des papes qui a
+une si belle couleur rose dans les verres...
+
+Au dessert, je vais chercher le cahier de poeme, et je l'apporte sur la
+table devant Mistral.
+
+--Nous avions dit que nous sortirions, fait le poete en souriant.
+
+--Non! non!... _Calendal! Calendal!_
+
+Mistral se resigne, et de sa voix musicale et douce, en battant la
+mesure de ses vers avec la main, il entame le premier chant:
+
+_--D'une fille folle d'amour,--a present que j'ai dit la triste
+aventure,--je chanterai, si Dieu veut, un enfant de Cassis,--un pauvre
+petit pecheur d'anchois..._
+
+Au dehors, les cloches sonnaient les vepres, les petards eclataient sur
+la place, les fifres passaient et repassaient dans les rues avec les
+tambourins. Les taureaux de Camargue, qu'on menait courir, mugissaient.
+
+Moi, les coudes sur la nappe, des larmes dans les yeux, j'ecoutais
+l'histoire du petit pecheur provencal.
+
+ * * * * *
+
+Calendal n'etait qu'un pecheur; l'amour en fait un heros... Pour gagner
+le coeur de sa mie,--la belle Esterelle,--il entreprend des choses
+miraculeuses, et les douze travaux d'Hercule ne sont rien a cote des
+siens.
+
+Une fois, s'etant mis en tete d'etre riche, il a invente de formidables
+engins de peche, et ramene au port tout le poisson de la mer. Une autre
+fois, c'est un terrible bandit des gorges d'Ollioules, le comte Severan,
+qu'il va relancer jusque dans son aire, parmi ses coupe-jarrets et ses
+concubines... Quel rude gars que ce petit Calendal! Un jour, a la
+Sainte-Baume, il rencontre deux partis de compagnons venus la pour vider
+leur querelle a grands coups de compas sur la tombe de maitre Jacques,
+un Provencal qui a fait la charpente du temple de Salomon, s'il
+vous plait. Calendal se jette au milieu de la tuerie, et apaise les
+compagnons en leur parlant...
+
+Des entreprises surhumaines!... Il y avait la-haut, dans les rochers
+de Lure, une foret de cedres inaccessibles, ou jamais bucheron n'osa
+monter. Calendal y va, lui. Il s'y installe tout seul pendant trente
+jours. Pendant trente jours, on entend le bruit de sa hache qui sonne
+en s'enfoncant dans les troncs. La foret crie; l'un apres l'autre, les
+vieux arbres geants tombent et roulent au fond des abimes et quand
+Calendal redescend, il ne reste plus un cedre sur la montagne...
+
+Enfin en recompense de tant d'exploits, le pecheur d'anchois obtient
+l'amour d'Esterelle, et il est nomme consul par les habitants de Cassis.
+Voila l'histoire de Calendal... Mais qu'importe Calendal? Ce qu'il y a
+avant tout dans le poeme, c'est la Provence,--la Provence de la mer, la
+Provence de la montagne,--avec son histoire, ses moeurs, ses legendes,
+ses paysages, tout un peuple naif et libre qui a trouve son grand poete
+avant de mourir... Et maintenant, tracez des chemins de fer, plantez
+des poteaux a telegraphes, chassez la langue provencale des ecoles! La
+Provence vivra eternellement dans _Mireille_ et dans _Calendal._
+
+ * * * * *
+
+--Assez de poesie! dit Mistral en fermant son cahier. Il faut aller voir
+la fete.
+
+Nous sortimes; tout le village etait dans les rues; un grand coup de
+bise avait balaye le ciel, et le ciel reluisait joyeusement sur les
+toits rouges mouilles de pluie. Nous arrivames a temps pour voir rentrer
+la procession. Ce fut pendant une heure un interminable defile de
+penitents en cagoule, penitents blancs, penitents bleus, penitents gris,
+confreries de filles voilees, bannieres roses a fleurs d'or, grands
+saints de bois dedores portes a quatre epaules, saintes de faience
+coloriees comme des idoles avec de gros bouquets a la main, chapes,
+ostensoirs, dais de velours vert, crucifix encadres de soie blanche,
+tout cela ondulant au vent dans la lumiere des cierges et du soleil, au
+milieu des psaumes, des litanies, et des cloches qui sonnaient a toute
+volee.
+
+La procession finie, les saints remises dans leurs chapelles, nous
+allames voir les taureaux, puis les jeux sur l'aire, les luttes
+d'hommes, les trois sauts, l'etrangle-chat, le jeu de l'outre, et tout
+le joli train des fetes de Provence... La nuit tombait quand nous
+rentrames a Maillane. Sur la place, devant le petit cafe ou Mistral va
+faire, le soir, sa partie avec son ami Zidore, on avait allume un grand
+feu de joie... La farandole s'organisait. Des lanternes de papier
+decoupe s'allumaient partout dans l'ombre; la jeunesse prenait place; et
+bientot, sur un appel des tambourins, commenca autour de la flamme une
+ronde folle, bruyante, qui devait durer toute la nuit.
+
+ * * * * *
+
+Apres souper, trop las pour courir encore, nous montames dans la chambre
+de Mistral. C'est une modeste chambre de paysan, avec deux grands lits.
+Les murs n'ont pas de papier; les solives du plafond se voient... Il y
+a quatre ans, lorsque l'Academie donna a l'auteur de _Mireille_ le prix
+de trois mille francs, Mme Mistral eut une idee.
+
+--Si nous faisions tapisser et plafonner ta chambre? dit-elle a son
+fils.
+
+--Non! non! repondit Mistral... Ca, c'est l'argent des poetes, on n'y
+touche pas.
+
+Et la chambre est restee toute nue; mais tant que l'argent des poetes
+a dure, ceux qui ont frappe chez Mistral ont toujours trouve sa bourse
+ouverte...
+
+J'avais emporte le cahier de _Calendal_ dans la chambre, et je voulus
+m'en faire lire encore un passage avant de m'endormir. Mistral choisit
+l'episode des faiences. Le voici en quelques mots:
+
+C'est dans un grand repas je ne sais ou. On apporte sur la table un
+magnifique service en faience de Moustiers. Au fond de chaque assiette,
+dessine en bleu dans l'email, il y a un sujet provencal; toute
+l'histoire du pays tient la dedans. Aussi il faut voir avec quel amour
+sont decrites ces belles faiences; une strophe pour chaque assiette,
+autant de petits poemes d'un travail naif et savant, acheves comme un
+tableautin de Theocrite.
+
+Tandis que Mistral me disait ses vers dans cette belle langue
+provencale, plus qu'aux trois quarts latine, que les reines ont parlee
+autrefois et que maintenant nos patres seuls comprennent, j'admirais cet
+homme au dedans de moi, et, songeant a l'etat de ruine ou il a trouve sa
+langue maternelle et ce qu'il en a fait, je me figurais un de ces vieux
+palais des princes des Baux comme on en voit dans les Alpilles: plus de
+toits, plus de balustres aux perrons, plus de vitraux aux fenetres,
+le trefle des ogives casse, le blason des portes mange de mousse, des
+poules picorant dans la cour d'honneur, des porcs vautres sous les fines
+colonnettes des galeries, l'ane broutant dans la chapelle ou l'herbe
+pousse, des pigeons venant boire aux grands benitiers remplis d'eau de
+pluie, et enfin, parmi ces decombres, deux ou trois familles de paysans
+qui se sont bati des huttes dans les flancs du vieux palais.
+
+Puis, voila qu'un beau jour le fils d'un de ces paysans s'eprend de ces
+grandes ruines et s'indigne de les voir ainsi profanees; vite, vite, il
+chasse le betail hors de la cour d'honneur; et, les fees lui venant
+en aide, a lui tout seul il reconstruit le grand escalier, remet des
+boiseries aux murs, des vitraux aux fenetres, releve les tours, redore
+la salle du trone, et met sur pied le vaste palais d'autre temps, ou
+logerent des papes et des imperatrices.
+
+Ce palais restaure, c'est la langue provencale.
+
+Ce fils de paysan, c'est Mistral.
+
+
+
+LES TROIS MESSES BASSES.
+
+
+CONTE DE NOEL.
+
+I
+
+
+--Deux dindes truffees, Garrigou?...
+
+--Oui, mon reverend, deux dindes magnifiques bourrees de truffes. J'en
+sais quelque chose, puisque c'est moi qui ai aide a les remplir. On
+aurait dit que leur peau allait craquer en rotissant, tellement elle
+etait tendue...
+
+--Jesus-Maria! moi qui aime tant les truffes!... Donne-moi vite mon
+surplis, Garrigou... Et avec les dindes, qu'est-ce que tu as encore
+apercu a la cuisine?...
+
+--Oh! toutes sortes de bonnes choses... Depuis midi nous n'avons fait
+que plumer des faisans, des huppes, des gelinottes, des coqs de bruyere.
+La plume en volait partout... Puis de l'etang on a apporte des anguilles,
+des carpes dorees, des truites, des...
+
+--Grosses comment, les truites, Garrigou?
+
+--Grosses comme ca, mon reverend... Enormes!...
+
+--Oh! Dieu! il me semble que je les vois... As-tu mis le vin dans les
+burettes?
+
+--Oui, mon reverend, j'ai mis le vin dans les burettes... Mais dame! il
+ne vaut pas celui que vous boirez tout a l'heure en sortant de la messe
+de minuit. Si vous voyiez cela dans la salle a manger du chateau, toutes
+ces carafes qui flambent pleines de vins de toutes les couleurs...
+Et la vaisselle d'argent, les surtouts ciseles, les fleurs, les
+candelabres!... Jamais il ne se sera vu un reveillon pareil. Monsieur le
+marquis a invite tous les seigneurs du voisinage. Vous serez au moins
+quarante a table, sans compter le bailli ni le tabellion... Ah! vous
+etes bien heureux d'en etre, mon reverend!... Rien que d'avoir flaire
+ces belles dindes, l'odeur des truffes me suit partout... Meuh!...
+
+--Allons, allons, mon enfant. Gardons-nous du peche de gourmandise,
+surtout la nuit de la Nativite... Va bien vite allumer les cierges et
+sonner le premier coup de la messe; car voila que minuit est proche, et
+il ne faut pas nous mettre en retard...
+
+Cette conversation se tenait une nuit de Noel de l'an de grace mil
+six cent et tant, entre le reverend dom Balaguere, ancien prieur des
+Barnabites, presentement chapelain gage des sires de Trinquelage, et son
+petit clerc Garrigou, ou du moins ce qu'il croyait etre le petit clerc
+Garrigou, car vous saurez que le diable, ce soir-la, avait pris la face
+ronde et les traits indecis du jeune sacristain pour mieux induire le
+reverend pere en tentation et lui faire commettre un epouvantable peche
+de gourmandise. Donc, pendant que le soi-disant Garrigou (hum!
+hum!) faisait a tour de bras carillonner les cloches de la chapelle
+seigneuriale. Le reverend achevait de revetir sa chasuble dans la
+petite sacristie du chateau; et, l'esprit deja trouble par toutes ces
+descriptions gastronomiques, il se repetait a lui-meme en s'habillant:
+
+--Des dindes roties... des carpes dorees... des truites grosses comme
+ca!...
+
+Dehors, le vent de la nuit soufflait en eparpillant la musique des
+cloches, et, a mesure, des lumieres apparaissaient dans l'ombre aux
+flancs du mont Ventoux, en haut duquel s'elevaient les vieilles tours de
+Trinquelage. C'etaient des familles de metayers qui venaient entendre
+la messe de minuit au chateau. Ils grimpaient la cote en chantant par
+groupes de cinq ou six, le pere en avant, la lanterne en main, les
+femmes enveloppees dans leurs grandes mantes brunes ou les enfants se
+serraient et s'abritaient. Malgre l'heure et le froid, tout ce brave
+peuple marchait allegrement, soutenu par l'idee qu'au sortir de la messe
+il y aurait, comme tous les ans, table mise pour eux en bas dans les
+cuisines. De temps en temps, sur la rude montee, le carrosse d'un
+seigneur precede de porteurs de torches, faisait miroiter ses glaces au
+clair de lune, ou bien une mule trottait en agitant ses sonnailles, et
+a la lueur des falots enveloppes de brume, les metayers reconnaissaient
+leur bailli et le saluaient au passage:
+
+--Bonsoir, bonsoir, maitre Arnoton!
+
+--Bonsoir, bonsoir, mes enfants!
+
+La nuit etait claire, les etoiles avivees de froid; la bise piquait, et
+un fin gresil, glissant sur les vetements sans les mouiller, gardait
+fidelement la tradition des Noels blancs de neige. Tout en haut de la
+cote, le chateau apparaissait comme le but, avec sa masse enorme de
+tours, de pignons, le clocher de sa chapelle montant dans le ciel bleu
+noir, et une foule de petites lumieres qui clignotaient, allaient,
+venaient, s'agitaient a toutes les fenetres, et ressemblaient, sur le
+fond sombre du batiment, aux etincelles courant dans des cendres de
+papier brule... Passe le pont-levis et la poterne, il fallait, pour se
+rendre a la chapelle, traverser la premiere cour, pleine de carrosses,
+de valets, de chaises a porteurs, toute claire du feu des torches et de
+la flambee des cuisines. On entendait le tintement des tournebroches, le
+fracas des casseroles, le choc des cristaux et de l'argenterie remues
+dans les apprets d'un repas; par la-dessus, une vapeur tiede, qui
+sentait bon les chairs roties et les herbes fortes des sauces
+compliquees, faisait dire aux metayers comme au chapelain, comme au
+bailli, comme a tout le monde:
+
+--Quel bon reveillon nous allons faire apres la messe!
+
+
+II
+
+
+Drelindin din!... Drelindin din!...
+
+C'est la messe de minuit qui commence. Dans la chapelle du chateau, une
+cathedrale en miniature, aux arceaux entrecroises, aux boiseries de
+chene, montant jusqu'a hauteur des murs, les tapisseries ont ete
+tendues, tous les cierges allumes. Et que de monde! Et que de
+toilettes! Voici d'abord, assis dans les stalles sculptees qui
+entourent le choeur, le sire de Trinquelage, en habit de taffetas
+saumon, et pres de lui tous les nobles seigneurs invites. En face, sur
+des prie-Dieu garnis de velours, ont pris place la vieille marquise
+douairiere dans sa robe de brocart couleur de feu et la jeune dame de
+Trinquelage, coiffee d'une haute tour de dentelle gaufree a la derniere
+mode de la cour de France. Plus bas on voit, vetus de noir avec de
+vastes perruques en pointe et des visages rases, le bailli Thomas
+Arnoton et le tabellion maitre Ambroy, deux notes graves parmi les soies
+voyantes et les damas broches. Puis viennent les gras majordomes, les
+pages, les piqueurs, les intendants, dame Barbe, toutes ses clefs
+pendues sur le cote a un clavier d'argent fin. Au fond, sur les bancs,
+c'est le bas office, les servantes, les metayers avec leurs familles;
+et enfin, la-bas, tout contre la porte qu'ils entr'ouvrent et referment
+discretement, messieurs les marmitons qui viennent entre deux sauces
+prendre un petit air de messe et apporter une odeur de reveillon dans
+l'eglise toute en fete et tiede de tant de cierges allumes.
+
+Est-ce la vue de ces petites barrettes blanches qui donne des
+distractions a l'officiant? Ne serait-ce pas plutot la sonnette de
+Garrigou, cette enragee petite sonnette qui s'agite au pied de l'autel
+avec une precipitation infernale et semble dire tout le temps:
+
+--Depechons-nous, depechons-nous... Plus tot nous aurons fini, plus tot
+nous serons a table.
+
+Le fait est que chaque fois qu'elle tinte, cette sonnette du diable, le
+chapelain oublie sa messe et ne pense plus qu'au reveillon. Il se figure
+les cuisiniers en rumeur, les fourneaux ou brule un feu de forge, la
+buee qui monte des couvercles entr'ouverts, et dans cette buee deux
+dindes magnifiques, bourrees, tendues, marbrees de truffes...
+
+Ou bien encore il voit passer des files de pages portant des plats
+enveloppes de vapeurs tentantes, et avec eux il entre dans la grande
+salle deja prete pour le festin. O delices! voila l'immense table toute
+chargee et flamboyante, les paons habilles de leurs plumes, les faisans
+ecartant leurs ailes mordorees, les flacons couleur de rubis, les
+pyramides de fruits eclatants parmi les branches vertes, et ces
+merveilleux poissons dont parlait Garrigou (ah! bien oui, Garrigou!)
+etales sur un lit de fenouil, l'ecaille nacree comme s'ils sortaient
+de l'eau, avec un bouquet d'herbes odorantes dans leurs narines de
+monstres. Si vive est la vision de ces merveilles, qu'il semble a dom
+Balaguere que tous ces plats mirifiques sont servis devant lui sur
+les broderies de la nappe d'autel, et deux ou trois fois, au lieu de
+_Dominus vobiscum!_ il se surprend a dire le _Benedicite_. A part
+ces legeres meprises, le digne homme debite son office tres
+consciencieusement, sans passer une ligne, sans omettre une genuflexion;
+et tout marche assez bien jusqu'a la fin de la premiere messe; car vous
+savez que le jour de Noel le meme officiant doit celebrer trois messes
+consecutives.
+
+--Et d'une! se dit le chapelain avec un soupir de soulagement; puis,
+sans perdre une minute, il fait signe a son clerc ou celui qu'il croit
+etre son clerc, et...
+
+Drelindin din!... Drelindin din!
+
+C'est la seconde messe qui commence, et avec elle commence aussi le
+peche de dom Balaguere.
+
+--Vite, vite, depechons-nous, lui crie de sa petite voix aigrelette
+la sonnette de Garrigou, et cette fois le malheureux officiant, tout
+abandonne au demon de gourmandise, se rue sur le missel et devore les
+pages avec l'avidite de son appetit en surexcitation. Frenetiquement il
+se baisse, se releve, esquisse les signes de croix, les genuflexions,
+raccourcit tous ses gestes pour avoir plus tot fini. A peine s'il etend
+ses bras a l'Evangile, s'il frappe sa poitrine au _Confiteor_. Entre le
+clerc et lui c'est a qui bredouillera le plus vite. Versets et repons se
+precipitent, se bousculent. Les mots a moitie prononces, sans ouvrir
+la bouche, ce qui prendrait trop de temps, s'achevent en murmures
+incomprehensibles.
+
+_Oremus ps... ps... ps..._
+
+_Mea culpa...pa...pa..._
+
+Pareils a des vendangeurs presses foulant le raisin de la cuve, tous
+deux barbotent dans le latin de la messe, en envoyant des eclaboussures
+de tous les cotes.
+
+_Dom... scum!..._ dit Balaguere.
+
+_... Stutuo!..._ repond Garrigou; et tout le temps la damnee petite
+sonnette est la qui tinte a leurs oreilles, comme ces grelots qu'on met
+aux chevaux de poste pour les faire galoper a la grande vitesse. Pensez
+que de ce train-la une messe basse est vite expediee.
+
+--Et de deux! dit le chapelain tout essouffle; puis sans prendre le
+temps de respirer, rouge, suant, il degringole les marches de l'autel
+et...
+
+Drelindin din!... Drelindin din!...
+
+C'est la troisieme messe qui commence. Il n'y a plus que quelques pas
+a faire pour arriver a la salle a manger; mais, helas! a mesure que
+le reveillon approche, l'infortune Balaguere se sent pris d'une folie
+d'impatience et de gourmandise. Sa vision s'accentue, les carpes dorees,
+les dindes roties, sont la, la... Il les touche;... il les... Oh!
+Dieu!... Les plats fument, les vins embaument; et secouant son grelot
+enrage, la petite sonnette lui crie:
+
+--Vite, vite, encore plus vite!...
+
+Mais comment pourrait-il aller plus vite? Ses levres remuent a peine. Il
+ne prononce plus les mots... A moins de tricher tout a fait le bon
+Dieu et de lui escamoter sa messe... Et c'est ce qu'il fait, le
+malheureux!... De tentation en tentation il commence par sauter un
+verset, puis deux. Puis l'epitre est trop longue, il ne la finit pas,
+effleure l'evangile, passe devant le _Credo_ sans entrer, saute le
+_Pater_, salue de loin la preface, et par bonds et par elans se
+precipite ainsi dans la damnation eternelle, toujours suivi de l'infame
+Garrigou (_vade retro, Satanas!_) qui le seconde avec une merveilleuse
+entente, lui releve sa chasuble, tourne les feuillets deux par deux,
+bouscule les pupitres, renverse les burettes, et sans cesse secoue la
+petite sonnette de plus en plus fort, de plus en plus vite.
+
+Il faut voir la figure effaree que font tous les assistants! Obliges de
+suivre a la mimique du pretre cette messe dont ils n'entendent pas un
+mot, les uns se levent quand les autres s'agenouillent, s'asseyent quand
+les autres sont debout; et toutes les phases de ce singulier office se
+confondent sur les bancs dans une foule d'attitudes diverses. L'etoile
+de Noel en route dans les chemins du ciel, la-bas, vers la petite
+etable, palit d'epouvante en voyant cette confusion...
+
+--L'abbe va trop vite... On ne peut pas suivre, murmure la vieille
+douairiere en agitant sa coiffe avec egarement.
+
+Maitre Arnoton, ses grandes lunettes d'acier sur le nez, cherche dans
+son paroissien ou diantre on peut bien en etre. Mais au fond, tous ces
+braves gens, qui eux aussi pensent a reveillonner, ne sont pas faches
+que la messe aille ce train de poste; et quand dom Balaguere, la figure
+rayonnante, se tourne vers l'assistance en criant de toutes ses forces:
+_Ite, missa est_, il n'y a qu'une voix dans la chapelle pour lui
+repondre un _Deo gratias_ si joyeux, si entrainant, qu'on se croirait
+deja a table au premier toast du reveillon.
+
+
+III
+
+
+Cinq minutes apres, la foule des seigneurs s'asseyait dans la grande
+salle, le chapelain au milieu d'eux. Le chateau, illumine de haut en
+bas, retentissait de chants, de cris, de rires, de rumeurs; et le
+venerable dom Balaguere plantait sa fourchette dans une aile de
+gelinotte, noyant le remords de son peche sous des flots de vin du pape
+et de bons jus de viandes. Tant il but et mangea, le pauvre saint
+homme, qu'il mourut dans la nuit d'une terrible attaque, sans avoir eu
+seulement le temps de se repentir; puis, au matin, il arriva dans le
+ciel encore tout en rumeur des fetes de la nuit, et je vous laisse a
+penser comme il y fut recu.
+
+--Retire-toi de mes yeux, mauvais chretien! lui dit le souverain Juge,
+notre maitre a tous. Ta faute est assez grande pour effacer toute une
+vie de vertu... Ah! tu m'as vole une messe de nuit... Eh bien! tu m'en
+payeras trois cents en place, et tu n'entreras en paradis que quand tu
+auras celebre dans ta propre chapelle ces trois cents messes de Noel en
+presence de tous ceux qui ont peche par ta faute et avec toi...
+
+...Et voila la vraie legende de dom Balaguere comme on la raconte au
+pays des olives. Aujourd'hui le chateau de Trinquelage n'existe plus,
+mais la chapelle se tient encore droite tout en haut du mont Ventoux,
+dans un bouquet de chenes verts. Le vent fait battre sa porte disjointe,
+l'herbe encombre le seuil; il y a des nids aux angles de l'autel et dans
+l'embrasure des hautes croisees dont les vitraux colories ont disparu
+depuis longtemps. Cependant il parait que tous les ans, a Noel, une
+lumiere surnaturelle erre parmi ces ruines, et qu'en allant aux messes
+et aux reveillons, les paysans apercoivent ce spectre de chapelle
+eclaire de cierges invisibles qui brulent au grand air, meme sous la
+neige et le vent. Vous en rirez si vous voulez, mais un vigneron de
+l'endroit, nomme Garrigue, sans doute un descendant de Garrigou, m'a
+affirme qu'un soir de Noel, se trouvant un peu en ribote, il s'etait
+perdu dans la montagne du cote de Trinquelage; et voici ce qu'il avait
+vu... Jusqu'a onze heures, rien. Tout etait silencieux, eteint,
+inanime. Soudain, vers minuit, un carillon sonna tout en haut du
+clocher, un vieux, vieux carillon qui avait l'air d'etre a dix lieues.
+Bientot, dans le chemin qui monte, Garrigue vit trembler des feux,
+s'agiter des ombres indecises. Sous le porche de la chapelle, on
+marchait, on chuchotait:
+
+--Bonsoir, maitre Arnoton!
+
+--Bonsoir, bonsoir, mes enfants!...
+
+Quand tout le monde fut entre, mon vigneron, qui etait tres brave,
+s'approcha doucement, et regardant par la porte cassee eut un singulier
+spectacle. Tous ces gens qu'il avait vus passer etaient ranges autour
+du choeur, dans la nef en ruine, comme si les anciens bancs existaient
+encore. De belles dames en brocart avec des coiffes de dentelle, des
+seigneurs chamarres du haut en bas, des paysans en jaquettes fleuries
+ainsi qu'en avaient nos grands-peres, tous l'air vieux, fane,
+poussiereux, fatigue. De temps en temps, des oiseaux de nuit, hotes
+habituels de la chapelle, reveilles par toutes ces lumieres, venaient
+roder autour des cierges dont la flamme montait droite et vague comme si
+elle avait brule derriere une gaze; et ce qui amusait beaucoup Garrigue,
+c'etait un certain personnage a grandes lunettes d'acier, qui secouait a
+chaque instant sa haute perruque noire sur laquelle un de ces oiseaux se
+tenait droit tout empetre en battant silencieusement des ailes...
+
+Dans le fond, un petit vieillard de taille enfantine, a genoux au milieu
+du choeur, agitait desesperement une sonnette sans grelot et sans voix,
+pendant qu'un pretre, habille de vieil or, allait, venait devant l'autel
+en recitant des oraisons dont on n'entendait pas un mot... Bien sur
+c'etait dom Balaguere, en train de dire sa troisieme messe basse.
+
+
+
+LES ORANGES.
+
+FANTAISIE.
+
+
+A Paris, les oranges ont l'air triste de fruits tombes ramasses sous
+l'arbre. A l'heure ou elles vous arrivent, en plein hiver pluvieux et
+froid, leur ecorce eclatante, leur parfum exagere dans ces pays de
+saveurs tranquilles, leur donnent un aspect etrange, un peu bohemien.
+Par les soirees brumeuses, elles longent tristement les trottoirs,
+entassees dans leurs petites charrettes ambulantes, a la lueur sourde
+d'une lanterne en papier rouge. Un cri monotone et grele les escorte,
+perdu dans le roulement des voitures, le fracas des omnibus:
+
+--A deux sous la Valence!
+
+Pour les trois quarts des Parisiens, ce fruit cueilli au loin, banal
+dans sa rondeur, ou l'arbre n'a rien laisse qu'une mince attache verte,
+tient de la sucrerie, de la confiserie. Le papier de soie qui l'entoure,
+les fetes qu'il accompagne, contribuent a cette impression. Aux
+approches de janvier surtout, les milliers d'oranges disseminees par les
+rues, toutes ces ecorces trainant dans la boue du ruisseau, font songer
+a quelque arbre de Noel gigantesque qui secouerait sur Paris ses
+branches chargees de fruits factices. Pas un coin ou on ne les
+rencontre. A la vitrine claire des etalages, choisies et parees; a la
+porte des prisons et des hospices, parmi les paquets de biscuits, les
+tas de pommes; devant l'entree des bals, des spectacles du dimanche. Et
+leur parfum exquis se mele a l'odeur du gaz, au bruit des crincrins, a
+la poussiere des banquettes du paradis. On en vient a oublier qu'il faut
+des orangers pour produire les oranges, car pendant que le fruit
+nous arrive directement du Midi a pleines caisses, l'arbre, taille,
+transforme, deguise, de la serre chaude ou il passe l'hiver, ne fait
+qu'une courte apparition au plein air des jardins publics.
+
+Pour bien connaitre les oranges, il faut les avoir vues chez elles, aux
+iles Baleares, en Sardaigne, en Corse, en Algerie, dans l'air bleu dore,
+l'atmosphere tiede de la Mediterranee. Je me rappelle un petit bois
+d'orangers, aux portes de Blidah; c'est la qu'elles etaient belles! Dans
+le feuillage sombre, lustre, vernisse, les fruits avaient l'eclat de
+verres de couleur, et doraient l'air environnant avec cette aureole de
+splendeur qui entoure les fleurs eclatantes. Ca et la des eclaircies
+laissaient voir a travers les branches les remparts de la petite ville,
+le minaret d'une mosquee, le dome d'un marabout, et au-dessus l'enorme
+masse de l'Atlas, verte a sa base, couronnee de neige comme d'une
+fourrure blanche, avec des moutonnements, un flou de flocons tombes.
+
+Une nuit, pendant que j'etais la, je ne sais par quel phenomene ignore
+depuis trente ans cette zone de frimas et d'hiver se secoua sur la ville
+endormie, et Blidah se reveilla transformee, poudree a blanc. Dans cet
+air algerien si leger, si pur, la neige semblait une poussiere de nacre.
+Elle avait des reflets de plumes de paon blanc. Le plus beau, c'etait
+le bois d'orangers. Les feuilles solides gardaient la neige intacte et
+droite comme des sorbets sur des plateaux de laque, et tous les fruits
+poudres a frimas avaient une douceur splendide, un rayonnement discret
+comme de l'or voile de claires etoffes blanches. Cela donnait vaguement
+l'impression d'une fete d'eglise, de soutanes rouges sous des robes de
+dentelles, de dorures d'autel enveloppees de guipures...
+
+Mais mon meilleur souvenir d'oranges me vient encore de Barbicaglia, un
+grand jardin aupres d'Ajaccio ou j'allais faire la sieste aux heures
+de chaleur. Ici les orangers, plus hauts, plus espaces qu'a Blidah,
+descendaient jusqu'a la route, dont le jardin n'etait separe que par une
+haie vive et un fosse. Tout de suite apres, c'etait la mer, l'immense
+mer bleue... Quelles bonnes heures j'ai passees dans ce jardin!
+Au-dessus de ma tete, les orangers en fleur et en fruit brulaient leurs
+parfums d'essences. De temps en temps, une orange mure, detachee tout a
+coup, tombait pres de moi comme alourdie de chaleur, avec un bruit
+mat, sans echo, sur la terre pleine. Je n'avais qu'a allonger la main.
+C'etaient des fruits superbes, d'un rouge pourpre a l'interieur. Ils
+me paraissaient exquis, et puis l'horizon etait si beau! Entre les
+feuilles, la mer mettait des espaces bleus eblouissants comme des
+morceaux de verre brises qui miroitaient dans la brume de l'air. Avec
+cela le mouvement du flot agitant l'atmosphere a de grandes distances,
+ce murmure cadence qui vous berce comme dans une barque invisible, la
+chaleur, l'odeur des oranges... Ah! qu'on etait bien pour dormir dans
+le jardin de Barbicaglia!
+
+Quelquefois cependant, au meilleur moment de la sieste, des eclats de
+tambour me reveillaient en sursaut. C'etaient de malheureux tapins qui
+venaient s'exercer en bas, sur la route. A travers les trous de la haie,
+j'apercevais le cuivre des tambours et les grands tabliers blancs sur
+les pantalons rouges. Pour s'abriter un peu de la lumiere aveuglante que
+la poussiere de la route leur renvoyait impitoyablement, les pauvres
+diables venaient se mettre au pied du jardin, dans l'ombre courte de la
+haie. Et ils tapaient! et ils avaient chaud! Alors, m'arrachant de force
+a mon hypnotisme, je m'amusais a leur jeter quelques-uns de ces beaux
+fruits d'or rouge qui pendaient pres de ma main. Le tambour vise
+s'arretait. Il y avait une minute d'hesitation, un regard circulaire
+pour voir d'ou venait la superbe orange roulant devant lui dans le
+fosse; puis il la ramassait bien vite et mordait a pleines dents sans
+meme enlever l'ecorce.
+
+Je me souviens aussi que tout a cote de Barbicaglia, et separe seulement
+par un petit mur bas, il y avait un jardinet assez bizarre que je
+dominais de la hauteur ou je me trouvais. C'etait un petit coin de terre
+bourgeoisement dessine. Ses allees blondes de sable, bordees de buis
+tres vert, les deux cypres de sa porte d'entree, lui donnaient l'aspect
+d'une bastide marseillaise. Pas une ligne d'ombre. Au fond, un batiment
+de pierre blanche avec des jours de caveau au ras du sol. J'avais
+d'abord cru a une maison de campagne; mais, en y regardant mieux, la
+croix qui la surmontait, une inscription que je voyais de loin creusee
+dans la pierre, sans en distinguer le texte, me firent reconnaitre un
+tombeau de famille corse. Tout autour d'Ajaccio, il y a beaucoup de ces
+petites chapelles mortuaires, dressees au milieu de jardins a elles
+seules. La famille y vient, le dimanche, rendre visite a ses morts.
+Ainsi comprise, la mort est moins lugubre que dans la confusion des
+cimetieres. Des pas amis troublent seuls le silence.
+
+De ma place, je voyais un bon vieux trottiner tranquillement par les
+allees. Tout le jour il taillait les arbres, bechait, arrosait, enlevait
+les fleurs fanees avec un soin minutieux; puis, au soleil couchant, il
+entrait dans la petite chapelle ou dormaient les morts de sa famille; il
+resserrait la beche, les rateaux, les grands arrosoirs; tout cela avec
+la tranquillite, la serenite d'un jardinier de cimetiere. Pourtant,
+sans qu'il s'en rendit bien compte, ce brave homme travaillait avec un
+certain recueillement, tous les bruits amortis et la porte du caveau
+refermee, chaque fois discretement comme s'il eut craint de reveiller
+quelqu'un. Dans le grand silence radieux, l'entretien de ce petit jardin
+ne troublait pas un oiseau, et son voisinage n'avait rien d'attristant.
+Seulement la mer en paraissait plus immense, le ciel plus haut, et cette
+sieste sans fin mettait tout autour d'elle, parmi la nature troublante,
+accablante a force de vie, le sentiment de l'eternel repos...
+
+
+
+LES DEUX AUBERGES
+
+
+C'etait en revenant de Nimes, une apres-midi de juillet. Il faisait
+une chaleur accablante. A perte de vue, la route blanche, embrasee,
+poudroyait entre les jardins d'oliviers et de petits chenes, sous un
+grand soleil d'argent mat qui remplissait tout le ciel. Pas une tache
+d'ombre, pas un souffle de vent. Rien que la vibration de l'air chaud
+et le cri strident des cigales, musique folle, assourdissante, a
+temps presses, qui semble la sonorite meme de cette immense vibration
+lumineuse... Je marchais en plein desert depuis deux heures, quand
+tout a coup, devant moi, un groupe de maisons blanches se degagea de la
+poussiere de la route.
+
+C'etait ce qu'on appelle le relais de Saint-Vincent: cinq ou six _mas_,
+de longues granges a toiture rouge, un abreuvoir sans eau dans un
+bouquet de figuiers maigres, et, tout au bout du pays, deux grandes
+auberges qui se regardent face a face de chaque cote du chemin.
+
+Le voisinage de ces auberges avait quelque chose de saisissant. D'un
+cote, un grand batiment neuf, plein de vie, d'animation, toutes les
+portes ouvertes, la diligence arretee devant, les chevaux fumants qu'on
+detelait, les voyageurs descendus buvant a la hate sur la route dans
+l'ombre courte des murs; la cour encombree de mulets, de charrettes;
+des rouliers couches sous les hangars en attendant _la fraiche_. A
+l'interieur, des cris, des jurons, des coups de poing sur les tables, le
+choc des verres, le fracas des billards, les bouchons de limonades qui
+sautaient, et, dominant tout ce tumulte, une voix joyeuse, eclatante,
+qui chantait a faire trembler les vitres:
+
+ La belle Margoton
+ Tant matin s'est levee,
+ A pris son broc d'argent,
+ A l'eau s'en est allee...
+
+... L'auberge d'en face, au contraire, etait silencieuse et comme
+abandonnee. De l'herbe sous le portail, des volets casses, sur la porte
+un rameau de petit houx tout rouille qui pendait comme un vieux panache,
+les marches du seuil calees avec des pierres de la route... Tout cela
+si pauvre, si pitoyable, que c'etait une charite vraiment de s'arreter
+la pour boire un coup.
+
+ * * * * *
+
+En entrant, je trouvai une longue salle deserte et morne, que le jour
+eblouissant de trois grandes fenetres sans rideaux fait plus morne et
+plus deserte encore. Quelques tables boiteuses ou trainaient des verres
+ternis par la poussiere, un billard creve qui tendait ses quatre blouses
+comme des sebiles, un divan jaune, un vieux comptoir, dormaient la dans
+une chaleur malsaine et lourde. Et des mouches! des mouches! jamais je
+n'en avais tant vu: sur le plafond, collees aux vitres, dans les verres,
+par grappes... Quand j'ouvris la porte, ce fut un bourdonnement, un
+fremissement d'ailes comme si j'entrais dans une ruche.
+
+Au fond de la salle, dans l'embrasure d'une croisee, il y avait une
+femme debout contre la vitre, tres occupee a regarder dehors. Je
+l'appelai deux fois:
+
+--He! l'hotesse!
+
+Elle se retourna lentement, et me laissa voir une pauvre figure de
+paysanne, ridee, crevassee, couleur de terre, encadree dans de longues
+barbes de dentelle rousse comme en portent les vieilles de chez nous.
+Pourtant ce n'etait pas une vieille femme; mais les larmes l'avaient
+toute fanee.
+
+--Qu'est-ce que vous voulez? me demanda-t-elle en essuyant ses yeux.
+
+--M'asseoir un moment et boire quelque chose...
+
+Elle me regarda tres etonnee, sans bouger de sa place, comme si elle ne
+comprenait pas.
+
+--Ce n'est donc pas une auberge ici?
+
+La femme soupira:
+
+--Si... c'est une auberge, si vous voulez... Mais pourquoi n'allez-vous
+pas en face comme les autres? C'est bien plus gai...
+
+--C'est trop gai pour moi... J'aime mieux rester chez vous.
+
+Et, sans attendre sa reponse, je m'installai devant une table.
+
+Quand elle fut bien sure que je parlais serieusement, l'hotesse se mit a
+aller et venir d'un air tres affaire, ouvrant des tiroirs, remuant des
+bouteilles, essuyant des verres, derangeant les mouches... On sentait
+que ce voyageur a servir etait tout un evenement. Par moments la
+malheureuse s'arretait, et se prenait la tete comme si elle desesperait
+d'en venir a bout.
+
+Puis elle passait dans la piece du fond; je l'entendais remuer de
+grosses clefs, tourmenter des serrures, fouiller dans la huche au pain,
+souffler, epousseter, laver des assiettes. De temps en temps, un gros
+soupir, un sanglot mal etouffe...
+
+Apres un quart d'heure de ce manege, j'eus devant moi une assiettee de
+_passerilles_ (raisins secs), un vieux pain de Beaucaire aussi dur que
+du gres, et une bouteille de piquette.
+
+--Vous etes servi, dit l'etrange creature, et elle retourna bien vite
+prendre sa place devant la fenetre.
+
+ * * * * *
+
+Tout en buvant, j'essayai de la faire causer.
+
+--Il ne vous vient pas souvent du monde, n'est-ce pas, ma pauvre femme?
+
+--Oh! non, monsieur, jamais personne... Quand nous etions seuls dans
+le pays, c'etait different: nous avions le relais, des repas de chasse
+pendant le temps des macreuses, des voitures toute l'annee... Mais
+depuis que les voisins sont venus s'etablir, nous avons tout perdu...
+Le monde aime mieux aller en face. Chez nous, on trouve que c'est trop
+triste... Le fait est que la maison n'est pas bien agreable. Je ne suis
+pas belle, j'ai les fievres, mes deux petites sont mortes... La-bas,
+au contraire, on rit tout le temps. C'est une Arlesienne qui tient
+l'auberge, une belle femme avec des dentelles et trois tours de chaine
+d'or au cou. Le conducteur, qui est son amant, lui amene la diligence.
+Avec ca un tas d'enjoleuses pour chambrieres... Aussi, il lui en vient
+de la pratique! Elle a toute la jeunesse de Bezouces, de Redessan, de
+Jonquieres. Les rouliers font un detour pour passer par chez elle...
+Moi, je reste ici tout le jour, sans personne, a me consumer.
+
+Elle disait cela d'une voix distraite, indifferente, le front toujours
+appuye contre la vitre. Il y avait evidemment dans l'auberge d'en face
+quelque chose qui la preoccupait...
+
+Tout a coup, de l'autre cote de la route, il se fit un grand mouvement.
+La diligence s'ebranlait dans la poussiere. On entendait des coups de
+fouet, les fanfares du postillon, les filles accourues sur la porte qui
+criaient:
+
+--Adiousias!... adiousias!... et par la-dessus la formidable voix de
+tantot reprenant de plus belle:
+
+ A pris son broc d'argent,
+ A l'eau s'en est allee;
+ De la n'a vu venir
+ Trois chevaliers d'armee...
+
+...A cette voix l'hotesse frissonna de tout son corps, et, se tournant
+vers moi:
+
+--Entendez-vous? me dit-elle tout bas, c'est mon mari... N'est-ce pas
+qu'il chante bien?
+
+Je la regardai, stupefait.
+
+--Comment? votre mari!... Il va donc la-bas, lui aussi?
+
+Alors elle, d'un air navre, mais avec une grande douceur:
+
+--Qu'est-ce que voulez, monsieur? Les hommes sont comme ca, ils
+n'aiment pas voir pleurer; et moi je pleure toujours depuis la mort
+des petites... Puis, c'est si triste cette grande baraque ou il n'y a
+jamais personne... Alors, quand il s'ennuie trop, mon pauvre Jose
+va boire en face, et comme il a une belle voix, l'Arlesienne le fait
+chanter. Chut!... le voila qui recommence.
+
+Et, tremblante, les mains en avant, avec de grosses larmes qui la
+faisaient encore plus laide, elle etait la comme en extase devant la
+fenetre a ecouter son Jose chanter pour l'Arlesienne:
+
+ Le premier lui a dit:
+ "Bonjour, belle mignonne!"
+
+
+
+A MILIANAH
+
+NOTES DE VOYAGE.
+
+
+Cette fois, je vous emmene passer la journee dans une jolie petite ville
+d'Algerie, a deux ou trois cents lieues du moulin... Cela nous changera
+un peu des tambourins et des cigales...
+
+... Il va pleuvoir; le ciel est gris, les cretes du mont Zaccar
+s'enveloppent de brume. Dimanche triste... Dans ma petite chambre
+d'hotel, la fenetre ouverte sur les remparts arabes, j'essaye de me
+distraire en allumant des cigarettes... On a mis a ma disposition
+toute la bibliotheque de l'hotel; entre une histoire tres detaillee
+de l'enregistrement et quelques romans de Paul de Kock je decouvre un
+volume depareille de Montaigne... Ouvert le livre au hasard, relu
+l'admirable lettre sur la mort de la Boetie... Me voila plus reveur
+et plus sombre que jamais... Quelques gouttes de pluie tombent deja.
+Chaque goutte, en tombant sur le rebord de la croisee, fait une
+large etoile dans la poussiere entassee la depuis les pluies de l'an
+dernier... Mon livre me glisse des mains, et je passe de longs instants
+a regarder, cette etoile melancolique...
+
+Deux heures sonnent a l'horloge de la ville, un ancien _marabout_ dont
+j'apercois d'ici les greles murailles blanches... Pauvre diable de
+marabout! Qui lui aurait dit cela, il y a trente ans, qu'un jour il
+porterait au milieu de la poitrine un gros cadran municipal, et que,
+tous les dimanches, sur le coup de deux heures, il donnerait aux eglises
+de Milianah le signal de sonner les vepres?... Ding! dong! voila les
+cloches parties!... Nous en avons pour longtemps...
+
+Decidement, cette chambre est triste. Les grosses araignees du matin,
+qu'on appelle pensees philosophiques, on tisse leurs toiles dans tous
+les coins... Allons dehors.
+
+ * * * * *
+
+J'arrive sur la grande place. La musique du 3e de ligne, qu'un peu de
+pluie n'epouvante pas, vient de se ranger autour de son chef. A une des
+fenetres de la division, le general parait, entoure de ses demoiselles;
+sur la place le sous-prefet se promene de long en large au bras du juge
+de paix. Une demi-douzaine de petits Arabes a moitie nus, jouent aux
+billes dans un coin avec des cris feroces. La-bas, un vieux juif en
+guenilles vient chercher un rayon de soleil qu'il avait laisse hier a
+cet endroit et qu'il s'etonne de ne plus trouver... "Une, deux, trois,
+partez!" La musique entonne une ancienne mazurka de Talexy, que les
+orgues de Barbarie jouaient l'hiver dernier sous mes fenetres. Cette
+mazurka m'ennuyait autrefois; aujourd'hui elle m'emeut jusqu'aux larmes.
+
+Oh! comme ils sont heureux les musiciens du 3e! L'oeil fixe sur les
+doubles croches, ivres de rythme et de tapage, ils ne songent a rien
+qu'a compter leurs mesures. Leur ame, toute leur ame tient dans ce carre
+de papier large comme la main,--qui tremble au bout de l'instrument
+entre deux dents de cuivre. "Une, deux, trois, partez!" Tout est la pour
+ces braves gens; jamais les airs nationaux qu'ils jouent ne leur ont
+donne le mal du pays... Helas! moi qui ne suis pas de la musique, cette
+musique me fait peine, et je m'eloigne...
+
+ * * * * *
+
+Ou pourrais-je bien la passer, cette grise apres-midi de dimanche? Bon!
+la boutique de Sid'Omar est ouverte... Entrons chez Sid'Omar.
+
+Quoiqu'il ait une boutique, Sid'Omar n'est point un boutiquier. C'est un
+prince du sang, le fils d'un ancien dey d'Alger qui mourut etrangle par
+les janissaires... A la mort de son pere, Sid'Omar se refugia dans
+Milianah avec sa mere qu'il adorait, et vecut la quelques annees comme
+un grand seigneur philosophe parmi ses levriers, ses faucons, ses
+chevaux et ses femmes, dans de jolis palais tres frais, pleins
+d'orangers et de fontaines. Vinrent les Francais. Sid'Omar, d'abord
+notre ennemi et l'allie d'Abd-el-Kader, finit par se brouiller avec
+l'emir et fit sa soumission. L'emir, pour se venger, entra dans Milianah
+en l'absence de Sid'Omar, pilla ses palais, rasa ses orangers, emmena
+ses chevaux et ses femmes, et fit ecraser la gorge de sa mere sous le
+couvercle d'un grand coffre... La colere de Sid'Omar fut terrible: sur
+l'heure meme il se mit au service de la France, et nous n'eumes pas de
+meilleur ni de plus feroce soldat que lui tant que dura notre guerre
+contre l'emir. La guerre finie, Sid'Omar revint a Milianah; mais encore
+aujourd'hui, quand on parle d'Abd-el-Kader devant lui, il devient pale
+et ses yeux s'allument.
+
+Sid'Omar a soixante ans. En depit de l'age et de la petite verole, son
+visage est reste beau: de grands cils, un regard de femme, un sourire
+charmant, l'air d'un prince. Ruine par la guerre, il ne lui reste de son
+ancienne opulence qu'une ferme dans la plaine du Chelif et une maison a
+Milianah, ou il vit bourgeoisement avec ses trois fils eleves sous
+ses yeux. Les chefs indigenes l'ont en grande veneration. Quand une
+discussion s'eleve, on le prend volontiers pour arbitre, et son jugement
+fait loi presque toujours. Il sort peu: on le trouve toutes les
+apres-midi dans une boutique attenant a sa maison et qui ouvre sur la
+rue. Le mobilier de cette piece n'est pas riche:--des murs blancs peints
+a la chaux, un banc de bois circulaire, des coussins, de longues pipes,
+deux braseros... C'est la que Sid'Omar donne audience et rend la
+justice. Un Salomon en boutique.
+
+ * * * * *
+
+Aujourd'hui dimanche, l'assistance est nombreuse. Une douzaine de chefs
+sont accroupis, dans leurs beurnouss, tout autour de la salle. Chacun
+d'eux a pres de lui une grande pipe, et une petite tasse de cafe dans un
+fin coquetier de filigrane. J'entre, personne ne bouge... De sa place,
+Sid'Omar envoie a ma rencontre son plus charmant sourire et m'invite de
+la main a m'asseoir pres de lui, sur un grand coussin de soie jaune;
+puis, un doigt sur les levres, il me fait signe d'ecouter.
+
+Voici le cas:--Le caid des Beni-Zougzougs ayant eu quelque contestation
+avec un juif de Milianah au sujet d'un lopin de terre, les deux parties
+sont convenues de porter le differend devant Sid'Omar et de s'en
+remettre a son jugement. Rendez-vous est pris pour le jour meme, les
+temoins sont convoques; tout a coup voila mon juif qui se ravise, et
+vient, seul, sans temoins, declarer qu'il aime mieux s'en rapporter au
+juge de paix des Francais qu'a Sid'Omar... L'affaire en est la a mon
+arrivee.
+
+Le juif--vieux, barbe terreuse, veste marron, bas bleus, casquette en
+velours--leve le nez au ciel, roule des yeux suppliants, baise les
+babouches de Sid'Omar, penche la tete, s'agenouille, joint les mains...
+Je ne comprends pas l'arabe, mais a la pantomime du juif, au mot: _Zouge
+de paix, zouge de paix_, qui revient a chaque instant, je devine tout ce
+beau discours:
+
+--Nous ne doutons pas de Sid'Omar, Sid'Omar est sage, Sid'Omar est
+juste... Toutefois le zouge de paix fera bien mieux notre affaire.
+
+L'auditoire, indigne, demeure impassible comme un Arabe qu'il est...
+Allonge sur son coussin, l'oeil noye, le bouquin d'ambre aux levres,
+Sid'Omar--dieu de l'ironie--sourit en ecoutant. Soudain, au milieu de sa
+plus belle periode, le juif est interrompu par un energique _caramba_!
+qui l'arrete net; en meme temps un colon espagnol, venu la comme temoin
+du caid, quitte sa place et, s'approchant d'Iscariote, lui verse sur
+la tete un plein panier d'imprecations de toutes langues, de toutes
+couleurs,--entre autres certain vocable francais trop gros monsieur pour
+qu'on le repete ici... Le fils de Sid'Omar, qui comprend le francais,
+rougit d'entendre un mot pareil en presence de son pere et sort de la
+salle.--Retenir ce trait de l'education arabe.--L'auditoire est toujours
+impassible, Sid'Omar toujours souriant. Le juif s'est releve et gagne la
+porte a reculons, tremblant de peur, mais gazouillant de plus belle son
+eternel _zouge de paix, zouge de paix_... Il sort. L'Espagnol, furieux,
+se precipite derriere lui, le rejoint dans la rue et par deux fois--vli!
+vlan!--le frappe en plein visage... Iscariote tombe a genoux, les bras
+en croix... L'Espagnol, un peu honteux, rentre dans la boutique... Des
+qu'il est rentre,--le juif se releve et promene un regard sournois
+sur la foule bariolee qui l'entoure. Il y a la des gens de tout
+cuir,--Maltais, Mahonais, negres, Arabes, tous unis dans la haine du
+juif et joyeux d'en voir maltraiter un... Iscariote hesite un instant,
+puis, prenant un Arabe par le pan de son beurnouss:
+
+--Tu l'as vu, Achmed, tu l'as vu... tu etais la... Le chretien m'a
+frappe... Tu seras temoin... bien... bien... tu seras temoin.
+
+L'Arabe degage son beurnouss et repousse le juif... Il ne sait rien, il
+n'a rien vu: juste au moment, il tournait la tete...
+
+--Mais toi, Kaddour, tu l'as vu... tu as vu le chretien me battre...
+crie le malheureux Iscariote a un gros negre en train d'eplucher une
+figue de Barbarie...
+
+Le negre crache en signe de mepris et s'eloigne, il n'a rien vu... Il
+n'a rien vu non plus, ce petit Maltais dont les yeux de charbon luisent
+mechamment derriere sa barrette; elle n'a rien vu, cette Mahonaise au
+teint de brique qui se sauve en riant, son panier de grenades sur la
+tete...
+
+Le juif a beau crier, prier, se demener... pas de temoin! personne n'a
+rien vu... Par bonheur deux de ses coreligionnaires passent dans la rue
+a ce moment, l'oreille basse, rasant les murailles. Le juif les avise:
+
+--Vite, vite, mes freres! Vite a l'homme d'affaires! Vite au _zouge
+de paix_!... Vous l'avez vu, vous autres... vous avez vu qu'on a battu
+le vieux!
+
+S'ils l'ont vu!... Je crois bien.
+
+... Grand emoi dans la boutique de Sid'-Omar... Le cafetier remplit les
+tasses, rallume les pipes. On cause, on rit a belles dents. C'est si
+amusant de voir rosser un juif!... Au milieu du brouhaha et de la fumee,
+je gagne la porte doucement; j'ai envie d'aller roder un peu du cote
+d'Israel pour savoir comment les coreligionnaires d'Iscariote ont pris
+l'affront fait a leur frere...
+
+--Viens diner ce soir, _moussiou_, me crie le bon Sid'Omar...
+
+J'accepte, je remercie. Me voila dehors. Au quartier juif, tout le monde
+est sur pied. L'affaire fait deja grand bruit. Personne aux echoppes.
+Brodeurs, tailleurs, bourreliers,--tout Israel est dans la rue... Les
+hommes--en casquette de velours, en bas de laine bleue--gesticulant
+bruyamment, par groupes... Les femmes, pales, bouffies, raides comme
+des idoles de bois dans leurs robes plates a plastron d'or, le
+visage entoure de bandelettes noires, vont d'un groupe a l'autre en
+miaulant... Au moment ou j'arrive, un grand mouvement se fait dans la
+foule. On s'empresse, on se precipite... Appuye sur ses temoins, le
+juif--heros de l'aventure--passe entre deux haies de casquettes, sous
+une pluie d'exhortations:
+
+--Venge-toi, frere, venge-nous, venge le peuple juif. Ne crains rien; tu
+as la loi pour toi.
+
+Un affreux nain, puant la poix et le vieux cuir, s'approche de moi d'un
+air piteux, avec de gros soupirs:
+
+--Tu vois! me dit-il. Les pauvres juifs, comme on nous traite! C'est un
+vieillard! regarde. Ils l'ont presque tue.
+
+De vrai, le pauvre Iscariote a l'air plus mort que vif. Il passe devant
+moi,--l'oeil eteint, le visage defait; ne marchant pas, se trainant...
+Une forte indemnite est seule capable de le guerir; aussi ne le
+mene-t-on pas chez le medecin, mais chez l'agent d'affaires.
+
+ * * * * *
+
+Il y a beaucoup d'agents d'affaires en Algerie, presque autant que de
+sauterelles. Le metier est bon, parait-il. Dans tous les cas, il a
+cet avantage qu'on y peut entrer de plain-pied, sans examens, ni
+cautionnement, ni stage. Comme a Paris nous nous faisons hommes de
+lettres, on se fait agent d'affaires en Algerie. Il suffit pour cela de
+savoir un peu de francais, d'espagnol, d'arabe, d'avoir toujours un code
+dans ses fontes, et sur toute chose le temperament du metier.
+
+Les fonctions de l'agent sont tres variees: tour a tour avocat, avoue,
+courtier, expert, interprete, teneur de livres, commissionnaire,
+ecrivain public, c'est le maitre Jacques de la colonie. Seulement
+Harpagon n'en avait qu'un, de maitre Jacques, et la colonie en a plus
+qu'il ne lui en faut. Rien qu'a Milianah, on les compte par douzaines.
+En general, pour eviter les frais de bureau, ces messieurs
+recoivent leurs clients au cafe de la grand'place et donnent leurs
+consultations--les donnent-ils?--entre l'absinthe et le champoreau.
+
+C'est vers le cafe de la grand'place que le digne Iscariote s'achemine,
+flanque de ses deux temoins. Ne les suivons pas.
+
+ * * * * *
+
+En sortant du quartier juif, je passe devant la maison du bureau arabe.
+Du dehors, avec son chapeau d'ardoises et le drapeau francais qui
+flotte dessus, on la prendrait pour une mairie de village. Je connais
+l'interprete, entrons fumer une cigarette avec lui. De cigarette en
+cigarette, je finirai bien par le tuer, ce dimanche sans soleil!
+
+La cour qui precede le bureau est encombree d'Arabes en guenilles. Ils
+sont la une cinquantaine a faire antichambre, accroupis, le long du mur,
+dans leurs beurnouss. Cette antichambre bedouine exhale--quoique en
+plein air--une forte odeur de cuir humain. Passons vite... Dans le
+bureau, je trouve l'interprete aux prises avec deux grands braillards
+entierement nus sous de longues couvertures crasseuses, et racontant
+d'une mimique enragee je ne sais quelle histoire de chapelet vole. Je
+m'assieds sur une natte dans un coin, et je regarde... Un joli costume,
+ce costume d'interprete; et comme l'interprete de Milianah le porte
+bien! Ils ont l'air tailles l'un pour l'autre. Le costume est bleu de
+ciel avec des brandebourgs noirs et des boutons d'or qui reluisent.
+L'interprete est blond, rose, tout frise; un joli hussard bleu plein
+d'humour et de fantaisie; un peu bavard,--il parle tant de langues! un
+peu sceptique, il a connu Renan a l'ecole orientaliste!--grand
+amateur de sport, a l'aise au bivouac arabe comme aux soirees de la
+sous-prefete, mazurkant mieux que personne, et faisant le cousscouss
+comme pas un. Parisien, pour tout dire; voila mon homme, et ne vous
+etonnez pas que les dames en raffolent... Comme dandysme, il n'a qu'un
+rival: le sergent du bureau arabe. Celui-ci--avec sa tunique de drap fin
+et ses guetres a boutons de nacre--fait le desespoir et l'envie de toute
+la garnison. Detache au bureau arabe, il est dispense des corvees, et
+toujours se montre par les rues, gante de blanc, frise de frais, avec de
+grands registres sous le bras. On l'admire et on le redoute. C'est une
+autorite.
+
+Decidement, cette histoire de chapelet vole menace d'etre fort longue.
+Bonsoir! je n'attends pas la fin.
+
+En m'en allant je trouve l'antichambre en emoi. La foule se presse
+autour d'un indigene de haute taille, pale, fier, drape dans un
+beurnouss noir. Cet homme, il y a huit jours, s'est battu dans le Zaccar
+avec une panthere. La panthere est morte; mais l'homme a eu la moitie du
+bras mangee. Soir et matin il vient se faire panser au bureau arabe,
+et chaque fois on l'arrete dans la cour pour lui entendre raconter son
+histoire. Il parle lentement, d'une belle voix gutturale. De temps en
+temps, il ecarte son beurnouss et montre, attache contre sa poitrine,
+son bras gauche entoure de linges sanglants.
+
+ * * * * *
+
+A peine suis-je dans la rue, voila un violent orage qui eclate. Pluie,
+tonnerre, eclairs, siroco... Vite, abritons-nous. J'enfile une porte au
+hasard, et je tombe au milieu d'une nichee de bohemiens, empiles sous
+les arceaux d'une cour moresque. Cette cour tient a la mosquee de
+Milianah; c'est le refuge habituel de la pouillerie musulmane, on
+l'appelle la _cour des pauvres_.
+
+De grands levriers maigres, tout couverts de vermine, viennent roder
+autour de moi d'un air mechant. Adosse contre un des piliers de la
+galerie, je tache de faire bonne contenance, et, sans parler a personne,
+je regarde la pluie qui ricoche sur les dalles coloriees de la cour. Les
+bohemiens sont a terre, couches par tas. Pres de moi, une jeune femme,
+presque belle, la gorge et les jambes decouvertes, de gros bracelets de
+fer aux poignets et aux chevilles, chante un air bizarre a trois notes
+melancoliques et nasillardes. En chantant, elle allaite un petit enfant
+tout nu en bronze rouge, et, du bras reste libre, elle pile de l'orge
+dans un mortier de pierre. La pluie, chassee par un vent cruel, inonde
+parfois les jambes de la nourrice et le corps de son nourrisson. La
+bohemienne n'y prend point garde et continue a chanter, sous la rafale,
+en pilant l'orge et donnant le sein.
+
+L'orage diminue. Profitant d'une embellie, je me hate de quitter cette
+cour des Miracles et je me dirige vers le diner de Sid'Omar; il est
+temps... En traversant la grand'place, j'ai encore rencontre mon vieux
+juif de tantot. Il s'appuie sur son agent d'affaires; ses temoins
+marchent joyeusement derriere lui; une bande de vilains petits juifs
+gambade a l'entour... Tous les visages rayonnent. L'agent se charge de
+l'affaire: Il demandera au tribunal deux mille francs d'indemnite.
+
+ * * * * *
+
+Chez Sid'Omar, diner somptueux.--La salle a manger ouvre sur une
+elegante cour moresque, ou chantent deux ou trois fontaines...
+Excellent repas turc, recommande au baron Brisse. Entre autres plats, je
+remarque un poulet aux amandes, un couss-couss a la vanille, une tortue
+a la viande,--un peu lourde mais du plus haut gout,--et des biscuits
+au miel qu'on appelle _bouchees du kadi_... Comme vin, rien que du
+champagne. Malgre la loi musulmane Sid'Omar en boit un peu,--quand les
+serviteurs ont le dos tourne... Apres diner, nous passons dans la
+chambre de notre hote, ou l'on nous apporte des confitures, des pipes
+et du cafe... L'ameublement de cette chambre est des plus simples: un
+divan, quelques nattes; dans le fond, un grand lit tres haut sur lequel
+flanent de petits coussins rouges brodes d'or... A la muraille est
+accrochee une vieille peinture turque representant les exploits d'un
+certain amiral Hamadi. Il parait qu'en Turquie les peintres n'emploient
+qu'une couleur par tableau: ce tableau-ci est voue au vert. La mer, le
+ciel, les navires, l'amiral Hamadi lui-meme, tout est vert, et de quel
+vert!...
+
+L'usage arabe veut qu'on se retire de bonne heure. Le cafe pris, les
+pipes fumees, je souhaite la bonne nuit a mon hote et je le laisse avec
+ses femmes.
+
+ * * * * *
+
+Ou finirai-je ma soiree? Il est trop tot pour me coucher, les clairons
+des spahis n'ont pas encore sonne la retraite. D'ailleurs, les
+coussinets d'or de Sid'Omar dansent autour de moi des farandoles
+fantastiques qui m'empecheraient de dormir... Me voici devant le
+theatre, entrons un moment.
+
+Le theatre de Milianah est un ancien magasin de fourrages, tant bien
+que mal deguise en salle de spectacle. De gros quinquets, qu'on remplit
+d'huile pendant l'entr'acte font l'office de lustres. Le parterre est
+debout, l'orchestre sur des bancs. Les galeries sont tres fieres parce
+qu'elles ont des chaises de paille... Tout autour de la salle, un long
+couloir, obscur, sans parquet... On se croirait dans la rue, rien n'y
+manque... La piece est deja commencee quand j'arrive. A ma grande
+surprise, les acteurs ne sont pas mauvais, je parle des hommes; ils
+ont de l'entrain, de la vie... Ce sont presque tous des amateurs, des
+soldats du 3e; le regiment en est fier et vient les applaudir tous les
+soirs.
+
+Quant aux femmes, helas!... c'est encore et toujours cet eternel feminin
+des petits theatres de province, pretentieux, exagere et faux... Il y
+en a deux pourtant qui m'interessent parmi ces dames, deux juives de
+Milianah, toutes jeunes, qui debutent au theatre... Les parents sont
+dans la salle et paraissent enchantes. Ils ont la conviction que leurs
+filles vont gagner des milliers de douros a ce commerce-la. La legende
+de Rachel, israelite, millionnaire et comedienne, est deja repandue chez
+les juifs d'Orient.
+
+Rien de comique et d'attendrissant comme ces deux petites juives sur
+les planches... Elles se tiennent timidement dans un coin de la scene,
+poudrees, fardees, decolletees et toutes raides. Elles ont froid, elles
+ont honte. De temps en temps elles baragouinent une phrase sans la
+comprendre, et, pendant qu'elles parlent, leurs grands yeux hebraiques
+regardent dans la salle avec stupeur.
+
+ * * * * *
+
+Je sors du theatre... Au milieu de l'ombre qui m'environne, j'entends
+des cris dans un coin de la place... Quelques Maltais sans doute en
+train de s'expliquer a coups de couteau...
+
+Je reviens a l'hotel, lentement, le long des remparts. D'adorables
+senteurs d'orangers et de thuyas montent de la plaine. L'air est doux,
+le ciel presque pur... La-bas, au bout du chemin, se dresse un vieux
+fantome de muraille, debris de quelque ancien temple. Ce mur est sacre:
+tous les jours les femmes arabes viennent y suspendre des _ex-voto_,
+fragments de haicks et de foutas, longues tresses de cheveux roux lies
+par des fils d'argent, pans de beurnouss... Tout cela va flottant sous
+un mince rayon de lune, au souffle tiede de la nuit...
+
+
+
+LES SAUTERELLES
+
+
+Encore un souvenir d'Algerie, et puis nous reviendrons au moulin...
+
+La nuit de mon arrivee dans cette ferme du Sahel, je ne pouvais pas
+dormir. Le pays nouveau, l'agitation du voyage, les aboiements des
+chacals, puis une chaleur enervante, oppressante, un etouffement
+complet, comme si les mailles de la moustiquaire n'avaient pas laisse
+passer un souffle d'air... Quand j'ouvris ma fenetre, au petit jour,
+une brume d'ete lourde, lentement remuee, frangee aux bords de noir et
+de rose, flottait dans l'air comme un nuage de poudre sur un champ de
+bataille. Pas une feuille ne bougeait, et dans ces beaux jardins que
+j'avais sous les yeux, les vignes espacees sur les pentes au grand
+soleil qui fait les vins sucres, les fruits d'Europe abrites dans un
+coin d'ombre, les petits orangers, les mandariniers en longues files
+microscopiques, tout gardait le meme aspect morne, cette immobilite des
+feuilles attendant l'orage. Les bananiers eux-memes, ces grands roseaux
+vert tendre, toujours agites par quelque souffle qui emmele leur fine
+chevelure si legere, se dressaient silencieux et droits, en panaches
+reguliers.
+
+Je restai un moment a regarder cette plantation merveilleuse, ou tous
+les arbres du monde se trouvaient reunis, donnant chacun dans leur
+saison leurs fleurs et leurs fruits depayses. Entre les champs de ble et
+les massifs de chenes-lieges, un cours d'eau luisait, rafraichissant
+a voir par cette matinee etouffante; et tout en admirant le luxe et
+l'ordre de ces choses, cette belle ferme avec ses arcades moresques, ses
+terrasses toutes blanches d'aube, les ecuries et les hangars groupes
+autour, je songeais qu'il y a vingt ans, quand ces braves gens etaient
+venus s'installer dans ce vallon du Sahel, ils n'avaient trouve qu'une
+mechante baraque de cantonnier, une terre inculte herissee de palmiers
+nains et de lentisques. Tout a creer, tout a construire. A chaque
+instant des revoltes d'Arabes. Il fallait laisser la charrue pour faire
+le coup de feu. Ensuite les maladies, les ophtalmies, les fievres, les
+recoltes manquees, les tatonnements de l'inexperience, la lutte avec
+une administration bornee, toujours flottante. Que d'efforts! Que de
+fatigues! Quelle surveillance incessante!
+
+Encore maintenant, malgre les mauvais temps finis et la fortune si
+cherement gagnee, tous deux, l'homme et la femme, etaient les premiers
+leves a la ferme. A cette heure matinale je les entendais aller et venir
+dans les grandes cuisines du rez-de-chaussee, surveillant le cafe des
+travailleurs. Bientot une cloche sonna, et au bout d'un moment les
+ouvriers defilerent sur la route. Des vignerons de Bourgogne; des
+laboureurs kabyles en guenilles, coiffes d'une chechia rouge; des
+terrassiers mahonnais, les jambes nues; des Maltais; des Lucquois; tout
+un peuple disparate, difficile a conduire. A chacun d'eux le fermier,
+devant la porte, distribuait sa tache de la journee d'une voix breve, un
+peu rude. Quand il eut fini, le brave homme leva la tete, scruta le ciel
+d'un air inquiet; puis m'apercevant a la fenetre:
+
+--Mauvais temps pour la culture, me dit-il... voila le siroco.
+
+En effet, a mesure que le soleil se levait, des bouffees d'air,
+brulantes, suffocantes, nous arrivaient du sud comme de la porte d'un
+four ouverte et refermee. On ne savait ou se mettre, que devenir. Toute
+la matinee se passa ainsi. Nous primes du cafe sur les nattes de la
+galerie, sans avoir le courage de parler ni de bouger. Les chiens
+allonges, cherchant la fraicheur des dalles, s'etendaient dans des poses
+accablees. Le dejeuner nous remit un peu, un dejeuner plantureux et
+singulier ou il y avait des carpes, des truites, du sanglier, du
+herisson, le beurre de Staoueli, les vins de Crescia, des goyaves, des
+bananes, tout un depaysement de mets qui ressemblait bien a la nature si
+complexe dont nous etions entoures... On allait se lever de table. Tout
+a coup, a la porte-fenetre fermee pour nous garantir de la chaleur du
+jardin en fournaise, de grands cris retentirent:
+
+--Les criquets! les criquets!
+
+Mon hote devint tout pale comme un homme a qui on annonce un desastre,
+et nous sortimes precipitamment. Pendant dix minutes, ce fut dans
+l'habitation, si calme tout a l'heure, un bruit de pas precipites, de
+voix indistinctes, perdues dans l'agitation d'un reveil. De l'ombre des
+vestibules ou ils s'etaient endormis, les serviteurs s'elancerent dehors
+en faisant resonner avec des batons, des fourches, des fleaux, tous les
+ustensiles de metal qui leur tombaient sous la main, des chaudrons de
+cuivre, des bassines, des casseroles. Les bergers soufflaient dans leurs
+trompes de paturage. D'autres avaient des conques marines, des cors de
+chasse. Cela faisait un vacarme effrayant, discordant, que dominaient
+d'une note suraigue les "You! you! you!" des femmes arabes accourues
+d'un douar voisin. Souvent, parait-il, il suffit d'un grand bruit,
+d'un fremissement sonore de l'air, pour eloigner les sauterelles, les
+empecher de descendre.
+
+Mais ou etaient-elles donc, ces terribles betes? Dans le ciel vibrant
+de chaleur, je ne voyais rien qu'un nuage venant a l'horizon, cuivre,
+compact, comme un nuage de grele, avec le bruit d'un vent d'orage dans
+les mille rameaux d'une foret. C'etaient les sauterelles. Soutenues
+entre elles par leurs ailes seches etendues, elles volaient en masse, et
+malgre nos cris, nos efforts, le nuage s'avancait toujours, projetant
+dans la plaine une ombre immense. Bientot il arriva au-dessus de nos
+tetes; sur les bords on vit pendant une seconde un effrangement, une
+dechirure. Comme les premiers grains d'une giboulee, quelques-unes se
+detacherent, distinctes, roussatres; ensuite toute la nuee creva, et
+cette grele d'insectes tomba drue et bruyante. A perte de vue les champs
+etaient couverts de criquets, de criquets enormes, gros comme le doigt.
+
+Alors le massacre commenca. Hideux murmure d'ecrasement, de paille
+broyee. Avec les herses, les pioches, les charrues, on remuait ce sol
+mouvant; et plus on en tuait, plus il y en avait. Elles grouillaient par
+couches, leurs hautes pattes enchevetrees; celles du dessus faisant des
+bonds de detresse, sautant au nez des chevaux atteles pour cet etrange
+labour. Les chiens de la ferme, ceux du douar, lances a travers champs,
+se ruaient sur elles, les broyaient avec fureur. A ce moment, deux
+compagnies de turcos, clairons en tete, arriverent au secours des
+malheureux colons, et la tuerie changea d'aspect.
+
+Au lieu d'ecraser les sauterelles, les soldats les flambaient en
+repandant de longues tracees de poudre.
+
+Fatigue de tuer, ecoeure par l'odeur infecte, je rentrai. A l'interieur
+de la ferme, il y en avait presque autant que dehors. Elles etaient
+entrees par les ouvertures des portes, des fenetres, la baie des
+cheminees. Au bord des boiseries, dans les rideaux deja tout manges,
+elles se trainaient, tombaient, volaient, grimpaient aux murs blancs
+avec une ombre gigantesque qui doublait leur laideur. Et toujours cette
+odeur epouvantable.
+
+A diner, il fallut se passer d'eau. Les citernes, les bassins, les
+puits, les viviers, tout etait infecte. Le soir, dans ma chambre,
+ou l'on en avait pourtant tue des quantites, j'entendis encore des
+grouillements sous les meubles, et ce craquement d'elytres semblable au
+petillement des gousses qui eclatent a la grande chaleur. Cette nuit-la
+non plus je ne pus pas dormir. D'ailleurs autour de la ferme tout
+restait eveille. Des flammes couraient au ras du sol d'un bout a l'autre
+de la plaine. Les turcos en tuaient toujours.
+
+Le lendemain, quand j'ouvris ma fenetre comme la veille, les sauterelles
+etaient parties; mais quelle ruine elles avaient laissee derriere elles!
+Plus une fleur, plus un brin d'herbe: tout etait noir, ronge, calcine.
+Les bananiers, les abricotiers, les pechers, les mandariniers, se
+reconnaissaient seulement a l'allure de leurs branches depouillees,
+sans le charme, le flottant de la feuille qui est la vie de l'arbre.
+On nettoyait les pieces d'eau, les citernes. Partout des laboureurs
+creusaient la terre pour tuer les oeufs laisses par les insectes. Chaque
+motte etait retournee, brisee soigneusement. Et le coeur se serrait de
+voir les mille racines blanches, pleines de seve, qui apparaissaient
+dans ces ecroulements de terre fertile...
+
+
+
+L'ELIXIR DU REVEREND PERE GAUCHER
+
+
+--Buvez ceci, mon voisin; vous m'en direz des nouvelles.
+
+Et, goutte a goutte, avec le soin minutieux d'un lapidaire comptant des
+perles, le cure de Graveson me versa deux doigts d'une liqueur verte,
+doree, chaude, etincelante, exquise... J'en eus l'estomac tout
+ensoleille.
+
+--C'est l'elixir du Pere Gaucher, la joie et la sante de notre Provence,
+me fit le brave homme d'un air triomphant; on le fabrique au couvent des
+Premontres, a deux lieues de votre moulin... N'est-ce pas que cela vaut
+bien toutes les chartreuses du monde?... Et si vous saviez comme elle
+est amusante, l'histoire de cet elixir! Ecoutez plutot...
+
+Alors, tout naivement, sans y entendre malice, dans cette salle a manger
+de presbytere, si candide et si calme avec son Chemin de la croix en
+petits tableaux et ses jolis rideaux clairs empeses comme des
+surplis, l'abbe me commenca une historiette legerement sceptique et
+irreverencieuse, a la facon d'un conte d'Erasme ou de d'Assoucy:
+
+ * * * * *
+
+--Il y a vingt ans, les Premontres, ou plutot les Peres blancs, comme
+les appellent nos Provencaux, etaient tombes dans une grande misere. Si
+vous aviez vu leur maison de ce temps-la, elle vous aurait fait peine.
+
+Le grand mur, la tour Pacome, s'en allaient en morceaux. Tout autour du
+cloitre rempli d'herbes, les colonnettes se fendaient, les saints de
+pierre croulaient dans leurs niches. Pas un vitrail debout, pas une
+porte qui tint. Dans les preaux, dans les chapelles, le vent du Rhone
+soufflait comme en Camargue, eteignant les cierges, cassant le plomb des
+vitrages, chassant l'eau des benitiers. Mais le plus triste de tout,
+c'etait le clocher du couvent, silencieux comme un pigeonnier vide; et
+les Peres, faute d'argent pour s'acheter une cloche, obliges de sonner
+matines avec des cliquettes de bois d'amandier!...
+
+Pauvres Peres blancs! Je les vois encore, a la procession de la
+Fete-Dieu, defilant tristement dans leurs capes rapiecees, pales,
+maigres, nourris de _citres_ et de pasteques, et derriere eux
+monseigneur l'abbe, qui venait la tete basse, tout honteux de montrer au
+soleil sa crosse dedoree et sa mitre de laine blanche mangee des vers.
+Les dames de la confrerie en pleuraient de pitie dans les rangs, et les
+gros porte-banniere ricanaient entre eux tout bas en se montrant les
+pauvres moines:
+
+--Les etourneaux vont maigres quand ils vont en troupe.
+
+Le fait est que les infortunes Peres blancs en etaient arrives eux-memes
+a se demander s'ils ne feraient pas mieux de prendre leur vol a travers
+le monde et de chercher pature chacun de son cote.
+
+Or, un jour que cette grave question se debattait dans le chapitre, on
+vint annoncer au prieur que le frere Gaucher demandait a etre entendu au
+conseil... Vous saurez pour votre gouverne que ce frere Gaucher etait
+le bouvier du couvent; c'est-a-dire qu'il passait ses journees a rouler
+d'arcade en arcade dans le cloitre, en poussant devant lui deux vaches
+etiques qui cherchaient l'herbe aux fentes des paves. Nourri jusqu'a
+douze ans par une vieille folle du pays des Baux, qu'on appelait tante
+Begon, recueilli depuis chez les moines, le malheureux bouvier n'avait
+jamais pu rien apprendre qu'a conduire ses betes et a reciter son _Pater
+noster_; encore le disait-il en provencal, car il avait la cervelle dure
+et l'esprit comme une dague de plomb. Fervent chretien du reste, quoique
+un peu visionnaire, a l'aise sous le cilice et se donnant la discipline
+avec une conviction robuste, et des bras!...
+
+Quand on le vit entrer dans la salle du chapitre, simple et balourd,
+saluant l'assemblee la jambe en arriere, prieur, chanoines, argentier,
+tout le monde se mit a rire. C'etait toujours l'effet que produisait,
+quand elle arrivait quelque part, cette bonne face grisonnante avec sa
+barbe de chevre et ses yeux un peu fous; aussi le frere Gaucher ne s'en
+emut pas.
+
+--Mes reverends, fit-il d'un ton bonasse en tortillant son chapelet de
+noyaux d'olives, on a bien raison de dire que ce sont les tonneaux vides
+qui chantent le mieux. Figurez-vous qu'a force de creuser ma pauvre tete
+deja si creuse, je crois que j'ai trouve le moyen de nous tirer tous de
+peine.
+
+"Voici comment. Vous savez bien tante Begon, cette brave femme qui me
+gardait quand j'etait petit. (Dieu ait son ame, la vieille coquine! elle
+chantait de bien vilaines chansons apres boire.) Je vous dirai donc,
+mes reverends peres, que tante Begon, de son vivant, se connaissait aux
+herbes de montagnes autant et mieux qu'un vieux merle de Corse. Voire,
+elle avait compose sur la fin de ses jours un elixir incomparable en
+melangeant cinq ou six especes de simples que nous allions cueillir
+ensemble dans les Alpilles. Il y a belles annees de cela: mais je pense
+qu'avec l'aide de saint Augustin et la permission de notre pere abbe, je
+pourrais--en cherchant bien--retrouver la composition de ce mysterieux
+elixir. Nous n'aurions plus alors qu'a le mettre en bouteilles, et a le
+vendre un peu cher, ce qui permettrait a la communaute de s'enrichir
+doucettement, comme ont fait nos freres de la Trappe et de la Grande...
+
+Il n'eut pas le temps de finir. Le prieur s'etait leve pour lui sauter
+au cou. Les chanoines lui prenaient les mains. L'argentier, encore plus
+emu que tous les autres, lui baisait avec respect le bord tout effrange
+de sa cucule... Puis chacun revint a sa chaire pour deliberer; et,
+seance tenante, le chapitre decida qu'on confierait les vaches au frere
+Thrasybule, pour que le frere Gaucher put se donner tout entier a la
+confection de son elixir.
+
+ * * * * *
+
+Comment le bon frere parvint-il a retrouver la recette de tante Begon?
+au prix de quels efforts? au prix de quelles veilles? L'histoire ne
+le dit pas. Seulement, ce qui est sur, c'est qu'au bout de six mois,
+l'elixir des Peres blancs etait deja tres populaire. Dans tout le
+Comtat, dans tout le pays d'Arles, pas un _mas_, pas une grange qui
+n'eut au fond de sa _depense_, entre les bouteilles de vin cuit et les
+jarres d'olives a la picholine, un petit flacon de terre brune cachete
+aux armes de Provence, avec un moine en extase sur une etiquette
+d'argent. Grace a la vogue de son elixir, la maison des Premontres
+s'enrichit tres rapidement. On releva la tour Pacome. Le prieur eut
+une mitre neuve, l'eglise de jolis vitraux ouvrages; et, dans la fine
+dentelle du clocher, toute une compagnie de cloches et de clochettes
+vint s'abattre, un beau matin de Paques, tintant et carillonnant a la
+grande volee.
+
+Quant au frere Gaucher, ce pauvre frere lai dont les rusticites
+egayaient tant le chapitre, il n'en fut plus question dans le couvent.
+On ne connut plus desormais que le Reverend Pere Gaucher, homme de tete
+et de grand savoir, qui vivait completement isole des occupations si
+menues et si multiples du cloitre, et s'enfermait tout le jour dans sa
+distillerie, pendant que trente moines battaient la montagne pour lui
+chercher des herbes odorantes... Cette distillerie, ou personne,
+pas meme le prieur, n'avait le droit de penetrer, etait une ancienne
+chapelle abandonnee, tout au bout du jardin des chanoines. La simplicite
+des bons peres en avait fait quelque chose de mysterieux et de
+formidable; et si, par aventure, un moinillon hardi et curieux,
+s'accrochant aux vignes grimpantes, arrivait jusqu'a la rosace du
+portail, il en degringolait bien vite, effare d'avoir vu le Pere
+Gaucher, avec sa barbe de necroman, penche sur ses fourneaux, le
+pese-liqueur a la main; puis, tout autour, des cornues de gres rose, des
+alambics gigantesques, des serpentins de cristal, tout un encombrement
+bizarre qui flamboyait ensorcele dans la lueur rouge des vitraux...
+
+Au jour tombant, quand sonnait le dernier Angelus, la porte de ce lieu
+de mystere s'ouvrait discretement, et le reverend se rendait a l'eglise
+pour l'office du soir. Il fallait voir quel accueil quand il traversait
+le monastere! Les freres faisaient la haie sur son passage. On disait:
+
+--Chut!... il a le secret!...
+
+--L'argentier le suivait et lui parlait la tete basse... Au milieu
+de ces adulations, le pere s'en allait en s'epongeant le front, son
+tricorne aux larges bords pose en arriere comme une aureole, regardant
+autour de lui d'un air de complaisance les grandes cours plantees
+d'orangers, les toits bleus ou tournaient des girouettes neuves, et,
+dans le cloitre eclatant de blancheur,--entre les colonnettes elegantes
+et fleuries,--les chanoines habilles de frais qui defilaient deux par
+deux avec des mines reposees.
+
+--C'est a moi qu'ils doivent tout cela! se disait le reverend en
+lui-meme; et chaque fois cette pensee lui faisait monter des bouffees
+d'orgueil.
+
+Le pauvre homme en fut bien puni. Vous allez voir...
+
+ * * * * *
+
+Figurez-vous qu'un soir, pendant l'office, il arriva a l'eglise dans une
+agitation extraordinaire: rouge, essouffle, le capuchon de travers,
+et si trouble qu'en prenant de l'eau benite il y trempa ses manches
+jusqu'au coude. On crut d'abord que c'etait l'emotion d'arriver en
+retard; mais quand on le vit faire de grandes reverences a l'orgue et
+aux tribunes au lieu de saluer le maitre-autel, traverser l'eglise en
+coup de vent, errer dans le choeur pendant cinq minutes pour chercher
+sa stalle, puis une fois assis, s'incliner de droite et de gauche en
+souriant d'un air beat, un murmure d'etonnement courut dans les trois
+nefs. On chuchotait de breviaire a breviaire:
+
+--Qu'a donc notre Pere Gaucher?... Qu'a donc notre Pere Gaucher?
+
+Par deux fois le prieur, impatiente, fit tomber sa crosse sur les dalles
+pour commander le silence... La-bas, au fond du choeur, les psaumes
+allaient toujours; mais les repons manquaient d'entrain...
+
+Tout a coup, au beau milieu de l'_Ave verum_, voila mon Pere Gaucher qui
+se renverse dans sa stalle et entonne d'une voix eclatante:
+
+ Dans Paris, il y a un Pere blanc,
+ Patatin, patatan, tarabin, taraban...
+
+Consternation generale. Tout le monde se leve. On crie:
+
+--Emportez-le... il est possede!
+
+Les chanoines se signent. La crosse de monseigneur se demene... Mais le
+Pere Gaucher ne voit rien, n'ecoute rien; et deux moines vigoureux sont
+obliges de l'entrainer par la petite porte du choeur, se debattant comme
+un exorcise et continuant de plus belle ses _patatin_ et ses _taraban_.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, au petit jour, le malheureux etait a genoux dans
+l'oratoire du prieur, et faisait sa _coulpe_ avec un ruisseau de larmes:
+
+--C'est l'elixir, Monseigneur, c'est l'elixir qui m'a surpris, disait-il
+en se frappant la poitrine. Et de le voir si marri, si repentant, le bon
+prieur en etait tout emu lui-meme.
+
+--Allons, allons, Pere Gaucher, calmez-vous, tout cela sechera comme la
+rosee au soleil... Apres tout, le scandale n'a pas ete aussi grand que
+vous pensez. Il y a bien eu la chanson qui etait un peu... hum! hum!...
+Enfin il faut esperer que les novices ne l'auront pas entendue... A
+present, voyons, dites-moi bien comment la chose vous est arrivee...
+C'est en essayant l'elixir, n'est-ce pas? Vous aurez eu la main trop lourde...
+Oui, oui, je comprends... C'est comme le frere Schwartz, l'inventeur de
+la poudre: vous avez ete victime de votre invention... Et dites-moi,
+mon brave ami, est-il bien necessaire que vous l'essayiez sur vous-meme,
+ce terrible elixir?
+
+--Malheureusement, oui, Monseigneur... l'eprouvette me donne bien la
+force et le degre de l'alcool; mais pour le fini, le veloute, je ne me
+fie guere qu'a ma langue...
+
+--Ah! tres bien... Mais ecoutez encore un peu que je vous dise...
+Quand vous goutez ainsi l'elixir par necessite, est-ce que cela vous
+semble bon? Y prenez-vous du plaisir?...
+
+--Helas! oui, Monseigneur, fit le malheureux Pere en devenant tout
+rouge... Voila deux soirs que je lui trouve un bouquet, un arome!...
+C'est pour sur le demon qui m'a joue ce vilain tour... Aussi je suis
+bien decide desormais a ne plus me servir que de l'eprouvette. Tant
+pis si la liqueur n'est pas assez fine, si elle ne fait pas assez la
+perle...
+
+--Gardez-vous-en bien, interrompit le prieur avec vivacite. Il ne faut
+pas s'exposer a mecontenter la clientele... Tout ce que vous avez a
+faire maintenant que vous voila prevenu, c'est de vous tenir sur vos
+gardes... Voyons, qu'est-ce qu'il vous faut pour vous rendre compte?...
+Quinze ou vingt gouttes, n'est-ce pas?... mettons vingt gouttes...
+Le diable sera bien fin s'il vous attrape avec vingt gouttes...
+D'ailleurs, pour prevenir tout accident, je vous dispense dorenavant de
+venir a l'eglise. Vous direz l'office du soir dans la distillerie... Et
+maintenant, allez en paix, mon Reverend, et surtout... comptez bien vos
+gouttes.
+
+Helas! le pauvre Reverend eut beau compter ses gouttes... le demon le
+tenait, et ne le lacha plus.
+
+C'est la distillerie qui entendit de singuliers offices!
+
+ * * * * *
+
+Le jour, encore, tout allait bien. Le Pere etait assez calme: il
+preparait ses rechauds, ses alambics, triait soigneusement ses herbes,
+toutes herbes de Provence, fines, grises, dentelees, brulees de parfums
+et de soleil... Mais, le soir, quand les simples etaient infuses et que
+l'elixir tiedissait dans de grandes bassines de cuivre rouge, le martyre
+du pauvre homme commencait.
+
+--... Dix-sept... dix-huit... dix-neuf... vingt!...
+
+Les gouttes tombaient du chalumeau dans le gobelet de vermeil. Ces
+vingt-la, le pere les avalait d'un trait, presque sans plaisir. Il n'y
+avait que la vingt et unieme qui lui faisait envie. Oh! cette vingt
+et unieme goutte!... Alors, pour echapper a la tentation, il allait
+s'agenouiller tout au bout du laboratoire et s'abimait dans ses
+patenotres. Mais de la liqueur encore chaude il montait une petite fumee
+toute chargee d'aromates, qui venait roder autour de lui et, bon gre mal
+gre, le ramenait vers les bassines... La liqueur etait d'un beau vert
+dore... Penche dessus, les narines ouvertes, le pere la remuait
+tout doucement avec son chalumeau, et dans les petites paillettes
+etincelantes que roulait le flot d'emeraude, il lui semblait voir les
+yeux de tante Begon qui riaient et petillaient en le regardant...
+
+--Allons! encore une goutte!
+
+Et de goutte en goutte, l'infortune finissait par avoir son gobelet
+plein jusqu'au bord. Alors, a bout de forces, il se laissait tomber dans
+un grand fauteuil, et, le corps abandonne, la paupiere a demi close,
+il degustait son peche par petits coups, en se disant tout bas avec un
+remords delicieux:
+
+--Ah! je me damne... je me damne...
+
+Le plus terrible, c'est qu'au fond de cet elixir diabolique, il
+retrouvait, par je ne sais quel sortilege, toutes les vilaines chansons
+de tante Begon: _Ce sont trois petites commeres, qui parlent de faire
+un banquet..._ ou: _Bergerette de maitre Andre s'en va-t-au bois
+seulette..._ et toujours la fameuse des Peres blancs: _Patatin
+patatan_.
+
+Pensez quelle confusion le lendemain, quand ses voisins de cellule lui
+faisaient d'un air malin:
+
+--Eh! eh! Pere Gaucher, vous aviez des cigales en tete, hier soir en
+vous couchant.
+
+Alors c'etaient des larmes, des desespoirs, et le jeune, et le cilice,
+et la discipline. Mais rien ne pouvait contre le demon de l'elixir; et
+tous les soirs, a la meme heure, la possession recommencait.
+
+ * * * * *
+
+Pendant ce temps, les commandes pleuvaient a l'abbaye que c'etait une
+benediction. Il en venait de Nimes, d'Aix, d'Avignon, de Marseille...
+De jour en jour le couvent prenait un petit air de manufacture. Il y
+avait des freres emballeurs, des freres etiqueteurs, d'autres pour les
+ecritures, d'autres pour le camionnage; le service de Dieu y perdait
+bien par-ci par-la quelques coups de cloches; mais les pauvres gens du
+pays n'y perdaient rien, je vous en reponds...
+
+Et donc, un beau dimanche matin, pendant que l'argentier lisait en
+plein chapitre son inventaire de fin d'annee et que les bons chanoines
+l'ecoutaient les yeux brillants et le sourire aux levres, voila le Pere
+Gaucher qui se precipite au milieu de la conference en criant:
+
+--C'est fini... Je n'en fais plus... Rendez-moi mes vaches.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a donc, Pere Gaucher? demanda le prieur, qui se
+doutait bien un peu de ce qu'il y avait.
+
+--Ce qu'il y a, Monseigneur?... Il y a que je suis en train de me
+preparer une belle eternite de flammes et de coups de fourche... Il y a
+que je bois, que je bois comme un miserable...
+
+--Mais je vous avais dit de compter vos gouttes.
+
+--Ah! bien oui, compter mes gouttes! c'est par gobelets qu'il faudrait
+compter maintenant... Oui, mes Reverends, j'en suis la. Trois fioles
+par soiree... Vous comprenez bien que cela ne peut pas durer... Aussi,
+faites faire l'elixir par qui vous voudrez... Que le feu de Dieu me
+brule si je m'en mele encore!
+
+C'est le chapitre qui ne riait plus.
+
+--Mais, malheureux, vous nous ruinez! criait l'argentier en agitant son
+grand-livre.
+
+--Preferez-vous que je me damne?
+
+Pour lors, le prieur se leva.
+
+--Mes Reverends, dit-il en etendant sa belle main blanche ou luisait
+l'anneau pastoral, il y a moyen de tout arranger... C'est le soir,
+n'est-ce pas, mon cher fils, que le demon vous tente?...
+
+--Oui, monsieur le prieur, regulierement tous les soirs... Aussi,
+maintenant, quand je vois arriver la nuit, j'en ai, sauf votre respect,
+les sueurs qui me prennent, comme l'ane de Capitou quand il voyait venir
+le bat.
+
+--Eh bien! rassurez-vous... Dorenavant, tous les soirs, a l'office,
+nous reciterons a votre intention l'oraison de saint Augustin, a
+laquelle l'indulgence pleniere est attachee... Avec cela, quoi qu'il
+arrive, vous etes a couvert... C'est l'absolution pendant le peche.
+
+--Oh bien! alors, merci, monsieur le prieur!
+
+Et, sans en demander davantage, le Pere Gaucher retourna a ses alambics,
+aussi leger qu'une alouette.
+
+Effectivement, a partir de ce moment-la, tous les soirs, a la fin des
+complies, l'officiant ne manquait jamais de dire:
+
+--Prions pour notre pauvre Pere Gaucher, qui sacrifie son ame aux
+interets de la communaute... _Oremus Domine_...
+
+Et pendant que sur toutes ces capuches blanches, prosternees dans
+l'ombre des nefs, l'oraison courait en fremissant comme une petite bise
+sur la neige, la-bas, tout au bout du couvent, derriere le vitrage
+enflamme de la distillerie, on entendait le pere Gaucher qui chantait a
+tue-tete:
+
+ Dans Paris il y a un Pere blanc,
+ Patatin, patatan, taraban, tarabin;
+ Dans Paris il y a un Pere blanc
+ Qui fait danser des moinettes,
+ Trin, trin, trin, dans un jardin;
+ Qui fait danser des...
+
+ * * * * *
+
+...Ici le bon cure s'arreta plein d'epouvante:
+
+--Misericorde! si mes paroissiens m'entendaient!
+
+
+
+EN CAMARGUE
+
+
+I
+
+LE DEPART.
+
+
+Grande rumeur au chateau. Le messager vient d'apporter un mot du garde,
+moitie en francais, moitie en provencal, annoncant qu'il y a eu deja
+deux ou trois beaux passages de _Galejons_, de _Charlottines_, et que
+les _oiseaux de prime_ non plus ne manquaient pas.
+
+"Vous etes des notres!" m'ont ecrit mes aimables voisins; et ce matin,
+au petit jour de cinq heures, leur grand break, charge de fusils, de
+chiens, de victuailles, est venu me prendre au bas de la cote. Nous
+voila roulant sur la route d'Arles, un peu seche, un peu depouillee,
+par ce matin de decembre ou la verdure pale des oliviers est a peine
+visible, et la verdure crue des chenes-kermes un peu trop hivernale et
+factice. Les etables se remuent. Il y a des reveils avant le jour qui
+allument la vitre des fermes; et dans les decoupures de pierre de
+l'abbaye de Mont-majeur, des orfraies encore engourdies de sommeil
+battent de l'aile parmi les ruines. Pourtant nous croisons deja le long
+des fosses de vieilles paysannes qui vont au marche au trot de leurs
+bourriquets. Elles viennent de la Ville-des-Baux. Six grandes lieues
+pour s'asseoir une heure sur les marches de Saint-Trophyme et vendre des
+petits paquets de simples ramasses dans la montagne!...
+
+Maintenant voici les remparts d'Arles; des remparts bas et creneles,
+comme on en voit sur les anciennes estampes ou des guerriers armes
+de lances apparaissent en haut de talus moins grands qu'eux. Nous
+traversons au galop cette merveilleuse petite ville, une des plus
+pittoresques de France, avec ses balcons sculptes, arrondis, s'avancant
+comme des moucharabies jusqu'au milieu des rues etroites, avec ses
+vieilles maisons noires aux petites portes, moresques, ogivales et
+basses, qui vous reportent au temps de Guillaume Court-Nez et des
+Sarrasins. A cette heure, il n'y a encore personne dehors. Le quai du
+Rhone seul est anime. Le bateau a vapeur qui fait le service de la
+Camargue chauffe au bas des marches, pret a partir. Des _menagers_ en
+veste de cadis roux, des filles de La Roquette qui vont se louer pour
+des travaux des fermes, montent sur le pont avec nous, causant et riant
+entre eux. Sous les longues mantes brunes rabattues a cause de l'air vif
+du matin, la haute coiffure arlesienne fait la tete elegante et petite
+avec un joli grain d'effronterie, une envie de se dresser pour lancer le
+rire ou la malice plus loin... La cloche sonne; nous partons. Avec la
+triple vitesse du Rhone, de l'helice, du mistral, les deux rivages se
+deroulent. D'un cote c'est la Crau, une plaine aride, pierreuse. De
+l'autre, la Camargue, plus verte, qui prolonge jusqu'a la mer son herbe
+courte et ses marais pleins de roseaux.
+
+De temps en temps le bateau s'arrete pres d'un ponton, a gauche ou a
+droite, a Empire ou a Royaume, comme on disait au moyen age, du temps du
+Royaume d'Arles, et, comme les vieux mariniers du Rhone disent encore
+aujourd'hui. A chaque ponton, une ferme blanche, un bouquet d'arbres.
+Les travailleurs descendent charges d'outils, les femmes leur panier au
+bras, droites sur la passerelle. Vers Empire ou vers Royaume peu a peu
+le bateau se vide, et quand il arrive au ponton du Mas-de-Giraud ou nous
+descendons, il n'y a presque plus personne a bord.
+
+Le Mas-de-Giraud est une vieille ferme des seigneurs de Barbentane, ou
+nous entrons pour attendre le garde qui doit venir nous chercher. Dans
+la haute cuisine, tous les hommes de la ferme, laboureurs, vignerons,
+bergers, bergerots, sont attables, graves, silencieux, mangeant
+lentement, et servis par les femmes qui ne mangeront qu'apres. Bientot
+le garde parait avec la carriole. Vrai type a la Fenimore, trappeur
+de terre et d'eau, garde-peche et garde-chasse, les gens du pays
+l'appellent _lou Roudeirou_ (le rodeur), parce qu'on le voit toujours,
+dans les brumes d'aube ou de jour tombant, cache pour l'affut parmi les
+roseaux, ou bien immobile dans son petit bateau, occupe a surveiller
+ses nasses sur les _clairs_ (les etangs) et les _roubines_ (canaux
+d'irrigation). C'est peut-etre ce metier d'eternel guetteur qui le rend
+aussi silencieux, aussi concentre. Pourtant, pendant que la petite
+carriole chargee de fusils et de paniers marche devant nous, il nous
+donne des nouvelles de la chasse, le nombre des passages, les quartiers
+ou les oiseaux voyageurs se sont abattus. Tout en causant, on s'enfonce
+dans le pays.
+
+Les terres cultivees depassees, nous voici en pleine Camargue sauvage.
+A perte de vue, parmi les paturages, des marais, des roubines, luisent
+dans les salicornes. Des bouquets de tamaris et de roseaux font des
+ilots comme sur une mer calme. Pas d'arbres hauts. L'aspect uni,
+immense, de la plaine, n'est pas trouble. De loin en loin, des parcs de
+bestiaux etendent leurs toits bas presque au ras de terre. Des troupeaux
+disperses, couches dans les herbes salines, ou cheminant serres autour
+de la cape rousse du berger, n'interrompent pas la grande ligne
+uniforme, amoindris qu'ils sont par cet espace infini d'horizons bleus
+et de ciel ouvert. Comme de la mer unie malgre ses vagues, il se degage
+de cette plaine un sentiment de solitude, d'immensite, accru encore
+par le mistral qui souffle sans relache, sans obstacle, et qui, de son
+haleine puissante, semble aplanir, agrandir le paysage. Tout se courbe
+devant lui. Les moindres arbustes gardent l'empreinte de son passage,
+en restent tordus, couches vers le sud dans l'attitude d'une fuite
+perpetuelle...
+
+
+II
+
+LA CABANE.
+
+
+Un toit de roseaux, des murs de roseaux desseches et jaunes, c'est la
+cabane. Ainsi s'appelle notre rendez-vous de chasse. Type de la maison
+camarguaise, la cabane se compose d'une unique piece, haute, vaste, sans
+fenetre, et prenant jour par une porte vitree qu'on ferme le soir avec
+des volets pleins. Tout le long des grands murs crepis, blanchis a la
+chaux, des rateliers attendent les fusils, les carniers, les bottes de
+marais. Au fond, cinq ou six berceaux sont ranges autour d'un vrai mat
+plante au sol et montant jusqu'au toit auquel il sert d'appui. La nuit,
+quand le mistral souffle et que la maison craque de partout, avec la mer
+lointaine et le vent qui la rapproche, porte son bruit, le continue en
+l'enflant, on se croirait couche dans la chambre d'un bateau.
+
+Mais c'est l'apres-midi surtout que la cabane est charmante. Par nos
+belles journees d'hiver meridional, j'aime rester tout seul pres de la
+haute cheminee ou fument quelques pieds de tamaris. Sous les coups du
+mistral ou de la tramontane, la porte saute, les roseaux crient, et
+toutes ces secousses sont un bien petit echo du grand ebranlement de la
+nature autour de moi. Le soleil d'hiver fouette par l'enorme courant
+s'eparpille, joint ses rayons, les disperse. De grandes ombres courent
+sous un ciel bleu admirable. La lumiere arrive par saccades, les bruits
+aussi; et les sonnailles des troupeaux entendues tout a coup, puis
+oubliees, perdues dans le vent, reviennent chanter sous la porte
+ebranlee avec le charme d'un refrain... L'heure exquise, c'est le
+crepuscule, un peu avant que les chasseurs n'arrivent. Alors le vent
+s'est calme. Je sors un moment. En paix le grand soleil rouge descend,
+enflamme, sans chaleur. La nuit tombe, vous frole en passant de son aile
+noire tout humide. La-bas, au ras du sol, la lumiere d'un coup de feu
+passe avec l'eclat d'une etoile rouge avivee par l'ombre environnante.
+Dans ce qui reste de jour, la vie se hate. Un long triangle de canards
+vole tres bas, comme s'ils voulaient prendre terre; mais tout a coup la
+cabane, ou le _caleil_ est allume, les eloigne: celui qui tient la tete
+de la colonne dresse le cou, remonte, et tous les autres derriere lui
+s'emportent plus haut avec des cris sauvages.
+
+Bientot un pietinement immense se rapproche, pareil a un bruit de pluie.
+Des milliers de moutons, rappeles par les bergers, harceles par les
+chiens, dont on entend le galop confus et l'haleine haletante, se
+pressent vers les parcs, peureux et indisciplines. Je suis envahi,
+frole, confondu dans ce tourbillon de laines frisees, de belements; une
+houle veritable ou les bergers semblent portes avec leur ombre par des
+flots bondissants... Derriere les troupeaux, voici des pas connus, des
+voix joyeuses. La cabane est pleine, animee, bruyante. Les sarments
+flambent. On rit d'autant plus qu'on est plus las. C'est un
+etourdissement d'heureuse fatigue, les fusils dans un coin, les grandes
+bottes jetees pele-mele, les carniers vides, et a cote les plumages
+roux, dores, verts, argentes, tout taches de sang. La table est mise;
+et dans la fumee d'une bonne soupe d'anguilles, le silence se fait,
+le grand silence des appetits robustes, interrompu seulement par les
+grognements feroces des chiens qui lapent leur ecuelle a tatons devant
+la porte...
+
+La veillee sera courte. Deja pres du feu, clignotant lui aussi, il ne
+reste plus que le garde et moi. Nous causons, c'est-a-dire nous nous
+jetons de temps en temps l'un a l'autre des demi-mots a la facon des
+paysans, de ces interjections presque indiennes, courtes et vite
+eteintes comme les dernieres etincelles des sarments consumes. Enfin le
+garde se leve, allume sa lanterne, et j'ecoute son pas lourd qui se perd
+dans la nuit...
+
+
+III
+
+A L'ESPERE! (A L'AFFUT!)
+
+
+L'_espere!_ quel joli nom pour designer l'affut, l'attente du chasseur
+embusque, et ces heures indecises ou tout attend, _espere_, hesite entre
+le jour et la nuit. L'affut du matin un peu avant le lever du soleil,
+l'affut du soir au crepuscule. C'est ce dernier que je prefere, surtout
+dans ces pays marecageux ou l'eau des _clairs_ garde si longtemps la
+lumiere...
+
+Quelquefois on tient l'affut dans le _negochin_ (le naye-chien), un tout
+petit bateau sans quille etroit, roulant au moindre mouvement. Abrite
+par les roseaux, le chasseur guette les canards du fond de sa barque,
+que depassent seulement la visiere d'une casquette, le canon du fusil et
+la tete du chien flairant le vent, happant les moustiques, ou bien de
+ses grosses pattes etendues penchant tout le bateau d'un cote et
+le remplissant d'eau. Cet affut-la est trop complique pour mon
+inexperience. Aussi, le plus souvent, je vais a l'_espere_ a pied,
+barbotant en plein marecage avec d'enormes bottes taillees dans toute la
+longueur du cuir. Je marche lentement, prudemment, de peur de m'envaser.
+J'ecarte les roseaux pleins d'odeurs saumatres et de sauts de
+grenouilles...
+
+Enfin, voici un ilot de tamaris, un coin de terre seche ou je
+m'installe. Le garde, pour me faire honneur, a laisse son chien avec
+moi; un enorme chien des Pyrenees a grande toison blanche, chasseur
+et pecheur de premier ordre, et dont la presence ne laisse pas que de
+m'intimider un peu. Quand une poule d'eau passe a ma portee, il a une
+certaine facon ironique de me regarder en rejetant en arriere, d'un coup
+de tete a l'artiste, deux longues oreilles flasques qui lui pendent dans
+les yeux; puis des poses a l'arret, des fretillements de queue, toute
+une mimique d'impatience pour me dire:
+
+--Tire... tire donc!
+
+Je tire, je manque. Alors, allonge de tout son corps, il baille et
+s'etire d'un air las, decourage, et insolent...
+
+Eh bien! oui, j'en conviens, je suis un mauvais chasseur. L'affut, pour
+moi, c'est l'heure qui tombe, la lumiere diminuee, refugiee dans l'eau,
+les etangs qui luisent, polissant jusqu'au ton de l'argent fin la
+teinte grise du ciel assombri. J'aime cette odeur d'eau, ce frolement
+mysterieux des insectes dans les roseaux, ce petit murmure des longues
+feuilles qui frissonnent. De temps en temps, une note triste passe, et
+roule dans le ciel comme un ronflement de conque marine. C'est le
+butor qui plonge au fond de l'eau son bec immense d'oiseau-pecheur et
+souffle... rrrououou! Des vols de grues filent sur ma tete. J'entends
+le froissement des plumes, l'ebouriffement du duvet dans l'air vif, et
+jusqu'au craquement de la petite armature surmenee. Puis, plus rien.
+C'est la nuit, la nuit profonde, avec un peu de jour reste sur l'eau...
+
+Tout a coup j'eprouve un tressaillement, une espece de gene nerveuse,
+comme si j'avais quelqu'un derriere moi. Je me retourne, et j'apercois
+le compagnon des belles nuits, la lune, une large lune toute ronde, qui
+se leve doucement, avec un mouvement d'ascension d'abord tres sensible,
+et se ralentissant a mesure qu'elle s'eloigne de l'horizon.
+
+Deja un premier rayon est distinct pres de moi, puis un autre un peu
+plus loin... Maintenant tout le marecage est allume. La moindre touffe
+d'herbe a son ombre. L'affut est fini, les oiseaux nous voient: il faut
+rentrer. On marche au milieu d'une inondation de lumiere bleue,
+legere, poussiereuse; et chacun de nos pas dans les _clairs_, dans les
+_roubines_, y remue des tas d'etoiles tombees et des rayons de lune qui
+traversent l'eau jusqu'au fond.
+
+
+IV
+
+LE ROUGE ET LE BLANC.
+
+
+Tout pres de chez nous, a une portee de fusil de la cabane, il y en a
+une autre qui lui ressemble, mais plus rustique. C'est la que notre
+garde habite avec sa femme et ses deux aines: la fille, qui soigne le
+repas des hommes, raccommode les filets de peche; le garcon, qui aide
+son pere a relever les nasses, a surveiller les _martilieres_ (vannes)
+des etangs. Les deux plus jeunes sont a Arles, chez la grand'mere; et
+ils y resteront jusqu'a ce qu'ils aient appris a lire et qu'ils aient
+fait leur _bon jour_ (premiere communion), car ici on est trop loin de
+l'eglise et de l'ecole, et puis l'air de la Camargue ne vaudrait rien
+pour ces petits. Le fait est que, l'ete venu, quand les marais sont
+a sec et que la vase blanche des _roubines_ se crevasse a la grande
+chaleur, l'ile n'est vraiment pas habitable.
+
+J'ai vu cela une fois au mois d'aout, en venant tirer les hallebrands,
+et je n'oublierai jamais l'aspect triste et feroce de ce paysage
+embrase. De place en place, les etangs fumaient au soleil comme
+d'immenses cuves, gardant tout au fond un reste de vie qui s'agitait, un
+grouillement de salamandres, d'araignees, de mouches d'eau cherchant
+des coins humides. Il y avait la un air de peste, une brume de miasmes
+lourdement flottante qu'epaississaient encore d'innombrables tourbillons
+de moustiques. Chez le garde, tout le monde grelottait, tout le monde
+avait la fievre, et c'etait pitie de voir les visages jaunes, tires, les
+yeux cercles, trop grands, de ces malheureux condamnes a se trainer,
+pendant trois mois, sous ce plein soleil inexorable qui brule les
+fievreux sans les rechauffer... Triste et penible vie que celle de
+garde-chasse en Camargue! Encore celui-la a sa femme et ses enfants
+pres de lui; mais a deux lieues plus loin, dans le marecage, demeure un
+gardien de chevaux qui, lui, vit absolument seul d'un bout de l'annee a
+l'autre et mene une veritable existence de Robinson. Dans sa cabane de
+roseaux, qu'il a construite lui-meme, pas un ustensile qui ne soit
+son ouvrage, depuis le hamac d'osier tresse, les trois pierres noires
+assemblees en foyer, les pieds de tamaris tailles en escabeaux, jusqu'a
+la serrure et la cle de bois blanc fermant cette singuliere habitation.
+
+L'homme est au moins aussi etrange que son logis. C'est une espece de
+philosophe silencieux comme les solitaires, abritant sa mefiance de
+paysan sous d'epais sourcils en broussailles. Quand il n'est pas dans
+le paturage, on le trouve assis devant sa porte, dechiffrant lentement,
+avec une application enfantine et touchante, une de ces petites
+brochures roses, bleues ou jaunes, qui entourent les fioles
+pharmaceutiques dont il se sert pour ses chevaux. Le pauvre diable n'a
+pas d'autre distraction que la lecture, ni d'autres livres que ceux-la.
+Quoique voisins de cabane, notre garde et lui ne se voient pas. Ils
+evitent meme de se rencontrer. Un jour que je demandais au _roudeirou_
+la raison de cette antipathie, il me repondit d'un air grave:
+
+--C'est a cause des opinions... Il est rouge, et moi je suis blanc.
+
+Ainsi, meme dans ce desert dont la solitude aurait du les rapprocher,
+ces deux sauvages, aussi ignorants, aussi naifs l'un que l'autre, ces
+deux bouviers de Theocrite, qui vont a la ville a peine une fois par an
+et a qui les petits cafes d'Arles, avec leurs dorures et leurs glaces,
+donnent l'eblouissement du palais des Ptolemees, ont trouve moyen de se
+hair au nom de leurs convictions politiques!
+
+
+V
+
+LE VACCARES.
+
+
+Ce qu'il y a de plus beau en Camargue, c'est le Vaccares. Souvent,
+abandonnant la chasse, je viens m'asseoir au bord de ce lac sale, une
+petite mer qui semble un morceau de la grande, enferme dans les terres
+et devenu familier par sa captivite meme. Au lieu de ce dessechement, de
+cette aridite qui attristent d'ordinaire les cotes, le Vaccares, sur son
+rivage un peu haut, tout vert d'herbe fine, veloutee, etale une
+flore originale et charmante: des centaurees, des trefles d'eau, des
+gentianes, et ces jolies _saladelles_, bleues en hiver, rouges en ete,
+qui transforment leur couleur au changement d'atmosphere, et dans une
+floraison ininterrompue marquent les saisons de leurs tons divers.
+
+Vers cinq heures du soir, a l'heure ou le soleil decline, ces trois lieues
+d'eau sans une barque, sans une voile pour limiter, transformer leur
+etendue, ont un aspect admirable. Ce n'est plus le charme intime des
+_clairs_, des _roubines_, apparaissant de distance en distance entre les
+plis d'un terrain marneux sous lequel on sent l'eau filtrer partout,
+prete a se montrer a la moindre depression du sol. Ici, l'impression est
+grande, large. De loin, ce rayonnement de vagues attire des troupes de
+macreuses, des herons, des butors, des flamants au ventre blanc,
+aux ailes roses, s'alignant pour pecher tout le long du rivage,
+de facon a disposer leurs teintes diverses en une longue bande
+egale; et puis des ibis, de vrais ibis d'Egypte, bien chez eux
+dans ce soleil splendide et ce paysage muet. De ma place, en
+effet, je n'entends rien que l'eau qui clapote, et la voix du
+gardien qui rappelle ses chevaux, disperses sur le bord. Ils
+ont tous des noms retentissants: "Cifer!... (Lucifer)... L'Estello!...
+L'Estournello!..." Chaque bete, en s'entendant nommer, accourt, la
+criniere au vent, et vient manger l'avoine dans la main du gardien...
+
+Plus loin, toujours sur la meme rive, se trouve une grande _manado_
+(troupeau) de boeufs paissant en liberte comme les chevaux. De temps en
+temps, j'apercois au-dessus d'un bouquet de tamaris l'arete de leurs
+dos courbes, et leurs petites cornes en croissant qui se dressent. La
+plupart de ces boeufs de Camargue sont eleves pour courir dans les
+_ferrades_, les fetes de villages; et quelques-uns ont des noms deja
+celebres par tous les cirques de Provence et de Languedoc. C'est ainsi
+que la _manado_ voisine compte entre autres un terrible combattant
+appele _le Romain_, qui a decousu je ne sais combien d'hommes et de
+chevaux aux courses d'Arles, de Nimes, de Tarascon. Aussi ses compagnons
+l'ont-ils pris pour chef; car dans ces etranges troupeaux les betes se
+gouvernent elles-memes, groupees autour d'un vieux taureau qu'elles
+adoptent comme conducteur. Quand un ouragan tombe sur la Camargue,
+terrible dans cette grande plaine ou rien ne le detourne, ne l'arrete,
+il faut voir la _manado_ se serrer derriere son chef, toutes les tetes
+baissees tournant du cote du vent ces larges fronts ou la force du boeuf
+se condense. Nos bergers provencaux appellent cette manoeuvre: _vira la
+bano au giscle_--tourner la corne au vent. Et malheur aux troupeaux qui
+ne s'y conforment pas! Aveuglee par la pluie, entrainee par l'ouragan,
+la _manado_ en deroute tourne sur elle-meme, s'effare, se disperse, et
+les boeufs eperdus, courant devant eux pour echapper a la tempete, se
+precipitent dans le Rhone, dans le Vaccares ou dans la mer.
+
+
+
+NOSTALGIES DE CASERNE.
+
+
+Ce matin, aux premieres clartes de l'aube, un formidable roulement de
+tambour me reveille en sursaut... Ran plan plan! Ran plan plan!...
+
+Un tambour dans mes pins a pareille heure!... Voila qui est singulier,
+par exemple.
+
+Vite, vite, je me jette a bas de mon lit et je cours ouvrir la porte.
+
+Personne! Le bruit s'est tu... Du milieu des lambrusques mouillees,
+deux ou trois courlis s'envolent en secouant leurs ailes... Un peu de
+brise chante dans les arbres... Vers l'orient, sur la crete fine des
+Alpilles, s'entasse une poussiere d'or d'ou le soleil sort lentement...
+Un premier rayon frise deja le toit du moulin. Au meme moment, le
+tambour, invisible, se met a battre aux champs sous le couvert...
+Ran... plan... plan, plan, plan.
+
+Le diable soit de la peau d'ane! Je l'avais oubliee. Mais enfin, quel
+est donc le sauvage qui vient saluer l'aurore au fond des bois avec un
+tambour?... J'ai beau regarder, je ne vois rien... rien que les touffes
+de lavande, et les pins qui degringolent jusqu'en bas sur la route...
+Il y a peut-etre par-la dans le fourre quelque lutin cache en train de
+se moquer de moi... C'est Ariel, sans doute, ou maitre Puck. Le drole
+se sera dit, en passant devant mon moulin:
+
+--Ce Parisien est trop tranquille la dedans, allons lui donner l'aubade.
+
+Sur quoi, il aura pris un gros tambour, et... ran plan plan!... ran plan
+plan!... Te tairas-tu gredin de Puck! tu vas reveiller mes cigales.
+
+ * * * * *
+
+Ce n'etait pas Puck.
+
+C'etait Gouguet Francois, dit Pistolet, tambour au 31e de ligne, et pour
+le moment en conge de semestre. Pistolet s'ennuie au pays, il a des
+nostalgies, ce tambour, et--quand on veut bien lui preter l'instrument
+de la commune--il s'en va, melancolique, battre la caisse dans les bois,
+en revant de la caserne du Prince-Eugene.
+
+C'est sur une petite colline verte qu'il est venu rever aujourd'hui.
+Il est la, debout contre un pin, son tambour entre ses jambes et s'en
+donnant a coeur joie... Des vols de perdreaux effarouches partent a ses
+pieds sans qu'il s'en apercoive. La ferigoule embaume autour de lui, il
+ne la sent pas.
+
+Il ne voit pas non plus les fines toiles d'araignee qui tremblent au
+soleil entre les branches, ni les aiguilles de pin qui sautillent
+sur son tambour. Tout entier a son reve et a sa musique, il regarde
+amoureusement voler ses baguettes, et sa grosse face niaise s'epanouit
+de plaisir a chaque roulement.
+
+Ran plan plan! Ran plan plan!...
+
+"Qu'elle est belle, la grande caserne, avec sa cour aux larges dalles,
+ses rangees de fenetres bien alignees, son peuple en bonnet de police,
+et ses arcades basses pleines du bruit des gamelles!..."
+
+Ran plan plan! Ran plan plan!...
+
+"Oh! l'escalier sonore, les corridors peints a la chaux, la chambree
+odorante, les ceinturons qu'on astique, la planche au pain, les pots
+de cirage, les couchettes de fer a couverture grise, les fusils qui
+reluisent au ratelier!"
+
+Ran plan plan! Ran plan plan!
+
+"Oh! les bonnes journees du corps de garde, les cartes qui poissent aux
+doigts, la dame de pique hideuse avec des agrements a la plume, le vieux
+Pigault-Lebrun depareille qui traine sur le lit de camp!..."
+
+Ran plan plan! Ran plan plan!
+
+"Oh! les longues nuits de faction a la porte des ministeres, la vieille
+guerite ou la pluie entre, les pieds qui ont froid!... les voitures de
+gala qui vous eclaboussent en passant!... Oh! la corvee supplementaire,
+les jours de bloc, le baquet puant, l'oreiller de planche, la diane
+froide par les matins pluvieux, la retraite dans les brouillards a
+l'heure ou le gaz s'allume, l'appel du soir ou l'on arrive essouffle!"
+
+Ran plan plan! Ran plan plan!
+
+"Oh! le bois de Vincennes, les gros gants de coton blanc, les promenades
+sur les fortifications... Oh! La barriere de l'Ecole, les filles a
+soldats, le piston du Salon de Mars, l'absinthe dans les bouisbouis, les
+confidences entre deux hoquets, les briquets qu'on degaine, la romance
+sentimentale chantee une main sur le coeur!..."
+
+ * * * * *
+
+Reve, reve, pauvre homme! ce n'est pas moi qui t'en empecherai...; tape
+hardiment sur ta caisse, tape a tours de bras. Je n'ai pas le droit de
+te trouver ridicule.
+
+Si tu as la nostalgie de ta caserne, est-ce que, moi, je n'ai pas la
+nostalgie de la mienne?
+
+Mon Paris me poursuit jusqu'ici comme le tien. Tu joues du tambour sous
+les pins, toi! Moi, j'y fais de la copie... Ah! les bons Provencaux que
+nous faisons! La-bas, dans les casernes de Paris, nous regrettions nos
+Alpilles bleues et l'odeur sauvage des lavandes; maintenant, ici, en
+pleine Provence, la caserne nous manque, et tout ce qui la rappelle nous
+est cher!...
+
+ * * * * *
+
+Huit heures sonnent au village. Pistolet, sans lacher ses baguettes,
+s'est mis en route pour rentrer... On l'entend descendre sous le bois,
+jouant toujours... Et moi, couche dans l'herbe, malade de nostalgie, je
+crois voir, au bruit du tambour qui s'eloigne, tout mon Paris defiler
+entre les pins...
+
+Ah! Paris!... Paris!... Toujours Paris!
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+Avant-propos
+
+LETTRES DE MON MOULIN.
+
+Installation.
+La diligence de Beaucaire.
+Le secret de maitre Cornille.
+La chevre de M. Seguin.
+Les etoiles.
+L'Arlesienne.
+La mule du pape.
+Le phare des Sanguinaires.
+L'agonie de la _Semillante_.
+Les douaniers.
+Le cure de Cucugnan.
+Les vieux.
+
+Ballades en prose.
+--La Mort du Dauphin.
+--Le Sous-prefet aux champs.
+Le portefeuille de Bixiou.
+La legende de l'homme a la cervelle d'or.
+Le poete Mistral.
+Les trois messes basses.
+Les oranges.
+Les deux auberges.
+A Milianah.
+Les sauterelles.
+L'elixir du Pere Gaucher.
+En Camargue.
+Nostalgies de caserne.
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Lettres de mon moulin, by Alphonse Daudet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DE MON MOULIN ***
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
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+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
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+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
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+example an eBook of filename 10234 would be found at:
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+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+